Le monde d'Artamène

Retraite, amour et héroïsme


Amour et héroïsme, passion et générosité, couples antithétiques bien connus des compositions dramatiques cornéliennes, sous-tendent la thématique de la retraite dans le roman scudérien et le discours moral qui y est attaché. Lieu où l’on se meurt d’amour, où l’on épanche sa mélancolie en monologues masculins, la retraite est condamnée, par les personnages en quête de gloire militaire et politique, comme étant anti-héroïque. Perinthe, s'étant surpris à rêver, après avoir rencontré « l’admirable Alcionide », avoue avoir éprouvé un sentiment négatif à la découverte de sa passion : « j'eus mesme quelque honte de cette premiere foiblesse » (III, 3 1997). Le rendant rêveur, sa nouvelle passion le détourne des questions d’honneur filial qui l’animaient jusqu’alors. Cette vision de la passion qui féminise et dénature le héros épique est un thème récurrent dans le roman baroque. Artamène en offre, cependant, des variations qui jettent une nouvelle lumière sur la conception du héros de roman en cette moitié du dix-septième siècle.

Harpage, ayant exhorté le jeune Cyrus à combattre dans une guerre que celui-ci juge illégitime, finit par aiguiser « l’ ardeur héroïque » de l’ adolescent, las de ne s’illustrer qu’en jeux d’enfants et parties de chasses. La « tranquillité » qu’incarne, à ses yeux, la vie de cour , devient synonyme d’ « ennui », d’ « oysiveté honteuse », en ce qu’elle le tient à l’écart, en retrait de la vraie vie. Dans une confidence qu’il fait à Chrisante, il questionne la validité et l’utilité de son éducation, s’il ne peut la mettre en pratique, et trace une définition de l’héroïsme masculin en adaptant les préceptes de la scholè (désignant en grec l’activité par laquelle l’homme s’accomplit):

« je veux m'instruire par les voyages ; je veux m'esprouver dans les occasions ; je veux me connoistre moy mesme ; et s'il est possible, je veux me faire connoistre à toute la Terre » (148).

Tandis que pour le jeune Cyrus, s’accomplir en tant que héros, c’est partir de la cour, pour Sesostris, c’est sortir de l’île où il a grandi et qu’il n’a jamais quittée. La retraite pastorale peut donc aussi être le lieu d’une réflexion critique formulée de l’ intérieur : asile politique se transformant en lieu d’éducation aristocratique, elle est lieu de transgression, car, comme le remarque le jeune Sésostris (se croyant « berger » à ce stade de la narration), les enseignements qu’il a reçus vont à l’encontre de la « Loy » qui assigne à chaque statut social, une instruction particulière (texte). Subversive par rapport au déterminisme social qui régit la communauté pastorale, l’éducation de Sésostris anime en lui un désir d’évasion et de gloire héroïque.

Pour le héros déjà accompli, la retraite n’est pas forcément incompatible avec l’héroïsme masculin, elle la légitime. Suspension du temps, regard sur soi, elle est le lieu d’une transition entre le moi épique et la naissance d’une nouvelle conscience :

« cette Ame grande et noble, qui ne faisoit jamais nulle reflexion sur les belles choses qu'elle avoit faites ; et qui ne s'attachoit qu'à l'advenir, pour en faire encore de plus heroïques ; souffrit en cette occasion, que l'image de tant de glorieux Combats ; de tant de Batailles gagnées ; et de tant de Triomphes ; repassast en son imagination, afin de le faire passer en un desespoir plus legitime : et d'avoir du moins quelque excuse, à se donner à luy mesme, de la foiblesse qu'il tesmoignoit en cette rencontre » (56)]

De même, la retraite, forme de sagesse mais aussi espace physique qui correspond à la suspension temporaire des exploits guerriers, apparaît au cours du roman comme le passage obligé des personnages dotés du statut de héros. En revanche, pour Crésus, ni tout à fait héros ni tout à fait anti-héros, ou encore pour Mazare au statut ambigu, s’étant retiré dans une grotte, la retraite pastorale est un lieu de rédemption, où l’on ne s’attarde pas, et non un parcours initiatique en amour, similaire à celui que symbolisent la retraite et les enchantements de Philoxipe ou à celui qu'offre le labyrinthe de Parthénie. En effet pour Cresus, « qui se voyant seul dans ce Vallon solitaire, connut alors que tous ses Thresors qu'il avoit tant aimez, luy estoient inutiles » (VI, 1, 3510) : son passage dans ce décor évocateur du mythe d'Arcadie est révélation presque mystique. Les richesses inestimables de la nature qu’il contemple purgent son âme de tout désir de convoitise et de pouvoir, et surtout lui enseignent une leçon d’humilité.

SGK




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