Le monde d'Artamène

Véritables peintures du paysage


Il est possible de dégager différentes sources des topographies dans Le Grand Cyrus. En plus de l’apport des géographes et historiens antiques et de l’influence possible de paysages et de lieux français (voir la question des clés pour les topographies), la forme de certains passages descriptifs pointe vers une autre source d’inspiration : la peinture. Considérons, par exemple, un panorama contemplé par Arpasie :

« Arpasie ... s'y arresta pour jouïr un peu plus longtemps d'un si bel objet ..., cét endroit est tout à fait agreable : car d'un costé la Riviere est aussi droite qu'un Canal, jusques à de superbes ruines d'un beau Chasteau, qui bornent la veuë de ce costé là : et de l'autre, cette mesme Riviere fait tant de tours et de détours dans de grandes Prairies qu'elle arrose, qu'on diroit qu'on voit cinq ou six Rivieres au lieu d'une. Mais ce qui rend encore cét aspect plus agreable, c'est qu'au delà de ces Prairies, on voit un rang de Montagnes, qui s'eslevant les unes sur les autres, semblent aller jusques au Nuës, et enfermer ce Païsage de ce costé là : et au contraire la veuë est si libre de celuy qui est opposé au Bourg, qui est basty assez prés de cette petite Riviere, que les yeux se lasseroient dans une Plaine d'une si vaste estenduë, s'ils n'estoient agreablement arrestez, par diverses petites Touffes de Bois ; par de jolis Hameaux ; par des Cabanes de Bergers ; et par un nonbre infini de Troupeaux, dont cette Plaine est couverte. » (Le Grand Cyrus p. 6660-6661)

Remarquons tout d’abord la clôture de l’image narrative sur deux côtés, suggérant fortement un parallèle avec le cadre d’une toile : les ruines du château « bornent la veuë » d’un côté et d’un autre le paysage est fermé par un rang de montagnes, le troisième côté présente une vue libre jusqu’à l’horizon. De plus, toute la description présente un caractère très pictural, donnant au lecteur l’impression que l’auteur retrace le contenu d’une toile plutôt qu’un panorama qu’il aurait eu sous ses yeux. Les éléments qui apparaissent dans ce paysage (l’eau, les montagnes, le bois, les troupeaux, les ruines et les prairies) apparaissent dans les œuvres de paysagistes comme Claude Lorrain ou Laurent de La Hyre.

Une telle hypothèse est d’ailleurs fort probable. La description d’un autre paysage du Grand Cyrus, très similaire à celui que l’on a cité ci-dessus, se termine par la constatation suivante : cet endroit était « si agreable, & si beau, qu’on peut dire qu’ils ne passoient presque en pas un lieu, qui n’eust pû este iudicieusement choisi par un Grand Peintre pour en faire un admirable Tableau » (Le Grand Cyrus, p. 5105). Un beau paysage fait un beau tableau ou plutôt un paysage est beau s’il peut servir de modèle à un peintre.

Georges de Scudéry était un véritable amateur d’art et on sait qu’il possédait de nombreux tableaux. Il a d’ailleurs rédigé dans son recueil Le Cabinet de Mr de Scudéry (1646) un poème, inspiré d’une œuvre du Lorrain, qui reprend un détail similaire à la « Riviere (qui) fait tant de tours et de détours » du paysage du Grand Cyrus. Une autre des topographies nous semble d'ailleurs inspirée d’un tableau du même peintre. La description d’une ville jamais nommée, qui apparaît à Mandane au coucher du soleil :

« Elle arriva pourtant assez tost, pour remarquer comme une chose extraordinaire, l'agreable, et bizarre scituation de cette petite Ville où elle alloit coucher. Elle vit donc en s'en aprochant, qu'elle estoit haute, et basse, entre des Montagnes, des Vallées, et des Rochers. De plus ; elle vit encore qu'il y avoit un antique et superbe Chasteau, qui s'eslevoit sur la Pointe d'un de ces Rochers, qui regardoit vers une Forest. Au costé opposite, elle vit trois grandes et profondes Vallées, environnées de Rochers, dans lesquelles on descendoit par un Sentier tournoyant pratiqué dans la Roche : et pour achever de rendre ce Païsage plus beau, et plus extraordinaire, on voyoit au pied d'une Montagne, et au bord d'un Torrent, deux superbes Tombeaux, dont il y en avoit un basty à l'Egiptienne, et l'autre à la Greque. De sorte que le Soleil se couchant ce soir là sans aucun nuage, on peut presques dire qu'il donna à tout ce Païsage, une partie de l'or de ses rayons, en donnant effectivement un lustre doré à toute la Campagne, qui la faisoit paroistre plus belle. Aussi ce magnifique objet fit-il une si grande impression dans l'esprit de Mandane, que lors qu'elle fut à ce superbe Chasteau, où elle fut loger, elle ne parla d'autre chose ... » (Le Grand Cyrus, p. 5374-5375)

L’insistance sur la lumière dorée du soleil couchant qui baigne la scène nous met sur la piste du peintre français. En effet, Lorrain doit une partie de sa célébrité à sa maîtrise de la lumière et des couleurs. Un tableau de sa collection sur Tivoli, comme Paysage avec vue imaginaire sur Tivoli (1642) ou Vue de Tivoli au coucher du soleil nous semble assez proche de la vision offerte par la ville inconnue.

SC




© Projet Cyrus.
La reproduction comme l'impression en sont réservées à un usage personnel. Pour toute question : equipe@artamene.org