Le monde d'Artamène

Victor Cousin


Victor Cousin, en 1858, dans son ouvrage intitulé La Société française au XVIIe siècle d’après le Grand Cyrus de Mlle de Scudéry, faisait d'Artamène un roman à clé. Il affirmait avoir découvert la clé du roman à la fin d’une édition du texte conservée à la Bibliothèque de l’Arsenal à Paris. Ce document présentait une liste des personnages du roman en les identifiant à des individus ayant vécu au XVIIe siècle. Cyrus y devenait le prince de Condé, Mandane était Madame de Longueville, etc. La clé ne s’arrêtait pas aux personnages, mais permettait aussi d’identifier un certain nombre de lieux mentionnés dans le texte - d'où l'importance de la question des clés pour les topographies, ainsi que pour les gravures qui ornent l'ouvrage (voir Frontispices et lecture à clefs). Cependant, l'original de ce document n’a jamais été vu par une autre personne que l'auteur de la découverte. Cela n’a pas empêché des chercheurs plus récents de reprendre parfois les informations de Cousin sans remettre en cause leur véracité.

Victor Cousin a toutefois le mérite d'avoir attiré l'attention sur les rapports très étroits existant entre quelques-uns des combats et des sièges racontés dans le Grand Cyrus et certaines des batailles que mena le prince de Condé (ainsi la bataille de Thybarra). En effet, les relations procurées par les sources contemporaines présentent des versions extrêmement proches des récits "fictifs" du texte romanesque. Les meilleurs exemples sont fournis par les textes de Pierre Coste, Histoire de Louis Bourbon (extrait) et de Jean-François Sarasin, Les Œuvres de Monsieur Sarasin (extrait).

Il n'empêche. Dans son introduction, Cousin, désireux de défendre Mlle de Scudéry contre les critiques qui mettaient en cause l’exactitude historique de son roman, déclare à la page 4 :

« Non, sans doute Mlle de Scudéry n’a point fidèlement représenté le Cyrus de l’histoire ; mais, de grâce, prenez garde qu’elle n’y a jamais songé. Au lieu du Cyrus de la Bible, d’Hérodote et de Xénophon, qu’elle ne connaissait guère, elle a peint le Cyrus qu’elle avait sous les yeux, le héros qui éblouissait son siècle de l’éclat de ses victoires (…)»

Ce que dit ici Cousin doit immédiatement être rectifié : le Cyrus de la Bible, d’Hérodote et de Xénophon, elle le connaissait exactement. Nous en voyons la preuve dans les nombreux passages clairement extraits de ces sources, qui démontrent une connaissance approfondie des textes anciens. De même, il est impossible d’être d’accord avec l'érudit du Second Empire, lorsqu’à la page 11 il dit :

« L’histoire n’éclaire pas les profondes ténèbres des temps reculés où brille la gloire solitaire de Cyrus. Nous ne savons rien de la société et des mœurs de la Perse, de la Médie, de la Cappadoce, ni des cours de Babylone, d’Ecbatane et de Sardes ; nous savons seulement qu’il y avait déjà de la richesse, du luxe, des arts et une civilisation avancée : on peut donc sans trop d’invraisemblance y supposer des mœurs élégantes plus ou moins semblables aux nôtres. »

Cousin a-t-il oublié la foule d’informations fournies par Hérodote, Xénophon et d’autres auteurs antiques ? N’a-t-il pas pensé aux ouvrages de compilation qui existaient à l’époque des Scudéry et qui ont pu faire office d'œuvres intermédiaires ? Actuellement, les thèses de Cousin sont remises en cause (1). Si la théorie du roman a clé peut être envisagée, c’est uniquement en gardant en tête la forte influence de la littérature antique et le désir de transmettre des informations les plus exactes possibles.

(1) R. Godenne, « Pour une seconde remise en cause des clés supposées des romans de Mademoiselle de Scudéry », in Lecture à clés, Littératures Classiques 54, printemps 2005, pp. 247-255

JR




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