Le monde d'Artamène

Définition d’un art du roman


La conception de la création romanesque comme « art » fonde la démarche de l'auteur de la « Préface » d’Ibrahim (1641). Le bref premier paragraphe de la préface expose le projet de présenter au lecteur les « ressorts » du roman à partir du constat de règles immuables :

« chaque Art a ses règles certaines, qui par des moyens infaillibles mènent à la fin que l’on se propose ».

Le texte s’attache ensuite aux différentes règles et à leur mise en pratique dans le roman. L’exposé est donc d’abord prescriptif, mais le corps de règles engage le recours à des exemples tirés d’Ibrahim. L’écriture de romans est considérée comme un art, régi par un corps de règles qui sont le moyen et la condition d’une réalisation harmonieuse : de leur stricte observation « […] résulte indubitablement du plaisir […] et de la gloire ». Mais la mise en pratique de ces règles peut être plus ou moins heureuse, et n’exclut pas des « fautes » : l’auteur étant « sujet à faillir », il n’est jamais certain de ne pas produire « quelque endroit faible ».

Une telle conception de l’activité du romancier est soutenue par plusieurs comparaisons ou métaphores qui mettent en avant tant la caractérisation de la fiction en art que la scientificité du travail du romancier. Deux métaphores sont filées, l’architecture et les mathématiques, et le préfacier en fait les deux pans complémentaires de l’écriture fictionnelle. Tandis que la métaphore de l’architecture corrobore la conception du roman comme art (il faut ajouter deux occurrences du substantif « artifice » à celles de l’hyperonyme « art »), celle des « Sciences mathématiques » souligne l’utilité et la nécessité de règles :

[…] pourvu qu’un Architecte prenne bien ses alignements, il est assuré de la beauté de son bâtiment.

[…] je sais qu’il est de ce travail, comme des Sciences mathématiques, où l’opération peut manquer ; quoique l’Art ne manque jamais.

[…] je sais qu’il est des ouvrages de cette nature, comme d’une Place de guerre : où quelque soin qu’ait apporté l’Ingénieur à la fortifier, il se trouve toujours quelque endroit faible, où il n’a point songé, et par où on l’attaque.

Entre architecte et ingénieur, le romancier est ainsi caractérisé par une activité que régit un ensemble de grands principes, mais dont la mise en pratique est toujours individuelle. De ce fait, la pratique régulière s’accompagne d’un éloge de l’ingéniosité, qui seule permet la réussite : « enchaînement ingénieux », « adresse incomparable », « main adroite » sont autant de qualités requises de la part de l’auteur. En définissant l’activité du romancier en termes de régularité et d’ingéniosité, la préface d’Ibrahim réunit l’adéquation à un corps de règles exogène et universel, et une virtuosité personnelle et circonstanciée. Toutefois, cet éloge de l’ingéniosité, qui apparaît dans un ensemble de termes récurrents (soin, travail, ingénieux, ingénieusement, tâcher), ne va pas sans un éloge de la mesure. En effet, dans tous les domaines envisagés, une doctrine de la « juste médiocrité » est mise en avant. Seule restriction à l’imagination et à la verve du romancier, elle engage une réflexion sur l’effet et manifeste l’importance accordée à l’horizon du lecteur, qui apparaissait déjà dans les textes antérieurs de Scudéry, notamment les Observations sur le Cid (1637).

CE




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