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Retraite et héroisme au féminin


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Retraite et héroisme au féminin Commentaire socio-culturel

La citation que donne Furetière à l’article “retraite” (« Les femmes mondaines dans une retraite de bienséance couvrent les restes de leurs passions d’un voile de dévotion éxtérieure ») rend compte des préjugés concernant la retraite féminine. En contrastant l’espace privé des coquettes telles Damophile (X), Aglatonice (VIII), Noromate (IX) avec celui de ses héroïnes, Scudéry traduit l’ambivalence inhérente à l’image de la retraite féminine au dix-septième siècle.

Liée dans l’imaginaire collectif avec la retraite conventuelle, cette dernière, bien que tenant une place ténue dans Artamène, est toujours évoquée en termes positifs, sous la désignation de « Vierges voilées ». Elle est lieu de sûreté, où Mandane pourra se réfugier (texte). Au volume huit, la pieuse Aristonice et son ultime retraite « dans l'enceinte du Temple qu'elle avoit fait bastir » font l’objet de louanges, par lesquelles sont soulignées l’indépendance et la noblesse d’esprit de cette « Vierge voilée » révérée pour sa sagesse et sa foi (5434-5519).

Dans l’univers des héroïnes, la retraite féminine, version séculaire de « l’admirable retraite » d’Aristonice, se double d’un commentaire socio-culturel et protoféministe. Devant l’insistance de son amie Ménaste à réintégrer la vie sociale, Amestris se défend en avançant un argurment qui témoigne d’une nouvelle anthropologie : le moi social s’éclipse derrière le moi de l’intimité, un moi féminin qui se réclame une individualité à part entière, en ce que sa retraite est le refus de participer aux parades mondaines et incarne le rejet d’une société qui a pour postulat le paraître:

« la promenade solitaire est le seul divertissement que je puis prendre : car pour celle que vous entendez, qui fait que l'on ne va sur les bords de l'Oronte que pour voir, et pour estre veuë, elle n'est pas presentement à mon usage » (2326-8)

Il en va de même pour Parthénie qui part s’exiler dans sa demeure, tout d’abord pour échapper à l’indifférence et l’inconstance de son mari qui la trouve enlaidie, ensuite pour fuir, une fois veuve, l’hypocrisie des hommes. Sa dernière décision résulte de l’Oracle de Delphes et de Venus Uranie qui lui conseille de « faire naître l’amour « sans le secours de sa beauté » (VI, 1, 3607). Sa première solitude est salvatrice: elle est douceur et repos plutôt qu’amertume. Au lieu de s’enlaidir, au lieu de s’aigrir des injustices dont elle est l’objet, elle s’embellit et physiquement et spirituellement (« son esprit acquit de nouvelles lumières) : sa retraite, lieu même de son embellissement serait la sanction morale de valeurs patriarchales qui, reposant sur les apparences physiques et faisant de la femme un objet d’apparat (soit l’emblème de vanitas), l’affublent d’un masque social tout en lui niant une conscience.

Tandis que les retraites d’Amestris et de Parthénie sont des solitudes forcées, celles de Sapho ne vont pas à l’encontre de l’éthique galante. Ses activités littéraires qui sont associées à l’espace du cabinet où se trouvent ses poèmes, n’entravent pas ses activités sociales (texte). De même, durant sa retraite annuelle dans une maison de campagne, elle reçoit la visite de ses « cheres Amies ». Tous les éléments topographiques et architecturaux concordent pour faire de cette retraite une réplique du locus amoenus au coeur duquel se trouvent, conformément à la tradition littéraire, une fontaine et ses nymphes vêtues de blanc dont la reine est Sapho elle-même (7084-92). Scudéry détourne le langage pétrarchiste : par son regard, incarnation de la lumière (contenue dans l’image du soleil éclatant), et d’une joie féconde (suggérée par l’image printanière), Sapho, parfaite hôtesse, irradie son bonheur dans le cœur de ses invités. Cet univers féminin qui n’exclut pas la présence des hommes projette et esthétise l’image utopique d’une société raffinée et harmonieuse dont la conversation polie et la galanterie portent à sa quintessence l’idéal arcadien?.

Dans une perspective genrée, il est significatif que Scudéry mette en valeur, bien que de manière ponctuelle, les activités littéraires et artistiques auxquelles se vouent ces trois héroïnes dans leur retraite. Leurs passe-temps sont, outre la conversation et la lecture, le dessin pour Amestris (texte), l’aménagement de sa propriété et de sa demeure pour Parthénie qui, à l’image de Mlle de Montpensier à Saint-Fargeau, cherche à faire de son exil « une prison agreable » (texte), la poésie et le décor de ses jardins pour Sapho.

La retraite féminine ne sert cependant pas à la seule scénographie de la femme de lettres et de la femme artiste, mais se transforme, dans l’univers des intrigues amoureuses, en théâtre des confidences féminines.

SGK



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