Le monde d'Artamène

Exactitude géographique


Comme la plupart des romanciers du XVIIe siècle, Madeleine de Scudéry accorde une grande importance à l’instruction des lecteurs. C’est pourquoi elle entend présenter dans ses textes un récit vraisemblable, à la fois sur le plan historique et géographique. Dans la conversation de Clélie (1660) sur la fable, un des textes qui révèlent sa poétique de la description, un protagoniste estime qu’il faut présenter « des Païs dont tout le monde entend parler et dont la Geographie est exactement observée » (1). Les contemporains des Scudéry les ont souvent critiqués sur ce point précis. Guéret, dans son ouvrage satyrique Le Parnasse reformé (1674), critique un passage d’Ibrahim où ils auraient rendu « la terre navigable » entre le Pont-Euxin et la mer Caspienne. Ce reproche est infondé puisque les lignes ainsi incriminées mentionnent explicitement le trajet par voie terrestre entre deux navires (Ibrahim, I, p. 419). En fait, les territoires décrits par Madeleine de Scudéry dans Le Grand Cyrus sont conformes aux informations que la romancière avait à sa disposition (voir sources des topographies)

Ainsi, les nombreux trajets effectués par les personnages sont vraisemblables. Cyrus et ses compagnons, par exemple, quittent Persépolis en destination de Babylone :

«[Après avoir] marché durant trois nuits ; nous arrivasmes bien tost à la Susiane, que nous traversames ; ce chemin nous semblant plus seur que nul autre, pour entrer dans l’Assirie ; de qui, comme vous sçavez, Babilone est la capitale.» (Cyrus, p. 154)

L’examen de plusieurs passages, de même que la grande régularité des informations topographiques, permettent de suggérer que la romancière a consulté une carte. La preuve de son excellente vision de l’espace est donnée par l’emplacement qu’elle assigne aux Massagètes. On place traditionnellement cette peuplade scythe entre la mer Caspienne et la mer d’Aral (voir la carte qui accompagne la traduction d’Hérodote par Du Ryer (1660), sur le site). Ce n’est cependant pas le cas dans Le Grand Cyrus où les sujets de la farouche Thomiris demeurent à l’ouest de la Caspienne, au nord de l’Arménie et de l’Araxe. Le héros s’y rend depuis la cour d’Astiage en Cappadoce, traversant la Colchide (Cyrus, p. 805). Selon Hérodote pourtant (2): « Ils sont situez vers l'Orient au delà du fleuve Araxes à l'opposite des Issedons » (p. 186). Cela contredit la suite du passage de l’Enquête qui laisse entendre que l’Araxe est à l’occident, car il descend « des Mantianes comme le Ginde [… et] se décharge dans la mer Caspienne » (p. 187). Plaçant l’Araxe conformément aux cartes de l’époque, Madeleine de Scudéry décrit bien le royaume des Massagètes à l’ouest de la Caspienne, au nord de l’Araxe « ce fleuve fameux » (Cyrus, p. 805) qui « prend sa Source dans la Mantiane et ... traverse l’Arménie » (Cyrus, p. 6161). Ainsi, l’apport des géographes et historiens antiques est passé à travers le filtre de la vraisemblance et peut être corrigé conformément à la logique ou aux indications cartographiques (voir topographies et vraisemblance).

SC




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