Le monde d'Artamène

Apollon bâtisseur de murailles


Lorsque Madeleine de Scudéry rend visite au Prince de Condé, arrêté le 18 janvier 1650 et emprisonné à Vincennes, elle est surprise en voyant le héros en train de jardiner paisiblement. Madeleine de Scudéry consacre à cet événement un impromptu, qui a fait l’objet d’un commentaire développé par Renate Kroll (1). Avec l’image de Mars Jardinier, le dieu de la guerre se trouverait pour la première fois associé à la douceur :

En voyant ces œillets qu’un illustre Guerrier
Arrosa d’une main qui gagna des batailles ;
Souvien-toy qu’Apollon bâtissoit des murailles,
Et ne t’étonne pas que Mars soit Jardinier

Mars Jardinier n’est pas le seul comparant de l’ « illustre Guerrier », privé de ses armes : la référence à « Apollon bâtiss[eur] de murailles » évoque un épisode mythologique durant lequel le dieu de la poésie, pour avoir conspiré contre Zeus, se voit condamné à l’exil, ainsi qu’à la construction des murs de Troie. La double comparaison valorisante (Condé en Mars-Apollon) permet à la poétesse de témoigner fidélité et admiration envers le héros captif. L’évocation de l’exil d’Apollon confère cependant au dieu des arts une dimension ambivalente et subversive : si Apollon a mérité l’exil, est-ce à dire que Madeleine cautionne la captivité du prince de Condé ? Quoi qu’il en soit, les figures de Mars Jardinier et d’Apollon exilé se rejoignent dans une même vision résignée de l’exploit martial. Sous les vers en apparence élogieux affleure une dénonciation de la vanité de toute guerre, attitude récurrente dans l’ensemble de l’œuvre littéraire de Madeleine de Scudéry (voir aussi De Diane à Panthée).

Or la figure du dieu de la poésie érigeant les murs de Troie est également convoquée dans l’œuvre de Madeleine de Scudéry, de manière presque simultanée à l’invention de l’impromptu : Mars bâtisseur de murailles figure en effet sur le frontispice allégorique de la troisième partie du Grand Cyrus (fr. 3), paru en 1650. Posté devant un décor architectonique imposant, il a déposé sa lyre à ses pieds et brandit un marteau. La légende évoque l’exil du conspirateur, rappelant que la dimension tutélaire d’Apollon à l’égard de la poésie prime sur cet épisode éphémère de sa vie.

« Ce nom le fera durer cent fois plus que les murs que je batis à Troye ».

La signification des murs est cependant ambivalente : ceux-ci sont susceptibles de désigner tout à la fois les murailles troyennes, mais également, par métaphore, l’œuvre littéraire. La gravure joue en effet sur le topos du monument littéraire, symbolisé par le monument architectural. Or il semble y avoir une dissociation entre le fait militaire, désigné par les murailles, et l’œuvre littéraire, dans la mesure où le titre du roman figure non pas sur les murs, mais sur une plaque de marbre qui évoque la forme d’un livre. Par référence indirecte aux murs détruits de Troie, le décor du frontispice figure également la vanité de l’action guerrière. A l’opposé, la postérité du monument littéraire – comprenons le Grand Cyrus – résistera aux assauts du temps. Le septième frontispice (fr.7), qui représente précisément une personnification du Temps, confirme la légende du frontispice d’Apollon : « J’espargneray ce nom, moy qui n’espargne rien ». C’est donc en dernier lieu la poésie, et non l’exploit en lui-même, qui rend un nom illustre.

Cette interprétation semble étayée par la gravure d’illustration (pl. 7) qui suit immédiatement le troisième frontispice. La planche représente une haute muraille, visiblement sur le point d’être démolie par des soldats armés d’un puissant bélier. Or il s’agit d’un assaut vain. Cyrus est enfermé par Ciaxare à l’intérieur du château de Sinope. Les troupes rebelles parviennent à forcer les murs de la ville, mais arrivés devant le château, les soldats sont arrêté par Cyrus en personne. Libéré par ses amis, le héros s'oppose à l'action militaire des soldats qui, en se battant pour lui, désobéissent à Ciaxare. Il s’agit d’un épisode doublement ironique à l’égard d’une poétique romanesque qui prétend s’inspirer de la poésie épique : la focalisation sur cet épisode souligne à la fois la captivité du héros et l’inutilité de l’attaque militaire. Cette illustration corrobore une interprétation qui place l’acte pacifique tourné vers la postérité – tel l’activité littéraire – au-dessus de l’exploit militaire. Le choix de la scène illustrée témoigne en quelque sorte de la toute-puissance de l’écrivain, susceptible d’immortaliser aussi bien les exploits guerriers que les échecs des êtres qui prétendent à l’héroïsme. Les Muses qui figurent sur les cinquième et dixième frontispices présentent des attributs qui font écho à cette lecture.

BS

(1) Renate Kroll, Femme poète. Madeleine de Scudéry und die ‘poésie précieuse’, Tübingen, Max Niemeyer Verlag, 1996, p. 129-135.




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