Le monde d'Artamène

Topographies et vraisemblance


La notion de vraisemblance, si chère aux écrivains du XVIIe siècle, est au cœur de la poétique de la description. Ce concept est discuté par Georges de Scudéry dans la « Préface » d’Ibrahim (1641). Conformément à la définition d’un art du roman qui se dégage de ce texte liminaire, la vraisemblance apparaît comme «la pierre fondamentale» de la composition romanesque:

«Sans elle, rien ne peut toucher; sans elle rien de sçauroit plaire; Et si cette charmante trompeuse ne deçoit l'esprit dans les Romans, cette espece de lecture le dégouste, au lieu de le diuertir.» (« Préface » d’Ibrahim (1641), non paginée)

Sans vraisemblance, pas de divertissement possible. C’est elle qui permet la mise en pratique du précepte horacien du placere docere. La vraisemblance se traduit sur le plan des topographies par une recherche de l’exactitude géographique, qui est consolidée grâce à l’apport des géographes et historiens antiques.

Néanmoins, l’application de cette notion aux topographies dans Le Grand Cyrus implique parfois un éloignement du texte par rapport à ses sources. En effet, « le mensonge est [parfois] plus vray-semblable que la verité », comme le rappelle la conversation de Clélie sur l’invention de la fable (1). Le traitement romanesque du lac d’Arethuse montre un aménagement des sources antiques pour coller de plus près à la vraisemblance du récit. Ce lac aux vertus extraordinaires est décrit par Pline (VI, 31, 1) et Strabon (XI, 14, 8). Dans le roman, il est le cadre d’une fête grandiose qui réunit les notables de la ville toute proche d’Alfene. La compagnie goûte aux plaisirs d’une promenade sur les eaux calmes du lac traversées par les flots impétueux du Tigre. La romancière mentionne la « vertu merveilleuse qui rend le lac si célèbre » : rien ne peut y couler, tout reste à la surface ; ce détail restant vraisemblable, car il est attesté chez les Anciens. Par contre, elle omet de préciser, comme le veut la tradition antique, que le lac émet des vapeurs de nitrates. La vraisemblance, pourtant garante d’un sérieux géographique, suppose donc parfois une adéquation entre le contenu des sources et le cadre romanesque qui vient infléchir les topographies, introduisant ainsi des « mensonges » dans le récit.

SC

(1) Madeleine de Scudéry, Clélie, Genève, Slatkine Reprints, 1973, [1660], VIII, p. 1122.




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