Le monde d'Artamène

La retraite, forme de sagesse


Le repos intérieur, thème central au discours de la retraite, est un idéal relevant d’une attitude ataraxique. Ce repos de l’âme est, cependant, la prérogative d’un petit nombre d’élus : le Mage de Sidon, philosophe et poète, qui « va de la Solitude à la Cour, sans emportement de joye : et de la Cour à la Solitude, sans un ennuy excessif » (VII, 1, 4614), Elise, qui « aime sans doute la Compagnie, mais [qui] ne s'ennuye pas dans la Solitude : et [qui], lors qu'il le faut, se divertit aussi bien à la Campagne, au bord d'un Ruisseau, et à escouter le chant des Rossignols, que lors que toute la Cour est chez elle ». (VII, 1, 4152)

La retraite, vaste concept, n’est pas chez ces personnages négation de, rupture avec la « société civile », comme dans le cas de Parthenie et d'Amestris, dont la retraite renvoie pourtant une image positive de la solitude (voir retraite et héroïsme féminin). Elle désigne un mode vie complémentaire. Elle est une forme de sagesse absolue en ce qu’ elle « actualise » et emblématise l’aspiration humaine à la félicité suprême - comme le suggère plus loin, la description d’ « un des plus ordinaires plaisirs » du Mage de Sidon, alors qu’il se recueille dans « un petit temple ». Ce plaisir d’ordre mystique et métaphysique naît de la contemplation « des beautez universelles de l'Univers » :

« Le lever et le coucher du Soleil, luy donnant un divertissement, dont tout le monde n'est pas capable: une nuit tranquille, semée d'Estoilles bien brillantes, occupe agreablement ses regards : le bruit d'une Fontaine, charme doucement ses oreilles : et la vaste estenduë de la Mer, remplit son ame de je ne sçay quel plaisir, qui le porte à estre plus respectueux pour les Dieux qui en sont les Maistres » (4615).

Scudéry élargit ici le réseau lexical relatif à l’état contemplatif que constitue la rêverie, opérant un glissement sémantique entre locus amoenus et locus spiritus : dans le meilleur des mondes, la rêverie n’est rêverie que si elle est fête spirituelle , c’est-à-dire « divertissement » et « plaisir » indéfinissable des sens.

C’est aussi ce que suggère Arpalice dans sa description d’un cabinet solitaire donnant vue sur un paysage champêtre. Le choix de l’architecture et la position de ce cabinet solitaire (texte) traduit en effet ce besoin esthétique de communier avec une nature d’où est absent tout signe humain manifeste. En posant comme condition première de la visite de ce cabinet qu’elle soit « promenade des yeux », y bannissant toute conversation mondaine, dissociant totalement retraite et sociabilité, Arpalice fait de cette « aymable solitude » un lieu d’aliénation sociale momentanée mais salvatrice.

De même, par le biais du topos de la retraite pastorale, Scudéry invite le lecteur à une réflexion sur la superfluité des loisirs mondains, qui ne font que créer l’illusion du repos et du bonheur, dont rendent compte les relations de divertissements galants ou, dans le Grand Cyrus, la description de la promenade galante sur le lac d'Arethuse. Une vie modeste, comme celle que mènent Policrite, Cleanthe et Megisto offrirait des valeurs plus sûres. A Philoxipe, qui qualifie leur habitation champêtre de « cabane malheureuse » et qui interprète donc ce mode de vie comme opposé au bonheur, parce que contraire à la splendeur matérielle de son « palais enchanté », Cleanthe répond : « je ne souffre point dans cette Cabane : mon ame n'estant pas plus grande qu'elle, y demeure en repos : et trouvant en ce petit coing de terre tout ce qui est necessaire pour n'avoir besoin de personne ; j'y vy beaucoup plus heureux, que ceux qui habitent des Palais, et qui portent encore leurs desirs plus loing. » (1201). Image du bonheur teintée d’idéalisme virgilien qui n’est pas sans annoncer celle qu'incarne le jardin du « bon vieillard » dans Candide...

SGK




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