Le Grand Cyrus partie 9 Mlle de Scudéry Artamène ou le Grand Cyrus http://www.artamene.org Partie 9 sommaire : - Récit de l'enlèvement de Mandane - Anaxiris tue le roi d'Assyrie - Anaxiris poursuit sa fuite avec Mandane - Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : les revendications des Issedons - Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : rébellion et guerre civile - Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : vaines négociations de paix - Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : retrouvailles d'Adonacris et de Noromate - Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : le poids de la vertu - Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : découverte de la correspondance de Noromate et d'Adonacris - Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : séparation des amants - Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : comment Aryante devient Anacharsis - La situation de Mandane - Capture et libération de quatre des sept sages - Histoire du banquet des sept sages - Histoire de Philidas et d'Anaxandride - Histoire d'Aglatonice et d'Iphicrate - Fin du banquet des sept sages - Bataille contre l'armée de Thomiris - Nouvelles du front - Attaque de la forteresse des Sauromates et ses conséquences - Histoire de Pisistrate : conversation sur la raillerie - Histoire de Pisistrate : les bains des Thermopyles - Histoire de Pisistrate : cabales - Histoire de Pisistrate : triomphe de Pisistrate - Récit d'Hidaspe - Préparatifs de la grande bataille - La grande bataille contre Thomiris - Suicide de Spargapise Livre premier Récit de l'enlèvement de Mandane Quoy, (s'écria Cyrus apres avoir entendu le veritable nom d'Anaxaris, qu'Indathirse luy aprit) il peut estre vray qu'Anaxaris soit le Prince Aryante Frere de Thomiris qui estoit allé au Royaume des Issedons avec le jeune Spargapise, lors que Ciaxare m'envoya vers cette Princesse ! Ouy Seigneur, reprit Indathirse, Anaxaris est veritablement Aryante, Frere de la Reine des Massagettes : et le voyage qu'il estoit allé faire lors que vous estiez aupres de cette Princesse, est cause qu'il a pû demeurer inconnu dans vostre armée : car comme vous ne l'aviez jamais veû, il luy a esté aisé de passer pour ce qu'il a voulu. Mais encore, dit Cyrus, quel dessein peut-il avoir eu en se cachant si long temps, et en me rendant de si grands services, pour me rendre apres le plus malheureux de tous les hommes ? est-ce qu'il attendoit une occasion de vanger Thomiris, en m'enlevant la Princesse que j'adore ? et dois-je regarder la violence qu'il vient de faire, comme un effet de la vangeance de cette Reine irritée, ou de l'amour qu'il a pour Mandane ? Seigneur, reprit Indathyrse, je ne puis vous dire quelle a esté l'intention du Prince Aryanthe : mais je sçay avec certitude, qu'il y a tres long temps qu'il n'est pas assez bien avec Thomiris, pour estre le Ministre de sa vangeance. Mais comment sçavez vous, dit Cyrus, qu'Anaxaris est Aryante ? car je vous advouë que ce que vous me dites me surprend si fort, que je ne puis m'empescher de vous demander toutes les circonstances d'une chose qui me paroistroit tout à fait incroyable, si tout autre que vous me la disoit. Seigneur, reprit Indathirse, je sçay si bien qu'Anaxaris est Aryante, qu'on ne peut pas le sçavoir mieux : car un Escuyer que j'ay icy, en qui je me fie de toutes choses, et qui l'a veû des années entieres, l'a veû de ses propres yeux aupres de Mandane. En effet comme je voulois estre asseuré du lieu, où vous estiez pour vous joindre, je l'avois envoyé s'en informer, avec ordre de me le revenir dire en une ville où je me suis arresté un jour pour me mettre en estat de pouvoir paroistre devant la Princesse Mandane, que je sçavois que vous conduisiez. De sorte que cét Escuyer qui a de l'esprit, estant arrivé hier au lieu où vous estiez, et où nous allons, il y vit Anaxaris faire la fonction de Capitaine des Gardes de la Princesse Mandane. Mais comme il le vit sans en estre veû, parce qu'il estoit meslé dans la presse du peuple qui regardoit cette Princesse en allant au Temple, il ne dit rien de l'estonnement qu'il avoit de le voir : joint que ne connoissant personne de ceux qui l'environnoient, il n'avoit pas lieu de pouvoir tesmoigner la surprise où il estoit. Il trouva pourtant moyen de se faire entendre, pour demander comment se nommoit celuy qu'il regardoit avec tant d'attention : si bien que luy ayant esté respondu qu'il s'appelloit Anaxaris, mais qu'on ne pouvoit luy dire ny qui il estoit, ny d'où il estoit, il comprit aisément, comme il a de l'esprit, que le Prince Ariante ne vouloit point estre connu : de sorte que se taisant, il revint diligemment vers moy, non seulement pour m'asseurer que je vous trouverois encore au bord du Fleuve Halis ; mais pour me dire qu'il avoit veù le Prince Aryante, qui se faisoit nommer Anaxaris, et qu'il estoit Capitaine des Gardes de la Princesse Mandane. D'abord je luy dis qu'il s'abusoit à quelque ressemblance imparfaite : toutesfois il me soustint si fortement qu'il ne se trompoit pas, que je fus contraint de ne resister plus, et de me contenter de mettre la chose en doute dans mon esprit, sans luy en parler davantage. Mais Seigneur, lors qu'en arrivant au lieu où je croyois vous trouver, j'ay sçeu que cét Anaxaris avoit enlevé Mandane, je n'ay plus douté qu'il ne fust le Prince Aryante ; et j'en suis presentement aussi persuadé, que si je l'avois veû moy-mesme. Ha ! mon cher Indathirse, s'escria Cyrus, je le suis pour le moins autant que vous : car en fin si Anaxaris n'estoit pas de la condition que vous le croyez, il n'auroit asseurément jamais eu l'audace d'enlever ma Princesse. Il me semble mesme, luy dit-il encore aujourd'huy que vous m'avez dessillé les yeux, que je me remets qu'il y a quelque ressemblance imparfaite, entre Thomiris et luy ; et qu'il y a mesme je ne sçay quoy dans le son de sa voix, et dans son accent, qui me devoit du moins faire connoistre qu'il estoit Scythe : mais c'est asseurément que les Dieux qui ont resolu que je perisse, m'aveuglent et m'ostent la raison, afin que je contribuë moymesme à la perte de Mandane et à ma propre perte. Apres cela Cyrus se taisant, continua durant quelque temps de marcher en soupirant : puis tout d'un coup appellant Feraulas, à qui le Roy d'Assirie parloit, il luy demanda comment on s'estoit apperçeu que Mandane estoit enlevée. Seigneur, luy dit-il, Anaxaris a conduit la chose si finement, qu'on ne l'a sçeu que plus de quatre heures apres son départ : car en fin, Seigneur, il est party avec la Princesse plus d'une heure devant le jour. Cependant ce n'a esté qu'une heure devant que je sois party pour venir icy, qu'on a sçeu qu'elle n'estoit plus à son Apartement : et ce qui est le plus surprenant, est qu'Aryanite qu'elle a laissée, avoit ordre de cacher son départ, aussi bien que Pherenice, de toutes ses autres Femmes : car pour Doralise et Martesie elles sont avec elle. Ha Feraulas s'écria Cyrus, ce que vous dites ne peut estre ! et je ne croiray jamais que Mandane se soit fait enlever, et enlever par Anaxaris. Seigneur, reprit Feraulas, je ne le croy pas non plus que vous : mais ce qu'il y a de vray, est que la Princesse ny les deux Filles qui sont avec elle, n'ont appellé personne à leur secours ; que tous les Gardes de Mandane l'ont suivie ; et qu'Andramite et ses Amis l'accompagnent. Et ce qui est encore le plus estonnant, c'est qu'Arianite dit qu'Anaxaris est venu faire esveiller Martesie, afin qu'elle esveillast Mandane : et qu'apres qu'elle a eu fait ce qu'il vouloit ; qu'il a eu parlé à la Princesse ; qu'il luy a eu leû quelque chose qui estoit escrit dans des Tablettes qu'il tenoit ; et qu'il luy a eu monstré une Escharpe qu'elle n'a fait qu'entre-voir ; elle a jetté des cris de desespoir estranges, et versé des torrens de larmes, avec une amertume de coeur extréme. Arianite dit encore, qu'apres cela Mandane ayant fait approcher Martesie, et envoyé esveiller Doralise, elles ont pleuré quelque temps avec elle : et qu'en suitte cette Princesse se levant avec diligence, pendant qu'Anaxaris estoit allé donner ordre au depart, elle s'est laisse habiller sans faire autre chose qu'essuyer ses larmes. Elle dit aussi que comme elle a esté preste à partir, et à monter dans un Chariot qu'on avoit fait venir au pied d'un Escalier dérobé qui donne à une Cour de derriere ; Martesie luy a commandé de la part de la Princesse, de faire que ses Femmes n'ouvrissent point la porte de sa chambre, qu'il ne fust fort tard. De sorte qu'Arianite pressant alors Martesie, de luy dire où alloit la Princesse ; quelle estoit sa douleur ; et pourquoy elle ne menoit pas toutes celles qui estoient à elle ? vous aurez bien-tost ordre de venir où elle sera, luy a repliqué Martesie : mais cependant ma chere Arianite, luy a-t'elle dit, repentez vous encore une fois d'avoir tant servy le Roy d'Assirie, puis que vous estes peut-estre cause qu'il a tué l'illustre Cyrus, et que nostre Princesse mourra de la douleur que sa perte luy donne. Vous pouvez juger, Seigneur, qu'une Fille qui croyoit le Roy d'Assirie mort, a esté bien surprise d'entendre qu'il vivoit, et qu'il vous avoit tué ; elle n'a pourtant pû tesmoigner sa surprise à celle qui la causoit, car Martesie et Doralise ont suivy Mandane avec autant de diligence que de douleur. Cependant comme cette nouvelle a fort touché Arianite, elle l'a dite aux autres Femmes de la Princesse, et a esté esveiller Pherenice pour la luy dire. Si bien qu'ayant passé le reste de la nuit, et une partie du matin a raisonner sur une si estrange avanture ; Arianite a envoyé chercher Chrysante par un Esclave : il n'a toutesfois pû sortir d'assez long temps, parce que quatre Gardes qu'Anaxaris avoit laissez à la Porte du Chasteau, ne vouloient laisser sortir personne, à cause qu'il le leur avoit deffendu. Mais à la fin s'estans laissez gagner, cet Esclave a trouvé Chrysante qui venoit de sçavoir que vous n'estiez pas chez vous : si bien qu'aprenant en mesme temps par Arianite qu'il a esté trouver, que la Princesse estoit sortie, il a eu un estonnement qu'il n'a pas crû devoir cacher : de sorte qu'ayant à l'heure mesme adverty le Prince Artamas, Mazare, Intapherne, Myrsile, et quelques autres, il s'est en un moment eslevé un si grand bruit de vostre mort et du départ de la Princesse, que je ne sçaurois vous representer le desordre que cette funeste nouvelle a causé, et parmy tous vos Amis, et parmy les Soldats : et ce qu'il y avoit d'estrange, c'est qu'on ne sçavoit quelle resolution prendre ny de qui recevoir les Ordres. Les uns disoient qu'il faloit aller au Roy d'Hyrcanie ; les autres à Cresus ; et tous ensemble parlant de vanger vostre mort, et d'aller apres Mandane, on ne faisoit pourtant ny l'un ny l'autre, tant on avoit l'esprit troublé. Quelques uns disoient mesme que peut-estre Anaxaris n'enlevoit-il pas cette Princesse, veû la maniere dont on sçavoit qu'elle estoit partie. Mais le Prince Myrsile ayant sçeu alors par un des siens, qu'il y avoit plus de quatre jours qu'Andramite s'estoit assuré de quelques uns de ses Amis, pour un grand dessein qu'il disoit avoir, il n'a plus douté que ce n'eust esté comme sçachant qu'Anaxaris en enlevant Mandane, enleveroit aussi Doralise qu'il aime : de sorte que presuposant qu'il les a enlevées en les trompant, ce Prince sans faire nul fondement sur le bruit qui couroit que le Roy d'Assirie estoit vivant, et qu'il vous avoit tué, a assemblé quelques uns de ses Amis, et est allé diligemment pour tascher de descouvrir, quelle route a tenuë Anaxaris. Le Prince Mazare a aussi pris le mesme dessein, mais il a pris un autre chemin : et pour le Prince Artamas, Intapherne, Chrysante, Aglatidas, et moy, nous nous sommes partagez, avec intention de vous chercher en tant de lieux que nous peussions vous trouver en quelqu'un : de sorte qu'ayant sans doute esté conduit par les Dieux à l'endroit où vous estiez, j'ay lieu de croire qu'ils vous conduiront aussi bien tost où est Mandane. Non non, reprit ce Prince affligé, il ne faut plus rien esperer : et il faut au contraire craindre toutes choses. Apres cela, la responce que la Sibille luy avoit renduë par Ortalque, luy revenant dans la memoire, il ne douta plus qu'il ne fust destiné à de funestes avantures, et que Thomiris ne fust celle qui le devoit perdre. Il crût mesme alors que l'Oracle du Roy d'Assirie auroit son effet à l'avantage de son Rival : et il n'osa esperer que celuy que la Princesse de Salamis avoit reçeu, et qui luy estoit si avantageux deust plus estre interprété à son avantage. De sorte que la douleur s'emparant de son esprit, il ne parla plus du tout qu'il ne fust arrivé au lieu où estoit Arianite ; de la bouche de qui il voulut aprendre plus precisément tout ce que Feraulas luy avoit desja dit. Il trouva avec elle Pherenice, Amaldée, Telamire, et toutes ces autres Dames qui l'accompagnoient : mais il les trouva toutes en larmes. Sa veuë les consola pourtant extrémement : leur semblant que puis qu'il estoit vivant, il n'y avoit plus à craindre pour Mandane. Cedant leur estonnement n'estoit pas petit, non plus que celuy de tous ceux qui apres avoir crû le Roy d'Assirie mort, et avoir oüy dire en fuite qu'il avoit tué Cyrus, les voyoient tous deux vivans, et les voyoient mesme agir comme ils faisoient autrefois : car apres qu'ils eurent sçeu d'Arianite tout ce qu'ils en pouvoient sçavoir ; qu'ils eurent interrogé les quatre Gardes qu'Anaxaris avoit laissez et qui ne sçavoient rien autre chose, sinon qu'il leur avoit commandé de ne laisser sortir personne du Chasteau qu'il ne fust extremement tard : et que le Roy d'Assirie eust, esté pensé de la legere blessure qu'il avoit au bras gauche ; ils aviserent ensemble ce qu'il estoit expedient de faire en une si fascheuse rencontre. Il est vray que ce conseil fut souvent interrompu : car de tous les Quarties de cette grande Armée, ce n'estoient que gens qui venoient pour s'esclaircir si ce grand bruit qui s'estoit si promptement espandu, et de la vie du Roy d'Assirie, et de la mort de Cyrus, et de l'enlevement de Mandane, avoit quelque verité. Mais à la fin comme la chose pressoit extrémement, Cyrus avec le conseil de tous ses Amis, et de son Rival, apres avoir sçeu qu'Anaxaris n'avoit pas plus de cent hommes aveque luy, resolut que le Roy d'Assirie ; le Prince Artamas ; le Prince Intapherne, et luy ; prendroient deux cens Chevaux chacun, et se partageroient, pour tascher de trouver la route qu'avoit tenue Anaxaris, dont il ne pût alors avoir nulle lumiere. Mais comme il estoit bien aise que quelques uns de ses Amis fussent avec le Roy d'Assirie, de peur que s'il trouvoit Mandane, et qu'il la tirast des mains d'Anaxaris, il n'eust quelque tentation de manquer à sa parole, et de l'enlever pour luy ; il agit avec tant d'adresse, malgré toute sa douleur, qu'il fit que plusieurs de ses Amis suivirent son Rival, comme Araspe, Aglatidas, et quelques autres. Ainsi ces quatre Princes prenant les gens dont ils avoient besoin, se separerent, apres estre convenus des diverses routes qu'ils devoient tenir, et du lieu où ils se donneroient des nouvelles les uns des autres, en cas qu'ils en eussent de Mandane. Mais lors que ces quatre Troupes eurent pris chacune le chemin incertain qu'elles devoient prendre, et que Cyrus continuant de marcher, en se faisant informer continuellement de ce qu'il cherchoit, et en s'en informant luy mesme, vint à considerer qu'apres avoir pris Sinope, Artaxate, Babilone, Sardis, et Cumes : qu'apres avoir assujety tant de Royaumes ; et qu'apres avoir delivré Mandane, qui avoit esté enlevée par le Roy d'Assirie, par le Prince Mazare, et par le Roy de Pont ; il la voyoit encore enlevée par le Prince Aryante, il estoit dans un desespoir aussi grand que legitime. Car enfin il se voyoit aussi malheureux qu'il s'estoit veû sous le nom d'Artamene, lors qu'à son retour des Massagettes, il aprit en aprochant de Themiscire, que le Roy d'Assirie, qui portoit alors le nom de Philidaspe, avoit enlevé Mandane. Il y avoit pourtant des instans où il vouloir s'imaginer que peut-estre Aryante ne l'enlevoit-il pas : mais il n'y avoit pas moyen de le croire fortement : car comme il luy avoit confié tout son secret, il luy avoit dit l'heure où il se devoit batre contre le Roy d'Assirie : de sorte que voyant qu'il avoit enlevé Mandane, devant qu'il eust pû seulement s'estre batu contre son ennemy, il n'y avoit pas moyen de pouvoir conserver cette esperance. Ainsi sans sçavoir precisement ce qu'il devoit croire de cette fascheuse avanture, il voyoit tousjours bien qu'elle estoit tout à fait cruelle pour luy. Cependant quelque foin qu'il prist de trouver quelque lumiere de ce qu'il vouloit sçavoir, il n'en avoit aucune. Le Prince Artamas de son costé n'estoit pas plus heureux qu'il l'estoit, et Intapherne ne l'estoit pas aussi davantage. Mais si ces trois Princes chercherent Aryante inutilement, et le Prince Myrsile comme eux, il n'en fut pas de mesme du Roy d'Assirie : au contraire il sembloit que la Fortune le conduisoit sur les pas de Mandane ; car il trouva la route qu'elle avoit tenue, dés qu'il fut à cinquante stades du lieu où il s'estoit separé de Cyrus : si bien que la suivant diligemment, et aprenant toujours des nouvelles du passage de ceux qu'il cherchoit, il sçeut que le Chariot où estoit cette Princesse, s'estant rompu, on avoit esté long temps à le racommoder : de sorte qu'esperant alors de la joindre, il marcha si viste qu'il arriva enfin sur une petite eminence, qui n'estoit qu'à trente stades du Pont Euxin, d'où il vit à l'entrée d'un petit Bois, des Gens à cheval ; un Chariot arresté ; une Dame couchée sous des Arbres, la teste appuyée sur les genoux d'une autre ; et qui par son action sembloit essuyer ses larmes : y ayant encore une autre Femme à genoux devant elle, qui agissoit aussi comme si elle eust pleuré : de sorte que sçachant que Mandane n'avoit avec elle que Doralise, et Martesie, il ne douta plus que ce ne fust elle qu'il oyoit. Si bien que sans hesiter un moment, j'couragea les siens à bien faire ; il leur commanda de songer principalement à prendre garde de ne combatre pas si prés de Mandane, de peur qu'ils ne la peussent blesser sans y penser : apres quoy il leur ordonna de marcher, et de couper d'abord les resnes des Chevaux qui estoient au Chariot de cette Princesse, afin qu'Aryante ne s'en peust servir, ne doutant nullement qu'il n'y fust : neantmoins comme il n'estoit pas assez prés pour connoistre les visages de ceux qu'il voyoit, il ne le pouvoit sçavoir que par conjecture. Cependant les aparences le trompoient : car ce Prince ayant laissé Mandane sous cét ombrage, estoit allé luy mesme reconnoistre, si son Chariot pouvoit passer à un lieu qui luy accourciroit deux heures de chemin, pour aller à un Port où il avoit envoyé s'assurer d'un Vaisseau, dés qu'il avoit sçeu que Cyrus se devoit battre contre le Roy d'Assirie. De sorte qu'Andramite estant demeuré à commander l'escorte de Mandane, ne vit pas plus-tost paroistre ce Gros de Cavalerie, à la teste duquel estoit le Roy d'Assirie, qu'il ne douta pas qu'il n'allast estre attaqué. Mais afin de pouvoir du moins sçavoir qui l'attaquoit, il commanda à quelques uns des siens d'aller reconnoistre qui commandoit ceux qu'il voyoit : et commandant aux autres de se preparer à une vigoureuse deffence, il en mit une partie aupres de Mandane, et posta les autres à la teste de ce petit Bois qui estoit assez aisé à deffendre, parce qu'il n'y pouvoit pas estre facilement envelopé. Comme cela ne se pût faire sans que Mandane s'en aperçeust, et qu'elle n'avoit l'imagination remplie que du Roy d'Assire, qu'elle croyoit avoir tué Cyrus, elle se releva avec precipitation : conjurant Andramite si c'estoit luy qui paroissoit, de la deffendre contre ce Prince : obligeant mesme Doralise d'employer le pouvoir qu'elle avoit sur Andramite pour le porter à mourir plustost que de soufrir qu'elle tombast sous la puissance d'un homme, qu'elle croyoit avoir tué Cyrus ce jour là. Mais à peine eut-elle dit cela, que ceux qu'Andramite avoit envoyez reconnoistre le Roy d'Assirie, revenant au galop, l'assurerent que ce Prince estoit effectivement à la teste de ceux qui venoient à luy : de sorte que Mandane redoublant ses prieres à Andramite, et ses commandemens à ses Gardes, elle mettoit elle mesme obstacle à ceux qui venoient pour la delivrer : ne croyant pas alors estre plus dangereusement enlevée par Anaxaris, qu'elle ne sçavoit pas estre Aryante, qu'elle ne l'avoit esté par le Roy d'Assirie, par Mazare, ou par le Roy de Pont. Anaxiris tue le roi d'Assyrie Cependant Andramite apres l'avoir assurée de mourir pour son service, et apres avoir envoyé vers Aryante pour l'advertir de ce qui se passoit, s'avança vers le Roy d'Assirie, comme le Roy d'Assirie s'avançoit vers luy : si bien qu'il se fit alors un combat terriblement funeste, entre ceux qui attaquoient, et ceux qui estoient attaquez. Comme le Roy d'Assirie avoit en marchant destaché plusieurs des siens en diverses petites parties, de peur d'estre trompé, et que les avis qu'il avoit reçeus de la marche de Mandane ne fussent pas vrais, il n'estoit guere plus fort en nombre que ceux qu'il avoit en teste ; ainsi ce combat n'estant pas fort inégal, fut aspre et sanglant. Mais pendant qu'ils estoient aux mains, et qu'Andramite faisoit tous ses efforts pour empescher le Roy d'Assirie de percer son Escadron, et de pouvoir arriver jusques où estoit Mandane ; cette Princesse voulut aller gagner son Chariot, afin d'y monter durant qu'Andramite feroit ferme : mais comme le Roy d'Assirie avoit esté bi ? obeï, elle vit que quelques uns des siens avoient coupé les resnes de ses chevaux : de sorte que revenant au pied d'un arbre, environnée de ceux qu'Andramite avoit laissé pour la garder, elle sentit ce qu'on ne sçauroit exprimer, principalement lors qu'elle reconnut le Roy d'Assirie, et qu'elle le vit combatre avec une ardeur incroyable : car comme elle pensoit le voir avec la mesme Espée, dont elle croyoit qu'il avoit tué Cyrus, elle eut une douleur qu'on ne sçauroit representer. Quoy (dit elle en levant les yeux au Ciel, et en soûpirant) il peut estre vray que je sois destinée à me voir sous la puissance de celuy qui a fait perdre la vie au plus Grand Prince du Monde, et à l'homme de toute la Terre à qui j'avois le plus d'obligation ! Ha ! justes Dieux (s'escria-t'elle les yeux baignez de larmes, ) puis que la mort de Cyrus doit infailliblement causer la mienne, ne la differez pas davantage, et faites que j'expire de douleur presentement : et si vous voulez achever de m'estre favorables, faites encore que ceux qui me deffendent vangent la mort de Cyrus, par celle du Roy d'Assirie ; ou que du moins cét injuste Prince ne soit pas seulement Maistre de mon Tombeau, bien loin de l'estre de ma personne. Mais pendant que Mandane poussoit ces voeux au Ciel, on oyoit un bruit estrange de voix, d'armes, et de chevaux. Ce Gros si ferré s'éclaircissoit pourtant de moment en moment, parce qu'il en mouroit plusieurs à la fois : il n'en estoit neantmoins pas plustost tombé un de quelqu'un des deux partis, qu'un autre prenoit sa place : et se resserrant tous comme auparavant, ils refaisoient un nouvel effort, soit pour attaquer, soit pour se deffendre. Le Roy d'Assirie en son particulier, y fit des choses au dessus de l'homme : et il en tua presques autant de sa main, que tous ceux qui le suivoient en tuerent ensemble. D'autre part, Andramite combatant autant par amour que par honneur, fit aussi tout ce qu'un homme de coeur pouvoit faire : mais comme le Roy d'Assirie estoit puissamment secondé par Aglatidas, et par Araspe, il pressa si vivement ceux qu'il attaquoit, qu'ils commencerent d'estre contraints de reculer : de sorte que Mandane, Doralise, et Martesie, croyant alors qu'elles alloient tomber sous la puissance du Roy d'Assirie, pousserent des cris de douleur qui furent entendus par Andramite. Mais à peine cét Amant eut-il discerné la voix de la personne qu'il aymoit, que prenant de nouvelles forces, et animant tous les siens et par son exemple, et par ses paroles, il poussa ceux qui l'avoient poussé ; et cherchant alors le Roy d'Assirie malgré la confusion du combat, il l'attaqua vigoureusement : et l'attaqua dans le mesme temps que quatre des siens qui le suivoient, ayant resolu ensemble de l'environner, l'avoient aussi attaqué. De sorte que ce Prince qui estoit las du combat qu'il avoit fait le matin contre Cyrus, qui l'avoit legerement blessé au bras gauche ; n'ayant pas toute sa force accoustumée, ne pût soustenir tant d'ennemis à la fois : joint que dans le dessein qu'il avoit eu de rompre d'abord ceux qui l'attaquoient, il avoit espuisé une partie de ses forces dans le commencement de ce combat : si bien que ne pouvant se démesler de ceux qui l'environnoient, il fut blessé en divers endroits. Il est vray qu'il ne le fut pas sans en blesser d'autres ; et si son Cheval n'eust pas esté tué sous luy, on n'auroit pas achevé de le vaincre si facilement. Il ne se rendit pourtant pas, apres estre desmonté : au contraire redoublant alors toutes ses forces, il fit ce qu'on ne sçauroit s'imaginer : car enfin malgré toute la valeur de ceux qui l'attaquoient de toutes parts, il se fit faire jour, en dépit qu'ils en eussent ; et se sentant peut-estre affoiblir, il fit un dernier effort pour percer ceux qui s'opposoient à son passage : et il le fit avec tant de vigueur, qu'en effet il les perça, et fut droit à ceux qui gardoient Mandane. Mais au lieu de se trouver en estat de les pouvoir attaquer comme il sembloit en avoir eu le dessein par son action, il tomba apres avoir reçeu un coup à la cuisse qui l'empeschoit de se pouvoir soustenir. De sorte que ces Gardes s'avançant, l'eussent achevé, si Andramite qui l'avoit veû tonber ne le leur eust deffendu : et ne le leur eust donné en garde, apres s'estre saisi de son Espée qui luy estoit eschapée de la main en tombant. Cependant Aglatidas et Araspe qui combatoient pour Cyrus, et non pas pour le Roy d'Assirie, ne laissoient pas de continuer le combat, et de le continuer avec la plus opiniastre valeur du monde. Mais durant qu'Andramite leur resistoit, le Roy d'Assirie ayant fait quelque effort pour se relever à demy, vit que Mandane détournoit la teste pour ne le pas voir, et qu'elle vouloit s'esloigner de quelques pas : de sorte que l'amour luy faisant faire un dernier effort, il acheva de se relever, et traversant ceux qui gardoient la Princesse, qui avoient aussi ordre de le garder, il fit trois pas seulement, et retomba à ses pieds : et de peur qu'elle ne s'esloignast, il la prit par sa Robe. Mais à peine l'eut-il prise, que cette Princesse s'imaginant qu'il la tenoit de la mesme main dont il avoit tué Cyrus, fit un grand effort pour la luy faire quitter : et prenant la parole, avec autant de colere que de douleur ; ha ! c'est trop, luy dit-elle, que d'oser approcher de moy apres avoir mis Cyrus au Tombeau : Cyrus, dis-je, à qui vous deviez la vie et la liberté, et pour qui seul je voulois vivre. Cependant vous avez eu s'audace de paroistre devant mes yeux, avec une Espée teinte de son sang : et vous avez la hardiesse de me retenir de la mesme main qui luy a donné le coup de la mort. Le Roy d'Assirie surpris de ce que Mandane luy disoit, et voulant du moins mourir sans en estre haï ; eh de grace Madame, luy dit-il, n'inventez point de nouveau sujets de haine pour moy ! je n'ay point tué Cyrus, et bien loin d'estre son vainqueur, il auroit assurément esté mien, si la nouvelle de vostre enlevement n'eust finy notre combat : et pour vous tesmoigner, adjousta-t'il, que j'ay autant de sincerité que d'amour ; je vous advouë qu'il m'a encore une fis donné la vie, sans que l'aye pû me resoudre de vous ceder à luy. Quoy, s'escria Mandane, Cyrus n'est pas mort : non Mandane, repliqua-t'il, mais ce mal-heureux Prince que vous voyez à vos pieds va mourir : et va mourir desesperé, si vous ne luy pardonnez tous ses crimes, et si vous ne luy promettez de luy donner quelques soûpirs, pour tout le sang qu'il vient de respandre pour tascher de vous remettre en liberté. Mandane jugeant bien alors, veû la maniere dont le Roy d'Assirie luy parloit, qu'en effet Cyrus n'estoit point mort ; et croyant qu'Anaxaris qu'elle ne sçavoit pas estre Aryante, auroit esté abusé, commanda à ses Gardes de crier à Andramite que Cyrus estoit vivant, afin qu'il fist cesser le combat : mais le Roy d'Assirie l'interrompant, non non, Madame luy dit-il, ne vous trompez pas : et croyez que si ceux qui combatent pour moy sont vaincus, Cyrus vous perdra peut-estre pour tousjours : car enfin Anaxaris est Frere de la Reine des Massagettes, et il vous enleve ou par vangeance pour elle, ou par amour pour luy. Cependant vous avez excité Andramite à combattre vos Liberateurs, et c'est par vos ordres Madame, que je suis au déplorable estat où je me trouve : je n'en murmure pourtant pas, et je connois trop tard, que puis que Cyrus vous aimoit, je ne vous devois plus aimer ; et que je me devois resoudre à la mort, puis qu'il est vray que je suis forcé de dire, tout mon Rival qu'il est, qu'il vous merite mieux que personne ne vous sçauroit meriter. Comme le Roy d'Assirie disoit cela, et que Mandane estoit dans un estonnement estrange, et dans une douleur inconcevable, quoy qu'elle eust pourtant beaucoup de joye, de sçavoir que Cyrus n'estoit point mort ; le Prince Aryante, qu'Andramite avoit envoyé advertir arriva, et fut droit où estoit Mandane, durant qu'Andramite avec ceux qui luy restoient, soustenoient l'effort d'Aglatidas, d'Araspe, et des leurs. Mais il y fut avec intention de faire mettre par force, Mandane, Doralise, et Martesie, sur les chevaux de deux qui le suivoient : afin de les mener au Port où un Vaisseau l'attendoit, durant qu'Andramite seroit forme, pour empescher qu'il ne fust suivy. Mais à peine parut-il, que le Roy d'Assirie tout blessé qu'il estoit, et quoy qu'il ne peust plus se soustenir que sur un genoüil, fit un dernier effort de courage, qui sur passe toute croyance : car s'estant jette sur l'Espée d'un Garde qui le touchoit, il la luy arracha, et se tenant sur un genoüil, comme je l'ay desja dit, il prit la Robe de Mandane de la main gauche, et cette Espée de la main droitte : en fuite de quoy regardant Aryante qui s'aprochoit, avec une action menaçante ; quoy que je n'aye plus guere de part à la vie (luy dit-il d'un ton de voix, qui avoit tout ensemble de la foiblesse et de la fierté) j'y en ay encore assez pour deffendre la liberté de cette Princesse, et pour la conserver à mon Rival. Mais si tués sage, poursuivit-il, aprens par mon pitoyable Destin, à ne t'opiniastrer pas à estre le persecuteur de cette Princesse : car si tu ne le fais, je te declare qu'il faut achever de me tuer, devant que de m'obliger à la laisser aller. Le Roy d'Assirie prononça ces paroles avec une fierté si genereuse, qu'elle imprima quelque respect pour luy dans l'ame de tous ceux qui l'entendirent, et mesme dans celle d'Aryante : joint que le Roy d'Assirie tenant la Robe de Mandane, il se trouvoit bien embarassé à l'en separer, par la crainte où il estoit qu'il ne blessast cette Princesse en voulant forcer le Roy d'Assirie à la quitter. Cependant Mandane voulant s'éclaircir de sa propre bouche, s'il estoit vray qu'il ne fust pas son Protecteur, et qu'il n'eust pas creû que Cyrus estoit mort ; elle se mit à luy commander qu'il fist cesser le combat, puis qu'elle avoit sçeu que Cyrus estoit vivant : mais elle connut bien par si responce, que le Roy d'Assirie luy avoit dit la verité, et mieux encore par son action : car enfin craignant qu'il ne vinst encore du monde, et qu'Andramite ne fust vaincu, il commanda qu'on separast Mandane du Roy d'Assirie. Mais ce malheureux Prince, ne vit pas plus tost qu'on s'avançoit vers luy pour cela, que sans quitter la Robe de Mandane, il porta un si furieux coup à ce luy qui s'avança le premier, qu'il le fit tomber à demy mort aux pieds de cette Princesse ; de sorte qu'Aryante irrité de sa resistance, alloit luy mesme tascher de luy faire quitter Mandane, lors qu'il vit Aglatidas : qui ayant laissé Araspe à commander ceux qui combatoient encore, venoit avec cinq ou six des siens pour l'attaquer : si bien qu'ayant esté contraint de se mettre en deffence, il se recula de quelques pas du Roy d'Assirie, à qui deux des Gardes qu'il laissa aupres de luy, dont l'un estoit Frere de celuy que ce malheureux Prince avoit blessé le dernier, luy donnerent chacun un coup par derriere, et luy arracherent son Espée, malgré tout ce que Mandane leur pût dire : car cette Princesse voyant les termes où estoient les choses, fit ce qu'elle pût pour deffendre celuy qui la deffendoit alors sans interest, veû le pitoyable estat où il estoit : et elle prit autant de foin de conserver sa vie, qu'elle en avoit pris à causer sa mort, lors qu'elle pensoit qu'il avoit tué Cyrus. Il est vray que ses foins furent inutiles : parce que les derniers coups que cét infortuné Prince avoit reçeus, l'affoiblirent tellement en un instant, que ne se pouvant plus soustenir sur un genoüil, il se laissa tomber sur le bras dont il tenoit la Robe de Mandane, et s'apuya foiblement dessus. De sorte que cette Princesse voyant qu'il alloit mourir ; et estant touchée d'une extréme compassion, s'assit sur l'herbe, pendant que le combat continuoit à quinze ou vingt pas de la : si bien que ce malheureux Prince à qui la force defailloit d'instant en instant, penchant negligemment la teste, s'apuya sur les genoux de Mandane : de sorte que cette genereuse et pitoyable Princesse, voyant qu'il alloit bien tost expirer, ne se retira pas de luy comme elle avoit fait un quart d'heure auparavant, et ne voulut pas luy refuser la consolation de recevoir son dernier soupir. Comme la grande perte du sang luy avoit assurément osté une partie de sa fierté, en luy ostant toute sa force ; et que d'ailleurs il avoit sa prison toute libre, parce qu'il ne craignoit point la mort : il ne dit rien que de tendre et de touchant à Mandane. Il est vray qu'il parla peu : mais ce peu qu'il dit fit beaucoup d'effet dans le coeur de cette Princesse. Et pour faire voir la liberté de son esprit, il ne faut que sçavoir qu'il se souvint de cét Oracle qui luy avoit esté rendu à Babilone, dans le Temple de Jupiter Belus, et qui luy disoit, Il t'est permis d'esperer, De la faire soupirer Malgré sa haine Car un jour entre ses bras Tu rencontreras La fin de ta peine. De sorte que ce Prince se souvenant, selon toutes les apparences, de cét Oracle, leva languissamment les yeux pour rencontrer ceux de cette Princesse, aupres de qui Doralise et Martesie estoient à genoux : si bien qu'y voyant quelque tristesse, et l'entendant soupirer ; de grace Madame (luy dit-il d'une voix mourante) faites que j'aye quelque part au soupir que je viens d'entendre : afin que mourant entre vos bras, j'y puisse trouver le repos que les Dieux m'avoient promis par leurs Oracles. Je vous assure (luy dit elle en soupirant de nouveau) que ce que vous venez de faire pour moy, me cause une veritable douleur, de l'estat où je vous voy : et que si je pouvois conserver vostre vie, comme vous avez voulu conserver ma liberté, je le ferois de tout mon coeur. C'en est assez Madame, reprit-il d'une voix fort basse, et je meurs plus heureux que je n'ay vescu, puis que je meurs sans estre haï de l'admirable Mandane. En disant cela, ce malheureux Prince fit un effort pour prendre respectueusement la main de cette Princesse : mais en la prenant il perdit la parole ; et luy fit seulement entendre en la luy ferrant doucement, ce que sa langue ne pouvoit plus prononcer. De sorte que ce déplorable Roy expirant un moment apres, eut en effet la gloire d'avoir fait soupirer Mandane : et de luy avoir donné une veritable compassion de sa mort, quoy qu'il eust troublé tout le repos de sa vie. Anaxiris poursuit sa fuite avec Mandane Cependant le combat continuoit tousjours : mais comme la presence d'Aryante avoit redonné un nouveau coeur aux siens, les choses avoient changé de face : et Aglatidas, et Araspe, qui s'estoient rejoints, avec toute leur valeur, ne pûrent empescher que les leurs ne fussent presques entierement deffaits : si bien que ne pouvant plus payer que de leur personne, et le Cheval d'Aglatidas ayant esté tué, et luy blessé au bras, et Araspe ayant aussi esté blessé à la main droite, Aryante et Andramite laisserent une partie des leurs pour s'oposer au peu de gens qui resistoient encore, et furent en personne avec le reste, au lieu où estoit Mandane : de sorte que quoy qu'elle pût dire, il fallut qu'elle cedast à la force, et qu'elle se laissast conduire malgré qu'elle en eust. Ce n'est pas qu'Aryante ne parust estre au desespoir, d'estre contraint par sa passion à perdre le respect qu'il luy devoit : mais quoy qu'il luy demandast pardon de la violence qu'il luy faisoit, en la contraignant d'aller où il vouloit qu'elle allast, il ne laissoit pas d'agir comme un homme qui vouloit executer son dessein. Et en effet il conduisit Mandane, Doralise, et Martesie au Port où un Vaisseau l'attendoit : et comme il se souvint qu'il avoit oüy dire que Mazare en enlevant Mandane à Sinope, avoit fait mettre le feu a tous les Vaisseaux qui estoient dans le Port, il se resolut à faire la mesme chose, de peur d'estre suivy, ce qui luy fut assez aisé, parce qu'il n'y en avoit que trois ou quatre en ce lieu là : que le Port estoit separé du Bourg, qui estoit proche, et qu'il avoit la force à la main, n'y ayant alors dans ces trois ou quatre Vaisseaux, que deux ou trois hommes à chacun. Ainsi Mandane, Doralise, et Martesie, ayant esté mises dans le Vaisseau qui les attendoit : et Aryante, Andramite, et ceux qui estoient avec eux y estans entrez, ils commencerent de voguer sans attendre ceux qu'ils avoient laissez aux mains avec les gens du Roy d'Assirie : car encore qu'Aryante eust laissé un de ses plus chers Amis parmy ceux qui combatoient, il ne voulut pas hazarder de perdre Mandane pour le conserver, tant sa passion estoit forte : si bien que s'éloignant de ce Port un peu apres que le Soleil fut couché, Mandane se trouva plus malheureuse qu'elle ne l'avoit jamais esté. Mais pendant que cette Princesse s'affligeoit avec tant de raison, Cyrus estoit dans un desespoir aussi grand, que sa douleur estoit juste : car apres avoir cherché Mandane inutilement, le hazard le conduisit au lieu d'où elle venoit d'estre enlevée : et l'y conduisit justement comme le reste des Gens d'Aryante apres avoit este presque défaits en achevant de deffaire les autres n'estoient plus en estat de rendre combat. De sorte que Cyrus trouvant en cét endroit toute la Campagne couverte de morts et de mourans, il y vit le Chariot de Mandane, dont les Chevaux erroient par la Plaine ; il y trouva Aglatidas blessé, aussi bien qu'Araspe ; et il y vit le Roy d'Assirie mort. Si bien que ne doutant pas que Mandane n'eust esté en ce lieu là ; et que ceux qui avoient combatu pour sa liberté n'eussent succombé, il eut une douleur extréme, dés le premier instant qu'il vit tant de choses surprenantes. Mais elle augmenta encore, lors qu'il sçeut par Aglatidas et par Araspe, comment la chose s'estoit passée : et qu'il aprit en peu de mots, par un des Gardes de Mandane, qui estoit demeuré blessé aupres du lieu où le Roy d'Assirie estoit mort, une partie des choses que ce Prince luy avoit dites en mourant, et tout ce qu'il avoit fait pour sa liberté. De sorte que ce genereux Rival, imitant la compassion qu'on luy disoit que Mandane avoit tesmoigné avoir de la perte d'un si vaillant Prince, eut en effet quelque pitié du pitoyable destin d'un si Grand Roy, quoy que ce fust son plus mortel ennemy. Mais sans s'amuser toutesfois à des pleintes inutiles, il commanda à quelques-uns de ceux qui le suivoient, de mettre le corps de cét illustre Rival, dans le Chariot de Mandane ; de tascher d'en reprendre les Chevaux ; et de le conduire au lieu d'où il estoit party, jusques à ce qu'il eust resolu l'honneur qu'il luy vouloit faire rendre : apres quoy visitant les blessez pour voir s'il ne s'en trouveroit point quelqu'un qui peust luy aprendre quelle route Aryante tenoit ; le Prince Indathirse qui estoit avec Cyrus, reconnut parmy ces blessez ; un homme de qualité qui estoit de son Païs, et qui s'appelloit Adonacris : de sorte que s'avançant vers luy, et s'en faisant connoistre, il le surprit autant par sa veuë, qu'Indathirse estoit surpris de le voir. Mais enfin apres la premiere civilité, ce Prince luy ayant demandé ce que Cyrus vouloit sçavoir, il luy aprit qu'il croyoit qu'il luy seroit inutile de suivre Aryante : parce qu'assurément il seroit embarqué avant qu'il peut estre au Port où il s'estoit assuré d'un Vaisseau, quoy qu'il ne fust pas loin du lieu où ils estoient. Neantmoins Cyrus ne laissa pas de se mettre en estat d'y aller diligemment : apres qu'à la priere d'Indathirse, il eut commande qu'on eust un foin particulier d'Adonacris : qui tout blessé qu'il estoit, avoit tout à fait l'air d'un honneste homme, et d'un homme de qualité. Mais quelque diligence que pût aporter Cyrus, il estoit nuit lors qu'il arriva au Port d'ou Aryante estoit party, un peu apres que le Soleil avoit esté couché : de sorte qu'il n'y trouva que ces Vaisseaux, où son Rival avoit fait mettre le feu : et il n'eut pas mesme la consolation de pouvoir aprendre quelle route tenoit le Navire qui enlevoit sa Princesse ; parce que comme la nuit estoit fort obscure, on ne pouvoit rien descouvrir vers la pleine Mer. Il ne pût mesme le sçavoir par ces hommes qui avoient veû mettre le feu à leurs Vaisseaux : à cause que la douleur de cét accident les avoit tellement occupez, qu'ils n'avoient songé qu'a tascher d'esteindre le feu, sans penser quelle route tenoit celuy qui leur avoit causé un si grand mal. Ainsi l'illustre Cyrus ne pût pas seulement sçavoir ce jour là, si Aryante avoit pris le chemin de son Païs, ou s'il avoit tourné la Prouë vers la Thrace, vers le Palus Meotide, ou vers la Colchide : de sorte qu'il se trouva au plus pitoyable estat du monde. Car comme il n'y avoit point de Port qui ne fust à une journée du lieu où il estoit, il jugeoit bien qu'il y envoyeroit inutilement, pour faire suivre Aryante : principalement ne sçachant pas la route qu'il tenoit. Il ne laissa pourtant pas d'y envoyer Feraulas avec cinquante hommes : et de luy ordonner de prendre autant de Vaisseaux qu'il y en trouveroit ; de separer ses Gens dans tous ces Vaisseaux, où il mettroit diligemment le plus de monde qu'il pourroit des Habitans du lieu, afin d'aller apres cela croiser le Pont-Euxin en toute son estenduë, pour tascher d'avoir des nouvelles d'Aryante, et de sçavoir en quel lieu de la Terre il devoit aller chercher Mandane. Il voulut mesme y aller en personne, mais ses Amis l'en empescherent : en luy faisant considerer, que ne pouvant alors faire autre chose que s'informer du lieu où alloit Aryante, puis qu'il n'estoit pas en estat de l'attaquer, il seroit beaucoup mieux qu'il en attendist des nouvelles, que d'aller errer sur la Mer, avec tant d'incertitude de la route qu'il devoit tenir. Mais ce qui acheva de l'y faire resoudre, fut qu'Indathirse luy dit, que peut-estre Adonacris sçavoit il plus de nouvelles d'Aryante, qu'il ne luy en avoit dit en sa presence, et qu'ainsi il pourroit arriver que sans attendre davantage, il sçauroit bien tost où il devroit trouver Mandane : de sorte que Cyrus se laissant enfin persuader, s'en retourna au lieu d'où cette Princesse estoit partie, ou l'on avoit porté le corps du Roy d'Assirie, et où l'on avoit aussi porté Adonacris apres l'avoir pensé, jugeant qu'il y seroit mieux qu'ailleurs. Mais en s'y en retournant, il trouva à un Vilage où on le contraignit de se reposer deux ou trois heures, un Escuyer d'Andramite, qui s'y estoit arresté, parce qu'il avoit esté blessé, qui sçavoit tout le secret de son Maistre : si bien que Chrysante qui le connoissoit fort, ayant adverty Cyrus qu'il pourroit aisément sçavoir beaucoup de choses de cét Homme, s'il vouloit le contraindre à dire ce qu'il sçavoit ; ce Prince employa pour cela,et les prieres, et les menaces, et les promesses de recompense, pour l'obliger à luy dire tout ce qu'il sçavoit et d'Aryante, et d'Andramite. Seigneur, luy dit-il, si ce que je sçay pouvoit mettre la personne de mon Maistre en vostre puissance, quoy que je connois bien que le dessein du Prince Aryante est fort injuste, je ne vous en dirois rien, quelques menaces que vous me pussiez faire, et quelques recompenses que vous me pussiez faire esperer. Mais Seigneur, comme cela n'est pas, si vous me voulez faire la grace de me promettre de pardonner un jour à mon Maistre, si la passion qu'il a pour Doralise l'a engagé dans un dessein aussi injuste qu'est celuy du Prince Aryante, je vous diray tout ce qui s'est passé entre eux. Comme il y avoit de la generosité au discours de cét Escuyer, et qu'il ne demandoit rien pour Aryante, Cyrus luy promit ce qu'il vouloit : à condition qu'il luy dist tout ce qu'il sçavoit du dessein d'Aryante, et qu'il luy aprist comment il avoit pû tromper Mandane, et venir à bout de l'enlever. Seigneur (luy dit-il alors, apres l'avoir remercié de la promesse qu'il luy avoit faite) comme j'ay esté assez heureux pour estre aimé de mon Maistre, et qu'en cette derniere occasion je luy ay esté necessaire, je sçay tout ce que vous vouléz sçavoir : c'est pourquoy je vous diray que le Prince Aryante ayant lié une amitié tres particuliere avec Andramite, luy descouvrit enfin qui il estoit, et quelle estoit la passion qu'il avoit pour la Princesse Mandane. Et il le luy descouvrit le jour mesme que vous luy apristes que le Roy d'Assirie n'estoit pas mort ; qu'il viendroit dans trois jours vous trouver aupres des Ruines d'un vieux Chasteau ; et que vous deviez vous battre contre luy : et le jour mesme aussi que vous luy donnastes un Ordre pour montrer à tous les Chefs de vos Troupes, en cas que vous succombassiez à ce combat : afin qu'ils obeïssent à la Princesse Mandane. Mais Seigneur, apres que le Prince Aryante eut dit toutes ces choses à mon Maistre, et qu'il luy eut fait sçavoir que vous luy aviez mesme baillé de quoy s'assurer de tous ses Compagnons, il luy dit les choses du monde les plus passionnées : et si je puis l'excuser sans vous irriter, je puis vous assurer qu'il ne vous a pas trahi sans peine, et que sa generosité a combatu sa passion plus d'une fois. Mais à la fin cette passion estant la plus forte, il pria Andramite de l'assister, dans le dessein qu'il imaginoit d'enlever Mandane, la nuit mesme qu'il sçavoit que vous deviez partir pour aller vous battre contre le Roy d'Assirie : et pour l'y engager par interest, il luy dit qu'en enlevant Mandane, il luy enleveroit Doralise. De sorte que mon Maistre qui jusques alors avoit resisté au dessein d'Aryante, ne pût plus resister luy mesme à sa propre passion : car venant à considerer quel estoit le Rival qu'il avoit en la personne du Prince Myrsile, il jugeoit bien qu'il n'avoit rien à pretendre à Doralise : et que si elle avoit jamais à aimer quelqu'un, ce seroit bien plus tost ce Prince que luy. Si bien que le dessein d'Aryante qu'il avoit trouvé si injuste, lors que son amour n'y avoit nul interest, ne le luy sembla plus assez pour ne s'y engager pas : de sorte que ne le combattant plus, ils ne songerent tous deux qu'à l'executer. Pour cét effet je fus appellé par ces deux Amans, afin de leur trouver des gens fidelles pour un grand dessein : et en effet je m'assuray de vingt Soldats déterminez pour joindre aux Gardes de la Princesse, dont Aryante estoit asseuré, et aux Amis d'Andramite, dont il s'assura. Ainsi Seigneur, ayant conduit la chose avec un grand secret, il y eut plus de cent hommes disposez à faire aveuglément tout ce qu'Aryante voudroit. Mais enfin le jour estant venu, et Aryante sçachant que vous deviez partir une heure apres que la Lune seroit levée, ils resolurent pour faire cét enlevement sans bruit, de tromper Mandane : pour cét effet Aryante fut faire éveiller Martesie, afin qu'elle esveillast cette Princesse : luy disant que c'estoit pour une affaire de telle importance, que la chose ne souffroit pas un moment de retardement : et en effet Martesie s'estant levée, et estant allée esveiller Mandane, cette Princesse fit entrer Aryante, qui luy parla avec une melancolie sur le visage, proportionnée à la funeste nouvelle qu'il vouloit luy dire, et qu'il vouloit qu'elle creust. Mains enfin Seigneur, sans m'amuser à vous dire precisément ce qu'il dit à cette Princesse pour la tromper ; je vous diray seulement que suivant ce qu'il avoit resolu avec mon Maistre, il luy aprit que le Roy d'Assirie n'estoit pas mort : il luy dit ce que vous luy aviez promis a. Sinope ; et il luy montra l'Ordre que vous luy aviez laissé pour s'en servir, en cas qu'il sçeust que vous fussiez vaincu au combat que vous deviez faire contre ce Prince. De sorte que la Princesse lisant un Ordre escrit de vostre main, qu'elle voyoit qui ne luy devoit estre montré qu'apres vostre mort, elle en tira une consequence aussi funeste que le Prince Aryante le vouloit : et elle ne douta point du tout que le Roy d'Assirie ne vous eust tué. Elle en douta mesme d'autant moins, que le Prince Aryante trouva moyen par un Escuyer qu'il a, qui est le plus adroit du monde, de luy faire prendre le soir à vostre Apartement, l'Escharpe que vous aviez portée le jour auparavant, qui est la mesme, à ce que j'ay oüy dire, que cette Princesse vous avoit refusée en Capadoce, et que vous eustes du Prince Mazare, lors qu'il pensa mourir apres avoir fait naufrage avec cette Princesse : si bien que comme elle demanda au Prince Aryante comment il sçavoit que vous estiez mort ? il luy dit qu'Ortalque qui vous avoit suivy, luy en estoit venu aporter la nouvelle, et luy avoit mesme aporté l'Escharpe qui avoit este à elle : adjoustant qu'il luy auroit amené Ortalque, n'eust esté que ce fidelle Serviteur n'ayant pû souffrir vostre perte, l'avoit voulu vanger sur l'Escuyer du Roy d'Assirie ; si bien que s'estant battu contre luy, il avoit esté si blessé, que tout ce qu'il avoit pû faire avoit esté de le venir advertir de ce funeste accident, suivant l'ordre qu'il en avoit reçeu de son Maistre devant son combat. Aryante adjousta encore, que tout blessé qu'il estoit, il le luy auroit amené, n'eust esté qu'il avoit eu peur que si les Gardez du Chastean l'eussent veû, il ne se fust espandu quelque bruit de la chose, avant qu'elle eust eu le temps de songer à sa seureté. Apres cela Mandane luy demanda en soupirant, ce qu'Ortalque avoit lait du corps de son Maistre ? et Aryante luy respondit, que le Roy d'Assirie qui avoit sans doute dessein de s'assurer d'une partie des Gens de Guerre, devant qu'on sçeust la chose, n'avoit pas voulu qu'Ortalque l'eust fait raporter, et qu'il avoit mesme falu qu'il se fust dérobé de luy pour revenir. De sorte Madame, luy dit il, que c'est à vous à penser ce qu'il est expedient de faire pour vostre seureté : car je vous avoüe que je crains un peu que les commandemens d'un Roy vivant et victorieux ne soient plus puissans que les Ordres d'un Prince vaincu et mort, quoy que ce Prince fust le plus Grand Prince du Monde, Vous pouvez juger Seigneur, combien cette nouvelle affligea la Princesse Mandane : aussi dit elle en un demy quart d'heure, tout ce que la plus violente douleur peut faire dire : car je l'ay entendu raconter ce matin en marchant au Prince Aryante, qui le disoit à mon Maistre. Mais enfin apres que cette Princesse eut fait des plaintes fort touchantes, elle dit au Prince Aryante qu'elle luy demandoit conseil : le conjurant de tenir la parole qu'il vous avoit donnée, et de mourir plustost que de la laisser sous la puissance du Roy d'Assirie. Madame, luy dit-il, vous n'avez que faire de m'exhorter à vous deffendre contre ce Prince, car j'y suis assez resolu : mais la difficulté est d'imaginer de le faire utilement, et de ne mourir pas sans vous mettre en liberté. Cependant je vous le dis encore une fois je ne croy point que l'Ordre que j'ay de l'illustre Cyrus, suffise pour tenir tous les Chefs et tous les Soldats dans leur devoir : car enfin Cresus et le Prince Myrsile voyant leur Vainqueur mort, seront peutestre bien aises d'aider au Roy d'Assirie à remonter au Thrône, afin d'y remonter eux mesmes. Le Prince Artamas, tout genereux qu'il est, ne sera peut-estre aussi pas marry de cesser d'estre Tributaire de Ciaxare, à qu'il n'a pas autant d'obligation qu'à Cyrus. Le Roy d'Hircanie sera sans doute dans les mesmes sentimens : et je ne sçay si Gobrias, et Gadate, ne seront point ce qu'ils pourront en cette occasion, pour faire oublier au Roy d'Assirie, tout ce qu'ils ont fait contre luy. En fin Madame, tant de Peuples nouvellement conquis, sont fort propres à se rebeller : et je pense que j'ay lieu de craindre, que les Ordres de l'illustre Cyrus ne soient mal suivis, si on ne trouve du moins lieu de mettre vostre Personne en seureté, avant que la mort de ce Prince soit divulguée. Mandane entendant parler Aryante de cette sorte, et trouvant que ce qu'il disoit avoit beaucoup d'aparence : elle luy dit que la douleur troubloit si fort sa raison, qu'elle n'estoit pas capable de resoudre ce qu'elle devoit faire, pour ne tomber pas en la puissance du Roy d'Assirie : qu'ainsi elle le prioit de luy dire ce qu'il croyoit à propos qu'elle fist ? Puis que vous me l'ordonnez Madame, luy respondit il, je vous diray que selon mon sentiment il faudroit que vous partissiez diligemment, pour aller à un Port du Pont Euxin, que je sçay qui n'est qu'à une journée d'icy : que dés que vous y seriez, on s'assurast d'un Vaisseau en cas de besoin : qu'apres cela estant en lieu où le Roy d'Assirie ne pourroit estre Maistre de vostre personne, vous envoyassiez commander à tous ceux qui commandent les Troupes, de venir recevoir vos Ordres, suivant celuy qu'on leur feroit voir de leur General mort. Que s'ils obeïssoient, et que le Roy d'Assirie ne les en empeschast pas, vous continuassiez vostre voyage : et que s'ils n'obeïssoient pas, vous vous embarquassiez à l'heure mesme, pour vous mettre en lieu d'assurance, afin que le Roy d'Assirie ne peust tout au plus que reprendre une partie de ses Estats, sans estre en pouvoir de vous faire une seconde violence. Mandane trouvant ce qu'Aryante luy disoit fort raisonnable, se resolut de le croire : elle voulut pourtant qu'il envoyast querir Chrysante et Aglatidas : mais Aryante luy ayant dit qu'ils logeoient loin du Chasteau, et que l'importance de ce dessein estoit le secret et la diligence, elle ne s'y opiniastra pas : joint aussi qu'elle avoit une affliction si sensible, et qu'elle avoit tant de peur de tomber sous la puissance du Roy d'Assirie, qu'elle n'avoit l'esprit remply que de douleur et de crainte : si bien que ne pouvant pas ne se confier point à un homme à qui vous aviez confié vostre honneur, et à qui vous l'aviez confiée elle voulut pourtant luy faire de grands reproches avec le Roy d'Assirie : mais pour les faire cesser, qu'il luy avoit donné l'Ordre qu'il luy avoit montre : de sorte que cette Princesse se resolvant à suivre ses advis, elle l'a envoyé donner ordre à son départ ; elle s'est levée en diligence ; et elle est partie avec deux Filles seulement, croyant qu'Aryante n'avoit autre dessein que de la mettre en seureté. Mais Seigneur, j'oubliois de portée d'elle mesme à suivre les advis d'Ariante, il l'eust enlevée de force : et qu'il luy eust dit qu'il avoit eu ordre de vous d'en user ainsi, et de la remener au Roy son Pere. Mais Seigneur, il n'en a pas esté à la peine : car comme je l'ay desja dit, cette Princesse se confiant à celuy à qui vous vous estiez confié ; et ne soupçonnant pas qu'on fust amoureux d'elle, elle a elle mesme aidé à son enlevement. En effet lors que le Roy d'Assirie est arrivé, elle croyoit encore que vous estiez mort, qu'Aryante se nommoit Anaxaris ; et qu'il estoit son Protecteur. Mais encore, interrompit Cyrus, quel est le dessein d'Aryante, et en quel lieu va-t'il mener Mandane ? Seigneur, repliqua cét Escuyer d'Andramite, s'il ne change point d'avis, il va aborder à un Port de la Colchide, et demeurer caché dans cette Province : jusques à ce qu'il ait fait de deux choses l'une ; ou qu'il ait negocié avec la Reine sa Soeur, ou qu'il luy ait declaré la guerre : car j'ay sçeu que depuis peu de jours, il estoit venu un homme de qualité desguisé, luy dire qu'en fin ses Amis avoient formé un grand Parti contre Thomiris ; et que les choses estoient en estat, que pourveu que vous voulussiez luy donner de secours, il pourroit forcer Thomiris à luy rendre le Royaume des Issedons, qu'il pretend que cette Princesse possede injustement à son prejudice. Ce Scythe qui est venu advertir Aryante (reprit Indathirse, en adressant la parole à Cyrus) est assurément celuy pour qui je vous ay demandé protection : si cela est, repliqua Cyrus, il pourroit peut-estre encore nous donner quelque lumiere de ce que nous voulons sçavoir. S'il en sçait quelque chose, reprit Indathirse, j'espere qu'il me le dira : car il est fort de mes Amis, et m'a mesme quelque obligation. De sorte que comme c'est un tres honneste homme, j'ay lieu d'esperer qu'il ne me cachera pas ce que je voudray sçavoir de luy, s'il me le peut dire sans trahir son Amy. Eh de grace, dit Cyrus à Indathirse, faites que je sçache d'Aryante tout ce que vous en pourrez sçavoir ! je n'y manqueray pas, Seigneur, respondit ce genereux Scythe : car je vous assure que j'aurois autant de joye de vous aider à delivrer Mandane, que j'en eus lors que je fus assez heureux pour vous faciliter les voyes de sortir du Païs des Massagettes. Apres cela, Cyrus l'ayant remercié, et ayant reconfirmé la promesse qu'il avoit faite à cét Escuyer d'Andramite, il s'en retourna au lieu d'où Mandane estoit partie ; mais en y allant il rencontra le Prince Myrsile : qui avec un desespoir qui n'eut jamais de semblable, luy dit en l'abordât, Seigneur puis qu'il s'est trouvé un Sujet du Roy mon Pere, capable de favoriser l'enlevement de la Princesse Mandane, il me semble que je n'en suis pas innocent : mais si vous me faites la grace de considerer ce qu'il fait contre moy mesme, vous connoistrez sans doute que je n'en suis pas coupable. Comme il disoit cela Mazare les joignit : mais avec tant de tristesse sur le visage, qu'il estoit aisé de voir qu'encore qu'il ne pretendist plus rien à Mandane, il ne laissoit pas de s'interesser tres fort à tous ses malheurs. Aussi à peine Cyrus eut-il respondu civilement à ce que le Prince Myrsile luy avoit dit, que Mazare le conjura de luy dire, s'il avoit apris quelque chose de Mandane ? de sorte que Cyrus qui l'estimoit fort, et qui l'eust aimé tendrement s'il n'eust pas esté son Rival, luy rendit conte de ce qui s'estoit passé avec beaucoup d'exactitude : mais dés qu'il eut achevé de parler, ha Seigneur, luy dit-il, vous estes bien genereux de satisfaire ma curiosité ! car enfin quoy que je n'aye enlevé Mandane qu'une fois, on peut pourtant dire que j'ay beaucoup de part, et à la violence que le Roy de Pont luy a faite, et à l'enlevement du Prince Aryante : puis qu'il est vray que si je ne l'eusse pas enlevée, ces deux Princes ne seroient pas ses Ravisseurs : aussi vous puis-je assurer, que j'employeray mon sang et ma vie aveque joye, pour luy faire recouvrer la liberté que je luy ay fait perdre. Helas, s'écria Cyrus, apres ce qui s'est passé, que devons nous attendre de l'advenir ! et s'il faut encore donner autant de Batailles ; prendre autant de Villes ; et qu'il en couste la vie à plus de cent mille hommes, nous ne vivrons pas assez long temps pour la delivrer. En suitte de cela Cyrus recommençant de marcher, s'entretint luy mesme jusques à ce qu'ayant aussi rencontré Artamas, il luy redit tout ce qu'il avoit desja raconté à Mazare : apres quoy il fut droit au Chasteau où les Femmes de Mandane estoient demeurées avec toutes les Dames de Themiscire ? qui s'en retournerent le lendemain au matin : car la Riviere qui s'estoit débordée se retira assez pour les laisser passer : Mais comme Arianite estoit de leur connoissance, elle s'en alla avec elles, aussi bien que Pherenice, et toutes les autres Femmes de Mandane : Cyrus priant Amaldée d'en avoir foin, jusques à ce que cette Princesse fust en liberté : et de les mener à Themiscire, où il donneroit ordre qu'elles eussent toutes les choses dont elles auroient besoin. Cependant Indathirse pour ne perdre point de temps, fut visiter Adonacris, afin de sçavoir de luy tout ce qu'il en pourroit apprendre, devant que Cyrus resolust ce qu'il avoit à faire : mais pendant qu'il y fut, Cyrus donna ordre non seulement qu'on rendist au corps du Roy d'Assirie, tous les honneurs qu'on luy eust pu rendre, si ce Prince fust mort sur le Throsne : mais encore qu'on le portast au superbe Tonbeau que la Reine Nitocris sa Mere avoit fait bastir sur une des Portes de Babilone. Et en effet trois jours apres, son corps fut mis dans un Chariot, couvert d'un grand Drap noir brodé dor : dont les Chevaux qui le tiroient avoient des Housses magnifiques : de plus, ce Chariot estoit suivi de deux cens hommes en deüil, et à cheval, dont la moitié alloit devant, et l'autre moitié derriere. Cependant comme Cyrus aimoit tousjours beaucoup mieux faire cent choses inutiles pour le service de Mandane, que de manquer à en faire une necessaire ; il fit partir des Espions pour la Colchide, où l'Escuyer d'Andramite luy avoit dit qu'Aryante alloit aborder : et il envoya secrettement Ortalque desguisé vers Gelonide, qui luy avoit esté si favorable du temps qu'il estoit aupres de Thomiris. Mais comme ç'avoit esté Chrysante qui avoit eu le plus de commerce avec elle, Cyrus voulut qu'il luy escrivist aussi : et qu'Aglatidas qui estoit Neveu de cette sage Personne fist la mesme chose : faisant dessein de marcher lentement vers ce Païs-la, jusques à ce qu'il sçeust precisément où estoit Mandane. Mais durant que Cyrus pensoit à tant de choses, Indathirse ayant esté voir Adonacris, et l'ayant trouvé en estat de pouvoir l'entretenir sans l'incommoder ; il le conjura de luy dire ce qu'il sçavoit du dessein du Prince Aryante. Ce que j'en sçay, reprit Adonacris, est que je me suis opposé autant que j'ay pû, depuis trois jours que je suis icy, à l'injuste dessein qu'il vient d'executer : et peu s'en est falu, genereux Indathirse, que je n'aye trahi le Prince Aryante, afin de le servir : et de l'empescher de destruire un grand dessein que j'ay tramé pour luy, depuis qu'il est aupres de Cyrus. Mais comme j'ay eu peur de le perdre en le voulant sauver, je n'ay osé me confier à un Prince de qui je n'ay pas l'honneur d'estre connu : et si les Dieux eussent voulu que vous eussiez esté icy le jour que j'y arrivay, les choses ne seroient pas aux pitoyables termes où nous les voyons pour le Prince Aryante : car enfin Seigneur, il perd un Royaume pour enlever Mandane, et il a mieux aime en estre le Ravisseur, que d'estre Roy des Issedons. J'entens si peu tout ce que vous me dittes, reprit Indathirse, que je n'y sçaurois respondre : car comme depuis que j'ay quitté Thomiris, j'ay tousjours esté en Grece où j'allois chercher Anacharsis, qui comme vous sçavez est mon Oncle, je ne sçay que fort confusément ce qui s'est passé dans toutes les deux Scythies : parce que voulant tascher d'oublier l'ingrate Thomiris, je ne voulois pas seulement me souvenir du Païs qu'elle habite, ni en demander des nouvelles. Il est vray que depuis que je suis passé en Asie, j'ay sçeu qu'aussi tost apres mon départ des Massagettes, il y avoit eu guerre entre Aryante et Thomiris, pour une pretention que ce Prince avoit à la Couronne : mais j'ay sçeu cela si confusément, que vous me ferez plaisir de me dire non seulement tout ce que vous sçavez d'Aryante et de Thomiris, mais encore tout ce qui vous est arrivé : et si vous voulez achever de m'obliger, vous souffrirez que l'illustre Cyrus sçache tout ce que vous me ferez sçavoir. Mais pour vous le persuader, je vous assure qu'il importe au Prince Aryante que vous aimez, que vous obligiez un Prince, qui asseurément sera un jour son Vainqueur : car puis qu'il est son ennemy, il ne peut manquer d'en estre vaincu. Comme je n'ay rien à dire du Prince Aryante qui luy puisse nuire, repliqua Adonacris ; et qu'au contraire tout ce que j'en sçay peut servir à l'excuser, je serois volontiers ce que vous desirez si je le pouvois : mais il faudroit faire un si long discours, pour dire à l'invincible Cyrus tout ce qui regarde Aryante, et tout ce qui me touche, que je ne croy pas que je le peusse faire en l'estat où je me trouve. Il est vray que j'ay un Amy qui est arrivé icy ce matin, qui sçait toutes ces choses comme je les sçay moy mesme : et qui parle si agreablement Grec, qu'il fera ce recit beaucoup mieux que je ne ferois. Indathirse voyant en effet qu'il seroit difficile qu'il peust paler long temps sans se faire mal, quoy qu'il se portast assez bien de ses blessures, accepta l'offre qu'il luy faisoit : de sorte qu'Adonacris ayant envoyé appeller son Ami, qui se nommoit Anabaris, il luy fit salüer Indathirse : et luy ayant dit l'office qu'il luy pouvoit rendre, il se disposa à obeïr : de sorte qu'Indathirse luy ayant dit qu'il prendroit l'heure de Cyrus, et puis qu'il la luy envoyeroit dire, il quitta ces deux illustres Scythes, et fut retrouver ce Prince : qui sans vouloir differer davantage à aprendre tout ce qui regardoit Aryante, obligea Indathirse à luy amener Anabaris dés ce soir. Mais comme Indathirse estoit bien aise d'obliger Adonacris, il luy en fit une Peinture qui donna beaucoup d'estime pour luy à Cyrus : et qui le disposa à croire tout ce qu'on luy diroit de sa part : et à estre bien aise de sçavoir la vie d'un si honneste homme, puis qu'il ne pouvoit aprendre bien precisément tout ce qu'il vouloit sçavoir d'Aryante, sans sçavoir en mesme temps la fortune d'Adonacris. Si bien que pressant Indathirse de luy, tenir sa parole, il envoya querir Anabaris, qu'il presenta à Cyrus : qui apres l'avoir reçeu avec beaucoup de civilité, le pria de faire ce que son Ami desiroit de luy : de sorte que Cyrus, Indathirse, et luy, ayant chacun pris la place qu'ils devoient occuper, il prit la parole en ces termes. Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : les revendications des Issedons HISTOIRE DU PRINCE ARYANTE, D'ELYBESIS, D'ADONACRIS, ET DE NOROMATE. Lors que je considere, Seigneur, par quelles voyes les Dieux font arriver les evenemens les plus surprenans ; etquel est cét indissoluble enchainement des petites choses aux grandes, et des grandes aux petites ; je ne puis que je n'admire leur conduite, et que je n'avoüe que ce n'est point aux hommes à la vouloir penetrer. En effet Seigneur, qui pourroit penser que la violence que le Prince Aryante vient de faire à la Princesse Mandane, eust sa premiere cause dans les avantures que je m'en vay vous raconter ? et que devant mesme qu'Aryante la connust, il eust fait cent choses qui eussent mis dans son esprit la disposition pour commettre le crime qui vous afflige aujourd'huy. Cependant il est certain que durant que vous estiez aupres de Thomiris, et que le Prince Aryante estoit au Royaume des Issedons, avec le Prince Spargapise, il s'y passoit des choses, qui auroient empesché celle qui vient d'arriver, si elles ne fussent pas arrivées. Apres cela Seigneur, je pense qu'il est à propos que je vous die, pour l'intelligence de ce que j'ay à vous raconter, que le Pere de Thomiris n'estoit pas né Roy : et que lors qu'il le devint, il estoit desja marié. En effet Thomiris qui estoit alors sa Fille unique, avoit quatre ans, lors que le Prince Lypacaris son Pere, par ses brigues et par sa valeur, s'empara du Royaume des Issedons, apres la mort du dernier des anciens Rois. De sorte que par ce moyen, le Prince Aryante n'estant venu au Monde que deux ans apres que Lypacaris fat monté au Thrône, Thomiris a six ans plus que le Prince Aryante. Je vous dis cela Seigneur, pour vous faire comprendre par quel droit Thomiris regna, au prejudice de ce Prince : car il faut que vous sçachiez que les Issedons sont tellement persuadez que la prudence ne se peut trouver avec la jeunesse ; que sans faire nulle consideration sur la difference des Sexes, ils ont une Loy qui porte, que lors que leur Roy vient à mourir, il faut que ce soit l'aisné de ses Enfans qui regne : ainsi s'il a une Fille plus âgée que ses Fils, c'est à elle à qui apartient la Couronne. La chose estant donc de cette sorte, et le Pere de Thomiris venant a. mourir, cette jeune Princesse qui avoit quatorze ans, fut proclamée Reine, parce que le Prince Aryante n'en avoit que huit : et elle le fut d'autant plus facilement que le Fils du feu Roy des Massagettes, qui estoit alors à Issedon, et qui estoit fort amoureux de cette jeune Princesse, appuya la chose par sa presence, et pour son interest, afin d'unir en sa personne deux Royaumes sous une mesme authorité. Et en effet la chose alla comme il le souhaitoit : car Thomiris fat declarée Reine, et il l'espousa peu de temps apres : il est vray qu'ils ne tarderent guere à Issedon : qui est la Capitale de nostre Royaume : parce que le Roy des Massagettes estant mort, le Prince son Fils mena la Reine sa Femme en son Païs, et l'y mena doublement en deüil, à cause que la Reine sa belle Mere mourut aussi. De sorte que ce Prince menant le jeune Aryante aveque luy, il l'osta par ce moyen de la veuë de ces Peuples : de peur que venant à murmurer de n'avoir plus de Roy qui demeurast dans leur Royaume, il n'y eust quelque remuëment sous son nom. Cependant cette jeune Princesse ayant donné dés la premiere année un Successeur au Roy son Mary, ce Prince qui avoit eu tant de foin d'unir deux Royaumes sous une seule Puissance, mourut subitement : et laissa Thomiris Regente du Royaume des Massagettes pendant la jeunesse de Spargapise, et Maistresse de deux Estats. Quoy que cette Reine fust fort jeune, elle regna pourtant absolument, et avec beaucoup de gloire : et elle se rendit mesme si redoutable, et aux Grands, et aux Peuples, qu'il n'y eut alors nul souslevement dans les deux Royaumes, dont elle avoit la conduite. Cependant quoy qu'elle fust née à Issedon ; que ce Royaume là soit plus civilisé que celuy des Massagettes ; que nous y ayons de belles Villes ; et que toutes les Habitations de l'autre ne soient que des Tentes, elle prefera pourtant ce Peuple guerrier, à celuy qui est plus poly, et de moeurs plus douces. De sorte que se contentant d'envoyer des Lieutenans à Issedon, elle demeura tousjours aux Tentes Royales : et elle avoit mesme tousjours voulu que le Prince Aryante y demeurast, jusques à ce que ces Peuples, ayant enfin un peu murmuré contre l'injuste violence de ceux qu'elle envoyoit pour les gouverner ; elle se resolut d'y envoyer le jeune Spargapise son Fils, quoy qu'il ne fust qu'un enfant, afin que sa presence appaisast ce tumulte. Mais comme ce jeune Prince aimoit fort Aryante, il falut que Thomiris souffrist qu'il fist ce voyage aveque luy, qui fut plus long qu'elle ne pensoit. Or Seigneur, ce voyage dont je parle, estoit celuy qu'estoient allé faire ces deux Princes, lors que vous arrivastes aupres de Thomiris : pendant lequel il n'est sorte de divertissement qu'on ne leur donnast, pour tascher d'obliger Spargapise à se plaire parmy nous : afin que nous ne fussions pas tousjours privez de la veuë de celuy qui devoit estre nostre Roy. Comme Issedon est une des plus agreables Villes qu'on puisse voir, ce fut celle où Spargapise et Aryante tarderent le plus apres avoir fait le tour du Royaume. Ce n'est pas que Spargapise fust encore en âge de gouster tous les plaisirs : mais comme Aryante avoit huit ans plus que luy, c'estoit veritablement pour ce Prince que les divertissemens ou il y avoit le plus d'esprit estoient : ainsi la Dance, les Festins, le Bal, et les exercices du corps estoient pour Spargapise ; mais les promenades galantes, la conversation des Dames, et la societé raisonnable, estoient pour le Prince Aryante, qui estoit sans doute desja un des Princes du Monde le plus agreable. Aussi se forma-t'il une Cour tres magnifique et tres belle, pendant qu'il fut à Issedon : n'y ayant pas un homme de qualité, ny un homme d'esprit dans le Royaume, qui ne s'y rendist en ce temps-là ; ny mesme pas une femme de condition qui ne s'y trouvast aussi. De sorte que par ce moyen, Issedon devint un des plus agreables sejours du monde : du moins sçay-je bien que dans toutes les deux Scythies, il n'y avoit point de Cour comme celle là. En effet nous faisons une si grande difference des autres Scythes à nous, que nous les appellons Barbares, aussi bien que les autres Mations : et ce qui fait que nous sommes plus polis qu'eux, est que comme nous ne sommes pas extrémement esloignez du Pont Euxin, et que nous sommes fort prés de la Mer Caspie, nous avons plus de commerce avec les Estrangers, que les Scythes qui sont au delà de ces terribles Montagnes, qui separent les deux Scythies. Si bien que le meslange de tant de Peuples differens qui le sont habituez parmy nous, a adoucy la ferocité des anciens Scythes, et nous a plus civilisez que les autres ne le sont : joint que la plus part tiennent aussi parmy nous, que nous sommes descendus des Grecs, aussi bien que les Callipides, qui sont d'autres Peuples, qui sont pourtant reputez veritablement Scythes aussi bien que nous : de sorte que soit par les premieres raisons que j'ay apportées, ou par celle de nostre origine, nous sommes sans doute plus polis que nos voisins, comme je l'ay desja dit. Mais pour en revenir où l'en estois, je vous diray qu'Adonacris à la priere de qui je parle, et qui est un aussi honneste homme qu'il y en ait en aucun lieu de la Terre, fut un de ceux qui eut le plus de part à l'amitié des deux Princes, mais particulierement à celle d'Aryante : et certes Seigneur, ce n'estoit pas sans raison qu'il en estoit aimé, puis qu'il est vray qu'il seroit difficile de trouver un homme plus aimable que luy. Car non seulement il est bien fait, et a du coeur, et de l'esprit, mais il a de plus une tendresse pour ses Amis, la plus engageante qu'il est possible : et il a tellement l'air du Monde, qu'il plaist infiniment dés la premiere fois qu'on le voit : ainsi il ne se faut pas estonner s'il plût au Prince Aryante. Mais Seigneur, si Adonacris plût à ce Prince, une Soeur qu'il a, qui s'apelle Elybesis, luy plût encore davantage : et il fut si fort touché de la beauté de cette Personne, que je ne sçay comment il est possible qu'une si violente passion ait pû cesser, et faire place à une autre dans son coeur, quelque legitime sujet qu'il en ait eu. Mais Seigneur, avant que de m'engager à vous descrire la naissance, la fuite, et la fin de cette amour, il faut que je vous aprenne qu'avant que le Prince Aryante vinst à Issedon, il y avoit un homme de qualité de cette Ville-là nommé Agathyrse, qui estoit devenu fort amoureux d'Elybesis, et qui avoit mesme esté assez heureux pour n'estre pas mal dans son esprit : de sorte qu'on peut dire qu'Aryante attaquoit une Place qui estoit desja rendue, lors qu'il entreprenoit de toucher le coeur Elybesis : mais comme cette passion estoit assez cachée, ce Prince ne sçeut pas d'abord l'engagement de la Personne qu'il aimoit. Cependant Agathyrse a pourtant tout ce qu'il faut pour faire qu'on sçache bien tost s'il aime ou s'il n'aime pas : car il est d'un temperamment ardent et passionné ; il veut tout ce qu'il veut fortement ; il est magnifique en toutes choses plus qu'on ne le sçauroit penser, et infiniment propre en ses habillemens. Il a la taille bien faite, les cheveux bruns, les yeux vifs et petillans, et son visage montre tellement ses sentimens de son ame, qu'il est aisé de connoistre en le voyant seulement, qu'il a le coeur Grand et fier ; et qu'il l'a mesme beaucoup au dessus de sa condition. Mais pour achever de vous faire connoistre ce Rival d'Aryante, je vous diray encore qu'il a infiniment de l'esprit, et de l'esprit esclairé, et qu'il a une imagination vive, qui luy donne cent visions agreables, qui fournissent sort à la conversation. Il est vray qu'il a quelque chose d'inegal dans l'humeur, pour ne dire rien de plus : car il est quelquefois si dissemblable à luy mesme, qu'il y a des jours où il ne parle point, et d'autres où il parle presques tousjours. Il faut pourtant avoüer, que cette inégalité vient tres souvent de ce qu'il n'est pas avec des gens qui luy plaisent également : et tres souvent aussi par un pur effet de son temperament. Mais apres tout, si on peut dire de luy, qu'il est tantost gay, tantost triste, tantost complaisant, et tantost un peu contredisant ; on est aussi obligé de dire en mesme temps, qu'il est égallement genereux ; n'y ayant pas un homme au Monde plus officieux que luy : car en fin quoy qu'il aime les plaisirs aveque passion, il les quitte tous aveque joye, pour rendre office non seulement à ses Amis particuliers, mais à quiconque a de la vertu. Au reste comme la Musique est naturelle à tous les hommes, puis qu'il n'y en a point qui ne chantent, ou qui ne puissent chanter ; je pense pouvoir dire que la Poësie l'est aussi : et qu'il n'y a point de Peuples au Monde, où l'on ne trouve l'usage de ces paroles mesurées, qui sont un il agreable effet à l'oreille, et qui donnent tant de grace aux pensées de ceux qui escrivent en Vers. De sorte que les Scythes, et particulierement les Issedons, ont une espece de Poësie, qui ne déplaist pas à ceux qui entendent la naïveté de nostre Langue ; ainsi je puis vous assurer que si vous l'entendiez, et que vous vissiez des vers d'Agathyrse, vous seriez espouvanté qu'un Scythe en sçeust faire de si eslevez, et de si passionnez. De plus, quand il se trouve en belle humeur, son enjouement a je ne sçay quelle impetuosité surprenante, qui divertit extrémement, et qui le rend tres agreable. Il est vray que toutes les Dames luy font un peu la guerre, de n'estre pas assez respectueux envers nos Dieux : car enfin si l'occasion s'en presente, il raillera de Vesta, que nous appellons Tabiti, de Jupiter et de son Aigle ; de Vulcan, et de son Enclume ; de Neptune, et de son Trident ; d'Hercule et de sa Massuë ; de Mars, et de ses amours ; et ainsi des autres Divinitez que nous adorons, ou que les autres Peuples adorent. Ce n'est pas que je ne pense qu'il croit tout ce qu'on nous oblige de croire : mais comme presques toutes les Religions sont establies sur des choses qui ne sont pas de la vrai-semblance ordinaire ; Agathyrse s'est fait une habitude d'en railler, dont nos Dames auront bien de la peine à le corriger. De plus, quoy qu'il ait de l'ambition, il je soucie pourtant aussi peu de ceux que la Fortune a mis sur sa teste, que s'il estoit né sur la leur : et fait une profession si ouverte d'indépendance absolue, qu'il est aisé de connoistre qu'il ne peut jamais s'assujetir qu'à sa propre volonté, si ce n'est qu'il soit amoureux. Mais enfin pour le définir en peu de paroles, Agathyrse est un tres honneste homme, et un honneste homme encore d'un carractere fort particulier. Voila donc Seigneur, quel est celuy qui se trouva estre aimé Elybesis, avant qu'Aryante en fust amoureux. Pour cette belle Personne, il me seroit assez difficile de vous dépeindre precisément son humeur et son esprit : c'est pourquoy apres vous avoir dit qu'elle est grande, de belle taille ; qu'elle est fort blanche : qu'elle a les cheveux bruns ; qu'elle a de beaux yeux, et l'air du visage noble, languissant, et agreable ; je vous diray seulement qu'elle est née avec autant d'esprit que d'ambition, quoy qu'elle en ait une démesurée. Ainsi bien qu'on die qu'on ne peut avoir deux violentes passions à la fois, elle ne laissoit pas d'avoir de l'amour pour Agathyrse, quoy qu'elle eust l'ame tres ambitieuse. Apres cela Seigneur, il vous est aisé de juger, qu'Aryante ne fut ny bien ny mal reçeu Elybesis, lors qu'il commença de luy faire connoistre la passion qu'il avoit pour elle : car l'engagement qu'elle avoit avec Agathyrse, estoit cause qu'elle ne pouvoit pas le recevoir tout à fait agreablement : et l'inclination ambitieuse de son ame, faisoit aussi qu'elle avoit quelque peine à se resoudre de mal-traiter un homme de la condition d'Aryante. Ainsi prenant d'abord un milieu assez difficile à tenir, on peut dire qu'elle n'eut ny complaisance, ny rudesse pour ce Prince. Mais Seigneur, avant que de m'engager davantage dans la suitte de cette Histoire ; il faut que je vous die que durant que toute la Cour n'avoit les yeux attachez que sur le Prince Aryante, et sur Elybesis, Adonacris à la faveur de cette galanterie esclatante qui occupoit tout le monde, en commença une avec une Fille de haute qualité nommée Noromate, qui estoit venuë à Issedon avec son Pere pour une affaire importante. Mais il la commença sans que personne s'en aperçeust ; et il la conduisit avec tant d'adresse ; et il se trouva une si grande conformité d'humeur entre ces deux personnes ; qu'ils n'eurent presques pas besoin de se dire qu'ils s'aimoient, pour se le persuader. Noromate est pourtant une des Femmes du Monde qui a le plus de retenuë en toutes choses : et pour vous interesser en sa fortune, il faut Seigneur, que je prenne la liberté de vous la representer telle qu'elle estoit alors, et telle qu'elle est encore aujourd'huy. Imaginez vous donc une grande Fille de belle taille, mais j'entens de la plus belle, et de la plus noble ; qui a l'air Grand et modeste, le teint blanc, vif, et uny ; les yeux noirs, brillans, et doux ; le visage rond, la bouche bien faite, le nez un peu grand, et la mine haute, sans avoit rien de rude ny d'altier. De plus, Noromate a l'esprit proportionné à sa beauté : elle parle de bonne grace, et persuade avec une eloquence si douce, qu'on ne luy sçauroit resister. Elle paroist bonne, flatteuse, civile, et sincere : et quoy que ses ennemies luy disputent cette derniere qualité, en matiere d'amitié ; elles tombent pourtant d'accord, que quand elle ne seroit pas aussi sincere qu'elle le paroist, il seroit plus agreable d'estre trompé par elle, que d'estre fidellement aimé par beaucoup d'autres. Joint qu'à parler veritablement, je suis persuadé que Noromate ne se sert jamais de cette prudence accommodante, qui est necessaire à ceux qui n'ont pas une veritable sincerité, que pour s'empescher d'estre trompée : car en effet je la tiens une des meilleures et des plus sinceres personnes du monde, pour ceux qu'elle aime effectivement. De plus, elle a tellement tout ce qu'il faut avoir pour imprimer du respect à ceux qui l'aprochent, que je ne sçay comment Adonacris pût se resoudre de luy dire qu'il estoit amoureux d'elle. Aussi le hazard eut-il sa part à la hardiesse qu'il eut de luy descouvrir sa passion : et je pense que si Aryante n'eust point esté amoureux Elybesis, Adonacris n'eust osé dire à Noromate qu'il l'aimoit. En effet il y avoit desja quelque temps qu'Adonacris aimoit esperdûment Noromate, sans luy en avoir rien dit, lors que cette belle Fille luy parlant un jour qu'il l'estoit allé voir, se mit à luy raconter le plus agreablement du monde, quelle estoit l'envie que toutes les autres Belles d'Issedon portoient à Elybesis sa Soeur, de ce qu'elle avoit assujetti le coeur d'Aryante : car il estoit effectivement vray qu'elles en avoient un dépit estrange. Pour moy (disoit-elle apres avoir exageré avec beaucoup d'eloquence, toutes les marques d'envie qu'elle avoit remarquées dans l'esprit de toutes nos Dames) je ne trouve pas qu'il y ait une plus grande blesse, que celle de se mettre en chagrin pour une pareille chose : car si la personne qu'on prefere à toutes les autres a plus de merite qu'elles, il y a de l'injustice d'en murmurer : et si celuy qui luy donne la preference fait un mauvais choix, c'est n'estre guere glorieuse, ny guere raisonnable, que de s'affliger de n'avoir pas acquis l'estime d'un homme qui ne sçait point bien choisir. Joint aussi poursuivit-elle, que selon moy, l'amour ne doit pas toujours estre une preuve convainquante du merite extraordinaire de celles qui en donnent : puis qu'il est vray que c'est plus un effet de l'inclination que de la raison. Il est certain, reprit Adonacris, que je suis persuadé que la raison toute seule, ne fit jamais naistre l'amour : mais je le suis en mesme temps, que l'amour que la raison authorise, est mille fois plus forte que celle que la raison combat : et que pour aimer fortement, il faut que celuy qui aime, se puisse dire à luy mesme qu'il auroit deû choisir ce qu'il a aimé sans choix, et qu'il n'y ait aucune guerre civile entre son coeur et sa raison. Je comprens bien sans doute, respondit Noromate, que s'il estoit possible que la chose fust ainsi, que l'amour en seroit plus forte ; mais je croy que cela n'arrive pas souvent. Je ne sçay pas s'il arrive souvent, repliqua Adonacris, mais je sçay bien qu'il arrive quelquesfois ; et que cela est arrivé à un homme que vous connoissez. Il faut donc que ce soit au Prince Aryante, reprit elle, qui trouve en effet en la personne qu'il aime, de quoy empescher sa raison de s'opposer à son amour. Nullement, respondit Adonacris ; et quand il n'y auroit en ma Soeur que l'inégalité de naissance avec le Prince qui l'aime, ce seroit assez pour faire que la raison d'Aryante s'opposast à sa passion. Mais enfin, luy dit-il, aimable Noromate, je veux bien vous confier mon secret, et vous dire que c'est de moy dont je parle : de moy, dis-je, qui devant que de rien aimer, ay tousjours eu dans la fantaisie, de me former une idée d'une personne telle que je l'eusse voulu trouver pour me donner de l'amour : et en effet, adjousta-t'il, cette bizarre imagination s'estoit tellement mise dans mon esprit, que je n'allois en aucun lieu, sans chercher si je trouverois celle dont ma raison m'avoit fait une Image. Ha Adonacris (interrompit malicieusement Noromate, qui soupçonnoit déja quelque chose de sa passion) que je m'imagine que cette Image devoit estre belle ! pour moy, adjousta-t'elle, je me figure qu'on verroit la plus admirable chose qu'on vit jamais, si vous la pouviez faire voir : car enfin je suis assurée qu'en formant la beauté de cette Personne que vous vouliez aimer, vous luy aviez donné des cheveux du plus beau blond du Monde ; des yeux bleux ; l'air fort enjoüe : et je m'imagine en suitte que vous avez eu beau chercher, et que vous ne l'avez trouvée en nulle part. Pardonnez moy aimable Noromate, luy dit-il, si je vous contredis en tout ; car premierement je n'ay jamais crû qu'il fust possible, que je deusse avoir de l'amour pour une Beauté blonde ; et je n'ay pas esté si malheureux que vous pensez : car enfin, poursuivit-il en souriant, apres m'estre formé une idée de la plus grande Beauté du Monde, et d'une Beauté brune, et apres l'avoir cherchée inutilement en plus d'un Royaume : je la trouvay justement le jour que vous arrivastes à Issedon, et precisément lors que l'eus l'honneur de vous voir la premiere fois. Il faut assurément que vostre memoire vous trompe (reprit Noromate en rougissant) car je me souviens bien que le premier jour que j'eus l'honneur de vous voir, j'estois seule dans ma Chambre, lors qu'Agathirse vous y amena. Je m'en souviens bien aussi, reprit Adonacris en souriant encore une fois, mais cela n'est pas incompatible avec ce que je vous ay dit : car enfin puis qu'il faut vous parler plus clairement, ce fut dans vos yeux que je trouvay ce beau feu que je cherchois pour me brusler : et ce fut en vostre Personne, que je trouvay cette Beauté parfaite que je desesperois de pouvoir jamais rencontrer en nulle part. J'avouë ; reprit Noromate, que ce que vous me dittes me surprend, et m'embarrasse : car ou je ne sçay point le Monde, ou si je croy ce que vous dittes, il faut que je vous responde comme à un homme qui m'a parlé avec trop de hardiesse. C'est pourquoy le mieux que je puisse faire, et pour vous, et pour moy, est de ne vous croire pas, et de m'imaginer pour vous excuser, que vous estes de l'opinion de ceux qui pensent qu'on ne peut jamais estre seul aupres d'une Dame qui n'est pas encore fort proche de la vieillesse, sans luy dire quelqu'une de ces sortes de galanteries, qui conviennent esgalement aux blondes, et aux brunes ; aux grandes, et aux petites ; et que les lévres de ceux qui les disent, prononcent bien souvent sans que leur coeur les avouë, et sans que leur esprit y pense. Ha Madame, interrompit Adonacris, ce que je viens de vous dire n'est point de cette nature, et ne peut jamais convenir qu'à vous seule ! De plus, je vous declare que mon coeur avoüe tout ce que ma bouche vous a dit : et que s'il l'accuse de quelque chose, c'est de n'avoir osé vous descouvrir entierement la grandeur de l'amour qu'il a pour vous. Vous m'en dittes tant, repliqua-t'elle, que je puis assurer que vous m'en dittes trop : car enfin quelque estime que j'aye pour vous, il faut que je resiste à l'inclination que j'avois à vous traiter comme un de mes plus chers Amis : il faut, dis-je, que j'esvite vostre rencontre ; que j'observe toutes mes paroles, et mesme tous mes regards : et il faut enfin que je me contraigne d'une telle sorte, que je commence déja de craindre que je ne vienne à vous haïr. Comme Noromate disoit cela, le Prince Aryante qui menoit Elybesis entra, qui rompit cette conversation, dont ils furent tous deux bien aises : car Adonacris craignoit que Noromate ne le mal-traitast, et Noromate n'estoit assurément pas faschée de n'avoir pas le temps de le maltraiter. Mais à peine Aryante et Elybesis furent ils entrez, qu'Agathyrse arriva : qui commençant de remarquer qu'Elybesis ne fuyoit pas la conversation d'Aryante, n'estoit pas trop satisfait d'elle. Aussi fut-il ce jour là fort chagrin : c'estoit pourtant un chagrin fier et superbe, qui ressembloit plus à la colere qu'à la simple douleur : car ou il ne parloit point, ou s'il disoit quelque chose, il le disoit seulement en deux mots, et toujours en contredisant. De plus, on voyoit dans les mouvemens de son visage, que le dépit qu'il avoit dans le coeur, n'estoit pas d'une nature à luy permettre de dire tout ce qu'il pensoit. Pour moy qui estois arrivé avec le Prince Aryante, je ne vy de ma vie personne dans les yeux de qui il fust plus aisé de connoistre les sentimens de l'ame : Aussi Elybesis les connut elle bien. Pour Aryante, il estoit si occupé à regarder la Personne qu'il aimoit, qu'il ne regarda point Agathyrse : et pour achever de le desesperer, le jeune Spargapise arriva : qui ne sçachant pas encore trop bien ce qu'il falloit dire à des Dames, se mit à luy parler en particulier, un moment apres qu'il fut entré : mais comme Agathyrse est adroit et hardi, il ne souffrit pas long temps cette contrainte. C'est pourquoy inventant sur le champ je ne sçay quelle plaisante nouvelle, dont il fit un grand secret à ce jeune Prince, et qu'il jugea luy devoir donner beaucoup de curiosité ; il luy dit qu'Elybesis en sçavoit tout le détail : et que s'il vouloir le luy demander tout bas, sans que le Prince Aryante l'entendist, elle le luy diroit sans doute. Mais Seigneur, adjousta-t'il, il faut la presser estrangement, et longtemps : car de l'humeur dout je la connois, elle ne dit jamais ce qu'elle voit qu'on veut sçavoir, que la centiesme fois qu'on l'en prie. Ha s'il ne tient qu'à cela, respondit innocement le jeune Spargapise, je la prieray plus de mille ! et je ne la quitteray d'aujourd'huy, qu'elle ne m'ait dit ce que je veux sçavoir : et en effet il changea de place à l'heure mesme, et fut se mettre aupres d'Elybesis. Comme Aryante devoit beaucoup de respect à Spargapise, il se retira pour le laisser parler en liberté : ainsi Agathyrse le separa d'Elybesis, sans qu'il sçeust qui l'en separoit. Mais ce qu'il y eut d'admirable, fut qu'Elybesis, qui n'avoit garde de sçavoir une chose qu'Agathyrse avoit inventée sur le champ, en la disant à Spargapise, ne sçavoit ce que ce jeune Prince luy demandoit, et luy protestoit qu'elle ne l'entendoit pas. D'ailleurs, comme Agathyrse luy avoit dit qu'elle ne disoit jamais ce qu'on vouloit sçavoir d'elle, qu'on ne le luy eust demandé cent fois ; plus elle disoit ne sçavoir rien de ce qu'il vouloit sçavoir, plus il s'opiniastroit à luy soustenir qu'elle le sçavoit : mais à la fin elle le luy nia si fortement qu'il pensa la croire, et ne la tourmenter plus. Neantmoins comme Agathyrse luy avoit assuré affirmativement, qu'elle sçavoit ce qu'il luy avoit dit ; il se mit à luy dire tout haut, qu'Elybesis luy assuroit tellement qu'elle ignoroit absolument ce qu'il luy demandoit, qu'il croyoit qu'il faloit que ce fust luy qui se trompast. Je vous proteste Seigneur, repliqua hardiment Agathyrse, qu'il n'y a personne au monde qui sçache ce que vous voulez sçavoir, si Elybesis ne le sçait : et en effet il ne mentoit pas, car comme c'estoit une chose qu'il avoit inventée, personne n'avoit garde de la sçavoir. Cependant il joüa si bien, que le dessein qu'il avoit eu de separer Aryante d'Elybesis, reüssit admirablement : car il engagea si adroitement le jeune Spargapise, à s'opiniastrer de presser Elybesis de luy dire ce qu'elle ne sçavoit pas, que cela dura tout le jour ; qu'il avoit interrompu son Rival. Mais ce qui luy donna encore le plus de satisfaction, fut que sur la fin de cette opiniastre curiosité de Spargapise, il remarqua qu'Elybesis commençoit de soupçonner quelque chose, de la malice qu'il luy avoit faite, de sorte qu'il se retira moins chagrin qu'il n'avoit esté au commencement de la conversation. Il ne se crût pourtant pas encore entierement satisfait, s'il n'avoit une audience particuliere d'Elybesis, pour luy parler de sa nouvelle Conqueste : c'est pourquoy dés le lendemain il fut chez elle de si bonne heure, qu'estant accoustumée de n'achever de se coiffere s'habiller qu'apres disner, elle ne l'estoit pas tout à fait lors qu'il entra dans sa Chambre. De sorte que la trouvant encore fort occupée à consulter son Miroir, il luy demanda pardon de l'interrompre : mais il le luy demanda d'une maniere qui n'estoit pas trop soumise, et qui fit bien connoistre à Elybesis, qu'il avoit quelque chagrin dans l'esprit : c'est pourquoy achevant de ranger un peu plus negligemment les boucles de ses cheveux du costé qu'elle n'estoit pas achevée de coiffer, qu'elles ne l'estoient de l'autre, afin que ses Femmes se retirassent ; elle se hasta de se mettre en estat d'apaiser Agathyrse, si elle le pouvoit : car elle se doutoit bien de ce qui causoit son dépit. Mais à peine celles qui l'habilloient furent elles à l'autre costé de la Chambre, qu'Agathyrse prenant la parole avec une raillerie piquante, et un sourire malicieux ; le Prince Aryante est bien heureux, luy dit-il, de ce que je suis venu aujourd'huy vous voir : car Madame, si nous eussiez continué de vous habiller avec le mesme foin que vous aviez commencé d'avoir quand je suis entré, il vous auroit trouvée si belle, qu'il seroit assurément mort d'amour, avant que vous eussiez pû avoir loisir d'avoir compassion de luy. En me disant (repliqua-t'elle en rougissant de dépit) que le Prince Aryante m'eust trouvée belle, s'il m'eust veuë comme j'eusse esté si vous ne fussiez pas venu, c'est me dire tacitement que vous ne me la trouvez guere comme je suis presentement : mais soit que je ne sois pas fort jalouse de ma beauté, poursuivit elle, ou qu'en effet je ne croye pas qu'elle despende de deux ou trois boucles negligés ; si vous avez pensé me fascher, vous vous estes extrémement trompé. Si vous dites vray, respondit brusquement Agathyrse, j'en suis bien marry : car Madame, vous vous souciez si peu de faire depit aux autres, que je croy qu'il est permis de souhaiter de vous en faire quelquefois. Mais en fin, luy dit alors Elybesis, sans nous amuser à faire voir que nous avons de l'esprit, en disant des choses piquantes, comme nous en avons quand il nous plaist, à en dire d'agreables, de quoy vous pleignez vous ? le me pleins, Madame (reprit il, puis que vous voulez bien que je vous le die) de ce que la grande qualité vous esbloüit : et de ce que vous croyez que je doive plustost souffrir que le Prince Aryante vous aime, que si un homme de ma condition vous aimoit. Cependant j'ay à vous dire, qu'en cas de Rivaux, la qualité n'y fait rien : et que depuis Esclave jusques à Roy, je n'en puis jamais avoir que je puisse souffrir patiemment. Je respecte les Princes autant que je le dois en toute autre chose, quoy que je les voye le moins que je puis : mais en amour, je vous proteste Madame, que je ne considere point du tout leur condition ; et que si vous continuez de faire une si grande distinction d'Aryante aux autres, je n'y en feray point du tout : et j'agiray aveque luy comme avec mon Rival, sans considerer s'il est Oncle de Spargapise, ny Frere de Thomiris. Et afin que vous n'en doutiez pas (poursuivit il, avec une violence estrange) je vous le jure par Vesta, par Hercule, par Mars, par Venus, par Neptune, et par tous les Dieux que nous adorons. Comme il est permis de se dédire de ses premiers sentimens en certaines occasions, reprit Elybesis, j'espere que quand vostre colere sera passée, vous changerez ceux où vous estes. Ha pour cela Madame, reprit-il, je n'en changeray jamais ! c'est pourquoy prenez vos mesures là dessus : car en fin je ne puis endurer que vous soyez capable de cette foiblesse. Je vous proteste, luy dit-elle alors, que vous avez le plus grand tort du monde de vous pleindre : et si vous voulez que je vous descouvre mon coeur, je vous avoüeray ingenûment, qu'il est vray que l'ambition en est la passion dominante : et que la seule cause de la legere complaisance que j'ay pour le Prince Aryante, est que je sçay que je fais un dépit estrange à toutes les belles d'Issedon, d'occuper si fort ce Prince qu'il ne leur parle jamais. Je comprens bien Madame, repliqua-t'il, que vous leur faites dépit, en faisant que le Prince Aryante ne leur parle jamais : mais vous devriez comprendre aussi, que vous m'en faites un espouventable, de ce que vous luy parlez tousjours. Comme il ne doit pas tarder icy, reprit elle, il me semble que vous ne devriez pas agir comme vous faites : car enfin comment concevez vous que je puisse faire une incivilité à un homme de cette condition ? Ha Madame, s'écria t'il, vous me desesperez de parler de la condition d'un Amant, lors qu'il s'agit de vous justifier à son Rival ? car je vous l'ay desja dit, et Je vous je dis encore, je ne pretens point que la qualité soit une cause raisonnable d'inconstance. Et quant à l'ambition, croyez Madame, croyez, qu'il y auroit bien plus de gloire à mal-traiter un Prince, qu'a l'escouter favorablement. Et puis, le moyen que je pusse m'assurer de vostre esprit, et le moyen que le Prince Aryante luy mesme s'en assurast, quand mesme vous me quiteriez pour luy ? car enfin c'est un Prince sans Principauté : et il y en a mille au Monde que vous luy pourriez preferer, si la Fortune vous les faisoit connoistre. Ainsi si le hazard vouloit que Spargapise aprist à aimer par vous, vous quitteriez Aryante qui ne peut estre Roy, pour Spargapise qui montera bien-tost au Throsne : et si apres cela (poursuivit-il avec une raillerie piquante) cette mesme Fortune vous faisoit voir, ou le Roy de Phrigie, ou le Roy des Medes, ou le Roy d'Hircanie : vous quiteriez celuy des Issedons : et allant ainsi de Roy en Roy, s'il prenoit encore fantaisie à Jupiter, d'envoyer quelqu'un des Dieux à vos pieds : ou de venir luy mesme sur son Aigle pour vous rendre hommage, vous feriez infidellité aux plus Grands Rois de la Terre, pour recevoir mesme le plus petit de tous les Dieux. Eh de grace Agathyrse, luy dit-elle, n'employez point des Noms si dignes de respect, à exagerer la folie que vous avez dans l'esprit, si vous voulez que je vous appaise ! Il ne s'agit pas de m'apaiser, luy dit-il, mais il s'agit de vous justifier, ou de vous repentir, de l'injustice que vous me faites : si j'avois failly, je me repentirois, luy dit elle, mais cela n'estant pas, je ne puis que vous protester, que vous avez tort de vous pleindre ; que le Prince Aryante ne vous oste point la place que je vous ay donnée dans mon coeur ; et qu'à moins qu'il me pûst faire Reine, je ne seray jamais pour luy que ce que je suis : jugez donc si un Prince sans Principauté ; comme vous le dites, se verra en pouvoir de me donner une Couronne. Comme selon toutes les apparences, reprit il en souriant, la Fortune ne rendra pas justice à vostre merite, jusqu'au point que de trouver un Roy qui vous fasse monter au Throsne ; il me semble que vous pouviez sans rien hazarder, me parler plus obligeamment que vous n'avez fait : et me dire que quand mesme on vous auroit voulu faire Reine, et la plus Grande Reine du Monde, vous n'auriez pas voulu me rendre le plus malheureux homme de la Terre. Mais apres tout, poursuivit il, pourveû que vous m'assuriez fortement, que quiconque ne sera point Roy, ne me destruira point dans vostre esprit, j'auray l'ame en quelque repos. Je vous promets tout ce que vous voulez, repliqua-t'elle, pourveû que vous ne m'obligiez pas à changer ma forme de vie avec Aryante, durant le peu de temps qu'il sera encore icy : car enfin je vous declare que je ne puis me resoudre à m'exposer à la médisance de toutes celles qui me portent envie, qui diroient sans doute que je ne changerois ma forme de vivre avec le Prince Aryante que pour l'amour de vous ; et qui en tireroient des consequences tres fascheuses pour moy : joint, adjousta-t'elle, qu'il y va aussi de vostre interest, et de vostre fortune. Ha pour ma fortune Madame, repliqua-t'il, ce n'est pas une raison à m'alleguer ! puis que de l'humeur dont je suis, je ne la fais guere despendre d'autruy : et que tant que je le pourray, elle ne despendra que de moy mesme. Vous sçavez Madame, poursuivit-il, que dans les choses où ma passion n'est point interessée, je n'ay jamais pû m'assujettir à toutes ces laschetez, que ceux qui cherchent à se mettre en faveur, appellent foins et soumissions ; et qui les obligent à renoncer à tous leurs sentimens, pour s'attacher à suivre ceux des autres. Jugez donc si en une occasion où il s'agit de vous perdre, ou de vous conserver, je dois penser à mesnager quelqu'autre chose que vous. Non non, Madame ne vous y abusez pas : ce n'est point par ce costé-là, que vous m'amenerez dans vos sentimens : c'est pourquoy soyez s'il vous plaist persuadée, que tant qu'il ne s'agira que de ma fortune, je la sacrifieray toute entiere aveque joye, pour avoir la satisfaction de vous voir mal - traiter le Prince Aryante. Mais en mesme temps je vous avoüe, que s'il y va de vostre gloire, je dois y songer autant que vous mesme : ainsi je consens que vous continuyez d'avoir quelque civilité pour ce Prince, pourveû Madame, que vous apportiez quelque foin à me consoler du desespoir que j'en auray, et que vous redoubliez la bonté que vous avez euë pour moy : car si vous ne le faites, je suis capable de perdre patience, et de faire des choses qui vous déplairont, et qui me déplairont à moy-mesme, quand je les auray faites. Pensez donc Madame, pensez à mesnager un peu l'esprit d'un Amant, qui a le coeur haut et sensible : et qui dans le fonds de son ame, ne met rien au dessus de luy, que ceux qui ont plus de vertu et plus de merite qu'il n'en a. En effet Madame, poursuivit-il avec impetuosité, si vous voulez bien y songer, vous trouverez que la qualité ne fait pas dire les choses avec plus d'esprit ; quelle ne change ny le sens, ny les paroles de celuy qui parle ; et qu'elle ne contribuë rien à la conversation. C'est pourquoy il ne faut pas s'estonner si je trouverois aussi mauvais que vous me fissiez infidelité pour Aryante, tout Prince qu'il est, que s'il n'estoit que mon égal. Apres cela Agathyrse revenant peu à peu de la violence qu'il avoit euë dans l'esprit, parla à Elybesis avec une soumission estrange : et luy dit des choses si passionnées, qu'il l'obligea enfin à luy en dire de si tendres, qu'il se resolut effectivement alors de souffrir qu'elle continuast de vivre avec Aryante, comme elle avoit commencé, durant le peu de temps qu'il croyoit qu'il seroit à Issedon ; de sorte qu'ils se separerent fort bien. Ils ne demeurerent pourtant pas long temps en cét estat : et je pense pouvoir dire, qu'il ne se passa point de jour qu'ils ne se broüillassent, et ne se racommodassent plus d'une fois. Cependant Aryante estant tousjours plus amoureux, et n'estant pas satisfait de la seule civilité qu'Elybesis avoit pour luy, se resolut de luy dire tout ce qu'il pensoit : mais comme elle ne cherchoit qu'à ne le perdre pas, et qu'elle ne vouloit pas effectivement alors s'engager à rien, elle esvitoit de se trouver seule avec que luy : de sorte que par ce moyen, elle satisfaisoit Agathyrse, et arrivoit à la fin qu'elle s'estoit proposée, qui estoit d'estre aimée de ce Prince, tant qu'il seroit à Issedon, sans avoir rien hazardé que quelque complaisance, et quelques civilitez. Ainsi quelque envie qu'eust Aryante de luy dire tout ce qu'il avoit dans l'ame, il ne luy fut pas si facile : et il le luy fut d'autant moins, qu'Elibesis s'estant confiée à une Fille de ses Amies nommée Argyrispe, elle la pria qu'elles ne se quittassent que le moins qu'elles pourroient, tant que le Prince Aryante seroit à Issedon : si bien que comme ces deux Filles estoient presques tousjours ensemble, il n'estoit pas aisé que cét Amant peust trouver l'occasion qu'il attendoit. D'ailleurs, comme rien ne peut estre longtemps caché, il vint à sçavoir qu'Agathyrse n'estoit pas haï d'Elybesis : mais au lieu que cela devoit diminuer sa passion, elle en augmenta encore : et elle devint si forte, qu'il n'est rien qu'il n'eust esté capable de faire pour la contenter. Aussi chercha-t'il si soigneusement l'occasion d'entretenir Elybesis en particulier, qu'il la trouva enfin malgré qu'elle en eust, peu de jours apres qu'il eut commencé de la chercher. J'ay depuis sçeu par elle mesme, que ce Prince luy dit des choses si passionnées qu'on n'en a jamais dit de semblables : car apres luy avoir exageré la grandeur de son amour, et tout ce qu'elle estoit capable de luy faire faire pour la posseder, il luy fit connoistre qu'il n'ignoroit pas qu'Agathyrse n'estoit pas mal dans son esprit : en fuite de quoy il prit un biais tout particulier, pour l'obliger à le preferer à cet Amant. Au reste Madame (luy dit-il, apres beaucoup d'autres choses) ne pensez pas que je vous blasme de l'estime que vous avez pour Agathyrse, et de ce que vous l'avez preferé à tous ceux qui vous ont approchée : car enfin c'est un choix que vous avez fait devant que j'eusse eu le bonheur d'estre connu de vous, et Agathyrse est un fort honneste homme. Ainsi je ne condamne point tout ce que vous avez fait pour luy, devant que je vous connusse, et devant que je vous aimasse : et pour vous montrer que je suis equitable, je ne blasme pas mesme Agathyrse, de continuer de vous aimer, quoy qu'il sçache que je vous aime ; parce que je sçay bien que vous ne le luy avez pas deffendu. Mais Madame, apres vous avoir rendu justice, et l'avoir renduë à Agathyrse, je pretens que vous me la rendiez aussi : et que vous vous donniez la peine d'examiner quelle est ma passion, et quelle est la sienne : afin que sans considerer l'inégalité de nos conditions, vous vous donniez seulement au plus amoureux des deux. Mais de grace, examinez la chose aveque foin : demandez luy des preuves d'amour difficiles à rendre, et m'en demandez aussi : et si vous ne trouvez qu'il y a encore plus de difference de la passion d'Agathyrse à la mienne, que de ma naissance à la sienne, je consens que vous ne croiyez pas que je vous aime, et que vous me haïssiez. Seigneur, reprit Elybesis, je ne m'amuse point à vous dire qu'Agathyrse n'a nulle affection particuliere pour moy, et que je n'en ay point du tout pour luy ; car l'honneur que vous me faites, merite que j'aye plus de sincerité pour vous : mais je vous diray que quand je serois capable de vouloir faire ce que vous dites, et que j'aurois trouvé que vous m'aimeriez mieux qu'Agathyrse ne m'aime ; je ne devrois pas rompre aveque luy : car enfin Seigneur, nous sonmes de mesme qualité, et il a plû à la Fortune que je ne fusse pas de la vostre. Ainsi ne pouvant imaginer qu'il puisse y avoir d'affection innocente, encre deux personnes de condition fort inégalle, je dois sans doute, pour future la raison, faire injustice à vostre merite, et faire tout ce que je pourray, et contre vous, et contre moy, pour ne faire rien contre Agathyrse, et pour ne me laisser pas esbloüir par la gloire qu'il y a d'avoir assujetti un coeur comme le vostre. Vous ne pouviez sans doute, reprit Aryante, me dire plus civilement que vous ne voulez pas rompre avec Agathyrse : mais trop charmante Elybesis, poursuivit il, sçachez qu'il n'est point de paroles qui puissent me faire recevoir sans douleur et sans colere, une si cruelle response. L'eloquence peut sans doute adoucir les nouvelles les plus fascheuses : on l'employe mesme quelquesfois utilement à annoncer la mort des personnes les plus cheres : mais lors qu'il s'agit d'oster l'esperance à un Amant, elle ne se trouve point assez forte pour la luy oster, sans qu'il en ait une affliction estrange. Mais afin que vous ne vous amusiez pas à me la vouloir faire perdre, je vous declare que vous ne le sçauriez jamais faire : car enfin je sens une telle impossibilité à pouvoir vivre sans esperer d'estre aimé de vous, que je force ma raison, malgré qu'elle en ait, à conserver l'esperance dans mon coeur. Puis que cela est Seigneur, reprit Elybesis en souriant, il ne me serviroit de rien de vouloir vous desesperer ; c'est pourquoy il vaut mieux que je vous laisse la liberté de croire ce qu'il vous plaira, pourveû que je conserve celle de faire ce que je dois, et ce que je veux. Si vous faites ce que vous devez, reprit Aryante, vous ne ferez rien contre moy : car enfin quand il seroit vray, que vous auriez donné lieu à Agathyrse d'esperer d'estre heureux, ç'auroit esté en un temps, où son bonheur ne m'eust pas rendu miserable : mais aujourd'huy que vous ne pouvez faire sa felicité, sans me faire mourir ; ny vous ne le devez vouloir, ny je n'y dois consentir : c'est pourquoy songez serieusement Madame, à ce que vous devez resoudre. De plus, adjousta-t'il, je ne connois pas si peu vos inclinations, que je ne sçache que l'ambition est la passion dominante de vostre ame ; de sorte que si le peu de merite de ma personne ne vous touche pas, faites que ma condition me serve à quelque chose : et faites qu'Agathyrse soit un jour obligé de rendre encore plus de respect à la Princesse Elybesis, par le rang qu'elle tiendra si elle veut, qu'il n'en rend à Elybesis comme son Amant. Seigneur (repliqua-t'elle fort embarrassée) tout ce que vous me dittes est le plus obligeant du monde, et touche sensiblement mon coeur et mon esprit : mais en fin puis qu'il faut ne vous déguiser rien, j'ay dit assez de choses obligeantes à Agathyrse, pour luy donner lieu de croire qu'à moins que de pouvoir estre Reine, je ne dois jamais rompre aveque luy. C'est pourquoy Seigneur, comme je ne suis pas vostre Sujette ; que vous ne me pouvez commander absolument ; et que je me suis engagée à luy promettre une affection eternelle, ayez s'il vous plaist la bonté de me laisser en repos. Si vous m'y laissiez (repliqua-t'il, apres avoir resvé un moment) le vous y laisserois sans doute : mais puis que vous ne m'y laissez pas, ne trouvez pas mauvais que je ne vous y laisse point aussi, et que je vous conjure du moins de me promettre deux choses : la premiere, que vous ne songerez point à espouser Agathyrse que dans un an ; et h seconde, que si dans ce temps là il vient un Roy apporter sa Couronne à vos pieds, et vous conjurer de l'accepter, vous l'accepterez, et vous vous resoudrez de monter au Throsne, et de rompre avec Agathyrse. Eh de grace Seigneur, reprit Elybesis en riant, que voulez vous que je responde, à une supposition impossible ? car enfin je n'iray jamais à la Cour d'aucun Roy estranger ; Thomiris qui est nostre Reine vivra long temps ; et Spargapise est si jeune, que je seray vieille devant qu'il puisse avoir de l'amour : ainsi je vous avoüe que je ne puis que vous respondre. Mais puis que la chose est si esloignée de possibilité, reprit Aryante, vous ne vous exposez à rien d'y respondre comme si elle pouvoit arriver : en effet, repliqua-t'elle, je pense que vous avez raison : c'est pourquoy Seigneur, je vous diray, quant à la premiere chose dont vous m'avez parlé, que sans vouloir avoir ce respect là pour vous, Agathyrse ne peut songer à m'espouser devant le temps que vous m'avez prescrit, parce que ses affaires ny les miennes, ne nous le permettent pas : et pour l'autre, je vous diray encore, puis que vous le voulez, que s'il venoit un Roy m'offrir une Couronne, et qu'Agathyrse ne me conseillast pas de l'accepter, je pense que je l'accepterois, parce que je croirois qu'il ne m'aimeroit pas, s'il ne me le conseilloit point : et que je pourrois par consequent rompre aveque luy. Et moy je trouve, interrompit Aryante, que s'il vous conseilloit de l'accepter, vous pourriez encore l'accuser de peu d'amour, de vous donner un semblable conseil : et qu'ainsi, soit qu'il vous conseillast de le preferer au Throsne, ou de luy preferer une Couronne, vous devriez tousjours preferer le Roy au Sujet, et cesser d'estre Maistresse d'Agathyrse, pour estre sa Reine. Sérieusement, dit alors Elybesis, vous me donnez beaucoup de joye de parler comme vous faites : car enfin je ne puis avoir de plus grande satisfaction, que de connoistre que tout ce que vous m'avez dit n'est qu'un enjouëment d'esprit. Le temps vous l'aprendra Mandame, reprit Aryante, cependant souvenez vous que vous m'avez promis que vous ne songerez d'un an tout entier à espouser Agathyrse : et que si dans ce temps-là il vient un Roy vous demander à genoux que vous veüilliez estre Reine, vous luy ferez la grace d'accepter la Couronne qu'il vous offrira. Ces deux choses, reprit Elybesis en riant, sont assez faciles à vous promettre : car Seigneur, je ne puis jamais avoir envie d'espouser qui que ce soit que le plus tard que je pourray et je suis et seray toute ma vie en disposition de souhaiter ardemment de pouvoir estre Reine, si c'estoit une chose que je pusse desirer sans folie. Apres cela estant arrivé du monde la conversation changea, et Elybesis se trouva extrémement embarrassée : car le Prince Aryante luy avoit dit des choses si tendres au commencement de leur conversation ; et il luy en avoit dit d'autres en fuite où il y avoit si peu d'aparence ; qu'il y eut des instans où elle craignit qu'il ne se moquast d'elle. Mais d'ailleurs elle avoit si bonne opinion de son merite, qu'elle a dit depuis, que ces instans passerent viste : et qu'elle trouva plus d'aparence de croire, que la violence de l'amour qu'Aryante avoit pour elle luy faisoit dire des choses peu raisonnables, que de penser qu'il pûst ne luy parler pas serieusement, lors qu'il luy disoit qu'il l'aimoit. Quoy qu'il en soit, elle ne dit rien à Agathyrse, de tout ce que le Prince Aryante luy avoit dit : car encore qu'elle ne crûst pas qu'il y eust nulle possibilité à la proposition qu'il luy avoit faite ; comme elle ne vouloit pas perdre ce Prince, bien qu'elle voulust conserver Agathyrse, elle ne voulut pas, connoissant la sensibilité de ce dernier, luy aprendre quelle estoit la conversation qu'elle avoir euë avec l'autre. Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : rébellion et guerre civile Mais Seigneur, afin que vous ne soyez pas aussi en peine qu'Elybesis, de ce qui avoit obligé Aryante à luy parler comme il avoit fait ; il faut que vous sçachiez qu'un homme d'Issedon de fort haute qualité avoit esté le matin trouver Aryante, pour luy persuader de songer à se faire Roy, et pour luy en offrir les moyens. D'abord cette proposition surprit ce Prince, non seulement comme injuste, mais comme impossible : neantmoins comme il ne voulut pourtant pas rejetter la chose sans l'aprofondir, il pressa celuy qui luy parloit, qui s'apelle Octomasade, de luy dire sur quoy il fondoit un si grand dessein. Seigneur (reprit-il, comme je l'ay sçeu par luy mesme) je le fonde premierement sur la justice, et secondement sur vostre courage : et sur l'extréme envie que le Peuple de ce Royaume a de se voir un Roy qui demeure dans Issedon. Car enfin Seigneur, la Loy par laquelle Thomiris regne à vostre prejudice, porte que le fils aisné, ou la Fille aisnée du Roy des Issedons, doit monter au Throsne, preferablemenr aux autres Enfans qui en sont exclus. Cela estant, interrompit Aryante, Thomiris regne avec justice : car elle a six ans plus que moy. Nullement, reprit Octomasade, et voicy Seigneur sur quoy je me fonde. La Loy du Royaume dit donc que l'aisné des Enfans du Roy des Issedons regnera : or est-il que lors que Thomiris nasquit, le Prince Lipacaris vostre Pere et le sien, n'estoit pas encore Roy, et selon toutes ses apparences, il ne le devoit jamais estre : de sorte qu'elle ne peut veritablement se dire la Fille aisnée du Roy des Issedons : puis que quand elle vint au Monde, son Pere ne l'estoit pas. Si bien Seigneur, que comme vous n'avez veû le jour que deux ans apres que Lypacaris a porté la Couronne, c'est vous veritablement qui estes le premier né du Roy, quoy qu'il eust desja une Fille : et à parler equitablement, Thomiris est Fille du Prince Lypacaris, et vous estes Fils du Roy des Issedons. Apres cela Seigneur, je pense que vous ne douterez pas que vostre droit ne soit bien fondé, ou que du moins le pretexte ne soit extrémement plausible. De plus, tous les Peuples murmurent de l'esloignement de cette Princesse, qui prefere ses Tentes à nos plus belles Villes : si bien que je suis assuré, que si vous voulez penser à monter au Throsne, il vous sera facile de le faire : et je m'offre de hazarder ma vie pour vostre service, et de vous donner tous mes Amis, qui ne sont pas en petit nombre. Aryante entendant parler Octomasade de cette sorte, fut quelque temps sans respondre : mais comme il a l'ame naturellement genereuse, quand l'amour ne change pas ses inclinations, il escouta ce que luy disoit Octomasade, comme une subtilité pour le porter à se revolter contre Thomiris, plustost que comme une raison effective de pretendre au Trône qu'elle occupoit : ainsi n'acceptant pas l'offre qu'il luy faisoit, il se contenta de le remercier du zele qu'il tesmoignoit avoir pour luy. Mais admirez Seigneur, la puissance de l'amour, par ce que je m'en vay vous dire : Aryante qui avoit escouté Octomasade de la maniere que je l'ay dit, changea de sentimens pendant la conversation qu'il eut avec Elybesis : car ayant descouvert dan son ame qu'elle avoit une ambition démesurée, il se resolut à entreprendre par amour, ce qu'il n'avoit pas voulu entreprendre par cette mesme ambition : si bien qu'on peut dire que le seul desir de regner dans le coeur d'Elybesis, le porta à vouloir regner sur des Issedons. En effet ce fut dans ce sentiment là qu'il parla à Elybesis comme il fit, lors qu'il l'engagea à luy promettre de ne songer d'un an à espouser Agathyrse, et à accepter une Couronne, si on la luy presentoit : s'imaginant que ce temps là suffiroit pour executer ou pour destruire son entreprise. Mais Seigneur, ce ne fut pas seulement une pensée que son amour luy donna, ce fut un dessein fortement resolu, et un dessein qu'il songea à commencer d'executer à l'heure mesme. Pour cét effet, il renvoya querir Octomasade : et cette raison qu'il avoit escoutée, comme une subtilité, luy parut alors un droit le plus equitable du monde : de sorte que conferant aveque luy, ils conclurent la chose, et resolut qu'Aryante sur quelque pretexte laisseroit retourner Spargapise, quand Thomiris le rapelleroit. Que cependant Aryante s'aquerroit le plus d'amis qu'il pourroit ; qu'Octomasade s'assureroit des siens ; qu'il faudroit divertir le Peuple par des Festes publiques ; et avoir des Gens qui sçeussent luy insinuer adroitement les sentimens qu'il estoit à propos qu'il eust, pour l'execution d'un si Grand dessein. De plus, ils songerent qui ils choisiroient pour faire un Manifeste, afin de faire voir que la Guerre qu'Aryante vouloir entreprendre estoit juste : et ils penserent principalement à se rendre Maistres d'Issedon. Mais durant qu'Aryante estoit occupé à satisfaire son amour par son ambition, Adonacris qui n'avoit que de l'amour dans l'ame, aqueroit de jour en jour, sans qu'on y prist garde, une nouvelle estime dans le coeur de la belle et charmante Noromate : de sorte que comme ceux qui n'ont qu'un dessein l'executent bien mieux, que ceux qui sont obligez de partager leurs foins pour plusieurs choses differens ; Adonacris n'ayant autre envie que celle d'estre aimé de Noromate, il n'est pas estrange s'il en vint à bout en peu de temps. Car enfin il n'est sorte de soins qu'il n'eust pour elle ; et il aporta une assiduité si grande à la voir, qu'il la voyoit à toutes les heures où la bien-seance le permettoit. Noromate de son costé, ayant une violente inclination pour Adonacris, n'y resista que foiblement : et laissa insensiblement engager son coeur à une affection qu'elle ne vouloit effectivement apeller qu'amitié, de peur d'estre obligée de la combattre et de la vaincre. Il est vray que cette amour en avoit toute la pureté : et que je ne croy pas qu'on puisse trouver une passion plus pure, ny plus vertueuse que la leur. Noromate ne voulut pas mesme accoustumer Adonacris à luy parler de son affection, quoy qu'elle voulust bien qu'il aimast, et qu'il luy rendist mille innocentes preuves d'amour : mais enfin sa modestie fut si scrupuleuse, qu'elle ne voulut pas qu'il soulageast sa douleur par des pleintes. Cependant comme elle sçavoit que son Pere n'aimoit pas le sejour d'Issedon, elle n'osoit esperer que quand Adonacris la luy feroit demander qu'il la luy accordast : et Adonacris qui avoit un Pere d'humeur bizarre et imperieuse, se trouvoit aussi bien embarrassé à luy proposer son mariage avec Noromate, qui bien que d'une tres Grande et tres illustre Race, n'estoit pas assez riche pour luy. Cependant quoy qu'ils n'esperassent guere tous deux de pouvoir vivre ensemble, ils ne laissoient pas de s'aimer, et de s'aimer sans se le dire. Adonacris n'estoit pourtant pas tousjours si obeïssant, qu'il ne fist connoistre adroitement qu'il se pleignoit du moins de ce qu'on luy deffendoit de se pleindre : et la belle Noromate, malgré toute sa retenuë, souffroit aussi quelquesfois qu'Adonacris devinast dans ses beaux yeux les sentimens de son ame. De sorte que pendant qu'Aryante avoit le coeur déchiré par l'amour, et par l'ambition qu'il y avoit jointe ; qu'Agathyrse l'avoit rempli de jalousie ; et qu'Elybesis ne sçavoit precisément, ni ce qu'elle vouloit perdre, ni ce qu'elle vouloit conserver ; Adonacris et Noromate menoient une vie infiniment douce : car ils s'aimoient presques egallement ; ils s'aimoient sans qu'on le sçeust ; et ils se voyoient tous les jours. Neantmoins comme l'amour est une passion inquiette, et qui ne peut jamais laisser h tranquilité dans un coeur qu'elle possede ; Adonacris avoit des heures où il avoit de la douleur, et mesme du chagrin. En effet quand il venoit à songer, que pour estre tout aimé qu'il estoit de sa chere Noromate, il ne pourroit estre heureux, il se trouvoit desja tres miserable, par la seule apprehension de le devenir. Mais apres tout, si la crainte d'un mal incertain l'affligeoit quelques fois, la possession de l'estime de Noromate le consoloit, et le rendoit capable de joüir avec plaisir d'un bien qui luy estoit si cher. De sorte que ces deux personnes n'ayant rien de caché dans l'ame l'un pour l'autre, faisoient un fi doux et si innocent eschange de secrets, et une si agreable et si sincere communication de pensée, que leurs coeurs s'en unissoient encore plus estroitement. En effet ils ne sçavoient pas seulement combien ils s'estimoient ; ils sçavoient encore jusques à quel point ils estimoient les autres : leur semblant qu'ils eussent commis un crime, s'ils ne se fussent fait un secret d'une seule de leurs pensées : si bien qu'ayant presques tousjours la satisfaction de connoistre qu'ils estimoient les mesmes choses, ils s'en estimoient apres davantage eux mesmes : n'y ayant sans doute rien qui lie plus fortement une affection, que l'égalité de sentimens entre ceux qui s'aiment, Adonacris obtint mesme la permission d'escrire quelquefois à Noromate : ce n'est pas qu'il ne la vist tous les jours, mais comme il arrivoit souvent qu'il ne la voyoit qu'en compagnie, il avoit voulu avoir la liberté de luy pouvoir dire par des Billets, ce qu'il ne luy osoit dire devant le monde : de sorte que comme il est encore plus aisé à une personne modeste, de lire une Lettre pleine de tendresses, que de les escouter, Adonacris escrivoit des choses passionnées à Noromate, qu'elle n'eust pas voulu entendre ; et elle luy en respondoit aussi quelquesfois, qu'elle n'eust ozé luy dire. Mais si Adonacris et Noromate joüissoient d'une si agreable tranquillité, il n'en estoit pas de mesme d'Agathyrse, et d'Elybesis : car encore que cét Amant luy eust promis de souffrir qu'elle continuast d'avoir de la civilité pour Aryante durant qu'il seroit à Issedon, il ne s'y pouvoit accoustumer : et il y avoit des jours où il s'en faloit peu qu'il n'oubliast : égallement ce qu'il avoit promis à Elybesis, et le respect qu'il devoit à Aryante. Cependant Spargapise sans avoir ny amour ny ambition, s'occupoit à toutes les choses que les Princes de son âge ont accoustumé d'aimer : et durant qu'Aryante songeoit à luy oster une Couronne, afin d'oster à Agathyrse le coeur d'Elybesis, il se divertissoit autant qu'il pouvoit. Les choses estant donc en ces termes, on sçeut à Issedon non seulement que vous estiez aupres de Thomiris, mais aussi tout ce qui vous y arriva. De Sorte Seigneur, qu'Octomasade voulant profiter d'une chose qui estoit si favorable à son dessein, fit adroitement publier parmy le peuple, la passion que la Reine avoit pour vous : luy aprenant aussi qu'elle avoit voulu vous faire arrester, et que vous estiez sorty de sa puissance par le moyen du Prince Indathyrse : adjoustant encore beaucoup de choses à la verité, afin de destruire l'estime que le peuple avoit pour elle : sçachant bien qu'il n'y avoit pas de plus seur moyen pour le porter à la revolte, que de luy oster le respect qu'il devoit à cette Princesse. En effet le dessein d'Octomasade reüissit : car apres que le peuple d'Issedon sçeut ce qui se passoit aux Tentes Royales, il en murmura ; du murmure il vint à en parler insolemment : et de l'insolence, il passa bien tost à avoir une fort grande disposition à la sedition. Ainsi on peut asseurer que des qu'il pensa ce qu'il ne devoit jamais dire, il executa ce qu'il ne devoit jamais penser, et se porta à la derniere extremité. Au reste Seigneur, il ne faut pas s'imaginer qu'Octomasade agist en cette occasion par affection pour Aryante, ny par haine pour Thomiris, car ce fut seulement par son ambition particuliere. Mais certes il agit si bien, qu'en fort peu de temps il remüa toutes les parties de nostre Estat ; changea ou divisa tous les coeurs ; et sçeut si adroitement le servir des Amis et des Ennemis ; qu'il amena enfin le dessein qu'il avoit jusques au point d'estre tout prest d'eclatter, et d'esclatter apparamment sans peril : car Thomiris estoit si occupée de la douleur qu'elle avoit de vostre départ, et de ce qui se passoit dans son coeur, qu'elle ne songeoit guere à ce qui se passoit dans ses Estats. Cependant avant que d'executer la chose, Octomasade crût qu'il estoit à propos d'attendre que Thomiris rappellast Spargapise : et en effet, le sage Terez, que vous vistes aupres de cette Princesse, l'ayant obligée d'envoyer ses Ordres, afin de faire revenir aupres d'elle le Prince son Fils, et le Prince Aryante ; Spargapise obeït, et Aryante demeura à Issedon, feignant de se trouver mal, et assurant le jeune Prince son Neveu, qu'il le suivroit bien-tost. Mais Seigneur, à peine fut-il party, qu'Aryante songea à faire reüssir son dessein : et comme Octomasade avoit cabalé dans la Ville ; que tous ses Amis estoient persuadez que si Aryante estoit Roy, ce seroit qui regneroit sous son nom ; et que le peuple estoit irrité de tant de choses desavantageuses qu'on luy avoit dites de la Reine ; il luy fut aisé d'exciter une sedition contre celuy à qui cette Princesse avoit confié son authorité ; de le chasser de la Ville ; et de faire que le Prince Aryante en fust Maistre. En effet, comme il n'y avoit point d'Armée qui peust venir promptement apaiser ce desordre, ny soustenir ceux qui eussent voulu soustenir les interests de Thomiris, Octomasade executa heureusement le dessein qu'il avoit de s'emparer d'Issedon, et de commencer la guerre par le milieu de l'Estat. Je ne m'amuseray point Seigneur, à vous particulariser le détail de cette action : car j'ay tant d'autres choses moins ennuyeuses à vous dire, qu'il vaut mieux me contenter de vous raconter en deux mots, que le peuple s'émeut par l'artifice d'Octomasade ; que quelques uns dirent, suivant ce qu'on leur avoit inspiré, que c'estoit Aryante qui estoit leur Roy legitime, et que Thomiris avoit usurpé la Couronne des Issedons sur luy ; q