Le monde d'Artamène

Portraits peints et identités plurielles


En admettant que le dernier frontispice allégorique (fr. 10) est susceptible de représenter Sapho, la dixième Muse, l’estampe devient en quelque sorte un portrait peint de l’héroïne fictive. Or un épisode particulier de l’ « Histoire de Sapho » (X,2) thématise le rapport de la poétesse à la peinture. La présence du motif du portrait peint, dans l’ « Histoire de Sapho », considéré à la lumière du frontispice, mérite donc une attention particulière.

Alors que le portrait de Sapho est sur le point d’être achevé, Leon, l'illustre peintre de Mytilène qui réalise l'effigie de la jeune femme, prend du retard à cause de la pédante Damophile (voir Sapho vs Damophile). Celle-ci désire également faire faire son portrait, mais ses exigences sont telles, que le peintre ne peut mener les deux chantiers de front.

Sur la fin de la conversation, nous eusmes encore un autre divertissement : car comme on voulut obliger le Peintre à dire precisément le jour qu'il retoucheroit ce Portrait, et le temps où il commenceroit celuy de toutes ces autres Dames, qui vouloient donner leur Peinture à Sapho, comme elle leur donnoit la sienne, il dit que ce ne pouvoit estre ny le lendemain, ny le jour suivant, parce qu'il estoit occupé à faire un grand Portrait de Damophile, ou il y avoit beaucoup de travail. Mais pourquoy, luy dit Sapho, y a-t'il plus à travailler à son Portrait qu'au mien ? c'est Madame, luy dit-il, qu'elle veut que je represente aupres d'elle, une grande Table où il y ait quantité de Livres ; des Pinçeaux ; une Lire ; des Instrumens de Mathematique ; et mille autres sortes de choses, qui puissent marquer son sçavoir. Je pense mesme qu'elle veut estre habillée comme on peint les Muses : si bien qu'il ne sera pas aise que l'esbauche de ce Portrait soit bien tost faite. Eh de grace Leon, s'escria Sapho en riant, habillez moy comme on habille la Bergere Oenone, afin que mon Portrait n'ait rien qui ressemble à celuy de Damophile : et en effet il falut que le Peintre qui avoit esbauché l'habillement, comme devant estre celuy d'une Nimphe, luy promist de l'habiller en Bergere pour la contenter (texte).

Par son refus d’être « habillée comme on peint les Muses », Sapho rejette le modèle invoqué par Damophile. A la figure du savoir et du talent féminins, elle préfère celle d’Oenone, amante abandonnée. En choisissant de se faire représenter sous les traits de la bergère qui se suicide après avoir causé la mort de Pâris, amant ingrat, Sapho renoue paradoxalement avec le modèle ovidien de l'héroïde, avec lequel son personnage rompt pourtant sur tous les autres plans (voir Sapho, 'nouvelle héroïne'). Or le choix d’Oenone donne lieu à une contestation galante entre Sapho et Phaon. Son amant l’assure qu’elle ne partagera pas le sort de la bergère : « Du moins Madame, luy dit-il, estes vous bien assurée que vous n'aurez jamais son Destin, comme vous avez son habillement : car il n'est pas possible que si vous aimez jamais quelqu'un, celuy que vous aimerez vous abandonne » (texte). A la fois ludique et significatif, le choix de la bergère Oenone, qui constitue a priori un contre-modèle pour Sapho, permet d’établir la distinction entre l’être et le paraître, soulignant de surcroît la connivence qui unit les deux amants.

En rejetant l’image de la Muse, telle qu’elle s’incarne dans l’imaginaire de Damophile, Sapho conteste avant tout une forme d’assimilation de la femme instruite à un type de savoir stigmatisant : la « grande Table », jonchée de « Livres » et autres « Instruments de Mathématiques » évoquent en effet la figure du pédant, honnie des cercles mondains. Par ailleurs, l’« extravagance de Damophile, qui avoit voulu se faire peindre avec tout ce grand attirail de sçavante » (texte) devient un objet de raillerie pour les amis de la poétesse.

La parenté entre Sapho et les Muses n’est cependant pas niée. Dans le récit scudérien, la jeune femme entretient symboliquement, avec ses consoeurs du Parnasse, une relation d’amitié: Sapho est en effet « chèrement aimée des Muses » (texte). Dès lors, on peut se demander quel rapport le frontispice de la dixième partie du roman entretient avec l’épisode des portraits peints. En représentant une Muse plutôt que la bergère Oenone, il semble contredire le souhait de la poétesse. Il ne s’agit toutefois pas d’une Muse dotée des objets symboliques convoités par Damophile: les « Fleurs du Parnasse », que seule Sapho est « digne de cueillir » (texte) – s’opposent aux attributs ostentatoires dont Damophile désire se voir dotée. Les « Fleurs du Parnasse » symbolisent en effet le langage raffiné et spirituel, dont le juste maniement se trouve cœur de l’activité de l’écrivain. Les objets invoqués par Damophile ne sont en revanche que des attributs extérieurs de différents savoirs. Le frontispice de la dixième partie du roman semble par conséquent indiquer que la romancière accepte une forme d’identification symbolique avec les Muses, à condition que celle-ci engage en profondeur sa propre activité littéraire, et non pas seulement l’image de celle-ci.

S’il existe un rapport de spécularité entre les figures de Madeleine, de Sapho, d’Oenone et des Muses, il s’agit d’un jeu de miroitement partiel et non d’un rapport d’identification absolu. Les individus sont simultanément liés, tout en restant irréductiblement distincts. Toute identification univoque, toute assimilation trop manifeste entre une figure (prétendument) réelle et un être de fiction est ainsi dénoncée comme réductrice (voir Frontispices et lecture à clefs). Le fait que ce démenti s'effectue par le biais de la médiation picturale, confirmé par le frontispice inaugural, souligne, s’il en était besoin, la dimension autoréflexive de la peinture par rapport à l’œuvre littéraire (voir aussi De Diane à Panthée). La démultiplication des reflets de Sapho paraît ainsi pouvoir s’effectuer à l’infini, à condition de rester partielle et non contraignante. La figure fictive de la poétesse – et peut-être, en filigrane, celle de la romancière – est ainsi libre de paraître successivement sous les traits d’Oenone ou au contraire d’une Muse, amante sensible et intellectuelle conquérante.

BS




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