Le monde d'Artamène

'Précieuse', un qualificatif délicat


Le qualificatif « précieuse » désigne de manière détournée et ambivalente les femmes de l’époque, désireuses de jouer un rôle dans la sphère culturelle, littéraire en particulier. Cette notion fait référence de manière codifiée aux comportements sociaux, ainsi qu’aux choix moraux et esthétiques d’un groupe social féminin particulier : les femmes qui fréquentent les Salons, aspirent à la culture et se mêlent d’écriture. Madeleine de Scudéry, bien que n’ayant jamais elle-même employé ce terme en ce sens, est considérée comme la chef de file des « précieuses ». Ce qualificatif, ainsi que les polémiques qui l’entourent, interrogent la question de l’instruction des femmes au Grand Siècle. Or, dans la mesure où l’accession des femmes à des sphères publiques de pouvoir comme la littérature s’effectue alors dans un contexte polémique, la notion de « précieuse » prend un tour péjoratif. Aucune femme ne revendique ouvertement son appartenance à ce groupe social, en particulier après la pièce de Molière mettant en scène Madelon et Cathos, précieuses et ridicules.

L’adjectif et le substantif de « précieuse » émanent du milieu des Salons. L’adjectif était d’abord fréquemment utilisé par les hommes pour complimenter les dames. Ainsi s’adresse Godeau à Mlle de Scudéry en 1654 : « Ecrivez-moi donc souvent, je vous en conjure, ma très-précieuse Sapho ». Les exemples sont légion. On peut donc supposer que la fréquence de l’utilisation de ce terme a fait que cette génération de femmes mondaines et intellectuelles a ensuite été désignée sous cette dénomination. Le fait que les femmes ne se revendiquent jamais explicitement comme « précieuses » tient donc en premier lieu au fait que ce compliment leur était adressé par les hommes. Or il n’en demeure pas moins que « précieuse » désigne dans un premier temps une réalité, ou plus précisément un idéal pour la femme cultivée. Est « précieuse » celle qui, à l’instar de Sapho, se distingue aux yeux des hommes à la fois par son intelligence et sa modestie.

Le sens de « précieuse » désignant des femmes ridicules par leur prétention spirituelle outrancière n’intervient que dans un second temps, et ceci pour deux raisons qui s’entrecroisent. D’une part les revendications de nombres de « précieuses » opposées au mariage et à la maternité ont probablement effrayé leurs contemporains masculins, et d’autre part, des cercles de « précieuses » s’étaient formés essentiellement en province, en essayant d’imiter sans succès les assemblées de renom, au sein desquelles les dames se réunissaient sous l’égide de figures marquantes, telle la Marquise de Rambouillet ou Madeleine de Scudéry. Dans le sens péjoratif qui domine la dénomination de « précieuse », ce terme désigne ainsi une catégorie de femmes mondaines, qui montre un empressement aveugle et démesuré pour la culture. Etalant ses connaissances à l’instar du pédant, la « précieuse » contrevient aux termes de la bienséance, aux idéaux de modestie et de retenue. Par ailleurs, elle témoigne d’une prédilection pour un langage codifié, épuré et imagé, que seul un entourage initié est susceptible de comprendre. La « précieuse » méprise également ce qui a trait à la chair ou à la matière, et n'estime que ce qui relève du domaine spirituel. Enfin, elle exprime avec acharnement et obstination des revendications féministes comme le refus du mariage et de la maternité. Rédhibitoire pour les hommes comme pour les femmes, lesquelles ne peuvent s’identifier à ce modèle, ce type féminin constitue l’envers des héroïnes du XVIIe siècle.

Le terme « précieuse » n’est usité dans Le Grand Cyrus que dans sa forme adjectivale, désignant des objets ou des sentiments de valeur. La problématique de la distinction entre la femme cultivée et la femme pédante s’incarne dans l’opposition Sapho vs Damophile.

BS




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