Le monde d'Artamène

Sapho, 'nouvelle héroïne'


Originaire de Mytilene, ville principale de l’île de Lesbos, Sapho est une femme d’esprit, qui, tout en respectant les termes de la bienséance, se distingue dans l’art d’écrire. Elle réunit autour d’elle une société fine et polie, dont l’activité privilégiée est la conversation. Malgré une beauté médiocre, Sapho inspire de grandes passions. Ainsi Tisandre, prince de Mytilene, est profondément amoureux d’elle. De son côté, Sapho, hostile au mariage, refuse de sacrifier sa liberté pour l’amour d’un homme. Elle s’éprend pourtant de Phaon. Une suite de malentendus affecte leur relation. Les deux amants trouveront toutefois le bonheur dans l’exil, en quittant Lesbos pour le pays des nouveaux Sauromates.

Ainsi se présente en substance l’ « Histoire de Sapho » (X, 2), récit intercalé qui précède le dénouement du Grand Cyrus. Cette histoire illustre le combat d’une femme pour remettre en question certaines normes sociales qui régissent les itinéraires féminins et le partage des rôles entre les sexes au XVIIe siècle. Madeleine de Scudéry intègre des éléments de sa propre biographie à celle de Sapho (dont elle connaissait parfaitement les traductions) afin d’élaborer un modèle d’auteur féminin auquel elle-même, ainsi que les femmes de son époque, s’adonnant à l’écriture ou manifestant de l’intérêt pour la culture, puissent pleinement s’identifier.

A travers le personnage de Sapho, illustre poétesse de l’Antiquité, Madeleine de Scudéry remet en question les représentations traditionnelles des héroïnes du XVIIe siècle. L’apparence physique de Sapho, relevant d’une beauté problématique, son opposition au mariage forcé et sa méfiance à l’égard du mariage d'amour, la critique de la réduction de la femme au rôle d’épouse et de mère, le désir enfin de voir l’instruction des femmes se développer, confèrent à ce personnage une indéniable singularité. Il s’agit avec Sapho de rendre le modèle de la femme instruite et créatrice également plaisant pour les hommes. Nimbée de l’aura discrète d’une culture pourtant exceptionnelle, elle refuse d’afficher ses connaissances.

Le personnage de Sapho ne remet pourtant pas en question les valeurs sociales de son époque, mais souhaite les rendre universelles : les vertus de « pudeur », de « modestie » et de « retenue » participent pleinement à l’idéal de l’honnêteté, qu’elle soit masculine ou féminine. La féminité de Sapho intègre ainsi les oppositions traditionnelles entre les sexes : douceur, nature, fragilité, émotivité, fidélité, empathie, bonnes manières et charme d’un côté, intellectualité, instruction, concision, éloquence, polyvalence, jugement de l’autre. Sapho représente donc un être androgyne, idéal (Joan Dejean (1) souligne à ce propos la connotation d’androgynie induite dans le nom du père de Sapho dans Le Grand Cyrus : « Scamandrogine », qui déconstruit d’emblée l’image de l’autorité paternelle, d’autant que Sapho est orpheline). Mlle de Scudéry crée ainsi un nouveau type de personnage féminin, riche et autonome, ou pour reprendre le terme de Renate Kroll une « nouvelle héroïne » (2).

BS

(1) Joan Dejean, Sapho : les fictions du désir (1546-1937), Paris, Hachette, 1994.

(2) Renate Kroll, Femme Poète. Madeleine de Scudéry une die « poésie précieuse », Tübingen, Max Niemeyer, 1996, p. 98.




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