Le monde d'Artamène

Une Renommée dangereuse


La Renommée qui orne le premier frontispice (fr.1) semble à la fois chanter les louanges de la dédicataire et couvrir le héros des lauriers de la gloire. Cette figure est toutefois ambivalente : elle refuse en effet de « nommer » celui dont elle s’engage à vanter les mérites « Par tout le Monde ». Elle pose ainsi la question des liens entre le nom et l’identité. Cette estampe partage en outre avec la dernière la singularité de ne pas faire mention dans la légende d’un illustre nom. Cette parenté textuelle, soulignée par la disposition symétrique des frontispices (voir Genre et disposition) invite donc à s’interroger sur les rapports entre la figure de la Renommée et celle de la dixième Muse, figure potentielle de Sapho. L’« Histoire de Sapho » (X,2) offre à cet égard des éléments de réponse, dans la mesure où il y est précisément question de la renommée et de la dissimulation, par Sapho, de son propre talent poétique. L’expression « Par tout le Monde » est invoquée pour mettre en question la modestie de la poétesse. Son amie Philire s’interroge ainsi en ces termes : « et quel mal peut faire à Sapho, cette grande réputation qu’elle a par tout le Monde ? » (Je souligne) (texte). L’illustre poétesse offre une réponse différenciée, fondée sur la distinction entre lectorat anonyme et entourage proche : « Pour tous les Gens qui ne me connoissent point, repliqua Sapho, j'en suis fort contente : mais pour la plus grande partie de ceux que je voy, je n'en suis pas si satisfaite » (texte). La postérité apparaît ainsi comme un bien souhaitable ; par contre, elle n’accepte pas que sa réputation modifie le comportement des personnes qui l’entourent : « on vous traite tout autrement ; et l'on diroit que vous n'estes plus destiné qu'à divertir les autres : et qu'il y a une Loy qui vous oblige à escrire tousjours des choses de plus belles en plus belles, et que dés que vous n'en voulez plus escrire, on ne vous doit plus regarder. » (texte) Elle rejette l’instrumentalisation dont l’auteur est victime, à travers les exigences des mécènes ou en regard des attentes du public. La renommée s’apparente dès lors à la privation d’une liberté d’autodétermination, chère à Sapho. Celle-ci déplore en effet que son rapport à l’autre soit conditionné par sa réputation de 'bel esprit', liée à son activité littéraire :

Cependant on ne me dit jamais rien comme on le dit à tout le reste du monde : car si on me fait excuse de ce qu'on ne m'est pas venu voir, on me dit qu'on a eu peur d'interrompre mes occupations. Si on m'accuse de resver, on me dit que c'est sans doute que je ne suis jamais mieux, que lors que je suis seule avec moy mesme : si je dis seulement que j'ay mal à la teste, je trouve tousjours quelqu'un qui aime assez les choses communes, et populaires, pour me dire que c'est la maladie des beaux Esprits : et mon Medecin mesme, quand je me pleins de quelque legere incommodité, me dit que le mesme temperamment qui fait mon bel esprit, fait mes maux (Je souligne) (texte).

La récurrence des verbes de la parole témoigne du caractère réducteur et oppressant de la réputation de Sapho : son entourage ne voit en elle que le 'bel esprit'. Rares sont ses amis qui considèrent la personnalité complexe de la jeune femme (voir Portraits peints et identités plurielles), et non son statut d’auteur. La pression exercée sur Sapho est telle, qu’elle en vient à considérer ironiquement « l'ignorance, comme le souverain bien » (texte). Le vœu qu’elle formule à la fin de son plaidoyer contre la renommée apparaît comme une négation du message de gloire véhiculé par le frontispice de la première partie du roman :

c'est pourquoy je conjure toute la Compagnie de m'empescher de recevoir cette persecution, en disant plus tost à toute la Terre, que je ne suis point ce qu'on me dit ; que c'est Alcé qui fait les vers qu'on m'attribuë, et que je n'ay rien digne d'estre estimé ; afin qu'apres cela on me laisse en repos, sans me chercher, ny sans me fuir (Je souligne) (texte).

Une interprétation réflexive de ces propos invite à imaginer, l’espace de quelques lignes, une certaine conformité entre Alcé et Georges de Scudéry : ces paroles suggèrent en effet que le désir de voir son œuvre attribuée officiellement à un autre, afin de conserver une certaine quiétude, procède d’un désir profond de la romancière. En ce sens, le cadre allégorique des frontispices offre à Madeleine de Scudéry un espace idéal pour revendiquer et nier tout à la fois sa propre auctoritas. Comme l’ « Histoire de Sapho », les frontispices disent le bonheur d’écrire et dissimulent ce même bonheur sous le voile de la fable.

BS




© Projet Cyrus.
La reproduction comme l'impression en sont réservées à un usage personnel. Pour toute question : equipe@artamene.org