Le monde d'Artamène

« Préface » d’Ibrahim (1641)


Éditions du texte et principes d’édition

Le premier roman de Madeleine de Scudéry a connu trois éditions :

(1) Ibrahim ou l’illustre Bassa, Paris, A. de Sommaville, 1641-1644. 4 vol., 8°, frontispice et portrait gravé. Préface non paginée (33 p.).

(2) Ibrahim ou l’illustre Bassa, Rouen, la Compagnie des libraires du Palais, 1665. 4 vol., 12°. Préface non paginée (18 p.).

(3) Ibrahim ou l’illustre Bassa, Paris, P. Witte, 1723. 4 vol., 8°, frontispice gravé. La préface n’est pas reproduite.

Le texte retenu est celui de l’édition de 1665. L’orthographe a été modernisée, mais la ponction et la capitalisation ont été conservées.

Je ne sais quelle espèce de louange les Anciens croyaient donner à ce Peintre, qui ne pouvant finir son Ouvrage l’acheva fortuitement, en jetant son éponge contre son Tableau : mais je sais bien qu’elle ne m’aurait pas obligé ; et que je l’aurais plutôt prise pour une Satire que pour un Éloge. Les opérations de l’Esprit sont trop importantes, pour en laisser la conduite au hasard : et j’aimerais presque mieux que l’on m’accusât d’avoir failli par connaissance, que d’avoir bien fait sans y songer. Il n’est rien que la témérité n’ose entreprendre, et dont la Fortune ne puisse venir à bout : mais quand on se fie en ces deux guides, si l’on ne s’égare, on peut s’égarer ; et de cette sorte, quand même les événements sont heureux, l’on n’en mérite point de gloire. Chaque Art a ses règles certaines, qui par des moyens infaillibles mènent à la fin que l’on se propose : et pourvu qu’un Architecte prenne bien ses alignements, il est assuré de la beauté de son bâtiment. Ne croyez pas Lecteur, que je veuille conclure de là, que mon Ouvrage soit accompli, parce que j’ai suivi les règles qui le pouvaient rendre tel : je sais qu’il est de ce travail, comme des Sciences mathématiques, où l’opération peut manquer ; quoique l’Art ne manque jamais. Aussi ne fais-je ce discours, que pour vous montrer, que si j’ai laissé des fautes en mon Livre, elles sont un effet de ma faiblesse, et non pas de ma négligence. Souffrez donc que je vous découvre tous les ressorts de cette machine ; et que je vous fasse voir, sinon tout ce que j’ai fait, au moins tout ce que j’ai tâché de faire.

Comme nous ne pouvons être savants, que de ce que les autres nous enseignent ; et que c’est à celui qui vient le dernier, à suivre ceux qui le devancent : j’ai cru que pour dresser le plan de cet Ouvrage il fallait consulter les Grecs, qui ont été nos premiers Maîtres ; suivre la route qu’ils ont tenue ; et tâcher en les imitant, d’arriver à la même fin que ces grands hommes s’étaient proposée. J’ai donc vu dans ces fameux Romans de l’Antiquité, qu’à l’imitation du Poème épique, il y a une action principale, où toutes les autres sont attachées ; qui règne par tout l’ouvrage ; et qui fait qu’elles n’y sont employées, que pour la conduire à sa perfection. Cette action dans l’Iliade d’Homère est la ruine de Troie : dans son Odyssée, le retour d’Ulysse à Ithaque : dans Virgile, la mort de Turne, ou pour mieux dire la conquête de l’Italie ; plus près de nous dans Le Tasse, la prise de Jérusalem ; et pour passer du Poème au Roman, qui est mon principal objet, dans l’Héliodore, le mariage de Chariclée et de Théagène. Ce n’est pas que les Épisodes en l’un, et les diverses histoires en l’autre, n’y soient plutôt des beautés que des défauts : mais il est toujours nécessaire, que l’adresse de celui qui les emploie, les fasse tenir en quelque façon à cette action principale, afin que par cet enchaînement ingénieux toutes ces parties ne fassent qu’un corps ; et que l’on n’y puisse rien voir de détaché ni d’inutile. Ainsi le mariage de mon Justinian et de son Isabelle étant l’objet que je me suis proposé, j’ai employé tous mes soins à faire que toutes les parties de mon Ouvrage tendent à cette conclusion ; qu’il y ait une forte liaison entre elles ; et qu’excepté les obstacles que la Fortune oppose aux désirs de mon Héros, toutes choses avancent, ou du moins tâchent d’avancer son mariage, qui est la fin de mon travail. Or ces grands Génies de l’Antiquité, dont j’emprunte les lumières, sachant que l’ordonnance était une des principales parties d’un Tableau, en ont donné une si belle à leurs peintures parlantes, qu’il y aurait autant de stupidité que d’orgueil à ne les vouloir pas imiter. Ils n’ont pas fait comme ces Peintres, qui font voir en une même toile un Prince dans le berceau, sur le Trône, et dans le cercueil : et qui par cette confusion peu judicieuse embarrassent celui qui considère leur Ouvrage : mais avec une adresse incomparable, ils ont commencé leur Histoire par le milieu, afin de donner de la suspension au Lecteur dès l’ouverture du Livre : et pour s’enfermer dans des bornes raisonnables, ils ont fait (et moi après eux) que l’Histoire ne dure qu’une année, et que le reste est par narration : ainsi toutes les choses se trouvant ingénieusement placées, et d’une juste grandeur ; il en résulte indubitablement du plaisir pour celui qui les regarde, et de la gloire pour celui qui les a faites. Mais entre toutes les règles qu’il faut observer en la composition de ces Ouvrages, celle de la vraisemblance est sans doute la plus nécessaire. Elle est comme la pierre fondamentale de ce bâtiment ; et ce n’est que sur elle qu’il subsiste. Sans elle rien ne peut toucher ; sans elle rien ne saurait plaire ; et si cette charmante trompeuse ne déçoit l’esprit dans les Romans, cette espèce de lecture le dégoûte, au lieu de le divertir. J’ai donc essayé de ne m’en éloigner jamais : j’ai observé pour cela les mœurs, les coutumes, les lois, les religions, et les inclinations des peuples : et pour donner plus de vraisemblance aux choses, j’ai voulu que les fondements de mon Ouvrage fussent historiques, mes principaux personnages marqués dans l’Histoire véritable, comme personnes illustres, et les guerres effectives. C’est sans doute par cette voie que l’on peut arriver à sa fin : car lorsque le mensonge et la vérité sont confondus par une main adroite ; l’esprit a peine à les démêler, et ne se porte pas aisément à détruire ce qui lui plaît (1). Au contraire, quand l’invention ne se sert pas de cet artifice, et que le mensonge se produit à découvert ; cette fausseté grossière ne fait aucune impression en l’âme, et ne donne aucun plaisir. En effet, comment serai-je touché des infortunes de la Reine de Guindaye, et du Roi d’Astrobacie ; puisque je sais que leurs Royaumes mêmes ne sont point en la Carte universelle, ou pour mieux dire, en l’être des choses ? Mais ce n’est pas le seul défaut qui peut nous éloigner de la vraisemblance. Nous avons autrefois vu des Romans qui nous produisaient des Monstres, en pensant nous faire voir des miracles, leurs Auteurs, pour s’attacher trop au merveilleux, ont fait des Grotesques, qui tiennent beaucoup des visions de la fièvre chaude ; et l’on pourrait, avec plus de raison que n’en avait le Duc de Ferrare, demander à ces Messieurs ce qu’il demanda à l’Arioste, après avoir lu son Roland ; Messer Lodoico, dove Diavolo havete pigliato tante coyonerie ? (2) Pour moi, je tiens que plus les aventures sont naturelles, plus elles donnent de satisfaction : et le cours ordinaire du Soleil me semble plus merveilleux, que les étranges et funestes rayons des Comètes. C’est par cette raison encore que je n’ai point causé tant de naufrages, comme il y en a dans quelques anciens Romans : et à parler sérieusement, du Bartas pourrait dire de ces Auteurs,

Eux de qui la parole

Serre et lâche la bride aux postillons d’Eole. (3)

On dirait que ce Dieu leur a donné les vents enfermés dans un Antre, comme il les donna à Ulysse, tant ils les déchaînent à point nommé. Ils font les tempêtes et les naufrages quand il leur plaît, ils en exciteraient sur la mer pacifique, et trouveraient des écueils et des rochers en des lieux où les Pilotes les plus experts n’en ont jamais remarqué. Mais ceux qui disposent ainsi des vents, ne savent pas que le Prophète nous assure, que Dieu les tient dans ses Trésors : et que la Philosophie, toute clairvoyante qu’elle est, n’a pu découvrir leur retraite. Ce n’est pas que je prétende bannir les naufrages des Romans ; je les approuve aux Ouvrages des autres, et je m’en sers dans le mien. Je sais même que la Mer est la Scène la plus propre à faire de grands changements ; et que quelques-uns l’ont nommée le Théâtre de l’inconstance. Mais comme tout excès est vicieux, je ne m’en suis servi que modérément pour conserver le vraisemblable. Or le même dessein a fait aussi que mon Héros n’est point accablé de cette prodigieuse quantité d’accidents qui arrivent à quelques autres : d’autant que selon mon sens, cela s’éloigne de la vraisemblance : la vie d’aucun homme n’ayant jamais été si traversée, il vaut mieux à mon avis, séparer les aventures ; en former diverses Histoires, et faire agir plusieurs personnes ; afin de paraître fécond et judicieux tout ensemble, et d’être toujours dans cette vraisemblance si nécessaire. En effet, ceux qui font si souvent défaire des armées entières par un homme seul, ont oublié ce Proverbe qui dit : NUL CONTRE DEUX : et ne savent pas que l’Antiquité nous assure, qu’Hercule y serait trop faible. Il est hors de doute, que pour représenter la véritable ardeur héroïque, il faut lui faire exécuter quelque chose d’extraordinaire, comme par un transport de Héros : mais il ne faut pas continuer de cette sorte, parce qu’autrement ces actions incroyables dégénèrent en contes ridicules, et ne touchent point l’esprit. Cette faute en fait encore commettre une autre : car ceux qui ne font qu’entasser aventures sur aventures, sans ornements, et sans exciter les passions par les artifices de la Rhétorique sont ennuyeux, en pensant être plus divertissants. Cette narration sèche et sans art est plus d’une vieille Chronique que d’un Roman : qui peut bien s’embellir de ces ornements, puisque l’Histoire, toute sévère et toute scrupuleuse qu’elle est, ne laisse pas de les employer. Après avoir décrit une aventure, un dessein hardi, ou quelque événement surprenant, capable de donner les plus beaux sentiments du monde ; certains Auteurs se sont contentés de nous assurer, qu’un tel Héros pensa de fort belles choses sans nous les dire, et c’est cela seulement que je désirais savoir. Car que sais-je si dans ces événements la Fortune n’a point fait autant que lui ? si sa valeur n’est point une valeur brutale ? s’il a souffert en honnête homme les malheurs qui lui sont arrivés ? Ce n’est point par les choses du dehors ; ce n’est point par les caprices du destin, que je veux juger de lui ; c’est par les mouvements de son âme, et par les choses qu’il dit. J’honore tous ceux qui écrivent aujourd’hui ; je connais leur personne, leur ouvrage et leur mérite : mais comme l’apothéose n’est que pour les morts, ils ne trouveront pas mauvais que je ne les déifie pas, puisqu’ils vivent : et qu’en cette occasion je ne propose pour exemple, que le grand et l’incomparable Urfé. Certainement il faut avouer qu’il a mérité sa réputation : que l’amour, que toute la Terre a pour lui est juste : et que tant de nations différentes, qui ont traduit son Livre en leurs langues, ont eu raison de le faire. Pour moi je confesse hautement, que je suis son adorateur : il y a vingt ans que je le connais, c’est-à-dire, qu’il y a vingt ans que je l’aime. En effet, il est admirable partout : il est fécond en inventions, et en inventions raisonnables : tout y est merveilleux, tout y est beau : et ce qui est le plus important, tout y est naturel et vraisemblable. Mais entre tant de rares choses, celle que j’estime le plus, est qu’il sait toucher si délicatement les passions, qu’on peut l’appeler le Peintre de l’âme. Il va chercher dans le fond des cœurs les plus secrets sentiments ; et dans la diversité des naturels qu’il représente, chacun trouve son portrait.

Enfin si parmi les mortels

Quelqu’un mérite des autels

Urfé seul a droit d’y prétendre.

Certainement il n’est rien de plus important, dans cette espèce de composition, que d’imprimer fortement l’Idée, ou pour mieux dire, l’image des Héros en l’esprit du Lecteur : mais en façon qu’ils soient comme de sa connaissance : car c’est ce qui l’intéresse en leurs aventures, et de là que vient son plaisir. Or pour les faire connaître parfaitement, il ne suffit pas de dire combien de fois ils ont fait naufrage, et combien de fois ils ont rencontré des voleurs : mais il faut faire juger par leurs discours, quelles sont leurs inclinations : autrement l’on est en droit de dire à ces Héros muets ce beau mot de l’antiquité, PARLE AFIN QUE JE TE VOIE. Que si de la vraisemblance et des inclinations exprimées par les paroles, nous voulons passer aux mœurs ; aller du plaisant à l’utile, et du divertissement à l’exemple : j’ai à vous dire, Lecteur, qu’ici la vertu paraît toujours récompensée, et le vice toujours puni ; si par un juste et sensible repentir, celui qui a suivi son dérèglement, n’a obtenu sa grâce du Ciel. Aussi ai-je observé pour cela l’égalité des mœurs, en toutes les personnes qui agissent : si ce n’est quand les passions les dérèglent, ou quand le remords les touche. J’ai même eu soin de faire en sorte, que les fautes que les Grands ont commises dans mon Histoire, fussent causées par l’Amour, ou par l’ambition, qui sont les plus nobles des passions : et qu’elles pussent être rejetées sur les mauvais conseils des flatteurs, afin de conserver toujours le respect que l’on doit aux Rois. Vous y verrez, Lecteur (si je ne me trompe) la bienséance des choses et des conditions assez exactement observée : et je n’ai rien mis en mon Livre, que les Dames ne puissent lire sans baisser les yeux et sans rougir. Que si vous ne voyez pas mon Héros persécuté d’amour par des femmes, ce n’est pas qu’il ne fût aimable, et qu’il ne pût être aimé : Mais c’est pour ne choquer point la bienséance en la personne des Dames, et la vraisemblance en celle des hommes, qui rarement font les cruels, et qui n’y ont pas bonne grâce. Enfin, soit que les choses doivent être ainsi, soit que j’aie jugé de mon Héros par ma faiblesse ; je n’ai point voulu mettre sa fidélité à cette dangereuse épreuve, et je me suis contenté de n’en faire pas un Hylas (4) , sans en vouloir faire un Hippolyte (5). Mais pendant que je parle de la bienséance, il est à propos de vous dire (de peur qu’on ne m’accuse d’en manquer) que si vous voyez par tout mon Ouvrage, quand on parle à Soliman, ta Hautesse, ta Majesté ; et qu’enfin on le traite de Toi, et non pas de Vous : ce n’est pas à faute de respect ; mais au contraire, c’est pour en avoir davantage : et pour marquer la coutume de ces peuples, qui parlent ainsi à leurs Souverains. Que si l’autorité des vivants peut avoir autant de force que celle des morts, vous en trouverez des exemples dans nos plus fameux Romans : et vous verrez que leurs Auteurs n’ont pas craint d’employer dans la langue française une façon de parler, qu’ils ont tirée de la grecque et de la latine. Et puis, j’ai fait voir assez clairement, que je ne l’ai pas fait sans dessein : car, excepté quand il s’est agi des Turcs au Sultan, ou de lui à ses inférieurs, je ne m’en suis jamais servi, et chacun s’en sert à l’un et à l’autre. Or de peur qu’on ne m’objecte, que j’ai rapproché quelques incidents, que l’Histoire a fait voir plus éloignés, le grand Virgile sera mon garant : lui qui dans sa divine Énéide a fait paraître Didon, quatre Siècles après le sien (6). Ainsi j’ai cru que je pouvais faire de quelques mois, ce qu’il a fait de tant d’années : et que je ne devais pas craindre de m’égarer, tant que je suivrais un si bon guide. Je ne sais encore si quelqu’un ne trouvera point mauvais, que mon Héros et mon Héroïne ne soient point Rois : mais outre que les généreux ne mettent guère de différence entre porter des Couronnes et les mériter ; outre que mon Justinian est d’une Race qui a tenu l’Empire d’Orient ; l’exemple d’Athénagoras (7) doit, ce me semble, lui fermer la bouche : puisque, Théogène et Charide ne sont que de simples Citoyens. Enfin, Lecteur, les Censeurs peuvent se mettre en repos de ce côté-là, et m’y laisser : car je les assure, que Justinian est de condition à commander à toute la Terre ; et qu’Isabelle est d’assez bonne maison, et assez bien Demoiselle, pour faire des Chevaliers de Rhodes (8) , si elle a assez d’enfants pour cela, et que l’envie lui en prenne. Mais laissant à part cette raillerie, et venant à ce qui regarde les noms italiens, sachez que je les ai mis tantôt dans leur prononciation naturelle, tantôt dans celle de deçà les monts, selon qu’ils ont mieux sonné à l’oreille. Et comme j’ai mieux aimé mettre OCTAVE que non pas OCTAVIO, j’ai jugé plus à propos de mettre LIVIO que LIVE. Que si vous voyez quelques mots turquesques, comme ALLA, STAMBOL, L’EGIRE, et quelques autres, je l’ai fait de dessein, Lecteur ; et je les ai mis comme des marques historiques, qui doivent plutôt passer pour des embellissements que pour des défauts. Il est certain que l’imposition des noms est une chose à laquelle chacun doit songer : et à laquelle néanmoins tout le monde n’a pas songé. Nous avons vu souvent donner des noms grecs à des nations barbares, avec aussi peu de raison que si je nommais un Français Mahomet, et que j’appelasse un Turc Antoine. Pour moi j’ai cru qu’il fallait avoir plus de soin de son travail, et consulter sur ce sujet et les hommes et les Livres ; que si quelqu’un remarque le nom de Satrape (9) dans ce Roman, qu’il ne s’imagine pas que mon ignorance ait confondu l’ancienne et la nouvelle Perse ; et que je l’aie fait sans autorité. J’en ai un exemple en Vigenère, qui s’en sert dans ses Illustrations sur Calchondile (10) , et je l’ai appris d’un Persan qui est à Paris, qui dit que par corruption de langage, ils appellent encore aujourd’hui les Gouverneurs de Provinces, SOLTAN SITRIPIN. Or de peur que quelque autre ne m’accuse encore d’avoir nommé mal à propos, la maison d’Ibrahim PALAIS, puisque toutes celles des personnes de qualité, s’appellent SÉRAILS à Constantinople : je vous conjure de vous souvenir, que je l’ai fait par le conseil de deux ou trois excellentes personnes, qui ont trouvé aussi bien que moi, que ce nom de Sérail laisserait une idée qui n’était pas belle, et qu’il était bon de ne s’en servir qu’en parlant du grand Seigneur, et même le moins qu’on pourrait. Mais pendant que nous parlons de Palais, j’ai à vous avertir, que ceux qui ne sont pas curieux de voir les beaux bâtiments, peuvent passer devant la porte de celui de mon Héros sans y entrer, c’est-à-dire, n’en lire point la description (11). Ce n’est pas que j’aie traité cette matière comme Athénagoras, qui fait le Maçon au Temple de Jupiter Hammon : ni comme le Poliphile (12) en ses songes, qui a mis les termes les plus étranges, et toutes les dimensions de l’Architecture, au lieu que je n’en ai employé que les ornements. Ce n’est pas que ce ne soient des beautés convenables au Roman comme au Poème épique, puisque les fameux des uns et des autres en ont. Ce n’est pas même que le mien ne soit fondé en Histoire, qui nous assure que c’était le plus superbe, que les Turcs aient jamais fait ; comme on le voit encore par ce qui en reste, que ceux de cette nation appellent SERRAV IBRAHIM : Mais enfin comme les inclinations doivent être libres, ceux qui n’aimeront point ces belles choses, pour lesquelles j’ai tant de passion, peuvent, comme je l’ai dit, passer outre sans les voir, et les laisser à d’autres plus curieux de ces raretés, que j’ai assemblées avec assez d’art et de soin. Or, Lecteur, l’ingénuité étant nécessaire à l’homme d’honneur, et le larcin de la gloire étant le plus lâche qu’on puisse faire : il faut que j’avoue ici, de peur d’en être accusé, que l’Histoire du Comte de Lavagne, que vous verrez dans mon Livre, est en partie une Paraphrase du Mascardi (13). Cette aventure s’étant trouvée dans le temps que je décrivais, je l’ai jugée trop belle pour ne la pas mettre, et trop bien écrite, pour entreprendre de faire mieux. Ainsi ne regardez cet endroit, que comme une version de ce fameux Italien, et excepté les choses qui concernent mon Histoire, donnez tout à ce grand homme, dont je ne suis que l’interprète. Que si vous trouvez quelque chose de trop peu sérieux aux histoires d’un certain Marquis français, que j’ai mêlé dans mon Livre : souvenez-vous, s’il vous plaît, qu’un Roman doit avoir des images de tous les naturels ; que cette diversité fait ses beautés, et le plaisir du Lecteur ; et au pis aller, regardez cela comme le jeu d’un mélancolique, et le souffrez, sans le blâmer. Mais avant que de finir, il faut que je passe des choses, à la façon de les dire : et que je vous conjure encore de n’oublier point que le style narratif, ne doit pas être trop enflé, non plus que celui des conversations ordinaires : que plus il est facile, plus il est beau ; qu’il doit couler comme les fleuves et non bondir comme les torrents ; et que moins il a de contrainte, plus il a de perfection. J’ai donc tâché d’observer une juste médiocrité, entre l’élévation vicieuse, et la bassesse rampante ; je me suis retenu dans la narration, et me suis laissé libre dans les Harangues et dans les passions : et sans parler comme les extravagants, ni comme le peuple, j’ai essayé de parler comme les honnêtes gens. Voilà, Lecteur, ce que j’avais à vous dire : mais quelque défense que j’aie employée, je sais qu’il est des ouvrages de cette nature, comme d’une Place de guerre : où quelque soin qu’ait apporté l’Ingénieur à la fortifier, il se trouve toujours quelque endroit faible, où il n’a point songé, et par où on l’attaque. Mais cela ne me surprendra point : car n’ayant pas oublié que je suis homme, je n’ai pas oublié non plus, que je suis sujet à faillir.

Notes

1. Référence à l’Art poétique d’Horace, v. 129-130 (choix d’un sujet déjà connu dont le fondement est historique) et v. 151-152 (art de mêler l’invention et la vérité).

2. L’Arioste fut d’abord au service du cardinal Hippolyte d’Este, frère du duc, de 1503 à 1517, année de la publication de la première édition du Roland furieux, puis à celui du duc. De nombreux biographes mentionnent cette remarque que le protecteur de l’Arioste lui aurait faite lorsqu’il lui présenta une version manuscrite de son ouvrage.

3.G. du Bartas, La Sepmaine (1581), Premier jour, v. 3-4.

4.Prototype de l’amant volage dans L’Astrée.

5.Prototype du héros insensible dans la tragédie grecque et française.

6. Didon fonda Carthage au IXe siècle avant J.-C., alors que la guerre de Troie, à laquelle Énée prit part, eut lieu trois siècles plus tôt. Virgile a donc effectivement bouleversé la chronologie généralement admise.

7. Le roman Du vrai et parfait amour parut sous le nom d’Athénagoras, philosophe grec du IIe siècle, en 1599. Il fut écrit en réalité par son prétendu traducteur, Martin Fumée.

8. L’ordre hospitalier et militaire de Malte, d’abord connu sous le nom d’ordre des hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, fut fondé en 1113. Les hospitaliers se transformèrent en ordre militaire et firent la conquête de l’île de Rhodes (1309), siège de leur activité durant deux siècles (d’où leur nom de chevaliers de Rhodes). Chassés de Rhodes, ils obtinrent en 1530 de Charles Quint l’île de Malte et furent dès lors connus sous le nom de chevaliers de Malte.

9. Titre des gouverneurs provinciaux de l’empire perse achéménide. Nommés par le roi, ils appartenaient soit à la famille royale, soit à la noblesse perse. Ce système administratif fut conservé par Alexandre le Grand et ses successeurs.

10. Blaise de Vigenère (1523-1596), philologue, traducteur de textes latins et grecs, notamment de Philostrate. Scudéry fait référence à la traduction de l’ouvrage de Demètre Chalcondyle (1577) par Vigenère : Histoire de la décadence de l’Empire Grec et établissement de celui des Turcs, Paris, veuve A. L’Anglier et veuve M. Guillemot, 1612.

11. Une section de l’ouvrage s’intitule « Description du palais d’Ibrahim » (Première partie, livre troisième, p. 392-532).

12.La Hypnerotomachia Poliphili ou Songe de Poliphile parut en 1499 de façon anonyme ; on l’attribue généralement à Francesco Colonna (1433 ou 1434-1527).

13.Agostino Mascardi (1590-1640), érudit et historien italien, auteur de la Congiura di G.L. Fieschi (Venise, 1629), traduite en français par Bouchard en 1636, puis reprise par le futur cardinal de Retz en 1639.




© Projet Cyrus.
La reproduction comme l'impression en sont réservées à un usage personnel. Pour toute question : equipe@artamene.org