Le monde d'Artamène

Des Harangues au Grand Cyrus


Dans Les Femmes Illustres ou les Harangues héroïques (1642), l’auteur donne la parole à Panthée et à Sapho, femmes illustres de l’Antiquité, et héroïnes du XVIIe siècle. Tandis que la première exprime à Cyrus son désarroi devant la perte de son époux, la seconde s’adresse avec assurance à sa disciple Erinne pour l’exhorter à immortaliser par l’écriture les qualités et la mémoire des dames illustres.

Une décennie plus tard, Panthée et Sapho feront chacune l’objet d’une histoire intercalée dans Le Grand Cyrus : l’ « Histoire de Panthée et d’Abradate » (V, I) et l’ « Histoire de Sapho » (X, 2). La réécriture romanesque de l’histoire de ces femmes illustres interroge à la fois, sur plusieurs plans, les procédés de l’écriture scudérienne et la représentation. Si Panthée et Sapho passent du statut actif d’oratrices prononçant des harangues, à celui, en apparence passif, d’objet de la narration, elles gagnent en ampleur ce qu’elles semblent perdre en initiative.

En premier lieu, la réécriture des amours de Panthée et de Sapho, 'nouvelle héroïne' désamorce le potentiel tragique du destin de ces couples célèbres. Alors que les velléités guerrières d’Abradate sont à l’origine de la mort de Panthée, ce dernier est d’abord présenté dans l’ « Histoire de Panthée et d’Abradate » (V, 1), sur un mode mondain et ludique, comme la proie ravie d’une Panthée chasseresse, arborant la parure de Diane lors de festivités de cour. Si Madeleine de Scudéry ne renonce toutefois pas à dépeindre le suicide renommé de l'épouse exemplaire, cette scène fameuse est longuement atermoyée, ce qui a pour effet de déjouer les attentes du lecteur : la rencontre et les amours de Panthée et d’Abradate font en effet l’objet d’un récit allègre et circonstancié (V,1), tandis que le suicide n’est mis en scène que près de mille pages plus loin (VI, 1). Dans une logique similaire, Mlle de Scudéry réinvente le personnage de Phaon et infléchit la tradition ovidienne. En effet, l’amant volage, absent de la « Harangue de Sapho à Erinne » dans Les Femmes Illustres, est réinvesti d’une position fondamentale dans l’ « Histoire de Sapho » (X, 2). A l'opposé de l'amant des Héroïdes, à l’origine du suicide de Sapho, il s’évertuera en vain à persuader sa bien-aimée de l’épouser.

Par ailleurs, au sein de ces deux intrigues, le renversement des valeurs martiales et passionnelles au bénéfice d’une relation tendre, équilibrée et raisonnée, s’effectue en chiasme : d’abord réfractaire au combat, Abradate sera contraint de quitter sa bien-aimée pour réaliser finalement leur destin commun. Au contraire, Phaon, d’abord proche du modèle ovidien, s’en éloigne progressivement : inconstant, il méprise Sapho avant de la connaître, mais son instabilité est neutralisée à mesure que son amour pour l’illustre poétesse s’affirme. La réécriture romanesque de l’histoire de ces femmes illustres s’effectue ainsi au nom d’une revalorisation sociale et d’une autonomisation de la femme, qui passent par la subversion enjouée des topoi et de l’horizon d’attente des lecteurs.

BS




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