Le monde d'Artamène

Plutarque


Les Scudéry procurent souvent des données biographiques pour les personnages historiques de leur roman. Ces informations sont très souvent extraites des textes d’Hérodote et de Xénophon, mais pas exclusivement. Certains passages proviennent des biographies rédigées par Plutarque.

Plutarque a vécu dans la deuxième moitié du Ier siècle ap. J.-C. Il est l'auteur d'une quantité impressionnante d’ouvrages (un catalogue du IVe siècle ap. J.-C. en dénombre 227), dont il nous reste environ quarante textes. Une partie importante de ses écrits se compose des Vies parallèles. Dans celles-ci, Plutarque présente des biographies par paires - à chaque fois celle d’un Romain et celle d’un Grec - avant de les comparer entre elles.

Dans le Grand Cyrus, la Vie de Solon de Plutarque semble avoir revêtu une importance particulière. En effet, il est possible d'en déceler la trace dans plusieurs passages du texte, notamment lors des troubles entourant la prise de pouvoir de Pisistrate et dans le passage narrant la rencontre de Solon avec Philoxipe :

Cyrus p. 1163 :

«Aussi quand l'illustre Solon partit d'Athenes, apres y avoir estably ses fameuses Loix ; et que pour n'y changer plus rien, il se fut resolu de quitter son Païs pour dix ans ; ce Grand homme, dis-je, venant en nostre Cour ; Philoxipe qui n'estoit encore qu'eu sa dixhuictisme année, fut sa passion, comme il fut celle de Philoxipe : qui tant que Solon fut en nostre Isle, abandonna tous ses plaisirs et toutes nos Dames, pour s'attacher inseparablement à luy. Pour en joüir mesme avec plus de liberté, il le mena à une Ville qui est à ce Prince, et qui s'appelle Aepie : que Demophoon avoit fait bastir en une assiette infiniment forte, mais en une scituation scabreuse, et de difficile accés : tout le Païs d'alentour estant aspre, sec, et extrémement sterile. Solon estant donc arrivé en ce lieu là, luy fit remarquer que ceux qui avoient posé les fondemens de cette Ville, eussent pû la rendre la plus agreable chose du monde : s'ils l'eussent bastie au bord de la Riviere de Clarie, dans une belle et fertile Plaine, qui est au pied de la Montagne sur laquelle l'on avoit scitué l'autre. Mais à peine Solon eut il dit sa pensée, que Philoxipe forma le dessein de l'exécuter : et commença de donner les ordres necessaires pour cela. En effet Solon fut l'Architecte qui conduisit cette grande entreprise : aussi Philoxipe voulut il luy en donner toute la gloire : car il fit nommer cette nouvelle Ville Soly, afin de perpetuer la memoire de l'Illustre Nom de Solon. »

Plutarque, Vie de Solon, 26 :

« Puis (Solon) passa en Chypre où il se lia d’amitié avec l’un des rois de l’île, Philocypre, qui habitait une petite ville bâtie par Démophon, fils de Thésée, près du fleuve de Claros. Elle était située sur un lieu fort et escarpé, mais dans un terrain stérile et ingrat. Solon le persuada de transporter sa ville dans une belle plaine qui s’étendait au-dessous de ce rocher, et de la bâtir plus grande et plus agréable. Il aida même à la construire et à la pourvoir de ce qui pouvait y faire régner l’abondance et contribuer à sa sûreté. Elle fut bientôt si peuplée, qu’elle donna de la jalousie aux rois voisins. Philocypre, par une juste reconnaissance pour Solon, donna le nom de Soli à sa ville qui auparavant s’appelait Aïpeia

On remarque de prime abord un détail frappant : le nom de Philocypre (du grec Philokupros : qui aime la Chypre) devient chez les Scudéry Philoxipe. Cette modification peut sans doute être attribuée à la traduction que consultèrent les auteurs (Cf. les traductions au XVIIe siècle). Par ailleurs, le texte de Plutarque est utilisé de la même manière que les autres sources (Cf. Utilisation des sources) : certains détails sont repris (la situation de la ville de Philoxipe, l’aide de Solon pour déplacer la ville, etc.) ; d’autres sont ajoutés (le jeune âge de Philoxipe) ou retranchés (la jalousie des rois voisins) ; d’autres, enfin, sont modifiés : le Solon des Scudéry de même que celui de Plutarque compose des vers pour Philoxipe/-cypre, mais le contenu est complètement différent :

Cyrus : « : il fit mesme des Vers à sa loüange, auparavant que de s'embarquer pour aller en Egypte et celuy qui estoit loüé de toute la Grece, loüa hautement un Prince extrémement jeune : dit plusieurs fois que la Nature avoit apris à Philoxipe en dixhuit ans, ce que l'Art ne pouvoit enseigner en un Siecle : et que l'on voyoit en luy par un prodige, tous les âges de l'homme s'assemblez : c'est à dire l'innocence de l'Enfance ; les charmes de la Jeunesse ; la force d'un âge plus avancé ; et la prudence de la Vieillesse. »

Plutarque, Vie de Solon « Solon, dans une de ses élégies où il s’adresse à Philocypre dit: Puissiez-vous dans Soli, vous et vos descendants, régner longtemps heureux, voir vos sujets contents! Moi, quand je quitterai cette île fortunée, que la belle Vénus, de myrtes couronnée, me guide sans péril au vaste sein des flots! Que, pour récompenser mes soins et mes travaux, elle me rende en paix au sein de ma patrie, et verse désormais ses bienfaits sur ma vie!

Outre les Vies parallèles, Plutarque a aussi écrit des Œuvres morales composées d’un grand nombre de traités sur différents sujets. L’un d’eux, le Banquet des sept sages a inspiré les Scudéry pour l’Histoire du banquet des sept sages.

Le cadre de l’histoire du Grand Cyrus (lieu, personnages, déroulement de la soirée, etc.) est calqué sur le texte de Plutarque. Même le talent de Cléobuline pour la composition d’énigmes n’est pas une création du XVIIe siècle. Toutefois, Cleobuline et Eumetis, qui apparaissent comme deux personnages distincts dans le Grand Cyrus, sont une seule et même femme dans le texte de Plutarque.

Les Scudéry donnent cependant une orientation différente à leur texte, en modifiant son point central : ce qui intéresse ici les auteurs n’est plus le discours philosophique des sages, résumé en quelques phrases. C’est désormais la conversation qui a lieu parallèlement dans le jardin entre les femmes, Esope et le narrateur, et qui ressemble en tout à une fête galante, replaçant ainsi l’épisode dans le genre précieux et se réappropriant le texte antique (1).

Plutarque a connu une traduction par Amyot qui eut un grand impact dans la France des XVIe et XVIIe siècles. Les sujets d’une partie des tragédies françaises de cette période semblent avoir été alimentés par les textes de cet auteur, peut-être après avoir été repérés dans l’œuvre de Polyen.

(1) M. Kruse, «Le Banquet des Sept Sages, Mlle de Scudéry, Plutarch und die Questioni d'Amore », Romanistisches Jahrbuch, 1960, p. 204-226

JR




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