Le monde d'Artamène

La retraite anachorétique


Dans « l’Histoire de Mazare : la grotte de Mazare et de Belesis », s'inscrivant dans la thématique « topographie de la retraite et son symbolisme », le lecteur retrouve une géographie identique à celle du lieu où habite Policrite (voir La retraite et les enchantements de Philoxipe), alliant dans un même paysage locus amoenus et locus terribilis que symbolise la montagne « qui, étant escarpée depuis la cime jusques au pied, fait le plus affreux et le plus bel objet du monde tout ensemble » (V, 2,3119). L’ « espouvantable » et le beau se côtoient.

Après la traversée d’un paysage terrifiant et une nuit passée au son de « bestes malicieuses », Orsane, comme Poliphile dans l'Hypnerotomachia de Francesco Colonna, arrive en une « contrée gracieuse » évocatrice des paysages bucoliques de la Renaissance, espace boisé exotique rehaussé de trésors botaniques, symboles de la vie sempiternelle, avec au centre une fontaine (lieu commun de la retraite idyllique). Les éléments naturels (roches et arbres, eau et terre) y coexistent en parfaite harmonie comme dans le mythe d'Arcadie (texte), même si le spectre de la roche « espouventable » est toujours présent à l’esprit.

Le rappel par le narrateur de ce repère géographique coïncide, dans sa relation, avec le début d’une ascension « sinueuse » dont le terme n’est pas comme dans « l’Histoire de Philoxipe et de Policrite », une « merveilleuse apparition », mais plutôt l’ombre humaine de cette « roche », de ce qu’il y a de plus sinistre dans ce paysage contrasté dont le toponyme (« Mont Noir ») renforce la sombre tonalité. Plutôt qu’enchantement mêlé de douceur, le lieu où il est arrivé, provoque « surprise » et « épouvante » chez le héros, à la vue d’une grotte et de « Mazare assis sur une pierre » (voir illustration), conjurant les images de St Jérome ou de St Paul (texte). Ce premier contact avec l'univers érémitique de Mazare contraste, contrairement aux attentes d’Orsane, avec la grandeur d’âme et le statut de son principal habitant, le mélancolique Belesis dont la noblesse de condition est contenue dans le prédicat laudatif « merveilleusement bien fait » (3126).

Référence peut-être à l’Epître de L’Illusion comique (1636) de Corneille, ou tout simplement topos dans la littérature baroque, la grotte est désignée par ceux qui y vivent sous le nom de « palais ». En effet, l’image de locus terribilis que renvoie « cet antre sauvage » se transforme en celle de locus amoenus, en « desert si aimable » : sous le regard émerveillé du visiteur, la grotte se révèle être un cabinet de curiosités, un véritable musée de sciences anthropologiques (texte). Commence alors pour Orsane, la découverte d’un mode de vie autarcique qui, bien que frugal et rudimentaire, ne laisse pas d’être « agreable ». Alors que l’ascension de Philoxipe ou les longs détours de Timante dans le labyrinthe de Parthénie sont parcours initiatiques en amour, la progression d'Orsane dans ce décor anachorétique est à la fois dépaysement didactique et dialogue avec l’ombre et le désir de la mort qu’incarnent Mazare et les autres habitants, venus trouver leur salut dans cette retraite. Par cette rencontre inopinée, Orsane, porteur de bonnes nouvelles, est destiné à jouer un rôle salvateur: en annonçant que Mandane est vivante, il insuffle une nouvelle espérance au Roi Mazare, qui ne veut toutefois quitter ce lieu sépulcral que s’il est accompagné de Bélésis, avec qui il a noué une étroite amitié. Le départ des deux hommes, sous la conduite d’Orsane, symboliserait ainsi leur retour à la vie.

SGK




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