Le monde d'Artamène

Un illustre nom


Toutes les légendes contenues dans les frontispices allégoriques – à l’exception de la première et de la dernière gravure – se réclament d’un « illustre nom », en le célébrant :

Par cet illustre nom il est impenestrable (fr.2)

Ce nom le fera durer cent fois plus que les murs que je batis à Troye (fr.3)

Pour parler de ce nom j’ai trop peu d’éloquence (fr.4)

Pour ce nom seulement doivent chanter les Muses (fr.5)

Ce nom est plus fameux que les trois que je porte (fr.6)

J’espargneray ce nom, moy qui n’épargne personne (fr.7)

Qui ne l’honore pas est digne de la foudre (fr.8)

Ce nom est célèbre et sa gloire éclatante / Contre luy vainement je serois inconstante (fr.9)

Malgré sa prétendue renommée, « cet illustre nom » se dérobe à toute identification univoque. Le cadre allégorique dans lequel s’inscrivent ces légendes énigmatiques invite à interroger plusieurs niveaux de signification. Jusqu’à présent, on n’a perçu dans ces légendes qu’une célébration convenue de la duchesse de Longueville, dont la première initiale du prénom Anne-Geneviève figurerait sur les dix frontispices, dans la majuscule A. Certes, l’identification de « cet illustre nom » et de l’initiale récurrente A avec la personne de la duchesse de Longueville entre en résonance avec la rhétorique encomiastique qui informe les épîtres dédicatoires.

Cette lecture omet cependant la présence d’un autre nom fameux sur tous les frontispices ; celui du héros du roman. Qu’il apparaisse sur une banderole, un étendard, un livre ou une plaque de marbre, le célèbre nom du « Grand Cyrus » figure sur les dix frontispices. Les frontispices I à IV contiennent la mention complète du titre Artamène ou le Grand Cyrus. En ce sens, on peut aussi lire le nom dédoublé du héros, Artamène ou le Grand Cyrus, comme un jeu sur les initiales A et G de la dédicataire.

La célébration paradoxale d’un nom à la fois illustre et obscur, au fil des dix frontispices, susceptible de référer à la dédicataire, au héros fictif, voire à l’œuvre éponyme, et en ce sens indirectement à l’auteur, témoigne de la préoccupation de la romancière à propos des rapports entre le nom et l’identité, ainsi que sur la portée d’une Renommée dangereuse.

BS




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