Le monde d'Artamène

Mariage d'amour


Les œuvres de Madeleine de Scudéry ne constituent pas un réquisitoire unilatéral à l’encontre du mariage. Si la romancière dénonce avec véhémence le mariage forcé, l’amour réciproque constitue la condition sine qua non de l’union conjugale. L’ « Histoire d’Abradate et de Panthée » (V, 1), malgré son dénouement tragique (le suicide de Panthée sur le corps défunt de son mari), suggère que mariage et amour sont pleinement compatibles.

Deux personnages féminins, Doralise et Sapho, assument dans Le Grand Cyrus une position univoque et déterminée à propos du mariage. Leur réticence à l’encontre du lien conjugal s’expliquent par des exigences particulièrement élevées à l’égard de l’époux éventuel.

Lors d’une conversation au sujet du mariage, Doralise avoue à Panthée qu’elle est résolue n’épouser qu’un honnête homme qui n’aura éprouvé de l’amour pour nulle autre qu’elle. Or elle doute de l'existence d'un tel amant.

Sapho est porteuse d’une vision pessimiste du mariage, fondée sur une observation précise des réalités de son époque. A l’occasion des noces de son amie Amithone (texte), elle s’entretient avec Tisandre à ce propos. Sapho ne prononce pas un réquisitoire véhément à l’encontre du mariage, à l’instar de Madelon et Cathos, précieuses et ridicules, mais une argumentation objective et nuancée. Sapho commence par reconnaître le mérite des hommes avant d’exprimer une opinion qu’elle assume pour elle-même (comme en témoignent les nombreux « je » qui scandent la narration). Son refus du mariage n’est pas fondé sur une répulsion charnelle, mais sur l’observation d’une réalité objective : selon les lois qui régissent le mariage, l’épouse est mise sous la tutelle de son mari et perd toute liberté. Bien que l’histoire de Sapho se déroule dans l’Antiquité, les appréhensions de l’héroïne font référence à des situations quotidiennes du XVIIe siècle. Madeleine de Scudéry rejoint ainsi Molière en dénonçant le lien conjugal, tel qu’il est pratiqué alors : à savoir le mariage forcé, fondé sur des conformités de fortunes et des calculs politiques, et non sur l’affection mutuelle des individus. Dans ces conditions, le mariage inverse selon elle les rapports de pouvoir : alors que la maîtresse est considérée comme symboliquement souveraine sur l'amant, souvent désigné métaphoriquement comme son esclave, elle devient elle-même l’esclave de son mari après l’union. C’est à ce rapport de domination que Sapho et Madeleine essaient d’échapper en privilégiant le célibat.

BS




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