Le monde d'Artamène

Renouvellement et approfondissement


Reprenant, dans l'"Avis au lecteur" du "Grand Cyrus, la question du mélange de la fiction et de l’histoire dans le roman, Scudéry marque de façon plus nette l’asservissement de l’histoire à la réussite de l’effet romanesque : s’il adopte un personnage historique et fait du recours à un « Héros effectif » une règle du roman, il ne cache pas la transformation qu’il lui a fait subir pour l’adapter aux besoins de la narration. Le romancier justifie son invention en la mettant dans la continuité logique de l’histoire et de la psychologie que l’histoire confère au personnage :

"Comme Xénophon a fait de Cyrus l’exemple des Rois, j’ai tâché de ne lui faire rien dire ni rien faire qui fût indigne d’un homme si accompli, et d’un Prince si élevé : que si je lui ai donné beaucoup d’amour, l’Histoire ne lui en a guère moins donné que moi : la lui ayant fait témoigner même après la mort de sa femme : puisque pour faire voir combien il en était touché, il ordonna un deuil public d’un an par tout son Empire."

Le recours à la première personne du singulier, le verbe « donner » et les formes factitives sont autant de moyens de souligner le rôle du romancier. De ce fait, l’avertissement de Cyrus revient sur les relations entre fiction et histoire ainsi que sur la question de l’héroïsme, qu’il montre régi par un soubassement historique, un idéal de grandeur et de vertu, et enfin par une sensibilité et une tendance aux passions. Le romancier souligne entre autres choses l’épithète qu’il attache à son personnage et que nombre de romanciers adopteront à sa suite pour qualifier leurs héros éponymes : Le Grand Scipion de Vaumorière (1656-1662), Le Grand Hippomène (1668), Le Grand Sophi (1685) de Préchac, Le Grand Scanderberg (1688) de Mlle de La Roche-Guilhen, et sur un mode dérisoire, Le Grand Alcandre frustré de Sandras de Courtilz (1696).

Par ailleurs, Scudéry établit une liste de sources, mais c’est pour justifier les licences prises à leur égard. En effet, il légitime la façon dont il s’inspire de l’histoire en évoquant les différences de traitement d’un même événement entre plusieurs historiens. Il ne s’agit donc plus d’alléguer comme garant le traitement d’un élément chez tel historien antique, mais de tirer argument des erreurs, des inventions ou encore des déformations qu’on rencontre chez des auteurs considérés comme sérieux, pour autoriser les distorsions du romancier :

"Vous pourrez, dis-je, voir qu’encore qu’une Fable ne soit pas une Histoire, et qu’il suffise à celui qui la compose de s’attacher au vraisemblable, sans s’attacher toujours au vrai : néanmoins dans les choses que j’ai inventées, je ne suis pas si éloigné de tous ces Auteurs, qu’ils le sont tous l’un de l’autre. Ainsi j’ai suivi tantôt l’un et tantôt l’autre, selon qu’ils ont été plus ou moins propres à mon dessein : et quelquefois suivant leur exemple, j’ai dit ce qu’ils n’ont dit ni l’un ni l’autre : car après tout, c’est une Fable que je compose, et non pas une Histoire que j’écris.

CE




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