Le monde d'Artamène

Beauté problématique


Si la plupart des héroïnes de Madeleine de Scudéry sont dotées, comme il est d’usage à l’époque, d’une apparence physique irréprochable, la tyrannie de la beauté est progressivement remise en question au fil du Grand Cyrus. La thématique de la beauté s’articule à celle de son envers (laideur et vieillesse), ainsi qu’aux questions liés à la constance, au mariage d'amour et au mariage forcé.

L’exemple de la beauté de Parthenie (VI, 1) (texte) illustre le caractère fallacieux de cette qualité pour les femmes. Adulée pour ses charmes, Parthenie est délaissée aussitôt après son mariage avec le prince de Salamis. Elle semble payer le prix d’une beauté, qui n’avait d’effet que sur l’amant, et non plus sur l’époux inconstant. Après la mort de ce dernier, elle décide de ne jamais se remarier, à moins que son amant l’aime pour elle-même et non pour sa beauté. Cette décision sera source de plusieurs conversations sur la beauté, ainsi que de nombreuses péripéties.

La beauté parfaite d'Elise (VII, 1) (texte) provoque également de grands bouleversements, sur le plan personnel et politique. D’une part, la beauté d’Elise lui ayant suscité autant d’amants que de rivales, l’une d’entre elles, Lyriope, fait appel à un médecin arabe afin d’altérer, par un poison, l’apparence physique d’Elise. Or la potion provoque un effet inattendu : la beauté d’Elise est reste intacte, mais la jeune fille décède. D’autre part, sa beauté continue de semer le trouble entre les royaumes de Phenicie et de Lydie, dont les rois se dispute la possession d’une statue réalisée à l’effigie d’Elise.

La perte de la beauté est certes considérée comme un malheur. Celui-ci ne doit toutefois constituer un obstacle au bonheur. Le cas d’Amathilde (VIII, 2) (texte), obsédée par sa beauté au point qu’elle désire se suicider après avoir été défigurée par une maladie, illustre sur un ton tragi-comique la préséance de la beauté de l’âme sur la beauté physique.

Enfin les topoi liés à la beauté s’inversent avec le personnage Sapho. Son portrait souligne en effet sans complexe son absence de beauté (texte). Cette carence n’est toutefois pas présentée comme une tare, au contraire. Son portrait physique est fondé sur la revalorisation systématique et originale d’attributs traditionnellement peu prisés (une taille petite, un teint mat, des yeux foncés). Le personnage de Sapho incarne ainsi une subversion positive de l’héroïne conforme aux canons de beauté. Son apparence ne l’empêche pas de susciter de grandes passions (Tisandre, Nicanor et Phaon), et elle permet en contrepoint de mettre en avant ses qualités spirituelles et ses talents poétiques (voir Sapho, 'nouvelle héroïne').

BS




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