Le monde d'Artamène

Instruction des femmes


Le critère du sexe détermine au XVIIe siècle les modes d’acquisition et les contenus des différents savoirs. Aux hommes le collège, l’université et les académies. Aux femmes la lecture, le catéchisme, les arts d’agréments et les Salons, où elles peuvent toutefois pratiquer une forme de « culture d’imprégnation » (1).

On relève dans Le Grand Cyrus plusieurs conversations sur l'instruction féminine. Le personnage de Sapho en particulier possède une conscience aiguë de la discrimination éducative liée au critère du sexe. Elle se dit en effet « souvent espouvantée de voir tant de Femmes de qualité avec une ignorance si grossiere, que selon moy elles deshonnorent nostre Sexe ». Affirmation audacieuse : la dignité des femmes passerait par leur niveau d’instruction. Sapho dresse alors un portrait affligeant des occupations auxquelles les femmes sont confinées à longueur de journées dans le secret des alcôves :

et veû la maniere dont il y a des Dames qui passent leur vie, on diroit qu'on leur a deffendu d'avoir de la raison, et du bon sens, et qu'elles ne sont au monde que pour dormir ; pour estre grasses ; pour estre belles ; pour ne rien faire ; et pour ne dire que des sottises : et je suis assurée qu'il n'y a personne dans la compagnie qui n'en connoisse quelqu'une à qui ce que je dis convient. En mon particulier, adjousta-t'elle, l'en sçay une qui dort plus de douze heures tous les jours ; qui en employe trois ou quatre à s'habiller ; ou pour mieux dire à ne s'habiller point : car plus de la moitié de ce temps là se passe à ne rien faire, ou à deffaire ce qui avoit desja esté fait. En suite elle en employe bien encore deux ou trois à faire divers repas : et tout le reste à recevoir des Gens à qui elle ne sçait que dire ; ou à aller chez d'autres qui ne sçavent de quoy l'entretenir : jugez apres cela si la vie de cette Personne n'est pas bien employée (texte)

Ce passage suggère sur le mode burlesque l’imminence de la menace que représente l’oisiveté pour les femmes du Grand Siècle, que leur étroite culture condamne à la réification. Sapho ambitionne au contraire un parcours culturel susceptible d’offrir une alternative d’épanouissement intellectuel et social aux femmes. Son programme éducatif suppose en effet la maîtrise de la lecture, de l’écriture et de l’éloquence. Il inclut aussi bien les classiques de la littérature et de l’histoire, tels Hésiode et Homère, que la pratique des « langues étrangères ».

Or l’illustre poétesse ne revendique pas l’émancipation complète des femmes. Par exemple, elle ne renie aucunement les activités « divertissantes » auxquelles se limitait en grande partie l’éducation féminine, tels le chant ou la danse. Mais son principal désir est que les femmes « eussent autant de soin, (…) de parer leur esprit, que leur personne ». Intégrant ainsi les normes de bienséance et de retenue auxquelles son sexe est assigné, elle recherche « un chemin entre ces deux extrémitez », que sont l’ignorance et la pédanterie. Il ne s’agit pas pour les femmes d’exhiber inopportunément leurs sciences, comme Damophile (voir Sapho vs Damophile), mais de mettre à profit leurs connaissances, dans la sphère mondaine, pour exercer leur esprit et leur jugement, et acquérir ainsi une relative autonomie.

BS

(1) Voir à ce propos Nathalie Grande, « L'instruction primaire des romancières », in Colette Nativel (dir.) Femmes savantes, savoirs des femmes, Genève, Droz, 1999.




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