Le monde d'Artamène

Théâtre des confidences féminines


Présenté comme un cadre idyllique où la femme peut s’épanouir spirituellement, « revendiquer un droit à l’intériorité » (1), la retraite féminine dans Artamène, tout comme plus tard dans Clélie, est aussi investie d’une certaine théâtralité : les sentiments (la mélancolie, la jalousie, le désespoir) y éclatent sous forme de monologues féminins et à travers « l’autre technique […] d’exploration du cœur : le dialogue avec le confident » (2). En effet, qu’elles soient prisonnières de guerre, ou qu’elles choisissent de quitter pour un temps la « société civile », traçant une ligne de démarcation entre retraite et sociabilité, les héroïnes sont toujours accompagnées de leur amie. Il en résulte de véritables mises en scènes de confidences au féminin, à travers lesquelles semble s’immiscer quelque ironie de la part de l’auteur à l’égard du discours précieux de ses héroïnes.

Trois exemples, le dialogue de Mandane et de Martesie (628-30), d’Hesionide et de la Princesse Araminte (1746-50), et celui de Cleonice et d’Ismene (2596-2601), suffisent à démontrer la dynamique qui sous-tend de tels échanges, où écritures ironiques et dramatiques se recoupent, comme l’indique, de temps à autre, la présence de didascalies internes qui font office de marqueurs de dérivations essentiels à la pratique de l’ironie (la raillerie, la moquerie, le rire).

Si le rôle de la confidente est celui de soulager son amie, comme le définit Hesionide qui refoule, cependant, son envie de rire, ses conseils et les moyens qu’elle emploie pour faire avouer à son amie qu’elle aime, prennent souvent le ton de répliques enjouées et provocatrices, se doublant d’une implacable logique à travers laquelle est dénoncé le peu de sincérité de l’ interlocutrice. Le rôle de la confidente (image de la femme éclairée en matière d’amour) serait ainsi celui de déconstruire la casuistique amoureuse, dont les héroïnes se réclament et que Scudéry théorisera au début de Clélie au moyen de la célèbre Carte de tendre. Il n’en reste pas moins que l’auteur en dénonce les failles à travers précisément la voix de la confidente.

Dans « L’histoire de Cléonice et Lydamis » (IV), Ismenie est qualifiée par l’héroïne éponyme de « cruelle personne », car elle l’oblige à « examiner de si prés une chose qui ne [lui] plaist pas » (2598).

De même, dans l’univers utopique de l’amitié féminine qu’est la retraite saphique, lorsque Sapho ouvre son coeur à Cydnon, cette dernière, sans toutefois être « vindicative » comme Ismene (IV, 2600), ne manque pas de contredire le raisonnement de son amie (7117-7120).

Dans le cas de Mandane qui pardonne à Cyrus d’avoir avoué son amour dans une lettre testamentaire, seulement parce qu’elle le croit mort (texte), l’absence de logique de son raisonnement est soulignée par l’emploi du conditionnel antérieur dans la réponse de Martesie, qui lui suggère le cas de figure hypothétique où Cyrus vivant lui eût de vive voix déclaré son amour. Mandane, imperturbable, a la répartie rapide, celle d’une jeune femme dont le discours est conditionné par les principes d’une bienséance rigoureuse (« je m’en serois offencée, et offensée mortellement ») qui fera rire le spectateur des « Précieuses ridicules » – rire qu’anticipe déjà la confidente scudérienne dans bien des scénographies de l’amitié féminine.

(1) Bernard Beugnot, « Y a-t-il une problématique féminine de la retraite », in Wolgang Leiner (ed.), Onze nouvelles études sur l'image de la femme dans la littérature française du dix-septième siècle, Tübingen : G. Narr, 1984, p. 38.

(2) Bernedetta Papasogli, “Le fond du coeur”, Figures de l’espace interieur au xviième siècle, Paris: Honoré Champion, 2000, p. 86.

SGK




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