Le monde d'Artamène

Le nom et l’identité


Le Grand Cyrus déploie de nombreuses stratégies pour explorer les rapports entre le nom et l'identité des êtres. Le nom propre véhicule en effet un ensemble de présupposés, potentiellement réducteurs en regard de la personnalité mouvante de chaque individu.

L’exploitation de certains topoi – le faux nom, la dissimulation de l’identité ou le portrait peint – entre en résonance avec une préoccupation plus générale, de la part de l’auteur, sur l’instabilité du monde et l’identité des êtres, réels ou fictifs. Ces motifs participent également de la nouvelle épistèmè classique, mise en évidence par Foucault : dans la mesure où l’objet ne possède plus une identité préétablie et garantie par la transcendance, chaque être est voué à un déchiffrement inquiet de signes mouvants et arbitraires.

Le roman devient un lieu propice à l’exploration d’identités multiples. Lorsque les présupposés liés au nom propre représentent un obstacle pour le développement du personnage, ces derniers recourent à la dissimulation de leur identité et à son corollaire, le faux nom. Générateurs d’aventures et de récits, ces motifs romanesques permettent l’élaboration de scènes de « reconnaissance » (au sens d’anagnorisis aristotélicienne), goûtées du lectorat contemporain. Pour se soustraire à une menace de mort, Cyrus s’illustre ainsi sous le nom d’Artamene, tandis que son rival Labinet, désireux de fuir l’autorité maternelle, se fait connaître sous la fausse identité de Philidaspe. Pendant que le roi Ciaxare s’interroge pendant plusieurs centaines de pages sur la véritable identité de son illustre général Artamene, sa fille Mandane s’éprend imperceptiblement du héros, au regard de sa vaillance et de sa sensibilité uniquement. L’ambiguïté entre un nom et une identité permet aux personnages de mettre à l’épreuve leurs qualités de cœur et de jugement : Mandane eût-elle su d’emblée qu’Artamene était Cyrus – ennemi notoire de l’Asie selon les dires des Mages –, jamais ce dernier n’aurait pu atteindre ce degré d’estime et d’intimité. Artamene est en outre de condition inférieure à Mandane, appelée ainsi à transcender la différence sociale. La dissimulation de l’identité et le faux nom permettent d’échapper au poids des discours contraignants et à la menace d’une Renommée dangereuse.

D’autres personnages craignent au contraire que leur nom ne soit assimilé à une définition unique et réductrice de leur être. Sapho préfère ainsi nier ses propres talents poétiques, afin que son nom ne soit pas systématiquement assimilé à la définition stigmatisante de bel esprit. (voir Portraits peints et identités plurielles). De même, le narrateur de l’ « Histoire de Pisistrate » insiste sur le fait que sous un seul nom, Pisistrate possède une identité plurielle :

Pisistrate ne peut estre connu aussi facilement qu'un autre : estant certain, qu'on peut dire qu'il est trois ou quatre hommes differens à la fois. […] la vie [de Pisistrate] est si meslée, qu'on en pourroit faire divers recits, qui seroient tous veritables, et qui ne se ressembleroient pourtant point. (texte)

La vie de Pisistrate est ainsi susceptible de donner lieu à de multiples développements narratifs en apparence contradictoires. Connu par l’histoire comme « le tyran d’Athènes », Pisistrate possède également, selon l'auteur du Grand Cyrus de nombreuses qualités humaines que cette périphrase risque d'occulter. Le narrateur met donc en garde son auditoire contre le danger d’assimiler le nom de Pisistrate à cette seule définition. Ces procédés ont en commun de dénoncer la force d’un discours qui conditionne le jugement et les sentiments, au détriment de la véritable connaissance des êtres, à laquelle Madeleine de Scudéry invite le lecteur.

BS




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