Artamène ou
le Grand Cyrus


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Hérodote, extrait 1



Cette page procure un premier extrait de la traduction de Pierre Du Ryer des Histoires d'Hérodote (1645), dont les Scudéry se sont abondamment servis pour la composition du Grand Cyrus

En 1645 parut une traduction des Histoires d'Hérodote réalisée par Pierre Du Ryer (Les Histoires d'Hérodote, mises en françois par P. Du Ryer, Paris : A. de Sommaville, 1645). Ce texte a constitué la source principale du Grand Cyrus, fournissant à la fois des informations historiques, géographiques et ethnographiques aux Scudéry. L'oeuvre fut rééditée en 1660 avec une série de cartes géographiques. Une troisième édition parut au début du XVIIIe siècle. C'est de celle-ci que nous tirons les extraits proposés.

Le passage qui suit raconte la vie de Cyrus (sa naissance, son éducation, ses exploits militaires et sa mort) et contient un grand nombre d'informations, dont les Scudéry tirèrent profit pour la composition du roman. On y retrouve notamment les histoires de Crésus et de Pisistrate, les prises de Sardis et de Babylone ou la guerre menée contre Tomyris et les Massagètes.

Le texte est muni de renvois aux pages correspondantes du roman, placées au début de chaque section.

D'autres extraits de la traduction d'Hérodote sont aussi disponibles sur le site:

-Hérodote, extrait 2

-Hérodote, extrait 3


HISTOIRES D'HERODOTE, TRADUITES EN FRANCOIS, Par MR DU-RYER, de l'Academie Françoise.

Enrichies de Tables Geographiques pour servir à l'intelligence de ces Histoires.

Troisiéme Edition revûë & corrigée

TOME I A PARIS Chez MICHEL CLOUSIER, Quay de Conti, au bout du Pont neuf, à la Charité

M.DCC.XIV AVEC PRIVILEGE DU ROY

I, 5

Cresus Lydien de naissance fils d'Alyattes, estoit Souverain des Nations situées au-deçà du fleuve d'Halis, qui venant du Midy passe entre la Syrie & la Paphlagonie vers le Septentrion, & se vient décharger sur le Pont-Euxin. Cresus, dis-je, fut le premier des Barbares dont nous ayons connoissance, qui se rendit tributaire une partie de la Grece, & qui reçût l'autre pour alliée. Il subjugua les Ioniens, les Eoliens, & les Doriens qui sont en Asie, & fit alliance avec les Lacedemoniens. Tous les Grecs estoient libres, & Maîtres d'eux-mesmes devant sa domination: car encore que l'entreprise que firent les Cymeriens contre l'Ionie, soit plus ancienne que la guerre de Cresus, toutefois ils ne prirent aucunes villes, & firent seulement des courses dans le païs, d'où ils emporterent quelque butin. Mais avant que de passer outre, il faut faire voir comment la Couronne, qui appartenoit autrefois aux Heraclides, est tombee en la Maison de Cresus, qui fut appellée les Mermnades. Candaules, que les Grecs nomment Myrfil, & qui estoit sorti d'Alcée fils d'Hercule, fut Roy de Sardis: Et comme Argon, qui eut pour pere Ninus, pour ayeul Belus, & Alcée pour bisayeul, fut le premier des Heraclides qui eut la domination des Sardiens, tout de mesme Candaules fils de Myrfus fut le dernier des Heraclides qui regna parmi ce peuple. Ceux qui avoient esté Rois de cette contrée devant Argon, estoient descendus de Lydus fils d'Arys, qui a donné le nom aux Lydiens: car ils estoient auparavant appellez Meoniens. Enfin les Heraclides, qui avoient esté nourris en la maison des Rois de Lydie, & qui estoient sortis d'Hercule & d'une Esclave, monterent sur le Trône par le moyen d'un Oracle, & y demeurerent cinq cens cinq ans pendant vingt-deux Generations, le fils succedant toujours au pere jusqu'à Candaules fils de Myrfus. or ce Candaules aimoit la femme si passionnément, que son amour luy faisoit croire qu'elle estoit la plus belle de toutes les femmes. Persuadé de cette opinion, il loüoit ordinairement la beauté de cette Princesse en la presence d'un soldat de ses Gardes nommé Gyges fils de Dascyles, qu'il aimoit sur tous les autres, & dont il se servoit dans ses plus importantes affaires. Mais il ne se contenta pas de cela: car un jour ce Prince, qui estoit destiné à quelque étrange infortune, mandat Gyges & luy parla en ces termes: "Gyges, comme les oreilles sont plus incredules que les yeux, il me semble que tu ne crois pas ce que tu m'as oüi dire de la beauté de ma femme; mais pour t'en persuader plus puissamment, je veux que tu la voies toute nüe. Ha Sire, s'écria Gyges: Quel discours me faites-vous? Vous ne pensez pas à ce que vous me dites de me vouloir faire voir la Reine nüe. Toute femme qui se dépoüille de ses habits pour estre vûë, se dépoüille en mesme-temps de la pudeur. Les Anciens nous ont laissé beaucoup de beaux enseignemens, d'où nous pouvons apprendre ce qui est honnête & vertueux: Et celuy -cy me semble bien considérable; Que chacun ne doit regarder que ce qui est à luy. Pour moy, Sire, je ne doute point que la Reine ne soit la plus belle de toutes les femmes; Mais je vous supplie très-humblement de ne me commander que les choses licites & permises". Gyges, qui craignoit qu'il ne luy arrivât quelque malheur de la passion extravagante de son Maistre, lui faisoit par ce paroles toute la resistance qui lui estoit possible. Mais le Roy luy répondit: "Rassure-toy, Gyges, & ne crains pas que je te veüille éprouver par ce discours, ni que la Reine s'en tienne offensée. Je conduiray la chose de telle sorte qu'elle ne sçaura jamais que tu l'auras vûë. Tu te cacheras derriere la porte de la chambre où nous couchons. La Reine ne manquera pas de s'y rendre, aussi-tost que je seray couché, & comme elle se deshabille sur une table qui est à l'entrée de cette chambre, & qu'elle est même assez long-temps à se deshabiller, elle te donnera le loisir de la considerer attentivement. Prens ton temps après cela pour t'échaper quand elle se mettra au lit. Gyges voyant qu'il ne pouvoit resister à la volonté du Roy, se resolut de luy obéïr: De sorte que quand l'heure de se coucher fut venuë, Candaules le fit cacher dans la chambre où la Reine arriva en mesme-temps. Mais Gyges après l'avoir vûë déshabillee ne put se derober si adroitement de la chambre, que cette Princesse ne l'apperçût en sortant. Lorsqu'elle eut appris du Roy son mari ce qu'il avoit dit à Gyges, & le commandement qu'il luy avoit fait, elle ne luy répondit rien de honte & de dépit qu'elle en eut, & feignit de n'avoir pas apperçû Gyges, mais elle se proposa de se venger de ce Prince. Car parmi les Lydiens, & presque parmi tous les Barbares, c'est une chose honteuse à un homme mesme, que d'estre regardé nû. Cette Princesse cacha donc son ressentiment & sa douleur tout le reste de la nuit; & quand le jour fut venu, & qu'elle eut commandé à ses domestiques qu'elle estimoit les plus fidelles, de se tenir prêts pour executer ses ordres, elle fit appeller Gyges. Comme il ne s'imaginoit pas qu'elle sçût ce qui s'estoit passé, & qu'il avoit auparavant accoûtumé de se rendre auprès de la Reine toutes les fois qu'elle le mandoit, il ne manqua pas de la venir trouver & luy parla en ces termes: "Gyges, je vay te montrer deux chemins, & je te donne le choix de l'un ou l'autre. Ou il faut que tu fasse mourir Candaules, & que tu me possedes avec la Couronne des Lydiens quand tu l'auras tué; ou il faut que tu meures maintenant, afin que tu sçaches en mourant qu'il y a des choses que tu n'as pas dû sçavoir même en obéïssant à ton Maître. Il faut donc répandre le sang de celuy qui t'a contraint de faillir, ou il faut répandre le tien, puisqu'en me regardant nuë tu as fait chose illicite & criminelle". Gyges s'étonna d'abord de ce discours, & ensuite il pria la Reine de ne le point reduire à la necessité de ce choix. Mais quand il vit qu'il ne la pouvoit persuader, & qu'il falloit qu'il mourut ou qu'il tuât luy-mesme son Maistre, il préfera son salut à la conservation de ce Prince. "Puisque vous me contraignez, dit-il, de tuer mon Roy, je vous supplie de me dire comment vous voulez que j'execute vostre dessein". Tu te mettras, dit-elle, au mesme endroit d'où il m'a exposée nuë à tes yeux, & quand il sera endormi tu luy porteras le poignard dans le sein". Après qu'on eut pris cette resolution & que la nuit fut venuë, Gyges obéït à la Reine sans resister davantage, parce qu'il ne pouvoit éviter de perir, qu'en tuant Candaules. Il le suivit donc jusques dans la chambre de cette Princesse, qui luy donna elle-mesme le poignard, & le fit cacher derriere la mesme porte ou Candaules l'avoit fait mettre. Quelque temps après il sortit de son embuscade, tua le Roy qui estoit endormi, il épousa ensuite la femme de ce Prince & s'empara de la Couronne. Le Poëte Archiloque qui vivoit en ce temps-là, a fait mention de cette Histoire, dans un Poëme qu'il a composé en vers iambiques. Ainsi Gyges monta sur le Trône, où il fut confirmé par l'Oracle de Delphes. Car comme les Lydiens estoient irritez de la mort de Candaules, & que les armes à la main ils estoient prêts à la vanger, il fut arrêté entrêux & la faction de Gyges, qu'il demeureroit sur le Trône si l'Oracle le nommoit Roy, & qu'autrement il rendroit le Sceptre aux Heraclides. L'Oracle répondit en faveur de Gyges, qui se conserva le Royaume par ce moyen; & toutefois la Pythie pour adoucir le chagrin des Heraclides, ajoûta qu'ils seroient vangez sur le cinquiéme Roy qui descendroit du Sang de Gyges. Mais les Lydiens, & leur Rois ne firent pas beaucoup d'attention sur cet article, que l'évenement justifia depuis. C'est ainsi que les Mermnades usurperent la Couronne, & en éloignerent les Heraclides.

Le passage suivant a inspiré la partie III, livre 1, page 1435 du Grand Cyrus

Gyges ayant pris possession du Royaume envoya à Delphes de grands presens; & y donna non seulement la plûpart de tout ce qu'on y voit d'argent, mais il y fit des offrandes d'une prodigieuse quantité d'or. Et ce qui est digne particulierement que l'Histoire en parle, il y consacra outre les autres choses, six grandes coupes d'or du poids de trente talens, qui furent mises dans le tresor des Corinthiens.

Si toutefois nous voulons dire la verité, ce tresor n'appartient pas au peuple de Corinthe, mais à Cypseles fils d'Erion. Ainsi Gyges a esté le premier des Barbares dont nous ayons connoissance, qui depuis Midas fils de Gordius Roy de Phrygie, a fait des offrandes à Delphes: car Mydas y presenta le Trône d'où il avoit accoûtumé de rendre justice, qui est certes une chose digne d'estre vûë. Ce Trône est placé au mesme lieu où sont les coupes de Gyges; & l'or & l'argent qui furent employez dans ses offrandes, par ceux de Delphes, sont appellez Gygiens du nom de Gyges qu les presenta. Lorsqu'il se fut rendu Maistre du Royaume il declara la guerre à Milet, & à Smyrne; il prit de force la ville Colophon; & ne fit point d'autre action signalée durant l'espace de trente-huit ans qu'il regna. Nous ne parlerons pas davantage de ce Prince, & nous passerons au regne d'Ardis son fils & son successeur. Il subjugua ceux de Priene, il fit la guerre aux Milesiens, & durant son regne les Cymeriens ayant esté chassez de leur païs par les Scythes Nomades, passèrent en Asie, & prirent Sardis, excepté la forteresse Ardis. Après avoir regné quarante-neuf ans, Sadyattes son fils lui succeda, & regna douze ans. A Sadyattes succeda Alyartes, qui fit la guerre aux Medes, & à Cyaxare petits-fils de Dejoces. Il chassa les Cymeriens de l'Asie, il prit Smyrne qui avoit esté bâtie par Colophon, & assiegea Clasomene; mais il fut obligé d'en lever le siege.Son regne est celebre par beaucoup d'autres entreprises qui meritent place dans l'Histoire. Il continua contre les Milesiens la guerre que son pere lui avoit laissée comme par succession, & il la faisoit d'une maniere assez singuliere. Aussi-tost qu'on estoit prêt de faire les moissons & de recüeillir les fruits, il mettoit son armée en campagne, & la faisoit marcher au son des flutes, des harpes & de toutes sortes d'instruments de Musique;

Le passage suivant a inspiré la partie III, livre 3, page 1970 et ss. du Grand Cyrus

Et quand il estoit arrivé dans les terres des Milesiens, il n'abatoit point leurs maisons de campagne, il n'en rompoit point les portes, il n'y mettoit point le feu, il faisoit seulement le dégast dans le païs, coupoit les arbres, enlevoit les bleds, & puis s'en retournoit. Car comme les Milesiens estoient Maistres de la mer, il lui eût esté inutile de séjourner dans leur païs, & de s'attacher à leurs murailles. Il ne démolissoit point les maisons, afin que les Milesiens ayant toujours des lieux pour y habiter, pussent cultiver & ensemencer la terre, & qu'il trouvât de quoi piller, quand il lui prendroit envie d'entrer dans leur païs avec son armée. Ainsi il fit onze ans la guerre aux Milesiens, durant lesquels ils reçûrent deux grandes playes, l'une en la bataille qu'ils donneront dans leur païs auprès de Limenie, & l'autre dans la campagne qui est le long de la riviere de Meandre. Pendant les six premieres années des onze que je viens de dire, Sadyattes qui estoit entré avec une armée dans les terres des Milesiens, & qui dès son avenement à la Couronne leur avoit declaré la guerre, regnoit encore dans la Lydie: Mais durant les cinq dernieres années, Alyattes conduisit avec plus de force & de chaleur cette guerre que son pere avoit commencée, comme nous avons déja dit. Les Milesiens n'y reçûrent aucune assistance des Ioniens, si on excepte ceux de Chio, qui seuls, prirent les armes en leur faveur, par reconnaissance d'un pareil secours qu'ils en avoient tiré, lorsque ceux d'Erithrée leur faisoient la guerre. Enfin la douziéme année, l'armée d'Alyattes ayant mis le feu dans les bleds, voici ce qui en arriva. Le feu ayant pris aux moissons, le vent le porta jusqu'au Temple de Minerve, surnommée Assesiene, qui fut entierement consumé; mais cet accident ne fut pas autrement consideré en ce temps-là. Depuis Alyattes estant retourné à Sardis avec son armée, tomba malade d'une longue maladie, sont il lui estoit impossible de guerir, quelque remede qu'il fît; de sorte qu'il envoya à Delphes pour en consulter l'Oracle, soit qu'il s'y fût resolu de lui-mesme, ou par les persuasions de quelque autre. Mais quand les Ambassadeurs furent arrivez, la Pythie leur dit qu'elle ne leur rendroit point de réponse qu'ils n'eussent rebâti le Temple de Minerve, qu'ils avoient brûlé auprès d'Assese dans le païs des Milesiens. Pour moi, j'ai oüi dire à Delphes, que la chose se passa ainsi: Mais les Milesiens ayant appris la réponse qui fut renduë à Alyattes, dépêcha un Courier à Trasibule, qui estoit Roy des Milesiens & son meilleur ami, pour l'avertir de profiter de cette occasion. Cependant aussi-tost qu'on eut rapporté à Alyattes la réponse de la Pythie, il envoya un Ambassadeur à Milet, afin de traiter d'une tréve avec Trasibule & les Milesiens, pendant qu'il feroit rebâtir ce Temple. Comme l'Ambassadeur alloit à Milet, Trasibule qui avoit eut avis du dessein d'Alyattes, donna ordre qu'on apportât dans le marché, tout le bled qui estoit tant dans ses greniers que dans ceux des habitants, & il commanda qu'ils se missent tous ensemble à boire, & à faire débauche au signal qu'il en donneroit. Trasibule avoit donné ces ordres, afin que l'Ambassadeur de Sardis voyant cette quantité de bled, & les Milesiens faire bonne chere, en fît le rapport à Alyattes, & la chose arriva comme il l'avoit prémeditée. Car lorsque l'Ambassadeur eut vû cette abondance, & qu'il eut exposé à Trasibule le sujet de son Ambassade, il s'en retourna à Sardis, & le rapport qu'il fit à son Maître de l'abondance qu'il avoit vûë dans Milet, fut cause que ces deux Princes firent la paix. En effet, Alyattes avoit crû jusqu'alors que le peuple estoit reduit à la derniere extrêmité; mais quand son Ambassadeur fut de retour, & qu'il en eut appris le contraire, ce Prince & Trasibule s'accorderent ensemble, & devinrent alliez & bons amis. Au lieu d'un Temple, Alyattes en fit edifier deux autres près d'Assese; & ce fut là le remede qu lui fit recouvrer la santé. Voila ce qui concerne les guerres d'Alyattes contre les Milesiens & Trasibule. Quant à Periandre fils de Cypsele, qui fit sçavoir à Trasibule la réponse de l'Oracle, il estoit Roy de Corinthe; & les Corinthiens disent, comme le confirment les Lesbiens, qu'il arriva sous son regne une chose memorable & merveilleuse;

Ce passage a inspiré la partie IX, livre 3, page 6301 du Grand Cyrus. Arion est mentionné à de nombreuses reprises dans le roman.

Qu'Arion de la ville de Methymne, le premier Musicien de son temps, & le premier aussi qui inventa le Dithyrambe, qui le nomma de ce nom, & qui l'enseigna à Corinthe, fut porté sur le dos d'un Dauphin jusqu'à Tenare Promontoire de Laconie. Ils disent donc qu'Arion ayant passé quelque temps chez Periandre, voulut voir ensuite l'Italie & la Sicile, & qu'après y avoir gagné de grandes sommes d'argent, il fit dessein de revenir à Corinthe; Qu'étant prêt de partir de Tarente, il loüa de quelques Corinthiens un vaisseau, parce qu'il avoit plus de confiance à ceux de cette Nation qu'à toute autre; mais que quand il fut en haute mer les Matelots resolurent de le jetter dans l'eau, dans la vûë de s'emparer de ses richesses. Arion ayant penetré leurs mauvais desseins, leur offrit lui-mesme ce qu'ils desiroient, & demanda seulement qu'on lui sauvât la vie; mais il ne put rien gagner sur l'esprit de ces Barbares, qui lui commanderent ou de se jetter dans la mer, ou de se tuer lui-mesme, s'il vouloit avoir en terre une sepulture. Arion se voyant reduit à cette necessité, les pria de lui permettre de se vêtir de ses plus beaux ornemens, & de chanter sur le Tillac, & leur promit de se tuer aussi-tost qu'il auroit chanté: Et comme il leur avoit pris envie d'entendre chanter le meilleur Musicien qu'il y eût parmi les hommes, ils se retirerent de la Pouppe au milieu du Vaisseau afin de le mieux entendre. Cependant Arion s'étant paré de ses plus beaux habits, & ayant pris en main la Harpe, commença à en joüer, & quand il eut achevé il se jetta dans la mer avec les ornemens dont il s'estoit revêtu. Les autres continuerent leur course vers Corinthe, & l'on dit qu'Arion fut reçû en tombant sur le dos d'un Dauphin, qui le porta jusqu'à Tenare; Que lorsqu'il fut à terre il s'en alla à Corinthe avec le mesme équipage qu'il prit pour chanter, & qu'y estant arrivé il conta son histoire aux Corinthiens, Que Periandre ne le croyant pas, donna ordre, qu'il fût gardé, & qu'il ne pût s'échaper; Qu'ensuite il fit chercher les matelots qui l'avoient si maltraité; Que quand on les eut trouvez, & qu'on les eut amenez devant lui. Ce Prince leur demanda s'ils ne lui pouvoient rien apprendre d'Arion; Que lui ayant répondu qu'il estoit en Italie; & qu'ils l'avoient laissé à Tarente dans la splendeur et joüissant de grands biens; Arion se presenta aussitôt devant eux avec le mesme habit qu'il avoit quand il se jetta dans la mer; & que l'étonnement qu'ils eurent de le voir, les convainquit de leur crime, qu'ils ne le purent plus dissimuler. Voila ce que disent les Corinthiens & les Lesbiens; & mesme on voit dans Tenare une offrande qui y fut faite par Arion, d'une Statuë d'airain, qui represente un homme sur un Dauphin.

Au reste Alyattes Roy de Lydie, regna cinquante-cinq ans, & mourut après avoir terminé la guerre avec les Milesiens. Il fut le second Prince de la Maison, qui fit à Delphes des offrandes pour le recouvrement de sa santé. Il y envoya une grande coupe d'argent, & outre cela une de fer, & une plus petite, faites de petites lames battuës, & jointes ensemble par un si merveilleux artifice, qu'elle est digne d'estre considerée par dessus tout les presens qu'on a faits à Delphes. C'estoit un ouvrage de Glaucus de l'Isle de Chio, qui trouva l'invention de joindre le fer avec le fer. Après la moirt d'Alyattes, Cresus succeda au Royaume âgé de trente-cinq ans; & les Ephesiens furent les premiers des Grecs à qui il declara la guerre. Cela fut cause que ceux d'Ephese, que ce Prince tenoit assiegez, consacrerent leur Ville à Diane;

Pour le passage suivant, cf. la partie IV, livre 1, page 2196 du Grand Cyrus

& pour tenir en quelque façon à cette Déesse, ils attacherent leurs murailles à son Temple avec une corde, bien qu'il y ait près de neuf cents pas entre le Temple et la Vieille Ville qui estoit alors assiegée.

Après avoir surmonté premierement les Ephesiens, il se rendit maître sucessivement de Ioniens & des Eoliens, se servant de divers prétextes, & mesme des moindres choses, pour avoir sujet de faire la guerre. Enfin après avoir contraint tous les Grecs, qui estoient dans l'Asie de lui payer un tribut, il resolut d'équiper des vaisseaux pour attaquer les Insulaires. On dit que comme toutes choses estoient prêtes pour cette expedition, Bias de Priene, ou selon d'autres, Pittacus de Mitylene vient à Sardis; que Cresus lui demanda s'il n'y avoit rien de nouveau dans la Grece, & que ce Philosophe lui fit une réponse, qui lui fit perdre le dessein de lever une armée navale. "Prince, dit-il, les Insulaires ont acheté dix mille chevaux, & ont resolu de vous faire la guerre, & de venir attaquer Sardis". Cresus ayant entendu cette réponse, & s'imaginant qu'elle fut vraye. "Plût aux Dieux, dit-il, d'inspirer aux Insulaires d'attaquer les Lydiens avec de la Cavalerie". A quoy le Philosophe lui repliqua: "Il semble, dit-il, que vous souhaittiez de voir les Insulaires à cheval & en terre ferme, & certes vous le souhaittez avec raison. Mais quen pensez-vous que les Insulaires souhaitteront, quand on leur dira que vous avez resolu de mener une armée navale contre eux, sinon de rencontrer vôtre flotte, pour vanger l'infortune des Grecs que vous avez mis en servitude?" On dit que Cresus prit plaisir à ce discours, & qu'ayant crû que celui qui lui avoit parlé, estoit bien instruit des forces de ces Insulaires, il se désista du dessein de faire équiper des Vaisseaux, & fit alliance avec les Ioniens qui habitoient dans les Isles. Quelque temps après il subjugua tous les peuples qui sont au deçà de la riviere d'Halis: car excepté les Ciliciens & les Liciens, il réduisit sous son obéïssance tous les autres, comme les Lydiens, les Phrygiens, les Misiens, les Mariandins, les Chalibes (la partie IV, livre 1, page 2141 liste ces trois peuples dans cet ordre), les Paphlagoniens, les Thraces, les Thyniens, les Bythiniens, les Cariens, les Ioniens, les Doriens, & les Pamphyliens. Enfin, après avoir surmonté tous ces peuples, que la puissance des Lydiens se fut augmentée par le courage de Cresus, les plus sçavans hommes de ce temps-là, conduits chacun par son interêt, vinrent de la Grece à Sardis, qui florissoit alors en honneur & en richesse.

Il est question de Solon à plusieurs reprises dans le Grand Cyrus, notamment dans la partie II, livre 3, page 1163

On y vit aussi arriver Solon Athenien, qui ayant fait des Loix dans Athenes à la priere des Atheniens, prit congé d'eux pour dix ans, & monta sur mer sous prétexte de vouloir voyager & de voir le monde, mais en effet pour n'estre pas contraint de rompre les Loix qu'il avoit faites. Car les Atheniens ne les pouvoient rompre d'eux-mesmes, s'estant obligez par un serment solemnel d'observer durant dix ans les Loix que Solon leur avoit données. Ainsi ce Philosophe estant parti d'Athenes, & à cause de ses Loix, & afin de voyager, alla premierement en Egypte à la Cour du Roy Amafis; & de là il se rendit à Sardis où estoit Cresus, qui l'y reçût honorablement.

Pour le passage suivant sur Solon et Crésus, cf. la partie IV, livre 1, page 2161 du Grand Cyrus

Le troisiéme ou le quatriéme jour après qu'il fut arrivé; ce Prince commanda qu'on montrât à Solon tous ses tresors et ses richesses. De sorte qu'on lui fit voir tous les tresors du Roy, & tout ce qu'il y avoit de plus rare, & qui pouvoit mieux representer la grandeur & la prosperité d'un Prince. Lorsqu'il eut vû toutes choses, & qu'il les eut considerées à loisir, Cresus lui parla en ces termes: "Mon Hôte, lui dit-il, comme nous connoissons par réputation vôtre sagesse, & que nous sçavons que vous avez beaucoup voyagé en Philosophe, qui veut voir, & qui veut apprendre, il faut que je vous demande si vous avez vû des hommes dont la felicité soit comparable à la mienne". Il lui faisoit cette question, parce qu'il croyoit estre le plus heureux de tous les hommes, mais Solon qui ne le flatta point, & qui vouloit dire la verité. "Oüi, dit-il, j'ay vû Tellus Athenien qui est plus heureux que vous." Cresus étonné de cette réponse, lui demanda pourquoi il estimoit Tellus si heureux. "Parce, dit-il, que Tellus a vécu dans une republique bien policée; qu'il a eu des enfants vertueux qui en ont tous eu qui leur ressembloient, & qui leur font bien que l'on peut vivre sur la terre il est mort glorieusement. Car après qu'il fut venu au secours des Atheniens dans la bataille qui fut donnée auprès de la ville d'Eleusine contre les peuples voisins, & qu'il eut mis l'ennemi en fuite, il mourut entre les bras de la victoire d'une mort souhaitable & glorieuse: Et enfin les Atheniens lui dresserent un Tombeau aux dépens du public, à l'endroit où il étoit mort, & lui rendirent de grands honneurs". Comme Solon eut ajoûté à son discours beaucoup de choses de la felicité de Tellus, Cresus lui demanda s'il avoit vû un plus heureux homme que lui après Tellus, s'imaginant au moins qu'il devoit estre mis au second degré de la felicité humaine, puisque Tellus estoit au premier. "Oüy, lui répondit encore Solon: j'ai vu Cleobis & Bitons. Et certes, outre qu'ils estoient Argiens & qu'ils avoient assez de bien pour vivre honnêtement, ils estoient si forts & si robustes, qu'ils sont toûjours sortis victorieux de toutes sortes de combats. Davantage, voici ce que l'on rapporte d'eux. Un jour de Feste de Junon, qu'il falloit necesairement que la Prestresse leur mere fût portée aux Temple dans un chariot tiré par une couple de boeufs; ces des jeunes hommes voyant qu'on n'amenoit pas ces boeufs à l'heure qu'ils devoient venir, se mirent eux-mesmes au joug, traisnerent le chariot où estoit leur mere, l'espace de quarante-cinq stades, & la conduisirent ainsi dans le Temple: Après qu'ils eurent fait cette action, & que toute l'assemblée les eut contemplez dans un travail si pieux, ils eurent une heureuse fin de leur vie pour recompense de leur pieté; & Dieu voulut montrer par cet évenement que la mort est plus avantageuse à l'homme que la vie. Car comme les hommes qui estoient auprès du Temple loüoient hautement le dessein de ces deux freres, & que les femmes felicitoient la mere qui avoit mis au monde de si vertueux enfans, cette mere ravie d'aise, & par l'action de ses fils, & par la gloire qu'on leur en donnoit, pria la Déesse de leur envoyer ce qui pouvait arriver de plus avantageux à l'homme. Quand elle eut fait cette priere, & que ces enfans eurent sacrifié & mangé avec leur mere, ils s'endormirent dans le Temple, & moururent pendant ce sommeil. Cela fut cause que les Argiens leur firent faire des Statuës comme à des hommes illustres, & les mirent au Temple de Delphes." Ainsi Solon parla de ces deux freres, à qui il donna le second lieu de la felicité: de sorte que Cresus presque en colere de ce discours? "He quoi, dit-il, mon hoste, faites-vous si peu d'estat de nostre felicité, que vous ne nous croyez pas dignes d'estre comparez seulement aux hommes privez & de basse condition?" "Vous m'interrogez, lui repondit Solon, sur la condition des choses humaines; mais comment voulez-vous que je vous en réponde, puisqu'il semble que les Dieux les portent eux-mesmes de l'envie, & qu'ils les renversent si souvent? On voit beaucoup de choses durant un long espace de temps que personne ne voudroit voir, & l'on en souffre beaucoup que personne aussi ne voudroit souffrir. Donnons à l'homme pour le terme & pour la longueur de sa vie soixante & dix ans, qui sont composez de vingt-cinq mille deux cens jours, sans y ajouter le mois intercalaire. Que si vous voulez que les autres années soient plus longues d'un mois que celles où il n'y en aura point à ajoûter, vous trouverez trente-cinq mois de plus dans les soixante & dix années, qui feront mille cinquante jours. Cependant en vingt-six mille deux cens cinquante jours qui se rencontrent dans l'espace de soixante & dix années, & dans leurs mois intercalaires vous n'en remarquerez pas un qui soit semblable & qui produise les mesmes effets. Il faut donc confesser que l'homme est miserable, & que sa vie n'est qu'une calamité perpetuelle. Au reste je connois bien que vous possedez de grandes richesses, & que vous estes Roy de plusieurs peuples, mais je ne sçaurois répondre à la demande que vous m'avez faite, que je ne sache auparavant si vous estes mort glorieusement, & en homme de bien. Car celui qui possede de grands tresors n'est pas plus heureux que celui qui n'a pour vivre que ce qui suffit pour chaque jour, si ayant vécu dans les biens, il ne meurt enfin dans l'honneur. Et certes, il y a beaucoup d'hommes riches qui neanmoins ne sont pas heureux, & il y en a beaucoup qui sont heureux avec un petit patrimoine. Celui qui abonde en richesses & qui pourtant n'est pas heureux, a sans doute deux choses par dessus celui qui est heureux; mais celui qui est heureux en a une infinité par dessus l'autre. Veritablement l'homme riche a plus le moyen d'assouvir sa convoitise, & de supporter de grandes pertes; mais bien que l'autre lui soit inferieur en ces deux choses, il le surpasse neanmoins en ce qu'il ne peut recevoir de grandes pertes ni assouvir ses convoitises; & cette impuissance même qui semble estre une disgrace de la Fortune, est pour lui un avantage & une faveur. Il joüit de la santé, il a des enfans vertueux, il a bonne mine, il a la prestance du corps. Que si outre cela il est mort glorieusement & en homme de bien, c'est l'homme que vous cherchez, & qui merite d'estre appellé heureux, car devant qu'il ait achevé sa vie, il ne faut pas l'appeller heureux, mais seulement fortuné. Or il est impossible que l'homme possede ensemble toutes ces choses, comme il ne se peut faire qu'une seule Region puisse trouver dans son sein, & se donner elle-mesme tout ce qui est propre pour son usage. Elle abonde en une chose, mais elle manque d'une autre: Et celle qui en a davantage est estimée la meilleure. Ainsi tout ne se trouve pas en l'homme, s'il a quelques avantages, il manque aussi de quelques-uns, mais enfin celui qu en a un plus grand nombre, à qui la bonne fortune s'est plus constamment attachée, & qui après tout cela sort de la vie par une belle porte, c'est celui-là, à mon avis, qui doit estre appelé heureux. Il faut donc mesurer toutes choses par leur fin: car Dieu en a abaissé beaucoup qu'il avoit élevez bien haut." Solon ayant ainsi parlé sans flatez & sans en faire beaucoup d'estime, Cresus le congedia & ne le considera que comme un incivil & un insensé, qui sans avoir égard au bien present, vouloit qu'on ne regardât que la fin des choses.

Pour la partie suivante, cf. la partie IV, livre 1, page 2182 du Grand Cyrus

Après le départ de Solon, la colere des Dieux tomba visiblement sur Cresus, peut-estre à cause qu'il s'estoit estimé lui-mesme le plus heureux de tous les hommes; & une nuit qu'il dormoit, il eut un songe qui lui representa le malheur qui devoit arriver à l'un de ses fils. Car il avoit deux enfans, dont l'un estoit muet & inutile à toutes choses, & l'autre nommé Atys qui surpassoit de beaucoup tous les jeunes hommes de son âge. Ce songe apprit donc à Cresus, qu'Atys devoit estre tué d'un dard qui lui passeroit au travers du corps. De sorte que quand il fut éveillé, qu'il eut consideré les présages funestes de ce songe, il se resolut aussi-tost de marier son fils, il ne voulut plus permettre qu'il allât à la guerre, où il avoit accoûtumé de conduire les Lydiens; fit oster toutes les armes dont on se sert ordinairement dans les armées, des Galeries où elles estoient, & les fit enfermer dans des chambres, de peur qu'il ne tombât quelque chose sur son fils. Or comme il estoit prest de le marier, il arriva à Sardis un homme, Phrygien de nation, & descendu du Sang Royal, qui estoit dans la misere & dans le crime; & lorsqu'il fut dans la Cour de Cresus, il demanda que suivant la coûtume du païs on lui permit de se faire absoudre & de se purger. Cresus lui accorda cette faveur, la façon de se purger estant presque la mesme chez les Lydiens que parmi les Grecs; Et après que le Roi eut fait cette ceremonie selon les coûtumes, il lui demanda d'où il estoit, quel il estoit, & lui parla en ces termes: "Je voudrois bien sçavoir qui vous estes; de quel lieu de la Phrygie vous estes venu en ma Cour; & quel homme ou quelle femme vous avez tué.""Je suis, lui répondit l'autre, fils de Gordius, qui eut pour pere Midas, & je m'appelle Adraste. J'ai tué mon frere, mais par imprudence. Cela est cause que mon pere m'a chassé, qu'il m'a déppoüillé de biens, & que je suis en vostre Cour". "Ainsi, lui répliqua Cresus, vous estes sorti de nos amis, & vous estes venu chez vos amis. Si vous voulez demeurer en ma Cour, vous n'y manquerez d'aucune chose, & vous gagnerez beaucoup si vous supportez constamment votre malheur". Ainsi Cresus le reçut, & lui fit un bon traitement.

Pour le passage suivant, cf. la partie IV, livre 1, page 2184 du Grand Cyrus

Cependant on vit en Mysie aux environs du Mont Olympe, un Sanglier d'une prodigieuse grandeur, qui gâtoit les bleds des Mysiens. Ils l'avoient souvent attaqué, mais leurs efforts n'avoient servi qu'à reveiller sa fureur; ils ne lui faisoient point de mal, mais ils en recevoient beaucoup. Enfin ils envoyerent des deputez à Cresus, qui lui tinrent ce discours. "Sire, il y a dans nostre païs un effroyable Sanglier, qui gâte & qui ruine nos moissons, nous avons fait nos efforts pour le prendre, mais nous n'en avons sceu venir à bout. c'est pourquoi nous vous supplions tres-humblement d'envoyer à notre secours le Prince vostre fils avec de jeunes gens d'élite, & vostre équipage de chasse, pour délivrer nostre païs de cette beste qui ravage nos campagnes". Le Roi se souvenant du songe qu'il avoit fait, leur répondit:"Ne me parlez point de mon fils, je ne sçaurois vous l'envoyer, aussi bien étant nouveau marié, il pense à autre chose qu'à la chasse. Je ne laisseray pas toutefois d'envoyer avec vous des personnes de consideration, mes Chasseurs & mes chiens; & je leur commanderay de joindre leurs efforts aux vostres, pour délivrer promptement vostre païs de cette beste". Les Mysiens ne furent pas satisfaits de cette réponse; mais en mesme temps le fils de Cresus arriva, & ayant sceu ce que demandoient les Mysiens, & que son pere refusoit de l'envoyer avec eux, il lui parla de la sorte. "Il m'estoit autrefois permis de chercher de la gloire, & dans la guerre & dans la chasse, & maintenant, sans m'en estre rendu indigne, ou par quelque crainte, ou par quelque lascheté, vous me voulez deffendre l'un & l'autre. De quel oeil me regardera-t'on desormais, soit que j'aille dans les assemblées, soit que j'en revienne? Que penseront de moi vos sujets? quelle opinion en aura la femme que vous venez de me donner; & quel homme croira-t'elle avoir épousé? Permettez-moi d'aller à la chasse de ce Sanglier, ou daignez m'instruire des motifs qui vous engagent à m'interdire un si loüable exercice". "Mon fils, lui répondit Cresus, je ne vous le deffends point pour avoir reconnu en vous quelque défaut de courage, ou remarqué quelqu'autre chose qui me déplaise, mais pour avoir fait un songe qui m'a trop clairement appris que vous ne vivrez pas long-temps, & que vous mourrez par un dard qui vous traversera le corps. Ce songe a esté cause que j'ai pressé vostre mariage, & que c'est l'unique raison qui m'empêche de consentir que vous alliez à cette chasse; & trandis que je vivrai, je ferai au moins des efforts pour détourner le malheur qui vous menace. Vous sçavez que vous estes mon fils unique, puisque les incommoditez avec lesquelles vostre frere est né ne me permettent pas de l'envisager comme une ressource pour ma postérité avec les défauts qui sont en lui". "Après ce songe, répondit ce jeune Prince, je ne dois point trouver étrange le soin que vous prenez de me garder; mais il me semble que vous ne l'expliquez pas comme l'on doit; & puisque le sens vous en est caché, il est juste que je vous l'interprete, & que je vous en dise mon sentiment. Vous dites que vous avez appris que je dois mourir d'un coup de dard, mais quelles mains & quel dard pouvez-vous craindre dans cette chasse? Si cette vision vous avoit appris que je dois mourir par une dent ou par quelqu'autre chose semblable, vous devriez faire sans doute ce que vous faites; mais elle vous a fait voir que c'est d'un coup de dard que je dois mourir". "Je vous cede mon fils, lui dit Cresus, vaincu par votre discours, & je consens que vous alliez à la chasse". Après que Cresus eut parlé de la sorte, il manda Adraste, & lorsqu'il fut arrivé, il lui parla en cette manière. "Vous sçavez, Adraste, que je vous ai été favorable dans vostre malheur, que je vous ai purgé de vostre crime, & que vous ne manquez de rien dans ma Cour. Je ne dis pas cela pour vous accuser d'ingratitude; mais comme je vous ai fait plaisir le premier, je demande que vous m'obligiez à votre tour. Je vous pris donc d'avoir l'oeil sur mon fils dans cette chasse, & de prendre garde que quelques ennemis cachez ne vous attaquent sur les chemins, & ne soient cause de quelque malheur. Au reste, il est de vostre interest de courir aux occasions où l'on peut acquerir de la gloire; & vous devez imiter en cela vostre pere, puisque la force ne vous manque pas". "Sire, répondit Adraste, sans vos ordres je n'irois pas en cette assemblée: Car je croirois faire un autre crime, dans le déplorable estat où je suis, que de paroistre avec ceux de mon âge qui sont heureux & innocens. Aussi m'en fuis-je toûjours privé de mon propre mouvement: Mais maintenant que vous le souhaitez, comme je vous dois tout, je suis prest de vous obéïr, & soyez persuadé que je vous ramenerai le Prince que vous me confiez en parfaite santé. Attendez donc le Prince."

Après cette réponse, le Prince & Adraste partirent avec les jeunes Seigneurs de la Cour, & tout l'équipage de chasse. Quand ils furent arrivez au Mont Olympe, on questa le Sanglier, lorsqu'ils l'eurent trouvé ils firent leur enceinte, & de tous les costez ils lancerent sur lui leurs dards. Adraste, ce malheureux, qui venoit d'estre purgé d'un meurtre, lança aussi son dard contre le Sanglier, mais il le faillit, & frapa le fils de Cresus; de sorte que le songe fut accompli par cette funeste aventure. Aussi-tost que ce malheureux fut arrivé, on envoya à Sardis un Courier, qui fit sçavoir à Cresus le succès funeste de cette chasse, & l'infortune de son fils. Cresus ressentit vivement la mort d'un fils si cher, & en fut d'autant plus touché, qu'elle estoit arrivée par la main même d'un homme qu'il venoit d'absoudre d'un crime. Il appela à son secours Jupiter l'Expiateur, en se plaignant du malheur qui lui avoit esté causé par un homme qu'il avoit receu dans sa maison, & invoqua le mesme comme Dieu de l'hospitalité & de l'amitié. Comme au Dieu de l'hospitalité il se plaignit à lui d'avoir receu dans sa maison le meurtrier de son fils, en pensant y recevoir un hoste, & comme au Dieu de l'amitié, d'avoir trouvé son plus cruel ennemi en celui-là même à qui il avoit donné la garde de son fils.

Cependant les Lydiens arriverent avec le corps du Prince. Il estoit suivi du meurtrier, qui se presenta à Cresus comme un desesperé qui veut mourir, & le conjura de le faire tuer sur le corps de son fils; lui romontrant lui-mesme qu'il ne devoit pas vivre davantage après le premier crime qu'il avoit commis, & après avoir tué celui qu'il venoit de l'en absoudre. Bien que Cresus fût abandonné à la douleur, & que toute sa maison fût en larmes, neanmoins, après avoir oüy Adraste, il en eut de la compassion, & lui parla de la sorte: "Vous m'avez satisfait, Adraste, puisque vous vous condamnez vous-même à la mort. Non, non, vous n'estes pas l'auteur de cet homicide, puisque vous ne l'avez pas commis volontairement; mais le Dieu qui m'a averti de mon malheur en a esté lui-même la cause". Cresus fit donc faire les funerailles de son fils selon la grandeur de sa naissance: mais Adraste qui avoit tué son frere, & qui venoit de tuer son bienfaiteur, ne voulut pas que ces meurtres demeurassent sans punition. Bien que sa douleur & sa tristesse ensssent obtenu son pardon, neanmoins comme il s'estimoit le plus malheureux & le plus coupable de tous les hommes, lorsque les funerailles furent achevées, il s'alla lui-même tuer sur le tombeau de ce jeune Prince. Ainsi Cresus se voyant privé de son fils en demeura deux ans en deüil, mais enfin la prospérité de Cyrus fils de Cambyses, qui avoit dépoüillé Astiarges fils de Cyaxare, & la grandeur des Perses qui s'augmentoit de jour en jour, lui firent oublier sa tristesse, & lui donnerent d'autres soins & d'autres pensées.

Pour le passage suivant, cf. la partie IV, livre 1, page 2119 du Grand Cyrus

Il commença donc à songer comment il pourroit renverser la puissance des Perses avant qu'elle devint plus redoutable, & résolut de faire consulter là-dessus les Oracles de la Grece & de l'Affrique. Ainsi il envoya ses gens de part & d'autre, les uns en Grece à Delphes, à Dodone, même à Amphiaraüs, à Trophonie, & aux Branchides sur les frontieres des Milesiens, & en dépescha d'autres en Affrique au Temple de Jupiter Ammon, afin de sonder tous ces Oracles: Et au cas qu'ils répondissent quelque chose de vrai, il se proposa de les faire une autre fois consulter pour sçavoir s'il feroit la guerre aux Perses. Il commanda aux Lydiens qu'il envoyoit, d'observer le temps qui se passeroit depuis leur départ de Sardis, de demander chaque jour aux Oravles ce que fait Cresus Roy de Lydie fils d'Alyattes, d'écrire toutes les réponses, & de les rapporter fidellement. Mais on ne dit point ce que répondirent tous ces Oracles, excepté celui de Delphes. Car aussi-tost que les Lydiens furent entrez dans le Temple, pour consulter le Dieu, & faire ce qu'on leur avoit prescrit, la Pythie leur dit ces Vers Heroïques.

Je connois de la mer l'espace épouventable; Je sçay comme les Dieux le nombre de son sable;

J'entens parler celui ne parla jamais;

Il n'est point de secrets qui ne soient pour moy secrets.

Et mesme maintenant se presente à ma veuë;

Avec la chair d'agneau la chair d'une tortuë,

Qu'en des lieux éloignez on fait cuire à dessein,

Dedans un pot couvert, & composé d'airain.

Les Lydiens ayant receu & mis par écrit cette réponse, s'en retournerent à Sardis; & quand les autres qu'on avoit envoyez aux autres lieux y furent aussi de retour, Cresus regarda toutes les réponses qu'on lui avoit rapportées, & ne fit estat d'aucune. Mais quand il entendit ce qui avoit esté répondu à Delphes, il eut aussi-tost de la veneration pour le Dieu; & estima qu'il ne devoit considerer que son Oracle, puis qu'à l'instant même qu'on le consultoit à Delphes, il avoit découvert ce que le Roy faisaoit à Tharsis. Car après qu'il eut envoyé à ces Oracles, il ne fit rien qu'il ne remarquât soigneusement, & mesme en un certain jour qu'il observa, il fit une chose très difficile à découvrir & à deviner; c'est qu'il fit cuire ensemble une tortuë & un agneau dans une chaudiere de cuivre, & mit dessus un couvercle de même matiere, surquoi l'Oracle de Delphes prononça les Vers que nous avons vûs. Je ne sçaurois rien dire de ce qui fut répondu par Amphiaraüs aux Lydiens lorsqu'ils eurent sacrifié au Temple suivant les ceremonies ordinaires: car on n'en rapporte autre chose, sinon que Cresus estima que son Oracle estoit veritable. Mais enfin il resolut de faire de grands sacrifices au Dieu de Delphes. En effet il immola trois mille animaux & outre cela il fit brûler sur un grand bûcher des lits d'or & d'argent, des vases d'or, des robes precieuses, & d'autres vétemens de pourpre, s'imaginant par ce moyen se rendre le Dieu plus favorable, Il fit même une Ordonnance par laquelle il commandoit à tous les Lydiens, que chacun selon ses facultez immolât quelque chose de semblable. On fondit dans ce sacrifice une prodigieuse quantité d'or dont Cresus fit faire cent dix-sept demy quarreaux, dont les plus grands avoient six paulmes de long, & les moindres trois, & un d'épaisseur. Il y en avoit quatre tout d'or, chacun du poids de deux talens & demy; & les autres etoient mélangez d'or, & du poids de deux talens. Il fit faire aussi de fin or un Lyon du poids de dix talens, qui fut mis dessus ces demy quarreaux, mais il en tomba lorsque le feu se prit au Temple de Delphes. Il est maintenant gardé parmy les richesses des Corinthiens, & ne pese plus que six talens et demy, parce que dans cet embrasement il s'en fondit trois et demy. Cresus ayant donc fait faire toutes ces choses, les envoya au Temple de Delphes, avec quantité d'autres presens, & entr'autres choses, deux grandes coupes, l'une d'or, qui fut mise à la droite de ceux qui entrent dans le Temple, & l'autre d'argent qui fut mise à la gauche, mais elles en furent enlevées lors que le feu se prit dans le Temple. Celle qui estoit d'or fut mise dans le tresor de Clasomene & pesoit huit talens & demy & douze mines; & celle d'argent est encore en un coin du Temple, & contient cent muids ou environ. Ceux de Delphes s'en servent pour mettre le vin, dans la Feste qu'on appelle Theophanie (cette fête est mentionnée dans la partie III, livre 1, page 1436), & disent que c'est un ouvrage de Theodore Samien: pour moi j'ai le même sentiment, car elle n'est point travaillée d'une façon ordinaire & commune.

Les offrandes de Crésus sont mentionnées dans la partie III, livre 1, page 1435 ss. du Grand Cyrus

Davantage, Cresus y envoya quatre muids faits d'argent, qui ont esté mis dans le tresor des Corinthiens; & donna aussi deux benîtiers, l'un d'or & l'autre d'argent. On voit écrit sur celui qui est d'or, qu'il a esté donné par les Lacedemoniens, neanmoins ils s'en vantent faussement, car il est certain que c'est un present de Cresus. Mais une personne de Delphes, dont je sçai le nom, & que pourtant je ne dirai pas, y a écrit ce qu'on y voit, pour gratifier les Lacedemoniens. Il est vrai qu'ils ont donné l'enfant par les mains duquel coule l'eau, mais ils n'ont donné ni l'un ni l'autre benîtier. Cresus ajoûta à ces presens beaucoup d'autres choses qui n'estoient pas si considérables, comme des pieces rondes d'argent, & une statuë de femmes de trois coudées de haut, qui representoit, comme disent ceux de Delphes, la Boulangere de ce Prince; & outre cela il y envoya les pierreries & les atours de sa femme. Quant à Amphiaraüs, Cresus ayant oüy parler de sa vertu et de son malheur, il lui envoya un bouclier & une javeline d'or, que l'on voit encore aujourd'hui à Thebes dans le Temple d'Apollon Ismenien.(Ce dieu est mentionné dans la partie III, livre 1, page 1601) Enfin Cresus commanda aux Lydiens qui devoient presenter ces Offrandes de demander aux Oracles s'il entreprendroit la guerre contre les Perses, & s'il joindroit avec lui d'autres peuples, dans cette entreprise.

Lorsque les Lydiens furent arrivez où l'on les envoyoit, & qu'ils eurent presenté leurs Offrandes, ils consulterent l'Oracle en ces termes. "Cresus Roi des Lydiens & des autres nations, estimant qu'il n'y a point d'autres Oracles parmi les hommes que ceux de Delphes, tâche à vous faire des Offrandes qui vous soient agreables, & vous demande s'il entreprendra la guerre contre les Perses, & s'il se servira dans ce dessein du secours de ses Alliez." Voilà les demandes des Lydiens, & les réponses des deux Oracles furent semblables, car ils predirent à Cresus que s'il faisoit la guerre aux Perses, il renverseroit un grand Empire; & lui conseillerent même de prendre pour compagnons & pour alliez dans cette guerre les plus puissants d'entre les Grecs. Ces réponses ayant esté rapportées à Cresus, releverent de telle sorte le courage de ce Prince, qu'il conçût une esperance asseurée de détruire l'Empire de Cyrus, & envoya de nouveaux presens à Delphes à la Pythie, & à chacun des habitans, qui estoient en grand nombre, la valeur d'une once d'or. Ces presens furent cause que ceux de Delphes donnerent aux Lydiens la prerogative de consulter l'Oracle devant tous les autres peuples, la seance dans les assemblées au dessus de tous les Ambassadeurs, & à chaque Lidien le privilege de se faire Citoïen de Delphes toutes les fois qu'il le voudroit. Au reste Cresus ayant fait de nouveaux presens à l'Oracle, le consulta pour la troisiéme fois; & depuis qu'il eut connu qu'il lui répondoit des choses vrayes, il le consulta si souvent qu'on peut dire qu'il en abusa. Il lui demanda donc encore si l'Empire lui demeureroit long-temps entre les mains, & la Prêtresse lui répondit de cette maniere.

Lorsque dans la Medie un Mulet regnera, O Prince Lydien garde de tenir ferme,

Mets toute honte bas, fuy sur les bords de l'Herme,

Personne ne t'en blasmera.

Cresus receut de cette trompeuse réponse, plus de plaisir & de satisfaction que de toutes les autres ensemble. Il s'imagina qu'un Mulet ne regneroit jamais chez les Medes en la place d'un homme, & que par consequent ni lui ne ses descendans ne seroient jamais dépoüillez de la domination & de la puissance royale. Ensuite il fit ensorte d'attirer à son parti les plus puissans d'entre les Grecs; & lors qu'il eut long-temps cherché, il trouva que les Lacedemoniens & les Atheniens, estoient ceux dont parloit l'Oracle, parce qu'ils sont les plus considerables; les uns parmi les Doriens, & les autres parmi les Ioniens. En effet, ces deux peuples, les Pelasgiens & les Helleniens, ont esté de tout temps estimez les premiers de la Grece. Mais les Helleniens sont toûjours demeurez dans leur païs; & les autres ont sans cesse changé de lieu, & ont toûjours esté vagabonds. Car durant le regne de Deucalion ils habitoient la Phtiotide, & sous Dore fils de Hellen, le païs appellé Isticotes, qui est au pied des montagnes d'Ossé & d'Olympe. Enfin ayant esté chassez de cet endroit, ils s'en allerent habiter en la montagne de Pinde, un lieu que l'on appelle Macednon. De-là cette nation toûjours errante, passa une autre fois dans la Driopide, puis elle arriva dans le Peloponese, & fut appellée Dorienne. Au reste je ne sçaurois assurer quel langage parloient les Pelasgiens mais on peut dire par conjecture, que les Pelasgiens de ce temps-là parloient la même langue que les Pelasgiens qui demeurent aujourd'hui au dessus de la Toscane, dans une ville appellée Crestonne. Ils furent quelque temps frontieres de ceux qu'on nomme aujourd'hui Doriens; ils habiterent le païs maintenant appellé Thessalie, après avoir occupé dans l'Hellespont les villes de Placie, & de Syllace; & par ce moyen ils s'approcherent des Atheniens, & changerent le nom de toutes les villes Pelasgiennes. Il faut donc croire, si l'on veut s'arrêter aux conjectures, que les Pelasgiens parloient une langue barbare, & que si cette nation s'est approchée des Helleniens ou des Grecs, il est bien vrai-semblable que le voisinage des Atheniens lui a fait changer de langue, car le langage des Crestoniates & des Placiens qui s'entendent les uns les autres, n'a point du tout de rapport avec celui de leurs voisins: D'où l'on tire cette consequence qu'ils conversent encore aujourd'hui la même langue qu'ils parloient quand ils passerent en ces lieux. Pour ce qui concerne les Helleniens, j'estime que depuis le temps qu'ils ont commencé à paroître, ils ont toûjours parlé une même langue; & s'ils furent foibles & peu considerables, détachez des Pelasgiens, & que leurs commencements fussent petits, toutefois ils s'augmenterent depuis par la multitude des nations, & mesme des Barbares qui se joignirent à eux. Mais au contraire, il semble que les Pelasgiens, comme peuples grossiers & barbares, ne firent pas de grands progrès.

Enfin Cresus apprit que l'un de ces deux peuples, je veux dire les Atheniens, estoient sous la domination de Pisistrate fils d'Hippocrates, comme il estoit homme privé, il lui arriva une chose merveilleuse en regardant les Jeux Olympiques. Car lors qu'il eut immolé l'Hostie, & qu'on en eut mis la chair dans les chaudieres pleines d'eau, elles commencerent à boüllir sans feu; de telle sorte que l'eau s'en répandit par dessus les bords. Chilon Lacedemonien, qui estoit alors present, ayant consideré ce prodige, conseilla à Hippocrates de ne point épouser de femme dont il pût avoir des enfans, ou que s'il se marioit il se separât bien-tost de sa femme, & qu'enfin s'il en avoit un, il ne feignist point de le desheriter. Hippocrates qui se moqua de ce conseil, se maria & eut de sa femme ce

Le passage suivant à inspiré l’histoire de Pisistrate, cf. partie IX, livre 3, page 6450 du Grand Cyrus

Pisistrate, qui durant la querelle qui s'estoit émeuë entre les peuples maritimes que commandoit Megacles fils d’Alcmeon, & ceux du plat païs, qui estoient gouvernez par Licurgue fils d'Aristolas, forma un tiers parti, & eut bien l'audace de pretendre à la domination. Ainsi ayant assemblé les seditieux, sous pretexte de defendre ceux des montagnes, voici la ruse dont il s'avisa; il se fit lui-même quelques blessures, & ayant aussi lui-même blessé les mulets, il se fit conduire sur un chariot dans la place d'Athenes, comme s'il se fût échappé des mains de ses ennemis, & qu'ils l'eussent voulu tuer en allant aux champs. En cet état il pria le peuple de lui donner quelques personnes pour la garde de son corps, veu même qu'il avoit déja montré dans l'expedition de Megare, par la prise de Nicée, & par ses autres grandes actions, combien il estoit utile à la Republique d'Athenes. Les Atheniens trompez par cet artifice, lui donnerent pour sa garde quelques Citoyens d'élite, qui portoient en le suivant, non des hallebardes, mais seulement des massuës. Il employa depuis ces mêmes hommes contre la Republique, se rendit maistre par leur secours de la forteresse, & usurpa ensuite la domination. Mais il ne changea ni les Magistrats ni les Loix; & en laissant toutes choses en l'état où elles étoient, il gouverna heureusement la ville d'Athenes. Neanmoins quelque temps après il en fut chassé par les troupes de Megacles, & de Lycurgue qui s'estoient réünis. C'est ainsi que Pisistrate se rendit maistre d'Athenes, & qu'il en perdit ensuite la domination, qui n'estoit pas encore bien establie. Mais comme ceux qui l'avoient chassé renouvellerent bien-tost après leurs anciennes querelles, Megacles, lassé des disputes qui renaissoient tous les jours, envoya demander à Pisistrate s'il vouloit épouser sa fille, avec la Principauté d'Athenes. Pisistrate écouta avec plaisir cette proposition de Megacles; & pour se rétablir dans la souveraine puissance, ils eurent recours à la fourbe la plus grossiere que l'on puisse imaginer; veu même qu'on a de tout temps estimé les Grecs plus adroits & plus ingenieux que les Barbares, & que même ceux qui faisoient cette trame estoient Atheniens, qui sont en réputation d'estre les plus sages & les plus habiles d'entre les Grecs. Il y avoit une femme nommée Phya dans la Tribu Peanée, qui avoit de haut quatre coudées moins trois doigts, & qui d'ailleurs estoit parfaitement belle. Ils armerent cette femme, & après l'avoir mise sur un char avec tous les ornemens qui pouvoient augmenter sa beauté, ils lui firent prendre le chemin de la ville, ayant envoyé auparavant des Trompettes, pour parler en ces termes au peuple d'Athenes, quand il seroient entrez. "Peuples d'Athenes, faites un favorable accüeil à Pisistrate, que Minerve voulant honorer par dessus tous les autres hommes, ramene elle-même dans la Forteresse". Ces Trompettes executerent les ordres qui leur avoient esté donnez, & en même temps le bruit se répandit par toutes les Tribus que Minerve ramenoit Pisistrate. Ceux qui estoient dans la ville, persuadez que cette femme estoit la Déesse, lui firent des prieres, & receurent Pisistrate; & par ce moyen Pisistrate ayant recouvré la domination, épousa la fille de Megacles selon l'accord qu'ils en avoient fait. Mais dautant qu'il avoit déja des fils assez grands d'une autre femme, & qu'on disoit que ceux de la Maison d'Alcmeon estoient des profanes & des excommuniez, il ne voulut point avoir d'enfans de cette seconde femme. Cette jeune Dame tint au commencement cela caché, mais enfin elle le découvrit à sa mere, ou de son propre mouvement, ou en ayant esté interrogée. Sa mere en parla à Megacles son mari, qui ne pouvant souffrir que Pisistrate lui fist cette injure, se remit bien avec les seditieux, & les rendit ennemis de Pisistrate son gendre. Mais Pisistrate ayant découvert qu'on entreprenoit contre lui, s'absenta du païs d'Athenes, & lorsqu'il fut dans Eretrie, il tint conseil avec ses enfans sur ce qu'il feroit. L'opinion d'Hippias qui conseilloit de faire en sorte de recouvrer la domination, l'emporta par dessus les autres. Ils engagerent donc dans leur parti quelques villes qui avoient pour eux de l'affection; ils en tirerent même de l'argent, & les Thebains en donnerent plus que les autres. Mais pour achever en peu de paroles, ils trouverent quelque temps après toutes choses disposées à favoriser leur retour. Il leur arriva du Peloponese des Argiens qui s'estoient mis à leur solde; & un Capitaine nommé Lygdamis, vint volontairement de Naxe à leur secours, & leur apporta beaucoup de joye, avec l'argent & les Troupes qu'il amenoit avec lui. Ils partirent donc d'Eretrie, où ils retournerent onze ans après; & leur premier exploit de guerre fut la prise de Marathon sur les Atheniens. Tandis qu'ils estoient devant cette ville, non seulement les seditieux d'Athenes se venoient rendre en leur camp, mais on y voyoit venir de tous costez une quantité de peuples, à qui la servitude estoit plus agreable que la liberté, & par ce moyen ils composerent bien-tost une grande armée. Au reste, pendant que Pisistrate levoit de l'argent, & qu'il tenoit Marathon, ceux qui ne s'estoient point retirez d'Athenes, ne firent pas grand estat de ces succès; mais quand ils apprirent qu'il estoit parti de Marathon, & qu'il marchoit vers Athenes, alors ils allerent au devant de lui avec toutes leurs forces, pour le repousser & pour se deffendre. Pisistrate & ceux qui étoient avec lui vinrent loger auprès du Temple de Minerve de Pallene; & lorsqu'ils se furent dépoüillez de leurs armes, il se presenta un Devin d'Acarnanie nommé Amphylite, qui s'approcha de Pisistrate, & lui dit en Vers heroïques

Les filets sont jettez & le Thon s'y prendra, Aux premieres clartez que la Lune rendra.

Il parla de la sorte comme s'il eut esté inspiré par quelque Divinité; & Pisistrate l'ayant entendu, assura qu'il comprenoit le sens de ses paroles, & conduisit ses troupes contre les Atheniens qui étoient sortis de la ville. Ils prenoient alors leur repas, & après avoir mangé, les uns s'estoient mis à joüer, & les autres à dormir: De sorte que les gens de Pisistrate s'estant jettez sur eux les mirent aisément en fuite. Comme les Atheniens fuïent, Pisistrate s'avisa d'une chose qui pouvoit bien les empescher de se rallier, estans écartez les uns des autres. Il fit monter des enfans à cheval, & les envoya après les fuïars, avec ordre de leur dire, quand ils les auroient joints, qu'ils reprissent courage, & que chacun d'eux s'en retournât en sa maison. Les Etheniens receurent ces paroles avec joye, & par ce moyen Pisistrate recouvra pour la troisiéme fois la dimination, qu'il s'assura en partie par les troupes ses alliez, & en partie par les grands revenus qu'il recevoit du païs, & du fleuve de Strimon. Au reste il retien pour ôtage les enfans des Atheniens qui estoient demeurez, & qui n'avoient pas pris la fuite, & les envoya à Naxe. Car il s'étoit rendu maistre de cette Isle par la force des armes, & en avoit donné le Gouvernement à Lygdamis. Il avoit auparavant purgé l'Isle de Dele, selon l'avertissement des Oracles, & pour en venir à bout, il fit déterrer tous les corps qui estoient à l'entour du Temple, aussi loin que le veuë se peut étendre, & les fit transporter en un autre endroit de la même Isle. Ainsi Pisistrate reprit la puissance Souveraine parmi les Atheniens, dont quelques-uns avoient esté tuez dans le combat, & les autres avoient abandonné leurs maisons, & suivi les Alcmeonides.

Cresus apprit donc que Pisistrate commandoit en ce temps là aux Atheniens, & que les Lacedemoniens ayant surmonté de grands malheurs, estoient déja victorieux des Tegeates: Car tandis que Leon & Hegesicles regnoient à Sparte, ils avoient heureusement réüssi dans toutes leurs entreprise, excepté dans la guerre de Tegée., Ils estoient auparavant les plus grossiers d'entre les Grecs, & n'avoient point de commerce ni avec les autres ni avec eux-mêmes. Mais ils changerent de façon de vivre par le moyen de Lycurgue qui estoit en grande estime parmi eux, & qui estant allé consulter pour eux l'Oracle de Delphes, receut de la Pythie ces paroles aussi-tost qu'il fut entré dans le Temple.

Lycurgue aimé des Dieux, te voyant en ce lieu, Je doute si je vois un homme ou bien un Dieu,

Mais sçachant que de toy la vertu se renomme,

Je te prends pour un Dieu plûtost que pour un homme.

Quelques-uns disent, qu'outre cela la Pythie lui donna les Loix qu'observent aujourd'hui les Spartiates, & lui prescrivit cette maniere de gouvernement qui est maintenant parmi eux. Toute-fois les Lacedemoniens disent que Licurgue, qui estoit oncle & tuteur de Leobatas Roy de Sparte, apporta de Crete ces Loix & ces Ordonnances. Quoy qu'il en soit, dès qu'il eut esté fait tuteur de ce jeune Roy, il changea toutes les Loix & les Coûtumes du païs, & fit en sorte que celles qu'il vouloit établir fussent observées. Ensuite il donna ordre à toutes les choses qui concernent la Milice; & davantage il établit des Ephodes & des Senateurs. Ainsi les Lacedemoniens receurent de Licurgue une façon de vivre plus reglée, & quand il fut mort ils lui dresserent un Temple, où ils l'adorent comme un Dieu. Comme ils virent que leur païs estoit fertile, & qu'ils avoient abondance d'hommes, ils recommencerent à faire des courses; leurs entreprises leur reüssirent heureusement, & enfin la paix leur estant, pour ainsi dire, à charge, & s'estant persuadez qu'ils estoient plus puissans que les Arcades, ils consulterent l'Oracle de Delphes, pour sçavoir s'ils leur feroient la guerre, & s'ils pourroient s'en rendre maîtres. Mais l'Oracle leur répondit,

Tu me viens consulter pour avoir l'Arcadie, Mais tu demandes trop, il faut que je le die;

Tu n'obtiendras jamais ce que tu veux avoir,

Les peuples du païs détruiront ton espoir.

Ne crains pas toutefois que je te porte envie,

Ni que je veüille nuire au bonheur de ta vie,

Mais attaque Tegée, & tu triompheras,

Et d'un cordeau vainqueur ses champs mesureras.

Lorsque les Lacedemoniens eurent receu cette reponse, ils perdirent le dessein qu'ils avoient fait contre les Arcades, & declarerent la guerre aux Tegeates; & s'appuyant sur un Oracle trompeur, il porterent avec eux des chaînes, comme s'ils eussent esté assurez de mettre en servitude ceux de Tegée. Mais après avoir commencé la guerre & avoir esté mis en fuite, ceux qui furent pris vifs d'entr'eux, furent chargez des mêmes chaînes qu'ils avoient preparées à leur ennemis, & mesurent les campagnes de Tegée en les labourant attachez au joug. Les chaînes dont ils avoient esté liez ont esté gardées entieres dans Tegée jusqu'à notre temps, suspenduës à l'entour du Temple de Minerve. Ainsi en cette premiere guerre contre les Tegeates, les Lacedemoniens furent toûjours battus, & n'eurent jamasis de bons succès. Mais enfin au temps de Cresus, & sous le regne d'Anaxandride & Ariston leurs Rois, ils demeurerent victorieux de ces anciens ennemis par le moyen que je vais dire. Voyant qu'ils ne pouvoient vaincre les Tegeates, & qu'ils en estoient toûjours vaincus, ils envoyerent à Delphes consulter l'Oracle, pour sçavoir quel Dieu il faloit se rendre propice afin de triompher des Tegeates. La Pythie leur répondit, qu'ils en obtiendroient la victoire, s'ils pouvoient emporter avec eux les os d'Oreste fils d'Agamemnon. Mais ne pouvant trouver son sepulchre il envoyerent une autrefois au Dieu, pour apprendre de lui où Oreste estoit enterré; & voici la réponse que fit la Prestresse à ceux qui l'interrogeoient sur ce sujet.

Dans les murs de Tegée on voit souffler deux vents Impetueux & violens,

Là se trouve la forme à la forme contraire,

Là le mal sur le mal imprime sa colere,

Et là d'Agamemnon le fils infortuné

Est de terre environné

Si tu peux l'enlever une illustre victoire,

Te donne avec Tegée une immortelle glore,

Lorsque les Lacedemoniens eurent receu cette réponse, ils ne furent pas moins en peine que devant, & firent en vain leurs efforts pour trouver la sepulture d'Oreste. Mais enfin elle fut trouvée par Liches qui estoit un des Veterans chez les Spartiates les cinq plus vieux Citoyens d'entre les Chevaliers, que l'on exempte tous les ans d'aller à la guerre, & qui la même année qu'on leur donne cette exception, sont envoyez en divers endroits pour les affaires de Sparte, de peur qu'ils ne s'amollissent par l'oisiveté. Liches estant donc de ce nombre, trouva auprès de Tegée ce que l'on cherchoit, & fut également aidé en cela de la fortune & de l'adresse. Comme les Tegeates & les Spartiates avoient fait ensemble cette année quelque sorte de Tréve, & qu'il y avoit commerce entr'eux, il entra dans la Boutique d'un Maréchal, où il s'amusa à regarder forger & battre le fer. Le Maréchal ayant aperceu qu'il le regardoit travailler avec admiration, quitta sa besogne, & lui parla de la sorte: "Seigneur Lacedemonien, lui dit-il, vous vous étonneriez bien davantage si vous aviez veu ce que j'ai veu depuis peu de jours puis que vous me regardez faire mon métier avec tant d'admiration. Car en faisant creuser un puits dans cette court, je rencontrai un cercüeil qui avoit sept coudées de long, & parce que je ne pouvois croire que les hommes du temps passé fussent plus grands que ceux d'aujourd'hui; j'ouvris cette sepulture, où je trouvai un corps qui estoit aussi long que ce sepulchre; & lorsque je l'eus mesuré, je le recouvris de terre." Liches entendant ce discours conjectura des paroles de l'Oracle que c'estoit le corps d'Oreste. Il crût que les soufflets de la forge étoient les vents dont parloit l'Oracle; Que l'enclume & le marteau estoient la forme ennemie de la forme; & que le fer qui estoit forgé sur l'enclume, estoit le mal qui s'imprimoit sur le mal, parce qu'il disoit en lui-même que le fer avoit esté trouvé au desavantage de l'homme. Il s'en retourna à Sparte avec ces pensées, & quand il fut arrivé il conta son avanture aux Lacedemoniens, qui feignirent qu'il estoit coupable, & l'envoyerent en exil, comme l'ayant convaincu d'un crime. Ainsi Liches s'en retourna à Tegée, conta son malheur à ce Maréchal, & fit en sorte qu'il logea dans sa maison. Après y avoir demeuré quelques jours, il voulut voir si on lui avoit dit la verité, il découvrit cette sepulture, en tira les ossements qu'il y trouva, & les fit transporter à Sparte. Depuis ce temps-là toutes les fois que les Lacedemoniens combattirent contre les Tegeates, ils remporterent toûjours la victoire: Et d'ailleurs ils estoient considerables, parce qu'ils s'estoient rendus maistres d'une grande partie du Peloponese. C'est pourquoi Cresus pour les obliger de se liguer avec lui dans la guerre qu'il meditoit, leur envoya à Sparte des Ambassadeurs, qui leur tinrent ce discours: Cresus Roy des Lydiens & des autres Nations, nous a envoyez ici avec ordre de vous parler en ces termes. Seigneurs de Lecedemone, comme l'Oracle d'Apollon m'a répondu, que je cherchasse des alliez dans la Grece, & que je sçai que vous estes les premiers d'entre les Grecs, je desire faire alliance & amitié avec vous, sans fraude & sans artifice.

Voilà ce que Cresus fit dire par ses Ambassadeurs; & les Lacedemoniens qui avoient déja entendu parler de cet Oracle, se réjoüirent de l'arrivée des Lydiens, firent alliance avec eux, & leur promirent toute sorte de secours.

Pour la partie suivante, cf. partie IV, livre 3, page 2473 du Grand Cyrus

Il est vrai que Cresus avoit déja par quelques bienfaits obligé la ville de Sparte, car lorsque les Lacedemoniens eurent envoyé à Sardis pour acheter de l'or, dont ils vouloient faire la statuë d'Apollon que l'on voit encore aujourd'hui près du Mont Thornax en Laconie, Cresus leur donna liberalement tout l'or qui estoit necessaire pour ce dessein.

Enfin les Lacedemoniens gagnez par cette liberalité & par l'honneur qu'il leur faisoit, de les avoir choisis par dessus les autres pour faire amitié avec eux, accepterent son alliance, & témoignerent qu'ils estoient prests de faire ce qu'il souhaittoit. Ainsi s'estant déclarez pour Cresus, & voulant reconnaoître les largesses qu'il leur avoit faites, ils lui envoyerent une Coupe de cuivre qui contenoit cinquante muids & qui estoit gravée jusques sur les bords de quantité d'animaux; mais ils ne la porterent pas jusqu'à Sardos. Les Lacedemoniens disent que comme ils navigeoient le long des costes de Samos, cette coupe leur fut ostée par les Samiens qui les attaquerent. Mais les Samiens soutiennent que les Lacedemoniens, qui la portoient, ayant appris que Cresus avoit esté pris avec la ville de Sardis, la vendirent dans Samos à des personnes privées, qui la consacrerent au Temple de Junon, & que ceux qui la vendirent étant retournez à Sparte, dirent peut-estre qu'elle leur avoit esté dérobée par les Samiens. Cependant Cresus trompé par l'Oracle, levoit une armée pour entrer dans la Cappadoce, esperant triompher de Cyrus & de la puissance des Perses; mais comme il faisoit les preparatifs de cette expedition, un certain Lydien appellé Sandanis, qui estoit déja en reputation de Sage, & à qui cette occasion acquit encore plus d'estime parmi les Lydiens, parla en ces termes à Cresus. "Vous vous disposez, dit-il, à faire la guerre à des peuples qu ne sont vétus que de peaux, qui ne vivent pas des viandes qu'ils voudroient avoir, mais de celles qu'ils peuvent avoir, comme habitants un païs rude, sauvage & sterile. Outre cela ils ne boivent jamais de vin, ils se contentent d'avoir de l'eau, & n'ont point de figues ni aucun bons fruits qu'ils puissent manger: Considerez donc ce que vous pouvez remporter d'un peuple pauvre quand vous en aurez triomphé, & quels grands biens vous pouvez perdre s'ils triomphent de vostre armée. Lors qu'ils auront une fois goûté les délices de nostres païs ils ne s'en priveront pas facilement, ils nous attaqueront sans cesse, & nous aurons peine à les chasser. Certes je rends graces aux Dieux de ce qu'ils n'ont pas inspiré aux Perses le dessein de faire la guerre aux Lydiens." Il parla de la sorte à Cresus, mais il ne pût le persuader de changer la resolution d'aller attaquer les Perses, qui n'avoient rien de magnifique ni de precieux, devant qu'ils eussent subjugué les Lydiens.

Quant aux Capaddociens, ils sont appellez Syriens par les Grecs, & devant la domination des Perses ils estoient sujets des Medes, mais quand Cresus leur fit la guerre ils estoient sous l'obeïssance de Cyrus.

Pour le parcours du Halis, cf. le Grand Cyrus partie II, livre 2, page 1139

Car les Royaumes des Medes & des Lydiens estoient separez par le Fleuve Halis, qui coule d'une montagne d'Armenie.Il passe premierement au travers de la Cilicie, de là il se répand à la droite dans la Matiane, & à la gauche dans la Phrygie, & enfin allant vers le Septentrion il passe entre la Syrie, la Cappadoce & la Paphlagonie, moüillant à la droite la Cappadoce, & la Paphlagonie à la gauche. Ainsi le Fleuve Halis separe presque toute la basse Asie, d'avec la mer qui est opposée à la Cypre jusqu'au Pont Euxin: Et tout ce détroit de païs est de la longueur de cinq journées d'un homme de pied. Cresus alla donc avec une armée contre les Cappadociens, parce qu'il vouloit ajoûter à son Royaume une partie d'un païs si fertile, ou plûtost, se confiant à l'Oracle, il vouloit se vanger de Cyrus. Car ce Prince fils de Cambises avoit deffait dans une bataille Astyages fils de Cyaxares Roy des Medes, qui estoit allié de Cresus; & après l'avoit vaincu, il l'avoit fait son prisonnier. Or Astyages estoit devenu allié de Cresus, par cette avanture. Une sedition s'estant élevée chez les Scythes Nomades, une partie d'entre eux se retira chez les Medes, dont alors Cyaraxes fils de Phraorte, & petit fils de Dejoces estoit Roy. Ce Prince les traita d'abord comme des suppliants, avec toute sorte d'humanités, & enfin il leur en fit tant d'état, qu'il voulut qu'on leur donnât les enfans du païs pour leur apprendre à tirer de l'arc, & les instruire dans la langue des Scythes. Ces barbares alloient perpetuellement à la chasse, & ils rapportoient presque toujours une grande quantité de gibier, mais estant revenus un jour sans avoir rien pris, Cyaxares naturellement brusque les regarda de mauvais oeil, & les traita plus rudement que de coûtume. De sorte que les Scythes, qui ne pouvoient souffrir qu'on leur fist un traitement si indigne d'eux, & qu'ils n'avoient pas merité, resolurent de tuer l'un des enfans qu'ils instruisoient pour le presenter à Cyaxares, comme ils avoient accoûtumé de preparer les bêtes qu'ils prenoient à la chasse, & de se retirer à Sardis chez Alyattes fils de Sadyates aussi-tost qu'ils auroient presenté cet enfant à Cyaxares. Ils executerent ce qu'ils avoient projetté: Cyaxares & ceux qui estoient à sa table mangerent de cette viande, & les Scythes après une action si inhumaine se retirerent chez Alyattes, & se donnerent à lui. Depuis Cyaxares les envoïa demander, mais Alyattes ayant refusé de les rendre, il s'alluma entre eux une guerre qui dura plus de cinq ans, & durant ces cinq années tantost les Medes & tantost les Lydiens furent tour à tour victorieux.

L’éclipse est mentionnée dans le Grand Cyrus dans la partie I, livre 2, page 100

Mais enfin la sixiéme année, comme les deux armées estoient en bataille, & que l'on combattoit déja à forces égales, le jour se convertit inopinément en une nuit obscure. Thales Milesien avoit auparavant predit cela aux Ioniens, & leur avoit même marqué l'année que ce prodige devoit arriver. Les Lydiens & les Medes épouvantez de ces tenebres firent sonner la retraite, se retirerent du combat, & en furent d'autant plus persuadez de faire promptement la paix. Syennesis de Cilicie & Labynet de Babylone en furent les negociateurs, & crurent qu'ils la falloit assurer par un mariage. Ils proposerent à Alyattes de donner, dans la vûë d'affermir la paix par une alliance si étroite, Ariane sa fille à Astyages fils de Cyaxares. Ces peuples font leurs conventions & leurs accords à la maniere des Grecs; mais outre cela ils s'ouvrent les veines du bras & se sucent mutuellement le sang, comme pour prendre dans ces traitez l'esprit & l'humeur les uns des autres.

Cyrus tenoit donc en captivité Astyages son ayeul maternel, qu'il avoit vaincu dans une bataille, pour les raisons que j'exposerai dans la suite de cette Histoire. C'est pourquoi Cresus offensé de cela, avoit envoyé aux Oracles pour sçavoir s'il declareroit la guerre aux Perses, & après en avoir receu une réponse équivoque qu'il interpreta à son avantage, il fit marcher son armée vers la Perse. Quand il fut arrivé sur le rivage d'Halis, je crois qu'il fit passer ses troupes sur les ponts qui estoient bâtis sur cette riviere; s'il en faut croire les Grecs, Thales Milesien lui donna les moyens d'y faire passer son armée. Car comme Cresus estoit en doute par quel endroit de ce fleuve il feroit passer ses gens, n'y ayant point encore de ponts pour favoriser son passage, on dit que Thales, qui estoit alors dans son camp, conseilla de faire en sorte que le fleuve qui couloit à la gauche de l'armée coulât aussi à la droite; & pour en venir à bout on se servit de cette invention. On fit faire au dessus du camp un grand fossé en forme de croissant, que l'armée avoit à dos dans la situation où elle estoit, dans lequel on fit entrer le fleuve, & d'où on le fit revenir dans son lit quand l'armée fut passée. De sorte que le fleuve ayant esté divise par ce moyen, on le rendit aisément gueable de part & d'autre. Quelques-uns disent qu'il en perdit son cours ordinaire, & que le canal où il avoit accoutumé de couler demeura à sec. Mais je ne suis pas de cette opinion, car comment ceux qui revinrent, seroient-ils repassez à leur retour? Quoi qu'il en soit, Cresus estant entré dans la Cappadoce avec son armée, alla camper devant la ville de Pterie la mieux fortifiée du païs, auprès de la ville de Synope, qui est presque située sur le pont Euxin. De là il alla faire le degast dans les terres des Syriens, il assiegea Pterie, il la prit de force, il se rendit maistre de toutes les villes d'alentour, & en chassa les Syriens, bien qu'ils ne lui en eussent point donné sujet. Cyrus à cette nouvelle fit assembler son armée, & ayant pris avec lui des gens du païs, il alla au devant de Cresus. Toutefois devant que de mettre ses troupes en campagne, il envoya aux Ioniens des Ambassadeurs pour tâcher de les gagner, de les attirer à son parti, & de les faire soulever contre Cresus. Mais voyant qu'ils ne le vouloient point écouter, il partit avec son armée & alla camper à la veuë du camp de son ennemi dans les terres de Pterie, où l'on faisoit tous les jours quelque escarmouche. Enfin, la bataille fut donnée, il mourut beaucoup de monde de part et d'autre, & la nuit separa les combattans, sans que les uns ni les autres fussent vaincus ou victorieux. Cresus ayant appris que toute son armée murmuroit contre lui, de ce qu'il avoit combattu à forces inegales, car Cyrus estoit le plus fort, & voyant que le lendemain ce Prince n'entreprenoit rien & ne le venoit point attaquer, il s'en retourna à Sardis, avec dessein d'appeller à son secours les Egyptiens, car il avoit fait alliance avec Amasis Roy d'Egypte devant que de s'unir avec les Lacedemoniens. Il resolut aussi de demander des troupes aux Babyloniens ses alliez, dont Labynet avoit la domination en ce temps-là, & d'avertir les Lacedemoniens de se tenir prêts pour un certain jour, faisant dessein d'aller attaquer les Perses au commencement du Printemps avec les forces de ces peuples et les siennes jointes ensemble. Il s'en retourna donc avec cette resolution, envoya des Ambassadeurs à ses alliez, & leur manda qu'ils se rendissent à Sardis le cinquiéme mois d'après. Quant à cette armée qu'il avoit lorsqu'il combattit contre les Perses, & qui n'estoit composée que de soldats étrangers, il la congedia toute entiere, ne s'imaginant pas que Cyrus qui n'avoit pu remporter la victoire avec les grandes forces qu'il avoit, dût venir attaquer Sardis.

Comme Cresus faisoit ces propositions, on vit tous les dehors de la ville remplis de serpens, que les chevaux qui estoient dans les pâturages mangeoient sans difficulté, à mesure qu'ils en rencontroient. Cela parut à Cresus un prodige, comme sans doute c'en estoit un, c'est pourquoi il envoya aux devins de Telmisse, de qui ses gens en apprirent l'explication. Mais ils n'eurent pas le temps de le venir dire à Cresus, car devant qu'ils fussent retournéez à Sardis il avoit esté fait prisonnier. Les devins de Telmisse firent reponse qu'il devoit venir contre Cresus une armée d'étrangers, qui subjugueroient les habitants du païs, que le serpent comme fils de la terre, representoit ceux du païs, & que le cheval signifioit un ennemi & un étranger. Ainsi ils interpreterent ce prodige sans avoir encore appris ce qui estoit arrivé à Sardis & à Cresus.

Au reste Cyrus ayant esté averti que Cresus, qui s'estoit retiré aussi-tost après la bataille de Pterie, avoit congedie son armée, assembla son Conseil, & trouva à propos de faire marcher la sienne vers Sardis, afin de surprendre l'ennemi devant qu'il pût rassembler ses forces. L'execution de cette entreprise suivit de près la resolution, Cyrus fit passer son armée dans la Lydie avec tant de diligence, qu'il en apporta lui-même la premiere nouvelle à Cresus. Cette surprise donna beaucoup d'inquietude à ce Prince, qui voyoit que les choses succedoient contre son attente; & toutefois il ne laissa pas de faire sortir les Lydiens, & de les disposer au combat. Il n'y avoit point de peuples en ce temps-là dans l'Asie qui fussent plus puissants & plus belliqueux que les Lydiens; ils combattoient à cheval avec une merveilleuse adresse, & portoient de longues lances, dont ils sçavoient se servir avec avantage. Ils prirent pour champ de bataille cette grande & large campagne qui est devant la ville de Sardis, & qui est entrecoupée de quelques rivieres, et entr'autres d'Helle, dont les eaux se vont décharger dans la plus grande de toutes, appellée Herme, qui descendent du mont Hyrus consacré à Rhée la mere des Dieux, va tomber dans la mer auprés de la ville de Pheocie. Lorsque Cyrus vit les Lydiens en bataille dans cette campagne, il appréhenda leur cavalerie, & resolut par le conseil d'Harpagus, grand Seigneur Mede, de se servir de cet artifice. Il fit assembler tous les chameaux qui suivoient son armée, & qui portoient les vivres & le bagage; & les fit en même temps décharger pour faire monter dessus des hommes revêtus en cavaliers, qu'il fit marcher à la teste de ses troupes contre la cavalerie de Cresus. Il ordonnna après eux son infanterie, & ensuite toute sa cavalerie; & ayant mis ses gens en cet ordre, il leur commanda de n'épargner aucun Lydien, mais de tuer tous ceux qui resisteroient, excepté Cresus, si ce n'est qu'il voulût faire resistance. Or il mettoit les chameaux à la teste de son armée pour les opposer d'abord à Cresus, parce que le cheval craint le chameau de telle sorte qu'il ne peut seulement en voir l'image, ni sentir même son odeur. Cyrus s'avisa de cette ruse pour rendre inutile & sans effet cette puissante cavalerie, en laquelle Cresus avoit mis toute sa confiance, & dont il esperoit la victoire. Lorsqu'on eut commencé le combat, les cheveaux prirent la fuite aussi-tost qu'ils eurent veu, & qu'ils eurent senti les chameaux, & par ce moyen toutes les esperances de Cresus s'évanoüirent. Toutefois les Lydiens ne prirent pas si-tost l'épouvante, mais ayant reconnu ce stratagême, ils descendirent de leurs cheveaux & combattirent à pied contre les Perses. Enfin après un combat où il mourut de part et d'autre beaucoup de monde, les Lydiens furent mis en fuite & rentrerent dans Sardis où ils furent assiegez par les Perses. Cresus s'imaginant que ce siege dureroit long-temps, depêcha d'autres courriers à ses alliez, car ceux qu'ils avoient auparavant envoyez avoient l'ordre de les avertir de se tenir prêts seulement pour le cinquiéme mois suivant, mais il leur mandoit par ces derniers qu'ils vinssent promptement le secourir, parce qu'il étoit deja assiegé. Ainsi il envoya chez les Lacedemoniens; mais en ce même temps ils avoient eu quelque differend avec les Argiens, à cause de la ville de Thyrée, car encore qu'elle appartient aux Argiens, elle estoit neanmoins occupée par les Spartiates qui s'en estoient rendus maistres. En effet tout ce qui estoit dans la terre ferme depuis Malée jusques au couchant, appartenir aux Argiens, & outre les autres Isles, celle de Cythere.

Le passage suivant a inspiré la bataille des deux cens contre les deux cens cf. le Grand Cyrus, partie II, livre 2, page 243

Lorsque les Argiens furent donc arrivez avec de grandes forces pour recouvrer cette ville, les uns & les autres entrerent en negotiation, & on convint qu'il n'y en auroit que trois cens hommes qui combattroient de chaque costé, que la ville demeureroit aux vainqueurs, & que les deux armées se retireroient chacune dans son païs, de peur que si elles estoient presentes à ce combat, le parti qui seroit le plus foible ne fût secouru par les siens. Cette resolution ayant esté prise, on se retira de part & d'autre, & ceux qui avoient esté choisis de chaque costé combattirent genereusement & avec des forces si égales, que de six cens hommes qu'ils étoient il n'en demeura que trois seulement, & peut-estre ne fussent-ils pas demeurez si la nuit ne fust survenuë. Il en demeura deux du costé des Argiens, Alcinor & Cronius, qui coururent à Argos comme vainqueurs; & du costé des Lacedemoniens il ne demeura qu'Othiades, qui avant dépoüillà les Argiens morts, porta leurs armes dans le camp des siens, & reviNT aussi-tost au lieu du combat. Le lendemain les deux armées ayant appris cet évenement se presenterent l'une devant l'autre, & s'attribuerent toutes les deux la victoire. Les Argiens disoient qu'il en estoit demeuré avantage de leur costé; mais les Lacedemoniens soûtenoient au contraire, que les deux Argiens qui estoient demeurez avoient pris la fuite, & que celui qui étoit resté des leurs, n'avoit point quitté le champ de bataille, & qu'il avoit dépoüillé ses ennemis. Enfin des paroles ils vinrent aux mains, & après un grand carnage qui fut fait de part & d'autre, les Lacedemoniens remporterent la victoire. Depuis ce temps-là les Argiens firent couper leurs cheveux, qu'ils portoient auparavant fort longs, & firent une Loy & un serment, qu'ils ne les laisseroient point croître, & que leurs femmes ne porteroient aucun ornemens ni aucunes pierreries qu'ils n'eussent recouvré la ville de Thyrée. Au contraire, les Lacedemoniens firent une Loy, qu'ils transporteroient dorenavant de grands cheveux contre la coûtume qu'ils avoient toûjours observée. On dit qu'Othryades, qui estoit resté seul des trois cens Lacedemoniens, se tua lui-même à Thyrée, de honte d'estre retourné seul à Sparte de trois cens qui estoient morts pour leur Patrie.

Le passage suivant a inspiré le récit de la prise de Sardis, cf. le Grand Cyrus, partie VI, livre 3, page 4211

Voilà l'estat où estoient les affaires de Sparte lorsque l'Ambassadeur de Sardis y arriva, afin de demander du secours pour Cresus. Aussi-tost qu'on l'eut entendu on résolut de secourir ce Prince; & comme les Spartiates s'y préparoient & que leurs vaisseaux estoient déjà equipez, il vint une autre nouvelle que la ville des Lydiens estoient prise, & que Cresus estoit tombé vif en la puissance des ennemis. De sorte que les Lacedemoniens ne passerent point plus avant, se doutant bien qu'ils se sentiroient de la calamité de leurs alliez. Quant à Sardis, elle fut prise par ce moyen. Le quatorzième jour après qu'on eut mis le siege devant cette place, Cyrus fit publier dans son camp, qu'il donneroit de grandes récompenses à celui qui monteroit le premier sur les murailles. Mais après qu'on eut tenté cela en vain, comme toute l'armée étoit endormie, un soldat de Mardie nommé Hyrcades, entreprit de monter du costé du chasteau où l'on ne posoit point de sentinelles, parce qu'il n'y avoit point d'apparence de prendre la ville par cet endroit, comme estant inaccessible. C'est pourquoi Mele premier Roy de Sardis n'avoit point fait porter en cet endroit Leon son fils qu'il avoit eu d'une concubine, bien que les Telmissiens eussent predit que la ville ne se pourroit jamais prendre par les costez où l'on auroit fait porter cet enfant. Il l'avoit fait porter par tous les endroits des murailles par où l'on pouvoit attaquer la forteresse, mais il avoit negligé de le faire passer par l'endroit qui regarde la montagne de Tmolus, s'imaginant qu'il estoit inaccessible, & qu'on ne l'attaqueroit jamais. Ce fut donc cet endroit que choisit Hyrcades. Il avoit veu le jour precedent qu'un Lydien en estoit descendu pour aller querir son casque qui estoit tombé, & après avoir pris garde que ce Lydien estoit monté par le même lieu. Ayant donc observé le chemin que l'autre avoit tenu pour descendre & pour remonter, il monta enfin sur la muraille de la forteresse, où il fut suivi d'abord par un petit nombre de Perses, & ensuite par une grande multitude. Ainsi la ville de Sardis fut prise & pillée, & voici ce qui arriva à Cresus. Il avoit un fils comme j'ai déja dit, qui avoit toutes sortes de bonnes qualitez, mais qui estoit muet; pour surmonter ce deffaut, Cresus avoit mis toutes choses en cet usage, lorsqu'il estoit dans la propserité. Il avoit même envoyé à Delphes pour consulter l'Oracle & la Pythie lui avoit répondu en ces termes.

Prince des Lydiens, Cresus qui ne sçais pas Où doivent aboutir les choses d'ici bas,

Cesse de souhaiter que le Ciel te console

En faisant à ton fils le don de la parole,

Le jour où il doit parler est un jour redouté,

Et sera le dernier de ta prospérité.

Enfin la ville ayant esté prise, un soldat Persan alloit tuer Cresus sans le connoître; & ce miserable Prince le voyant venir, ne se mettoit pas en peine d'éviter le coup, parce que considerant sa fortune presente, il croyoit que la mort, de quelque façon qu'elle vinst, estoit pour lui une grace & un avantage. Mais comme son fils qui estoit muet, vit le peril si proche, la crainte qu'il eut pour son pere, lui fit faire un si grand effort que sa langue se délia, & qu'il poussa cette parole: Soldat, dit-il, épargne Cresus. Ainsi il commença à parler, & la parole lui demeura tout le reste de sa vie. Cependant les Perses se rendirent maistres de Sardis, & prirent Cresus vivant, qui ayant regné quatorze ans, & esté assiegé autant de jours, perdit enfin un grand Empire selon la réponse des Oracles.

Pour le passage suivant, cf. le Grand Cyrus, partie VI, livre 3, page 4305

Quand les Perses eurent pris ce Prince, ils le menerent à Cyrus, qui le fit mettre sur un grand bûcher chargé de fers & de chaînes, & avec lui quatorze enfans des premieres maisons des Lydiens, soit qu'il voulût sacrifier à quelque Dieu les premices de la victoire, soit qu'il voûlut accomplir quelque voeu, soit qu'ayant oüi dire que Cresus estoit fort pieux, il voulût éprouver si les Dieux en auroient soin, & le garantiroient du feu. Lorsque Cresus eut esté conduit sur le bûcher, bien qu'il eut l'esprit rempli de la calamité presente, neanmoins il se souvint de Solon, qui lui avoit dit comme par l'inspiration de quelque Dieu, que personne ne pouvoit estre appellé heureux devant la mort. On dit que ce Prince se souvenant de ce discours demeura tout abbatu par une profonde tristesse; qu'il appella trois fois Solon en soûpirant; & que Cyrus ayant oüi cette parole, commanda à son truchement de lui demander quel estoit celui qu'il invoquoit, & que s'en estant approché pour satisfaire Cyrus, Cresus ne répondit rien, & demeura dans le silence. Enfin l'on dit que quand on l'eut contraint de parler, il répondit qu'il avoit nommé un homme qu'il souhaittoit que les Rois eussent toûjours auprès d'eux, & dont ils doivent plus estimer les conseils que tous leurs tresors & leurs richesses. Comme on vit qu'il parloit obscurément, on lui demanda ce qu'il vouloit dire: Et alors il fit sçavoir à ceux qui l'interrogeoient & qui le pressoient de parler, comment Solon estoit autrefois venu dans sa Cour, & qu'ayant veu sa puissance & toutes ses richesses royales, il n'en avoit point paru touché; que toutes les choses qu'il avoit dites lui estoient arrivées, & que ce qu'il lui avoit dit n'estoit pas plus pour lui en particulier que pour tous les hommes en general, & principalement pour ceux qui s'imaginent estre heureux. Tandis que Cresus parloit, le feu s'estoit allumé au bas du bûcher; mais Cyrus ayant appris par son truchement ce que Cresus vouloit dire, on dit qu'il se repentit du traitement rigoureux qu'il faisoit à ce Prince, qu'il reflechit qu'il estoit homme, & qu'il faisoit brûler un homme qui n'avoit pas esté moindre que lui en bonheur & en richesses; Que craignant de recevoir à son tour la punition de cette rigueur, & songeant qu'il n'y avoit rien de plus stable dans les felicitez humaines, il commanda promptement que l'on éteignît le feu, & qu'on retirât Cresus & ces jeunes enfans qui estoient attachez sur le bûcher avec ce Prince infortuné; mais que ceux des Persans à qui il en donna l'ordre ne purent surmonter la violence de la flâme. On ajoûte que quand Cresus eut reconnu que Cyrus aviot changé de dessein, & que chacun fasoit effort pour éteindre le feu sans en pouvoir venir à bout, il appella à haute voix Apollon à son secours, & le pria de montrer par son assistance s'il lui avoit fait autrefois quelques offrandes agreables Ainsi au même temps que Cresus invoquoit ce Dieu les larmes aux yeux, le Ciel qui estoit serain se couvrit de nuages, il tomba une pluye extraordinaire, & le feu qui estoit prest de réduire Cresus en cendre fut éteint à l'heure même. Cyrus ayant connu par cet accident combien Cresus estoit cher aux Dieux, & qu'il estoit homme de bien, le fit oster de ce bûcher, & l'interrogea en ces termes. "Dites-moi Cresus, qui vous a persuadé d'entrer dans mon païs avec une armée, & de vous déclarer mon ennemi, lorsque je pensois estre en paix avec vous. Prince, lui répondit Cresus, vostre bon destin & ma mauvaise fortune m'ont fait faire cette entreprise, & déclarer la guerre. Car enfin il n'y a point d'homme si insensé qui n'aime mieux la paix que la guerre. Les enfans ensevelissent leurs peres dans la paix, & les peres ensevelissent leurs enfants dans la guerre. Mais enfin il a plû aux Dieux que les choses eussent ce succès, & qu'elles se fissent de la sorte". Cresus parla de la sorte, & alors Cyrus ayant commandé qu'on le déliât, le fit asseoir auprès de lui, & l'eut en grande veneration. Il ne put le considerer sans admirer sa constance, & toute la Cour de Cyrus eut la même admiration pour ce Prince. Après avoir demeuré quelque temps pensif & sans parler, il se retourna tout d'un coup, & voyant que les Perses pilloient la ville de Sardis: "ô Roy, dit-il, en l'état où je me trouve, dois-je vous dire ce que je pense, ou faut-il que mon infortune me fasse taire?" Cyrus lui donna la liberté de dire hardiment tout ce qu'il avoit dans l'ame; & alors Cresus dit: "Que veut faire cette multitude de gens de guerre? Ils ruinent vostre ville, lui répondit Cyrus, & pillent vos tresors & vos richesses. Non, non, lui repliqua Cresus, vous ne ruinez point une ville qui soit à moi, ni des richesses qui m'appartiennent, car je n'ai plus rien en toutes ces choses, mais on emporte & l'on dissipe vostre bien". Cyrus qui considera ces paroles, fit aussi-tost retenir le monde, pour demander à Cresus quel ordre il estoit d'avis qu'on donnât à toutes les choses qui se faisoient; & Cresus lui repondit. "Puisque les Dieux ont permis que je tombasse sous vostre puissance, & que je fusse votre esclave, je suis obligé de vous dire mes sentimens, & ce que je jugerai plus avantageux pour vous. Encore que les Perses soient pauvres, ils sont naturellement superbes et indolens. Si vous les laissez piller cette ville, & que vous feigniez de ne pas voir qu'ils se sont enrichis par le pillage de tant de biens, il ne faut point douter que ceux qui auront fait un plus grand butin, n'en soient plus disposez à se revolter contre vous. Si vous faites donc quelque estat de ce que je vous dis, donnez l'ordre que je vay vous proposer. Faites mettre à chaque porte de la ville quelque nombre de vos gardes, qui empêchent qu'on ne transporte tant de richesses: Et pour avoir quelque pretexte, faites publier que vous voulez consacrer à Jupiter la dixiéme partie de tant de biens. Ainsi vous éviterez la haine et le ressentiment de vos Soldats. Si par un coup d'autorité vous leur ostiez le butin qu'ils ont fait, & ils donneront volontairement & par un sentiment de Religion ce que vous ne pouvez leur arracher sans exciter une sedition". Cyrus fit estat de cet avis; & après avoir commandé à ses gardes d'executer le conseil de Cresus, il lui parla en ces termes. "Cresus, puisque vos discours & vos actions sont des discours & les actions d'un vrai Roy, demandez-moi maintenant ce qu'il vous plaira, & soyez asseuré de l'obtenir, Seigneur, lui dit Cresus, vous me ferez une grande grace, si ayant rendu plus d'adorations au Dieu des Grecs qu'à tous les autres, vous me permettez de lui envoyer mes fers, & de lui demander s'il est juste de tromper ceux qui l'adorent". Alors Cyrus lui demanda dequoi il se plaignoit, & Cresus pour le satisfaire, commença à lui conter son histoire, quelles réponses lui avoient été rendües par les Oracles, quels presens il leur avoit faits, & qu'enfin se voyant appuyé de toutes ces choses, il avoit entrepris la guerre contre les Perses. Mais en faisant ce discours à Cyrus, il lui demanda encore une fois la permission de faire des reproches à l'Oracle: Cyrus ne put s'empêcher de rire, & lui dit que non seulement il obtiendroit cela de lui; mais toutes les choses dont il auroit besoin.

Pour le passage suivant, cf. la partie VII, livre 1, page 4324 du Grand Cyrus

En même temps Cresus envoya à Delphes quelques Lydiens, avec ordre de demander au Dieu, quand ils seroient à l'entrée du Temple, & qu'ils y auroient mis les fers qu'il y envoyoit, s'il estoit permis aux Dieux des Grecs d'estre ingrats, & s'il n'avoit point de honte d'avoir persuadé à Cresus de faire la guerre contre les Perses, comme s'il eût dû renverser la puissance de Cyrus, dont cependant il n'avoit emporté que les chaînes, qu'il faisoit presenter dans son Temple. Les Lydiens arrivez à Delphes executerent les ordres de Cresus, & l'on dit que la Pythie leur fit cette réponse: Il estoit impossible aux Dieux mêmes d'éviter les Destinées. Mais Cresus a receu dans la cinquiéme generation la peine des crimes d'un de ces Ancestres, qui n'estant que garde du dernier des Heraclides, & se laissant persuader par l'artifice d'une femme, tua lui-même son Maistre & usurpa la domination qui ne lui appartenoit pas. Veritablement Apollon s'efforça de faire tomber ce malheur sur les enfans de Cresus, & non pas sur sa personne, mais il lui fut impossible de changer l'ordre des Destinées. Neanmoins autant que ces puissances inexorables le peuvent permettre, il fit des efforts pour détourner ce grand coup, & obtint au moins cette grace que la destruction de Sardis fût differée de trois ans, d'où Cresus a pû aussi reconnoître que sa prise est arrivée trois ans plus tard que les Destins ne le vouloient. Outre cela Apollon donna du secours à Cresus quand il estoit prest d'estre brûlé. Mais au reste il se plaint injustement de l'Oracle: car Apollon lui avoit prédit qu'il détruiroit un grand Empire s'il faisoit la guerre aux Perses; mais en consultant sur ce sujet, il devoit faire demander au Dieu, s'il entendoit parler de l'Empire de Cresus, ou de celui de Cyrus. S'il n'a donc pû comprendre la réponse qui lui avoit esté faite, & s'il ne s'est pas mis en peine de se la faire expliquer, il en doit rejetter la faute sur lui seul. Il n'a pas aussi compris la derniere réponse du Dieu, où il est parlé d'un mulet: car l'Oracle entendoit Cyrus par ce mulet, parce qu'il est sorti de deux personnes de diverses conditions, c'est à dire, d'une mere beaucoup plus noble que son pere. En effet sa mere estoit Mede, & fille d'Astyages Roy des Medes, mais son pere estoit de Perse, sujet de Medes; & bien qu'il ne fût pas de si grande condition, neanmoins il avoit épousé sa Souveraine. Cette réponse, que la Pythie rendit aux Lydiens, & qu'ils rapporterent à Cresus, lui fit reconnoistre qu'il estoit seul coupable, & que le Dieu n'avoit point failly. Ainsi finit la domination de Cresus; ainsi pour la premiere fois l'Ionie fut subjuguée. On voit encore dans la Grece beaucoup d'autres presens de ce Prince que ceux dont nous avons parlé. Il y a dans Thebes de la Beotie un Trepier d'or, qu'il y consacra à Apollon Ismenien; on trouve aussi dans Ephese des vases d'or & plusieurs colomnes qu'il y donna; & même à l'entrée du Temple de Delphes, on voit un grand bouclier qu'il y envoya pour offrande. Quelques-unes de toutes ces choses sont demeurées jusqu'à notre temps, & quelques-unes ont esté perduës. Quant aux presens qui furent faits par Cresus aux Branchides de Milet, j'ai appris qu'ils estoient du même poids que ceux qu'il fit au Temple de Delphes. Au reste il consacra aux Dieux tout ce qu'il envoya alors à Delphes, & au Temple d'Amphiaraüs, comme les premiers fruits de la succession qu'il avoit euë de son pere. Car les autres choses qu'il donna, venoient des biens d'un Prince ennemi qui lui avoit fait la guerre avant qu'il fût Roy, & qui tâchoit de faire tomber la puissance Souveraine entre les mains de Pantaleon fils d'Alyates, & frere de Cresus, mais non pas d'une même mere, car Alyattes avoit eu Cresus d'une femme de Carie, & Pantaleon d'une Ionienne. Lorsque Cresus se vit donc paisible possesseur du Royaume que son pere lui avoit laissé, il fit mourir celui qui lui avoit esté si contraire, & envoya aux lieux que nous avons dit tous ses biens & ses tresors qui estoient déja destinez pour en faire aux Dieux des sacrifices. Mais c'est assez parler des dons & des offrandes de Cresus.

Les éléments du paysage suivants sont mentionnés dans la partie IV, livre 1, page 2189 du Grand Cyrus

Pour ce qui concerne la Lydie, elle n'a rien d'extraordinaire qui merite que l'on en parle, si ce n'est que l'on trouve comme des grains d'or dans la montagne de Tmolus. Neanmoins il y a dans la Lydie un édifice qui surpasse les plus hauts en hauteur, si l'on excepte ceux d'Egypte & de Babylone; c'est le tombeau d'Alyattes pere de Cresus, dont la base est de grandes pierres, & le reste est fait en terrasse. On dit que ce sepulchre fut bâti par des mercenaires, & par des filles qui les aidoient, & l'on a vû jusqu'à nostre temps cinq Termes plantez au sommet de ce tombeau, sur lesquels il y avoit des lettres qui marquoient ce que chacun avoit fait d'ouvrage, mais il y paroissoit que les filles y avoient plus avancé au travail que les hommes. Aussi toutes les filles de Lydie travaillent, & même elles se prostituënt, & font un commerce de leur corps, jusqu'à ce qu'elle ayent gagné leur mariage, & ensuite elles se marient à leur fantaisie. Cette sepulture a près de mille pas de tour, & environ quatre cens de largeur, & est proche d'un grand étang qui ne seche jamais, s'il faut en croire les Lydiens, qui l'appellent l'étang de Gyges. Quant aux Loix & aux Ordonnances de ce païs elles sont les mêmes parmi les Lydiens que parmi les Grecs, si ce n'est que les Lydiens prostituënt leurs filles. Ils ont esté les premiers peuples qui ont commencé à battre monnoye d'or & d'argent pour le commerce; & ont été aussi les premiers qui ont tenu des cabarets, qui se sont mêlez de marchandise. On dit aussi qu'ils ont inventé les jeux qui sont communs avec les Grecs, & qu'en même-temps qu'ils les inventerent, ils firent passer dans la Toscane une colonie de Lydiens, ce qui arriva de cette maniere. Lorsqu'Atys fils de Manes estoit Roi de Lydie, il y eut partout le Royaume une grande famine à laquelle les Lydiens tâcherent d'abord de remedier par les soins qu'ils prenoient à chercher des vivres de tous costez. Mais voyant que le mal continuoit, ils chercherent ailleurs des remedes, & comme la necessité est une grande maistresse, l'un en trouva d'une façon & l'autre d'une autre. Ils inventerent donc le jeu de Dames, celui de la Balle, & plusieurs autres sortes; mais non pas celui des Dez, dont ils ne veulent point s'attribuer l'invention; ainsi pour tâcher de rendre leur necessité plus supportable, il joüoient pendant tout un jour, afin que l'ardeur du jeu leur ôtast le souvenir d'aller chercher de la nourriture, & mangeoient un autre jour sans songer seulement à joüer. Ils menerent vingt-huit ans cette sorte de vie; mais enfin, comme le mal ne diminuoit point, & qu'au contraire il s'augmentoit & devenoit plus violent, le Roy divisa tous les Lydiens en deux parties, pour en faire demeurer l'une dans le païs, & envoyer l'autre dans les païs étrangers. Pour lui il demeura dans la Lydie pour commander à ceux qui y resteroient; & destina son propre fils appellé Thyrenus, pour conduire les autres qui devoient aller ailleurs. Ils allerent donc premierement à Smyrne, où ils firent faire des vaisseaux pour porter les choses necessaires dans un si long voyage: Et après avoir fait ces preparatifs, ils allerent chercher autre part des vivres & une nouvelle habitation. Enfin, après avoir cottoyé diverses Nations, ils aborderent en Italie chez les Umbres, où ils bâtirent des villes, & ils y sont toûjours demeurez jsqu'au temps où nous sommes: Mais ils changerent le nom de Lydiens, & s'appellerent Tyrrheniens, du nom de Tyrrhenus fils de leur Roy, qui les avoit pris sous sa conduite.

mais puisque nous avons fait voir que les Lydiens furent subjuguez par les Perses, il faut maintenant montrer quel a esté Cyrus qui ruina l'Empire de Cresus, & comment les Perses se sont rendus maîtres de l'Asie. Pour moi encore que je sçache bien qu'on puisse suivre trois voyes differentes en écrivant l'Histoire de Cyrus: Neanmoins je fais dessein de l'écrire à l'imitation de quelques Perses, qui ne veulent point relever par leurs paroles les actions de ce Prince, & qui n'affectent rien davantage que de dire la verité. Après que les Assyriens eurent commandé dans la haute Asie durant l'espace de cinq cens vingt ans, les Medes commencerent les premiers à se revolter contre eux; ils combattirent genereusement pour recouvrer leur liberté, & enfin ils secoüerent le joug d'une longue servitude; & beaucoup d'autres Nations firent la même chose à leur exemple. Mais comme tous les peuples qui estoient en terre ferme avoient differentes sortes de gouvernemens, ils eurent bientost de nouveaux Maistres, & retomberent dans un nouvel esclavage. Il y avoit parmi les Medes un Sage appellé Déjoces fils de Phraortes, qui aspiroit à la puissance souveraine, & qui sçavoit bien que l'équité est ennemie des injures, & qui estoit en estime parmi les siens, s'étudioit d'autant plus à rendre justice, qu'il voyoit parmi les Medes beaucoup de licence & de dépravation. Cela fut cause que les Medes, qui demeuroient dans le même bourg, considerant les moeurs & la probité de ce personnage l'établirent parmi eux pour Juge de leurs differens. Déjoces qui tendoit secretement à la domination, se montra juste & équitable en toutes choses, & par ce moyen il acquit parmi les siens beaucoup de gloire & de loüange. De sorte que tous ceux des autres bourgades, qui avoient auparavant esté opprimez par des injustices, ayant oüi dire que Déjoces estoit seul qui jugeoit équitablement, se rendoient de tous cotez auprès de lui, le faisoient arbitre de leur differens, & ne vouloient pas permettre qu'il y eût d'autres Juges que lui. Mais dautant que le nombre de ceux qui le venoient trouver s'augmentoit à mesure que sa reputation croissoit, & qu'on apprenoit qu'il terminoit équitablement toutes sortes d'affaires, Déjoces qui voyoit que tout le fardeau tomboit sur lui, ne voulut plus se trouver aux lieux où il avoit accoûtume d'écouter les peuples, & de leur rendre justice, ni même il ne voulut plus donner aucuns jugemens, disant que ses affaires ne se faisoient pas tandis qu'il abandonnoit le soin de sa maison pour terminer les differens des autres.

Quand on eut donc reconnu qu'il se commettoit de tous costez par les bourgades, plus de vols & plus de crimes que jamais, les Medes tinrent conseil entre eux, & mirent en déliberation comment ils pourroient regler leur Estat; & si mes conjectures sont vraïes, les amis de Déjoces s'estant accordez ensemble parlerent ainsi en sa faveur. "Il ne faut pas, dirent-ils, nous persuader que nous puissions joüir long-temps de nostre Patrie, tandis que nous suivrons la façon de vivre que nous avons jusqu'ici gardée. Resolvons-nous donc tous ensemble de nous faire un Roy, afin que nostre païs soit conduit par de bonnes Loix, que nous nous appliquions sans crainte à nos occupations ordinaires, & que la licence de mal faire ne nous contraigne pas d'abandonner nos maisons". Ce discours fit croire aux Medes qu'ils avoient besoin d'un Roy, & qu'il n'y avoit point d'autre voye pour s'opposer aux desordres qui pourroient arriver. Aussi-tost ils tinrent conseil sur ce sujet. Déjoces fut preposé, & receut des loüanges si universelles, qu'il fut éleu Roy du consentement de tout le monde. En mesme temps il ordonna qu'on lui bâtist une maison digne de la Puissance qu'on lui donnoit, & demanda des gardes pour la seureté de sa personne. Les Medes firent toutes ces choses come il les souhaittoit; ils lui firent bâtir un chasteau avec de bonnes fortifications à l'endroit même qu'il avoit designé, & lui permirent de choisir lui-même ses Gardes. Enfin Déjoces estant parvenu à la puissance souveraine, persuada aux Medes de bâtir une ville, afin que l'ayant bâtie & fortifiée, ils fussent assurez contre les autres peuples. Les Medes lui obeïrent encore en cela.

La description dEcbatane du Grand Cyrus (cf. partie I, livre 3, page 411) est extraite du passage suivant :

Il fit donc faire de grandes & fortes murailles dans un endroit qu'on appelle aujourd'hui Ecbatane, qui estoient enfermées les unes dans les autres, & estoient d'égale hauteur, excepté aux endroits où il y avoit des creneaux. L'assiette du lieu, qui estoit élevé comme une coline, contribuoit à la bonté de cette place, mais l'industrie des hommes la rendit encore plus considerable que la Nature; car elle est enfermée de sept murailles, & le Palais du Roy, d'où sont gardez les tresors, est bâti dans la derniere. La plus spacieuse de ces murailles a autant de tour que la ville d'Athenes. Les creneaux de la premiere sont peints de blanc, ceux de la seconde de noir, ceux de la troiséme de pourpre, de la quatriéme de bleu, de la cinquiéme d'orangé; & des deux dernieres, les creneaux de l'une sont argentez, & ceux de l'autre sont dorez. Ainsi Déjoces enferma son Palais, & travailla à la seureté de sa personne; & ensuite il commanda au peuple de se venir loger chacun séparément à l'entour de ces murailles. Au reste après avoir établi toutes choses avec la même magnificence, il fut le premier qui ordonna qu'on ne se presentât point devant le Roy sans y estre conduit par des introducteurs, & que toutes les affaires se fissent par des personnes interposées; & au reste il ne voulut pas qu'il fût permis à personne de regarder en face le Roy. Davantage, il deffendit comme des choses qui ne sont ni honnestes ni bienseantes de rire & de cracher en la presence du Roy, & les Medes observerent ces Loix, afin que ceux qui sont d'un même âge que le Roy, & qui ont esté nourris avec luy, ne lui portent point d'envie en le regardant, & ne conspirent point contre sa personne, mais que plûtost ils s'imaginent, par la liberté qu'on leur ôte de regarder le Roy en face, qu'il est different des autres hommes.

L’histoire de Dejoces et de ses descendants est reprise en partie dans la partie I, livre 2, page 96 du Grand Cyrus

Après que Déjoces eut fait ces Loix, & qu'il se fut confirmé dans la puissance, il commença à se montrer Juge severe & rigoureux. On luy envoyoit les procez par écrit, & quand il avoit rendu son jugement, il les renvoyoit aux parties. Voilà la coûtume qu'il observoit pour les procez; mais il avoit établi cet ordre pour les autres choses, que quand il avoit oüi dire que quelqu'un avoit fait du tort à un autre, il le faisoit venir devant lui, & lui imposoit une peine proportionnée à sa faute. Il avoit même dans tous les païs de sa domination des personnes qui observoient de tous costez si les plus puissans ne faisoient point de tort aux foibles, & qui lui en faisoient leur rapport. Il ne rangea sous son obéïssance que le païs des Medes, qui comprend les Buses, les Paretacenes, les Struchates, les Arisantins, les Budiens, & les Mages. Et après qu'il eut regné cinquante-trois ans, Phraortes son fils lui succeda. Ce Prince ne se contenta pas de la Couronne des Medes que son pere lui avoit laissée, il fit la guerre contre les Perses, & ils furent les premiers peuples qu'il réduisit sous la puissance des Medes. Ainsi avec le secours de ces deux puissantes Nations, il subjugua ensuite l'Asie; tantost en prenant un païs, & tantost en se rendant maistre d'un autre. Enfin il marcha contre les Assyriens, & même contre ceux qu habitent la ville de Ninos, qui avoient autrefois la domination de tous les autres peuples, & qui alors avoient esté abandonnez par leurs alliez; mais au reste ils estoient forts & puissans. Phraortes leur déclara la guerre, & perit dans cette entreprise avec la plus grande partie de son armée, la vingt-deuxiéme année de son regne, & eut pour successeur Cyaxares son fils, & petit-fils de Déjoces.

On dit que ce Prince fut plus grand & plus belliqueux que ces ancestres, qu'il divisa le premier en Provinces les peuples Asiatiques, & qu'il separa le premier les piquiers, les gens de cheval, & ceux qui tirent de l'arc, les uns d'avec les autres; car auparavant ils marchoient confusément dans les armées.

C'estoit ce Prince qui faisoit la guerre aux Lydiens lorsqu'au milieu du combat & contre toute apparence, le jour se convertit en tenebres. Ce fut ce Prince qui ayant attiré à son parti tous les peuples de l'Asie, qui sont au-delà du fleuve d'Halys, joignit leurs forces avec les siennes, & les conduisit contre Ninos pour vanger la mort de son pere, & pour ruiner cette ville. Mais il la tenoit assiegée, après avoir deffait les Assyriens dans une bataille, il vit venir contre lui une puissante armée de Scythes, qui estoit conduite par Madies leur Roy, fils de Prothotias. Ces Scythes s'estoient jettez dans l'Asie après avoir chassé les Cymmeriens de l'Europe; & en poursuivant les fuïards, ils entrerent dans la Medie. Il a neanmoins depuis le Palus Meotide jusqu'au fleuve du Phase, & jusqu'à Colchos trente journées de chemin, d'une personne de pied, mais il n'y a pas fort loin de Colchos dans la Medie,n'y ayant entre deux que la Province des Saspires, qu'on n'a pas si-tost traversée que l'on se trouve dans la Medie. Neanmoins les Scythes n'y entrerent pas par cet endroit; mais ils avoient pris le haut, & avoient tenu un chemin beaucoup plus long, ayant laissé à la droite le mont Caucase. Là, les Medes combattirent contre les Scythes, & perdirent avec la bataille, l'Empire & la domination de l'Asie. Enfin les Scythes ayant subjugué cette partie de la terre, s'en allerent droit en Egypte; & comme ils estoient déja entrez dans la Syrie Palestine, Psammetichus Roy d'Egypte vient au devant d'eux, & fit si bien par ses presens & par ses prieres, qu'ils ne passerent pas plus avant. Ainsi les Scythes s'en retournerent; une grande partie passa par Ascalon ville de Syrie, sans y faire aucun dommage; mais quelques-uns qu'on y avoit laissez pillerent le Temple de Venus* Uranie, qui est, comme je l'ai pû apprendre, le plus ancien de tous les Temples de cette Déesse. En effet, il a servi de modele à celui de Chypre, au rapport de ceux du païs; & même le Temple de Cythere a esté bâti par les Pheniciens, qui estoient sortis de cet endroit de la Syrie. Mais la Déesse envoya pour vengeance, la maladie des femmes à ceux qui pillerent son Temple, & à toute leur posterité. Les Scythes mêmes confessent qu'ils en sont travaillez pour cette raison, & ceux qui voyagent dans le païs, en voyant qui sont malades de cette maladie, & que les Scythes appellent maudits.

Lorsqu'ils eurent possedé pendant vingt-huit ans la domination de l'Asie, & que par leur negligence & leurs desordres, ils eurent ruiné toutes choses: car outre les tributs et les impositions ordinaires, ils faisoient des exactions étranges, & dépoüilloient chacun de ses biens; enfin Cyaxares & les Medes ayant receu chez eux la plus grande partie de ces peuples, en firent un carnage horrible après les avoir enyvrez. Les Medes recouvrerent donc par ce moyen la puissance, & toutes les choses qu'ils possedoient auparavant, prirent la ville de Ninos (je dirai de quelle façon en un autre endroit) & reduisirent sous leur obeïssance les Assyriens, excepté une partie du païs de Babylone. après toutes ces actions Cyaxares mourut ayant regné quarante ans, si l'on comprend la durée de la domination des Scythes, & laissa pour son successeur Astyages son fils, qui eut une fille appellée Mandane.

Toute l’histoire de la naissance et de l’éducation de Cyrus racontée dans le Grand Cyrus (cf. partie I, livre 2, page 108 et suivantes) est inspirée par le passage suivant :

Cet Astyages songea une nuit en dormant que sa fille urinoit en si grande abondance qu'elle en remplissoit toute la ville, & inondoit toute l'Asie. De sorte que comme ce songe lui sembla étrange, il le dit aux Mages interpretes de ces visions, & fut épouvanté de l'interpretation qu'ils lui en donnerent. C'est pourquoi redoutant l'effet de ce songe, il ne voulut marier sa fille à aucun des Medes, qui fust en quelque sorte de son rang, mais à un Persan nommé Cambyses, qu'il sçavoit estre sorti de bonne famille, dont les moeurs estoient douces & faciles, & qu'il estimoit moins qu'un Mede de mediocre condition. La même année qu'il maria sa fille à Cambyses il fit un autre songe, où il lui sembloit qu'il voyoit sortir des parties de cette fille une vigne qui s'étendoit sur toute l'Asie. Il communiqua encore ce songe aux Interpretes, & lorsqu'il en eut appris l'explication, il fit venir Mandane qui estoit grosse & déja preste d'accoucher. Aussi-tost qu'elle fut venuë, il lui donna des Gardes, avec intention de faire mourir l'enfant qui naîtroit d'elle: car les Mages lui avoient dit que l'enfant qui naîtroit de sa fille, regneroit quelque jour en sa place. Ainsi aussi-tost que Cyrus fut né, Astyages, qui ne voulut pas negliger la réponse des Devins, fit venir Harpage son confident & son favori, le plus fidele de tous ses sujets, & le Ministre de toutes ses affaires, & lui parla en ces termes. "Harpage, dit-il, garde toi de manquer de faire ce que je te vais commander, & quand tu auras receu mes ordres, n'en differe pas l'execution. Ne me trompe point, je te prie, car en pensant servir autrui tu te tromperois toi-même, & attirerois ta ruine. Prends l'enfant qui est né de Mandane, porte-le dans ta maison, fais-le promptement mourir, & l'enterre après cela comme tu voudras. Je crois, répondit Harpage, que je ne vous ai jamais dépleu en aucune chose; je ferai donc en sorte à l'avenir que je ne vous déplairai pas encore. Si vous voulez qu'il meure, c'est à moi d'executer & d'obeïr à vos volontez". Ainsi répondit Harpage, & en même temps l'enfant paré de quelques ornemens, lui fut mis entre les mains pour estre conduit à la mort. Il le porta en pleurant à sa maison, & fit sçavoir à sa femme ce que lui avoit dit Astyages. "Qu'avez-vous donc envie de faire? lui dit cette femme. Pour moi, répondit le mari, quand Astyages devroit faire éclater contre moi plus de fureur, qu'il n'en montre aujourd'hui contre cet enfant, je ne lui obéïrai point & pour plusieurs raisons. Premierement, je suis parent de l'enfant, & d'ailleurs Astyages est fort vieux, & n'a point d'enfans mâles qui lui puissent succeder. Si après sa mort la Puissance souveraine doit tomber entre les mains de sa fille, dont il veut aujourd'hui que je tuë l'enfant, que m'en pourra-t'il arriver que de grands malheurs? Que si pour ma sureté il faut que cet enfant perisse, il vaut mieux que ce soit par les gens d'Astyages que par le crime des miens". Après ce discours il envoya un homme au bouvier du Roy, qui demeuroit tout à propos pour executer ce dessein dans des montagnes desertes & remplies de bestes sauvages. Il s'appelloit Mytradates, & sa femme s'appelloit en Grec Cyno, & en Medois Spaco, qui signifie une chienne en cette langue. Les pasturages où il gardoit les boeufs estoient au pied des montagnes vers le Septentrion d'Ecbatane, & le pont Euxin: car tous le côté de la Medie qui regarde les Spires, est rempli de hautes montagnes & de grands bois, & le reste se termine en une plaine. Ce bouvier fit la mesme diligence pour venir qu'on avoit fait pour le mander, & quand il fut arrivé, Harpage lui parla ainsi: "Asytages vous commande de prendre cet enfant pour l'exposer sur la montagne la plus deserte de vôtre païs, & m'a donné ordre de vous dire que si vous lui sauvez la vie, & que vous ne le fassiez mourir, vous perirez vous-même d'une mort épouvantable. Mais afin que la volonté du Roy soit exactement executée, j'ai commandement de voir si vous aurez exposé l'enfant selon les ordres que je vous en donne". Quand le bouvier eut entendu ce discours, il prit l'enfant & s'en retourna en sa maison, où tandis qu'il estoit en son voyage, sa femme qui estoit grosse ayant esté en travail tout le jour, accoucha d'un fils par un effet de la Providence divine. Durant cette absence, la femme et le mari estoient également en peine; le mari craignoit pour sa femme qu'il avoit laissée en travail; & la femme craignoit pour son mari, parce qu'Harpage n'avoit pas accoûtumé de le mander. De sorte qu'il ne fut pas si-tost revenu, que cette femme qui le vit inopinément de retour, lui parla la premiere, & lui demanda pourquoi Harpage l'avoit mandé avec tant d'empressement: "Femme, lui répondit Mitradates, quand j'ai esté dans la ville, j'ai veu & entendu ce que je ne voudrois pas avoir veu, & ce que je ne voudrois pas qui arrivât à nos Maîtres. Toute la maison d'Harpage estoit remplie de deüil & de tristesse, cela m'a donné de l'épouvante, & quand j'ai esté entré j'ai veu sur le quarreau un petit enfant qui crioit, & qui neanmoins estoit enveloppé d'un lange de drap d'or de diverses couleurs. Aussi-tost qu'Harpage m'a veu il m'a commandé de prendre cet enfant, & de l'emporter avec moi pour l'exposer sur la montagne la plus remplie de bestes sauvages qu'il y ait en cette contrée; mais en me le mettant entre lesmains, il m'a dit qu'il me faisoit ce commandement de la part du Roy, & m'a fait de grandes menaces si je manquois à l'executer. J'ai donc apporté cet enfant, m'imaginant qu'il est à quelqu'un de la Cour, car je ne sçaurois croire qu'il soit à lui. Toutefois je me suis étonné de le voir emmaillotté dans des langes si precieux, & de voir outre cela que toute la maison d'Harpage ne dissimuloit point sa douleur, & que tout le monde y pleuroit. Mais enfin j'ai appris en chemin toute cette histoire du valet qui m'a conduit hors de la ville, & qui m'a donné cet enfant. J'ai sçeu de lui qu'il estoit à Mandane fille du Roy, & à Cambyses fils de Cyrus, & qu'Astyages avoit commandé qu'on le tuât: Le voilà cet enfant." Et en disant cela, il le montra à sa femme. Quand elle le vit grand & beau comme estoit, elle se jetta en pleurant aux genoux de son mari. Mais son mari lui dit qu'il estoit contraint d'obeïr, qu'il devoit venir des hommes de la part d'Harpage pour sçavoit s'il auroit obeï, & qu'il mourroit lui-même miserablement, s'il n'accomplissoit les ordres qu'on lui avoit donnez. Cette femme voyant qu'elle ne pouvoit obtenir ce qu'elle souhaitoit; "Puisque je ne sçaurois, dit-elle, vous persuader, faites au moins ce que je vous vay dire, si c'est une necessité qu'il y ait des témoins pour voir exposer cet enfant. J'ai accouché d'un enfant mort, exposez-le sur la montagne, & nourrissons celui-ci comme s'il estoit à nous. Ainsi nous n'offencerons point nos Maistres, & nous ferons quelque chose pour nôtre petite fortune. Au moins celui qui est mort aura une sepulture Royale, & celui qui reste ne perdra pas malheureusement la vie. Ce bon homme s'imagina que sa femme lut parloit raisonnablement, & executa ce qu'elle disoit. Il donna donc à sa femme celui qu'il avoit apporté pour le faire mourir, mit le sien qui estoit mort dans le berceau où il avoit apporté l'autre enfant, & l'exposa sur la montagne la plus deserte, avec les ornemens de l'autre.

Le troisiéme jour après qu'il eut exposé cet enfant, il mit un de ses compagnons en sa place, & retourna à la ville en la maison d'Harpage, & lui dit qu'il estoit prest de lui montrer le corps mort de cet enfant. Harpage y envoya les plus fidelles des siens, de qui il apprit que la chose estoit veritable, & fit enterrer l'enfant du Bouvier. Ainsi cet enfant fut mis en terre, & la femme du Bouvier ayant pris l'autre, qui fut depuis appellé Cyrus, elle l'éleva chez elle, & lui donna nom à sa fantaisie. Mais lorsqu'il eut atteint l'âge de dix ans, il fit une chose qui découvrit sa naissance. Il joüoit dans le village où estoient les troupeaux du Roy, & joüoit ordinairement dans le chemin avec des enfans de son âge, qui l'éleurent pour leur Roy, lui qu'on appelloit seulement le fils du Bouvier. En cette qualité il leur donnoit à tous des emplois, & les distinguoit chacun par leurs charges. Il voulut que quelques-uns fussent ses Massons & ses Architectes, & que les autres lui servissent de Gardes; les uns estoient les yeux du Roy, c'est-à dire qu'ils lui rapportoient tout ce qu'ils voyoient, & d'autres avoient la charge de porter ses ordres, & prescrivoient à chacun ce qu'il devoit faire. Le fils d'Artambares grand Seigneur parmi les Medes, se joüoit d'ordinaire avec ces enfans; Et comme Cyrus lui eut un jour commandé quelque chose qu'il ne fit pas, il le fit prendre par les autres enfans, & lui donna quantité de coups de verges. Cet enfant qui ne put souffrir un traitement si indigne, alla trouver son pere à la ville, & lui dit en pleurant ce que Cyrus lui avoit fait, non pas veritablement en nommant Cyrus, car il ne portoit pas encore ce nom, mais le fils du Bouvier d'Astyages. Artambares irrité de ce traitement, vint aussi-tost trouver le Roy, menant son fils avec lui, se plaignit de l'outrage qu'on lui avoit fait, & en montrant les épaules de son fils: "Est-ce ainsi, dit-il, que nous devons estre traitez par un valet, par le fils de vostre Bouvier." Astyages ayant entendu & veu tout ensemble ce qu'il lui disoit, & voulant par honneur vanger le fils d'Artambares, commanda, qu'on fist venir le Bouvier & son fils. Lorsqu'ils furent tous deux arrivez, le Roy jettant les yeux sur Cyrus: "Hé, quoi, dit-il, estant fils d'un pere comme celui-là, as-tu bien eu la hardiesse d'outrager le fils d'un des premiers de mon Royaume? Prince, lui répondit le jeune Cyrus, je n'ai rien fait qu'avec justice. Les enfans du village, au nombre desquels estoit celui-là, m'avoient en joüant choisi pour leur Roy, parce qu'il leur sembloit que j'en estoit plus capable que les autres. Ils obeïsoient tous à mon commandement, celui-là seul refusoit de m'obéïr, & me regardoit avec dédain, c'est ce qui m'a engagé à le punir. Que si pour cette action vous me croyez digne de quelque peine, me voilà prest de subir le châtiment qu'il vous plaira". Comme cet enfant parloit, Astyages eut quelques secrets sentimens qui lui firent croire qu'il le connoissoit. Il lui sembla qu'il voyoit en lui son image & sa ressemblance; que son geste & sa contenance marquoient quelque chose de noble, & là-dessus il se representa que le temps qu'il fit exposer son petit-fils, s'accordoit fort bien avec l'âge de cet enfant. Astyages étonné de toutes ces choses, demeura quelque temps sans parler; & enfin étant à peine revenu à soi, & enfin étant à peine revenu à soi, & voulant faire retirer Artambares pour examiner en secret son Bouvier: "Je ferai, dit-il, en sorte, Artambares, que vous serez satisfait, & que vostre fils n'aura pas sujet de se plaindre." Ainsi il congedia Artambares, & par son commandement on mena Cyrus dans le Palais. Alors il demanda au Bouvier qui estoit demeuré seul, où il avoit pris cet enfant, & qui l'avoit mis entre ses mains. Mitradates répondit qu'il estoit son fils, & que sa femme étoit sa mere. Mais Astyages lui dit qu'il estoit inutile de dissimuler, & que s'il ne vouloit parler on sçauroit bien l'y contraindre; & en disant cela il fit signe à ses gardes de s'en saisir. Le Bouvier se voyant réduit à l'extrêmité, découvrit enfin la verité sans en rien dissimuler, & demanda pardon au Roy. Quand Astyages eut appris cette avanture, il ne témoigna pas de s'en soucier beaucoup, & neanmoins il manda Harpage, contre qui il estoit en colere. "Harpage, lui dit-il, de quelle mort avez-vous fait mourir l'enfant que je vous donnai, & qui estoit né de ma fille?" Harpage voyant le Bouvier present, ne voulut dissimuler ni couvrir son action par un mensonge, de peut d'estre convaincu par les témoignages qu'on produiroit contre lui. Il fit donc cette réponse: "Lorsque j'eus receu cet enfant, je cherchai un moyen qui fût contraire à vostre intention; & comme je n'ay jamais rien fait contre vostre service, je resolus d'agir de telle sorte que je n'offençasse point vostre Majesté, & que je ne fusse point vostre boureau, ni de la Princesse vostre fille. Je donnai donc l'enfant à cet homme que j'avois fait venir exprès, & je lui dis que c'étoit vous qui commandiez qu'on le tuât; & certes je ne pense pas avoir failli en disant cela, car vous l'aviez commandé. Enfin en lui donnant cet enfant comme par vostre ordre, je lui enjoignis de l'exposer sur une montagne deserte, & de demeurer auprès de lui jusqu'à ce qu'il fust mort. Je lui fis toutes sortes de grandes menaces, s'il n'executoit ce commandement, & quand il eut satisfait à l'ordre que je lui avois donné, j'envoyai sur les lieux pour en estre mieux assuré, les plus fideles des miens; je sçeus d'eux que cet enfant estoit mort, & je le fis enterrer par eux mêmes. Voilà comment la chose s'est passée, & comment cet enfant est mort." Ainsi Harpage parla au Roy sans rien dissimuler de la verité; & le Roy cachant sa colere & son ressentiment, lui conta premierement tout ce qu'il avoit appris du Bouvier, & enfin il lui dit que l'enfant vivoit, & qu'il en estoit bien aise. "Car, dit-il, je ne pouvois endurer que ma fille pût me reprocher d'estre le meurtrier de son fils. Mais puisque la Fortune nous est plus favorable que nous ne pensions, envoyez vôtre fils avec cet enfant qu'on vient de me rendre, & ne manquez pas de venir souper avec moi, parce que j'ai resolu pour le recouvrement de mon petit-fils, de sacrifier aux Dieux à qui j'en dois de grandes reconnaissances."

Quand Harpage eut entendu ces paroles, il se prosterna devant le Roy, & s'en retourna en sa maison, charmé que sa faute eût eu un si bon succès, & d'avoir été convié par le Roy au festin qu'il faisoit en signe de réjoüissance. Il ne fut pas si-tost en son logis, qu'il envoya au Palais son fils unique âgé environ de treize ans, & lui enjoignit de faire tout ce que le Roi lui commanderoit. Cependant satisfait de son avanture, dit à sa femme tout ce qui lui estoit arrivé. Mais quand son fils fut dans le Palais, le Roy commanda qu'on le fist mourir, qu'on le coupât en morceaux, qu'on en fist rostir une partie & boüillir l'autre, & qu'on le tint prest pour le servir sur la table. L'heure du souper estant venuë, & chacun s'étant assemblé, & Harpage avec les autres; on servit devant le Roy & les autres Seigneurs des viandes ordinaires, mais on servit devant Harpage tous les membres de son fils découpez, excepté la tête, les pieds & les mains qu'on tenoit cachées dans une corbeille couverte. Lorsqu'Astyages eut pris garde qu'Harpage estoit rassasié de cette viande, il lui demanda s'il l'avoit trouvée excellente; & Harpage lui répondit, qu'il n'en avoit jamais mangée de meilleure. En même temps ceux qui avoient l'ordre du Roy lui apporterent dans un plat la tête de son fils, ses mains & ses pieds, & lui dirent qu'il découvrist ce mets, & qu'il en prist ce qu'il voudroit. Harpage fit ce qu'on lui disoit, & quand il eut découvert ce plat, il vit les miserables restes de son fils: Toutefois il ne s'étonna point spectacle si étrange, & demeura maistre de soi dans un si grand sujet d'affliction. Alors Astyages lui demanda s'il sçavoit de quelle viande il avoit mangé, & Harpage lui répondit qu'il le sçavoit fort bien, mais qu'il ne trouvoit rien à redire à tout ce que faisoit le Roy. Après avoir fait cette réponse & ramassé les restes de son fils, il s'en retourna en sa maison, comme je croi, pour les enterrer. Ainsi le Roy chastia la desobeissance d'Harpage, & pour sçavoir ce qu'il feroit de Cyrus, il fit venir les mêmes Mages qui lui avoient interpreté ce songe. Ils ne furent pas si-tost arrivez qu'il leur demanda comment ils l'avoient interpreté; mais ils lui firent la même réponse qu'ils lui avoient déja faite, & lui dirent, qu'il faloit que l'enfant regnât s'il estoit encore vivant. "L'enfant vit & se porte bien, répondit Astyages; & les enfans du village où il estoit nourri l'ayant éleu pour leur Roy, il a fait toutes les choses que font ordinairement les Rois. Il a establi des Gardes pour sa personne, des Huissiers, des Couriers, & enfin les autres charges, & par ce moyen il a exercé une sorte d'empire. Si l'enfant vit encore, dirent les Mages, & qu'il ait regné par cet avanture, cela vous doit rassurer, & vous devez croire qu'il ne regnera pas une seconde fois. Nos pronostics & nos jugemens se terminent quelquefois à de petites choses, & après tout on ne doit rien fonder de certain sur l'incertitude des songes. Je suis presque de vôtre sentiment, répondit Astyages, & je pense que je ne dois plus rien craindre, & que mon songe est accompli, puisque cet enfant déja receu le nom de Roy. Neanmoins considerez exactement toutes ces choses, & regardez ce qu'il faut faire pour le seureté de ma maison & pour la vostre. Il est de notre interest, répondirent les Mages, que vostre Estat subsiste, & qu'il demeure dans sa splendeur. Car enfin s'il estoit changé, & que la domination passât en cet enfant qui est Persan, nous-mêmes qui sommes du païs des Medes, nous tomberions avec les autres sous la puissance & dans la servitude des Perses, & nous ne serions plus considerez que comme de miserables étrangers. Mais tandis que vous regnerez, nous qui sommes de votre païs, nous regnerons pour ainsi dire avec vous, & nous obtiendrons les premiers honneurs de la Cour. Ainsi nostre propre interest nous oblige de veiller pour le bien de vostre Empire: Et vous devez croire que si nous appercevions quelque chose de funeste & de redoutable, nous nemanquerions pas de vous en donner avis. Mais puisque ce songe s'est accompli par une avanture vaine & puerile, comme nous sommes en sureté de nostre costé, nous vous conseillons de ne plus rien craindre, d'éloigner de vous cet enfant, & et de l'envoyer en Perse à ses parents." Astyages fut bien aise d'avoir entendu ce discours, & ayant fait venir Cyrus devant lui: "Mon fils, lui dit-il, je vous ai esté cruel, & inhumain, pour avoir donné trop de croyance à la fausseté d'un songe, mais enfin vostre fortune a esté plus forte que mes cruautez, & vostre seule destinée vous a conservé la vie. Allez donc maintenant en Perse victorieux de vostre malheur, avec ceux que j'envoyerai pour vous y conduire. Là vous trouverez vos parens, vous y verrez vostre pere, qui est d'une autre condition que Mitradates, & y embrasserez vostre mere, qui est autre aussi que la femme d'un Bouvier."

Ainsi Astyages donna congé à Cyrus, qui fut receu à son retour par son pere & par sa mere, comme un enfant qu'ils croyoient mort il y avoit long-temps. Il leur dit que jusques-là il n'avoit point oüi parler d'eux, & qu'il avoit toûjours esté dans l'erreur; qu'il s'estoit crû fils du Bouvier d'Astyages, mais qu'il avoit appris sur le chemin son avanture par ceux qui l'avoient amené. Alors il leur conta comment il avoit esté élevé par la femme de ce Bouvier, à qui il donnoit perpetuellement des loüanges, aïant toûjours dans la bouche le nom de Cyno. Son pere & sa mere se servirent de ce nom, pour persuader aux peuples de Perse que leur fils avoit esté conservé par une permission divine; & firent croire par tou que Cyrus ayant esté exposé avoit esté nourri par une chienne. C'est ce qui a donné lieu à la fable. Quand Cyrus fut devenu grand, comme il estoit le plus courageux & le plus aimable de ceux de son âge, Harpage poussé par la passion de se vanger d'Astyages se resolut de lui envoyer des presens. Car n'étant que d'une condition privée, il ne voyoit pas qu'il fût seur pour lui d'entreprendre de se vanger tout seul & par ses seules forces d'un puissant Monarque. C'est pourquoi il jetta les yeux sur Cyrus, qui estoit alors en la vigueur de son âge, & dont la fortune estoit en partie cause du malheur qui lui estoit arrivé, il fit donc en sorte de l'interesser dans son parti, & de l'avoir pour ministre & compagnon de sa vangeance. Astyages même favorisa ce dessein par les traitemens rigoureux qu'il faisoit aux Medes: Si bien qu'Harpage s'estant ouvert aux plus grands Seigneurs du païs, leur persuada facilement d'oster la Couronne à Astyages, & de la donner à Cyrus. Harpage aïant formé ce projet crût qu'il falloit donner avis de son dessein à Cyrus, qui estoit alors en Perse; & pour en venir à bout il se servit de ce moyen, ne pouvant en trouver un autre, parce qu'il y avoit des gardes & des espions de toutes partis sur les chemins. Il mit une lettre dans le corps d'un liévre dont il avoit osté le dedans, & l'aïant recousu si adroitement qu'il ne paroissoit point qu'il eût esté ouvert, il le donna avec les filets qui avoient servi à le prendre à un de ses Veneurs domestiques sûr & fidele, & l'envoïa en Perse, avec ordre de dire à Cyrus en lui presentant ce liévre, qu'il l'ouvrît lui-même de sa main, & que personne ne fût presens à cette action. Le Messager executa le commandement qu'on lui avoit fait; Cyrus ouvrit lui-même le liévre, & lut l'écrit qu'il y trouva, qui estoit conceu en ces termes: "Fils de Cambyses que les Dieux ont toûjours favorisé, puisque vous ne fussiez jamais arrivé sans leur assistance à une si grande fortune, vangez-vous maintenant d'Astyages qui fut l'auteur de vostre mort. Car vous estes mort si l'on considere son intention; mais malgré ses cruautez, les Dieux & mes soins vous ont conservé la vie. Je croi que vous avez sceu tout le traitement que vous a fait Astyages, & celui que j'en ai souffert pour vous avoir conservé la vie, & vous avoir donné à sou Bouvier. Si vous voulez aujourd'ui me croire, vous vous rendrez maistre de tous les païs dont Astyages est le Souverain. Ainsi lorsque vous aurez persuadé aux Perses de se revolter, ne feignez point de venir avec une armée contre les Medes, & croïez que cette entreprise vous succedera, soit qu'Astyages me donne la conduite des troupes qu'il envoïera contre vous, soit qu'il en confie le commandement à quelques-uns des plus grands Seigneurs des Medes. Vous ne devez point douter qu'ils n'abandonnent Astyages pour se joindre avec vous, & qu'ils ne tâchent de secoüer le joug d'une domination odieuse. Ne differez donc pas davantage, & soiez assuré que toutes choses sont prêtes pour cette entreprise."

Cyrus aïant leu cette lettre considera comment il pourroit solliciter les Perses à la revolte; & enfin il jugea que cette voïe estoit la meilleure. Il écrivit une lettre comme venant de la part d'Astyages, & fit assembler le conseil des Perses, à qui il en fit la lecture. Elle contenoit qu'Astyages avoit choisi Cyrus pour Chef & pour Gouverneur des Perses; & ensuite il fit publier que chacun se tint prest pour la guerre, & qu'il se rangeât auprès de lui avec sa faux. Comme les Perses sont divisez en plusieurs peuples, Cyrus en fit assembler quelques-uns, qui furent les Arteates, les Perses, les Pesargades, les Meraphiens & les Mafiens, dont les autres dépendent, & leur persuada de se revolter contre les Medes. Les Pesargades sont les plus considerables & les plus belliqueux de tous, & comprennent les Achemenides, dont les Rois de Perses sont issus. Les autres peuples sont les Phantheliens, les Derusiens & les Carmaniens, qui s'occupent tous à labourer la terre, les Daies, les Mardiens, les Driopiques & les Sagartiens qui sont tous Bergers, n'ont point d'autre exercice que de faire paître le bestail & de le nourrir. Lorsqu'il furent devant Cyrus avec leurs faux & l'équipage qui leur avoit été prescrit, il leur commanda d'applanir durant ce jour là, un lieu tout rempli d'épines & de buissons, qui estoit dans la Perse & qui contenoit environ trois mille pas. Cela ayant été fait comme il l'avoit ordonné, il commanda encore aux Perses de se trouver le lendemain au même endroit après s'estre nettoyez & lavez. Cependant il assembla tous les troupeaux de son pere, chevres, moutons & boeufs, les fit tuer & apprêter en même temps, & fit apporter du vin, & d'autres viandes delicates, comme pour traiter l'armée des Perses. Le lendemain tous ces peuples s'estans assemblez, il leur fit commander de se coucher sur les prez & de faire bonne chere; & quand ils eurent mangé à leur fantaisie, il leur demanda quelle condition ils aimeroient mieux, ou la condition du jour precedent, ou la condition presente. Ils lui répondirent qu'il y avoit bien de la difference entre l'une & l'autre, que celle du jour precedent estoit remplie de peine & de travail, & que la condition presente estoit accompagnée de toutes sortes de biens & de douceurs. alors Cyrus leur découvrit son dessein, & leur parla de la sorte. "Chers Compagnons, dit-il, vos affaires sont en tel estat que si vous me voulez obeïr, vous joüirez de ces biens, & d'une infinité d'autres, sans apprehender les miseres de la servitude. Mais si vous ne voulez pas m'écouter, vous estes destinez à souffrir des maux semblables à ceux que vous souffrîtes hier. Rendez-vous donc libres par l'obëissance que vous me rendrez. Car enfin je me persuade que les Dieux m'ont fait naître pour vous combler de tous ces biens, & je ne pense pas que vous soyez inferieurs aux Medes, en ce qui concerne la guerre & les autres choses. C'est pourquoi secoüez au plûtost le joug, & soulevez-vous contre Astyages." Ainsi les Perses qui estoient indignez il y avoit long-temps d'obëir aux Medes, ayant rencontré un Chef se mirent volontiers en liberté. Astyages aïant appris que Cyrus avoit fait cette entreprise, le manda par un Courier qu'il lui envoya, & Cyrus commanda au Courier de dire au Roi qu'il iroit le trouver plûtost qu'il ne souhaittoit.

Sur cette réponse Astyages fit prendre les armes à tous les Medes; & comme si les Dieux lui eussent osté le jugement, il donna à Harpage la conduite de ses troupes, ne se souvenant plus du traitement qu'il lui avoit fait. Veritablement lorsque les Medes en furent venus aux mains avec les Perses, tous ceux qui ignoroient le dessein d'Harpage, combattirent vaillamment; mais ceux qui le sçavoient se rangerent du costé des Perses, ou prirent d'eux-mêmes la fuite. Ainsi l'armée des Medes fut mist en déroute par une trahison si honteuse; quand Astyages en eut apris la nouvelle, il dit en menaçant Cyrus, qui venoit de remporter la victoire: "Il ne s'en réjoüira pas long temps", & ne parla pas davantage. Mais à l'heure-même, & devant toutes choses, il fit pendre ces Interpretes de songes, qui lui avoient persuadé de renvoyer Cyrus en Perse. Ensuite, il fit prendre les armes à tous les Medes qui estoient demeurez dans la ville tant vieux que jeunes; & les aïans mis en campagne, il donna une seconde bataille contre les Perses, mais il ne fut pas plus heureux en cette occasion qu'en la premiere: il fut pris vif dans le combat, & son armée fut entierement défaite. Alors Harpage, qui se trouva devant lui, commença à insulter à sa disgrace, il n'épargna rien de ce qui pouvoit l'offenser, & il lui demanda avec un sourire amer, s'il se souvenoit du festin où il lui avoit fait manger son fils, que c'estoit pour ce sujet que son sceptre estoit changé en des fers, & sa domination en servitude. Asytages le regardant, l'interrogea à son tour, & lui demanda si la rebellion & la victoire de Cyrus estoient un ouvrage d'Harpage. A quoi Harpage ayant répondu qu'il pouvoit justement se l'attribuer puisqu'il en avoit formé le premier projet, & qu'il en avoit fait passer les avis à Cyrus. Astyages lui dit qu'il estoit le insensé & le plus méchant de tous les hommes; Le plus insensé, dit-il, parce que s'il avoit eu le pouvoir de disposer de la Couronne, il devoit la mettre sur sa teste, & non pas sur la teste d'un autre: Et le plus méchant, parce que pour une injure particuliere, il avoit jetté tous les Medes dans la servitude. Car s'il faloit faire passer le Royaume entre les mains de quelqu'un d'autre, ajoûta ce Prince, il estoit plus à propos de procurer ce bien à quelqu'un des Medes qu'à un Persan, Que cependant les Medes qui n'avoient point failli, en estoient devenus esclaves des Perses, au lieu qu'auparavant ils en avoient la domination; & que les Perses, autrefois esclaves des Medes, en estoient devenus les maistres. Ainsi Astyages fut dépoüillé de son Royaume après avoir regné trente-cinq ans, & son inhumanité fut cause que les Medes, qui avoient toûjours regné dans l'Asie au delà du fleuve d'Halis, si l'on excepte le temps que regnerent les Scythes, furent six-vingt ans sujets des Perses. Depuis les Medes se repentant de leur action, & de s'estre trahis eux-mêmes, se revolterent contre Darius; mais ayant esté vaincus dans une bataille, ils furent une autrefois assujettis; & les Perses qui s'estoient revoltez avec Cyrus contre Astyages, eurent la domination sur l'Asie. Quant à Harpage, il demeura jusqu'à la mort auprès de Cyrus sans en recevoir aucun mauvais traitement. Voilà la naissance & l'éducation de Cyrus, & les degrez par lesquels il est monté sur le Trône. Il triompha bien-tôt après de Cresus qui avoit esté auteur de la guerre, comme je l'ai déja montré; & par la victoire qu'il obtint sur ce Prince, il se rendit maistre de toute l'Asie.

Le passage suivant est repris presque mot pour mot dans la partie V, livre 3, page 3465 du Grand Cyrus :

Au reste j'ai esté curieux d'observer les Coûtumes des Perses, & voici ce que j'en ai appris. Ils ne font ni Statuës, ni Temples, ni Autels, & au contraire ils se moquent de ceux qui en font, & disent qu'il y a en cela de la folie, parce qu'à mon opinion, ils ne croyent pas comme les Grecs, que les Dieux soient engendrez des hommes. Ils ont accoutumé de sacrifier à Jupiter sur les plus hautes montagnes, & appellent Jupiter, toute la rondeur du ciel. Ils sacrifient au Soleil, à la Lune, à la terre, au feu, à l'eau & aux vents, & n'ont jamais fait de sacrifices qu'à ces sortes de divinitez. Ils ont depuis sacrifié à Venus Uranie & ont appris ce sacrifice des Assyriens & des Arabes. Les Assyriens appellent Venus Mylitta, les Arabes Alitta, & les Perses Mitta. Or quand les Perses sacrifient aux Dieux dont j'ai parlé, ils ne dressent point d'Autels, ils n'allument point de feu, ils ne font point de libations, ils ne se servent ni de flutes, ni de couronnes de fleurs, ni de farine. Mais quand quelqu'un veut sacrifier à ces Dieux, il mene la victime en un lieu qui n'est point soüillé, & ayant sur sa teste une Tiare environnée de Mirte, il invoque le Dieu à qui il a resolu de sacrifier. Il n'est pas permis à celui qui sacrifie de prier particulierement pour lui; mais comme il est compris lui-même dans les prieres des autres Perses, il faut qu'il fasse son sacrifice & sa priere pour tous les Perses en general, & principalement pour le Roy. Quand il a coupé l'hostie en morceaux, & qu'il l'a fait boüillir, il jette pardessus d'une herbe la plus tendre & la plus nette qu'il puisse trouver, c'est particulierement du trefle. Apres cela le Mage qui est present entonne un chant appellé Theogonie, que les Perses estiment capable de leur rendre les Dieux propices; & sans le Mage il ne leur est pas permis de sacrifier. Aussi-tost celui qui a fait le sacrifice emporte les morceaux de l'hostie, & en fait ce qu'il lui plaist. On estime parmi eux que de tous les jours il faut particulierement celebrer celui de sa naissance, & qu'on est obligé de mettre ce jour-là plus de viandes sur table que les autres jours. Aussi les riches y font servir des boeufs, des chameaux, des chevaux & des ânes rôtis tout entiers. Mais le jour de la naissance n'est pas funeste à de si grosses bestes parmi les pauvres, car ils n'en celebrent la feste qu'avec de petits animaux. Au reste ils mangent fort peu de viande, & ont beaucoup d'entremets qui ne sont pas fort délicats. C'est ce qui fait dire aux Perses que les Grecs sortent de table avec leur appetit, parce qu'après la viande on ne leur apporte rien qui merite qu'on y touche, & que si on leur apportoit quelque chose, ils ne sortiroient pas si tost de table & continüeroient de manger. Mais si les Perses mangent peu de viande, on leur sert beaucoup de vin en recompense. Il ne leur est pas permis de vomir ni d'uriner devant le monde; & ce sont-là des coûtumes qu'ils observent encore aujourd'hui. Ils déliberent ordinairement des affaires les plus serieuses après avoir bû. Toutefois le lendemain, le maistre du logis où l'on a mis quelque chose en déliberation, leur propose avant que de boire, ce qu'on avoit resolu en beuvant le jour precedent; & si la resolution qu'on avoit prise leur semble bonne quand ils sont à jeun, ils la suivent, ou autrement ils la rejettent. Ils ont aussi de coûtume d'examiner ou de conclure quand ils ont bû, les choses qu'ils ont resoluës, ou qu'ils ont mises en déliberation estant à jeun. Quand ils rencontrent quelqu'un dans les ruës, on juge par leurs actions s'ils sont de même condition. S'ils sont égaux ils se baisent tous deux à la bouche; si l'un d'eux est un peu inferieur à l'autre ils se baisent seulement à la jouë, mais si l'un est tout à fait moindre que l'autre, le moindre se prosterne devant le plus noble pour lui faire la reverence. Ils honorent particulierement leurs plus proches voisins & après eux ceux qui les suivent de plus près dans le voisinage, & enfin ils estiment que plus ils sont voisins, plus ils sont liez d'amitié; mais ils ne font point d'état de ceux qui sont eloignez d'eux. Au reste ils se croyent les plus gens de bien & les plus vaillans hommes du monde: ils pensent que les autres n'ont du courage & de la vertu qu'à proportion qu'ils sont proches d'eux; & cela est cause qu'ils s'imaginent que ceux qui en sont les plus éloignez sont les plus méchans & les plus lasches de la terre.

Durant que les Medes regnoient dans toute l'Asie la plûpart des Nations particulieres, relevoient immediatement les unes des autres, mais elles estoient toutes ensemble sous l'obeïssance des Medes aussi bien que leurs plus proches voisins. Pour les Perses ils commandoient à ceux qui n'estoient pas les plus proches de leurs frontieres, & au contraire les Medes commandoient à ceux qui touchoient de plus près à leurs païs. Ainsi les Perses rendoient honneur à leurs voisins; & cette Nation qui commandoit passa bien-tost par dessus ses bornes, & s'étendit bien avant. Au reste les Perses sont curieux des coûtumes des étrangers plus que tous les peuples du monde. Ils portent une veste à la façon des Medes, & s'imaginent qu'elle est plus belle, & qu'elle les pare mieux que la leur; & dans la guerre, & dans les combats ils s'arment comme les Egyptiens. Ils ont de la passion pour tous les plaisirs dont ils entendent parler. Ils ont appris des Grecs, l'amour des garçons ils épousent plusieurs filles, mais ils ont beaucoup plus de concubines. Après le courage & la vertu militaire, ils n'estiment rien davantage que d'avoir beaucoup d'enfans; & celui qui en a mis plusieurs au monde, en reçoit tous les ans des dons & des recompenses de la main du Roy. Depuis cinq ans jusqu'à vingt, ils n'instruisent leurs enfans qu'à trois choses, à monter à cheval, à tirer à l'arc, & à dire la vérité. Devant que d'avoir atteint l'âge de cinq ans, un enfant ne se presente point devant son pere, mais il est toûjours nourri parmi des femmes, afin que si l'enfant meurt dans cette premiere nourriture, le pere, qui ne l'a point vû, n'en conçoive point de douleur. Certes je louë cette coûtume, & cette autre loy qu'ils observent, par laquelle il n'est pas permis au Roy même de faire mourir un homme pour un crime seul, ni à pas un des Perses de traiter rigoureusement ses gens pour une seule faute. Il est ordonné à chacun de considerer si les fautes que son domestique a commises sont plus grandes que les services qu'il a rendus, & alors il lui est permis de contenter sa colere, & de faire punir un serviteur. Ils soûtiennent que personne n'a jamais tué son pere ou sa mere, mais que si cela a quelquefois arrivé, on a reconnu ensuite, après avoir examiné la chose, que ceux qu'on croïoit parricider, estoient des bâtards ou des enfans supposez; parce qu'ils croyent assurément qu'il n'est pas vrai-semblable qu'un pere puisse estre tué par son enfant. Il n'est pas permis chez les Perses de dire ce qu'il n'est pas permis de faire. C'est parmi eux une chose honteuse & infame que de mentir, & de devoir de l'argent; parce qu'outre les autres raisons qu'il en apportent, ils ajoûtent que c'est comme une necessité que celui qui doit soit toûjours sujet à mentir. Si quelqu'un d'entr'eux est infecté de la lepre, ou de maux semblables, il ne lui est pas permis d'entrer dans la ville, & d'avoir quelque habitude aves les autres Perses, parce qu'ils disent que ces maladies sont des marques qu'on a peché contre le Soleil. Mais ils chassent de leur païs l'étranger qui en est atteint; & pour la même raison ils n'y veulent point souffrir de pigeons blancs. Ils ne pissent ni ne crachent point dans les rivieres, ils n'y lavent point leurs mains, & enfin ils n'y font rien se semblable, mais ils les ont en une particuliere veneration. Ils ont aussi un usage particulier dans leur langue que, peut-estre, ils n'ont pas observé, mais qui ne nous est pas inconnu. Tous les noms qui representent parmi eux ou la taille du corps ou la grandeur du courage, se terminent par la lettre que les Doriens appellent San, & les Ioniens Sigma, & si vous y prenez garde de plus près, vous trouverez que non seulement quelques noms des Perses, mais que tous se terminent de la même sorte. Or comme je sçai toutes ces choses pour les avoir veuës moi-même, je puis aussi en parler avec certitude. Mais dautant que ce qu'on rapporte du traitement qu'ils font aux morts n'est pas bien connu, je n'en puis rien dire d'assuré, si ce n'est qu'ils ne les ensevelissent point qu'ils n'ayant esté déchirez pas les oiseaux & les chiens; au moins je sçai que les Mages observent cette coûtume, car cela se fait à la veuë de tout le monde. Quant aux autres Perses ils enduisent de cire le corps des morts, & puis ils les enterrent. Les Mages sont differens des autres hommes, & principalement des Prestres Egyptiens, car les Egyptiens ne tuënt aucun animal, excepté ceux que l'on sacrifie aux Dieux, & les Mages tuënt indifferemment de leurs propres mains toutes sortes d'animaux, excepté l'homme & le chien. Ils pensent même meriter une récompense, s'ils ont tué beaucoup de fourmis, de serpens & d'autres animaux, tant reptiles que volatils. Voilà ce que nous avions à dire de leur coûtumes, retournons maintenant à notre discours.

Quand les Ioniens & les Eoliens eurent appris la victoire que les Perses avoient remportée sur les Lydiens, ils envoyerent des Ambassadeurs à Cyrus, pour lui demander d'estre receus entre ses sujets aux mêmes conditions que les Lydiens, mais Cyrus ne répondit à leur demande que par cette fable. "Un joüeur de flute, leur dit-il, voyant quantité de poissons dans la mer, commença à joüer de sa flute, s'imaginant les attirer à terre par le charme & la douceur de la musique. Mais quand il se vit frustré de son esperance il jetta un filet dans la mer, prit un grand nombre de ces poissons, & les attira sur le rivage. Et comme il les vit sauter sur terre: Cessez, dit-il, cessez maintenant de sauter, puisque nous n'en avez rien voulu faire, quand j'ai tâché de vous y obliger en joüant de la flute." Ainsi parla Cyrus aux Ioniens & aux Eoliens, parce qu'ils avoient refusé d'entrer dans son alliance, & d'abandonner Cresus quand il les en avoit sollicitez par des ambassadeurs, & que maintenant que toutes choses lui avoient heureusement succedé, ils vouloient bien estre ses sujets & se soumettre à son Empire. Ainsi les Ioniens s'en retournerent chacun en leurs villes qu'ils firent aussi-tost fortifier. Ensuite ils s'assemblerent tous au Panionion, excepté les Milesiens, que Cyrus avoit receus aux mêmes conditions que les Lydiens: Et là les Ioniens furent d'avis qu'on envoyât à Sparte des Ambassadeurs, pour demander du secours aux Lacedemoniens. Or les Ioniens qui ont le Panionion en leur païs, ont des villes les mieux situées que nous ayons jamais veuës, soit que l'on considere la bonté de l'air, soit que l'on regarde la commodité des montagnes. Elles sont dans une assiette qui n'est ni trop haute ni trop basse, & qui n'est point trop du côté de l'Occident, ni trop aussi vers l'Orien: car ces sortes de situations sont ordinairement sujettes à la gelée, & à la pluye, à la chaleur & aux broüillards. Ils ne parlent pas une même langue, mais ils en ont quatre differentes. Milet la premiere de leurs villes, est tournée vers le Midi; Mius & Priene qui sont dans la Carie sont ensuite les plus considerables, & se servent d'un même langage. Pour Ephese, Colophon, Lebede, Teos, Clasomenes & Phocée, qui sont dans la Lydie, elles ne s'accordent pas pour la langue avec les trois villes dont j'ai parlé, & parlent une langue particuliere. Il y en a trois autres dans l'Ionie, dont il y en a deux qui sont Insulaires, je veux dire Samos & Chio, & une qui est en terre ferme, que l'on appelle Herythres. Ceux de Chio & les Herythréens parlent sans doute un même langage, mais les Samiens ont une langue particuliere; ainsi il y a quatre sortes de langues dans l'Ionie.

Or de tous les Ioniens, il n'y avoit que les Milesiens qui eussent fait alliance avec Cyrus, & l'avoient faite, disoient-ils, par l'apprehension qu'ils avoient de sa puissance. Quant aux Insulaires, ils ne voyoient rien encore qu'ils pussent craindre, parce que les Pheniciens n'estoient pas encore sous la Domination des Perses, & que les Perses n'estoient pas instruits dans la Marine. Au reste les Milesiens ne s'estoient separez des Ioniens, que parce que tous les Grecs ensemble n'avoient pas beaucoup de force, & que les Ioniens estoient les plus foibles & les moins estimez de tous. En effet, il n'y avoit alors que la ville d'Athenes qui fust en consideration; & les autres Ioniens aussi bien que les Atheniens, ne vouloient point estre appellez Ioniens; & même on en voit encore aujourd'hui qui tiennent à deshonneur de porter ce nom. Il n'y avoit que les douze villes qui faisoient gloire de le porter, & qui firent édifier un Temple qu'ils appellerent Panionion. Elles ne voulurent pas qu'il fust commun aux autres peuples, aussi il n'y en eut point qui demandassent d'y estre receus, excepté ceux de Smyrne. La même chose fut resoluë par les Doriens qui habitent Pentapolis, qu'on appelloit autrefois Exapolis, car ils ne veulent pas que les Doriens des frontieres, assistent au Sacrifice appellé Triopique; & même si quelqu'un d'entre eux n'y avoit pas fait son devoir il estoit privé de la part qu'il pouvoit pretendre dans les jeux qui se faisoient en l'honneur d'Appollon Triopien, où l'on proposoit des Trepiers d'airain pour le prix des vainqueurs; mais quand on les avoit receus, il n'estoit pas permis de les emporter hors du Temple, & il en faloit faire au Dieu une offrande. Neanmoins un certain jeune homme d'Halicarnasse, appellé Agasicles, ayant remporté la victoire dans ce combat, eut bien la hardiesse de violer cette loy, & emporta ce Trepier en sa maison. C'est pourquoi ces cinq villes, Lynde, Jalysse, Camire, Cos & Cnide, rejetterent de ce sacrifice Halicarnasse leur sixiéme ville, & la punirent de cette sorte. Pour moi je pense que les Ioniens bâtirent douze villes, & qu'ils n'en voulurent pas recevoir davantage en leur sacrifice, parce que quand ils estoient dans le Peloponese, ils estoient divisez en douze parties, comme sont encore aujourd'hui les Achéens, qui ont chassé les Ioniens de leurs habitations. La ville de Pallene, qui regarde Sicyone, est la capitale de toutes; après celle-la l'on considere Egire & Egues, par où passe le fleuve Crathis, d'où celui d'Italie a pris son nom; puis Bure, & Helice, où les Ioniens se retirerent après avoir esté défaits par les Achéens. Ensuite sont les villes d'Egion, de Rhypes, de Patres, de Phares & d'Olen, auprès de laquelle passe le grand fleuve Piros. entre les autres villes sont Drime, & Tritée qui est seule de toutes bien avant dans la terre ferme. Voilà les douze cantons des Achéens, qui estoient autrefois aux Ioniens, & voilà aussi la raison pour laquelle je m'imagine que les Ioniens ont bâti douze villes. Mais il y auroit de la temerité de vouloir assurer qu'ils ont esté plus considerables, ou qu'ils ont fait quelque chose de plus illustre que les autres Ioniens. Car les Abantes d'Eubée en font une grande partie, & toutefois ils n'ont rien de commun avec les Ioniens, non pas même le nom. Les Myniens s'estoient joints avec les Orchomeniens au Panionion, & les Cadméens, les Driopes, les Phocéens, les Molosses, les Arcades, les Pelasgiens, les Doriens, les Epidauriens, & quantité d'autres peuples s'y étoient tous assemblez, & même les Atheniens qui sortirent du Pritanée, & qui s'estimoient les plus nobles & les plus illustres des Ioniens, furent de ce nombre. Ce furent eux qui en s'allant establir comme Colonie à Athenes, y menerent au lieu de leurs femmes des femmes de Carie, dont ils avoient auparavant tué les peres & les meres. Ce qui fut cause que les Cariennes firent cette loy, qu'elle s'obligerent de suivre inviolablement, & qu'elles donnerent ensuite à leurs filles, que jamais elles ne mangeroient avec leurs maris, & ne les appelleroient jamais de ce nom, parce qu'ils avoient tué leurs peres, leurs maris & leurs enfans, & qu'après avoir fait ces violences dans la ville de Milet, ils les avoient prises de force.

Quand les Atheniens furent dans l'Assemblée, ils proposerent d'élire deux Rois. Ainsi les uns nommerent des Lydiens sortis de Glauque fils d'Hippolloque, & d'autres nommerent les Caucones Pyliens, qui étoient descendus de Codrus fils de Melanthe, & enfin quelques-uns vouloient qu'on les prît de ces deux maisons ensemble. Mais me dira-t'on, ils affectent par dessus tous d'estre appellez Ioniens; aussi certes sont-ils les vrais Ioniens, mais cela n'empesche pas que tous ceux sont Atheniens d'origine, & qui celebrent la feste des Apaturies, ne portent aussi le nom d'Ioniens. Or ils la celebrent tous, excepté les Ephesiens & les Colophoniens, qui seuls des Ioniens n'ont point de part à cette feste, à cause de quelques meurtres par eux commis. Quant au Panionion, c'est un lieu sacré dans Mycale, qui regarde le Septentrion, & que les Ioniens dediérent d'un commun consentement à Neptune Heliconien; & Mycale est un promontoire dans la terre ferme, qui a sa pante vers Samos, du côté de l'Occident. Tous les Ioniens s'assembloient donc en ce lieu pour y celebrer la feste qu'ils appelloient Panionia; où il est à remarquer que non seulement toutes les festes des Ioniens, mais toutes celles des Grecs se terminent par une même lettre, comme tous les noms des Perses, voilà ce qui concerne les villes des Ioniens. Pour les Eoliens ils ont Cumes, qu'on appelle aussi Phriconie, Lariffe, le nouveau Mur, Tenus, Cille, Notion, Egiroesse, Pitane, Egée, Myrine & Grynie, qui sont leur onze anciennes villes: car Smyrne qui estoit entre les villes Eoliennes avoit esté ruinée par les Ioniens. Ainsi ils avoient aussi douze villes en terre ferme, qui estoient plus puissantes que celles des Ioniens, mais qui estoient moins considerables par la temperature de l'air. Les Eoliens perdirent Smyrne, pour y avoir receu quelques Colophoniens, qui avoient esté contraints de quitter leur païs, dans une sedition. Or ces fugitifs ayant espié l'occasion de s'en emparer, un jour que le peuple en estoit sorti pour celebrer la fête de Bacchus, ils en fermerent les portes, & s'en rendirent les maistres. Tous les Eoliens à cette nouvelle ne manquerent pas de venir au secours, & enfin il fût arresté entre eux, que les Eoliens laisseroient la ville aux Ioniens, & que les Ioniens rendroient aux Eoliens leurs joyaux, leurs meubles, & tous les biens que l'on pouvoit emporter. De sorte que Smyrne ayant esté laissée aux Ioniens à cette condition, les onze villes qui restoient des Eoliens, receurent au nombre de leurs habitants les Smyrniens, qu'elles diviserent entre elles. Voilà les villes que les Eoliens avoient en terre ferme, sans compter les autres qu'ils ont en Ida, & qui n'ont rien de commun avec celles-ci. Ils avoient cinq villes dans l'Isle de Lesbos, car la sixiéme nommée Arisba, qui estoit aussi dans Lesbos, avoit esté prise par les Methymniens comme leur appartenant; & enfin ils en avoient une dans Tenedos, & une autre dans les cent Isles. Mais les Lesbiens & ceux de Tenedos aussi bien que le reste des Ioniens qui habitoient dans les Isles, ne voyoient rien qu'ils pussent craindre; & les autres villes se resolurent d'un commun consentement de suivre les Ioniens par tout où ils voudroient les mener.

Au reste quand les Ambassadeurs des Ioniens & des Eoliens furent arrivez à Sparte où ils estoient allez en diligence, ils choisirent entre eux un Phocéen, nommé Pytherme, pour porter la parole au nom de tous. Ainsi Pytherme s'estant vêtu d'une robe de pourpre, pour obliger les Lacedemoniens de s'assembler en plus grand nombre se presenta dans leur assemblée, & les exhorta par un long discours de secourir les Ioniens. Mais on ne lui accorda pas ce qu'il demandoit; les Lacedemoniens se contenterent d'envoyer un vaisseau pour observer la conduite de Cyrus, & ce que faisoient les Ioniens. Lorsque ce vaisseau fut arrivé à Phocée, ceux qui estoient dedans envoyerent à Sardis le plus considerable d'entre eux, nommé Macrines, pour exhorter Cyrus de la part des Lacedemoniens à ne pas inquieter les villes Grecques, parce que s'il faisoit contre elles quelque entreprise, ils ne pourroient l'endurer, & seroient contraints de les deffendre. On dit que Cyrus ayant oüi parler Macrines, demanda aux Grecs qui estoient auprès de lui, quelles gens étoient les Lacedemoniens, & si c'estoit une nation puissante, & qu'estant instruit de leurs forces, il fit cette réponse aux Spartiates: "Je n'ai jamais redouté, dit-il, ces sortes d'hommes qui ont dans leur ville une place de commerce où ils s'assemblent ordinairement pour se tromper les uns les autres par des sermens mutuels. Si les Dieux me conservent la vie, j'espere qu'ils seront assez occupez de leurs propres affaires, sans s'interesser de celles des Ioniens." Ces paroles de Cyrus s'adressoient en general à tous les Grecs, parce qu'ils ont de grandes places dans leurs villes, où l'on fait un commerce de marchandises, & où ils traitent des affaires; ce qui n'est point en usage parmi les Perses. Après cela Cyrus donna le gouvernement de Sardis à un Persan nommé Tabale, & la charge des tresors de Cresus, & de tous les Lydiens, à Pactas Lydien. Cependant il alla vers Ecbatane, & mena Cresus avec lui, sans faire grand état des Ioniens, encore qu'il fût de son interest de les attaquer les premiers. Mais comme il croyoit trouver plus d'obstacles du costé de Babylone, des Bactriens, des Saxes, & des Egyptiens, contre lesquels il avoit intention d'aller lui-même; il resolut d'envoyer seulement un de ses Lieutenans contre les Ioniens. Aussi-tost qu'il fut parti de Sardis, Pactias se souleva contre lui & contre Tabale; & comme il avoit en sa puissance les tresors des Lydiens, il équipa des vaisseaux, attira par son argent un grand nombre de gens de guerre, & persuada aux villes maritimes de prendre les armes avec lui, pour vanger l'injure commune. Il vint donc à Sardis avec ses troupes, & assiegea Tabale qui estoit enfermé dans le chasteau. Cyrus ayant appris cette nouvelle, parla à Cresus en ces termes. "Cresus, lui dit-il, Quel succès auront les choses qui m'arrivent maintenant? Quand les Lydiens cesseront-ils de me donner de la peine, & de s'en donner à eux-mêmes? Veulent-ils m'obliger de les ruiner entierement? Certes il me semble que j'ai fait la même chose que celui qui après avoir tué le pere a laissé la vie aux enfans. Car je vous emmene avec moi, vous qui estes plus que pere des Lydiens, & je leur ai rendu la ville avec la liberté dont je pouvois les priver. C'est pourquoi j'ai sujet de m'étonner qu'ils se revoltent contre moi." Après ce discours de Cyrus, Cresus qui apprehendoit la ruine entiere de Sardis, parla en cette maniere: "Encore, dit-il, que vos ressentimens soient justes, & que vous ayez parlé en Prince prudent, toutefois je vous supplie de moderer vôtre colere, & de ne pas faire perir une ville si ancienne. Elle n'est coupable ni des choses qui viennent d'arriver, ni de celles qui sont autrefois arrivées: Je suis l'auteur de la premiere faute, & j'en porte la punition: Et Pactyas à qui vous aviez donné la charge des tresors de la ville a commis la seconde faute; Qu'il reçoive le châtiment, & pardonnez aux Lydiens. Mais afin qu'ils n'ayant plus de sujet de se revolter, faites-leur faire deffence d'avoir des armes en leurs maisons; faites-leur commander de porter un manteau sur leurs habits, & de chausser des brodequins. Davantage ordonnez qu'ils fassent instruire leurs enfans à jouër des instrumens de Musique, à chanter & à boire. Ainsi vous trouverez bien-tost des hommes convertis en femmes, & il n'y aura plus rien desormais qui vous puisse faire apprehender qu'ils se revoltent contre vous." Cresus donna ce conseil à Cyrus, parce qu'il s'imaginoit que cette condition estoit plus favorable aux Lydiens, que d'estre reduits en servitude, & miserablement vendus. Il sçavoit bien aussi que s'il n'eût proposé à Cyrus des moyens plausibles, il ne l'eust pas persuadé de changer de resolution: Et d'ailleurs il apprehendoit que si les Lydiens évitoient le malheur present, ils ne fussent détruits quelque jour par les Perses par quelque nouvelle revolte. Cyrus goûta ce conseil, il en perdit toute sa colere, & dit à Cresus qu'il vouloit suivre son sentiment. Aussi-tost il appella Mazares qui estoit Mede, & lui commanda de faire executer par les Lydiens tout ce que Cresus lui avoit conseillé. Outre cela il lui donna ordre en s'en retournant en Perse, de faire vendre & de traiter en esclaves, tous ceux qui estoient venus en armes avec les Lydiens contre la ville de Sardis, & de lui amener vif Pactyas l'auteur du soulevement.

Mais Pactyas ayant sceu que l'armée approchoit, prit l'épouvante & se retira à Cumes: Et Mazares sans differer davantage entra dans Sardis, avec une partie de l'armée de Cyrus qu'il conduisoit. Mais quand il eut appris que Pactyas avec ses partisans estoit sorti de Sardis, il contraignit premierement les Lydiens d'obeir aux commandemens de Cyrus, & bien-tost après il leur fit changer toute leur façon de vivre. Ensuite il envoya des Couriers à Cumes pour demander Pactyas; mais les Cuméens ayant assemblé leur conseil, resolurent d'envoyer à l'Oracle des Branchides, pour sçavoir ce qu'ils devoient faire. Car il y avoit là un ancien Oracle dans le païs des Milesiens au dessus du port de Panorme, que les Eoliens & les Ionienss avoient accoûtumé de consulter. Ceux de Cumes envoyerent donc aux Branchides, pour apprendre ce qu'on feroit en cette occasion, & l'Oracle répondit qu'on devoit abandonner Pactyas aux Perses. Lorsqu'on eut receu cette réponse dans Cumes, on crut qu'il faloit obeïr à l'Oracle, & rendre Pactyas; mais bien que la pluspart fussent de cet avis, toutefois Aristodicus fils d'Eraclide s'opposa avec beaucoup de fermeté à l'execution de l'Oracle, soit qu'il n'y eût pas grande foy, soit qu'il crût que ceux qu'on y avoit envoyez n'en eussent pas rapporté fidelement la réponse. Cela fut cause qu'on résolut d'y envoyer d'autres personnes, entre lesquelles estoit Aristodicus, & quand ils furent arrivez chez les Branchides, il consulta tout seul l'Oracle, & lui parla en ces termes. "Grand Dieu, dit-il, Pactyas Lydien nous est venu trouver en suppliant, pour tâcher d'éviter une mort violente qui lui est preparée. Les Perses le demandent, & veulent que nous le rendions; Mais bien que nous craignions la puissance des Perses, toutefois nous n'avons osé le rendre que nous n'ayons appris de vous avec plus de certitude ce qu'il est à propos que nous fassions." La même réponse que les autres avoient rapportée fut renduë à Aristodicus, qu'il faloit livrer aux Perses Pactyas. Après cette réponse, Aristodicus alla de dessein formé à l'entour du Temple, dénicher tous les oiseaux qui y estoient: Et l'on rapporte que comme il s'amusoit à cela, l'on entendit une voix qui venoit du fond du Temple, & qui s'adressa de la sorte à Aristodicus. "O le plus méchant & le plus détestable de tous les hommes, as-tu bien la hardiesse d'arracher de mon Temple mes Supplians." Sur quoi Aristodicus prit l'occasion de faire cette réponse: "O Dieu, dit-il, vous donnez un azile à vos Supplians, & vous voulez que ceux de Cumes abandonnent aux Perses Pactyas, qui est venu chez eux en suppliant. Oüy, je le veux, répondit le Dieu, afin que vous perissiez miserablement, vous qui estes des impies, & que vous n'importuniez plus l'Oracle pour vos Supplians." Lorsque ceux de Cumes eurent entendu cette derniere réponse, ils envoyerent Pactyas à Lesbos, ne voulant pas le rendre aux Perses pour le faire mourir, ni attirer aussi la guerre chez eux en le retenant. Depuis Mazares ayant envoyé aux Lesbiens demander Pactyas, ils accorderent de le rendre, pourvû qu'on leur en donnât quelque recompense. Toutefois, je ne voudrois pas assurer cela, parce que la chose n'eut point de suite, car ceux de Cumes ayant oüi dire le traitement qu'on avoit fait à Pactyas dans Lesbos, y envoyerent un vaisseau pour le faire passer dans Chio. Mais ces insulaires aprés l'avoir arraché du Temple de Minerve où il pensoit avoir trouvé un azile, le rendirent aux Perses, à condition qu'on leur donneroit Atarne, qui est un lieu dans la Mysie à l'opposite de Lesbos. Les Perses firent emprisonner Pactyas pour le presenter à Cyrus à la premiere occasion; & depuis il se passa beaucoup de temps sans que pas un de Chio fist aucunes offrandes à pas un Dieu de ce qui venoit d'Atarne, parce qu'on ne vouloit point recevoir dans les sacrifices ce qui procedoit de cette terre.

Aussi-tost que Pactyas eut esté rendu par ceux de Chio, Mazares marcha avec ses troupes contre ceux qui avoient favorisé sa rebellion, & assiegé Tabale avec luy. Il subjugua une partie des Prienéens, fit le dégast sur les rivages de Meandre, les donna en proye à ses soldats, fit le même traitement à la ville de Magnesie; & mourut enfin de maladie. On substitua en sa place Harpage, ce Mede, à qui Astyages Roy des Medes avoit fait manger d'une viande si épouvantable, & qui avoit ouvert le chemin à Cyrus pour le faire monter sur le Trône. Aussi-tost il passa dans l'Ionie, il y emporta en peu de temps plusieurs places par le moyen des tranchées qu'il faisoit faire à l'entour, après avoir contraint les habitans de se retirer derriere leurs murailles; la premiere ville des Ioniens, dont il se rendit le maistre par cette invention, fut la ville de Phocée.

L’histoire des Phocéens racontée dans la partie VI, livre 1, page 3546 du Grand Cyrus est extraite du passage suivant :

On dit que les Phocéens, qui ne se servoient que de vaisseaux à rame, ont esté les premiers des Grecs qui ont fait de longues navigations, & qu'ils ont les premiers tracé le chemin de la Tyrrhenie, de l'Espagne & de Tartesse. A peine furent-ils arrivez à Tartesse qu'ils se mirent aux bonnes graces du Roi nommé Arganthonius, qui avoit déja regné quatre-vingts ans sur les Tartessiens, & qui en vécut six-vingts. Ils se rendirent si agreables à ce Prince, qu'il leur offrit, s'ils vouloient renoncer à l'Ionie, une retraire sûre dans ses Estats. Mais voyant qu'il ne pouvoit leur persuader de s'y establir, & qu'il eut appris que les forces des Medes s'augmentoient, il leur donna de l'argent en abondance pour faire bâtir une ville & la fortifier de murailles. En effet l'enceinte qu'ils en firent n'estoit pas d'une petite étenduë, & estoit faite entierement de grandes pierres bien taillées. Enfin Harpage mena ses troupes de ce costé-là, & mit le siege devant la ville, mais auparavant il fit sçavoir aux Phocéens qu'il se tiendroit satisfait s'ils vouloient seulement abattre une partie de leur rempart par lequel il pût faire un logement. Les Phocéens, qui avoient la servitude en horreur, lui firent réponse qu'ils demandoient un jour pour en déliberer & que durant qu'ils tiendroient conseil, ils souhaittoient qu'Harpage fit éloigner son armée de la ville. Harpage leur dit qu'encore qu'il previst bien leur dessein, il leur donnoit neanmoins le temps qu'ils demandoient pour déliberer. Mais aussi-tost qu'il eût fait éloigner son armée, les Phocéens équiperent leurs vaisseaux, y mirent leurs femmes, leurs enfans, tous leurs meubles, & outre cela toutes les statuës des Temples, & tous les presens qu'on y avoit faits, excepté les peintures & ce qui restoit de fer ou de pierre, & enfin s'estans embarquez ils firent voile à Chio. Les Perses entrerent dans Phocée qu'ils trouverent deserte.

Le détail sur les Enusses se trouve dans la partie VIII, livre 2, page 5433 du Grand Cyrus

Mais quand les Phocéens furent arrivez à Chio & qu'ils virent que les habitans ne leur vouloient pas vendre les Isles qu'on appelle Enusses, parce qu'ils craignoient qu'on n'y transportast le commerce, & que leur Isle n'en fût privée ils prirent la route de Cyrne: car il y avoit déja vingt ans, que suivant la réponse de l'Oracle, ils y avoient bâti une ville qui fut appellée Alalie; & durant ce temps-là Arganthonius mourut. Au reste les Phocéens voulant passer à Cyrne, retournerent auparavant à Phocée, & taillerent en pieces la garnison des Perses, qu'Harpage y avoit laissé pour la garde de la ville. Aprés avoir executé cette entreprise, ils firent de grandes imprecations contre tous ceux de leur flotte qui voudroient demeurer dans cette ville; & davantage,

Cf. le Grand Cyrus partie VIII, livre 2, page 5432

ils jetterent dans la mer une grosse masse de fer, & s'obligerent par serment de ne jamais revenir à Phocée que ce fer ne revinst au dessus de l'eau. Mais comme ils estoient déja sur mer, la plus grande partie eut du regret & de la douleur d'avoir abondonné leur ville & leur patrie. C'est pourquoi quelques-uns, sans se soucier de leur serment, retournerent à Phocée; Et les autres plus fermes & plus resolus, voulurent tenir leur parole, partirent des Enusses, & s'en allerent droit à Cyrne. Ils y vécurent cinq ans dans une espece de Communauté avec les habitans qu'ils y trouverent, & y bâtirent plusieurs Temples. Mais quand on vit qu'ils pilloient leurs voisins, & qu'ils faisoient de tous costez des actes d'hostilité, les Tyrrheniens & les Carthaginois resolurent d'un commun consentement de leur faire la guerre, & les uns & les autres vinrent contre eux avec soixante voiles. Les Phocéens de leur costé équiperent en guerre autant de vaisseaux, & allerent au devant de leurs ennemis sur la mer de Sardaigne où la bataille fut donnée. Veritablement les Phocéens en sortirent victorieux, mais cette victoire fut la victoire de Cadmus, car ils y perdirent quarante vaisseaux, & les vingt qui leur resterent furent fracassez & rendus entierement inutiles. Quand ils furent de retour dans Alalie, & qu'ils eurent pris leurs femmes & leurs enfans, & tout ce qu'ils purent mettre dans leurs vaisseaux, ils partirent de Cyrne, & prirent la route de Rhege. Tous ceux qui étoient dans les vaisseaux qu'ils perdirent; & qui tomberent entre les mains des Tyrrheniens & des Carthaginois, ayant esté attirez à terre furent miserablement assommez à coups de pierre: Et depuis tous les hommes & tous les animaux des Agiléens qui passoient par cet endroit où les Phocéens avoient esté lapidez tomboient soudainement malades, étoient saisis comme d'un feu, & devenoient insensez. C'est pourquoi les Agiléens envoyerent à Delphes pour expier cette faute, & la Pythie leur enjoignit de faire les choses qui s'observent encore chez eux; En effet ils leur font de temps en temps de magnifiques funerailles, & celebrent en leur honneur les Jeux que l'on appelle Gymniques. Voilà la fortune & la destinée des Phocéens, mais ceux qui partirent de là, & qui s'estoient retirez à Rhege, bâtirent une ville en Enotrie qu'on appelle encore aujourd'hui Hiele. Ils édifierent cette ville par le conseil d'un Posidoniate, qui leur apprit que la Pythie avoit fait réponse, qu'il faloit bâtir Cyrne comme la demeure d'un Heros & non pas comme une Isle.

Telle fut l'avanture des Phocéens dans l'Ionie, & telle fut aussi la fortune des Teïens: car aussi-tost qu'Harpage eut pris leur ville par le moyen de ces tranchées dont nous avons déja parlé, ils se mirent tous sur des vaisseaux, & passerent dans la Thrace, où ils bâtirent la ville d'Abdere, dont un certain Timesius Clazomenien avoit déja jetté les fondemens; sans toutefois en avoir receu aucune recompense: car au contraire les Thraces le chasserent de leur païs. Toutefois il est maintenant dans Abdere en grande veneration parmi les Teïens, qui lui rendent les mêmes honneurs que l'on rend aux demi-Dieux. Ce furent donc là les seuls Ioniens qui preferent la liberté, à la patrie, & qui l'abandonnerent pour éviter la servitude. Neanmoins les autres Ioniens, excepté ceux de Milet, resisterent à Harpage, & lui donnerent bataille, comme ceux qui s'estoient retirez ailleurs, & montrerent chacun leur courage & leur generosité en combattant pour leur païs; mais enfin ayans esté pris & vaincus ils demeurerent dans leurs villes, & se soûmirent au vainqueur. Pour les Milesiens qui avoient fait alliance avec Cyrus, comme nous avons déja dit, ils estoient dans la tranquillité, & joüissoient d'une profonde paix. Ce fut donc par ce moyen que l'Ionie fut réduite en servitude pour la seconde fois. Au reste quand Harpage se fut rendu maistre des Ioniens qui estoient en terre ferme, les Insulaires épouvantez par cet exemple se rendirent d'eux-mêmes à Cyrus. Mais enfin j'ai oüi dire qu'encore que les Ioniens fussent miserablement persecutez, ils ne laisserent pas de s'assembler au Panionion, & que Bias de Priene leur donna un conseil salutaire, & qui les eût rendus les plus heureux de tous les Grecs s'ils eussent voulu l'executer. Il leur avoit conseillé d'aller tous ensemble en Sardaigne, & d'y bâtir une ville pour tous les Ioniens, & leur fit connoistre qu'ils sortiroient de la servitude par cette voye, qu'ils vivroient heureusement, & qu'estans maîtres de la plus grande de toutes les Isles, ils seroient maistres aussi des autres; Que si au contraire ils demeuroient dans l'Ionie, il ne voyoit reluire pour eux aucun rayon d'esperance de recouvrer la liberté. Voilà le conseil que Bias donna aux Ioniens quand ils furent reduits en servitude: Et devant que l'Ionie fût vaincuë & subjuguée, Tales Mylesien, qui estoit descendu d'une ancienne maison des Pheniciens, avoit donné aux Ioniens cet avis prudent & salutaire, qu'on établît dans la ville de Tée qui estoit au milieu de l'Ionie, un Senat où l'on délibereroit des affaires communes, & que neanmoins les autres villes n'en fussent pas estimées inferieures. Mais ces conseils qui furent donnez par ces deux grands hommes, ne furent pas écoutez.

Harpage ayant triomphé de l'Ionie, fit marcher ses troupes contre les Cariens, les Cauniens & les Lyciens, & mena avec lui les Ioniens & les Eoliens. Pour les Cariens qui en sont descendus, ils avoient abandonné les Isles & s'estoient retirez en terre ferme: car du temps qu'ils estoient sous l'obéïssance de Minos, & qu'on les appelloit Leleges, ils habitoient dans les Isles, & n'en rendoient aucun tribut: Au moins c'est ce que j'ai pû apprendre des plus vieilles traditions que nous ayons. Cependant quand Minos avoit besoin de secours ils lui fournissoient des vaisseaux. Au reste, durant que ce Prince florissoit, & que la fortune de la guerre lui estoit par tout favorable, les Cariens estoient estimez par dessus tous les autres peuples. Ils inventerent trois choses dont les Grecs se sont servis: Ils enseignerent les premiers à mettre des crestes sur les casques, & à faire peindre les armes sur leurs boucliers, & enfin ils trouverent l'invention d'y faire attacher des poignées, & comme de petites anses pour les tenir, car auparavant les gens de guerre portoient leurs boucliers pendus à leur col avec des couroyes de cuir du côté de l'épaule gauche. Long-temps après les Cariens, les Doriens, & les Ioniens abandonnerent les Isles & vinrent habiter en terre ferme; au moins ceux de Crete ont rapporté cela des Cariens, mais les Cariens ne s'accordent pas avec eux: car ils soûtiennent qu'ils ont toûjours esté en terre ferme, qu'ils sont originaires du lieu, & qu'ils ont toûjours porté le même nom. Ils montrent même un ancien Temple de Jupiter Carien, où les Mysiens & les Lydiens sacrifioient comme parens & alliez des Cariens. En effet ils disent que Lydus & Mysus estoient freres de Cares, & que c'est pour cette raison qu'ils se servent d'un même Temple. Et certes bien qu'il y ait d'autres Nations qui parlent la même langue que les Cariens, elles ne sont pas pourtant reçeuës dans leur Temple. Quant aux Cauniens, il me semble qu'ils sont originaires du païs qu'ils habitent, encore qu'ils se vantent de tirer leur origine de Crete: Et pour ce qui concerne leur langue, ou ils l'ont accommodée à la langue Carienne, ou les Cariens ont accommodé la leur à celle des Cauniens. Mais quoi que j'en puisse dire, je n'en sçaurois rien avancer de bien certain. Au reste, ils ont des Loix qui sont tout à fait differentes de celles des autres peuples, & principalement des Cariens. Ils estiment qu'il est honneste & que c'est une chose vertueuse que les hommes, que les femmes, que les enfans, selon les degrez de l'âge, & de l'amitié qui est entr'eux, s'assemblent souvent par troupes pour boire & pour faire ensemble débauche. Ils sacrifioient au commencement à des Dieux étrangers, mais après qu'ils eurent resolu dans leur Conseil de n'avoir de culte que pour les Dieux du païs, les Cauniens jeunes & vieux ayant pris les armes, commencerent à battre l'air avec des javelots; & comme s'ils eussent poursuivi quelque chose, ils allerent jusqu'aux montagnes de Calynde, en criant qu'ils chassoient les Dieux étrangers de leur païs. Pour les Lyciens, ils ont tiré leur premiere origine de Candie, qui fut autrefois entierement occupée par les Barbares; mais depuis les fils d'Europe Sarpedon & Minos estans en dispute pour la Couronne, Minos demeura victorieux, & chassa Sarpedon & tous ceux de son parti, qui allerent habiter en Asie un païs que l'on appelloit Milyas, & lorsque Sarpedon y entra il estoit nommé Solyme. Tandis que Sarpedon leur commanda, ils furent toûjours appellez du nom qu'ils avoient apporté dans le païs, & en effet les Lyciens sont encore aujourd'hui appellez Termilles par leurs voisins. Mais depuis que Lycus fils de Pandion eut été chassé d'Athenes par Egée son frere, & qu'il se fut refugié chez les Termilles vers Sarpedon, ils furent par succession de temps appellez Lyciens du nom de Lycus. Ils se servent en partie des Loix de Crete, & en partie de celles des Cariens. Mais ils ont cela de particulier & qui ne s'observe nulle part, qu'ils se nomment du nom de leurs meres, & non de celui de leurs peres: Et si quelqu'un en rencontre un autre, & lui demande quel il est & de quelle maison, il cherche sa noblesse dans la maison de sa mere, & en tire sa genealogie. Si une femme noble épouse un roturier, les enfans qui en naissent sont estimez nobles: Et si un homme noble, & des premiers d'entre eux épouse une femme étrangere, ou qui ait esté concubine, les enfans qui en viennent ne sont reputez nobles.

Les Cariens furent donc subjuguez par Harpage sans faire aucune action signalée; & non seulement les Cariens, mais encore tous les Grecs qui habitoient cette contrée ne firent rien de grand, ni de considerable pour la défense de leur liberté. Outre les autres peuples dont elle estoit remplie, elle estoit aussi en partie peuplée par les Cnidiens, qui estoient une Colonie de Lacedemone, & dont le païs se terminoit à la mer que l'on appelle Triopique. Il commençoit à la Peninsule de Biblesie, & il s'en faloit peu que les Cnidiens ne fussent de tous costez environnez de la mer. Car du côté que cette contrée regarde le Septentrion, elle est fermée par le Golphe Ceraunien, & du côté du Midi par la mer de Symée & de Rhodes.

Pour le passage suivant, cf. la partie VI, livre 1, page 3547 du Grand Cyrus

Pour le reste qui est de fort petite étenduë, n'estant que de six cens pas, tandis qu'Harpage estoit occupé à la conqueste de l'Ionie, ils s'efforcerent de le creuser pour faire une Isle de leur païs. Car la Cnidie ne regarde & ne touche la terre ferme que par cet Isthme qu'ils s'estoient proposé de couper. Mais comme ils travailloient en grand nombre à cet ouvrage, il leur sembla que les éclats des pierres qu'ils coupoient rejallissoient contre eux, & les blessoient au corps, & principalement aux yeux. De sorte que cela leur paraissant extraordinaire, & comme un effet d'une punition divine, ils envoyerent à Delphes pour sçavoir de l'Oracle quelle puissance cachée s'opposoit à leurs efforts; Et la Pythie, s'il faut les croire eux-mêmes, leur répondit en cette maniere.

Ne faites point un effort inutile, Ne coupez point cet Isthme redouté,

Le puissant Jupiter en eust bien fait une Isle,

S'il en eust eu la volonté.

Après cette réponse, les Cnidiens ne travaillerent pas davantage; & lorsqu'ils sceurent qu'Harpage venoit contre eux avec une armée, ils se rendirent à lui volontairement & sans combattre. Les Pedesiens habitoient alors dans la terre ferme au dessus d'Halicarnasse, & toutes les fois que ces peuples ou leurs voisins étoient menacez de quelque malheur, on dit qu'une longue barbe sortoit du menton de la Prestresse de Minerve, & que cela est arrivé par trois fois. Il furent seuls dans la Carie qui resisterent long-temps à Harpage, & qui lui donnerent de la peine, parce qu'ils s'estoient fortifiez sur une montagne appellée Lyda; mais enfin ils furent pris & deffaits comme les autres. Au reste, quand Harpage eut fait passer son armée dans le territoire de Xante, les Lyciens Xanthiens marcherent contre lui, & bien qu'ils fussent en petit nombre ils combattirent neanmoins avec beaucoup de courage, contre les grandes forces des ennemis. Mais ayant perdu la bataille, & ayant esté mis en fuite, ils se retirerent dans la ville, firent mettre dans le chasteau leurs femmes, leurs enfans, leurs domestiques & tous leurs biens, & le brûlerent avec tout ce qui estoit dedans. Après avoir fait cette effroyable action, & des sermens mutuels de mourir plûtost que de se rendre, ils retournerent teste baissée, & comme des furieux contre les ennemis, & moururent tous dans la mêlée en combattant genereusement. Tous les Lyciens qu'on appelle Xanthiens sont étrangers & venus d'ailleurs, si on excepte quatre-vingts familles qui n'estoient pas alors dans la ville, & qui furent sauvées par ce moyen. Ainsi Harpage se rendit maistre de Xante, & prit Caune de la même sorte, car les Cauniens imiterent presque en toutes choses les Xanthiens. Harpage ruinoit la basse Asie, tandis que Cyrus faisoit la guerre dans la haute, & qu'il en assujettissoit tous les peuples, sans épargner aucune Nation. Cependant je passerai sous silence, & peut-estre avec raison la pluspart de ces évenemens, pour dire des choses qui ont coûté à ce Prince de plus grands efforts, & qui sont plus dignes de trouver place dans l'Histoire.

Lorsque Cyrus eut soûmis sous sa puissance toute la terre ferme de l'Asie, il alla déclarer la guerre aux Assyriens, le païs estoit rempli de quantité de grandes villes, dont la plus considerable & la plus forte est Babylone la demeure du Prince, depuis la destruction de Ninos.

La ville de Babylone, qui apparaît à plusieurs reprises dans le Grand Cyrus, est décrite dans la partie I, livre 2, page 157

Cette ville est dans une plaine, elle est de forme quarrée, & a de chaque côté six-vingts stades, qui font pour le tour de la ville quatre cens quatre-vingts stades. Enfin la ville de Babylone est si grande, si belle & si bien bâtie qu'il n'y a point de ville dont nous ayons entendu parler, qu'on puisse mettre en comparaison avec la grande Babylone. Elle est environnée de fossez larges & profonds qui sont toûjours remplis d'eau; & ses murs ont d'épaisseur cinquante coudées de Roi, & deux cens de hauteur; & au reste il est à remarquer que la coudée de Roi est de trois pouces plus grande que celle dont on sert ordinairement pour mesurer. Mais je croi qu'il n'est pas hors de propos de dire à quoi l'on a employé la terre qu'on a tirée pour faire des fossés si profonds, & de quelle façon les murailles de cette ville ont esté bâties. A mesure que l'on creusoit & qu'on ostoit de la terre, on en faisoit de la brique qu'on faisoit cuire dans des fourneaux; quand on en avoit un grand nombre, l'on se servoit pour mortier d'un bitume qu'on faisoit chauffer; & l'on en massonna la brique, parmi laquelle on mit des lits de joncs liez & entrelassez ensemble. Ainsi l'on a continué de trente en trente coudées de brique jusqu'aux bords du fossé, & l'on bâtit les murailles de même matiere. On fit faire sur le haut de petites loges qui n'estoient que d'un étage, vis-à-vis les unes des autres, entre lesquelles on avoit laissé autant d'espace qu'il en faut pour faire tourner un chariot; enfin il y avoit à ces murailles cent portes d'airain avec les gons et les pantures, & tout ce qui sert à les soûtenir. Il y a huit journées de Babylone jusqu'à une ville appellée Is, qui est située sur une petite riviere du même nom, qui se vient décharger dans l'Euphrate. Or cette riviere entraîne avec ses eaux quantité de cette sorte de bitume, qu'on apporta à Babylone pour en faire les murailles. Quant à la ville de Babylone elle est bâtie de telle sorte qu'elle est divisée en deux parties, par l'Euphrate qui la traverse & qui descendant de l'Armenie dans la mer rouge, est grand, profond & rapide en cet endroit. De l'un & de l'autre côté, la muraille a des coudes qui se jettent dans le fleuve, & le rivage qui va comme en tournoyant est bordé de briques de part & d'autre. Cette ville est remplie de maisons de trois & de quatre étages, elle a beaucoup de ruës de traverse, qui vont jusqu'à la riviere; & au bout de chacune il y a de petites portes d'airain dans la muraille qui fait le quai de la riviere. Cette muraille est pour ainsi dire le bouclier qui resiste à l'impetuosité de l'eau; & il y en a une autre au dedans n'est gueres moins forte, encore qu'elle ne soit pas si épaisse. Au milieu de chaque partie de la ville on voit un enclos de murailles, dont l'un enferme le Palais Royal, qui est d'une grande étenduë, & puissamment fortifié, & l'autre le Temple de Jupiter Belus, qui a les portes d'airain.

Le temple de Jupiter Belus est décrit dans la partie II, livre 2, page 1069 du Grand Cyrus

On le voit encore aujourd'hui comme il estoit autrefois, de figure quarrée, & a deux stades de chaque costé. Il y a au milieu de ce Temple une tour qui a une stade d'épaisseur & autant de hauteur. Sur cette tour il y en a une autre; sur cette seconde encore une & ainsi il y en a jusqu'à huit les unes sur les autres. On monte à chaque tour par des degrez qui vont en tournant par le dehors; & au milieu de chaque degré il y a des retraites & des sieges taillez dans le mur, où ceux qui montent se peuvent reposer. Dans la derniere tour il y a une chapelle, où l'on voit un lit de parade, & auprès une table d'or. Cependant il n'y a aucune statuë dans cette Chapelle, & il n'y couche de nuit personne, excepté une femme du païs, dont le Dieu fait le choix entre toutes, comme l'assurent les Chaldéens, qui sont les Prestres de ce Dieu. Ils disent, ce que je ne trouve nullement croyable, que quand le Dieu est entré dans ce petit Temple il vient se reposer sur ce lit, comme dans Thebes d'Egypte, s'il en faut croire les Egyptiens. Car aussi bien dans Thebes qu'en ce lieu, on fait coucher une femme dans le Temple de Jupiter, & l'on croit que ces deux femmes n'ont aucun commerce avec les hommes. On dit tout de même que la Prestresse du Dieu de Patare ville de Lycie, se tient une nuit enfermée dans le Temple quand elle doit rendre les Oracles, car ils ne s'y rendent pas tous les jours. Au reste, il y a encore dans ce Temple de Babylone, une Chapelle plus basse, où l'on voit une grande statuë d'or de Jupiter, & auprès une table d'or, un Trône & un marchepied du même métal, dont les Chaldéens estimoient l'ouvrage huit cens talens. Il y a hors de la Chapelle un Autel qui est d'or comme le reste, & outre cela un grand Autel, où l'on immole des bêtes d'un âge parfait, parce qu'il n'est pas permis d'immoler sur l'Autel d'or d'autres bestes que celles qui tetent encore. Les Chaldéens brûlent tous les ans sur ce grand Autel quand ils sacrifient à leur Dieu le poids de cent mille talens d'encens. Il y avoit encore de nostre temps dans ce Temple une Statuë d'or de douze coudées de haut, que veritablement je n'ai pas veuë, mais je rapporte ici les choses que j'ai apprises des Chaldéens. Darius fils d'Hystapes fit dessein de l'enlever, mais s'il n'en eut pas la hardiesse, Xerces sont fils l'emporta depuis, après avoir tué le Sacrificateur qui lui avoit deffendu d'ôter cette statuë de sa place. Ainsi ce Temple est bâti, & ce sont là ses ornemens & des richesses, outre les offrandes particulieres qui y sont en abondance. Il y a plusieurs Rois qui ont regné dans Babylone, dont je ferai quelque mention en parlant de l'état des Assyriens. Tous ces Rois, & principalement deux Reines, ont pris plaisir à embellir la ville & les Temples de la ville. La premiere regna cinq siecles devant le dernier Roy, & s'appelloit Semiramis. Elle fit faire des levées dignes d'admiration, pour deffendre la plaine des inondations de l'Euphrate qui avoit accoûtumé de se répandre dans la campagne. La derniere de ces Princesses appellée Nitocris, fut encore plus ingenieuse que la premiere. Entre les grandes choses qu'elle fit & que je dirai, elle fit principalement celle-ci. Quand elle vit que les Medes devenoient redoutables, qu'ils ne se pouvoient contenter de leurs victoires, & que même ils avoient pris Ninos, elle fortifia Babylone & se mit en estat de leur resister.

L’œuvre de Nitocris se trouve dans la partie II, livre 1, page 924 du Grand Cyrus

Premierement elle fit aller en tournoyant l'Euphrate, qui avoit accoûtumé de couler tout droit par le milieu de la ville, de sorte qu'il passe par trois fois auprès d'Arderique, qui est une bourgade d'Assyrie: Et aujourd'hui ceux qui remontent de la mer par l'Euphrate vers Babylone, se rencontrent trois fois en trois jours devant cette bourgade. Elle fit de chaque costé de ce fleuve des levées qui sont merveilleuses à voir, autant par leur grandeur que par leur hauteur. Elle fit creuser un égout au dessus de la ville, & assez loin de la riviere; & lui donna tant de profondeur qu'il alloit jusques à l'eau, & tant de largeur qu'il alloit de tous costez quatre cens stades. Elle fit servir la terre qu'elle en osta, à relever le rivage du fleuve; & fit revétir de pierre tout le tour de cet égout. Or elle fit faire ces deux choses, c'est à dire, qu'elle fit aller l'Euphrate en tournoyant, & creuser cet égout, afin que ce fleuve retenu par plusieurs détours perdist de son impetuosité, & coulât plus lentement, que la navigation ne fut pas droite à Babylonne, & qu'on fist un plus grand chemin pour y arriver. Davantage, elle ferma tous les passages par où les Medes devoient entrer dans son païs, afin d'empescher que par le commerce qu'ils pourroient avoir avec les Assyriens, ils ne prissent connoissance de ses affaires. Comme la ville est divisée en deux parties, & que le fleuve la traverse, toutes les fois que sous les Rois precedens on vouloit passer d'un costé à l'autre, il falloit necessairement avoir un bateau, ce qui estoit à mon avis bien incommode, mais elle pourveut parfaitement cette incommodité: car après avoir fait creuser l'égout, elle entreprit un autre ouvrage memorable. Elle fit premierement tailler de grandes pierres, & lorsqu'elles furent prêtes, elle fit creuser un grand fossé par lequel elle détourna l'Euphrate. De sorte que quand ce fossé fut rempli, & que le lit du fleuve fut à sec, elle fit bâtir de brique comme les murs de la ville les bords de la riviere, & toutes les descentes qui y conduisent; & ensuite elle bâtit un pont au milieu de la ville où elle employa les pierres qu'elle avoit fait preparer, & les fit lier ensemble avec du fer & du plomb. On y passoit de jour par dessus des pieces de bois qu'elle faisoit lever le soir, pour empescher les larcins qu'on y pouvoit faire de nuit. Enfin quand elle eut achevé le pont, elle fit rentrer l'Euphrate dans son lit ordinaire, & l'on dit à sa loüange qu'elle avoit travaillé pour l'utilité de ses Citoyens. Cette même Reine s'avisa de cet artifice: Elle se fit bâtir un sepulchre sur la porte la plus considerable de la ville, & y fit mettre cette inscription. SI QUELQU'UN DES ROIS QUI REGNERONT EN BABYLONE APRÉS MOY, SE TROUVE EN NECESSITÉ D'ARGENT, QU'IL OUVRE CE SEPULCHRE, ET QU'IL EN PRENNE TOUT AUTANT QU'IL EN VOUDRA; QU'IL NE L'OUVRE PAS TOUTEFOIS S'IL N'EN A BESOIN, CAR IL NE FEROIT RIEN A SON AVANTAGE. On ne toucha point à cette Sepulture, jusqu'à ce que Darius fut parvenu à la Couronne. Mais ce Prince n'estimant pas qu'il fust raisonnable, ni qu'on ne passast point sous cette porte, parce qu'on n'y pouvoit passer sans avoir un mort au dessus de soi, ni qu'on ne se servist point des tresors qui y estoient comme en dépost, & qui sembloient l'inviter à les prendre, il ouvrit ce Monument, & au lieu des richesses & des tresors qu'il esperoit, il y trouva un corps mort & ces paroles: SI TU N'EUSSES POINT ESTÉ INSATIABLE D'ARGENT, ET UN INFAME AVARICIEUX,TU N'EUSSES PAS VIOLÉ LA SEPULTURE DES MORTS. Voilà quelle a esté cette Reine, & l'image que l'Antiquité nous en a laissée.

Cyrus alla donc declarer la guerre au fils de cette grande Reine, nommé Labynet, qui avoit eu de son pere & son nom & la Couronne des Assyriens. Il marcha contre lui avec une grande armée, & de grandes munitions, qu'il avoit fait preparer avec grand soin devant que de partir pour cette expedition.

La pureté de l’eau du Choaspes est évoquée dans la partie V, livre 3, page 3247 du Grand Cyrus

On portoit entre autre chose de l'eau du fleuve Choaspes qui passe dans Suse, parce que le Roy ne boit point d'autre eau que de cette riviere. Une quantité de chariots qui estoient traînez par des mulets portoient dans des vaisseaux d'argent, cette eau qu'on avoit fait auparavant boüillir, & suivoient par tout le Roi.

Le passage suivant a inspiré le récit de la division du Ginde (cf. le Grand Cyrus partie II, livre 1, page 915)

Quand Cyrus avec ses troupes fut arrivé sur le rivage du fleuve de Ginde, qui descendant des montagnes Mantianes, passe au travers des Dardaniens, & se vient décharger dans le Tigre, qui traverse la ville d'Opis, & se va perdre dans la mer rouge, il fit ses efforts pour passer le Ginde, bien qu'il ne fût pas gueable, & qu'on ne le puisse passer qu'en bateau. Comme il consideroit de quelle façon il le pourroit traverser, un de ses chevaux blancs qui sont consacrez au Soleil parmi les Perses, sauta brusquement dans la riviere, & s'efforça de passer à l'autre bord, mais la force de l'eau l'emporta & l'engloutit en même temps. Cyrus ne pouvant supporter cet outrage, jura de rendre ce fleuve si petit, & de reduire ses eaux si bas, que même les femmes le pourroient traverser à l'avenir sans se moüiller les genoux. Après avoir fait ce serment il differa l'expedition de Babylone, & divisa ses troupes en deux corps. Ensuite il traça au cordeau de chaque côté de la riviere cent quatre-vingts canaux, qui commençoient sur le rivage, & les fit creuser par ses gens. Veritablement il acheva cet ouvrage, mais bien qu'il eût grand nombre d'ouvriers, neanmoins il employa tout l'Eté dans cette entreprise. Ainsi Cyrus se vengea du fleuve de Ginde en le distribuant en trois cens soixante canaux, & quand le Printemps fut revenu il continua son voyage contre les Babyloniens, qui l'attendoient avec une armée qu'ils avoient déja mise en campagne. Il ne se fut pas plûtost approché de leur ville qu'ils en vinrent aux mains contre lui, mais ils perdirent la bataille, & furent repoussez entre leurs murailles.

La prise de Babylone est racontée dans la partie II, livre 1, page 924 du Grand Cyrus

Toutefois comme ils avoient appris il y avoit fort long-temps que Cyrus ne pouvoit demeurer en repos, & qu'il attaquoit indifferemment toutes sortes de Nations, ils avoient fait provision de vivres pour plusieurs années; c'est pourquoi ils n'apprehendoient pas un siege: Et Cyrus même voyant qu'il avoit déja perdu beaucoup de temps sans rien faire, ne sçavoit plus à quoi se resoudre. Enfin il resolut de se servir de ce dernier moyen, soit que quelqu'un lui en eût donné l'invention dans l'inquietude où il étoit, soit qu'il l'eût trouvée de lui même; il fit mettre une partie de son armée à l'endroit par où l'Euphrate entre dans la ville, & l'autre à l'endroit par où il en sort; & commanda aux uns & aux autres que quand ils verroient le fleuve gueable, ils entrassent dedans, & se jettassent dans Babylone. Après avoir donné cet ordre aux siens, il alla vers l'égout avec la plus inutile partie de son armée, & y fit les mêmes choses que la Reine des Babyloniens avoit faites. Car ayant par un fossé détourné l'Euphrate dans cet égout, qui ressembloit déja à de grands marais, il fit abaisser ses eaux, & le rendit gueable par ce moyen. De sorte que les Perses, qui sçavoient le dessein du Roy, se jetterent dans le fleuve quand ils le virent abaissé, sans avoir de l'eau que jusques aux cuisses, ils entrerent courageusement dans Babylone par le canal de l'Euphrate. Si les Babyloniens eussent eu quelque connoissance de ce dessein de Cyrus, ils eussent pû sans doute empescher les Perses d'entrer, & en eussent remporté la victoire. Car s'ils eussent fermé toutes les petites portes qui conduisoient dans le fleuve, & qu'ils fussent venus sur le quai, ils eussent battu leurs ennemis d'enhaut, & les eussent aisément deffaits. Mais les Perses les surprirent quand ils y pensoient le moins; & la ville estoit si grande, que s'il en faut croire les habitans, ceux qui demeuroient aux extrêmitez estoient déja pris, que ceux qui demeuroient au milieu ne le sçavoient pas encore. D'ailleurs comme le jour qu'ils furent pris estoit chez eux un jour de feste, ils estoient tous occupez dans des réjoüissances publiques lors qu'ils apprirent leur malheur.

Ainsi pour le premiere fois la ville de Babylone fut prise, & si par quantité de témoignages on peut juger combien elle estoit puissante & riche, on peut principalement le reconnoistre par celui-ci. Comme tous les peuples de la domination de Cyrus estoient obligez de lui fournir, outre les tributs ordinaires, la nourriture de sa maison & celle de son armée; toute l'Asie le nourrissoit avec ses troupes huit mois de l'année, & le seul païs de Babylone estoit obligé de le nourrir quatre mois; de sorte qu'il estoit seul égalé à la troisiéme partie de l'Asie. Le Gouvernement de ce païs, que les Perses appellent Satrapie, et le meilleur & le plus grand de tous les autres, & est enfin si considerable que Tritechme fils d'Artabase, qui levoit les tributs de cette contrée au nom du Roy, en retiroit tous les jours un arrabe rempli d'argent. L'arrabe est une mesure de Perse, plus grande de trois boisseaux que la mine Attique qui en contenoit six. Davantage cette contrée nourrissoit au Roy, outre les chevaux de guerre, un haras de huit cens chevaux, & de seize mille cavales. Elle élevoit aussi pour le Roi une grande quantité de chiens d'Inde, qu'il y avoit quatre villes exemptes d'impositions & de tributs, à condition seulement qu'elles nourriroient ces chiens. Voilà ce que donnoit Babylone à celui qui en estoit le maistre. Au reste, il ne pleut pas souvent dans le païs des Assyriens; les bleds qui y viennent sont seulement arrosez par l'eau de la riviere qui s'y répand, par l'industrie des hommes, à peu près comme le Nil, qui dans les saisons reglées se déborde & se répand dans les campagnes voisines. Car tout le païs des Babyloniens est comme l'Egypte, divisé en canaux, dont le plus grand porte navires, & est tourné vers le Solstice d'Hyver, & va de l'Euphrate dans le Tigre, qui est un autre ***** lequel la ville de Ninos estoit située. Enfin cette contrée est pour le bled la plus fertile & la meilleure que nous ayons veuë; mais pour les arbres, comme le figuier, la vigne & l'olivier, elle le cede aux autres païs. Elle est en recompense si propre pour les grains, qu'elle rend ordinairement deux cens fois plus qu'on ne lui donne, & quand les années sont ordinairement bonnes, elle rend trois cens fois davantage qu'elle n'a receu. Les feüilles des bleds & de l'orge y ont quatre grands doigts de large. Mais encore que je sçache bien que le mil & le Sezame y viennent aussi grands que des arbres, toutefois je n'en parlerai point, parce qu'il sembleroit à ceux qui n'ont pas esté en Babylone, que je leur rapporterois des fables. On ne s'y sert point d'autre huile que de celle qu'on fait de Sezame. Les Palmiers croissent d'eux-mêmes de tous costez dans le païs, & la pluspart portent du fruit dont on fait du pain, du vin, & du miel, & l'on ne les cultive pas d'une autre façon que les figuiers. De ces arbres comme des autres, les Grecs en appellent quelques-uns mâles. On attache le fruit des mâles à ceux qui rapportent des dattes, afin que le moucheron qui sort du fruit des mâles fasse meurir la datte en penetrant, ou autrement elle tombe: car les Palmiers mâles produisent dans leur fruit des moucherons comme le figuier sauvage. Mais il ne faut pas que je passe sous silence une chose qui me semble, après la ville, la plus merveilleuse de toutes, c'est que les bateaux dont on se sert sur ce fleuve pour aller en Babylone sont tous faits de peaux. Ce sont les Armeniens qui habitent au dessus des Assyriens qui y travaillent, & les font avec des perches de saule qu'ils plient, & qu'ils revêtent de peaux, en mettant au dehors la partie où il n'y a point de poil, & les tendent de telle sorte qu'elles ressemblent à un plancher. Ils n'y mettent ni pouppe ni prouë, mais ils les arondissent à la façon d'un bouclier. Ils abandonnent au fleuve chargez de diverses marchandises, & principalement de vin de palme, & au reste desux hommes les conduisent avec chacun un aviron. Ils en font de fort grands & de fort petits, les plus grands portent le poids de cinq mille talens; & l'on peut mettre un asne dans chaque petit bateau, mais on en met plusieurs dans les grands. Lorsqu'ils sont arrivez à Babylone & qu'ils y ont déchargé ce qu'ils portent, ils vendent aussi les perches du bateau, & la paille qui estoit dedans, & remettent les peaux sur leurs asnes qu'ils remenent en Armenie: car comme ce fleuve est rapide il est impossible de le remonter. C'est ce qui est cause qu'ils font leurs bateaux de peaux & non pas de bois; & quand ils sont de retour en Armenie avec leurs asnes, ils font d'autres bateaux de la même sorte. Voilà leur maniere de naviger. Quant à leurs habits, ils portent sur la chair une chemise de lin qui leur descend jusqu'aux pieds, ils mettent par dessus une robe de laine, & après cela ils s'enveloppent d'une veste blanche. Ils portent des souliers qui ressemblent presque à ceux des Thebains. Ils se laissoient croistre les cheveux; ils se couvrent la teste d'un turban, & se oignent tout le corps de liqueurs odoriferentes. Chacun d'eux porte au doigt son cachet, & un bâton à la main fort bien façonné, au bout duquel il y a ou une pomme, ou une robe, ou un lys, ou une Aigle, ou quelque autre chose, car il ne leur est pas permis de porter de bâton sans qu'il y ait dessus quelque enseigne. Pour ce qui concerne leurs Loix, je croi que la meilleure qui soit entre eux, est une Loy dont je trouve que les Henetes peuples d'Illyrie se servoient en chaque ville & en chaque village. Quand les filles estoient en âge d'estre mariées, ils les faisoient assembler en un endroit, où s'assembloient aussi quantité de jeunes hommes: Et alors le Crieur public les vendoit, mais il vendoit premierement la plus belle, quand il l'avoit venduë à haut prix, il mettoit en vente celle qui la suivoit en beauté. De sorte que les Babyloniens qui estoient riches, & qui n'estoient pas mariez achetoient à l'enchere les plus belles, qu'on donnoit à ceux qui en offroient davantage. Mais comme ceux de basse condition qui étoient à marier ne se soucioient pas d'avoir de belles femmes, ils prenoient les plus laides avec de l'argent qu'on leur donnoit. Car quand le Crieur avoit achevé de vendre les belles, il faisoit lever la plus laide, & demandoit si quelqu'un la vouloit prendre avec une petite somme d'argent, & on la donnoit à celui qui se contentoit de peu de chose. Ainsi on vendoit les belles filles, & de l'argent qui en provenoit on marioit les laides, & celles qui avoient quelques deffauts corporels. Il n'estoit pas permis à qui que ce fût de marier sa fille à sa fantaisie, ni à celui qui l'achetoit de l'emmener sans donner caution qu'il l'épouseroit; & si les parties ne pouvoient s'accommoder, il estoit ordonné par la Loy qu'on rendroit l'argent à l'acheteur. Il estoit aussi permis à ceux qui venoient d'une autre ville, d'acheter des filles pour les épouser; enfin ils suivoient autrefois cette coûtume qui n'est plus en usage parmi eux. Mais ils ont fait depuis une autre Loy, par laquelle il est deffendu de faire aux femmes de mauvais traitemens, & de les mener dans les autres villes; & au reste comme ils sont devenus pauvres par la ruine de leur ville, il n'y en a point parmi le peuple qui ne prostituë les filles pour en tirer du profit. Ils observent aussi cette coûtume qui est sagement établie entre eux, qu'ils apportent les malades dans la place pour consulter les passans sur leurs maladies, car ils ne se servent point de Medecins. Ils demandent donc à ceux qui s'approchent des malades, s'ils n'ont point eu le même mal, s'ils ne sçavent point quelqu'un qui l'ait eu, & comment il en est gueri. Ainsi chacun les venant trouver, leur enseigne le remede qu'il sçait, & les exhorte de faire ce qu'il a fait, ou ce qu'il a vû faire pour le même mal. C'est pourquoi il n'est pas permis de passer devant le malade sans lui parler, & sans lui avoir demandé quelle est sa maladie. Ils embaument leurs morts avec du miel; & le deüil qu'ils en font est semblable à celui des Egyptiens. Toutes les fois qu'un Babylonien veut avoir la compagnie de sa femme, il fait brûler sous lui des parfums; sa femme fait la même chose, & sur le matin ils se lavent tous les deux, & ne touchent aucun vaisseau devant qu'ils se soient lavez; les Arabes observent la même coûtume. Mais il y a une Loy parmi les Babyloniens qui est certes honteuse & infame de toutes façons; c'est que toutes les femmes du païs sont obligées une fois en leur vie de se trouver dans le Temple de Venus, pour se prostituer à des Etrangers. Mais dautant que la plupart de celles qui s'estiment plus considerables que les autres par leur condition & par leurs biens, ne veulent pas s'abandonner à des Etrangers, elles se font seulement porter dans des litieres jusqu'à l'entrée du Temple où elles se presentent, ayans laissé derriere elles une grande troupe de valets; & les autres se vont asseoir dans le Temple avec des couronnes de fleurs sur la teste. Il y a dans ce Temple quantité d'allées & de détours, par où se promenent les Etrangers, pour faire le choix de celle qui leur plaira davantage; & quand elles sont dans ce Temple, il ne leur est pas permis de s'en retourner en leurs maisons, que quelqu'un des Etrangers ne lui ait jetté quelque argent, & que l'ayant menée à part hors du Temple, il n'en ait eu connoissance. Mais il faut qu'en lui presentant cet argent il lui dise qu'il implore en sa faveur la Déesse Mylitta, qui est le nom que les Assyriens donnent à Venus. Au reste il n'est pas permis de refuser cet argent, quelque modique qu'il puisse estre, parce qu'on estime qu'il est sacré; même la femme ne peut refuser celui qui l'a choisie, & est obligée de le suivre de quelque condition qu'il soit. Enfin quand elle satisfait à la Loy avec un Etranger, & qu'elle a sacrifié à la Déesse selon la coûtume, elle s'en retourne en sa maison, & après cela quelques grands presens qu'on lui fasse, il est impossible de la gagner. On n'aura pas beaucoup de peine à croire que celles qui sont les plus belles, sont celles qui sortent plûtost de ce Temple; mais les laides sont contraintes d'y demeurer long-temps devant qu'elles satisfassent à la Loy, & attendent bien souvent deux à trois ans, & quelquefois davantage. On observe la même Loy dans l'Isle de Chypre en quelques endroits. Voilà les Loix des Babyloniens dont il y a trois Tribus qui ne vivent que de poissons, & en usent de cette sorte. Quand ils les ont fait secher au Soleil ils les pilent dans un mortier, en tirent une espece de farine qu'ils passent dans des linges, & en font des tourteaux qu'ils font cuire comme du pain.

Après que Cyrus eut réduit cette Nation sous son obéissance, il fit aussi dessein de subjuguer les Massagetes, qui sont, dit-on, des peuples belliqueux, & en grand nombre. Ils sont situez vers l'Orient au delà du fleuve Araxes à l'opposite des Issedons; & quelques-uns soûtiennent qu'ils font une partie de la Scythie. On dit que le fleuve Araxes est plus grand & plus petit que le Danube, qu'on y trouve plusieurs Isles qui sont aussi grandes que Lesbos; que les habitans vivent l'Esté de toutes sortes de racines qu'ils arrachent de la terre; qu'ils gardent les fruits meurs qu'ils trouvent aux arbres pour en vivre durant l'Hyver; qu'ils ont des arbres, qui portent un fruit de telle nature, qu'en le jettant dans le feu, ils s'enyvrent par son odeur comme les Grecs par le vin; & que plus ils y en jettent, plus ils s'enyvrent; & que quand ils se sont enyvrez de la sorte ils se levent pour chanter, & danser ensemble. Voilà ce qu'on dit de leur façon de vivre. Quant au fleuve Araxes, il descend des Mantianes comme le Ginde, que Cyrus divisa en trois cens soixante canaux, & se jette par quarante bouches, si l'on excepte une seule, dans des marécages, où l'on dit qu'habitent des hommes qui ne vivent que de poissons crus, & qui n'ont pour vétement que des peaux de veaux marins. Le reste de ce fleuve se décharge dans la mer Caspienne, qui n'a aucune communication avec les autres mers. Car cette mer que naviguent les Grecs, & tout ce qui est au delà des colonnes d'Hercule qu'on appelle mer Atlantique, & même la mer rouge ne fait qu'une même mer. La mer Caspienne qui est une mer à part, a de long autant de chemin qu'en peut faire en quinze jours un vaisseau tiré à rames; & dans sa plus grande largeur autant qu'il en pourroit faire en huit jours. Elle touche du côté de l'Occident le mont Caucase, qui est d'une grande étenduë & d'une hauteur prodigieuse. Il y habite une infinité de peuples differens qui ne vivent que de fruits sauvages, & l'on dit qu'ils ont parmi eux des arbres dont les feüilles pilées & broyées en eau leur servent à peindre sur les habits des figures d'animaux qui ne s'en effacent jamais; & comme s'ils estoient trouvez faits avec la laine, ils durent aussi long-temps que la laine même. Ces peuples, non plus que les bestes, ne se cachent point pour avoir la compagnie de leurs femmes. La mer Caspienne est donc bornée du costé de l'Occident par le mont Caucase, & du côté de l'Orient par un païs plat d'une merveilleuse étenduë. Une grande partie de ce païs est occupée par les Massagetes, à qui Cyrus vouloit faire la guerre pour plusieurs considerations. Premierement par sa naissance, qui lui faisoit imaginer qu'il estoit au dessus de l'homme, & outre cela par le bonheur qui l'avoit toûjours accompagné contre tous ses ennemis: car il avoit triomphé d'autant de peuples qu'il en avoit attaquez. En ce temps-là Tomyris veuve du Roy des Massagetes estoit Reine de ce peuple; & Cyrus lui envoya quelques-uns des siens feignant de la demander en mariage. Mais quand elle eut reconnu que ce Prince faisoit l'amour à son Sceptre & non pas à sa personne, elle lui fit sçavoir qu'il passât point plus avant, & qu'il n'entrât point dans son Royaume.

Le pont de bateaux sur l’Araxe est raconté dans la partie IX, livre 2, page 6161 du Grand Cyrus

Cyrus voyant que son artifice n'avoit point de succès, marcha vers le fleuve Araxes avec une armée, & se déclara ennemi des Massagetes. Il fit faire sur la riviere un pont de bateaux, & des tours pardessus pour faire passer ses troupes, & lorsque Tomyris sçût son dessein elle lui envoya un Ambassadeur, qui lui tint ce discours de sa part. "Roy des Medes, ne continuez point vostre entreprise; Ne vous hâtez point de faire une chose dont vous ne sçavez pas si le succès vous sera avantageux. Quittez donc vostre dessein, allez regner sur vos peuples, & permettez que nous demeurions les maistres du païs que nous possedons. Neanmoins si vous ne voulez pas écouter nos avis, & que vous preferiez toutes les autres choses à vostre repos;

Le marché proposé par Tomyris se retrouve dans la partie IX, livre 2, page 6315 du Grand Cyrus

Que si enfin vous avez tant de passion d'éprouver vos forces contre celles des Massagetes, nous voulons bien que vous poursuiviez vôtre pointe. Mais ne vous mettez point en peine de bâtir un pont, nous nous retirerons à trois journées de la riviere, pour vous donner le temps de passer dans nos terres; ou si vous aimez mieux nous recevoir dans les vostres, faites la même chose que nous vous offrons de faire." Cyrus ayant entendu ces paroles, fit assembler les principaux Seigneurs des Perses, mit l'affaire en déliberation, & leur en demanda leur avis. Ils furent tous d'opinion de laisser entrer Tomyris dans leur païs; mais Cresus qui estoit de ce conseil n'approuva pas cette opinion, & parla au contraire en ces termes. "Je vous ai toûjours assuré, dit-il à Cyrus, depuis qu'il a plû aux Dieux de me mettre sous vostre puissance, que je ferai mes efforts pour empêcher les fautes que je remarquerai dans la conduite de vos affaires. Car encore que mes adversitez m'affligent, toutefois elles me servent d'instruction. Si vous croyez estre immortel, & à commander une armée invincible, il n'est pas besoin que je vous dise mon sentiment. Mais si vous reconnoissez que vous estes homme, & que vous commandez à des hommes, remettez-vous devant les yeux l'inconstance des choses humaines, qui ne permet jamais aux hommes de perseverer dant un bonheur constant. Pour moi je ne suis pas de l'opinion de vostre conseil touchant ce que vous avez proposé. Si vous voulez recevoir les ennemis dans ce païs, il est à craindre que perdant contr'eux la bataille vous ne perdiez aussi vostre Empire; parce que si les Massagetes sont victorieux, ils ne faut pas douter qu'ils n'attaquent vos Provinces. Que si au contraire vous remportez la victoire elle ne sera pas si entiere que si vous estiez entré dans leur païs, & que vous y poursuivissiez les vaincus. C'est une raison que j'employerai contre celui qui a dit que si vous triomphez de l'ennemi, rien ne s'opposera à vostre passage pour aller subjuguer le Royaume de Tomyris qui sera en desordre & sans conduite. D'ailleurs il seroit honteux à Cyrus fils de Cambyses de ceder à une femme, & de reculer devant elle. C'est pourquoi je suis d'avis que vos troupes passent la riviere, & que vous les fassiez marcher dans le païs des Massagetes jusqu'à ce que vous rencontriez leur armée, & enfin que vous mettiez tout en usage pour vous en rendre victorieux. J'ai oüi dire que les Massagetes ignorent les délices des Perses, & qu'ils manquent des plus grandes commoditez de la vie. Faites leur donc preparer dans vostre camp une abondance de viandes & de vins délicieux; Quand vous aurez fait cela, laissez en cet endroit les plus foibles de vos troupes, & retirez-vous vers le fleuve avec vos principales forces. Je ne doute point que quand les Massagetes verront cet appareil, ils n'y courent plûtost qu'au combat, & que par ce moyen ils ne vous donnent l'occasion de faire de grandes choses pour vostre gloire." Ces deux opinions ayant esté proposées dans le conseil, Cyrus rejetta la premiere, & s'arrêta à celle de Cresus; manda à Tomyris qu'elle se retirât, & qu'il entreroit dans son païs. La Reine ne manqua pas de se retirer selon la parole qu'elle avoit donnée. Cependant Cyrus mit Cresus entre les mains de Cambyses son fils à qui il donnoit la charge de son Royaume lui commanda d'honorer ce Prince, & de lui faire part de ses bienfaits, si l'entreprise qu'on faisoit contre les Massagetes n'avoit pas un succez heureux, & quand il eut donné ses ordres, il les renvoya tous deux en Perse, & passa le fleuve avec son armée.

Cyrus ayant passé le fleuve Araxes, & la nuit estant venuë, songea que le fils aîné d'Hystaspes avoit des aîles aux espaules, dont l'une faisoit ombre à toute l'Asie, & l'autre à toute l'Europe. Darius qui n'avoit alors que vingt ans, étoit l'aîné des enfans d'Hystaspes fils d'Arsamene, & son pere l'avoit laissé en Perse, parce qu'il n'estoit pas encore en âge d'aller à la guerre. Cyrus estant éveillé fit reflexion sur ce songe, & jugeant qu'il marquoit quelque grande entreprise, fit venir Hystaspes, & après avoir fait retirer tout le monde, il lui parla de la sorte. "Vôtre fils, dit-il, Hystaspes, conspire contre moi & contre mon Royaume, & je veux bien vous faire sçavoir comment je le sçai & avec quelle certitude. Les Dieux qui ont soin de moi me font voir à découvert les choses futures. Ainsi j'ai vû la nuit derniere vostre fils aîné avec des aîles aux épaules, dont l'une couvroit toute l'Asie, & l'autre toute l'Europe. Après ce songe je ne doute point qu'il ne conspire, & qu'il ne me dresse des embusches. C'est pourquoi retournez promptement en Perse, & quand j'y serai de retour après la conqueste des Massagetes ne manquez pas de me representer vostre fils pour se justifier devant moi." Ainsi parla Cyrus, s'imaginant que Darius faisoit contre lui quelque conspiration: Ainsi quelque Dieu lui annonçoit qu'il alloit mourir, & que sa Couronne passeroit sur la teste de Darius. mais Hystaspes lui fit cette réponse. "Ha! Sire, dit-il, je ne sçaurois m'imaginer que quelqu'un des Perses voulût conspirer contre vous. S'il y en a toutefois d'assez méchans pour former un dessein si détestable, qu'ils meurent, & qu'ils soient punis aussi-tost qu'ils auront cette pensée. Car enfin vous avez rendu les Perses libres, d'esclaves & de sujets qu'ils estoient vous les avez faits les Maistres des autres nations. Si quelque songe vous a fait voir que mon fils entreprenoit contre vous, je suis prest de le mettre entre vos mains pour en faire une punition égale à son attentat." Après cette réponse Hystaspes repassa l'Axares, & s'en alla en Perse pour veiller sur les actions de son fils, & pour le garder soigneusement afin de le representer à Cyrus. Cependant ce Prince ayant fait marcher les troupes durant une journée dans les terres de Tomyris, executa le conseil de Cresus. Il fit preparer un grand festin, & y ayant laissé les plus foibles de son armée, il s'en revint vers le fleuve avec ses meilleures troupes. En même temps les Massagetes avec la troisiéme partie de leur armée vinrent attaquer ceux que Cyrus avoit laissé, & les taillerent en pieces; Et voyant un festin preparé, ils prirent l'occasion qui se presentoit de faire bonne chere, ils se remplirent de viandes & de vin, & ils s'endormirent ensuite sur la place. Les Perses vinrent aussi-tost, & en tuerent une grande partie; mais ils en prirent vifs un plus grand nombre, entrelequel se trouva le fils de la Reine Tomyris appellé Spargapises, qui conduisoit les Massagetes.

La réaction de Tomiris à l’affront de Cyrus a inspiré la décaptation du sosie de Cyrus dans la partie partie X, livre 2, page 7215 du Grand Cyrus

Tomyris ayant appris la deffaite de ses troupes, & la prise de son fils, envoya à Cyrus, & lui fit parler de la sorte. "Prince insatiable de sang, ne tire point de gloire de l'avantage que tu viens de remporter. Puis que tu le dois au fruit de la vigne, qui te rend si insolent & si insensé, qui ne peut entrer dans ton corps, qu'il ne fasse sortir de ta bouche toutes sortes d'impuretez. Puisqu'enfin tu as vaincu mon fils par ce poison, tu l'as vaincu par la fraude & non pas par la vertu. C'est pourquoi suis mon conseil qui te sera sans doute avantageux. Rends-moi mon fils, retire-toi de mes terres, & contente-toi d'avoir deffait impunément la troisiéme partie de mes troupes. Que si tu ne fais ce que je te conseille, je jure par le Soleil, Dieu des Massagetes, que peut-estre je t'assouvirai de sang, bien que tu en sois insatiable." Mais Cyrus ne fit point de conte de ces paroles. Lorsque Spargapises fils de Tomyris fut revenu de son yvresse, & qu'il eut appris qu'il estoit en la puissance de ses ennemis, il pria Cyrus qu'on le déliât, & se tua lui-même aussi-tost qu'il eut la liberté de se servir de ses mains. Quant à Tomyris voyant que Cyrus ne la vouloit pas écouter, elle ramassa toutes ses troupes, & donna bataille à Cyrus, qui fut la plus furieuse & la plus sanglante qui ait jamais esté donnée parmi les barbares. J'ai appris que l'on y observa cet ordre. Premierement les deux armées estant en presence assez proche l'une de l'autre, se tirerent quantité de fléches, & lorsque l'on en manqua, ils coururent les uns contre les autres avec des lances; & enfin ils se mêlerent l'épée à la main. Ils combattirent long-temps sans qu'on reculât de part & d'autre; mais après un combat qui fut long-temps opiniâtré, les Massagetes demeurerent victorieux. Non seulement une grande partie de l'armée des Perses fut taillée en pieces, mais Cyrus même fut tué dans le combat, ayant regné vingt-neuf ans. Tomyris le fit chercher entre les morts, & l'ayant trouvé, elle lui fit couper la tête, la fit mettre dans une outre qu'elle avoit fait remplir de sang humain; & se mocquant de ce Prince mort; "Tu as, dit-elle, perdu mon fils qu'une ruse t'avoit livré, mais enfin je suis vivante & victorieuse, & suivant la promesse que je t'avois faite, je te soulerai de sang." Voilà la fin de Cyrus, dont on parle diversement; mais je me suis contenté de dire ce qui m'a semblé le plus vrai-semblable. Les Massagetes vivent & se vétent comme les Scythes; ils combattent à cheval & à pied, & réüssissent également dans ces deux façons de combattre. Ceux qui portent l'arc & la lance, portent aussi des marteaux d'armes, selon la coûtume du païs, & se servent en toutes choses d'or & de cuivre. Ils font de cuivre les pointes de leurs fléches, le tour de leurs carquois, & leurs marteaux d'armes; mais ils font d'or tout ce qui sert d'ornement à leurs habillemens de tête, à leurs baudriers & à leur armure. Ils mettent aussi à leurs chevaux des plastrons d'airain, mais ils mettent de l'or à la bride, aux mords & aux bardes, parce que le fer & l'argent ne sont point chez eux en usage. Car encore qu'il y ait dans leur païs une abondance d'or & d'airain, il y a neanmoins peu de fer & d'argent. Pour ce qui regarde leurs moeurs, ils épousent chacun une femme, mais elle ne laisse pas d'estre commune entre eux; & bien que les Grecs rapportent la même chose des Scythes, cela n'est pas neanmoins en usage parmi les Scythes, mais parmi les Massagetes. Si un Massagete devient amoureux d'une femme, il pend son carquois à son chariot, & passe le temps avec elle sans qu'il y ait de honte pour l'un & pour l'autre. Ils ne prescrivent aucune borne à la vie, mais quand quelqu'un est arrivé à une extrême caducité, les parens s'assemblent, & l'immolent avec quelques animaux, dont ils font ensemble festin quand ils en ont fait cuire la chair. On estime parmi ce peuple, que cette espece de mort est la plus heureuse de toutes. Ils ne mangent point ceux qui sont morts de maladie, mais ils les enterrent; & quand ils n'ont pû estre immolez, ils s'imaginent que c'est une perte qu'ils ont faite. Ils ne cultivent point la terre, mais ils vivent de chair, & du poisson que le fleuve Araxes leur fournit en abondance, & boivent ordinairement du lait. De tous les Dieux, ils n'adorent que le Soleil, à qui ils sacrifient des chevaux, comme pour faire juger qu'au Dieu le plus viste de tous les Dieux, ils immolent aussi le plus viste de tous les animaux.

Fin du premier Livre

Voir aussi:

-Hérodote, extrait 2

-Hérodote, extrait 3



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