Le monde d'Artamène

Topographies et merveilleux baroque


Suivant la poétique de la description prônée par les Scudéry, les topographies doivent « produire un grand et noble effet, outre qu’elles remplissent l’esprit d’idées agréables » (1). C’est donc pour répondre au placere qu’intervient le merveilleux baroque dans la description spatiale.

Nous entendons par cette notion une fusion des deux concepts qui la composent. Il y a bien entendu de nombreux exemples de merveilleux dans Le Grand Cyrus. Ces passages manifestent souvent toutes les caractéristiques d’une esthétique baroque : changement, variété, abondance, nouveauté, antithèse, mouvement. Nous empruntons la définition du baroque et les particularités de cette esthétique à l’ouvrage de Wilfried Floeck (1).

L’ouverture in medias res du roman offre un des meilleurs exemples du mélange entre merveilleux et esthétique baroque. La vision nocturne de Sinope en proie à un énorme incendie permet aux auteurs un jeu évident sur l’antithèse (nuit vs lumière ; eau vs feu) qui offre un spectacle admirable et frappe l’esprit du lecteur dès les premières pages.

«L'embrazement de la Ville de Sinope estoit si grand, que tout le Ciel ; toute la Mer ; toute la Plaine ; et le haut de toutes les Montagnes les plus reculées, en recevoient une impression de lumiere, qui malgré l'obscurité de la nuit, permettoit de distinguer toutes choses. Jamais objet ne fut si terrible que celuylà : l'on voyoit tout à la fois vingt Galeres qui brusloient dans le Port ; et qui au milieu de l'eau dont elles estoient si proches, ne laissoient pas de pousser des flames ondoyantes jusques aux nuës. Ces flames estant agitées par un vent assez impetueux, se courboient quelquefois vers la plus grande partie de la Ville, qu'elles avoient desja toute embrazée ; et de laquelle elles n'avoient presque plus fait qu'un grand bûcher.» (Cyrus, p.1-2)

Un second passage permet d’illustrer l’omniprésence de cette vision baroque qui vient transformer la description spatiale quelques soient les sources des topographies. L’évocation du lac d’Arethuse emprunte à Pline et à Strabon les éléments surprenants caractérisant traditionnellement ce grand lac d’Arménie traversé par le Tigre : étalant des couleurs distinctes et s’opposant par leur agitation différente, les eaux du lac et du fleuve ne se mélangent pas. Les auteurs évoquent l’« eau paisible & dormante » du lac « où le vent tout seul forme de petites Ondes frisées, qui ne menaçent jamais de naufrage » et du fleuve qu’on voit « boüillonner & bondir … dont les Ondes (roulent) les unes sur les autres avec precipitation ». Le lac d’Arethuse est transformé en un lieu idyllique : la compagnie qui le visite est charmée par la diversité que présente une promenade sur les eaux calmes du lac et celles, agitées, du Tigre, par la profusion des poissons et par le « grand & beau Païsage » qui s’offre en éloignement. La fête qui s’y déroule est des plus brillantes et elle comprend une chasse, un repas et un bal. Cette journée se clôt par une promenade nocturne sur l’eau. Les Scudéry font preuve d’originalité par rapport à leurs sources lorsqu’ils présentent le même paysage au clair de lune :

« […] la Lune, & les Estoiles, qu’on voyoit differamment, selon qu’on les regardoit, ou dans le Fleuve, ou dans le Lac, faisoient le plus bel objet du monde : car comme l’eau du Fleuve estoit la plus tumultueuse, chaque Estoile par cette agitation sembloit briller de mille feux : ou au contraire comme celle du Lac estoit plus tranquile, tous les Astres qu’on y voyoit, la penetroient par de longs filets d’argent, qui n’estoient point agitez par le tumulte des Ondes : ainsi on les voyoit dans la profondeur de ce beau Lac, avec la mesme tranquilité qu’on le voit au Ciel lors qu’il est fort serein.» (Cyrus, p.6719)

L’apport des géographes et historiens antiques semble oublié dans ce passage, de même que les topoï traditionnels, seule reste l’évocation d’un lieu poétique et merveilleux construit sur les procédés baroques de l’antithèse, du changement et du mouvement : la lumière des astres s’oppose à l’obscurité des berges et du lac profond, les étoiles bougent sur les eaux agitées du Tigre et donnent ainsi à l’observateur une impression de scintillement.

SC

(1) W. Floeck, Esthétique de la diversité. Pour une histoire du baroque littéraire en France, Paris, Papers on French Seventeenth Century Literature, Biblio 17, 1989.




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