Artamène ou
le Grand Cyrus


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Hérodote, extrait 2



Cette page procure un deuxième extrait de la traduction de Pierre Du Ryer des Histoires d'Hérodote (1645), dont les Scudéry se sont abondamment servis pour la composition du Grand Cyrus

En 1645 parut une traduction des Histoires d'Hérodote réalisée par Pierre Du Ryer (Les Histoires d'Hérodote, mises en françois par P. Du Ryer, Paris : A. de Sommaville). Ce texte a constitué la source principale du Grand Cyrus, fournissant à la fois des informations historiques, géographiques et ethnographiques aux Scudéry. L'oeuvre fut rééditée en 1660 avec une série de cartes géographiques. Une troisième édition parut au début du XVIIIe siècle. C'est de celle-ci que nous tirons les extraits proposés..

Le texte est muni de renvois aux pages correspondantes du roman, placées au début de chaque section.

Le livre II des Histoires d’Hérodote concerne l’Egypte. Dans l’extrait ci-dessous, il est question d’Amasis et Apriès, dont les actions forment le cadre de l’Histoire de Sesostris et Timarete

D'autres extraits de la traduction d'Hérodote sont aussi disponibles sur le site:

-Hérodote, extrait 1

-Hérodote, extrait 3


Hdt II,150-182

En effet, quelques voleurs ayant fait dessein de dérober les tresors de Sardanapale de Ninos, qui estoient conservez dans des lieux soûterrains, commencerent à miner depuis leur maison jusqu'au Palais du Roy; & quand la nuit estoit venuë, ils portoient la terre qu'ils avoient tirée de ces mines dans le fleuve Tigris, qui passe dans la ville, & y travaillerent assidûment jusqu'à ce qu'ils eussent achevé leur entreprise. On me dit qu'on avoit fait la même chose en Egypte de la terre qu'on avoit tirée pour creuser ce canal par où l'étang se décharge, avec cette difference que l'un avoit esté fait de jour, & l'autre de nuit. Les Egyptiens portoient donc cette terre dans le Nil qui l'entraisnoit avec ses eaux; & aprés tout on me dit que c'estoit en cette maniere qu'on avoit creusé cet étang. Quant aux douze Rois d'Egypte, qui observoient si religieusement la Justice, comme ils se fussent assemblez tous ensemble dans le Temple de Vulcain, au jour qui estoit asssigné pour sacrifier, & qu'au dernier jour de la ceremonie il fallut faire les libations, le Prestre leur presenta selon la coûtume des vases d'or, mais il se trompa dans le nombre, & au lieu d'en presenter douze, il n'en presenta qu'onze. De sorte que Psammetichus qui estoit le dernier, voyant qu'il n'avoit point de vase comme les autres, ôta de sa tête son armet qui estoit d'airain, & s'en servit pour faire l'effusion du vin. Tous les autres Rois portoient des habillemens de tête, faits de la même matiere, & les avoient alors comme Psammetichus; aussi ce fut sans dessein qu'il s'en servit à cette occasion. Neanmoins les autres interpreterent cela d'une autre sorte, & se remettans l'Oracle dans l'esprit, ils crurent que Psammetichus avoit fait cette action de dessein formé. Veritablement ils jugerent qu'il n'estoit pas juste de punir de mort Psammetichus, lorsqu'ils eurent reconnu qu'il estoit innocent, mais ils furent d'avis de le dépoüiller d'une grande partie de sa puissance, & de le releguer dans les marais, avec deffense d'en sortir & d'avoir commerce avec le reste de l'Egypte. Ce Prince fuyant autrefois Sabach Roy des Ethiopiens qui avoit déjà tué son pere, & s'estant retiré en Syrie, fut ramené sur son Trône par les Egyptiens de Says, lorsque l'Ethiopien eut abandonné l'Egypte sur un songe qu'il en avoit eu. Depuis regnant avec les onze Rois dont j'ai parlé, il fut encore contraint de fuïr dans les marécages, à cause de l'action qu'il avoit faite avec son armet d'airain; mais enfin se representant le honteux traitement qu'on lui avoit fait, il resolut de se vanger se ses persecuteurs.

L’oracle de Latone à Butte est mentionné à la page page 3916 du Grand Cyrus

Il envoya donc à Butte à l'Oracle de Latone, qui est le plus veritable de tous les Oracles d'Egypte, & receut pour réponse, qu'il seroit vangé par des hommes d'airain qui sortiroient de la mer; mais cette sorte de vangeance lui parut incroyable & impossible. Cependant comme peu de temps aprés quelques Ioniens & quelques Cariens qui avoient des armes d'airain, furent contraints d'aborder en Egypte, un Egyptien vint promptement trouver ce Prince dans les marécages; & parce qu'il n'avoit jamais vû de soldats armés d'airain, il lui dit qu'il estoit sorti de la mer des hommes d'airain qui pilloient toute la campagne. Ce Prince jugeant que l'Oracle estoit accompli, fit alliance avec les Ioniens & les Cariens, & les engagea par des promesses avantageuses de demeurer auprès de lui. De sorte que par leur secours, & par les forces de quelques Egyptiens qui tenoient encore son parti, il triompha des Rois qui l'avoient traité si indignement.

Quand il se fut rendu maistre de tout l'Egypte, il fit bâtir dans Memphis des Portiques à Vulcain, du côté qui regarde le Midy; & vis-à-vis de ces Portiques il fit faire une grande salle à Apis, où ce Dieu, qui est le même que les Grecs appellent Epaphus, prend ses repas, quand il se montre aux yeux des hommes. Elle est environnée de statuës de douze coudées de hauteur. Enfin Psammetichus donna aux Ioniens & aux Cariens qui lui avoient donné du secours, des terres & des habitations de l'un & de l'autre côté du Nil; & ce lieu fut appellé le Camp. Il leur donna aussi en leur distribuant ces terres, toutes les autres choses qu'il leur avoit promises. Il leur mit aussi entre les mains des enfans des Egyptiens pour leur apprendre la langue Grecque; si bien que ceux qui en sont aujourd'hui dans l'Egypte les truchemens & les interpretes, sont sortis de ces enfans que les Ioniens avoient instruits. Les Cariens & les Ioniens habiterent assez long-temps en ces lieux, auprès de la mer au dessous de la ville de Bubastis, & sur la bouche du Nil, que l'on appelle Pelusiatique; mais enfin le Roy Amasis les fit venir à Memphis & les prit pour sa garde & pour sa deffense contre les Egyptiens. Lorsqu'ils se furent établis en Egypte, les Grecs eurent un commerce si étroit avec eux, que nous pouvons nous vanter de sçavoir avec certitude ce qui s'est fait en Egypte depuis le regne de Psammetichus. Ils ont esté les premiers peuples de diverse langue qui ont habité en Egypte; & l'on a vû jusqu'à nostre temps aux endroits d'où ils sont partis les ruines de leurs maisons, & les vestiges du port où ils gardoient leurs vaisseaux. enfin ce fut par ce moyen que l'Empire de toute l'Egypte tomba entre les mains de Psammetichus. Quant à l'Oracle qui est en Egypte, je ne laisserai pas d'en parler encore, comme d'une chose digne de memoire. Cet Oracle est donc dans le Temple de Latone, qui est bâti, comme j'ai déja dit, dans la ville de Butte, non loin de la bouche du Nil, appellée Sebennytique par ceux qui remontent la riviere. Il y a dans cette ville un Temple d'Apollon, un de Diane, & celui de Latone, où se rendent les Oracles, qui est un grand édifice, dont le portique a dix toises de hauteur. Mais sans m'arréter à considerer le dehors, il faut que je dise ce qui m'a semblé le plus merveilleux entre les choses qu'on voit au dedans. Il y a dans ce Temple de Latone une Chapelle faite d'une seule pierre, dont les murailles ont quarante coudées de long & de haut, & dont la couverture est faite aussi d'une seule pierre, qui a quatre coudées d'épaisseur à l'endroit des entablemens.

Pour le détail suivant, cf. partie IV, livre 1, page 2133 du Grand Cyrus

Après cela, ce qui m'a semblé le plus admirable, est l'Isle de Chemmis, qui est dans ce grand Lac, auprès du Temple de Butte, Les Egyptiens disent que c'est une isle flotante, mais pour moi je ne l'ai veuë ni flotter ni se mouvoir; & je m'étonnai d'oüir dire qu'elle flotoit. Il y a dans cette isle un grand Temple d'Apollon, où l'on voit trois rangs d'Autels. Elle est remplie de Palmiers en abondance, & de beaucoup d'autres arbres, dont quelques-uns portent des fruits, & d'autres ne donnent que de l'ombrage. La raison pour laquelle les Egyptiens disent qu'elle flote, est que comme Latone, qui est aujourd'hui au nombre des huit Dieux que l'on a connus les premiers, demeuroit dans la ville de Butte, au même lieu où est son Oracle, elle cacha dans cette isle, qui ne flotoit pas encore, Apollon par les ordres d'Isis, & fit si bien qu'elle l'y sauva, lorsque Typhon, qui faisoit tous ses efforts pour trouver le fils d'Osiris, arriva dans la ville de Butte. Car ils disent qu'Apollon et Diane sont les enfans de Bacchus & d'Isis, & que Latone est leur mere nourrice, & leur conservatrice tout ensemble. On apelle Apollon en langue Egyptienne Orus, Cerès Isis, & Diane Bubastis. Et c'est de là, & non pas d'ailleurs, qu'Eschyle fils d'Euporion, a tiré ce que je dis, car il a esté seul de tous les Poëtes qui a écrit dans ses ouvrages, que Diane estoit fille de Cerès, & que cette isle fut renduë flottante pour la raison que nous avons dite.

Mais pour retourner à Psammetichus, il regna en Egypte cinquante-quatre ans, dont il en employa vingt-neuf au service de Syrie, qui est la seule ville que je sçache qui ait soûtenu un si long siege; mais enfin il s'en rendit maistre après de si longs travaux, Necus fils de Psammetichus lui succeda; il commença le canal qui conduit à la mer rouge, & Darius Roy de Perse le fit ensuite achever. Ce canal a de longueur quatre journées de navigation, & a la largeur de deux galeries. L'eau dont il est rempli vient du Nil un peu au dessus de Bubastis; il passe proche d'une ville d'Arabie appellée Patumon, & coule de là dans la mer rouge. Il commence dans la plaine d'Egypte verse l'Arabie, & continuë par le haut de cette plaine le long de la montagne où sont les carrieres, & qui est proche de Memphis. Ainsi ce grand canal est conduit par le pied de cette montagne de l'Occident à l'Orient, & de là il coule dans le Golfe d'Arabie par les ouvertures de la montagne qui menent vers le Midy. Le chemin le plus court pour monter de la mer Septentrionale dans la mer Australe, qu'on appelle aujourd'hui la mer rouge, est d'aller par le mont Casius, qui separe l'Egypte & la Syrie, car il n'y a pas plus de mille stades à passer par cet endroit jusqu'au Golfe d'Arabie. Ce chemin est donc le plus court, & celui du canal est le plus long, parce qu'il va en tournoyant. Six vingts mille hommes perirent sous le Roy Necus en le creusant, c'est pourquoi il fit cesser ce travail, dont il fut encore détourné par un Oracle, qui lui répondit qu'un Barbare acheveroit cet ouvrage: car les Egyptiens appellent Barbares tous ceux qui ne parlent pas leur langue. Necus ayant abandonné ce travail, songea à lever des troupes, & à faire construire des vaisseaux pour s'en servir selon le besoin qu'il en auroit. Il en fit donc faire une partie sur la Mediterranée, & une partie dans le Golphe d'Arabie vers la mer rouge, dont on voit encore aujourd'hui les Havres. Cependant il donna bataille sur terre contre les Syriens, auprès d'une ville d'Egypte nommée Magdole, & après avoir gagné la victoire il prit Cadytis grande ville de Syrie. Il consacra à Apollon les armes qu'il avoit portées dans cette guerre, & les envoya aux Branchides de Milet. Il mourut quelque temps après, ayant régné dix-sept ans entiers, & laissa le Royaume à Psammis son fils.

Durant le regne de Psammis, il vint en Egypte des Ambassadeurs des Heliens, pour lui dire que les jeux les plus équitables & les plus magnifiques qui eussent jamais esté celebrez, se devoient faire dans Olympie, s'imaginans que les Egyptiens ne pouvoient rien inventer au de là, encore qu'ils soient estimez les plus habiles & les plus ingenieux d'entre les hommes. Quand ils furent donc arrivez en Egypte, & qu'ils eurent exposé le sujet de leur ambassade, le Roy fit assembler les plus habiles des Egyptiens, à qui les Heliens representerent tous les preparatifs qu'ils faisoient faire pour ces jeux, & dirent qu'ils estoient venus leur demander si les Egyptiens ayant mis en déliberation ce qui leur avoit esté proposé, demanderent aux Heliens si ceux de la ville auroient part à cette sorte de jeux. Après qu'ils eurent répondu que tout le monde indifferemment, & les Grecs & les autres y pourroient montrer leur adresse, les Egyptiens leur dirent qu'ils n'observoient en cela aucune justice, parce qu'il ne faloit point douter qu'en une pareille occasion les Citoyens ne favorisassent les Citoyens au prejudice des étrangers; & que s'ils vouloient proposer un combat où l'on observât la justice, & qu'ils fussent venus en Egypte pour ce sujet, ils devoient en proposer un pour les étrangers seulement, & où il ne seroit pas permis aux Heliens de paroître. Quant à Psammis il ne regna que dix ans, & mourut en faisant la guerre aux Ethiopiens.

Pour le passage suivant, cf. à partir de partie VI, livre 2, page 3814 du Grand Cyrus

Apries son fils lui succeda, & fut après Psammetichus son ayeul, le plus heureux de tous les Rois, & regna vingt-cinq ans. Durant ce temps-là il fit la guerre à ceux de Sidon, & donna une bataille navale contre les Tyriens mais enfin quand la Fortune se lassa de la favoriser, son malheur commença par une chose que je déduirai plus amplement quand je parlerai des affaires de Lybie, & que je me contenterai de toucher en cet endroit. Apries ayant envoyé une armée contre les Cyreneens, & ayant esté deffait en une bataille, où il receut une perte signalée, les Egyptiens lui imputerent ce malheur, & se revolterent contre lui, s'imaginans qu'ils les avoit precipitez à dessein dans ce peril, afin que quand il s'en seroit deffait, il regnât avec plus d'empire sur le reste des Egyptiens. De sorte que ceux qui estoient revenus du combat, & les amis de ceux qui y estoient morts, furent touchez si sensiblement de cette calamité qu'ils abandonnerent Apries, & se retirerent du païs. Quand Apries eut appris cette nouvelle, il leur envoya Amasis pour les appaiser; mais lorsqu'il les eut rencontrez, & qu'il eut commencé à leur remontrer l'injustice de leur action, un Egyptien qui estoit derriere lui, lui mit un armet sur la teste, & lui dit qu'il le mettoit en possession du Royaume. Cela ne se fit pas malgré Amasis, comme il le fit depuis reconnoître: car aussi-tost que les Egyptiens qui s'estoient revoltez l'eurent declaré Roy, il commença à faire des preparatifs de guerre, comme s'il eut voulu marcher contre Apries. A cette nouvelle Apries envoya à Amasis un nommé Patarbemis, des plus considerables de ceux qui estoient demeurez auprès de lui, avec ordre d'amener vif Amasis. Aussi-tost qu'il fut arrivé il lui fit sçavoir qu'il vouloit parler à lui, mais Amasis qui estoit alors à cheval & qui exhortoit les siens, lui fit dire insolemment qu'il lui amenât Apries; & lorsque Patarbemis le pria de venir trouver le Roy, il lui répondit qu'il y avoit long-temps qu'il s'y disposoit, qu'Apries n'auroit point de sujet de se plaindre, qu'il se presenteroit bien-tost devant lui, & qu'il lui ameneroit aussi tous les Egyptiens qui le suivoient. Patarbemis ayant reconnu son dessein, & par ses paroles, & par l'appareil qu'il voyoit, crut qu'il estoit de son devoir d'avertir le Roy en diligence de toutes les choses qui se faisoient. Mais quand il fut retourné à la Cour, Apries transporté de colere lui fit couper le nez & les oreilles, parce qu'il ne lui amenoit pas Amasis. Les Egyptiens qui le connoissoient pour homme de bien, le voyant si indignement traité, allerent joindre les autres mécontens sans differer davantage, & se donnerent à Amasis. En même temps Apries fit prendre les armes à tous les auxiliaires, partit de la ville de Says, où il avoit fait faire un grand & magnifique Palais, & alla contre les Egyptiens avec trente mille hommes Ioniens & Cariens; & lorsque les uns & les autres furent arrivez à Memphis, ils se disposerent à donner bataille.

Les Egyptiens sont divisez en sept Etats, qui sont les Prestres, les gens de guerre, les Bergers, les Porchers, les Marchands, les Interpretes, les Pilotes ou les gens de mer. Au reste, ils tirent tous leurs noms de la profession qu'ils exercent. Ceux qui font profession de la guerre sont appellez Calasires & Hermotybies; & comme toute l'Egypte est divisée en Provinces, les Hermotybies sont dans celle de Busiris, de Says, de Chemmis, de Paprime, & dans l'isle de Prosopie dont la moitié est appellé Natho. Ils sortent de ces Provinces au nombre de cent soixante mille; & pas un d'entr'eux n'apprend un métier mécanique, mais tous s'appliquent à la science de la guerre. Pour les Calasires ils sont dans les Provinces de Thebes, de Bubastis, d'Aphthite, de Tanis, de Mendesie, de Sebennyte, d'Atribis, de Pharbetie, de Thmnite, d'Onuphis, d'Anyfis & de Myecphoris, qui et dans une isle vis-à-vis de la ville de Bubastis. Toutes ces Provinces sont occupées par les Calasires, & fournissent au plus deux cens cinquante mille hommes, à qui il n'est pas aussi permis d'apprendre aucun métier que celui de la guerre, qu'ils font de pere en fils. Veritablement je ne sçaurois dire si les Grecs ont emprunté cette coûtume des Egyptiens, voyant même que parmi les Scythes, les Perses, les Lydiens, & presque parmi tous les Barbares, on estime les gens de métier aussi bien que leurs enfans, comme les plus bas & les moins considerables d'entre les peuples, & que ceux-là sont estimez les plus nobles qui n'exercent point les Arts mécaniques, & qui font profession des armes. C'est donc là une coûtume receuë parmi les Grecs, & principalement parmi les Lacedemoniens; & comme eux les Chorinthiens ne font pas grand estat des Artisans. Au reste, les gens de guerre estoient seuls en Egypte, après les Prestres à qui pour marque d'un honneur insigne, on donnoit à chacun douze arpents de terre exempts de toutes sortes de charges & de redevances. L'argent contient en quarré cent coudées d'Egypte, & la coudée d'Egypte est semblable à celle de Samos. Ces douze arpens estoient à chacun en particulier; mais ils joüissoient des autres choses tour à tour, & jamais un même ne les avoit deux fois en sa vie. Tous les ans milles Calasires, & autant d'Hermotybies venoient servir de garde au Roy; & alors, outre les douze arpens, on leur donnoit à chacun par jour cinq livres de pain, deux livres de viande, & la valeur de deux ou trois pintes de vin. Voila ce que l'on donnoit ordinairement aux Gardes.

Mais enfin on donna bataille, lorsqu'Apries avec un secours étranger, & Amasis avec tous les Egyptiens, se furent rendus auprès de Memphis. Les Etrangers combattirent courageusement, & neanmoins comme ils estoient moins forts par le nombre, ils furent deffaits & taillez en pieces. On dit qu'Apries s'estoit ridiculement persuadé que même les Dieux ne lui pouvoient ôter son Royaume, tant il s'imaginoit avoir établi solidement sa puissance. Cependant il ne laissa pas d'être vaincu en cette occasion, & ayant esté pris il fut amené dans la ville de Says au Palais qui estoit autrefois à lui, & dont Amasis venoit de se rendre maistre. Il y fut nourri quelque temps, & durant ce temps-là Amasis le traitoit fort humainement, & lui rendoit beaucoup d'honneur. Enfin, comme les Egyptiens eurent representé à Amasis, que ce n'estoit pas agir sagement que de nourrir son ennemi, il leur abandonna Apries qu'ils étranglerent, & le mirent ensuite dans le tombeau de ses ancestres, qui est dans le Temple de Minerve, auprès du Palais en entrant à main gauche. Car ceux de Says ont inhumé dans ce Temple tous les Rois qui ont esté de leur Province. En effet, le monument d'Amasis est dans ce même Temple, mais il est un peu plus éloigné du Palais que celui d'Apries & de ses peres. Il est fait en forme de porche, d'une pierre bien taillée & bien polie, soûtenu de colomnes faites en palmiers, & enrichi de beaucoup d'autres ornemens. Il y a deux portes en ce porche, & entre ces deux portes il y a une urne. On voit derriere ce Temple auprès des murailles, des sepultures de certaines choses, dont il n'est pas honneste de dire les noms. Il y a à l'entour de grands obelisques, & proche de là un étang revétu de pierre, & ce me semble de la grandeur de celui qui est en Delos, & que l'on appelle la Rotonde. Chacun tire de nuit dans ce lac des images de ses passions, que les Egyptiens appellent mysteres; mais bien que je sçache la pluspart de toutes ces choses, neanmoins je n'ai garde d'en parler.

Les Thesmophories sont mentionnées dans la partie IX, livre 3, page 6382 du Grand Cyrus

Je ne parlerai point aussi du sacrifice de Cerès que les Grecs appellent Thesmophories, si ce n'est en tant que la bien-seance & l'honnesteté me le permettront. Les filles de Danaüs apporterent d'Egypte cette sorte de sacrifice, & l'enseignerent aux femmes Pelasgiennes. Mais depuis, quand les Doriens eurent chassé les Peloponesiens de leur païs, ce sacrifice fut aboli, & fut conservé seulement parmi les Arcades, qui habitent dans le Peloponese. Après la mort d'Apries, la puissance souveraine demeura entre les mains d'Amasis qui estoit de la Province de Says & de la ville de Siuph. Les Egyptiens le mepriserent & n'en firent pas grand état au commencement de son regne; parce qu'il ne sortoit pas d'une Maison illustre, & qu'il estoit de basse naissance; mais enfin il les gagna par sa douceur & par son industrie. Il avoit entre ses autres meubles une cuvette d'or, où lui & tous ceux qui mangeoient avec lui, avoient coûtume de laver leurs pieds; mais il la fit fondre & en fit faire la statuë d'un Dieu, qu'il fit mettre au lieu le plus éminent de la ville, afin qu'elle fût veuë plus facilement; & aussi-tost les Egyptiens ne manquerent pas de venir à ce Simulachre, & de lui rendre des adorations. Amasis ayant vû le respect & l'honneur que l'on rendoit à cette statuë, fit assembler les Egyptiens, & leur declara que ce Simulachre qu'ils adoroient, & auquel ils rendoient un si grand culte, estoit fait de cette cuvette, où les Egyptiens même avoient auparavant accoûtumé de vomir, de pisser & de laver leurs pieds. Et en même temps il leur dit qu'ils avoient fait de lui la même chose qu'ils avoient fait à la cuvette; qu'encore qu'il fut de basse naissance, neanmoins il estoit alors leur Roy, & qu'ainsi il leur commandoit de lui porter de l'honneur & du respect. Il persuada aux Egyptiens qu'il estoit juste & raisonnable de se soûmettre, & de lui rendre obéïssance. Depuis il observa cette même coûtume dans les affaires, qu'il employoit ordinairement toutes les matinées, à expedier toutes celles qui se présentoient, puis il se mettoit à table, où il railloit ceux qui mangeoient avec lui, jusqu'à faire avec eux le personnage de bouffon. Ses favoris fâchez de ces actions, qui leur sembloient indignes d'un Roy, lui remontrerent que ce n'estoit pas se gouverner selon sa dignité, que de s'abandonner à ces bassesses. Car, lui disoient-ils, comme vous estes assis sur un Trône de gloire & de majesté, vous devez aussi paroître grave & majestueux, & vous employer serieusement à l'administration de vos affaires. Ainsi les Egyptiens reconnoistroient qu'ils sont gouvernez par un digne de son rang, & vous en seriez en meilleure reputation; Mais les actions que vous faites maintenant, n'ont rien du tout de conforme avec la Majesté Royale. Le Roy leur fit réponse, qu'on ne bandoit un arc qu'à mesure qu'on en avoit affaire; Qu'on le débandoit lorsqu'on s'en estoit servi; Que s'il estoit toûjours tendu il se romperoit infailliblement, & qu'on ne s'en pourroit plus servir au besoin; Qu'il en estoit de même de l'esprit de l'homme; Que s'il s'attachoit éternellement à l'étude & aux choses serieuses, & qu'il ne ne donnât rien à son divertissement, la pointe de l'esprit s'émousseroit, & que même le corps en recevroit ces incommoditez, & qu'enfin sçachant cela il partageoit son temps entre le divertissement & l'occupation. Voila ce que répondoit Amasis à ces amis. Au reste, on dit que ce Prince estant encore homme privé aimoit fort à boire & à railler; Que c'estoit un homme sans soin; Quand l'argent lui manquoit pour ses plaisirs, il avoit accoûtumé d'en dérober où il en pouvoit trouver; & que quand il nioit d'avoir pris l'argent de ceux qui le redemandoient, on le menoit à l'Oracle qui le condamnoit & l'absolvoit quelquefois. Cependant quand il eut esté fait Roy, il n'eut aucune veneration pour les Dieux qui l'avoient absous, il ne fit aucuns ornemens dans leurs Temple, il ne leur fit aucuns sacrifices; parce qu'il les jugeoit indignes de l'adoration des hommes par la fausseté de leurs réponses. Mais au contraire, il adora comme de veritables Dieux ceux qui l'avoient convaincu de larcin, & qui n'avoient pas rendu de faux Oracles. Ainsi il fit bâtir dans Says le vestibule du Temple de Minerve, oeuvre admirable, & qui surpasse de beaucoup en hauteur & en grandeur tous les monumens que les autres Rois ont laissez. Outre cela il y fit mettre de grandes statuës, & plusieurs figures monstrueuses. Il y fit aussi apporter de grandes pierres de taille qu'il avoit fait tirer en partie des carrieres qui sont proches de Memphis, & en partie, comme les plus grandes, de la ville d'Elephantine, qui est éloignée de Says de vingt jours de navigation. Mais ce que j'admire par dessus toutes les autres choses, il y fit apporter d'Elephantine une maison faite d'une seule pierre, que deux mille hommes, tous Pilotes & gens de mer, ne purent amener qu'en trois ans. Cette maison a de face vingt & une coudées, & quatorze de largeur & huit de hauteur, & a dans oeuvre cinq coudées de hauteur, & dix-huit de longueur. Elle est placée à l'entrée du Temple, & l'on dit qu'elle ne fut pas amenée jusques dans le Temple; parce que lorsqu'on l'amenoit, l'Architecte ayant jetté un soûpir, comme ennuyé de la longueur du temps qu'il avoit employé à cet ouvrage, Amasis en fut indigné, & ne voulut point qu'on l'amenât plus avant. D'autres disent que comme on la faisoit marcher, un de ceux qui la conduisoient en fut écrasé, & que cela fut cause qu'on ne la fit point entrer dans le Temple. Au reste, Amasis donna aussi dans les autres Temples des ouvrages magnifiques, & recommandables par leur grandeur, mais principalement au Temple de Vulcain dans Memphis, devant lequel il fit mettre une statuë renversée qui avoit soixante & quinze pieds de longueur, & à chaque côté de ce grand colosse une autre statuë debout, qui estoit faite de même pierre, & avoit vingt pieds de hauteur. Il fit aussi édifier le Temple d'Isis, que l'on admire dans Memphis, & par sa grandeur & par son ouvrage. On dit que l'Egypte fut heureuse durant le regne de ce Prince, & par les choses que le fleuve donne au païs, & par celles que le païs donne aux hommes; & qu'alors il y avoit dans l'Egypte vingt mille villes qui estoient toutes bien peuplées. Ce fut Amasis qui fit cette Loy, par laquelle il estoit ordonné à chacun de ses sujets de faire voir tous les ans dequoi ils vivoient aux Gouverneurs de leurs Provinces. Et celui qui ne satisfaisoit pas à cette Loy, & qui ne pouvoit montrer qu'il vivoit par des moyens honnestes, estoit aussi-tost puni de mort. Solon tira le même Loy des Egyptiens, & la porta dans Athenes, où elle est encore observée, parce que veritablement elle est juste, & qu'on n'y peut rien trouver à redire. Enfin, comme Amasis conçut de l'affection pour les Grecs, il fit beaucoup de biens à quelques-uns, il permit à ceux qui voudroient venir habiter en Egypte, de s'établir dans la ville de Naucrate, & donna à ceux qui n'y voudroient pas habiter, mais qui voudroient voyager sur mer, la permission de bâtir en de certains lieux des Autels & des Temples. Leur Temple le plus grand & le plus frequenté, est celui qu'on appelle le Temple Grec, & les villes qui contribuerent à le bâtir en commun furent du côté des Ioniens, Chio, Tée, Phocée, Clasomene; du côté des Cariens, Rhodes, Cindes, Halicarnasse, Phasele; & du côté des Ioniens Mitilene seule. Ce Temple est donc commun à toutes ces villes, qui ont droit de commettre & d'établir des Gouverneurs, des Maistres & des Juges sur tout le commerce de Naucrate. Toutes les autres villes qui avoient societé avec celles-là, ne pouvoient rien faire en particulier, si ce n'est que les Eginettes bâtirent un Temple de Jupiter, les Samiens un de Junon, & les Milesiens un d'Apollon. Au reste, il n'y avoit point autrefois dans l'Egypte d'autre lieu de trafic & de commerce que Naucrate, & si quelque Marchand estoit abordé en quelqu'une des bouches du Nil, il faloit qu'il jurât qu'il y estoit entré malgré lui; & après son serment il alloit descendre sur le même vaisseau à la bouche de Canope. Que si les vents lui estoient contraires, & qu'ils l'empeschassent d'y aller, il déchargeoit ses marchandises dans des bateaux du fleuve, jusqu'à ce qu'il fût arrivé à Naucrate, qui estoit alors en grande reputation.

Lorsque les Amphictyons eurent fait marché à trois cens talens de rebâtir le Temple qui est maintenant à Delphes, parce quil avoit esté brûlé, ceux de Delphes qui avoient esté taxez à en payer la quatriéme partie, allant de ville en ville faire leur queste, en rapporterent beaucoup de biens de divers lieux, & principalement d'Egypte. Car Amasis leur donna mille talens d'alum, & les Grecs qui habitoient en Egypte leur en donnerent vingt mines. Amasis fit aussi alliance & societé avec les Cyreneens, & resolut de prendre femme chez eux, soit qu'il voulût une femme Grecque, soit qu'il voulût donner aux Cyreneens ce témoignage d'affection. Quelques-uns soûtiennent que la femme qu'il épousa appellée Ladice estoit fille de Battus, d'autres d'Arcesilas, & quelques-uns de Crotobule, personnage en grande recommandation parmi les Citoyens; mais qu'il fut impuissant pour elle, bien qu'avec toutes les autres il fut veritablement homme. De sorte que cela lui ayant duré long-temps: "Femme, lui dit-il, vous avez usé sur moy de quelque charme; mais enfin il n'y aura point de charme qui vous arrache de mes mains, & qui vous empêche de mourir de la plus cruelle mort qu'une femme ait jamais soufferte." Ladice voyant qu'elle ne pouvoit adoucir Amasis, quoiqu'elle niât fermement les choses dont il l'accusoit, ne trouva point d'autre ressource que de faire un voeu à Venus de lui envoyer une statuë à Cyrene, si Amasis pouvoit avoir cette nuit sa compagnie. Après avoir fait son voeu, Amasis se coucha avec elle & contenta sa passion, & depuis il l'aima avec beaucoup de tendresse. Quant à Ladice elle ne manqua pas de s'acquiter avec la Deesse, car elle envoya à Cyrene une statuë, que l'on voit encore aujourd'hui toute entiere hors de la ville. Depuis, Cambyses s'estant rendu maistre de l'Egypte, & ayant appris quelle estoit Ladice, la renvoya à Cyrene sans qu'on lui fit aucune injure. Mais outre toutes les choses que nous avons dites, Amasis envoya aussi des presens en Grece; à Cyrene, son portrait, & une statuë dorée de Minerve; à Linde, deux simulachres de pierre, qui representoient Minerve, & une camisole de lin, digne sans doute d'estre admirée. Il envoya deux figures de bois qui lui ressembloient dans le Temple de Junon à Samos; & ces deux figures ont esté jusqu'à nostre temps derriere la porte de ce Temple. Il les envoya à Samos, à cause de l'amitié qui estoit entre lui & Polycrate fils d'Ajax; & à Linde, sans y estre engagé par aucun devoir d'amitié, mais parce qu'on dit que le Temple de Minerve, qui est dans cette ville, fut bâti par les Danaïdes lorsqu'elles y furent arrivées en fuyant les Egyptiens. Voila tous les presens que fit Amasis; & au reste il fut le premier de tous les hommes, qui se rendit maistre de Chypre, & qui en fit une Province tributaire.

Fin du deuxiéme Livre

Voir aussi:

-Hérodote, extrait 1

-Hérodote, extrait 3



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