Le monde d'Artamène

Retraite et sociabilité


Tandis que, pour l’héroïne Amestris, le repos est une forme de retraite, opposée au « tumulte de la cour », pour sa confidente, la solitude que son amie infortunée a choisie ne fait qu’aiguiser sa souffrance causée par les persécutions de son mari jaloux Otane. Selon Menaste, on ne peut parvenir au repos de l âme que par l’oubli et par la suspension de ses débats intérieurs en réintégrant « la société civile » (texte), car « elle desaccoutume de s’entrenir soy mesme : et que peu à peu on vient à prendre plaisir à entretenir les autres ».

Pour le Roi et les gens de la Cour, qui ne soupçonnent aucunement la passion qui possède Philoxipe, « sa melancolie et retraite estoient des choses inconcevables » (II, 3, 1219). Ici « inconcevables » signifie antithétiques : il n’est de véritable retraite, aux yeux de la Cour, que celle qui a les caractéristiques d’une jolie demeure de campagne, où l’Art « entreprend de perfectionner la nature », où plaisirs (des sens) et divertissements mondains transforment cette solitude pour les visiteurs de passage en un lieu enchanteur, dont la fonction est d ’ « inspirer la joye » et de suspendre par là même la misère de l’homme et le dérèglement de ses passions. C’est ce qu’emblématise la maison de Clarie au début de « l’Histoire de Philoxipe et de Policrite » (texte), mais très vite cette retraite mondaine se transmue en retraite intérieure, celle d’un jeune amant qui, ne pouvant rendre publique sa passion pour Philoxipe, est en proie à une mélancolie accrue par le départ impromptu de celle-ci. Afin de ne pas trahir le secret de Philoxipe, Leontidas, voulant lever les soupçons du Roi, a recours à un cliché, celui de l’incompatibilité de la retraite des mélancoliques et de la pratique de la galanterie :

« s'il aimoit, il chercheroit la personne aimée : on le verroit attaché aupres d'elle : au lieu d'estre melancolique, il en seroit plus galant et plus sociable : et au lieu de chercher la solitude comme il fait, il me semble qu'il augmenteroit plustost les divertissemens de la Cour » (1230).

En ne concédant qu’à mi mot à l’argument de Léontidas, le Roi, qui croit Philoxipe effectivement amoureux, renverse ce lieu commun et rejoint la pensée de Doralise, pour qui la « longue solitude » est synonyme d’ « esgarement d’esprit » (VIII, 2, 5385). Causée par « certaines passions bizarres qui naissent dans le chagrin » (II, 1230), une telle solitude n’est pas seulement éloignement de la cour mais la « fuite même des plaisirs ». Le plaisir étant la clef de voûte de la retraite mondaine, une solitude, qui en est privée, est une contradiction per se et une forme d’ostracisme social.

Autre forme d’asocialité condamnée par Doralise, lors d’une conversation sur l’amour avec la Princesse Panthée : celle des « solitaires sombres, qui sont tousjours dans leur Cabinet avec des Livres, ou dans des Grottes à la Campagne, à s'entretenir eux mesmes » (V, 1, 2759). En affirmant « que l'amour seul fait les veritables honnestes gens » (ibid), elle souligne l’étroite corrélation dans la mentalité galante entre politesse et le raffinement des sentiments que symbolisent les rencontres mondaines, et présente, à travers l’exemple extrême des ténébreux érudits, la retraite anachorétique des solitaires comme l’envers d’une société polie.

Scudéry nuance toutefois cette vision radicale, en introduisant le personnage d’Arbate au cercle restreint d’amis (texte): sa solitude n’est pas le fait d’un tempérament atrabilaire mais celui d’un perfectionnisme éthique, qui ne lui ôte cependant pas les qualités essentielles à tout « honnête homme » (un « esprit agreable » et « enjoué »).

Il ne faut enfin pas oublier le topos pastoral de la retraite, forme de sagesse, actualisé en la personne du « vertueux vieillard » sarronide (VIII), en celle de Cleanthe, père adoptif de Policrite (II), et en celle d'Amenophis, tuteur de Sesostris (VI). Ce premier, bien que vivant perché dans sa solitude montagneuse, tient au respect du « plus ancien de tous les droits […] celuy de l’Hospitalité » (VIII, 2, 5511). Quant à Cleanthe et Amenophis, ils se sont portés garants de l’éducation princière de leurs protégés durant leur enfance passée dans l’exil – une éducation conforme aux traités alors en vogue, tels Le Courtisan de Castiglione. Une telle retraite n’emblématise pas, contrairement aux préjugés de Philoxipe à la vue de Policrite en habit de paysanne, rusticité et insipidité intellectuelles, mais noblesse d’esprit. Ainsi, souvent perçue par l’extérieur comme « austere Solitude », la retraite pastorale « garde la marque d’une société humanisante » guidée par les principes d’une « galanterie vertueuse et délicate » portée à son plus haut degré de perfection(1).

(1) Joseph Pineau, « Solitudes dans Clélie », in Alain Niderst (ed.), Les Trois Scudéry: Actes du colloque du Havre (1-5 octobre 1001), Paris: Klincksieck, 1993, p. 419.




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