Mlle de Scudéry

Artamène ou le Grand Cyrus

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Partie 9 sommaire :

  • Récit de l'enlèvement de Mandane
  • Anaxiris tue le roi d'Assyrie
  • Anaxiris poursuit sa fuite avec Mandane
  • Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : les revendications des Issedons
  • Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : rébellion et guerre civile
  • Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : vaines négociations de paix
  • Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : retrouvailles d'Adonacris et de Noromate
  • Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : le poids de la vertu
  • Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : découverte de la correspondance de Noromate et d'Adonacris
  • Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : séparation des amants
  • Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : comment Aryante devient Anacharsis
  • La situation de Mandane
  • Capture et libération de quatre des sept sages
  • Histoire du banquet des sept sages
  • Histoire de Philidas et d'Anaxandride
  • Histoire d'Aglatonice et d'Iphicrate
  • Fin du banquet des sept sages
  • Bataille contre l'armée de Thomiris
  • Nouvelles du front
  • Attaque de la forteresse des Sauromates et ses conséquences
  • Histoire de Pisistrate : conversation sur la raillerie
  • Histoire de Pisistrate : les bains des Thermopyles
  • Histoire de Pisistrate : cabales
  • Histoire de Pisistrate : triomphe de Pisistrate
  • Récit d'Hidaspe
  • Préparatifs de la grande bataille
  • La grande bataille contre Thomiris
  • Suicide de Spargapise

Livre premier

Récit de l'enlèvement de Mandane


Quoy, (s'écria Cyrus apres avoir entendu le veritable nom d'Anaxaris, qu'Indathirse luy aprit) il peut estre vray qu'Anaxaris soit le Prince Aryante Frere de Thomiris qui estoit allé au Royaume des Issedons avec le jeune Spargapise, lors que Ciaxare m'envoya vers cette Princesse ! Ouy Seigneur, reprit Indathirse, Anaxaris est veritablement Aryante, Frere de la Reine des Massagettes : et le voyage qu'il estoit allé faire lors que vous estiez aupres de cette Princesse, est cause qu'il a pû demeurer inconnu dans vostre armée : car comme vous ne l'aviez jamais veû, il luy a esté aisé de passer pour ce qu'il a voulu. Mais encore, dit Cyrus, quel dessein peut-il avoir eu en se cachant si long temps, et en me rendant de si grands services, pour me rendre apres le plus malheureux de tous les hommes ? est-ce qu'il attendoit une occasion de vanger Thomiris, en m'enlevant la Princesse que j'adore ? et dois-je regarder la violence qu'il vient de faire, comme un effet de la vangeance de cette Reine irritée, ou de l'amour qu'il a pour Mandane ? Seigneur, reprit Indathyrse, je ne puis vous dire quelle a esté l'intention du Prince Aryanthe : mais je sçay avec certitude, qu'il y a tres long temps qu'il n'est pas assez bien avec Thomiris, pour estre le Ministre de sa vangeance. Mais comment sçavez vous, dit Cyrus, qu'Anaxaris est Aryante ? car je vous advouë que ce que vous me dites me surprend si fort, que je ne puis m'empescher de vous demander toutes les circonstances d'une chose qui me paroistroit tout à fait incroyable, si tout autre que vous me la disoit. Seigneur, reprit Indathirse, je sçay si bien qu'Anaxaris est Aryante, qu'on ne peut pas le sçavoir mieux : car un Escuyer que j'ay icy, en qui je me fie de toutes choses, et qui l'a veû des années entieres, l'a veû de ses propres yeux aupres de Mandane. En effet comme je voulois estre asseuré du lieu, où vous estiez pour vous joindre, je l'avois envoyé s'en informer, avec ordre de me le revenir dire en une ville où je me suis arresté un jour pour me mettre en estat de pouvoir paroistre devant la Princesse Mandane, que je sçavois que vous conduisiez. De sorte que cét Escuyer qui a de l'esprit, estant arrivé hier au lieu où vous estiez, et où nous allons, il y vit Anaxaris faire la fonction de Capitaine des Gardes de la Princesse Mandane. Mais comme il le vit sans en estre veû, parce qu'il estoit meslé dans la presse du peuple qui regardoit cette Princesse en allant au Temple, il ne dit rien de l'estonnement qu'il avoit de le voir : joint que ne connoissant personne de ceux qui l'environnoient, il n'avoit pas lieu de pouvoir tesmoigner la surprise où il estoit. Il trouva pourtant moyen de se faire entendre, pour demander comment se nommoit celuy qu'il regardoit avec tant d'attention : si bien que luy ayant esté respondu qu'il s'appelloit Anaxaris, mais qu'on ne pouvoit luy dire ny qui il estoit, ny d'où il estoit, il comprit aisément, comme il a de l'esprit, que le Prince Ariante ne vouloit point estre connu : de sorte que se taisant, il revint diligemment vers moy, non seulement pour m'asseurer que je vous trouverois encore au bord du Fleuve Halis ; mais pour me dire qu'il avoit veù le Prince Aryante, qui se faisoit nommer Anaxaris, et qu'il estoit Capitaine des Gardes de la Princesse Mandane. D'abord je luy dis qu'il s'abusoit à quelque ressemblance imparfaite : toutesfois il me soustint si fortement qu'il ne se trompoit pas, que je fus contraint de ne resister plus, et de me contenter de mettre la chose en doute dans mon esprit, sans luy en parler davantage. Mais Seigneur, lors qu'en arrivant au lieu où je croyois vous trouver, j'ay sçeu que cét Anaxaris avoit enlevé Mandane, je n'ay plus douté qu'il ne fust le Prince Aryante ; et j'en suis presentement aussi persuadé, que si je l'avois veû moy-mesme. Ha ! mon cher Indathirse, s'escria Cyrus, je le suis pour le moins autant que vous : car en fin si Anaxaris n'estoit pas de la condition que vous le croyez, il n'auroit asseurément jamais eu l'audace d'enlever ma Princesse. Il me semble mesme, luy dit-il encore aujourd'huy que vous m'avez dessillé les yeux, que je me remets qu'il y a quelque ressemblance imparfaite, entre Thomiris et luy ; et qu'il y a mesme je ne sçay quoy dans le son de sa voix, et dans son accent, qui me devoit du moins faire connoistre qu'il estoit Scythe : mais c'est asseurément que les Dieux qui ont resolu que je perisse, m'aveuglent et m'ostent la raison, afin que je contribuë moymesme à la perte de Mandane et à ma propre perte. Apres cela Cyrus se taisant, continua durant quelque temps de marcher en soupirant : puis tout d'un coup appellant Feraulas, à qui le Roy d'Assirie parloit, il luy demanda comment on s'estoit apperçeu que Mandane estoit enlevée. Seigneur, luy dit-il, Anaxaris a conduit la chose si finement, qu'on ne l'a sçeu que plus de quatre heures apres son départ : car en fin, Seigneur, il est party avec la Princesse plus d'une heure devant le jour. Cependant ce n'a esté qu'une heure devant que je sois party pour venir icy, qu'on a sçeu qu'elle n'estoit plus à son Apartement : et ce qui est le plus surprenant, est qu'Aryanite qu'elle a laissée, avoit ordre de cacher son départ, aussi bien que Pherenice, de toutes ses autres Femmes : car pour Doralise et Martesie elles sont avec elle. Ha Feraulas s'écria Cyrus, ce que vous dites ne peut estre ! et je ne croiray jamais que Mandane se soit fait enlever, et enlever par Anaxaris. Seigneur, reprit Feraulas, je ne le croy pas non plus que vous : mais ce qu'il y a de vray, est que la Princesse ny les deux Filles qui sont avec elle, n'ont appellé personne à leur secours ; que tous les Gardes de Mandane l'ont suivie ; et qu'Andramite et ses Amis l'accompagnent. Et ce qui est encore le plus estonnant, c'est qu'Arianite dit qu'Anaxaris est venu faire esveiller Martesie, afin qu'elle esveillast Mandane : et qu'apres qu'elle a eu fait ce qu'il vouloit ; qu'il a eu parlé à la Princesse ; qu'il luy a eu leû quelque chose qui estoit escrit dans des Tablettes qu'il tenoit ; et qu'il luy a eu monstré une Escharpe qu'elle n'a fait qu'entre-voir ; elle a jetté des cris de desespoir estranges, et versé des torrens de larmes, avec une amertume de coeur extréme. Arianite dit encore, qu'apres cela Mandane ayant fait approcher Martesie, et envoyé esveiller Doralise, elles ont pleuré quelque temps avec elle : et qu'en suitte cette Princesse se levant avec diligence, pendant qu'Anaxaris estoit allé donner ordre au depart, elle s'est laisse habiller sans faire autre chose qu'essuyer ses larmes. Elle dit aussi que comme elle a esté preste à partir, et à monter dans un Chariot qu'on avoit fait venir au pied d'un Escalier dérobé qui donne à une Cour de derriere ; Martesie luy a commandé de la part de la Princesse, de faire que ses Femmes n'ouvrissent point la porte de sa chambre, qu'il ne fust fort tard. De sorte qu'Arianite pressant alors Martesie, de luy dire où alloit la Princesse ; quelle estoit sa douleur ; et pourquoy elle ne menoit pas toutes celles qui estoient à elle ? vous aurez bien-tost ordre de venir où elle sera, luy a repliqué Martesie : mais cependant ma chere Arianite, luy a-t'elle dit, repentez vous encore une fois d'avoir tant servy le Roy d'Assirie, puis que vous estes peut-estre cause qu'il a tué l'illustre Cyrus, et que nostre Princesse mourra de la douleur que sa perte luy donne. Vous pouvez juger, Seigneur, qu'une Fille qui croyoit le Roy d'Assirie mort, a esté bien surprise d'entendre qu'il vivoit, et qu'il vous avoit tué ; elle n'a pourtant pû tesmoigner sa surprise à celle qui la causoit, car Martesie et Doralise ont suivy Mandane avec autant de diligence que de douleur. Cependant comme cette nouvelle a fort touché Arianite, elle l'a dite aux autres Femmes de la Princesse, et a esté esveiller Pherenice pour la luy dire. Si bien qu'ayant passé le reste de la nuit, et une partie du matin a raisonner sur une si estrange avanture ; Arianite a envoyé chercher Chrysante par un Esclave : il n'a toutesfois pû sortir d'assez long temps, parce que quatre Gardes qu'Anaxaris avoit laissez à la Porte du Chasteau, ne vouloient laisser sortir personne, à cause qu'il le leur avoit deffendu. Mais à la fin s'estans laissez gagner, cet Esclave a trouvé Chrysante qui venoit de sçavoir que vous n'estiez pas chez vous : si bien qu'aprenant en mesme temps par Arianite qu'il a esté trouver, que la Princesse estoit sortie, il a eu un estonnement qu'il n'a pas crû devoir cacher : de sorte qu'ayant à l'heure mesme adverty le Prince Artamas, Mazare, Intapherne, Myrsile, et quelques autres, il s'est en un moment eslevé un si grand bruit de vostre mort et du départ de la Princesse, que je ne sçaurois vous representer le desordre que cette funeste nouvelle a causé, et parmy tous vos Amis, et parmy les Soldats : et ce qu'il y avoit d'estrange, c'est qu'on ne sçavoit quelle resolution prendre ny de qui recevoir les Ordres. Les uns disoient qu'il faloit aller au Roy d'Hyrcanie ; les autres à Cresus ; et tous ensemble parlant de vanger vostre mort, et d'aller apres Mandane, on ne faisoit pourtant ny l'un ny l'autre, tant on avoit l'esprit troublé. Quelques uns disoient mesme que peut-estre Anaxaris n'enlevoit-il pas cette Princesse, veû la maniere dont on sçavoit qu'elle estoit partie. Mais le Prince Myrsile ayant sçeu alors par un des siens, qu'il y avoit plus de quatre jours qu'Andramite s'estoit assuré de quelques uns de ses Amis, pour un grand dessein qu'il disoit avoir, il n'a plus douté que ce n'eust esté comme sçachant qu'Anaxaris en enlevant Mandane, enleveroit aussi Doralise qu'il aime : de sorte que presuposant qu'il les a enlevées en les trompant, ce Prince sans faire nul fondement sur le bruit qui couroit que le Roy d'Assirie estoit vivant, et qu'il vous avoit tué, a assemblé quelques uns de ses Amis, et est allé diligemment pour tascher de descouvrir, quelle route a tenuë Anaxaris. Le Prince Mazare a aussi pris le mesme dessein, mais il a pris un autre chemin : et pour le Prince Artamas, Intapherne, Chrysante, Aglatidas, et moy, nous nous sommes partagez, avec intention de vous chercher en tant de lieux que nous peussions vous trouver en quelqu'un : de sorte qu'ayant sans doute esté conduit par les Dieux à l'endroit où vous estiez, j'ay lieu de croire qu'ils vous conduiront aussi bien tost où est Mandane. Non non, reprit ce Prince affligé, il ne faut plus rien esperer : et il faut au contraire craindre toutes choses. Apres cela, la responce que la Sibille luy avoit renduë par Ortalque, luy revenant dans la memoire, il ne douta plus qu'il ne fust destiné à de funestes avantures, et que Thomiris ne fust celle qui le devoit perdre. Il crût mesme alors que l'Oracle du Roy d'Assirie auroit son effet à l'avantage de son Rival : et il n'osa esperer que celuy que la Princesse de Salamis avoit reçeu, et qui luy estoit si avantageux deust plus estre interprété à son avantage. De sorte que la douleur s'emparant de son esprit, il ne parla plus du tout qu'il ne fust arrivé au lieu où estoit Arianite ; de la bouche de qui il voulut aprendre plus precisément tout ce que Feraulas luy avoit desja dit. Il trouva avec elle Pherenice, Amaldée, Telamire, et toutes ces autres Dames qui l'accompagnoient : mais il les trouva toutes en larmes. Sa veuë les consola pourtant extrémement : leur semblant que puis qu'il estoit vivant, il n'y avoit plus à craindre pour Mandane. Cedant leur estonnement n'estoit pas petit, non plus que celuy de tous ceux qui apres avoir crû le Roy d'Assirie mort, et avoir oüy dire en fuite qu'il avoit tué Cyrus, les voyoient tous deux vivans, et les voyoient mesme agir comme ils faisoient autrefois : car apres qu'ils eurent sçeu d'Arianite tout ce qu'ils en pouvoient sçavoir ; qu'ils eurent interrogé les quatre Gardes qu'Anaxaris avoit laissez et qui ne sçavoient rien autre chose, sinon qu'il leur avoit commandé de ne laisser sortir personne du Chasteau qu'il ne fust extremement tard : et que le Roy d'Assirie eust, esté pensé de la legere blessure qu'il avoit au bras gauche ; ils aviserent ensemble ce qu'il estoit expedient de faire en une si fascheuse rencontre. Il est vray que ce conseil fut souvent interrompu : car de tous les Quarties de cette grande Armée, ce n'estoient que gens qui venoient pour s'esclaircir si ce grand bruit qui s'estoit si promptement espandu, et de la vie du Roy d'Assirie, et de la mort de Cyrus, et de l'enlevement de Mandane, avoit quelque verité. Mais à la fin comme la chose pressoit extrémement, Cyrus avec le conseil de tous ses Amis, et de son Rival, apres avoir sçeu qu'Anaxaris n'avoit pas plus de cent hommes aveque luy, resolut que le Roy d'Assirie ; le Prince Artamas ; le Prince Intapherne, et luy ; prendroient deux cens Chevaux chacun, et se partageroient, pour tascher de trouver la route qu'avoit tenue Anaxaris, dont il ne pût alors avoir nulle lumiere. Mais comme il estoit bien aise que quelques uns de ses Amis fussent avec le Roy d'Assirie, de peur que s'il trouvoit Mandane, et qu'il la tirast des mains d'Anaxaris, il n'eust quelque tentation de manquer à sa parole, et de l'enlever pour luy ; il agit avec tant d'adresse, malgré toute sa douleur, qu'il fit que plusieurs de ses Amis suivirent son Rival, comme Araspe, Aglatidas, et quelques autres. Ainsi ces quatre Princes prenant les gens dont ils avoient besoin, se separerent, apres estre convenus des diverses routes qu'ils devoient tenir, et du lieu où ils se donneroient des nouvelles les uns des autres, en cas qu'ils en eussent de Mandane. Mais lors que ces quatre Troupes eurent pris chacune le chemin incertain qu'elles devoient prendre, et que Cyrus continuant de marcher, en se faisant informer continuellement de ce qu'il cherchoit, et en s'en informant luy mesme, vint à considerer qu'apres avoir pris Sinope, Artaxate, Babilone, Sardis, et Cumes : qu'apres avoir assujety tant de Royaumes ; et qu'apres avoir delivré Mandane, qui avoit esté enlevée par le Roy d'Assirie, par le Prince Mazare, et par le Roy de Pont ; il la voyoit encore enlevée par le Prince Aryante, il estoit dans un desespoir aussi grand que legitime. Car enfin il se voyoit aussi malheureux qu'il s'estoit veû sous le nom d'Artamene, lors qu'à son retour des Massagettes, il aprit en aprochant de Themiscire, que le Roy d'Assirie, qui portoit alors le nom de Philidaspe, avoit enlevé Mandane. Il y avoit pourtant des instans où il vouloir s'imaginer que peut-estre Aryante ne l'enlevoit-il pas : mais il n'y avoit pas moyen de le croire fortement : car comme il luy avoit confié tout son secret, il luy avoit dit l'heure où il se devoit batre contre le Roy d'Assirie : de sorte que voyant qu'il avoit enlevé Mandane, devant qu'il eust pû seulement s'estre batu contre son ennemy, il n'y avoit pas moyen de pouvoir conserver cette esperance. Ainsi sans sçavoir precisement ce qu'il devoit croire de cette fascheuse avanture, il voyoit tousjours bien qu'elle estoit tout à fait cruelle pour luy. Cependant quelque foin qu'il prist de trouver quelque lumiere de ce qu'il vouloit sçavoir, il n'en avoit aucune. Le Prince Artamas de son costé n'estoit pas plus heureux qu'il l'estoit, et Intapherne ne l'estoit pas aussi davantage. Mais si ces trois Princes chercherent Aryante inutilement, et le Prince Myrsile comme eux, il n'en fut pas de mesme du Roy d'Assirie : au contraire il sembloit que la Fortune le conduisoit sur les pas de Mandane ; car il trouva la route qu'elle avoit tenue, dés qu'il fut à cinquante stades du lieu où il s'estoit separé de Cyrus : si bien que la suivant diligemment, et aprenant toujours des nouvelles du passage de ceux qu'il cherchoit, il sçeut que le Chariot où estoit cette Princesse, s'estant rompu, on avoit esté long temps à le racommoder : de sorte qu'esperant alors de la joindre, il marcha si viste qu'il arriva enfin sur une petite eminence, qui n'estoit qu'à trente stades du Pont Euxin, d'où il vit à l'entrée d'un petit Bois, des Gens à cheval ; un Chariot arresté ; une Dame couchée sous des Arbres, la teste appuyée sur les genoux d'une autre ; et qui par son action sembloit essuyer ses larmes : y ayant encore une autre Femme à genoux devant elle, qui agissoit aussi comme si elle eust pleuré : de sorte que sçachant que Mandane n'avoit avec elle que Doralise, et Martesie, il ne douta plus que ce ne fust elle qu'il oyoit. Si bien que sans hesiter un moment, j'couragea les siens à bien faire ; il leur commanda de songer principalement à prendre garde de ne combatre pas si prés de Mandane, de peur qu'ils ne la peussent blesser sans y penser : apres quoy il leur ordonna de marcher, et de couper d'abord les resnes des Chevaux qui estoient au Chariot de cette Princesse, afin qu'Aryante ne s'en peust servir, ne doutant nullement qu'il n'y fust : neantmoins comme il n'estoit pas assez prés pour connoistre les visages de ceux qu'il voyoit, il ne le pouvoit sçavoir que par conjecture. Cependant les aparences le trompoient : car ce Prince ayant laissé Mandane sous cét ombrage, estoit allé luy mesme reconnoistre, si son Chariot pouvoit passer à un lieu qui luy accourciroit deux heures de chemin, pour aller à un Port où il avoit envoyé s'assurer d'un Vaisseau, dés qu'il avoit sçeu que Cyrus se devoit battre contre le Roy d'Assirie. De sorte qu'Andramite estant demeuré à commander l'escorte de Mandane, ne vit pas plus-tost paroistre ce Gros de Cavalerie, à la teste duquel estoit le Roy d'Assirie, qu'il ne douta pas qu'il n'allast estre attaqué. Mais afin de pouvoir du moins sçavoir qui l'attaquoit, il commanda à quelques uns des siens d'aller reconnoistre qui commandoit ceux qu'il voyoit : et commandant aux autres de se preparer à une vigoureuse deffence, il en mit une partie aupres de Mandane, et posta les autres à la teste de ce petit Bois qui estoit assez aisé à deffendre, parce qu'il n'y pouvoit pas estre facilement envelopé. Comme cela ne se pût faire sans que Mandane s'en aperçeust, et qu'elle n'avoit l'imagination remplie que du Roy d'Assire, qu'elle croyoit avoir tué Cyrus, elle se releva avec precipitation : conjurant Andramite si c'estoit luy qui paroissoit, de la deffendre contre ce Prince : obligeant mesme Doralise d'employer le pouvoir qu'elle avoit sur Andramite pour le porter à mourir plustost que de soufrir qu'elle tombast sous la puissance d'un homme, qu'elle croyoit avoir tué Cyrus ce jour là. Mais à peine eut-elle dit cela, que ceux qu'Andramite avoit envoyez reconnoistre le Roy d'Assirie, revenant au galop, l'assurerent que ce Prince estoit effectivement à la teste de ceux qui venoient à luy : de sorte que Mandane redoublant ses prieres à Andramite, et ses commandemens à ses Gardes, elle mettoit elle mesme obstacle à ceux qui venoient pour la delivrer : ne croyant pas alors estre plus dangereusement enlevée par Anaxaris, qu'elle ne sçavoit pas estre Aryante, qu'elle ne l'avoit esté par le Roy d'Assirie, par Mazare, ou par le Roy de Pont.

Anaxiris tue le roi d'Assyrie


Cependant Andramite apres l'avoir assurée de mourir pour son service, et apres avoir envoyé vers Aryante pour l'advertir de ce qui se passoit, s'avança vers le Roy d'Assirie, comme le Roy d'Assirie s'avançoit vers luy : si bien qu'il se fit alors un combat terriblement funeste, entre ceux qui attaquoient, et ceux qui estoient attaquez. Comme le Roy d'Assirie avoit en marchant destaché plusieurs des siens en diverses petites parties, de peur d'estre trompé, et que les avis qu'il avoit reçeus de la marche de Mandane ne fussent pas vrais, il n'estoit guere plus fort en nombre que ceux qu'il avoit en teste ; ainsi ce combat n'estant pas fort inégal, fut aspre et sanglant. Mais pendant qu'ils estoient aux mains, et qu'Andramite faisoit tous ses efforts pour empescher le Roy d'Assirie de percer son Escadron, et de pouvoir arriver jusques où estoit Mandane ; cette Princesse voulut aller gagner son Chariot, afin d'y monter durant qu'Andramite feroit ferme : mais comme le Roy d'Assirie avoit esté bi ? obeï, elle vit que quelques uns des siens avoient coupé les resnes de ses chevaux : de sorte que revenant au pied d'un arbre, environnée de ceux qu'Andramite avoit laissé pour la garder, elle sentit ce qu'on ne sçauroit exprimer, principalement lors qu'elle reconnut le Roy d'Assirie, et qu'elle le vit combatre avec une ardeur incroyable : car comme elle pensoit le voir avec la mesme Espée, dont elle croyoit qu'il avoit tué Cyrus, elle eut une douleur qu'on ne sçauroit representer. Quoy (dit elle en levant les yeux au Ciel, et en soûpirant) il peut estre vray que je sois destinée à me voir sous la puissance de celuy qui a fait perdre la vie au plus Grand Prince du Monde, et à l'homme de toute la Terre à qui j'avois le plus d'obligation ! Ha ! justes Dieux (s'escria-t'elle les yeux baignez de larmes, ) puis que la mort de Cyrus doit infailliblement causer la mienne, ne la differez pas davantage, et faites que j'expire de douleur presentement : et si vous voulez achever de m'estre favorables, faites encore que ceux qui me deffendent vangent la mort de Cyrus, par celle du Roy d'Assirie ; ou que du moins cét injuste Prince ne soit pas seulement Maistre de mon Tombeau, bien loin de l'estre de ma personne. Mais pendant que Mandane poussoit ces voeux au Ciel, on oyoit un bruit estrange de voix, d'armes, et de chevaux. Ce Gros si ferré s'éclaircissoit pourtant de moment en moment, parce qu'il en mouroit plusieurs à la fois : il n'en estoit neantmoins pas plustost tombé un de quelqu'un des deux partis, qu'un autre prenoit sa place : et se resserrant tous comme auparavant, ils refaisoient un nouvel effort, soit pour attaquer, soit pour se deffendre. Le Roy d'Assirie en son particulier, y fit des choses au dessus de l'homme : et il en tua presques autant de sa main, que tous ceux qui le suivoient en tuerent ensemble. D'autre part, Andramite combatant autant par amour que par honneur, fit aussi tout ce qu'un homme de coeur pouvoit faire : mais comme le Roy d'Assirie estoit puissamment secondé par Aglatidas, et par Araspe, il pressa si vivement ceux qu'il attaquoit, qu'ils commencerent d'estre contraints de reculer : de sorte que Mandane, Doralise, et Martesie, croyant alors qu'elles alloient tomber sous la puissance du Roy d'Assirie, pousserent des cris de douleur qui furent entendus par Andramite. Mais à peine cét Amant eut-il discerné la voix de la personne qu'il aymoit, que prenant de nouvelles forces, et animant tous les siens et par son exemple, et par ses paroles, il poussa ceux qui l'avoient poussé ; et cherchant alors le Roy d'Assirie malgré la confusion du combat, il l'attaqua vigoureusement : et l'attaqua dans le mesme temps que quatre des siens qui le suivoient, ayant resolu ensemble de l'environner, l'avoient aussi attaqué. De sorte que ce Prince qui estoit las du combat qu'il avoit fait le matin contre Cyrus, qui l'avoit legerement blessé au bras gauche ; n'ayant pas toute sa force accoustumée, ne pût soustenir tant d'ennemis à la fois : joint que dans le dessein qu'il avoit eu de rompre d'abord ceux qui l'attaquoient, il avoit espuisé une partie de ses forces dans le commencement de ce combat : si bien que ne pouvant se démesler de ceux qui l'environnoient, il fut blessé en divers endroits. Il est vray qu'il ne le fut pas sans en blesser d'autres ; et si son Cheval n'eust pas esté tué sous luy, on n'auroit pas achevé de le vaincre si facilement. Il ne se rendit pourtant pas, apres estre desmonté : au contraire redoublant alors toutes ses forces, il fit ce qu'on ne sçauroit s'imaginer : car enfin malgré toute la valeur de ceux qui l'attaquoient de toutes parts, il se fit faire jour, en dépit qu'ils en eussent ; et se sentant peut-estre affoiblir, il fit un dernier effort pour percer ceux qui s'opposoient à son passage : et il le fit avec tant de vigueur, qu'en effet il les perça, et fut droit à ceux qui gardoient Mandane. Mais au lieu de se trouver en estat de les pouvoir attaquer comme il sembloit en avoir eu le dessein par son action, il tomba apres avoir reçeu un coup à la cuisse qui l'empeschoit de se pouvoir soustenir. De sorte que ces Gardes s'avançant, l'eussent achevé, si Andramite qui l'avoit veû tonber ne le leur eust deffendu : et ne le leur eust donné en garde, apres s'estre saisi de son Espée qui luy estoit eschapée de la main en tombant. Cependant Aglatidas et Araspe qui combatoient pour Cyrus, et non pas pour le Roy d'Assirie, ne laissoient pas de continuer le combat, et de le continuer avec la plus opiniastre valeur du monde. Mais durant qu'Andramite leur resistoit, le Roy d'Assirie ayant fait quelque effort pour se relever à demy, vit que Mandane détournoit la teste pour ne le pas voir, et qu'elle vouloit s'esloigner de quelques pas : de sorte que l'amour luy faisant faire un dernier effort, il acheva de se relever, et traversant ceux qui gardoient la Princesse, qui avoient aussi ordre de le garder, il fit trois pas seulement, et retomba à ses pieds : et de peur qu'elle ne s'esloignast, il la prit par sa Robe. Mais à peine l'eut-il prise, que cette Princesse s'imaginant qu'il la tenoit de la mesme main dont il avoit tué Cyrus, fit un grand effort pour la luy faire quitter : et prenant la parole, avec autant de colere que de douleur ; ha ! c'est trop, luy dit-elle, que d'oser approcher de moy apres avoir mis Cyrus au Tombeau : Cyrus, dis-je, à qui vous deviez la vie et la liberté, et pour qui seul je voulois vivre. Cependant vous avez eu s'audace de paroistre devant mes yeux, avec une Espée teinte de son sang : et vous avez la hardiesse de me retenir de la mesme main qui luy a donné le coup de la mort. Le Roy d'Assirie surpris de ce que Mandane luy disoit, et voulant du moins mourir sans en estre haï ; eh de grace Madame, luy dit-il, n'inventez point de nouveau sujets de haine pour moy ! je n'ay point tué Cyrus, et bien loin d'estre son vainqueur, il auroit assurément esté mien, si la nouvelle de vostre enlevement n'eust finy notre combat : et pour vous tesmoigner, adjousta-t'il, que j'ay autant de sincerité que d'amour ; je vous advouë qu'il m'a encore une fis donné la vie, sans que l'aye pû me resoudre de vous ceder à luy. Quoy, s'escria Mandane, Cyrus n'est pas mort : non Mandane, repliqua-t'il, mais ce mal-heureux Prince que vous voyez à vos pieds va mourir : et va mourir desesperé, si vous ne luy pardonnez tous ses crimes, et si vous ne luy promettez de luy donner quelques soûpirs, pour tout le sang qu'il vient de respandre pour tascher de vous remettre en liberté. Mandane jugeant bien alors, veû la maniere dont le Roy d'Assirie luy parloit, qu'en effet Cyrus n'estoit point mort ; et croyant qu'Anaxaris qu'elle ne sçavoit pas estre Aryante, auroit esté abusé, commanda à ses Gardes de crier à Andramite que Cyrus estoit vivant, afin qu'il fist cesser le combat : mais le Roy d'Assirie l'interrompant, non non, Madame luy dit-il, ne vous trompez pas : et croyez que si ceux qui combatent pour moy sont vaincus, Cyrus vous perdra peut-estre pour tousjours : car enfin Anaxaris est Frere de la Reine des Massagettes, et il vous enleve ou par vangeance pour elle, ou par amour pour luy. Cependant vous avez excité Andramite à combattre vos Liberateurs, et c'est par vos ordres Madame, que je suis au déplorable estat où je me trouve : je n'en murmure pourtant pas, et je connois trop tard, que puis que Cyrus vous aimoit, je ne vous devois plus aimer ; et que je me devois resoudre à la mort, puis qu'il est vray que je suis forcé de dire, tout mon Rival qu'il est, qu'il vous merite mieux que personne ne vous sçauroit meriter. Comme le Roy d'Assirie disoit cela, et que Mandane estoit dans un estonnement estrange, et dans une douleur inconcevable, quoy qu'elle eust pourtant beaucoup de joye, de sçavoir que Cyrus n'estoit point mort ; le Prince Aryante, qu'Andramite avoit envoyé advertir arriva, et fut droit où estoit Mandane, durant qu'Andramite avec ceux qui luy restoient, soustenoient l'effort d'Aglatidas, d'Araspe, et des leurs. Mais il y fut avec intention de faire mettre par force, Mandane, Doralise, et Martesie, sur les chevaux de deux qui le suivoient : afin de les mener au Port où un Vaisseau l'attendoit, durant qu'Andramite seroit forme, pour empescher qu'il ne fust suivy. Mais à peine parut-il, que le Roy d'Assirie tout blessé qu'il estoit, et quoy qu'il ne peust plus se soustenir que sur un genoüil, fit un dernier effort de courage, qui sur passe toute croyance : car s'estant jette sur l'Espée d'un Garde qui le touchoit, il la luy arracha, et se tenant sur un genoüil, comme je l'ay desja dit, il prit la Robe de Mandane de la main gauche, et cette Espée de la main droitte : en fuite de quoy regardant Aryante qui s'aprochoit, avec une action menaçante ; quoy que je n'aye plus guere de part à la vie (luy dit-il d'un ton de voix, qui avoit tout ensemble de la foiblesse et de la fierté) j'y en ay encore assez pour deffendre la liberté de cette Princesse, et pour la conserver à mon Rival. Mais si tués sage, poursuivit-il, aprens par mon pitoyable Destin, à ne t'opiniastrer pas à estre le persecuteur de cette Princesse : car si tu ne le fais, je te declare qu'il faut achever de me tuer, devant que de m'obliger à la laisser aller. Le Roy d'Assirie prononça ces paroles avec une fierté si genereuse, qu'elle imprima quelque respect pour luy dans l'ame de tous ceux qui l'entendirent, et mesme dans celle d'Aryante : joint que le Roy d'Assirie tenant la Robe de Mandane, il se trouvoit bien embarassé à l'en separer, par la crainte où il estoit qu'il ne blessast cette Princesse en voulant forcer le Roy d'Assirie à la quitter. Cependant Mandane voulant s'éclaircir de sa propre bouche, s'il estoit vray qu'il ne fust pas son Protecteur, et qu'il n'eust pas creû que Cyrus estoit mort ; elle se mit à luy commander qu'il fist cesser le combat, puis qu'elle avoit sçeu que Cyrus estoit vivant : mais elle connut bien par si responce, que le Roy d'Assirie luy avoit dit la verité, et mieux encore par son action : car enfin craignant qu'il ne vinst encore du monde, et qu'Andramite ne fust vaincu, il commanda qu'on separast Mandane du Roy d'Assirie. Mais ce malheureux Prince, ne vit pas plus tost qu'on s'avançoit vers luy pour cela, que sans quitter la Robe de Mandane, il porta un si furieux coup à ce luy qui s'avança le premier, qu'il le fit tomber à demy mort aux pieds de cette Princesse ; de sorte qu'Aryante irrité de sa resistance, alloit luy mesme tascher de luy faire quitter Mandane, lors qu'il vit Aglatidas : qui ayant laissé Araspe à commander ceux qui combatoient encore, venoit avec cinq ou six des siens pour l'attaquer : si bien qu'ayant esté contraint de se mettre en deffence, il se recula de quelques pas du Roy d'Assirie, à qui deux des Gardes qu'il laissa aupres de luy, dont l'un estoit Frere de celuy que ce malheureux Prince avoit blessé le dernier, luy donnerent chacun un coup par derriere, et luy arracherent son Espée, malgré tout ce que Mandane leur pût dire : car cette Princesse voyant les termes où estoient les choses, fit ce qu'elle pût pour deffendre celuy qui la deffendoit alors sans interest, veû le pitoyable estat où il estoit : et elle prit autant de foin de conserver sa vie, qu'elle en avoit pris à causer sa mort, lors qu'elle pensoit qu'il avoit tué Cyrus. Il est vray que ses foins furent inutiles : parce que les derniers coups que cét infortuné Prince avoit reçeus, l'affoiblirent tellement en un instant, que ne se pouvant plus soustenir sur un genoüil, il se laissa tomber sur le bras dont il tenoit la Robe de Mandane, et s'apuya foiblement dessus. De sorte que cette Princesse voyant qu'il alloit mourir ; et estant touchée d'une extréme compassion, s'assit sur l'herbe, pendant que le combat continuoit à quinze ou vingt pas de la : si bien que ce malheureux Prince à qui la force defailloit d'instant en instant, penchant negligemment la teste, s'apuya sur les genoux de Mandane : de sorte que cette genereuse et pitoyable Princesse, voyant qu'il alloit bien tost expirer, ne se retira pas de luy comme elle avoit fait un quart d'heure auparavant, et ne voulut pas luy refuser la consolation de recevoir son dernier soupir. Comme la grande perte du sang luy avoit assurément osté une partie de sa fierté, en luy ostant toute sa force ; et que d'ailleurs il avoit sa prison toute libre, parce qu'il ne craignoit point la mort : il ne dit rien que de tendre et de touchant à Mandane. Il est vray qu'il parla peu : mais ce peu qu'il dit fit beaucoup d'effet dans le coeur de cette Princesse. Et pour faire voir la liberté de son esprit, il ne faut que sçavoir qu'il se souvint de cét Oracle qui luy avoit esté rendu à Babilone, dans le Temple de Jupiter Belus, et qui luy disoit,

Il t'est permis d'esperer,

De la faire soupirer

Malgré sa haine

Car un jour entre ses bras

Tu rencontreras

La fin de ta peine.

De sorte que ce Prince se souvenant, selon toutes les apparences, de cét Oracle, leva languissamment les yeux pour rencontrer ceux de cette Princesse, aupres de qui Doralise et Martesie estoient à genoux : si bien qu'y voyant quelque tristesse, et l'entendant soupirer ; de grace Madame (luy dit-il d'une voix mourante) faites que j'aye quelque part au soupir que je viens d'entendre : afin que mourant entre vos bras, j'y puisse trouver le repos que les Dieux m'avoient promis par leurs Oracles. Je vous assure (luy dit elle en soupirant de nouveau) que ce que vous venez de faire pour moy, me cause une veritable douleur, de l'estat où je vous voy : et que si je pouvois conserver vostre vie, comme vous avez voulu conserver ma liberté, je le ferois de tout mon coeur. C'en est assez Madame, reprit-il d'une voix fort basse, et je meurs plus heureux que je n'ay vescu, puis que je meurs sans estre haï de l'admirable Mandane. En disant cela, ce malheureux Prince fit un effort pour prendre respectueusement la main de cette Princesse : mais en la prenant il perdit la parole ; et luy fit seulement entendre en la luy ferrant doucement, ce que sa langue ne pouvoit plus prononcer. De sorte que ce déplorable Roy expirant un moment apres, eut en effet la gloire d'avoir fait soupirer Mandane : et de luy avoir donné une veritable compassion de sa mort, quoy qu'il eust troublé tout le repos de sa vie.

Anaxiris poursuit sa fuite avec Mandane


Cependant le combat continuoit tousjours : mais comme la presence d'Aryante avoit redonné un nouveau coeur aux siens, les choses avoient changé de face : et Aglatidas, et Araspe, qui s'estoient rejoints, avec toute leur valeur, ne pûrent empescher que les leurs ne fussent presques entierement deffaits : si bien que ne pouvant plus payer que de leur personne, et le Cheval d'Aglatidas ayant esté tué, et luy blessé au bras, et Araspe ayant aussi esté blessé à la main droite, Aryante et Andramite laisserent une partie des leurs pour s'oposer au peu de gens qui resistoient encore, et furent en personne avec le reste, au lieu où estoit Mandane : de sorte que quoy qu'elle pût dire, il fallut qu'elle cedast à la force, et qu'elle se laissast conduire malgré qu'elle en eust. Ce n'est pas qu'Aryante ne parust estre au desespoir, d'estre contraint par sa passion à perdre le respect qu'il luy devoit : mais quoy qu'il luy demandast pardon de la violence qu'il luy faisoit, en la contraignant d'aller où il vouloit qu'elle allast, il ne laissoit pas d'agir comme un homme qui vouloit executer son dessein. Et en effet il conduisit Mandane, Doralise, et Martesie au Port où un Vaisseau l'attendoit : et comme il se souvint qu'il avoit oüy dire que Mazare en enlevant Mandane à Sinope, avoit fait mettre le feu a tous les Vaisseaux qui estoient dans le Port, il se resolut à faire la mesme chose, de peur d'estre suivy, ce qui luy fut assez aisé, parce qu'il n'y en avoit que trois ou quatre en ce lieu là : que le Port estoit separé du Bourg, qui estoit proche, et qu'il avoit la force à la main, n'y ayant alors dans ces trois ou quatre Vaisseaux, que deux ou trois hommes à chacun. Ainsi Mandane, Doralise, et Martesie, ayant esté mises dans le Vaisseau qui les attendoit : et Aryante, Andramite, et ceux qui estoient avec eux y estans entrez, ils commencerent de voguer sans attendre ceux qu'ils avoient laissez aux mains avec les gens du Roy d'Assirie : car encore qu'Aryante eust laissé un de ses plus chers Amis parmy ceux qui combatoient, il ne voulut pas hazarder de perdre Mandane pour le conserver, tant sa passion estoit forte : si bien que s'éloignant de ce Port un peu apres que le Soleil fut couché, Mandane se trouva plus malheureuse qu'elle ne l'avoit jamais esté. Mais pendant que cette Princesse s'affligeoit avec tant de raison, Cyrus estoit dans un desespoir aussi grand, que sa douleur estoit juste : car apres avoir cherché Mandane inutilement, le hazard le conduisit au lieu d'où elle venoit d'estre enlevée : et l'y conduisit justement comme le reste des Gens d'Aryante apres avoit este presque défaits en achevant de deffaire les autres n'estoient plus en estat de rendre combat. De sorte que Cyrus trouvant en cét endroit toute la Campagne couverte de morts et de mourans, il y vit le Chariot de Mandane, dont les Chevaux erroient par la Plaine ; il y trouva Aglatidas blessé, aussi bien qu'Araspe ; et il y vit le Roy d'Assirie mort. Si bien que ne doutant pas que Mandane n'eust esté en ce lieu là ; et que ceux qui avoient combatu pour sa liberté n'eussent succombé, il eut une douleur extréme, dés le premier instant qu'il vit tant de choses surprenantes. Mais elle augmenta encore, lors qu'il sçeut par Aglatidas et par Araspe, comment la chose s'estoit passée : et qu'il aprit en peu de mots, par un des Gardes de Mandane, qui estoit demeuré blessé aupres du lieu où le Roy d'Assirie estoit mort, une partie des choses que ce Prince luy avoit dites en mourant, et tout ce qu'il avoit fait pour sa liberté. De sorte que ce genereux Rival, imitant la compassion qu'on luy disoit que Mandane avoit tesmoigné avoir de la perte d'un si vaillant Prince, eut en effet quelque pitié du pitoyable destin d'un si Grand Roy, quoy que ce fust son plus mortel ennemy. Mais sans s'amuser toutesfois à des pleintes inutiles, il commanda à quelques-uns de ceux qui le suivoient, de mettre le corps de cét illustre Rival, dans le Chariot de Mandane ; de tascher d'en reprendre les Chevaux ; et de le conduire au lieu d'où il estoit party, jusques à ce qu'il eust resolu l'honneur qu'il luy vouloit faire rendre : apres quoy visitant les blessez pour voir s'il ne s'en trouveroit point quelqu'un qui peust luy aprendre quelle route Aryante tenoit ; le Prince Indathirse qui estoit avec Cyrus, reconnut parmy ces blessez ; un homme de qualité qui estoit de son Païs, et qui s'appelloit Adonacris : de sorte que s'avançant vers luy, et s'en faisant connoistre, il le surprit autant par sa veuë, qu'Indathirse estoit surpris de le voir. Mais enfin apres la premiere civilité, ce Prince luy ayant demandé ce que Cyrus vouloit sçavoir, il luy aprit qu'il croyoit qu'il luy seroit inutile de suivre Aryante : parce qu'assurément il seroit embarqué avant qu'il peut estre au Port où il s'estoit assuré d'un Vaisseau, quoy qu'il ne fust pas loin du lieu où ils estoient. Neantmoins Cyrus ne laissa pas de se mettre en estat d'y aller diligemment : apres qu'à la priere d'Indathirse, il eut commande qu'on eust un foin particulier d'Adonacris : qui tout blessé qu'il estoit, avoit tout à fait l'air d'un honneste homme, et d'un homme de qualité. Mais quelque diligence que pût aporter Cyrus, il estoit nuit lors qu'il arriva au Port d'ou Aryante estoit party, un peu apres que le Soleil avoit esté couché : de sorte qu'il n'y trouva que ces Vaisseaux, où son Rival avoit fait mettre le feu : et il n'eut pas mesme la consolation de pouvoir aprendre quelle route tenoit le Navire qui enlevoit sa Princesse ; parce que comme la nuit estoit fort obscure, on ne pouvoit rien descouvrir vers la pleine Mer. Il ne pût mesme le sçavoir par ces hommes qui avoient veû mettre le feu à leurs Vaisseaux : à cause que la douleur de cét accident les avoit tellement occupez, qu'ils n'avoient songé qu'a tascher d'esteindre le feu, sans penser quelle route tenoit celuy qui leur avoit causé un si grand mal. Ainsi l'illustre Cyrus ne pût pas seulement sçavoir ce jour là, si Aryante avoit pris le chemin de son Païs, ou s'il avoit tourné la Prouë vers la Thrace, vers le Palus Meotide, ou vers la Colchide : de sorte qu'il se trouva au plus pitoyable estat du monde. Car comme il n'y avoit point de Port qui ne fust à une journée du lieu où il estoit, il jugeoit bien qu'il y envoyeroit inutilement, pour faire suivre Aryante : principalement ne sçachant pas la route qu'il tenoit. Il ne laissa pourtant pas d'y envoyer Feraulas avec cinquante hommes : et de luy ordonner de prendre autant de Vaisseaux qu'il y en trouveroit ; de separer ses Gens dans tous ces Vaisseaux, où il mettroit diligemment le plus de monde qu'il pourroit des Habitans du lieu, afin d'aller apres cela croiser le Pont-Euxin en toute son estenduë, pour tascher d'avoir des nouvelles d'Aryante, et de sçavoir en quel lieu de la Terre il devoit aller chercher Mandane. Il voulut mesme y aller en personne, mais ses Amis l'en empescherent : en luy faisant considerer, que ne pouvant alors faire autre chose que s'informer du lieu où alloit Aryante, puis qu'il n'estoit pas en estat de l'attaquer, il seroit beaucoup mieux qu'il en attendist des nouvelles, que d'aller errer sur la Mer, avec tant d'incertitude de la route qu'il devoit tenir. Mais ce qui acheva de l'y faire resoudre, fut qu'Indathirse luy dit, que peut-estre Adonacris sçavoit il plus de nouvelles d'Aryante, qu'il ne luy en avoit dit en sa presence, et qu'ainsi il pourroit arriver que sans attendre davantage, il sçauroit bien tost où il devroit trouver Mandane : de sorte que Cyrus se laissant enfin persuader, s'en retourna au lieu d'où cette Princesse estoit partie, ou l'on avoit porté le corps du Roy d'Assirie, et où l'on avoit aussi porté Adonacris apres l'avoir pensé, jugeant qu'il y seroit mieux qu'ailleurs. Mais en s'y en retournant, il trouva à un Vilage où on le contraignit de se reposer deux ou trois heures, un Escuyer d'Andramite, qui s'y estoit arresté, parce qu'il avoit esté blessé, qui sçavoit tout le secret de son Maistre : si bien que Chrysante qui le connoissoit fort, ayant adverty Cyrus qu'il pourroit aisément sçavoir beaucoup de choses de cét Homme, s'il vouloit le contraindre à dire ce qu'il sçavoit ; ce Prince employa pour cela,et les prieres, et les menaces, et les promesses de recompense, pour l'obliger à luy dire tout ce qu'il sçavoit et d'Aryante, et d'Andramite. Seigneur, luy dit-il, si ce que je sçay pouvoit mettre la personne de mon Maistre en vostre puissance, quoy que je connois bien que le dessein du Prince Aryante est fort injuste, je ne vous en dirois rien, quelques menaces que vous me pussiez faire, et quelques recompenses que vous me pussiez faire esperer. Mais Seigneur, comme cela n'est pas, si vous me voulez faire la grace de me promettre de pardonner un jour à mon Maistre, si la passion qu'il a pour Doralise l'a engagé dans un dessein aussi injuste qu'est celuy du Prince Aryante, je vous diray tout ce qui s'est passé entre eux. Comme il y avoit de la generosité au discours de cét Escuyer, et qu'il ne demandoit rien pour Aryante, Cyrus luy promit ce qu'il vouloit : à condition qu'il luy dist tout ce qu'il sçavoit du dessein d'Aryante, et qu'il luy aprist comment il avoit pû tromper Mandane, et venir à bout de l'enlever. Seigneur (luy dit-il alors, apres l'avoir remercié de la promesse qu'il luy avoit faite) comme j'ay esté assez heureux pour estre aimé de mon Maistre, et qu'en cette derniere occasion je luy ay esté necessaire, je sçay tout ce que vous vouléz sçavoir : c'est pourquoy je vous diray que le Prince Aryante ayant lié une amitié tres particuliere avec Andramite, luy descouvrit enfin qui il estoit, et quelle estoit la passion qu'il avoit pour la Princesse Mandane. Et il le luy descouvrit le jour mesme que vous luy apristes que le Roy d'Assirie n'estoit pas mort ; qu'il viendroit dans trois jours vous trouver aupres des Ruines d'un vieux Chasteau ; et que vous deviez vous battre contre luy : et le jour mesme aussi que vous luy donnastes un Ordre pour montrer à tous les Chefs de vos Troupes, en cas que vous succombassiez à ce combat : afin qu'ils obeïssent à la Princesse Mandane. Mais Seigneur, apres que le Prince Aryante eut dit toutes ces choses à mon Maistre, et qu'il luy eut fait sçavoir que vous luy aviez mesme baillé de quoy s'assurer de tous ses Compagnons, il luy dit les choses du monde les plus passionnées : et si je puis l'excuser sans vous irriter, je puis vous assurer qu'il ne vous a pas trahi sans peine, et que sa generosité a combatu sa passion plus d'une fois. Mais à la fin cette passion estant la plus forte, il pria Andramite de l'assister, dans le dessein qu'il imaginoit d'enlever Mandane, la nuit mesme qu'il sçavoit que vous deviez partir pour aller vous battre contre le Roy d'Assirie : et pour l'y engager par interest, il luy dit qu'en enlevant Mandane, il luy enleveroit Doralise. De sorte que mon Maistre qui jusques alors avoit resisté au dessein d'Aryante, ne pût plus resister luy mesme à sa propre passion : car venant à considerer quel estoit le Rival qu'il avoit en la personne du Prince Myrsile, il jugeoit bien qu'il n'avoit rien à pretendre à Doralise : et que si elle avoit jamais à aimer quelqu'un, ce seroit bien plus tost ce Prince que luy. Si bien que le dessein d'Aryante qu'il avoit trouvé si injuste, lors que son amour n'y avoit nul interest, ne le luy sembla plus assez pour ne s'y engager pas : de sorte que ne le combattant plus, ils ne songerent tous deux qu'à l'executer. Pour cét effet je fus appellé par ces deux Amans, afin de leur trouver des gens fidelles pour un grand dessein : et en effet je m'assuray de vingt Soldats déterminez pour joindre aux Gardes de la Princesse, dont Aryante estoit asseuré, et aux Amis d'Andramite, dont il s'assura. Ainsi Seigneur, ayant conduit la chose avec un grand secret, il y eut plus de cent hommes disposez à faire aveuglément tout ce qu'Aryante voudroit. Mais enfin le jour estant venu, et Aryante sçachant que vous deviez partir une heure apres que la Lune seroit levée, ils resolurent pour faire cét enlevement sans bruit, de tromper Mandane : pour cét effet Aryante fut faire éveiller Martesie, afin qu'elle esveillast cette Princesse : luy disant que c'estoit pour une affaire de telle importance, que la chose ne souffroit pas un moment de retardement : et en effet Martesie s'estant levée, et estant allée esveiller Mandane, cette Princesse fit entrer Aryante, qui luy parla avec une melancolie sur le visage, proportionnée à la funeste nouvelle qu'il vouloit luy dire, et qu'il vouloit qu'elle creust. Mains enfin Seigneur, sans m'amuser à vous dire precisément ce qu'il dit à cette Princesse pour la tromper ; je vous diray seulement que suivant ce qu'il avoit resolu avec mon Maistre, il luy aprit que le Roy d'Assirie n'estoit pas mort : il luy dit ce que vous luy aviez promis a. Sinope ; et il luy montra l'Ordre que vous luy aviez laissé pour s'en servir, en cas qu'il sçeust que vous fussiez vaincu au combat que vous deviez faire contre ce Prince. De sorte que la Princesse lisant un Ordre escrit de vostre main, qu'elle voyoit qui ne luy devoit estre montré qu'apres vostre mort, elle en tira une consequence aussi funeste que le Prince Aryante le vouloit : et elle ne douta point du tout que le Roy d'Assirie ne vous eust tué. Elle en douta mesme d'autant moins, que le Prince Aryante trouva moyen par un Escuyer qu'il a, qui est le plus adroit du monde, de luy faire prendre le soir à vostre Apartement, l'Escharpe que vous aviez portée le jour auparavant, qui est la mesme, à ce que j'ay oüy dire, que cette Princesse vous avoit refusée en Capadoce, et que vous eustes du Prince Mazare, lors qu'il pensa mourir apres avoir fait naufrage avec cette Princesse : si bien que comme elle demanda au Prince Aryante comment il sçavoit que vous estiez mort ? il luy dit qu'Ortalque qui vous avoit suivy, luy en estoit venu aporter la nouvelle, et luy avoit mesme aporté l'Escharpe qui avoit este à elle : adjoustant qu'il luy auroit amené Ortalque, n'eust esté que ce fidelle Serviteur n'ayant pû souffrir vostre perte, l'avoit voulu vanger sur l'Escuyer du Roy d'Assirie ; si bien que s'estant battu contre luy, il avoit esté si blessé, que tout ce qu'il avoit pû faire avoit esté de le venir advertir de ce funeste accident, suivant l'ordre qu'il en avoit reçeu de son Maistre devant son combat. Aryante adjousta encore, que tout blessé qu'il estoit, il le luy auroit amené, n'eust esté qu'il avoit eu peur que si les Gardez du Chastean l'eussent veû, il ne se fust espandu quelque bruit de la chose, avant qu'elle eust eu le temps de songer à sa seureté. Apres cela Mandane luy demanda en soupirant, ce qu'Ortalque avoit lait du corps de son Maistre ? et Aryante luy respondit, que le Roy d'Assirie qui avoit sans doute dessein de s'assurer d'une partie des Gens de Guerre, devant qu'on sçeust la chose, n'avoit pas voulu qu'Ortalque l'eust fait raporter, et qu'il avoit mesme falu qu'il se fust dérobé de luy pour revenir. De sorte Madame, luy dit il, que c'est à vous à penser ce qu'il est expedient de faire pour vostre seureté : car je vous avoüe que je crains un peu que les commandemens d'un Roy vivant et victorieux ne soient plus puissans que les Ordres d'un Prince vaincu et mort, quoy que ce Prince fust le plus Grand Prince du Monde, Vous pouvez juger Seigneur, combien cette nouvelle affligea la Princesse Mandane : aussi dit elle en un demy quart d'heure, tout ce que la plus violente douleur peut faire dire : car je l'ay entendu raconter ce matin en marchant au Prince Aryante, qui le disoit à mon Maistre. Mais enfin apres que cette Princesse eut fait des plaintes fort touchantes, elle dit au Prince Aryante qu'elle luy demandoit conseil : le conjurant de tenir la parole qu'il vous avoit donnée, et de mourir plustost que de la laisser sous la puissance du Roy d'Assirie. Madame, luy dit-il, vous n'avez que faire de m'exhorter à vous deffendre contre ce Prince, car j'y suis assez resolu : mais la difficulté est d'imaginer de le faire utilement, et de ne mourir pas sans vous mettre en liberté. Cependant je vous le dis encore une fois je ne croy point que l'Ordre que j'ay de l'illustre Cyrus, suffise pour tenir tous les Chefs et tous les Soldats dans leur devoir : car enfin Cresus et le Prince Myrsile voyant leur Vainqueur mort, seront peutestre bien aises d'aider au Roy d'Assirie à remonter au Thrône, afin d'y remonter eux mesmes. Le Prince Artamas, tout genereux qu'il est, ne sera peut-estre aussi pas marry de cesser d'estre Tributaire de Ciaxare, à qu'il n'a pas autant d'obligation qu'à Cyrus. Le Roy d'Hircanie sera sans doute dans les mesmes sentimens : et je ne sçay si Gobrias, et Gadate, ne seront point ce qu'ils pourront en cette occasion, pour faire oublier au Roy d'Assirie, tout ce qu'ils ont fait contre luy. En fin Madame, tant de Peuples nouvellement conquis, sont fort propres à se rebeller : et je pense que j'ay lieu de craindre, que les Ordres de l'illustre Cyrus ne soient mal suivis, si on ne trouve du moins lieu de mettre vostre Personne en seureté, avant que la mort de ce Prince soit divulguée. Mandane entendant parler Aryante de cette sorte, et trouvant que ce qu'il disoit avoit beaucoup d'aparence : elle luy dit que la douleur troubloit si fort sa raison, qu'elle n'estoit pas capable de resoudre ce qu'elle devoit faire, pour ne tomber pas en la puissance du Roy d'Assirie : qu'ainsi elle le prioit de luy dire ce qu'il croyoit à propos qu'elle fist ? Puis que vous me l'ordonnez Madame, luy respondit il, je vous diray que selon mon sentiment il faudroit que vous partissiez diligemment, pour aller à un Port du Pont Euxin, que je sçay qui n'est qu'à une journée d'icy : que dés que vous y seriez, on s'assurast d'un Vaisseau en cas de besoin : qu'apres cela estant en lieu où le Roy d'Assirie ne pourroit estre Maistre de vostre personne, vous envoyassiez commander à tous ceux qui commandent les Troupes, de venir recevoir vos Ordres, suivant celuy qu'on leur feroit voir de leur General mort. Que s'ils obeïssoient, et que le Roy d'Assirie ne les en empeschast pas, vous continuassiez vostre voyage : et que s'ils n'obeïssoient pas, vous vous embarquassiez à l'heure mesme, pour vous mettre en lieu d'assurance, afin que le Roy d'Assirie ne peust tout au plus que reprendre une partie de ses Estats, sans estre en pouvoir de vous faire une seconde violence. Mandane trouvant ce qu'Aryante luy disoit fort raisonnable, se resolut de le croire : elle voulut pourtant qu'il envoyast querir Chrysante et Aglatidas : mais Aryante luy ayant dit qu'ils logeoient loin du Chasteau, et que l'importance de ce dessein estoit le secret et la diligence, elle ne s'y opiniastra pas : joint aussi qu'elle avoit une affliction si sensible, et qu'elle avoit tant de peur de tomber sous la puissance du Roy d'Assirie, qu'elle n'avoit l'esprit remply que de douleur et de crainte : si bien que ne pouvant pas ne se confier point à un homme à qui vous aviez confié vostre honneur, et à qui vous l'aviez confiée elle voulut pourtant luy faire de grands reproches avec le Roy d'Assirie : mais pour les faire cesser, qu'il luy avoit donné l'Ordre qu'il luy avoit montre : de sorte que cette Princesse se resolvant à suivre ses advis, elle l'a envoyé donner ordre à son départ ; elle s'est levée en diligence ; et elle est partie avec deux Filles seulement, croyant qu'Aryante n'avoit autre dessein que de la mettre en seureté. Mais Seigneur, j'oubliois de portée d'elle mesme à suivre les advis d'Ariante, il l'eust enlevée de force : et qu'il luy eust dit qu'il avoit eu ordre de vous d'en user ainsi, et de la remener au Roy son Pere. Mais Seigneur, il n'en a pas esté à la peine : car comme je l'ay desja dit, cette Princesse se confiant à celuy à qui vous vous estiez confié ; et ne soupçonnant pas qu'on fust amoureux d'elle, elle a elle mesme aidé à son enlevement. En effet lors que le Roy d'Assirie est arrivé, elle croyoit encore que vous estiez mort, qu'Aryante se nommoit Anaxaris ; et qu'il estoit son Protecteur. Mais encore, interrompit Cyrus, quel est le dessein d'Aryante, et en quel lieu va-t'il mener Mandane ? Seigneur, repliqua cét Escuyer d'Andramite, s'il ne change point d'avis, il va aborder à un Port de la Colchide, et demeurer caché dans cette Province : jusques à ce qu'il ait fait de deux choses l'une ; ou qu'il ait negocié avec la Reine sa Soeur, ou qu'il luy ait declaré la guerre : car j'ay sçeu que depuis peu de jours, il estoit venu un homme de qualité desguisé, luy dire qu'en fin ses Amis avoient formé un grand Parti contre Thomiris ; et que les choses estoient en estat, que pourveu que vous voulussiez luy donner de secours, il pourroit forcer Thomiris à luy rendre le Royaume des Issedons, qu'il pretend que cette Princesse possede injustement à son prejudice. Ce Scythe qui est venu advertir Aryante (reprit Indathirse, en adressant la parole à Cyrus) est assurément celuy pour qui je vous ay demandé protection : si cela est, repliqua Cyrus, il pourroit peut-estre encore nous donner quelque lumiere de ce que nous voulons sçavoir. S'il en sçait quelque chose, reprit Indathirse, j'espere qu'il me le dira : car il est fort de mes Amis, et m'a mesme quelque obligation. De sorte que comme c'est un tres honneste homme, j'ay lieu d'esperer qu'il ne me cachera pas ce que je voudray sçavoir de luy, s'il me le peut dire sans trahir son Amy. Eh de grace, dit Cyrus à Indathirse, faites que je sçache d'Aryante tout ce que vous en pourrez sçavoir ! je n'y manqueray pas, Seigneur, respondit ce genereux Scythe : car je vous assure que j'aurois autant de joye de vous aider à delivrer Mandane, que j'en eus lors que je fus assez heureux pour vous faciliter les voyes de sortir du Païs des Massagettes. Apres cela, Cyrus l'ayant remercié, et ayant reconfirmé la promesse qu'il avoit faite à cét Escuyer d'Andramite, il s'en retourna au lieu d'où Mandane estoit partie ; mais en y allant il rencontra le Prince Myrsile : qui avec un desespoir qui n'eut jamais de semblable, luy dit en l'abordât, Seigneur puis qu'il s'est trouvé un Sujet du Roy mon Pere, capable de favoriser l'enlevement de la Princesse Mandane, il me semble que je n'en suis pas innocent : mais si vous me faites la grace de considerer ce qu'il fait contre moy mesme, vous connoistrez sans doute que je n'en suis pas coupable. Comme il disoit cela Mazare les joignit : mais avec tant de tristesse sur le visage, qu'il estoit aisé de voir qu'encore qu'il ne pretendist plus rien à Mandane, il ne laissoit pas de s'interesser tres fort à tous ses malheurs. Aussi à peine Cyrus eut-il respondu civilement à ce que le Prince Myrsile luy avoit dit, que Mazare le conjura de luy dire, s'il avoit apris quelque chose de Mandane ? de sorte que Cyrus qui l'estimoit fort, et qui l'eust aimé tendrement s'il n'eust pas esté son Rival, luy rendit conte de ce qui s'estoit passé avec beaucoup d'exactitude : mais dés qu'il eut achevé de parler, ha Seigneur, luy dit-il, vous estes bien genereux de satisfaire ma curiosité ! car enfin quoy que je n'aye enlevé Mandane qu'une fois, on peut pourtant dire que j'ay beaucoup de part, et à la violence que le Roy de Pont luy a faite, et à l'enlevement du Prince Aryante : puis qu'il est vray que si je ne l'eusse pas enlevée, ces deux Princes ne seroient pas ses Ravisseurs : aussi vous puis-je assurer, que j'employeray mon sang et ma vie aveque joye, pour luy faire recouvrer la liberté que je luy ay fait perdre. Helas, s'écria Cyrus, apres ce qui s'est passé, que devons nous attendre de l'advenir ! et s'il faut encore donner autant de Batailles ; prendre autant de Villes ; et qu'il en couste la vie à plus de cent mille hommes, nous ne vivrons pas assez long temps pour la delivrer. En suitte de cela Cyrus recommençant de marcher, s'entretint luy mesme jusques à ce qu'ayant aussi rencontré Artamas, il luy redit tout ce qu'il avoit desja raconté à Mazare : apres quoy il fut droit au Chasteau où les Femmes de Mandane estoient demeurées avec toutes les Dames de Themiscire ? qui s'en retournerent le lendemain au matin : car la Riviere qui s'estoit débordée se retira assez pour les laisser passer : Mais comme Arianite estoit de leur connoissance, elle s'en alla avec elles, aussi bien que Pherenice, et toutes les autres Femmes de Mandane : Cyrus priant Amaldée d'en avoir foin, jusques à ce que cette Princesse fust en liberté : et de les mener à Themiscire, où il donneroit ordre qu'elles eussent toutes les choses dont elles auroient besoin. Cependant Indathirse pour ne perdre point de temps, fut visiter Adonacris, afin de sçavoir de luy tout ce qu'il en pourroit apprendre, devant que Cyrus resolust ce qu'il avoit à faire : mais pendant qu'il y fut, Cyrus donna ordre non seulement qu'on rendist au corps du Roy d'Assirie, tous les honneurs qu'on luy eust pu rendre, si ce Prince fust mort sur le Throsne : mais encore qu'on le portast au superbe Tonbeau que la Reine Nitocris sa Mere avoit fait bastir sur une des Portes de Babilone. Et en effet trois jours apres, son corps fut mis dans un Chariot, couvert d'un grand Drap noir brodé dor : dont les Chevaux qui le tiroient avoient des Housses magnifiques : de plus, ce Chariot estoit suivi de deux cens hommes en deüil, et à cheval, dont la moitié alloit devant, et l'autre moitié derriere. Cependant comme Cyrus aimoit tousjours beaucoup mieux faire cent choses inutiles pour le service de Mandane, que de manquer à en faire une necessaire ; il fit partir des Espions pour la Colchide, où l'Escuyer d'Andramite luy avoit dit qu'Aryante alloit aborder : et il envoya secrettement Ortalque desguisé vers Gelonide, qui luy avoit esté si favorable du temps qu'il estoit aupres de Thomiris. Mais comme ç'avoit esté Chrysante qui avoit eu le plus de commerce avec elle, Cyrus voulut qu'il luy escrivist aussi : et qu'Aglatidas qui estoit Neveu de cette sage Personne fist la mesme chose : faisant dessein de marcher lentement vers ce Païs-la, jusques à ce qu'il sçeust precisément où estoit Mandane. Mais durant que Cyrus pensoit à tant de choses, Indathirse ayant esté voir Adonacris, et l'ayant trouvé en estat de pouvoir l'entretenir sans l'incommoder ; il le conjura de luy dire ce qu'il sçavoit du dessein du Prince Aryante. Ce que j'en sçay, reprit Adonacris, est que je me suis opposé autant que j'ay pû, depuis trois jours que je suis icy, à l'injuste dessein qu'il vient d'executer : et peu s'en est falu, genereux Indathirse, que je n'aye trahi le Prince Aryante, afin de le servir : et de l'empescher de destruire un grand dessein que j'ay tramé pour luy, depuis qu'il est aupres de Cyrus. Mais comme j'ay eu peur de le perdre en le voulant sauver, je n'ay osé me confier à un Prince de qui je n'ay pas l'honneur d'estre connu : et si les Dieux eussent voulu que vous eussiez esté icy le jour que j'y arrivay, les choses ne seroient pas aux pitoyables termes où nous les voyons pour le Prince Aryante : car enfin Seigneur, il perd un Royaume pour enlever Mandane, et il a mieux aime en estre le Ravisseur, que d'estre Roy des Issedons. J'entens si peu tout ce que vous me dittes, reprit Indathirse, que je n'y sçaurois respondre : car comme depuis que j'ay quitté Thomiris, j'ay tousjours esté en Grece où j'allois chercher Anacharsis, qui comme vous sçavez est mon Oncle, je ne sçay que fort confusément ce qui s'est passé dans toutes les deux Scythies : parce que voulant tascher d'oublier l'ingrate Thomiris, je ne voulois pas seulement me souvenir du Païs qu'elle habite, ni en demander des nouvelles. Il est vray que depuis que je suis passé en Asie, j'ay sçeu qu'aussi tost apres mon départ des Massagettes, il y avoit eu guerre entre Aryante et Thomiris, pour une pretention que ce Prince avoit à la Couronne : mais j'ay sçeu cela si confusément, que vous me ferez plaisir de me dire non seulement tout ce que vous sçavez d'Aryante et de Thomiris, mais encore tout ce qui vous est arrivé : et si vous voulez achever de m'obliger, vous souffrirez que l'illustre Cyrus sçache tout ce que vous me ferez sçavoir. Mais pour vous le persuader, je vous assure qu'il importe au Prince Aryante que vous aimez, que vous obligiez un Prince, qui asseurément sera un jour son Vainqueur : car puis qu'il est son ennemy, il ne peut manquer d'en estre vaincu. Comme je n'ay rien à dire du Prince Aryante qui luy puisse nuire, repliqua Adonacris ; et qu'au contraire tout ce que j'en sçay peut servir à l'excuser, je serois volontiers ce que vous desirez si je le pouvois : mais il faudroit faire un si long discours, pour dire à l'invincible Cyrus tout ce qui regarde Aryante, et tout ce qui me touche, que je ne croy pas que je le peusse faire en l'estat où je me trouve. Il est vray que j'ay un Amy qui est arrivé icy ce matin, qui sçait toutes ces choses comme je les sçay moy mesme : et qui parle si agreablement Grec, qu'il fera ce recit beaucoup mieux que je ne ferois. Indathirse voyant en effet qu'il seroit difficile qu'il peust paler long temps sans se faire mal, quoy qu'il se portast assez bien de ses blessures, accepta l'offre qu'il luy faisoit : de sorte qu'Adonacris ayant envoyé appeller son Ami, qui se nommoit Anabaris, il luy fit salüer Indathirse : et luy ayant dit l'office qu'il luy pouvoit rendre, il se disposa à obeïr : de sorte qu'Indathirse luy ayant dit qu'il prendroit l'heure de Cyrus, et puis qu'il la luy envoyeroit dire, il quitta ces deux illustres Scythes, et fut retrouver ce Prince : qui sans vouloir differer davantage à aprendre tout ce qui regardoit Aryante, obligea Indathirse à luy amener Anabaris dés ce soir. Mais comme Indathirse estoit bien aise d'obliger Adonacris, il luy en fit une Peinture qui donna beaucoup d'estime pour luy à Cyrus : et qui le disposa à croire tout ce qu'on luy diroit de sa part : et à estre bien aise de sçavoir la vie d'un si honneste homme, puis qu'il ne pouvoit aprendre bien precisément tout ce qu'il vouloit sçavoir d'Aryante, sans sçavoir en mesme temps la fortune d'Adonacris. Si bien que pressant Indathirse de luy, tenir sa parole, il envoya querir Anabaris, qu'il presenta à Cyrus : qui apres l'avoir reçeu avec beaucoup de civilité, le pria de faire ce que son Ami desiroit de luy : de sorte que Cyrus, Indathirse, et luy, ayant chacun pris la place qu'ils devoient occuper, il prit la parole en ces termes.

Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : les revendications des Issedons


HISTOIRE DU PRINCE ARYANTE, D'ELYBESIS, D'ADONACRIS, ET DE NOROMATE.

Lors que je considere, Seigneur, par quelles voyes les Dieux font arriver les evenemens les plus surprenans ; etquel est cét indissoluble enchainement des petites choses aux grandes, et des grandes aux petites ; je ne puis que je n'admire leur conduite, et que je n'avoüe que ce n'est point aux hommes à la vouloir penetrer. En effet Seigneur, qui pourroit penser que la violence que le Prince Aryante vient de faire à la Princesse Mandane, eust sa premiere cause dans les avantures que je m'en vay vous raconter ? et que devant mesme qu'Aryante la connust, il eust fait cent choses qui eussent mis dans son esprit la disposition pour commettre le crime qui vous afflige aujourd'huy. Cependant il est certain que durant que vous estiez aupres de Thomiris, et que le Prince Aryante estoit au Royaume des Issedons, avec le Prince Spargapise, il s'y passoit des choses, qui auroient empesché celle qui vient d'arriver, si elles ne fussent pas arrivées. Apres cela Seigneur, je pense qu'il est à propos que je vous die, pour l'intelligence de ce que j'ay à vous raconter, que le Pere de Thomiris n'estoit pas né Roy : et que lors qu'il le devint, il estoit desja marié. En effet Thomiris qui estoit alors sa Fille unique, avoit quatre ans, lors que le Prince Lypacaris son Pere, par ses brigues et par sa valeur, s'empara du Royaume des Issedons, apres la mort du dernier des anciens Rois. De sorte que par ce moyen, le Prince Aryante n'estant venu au Monde que deux ans apres que Lypacaris fat monté au Thrône, Thomiris a six ans plus que le Prince Aryante. Je vous dis cela Seigneur, pour vous faire comprendre par quel droit Thomiris regna, au prejudice de ce Prince : car il faut que vous sçachiez que les Issedons sont tellement persuadez que la prudence ne se peut trouver avec la jeunesse ; que sans faire nulle consideration sur la difference des Sexes, ils ont une Loy qui porte, que lors que leur Roy vient à mourir, il faut que ce soit l'aisné de ses Enfans qui regne : ainsi s'il a une Fille plus âgée que ses Fils, c'est à elle à qui apartient la Couronne. La chose estant donc de cette sorte, et le Pere de Thomiris venant a. mourir, cette jeune Princesse qui avoit quatorze ans, fut proclamée Reine, parce que le Prince Aryante n'en avoit que huit : et elle le fut d'autant plus facilement que le Fils du feu Roy des Massagettes, qui estoit alors à Issedon, et qui estoit fort amoureux de cette jeune Princesse, appuya la chose par sa presence, et pour son interest, afin d'unir en sa personne deux Royaumes sous une mesme authorité. Et en effet la chose alla comme il le souhaitoit : car Thomiris fat declarée Reine, et il l'espousa peu de temps apres : il est vray qu'ils ne tarderent guere à Issedon : qui est la Capitale de nostre Royaume : parce que le Roy des Massagettes estant mort, le Prince son Fils mena la Reine sa Femme en son Païs, et l'y mena doublement en deüil, à cause que la Reine sa belle Mere mourut aussi. De sorte que ce Prince menant le jeune Aryante aveque luy, il l'osta par ce moyen de la veuë de ces Peuples : de peur que venant à murmurer de n'avoir plus de Roy qui demeurast dans leur Royaume, il n'y eust quelque remuëment sous son nom. Cependant cette jeune Princesse ayant donné dés la premiere année un Successeur au Roy son Mary, ce Prince qui avoit eu tant de foin d'unir deux Royaumes sous une seule Puissance, mourut subitement : et laissa Thomiris Regente du Royaume des Massagettes pendant la jeunesse de Spargapise, et Maistresse de deux Estats. Quoy que cette Reine fust fort jeune, elle regna pourtant absolument, et avec beaucoup de gloire : et elle se rendit mesme si redoutable, et aux Grands, et aux Peuples, qu'il n'y eut alors nul souslevement dans les deux Royaumes, dont elle avoit la conduite. Cependant quoy qu'elle fust née à Issedon ; que ce Royaume là soit plus civilisé que celuy des Massagettes ; que nous y ayons de belles Villes ; et que toutes les Habitations de l'autre ne soient que des Tentes, elle prefera pourtant ce Peuple guerrier, à celuy qui est plus poly, et de moeurs plus douces. De sorte que se contentant d'envoyer des Lieutenans à Issedon, elle demeura tousjours aux Tentes Royales : et elle avoit mesme tousjours voulu que le Prince Aryante y demeurast, jusques à ce que ces Peuples, ayant enfin un peu murmuré contre l'injuste violence de ceux qu'elle envoyoit pour les gouverner ; elle se resolut d'y envoyer le jeune Spargapise son Fils, quoy qu'il ne fust qu'un enfant, afin que sa presence appaisast ce tumulte. Mais comme ce jeune Prince aimoit fort Aryante, il falut que Thomiris souffrist qu'il fist ce voyage aveque luy, qui fut plus long qu'elle ne pensoit. Or Seigneur, ce voyage dont je parle, estoit celuy qu'estoient allé faire ces deux Princes, lors que vous arrivastes aupres de Thomiris : pendant lequel il n'est sorte de divertissement qu'on ne leur donnast, pour tascher d'obliger Spargapise à se plaire parmy nous : afin que nous ne fussions pas tousjours privez de la veuë de celuy qui devoit estre nostre Roy. Comme Issedon est une des plus agreables Villes qu'on puisse voir, ce fut celle où Spargapise et Aryante tarderent le plus apres avoir fait le tour du Royaume. Ce n'est pas que Spargapise fust encore en âge de gouster tous les plaisirs : mais comme Aryante avoit huit ans plus que luy, c'estoit veritablement pour ce Prince que les divertissemens ou il y avoit le plus d'esprit estoient : ainsi la Dance, les Festins, le Bal, et les exercices du corps estoient pour Spargapise ; mais les promenades galantes, la conversation des Dames, et la societé raisonnable, estoient pour le Prince Aryante, qui estoit sans doute desja un des Princes du Monde le plus agreable. Aussi se forma-t'il une Cour tres magnifique et tres belle, pendant qu'il fut à Issedon : n'y ayant pas un homme de qualité, ny un homme d'esprit dans le Royaume, qui ne s'y rendist en ce temps-là ; ny mesme pas une femme de condition qui ne s'y trouvast aussi. De sorte que par ce moyen, Issedon devint un des plus agreables sejours du monde : du moins sçay-je bien que dans toutes les deux Scythies, il n'y avoit point de Cour comme celle là. En effet nous faisons une si grande difference des autres Scythes à nous, que nous les appellons Barbares, aussi bien que les autres Mations : et ce qui fait que nous sommes plus polis qu'eux, est que comme nous ne sommes pas extrémement esloignez du Pont Euxin, et que nous sommes fort prés de la Mer Caspie, nous avons plus de commerce avec les Estrangers, que les Scythes qui sont au delà de ces terribles Montagnes, qui separent les deux Scythies. Si bien que le meslange de tant de Peuples differens qui le sont habituez parmy nous, a adoucy la ferocité des anciens Scythes, et nous a plus civilisez que les autres ne le sont : joint que la plus part tiennent aussi parmy nous, que nous sommes descendus des Grecs, aussi bien que les Callipides, qui sont d'autres Peuples, qui sont pourtant reputez veritablement Scythes aussi bien que nous : de sorte que soit par les premieres raisons que j'ay apportées, ou par celle de nostre origine, nous sommes sans doute plus polis que nos voisins, comme je l'ay desja dit. Mais pour en revenir où l'en estois, je vous diray qu'Adonacris à la priere de qui je parle, et qui est un aussi honneste homme qu'il y en ait en aucun lieu de la Terre, fut un de ceux qui eut le plus de part à l'amitié des deux Princes, mais particulierement à celle d'Aryante : et certes Seigneur, ce n'estoit pas sans raison qu'il en estoit aimé, puis qu'il est vray qu'il seroit difficile de trouver un homme plus aimable que luy. Car non seulement il est bien fait, et a du coeur, et de l'esprit, mais il a de plus une tendresse pour ses Amis, la plus engageante qu'il est possible : et il a tellement l'air du Monde, qu'il plaist infiniment dés la premiere fois qu'on le voit : ainsi il ne se faut pas estonner s'il plût au Prince Aryante. Mais Seigneur, si Adonacris plût à ce Prince, une Soeur qu'il a, qui s'apelle Elybesis, luy plût encore davantage : et il fut si fort touché de la beauté de cette Personne, que je ne sçay comment il est possible qu'une si violente passion ait pû cesser, et faire place à une autre dans son coeur, quelque legitime sujet qu'il en ait eu. Mais Seigneur, avant que de m'engager à vous descrire la naissance, la fuite, et la fin de cette amour, il faut que je vous aprenne qu'avant que le Prince Aryante vinst à Issedon, il y avoit un homme de qualité de cette Ville-là nommé Agathyrse, qui estoit devenu fort amoureux d'Elybesis, et qui avoit mesme esté assez heureux pour n'estre pas mal dans son esprit : de sorte qu'on peut dire qu'Aryante attaquoit une Place qui estoit desja rendue, lors qu'il entreprenoit de toucher le coeur Elybesis : mais comme cette passion estoit assez cachée, ce Prince ne sçeut pas d'abord l'engagement de la Personne qu'il aimoit. Cependant Agathyrse a pourtant tout ce qu'il faut pour faire qu'on sçache bien tost s'il aime ou s'il n'aime pas : car il est d'un temperamment ardent et passionné ; il veut tout ce qu'il veut fortement ; il est magnifique en toutes choses plus qu'on ne le sçauroit penser, et infiniment propre en ses habillemens. Il a la taille bien faite, les cheveux bruns, les yeux vifs et petillans, et son visage montre tellement ses sentimens de son ame, qu'il est aisé de connoistre en le voyant seulement, qu'il a le coeur Grand et fier ; et qu'il l'a mesme beaucoup au dessus de sa condition. Mais pour achever de vous faire connoistre ce Rival d'Aryante, je vous diray encore qu'il a infiniment de l'esprit, et de l'esprit esclairé, et qu'il a une imagination vive, qui luy donne cent visions agreables, qui fournissent sort à la conversation. Il est vray qu'il a quelque chose d'inegal dans l'humeur, pour ne dire rien de plus : car il est quelquefois si dissemblable à luy mesme, qu'il y a des jours où il ne parle point, et d'autres où il parle presques tousjours. Il faut pourtant avoüer, que cette inégalité vient tres souvent de ce qu'il n'est pas avec des gens qui luy plaisent également : et tres souvent aussi par un pur effet de son temperament. Mais apres tout, si on peut dire de luy, qu'il est tantost gay, tantost triste, tantost complaisant, et tantost un peu contredisant ; on est aussi obligé de dire en mesme temps, qu'il est égallement genereux ; n'y ayant pas un homme au Monde plus officieux que luy : car en fin quoy qu'il aime les plaisirs aveque passion, il les quitte tous aveque joye, pour rendre office non seulement à ses Amis particuliers, mais à quiconque a de la vertu. Au reste comme la Musique est naturelle à tous les hommes, puis qu'il n'y en a point qui ne chantent, ou qui ne puissent chanter ; je pense pouvoir dire que la Poësie l'est aussi : et qu'il n'y a point de Peuples au Monde, où l'on ne trouve l'usage de ces paroles mesurées, qui sont un il agreable effet à l'oreille, et qui donnent tant de grace aux pensées de ceux qui escrivent en Vers. De sorte que les Scythes, et particulierement les Issedons, ont une espece de Poësie, qui ne déplaist pas à ceux qui entendent la naïveté de nostre Langue ; ainsi je puis vous assurer que si vous l'entendiez, et que vous vissiez des vers d'Agathyrse, vous seriez espouvanté qu'un Scythe en sçeust faire de si eslevez, et de si passionnez. De plus, quand il se trouve en belle humeur, son enjouement a je ne sçay quelle impetuosité surprenante, qui divertit extrémement, et qui le rend tres agreable. Il est vray que toutes les Dames luy font un peu la guerre, de n'estre pas assez respectueux envers nos Dieux : car enfin si l'occasion s'en presente, il raillera de Vesta, que nous appellons Tabiti, de Jupiter et de son Aigle ; de Vulcan, et de son Enclume ; de Neptune, et de son Trident ; d'Hercule et de sa Massuë ; de Mars, et de ses amours ; et ainsi des autres Divinitez que nous adorons, ou que les autres Peuples adorent. Ce n'est pas que je ne pense qu'il croit tout ce qu'on nous oblige de croire : mais comme presques toutes les Religions sont establies sur des choses qui ne sont pas de la vrai-semblance ordinaire ; Agathyrse s'est fait une habitude d'en railler, dont nos Dames auront bien de la peine à le corriger. De plus, quoy qu'il ait de l'ambition, il je soucie pourtant aussi peu de ceux que la Fortune a mis sur sa teste, que s'il estoit né sur la leur : et fait une profession si ouverte d'indépendance absolue, qu'il est aisé de connoistre qu'il ne peut jamais s'assujetir qu'à sa propre volonté, si ce n'est qu'il soit amoureux. Mais enfin pour le définir en peu de paroles, Agathyrse est un tres honneste homme, et un honneste homme encore d'un carractere fort particulier. Voila donc Seigneur, quel est celuy qui se trouva estre aimé Elybesis, avant qu'Aryante en fust amoureux. Pour cette belle Personne, il me seroit assez difficile de vous dépeindre precisément son humeur et son esprit : c'est pourquoy apres vous avoir dit qu'elle est grande, de belle taille ; qu'elle est fort blanche : qu'elle a les cheveux bruns ; qu'elle a de beaux yeux, et l'air du visage noble, languissant, et agreable ; je vous diray seulement qu'elle est née avec autant d'esprit que d'ambition, quoy qu'elle en ait une démesurée. Ainsi bien qu'on die qu'on ne peut avoir deux violentes passions à la fois, elle ne laissoit pas d'avoir de l'amour pour Agathyrse, quoy qu'elle eust l'ame tres ambitieuse. Apres cela Seigneur, il vous est aisé de juger, qu'Aryante ne fut ny bien ny mal reçeu Elybesis, lors qu'il commença de luy faire connoistre la passion qu'il avoit pour elle : car l'engagement qu'elle avoit avec Agathyrse, estoit cause qu'elle ne pouvoit pas le recevoir tout à fait agreablement : et l'inclination ambitieuse de son ame, faisoit aussi qu'elle avoit quelque peine à se resoudre de mal-traiter un homme de la condition d'Aryante. Ainsi prenant d'abord un milieu assez difficile à tenir, on peut dire qu'elle n'eut ny complaisance, ny rudesse pour ce Prince. Mais Seigneur, avant que de m'engager davantage dans la suitte de cette Histoire ; il faut que je vous die que durant que toute la Cour n'avoit les yeux attachez que sur le Prince Aryante, et sur Elybesis, Adonacris à la faveur de cette galanterie esclatante qui occupoit tout le monde, en commença une avec une Fille de haute qualité nommée Noromate, qui estoit venuë à Issedon avec son Pere pour une affaire importante. Mais il la commença sans que personne s'en aperçeust ; et il la conduisit avec tant d'adresse ; et il se trouva une si grande conformité d'humeur entre ces deux personnes ; qu'ils n'eurent presques pas besoin de se dire qu'ils s'aimoient, pour se le persuader. Noromate est pourtant une des Femmes du Monde qui a le plus de retenuë en toutes choses : et pour vous interesser en sa fortune, il faut Seigneur, que je prenne la liberté de vous la representer telle qu'elle estoit alors, et telle qu'elle est encore aujourd'huy. Imaginez vous donc une grande Fille de belle taille, mais j'entens de la plus belle, et de la plus noble ; qui a l'air Grand et modeste, le teint blanc, vif, et uny ; les yeux noirs, brillans, et doux ; le visage rond, la bouche bien faite, le nez un peu grand, et la mine haute, sans avoit rien de rude ny d'altier. De plus, Noromate a l'esprit proportionné à sa beauté : elle parle de bonne grace, et persuade avec une eloquence si douce, qu'on ne luy sçauroit resister. Elle paroist bonne, flatteuse, civile, et sincere : et quoy que ses ennemies luy disputent cette derniere qualité, en matiere d'amitié ; elles tombent pourtant d'accord, que quand elle ne seroit pas aussi sincere qu'elle le paroist, il seroit plus agreable d'estre trompé par elle, que d'estre fidellement aimé par beaucoup d'autres. Joint qu'à parler veritablement, je suis persuadé que Noromate ne se sert jamais de cette prudence accommodante, qui est necessaire à ceux qui n'ont pas une veritable sincerité, que pour s'empescher d'estre trompée : car en effet je la tiens une des meilleures et des plus sinceres personnes du monde, pour ceux qu'elle aime effectivement. De plus, elle a tellement tout ce qu'il faut avoir pour imprimer du respect à ceux qui l'aprochent, que je ne sçay comment Adonacris pût se resoudre de luy dire qu'il estoit amoureux d'elle. Aussi le hazard eut-il sa part à la hardiesse qu'il eut de luy descouvrir sa passion : et je pense que si Aryante n'eust point esté amoureux Elybesis, Adonacris n'eust osé dire à Noromate qu'il l'aimoit. En effet il y avoit desja quelque temps qu'Adonacris aimoit esperdûment Noromate, sans luy en avoir rien dit, lors que cette belle Fille luy parlant un jour qu'il l'estoit allé voir, se mit à luy raconter le plus agreablement du monde, quelle estoit l'envie que toutes les autres Belles d'Issedon portoient à Elybesis sa Soeur, de ce qu'elle avoit assujetti le coeur d'Aryante : car il estoit effectivement vray qu'elles en avoient un dépit estrange. Pour moy (disoit-elle apres avoir exageré avec beaucoup d'eloquence, toutes les marques d'envie qu'elle avoit remarquées dans l'esprit de toutes nos Dames) je ne trouve pas qu'il y ait une plus grande blesse, que celle de se mettre en chagrin pour une pareille chose : car si la personne qu'on prefere à toutes les autres a plus de merite qu'elles, il y a de l'injustice d'en murmurer : et si celuy qui luy donne la preference fait un mauvais choix, c'est n'estre guere glorieuse, ny guere raisonnable, que de s'affliger de n'avoir pas acquis l'estime d'un homme qui ne sçait point bien choisir. Joint aussi poursuivit-elle, que selon moy, l'amour ne doit pas toujours estre une preuve convainquante du merite extraordinaire de celles qui en donnent : puis qu'il est vray que c'est plus un effet de l'inclination que de la raison. Il est certain, reprit Adonacris, que je suis persuadé que la raison toute seule, ne fit jamais naistre l'amour : mais je le suis en mesme temps, que l'amour que la raison authorise, est mille fois plus forte que celle que la raison combat : et que pour aimer fortement, il faut que celuy qui aime, se puisse dire à luy mesme qu'il auroit deû choisir ce qu'il a aimé sans choix, et qu'il n'y ait aucune guerre civile entre son coeur et sa raison. Je comprens bien sans doute, respondit Noromate, que s'il estoit possible que la chose fust ainsi, que l'amour en seroit plus forte ; mais je croy que cela n'arrive pas souvent. Je ne sçay pas s'il arrive souvent, repliqua Adonacris, mais je sçay bien qu'il arrive quelquesfois ; et que cela est arrivé à un homme que vous connoissez. Il faut donc que ce soit au Prince Aryante, reprit elle, qui trouve en effet en la personne qu'il aime, de quoy empescher sa raison de s'opposer à son amour. Nullement, respondit Adonacris ; et quand il n'y auroit en ma Soeur que l'inégalité de naissance avec le Prince qui l'aime, ce seroit assez pour faire que la raison d'Aryante s'opposast à sa passion. Mais enfin, luy dit-il, aimable Noromate, je veux bien vous confier mon secret, et vous dire que c'est de moy dont je parle : de moy, dis-je, qui devant que de rien aimer, ay tousjours eu dans la fantaisie, de me former une idée d'une personne telle que je l'eusse voulu trouver pour me donner de l'amour : et en effet, adjousta-t'il, cette bizarre imagination s'estoit tellement mise dans mon esprit, que je n'allois en aucun lieu, sans chercher si je trouverois celle dont ma raison m'avoit fait une Image. Ha Adonacris (interrompit malicieusement Noromate, qui soupçonnoit déja quelque chose de sa passion) que je m'imagine que cette Image devoit estre belle ! pour moy, adjousta-t'elle, je me figure qu'on verroit la plus admirable chose qu'on vit jamais, si vous la pouviez faire voir : car enfin je suis assurée qu'en formant la beauté de cette Personne que vous vouliez aimer, vous luy aviez donné des cheveux du plus beau blond du Monde ; des yeux bleux ; l'air fort enjoüe : et je m'imagine en suitte que vous avez eu beau chercher, et que vous ne l'avez trouvée en nulle part. Pardonnez moy aimable Noromate, luy dit-il, si je vous contredis en tout ; car premierement je n'ay jamais crû qu'il fust possible, que je deusse avoir de l'amour pour une Beauté blonde ; et je n'ay pas esté si malheureux que vous pensez : car enfin, poursuivit-il en souriant, apres m'estre formé une idée de la plus grande Beauté du Monde, et d'une Beauté brune, et apres l'avoir cherchée inutilement en plus d'un Royaume : je la trouvay justement le jour que vous arrivastes à Issedon, et precisément lors que l'eus l'honneur de vous voir la premiere fois. Il faut assurément que vostre memoire vous trompe (reprit Noromate en rougissant) car je me souviens bien que le premier jour que j'eus l'honneur de vous voir, j'estois seule dans ma Chambre, lors qu'Agathirse vous y amena. Je m'en souviens bien aussi, reprit Adonacris en souriant encore une fois, mais cela n'est pas incompatible avec ce que je vous ay dit : car enfin puis qu'il faut vous parler plus clairement, ce fut dans vos yeux que je trouvay ce beau feu que je cherchois pour me brusler : et ce fut en vostre Personne, que je trouvay cette Beauté parfaite que je desesperois de pouvoir jamais rencontrer en nulle part. J'avouë ; reprit Noromate, que ce que vous me dittes me surprend, et m'embarrasse : car ou je ne sçay point le Monde, ou si je croy ce que vous dittes, il faut que je vous responde comme à un homme qui m'a parlé avec trop de hardiesse. C'est pourquoy le mieux que je puisse faire, et pour vous, et pour moy, est de ne vous croire pas, et de m'imaginer pour vous excuser, que vous estes de l'opinion de ceux qui pensent qu'on ne peut jamais estre seul aupres d'une Dame qui n'est pas encore fort proche de la vieillesse, sans luy dire quelqu'une de ces sortes de galanteries, qui conviennent esgalement aux blondes, et aux brunes ; aux grandes, et aux petites ; et que les lévres de ceux qui les disent, prononcent bien souvent sans que leur coeur les avouë, et sans que leur esprit y pense. Ha Madame, interrompit Adonacris, ce que je viens de vous dire n'est point de cette nature, et ne peut jamais convenir qu'à vous seule ! De plus, je vous declare que mon coeur avoüe tout ce que ma bouche vous a dit : et que s'il l'accuse de quelque chose, c'est de n'avoir osé vous descouvrir entierement la grandeur de l'amour qu'il a pour vous. Vous m'en dittes tant, repliqua-t'elle, que je puis assurer que vous m'en dittes trop : car enfin quelque estime que j'aye pour vous, il faut que je resiste à l'inclination que j'avois à vous traiter comme un de mes plus chers Amis : il faut, dis-je, que j'esvite vostre rencontre ; que j'observe toutes mes paroles, et mesme tous mes regards : et il faut enfin que je me contraigne d'une telle sorte, que je commence déja de craindre que je ne vienne à vous haïr. Comme Noromate disoit cela, le Prince Aryante qui menoit Elybesis entra, qui rompit cette conversation, dont ils furent tous deux bien aises : car Adonacris craignoit que Noromate ne le mal-traitast, et Noromate n'estoit assurément pas faschée de n'avoir pas le temps de le maltraiter. Mais à peine Aryante et Elybesis furent ils entrez, qu'Agathyrse arriva : qui commençant de remarquer qu'Elybesis ne fuyoit pas la conversation d'Aryante, n'estoit pas trop satisfait d'elle. Aussi fut-il ce jour là fort chagrin : c'estoit pourtant un chagrin fier et superbe, qui ressembloit plus à la colere qu'à la simple douleur : car ou il ne parloit point, ou s'il disoit quelque chose, il le disoit seulement en deux mots, et toujours en contredisant. De plus, on voyoit dans les mouvemens de son visage, que le dépit qu'il avoit dans le coeur, n'estoit pas d'une nature à luy permettre de dire tout ce qu'il pensoit. Pour moy qui estois arrivé avec le Prince Aryante, je ne vy de ma vie personne dans les yeux de qui il fust plus aisé de connoistre les sentimens de l'ame : Aussi Elybesis les connut elle bien. Pour Aryante, il estoit si occupé à regarder la Personne qu'il aimoit, qu'il ne regarda point Agathyrse : et pour achever de le desesperer, le jeune Spargapise arriva : qui ne sçachant pas encore trop bien ce qu'il falloit dire à des Dames, se mit à luy parler en particulier, un moment apres qu'il fut entré : mais comme Agathyrse est adroit et hardi, il ne souffrit pas long temps cette contrainte. C'est pourquoy inventant sur le champ je ne sçay quelle plaisante nouvelle, dont il fit un grand secret à ce jeune Prince, et qu'il jugea luy devoir donner beaucoup de curiosité ; il luy dit qu'Elybesis en sçavoit tout le détail : et que s'il vouloir le luy demander tout bas, sans que le Prince Aryante l'entendist, elle le luy diroit sans doute. Mais Seigneur, adjousta-t'il, il faut la presser estrangement, et longtemps : car de l'humeur dout je la connois, elle ne dit jamais ce qu'elle voit qu'on veut sçavoir, que la centiesme fois qu'on l'en prie. Ha s'il ne tient qu'à cela, respondit innocement le jeune Spargapise, je la prieray plus de mille ! et je ne la quitteray d'aujourd'huy, qu'elle ne m'ait dit ce que je veux sçavoir : et en effet il changea de place à l'heure mesme, et fut se mettre aupres d'Elybesis. Comme Aryante devoit beaucoup de respect à Spargapise, il se retira pour le laisser parler en liberté : ainsi Agathyrse le separa d'Elybesis, sans qu'il sçeust qui l'en separoit. Mais ce qu'il y eut d'admirable, fut qu'Elybesis, qui n'avoit garde de sçavoir une chose qu'Agathyrse avoit inventée sur le champ, en la disant à Spargapise, ne sçavoit ce que ce jeune Prince luy demandoit, et luy protestoit qu'elle ne l'entendoit pas. D'ailleurs, comme Agathyrse luy avoit dit qu'elle ne disoit jamais ce qu'on vouloit sçavoir d'elle, qu'on ne le luy eust demandé cent fois ; plus elle disoit ne sçavoir rien de ce qu'il vouloit sçavoir, plus il s'opiniastroit à luy soustenir qu'elle le sçavoit : mais à la fin elle le luy nia si fortement qu'il pensa la croire, et ne la tourmenter plus. Neantmoins comme Agathyrse luy avoit assuré affirmativement, qu'elle sçavoit ce qu'il luy avoit dit ; il se mit à luy dire tout haut, qu'Elybesis luy assuroit tellement qu'elle ignoroit absolument ce qu'il luy demandoit, qu'il croyoit qu'il faloit que ce fust luy qui se trompast. Je vous proteste Seigneur, repliqua hardiment Agathyrse, qu'il n'y a personne au monde qui sçache ce que vous voulez sçavoir, si Elybesis ne le sçait : et en effet il ne mentoit pas, car comme c'estoit une chose qu'il avoit inventée, personne n'avoit garde de la sçavoir. Cependant il joüa si bien, que le dessein qu'il avoit eu de separer Aryante d'Elybesis, reüssit admirablement : car il engagea si adroitement le jeune Spargapise, à s'opiniastrer de presser Elybesis de luy dire ce qu'elle ne sçavoit pas, que cela dura tout le jour ; qu'il avoit interrompu son Rival. Mais ce qui luy donna encore le plus de satisfaction, fut que sur la fin de cette opiniastre curiosité de Spargapise, il remarqua qu'Elybesis commençoit de soupçonner quelque chose, de la malice qu'il luy avoit faite, de sorte qu'il se retira moins chagrin qu'il n'avoit esté au commencement de la conversation. Il ne se crût pourtant pas encore entierement satisfait, s'il n'avoit une audience particuliere d'Elybesis, pour luy parler de sa nouvelle Conqueste : c'est pourquoy dés le lendemain il fut chez elle de si bonne heure, qu'estant accoustumée de n'achever de se coiffere s'habiller qu'apres disner, elle ne l'estoit pas tout à fait lors qu'il entra dans sa Chambre. De sorte que la trouvant encore fort occupée à consulter son Miroir, il luy demanda pardon de l'interrompre : mais il le luy demanda d'une maniere qui n'estoit pas trop soumise, et qui fit bien connoistre à Elybesis, qu'il avoit quelque chagrin dans l'esprit : c'est pourquoy achevant de ranger un peu plus negligemment les boucles de ses cheveux du costé qu'elle n'estoit pas achevée de coiffer, qu'elles ne l'estoient de l'autre, afin que ses Femmes se retirassent ; elle se hasta de se mettre en estat d'apaiser Agathyrse, si elle le pouvoit : car elle se doutoit bien de ce qui causoit son dépit. Mais à peine celles qui l'habilloient furent elles à l'autre costé de la Chambre, qu'Agathyrse prenant la parole avec une raillerie piquante, et un sourire malicieux ; le Prince Aryante est bien heureux, luy dit-il, de ce que je suis venu aujourd'huy vous voir : car Madame, si nous eussiez continué de vous habiller avec le mesme foin que vous aviez commencé d'avoir quand je suis entré, il vous auroit trouvée si belle, qu'il seroit assurément mort d'amour, avant que vous eussiez pû avoir loisir d'avoir compassion de luy. En me disant (repliqua-t'elle en rougissant de dépit) que le Prince Aryante m'eust trouvée belle, s'il m'eust veuë comme j'eusse esté si vous ne fussiez pas venu, c'est me dire tacitement que vous ne me la trouvez guere comme je suis presentement : mais soit que je ne sois pas fort jalouse de ma beauté, poursuivit elle, ou qu'en effet je ne croye pas qu'elle despende de deux ou trois boucles negligés ; si vous avez pensé me fascher, vous vous estes extrémement trompé. Si vous dites vray, respondit brusquement Agathyrse, j'en suis bien marry : car Madame, vous vous souciez si peu de faire depit aux autres, que je croy qu'il est permis de souhaiter de vous en faire quelquefois. Mais en fin, luy dit alors Elybesis, sans nous amuser à faire voir que nous avons de l'esprit, en disant des choses piquantes, comme nous en avons quand il nous plaist, à en dire d'agreables, de quoy vous pleignez vous ? le me pleins, Madame (reprit il, puis que vous voulez bien que je vous le die) de ce que la grande qualité vous esbloüit : et de ce que vous croyez que je doive plustost souffrir que le Prince Aryante vous aime, que si un homme de ma condition vous aimoit. Cependant j'ay à vous dire, qu'en cas de Rivaux, la qualité n'y fait rien : et que depuis Esclave jusques à Roy, je n'en puis jamais avoir que je puisse souffrir patiemment. Je respecte les Princes autant que je le dois en toute autre chose, quoy que je les voye le moins que je puis : mais en amour, je vous proteste Madame, que je ne considere point du tout leur condition ; et que si vous continuez de faire une si grande distinction d'Aryante aux autres, je n'y en feray point du tout : et j'agiray aveque luy comme avec mon Rival, sans considerer s'il est Oncle de Spargapise, ny Frere de Thomiris. Et afin que vous n'en doutiez pas (poursuivit il, avec une violence estrange) je vous le jure par Vesta, par Hercule, par Mars, par Venus, par Neptune, et par tous les Dieux que nous adorons. Comme il est permis de se dédire de ses premiers sentimens en certaines occasions, reprit Elybesis, j'espere que quand vostre colere sera passée, vous changerez ceux où vous estes. Ha pour cela Madame, reprit-il, je n'en changeray jamais ! c'est pourquoy prenez vos mesures là dessus : car en fin je ne puis endurer que vous soyez capable de cette foiblesse. Je vous proteste, luy dit-elle alors, que vous avez le plus grand tort du monde de vous pleindre : et si vous voulez que je vous descouvre mon coeur, je vous avoüeray ingenûment, qu'il est vray que l'ambition en est la passion dominante : et que la seule cause de la legere complaisance que j'ay pour le Prince Aryante, est que je sçay que je fais un dépit estrange à toutes les belles d'Issedon, d'occuper si fort ce Prince qu'il ne leur parle jamais. Je comprens bien Madame, repliqua-t'il, que vous leur faites dépit, en faisant que le Prince Aryante ne leur parle jamais : mais vous devriez comprendre aussi, que vous m'en faites un espouventable, de ce que vous luy parlez tousjours. Comme il ne doit pas tarder icy, reprit elle, il me semble que vous ne devriez pas agir comme vous faites : car enfin comment concevez vous que je puisse faire une incivilité à un homme de cette condition ? Ha Madame, s'écria t'il, vous me desesperez de parler de la condition d'un Amant, lors qu'il s'agit de vous justifier à son Rival ? car je vous l'ay desja dit, et Je vous je dis encore, je ne pretens point que la qualité soit une cause raisonnable d'inconstance. Et quant à l'ambition, croyez Madame, croyez, qu'il y auroit bien plus de gloire à mal-traiter un Prince, qu'a l'escouter favorablement. Et puis, le moyen que je pusse m'assurer de vostre esprit, et le moyen que le Prince Aryante luy mesme s'en assurast, quand mesme vous me quiteriez pour luy ? car enfin c'est un Prince sans Principauté : et il y en a mille au Monde que vous luy pourriez preferer, si la Fortune vous les faisoit connoistre. Ainsi si le hazard vouloit que Spargapise aprist à aimer par vous, vous quitteriez Aryante qui ne peut estre Roy, pour Spargapise qui montera bien-tost au Throsne : et si apres cela (poursuivit-il avec une raillerie piquante) cette mesme Fortune vous faisoit voir, ou le Roy de Phrigie, ou le Roy des Medes, ou le Roy d'Hircanie : vous quiteriez celuy des Issedons : et allant ainsi de Roy en Roy, s'il prenoit encore fantaisie à Jupiter, d'envoyer quelqu'un des Dieux à vos pieds : ou de venir luy mesme sur son Aigle pour vous rendre hommage, vous feriez infidellité aux plus Grands Rois de la Terre, pour recevoir mesme le plus petit de tous les Dieux. Eh de grace Agathyrse, luy dit-elle, n'employez point des Noms si dignes de respect, à exagerer la folie que vous avez dans l'esprit, si vous voulez que je vous appaise ! Il ne s'agit pas de m'apaiser, luy dit-il, mais il s'agit de vous justifier, ou de vous repentir, de l'injustice que vous me faites : si j'avois failly, je me repentirois, luy dit elle, mais cela n'estant pas, je ne puis que vous protester, que vous avez tort de vous pleindre ; que le Prince Aryante ne vous oste point la place que je vous ay donnée dans mon coeur ; et qu'à moins qu'il me pûst faire Reine, je ne seray jamais pour luy que ce que je suis : jugez donc si un Prince sans Principauté ; comme vous le dites, se verra en pouvoir de me donner une Couronne. Comme selon toutes les apparences, reprit il en souriant, la Fortune ne rendra pas justice à vostre merite, jusqu'au point que de trouver un Roy qui vous fasse monter au Throsne ; il me semble que vous pouviez sans rien hazarder, me parler plus obligeamment que vous n'avez fait : et me dire que quand mesme on vous auroit voulu faire Reine, et la plus Grande Reine du Monde, vous n'auriez pas voulu me rendre le plus malheureux homme de la Terre. Mais apres tout, poursuivit il, pourveû que vous m'assuriez fortement, que quiconque ne sera point Roy, ne me destruira point dans vostre esprit, j'auray l'ame en quelque repos. Je vous promets tout ce que vous voulez, repliqua-t'elle, pourveû que vous ne m'obligiez pas à changer ma forme de vie avec Aryante, durant le peu de temps qu'il sera encore icy : car enfin je vous declare que je ne puis me resoudre à m'exposer à la médisance de toutes celles qui me portent envie, qui diroient sans doute que je ne changerois ma forme de vivre avec le Prince Aryante que pour l'amour de vous ; et qui en tireroient des consequences tres fascheuses pour moy : joint, adjousta-t'elle, qu'il y va aussi de vostre interest, et de vostre fortune. Ha pour ma fortune Madame, repliqua-t'il, ce n'est pas une raison à m'alleguer ! puis que de l'humeur dont je suis, je ne la fais guere despendre d'autruy : et que tant que je le pourray, elle ne despendra que de moy mesme. Vous sçavez Madame, poursuivit-il, que dans les choses où ma passion n'est point interessée, je n'ay jamais pû m'assujettir à toutes ces laschetez, que ceux qui cherchent à se mettre en faveur, appellent foins et soumissions ; et qui les obligent à renoncer à tous leurs sentimens, pour s'attacher à suivre ceux des autres. Jugez donc si en une occasion où il s'agit de vous perdre, ou de vous conserver, je dois penser à mesnager quelqu'autre chose que vous. Non non, Madame ne vous y abusez pas : ce n'est point par ce costé-là, que vous m'amenerez dans vos sentimens : c'est pourquoy soyez s'il vous plaist persuadée, que tant qu'il ne s'agira que de ma fortune, je la sacrifieray toute entiere aveque joye, pour avoir la satisfaction de vous voir mal - traiter le Prince Aryante. Mais en mesme temps je vous avoüe, que s'il y va de vostre gloire, je dois y songer autant que vous mesme : ainsi je consens que vous continuyez d'avoir quelque civilité pour ce Prince, pourveû Madame, que vous apportiez quelque foin à me consoler du desespoir que j'en auray, et que vous redoubliez la bonté que vous avez euë pour moy : car si vous ne le faites, je suis capable de perdre patience, et de faire des choses qui vous déplairont, et qui me déplairont à moy-mesme, quand je les auray faites. Pensez donc Madame, pensez à mesnager un peu l'esprit d'un Amant, qui a le coeur haut et sensible : et qui dans le fonds de son ame, ne met rien au dessus de luy, que ceux qui ont plus de vertu et plus de merite qu'il n'en a. En effet Madame, poursuivit-il avec impetuosité, si vous voulez bien y songer, vous trouverez que la qualité ne fait pas dire les choses avec plus d'esprit ; quelle ne change ny le sens, ny les paroles de celuy qui parle ; et qu'elle ne contribuë rien à la conversation. C'est pourquoy il ne faut pas s'estonner si je trouverois aussi mauvais que vous me fissiez infidelité pour Aryante, tout Prince qu'il est, que s'il n'estoit que mon égal. Apres cela Agathyrse revenant peu à peu de la violence qu'il avoit euë dans l'esprit, parla à Elybesis avec une soumission estrange : et luy dit des choses si passionnées, qu'il l'obligea enfin à luy en dire de si tendres, qu'il se resolut effectivement alors de souffrir qu'elle continuast de vivre avec Aryante, comme elle avoit commencé, durant le peu de temps qu'il croyoit qu'il seroit à Issedon ; de sorte qu'ils se separerent fort bien. Ils ne demeurerent pourtant pas long temps en cét estat : et je pense pouvoir dire, qu'il ne se passa point de jour qu'ils ne se broüillassent, et ne se racommodassent plus d'une fois. Cependant Aryante estant tousjours plus amoureux, et n'estant pas satisfait de la seule civilité qu'Elybesis avoit pour luy, se resolut de luy dire tout ce qu'il pensoit : mais comme elle ne cherchoit qu'à ne le perdre pas, et qu'elle ne vouloit pas effectivement alors s'engager à rien, elle esvitoit de se trouver seule avec que luy : de sorte que par ce moyen, elle satisfaisoit Agathyrse, et arrivoit à la fin qu'elle s'estoit proposée, qui estoit d'estre aimée de ce Prince, tant qu'il seroit à Issedon, sans avoir rien hazardé que quelque complaisance, et quelques civilitez. Ainsi quelque envie qu'eust Aryante de luy dire tout ce qu'il avoit dans l'ame, il ne luy fut pas si facile : et il le luy fut d'autant moins, qu'Elibesis s'estant confiée à une Fille de ses Amies nommée Argyrispe, elle la pria qu'elles ne se quittassent que le moins qu'elles pourroient, tant que le Prince Aryante seroit à Issedon : si bien que comme ces deux Filles estoient presques tousjours ensemble, il n'estoit pas aisé que cét Amant peust trouver l'occasion qu'il attendoit. D'ailleurs, comme rien ne peut estre longtemps caché, il vint à sçavoir qu'Agathyrse n'estoit pas haï d'Elybesis : mais au lieu que cela devoit diminuer sa passion, elle en augmenta encore : et elle devint si forte, qu'il n'est rien qu'il n'eust esté capable de faire pour la contenter. Aussi chercha-t'il si soigneusement l'occasion d'entretenir Elybesis en particulier, qu'il la trouva enfin malgré qu'elle en eust, peu de jours apres qu'il eut commencé de la chercher. J'ay depuis sçeu par elle mesme, que ce Prince luy dit des choses si passionnées qu'on n'en a jamais dit de semblables : car apres luy avoir exageré la grandeur de son amour, et tout ce qu'elle estoit capable de luy faire faire pour la posseder, il luy fit connoistre qu'il n'ignoroit pas qu'Agathyrse n'estoit pas mal dans son esprit : en fuite de quoy il prit un biais tout particulier, pour l'obliger à le preferer à cet Amant. Au reste Madame (luy dit-il, apres beaucoup d'autres choses) ne pensez pas que je vous blasme de l'estime que vous avez pour Agathyrse, et de ce que vous l'avez preferé à tous ceux qui vous ont approchée : car enfin c'est un choix que vous avez fait devant que j'eusse eu le bonheur d'estre connu de vous, et Agathyrse est un fort honneste homme. Ainsi je ne condamne point tout ce que vous avez fait pour luy, devant que je vous connusse, et devant que je vous aimasse : et pour vous montrer que je suis equitable, je ne blasme pas mesme Agathyrse, de continuer de vous aimer, quoy qu'il sçache que je vous aime ; parce que je sçay bien que vous ne le luy avez pas deffendu. Mais Madame, apres vous avoir rendu justice, et l'avoir renduë à Agathyrse, je pretens que vous me la rendiez aussi : et que vous vous donniez la peine d'examiner quelle est ma passion, et quelle est la sienne : afin que sans considerer l'inégalité de nos conditions, vous vous donniez seulement au plus amoureux des deux. Mais de grace, examinez la chose aveque foin : demandez luy des preuves d'amour difficiles à rendre, et m'en demandez aussi : et si vous ne trouvez qu'il y a encore plus de difference de la passion d'Agathyrse à la mienne, que de ma naissance à la sienne, je consens que vous ne croiyez pas que je vous aime, et que vous me haïssiez. Seigneur, reprit Elybesis, je ne m'amuse point à vous dire qu'Agathyrse n'a nulle affection particuliere pour moy, et que je n'en ay point du tout pour luy ; car l'honneur que vous me faites, merite que j'aye plus de sincerité pour vous : mais je vous diray que quand je serois capable de vouloir faire ce que vous dites, et que j'aurois trouvé que vous m'aimeriez mieux qu'Agathyrse ne m'aime ; je ne devrois pas rompre aveque luy : car enfin Seigneur, nous sonmes de mesme qualité, et il a plû à la Fortune que je ne fusse pas de la vostre. Ainsi ne pouvant imaginer qu'il puisse y avoir d'affection innocente, encre deux personnes de condition fort inégalle, je dois sans doute, pour future la raison, faire injustice à vostre merite, et faire tout ce que je pourray, et contre vous, et contre moy, pour ne faire rien contre Agathyrse, et pour ne me laisser pas esbloüir par la gloire qu'il y a d'avoir assujetti un coeur comme le vostre. Vous ne pouviez sans doute, reprit Aryante, me dire plus civilement que vous ne voulez pas rompre avec Agathyrse : mais trop charmante Elybesis, poursuivit il, sçachez qu'il n'est point de paroles qui puissent me faire recevoir sans douleur et sans colere, une si cruelle response. L'eloquence peut sans doute adoucir les nouvelles les plus fascheuses : on l'employe mesme quelquesfois utilement à annoncer la mort des personnes les plus cheres : mais lors qu'il s'agit d'oster l'esperance à un Amant, elle ne se trouve point assez forte pour la luy oster, sans qu'il en ait une affliction estrange. Mais afin que vous ne vous amusiez pas à me la vouloir faire perdre, je vous declare que vous ne le sçauriez jamais faire : car enfin je sens une telle impossibilité à pouvoir vivre sans esperer d'estre aimé de vous, que je force ma raison, malgré qu'elle en ait, à conserver l'esperance dans mon coeur. Puis que cela est Seigneur, reprit Elybesis en souriant, il ne me serviroit de rien de vouloir vous desesperer ; c'est pourquoy il vaut mieux que je vous laisse la liberté de croire ce qu'il vous plaira, pourveû que je conserve celle de faire ce que je dois, et ce que je veux. Si vous faites ce que vous devez, reprit Aryante, vous ne ferez rien contre moy : car enfin quand il seroit vray, que vous auriez donné lieu à Agathyrse d'esperer d'estre heureux, ç'auroit esté en un temps, où son bonheur ne m'eust pas rendu miserable : mais aujourd'huy que vous ne pouvez faire sa felicité, sans me faire mourir ; ny vous ne le devez vouloir, ny je n'y dois consentir : c'est pourquoy songez serieusement Madame, à ce que vous devez resoudre. De plus, adjousta-t'il, je ne connois pas si peu vos inclinations, que je ne sçache que l'ambition est la passion dominante de vostre ame ; de sorte que si le peu de merite de ma personne ne vous touche pas, faites que ma condition me serve à quelque chose : et faites qu'Agathyrse soit un jour obligé de rendre encore plus de respect à la Princesse Elybesis, par le rang qu'elle tiendra si elle veut, qu'il n'en rend à Elybesis comme son Amant. Seigneur (repliqua-t'elle fort embarrassée) tout ce que vous me dittes est le plus obligeant du monde, et touche sensiblement mon coeur et mon esprit : mais en fin puis qu'il faut ne vous déguiser rien, j'ay dit assez de choses obligeantes à Agathyrse, pour luy donner lieu de croire qu'à moins que de pouvoir estre Reine, je ne dois jamais rompre aveque luy. C'est pourquoy Seigneur, comme je ne suis pas vostre Sujette ; que vous ne me pouvez commander absolument ; et que je me suis engagée à luy promettre une affection eternelle, ayez s'il vous plaist la bonté de me laisser en repos. Si vous m'y laissiez (repliqua-t'il, apres avoir resvé un moment) le vous y laisserois sans doute : mais puis que vous ne m'y laissez pas, ne trouvez pas mauvais que je ne vous y laisse point aussi, et que je vous conjure du moins de me promettre deux choses : la premiere, que vous ne songerez point à espouser Agathyrse que dans un an ; et h seconde, que si dans ce temps là il vient un Roy apporter sa Couronne à vos pieds, et vous conjurer de l'accepter, vous l'accepterez, et vous vous resoudrez de monter au Throsne, et de rompre avec Agathyrse. Eh de grace Seigneur, reprit Elybesis en riant, que voulez vous que je responde, à une supposition impossible ? car enfin je n'iray jamais à la Cour d'aucun Roy estranger ; Thomiris qui est nostre Reine vivra long temps ; et Spargapise est si jeune, que je seray vieille devant qu'il puisse avoir de l'amour : ainsi je vous avoüe que je ne puis que vous respondre. Mais puis que la chose est si esloignée de possibilité, reprit Aryante, vous ne vous exposez à rien d'y respondre comme si elle pouvoit arriver : en effet, repliqua-t'elle, je pense que vous avez raison : c'est pourquoy Seigneur, je vous diray, quant à la premiere chose dont vous m'avez parlé, que sans vouloir avoir ce respect là pour vous, Agathyrse ne peut songer à m'espouser devant le temps que vous m'avez prescrit, parce que ses affaires ny les miennes, ne nous le permettent pas : et pour l'autre, je vous diray encore, puis que vous le voulez, que s'il venoit un Roy m'offrir une Couronne, et qu'Agathyrse ne me conseillast pas de l'accepter, je pense que je l'accepterois, parce que je croirois qu'il ne m'aimeroit pas, s'il ne me le conseilloit point : et que je pourrois par consequent rompre aveque luy. Et moy je trouve, interrompit Aryante, que s'il vous conseilloit de l'accepter, vous pourriez encore l'accuser de peu d'amour, de vous donner un semblable conseil : et qu'ainsi, soit qu'il vous conseillast de le preferer au Throsne, ou de luy preferer une Couronne, vous devriez tousjours preferer le Roy au Sujet, et cesser d'estre Maistresse d'Agathyrse, pour estre sa Reine. Sérieusement, dit alors Elybesis, vous me donnez beaucoup de joye de parler comme vous faites : car enfin je ne puis avoir de plus grande satisfaction, que de connoistre que tout ce que vous m'avez dit n'est qu'un enjouëment d'esprit. Le temps vous l'aprendra Mandame, reprit Aryante, cependant souvenez vous que vous m'avez promis que vous ne songerez d'un an tout entier à espouser Agathyrse : et que si dans ce temps-là il vient un Roy vous demander à genoux que vous veüilliez estre Reine, vous luy ferez la grace d'accepter la Couronne qu'il vous offrira. Ces deux choses, reprit Elybesis en riant, sont assez faciles à vous promettre : car Seigneur, je ne puis jamais avoir envie d'espouser qui que ce soit que le plus tard que je pourray et je suis et seray toute ma vie en disposition de souhaiter ardemment de pouvoir estre Reine, si c'estoit une chose que je pusse desirer sans folie. Apres cela estant arrivé du monde la conversation changea, et Elybesis se trouva extrémement embarrassée : car le Prince Aryante luy avoit dit des choses si tendres au commencement de leur conversation ; et il luy en avoit dit d'autres en fuite où il y avoit si peu d'aparence ; qu'il y eut des instans où elle craignit qu'il ne se moquast d'elle. Mais d'ailleurs elle avoit si bonne opinion de son merite, qu'elle a dit depuis, que ces instans passerent viste : et qu'elle trouva plus d'aparence de croire, que la violence de l'amour qu'Aryante avoit pour elle luy faisoit dire des choses peu raisonnables, que de penser qu'il pûst ne luy parler pas serieusement, lors qu'il luy disoit qu'il l'aimoit. Quoy qu'il en soit, elle ne dit rien à Agathyrse, de tout ce que le Prince Aryante luy avoit dit : car encore qu'elle ne crûst pas qu'il y eust nulle possibilité à la proposition qu'il luy avoit faite ; comme elle ne vouloit pas perdre ce Prince, bien qu'elle voulust conserver Agathyrse, elle ne voulut pas, connoissant la sensibilité de ce dernier, luy aprendre quelle estoit la conversation qu'elle avoir euë avec l'autre.

Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : rébellion et guerre civile


Mais Seigneur, afin que vous ne soyez pas aussi en peine qu'Elybesis, de ce qui avoit obligé Aryante à luy parler comme il avoit fait ; il faut que vous sçachiez qu'un homme d'Issedon de fort haute qualité avoit esté le matin trouver Aryante, pour luy persuader de songer à se faire Roy, et pour luy en offrir les moyens. D'abord cette proposition surprit ce Prince, non seulement comme injuste, mais comme impossible : neantmoins comme il ne voulut pourtant pas rejetter la chose sans l'aprofondir, il pressa celuy qui luy parloit, qui s'apelle Octomasade, de luy dire sur quoy il fondoit un si grand dessein. Seigneur (reprit-il, comme je l'ay sçeu par luy mesme) je le fonde premierement sur la justice, et secondement sur vostre courage : et sur l'extréme envie que le Peuple de ce Royaume a de se voir un Roy qui demeure dans Issedon. Car enfin Seigneur, la Loy par laquelle Thomiris regne à vostre prejudice, porte que le fils aisné, ou la Fille aisnée du Roy des Issedons, doit monter au Throsne, preferablemenr aux autres Enfans qui en sont exclus. Cela estant, interrompit Aryante, Thomiris regne avec justice : car elle a six ans plus que moy. Nullement, reprit Octomasade, et voicy Seigneur sur quoy je me fonde. La Loy du Royaume dit donc que l'aisné des Enfans du Roy des Issedons regnera : or est-il que lors que Thomiris nasquit, le Prince Lipacaris vostre Pere et le sien, n'estoit pas encore Roy, et selon toutes ses apparences, il ne le devoit jamais estre : de sorte qu'elle ne peut veritablement se dire la Fille aisnée du Roy des Issedons : puis que quand elle vint au Monde, son Pere ne l'estoit pas. Si bien Seigneur, que comme vous n'avez veû le jour que deux ans apres que Lypacaris a porté la Couronne, c'est vous veritablement qui estes le premier né du Roy, quoy qu'il eust desja une Fille : et à parler equitablement, Thomiris est Fille du Prince Lypacaris, et vous estes Fils du Roy des Issedons. Apres cela Seigneur, je pense que vous ne douterez pas que vostre droit ne soit bien fondé, ou que du moins le pretexte ne soit extrémement plausible. De plus, tous les Peuples murmurent de l'esloignement de cette Princesse, qui prefere ses Tentes à nos plus belles Villes : si bien que je suis assuré, que si vous voulez penser à monter au Throsne, il vous sera facile de le faire : et je m'offre de hazarder ma vie pour vostre service, et de vous donner tous mes Amis, qui ne sont pas en petit nombre. Aryante entendant parler Octomasade de cette sorte, fut quelque temps sans respondre : mais comme il a l'ame naturellement genereuse, quand l'amour ne change pas ses inclinations, il escouta ce que luy disoit Octomasade, comme une subtilité pour le porter à se revolter contre Thomiris, plustost que comme une raison effective de pretendre au Trône qu'elle occupoit : ainsi n'acceptant pas l'offre qu'il luy faisoit, il se contenta de le remercier du zele qu'il tesmoignoit avoir pour luy. Mais admirez Seigneur, la puissance de l'amour, par ce que je m'en vay vous dire : Aryante qui avoit escouté Octomasade de la maniere que je l'ay dit, changea de sentimens pendant la conversation qu'il eut avec Elybesis : car ayant descouvert dan son ame qu'elle avoit une ambition démesurée, il se resolut à entreprendre par amour, ce qu'il n'avoit pas voulu entreprendre par cette mesme ambition : si bien qu'on peut dire que le seul desir de regner dans le coeur d'Elybesis, le porta à vouloir regner sur des Issedons. En effet ce fut dans ce sentiment là qu'il parla à Elybesis comme il fit, lors qu'il l'engagea à luy promettre de ne songer d'un an à espouser Agathyrse, et à accepter une Couronne, si on la luy presentoit : s'imaginant que ce temps là suffiroit pour executer ou pour destruire son entreprise. Mais Seigneur, ce ne fut pas seulement une pensée que son amour luy donna, ce fut un dessein fortement resolu, et un dessein qu'il songea à commencer d'executer à l'heure mesme. Pour cét effet, il renvoya querir Octomasade : et cette raison qu'il avoit escoutée, comme une subtilité, luy parut alors un droit le plus equitable du monde : de sorte que conferant aveque luy, ils conclurent la chose, et resolut qu'Aryante sur quelque pretexte laisseroit retourner Spargapise, quand Thomiris le rapelleroit. Que cependant Aryante s'aquerroit le plus d'amis qu'il pourroit ; qu'Octomasade s'assureroit des siens ; qu'il faudroit divertir le Peuple par des Festes publiques ; et avoir des Gens qui sçeussent luy insinuer adroitement les sentimens qu'il estoit à propos qu'il eust, pour l'execution d'un si Grand dessein. De plus, ils songerent qui ils choisiroient pour faire un Manifeste, afin de faire voir que la Guerre qu'Aryante vouloir entreprendre estoit juste : et ils penserent principalement à se rendre Maistres d'Issedon. Mais durant qu'Aryante estoit occupé à satisfaire son amour par son ambition, Adonacris qui n'avoit que de l'amour dans l'ame, aqueroit de jour en jour, sans qu'on y prist garde, une nouvelle estime dans le coeur de la belle et charmante Noromate : de sorte que comme ceux qui n'ont qu'un dessein l'executent bien mieux, que ceux qui sont obligez de partager leurs foins pour plusieurs choses differens ; Adonacris n'ayant autre envie que celle d'estre aimé de Noromate, il n'est pas estrange s'il en vint à bout en peu de temps. Car enfin il n'est sorte de soins qu'il n'eust pour elle ; et il aporta une assiduité si grande à la voir, qu'il la voyoit à toutes les heures où la bien-seance le permettoit. Noromate de son costé, ayant une violente inclination pour Adonacris, n'y resista que foiblement : et laissa insensiblement engager son coeur à une affection qu'elle ne vouloit effectivement apeller qu'amitié, de peur d'estre obligée de la combattre et de la vaincre. Il est vray que cette amour en avoit toute la pureté : et que je ne croy pas qu'on puisse trouver une passion plus pure, ny plus vertueuse que la leur. Noromate ne voulut pas mesme accoustumer Adonacris à luy parler de son affection, quoy qu'elle voulust bien qu'il aimast, et qu'il luy rendist mille innocentes preuves d'amour : mais enfin sa modestie fut si scrupuleuse, qu'elle ne voulut pas qu'il soulageast sa douleur par des pleintes. Cependant comme elle sçavoit que son Pere n'aimoit pas le sejour d'Issedon, elle n'osoit esperer que quand Adonacris la luy feroit demander qu'il la luy accordast : et Adonacris qui avoit un Pere d'humeur bizarre et imperieuse, se trouvoit aussi bien embarrassé à luy proposer son mariage avec Noromate, qui bien que d'une tres Grande et tres illustre Race, n'estoit pas assez riche pour luy. Cependant quoy qu'ils n'esperassent guere tous deux de pouvoir vivre ensemble, ils ne laissoient pas de s'aimer, et de s'aimer sans se le dire. Adonacris n'estoit pourtant pas tousjours si obeïssant, qu'il ne fist connoistre adroitement qu'il se pleignoit du moins de ce qu'on luy deffendoit de se pleindre : et la belle Noromate, malgré toute sa retenuë, souffroit aussi quelquesfois qu'Adonacris devinast dans ses beaux yeux les sentimens de son ame. De sorte que pendant qu'Aryante avoit le coeur déchiré par l'amour, et par l'ambition qu'il y avoit jointe ; qu'Agathyrse l'avoit rempli de jalousie ; et qu'Elybesis ne sçavoit precisément, ni ce qu'elle vouloit perdre, ni ce qu'elle vouloit conserver ; Adonacris et Noromate menoient une vie infiniment douce : car ils s'aimoient presques egallement ; ils s'aimoient sans qu'on le sçeust ; et ils se voyoient tous les jours. Neantmoins comme l'amour est une passion inquiette, et qui ne peut jamais laisser h tranquilité dans un coeur qu'elle possede ; Adonacris avoit des heures où il avoit de la douleur, et mesme du chagrin. En effet quand il venoit à songer, que pour estre tout aimé qu'il estoit de sa chere Noromate, il ne pourroit estre heureux, il se trouvoit desja tres miserable, par la seule apprehension de le devenir. Mais apres tout, si la crainte d'un mal incertain l'affligeoit quelques fois, la possession de l'estime de Noromate le consoloit, et le rendoit capable de joüir avec plaisir d'un bien qui luy estoit si cher. De sorte que ces deux personnes n'ayant rien de caché dans l'ame l'un pour l'autre, faisoient un fi doux et si innocent eschange de secrets, et une si agreable et si sincere communication de pensée, que leurs coeurs s'en unissoient encore plus estroitement. En effet ils ne sçavoient pas seulement combien ils s'estimoient ; ils sçavoient encore jusques à quel point ils estimoient les autres : leur semblant qu'ils eussent commis un crime, s'ils ne se fussent fait un secret d'une seule de leurs pensées : si bien qu'ayant presques tousjours la satisfaction de connoistre qu'ils estimoient les mesmes choses, ils s'en estimoient apres davantage eux mesmes : n'y ayant sans doute rien qui lie plus fortement une affection, que l'égalité de sentimens entre ceux qui s'aiment, Adonacris obtint mesme la permission d'escrire quelquefois à Noromate : ce n'est pas qu'il ne la vist tous les jours, mais comme il arrivoit souvent qu'il ne la voyoit qu'en compagnie, il avoit voulu avoir la liberté de luy pouvoir dire par des Billets, ce qu'il ne luy osoit dire devant le monde : de sorte que comme il est encore plus aisé à une personne modeste, de lire une Lettre pleine de tendresses, que de les escouter, Adonacris escrivoit des choses passionnées à Noromate, qu'elle n'eust pas voulu entendre ; et elle luy en respondoit aussi quelquesfois, qu'elle n'eust ozé luy dire. Mais si Adonacris et Noromate joüissoient d'une si agreable tranquillité, il n'en estoit pas de mesme d'Agathyrse, et d'Elybesis : car encore que cét Amant luy eust promis de souffrir qu'elle continuast d'avoir de la civilité pour Aryante durant qu'il seroit à Issedon, il ne s'y pouvoit accoustumer : et il y avoit des jours où il s'en faloit peu qu'il n'oubliast : égallement ce qu'il avoit promis à Elybesis, et le respect qu'il devoit à Aryante. Cependant Spargapise sans avoir ny amour ny ambition, s'occupoit à toutes les choses que les Princes de son âge ont accoustumé d'aimer : et durant qu'Aryante songeoit à luy oster une Couronne, afin d'oster à Agathyrse le coeur d'Elybesis, il se divertissoit autant qu'il pouvoit. Les choses estant donc en ces termes, on sçeut à Issedon non seulement que vous estiez aupres de Thomiris, mais aussi tout ce qui vous y arriva. De Sorte Seigneur, qu'Octomasade voulant profiter d'une chose qui estoit si favorable à son dessein, fit adroitement publier parmy le peuple, la passion que la Reine avoit pour vous : luy aprenant aussi qu'elle avoit voulu vous faire arrester, et que vous estiez sorty de sa puissance par le moyen du Prince Indathyrse : adjoustant encore beaucoup de choses à la verité, afin de destruire l'estime que le peuple avoit pour elle : sçachant bien qu'il n'y avoit pas de plus seur moyen pour le porter à la revolte, que de luy oster le respect qu'il devoit à cette Princesse. En effet le dessein d'Octomasade reüissit : car apres que le peuple d'Issedon sçeut ce qui se passoit aux Tentes Royales, il en murmura ; du murmure il vint à en parler insolemment : et de l'insolence, il passa bien tost à avoir une fort grande disposition à la sedition. Ainsi on peut asseurer que des qu'il pensa ce qu'il ne devoit jamais dire, il executa ce qu'il ne devoit jamais penser, et se porta à la derniere extremité. Au reste Seigneur, il ne faut pas s'imaginer qu'Octomasade agist en cette occasion par affection pour Aryante, ny par haine pour Thomiris, car ce fut seulement par son ambition particuliere. Mais certes il agit si bien, qu'en fort peu de temps il remüa toutes les parties de nostre Estat ; changea ou divisa tous les coeurs ; et sçeut si adroitement le servir des Amis et des Ennemis ; qu'il amena enfin le dessein qu'il avoit jusques au point d'estre tout prest d'eclatter, et d'esclatter apparamment sans peril : car Thomiris estoit si occupée de la douleur qu'elle avoit de vostre départ, et de ce qui se passoit dans son coeur, qu'elle ne songeoit guere à ce qui se passoit dans ses Estats. Cependant avant que d'executer la chose, Octomasade crût qu'il estoit à propos d'attendre que Thomiris rappellast Spargapise : et en effet, le sage Terez, que vous vistes aupres de cette Princesse, l'ayant obligée d'envoyer ses Ordres, afin de faire revenir aupres d'elle le Prince son Fils, et le Prince Aryante ; Spargapise obeït, et Aryante demeura à Issedon, feignant de se trouver mal, et assurant le jeune Prince son Neveu, qu'il le suivroit bien-tost. Mais Seigneur, à peine fut-il party, qu'Aryante songea à faire reüssir son dessein : et comme Octomasade avoit cabalé dans la Ville ; que tous ses Amis estoient persuadez que si Aryante estoit Roy, ce seroit qui regneroit sous son nom ; et que le peuple estoit irrité de tant de choses desavantageuses qu'on luy avoit dites de la Reine ; il luy fut aisé d'exciter une sedition contre celuy à qui cette Princesse avoit confié son authorité ; de le chasser de la Ville ; et de faire que le Prince Aryante en fust Maistre. En effet, comme il n'y avoit point d'Armée qui peust venir promptement apaiser ce desordre, ny soustenir ceux qui eussent voulu soustenir les interests de Thomiris, Octomasade executa heureusement le dessein qu'il avoit de s'emparer d'Issedon, et de commencer la guerre par le milieu de l'Estat. Je ne m'amuseray point Seigneur, à vous particulariser le détail de cette action : car j'ay tant d'autres choses moins ennuyeuses à vous dire, qu'il vaut mieux me contenter de vous raconter en deux mots, que le peuple s'émeut par l'artifice d'Octomasade ; que quelques uns dirent, suivant ce qu'on leur avoit inspiré, que c'estoit Aryante qui estoit leur Roy legitime, et que Thomiris avoit usurpé la Couronne des Issedons sur luy ; que les autres les suivirent ; qu'ils furent querir Aryante à son Palais, qui se mit à la teste de ses Amis, et à celle de ce Peuple qui le proclama Roy ; et qu'il fut les Armes à la main faire sortir celuy qui commandoit dans ce Royaume là pour la Reine, et s'asseurer de tous les lieux forts de la Ville : ce qu'il fit en peu de temps, et ce qu'il eust fait sans resistance aucune, si Agathyrse n'eust fait quelque obstacle à son dessein. Mais Seigneur, comme ce qui arriva alors est assez extraordinaire, il faut que je m'y arreste un peu davantage : vous sçaurez donc qu'Agathyrse qui n'avoit que l'amour et la jalousie dans l'esprit, voyoit Elybesis autant qu'il pouvoit : non seulement parce qu'il avoit tousjours un grand plaisir à la voir, mais encore pour empescher qu'Aryante ne l'entretinst seule. De sorte que lors que ce grand tumulte se fit à Issedon, Agathyrse estoit avec Elybesis, qui logeoit à un quartier de la Ville qui estoit fort esloigné de celuy où la sedition commença : si bien qu'Aryante estoit desja Maistre d'une partie d'Issedon, qu'on n'en sçavoit encore rien chez cette ambitieuse Personne. Le desordre fut pourtant à la fin si grand, et si universel, que le bruit en fut jusques là, et qu'il interrompit Agathyrse, qui entretenoit Elybesis de son amour, et de sa jalousie tout ensemble. Mais à peine eurent ils loisir d'estre surpris par un si grand bruit, et d'avoir la curiosité de sçavoir ce qui le causoit ; qu'une des Femmes d'Elybesis entra toute effrayée : et vint dire à sa Maistresse que tout estoit en armes dans la Ville ; qu'Aryante se vouloit faire Roy ; et qu'il l'alloit bien tost estre, puis que personne n'osoit luy resister. Vous pouvez juger Seigneur, quel fut l'estonnement d'Agathyrse, et celuy d'Elybesis : Agathyrse crût pourtant qu'Elybesis faisoit plus l'estonnée qu'elle ne l'estoit, et qu'elle avoit sçeu quelque chose de ce dessein : car j'oubliois de vous dire que le soir auparavant, ce Prince l'avoit entretenue deux heures de sa passion, et qu'Agathyrse l'avoit sçeu. De sorte que cét Amant venant à considerer que son Rival alloit estre Roy, et qu'il seroit peut estre son Sujet devant que le jour fust passé, il en eut une douleur incroyable : et il en eut d'autant plus, qu'il crût, ou qu'il craignit du moins, qu'Elybesis n'eust sçeu le dessein d'Aryante et ne l'eust approuvé. Si bien que ne sçachant ce qu'il devoit croire, ou ne croire pas, il regarda Elybesis fixement : et la regarda avec des yeux capables de penetrer par leurs regards, jusques dans le fonds de son coeur, tant ils avoient d'activité. A ce que je voy Madame, luy dit il, vous sçaviez desja quelque chose des injustes desseins du Prince Aryante, lors que vous me dittes un jour, que hors de pouvoir estre Reine, je n'estois pas exposé à vous perdre : mais sçachez Madame, adjousta-t'il : que comme je suis aussi fidelle Sujet, que fidelle Amant, et aussi redoutable Ennemy, que redoutable Rival, le Prince Aryante n'est pas encore en estat de vous offrir une Cocronne, en l'ostant à Thomiris : et que du moins s'il doit vous faire monter au Throsne, ce ne sera qu'apres m'avoir fait descendre au Tombeau. Souffrez donc Madame, pour suivit-il, que je vous quitte, pour aller chercher la mort, ou pour la donner à celuy qui m'a chassé de vostre coeur : car je vous déclare que je ne puis jamais me resoudre de vivre Sujet, ny de mon Rival, ny de ma Maistresse : et je vous jure non seulement par tous les Dieux que les Issedons adorent, mais encore pas tous les Dieux qu'on adore par toute la Terre, que je ne seray jamais vostre Sujet, ny celuy d'Aryante. Apres cela Agathyrse se disposa à s'en aller, et s'en alla en effet, quoy qu'Elybesis voulust le retenir : car enfin bien qu'elle eust de l'ambition, et qu'elle eust voulu conserver Aryante, elle aimoit pourtant Agathyrse : mais elle eut beau le rappeller : parce que comme le bruit augmentoit tousjours, Agathyrse transporté de rage et de fureur, voulut aller voir s'il ne trouveroit point moyen de s'opposer au dessein de son Rival : si bien qu'il sortit par une Porte de derriere, afin de ne se trouver pas envelopé dans la foule des seditieux, sans sçavoir ce qu'il pourroit faire. Mais à peine fut il sorty, qu'il rencontra un de ses Amis qui vouloir s'aller jetter avec cent hommes seulement dans une Tour dont Aryante n'estoit pas encore Maistre : de sorte qu'Agathyrse sans hesiter davantage, prit des armes en passant devant son Logis qui estoit proche de là, et fut avec ceux qui tenoient encore le Party de Thomiris, pour s'oposer au Prince Aryante. Mais avant qu'ils peussent se jetter dans cette Tour qu'ils vouloient deffendre, ils rencontrerent ce Prince qu'il falut combatre, et qu'ils combatirent d'abord avec une ardeur incroyable. Pour Agathyrse, on peut dire qu'il fit : tout ce qu'un homme vaillant et jaloux, qui combatoit son Rival, pouvoit faire. En effet il fit si bien qu'il fendit la presse, et se fit faire jour pour arriver jusques au Prince Aryante : qui le voyant venir à luy avec tant de fierté, le reçeut avec la mesme vigueur que l'autre l'attaqua ; luy demandant mesme malgré le tumulte, s'il combatoit comme Sujet de Thomiris, ou comme Amant d'Elybesis ! Je combats, repliqua-t'il fierement, pour vous empescher d'estre Roy ; pour empescher Elybesis d'estre Reine, et pour m'empescher d'estre son Sujet et le vostre. Apres cela Agathyrse porta un coup au Prince Aryante, qui le blessa legerement au bras gauche : et Aryante en porta un à Agathyrse, qui luy effleura le costé droit, et qui l'auroit tué s'il ne l'eust paré avec autant de force que d'adresse. Mais à la fin Aryante estant douze fois plus fort en nombre que ceux qu'il combatoit, Agathyrse ne pût seulement avoir la consolation de retarder les desseins de ce Prince : car comme tous ceux à la teste de qui il estoit, n'estoient pas des gens de Guerre, ny des Gens de qualité, ils se disperserent dés qu'ils en virent dix ou douze des leurs de tuez : de sorte qu'Agathyrse ne voulant pas tomber sous la puissance de son Rival, et ne craignant pas moins d'estre son Prisonnier que son Sujet, fut contraint de se retirer par une Ruë destournée : mais il le fit avec tant de douleur, et tant de rage, que jamais homme amoureux n'a esté plus desesperé. Cependant tout ce qu'il pût faire, fut de se retirer dans la Maison d'un de ses Amis : car comme il avoit attaqué Aryante, il n'osoit pas aller chez luy. D'ailleurs il eut la douleur d'aprendre que rien ne luy resistoit plus : et de sçavoir que le lendemain au matin, on avoit fait dans la Ville une Assemblée tumultueuse, où l'on avoit declaré que Thomiris n'estoit que Fille du Prince Lypacaris, et qu'Aryante estoit Fils unique du feu Roy des Issedons, et par consequent Roy luy mesme, selon les Loix du Royaume. Mais ce qui l'affligea le plus, sur d'aprendre qu'au sortir de cette Assemblée, Aryante dont la blessure estoit si legere, qu'il portoit le bras en Escharpe plus par bien-seance que par necessité. avoit passé chez Elybesis, et avoit esté une demie heure avec elle. En effet Seigneur, comme l'ambition de ce Prince avoit esté causée par son amour, il ne vit pas plustost son dessein executé, qu'il voulut malgré toutes les affaires qui l'occupoient, voir la Personne qu'il aimoit : et il le pût d'autant plus facilement, qu'Octomasade le deschargeoit de la plus grande partie des foins d'une si hardie entreprise. J'ay sçeu depuis que lors qu'il entra dans la Chambre d'Elybesis, elle estoit assez triste : et que neantmoins elle ne laissa pas de le recevoir tres civilement. Enfin Madame, luy dit-il, ce Roy qui vous doit offrir une Couronne, sera bien tost en estat de vous la mettre sur la teste, et de rendre justice à vostre merite : mais c'est pourtant vous Madame, poursuivit il, que je dois remercier de celle que je me suis fait rendre par mes Sujets, puis que si je n'avois point esté vostre Esclave, j'aurois tousjours esté Sujet de Thomiris. Cependant comme je ne voudrois pour faire monter sur un Thrône mal affermi, je ne viens aujourd'huy que pour vous suplier de vous preparer à y monter bien tost, et à ne faire pas de voeux contre moy, qui pourroient obliger les Dieux à m'abandonner, et à proteger Thomiris à mon prejudice, et à l'avantage d'Agathyrse. Je vous avoüe Seigneur, repliqua-t'elle, que ma raison est si peu à moy presentement, que je ne suis pas capable de vous respondre : et si vous me forcez de le faire, ce sera à condition de me pouvoir dédire si je le veux, de tout ce que je vous diray : c'est pourquoy je pense qu'il vaut mieux que vous me donniez quelque temps, non seulement pour me souvenir de ce que vous dites que je vous ay dit, mais encore pour resoudre ce que je vous dois dire : car encore une fois Seigneur, je sçay si peu ce que je veux, ou ce que je ne veux pas, que je ne sçay pas mesme bien encore si je parle au Prince Aryante, ou au Roy des Issedons. Vous le sçaurez bien tost Madame, luy dit il, et si vous ne vous opposez vous mesme à vostre bonheur et au mi ?, vous connoistrez que je suis veritablement Roy en cessant d'estre Sujette, et en conmençant d'estre Reine. Apres cela Aryante se retira, et laissa Elybesis dans une fort grande incertitude : car enfin quoy qu'elle aimast Agathyrse, il ne luy estoit pas possible d'imaginer qu'elle pouvoit estre Reine, sans que sa constance en fust esbranleé. Mais conme le Trosne du nouveau Roy luy sembloit encore un peu chancelât, elle ne delibera rien : et elle se laissa la liberté de pouvoir deliberer ce qu'elle voudroit selon l'evenement des choses : ainsi scavoir si elle avoit plus d'ambition que d'amour ou plus d'amour que d'ambition, elle ne voulut pas faire cesser l'incertitude qu'elle sentoit dans son esprit sur ce qu'elle devoit faire. Cependant Agathyrse qui estoit caché chez un de ses Amis, estoit dans un desespoir incroyable : quoy, disoit il, je pourrois souffrir que mon Rival devinst Roy ! je pourrois estre son Sujet, et je pourrois l'estre aussi d'Elybesis ! ha non non, reprenoit il, je ne suis pas assez lasche pour cela ; et il faut absolument que je trouve les moyens d'empescher que mon Rival ne soit Roy ; que ma Maistresse ne soit Reine ; ou que je meure desesperé. En suitte se mettant à resver profondément sur ce qu'il pouvoit faire, il se souvint qu'il y avoit quelques endroits des Murailles d'Issedon où elles estoient rompues, et qu'il y avoit des bresches assez grandes pour en pouvoir sortir facilement, et y faire mesme passer des chevaux ; de sorte que jugeant bien que dans le grand nombre de choses qu'Aryante et Octomasade avoient à faire, ils ne songeoient pas encore à faire reparer ces bresches : ny mesme à les faire garder, il ne jugea pas son dessein impossible : car comme il n'y avoit point d'Armée à craindre, ils avoient plus de besoin de penser à faire des levées, et à s'assurer du dedans du la Ville, qu'à aprehender rien du dehors : si bien qu'Agathyrse crût que si Elybesis vouloit, il pourroit la faire sortir d'Issedon par quelque une de ces bréches avec l'aide de ses Amis : et par ce moyen se mettre en repos, et n'estre pas Sujet de son Rival et de sa Maistresse. Mais afin de ne luy faire pas une proposition inutile ; il s'assura sans perdre temps d'autant de Gens qu'il luy en eust falu pour escorter Elybesis : il envoya reconnoistre l'endroit par où il jugeoit qu'il pourroit la faire sortir plus commodément : et il fit si bien, que selon les apparences il ne manquoit plus que le consentement d'Elybesis pour luy donner un moyen infaillible de lavoir hors de la puissance d'Aryante, et de se voir luy mesme hors de son pouvoir. De sorte qu'ayant mis la chose en cét estat, il escrivit le soir à Elybesis, pour luy demander une audience particuliere, qu'elle n'oza luy refuser, veû la conjoncture où elle se trouvoit : car comme elle le connoissoit tres violent, elle craignit qu'il n'entreprist quelque chose où il perist, ou qu'il ne fist perir Aryante. Et bien que croyant qu'elle pourroit du moins l'obliger à avoir patience, jusques à ce qu'elle eust veû ce qu'elle devoit resoudre ; elle se resolut d'aller le lendemain au matin faire une visite à la Femme de celuy chez qui Agathyrse estoit caché : afin de le voir plus seurement que s'il eust esté chez elle. Mais Seigneur, avant que de vous dire ce que ces deux personnes se dirent, il faut que je vous fasse sçavoir la cruelle separation d'Adonacris et de Noromate, et que je vous apprenne que dés que le tumulte commença, le Pere de cette belle Fille, qui estoit tres fidelle serviteur de Thomiris ; voyant quels estoient les desseins d'Aryante, ne voulut pas se trouver enfermé dans une Ville rebelle : si bien que dés qu'il vit que le dessein de ce Prince luy reüssissoit, et qu'il ne s'y pouvoit opposer, il se servit du desordre qui estoit dans Issedon pour en sortir, et pour en faire sortir sa Fille : de sorte qu'avant qu'il y eust garde à toutes les Portes, et durant le plus fort du tumulte, il fat monter Noromate dans son Chariot, et il la fit sortir d'Issedon, sans qu'elle pûst donner ordre à qui que ce fust, de rien dire à Adonacris. Vous pouvez donc juger Seigneur, quelle surprise fut la sienne, lors qu'apres avoir suivi tout le jour le Prince Aryante, et avoir essuyé tout le peril de cette journée, il aprit que Noromate n'estoit plus à Issedon. Neantmoins comme il jugea bien que son Pere la meneroit chez luy, il se consola d'une partie de sa douleur, dans l'esperance d'en avoir des nouvelles en y envoyant exprés : et en effet il luy escrivit à l'heure mesme, et fit partir un des siens, pour aller vers sa chere Noromate : car veû l'estat où il voyoit les choses, l'honneur ne luy permettoit pas d'y aller luy mesme, puis qu'il s'estoit trouvé engagé dans le Party d'Aryante. Mais pour en revenir à Elybesis, et à Agathyrse, il faut que vous sçachiez Seigneur, que suivant ce que je vous ay dit, Elybesis fut chez cette Dame, dans la Maison de qui elle devoit voir Agathyrse, et où elle le vit en effet. Mais afin que cette entre-veuë fust secrette, Elybesis ne mena qu'une Fille avec elle : et comme si le hazard eust voulu que cette conversation eust esté plus libre, celle chez qui elle se faisoit s'estant trouvé mal la nuit, ne pût voir Elybesis qu'un moment, et la laissa avec Agathyrse, sans autre compagnie que la Fille qui la suivoit. Mais dés que cét Amant se vit en liberté de dire ce qu'il pensoit ; je ne sçay, Madame, dit il à Elybesis, si vous pourrez m'escouter sans me haïr : mais je sçay bien que vous ne pourrez me refuser ce que je vous demanderay, sans meriter que je cesse de vous aimer. Car enfin pour ne m'amuser pas à vous preparer l'esprit par un grand discours, si vous refusez de sortir d'Issedon, et de vous oster de la puissance de mon Rival, j'auray lieu de croire que vous le preferez à moy, et que vous luy voulez obeïr sans resistance. Mais afin que vous ne vous arrestiez pas à faire difficulté sur difficulté, je vous diray en deux mots que je sçay une voye infallible de vous faire sortir d'Issedon la nuit prochaine ; que j'ay des Gens pour vous escorter ; qu'une Dame de vos Amies qui ne veut pas demeurer enfermée dans une Ville rebelle, en sortira aveque vous ; et que je vous conduiray toutes deux aupres de la Reine, sans demander autre chose de vous que la grace de ne vous exposer pas à la tyrannie d'un Usurpateur, qui succombera sans doute bien tost, et qui vous accableroit sous le Throsne où il vous auroit fait monter, si vous aviez l'injustice de m'abandonner pour luy. Je vous asseure, reprit Elybesis toute surprise, que je voudrois de tout mon coeur estre hors d'Issedon, mais comme je ne le puis avec honneur, il faut se resoudre d'y demeurer : car enfin avec quelle bien-seance en pourrois-je sortir, ayant un Pere et un Frere dans le Parti du Prince Aryante ; le ne sçay pourtant (adjousta t'elle finement pour l'appaiser) si j'aurois assez de force pour vous refuser ce que vous souhaittez, si j'estois assurée que ce dessein peust reüssir : mais imaginez vous s'il y a apparence qu'Aryante ne sçeust pas mon depart ; que le sçachant il ne me fist point suivre ; et qu'envoyant des Gens apres moy, je ne fusse pas reprise : et je ne sçay mesme si je n'aurois point la douleur ou de vous voir tuer de mes propres yeux, ou de vous voir du moins prisonnier : c'est pourquoy il vaut beaucoup mieux ne bazarder pas une chose, dont la fuite pourroit estre si funeste. Non non, Madame, reprit brusquement Agathyrse, vous ne me tromperez pas : et vous ne me persuaderez jamais, que la bien seance veüille qu'une personne qui a autant de beauté que vous en avez, demeure sous la puissance d'un Usurpateur qui est amoureux d'elle, lors qu'elle s'en peut tirer. Et pour porter la chose plus loin, je dis Madame, que quand je ne serois point vostre Amant ; que vous ne m'auriez pas promis comme vous avez fait, une affection eternelle ; et que vous n'auriez nul autre engagement à sortir d'Issedon, que celuy de vostre propre gloire, vous devriez desja en estre sortie, si vous l'aviez pû, et vous estre desrobée de tous vos Parens, s'ils avoient voulu s'oposer à vostre dessein : si ce n'est que vous eussiez pris la resolution d'obeïr aveuglément au Prince Aryante ; mais je dis obeïr en toutes choses, et sans exception aucune. Car enfin Madame, vous sçavez bien qu'il vous aime autant qu'il peut aimer, et vous voulez apres cela demeurer sous sa puissance ! Eh de grace Madame, adjousta-t'il, dites moy un peu quelle seureté vous avez pour vostre personne, estant sous je pouvoir d'un Prince, qui pour arracher la Couronne à la Reine sa Soeur, viole toutes sortes de droits ; estouffe dans son coeur tous les sentimens de la Nature, et de la Justice ; et qui ne se soucie pas de mettre le feu dans deux Royaumes, et de faire des ruisseaux de sang, et des Montagnes de Morts, pour satisfaire son ambition ? Jugez donc Madame, ce qu'il fera pour satisfaire son amour, qui est une passion plus vive et plus piquante que l'autre. Cependant vous vous croyez en seureté sous la puissance d'un tel Amant : et vous n'aprehendez pas qu'il se porte à la derniere violence si vous luy resistez. Ha Madame, si vous ne l'aprehendez point, c'est que vous ne luy voulez point resister : car si la chose estoit autrement, vous m'auriez desja pris au mot, et vous fortinez d'Issedon la nuit prochaine. Cependant j'ay à vous dire avant que vous preniez une resolution decisive, qu'estre Femme d'un Usurpateur malheureux, qui sera sans doute bien tost escrasé sous les ruines du mesme Throsne où la Fortune l'aura fait monter, est une pitoyable chose : et que selon toutes les apparences, Aryante sera bien tost en cét estat. Mais il est vray (adjousta t'il en levant les yeux au Ciel avec fureur) que s'il ne doit estre miserable, qu'apres que vous l'aurez rendu heureux, il mourra tousjours aveque gloire, et que je mourray avec un desespoir qui n'eut jamais d'égal. C'est pourquoy songez bien, je vous en conjure, à ce que vous me devez respondre : et pensez bien serieusement à tout ce que peut vouloir un Tyran amoureux, qui est Maistre de ce qu'il aime, afin que vous ne veüilliez rien que de juste, et rien qui me desespere. Au reste Madame, je vous jure par toutes les Divinitez de la Terre, que si vous ne voulez ce que raisonnablement vous devez vouloir, je voudray tout ce que l'amour, la rage, la jalousie, la haine, et la vangeance voudront que fasse un Amant desesperé, ou pour perdre son Rival, ou pour se vanger de sa Maistresse : car je vous le dis encore une fois, il ne sera jamais dit que je sois Sujet d'Aryante, ny celuy d'Elybesis. Vous me parlez avec tant de violence, luy dit elle, que je ne sçay que vous respondre : vous me respondez si froidement, repliqua t'il, que je devrois desja vous avoir entenduë : mais comme j'ay plus d'amour que de raison, je veux bien ne croire pas ce que vos yeuz me disent ; ce que l'air de vostre visage me fait connoistre ; et ce que vos paroles me font entendre : c'est pourquoy pour vous donner un moment de temps à vous repentir, songez Madame, songez quelle est la passion que j'ay pour vous. Je suis violent, il est vray, mais ce mesme feu qui fait ma colere, quand on m'outrage, est ce qui fait mon amour si ardente ; ainsi ne me reprochez pas mon impetuosité je vous en conjure, si vous ne voulez l'augmenter : et s'il est possible, guerissez vostre esprit de la foiblesse dont il est capable, lors qu'il se laisse esbloüir par un esclat trompeur, comme est celuy de la Grandeur : quand mesme c'est une Grandeur legitime, et non pas une Grandeur usurpée comme celle d'Aryante, qui ne sera plus rien dans peu de jours. Pensez donc, trop ambitieuse Elybesis, à ne rien faire contre vous, en ne pensant agir que contre moy : et ne desesperez pas un homme qui n'est plus Maistre de ses sentimens, dés qu'on outrage son amour. Parlez donc Madame, puis qu'il faut que vous parliez, poursuivit-il ; mais s'il est possible, parlez comme vous devez parler. Je parleray sans doute comme je dois, repliqua t'elle, mais je ne pense pas que je parle comme vous le voulez : car enfin je ne puis me resoudre de me laisser enlever. Ha Madame, interrompit Agathyrse, ce mot d'enlever ne convient point à ce que je vous propose ! puis que bien loin de vous faire une violence, je veux que vous en esvitiez une : mais c'est assurément que vous ne craignez pas que le Prince Aryante soit Maistre d'Issedon, apres l'avoir rendu Maistre de vostre coeur. Mais Madame, puis qu'il m'en à chassé, vous ne trouerez pas mauvais que je fasse du moins tout ce que je pourray pour le faire sortir du Throsne qu'il occupe, si je ne le puis faire sortir de vostre coeur : c'est pourquoy vous me permettrez de m'en aller faire le devoir d'un fidelle Sujet, et d'un fidelle Amant, en me rangeant aupres de la Reine. Cependant j'ay à vous advertir que dés que vous entendrez dire qu'il y aura des Troupes qui marcheront contre Issedon, je seray infailliblement à leur teste ; que des qu'on combatra, je combatray ; et que lors que vous apprendrez qu'Aryante aura esté blessé, ou qu'il aura esté en danger de l'estre, vous devrez estre assurée, que j'auray fait ce que j'auray pû pour le tuer. Enfin Madame, croyez que si la guerre dure, vous aprendrez infailliblement, ou la mort de mon Rival, ou la mienne : et que de plus je feray tout ce qui sera en ma puissance, pour cesser de vous aimer, et pour n'agir plus que par haine et par vangeance. Voila Madame, quels sont les sentimens que vous inspirez à un homme, qui n'en auroit point d'autre, que de vous adorer, si vous n'eussiez point changé pour luy. Vous estes si violent, repliqua-t'elle, que je ne sçay que vous dire : vous estes si deraisonnable, respondit-il, que le plus patient de tous les hommes, s'emporteroit plus que je ne m'emporte. Car enfin Madame, que me dittes vous d'obligeant ? je vous dis respondit elle, que je vous estime autant que je vous ay jamais estimé : mais cela n'empesche pas que je ne croye qu'il faut soumettre son esprit à sa fortune : et agir tousjours avec prudence, quoy qu'on n'agisse pas tousjours selon son inclination. C'est pour cela qu'encore que je fusse bien aise de sortir d'Issedon, il faut que j'y demeure : puis que je ne le pourrois sans faire une faute, et sans exposer peut-estre et mon Pere, et mon Frere, à estre mal traitez par le Prince Aryante, qui les pourroit soupçonner d'avoir sçeu ma fuite. Vous estes bonne Fille, et bonne Soeur, Madame, reprit froidement Agathyrse, mais vous estes mauvaise Amante : eh de grace, luy dit elle, ne vous pleignez point avec injustice ! et resolvez vous d'attendre l'evenement des choses. Vous dittes, poursuivit Elybesis, que le Prince Aryante sera bien tost escrasé sous le Throsne où il vient de monter, attendez donc sa chutte avec patience : afin qu'apres cela vous me puissiez laisser vivre en repos, et que vous y viviez aussi. Je vous entens bien Madame (reprit il avec precipitation) vous voulez que je vous laisse en estat de choisir, selon la conjoncture des choses : ainsi c'est à dire, que si le dessein d'Aryante luy succede bien, vous vous refondrez sans peine à estre la premiere de ses Sujettes, et à me regarder comme vostre Sujet : et que s'il luy succede mal, vous me ferez peutestre l'honneur de souffrir que je sois encore vostre Esclave. Mais Madame, le coeur d'Agathyrse n'est pas assez lasche pour s'accommoder au temps, d'une maniere si basse : je vous ay aimée, et vous ne m'avez pas haï ; demeurons dans ces sentimens là s'il vous plaist ; ou si vous n'y pouvez demeurer, souffrez que de mon costé je fasse aussi tout ce que je pourray pour n'y demeurer pas. Car enfin Madame (poursuivit il avec impetuosité) je veux qu'Hercule m'atterre avec sa Massuë ; que Neptune m'enfonce dans les abismes de la Mer avec son Trident ; et que Jupiter m'écrase avec sa Foudre, si je suis jamais capable de souffrir que mon destin dépende du bon ou du mauvais succés de la Guerre. Ainsi Madame, choisissez dés aujourd'huy ce que vous voulez choisir : mais considerez, je vous prie, qu'Aryante n'est qu'un Usurpateur de vingt-quatre heures, dont le Thrône n'est encore appuyé que sur du fable mouvant ; et que je fais un fidelle Sujet de la Reine, et le plus fidelle Amant du Monde. De plus, Aryante ne vous aime que depuis peu de jours, et je vous aime depuis plusieurs années : Aryante ne vous aimera que jusques à ce qu'il vous possede, et je vous aimeray si vous le voulez jusques à la mort : mais pour m'y obliger Madame, il faut sortir d'Issedon. Si les Dieux dont vous défiez la puissance, reprit Elybesis, n'avoient une extréme bonté, et s'il ne connoissoient dans vostre ame, que vous les croyez plus que vous ne le tesmoignez, ils vous puniroient sans doute de toutes profanations, et de toutes vos injustices : mais apres tout pour respondre precisément à ce que vous voulez sçavoir, je vous diray positivement que je ne puis me resoudre à sortir d'Issedon : et puis que vostre violence authorise tout ce que je pourrois vous dire de plus violent, je vous diray encore que tout autre que vous qui auroit aimé sans interest, m'auroit dit qu'il ne m'auroit pas voulu empescher d'estre Reine, et auroit mieux aimé estre mon Sujet que mon Mary : car enfin ce n'est pas un grand excés d'amour, que de vouloir posseder ce que l'on aime, et de ne pouvoir souffrir qu'un Rival le possede. Ce n'est pas estre fort amoureux (reprit Agathyrse avec estonnement) que de vouloir posseder ce que l'on aime, et de ne pouvoir souffrir qu'un Rival le possede ; et ce seroit l'estredavantage que de vous conseiller d'estre Reine ! Ha Madame, je ne sçay point aimer ainsi, et je ne connois point l'amour, où quiconque peut se resoudre de perdre ce qu'il aime, n'aime que tres imparfaitement : mais enfin Madame, comme vous ne voulez pas faire ce que je veux, je voy bien qu'il faudra que je fasse ce que vous ne voudrez pas. Apres cela Elybesis sentent dans son coeur un reste d'amour qui combatoit son ambition, dit alors à Agathyrse tout ce qu'elle crût capable de l'apaiser ; de l'adoucir ; et de le tromper : sans luy dire pourtant jamais qu'elle sottiroit d'Issedon, ni sans luy promettre precisément qu'elle n'espouseroit point Aryante s'il devenoit Roy. De sorte que comme Agathyrse à infiniment de l'esprit, il connut les sentimens de son coeur, comme si elle les luy eust dits ingenûment : et il vit si bien qu'elle ne vouloit en effet, ni le perdre, ni le conserver, qu'il s'emporta encore plus qu'il n'avoit fait : de sorte qu'Elybesis se mettant en colere à son tour, le quitta brusquement : ainsi ils se separerent tous deux tres mal satisfaits l'un de l'autre. Agathyrse m'a dit depuis, qu'il fut tenté de prier celuy chez qui il estoit logé, de vouloir retenir Elybesis chez luy, afin de l'enlever la nuit suivante malgré qu'elle en eust : mais outre que ce dessein eust esté tout à fait imprudent, parce que devant qu'il eust esté nuit, Aryante eust pu descouvrir où elle eust esté retenuë ; il sçavoit de plus que son Amy ni sa Femme n'y eussent jamais consenty : de sorte qu'il falut qu'il rejettast cette pensée, comme une chose dont l'execution estoit impossible. Cependant apres avoir tenté inutilement de persuader à Elybesis de sortir d'Issedon, il songea à en sortir du moins luy mesme : et il y songea d'autant plustost, qu'il fut adverty que le Prince Aryante le faisoit chercher, pour s'assurer de sa personne : c'est pourquoy, sans differer davantage, il le déguisa ; et la nuit qui suivit le jour qu'il avoit parlé à Elybesis, il sortit d'Issedon par me des bréches des Murailles : et en sortit si heureusement, que s'il eust differé seulement d'un jour, il n'eust pû sortir, parce qu'Octomasade les fit reparer dés le lendemain. Mais en partant il escrivit à Elybesis : et luy escrivit d'une maniere si particuliere, que je ne pense pas que depuis qu'on escrit des Lettres d'amour, il y en ait jamais eu une qui ait esté du carractere de celle là, aussi y en a-t'il eu mille copies apres la fin de la guerre. En mon particulier, je pense en avoir donné cent : et je l'ay escrite tant de fois, que je puis vous la reciter sans y changer que fort peu de paroles : voicy donc à peu prés ce que cét Amant desesperé, escrivit à cette ambitieuse Amante.

AGATHYRSE A ELYBESIS.

Je ne sçaurois m'empescher de vous dire en partant, que depuis que la Fortune et l'Amour se sont meslez de faire des malheureux, il n'y en a jamais eu qu'ils ayent laissez dans une si cruelle incertitude, que celle où nous sommes vous et moy. Car enfin Madame, vous demeurez à Issedon sans sçavoir si vous ferez Reine, quoy que vous ayez une envie demesurée de l'estre : et j'en parts sans pouvoir precisement prevoir si je pourra empescher mon Rival d'estre Roy, et si je vous pourray bannir de mon coeur, comme vous m'avez banny du vostre. Ce qu'il y a de constamment assuré, est que si je continue de vous aimer, je vous aimeray malgré que j'en aye : mais tousjours est il bien vray, que quand je vous aimerois le reste de mes jours, avec la mesme violence que je vous aimais lors qu'Aryante arriva à Issedon ; je ni vous le tesmoigneray de ma vie. Ainsi Madame, voicy la derniere marque d'amour que vous recevrez de moy : mais ce que je m'en vay faire pour le service de Thomiris, en levant des Gens de guerre, ne sera pas la derniere marque de haine, que mon Rival en recevra. Adieu Madame, je ne sçay si la Fortune vous donnera des Sujets : mais je sçay bien que l'Amour vous avoit donné un Esclave assez fidelle, pour meriter d'estre conservé ; et que les chaines qu'il portoit, vous estoient peut estre plus glorieuses, que la Couronne que vous pretendez porter ne vous le fera.

AGATHYRSE.

Quoy que cette Lettre fust un peu fiere, Elybesis ne laissa pas d'en estre touchée : neantmoins comme l'ambition estoit alors la plus forte dans son coeur, elle n'y voulut pas respondre : si bien qu'Agathyrse sçachant qu'elle avoit dit à celuy qui la luy avoit renduë, qu'elle n'avoit rien à luy mander : entra dans un nouveau desespoir, qui servit à le faire passer pour un des plus fidelles Sujets du Monde : car Seigneur, il fut aux Tentes Royales offrir à Thomiris de faire des levées à ses despens, et d'employer et son bien et sa vie pour son service. De sorte que comme cette Princesse eust eu peine à trouver un homme de plus de coeur, et de plus d'esprit que luy, elle resolut de le faire un des Lieutenans Generaux de l'Armée, qu'elle pretendoit mener contre Issedon, et quelle n'y mena pas, parce qu'elle tomba malade du regret qu'elle avoit de vostre départ. Mais durant que Thomiris songeoit à empescher Aryante de se faire Roy, Aryante de son costé pensoit à conserver la Couronne dont il s'estoit empiré, et à faire qu'Elybesis pûst bien tost estre Reine. Durant, dis-je, qu'Adonacris attendoit avec impatience le retour de celuy qu'il avoit envoyé vers sa chere Noromate, cette belle et admirable Personne, se trouvoit en une conjoncture estrange. Car Seigneur, il faut que vous sçachiez, que son Pere qui s'appelle Targitas, et qui est un homme imperieux et violent, apres estre arrivé dans sa Maison, ne songea qu'à signaler sa fidellité pour Thomiris : si bien que comme cette Maison est tres forte : il y mit des Gens de guerre pour la garder, et se disposa à aller à l'Armé, dés que la Reine en auroit une sur pied. Mais Seigneur, comme au commencement de ces grands remuëmens tout est ennemy, et que chacun prend garde à soy ; celuy qu'Adonacris avoit envoyé vers Noromate, ne pût agir si adroitement, que le Pere de cette belle Fille ne descouvrist qu'il avoit quelque dessein caché : de sorte que le faisant arrester, on luy trouva la Lettre qu'Adonacris escrivoit à Noromate, qui à ce qu'il m'a dit depuis estoit fort longue, fort tendre, et fort touchante. Car comme il prevoyoit qu'il seroit long temps esloigné d'elle, et qu'il ne sçavoit pas s'il luy pouvroit escrire souvent, il avoit voulu qu'elle eust entre les mains une Lettre qui luy pûst renouveller le souvenir de la grandeur de sa passion, lors qu'elle la reliroit. Cependant cette Lettre dont il attendoit un si favorable succés, luy en produisit un bien fâcheux : en effet Seigneur, le Pere de Noromate ne l'eut pas plustost veuë, qu'il en eut une colere estrange ; car il connut bien par elle, que sa Fille ne haissoit pas celuy qui la luy escrivoit. Si bien que s'imaginant cette affection d'une autre nature qu'elle n'estoit, il chercha à y apporter les remedes les plus violens pour la rompre : car encore qu'il estimast fort Adonacris, il n'eust pas voulu qu'il eust espousé Noromate, quand il n'y auroit eu autre raison que celle qu'il estoit engagé dans le Parti d'Aryante, dont Targitas ne pouvoit jamais estre. De sorte que cét homme violent, sans deliberer davantage, prit la resolution de marier sa Fille à un homme de qualité nommé Sitalce, qui en estoit amoureux il y avoit long temps, et qui la luy avoit fait demander, avant qu'il allast à Issedon : mais il l'avoit prié d'attendre sa response jusqu'à son retour. Ainsi se resolvant de faire que la premiere nouvelle qu'Adonacris auroit de Noromate, seroit celle de son Mariage, il retint celuy qui avoit aporté la Lettre qu'il avoit veuë, comme un homme qui alloit dans sa Province pour negocier quelque chose contre le service de la Reine : et il rendit à Sitalce, la plus favorable responce qu'il eust pû attendre. Apres quoy il fut trouver Noromate à sa Chambre, pour luy commander de se preparer à recevoir Sitalce comme un homme qu'elle devoit espouser dans huit jours sans aucune ceremonie : n'estant pas à propos, luy disoit-il, de faire des Festes au commencement d'une Guerre civile. Vous pouvez juger Seigneur, que Noromate fut bien surprise et bien affligée de ce commandement : car comme elle est naturellement douce et modeste, elle ne sçavoit comment resister à Targitas. Neantmoins comme Sitalce qu'on luy proposoit d'espouser, estoit un de ces Braves de profession, qui se trouvent tousjours des premiers à toutes les Occasions dangereuses ; elle supplia son Pere de vouloir considerer que la marier à Sitalce, au commencement d'une guerre aussi sanglante que le devoit estre elle qu'on alloit faire, c'estoit l'exposer à porter peut-estre bien tost le deüil : qu'ainsi elle le conjuroit de vouloir attendre qu'on vist s'il ne se seroit point d'accommodement entre Thomiris et Aryante. Mais comme Targitas sçavoit bien la veritable raison qui faisoit parler ainsi Noromate, il se fascha de ce qu'elle luy disoit : et luy dit qu'il n'y avoit point à hesiter, et qu'il failloit obeïr, et obeïr tost, et de bonne grace. Mais afin que vous vous y resolviez plus promptement (luy dit-il emporté de colere) j'ay à vous dire que quand vous n'espouseriez pas Sitalce, vous n'espouseriez jamais Adonacris. Vous pouvez penser Seigneur, quel fut l'estonnement de Noromate, de voir que son Pere sçavoit quelque chose de ce qui s'estoit passé à Issedon : mais il redoubla encore, lors qu'elle voulut se justifier ou s'excuser, car il luy deffendit de parler : luy disant qu'elle ne pouvoit se justifier d'avoir aimé Adonacris sans sa permission, qu'en aimant Sitalce par son commandement Noromate ne se rendit toutesfois pas encore : mais il falut pourtant à la fin qu'elle se rendist, et qu'elle souffrist que Sitalce la visitast, comme un homme qui la devoit espouser. En effet il l'espousa huit jours apres malgré qu'elle en eust : car enfin Seigneur, il faut que vous sçachiez que Targitas est un homme si absolu, et qui porte sur le visage je ne sçay quoy de si propre à se faire craindre, que Noromate fut excusable de n'avoir pû luy resister : et elle le fut d'autant plus, qu'elle ne luy obeït qu'avec une douleur extréme, et une repugnance estrange. Ce qui la rendoit encore plus à plaindre, estoit qu'elle avoit autant d'aversion naturelle pour Sitalce, qu'elle avoit d'inclination pour Adonacris : cependant un sentiment de vertu et de crainte, fit qu'elle obeït à Targitas. Mais pour achever de la desesperer, le lendemain de ses Nopces son Pere fut la trouver en particulier dans sa Chambre, pour luy montrer la Lettre qu'Adonacris luy avoit escrite : apres quoy prenant la parole ; je n'ay pas voulu, luy dit il, vous faire voir ce qu'Adonacris vous escrivoit, que je ne vous eusse mise en estat d'y respondre comme je l'entens. Mais aujourd'huy que vous estes Femme de Sitalce, je ne pense pas que vous veüilliez estre maistresse d'Adonacris : c'est pourquoy afin que cette galanterie finisse tout d'un coup, et n'ait aucune suitte fascheuse, escrivez luy en ma presence, mais escrivez luy comme je le veux, et comme la vertu veut que vous luy escriviez ; c'est à dire que vous estes Femme de Sitalce ; que vous ne voulez plus qu'il vous escrive ; et que vous luy deffendez de vous voir jamais. en quelque lieu de la Terre que vous soyez. De vous dire Seigneur quelle fut la douleur de Noromate, de voir la Lettre d'Adonacris, et de comprendre quel seroit ton estonnement et son desespoir, lors qu'il sçauroit son Mariage, il ne seroit pas aisé : cependant comme son Pere n'estoit pas un homme avec qui on peust deliberer long temps, il falut resoudre si elle escriroit ou si elle n'escriroit pas. Si elle eust suivy son inclination, elle ne luy eust pas escrit, puis qu'elle ne luy pouvoit plus escrire que des choses fascheuses : mais venant à considerer que puis qu'elle avoit espousé Sitalce, il faloit n'avoir plus nul commerce avec Adonacris, elle creut qu'il faloit achever de se vaincre, et n'irriter pas son Pere : qui estant aussi violent qu'il estoit, eust pû donner quelque connoissance de la chose dont il s'agissoit, à celuy qu'elle avoit espousé. Ainsi Seigneur, quoy que la belle Noromate eust l'ame toute remplie d'amour pour Adonacris ; qu'elle eust les yeux pleins de larme ; le coeur palpitant ; et la main tremblante ; elle escrivit ce que Targitas voulut. Il est vray que malgré l'agitation de son esprit, elle ne laissa pas de choisir si bien les paroles dont elle se servit pour exprimer ce que son Pere vouloit qu'elle dist, qu'il estoit aisé de connoistre qu'elle avoit beaucoup de douleur dans l'ame. Cependant dés que cette Lettre fut escrite, Targitas delivra celuy qu'Adonacris avoit envoyé : et la luy donnant sans qu'il peust voir Noromate, il le fit conduire par deux des siens jusques à une journée du lieu où il estoit. Or durant que Noromate souffroit des maux incroyables, Adonacris estoit dans une inquietude extréme, de ce que celuy qu'il avoit envoyé ne revenoit pas. Mais helas, son retour l'affligea bien encore davantage ! lors qu'il sçeut par luy comment il avoit esté arresté, et comment Targitas avoit eu la Lettre : mais il le fut bien plus encore, lors qu'il aprit que Noromate avoit espousé Sitalce, et qu'il vint à lire la Lettre qu'elle luy escrivoit. Comme je fus le Confident de sa douleur, je puis vous asseurer qu'il n'en a jamais esté une plus grande que la sienne : cependant comme il sçavoit bien que Noromate avoit aversion pour Sitalce, il ne pouvoit pas l'accuser d'inconstance : et il ne pouvoit tout au plus l'accuser que de foiblesse, encore estoit-ce d'une foiblesse que la vertu excusoit, puis qu'elle ne l'avoit eue que pour obeïr à son Pere : mais comme c'estoit un mal sans remede il s'en pleignoit quelquefois avec des paroles si touchantes, qu'il m'en faisoit beaucoup de pitié. Helas (me disoit il le jour mesme qu'il reçeut la Lettre de Noromate) à quel estrange Destin suis-je reservé ! si j'avois douze Rivaux, et douze Rivaux qu'on me preferast, je serois moins malheureux que je ne le suis, quoy que Noromate ne me haïsse pas, et qu'elle ait un Mary qu'elle n'aime point : car enfin ce mal, quoy que grand, ne seroit pas sans remede : mais de sçavoir que Noromate est Femme d'un homme qu'elle hait, et qu'elle a une vertu que rien ne sçauroit esbranler, est une chose qui ne me laisse rien à faire qu'à me pleindre, et qu'à la pleindre elle mesme. Il faut pourtant bien, reprenoit-il, que l'affection qu'elle avoit pour moy, ne fust pas bien forte, puis qu'elle a obeï si promptement : et pleust aux Dieux, adjoustoit il, que celle que j'ay dans l'ame ne fust pas plus violente. Cependant Seigneur, Adonacris voulut que Noromate sçeust sa douleur : c'est pourquoy il renvoya un des siens au lieu où elle estoit, dés qu'il sçeut que Targitas et Sitalce estoient allez vers Thomiris trois jours apres son Mariage, et qu'ils l'avoient envoyée à une ville qui s'appelle Typanis, pour y estre tant que la guerre dureroit. Mais Seigneur, quoy que celuy qu'il envoya vers Noromate luy parlast, il n'en fut pas plus consolé : car elle ne voulut point lire sa lettre, et la luy renvoya toute fermée, avec ce Billet sans nom et sans subscription.

Comme je ne suis plus ce que j'estois lors que je vous permettois de m'escrire, n'escrivez plus à une personne à qui la bienseance ne permet pas seulement de voir vos Lettres, bien loin d'y respondre. Je n'ay point ouvert celle que je vous renvoye, parce que je n'aime point à aprendre des maux que je ne suis, ni ni ne dois soulager : ainsi je vous conjure de tout mon coeur, de ne m'escrire de vostre vie : et de croire fortement que je ne puis jamais rien faire de plus avantageux pour vous, que de ne m'excuser point, et de vous permettre de m'haïr, si vous ne pouvez cesser de m'aimer sans passer de l'amour à la haine. Apres cela, ne m'en demandez pas davantage : car je vous declare que je vous escris pour la derniere fois : et que je ne vous aurois pas mesme escrit, si ce n'avoit esté pour vous prier de ne m'escrire jamais.

Apres la lecture de cette Lettre Seigneur, le malheureux Adonacris n'eut plus rien à faire qu'à combatre sa douleur, et à la souffrir, sans y chercher de remede. Il fut pourtant encore accablé d'une nouvelle inquietude : car il faut que vous sçachiez qu'apres que Thomiris eut mis des Troupes sur pied, et qu'Aryante en eut aussi ; à la premiere Occasion qui se presenta, Agathyrse tua le Frere d'une Fille de tres Grande qualité, nommée Argyrispe, que je vous ay dit estre Amie d'Elybesis : de sorte que cette Personne estant par ce moyen devenuë la plus riche Fille d'Issedon, le Pere d'Adonacris et d'Elybesis, nommé Tyssagette, se mit dans la fantaisie que son Fils l'espousast : et l'en persecuta si terriblement, qu'il ne luy laissa aucun repos. Il employa mesme le Prince Aryante et Octomasade pour le faire resoudre d'y songer, et pour la luy faire espouser : car comme en ces temps tumultueux, l'on n'observe nulle bienseance en toutes choses, le deüil d'Argyrispe, n'estoit pas un obstacle à son Mariage : et pour Argyrispe elle n'avoit garde de refuser d'espouser un fort honneste homme, qui estoit Frere d'une Fille qu'on croyoit qui devoit bien tost estre Reine : de sorte que la Famille d'Adonacris estant jointe pour le persecuter, et pour luy dire qu'il n'aimoit pas la Grandeur de sa Maison, il fut si accablé de reproches, qu'enfin il leur dit qu'ils fissent ce qu'ils voudroient : ainsi ce Mariage fut fait en quatre jours, par l'authorité d'Aryante. Mais à dire la verité, il se fit principalement, parce que je persuaday à Adonacris qu'il falloit à quelque prix que ce fust, qu'il taschast de guerir d'une passion sans esperance : et parce qu'il espera que la beauté d'Argyrispe pourroit peut-estre effacer peu à peu de son coeur celle de Noromate. Ainsi quoy qu'Adonacris aimast toujours Noromate, et qu'il n'aimast point Argyrispe, il ne laissoit pas de vivre civilement avec elle : il est vray que par bonheur pour luy, le Prince Aryante qui avoit fait la reveuë de ses Troupes, partit d'Issedon, avec intention d'aller droit vers l'Armée de Thomiris, qui s'avançoit avec le dessein de decider la chose par une Bataille : et par ce moyen Adonacris se vit delivré de la contrainte qu'il auroit euë avec Argyrispe. De sorte que Sitalce et Adonacris se trouverent dans deux Partis opposez : car Sitalce avoit suivy son beau Pere, qui estoit allé trouver Thomiris trois jours apres le Mariage de Noromate : et Adonacris s'estoit trouvé engagé avec Aryante : si bien qu'ils estoient de Parti contraire aussi bien qu'Aryante et Agathyrse : qui comme je l'ay desja dit, fut Lieutenant General dans l'Armée de Thomiris, que le jeune Spargapise commanda, conseillé par le sage Terez, à cause de l'indisposition de la Reine. Mais à dire la verité, comme Spargapyse n'estoit qu'un enfant, et qu'on n'employoit son nom que pour empescher les pretensions de plusieurs ; et que d'ailleurs Agathyrse agissoit plus fortement que les autres ; parce que l'amour, la haine, et la vangeance, le faisoient agir, ce fut luy qui fut veritablement General de l'Armée, et qui fit le plus de choses durant cette Guerre. Cependant le Prince Aryante avant que de partir d'Issedon, donna des Gardes à Elybesis, de peur que durant son absence, les Amis d'Agathyrse n'entreprissent quelque chose contre elle. Mais Seigneur, j'oubliois de vous dire, qu'avant que de partir, il fit ce qu'il pût pour l'obliger à l'espouser ; car bien qu'il luy eust dit que son Throsne estoit encore trop mal affermy, pour l'y vouloir faire monter ; neantmoins son amour estant augmentée, il l'en pressa autant qu'il pût, mais il l'en pressa inutilement : car enfin Elybesis ne le vouloit espouser que Roy, et que Roy paisible dans ses Estats : estant certain que Sujet pour Sujet, elle eust mieux aimé Agathyrse qu'Aryante, tout Prince qu'il estoit. Ainsi trouvant divers pretextes qui n'irriterent point ce Prince, elle luy refusa ce qu'il souhaittoit, et il fut contraint de partir sans l'avoir espousée : de sorte que par ce moyen Agathyrse n'estoit pas si malheureux qu'Adonacris : car du moins il avoit un Rival à combattre, dont la mort luy pouvoit estre avantageuse. Mais pour Adonacris, quand Sitalce eust esté tué, il ne s'en fust pas trouvé plus heureux, puis qu'Argyrispe estoit sa Femme : de sorte que je ne pense pas qu'on puisse estre plus triste qu'il fut durant toute cette Campagne. Je ne m'amuseray point Seigneur, à vous particulariser cette guerre bien exactement, de peur d'abuser de vostre patience : je vous diray toutesfois que lors que les deux Armées furent en presence, et qu'on vit tant de Sujets d'une mesme Princesse estre prests de s'entre-tuer ; les plus sages et les plus desinteressez des deux Partis, s'entremirent de parler de quelque accommodement, et d'examiner la chose dont il s'agissoit par la douceur, avant que de la decider par la force des Armes.

Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : vaines négociations de paix


Ainsi le sage Terez et Targitas firent si bien, malgré Octomasade et Agathyrse, qui vouloient tous deux la guerre ; le premier par ambition, et l'autre par amour, qu'ils mirent l'affaire en quelque sorte de negociation. Si bien que quelques jours apres, il fut resolu qu'on conviendroit d'un lieu pour conferer, et pour dire de part et d'autre les raisons qui pouvoient soustenir le droit de Thomiris, et celuy d'Aryante : afin d'aviser aux expediens qu'on pourroit trouver, pour accommoder la chose. Et en effet le lieu de la Conference estant resolu, Aryante nomma Octomasade pour y aller, accompagné de six autres : et Agathyrse fit si bien qu'il se fit nommer Chef de la Deputation par Thomiris, afin d'avoir du moins la consolation d'agir contre Aryante, aussi bien durant la Conference, que durant la Guerre : et certes on peut dire qu'il s'en aquita dignement ; cas je ne pense pas qu'on puisse parler avec plus de force qu'Agathyrse parla pour soustenir qu'encore que Thomiris fust née avant que son Pere fust monté au Thrône, elle devoit pourtant estre considerée comme Fille aisnée du Roy des Issedons, et non pas seulement comme fille de Lypacaris : et que par consequent puis que les Loix du Royaume portoient que l'aisné des Enfans du Roy devoit regner, sans considerer la difference du Sexe ; Thomiris estoit Reine legitime, et Aryante devoit estre declaré Usurpateur. Octomasade de son costé, soustenoit aveque force, que si les Loix de l'Estat disoient que c'estoit à l'aisné des Enfans du Roy à regner, ce devoit estre au Prince Aryante, puis qu'il estoit seul Fils du Roy des Issedons : et que Thomiris n'estoit que Fille d'un Sujet, quoy qu'elle fust sa Soeur aisnée, et par consequent incapable de regner, puis que c'estoit à l'ainé des Enfans d'un Roy à monter au Throsne des Issedons. En effet (disoit il pour soustenir le droit du Prince Aryante) ce n'est nullement comme Fils du Prince Lypacaris, qu'Aryante pretend à la Couronne, c'est comme Fils de Roy seulement ; car enfin il ne faut pas donner une explication forcée à la Loy qui luy donne le Sceptre : il faut l'entendre au pied de la lettre, et croire que ceux qui l'ont faite, ont eu des raisons pour authoriser. Certainement je trouve qu'il est equitable, que les Peuples qui ne sçauroient jamais avoir trop de respect pour ceux à qui ils doivent obeïr, ne se souviennent point d'avoir veû que la personne qui leur doit commander, ait esté de mesme condition qu'eux : c'est à dire incapable de regner, et assujettie à la mesme obeïssance qui les assujettit. De sorte que pour esviter cét inconvenient, il ne faut pas que ce soit Thomiris qui regne ; puis que tous les Peuples l'ont veuë naistre dans une condition privée, lors que son Pere n'estoit pas Roy : et il faut au contraire que ce soit le Prince Aryante, que ces mesmes Peuples ont veû naistre sur le Throsne. Mais, me dira-t'on, le Prince Lypacaris son Pere avoit esté Sujet, et n'avoit pas laissé de se faire Roy : il est vray, adjousta-t'il, que la chose est ainsi, mais ce n'est pas de la mesme maniere : car le Prince Lypacaris se fit Roy par le droit des Conquerans, en s'assujettissant toutesfois aux Loix de l'Estat : mais pour ses Successeurs, ils ne le peuvent estre que selon ces mesmes Loix. Ainsi il faut estre Fils, ou Fille de Roy, pour succeder legitimement, et non pas Fils ou Fille d'un Sujet. De plus, il y a encore une raison qui donne lieu d'expliquer la Loy de cette sorte : car enfin je ne doute point que les grandes Charges n'eslevent le coeur de ceux qui les possedent : je ne doute point, dis-je, que le Throsne ne donne un nouveau Carractere de Grandeur, à ceux qui y sont montez : et que ceux qui naissent d'un Roy, n'ayent les inclinations plus Royales et plus dignes du Sceptre, que ceux qui sont nez dans une autre condition. Joint qu'à parler raisonnablement, le premier jour de la vie d'un homme qui se fait Roy, est le premier qu'il monte au Throsne : de sorte que tout ce qui a precedé semble n'estre plus à luy ; et ce n'est assurément que depuis qu'il est Pere de ses Sujets, qu'il peut estre dit Pere de ses Enfans. Ainsi je conclus que la Loy qui dit que c'est au premier né du Roy des Issedons à regner, devroit estre expliquée comme je l'explique, quand mesme Lypacaris auroit eu un Fils aisné d'Aryante, au lieu de Thomiris : à plus forte raison donc le doit elle estre ainsi, puis qu'il semble plus avantageux aux Peuples d'avoir un Roy, que d'avoir une Reine. D'autre part, toutes choses sont favorables pour le Parti que je soustiens : car enfin Thomiris en cedant la Couronne des Issedons au Prince Aryante, demeure encore Reine des Massagettes : où au contraire il se trouve que le Fils du Roy des Issedons, qui seul doit regner sur eux, n'a point de Royaume. Il se trouve mesme que les Issedons n'ont ny Roy, ny Reine : puis qu'il est vray que depuis le Mariage de Thomiris, elle n'a point retourné à Issedon : et qu'elle a assez fait connoistre que la Nature ne luy avoit pas mis dans le coeur cette amour tendre, que les Rois doivent avoir pour leurs Peuples, puis qu'elle ne les a pas honnorez de sa presence : et l'on peut plustost dire, qu'elle les a traitez en Peuples qu'elle auroit assujettis par usurpation, que comme des Sujets qu'un droit legitime et successif luy auroit acquis ; puis qu'elle s'est contentée de leur envoyer des Lieutenans pour les gouverner, sans y venir elle mesme. Mais sans employer des raisons, où la seule authorité de la Loy suffit ; je soustiens, que puis que c'est à l'aisné des Enfans du Roy des Issedons à regner, ce doit estre au Prince Aryante : et je soutiens encore, qu'il seroit plus glorieux à Thomiris, d'estre Femme, Mere, et Soeur de Roy, que d'avoir une Couronne de plus, et d'avoir un Frere Sujet du Prince son Fils. De sorte que je conclus, que si elle veut faire cesser la Guerre, il faut qu'elle restituë la Couronne des Issedons, à celuy à qui elle appartient legitiment : et qu'elle se contente qu'il soit son Frere par la Nature, et son Allié par l'interest de sa Couronne, sans qu'il soit son Sujet. Apres cela Seigneur, l'eloquence d'Octomasade poussa encore la chose beaucoup plus loin : car il s'estendit sur les loüanges du Prince Aryante ; et dit enfin qu'il falloit s'attacher indispensablement à la Loy, qui vouloit que ce fust l'aisné des Enfans du Roy des Issedons qui regnast. Je consens volontiers (luy repliqua Agathyrse, apres qu'il eut cessé de parler) qu'on s'atache ponctuellement à la Loy, qui veut que ce soit l'aisné des Enfans du Roy des Issedons qui regne : puis ce n'est que par elle que je pretens que Thomiris regne legitimement, et qu'Aryante ne peut estre regardé que comme un Usurpateur. En Effet, pour prouver que Thomiris est veritablement la Fille aisnée du Roy des Issedons, quoy qu'elle soit née du temps qu'il n'estoit que le Prince Lypacaris ; je n'ay qu'a dire que Lypacaris et le Roy des Issedons, n'estant qu'une mesme Personne, Thomiris ne peut pas estre Fille de l'un, sans estre Fille de l'autre. Et si vous me dittes qu'elle n'est pas Fille du Roy des Issedons, je vous diray qu'Aryante est Fils de Lypacaris, sans que vous me le puissiez contester : car enfin Lypacaris en montant au Throsne, ne cessa pas d'estre le mesme qu'il estoit, pour toutes les choses qui regardoient directement sa Personne. Il fut encore brave et genereux ; il fut Mary de sa Femme ; Pere de sa Fille ; Parent de ses Parens ; et le mesme enfin qu'il estoit avant que d'estre Roy : car apres tout, l'elevation de la Fortune, ne renverse point l'ordre de la Nature, ni ne la destruit pas : elle ne rompt point les liens de la proximité ; et toute sa puissance ne sçauroit faire que ce qui est, n'ait jamais esté. Ainsi, puis que Lypacaris avoit une Fille avant que d'estre Roy, elle a encore esté sa Fille, apres qu'il a esté sur le Throsne. Pour moy, j'avoüe que je voudrois bien sçavoir, si elle n'est pas Fille du Roy des Issedons, de qui elle le peut estre : car enfin dés que le Roy son Pere monta au Throsne, il n'y eut plus de Prince Lypacaris : et il fut tellement confondu avec le Roy des Issedons, que personne ne s'est jamais avisé de les separer. De sorte que puis que Lypacaris est le Roy des Issedons ; que le Roy des Issedons est Lypacaris ; et qu'ils n'ont esté qu'une mesme chose ; il s'enfuit de necessité absoluë, que Thomiris est la Fille aisnée du Roy, et que c'est à elle à qui la Loy donne la Couronne ; que le Prince Aryante est son Sujet ; et qu'il prend les Armes avec beaucoup d'injustice, pour donner une explication aux Loix de l'Estat, qu'elles ne sont pas capables de recevoir. Car de dire que les Peuples devant avoir beaucoup de respect pour ceux qui doivent estre leurs Maistres, il faut que ce soit Aryante qui regne au prejudice de Thomiris, parce qu'ils l'ont veuë Sujette comme eux à l'âge de deux ans, c'est selon moy la plus estrange de deux ans, c'est selon moy la plus estrange chose du monde. En effet, puis que ces mesmes Peuples, apres avoir veû durant trente ans. Lypacaris Sujet comme eux, n'ont pas laissé de croire qu'ils estoient obligez de luy obeïr, puis que les Dieux l'avoient fait monter au Thrône ; à plus forte raison doivent ils penser qu'ils doivent obeïr à la Fille de leur Roy, à qui la Loy donne plus de droit à la Couronne des Issedons, que la force n'en donnoit alors à Lypacaris. De plus il n'est pas encore plus raisonnable, d'aporter pour raison que Thomiris possede plus d'une Couronne : puis que quand elle en auroit cent, cela n'empescheroit pas que celle des Issedons ne luy appartinst, et qu'elle ne la deust conserver. Les particuliers peuvent sans doute quelquesfois ceder quelque chose de la Succession de leurs Peres, quand ils le veulent : mais les Rois ne doivent jamais ceder des Royaumes : et quoy qu'on die, il est plus glorieux à Thomiris d'estre Fille de Roy, que de n'estre que Soeur de Roy : ainsi elle doit disputer opiniastrément le droit qu'elle à la Couronne des Issedons, qu'elle a portée avec tant de gloire, que sa presence n'a pas mesme esté necessaire pour faire obeïr ses Peuples, tant elle les a gouvernez sagement. Mais sans considerer s'il est plus advantageux aux Peuples d'avoir un Roy qu'une Reine, je dis ce que j'ay desja dit une fois : que puis que Lypacaris et le Roy des Issedons n'ont esté qu'une mesme personne, et que Thomiris est Soeur aisnée d'Aryante, elle est veritablement Fille de Roy, et doit continuer de regner comme elle a commencé, puis que les Loix de l'Estat le veulent, et que du consentement de tous les Peuples, elle est montée au Throsne qu'elle occupe. En effet à parler raisonnablement, quelle division chimerique peut on faire entre Lypacaris, et le Roy des Issedons ? car n'est-il pas vray, que ce sont les vertus de Lypacaris qui l'ont fait Roy, et qu'il a plus fait de Grandes choses pour monter au Throsne, qu'il n'en a fait apres y estre monte ? Ainsi on peut dire, ce me semble, qu'il y auroit beaucoup d'injustice, à vouloir mettre une si grande difference entre ce qu'il estoit lors qu'il meritoit d'estre Roy, et ce qu'il a esté apres l'estre devenu. Joint que selon moy, quiconque est assez heureux pour se pouvoir faire Roy, peut estre regardé comme tel lors qu'il n'est plus, depuis son Berçeau jusques à sa mort : car enfin comme on dit que ce sont les Dieux qui donnent les Couronnes à qui bon leur semble, on peut dire aussi que dés qu'un homme qui doit estre Roy, a commencé de naistre, ils l'ont tousjours consideré comme Roy, parce qu'ils sçavoient qu'ils avoient resolu qu'il le fust. Ainsi encore que les hommes n'ayent pas sçeu que Lypacaris devoit l'estre, jusques à ce qu'il l'eust esté ; cela n'empesche pas qu'on ne puisse assurer qu'il l'a tousjours esté, puis qu'outre que dés sa naissance il a eu toutes les Grandes qualitez qui le devoient faire regner, il estoit mis au nombre des Rois, par cette Fatalité qui ne se trompe jamais ; par cette Puissance, dis-je, qui dispose souverainement des Monarchies et des Empires : et qui de l'heure que je parie, sçait avec certitude, qui de Thomiris ou d'Aryante regnera. Lypacaris ayant donc esté mis par les Dieux au rang des Rois, dés qu'ils l'eurent mis au rang des hommes ; quand on concederoit que Thomiris ne seroit Fille que de Lypacaris, il s'ensuivroit de necessité qu'elle seroit tousjours Fille du Roy des Issedons : puis qu'il a esté marqué comme tel, par ceux qui ont droit de donner à tous les hommes tel Carractere qu'il leur plaist. Mais sans chercher des subtilitez pour soustenir l'equité d'une Cause que rien ne sçauroit affoiblir ; je diray seulement en deux mots, que la Loy dit que le Royaume appartient à l'aisné des Enfans du Roy, sans considerer la difference du Sexe ; que Thomiris a cinq ans plus que le Prince Aryante ; que dés que Lypacaris à cessé d'estre Sujet, et commencé d'estre Roy, Thomiris a aussi cessé d'estre Fille d'un Sujet, et a commencé d'estre Fille de Roy : et qu'à moins que de dire que son Pere ne fut jamais Roy des Issedons, on ne peut pas luy oster la qualité de Fille de Roy, puis qu'elle n'a pû changer de Pere, lors qu'il a changé de fortune. De sorte que s'stant eslevée aveque luy, elle a esté ce qu'il est devenu : et est par cette raison, Reine legitime selon les Loix de l'Estat : et par consequent je ne voy pas que le Prince Aryante puisse pretendre autre chose, que l'oubly de son crime, et que d'estre le premier des Sujets de cette Grande Reine. Il vous est ce me semble aisé de juger, Seigneur, qu'une Conference qui se faisoit par des Gens qui ne vouloient pas la paix, ne servit pas à la faire : et qu'au contraire elle aigrit encore davantage les esprits : car comme Agathyrse haïssoit Aryante, il dit beaucoup de choses qui l'offencerent : et comme Octomasade ne craignoit rien davantage que de se revoir sous l'authorité d'une Reine qu'il avoit outragée, il s'emporta aussi à dire beaucoup de choses fascheuses, fur la passion qu'elle tesmoignoit avoit dans l'ame, afin d'empescher que la guerre ne finist. Aussi apres avoir esté trois jours de part et d'autre, à dire tout ce qui pouvoit faire obstacle à la paix, plus tost que ce qui la pouvoit avancer ; la Conference cessa, et la Guerre commença tout de bon. Mais Seigneur, ce qu'il y eut de remarquable, pendant qu'Octomasade et Agathyrse conferoient ensemble, fut qu'Adonacris ayant accompagné Octomasade, et Sitalce suivy Agathyrse, le malheureux Adonacris, eut la douleur de voir le Possesseur de sa chere Noromate qu'il ne connoissoit point encore : car Sitalce estoit un de ces Grands Seigneurs de Province, qui sont contents de leur condition ; qui vont à la guerre quand il y en a, et qui ne vont à la Cour qu'en passant : de sorte que le hazard n'avoit pas fait qu'Adonacris l'eust veû. Et ce qui l'embarrassa davantage, fut que comme Sitalce ne sçavoit pas qu'il eust eu nulle intelligence avec sa Femme ; qu'il en eust esté amoureux ; ni qu'il le fust encore ; il s'adressoit tousjours à luy, pour luy proposer quelque expedient qu'il imaginoit : si bien que comme il n'estoit pas possible qu'il peust voir le possesseur de sa chere Noromate, sans en avoir une douleur extréme, il souffrit un mal incroyable ; et ce mal fut d'autant plus fascheux, que son amour en augmenta. Car comme Sitalce n'estoit pas de ceux qui croyent qu'on ne peut jamais parler à propos de sa Femme ; et qu'il y avoit si peu qu'il estoit marié, qu'il pouvoit encore aussi tost passer pour estre l'Amant de la sienne que le Mary ; il arriva un jour, pendant que les Deputez conferoient, que ceux des deux Partis qui les accompagnoient parlant ensemble, un Amy de Sitalce luy dit en presence d'Adonacris, qu'il avoit plus d'interest qu'un autre à persuader à Agathyrse d'accommoder les choses, et de faire finir la Guerre : car enfin, luy dit il, c'est une assez cruelle avanture, à un homme qui a esté des années entieres amoureux d'une des plus belles Personnes du Monde, de s'en separer trois jours apres l'avoir espousée. Il est vray, reprit Sitalce, que cette avanture est fascheuse : et que je suis contraint d'avoüer que je souhaitte autant la fin de la Guerre pour revoir Noromate, que pour voir la tranquillité dans l'Estat. Pendant que Sitalce parloit ainsi, Adonacris ne disoit mot, et soupiroit en secret : mais comme cét Amy de Sitalce estoit un de ces hommes qui sont eternellement des questions à ceux à qui ils parlent ; et que Sitalce, quoy qu'il eust de l'esprit, ne l'avoit pourtant pas assez delicat, pour sçavoir qu'il y a beaucoup de choses, où il ne faut pas respondre precisément à ceux qui les demandent ; il se fit une conversation entre eux, qui pensa faire desesperer Adonacris. Car enfin ce curieux Amy de Sitalce, l'obligea non seulement à luy raconter sa passion pour Noromate, et tout ce qui luy estoit arrivé avant que de l'avoir espousée, mais encore toute la joye de son Mariage ; que Sitalce exagera avec des paroles, qui mirent une si sensible douleur dans l'ame d'Adonacris, qu'il pensa perdre patience, et dire des choses qui l'eussent fait connoistre pour Amant de Noromate, s'il ne s'en fust empesché. Cependant il ne pouvoit se retirer du lieu où il estoit : parce que par un sentiment d'amour, il vouloit entendre tout ce qu'on diroit de Noromate. Il est vray qu'il trouva à la fin quelque consolation à ce que dit Sitalce : car comme son Amy luy demanda (apres cent choses, qui ne sont pas dignes de vous estre racontées) si Noromate n'avoit pas eu autant de douleur de le voir partir, qu'il avoit eu de joye à la posseder, et si elle n'avoit pas bien fait des cris et bien répandu des larmes ? Sitalce luy respondit qu'il paroissoit bien qu'il ne connoissoit guere Noromate, puis qu'il croyoit qu'elle pût estre capable de n'estre pas Maistresse d'elle mesme en toutes choses. Car enfin, dit il, elle l'est tellement, que je puis vous assurer, que je l'ay espousée sans voir nulle marque de joye dans ses yeux : et que je m'en suis separé, sans voir aussi une excessive douleur sur son visage : et je suis si fort persuadé, que Noromate ne montre de ses sentimens que ce qu'elle veut qu'on en sçache, que je croy qu'elle pourroit aimer, et haïr avec excés, si elle le vouloit sans qu'on s'en aperçeust. Ainsi comme sa modestie luy a fait croire qu'il ne falloir point qu'il parust de joye dans ses yeux en l'espousant, je n'y en ay point veû : et comme cette mesme vertu luy a fait penser, qu'il ne faloit pas aussi s'affliger avec excés, de l'éloignement d'un homme avec qui elle n'avoit encore vescu que trois jours ; elle m'a si bien caché ses sentimens, que je puis dire que je ne l'ay veuë ny guaye ny triste, et que je ne l'ay veuë que modeste, et serieuse. A peine Sitalce eut il dit cela, que la conversation changeant d'objet, Adonacris se retira pour jouïr de la consolation qu'il trouvoit à penser, que Sitalce n'avoit veû aucune joye dans les yeux de Noromate, depuis qu'il l'avoit espousée : et il trouvoit cette pensée d'autant plus douce, que se souvenant de tant d'heureux jours qu'il avoit passez aupres d'elle, il se souvenoit parfaitement, qu'il avoit veû cent et cent fois la joye peinte dans les yeux de cette belle Personne, lors qu'il luy donnoit quelques marques d'amour, et qu'il l'y avoit veuë telle qu'on la voit, lors qu'elle part d'un coeur amoureux, pour paroistre dans les yeux de la Personne qui aime, et pour passer apres dans le coeur de la Personne aimée, par une simple communication de regards, sans que les paroles s'en meslent. De sorte que ne doutant nullement que Neromate ne fust capable de joye ; et sçachant mesme par fou experience, que quand elle en avoit elle n'en estoit pas tousjours la Maistresse, puis qu'elle avoit plus d'une fois inutilement voulu luy cacher celle qu'elle sentoit en le voyant, il creût pour sa satisfaction, qu'elle n'en avoit point eu en espousant Sitalce : et qu'elle l'aimoit peut-estre encore, on du moins qu'elle le regrettoit. Si bien que son amour en augmentant, il vint à avoir un tel despit d'estre marié, qu'il avoit presques autant de peine à s'empescher de haïr Argyrispe, qu'à s'empescher d'aimer trop Noromate. Car enfin, disoit il en luy mesme, comme la passion que j'ay euë pour Noromate, n'a pas este une passion brutale, qui n'ait eu son fondement que dans les sens ; si j'estois assuré que Noromate m'aimast comme je l'aime, toute Femme de Sitalce qu'elle est, et tout absent que j'en suis, j'aurois encore de doux momens, et d'agreables pensées. Mais helas ! le moyen que Noromate croye que je l'aime encore, adjoustoit il, apres avoir espousé Argyrispe ? elle qui ne sçait pas de quelle maniere on m'y a contraint, et qui ne sçait pas non plus, que la passion que j'ay pour elle, est cause que je m'y suis resolu, afin de tascher de m'en guerir. Ainsi il peut estre qu'elle est bien aise que le dessein que j'avois de l'espouser n'ait pas reüssi, puis que je devois estre capable de changer si tost de sentimens pour elle. Mais helas Noromate, vous estes bien abusée, si vous croyez que la chose soit ainsi ! car enfin je n'aime point Argyrispe, et je vous aime tousjours. Mais que fais-je, disoit il, et que veux-je de Noromate ? Sitalce la possede ; elle est vertueuse ; et je ne la verray peutestre jamais : gueris toy donc Adonacris, adjoustoit il, d'une passion qui ne peut que te tourmenter : et n'ayes pas la folie de desirer eternellement des choses impossibles, et d'aimer sans esperance. Adonacris eut pourtant beau consulter sa raison, pour affoiblir son amour, car je vous assure Seigneur, qu'il l'augmenta en luy resistant, et qu'il ne la combatit que pour en estre vaincu. Cependant la Conference ayant cessé, comme je l'ay desja dit, Octomasade, et Agathyrse se separerent, bien aises de n'avoir rien fait. Mais comme Adonacris passa aupres d'Agathyrse, ce dernier s'aprocha de l'autre : et prenant la parole, avec ce ton de voix audacieux qu'il a, quand il veut railler d'une maniere piquante ; de grace Adonacris, luy dit il, faites moy la faveur de dire à la belle Elybesis, qu'il n'a pas moins tenu à Octomasade qu'à moy, que la paix n'ait esté concluë : et que si j'ay empesché Aryante d'estre Roy, ç'a esté par une passion moins interessée que celle qui fait qu'Octomasade veut empescher Thomiris d'estre Reine : puis qu'il le fait par ambition, et que je l'ay fait par vangeance. Comme il pourra estre que vous serez Sujet du Prince Aryante malgré vous, reprit Adonacris, je vous rendray office de ne dire pas à ma Soeur une chose qui la pourroit offencer ; et je m'en rendray à moy mesme. Ha ! pour Sujet d'Aryante (repliqua brusquement Agathyrse en s'en allant) si je le suis jamais, soyez assuré que je seray Sujet rebelle. Apres cela Adonacris respondit quelque chose d'assez fier, mais Agathyrse ne l'entendit pas : joint qu'à dire la verité, il condamnoit tellement le procedé d'Elybesis avec Agathyrse, qu'il retenoit la moitié de son ressentiment, par la pensée qu'en effet elle avoit tort. Cependant comme en l'estat où estoient alors les choses, une Bataille eust décidé l'affaire, et eust entierement détruit le Party de celuy qui l'auroit perduë, ils songerent de chaque costé à le mesnager : et à ne la donner pas, qu'ils n'eussent lieu d'esperer de la gagner. Mais comme ces deux Armées avoient des Officiers qui sçavoient admirablement la Guerre ; qu'Aryante d'un costé, et Agathyrse de l'autre, songeoient à tout, et negligeoient rien, il ne leur estoit pas aisé de s'entre surprendre. De plus, comme Thomiris esperoit tousjours guerir de ce mal languissant, que la douleur de vostre départ inopiné luy avoit causé, elle ne vouloit pas qu'on hazardast son Armée : joint qu'à dire les choses comme je les pense, je suis persuadé qu'elle songeoit plus à conserver ses Troupes pour un autre dessein, que pour punir Aryante, quelle croyoit tousjours pouvoir ranger dans son devoir, quand elle en auroit envie. De sorte que Spargapise et Agathyrse, ayant divers ordres de Thomiris, qui leur deffendoient de rien entreprendre legerement, ils estoient contraints de hazarder moins qu'ils n'eussent fait : ainsi toute cette Campagne se passa en diverses rencontres, et en plusieurs combats, sans donner de Bataille decisive. D'ailleurs, comme l'Armée n'estoit pas fort loin d'Issedon, Aryante se déroboit quelquesfois un jour pour aller voir Elybesis, dont l'ame n'estoit pas tranquille : car enfin elle aimoit Agathyrse malgré qu'elle en eust. Mais comme l'ambition estoit encore plus forte dans son ame que l'amour, elle ne pouvoit se resoudre à mal-traitter Aryante, dans l'esperance qu'elle avoit qu'il la pourroit faire Reine : aussi le recevoit elle avec toute la douceur possible quand il l'alloit voir. Elle ne laissoit pourtant pas de s'informer adroitement d'Agathyrse : et de dire mesme quelquesfois à un de ses Amis particuliers qui estoit demeure à Issedon, beaucoup de choses obligeantes pour luy, dans la pensée de le ramener un jour à elle, s'il arrivoit qu'Aryante ne fust pas Roy. D'autre part, Argyrispe qui aimoit plus Adonacris, qu'elle n'en estoit aimée : et qui estoit d'un temperamment à se faire des malheurs de toutes choses, estoit en une inquietude continuelle qu'il ne mourust, ou que du moins il ne fust blessé : car comme elle n'avoit point sçeu qu'il eust aimé Noromate avant son Mariage, et qu'il vivoit fort civilement avec elle, elle n'avoit point de jalousie, quoy qu'elle fust d'un temperamment fort jaloux, aussi bien que Sitalce. Pour Noromate, elle menoit une vie fort melancolique : elle trouvoit pourtant quelque consolation de n'avoir point son Mary aupres d'elle, et de pouvoir estre triste sans se contraindre à ne la paroistre : car enfin il y avoit dans son ame une tendresse pour Adonacris, que toute sa vertu ne pouvoit surmonter. Elle avoit pourtant eu un despit bien sensible, de sçavoir qu'il s'estoit marié : ce n'est pas qu'elle ne comprist bien que ce despit estoit mal fondé : que dans le dessein qu'elle avoit formé de ne voir jamais Adonacris, il ne luy importoit nullement s'il estoit marié ou s'il ne l'estoit pas. Mais apres tout, comme l'amour est une passion qui n'est pas assujettie à la raison, Noromate toute raisonnable qu'elle estoit, murmuroit en secret de ce qu'Adonacris s'estoit marié aussi bien qu'elle : mais elle en murmuroit sans le haïr, et en s'accusant d'injustice de ce qu'elle l'accusoit. Pour Sitalce, il n'avoit point d'autre douleur que celle d'estre esloigné de ce qu'il aimoit : il est vray qu'il avoit cette douleur, non seulement par un sentiment d'amour, mais encore par un sentiment jaloux : qui faisoit qu'il ne pouvoit jamais estre absent d'une Personne dont il estoit amoureux, sans avoir une inquietude qu'on pouvoit nommer jalousie ; quoy qu'elle n'eust pas d'objet determiné. Mais pour Agathyrse, il estoit plus malheureux que tous les autres : car il avoit de l'amour, de la haine, de la jalousie, et un si effroyable desir de vangeance, qu'il n'avoit pas un moment de repos : et ce qu'il y avoit de plus estrange, estoit qu'Agathyrse faisoit tout ce qu'il pouvoit pour cacher l'amour qu'il avoit tousjours dans le coeur pour Elybesis ; et pour persuader à ceux à qui il en parloit, qu'il n'avoit plus que de la haine pour son Rival, et du mespris pour sa Maistresse : mais à la fin, je luy fis pourtant advoüer qu'il l'aimoit encore, et je le luy fis advoüer d'une maniere assez particuliere. Imaginez vous donc Seigneur, que luy ayant dit un jour que je le croyois tousjours amoureux d'Elybesis, il m'interrompit fierement, comme si je luy eusse dit la chose du monde la plus outrageante : quoy Anabaris, me dit-il, vous pouvez croire que je suis encore amoureux d'Elybesis, apres qu'elle m'a preferé Aryante ? Comme vous sçavez bien, luy dis-je, que ce n'est pas la Personne d'Aryante qu'elle vous prefere, et que ce n'est que l'esclat de la Couronne qu'il luy promet qui l'esbloüit, vous n'en estes pas si irrité, et vous la regardez plustost comme foible, que comme inconstante. Je la regarde, repliqua-t'il brusquement, comme inconstante ; comme foible ; et comme infidelle tout ensemble ; et je la regarder enfin comme une Personne que je suis au desespoir d'avoir aimée ; que je ne veux plus aimer ; ou pour mieux dire que je n'aime plus du tout. Si vous haïssiez un peu moins vostre Rival, repliquay je, je croirois que vous aimeriez moins vostre Maistresse : mais tant que je vous verray avec des sentimens de haine si vifs, et des desirs de vangeance si opiniastres ; je croiray tousjours ou que vous desguisez vos sentimens, lors que vous dittes que vous n'aimez plus Elybesis ; ou que vous ne les connoissez pas vous mesme : car enfin dés que l'amour cesse, la jalousie cesse aussi ; et la haine qu'elle a fait naistre diminue du moins, si elle ne meurt pas tout à fait. Tant qu'on dispute contre moy, reprit Agathyrse, il ne faut point m'alleguer de regles generales : car le vous declare que je suis presques l'exception de toutes : estant certain que je ne me regle sur rien que sur moy mesme ; principalement en amour. Ainsi sans m'informer si la jalousie cesse dans le coeur des autres, lors que l'amour cesse, et si la haine diminuë, je sçay seulement qu'encore que je n'aime plus Elybesis, je ne laisse pas de haïr horriblement Aryante ; de souhaiter ardemment sa perte ; et de me pouvoir voir en estat, d'aller demander à Elybesis s'il luy aura esté plus avantageux d'estre accablée sous les ruines d'un Throsne abatu, que d'estre demeuré au pied de ce Throsne en repos et en joye. Et pour comble de bonheur, je voudrois que malgré toute son ambition, il fust demeuré dans le fonds de son coeur, quelque petite estincelle de ce feu que ma bonne fortune y avoit mis autrefois, et qu'il se r'allumast plus vif que jamais : afin d'avoir le plaisir de me vanger de sa foiblesse et de son inconstance, en luy advoüant ingenûment que je ne l'aimerois plus. Le temps vous aprendra, luy dis-je, qui de nous deux a raison, et si je vous connois mieux, que vous ne vous connoissez. Apres cela, je ne dis plus rien à Agathyrse, parce que je pris la resolution de le détromper : et de luy faire voir qu'il aimoit encore Elybesis, quoy qu'il ne la pensast plus aimer. Et en effet quatre jours apres cette dispute, comme. j'estois un soir à sa Tente, je me fis aporter une Lettre par un de mes Gens, que je m'estois escrite moy mesme en contrefaisant mon escriture, que je reçeus en sa presence ; et que je fus lire en un coin de sa Tente, apres luy en avoir demande la permission. De sorte, que comme il sçavoit que j'avois trouvé moyen d'avoir des nouvelles d'Issedon, il me demanda si c'en estoit : si bien que comme j'estois alors seul aveque luy, je luy dis que cette Lettre venoit effectivement d'Issedon ; et j'adjoustay avec un visage assez serieux, que je souhaitois pour son repos, que ce qu'il m'avoit dit il y avoit quatre jours fust vray. A peine eus-je dit cela, qu'Agathyrse s'aprocha de moy avec empressement, et me demanda ce qui me faisoit parler ainsi ? avant que de vous respondre, luy dis-je, il faut que vous me disiez si vous estes bien assuré de n'aimer plus Elybesis ? car si vous ne l'aimez plus, vous pouvez lire la Lettre que je tiens : mais si vous l'aimez encore, ne la lisez pas, si vous ne voulez vous exposer à mourir d'affliction. S'il ne faut que vous donner cette assurance, reprit-il fort brusquement en changeant de couleur, donnez moy promptement cette Lettre : et en effet, en disant cela Agathyrse me l'arracha des mains, et se mit à y lire à peu prés ces paroles, si ma memoire ne me trompe.

Nous ne sçavons pas encore icy si la Fortune voudra qu'Aryante soit Roy : mais tousjours y a-t'il grande apparence que les Dieux ne veulent pas qu'Elybesis soit Reine, car elle est malade à l'extremité : et te ne sçay mesme si à l'heure que je parle, la mort n'a point cassé l'ambition de fin coeur, Quelques uns disent que la douleur de voir tant d'incertitude à la fortune du Prince qu'elle à preferé à Agathyrse, est la cause de sa maladie et de sa mort : mais pour moy je croy que son esprit n'a point de part aux maux de son corps : et je puis enfin vous assurer que peu de Gens sçavent si elle regrete le Throsne, ou Agathyrse. quoy qu'il en soit, vous en aurez, des nouvelles à la premiere occasion.

Tant qu'Agathyrse leût cette Lettre, où il y avoit encore beaucoup d'autres choses afin de le mieux tromper, je l'observay soigneusement : de sorte que je remarquay qu'il changea vingt fois de couleur en la lisant. Neantmoins comme il a une ame fiere et superbe, quoy qu'il sentist une douleur estrange dans son coeur, il me rendit cette Lettre sans me la tesmoigner, et me dit seulement qu'il commençoit d'estre vangé : apres quoy il se teût, et se mit à se promener. Mais à peine eut-il fait un tour dans sa Tente, qu'oubliant que j'estois là, il se mit à lever les yeux au Ciel avec fureur ; à battre la Terre du pied ; à marcher tantost viste, et tantost lentement ; et à donner toutes les marques qu'un homme d'un temperament ardent et violent peut donner, lors qu'il a quelque chose dans l'ame qui l'inquiete. Mais comme je voulois joüir de tout le plaisir que j'avois attendu de ma fourbe ; et que je voulois qu'il sçeust que je m'aperçevois de son desespoir, je luy dis que j'estois bien marry qu'il se fust trompé : Se de luy avoir monstré une Lettre, qui luy donnoit tant de douleur. A peine eusie je dit cela, qu'Agathyrse de qui l'esprit fier et opiniastre ne se vouloit pas encore rendre, s'arresta ; et me dit que je connoissois mal ses sentimens, si je croyois que sa douleur vinst de la tendresse qu'il avoit pour Elybesis. Et puis qu'il vous la faut expliquer, dit-il, sçachez que la rage que j'ay, vient de ce que ce n'est pas plustost Aryante, qu'Elybesis, qui soit prest d'entrer au Tombeau. Je le croy, repliquay - je froidement, mais comme Aryante pourra mourir durant cette Guerre, je ne voy pas comment vous Vous affligez si fort aujourd'huy de ce qu'il n'est point mort, car il ne l'estoit pas hier, et vous n'estiez pas si affligé que vous estes : ainsi je conclus que c'est le mal d'Elybesis qui vous afflige, et je le conclus ce me semble aveque raison. Ouy cruel Amy (me dit-il alors, avec autant de colere que de tristesse) c'est le mal d'Elybesis qui m'afflige, puis que vous voulez opiniastrement penetrer jusques dans le fonds de mon coeur, et que je ne le sçaurois plus cacher. Ouy encore une fois, c'est le mal d'Elybesis qui me desespere : et sa mort me fera mourir si elle arrive : car enfin puis qu'il le faut advoüer, toute foible, toute inconstance, et toute infidelle qu'elle est, Elybesis est encore assez puissante dans mon coeur, pour ne la pouvoir voir entrer au Tombeau sans y entrer aussi bien qu'elle, dés que j'y auray fait descendre mon Rival. I'eusse pû la voir vivre sans l'aimer, poursuivit il, mais je ne puis la voir mourir sans sentir renouveller ma flame : apres cela impitoyable Amy, triomphez de ma foiblesse, et reprochez moy aveque raison, que je suis le plus foible de tous les hommes. Je ne vous reprocheray pas vostre foiblesse, luy dis-je, mais je vous reprocheray le secret que vous m'en avez fait : cependant, adjoustai-je en souriant, je vous avouëray que je me trompois aussi bien que vous, puis que je ne pensois pas que vous aimassiez encore autant Elybesis que vous l'aimez : car si je l'eusse creû, je me serois bien gardé de vous faire la fourbe que je viens de vous faire, en supposant la Lettre que je vous ay montrée. Quoy, s'escria t'il, il n'est pas vray qu'Elybesis soit malade à l'extremité ! non, repliquay-je ; mais il n'est que trop vray que vous n'estes pas guery du mal qui vous tourmente depuis si long temps. Ha cruel Amy que vous estes, me dit il, dites moy sincerement ce que je dois croire ! m'avez vous effectivement trompé, ou me trompez vous presentement ? Parlez donc, je vous en conjure, puis qu'il m'importe de sçavoir l'estat où est Elybesis, afin de regler mes sentimens : car si Elybesis meurt, je sens bien qu'il faut que ma passion revive dans mon coeur, et que je meure moy mesme : mais si Elybesis est vivante et en santé, il faut que je la haïsse si je le puis, ou que j'agisse du moins comme si je la haïssois. J'avouë que je ne pus m'empescher de rire, d'oüir parler Agathyrse comme il faisoit : et que je ne pûs aussi m'empescher de luy tesmoigner l'estonnement que j'avois de l'entendre parler comme il parloit. En effet, luy dis-je, si vous aimez Elybesis, vous l'aimerez vivante aussi bien que morte : et si vous la haïssez, vous haïrez sa memoire comme sa Personne. Nullement, reprit il, et vous n'estes guere sçavant en amour, si vous ne sçavez pas faire la distinction de ces deux choses : car enfin Elybesis dans le Tombeau, ne peut plus estre possedée par mon Rival : de sorte que la compassion attendrissant mon coeur, je la regarderois comme une Personne qui auroit cessé d'estre infidelle en cessant de vivre : et comme une Personne qui m'auroit aimé ; qui n'aimeroit plus Aryante, et qui ne le pourroit plus aimer. Mais Elybesis vivante, est une inconstante qui m'a abandonné, et que je dois abandonner, comme une Personne qui peut rendre mon Rival heureux par sa possession, et qui ne se soucie pas de me rendre miserable pour satisfaire son ambition et sa vanité : ainsi je conclus que je puis aimer Elybesis au Tombeau, et que je la dois haïr si elle est vivante. Vous conclûrrez ce qu'il vous plaira, luy dis-je, mais à parler veritablement, vous aimez Elybesis toute vivante qu'elle est : et vous le sçavez presentement aussi bien que je le sçay. Ouy, repliqua-t'il brusquement, je l'aime plus que je ne pensois l'aimer : et je suis tellement irrité contre moy, et contre elle mesme, du pouvoir qu'elle a encore sur mon ame malgré que j'en aye ; que j'espere que la honte que j'en ay achevera de me guerir, et la chassera plus absolument de mon coeur, qu'elle ne m'a chassé du sien. Et puis, quand il n'y auroit nulle autre raison, poursuivit-il, pour m'obliger à me combattre moy mesme, que ce que vous sçavez ma foiblesse ; je dois pour mon honneur m'en guerir, afin de vous faire connoistre, que j'ay encore plus de generosité que d'amour. Ouy, adjousta-t'il, vous ferez cause que je gueriray de ma folie : et je veux estre tenu pour le plus foible, et le plus lasche de tous les hommes, si devant la fin de la Guerre, vous ne me voyez haïr Elybesis. Si la Guerre ne finit qu'avec vostre amour, repris-je en riant, nous ne verrons de long-temps la Paix : apres cela je luy demanday pardon serieusement, de la douleur que je luy avois causée : et il me pria avec un empressement estrange, de ne dire à qui que ce fust qu'il aimoit encore Elybesis : car enfin, adjousta-t'il, la passion que j'ay encore pour elle, est de telle nature, que quand j'aurois renversé Aryante de ce Throsne qu'il s'est eslevé ; que je l'aurois tué ; que j'aurois pris Issedon ; et qu'Elybesis seroit en ma puissance ; j'aimerois mieux estre mort, que de luy avoir donné nulle marque d'amour, quand il seroit vray que je l'aimerois plus que je ne l'ay jamais aimée. Je pense que vous le croyez comme vous le dittes, repliquay-je, mais en mon particulier je ne le croy pas : car enfin quiconque aime veut estre aimé : et fait assurement toutes choses possibles pour se faire aimer : ainsi je puis ce me semble assurer aveque beaucoup de raison, que si la Fortune veut que vous soyez vainqueur d'Aryante, vous vous trouverez encore Esclave d'Elybesis. Apres cela Seigneur, nostre conversation cessa : et je fus depuis ce jour là le Confident de ses plus secrettes pensées, quoy qu'il sçeust que l'estois Amy d'Adonacris. Il est vray qu'il n'estoit pas directement mal aveque luy : car il sçavoit bien qu'Elybesis ne suivoit pas les conseils de son Frere en toutes choses ; et qu'elle ne croyoit qu'elle mesme. Mais enfin, sans m'amuser à vous particulariser cette Guerre, je vous diray que la fin de la Campagne aprochant, les deux Partis songerent chacun à prendre leurs Quartiers d'Hiver en Terre Ennemie : de sorte que cela fut cause qu'il y eut plus de sang respandu qu'il n'y en avoit eu pendant toute la Campagne. En effet Seigneur, il y eut un Combat si aspre au passage d'une petite Riviere ; dont Spargapyse vouloit s'emparer, que ses eaux en furent toutes ensanglantées : mais à la fin pourtant il falut qu'Aryante abandonnast ce Passage à ses Ennemis, et qu'il retirast ses Troupes vers Issedon. Neantmoins comme la victoire avoit cousté cher à Spargapyse, et qu'il y avoit eu plus de Gens tuez de nostre costé que de celuy d'Aryante ; il disoit qu'il estoit vray qu'il avoit perdu son Bagage, et une Riviere, mais que nous avions tant perdu de sang pour la gagner, que s'il en perdoit seulement encore une de la mesme sorte, nous serions perdus nous mesmes, Il est pourtant vray, malgré cette raillerie, que ce passage que nous gagnasmes, fut cause de la perte de ce Prince : parce que cela l'obligea à se poster si prés d'Issedon, que tous les lieux d'alentour en furent ruinez ; que les Habitans en murmurerent ; et que cela nous donna moyen d'avoir un Païs tres fertile pour loger toute nostre Armée. Cependant Seigneur, il arriva un cas fortuit estrange : qui fut qu'à ce combat là, Adonacris fut fait Prisonnier par Agathyrse, et que Sitalce le fut par Aryante : de sorte que comme on ne garde pas les Prisonniers au Camp, Aryante envoya Sitalce à Issedon : et Spargapise envoya Adonacris à une Ville nommée Typanis, qui estoit du Party de la Reine, et où ce Prince devoit passer l'Hiver, à cause qu'il ne vouloit pas retourner aux Tentes Royales, parce qu'il eust esté trop loin de son Armée.

Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : retrouvailles d'Adonacris et de Noromate


Ainsi Seigneur, la Fortune r'assembla Adonacris et Noromate : qui comme je l'ay desja dit, avoit eu ordre de son Mary de demeurer dans cette Ville là, jusques à la fin de la Guerre. Comme j'estois Amy d'Adonacris, je luy rendis tout l'office que je pûs : il est vray que je n'en eus pas grand besoin : car Agathyrse le fit si bien traiter par le Prince Spargapyse, qu'il fut remis sur sa Foy dés qu'il fut à Typanis. Vous pouvez juger Seigneur, qu'Adonacris ne trouvoit pas sa Prison fort rigoureuse, puis qu'elle le raprochoit de sa chere Noromate : et vous pouvez penser au contraire, que Sitalce qui aimoit fort sa Femme, et qui estoit d'humeur jalouse, sentit la sienne avec une extréme douleur. Adonacris avoit pourtant beaucoup de chagrin de la perte de son Bagage, parce que toutes les Lettres qu'il avoit euës de Noromate, devant qu'elle eust espousé Sitalce y estoient. Neantmoins comme il l'avoit retrouvée elle mesme, il s'en consola : et n'apprehenda point que les Soldats qui l'avoient vollé, pussent luy en rendre de mauvais office : ou s'il le craignit, ce fut comme une chose qui n'avoit aucune vray-semblance, et qu'il n'apprehendoit que par excés d'amour. Argyrispe fut aussi fort touchée de la Prison d'Adonacris : mais pour Noromate, Seigneur, il faut que je vous die un peu plus particulierement, comment elle sçeut que son Mary estoit Prisonnier d'Aryante, et que son Amant l'estoit d'Agathyrse : car enfin ce merveilleux cas fortuit produisit une si belle avanture, qu'il est ce me semble à propos que je n'en oublie aucune circonstance. Vous sçaurez donc Seigneur, que la nouvelle du grand Combat qui s'estoit fait, ayant esté portée à Typanis, on l'y publia d'abord comme on a accoustumé de publier toutes les premieres nouvelles des Grandes actions, c'est à dire avec mille circonstances fausses. Car comme vous le sçavez Seigneur, on tuë quelquesfois des Gens qui se portent bien ; on en blesse mortellement, qui ne sont que Prisonniers ; on en fait de Prisonniers, qui sont en liberté : et il y en a d'autres aussi, dont on ne parle point qui sont ou Prisonniers, ou blessez, ou morts. De sorte que suivant cét ordre de nouvelles confuses et incertaines, où la verité et le mensonge sont si bien meslez, qu'on ne les sçauroit démesler ; dés qu'on dit à Typanis qu'il y avoit eu combat entre l'Armée d'Aryante, et l'Armée de Spargapyse, on y dit que Sitalce estoit blessé, et Prisonnier ; qu'Adonacris estoit mort. Vous pouvez juger Seigneur, veû la maniere dont je vous ay representé Noromate, que cette nouvelle la surprit et l'affligea sensiblement : et qu'y ne Personne aussi vertueuse qu'elle ; d'une ame aussi tendre que la sienne ; et possedée d'une passion aussi forte ; ne pût sçavoir son Mary blessé, et Prisonnier, sans quelque espece de douleur, quoy qu'elle ne l'aimast pas ; ny aprendre qu'Adonacris estoit mort, sans un desespoir extréme. Encore fust-ce quelque chose d'avantageux pour elle, qu'elle eust un pretexte raisonnable d'estre triste, et une cause apparente de s'informer curieusement des nouvelles, et de s'esclaircir aveque soin, si ce qu'on disoit estoit de la maniere qu'on le publioit. Aussi le faisoit-elle avec un empressement extréme, de sorte que comme il n'y avoit point de lieu où on sçeust si tost, ny si assurément les nouvelles de l'Armée que chez la Femme du Gouverneur de Typanis, qui s'apelle Eliorante ; et qui est une des Femmes du monde la plus accomplie, et la plus genereuse, elle y fut à l'heure mesme. Mais comme elle ne fut pas encore esclaircie de ce qu'elle vouloir sçavoir, elle resolut d'y retourner tous les jours, jusques à ce qu'il fust venu des nouvelles assurées de ce qui s'estoit passé à l'Armée. Elle n'osoit pourtant pas demander des nouvelles d'Adonacris : car encore qu'elle sçeust que leur affection avoit esté tres cachée, elle n'avoit toutesfois pas la hardiesse de s'en informer : mais elle esperoit qu'en demandant des nouvelles des Morts, des Prisonniers, et des blessez en general, et de son Mary en particulier, elle en aprendroit quelque chose de plus assuré, que ce qu'elle en sçavoit. De sorte que dans cette pensée, elle fut, comme je l'ay desja dit, chez Eliorante : non seulement le jour mesme que ce funeste bruit fut espandu, mais encore le lendemain, et le jour d'apres. Comme elle estoit donc avec cette Dame, il arriva un Courrier qui confirma la nouvelle du Combat, et de la Victoire de Spargapyse : et qui assura à Noromate que Sitalce estoit Prisonnier sans estre blessé : si bien qu'Eliorante s'en réjoüissant avec elle, luy dit qu'elle devoit avoir beaucoup de joye, de voir que de deux choses fascheuses qu'on luy avoit dittes de son Mary, il n'y en eust qu'une vraye, et que ce fust encore la moins funeste. Car enfin, luy dit elle, il y a ce me semble lieu de se consoler d'un malheur qui met la Personne qui le souffre en seureté de sa vie tant que ce malheur là dure. Comme Noromate est fort raisonnable, elle seroit tombée d'accord de ce que luy disoit Eliorante, si elle n'eust point eu d'autre inquietude dans l'esprit : mais comme elle en avoit une tres sensible, qu'elle n'osoit faire paroistre, elle fut bien aise de garder un pretexte à la melancolie, qu'elle ne pouvoit chasser de ses yeux, quelque effort qu'elle y fist : c'est pourquoy elle dit à Eliorante, qu'encore qu'elle eust beaucoup de consolation d'aprendre que Sitalce n'estoit pas blessé, il luy restoit pourtant beaucoup de douleur, de ce qu'il estoit Prisonnier. Cependant elle ne songeoit pas tant à ce qu'elle disoit à Eliorante, qu'elle ne prestast attentivement l'oreille, à ce que disoit ce Courrier au Gouverneur de Typanis, qui s'appelle Aritaspe, et qui estoit alors dans la Chambre de sa Femme. De sorte qu'elle entendit confusément, qu'il alloit arriver des Prisonniers, et qu'il y en avoit un que Spargapyse vouloit qui fust laissé sur sa Foy ; et qu'il le traitast fort bien. Mais à peine eut elle entendu cela, qu'on entendit un grand bruit de Gens qui parloient dans une grande Place qui est devant la Maison de ce Gouverneur : un moment apres ce bruit passant de la Place dans la Cour ; de la Cour, dans l'Escalier ; et de l'Escalier, dans l'Anti-Chambre ; on vint dire à Aritaspe, que les Prisonniers que Spargapyse luy envoyoit estoient arrivez, et que ce qu'il y avoit de Gens de qualité parmy eux, estoient dans son Anti-Chambre. Mais à peine celuy qui parloit eut-il dit cela, que toutes les Dames qui estoient aupres d'Eliorante, à la reserve de Noromate, se mirent à la presser d'obliger Aritaspe, de faire entrer ces Prisonniers dans sa Chambre : mais pour Noromate, comme elle s'imaginoit toûsjours qu'elle alloit ouïr la confirmation de la mort d'Adonacris, elle ne l'en pressa pas. Au contraire ne se fiant pas assez à sa constance, elle voulut s'en aller : disant qu'elle n'avoit plus d'interest aux nouvelles, puis qu'elle sçavoit de Sitalce tout ce qu'elle en pouvoit sçavoir : mais Eliorante la retint, et luy dit fort galamment, que c'estoit plus à elle qu'à une autre, à luy aider à bien recevoir ces Prisonniers, puis qu'elle avoit un Mary Prisonnier : car enfin, dit-elle, il est croyable que le mesme traittement que nous ferons à ceux qu'on nous envoye, le Prince Aryante le fera à ceux qui sont sous sa puissance. De sorte que Noromate n'osant resister davantage, demeura : si bien qu'Eliorante ayant prié Aritaspe de satisfaire la curiosité de toutes ces Dames, qui avoient envie de voir ces Prisonniers ; il leur dit en souriant, que quoy que ce fust les exposer à estre plus leurs Prisonniers que ceux de Spargapyse, il vouloit bien les contenter : et en effet ayant ordonné qu'on les fist entrer, le Lieutenant des Gardes de Spargapyse qui les conduisoit, parut le premier ; apres quoy Adonacris entra à la Teste de dix ou douze Officiers, et entra de si bonne grace, et avec un air si noble, qu'il estoit aisé de voir qu'il avoit la satisfaction de sçavoir qu'il avoit vendu sa liberté bien cher, et que sa captivité ne luy estoit pas honteuse. Imaginez vous donc Seigneur, quelle surprise fut celle de Noromate, de voir Adonacris qu'elle avoit creû mort : et de voir Adonacris qu'elle n'avoint point veû depuis qu'ils estoient si bien ensemble ; depuis qu'ils s'estoient tous deux mariez ; et depuis qu'ils s'estoient escrit dans la pensée de ne s'escrire jamais ; et de ne se voir de leur vie. Adonacris de son costé, eut aussi une surprise fort grande : car encore qu'il sçeust que Noromate estoit à Typanis, il ne sçavoit pas qu'il la trouveroit au lieu où il la trouva. De plus il arriva mesme que le hazard fit que la premiere Personne que vit Adonacris dans cette Chambre, fut Noromate, et qu'il la vit assez triste. Mais encore qu'il ne sçeust pas qu'il estoit cause de la tristesse qui paroissoit sur son visage, il ne laissa pas d'avoir quelque satisfaction, de ce qu'elle ne paroissoit pas estre fort satisfaite de sa fortune : car il ne songea pas alors, qu'elle pouvoit estre melancolique de la Prison de Sitalce. Au contraire cherchant à rendre ce moment tout à fait heureux pour luy, il expliqua encore à son avantage, la rougeur qui parut sur le visage de Noromate, dés qu'elle l'eut aperçeu : et en effet j'ay sçeu par une Dame de mes Amies, qui se trouva à cette entre-veuë, et qui a sçeu tout le secret de cette affection, que Noromate rougit d'une maniere, qu'il estoit aisé de connoistre que ce qui la faisoit rougir ne luy desplaisoit pas : car ses yeux en devinrent plus vifs ; et malgré qu'elle en eust, il y eut je ne sçay quelle impression de joye qui s'espandit sur son visage et qui passa en un instant de ses yeux, dans le coeur d'Adonacris. Enfin, Seigneur, il y eut je ne sçay quoy de si passionné, et de si significatif, dans les regards de ces deux Personnes en cette entre-veuë inopinée, où leur raison ne les pût contraindre ; qu'ils se dirent sans en avoir le dessein, qu'ils s'aimoient encore ; qu'ils s'aimeroient tousjours ; et qu'ils estoient tres-miserables. Cependant ce premier sentiment involontaire qui ne dura qu'un instant estant passé, la vertueuse Noromate rougit de honte de sa foiblesse, apres avoir rougi d'amour : et se fit un si grand effort, qu'elle esvita les yeux d'Adonacris, et remit à peu prés dans les siens, la mesme tristesse qui y paroissoit devant qu'il arrivast : et elle le fit d'autant plus facilement, que la joye qu'elle avoit de voir Adonacris vivant, apres l'avoir creû mort, estoit temperée par la douleur qu'elle avoit de ce qu'il n'estoit plus possible, qu'elle pûst innocemment, ny l'aimer, ny souffrir d'en estre aimée : aussi fit-elle une reflection là dessus pendant qu'Adonacris parloit à Sitalce, qui cousta bien des soûpirs à ce malheureux Amant. Pense Noromate, dit-elle alors en elle mesme, pense bien à ce que tu veux, et à ce que tu dois : Adonacris est aimable, il est vray, et tu l'aimes plus que tu ne le devrais faire : mais apres tout puis que tu l'aimes tans pouvoir cesser de l'aimer, tu l'aimeras sans estre criminelle, pourveû qu'il ne le sçache pas ; que tu ne le luy tesmoignes jamais ; et qu'au contraire tu le fuyes, comme si tu le haïssois. Songe Noromate, qu'il y va de ta gloire : et songe encore pour soustenir ta vertu, que ton Pere sçait qu'Adonacris t'a aimée à Issedon : et que si tu souffrois qu'il te vist chez toy, il n'en pourroit penser que des choses à ton desavantage. Mais pense principalement, qu'Adonacris t'estimeroit moins, si tu luy donnois des marques de ton affection, que si tu luy en donnes d'indifference : et pour agir encore par un sentiment plus noble, pense que tu t'estimerois moins toy mesme ; et que qui ne s'estime point, ne peut jamais estre heureux, ny meriter l'estime des autres. Pendant que Noromate raisonnoit ainsi, on eust dit qu'elle resvoit si profondément, que sa resverie n'avoit plus d'objet, tant ses yeux tesmoignoient que son esprit estoit esloigne de tout ce qui l'environnoit. De sorte qu'apres qu'Aritaspe eut parlé à tous ces Prisonniers, et qu'il eut dit à Adonacris qu'il avoit ordre de le loger chez luy ; de luy donner toute la Ville de Typanis pour Prison ; et de l'y laisser sur sa Foy ; il se tourna vers Noromate, qui comme je l'ay desja dit, sembloit resver fort profondément : et prenant la parole ; à ce que je voy Madame, luy dit-il, vous ne songez guere aux Prisonniers du Prince Spargapyse, et je m'assure que vous songez plus à ceux du Prince Aryante : et que de l'heure que je parle, vous pensez plus à Sitalce que vous ne voyez pas, qu'Adonacris que vous voyez, quoy qu'il me semble que vous l'ayez connu à Issedon. Il est vray Seigneur (reprit Noromate avec une esmotion de coeur estrange, quoy qu'elle ne parust point) que je pensois à Sitalce : mais je pensois aussi à Adonacris) adjousta-t'elle avec une fermeté incroyable) mais c'estoit pour chercher par quelle voye je pourrois trouver les moyens de le faire eschanger contre Sitalce. Le discours de Noromate surprit si fort Adonacris, qu'il n'y pût respondre : il est vray que son silence ne fut pas remarqué : car Eliorante ayant pris la parole, luy donna le temps de se remettre. Le dessein que vous avez de delivrer deux fort honnestes Gens à la fois, dit elle à Noromate, est si loüable, et si digne de vous, que je croy qu'il n'y a personne qui ne vous y serve aupres de Thomiris, et aupres de Spargapyse : de sorte que comme en cette rencontre, les Amis d'Adonacris solliciteront esgallement avec les vostres, il est à croire que nous pourrons bientost avoir la joye de revoir Sitalce, et la douleur de ne voir plus Adonacris. Quand la prison n'est pas plus rigoureuse que la mienne (dit alors Adonacris, avec beaucoup d'adresse) on ne souhaite pas la liberté au desavantage de son Parti : de sorte Madame, que comme Sitalce est plus considerable dans celuy de Thomiris, que je ne le suis dans celuy d'Aryante, je ne murmureray point quand on ne me voudra pas eschanger contre un homme qui pourroit plus nuire à mon Parti par sa valeur ; que je n'y pourrois servir par la mienne : c'est pourquoy je ne solliciteray point ma liberté, et j'en laisseray la disposition au Prince que je sers. Cette responce est si modeste, si genereuse, et si galante, reprit Aritaspe en souriant, qu'elle ne pourroit estre plus adroite, quand mesme il y auroit quelqu'une de ces belles Dames, dit-il en les montrant de la main, à qui vous voudriez faire entendre que vostre Prison vous seroit agreable. Cependant (adjousta-t'il, sans attendre sa responce) quoy que les Fers que vous portez ne soient pas si pesans, que ceux qu'elles pourroient vous faire porter, je pense qu'il est à propos que je vous mene en lieu où vous puissiez vous reposer : et en effet Aritaspe se disposant à sortir, fit passer Adonacris devant luy, tout Prisonnier qu'il estoit, et le conduisit à un fort bel Apartement : apres quoy il fut donner les ordres necessaires pour les autres Prisonniers, qui n'estoient pas laissez sur leur foy comme Adonacris. Mais Seigneur, j'oubliois de vous dire que Noromate se tint si ferme, lors qu'Adonacris la salüa en sortant de la Chambre d'Eliorante, qu'il ne vit plus rien dans ses yeux de ce qu'il y avoit veû en entrant : car enfin il n'y pût voir autre chose, qu'une civilité froide et serieuse, qui l'eust fait desesperer, s'il ne se fust souvenu de la tendresse passionnée qu'il y avoit veuë un quart d'heure auparavant. Il pensa mesme que peut-estre la presence de tant de Personnes l'avoit elle obligée à se contraindre : mais il fut bientost privé de cette consolation : parce que comme on l'avoit logé à un Apartement qui donne sur la Cour, où il y a un Balcon avancé qui n'est pas extrémement eslevé, il s'y estoit apuyé, esperant voir encore Noromate quand elle sortiroit. Et en effet son esperance ne fut pas trompée : car comme elle avoit une inquietude dans l'ame dont elle n'estoit pas tout à fait Maistresse, elle sortit bientost apres qu'Adonacris fut sur ce Balcon : mais quoy qu'il commençast de la salüer, dés qu'elle fut sur le Perron de cette Maison ; qu'il la salüast avec tout le respect imaginable ; et qu'il la suivist des yeux, non seulement jusques à ce qu'elle fust dans son Chariot, mais jusques à ce que ce Chariot fust hors de la Cour ; il n'en pût avoir autre chose qu'une reverence civile, sans pouvoir rencontrer ses yeux, ny sans aucun signe de teste, ny de main, qu'il pûst expliquer à son avantage : de sorte qu'il se retira de ce Balcon tres affligé. Cependant les premiers regards de Noromate l'avoient si sensiblement touché, et luy avoient si bien persuadé qu'elle ne le haïssoit pas encore, qu'il ne pouvoit comment entendre cette derniere froideur. Quoy qu'il en soit (disoit-il en luy mesme, comme il me le dit depuis) le mieux que je puisse penser, est que Noromate ne veut pas que je sçache qu'elle ne me haït point : mais helas, ma chere Noromate, adjoustoit il, si je suis assez heureux pour n'estre pas haï de vous, c'est en vain que vous me voulez mal-traiter : puis que malgré vous je sçauray bien discerner si les marques de haine que vous me donnerez, seront causées par une veritable aversion, ou par prudence seulement. Apres cela Adonacris se mit à penser comment il feroit pour la voir ; et pour la voir en particulier : car enfin il l'avoit retrouvée si belle, que sa passion en estoit encore augmentée. Cette passion estoit pourtant toute pure, toute violente qu'elle estoit : et Adonacris connoissoit si parfaitement la vertu de Noromate, que l'impossibilité eust tousjours mis des bornes à ses desirs, quand mesme son amour n'eust pas esté détachée de tous sentimens criminels. De sorte qu'estant persuadé de l'innocence de son affection, il l'estoit en mesme temps que Noromate y pouvoit et y devoit respondre : si bien qu'imaginant encore une joye inconcevable, s'il pouvoit seulement oüir une fois en sa vie, de la bouche de Noromate, qu'il n'estoit pas haï, qu'il ne pensa à autre chose, qu'à trouver les voyes de luy parler sans estre entendu que d'elle. Mais durant qu'il ne pensoit qu'à la pouvoir entretenir, et qu'à luy escrire, pour en obtenir la liberté ; Noromate ne songeoit qu'à esviter sa conversation : car pour sa veuë, elle voyoit bien qu'elle ne le pourroit pas. En effet elle ne pouvoit sortir de Typanis durant la guerre ; elle ne pouvoit pas non plus cesser de voir Eliorante, et toutes ses autres Amies, sans donner sujet d'en demander la cause : et tout ce qu'elle pouvoit, estoit de ne voir point Adonacris chez elle, et d'esviter, quand elle le trouveroit ailleurs, qu'il luy peust parler en particulier. Elle sentoit pourtant dans son ame une si grande repugnance à prendre cette resolution, que toute autre vertu que la sienne, auroit succombé sous une passion si tendre, et si forte. Cependant Noromate se surmonta elle mesme, sans surmonter son inclination, quoy qu'elle fist tout ce qu'elle pût pour la vaincre. Jusques alors elle s'estoit contentée d'essayer de n'aimer plus Adonacris : mais pour faire encore davantage, en voyant le danger plus grand, elle fit tout ce qu'elle pût, pour forcer son coeur à aimer Sitalce ; mais il n'y eut pas moyen. Ainsi sa vertu trouvant une ample matiere de se faire esclater, elle resolut de faire pour Sitalce, tout ce qu'elle eust pû faire si elle l'eust aimé plus qu'elle mesme : de ne faire rien pour Adonacris, et de n'oublier chose aucune pour tascher effectivement de le faire échanger contre son Mary, quoy que sa presence deust luy estre tres fâcheuse, et que celle d'Adonacris luy fust tres agreable. Noromate ne prit pourtant pas cette resolution tumultuairement : puis qu'elle employa toute la nuit à l'examiner, sans pouvoir dormir qu'une heure seulement : encore fut-ce que la propre lassitude de son esprit l'assoupit. Mais à peine fut elle éveillée, qu'elle reçeut en une quart d'heure trois Lettres d'un stile bien different : et qui venoient aussi de trois Personnes bien differentes ; car enfin un Courrier d'Agathyrse, qui venoit advertir Aritaspe que le Prince Spargapise et luy arriveroient bien tost à Typanis, luy en aporta une que Sitalce luy avoit donnée à Issedon, où Agathyrse l'avoit envoye demander des nouvelles d'un de ses Amis qu'on n'avoit point trouvé, ny parmy les blessez, ny parmy les morts, ny parmy les vivans de son Party : la seconde estoit d'Argyrispe, qui la conjuroit de solliciter aussi ardemment à Typanis pour la liberté d'Adonacris, qu'elle sollicitoit à Issedon pour celle de Sitalce : et la troisiesme estoit d'Adonacris, qu'un Esclave de cét Amant Prisonnier, avoit donnée à une de ses Femmes sous un autre nom que celuy de son Maistre, et sans en vouloir attendre la responce : car Adonacris avoit eu peur que Noromate ne la luy renvoyast toute fermée, dés qu'elle auroit connu le carractere de la subscription. De sorte que la vertueuse Noromate se trouvant en mesme temps, une Lettre de son Amant, une de son Mary, et une d'Argyrispe, se trouva en un embarras estrange : car enfin si elle eust : suivi son inclination, elle eust ouvert celle d'Adonacris, et n'auroit du moins veû celle de Sitalce que la derniere. Cependant cette vertueuse Personne, se surmontant elle mesme, resolut d'abord de n'ouvrir point la Lettre d'Adonacris, et de voir celle de Sitalce, et en suitte celle d'Argyrispe : si bien que jettant sur sa Table cette Lettre qui venoit d'une main qui luy estoit si chere, elle se mit à ouvrir celle de son Mary ; mais elle l'ouvrit en soupirant, malgré qu'elle en eust, et fut quelque temps sans la pouvoir lire, tant la douleur la pressoit. Toutesfois à la fin l'ayant leuë, elle y trouva d'abord quelques marques d'affection, et quelque civilité : mais comme Sitalce avoit plus de coeur que de politesse à escrire, quoy qu'il eust de l'esprit, cette civilité n'avoit ny tendresse, ny galanterie ; et elle estoit enfin telle qu'un Mary qui n'estoit pas naturellement fort galant la pouvoit avoir, et telle qu'un homme qui songeoit plus à sa liberté qu'à toute autre chose en pouvoit estre capable. Il y avoit pourtant quelques marques d'amour dans cette Lettre, mais c'estoit d'une maniere peu obligeante : car il luy faisoit entendre sans aucune adresse, qu'il avoit quelque inquietude de ce qu'il avoit sçeu que Spargapyse et toute sa Cour iroit passer l'Hiver à Typanis, et de ce qu'elle auroit trop bonne Compagnie : adjoustant apres cela divers ordres pour sa liberté, et pour ses affaires, avec la mesme familiarité que s'ils eussent esté mariez dix ans, quoy qu'ils n'eussent esté que trois jours ensemble. De sorte qu'apres que Noromate l'eut leuë en soupirant, et qu'elle vint à jetter les yeux sur la Lettre d'Adonacris qu'elle avoit mise sur sa Table ; helas ; dit-elle en elle mesme malgré qu'elle en eust) que cette Lettre est sans doute differente de celle que je tiens ! cependant, adjousta telle en se reprenant, il faut ne la point voir : et il faut faire tout ce que celle que je viens de lire m'ordonne. Apres cela elle se trouva assez embarrassée, comment elle feroit pour la faire rendre à Adonacris sans l'avoir leuë : mais apres y avoir bien pensé, elle trouva qu'il y auroit trop de danger à se confier à quelqu'un pour la luy reporter : et que le mieux qu'elle pouvoit faire, estoit de la luy rendre adroitement elle mesme, la premiere fois qu'elle le trouveroit chez Eliorante, où elle s'imaginoit bien qu'elle le rencontreroit souvent : de sorte que prenant cette Lettre elle la mit dans sa Poche, et se mit à lire celle d'Argyrispe. Mais à ce qu'elle a advoüé depuis, elle la leût avec une esmotion de coeur estrange : car toutes les fois qu'elle y trouvoit le nom d'Adonacris, elle en changeoit de couleur, et ne pouvoit s'empescher d'avoir des sentimens qui tenoient quelque chose de la haine, et de la jalousie : ou de souhaiter du moins dans ses premiers mouvemens, qu'Adonacris n'aimast pas plus Argyrispe, qu'elle aimoit Sitalce. Elle se condamna pourtant elle mesme un moment apres, et sans rien relascher de sa vertu, et de la resolution qu'elle avoit prise, elle fut à un Sacrifice public qu'on faisoit ce jour là sur une petite Coline couverte d'Arbres, qui est enfermée dans la Ville : car comme vous le sçavez Seigneur, nous ne sacrifions jamais qu'à Ciel ouvert : nos Peres ayant creû que les hommes ne pouvoient bastir de Temples qui fussent dignes d'y honnorer les Dieux : mais aussi ne sacrifions nous pas si souvent que les autres Peuples, et ce n'est qu'une fois tous les Mois que ces actes publics de pieté se sont. Si bien que Noromate ne voulant pas manquer ce jour là au Sacrifice qu'on faisoit ; et y voulant aller principalement pour demander aux Dieux qu'ils luy donnassent la force de resister à la passion qu'elle avoit dans l'ame ; elle fut, comme je l'ay desja dit, au pied de cette Coline, à l'entour de laquelle on a basty de grandes et magnifiques Galeries couvertes, où les Dames se mettent pour esviter le Soleil : nostre Religion n'obligeant que les Sacrificateurs, et ceux qui les assistent, à estre à Ciel ouvert. Neantmoins celles de nos Dames qui ont une pieté un peu scrupuleuse, ne s'y mettent que quand il fait excessivement chaud, ou excessivement froid : de sorte que Noromate qui est de celles qui s'attachent le plus indispensablement à tout ce qu'elle croit estre de son devoir, ne s'y mit point ce jour là, et se mesla dans la multitude avec beaucoup d'autres Dames de qualité. Sa devotion ne fut pas mesme interrompuë par la presence d'Adonacris : car comme Aritaspe n'assista point au Sacrifice public, et qu'il en fit un particulier, il avoit retenu Adonacris aveque luy : aussi pria-t'elle les Dieux avec tant de tranquilité d'esprit, qu'il luy sembla qu'elle en avoit acquis une nouvelle force : et elle s'en retourna chez elle dans la pensée d'aller chez Eliorante aussi tost qu'elle auroit disné, afin de chercher occasion de rendre à Adonacris la Lettre qu'il luy avoit escrite : et en effet elle ne fut pas plustost hors de Table, qu'elle dit à ses Gens qu'elle vouloit sortir de bonne heure, et qu'on tinst son Chariot tout prest. Mais afin qu'Adonacris ne creust pas qu'elle eust dessein de renouveller sa passion dans son coeur, elle voulut estre plus negligée qu'à l'ordinaire : pretextant la chose à ses Femmes, de la Prison de son Mary : mais quoy que son Habillement fust un Habillement tout simple ; et que ses cheveux n'eussent que cinq ou six boucles negligées de chaque costé ; comme elle ne pouvoit pas cesser d'estre propre, elle ne laissoit pas d'estre aussi belle sans parure, que si elle eust esté parée. Cependant comme elle fut à son Miroir pour voir si elle estoit aussi negligée qu'elle le vouloit estre, elle cacha encore sous son Voile quelques boucles de ses cheveux, qu'elle r'atacha avec un Cordon noir, luy semblant qu'elle estoit encore trop galemment coiffée, pour une Personne qui vouloit qu'on creust quelle ne vouloit pas plaire ; quoy que dans le fonds de son coeur elle n'eust pas voulu qu'Adonacris l'eust haïe. Mais durant qu'elle consultoit son Miroir, afin de voir si elle n'estoit point encore trop ajustée, elle en soupira, se souvenant du temps où elle l'avoit quelquesfois si soigneusement consulté, lors qu'elle estoit a Issedon, et qu'elle n'estoit pas marrie de plaire à Adonacris. Mais à la fin apres avoir esté un demy quart d'heure, à croire tantost quelle estoit trop mal, et tantost qu'elle estoit encore trop bien ; et avoir rangé, et dérangé les boucles de ses cheveux plus d'une fois, elle s'osta avec chagrin de devant son Miroir ; et entrant dans son Cabinet, pour pouvoir regarder sans estre veuë de ses Femmes, si elle n'avoit pas tousjours dans sa Poche, la Lettre qu'elle y avoit mise le matin, elle trouva que les Tablettes dans quoy elle estoit escrite, s'estoient ouvertes dans la presse où elle avoit esté durant le Sacrifice : et qu'ainsi elle ne pouvoit plus les rendre fermées à Adonacris. D'abord elle en eut un dépit estrange contre elle mesme : et elle fut encore assez longtemps à les tenir ouvertes, sans vouloir voir ce qu'il y avoit d'escrit. Mais enfin considerant que quand elle rendroit cette Lettre à Adonacris sans la voir, il ne le croiroit pas, elle se resolut de la lire : elle ne s'y resolut pourtant pas tout d'un coup : et elle se demanda plus d'une fois à elle mesme, pourquoy elle la vouloit voir. Car enfin, disoit elle, tu peux bien penser Noromate, qu'Adonacris ne t'escrit pas pour te dire des injures, et pour te donner sujet de le haïr : et tu n'as que trop veû dans ses yeux, que la mesme passion qui est tousjours dans ton coeur malgre toy, est encore dans le sien. Que veux tu donc faire en lisant cette Lettre ? veux tu toy mesme attaquer ta vertu, et la mettre à la derniere espreuve ? tu sçais bien que tu as resolu de mourir mille fois plustost que de rien faire indigne de ce que tu és : et cependant tu vas lire une Lettre d'un homme que tu sçais qui est amoureux de toy : et ce qui est encore le plus estrange, d'un homme que tu sçais bien que tu ne haïs pas. Apres cela Noromate fut quelque temps à resver, comme elle l'a redit depuis : en suitte de quoy se déterminant à demeurer ferme dans sa resolution, quelque tendresse qu'elle peust trouver dans cette Lettre, elle la leût et y trouva à peu prés ces paroles.

ADONACRIS A NOROMATE.

Si je ne sçavois que je n'ay pas un sentiment dans l'ame qui soit indigne de vostre vertu, je n'aurois pas la hardiesse de vous demander une audience particuliere, pour vous dire tout ce qui s'est passé dans mon coeur depuis l'injustice que vous m'avez faite."Mais comme je suis assuré que je n'ay pas une pensée qui vous puisse offencer, je vous conjure Madame, de m'accorder la grace de me permettre de vous dire une fois en ma vie, tout ce que j'ay souffert, et tout ce que je souffre pour vous : et pour vous obliger à ne me refuser pas, je vous proteste Madame, que je vous aime sans desirs, et sans esperance ; et que si vous le voulez je ne vous parleray jamais de la passion que j'ay dans l'ame, et que j'y auray jusques à la mort : pourveû que vous me permettiez seulement de vous faire souvenir de ce qu'elle estoit dans un temps où vous la trouviez innocente. Ainsi ne vous demandant rien ny pour le present, ny pour l'avenir ; et ne voulant autre grace, que de vous parler d'une chose passée, vous seriez sans doute trop injuste, si vous me refusiez. Mais apres tout Madame, quand mesme vous me voudriez refuser, il faudroit du moins ne me refuser pas la faveur de me defendre vous mesme de vous dire que je vous aime tousjours plus que personne n'a jamais aimé : car Madame, si vous vous contentez de me faire entendre par vostre silence, que vous ne voulez pas que le vous le die, je ne vous obeïray point, non pas mesme quand, vos beaux yeux tous puissans qu'ils sont, me diroient mille et mille fois avec ce muet et rigoureux langage qu'ils sçavent trop bien, que vous ne voulez pas que le me pleigne. En effet Madame, c'est une chose si difficile, de ne dire point le mal qu'on endure, à la Personne pour qui on le souffre ; que j'ay besoin de recevoir ce commandement d'une maniere que le fou forcé d'y obeir. Vous sçavez Madame, quel pouvoir vous avez tousjours eu sur moy : je vous proteste qu'il n'est point diminué, et que quoy que ce soit que vous me commandiez, je vous obeiray, pourveû que je reçoive ce commandement de vostre bouche, et que vous ne me deffendiez pas de vous aimer jusques à la mort.

ADONACRIS.

Comme cette Lettre estoit tendre, respectueuse, et touchante, Noromate ne la pût lire sans soûpirer : et elle a dit depuis, que de sa vie elle ne s'estoit trouvée en une inquietude plus embarrassante. Mais apres tout, il se trouva qu'elle leût trois fois cette Lettre qu'elle ne vouloir point lire : et qu'elle la leût avec des sentimens qu'elle n'a jamais pû bien exprimer : car enfin elle avoit de la douleur en la lisant : mais c'estoit pourtant une espece de douleur où il y avoit je ne sçay quelle secrette satisfaction qui faisoit que la mesme chose qui l'affligeoit ne luy desplaisoit pas. Cependant apres avoir donné un quart d'heure à l'amour d'Adonacris, elle revint de sa foiblesse, comme d'une lethargie d'esprit : et rompant cette Lettre avec violence, plûst aux Dieux, dit-elle, qu'il me fust aussi aisé d'oster de mon coeur, la tendresse que j'ay malgré moy pour Adonacris, que d'oster de ma veuë ce tesmoignage de sa passion. Apres cela changeant le dessein qu'elle avoit eu d'aller chez Eliorante, elle dit qu'elle ne vouloit plus sortir : et qu'elle ne vouloit mesme voir personne, ne se trouvant pas en estat de s'exposer à voir si tost Adonacris : mais pour achever de l'accabler on luy vint dire de la part d'Eliorante, que si elle vouloit escrire à Sitalce, elle luy en donneroit une voye, pourveû que ce fust à l'heure mesme : de sorte que Noromate qui n'avoit l'imagination remplis que de la Lettre d'un Amant qu'elle aimoit, se vit contrainte de respondre à celle d'un Mary qu'elle n'aimoit pas : aussi le fit elle avec une peine estrange. Elle recommença cinq on six fois sa Lettre avant que de la pouvoir achever : car encore qu'elle eust devant elle celle de Sitalce, afin d'y respondre article pour article ; celle d'Adonacris estoit si fort dans sa pensée, qu'il ne luy venoit dans l'esprit, que de quoy respondre à Adonacris ; et il ne luy venoit rien pour respondre à Sitalce. Mais à la fin se mettant en colere contre elle mesme, elle se surmonta, et escrivit à son Mary avec beaucoup de respect ; et respondit aussi à Argyrispe avec beaucoup de civilité : apres quoy ne pouvant mesme plus souffrir la lumiere, elle se deshabilla et se mit au lit ; afin d'avoir un pretexte de ne voir personne, et de ne voir pas mesme ses Femmes. Pour cét effet elle leur dit qu'il venoit de luy prendre un mal de teste le plus incommode du monde, qu'elle vouloit tascher de guerir par le silence ; par l'obscurité ; et par le dormir : si bien que ses Femmes tirerent tous les rideaux de ses fenestres, et abaissant un magnifique Pavillon qui couvroit son lit, elles la laisserent dans la liberté de sentir le mal qui la tourmentoit. De vous dire Seigneur, tout ce que Noromate fit, et contre fit, et contre elle mesme, et contre Adonacris, il ne seroit pas aisé : car enfin tout ce qu'une Personne de Grand esprit, de Grand coeur, et de Grande vertu peut penser, pour surmonter une violente passion, Noromate le pensa, et le pensa avec intention d'executer sa pensée, et d'agir de façon avec Adonacris, qu'il ne peust seulement deviner qu'elle souhaitoit qu'il l'aimast tousjours, quoy qu'elle le luy deffendist. Cependant comme elle jugea qu'il estoit à propos qu'elle luy fist connoistre d'abord par son procedé, qu'elle fuyoit sa veuë, elle continua le lendemain de dire qu'elle se trouvoit mal, et qu'elle ne vouloit voir personne : de sorte que parce moyen Adonacris fut plusieurs jours sans la voir, et sans pouvoir sçavoir seulement si elle avoit reçeu sa Lettre. Il ne laissa pourtant pas de se l'imaginer, lors qu'il aprit chez Eliorante qu'on disoit qu'elle se trouvoit mal : et il craignit alors estrangement de s'estre trompé, lors qu'il avoit creû que Noromate ne le haissoit pas. D'autre part, Aritaspe estant adverty que le jeune Spargapyse arriveroit le lendemain, fut au devant de luy avec tout ce qu'il y avoit de Gens de qualité à Typanis : mais encore que ce fust à luy qu'on rendist tous les honneurs de la victoire, Agathyrse estoit pourtant celuy qui les meritoit : car Spargapyse estoit si jeune, qu'on ne pouvoit raisonnablement le loüer que d'avoir de belles inclinations, et d'estre desja assez raisonnable pour croire conseil, et pour faire tout ce que le sage Terez, et Agathyrse luy conseilloient. De sorte que dés qu'il fut arrivé à Typanis, Agathyrse qui estoit bien aise d'obliger Adonacris dans la pensée de couvrir Elybesis de plus de confusion, le presenta à Spargapyse, qui le reçeut aussi bien qu'on le luy avoit conseillé : ainsi le vainqueur, et le vaincu, vescurent apres ensemble avec une extréme civilité. Adonacris eut mesme plus d'obligation à ce jeune Prince que s'il luy eust donné la liberté : car il faut que vous sçachiez qu'Agathyrse luy ayant dit qu'il estoit à propos qu'il rendist une visite à Noromate, dont le Mary estoit Prisonnier pour ses interests, il y fut à l'heure mesme, pour luy tesmoigner la part qu'il prenoit à son affliction, et pour luy offrir tout ce qui pourroit servir à faire recouvrer la liberté à Sitalce. Si bien que comme Adonacris avoit eu le soir une grande conversation avec Agathyrse, qui luy avoit fait connoistre qu'il n'avoit rien contribué à l'ambition d'Elybesis, ils estoient si bien ensemble qu'Agathyrse luy proposa de suivre Spargapyse chez Noromate. Ainsi Adonacris acceptant aveque joye une proposition qui luy estoit si agreable, accompagna ce jeune Prince chez cette belle Personne, qui feignant tousjours de se trouver mal, se mit sur son lit pour recevoir cette visite : ne devinant pas qu'Adonacris en deust estre. Mais lors qu'elle le vit avec ceux qui accompagnoient ce Prince, et qu'elle rencontra ses yeux, elle en eut une esmotion si grande, qu'elle en changea de couleur : s'imaginant qu'il devineroit en la regardant, tout ce qu'elle avoit pensé à son avantage. Cependant comme elle a l'esprit ferme, et l'ame tout à fait Grande, elle se remit un instant apres : et sans faire semblant d'avoir pris garde à Adonacris, elle respondit à la civilite que Spargapyse luy faisoit sur la Prison de son Mary. Mais pour le faire d'une maniere qui fist connoistre à Adonacris (qu'elle voyoit qui l'escoutoit attentivement) qu'elle avoit tous les sentimens qu'une honneste Femme est obligée d'avoir en une pareille occasion, elle remercia Spargapyse des offres qu'il luy faisoit avec une civilite tres respectueuse : le conjurant en suitte avec une ardeur extréme, de faire tout ce qu'il pourroit pour le remettre en liberté. Mais Seigneur, adjousta-t'elle, ce n'est pas icy où je dois vous faire cette Priere : et le premier jour que je sortiray, j'iray, vous suplier de me vouloir donner un des Prisonniers que vous avez faits, afin d'offrir au Prince Aryante de delivrer Sitalce pour luy. Il n'est point necessaire (reprit Agathyrse, voyant que Spargapyse ne sçavoit pas precisément s'il se devoit engager à faire ce que Noromate vouloit) que vous attendiez que vous soyez en santé : car je m'imagine que le Prince à qui vous parlez, vous accorde desja ce que vous luy avez demande. Spargapyse jugeant alors par ce qu'Agathyrse disoit, qu'en effet il devoit ne refuser pas Noromate, luy confirma ce qu'Agathyrse luy avoit dit : et luy demanda le nom du Prisonnier, qu'elle jugeoit qu'Aryante voudroit bien eschanger contre Sitalce. Seigneur, luy dit elle alors en rougissant, je pense que vous tomberez d'accord que j'auray lieu d'esperer la liberté de mon Mary, si vous m'accordez celle d'Adonacris : n'estant pas croyable qu'Aryante ne veüille pas le delivrer, pour faire que le Frere de la belle Elybesis ne soit plus Prisonnier. Comme Noromate ne pût nommer Adonacris sans rougir, Adonacris ne pût aussi s'entendre nommer sans changer de couleur : et s'entendre nommer encore, en une conjoncture aussi fâcheuse pour luy. Cependant il ne sçavoit comment s'opposer directement à sa liberté : et la galanterie qu'il avoit ditte dans la Chambre d'Eliorante, lors que Noromate avoit parlé de l'eschanger contre Sitalce, n'estoit pas propre à dire serieusement. Neantmoins comme ce n'estoit pas une chose dont il peust tomber d'accord, et qu'il ne pouvoit aussi rejetter qu'en raillant à demy, il prit la parole, apres que Spargapyse eut accordé à Noromate ce qu'elle luy avoit demande, et qu'il luy eut promis d'envoyer offrir cét eschange au Prince Aryante : mais en la prenant il eut des sentimens si tumultueux dans l'ame, qu'il eut une peine extréme à les retenir. Toutefois s'estant à la fin fait un grand effort ; en verité Madame (dit-il à Noromate, en souriant) je croy que vous ferez desavoüée par Sitalce : et qu'il aimera mieux demeurer Prisonnier, l'y que d'estre eschangé aveque moy. Cette modestie est si excessive (reprit Noromate sans le regarder) que j'aurois peut-estre lieu de croire, que vous parlez comme vous faites par un sentiment qui luy est tout opposé : mais quoy qu'il en soit, puis que le Prince à qui j'ay demandé cét eschange me l'a accordé, ce sera au Prince Aryante à decider la chose, qui à mon advis la decidera comme je le souhaite : n'estant pas croyable qu'il puisse refuser à la belle Elybesis de rompre vos chaisnes, qui l'en conjurera sans doute avec ardeur. Ainsi laissez moy s'il vous plaist la liberté d'esperer que vous serez bien tost libre, et que je reverray bien tost Sitalce. Apres cela comme Spargapyse en l'âge où il estoit, ne faisoit guere de longues visites, principalement quand elles estoient de ceremonie, et de consolation ; il se leva sans donner loisir à Adonacris de respondre à Noromate ; et s'en alla en suitte visiter quelques endroits de la Ville, qu'Agathyrse trouvoit à propos de fortifier. De sorte qu'Adonacris ne jugeant pas qu'il le deust suivre en ce lieu là, demeura avec quelques autres à la Porte de la Maison de Noromate : mais comme c'est la coustume des hommes de se quitter sans ceremonie en semblables occasions, il se trouva que ceux qui s'estoient arrestez quelque temps à parler avec Adonacris, ayant quelque visite à faire, le quitterent, et le laisserent seul avec ses Gens à la Porte où il estoit. Si bien que la voyant encore ouverte, et jugeant que Noromate n'auroit pû prevoir qu'il devoit prendre la resolution de r'entrer chez elle tout à l'heure, et qu'elle ne pourroit luy refuser l'entrée de sa Chambre, il r'entra hardiment, et remontant l'Escalier, il trouva en effet la Porte de la Chambre de Noromate ouverte : ainsi sans perdre temps, il se raprocha du Lict sur quoy elle estoit. Mais pour tromper deux de ses Femmes qui estoient aupres d'elle, et pour la tromper elle mesme, afin qu'elle souffrist qu'il luy parlast ; Madame (luy dit-il en l'abordant respectueusement) le Prince Spargapyse me renvoye vers vous, pour vous communiquer chose qu'il importe que vous sçachiez : avant qu'il envoye proposer au Prince Aryante, l'eschange que vous voulez qu'il face pour delivrer Sitalce : c'est pourquoy je vous suplie de me donner un quart d'heure d'audience. Noromate fut si surprise de revoir Adonacris, que ne trouvant pas dans le trouble où elle estoit un pretexte vraysemblable de refuser de l'escouter ; et craignant au contraire que ses Femmes ne creussent qu'elle ne faisoit pas tout ce qu'elle pouvroit pour la liberté de son Mary, si elle ne l'escoutoit point, elle fut contrainte de luy respondre comme si elle eust effectivement creû ce qu'il luy disoit, quoy qu'elle ne le creust nullement. Joint que je suis persuadé que malgré toute la vertu de Noromate, elle ne fut pas marrie d'avoir une occasion de parler une fois en sa vie en particulier à Adonacris, sans y avoir rien contribué. De sorte que feignant, comme je l'ay desja dit, de croire qu'il estoit envoyé par Spargapyse, elle le fit asseoir, et se mit en estat de l'escouter. Mais ce qui fit que cette conversation fut plus libre, fut Seigneur, que ces deux Femmes de Noromate, qui mouroient d'envie de conter diligemment aux autres, que Spargapyse avoit promis de faire delivrer leur Maistre, passerent tout doucement dans la Garde-robe de leur Maistresse, pour en parler avec d'autres Femmes qui y estoient. Si bien qu'en laissant la Porte ouverte, afin de pouvoir entendre si Noromate les appelleroit, elles estoient assez prés d'elle pour l'ouïr si elle eust eu besoin d'elles, mais elles en estoient aussi assez loin pour faire qu'Adonacris qui les avoit veû sortir de la Chambre, et entrer dans la Garde-robe, eust toute la liberté qu'il desiroit d'entretenir sa chere Noromate ; qui sans prendre garde à ses Femmes, avoit une si cruelle agitation dans le coeur, qu'elle ne sçavoit presques ny ce qu'elle voyoit, ny ce qu'elle pensoit elle mesme. Mais à la fin apres qu'Adonacris eut esté quelque temps sans parler, en la regardant avec autant de douleur que d'amour ; quoy Madame, luy dit-il en soûpirant, il peut estre vray que la Fortune m'ait r'aproché de vous, et que vous m'en veüilliez bannir ? eh de grace Madame, songez bien à l'injustice que vous avez, de me traitter comme vous faites. Si j'estois encore ce que j'estois à Issedon, reprit modestement Noromate, je serois sans doute fort injuste : mais puis que je ne suis plus ce que j'estois, et que vous n'estes plus aussi ce que vous estiez, je ne fais assurément rien que je ne doive faire. Cependant s'il vray que j'aye encore quelque pouvoir sur vous, je vous conjure de tout mon coeur de vous en aller ; de ne me voir plus chez moy ; de me fuir ailleurs autant que vous le pourrez et de travailler à vostre liberté, avec la mesme ardeur que je vay la soliciter. Vous pouvez tellement toutes choses fur moy, reprit-il, que si vous voulez positivement tout ce que vous venez de me dire, je me mettray du moins en estat de faire ce que je pourray pour vous obeïr : mais Madame, il faut s'il vous plaist auparavant que vous escoutiez toutes mes raisons ; que vous connoissiez l'estat present de mon ame ; que vous examiniez un peu celuy de la vostre ; et que vous vous souveniez du passé, pour pouvoir regler l'advenir equitablement. Au reste Madame, ne pensez pas me refuser ce que je vous demande : car je vous declare que quand je le voudrois, je ne sçaurois vous obeïr. Vous m'avez donc escrit un mensonge, repliqua-t'elle, lors que vous m'avez mandé que pourveû que je vous deffendisse moy mesme de me voir, vous ne me verriez plus : je vous le dis encore Madame, adjousta-t'il, mais avant que de me rien deffendre, il me faut escouter. Pourveû que ce soit pour la derniere fois, reprit elle, je consens que vous disiez ce qu'il vous plaira. Je diray donc Madame, reprit-il, que vous m'avez fait la plus horrible injustice du monde, lors que vous m'avez abandonné pour Sitalce : car enfin Madame, je suis persuadé que quand j'avois l'honneur de vous voir à Issedon, vous ne desguisiez pas vos sentimens, lors que vous aviez la bonté de me tesmoigner que ceux que j'avois pour vous ne vous desplaisoient pas. Il me souvient mesme, adjousta-t'il, que le dernier jour que j'eus l'honneur de vous voir, vos yeux me dirent plus de choses obligeantes, qu'ils ne m'en avoient jamais dit : et si l'entendis bien leur langage, ils me permirent d'esperer que je pourrois estre heureux. Cependant dés que la Fortune m'eut separé de vous, vous me rendistes le plus malheureux de tous les hommes ; et Sitalce qui ne connoist sans doute pas le prix du Thresor qu'il possede me fut preferé. Si je vous avois preferé volontairement Sitalce, reprit-elle, je serois assurément tres coupable, quand mesme vous seriez mille fois moins honneste homme que luy : car enfin apres vous avoir donné cent marques innocentes de mon affection, et avoir reçeu la vostre, je pourrois passer pour inconstante, et pour infidelle. Mais helas Adonacris, poursuivit-elle en soupirant, la chose n'est pas allée ainsi ! puis que je serois sans doute plus heureuse que je ne suis, si j'estois plus criminelle : et je ne sçay mesme (adjousta-t'elle, emportée par sa passion) si je ne puis point assurer, que si j'estois plus coupable envers vous, je serois plus innocente. En effet, poursuivit-elle, j'ay mille choses à me reprocher, qui font que vous n'estes pas en droit de me faire des reproches : car enfin j'ay obeï à mon Pere avec tant de peine, et j'ay espousé Sitalce avec tant de repugnance, que j'ay connu sans en pouvoir douter, que vous aviez un peu trop engagé mon coeur : et j'ay d'autant plus de sujet de blasmer ma foiblesse, que j'ay eu lieu de connoistre que vous avez esté bien tost consolé de ma perte, par les charmes de la belle Argyrispe. Quoy Madame, s'écria-t'il, vous pouvez m'accuser d'avoir espousé Argyrispe ; apres que vous avez eu espousé Sitalce ! je ne vous en accuse pas comme d'un crime, repliqua-t'elle, mais je m'accuse moy mesme de peur que vous ne m'accusiez. Non non Madame, reprit-il, je ne veux pas m'excuser : j'advouë donc qu'encore que je n'aye point aimé Argyrispe en l'espousant, et que je ne l'aye espousée qu'apres que vous avez eu espousé Sitalce, et que vous m'avez eu cruellement abandonné ; j'advouë, dis-je, que je ne la devois point espouser, et que je devois desobeïr, au Prince Aryante, et à mon Pere, et me moquer du conseil de tous mes Amis. J'advouë mesme que je vous fis un outrage, lors que j'esperay que peut-estre la possession d'Argyrispe pourroit me consoler de vostre perte ; et que je ne devois point esperer d'en estre jamais consolé. Mais apres tout Madame, si j'ay failly, j'ay failly en desesperé : et j'ay failly sans estre ny inconstant, ny infidelle. Quoy qu'il en soit, interrompit Noromate, puis que vous estes Mary d'Argyrispe, et que je suis Femme de Sitalce, je ne dois plus souffrir vostre affection, ny vous donner aucune marque de la mienne : et je dois s'il est possible, me mettre en estat de ne vous voir jamais. Ha Madame, s'escria Adonacris, ou vous ne m'avez jamais aimé, ou vous ne m'aimez plus, si vous pouvez ce que vous dittes ! Pour tesmoigner, repliqua Noromate, que je ne veux rien de si difficile de vous, que je ne sois capable de faire ; je vous advoüeray en rougissant, que je vous ay plus aimé que je ne vous l'ay dit, et que vous ne m'estes pas encore aussi indifferent que vous le pensez, et que vous me le devriez estre. Mais apres tout, quand je vous aimerois plus que personne n'a jamais aimé, et que je haïrois Sitalce plus que Personne n'a jamais haï, je serois par un pur sentiment d'honneur, ce que je suis resoluë de faire aujourd'huy : et je le devrois mesme faire par une autre raison, quand je ne le serois pas par gloire. Car enfin Adonacris, luy dit elle, quelle douceur trouveriez vous à me voir tousjours miserable ? et quel plaisir aurois-je, de vous voir tousjours malheureux ? c'est pourquoy il vaut bien mieux faire ce que je dois, quelque fascheux qu'il soit :, que de ne le faire pas ; car puis qu'il a plû à la Fortune, que je ne puisse estre heureuse, il faut du moins que je sois innocente, et que j'aye la satisfaction de sçavoir que je n'ay pas merité la cruelle avanture qui m'est arrivée. Mais Madame, luy dit-il, on diroit à vous entendre parler, que je suis capable d'avoir une affection criminelle pour vous : mais sçachez s'il vous plaist que celle que j'ay dans l'ame n'est pas de cette nature : que je suis effectivement Capable de vous aimer sans autre pretention que celle de n'estre point haï. Je consens encore si vous le voulez, que l'affection que vous aurez pour moy, ne soit qu'une amitié un peu tendre, pourveû que vous enduriez que j'aye pour vous la plus ardente passion que personne ait jamais euë. Vivez bien aveque Sitalce, puis que les Dieux ont voulu que vous fussiez à luy : et je vivray bien avec Argyrispe si je le puis, puis que mon mauvais Destin a voulu que j'y fusse obligé. Mais Madame souffrez que ne luy pouvant jamais donner mon coeur, je vous le conserve : souffrez, dis-je, ce que vous ne sçauriez empescher ; et ne me mettez pas dans la necessité de vous desobeïr. Ce que je veux de vous Madame, est ce me semble peu de chose : puis que je me contente que vous ne soyez que mon Amie ; pourveû que vous me permettiez d'estre tousjours vostre Amant. Vous donnerez mesme à mon amour, adjousta-t'il, tel nom qu'il vous plaira ; vous l'appellerez, estime, amitié, ou tendresse, si bon vous semble, pourveû que vous enduriez que je vous voye ; que je vous aime ; et que je mette mon souverain bien à estre aupres de vous. De tant de beautez que Sitalce possede en vous possedant, je ne veux que quelques-uns de ces favorables regards, qui m'ont autrefois donné de si agreables momens : eh de grace Madame, adjousta-t'il en soupirant, songez bien à ce que je vous demande. Vos yeux pour m'avoir regardé favorablement, n'en seront pas moins beaux pour Sitalce : et il n'y verra mesme plus mon image, quand il les regardera. Si je voulois Madame, poursuivit il, ce que je pourrois peut-estre vouloir, sans estre fort criminel, vous auriez quelque pretexte de me refuser : car enfin si je vous conjurois de me donner très souvent des occasions de vous entretenir en particulier, et de me donner de ces assignations qui paroissent si suspectes, quoy qu'elles puissent estre tres innocentes, vous pourriez dire que je voudrois hazarder vostre reputation. Mais je ne veux autre chose de vous, sinon que vous n'essayez point de me haïr ; que vous ne me desguisiez point vos sentimens ; que vous enduriez que je vous aime ; et que vous ne destourniez point vos beaux yeux, quand le hazard fera qu'ils rencontreront les miens. Enfin Madame, ne me cherchez point ; ne me fuyez point ; et souffrez seulement que je vous cherche, et je ne me plaindray pas : souffrez, dis-je, que je vous voye sans affectation, comme mille autres vous voyent, et que je vous parle quand le hazard le voudra. Si vous le voulez mesme : je ne vous diray de ma vie que je vous aime : et je me contenteray de vous dire que je vous ay aimée. Au reste Madame, si vous me desesperez, je suis capable de faire des choses qui vous desplairont : c'est pourquoy ne solicitez, pas avec tant d'ardeur la liberté de Sitalce : car il y a de l'inhumanité de vouloir rompre les chaisnes qui m'attachent presentement aupres de vous comme Prisonnier de Guerre, puis que vous ne pouvez rompre celles qui m'y attachent comme Prisonnier d'Amour. Laissez faire la Fortune, sans vous opposer à la consolation que j'ay de vous revoir : vous en avez assez fait comme Femme de Sitalce : et si vous faites ce que vous devez, vous ne ferez plus rien pour luy, puis que vous ne le pourriez sans agir contre moy, avec une inhumanité estrange. Encore une fois Madame, je mourray, si vous me delivrez : et j'aime beaucoup mieux la mort que la liberté, puis que je n'en pourrois joüir sans vous perdre. Durant qu'Adonacris parloit ainsi, Noromate avoit les yeux baissez, et souffroit plus qu'on ne sçauroit s'imaginer : cependant comme la gloire s'opposoit puissamment à la tendresse qu'elle avoit dans l'ame, elle ne se laissa pas persuader : et elle dit si fortement à Adonacris qu'elle n'oublieroit aucune chose pour delivrer Sitalce, qu'il connut bien qu'il ne gagneroit rien sur son esprit. Mais Madame, luy dit-il encore, puis que vous voulez que Sitalce soit delivré, travaillez à sa liberté sans demander la mienne : il y a tant d'autres Prisonniers dans vostre Party dont vous pouvez demander l'eschange, qu'à moins que de me vouloir opiniastrément refuser toutes choses, vous m'accorderez ce que je vous demande. Ha Adonacris, reprit-elle, je voy bien que vous ne connoissez pas le fonds de mon coeur ! car enfin, si je le puis dire sans rougir, je vous advoueray que si la bienseance le vouloir, je chercherois les voyes de vous renvoyer à Issedon, sans faire revenir Sitalce à Typanis : et que je me passerois aisément de sa veuë, pourveû que je ne vous visse jamais. Cependant bien loin de murmurer de ce que je vous dis, vous m'en devez avoir beaucoup d'obligation : mais Adonacris apres vous avoir advoüé que vostre presence m'est redoutable, et qu'il ne me seroit pas aisé de vous voir, et de vous haïr. il faut me mettre en estat de ne vous voir de ma vie, que lors que je ne le pourray empescher : c'est pourquoy pour commencer dés aujourd'huy, allez vous en je vous en conjure. Je ne m'en iray pas du moins, luy dit-il, sans que vous m'ayez promis que vous ne vous opposerez pas si fortement à quelque legere inclination que vous dittes avoir pour moy : et que vous ne vous offencerez point, si je ne sollicite pas ma liberté, avec autant d'ardeur que vous. Mais si vous ne la solicitez point, reprit Noromate, on auroit raison de s'en estonner, et de chercher la cause d'une chose si extraordinaire : c'est pourquoy Adonacris il faut que vous la solicitiez. Ha pour cela Madame, s'escria-t'il, vous ne m'y obligerez pas ! et puis qu'en me refusant tout, vous me mettez en droit de vous refuser quelque chose, je vous assure que je ne seray point ce que vous voulez : et que si je suis delivré, ou pour mieux dire si je suis banny, je ne le seray que par vous. Apres cela Adonacris dit encore tant de choses touchantes à Noromate, que cette belle et vertueuse Personne ne les pouvant plus escouter sans en avoir le coeur attendry, s'en irrita contre elle mesme : et commanda si absolument à Adonacris de se retirer, qu'il fut contraint de luy obeïr. Mais encore Madame, luy dit-il en se levant, quand me permettrez vous de vous parler ? je vous per mettray de me dire adieu, luy dit-elle, le jour que vous devrez partir de Typanis, pour retourner à Issedon, lors que Sitalce sera delivré. Ha Madame, luy dit-il, vous portez la vertu au delà des bornes où elle doit aller ! et il y a de la cruauté à me parler comme vous faites. Je ne sçay s'il y a de la cruauté, dit-elle, mais je sçay que pensant ce que je pense, il faut que je parle comme je fais. Du moins Madame, luy dit-il, dittes moy comment je dois expliquer vos paroles ? expliquez les comme il vous plaira, reprit elle, pourveû que vous vous en alliez tout à l'heure ; que vous ne reveniez plus icy ; et que vous ne me cherchiez point ailleurs. Je vous promets Madame, repliqua-t'il, de faire tout ce que je pourray pour vous obeïr ; mais en vous promettant tout, je ne vous promets pourtant rien : car je sens bien que je ne pourray pas ne chercher point les occasions de vous voir. Apres cela Noromate ayant redoublé le commandement qu'elle luy avoit fait de sortir de sa Chambre, il falut qu'il obeïst : mais il n'obeït pourtant qu'apres avoir regardé Noromate quelques momens sans parler : et qu'apres avoir veû dans ses beaux yeux, que son coeur n'estoit pas d'accord avec sa bouche, et qu'elle le bannissoit à regret. Cependant il s'en alla le plus amoureux, et le plus affligé de tous les hommes : et laissa aussi Noromate avec une tristesse extréme. Car enfin elle n'avoit jamais plus cherement aimé Adonacris qu'elle l'aimoit : mais apres tout, comme elle a l'ame Grande et vertueuse, elle surmonta la tendresse de son affection : et dés le lendemain elle fut sommer Spargapyse de sa parole, et soliciter Agathyrse, afin qu'il envoyast diligemment offrir au Prince Aryante d'eschanger Sitalce pour Adonacris. Si bien que cét Amant ayant sçeu avec quel empressement Noromate solicitoit, sa douleur devint encore plus forte : mais comme l'amour est une passion qui fait trouver des expediens à toutes choses, Adonacris en trouva pour empescher sa liberté et celle de Sitalce : car dans la passion qu'il avoit dans l'ame, il trouvoit quelque consolation qu'il fust esloigné de Noromate : et il trouvoit tousjours beaucoup de douceur à en estre proche, quand mesme il n'eust deû la voir qu'irritée. De sorte que pour empescher Sitalce d'estre heureux, et pour estre luy mesme un peu moins miserable en empeschant sa liberté ; il trouva moyen d'envoyer secrettement à Issedon, et d'escrire au Prince Aryante, pour luy dire qu'il sçavoit que Spargapyse devoit luy envoyer offrir de l'eschanger contre Sitalce : mais que dans la passion qu'il avoit pour son service, il se croyoit obligé de le conjurer de ne le delivrer qu'au commencement de la Campagne, lors qu'il faudroit combattre pour ses interests parce que veû la conjoncture des choses, il jugeoit que pendant l'Hiver, s'il demeuroit Prisonnier, il descouvriroit beaucoup de particularitez des desseins des ennemis, qui luy pourroient estre tres utiles. Il disoit encore à ce Prince, qu'il esperoit mesme luy aquerir quelques Creatures dans Typanis : adjoustant en suitte, qu'il luy importoit aussi de ne delivrer Sitalce qu'a la fin de l'Hiver, parce que s'il estoit delivré plustost, il sçavoit que comme il estoit extrémement riche, il avoit dessein de faire de nouvelles levées qui fortifieroient L'Armée de Spargapyse. De plus, il luy disoit encore ; qu'il luy rendroit ce service sans beaucoup de peine parce que sa Prison estoit assez douce. Mais afin que la chose reüssist tout à fait bien, il luy disoit aussi, qu'il ne falloit pas qu'Argyrispe et Tyssagete eussent nulle connoissance de ce secret : et qu'il falloit seulement tirer la chose en longueur, sans l'accorder, ny la refuser : de sorte que comme l'Hiver est assez long en ce Païs là, Adonacris espera une assez longue consolation par la longueur de sa prison ; et en effet cette invention luy reüssit admirablement, comme je vous le diray bien tost. De plus il escrivit à Argyrispe, comme s'il n'eust pas douté d'estre bien tost delivré, quoy qu'il creust bien qu'il ne le seroit pas si promptement : car il ne doutoit point que la Lettre qu'il escrivoit au Prince Aryante, ne produisist l'effet qu'il en attendoit. Mais pendant que celuy que Spargapyse envoya à Issedon pour la liberté de Sitalce et d'Adonacris, se preparoit à partir ; que Noromate en demandant que son Mary revinst, et qu'Adonacris s'en allast, en avoit une douleur extréme, parce qu'elle demandoit deux choses toutes opposées à ses inclinations. Pendant, dis-je, qu'Adonacris faisoit tout ce qu'il pouvoit pour s'empescher d'estre delivré, et pour empescher qu'on ne delivrast Sitalce ; Agathyrse, dont la passion estoit tousjours tres violente, ne s'ocupoit qu'à faire que tout le monde creust qu'il n'estoit plus amoureux d'Elybesis, afin que le bruit s'en espandist jusques à Issedon : et qu'Elybesis mesme peust croire qu'il ne l'aimoit plus : luy semblant que c'estoit faire une chose indigne de luy, que de continuer d'aimer une Personne qui avoit preferé l'ambition d'estre Reine, à son affection. De sorte qu'il eut un soin estrange d'instruire celuy qui fut à Issedon, afin qu'il ne dist rien de contraire à ses sentimens : et pour cét effet il choisit un homme qui despendoit absolument de luy : mais dans le mesme temps qu'il luy ordonnoit de ne dire que des choses qui pouvoient faire croire qu'il n'aimoit plus Elybesis, et qu'il n'agissoit contre Aryante que comme ridelle Sujet de Thomiris, il luy donnoit pourtant ordre de s'informer tres soigneusement de quelle maniere vivoit Elybesis avec Aryante.

Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : le poids de la vertu


Cependant conme il ne croyoit pas que ce fust encore assez pour se vanger d'elle, que de luy persuader qu'il ne l'aimoit plus, s'il ne faisoit encore qu'elle crûst qu'il estoit amoureux d'un autre ; il prit la resolution, pour satisfaire toute sa vangeance, et toute sa fierté, de faire semblant d'estre amoureux de quelqu'une des Dames de Typanis. Si bien que comme il n'y en avoit point de plus grand esclat de beauté que Noromate, ny qui fust plus propre à faire croire qu'il en estoit effectivement amoureux, il fit dessein de feindre de l'estre d'elle : de sorte qu'il resolut de faire pendant tout l'Hiver, des Festes continuelles pour cette belle Personne : et de renfermer si bien tout son chagrin dans son coeur, qu'il ne parust que de la joye sur son visage. Et en effet il commença de visiter Noromate tres souvent, et de faire diverses parties avec la Femme du Gouverneur de Typanis, chez qui toutes les Dames se trouvoient. Cependant comme Noromate croyoit qu'une Femme qui avoit son Mary Prisonnier ne pouvoit avec bienseance prendre part à tant de divertissemens, elle s'en voulut d'abord excuser : mais comme Spargapyse, solicité par Agathyrse, s'opiniastra à vouloir qu'elle en fust, il falut qu'elle fust moins solitaire qu'elle ne le vouloit estre : car tous les Amis de Sitalce luy dirent que ce ne seroit pas estre assez prudente, d'irriter un Prince qui pouvoit ne delivrer pas son Mary. De sorte que Noromate, toute melancolique qu'elle estoit, se vit obligée d'estre continuellement en plaisirs, et en conversations divertissantes. Ainsi, quoy qu'Adonacris ne la pûst voir chez elle, si ce n'estoit lors qu'il y alloit avec le jeune Spargapyse, il la voyoit si souvent ailleurs malgré qu'elle en eust, qu'il en avoit quelque consolation. Il agissoit mesme si adroitement, que sans qu'elle y contribuast rien, il trouvoit moyen de luy parler quelque demy quart d'heure sans estre entendu que d'elle : si bien qu'encore qu'elle luy dist tousjours des choses dignes de sa vertu, il ne laissoit pas de luy en dire tousjours quelqu'unes qui exprimoient sa passion. Mais ce qui embarrassa estrangement Adonacris, fut la feinte passion d'Agathyrse : car enfin depuis qu'il se fut mis cela dans la fantaisie, il ne quittoit presques plus Noromate : et par consequent il estoit bien plus difficile à Adonacris de luy pouvoir parler en particulier. D'ailleurs, quelque belle et quelque charmante que fust Noromate, Agathyrse ne trouvoit pourtant autre plaisir à la voir, et à l'entretenir, que celuy qu'il avoit à penser qu'il seroit despit à Elybesis : car il la connoissoit assez, pour ne douter pas qu'elle ne fust en colere qu'il fust capable d'aimer quelque autre Personne qu'elle, apres l'avoir aimée. Ainsi il troubloit le repos de deux Personnes, sans en avoir une fort grande satisfaction : du moins n'estoit-ce pas une satisfaction tranquile. Mais (luy disois-je un jour, voyant la contrainte où il vivoit) je ne voy pas bien pourquoy vous vous contraignez tant : car que vous importe ce qu'Elybesis croye de vous ? Que m'importe ! reprit-il brusquement, il m'importe tellement qu'elle ne croye pas que je l'aime encore, que je serois au desespoir qu'elle ne creust pas que je suis amoureux de Noromate. Car enfin je ne puis souffrir qu'elle puisse jamais me soubçonner de la foiblesse, et de la lascheté dont je suis capable : et je veux au contraire qu'elle s'imagine, que je suis mille sois plus amoureux de Noromate, que je ne le fus jamais d'elle. Mais, luy dis-je, en contentant vostre fantaisie, vous rendrez un mauvais office à vostre Party : car croyez vous que Sitalce, quand il sera delivré, trouve fort bon que vous fassiez l'amoureux de sa Femme ? Pourveû qu'Elybesis le trouve mauvais, reprit-il brusquement, je ne me soucie guere, de ce que Sitalce en trouvera : je n'aurois pourtant pas choisi Noromate, adjousta-t'il, s'il y en avoit eu quelque autre à Typanis, dont la beauté eust esté assez esclattante, pour persuader fortement à Elybesis, que je l'aurois quittée pour elle : mais puis qu'il n'y en a pas de si belle, ny de si charmante que Noromate, il faut que ce soit elle qui soit l'objet de cette pretenduë amour, qui doit servir à ma vangeance. Et je veux mesme faire encore davantage, poursuivit-il, car je veux affectivement faire tout ce que je pourray, pour me persuader que j'aime Noromate : et l'aimer mesme si je le puis. Comme Noromate est tres-vertueuse, luy dis-je, je pense que vous ne seriez pas plus heureux que vous estes, si vous en deveniez amoureux. Ha mon cher Anabaris, me dit-il, la rigueur qui est causée par la vertu de la Personne qu'on aime, ne cause pas une douleur aussi sensible que l'inconstance d'une ambitieuse, qui n'aime qu'une chimere de Grandeur, qu'elle s'est mis dans la fantasie ! ainsi quand Noromate me mal-traitteroit, je serois bien moins miserable que je ne le suis ; et j'aurois tousjours la satisfaction de sçavoir que ce que j'aimerois meriteroit d'estre aimé : au lieu qu'en continuant d'aimer Elybesis, j'ay le desespoir de continuer d'aimer une Personne que je n'estime plus. Si vous ne l'estimiez plus, luy dis-je, vous ne l'aimeriez plus aussi : car je ne croy point que l'amour puisse subsister sans l'estime. Je l'estimois quand je commençay de l'aimer, poursuivit-il, et je l'ay estimée long temps depuis : mais je vous dis encore une fois, que je ne l'estime plus, et que je ne l'estimeray jamais, quoy que je craigne estrangement de l'aimer tousjours. Je voy bien encore, adjousta-t'il, qu'elle est belle autant qu'on le peut estre ; qu'elle a autant d'esprit qu'on en attribuë au plus fin des Dieux ; et qu'elle a de plus je ne sçay quoy d'engageant quand bon luy semble, dont il est bien difficile de se deffendre : mais apres tout, on peut dire que j'estime en elle ce qu'il y a d'estimable, sans qu'on puisse dire veritablement que je l'estime. Car enfin dés que je la regarde comme une Personne que la Grandeur esbloüit, et qui prefereroit un homme qui auroit tous les deffauts du corps et de l'esprit, pourveû qu'il fust sur le Thrône, à l'homme de toute la Terre le plus accomply, je ne la sçaurois estimer, Mais, luy dis-je, le Prince Aryante n'est pas de ceux que vous dites ; il est vray, reprit-il, mais ce n'est pas à son merite qu'elle se donne : et elle luy fait injustice aussi bien qu'à moy. Mais si elle est si ambitieuse, repliquay-je, pensez vous quelle se soucie fort que vous ne l'aimiez plus, et qu'elle ait une fort grande douleur quand vous en aimerez une autre ? Du moins, repliqua-t'il, n'aura-t'elle pas la joye de penser que je l'aime encore : de sorte que quand je ne pourray l'affliger, j'auray tousjours l'avantage de l'empescher d'avoir le plaisir de penser que je ne puis cesser de l'aimer : c'est pourquoy quand Sitalce devroit changer de Party, je ne changeray pas de sentimens. Et en effet Seigneur, je puis vous assurer qu'Agathyrse commença cette galanterie d'une maniere si esclatante, qu'il n'estoit pas possible qu'elle ne fist un grand bruit : car comme il est tres magnifique, ce ne furent que Festes et divertissemens. Mais au milieu de tout cela, il luy prenoit des chagrins effroyables, dont il ne pouvoit estre le Maistre, et qui paroissoient malgré qu'il en eust. En mon particulier je l'ay veû une fois qu'il avoit assemblé toutes les Dames pour dancer, passer ce soir là tout entier à un coin de la Sale, sans regarder ce qu'on y faisoit, et sans regarder mesme Noromate. Cependant cela ne desabusoit pas ceux qui l'en croyoient amoureux : car on pensoit que c'estoit qu'il estoit chagrin de ce que Noromate ne respondoit pas à son affection. Elle mesme le croyoit ainsi : et durant qu'il avoit le coeur tout remply d'Elybesis, on le croyoit desesperé de la rigueur de Noromate. D'autre part, Adonacris eut d'abord une douleur si excessive de cette galanterie, que si je ne l'en eusse consolé, je pense qu'il en seroit mort : mais comme j'estois son Amy particulier, et que je pouvois reveler le secret d'Agathyrse sans luy nuire, je luy fis sçavoir qu'en effet il n'aimoit pas Noromate, mais qu'il vouloit seulement faire ce qu'il pourroit pour l'aimer. Ha mon cher Amy, me dit Adonacris, si Agathyrse veut aimer Noromate, il l'aimera infailliblement ! car elle est trop belle, et trop aimable, pour ne l'aimer pas dés qu'il le voudra. Comme vous ne pourriez pas aimer Elybesis quand vous le voudriez, luy dis-je, quelque belle qu'elle soit, quand mesme elle ne seroit pas vostre Soeur, Agathyrse n'aimera pas aussi Noromate, encore qu'il la veüille. Je le souhaite de tout mon coeur, reprit-il, mais je crains bien que mon souhait n'arrive pas. Mais, luy dis-je, j'advouë que je ne comprens pas ce sentiment jaloux qui vous passe dans l'esprit presentement : car enfin il me semble que quand on est amoureux d'une Personne qui a un Mary, on ne doit point avoir de jalousie d'un Amant qui n'est point aimé. Helas Anabaris, s'escria Adonacris, que vous estes ignorant en amour, si vous ne sçavez point la difference qu'il y a de la jalousie d'un Rival à celle d'un Mary ! Je ne sçay si je suis ignorant en amour, repliquay-je, mais il ne me semble pas que j'aye tort, lors que je dis qu'il est plus facheux de voir posseder la Personne qu'on aime par un Mary, que de la voir seulement aimée par un Rival. Si ce Mary estoit son Amant quand il l'espousa, reprit-il, j'advouë qu'il n'y a rien de si difficile à souffrir : niais dés que cét Amant est devenu Mary, la chose change de face : et un Rival qui ne le sera point, me donnera plus d'inquietude si je le voy seulement parler à Noromate, que ne fait Sitalce en la possedant. Car enfin un Mary qui n'est point aimé ne le sera jamais, et un Amant haï peut cesser de l'estre, et estre aimé quelque jour : ainsi vous voyez bien qu'il est vray qu'il y a beaucoup de difference entre un Mary et un Rival : c'est pourquoy je vous ay une obligation infinie, de m'avoir apris qu'Agathyrse n'est pas encore le mien. Voila donc Seigneur, en quels sentimens estoient ces trois Personnes : Agathyrse aimoit toûsjours Elybesis, et vouloit faire semblant de ne l'aimer plus, et d'aimer Noromate : Adonacris aimoit toûsjours ce qu'il avoit commencé d'aimer, sans oser le tesmoigner, et sans qu'on luy permist de le dire : et Noromate de pouvant cesser d'aimer Adonacris, agissoit pourtant comme si elle ne l'eust point aimé, et qu'elle eust fort aimé Sitalce. Cependant celuy qu'Agathyrse avoit envoyé au nom de Spargapise vers le Prince Aryante, n'estant arrive à Issedon qu'apres que celuy qu'Adonacris envoyoit vers ce Prince, luy avoit rendu la Lettre qu'il luy escrivoit, par laquelle il luy disoit plusieurs choses pour l'obliger à ne le delivrer qu'au commencement de la Campagne prochaine, il ne fit pas tout ce qu'il avoit esperé : car le Prince Aryante croyant effectivement tout ce qu'Adonacris luy mandoit, tira la chose en longueur : et renvoya cét Envoyé de Spargapyse, sans luy refuser ny luy accorder ce qu'il luy avoit demandé. De sorte qu'Argyrispe sçachant qu'Aryante n'accordoit pas aussi promptement l'eschange de Sitalce et d'Adonacris, comme elle l'avoit esperé, elle fut trouver sa belle Soeur pour la prier d'employer son credit aupres du nouveau Roy, pour obtenir la liberté de son Mary. Mais Elybesis luy dit qu'elle en avoit desja parlé à Aryante, qui luy avoit seulement demandé un peu de temps pour delivrer Adonacris : adjoustant qu'elle auroit tout le soin imaginable de l'en soliciter. Mais Seigneur, il faut que vous sçachiez qu'en effet Elybesis avoit parlé au Prince Aryante de la liberté d'Adonacris : de sorte que comme il avoit eu peur de l'irriter s'il luy refusoit de delivrer son Frere sans luy en dire la raison, il luy avoit monstré ce que ce Prisonnier luy escrivoit, à condition qu'elle n'en parleroit à Argyrispe, ny à nulle autre : si bien que sçachant que son Frere consentoit de n'estre delivré qu'à la fin de la Campagne, et qu'il pretendoit que son sejour à Typanis peust avancer les affaires du nouveau Roy, et nuire à celles de la Reine ; elle fut la premiere à luy dire qu'il ne falloit pas le delivrer ; et elle le pria de la refuser opiniastrément, toutes les fois qu'à la priere de sa belle Soeur, elle se verroit obligée de le soliciter pour la liberté d'Adonacris : de sorte que par ce moyen le dessein de cét Amant Prisonnier, reüssit admirablement. D'autre part Sitalce aprenant que le Prince Aryante faisoit quelque difficulté de l'eschanger contre Adonacris, eut une telle inquietude d'estre esloigné de sa Femme, dans un temps où il y avoit tant d'honnestes Gens à Typanis, que la jalousie l'obligea de luy escrire en respondant à la Lettre qu'elle luy avoit escrite, qu'il luy ordonnoit d'offrir toutes choses à Agathyrse pour contribuer à la continuation de la Guerre, pourveû qu'il le fist delivrer. D'ailleurs Argyrispe ne se contentant pas de la responce qu'Elybesis luy avoit faite, escrivit à son Mary qu'elle estoit resoluë d'offrir plustost la moitié de son Bien pour le mettre en liberté, que de luy laisser passer l'Hiver tout entier en Prison. Car comme elle estoit naturellement d'humeur inquiete et jalouse, et qu'elle aimoit son Mary, son absence luy estoit insuportable : de sorte que sans que Sitalce sçeust qu'Adonacris estoit amoureux de sa Femme, et que Noromate ne le haissoit pas ; et sans qu'Argyrispe le sçeust aussi, ils estoient tous deux fort inquiets. Ils se tesmoignerent mesme une partie de leur inquietude : car comme Sitalce estoit sur sa foy, aussi bien qu'Adonacris ; il la visitoit quelquefois afin de conferer avec elle, des moyens de faire recouvrer la liberté à son Mary, en recouvrant la sienne : ainsi ils vinrent à avoir quelque confiance l'un pour l'autre, par l'égalité de leurs interests. Mais durant que ces deux Personnes cherchoient des expediens pour faire reüssir leur dessein, Elybesis se trouvoit un peu embarrassée à resister au Prince Aryante, et à refuser de l'espouser sans l'irriter. Cependant comme elle ne le vouloit espouser que Roy, et qu'elle ne voyoit pas encore son Throsne assez solidement apuyé pour y vouloir monter, il n'est forte d'artifice dont elle ne se servist pour mesnager son esprit. Car enfin elle avoit tousjours dans la pensée, si Aryante n'estoit point Roy, de renoüer avec Agathyrse : ne doutant nullement qu'il ne l'aimast assez pour revenir à elle, dés qu'elle voudroit retourner à luy. Et en effet elle agit avec tant d'adresse avec Aryante, qu'il creût mesme que c'estoit pour son interest, qu'elle ne vouloit pas l'espouser pendant la Guerre : car comme elle a infiniment de l'esprit, elle luy disoit que comme il ne pouvoit l'espouser qu'en s'abaissant, ce seroit un grand pretexte au Party contraire, de dire plusieurs choses qui luy pourroient nuire : ainsi agissant avec beaucoup de finesse, Aryante luy estoit obligé de ce qu'elle le refusoit. D'autre part, celuy que Spargapyse avoit envoyé vers ce Prince, estant retourné à, Typanis avec une responce qui n'avoit rien de decisif, Noromate n'en fut pas peu estonnée : car elle ne pouvoit comprendre qu'Aryante ne voulust pas delivrer le Frere de la Personne qu'il aimoit, en delivrant Sitalce. Il luy vint bien alors quelque soupçon, qu'Adonacris mettoit peutestre luy mesme obstacle à sa liberté : mais comme elle n'imaginoit pas bien par quelle voye il le pouvoit faire, elle le pensa sans le croire fortement. Cependant quoy qu'elle esvitast la rencontre d'Adonacris autant qu'elle pouvoit, et qu'elle eust resolu de n'oublier rien pour l'esloigner d'elle en le delivrant ; elle ne fut pourtant pas trop marrie dans le fonds de son coeur, que sans qu'elle y eust rien contribué, Sitalce fust encore à Issedon, et qu'Adonacris fust aussi encore à Typanis. Neantmoins dés qu'elle eut reçeu la Lettre de son Mary, qui luy ordonnoit si pressamment d'offrir toutes choses à Agathyrse, afin de l'obliger d'offrir plustost trois Prisonniers au lieu d'un, pour faire qu'on le delivrast, elle se mit en devoir de luy obeïr. D'ailleurs, Adonacris voyant que son dessein avoit si heureusement reüssi, en eut une joye extréme : mais afin qu'Aryante ne descouvrist pas sa fourbe, et qu'il le laissast Prisonnier pendant tout l'Hiver ; il s'informa en effet si soigneusement des desseins d'Agathyrse, et de tout ce qui se passoit à Typanis, et mesme aux Tentes Royales, qu'il donna effectivement divers advis importans à ce Prince : de sorte qu'il ne fut plus dans la necessité de luy dire de nouvelles raisons pour l'obliger à ne le delivrer pas, parce que son propre interest l'en solicita assez. D'autre part Agathyrse en continuant de faire semblant d'estre amoureux de Noromate, n'y employoit pas tellement tous ses foins, qu'il ne songeast à faire descendre Aryante du Throsne : mais ce qui le faisoit desesperer, estoit que durant le mal languissant dont Thomiris estoit attaquée, ses Ordres avoient tousjours tant d'ambiguité, qu'il estoit aisé de connoistre qu'elle avoit quelque autre chose dans l'ame, qui l'occupoit plus que cette Guerre : et qu'elle avoit quelque autre dessein, qui faisoit qu'elle ne vouloit pas hazarder ses Troupes. En effet le Pere de Noromate, qui estoit aupres d'elle, escrivit un jour qu'elle avoit dit qu'elle aimeroit mieux avoir perdu le Royaume des Issedons que son Armée : cependant quoy qu'elle pûst mander, Agathyrse ne laissa pas de resoudre de faire tout ce qu'il pourroit pour donner une Bataille, dés que l'Hiver seroit passé, ou de forcer Aryante à se renfermer dans Issedon. Mais comme l'Hiver est assez long en ce Païs là, il falut qu'il esprouvast un long supplice : il avoit pourtant eu quelque consolation d'aprendre par le retour de cét Envoyé de Spargapyse, qu'on disoit à Issedon qu'Elybesis ne vouloit point espouser Aryante qu'à la fin de la Guerre. Neantmoins comme la passion qu'il avoit dans l'ame, est accoustumée d'inspirer quelques fois des sentimens tous opposez, il y avoit des jours oû il souhaitoit qu'Aryante eust espousé Elybesis. Ouy, me disoit-il un soir, je vous jure par tous les Dieux, que si j'estois asseuré de vaincre Aryante le lendemain de ses Nopces, je voudrois qu'il espousast Elybesis dés aujourd'huy : car je vous advouë que j'aurois le plus grand plaisir du monde de voir tomber le Sceptre de la main à cette infidelle : car je ne seray point assez vangé, si la chutte du Throsne d'Aryante n'accable que luy ; et si je ne voy Elybesis Reine sans Royaume, ou pour mieux dire encore Veusve d'un Usurpateur vaincu : et par consequent sans bien, sans honneur, sans rang, sans appuy, et dans la necessité d'avoir recours à moy, pour luy faire obtenir un Asile en quelque coin de ce Royaume qu'elle pretend posseder. Si vous la voyez jamais en ce déplorable estat, luy dis-je, je suis bien assuré que la joye que vous en aurez, fera accompagnée de beaucoup de pitié : ha Anabaris, me dit-il, je n'ay point de pitié de ceux qui n'en ont point de moy ! et puis que mes malheurs n'ont point touché Elybesis, les siens ne me toucheront jamais : du moins sçay-je bien que je ne veux point avoir de compassion de ses infortunes : et que si je ne l'accablois pas tout à fait, ce seroit par pure generosité, et pour avoir la satisfaction de luy faire connoistre qu'un Sujet comme moy meritoit mieux son affection, qu'un Souverain comme Aryante. Cependant Noromate pour ne manquer pas aux ordres de son Mary, parla à Agathyrse comme il le souhaitoit : mais comme il faisoit semblant d'estre amoureux d'elle, il creût qu'il faloit luy respondre en termes un peu ambigus, quoy qu'il eust pourtant dessein de faire ce qu'il pourroit pour delivrer Sitalce. Et comme il vouloit qu'elle peust penser qu'il estoit effectivement son Aman, tafin qu'estant trompée la premiere, les autres le fussent aussi ; il luy dit avec beaucoup d'adresse, que l'envie de voir Sitalce delivré, l'aveugloit, en voulant qu'on fist des propositions pour luy qui luy seroient honteuses : car enfin, dit-il, si on sçavoit que vous offrez tant de choses, pour faire qu'on donne plus d'un Prisonnier pour sa liberté, on pourroit croire qu'on ne l'estimeroit pas assez dans son Parti : C'est pourquoy il faut un peu mieux mesnager sa gloire, et donner temps à Aryante de s'aviser : la response qu'il a donnée n'estant pas si claire, qu'il n'y ait lieu de renvoyer une seconde fois vers luy, sans faire de propositions nouvelles : ainsi Madame, donnez vous quelque patience, et laissez au temps à faire reüssir un dessein, qui se ruineroit peut-estre en le precipitant. Voila donc Seigneur, quelle fut la responce d Agathyrse : qui en effet estant bien aise d'avoir un pretexte de renvoyer à Issedon, pour sçavoir tousjours des nouvelles d'Elybesis, et pour y faire publier qu'il estoit amoureux de Noromate, obligea Spargapyse d'y renvoyer une seconde fois : de sorte que Noromate escrivit à Sitalce, tout ce qu'Agathyrse luy avoit dit. Adonacris de son costé, respondit aussi à Argyrispe : et luy manda qu'elle se gardast bien d'offrir pour luy tout ce qu'elle luy mandoit : parce qu'en cas qu'on ne l'eschangeast point, il avoit une voye assurée de recouvrer sa liberté, qu'il ne pouvoit luy escrire. Cependant, durant que cette Negociation qui avoit tant d'obstacles secrets se faisoit, Adonacris cherchoit avec un foin extréme les occasions de voir et de parler à Noromate ; qui de son costé le fuyoit autant qu'elle pouvoit, quoy qu'elle l'aimast tendrement. Mais lors que le hazard tout seul faisoit qu'il se trouvoit aupres d'elle, et qu'elle pouvoit croire qu'Adonacris ne la pouvoit soubçonner de luy avoir voulu donner occasion de l'entretenir, elle ne pouvoit s'empescher d'en avoir de la joye, et de trouver baucoup de douceur à l'entendre parler. Cette douceur n'estoit pourtant pas tout à fait sans amertume : car elle aportoit un si grand foin à ne luy dire rien de trop obligeant, que la contrainte qu'elle se faisoit, de condamner tous les premiers sentimens de son coeur qui, luy estoient tousjours favorables, ne luy donnoit pas peu de peine. En effet, elle craignoit si fort qu'on ne vinst à sçavoir qu'il l'avoit aimée, et qu'il l'aimoit encore, que de peur que cela n'arrivast, elle le contredisoit bien souvent aux choses les plus justes : et s'il disputoit quelquefois contre quelqu'un, elle se rangeoit du party de celuy qui luy estoit opposé, tant cette vertueuse Personne s'observoit soigneusement, et prenoit toutes les precautions qu'il faloit prendre, pour conserver sa reputation. Adonacris connoissoit pourtant bien toutes les fois qu'elle paroissoit luy estre contraire, qu'elle ne le faisoit pas par haine : neantmoins comme la trop grande prudence de Noromate le privoit de cent plaisirs innocens, en le privant de sa conversation particuliere, il se mit un jour à disputer contre Eliorante en presence de Noromate, sur un sujet qui avoit indirectement quelque rapport à l'avanture qui l'affligeoit. Il faut donc que vous sçachiez qu'il y avoit alors deux Dames à Typanis, dont la vertu et la reputation estoient tres differentes : car il y en avoit une qui se nommoit Menopée, qui avoit une passion tres violente dans le coeur, et une galanterie secrette avec un fort honneste homme : mais elle vivoit pourtant avec tant de prudence, tant de retenuë, et tant de modestie, qu'à la reserve d'un tres petit nombre de Personnes qui sçavoient la verité, tout le monde croyoit que Menopée estoit la plus vertueuse Femme de la Terre, et la moins capable d'avoir une intelligence galante avec quelqu'un : et il y en avoit une autre nommée Orique, dont la vertu estoit la plus solide que personne aura jamais, qui estoit pourtant fort exposée à la médisance, parce qu'elle s'estoit mis dans la fantaisie qu'il suffisoit d'estre vertueuse, sans se mettre en peine de se contraindre pour faire paroistre sa vertu. De sorte que ne prenant garde qu'à faire que nulle de ses actions ne fust essentiellement criminelle ; et ne se souciant pas de sauver toutes les aparences, quoy que ce ne soit que sur cela que le general du monde juge, et de ce qu'il voit, et de ce qu'il ne voit pas ; elle en estoit venuë au point de donner tant de prise sur sa reputation à la médisance et à l'envie, qu'à la reserve de ceux qui connoissoient le fond de son ame, comme ils se connoissoient eux mesmes, toute la Ville croyoit que des Gens qui n'estoient effectivement que ses Amis, estoient ses Amants, et mesmes ses Amants favorisez : ainsi celle qui faisoit galanterie passoit pour severe, et pour vertueuse, et celle qui estoit vertueuse, passoit pour estre capable de faire beaucoup de choses contraires à la vertu. Estant donc venu à propos de parler de ces deux Personnes que si peu de Gens connoissoient bien, un jour qu'Eliorante, Noromate, et Adonacris estoient ensemble, et qu'Agathyrse y vint aussi ; Noromate se mit à blasmer cette Dame vertueuse qui se fioit trop à sa vertu, et qui ne songeoit pas assez à observer toutes ses actions. Je n'eusse jamais creû, dit alors Adonacris en souriant, que la belle Noromate ayant à prendre Parti entre deux Personnes, dont l'une se contente de paroistre vertueuse sans l'estre, et une autre qui l'est effectivement, elle eust esté de celuy de celle qui ne l'est pas. Je ne suis pas du Parti de celle qui n'a point de vertu, repliqua Noromate, mais je suis contre celle qui en a, et qui ne se soucie pas de le faire paroistre. Car enfin si une femme n'aime sa reputation, je ne suis pas satisfaite de sa vertu : et je ne sçay mesme, si on luy peut veritablemens donner le nom de vertueuse. Joint que selon mon opinion, il est assez dangereux de mettre son esprit au dessus de tout ce qu'on peut penser et dire à son desavantage : car encore qu'on ne doive pas estre vertueuse seulement parce qu'on en fera loüée, et qu'il le faudroit tousjours estre quand mesme on ne le devroit pas croire ; je ne laisse pas de soustenir, que si on ne l'est point, il faut du moins tascher de le paroistre : jugez donc si l'estant effectivement, on n'est pas obligé de faire voir qu'on l'est, quand on a l'avantage de l'estre. Pour moy, reprit Adonacris, je suis persuadé qu'il doit suffire de sçavoir qu'on ne fait rien qui choque la vertu, sans se mettre si scrupuleusement en peine, d'oster toutes fortes de pretextes à la medisance : car puis qu'on accuse bien souvent d'hipocrisie, ceux qu'on voit assister à nos Sacrifices avec une assiduité extraordinaire, il faut conclurre qu'il est impossible d'empescher les médisans de médire quand ils en ont envie : et qu'ainsi ne pouvant jamais leur oster toute forte de sujets de parler selon leur malice, il est fort injuste d'aller contraindre toute sa vie de peur qu'ils ne parlent : et il est beaucoup plus à propos de se mettre l'esprit au dessus de ce qu'ils peuvent dire, que d'aller estre continuellement en garde pour les empescher de trouver à dire à nos actions. En mon particulier, dit alors Agathyrse, je trouve qu'Adonacris a raison : car de penser pouvoir venir à bout d'agir de façon qu'on ne puisse jamais trouver à reprendre à ce que l'on fait, c'est vouloir faire une chose impossible : en effet nous voyons tous les jours une mesme action estre loüée, ou blasmée, selon les gens qui en parlent : et pour justifier ce qu'a dit Adonacris, j'appelle effectivement bien souvent hipocrisie, ce que d'autres appellent pieté. Vous n'en faites pas mieux, interrompit Noromate, et cela n'empesche pas qu'on ne doive songer a sauver les apparences autant qu'on peut ; et à tascher de faire que tout le monde sçache ce que l'on est, quand on n'a point de mauvaises habitudes à cacher. Vostre opinion me semble si raisonnable, luy repliqua Eliorante, que je ne croy pas qu'on la puisse contredire. Je la contredis pourtant, reprit Agathyrse, car à dire la verité, je ne sçache rien de plus indigne d'une ame heroique, que d'estre capable d'avoir foin de faire que tout le monde sçache le bien qu'on fait. Cependant selon vos sentimens, il faut qu'un homme ne face jamais nulle grande action sans tesmoins ; qu'il ne soit jamais liberal qu'en public ; et qu'il face tout le bien dont il est capable, seulement afin qu'on le sçache, et qu'on en parle. Nullement, reprit Noromate, et vous expliquez mal mes paroles : comment les faut il donc expliquer ? repliqua-t'il : il faut respondit elle, pour m'entendre parfaitement, comprendre que je ne veux pas qu'on ait generalement le dessein de faire qu'on sçache tout le bien qu'on fait : mais ce que je veux est, que dans les choses d'où dépend la reputation, on ne face jamais rien qui puisse donner lieu de la noircir. Par exemple, je veux qu'un homme regle sa vie de façon, qu'on ne puisse pas penser qu'il n'a point de coeur : je veux aussi qu'une femme vive avec tant de prudence, qu'on ne puisse pas soupçonner qu'elle ne soit pas vertueuse : et je veux enfin que ne se contentant pas simplement de l'estre, elle songe à esviter toutes les choses qui pourroient faire croire qu'elle ne le seroit pas, quelques divertissantes, et quelques innocentes qu'elles puissent estre. Ha Madame, s'escria Adonacris, vous establissez là une regle bien severe ! car enfin toute la douceur de la vie, ne consiste presques qu'en ces fortes de choses indifferentes, qu'on peut bien ou mal expliquer, selon l'humeur dont on est. Je l'advouë, dit elle, mais puis qu'on ne les peut faire sans exposer sa reputation, je soutiens que la douleur de l'avoir perdue est infiniment plus grande, que le plaisir de faire toutes ces choses indifferentes ne peut estre grand. Mais si vous faisiez ce que vous dittes, reprit plaisamment Agathyrse, vous ne feriez rien en toute vostre vie qu'estre seule dans vostre Chambre : encore ne sçay-je si une si grande retraite ne donneroit pas encore lieu à la médisance : car on pourroit dire que vous ne vivriez ainsi que parce que Sitalce seroit jaloux. Il est vray, dit-elle en soûriant ; mais on ne diroit du moins pas que je luy donnerois sujet de jalousie. De sorte, adjousta Agathyrse, que selon vous il faut qu'une Dame esvite soigneusement d'avoir nulle conversation particuliere avec des hommes qu'on peut penser qui l'aiment ; il faut qu'elle ne se promene jamais qu'avec cent Femmes à la fois ; il faut encore quand elle est dans un Jardin qu'elle soit tousjours dans les grandes Allées avec le gros de la Compagnie ; et qu'elle ne tourne ny à droit, ny à gauche, pour aller entretenir un quart d'heure quelqu'un de ses Amis. Il faut mesme sans doute qu'elle parle tousjours tout haut, et qu'elle ne parle encore que de la beauté du temps, et de la fraischeur de l'ombre, de peur qu'on ne s'imagine qu'elle parle d'amour. Il faut aussi assurément qu'elle parle plus aux Gens qu'elle haït, qu'aux Gens qu'elle aime, de peur qu'on n'en médise : et je ne doute nullement que vous ne veüilliez aussi que cette Dame si soigneuse de sa reputation vive sans Amies, aussi bien que sans Amis, de crainte qu'on ne die que ce sont ses Confidentes et ses Amans. Je ne veux rien de tout ce que vous dittes, repliqua-t'elle, car je veux qu'on ait des Amis, et des Amies : mais je veux qu'une Femme vive de façon, qu'on ne puisse raisonnablement l'accuser d'avoir des Amans favorisez : et c'est pour cela que je veux que dés qu'une Dame sçait qu'on dit par le monde qu'un homme est amoureux d'elle ; qu'elle occupe tout son esprit, non seulement à ne faire, et à ne dire rien dont il puisse tirer avantage ; mais encore à vivre avec tant de retenuë, qu'on ne puisse pas soubçonner qu'elle luy soit favorable. Car enfin je pose pour fondement, que dés qu'on dit qu'un homme est amoureux d'une Femme, on a disposition à dire qu'il en est aimé, pour peu qu'on voye d'aparence de le penser : et pour moy qui suis la moins médisante Personne de la Terre, j'advouë que je ne puis sçavoir qu'un Amant ait eu une longue Audience de sa Maistresse, sans croire qu'il ne luy parloit, ny de Guerre, ny d'affaires d'Estat. De sorte que je conclus qu'estant fort aisé de se faire un grand tort pour un fort petit plaisir, il ne s'y faut jamais exposer. Car pour me servir de l'exemple de la belle Orique, qui est cause de nostre dispute ; tout le monde sçait qu'on a horriblement médit d'une conversation particuliere qu'elle eut avec un fort honneste homme dans un Jardin, où ils s'estoient donné assignation : cependant je sçay d'une certitude infaillible, que cét homme n'employa tout le temps qu'il fut avec elle, qu'à luy raconter une passion qu'il avoit dans l'ame, pour une Fille qui est aupres de Thomiris. Jugez donc si quelque agreable que fust ce recit, le plaisir qu'elle en eut meritoit qu'elle exposast sa reputation, en passant une apresdisnée toute entiere avec un homme qu'on s'estoit mis dans la fantaisie, qui avoit quelques sentimens tendres pour elle. J'advouë, dit alors Adonacris, que puis que cét homme n'estoit point aimé d'Orique, et qu'il n'avoit à luy dire que des choses dont elle n'avoit que faire, elle eust mieux fait de ne luy donner pas une assignation, qui à ce que j'ay oüy dire, avoit toutes les marques d'une assignation criminelle : mais je dis en mesme temps, que lors qu'une Femme estime un honme d'une maniere un peu particuliere, qu'il y a de la foiblesse à se priver du plaisir de luy parler en secret, parce que peut-estre on en parlera, et qu'il luy doit suffire de sçavoir qu'elle ne fait rien contre la vertu : puis qu'il est vray que si elle aime fortement, le plaisir d'entretenir en liberté la Personne pour qui elle a de l'affection, surpassera de beaucoup le dépit qu'elle aura, lors qu'elle sçaura qu'on en aura dit quelque chose. On diroit à vous entendre parler, repliqua Noromate, que vous n'avez jamais aimé la gloire : et que vous ne comprenez pas quelle doit estre la douleur de ceux qui sçavent qu'on les deshonnore dans le monde, et qu'on les deshonnore avec injustice. Cependant il est certain qu'il n'y a rien de si dur à souffrir que la médisance, qui s'attaque directement à l'honneur : car pour celle qui n'en veut qu'à l'esprit, et à la beauté, je suis la Personne de toute la Terre, qui en suis la moins touchée. En effet, on peut dire que je suis stupide, et que je suis laide, sans que je m'en fasche : mais on ne pourroit m'accuser de faire galanterie, et d'estre coquette, sans m'affliger sensiblement : c'est pour quoy je trouve qu'il vaut bien mieux me contraindre en mille petites choses indifferentes, que de m'exposer à estre le sujet d'une raillerie outrageante. De sorte, Agathyrse, que pour vivre à vostre mode, quand on fait une chose, il faut penser, qu'en pensera-t'on ; qu'en peut-on dire ; quelle consequence en peut on tirer ? mes Amis, et mes Ennemis en feront-ils esgalement satisfaits ? ceux qui l'entendront dire, et qui le diront apres à d'autres, ne le diront-ils point de quelque maniere qu'on puisse mal expliquer ? et ce que je seray enfin, ne peut-il point servir de matiere à quelque imposture ? Vous exagerez cela d'une si plaisante façon, reprit Noromate en riant, qu'il est aisé de comprendre que vous ne vous contraignez guere : et que quand vous faites quelque chose, vous ne songez qu'à vous satisfaire, sans penser à satisfaire les autres. Comme les autres ne songent guere à me contenter, repliqua-t'il, il est vray que je n'embarasse guere mon esprit de ce qui les contente : car enfin excepté l'interest de la Personne que j'aime, ou celuy de mes Amis, qui m'est tousjours plus cher que le mien, ny ceux qui sont au dessous de moy, ny ceux qui sont au dessus ne m'empeschent pas de faire tout ce que je veux, quand il me paroist honneste. Aussi bien est-ce une folie d'entreprendre de pouvoir agir selon la fantaisie de tous ceux qui nous connoissent : en effet les Gens de la Cour, et les Gens de la Ville, voyent pour l'ordinaire les choses d'une maniere differente : les jeunes en sont autant : les melancoliques et les enjoüez ne sont pas d'une mesme opinion, ceux qu'on appelle libertins, et les Gens de pieté pensent des choses toutes contraires ; les Femmes qui sont belles et les Femmes qui sont laides, ont aussi tres souvent des sentiment fort esloignez les uns des autres : de sorte que qui voudroit contenter tant de Personnes à la fois. s'exposeroit sans doute a passer fort mal son temps. En mon particulier, reprit Noromate, je le passerois encore bien plus mal, si toutes ces Personnes dont vous parlez, s'unissoient pour dêchirer ma reputation, comme elle seroient sans doute, si je leur en fournissois le sujet : estant certain qu'il y a je ne sçay quelle malignité qui regne dans l'esprit de tout le monde en general, qui fait qu'on est tousjours tout prest à expliquer en mal, toutes les choses qui sont capables de recevoir une explication de cette nature. Mais quand il seroit vray, repliqua Adonacris, qu'une entre-veuë particuliere pourroit estre mal expliquée par quelqu'un quel mal vous fait ce qui se dit hors de vostre presence, et ce qu'on ne vous dit jamais à vous mesme ? Quand je n'aurois autre desplaisir, repliqua-t'elle, que celuy de croire qu'on dit tousjours tout le mal qu'on peut dire, et que celuy de penser qu'on pourroit dire de moy ce que j'ay oüy dire de tant d'autres, j'en aurois tousjours assez pour troubler le plaisir que me donneroit la presence de la Personne du monde que j'aimerois le mieux. Et puis, adjousta Eliorante, je suis persuadée qu'il n'y a point de médisance qu'on puisse faire de nous, que nous ne sçachions, ou par nos Ennemis ; ou par nos veritables Amis ; ou par certaines Amies qui ne nous disent pas tant le mal qu'on dit de nous pour nous en advertir, que pour avoir la satisfaction de nous l'aprendre. Mais apres tout, dit Agathyrse, vivons nous pour les autres, et ne vivons nous pas pour nous mesme ; et si cela est, pourquoy ne nous contentons nous pas du tesmognage secret de nostre propre conscience, sans nous tourmenter de ce que mille Gens que nous n'aimons point ; que nous n'estimons point ; et que nous ne connoissons point ; en pensent, ou en peuvent penser ? C'est parce que nous vivons pour nous mesme, repliqua Noromate, qu'il faut vivre comme je l'entens : car enfin je ne trouve rien de plus estrange que de vouloir perdre sa reputation sans sujet : et de l'humeur dont je pardonnerois plus volontiers le manquement de conduite à une Personne dont les moeurs seroient effectivement desreglées, que je ne le pardonne à une Personne qui a de la vertu. En effet je ne conçoy point pourquoy on veut si mal ménager sa reputation, lors qu'on sçait qu'on merite de l'avoir bonne : et pourquoy on ne veut pas se donner la peine de sauver toutes les apparences, puis qu'il est si aisé de le faire, et qu'il est si dangereux de ne le faire pas. Quand vous les aurez toutes sauvées, repliqua Agathyrse, vous ne ferez pas encore à couvert de la medisance : car puis que nous sçavons par experience, que Menopée qui paroist si vertueuse ne l'est pas, je diray si je le veux, que tout ce que vous faites n'est que déguisement : et que je sçay des choses qui démentent toutes vos actions. Quand j'auray fait tout ce que j'auray pû, reprit-elle, je n'auray rien à me reprocher du moins auray-je tousjours l'advantage de ne m'estre pas exposée à mille perils, où celle qui se sont mis l'esprit au dessus de tout ce qu'on peut dire et penser s'exposent. Car enfin, quand on a perdu cette honneste et scrupuleuse honte, qui fait trouver de la difficulté aux choses les plus innocentes, lors qu'on ne les peut sans mistere, et sans secret ; il est sans doute bien plus aisé de passer d'une assignation d'amitié, à une assignation d'amour, que lors qu'on a peur seulement de la moindre aparence du crime. En effet on peut dire qu'on est desja accoustumé à une des plus difficiles choses du monde : qui est de ne garder plus nulle bien-seance, et de se mettre au dessus des Loix ordinaires de la societé : de sorte que passant insensiblement d'une mauvaise habitude à une autre, on vient à ne se soucier plus de rien que de ce qui plaist. Si bien que comme il n'arrive pas tousjours, que ce qui plaist soit permis : il arrive quelques fois, qu'apres s'estre mis au dessus de ce que pensent les autres, on se met en suitte au dessus de ce qu'on pense soy mesme : et que sans considerer si ce qu'on fait est innocent ou criminel, on fait seulement ce qu'on veut faire, sans en aprehender les suittes. Du moins, ay-je tousjours à vous dire, reprit Agathyrse, que vous aurez mal mesnagé tous les momens de vostre vie, puis que vous l'aurez passée en contrainte. L'exemple de Menopée, et celuy d'Orique, adjousta-t'il, vous le montrent clairement : puis qu'encore que Menopée aime et soit aimée ; et que par consequent elle ait tout ce qu'il faut pour estre la plus heureuse Personne de la Terre, et de quoy joüir de tous les plaisirs imaginables ; cette belle retenuë dont elle s'est servie pour cacher l'intelligence qu'elle a avec son Amant, luy fait tout les jours mille maux. En effet elle n'ose ny regarder, ny parler à celuy qu'elle aime, qu'avec des precautions insuportables : et je suis asseuré que de la maniere dont elle vit, de mille heures, elle n'en passe pas une tout à fait agreablement. Au contraire Menopée, quoy que sans amour, et sans attachement particulier, mene la plus douce vie du monde : seulement parce qu'elle fait ce qu'elle veut faire, sans se contraindre. Si vous aimez plus la liberté que la gloire, reprit Noromate, vous avez raison de dire ce que vous dittes : mais pour moy qui aime plus la gloire que la liberté, je n'ay pas tort de parler comme je fais : et de soustenir fortement qu'une Femme qui ne se soucie point de sa reputation, et qui se contente de sa propre estime, sans se soucier de celle des autres, est bien plus exposée à pouvoir faire des choses contre la vertu, qu'une autre qui aimera la gloire de la maniere que je l'entens. Car apres tout, comme il n'y a point d'homme qui de son bon gré se mette en estat de pouvoir estre soubçonné d'avoir fait un vol, ou un assassinat ; je veux aussi qu'une Femme ne se mette pas en estat qu'on puisse croire qu'elle favorise un Amant, lors qu'elle est en condition de ne le pouvoir faire sans se des honnorer. Enfin, dit Agathyrse, vous voulez que nos Dames soient plus severes que quelques-unes de nos Deesses, car. . . . . . Je veux principalement (interrompit Noromate, sans luy donner loisir de continuer de parler) que vous ne me disiez jamais rien contre le respect que l'on doit aux Dieux : et que vous perdiez s'il est possible cette mauvaise coustume d'employer tousjours le nom de quelqu'une de nos Divinitez, lors qu'il s'agit seulement d'assurer quelque nouvelle de Bagatelle. Car si vous croyez que nos Dieux soient ce que nous les croyons, vous faites une prophanation terrible ; et si vous ne le croyez point, je ne voy pas que ce soit assurer fort affirmativement une chose, que de jurer par leur nom qu'elle est veritable : et j'aimerois mieux jurer par Agathyrse, et par Eliorante, poursuivit elle en soûriant, que par Mars, et par Hercule, si j'estois de l'opinion de la plus grande partie de la jeunesse de la Cour, qui croit à peine qu'ils ayent esté des hommes, bien loin de croire qu'ils soient des Dieux. A ce que je voy (reprit Agathyrse se soûriant à son tour) vous me croyez un libertin déterminé : nullement, repliqua-t'elle, car si je vous le croyois, vous ne feriez pas de mes Amis. Mais je vous accuse aveque raison, de vous laisser aller à la mauvaise coustume de ceux qui ne parlent pas tousjours serieusement, ny respectueusement des choses de nostre Religion : et qui parce qu'elle choque leur raison, ne peuvent s'assujetir à l'opinion generale, et veulent se faire un chemin particulier. C'est pourtant selon moy un mauvais raisonnement, que de dire qu'il ne faut croire que ce qu'on peut comprendre : puis qu'il est vray qu'il y a mille choses en la Nature qui sont effectivement, et que nous ne comprenons pas. En effet, j'ay oüy dire que Cresus a parmy ses Tresors, une Pierre qui rend ceux qui la portent invisibles : y a-t'il donc plus de difficulté à croire ce qu'on nous dit de la puissance de nos Dieux, que ce qu'on nous raconte de la vertu de cette merveilleuse Heliotrope ? Cependant quoy que pour l'ordinaire ceux qui raillent des choses les plus dignes de respect, ne sçachent qu'imparfaitement ce qui durcit la gresle, et ce qui blanchit la, neige, dont nos Montagnes sont couvertes ; et qu'ils ne sçachent point du tout, ce qu'est ce terrible vent qui desracine si souvent les plus grands et les plus vieux Arbres de nostre Païs (quoy qu'il les touche, et les renverse eux mesmes quelquefois) ils pretendent insolemment penetrer dans les Abismes de l'Eternité ; reformer les Religions les mieux establies ; et renverser par leurs caprices, tous les Temples, et tout les Autels du Monde : et tout cela parce que dés qu'on ne croit point qu'il y ait des Dieux, on croit que tout ce qui plaist est permis. Mais pour vous Agathyrse, adjousta Noromate, dont les moeurs sont innocentes, et vertueuses ; et qui n'avez que faire de vous persuader que les Dieux ne punissent, ny ne recompensent, afin de vivre aveque plus de liberté, je vous conseille comme vostre Amie, de ne vous laisser pas emporter au mauvais usage du monde. Vostre zele est si eloquent, reprit Agathyrse, que je ne luy sçaurois resister : et je vous promets, charmante Noromate, que je m'en vay faire tout ce que je pourray, pour croire que Mars est jaloux ; que Vulcan est boiteux ; et que Venus les trompe tous deux esgallement ou que si je ne le puis, je n'en parleray point du tout. Comme Agathyrse disoit cela, le jeune Spargapyse entra ; qui rompit cette conversation, et qui empescha Noromate de respondre à Agathyrse : Mais comme il ne fut pas long temps chez Eliorante, il emmena Agathyrse aveque luy lors qu'il sortit : et la Fortune fut si favorable à Adonacris, que quelqu'un ayant eu à parler d'affaires à Eliorante, elle entra dans son Cabinet, et pria Noromate comme son Amie particuliere, d'entretenir Adonacris, jusques à ce qu'elle revinst. D'abord Noromate luy dit qu'elle la suplioit de l'en dispenser, parce qu'il faloit qu'elle s'en allast : mais elle dit cela d'une maniere si peu affirmative, qu'Eliorante ne conçevant pas qu'elle eust de raison effective de s'en aller si tost, luy dit obligeamment avec toute la liberté de leur amitié, qu'elle ne luy vouloit point dire adieu : et que si elle ne la trouvoit encore avec Adonacris lors qu'elle sortiroit de son Cabinet, elle auroit une querelle. De sorte que Noromate qui ne se fust pas separée d'Adonacris sans douleur, n'eut pas la force de resister à Eliorante : qui sans attendre sa responce entra dans son Cabinet, et la laissa seule avec son Amant. Mais à peine Eliorante les eut elle laissez, qu'Adonacris prenant la parole ; je m'estonne Madame, luy dit-elle en souriant, que vous ne vous exposez plustost à avoir une querelle avec Eliorante, qu'à demeurer avec un homme qui vous adore. Je le serois sans doute (luy respondit-elle, en rougissant, et en souriant tout ensemble) si je ne craignois qu'Eliorante ne devinast, ce qui m'obligeroit à vous quitter : et qu'elle n'en pensast plus que je ne veux qu'elle en pense. Ha Madame, s'escria Adonacris, tant que le soin que vous avez de vostre gloire, ne vous obligera qu'à faire des choses de cette nature, je n'en murmureray pas ! mais Madame (adjousta-t'il, en prenant un visage plus serieux) pour ne perdre pas des momens qui me font si chers ; et pour parler plus serieusement ; pourquoy vous obstinez vous à vouloir me bannir en me delivrant ? Sitalce vous verra toute sa vie, et je ne vous verray peut-estre jamais, dés que vous m'aurez delivré. Souffrez donc une chose que la Fortune a faite sans vostre consentement : car aussi bien Madame, ne me delivrerez vous pas si facilement que vous le pensez. Faites donc je vous en conjure, que le temps que je feray aupres de vous, ne soit plus employé à me pleindre de vostre rigueur : je ne veux que vous voir et vous parler, sans estre entendu que de vous : ne me respondez pas mesme si vous le voulez : et pour me contraindre autant que je le puis, souffrez, comme je vous l'ay ce me semble desja dit une fois, que je vous die que je vous ay aimée, sans vous dire que je vous aime. Puis que je vous puis entretenir aujourd'huy, luy dit-elle, sans me pouvoir reprocher de vous en avoir donné l'occasion, je veux bi ? vous l'accorder ; mais Adonacris ce sera pour vous dire tousjours la mesme chose : et pour vous assurer que puis que je ne puis vous bannir de mon coeur, je feray ce que je pourray pour vous bannir de Typanis. Conme j'espere que la Fortune me sera plus favorable que reprit Adonacris, et qu'elle ne m'en bannira pas si tost, je veux bien que vous continuyez de soliciter pour la liberté de Sitalce, et par consequent pour la mienne : mais ce que je vous demande Madame, et ce que je vous demande avec ardeur, est que vous enduriez que durant que je seray icy, je vous voye, et je vous parle le plus souvent que je pourray. Je ne l'endure que trop, luy dit-elle, et si vous sçaviez les reproches que je me fais l'indulgence que j'ay pour vous. Ha Madame, interronpit Adonacris, qu'appelleriez vous rigueur, si vous appellez indulgence, vostre façon d'agir aveque moy ? Puis que je souffre que vous vous pleigniez, repliqua-t'elle, je fais sans doute plus que je ne dois car enfin Adonacris, cette affection qui pouvoit estre innocente à Issedon, est devenuë criminelle à Typanis : et sans que mon coeur ait changé de sentimens, je suis plus coupable que je n'estois : et je puis dire que je suis plus criminelle en souffrant que vous m'aimiez, que je ne l'estois alors en vous aimant. Aussi ay-je le dessein, adjousta-t'elle en soûpirant, de vous conjurer de ne le faire plus : mais je ne sçay Adonacris, si j'auray la force de l'excuter. Comme il alloit respondre, Eliorante revint : qui rendit autant de graces à Noromate, de ce qu'elle ne s'en estoit pas allée, qu'Adonacris luy en eust deû rendre, de ce qu'elle l'avoit retenuë, s'il eust osé le faire. Il est vray que le chagrin qu'il avoit de ce qu'elle estoit revenuë trop tost, diminua quelque chose de l'office qu'elle luy avoit rendu sans y penser : et que s'il eut envie de la remercier, il eut aussi envie de se pleindre.

Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : découverte de la correspondance de Noromate et d'Adonacris


Mais Seigneur, durant que ces choses se passoient à Typanis, il en arriva d'autres à Issedon, qui changerent bien la face des affaires : car enfin il faut que vous sçachiez, que lors qu'Adonacris fut fait prisonnier, il creût conme je vous l'ay desja dit, que tout son Bagage avoit esté pillé par les Soldats : de sorte qu'encore qu'il fust tres affligé d'avoir perdu les Lettres qu'il avoit de sa chere Noromate, qui estoient parmy les choses qui luy estoient les plus precieuses, il espera du moins qu'elles seroient perduës pour le reste du monde comme pour luy : et que ceux qui auroient pillé son Bagage, ne s'estant pas amusez à conserver une chose qui ne les pouvoit enrichir, les auroient ou rompuës, ou bruslées : et qu'ainsi si elles ne luy pouvoient plus servir à consoler, elles ne luy pourroient du moins jamais nuire. Mais la Fortune qui n'estoit pas lasse de le presecuter, en disposa autrement et fit que malheureusement pour luy, un Escuyer qu'il avoit, qui estoit tres affectionné à son service, voyant la déroute de l'Armée, et la perte du Bagage assurée, se resolut de tascher de mettre ce qu'il sçavoit que son Maistre avoit de plus precieux en seureté : de sorte qu'executant son dessein, il sauva un des Chariots de son Bagage, en faisant semblant d'estre de l'autre Party. Cependant dés que la nuit fut venuë, il se tira d'avec les ennemis : mais estant tombé malade à extremité, au lieu où il fut coucher, les Habitans du Village volerent durant sa maladie tout ce qu'il y avoit de considerable parmy ce qu'il avoit sauvé, et ne luy laiserent qu'une petite Cassette de Peau de Serpent, qui estoit belle sans estre riche, dans quoy estoient les Lettres de Noromate. Si bien que cét Escuyer apres avoir esté tres malade, et estre guery, creût comme il estoit beaucoup plus prés d'Issedon que de Typanis, qu'il estoit à propos qu'il allast demander à Argyrispe ce qu'elle vouloir qu'il fist : afin qu'il sçeust s'il devoit aller retrouver son Maistre, qu'il avoit sçeu qui estoit prisonnier, et si elle n'avoit rien d'important à luy faire sçavoir. De sorte qu'executant un dessein, qui en effet estoit. raisonnable, il retourna à Issedon : mais pour faire voir sa fidellité à Argyrispe, il luy reporta cette Cassette qu'on luy avoit laissée, sans sçavoir ce qui estoit dedans : car il est à croire que ceux qui avoient desrobé tout ce que cét Escuyer avoit sauvé du Bagage de son Maistre, l'ayant trouvée trop petite, et trop legere, pour croire qu'il y eust rien de fort riche ; ne l'avoient pas ouverte, et l'avoient laissée, ou oubliée, comme une chose qui né leur pouvoit estre utile. Mais enfin Seigneur comme il est fort nature, à toutes les Personnes qui sont d'un temperamment jaloux, d'avoir une curiosité universelle, quoy qu'elles n'ayent aucun sujet particulier de jalouse : Argyrispe avoit une inclination naturelle à ouvrir toutes les Lettres qui luy passoient par les mains : et à chercher tousjours sans sçavoir quoy. En effet j'ay oüy dire à une de ses Amies, qu'elle ne pouvoit se trouver seule dans une Chambre, lors qu'elle alloit pour faire quelque visite, qu'elle ne regardast les Lettres qu'elle voyoit sur la Table, ou qu'elle n'eust du moins envie de les voir : sa curiosité alloit mesme si loin, qu'elle n'y pouvoit seulement voir une Boiste sans l'ouvrir, ny voir un Cabinet ouvert sans y regarder curieusement, Il vous est donc aisé de juger qu'Argyrispe estant de l'humeur que je vous la dépeins, ne pût voir cette Cassette sans l'ouvrir : mais Seigneur, le mal fut que lors que cét Escuyer la luy reporta, Sitalce que je vous ay dit qui la voyoit souvent, estoit alors avec elle. Si bien que comme de son naturel elle estoit fort impatiente, elle fit ouvrir cette Cassette en sa presence : mais celuy qu'elle employa pour l'ouvrir, ne le pouvant faire sans violence, il arriva qu'elle s'ouvrit tout d'un coup, lors qu'il n'y pensoit pas : et qu'elle s'ouvrit si brusquement, que toutes les Lettres de Noromate s'éparpillerent en tombant : de sorte qu'en estant tombé malheureusement une sur Sitalce, il la prit pour la rendre à Argyrispe, sans penser d'abord quelle fust de sa Femme. Mais lors que pour la luy rendre plus respectueusement, il fit comme s'il eust voulu baiser cette Lettre, et qu'il vint à jetter les yeux sur la suscription qui estoit encore malheureusement tournée vers luy, il fut estrangement surpris de reconnoistre 1, 'escriture de Noromate : et il le fut de telle forte, que changeant le dessein qu'il avoit eu de la rendre à Argyrispe, lors qu'il pensoit n'y avoir nul interest, il prit celuy de la voir, quoy qu'il ne sçeust pas trop bien sur quel pretexte il le pourroit faire. Il est vray qu'il ne fut pas en la peine de le chercher : car comme Argyrispe avoit ramassé toutes les autres Lettres, elle en avoit reconnu l'escriture : et elle l'avoit d'autant plus facilement reconnuë, qu'il n'y avoit pas long temps qu'elle avoit reçeu la responce que Noromate avoit faite à la Lettre qu'elle luy avoit escrite. Si bien qu'estant fort surprise de ce qu'elle voyoit ; et la jalousie s'emparant de son coeur, un moment apres que la curiosité s'en fut emparée : je n'avois jamais sçeu, dit elle à Sitalce qu'il y eust eu un commerce assez estroit, entre Noromate, et Adonacris, pour s'escrire tant de Lettres : mais je m'imagine, adjousta-t'elle en le regardant, que vous en estes mieux instruit que moy. Sitalce entendant ce que luy disoit Argyrispe, se trouva fort embarrassé, car il ne sçavoit que luy respondre : neantmoins comme il ne pouvoit pas luy cacher que ces Lettres estoient de sa Femme, et qu'il n'osoit aussi dire qu'il eust sçeu ce qu'il n'avoit pas sçeu, parce qu'il ne sçavoit pas en effet ce qu'elles contenoient ; il se resolut de luy advoüer ingenûment, qu'il ne sçavoit non plus qu'elle que Noromate eust escrit à Adonacris. Mais il le luy advoüa avec une agitation de coeur estrange, et sans sçavoir presques ce qu'il pensoit : toutesfois à la fin ces deux Personnes qu'une esgale passion agitoit, convinrent qu'elles liroient chacune une de ces Lettres, pour voir de quelle nature elles estoient. Car enfin, dit Argyrispe à Sitalce, il est juste, puis que ces Lettres sont escrites par vostre Femme, que vous les voiyez : et il est equitable aussi, puis qu'elles sont escrites à mon Mary, que je les voye. Mais Seigneur, admirez un peu, je vous en conjure, la bizarrerie du Destin en cette rencontre : et pour le pouvoir faire, il faut que vous sçachiez, qu'encore que toutes les Lettres de Noromate ne fussent que civilles, elles l'estoient pourtant d'une maniere, qui leur donnoit le carractere de Lettres d'amour. De plus, elles n'estoient point dattées : de sorte que Sitalce et Argyrispe ne pouvoient sçavoir precisément si elles estoient escrites devant ou apres leur Mariage. Outre ce que je viens de dire, il estoit encore arrivé malheureusement, qu'Adonacris qui ne vouloit conserver que ce qui pouvoit entretenir l'amour de Noromate dans son coeur, avoit bruslé les deux Lettres qu'il en avoit reçeuës, depuis qu'elle avoit espousé Sitalce, par lesquelles elles luy deffendoit de luy escrire, et luy ordonnoit de ne la voir jamais : ne voulant pas, disoit-il, avoir rien en sa puissance, qui pûst combattre sa passion, ny luy faire voir que Noromate ne luy avoit pas tousjours esté favorable. Si bien Seigneur, que par ce moyen Sitalce et Argyrispe avoient entre leurs mains, tout ce qui pouvoit accuser Noromate : et n'avoient point ce qui l'eust pû justifier. Mais pour en revenir où j'en estois, Argyrispe et Sitalce se mettant donc à lire bas, avec les sentimens que vous pouvez vous imaginer ; la premiere Lettre qu'il leût estoit à peu prés conçeuë en ces termes.

NOROMATE A ADONACRIS.

Il paroist bien que je ne suis pas si sincere que vous, car je ne voudrois pas que vous pussiez deviner tous mes sentimens, comme vous semblez desirer que je devine tous les vostres. ne pensez pourtant pas que j'en aye qui vous soient desavantageux, ny qui soient aussi trop à vostre avantage : mais c'est que de l'humeur dont je suis, je n'aime pas qu'on ait autant de pouvoir sur moy, que moy mesme. contentez vous donc de celuy que je vous donne : et sans vouloir penetrer dans mes pensees, qu'il vous suffise que je consens, que vous expliquiez toutes mes paroles, de la maniere la plus obligeante que vous les pourrez expliquer.

NOROMATE.

Quoy que cette Lettre ne fust à parler veritablement que civile, et galante, elle excita pourtant un si grand trouble dans l'ame de Sitalce, qu'elle y mit tout à la fois de la jalousie, de la haine, et de la fureur. Mais si elle fit un si fascheux effet dans le coeur de Sitalce, celle que leût Argyrispe ne luy causa pas moins de desordre dans l'esprit : et voicy, si ma memoire ne me trompe, ce qu'elle contenoit.

NOROMATE A ADONACRIS.

Si je pouvois vous escrire que je consens que vous m'aimiez, sans vous dire tacitement en mesme temps, je vous aime, je le serois sans doute. Mais comme cette permission pourrait estre expliquée de cette forte, je ne vous la donneray point : et toute la grace que vous recevrez de moy, fera que je vous laisserai la liberté de m'aimer, ou de ne m'aimer pas, sans vous le permettre, ny sans vous le deffendre.

NOROMATE.

Apres la lecture de cette Lettre, Argyrispe regarda Sitalce : et vit si bien dans ses yeex, que celle qu'il avoit leuë estoit de la naturel de celle qu'elle venoit de lire, qu'elle ne crût pas necessaire de le luy demander. J'ay sçeu depuis par une fille qui estoit à elle, et qui estoit en un coin de sa Chambre, pendant la conversation qu'elle eut avec Sitalce, qu'ils avoient tous deux le visage si changé ; les yeux si pleins de fureur ; et l'ame si troublée ; qu'il estoit aisé de voir qu'ils avoient plus d'une passion dans le coeur. Je ne m'amuseray point Seigneur, à vous raporter exactement ce qu'ils se dirent, quoy que cette Fille me l'ait raconté : car ce fut une conversation si peu liée, et si pleine de colere, et de fureur, que je ne vous donnerois pas grand plaisir. Cependant ils acheverent de lire toutes les Lettres de Noromate : mais quoy qu'ils n'en trouvassent point de plus engageantes, que les deux que je vous ay recitées, ils ne laisserent pas d'en tirer toutes les consequences les plus fâcheuses. Pour Sitalce, dans la violence de son transport, il disoit à Argyrispe, que connoissant Noromate comme il la connoissoit, il faloit conter toutes ses civilitez, pour de grandes marques d'amour : et Argyrispe disoit aussi à Sitalce, que sçachant quelle estoit la discretion de son Mary, elle estoit bien assurée qu'il avoit bruslé les Lettres les plus obligeantes de Noromate : et qu'il n'avoit gardé que les plus indifferentes. Enfin il y eut des temps, où ils penserent les mesmes choses : il y en eut d'autres aussi où ils se contredirent : et l'excés du dépit qu'ils avoient, et contre Adonacris, et contre Noromate, fit qu'ils en eurent aussi l'un contre l'autre. En effet Argyrispe disoit presques clairement à Sitalce, que sa Femme luy desroboit le coeur de son Mary, parce qu'il n'avoit pas assez de merite pour avoir acquis le sien : et il s'en faloit peu aussi, que Sitalce ne fist entendre à Argyrispe, qu'Adonacris n'aimoit Noromate, que parce qu'il ne la trouvoit pas assez aimable. Neantmoins comme leurs interests estoient esgaux, et qu'ils pouvoient s'entre-servir pour se vanger, apres que leur premiere fureur fut un peu allentie, ils s'unirent pour rendre malheureuses, les deux Personnes qui causoient leur douleur : et ils se trouverent enfin en estat de considerer la difficulté que faisoit Aryante, de faire l'eschange qu'on luy proposoit ; le peu de soin qu'Elybesis aportoit à soliciter la liberté de son Frere ; et le peu de douleur qu'Adonacris luy mesme tesmoignoit par ses Lettres de n'estre pas delivré. De sorte que concluant que c'estoit qu'Adonacris avoit escrit à sa Soeur, qu'il vouloit qu'on ne le delivrast pas ; ils conclurent en suitte, que Noromate sçavoit la chose, et y consentoit : et qu'Adonacris et elle passoient les journées entieres ensemble, à se divertir à leurs despens, et à se moquer de toutes leurs inquietudes, et de tous les foins qu'ils prenoient pour faire que l'eschange se fist. Sitalce en son particulier, ne doutoit nullement que la raison pourquoy Agathyrse n'obligeoit pas Spargapyse à offrir deux Prisonniers au lieu d'un, au Prince Aryante, estoit que sa Femme l'en empeschoit, et n'agissoit pas comme il luy avoit mandé qu'elle agist : et Argyrispe croyoit aussi que lors que son Mary luy avoit mandé qu'elle n'offrist rien pour le delivrer, parce qu'il avoit une voye seure de recouvrer sa liberté ; c'estoit parce qu'en effet il ne vouloit pas qu'on le delivrast. De sorte qu'estant tous deux dans ces sentimens, il n'est point de resolution violente qu'ils ne prissent : mais enfin apres avoir bien examine ce qu'ils avoient à faire, ils conclurent qu'il faloit qu'ils fissent sçavoir à Adonacris, et à Noromate, qu'ils sçavoient leur affection : et qu'ils le leur fissent sçavoir en des termes si forts, que cela les pûst obliger à faire cesser les obstacles qu'ils presuposoient qu'ils mettoient à l'eschange qu'on negocioit : se resolvant apres cela, de pouffer la chose plus loin, quand ils auroient veû l'effet de leurs Lettres. Si bien que comme ce second Envoyé de Spargapyse, estoit prest de repartir d'Issedon, sans avoir rien fait, non plus que la premiere fois, ils escrivirent par luy : mais Seigneur, j'avois oublié de vous dire, que comme cét Envoyé d'Agathyrse, avoit eu un ordre secret de luy, de publier adroitement à Issedon, qu'on disoit à Typanis qu'il estoit amoureux de Noromate, afin qu'Elybesis le pûst sçavoir, il arriva que le pauvre Sitalce le sçeut aussi : si bien que croyant alors que sa Femme avoit deux Amans au lieu d'un, il en fut encore plus malheureux. Mais si cette nouvelle l'affligea, il n'en fut pas autant du Prince Aryante lors qu'il la sçeut : au contraire, il en eut de la joye : et pensant qu'il luy seroit avantageux qu'Elybesis ne l'ignorast point, il fut luy faire une visite exprés pour le luy aprendre. Mais Seigneur, son dessein ne reüssit pas aussi heureusement qu'il l'avoit esperé : car enfin Elybesis ne pût entendre sans douleur, qu'Agathyrse ne l'aimoit plus, et en aimoit une autre. Aryante luy dit mesme la chose d'une maniere si suprenante, que ne pouvant luy cacher ses premiers sentimens, il remarqua aisément que la nouvelle passion d'Agathyrse l'affligeoit : de sorte que ne pouvant s'empescher de luy en tesmoigner quelque chose, si j'en croy vos yeux Madame, luy dit-il, la perte du coeur d'Agathyrse vous afflige autant que si j'avois perdu une Bataille : et que vous eussiez perdu une Couronne. Si mes yeux vous ont monstré de la douleur (reprit adroitement Elybesis en rougissant) ils ont mal expliqué les sentimens de mon esprit : puis qu'il est vray qu'il n'y a que du dépit dans mon ame, où Agathyrse mesme n'a nulle part. Mais je vous advouë, que comme je n'aime pas Noromate, je ne suis pas bi ? aise qu'un homme que j'ay tant veû, l'aille entretenir de nos conversations passées. Il ne me semble pourtant pas, reprit Aryante, que vous ayez jamais rien eu à démesler avec Noromante, du temps qu'elle estoit icy. Il est vray (repliqua Elybesis, un peu embarrassée) que nous n'avons pas eu de querelle qui ait esclaté : mais Seigneur (adjousta-t'elle, avec une vivacité d'esprit merveilleuse) quand on est à peu prés de mesme âge ; de mesme condition, qu'on pretend à la mesme estime, et aux mesmes loüanges : et qu'on n'est ny vieille, ny laide, il ne faut guere demander, s'il y a, quelque chose à démesler entre deux Filles de cette sorte, lors qu'on ne voit pas qu'elles soient Amies particulieres. Car encore qu'elles vivent avec civilité ensemble, croyez moy Seigneur, que si on cherchoit bien avant dans leur coeur, on y trouveroit peu d'amitié. Ha Madame, s'écria Aryante en la regardant fixement) que le soin que vous prenez de me persuader que vous estes capable d'envie, m'est suspect, et que je crains bien que ne veüilliez cacher une passion par une autre ! Cependant, adjousta-t'il, ce me seroit une cruelle avanture, si je descouvrois que toute vostre amour fust pour Agathyrse : et que je ne fusse souffert de vous, que par ambition seulement. Car enfin Madame, il n'est pas juste qu'apres estre devenu rebelle à Thomiris pour l'amour de vous ; qu'apres avoir entrepris la Guerre seulement pour vous couronner ; je me voye en estat de pouvoir penser que la perte d'une Bataille me feroit perdre vostre estime : et que si je perdois la Couronne, je perdrois l'esperance de vous posseder. De grace Madame, puis qu'Agathyrse ne vous aime plus, et en aime une autre, faites que j'occupe toute la place qu'il possedoit : et n'ayez pas l'injustice d'aimer qui ne vous aime point, et de n'aimer pas un Prince qui vous aime plus que luy mesme. Je vous ay desja dit Seigneur, repliqua-t'elle, qu'Agathyrse n'a nulle part au depit que mes yeux vous ont monstré malgré moy : mais je vous dis encore, une fois, pour vous empescher de vous pleindre, que si vous m'eussiez apris qu'Agathyrse eust esté amoureux d'une autre que de Noromate, vous eussiez veû moins d'emotion sur mon visage. le voudrois vous pouvoir croire Madame, reprit-il, mais si je ne me trompe j'ay bien entendu vos yeux : et vous ne me dittes rien de plus obligeant, que ce que je viens d'entrendre, et que vous me persuadiez que je ne suis point aimé, je suis capable d'abandonner le soin de la Guerre, et de ne songer plus à couronner une Personne qui s'amuse à regretter un Esclave qui a rompu ses chaisnes, lors que je hazarde ma vie pour la faire monter au Throsne. En verité Seigneur (repliqua artificieusement Elybesis, dont l'ambition la fit revenir à elle) vous estes estrangement pressant : mais puis qu'il faut vous satisfaire, je veux bien vous dire la veritable cause de la douleur, et de l'agitation que vous avez veuë dans mes yeux, quoy que je ne le puisse faire sans rougir. Car enfin, puis qu'il vous le faut advoüer, je n'ay pû aprendre qu'Agathyrse avoit pû cesser de m'aimer, sans penser en mesme temps que le Prince Aryante pourroit peut-estre un jour faire la mesme chose : et sans penser aussi encore au desespoir que l'en aurois : jugez apres cela, si vous avez sujet de vous pleindre : et si vous avez bien entendu mes yeux. Ce que vostre bouche me dit m'est si favorable, reprit Aryante, que j'aime mieux accuser voy yeux de mensonge, que de penser qu'elle ne soit pas veritable : ainsi Madame, quand je devrois estre trompé, je veux croire ce qui me plaist, et ne croire point ce qui m'afflige. Cependant il est certain que quoy qu'Elybesis pûst dire à Aryante, elle avoit un sensible despit de sçavoir qu'Agathyrse ne l'aimoit plus : et que l'esperance qu'elle avoit qu'il feroit un jour son Sujet, ne la consoloit pas entierement de ce qu'il n'estoit plus son Esclave : bien qu'elle n'eust pourtant alors aucune intention de le rendre heureux. Mais durant qu'Elybesis avoit des sentimens dont elle ne pouvoit estre Maistresse, et que l'amour, et l'ambition, deschiroient son coeur presque avec une esgalle violence, elle ne sçavoit pas qu'Agathyrse en feignant de ne l'aimer plus, l'aimoit encore avec ardeur estrange malgré qu'il en eust, et qu'il souffrit plus en l'aimant. qu'elle ne pouvoit souffrir en croyant qu'il ne l'aimoit plus. Mais quelque grande que fust sa souffrance, elle estoit petite en comparaison de ce que souffrit Noromate, lors qu'elle reçeut la Lettre de son Mary : en effet Seigneur, cette Lettre estoit escrite d'une si cruelle maniere, qu'il n'y en a jamais eu une où il y eust plus de marques d'une violente jalousie, et d'une extréme colere. Car non seulement il luy faisoit connoistre qu'il sçavoit l'intelligence qu'elle avoit euë avec Adonacris : mais il luy disoit avec des paroles tres rudes, qu'il croyoit fortement qu'afin de ne le voir point ; et de voir Adonacris avec plus de liberté, elle empeschoit qu'il ne fust delivré : adjoustant qu'il ne doutoit point aussi qu'elle ne le vist à toutes les heures, et qu'elle ne l'aimast autant qu'il l'aimoit. En fuite il luy disoit encore quelque chose de la pretenduë amour d'Agathyrse : meslant toutesfois parmy tous ces reproches injurieux, quelques sentimens d'amour : et finissant enfin sa Lettre par une declaration qu'il luy faisoit, que si elle ne trouvoit les voyes de faire qu'on renvoyast dans peu de jours Adonacris à Issedon, et qu'on le fist retourner à Typanis, il ne la verroit jamais : et feroit sçavoir à tout le Royaume, que c'estoit parce qu'elle aimoit Adonacris. Vous pouvez juger Seigneur, combien cette Lettre toucha la vertuese Noromate : et qu'une Personne qui aimoit la gloire avec passion, ne pût voir la sienne en si grand hazard, sans une douleur extréme. Ce fut veritablement alors, qu'elle connut qu'il ne suffit pas d'estre innocente, pour avoir l'esprit tranquile : puis qu'encore qu'elle n'eust rien fait qui peust choquer la vertu, elle ne laissoit pas d'estre tres affligée, de ce que son Mary soubçonnoit la sienne : et de ce qu'elle estoit en estat de craindre qu'il ne publiast ses soubçons, et qu'il ne ruinast sa reputation. Mais ce qui rendoit son suplice plus grand, estoit que malgré cette injuste persecution, elle aimoit tendrement Adonacris : qui de son costé avoit autant de colere, que Noromate avoit de douleur. Car enfin Argyrispe en luy escrivant, luy faisoit connoistre qu'elle sçavoit sa passion pour Noromate ; qu'elle avoit les Lettres de cette belle Personne entre ses mains ; qu'elle croyoit qu'il en estoit cherement aimé ; qu'elle ne doutoit point qu'il ne mist obstacle aux foins qu'elle prenoit pour le delivrer ; et qu'il n'aimast mieux estre Prisonnier aupres de Noromate ; que d'estre en liberté, et estre aupres d'elle : adjoustant en suitte mille prieres de se repentir de son infidellité, et autant de menaces de se vanger sur Noromate, en la faisant mal-traiter par Sitalce, s'il ne changeoit de sentimens. Mais ce qui l'affligeoit le plus, estoit qu'Argyrispe luy faisoit connoistre que Sitalce sçavoit l'amour qu'il avoit pour sa Femme, et qu'il avoit mesme veû ses Lettres : car comme il aimoit de la maniere la plus noble qu'on puisse aimer ; et qu'il n'estoit pas de ces Amans, qui ne se soucient point de mesnager la gloire des Personnes qu'ils aiment ; il eut une douleur inconcevable, de voir que celle de Noromate estoit exposée a sa consideration. Mais ce qui mit sa patience à la derniere espreuve, fut de penser que cette vertueuse Personne, qui luy avoit esté si severe, et qui avoit agy avec tant de retenue, lors qu'elle n'avoit qu'elle mesme à satisfaire, ne le voudroit plus seulement voir, dés qu'elle aprendroit que son Mary sçauroit quelque chose de la passion qu'il avoit pour elle. De plus, il aprehendoit encore qu'elle ne le haïst horriblement, de ce que ses Lettres estoient tombées en de si dangereuses mains : car il ne doutoit nullement que Sitalce qu'il sçavoit luy avoir escrit par le mesme homme qui luy avoit aporté la Lettre d'Argyrispe, ne luy en eust dit quelque chose : de sorte que quelque agreable que luy fust la veuë de Noromate, il l'aprehenda alors estrange ment, par la crainte qu'il eut de la voir. D'autre part Agathyrse recevant une Lettre d'un de ses Amis d'Issedon, qui luy aprenoit qu'on disoit qu'Elybesis estoit en colere de ce qu'on asseuroit qu'il ne l'aimoit plus, en eut une joye presques aussi grande, que celle qu'il avoit euë autrefois, lors qu'elle luy avoir donné des marques d'estre persuadée de son affection. En effet, comme je fus le voir le lendemain qu'il eut eu cette nouvelle, il ne me vit pas plustost, que venant vers moy avec une gayeté extraordinaire ; enfin mon cher Anabaris, me dit-il, je suis arrivé au point que je voulois, et je viens de recevoir la plus agreable nouvelle du monde. Est-ce que nous aurons bien tost la Paix, ou la victoire, luy dis-je ? non, non, me repliqua-t'il, et je puis vous assurer, que la Paix, ny la Guerre, n'ont point de part à ce que je vous veux dire ; et que l'amour seulement a sa part à ce que je veux vous apprendre. C'est donc, repliquay-je, que vous avez sçeu que le Prince Aryante est broüillé avec sa Maistresse : et qu'Elybesis s'est enfin persuadée que la Couronne qu'on luy veut donner, ne vaut pas l'affection que vous avez pour elle. Nullement, dit-il, mais c'est qu'Elybesis croit que je ne l'aime plus, et qu'elle en a un despit estrange. Mais, luy dis-je, si du despit elle passe à la haine, ferez vous aussi satisfait que je vous le voy ? je ne sçay ce que je seray, dit il, si cela arrive : mais je sçay, que j'ay la plus grande joye du monde de l'avoir pu fâcher : et que je n'eus jamais plus de plaisir à luy persuader que je l'aimois, que j'en ay à luy avoir fait croire que je ne l'aime plus : et si apres cela je puis renverser le Throsne où elle pretend monter, et avoir la satisfaction de la voir sans Roy ; sans Royaume ; sans Sujets ; et sans Esclave ; je vivray le plus heureux de tous les hommes. Ouy, repliquay-je, si vous pouvez venir à bout de la haïr, ou du moins de ne l'aimer plus, car si vous vous vangez d'elle en l'aimant tousjours ; croyez moy, luy dis-je encore en le regardant fixement, que vous vous vangerez sur vous mesme. Quand cela seroit, me dit-il, je ne laisserois pas de faire comme si j'estois heureux ; car je vous declare, que je mourrois mille et mille fois plustost, que de souffrir qu'Elybesis sçeust jamais que je ne la pourrois haïr. De sorte que si je sentois en ce temps bien heureux que je souhaite, que je ne pusse cacher mon amour, je me cacherois plustost moy mesme : joint qu'à vous parler sincerement ; il y a desja long-temps que j'ay resolu, dés que je me seray vangé de mon Rival, de recommencer ma premiere forme de vie ; de me r'enfermer parmy mes Amis ; et de laisser là tous ces Gens qu'il a plû à la Fortune de mettre sur ma teste : aussi bien suis-je si las de me voir au dessous d'eux, que je ne les puis endurer qu'aveque peine : car enfin de l'humeur dont je suis, je ne suis point propre ny à les flatter, ny à me soûmettre. De plus, j'ay une fantaisie dans l'esprit, qui me tourmente cent fois le jour malgré que j'en aye : et puis qu'il faut que je vous descouvre toutes mes foiblesses, sçachez qu'il n'y a pas un de ces Gens là qui face une chose mal à propos, que je n'enrage contre la Fortune, de ce qu'elle les a placez où ils sont. En effet je suis assuré, que vous m'avez veû mille fois sombre, et chagrin : et que vous avez crû que j'avois quelque grand sujet d'affliction, que je n'en avois point d'autre, sinon que ceux que je dis, avoient fait ou dit quelque chose indigne d'eux. Ce n'est pourtant pas par tendresse, adjousta-t'il, que je m'interesse à leurs deffauts : au contraire, c'est plustost par un sentiment d'aversions naturelles que j'ay pour tout ce qui est au dessus de moy, qui fait que je ne puis voir de Princes, ou faibles ; ou timides ; ou avares ; ou stupides ; que je n'en veüille mal à la Fortune : et que je ne voulusse les pouvoir mettre dans une condition proportionnée à leur peu de merite. En effet je suis si peu capable, poursuivit-il, de souffrir des hommes mal faits au dessus de moy, que j'ay mesme bi ? de la peine à endurer qu'on mette Vulcan au nombre des Dieux. Jugez donc si je puis mettre au rang de Princes, ceux qui ont le coeur d'un Esclave ; la rusticité d'un Pescheur : le langage d'un bas Artisan ; et le procedé tout à fait opposé à celuy du monde raisonnable. Si Elybesis vous avoit entendu parler comme vous venez de faire, luy dis-je en souriant, elle vous auroit accusé de profanation, suivant sa coustume : et je pense qu'elle auroit eu raison. Je ne sçay si elle auroit eu raison, me dit-il, mais je sçay bien que je n'ay pas tort de trouver fort mauvais qu'elle m'ait trahy, et d'estre bien aise de luy avoir fait despit. Mais Seigneur, pour en revenir à Noromate, je vous diray que cette vertueuse Personne, apres avoir passé toute la nuit à s'affliger, et à chercher quel remede elle pourroit trouver à un mal si pressant, eut encore un nouveau sujet de douleur : car elle receut une Lettre de son Pere, qui estoit aupres de Thomiris, qui sçachant qu'Adonacris estoit à Issedon, et n'ignorant pas l'intelligence qu'il avoit euë avec Noromate avant son Mariage, luy mandoit que s'il aprenoit qu'elle le vist chez elle, il la rendroit la plus malheureuse Personne de son Sexe. De sorte que se trouvant accablée de tous les costez, elle prit la plus genereuse resolution du monde, malgré toute la tendresse qu'elle avoit pour Adonacris, et toute l'aversion qu'elle avoit pour Sitalce. Car enfin Seigneur, comme elle jugeoit bien qu'elle ne viendroit pas à bout de faire eschanger son Amant contre son Mary, elle se resolut pour se justifier pleinement dans son esprit, et pour luy faire voir qu'elle ne mettoit pas d'obstacle à sa liberté, pour ne le voir point, et pour voir Adonacris ; elle se resolut, dis-je, de se dérober de Typanis, et de s'en aller à Issedon trouver Sitalce : mais Seigneur, elle ne prit pas cette resolution sans larmes, et elle ne l'executa pas sans peine. Neantmoins comme elle n'en pouvoit prendre d'autre, qui mist sa gloire à couvert, elle s'y opiniastra malgré toute la repugnance qu'elle avoit à quitter ce qu'elle aimoit, pour aller trouver ce qu'elle n'aimoit pas. La tendresse qu'elle avoit dans le coeur pour Adonacris, luy eust bien fait souhaiter de luy pouvoir parler encore une fois en sa vie : joint qu'elle eust bien mesme voulu sçavoir avant que de voir son Mary, par quelle cruelle avanture ses Lettres estoient en sa puissance : mais comme elle n'eust pû en chercher l'occasion, sans luy faire une faveur qu'elle ne vouloit pas se pouvoir reprocher à elle mesme, elle ne le fit point : il est vray que la Fortune qui ne vouloit pas qu'ils se separassent sans se parler, fit la chose sans qu'elle s'en meslast, comme je vous le diray bien tost. Cependant comme Noromate chercha à imaginer les voyes de pouvoir sortir de Typanis, et de traverser seurement les Troupes de Spargapyse, qui estoient en leurs Quartiers d'Hyver, elle en imagina effectivement une qui luy reüssit. Elle fut donc chez Eliorante à qui elle dit, comme il estoit vray, qua son Mary avoit un Escuyer qu'il aimoit sort, qui avoit esté fait Prisonnier aveque luy, et qui s'estoit marié peu de temps avant sa Prison. Mais pour faire reüssir son intention, elle adjousta un mensonge à cette verité : et luy dit que la Femme de cét Escuyer ayant sçeu que son Mary estoit tombé malade à Issedon, et qu'il souhaitoit ardemment de la voir, elle eust bien desiré d'y pouvoir aller. En suitte de quoy Noromate exagerant la douleur de cette Femme, pria Eliorante de vouloir luy faire obtenir un Passeport pour elle : la conjurant de vouloir obliger son Mary à le luy faire donner, sans qu'on sçeust qu'elle s'en meslast : car, luy dit-elle avec beaucoup de finesse, j'ay tant de choses à demander à Spargapyse, et à Agathyrse, pour la liberté de Sitalce, que je seray bien aise de ne les accabler pas pour les interests d'autruy : et pour une chose qui leur paroistra de fort petite importance. Eliorante qui estoit bien aise de trouver occasion d'obliger Noromate, ne s'amusa point à examiner de si prés les raisons qu'elle luy disoit : et luy dit que si elle vouloit l'attendre une demie heure dans sa Chambre, elle luy rendroit l'office qu'elle desiroit. Mais à peine eut elle dit cela, qu'Adonacris qui sembloit estre destiné à ne pouvoir parler à Noromate que chez Eliorante, arriva : de sorte que cette Dame luy adressant la parole ; comme je priay Noromate il y a quelque temps de vouloir vous entretenir durant que je serois dans mon Cabinet, luy dit-elle, il faut que je vous prie aujourd'huy de l'empescher de s ennuyer, pendant que j'yray faire une chose qu'elle desire de moy. Je ne sçay Madame, repliqua Adonacris, si je pouray faire ce que vous dittes : mais je sçay bien que si je ne la divertis pas, j'auray du moins dessein de ne luy rien dire qui luy desplaise, et de ne l'ennuyer point. Apres cela Eliorante sortit pour aller prier son Mary, qui s'en alloit trouver Spargapyse, de luy faire obtenir ce que Noromate souhaitoit, sans qu'il sçeust qu'elle s'en meslast : si bien que ces deux Personnes qui avoient une si violente inclination à s'aimer, et qui avoient pourtant alors des pensées bien differentes, demeurerent dans la liberté de s'entretenir. Elles ne se dirent toutesfois pas ce qu'elles pensoient ; car Noromate n'eut garde de dire à Adonacris, le dessein qu'elle avoit d'aller trouver Sitalce, de peur qu'il ne l'en empeschast : et Adonacris ne dit rien aussi à Noromate, de la Lettre qu'Argyrispe luy avoit escrite, de crainte de l'affliger. Noromate de son costé ne voulut pas luy parler de ces Lettres qui avoient esté veuës de Sitalce, quoy qu'elle en eust bien envie : car comme elle sçavoit que le Bagage d'Adonacris avoit esté perdu, elle jugeoit bien que ce desordre avoit causé l'autre ; et qu'il n'en estoit pas coupable. Joint que ne luy en pouvant parler, sans luy faire une confidence de la jalousie de son Mary, elle ne s'y pût resoudre : luy semblant qu'elle ne pouvoit le faire sans choquer sa gloire, et sans faire mesme quelque chose de trop obligeât pour Adonacris. Mais conme dans la pensée qu'elle avoit, elle croyoit qu'elle ne se retrouveroit jamais aveque luy, dans la liberté de luy pouvoir parler, comme elle l'avoit alors, elle ne pût s'empescher d'en soûpirer : de sorte qu'Adonacris qui y prit garde, le regarda avec des yeux où la curiosité estoit peinte : et prenant la parole ; je sçavois bien Madame, luy dit-il, que je m'aquiterois mal de la commission qu'Eliorante me donnoit de vous divertir : et je ne connois que trop par le soûpir que je viens d'entendre, que ma conversation n'est pas assez agreable pour vous empescher de penser des choses fâcheuses. J'en pense sans doute, repliqua-t'elle, qui ne me plaisent pas : mais comme je suis fort equitable, je ne vous en accuse point. Cependant, adjousta-t'elle, je vous demande pardon, de ce que je ne me contraints pas pour vous : et de ce qu'un reste d'habitude à ne vous déguiser point mes sentimens, fait que je n'aporte pas autant de soin à vous les cacher, que j'en aporte à ne les monstrer pas aux autres. Ha Madame, s'escria Adonacris, que ce pardon que vous me demandez est injurieux ! en effet Madame, je trouve que j'ay bien plus de sujet de me pleindre de ce que vous ne me dittes par ce qui vous fait soûpirer, que de ce que vous soûpirez devant moy. Car enfin il me semble que la moindre part que je puisse pretendre à vostre confidence, est celle de vos douleurs : mais Madame, pour vous tesmoigner que je suis aisé à contenter dans ma passion, je vous demande moins que jamais Amant n'a demande : je vous declare toutesfois, que si vous me l'accordez, je ne me pleindray point de vous. Quoy que vous me puissiez demander comme mon Amant, reprit-elle, vous ne l'obtiendrez jamais : je vous le demande donc comme vostre Amy, repliqua-t'il, puis que le nom d'Amant vous offence. mais c'est du moins comme un Amy qui n'aime que vous, et qui n'aimera jamais autre chose, Ainsi Madame, sans m'amuser à disputer sur un nô qui ne change pas mon coeur, je vous demande seulement pour toute grace, que je sçache toutes vos douleurs : cachez moy toutes vos joyes, si vous en avez : mais pour vos déplaisirs Madame, faites que je les partage aveque vous, et ne me cachez pas s'il vous plaist ce qui vous a fait soupirer. Apres cela, je m'assure que vous ne direz pas que je demande trop, et que mon affection soit difficile à satisfaire : puis que je ne veux que partager un soupir, et qu'en sçavoir la cause. En demandant ce que vous demandez, repliqua Noromate, vous demandez peut-estre plus que vous ne pensez, et plus que je ne dois vous accorder. En effet, poursuivit-elle, il est certaines douleurs qu'on ne peut dire sans s'enganger trop : et de l'humeur dont je suis, la chose la plus obligeante que je puisse faire pour ceux que j'aime, est de leur confier toutes les miennes, et de vouloir bien qu'ils les partagent. Dittes moy donc je vous en conjure, ce qui vous a fait soûpirer, repliqua Adonacris : car je vous advouë que je ne puis comprendre que vous ne le deviez pas. Sans examiner si je le dois, ou si je le puis, reprit-elle, je vous assure que je ne le seray point : car enfin Adonacris, la raison ne veut pas que j'aye nulle confidence avec un homme que je ne dois plus voir, et à qui je ne devrois mesme pas parler comme je fais, si je demeurois dans les bornes que l'exacte vertu demande. Aussi suis-le resoluë, adjousta-t'elle, que ce soit aujourd'huy la derniere conversation particuliere, que j'auray aveque vous, et de vivre de façon que vous n'y en puissiez plus avoir : ne voulant plus me pouvoir reprocher à moy mesme, que je fais plus que je ne devrois faire. Ha Madame ! s'escria Adonacris, si vous faites plus que vous ne devez, on peut dire que vous ne devez rien, puis qu'il est vray que vous ne pouvez pas faire moins que vous faites. Mais Madame, si vous estes resolue que je ne vous parle plus en particulier qu'aujourd'huy, il faut donc que ce soit aujourd'huy que vous regliez toute ma vie ; que vous me disiez ce que vous voulez que je face ; et que vous m'ordonniez ce que vous voulez que je pense : Car je vous declare que je ne veux faire, dire, ny penser rien qui vous desplaise. Puis que cela est ainsi, reprit Noromate, je veux bien encore une fois en ma vie me servir du pouvoir que vous m'aviez donné sur vous, et que je pensois autrefois pouvoir garder innocemment le reste de mes jours : mais Adonacris, je m'en serviray à vous ordonner de vivre aussi bien avec Argyrispe, que je suis resoluë de vivre bien avec Sitalce ; à vous conjurer de ne vous dire pas seulement à vous mesme, que vous m'ayez aimée ; et de ne penser plus à tout ce qui pourroit renouveller dans vostre coeur, le souvenir de la tendresse de nostre amitié. Ha Madame, reprit Adonacris, quand on veut estre obeïe, il faut commander des choses qu'on puisse faire : cependant il est certain, que des trois que vous m'ordonnez, il y en a une tres difficile, et deux impossibles. En effet Madame, le moyen de ne m'entrenir pas continuellement du passé, pour me consoler du present qui m'est si rigoureux, et pour me donner la force de pouvoir suporter l'advenir, que vous me representez si terrible, lors que vous me dittes que vous avez resolu que je ne vous parle plus ? Il faut donc bien Madame, malgré vostre deffence, que je me die du moins à moy mesme, que je vous aime, puis que vous ne voulez plus que je vous le die : et il faut bien encore que je m'entretienne de vous, puis que vous ne voulez pas que je vous entretienne vous mesme. Ouy Madame, il faut que je pense à vous, et que je parle de vous, puis qu'il m'est impossible de penser à autre chose : ce n'est pas que je n'aye fait tout ce que j'ay pû pour vous oublier, mais je l'ay fait inutilement : car en quelque lieu que j'aille, et quoy que je face, mon imagination n'est remplie que de vous. Je me suis veû à la Guerre, et dans les occasions les plus dangereuses, sans pouvoir détacher mon esprit de son objet ordinaire : si je suis en conversation en lieu où vous n'estes pas, je regrette la vostre, et je ne songe guere à celle des autres. Si je me promene je pense agreablement à mille choses que je vous ay veû faire, ou que je vous ay entendu dire : et si je dors mes songes ne me monstrent que vous. Mais Madame, si je le puis dire sans vous faire souvenir dé mon crime, je n'espousay pas mesme Argirispe sans penser à Noromate, toute infidelle qu'elle m'avoit esté : et si je pouvois vous bien representer l'estat de mon ame, lors qu'à vostre exemple je m'engageay pour tousjours, vous verriez bien que mon coeur desavoüa toutes les paroles d'engagement que je prononçay ; et que je pensois plus à ce que j'avois perdu, qu'à ce que je gagnois. Cependant vous avez l'injustice de m'ordonner de ne penser plus à vous : mais Madame, adjousta-t'il, si les Deux sont justes, ils vous forceront de penser à moy, et ils m'accorderont la grace d'estre assez bien dans vostre esprit, pour vous causer quelques fâcheux instans. En souhaitant comme je fais, reprit-elle, qu'ils vous donnent tout le repos que je desire pour moy mesme, je suis plus equitable que vous ne l'estes : et par consequent j'ay lieu de croire, que les Dieux m'exauceront plustost que vous. Mais enfin Madame, luy dit-il, quel mal vous peut faire une passion toute pure renfermée dans mon coeur ? et que vous importe, quand je ne vous voy point, que je pense à vous, ou que je n'y pense pas ? Pourveû que je puisse penser que vous ny pensiez pas, repliqua-t'elle, il ne m'importe sans doute pas pour mon interest : mais il m'importe tousjours pour le vostre, afin que vous soyez plus en repos. De sorte Madame (luy dit-il, en la regardant avec beaucoup d'amour) que je puis esperer ; quand je ne vous voy point, que vous pensez du moins à tascher de deviner, si je pense à vous, ou si je n'y pense pas ? ainsi je ne suis pas tout à fait si malheureux que je le croyois : car encore est-ce quelque legere consolation, de sçavoir que vous ne m'ayez pas banny de vostre memoire, comme de vostre coeur. Eh de grace Madame (adjousta-t'il, avec une passion infiniment tendre) ne refusez pas toutes choses, à un Amant qui n'est pas de l'humeur de ceux qui ne se font des fellicitez que des choses les plus essentiellement favorables. ! et qui au contraire sçait l'art de multiplier les plaisirs, par le prix qu'il donne aux plus petites faveurs. Permettez moy donc seulement Madame, de penser à vous : et souffrez que je croye que vous me faites quelquesfois l'honneur de penser a moy, et je ne murmureray point de vostre rigueur. Il me semble Madame, que je ne vous demande rien qui vous puisse offencer : et que je pourrois mesme sans vous donner sujet de pleinte, vous prier de prononcer quelquesfois le nom du malheureux Adonacris. En mon particulier je vous proteste, que celuy de Noromate est tres souvent en ma bouche : et qu'il a un son si agreable pour moy, que je ne puis jamais l'entendre sans esmotion, et sans plaisir. Mais je m'assure Madame, qu'il n'en est pas ainsi du mien : et que vous l'entendez dire mille et mille fois, sans en changer de couleur Comme Adonacris disoit cela, Noromate qui se reprochois en secret en elle mesme, qu'elle n'estoit pas aussi insensible qu'il le disoit, ne pût s'empescher de rougir : de sorte qu'Adonacris le remarquant, reprit la parole : et eut autant de curiosité de sçavoir la cause de la rougeur ; qu'il en avoit eu de sçavoir celle de ce soupir qui luy estoit eschapé. Mais la modestie de Noromate ne luy permettant pas de le faire, elle luy donna seulement lieu de deviner qu'il ne se passoit rien dans son coeur à son desavantage. Car comme il la pressa de luy dire un peu plus precisément ses sentimens ; et qu'elle vint à considerer que si elle executoit le dessein qu'elle avoit d'aller trouver Sitalce, et de s'esloigner d'Adonacris, puis qu'elle ne pouvoit le delivrer ; la tendresse de son ame parut dans ses yeux plus qu'elle ne le vouloit : et ses paroles mesmes eurent quelque chose qu'elle n'eust pas advoüé, si ses secondes pensées eussent pu empescher que les premieres n'eussent desja passé de son esprit, dans celuy d'Adonacris. Car enfin comme il la pressoit de luy dire un peu plus clairement ce qu'elle pensoit, et ce qu'elle vouloit de luy ; elle luy respondit plus favorablement qu'elle n'eust pensé luy respondre un quart d'heure auparavant. Vous me pressez d'une telle sorte, luy dit-elle, que pour vous obliger à me laisser en paix, je veux bien vous advoüer que je ne suis pas aussi absolument Maistresse de mon coeur, que de mes actions : que toutes mes pensées ne respondent pas à mes paroles et que lors que je vous commande de m'oublier, je ne serois pas bien aise que vous m'obeïssiez, quoy que je veüille pourtant estre obeïe. Enfin Adonacris, tout ce que je vous puis dire, est que quelque resolution que j'aye prise de faire tousjours tout ce que je dois, je sens bien que je vous pardonneray plus aisément, si vous ne m'oubliez pas, que je ne me pardonneray à moy mesme, si je ne puis vous oublier. Cependant, soit que je vous chasse de mon coeur, ou que je ne vous en chasse pas, j'agiray aveque vous comme si vous n'y aviez jamais eu aucune part : apres cela Adonacris, ne m'en demandez pas davantage. Je viens de vous dire plus de choses obligeantes que je ne voulois : et les paroles que je viens de prononcer me feront sans doute rougir, toutes les fois que je m'en souviendray. Mais apres tout, l'infidelité que le respect que je dois à mon Pere, m'a obligée de vous faire, merite sans doute que je m'en punisse, et que je vous en console. C'est pourquoy bien que je vous aye dit plus que je ne devois, je ne m'en repens pas encore : quoy que je fente bien que je m'en repentiray : dés que je ne vous verray plus. Vous aurez raison Madame, reprit Adonacris, quand vous vous repentirez de ce que vous venez de dire : car il est si peu obligeant pour moy, que vous aurez en effet sujet de vous en repentir. Comme Adonacris prononçoit ces paroles, Eliorante revint : de sorte que Noromate craignant qu'elle ne dist tout haut devant luy, quel estoit l'office qu'elle venoit de luy rendre, et que son amour ne luy fist deviner le dessein caché qu'elle avoit, elle s'avança vers elle, et sçeut que devant que le jour fust passé, elle auroit ce qu'elle souhaitoit : Eliorante l'assurant qu'il ne tiendroit pas à cela que la Femme de cet Escuyer de Sitalce qu'elle luy disoit vouloir aller trouver son Mary malade, ne partist dés le lendemain. Noromate ayant donc obtenu ce qu'elle avoit souhaité, remercia Eliorante de l'office qu'elle luy avoit rendu, et la quitta un moment apres : mais lors qu'elle se tourna vers Adonacris pour le salüer ; et qu'elle vint à penser que peut-estre ne le reverroit elle jamais ; une si profonde melancolie s'empara tout d'un coup de son esprit, que les larmes luy en vinrent aux yeux. Cependant à peine eut elle senty quelle estoit sa foiblesse, qu'elle se hasta de sortir, de peur qu'on ne la remarquast : de sorte qu'abaissant diligemment son Voile, comme si elle eust eu peur de se hasser, elle cacha plus facilement cette impression de douleur, qui avoit passé de son coeur sur son visage. Mais si elle eut assez d'adresse pour la cacher, elle n'eut pas assez de force pour la vaincre : et elle passa le reste du jour, et la nuit suivante, avec des transports d'affliction si violents, qu'elle a advoüé depuis, qu'elle ne s'estoit jamais trouvée si malheureuse, qu'elle se le trouvoit alors.

Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : séparation des amants


Toutesfois sa vertu estant encore plus forte que sa tristesse, elle demeura dans la resolution qu'elle avoit prise d'aller trouver son Mary, pour luy faire connoistre qu'elle ne s'opposoit pas à sa liberté, afin de pouvoir voir Adonacris, puis qu'elle s'en esloignoit : Pour cét effet elle prit deux anciens Domestiques de la Maison de Sitalce pour la conduire, et une Femme avec elle : donnant ordre qu'il y eust un Chariot prest à la pointe du jour, et un Chariot qui ne fust pas à elle pour mieux cacher son dessein. Mais afin qu'on ne pûst sçavoir son départ que lors qu'elle seroit assez loin de Typanis pour faire qu'on ne la pûst joindre, quand Agathyrse envoyeroit apres elle ; cette vertueuse Personne ordonna aux Femmes qu'elle laissa à Typanis, de ne laisser entrer personne dans sa Chambre durant trois jours : et de dire mesme à ses propres Domestiques qu'elle se trouvoit mal : ayant pour cét effet confié son dessein à un vieux Medecin qui estoit fort son Amy, et qui luy promit d'aller chez elle comme si elle eust effectivement esté malade. Et pour faire qu'il ne pûst estre mal traitté de Spargapyse, et d'Agathyrse, quand la chose seroit descouverte ; il fut resolu qu'il diroit alors qu'il auroit esté trompé le premier : et qu'une Fille qui estoit à elle auroit contrefait sa voix ; se seroit mise dans son Lit ; et auroit fait semblant d'estre malade. De plus, elle escrivit une Lettre pour Eliorante, laissant ordre de la luy porter trois jours apres son départ : et la chose fut enfin si bien conduite, que Noromate sortit mesme de chez elle, sans que ses Gens le sçeussent, à la reserve de ceux qui estoient de l'intelligence. De sorte que faisant mettre cette Femme qui la devoit suivre, à la place la plus considerable du Chariot, ce fut elle qui par à la Porte de la Ville, et qui monstra le Passeport qu'elle avoit, afin qu'on la laissast sortir, avec une Fille, et deux hommes pour l'escorter. Si bien que comme il estoit si matin, qu'à peine commençoit on de voir, elle sortit sans difficulté, et sans qu'on la reconnust : mais à dire vray, elle ne sortit pas sans douleur. Car apres qu'elle fut hors de la Ville, et qu'elle vint à penser encore une fois, qu'elle ne verroit peut-estre jamais Adonacris qu'elle aimoit cherement ; et qu'elle alloit voir Sitalce qu'elle n'aimoit pas, et en recevoir mille reproches ; elle sentit ce qu'elle n'a jamais sçeu bien exprimer, et fit ce voyage avec une melancolie qui n'a jamais eu d'esgale. Il y avoit pourtant quelques instans, où la joye de s'estre vaincuë elle mesme ; et de faire une action de vertu si heroïque, luy donnoit quelque satisfaction : mais il y en avoit aussi plusieurs autres, où elle trouvoit que cette victoire luy coustoit trop cher. Cependant elle fit son voyage sans aucun obstacle, car tout ce qu'elle rencontra des Troupes de Spargapyse, obeirent à l'ordre qu'elle avoit : et dés qu'elle arriva aux premiers Quartiers des Troupes d'Aryante, elle se fit connoistre aux Chefs pour ce qu'elle estoit, et se fit donner escorte pour aller à Issedon : où elle arriva plustost qu'elle ne le vouloit, quoy qu'elle y voulust pourtant arriver, Mais Seigneur, avant que de vous dire comment Sitalce la reçeut, il faut que je vous die ce qui se passa à Typanis : vous sçaurez donc que les ordres de Noromate furent si bien suivis, qu'on creût qu'elle estoit chez elle, durant les trois jours qu'elle avoit ordonne qu'on celast son départ : et qu'Adonacris luy mesme le creût, non seulement comme les autres, mais plus fort que les autres : car comme il sçavoit la conversation qu'il avoit euë avec elle, il s'imagina qu'elle faisoit dire qu'elle se trouvoit mal, afin de ne sortir point ; de ne voir personne ; et d'esviter de le rencontrer. De sorte qu'il passa ces trois jours sans autre inquietude, que celle que luy donnoit la privation de sa veuë, et celle que luy donnoit aussi la connoissance qu'il avoit de cette austere vertu, qui l'obligeoit à faire scrupule de luy parler seulement. Cependant ces trois jours estans passez, Eliorante reçeut la Lettre de Noromate, qui luy demandoit pardon de l'avoir trompée, en luy cachant le dessein qu'elle avoit eu : et qui luy apprenoit qu'elle alloit trouver son Mary, afin de soliciter elle mesme Aryante pour sa liberté, puis que l'obstacle ne venoit que de luy. Mais ce qu'il y eut de considerable fut que lors qu'Eliorante reçeut cette Lettre, Adonacris estoit avec elle : de sorte que ne pouvant cacher la surprise qu'elle en eut, elle dit à l'heure mesme ce qui la causoit. Vous pouvez juger Seigneur, que l'estonnement d'Adonacris fut plus grand encore que celuy d Eliorante : aussi fit il un cry si haut, lors qu'elle luy aprit qu'il y avoit trois jours que Noromate n'estoit plus à Typanis, qu'Eliorante qui a infiniment de l'esprit commença de soubçonner qu'il prenoit plus d'interest a cette Personne qu'elle n'avoit pensé. Quoy Madame, luy dit-il, Noromate n'est plus icy ! vous le verrez par la Lettre qu'elle m'écrit (luy dit-elle en la luy donnant) et vous direz sans doute comme moy, apres l'avoir leuë, que Noromate est la meilleure Femme du monde. Adonacris prenant alors cette Lettre, la leût avec autant de douleur que d'estonnement : et avec autant d'admiration pour la vertu de Noromate, que d'amour pour sa beauté Comme il achevoit de la lire : Agathyrse arriva : qui aprenant la chose comme elle s'estoit passée, crût qu'il importoit pour continuer de faire croire à Elybesis qu'il estoit amoureux de Noromate, de faire semblant qu'il estoit au desespoir de son départ : de sorte qu'affectant de tesmoigner qu'il en avoit un extréme douleur, il fit bien plus l'empressé qu'Adonacris, qui n'osoit tesmoigner la sienne. Cependant la chose n'avoit point de remede : car il estoit aisé de juger, que devant qu'on pûst avoir joint Noromate, elle seroit dans les Quartiers de l'Armée d'Aryante, où il n'y auroit pas moyen de l'arrester : si bien qu'Adonacris voyant qu'il n'y avoit rien à faire qu'a se pleindre, se retira à son Apartement : mais ce fut avec tant de douleur, que te pense pouvoir dire qu'il n'est jamais arrivé un changement si subit, que celuy que je vy sur son visage. En effet Adonacris ne fut plus le mesme qu'il estoit une heure auparavant : et le desespoir estoit si visible dans ses yeux ; et il y avoit une pasleur si mortelle sur son visage, qu'on eust dit qu'il estoit non seulement tres affligé, mais qu'il estoit prest à mourir. Il se trouva pourtant encore bien plus malheureux une heure apres qu'il fut sorty de chez Eliorante : mais Seigneur, pour sçavoir ce qui augmenta son chagrin, il faut que vous sçachiez, que par une bizarrerie de la Fortune, qui n'a jamais eu d'exemple, il estoit arrivé que dans le mesme temps que Noromate formoit le dessein d'aller trouver son Mary, par un sentiment de vertu, Argyrispe par un sentiment de jalousie, avoit formé celuy de venir trouver le sien. Car encore qu'elle n'eust pas eu responce de la Lettre qu'elle luy avoit escrite, elle n'avoit pas laissé de prendre cette resolution, qu'elle avoit communiquée à Sitalce, et elle n'avoit pas laissé de l'executer : ainsi lors que Noromate estoit preste d'arriver à Issedon, Argyrispe arriva à Typanis : et y arriva justement dans les premiers transports de la douleur qu'Adonacris avoit du départ de Noromate. Si bien que comme elle estoit conduite par un Officier de l'Armée de Spargapyse, qui l'avoit amenée à Typanis, et qui fit sçavoir à ce Prince, et à Agathyrse, qui elle estoit, ils la reçeurent avec beaucoup de civilité : de sorte que croyant qu'Adonacris seroit agreablement surpris de la voir, ils la firent conduire à son Apartement sans l'en advertir. Comme j'estois alors avec l'affligé Adonacris, je puis vous dire cette entre-veuë, comme en ayant esté le tesmoin : mais Seigneur, je ne vous puis pourtant representer quel fut l'estonnement de ce malheureux Amant, lors qu'entendant assez de bruit dans son Anti-chambre, il tourna la teste pour voir qui alloit entrer : s'imaginant, tant sa passion le possedoit, que c'estoit peutestre quelqu'un qui luy venoit dire que Noromate estoit arrestée ; ou qu'elle estoit mesme revenuë. En effet Seigneur, l'estonnement qu'eut Adonacris de voir entrer Argyrispe dans la Chambre fut si grand, et son ame en fut tellement surprise, qu'il ne fut pas maistre de ses premiers sentimens : de sorte qu'au lieu d'essayer de cacher la douleur qui paroissoit sur son visage, la colere s'y joignit à la melancolie ; et il y eut un instant où il estoit aisé de voir qu'il auroit eu plus. d'envie de la quereller, que de l'embrasser. Neantmoins se souvenant alors, que pour l'interest de Noromate, il faloit qu'il se contraignist ; l'amour luy fit faire ce que la raison toute seule n'eust pû luy persuader. Si bien que se faisant une violence estrange, il fit ce qu'il pût pour faire que sa douleur ne parust qu'estonnement : et pour persuader à Argyrispe, que sa tristesse estoit un effet de sa prison. Il la salüa donc fort civilement : et luy dit tout ce que la bienseance vouloit qu'il luy dist en une pareille rencontre. Mais comme Argyrispe avoit de l'esprit, et que de plus elle avoit de la jalousie, elle penetra dans son coeur, quelle estoit la cause de son affliction, dés qu'elle jetta les yeux sur son visage : car comme Agathyrse luy avoit dit d'abord comme une chose surprenante, le merveilleux cas fortuit de l'égalité du dessein de Noromate avec le sien, elle comprit facilement, que son Mary n'estoit affligé que de l'absence de cette belle Personne. De sorte qu'encore que le départ de Noromate la mist en quelque doute de ce qu'elle devoit penser, la tristesse d'Adonacris ne laissa pas de la confirmer dans sa jalousie : aussi puis-je vous assurer que l'entre-veuë de ces deux Personnes n'eut rien de doux, ny rien d'agreable. Cependant comme Eliorante estoit venuë offrir à Argyrispe, tout ce qui dépendoit d'elle, Adonacris prit ce temps la, pour aller en quelque lieu où il peust se pleindre : si bien que me tirant à part, nous passasmes un moment apres dans un Cabinet, où nous ne fusmes pas plustost, qu'il dit tout ce qu'une violente douleur peut faire dire, pour exagerer le pitoyable estat où il se trouvoit. Ce qui faisoit son plus grand embarras, estoit que comme c est un fort honneste homme, il ne pouvoit pas se refondre, d'agir imperieusement avec Argyrispe : et de se delivrer par cette voye, de la persecution où il jugeoit bien qu'il alloit estre exposé. Et certes il ne se trompas pa : car dés qu'Eliorante fut retirée ; et qu'il fut seul avec Argyrispe, cette jalouse Personne luy fit tous les reproches imaginables : car enfin, luy dit-elle, si apres m'avoir espousée, vous estiez devenu amoureux de Noromate, vous auriez cét avantage qu'on ne pourroit vous accuser que de foiblesse et d'inconstance : mais ayant eu de la passion pour elle, avant nostre Mariage ; on peut aveque raison vous accuser de perfidie ; de trahison ; et mesme d'imprudence. En effet comment avez vous pû concevoir de pouvoir vivre heureux avec une Personne que vous n'aimiez pas, et de pouvoir rendre heureuse une Femme que vous n'aimiez point ? Ne vous amusez pas, luy dit-elle, à me nier l'amour que vous avez pour la Femme de Sitalce : car j'ay entre mes mains toutes les Lettres qu'elle vous a escrites : et je sçay que vous n'estes Prisonnier de Spargapyse, que parce que vous estes Esclave de Noromate. Encore ne sçay-je, adjousta-t'elle, si vous ne vous fistes point prendre de dessein premedité, afin de vous esloigner de ce que vous n'aimiez pas, et de vous raprocher de ce que vous aimiez. Pour vous tesmoigner, luy respondit il, que je suis sincere, je vous advoüeray que j'ay aimé Noromate, et que j'ay encore pour sa vertu la mesme admiration que j'ay tousjours euë, mais apres cela Madame, je vous protesteray que je n'ay nulle intelligence avec elle ; que les Lettres que vous avez de cette Personne ; ont toutes esté escrites devant qu'elle fust mariée, et par consequent devant que vous le fussiez. Que depuis cela, à peine ay-je reçeu de Noromate une simple civilité : et que selon toutes les apparences je ne la verray de long temps, et que peutestre mesme je ne la verray jamais. De plus, quand il seroit vray que j'aurois dans l'ame, une passion dont je ne pourrois estre le Maistre, je n'en serois pas plus coupable : puis que je ne la pourrois vaincre, et que je n'en vivrois pas moins bien aveque vous. Ainsi Madame, pouvant vous assurer que je ne recevray jamais la moindre faveur de Noromate, et que vous ne recevrez aussi de vostre vie, nulle rudesse, n'y nulle incivilité de moy ; je pense avoir droit de vous suplier de vivre en repos ; et de m'y laisser. Argyrispe ne fit pourtant pas ce qu'Adonacris luy demandoit : au contraire elle s'irrita de ce qu'il ne luy avoit pas nié positivement qu'il eust de l'amour pour Noromate : luy disant fierement que puis qu'il ne l'estimoit pas seulement assez pour se vouloir donner la peine de la vouloir tromper, qu'elle agiroit aussi de son costé, comme une Personne qui n'estoit pas trompee : et qui connoissoit toutes ses foiblesses, et toutes ses infidellitez. Mais ce qui la mit le plus en colere, fut de voir que tout ce qu'elle disoit à Adonacris ne l'y mettoit pas : et qu'il avoit l'esprit si occupé de la douleur qu'il avoit du départ de Noromate, qu'à peine entendoit-il ce qu'elle luy disoit. De sorte que s'emportant de plus en plus, elle dit à la fin des choses si fâcheuses à Adonacris, qu'il fut contraint de s'en aller dans une autre Chambre. Cependant comme il n'avoit voulu demeurer Prisonner, que parce que Noromate estoit à Typanis, il n'eut plus dessein de l'estre, puis qu'elle n'y estoit plus. Si bien que des le lendemain, il envoya secrettement vers le Prince Aryante, à qui il escrivit, pour le suplier de ne faire plus d'obstacle à sa liberté : parce qu'il croyoit sçavoir si precisément tous les desseins de ses ennemis, qu'il luy seroit inutile à Typanis. Mais Seigneur, apres vous avoir dit comment Adonacris reçeut Argyrispe, il faut que je vous die en deux mots, comment Sitalce reçeut Noromate. Je m'assure Seigneur, que vous jugez que l'action qu'elle faisoit estoit assez genereuse ; pour obliger son Mary à estre satisfait d'elle, et à estre capable de recevoir ses justifications : il n'en usa pourtant pas ainsi : au contraire, il la reçeut fort mal : et sans vouloir expliquer en bien la resolution qu'elle avoit prise, il luy reprocha les Lettres qu'elle avoit escrites à Adonacris ; il luy dit qu'elle avoit abandonné le soin de sa liberté, et qu'elle n'estoit sans doute esloignée de Typanis, que parce qu'elle sçavoit qu'Adonacris n'y seroit plus guere, et qu'il seroit delivré par quelque autre voye que par l'eschange qu'on avoit proposé. Cependant quelque injuste que fut cette accusation Noromate la souffrit sans s'emporter contre Sitalce : se contentant de luy dire sans aigreur, tout ce qui la pouvoit justifier, quoy qu'elle eust dans l'ame autant de despit que de douleur, de voir son innocence traitée avec tant d'injustice. Mais enfin Seigneur, pour abreger le plus que je le pourray un si long recit, le Prince Aryante ayant reçeu la Lettre d'Adonacris, ne fit plus d'obstacles à sa liberté : et Agathyrse de son costé, qui vouloit tousjours persuader à Elybesis, qu'il estoit amoureux de Noromate, pressa plus qu'il n'avoit fait l'eschange de Sitalce et d'Adonacris, afin de luy faire croire que c'estoit pour revoir Noromate qu'il le faisoit : et en effet Elybesis creût non seulement qu'il ne pressoit la chose que pour Noromate : mais elle creût encore que cette Personne, de qui elle connoissoit la vertu, n'estoit sortie de Typanis, que pour esviter la persecution qu'elle recevoit de l'amour d'Agathyrse. De sorte qu'en ayant une douleur estrange, elle se fust volontiers opposée à la liberté de son Frere, pour empescher Sitalce d'estre delivré, et de remener sa Femme à Typanis : mais comme la bien-seance ne luy permettoit pas de le faire, il falut qu'elle dissimulast son chagrin, de peur qu'Aryante n'en devinast la cause : et il falut aussi qu'elle vist conclurré cét eschange, qu'elle croyoit qui alloit redonner à Agathyrse l'objet de sa nouvelle passion. En effet, toutes choses estant conclues de part et d'autre, on resolut que le mesme jour que Sitalce et sa Femme partiroient d'Issedon, pour aller à Typanis, Adonacris et Argyrispe, partiroient aussi de Typanis, pour retourner à Issedon : et que pour trouver une esgale seureté à cét eschange, ces quatre Personnes se rencontreroient à un lieu qui estoit justement entre les Quartiers des deux Armées : afin que l'escorte qui auroit amené de Typanis, Adonacris et Argyrispe, y remenast Sitalce et Noromate : et que celle qui auroit aussi amené d'Issedon, Noromate et Sitalce, y remenast Argyrispe et Adonacris. Si bien Seigneur, que par ce moyen ces quatre Personnes le virent : et furent contraintes de se parler : car il y avoit trop de Gens tesmoins de leur entreveuë, pour oser faire esclatter les sentimens cachez qu'ils avoient dans l'ame. Cependant Sitalce et Argyrispe, avoient un desespoir estrange de cette avanture : il falut pour tant qu'ils se resolussent à disner ensemble : car comme celuy qui faisoit executer ce Traitté de la part du Prince Aryante, estoit un homme tres magnifique, il fit un Festin superbe à ces Prisonniers, et à ces Dames : de sorte que la contrainte de Sitalce et d'Agarispe fut assez longue. Elle fut mesme d'autant plus grande ; que ces deux Personnes que la jalousie avoit unies, n'oserent s'entretenir en particulier, de peur de donner le temps à Adonacris de parler à Noromate : ils n'avoient neantmoins que faire de l'aprehender : car Noromate dont la haute vertu ce se démentit point en cette occasion, quelque mal traittée qu'elle fust de Sitalce, esvita avec beaucoup de soin, non seulement de se trouver aupres d'Adonacris, mais mesme de rencontrer ses yeux. Elle ne le pût toutes fois faire si soigneusement, qu'il ne trouvast moyen de voir dans les siens, qu'elle avoit beaucoup de douleur dans l'ame : et il agit mesme si adroitement, que durant que celuy qui les traittoit parloit à Sitalce et à Argyrispe, il trouva moyen de dire tout bas à Noromate, qu'il la conjuroit de luy vouloir advoüer, que la Fortune estoit bien injuste, de ne faire pas que Sitalce emmenast Argyrispe à Typanis, et qu'il la remenast à Issedon. Mais comme Noromate ne vouloit luy dire, ny douceurs, ny rudesses, elle ne luy respondit pas : et sans faire semblant de l'avoir entendu, elle changea de place, sans vouloir mesme luy respondre seulement par tes regards. Adonacris ne douta pourtant qu'elle n'eust oüy ce qu'il luy avoit dit, et qu'elle n'en fust tombée d'accord : car elle ne pût s'empescher de rougir, et de soûpirer en s'ostant d'aupres de luy. Cependant l'heure de leur separation estant venuë, cét injuste partage se fit : ainsi Adonacris qui n'aimoit point Argyrispe, et qui aimoit Noromate, prit le chemin d'Issedon : et Noromate qui n'aimoit point Sitalce, et qui aimoit Adonacris, prit celuy de Typanis, et suivit son Persecuteur, en s'esloignant du plus respectueux Amant du monde. Elle s'en esloigna mesme avec tant de fermeté, qu'elle ne tourna pas seulement la teste du costé qu'il estoit, apres s'en estre separée : mais il n'en fut pas de mesme d'Adonacris : car encore qu'il eust eu dessein de se contraindre, de peur d'irriter Argyrispe, il regarda Noromate aussi long temps qu'il le pût : et il tourna encore vingt fois la telle, lors mesme qu'il ne la pouvoit plus voir. Je ne m'amuseray point Seigneur, à vous exagerer les divers sentimens de toutes ces Personnes, puis qu'il suffit de sçavoir l'estat de leur fortune, pour comprendre facilement celuy de leur ame : mais je vous diray que la fin de l'Hiver estant venuë, chacun pensa de son costé à commencer la Campagne avec avantage. Agathyrse avoit pourtant le desplaisir de sçavoir que Thomiris vouloit tousjours qu'on mesnageast ses Troupes, et qu'on ne donnast pas la Bataille si on n'y estoit forcé : parce qu'elle avoit quelque grand dessein qu'on ne disoit pas : car dans les sentimens de haine qu'il avoit pour Aryante, il eust voulu le pouvoir renverser du Throsne en un moment, et ne pas faire durer cette Guerre. Aussi persuada-t'il si fortement au sage Terez, qui avoit credit sur l'esprit de Thomiris, qu'on ne pouvoit destruire le Party d'Aryante, que par le gain d'une Bataille ; que cette Princesse permist enfin qu'on en hazadast une, si l'occasion s'en presentoit favorable. De sorte qu'Agathyrse ne voulant pas perdre un moment, fit que Spargapyse tira le premier ses Troupes hors de leurs Quartiers d'Hiver : et qu'il s'aprocha d'Issedon, qui commençoit de souffrir beaucoup, parce que l'Armée d'Aryante avoit esté presque à ses Portes pendant toute la rigoureuse Saison. Aryante de son costé, aprenant la diligence de ses Ennemis, se mit aussi en Campagne : et fut prendre congé d'Elybesis, avec une melancolie extraordinaire, qui ne luy stoit pas de bon presage. Ce qui causoit pourtant alors son chagrin, estoit qu'il connoissoit presques avec certitude, qu'Elybesis ne souffroit son amour que par un sentiment d'ambition : si bien qu'ayant le coeur tout remply de cette cruelle pensée, il ne pût s'empescher de luy en témoigner quelque chose, en luy disant adieu. Comme je ne sçay Madame, luy dit il, si la Fortune me sera favorable ou contraire, je pense pouvoir dire aussi, que je ne sçay ce que vous ferez pour moy, quand j'auray l'honneur de vous revoir : et je ne sçay Madame, adjousta-t'il en soûpirant, si vous le sçavez vous mesme : et si mon bon ou mon mauvais Destin ne despend point plus du sort des armes, que de toute autre chose. Cependant, puis que vous n'avez pas voulu que je fusse heureux avant la fin de la Guerre, je voudrois bien du moins que vous me fissiez la grace de m'assurer, que je puis perdre une Bataille sans vous perdre : car si vous le faites, je vous assure que je ne seray pas vaincu facilement : mais si vous ne le faites pas, je le seray mesme devant que d'avoir combatu : du moins seray-je tellement accablé de douleur, que je ne seray pas difficile à vaincre. Il me semble Seigneur (respondit Elybesis, avec beaucoup d'adresse, et sans s'engager à rien) que je puis vous respondre, en ne vous respondant pas : et en vous supliant seulement, de vous respondre à vous mesme, tout ce que je vous respondrois, si je voulois m'arrester à vous démesler exactement tout les sentimens de mon ame. C'est pourquoy Seigneur, puis qu'il suffit que vous pensiez à ce que je vous dois dire, pour sçavoir ce que je vous dirois, si je voulois avoir un esclaircissement aveque vous, il vaut mieux que l'employe le peu de temps que j'ay encore à vous voir, à vous assurer que je passeray celuy de vostre absence, à faire des voeux pour vostre retour, et à souhaiter ardemment que je vous voye bientost revenir tout couvert de gloire, quand vous aurez vaincu vos ennemis. Apres cela Seigneur, ne m'en demandez pas davantage : si vous ne voulez, que je croye que vous cherchez un pretexte pour me quereller. Je n'en cherche point de vous quereller Madame, luy dit-il, mais vous en cherchez un pour ne me respondre pas precisement. Cependant puis qu'il vous plaist que je fois aussi incertain de ce qui se passera dans vostre coeur, que de ce qui se passera durant cette Campagne, il faut s'y resoudre, et vous obeïr, quoy que je ne vous obeïsse pas sans peine. En fuite de cela, Aryante quitta Elybesis : qui pour le tenir aux termes où elle vouloit qu'il fast, permit à ses yeux de luy en dire plus que sa bouche, afin que s'il estoit vainqueur, il fust tousjours son Captif, et qu'elle pûst estre Reine. En effet elle mesnagea il adroitement l'esprit d'Aryante, et par ses regards, et par la maniere dont elle luy dit le dernier adieu, qu'il se repentit presque du soubçon qu'il avoit eu : et se separa d'avec elle sans en estre mal satisfait, quoy qu'elle ne luy eust rien dit qui l'engageast à suivre sa fortune, s'il estoit malheureux. Mais enfin Seigneur, le Prince Aryante partit d'Issedon pour se rendre à son Armée, qui en estoit assez proche ; et Adonacris eut du moins la consolation en le suivant, de s'esloigner d'Argyrispe, qui l'accabloit de reproches continuels, quoy qu'il vescust tres civilement avec elle, malgré sa jalousie. D'autre part Noromate eut aussi la douceur de voir partir Sitalce, pour aller à l'Armée : et d'estre delivrée par son absence, de la plus terrible persecution que l'on se puisse imaginer : estant certain que depuis qu'elle l'eut esté trouver à Issedon, jusques à ce qu'il la laissa à Typanis, pour aller à la Guerre, il ne passa pas un jour sans luy donner quelque nouveau sujet de pleinte. Mais Seigneur, sans m'amuser à vous descrire les sentimens jaloux de Sitalce et d'Argyrispe ; ny les sentimens tendres et vertueux de Noromate, non plus que ceux que l'amour inspiroit à Adonacris ; je vous diray qu'Agathyrse ayant tousjours dans le coeur le dessein de destruire son Rival, n'y oublia chose aucune : car non seulement il pensa à mesnager tous les avantages que le sort des Armes luy presenta, mais il entretint avec beaucoup d'adresse, diverses intelligences dans Issedon, afin d'obliger les Habitans de cette Ville à se soûlever contre Aryante durant son absence. La Fortune luy fut mesme si favorable, que dés le commencement de la Campagne, il mit l'Avant-garde d'Aryante en déroute : de sorte qu'encore que cette occasion ne fust pas fort sanglante, ce premier avantage ne laissa pas d'abatre le coeur de ceux du Party de ce Prince, et d'eslever celuy du Party opposé. Ce n'est pas que Spargapyse n'y eust presques perdu autant de Gens de qualité qu'Aryante ; mais enfin le Champ de Bataille luy estant demeuré, la Renommée le declara victorieux. Cependant Seigneur, ce qu'il y eut de remarquable en cette rencontre, fut que Sitalce y fut tué : et que Noromate ne laissa pas d'agir comme si elle n'eust pas eu sujet de se réjoüir de sa mort. Elle ne fit pas aussi comme si elle en eust esté extraordinairemént affligée : et elle garda un si juste temperamment en toutes ses actions, qu'on ne pût y trouver rien à redire. Elle eut mesme la consolation de sçavoir qu'elle ne pouvoit pas soubçonner Adonacris, d'avoir tué Sitalce, parce qu'il n'estois pas au lieu où il avoit combatu : en effet comme le sage Terez commandoit l'Avant-garde ce jour là, et qu'Agathyrse commandoit le gros de reserve, ce fut Terez qui tua Sitalce de sa main : il est vray qu'il vangea sa mort par le dernier coup qu'il luy porta : car il le blessa si dangereusement, que ce sage et experimenté Capitaine en est demeuré estropié, et ne peut presques plus monter à cheval. Mais Seigneur, cette mort de Sitalce qui donna d'abord quelque satisfaction à Adonacris, par la pensée que Noromate seroit en repos, et : en liberté. ne laissa pas de redoubler son suplice : car quand il venoit à penser que s'il n'eust point espousé Argyrispe, il eust pû espouser Noromate, il sentoit des maux incroyables : de sorte que pour les adoucir, il voulut du moins que Noromate les sçeust. Si bien qu'envoyant un des siens secrettement à Typanis, il luy escrivit avec autant de respect que d'amour : esperant que Noromate qui n'avoit plus de Mary à craindre, ne seroit pas une si grande difficulté de recevoir une Lettre de luy, en un temps où la bien-seance l'obligeoit à en recevoir de tous ses Amis absens. Mais certes son esperance se trouva tres mal fondée : car Noromate bien loin de recevoir sa Lettre, et d'y respondre, la refusa, et s'en irrita, quoy qu'elle eust tousjours dans l'ame une tendresse infinie pour Adonacris. D'autre part Argyrispe fut sensiblement touchée de la mort de Sitalce : luy semblant qu'elle avoit fait une perte considerable, puis que la Personne qu'Adonacris aimoit avoit perdu un des plus jaloux Maris du monde. Mais ce qu'il y eut d'estrange, fut qu'Argyrispe se trouvant un peu mal, quand elle sçeut la mort de Sitalce, eut alors une telle crainte de mourir, de peur qu'Adonacris n'espousast Noromate, qu'elle s'en donna la fievre, dont elle mourut effectivement : du moins une de ses Amies particulieres, m'a-t'elle dit depuis, qu'elle avoit remarqué ces sentimens là dans l'esprit d'Argyrispe durant sa maladie. Je ne vous dis point comment Adonacris reçeut cette mort : car vous ayant dit que c'est un fort honneste homme, vous jugez bien qu'il n'en tesmoigna pas de joye : mais vous l'ayant aussi representé tres amoureux, vous pouvez encore penser qu'il n'en fut pas extraordinairement affligé. Cependant Agathyrse poussant plus loin sa victoire, fit si bien par ses conseils, que Spargapyse suivoit en toutes choses, qu'il le fit resoudre à donner une Bataille decisive : de sorte qu'encore que les interests d'Aryante ne fussent pas de la hazarder legerement, il falut pourtant qu'il la donnast : parce qu'il sçeut par Octomasade, que s'il ne vainquoit promptement, il arriveroit quelque sedition à Issedon, dont le Peuple commençoit de se lasser de la Guerre. Mais Seigneur, quoy que ce Prince fist tout ce qu'un Grand Capitaine, et un vaillant Soldat pouvoit faire, il perdit la Bataille : et fut contraint non seulement de se sauver luy quatriesme, mais de se cacher dans une miserable Cabane de Berger, qui estoit au milieu d'un Bois si espais, qu'on ne la voyoit point qu'on n'en fust tout contre. De sorte que le hazard luy ayant fait trouver cét Asile dans sa fuite, il s'y arresta, pour desrober du moins sa personne à la victoire de son Rival : et pour tascher quand la nuit seroit venuë, de s'aller jetter dans Issedon. Cependant pour le pouvoir faire plus seurement, il envoya un des siens reconnoistre les Routes du Bois, afin qu'apres cela il luy pûst servir de Guide : mais Seigneur, le retour de cét homme luy donna un estrange surcroist de douleur ; leur : car il luy amena un Officier que ce Prince avoit laissé dans Issedon, et que cét homme avoit fortuitement rencontré, qui luy aprit que dans le mesme temps qu'il combatoit, il s y estoit fait une Sedition, que les Amis d'Agathyrse avoient fomentée : et que la chose avoit pris un si mauvais biais pour luy, que ceux qui luy estoient contraires s'estoient rendus Maistres des Portes de la Ville, apres un assez grand Combat : en fuite de quoy ils avoient envoyé vers Spargapise, pour luy dire que si Thomiris leur vouloit pardonner leur rebellion, ils estoient prests de rentrer dans l'obeissance : de sorte Seigneur, adjousta cét Officier, que je suis persuadé que de l'heure que je parle, Spargapyse est Maistre d'Issedon : car j'ay veû de loin des Troupes qui en prenoient le chemin. Aryante aprenant une si mauvaise nouvelle, en eut toute la douleur qu'il estoit capable d'avoir : mais comme l'amour estoit tousjours plus forte dans son coeur que l'ambition, il ne s'amusa point à se faire dire les particularitez de ce desordre : et il demanda diligemment des nouvelles d'Elybesis. Seigneur, respondit celuy à qui ce Prince parloit, le Pere d'Elybesis n'a pas plustost sçeu le biais que prenoient les choses, qu'il est party de la Ville avec toute sa Maison, et a par consequent emmené sa Fille : aprehendant sans doute de tomber sous la puissance de Spargapyse, avant que les choses soient plus tranquiles. En suitte Aryante luy demanda s'il ne sçavoit point quel chemin Elybesis avoit pris ? si bien que luy ayant dit qu'il pensoit que c'estoit celuy d'un Chasteau que Tyssagette avoit à trois cens stades d'Issedon ; ce Prince qui n'avoit plus ny Armée, ny lieu de retraite, se resolut du moins d'aller où son amour l'appelloit : croyant bien aussi que le Pere d'Elybesis ne luy refuseroit pas de le recevoir dans sa Maison, qui estoit tres sorte ; afin de tascher de r'assembler le débris de son Armée, et d'en former un Corps qui peust l'empescher d'estre accablé. Mais Seigneur, ce Prince fut bien trompé dans ses esperances : car le Pere d'Elybesis ne le reçeut chez luy, qu'à condition qu'il en partiroit le lendemain : luy disant que sa Maison n'estant pas assez forte pour resister à une Armée victorieuse, il ne jugéoit pas à propos de s'exposer à l'y voir perir, et à y perir luy mesme inutilement avec sa Famille. Mais Seigneur, ce qui acheva de le desesperer, fut que lors qu'il fut voir Elybesis, il la trouva bien differente de ce qu'il l'avoit veuë à Issedon : et bien esloignée de vouloir s'attacher à sa fortune ; dans un temps où elle la voyoit si malheureuse. Ce Prince l'aborda pourtant d'une maniere si touchante (à ce que j'ay sçeu par une de ses Femme) que toute autre qu'elle en eust eu le coeur attendry : et bien Madame (luy dit-il apres l'avoir salüée, avec une melancholie extréme sur le visage) je viens sçavoir de vous si j'ay perdu vostre effection, en perdant la Bataille : et si vous m'avez chassé de vostre coeur, comme on m'a chassé d'Issedon. En verité Seigneur, reprit-elle, j'ay encore l'ame si troublée de la frayeur que j'ay eue, que je ne vous puis dire ce que je sens : joint aussi, adjousta-t'elle, qu'en l'estat qu'est vostre fortune, je ne juge pas que mon affection vous importe beaucoup : car enfin, quand vous m'auriez accablée sous le ruines du Throsne où vous pretendiez me faire monter, vous n'en feriez pas plus heureux : c'est pourquoy Seigneur, songez s'il vous plaist à vostre seureté, et ne songez plus à moy. Quoy Madame (s'escria-t'il, en la regardant avec estonnement) vous avez l'inhumanité de me descouvrir toute l'indifference de vostre ame, en une occasion comme celle cy ! quoy Madame, luy dit-il encore, apres n'avoir commencé cette Guerre que pour vous faire Reine, vous m'abandonnez dés que la Fortune m'abandonne ! et vous ne voulez pas seulement me faire la grace de me desguiser une partie de vos sentimens ! Ha Madame, ce que vous faites est si estrange, que je ne puis encore croire que j'aye bien entendu ce que vous avez dit : c'est pourquoy je vous conjure de m'expliquer vos paroles, et de me dire ce que je dois effectivement penser de vous. Vous devez penser Seigneur, repliqua-t'elle, que si je pouvois vous faire remonter au Throsne, je n'y oublierois aucune chose : mais vous devez croire aussi, que ne pouvant changer vostré fortune, je ne dois pas m'opinastrer inutilement à la suivre : et je ne sçay Seigneur, adjousta-t'elle, s'il est fort obligeant pour moy, que vous me le proposiez. Je ne sçay si ce que je pense est obligeant (repliqua-t'il, avec beaucoup de colere) mais je sçay bien que ce que vous me dittes n'est guere genereux : et que si je ne suis le plus lasche de tous les hommes, je vous haïray autant que je vous ay aimée. Vous en userez comme il vous plaira, respondit-elle, car de l'humeur dont je suis, je sçay m'accommoder au temps, et changer avec ceux qui changent. Du moins sçavez vous changer avec la Fortune, repliqua-t'il fierement : je ne sçay si vous me pensez blasmer, reprit-elle, mais pour moy je prens ce que vous me dittes pour une grande loüange : puis que selon mon opinion, la sagesse ne consiste qu'à faire ce que vous dittes que je fais. Mais encore une fois Madame luy dit-il, est-il bien possible que vous ne compreniez pas, que ce que vous faites est si peu digne de vous, et si estrange, que si Agathyrse le pouvoit sçavoir, il vous en estimeroit moins : et je suis mesme assuré, que tout fier qu'on le voit, il me traitteroit mieux que vous ne me traitez, si je tombois sous sa puissance, tout mon ennemy qu'il est, et tout mon Rival qu'il a esté. Mais Madame (adjousta-t'il pour luy faire despit) puis que son exemple m'aprend qu'on peut cesser de vous aimer, je ne desespere pas de ne vous aimer plus : au contraire, je veux esperer que si j'ay le malheur de ne pouvoir estre Roy, j'auray du moins l'avantage de n'estre plus vostre Esclave : et je ne sçay Madame, veû comme je vous connois, si je ne gagneray point plus en sortant de vostre puissance, que je ne perdray en perdant une Couronne. Apres cela, Elybesis qui mouroit d'envie que ce Prince fust hors de la Maison de son Pere, de peur qu'Agathyrse sçachant qu'il y estoit ne l'y vinst chercher ; et qu'elle ne tombast sous le pouvoir d'un homme qu'elle croyoit qui ne l'aimoit plus ; continua de luy parler avec tant de dureté, que ce Prince ne pouvant plus l'endurer la quitta brusquement : et des qu'il fut nuit il sortit de ce Chasteau, et fut chercher un autre Asile, chez un Parent d'Octomasade ; où il demeura quelque temps caché, pour voir si son malheur n'auroit point de remede : et s'il ne pourroit pas du moins se mettre en estat de pouvoir taire son accommodement. Cependant l'ambitieuse Elybesis, qui avoit un desespoir estrange de voir qu'elle avoit perdu Agathyrse inutilement, et que son ambition avoit si mal reûssi, n'esvita pas le malheur qu'elle avoit aprehendé, lors qu'elle avoit craint qu'Agathyrse ne sçeust que le Prince Aryante estoit chez son Pere, et qu'il ne l'y allast chercher : car pour la punir mieux de son inconstance, de son ambition, et de sa dureté de coeur pour Aryante ; Agathyrse ayant sçeu que ce Prince s'estoit retiré chez le Pere d'Elybesis, n'eut pas plustost mené Spargapyse à Issedon, dont les Habitans luy ouvrirent les Portes, qu'il y fut avec des Troupes : imaginant qu'il auroit un plaisir extréme s'il pouvoit avoir en sa puissance, et son Rival, et sa Maistresse. De sorte que comme Aryante estoit sorty de nuit de ce Chasteau, Agathyrse ne sçeut point qu'il n'y fust plus : si bien qu'il y fut avec des Troupes, comme je l'ay déja dit : et il y fut dans l'esperance de se vanger pleinement de tous les maux qu'il avoit endurez. Mais il fut bien surpris lors qu'estant arrivé devant ce Chasteau, et qu'il fit dire par un Heraut à Tyssagette Pere d'Elybesis, qu'il luy demandoit le Prince Aryante de la part du Prince Spargapyse ; il fut, dis-je, bien estonné, lors qu'on luy respondit qu'il n'y estoit plus. D'abord il ne le creut pourtant pas : mais il fut bien tost contraint de le croire : car comme Tyssagette s'estoit retire en tumulte dans ce Chasteau, et qu'il y estoit tombé malade, il n'estoit pas en estat de s'y pouvoir deffendre si on l'eust attaqué. Si bien que jugeant que le plustost qu'il pourroit ceder, seroit le mieux pour luy, il se resolut de le faire, et de tascher d obtenir seulement sa liberté, et celle de sa Fille : car pour Adonacris, il ne sçavoit alors où il estoit. Pour cét effet, croyant qu'il n'estoit pas possible qu'un homme qui avoit este si amoureux d'Elybesis, n'eust encore quelque defference pour elle, il luy commanda de se resoudre de parler à Agathyrse, puis qu'estant au Lit il ne le pouvoit pas faire ; et d'employer toute son adresse à l'obliger de ne les remettre pas sous la puissance de Thomiris : apres quoy ayant fait sçavoir à Agathyrse, qu'il vouloit parlementer, et Agathyrse le luy ayant accordé, les Troupes se retirerent pour laisser un espace vuide devant la Porte du Chasteau au devant de laquelle estoit une espece de Portique, qui servoit de Corps de Garde en temps de Guerre : de sorte que ce lieu estant choisi pour conferer, Agathyrse suivy d'un tres petit nombre des siens s'y avança. Mais il fut bien surpris, lors qu'au lieu de voir paroistre Tyssagette, il vit seulement sa Fille, accompagneé de quelques hommes ; et de ses Femmes : car comme il l'aimoit encore malgré qu'il en eust, il ne la pût voir sans esmotion. Neantmoins il s'estoit tellement resolu de ne luy donner jamais nulle marque d'amour, que pour cacher mieux sa foiblesse, il affecta de paroistre un peu fier : joint qu'il sentoit dans son coeur une si grande joye de voir qu'Elybesis au lieu d'estre Reine, estoit en estat d'avoir besoin de sa protection, que surmontant alors facilement la tendresse de son amour, il agit comme un homme qui vouloit gouster la vangeance avec plaisir. En effet il n'eut pas plustost apaisé le premier trouble de son coeur, qu'apres avoir salüé Elybesis, il parut sur son visage je ne sçay quelle fiere joye, qui pensa la faire desesperer lors qu'elle la remarqua : et ce qui l'affligea encore davantage, fut que sans luy donner le loisir de parler, il parla le premier. Enfin Madame (luy dit-il, en la regardant fixement) vous voyez que je ne me trompois pas, lors que je vous disois autrefois que la Fortune ne rendroit pas justice à vostre merite, et ne vous seroit jamais Reine ; mais le mal est, que je ne puis guerir celuy que vous vous estes fait à vous mesme, et qu'il faut qu'apres avoir creû estre Reine, vous redeveniez Sujette, et Sujette encore d'une Princesse que vous avez irritée. Comme c'est à vostre valeur, reprit Elybesis, que Thomiris doit la victoire que le Prince son Fils a remportée : je veux croire qu'elle ne vous peut rien refuser ; et je veux penser en suitte, que vous ne me refuserez pas de luy demander la grace de mon Pere, et d'obtenir d'elle que toute sa Famille soit libre. Comme ce seroit une trop cruelle chose (reprit Agathyrse pour la faire desesperer) que de faire une Esclave d'une Reine, je vous promets Madame, d'obliger Thomiris à trouver bon que je vous donne la liberté : et à vous permettre mesme de suivre la fortune du Prince Aryante, et de vous faire conduire au lieu où il s'est retiré : c'est pourquoy si vous le sçavez Madame, comme je n'en doute point, vous n'avez qu'à me l'aprendre, afin que je me dispose à vous faire escorter jusques là. Ha Agathyrse, s'escria Elybesis, vous portez, la vangeance trop loin, de me parler comme vous faites ! Quoy Madame (reprit il, avec un feint estonnement) vous trouvez mauvais que je vous propose de vous faire conduire aupres d'un Prince, pour qui vous m'avez abandonné ! Il est vray, reprit-il, qu'il n'est plus Roy ; qu'il ne le sera jamais ; et que selon toutes les apparences, il faudra qu'il passe toute sa vie à errer de Royaume, en Royaume, chez les Princes estrangers : mais apres tout, il est croyable que lors que vous liastes amitié aveque luy, et que vous mesprisastes mon amour, pour recevoir favorablement la sienne, vous considerastes quelle pourroit estre la fuite de sa fortune, et que vous vous resolustes à la suivre : car enfin je vous le dis avec ingenuité, je ne trouverois guere plus beau, que vous abandonnassiez un Prince, parce que la Fortune l'a abandonné, que ce que vous fistes lors que vous m'abandonnastes, parce ce que vous le voiyez plus heureux que moy. Si vous n'aimiez pas Noromate, et que vous ne haïssiez pas Elybesis, reprit-elle, vous ne parleriez pas comme vous faites : et vous vous resoudriez à oublier une foiblesse, que l'ambition avoit causée, et à vouloir tascher de regagner ce que vous auriez perdu. Comme cette entre-veuë, luy dit-il, est une entreveuë de Guerre, où l'amour ne doit point avoir de part, je ne m'amuseray point Madame, à vous expliquer exactement mes sentimens, et il me suffira de vous dire, ce que je vous ay escrit autrefois ; qui est que quand je vous aimerois malgré que j'en eusse, autant que je vous ay jamais aimée, vous ne recevriez jamais nulle marque d'amour de moy : Joint Madame, adjousta-t'il, que quand vous feriez d humeur à vous repentir de ce que vous avez fait, je ne vous en aurois nulle obligation : puis que vous ne changeriez, que parce que la Fortune auroit changé. Or est il Madame, que je ne veux pas qu'on me souffre comme le plus heureux, mais comme le plus aimé : et le plus aimé encore, pour des choses qui soient purement à moy : et non pas par des raisons estrangeres, où le merite effectif de la personne n'a aucune part. C'est pourquoy Madame, adjousta-t'il brusquement, sans vous informer si je vous aime ou si je ne vous aime plus ; et sans que je m'informe aussi si vous aimez encore Aryante, ou si vous avez cesse de l'aimer ; je vous demande seulement ce que Tyssagette veut de moy. Si vous eussiez esté un peu plus curieux, repliqua-t'elle, vous ne vous en feriez peut-estre pas repenty : mais puis que cela n'est pas, je vous dis de la part de mon Pere, qu'il vous prie de faire que Thomiris luy pardonne, et le Prince Spargapyse aussi, et qu'il luy soit permis de vivre en repos dans sa Maison, avec sa Famille. Comme sa Maison est trop forte, reprit-il, pour la laisser entre les mains d'un Rebelle, il faut Madame que la chose aille autrement : et qu'en attendant que le calme soit entierement restably dans l'Estat, Tyssagette et vous alliez à Issedon ; si ce n'est, comme je vous l'ay desja dit, que vous aimiez mieux suivre la fortune d'Aryante. Comme nous ne sommes pas en estat de vous resister, reprit-elle, il faut vouloir ce qui vous plaist : ha Madame ! s'escria-t'il, si vous eussiez voulu sortir d'Issedon, lors que je vous le proposay, vous y feriez rentrée plus agreablement que vous n'y rentrerez. Mais enfin, adjousta-t'il, le passé ne se pouvant rapeller, il faut que l'advenir aille comme je l'entens : et que vous n'ayez non plus de pouvoir sur mon coeur, qu'Aryante en aura dans le Royaume des Issedons. Il paroist bien en effet, que je n'y en ay plus du tout, respondit elle, puis que me voyant aussi malheureuse que je le suis, vous me parlez avec tant de fierté : et que vous ne vous informez pas seulement, si je serois capable de me repentir. Je ne m'en informe point Madame, repliqua-t'il, parce que quand vous vous repentiriez, je ne me repentirois pas de la resolution que j'ay prise de ne vous donner jamais nulle marque d'amour. Puis que cela est (dit-elle brusquement en le voulant quitter) donnez m'en donc de vostre haine : et de la mesme main dont vous avez renversé le Throsne d'Aryante, abbatez encore si vous le pouvez ce Chasteau où je vay rentrer ; afin que m'accablant sous ses ruines, je trouve la fin des malheurs qui me persecutent. Non non Madame, luy dit-il en la retenant, je ne seray pas ce que vous dittes, et tout violent que je suis, je n'abatray pas l'Autel où l'on m'a veû sacrifier. Madame, quoy que je sois fortement resolu de ne vous donner de ma vie aucune marque d'amour, je ne laisseray pas de vous en donner de ma generosité : car pour me vanger d'une maniere plus noble, je vous protegeray si hautement, que je vous forceray peutestre à vous repentir toute vostre vie, de la façon dont vous avez vescu aveque moy. Et pour commencer Madame, luy dit-il, faites s'il vous plaist sçavoir à Tyssagette, que pourveû qu'il veüille se laisser conduire à Issedon, et que vous l'y accompagniez, il rentrera bientost aux bonnes graces de Thomiris, et de Spargapyse, et qu'il ne perdra aucune chose de tout le bien qu'il possede : de sorte Madame, qu'excepté le coeur que vous m'avez rendu, et que je ne vous rendray jamais, vous vous retrouverez au mesme estat que vous estiez avant que vous connussiez Aryante. Puis que ce coeur a pû s'eschaper de mes mains, reprit Elybesis, il pourra bien sortir de celles de Noromate : je ne vous diray point, repliqua-t'il, si Noromate le tient ou ne le tient pas : mais je vous diray que quand il seroit en ma disposition, il ne seroit jamais en la vostre : car enfin Madame, adjousta-t'il, si je vous l'avois rendu, il viendroit peutestre quelque autre Usurpateur, qui vous promettant une Couronne, vous obligeroit une seconde fois à me le rendre. Je n'eusse jamais creû, dit-elle, que vous eussiez pû estre capable de me dire des choses si dures : mais comme je suis contrainte à ma confusion, d'advoüer que j'en merite une partie, je les souffre plus patiemment que je ne serois ; si j'estois plus innocente : elles m'ont pourtant assez irrité l'esprit, pour souhaiter que mon Pere aime mieux perir dans sa Maison, que d'avoir de l'obligation à un homme qui ne l'oblige que pour se vanger mieux de moy. Apres cela Elybesis se retira quoy qu'Agathyrse voulust encore la retenir : cependant comme Tyssagette n'avoit pas l'esprit aussi aigri que sa Fille, il accepta ce que luy proposoit Agathyrse : et en effet dés le lendemain il se mit dans un Chariot à cause de son incommodité ; et prit le chemin d'Issedon : Elybesis le suivant dans un autre avec ses Femmes. Mais Seigneur, j'oubliois de vous dire, que devant que de partir, Agathyrse qui leur donna escorte, et qui s'empara du Chasteau, eut une conversation particuliere avec Elybesis : mais ce qu'il y eut d'estrange, fut qu'il la trouva encore changée depuis le jour auparavant. Car il faut que vous sçachiez qu'Aryante qui avoit reçeu une Lettre d'Octomasade, qui luy avoit donné de nouvelles esperances, et qui avoit en effet ramassé quelques Troupes du débris de son Armée, luy envoya un Esclave d'Adonacris qui l'avoit rejoint : et luy escrivit que comme il n'avoit pas encore perdu toute esperance, il la conjuroit, puis qu'elle ne pouvoit estre sensible qu'à l'ambition, de ne le regarder pas encore comme ne pouvant jamais la faire Reine : de sorte Seigneur, que cette Personne reprenant d'autres sentimens, parla plus fierement à Agathyrse qu'elle n'avoit fait, quoy qu'elle luy dist pourtant tousjours quelque chose, qui luy faisoit voir qu'elle avoit un despit estrange de ce qu'elle croyoit qu'il ne l'aimoit plus. Mais pas bonheur pour Agathyrse, comme elle montoit dans son Chariot, cette Lettre d'Aryante tomba de sa Poche : si bien qu'Agathyrse qui luy tenoit la main, l'ayant veuë, la releva sans qu'on s'en aperçeust, et la leût aussi tost que le Chariot où estoit Elybesis fut party : de sorte que comprenant que cette nouvelle esperance qu'Aryante luy avoit donnée, estoit ce qui avoit causé ce redoublement de fierté, qu'il avoit trouvé dans son esprit ; il en fut si terriblement irrité, que s'il eust suivy les premiers mouvemens de sa colere, il eust renvoye apres Tyssagette, et apres Elybesis, et les eust envoyez prisonniers aux Tentes Royales. Mais comme je me trouvay alors aupres de luy, et qu'il me dit la cause de sa fureur, je l'empeschay de la suivre : et je luy dis que s'il m'en croyoit, il seroit seulement ce qu'il pourroit pour n'aimer plus Elybesis. Je n'ay plus que faire de me combatre pour cela, reprit-il brusquement ; car je vous declare que cette derniere foiblesse vient d'arracher de mon coeur toute l'amour que j'avois pour elle : et d'y faire entrer une espece de haine, accompagnée de mespris, qui, si je ne me trompe, ne sera guere moins violente que la passion qui l'a precedée. Il me semble desja, adjousta-t'il, que je voy Elybesis autrement que je ne l'ay veuë toute ma vie : et que je commence de connoistre qu'elle n'a effectivement, ny autant de beauté, ny autant d'esprit, que je croyois qu'elle en eust. Mais Anabaris, quand elle seroit plus belle qu'on ne peint Venus, et qu'elle auroit plus de charmes que personne n'en a jamais eu, je la haïrois encore. Vous estes si en colere, luy dis-je, que vous ne sçaves vous mesme si vous aimez, ou si vous haïssez Elybesis. Ha Anabaris, me dit-il, ce n'est pas comme l'autre fois, que vous me fistes advoüer que je l'aimois, quoy que je creusse ne l'aimer plus ! et pour vous le tesmoigner, je vous proteste que de l'heure que je parle, je voudrois, si c'estoit une chose possible, qu'elle fust aussi laide que si elle avoit cent ans, et qu'elle n'eust jamais esté belle : et je pense que je souhaiterois qu'elle fust morte, si ce n'estoit que je suis persuadé que la mort est le remede de toutes sortes de malheurs ; et qu'ainsi elle ne seroit point exposée à tous ceux que je luy desire. Je n'aurois jamais fait Seigneur, si je voulois vous redire tout ce que dit Agathyrse dans sa colere : c'est pourquoy il vaut mieux pour me haster de finir, que je vous die, que pour ne donner pas le temps à Aryante de r'assembler davantage de Troupes, il fut droit où il aprit qu'il estoit : et qu'il acheva si pleinement de le vaincre, qu'il fut contraint, tout brave qu'il est, de se sauver avec Octomasade, Adonacris, et quelques Esclaves, dans une Forest fort espaisse, où ils trouverent quelque Habitation.

Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : comment Aryante devient Anacharsis


Cependant apres avoir songé à ce qu'ils feroient, ils resolurent de demeurer quelque temps cachez en ce lieu là, et qu'ils envoyeroient s'informer de l'estat des choses : mais Seigneur, ils sçeurent bien tost que tout obeïssoit à Spargapyse ; et qu'aux termes où estoient les affaires, il n'y avoit plus rien à esperer. Ils sçavoient pourtant bien que la plus grande partie du monde murmuroit toujours fort contre Thomiris, à cause de la passion qu'on disoit quelle avoit dans l'ame : et qu'ainsi il y avoit tousjours dans les esprits, une disposition à la revolte. Mais comme la conjoncture n'estoit pas propre alors pour en profiter, et que selon les apparences, elle ne le devoit estre de long temps, ils resolurent, sçachant que Tyssagette avoit fait sa paix, qu'Adonacris se rendroit secrettement aupres de son Pere : afin qu'il ménageast la sienne : et qu'il peust en fuite, selon l'occasion, entretenir tous les Amis qu'il avoit à Issedon, dans les dispositions necessaires à un nouveau remuement. Ils resolurent encore qu'Octomasade s'en iroit chez le Prince des Callipides, pour tascher d'en obtenir quelques Troupes quand il en seroit temps : et qu'Aryante, qui sçavoit que nous aviez esté mal traite par la Reine sa Soeur, viendroit servir dans vostre Armée, et vous aider à delivrer la Princesse Mandane, qu'on nous disoit alors estre en Armenie, afin qu'aquerant vostre estime et vostre amitié, il pûst apres cela obtenir un puissant secours de vous, si Adonacris pouvant mettre les choses en estat de faire un nouveau soulevement. Mais comme il importoit extrémement au Prince Aryante, que Thomiris ne sçeust pas où il estoit, de peur que si elle descouvroit ses desseins, elle ne les destruisist, et ne vous empeschast de l'assister, il resolut de changer son nom, et de prendre celuy d'Anaxaris : et il s'y resolut d'autant plustost, qu'il sçavoit que vous ne le pouviez pas connoistre, ny personne de vostre Cour : car comme ou ne voit guere de Scythes dans les Cours des autres Nations ; on ne voit aussi guere de Gens des autres Nations dans les Cours de Scythie. De sorte Seigneur, que la chose ayant esté executée ainsi, Aryante devint Anaxaris : et vous joignit en Lydie, où il sçeut que vous estiez allé, lors qu'il arriva en Armenie. Octomasade de son costé, s'en alla aupres du Prince des Callipides : et Adonacris s'en alla chez un de ses Amis, jusques à ce qu'il eust fait sa paix, qui fut en effet bien aisée à faire : car pour pacifier les choses plus promptement, on accorda un pardon general à tous les Rebelles, excepte au Prince Aryante, et à Octomasade, qu'on sçavoit avoir esté le premier motif de la revolte. Mais Seigneur, j'oubliois de vous dire, que durant qu'Aryante fut caché dans cette Forest, il escrivit encore une fois à Elybesis, qui ayant sçeu sa derniere infortune, luy respondit si durement, que ce Prince commença dés qu'il eut leû sa responce, de guerir de la passion qu'il avoit pour elle : et il a dit à Adonacris, dont je le sçay, que lors qu'il vit la Princesse Mandane, aupres d'un Chasteau qui s'appelle le Chasteau d'Hermes (fi ma memoire ne me trompe) et où il dit que cette Princesse vous delivra, il commença d'esperer qu'il cesseroit absolument d'aimer Elybesis : parce que jusques alors, il n'avoit jamais veû de Femme qui luy eust semblé si belle que celle qu'il aimoit : et que cependant il fut si charmé de la beauté de Mandane, qu'il s'advoüa à luy mesme qu'elle estoit mille fois plus belle qu'Elybesis. Quoy, interrompit Cyrus, Aryante, qui s'apelloit alors Anaxaris, et qui estoit prisonnier aussi bien que moy, lors que Mandane me delivra aupres du Chasteau d'Hermes, commenca dés ce jour là, d'aimer Mandane ! Il ne dit pas Seigneur, qu'il commença de l'aimer dés ce moment là, repliqua Anabaris, mais il dit qu'il acheva de cesser d'aimer Elybesis. Cependant pour en revenir où j'en estois, et pour vous aprendre l'estat present des affaires d'Aryante, je vous diray qu'Agathyrse ayant l'ame toute remplie de la haine qu'il avoit pour Elybesis, voulut, quoy que je luy pusse dire, dés qu'il fut à Issedon, luy aller reporter la Lettre d'Aryante qu'elle avoit laissé tomber en montant dans son Chariot, afin de luy pouvoir parler pour la derniere fois. Et en effet, comme il sçait haïr avec autant de violence qu'il sçait aimer, il fut chez elle de fort bonne heure : de sorte qu'Elybesis, qui l'aimoit toûsjours malgré toute son ambition, s'imagina que peutestre revenoit il à elle : car encore qu'elle se fust bien aperçeuë qu'elle avoit perdu la Lettre d'Aryante, elle ne pensoit pas qu'il l'eust trouvée. Mais elle ne fut pas longtemps dans cette erreur : puis que dés qu'il fut aupres d'elle, il luy rendit cette Lettre : apres quoy prenant la parole ; je vous demande pardon Madame, luy dit-il, de ne vous l'avoir pas rendue plustost : mais comme ce fut en la lisant que je sentis que mon ame se disposoit à vous haïr autant que je vous ay aimée, je l'ay voulu lire tant de fois, qu'enfin je ne vous aimasse plus : car apres tout, foible et ambitieuse que vous estes : je vous aimois encore, lors que je vous disois que je ne vous aimois plus. Mais graces à mon propre dépit, j'en suis venu au point non seulement de ne vous aimer plus, mais de vous haïr : et de vous haïr de la haine la plus tranquile, dont jamais personne se soit trouvé capable. J'ay bien oüy dire, repliqua-t'elle fierement, qu'on parle de son amour aux Personnes pour qui l'on en a : mais je ne pensois pas qu'on entretinst de sa haine, celles que l'on n'aime pas. Puis qu'on parle bien de sa jalousie (reprit - il, avec un sourire outrageant) je croy qu'on peut parler de sa haine, puis que c'est une passion comme l'autre : du moins sçay-je bien que je n'eus jamais tant de plaisir à vous dire autrefois que je vous aimois, que j'en ay aujourd'huy à vous dire que je ne vous aime plus, et que je ne vous aimeray de ma vie. Au reste ne vous imaginez pas que ce soit parce que j'aime Noromate : car je vous proteste que je ne l'ay point aimée, et que vous serez cause que je n'aimeray jamais rien. En effet, poursuivit-il, on me verra toute ma vie regarder toutes les belles Femmes en general comme de beaux objets, sans nul attachement : mais je vous regarderay en particulier, comme la plus foible ; la plus ambitieuse ; et la plus infidelle personne du monde : apres cela Madame, poursuivit-il, je n'ay plus rien à vous dire. Pleust aux Dieux, dit-elle, que vous m'en eussiez moins dit : mais puis que vous avez porté la hardiesse jusques au point que de me dire que vous me haissez, je n'ay plus qu'à vous haïr. J'y consens Madame, reprit-il en se levant, mais je vous assure, que si vous ne sçavez pas mieux haïr, que vous sçavez aimer, vostre haine ne me sera pas grand mal. A ces mots, Agathyrse la quitta, et sortit de chez elle, si satisfais de ce qu'il luy avoit dit, qu'il me fut aisé de connoistre qu'en effet il ne l'aimoit plus. De sorte que cette Personne qui avoit tout à la fois de l'amour et de l'ambition, ne satisfit ni l'une ni l'autre de ces deux passions : et l'on peut dire que pour avoir voulu regner sur les Issedons, elle ne regna plus dans le coeur d'Agathyrse. Ainsi apres avoir perdu deux Amans, les mesmes passions qu'elle avoit euës luy demeurant dans le coeur, elle en devint si chagrine, et si mal faine, qu'elle en devint laide. De plus, Adonacris luy fit encore mille reproches de sa façon d'agir, et avec Agathyrse, et avec Aryante : si bien qu'elle se trouva accablée de toutes sortes de malheurs par sa propre faute. Cependant Adonacris n'eut pas plustost la liberté de faire ce qu'il vouloit ; et le calme ne fut pas plustost restably, qu'il se disposa d'aller à Typanis : mais il n'en fut pas à la peine : car Noromate ayant une affaire tres importante à Issedon, y vint comme il estoit prest d'en partir. Vous pouvez juger Seigneur, que l'entre veuë de ces deux Personnes, fut plus agreable que lors que la Fortune les avoit fait rencontrer à Typanis : puis qu'alors Adonacris estoit Mary d'Argyrispe, comme Sitalce l'estoit de Noromate ; et qu'en l'estat qu'estoient les choses, ils estoient tous deux libres. Noromate fit pourtant quelque scrupule, de se remarier si tost : mais son Pere ayant changé d'avis pour Adonacris, parce qu'il le croyoit alors entierement destaché des interests d'Aryante, ce mariage ce fit à son retour des Tentes Royales, et se fit avec une magnificence extréme. Ainsi les avantures d'Agathyrse, et celles d'Adonacris, finirent bien diversement : car celle d'Agathyrse finit par le recouvrement de sa liberté, et celle d'Adonacris par la possession de sa Maistresse. Cependant ce premier ne laisse pas de soustenir, qu'il est plus heureux de se posseder luy mesme, que s'il eust possedé Elybesis. Or Seigneur, depuis cela, quand toutes choses furent paisibles, Spargapyse s'en retourna aupres de Thomiris : et Agathyrse apres avoir fait un voyage aupres d'elle, pour recevoir les loüanges de la victoire qu'il avoit obtenue, retourna à Issedon : où il vescut comme avant la Guerre : c'est à dire sans se soucier de tout ce qui estoit au dessus de luy : et sans avoir autre chose à faire qu'à voir ses Amis, et se divertir : D'autre part Adonacris n'oublia pas dans la grandeur de sa joye, ce qu'il avoit promis au Prince Aryante : au contraire il agit avec tant d'adresse, apres que Spargapyse fut retourné aupres de Thomiris, et que Terez s'y fut fait reporter en Chariot, qu'il trama un dessein qui a esté si judicieusement conduit, qu'on n'en a descouvert aucune chose. Il est vray que ce qui le rendit plus facile, fut que les Issedons et les Massagettes murmuroient presque esgallement de voir avec quelle negligence Thomiris pensoit aux affaires de ses deux Royaumes, depuis qu'elle s'estoit mis une passion dans l'ame qui estoit plus forte que sa raison : et ce qui servoit encore à irriter ces Peuples, estoit qu'on faisoit continuellement des preparatifs de Guerre, sans qu'il parust que cette Princesse eust d'ennemis à combatre. De sorte Seigneur, qu'Adonacris profitant d'une disposition si favorable, n'est party d'Issedon pour venir querir Aryante, qu'apres avoir laissé les choses en estat de se pouvoir emparer en un mesme jour, de la Capitale du Royaume, et de Typanis : et de faire entrer en mesme temps une Armée du Prince des Callipides, qu'Octomasade a engagé dans ses interests, et qui a leve des Troupes sur un autre pretexte. Si bien que par ce moyen, Aryante hazarde de ruiner ce dessein là, en enlevant Mandane : car il a dit à Indathyrse que lors qu'il sera sur la Frontiere des Massagettes, s'il n'aprend que le dessein de remonter au Throsne soit presque infallible, il essayera avant que de le tenter, de negocier avec Thomiris : sçachant bien que dans la passion qu'elle a pour vous, c'est presque une voye plus assurée de faire sa paix avec elle, que de luy remettre la Princesse Mandane en sa puissance, et que de luy demander sa protection pour l'espouser, et pour la deffendre contre vous. Et certes Seigneur, je ne doute pas que cette negociation ne luy reüssisse : car cette Princesse a l'esprit tellement remply du dessein qu'elle a de vous faire changer de sentimens, ou de se vanger de vous, en vous declarant la guerre ; qu'ayant sçeu que l'avois blasmé une si injuste entreprise, elle en a esté si irritée, qu'il a fallu pour mettre ma Personne en seureté, que je sois sorty de ses Estats : bien que conme le bruit de la gloire de vos Armes remplit toute la Terre ; j'ay pris le dessein d'employer le temps de mon exil, à estre le tesmoin de tant de belles actions dont la Renommée porte le bruit par tout le monde. Mais comme le hazard assemble ou desunit les Amis et les ennemis comme bon luy semble ; en arrivant icy, j'ay rencontré l'Escuyer d'Adonacris, qui m'a mené où estoit son Maistre : de qui j'ay sçeu les dernieres choses que je vous ay dittes apres avoir renoüé nostre ancienne amitié. Anabaris s'estant teû, Cyrus luy tesmoigna qu'il luy ; estoit obligé de luy avoir apris beaucoup de choses, qui pourroient luy servir utilement, pour prevenir les desseins d'Aryante : il le pria aussi d'assurer Adonacris, qu'il le serviroit aveque joye ; et il dit encore à Indathyrse, qu'il le conjuroit de luy aider à s'aquiter envers ces deux illustres Scythes. En suitte de quoy, voulant commencer de profiter de ce qu'il venoit d'aprendre, il dépescha un autre Courrier vers Gelonide, pour l'instruire de tout ce qui luy pouvoit servir à empescher Thomiris d'avoir Mandane en sa puissance.

Livre second

La situation de Mandane


Apres que Cyrus eut bien examiné tout ce qu'il avoit sçeu d'Aryante, par l'Amy d'Adonacris ; il conclut qu'il falloit en effet executer la resolution qu'il avoit prise, et commencer de marcher vers le Païs des Massagettes, dés qu'il seroit pleinement esclaircy de l'estat des choses : afin qu'il peust tourner Teste, ou vers Thomiris, si elle recevoit Mandane pour la retenir ; ou vers Aryante, s'il la conduisoit à Issedon. De sorte que donnant dés le lendemain au matin tous les ordres necessaires, et reglant luy mesme la Route que ses Troupes devoient tenir, il partit deux jours apres : mais avant que de partir il visita Adonacris, suivy d'Indathyrse, avec qui il eut une conversation qui luy fit bien connoistre, qu'Anabaris avoit eu raison de luy donner toutes les loüanges qu'il luy avoit données, en racontant ses Avantures. Cette visite ne fut pas seulement une visite de civilité : car Cyrus dit à Adonacris, que connoissant sa vertu par Indathyrse, il le conjuroit, dés qu'il seroit guery, de vouloit aller trouver le Prince Aryante, pour tascher de le ramener à la raison, et de luy persuader de se repentir de l'injuste resolution qu'il avoit prise. Seigneur, repliqua Adonacris, quand vous ne m'auriez pas proposé de faire ce que vous dittes, je vous aurois suplié de me donner la liberté, afin d'aller faire ce que vous voulez que je face : mais Seigneur, puis que la haute estime que je sçay que le Prince Aryante a pour vous, et les obligations qu'il vous avoit comme Anaxaris, ne l'ont pû empescher de suivre aveuglément sa passion ; je crains bien que je ne sois pas plus puissant que je l'ay esté, lors que je l'ay voulu empescher de faire ce qu'il a fait : je ne laisseray pas toutesfois de faire ce que je dois, et pour vous, et pour luy, dés que mes blessures me le permetront, Apres Cela Cyrus embrassa aussi Anabaris, qui s'offrit à le servir en toutes les choses qui despendroient de luy, pour luy faire delivrer Mandane : sçachant bien que c'estoit empescher la desolation de sa Patrie, que de travailler à la liberté de cette Princesse : de sorte que luy offrant tous les Amis qu'il avoit aupres de Thomiris, il partit avec ce Prince, afin de pouvoir agir pour luy, et pour son Païs, quand il seroit en lieu de le pouvoir faire. Pour Indathyrse, quoy qu'il fust guery de la passion qu'il avoit euë pour Thomiris, elle ne luy estoit pas indifferente : au contraire, il ne pouvoit s'empescher, quelque genereux qu'il fust, de souhaiter que rien ne luy succedast heureusement. Ainsi meslant un sentiment de vangeance, aux interests de Cyrus qu'il aimoit fort, il le suivit aveque joye : estant bien aise aussi de voir qu'il estoit notablement amendé à Adonacris, et qu'il y avoit aparance qu'il les joindroit avant qu'ils fussent sur les Frontieres des Massagettes. Et en effet Indathyrse ne se trompa pas : car Cyrus estoit encore à trois journées de l'Araxe, lors qu'Adonacris le joignit. Comme cette marche avoit assez fatigué son Armée, Cyrus avoit jugé à propos de faire alte en ce lieu là, avant que de s'aprocher davantage de Thomiris, qu'il sçavoit en avoir une tres grande et tres nombreuse : joint que ne sçachant encore où estoit alors Mandane, il pensa, qu'il falloit tascher d'en avoir quelques nouvelles, avant que d'aller plus avant. Il est vray qu'il n'attendit pas long temps : car le troisiesme jour apres qu'il fut Campé, comme il parloit avec Mazare et le Prince Myrsile, Feraulas revint : qui tesmoigna d'abord avoir tant d'empressement, que Cyrus ne douta point qu'il ne sçeust des nouvelles de sa Princesse. Si bien que prenant la parole, afin de l'obliger plus diligemment à l'aprendre ; eh de grace, mon cher Feraulas (luy dit il, en s'avançant vers luy) dittes moy promprement ce que vous sçavez de Mandane : car je connois bien dans vos yeux que vous en sçavez quelque chose. Il est vray Seigneur, reprit-il, que je sçay une grande partie de ce que vous voules sçavoir : mais le mal est que je ne sçay rien qui vous puisse estre agreable : car enfin, il faut que vous sçachiez qu'ayant obeï à vos ordres, je fus au Port le plus proche de celuy où je vous laissay. Mais Seigneur, au lieu d'y trouver plusieurs Vaisseaux pour aller apres le Prince Aryante, je n'y en trouvay qu'un en estat de faire voile à l'heure mesme : de sorte que m'y embarquant avec vingt de ceux que vous m'aviez donnez, je laissay les autres pour se mettre dans deux Vaisseaux qu'on preparoit : et je dis au Pilote avec qui je traitay, que je n'avois autre dessein que de croiser la Mer, en tirant tousjours vers la Colchide, afin de tascher d'avoir des nouvelles d'un Vaisseau que je cherchois. Et en effet Seigneur, je fus si heureux, que dés le soir nous sçeusmes par des Pescheurs que nous trouvasmes, qu'ils avoient veû un Navire à peu prés tel qu'estoit celuy que je suivois, qui encore qu'il n'eust pas le vent fort favorable, n'avoit pas laissé de faire force, pour avancer tousjours : si bien qu'esperant que c'estoit celuy que je voulois trouver, je me sis dire la route qu'il avoit tenuë, et je la suivis. Et à dire la verité Seigneur, il a bien parû que les Dieux vouloient que vous sçeussiez où est Mandane : car depuis cela je trouvay tousjours des Barques ou des Vaisseaux, qui avoient rencontré celuy que je suivois. Mais ce qui acheva de me confirmer dans l'opinion que ce Navire estoit celuy du Prince Aryante, fut que j'en trouvay un, dont le Capitaine me dit que l'eau ayant manque à ce Vaisseau qu'il avoit rencontré, il luy en avoit demandé : si bien que s'estant aproché, afin qu'il pûst rendre cet office (qu'on ne refuse point à la Mer, quand on le peut) il avoit veû à la Porte de la Chambre de Poupe, deux fort belles Personnes, qui paroissoient estre fort affligées ; et qu'il avoit entreveû dans cette mesme Chambre, une autre Dame dont il n'avoit pû voir le visage, parce qu'elle essuyoit ses yeux comme ayant pleuré. De sorte Seigneur, que ne doutant plus alors que ce Vaisseau que je suivois, ne fust celuy que je devois suivre, j'en eus une joye extréme : mais ce qui acheva de me donner lieu de le joindre, fut que j'apris encore que le Pilote qui le conduisoit, avoit conferé avec celuy de ce Capitaine avec qui je parlois : afin de sçavoir s'il y avoit seureté d'aborder aupres de l'endroit où le Phase se jette dans le Pont Euxin, parce qu'il ne le vouloit pas faire à un Port de la Colchide, qui n'estoit pas esloigné de là. Si bien que ce Pilote luy ayant assuré qu'il le pouvoit, pourveû qu'il prist au dessus de l'emboucheure du Fleuve, et qu'il esvitast un Rocher qui est caché sous l'eau en cét endroit ; je me servis des mesmes enseignemens, et je fus en effet au lieu où le Prince Aryante avoit abordé : mais comme il avoit eu beaucoup de temps d'avance, quelque diligence que je pusse faire, il estoit desja desbarqué lors que j'y arrivay. Il est vray que j'apris qu'il avoit conduit Mandane à un Chasteau qui n'est qu'à six stades de là, et qui est scitué au bord du Phase : mais ce qui m'embarrassoit, estoit que je n'osois me monstrer, de peur d'estre reconnu par ceux qui suivoient Aryante et Andramite : ainsi il falut me contenter d'envoyer à Terre (pour tascher d'aprendre des nouvelles) ceux que j'avois pris au Port où je m'estois embarqué. Mais comme me ils estoient assez grossiers, je n'en estois guere mieux informé : et tout ce que je sçavois estoit qu'il ne m'estoit pas possible de rien entreprendre pour delivrer la Princesse : car Aryante etAndramite, la faisoient garder soigneusement par leurs Gens ; et le Chasteau où elle logeoit estoit tres fort. De sorte que n'ayant que vingt hommes de main, je ne pouvois qu'estre Espion : encore ne l'eussay-je pas esté trop bon, si je ne me fusse advisé, apres plusieurs jours de patience, de tascher de faire venir dans mon Vaisseau, un de ceux qui estoient à la suite d'Aryante, afin d'avoir quelque lumiere de son dessein, et de ce qui le retenoit là. Si bien qu'ayant chosi trois Soldats determinez, je les fis habiller en Matelots : apres quoy suivant l'usage de ceux qui sont abordez en mesme lieu, ils turent faire conversation avec ceux de ce Vaisseau qu'ils rencontrerent sur le Rivage : car dans l'oisiveté où estoient ceux qui n'estoient point de garde, ils ne faisoient autre chose que de se promener sur le bord de la Mer, ou d'aller à la Chasse de ces beaux Oyseaux à qui le Phase donne son nom, et dont il y a une quantité prodigieuse sur ses Rives : si bien qu'apres s'estre abordez ; avoir chassé ensemble ; et avoir parlé de plusieurs choses indifferente, qu'ils se demanderent les uns aux autres ; ceux du Vaisseau d'Aryante, prierent ceux à qui ils parloient d'y entrer à leur retour : de sorte que pour leur rendre civilité, pour civilité, et pour arriver aussi à la fin qu'ils sçavoient que je m'estois proposée, ils les prierent en suitte d'aller au leur. Cependant comme le hazard fit que presques tous ceux à qui ils le proposerent, avoient alors quelques chose à faire à leur bord, il n'y en eut qu'un qui les suivit : mais admirez Seigneur, l'ordre de la Providence : car enfin cét homme qui les suivit, se trouva estre un des Gardes de Mandane, et celuy de tous qui avoit le plus de connoissance de ce que je voulois sçavoir. De sorte Seigneur, que dés que je le vy dans mon Vaisseau, je me montray à luy : et je le surpris si fort par ma veuë, que s'imaginant que vous estiez caché dans ce Navire, et que vous l'alliez faire jetter dans la Mer pour le punir de son crime, il se jetta à mes pieds, et prenant la parole ; eh de grace Feraulas, me dit-il, sauvez moy la vie : car si nostre Prince me la donne, je luy diray des choses qui luy aideront peut-estre à delivrer Mandane. Vous pouvez juger Seigneur, que je luy promis de vous prier pour luy, pourveû qu'il me dist tout ce qu'il me promettoit : et en effet, je me servis si bien de la crainte et de l'esperance, qu'il me dit tout ce qu'il sçavoit : et il sçavoit tout ce qu'il y avoit à scavoir. Car comme Andramite ne s'estoit plus trouvé son Escuyer apres le Combat, il avoit pris celuy à qui je parlois pour luy en servir, en attendant qu'il retrouvast le sien, ou qu'il en eust un autre : de sorte que s'estant intrigué aupres de luy, il avoit oüy plusieurs conversations d'Aryante et d'Andramite, qui luy avoient apris leurs desseins. Dittes les moy donc promptement, interrompit Cyrus, si vous les sçavez : je vous diray donc Seigneur, reprit Feraulas, que j'ay sçeu par ce Garde, qu'encore que le Prince Aryante sçeust qu'il y avoit de grandes dispositions à le faire Roy des Issedons, il a mieux aimé songer à conserver Mandane, qu'à conquerir un Royaume, se mettant au hazard de la perdre : ne doutant nullement qu'il ne se vist attaqué tout à la fois, et par vous, et par Thomiris, s'il la menoit à Issedon. Si bien que ne songeant qu'à avoir Mandane en sa puissance, il ne fut pas plustost abordé, qu'il escrivit à Thomiris, et à ceux de ses Amis qui estoient alors aupres d'elle, afin de la suplier d'oublier le passé : à condition de renoncer solemnellement à la Couronne des Issedons, et de ne pretendre de sa vie à autre qualité qu'à celle de son Sujet : pourveû qu'elle voulust recevoir Mandane dans sa Cour, et s'engager à ne vous la rendre jamais, et à faire tout ce qu'elle pourroit pour la luy faire espouser. Ainsi Seigneur, il vous est aisé de juger, que dans les sentimens où est Thomiris pour vous, elle n'a pas refusé une proposition qui luy assure un Royaume, et qui remet en sa puissance une Personne qu'elle croit qui est seule cause que vous ne l'aimez pas. Aussi ce Garde me dit-il, que la responce estoit venuë aussi favorable qu'Aryante l'eust pû souhaiter ; que Thomiris oublioit le passé ; et offroit telle seureté qu'il voudroit pour sa personne, et pour celle de Mandane ; et qu'elle s'engageoit solemnellement, à ne vous la rendre jamais. Et en effet, me dit encore ce mesme Garde, elle a envoyé deux hommes de qualité à Aryante, luy dire que s'il veut son Fils en Ostage, elle le luy donnera, pourveû qu'il mette Mandane en son pouvoir. Mais comme Aryante sçait bien que Thomiris a un interest qui l'empeschera de luy manquer de parole, pour ce qui regarde Mandane, il a creû qu'il devoit se confier absolument à elle : c'est pourquoy il part demain, pour aller par terre traverser la Colchide, et de là droit vers cette Princesse : mais en mesme temps il a envoyé vers un homme qui s'appelle, ce me semble, Octomasade, pour luy dire qu'il ne songe plus à le faire Roy : et il a envoyé aussi à Issedon, vers ceux qui se devoient soûlever en sa faveur, pour leur dire la mesme chose. Du moins ay-je entendu tout ce que je viens de dire, de la bouche d'Aryante, ou de celle d'Andramite lors qu'ils ont parlé ensemble, sans qu'ils croyent que je les aye entendus : car l'amour les occupe tellement tous deux, qu'à peine sçavent-ils ce qu'ils voyent, ou ce qu'ils ne voyent pas. Apres cela Seigneur, je creûs que ce Garde ne me pouvoit plus rien aprendre ; et je creûs mesme que le mieux que je pouvois faire, estoit de gagner absolument cét homme, et de le renvoyer, afin qu'il vous pûst donner des nouvelles de Mandane : et en effet, je luy inspiray tant d'horreur de la perfidie de ceux qui vous avoient trahi, que j'ose assurer qu'il sera fidelle Espion. Cependant je ne le renvoyay pas sans luy demander comment Aryante vivoit avec la Princesse : mais il me dit que c'estoit avec tant de respect, qu'elle ne pouvoit avoir autre sujet de s'en pleindre, que celuy de l'avoir enlevée. Il m'assura pourtant qu'elle estoit dans une affliction incroyable : et que si elle n'eust eu Martesie pour la consoler, il ne sçavoit ce qu'elle auroit fait, parce que Doralise estoit elle mesme si affligée et si irritée d'estre enlevée par Andramite, qu'elle n'estoit pas en estat de la soulager. Mais Seigneur, pour ne me fier pas tout à fait à ce Garde, je fis voile dés que je l'eus remis à terre, de peur que s'il me trahissoit, il ne me fist arrester, et ne m'empeschast de vous venir advertir. Neantmoins comme je voulois sçavoir effectivement si : le Prince Aryante partiroit le lendemain, je ne m'esloignay pas extrémement : et j'envoyay informer dans un Esquif, s'il estoit vray qu'il fust party ; bien marry de n'estre pas en estat de pouvoir l'empescher d'emmener Mandane. Mais comme j'avois trop peu de Gens pour en avoir seulement la pensée, je creûs qu'il valoit mieux venir diligemment vous advertir de ce que je sçavois, que de tenter une chose impossible. Cependant je n'ay pû y venir aussi tost que je l'eusse voulu, parce que j'ay eu le Vent contraire : de sorte que si Gelonide, qui vous estoit autrefois si favorable, l'a voulu, elle a eu le temps de vous faire sçavoir des nouvelles de Mandane. Mais Seigneur, j'oubliois de vous dire que ce Garde de la Princesse, qui m'a promis fidellité, me promit aussi de luy dire à la premiere occasion qu'il en trouveroit, que je luy avois parlé : et qu'il lassureroit que vous la retireriez aussi bien de la puissance de Thomiris, que vous l'aviez retirée de celle du Roy d'Assirie, et de celle du Roy de Pont. Ha Feraulas, s'escria Cyrus, vous m'avez rendu un signalé service, de faire parler de moy à la Princesse ! cependant (dit-il en se tournant vers Mazare, et vers le Prince Myrsile) je ne voy pas qu'il y ait plus rien à attendre. Comme il disoit cela, Ortal que parut : de sorte que Cyrus admirant sa diligence, le reçeut aveque joye, dans l'esperance d'aprendre encore quelque chose de Mandane : et en effet il ne se trompa pas dans l'esperance qu'il en eut : car Ortalque luy dit, que comme il estoit allé par Terre, il n'avoit pû arriver aux Tentes Royales, que le jour qui avoit precedé celuy où Mandane y estoit arrivée, et y avoit esté reçeue avec beaucoup de magnificence. Quoy, s'escria Cyrus, vous avez esté en mesme lieu que Mandane ! ouy Seigneur, repliqua Ortalque, et Gelonide à qui j'avois donne vostre Lettre dés le soir, voulut que je visse arriver cette Princesse. Myrsile ne pouvant alors s'empescher de demander des nouvelles de la Personne qu'il aimoit, fit si bien que sans choquer la civilité, il engagea Ortalque à parler de Doralise, et à dire qu'elle et Martesie suivoient tousjours la Princesse. Mais encore, dit alors Cyrus, que me mande Gelonide ; vous le sçaurez Seigneur, reprit Ortalque, quand vous aurez veû ce que je vous presente. En effet, en disant cela, Ortalque donna un Paquet à Cyrus, qui estoit assez gros pour luy donner la curiosite de l'ouvrir diligemment : aussi le fit-il avec une promptitude estrange. Mais il fut-bien agreablement surpris, lors qu'il vit que la Lettre de Gelonide estoit accompagnée de deux autres : dont l'une estoit de Mandane, et l'autre de la Princesse Araminte. Cependant, quelque surprise que luy donnast la veuë de cette derniere, il n'hesita pas à choisir laquelle il devoit ouvrir la premiere : et quoy qu'il semblast que pour entendre mieux les deux autres, il falust lire celle de Gelonide avant que de les voir, puis que c'estoit elle qui les envoyoit ; il leût pourtant celle de Mandane, où il trouva ces paroles.

MANDANE A CYRUS.

C'est par la bonté et par l'adresse de la vetueuse Gelonide, que j'ay la liberté de vous dire que si te ne me souvenois de tant de Grandes choses que vous avez faites pour me delivrer, j'aurois desja perdu l'esperance s'estre jamais libre : mais comme je n'en puis perdre la memoire, je ne puis aussi cesser d'esperer de vous voir encore rompre les chaines que te porte. Mesnagez pourtant vostre vie : et ne m'exposez pas en l'exposant trop, à la plus grande de toutes les infortunes. Ortalque vous dira comment j'ay esté receuë de la Reine des Massagettes : mais je vous diray que j'ay eu beaucoup de consolation de trouver la Princesse Araminte icy car puis qu'elle ne doit pas encore estre heureuse, je suis du moins bien aise que nous soyons malheureuses ensemble : estant certain que dans le peu que je l'ay veuë, j'ay desja plus d'amitié pour elle, que je ne vous accusois d en avoir. Voila tout ce que vous peut dire presentement une Personne qui aura bien tost le bonheur d'estre delivrée encore une fois par vous ; si la Fortune rend justice à vostre valeur, comme je la rends à vostre vertu, et à vostre affection.

MANDANE.

La lecture de cette Lettre donna de la joye, et de la douleur à Cyrus : car il fut bien aise d'y voir quelques marques de tendresse : mais il fut suffi bien affligé, dans la pensée qu'il eut que l'illustre Personne qui les luy donnoit n'estoit pas libre, et estoit sous la puissance d'une Rivale irritée : et d'une Rivale encore qui avoit une Armée aussi nombreuse que la sienne, pour s'opposer à tout ce qu'il voudroit entreprendre pour delivrer Mandane. Cependant apres avoir fait cette reflection, où la joye et la douleur avoient leur part, il ouvrit la Lettre d'Araminte, qui estoit conçeuë en ces termes.

ARAMINTE A CYRUS.

Je voy bien que la Fortune veut que je fois tousjours delivrée, ou comme estant la Princesse Mandane, ou comme estant captive avec elle. Cependant pour reconnoistre les obligations que je vous ay, et celles que je vous auray encore, je vous assure que je seray tout ce qui me sera possible, pour rendre sa prison moins rude et que je ne songeray pas tant à adoucir mes propres malheurs que les siens. En eschange je vous conjure Seigneur, de prendre quelque soin du malheureux Spitridate, en quelque lieu de la Terre qu'il soit : et d'obliger le Prince Tygrane à blasmer l'injuste Phraarte son Frere, de la violente resolution qu'il aprise. Je vous demande pardon de vous parler de quelque autre chose que de la Princesse Mandane, en un temps où elle doit occuper tout vostre esprit : mais comme vous estes assez malheureux vous mesme, pour n'ignorer pas combien les maux que je souffre sont difficiles à suporter sans s'en pleindre, j'espere que vous me pardonnerez : et je l'espere d'autant plustost, que je vous en conjure par la Princesse Mandane, de qui la merveilleuse beauté, et le rare merite, m'ont donné tant d'admiration, que je suis fortement persuadée, que vous ne pouvez rien refuser de tout ce qu'en vous demande en son nom.

ARAMINTE.

Quelque amitié qu'eust Cyrus pour l'excellente Princesse qui luy escrivoit cette Lettre, il l'eust sans doute leuë avec precipitation, en l'estat où estoit son ame, si elle n'eust pas eu l'adresse d'y parler au commencement, et à la fin, de la Princesse Mandane. Mais comme il y trouvoit en mesme temps des choses qui regardoient sa Maistresse, et son Amie, il la leût avec loisir, et avec beaucoup de satisfaction : en suitte de quoy, il ouvrit celle de Gelonide, où il leût ce qui fuit.

GELONIDE A L'INVINCIBLE CYRUS.

Avant jugé plus à propos de confier à Ortalque qu'à cette Lettre, tout ce qu'il est necessaire que vous sçachiez, je ne vous l'escriray point : et je vous diray seulement Seigneur, que vous devez estre assuré que je serviray la Princesse Mandane en toutes choses : car puis que c'est servir la Reine que je fers que de s'opposer à ce qu'elle veut faire contre vous, et que je vous puis rendre office sans la trahir ; croyez Seigneur, que je le feray avec toute l'adresse dont je suis capable, et avec toute l'affection possible.

GELONIDE.

Comme Cyrus achevoit de lire cette Lettre ; Chrysante et Aglatidas arriverent aupres de luy : de sorte que comme ce Prince sçavoit qu'ils avoient escrit à Gelonide, il demanda à Ortalque si elle ne leur avoit pas respondu ? et l'obligea à luy bailler les Lettres qu'il avoit pour eux, apres qu'il luy eut dit qu'elle leur avoit fait responce : car comme ce n'estoit que pour Mandane qu'ils avoient escrit, il avoit plus d'interest qu'eux à tout ce qu'elle leur respondoit : aussi fut il fort aise de voir par ces deux Lettres, qu'elle avoit effectivement dessein de rendre tous les offices qu'elle pourroit à cette Princesse. Cependant des qu'il eut achevé de les lire tout haut, et qu'il les eut baillées à ceux à qui elles estoient escrites, il obligea Ortalque de luy dire tout ce qu'il sçavoit de Mandane : et de le luy dire en presence de Mazare, de Myrsile, d'Aglatidas, de Chrysante, et de Feraulas. Seigneur, reprit Ortalque, j'ay sçeu par Gelonide que le Prince Aryante apres avoir enlevé Mandane, fut aborder à la Colchide : et que de là il a si bien negocié avec Thomiris, que cette Reine pour avoir Mandane en sa puissance, luy a promis d'oublier le passé ; de ne vous rendre jamais cette Princesse ; et de la luy faire espouser. Puis que je l'ay bien ostée de la puissance du Roy de Pont, reprit Cyrus avec impetuosité, j'espere que je l'osteray bien de celle de Thomiris : et que ses Tentes ne seront pas si difficiles à forcer, que Sinope, Babilone, Sardis, et Cumes : mais achevez Ortalque, poursuivit il, de me dire ce que je veux sçavoir : et aprenez moy principalement, comment la Reine des Massagettes traitte Mandane ; et si vous l'avez veuë. Seigneur, repliqua Ortalque, pour satisfaire vostre curiosité, il faut que je vous die que j'ay sçeu que des que le Traité du Prince Aryante fut fait, l'on vit une joye sur le visage de Thomiris, qui n'y avoit point paru depuis que vous partistes d'aupres d'elle : et que la pensée de voir la Princesse Mandane en sa puissance, luy donna une satisfaction incroyable. Mais afin que le Traité du Prince son Frere et d'elle fust plus solidement fait, il y eut une entreveuë d'Aryante, et de Thomiris, au bord de l'Araxe : ce Prince ayant laissé Mandane sous la garde d'Andramite, pendant qu'il fut vers la Reine des Massagettes. J'ay sçeu de plus par Gelonide, qui se trouva à cette entre-veuë qu'il se fit une reconciliation solemnelle entre ces deux Personnes : Aryante agit pourtant si adroitement, qu'il ne parla point à Thomiris de la passion qu'il sçavoit qu'elle avoit pour vous : et elle agit aussi avec tant de retenuë ; malgré la violence de son temperamment, qu'elle ne luy dit pas que c'estoit moins parce qu'il estoit son Frere, que parce qu'il estoit vostre Rival, qu'elle le traittoit si bien. Ce n'est pas qu'ils ne s'entendissent tous deux parfaitement : mais Aryante eut ce respect pour celle à qui il demandoit protection, de ne le faire pas rougir de sa foiblesse : et Thomiris eut ce respect là pour elle mesme, de ne la descouvrir pas ouvertement. Mais afin de porter plus facilement la Princesse Mandane, à desesperer de sa liberté, et à ne desesperer pas Aryante ; ils resolurent qu'il falloit qu'elle traversast toute l'Armée de Thomiris : et en effet Seigneur, lors que cette Princesse fut conduite par le Prince Aryante, vers la Reine sa Soeur, Thomiris fit ranger son Armée en Bataille, dans une grande Plaine : de sorte que Mandane (à qui elle avoit envoyé un superbe Chariot, et un compliment par un de ses Officiers) passa au milieu de toutes ces Troupes : dont la multitude et la magnificence donnerent beaucoup de chagrin à cette Princesse ; du moins Martesie me l'a-t'elle raconté ainsi. Cependant Aryante et Andramite alloient à Cheval avec leurs Gens, apres le Chariot de Mandane, qui fut d'abord conduite dans une superbe Tente, qui touchoit celle où l'on avoit mis la Princesse Araminte, dés que Phraarte apres l'avoir enlevée, fut demander Asile et protection à la Reine des Massagettes. Mais Seigneur, elle n'y fut pas si tost, qu'on y mit des Gardes : et elle n'y eut pas esté une heure, que Thomiris fut la visiter ; car le Prince Aryante en traittant avec elle, l'avoit obligée à luy rendre tous les honneurs imaginables. Joint aussi, à ce qu'on en peut juger, que quand elle n'auroit eu autre raison de visiter cette Princesse, que celle de sa propre curiosité, elle l'auroit esté voir. De vous dire Seigneur, comment cette entre-veuë se fit, il ne me sera pas aisé de le faire bien exactement : car Martesie me l'a racontée avec tant de precipitation, que je ne sçay si je n'en oublieray point quelque circonstance, quoy que je face pourtant tout ce que je pourray pour n'en oublier aucune. Je vous diray donc Seigneur, que lors que Thomiris arriva, Mandane se pleignoit avec Doralise et Martesie, de la cruauté de sa fortune : et que dés qu'elle sçeut que cette Princesse arrivoit, elle fut au devant d'elle jusques à l'entrée de sa Tente, où elle la reçeut, avec autant de tristresse sur le visage, que civilité en toutes ses paroles. Mais Seigneur, cette tristesse n'empescha pas que Thomiris ne fust surprise de la beauté de la Princesse : du moins ceux qui la virent, remarquerent-ils que dés qu'elle la vit, elle rougit : et qu'il parut tant d'admiration dans ses yeux, par la surprise que l'esclat de la beauté de Mandane luy donna, que Doralise ne doute pas, qu'il n'y eust alors un instant, où elle trouva que vous n'aviez pas eu tort de n'estre point infidelle à une Personne qui avoit une beauté si merveilleuse. Mandane de son costé, trouva aussi Thomiris si belle (quoy qu'elle ne soit plus dans cette premiere jeunesse, qui a je ne sçay quelle fraischeur qu'on ne trouve que rarement au delà de dix-sept ans)que Martesie m'a chargé de vous dire, qu'elle ne doute nullement que la Princesse ne vous eust en cét instant, une nouvelle obligation d'une chose passée, voyant que vous aviez pû refuser l'affection d'une aussi belle Reine que celle-là. En effet Seigneur, il est certain que Thomiris ne paroist pas avoir plus de vingt-deux, ou vingt-trois ans. Mais pour en revenir où j'en estois, la Reine des Massagettes ne vit pas plustost Mandane, que cette Princesse prenant la parole ; je ne sçay Madame (luy dit elle en Assirien, sçachant que Thomiris le parloit) si je me dois pleindre ou loüer, de l'honneur que vous me faites : neantmoins, comme la Renommée m'a parlé de vous avec beaucoup d'avantage, je veux esperer pour vostre gloire, et pour ma satisfaction, que vous me protegerez : et je veux croire que les Gardes que vous m'avez donnez, font plus ma seureté, que pour me retenir captive. En fin Madame, je veux encore me persuader, que vostre raison esclairera celle du Prince Aryante, et qu'il se repentira de l'injuste resolution qu'il a prise. Comme il est mon Frere, repliqua Thomiris, il ne seroit pas juste que je fusse absolument contre luy : et tout ce que je vous puis dire de plus equitable, adjousta-t'elle en souriant, c'est que dés que vous l'aurez mis en liberté, je vous y metray aussi : de sorte que vous promettant que dés qu'il ne sera plus vostre Esclave, vous ne serez plus prisonniere, c'est vous promettre autant que je dois. Mais Madame, (adjousta-t'elle, sans luy donner loisir de respondre) ce qui m'amene icy principalement, est pour vous dire que vostre captivité n'aura rien de rude : et que vous serez servie avec tout le respect qu'on doit a vostre condition, et à vostre merite. Quoy que ce que vous me dittes, reprit la Princesse, n'ait rien qui ne semble civil et obligeant, je ne laisse pas de le trouver infiniment rude : car enfin Madame, par quel droit le Prince Aryante m'a-t'il amenée icy, et par quel droit m'y pouvez vous retenir ? Par celuy de la force reprit Thomiris, qui est le mesme qui a rendu Cyrus Vainqueur d'une grande partie de l'Asie. Cependant, adjousta-t'elle, comme il y a fort peu que vous estes icy, et que je n'ay pas encore eu le temps d'examiner toutes les raisons du Prince mon Frere ne parlons point s'il vous plaist aujourd'huy, ni de liberté, ni de prison. Joint aussi poursuivit-elle, que je ne pense pas que vous vous en mettiez guere en peine : car la victoire est tellement accoustumée à suivre Cyrus, que quand vous ne devriez estre libre qu'apres qu'il m'auroit vaincuë, vous espereriez sans doute de l'estre bientost. En effet (adjousta-t'elle encore, avec un ton de voix où il y avoit quelque fierté, tout languissant qu'il estoit) qu'elle aparence y a-t'il qu'une Reine pûst resister à un Prince qui a vaincu tant de Rois ? car enfin je n'ay ny Villes ny Places fortifiées, qui me puissent servir d'Asile, et je n'ay que la valeur de mes propres Sujets : jugez donc Madame, si une Princesse pour qui Cyrus n'a mesme aucune estime, pourra se deffendre longtemps contre luy. Ha Madame, interrompit prudemment Mandane, je ne tomberay pas d'accord de ce que vous dittes ! car je sçay que Cyrus vous estime infiniment. Je sçay mieux que vous ce qu'il pense de moy (repliqua Thomiris en rougissant de confusion) mais apres tout Madame, adjousta-t'elle, toute foible que je suis, je puis vous assurer qu'encore que les Massagettes n'ayent point de Villes, ils ne sont pas aisez à vaincre : car comme ils combatent seulement pour la gloire, et qu'ils ne craignent pas que la longueur de la Guerre destruise leurs Villes et leurs Maisons, puis qu'ils n'en ont point ; ils combatent opiniastrément, et ne se rendent jamais qu'a l'extremité. Mais Madame, poursuivit-elle, ne parlons s'il vous plaist, ny de victoire, ny de Guerre : laissons l'advenir dans le secret de Dieux, et songeons seulement à faire que le present n'ait rien de fascheux pour vous. C'est pour cela Madame, que je souffriray que la Princesse de Pont qui est icy vous voye : car comme elle est d'un Païs où il y a plus de politesse que vous n'en trouverez dans le nostre, je croy qu'elle vous divertira, et qu'elle se tiendra bien hereuse d'estre avec une Personne comme vous. Mandane estant alors fort surprise d'ouïr dire qu'Araminte fust au lieu où elle estoit, ne pût s'empescher de tesmoigner son estonnement, et de demander comment elle y pouvoit estre. De sorte que Thomiris, qui n'estoit sans doute pas marrie de changer ce discours, luy dit en peu de mots que le Prince Phraarte la luy avoit amenée, et luy avoit demandé protection : apres quoy Thomiris ne pouvant demeurer plus longtemps avec une Personne qu'elle trouvoit plus belle qu'elle n'eust voulu la trouver, se retira, apres luy avoir encore fait quelque civilité. A peine fut elle sortie, que la Princesse Araminte, conduite par celuy qui commandoit ceux qui la gardoient, entra dans la Chambre de la Princesse : mais Seigneur, cette entreveuë fut plus agreable que celle de Mandane et de Thomiris : car encore que ces deux Princesses ne se fussent jamais veuës, elles ne laisserent pas de s'aborder comme si elles eussent esté Amies : et l'esgallité de leur fortune, jointe à la haute estime qu'elles avoient l'une pour l'autre, sur le rapport de ceux qui leur avoient parlé de leur merite, lia en un instant une tres estroite amitié entre ces deux admirables Personnes. D'autre part Hesionide fit la mesme chose avec Martesie : pour Doralise, son destin a esté si heureux en cette occasion, qu'elle est la consolation de ces deux Princesses : car encore qu'elle soit tres affligée, et du malheur de Mandane, et de celuy qu'elle a de voir Andramite aupres d'elle, c'est une espece de douleur despite, s'il est permis de parler ainsi, qui luy a fait dire cent plaisantes choses au plus fort de son desespoir, depuis qu'elle est en ce lieu là. Mais Seigneur, pour achever de vous dire tout ce que je sçay, vous sçaurez que la vertueuse Gelonide agit si adroitement, qu'elle me fit le lendemain au soir parler à Martesie, qui me fit aussi voir un moment la Princesse, qui m'ordonna de vous dire tout ce que je sçavois de sorte Seigneur, que Gelonide trouvant qu'il estoit à propos que vous sçeussiez promptement l'estat des choses, me donna le Paquet que je vous ay presenté ; me fît partir dés le lendemain ; et me donna un Guide, afin qu'on ne m'arrestast point en passant l'Araxe. Mais en me congediant, elle m ordonna de vous dire, qu'elle alloit faire tout ce qu'elle pourroit, pour tascher de remettre la raison dans l'ame de Thomiris s et dans celle d'Aryante : adjoustant toutes fois, qu'a dire les choses comme elle les pensoit, elle craignoit fort de ne le pouvoir pas. Apres cela, Ortalque s'estant teû, Cyrus luy fit encore beaucoup de questions, où il respondit dit selon ce qu'il sçavoit, ou ne sçavoit pas : et il se retira quand il eut satisfait la curiosité de son Maistre. Mais comme le Prince Myrsile n'avoit osé l'interrompre, il n'estoit pas assez esclaircy de tout ce qu'il vouloit sçavoir de Doralise : c'est pourquoy à la premiere occasion qu'il en trouva, il quitta Cyrus afin d'aller entretenir Ortalque avec plus de loisir.

Capture et libération de quatre des sept sages


Cependant comme il n'y avoit plus rien à attendre, Cyrus resolut avec Mazare, qu'il faloit s'avancer jusques au bord de l'Araxe : et que de là, pour garder quelque bien seance, avec une Reine qui n'estoit injuste que parce qu'elle l'aimoit trop, il envoyeroit quelque Personne de consideration vers elle, pour luy demander la Princesse Mandane, et la Princesse Araminte, avant que de la combatre : et qu'en attendant il donneroit ordre d'avoir des Bateaux pour faire un Pont sur l'Araxe. De sorte qu'ayant le jour suivant tenu un Conseil, plus pour la forme que par necessité, on y resolut ce qu'il proposa, et son Armée commença de marcher et marcha en effet sans aucun obstacle, jusques au bord de l'Araxe, où il campa. Mais à peine y fut-il, qu'il sçeut que la Princesse Onesile, Femme de Tigrane, estoit arrivée à une petite Ville qui estoit un de ses Quartiers : et qu'elle s'estoit avancée jusques là pour luy venir demander des nouvelles de son Mary : car comme l'Araxe prend sa Source dans la Mantiane, et qu'il traverse l'Armenie, elle avoit suivy le fil de l'eau, sçachant la marche de Cyrus : afin de sçavoir de sa bouche, tout ce qu'il sçavoit de Tigrane. De sorte que comme Cyrus estimoit fort cette Princesse, et qu'il sçavoit quelle estoit l'affection que Tigrane avoit pour elle, et celle qu'elle avoit pour luy, il ne voulut pas luy accorder la permission qu'elle luy envoya demander de le venir trouver : et il voulut luy faire une visite, puis qu'il le pouvoit sans prejudicier à son dessein : car comme il ne devoit envoyer que le jour suivant vers Thomiris, il eut ce jour là tout entier à rendre cette civilité à la Princesse d'Armenie. Et certes ce n'estoit pas sans raison, que Cyrus avoit beaucoup d'estime pour elle : car cette Princesse n'estoit pas d'un merite ordinaire. En effet Onesile avoit tout ce qu'on peut souhaiter en une Femme, soit pour les graces du corps ; pour celles de l'esprit ; ou pour les qùalitez de l'ame. Onesile estoit grande, de belle taille, et de bonne mine : elle avoit les cheveux bruns, les yeux noirs, le trait blanc et uny, la peau delicate, la bouche incarnate et soûriante, et le tour du visage fort agreable, quoy que d'une forme assez particuliere : car on ne pouvoit veritablement dire qu'il fust tout à fait en ovalle ; et on ne pouvoit pas dire aussi qu'il fust rond. De plus, elle avoit le nez tres bien fait : et sans estre ny trop grand, ny trop petit, il avoit tout ce qu'il falloit pour contribuer à la bonne mine d'Onesile, et pour ne gaster point cét assemblage de belles choses, qui la faisoit une des plus belles, et des plus charmantes Personnes du monde : car non seulement elle avoit tout ce que je viens de descrire ; mais elle avoit de plus, un si grand et un si bel esclat dans les yeux ; un air si fin, si noble, et si spirituel en sa phisionomie ; une beauté si particuliere à la bouche ; une gorge si admirablement belle ; et un carractere de Grandeur en toutes ses actions, qui plaisoit si fort ; que quand elle n'auroit eu de merveilleux que les seules graces de sa Personne, elle auroit esté digne de beaucoup d'admiration. Cependant son esprit brilloit encore plus que ses yeux : et l'on peut asseurer que qui que ce soit n'en a jamais eu un plus penetrant ; plus esclairé ; plus agreable ; plus solide ; ny d'une plus vaste estendue. Car encore que son imagination fust si prompte, et si vive, qu'elle dérobast jusques dans le coeur, les pensées de ceux qui luy parloient ; et qu'on peust quelquefois appeller divination, la maniere dont elle entendoit les choses ; il est pourtant certain que quelque prompte que fust son imagination, elle ne devançoit jamais son jugement : qui agissant aussi diligemment qu'elle, faisoit que cette Princesse jugeoit equitablement de tout. Ce n'est pas qu'on ne pûst quelquesfois luy reprocher qu'elle n'estoit pas tousjours où elle paroissoit estre, car il est certain qu'il y avoit peu de Gens au monde qui peussent occuper assez son esprit, pour l'empescher longtemps de penser à autre chose qu'a ce qu'ils luy disoient. Mais elle revenoit si à propos, et si agreablement de ces legeres distractions, dont ses Amies particulieres luy faisoint la guerre ; qu'elle respondoit aussi juste, à ce que l'on ne croyoit pas qu'elle eust entendu, que si son esprit n'eust point fait plusieurs petits voyages durant la conversation, et qu'il ne fust pas separé de celles qui la formoient. Joint qu'à parler veritablement, ce qui paroissoit quelquesfois distraction, et resverie, estoit un pur effet de l'estenduë de son esprit : qui ne pouvant se refermer en un seul objet, se partageoit en tant d'objets differents, qu'il n'estoit pas possible que durant qu'il estoit partagé, il n'en parust quelque chose, ou au son de sa voix, ou en ses yeux, ou en quelqu'une de ses actions : et je pense mesme qu'on en pouvoit accuser sa generosité : estant certain que tres souvent en escoutant une de ses Amies ; elle pensoit encore comment elle en serviroit quelque autre. Ainsi on peut dire sans flatterie, que la seule petite chose dont on pouvoit quelquesfois accuser la Princesse d'Armenie, servoit à la rendre plus aimable, et plus parfaite : et estoit un pur effet de la Grandeur de son esprit, et de celle de sa bonté. Joint aussi que lors qu'elle revenoit tout de bon à ceux qui estoient aupres d'elle, sa conversation estoit la plus agreable du monde, et la plus capable de satisfaire pleinement les plus delicats et les plus difficiles : n'y ayant rien de si eslevé dont elle ne parlast à propos, ny rien de si bas, dont elle ne pûst parler noblement. De plus, on peut encore dire que jamais personne serieuse n'a eu un enjoüement plus aimable, que celuy qu'elle avoit quelquesfois dans l'esprit ; ny n'a sçeu faire un si agreable meslange, de l'air modeste et de l'air galant, que cette Princesse : ny n'a entendu les choses du Monde plus finement. Mais si Onesile parloit eloquemment, elle escrivoit aussi bien qu'on pouvoit escrire : et l'on peut dire enfin que peu de Femmes ont aussi bien escrit qu'elle : mais apres tout il falloit pourtant encore que son esprit cedast à sa generosité, à sa bonté, et à sa vertu. En effet, on peut assurer qu'on ne peut pas avoir l'ame plus solidement genereuse qu'Onesile l'avoit : et que qui que ce soit n'a jamais sçeu obliger d'une maniere plus noble ; plus desinteressée ; ny plus Heroïque : car non seulement elle accordoit de bonne grace à ses Amis, tout ce qu'ils desiroient d'elle ; mais elle leur rendoit mesme des offices qu'ils ne luy demandoient pas, et qu'ils n'eussent osé luy demander. De plus, quiconque avoit de la vertu, estoit assuré de sa protection : et elle estoit si fort touchée du merite extraordinaire, qu'elle ne pouvoit voir un honneste homme malheureux, sans en avoir de la douleur, quoy qu'il ne fust pas de ses Amis particuliers. Enfin Onesile avoit le coeur si Grand, et si noble, que quoy qu'elle fust destinée à occuper le Throsne d'Armenie, on peut encore dire qu'elle estoit au dessus de sa fortune : et qu'elle en avoit moins, qu'elle ne meritoit d'en avoir. Aussi tout le monde la pleignoit avec tendresse, de ce que sa santé n'estoit pas tousjours aussi bonne, que tous ceux qui la connoissoient l'eussent desiré : ce n'est pas qu'elle ne fust tout à la fois agissante, et delicate ; et qu'elle ne fist bien souvent autant de choses, que ceux qui se portoient le mieux ; principalement quand il s'agissoit de servir quelqu'un. De plus, Onesile estoit aussi liberale qu'on peut l'estre : et l'on peut assurer sans mensonge, qu'elle avoit toutes les vertus ensemble : et qu'elle estoit si respectée, et si tendrement aimée de tous ceux qui avoient l'honneur de l'aprocher, qu'il n'estoit pas estrange que le merite d'une Personne si extraordinaire, eust fait assez d'impression dans l'esprit de Cyrus, pour luy donner la pensée d'agir avec elle avec toute la civilité possible, et pour obliger à l'aller trouver des qu'il sçeut qu'elle avoit dessein de venir vers luy. Aussi y fut il avec empressement, suivy d'Indathyrse, qui le quitoit le moins qu'il pouvoit, et de cinq ou six autres seulement. Des qu'Onesile sçeut que Cyrus estoit arrivé au lieu où elle estoit, elle fut au devant de luy : mais comme il avoit monté l'Escallier fort viste, elle ne fut que jusques à la Porte de sa Chambre : où dés que le premier Compliment fut fait, et que Cyrus eut aussi salüé une Parente d'Onesile qui estoit avec elle, il luy presenta Indathyrse, dont il luy dit la condition, et le merite en peu de mots. En suitte de quoy Onesile luy tesmoigna la douleur qu'elle avoit de ce que le Prince Phraarte son Beau-frere avoit fait : et l'inquietude où elle estoit, de ne sçavoir où pouvoit estre Tygrane, qu'elle avoit sçeu estre allé avec Spitridate, pour chercher son Frere, et pour tascher de l'obliger à rendre la Princesse Araminte. Je m'assure Seigneur (luy dit elle, apres beaucoup d'autres choses) que vous trouverez que la peine où je suis n'est pas mal fondée : et qu'ayant sçeu que Phraarte estoit allé demander retraite à Thomiris, j'ay eu lieu d'entreprendre de faire le voyage que j'ay entrepris : afin que si Tigrane venoit icy, je pusse tascher d'empescher que les deux Freres ne se tuassent : car comme Phraarte a tousjours tesmoigné avoir beaucoup d'amitié pour moy, il m'est resté quelque esperance de le ramener à la raison si je le pouvois voir. Plûst aux Dieux Madame, reprit Cyrus, que vous pussiez persuader à Phraarte, et au Prince Aryante, de mettre les deux Princesses qu'ils ont enlevées en liberté : et que le bruit d'une si belle avanture, ramenast Tigrane aupres de vous. Mais Madame, adjousta-t'il, sans m'amuser à faire des souhaits inutiles, je vous diray seulement qui je ne doute point du tout que nous ne voiyons bien-tost le Prince Tigrane icy : car comme il n'est pas possible qu'il ne sçache par la Renommée, que la Princesse Araminte est aupres de Thomiris, et que je suis aupres de l'Araxe ; il est à croire que je ne me tronpe pas, lors que je vous assure que vous le reverrez dans peu de jours. Pendant que Cyrus entretenoit la Princesse d'Armenie, Indathyrse et les autres Gens de qualité qui avoient suivy Cyrus, parloient à cette Parente d'Onesile, qui s'appelloit Telagene, et qui estoit d'une des plus illustres Maisons d'Armenie : car comme cette belle Fille sçavoit le Grec, et qu'Indathyrse l'avoit apris parfaitement durant le voyage qu'il avoit fait en Grece, pour aller chercher Anacharsis, il eut un fort grand plaisir à l'entretenir : et certes ce ne fut pas sans raison, que cette belle Personne luy plût, pais qu'elle avoit beaucoup de choses à plaire. Telagene estoit de taille mediocre, mais bien faite : elle avoit les yeux grands, et bleus, et d'un esclat languissant et doux, qui plaisoit infiniment. Elle avoit le taint uny, et vif, le visage en ovale, et les cheveux d'un chastain si clair, et si beau, qu'on eust pu les dire blonds sans leur faire grace. De plus, Telagene n'avoit pas seulement beaucoup de beauté, beaucoup de douceur, et beaucoup d'esprit, car elle avoit encore la memoire remplie de tout ce qu'on avoit escrit d'agreable par toute la Grece ; et depuis Hesiode jusques à Sapho, qui vivoit alors, rien n'avoit eschapé à sa curiosite, de tout ce que les Muses avoient produit d'excellent. Aussi cette grande lecture avoit elle donné à Telagene un facilité de bien escrire, et d'escrire galamment, qu'on mettoit avec raison entre les bonnes qualitez qui la rendoient aimable. Sa conversation estoit douce, flatteuse, et complaisante : mais ce qui estoit encore fort estimable en Telagene, c'est qu'elle avoit l'ame infiniment tendre à l'amitié, et toutes les inclinations si nobles, et si portées à la veritable vertu, qu'elle estoit incapable de faire jamais rien qui l'en pust tant soit peu esloigner : de sorte qu'il n'est pas fort estrange si durant que Cyrus entretenoit Onesile, Indathyrse prit tant de plaisir à entretenir Telagene, qu'il ne croyoit pàs qu'il y eust un quart d'heure qu'il luy parlast lors que Cyrus partit d'aupres de la Princesse d'Armenie : qui se resolut d'attendre en ce lieu là, l'effet de l'esperance que ce Prince luy avoit donnée de revoir bien tost Tigrane. Car comme la Ville où elle estoit alors estoit à un Prince Allié du Roy d'Armenie, et du Roy des Medes, elle y pouvoit estre seurement : joint que Cyrus estant Maistre de la Campagne, au deça de l'Araxe, et toutes les Troupes de Thomiris estant de l'autre costé du Fleuve, elle estoit en seureté. Cependant conme Cyrus s'en retournoit le long de la Riviere, avec ceux qui l'avoient suivy, il vit d'assez loin douant luy, un honme qui entroit dans un Batteau qui estoit si perit, que ne pouvant contenir son cheval, il l'avoit laissé aller par la Plaine, et estoit debout sur le bord de ce Batteau, à faire signe à un homme à cheval qui venoit vers luy, comme s'il eust voulu le faire haster. De sorte que dans le mesme temps que Cyrus observoit ce que je viens de dire, ce cheval abandonné estant venu passer en bondissant aupres de ce Prince, il pût remarquer qu'il estoit fort beau, et que son Maistre devoit estre un homme de qualité : si bien qu'ayant beaucoup de curiosité de sçavoir quelle pouvoit estre la raison qui obligeoit cét homme à perdre un si beau cheval ; et rien ne luy pouvant estre indifferent, de tout ce qui passoit en un Païs où sa Princesse estoit captive ; il poussa son cheval à toute bride : apres avoir dit à Indathyrse ce qui l'y obligeoit, et fut vers l'endroit où ce petit Batteau estoit à bord : attendant que cét homme qui venoit au galop fust arrivé. Mais comme il en estoit encore à plus de cinquante pas, et que celuy qui estoit dans ce Batteau vit l'action de Cyrus : et le reconnut, il changea le dessein qu'il avoit d'attendre cét homme qui estoit à luy, en celuy de faire ramer diligemment. pour s'esloigner du Rivage ; et en effet deux Pescheurs qui avoient entrepris de le passer, ramerent avec tant de force, qu'ils l'esloignerent assez du bord pour ne pouvoir plus estre arresté. Il ne fut pas mesme reconnu par Cyrus : parce qu'ayant tourné la teste du costé où il vouloit aborder, il ne luy pût voir le visage. Il ne laissa pourtant pas de sçavoir qui il est : car comme cét homme qui venoit si diligemment pour entrer dans ce Batteau, vit que son Maistre ne l'attendoit pas, il voulut se retirer : si bien que retenant son cheval tout court, il voulut prendre plus à droit pour esviter la rencontre de ceux qu'il voyoit. Mais comme cette avanture avoit donné beaucoup de curiosité à Cyrus, il fut droit à luy, suivy de ceux qui l'accompagnoient : et il y fut si diligemment, que cét homme l'ayant reconnu, fut si surpris de sa veuë, qu'il n'eut plus la force de fuir. Au contraire, descendant de cheval en diligence, il se mit à genoux devant Cyrus, qui d'abord ne le reconnut pas : mais un moment apres, il se remit que c'estoit un de ces quarante Cavaliers, qui avoient autrefois conspiré contre luy ; et à qui il avoit pardonné. Cependant ce malheureux se voyant sous la puissance d'un Prince à qui il devoit la vie, et à qui il l'avoit voulu oster, prit la parole en tremblant. C'est avec beaucoup de confusion Seigneur, luy dit-il, que je parois devant vous : et que j'y parois ingrat. Mais Seigneur, si vous considerez par quelle pitoyable avanture, je suis à un Maistre qui est vostre ennemy, vous me le pardonnerez : car enfin Seigneur, j'estois né Sujet du Prince de Cumes, et j'estois retourné dans cette Ville, lors que vous l'assiegeastes : si bien qu'ayant esté choisi pour la garde du Chasteau, lors qu'Anaxaris s'en rendit Maistre, et qu'il en chassa le Roy de Pont, ce malheureux Prince m'ayant commandé de le suivre dans sa fuite, je le suivis en effet, et je ne l'ay point abandonné depuis cela. Quoy (s'escria Cyrus, en tournant la teste vers le Fleuve) celuy que je voy dans ce Bateau, est le Roy de Pont ; ouy Seigneur, reprit-il, et je ne craindray point de vous dire, que c'est le plus malheureux Prince de la Terre. Apres cela, Cyrus regarda vers le haut et vers le bas de la Riviere, pour voir s'il n'y avoit point quelque Bateau dont il se pûst servir, pour executer un dessein qui luy vint dans l'esprit : mais n'en ayant point veû, il se retourna vers cét homme, qui luy avoit apris que celuy qui traversoit, l'Araxe estoit le Roy de Pont, et continua d'informer de ce qu'il avoit envie d'aprendre. Bien qu'apres vous avoir sauvé la vie, luy dit Cyrus, je deusse vous punir severement, d'avoir porté les Armes contre moy ; je ne laisse pas de vous prometre de vous pardonner encore une fois, pourveû que vous me disiez veritablement, ce qu'a fait le Roy de Pont, depuis qu'il partit du Tombeau de Menestée ; et quel peut estre son dessein en passant dans le Païs des Massagettes. Seigneur (reprit cét homme avec beaucoup de joye, d'entendre ce que Cyrus luy disoit) pour vous dire ce que vous voulez sçavoir, il faut que vous sçachiez, que ce malheureux Roy dont les blessures s'estoient r'ouvertes, estant party de nuit, et allant le long d'un Torrent, fut cent fois exposé à perdre la vie : mais à la fin le jour commencant de poindre, il marcha assez viste, tout foible qu'il estoit, et gagna un Bois assez espais, où il descendit de cheval, et se coucha au pied d'un Arbre, parce qu'il n'en pouvoit plus, Mais à peine y fut il, que la perte du sang l'ayant extraordinairement affoibly, il s'esvanouït : de sorte que je me trouvay alors en un pitoyable estat. Mais par hazard ayant entendu le chant de divers Oyseaux domestiques, je conclus qu'il falloit qu'il y eust une Habitation assez proche : si bien qu'allant vers le lieu où j'entendois de temps en temps le chant des Oyseaux, je trouvay en effet à deux cens pas du lieu où j'avois laissé le Roy de Pont, une Cabane de Bergers : où ayant trouvé un bon et charitable Viellard, je luy dis l'estat où estoit mon Maistre, sans luy en dire la condition. Si bien que cét officieux Berger, assemblant toute sa Famille, vint aveque moy au pied de cét Arbre, où j'avois laissé ce malheureux Prince esvanoüy : de sorte qu'estant touché de compassion en le voyant, il le fit non seulement transporter dans sa Cabane, mais il pensa ses blessures luy mesme : me disant qu'ayant esté blessé en sa jeunesse avec un fer de Houlette, un vieux Pasteur luy avoit apris à connoistre un Herbe qui croissoit dans le Bois où il demeuroit, qui arrestoit la perte du sang, et qui consolidoit le playes en peu de temps. Et en effet Seigneur, ce sage Berger ayant pensé le Roy de Pont, le fit revenir de sa foiblesse, et le traita si soigneusement, qu'il luy sauva la vie. Cependant comme la fiévre le prit, il n'a pû estre en estat de partir de cette Cabane, que lors qu'il a sçeu que Mandane avoit esté enlevée, et que vous marchiez vers les Massagettes. Si bien que ne doutant pas que le lieu vers où vous alliez ne fust celuy où estoit la Princesse Mandane, il a tousjours tenu la mesme route, en marchant de nuit seulement ; jusques à ce qu'ayant sçeu avec certitude, que cette Princesse estoit aupres de Thomiris, il a pris la resolution d'y aller. Mais Seigneur, je vous puis asseurer, qu'il ne l'a pas prise sans peine : car encore que je ne sois pas d'une condition à devoir estre le Confident de la douleur d'un si Grand Prince, je n'ay pas laissé de sçavoir une partie de ses sentimens. En effet comme il s'est tenu obligé des soins que j'ay eus de luy, depuis son départ de Cumes, et que j'ay esté seul à qui il ait pu parler ; plustost que de ne se pleindre point, il s'est accoustumé à se pleindre quelquefois à moy : de sorte qu'apres avoir apris où estoit la Princesse Mandane, et qui estoit celuy qui l'avoit enlevée, j'ay sçeu une partie de ses inquietudes. Se voyant donc dans la necessité de resoudre quel Parti il devoit prendre, il s'est trouvé si embarrassé, qu'il n'a jamais pensé choisir. Il y avoit des instans, où il eust bien voulu combatre contre le Prince qui a enlevé la Princesse Mandane : mais comme il ne le pouvoit qu'en se rangeant dans vostre Armée, il ne s'y est pû resoudre : et il a mieux aimé s'aller jetter dans le Parti de Thomiris : avec la resolution de servir dans son Armée sans estre connu : et avec le dessein en cas qu'il le soit, de dire au Prince Aryante qu'il ne pretend plus rien à Mandane, et qu'il ne veut autre chose que vous empescher de la posseder. Car comme il est persuadé, que cette Princesse ne consentira jamais qu'Aryante l'espouse, il croit ne luy ceder rien, en luy cedant tout : ainsi il va sans autre esperance que celle de voir Mandane encore un fois en sa vie, et de trouver la mort pendant cette Guerre. Voila Seigneur, poursuivit cét homme ; quel est le dessein du Roy de Pont : à qui j'ay ouy dire mille et mille fois, des choses de vous infiniment touchantes, lors qu'il s'est souvenu de l'obligation qu'il vous avoit, et qu'il s'est pleint de ce que la violence de sa passion, le forcoit d'estre injuste et ingrat. Apres cela, Cyrus voyant qu'il ne pouvoit plus rien aprendre de cét homme, luy dit qu'il luy pardonnoit : et pour vous le tesmoigner, adjousta ce Prince, je consens que vous alliez passer le Fleune à l'endroit le plus proche où vous le pourrez ; que vous retourniez vers vostre Maistre ; et que vous luy disiez de ma part, que c'est estre mauvais Amant, que de se ranger du Party du Ravisseur de sa Maistresse. Vous luy direz aussi, que s'il est veritablement genereux, il viendra employer sa valeur pour sa liberté, et combatre dans mon Armée. Dittes luy encore que je luy offre tousjours, ce que la Princesse Araminte sa Soeur luy offrit en Lydie, et que les Dieux n'ont pas voulu que son merite peust toucher le coeur de Mandane, il devroit plus tost me la ceder qu'au Prince Aryante. Mais pour luy dire encore quelque chose de plus fort, dittes luy que Mandane le haïra, s'il combat pour son Ravisseur : et qu'elle luy redonnera son amitié, s'il combat pour sa liberté. Cyrus ayant prononcé ces paroles, quitta ce Cavalier des qu'il luy eut promis de luy obeïr : et continuant de marcher, il se pleignit à Indathyrse, de ce que la Fortune mettoit un si vaillant homme dans le Parti de son ennemy. Il est vray qu'il n'eut pas grand loisir de se pleindre : car comme il estoit descendu de Cheval et qu'il estoit desja assez prés de sa Tente, quelques Cavaliers luy presenterent quatre hommes qu'ils avoient arrestez, comme ils cherchoient à passer le Fleuve. Mais à peine jetta-t'il les yeux sur le plus âgé de ceux qu'on luy presentoit, qu'il connut que ce n'estoit pas un homme ordinaire : son Habiliement estoit pourtant simple et negligé, et son visage mesme se pouvoit plustost dire laid que beau : Neantmoins malgré tout cela, il y avoit tant d'esprit en sa phisionomie : et il paroissoit tant de tranquilité sur son visage, que dés ce premier abord, Cyrus en conçeut une haute opinion. Les autres Estrangers qui accompagnoit celuy là, estoient des hommes de fort bonne mine, et qui estoient encore au plus bel âge de la vie : car pour luy, il paroissoit avoir plus de cinquante ans. Cependant ces quatre prisonniers n'eurent pas loisir de parler, ni Cyrus non plus ; car Indathyrse qui suivoit ce Prince s'estant aproché comme on les luy presentoit, vit que le plus âge des quatre estoit Anacharsis : de sorte que ce digne Neveu d'un Oncle si illustre, prenant la parole en regardant Cyrus : j'espere Seigneur, luy dit-il, que ces Prisonniers seront favorablement traitez par vous, des que vous sçaurez que ce fameux Anacharsis que j'ay cherché inutilement en Grece, est presentement sous vostre puissance. Comme mes Troupes, reprit obligeamment Cyrus, n'ont droit de faire des Prisonniers que sur mes ennemis, et que je ne pretens pas que le sage Anacharsis soit de ce nombre, je declare qu'il est libre : et que bien loin de pretendre qu'il soit mon Prisonnier, je tiendray à gloire qu'il veüille bien souffrir que je sois son Amy. Vous avez raison Seigneur, repliqua Anacharsis, de ne me mettre pas au nombre de vos ennemis : puis que je fais une profession trop ouverte d'estre Amy particulier, de tous ceux qui ont une vertu extraordinaire, pour ne m'estimer pas heureux d'estre le vostre. Mais Seigneur, poursuivit-il, je vous demande pour grace singuliere, de croire que ce n'est nullement comme au Vainqueur de l'Asie que je vous donne mon amitié, mais comme au vainqueur de tous les vices : et comme au possesseur de toutes les vertus. Si vous me connoissiez par vous mesme, reprit Cyrus, et que vous me loüassiez comme vous venez de faire, je me tiendrois le plus glorieux de tous les hommes : mais comme vous ne me connoissez que par la Renommée, qui s'est accoustumée depuis long temps à me flatter, je ne sens qu'imparfaitement le plaisir qu'il y a d'estre loüé, par un des hommes du monde qui merite le plus de loüanges. Apres cela, Cyrus qui n'estoit pas en lieu qui fust propre à faire une longue conversation, prit Anacharsis par la main pour le faire entrer dans sa Tente : mais comme il faisoit toûjours les choses obligeamment, il luy demanda dés qu'il fut entré, qui estoient ceux qui estoient aveque luy, et qui paroissoient plustost estre Grecs, que Scythes ? Seigneur, repliqua Anacharsis, celuy qui est le plus prés de vous, est en effet un illustre Grec, qui s'apelle Chersias, qui est nay Sujet du sage Bias Prince de Priene (dont je sçay que vous connoissez la reputation) et qui est un assez honneste homme, pour avoir esté jugé digne, tout jeune qu'il est, aussi bien que Mnesiphile et Diocles, d'estre de ce fameux Banquet des sept Sages, où ma bonne fortune me fit rencontrer : et dont on a tant parlé par tout le monde. Estre nay Sujet du sage Bias, repliqua Cyrus ; estre Amy du sage Anacharsis ; et l'avoir esté de Periandre, de Solon, de Pittacus, de Thales, de Cleobule, et de Chilon, est un si grand avantage, qu'il est facile de se persuader qu'il faut que Chersias merite de le posseder. Je vous assure Seigneur, repliqua Chersias, que si ceux que vous nommez avoient souvent aussi mal choisi leurs Amis, qu'ils ont fait en me choisissant, ils n'auroient pas merité le nom de Sage, qu'on leur donne par toute la Grece avec tant de justice. Mais à dire vray, cela ne leur est sans doute arrivé qu'à mon avantage : du moins scay-je bien que Solon en choisissant Mnesiphile que vous voyez, pour estre un de ses meilleurs Amis (dit-il à Cyrus, en luy montrant un de ces autres Grecs qui estoient avec Anacharsis) ne s'est pas trompé au choix qu'il a fait, non plus que le Roy de Corinthe en aimant Diocles que vous voyez aupres de ce genereux Athenien. En mon particulier, repliqua Diocles, je suis obligé, pour justifier la memoire du Grand Prince dont j'ay eu l'honneur d'estre aimé, de dire que ce fut la possion que j'avois pour sa gloire, qui luy fit excuser tous mes deffauts : et je puis dire aussi, adjousta Mnesiphile, que c'est l'amour que j'ay pour ma Patrie, qui a obligé Solon à me donner son amitie. Quoy qu'il en soit, dit Cyrus, je veux bi ? estre trompé, apres de si excellens hommes : et vous assurer que je vous estime desja beaucoup, quoy que je ne vous connoisse pas assez, pour en juger par moy mesme. Mais encore, adjousta-t'il, quelle peut estre la cause qui a obligé trois illustres Grecs, à venir en Scythie, qui n'est sans doute pas un Pais aussi agreable que la Grece ? Seigneur, reprit Anacharsis en soûriant, ces illustres Grecs m'ont voulu persuader qu'ils y venoient plus pour l'amour de moy, que par la seule curiosité de voyager : mais je ne sçay si je serois digne d'avoir eu l'amitié de tant de Sages, si je me laisois tromper si facilement. Pour moy, repliqua Diocles, je n'ay point eu de plus puissant motif en faisant ce voyage, que celuy de voir le Païs où est nay un homme que les plus sages hommes de la Grece ont admiré. Et pour ce qui me regarde, adjousta Chersias, je n'ay pas tant songé à voir la Patrie d'Anacharsis, qu'à voir Anacharsis luy mesme : et à tascher de profiter de sa sagesse, en ne me separant pas si tost de luy. Comme je suis fort sincere, dit alors Mnesiphile, j'advoüeray Seigneur, que ce qui m'a fait traverser la Mer, et passer d'Europe en Asie, a esté non seulement pour suivre Anacharsis, mais encore pour pouvoir avoir la gloire de me vanter d'avoir esté tesmoin de quelqu'une de ces Grandes actions dont la Renommée parle par toute la Terre : et de voir en vostre Personne, l'homme du monde pour qui l'illustre Solon a le plus d'estime. Aussi m'a-t'il chargé Seigneur, de vous tesmoigner la joye qu'il a euë, lors qu'il a sçeu la genereuse action que vous fistes, en faisant descendre du Bucher le Roy de Lydie : qui se souvenant de ce qu'il luy avoit dit autrefois, prononça son nom comme se repentant des sentimens qu'il avoit eus. Vous me donnez la plus grande satisfaction que je puisse recevoir en l'estat où je me trouve, repliqua Cyrus, de m'aprendre que Solon se souvient encore de moy : et je vous asseure, que je ne perdray nulle occasion de vous faire voir combien j'honore la vertu d'un homme si sage. Apres cela, Cyrus interrompant Anacharsis et Indathyrse qui parloient ensemble, dit mille choses obligeantes à ce fameux Scythe, qui luy respondit avec toute la civilité dont un Grec eust pû estre capable. Ce n'est pas qu'il n'eust quelque severité naturelle, et qu'il ne fust ennemy declaré de toutes ces Ceremonies inutiles, qui font une partie de la bien-seance du monde : mais apres tout, les voyages qu'il avoit faits par toute la Grece, et par toute l'Egypte, avoient un peu adoucy la severité de son naturel : et avoient civilisé sa Philosophie. De sorte qu'encore qu'il fust un peu austere, il ne laissoit pas d'estre doux, et de plaire infiniment : aussi Cyrus luy fit il tous les honneurs imaginables. En effet, il voulut qu'on le logeast à une de ses Tentes ; il le fit servir par ses Officiers ; et il traitta si bien Chersias, Diocles et Mnesiphile, qu'ils furent charmez de la generosité de Cyrus. Cependant comme ce Prince ne pouvoit jamais destacher son esprit des interests de Mandane ; et que qui que ce fust qu'il vist, il cherchoit aussi tost s'il ne luy pourroit ny nuire ny servir ; il luy vint dans la pensée de prier Anacharsis de vouloir estre Mediateur, entre Thomiris et luy : car dans le dessein qu'il avoit d'envoyer vers cette Princesse, devant que d'entrer dans son Païs, il crût que ce sage Scythe seroit plus propre à la persuader qu'un autre. A peine cette pensée luy fut elle venuë, qu'il la dit à Mazare, qui l'aprouva : si bien que sans perdre temps, il rut à la Tente où il avoit fait conduire Anacharsis, qu'il tira à part, afin de luy proposer ce qu'il souhaitoit de luy. Pour vous tesmoigner, luy dit Cyrus, combien j'honnore vostre vertu, et combien je suis persuadé de tout ce que la Renommée dit de vostre suffisance, et de vostre probité ; je viens, sage Anacharsis, vous conjurer de vouloir estre l'Arbitre des interests que j'ay à démesler avec la Reine des Massagettes : et vous prier de vouloir aller vers elle, pour l'obliger à delivrer la Princesse Mandane, qu'elle ne peut retenir sans violer toutes sortes de droits : car apres tout, je veux rendre ce respect à cette Princesse, de ne luy faire la Guerre, qu'apres qu'elle m'aura refusé ce que je luy demande avec tant de justice. Seigneur, luy repliqua Anacharsis, je ne sçaurois estre l'Arbitre de vos differens : car comme je ne puis jamais estre d'un Party injuste, je vous declare que tout Scythe que je suis, je ne suis point de celuy de Thomiris, et que je suis du vostre. Mais si vous voulez m'honnorer de la qualité de vostre Ambassadeur, j'iray aveque joye trouver cette Princesse, pour tascher de remettre la raison dans son ame : et d'empescher une Guerre, qui ne peut manquer d'estre tres sanglante. Car enfin Seigneur, adjousta modestement ce sage Scythe, je sçay mieux la Langue de Thomiris, que ceux qui sont aupres de vous ne la sçavent : et j'entens assez bien le Grec, pour comprendre toutes vos intentions. Apres cela Cyrus sans perdre temps, luy dit l'estat des choses, et sans luy dire que Thomiris avoit de l'amour pour luy, il luy dit tout ce qui estoit necessaire pour l'instruire des raisons qu'il estoit à propos d'employer pour persuader cette Reine. Cyrus luy parla aussi de la Princesse Araminte, afin qu'il taschast de moyenner sa liberté : et apres l'avoir entretenu plus de deux heures en particulier, il resolut, comme les affaires pressoient, qu'Anacharsis passeroit le Fleuve le lendemain, et iroit vers Thomiris : et en effet, la chose s'executa comme elle avoit esté resoluë. Cyrus voulut donner un Esquipage à Anacharsis digne de sa naissance : mais il luy dit, que graces aux Dieux : il y avoit long temps qu'il s'estoit desembarrassé de tant de choses inutiles : et qu'il le suplioit de le laisser aller aveque luy mesme, sans luy donner autre Compagnie : car comme Chersias, Diocles, et Mnesiphile estoient Grecs, et que les Massagettes n'aimoient pas trop ceux de cette Nation, il ne jugea pas à propos de les mener. Cyrus ne pût toutesfois souffrir qu'il allast comme il vouloit aller : et il falut du moins qu'il endurast qu'Ortalque, et deux Esclaves le suivissent : et ce qui fit que Cyrus choisit Ortalque, fut que ce Prince escrivit par luy à la Princesse Mandane, à Araminte, et à Gelonide, dont il estoit desja connu. Mais afin que le voyage de ce sage Scythe, reüssist plus heureusement, Cyrus laissa aller Adonacris sur sa foy par un autre chemin, pour tascher de persuader Aryante à ne s'opiniastrer pas dans son injustice. Anabaris donna aussi plusieurs Lettres à Ortalque, pour quelques Amis qu'il avoit aupres de Thomiris, afin de les obliger à porter cette Princesse à rendre Mandane : de sorte que tant de Gens agissant à la fois, il y avoit lieu d'esperer que le voyage d'Anacharsis ne seroit pas tout à fait inutile. Cependant ce sage Scythe ayant passé l'Araxe dans un Bateau, fut arresté par des Gens de Guerre, qui estoient à l'autre costé du Fleuve : et qui apres avoir sçeu de luy ce qui l'amenoit, le conduisirent vers Thomiris. Mais durant qu'Anacharsis s'en alloit vers cette Reine, Cyrus faisoit des voeurs pour l'heureux succés de son voyage : et souhaitoit ardemmer que Thomiris fuit aussi touchée des raisons d'Anacharsis, qu'il l'estoit de sa vertu. Toutesfois, comme il sçavoit bien que durant les negociations les moins douteuses, il ne faut pas laisser de songer à faire la Guerre ; il donna ses ordres pour avoir bien tost toutes les choses necessaires à faire un Pont de Bateaux. Il partageoit pourtant si bien son temps, qu'il en trouvoit encore à faire civilité à ces trois Amis d'Anacharsis, qui luy paroissoient si dignes de l'estre : de sorte qu'a toutes les heures qu'il pouvoit donner à des choses non necessaires, il les entretenoit avec toute la satisfaction imaginable. Tantost il parloit à Diocles du feu Roy de Corinthe, et de la Reine sa Fille : tantost il parloit de Solon, de Policrite, et de Pisistrate, à Mnesiphile : et tantost il prioit Chersias de l'entretenir du sage Bias, dont il estoit Sujet : mais principalement il leur parloit à tous trois d'Anacharsis : car comme il estoit alors le Negociateur de la liberté de Mandane, il luy sembloit qu'il devoit prendre plus d'interest à luy qu'aux autres. Si bien qu'ayant un matin aupres de luy, Indathyrse, Chersias, Diocles, et Mnesiphile, il les conjura de vouloir luy dire tout ce qu'ils en sçavoient. Indathyrse luy apprit donc qu'il avoit esté sage dés le Berceau, qu'on pouvoit assurer qu'il n'avoit jamais esté enfant : que devant que d'avoir rien apris, il avoit presques sçeu toutes choses : que ses moeurs avoient tousjours esté innocentes : et que sa façon de vivre avoit aussi tousjours esté fort esloignée de tout ce qu'on apelle volupté. Que des sa jeunesse, il s'estoit moqué de la Grandeur : et qu'il n'avoit mis aucune distinction entre les hommes, que celle, que la vertu y met. Voila Seigneur, adjousta Indathyrse, ce qu'estoit Anacharsis, dés qu'il partit du Païs des Thauroscites : jugez donc ce qu'il doit estre, apres avoir esté tant d'années en Egipte, et en Grece : qui sont les deux lieux de la Terre, où les Sciences sublimes sont en plus grand esclat : et apres avoir eu l'amitié de tant d'excellens hommes. En mon particulier, dit Mnesiphile, je puis vous asseurer que Solon fut charmé de la vertu d'Anacharsis, lors qu'il vint à Athenes, et certes leur premiere entre-veuë eut quelque chose d'assez extraordinaire : car comme Anacharsis croyoit, qu'il suffisoit d'estre ce qu'il estoit, pour estre bien reçeu de Solon, il ne chercha point de Gens pour le presenter à luy : et il fut seul luy faire sa premiere visite. De sorte que comme il avoit un Habillement encore plus negligé que celuy que vous luy avez veû ; et que Solon avoit quelque chose dans l'esprit qui l'occupoit, dont il n'estoit pas trop aise d'estre destourné ; il luy demanda assez brusquement qui il estoit ? Je suis, luy respondit-il, un pauvre Estranger, qui ne viens à Athenes que pour vous connoistre, et pour faire amitié aveque vous. Je ne sçay, repliqua Solon, quel avantage vous recevrez de ma connoissance : mais je sçay bien qu'il vaut mieux aquerir des Amis en son Païs qu'en celuy des autres. Puis que cela est, respondit Anacharsis en souriant, faites donc amitié aveque moy : vous qui estes dans vostre Pais, et dans vostre Maison. Cette responce si prompte surprit Solon : de sorte que regardant mieux Anacharsis, il vit dans sa phisionomie je ne sçay quoy de Grand qui l'obligea à se repentir de la maniere dont il l'avoit reçeu : si bien que l'embrassant dés qu'il eut cessé de parler, il luy demanda pardon de ne l'avoir pas traité assez civilement : et pour reparer cette faute, il voulut qu'il logeast ches luy. Mais Seigneur, pendant qu'il y fut, il dit mille belles choses, qui faisoient bien connoistre sa capacité : car comme Anacharsis est tout à fait pour le gouvernement Monarchique, il fit voir mille inconveniens en tous les autres : et dit hardiment en pleine Assemblée, voyant que les deliberations des affaires publiques, se faisoient par la multitude : qu'il s'agissoit du bien general, les sages proposoient les choses, et que ceux qui ne l'estoient pas les decidoient : voulant parler de cette quantité de jeunes Gens, qui surpassant tousjours de beaucoup les vieux dans toutes les grandes Assemblées : et qui par leur peu d'experience, sont assurément pour l'ordinaire, incapables de raisonner juste, sur la conduite des Grandes affaires. Enfin Seigneur, Anacharsis parut si admirable a Solon, qu'il le consulta avec defference, et avec soûmission, sur les choses les plus importantes : et le fit connoistre à tout ses Amis. En effet, adjousta Chersias, ce fut Solon qui escrivit à Bias, ce qu'estoit Anacharsis, lors qu'il vint à Priene : et ce fut luy aussi, poursuivit Diocles, qui fut cause que Periandre le convia à cette celebre Feste, où à la reserve de moy qui y fus souffert par grace, il n'y avoit que des Gens illustres. Aussi ce magnifique Festin a-t'il esté nommé par excellence, le Banquet des sept Sages, sans y comprendre les autres qui s'y trouverent ; parce qu'en effet il n'estoit fait que pour euu seuiement. Comme Diocles disoit cela, l'on vint advertir Cyrus, que la Princesse d'Armenie arrivoit, de sorte que voulant luy rendre tout les honneurs possibles, il fut au devant d'elle jusques à l'entrée de sa Tente, où il la reçeut avec beaucoup de civilité : luy disant que si elle desiroit quelque chose de luy, elle avoit eu tort de luy ordonner pas de l'aller trouver. Comme il ne m'apartient pas, luy dit-elle en souriant, de donner des ordres à un Prince qui en donne à la plus grande partie de l'Asie ; je pense Seigneur, que j'ay eu raison de ne vous rien ordonner : et de vous venir dire moy mesme, que j'ay eu des nouvelles de Spitridate, et de Tigrane. A peine Onesile eut elle dit cela, que Cyrus ayant beaucoup d'impatience de sçavoir ce qu'ils avoient fait depuis qu'ils estoient partis, et où ils estoient, la pressa de le luy dire. De sorte que cette Princesse luy aprit que depuis que Tigrane s'estoit embarqué en Galatie, avec le Prince Spitridate, pour aller apres Phraarte, qui enlevoit Araminte, ils avoient continuellement erré de Mer, en Mer, sans en pouvoir aprendre de nouvelles : jusques à ce qu'estant enfin abordez à la Colchide, ils avoient sçeu que Phraarte avoit mené Araminte dans les Estats de Thomiris : que Mandane y estoit aussi ; et qu'il marchoit avec son Armée, vers l'endroit de l'Araxe, qui borne les Massagettes de ce costé là. Si bien Seigneur, poursuivit-elle, que Tigrane qui m'escrit ce que je viens de vous dire, adjouste en suitte, que dés que l'Esquipage qu'ils font faire au lieu où ils ont abordé sera prest, ils viendront vous joindre : Tigrane me disant encore, que je l'obligeray si je veux me resoudre de venir au lieu où je suis venuë de moy mesme. Cyrus tesmoigna alors à Onesile avoir beaucoup de joye, de ce que Tigrane et Spitridate seroient bien tost dans son Armée car enfin Madame, luy dit-il, je conte ces deux Princes pour dix mille hommes : et je ne doute point que je ne delivre bien tost Mandane, puis qu'ils combatront pour elle. Ils seront bien heureux Seigneur, repliqua-t'elle, s'ils peuvent contribuer quelque chose à la liberté de cette illustre Princesse : du moins sçay-je bien pour Tigrane, il ne desire rien aveque plus d'ardeur, que d'avoir la gloire de vous servir. Apres cela Cyrus aprit à Onesile, qu'il avoit envoyé vers Thomiris : en fuite de quoy comme il sçavoit qu'Onesile estoit d'une illustre Maison originaire d'une Republique Greque il luy presenta ces trois Grecs, avec qui il s'entretenoit quand elle estoit arrivée : et les luy presenta comme des Gens qui estoient estimez, de tout ce qu'il y avoit de Grands hommes en Grece. De sorte que comme cette Princesse estoit très civile, elle leur fit le meilleur accueil du monde : la belle Melagene qui estoit avec elle, ne leur en fit pas moins : et ils se tirerent tous trois si bien de cette conversation, qu'ils aquirent dés cette premiere veuë, l'estime de cette Princesse, et de son aimable Parente. Cependant l'heure de disner estant venuë, Cyrus dit à Onesile que c'estoit à elle a choisir, qui elle vouloit qui eust l'honneur de manger avec elle, ne s'en exceptant pas luy mesme. Je vous ay desja dit Seigneur, repliqua t'elle, que je ne dois rien prescrire au Vainquer de l'Asie ; il est vray Madame, luy dit-il, mais j'ay à vous respondre, que vous me pouvez pourtant prescire toutes choses : apres cela, Cyrus agit si adroitement, et Onesile aussi, qu'ils ne se surpasserent point en civilité. Mais pendant qu'ils parloient, la plus grande partie de ceux qui estoient là s'estans retirez par respect, il n'y eut qu'Indathyrse, et ces trois Grecs, qui mangerent avec Cyrus, Onesile, Telagene, et deux autres Femmes de qualité, qui avoient suivy cette Princesse à ce voyage. Si bien que comme la derniere chose dont s'estoit entretenu Cyrus avec Diocles, Mnesiphile, et Chersias, avoit esté du Banquet des sept Sages ; dés qu'on fut hors de Table, il se tourna vers eux, et leur adressant la parole ; quoy qu'il n'y ait pas eu tant de Sages à ce disner, leur dit il, qu'à celuy où vous vous trouvastes à Corinthe, je ne laisse pas de dire qu'il a eu un avantage que l'autre n'avoit pas, car à mon advis il n'y avoit point de Dames. Puis que celles qui sont icy reprit Diocles, n'y estoient pas, et que vous n'y estiez point, il luy manquoit sans doute le plus grand ornement du monde : mais Seigneur cette Feste fut pourtant plus galante que vous ne l'imaginez : et ce ne sut pas seulement une Assemblée de Philosophes, ç'en fut une dont les Dames firent la plus agreable partie : car la feue Reine de Corinthe y estoit ; celle qui regne aujourd'huy s'y trouva aussi ; et la Princesse Eumetis, qu'on apelle autrement la Princesse des Lindes, y fut avec le sage Cleobule son Pere. De plus, il s'y trouva un Ambassadeur du Roy d'Egypte, apellé Niloxenus : les Amis particuliers de Periandre y estoient encore : l'agreable Esope, qui à son départ de Lydie estoit venu à Corinthe, y estoit aussi : et cette Assemblée enfin estoit si meslée ; que de quelque humeur qu'on fust, on pouvoit trouver de quoy s'y satisfaire. En effet, adjousta Mnesiphile, on peut assurer qu'on y parla de toutes choses : il y eut des questions agitées, sur tous les sujets imaginables : on s'y entretint de Politique, de Morale, d'Oeconomie, de Plaisirs, d'Enigmes, et de Musique. On y railla agreablement ; on y fit mille questions galantes sur l'amour ; on y raconta mesme des Histoires amoureuses : et on y raconta aussi l'advanture d'Arion, qui ne faisoit que d'arriver : enfin Seigneur cette belle Feste, merite sans doute le bruit qu'elle a fait par toute la Grece. En mon particulier, dit Onesile, j'ay tousjours eu la plus grande envie du monde d'en sçavoir toutes les particularitez ; depuis qu'un fort honneste homme Grec, qui passa à Artaxate, m'en eut parlé : mais comme il ne s'y estoit pas trouvé, et qu'il n'estoit pas mesme de Corinthe, il m'en dit assez pour me donner la curiosité d'en sçavoir davantage : mais il ne m'en dit pas assez pour me satisfaire. Puis que cela est Madame, reprit Cyrus, il ne tiendra qu'à Mnesiphile, à Diodes, et à Chersias, de vous contenter, car ils estoient tous trois a cette fameuse Feste : aussi bien n'est il pas à propos, que vous partiez de si bonne heure : de sorte que je ne pense pas, que vous puissiez employer plus agreablement le temps, qu'à aprendre ce que dirent les plus sages hommes du monde : et ce que dirent aussi deux des Princesses de la Terre qui ont le plus de merite. Car enfin Madame, la Princesse Cleobuline, est une Personne toute merveilleuse : et la Princesse des Lindes m'a esté representée si aimable, par un fort honneste homme, que le recit de tout ce que tant d'honnestes Personnes dirent en un jour où elles n'avoient sans doute pas le dessein de cacher leur esprit, ne peut manquer d'estre infiniment agreable. Apres cela, Onesile ayant pressé Diocles, Mnesiphile, et Chersias, de leur apprendre tout ce qui s'estoit fait, et dit, en une si celebre Assemblée ; ces trois Amis disputerent alors entre eux de civilité, à qui feroit ce recit : mais à la fin estant convenus que ce seroit Mnesiphile qui le commenceroit, et que Chersias le finiroit ; le premier commença de parler en ces termes en adressant la parole à Onesile, suivant l'ordre qu'il en reçeut de Cyrus.

Histoire du banquet des sept sages


LE BANQUET DES SEPT SAGES.

Avant que de m'engager à commencer le recit de cette celebre Feste, que les Grecs appellent Simposiaque, il faut que je vous die Madame, qu'encore que je l'aye racontée cent fois en ma vie, je ne l'ay pourtant pas tousjours dite precisément de la mesme sorte, quoy que je n'aye jamais menty : mais c'est que lors que j'ay parlé à des Gens qui ne sont profession que d'estre sçavans, je ne leur ay dit que ce qui se passa entre les Sages, et que les choses qui leur estoient propres : et je ne leur ay point parlé de ce qui se passa dans le Jardin, entre les Princesses, Chersias, Esope, et moy, durant que ces sept Sages parloient de la Philosophie la plus eslevée, avec Anacharsis, Niloxenus, et quelques autres : mais puis que c'est à vous à qui je dois faire ce recit, je m'imagine que je ne dois pas mesme obmettre ce qui se passa d'agreable le jour qui preceda cette Feste. Je vous diray donc Madame, que comme on ne parloit alors à Corinthe, que de ces hommes illustres qui s'y estoient rencontrez en mesme temps, et de cét Ambassadeur d'Amasis, qu'on disoit estre envoyé vers ces sept Sages de Grece ; on avoit assez de curiosité de sçavoir ce qu'il avoit à leur demander de la part du Roy son Maistre. On parla pourtant encore beaucoup plus d'une prevoyance extraordinaire qu'eut un de ces Sages appellé Chilon : qui tenant quelque chose de la severité de Lacedemone, dont il est, n'est nullement de l'humeur de Solon, ny de celle de la pluspart de ces autres Sages, qui ont accoustumé leur Philosophie à l'usage du monde. Car pour Chilon, il veut que le monde s'accommode à la sienne : de sorte que voulant regler toutes les actions de sa vie par la droite raison, il songe autant qu'il peut à ne converser qu'avec des Gens qu'il estime : et il ne veut jamais s'exposer à se trouver avec ceux qu'il n'estime pas. Si bien que pour empescher que cela ne luy arrive, toutes les fois que ses Amis le convient d'aller manger chez eux, il s'informe avant que de promettre d'y aller, qui seront ceux qui s'y trouveront : disant qu'un homme qui voyage par Mer peut se trouver dans un mesme Vaisseau, avec des Gens qui ne luy plaisent pas, aussi bien qu'un vaillant Soldat sous une mesme Tente, avec un qui l'est point : parce que la necessité de Naviger, et de Camper, avec ceux avec qui la Fortune nous assemble, fait qu'on le peut faire sans imprudence : mais que lors qu'il ne s'agit que d'aller à un Festin, c'est manquer de sagesse, que de se mesler indifferemment avec toutes sortes de Gens. Si bien que suivant sa coustume, lors que Periandre l'envoya convier de se trouver à ce fameux Banquet, Chilon demanda, avant que de promettre d'y aller, qui y devoit estre ? D'abord, comme on luy nomma Thales, Solon, Pittacus, Bias, Cleobule, Anacharsis, il en fut fort content : et il souffrit mesme encore agreablement, qu'Esope en fust. Mais quand on luy dit qu'il y auroit des Dames, il pensa refuser d'y aller : et il auroit refusé absolument de s'y trouver, si on ne les luy eust nommées : toutefois à la fin voyant qu'il n'y en auroit que trois, dont la premiere estoit Melisse Femme de Periandre ; la seconde, la Princesse sa Fille ; la troisiesme la Princesse des Lindes ; et qu'ainsi ces trois Dames estoient Femmes ou Filles de Sages comme luy, il promit qu'il s'y trouveroit : car pour Diodes, Mnesiphile, et moy, il nous fit la grace de ne refuser pas nostre compagnie. Neantmoins comme il n'avoit jamais parlé à la Princesse des Lindes, quoy qu'il eust promis à celuy qui l'avoit convié, Esope sçeut qu'il ne laissoit pas de s'en informer curieusement : de sorte que profitant de cette occasion, il en railla tout le soir chez la Princesse des Lindes mesme : luy racontant la severité de Chilon, de la plus agreable maniere du monde : soustenant hardiment, qu'il n'y avoit rien de plus dangereux que d'estre trop sage. Pour moy, disoit - il en souriant, il paroist bien que je ne suis pas de l'humeur de Chilon : du moins la Fable que j'ay composée d'un Rat de Village, qui va souper chez un Rat de Ville, fait elle bien voir que ma Philosophie n'est pas si severe que celle de ce Lacedemonien. Mais, luy dit alors Eumetis, vostre Rat de Village, se repentit si fort d'avoir quitté le Gland dont il vivoit, pour vous faire meilleure chere, lors qu'il entendit ouvrir la Porte du lieu où le Rat de Ville luy faisoit Festin, que je ne sçay si Chilon n'est pas plus raisonnable que vous : et s'il n'a pas en effet raison, de vouloir prendre ses seuretez, de peur de se trouver en mauvaise compagnie, en se trouvant à la mienne. Cependant, adjousta-t'elle, je serois bien faschée d'estre cause qu'il ne fust point à la Feste de demain : car j'ay oüy dire que c'est un fort agreable homme, tout severe qu'il est : et que mesme il n'y en a point qui soit plus sensible à la joye, quoy qu'il soit melancolique. Comme il est fort mal, repliqua Cleobuline, il n'est pas aisé qu'il vous puisse voir avant la Feste : j'ay pourtant oüy dire, repliqua-t'elle, que Chilon ne juge jamais de rien par le raport de la Renommée ; et qu'il ne se fie qu'à luy mesme. Il faudroit donc, reprit Cleobuline, que la Princesse Eumetis escrivist quelque galanterie qu'on luy fist voir : et que pour luy monstrer qu'il y a quelque chose qu'elle fait mieux que luy ; elle fist quelqu'une de ces agreables Enigmes, qu'elle invente si heureusement, afin de la luy envoyer pour qu'il la devinast : et que du moins il pûst connoistre par luy mesme, qu'elle a infiniment de l'esprit. Dés que Cleobuline eut dit cela, toute la Compagnie suivit son advis, et condamna Eumetis à faire un Enigme : de sorte qu'Esope qui portoit tousjours des Tablettes, en tira diligemment de sa Poche, et s'offrit d'estre le Secretaire de ceste Princesse : qui entendant admirablement raillerie, dit à Esope qu'elle soufriroit une autre fois qu'il fust son Secretaire pourveû qu'il voulust aussi qu'elle fust le sien en quelque autre occasion. De sorte que faisant semblant de resver un moment, elle escrivit dans les Tablettes d'Esope, une Enigme qu'elle avoit fait il y avoit desja quelque temps, et que personne n'avoit encore veuë. Mais au lieu de l'adresser à Chilon, elle l'adressa à la Princesse Cleobuline ; si bien qu'elle eut achevé d'escrire, et qu'elle eut rendu ces Tablettes à Esope, il y leût tout haut ces paroles.

ENIGME A LA PRINCESSE DE CORINTHE.

Je ne flatte non plus les Rois que les Bergers. Je fers à corriger les deffauts d'autruy sans les connoistre. Je ne parla point et je conseille. Souvent quand je veritable on ne me croit point : et quand je flatte, on me croit tousjours. Une partie du monde se sert de moy à conquerir l'autre. Je me multiplie par ma ruine.

Pour moy (dit Esope, en pliant les espaules, apres avoir achevé de lire) j'allouë que j'entens bien mieux le langage de mes Corbeaux, que les paroles de la Princesse des Lindes, quoy que leur voix ne soit pas si charmante que la sienne : et je confesse à ma confusion, que le ne sçaurois deviner cette Enigme : car je ne suis pas resolu de dire pour moy, adjousta-t'il en souriant, ce que je fais dire à mon Renard, lors qu'il dit que le fruit qu'il ne peut atteindre est trop vert, et qu'il n'en veut pas. Ainsi sans avoir l'audace de dire que je ne veux point deviner cette Enigme, j'advouë franchement que je ne le puis : et que je suis persuadé, que tous les sept Sages de Grece s'y trouveront bien embarrassez. Sans mentir Esope (dit alors la Princesse de Corinthe, en prenant les Tablettes qu'il tenoit) ce vous sera une grande honte, si vous n'entendez point cette Enigme, apres avoir si bien entendu ce que nul autre n'auroit jamais entendu sans vous. Comme ma honte sera glorieuse à la Princesse Eumetis, dit-il, vous vous en réjouïrez sans doute : je l'advouë, repliqua-t'elle : mais je m'en rejouïray encore bien davantage, si je puis avoir la gloire de deviner, ce que vous ne devinez pas. Du moins, repliqua Eumetis, ne la devinez pas que Chilon n'ait essayé de le faire, puis que ce n'est que pour luy donner quelque bonne opinion de moy que je l'ay faite. Si vous le voulez, dit Esope, j'iray tout à l'heure la luy faire voir : car je sçay qu'il est à la Chambre de Periandre. D'abord Eumetis s'y opposa : mais Cleobuline estant de l'advis d'Esope, elle la luy donna pour l'aller monstrer à Chilon, quoy que la Princesse des Lindes pûst dire : mais il ne partit pourtant pas pour y aller, qu'apres que toute la Compagnie eut advoüé qu'elle ne l'entendoit point. Cependant Esope s'aquitta de sa commission : et fut trouver Chilon dans la Chambre de Periandre, à qui il demanda permission de proposer quelque chose d'important. Comme on estoit accoustumé à l'agreable humeur d'Esope, et qu'on attendoit tousjours quelque chose de divertissant de son esprit, il luy accorda facilement ce qu'il demandoit : quoy qu'il eust alors aupres de luy Solon, Thales, Chilon, et Pittacus : de sorte qu'apres que Periandre luy eut permis de parler, il dit à Chilon, que sçachant qu'il n'aimoit pas à aller à un Festin s'il n'en connoissoit tous les conviez ; et n'ignorant pas qu'il n'avoit jamais parlé à la Princesse des Lindes, il luy en aportoit une Enigme, afin qu'il connust une partie de son esprit, et qu'il n'eust aucune repugnance à se trouver le jour suivant avec elle. Apres quoy luy ayant presenté l'Enigme ; et Chilon, tout severe qu'il est, ayant entendu raillerie, il se mit à la lire tout haut, à la priere de Periandre : advoüant apres l'avoir leuë, qu'il ne l'entendoit pas : et que si elle estoit aussi juste qu'elle estoit obscure, elle estoit admirablement belle. En mon particulier, dit Periandre, je dis la mesme chose que Chilon : et pour moy, adjousta Thales, je pense pouvoir dire que j'ay eu moins de peine à observer le cours du Soleil, et à regler celuy des Saisons, et des Années, que je n'en aurois à deviner cette Enigme, pour Solon il n'en fut pas de mesme : car il la devina dés qu'il eut achevé de l'ouïr : mais comme il est naturellement civil pour les Dames, et que la Galanterie n'est incompatible avec sa Philosophie, il ne volut pas faire connoistre qu'il la devinoit : afin de donner la joye à la Princesse des Lindes que son Enigme n'eust pas esté devinée. De sorte qu'Esope s'en retourna avec ordre de Periandre, de luy revenir dire l'explication de cette Enigme : car enfin, luy dit-il, on ne peut la loüer avec justice sans cela : puis qu'il ne suffit pas pour estre bonne qu'elle ne soit point entendue, et qu'il faut encore qu'elle soit juste en toutes ses parties : et qu'on s'estonne soy mesme lors qu'on sçait la chose, pourquoy on ne l'entendoit pas. Si bien qu'Esope s'en retournant tout consolé de ce qu'il n'avoit pas deviné l'Enigme, dit à Eumetis en la luy rendant, qu'elle avoit confondu tous les Sages : et qu'ils ne l'endoient point du tout. Comme c'est quelques fois autant le hazard que l'esprit (dit modestement la Princesse de Corinthe) qui fait qu'on devine ces sortes de choses là, plustost qu'un autre, j'auray peut estre fait ce que de plus habiles que moy n'ont pû faire : et en effet (adjousta-t'elle, en adressant la parole à Esope) si vous voulez jetter les yeux sur ce Miroir que vous voyez sur cette Table, je m'assure que vous connoistrez qu'il ne flatte non plus la Princesse des Lindes, que cét Esclave qui est derriere elle : et qu'ainsi il est fort juste de dire, qu'il ne flatte non plus les Rois que les Berges : et qu'il ne l'est pas moins de dire aussi, qu'il sert à corriger les deffauts d'autruy sans les connoistre : du moins sçay-je bien que le mien m'a rendu mille fois ce bon office sans le sçavoir. Il est encore esgallement vray, poursuivit-elle, que ce Miroir conseille et ne parle point : puis que c'est luy qui m'a dit que l'Incarnat me sied mieux que le Vert : et il ne l'est pas moins encore qu'on croit tousjours un Miroir qui flatte : et qu'on ne croit pas trop un qui ne flatte pas. De plus, la Princesse des Lindes a dit si galamment, en faisant parler le Miroir, que la moitié du monde se sert de luy pour conquerir l'autre, qu'on ne l'en sçauroit trop loüer : car enfin comme c'est par les conseils de leurs Miroirs, que les Belles qui veulent faire des Conquestes, adjoustent de nouvelles graces à leur beauté, elle ne pouvoit exprimer sa pensée plus noblement : et si vous voulez, adjousta-t'elle en riant, voir encore combien le dernier article de cette Enigme est juste, vous n'avez qu'à laisser tomber mon Miroir, afin que se cassant en plusieurs pieces, vous voiyez qu'en effet Eumetis a raison de faire dire au sien, qu'il se multiplie par sa ruine : puis qu'il y aura autant de Miroirs, qu'il y aura de morçeaux au Miroir que vous aurez brisé. Sans mentir, s'écria Esope, je ne sçay qui merite le plus de loüange, ou de celle qui a fait l'Enigme, ou de celle qui l'a devinée : pour moy, dit Eumetis, je soustiens que c'est la Princesse Cleobuline : et que l'explication qu'elle en a faite est plus ingenieuse, que l'Enigme mesme. Quoy qu'il en soit, dit Esope, ce n'est pas de cela dont il s'agit : et le principal est qu'il faut que j'aille promptement dire à Periandre, que la Princesse sa Fille a fait ce qu'il n'a pû faire : et en effet Esope sans attendre davantage, fut dire au Roy de Corinthe l'explication de l'Enigme. Mais il la luy dit à sa mode, c'est à dire en raillant : car dés que Periandre le vit ; et bien Esope, luy dit-il, qu'est-ce qui ne flatte non plus les Rois que les Bergers ? c'est Seigneur, luy dit-il, une chose qui fait voir tous les jours à la Princesse de Corinthe, lors qu'elle s'habille, qu'elle est la plus belle Princesse du monde : et qui me fait voir aussi quelques fois, que je suis le plus laid homme de la Terre. A peine Esope eut-il dit cela, que Periandre, Solon, Thales, Pittacus, et Chilon en rirent, et advoüerent que cette Enigme estoit tres ingenieuse, et tres galante : apres quoy Esope se mit à loüer l'explication que la Princesse de Corinte en avoit faite : et à demander à Chilon s'il ne trouvoit pas qu'Eumetis fust digne de se trouver en un Festin aveque luy ? Il faut sans doute, repliqua-t'il, qu'elle ait l'esprit fort esclairé : mais Esope, assurez-la pourtant, s'il vous plaist, que ce qu'on m'a dit de la beauté de son ame, me charme beaucoup plus que ce que je voy de la beauté de son esprit. En suitte de ce que dit Chilon, Esope dit encore cent agreables choses pour le railler de la severité de sa Philosophie, et de l'excés de sa prudence : mais apres les avoir dittes, il retourna trouver les Princesses, qu'il entretint si agreablement, qu'elles ne se retirerent que fort tard. Cependant le lendemain au matin, Periandre se rendit au lieu où il avoit resolu de faire ce magnifique Banquet : car afin que cette Feste fust plus agreable, il avoit voulu que ce fust hors de la Ville, à un lieu qui s'apelle le Port de Lecheon, assez prés d'un Temple de Venus ; et en effet ce lieu est le plus beau du monde. Car outre que la Maison est magnifiquement bastie, et qu'il y a une grande et superbe Sale à Pilastres, fort propre pour une grande Assembleé ; il y a de plus des jardins admirables : et un si agreable Bocage le long de la Mer, avec de si belles Allées qui aboutissent toutes au Rivage, qu'il eust esté difficile de trouver un lieu plus propre que celuy-là, à faire passer un jour agreablement, à une Compagnie comme celle que Periandre y devoit recevoir. Mais comme c'estoient des hommes souverainement sages qu'il devoit traitter, il retint une partie de sa magnificence, de peur d'irriter leur moderation : il est vray que s'il en bannit la superfluité, il y laissa l'abondance, l'ordre et la propreté : il y eut mesme une Musique excellente : et il voulut aussi, que des Phrygiennes qui estoient alors à Corinthe, dançassent apres le repas. Mais pour faire toutes choses aveque splendeur, il envoya un Chariot à chacun des Conviez, à l'heure où il estoit à propos de partir : et il les reçeut sous le Portique de la Maison où il les devoit traitter, comme s'il n'eust esté qu'un particulier : leur declarant à tous, à mesure qu'ils arrivoient, qu'il ne vouloit point estre Roy ce jour là : et que la derniere action d'authorité qu'il vouloit faire pendant toute la journée, estoit de leur ordonner de ne le considerer que comme leur Amy, et point du tout comme Roy de Corinthe. Si j'eusse donné un tel Roy à mes Grenoüilles (me dit alors Esope à demy bas, et en soûriant) elles ne luy auroient pas desobeï, et ne se seroient pas revoltées comme elles firent, lors que je leur en donnay un qui ne leur plût pas. Ha Esope (reprit Periandre en soûriant, car il l'avoit entendu) quand vous m'auriez fait Roy de vos Grenoüilles, elles n'auroient pas laissé d'estre Rebelle : et vous avez si admirablement connu le naturel des Peuples, qui murmurent presques esgallement contre les Princes clemens, et contre les Princes severes ; que vous meritez aveque beaucoup de raison, d'estre aujourd'huy en societé avec tout ce que la Grece a de plus admirable. Comme Esope alloit respondre, la Reine de Corinthe, la Princesse sa Fille, et la Princesse des Lindes arriverent : un moment apres, Solon estant venu, et Chilon aussi, toute la Troupe fut assemblée : car Thales, Pittacus, Bias, Cleobule, Anacharsis, Niloxenus, un homme de Corinthe apellé Cleodeme, Ardale ce fameux Musicien, et moy, estions desja arrivez. Je ne m'amuseray point Seigneur, à vous dire les premiers complimens que se firent tant de Personnes illustres : puis que ce n'est pas par de semblables choses qu'on les peut distinguer du commun des hommes. Je ne m'arresteray pas non plus, à vous descrire le Festin : et il me suffira de vous dire, que tout ce qu'on y servit fut exquis ; que la Musique fut excellente ; que les Phrygiennes dançerent miraculeusement ; et que la conversation pendant le repas, fut infiniment agreable. En effet, il y eut un certain esprit de joye, qui s'espandit dans toute l'Assemblée, qui en bannit le serieux qu'il sembloit que tant de Personnes serieuses y devoient causer. Cét enjoüement n'eut pourtant rien qui ne fust digne de ceux qui composoient la Compagnie : on y railla Esope, et il railla les autres avec son agréement ordinaire : et Anacharsis luy mesme, entendit si bien raillerie aveque luy, qu'il n'est point de Grec qui l'eust pû mieux entendre qu'il l'entendit. Les Princesses contribuerent aussi beaucoup au plaisir de cette conversation meslée, qui changeoit d'objet selon ceux qui prenoient la parole : et Periandre voulut mesme que la Princesse sa Fille, donnast de sa main un Chapeau de Fleurs à chacun des conviez, suivant la coustume. Cependant comme ce n'estoit pas une assemblée de Galands, mais de Sages seulement, Cleobuline et Eumetis ne s'estoient pas parées, comme pour aller au Bal : elles estoient pourtant si propres, que je ne les ay jamais veû mieux que ce jour-là. Mais Madame, des qu'on fut hors de Table, Niloxenus Ambassadeur du Roy d'Egipte, qui n'estoit envoyé que pour consulter les sept Sages, sur certaines propositions que le Roy d'Ethiopie faisoit au Roy son Maistre, fit changer la conversation : car apres avoir leû la Lettre de ce Roy, et que Bias eut si agreablement respondu à cette bizarre proposition que le Roy d'Ethiopie luy faisoit, et que je ne vous redis point, parce que toute la Terre l'a sçeuë ; ils passerent à des choses plus serieuses. En effet, ils examinerent ce qui pouvoit rendre un Prince le plus glorieux : Solon dit, si ma memoire ne me trompe, qu'un Prince ne pouvoit se le rendre davantage, qu'en communiquant son authorité : Cleobule dit à son tour, qu'il trouvoit un Prince sage, qui ne se fioit à personne : Pittacus dit qu'il le trouveroit plein de gloire, s'il pouvoit faire que ses Sujets craignissent plus pour luy, qu'ils ne le craindroient : et Chilon adjousta qu'il l'en trouveroit tout couvert, s'il aimoit plus l'honneur que toutes choses. Pour les autres Sages, j'advouë Seigneur, que je ne me souviens pas precisément de ce qu'ils dirent : mais pour Esope, je me souviens bien qu'il dit, qu'il trouveroit un Roy bien glorieux, qui auroit la valeur d'un Lion, la finesse d'un Renard, et pour ses Sujets, l'amour d'un Pellican pour ses Petits : car pour moy (adjousta-t'il, avec une action admirable) je ne puis me passer de mes Bestes et de mes Oyseaux, non plus en comparaisons qu'en Fables. Mais apres que chacun eut respondu quelque chose, à la raillerie d'Esope, ils vinrent à parler des Republiques : et Thales dit, qu'il trouvoit que pour faire qu'une Republique fust bien policée, il falloit qu'il n'y eust point d'hommes, ny trop pauvres, ny trop riches : Anacharsis, que c'estoit celle où le vice et la vertu, faisoient seulement la distinction entre les Habitans : Pittacus, que s'estoit celle où les vertueux commandoient, et où les vicieux n'avoient nulle authorité : Cleobule, que c'estoit celle où les Citoyens craignoient encore plus l'infamie que la Loy : Solon, que c'estoit celle où ceux qui n'estoient point oppressez protegeoient ceux qui l'estoient, et poursuivoient les oppresseurs comme leurs propres ennemis : Bias dit que c'estoit celle où le Peuple craignoit la Loy comme un Tyran : Chilon, que c'estoit celle d'où l'ambition estoit bannie : et Periandre soustint que c'estoit celle où l'interest de la Patrie l'emportoit sur l'interest particulier dans le coeur de tous ceux qui la composoient : en suitte de quoy ils s'entretinrent de plusieurs autres choses. En effet, apres avoir parlé des Monarchies, et des Republiques, ils parlerent du gouvernement particulier des Familles : et Chilon soustint que celle qui estoit la mieux gouvernée, estoit celle qui ressembloit le plus à l'Estat Monarchique : et dont l'authorité absolüe estoit entre les mains d'un seul. En mon particulier, dit Esope, je prendrois grand plaisir à estre comme le Roy des Abeilles, c'est à dire le seul Maistre dans ma Maison : mais je vous advouë, que quand j'estois autrefois Esclave j'eusse bien mieux aimé estre dans la Maison de mon Maistre, comme les Fourmis sont dans la leur, c'est à dire avec esgallité de toutes choses : apres quoy cét Ambassadeur d'Amasis, les ayant jettez dans des matieres plus eslevées, ils se mirent à definir ce que c'est que le Temps, la Lumiere, et : la Verité : et à parler de la Mort, de la Fortune, et des Dieux. De sorte que ces trois Princesses, ne voulant pas par modestie, se mesler dans cette conversation, quoy que la Princesse de Corinthe, et la Princesse Eumetis, pussent parler de toutes choses, se retirerent : et furent se promener dans cét agreable Bocage, que je vous ay dit qui est le long de la Mer. Ainsi elles laisserent ces sept Sages avec Anacharsis, Niloxenus, Cleodeme, et Diocles, dans la liberté de s'entretenir des Sciences les plus sublimes. Cependant comme Esope aime naturellement mieux la conversation des Dames, que celle des hommes : et que Chersias et moy fusmes obligez de donner la main à ces Princesses, nous leur aidasmes à marcher : et à dire la verité, comme nous n'estions ny si sages ny si sçavans que ceux que nous quittions, nous ne fusmes pas trop marris de suivre des Personnes aussi admirables, que celles avec qui nous estions. Cette Troupe devint mesme encore plus grande : car comme il y avoit eu beaucoup de curiosité à Corinthe, de voir ensemble les sept plus Sages hommes de la Grece ; et de voir aussi ce fameux Scythe dont on parloit avec tant d'eloges ; ces Princesses avoient donné ordre à ceux qui gardoient les Portes du jardin (avec la permission de Periandre) de laisser entrer l'apresdisnée dix ou douze Dames de qualité ; de sorte que les Princesses au sortir de la Sale, les ayant trouvées, ces Dames les suivirent dans ce Bocage : Cleobuline leur assurant qu'elle leur feroit voir ces Gens illustres qu'elles avoient envie de connoistre : mais que comme ils estoient alors fort occupez, il falloit attendre qu'ils sortissent de la Sale où ils estoient pour aller à la promenade. Apres quoy prenant le chemin de ce Bocage, elles arriverent en un lieu, où il s'avance vers la Mer en forme de demy Lune : y ayant tout à l'entour des Sieges de Gazon : de sorte que comme ces Sieges sont au pied des Arbres, une grande Compagnie y peut estre assise commodément, puis quelle y peut estre à l'ombre. Ces Princesses estant donc arrivées en cét endroit, elles s'y assirent : et firent asseoir celles qui estoient de condition à le devoir estre en leur presence : les autres se tenant debout ou se mettant par terre, sur la plus belle Herbe du monde. Pour Esope, il se mit derriere la Princesse Eumetis, en s'apuyant contre l'Arbre, au pied duquel estoit le Siege de Gazon, sur quoy elle estoit assise avec la Princesse de Corinthe : car pour Melisse, elle en avoit un separé, et entretenoit en particulier deux de ces Dames qui estoient venues : si bien que c'estoit une assez plaisante chose que de voir la teste d'Esope, entre celles de deux aussi belles Princesses que sont celles là. Cependant il est certain que tout laid qu'est Esope, il donne plaisir à voir : car malgré sa laideur, il y a je ne sçay quoy de si fin en sa phisionomie, et toutes ses actions sont ou si ingenuës, ou si plaisantes, qu'on peut assurer qu'il plaist autant par sa propre personne, et par la maniere dont il dit les choses, que par les choses mesmes : et pour Chersias et moy, nous estions devant ces Princesses, avec quelques autres hommes qu'elles avoient aussi fait entrer avec ces Dames dont je vous ay parlé. Comme toute cette belle Troupe estoit donc en cét estat, une de ces Dames se mit à dire qu'elle avoit bien du regret qu'un Prince apellé Basilide n'estoit pas alors à Corinthe : une autre regretta extrémement un fort honneste homme nomme Myrinthe, qui n'y estoit pas aussi : souhaitant qu'il pûst voir ce qu'on ne reverroit peutestre jamais : n'estant presques pas possible que la Fortune fist revoir tant de Grands hommes ensemble. Pour moy, dit alors la Princesse Eumetis, ce qui m'a fâchée aujourd'huy icy, est cét Ambassadeur d'Egipte : car encore qu'il soit fort honneste homme, je voudrois qu'il ne s'y fust point trouvé : puis que s'il n'eust point eu de questions à faire, la conversation n'eust pas esté tout à fait si serieuse : car je vous advouë, qu'il y a mille belles choses que je suis bien aise de lire, qui me choquent à entendre dire en conversation. Peut estre, adjousta-t'elle, est-ce une delicatesse d'esprit mal fondée : mais apres tout j'eusse bien voulu qu'au lieu de parler du Temps, de la Lumiere, et de la Verité, on eust proposé quelques questions galantes à ces hommes si sages. Pour Solon, repliquay-je, je vous puis assurer qu'il vous auroit donne grand plaisir : principalement si on l'eust obligé à parler d'amour. Ha pour l'amour, repliqua Cleobuline, j'advouë que j'aurois quelque peine à en entendre parler à des Gens aussi graves que le sont ceux dont nous parlons : car bien que cette passion soit une passion comme une autre, et que mesme elle ait plus besoin du secours de la sagesse que toutes les autres passions, si on veut l'empescher de desregler l'esprit de ceux qu'elle possede ; il est pourtant vray que selon moy, pour en pouvoir parler long temps avec bien-seance, et en pouvoir parler agreablement, il faut estre en estat d'en pouvoir prendre, ou d'en pouvoir donner. Mais Madame, repliqua Chersias, qui vous a dit que tous ces Sages ne peuvent pas devenir amoureux ? Pour moy, dit Eumetis à la Princesse de Corinthe, je voudrois qu'Anacharsis fust amoureux de vous, afin qu'il ne retournast point en Scythie, et qu'il demeurast tousjours en Grece. S'il estoit amoureux de moy en l'âge où il est, repliqua la Princesse de Corinthe, vous ne souhaiteriez plus qu'il demeurast icy : car si cela estoit, il ne seroit sans doute pas aussi sage qu'il est. Il est vray, dit la Princesse des Lindes, qu'à parler raisonnablement, l'amour est une ridicule chose à un vieil homme : elle l'est encore plus à une vieille Femme, reprit Cleobuline. Elle l'est sans doute encore davantage, respondit Eumetis ; mais il y a pourtant cette difference, que comme l'Amant est oblige de faire plus de choses que l'Amante, il est plus souvent dans la necessité de paroistre ridicule. A peine Eumetis eut-elle dit cela, que toute la Compagnie tombant d'accord de ce qu'elle disoit ; on se mit à faire une plaisante Peinture d'un vieil Amant que tout le monde connoissoit. En mon particulier, dit une de ces Dames, je ne luy vy jamais d'Habit à la mode, quoy qu'il en change souvent : de plus, il veut marcher comme s'il estoit jeune, et il marche pourtant comme un vieil honme qu'il est. Il dit des galanteries qu'on n'entend plus : et il parle enfin comme un homme qui ne sçauroit plus guere parler : et cependant il parle d'amour, et ne peut parler d'autre chose. Je voudrois bien sçavoir, dit Eumetis, s'il se trouve quelque Dame qui l'escoute ? il s'en trouve sans doute qui l'escoutent pour se moquer de luy, repliqua Cleobuline, mais il ne s'en trouve sans doute point qui luy respondent favorablement. Mais encore (adjousta-t'elle en tournant la teste vers Esope) faut-il vous demander ce que vous dites de ce que nous disons ? je dis Madame, repliqua-t'il, ce que mon Loup dit à des Bergers qui mangeoient un Mouton dans leur Cabane : car il ne les vit pas plustost, qu'il leur dit en son langage de Loup, et en s'aprochant d'eux ; voyez quel bruit vous meneriez, si je faisois ce que vous faites. Je m'assure Madame, adjousta-t'il, que vous ferez facilement l'aplication de ce que je dis : car enfin si c'estoit moy qui disse tout ce que vous dites, je serois un faiseur de Fables mordantes et Satiriques : mais parce que vous estes de Grandes Princesses, il vous est permis de déchirer un pauvre homme tout vivant, avec plus de cruauté que ces Bergers ne deschiroient ce pauvre Mouton. Mais je pense (dit alors Eumetis en riant aussi bien que toute la Compagnie) que vous vous interessez pour ce vieil Amant, parce que vous avez dessein d'aimer toute vostre vie : n'en doutez nullement Madame, repliqua-t'il, mais vous ne considerez pas que j'ay un avantage que les autres n'ont point : qui est que comme j'ay esté aussi laid à quinze ans, que je le feray à cent ; je ne seray pas aussi ridicule qu'un autre quand j'aimeray jusques au Tombeau. Comme vous estes persuadé aveque raison, reprit Cleobuline, que c'est par l'agréement de vostre esprit, plus que par celuy de vostre personne, que vous pouvez estre aimé, vous avez assurément plus de droit qu'un autre de pretendre d'avoir le privilege d'aimer long temps. Mais, adjousta Eumetis, puis que nous parlons d'amour, et que nous parions à Esope, il faut que je luy demande s'il est tousjours amoureux de cette fameuse Rhodope, qu'on dit estre presentement en Egipte ? Non Madame, luy dit-il, je n'en suis plus amoureux, depuis que le Frere de la celebre Sapho l'est devenu : et je veux que toutes les Bestes que j'ay fait parler me devorent, si je le suis jamais d'elle. S'il est effectivement vray que vous ne l'aimiez plus, reprit Chersias en liant, il n'estoit pas besoin de faire une si grande imprecation contre vous : car je suis persuadé qu'on ne peut aimer deux fois une mesme Personne : et qu'il est plus aisé d'en aimer vingt les unes apres les autres, que de recommencer d'aimer une Femme avec qui on aura rompu absolument. Cette regle n'est pas si generale, repris-je, qu'elle n'ait eu son exception en la personne d'un de mes Amis, qui a aimé deux fois une mesme Fille, avec une esgalle ardeur. Mais sçavez vous bien, repliqua Chersias, que vostre Amy s'est bien connu luy mesme ? car il peut estre qu'il n'a aime qu'une fois, ce qu'il croit avoir aimé deux, et qu'il n'a jamais cessé d'aimer : puis qu'il est vray, qu'il y a certains instans, où la colere fait un si grand bouleversement dans le coeur d'un Amant, que l'amour y est sans qu'il le sçache. En effet, il s'imagine bien souvent qu'il haït, lors qu'il aime encore : et il pense mesme qu'il a oublié, celle à qui il pense tousjours. De sorte que lors que je dis qu'il n'arrive presques jamais, qu'on aime deux fois une mesme Personne ; j'entens qu'effectivement on ait cessé d'aimer : et que bien loin d'y avoir encore quelque estincelle cachée sous la cendre, il n'y ait plus mesme aucun reste de chaleur : car si cela est ainsi, je suis persuadé que ce feu ne se rallumera jamais. Pour moy, reprit Cleobuline, je ne pense pas qu'il y ait autant d'impossibilité à aimer deux fois une mesme Personne, que vous le pensez : car enfin, quoy qu'un Flambeau soit esteint, et que mesme il le soit depuis long temps, il est certain qu'il a plus de disposition à se r'allumer, que s'il n'avoit jamais esté allumé : ainsi je conclus qu'une premiere amour, est une disposition à une seconde : et qu'il est plus aisé de recommencer d'aimer une Personne qu'on a desja aimée, que d'en aymer une autre. En mon particulier Madame, repliqua Chersias, je sçay par l'experience qu'en a fait un Neveu du sage Bias, qui est un des plus honnestes hommes du monde, qu'il est bien plus difficile que vous ne pensez de relever un Autel qu'on a batu : et de sacrifier deux fois un mesme coeur, à une mesme Divinité. Cette question est si curieuse, reprit la Princesse Eumetis en souriant, qu'il me semble que pour faire voir que nous voulons imiter ceux avec qui nous avons passé le jour, nous devrions l'examiner, conme ils ont examiné tant de choses plus eslevées, plus difficiles. S'il ne faut qu'un Exemple à soustenir mon opinion, repliquay-je, je vous prouveray facilement qu'on peut aimer deux fois une mesme Personne : et s'il n'en faut qu'un, reprit Chersias, pour montrer qu'on ne peut recommencer d'aimer une mesme Dame quand on a une fois absolument cessé de le faire, je suis assuré de gagner ma Cause. Comme Chersias disoit cela, Melisse s'estant levée pour s'aller promener, et ayant fait signe de la main, qu'elle ne vouloit estre suivie que de celles à qui elle parloit, les Princesses et toutes ces autres Dames demeurerent, aussi bien que Chersias, Esope, quelques autres, et moy. De sorte que la Princesse des Lindes à qui cette question plaisoit et sembloit digne de curiosité, proposa à Cleobuline de nous obliger Chersias et moy, à raporter deux des Exemples dont nous leur avions parlé : et à soustenir apres chacun avec des raisons, que nostre opinion estoit juste : adjoustant qu'en suitte on conteroit les voix de la Compagnie, afin de juger à l'avantage de celuy qui en auroit le plus. Je le veux bien, dit Cleobuline : mais il me semble, adjousta Eumetis, qu'il faut que la voix d'Esope en vaille deux : si cela est reprit-il brusquement, je les donne desja toutes deux à celuy qui soustiendra qu'on ne peut aimer deux fois une mesme Personne. Ha Esope repliqua Eumetis en riant, vous dittes vostre advis trop tost ! puis que vous voulez qu'on prononce l'Arrest, devant qu'on ait plaidé la Cause. Comme j'ay fort frequenté avec certains Oyseaux babillars, reprit-il en souriant, il ne faut pas s'estonner si j'ay ce deffaut là : joint aussi que je suis si fortement persuadé, que tout ce que dira Mnesiphile, ne me persuadera pas qu'on puisse aimer deux fois une mesme Personne, que j'ay jugé qu'il n'y avoit pas grand inconvenient de dire dés le commencement, ce que je sçay bien que j'eusse tousjours dit à la fin, quelques belles choses que Mnesiphile pusse dire. Quoy qu'il en soit, dit Cleobuline, vous ne laisserez pas d'escouter, si vous ne voulez que je vous reproche d'estre moins sage, que ces Oyseaux qui portent des pierres à leur bec pour s'empescher de crier. Apres cela ces deux Princesses nous ayant ordonné à Chersias et à moy, de raporter chacun nostre Exemple, et de dire en suitte nos raisons ; il fut resolu que je reciterois le premier l'Histoire de mon Amy : ce que je fis en ces termes, en adressant la parole à la Princesse des Lindes, par le commandement de Cleobuline, comme je vay vous l'adresser, par le commandement du Grand Prince qui m'escoute.

Histoire de Philidas et d'Anaxandride


HISTOIRE DE PHYLIDAS, ET D'ANAXANDRIDE.

Comme il n'est pas à propos presentement Madame, de faire un fort long recit, je ne m'amuseray point à vous dire ce qu'estoient les Peres de ceux dont j'ay à vous raconter l'Histoire : et je me contenteray de vous assurer, que Philidas, et Anaxandride, dont je vous veux aprendre l'Avanture en peu de mots, son tous deux nais à Megare : et qu'ils sont des plus anciennes, et des plus illustres Races de cette fameuse Ville. La Fortune n'a pas mesme seulement voulu mettre de l'esgallité en leur naissance, elle en a mis aussi en leur merite, et en leur personne : car Phylidas est aussi bien fait, qu'Anaxandride est belle : et Anaxandride a autant d'esprit que Phylidas, quoy qu'il en ait infiniment. De plus, il y a encore un merveilleux raport dans leur humeur, et leur âge mesme est proportionné : car Anaxandride peut presentement avoir dix-neuf ans, et Phylidas vingt-six. Mais outre toutes ces choses, il faut encore que vous sçachiez, qu'ils se sont veûs dés le Berçeau ; que leurs Maisons se touchoient ; et que leurs Peres estoient Amis. Apres cela Madame, je m'assure que quand je vous auray dit que Phylidas devint fort amoureux d'Anaxandride, dés qu'il fut en âge de pouvoir avoir de l'amour, et que cette belle Fille ne rejetta pas son affection, vous le trouverez le plus heureux Amant du monde. En effet on peut assurer, que tant que sa premiere passion dura, il n'eut que des Roses sans Espines : et qu'il jouït de toutes les douceurs que cette passion peut donner ; sans en sentir les amertumes. Car enfin il estoit aussi estimé, qu'il estimoit : et je pense qu'il n'estoit aussi guere moins aimé, qu'il aimoit. Il voyoit, et entretenoit Anaxandride, autant qu'il vouloit ; leurs Parens voyoient leur inclination sans s'y opposer ; et si quelque chose empeschoit Phylidas de presser les siens de penser à luy faire espouser sa Maistresse, c'estoit qu'il sçavoit de certitude qu'on ne vouloit point songer à la marier, tant qu'un Oncle dont elle devoit heriter seroit absent : de sorte que comme il estoit allé en un voyage, dont il ne devoit revenir d'un an, il ne pensoit qu'à donner le plus de divertissement qu'il pouvoit à sa Maistresse. Cependant cét estat si heureux, et si tranquile, le fut trop : et cette esperance qui n'estoit meslée d'aucune crainte ; vint à estre si peu sensible à Phylidas, qu'on peut presques dire qu'il esperoit la possession de sa Maistresse sans plaisir : et il s'accoustuma tellement à ne la voir jamais que douce, civile, et complaisante pour luy, qu'insensiblement il vint à n'avoir plus guere de sensibilité pour toutes les graces qu'elle luy faisoit. Ce n'est pas qu'il ne l'aimast encore, et qu'il ne la vist tres souvent : mais comme il pensoit estre assuré de son affection, et qu'il n'avoit plus rien à luy demander de ce costé là, on peut assurer qu'il n'avoit bien souvent plus rien à luy dire. En effet il m'a juré qu'il estoit contraint de luy parler de nouvelles, et de choses indifferentes, lors mesme qu'il estoit seul avec elle : parce que son amour ne luy donnoit plus nul sujet de parler. Enfin Madame, cette esperance tranquile, et cette esgalité de bonheur, jointe à la certitude d'estre aimé, mirent peu à peu une telle tiedeur dans l'affection de Phidias ; qui estant obligé au Printemps d'aller aux Champs, il eut plus de joye d'aller voir le nouveau vert dont la Campagne estoit parée, qu'il n'eut de douleur de quitter son ancienne Maistresse. Cependant quoy qu'il y eust beaucoup de raport d'humeur, entre Philidas, et Anaxandride, il y eut pourtant une notable difference dans leur coeur en cette occasion ; car à mesure que l'amour de Phylidas diminuoit, celle d'Anaxandride augmentoit malgré qu'elle en eust. Mais ce qu'il y eut de fascheux pour elle, fut que lors qu'il luy fut dire adieu, elle s'aperçeut bien qu'il le luy disoit avec trop d'indifference : neantmoins comme ce n'estoit pas un temps propre à faire une querelle, elle ne luy donna nulle marque du mescontentement secret qu'elle avoit depuis qu'elle s'estoit aperçeuë du changement qui estoit arrivé en son esprit. De sorte qu'il la quitta sans qu'ils eussent eu rien à démesler : et sans qu'il eust eu un moment d'inquietude depuis qu'il estoit amoureux d'elle. Cependant comme il luy avoit demandé la permission de luy escrire, et qu'il l'avoit obtenuë, il luy escrivit comme il luy avoit promis : mais ce qu'il y eut d'admirable, fut que cette Lettre ne fut qu'une belle description de la beauté de la Campagne, et des douceurs qu'il trouvoit à escouter à l'ombre d'un Bois le chant des Oyseaux. Il luy disoit pourtant à la fin, qu'il eust souhaité qu'elle eust esté au lieu où il estoit : mais cela estoit dit d'une certaine maniere, qu'on voyoit clairement qu'il l'y souhaitoit autant pour luy faire avoir le plaisir d'ouïr le chant des Rossignols, que pour l'entretenir de sa passion. Toutesfois Anaxandride qui estoit persuadée, qu'il estoit dangereux de quereller un Amant absent, lors qu'on le veut conserver, luy escrivit comme si elle n'eust pas pris garde au changement de son coeur : mais cette continuation de bonté, continuant de faire son effet ordinaire, dans l'ame de Phylidas, il attendoit sans impatience le jour qu'il avoit accoustumé d'avoir des nouvelles d'Anaxandride : et j'ay sçeu de sa propre bouche, que son amour s'alentit d'une telle sorte, qu'il reçeut un matin une. Lettre de cette belle Personne, qu'il ne leût que le soir en se couchant. Phylidas estant donc dans une si grande tiedeur, apres avoir aimé autrefois si ardamment ; le hazard fit que son Pere luy ayant escrit qu'il s'en allast à Salamine, pour quelques affaires qu'il y avoit, il y vit une fort belle Fille qui s'appelle Timoxene : de sorte que comme le Pere de cette Personne, devoit aller demeurer à Megare, il fut bien aise de faire amitié avec un homme de qualité qui en estoit : si bien qu'en peu de jours Philidas eut toute la liberté possible dans cette Maison Mais Madame, comme la trop grande douceur d'Anaxandride, et la trop grande esgallité du bonheur de Phylidas, avoient attiedy son amour, on peut dire que la bizarrerie de Timoxene, fit son inconstance pour cette belle Fille : car enfin Madame, il trouva en celle là, tout le contraire de l'autre : estant certain que je ne pense pas qu'il y ait jamais eu personne dont l'humeur ait esté plus inesgalle, ny qui ait plus aimé à avoir des démeslez avec ses Amans, et des esclaircissemens avec ses Amies, ou ses Amis. Car on entend dire continuellement Timoxene a dit une telle chose ; ou Timoxene dit qu'on la luy a ditte : ou Timoxene pleint, ou on se pleint d'elle : ou Thimoxene est mal avec : celuy-cy ; ou celuy-là est mal avec Timoxene : et Timoxene enfin par son inesgallité d'humeur, embrouïlle si fort les choses, et se brouille elle mesme tellement avec tout le monde, qu'on peut dire qu'elle bannit la paix de tous les lieux où elle se trouve ; puis qu'il est vray qu'elle donne de l'amour à tous ceux qui sont en estat d'en prendre : ou qu'elle met de la division entre ceux qui pensent avoir une amitié la plus solidement liée. Ce n'est pourtant pas que Timoxene soit meschante : et c'est son inesgalité toute seule, qui l'oblige à faire ce qu'elle fait. Car enfin il y a des jours où elle dit tout ce qu'on luy a dit de plus secret : il y en a d'autres au contraire, où ses meilleurs Amis ne peuvent luy faire dire la moindre chose : et il y en a d'autres aussi, où elle songe si peu à ce qu'elle dit, qu'elle parle contre ses propres interests. Cependant Timoxene ne laisse pas d'estre aimable, et d'estre aimée : il est vray qu'elle a eu plus d'Amans, que d'Amis : et qu'il est plus aisé d'avoir de l'amour, que de l'amitié pour elle. Aussi a-t'elle causé de grandes passions en sa vie, toute bizarre qu'elle est : estant certain qu'encore qu'elle soit fort inesgalle, on peut pourtant dire qu'elle ne l'est qu'autant qu'il faut pour irriter l'amour, et non pas pour la destruire : puis qu'il est vray que ses caprices ne sont pas longs, et que lors qu'elle est en sa belle humeur, elle est la plus charmante Personne du monde, et la plus caressante. En effet il y a des instans, où l'on jureroit qu'on ne la verra jamais que douce, et flatteuse : si bien qu'on luy donne alors tant de pouvoir sur son coeur, que l'on n'est plus apres cela en estat de l'oster de sa puissance. Timoxene estant donc telle que je vous la represente, se trouva estre en une de ses heures agreables, lors que Phylidas la vit la premiere fois : de sorte que comme l'amour qu'il avoit pour Anaxandride, s'estoit allentie par la trop grande esgallité de son bonheur ; l'image qu'il devoit en avoir dans le coeur, ne l'empescha pas de trouver Timoxene fort belle, et de trouver qu'elle avoit infiniement de l'esprit. De plus, il apprit dés ce premier jour là, qu'elle avoit plusieurs Amans ; et il sçeut aussi qu'il n'y avoit pas une personne au Monde dont il fust plus difficile d'acquerir l'affection, ny de qui il fust plus malaisé de la conserver, quand mesme on l'auroit aquise. Mais enfin Madame, sans m'amuser à vous exagerer la bizarrerie de cette avanture, je vous diray que Phylidas s'ennuyant d'estre heureux, ou pour mieux dire, ne sentant plus son bonheur, parce qu'il y estoit trop accoustumé, chercha à se rendre malheureux, en pensant chercher sa felicité : car il vit tant Timoxene, qu'il en devint amoureux, et qu'il cessa par consequent d'aimer Anaxandride. Ainsi on ne peut pas dire qu'il l'aimoit encore, quoy qu'il ne pensast plus l'aimer ; puis que la plus grande marque qu'on puisse avoir de n'aimer plus une Personne, est d'en aimer une autre. Mais à dire la verité, Phylidas ne fut pas plustost Amant de Timoxene, qu'il sortit de cette Lethargie amoureuse, ou la douceur d'Anaxandride l'avoit jetté : car depuis le premier jour qu'il eut de l'amour pour cette bizarre Personne, il ne s'en passa aucun qu'il n'eust autant de jalousie que d'amour, et autant de colere que de jalousie. Toutesfois ce qui devoit affoiblir sa passion l'augmenta : et il devint plus amoureux de Timoxene, qu'il ne l'avoit esté d'Anaxandride. Mais comme la Renommée se charge volontiers de semblables nouvelles, cette belle Fille sçeut bien tost à Megare, que son Amant estoit infidelle, et qu'il aimoit à Salamine : de sorte que comme elle l'aimoit effectivement, elle en eut une douleur incroyable. Ce fut pourtant une douleur glorieuse : si bien que prenant la resolution de mespriser celuy qui la mesprisoit, elle se resolut de n'oublier rien pour tascher de se mettre l'esprit en repos ; mais à dire la verité, la haine qui succeda dans son coeur, à l'amour qu'elle y avoit euë, ne luy donna pas moins de peine, que cette amour luy en avoit donné. Cependant comme je vous ay dit que le Pere de Timoxene avoit dessein d'aller habiter à Megare, il y fut avec sa Famille, et Phylidas s'y en retourna aveque luy : de sorte que comme c'est la coustume de ce lieu là, que lors qu'il y arrive des Dames estrangeres, toutes celles de la Ville les visitent, il falut qu'Anaxandride allast chez Timoxene avec sa Mere ; et qu'elle allast faire civilité à une Personne qui luy avoit osté le coeur de son Amant. Elle fut mesme si malheureuse, que Phylidas s'y trouva ; je luy ay pourtant oüy dire depuis, qu'elle avoit eu plus de plaisir à cette visité, qu'elle n'avoit eu lieu d'en esperer : parce que comme elle ne vouloit pas trouver que Timoxene fust belle, son imagination fut si complaisante à sa passion, qu'en effet elle vit Timoxene toute autre qu'elle n'estoit : car elle trouva que ses cheveux estoient d'un blond trop doré, quoy qu'ils fussent d'un blond cendré le plus beau du monde : elle luy trouva le taint broüille, quoy qu'il fust fort reposé ; les yeux rudes, quoy qu'ils fussent plus tost languissans ; sans ; les levres pasles, bien qu'elles fassent vermeilles ; et la taille desagreable, quoy qu'elle l'eust fort bien faite. De sorte que donnant sans doute autant à sa propre beauté, qu'elle ostoit à celle de sa Rivale, elle se l'imagina mille fois moins belle qu'elle n'estoit : et elle se creût plus belle qu'elle ne l'avoit jamais creû estre : du moins m'a t'elle advoüé depuis que c'estoient là ses sentimens. Mais ce qu'il y eut de remarquable, fut la joye qu'elle eut d'estre persuadée, que Phylidas n'avoit nulle excuse dans son inconstance, et qu'il avoit perdu en la changeant pour Timoxene. En effet, me disoit-elle un jour, je pense que je serois morte de despit, si j'eusse trouvé que Timoxene eust esté beaucoup au dessus de moy en toutes choses. Il me sembla mesme, adjousta-t'elle, tant le despit avoit changé mon coeur, que Phylidas n'estoit plus aussi honneste homme qu'il estoit, du temps qu'il m'aimoit, et que je ne le haïssois point : et j'estois si estonnée d'avoir trouvé si aimable, ce qui ne me le sembloit plus, que j'en avois une confusion estrange : car enfin Phylidas me sembloit tout un autre homme. Je luy trouvois la mine moins haute ; l'esprit moins divertissant ; l'action plus contrainte ; et il me sembloit mesme encore, que son accent estoit changé : et qu'il avoit aquis à Salamine, je ne sçay quel accent rustique, qu'on reproche à tous les Insulaires. Enfin, adjoustoi-t'elle encore, je trouvay mon ancien Amant si peu agreable ce jour là ; sa nouvelle Maistresse si peu aimable ; et je me trouvay tant au dessus d'eux ; que je sortis moins chagrine de cette visite, que je ne l'avois pensé. Mais apres tout, poursuivit elle, quoy que je n'eusse pas voulu que Phylidas m'eust encore aimée, j'avois pourtant tousjours un despit estrange, de ce qu'il aimoit Timoxene. Cependant Madame, par un sentiment de gloire, Anaxandride se resolut de ne faire jamais nul reproche à Phylidas : et de se contenter d'esviter sa rencontre, et de le traitter avec beaucoup de froideur en quelque lieu qu'elle le trouvast : et en effet la chose alla de cette sorte pendant quelque temps. Mais Madame, comme Timoxene n'avoit pas changé d'humeur, en changeant de lieu, elle fut a Megare, ce qu'elle estoit à Salamine : et : elle y fit mesme beaucoup plus de desordre, parce que comme on ne l'y connoissoit pas, tous les Hommes, et toutes les Femmes qui la virent, y furent attrapez : car comme elle est assurément fort aimable plus de la moitié de sa vie, on fit d'abord societé avec elle, comme avec une Personne qu'on estimoit. On voyoit bien sans doute, qu'elle estoit inégalle : mais on ne sçavoit pas le defaut qu'elle avoit d'estre sujette à avoir des jours où elle ne pouvoit rien taire : de sorte que comme c'est la coustume de celles qui veulent faire amitié avec une nouvelle venuë, de l'instruire peu à peu de toutes les nouvelles de la Ville, afin qu'elle n'y soit plus estrangere ; il y eut quelques hommes et quelques femmes, qui luy ayant rendu cét office, ne s'en trouverent pas fort bien, non plus que Phylidas. Car s'estant trouvé en un de ces jours, où elle disoit tout ce qu'elle sçavoit ; elle les broüilla tellement avec toute la Ville, qu'on n'a jamais entendu parler d'une telle chose, ny veû tant d'esclaircissemens en si peu de temps. Ce qui faisoit le plus grand embarras, estoit que comme elle escoutoit bien souvent toutes ces sortes de choses avec peu d'aplication, elle les confondoit en les redisant : ainsi elle faisoit dire à Phylidas, ce qu'un autre luy avoit conté : et à cét autre, ce que Phylidas luy avoit dit. Si bien que devant qu'on eust seulement demeslé le vray d'avec le faux, et qu'on fust convenu de ceux qui avoient dit ce que Timoxene redisoit, il se passoit un temps estrange : de sorte que bien souvent en voulant s'esclaircir, on se donnoit de nouvelles matieres d'esclaircissement : et on entassoit quelquefois querelle sur querelle. Mais ce qu'il y avoit de rare, estoit que Timoxene ne se soucioit non plus de toutes les broüilleries qu'elle faisoit, que si elle n'y eust eu aucune part, et elle sçavoit mesme si bien s'en démesler qu'elle se racommodoit avec tout le monde sans beaucoup de peine : mais le mal estoit qu'elle ne racommodoit pas si facilement les autres. Comme Phylidas est un fort honneste homme, et dont l'esprit est tout à fait esclairé, il voyoit bien, quelque amoureux qu'il fust, que Timoxene avoit de mauvaises qualitez parmy les bonnes : mais apres tout, comme il estoit d'humeur à aimer à surmonter les choses difficiles, on peut dire que les Espines servoient à luy faire trouver les Roses de meilleure odeur : estant certain que l'inesgalité de Timoxene durant tres longtemps, augmenta sa passion. Toutes-fois à la fin cette inesgalité produisit un effet qui luy donna bien du chagrin : parce que Timoxene n'estoit pas seulement tantost guaye, et tantost triste : car son inesgalité estoit aussi dans les sentimens de son coeur : et ceux qu'elle aimoit aujourd'huy, n'estoient pas toûsjours asseurez de l'estre demain. Si bien que par son propre changement, elle ne regarda plus Phylidas, ny comme son Amant, ny comme son Amy : et elle en regarda un autre beaucoup plus favorablement que luy. De sorte qu'apres que Phylidas eut essayé toutes choses pour se remettre bien avec elle, il voulut voir si la jalousie ne la rameneroit point : si bien que faisant dessein de faire semblant de vouloir renoüer avec Anaxandride, il chercha occasion de la revoir : et se fit remener chez elle par un Parent de cette belle Fille, qui estoit fort son Amy. Mais Madame, ce qu'il y eut de fort extraordinaire en cette avanture, fut que lors que Phylidas retourna chez Anaxandride, il estoit fort amoureux, et fort jaloux de Timoxene ; et n'avoit plus aucune tendresse pour cette premiere : aussi ce qui faisoit qu'il se resolvoit à faindre d'aimer celle-là plustost qu'une autre, estoit premierement que la chose estoit plus vray-semblable : et que de plus il avoit tousjours trouvé Anaxandride si douce, qu'il croyoit qu'il pourroit la quitter quand il voudroit, sans qu'il en arrivast rien davantage que ce qui en estoit desja arrivé. La chose n'alla pourtant pas comme il avoit pensée : car comme Anaxandride estoit glorieuse aussi bien que douce, elle avoit senty si aigrement l'inconstance de Phylidas, que ce n'avoit esté que pour l'amour d'elle mesme, qu'elle n'en avoit pas fait plus d'esclat. Mais lors qu'il se fit remener chez elle, et qu'il voulut luy parler en particulier, il fut bien surpris de trouver que son esprit n'estoit pas aux termes qu'il avoit creû : car il s'estoit imaginé qu'Anaxandride le recevroit tousjours aveque joye, toutes les fois qu'il le voudroit. Cependant elle luy parla si fierement des cette premiere visite, qu'il ne pût douter qu'il ne l'eust effectivement perduë : et qu'il ne luy fust encore plus difficille de regagner le coeur d'Anaxandride, s'il en eust eu envie, que celuy de Timoxene. De sorte que comme son amour s'estoit allentie par la facilité qu'il avoit eue à estre heureux ; elle commença dés ce jour là à se réveiller, par la difficulté qu'il trouva à le pouvoir jamais estre. Enfin Madame, sans que j'en puisse comprendre la raison, il est certain que la rudesse d'Anaxandride, commença de remettre dans le coeur de Phylidas, ce que sa trop grande douceur en avoit osté. Il ne passa pourtant pas d'une extremité à l'autre en un instant : mais il est vray qu'en fort peu de jours, il cessa d'aimer Timoxene, et recommença d'aimer Anaxandride, avec plus d'ardeur qu'il ne l'avoit jamais aimée : et il est mesme vray, que cette passion eut pour luy, toutes les graces de la nouveauté. Ce fut alors que se souvenant de l'estat où il avoit esté avec Anaxandride, il en fut encore plus infortuné : et il se trouvoit si coupable d'avoir pû ne sentir pas son bonheur, qu'il en estoit beaucoup plus malheureux. D'autre part Anaxandride, quoy qu'elle n'aimast plus Phylidas, ne laissoit pas par un sentiment de gloire, d'estre fort aise de le revoir dans ses chaisnes : si bien que comme elle avoit esprouvé que la rigueur estoit fort propre à accroistre sa passion, elle en eut autant qu'il en eust falu, pour faire cesser l'amour dans tout autre coeur que le sien : cependant plus Anaxandride le mal traitoit, plus il estoit amoureux d'elle, et plus il avoit de repentir de son inconstance. Mais (luy disois-je un jour, voyant le chagrin où il estoit) comment peut il estre vray, que vous ayez cessé d'aimer Anaxandride sans sujet, et que vous ayez recommencé sans raison ? car enfin quand vous la quittastes, elle estoit aussi aimable qu'elle avoit jamais esté : et quand vous la reprenez, elle ne l'est pas plus qu'elle estoit quand vous la quittastes : ainsi je pense avoir droit de vous demander pourquoy vous cessastes de l'aimer, ou pourquoy vous avez recommencé ? Je cesse de l'aimer, repit-il, parce que je m'estois tellement accoustumé à estre heureux, que je ne le croyois plus estre : et j'ay recommencé de l'adorer, parce que je suis las d'estre miserable : et que je connois bien que je ne puis estre heureux sans elle. Mais, luy disois-je, elle est ce qu'elle estoit quand vous en aimiez une autre, et ce qu'elle estoit, quand vous l'abandonnastes : ha Mnesiphile, me dit-il, qu'il s'en faut bien qu'Anaxandride ne soit ce qu'elle estoit, lors que je l'abandonnay ! car elle estoit douce, et elle est fiere ; elle m'aimoit, et elle me haït. J'advouë, luy dis-je alors en riant, que cette difference ne me semble guere propre à faire naistre l'amour : et qu'il eust esté bien plus raisonnable, de continuer de l'aimer lors qu'elle estoit douce, et lors qu'elle vous aimoit, que de recommencer d'avoir de l'amour pour elle, lors qu'elle vous mal traite, et qu'elle ne vous aime plus. J'en tombe d'accord, dit il, mais puis que je ne suis pas Maistre de mon coeur, que voulez vous que j'y face ? joint que comme Anaxandride ne me peut jamais maltraiter, que je ne regarde plustost sa rigueur, comme un effet de sa vangeance et de sa colere, que comme une marque de son mespris pour moy ; je trouve encore quelque douceur à penser qu'elle ne me haït, que parce qu'elle m'a aimé : et à esperer que comme elle a pû passer de l'amour à la haine, elle pourra encore passer de la haine a l'amour. Si vous estiez devenu amoureux d'une autre, luy repliquay-je, et que mesme apres avoir aimé Anaxandride et Timoxene, vous en eussiez encore aimé cent, je ne serois pas si surpris, que de vous revoir Amant d'Anaxandride : car enfin, luy dis-je, je comprens bien qu'on peut avoir broüillerie avec sa Maistresse, et renoüer avec elle ; je comprens bien mesme que la croyant infidelle, on la peut haïr ; et que venant en suitte à connoistre qu'elle est innocente, on peut recommencer de l'aimer : mais j'advoüe que je ne puis concevoir, qu'ayant quitté Anaxandride sans avoir aucun sujet de le faire, il soit possible que vous en soyez redevenu amoureux. Je le suis pourtant d'une telle sorte, repliqua-t'il, qu'on ne peut pas l'estre davantage : et je le suis d'autant plus, que je puis assurer que j'ay presentement autant de haine contre moy, que j'ay d'amour pour elle. En effet, toutes les fois que je songe au bien que j'ay perdu ; et que je pense en suitte à l'incertitude où je suis, si je le pourray posseder une seconde fois, je souffre plus que nul autre Amant n'a jamais souffert : car enfin les autres Amans qui desirent destre favorisez, desirent des faveurs dont ils n'ont pas jouï, et dont ils ne sçavent pas toute la douceur : mais pour moy, je suis bien plus miserable, puis que je souhaite un bien dont je connois la grandeur, et un bien que j'ay possedé. Mais, luy dis-je, vous vous trouviez si peu heureux en le possedant, que je ne sçay pourquoy vous desirez si ardemment de le posseder encore : je le desire, repliqua-t'il, parce que je connois bien mieux le prix de ce que j'ay perdu, que je ne le connoissois en le possedant. Enfin Madame, ce n'est pas encore assez pour vous prouver qu'on peut aimer deux fois une mesme Personne, de vous dire que Phylidas aima deux fois Anaxandride, si je ne vous dis encore, qu'Anaxandride ayma aussi deux fois Phylidas. Cependant il est certain que cét Amant s'opianiastra de telle sorte, à reconquerir le coeur qu'il avoit perdu, qu'enfin Anaxandride ayant cessé de le haïr, recommença de l'aimer : et ils s'aiment encore de l'heure que je parle, avec tant de tendresse, qu'ils se doivent espouser dans peu de jours. Apres cela Madame, il ne faut pas dire qu'on ne peut aimer deux fois une mesme Personne, puis qu'en une seule Histoire, je vous en fournis deux Exemples : et certes à dire vray, je trouve qu'il y a plus d'apparence qu'on soit capable de recommencer d'aimer, ce qu'on a une fois trouvé aimable, que d'aimer une nouvelle Maistresse. Quelque plaisir qu'il y ait à vous entendre parler, me dit alors flateusement la Princesse de Corinthe, il faut pourtant que je vous interrompe : car il me semble qu'il seroit plus à propos, avant que vous disiez vos raisons, que Chersias racontast l'Histoire qui donne un Exemple opposé à celuy que vous venez de rapporter : afin que raisonnant apres esgalement sur tous les deux, la chose en fust mieux esclaircie, et la dispute plus agreable. Comme ce que la Princesse de Corinthe disoit estoit fort raisonnable, Eumetis et toute la Compagnie l'ayant aprouvé, il falut que je m'imposasse silence, et que Chersias racontast l'Avanture qu'il avoit promise : de sorte qu'apres que toute la Compagnie eut renouvellé son attention ; et qu'Eumetis luy eut dit agreablement, qu'elle seroit bien aise qu'un Grec Asiatique exagerast un peu plus les choses que moy, qui avois, disoit-elle, fait plustost ce recit en Lacedemonien, qu'en Athenien ; Chersias commença son discours, comme il s'en va le commencer. Et en effet, Mnesiphile s'estant teû, Chersias prit la parole en ces termes.

Histoire d'Aglatonice et d'Iphicrate


HISTOIRE D'AGLATONICE,ET D'IPHICRATE.

Avant que de vous rien dire Madame, de l'Avanture que j'ay à vous raconter, je pense qu'il n'est pas hors de propos que je vous die quelle est la maniere de vivre de nostre Cour : de peur que ne vous imaginant pas la Ville de Priene telle qu'elle est, vous ne creussiez que j'imposerois quelque chose à la verité, en introduisant de Personnes galantes dans mon recit. C'est pourquoy Madame, il faut que vous sçachiez, que le sage Bias qui gouverne nostre Estat l'a rendu si celebre, tout petit qu'il est, qu'il n'y a aucun des Estats voisins, à qu'il ne soit considerable : et j'ose dire hardiment, que de tant de fameuses Colonnies Greques, qui ont passé en Asie, et qui s'y sont renduës puissantes ; il n'y en a point qui ait conservé avec tant de pureté, la politesse de son origine que la nostre. De plus, comme le sage Bias n'a point d'Enfans, il tousjours regardé un Neveu qu'il a, comme estant son Successeur : de sorte que comme cét illustre Neveu, qui s'apelle Iphicrate, est un admirablement honneste homme, il a encore contribué à faire que toute nostre Cour fust pleine d'honneste Gens : car si l'Oncle y a attiré beaucoup d'hommes sçavans, le Neveu y a fait beaucoup de Braves, par l'exemple de sa valeur : et beaucoup de Gens genereux, par celuy de sa generosité. Pour nos Dames, je puis assurer sans mensonge, que peu de Villes Asiatiques, en ont de plus belles, ny de plus aimables : mais ce qui rend encore cette Cour plus galante, est que Bias a une Niece, qui est aussi accomplie qu'Iphicrate est accomply : elle n'est pourtant pas sa Soeur : car elle est Fille d'une Soeur de Bias, et il est Fils d'un Frere. Cependant comme le Mary de cette Personne estoit du Sang des Princes qui regnoient à Xanthe, devant que cette Ville eust changé la forme de son Gouvernement ; on luy donne la qualité de Princesse, quoy que Xante soit destruite : et c'est chez elle que tout ce qu'il y a de Gens de qualité, et de Gens d'esprit s'assemblent, et que toutes les Dames vont aussi. Au reste Madame, je puis vous assurer que la Cour de Policrate, n'est pas plus galante que la nostre : et qu'on ne se divertit pas mieux à Milet, ny à Lesbos, qu'à Priene. Apres cela Madame, il faut que je vous die qu'Iphicrate n'est pas seulement un fort honneste homme, parce qu'il a du coeur, et de l'esprit : mais encore parce que c'est le plus sincere de tous les hommes. De plus, sa Personne plaist extrémement : car il est de belle taille, et de bonne mine : et ses plus grands ennemis ne peuvent effectivement luy reprocher aucun deffaut. Il est vray que sa sincerité est cause qu'il dit quelquesfois les choses d'une maniere un peu seiche : mais apres tout, il a tousjours esté estimé de tout le monde, et aime de tous ceux qui l'ont connu, à la reserve de la Personne de toute la Terre, de qui il eust mieux aimé l'estre. Apres cela Madame, il faut que je vous die quelle est cette belle et juste Personne dont j'entens parler : vous sçaurez donc Madame, que pour le malheur d'Iphicrate, apres avoir esté plusieurs années absent, il revint justement à Priene un soir qu'il y avoit Bal chez la Princesse de Xanthe : de sorte que comme il estoit en un âge où on ne perd guere une semblable occasion, il se mit diligemment en estat d'aller à cette Assemblée, qui estoit sans doute digne de sa curiosité : estant certain que je ne vy jamais toutes nos Dames plus belles, qu'elles l'estoient ce soir là puis qu'il n'y en avoit pas une, ny trop rouge, ny mal habillée. En effet, celles d'entre elles qui se connoissoient le mieux en semblables choses, advoüerent qu'elles n'avoient jamais esté à nulle Assemblée plus agreable que celle dont je parle : car elle n'avoit pas la presse, et l'incommodité des grandes Festes ; et elle n'estoit pas aussi de ces petites Assemblées, où il faut que celles qui en sont dancent tousjours, ou que personne ne dance, tant il y a peu de monde : et où l'on dance beaucoup, sans en pouvoir tirer vanité, parce que les hommes n'ont point à choisir. De plus, la Sale estoit bien esclairée : et les Maistres de l'harmonie estoient mesme en si bonne humeur ce jour là, qu'il n'eust pas esté aisé de ne dancer point en cadence. Iphicrate estant donc entré au lieu où l'on dançoit, avec toute la joye d'un homme qui estoit bien aise de trouver un divertissement, dés le premier soir de son arrivée ; il fut à un bout de la Sale, où il vit trois ou quatre de ses anciens Amis, qui parloient à des Dames qui ne dançoient pas alors. De sorte qu'ayant autant de satisfaction de le revoir, qu'il en avoit de les trouver, ils se firent mille civilitez de part et d'autre : la Princesse de Xanthe en son particulier, luy tesmoigna avoir beaucoup de joye de son retour : et il y eut mesme des hommes et des Dames qui dançoient, qui ne laisserent pas de luy faire voir ou dans leurs yeux, ou par quelque signe de Teste, qu'ils avoient impatience que leur dance fust finie, pour luy dire qu'ils estoient bien aises qu'il estoit revenu. Mais enfin, apres ces premieres civilitez, Iphicrate eut la liberté de regarder les Belles du Bal : et de voir qu'il y en avoit une fort aimable, qu'il ne croyoit pas avoir jamais veuë à aucune Assemblée avant que de partir de Priene : et à dire vray il ne se trompoit pas, car elle estoit encore si jeune quand il estoit party, qu'elle n'alloit pas au Bal en ce temps-là : joint que le hazard avoit mesme fait qu'il ne l'avoit jamais veuë Enfant, De sorte qu'estant surpris de la voir, il me demanda qui elle estoit ? comme estant un de ceux qui estoient le plus prés de luy, et qu'il honoroit le plus de son amitié. Et certes ce n'estoit pas sans raison, si cette Dame se nomme Aglatonice, luy donnoit de la curio-qui sité : puis qu'il est vray que c'est une des plus charmantes Personne du monde. En effet, elle a la taille si noble et si bien faite, et l'air si galant, et si aisé, que toute Brune qu'elle est, elle efface le plus grand esclat de toutes les beautez blondes de Priene. Il s'en trouve sans doute qui ont tous les traits du visage aussi beau qu'elle, et mesme plus beaux : mais il ne s'en trouve pourtant point qu'on puisse veritablement dire plus belle : puis qu'il ne s'en trouve pas qui plaise davantage. Aglatonice estant donc telle que je le dis, Iphicrate me demanda, comme je l'ay desja dit, qui elle estoit, et si je la voyois chez elle ? je m'imagine (luy dis-je, apres luy avoir dit son nom) que vous ne me demandez cette derniere chose, que parce que vous avez dessein de la connoistre : mais Iphicrate, adjoustay-je, Aglatonice est une dangereuse Personne à voir. En la voyant aussi belle qu'elle est, repliqua-t'il, il est aisé de comprendre qu'on ne la peut voir sans danger : quoy que ce que vous dittes soit vray, repris-je, de la maniere dont vous l'entendez, ce n'est toutesfois pas encore comme je l'entens : et comment l'entendez vous donc ? repliqua-t'il ; ce que je veux dire, luy dis-je, est que cette Personne qui semble n'estre née que pour se faire aimer, tant elle est aimable, est la moins aimante creature de l'Univers, à ce que disent ceux qui la pensent le mieux connoistre. Mais pour moy, je suis persuadé qu'on ne la connoist pas trop bien : et qu'il y a encore beaucoup d'endroits dans son coeur, où qui que ce soit n'a jamais penetré. De grace, me dit-il, faites moy le Portrait de cette Personne : si je le fais sans la flatter, luy dis-je alors en soûriant, vous n'en deviendrez pas amoureux, quoy que je luy donne mille loüanges. Faites le donc promptement (respondit-il, en soûriant aussi bien que moy) car je suis le plus trompé de tous les hommes, s'il n'y a desja quelque legere disposition dans mon coeur à l'aimer. Je vous diray donc, luy dis-je, qu'encore qu'Aglatonice ait infiniment de l'esprit, et de l'esprit du monde, elle vit presques pourtant avec tous ceux qui l'aprochent, comme si elle ne faisoit aucune distinction de ceux qui sont mediocrement honnestes Gens, à ceux qui le sont autant qu'on le peut estre : et de ceux qui le sont mediocrement, à ceux qui ne le sont point du tout : de sorte que je puis vous assurer qu'Aglatonice, toute vertueuse qu'elle est, n'a encore jamais refusé un Adorateur. Cependant on ne dit point par le monde qu'elle soit Coquette : et elle a si bien fait qu'elle a trouvé l'art de pouvoir avoir mille Amans, et de n'en refuser aucun ; sans qu'on die pourtant autre chose d'elle, sinon qu'elle aime les plaisirs et la galanterie en general, sans qu'on l'accuse jusques à cette heure, d'aimer aucun Galant en particulier. Aussi y a-t'il tousjours une presse si grande chez elle, que je ne vous la puis representer : car comme Aglatonice souffre qu'on la regarde, et qu'on soûpire ; et qu'elle n'a jamais deffendu à qui que ce soit de l'aimer, on voit aupres d'elle un nombre infiny de Rivaux : qui parce qu'ils ne sont pas plus favorisez les uns que les autres, vivent en repos sans se quereller, et presques sans se haïr : d'autant que comme les yeux d'Aglatonice, ne mettent point de difference entre eux, ils ne se portent point d'envie. Comme il faudroit donc, reprit Iphicrate en riant, que je fusse bien malheureux si j'estois rebuté par Aglatonice, vous me donnez beaucoup de joye : car encore est-ce quelque satisfaction, que d'estre assuré de n'estre pas mal traité d'abord. Il est vray, repliquay-je, mais c'est aussi une cruelle chose, de ne pouvoir presques esperer d'estre mieux avec elle, apres dix ans de service, qu'on y est dés le premier jour : et de n'y estre pas mieux que cent autres, qui n'ont ny merite, ny agrément. Mais est-il possible, me dit-il, qu'une Personne comme celle-là, puisse souffrir d'estre aimée de quelqu'un qui soit absolument sans merite ? Je vous proteste, luy dis-je, que j'en connois qui l'aiment qui n'en ont point du tout : et je vous proteste de plus, que depuis Philosophe, jusques à Insensé ; et depuis Brave, jusques à Poltron ; elle a des Amans de toutes les manieres. Quand ce ne seroit donc que par curiosité, reprit Iphicrate, je vous prie menez moy dés demain chez Aglatonice : si ce n'est grand hazard, luy dis-je, cette curiosité vous coustra cher : car encore que je vous aye dit des choses fort capables de vous empescher de vous engager à l'aimer, je suis fortement persuadé, quoy que je vous aye dit le contraire, que si vous n'aimez point ailleurs, vous l'aimerez : estant bien certain, veû comme je vous connois, qu'elle vous plaira plus que nulle autre Femme ne vous sçauroit plaire. De sorte que comme vous estes d'un temperamment opposé au sien, vous serez, si je ne me trompe, le plus malheureux de tous les hommes, si vous devenez son Amant. Vous me la representez si peu rigoureuse, repliqua-t'il en souriant, que je ne voy pas qu'il y ait tant de malheurs à aprehender : quoy, luy dis-je, vous croyez que ce ne soit pas la plus cruelle chose du monde, d'aimer une Personne qui vous confond avec mille autres ! et de qui il n'y a jamais rien à attendre, que ce qu'elle fait pour vous dés le premier jour, et que ce qu'elle fait pour quiconque veut porter ses chaisnes. Car enfin on peut dire sans mensonge, qu'elle les escoute tous : et qu'elle ne respond à pas un, ny assez favorablement pour le rendre heureux, ny assez rudement pour le desesperer : quoy qu'il en soit il la faut voir, me dit-il, et vous me ferez plaisir de m'y mener dés demain. Voila donc Seigneur, quelle fut la premiere conversation que j'eus avec Iphicrate touchant Aglatonice, à qui il n'eust pû parler ce soir là, quand il l'eust voulu : car à peine avoit elle cessé de dancer, qu'ils estoient dix ou douze à ses pieds : et à peine ces dix ou douze estoient ils à l'entour d'elle, que quelque autre la revenoit prendre. Mais enfin Madame, pour ne m'amuser pas à des choses inutiles, je menay le jour suivant Iphicrate chez Aglatonice : qui le reçeut avec cette civilité galante et universelle, qu'elle a pour tous ceux qui la visitent : de sorte que comme elle a la meilleure grace du monde à tout ce qu'elle fait : et qu'elle ne peut jamais rien dire qui ne plaise ; il fut charmé de l'avoir veuë : et il sortit de chez elle plus amoureux que tous ceux qu'il y laissa. Il ne me le dit pourtant pas alors, mais je m'en aperçeus malgré luy : si bien que comme je craignois qu'il ne sengageast, je luy dis encore mille choses pour l'en empescher, quoy que je ne pusse pourtant luy dire d'autre mal d'Aglatonice, que celuy que je luy en avois desja dit ; car il est vray qu'à cela prés, elle est une des plus accomplie Personne du monde. C'estoit pourtant en vain Madame, que je pretendois empescher qu'il n'aimast Aglatonice : car j'ay bien connu depuis, que cette amour estoit une amour de constellation, où la raison ne se pouvoit opposer En effet, si la chose n'eust pas esté ainsi, Iphicrate n'eust du moins pas aimé Aglatonice si long temps : et il auroit cessé dés l'horrible injustice qu'elle luy fit : mais pour faire que vous la sçachiez, il faut vous dire ce qui la preceda. Vous sçaurez donc, qu'Iphicrate apres cette premiere visite, retourna tout seul chez Aglatonice : et y retourna si souvent, qu'enfin on ne le trouvoit plus ailleurs. Cependant il n'est pas aisé de concevoir ce qui l'y attacha : car il est certain que cette Personne qui n'avoit jamais en toute sa vie refusé une adoration, ny un Adorateur, ne reçeut pas trop bien la declaration d'amour que luy fit Iphicrate : au contraire il vit je ne sçay quoy de mesprisant dans ses yeux : et je ne sçay qu'elle negligence indifferente à la responce qu'elle luy fit, qui l'auroit guery de sa passion, s'il eust esté en estat de l'estre. Mais comme il avoit desja le coeur trop engagé, pour se pouvoir desgager par une premiere difficulté, au lieu de s'attiedir, son amour en devint plus ardente : et si jusques alors il avoit aimé par inclination seulement, il aima par opiniastreté et se resolut de vaincre tout ce qui pourroit s'oposer à son bonheur. Il trouva mesme d'abord quelque avantage à estre plus mal traité que mille autres, qui ne le valoient pas : et il pensa qu'il n'estoit plus mal reçeu, que parce qu'on le trouvoit peut estre plus redoutable : enfin il se flatta, comme un homme qui vouloit continuer d'aimer, et qui ne s'en pouvoit empescher. Il y avoit pourtant des heures, où cette indulgence galante, qui faisoit qu'Aglatonice laissoit soûpirer pour elle, tous ceux qui en avoient envie, luy estoit insuportable : et où la rudesse qu'elle avoit pour luy, le mettoit au desespoir. En effet un jour que le hazard fit qu'il se trouva seul avec elle, parce qu'il s'obstina à y demeurer le dernier, il Ce mit à luy en faire des reproches : et à se pleindre de la rigueur qu'elle luy tenoit. Car enfin Madame (luy dit-il, apres plusieurs autres choses) je ne sçay pas comment vous pouvez avoir l'inhumanité de me deffendre de vous aimer, apres l'avoir permis à mille Rivaux, que vostre beauté m'a faits. Si parmy ce grand nombre, poursuivit-il, vous en aviez choisi un, qui fust effectivement digne de vostre choix, et que vous bannissiez tous les autres, je serois sans doute tres affligé, de n'avoir pas esté choisi : mais apres tout je me retirerois dans la multitude des malheureux : et si je me pleignois, ce seroit en secret, et ce seroit plus de mon peu de merite, que de vous. Mais Madame, la chose n'est pas ainsi : vous n'en choisissez point, et vous en endurez mille ; et entre ces mille, vous me choisissiez pour me mal-traiter. Cependant, je ne voy pas qu'ils soûpirent plus doucement, ny plus respectueusement que moy : de sorte Madame, que vous ne pouvez, sans estre injuste, souffrir qu'ils vous aiment, si vous me le deffendez : c'est pourquoy, choisissez s'il vous plaist de deux choses l'une : ou de leur deffendre de vous aimer, comme vous me le deffendez : ou de me le permettre, comme vous le leur permettez. La proposition d'Iphicrate, ne fut pas pourtant acceptée, quelque equitable qu'elle fust : car Aglatonice continua malgré toutes ses pleintes, de souffrir d'estre aimée, de tous ceux qui J'aimoient, et de luy deffendre opiniastrément de l'aimer : de sorte que ne pouvant plus alors r'enfermer toute sa douleur dans son ame, il me choisit pour estre le Confident de sa passion. D'abord je voulus ne la pleindre pas : et je luy reprochay d'avoir negligé mes conseils : mais à la fin, il me fit tant de pitié, que je pris beaucoup de part à sa douleur. En venté, me disoit-il un jour, il faut que je sois bien malheureux, ou bien haïssable, de ne pouvoir estre souffert par Aglatonice : qui souffre des Gens pour ses Amans, que jamais personne n'a voulu pour ses Amis. En effet (adjoustoit-t'il, en les repassant tous les uns apres les autres) n'est-ce pas une chose estonnante, de voir que je sois plus mal traité, que le plus mal fait de mes Rivaux ? Cependant je ne puis trouver de remede au mal qui me tourmente : car si je n'avois qu'un Rival ou deux, on pourroit trouver les voyes de s'en delivrer : mais à moins que de vouloir faire cinquante Combats, ou de donner une Bataille en assemblant autant d'Amis, qu'Aglatonice à d'Amans, je ne voy pas qu'il soit possible de me deffaire de mes Rivaux : joint que quand je m'en serois deffait, je pense que je n'en serois pas mieux avec elle : puis qu'il est à croire qu'elle s'ennuyeroit estrangement, de n'avoir plus cette foule d'Adorateurs qui l'environnent : et qu'elle se trouveroit encore plus importunée de me voir seul aupres d'elle, que lors que j'y suis en la compagnie de tant de Gens que je n'aime pas. Mais, luy disoisie, puis que vous ne pouvez combatre vos Rivaux, combatez vous vous mesme, et taschez de vous vaincre : ha Chersias, me dit-il, je n'ay pas attendu vostre conseil à le faire ! mais à vous dire la verité, je l'ay fait inutilement : et Aglatonice est si puissante dans mon coeur, malgré son indulgence pour les autres, et sa cruauté pour moy, que je ne puis jamais esperer de pouvoir cesser de l'aimer. Apres cela Iphicrate passant tout d'un coup, d'un sentiment à un autre ; encore, adjousta-t'il, est-ce tousjours quelque consolation, de voir qu'Aglatonice ne fait point de choix parmy ceux qu'elle endure : car il est vray que bien qu'elle ne face presque rien que regarder et escouter ceux qui l'aiment, si elle faisoit seulement pour un seul, ce qu'elle fait pour tous, je serois mille fois plus miserable que je ne le suis : parce que je pourrois croire qu'elle aimeroit effectivement celuy avec qui elle vivroit d'une façon si particuliere, et si obligeante : mais comme elle en escoute cent à la fois, il est si aisé de connoistre qu'elle aime la galanterie, sans aimer les Galans, que j'en suis à demy consolé. Si elle aime la galanterie en general, repliquay-je, par quelle raison ne souffre-t'elle pas la vostre comme celle des autres ; ha cruel Amy, s'escria-t'il pourquoy destruisez vous une legere consolation que je me donnois en me trompant ; c'est, luy dis-je, parce que je ne veux point flatter un mal que je veux guerir. Non non, me dit-il, ne vous obstinez pas à chercher les voyes de me faire cesser d'aimer Aglatonice, car je vous declare que je ne la sçaurois haïr : et que mesme je ne la voudrois pas haïr Faites vous en donc aimer, luy dis-je, car je vous advouë que d'aimer sans estre aimé, ou sans esperer de l'estre est une chose que je ne serois jamais, et que je ne sçaurois vous conseiller de faire. Voila donc Madame, en quels termes Iphicrate avoit l'eprit, lors qu'il luy arriva une augmentation de malheur, qui comme je croy vous l'avoir dit, pensa le faire desperer. Il faut donc que vous sçachiez, que comme il n'y avoit presques point de jour, qu'Aglatonice ne fist quelque nouvelle Conqueste, il y eut un homme de qualité qui ne J'avoit point encore aimée, qui s'advisa, à mon advis, parce que c'estoit alors la mode d'aimer Aglatonice, de luy dire qu'il l'aimoit, et d'accroistre le nombre de ceux qui luy offroient de l'Encens, Mais Madame, il faut que vous scachiez en mesme temps, que ce nouvel Amant d'Aglatonice, qui s'apelle Chrysipe, estoit le moins honneste homme de tous ses Amans, quoy qu'elle en eust qui ne le fussent guere. En effet, Chrysipe à une sorte d'esprit, qui n'a ny estenduë, ny profondeur, ny vivacité, ny agrément : et qu'on peut veritablement appeller un esprit de Bagatelle, et de qui l'enjoüement mesme a quelque chose de si bas, et de si peu galant, qu'on ne peut l'endurer, à moins que d'avoir le goust fort mauvais : et de ne se connoistre point du tout en honnestes Gens. Cependant Chrysipe estant tel que je vous le represente, et Iphicrate estant aussi tel que je vous l'ay dépeint, il y eut autant de difference à leur destin, qu'il y en avoit à leur merite. Il est vray que ce ne fut pas d'une maniere equitable : car enfin Aglatonice, toute pleine d'esprit qu'elle est, fit une injustice effroyable, non seulement en continuant opiniastrément de refuser l'affection d'Iphicrate, mais encore en recevant plus favorablement celle de Chrysipe, qu'elle n'avoit jamais reçeu celle de pas un autre. Ainsi par une bizarrerie qui n'eut jamais d'esgalle, le plus honneste homme de tous ses Amans, fut le seul mesprisé : et le moins honneste homme de tous, fut effectivement preferé à tous les autres. D'abord on ne s'aperçeut pas de l'injustice d'Aglatonice : car il y avoit si peu d'aparence que Chrysipe peust jamais estre preferé, qu'on ne la soubçonna pas d'une si grande foiblesse : mais comme un Amant mal traité, observe bien sa Maistresse de plus prés qu'un autre, Iphicrate vit bien tost que Chrysipe non seulement estoit souffert comme les autres, mais qu'il estoit mesme regardé plus favorablement : car comme Aglatonice se trouva avoir une aussi puissante inclination pour luy, qu'elle avoit une forte aversion pour Iphicrate, elle donna plus de marques d'affection à celuy qu'elle aimoit effectivement, qu'à ceux qu'elle ne faisoit que souffrir : de sorte que le malheureux Iphicrate en eut une douleur qu'on ne sçauroit exprimer. Ce fut alors qu'il fit tout ce qu'il pût, pour n'aimer plus Aglatonice : mais comme il y avoit quelque chose d'aussi puissant dans son coeur pour le forcer à l'aimer, qu'il y avoit quelque chose de puissant dans celuy d'Aglatonice, pour la porter à le haïr, il ne pût se vaincre : et il fut contraint de l'aimer malgré luy. Cependant comme il voyoit de jour en jour ce nouvel esclave, se mettre en estat de regner bien tost souverainement dans le coeur d'Aglatonice, et qu'il s'en espandoit desja quelque bruit, il se resolut de luy en parler : et de luy dire enfin une fois en sa vie, tout ce qu'il pensoit : de sorte qu'il se détermina à chercher opiniastrément l'occasion de l'entretenir en particulier. Il fut pourtant assez long temps sans la pouvoir trouver : car Chrysipe qui faisoit naturellement l'empressé des plus petites choses, l'estoit estrangement aupres d'Aglatonice. Mais enfin Iphicrate m'ayant communiqué son dessein, je luy promis de le delivrer le lendemain de la persecution de Chrysipe : et en effet je l'engageay le jour suivant assez adroitement à une Partie de Chasse, qui l'occupa presques jusques au soir : si bien qu'Iphicrate qui estoit allé de tres bonne heure chez Aglatonice, eut toute la commodité de l'entretenir qu'il eust pû souhaiter. Lors qu'il entra dans sa Chambre, elle lisoit, de sorte que n'osant pas continuer de lire, elle jetta negligemment le Livre qu'elle tenoit sur sa Table, sans le fermer, comme si elle eust eu dessein de recommencer bien tost sa lecture : et elle l'y jetta mesme d'une maniere qui fit si bien connoistre à Iphicrate, qu'il ne l'interrompoit pas agreablement, que cela le confirma encore dans la resolution qu'il avoit prise de se pleindre d'elle. Neantmoins comme il ne voulut pas d'abord commencer la conversation par des pleintes, il la salüa tres respectueusement, et prenant la parole, en s'asseyant quel que soit le Livre que vous quitez, luy dit-il, Madame ; je pense que je puis assurer, que ma conversation ne vous divertira pas tant que sa lecture vous divertissoit : et que j'ay sujet de craindre que vous ne haïssiez encore plus qu'à l'ordinaire, celuy qui vous interrompt. Il est à croire en effet, dit-elle, que je ne m'ennuyois pas en lisant : car il n'est d'un mauvais Livre, comme d'un fâcheux Amy : puis qu'on n'a qu'à cesser de lire, pour cesser d'estre importuné, et qu'il n'est pas si aisé de se deffaire d'une conversation incommode. Comme je suis persuadé que vous avez plus d'Amans que d'Amis, repliqua-t'il en soûriant, je croy Madame, que vous n'avez guere esprouvé cette sorte d'importunité. Quand je tomberois d'accord de ce que vous dittes, reprit-elle, cela ne concluroit pas que je ne pusse estre importunée : puis qu'il est des Amans importuns, aussi bien que des Amis incommodes. Je sçay bien Madame, repliqua-t'il, la part que je dois prendre a ce que vous dites : mais je sçay en mesme temps qu'à parler des choses equitablement, il y a quelquesfois aupres de vous un Amant qui ne devroit pas vous importuner, qui ne laisse pas de vous estre importun : et qu'il y en a un aussi qui ne vous importune pas, qui vous devroit importuner : du moins sçay-je bien qu'il importune tous ceux qui le connoissent, excepté vous. A peine Iphicrate eut-il dit cela, qu'Aglatonice en rougit de colere, et de confusion : car il n'estoit pas possible, malgré toute son aversion pour Iphicrate, et toute son inclination pour Chrysipe, qu'elle ne connust la difference qu'il y avoit entre ces deux hommes : de sorte qu'Iphicrate s'aperçevant qu'il luy avoit fait autant de despit, qu'il luy en avoit voulu faire, en devint encore plus hardy, quoy qu'il se resolust pourtant de ne sortir pas du respect qu'il luy vouloit rendre. Si bien que reprenant la parole, sans donner loisir à Aglatonice de luy respondre ; je vous demande pardon Madame, luy dit-il, de l'excés de ma sincerité : mais comme vous le sçavez, c'est une vertu dont je ne me sçaurois, ny ne me voudrois deffaire : c'est pourquoy, il faut s'il vous plaist que vous enduriez aujourd'huy que je vous die tout ce que je pense. Comme on n'a aucun droit, reprit elle froidement, de prendre une liberté, qu'on ne donne pas aux autres, je veux croire qu'en vous disposant à me dire tout ce que vous pensez, vous vous preparez aussi à me laisser dire tout ce que je penseray, si la fantasie m'en prend. Vous pouvez bien juger Madame, reprit-il, qu'un homme à qui vous refusez toutes choses, n'a garde de s'imager qu'il soit en droit de vous imposer des Loix : ainsi Madame, quand je vous auray dit tout ce que je veux que vous sçachiez, vous me direz tout ce qu'il vous plaira que je sçache : vous declarant mesme par avance, que vous ne pourrez me rien dire de fascheux qui me surprenne. Mais enfin, adjousta-t'il, pour ne perdre pas un temps si precieux, ce que j'ay à vous dire est, que quelque violente que soit la passion que j'ay pour vous, j'ay si bien fait, que je J'ay renduë capable de s'accommoder à ma mauvaise fortune, et de subsister mesme sans esperance. Ouy Madame, poursuivit-il, je puis continuer de vous aimer, sans esperer d'estre aimé : et je puis faire par excés d'amour, ce que nul autre Amant que moy n'a jamais fait. Vous sçavez Madame, qu'il y a quelque temps que je vous priay de vouloir m'escouter, comme vous en escoutiez cent autres : ou de n'escouter pas les autres ; puis que vous ne me vouliez pas escouter. Mais aujourd'huy, estant devenu plus raisonnable, et connoissant qu'il n'est pas juste, d'imposer des Loix si rudes à celle de qui j'en dois recevoir ; je consens Madame, que vous escoutiez ceux que je ne voulois pas que vous escoutassiez, si vous ne m'escoutiez point : et je consens mesme, que vous ne m'escoutiez jamais. Et pour porter encore ma moderation plus loin, je vous declare que de tous les services que je vous ay rendus, de tous ceux que je vous rendray, et de tous ceux que j'ay envie de vous rendre ; je ne vous demanderay de ma vie autre recompence, que celle que je m'en vay vous demander : en vous conjurant, avec tout le respect imaginable, et toute la passion possible, de vouloir seulement n'escouter plus Chrysipe : aussi bien Madame, ne merite-t'il pas d'estre escouté. Je vous laisse tous mes autres Rivaux (poursuivit-il, sans luy donner loisir de l'interrompre) pourveû que vous mal traitiez celuy-là : et je vous proteste Madame, adjousta-t'il qu'il y va autant de vostre gloire, que de mon repos : et que vous ferez autant pour vous que pour moy, en faisant ce que je vous conjure de faire. Il faut estre bien hardy (luy dit-elle, en rougissant de despit) pour dire ce que vous dittes : il faut estre bien preoccupée, reprit-il, pour ne m'accorder pas ce que je vous demande. Mais à ce que je voy, adjousta-t'elle, vous croyez donc que Chrysipe est fort bien aveque moy ; je croy sans doute, repliqua-t'il, qu'il y est mieux qu'il n'y devroit estre. puis qu'il n'y est pas mal : et je suis si persuadé de cette verité, qu'on ne peut pas l'estre plus fortement. Vous devez prendre si peu d'interest, respondit-elle, à tout ce qui me regarde, que je ne vous conseille pas de vous opiniastrer à me prescrire des Loix : car enfin je pense avoir droit d'escouter qui bon me semble : et d'imposer silence à qui il me plaist, sans que qui que ce soit ait sujet de le trouver estrange : joint que n'escoutant rien que je ne puisse entendre, je suis satisfaite de moy, et je ne me soucie nulle ment, que vous n'en soyez pas satisfait. Mais Madame, luy dit-il alors, est-il possible que vous ne connoissiez pas que vous estes encore plus injuste en escoutant Chrysipe, qu'en ne m'escoutant point ? mais que vous importe, repliqua-t'elle, que j'escoute celuy-cy, ou celuy-là, puis que j'ay fortement resolu de ne vous escouter jamais ? joint qu'à parler veritablement, adjousta-t'elle, toute la difference qu'il y a entre ces Gens que vous dittes que j'escoute, et vous que je n'escoute point, c'est que je les escoute sans les aimer, et que j'ay la bonté de vouloir vous espargner la peine de me dire cent choses inutiles. Ha Madame, s'escia-il, ce que vous dittes seroit bon à dire à un homme qui ne vous aimeroit pas ! mais pour moy qui vous aime avec une ardeur démesurée, et qui ne pense qu'à vous, il n'est pas possible que vous me puissiez tromper. Et puis quand mesme il seroit vray que vous pourriez me desguiser vos sentimens, je verrois le bonheur de Chrysipe en toutes ses actions : puis qu'il est vray Madame, que je puis vous dire sans vous flatter, qu'il n'a pas tant d'esprit que vous : c'est pourquoy je vous conjure pour vostre propre gloire, de ne choisir personne, ou de ne le choisir pas : car je vous declare que je ne sçaurois endurer que vous l'enduriez. Quoy que je n'aime pas Chrysipe plus qu'un autre, repliqua-t'elle, je puis vous assurer que vous luy rendez un bon office, en m'aprenant que vous le haïssez : puis que quand je n'aurois autre intention que celle de vous faire despit, je le recevrois plus civilement que je n'ay jamais fait : car enfin Iphicrate, je pretens estre libre : et je pretens que vous n'avez aucune raison de vous mesler de ma conduite : et que j'ay autant de droit de choisir mes connoissances, que de choisir les couleurs dont je m'habille : puis qu'en effet il vous importe aussi peu que je voye Chrysipe, ou que je ne le voye pas, qu'il vous importe que je fois habillée d'Incarnat ou de Vert. Comme l'Incarnat vous sied encore mieux que le Vert, reprit-il en soûriant, le choix des couleurs que vous portez, ne m'est pas aussi indifferent que vous le pensez : car comme je m'interesse à la gloire de vostre beauté, aussi bien qu'à celle de vostre esprit, je suis plus aise que vous portiez celle qui vous sied le mieux, que celle qui vous est la moins avantageuse. Ainsi Madame, il n'est pas vray de dire qu'il ne m'importe que vous voiyez Chrysipe, ou que vous ne le voiyez pas : puis que quand je n'y aurois nul interest directement pour moy, j'y aurois tousjours celuy que je prens à vostre gloire, que vous diminuez d'une estrange forte, en souffrant un tel Amant. De grace Iphicrate, luy dit-elle, ne mettez point ma patience à la derniere espreuve et soyez fortement persuadé, que quoy que vous puissiez dire, vous ne me persuaderez pas. En effet, poursuivit-elle, si vous estes destiné à n'estre jamais aimé, vous ne sçauriez changer vostre Destin : et si celuy de Chrysipe est de n'estre pas haï, il ne le fera pas non plus, quoy que vous puissiez dire. Ainsi mettez vous l'esprit en repos de ce costé là : et pour vous rendre toute la justice que je puis, je vous advoüeray ingenûment, que je connois bien qu'il y a quelque chose pour vous dans mon coeur, qui n'est pas tout à fait equitable : mais apres tout, puis que je ne me rends pas justice à moy mesme, vous n'avez pas sujet de vous pleindre. Quoy Madame, luy dit-il, vous voulez que je ne me pleigne pas, de ce que vous me preferez Chrysipe ! ha Madame, cela n'est pas en ma puissance : et à ne vous en mentir point, j'en ay l'esprit si irrité, que je pense qu'en l'humeur où je suis, vous me donneriez la plus grande joye du monde, si vous m'assuriez que vous aimez fortement quelqu'un de mes autres Rivaux, et que vous ne l'aimez point. Puis qu'il ne sert de rien de vous parler serieusement (repliqua-t'elle en soûriant à demy) je vous advoüeray plus que vous ne voulez : car je vous assureray qu'il n'y a pas un de ceux que vous nommez vos Rivaux, que je n'aime mille fois plus que vous, sans en excepter Chrysipe. Si vous l'eussiez excepté, repliqua-t'il, je me serois pleint en secret de mon malheur : mais puis que vous ne l'exceptez pas, je m'en pleindray si haut, que peut-estre serez vous obligée d'avoüer, que vous avez eu tort de me desesperer. Comme Aglatonice alloit respondre, la plus chere de ses Amies entra : qui luy fit le plus grand plaisir du monde de rompre cette conversation : aussi ne la vit-elle pas plustost, qu'elle fut au devant d'elle, avec une civilité extraordinaire. Mais comme Iphicrate n'estoit pas alors d'humeur à parler de choses indifferentes, il se retira : il est vray que ce fut avec tant de marques de dépit sur le visage, que cette Dame qui venoit d'entrer, qui s'appelle Parthenopée, s'en aperçeut, et en demanda la cause à Aglatonice des qu'il fut sorty. Au nom des Dieux, luy respondit-elle, ne me pressez point de vous dire ce que j'ay eu à demesler avec Iphicrate : car je n'y puis songer sans colere. Je n'arrache jamais par force les secrets de mes Amis (repliqua Parthenopée, comme elle me l'a dit depuis) mais pour vous tesmoigner que je suis effectivement plus la vostre, que toutes celles qui se le disent, adjousta-t'elle. et qu'ainsi je devrois avoir un privilege plus particulier aupres de vous, que toutes vos autres Amies ; il faut que je vous donne un advis, au hazard de vous déplaire : et que je vous die qu'il commence de s'espandre je ne sçay quel petit bruit, qui ne vous est pas avantageux. C'est pourtant une chose qui ne se dit encore qu'à l'oreille, poursuivit elle, et qu'on ne dit pas mesme tout à fait affirmativement : mais apres tout, je voudrois qu'elle ne se dist point, Aussi ay-je soûtenu aujourd'huy hautement, à ceux qui me l'ont ditte, qu'ils se trompoient : et que ce qu'ils disoient estoit absolument faux : cependant je vous advoüeray, que je crains pourtant un peu, qu'ils ne se trompent pas tant que je le leur ay dit. Comme je ne sçay pas l'Art de deviner, reprit Aglatonice en changeant de couleur, je ne sçay ce que vous voulez dire : et je ne sçay mesme si je dois souhaiter de le sçavoir. Neantmoins, adjousta-t'elle un moment apres, comme j'ay l'esprit preparé à toutes ces fortes de choses qu'on invente par le monde, je veux bien que vous me disiez ce qu'on dit de moy. Puis que vous m'en donnez la permission, repliqua Parthenopée, je vous diray que selon mon jugement, on dit la chose du monde que vous devez le plus desavoüer : car enfin on dit que de ce grand nombre d'Amans que vostre beauté a faits, vous en avez choisi deux, pour estre l'objet de deux passions bien differentes ; puis qu'on assure qu'Iphicrate, qui est le plus honneste homme de ceux qui vous aiment, est haï de vous : et qu'il s'en faut peu que Chrysipe qui est le moins agreable de tous, n'en soit aimé : jugez apres cela Aglatonice, si j'ay raison de vous dire, que vous ne devez pas advoüer que cela soit vray. Je n'advoüeray pas sans doute, repliqua-t'elle, que j'aime Chrysippe : mais j'advouëray sans beaucoup de peine, que je n'aime pas Iphicrate. Puis que vous estes assez injuste (reprit Parthenopée, en la regardant fixement) pour n'aimer pas le plus honneste homme de tous ceux qui vous aiment ; je crains estrangement que vous ne le soyez encore assez, pour aimer celuy de tous qui en est le moins digne : car enfin, qui fait injustice au merite, peut bien faire grace à celuy qui n'en a point. Vous me parlez si fortement, repliqua Aglatonice, que quand vous feriez Amie particuliere d'Iphicrate, vous ne pourriez dire que ce que vous dittes. Je ne suis point Amie particuliere d'Iphicrate, reprit Parthenopée, mais je suis la vostre : et c'est en cette qualité, que je vous conjure de me vouloir ouvrir vostre coeur : afin que je sçache s'il faut vous justifier, ou vous excuser : mais comme nous pourrions estre interrompuës, adjousta-t'elle, si vous le voulez, nous irons nous promener en quelque Jardin solitaire : de sorte qu'Aglatonice la prenant au mot, elles furent toutes deux dans le Chariot de Parthenopée, se promener à un Jardin qui est au bord de la Mer. Mais quoy qu'Aglatonice soit d'une humeur assez gaye, elle y fut en resvant : et fut mesme tout le long de la grande Allée de ce Jardin sans parler : et lors qu'elles furent arrivées au bout, elles s'assirent sur des Sieges de Gazon. Apres quoy, Parthenopée parlant la premiere ; si nous n'estions venuës icy que pour voir la Mer, luy dit elle, et pour entendre l'agreable murmure qu'elle fait contre ces Rochers, vous feriez comme il faudroit estre pour cela : car vous la regardez bien attentivement, et vous faites comme si vous l'escoutiez ; quoy qu'à mon advis, vous n'y songiez pas. Je vous assure, repliqua Aglatonice, que je pense que je serois mieux d'escouter la Mer que vous : il n'en est pas de mesme de moy, reprit Parthenopée, car j'aime aujourd'huy mieux vous entendre que la Mer : c'est pourquoy, dittes moy de grace, quels sont vos sentimens pour Iphicrate, et pour Chrysipe, quels qu'ils puissent estre : et pour commencer par le premier que j'ay nommé, dittes moy, si vous le pouvez, pourquoy vous le haïssez ; ou du moins pourquoy vous ne l'aimez pas ? En verité, respondit Aglatonice, je ne le sçay pas moy mesme : car enfin quand j'y songe bien, je suis contrainte d'advoüer, qu'il a mille bonnes qualitez, et qu'il n'en a point de mauvaises : mais apres tout, comme il y a je ne sçay quoy qui fait aimer, je suis persuadée qu'il y a aussi je ne sçay quoy qui fait haïr. Quand je tomberay d'accord de ce que vous dittes, respondit Parthenopée, je ne vous concederay pas que la raison ne puisse surmonter ce je ne sçay quoy chimerique, à qui vous donnez le pouvoir de regler vostre haine ou vostre amitié : car en mon particulier, je sçay bien que si ma raison me disoit, Iphicrate a mille bonnes qualitez, et Chrysipe en a mille mauvaises, je la croirois plustost que ce je ne sçay quoy qu'on ne peut dire comment il est fait ; qu'on cherche par tout ; et qu'on ne trouve en nulle part ; et qui est enfin d'une si bizarre nature, qu'on ne le sçauroit deffinir. Vous parlez d'une si plaisante façon, de ce je ne sçay quoy, reprit Aglatonice, qu'il est à croire que personne ne l'a jamais eu pour vous, puis que vous n'en connoissez pas la puissance. Pour vous monstrer que ce que vous dittes n'est pas, reprit Parthenopée en soûriant, je vous declare que vous l'avez pour moy : et qu'outre tout ce que vous avez d'aimable, il y a encore je ne sçay quel air en toute vostre Personne, et je ne sçay quel tour en vostre esprit, qui me plaist et qui me charme : mais malgré tout cela, je connois fort bien que vous avez tort : et si j'estois à la place d'Iphicrate, je suis assurée que ce je ne sçay quoy que vous avez pour luy, ne m'empescheroit pas de cesser de vous aimer. Mais puis qu'il ne me peut haïr, repliqua-t'elle, doit il trouver si estrange si je ne puis me forcer à avoir de l'affection pour luy ? car s'il est vray qu'on puisse aimer par raison, on peut aussi haïr par prudence. Pour moy, reprit Parthenopée, je suis persuadée que cela se peut, et que cela se doit : mais quand mesme la raison ne seroit pas assez puissante pour regler tous les sentimens de vostre coeur, il faut du moins qu'elle le soit assez pour regler toutes vos actions. Ainsi puis que tout le monde condamne la rigueur que vous avez pour Iphicrate, il faut sans doute vous contraindre, et changer vostre façon d'agir aveque luy. Il faudroit donc changer mon coeur et mon esprit, repliqua-t'elle, ou changer Iphicrate : car à moins que cela, je vous assure que je vivray aveque luy comme j'y ay vescu. Mais pour Iphicrate, repliqua Parthenopée, qu'y voudriez vous changer, et quelle est la qualité que vous luy voudriez oster ; je vous assure, reprit Aglatonice, que je serois assez embarrassée si je voulois faire ce que vous dittes : car lors que l'examine Iphicrate, et que je trouve qu'il est bien fait ; qu'il a du coeur et de l'esprit ; qu'il parle fort juste ; qu'il est sincere et genereux ; je trouve que chacune de ces choses là en particulier me plaist : mais en mesme temps je trouve aussi, que le tout ensemble ne me plaist point : et qu'Iphicrate enfin est un honneste homme qui ne l'est pas de la maniere qu'il faudroit l'estre pour estre aimé de moy. Mais, repliqua Parthenopée, apres m'avoir dit avec assez d'ingenuité, ce que vous pensez d'Iphicrate, dittes moy aussi ce que vous pensez de Chrysipe : mais de grace dittes le moy sincerement. Comme vous en penseriez peut-estre plus qu'il n'y en a, repliqua Aglatonice, si je vous en faisois un Mistere : je veux bien vous advoüer, que je ne sçay pas trop bien ce qui me donne de l'aversion pour Iphicrate, je ne sçay guere mieux ce qui me donne quelque legere inclination à ne haïr pas Chrysipe : car enfin pour vous monstrer que je ne suis pas aveugle, adjousta-t'elle en rougissant, je connois bien lors que l'examine tout ce que Chrysipe a de bon, qu'il n'a pas une seule qualité esclatante, et qu'il a mesme beaucoup de choses que je voudrois qu'il n'eust pas. Mais apres tout, quand je le regarde sans l'examiner, j'advouë qu'il ne me desplaist pas tant que beaucoup d'autres, qu'on estime plus dans le monde qu'il n'y est estimé. Ha sans mentir Aglatonice, reprit Parthenopée, ce que vous dittes n'est pas suportable : car enfin si vous estiez tout à fait preocupée ; que vous ne connussiez point du toute ce qu'Iphicrate a de bon, et ce que Chrysipe a de mauvais ; je vous plaindrois au lieu de vous accuser : mais de voir que par vostre propre confession, vous mesprisez ce que vous sçavez qui merite d'estre estimé ; et que vous aimez ce que vous connoissez qui n'est point aimable ; c'est une chose si estrange, que je ne puis souffrir que vous en soyez capable. Il faut pourtant bien que vous l'enduriez, repliqua-t'elle, car je vous proteste que je ne sçaurois faire autrement : vous serez donc la plus grande injustice que personne n'a jamais faite, respondit Parthenopée : puis que je feray ce qu'il me plaira, reprit Aglatonice, je ne m'en tourmenteray pas davantage. Mais, luy respondit-elle, il faut donc que je ne nie plus si fortement, ce que j'ay nié aujourd'huy : et que vous me prescriviez ce que vous voulez que je die, à ceux qui vous accuseront de haïr Iphicrate, et d'aimer Chrysipe. Ha pour Chrysipe, reprit Aglatonice brusquement, je ne veux pas que vous advoüyez que je l'aime, car vous sçavez bien qu'on n'avoüe guere de semblable choses : mais ce que je voudrois que vous fissiez, feroit de faire en forte qu'on ne me blasmast pas tant de l'aversion que j'ay pour Iphicrate. Pour faire qu'on ne vous en puisse blasmer, repliqua Parthenopée, il faudroit que vous traitassiez Chrysipe moins favorablement que vous ne faites : et que vous n'escoutassiez plus aussi tous ces Amans qui vous accablent : car on diroit alors que vous auriez changé d'humeur : et que n'aimant plus la galanterie, vous auriez banni tous les Galans en general. Mais de voir que vous en enduriez cent, et qu'entre ces cent, vous choisissiez le moins honneste homme, et que vous ne puissiez souffrir Iphicrate, c'est la plus déraisonnable chose que personne ait jamais faite. Quoy qu'il en soit, respondit Aglatonice, je ne suivray pas vostre conseil : car je haï la solitude, et j'aime le monde. Et puis quand ceux qui m'environnent ne feroient autre chose que faire du bruit à l'entour de moy, ce seroit tousjours quelque divertissement, puis qu'à vous dire la verité, je n'aime le silence que dans les Forests : encore aimay-je mieux y entendre le chant des Corbeaux, tout desagreable qu'il est, que de n'y entendre rien : c'est pourquoy je continueray de voir ceux que je voy ; Iphicrate me desplaira, tant qu'il plaira à son mauvais destin ; et Chrysepe me plaira aussi longtemps que sa bonne fortune le voudra : car je vous assure que je ne puis me resoudre de m'opposer directement à moy mesme. Aussi bien suis-je persuadée. que depuis qu'il est des hommes, on a tousjours haï et aimé, plus par caprice que par raison : et qu'ainsi quand j'aimerois Chrysipe plus que je ne l'aime, je ne serois pas si coupable que vous me le faites. Joint que comme je suis bien assurée que je ne feray rien pour Chrysipe, contre ce que je me dois à moy mesme ; je ne trouve pas qu'il soit juste d'aller troubler toute la tranquillité de ma vie, pour mettre Iphicrate en repos : ainsi ma chere, Parthenopée, faites seulement que cette injustice que vous me reprochez, ne me fasse pas perdre vostre estime et vostre amitié. Pour mon amitie, reprit elle, je vous la laisse : mais pour mon estime, comme je ne pourrois vous la laisser toute entiere sans vous faire grace, il faut que je vous advouë, que vous y avez un peu moins de part, que lors que je suis arrivée chez vous. Car enfin quand je pense que vous mesprisez le plus honneste homme de tous ceux qui vous aiment ; et que vous luy preferez le moins estimable de tous ceux qui vous voyent ; je vous croy capable d'estre aussi injuste en amitié, qu'en galanterie, et de me preferer les plus desagreables Femmes de toute la Cour : puis qu'il est vray qu'il n'y a pas il loin de moy à elles, que d'Iphicrate à Chrysipe. Ce qui me console dans vostre colere (repliqua Aglatonice en soûriant, quoy qu'elle eust quelque dépit) est que je m'aperçoy bien que vous ne croyez pas que j'aime si fort Chrysipe : puis que si vous le croiyez, vous ne m'en parleriez pas si méprisamment. Au contraire, reprit Parthenopée, c'est parce que je croy que vous l'aimez, que j'en parle comme je fais : car si je ne le croyois pas, je n'en parlerois point du tout, et je le laisserois comme cent mille autres dont je ne parle jamais, parce que je n'en sçaurois bien parler. Mais j'advouë, que vous voyant aussi aimable que vous estes, j'ay une peine estrange à souffrir que vous aimiez quelque chose qui soit indigne de vous ; et que vous mesprisiez un Amant qui en effet en est digne : c'est pourquoy afin qu'on ne puisse vous reprocher ces deux choses à la fois, faites quelque effort sur vous mesme, ou pour cesser de mespriser Iphicrate, ou pour cesser d'aimer Chrysipe. En verité Parthenopée, luy dit-elle en rougissant, je serois bien embarrassée si je voulois choisir une de ces deux choses, pour essayer de la faire : car il est vray qu'elles me paroissent à peu pres esgallement difficiles : mais comme je n'aime la difficulté à rien, vous me pardonnerez si je n'entreprens ny l'une ny l'autre. Voila donc Madame, quelle fut la conversation d'Aglatonice et de Parthenopée, qui ne finit pourtant pas encore là : car il faut que vous sçachiez que comme le Jardin où elles estoient, avoit trois Portes, Iphicrate qui cherchoit à entretenir son chagrin, y entra par une où le Chariot de Parthenopée n'estoit pas : si bien que ne pouvant soubçonner qu'Aglatonice y fust, il se mit à resver a la bizarrerie de son avanture, et fut justement en resvant, jusques au lieu où Aglatonice et Parthenopée estoient assises. Mais pour rendre encore ce cas fortuit plus extraordinaire, il se trouva que comme Chrysipe avoit voulu revenir de la Chasse où je l'avois mené, de meilleure heure que je ne voulois, je luy proposay, pour donner plus de temps à mon Ami, comme nous passions devant une des Portes de ce Jardin, de descendre de cheval, et d'y faire un tour : car aussi bien, luy dis-je, ne sommes nous pas en estat apres avoir tant chassé, d'aller voir des Dames. de sorte que Chrysipe ne penetrant pas mon dessein ; et n'osant resister à un honme qui l'avoit diverty tout le jour, descendit de cheval, et entra le premier dans ce Jardin. Mais à peine eusmes nous fait trente pas, que nous vismes Aglatonice, Parthenopée, et Iphicrate ensemble, sans qu'ils nous vissent : car il avoit esté contraint de les joindre, parce que Parthenopée l'avoit arresté. Comme je ne sçavois pas en quels termes Iphicrate et Aglatonice estoient alors, je creus que je ferois encore plaisir à mon Amy de le deffaire le reste du jour de son Rival : si bien que je voulus persuader à Chrysipe, que puis que ces Dames ne nous voyoient pas, nous devions nous retirer : n'y ayant pas trop d'aparence de nous monstrer à elles, aussi negligez que nous estions. Mais comme Chrysipe estoit amoureux, et que de plus il avoit un certain esprit esvaporé, qui faisoit que dés qu'il pensoit une chose, il l'executoit sans escouter ce qu'on luy disoit ; au lieu de me respondre, il fut droit vers Aglatonice : ne songeant alors non plus à moy, que si je n'eusse pas esté aveque luy. Mais Madame, en l'abordant, il luy dit tant de ces petites choses qui ne veulent rien dire, et qui ne sont ny galantes, ny serieuses, ny enjoüées, que Parthenophée regardant alors malicieusement Aglatonice, la fit rougir. Au contraire, Iphicrate parla si à propos, et railla si finement son Rival, qu'Aglatonice dans l'aversion qu'elle avoit pour luy, n'eut guere moins de despit de ce qu'Iphicrate parloit bien, que de confusion de ce que Chrysipe parloit si mal. de sorte que pour n'avoir plus la douleur d'estre contrainte de loüer en secret Iphicrate, ny la honte d'estre forcée de blasmer Chrysipe, elle prit la parole, et parla presques tousjours. Si bien que Parthenopée qui a infiniment de l'esprit, s'estant aperçeuë qu'Aglatonice ne parloit que pour faire taire les autres, s'aprocha de son oreille ; et prenant la parole, vous avez beau faire, luy dit elle, car quand vous empescheriez Chrysipe de dire des Bagatelles, et que vous empescheriez Iphicrate de dire de jolies choses, vous n'empescheriez pas encore qu'il n'y eust de la difference entre eux : car enfin vous n'avez seulement qu'à regarder comment ils vous escoutent, et comment ils vous entendent, pour en faire la distinction. En verité Parthenopée, repliqua-t'elle tout haut, vous me persecutez cruellement aujourd'huy : mais apres tout (reprit Parthenopée, en parlant haut aussi bien qu'elle) n'est-il pas vray que j'ay raison ? Pour moy (dit alors Iphicrate, qui vouloit contre dire Aglatonice, sans sçavoir pourtant de qui ces deux Personnes parloient) je suis persuadé que Parthenopée a raison : et pour moy (adjousta Chrysipe, pour estre opposé à Iphicrate) je croy que c'est Aglatonice. Je vous assure, repliqua Parthenopée en soûriant, que vous avez le plus grand tort du monde de le croire : et qu'il n'y eut jamais rien de si injuste que ce qu'elle pense. Je suis donc bien heureux, luy repliqua Iphicrate, de m'estre rangé de vostre Parti : car puis que je ne suis pas de celuy d'Aglatonice, il faut du moins que je fois de celuy de la raison. Quand mesme le Parti de Parthenopée, reprit Aglatonice, seroit le plus equitable, vous ne laisseriez pas d'estre injuste : puis que vous le prenez sans sçavoir pourquoy. Du moins Madame, repliqua-t'il, si je suis injuste, Chrysipe l'est aussi bien que moy : puis qu'il prend aussi vostre Parti sans en sçavoir la cause. Apres cela, Chrysipe voulut dire quelque chose : et il commença de parler, comme s'il eust deu dire la raison du monde la plus convainquante, pour pouver qu'il estoit plus juste qu'Iphicrate : mais comme tout ce qu'il dit ne concluoit rien, et que Parthenopée ne pût s'empescher d'en rire ; Aglatonice qui ne pouvoit plus demeurer là, dit qu'elle craignoit fort le serain, et se retira. Mais le mal fut pour Iphicrate, que cette inhumaine Personne, malgré la difference qu'elle venoit de remarquer entre luy et Chrysipe, se tourna obligeamment vers ce dernier, et luy tandant la main : comme vous estes de mon Parti, luy dit-elle, il faut que ce soit vous qui me meniez jusques à la Porte du Jardin : et qu'Iphicrate qui est de celuy de Parthenopée, luy rende cét office. Je vous assure, repliqua Parthenopée en riant, que comme Iphicrate estoit aveque vous, avant que Chrysipe y fust, que je ne veux pas qu'il perde un plaisir qu'il eust eu, si Chrysipe ne fust point arrivé : c'est pourquoy il vous menera aussi bien que luy, et pour moy, Chersias me sera la grace de me conduire. Et en effet Madame, la chose se fit ainsi : Iphicrate et Chrysipe aiderent tous deux à marcher à Aglatonice : et je donnay la main à Parthenopée : qui tant que nous fusmes dans l'Allée qui aboutissoit à la Porte du Jardin où estoit son Chariot, fit si bien que malgré toute l'adresse d'Aglatonice, elle fit dire cent follies à Chrysipe, et cent agreables choses à Iphicrate : car comme il avoit l'esprit aigry, quoy que naturellement il soit serieux, il ne laissa pas de railler son Rival d'une fort agreable maniere. Mais à la fin, nous nous separasmes : Parthenopée fut remener Aglatonice chez elle ; Chrysipe s'en alla chez luy, et je m'en allay avec Iphicrate : qui dés que nous fusmes dans sa Chambre, me rendit conte de sa conversation avec Aglatonice. Et bien (luy dis-je, apres l'avoir escouté) à quoy vous resolvez vous ? à estre le plus malheureux de tous les hommes, repliqua-t'il ; pour moy, luy dis-je, il me semble que vous devriez prendre une resolution plus genereuse ; et qu'il vaudroit bien mieux cesser d'aimer Aglatonice, que de vous opiniastrer plus long temps à la servir. le l'advouë, dit-il, mais il faudroit le pouvoir faire : il est si naturel, repliquay-je, de n'aimer pas qui ne nous aime point, et de haïr qui nous haït, que je suis estrangement estonné que vous aimiez encore Aglatonice, que vous connoissiez bien qui ne vous aimera jamais. Eh cruel Amy, me dit-il alors, contentez vous de me dire qu'elle ne m'aime point, sans m'aller dire qu'elle ne m'aimera de sa vie : comme je sçay qu'il n'y a rien de plus propre à faire cesser l'amour, que de faire cesser J'esperance, repliquay-je, je suis bien aise de ne vous en donner point de fausse : et de vous guerir tout d'un coup, d'un mal dont vous ne pouvez jamais estre soulagé que par vous mesme. Tout ce que vous me dittes, reprit-il, est le plus raisonnable du monde : mais avec tout cela, il y a dans mon coeur une si puissante inclination pour Aglatonice, que je suis persuadé que je l'aimerois encore entre les bras de mon Rival : car enfin je ne laisse pas de l'aimer, quoy qu'elle face mille choses qui me desesperent. En effet je n'aime point trop qu'Aglatonice ait une passion si démesurée pour tout ce qui s'apelle plaisir, et divertissement : je ne suis pas trop aise qu'elle aime la presse et la multitude : je le suis encore moins, qu'elle reçoive de l'Encens de tous ceux qui luy en veulent donner : je suis dans un chagrin estrange, qu'elle n'ait jamais refusé de coeur que le mien : et je suis au desespoir qu'elle ait reçeu plus favorablement celuy de Chrysipe, qu'elle n'en a reçeu mille autres, qui ont passé par ses mains, depuis que ses yeux ont commencé de donner de l'amour : mais malgrè tout cela, je l'aime, et si je ne me trompe, je l'aimeray toute ma vie. Je suis pourtant si rebuté de mon advanture d'aujourd'huy, adjousta-t'il, que je suis resolu d'essayer tous les remedes qu'on a accoustumé de conseiller à ceux qui sont amoureux : afin de n'avoir point à me reprocher à moy mesme, de n'avoir pas fait tout ce que j'ay pû, pour m'empescher de faire une lascheté. de sorte que comme j'ay oüy dire, que l'absence est le remede le plus puissant de tous, je veux m'esloigner d'Aglatonice : et je veux mesme partir sans luy dire adieu. A peine Iphicrate eut-il dit cela, que le confirmant dans son dessein, je luy dis tant de choses, que je l'obligeay à se resoudre fortement de quiter Priene pour quelque temps : et en effet trois jours apres Iphicrate partit, et partit sans voir Aglatonice. Je suis pourtant assuré, qu'il se repentit cent fois, de la resolution qu'il avoit prise : mais apres tout il l'executa malgré son amour : et il s'en alla passer le temps de son exil à Samos : afin qu'estant en une Cour fort galante, il guerist plustost de sa passion. De plus, pendant son absence, je luy escrivis tout ce que je creus propre à chasser l'amour de son coeur : car Aglatonice ne reçeut pas un nouvel Amant, que je ne le luy mandasse ; ny ne fit pas une nouvelle faveur à Chrysipe, que je ne luy escrivisse. Elle dit mesme diverses choses peu avantageuses à Iphicrate, que je luy fis sçavoir : et je n'oubliay rien enfin, de tout ce qui pouvoit servir à sa guerison. Mais apres tout, Madame, mes remedes furent inutiles : et l'absence, toute puissante qu'elle est, ne changea rien au coeur d'Iphicrate : de sorte que se trouvant tousjours aussi amoureux qu'il l'avoit esté ; et l'absence le rendant encore plus miserable à Samos, qu'il ne l'estoit à Priene ; il m'escrivit la Lettre que je m'en vay vous reciter : au hazard d'y changer quelques paroles, quoy qu'elle ne soit pas longue.

IPHICRATE A CHERSIAS.

Enfin mon cher Chersias, je connois à ma confusion, que je suis le plus lasche de tous les hommes : puis que je connois avec certitude, que je ne puis cesser d'aimer Aglatonice, Cependant puis que je suis assez foible pour ne le pouvoir faire, il faut du moins que je me contente d'avoir le malheur d'aimer sans estre aimé, sans avoir encore celuy d'estre amoureux, et absent : c'est pourquoy je m'embarquer ay dans trois jours, pour aller du moins chercher à me consoler, en rendant quelque mauvais office à Chrysipe : et en vous disant toutes mes douleurs.

IPHICRATE.

J'advouë Madame, que quelque amitié que j'eusse pour Iphicrate, je reçeus sa Lettre sans aucune joye, et que j'apris son retour avec douleur : car enfin comme j'avois fait amitié particuliere avec Parthenopée, et qu'elle avoit l'esprit fort aigry de l'injustice d'Aglatonice, je sçavois par elle que Chrysipe devenoit tous les jours plus heureux. Ce n'est pas qu'il eust le credit de faire chasser les autres Amans de sa Maistresse : mais c'est qu'il estoit sans comparaison mieux dans son esprit qu'aucun autre, sans qu'elle en pûst dire la raison : de sorte que lors qu'Iphicrate revint à Priene, il trouva encore les choses en plus mauvais estat qu'elle n'estoient quand il en estoit parti. Et certes il s'en aperçeut bien luy mesme : car estant allé faire sa premiere visite à Aglatonice, elle le reçeut avec une froideur qui n'eut jamais d'esgalle : et elle tourna la conversation d'une certaine maniere, qu'elle ne parla d'abord à ceux qui estoient là que de choses arrivées depuis le depart d'Iphicrate : affectant mesme d'en parler obscurement : afin qu'il n'y eust que ceux qui sçavoient ce qui s'estoit passé, qui l'entendissent, et qu'Iphicrate ne l'entendant pas ne pûst prendre de part à la conversation. Mais comme il a infiniment de l'esprit, il connut bientost la malice de cette injuste Personne : de sorte que ne voulant pas garder un si profond silence, au milieu de tant de Rivaux ; et n'estant pas marri de l'imposer à Aglatonice ; des qu'il pût trouver l'occasion de parler, il la prit : et inventant sur le champ une Avanture qui convenoit à ce qu'il venoit d'entendre il se mit à passer d'une chose à une autre : et à parler autant de ce qui s'estoit passé à Samos durant qu'il avoit esté à la Cour de Polycrate, qu'Aglatonice avoit parlé de ce qui s'estoit passé à Priene durant son absence Mais la difference qu'il y eut, fut qu'il le fit d'une plaisante maniere : car comme il estoit bien aise, de luy faire voir qu'il connoissoit le dessein qu'elle avoit eu, il parla prés d'une heure le plus agreablement du monde : il est vray que ce fut de choses si esloignées de la connoissance d'Aglatonice, qu'elle n'y pouvoit non plus prendre de part, qu'il en avoit pris à ce qu'elle avoit dit auparavant. Et ce qui facilita son dessein, fut qu'il y avoit un de ceux qui estoient chez Aglatonice, qui avoit esté à Samos : si bien que comme il y estoit arrivé un cas fortuit merveilleux, d'un Cachet que Polycrate avoit laissé tomber dans la Mer, pendant une Pesche qu'il faisoit avec des Dames, et qu'on avoit retrouvé quelques jours apres, il adressoit toûjours la parole à celuy-là : et meslant dans son discours les noms d'Alcidamie, de Meneclide, et d'Acaste, qui estoient des Dames de cette Cour ; il parla en suitte de ces superbes Edifices publics qui y sont : et il enchaisna toutes ces choses si adroitement, qu'Aglatonice ne pût trouver moyen de l'interrompre à propos, comme il l'avoit interrompue. Mais à la fin perdant patience, et ne pouvant souffrir qu'Iphicrate luy rendist malice, pour malice, elle luy coupa la parole brusquement : et l'arrestant tout court, j'avois tousjours bien oüy dire, luy dit-elle, que c'estoit une dangereuse chose que les premieres visites d'un homme qui vient d'un voyage, mais je ne l'avois jamais esprouvé qu'aujourd'huy. Car enfin (adjousta-t'elle, avec une raillerie piquante) Iphicrate n'a esté ; qu'à Samos, et il a autant d'envie de conter tout ce qu'il y a veû, que s'il venoit de Perse, d'Egypte, de Babilone, d'Ecbatane, et de Scythie : et qu'il y eust veû des choses si extraordinaires, qu'on n'en eust jamais entendu parler. Comme je suis persuadé, reprit-il en souriant à demy, que vous sçavez tontes les regles de l'exacte bienseance, et que vous n'y manquez jamais j'ay creû Madame, que puis que vous trouviez qu'il estoit bien, de parler plus d'une heure de ce que je n'entendois point, il ne seroit pas mal que je parlasse aussi de ce que vous n'entendiez pas, et je lay creû d'autant plustost, que ceux qui viennent d'un voyage, ont assurément un privilege particulier de se faire escouter. Pour moy, reprit Chrysipe, je ne trouve pas qu'ils le doivent avoir : car je n'aime à sçavoir que ce qui arrive au lieu où je suis. C'est sans doute une grande moderation d'esprit, repliqua froidement Iphicrate, que de renfermer toute sa curiosité au lieu qu'on habite : et c'est le moyen aussi d'estre bien informé de tout ce qui s'y passe. Quoy qu'il paroisse, respondit Aglatonice, que vous ne soyez pas de l'opinion de Chrysipe, je ne laisse pas dedire que la chose du monde que je crains le plus, est de trouver de ces grands faiseurs de voyages, et de ces grands conteurs de Prodiges, qui vous font passer des journées entieres, à vous dire qu'en tel lieu il y a une Riviere qui se jette dans un Abisme, et qui ressort à cent stades de là : qu'en un autre on trouve des Montagnes qui sont au dessus des Nuës : qu'en Egipte le Grand Prestre a diverses Tuniques, avec des Franges et des Houpes tout à l'entour : que le Thrône du Roy des Medes est d'or : et qu'en Phrygie, le Noeud Gordien est la plus merveilleuse chose qu'on y voye : car enfin (poursuivit-elle, avec le plus agreable emportement d'esprit que je vy jamais) qu'ay-je affaire de cette Riviere ; de cette Montagne ; de ce Grand Prestre ; de ce Thrône d'or ; et de ce Noeud qu'on ne sçauroit desnoüer ? et ne vaudroit-il pas mieux parler des choses de sa connoissance, et de celles dont on peut avoir affaire, que de s'instruire si particulierement de ce dont on n'aura jamais besoin ? Cependant, adjousta-t'elle, il y a des Gens qui ont cette fantaisie là d'ignorer tout ce qui les touche, et de ne sçavoir que ce qui ne les touche point. En mon particulier, poursuivit-elle, je connois un homme qui sçait faire le dénombrement de tous les Monstres du Nil ; qui sçait, à ce qu'il dit, comment sont fait le Phoenix, et les Alcions ; et qui ne connoist pas la moitié des Animaux domestiques de son Pais. Quoy qu'Iphicrate eust l'esprit irrité contre Aglatonice, il ne laissa pas de trouver ce qu'elle disoit plaisant : cependant comme j'estois present à cette conversation, et que j'estois bien aile de la tourner en raillerie, je pris la parole : et je dis à Aglatonice, que si je faisois jamais un voyage, je me garderois bien de la voir que je ne fusse las de conter à d'autres tout ce que j'aurois veû. En verité, dit-elle, vous me serez plaisir : ce que vous dittes pourtant, luy dis-je, n'est pas aussi raisonnable que vous le croyez : car enfin je suis persuadé, que c'est borner sa connoissance de trop prés, que de ne vouloir sçavoir que les choses de son Païs : et qu'il y beaucoup de plaisir d'aprendre ce qu'il y a de beau dans tous les autres. Je l'advouë, dit elle, et je comprens bien que ceux qui voyagent ont beaucoup de satisfaction : mais je veux qu'au retour de leurs voyages, ils n'accablent pas ceux qu'ils voyent par des recits continuels : et qu'ils attendent que l'occasion de parler à propos de ce qu'ils ont veû s'offre à eux naturellement, sans qu'ils la cherchent avec trop de foin. Pour moy, dit alors Chrysipe, je n'ay jamais compris qu'il peust y avoir une fort grande satisfaction à estre dans des Païs Estrangers, dont on n'entend point la Langue : d'estre obligé de changer tous les soirs de logement, et d'estre souvent incommodé. Comme vous n'avez jamais voyagé, reprit froidement Iphicrate, vous ne connoissez sans doute guere ny les peines, ny les plaisirs de ceux qui voyagent : mais du moins, devriez vous estre bien aise d'aprendre commodément chez Aglatonice, ce que ceux qui ne craignent pas tant la fatigue que vous la craignez ont apris. En mon particulier (dit Aglatonice, pour empescher Chrysipe de dire quelque chose de mal à propos) j'advouë que je ne suis pas marrie de sçavoir comment on vit dans les autres Cours : mais à vous dire la verité, je ne sçache rien où il faille plus de jugement, qu'a raconter ce que l'on y a veû. Comme je suis equitable Madame, reprit Iphicrate, je tombe d'accord de ce que vous dittes : puis qu'il est vray qu'il faut choisir les Gens à qui on parle de ces fortes de choses : et qu'il ne faut pas mesme en parler long temps, si ce n'est qu'on s'y trouve engagé par la curiosité particuliere de ceux qu'on entretient : car en ce cas là, on peut descrire toute la Terre sans choquer la bien-seance. Mais ce que je soustiens Madame, est que la plus agreable estude qu'on puisse faire sont le voyages : et qu'une des plus divertissantes choses du monde, est d'aprendre du moins par le recit d'un homme d'esprit, ce qu'il y à de rare et de digne d'estre remarqué en tous les lieux où il a esté : pourveû qu'il le die sans affectation, et sans s'estendre sur des choses peu divertissantes et peu necessaires. Car j'advouë, que lors qu'on trouve de ces Gens qui s'amusent à dire mille circonstances qui ne servent de rien à ce qu'ils racontent, et qui sont fort ennuyeuses, il feroit presques à souhaiter qu'ils n'eussent point parti de chez eux : afin que ne sçachant rien, ils parlassent moins. De plus il est certain qu'il y a encore des Gens qui ne remarquent que ce qu'il faut oublier : et qui ne prennent point garde à toutes les choses qui sont dignes de consideration : mais apres tout, quand mesme je devrois sçavoir ce qui ne seroit pas digne d'estre sçeû ; j'aime encore mieux qu'on me die quelques choses inutiles, pourveû qu'il y en ait quelqu'une de divertissante, que de ne me dire rien du tout : joint, adjousta-t'il, que tres souvent, il est mesme bien plus agreable de parler de ce qui est esloigné de nous, que de ce qui en est fort proche. En effet il y a quelquesfois de si bizarres nouvelles par le monde, qu'il vaut mieux lés ignorer, et s'entretenir d'autre chose, que de les sçavoir : car enfin, poursuivit-il malicieusement, de l'heure que je parle, j'en sçay une qui est si effrange qu'elle en est incroyable. Comme j'aime autant à sçavoir ce qui se passe à Priene, repliqua Chrysipe, que je haïs à aprendre ce qui arrive ailleurs, je voudrois bien que vous m'eussiez dit quelle est cette estrange nouvelle. En tel jour me la pourriez vous demander, respondit Iphicrate, que je vous la dirois : mais pour aujourd'huy je ne la puis dire qu'à Aglatonice, si elle a la curiosité de l'aprendre. Chrysipe entendant ce que disoit Iphicrate, se mit à presser Aglatonice de la vouloir sçavoir, dans la pensée qu'il la sçauroit apres par elle : mais comme elle a autant d'esprit, que Chrysipe en avoit peu, elle connut bien qu'elle avoit interest à ce qu'Iphicrate vouloit dire, de sorte qu'elle dit à Chrysipe, qu'elle n'estoit pas si curieuse que luy, et qu'elle ne vouloit point qu'Iphicrate luy dist ce qu'il ne disoit point aux autres. Mais plus elle s'opiniastra à resister à Chrysipe, plus il la pressa : et il s'obstina d'une telle forte à vouloir qu'Iphicrate luy dist cette estrange nouvelle, qu'elle fut contrainte pour faire cesser la sotte importunité de Chrysipe, de souffrir qu'Iphicrate luy parlast bas : et ce qu'il y avoit de rare, estoit que durant qu'il l'entretenoit, son Rival en avoit la plus grande joye du monde : s'imaginant bien que le jour ne passeroit pas sans qu'il sçeust ce qu'il avoit dit à Aglatonice. La chose ne fut pourtant pas ainsi : car ce que dit Iphicrate, à cette belle et injuste Personne ; n'estoit pas de nature à pouvoir estre dit à Chrysipe. En effet Madame, dés que cét Amant mal traité eut obtenu la permission de parler bas, Il s'aprocha de l'oreille d'Aglatonice : et prenant la parole, la bizarre nouvelle qu'on m'a aprise en arrivant icy, luy dit-il, est que vous ne vous lasssez point d'estre injuste : et que Chrysipe, tout desraisonnable qu'il est, est mieux aveque vous qu'il n'y fut jamais : et que j'y suis plus mal que je n'y fus de ma vie. Mais à peine Iphicrate eut-il dit cela, qu'Aglatonice avec une inhumanité estrange, et une hardiesse incroyable, prit la parole, et dit tout haut à Iphicrate qu'il ne luy aprenoit rien de nouveau ; qu'il y avoit longtemps qu'elle sçavoit ce qu'il luy disoit ; et qu'il n'y avoit rien de plus vray que ce qu'il luy venoit de dire. Je vous laisse à juger Madame, combien cette cruelle responce irrita Iphicrate : il ne s'emporta pourtant point : et se contenta de dire à Aglatonice, qu'il estoit au desespoir de ce qu'elle sçavoit ce qu'il luy venoit de dire : et qu'il eust eu la plus grande joye du monde, si elle ne l'eust point sçeu : apres quoy ne pouvant plus demeurer là, il en sortit, et j'en sortis aussi bien que luy : ainsi nous laissasmes Chrysipe presser Aglatonice de luy dire ce qu'Iphicrate luy avoit dit. Mais Seigneur, ce malheureux Amant avoit l'esprit si inquiet ; que de ma vie je n'ay veû plus de marques de colere sur le visage de qui que ce soit : aussi dit-il tout ce que la fureur peut faire dire, dés qu'il fut seul dans sa Chambre aveque moy. Mais, luy dis-je alors, que ne profitez vous de vostre despit, et que ne vous en servez vous à haïr Aglatonice ? Je vous proteste, me dit-il, que je sens dans mon coeur ce que je n'y avois jamais senty : car jusques à cette heure je croyois que je pouvois aimer Aglatonice dans les bras de mon Rival : mais presentement je sens bien que si elle l'espouse je la haïray. Si vous estes bien assuré de ce que vous dittes, repliquay-je, il faut donc servir vostre Rival au lieu de luy nuire : car puis que vous ne pouvez estre aimé, il vaut beaucoup mieux haïr, que de continuer d'aimer qui ne vous aime point : et guerir enfin par la haine, que d'estre eternellement miserable en souffrant un mal dont on ne vous soulagera jamais. Quoy que je ne douté point presentement, repliqua-t'il, que ce remede là ne me guerist, je vous proteste toutesfois que je ne le chercheray pas : et qu'au contraire je m'empescheray de le prendre autant que je le pourray : ce n'est pas que mon esprit ne voulust que je pusse guerir ; mais mon coeur y resiste : et je suis enfin le plus miserable Amant qui ait jamais esté. Apres cela Madame, je dis encore cent choses à Iphicrate contre Aglatonice : et il me sembla enfin si bien connoistre, que si Chrysipe l'espousoit il ne l'aimeroit plus, que je pris la resolution de faire tout ce que je pourrois pour haster le bonheur de Chrysipe. Ainsi pour servir mon Amy, je servis son Rival : et je fis pour son ennemy, tout ce que j'eusse pû faire pour luy mesme. Mais enfin Madame, pour ne m'arrester pas plus long temps aux pleintes d'Iphicrate ; je vous diray que pour contenter sa passion par la vangeance, il se batit contre Chrysipe qu'il desarma : et que tout vaincu qu'il fut, Aglatonice le prefera tousjours à Iphicrate, qu'elle hait encore plus qu'auparavant depuis ce combat. de sorte que me resolvant de faire agir alors, sans luy en rien dire, un Parent d'Aglatonice, que je connoissois fort, je fis si bien que le Mariage de Chrysipe et d'elle se fit. J'ay pourtant sçeu depuis par Parthenopée, que quoy qu'Aglatonice aimast Chrysipe, elle avoit toutesfois eu quelque peine à se resoudre de l'espouser : mais enfin Madame, il l'espousa, sans qu'on sçeust alors qu'elle y eust eu aucune repugnance : joint que la repugnance qu'elle y eut, n'avoit rien d'avantageux pour Iphicrate : car ce n'estoit pas tant parce qu'elle connoissoit bien que Chrysipe n'estoit pas un fort honneste homme, que parce qu'elle aprehendoit de changer sa forme de vie. Cependant à peine eut on dit que Chrysipe alloit espouser Aglatonice, qu'on dit qu'il l'avoit espousée : car ce mariage ne fut que quatre jours à estre resolu : de sorte qu'Iphicrate qui estoit allé à une journée de Priene, ne sçeut la chose que lors qu'elle fut faite. Mais Madame, il reçeut cette nouvelle d'une maniere si particuliere, que je ne pense pas que jamais il y ait rien eu d'esgal. En effet comme je me trouvay fortuitement à sa Porte, lors qu'il revint chez luy ; dés qu'il fut descendu de cheval, et que nous fusmes entrez dans sa Chambre, il me dit qu'il venoit de passer devant le Logis de Chrysipe : et qu'il y avoit veû tant de monde, qu'il pensoit qu'il eust querelle : me demandant en suitte si je sçavois contre qui c'estoit. Je n'ay pas sçeu luy dis-je, que Chrysipe ait querelle, mais je sçay bien qu'il espousa hier Aglatonice : et qu'estant presentement chez luy, il doit y avoir grande Compagnie, Quoy, s'escria Iphicrate, Aglatonice a espousé Chrysipe ! ouy, repliquay-je, et je suis en estat de vous sommer de vostre parole, et de vous demander, si vous ne la voulez pas haïr ? ouy, me repliqua-t'il brusquement, je le veux : et je le veux si fortement, que si je ne la haïs, je me haïray moy mesme : car enfin Chersias, me dit-il, je ne dois plus aimer une Personne, qui s'est resoluë de se donner toute entiere au dernier de tous les hommes. Si elle n'eust fait que me mal traiter. disoit-il, je vous proteste que je l'aurois aimée toute ma vie : si elle n'eust mesme fait que me preferer simplement Chrysippe sans l'espouser j'aurois encore Souffert son injustice sans l'en haïr : mais de s'abandonner elle mesme, pour satisfaire la passion d'un homme comme Chrysipe, c'est ce que je ne sçaurois luy pardonner : et il faut assurément que cette Personne ait quelque chose de bien injuste dans l'esprit, et de bien foible dans le coeur, pour ne s'estre pas opposée à l'inclination qu'elle avoit pour un Amant aussi indigne d'elle qu'est Chrysipe. Pour moy, adjousta-t'il, je vous advouë que je trouve ce qu'a fait Aglatonice si estrange, qu'il n'est rien que je ne face contre moy mesme, plustost que d'avoir la moindre tendresse pour elle. Ouy Chersias, poursuit-il, tenez moy pour le plus lasche de tous les hommes si je suis Amant de la Femme de Chrysipe, A ces mots Iphicrate s'arresta, et fut quelque temps sans parler, comme s'il se fust demandé à luy mesme, s'il estoit bien vray qu'Aglatonice fust ce qu'il venoit de dire qu'elle estoit ? puis tout d'un coup reprenant la parole ; c'en est fait, me dit-il, je n'aimeray bien tost plus Aglatonice : car je sens que j'ay desja une grande disposition à la mespriser. Vous pouvez juger Madame, que je le confirmay autant que je pûs dans ce dessein là : et en effet Iphicrate prit une si ferme resolution de chasser Aglatonice de son coeur, qu'en peu de jours il commença de sentir que la colere l'emportoit sur l'amour. Mais ce qui servit encore beaucoup à sa guerison, fut qu'il n'alloit en aucun lieu, ou l'on ne blasmast Aglatonice : de sorte que se guerissant par un sentiment de despit, il passa de la colere à la haine : et quelque temps apres de la haine à l'indifference : et il en vint enfin au point de pouvoir voir Aglatonice sans esmotion. Cependant cette injuste Personne fut bien punie de son injustice : car comme Chrysipe n'estoit capable que d'une amour terrestre et grossiere ; et que c'estoit l'esprit le plus esvaporé que je connus jamais ; dés qu'Aglatonice fut sa Femme, il ne fut plus du tout son Amant : si bien que comme il n'estoit pas aisé qu'elle remarquast ce changement sans douleur, et qu'une Personne qui avoit accoustumé de recevoir de l'Encens, pûst recevoir du mespris sans colere, elle eut non seulement de la colere et de la douleur, mais elle eut en fuite de la honte d'estre Femme d'un tel Mary. Neantmoins, comme elle est glorieuse, elle ne voulut pas le tesmoigner : et elle continua de voir autant de monde qu'à l'ordinaire. Tous ses Amans mesme, à la reserve d'Iphicrate, continuerent de la voir : et en ne se disant plus estre que ses Amis, ils furent pourtant tousjours ses Amans. Mais comme Chrysipe n'avoit qu'un petit esprit borné, qui n'estoit capable d'aucun discernement ; quoy qu'il menast une vie estrangement desreglée, il s'advisa d'avoir de la jalousie. Il est vray, que ce ne fut pas une jalousie d'amour : qui au milieu de tous les caprices qu'elle inspire, fait qu'on conserve encore quelque respect pour la Personne dont on est jaloux : et qui fait qu'on la peut veritablement nommer une jalousie d'Amant. Mais ce fut d'une espece de jalousie d'honneur, qui pour l'ordinaire ne fait faire que des extravagances de grand esclat, à ceux qui en sont capables : si bien que l'injuste Aglatonice, se vit exposée à toutes fortes de malheurs. J'ay mesme sçeu par Parthenopée, qu'elle estoit venuë à connoistre tellement l'injustice qu'elle avoit euë en preferant Chrysipe à Iphicrate, qu'à mesure qu'elle chassoit le premier de son coeur, elle y recevoit le second : et se repentoit de l'avoir traité comme elle avoit fait : toutesfois comme elle a de la vertu, tout cela se passoit dans son esprit, sans qu'on s'en aperçeust. Elle n'estoit pourtant pas si malheureuse qu'une autre : car comme elle aimoit le divertissement, elle ne laissoit pas de se divertir, malgré la bizarrerie de Chrysipe. Si bien que faisant chacun de leur costé ; tout ce qui leur pouvoit déplaire, ils vinrent à se haïr plus qu'ils ne s'estoient aimez : de sorte Madame, qu'Iphicrate eut la satisfaction de voir que son Rival le vangea de sa Maistresse : et que sa Maistresse le vangea de son Rival. Il eut mesme l'avantage, de gouster la vangeance avec tranquilité : et de sentir son coeur si pleinement desgagé de la passion qui l'avoit possedé, qu'il ne pouvoit pas estre plus libre qu'il estoit. Mais enfin Madame, pour venir à ce qui vous prouvera, qu'il n'est pas aisé d'aimer deux fois une mesme Personne, quand on a effectivement cessé de l'aimer ; il faut que vous sçachiez que Chrysipe s'estant trouvé engagé en une fâcheuse affaire, se batit et fut tué : de sorte qu'Aglatonice se trouva delivrée d'un si estrange Mary : et en estat, et en disposition de rendre justice à Iphicrate, si Iphicrate eust esté ce qu'il estoit autrefois. En effet Madame, apres qu'elle eut quitté le deüil, le hazard fit que changeant de Maison elle fut loger tout contre celle de son ancien Amant : si bien que la civilité l'obligeant à la voir, il la visita : et il le fit d'autant plustost, qu'il sentoit son coeur si absolument desgagé, qu'il n'avoit ny haine, ny affection pour elle. Dans cette disposition tranquile, Iphicrate revit donc Aglatonice : et la revit sans que sa tranquilité en fust troublée : Aglatonice estoit pourtant plus belle qu'elle n'avoit jamais esté : et il connoissoit bien que s'il eust voulu, il eust tenu alors aupres d'elle, au prejudice de tous ses Amans, la place qu'y tenoit autrefois Chrysipe. Cependant il ne recommença point de l'aimer : et il se trouva si esloigné de le pouvoir faire, que je luy ay entendu dire, qu'il auroit plûtost aimé une Personne qui n'eust pas esté aimable, que de recommencer d'aimer Aglatonice : estant certain que son ame estoit tellement affermie dans cette insensibilité, qu'il luy parloit souvent des choses qui s'estoint passées entre eux : et luy en parloit mesme en raillant. En effet lors qu'il vouloit luy marquer le temps où quelque chose estoit arrivée, il luy disoit sans aucune esmotion, que c'estoit du temps qu'il l'aimoit, ou peu de temps apres qu'il avoit commencé de la haïr. Cependant je vous advouë que je n'estois point bien aise qu'il la revist : et j'en estois si inquiet, que je luy en dis un jour quelque chose, par la crainte où j'estois qu'il ne se r'engageast : car comme il a les passions fort violentes, je souhaitois pour son repos, qu'il ne redevinst point amoureux. de sorte que le pressant un soir de n'aller plus tant chez Aglatonice ; de grace, me dit-il, ne craignez pas qu'elle me r'engage jamais : elle est pourtant aussi belle, luy dis-je, qu'elle l'estoit la premiere fois qu'elle vous engagea : et elle est mesme plus douce pour vous qu'elle ne l'estoit alors. Il est vray, dit-il, mais Chersias, l'amour que j'avois pour elle ayant cessé, elle ne sçauroit plus m'en donner. Si je la haïssois encore, adjousta-t'il, il ne seroit pas impossible que je recommençasse de l'aimer : car comme la haine est une passion ardante aussi bien que l'amour, le feu de la premiere, peut se changer en celuy de la seconde, lors que l'amour l'a precedée : mais quand on a passé de l'amour à la haine : de la haine au mespris : et du mespris à l'indifference ; tenez pour asseuré qu'on ne se r'engage jamais. Et en effet Madame, l'evenement a bien monstré qu'Iphicrate ne se trompoit pas : car il n'a point recommencé d'aimer Aglatonice, quoy qu'il l'ait veuë mille fois depuis la mort de Chrysipe. Au contraire, je l'ay veû Confident d'un des Amans de cette belle Personne : et je J'ay veû en espouser un autre par interest de Famille, quoy qu'il fust assurément en pouvoir d'espouser Aglatonice s'il y eust voulu songer : et quoy qu'il connust bien qu'elle n'eust plus esté injuste pour luy. Apres cela Madame, je m'asseure que vous trouverez que l'Exemple que je raporte, est aussi fort pour prouver qu'on ne peut aimer deux fois une mesme Personne, que l'est celuy que Mnesiphile a raporté, pour faire voir qu'une mesme Personne peut inspirer plus d'une fois de l'amour dans une mesme coeur.

Fin du banquet des sept sages


Lors que j'eus cessé de parler, la Princesse de Corinthe, et la Princesse des Lindes advoüerent, que ces deux Exemples estoient fort opposez : mais comme les raisons sont tousjours plus fortes que les Exemples, dit alors Eumetis à toute la Compagnie, il s'agit de sçavoir si celles de Chersias le feront plus que celles de Mnesiphile. Mais Madame, comme j'allois prendre la parole, on vit paroistre tous ces Sages, accompagnez de Niloxenus, de Diocles, et de Cleodeme : qui apres avoir agité de tres belles, et de tres serieuses questions, estoient sortis de la Sale où ces Princesses les avoient laissez : et venoient prendre l'air au mesme lieu où elles estoient. Cependant comme elles avoient envie d'ouïr les raisons de Mnesiphile et de moy, elles ne les virent pas plustost aupres d'elles, qu'Eumetis adressant la parole à Periandre, luy dit qu'il venoit fort à propos pour estre Juge d'une question galante, dont toute la Compagnie devoit dire son sentiment : car Seigneur, adjousta-t'elle, quoy qu'il ne s'agisse, ny de gouverner des Royaumes, ny de regler des Republiques, je ne pense pas qu'elle soit indigne de la curiosité de tant de Sages : puis qu'il s'agit de connoistre tous les bizarres effets d'une passion qui est si puissante et si generale. Periandre s'estant alors informé quelle estoit cette question ? Solon qui le touchoit, la trouva si curieuse, qu'il dit qu'il estoit tout prest d'en dire son advis : et se tournant vers les autres, les uns par inclination, et les autres par complaisance, se disposerent à donner leurs voix. Si bien que Melisse s'estant alors r'aprochée, et chacun ayant pris sa place, sans qu'Esope quitast la sienne ; Cleobuline m'ordonna de dire mes raisons : permettant a Mnesiphile de m'interrompre quand il le voudroit : de sorte qu'apres avoir un peu songé à ce que j'avois à dire, j'adressay la parole à Mnesiphile, comme à celuy contre qui je disputois, Il me semble, luy dis-je, que pour juger equitablement de la question dont il s'agit ; et pour sçavoir veritablement si ce n'est pas une chose extrémement rare, pour ne pas dire impossible, qu'on aime deux fois une mesme Dame ; il faut considerer ce qui fait naistre l'amour : afin de voir si cela le rencontre en une Personne qu'on a desja aimée. Puis que c'est la mesme Personne, repliqua Mnesiphile, il s'enfuit de necessité, qu'on trouve en elle la seconde fois, ce qu'on y avoit trouvé la premiere : c'est à dire la mesme beauté ; le mesme esprit ; et le mesme agréement : qu'ainsi puis qu'on a pû estre touché une fois de toutes des choses, on le peut estre une seconde. Nullement ; repris-je, car toutes ces choses quoy qu'elles soient les mesmes, manquent d'un charme particulier qui en redouble le prix, qui est la nouveauté ; puis qu'il est certain, que pour l'ordinaire, il faut estre surpris du merite de la Personne de qui on devient amoureux : ce qui ne peut pas se trouver en elle qu'on a desja aimée, puis qu'on est si accoustume à l'esclat de ses yeux, qu'ils n'esblouïssent plus. En effet, je suis persuadé que tous les Sens s'accoustument à ce qui les touche : et qu'ils cessent d'y estre sensibles, des qu'ils y sont accoustumez : ainsi on se forme un habitude de la beauté comme des Parfums, qui luy oste une partie de sa puissance : et qui fait qu'elle ne peut faire deux fois une mesme Conqueste. De plus, comme il faut de necessité que l'esperance naisse avec l'amour, je tiens bien difficile qu'elle ressuscite, lors qu'on a cessé d'aimer par raison, ou par desespoir ; ou parce que de foy mesme l'amour s'est allentie : et je suis persuadé que lors qu'on a cessé de desirer une chose, parce qu'on ne la croit plus digne d'estre desirée : il n'est pas aisé qu'on recommence de la desirer : cependant il est impossible que l'esperance naisse sans desirs, et que l'amour subsiste sans esperance. le comprens bien, adjoustay-je, qu'on peut avoir des querelles pendant lesquelles on peut s'imaginer qu'on n'aime plus, quoy qu'on aime encore : mais je ne conçoy point que quand on a effectivement cessé d'aimer, on puisse recommencer d'aimer la mesme Personne. Il est pourtant vray, reprit Mnesiphile, qu'un Flambeau esteint se r'allume bien plus facilement, que s'il n'avoit jamais esté allumé : et qu'encore qu'il ny reste aucune chaleur, il y reste toutefois je ne sçay qu'elle disposition, qui le rend plus capable de se r'allumer : et en effet je ne doute nullement, que lors qu'on a aimé fortement une Personne, il ne demeure tousjours quelque legere impression de chaleur dans le coeur d'un Amant, qui le rend plus disposé à estre touché des charmes de cette Personne qu'il a desja aimée, que de toute autre. Car enfin il demeure pour constant, qu'elle a ce qu'il faut pour luy plaire, puis qu'elle luy a desja plû : et qu'ainsi elle est plus propre qu'une autre à l'engager une seconde fois. Pour moy, repliquay-je, j'advouë que je ne comprens point qu'une Personne dont les charmes n'auront pas esté assez puissans pour empescher qu'on n'ait cessé d'avoir de l'amour pour elle, en ait assez pour se faire aimer une seconde fois par le mesme Amant : car je suis persuadé, que comme il est plus aisé d'empescher le feu de s'esteindre que de le r'allumer, il est aussi plus aisé de conserver l'amour que de la faire renaistre ; de sorte que selon mon opinion, dés qu'une Dame voit que sa beauté ne peut retenir son Amant, elle ne doit plus songer à le renchainer s'il a veritablement rompu ses chaines : estant certain que pour l'ordinaire tous ceux qu'on dit qui ont recommencé d'aimer une mesme Personne, n'avoient effectivement point cessé de le faire, quoy qu'ils ne le creussent pas : et il faloit sans doute que ce feu fust caché sous la cendre, et qu'ils se trompassent en leurs propres sentimens. En effet, il y a des Amans jaloux qui ont la hardiesse de dire dans leurs transports qu'il n'aiment plus, quoy que toute la Terre sçache qu'il n'est point de jalousie effective sans amour. il y en a d'autres encore, qui parce qu'ils sentent quelques effet de la haine dans leur esprit, pensent qu'ils haïssent : car enfin on voit quelquesfois qu'un simple dépit leur fait faire des imprecations terribles contre celles qu'ils servent : cependant il arrive tres souvent qu'ils ne croyent haïr, que parce qu'ils aiment. Mais outre ces deux fortes d'Amans, qui aiment sans le sçavoir, et qui croyent quelquesfois recommencer d'aimer, lors qu'ils ne font que continuer d'avoir de l'amour ; il y en a encore d'une trosiesme espece, qui pensent comme les autres qu'ils ne sont plus amoureux, parce que leur amour s'est allentie par le temps, et par l'habitude : Se qu'elle a cessé de leur estre sensible, soit par la joye, soit par la douleur. Mais apres tout, cette affection n'est qu'endormie, et n'est pas morte : et lors que cette espece d'amour se reschauffe par quelque accident estranger, on peut dire qu'elle se resveille, et non pas qu'elle ressuscite : ainsi je ne m'estonne point du tout, s'il y a beaucoup de Gens persuadez qu'on peut aimer deux fois une mesme Personne ; puis que ceux mesmes qui ont cette espece de passion dont je parle y sont trompez les premiers, et trompent apres les autres. Cependant il est constamment vray, que sans un prodige on ne peut avoir deux fois de l'amour pour une mesme Beauté. J'advouë pourtant que lors que l'amour cesse par une cause tout à fait estrangere, et tout à fait injuste, on peut cesser, et recommencer d'aimer. Car par exemple, si un homme amoureux pensoit avoir esté trahi, et que dans la violence de son ressentiment il passast de l'amour à la haine ; et puis qu'à quelque temps de là, il sçeust aveque certitude qu'il se seroit trompé ; je croy qu'il seroit facile de faire renaistre dans son coeur, la passion qu'il en auroit bannie ; parce qu'il retrouveroit la mesme Personne qu'il auroit aimée. Ainsi ce seroit plus tost continuer que recommencer de l'aimer : mais de toute autre maniere dont on peut rompre avec sa Maistresse, je tiens impossible qu'il puisse jamais arriver qu'on l'aime, deux fois. Puis qu'il est arrivé en la personne de Phylidas, reprit Mnesiphile, il peut encore arriver en celle d'un autre : et puis qu'il n'est point arrivé en celle d'Iphicrate, repris-je, il n'est pas vray-semblable qu'il arrive une autre fois : car enfin toutes choses vouloient qu'il recommençast d'aimer Aglatonice : l'interest de sa fortune, s'accordoit avec celuy de son amour, s'il en eust pû avoir ; elle n'estoit plus rigoureuse ; Iphicrate n'estoit point engagé ailleurs ; il la voyoit tous les jours ; il luy parloit à toutes les heures ; il a l'ame naturellement tres passionnée ; il l'avoit plus opiniastrément et plus ardemment aimée que personne n'aimera jamais ; et cependant il ne la pût aimer une seconde fois : et il ne la pût aimer sans doute, parce qu'il est constamment vray qu'il est de l'amour comme de toutes les autres choses du monde, qui lors qu'elles sont une fois destruites, ne reviennent plus ce qu'elles ont esté. Et puis, quand on n'auroit autre raison que l'amour propre, on n'aimeroit pas volontiers à dire qu'on auroit eu tort de cesser d'aimer : ainsi on continueroit mesme de n'aimer plus, quand il n'y auroit nulle autre cause que celle que je viens de dire. Par cette mesme raison, reprit Mnesiphile, on recommenceroit infailliblement d'aimer, afin qu'on ne pûst pas estre accusé de s'estre trompé en son premier choix : mais Chersias, adjousta-t'il, j'ay bien des raison plus fortes à dire : car enfin comme je suis persuadé, que la cause la plus essentielle de l'amour, est cette liaison invisible, qui attache si fortement les coeurs, et qu'on apelle simpathie ; je le suis aussi que cette simpathie ne peut jamais finir : puis que nous voyons que toutes les inclinations naturelles ne changent jamais, soit parmy les choses inanimées ; soit parmy les Animaux ; soit parmy les hommes. Car enfin, l'Aimant garde la qualité d'attirer le Fer, tant qu'il est Aimant : le Lion craint le chant de cét Oyseau qui annonce le jour, tant qu'il est Lion : et les hommes conservent jusques à la mort, les premieres inclinations que la Nature leur a données. En effet, un Avare ne sera jamais liberal, sans se faire violence : un Envieux ne loüera jamais personne, sans quelque chagrin : et un Ambitieux, ne se soûmetra jamais sans douleur. Or est il que selon mon opinion, toutes ces diverses inclinations ne sont pas plus puissantes dans nostre coeur, que la simpathie qui nous fait aimer une Personne plustost qu'une autre : de sorte que comme toutes ces inclinations subsistent tant que nous subsistons nous mesmes, il s'enfuit de necessité absoluë, que la simpathie qui nous fait aimer subsiste aussi, Si bien que comme nos inclinations peuvent estre quelquesfois forcées par la raison, quoy que nous les ayons tousjours : de mesme l'effet de cette simpathie dont je parle, peut estre suspendu par quelque cause estrangere : mais apres tout, comme elle ne peut cesser d'estre, puis qu'elle a esté, je conclus qu'il y a tousjours une grande disposition à aimer, ce qu'on a une fois aimé, puis que la cause n'en cesse jamais. de sorte que comme il y a certaines choses qui empeschent l'effet de l'Aimant, il peut y en avoir qui empeschent l'effet de la simpathie : et comme en esloignant l'Aimant de ce qui suspent sa vertu, on la luy redonne ; de mesme en ostant les obstacles à la simpathie, elle recommence d'agir : et je suis si persuadé de ce que je dis, que je suis bien plus estonné de voir qu'on cesse d'aimer, ce qu'on a desja aimé, que de voir qu'on aime deux fois une mesme Personne. Et Puis à dire la verité, je trouve encore que l'habitude qui est si puissante en toutes choses, fait aussi que l'eprit a une pente naturelle, à recommencer d'aimer ce qu'il a aimé long temps. Les branches des Arbres qu'on a Pallisadées, S'accoustument tellement au ply qu'on leur a tait prendre, que lors mesme qu'elles ne sont plus attachées, elles demeurent à la scituation où elles sont : tant il est vray que l'habitude est une chose puissante. Ainsi il ne faut pas s'estonner, s'il y a de la facilité d'aimer une seconde fois une Personne qu'on a desja aimée, puis que c'est faire ce que l'on a desja fait : et à n'en mentir pas, l'exemple de Phylidas, et d'Anaxandride, que j'ay raporté, fait assez voir que les raisons dont je me fers sont effectives : car s'il n'y eust pas eu une puissante simpathie entre eux, ils n'auroient pas recommencé de s'aimer. Phylidas avoit trop outragé Anaxandride, pour songer à redevenir son Amant, s'il n'y eust esté forcé : et Anaxandride avoit esté trop injustement abandonnée par luy, pour se fier à son affection : cependant ils s'aimerent plus cette seconde fois, qu'ils ne s'estoient aimez la premiere : et soit par simpathie, ou par habitude, ou par toutes les deux ensemble, ils s'aiment encore avec autant d'ardeur que de fidellité : et selon toutes les aparences, ils s'aimeront toute leur vie. Apres cela, Mnesiphile s'estant teû, la Princesse des Lindes, qui estoit cause que cette question avoit esté agitée, pria toute cette illustre Assemblée d'en vouloir dire son advis. Mais comme il y avoit des gens trop sçavans, pour dire leur opinion sans en dire la raison, cette question fit que tous ces Sages remontant à la Source, firent une definition de l'amour, la plus agreable du monde. Mais enfin apres avoir dit mille belles choses, la pluralité des vois de toute l'Assemblée (qui se partagerent entre ces Sages) fut à l'avantage de Mnesiphile : car ils conclurent non seulement qu'on pouvoit aimer deux fois une mesme Personne ; mais que mesme il estoit plus aisé de retourner à sa premiere Maistresse, que d'en faire une nouvelle. Ils advoüerent pourtant que cela n'arrivoit pas aussi souvent qu'il devroit arriver : adjoustant que c'estoit sans doute que la plus part de ceux qu'on voyoit cesser d'aimer, n'avoient jamais aimé fortement, ou n'avoient mesme jamais aimé. Pour moy, dit Esope, qui ne fut pas de leur advis : je sçay bien que j'ay aimé Rhodope, plus que personne n'aimera jamais : et je sçay mieux encore que je ne l'aimeray plus, et que je ne fortifieray point le Parti de Mnesiphile par mon exemple. Aussi bien, adjousta-t'il, ne trouve je pas trop bon, que les hommes soient moins raisonnables que les Tourterelles, qui n'aiment qu'une fois en leur vie. Apres cela passant d'une chose à une autre on demanda pourquoy la beauté ne produisoit pas necessairement l'amour dans l'ame de tous ceux qui la voyoient ? on examina pourquoy il y avoit quelquesfois des Femmes qui n'estoient point du tout belles, qui ne laissoient pas de faire naistre de grandes et violentes passions ; et on considera la jalousie en toute son estenduë : raportant mesme beaucoup d'exemples de ses plus bizarres effets. Solon dit que si l'esperance nourrissoit l'amour, la jalousie l'augmentoit, pourveû qu'elle ne fust pas trop forte, et qu'elle fust mal fondée. Periandre au contraire soustint, que cette passion estoit ennemie de l'amour, quoy qu'elle en fust Compagne inseparable. Bias prenant un tiers parti, dit qu'il falloit qu'un Amant fust capable de jalousie, et qu'il ne fust pourtant jamais jaloux. Pittacus soustint qu'il ne faloit point estre jaloux, parce que si la Personne qu'on aimoit ne donnoit point sujet de jalousie, il n'en faloit point avoir : et que si elle en donnoit, il la faloit haïr. Cleobule, et Thales, au contraire, dirent que l'amour sans jalousie estoit trop tiede : et Chilon, suivant son austerité naturelle, dit qu'il ne faloit estre jaloux, que de sa propre gloire. Quant à Anacharsis, il dit qu'il le faloit estre de tout ce qu'on aimoit : soustenant qu'on ne pouvoit rien aimer sans craindre d'en perdre la possession : et qu'on ne pouvoit craindre de la perdre, sans quelques sentimens jaloux. Pour Esope, comme, il mesloit toûjours ses Bestes, ou ses Oyseaux, en toute sa Philosophie ; il dit que comme le Pellican donnoit la vie à ceux qui luy devoient donner la mort ; de mesme la jalousie estoit une passion qui faisoit mourir l'amour qui la faisoit naistre. Pour les Princesses, elles demeurerent dans toute la modestie de leur Sexe, se contentant de se ranger de l'avis de quelques-uns de ces Sages : et de faire voir qu'elles s'y rangeoient par raison, sans entreprendre d'en proposer de nouveaux. Comme les choses en estoient là, on vint advertir Periandre de l'accident arrivé à Arion : de sorte que faisant raconter cette merveilleuse avanture à toute la Compagnie, par celuy qui la luy aprenoit, ce recit la divertit fort : estant certain que celuy qui le fit, representa si admirablement comment le Dauphin sauva Arion, et le vint mettre sur le rivage aupres du Port de Tenare qu'il faisoit voir la chose qu'il descrivoit. Mais comme cette avanture est sçeuë de toute la Terre, je ne m'arresteray pas Madame à vous la raconter : et je vous diray seulement, que Periandre s'estant souvenu qu'il avoit autrefois oüy dire à Thales, qu'il faloit dire les choses vray-semblables, mais qu'il ne faloit jamais dire celles qui ne l'estoient pas, quoy qu'elles fussent vrayes, luy demanda pardon de n'avoir pas suivy sa maxime, en faisant raconter une chose qui sembloit presques impossible. Il est vray, dit alors le sage Bias, que Thales a dit ce que vous dittes ; mais il est vray aussi, que je luy ay entendu dire, qu'il ne faloit jamais croire ses Ennemis, des choses qui paroissoient mesme les plus croyables : ny ne croire pas ses Amis, de celles qui paroissoient les plus incroyables : c'est pourquoy vous ne douez pas craindre qu'il vous accuse. en suitte on raporta divers Exemples de l'amour des Dauphins pour les hommes : Solon raconta celuy d'Hesiode, dont un Dauphin porta le corps jusques à un Cap, qui est aupres de la Ville de Molycrie : et qui fut cause que ceux qui avoient tué ce fameux Poëte, furent punis. Pittacus raconta aussi un autre Exemple de la bonté des Dauphins, en la personne d'un appellé Enalus, qui estoit Fils d'un des Fondateurs de Mytilene, à qui des Dauphins sauverent la vie. Et bien, interrompit alors Esope en souriant, vous moquerez vous encore de mes Geays, et de mes Corbeaux qui parlent, aprenant que les Dauphins sont des choses si merveilleuses ? En mon particulier, dit Cleobuline, je n'ay garde de m'en moquer : car ils parlent si bien, qu'il est difficile de parler mieux. Si ce n'est vous, reprit-il, ce sont de ces Gens qui jugent sur les apparences : et qui parce qu'ils voyent que ce ne sont que des Bestes que j'introduis, ne jugent pas que c'est un homme qui les fait parler. Ce n'est pas, dit-il encore, qu'ils ayent grand tort : car on ne connoist guere la verité, si ce n'est par les apparences. Vous avez donc oublié vostre Renard, reprit agreablement Anacharsis : car lors que vous le fistes entrer en contestation avec le Leopard, pour sçavoir lequel des deux avoit le plus de taveleures ; il pria son Juge de ne considerer pas tant les mouchetures exterieures que le Leopard avoit sur la peau, que celles qu'il avoit dans la teste : l'assurant que s'il consideroit bien les siennes, il les trouveroit plus diverses que celles de celuy qui luy disputoit l'avantage d'estre le mieux tavelé. Il est vray, dit Esope, que je me suis contredit : mais à vous dire la verité, adjousta-t'il en riant, je fais tant parler de Bestes, que je crains qu'en leur aprenant mon langage, je ne vienne à la fin à aprendre le leur : et que les faisant devenir ce que je suis, je ne devienne ce qu'elles sont. Ha Esope, s'escria Eumetis, quelque esprit que vous ayez inspiré à toutes vos Bestes, et à tous vos Oyseaux, vous en avez encore plus que vous ne leur en avez donné. Apres cela chacun suivant son inclination, se separa par diverses Troupes, dans cét agreable Bocage : Chilon fut se promener avec Anacharsis : Periandre fut suivy de Thales, de Niloxenus, de Bias, de Pittacus, de Cleobule, et dé Cleodeme : mais pour Solon, comme il a l'inclination naturellement galante, il demeura avec les Dames, et rendit cette conversation si agreable, que de ma vie je n'ay eu plus de plaisir que j'en eus alors. En effet, cét homme si sage, et si sçavant, sçait pourtant si admirablement s'accommoder au temps, et aux personnes à qui il parle, qu'il n'est rien dont il ne sçache parler : il est vray qu'il n'estoit pas dans la necessité d'abaisser son esprit : car estant avec la Princesse de Corinthe, et la Princesse des Lindes, il pouvoit parler des choses les plus eslevées, sans craindre de n'estre pas entendu. Aussi leur raconta-t'il tout ce qui s'estoit dit entre tant d'hommes illustres, depuis qu'elles estoient sorties de la Sale : et il le fit avec tant d'art, qu'en peu de paroles, il r'assembla tout ce qu'ils avoient dit d'excellent : et c'est à dire tout ce que la Morale, et la Politique, peuvent enseigner de plus beau. En fuite, passant d'un discours si serieux à un autre ; Solon dit à ces deux Princesses, qu'elles devoient s'estimer infiniment heureuses, d'estre tant au dessus de toutes celles de leur Sexe : et d'avoir pourtant la moderation de demeurer dans les bornes que la modestie veut que les Dames conservent tousjours, en matiere de Sciences : et de n'avoir aucune des foiblesses dont on accuse les Femmes. Car enfin, leur dit-il en soûriant, il s'en trouve peu qui n'ayent du moins celle de souhaiter d'estre aimées de plus de Gens qu'elles n'en veulent aimer. Pour moy, dit Cleobuline, je comprens bien qu'on peut souhaiter d'estre estimée de tout le monde : mais j'advouë que je n'ay jamais compris que l'on deust desirer de donner de l'amour, à des Gens pour qui l'on n'en veut point avoir. C'est neantmoins un sentiment assez general à toutes les belles Personnes, reprit Solon ; et c'est mesme un sentiment plus dangereux qu'elles ne pensent : il y en a toutesfois beaucoup, repliqua Eumetis ; qui ne l'ont que par vanité : et qui ne souhaittent d'estre aimées, que parce qu'elles croyent que l'estime de la beauté est l'amour. Il est vray, reprit Solon, que la chose est souvent ainsi : mais apres tout, peu de Dames aimeroient, si elles n'estoient jamais aimées : ainsi lors qu'elles souhaitent qu'on les aime, elles cherchent à se mettre en estat d'aimer. Pour moy, dit alors Esope, je ne croy point qu'il soit aussi necessaire qu'on se l'imagine, d'aimer une Dame autant qu'elle aime : car puis qu'il se trouve un nombre infiny d'Hommes, qui aiment les premiers ; je croy qu'il se peut aussi touver un nombre infiny de Femmes, qui aiment les premieres : et quand tous les sept Sages qui sont dans ce Jardin, me diroient le contraire, j'aurois bien de la peine à les croire. Car enfin on aime celles qu'on doit aimer, dés qu'elles plaisent : et par consequent elles peuvent aimer, dés qu'on leur plaist. Ha Esope, s'escria Eumetis, quelle injustice faites vous à nostre Sexe ? Je vous assure, reprit-il, que je ne suis pas si injuste que vous pensez. Car de grace, par quelle raison pouvons nous aimer sans qu'on nous aime, si vous ne pouvez pas aimer sans estre aimées ? Les Dames ont-elles le coeur different de celuy des honmes ? l'amour n'est-elle pas une mesme passion dans leur ame, que dans la nostre ? est-ce un acte de leur volonté, d aimer, ou de n'aimer pas ? et n'ay-je pas raison de dire, que si on ne dit pas aussi souvent qu'elles aiment sans estre aimées, comme on dit que nous aimons sans estre aimez ; c'est parce seulement que la bien-seance qui est establie dans le monde, veut qu'un homme puisse sans honte, aimer sans estre aimé, et qu'elle ne souffre qu'à peine qu'une Dame aime, lors mesme qu'elle est aimée ? à plus forte raison donc ne le veut-elle pas, lors qu'on ne l'aime point. Mais apres tout, toute la difference qu'il y à entre nous, est que celles qui aiment sans qu'on les aime, ne le disent point, et ne s'en pleignent pas : et que nous le disons, et nous en pleignons hautement. Car enfin, puis qu'elles ont des yeux, de l'esprit, et un coeur capable d'estre touché, il faut conclure qu'elles peuvent aimer sans qu'on les aime : et pour le prouver fortement, il ne faut que considerer que l'amour toute seule, quelque ardente qu'elle soit, ne les oblige point à aimer, et qu'il faut de plus que l'Amant leur plaise : estant certain que si cela n'est pas, on les aime inutilement. Comme Esope parloit ainsi, et que Solon alloit luy respondre, le hazard fit que toutes ces diverses Troupes qui s'estoient separées, s'estant rejointes en un endroit où six Allées se croisent, cette grande Compagnie se rassembla : si bien que Solon qui trouvoit la question qu'Esope avoit fait naistre trop digne de curiosité pour n'en parler pas davantage, la proposa à cette illustre Assemblée, qui se disposa à en dire son advis. Pour moy, dit la Princesse des Lindes, qui ne trouve rien de plus estrange que d'aimer sans estre aimée, j'auray bien de la peine à endurer qu'on accuse le Sexe dont je suis, d'une pareille foiblesse. Mais enfin, dit Esope, encore faut-il qu'il y en ait un des deux qui commence d'aimer : et puis que cela est, pourquoy ne voulez vous pas que ce soit aussi tost l'Amante que l'Amant ? C'est parce, reprit Eumetis, que la bienseance ne le soufre point : mais, repliqua Esope, comme la Nature est plus ancienne que la bienseance, ce n'est pas de cela dont il s'agit. Il est certain, dit alors Solon, qu'à parler veritablement, il peut estre qu'une Femme aimera sans estre aimée, aussi bien qu'un homme aime sans estre aimé : mais il est pourtant vray que cela n'arrive pas si souvent : et une des plus fortes raison qu'il y en ait, est que les Dames ayant la beauté en partage, et toutes les graces du corps et de l'esprit plus attirantes, et plus engageantes que les hommes ; leur merite produit un effet plus pronpt que le nostre : si bien que pour l'ordinaire, on les aime devant qu'elles ayent eu loisir d'aimer. De plus, il est encore vray, que les Femmes sont nées avec plus de vanité : et qu'ainsi elles ont moins de disposition à faire les premiers pas en amour : joint que de la maniere dont on les esleve, elles ne sont pas en estat de suivre les purs sentimens de la Nature : parce que dés le Berçeau, on leur dit tellement qu'il ne faut point qu'elles aiment sans estre aimées, qu'elles sont en garde continuelle contre elles mesmes : mais apres tout, je suis persuadé qu'il n'est nullement impossible que cela arrive. Je m'assure, reprit Esope, que Chilon avec sa severité, croiroit s'estre deshonnoré, s'il avoit aussi bien parlé d'amour que Solon : il est vray, repliqua-t'il, que je le trouve bien sçavant en galanterie, pour un homme qui a fait de si belles Loix : du moins, sçay-je bien, qu'il n'y a personne à Lacedemone, qui en sçache autant que luy. Comme les Atheniens, reprit Solon, ne sont pas si severes que les Lacedemoniens, j'advouë sans confusion, que je connois l'amour, comme toutes les autres passions : mais pour en revenir à la question dont il s'agit, qu'en semble t'il à la Compagnie ? En mon particulier, dit Thales, je croy qu'une Femme peut aimer la premiere : mais je croy en mesme temps, que peu de Femmes peuvent aimer long temps sans estre aimées, et mesme sans passer bien tost de l'amour à la haine. Pour moy je croy, reprit Periandre, que cela peut arriver : mais je crois en mesme temps, qu'il faut qu'une Dame ne soit guere aimable, si elle ne se fait aimer en aimant. Je suis si persuadé, dit alors Cleobule en souriant, que les Dames sont plus propres à estre aimées, qu'à aimer ; que bien loin de croire qu'elles puissent aimer les premieres, j'ay bien de la peine à croire qu'elles aiment lors qu'on les aime. Il n'en est pas ainsi de moy, dit Bias, car je croy que quand elles aiment, elles aiment plus ardemment, et plus opiniastrément que les hommes : mais j'avouë que j'ay quelque difficulté à concevoir, qu'elles aiment les premieres : parce qu'à parler equitablement, de mille Femmes il n'y en aura pas une qui n'aime mieux les tesmoignages esclatans que l'amour a accoustumé de produire, que l'Amant qui les donne : de sorte que comme cela ne se trouve pas en aimant la premiere, je suis persuadé, ou qu'il n'y en a point, ou qu'il y en a peu qui en soient capables. Pour moy, dit Pittacus, je croy que l'amour n'estant pas un acte de volonté, elle naist aussi bien dans le coeur d'une Femme sans estre aimée, que dans celuy d'un homme qui n'est point aimé : en mon particulier, dit Anacharsis, je ne sçay pas quelle est la puissance de l'amour en Grece : mais en Scythie, ny les hommes, ny les Femmes, n'aiment point sans estre aimez, ou sans croire du moins qu'on a disposition à les aimer, et sans esperer qu'ils le seront bien tost. Car enfin je ne croy point possible, que l'amour puisse subsister sans toutes ces conditions : ce n'est pas, dit-il, qu'il ne puisse y avoir de l'exception : mais à parler en general, la chose est comme je le dis. Quoy que l'Egipte, reprit Niloxenus, soit bien esloignée de la Scythie en toutes choses, on y croit ce que vous dittes : mais enfin, dit Solon, il demeure tousjours pour constant, qu'il n'est nullement impossible, qu'une Dame aime sans estre aimée. En verité, dit la Princesse des Lindes, s'il n'est impossible, il y a du moins bien de la difficulté : ouy à celles qui ont l'ame comme vous l'avez, reprit Solon : mais ce seroit faire trop de grace à vostre Sexe, adjousta-t'il, et le mettre trop au dessus du nostre ; d'attribuer à toutes les Femmes, les sentimens que vous avez dans le coeur. Comme Eumetis alloit respondre à la civilité de Solon, on entendit un agreable Concert au milieu de ce Bocage, qui imposa silence à toute cette illustre Compagnie : qui apres l'avoir escouté quelque temps, se separa encore une fois par diverses Troupes : mais comme le Soleil estoit prest de se coucher, et que Thales estoit accoustumé à observer le Ciel, il s'arresta à regarder ce bel Astre : qui ayant respandu tout l'or de ses rayons dans la Mer, sembloit luy avoir communiqué une partie de sa lumiere. Pour Solon, s'estant arresté pour escouter la Musique avec les Dames, le hazard fit, qu'il vit au pied d'un Arbre qui estoit fort proche, une longue file de Fourmis, qui par cent occupations differentes, travailloient toutes avec ordre, diligence, et affection, à l'utilité publique : de sorte qu'admirant l'ordre qu'elles gardoient à leur travail il le consideroit attentivement. Mais comme Esope estoit aupres de luy, il comprit aisément ce qui attachoit ses regards, et ce qu'il pensoit : si bien que prenant la parole ; advoüez la verité, luy dit-il en souriant, vous voudriez bien estre assuré que les Atheniens gardassent aussi bien vos Loix, que ces Fourmis gardent les leurs. Je l'advouë Esope (repliqua Solon en riant, aussi bien que tous ceux qui l'entendirent) et je l'advouë à la confusion de ma Patrie. Puis qu'elle a un honme qui luy a donné des Loix si justes, reprit Cleobuline, elle ne peut manquer d'estre fort glorieuse : elle le feroit bi ? davantage, si elle les sçavoit garder, reprit-il, qu'elle ne l'est d'avoir donné la naissance à un homme qui ne les garde peut-estre pas luy mesme. Apres cela, Solon s'engageant en un discours du Gouvernement des Peuples, dit des choses admirables : de sorte que toute la Compagnie se r'assemblant une trosiesme fois, la conversation devint tout à fait serieuse ; chacun raportant les plus loüables coustumes de sa Ville. Thales parla de la Pieté des Milesiens ; Pittacus de l'humeur Guerriere des Habitans de Mytilene ; Bias de la Politesse de ceux qui habitent Priene ; Cleobule de la probité des Lindiens ? Periandre de l'ambition du Peuple de Corinthe ; Solon, de l'humeur remuante et seditieuse des Atheniens ; et Chilon de l'inclination severe et vertueuse des Lacedemoniens : apres quoy examinant les vices et les vertus de tous ces Peuples differens, ils en parlerent tant, qu'il fut temps de partir pour s'en retourner à Corinthe. En effet, les discours de ces Grands Hommes, attachoient si agreablement l'esprit de ceux qui les escoutoient, que si Esope qui vit une quantité innombrable d'Oyseaux, qui venoient choisir les branches sur lesquelles ils vouloient passer la nuit, ne les eust monstrez agreablement à toute la Compagnie, pour l'advertir qu'il estoit temps de se retirer, elle se seroit retirée trop tard : aussi reprocha-t'il alors plaisamment à tous ces Sages, que ces Oyseaux estoient plus sages qu'eux, puis qu'ils sçavoient mieux l'heure où il faloit se retirer, qu'ils ne la sçavoient. Mais enfin Madame, tout le monde jugeant qu'Esope avoit raison, et qu'il feroit nuit quand on arriveroit à Corinthe, on se disposa à s'en aller, et on s'en alla en effet : chacun emportant dans son coeur, tant de satisfaction de s'estre trouvé avec tant d'excellens hommes, qu'on estoit contraint d'advoüer qu'on n'avoit jamais passé un jour plus agreable que celuy-là. Ne jugez pourtant pas Madame, du plaisir de cette journée, par le recit que je vous en ay fait : car j'advouë avec beaucoup de confusion, qu'en mon particulier je ne vous ay raconté que tres imparfaitement, ce qui se passa à ce fameux Banquet des sept Sages.

Bataille contre l'armée de Thomiris


Chersias ayant achevé de parler, reçeut mille loüanges de Cyrus, et mille civilitez d'Onesile, aussi bien que Mnesiphile : apres quoy disant qu'elle vouloit profiter de l'advis qu'Esope avoit donné à ces Sages, elle se leva pour s'en aller, de peur d'arriver de nuit à la petite Ville où elle s'en retournoit. Mais comme Cyrus luy fit offrir une Colation magnifique avant qu'elle partist, on ne parla tant qu'elle dura, que de ce que Mnesiphile et Chersias avoient raconté : et je ne sçay si ce que dirent Cyrus et Onesile, pendant cette Colation, ne valoit point ce qu'avoient dit ces sept Sages pendant leur Banquet. Telagene dit aussi mille jolies choses à Indathirse : apres quoy Onesile montant dans son Chariot, partit avec escorte et laissa Cyrus avec une impatience estrange de sçavoir quel seroit le succés du voyage d'Anacharsis. Cependant quoy qu'il eust volontiers donné quelques heures à s'entretenir luy mesme, il se contraignoit afin d'entretenir dans le coeur des Chefs, et des Soldats, cette noble ardeur qui leur avoit fait r'emporter de si illustres victoires : de sorte que parlant tantost à l'un, et tantost à l'autre, il inspiroit effectivement à ceux à qui il parloit, une partie de cette ardeur heroïque qu'il avoit dans l'ame. Mazare de son costé contribuoit aussi tous ses soins à disposer les Soldats à bien combatre quand il en seroit temps : quoy que le peu d'interest qu'il avoit à la victoire, luy donnast tousjours de fascheuses heures : et que sa vertu eust besoin de toute sa force, pour resister à son amour. Myrsile en son particulier, n'estoit pas moins zelé que Mazare, quoy qu'il n'eust nulle seureté de l'affection de Doralise : mais du moins, avoit-il cét avantage de sçavoir que s'il n'estoit point aimé, nul autre ne l'estoit, et qu'Andramite estoit haï. Cependant apres avoir attendu le retour d'Anacharsis, avec beaucoup d'impatience, ce fameux Scythe revint, sans avoir pû rien obtenir de Thomiris, et sans qu'Ortalque eust pû voir Mandane : parce qu'elle estoit alors bien plus rigoureusement gardée, qu'elle n'estoit au commencement. Toutesfois comme il avoit veû Gelonide, cette Princesse n'avoit pas laissé d'avoir la Lettre de Cyrus, et d'y respondre : mais cette response estoit si touchante, qu'elle affligea plus ce Prince qu'elle ne le consola. Araminte luy avoit aussi respondu d'une maniere si propre à exciter la tristesse, que Cyrus fut beaucoup plus malheureux apres le retour d'Anacharsis, qu'il ne l'estoit auparavant. Mais enfin (dit ce Prince affligé à cét illustre Scythe, apres qu'il luy eut fait comprendre qu'il n'avoit rien obtenu) que peut dire Thomiris, pour pretexter la Guerre où elle veut s'engager, en retenant la Princesse Mandane ? elle dit Seigneur, reprit-il, tout ce que peut dire une Personne, qui ne veut pas dire la veritable raison qui la fait agir avec tant d'injustice : et que j'ay sçeuë par Indathyrse, devant que de vous quitter. En effet, elle a fait publier un Manifeste parmy ses Peuples, et dans toutes les Cours des deux Scythies, par lequel elle dit que vous aspirez à la Monarchie universelle : que la Princesse Mandane n'est qu'un pretexte qui couvre vostre ambition : que quand celuy-là vous manqueroit, vous en trouveriez un autre : et que c'est pour cette raison qu'elle ne veut pas vous la rendre, puis que c'est tousjours quelque seureté pour elle, que de l'avoir en sa puissance : apres quoy elle convie tous les Peuples, et tous les Princes qui ne reconnoissent pas encore vostre authorité, de s'unir courageusement, pour tascher d'arrester le cours de vos victoires. Ainsi Seigneur, comme les grandes Conquestes que vous avez faites donnent quelque vray-semblance à ces raisons, ce Manifeste a sans doute esté assez bien reçeu du Peuple : qui voyant qu'elle se resout de vous faire la Guerre, commence, comme il est greffier, à ne croire plus que ce soit la passion qu'elle à dans l'ame qui la fait agir comme elle fait : de sorte que les Massagettes semblent tous estre resolus à se deffendre jusques à l'extremité. Les autres Rois de Scythie, à qui l'aproche de vostre Armée donne de l'ombrage, se liguent aussi contre vous : et il n'y en a aucun qui ne face des levées, et qui ne se dispose à se joindre à Thomiris. Mais Seigneur, le plus fâcheux de ce que j'ay à vous dire, est que comme Aryante en faisant la Guerre dans vostre Armée, a achevé de s'y rendre tres sçavant ; il a jugé que quand vous auriez passé l'Araxe, vous ne pourriez aller vers les Tentes Royales, que par un chemin où il y a plusieurs Défilez. Si bien que pour mettre une Barriere à vostre passage, il fait construire un Fort, qui est presque achevé, afin de deffendre cét endroit ; sçachant bien que si vous preniez : le chemin de la Plaine, vostre Armée y periroit, à cause qu'il y a fort peu d'eaux. De sorte que jugeant qu'il faut de necessité que vous alliez par le lieu qu'il fait fortifier, il semble que vous ne soyez pas en estat de vaincre facilement : et en effet Thomiris se soucie si peu de faire garder les passages de l'Araxe, qu'elle m'a chargé de vous dire, qu'elle ne veut point de Paix que la victoire ne la luy donne ; et que pour vous tesmoigner qu'elle ne veut pas faire durer cette Guerre, elle consentira si vous le voulez, que vous entriez dans son Païs : et que pour cela elle retirera ses Troupes à trois journées de l'Araxe : si ce n'est que vous veüilliez le luy laisser passer, et faire de vostre costé, ce qu'elle vous offre de faire du sien. Ouy sage Anacharsis, reprit Cyrus, puis que la Reine des Massagettes le veut, j'entreray dans sont Païs : et quand le Fort qu'elle fait faire, seroit plus difficile à prendre que Babilone, il n'arresteroit pas mes desseins. Seigneur, reprit ce sage Scythe, quoy que Thomiris m'ait paru fort fiere, et fort opiniastre dans sa resolution, je ne desespere pourtant pas de la voir changer d'avis, si les premieres Occasions de cette Guerre luy succedent mal ; c'est pourquoy il ne faut pas que vous en perdiez l'esperance. Apres cela Ortalque dit à Cyrus qu'un des Gardes de Madane) qui disoit avoir veû Feraulas au bord du Phase, et luy avoit promis de l'advertir de tout ce qu'il sçauroit) l'avoit chargé de luy dire que Thomiris ne luy offroit de luy laisser passer l'Araxe, que pour l'engager à donner Bataille en un Poste desavantageux : qu'elle ne luy demandoit aussi a le passer, que dans la pensée qu'il ne l'accepteroit pas : et que hors de faire surprendre le Fort qu'Aryante faisoit bastir, il seroit difficile qu'il peust vaincre Thomiris, ny approcher seulement des Tentes Royales. Mais pour pouvoir surprendre ce Fort, repliqua Cyrus, il faudroit avoir passé l'Araxe, et il faudroit que je sçeusse precisément sa scituation. De plus, Gelonide m'a chargé de vous dire, reprit Ortalque, qu'Aryante a fait ce qu'il a pû pour empescher Thomiris, de vous mander par Anacharsis, qu'elle vous offre de vous laisser passer l'Araxe, parce qu'il disoit que c'estoit le pis qui luy pouvoit arriver : mais comme cette Princesse ne songe à rien tant qu'à vous engager dans son Païs ; elle pretend, à ce que dit Gelonide, quand vous y serez entré, de faire tous efforts pour faire rompre ou brusler le Pont de Bateaux sur quoy vous aurez passé l'Araxé : afin de pouvoir vous avoir en sa puissance, si elle gagne la victoire comme elle l'espere ; à cause des passages difficiles, où il faut de necessité que vous vous trouviez engagé. Aussi est-ce pour cela qu'elle m'a dit que Thomiris ne fait pas avancer son Armée ; et qu'elle se contente d'avoir seulement quelques Troupes le long du Fleuve : afin que quand vous l'aurez passé, ce soit à vous à l'aller chercher. Elle m'a dit de plus, qu'Aripite, qui est tousjours amoureux de cette Princesse, luy amene un puissant secours : mais ce qu'il y a de plus surprenant, est qu'on dit que jamais on n'a entendu parler d'une diligence esgalle à celle de ceux qui bastissent ce Fort qu'Aryante fait faire, et qui s'apelle le Fort des Sauromates ; parce que ce sont en effet des Sauromates qui le font : car comme ces Peuples sont accoustumez à travailler aux Mines qui sont en leur Païs, ils remüent la Terre avec tant d'adresse, et tant de diligence, qu'ils ont fait en un Mois, ce que d'autres ne seroient pas en quatre. De plus Gelonide m'a apris qu'elle avoit descouvert qu'il y a desja quelque temps, qu'Arsamone a envoyé secrettement vers Thomiris : et qu'il trame quelque chose avec elle, qui doit estre de grande importance. Mais Seigneur, elle m'en eust encore bien dit davantage, si on ne la fust pas venuë querir diligemment de la part de Thomiris : et il faloit sans doute qu'il se fust fait quelque combat entre quelques Personnes de consideration : car celuy qui luy vint dire que la Reine la demandoit, luy dit qu'il y avoit bien du desordre pour une querelle. Mais comme il ne luy expliqua pas la chose, et que je fus contraint de la quiter, et de partir tout à l'heure avec Anacharsis, je n'ay point sçeu ce que c'est : il est vray que comme Adonacris à voulu demeurer encore un jour ou deux, pour voir s'il ne gagnera rien sur l'esprit d'Aryante, vous pourrez sçavoir à son retour, si ce grand desordre vous peut estre utile à quelque chose : et Anabaris sçaura aussi par luy, ce que ses Amis luy mandent : car il a conferé avec eux, et s'est chargé de leur responce. Apres cela Cyrus voulant en une chose aussi importante que celle-là, avoir l'advis de tout ce qu'il y avoit de Gens habiles aupres de luy, tint Conseil de Guerre, où il pria Anacharsis de se trouver : mais ce sage Scythe luy dit qu'il se contentoit d'estre tousjours tout prest d'executer ses Ordres, sans se mesler d'un Mestier où il y avoit long temps qu'il avoit renoncé. Si bien que Cyrus assemblant alors Cresus, Artamas, Mazare, Myrsile, Intapherne, Gadate, Gobrias, Indathyrse, et tous les autres qui avoient accoustumé d'estre du Conseil, il leur proposa l'estat des choses. D'abord la pluralité des voix fut que Cyrus mandast à Thomiris, qu'il estoit prest de se retirer à trois journées de l'Araxe, pourveû qu'elle vinst en personne à la Teste de son Armée ; qu'elle fist aussi passer l'Araxe à la Princesse Mandane ; qu'elle promist de la rendre si elle estoit vaincuë ; et qu'elle s'engageast à donner la Bataille trois jours apres qu'elle auroit passé le Fleuve. Mais comme Cyrus n'estoit pas accoustumé à reculer ; et qu'il ne pouvoit se resoudre de s'esloigner du lieu où il devoit delivrer Mandane, on vit bien que cette proposition ne luy plaisoit pas : aussi fut-il bien aise de voir que Cresus et Mazare n'estoient pas de cette opinion, et qu'ils estoient de la sienne. En effet (dit-il, à toute l'Assemblée) ce seroit decrediter nos Armes, que de reculer devant, une Reine : apres avoir eu le bon-heur de vaincre tant de vaillans Rois. De plus, qui sciat si ceux que nous aurions vaincus, nous cederoient le fruit de la victoire, quand mesme ils nous l'auroient promis ? et si repassant le Fleuve dont ils feroient les Maistres, ils ne le deffendroient pas avec le débris de leur Armée, et s'ils ne nous empescheroient pas de delivrer Mandane ? Ainsi je conclus que pour agir prudemment, et glorieusement tout ensemble, il ne faut point s'amuser à accepter l'offre que fait Thomiris ; de nous laisser passer l'Araxe : car il faut le passer, quand mesme elle le deffendra. Mais Seigneur, luy dit Indathyrse, l'advis qu'on vous a donné, merite quelque reflection : car enfin vostre Armée ne peut avancer vers celle de Thomiris par la Plaine, à cause qu'elle y periroit faute d'eau : et le costé des Bois où elle fait bastir un Fort, a tant de Défilez, que je n'oserois respondre de l'evenement, si vous entrepenez de les passer devant son Armée. Quand nous serons au delà du Fleuve, reprit Cyrus, nous irons reconnoistre les Passages : car enfin il ne s'agit pas de Capituler avec Thomiris, et de luy dire que si elle est vaincuë, elle rendra la Princesse Mandane : puis qu'il s'ensuivroit de là, que si elle ne l'estoit pas, on ne la luy pourroit plus demander. Cependant la chose n'est pas en ces termes : puis qu'il est vray, que quand j'aurois esté batu, et que mon Armée seroit destruite, j'en referois une autre pour recommencer la Guerre : et que tant qu'il y auroit un homme dans toute l'estenduë des Païs que j'ay conquis ; ou dans ceux de Ciaxare ; ou dans ceux du Roy mon Pere ; je combatrois tousjours pour delivrer Mandane : c'est pourquoy il faut passer l'Araxe, de quelque façon que ce puisse estre. J'ay sçeu ce matin, adjousta-t'il, que les Bateaux, et toutes les choses necessaires pour faire un Pont sont prestes : ainsi sans nous amuser à attendre des responces de Thomiris, on commencera ce Pont dés demain : car puis que l'Araxe n'en a point qui ne soient trop loin de nous, il faut necessairement en faire un : cependant j'envoyeray Chrysante dire à Thomiris, que j'iray bien tost luy porter ma responce, à la Teste de mon Armée. Cyrus dit cela d'un ton de voix si ferme, qu'il n'y eut personne qui s'osast opposer à sa volonté : de sorte que tout le monde s'y conformant, ce Prince assura ceux à qui il parloit, qu'il esperoit que la resolution qu'il leur faisoit prendre luy succederoit heureusement. Et à dire vray, il ne manqua pas à sa parole : car il agit avec tant de diligence ; il donna ses Ordres avec tant de jugement ; et ils furent executez avec tant de promptitude ; que le Pont qu'il fit faire sur l'Araxe, sembla estre fait par enchantement. En effet les Bateaux furent amenez si diligemment, et furent attachez les uns aux autres en si peu de temps, qu'à peine les Troupes que Thomiris avoit de l'autre costé du Fleuve, sçeurent elles que ce Pont estoit fait, lors que l'Avant-garde de l'Armée de Cyrus commença de passer. Il est vray que ce qui les abusa, fut que ce Prince pour les tromper, fit amener quelques bateaux vis à vis du lieu où elles estoient : et fit travailler comme si en effet ç'eust esté en ce lieu-là, qu'il eust eu dessein de faire un Pont. Mais pendant qu'il les amusoit par cette feinte, il en faisoit faire un beaucoup au dessus de cét endroit, en un lieu où il n'y avoit de l'autre costé du Fleuve que des Bruyeres, sans aucune Habitation. De sorte qu'encore que ceux qui commandoient ces Troupes fussent advertis par quelques Bergers, qu'il y avoit beaucoup de Bateaux en cét endroit, et qu'il y avoit beaucoup de Gens qui y travailloient ; ils creurent que c'estoient des Bateaux que Cyrus faisoit descendre le long du Fleuve, pour joindre à ceux qu'ils voyoient qu'on attachoit les uns aux autres : et que ce que ces Bergers disoient de plus, estoit un effet de la peur qu'ils avoient, qui leur avoit fait croire ce qu'ils leur raportoient. Ils envoyerent pourtant quelques un des leurs pour s'en esclaircir : mais comme la nuit les surprit, ils retournerent sans en sçavoir davantage : et dirent qu'ils n'avoient rien veû, sans dire qu'ils n'avoient pas esté assez avant. De sorte que le Pont estant fait sans aucun obstacle, il se trouva qu'à la pointe du jour, il y avoit desja deux Bataillons formez au delà de l'Araxe, pour faciliter le passage de l'Armée, si quelques Troupes s'y fussent voulu opposer. Mais Cyrus ne fut pas en cette peine : car l'espouvante fut si grande parmy celles de Thomiris, lors qu'elles sçeurent avec certitude, que l'Armée de Cyrus passoit le Fleuve, qu'elles ne sçavoient ce qu'elles devoient faire. Les Chefs apres les avoir un peu r'assurées, les forcerent pourtant de marcher vers le lieu où cette Armée passoit : mais lors qu'elles y arriverent, les choses n'estoient plus en estat de leur permettre de rien entreprendre : car l'Avant-garde toute entiere estoit passée, et rangée en Bataille. Les Massagettes firent neantmoins quelques escarmouches : mais elles leur succederent si mal, qu'ils furent contraints de prendre le party de se retirer, et d'envoyer diligemment aux Tentes Royales, où ils pensoient qu'estoit Thomiris, afin de l'advertir du passage de Cyrus. Cependant ce Prince apres avoir employé toute la nuit, et tout le jour, à faire passer son Armée ; et avoir donné ordre à son Campement, resolut sans donner temps à Thomiris d'estre advertie de son passage, et d'envoyer des Troupes vers luy, d'aller en personne reconnoistre les Défilez, dont on luy avoit parlé : car comme il sçavoit que cette Princesse, dans le dessein qu'elle avoit de l'engager parmy ces Passages difficiles, ne faisoit pas avancer son Armée, il voulut voir s'il ne seroit point possible de surprendre le Fort des Sauromates, devant qu'elle se fust emparée des avenues des Bois, et devant que ce Fort fust achevé. De sorte que prenant des Guides, il fut accompagné de Mazare, d'Indathyrse, d'Araspe, d'Aglatias, de Ligdamis, et de douze ou quinze autre, pour reconnoistre ces Passages. Si bien que comme il partit au milieu de la nuit, et qu'il prit à la droite en tirant tousjours vers le Fort des Sauromates, il arriva au commencement des Bois à la pointe du jour : et il y arriva sans craindre d'y trouver aucun obstacle : car il jugeoit bien que si. Thomiris estoit encore aux Tentes Royales, où Anacharsis l'avoit laissée ; elle ne pouvoit avoir la, nouvelle de son passage : et qu'elle n'auroit pas lait garder las Défilez qu'il alloit renconnoistre, puis qu'elle le croyoit encore au delà du Fleuve : ainsi se confiant en sa prudence, et en sa bonne fortune, il entra dans les Bois, conduit par des Guides qu'il avoit. Mais à peine y eut-il fait cent pas, qu'il entendit à sa gauche un bruit de chevaux : et a peine eut-il le loisir de raisonner sur ce qu'il entendoit, qu'il vit au milieu de deux Routes du Bois qui se croisoient, la Reine des Massagettes à cheval, qui venoit droit à luy, à la telle de trente Cavaliers. Cette veuë surprit d'une telle sorte Cyrus, qu'au lieu d'avancer vers elle, son premier sentiment fut de retenir la bride de son cheval, et de l'empescher d'aller si viste, quoy qu'il n'est rien qu'il n'eust fait, pour avoir Thomiris en sa puissance : il n'a pourtant jamais pû dire precisément, quel avoit esté le sentiment qui luy avoit faire faire cette action. Pour Thomiris, elle n'en usa pas de mesme : car dés qu'elle aperçeut Cyrus, la fureur s'emparant de son esprit, elle se retourna fierement vers ceux qui la suivoient : et leur parlant avec authorité ; vaillans Massagettes (leur dit-elle, en leur monstrant Cyrus de la main) vous pouvez aujourd'huy finir la Guerre, et vanger vostre. Reine, si vous pouvez mettre dans mes Fers, le redoutable Ennemy que je vous montre : A ces mots, ceux qui suivoient Thomiris, s'avancerent vers Cyrus : et cette belle Reine irritée, qui avoit ce jour là une Espée penduë à des Chaisnes d'or, dont les Boucles estoient ornées de Diamans, la tira fierement du Fourreau : et par une action menaçante, fit signe à Cyrus qu'elle se croyoit estre en estat de se vanger de son mespris. D'autre part ce Prince à qui une honte heroïque, donnoit quelque repugnance à tirer l'Espée contre une Femme ; et contre une Femme dont il avoit este aimé, et dont il l'estoit encore, quelque irritée qu'elle fust ; voyant que les siens venoient l'attaquer, et songeant que s'il pouvoit avoit Thomiris en sa puissance, la Guerre en seroit bien moins longue, puis qu'Aryante n'auroit pas tant d'authorité sur ses Peuples, et qu'ainsi Mandane en seroit plustost delivrée ; il se tourna vers ceux qui le suivoient : et apres les avoir encouragez à bien faire, et leur avoir deffendu de tuer Thomiris, et de tascher pourtant de la prendre, il s'avança vers ceux qui venaient l'attaquer : et il les attaqua si rudement, qu'encore qu'ils fussent plus forts en nombre, ils eurent lieu de croire par ce premier choc, qu'ils ne vaincroient pas sans peine. Aussi Thomiris envoya-t'elle diligemment un des siens advertir Aryante, qui estoit allé reconnoistre le Bois par un autre costé, de la venir joindre le plus viste qu'il pourroit. Cependant le Combat commençant asprement, Cyrus esclaircit bien tost le premier Rang de ceux qu'il avoit en teste : de sorte que poussant les autres, et se faisant faire jour, il n'estoit plus guere esloigné de Thomiris, lors qu'un sentiment de fureur et de jalousie tout ensemble, obligea cette Princesse de s'avancer vers luy l'Espée haute. Mais Cyrus ne se vit pas plustost devant elle, que baissant la pointe de la sienne, et suspendant sa valeur ; eh de grace Madame, luy cria-t'il, ne me forcez pas d'employer mon Espée contre une Reine que je voudrois servir si elle n'estoit pas injuste. A peine ces paroles furent elles entendues de Thomiris, qu'elle commanda aux siens de cesser le combat : si bien que Cyrus faisant la mesme chose de son costé, et tous ayant obeï, on vit dans ces Bois un objet qui avoit quelque chose de terrible et de beau tout ensemble. Car enfin on voyoit huit ou dix hommes morts, ou mourans ; quelques autres blesses ; et tous ceux qui ne l'estoient pas avoient quelque chose de si fier sur le visage, qu'ils imprimoient de la terreur par leurs regards seulement. Pour Cyrus, quoy qu'il eust de la fierté dans les yeux, de la colere, et de la fureur dans l'ame ; et qu'il eust une Espée toute sanglante à la main, son action estoit pourtant si pleine de respect ; et il paroissoit si clairement qu'il eust voulu pouvoir delivrer Mandane sans perdre Thomiris ; qu'il n'y eut personne de ceux qui le virent, quine connust qu'il avoit ce genereux sentiment dans le coeur. Pour Thomiris elle estoit si belle ce jour là, qu'il n'y avoit que Mandane au Monde, qui eust pû disputer un coeur avec elle, sans s'exposer à le perdre. Cette Princesse estoit montée sur un beau cheval noir, dont le harnois estoit d'or : l'Habit de Thomiris estoit d'un Drap d'or à Compartimens vers, meslez d'un peu d'Incarnat, et il estoit de la forme qu'on le donne à Pallas, lors qu'on la peint armée : la Robe estant ratachée sur la hanche avec des Agraphes de Diamans, laissoit voir des Brodequins à Mufles de Lyon, qui avoient raport au reste de son Habit. Son Habillement de teste estoit orné de Pierreries : et grand nombre de Plumes incarnates, blanches et vertes, pendoient sur ses beaux cheveux blonds : qui volant au gré du vent, se mesloient confusément avec ces Plumes, selon qu'elle tournoit la teste : et par mille boucles neglignées, donnoient un merveilleux lustre à sa beauté. De plus, comme elle avoit ses Manches retroussées, et ratacées sur l'espaule ; et qu'elle tenoit la Bride de son Cheval d'une main, et son Espée de l'autre, on luy voyoit les plus beaux bras du monde. La colere luy avoit mesme mis un si bel Incarnat sur le teint, qu'elle en estoit encore plus belle qu'à l'ordinaire : et la joye de revoir Cyrus, et de le voir en une action respectueuse pour elle, effaça tellement de ses yeux toutes les marques de fureur qu'elle y avoit un moment auparavant, qu'il n'y pût rien voir que d'aimable et de charmant. Joint que l'esperance qu'elle avoit de le prendre, si Aryante pouvoit venir assez viste à son secours, luy donna encore un plaisir extréme : et luy fit prendre la resolution de parler moins fierement à Cyrus, afin de l'amuser plus long temps. De sorte qu'apres qu'ils eurent fait cesser le Combat de part et d'autre, comme je l'ay dit ; et que Cyrus eut baissé la pointe de son Espée, pour tesmoigner à cette Princesse qu'il ne vouloit pas la tremper dans son sang, et qu'il l'eut priée de ne le forcer pas à perdre une Reine qu'il voudroit servir ; cette belle Guerriere prenant la parole, luy respondit que puis que c'estoit luy qui commençoit la Guerre, elle la pouvoit faire sans injustice. La Guerre sera bientost finie Madame, luy dit-il, si vous voulez delivrer la Princesse Mandane : elle sera sans doute bien tost delivrée, repliqua-t'elle, si vous le voulez : car pourveû que vous vous remettiez prisonnier en sa place, je m'engage à forcer Aryante de consentir que je la delivre, et à la delivrer mesme malgré luy. Quand vous l'aurez renvoyée dans mon Camp, reprit Cyrus, je m'engage à passer dans le vostre, pourveû que Mandane y consente : car je vous proteste Madame, qu'il n'est rien que je ne sois capable de faire pour sa liberté, et pour n'estre plus vostre ennemy (respondit-elle en abaissant la voix) vous sçavez bien qu'il ne faudroit plus estre son Amant : car tant que vous le serez (adjousta-t'elle, en parlant tout haut) elle sera ma Prisonniere : et je me vangeray sur elle, de l'injure que vous me fistes, en sortant de mes Estats sans ma permission. Ha Madame, s'escria Cyrus, si c'est pour vous vanger de moy que vous retenez la Princesse Mandane captive, delivrez la ; et je vous promets que je me puniray moy mesme du crime dont vous m'accusez, et dont je ne me puis repentir. A ces mots le hazard ayant fait venir Aryante en cét endroit avec sa Troupe, quoy qu'il n'eust pas reçeu l'ordre de Thomiris ; cette Princesse qui le vit paroistre avant que Cyrus l'aperçeust, ne doutant pas qu'elle ne vist-bientost ce Prince dans ses Fers, aussi bien que Mandane, luy dit alors qu'il n'estoit plus temps de parler de la liberté de cette Princesse, mais qu'il estoit temps qu'il luy rendist son Espée, et qu'il devinst son Esclave. A peine eut elle dit ces paroles, que Cyrus et tous ceux qui le suivoient, voyant venir Aryante et Andramite à la Teste de quinze ou vingt chevaux, ne douterent presques plus de leur perte. Cependant comme Cyrus vit qu'il n'y avoit pas de temps à perdre ; et que bien loin de prendre Thomiris, il se voyoit en danger d'estre pris ; il se jetta plus à droit avec sa Troupe, de peur d'estre envelopé. Mais ce qu'il y eut de plus beau en cette rencontre, fut que dans l'instant qu'il se separa de Thomiris, il fut en son pouvoir de la tuer : et il vit la chose si facile, qu'il n'y eut que sa seule vertu qui retint son bras. Il fut mesme si absolument Maistre de luy en cette occasion ; et il s'imagina qu'il luy seroit si honteux d'avoir tué une Reine ; qu'il ne fit pas la moindre action qui pûst faire soubçonner qu'il en eust la pensée : au contraire en la quittant ; aprenez Madame, luy dit-il, par le respect que je vous porte, à respecter la Princesse Mandane : et à faire du moins ce que vous devez, puis que je fais presques plus que je ne dois. D'autre part, Thomiris qui vit que Cyrus par son respect, luy donnoit lieu de luy pouvoir porter un coup, leva le bras dans le premier mouvement de sa fureur : mais un second sentiment ayant retenu le premier, elle laissa retomber negligemment son Espée, et regarda si Aryante ne venoit pas. Cependant ce Rival de Cyrus voyant que ce Prince par sa diligence, ne pouvoit plus estre envelopé, joignit sa Troupe à celle de Thomiris : de sorte qu'il estoit alors plus fort de la moitié que son ennemy. Il est vray que la repugnance qu'il avoit à combatre un Prince à qui il avoit tant d'obligation, diminua quelque chose de sa valeur ordinaire, et fit qu'il l'attaqua plus foiblement. Mais Thomiris en deffendant aux siens de tuer Cyrus ; en leur commandant de le prendre, et en leur promettant de grandes recompenses s'ils le prenoient ; les encouragea tellement, qu'on peut dire que jamais le Vainqueur de l'Asie, ne s'estoit trouvé si prés d'estre prisonnier, depuis qu'il le fut aupres du Chasteau d'Hermes. Toutesfois, comme son Grand coeur fut puissamment secondé par Mazare, par Indathyrse, par Aglatidas, par Ligdamis, par Araspe, par Feraulas, et par les autres qui l'avoient suivy, ils se serrerent tous afin d'estre plus difficiles à rompre : et se tenant ferme en un endroit du Bois, où ils ne pouvoient estre envelopez, ils soustinrent le premier choc d'Aryante si vigoureusement, que ceux qui les vouloient rompre, se rompirent. De sorte que Cyrus s'enfonçant alors dans le Gros des ennemis, joignit Aryante : car pour Thomiris, elle donnoit ses ordres sans combatre, et redoubloit continuellement aux siens, le commandement de ne tuer point Cyrus, et de le prendre. Cependant dés que ce Prince fut assez prés d Aryante pour en estre entendu ; ha infidelle Anaxaris (luy dit-il en s'eslançant sur luy) rends moy la Princesse que je t'ay confiée. Je ne sçay si Anaxaris te la rendra (repliqua ce Prince en parant le coup que Cyrus luy avoit porté) mais je sçay bien qu'Aryante ne te la rendra pas, quoy qu'il n'ignore pas qu'il a tort, et qu'il sçache bien qu'il est ingrat. Apres cela ces deux fiers Ennemis ne se parlant plus que de la main, leur combat fut tel que deux des plus vaillans Princes du monde et qui estoient Rivaux, le pouvoient faire : et si le nombre eust esté un peu moins inesgal, Cyrus se fust assurément deffait de ce Rival, tout brave qu'il estoit. Mais comme il ne perdit pas le jugement en cette rencontre, il vit bien que s'il s'opiniastroit à vouloir vaincre Aryante, il seroit vaincu par les siens, et qu'il tomberoit en la puissance de Thomiris : de sorte qu'apres avoir assez considerablement blessé ce Prince sur le haut de l'espaule, et avoir veû qu'il n'avoit autre parti à prendre, que celuy de se retirer ; il se desgagea du milieu des Ennemis : et r'assemblant tous les siens, il se retira en combatant, et en combatant si heureusement, qu'il fit perdre coeur à ceux qui le suivoient. Car comme Aryante, à cause de sa blessure, n'entreprit pas de le suivre, et que Thomiris ne le suivit aussi pas long temps, parce qu'elle craignit que la retraite de ce Prince ne l'engageast dans quelque embuscade ; Cyrus par sa conduite, et par sa rare valeur, se retira sans avoir perdu que trois Cavaliers : il est vray qu'en s'en retournant, il s'aperçeut qu'il estoit legerement blessé au costé droit : de sorte que hastant sa marche dés qu'il ne vit plus d'ennemis, afin de se faire penser ; il arriva heureusement à son Camp, où il estoit attendu avec beaucoup d'impatience : et laissa Thomiris dans un desespoir incroyable.

Livre troisiesme

Nouvelles du front


Des que Cyrus fut arrivé à sa Tente, il changea l'ordre qu'il avoit donné à Chrysante d'aller vers Thomiris : et il se fit rendre conte en peu de mots de l'estat des choses, pendant qu'on estoit allé appeller ses Chirurgiens : et donna ses ordres à tous en si peu de temps, qu'il n'avoit plus rien à faire, lors qu'ils arriverent, pour visiter sa blessure, qu'ils trouverent estre tres favorable, et sans aucun danger. Mais ils dirent pourtant à Cyrus, qu'il estoit absolument necessaire qu'il gardast le lit deux jours, et qu'il en fust sept ou huit sans monter à cheval : à cause que sa blessure estant assez prés de la hanche, elle ne pourroit se consolider en peu de temps, s'il ne se donnoit du repos ; adjoustant que s'il ne le faisoit pas, il s'exposeroit à estre forcé d'y estre malgré luy beaucoup davantage. D'abord Cyrus ne vouloit pas leur obeïr, regardant alors sept ou huit jours comme sept ou huit Siecles : car il n'ignoroit pas que tant qu'il ne seroit point en estat d'agir, il ne pourroit rien faire entreprendre à son Armée. Toutesfois à la fin voyant que les advis de ceux qu'il devoit croire en cette occasion estoient conformes, il leur obeït, mais à peine eut-il eu loisir de se reposer deux heures, qu'Adonacris qui estoit demeuré aux Tentes Royales apres Anacharsis, arriva, et fut luy rendre conte de son voyage. Il est vray que Cyrus n'eut pas eu grande impatience de luy en demander des nouvelles, veû la disposition où il sçavoit par luy mesme qu'estoient Thomiris et Aryante, si ce n'eust esté parce qu'il avoit beaucoup d'envie de sçavoir, qui pouvoit les avoir fait partir si tost des Tentes Royales, apres le départ d'Anacharsis : et ce qui les avoit fait aller dans les Bois où il les avoit rencontrez : car il sçavoit bien qu'ils ne pouvoient pas alors avoir eu nouvelles du dessein qu'il avoit fait de passer l'Araxe. De sorte que dés qu'Adonacris fut aupres de luy, ce Prince prit la parole le premier, afin de l'obliger plustost à luy aprendre ce qu'il vouloit sçavoir. Je ne vous demande point, luy dit-il, genereux Adonacris, ce que vous avez gagné sur l'esprit d'Aryante : car apres l'avoir veû l'Espée à la main, je sçay la responce qu'il vous a faite. Mais je vous demande pourquoy Thomiris est venuë si promptement dans les Bois qui sont au deça du Fort des Sauromates ? Seigneur, repliqua Adonacris, pour satisfaire vostre curiosité, il faut vous dire beaucoup de choses importantes : c'est pourquoy encore que ma negociation n'ait pas esté heureuse, je ne laisseray pas de vous suplier de me permettre de vous dire tout ce que j'ay fait : afin de vous dire en suite tout ce que j'ay apris. Je vous diray donc Seigneur, puis que vostre silence semble m'en donner la permission, qu'il est vray que je n'ay pû rien obtenir d'Aryante : il est pourtant certain que j'ay veû une fois son esprit esbranlé : et que se souvenant de toutes les obligations qu'il vous a, je luy ay veû autant de confusion que d'amour. Ouy mon cher Adonacris (me dit-il, lors que je le pressois le plus fortement) tout ce que vous dittes est vray : et j'advouë qu'Anaxaris est un lasche, un ingrat, et un perfide, que Cyrus doit haïr horriblement : et qu'il est esgallement indigne, et de l'amitié de Cyrus, et de l'amour de Mandane. Mais Adonacris, quand Aryante voudroit reparer le crime d'Anaxaris, il le voudroit inutilement : et Mandane est si peu en sa disposition, adjousta-t'il, qu'à peine Thomiris souffre t'elle qu'il la voye, bien loin d'estre en estat de la pouvoir rendre à Cyrus. Ainsi comme je me repentirois en vain, puis que je ne pourrois la delivrer quand je le voudrois, il vaut autant que je ne me repente pas. Aussi bien, poursuivit-il, suis-je persuadé que je me repentirois bienstost de m'estre repenti : c'est pourquoy faites seulement ce que vous pourrez, pour faire que mon Rival me haïsse sans me mespriser : et taschez de diminuer la grandeur de mon crime, par la grandeur de mon amour. Apres cela Seigneur, je redoublay mes raisons, et mes prieres : et j'ose vous assurer que mon affection me fit dire tout ce qu'un beaucoup plus habille homme que moy eust pû penser en cette occasion. Mais comme j'estois avec ce Prince, on le vint querir de la part de Thomiris, qui venoit de recevoir advis que le Prince Phraarte, qui estoit allé voir le travail du Fort des Sauromates, s'estoit batu contre un Estranger qu'il avoit rencontré : et qu'il estoit blessé à mort, aussi bien que son ennemy. De sorte que comme Phraarte estoit en tres grande consideration aupres de Thomiris, elle ne sçeut pas plustost l'estat où il estoit, qu'elle partit des Tentes Royales, pour aller le voir au Fort des Sauromates, où on l'avoit porté, parce qu'il s'estoit batu assez prés de là. Si bien que partant deux heures apres qu'Anacharsis fut parti, et menant le Prince Aryante, et Andramite avec elle, je les suivis : esperant que je pourrois peutestre gagner quelque chose sur l'esprit d'Aryante, par mon opiniastreté. Ainsi je fus avec eux jusques au Fort des Sauromates : où nous ne fusmes pas plustost arrivez, que Thomiris et Aryante furent visiter Phraarte qu'ils trouverent à l'extremité. Toutesfois comme il avoit sa raison toute libre, il les pria qu'il leur pûst parler sans tesmoins : et en effet il les entretint prés de demie heure, apres quoy ayant perdu la parole, ils le quitterent. Mais ce qu'il y eut de remarquable, fut que depuis qu'il eurent parlé à Phraarte, ils consulterent assez long temps ensemble : paroissant mesme qu'Aryante avoit quelque chose dans l'esprit, qui ne luy plaisoit pas. En suitte de quoy Thomiris le quittant, fut voir celuy qui s'estoit battu contre Phraarte, qu'on avoit porté au mesme lieu : de sorte qu'il est aisé de juger qu'il faut que cét Inconnu fust fort considerable : cependant je n'ay pû en sçavoir davantage : et tout ce que je vous en puis dire ; est qu'ils sont tous morts : et qu'on leur a rendu les mesmes honneurs. Mais Seigneur, pour achever men recit, je vous diray encore, qu'Aryante et Thomiris, dans le dessein que j'ay sçeu qu'ils ont, de vous engager parmi les Défilez qui sont dans les Bois qui environnent le Fort des Sauromates, furent les reconnoistre, pour voir où ils Posteroient des Gens de Guerre si vous passiez l'Araxe. Mais comme il auroit falu trop de temps à les voir tous en un jour, s'ils les eussent veûs ensemble ; Thomiris et Aryante prirent chacun une partie du Bois pour en reconnoistre les passages, sans sçavoir que vous aviez passé l'Araxe : car comme ceux qui estoient au bord de ce Fleuve, croyoient que Thomiris estoit aux Tentes Royales, il est à croire que c'est là qu'ils envoyerent pour luy porter cette nouvelle. Aussi vous puis-je assurer qu'on n'en a rien sçeu au Fort des Sauromates, jusques au retour de Thomiris, et à celuy d'Ariante : qui apres vous avoir rencontré dans les Bois, et vous avoir combatu, ont esté esclaircis de la verité par plusieurs advis qu'ils en ont eus. Cependant quoy qu'Aryante soit blessé ; il a voulu qu'on le reportast aux Tentes Royales, aupres de qui est le gros de l'Armée : mais il n'a pas voulu que je luy parlasse. De sorte que je suis revenu vers vous, bien-marry Seigneur, de n'avoir pû rien faire pour vostre service, non plus que les Amis d'Anabaris, qui m'ont promis de ne perdre aucune occasion de toutes celles que la Fortune leur offrira, pour tascher de moyenner la liberté de Mandane. Comme Adonacris achevoit de prononcer ces paroles, on vint dire à Cyrus qu'un homme à qui il avoit parlé aupres de l'Araxe, le jour qu'il estoit revenu de voir la Princesse Onesile, de mandoit avec empressement à luy parler. De sorte que Cyrus jugeant bien que c'estoit celuy qu'il avoit chargé de dire au Roy de Pont, qu'il seroit mieux de venir combatre dans son Armée, que d'aller combatre pour le Ravisseur de Mandane, il commanda qu'on le fist entrer. Si bien qu'Adonacris s'estant retiré, et cét homme estant entré, Cyrus luy demanda ce qu'il avoit à luy dire de la part du Roy son Maistre ? Seigneur (respondit-il en soûpirant) je vous damande pardon de ne pouvoir vous cacher la douleur que j'ay de la mort d'un Prince qui estoit vostre Rival : mais ce qu'il m'a chargé de vous dire, me rendra peut-estre excusable : et vous obligera vous mesme à pleindre le malheur d'un si Grand Prince. Quoy, s'escria Cyrus, le Roy de Pont est mort ? ouy Seigneur, repliqua-t'il, et il est mort avec des sentimens bien opposez à ceux du Prince qui luy a fait perdre la vie. Ce que vous me dittes, reprit Cyrus, me surprend d'une telle sorte que pour m'obliger à vous croire, il faut que vous me racontiez cet accident avec toutes ses circonstances. Pour le pouvoir faire Seigneur, respondit cét homme, il faut que je vous die qu'apres que je vous eus quitté, je sus passer le Fleuve à l'endroit le plus proche où je le pûs passer : et que je fus si heureux que le lendemain je rencontray le Roy mon Maistre qui s'estoit arresté à la premiere Habitation : afin d'avoir un cheval en donnant une Bague qu'il avoit encore. Mais Seigneur, quoy que je luy disse tout ce que vous m'aviez fait l'honneur de me dire, et que mesme il en fust sensiblement touché, il ne laissa pas de continuer son voyage trois jours apres. De sorte que comme on luy dit que le chemin des Bois estoit le plus court pour aller au lieu où estoit l'Armée, il le prit ; et fut en passant au Fort des Sauromates ; où il aprit fortuitement, en s'informant des nouvelles generales, que Phraarte (qu'il avoit sçeu à Cumes avoir enlevé la Princesse sa Soeur, estoit aux Tentes Royales avec Araminte : et il sçeut de plus qu'il devoit arriver ce jour là au Fort où nous estions. De vous dire Seigneur, ce que ce déplorable Prince pensa en cette occasion, il ne me seroit pas aisé : Ha Fortune, s'escria-t'il, c'est trop d'opiniastreté à me persecuter ! et il faut à la fin que ma constance succombe. En effet, poursuivit-il, n'est-ce pas estre bien malheureux, que d'estre accablé de tant de disgraces à la fois ? J'aime sans estre aimé ; j'ay perdu deux Royaumes que mes ennemis possedent ; j'ay de l'obligation au Rival qu'on me prefere ; je l'estime mesme autant que la Princesse qui le prefere à moy le peut estimer ; je haïs Aryante, et comme mon Rival, et comme le Ravisseur de Mandane, et comme mon Vainqueur ; et cependant je me resous à combatre pour luy, plustost que de combatre pour Cyrus : et pour achever de m'accabler, je trouve en cette Cour le Ravisseur d'Araminte. Songe donc, adjoustoit-il, si l'honneur te permet de voir un Prince qui a enlevé ta Soeur, sans te vanger de cét affront : et pense enfin que n'ayant jamais rien fait de lasche, que l'amour ne t'ait forcé de faire, tu n'auras pas cette excuse en cette occasion. Apres cela Seigneur, ce Grand Prince se teût : et m'ayant fait signe qu'il vouloit estre seul, je sortis du lieu où il estoit : mais comme le hazard se mesle de tout, il se trouva qu'à la Tente qui touchoit celle où j'estois, il y avoit des Estrangers qui parloient une Langue qui ne m'estoit pas inconnuë : car j'ay trop esté en Pont, et en Bithinie, pour n'en sçavoir pas le langage, qui est celuy dont ces Estrangers se servoient, l'entendis donc que deux hommes qui estoient dans cette Tente parloient assez haut, parce qu'ils ne croyoient pas qu'on entendist leur Langue : mais comme je prestay l'oreille, j'entendis qu'un des deux disoit à l'autre, qu'Arsamone auroit une grande joye de voir Araminte en sa puissance : et qu'il ne doutoit pas que les Princesses qu'il devoit donner en Ostage à Thomiris, n'arrivassent bientost. Il est vray (repliqua celuy à qui il parloit) qu'Arsamone en aura bien de la joye : mais Spitridate en aura aussi bien de la douleur quand il le sçaura : et je ne sçay si nous sommes bien sages, de servir si aveuglement Arsamone dans toutes ses violences : et si quand le Prince son Fils viendra à regner, nous ne nous en repentirons point. Apres cela Seigneur, ces deux hommes ayant changé de place, je n'entendis plus ce qu'ils dirent : cependant comme je creus qu'il importoit que mon Maistre sçeust ce que j'avois entendu, je fus le retrouver et le luy dire : si bien qu'ayant une forte curiosité d'en scavoir davantage, et ne doutant pas que ceux que je venois d'entendre ne fussent nais ses Sujets, il se resolut de se montrer à eux. Et en effet sans se consulter davantage luy mesme, il sortit de la Tente où il estoit logé, et fut à celle où ces Gens estoient : qu'il surprit d'une telle sorte par sa veuë ; que quoy qu'ils le vissent en un estat bien different de celuy où ils l'avoient veû, ils ne laisserent pas de trembler en le voyant : et d'avoir du respect pour luy. Si bien que comme il connut leurs sentimens par leur action, il profita du desordre de leur esprit : et sçeut leur parler avec tant d'authorité, qu'il les obligea à luy dire ce qu'ils faisoient au lieu où il les trouvoit. De sorte qu'il sçeut par eux qu'Arsamone (qui avoit sçeu que Phraarte en partant de la Colchide, avoit pris la route des Massagettes) avoit envoyé vers Thomiris luy offrir de faire une puissante diversion, en attaquant Ciaxare : et en faisant mesme soûlever une partie de l'Assirie, pourveû qu'elle remist Araminte en son pouvoir : s'engageant mesme de luy faire espouser Phraarte ; et luy offrant pour la seureté de ce Traité, de remettre entre ses mains la Princesse sa Fille, et la Princesse sa Niece : à condition qu'elle luy promettroit aussi que si Spitridate tomboit sous sa puissance, pendant la Guerre qu'elle alloit avoir avec Cyrus, elle le remettroit sous la sienne. En suite de cela, ces deux hommes qui estoient tous deux d'Heraclée, dirent que Thomiris avoit accepté la chose : et que Phraarte y avoit consenti ; se tenant encore plus assuré d'espouser Araminte par force à la Cour d'Arsamone, qu'à celle de Thomiris : adjoustant qu'ils estoient demeurez en ce Païs là, pour tenir les choses en l'estat qu'elles estoient : et que bien tost la Princesse de Bithinie, et la Princesse Istrine y arriveroient. Apres cela ils luy dirent encore qu'ils estoient venus voir ce Fort par curiosité : et qu'ils venoient d'aprendre que Phraarte y arriveroit ce jour-là. Et en effet Seigneur, à peine ces Sujets du Roy de Pont, eurent-ils dit à ce Prince ce qu'il avoit voulu sçavoir, qu'on dit que Phraarte alloit arriver ; et qu'il estoit allé voir les Travaux du dehors de la Place : de sorte que le Roy de Pont deffendant à ces deux hommes de dire qui il estoit ; et le leur deffendant avec la mesme authorité que s'il eust encore esté sur le Thrône ; il monta à cheval, et j'y montay aussi, sans sçavoir quel estoit son dessein. Mais enfin Seigneur, sans m'amuser à des circonstances inutiles, il fut où l'on luy avoit dit que Phraarte estoit : il ne se monstra pourtant pas à luy d'abord : au contraire apres se l'estre fait montrer, il fut aut galop dans un Bois qui n'en est pas loin : et me donnant ses Tablettes dans quoy il avoit escrit quelque chose, il me chargea de les donner à Phraarte, qui regardoit travailler, et de ne luy dire pas qui il estoit. Et en effet, obeïssant au Roy mon Maistre, je portay ces Tablettes, Phraarte leût ce qui estoit escrit dedans, et me demanda tout bas, qui estoit celuy qui les luy envoyoit, et où il estoit ? Seigneur, luy dis-je, il est à deux cens pas d'icy : mais pour son nom il m'a deffendu de vous le dire, et je n'oserois luy desobeïr. Apres cela, comme Phraarte estoit brave, et que sa valeur estoit un peu inconsiderée, il ne s'opiniastra pas davantage à vouloir sçavoir le nom de celuy qui le vouloit voir l'Espée a la main : et il ne songea qu'a contenter cét Inconnu qui luy demandoit satisfaction d'un outrage. Joint que s'imaginant, à ce qu'il dit apres, que c'estoit peut-estre Spitridate, il ne voulut pas differer davantage à le satisfaire. Si bien que comme il estoit allé peu accompagné, il se défit aisément des siens sur divers pretextes : et apres m'avoir renvoyé assurer mon Maistre, qu'il seroit bien tost à luy, il me suivit un quart d'heure apres, et vint à l'endroit que je luy avois marqué en le quitant, sans autre compagnie que celle d'un Esclave seulement, et sans autres armes que son Espée : car mon Maistre, comme je l'ay sçeu depuis, luy avoit mandé qu'il faloit que l'Espée seule decidast leur different. Mais Seigneur, il fut bien estonné lors qu'arrivant au lieu où estoit son ennemy, il vit qu'il ne le connoissoit pas : il est vray qu'il sortit bien-tost de cét estonnement, pour rentrer dans un autre : car dés que le Roy de Pont le vit, il mit l'Espée à la main : et s'avançant vers luy ; c'est en cet estat, luy dit il, que je vous dois dire que je suis Frere de la Princesse Araminte : et que je suis en pouvoir de vous empescher de la remettre entre les mains de l'Usurpateur de mes Royaumes. Si vous estes celuy que vous dittes (reprit brusquement Phraarte, en mettant aussi l'Espée à la main) vous ne devez pas vous pleindre d'un Prince qui veut oster Araminte à Spitridate que vous n'aimez pas. Il est vray que je ne l'aime pas, reprit-il, mais je l'estime : et il n'en est pas autant de vous. Pour un Ravisseur de Mandane, repliqua brusquement Phraarte, vous estes bien sensible à un enlevement. A ces mots le Roy de Pont sans respondre davantage s'avança vers luy, avec une valeur incroyable : Phraarte de son costé, se batit comme un homme desesperé d'estre forcé de se batre, contre le Frere de sa Maistresse : neantmoins comme il avoit une valeur un peu brutale, à ce que disent ceux qui le connoissoient, il ne laissa pas de se batre contre le Roy de Pont, avec la mesme opiniastreté que s'il eust esté son Rival. Pour moy je fus contraint d'estre Spectateur de ce combat : car comme Phraarte n'avoit qu'un Esclave aveque luy, je ne pouvois faire autre chose. Mais enfin Seigneur, apres s'estre batus tres long-temps, et s'estre blessez mortellement en divers endroits, le Roy de Pont pressant vivement le Prince Phraarte, luy donna un si grand coup à travers le corps, qu'il tomba de cheval, et laissa tomber son Espée, dont le Roy de Pont se saisit, parce qu'il se jetta à terre au mesme instant. Ainsi il fut vainqueur de Phraarte : mais à peine sçeut-il qu'il avoit vaincu, qu'il tomba de foiblesse à quatre pas de son ennemy : de sorte qu'estant contraint de me servir de l'Esclave du vaincu, pour secourir le vainqueur, je l'envoyay advertir ceux du Fort de cét accident. Si bien qu'estant venu du monde, on porta ces deux blessez dans les Tentes du Fort des Sauromates : et on envoya advertir Thomiris, et Aryante, de ce qui estoit arrivé. Cependant quoy qu'un Chirurgien qui se trouva là, dist que les blessures de mon Maistre estoient mortelles, aussi bien que celles de Phraarte, je ne dis pourtant pas qui il estoit : de peur qu'on ne l'arrestast, et qu'on ne hastast sa mort par cette violence. Mais lors que Thomiris et Aryante arriverent, j'ay sçeu que Phraarte le leur dit : et qu'ils les pria de luy promettre de tenir le Traité qu'ils avoient fait avec Arsamone : afin qu'Araminte estant sous la puissance de ce Prince, n'espousast jamais Spitridate. Mais Seigneur, apres que Phraarte eut fait cette injuste priere à Thomiris, et à Aryante, il perdit la parole ; et peu de temps apres la vie. Cependant Thomiris ayant sçeu de Phraarte la qualité de mon Maistre, le vint voir, suivie seulement d'un homme de condition de Lydie, apellé Andramite : car pour Aryante il est à croire qu'il ne pût se resoudre à faire une visite à son Rival. Seigneur, ce malheureux Prince à qui les aproches de la mort avoient donné ses sentimens plus justes, et pour vous, et pour Mandane ; dit à cette Reine des choses si touchantes, pour l'obliger à vous rendre cette Princesse ; et pour la porter à persuader à Aryante de se repentir de la violence qu'il luy avoit faite ; que si je pouvois vous les redire, vous seriez charmé de sa vertu. Je vy pourtant bien Seigneur, adjousta cét homme, que Thomiris ne se laissoit pas persuader : aussi ne fut-elle pas long temps aupres de luy : mais comme elle l'assuroit qu'encore qu'il eust un ennemy qui luy estoit fort considerable, elle ne laissoit pas de le considerer aussi extrémement, et de vouloir qu'on eust beaucoup de soin de luy : j'ay si peu de part à la vie, luy repliqua-t'il, que je ne vous demande rien pour moy, non pas mesme un Tombeau : car je n'ay pas dessein d'eterniser la memoire de mes malheurs : mais Madame, poursuivit il en soupirant, je vous demande toutes choses pour la Princesse Mandane. Apres cela Thomiris estant sortie sans luy respondre precisément ; et ce malheureux Roy sentant bien qu'il ne pouvoit plus guere vivre ; me commanda de faire sçavoir à la Princesse Mandane quand je le pourrois, qu'il s'estoit repenti de sa violence, sans se pouvoir repentir de l'avoir aimée : et de la conjurer de ne haïr point sa memoire. Pour vous Seigneur, il me chargea de vous dire qu'il estoit au desespoir de mourir ingrat, et de ne pouvoir s'empescher de mourir vostre Rival : et qu'il vous prioit d'avoir soin de la Princesse Araminte : adjoustant en suite, qu'il vouloit mourir Amy de Spitridate : et qu'il me conmandoit de l'en assurer. Apres cela Seigneur, sa raison s'estant esgarée, il passa la nuit suivante à parler continuellement de Mandane : mais à en parler sans suitte et sans aucune liaison : puis s'estant affoibly tout d'un coup, il mourut à la pointe du jour : ainsi le vainqueur et le vaincu, moururent presques en mesme temps : et reçeurent apres leur mort les mesmes honneurs parles ordres de Thomiris. Cependant conme cette Princesse estoit sur les lieux, elle voulut aller reconnoistre les Bois qui sont à l'entour de ce Fort, avant que de s'en retourner : mais durant qu'elle y fut, et que nous combatiez Aryante, un Escuyer d'Andramite que son Maistre avoir laissé en ce lieu là pour quelque commission qu'il luy avoit donnée, vint m'aborder par curiosité, pour sçavoir qui estoit le Maistre dont je regrettois la perte : car Seigneur, j'oubliois de vous dire, que Thomiris n'avoit point publié sa condition mesme apres sa mort : et je m'imagine qu'elle en via ainsi, afin que la nouvelle de la mort du Roy de Pont, ne fust pas portée à la Princesse sa Soeur, avant qu'elle fust retournée aux Tentes Royales. Mais enfin Seigneur, cét Escuyer d'Andramite ne m'eut pas plustost abordé, que nous nous reconnusmes pour avoir porté les Armes ensemble au Siege d'Ephese, du temps que le Prince Artamas s'apelloit Cleandre : de sorte que nous embrassant aveque joye, nous nous rendismes conte de nos avantures, et nous renoüasmes nostre ancienne amitié, qui avoit esté fort estroite. Mais pour la renoüer fortement, il me confia le dessein qu'il a de vous servir : et je luy dis aussi qui estoit mon Maistre, et ce qu'il m'avoit chargé en mourant de vous venir dire. De sorte que nous excitant l'un l'autre dans le dessein de reparer les fautes que nous avions faites contre vous, en taschant de vous rendre quelque service considerable ; nous fusmes nous promener ensemble à l'entour du Fort. Mais Seigneur, en nous y promenant, nous remarquasmes que l'endroit par où il n'est pas encore entierement achevé, est si facile à surprendre, qu'avec cinq cens hommes seulement, on s'en peut rendre Maistre : si bien que souhaitant alors ardamment que vous eussiez passé l'Araxe pour pouvoir former cette Entreprise, nous creûmes faire des souhaits inutiles, parce que nous ne sçavions pas encore que vous l'eussiez passé. Mais Seigneur, nous sçeusmes bien tost par le retour de Thomiris, et par Aryante qui revint blessé, que vous estiez plus prés de nous que nous ne pensions. Si bien que cét Escuyer d'Andramite et moy, regardant alors la chose que nous avions imaginée, comme une chose possible, nous l'examinasmes aveque soin : et pour faciliter nostre dessein, Thomiris partant de là, et Aryante aussi, Andramite laissa heureusement pour nous cét Escuyer dans ce Fort, par les ordres d'Aryante : avec commandement d'aller les advertir quand il seroit achevé : et il l'y laissa mesme avec quelque authorité sur les Travailleurs : car comme cét Homme s'intriguoit autant qu'il pouvoit, pour faire reüssir le dessein que nous avions formé, il persuada à son Maistre qu'il avoit autre fois servy le Prince de Cumes aux Fortifications de sa Ville, et qu'il s'y entendoit extremement. Or Seigneur, depuis le départ de Thomiris et d'Aryante, cét Escuyer et moy ayant consideré l'assiette des lieux et l'estat present de la Place ; nous avons resolu que je viendrois vous advertir que si vous voulez diligemment envoyer cinq cens hommes, par un chemin qu'un Guide que j'ay pris m'a fait prendre, vous surprendrez le Fort, et vous en serez bientost Maistre : mais Seigneur, ce dessein veut de la diligence, car on dit que des que Thomiris sera retournée aux Tentes Royales, et qu'elle aura donné quelque ordre à la seureté de la Princesse Mandane, et au despart d'Araminte, qu'elle doit renvoyer à Arsamone, dés que les deux Princesses qu'il baille en Ostage seront arrivées, elle reviendra avec toute son Armée, afin de s'emparer des Passages qu'elle a reconnus : et de vous engager à la combatre en un Poste desavantageux pour vous : c'est pourquoy Seigneur, il faut se haster : et il ne faut pas mesme plus de Gens que ce que je vous en demande, de peur que si on separoit un plus grand Corps de vostre Armée, ceux du Fort n'en fussent advertis. Vous me dittes tant de choses surprenantes (dit alors Cyrus, voyant que cét honme n'avoit plus rien à dire) que je ne sçay à laquelle respondre la premiere : je vous diray toutesfois que je pleins le pitoyable Destin du Roy de Pont ; que je louë la fidellité que vous avez euë pour luy ; et que je reconpenseray le zele que vous avez pour moy.

Attaque de la forteresse des Sauromates et ses conséquences


Apres cela Cyrus luy ayant fait dire le veritable estat de la Place, il trouva qu'il en parloit si pertinemment, qu'il y avoit apparence que le dessein qu'il luy vouloit faire prendre n'estoit pas mal fondé, pourveû qu'il fust executé avec diligence. Neantmoins comme il estoit fort important, il envoya querir Mazare, et Indathyrse seulement, pour en conferer avec eux : ne voulant pas proposer la chose au Conseil de Guerre, de peur qu'elle ne fust sçeuë. De sorte qu'ayant exposé en peu de mots à ces deux Princes, l'affaire dont il s'agissoit ; et leur ayant dit qu'il trouvoit à propos de hazarder cinq cens hommes pour tenter cette Entreprise, ils furent de son advis : si bien que sans differer davantage, Cyrus ayant choisi Feraulas pour cette hardie action, il l'envoya querir. Il choisit en suite les Troupes qu'il devoit commander ; il luy donna tous les ordres necessaires, et tous les conseils qu'il creût luy devoir donner ; et l'ayant fait conferer avec celuy qui luy avoit donné cét advis, il fut resolu qu'ils partiroient à l'entrée de la nuit : que quand ils seroient assez prés du Fort, ils feroient aveque du feu un signal qui advertiroit cet Escuyer d'Andramite, suivant qu'il en estoit demeuré d'accord avec son Amy, afin qu'il respondist par un autre : et qu'ils sçeussent precisement l'endroit par où ils devoient surprendre le Fort : car ces deux hommes en se separant avoient pris toutes leurs mesures, comme ne doutant pas que Cyrus ne hazardast la chose, et ne l'entreprist. Et en effet, les Troupes que ce Prince avoit choisies partirent à l'entrée de la nuit, comandées par Feraulas, et conduites par cét honme qui avoit esté au Roy de Pont, et par le Guide qu'il avoit. Mais apres qu'ils furent partis, Cyrus se mit à considerer avec plus de loisir, la pitoyable mort du Roy le Pont : et à deplore le malheur d'un Prince que la Fortune avoit persecuté toute sa vie, avec une opiniastreté estrange. De sorte que rapellant en suite dans sa memoire, la mort du Roy d'Assirie, il se trouva estre capable de compassion pour ces deux illustres Rivaux, aussi bien que d'amitié pour Mazare : si bi ? que r'assemblant toute la haine qu'il avoit euë pour eux, en la personne d'Aryante, il le haït autant tout seul, qu'il les avoit haïs tous ensemble. C'estoit pourtant une haine accompagnée d'estime : mais qui estoit d'autant plus forte, qu'il avoit eu beaucoup d'amitié pour luy, apres les Grandes actions qu'il avoit faites, et à Sardis, et à Cumes. Mais ce qui affligeoit sensiblement Cyrus, estoit de se voir obligé de n'agir point durant quelques jours : cependant il ne laissoit pas d'ordonner de tout, et de voir tous ceux qui avoient quelque chose à luy dire : et mesme de souffrir la veuë de tous ceux qui n'avoient qu'à se donner le plaisir de le voir. Il est vray que l'envie qu'il avoit de sçavoir le succés de cette Entreprise, partageoit fort son esprit, et qu'il ne l'avoit pas tout à fait libre. Il ne laissoit pourtant pas de parler à tous ses Amis, comme s'il n'eust ri ? eu d'extraordinaire dans l'ame ; et de s'informer obligeamment de leurs interests. En effet il demandoit quelquefois des nouvelles de Palmis au Prince Artamas ; de celles d'Amestris, à Aglatidas ; et de celles de Cleonice, à Ligdamis : mais pour Intapherne, il ne luy voulut point dire ce qu'il avoit apris du Traité qu'Arsamone avoit fait avec Thomiris, de peur de l'affliger : il commanda seulement aux Chefs qui avoient leurs Quartiers le plus prés de l'Araxe, que s'ils rencontroient quelque Cavalerie qui conduisist des Dames, qu'on les respectast, et qu'on les amenast au Champ. Il est vray que ce Prince n'ignora pas longtemps son malheur car comme il estoit un matin au bout du Pont de Bateaux que Cyrus avoit fait faire sur l'Araxe, à regarder passer quelques Troupes qui estoient nouvellement arrivées, et que Ciaxare envoyoit à Cyrus, il vit paroistre le Prince Atergatis : mais à peine le vit il, que l'impatience le prenant, il fut droit à luy : et sans descendre de cheval, parce que le lieu ne le permettoit pas, ils se donnerent la main l'un à l'autre ; et se la ferrant estroitement, ils se confirmerent leur amitié. Mais comme Intapherne avoit beaucoup de choses à demander à Atergatis et qu'Atergatis en avoit beaucoup à dire à Intapherne ; ils s'esloignerent promptement du Pont : et se separant de la presse, Intapherne vit tant de melancolie dans les yeux de son Amy, que cette tristesse passa bien tost dans son coeur : et y mit une certaine curiosité accompagnée de crainte qui faisoit qu'il avoit une envie extréme de demander des nouvelles de la Princesse de Bithinie, sans qu'il osast s'en informer. Mais à la fin ne pouvant plus s'en empescher ; et bien mon cher Atergatis, luy dit-il, estes vous banny par Arsamone, pour m'avoir voulu rendre office aupres de la Princesse sa Fille ? Helas, reprit Atergatis en soûpirant, que vous allez estre surpris de la cause de mon voyage ! et que vous serez estonné, et affligé tout ensemble, quand vous sçaurez que la Princesse de Bithinie, et la Princesse Istrine, sont presentement en la puissance de Thomiris, ou y seront bien tost ! et que la Princesse Araminte, sera bientost aussi en celle d'Arsamone. Quoy, s'escria Intapherne, il peut y avoir de la verité à ce que vous dittes ? eh de grace, adjousta-t'il, ne me tenez pas plus long temps en peine : et dittes moy quelle peut estre une si bizarre avanture. Apres cela Atergatis luy aprit ce que Cyrus sçavoit desja : c'est à dire le Traité de Thomiris et d'Arsamone : il est vray qu'il luy dit de plus le commencement de l'execution de ce Traité, par le despart des Princesses. Mais, luy dit Intapherne, comment avez vous pû souffrir une si injuste chose sans vous y opposer ? comme Arsamone jugea bien que je m'y opposerois si j'en avois connoissance, repliqua Atergatis, il agit avec tant de secret, que je ne sçeus point du tout quelle estoit la negociation qu'il faisoit avec Thomiris : et pour m'empescher de faire obstacle au départ de ces Princesses, il m'envoya à Heraclée, durant qu'il les fit embarquer à Chrysopolis, pour les envoyer à la Reine des Massagettes. Mais comme ces Princesses sçeurent quel estoit leur destin, elles en furent si affligées, que touchant le coeur d'un de ceux qui estoient dans le Vaisseau où on les mit, il leur promit de me venir advertir, si ce Vaisseau prenoit Terre : de sorte que comme le lendemain il falut de necessité aborder, parce que la Princesse de Bithinie demanda pour grace qu'on luy permist d'envoyer faire un Sacrifice à un Temple qui est au bord de la Mer, à la pointe d'un Cap qu'il faloit que ce Vaisseau doublast ; cét honme que ces deux Princesses avoient gagné, sortit du Vaisseau, et n'y r'entra pas : au contraire il vint diligemment me trouver, et m'advertir en peu de mots, de ce que les Princesses sçavoient de l'estat de leur fortune. De sorte que ne jugeant pas ny que je les pusse joindre, ny que je deusse retourner trouver Arsamone, ny que je deusse m'arrester à faire ce qu'il m'avoit ordonné, je suis venu diligemment vous trouver : et j'ay joint à trois journées d'icy, les Troupes avec lesquelles je suis venu. Mais en venant j'ay sçeu que ces Princesses sont menées par un chemin assez long, afin de ne passer pas l'Araxe si prés du lieu où Cyrus est Campé : ainsi si elles sont aupres de Thomiris, ce ne peut estre que depuis un jour seulement. Intapherne aprenant une si fâcheuse nouvelle, en eut une douleur inconcevable : et ces deux illustres Amis se plaignirent avec tant de violence de la rigueur de leur destin, qu'il ne falloit que les voir sans les entendre, pour connoistre qu'ils avoient quelque grand sujet d'affliction. Mais à la fin Intapherne ayant dit à Atergatis, qu'il faloit donc mettre leur esperance en la valeur de Cyrus, qui en delivrant Mandane, delivreroit leurs Princesses ; il se disposa à le mener à sa Tente, apres l'en avoir fait advertir. De sorte que comme ce Prince n'ignoroit ny son nom, ny sa qualité, ny son merite, ny ses advantures, ny l'amitie qui estoit ?tre Intapherne et luy, il le reçeut avec toute la civilité possible. Mais lors qu'Intapherne voulut luy aprendre le Traité qu'Arsamone avoit fait, il l'arresta : et sans luy donner la peine de luy dire une chose qu'il sçavoit desja, il luy dit qu'il ne l'ignoroit pas : et qu'il luy en avoit fait un secret, pour luy espargner quelques soûpirs : adjoustant que dés qu'il avoit reçeu cét advis, il avoit donné ordre à ceux qui commandoient les Quartiers les plus esloignez, s'ils rencontroient des Dames de les respecter, et de les amener dans son Camp : en suite de quoy ces deux Amans estant esgallement satisfaits des soins de Cyrus, le remercierent avec une esgalle civilité. Atergatis en son particulier, le fit de si bonne grace, que Cyrus connut bien qu'il meritoit toutes les loüanges que celuy qui luy avoit apris son Histoire luy avoit données. Mais pour commencer leur amitié par une confiance, ils se pleignirent ensemble : et Cyrus repassant ses principales Avantures en se pleignant, fit un abregé de ses malheurs qui suspendit la douleur des deux Amans à qui il parloit, parce qu'ils le trouverent encore plus infortuné qu'eux. Car enfin, leur dit-il, vous n'avez point de Rivaux qui tiennent les Personnes que vous aimez captives : et Thomiris n'a point d'interest de les mal traiter. Mais pour Mandane, adjousta-t'il, elle est sous la puissance d'un Amant : et sous le pouvoir d'une Reine, qui croit avoir raison de la retenir. Cependant comme Cyrus avoit apris plus precisément la route qu'on faisoit prendre à ces deux Princesses qui venoient de Bithinie, il commanda divers Partis pour aller en remontant le long de l'Araxe : jusques à ce qu'ils eussent perdu l'esperance de les rencontrer, ou de trouver du moins la Princesse Araminte, que Thomiris devoit renvoyer à Arsamone, quand les autres seroient arrivées aupres d'elle : car il jugeoit bien qu'elle l'envoyeroit avec la mesme Escorte ; et par le mesme chemin. De sorte que comme Intapherne et Atergatis ne pouvoient pas s'empescher d'y aller en personne, veû l'interest qu'ils y avoient, il falut que Cyrus leur permist d'y aller : leur disant obligeamment, qu'il estoit bien marry de n'estre pas en estat d'y aller luy mesme, et de leur aider à delivrer leurs Princesses, comme il esperoit qu'ils luy aideroient à delivrer Mandane. Cependant Anacharsis qui estoit charmé de la vertu de Cyrus, le voyoit avec beaucoup d'assiduité : disant à ceux à qui il en parloit, que jusques alors il avoit apris à parler de la sagesse : mais qu'en voyant agir Cyrus, il vouloit aprendre à la pratiquer. Ce Prince de son costé, trouvoit en la conversation de ce sage Scythe, une sincerité qui luy plaisoit infiniment : et une Grandeur de sentimens qui touchoit fort son inclination. Aussi l'entretien d'Anacharsis servit-il beaucoup à luy faire suporter le chagrin qu'il avoit d'estre contraint d'estre quelques jours sans agir : et à luy faire attendre avec moins d'impatience, le succés de son Entreprise. Mais enfin il en eut une nouvelle plus heureuse qu'il n'avoit osé l'esperer : et ce Garde de Mandane, qui estoit devenu Escuyer d'Andramite, et qui avoit formé ce hardy dessein, vint luy mesme pour mieux obtenir son pardon, aporter à Cyrus la nouvelle de son execution, et luy dire qu'il estoit Maistre du Fort. Mais pour luy particulariser cette Grande action, il luy dit que Feraulas, conduit par cét homme qui avoit esté au Roy de Pont, avoit fait sa marche si diligemment, et si heureusement, que ceux du Fort n'en avoient eu aucune connoissance : que le signal avoit esté fait si à propos, et que l'attaque avoit tellement surpris la Garnison, qu'elle avoit pris l'espouvante, et avoit esté taillée en pieces. Que de plus, Feraulas apres s'en estre rendu Maistre, avoit si bien r'assuré les Travailleurs ; et leur avoit promis de si grandes recompenses, s'ils achevoient ce qui restoit encore à faire ; que ces Gens qui avoient oüy parler de la liberalité de Cyrus, s'y estoient resolus : et avoient promis d'achever leur Travail en deux jours. Cette grande nouvelle eust donné une joye extréme à ce Prince, s'il eust esté en estat d'avancer avec toute son Armée : mais outre que sa blessure ne le luy permettoit pas, il arriva un accident qui l'empescha d'y songer : qui fut que l'Araxe ayant esté fort agité par un grand Vent, qui dura toute la nuit, rompit le Pont : et que le courant du Fleune emporta avec impetuosité plusieurs des Batteaux destachez, et fracassa presques tous les autres. De sorte que comme l'Armée de Cyrus ne pouvoit tirer sa subsistance que du Païs qui estoit au de là du Fleuve, il n'y avoit pas moyen de s'en esloigner que le Pont ne fust refait, afin de faire passer les Munitions pour toute l'Armée : car tout ce qu'on pouvoit faire, le Pont estant rompu, estoit d'en avoir assez chaque jour, en employant ce qu'il y avoit de Bateaux dont on se pouvoit servir, pour la faire subsister au Poste où elle estoit. Ainsi il falut de necessité que Cyrus se resolust d'attendre à entreprendre quelque chose, qu'il pûst monter à cheval ; que le Pont fust refait : et que les Munitions necessaires durant sa marche fussent passées. Cependant il fit travailler avec une diligence incroyable à racommoder ce Pont : et renvoya celuy qui luy avoit aporté la nouvelle de la prise du Fort des Sauromates, pour dire a Feraulas que si on l'attaquoit qu'il se deffendist, avec l'esperance d'estre bientost secouru. Mais enfin, apres avoir gardé quatre jours le Lit, les Chirurgiens luy permirent de se lever : pourveû qu'il ne sortist point de sa Tente de quatre ou cinq jours : de sorte que comme il y estoit un matin avec Mazare, Artamas, et Myrsile, on luy dit que le Prince Intapherne, et le Prince Atergatis arrivoient : et qu'ils amenoient des Dames. Cette nouvelle surprit extrémement Cyrus : il creût pourtant, apres y avoir pensé, que peut-estre auroient-ils rencontré leurs Princesses : et qu'il les auroient tirées des mains de ceux qui les menoient à Thomiris. Si bien que sçachant que ces deux Princes luy demandoient la permission de luy amener ces Dames, il la leur donna promptement : et leur manda, dans la croyance que c'estoient celles qu'il pensoit, que s'il eust esté en estat de leur aller aider à descendre de leur Chariot, il eust esté au devant d'elles. Mais ce Prince fut bien surpris, lors qu'Intapherne et Atergatis, luy amenerent la Princesse Araminte, suivre d'Hesionide, au lieu de la Princesse de Bithinie, et d'Istrine, qu'il avoit creû voir. Il est vray, qu'il la vit si triste, que jugeant bien qu'elle sçavoit la mort du Roy son Frere, il n'osa luy tesmoigner la joye qu'il avoit, ny commencer de la traitter en Reine : joint que venant à penser que Mandane avoit perdu une grande consolation, en perdant la presence de cette Princesse, il ne luy fut pas difficile de retenir le premier mouvement de joye qu'il avoit eu en la voyant : mais il ne laissa pourtant pas de luy faire voir dans ses yeux, qu'il avoit tousjours pour elle, l'amitié qu'il luy avoit promise. Cependant comme cette Princesse qui avoit autant de jugement que d'esprit, jugea que Cyrus se trouveroit peut-estre embarrassé à luy parler de la mort du Roy son Frere ; elle resolut de luy en parler la premiere en l'abordant. En effet elle ne fut pas plus tost dans sa Tente, à l'entrée de laquelle il la reçeut, que prenant la parole ; je pense Seigneur, luy dit-elle, que pour justifier la tristesse qui paroist sur mon visage, en un jour où la joye de la liberté, et l'honneur de vous revoir, n'y devroient mettre que des marques de satisfaction, il faut que je vous die que la mort du Roy mon Frere est la cause de ma douleur : et je pense aussi que pour justifier sa memoire aupres de vous, il faut que je vous aprenne que j'ay sçeu par Thomiris, qu'il s'est repenti en mourant de la violence qu'il avoit faite à la Princesse Mandane : et que s'il n'a merité que vous le pleigniez, il a du moins merité que vous me permettiez de le pleindre. J'ay desja bien fait davantage Madame, reprit Cyrus, car j'ay pleint moy mesme le pitoyable destin d'un si Grand Prince : et j'ay loué les Dieux, tout mon Rival et tout mon ennemy qu'il estoit, de ce que vous ne pouvez pas me reprocher sa mort. Aussi vous puis-je assurer que si je pouvois le ressusciter, quand mesme je devrois ressusciter la passion qu'il avoit pour la Princesse Mandane, je le ferois aveque joye pour faire cesser vostre douleur, et pour faire tarir vos larmes. Mais Madame (adjousta-t'il, forcé de son amour) que n'ameniez vous la Princesse Mandane ? afin que j'eusse l'obligation au Prince Intapherne, et au Prince Atergatis de l'avoir delivrée, comme je leur ay celle de vous avoir mise en liberté. Helas Seigneur, reprit-elle, je n'ay que faire de respondre à ce que vous me dittes, car vous y respondrez bien vous mesme : mais je vous diray, apres vous avoir loüé de la generosité que vous avez, de pleindre la mort de vostre ennemy, que cette Princesse est presentement gardée avec tant d'exactitude, qu'on ne la sçauroit delivrer, qu'en destruisant Thomiris : elle est pourtant servie avec beaucoup de respect : et elle sçait si bien l'art de se rendre redoutable à ses Ravisseurs, que le Prince Aryante ne l'aborde jamais qu'en tremblant : et ne luy parle qu'avec autant de soumission, que s'il ne la tenoit pas sous sa puissance. Mais Seigneur (poursuivit-elle, en faisant violence à sa douleur, pour rendre office à Cyrus) la nouvelle de la prise du Fort des Sauromates a fort estonné la Reine des Massagettes : et si le Prince Aryante n'eust pas esté blessé, je croy qu'elle l'auroit desja assiegé : mais comme ce Prince n'est pas en estat d'agir à cause de sa blessure, je croy que ce dessein est differé de quelques jours. Apres cela Seigneur, adjousta-t'elle, il faut malgré ma tristesse, que je vous parle de la generosité du Prince Intapherne, et de celle du Prince Atergatis : qui sçachant que ceux qui me conduisoient me menoient vers Arsamone, ennemy mortel du feu Roy mon Frere, n'ont pas laissé de le combatre, et de m'amener aupres de vous : quoy que par plus d'une raison, ils doivent considerer ce Prince. Quand vous les connoistrez bien, reprit Cyrus, vous verrez que vous leur estes encore plus obligée que vous ne pensez : car si vous leur devez la liberté, vous devez aussi celle de Spitridate au Prince Atergatis. Quand on ne fait que ce qu'on est obligé de faire, reprit ce Prince, on ne doit pas apeller obligation, ce qui n'est simplement que satisfaire à son devoir : c'est par cette raison, adjousta Intapherne, que je declare que n'ayant fait que ce que je devois faire, je n'ay point droit de pretendre qu'on m'en soit obligé. Quoy qu'il en soit, dit Cyrus, vous nous permettrez d'en penser ce qu'il nous plaira : mais Madame, adjousta-t'il je ne puis tarder plus long temps à vous dire, que nous attendons de jour en jour que le Prince Spitridate arrive. Vous sçavez donc (reprit Araminte en rougissant et en soûpirant) où est ce Prince infortuné ? je ne sçay pas precisément où il est Madame, repliqua Cyrus, mais je sçay qu'il doit arriver bien tost : et qu'il estoit à un Port de la Colchide, lors que le Prince Tigrane a escrit à la Princesse Onesile : et qu'ainsi il ne peut tarder longtemps à avoir l'honneur de vous entretenir. Apres cela, Cyrus demanda à Intapherne, et à Atergatis, en quel endroit ils avoient rencontré cette Princesse, et il demanda aussi à Araminte, apres que ces Princes luy eurent dit qu'ils l'avoient trouvée comme elle alloit passer le Fleuve, si les deux Princesses qu'Arsamone devoit bailler en Ostage à Thomiris estoient arrivées ? De sorte qu'elle luy respondit, ce qu'elle avoit desja respondu à Intapherne, et à Atergatis : c'est à dire qu'elles estoient arrivées un jour avant qu'elle partist : et quelle avoit encore eu la douleur, de ne pouvoir obtenir la permission de voir la Princesse de Bithinie, qu'elle aimoit depuis si long temps. En suite Cyrus luy dit, que quoy que le malheur du Roy son Frere, fust cause qu'il ne luy avoit laissé que le titre de Reine, il ne laissoit pas de vouloir qu'on la traitast comme s'il luy eust laissé les deux Royaumes qu'il avoit perdus : car enfin Madame, luy dit-il, le Prince Spitridate vous les rendra : et je suis assuré qu'il ne pretend pas jouïr de l'usurpation d'Arsamone : et qu'il vous traittera luy mesme en Reine de Pont, dés qu'il sera icy, quoy que son Pere en possede le Royaume. Et puis Madame, s'il plaist à la Fortune que je delivre Mandane, Arsamone ne se trouvera pas en estat de refuser de rendre justice à ceux à qui il la doit. Araminte charmée de la civilité de Cyrus, luy respondit avec autant de generosité que d'esprit, et autant de tristesse que de generosité : apres quoy Cyrus donna ordre qu'on la menast à une superbe Tente, en attendant qu'il y eust des Bateaux prests pour la faire passer à la mesme Ville où estoit Onesile, afin qu'elle y fust plus commodément, et plus seurement. D'abord, quoy qu'Araminte estimast infiniment cette Princesse, elle fit beaucoup de difficulté d'estre avec elle, lors qu'on le luy proposa, parce qu'elle estoit Belle-soeur de Phraarte : mais Cyrus luy ayant fait representer, que cette Princesse l'avoit estrangement blasmé de la violence qu'il luy avoit faite ; et que le Prince Tigrane son Mary estoit le meilleur Amy de Spitridate : et le plus grand ennemy de son Frere depuis qu'il l'avoit enlevée, elle s'y resolut : joint que ne voyant rien à son choix, que d'estre dans une Armée, ou d'estre avec la plus vertueuse Princesse du Monde, elle ne balança plus, et elle y fut conduite par Chrysante dés le mesme jour : Cyrus ayant fait sçavoir à Onesile, et la mort du Roy de Pont, et celle de Phaarte, et l'arrivée d'Araminte, afin qu'elle sçeust comment elle la devoit recevoir. L'entre-veuë de ces deux Princesses fut fort touchante ; et elles se dirent si precisément ce qu'elles se devoient dire, qu'il estoit aisé de voir quelles avoient toutes deux autant de jugement que d'esprit, et autant de vertu que de jugement. Cependant le Pont estant racommodé, et Cyrus estant en estat de sortir de sa Tente, et de monter à cheval, resolut de faire passer diligemment toutes les Munitions qui luy estoient necessaires durant sa Marche, et de décamper aussi tost qu'elles seroient passées : donnant de plus divers ordres, pour faire qu'il y eust des Convois continuels pour la subsistance de son Armée. De sorte que devant partir dans deux jours, il resolut d'en employer un à aller faire une visite à la Reine de Pont : et à aller dire adieu à la Princesse d'Armenie. Comme il s'agissoit de consoler une affligée ; et que de plus Cyrus aimoit fort la conversation d'Anacharsis, il l'obligea à faire cette visite aveque luy : si bien que Cyrus estant parti un matin, accompagne de cét illustre Scythe, d'Indathyrse, d'Araspe, de Ligdamis, d'Aglatidas, de Mnesiphile, et de Chersias, il fut s aquiter de ce qu'il devoit à la bien-seance, et à l'amitié qu'il avoit pour les Princesses qu'il alloit visiter. Comme Araminte estoit en deüil, et que de plus il voulut la traiter en Reine, Cyrus la vit la premiere : et ne fut chez la Princesse Onesile, qu'apres l'avoir veuë. Mais il ne prit pas garde en y entrant, qu'Anacharsis ne l'y suivoit pas : et qu'il avoit esté arresté par un Estranger au bas de l'Escallier, par où on alloit à l'Apartement d'Araminte. Il est vray que dés qu'il fut dans sa Chambre il s'en aperçeut, et le demanda : mais Chersias luy ayant dit qu'il s'estoit arresté à un homme qui sembloit avoir beaucoup de choses à luy dire ; Cyrus fit sa visite, et s'engagea si fort à parler de Mandane avec Araminte, qu'il oublia Anacharsis : car comme il y avoit peu de jours qu'elle avoit veû cette Princesse, il luy sembloit que c'estoit presques luy parler que de l'entretenir. En effet sa passion luy faisoit trouver un si grand plaisir à voir une Personne qu'elle avoit veuë, et avec qui elle avoit parlé de luy, qu'il ne pensa jamais s'en separer pour aller chez Onesile. Il la quita pourtant à la fin, pour aller chez la Princesse d'Armenie : mais ce fut en luy disant qu'il la reverroit pour luy dire adieu. Cependant en passant d'un Apartement à l'autre, il vit un homme de bonne mine, qu'il ne connoissoit pas ; et qui paroissoit estre Grec, qui se promenoit dans une Antichambre avec Anacharsis : et qui ne vit pas plustost Mnesiphile, qu'il s'en aprocha. Neantmoins comme Cyrus estoit tout contre l'Apartement d'Onesile, il y entra sans s'arrester : ayant encore l'esprit si rempli de Mandane, qu'il ne voulut pas interrompre ses propres pensées, pour demander à Anacharsis ce qui l'avoit empesché de le suivre. Mais lors qu'il fut au milieu de l'Anti-chambre de cette Princesse, Anacharsis l'ayant rejoint, le suplia de souffrir qu'un des Amis de Solon, de Mnesiphile, et de luy (qui s'apelloit Silamis) eust l'honneur de le salüer : de sorte que Cyrus s'estant arresté, et ce Grec s'estant aproché, il le salüa tres civilement : et luy dit que comme il n'estoit pas possible qu'il fust Amy de tant d'honnestes Gens, sans estre luy mesme un fort honneste homme, il estoit bien aise de le connoistre. Apres quoy luy demandant quel estoit le sujet de son voyage ? Silamis luy respondit qu'ayant eu. diverses raisons de s'éloigner d'Athenes, il avoit pris la resolution de passer en Asie, et d'aller à Artaxate pour y voir Onesile, de qui il avoit l'honneur d'estre Allié : de sorte que Solon l'ayant obligé à tascher de rencontrer Anacharsis, qu'il sçavoit estre passé en Asie avec Mnesiphile, Diocles, et Chersias, afin de l'assurer de sa part, qu'il avoit autrefois eu raison, de luy dire ce qu'il luy avoit dit, lors qu'il composoit ses Loix, il avoit eu bien de la joye en aprenant de la Princesse d'Armenie que ce sage Scythe estoit dans son Armée. Si je ne craignois, reprit Cyrus, de faire trop attendre cette Princesse, je vous prierois de me dire à l'heure mesme, ce que dit Anacharsis à Solon : car puis qu'il s'en est souvenu si long temps, il faut que ce soit une chose considerable. Elle l'est tellement, repliqua Silamis, que depuis qu'il l'a ditte, tout le monde s'en sert lors qu'il s'agit de parler de la mesme chose dont il parloit. Ce que je dis fut pourtant si simplement dit, reprit Anacharsis, qu'il ne merite pas l'honneur qu'on me fait de s'en souvenir. Comme la Princesse d'Armenie a l'esprit infiniment esclairé (repliqua Cyrus, en commençant de marcher) elle en jugera : car je prieray Silamis de me le dire en sa presence. Et en effet, apres que Cyrus eut salüe cette Princesse : qu'il luy eut presenté Anacharsis ; et qu'il luy eut parlé de Silamis, qu'elle luy dit n'estre arrivé que le jour auparavant ; il luy dit que pour luy donner une grande marque de son estime, il vouloit quelle jugeast, si Solon et tout ce qu'il y avoit d honnestes Gens à Athenes, avoient raison de se souvenir de quelques paroles qu'Anacharsis avoit dittes à ce sage Legislateur, du temps qu'il estoit à cette fameuse Ville. Les Atheniens, reprit Onesile. ont la reputation d'avoir l'esprit si delicat, qu'il est à croire que ce qu'ils ont jugé digne d'estre retenu, merite de l'estre de tout le monde. Apres cela Cyrus se tournant vers Anacharsis, le pressa de dire ce qu'il avoit dit à Solon : en verité Seigneur, luy dit-il, ce que je luy dis luy parut alors si desraisonnable, qu'il faut qu'il soit arrivé un grand changement dans son esprit, pour avoir changé d'advis. Il en est tant arrivé à Athenes, reprit Silamis, que vous ne devez pas vous estonner s'il a changé de sentimens : et s'il a connu, que vous connoissiez mieux que luy le naturel des Peuples, qu'il pretendoit gouverner par la seule authorité de ses Loix. Il est vray Seigneur, reprit alors Anacharsis, que voyant quelles estoient les moeurs des Atheniens ; et considerant mesme tous les hommes en general ; je trouvé estrange qu'un homme aussi sage que Solon, et qui connoissoit aussi parfaitement l'impetuosité de toutes les passions qui desreglent la vie des hommes ; et qui connoissoit aussi quelle est l'audace et la stupidité de la multitude, pretendist restablir l'ordre dans un si grand Peuple : et y faire regner la concorde et la vertu, par ses Loix seulement. De sorte que comme il m'alleguoit tousjours ses Loix, pour remedes a tous les maux de sa Patrie ; ha Solon (m'escriay-je, en le regardant fixement) les Loix sont comme les Toiles de ces ingenieux Animaux qui les filent, et qui les font avec tant d'art : car enfin elles n'arrestent que les plus foibles Moucherons qui s'y prennent : et sont facilement rompuës par ceux qui ont plus de force. Ainsi je prevoy, avec toute la certitude que la Sciences des conjectures peut donner, que les foibles observeront vos Loix : et que les puissans les enfreindront bien tost, et les mettont mesme en estat de n'estre plus gardées par personne : si ce n'est que ce soient des Loix armées, et que la crainte et l'authorité les facent plustost observer que la Justice. Je ne m'estonne pas, dit alors Cyrus, si l'on a retenu ces paroles : car pour moy je ne les oublieray jamais. Elles sont sans doute dignes d'estre retenues, dit la Princesse Onesile : et elles le sont d'autant plus, repliqua Silamis, que l'evenement à fait voir qu'Anacharsis avoit raison. En effet les Loix de Solon en son absence, ont esté mal observées : et depuis son retour, les choses ont esté si en desordre, qu'enfin Pisistrate, qui n'estoit que Citoyen d'Athenes, en est aujourd'huy le Maistre. Il n'est donc plus Amy de Solon, reprit Anacharsis : pardonnez moy, repliqua Silamis : mais je ne sçay si Solon est tousjours le sien, quoy qu'il le voye encore quelquesfois, et qu'il luy donne mesme des conseils. Il me semble, reprit Onesile, que c'est une chose fort nouvelle, que d'entendre dire qu'Athenes ne soit plus libre : et il l'est encore plus, repliqua Cyrus, de sçavoir que ce soit Pisistrate qui l'ait assujettie : puis que veû l'humeur dont il estoit lors que je le connus à Athenes, je ne comprens pas qu'il ait pû s'apliquer assez aux affaires, pour faire reüssir un si grand dessein : car enfin Pisistrate, quand je l'ay veû, sembloit n'aimer que les plaisirs : il est vray, adjousta Cyrus, que je tarday peu à Athenes, et qu'ainsi je n'en puis juger equitablement, Seigneur, reprit Silamis, Pisistrate ne peut estre connu aussi facilement qu'un autre : estant certain, qu'on peut dire qu'il est trois ou quatre hommes differens à la fois. Cependant quoy que les plus zelez pour la liberté l'apellent le Tiran d'Athenes, je ne laisse pas de soustenir que c'est un des hommes du monde qui a le plus de merite : et que si la Republique avoit à perdre sa liberté, il luy est avantageux qu'elle soit assujettie à Pisistrate : dont la vie est si meslée, qu'on en pourroit faire divers recits, qui seroient tous veritables, et qui ne se ressembleroient pourtant point. En effet, adjousta-t'il, qui ne conteroit que les actions de valeur qu'il a faites, donneroit l'idée de la valeur mesme : qui ne raporteroit que ses intrigues, et toutes les Factions dont il a esté, feroit le Portrait d'un ambitieux remüant, et inquiet : qui ne raconteroit que ses bontez ; sa sincerité ; les generositez qu'il a eues ; ses liberalitez ; et sa magnificence ; feroit la Peinture d'un veritable homme d'honneur : et qui ne reciteroit que ses amours, et ses galanteries, donneroit le Modelle d'un Amant fort agreable, et fort galand. Ce que vous dittes de Pisistrate, reprit Onesile, me donne la plus grande curiosité du monde de sçavoir toutes ses Avantures : Silamis les sçait si bien, repliqua Mnesiphile, qu'il ne les sçait pas mieux luy mesme. Puis que cela est, dit Cyrus, je le prierois de les vouloir raconter à la Princesse d'Armenie, s'il y avoit seulement un jour entier que je fusse son Amy. Puis qu'il y a bien plus longtemps que je suis à vous, sur le raport de la Renommée, reprit Silamis, je vous assure Seigneur, qu'il n'est rien que vous ne me puissiez commander. Comme je ne fais jamais que des prieres à mes Amis, respondit ce Prince, je ne vous seray point de commandement : mais je vous prieray au nom de la Princesse d'Armenie, de vouloir luy dire toute la vie de Pisistrate. Cependant comme il y a aparence, adjousta-t'il, que le sage Anacharsis ne croiroit pas avoir assez bien employé son temps, s'il l'avoit passé à entendre une Histoire amoureuse, il vaut mieux qu'il aille faire une visite à la Reine de Pont : chez qui je l'iray retrouver, lors que j'iray dire adieu à cette Princesse. D'abord Anacharsis ne vouloit pas s'en aller : disant que tout ce qui estoit digne d'estre escouté par Cyrus, l'estoit de l'estre de tout le monde : mais comme Silamis luy avoit donné une Lettre de Solon, qu'il avoit impatience de relire, parce qu'il l'avoit leuë avec precipitation, il ne fut pas marry d'avoir un pretexte de sortir : afin de pouvoir revoir ce que luy mandoit un homme pour qui il avoit tant d'estime. De sorte qu'obeïssant à Cyrus, il se retira : et fut satisfaire son envie, avant que d'aller chez Araminte, conduit par un des Officiers d'Onesile. Cependant Anacharsis ne fut pas plustost sorty, que cette Princesse solicitant Silamis de tenir sa parole, et Cyrus l'en pressant aussi, il se disposa à satisfaire leur curiosité : si bien qu'apres avoir rapellé dans sa memoire, ce qu'il avoit à dire ; et avoir tasché d'y donner quelque ordre ; il commenca son recit de cette sorte, en parlant à Onesile, parce que Cyrus le voulut ainsi.

Histoire de Pisistrate : conversation sur la raillerie


HISTOIRE DE PISISTRATE.

Comme je sçay, Madame, que je parle à une Personne qui ne sçait pas seulement ce qui se passe au Pais qu'elle habite, mais qui n'ignore rien de tout ce qu'une Grande Princesse doit sçavoir ; je retrancheray beaucoup de choses de mon recit, que je serois obligé de dire, si je parlois à une Personne moins instruite qu'elle de l'estat des affaires de la Grece : car puis qu'elle a la gloire d'avoir donné l'origine à vostre illustre Maison, je veux croire qu'elle ne vous est pas si indifferente que vous ne vous informiez quelquesfois des changemens que la Fortune y apporte : joint aussi que comme c'est l'Histoire de Pisistrate que je vous raconte, et non pas celle d'Athenes, je ne suis pas obligé de m'arrester longtemps à vous parler des affaires generales de nostre Republique : et je ne vous en diray, que ce qu'il est necessaire que vous en sçachiez, pour entendre parfaitement tout ce qui regarde Pisistrate. Mais Madame, comme la naissance illustre est un avantage fort grand, quand on a assez de vertu pour en soustenir l'esclat ; je vous diray que la sienne est aussi digne de luy, qu'il est digne de ceux dont il est descendu : car enfin il vient en droite ligne d'un Fils d'Aiax, appellé Philaeus, qui fut fait Citoyen d'Athenes, avec son Frere nommé Eurisace : et qui donna l'Isle de Salamine aux Atheniens. Je puis pourtant vous assurer, que son coeur est encore plus Grand que sa naissance : et qu'il y a peu d'hommes en Grece, qui ayent de plus Grandes qualitez que luy. Pour sa personne, elle plaist infiniment : car Pisistrate est grand, et bien fait : et il a tous les trais du visage beau. Il est vray qu'il a le nez un peu grand et eslevé vers le milieu : mais cela sert tellement à sa bonne mino, qu'il luy est avantageux de l'avoir ainsi : estant certain qu'on ne peut pas avoir l'air plus Grand et plus noble que l'a Pisistrate : principalement quand il n'est point negligé : et qu'il n'est point en un de ces jours, où il est si different de luy mesme, qu'à peine le connoit-on. En effet quand il est en une de ces humeurs chagrines et paresseuses, qui luy prennent quelquesfois, il n'est pas seulement negligé en ses habillemens, il semble mesme encore qu'il soit un autre homme : les cheveux qu'il a si beaux, paroissent fort bruns, et ne sont plus frisez : la taille qu'il a si bien faite, est moins agreable : et il y a un certain abandonnement en toute sa personne, qui fait qu'on diroit que son esprit ne soustient plus son corps, ou que ce n'est plus le mesme Pisistrate. Mais aussi quand il est en un de ces jours où il est avec luy mesme, et où il est propre et magnifique tout ensemble, il n'est pas possible de voir un homme de plus grande mine, ny d'un air plus noble et plus agreable que luy. De plus Madame, il n'est pas seulement different de luy mesme, selon les jours où on le voit : mais il a encore dans le coeur des choses toutes contraires, et des inclinations toutes opposées. Car Pisistrate est enjoüé, et chagrin : et d'un naturel ardent, quoy qu'il aime l'oisiveté. Au reste il faut encore dire à sa loüange, qu'il a infiniment de l'esprit, et de l'esprit du monde, et de l'esprit cultivé. Mais il faut dire aussi, qu'encore qu'il soit d'humeur paresseuse : il ne laisse pas d'estre le plus agissant de tous les hommes, quand la fantasie luy en prend : car il est capable de renverser tout l'ordre de sa vie ; de dormir quand il faut veiller ; et de veiller quand il faut dormir. Cependant il aime pourtant naturellement le repos : et quand il en jouït, il en jouït, avec plus de tranquillité qu'aucun autre. Cette amour du repos n'empesche pourtant pas qu'il ne se jette facilement dans le tumulte des affaires : parce qu'il a dans l'esprit une certaine droiture delicate, qui fait qu'il ne peut souffrir le Gouvernement de qui que ce soit : et qu'il se pleint continuellement de ceux qui ont l'administration des affaires, quels qu'ils puissent estre. Si bien qu'encore qu'il ait le bien public pour objet, et que ses intentions soient les meilleures du monde, ils ne laisse pas de faire quelques fois comme ceux qui ne les ont pas : et de se mesler parmy ceux qui sont les plus remüans dans la Republique. Cela ne l'empesche pourtant pas d'aimer tous les plaisirs avec passion : non seulement ceux qui sont d'un grand esclat, mais encore les plaisirs rustiques, et champestres : car il n'a pas de plus grande satisfaction que de voir dancer des Bergeres au son des Haut-bois, et à l'ombre des Saules, dans une Prairie. Il se jouë mesme avec un Enfant, quand il est ioly : et se trouve capable de se divertir des petites choses, quand les grandes luy manquent : et de s'amuser du moins sans ennuy, quand il ne peut faire autrement. Au reste l'accoustumance est si puissante sur son esprit, qu'elle luy tient, quelquesfois lieu de raison, de merite, et de beauté. En effet il s'accoustume aux lieux qu'il habite ; aux Ruës où il passe ; aux Maisons où il va ; aux Portiers qui luy en ouvrent les Portes ; aux Esclaves qu'il y rencontre ; et aux Personnes qu'il y visite ; plus que qui que ce soit ne s'y est jamais accoustumé. Et cette accoustumance est si forte, que je suis assuré, que des yeux gris qu'il sera accoustumé de regarder, luy plairont quelquefois davantage, que les plus beaux yeux bleus, ou les plus beaux yeux noirs du monde, qu'il ne verroit pas souvent : et qu'il faudroit qu'il allast chercher en quelque autre Quartier que celuy où il va d'ordinaire. Cependant il ne laisse pourtant pas d'estre quelquesfois fort changeant dans ses plaisirs : car il y a des temps où la Peinture est sa passion dominante, et où il ne parle que de Tableaux : ne faisant autre chose que d'aller de Peintre en Peintre, de Cabinet en Cabinet, et de parler de la diversité des Manieres. Mais il y en a d'autres aussi, où la Musique a son tour : et où sans se souvenir plus de sa premiere passion, il se donne tout entier à l'Harmonie. En un autre temps, la dance l'occupe : et il n'a l'imagination remplie que de Bals et d'Assemblées. Une autre fois l'amour des Liures et des Vers le possede entierement : et il a la memoire si pleine de tout ce qu'on a escrit de beau, que ceux qui ont fait ces belles choses, ne sçavent pas si precisément les beaux endroits de leurs Ouvrages qu'il les sçait. De sorte que passant ainsi d'une passion à une autre, Solon luy disoit un jour agreablement, en luy reprochant cette espece d'inconstance, qu'il avoit aimé toutes les Muses les unes apres les autres, depuis Melpomene jusques à Ptersichore. Au reste Madame, Pisistrate n'aime pas seulement les Vers, il en fait aussi de fort jolis, et de fort galands : et j'ay entendu dire souvent à Solon qu'il eust voulu avoir fait ceux qu'il luy montroit, quoy qu'il en face tres bien. Mais ce qui rend Pisistrate le plus loüable, c'est qu'il est bon autant qu'on le peut estre, qu'il est ardent et fidelle Amy ; qu'il est magnifique et liberal ; qu'il est brave et genereux : et que quoy qu'il ait plus d'ambition qu'il n'en croit avoir, il n'a pourtant pas l'ame interessée. Ainsi la seule chose qu'on peut reprocher à Pisistrate, c'est d'estre un peu trop attaché à ses opinions : et de croire un peu trop facilement que ce qu'il a pensé arrivera comme il l'a imaginé. Au reste Pisistrate a encore une chose que j'oubliois de vous dire ; qui est que quand il a esté une fois accoustumé avec quelqu'un, l'absence ne peut jamais faire qu'il s'en de sa coustume : et quand il auroit esté dix ans sans voir un de ses Amis, ou une de ses Amies, si la Fortune les luy fait revoir, il leur parle avec la mesme familiarité que s'il les avoit veûs tous les jours : et il est aussi aisé de leur parler des choses passées, que s'il ne pouvoit vivre sans eux. Cela n'empesche pourtant pas qu'il ne soit apres cela encore tres longtemps sans les voir, et sans s'en desesperer : ainsi je pense avoir eu raison de dire au commencement de mon discours, qu'il a cent choses dans l'humeur et dans l'esprit, qui semblent estre incompatibles : mais apres tout il n'en a aucune qui l'empesche d'estre un fort honneste homme. Je m'assure Madame, qu'apres vous avoir despeint Pisistrate, vous avez quelque peine à comprendre qu'il ait songé à se rendre Maistre d'Athenes : n'y ayant pas trop d'aparence qu'un homme qui aime tant les plaisirs ; qui a l'ame si desinteressée ; et qui aime Solon si tendrement ; ait pû penser à entreprendre d'usurper l'authorite Souveraine. Mais Madame, quand je vous auray raconté ses avantures, vous en serez encore bien plus surprise : et vous aurez peine à concevoir comment un mesme coeur pouvoit contenir tant d'ambition et tant d'amour. Je ne m'amuseray point Madame, à vous dire tous les commencemens de la vie de Pisistrate, quoy qu'ils ayent esté tres beaux : car il se signala à l'Entreprise de Salamine, et fit plusieurs autres belles choses. Je vous diray aussi en peu de mots, qu'à dix-sept ans son Pere le força de se marier, et que trois ans apres sa Femme mourut : car conme ce fut un Mariage sans amour, et une obeïssance qu'il voulut rendre à son Pere, il ne s'y passa rien digne de vous estre raconté. Mais Madame apres avoir sacrifié cette premiere fois sa liberté a sa Famille, il la voulut sacrifier pour luy mesme, comme vous le sçaurez dans la suite de mon discours. Cependant il est à propos que vous sçachiez que sa Mere et celle de Solon estant fort proches Parentes, il reçeut dés le Berçeau des enseignemens de cét homme illustre : cela ne l'empescha pourtant pas d'estre galant : car outre que Solon n'est pas ennemy de l'amour, il est encore vray que par le desir de la liberté de sa Patrie, il aimoit beaucoup mieux que la jeunesse d'Athenes penchast à la galanterie qu'à l'ambition : car enfin (disoit-il un jour à Thales du temps qu'il estoit à nostre Ville) durant que Pisistrate et tous les autres de sa volée sont Esclaves de nos Belles, ils ne songent pas à faire que nous soyons les leurs. De sorte Madame, que Pisistrate estant naturellement galant ; et n'estant retenu par nulle consideration, non pas mesme par les conseils d'un homme qu'il croit aveque raison souverainement sage ; il se donna tout entier à ce qu'on apelle plaisir : ne trouvant nulle occasion de se divertir, ou de divertir les autres, qu'il ne la prist. Il est vray qu'il y en a qui disent que dés ce temps là, il songeoit à se rendre Maistre d'Athenes : et qu'il n'agissoit ainsi, que pour mieux cacher son dessein : mais pour Pisistrate, il n'en tombe pas d'accord : et il dit que la Fortune l'a porté où il est par un des caprices, sans une longue premeditation. Quoy qu'il en soit, Pisistrate ne fut pas plûtost Maistre absolu de luy mesme, qu'il sembla ne songer qu'à passer le temps agreablement. Et certes il estoit en lieu commode pour cela : car Madame, quoy qu'il semble que les Cours des Rois, soient plus propres aux grands divertissemens que les Republiques, parce que les Palais des Princes reünissent plus les honnestes Gens, qu'ils ne le peuvent estre en un lieu où la puissance est divisée ; il est pourtant vray, qu'Athenes estoit alors en un si grand esclat, qu'il est peu de lieux au Monde où on se pûst mieux divertir. Car outre qu'il sembloit que de par toute la Grece on eust affaire à Athenes, et qu'ainsi il y eust un fort grand abord d'Estrangers ; il est encore vray que par une constellation favorable, il y avoit tant de Femmes aimables, et tant de Gens d'esprit en un mesme temps, qu'on eust dit que les Dieux les avoient proportionnez en merite, afin qu'ils honnorassent leur Patrie, et qu'ils s'estimassent les uns les autres. Joint qu'il sembloit alors que la paix et la tranquillité, y fussent establies pour un Siecle : à peine se souvenoit on de toutes les Factions qui l'avoient divisée, du temps que ceux qu'on accusoit d'estre descendus de ces Citoyens qui avoient esté de la Conjuration Cylonienne, qui a tant fait de bruit par toute la Terre, y estoient encore, et servoient de pretexte à toutes nos divisions. Les Loix de Solon estoient alors religieusement gardées, quoy qu'il y eust eu quelque desordre depuis son absence : et la paix, l'abondance, et les plaisirs estoient dans Athenes, plus qu'en aucun lieu du Monde. Ce n'est pas qu'à cause de toutes les divisions passées, il n'y eust encore quelque disposition à la nouveauté, dans la plus part des esprits : mais comme il y avoit fort peu que le dernier desordre estoit apaisé, il y avoit un calme assez grand en apparence, pour faire esperer à ceux qui aimoient le repos, qu'il dureroit longtemps : ainsi il sembloit qu'on n'eust plus autre soin que d'empescher que l'oysiveté de la Paix ne devinst ennuyeuse. Mais entre les jeunes gens de qualité qui tenoient le premier rang, Pisistrate estoit le plus considerable : Lycurgue, et Theocrite, qui estoient de la premiere condition, et qui estoient fils d'un homme appellé Aristolas, avoient de fort Grandes qualitez, quoy que d'humeur differente : et il y en avoit un autre appellé Ariston, qui estoit aussi infiniment agreable. Pour les Dames, entre ce grand nombre qui faisoit l'ornement de nostre Ville, Cleorante, qui est fille d'un homme fort considerable à Athenes, apellé Megacles, tenoit le premier rang, aussi bien que Cerinthe, fille d'un autre homme de qualité apellé Philombrote, et Euridamie Parente de Solon. Mais Madame, il faut s'il vous plaist que je ne vous les face connoistre, que selon l'ordre que Pisistrate les connut. Je vous diray donc, qu'encore que nostre Ville soit sous la protection de Minerue, nous ne laissons pas d'avoir une veneration particuliere pour Cerés : en effet elle a un Temple fameux à Athenes : et on celebre tous les ans deux Festes à son honneur, que nous appellons Thesmophories, où les femmes principalement font le plus de Ceremonies. Car non seulement elles font diverses austeritez, mais elles vont veiller neuf soirs de suitte dans le Temple de cette Deesse : et ce qu'il y a de particulier à cette Feste, c'est que pour honnorer Cerés, elles y vont parées comme pour aller au Bal. De sorte que comme ce Temple est fort beau, et qu'il est esclairé de mille Lampes, c'est une fort belle chose que d'y voir les Dames durant les neuf soirs qu'elles y vont veiller jusques à my-nuit : aussi à dire la verité, n'y a-t'il guere d'hommes de qualité qui ne s'y trouvent : car ceux qui ne sont plus jeunes, y vont pour honnorer la Deesse seulement : et ceux qui le sont, partageant leur dessein, y vont autant pour voir les Dames, que pour prier Cerés. Estant donc en un de ces temps où on celebre cette Feste, Pisistrate de qui j'estois assez Amy, me proposa d'aller où tout le monde alloit : si bien que comme il n'eust pas esté aisé que j'eusse pû trouver autre chose à faire, j'y fus aveque luy, Pisistrate n'ayant alors nul engagement particulier non plus que moy : de sorte que n'ayant point de place affectée à chercher nous nous mismes où le hazard voulut que nous fussions. Mais à peine fusmes nous placez, que l'aimable Cerinthe, fille de Philombrote, qui suivoit sa Mere, vint se mettre aupres de nous : et s'y mit d'une maniere si agreable, que quoy qu'elle ne nous parlast point, elle ne laissa pas de nous tesmoigner par l'air dont elle reçeut nostre falut, qu'elle n'estoit pas marrie que nous fussions aupres d'elle. Car Madame, il faut que vous sçachiez, qu'il n'y a pas une Personne au Monde qui ait des actions si significatives que celle là : en effet d'un clein d'oeil, d'un signe de teste ou de main, elle fait des Satyres ou des Eloges, et fait entendre mille choses differentes quand elle veut. Au reste Cerinthe quoy que brune, et quoy que petite, est infiniment aimable : car elle a tous les traits du visage delicats et beaux, le teint vif, les yeux fins, l'air fort spirituel, et fort enjoüé et la taille fort agreable pour sa grandeur. Mais ce qu'elle a encore d'avantageux, c'est que sa phisionomie n'est pas trompeuse : estant certain qu'elle a infiniment de l'esprit, et qu'elle est infiniment gaye. Estant donc telle que je vous la dépeins, vous jugez bien Madame, que nous n'estions pas mal placez, puis que nous estions aupres d'elle : neantmoins comme elle a une Mere assez severe, dés que nous voulusmes luy dire quelque chose pour nous loüer de nostre bonne fortune, elle nous imposa silence sans nous rien dire : mais ce fut d'une maniere si obligeante, quoy qu'elle ne nous parlast que des yeux pour s'en excuser, que nous connusmes aisément que si elle n'eust pas autant craint sa Mere que la Deesse, elle n'eust pas esté trop marrie de nous respondre. De sorte que ce premier soir s'estant passé ainsi, nous nous retirasmes Pisistrate et moy, en murmurant fort contre la Mere de Cerinthe : car nous avons bien connu que sans elle, nous eussions pû faire un peu de conversation, durant certains intervales de la Ceremonie, où l'on ne fait pas grand scrupule de parler. Cependant quoy que Cerinthe eust semblé plus belle ce soir là à Pisistrate, qu'il ne l'avoit jamais veuë, il n'y songea plus le lendemain : et ne retourna pas mesme au Temple. Mais le troisiesme jour y estant allé seul, et de fort bonne heure, le hazard fit qu'il se retrouva aupres de Cerinthe, quoy que ce ne fust pas au mesme lieu qu'il l'avoit veuë la premiere fois : et pour achever sa bonne fortune, elle estoit ce soir là sans sa Mere : et estoit avec une de ses Parentes qui n'estoit pas si severe qu'elle. De sorte que Pisistrate ne la vit pas plustost aupres de luy, que prenant la parole, en s'aprochant respectueusement de son oreille ; vous me deffendites l'autre jour si cruellement de vous dire que j'estois ravi d'avoir l'honneur d'estre aupres de vous, luy dit-il, que je ne sçay si vous l'endurerez aujourd'huy. On est si heureux, repliqua-t'elle en soûriant, quand on est destiné à estre meslé dans la multitude, de se trouver aupres d'un honneste homme, que je pense que Cerés me pardonnera, si j'employe un moment à recevoir la civilité que vous me faites : un moment est si court aupres de vous, reprit-il, que si vous ne m'en donnez pas davantage, je ne seray pas trop satisfait. Si vous y aviez passé un jour tout entier, reprit-elle en soûriant, vous trouveriez peutestre les momens bien longs : il y a pourtant quelque chose dans vos yeux, repliqua-t'il, qui est fort propre à faire que j'y pusse passer toute ma vie avec beaucoup de plaisir, Ha Pisistrate (luy dit-elle, en destournant agreablement la teste, et luy imposant silence avec la main) je ne vous escoute plus. Cerinthe ne fit pourtant pas ce qu'elle disoit : car de temps en temps elle escouta ce que luy dit Pisistrate : il est vray que ce fut tousjours en luy deffendant de parler, et en ne luy respondant point. Mais Madame, depuis ce soir là, Pisistrate s'accoustuma à voir Cerinthe : et ce que le hazard avoit fait en faisant qu'il la rencontrast au Temple de Cerés, il le fit apres avec beaucoup de soin, tant que la Ceremonie des neuf jours dura : de sorte qu'à la fin de cette Feste, ils estoient desja assez bien ensemble. Ce qui fâchoit Pisistrate, estoit que tant qu'elle dure, les Dames ne reçoivent point de visites : si bien que quelque envie qu'il eust de voir Cerinthe chez elle, il falut qu'il attendist que les neuf jours fussent passez. Mais aussi dés qu'ils le furent, Pisistrate se fit mener chez la Femme de Philombrote, qui le reçeut tres bien, et qui voulut que sa Fille le reçeust aussi avec beaucoup de civilité : car elle sçavoit que son Mary songeoit à s'aquerir des Amis tels que Pisistrate. Comme Cerinthe est fort guaye, et qu'elle aime naturellement à railler, dés cette premiere visite Pisistrate et elle furent en grande familiarité : car comme il vint beaucoup de personnes serieuses qui occuperent la Mere de Cerinthe, Pisistrate luy parla plus librement qu'il n'eust fait, si la conversation eust esté plus generale. Comme il estoit donc aupres d'elle, il l'engagea adroitement à n'entretenir que luy : ce n'est pas qu'il creust en estre amoureux, ny qu'il le fust en effet bien fort : mais on peut dire qu'il avoit desja pour elle, cette espece d'accoustumance amoureuse, dont je vous ay dit qu'il est capable : et qu'elle avoit aussi pour luy, cette premiere disposition favorable qui est quelquefois suivie d'une violente amour, et qui ne precede aussi quelquesfois qu'une grande amitié, ou une grande estime. De sorte que Pisistrate estant ce jour là en un de ses jours d'enjoüement, et Cerinthe ayant tousjours le sien ordinaire, ils ne s'ennuyerent pas. D'abord ils parlerent de tout ce qu'ils avoient veû au Temple, durant les neuf jours de la Feste, et de tout ce qu'ils y avoient remarqué : soit des Amans qui avoient esté mal placez, puis qu'ils estoint loin de celles qu'ils aimoient ; ou de quelques Maris jaloux qu'ils y avoient veûs, et qu'ils s'imaginoient n'y avoir esté que pour voir qui estoit aupres de leurs Femmes. Si bien qu'apres avoir fait tantost quelque innocente Satire, et tantost quelque plaisante description, tout d'un coup Pisistrate interrompant Cerinthe ; mais encore, luy dit-il, n'est-il pas juste que vous parliez de tout ce que vous avez veû au Temple de Cerés durant neuf jours, et que vous ne disiez pas un mot de moy. Sans mentir Pisistrate, luy dit-elle en riant, vous estes admirable de parler comme vous faites : car enfin que voulez vous que je vous puisse dire de vous ? si ce n'est que vous m'obeïstes mal quand je vous deffendis de parler : et que vous estiez le moins deuot de toute l'Assemblée. Tout ce que vous dittes là est vray, repliqua-t'il, mais ce n'est pas encore tout ce que vous m'en pourriez dire : car je suis assuré, que vous ne vistes pas mieux qu'il y avoit des Amans qui ne pouvoient estre aupres de leurs Maistresses, et des Maris qui vouloient voir qui estoit aupres de leurs Femmes ; que vous vistes que vous estiez desja assez avant dans mon coeur. Je vous proteste, luy dit-elle en riant, que je ne me vy pas seulement dans vos yeux : il ne tint pas à moy, repliqua Pisistrate, car je cherchay à rencontrer les vostres autant qu'il me fut possible : et à vous faire voir dans les miens, que je vous rendois justice, et que je vous trouvois la plus belle de toutes celles que je voyois. Puis que vostre bouche peut bien dire des flatteries, reprit-elle, vos yeux m'eussent bien pû dire un mensonge : mais pour vous en punir adjousta-t'elle en riant, je voudrois presques que ce que vous dittes fust vray : et que mesme vous m'aimassiez plus que personne n'a jamais aimé : aussi bien y a-t'il long temps que j'ay la curiosité de voir un homme effectivement amoureux. Ha Madame, luy dit-il, vous n'estes guere sincere ! car il n'est pas possible que vous n'ayez point veû d'Amans, puis que vous n'avez esté ny aveugle, ny invisible. Mais pour parler selon vos termes, je suis le plus trompé de tous les hommes, si vostre curiosité n'est bien tost satisfaite : car si je ne suis amoureux de vous il s'en faut si peu, que j'ose asseurer que vous ne m'aurez pas encore regardé deux fois que je le seray. Ne pensez pas (luy dit-elle, en entendant admirablement raillerie) que lors que je dis que j'ay la curiosité de voir un Amant, je veüille dire de ces Amans qui se le disent sans l'estre, puis que ce n'est pas de ceux-là que j'ay envie de voir : au contraire c'est de ces Amans qui font, ou qui sont capables de faire, tout ce que la plus violente passion peut inspirer. Mais encore, adjousta-t'il, qu'entendez vous par ce que vous dittes ? j'entens, dit-elle, que si l'occasion s'en presente, on se tuë, on se precipite, et on s'empoisonne de desespoir. Du moins Madame, reprit Pisistrate, faut il que vous choisissiez une de ces trois marques d'amour, que vous voulez qu'on vous rende, si vous en faites naistre l'occasion : car enfin, poursuivit-il en riant, on ne peut pas se tuer, se precipiter, et s'empoisonner tout à la fois : et puis à dire la verité, adjousta-t'il, il me semble qu'il y a trop de joye dans vos yeux, pour vouloir des marques d'amour aussi tragiques que celles-là : et je suis le plus trompe de tous les hommes, si vous ne preniez plus de plaisir, à entendre une Serenade qu'un Amant vous donneroit, qu'à en voir precipiter un. Ainsi, advoüez moy du moins, que vous voulez qu'on ne vous rende ces funestes marques d'amour qu'à l'extremité : car je vous advouë qu'il y a tant de plaisir à vous voir, que s'il faloit me tuer dés le premier jour que je serois vostre Amant, j'aurois bien de la peine à vous obeïr. Ha Pisistrate, s'escria-t'elle, que vostre sincerité me plaist ! cependant il faut pourtant que vous ne soyez que mon Amy : puis que si je voulois avoir un Amant, je vous le dis encore une fois, je voudrois que ce fust un de ceux que j'entens : qu'il fust pasle : sombre, et chagrin ; qu'il fust tousjours inquiet et resveur ; et qu'il fust enfin le plus malheureux homme du monde : car je n'en veux point de ceux qui se divertissent de tout, et qui se font des plaisirs de toutes choses. Quoy qu'il en soit, dit Pisistrate, recevez moy pour vostre Amant, et puis nous verrons si je seray tel que vous en voulez un : mais, poursuivit il, ne pensez pas que je puisse estre maigre, pasle, sombre, et chagrin, en vingt-quatre heures : non non, luy dit-elle en riant, je ne suis pas si desraisonnable ; et je vous donne quinze jours pour devenir amoureux de moy, et quinze autres pour estre ce miserable Amant que je veux voir par curiosité : car comme je n'ay pas une de ces grandes beautez qui agissent en un instant, il vous faut bien ce temps là pour m'aimer assez pour en estre seulement un peu resveur. Mais si au bout d'un Mois que je vous donne, adjousta-t'elle, vous n'estes le plus malheureux Amant du Monde, je veux pour mon honneur, que vous me permettiez de croire qu'il n'en est point, et qu'il n'en fut jamais. Mais Madame, luy dit-il, comme il dépendra de vous que je sois heureux, ou malheureux, ce n'est pas à moy à vous promettre de l'estre ou de ne l'estre pas : mais c'est à moy à m'engager d'estre plus amoureux de vous, que personne ne l'a jamais esté : et à parler sincerement, si mon amour croist à mesure de ce qu'elle a crû depuis un quart d'heure, je n'auray pas besoin de quinze jours pour vous faire voir le plus passionné Amant du Monde. Serieusement Pisistrate, luy dit-elle, je serois bien faschée que vous dissiez vray : car à vous descouvrir le fonds de mon coeur, j'aime le monde et les plaisirs, mais je n'aime ny les veritables Amants, ny ceux qui le croyent estre, et qui ne le sont point, et qui font pourtant beaucoup plus de bruit que les autres : car enfin je suis persuadée que c'est fonder mal sa gloire, que de l'establir sur cette foule d'adorateurs, dont il y a tant de femmes qui font vanité. Il me semble pourtant, reprit Pisistrate, qu'il y a beaucoup de gloire à regner souverainement sur le coeur de tant de gens : je vous assure qu'il y en a bien moins qu'on ne pense, repliqua Cerinthe, car à vous dire la verité, je suis fortement persuadée que quand on est jeune, et qu'on n'est pas tout à fait laide, on est en pouvoir avec un mediocre merite, pourveû qu'on ait un peu d'adresse, de se faire suivre, et de se faire une Troupe d'Amants des plus assidus : estant certain que cela n'est point un effet ny de la grande beauté, ny du grand esprit : et que cela dépend seulement de certaines petites indulgences affectées, et d'un certain air de vivre, qui est propre à les attirer, et qui fait qu'un homme n'oseroit estre Amy de ces sortes de femmes, et n'oseroit mesme les voir, sans leur dire des douceurs. Et au contraire, je soustiens que la plus belle Personne du monde, et mesme la plus charmante, n'aura point cette multitude d'Amans, si elle ne la veut avoir : de sorte qu'estant persuadée que les Amans ne sont nullement un effet du merite extraordinaire de celles qui en ont un si grand nombre, mais bien plustost de leur foiblesse, qui leur fait prendre soin de les attirer, je serois bien marrie d'en avoir. Ainsi quoy que je vous aye dit que j'avois la curiosité d en voir un, il est pourtant vray que j'aimerois mieux n'en voir de ma vie, que de me voir importunée des pleintes de ces sortes de Gens qu'on ne peut jamais contenter : et je crains tellement, adjousta-t'elle, d'en trouver quelqu'un, que de peur d'avoir des Amans, je ne veux mesme faire gueres d'Amis, par la crainte que j'ay que cette affection ne s'allast adviser de changer de nature, et ne devinst à la fin amour. A ce que je voy Madame, repliqua Pisistrate, mon destin est changé en peu de temps : puis qu'il n'y a qu'un quart d'heure que vous me priyez presques de vous faire voir un Amant : et il s'en faut peu que vous ne me deffendiez d'estre vostre Amy. Je vous asseure, luy dit-elle en riant, que je me trouve si bien de n'avoir que des connoissances, que ce seroit me rendre un mauvais office que de me faire changer d'avis : car enfin de la maniere dont je vy, la mauvaise fortune ne me peut toucher sensiblement, si elle ne me touche moy mesme : joint que je ne trouve rien de plus doux, que de se reserver la liberté de penser des autres tout ce que l'on veut, et de pouvoir mesme en dire son advis quand l'occasion s'en presente. Pour moy, reprit Pisistrate, je ne m'oppose point au dessein que vous avez de ne faire guere d'Amis, et de n'aimer pas à estre accablée d'un nombre infiny d'Amans : mais j'avouë que je ne puis souffrir que vous n'en veüilliez pas avoir un, et que je ne sois pas celuy-là. Comme Cerinthe alloit respondre, ces Dames qui parloient avec sa Mere s'en estant allées, leur conversation fut interrompuë : et il falut que Pisistrate changeast de discours. Cependant comme Cerinthe est naturellement fort guaye, et qu'elle aime à railler, elle sçeut si bien conduire la chose, que sans dire ny ouy, ny non à Pisistrate, il continua de la voir, et de la voir avec joye : parce qu'il estoit aussi amoureux de Cerinthe qu'il le falloit estre pour prendre un grand plaisir à l'entretenir, et pour se trouver mieux aupres d'elle qu'en nul autre lieu du monde : et qu'il ne l'estoit pas assez pour avoir toutes les inquietudes de ceux qui ont de violentes passions. Au contraire, il estoit en une joye continuelle : car il voyoit tous les jours Cerinthe, qui le choisissant pour le Confident des railleries qu'elle faisoit ; luy donnoit aussi tous les jours mille plaisirs, par mille agreables choses qu'elle luy disoit sur tous les sujets qui s'offroient. Mais Madame, pour comprendre mieux ce qui contribua à leur divertissement durant quelque temps, il faut que vous sçachiez que Theocrite dont je vous ay parlé, qui estoit le second Fils d'Aristolas, estoit fort amoureux de Cerinthe : mais il l'estoit d'une maniere qui la divertissoit extrémement, et qui luy faisoit dire cent agreables follies à Pisistrate. Ce n'est pourtant pas que Theocrite ne fust bien fait, et qu'il n'eust du coeur, et de l'esprit : mais c'est que comme il estoit naturellement sage, grave, et serieux, il parloit d'amour comme s'il eust parlé d'une negociation de Politique, et il observoit religieusement jusques aux moindres petites choses de la plus exacte civilité amoureuse. En effet Madame, c'estoit un de ces Amans qui demanderoient pardon s'ils avoient soûpiré trop haut : et qui quand ils devroient estre heureux, ne le seroient qu'à la fin de leur vie, tant ils prennent un long destour. Vous pouvez donc juger qu'une semblable matiere, donnoit assez de quoy parler à Cerinthe : cependant toute guaye qu'elle estoit, la fille de toute la Ville qui la voyoit le plus souvent estoit Euridamie Parente de Solon, qui est une personne serieuse et froide, qui a une langueur melancolique dans les yeux, qui est un de ses plus grands charmes, quoy qu'elle en ait beaucoup d'autres : car Euridamie est belle, et a infiniment de l'esprit, et de l'esprit doux et flateur. De sorte qu'il sembloit que la Fortune eust pris plaisir d'opposer la guayeté de Cerinthe, au serieux d'Euridamie, et à la gravité de Theocrite, pour la faire paroistre davantage : et qu'elle eust aussi mis en Pisistrate diverses choses qui avoient du raport avec le serieux d'Euridamie, et l'enjoüement de Cerinthe. Aussi vint-il insensiblement à s'accoustumer presques esgallement avec toutes les deux : et l'on peut mesme dire, qu'elles luy plaisoient toutes deux plus, ou moins, chacune à leur tour, selon l'humeur où il estoit : car lors qu'il estoit chagrin, il se mettoit plus volontiers aupres d'Euridamie, qu'aupres de Cerinthe : et quand il estoit guay, il cherchoit plus la conversation de Cerinthe, que celle d'Euridamie. Cependant il est certain qu'il fit d'abord plus de progres dans le coeur de la melancolique, que dans celuy de l'enjoüée, quoy qu'elle estimast pourtant plus Pisistrate qu'aucun autre. Pour moy qui me trouvois presques tous les jours meslé à leurs conversations, j'avois un plaisir estrange de voir combien bizarrement l'amour avoit disposé les choses entre ces quatre personnes : car enfin il sembloit que Theocrite estoit fait pour aimer Euridamie, et qu'Euridamie devoit aimer Theocrite, par le seul raport de leur melancolie : il sembloit aussi que Cerinthe deust estre fortement touchée du merite de Pisistrate, et que Pisistrate ne le deust estre que du sien : cependant il avoit plû à l'Amour que le Chagrin aimast la Guaye ; que la Serieuse aimast l'Enjoüé ; que Pisistrate aimast presque et la Serieuse, et la Guaye ; et que la Guaye n'aimast presques rien. En mon particulier, j'estois le plus heureux de la Troupe car j'estois si bien aveque toutes ces Personnes, qu'elles me faisoient toutes leurs pleintes selon les occasions qui s'en presentoient. En effet Pisistrate se pleignoit quelquesfois de ce qu'il trouvoit trop souvent Theocrite chez Cerinthe : Cerinthe se pleignoit aussi des trop frequentes visites de cét Amant serieux ; parce qu'elle disoit qu'il ne luy donnoit pas le temps de pouvoir railler de sa façon de faire l'amour : Theocrite se pleignoit de son costé d'estre forcé d'aimer une Personne d'humeur si opposée à la sienne : et Euridamie accusoit aussi quelquesfois Cerinthe, de railler trop indifferemment de toutes sortes de Gens, sans espargner ses Amis. Il est vray que pour cette pleinte, elle la faisoit devant elle, aussi bien qu'en son absence : et je me souviens d'un jour que Cerinthe estant en une de ses plus agreables humeurs, se mit à contrefaire Theocrite, et à representer et sa façon de parler, et son action, et mesme jusques à ses regards : de sorte qu'Euridamie voyant le plaisir qu'elle donnoit à Pisistrate, ne pùt s'empescher de la reprendre de sa raillerie, peut-estre autant par un sentiment jaloux, que par un sentiment d'equité. En verité Cerinthe, luy dit-elle, vous avez une horrible injustice, de traiter Thocrite comme vous le traitez : en verité, reprit Cerinthe en riant, vous estes bien plus injuste que je ne le suis, de vouloir rendre tout à la fois un fort mauvais office à Theocrite, et à moy : car enfin je vous declare que s'il ne m'estoit pas permis de rire en son absence de cent choses qu'il fait, je ne le souffrirois point du tout. C'est pourquoy si vous croyez qu'il m'aime, et que ma presence luy soit agreable, il faut que vous enduriez que je me réjoüisse de son chagrin : car apres tout, cela n'empesche pas que je ne die que Theocrite est un fort homme d'honneur. Mais de vouloir que je le voye grave depuis le matin jusques au soir ; que j'escoute serieusement ses soûpirs des journées entieres ; et qu'apres cela je ne m'en divertisse pas ; c'est n'estre ny Amie de Theocrite, ny la mienne, puis que vous luy voulez causer un grand chagrin, et que vous voulez m'oster un fort grand plaisir. Pour moy, dit alors Pisistrate, je trouve que la belle Cerinthe a raison : en mon particulier, adjoustay-je, je suis de l'opinion d'Euridamie : et il me semble que c'est estre trop inhumaine, que de railler d'un Amant : et je ne sçay si je ne luy pardonnerois pas plus tost de railler d'un Amy. A parler sincerement, dit alors Euridamie, je pense qu'il n'est guere de raillerie innocente : je suis donc bien souvent coupable, reprit Cerinthe : car j'advouë que je ne trouve point de conversation plus douce, que celle où il y a je ne sçay quelle agreable malice meslée, qui la rend plus divertissante, et plus animée : joint qu'à parler veritablement, s'il y a jamais eu une raillerie innocente, c'est celle qu'on fait d'un Amant serieux et grave : car il est vray que la galanterie sans enjoüement, est une si extravagante chose, que je ne sçay comment on peut trouver mauvais que j'en raille : puis qu'il est certain qu'il ne seroit pas plus estrange lors que le Conseil general de la Grece est assemblé, de voir dancer tous les Amphictions en parlant du bien public, que de voir un Galant à mine severe et grave. Comme vous n'ignorez pas que vous raillez de bonne grace (repliqua Euridamie avec dépit, voyant que Pisistrate rioit de ce que disoit Cerinthe) vous vous persuadez facilement qu'il n'y a pas de scrupule à faire de railler comme vous faites : et je suis assurée que vous croyez fortement qu'il est permis de dire sans exception, en matiere de raillerie, tout ce qu'on peut dire agreablement. Ha Euridamie, reprit elle, vous en dittes trop ! il est pourtant vray, adjousta-t'elle en se reprenant, qu'il est assez difficile de renfermer dans son esprit une chose qu'on aura pensée plaisamment, et qu'on sçait qu'on ne dira pas trop mal : car enfin, à n'en mentir pas, je suis persuadée qu'il faut plus de delicatesse d'esprit à railler de la belle maniere, qu'il n'en faut à faire des choses qui paroissent bien plus difficiles. Il faut advoüer, adjousta Pisistrate, qu'il en faut infiniment pour tourner les choses comme vous les tournez quand il vous plaist : et qu'il y a quelquesfois plus de plaisir à estre raillé de vous, qu'à estre loüé d'une autre. Il est certain, adjoustay-je, que Cerinthe est admirable quand elle veut : mais il est vray aussi qu'il y a mille personnes qui se meslent de railler, qui ne s'en devroient pas mesler. Pour moy, dit Euridamie, je vay bien plus loin que vous : car je dis encore une fois, qu'il n'est presques point de raillerie innocente : et que quiconque s'en fait une trop grande habitude, s'expose à renoncer à l'amitié, à la probité, et la bonté. Ha sans mentir, s'escria Cerinthe en riant, vous me traitez bien cruellement : je vous traite comme vous meritez de l'estre, repliqua Euridamie : ce n'est pas, adjousta-t'elle, que je ne conçoive bien, qu'il y a une espece de raillerie galante, qui a moins de malignité que l'autre : mais ce que je soustiens est, qu'elle ne sçauroit plaire s'il n'y en a ; que c'est marcher sur des precipices que de s'accoustumer à railler souvent ; et que la plus difficile chose du monde, est de le faire tout à fait bien, sans choquer ou l'amitié, ou la bienseance, ou la probité, ou la bonté, ou sans se faire tort à soy-mesme. Car enfin, il n'est presques pas possible de faire profession de raillerie sans se faire haïr, ou du moins sans se faire craindre : joint qu'à parler raisonnablement, il n'y a presques personne dont il doive estre permis de railler. En effet, adjousta-t'elle, je ne sçache guere de Gens qui puissent estre un juste sujet de railliere : quoy, s'escria Cerinthe, vous voudriez deffendre tout ce qu'il y a de Gens au monde ? je vous assure, repliqua Euridamie, qu'il n'y en a guere que je voulusse vous abandonner. Premierement, poursuivit-elle, je ne veux point qu'on raille non seulement de ses Amis particuliers, mais mesme de ses connoissances : car enfin choisissez les bien, et soyez si delicate qu'il vous plaira en les choisissant : mais quand vous les aurez choisies, je ne veux plus que vous en railliez : et je ne sçaurois nullement estre de l'opinion de ceux qui s'espargnent pas les personnes du monde qu'ils aiment le mieux : puis qu'il est vray que selon mon sentiment, il est bien dangereux de se divertir aux despens de ses Amis. Mais du moins, dit Pisistrate, abandonnez vous à Cerinthe ses Ennemis si elle en a : en verité, repliqua Euridamie, je ne trouve guere plus beau de railler de ses Ennemis, que de ses Amis ; car lors qu'on a de la haine, c'est se vanger foiblement que de ne se vanger que par une raillerie qu'on vous peut rendre. Enfin, dit Cerinthe, veû la maniere dont vous parlez, je pense que vous ne voulez pas seulement qu'on raille de soy mesme : je vous assure, reprit-elle, qu'encore que ce soit la plus innocente raillerie qu'on puisse faire, si elle n'est faite avec beaucoup de jugement, elle n'est pas trop divertissante : et il est assurément encore plus difficile de parler agreablement de soy que des autres. De plus, adjousta-t'elle, je trouve encore qu'il ne faut jamais railler des Gens qui n'ont nul merite ; parce que la raillerie en ces occasions, n'a presques jamais nulle grace : et je trouve aussi qu'il ne faut point railler de ceux qui en ont, parce qu'il y a beaucoup d'injustice de s'attacher à un leger deffaut, au prejudice de mille bonnes qualitez. Du moins veux-je, que si on veut railler de quelqu'un, ce soit en parlant à luy mesme : et qu'on ne die jamais que des choses qui ne peuvent effectivement fâcher, et qui ne font simplement qu'animer un peu la conversation : car en ce cas là, j'advouë qu'il peut estre permis de faire la guerre à ses meilleurs Amis : mais Cerinthe, qu'il se trouve peu de Gens qui sçachent railler, ny agreablement, ny innocemment ! Et certes je ne m'en estonne pas : car enfin il faut que la naissance donne ce Talent là, estant certain que l'Art ne le sçauroit donner : et que quiconque veut forcer son naturel, reüssit si mal à divertir les autres, qu'il donne luy mesme une ample matiere de raillerie, en pensant railler. Il n'en est pas de mesme de toutes les autres qualitez agreables de l'esprit, poursuivit-elle, puis qu'il n'en est point qu'on ne puisse aquerir par estude : mais pour celle-la, il faut que la Nature la donne, et que le jugement la conduise. En effet ce n'est pas assez de penser plaisamment les choses, il faut encore qu'il y ait je ne sçay quel tour à l'expression, qui acheve de les rendre agreables : et il faut mesme que l'air du visage, le son de la voix, et toute la personne en general, contribuent à rendre plaisant ce qui de luy mesme ne l'est quelques fois pas tant. Je n'eusse jamais creû, dit alors Pisistrate, qu'une Personne aussi serieuse qu'Euridamie, eust si bien parlé d'une chose qu'elle ne fait jamais : au contraire, repliqua-t'elle, c'est parce que je ne raille point, que je dois estre creuë en matiere de raillerie : car comme je n'y ay nul interest, j'en parle sans passion : et j'examine toutes les differentes railleries de ceux que je connois, sans faire injustice à personne. Mais à vous dire la verité, à la reserve d'un de mes Amis, qui a une delicatesse admirable dans l'esprit, et une malice galante dans l'imagination, qui plaist malgré qu'on en ait, je ne connois que Cerinthe à qui je pardonne de railler. Il est vray, dis-je alors, qu'il n'y a rien de plus insuportable que ces sortes de Gens, qui sans y penser médisent horriblement, en ne pensant que railler : et qui croyent que parce qu'ils parlent des deffauts d'autruy, et qu'ils en parlent grossierement, ce soit une raillerie. Il y en a encore d'une autre espece, reprit Pisistrate, qui me font desesperer quand je les trouve : car enfin ils font consister toute leur plaisanterie, en une façon de parler populaire et basse, qui ne remplit l'imagination que de vilaines choses ; qui met dans leur bouche tout ce qui n'est que dans celle des plus vils Esclaves ; et qui fait voir que pour avoir apris tout ce qu'ils disent, il faut de necessité qu'ils ayent passé la plus grande partie de leur vie, avec la plus mauvaise compagnie du monde. Ha Pisistrate, s'escria Cerinthe, vous me faites un plaisir extréme de haïr ces sortes de Gens dont vous parlez ! car bi ? que je deffende la raillerie en general, j'abandonne presques toute la plaisanterie, s'il est permis de parler ainsi, et celle-là en particulier : car enfin je veux que la raillerie soit galante, et mesme un peu malicieuse : mais je veux qu'elle soit modeste, et delicate ; qu'elle ne blesse, ny les oreilles, ny l'imagination ; et qu'elle ne face jamais rougir que de despit. Il est encore d'une autre sorte de Railleurs, reprit Euridamie, qui m'accablent quand je les trouve en quelque part ; parce qu'ils se sont mis dans la fantaisie, qu'il faut qu'ils raillent sur tout : de sorte que comme ils ont tousjours l'esprit a la gehenne, pour trouver ce qu'ils cherchent, ils disent mille chose ennuyeuses, pour une divertissante : ainsi il se trouve que pour trois ou quatre railleries suportables, qu'ils auront dittes en toute leur vie, il en aura falu entendre cent mille mauvaises. Pour moy, repris-je, je rencontre quelquesfois un homme qui me fait desesperer, par les redittes continuelles de ce qu'il croit avoir plaisamment dit : car je puis vous jurer qu'il y a telle raillerie que je luy ay oüy dire plus de mille fois. Je crains encore estrangement, adjousta Pisistrate, ces faiseurs de meschans contes, qui en rient les premiers : et qui en riroient tousjours tous seuls, s'ils ne les contoient jamais à d'autres qu'à moy. Apres tout, dit Euridamie, il y en a encore d'une autre sorte, qui est la plus ennuyeuse de toutes : puis que selon moy, je ne sçache rien de plus incommode, qu'une certaine raillerie fade, et froide, qui n'est propre à rien : car enfin, quand on voit que ceux qui parlent ont dessein d'estre plaisans, et que pourtant ils ne le sont point, il n'y a rien de plus ennuyeux. Ces grands faiseurs de longs recits, repris-je, qui disent mille choses non necessaires, devant que d'en dire une agreable, ne sont pas encore trop divertissans, quoy qu'ils pretendent l'estre beaucoup : et il est si difficile, de ne dire ny trop, ny trop peu, en matiere de recits, soit qu'ils soient plaisans ou non, que peu de Gens au monde les font bien. Ces grands allegueurs de Proverbes, reprit Euridamie, sont encore fort à craindre : ce n'est pas que quand ils sont placez à propos, ils ne puissent estre fort agreables : mais aussi quand ils le sont mal, ils font un mauvais effet : et il vaudroit mieux dire une mauvaise chose tout à fait de soy-mesme, que d'en choisir une peu judicieusement, et de la placer mal. Pour moy, adjousta Cerinthe, j'en connois encore, qui tous sots qu'ils sont, ne laissent pas de me divertir : car enfin quand je trouve de ces Gens qui croyent que pour railler il ne faut qu'estre fort guays ; parler beaucoup ; rire de ce qu'ils disent et de ce qu'ils pensent ; que faire grand bruit ; et que dire brusquement des choses fâcheuses ; je ne puis m'empescher d'en rire d'aussi bon coeur, que s'ils estoient les plus agreables du monde. Mais ce qui fait que vous en riez, reprit Euridamie, c'est que vous estes naturellement malicieuse : et que vous trouvez une ample matiere de railler agreablement, en ceux qui raillent de mauvaise grace. Cependant, adjousta Pisistrate, il se trouve que sans y penser, nous sommes de l'opinion d'Euridamie : car puis que la raillerie est une chose si difficile à bien faire, je pense qu'elle a raison de dire qu'il est dangereux de s'en servir souvent. Je consens bien, dit Cerinthe, qu'elle condamne la mauvaise raillerie, et qu'elle ne puisse souffrir, ny la Satirique, ny la grossiere, ny la froide, ny l'extravagante : mais pour la galante, et la delicate, je m'y oppose autant que je le puis : et il faut absolument qu'Euridamie soit de mon opinion, ou qu'elle me die precisément à quelle sorte de raillerie elle me permet de prendre plaisir. le vous ay desja dit, reprit Euridamie, qu'il n'y en a guere que j'aprouve, quoy qu'il y en ait qui me plaise. Dittes nous du moins celle qui vous plaist, dit Pisistrate : car à mon advis, peu de choses vous plaisent, qui ne doivent plaire à tout le monde : et quand ce ne seroit que pour corriger Cerinthe de sa malice, adjousta-t'il, je vous conjure de vouloir establir des Loix pour la raillerie : vous protestant que je les garderay plus exactement que les Loix de Solon. Ha pour moy, interrompit Cerinthe en riant, je n'en dis pas de mesme : et je suis bien trompée si l'on ne peut dire des Loix qu'elle va faire, ce qu'Anacharsis a dit de celles de nostre Legislateur. Quoy qu'il en soit, dit Euridamie, puis que Pisistrate les suivra, je ne laisseray pas d'en faire : je vous promets aussi de ne les enfraindre jamais, luy dis-je, pourveû que vous nous les donniez a l'heure mesme. Le mot de Loix m'espouvante pourtant si fort, dit alors Euridamie, que je n'ose presques ouvrir la bouche : c'est pourquoy pour parler un peu plus modestement, je veux seulement vous dire mon opinion, et la soumettre mesme à vostre jugement. Je vous diray donc, adjousta-t'elle, que je veux qu'on soit nay à la raillerie, et qu'on ne s'y force jamais : je veux mesme qu'on ne la cherche point : car assurément si elle ne vient toute seule, et si elle ne vient sans peine, elle ne vient jamais agreablement. De plus, il faut qu'il y ait un si grand intervale, entre la raillerie, et la Satire, qu'on ne puisse jamais prendre l'une pour l'autre. Je sçay bien qu'on dit que si la raillerie n'est un peu piquante, elle ne plaist pas : mais pour moy je la considere autrement. En effet, je veux bien qu'elle soit surprenante, et qu'elle touche mesme sensiblement ceux à qui elle s'adresse, mais je ne veux pas que les piqueures en soient profondes : et je ne veux tout au plus, qu'elles facent au coeur de ceux qui les ressentent, que ce que font les Espines à ceux qui cueillent des Roses en resvant. Enfin je veux que la raillerie parte d'une imagination vive, et d'un esprit plein de feu : et que tenant quelque chose de son origine, elle soit brillante comme les Esclairs, qui esblouïssent, mais qui ne bruslent pourtant pas. Au reste, je veux encore qu'on ne raille pas tousjours : car outre qu'il est peu de longues railleries qui ne soient mauvaises : c'est encore qu'il ne faut pas que l'esprit de ceux qui doivent en avoir le plaisir, y soit trop accoustumé, de peur qu'il n'en soit plus surpris. Mais ce que je veux principalement, est que chacun connoisse son Talent, et s'en contente : c'est pourquoy je veux que ceux à qui la Nature a donné une certaine naïveté, soit en leurs actions ; soit aux mouvemens de leur visage ; soit mesme en leurs expressions ; ne se meslent point de vouloit faire plus qu'elle : puis qu'il est vray que l'Art qui la perfectionne quelquefois, gaste tout en ces occasions. Ainsi il faut simplement suivre son Genie, sans vouloir prendre celuy des autres : estant certain qu'il n'est pas de la raillerie comme de la Peinture : car on peut quelquesfois faire une Coppie pie si juste d'un Tableau, qu'elle fait douter ceux qui s'y connoissent le plus parfaitement : mais on ne peut jamais que mal imiter la raillerie d'un autre ; c'est pourquoy il ne le faut jamais entreprendre. Cependant pour repasser une partie des mauvais Railleurs que nous avons blasmez, selon que ma memoire m'en fera souvenir ; je veux que ceux qui font un conte, ne l'annoncent point comme fort plaisant, devant que de le faire : je veux de plus qu'il soit, ou fort naif, ou plein d'esprit : que le commencement n'en soit pas plus plaisant que la fin : et sur toutes choses, je veux qu'il soit nouveau, et qu'il soit fort court. Je veux encore que ceux qui font un recit de plus longue estenduë, le facent avec Art, et avec agréement : qu'ils suspendent l'esprit de ceux qui les escoutent ; et s'il est possible qu'ils les trompent, en disant à la fin de leur discours ce qu'ils n'avoient pas preveû. Mais je veux principalement, qu'ils ne disent rien d'inutile, et que leur eloquence ne soit ny trainante, ny embroüillée : et qu'au contraire ils passent d'une chose à une autre, sans embarras, et sans confusion : et qu'ils ne s'interrompent pas trop souvent eux mesmes, pour dire j'avois oublié ; ou je n'ay pas dit ; ou je devois dire ; et mille autres choses semblables, que disent ceux qui n'ont point d'ordre dans leurs pensées : et de qui le jugement n'aide point à la memoire, lors qu'ils font un long recit. Au reste, je ne veux nullement que ceux qui raillent, cessent de parler le langage des honnestes Gens, comme ceux que Pisistrate a si judicieusement repris : si ce n'est que ce soit de ces Gens qui ont le Talent de contrefaire les autres, et qu'on ne peut pas mettre precisément au rang de ceux qui raillent : puis qu'en ce cas là, celuy qui voudra contrefaire un Esclave en colere qui se plaint, aura tort s'il le fait parler comme son Maistre : car comme l'imitation est son objet, plus il aprochera de celuy qu'il imite, et plus il meritera d'estre loüé. Au reste, je veux encore que ceux qui raillent, ne soient point avares de leurs pensées : et qu'ils songent autant qu'ils pourront, à ne redire point ce qu'ils ont dit. Pour ce qui est de ceux qui se servent de Proverbes en raillant, j'ay desja dit qu'il les faut bien placer : et je dis encore qu'il faut qu'ils viennent si naturellement à la chose où on les aplique, que ceux qui les entendent s'estonnent pourquoy ils ne leur estoient pas venus dans l'esprit : car alors plus ils sont populaires, et meilleurs ils sont. Mais enfin, pour parler de ce qu'on apelle positivement raillerie, je dis que pour bien railler, il faut avoir l'esprit plein de feu ; l'imagination fort vive ; le jugement fort delicat ; et la memoire remplie de mille choses differentes, pour s'en servir selon l'occasion. Il faut de plus sçavoir le monde, et s'y plaire : et il faut avoir dans l'esprit, un certain tour galant, et naturel, et une certaine familiarité hardie, qui sans rien tenir de l'audace, ait quelque chose qui plaise, et qui impose silence aux autres. Ha Euridamie, qu'il faut avoir d'esprit pour dire ce que vous dittes ! reprit Pisistrate. Pour moy, dit Cerinthe, je croy que si elle vouloit quiter son humeur serieuse, il n'y auroit personne en Grece qui raillast si agreablement qu'elle. Le serieux, reprit Euridamie, n'est pas un aussi grand obstacle que vous pensez, à railler finement : et j'ay connu un homme qui n'est plus, qui avec un air languissant, et melancolique, et mesme avec une mine assez niaise, et assez langoureuse, a plus dit de jolies choses, et de railleries galantes, que personne n'en dira jamais. Cependant, adjousta-t'elle, quoy que je vous aye fait comprendre, que je conçois a peu prés comment il faut railler, il faut que je redie encore ce que j'ay dit : et que je soustienne qu'on doit bien prendre garde principalement, comment on raille ses Amis. Il y a pourtant une Regle generale à suivre, adjousta-t'elle, où l'on ne se sçauroit tromper : qui est de ne dire jamais rien d'eux, que l'on ne veüille bien qu'ils entendent : et de ne leur dire jamais rien à eux mesmes, qui soit assez piquant pour les empescher de prendre plaisir à ce qu'on leur dit : car il n'est nullement juste, que vous disiez rien à vos Amis, qui divertisse plus les autres qu'eux, ny qui les mette dans la necessité de vous dire à vous mesme, des choses qui vous divertissent aussi moins que les autres qui les entendent. Car enfin l'amitié est si delicate, qu'on ne peut avoir trop de crainte de la blesser : et puis à parler raisonnablement, ce ne sont nullement les choses piquantes, qui font la belle raillerie : et le plaisir qu'y prennent ceux à qui elles plaisent, vient assurément plus de la malignité de leur inclination, que de l'art de la raillerie qui les divertit : estant certain qu'une simple bagatelle tournée plaisamment, est bien plus propre à faire une raillerie divertissante, qu'une invective satirique, de qui on change seulement le nom, en l'appellant raillerie. Joint que quand mesme on railleroit moins bien, en raillant moins malicieusement, il faudroit encore le faire : car apres tout, ce n'est pas un deffaut de ne sçavoir point railler, pourveû qu'on entende raillerie : mais s'en est un fort grand de n'estre pas scrupuleux dans ses amitiez, et d'aimer mieux s'exposer à fâscher un Amy, qu'à perdre une chose plaisante. Ce que vous dittes, repliqua Cerinthe, est tellement d'une Parente de Solon, que je croy qu'il vous a laissé toute sa sagesse en partant d'Athenes : quoy qu'il en soit, dit Pisistrate, elle ne dit rien où la raison se puisse opposer. Je ne le connois que trop pour ma satisfaction, repliqua Cerinthe : car si je voulois regler mon esprit selon ce qu'elle vient de dire, il faudroit que je ne parlasse de ma vie. Ce seroit pourtant grand dommage de vous imposer silence, repris-je, puis qu'il est peu de personnes qui parlent aussi agreablement que vous. Comme je disois cela, Theocrite entra avec une gravité majestueuse, qui changea la conversation, et qui separa mesme bien tost la Compagnie : parce qu'Euridamie s'en estant allée, Pisistrate à qui elle avoit fort plû ce jour la, et que Theocrite importunoit, luy donna la main : si bien que les suivant un moment apres, nous laissasmes Cerinthe avec son Amant melancolique, qu'elle n'endura que dans l'esperance de s'en divertir le lendemain, en nous racontant combien serieusement il l'auroit entretenue.

Histoire de Pisistrate : les bains des Thermopyles


Cependant Pisistrate, sans sçavoir s'il estoit Amant, ou Amy de Cerinthe et d'Euridamie ; s'il avoit de l'amour pour l'une, et de l'amitié pour l'autre ; ou de l'amour pour toutes les deux ; se plaisoit presques esgallement avec ces deux Filles. Il est vray, comme je l'ay desja dit, que c'estoit selon l'humeur où il estoit : car par exemple, quand il estoit en un de ces jours où il trouvoit mauvais tout ce qu'on faisoit dans la Republique, il n'alloit point chez Cerinthe, et il cherchoit Euridamie : aupres de qui il se pleignoit de la mauvaise conduite des affaires, les examinant à fonds ; en remarquant tous les deffauts ; et en cherchant tous les remedes ; comme si ce qu'il en disoit avec Euridamie, eust deû estre suivi. En effet il s'eschauffoit l'esprit et l'imagination, conme s'il eust eu à persuader tout le Peuple d'Athenes : et portant la chose encore plus loing il prevoyoit tous les biens et tous les, maux de la Republique selon sa pensée : et faisoit quelquesfois un si grand renversement de toutes choses, que si la Fortune eust executé ses volontez, personne ne seroit demeuré dans Athenes à la place où il estoit. Cependant Pisistrate ne laissoit pas d'entremesler quelques douceurs galantes à sa Politique : de sorte qu'Euridamie l'escoutoit paisiblement : et il estoit aussi tres satisfait d'en avoir esté escouté. Mais lors qu'il estoit en un de ses jours d'enjouëment, il se donnoit tout entier à Cerinthe : avec qui il faisoit des projets de plaisirs, et de divertissemens, qui alloient aussi loin que ses prevoyances de Politique : car non seulement il faisoit dessein de faire quelque partie de Promenade ; de Bal, ou de Musique ; mais ils passoient quelquesfois une apresdisnée toute entiere, à regler les divertissemens qu'ils auroient l'Esté qui devoit suivre celuy où nous estions : et à imaginer mille plaisirs, qu'ils sçavoient bien eux mesmes qu'ils n'auroient jamais. Cependant durant ces jours d'enjoüement, Theocrite et Euridamie, ne se divertissoient pas trop bien : cét Amant grave estoit pourtant plus malheureux que cette Amante serieuse : car pour elle, comme elle a infiniment de l'esprit, elle connoissoit bien que Cerinthe n'avoit guere plus de pouvoir sur le coeur de Pisistrate, qu'elle y en avoit : mais pour Theocrite, il connoissoit si parfaitement qu'il n'en avoit point du tout sur celuy de Cerinthe, qu'il en estoit fort affligé. Il voyoit pourtant bien que cette Personne n'estoit pas capable d'un grand attachement : neantmoins comme Pisistrate luy plaisoit plus qu'un autre, il en estoit fort jaloux. Mais Madame, si Cerinthe avoit raison de dire, qu'un Amant serieux estoit une bizarre chose ; je pense que je n'ay pas tort d'assurer, qu'un jaloux grave ne l'est guere moins. En effet Madame, il n'y avoit rien de plus estrange à voir que Theocrite, lors qu'il eut de la jalousie : car comme c'est une passion qui porte le chagrin avec elle, jugez quel devoit estre celuy d'un Amant qui l'estoit naturellement. Mais ce qu'il y avoit de plus estrange, estoit de voir cét homme si serieux : et dont toutes les actions estoient ordinairement si concertées ; estre capable de toutes ces sortes de petits soins, et de curiositez impertinentes, que la jalousie inspire à la plus grande partie de ceux qu'elle possede. Cependant je me divertissois du chagrin des autres, et de leur joye aussi : car j'estois de toutes les parties de divertissement que faisoit Pisistrate, comme ayant alors beaucoup de part à son amitié. De sorte que luy parlant un jour de Cerinthe et d'Euridamie, je le pressay de me dire comment elles estoient dans son esprit ? elles y sont toutes deux si bien, reprit-il, que je suis persuadé, que si je n'en connoissois qu'une, j'en serois terriblement amoureux : mais parce que je les estime esgallement, mon coeur ne se détermine point tout à fait : il bien que je pense qu'on peut dire que je les aime beaucoup plus, que je n'aime mes autres Amies, et un peu moins qu'une Maistresse, pour qui on auroit un grand attachement. Cette responce est si extraordinaire repliquay-je en riant, que je croy que vous me la faites plustost parce que vous la trouvez plaisante, que selon vos veritables sentimens. Je vous proteste, me dit-il, que je vous dis ce que je sens, et ce qui est effectivement dans mon coeur : car si Euridamie ne fust point tant venuë chez Cerinthe, au commencement que je la connus, je sentois bien que j'en allois estre amoureux tout de bon : et si j'eusse connu Euridamie, sans connoistre Cerinthe, je pense aussi que je l'eusse aimée tendrement. Enfin Silamis, me dit il, l'enjouëment de Cerinthe me plaist si fort ; et la melancolie passionnée d'Euridamie me charme tellement ; que je suis persuadé que s'il y en avoit une des deux qui s'en allast aux champs pour un Mois, je serois infalliblement tout à fait amoureux de celle qui demeureroit à Athenes. Ha sans mentir, m'escriay-je, vous estes admirable de parler comme vous faites ! Quoy qu'il en soit, dit-il, la chose est comme je le dis : mais, luy dis-je, le moyen que vostre esprit puisse estre suspendu entre deux Personnes d'humeur si opposée ? Comme ces deux Personnes d'humeur si opposée, reprit-il, ne laissent pas d'estre d'un merite esgal chacune en sa maniere, il n'y a pas tant de quoy s'estonner de ce que mon esprit ne se détermine pas : et il est d'autant moins estrange, poursuivit-il, que Cerinthe et Euridamie ne se ressemblent point : car si elles estoient toutes deux guayes, ou toutes deux melancoliques, je choisirois sans doute celle dont la guayeté, ou la melancolie me plairoit le plus : mais parce que ce que je trouve en l'une, je ne le trouve point en l'autre, je suis contraint de partager mon estime, et mesme mon affection : ainsi on peut presques dire que je les aime toutes deux, ou que du moins j'ay une esgalle disposition à les aimer. Et en effet Madame, Pisistrate ne mentoit pas : puis que selon toutes les apparences, sans l'inclination qu'il avoit pour Euridamie, il eust esté fort amoureux de Cerinthe : et que sans celle qu'il avoit pour Cerinthe, il l'eust esté d'Euridamie. Cependant ces deux Filles s'estant à la fin aperçeuës, qu'elles se faisoient un esgal obstacle dans le coeur de Pisistrate, commencerent de s'en aimer un peu moins : de sorte que Cerinthe qui avoit accoustumé en parlant d'Euridamie, de dire seulement qu'elle estoit serieuse, dit en diverses occasions quelle estoit trop chagrine : et Euridamie de son costé qui n'accusoit autrefois Cerinthe que d'aimer un peu trop à railler, l'accusa d'aimer à médire : si bien que cette petite division produisit diverses querelles entre ces deux Filles, qui embarrasserent estrangement Pisistrate : parce qu'elles vouloient tousjours le forcer à prendre party entre elles. Il agit pourtant si adroitement, qu'en condamnant tantost l'une, et tantost l'autre, il s'establit Juge de leurs differens, et ne se declara point. Mais pendant tous ces démeslez, Theocrite continuant d'agir gravement selon son humeur, continuoit aussi de n'estre pas mieux avec Cerinthe qu'à l'ordinaire, et d'estre par consequent aussi malheureux qu'il avoit accoustumé de l'estre. Les choses estant donc en ces termes, et Pisistrate disant tousjours que sans Euridamie il eust aimé Cerinthe ; et que sans Cerinthe il eust aimé Euridamie ; je sçeus que Philombrote s'en alloit aux champs, et qu'il y menoit toute sa Famille. De sorte que je ne le sçeus pas plus tost que je fus chercher Pisistrate, que je sçavois bien qui ne le sçavoit pas : mais à peine fus-je aupres de luy, que luy adressant la parolle ; enfin, luy dis-je en riant, nous verrons bien tost si vous dittes vray, et si vous deviendrez amoureux d'Euridamie, dés que vous ne verrez plus Cerinthe : car je viens d'aprendre qu'elle s'en va à la Campagne. Quoy dit-il, Cerinthe s'en va aux champs ! ouy, luy respondis-je, et je viens de sçavoir que Philombrote a pris cette resolution là ce matin : je suis donc bien à pleindre, me dit-il, car je sçay dés hier qu'Euridamie s'en va aussi demain : et lors que vous estes arrivé, je disois en moy mesme que je n'avois qu'à me disposer à devenir tout à fait amoureux de Cerinthe, durant l'absence d'Euridamie : mais à ce que je voy, je suis hors de ce peril puis qu'elles s'en vont toutes deux. Comme il n'est pas possible, repliquay-je en riant, que le mesme hazard qui fait qu'elles partent d'Athenes en mesme temps, les y fasse revenir en mesme jour, je ne desespere pas encore de voir bien tost ma curiosité satisfaite : car enfin nous verrons si vous aimerez celle qui reviendra la premiere. Cependant Pisistrate fut effectivement fort touché de l'absence de ces deux Personnes : neantmoins comme il avoit plustost pour elles une simple disposition amoureuse, qu'une veritable amour, il s'en consola : joint qu'estant obligé de faire luy mesme un voyage peu de jours apres leur départ, le changement de lieu acheva de dissiper son chagrin. Mais Madame, comme j'estois alors celuy de tous ses Amis avec qui il avoit le plus de familiarité, il m'engagea à faire le voyage où il alloit : me disant pour m'y obliger, que comme il alloit assez proche de ces fameux Bains qui sont au pied de la Montagne des Thermopyles, nous irions nous y divertir quelques jours, quand il auroit achevé ses affaires : car Madame, il faut que vous sçachiez que ces Bains sont si celebres, que trois mois durant, il y a un nombre infiny de Personnes de qualité de toute la Grece qui y vont : et ce qui fait que cette Assemblée est plus agreable, c'est qu'elle n'est pas composée de Personnes malades et languissantes. Au contraire l'opinion de ceux qui pensent estre les mieux instruits de la vertu de ces Bains, est qu'ils sont plus propres à conserver la santé qu'à la restablir : ainsi tous ceux qui s'y trouvent se portant bien, sont en estat de songer à se divertir. De plus, comme les Dames se sont mis dans la fantaisie, que ces Bains augmentent la beauté, ou du moins qu'ils la conservent ; il n'y a point d'année qu'il n'y en ait une quantité estrange qui y vont, sur le pretexte de vouloir s'empescher d'estre malades, quoy que ce soit effectivement, ou pour estre plus long temps belles, ou du moins pour se divertir : car un des preceptes de ceux qui ordonnent ces Bains, est de bannir toute sorte de melancolie durant qu'on les prend, et de se rejouïr autant qu'on peut. Ainsi Madame, comme je n'y avois jamais esté, et que j'avois oüy dire qu'on s'y divertissoit fort bien, j'acceptay aveque joye l'offre que me fit Pisistrate. Je ne m'arresteray point à vous dire quelle estoit l'affaire qui le mena aupres des Thermopyles, car j'advouë qu'il m'en fit un secret : j'ay pourtant creû que c'estoit pour conferer avec quelques Bannis d'Athenes, qui luy pouvoient servir au changement qu'il a fait depuis, en les y faisant rapeler, quoy qu'il ne me l'ait pas voulu confesser. Mais enfin je le suivis à ce voyage : de sorte qu'apres m'avoir laissé deux jours chez un de ses Amis, pendant quoy il fut faire ce qu'il ne me dit pas, il me revint prendre, et nous fusmes aux Thermopyles, dont nous n'estions qu'à une demie journée. Mais Madame, il faut s'il vous plaist que je vous represente, et le lieu, et la maniere dont on y vit durant trois Mois de l'Année que la Saison des Bains dure. Vous sçaurez donc Madame, qu'assez prés de cette Montagne des Thermopyles, qui partage la Grece, et qui ne laissant qu'un passage estroit et difficile, par où l'on peut aller d'une partie de la Grece à l'autre, semble la vouloir esgalement fortifier ; il y a un Bourg qui s'apelle Alpene, ou il y a grand nombre de Maisons assez commodes, pour loger tous ceux qui sont aux Bains : mais pour l'endroit où ils sont, et où l'on va se baigner, il a sans doute quelque chose de sauvage, et d'agreable tout ensemble. En effet, quand on est à ce passage estroit, par où l'on peut aller d'une partie de la Grece à l'autre, ou voit du costé de l'Occident, une Montagne inaccessible, environnée de precipices effroyables, qui s'estend jusques au Mont Eta : et du costé de l'Orient on voit la Mer, et une espece de Marescage Maritime si plein de Sources, et si fangeux, qu'on n'y peut aller. Il est vray que descendant un peu plus bas, du costé qui regarde Artemision, il y a une Prairie infiniment agreable : car outre qu'elle a la veuë de cette affreuse Montagne, et que de l'autre costé elle a la Mer pour objet, elle a encore un nombre infini d'Arbres qui la bordent. De plus, comme c'est là que sont les Bains, on a eu soin d'en ramasser les eaux qui eussent pû la rendre fangeuse, comme le Marescage qui la touche : de sorte qu'ayant conduit en cét endroit par divers Canaux, ces eaux celebres qui doivent servir aux Bains ; on a fait aux deux bouts de la Prairie, plus de cent Cuves de Marbre, dans lesquelles on fait quand on le veut, venir autant d'eau qu'il en faut pour se baigner. Si bien que comme tous ceux qui vont à ces Bains, ont chacun une Tente magnifique, pour couvrir la Cuve qu'on leur donne ; ces diverses Tentes dans cette Prairie, font un objet tres agreable. Mais Madame, j'oubliois de vous dire que la raison pourquoy cela est ainsi, est que ces eaux qui sont tiedes naturellement, perdent leur vertu estant transportées : ainsi il faut de necessité se baigner au lieu mesme où elles coulent. Cependant cela n'empesche pas que les Dames n'y soient autant en particulier, que si elles estoient dans leur Chambre : car outre que les Tentes destinées pour les hommes, sont à l'autre bout de la Prairie, et que ce seroit passer pour extravagant, que de perdre le respect qu'on doit aux Dames, il y a encore une grande Balustrade qui la partage, et où il y a des Gardes tant que l'heure des Bains dure. De sorte que les hommes conduisent ces Dames jusques à cette Balustrade seulement : apres quoy elles s'en vont dans leurs Tentes, où elles sont en pleine liberté : joint aussi que les hommes ne se baignent jamais en mesme heure qu'elles : car ils se baignent le matin, et les Dames le soir ; si bien qu'apres qu'ils les ont conduites à la Balustrade, ils se promenent dans la Prairie, en attendant qu'elles sortent du Bain, afin de les aller reprendre au mesme lieu où ils les ont conduites, pour les remener à leurs Chariots, qui sont rangez le long de la Prairie, à cause qu'il n'en peut aller qu'un de front par ce chemin là, ou pour se promener le long de la Mer, si elles ne veulent pas retourner si tost à Alpene : car la commodité de ces Bains là est qu'ils n'obligent à nul regime particulier, qu'à celuy de se divertir : aussi le fit on admirablement l'année que j'y fus avec Pisistrate : parce que le bonheur voulut pour nous qu'il n'y avoit jamais eu tant de monde. En effet il y avoit des Dames de toutes les parties de la Grece : il y en avoit d'Athenes, de Thebes, de Megare, d'Argos, de Corinthe, de Chalcis, de Delphes, et de cent autres lieux : et je croy effectivement, qu'excepté de Lacedemone, il y en avoit de toutes les principales Villes de la Grece. De plus, il y avoit des Musiciens de tous les endroits de la Terre, où la Musique a quelque reputation : et il n'y a enfin nul plaisir qu'on ne trouvast en ce lieu là, et qu'on n'y trouvast plus pur qu'en nul autre, parce qu'il n'y avoit que des Gens qui vouloient se divertir, et qui n'avoient ny affaires, ny soins domestiques qui les occupassent.

Histoire de Pisistrate : cabales


Mais Madame, il faut que vous sçachiez que comme l'heure du Bain des Femmes, est un peu devant que le Soleil se couche, comme celle des hommes est un peu apres qu'il est levé ; nous arrivasmes aux Thermopyles Pisistrate et moy, que les Dames estoient encore dans leurs Tentes : de sorte que comme Pisistrate y avoit esté une autre année, et qu'il en sçavoit l'usage, nous descendismes de cheval au bord de la Prairie, et nous allasmes nous y promener, comme beaucoup d'autres que nous y voiyons : car comme nous ne venions pas de loin, nous pouvions paroistre devant des Dames avec bien-seance : joint que Pisistrate qui n'estoit pas par bonheur en une de ses humeurs de negligence, avoit un Habillement de Campagne le plus magnifique, et le plus galant qu'il estoit possible de voir. Mais à peine eusmes nous fait vingt pas dans cette Prairie, qu'un homme de qualité d'Athenes, nommé Ariston, que nous ne sçavions pas qui fust aux Bains, nous nomma à ceux avec qui il estoit, et vint au devant de nous avec eux : car comme c'est la coustume en ce lieu-là que les premiers venus font honneur aux autres qui arrivent, ils nous reçeurent fort civilement. Pour moy qui y estois tout a fait estranger, je regardois ces diverses Tentes avec beaucoup de plaisir : et je me faisois instruire par Ariston, de ce que je voulois sçavoir. Mais enfin apres la premiere civilité, Pisistrate et moy nous estant separez des autres, avec Ariston, nous luy demandasmes s'il y avoit de belles Femmes cette année là au lieu où nous estions ? de sorte qu'apres qu'il nous eut dit qu'il y en avoit de fort belles ; d'autres qui ne l'estoient plus ; d'autres qui ne l'estoient gueres ; et d'autres qui ne l'estoient point du tout. ; je vy entre ces Tentes des Dames, une Personne qui se promenoit seule en resvant : dont la taille estoit extrémement noble, et dont l'habillement estoit fort galant. En effet Madame, j'oubliois de vous dire qu'on s'habille d'une façon particuliere en ce lieu là, qui plaist infiniment : car enfin l'habit des Dames, ressemble si fort à celuy que les Peintres donnent aux Nimphes de Diane, qu'il n'y a presques point de difference : et ce qui a estably cette coustume, est que comme elles se deshabillent pour se baigner, il a falu inventer un habillement galant et commode tout ensemble. Mais pour en revenir où j'en estois, je vous diray qu'ayant donc veû cette Personne qui se promenoit seule, et dont je ne voyois pourtant pas le visage, je demanday à Ariston qui elle estoit : quoy, me dit-il, vous ne connoissez pas à la voir marcher seulement, que c'est une de nos belles d'Athenes ? A ces mots Pisistrate la regardant plus attentivement, et cette Personne ayant tourné la teste de nostre costé, il la reconnut pour estre Cleorante, dont je vous ay parlé au commencement de ce discours, et qui est Fille de Megacles, un des principaux d'Athenes : Mais à peine l'eut-il reconnuë, qu'il la salüa, quoy qu'il ne luy eust jamais parlé : car comme son Pere avoit esté d'une Faction opposée à la sienne, il n'y avoit nulle familiarité entre leurs Familles. Neantmoins comme Athenes estoit alors tranquile, Pisistrate, et Megacles estoient en civilité, quoy qu'ils ne se vissent pas l'un chez l'autre : mais comme ce dernier n'estoit pas à ces Bains, et qu'il n'y avoit que sa Femme qui s'apelle Erophile ; cela facilita la connoissance de Pisistrate et de Cleorante. Cependant cette belle Personne luy rendit son falut si civilement, que cela obligea Pisistrate de parler plus longtemps d'elle, et de demander à Ariston combien il y avoit qu'elle estoit aux Bains ? Il y a si peu, repliqua-t'il, que si vous vous estiez veûs particulierement à Athenes, je croirois que vous auriez intelligence ensemble : car Erophile et elle n'y sont que depuis deux jours seulement. Mais d'où vient, dis-je à Ariston, que Cleorante ne se baigne point ? car je la trouve assez belle, pour vouloir conserver sa beauté : c'est qu'elle est si belle, reprit-il, qu'elle croiroit se faire tort de faire une chose qui a la reputation d'embellir. Je pense en effet, dit alors Pisistrate, que Cleorante est fort belle : du moins me souviens-je bien que du temps des divisions d'Athenes, je la vy un jour au Temple, de plus prés que je ne la voy, et que je dis à quelqu'un que j'estois bien marry que Megacles eust une si belle Fille. Vous parlez de cela d'une si plaisante sorte, repliqua Ariston, qu'on diroit que vous n'avez point d'yeux : je vous assure, nous dit-il, que je n'en ay pas tousjours pour tout ce que je regarde : car si mon esprit et mes yeux ne regardent d'intelligence, je ne sçay pas trop bien ce que je voy. Comme Pisistrate disoit cela, nous vismes plusieurs Dames sortir de leurs Tentes, apres s'estre baignées : qui ayant joint Cleorante, se mirent à se promener en s'aprochant de la Balustrade. De sorte que comme elles en furent assez proches, nous les salüasmes : mais comme elles voulurent retourner sur leurs pas, en attendant que les autres Dames fussent hors du Bain, Ariston prenant la parole, à la priere de Pisistrate ; eh de grace Madame (dit-il à Cleorante, dont il rencontra les yeux) ne nous privez pas si tost du plaisir de vous voir : et souffrez que je vous presente deux Atheniens qui sont au desespoir d'avoir besoin de mon entremise pour vous les faire connoistre : et de ce qu'ils n'ont pas eu plut tost le bonheur d'estre connus de vous. Comme Ariston estoit Amy particulier de Cleorante, elle s'arresta, et retint une de ses Amies avec elle, nommée Cephise : de sorte que s'aprochant alors de la Balustrade avec autant de grace que de civilité ; si ces illustres Atheniens, dit-elle, me connoissoient mieux qu'ils ne font, ils vous desavouëroient de la civilité que vous venez de me dire. Il paroist bien Madame, reprit Pisistrate, que je n'ay pas l'honneur d'estre connu de vous, puis que vous me pouvez soubçonner de desavoüer ce que vous a dit Ariston. En mon particulier, adjoustay-je, je croy qu'il suffit que la belle Cleorante se connoisse, pour ne douter nullement que dés qu'on la voit, on ne soit au desespoir de ne l'avoir pas veuë plustost. Du moins vous puis-je assurer, luy dit Ariston, que Silamis vous trouve si belle, qu'il ne comprend pas pourquoy vous ne vous baignez point, puis que les Bains des Thermopyles ont la reputation de conserver la beauté. Comme je me connois admirablement, reprit-elle en soûriant, j'ay lieu de croire que voyant le peu d'agréement que j'ay sur le visage, vostre Amy a creû que j'avois tort de m'exposer à le perdre, dans la pensée qu'il ne me resteroit plus rien, qui me peust faire endurer. Ha sans mentir Cleorante (luy dit cette Dame qui estoit avec elle) c'est estre bien hardie de parler comme vous venez de parler, avec une aussi grande beauté que la vostre. De grace, reprit Cleorante en soûriant, ne m'accablez point de loüanges : car comme Pisistrate et Silamis ne me connoissent presques point, ils croiront que l'aime fort qu'on me louë, oyant une de mes Amies me dire tant de flatteries. Cependant il est certain que je n'aime point du tout les loüanges qu'on me donne en parlant à moy, quoy que j'aime fort qu'on me louë en parlant aux autres. Mais Madame, reprit Pisistrate, quelle satisfaction vous peuvent donner des loüanges que vous n'entendez point, et que bien souvent vous ne sçavez pas ? car par exemple, adjousta-t'il, je suis assuré que quand je partirois des demain, et que je ne vous verrois de ma vie, j'en parlerois plus de cent fois, sans que vous en sçeussiez rien. Vous en parleriez peut-estre si peu à mon advantage, reprit-elle en soûriant, qu'il me seroit avantageux de ne sçavoir pas ce que vous en auriez dit. Je vous assure Madame, luy dis-je, que si vous connoissiez bien Pisistrate, vous croiriez facilement qu'il ne parle pas tant de ce qui ne luy plaist pas : et elle connoistroit aussi, adjousta-t'il, que je parle tousjours de ce qui me plaist. Comme Pisistrate disoit cela, Erophile et presques toutes les autres Dames qui se baignoient, estant sorties de leurs Tentes, Cleorante nous quita, et fut rejoindre sa Mere, qui a sans doute esté une des plus belles Personnes d'Athenes, et qui l'est mesme encore extrémement. Ceux qui l'ont veuë jeune, disent pourtant qu'elle ne fut jamais si aimable que Cleorante, qui a en effet une des plus charmantes beautez de toute la Terre. Car outre que sa beauté est une beauté de grand esclat, elle a un air de jeunesse admirable ; un enjouëment modeste, le plus aimable du monde ; et je ne sçay quoy de si attirant, qu'il n'est pas aisé de luy resister. Mais Madame, dés qu'elle nous eut quittez, nous fusmes comme tous les autres hommes qui se promenoient dans la Prairie, attendre ces Dames à la Porte de la Balustrade, pour leur donner la main : car en ce lieu là on y est avec la liberté du Bal, où il n'est pas necessaire de se connoistre pour se parler, et pour dancer ensemble. Cependant, comme Ariston estoit le plus prés de la Porte, et que comme je l'ay desja dit, il estoit Amy particulier de Cleorante, lors qu'elle vint à sortir, elle luy tendit la main : mais dés qu'il la luy eut prise, il se tourna vers Pisistrate, et luy dit que pour luy donner une grande preuve de son amitié, il luy donnoit sa place : aussi bien (adjousta-t'il, en adressant la parole à Cleorante) il la merite mieux que moy, et il la tiendra mieux aussi. Vous avez donc envie, repliqua-t'elle en riant, que Pisistrate s'ennuye icy, et qu'il s'en aille dés demain : au contraire Madame, respondit Pisistrate, c'est pour m'y retenir qu'Ariston veut que j'aye l'honneur de vous parler. Quoy qu'il en soit (dit Ariston en les quitant) vous me direz tous deux des nouvelles l'un de l'autre à la fin de la Promenade. Apres cela Ariston donna la main à une autre Dame, et j'aiday a marcher à cette Amie de Cleorante, à qui j'avois desja parlé, lors que nous estions appuyez fur le bord de la Balustrade. De sorte que comme il faisoit fort beau ce soir là, on se promena fort long temps : et Pisistrate et Cleorante eurent assez de loisir de s'entretenir, pour connoistre qu'ils avoient tous deux infiniment de l'esprit. Mais enfin comme l'heure de retourner à Alpene fut venuë, Ariston les rejoignit : parce que la Dame qu'il avoit conduite s'en estant allée des premieres, dés qu'il leut mise à son Chariot, il fut demander à Cleorante et à Pisistrate (que Cephise et moy avions joints) comme ils se trouvoient l'un de l'autre ? En mon particulier, dit Pisistrate en riant, ce que je vous en puis dire, est que je ne fus de ma vie si tost accoustumé avec qui que ce soit qu'avec Cleorante : car enfin il me semble que je la connois, depuis qu'elle a commencé de vivre. Pour moy, dit cette belle Personne, Pisistrate m'est si peu Estranger, que je pense que si j'avois un secret je le luy confierois : enfin adjousta Pisistrate, pour vous tesmoigner qu'en effet nous ne nous sommes point trouvez embarrassez, comme le sont d'ordinaire ceux qui se voyent pour la premiere fois, nous avons tousjours parlé : et nous ne nous sommes pourtant point entretenus ny de la beauté du temps ; ny de celle du lieu ; ny de toutes ces sortes de choses qu'on dit quand on ne sçait que se dire. Comme Pisistrate disoit cela, Erophile s'estant tournée pour apeller sa Fille, Ariston s'avança, et luy dit à la priere de son Amy, que Pisistrate avoit dessein d'aller chez elle : de sorte que s'estant arrestée il la salüa, et elle le reçeut fort bien : parce que comme elle aimoit la paix et les plaisirs, elle eust esté bien aise de pouvoir faire qu'il se fust lié amitié entre Megacles et Pisistrate. Cette conversation ne fut pourtant pas longue : car comme il estoit tard nous ramenasmes ces Dames à leur Chariot : apres quoy nous nous promenasmes encore quelque temps Pisistrate, Ariston, et moy. Cependant à peine les eusmes nous quitées, que je dis en riant à Pisistrate, que je trouvois qu'il estoit bien tost accoustumé avec Cleorante : mais prenez garde (adjoustay-je durant qu'Ariston donnoit quelque ordre à un de ses Gens pour nostre logement) que vous ne soyez desja desaccoustumé de Cerinthe et d'Euridamie. Nous serons si peu icy, repliqua-t'il en riant, que je n'auray pas loisir de m'accoustumer tout à fait avec Cleorante : et nous retournerons si tost à Athenes, que je n'auray pas non plus le loisir de me desaccoustumer de Cerinthe et d'Euridamie. Mais Euridamie et Cerinthe, luy dis-je, n'y seront pis quand nous y retournerons, puis qu'elles sont toutes deux à la campagne. Vous avez raison, me dit-il, et je resvois si fort que je ne m'en souvenois pas. Ha sans mentir, luy dis-je en riant, je ne veux point d'autre preuve que ce que vous venez de dire, pour me faire croire que vous n'estes point amoureux ! car enfin il est sans exemple, Bon seulement qu'un Amant, mais qu'un Amy, oublie qu'il a dit adieu à son Amie, et qu'il ne sçache pas seulement s'il en est absent, ou s'il ne l'est pas. Comme je riois fort haut, Ariston qui vint nous rejoindre, me demanda de quoy c'estoit ? mais Pisistrate sans en sçavoir precisément la raison, me deffendit si fort de le dire, que je ne le luy dis point : apres quoy recommençant de parler de Cleorante, nous luy demandasmes si elle avoit autant de bonté que de beauté ? Elle en a sans doute autant qu'on en peut avoir, repliqua Ariston, mais elle a de plus une chose bien particuliere, adjousta-t'il, car c'est qu'elle est inesgalle sans estre bizarre, et qu'elle est en mesme temps une des plus esgalles Personnes de la Terre en beaucoup de choses. Ce que vous dittes, repris-je, n'est pas trop aisé à comprendre : il ne laisse pourtant pas d'estre vray, repliqua-t'il, car il est certain que Cleorante est tousjours une des meilleures Personnes du monde, et qui aime ses Amis avec le plus d'esgallité. Mais en quoy est elle donc inesgalle ? reprit Pisistrate : elle l'est, respondit-il, parce qu'elle est tantost guaye, et tantost serieuse : sa guayeté ne luy cause pourtant jamais un trop grand enjouëment, ny son serieux une trop grande melancolie : mais apres tout elle ne laisse pas d'estre d'humeur fort differente, quoy qu'elle soit tousjours également bonne. De plus, les mesmes plaisirs ne luy plaisent pas esgallement : car il y a des jours où ce luy est un suplice estrange d'aller au Bal : et il y en a d'autres où elle y va avec empressement. Cependant, soit qu'elle soit guaye, ou serieuse, elle est esgallement aimable pour ses Amis : car elle n'a jamais nul caprice pour eux, quelque differente qu'elle soit d'elle mesme : et l'on diroit enfin qu'elle n'a de l'inesgalité, qu'afin de plaire davantage, et de faire voir qu'elle a tous les charmes qui se peuvent trouver en deux temperammens si opposez. Vous me representez Cleorante d'une maniere à me donner beaucoup de curiosité de la connoistre plus particulierement, reprit Pisistrate, et je pense que si je n'avois point d'affaires à Athenes, je demeurerois icy tant qu'elle y demeurera : mais comme je n'ay dessein d'y estre que sept ou huit jours, il faut du moins en mesnager tous les momens, et la voir le plus que je pourray. Si vous avez ce dessein là, reprit Ariston, il faut donc nous retirer : car ce sera ce soir chez sa Mere, que toutes les Dames se trouveront, et que l'on dancera. A peine Ariston eut-il dit cela, que Pisistrate prit le chemin d'aller vers nos chevaux, qui estoient avec celuy d'Ariston au bord de la Prairie : apres quoy montant à cheval, nous fusmes à Alpene, et nous logeasmes chez Ariston, qui donna sa Chambre à Pisistrate, et qui en partagea une autre aveque moy : car il y avoit cette année là tant de monde aux Bains, que sans luy nous eussions esté bien embarrassez. Cependant comme Pisistrate avoit ses Gens et son Esquipage, il se mit en habit de Bal : et il s'y mit sans doute sans avoir encore aucune pensée de pouvoir devenir amoureux de Cleorante. Au contraire estant entré dans sa Chambre, durant qu'Ariston estoit dans celle qu'il avoit prise, il me parla de Cerinthe et d'Euridamie comme à l'ordinaire, et les souhaita au lieu où nous estions : me demandant laquelle je croyois qui deust revenir la premiere à Athenes ? adjoustant qu'il avoit dessein dés que nous y serions retournez, de leur escrire tout ce qui nous seroit arrivé aux Bains, et de leur en faire une ample relation. Apres quoy Ariston estant entré, pour nous dire qu'il estoit temps d'aller, et nous ayant apris l'estat de la galanterie des Bains, afin que nous n'y parussions pas estrangers, nous fusmes chez Erophile, qui nous reçeut avec beaucoup de civilité, aussi bien que Cleorante : qui s'estant fait recoiffer au retour de la promenade, et ayant adjousté des Pierreries à sa parure, eut encore un nouvel esclat de beauté aux yeux de Pisistrate. D'ailleurs, comme il la connoissoit plus que les autres, quoy qu'il ne la connust guere ; et que c'estoit la seule Dame de toute cette Assemblée excepté Cephise à qui il eust jamais parlé, cela fit qu'il s'attacha assiduëment aupres d'elle, et qu'il la mena dancer beaucoup plus qu'aucune autre. Car comme le hazard fit qu'ils avoient tous deux ce soir là, leur humeur d'enjouëment et de Bal, ils dançoient si bien ensemble, que toute la Compagnie les admiroit, et prestoit une attention toute extraordinaire, des que Pisistrate alloit prendre Cleorante, ou que Cleorante alloit prendre Pisistrate. Enfin Madame, on peut dire qu'ils passerent le soir en particulier, au milieu d'une grande Compagnie, tant ils furent peu separez l'un de l'autre. Pour moy, quoy que je me fusse aussi assez attaché à parler à Cephise, je ne laissois pas de remarquer sur le visage de Pisistrate, qu'il ne s'ennuyoit point, et sur celuy de Cleorante, qui ne l'importunoit pas : et je voyois enfin que les grandes Festes d Athenes, n'avoient jamais mieux diverty Pisistrate, que cette Assemblée le divertissoit. En effet elle estoit telle qu'il faloit pour plaire : car les Femmes y estoient fort belles ; elles y estoient en un habillement plus galant, que celuy que nos Dames portent d'ordinaire ; et il y avoit je ne sçay quelle liberté plus grande, qu'aux Bals qu'on donne dans les Villes. Mais l'heure de se retirer estant venuë, et la Compagnie se separant, nous sortismes comme les autres : il est vray qu'en nous en retournant, je remarquay que Pisistrate estoit extrémement guay : de sorte que m'aprochant de luy, pendant qu'Ariston parloit à d'autres hommes ; il faut sans doute, luy dis-je, que vous ayez trouvé beaucoup de satisfaction aupres de Cleorante, pour estre d'aussi belle humeur que je vous voy, en une heure où tout le monde a envie de dormir, et est las de dancer ou de veiller. Ha Silamis, me dit-il, si vous sçaviez mon advanture vous en seriez surpris ! mais encore, luy dis-je, quelle peut elle estre ? c'est (dit-il en me parlant avec empressement) que j'ay trouvé Cerinthe en Cleorante : ha Pisistrate, luy dis-je, elles ne se ressemblent point ! il est vray, dit-il, que Cleorante est grande et blonde, et que Cerinthe est petite et brune : et il faut mesme advoüer, que la blonde est beaucoup plus belle que la brune. Mais ce qu'il y a de vray, est que tous les charmes de l'esprit, et de l'enjoüement de Cerinthe, sont dans l'enjoüement, et dans l'esprit de Cleorante : et que s'il y a de la difference, c'est que Cleorante raille sans malice, et que je suis fort trompé si elle n'a l'ame un peu plus tendre que Cerinthe. Mais, luy dis-je en riant, s'il est vray qu'il n'y avoit que la presence d'Euridamie qui vous empeschast d'aimer Cerinthe, quand nous estions à Athenes, je pense donc que rien ne vous empeschera d'aimer Cleorante icy, puis que vous luy trouvez les mesmes charmes de Cerinthe, et mesme beaucoup davantage : comme nous n'y tarderons que huit jours, repliqua-t'il en soûriant, je ne seray infidellité, ny à Cerinthe, ny à Euridamie : il est vray pourtant, adjousta-t'il, que comme Cleorante me fait souvenir de Cerinthe, je ne sçay si elle n'aura point quelque avantage sur l'autre. Comme j'allois luy respondre, Ariston nous ayant rejoints, il se mit à demander à Pisistrate s'il avoit bien fait son profit de ce qu'il nous avoit dit devant que d'aller au Bal ? et s'il avoit bien remarqué l'attachement qu'avoit un homme de Corinthe, pour une Dame d'Argos ? celuy qu'avoit un autre Amant de Thebes, pour une Fille de sa Ville ? et ainsi de plusieurs autres, dont il nous avoit parlé. Vous ne serez pas mal de demander à Silamis, repliqua Pisistrate, s'il a veû ce que vous dittes : car pour moy je n'ay veû que Cleorante, qui me semble si belle, et si aimable, que je ne comprens point pourquoy je ne me suis point mis du Party de Megacles, pour estre Amy de sa Fille. Comme il est plus aisé d'estre son Amant que son Amy, reprit Ariston, il vous est peutestre avantageux de ne l'avoir pas veuë plustost : au contraire, reprit Pisistrate, si mon destin estoit d'estre Amant de Cleorante, je voudrois l'avoir esté dés qu'elle a commencé de pouvoir donner de l'amour : car outre que je luy aurois rendu mille services qu'elle me devroit, que sçay-je si de l'heure que je parle, je n'en serois point desja recompensé ? du moins aurois-je empesché qu'elle n'eust eu des Amans qui eussent rien fait à mon prejudice. Elle en a pourtant un bien opiniastre, reprit Ariston : il me semble, adjoustay-je, que c'est un Frere de Theocrite, apellé Lycurgue : ouy, repliqua Ariston, et il y a si longtemps qu'il aime sans estre aimé, que je croy qu'il aimera toute sa vie. Pourveû que cela soit tousjours ainsi, reprit Pisistrate, il n'incommodera pas trop ses Rivaux : je vous assure, repris-je, qu'un Rival importune tousjours, quand mesme il seroit haï. Comme je disois cela, nous nous trouvasmes au Logis d'Ariston : si bien que comme il estoit fort tard, apres avoit conduit Pisistrate à sa Cambre, nous fusmes à la nostre. Cependant comme Pisistrate est magnifique, et que sa fantaisie du Bal luy duroit encore, il dit à Ariston en le quitant, qu'il le vouloit donner : de sorte que comme Cephise estoit Parente d'Ariston, il se chargea de l'obliger à vouloir bien que ce fust chez elle : et Pisistrate se resolut de l'en aller prier luy mesme, et d'employer toute l'apresdisnée du jour suivant, à visiter une partie des Femmes les plus considerables. Mais comme il voulut commencer par Erophile à cause de Cleorante, nous ne fismes pas tant de visites qu'il avoit dessein d'en faire : car je vous proteste. Madame, que le lendemain nous n'en sortismes qu'à l'heure du Bain : et qu'il fallut que ce fust en ce lieu-là, que Pisistrate fist sa priere à Cephise, en attendant qu'il l'a vist chez elle. Ce n'est pas que nous n'eussions esté de fort bonne heure chez Erophile : mais c'est que s'estant trouvé aupres de Cleorante, durant qu'Ariston, quelques Dames, et moy, entretenions sa Mere ; il s'y trouva si bien, que luy qui devoit regler la longueur de la visite, la fit durer tout le jour. Cependant, je ne voyois pas qu'ils parlassent avec le mesme enjouëment que le soir auparavant : au contraire Cleorante me paroissoit assez serieuse. Il est vray que de ma vie je n'ay veû personne avoir une melancolie plus douce, ny une modestie plus charmante que la sienne : je pense mesme qu'il faudroit inventer un mot pour exprimer l'air de son visage, quand elle n'est pas dans cét agreable enjouëment qui luy prend quelquesfois : car celuy de melancolie est trop fort ; le mot de serieux donne aussi l'idée d'une Personne trop grave ; et il faudroit qu'il y en eust un qui pûst faire entendre, que Cleorante sans estre precisément, ny serieuse, ny melancholique, a quelque chose de languissant, de doux, et de modeste, qui plaist, et qui imprime du respect. Mais Madame, ce qu'il y eut d'admirable, fut qu'apres que nous l'eusmes conduite dans le Chariot de sa Mere, et que nous fusmes arrivez à la Prairie, où nous nous promenasmes durant le Bain des Dames ; Pisistrate me tirant à part, avec un empressement que je ne vous puis exprimer ; si je ne craignois, me dit-il, que vous vous moquassiez de moy, je vous dirois la plus surprenante chose qui soit jamais arrivée à personne : car enfin, poursuivit-il, je trouvay hier Cerinthe en Cleorante : et je vous proteste que j'y ay aujourd'huy trouvé Euridamie : mais une Euridamie sans chagrin, et une Euridamie mille fois plus charmante que l'autre. Sans mentir, luy dis-je en riant, c'est estre bien heureux que de retrouver deux Amies, ou deux Maistresses absentes, en une seule Personne : et de les retrouver mesme plus aimables, que celles dont l'on est esloigné. Quoy qu'il en soit, dit-il, la chose est comme je le dis : car Cleorante serieuse, est Euridamie : et Cleorante enjoüée, est Cerinthe : et cela est tellement vray, que si vous voulez l'observer vous mesme, vous trouverez que j'ay raison. La chose est si digne de curiosité, repliquay-je en riant, que je n'ay garde de manquer de l'observer : mais cependant, luy dis-je, je ne voy pas comment vous pourrez resister à une Personne qui a les charmes de deux, dont vous eussiez esté vaincu, si vous les eussiez veuës l'une sans l'autre. Je vous dis dés hier, reprit-il, que nous serons si peu icy, que je n'auray pas loisir de m'attacher à Cleorante, ny de me détacher de Cerinthe, et d'Euridamie. Comme j'allois luy respondre, nous fusmes interrompus par diverses personnes : et de tout le reste du jour je ne luy parlay plus : car dés que les Dames sortirent de la Balustrade qui enferme leurs Tentes, il aida à marcher à Cleorante, et ne la quita point qu'elle ne fust dans le Chariot de sa Mere. De plus, à peine fusmes nous hors de Table, que nous fusmes chez une Dame d'Argos, chez qui la Compagnie devoit passer le soir : et où nous ne fusmes pas si tost, que Pisistrate se mit aupres de Cleorante. Au sortir de là il fit si bien qu'il assembla tout ce qu'il y avoit alors de Musiciens à Alpene, pour donner, disoit-il, une Serenade à toutes les Dames : mais à dire la verité nous commençasmes par Cleorante, et nous fusmes si longtemps devant ses Fenestres, que le Soleil se levoit quand nous revinsmes de tous les lieux où il s'estoit engagé d'aller. Encore vous puis je assurer, qu'il y eut une partie des Maisons où nous fusmes, où nous tardasmes si peu, qu'on peut dire que nous y tardions seulement assez pour esveiller les Dames, mais non pas assez pour les divertir : puis qu'à peine les Musiciens avoient-ils fait une certaine harmonie basse et confuse, qui precede tousjours les Serenades, qu'ils pensoient desja à finir, ce qu'ils n'avoient pas encore commencé. Mais enfin, comme Pisistrate est tres magnifique, le dessein qu'il avoit eu de donner le Bal s'executa ; il fut voir Cephise qui se chargea de prier les Dames ; et il joignit à l'Harmonie une Colation admirable. Il s'engagea mesme à faire souvent de pareilles Festes tant qu'il seroit à Alpene : et veû la maniere dont je l'entendis parler ce soir là, je connus bien que nous y serions plus de huit jours, quoy qu'il m'eust dit le contraire l'apresdisnée : et en effet Madame, je ne me trompay pas : car au lieu de huit jours, nous y fusmes deux mois tous entiers. Cependant ce huictiesme jour où nous devions partir estant arrivé, je vis qu'au lieu d'y songer, Pisistrate donnoit ordre de faire venir diverses choses pour une grande Feste qu'il vouloit faire : de sorte que ne pouvant m'empescher de luy en faire la guerre : à ce que je voy, luy dis-je en riant, nous ne retournerons donc pas si tost à Athenes : mais du moins, adjoustay-je, devriez vous faire ce que vous disiez que vous feriez. Faites m'en donc souvenir, repliqua-t'il, car j'advouë qu'il ne me souvient pas de ce que vous voulez dire. Quoy, luy dis-je, il ne vous souvient plus que vous vouliez escrire à Cerinthe et à Euridamie, et leur faire de grandes Relations de tous les divertissemens des Bains, et de tout ce que vous y auriez veû ? Quand j'avois ce dessein là, repliqua-t'il en riant, je ne sçavois pas que je trouverois Cerinthe et Euridamie à Alpene : et puis Silamis, à parler plus serieusement, et plus sincerement tout ensemble, je ne sçay si je les divertirois fort, si je leur mandois tout ce qui se passe icy, et principalement ce qui se passe dans mon coeur : car enfin Silamis, je ne l'ay ce me semble jamais veû si prés de n'estre plus à moy. A dire la verité, repris-je, ce seroit une assez estrange nouvelle à leur mander, que de leur escrire que vous estes amoureux de Cleorante, ou que du moins vous estes tout prest de l'estre : car je suis bien assuré, qu'il n'y en a pas une des deux qui ne croye qu'elle a droit d'esperer de vous assujettir : et je ne sçay mesme s'il n'y a point quelques jours où elles pensent vous avoir assujetty. Cependant apres y avoir bien songé dit-il, soit que je devienne amoureux de Cleorante, ou que je ne le devienne pas, je crois qu'il seroit à propos que vous leur escrivissiez effectivement une Relation des divertissemens des Bains : et que vous leur mandassiez comme une nouvelle, que vous croyez que je suis amoureux de Cleorante : puis que si je le deviens, la chose ne les surprendra pas quand nous retournerons à Athenes : et que si je ne le deviens point, nous tournerons la chose en raillerie. Je le veux bien, luy dis-je : mais quelle aparence que j'escrive à ces deux Filles, sans que vous leur escriviez aussi ? n'escrivez donc point, me dit-il, car je sens bien que je ne trouverois rien à leur dire presentement. Ce n'est pas, adjousta-t'il, que je ne les estime toûsjours beaucoup : mais Cleorante est tellement dans ma fantaisie, que je ne puis penser à autre chose : et en effet Madame, il s'accoustuma tellement à voir Cleorante, qu'il ne pouvoit plus durer ailleurs qu'aupres d'elle. Il ne luy disoit pourtant pas tout à fait qu'il l'aimoit, mais ses actions le luy disoient pour luy : et je suis assuré que Pisistrate craignoit encore de devenir amoureux de Cleorante, lors qu'il y avoit desja plus d'un mois qu'il l'estoit : aussi n'y avoit-il personne aux Bains qui ne s'en aperçeust et qui ne le dist. Et certes il eust esté difficile de ne s'en aperçevoir pas : car soit qu'il la vist, ou qu'il ne la vist point, on voyoit tousjours qu'il estoit son Amant. D'autre part, Cleorante estimoit fort Pisistrate : et il estoit aisé de voir, qu'elle ne voyoit point d'homme qui luy plûst tant que luy. Il est vray qu'il prenoit un si grand soin de la divertir, qu'il n'est pas estrange s'il toucha son coeur plus sensiblement qu'elle ne le vouloit, et qu'elle ne le pensoit : car il fit tout seul tous les divertissemens des Bains depuis qu'il y fut. Comme il y avoit cette année là, beaucoup plus de Femmes que d'hommes, je sçeus par Cephise, que lors que nous y estions arrivez, les Dames se preparoient à faire une partie de la despense des Musiciens, et de toutes les choses necessaires pour leur divertissement : parce qu'il y avoit eu quelques hommes qui avoient cherché de mauvais pretextes pour s'en excuser : mais depuis que Pisistrate s'en mesla, personne n'eut plus que faire de s'en mesler. Cependant comme il ne se rencontroit pas tousjours, que les inesgalitez de sentimens de Cleorante et de Pisistrate se rencontrassent, ils avoient quelquesfois les plus plaisantes disputes du monde : mais aussi quand ils se trouvoient tous deux de mesme opinion, c'estoit une chose admirable que de les voir ensemble. Pour moy (disois-je un jour en riant à Pisistrate) je trouve qu'il vous estoit plus commode d'avoir separément une Amie enjoüée, et une Amie serieuse, que de ne les avoir qu'en une mesme Personne : car quand Cleorante est en son humeur languissante, et que vous n'y estes pas, vous ne scavez où prendre son enjouëment : où au contraire vous pouviez trouver à point nommé la joye, ou la melancolie, selon l'humeur où vous estiez : au lieu que ces deux sentimens opposez se trouvant en une mesme personne, vous ne la pouvez pas partager. Vous vous divertissez si bien à mes despens, me dit il, que vous devriez estre bien aise de ce que j'aime à voir Cleorante : car je vous rendrois un mauvais office si je ne la voyois plus. Pisistrate me dit cela d'un air si dépit, que je connus aisément que sa gayeté n'estoit pas en jour : et certes je m'en aperçeus bien, car je le vy resveur, et en colere, mesme chez Cleorante : et j'eus le plaisir de voir deux personnes qui s'estimoient infiniment, estre de sentimens opposez. Il est vray que cela leur arrivoit souvent : en effet, quand Pisistrate avoit la Peinture dans la teste, et que Cleorante y avoit la Musique, ils faisoient des Eloges et des Satires admirables, de ces deux Arts : et ainsi de tous les autres, quand l'occasion s'en presentoit. Mais pour ce jour là dont je parle, la Politique et les affaires de la Republique, firent leur contestation : car comme nous avions apris le matin que depuis nostre départ d'Athenes, il y avoit eu quelque rumeur, Pisistrate qui avoit alors son humeur sombre, et sa fantaisie de regler la Republique, se mit à dire cent plaisantes choses contre ceux qui avoient l'authorité dans nostre Ville. De sorte que Cleorante qui avoit son humeur enjoüée, et qui n'eust pas esté bien aise d'employer tout le jour en reflections de Politique, se mit à le contredire : et elle le fit d'autant plus tost, qu'Erophile estant occupée dans son Cabinet à escrire à Megacles, il n'y avoit que Cephise, Pisistrate, et moy avec elle. Si bien qu'apres qu'elle eut enduré pres d'une demie heure, que Pisistrate se fust pleint avec exageration, des desordres de la Republique, elle l'interrompit, brusquement : et prenant la parole ; mais est-il possible Pisistrate, luy dit-elle, que vous ne compreniez pas que depuis que la force ou les Loix, ont mis de la distinction entre les hommes, il y en a presques tousjours eu, qui ont mal commandé, ou mal obeï ? et qu'ainsi c'est perdre le temps inutilement, que de s'amuser à des pleintes continuelles, qui ne servent à rien. Quoy, dit-il, vous voulez que je ne me pleigne point de voir tant de choses faites contre toute raison ? de voir, dis-je, que les Atheniens qui croyent estre libres, parce qu'ils n'ont point de Roy ; sont pourtant Esclaves de cent Tirans, qui ont l'authorité entre les mains : et qui ne s'en servent que pour s'enrichir, et pour apauvrir les autres. Quoy, adjousta-t'il, vous pouvez souffrir sans en rien dire, mille injustices qu'on voit tous les jours ? et qu'Athenes qui est la plus fameuse Ville de toute la Grece, soit en estat de perir, parce que ceux qui la gouvernent, la gouvernent mal. Je vous assure, luy dit elle, que plustost que de m'en tourmenter comme vous faites, il n'est rien que je ne fisse : car enfin si vous la pouvez gouverner, gouvernez la mieux, et vous serez fort bien : mais s'il ne plaist pas à la Fortune, de vous donner la conduite des affaires, croyez moy Pisistrate, laissez les aller comme elles pourront : et soyez fortement persuadé, que comme ce que les autres font ne vous plaist pas, ce que vous feriez ne plairoit point aux autres, si vous estiez à leur place. S'il ne leur plaisoit pas, il leur devroit plaire, repliqua-t'il, car je suis assuré que je ne serois rien d'injuste. Quand mesme vous ne feriez rien d'injuste, reprit Cleorante, on se plaindroit encore de vous : car enfin, soit Royaume, soit Republique, il faut qu'on se pleigne : c'est pourquoy comme à parler generalement, ces sortes de pleintes se doivent plustost faire par le Peuple, que par les Gens de qualité, je voudrois me pleindre le moins que je pourrois. Je vous assure, reprit Cephise, que Pisistrate n'est pas seul de sa condition qui se pleint, et qu'il y en a beaucoup d'autres. S'il estoit seul, reprit Cleorante, je ne me pleindrois pas tant de ses pleintes : car comme il est fort de mes Amis, je luy imposerois silence, ou je le prierois de ne me venir point voir, quand son humeur Politique le tiendroit : mais tous les Gens de sa volée ont fait depuis quelque temps, une si grande habitude de parler eternellement de bien public, et d'affaires d'Estat, qu'ils en sont devenus insuportables. Car enfin on en voit qui à peine sont hors de la conduite de leurs Maistres, et qui aprennent mesme encore à dancer, qui pretendent pourtant estre les reformateurs de la Republique : et on voit aussi des Femmes qui n'ont pas seulement assez d'adresse pour se bien coiffer, qui disent aussi hardiment leurs sentimens sur les affaires d'Estat les plus difficiles, que si elles avoient la sagesse et l'experience de Solon. Cependant il seroit bien moins estrange de voir tous les sept Sages de Grece occupez à choisir des Rubans, que de voir tant de jeunes Personnes de l'un et de l'autre Sexe, se mesler de regler l'Estat. Il est vray (dit Cephise en riant, aussi que Pisistrate et moy) que la Politique est une importune chose, quand elle est le sujet d'une conversation d'une apresdisnée entiere : pour moy (adjoustez-je, pour me ranger de l'advis de ces Dames) je n'en parle jamais guere avec des Femmes, si je n'y suis forcé : et pour moy, reprit brusquement Pisistrate, j'en parle toutes les fois que l'envie m'en prend : car je suis ennemy declaré de toutes sortes d'injustices, et tres zelé pour le bien public. Mais à quoy servent toutes les pleinte que vous faites, et que font les autres, repliqua Cleorante, quand mesme elles seroient justes ? puis que quand vous auriez employé tout un jour à parler, on ne seroit rien de tout ce que vous auriez dit. Vous auriez mesme bien souvent raisonné des journées entieres sur des fondemens faux, adjousta-t'elle, parce que vous auriez sçeu les chose sans sçavoir les motifs. Ainsi vous auriez preveû des inconveniens, qu'il ne plairoit pas à la Fortune de faire arriver ; vous auriez proposé cent expedients qu'on ne suivroit point ; et que ceux qui les pourroient suivre ne sçauroient mesme jamais : jugez donc apres cela, si ce n'est pas bien employer son temps que de passer toute sa vie à parler de maux, où ceux qui en parlent ne sçauroient remedier. Joint, poursuivit-elle, que quand il seroit possible d'y trouver quelques remedes, en changeant toute la forme du Gouvernement, j'ay oüy dire à de plus habiles Gens que moy, qu'il vaudroit encore mieux vivre dans un desordre estably, que de s'exposer à remüer toutes les parties d'un Estat pour le regler. C'est pourquoy Pisistrate, si vous m'en croyez, ne faisons autre chose que prier les Dieux qu'ils mettent d'habiles Gens au Gouvernement des affaires : mais quand il leur plaira d'y en mettre qui ne le soient point, voyons leurs fautes sans en faire, et ne passons pas toute nostre vie à parler de Politique, et à nous pleindre inutilement : si ce n'est, adjousta-t'elle en riant, que vous ayez quelque dessein caché, que vous ne nous disiez pas : et qu'en voulant descrier le Gouvernement, vous veüilliez faire soûlever le Peuple, et vous faire Tiran d'Athenes. Comme je ne le pourrois estre sans estre le vostre, repliqua-t'il brusquement, j'ay presques envie de tascher de le devenir : car pour avoir une telle Sujette que vous, je suis persuadé que le nom de Tiran ne doit point estre odieux. Aussi bien, dit-il, ne voy-je pas que vous ayez un zele si ardent pour la liberté de vostre Patrie, que vous me haïssiez beaucoup, si je la luy avois fait perdre. En verité, dit-elle en riant, pourveû qu'en vingt-quatre heures, vous restablissiez le calme dans Athenes ; qu'il n'y eust ny Guerre civile, ny Guerre estrangere, et que vous fissiez un Edit, par lequel vous deffendissiez de parler d'affaires d'Estat, à tous ceux qui n'en ont que faire, et particulierement à tous les Galans, et à toutes les Dames, je pense que je ne m'en soucierois pas trop : parce qu'en effet je suis persuadée, qu'il y a plus de repos, et moins de brigues, dans un Estat Monarchique, que dans une Republique. Mais comme cela n'arriveroit pas ainsi, et que vous ne pourriez regner sans nous rejetter dans le trouble et dans la division, tenez vous en repos je vous en conjure : et si vous m'en croyez parlons plustost de Bal, de Musique, de Vers, et de Peinture, que de Politique. Comme vous ne voulez pas parler de ce que je veux, reprit Pisistrate, je ne parleray pas aussi aujourd'huy de ce que vous voulez : mais je vous demanderay lequel vous aimeriez mieux que je fusse, ou Tiran d'Athenes, ou le vostre, comme Vostre Amant, ou comme vostre Mary ? Cleorante est si genereuse, reprit Cephise, que je devine desja ce qu'elle va respondre : pour moy, repris-je, je ne le devine pas il aisément : vous avez pourtant tort de ne le faire pas, repliqua-t'elle, car il me semble qu'il n'est pas trop difficile de s'imaginer que j'aimerois mieux que tous les Atheniens fussent Sujets de Pisistrate, que d'estre son Esclave. Mais Cleorante luy dit Cephise, que de deviendroit l'amour de la Patrie ? mais Cephise, repliqua Cleorante, que deviendroit l'amour de mon propre repos ? non non, adjousta-t'elle, ne nous y trompons pas, nostre interest particulier, va tousjours devant l'interest general : et tous ces zelez pour la Patrie, ne le sont bien souvent que pour leur propre bien : ainsi je vous declare, que j'aimerois mieux mille et mille fois, que Pisistrate fust Tiran d'Athenes que d'estre le mien. Je suis si esloigné de l'estre (reprit-il, en la regardant avec beaucoup d'amour) que je suis persuadé qu'il n'y a rien de plus impossible : si vous n'y prenez garde (dit alors Cephise en soûriant, et en se tournant vers Cleorante) en deffendant à Pisistrate de parler de Politique, vous l'obligerez à vous parler peut-estre d'amour. Quoy que je n'aimasse pas trop qu'on m'en parlast, reprit Cleorante en riant, je pense que si on m'en parloit galamment, et qu'on ne m'en parlast guere, je l'aimerois mieux que d'estre obligée d'entendre parler tout un jour d'affaires d'Estat : principalement à certaines Gens qu'il y a dans le monde : car enfin on en voit à qui il ne doit importer qui gouverne, parce qu'ils n'y ont interest aucun, qui s'en tourmentent comme s'ils avoient autant de droit de pretendre à tout, que Pisistrate. Mais y a-t'il quelqu'un, interrompit-il, qui n'aye point d'interest au Gouvernement ? et les Esclaves mesmes peuvent-ils estre heureux, quand leurs Maistres ne le sont pas ? Je ne sçay en verité (luy dit-elle, avec le plus agreable chagrin du monde) s'ils le peuvent estre, ou ne l'estre pas : mais je sçay bien qu'on n'est pas trop heureux de vous voir, quand vous avez vostre humeur Politique dans la teste. Si vous voulez, luy dit-il alors, je ne vous en parleray de ma vie ? si vous le pouvez faire sans en mourir, reprit-elle en soûriant, vous me serez un fort grand plaisir. Mais, adjousta-t'il, je ne m'y engage qu'à condition que je vous diray de vous, et de moy, tout ce qu'il me plaira. A peine Pisistrate eut-il dit cela, que Cephise et moy la condamnasmes à accepter ce que Pisistrate luy offroit : elle s'en deffendit pourtant quelque temps fort agreablement : car enfin, disoit elle, que me peut-il dire de luy et de moy ? s'il me dit mes deffauts, il me sera despit ; et s'il me loüe, il ne me divertira pas trop : car je n'aime pas les loüanges qu'on me donne en ma presence. De plus, s'il se louë luy mesme, je l'en estimeray moins : et s'il se blasme, je croiray encore que c'est un orgueil desguisé : si bien que ne prevoyant pas quel plaisir je puis avoir à souffrir qu'il me parle souvent de luy et de moy, il faut conclurre que je haïs bien la Politique, si j'accepte la proposition qu'il me fait. Mais enfin Madame, ce plaisant Traité fut achevé : et Pisistrate s'engagea à ne parler plus d'affaires d'Estat à Cleorante : et Cleorante promit aussi à Pisistrate d'endurer qu'il luy dist d'elle et de luy, tout ce qu'il luy plairoit : ne luy donnant pourtant cette liberté, que lors qu'il seroit en une de ses humeurs de Politique. Mais Madame, depuis cela je suis assuré qu'il ne s'en passa point qu'il ne jouïst de son Privilege ; qu'il ne luy dist qu'elle estoit la plus belle Personne qu'il eust jamais veuë ; et qu'il ne luy donnast lieu de deviner qu'il l'aimoit plus que personne n'avoit jamais aimé. De sorte que comme Cleorante avoit un pretexte de souffrir qu'il luy parlast ainsi, sans prendre la chose serieusement ; elle mesnagea si adroitement cette galanterie, que lors qu'Erophile parla de partir pour s'en retourner à Athenes, Pisistrate n'avoit encore pû dire à Cleorante qu'il ne railloit pas, quand il luy disoit qu'il l'aimoit : ou s'il le luy avoit dit, ç'avoit esté avec peu de loisir. Cependant comme Pisistrate n'estoit aux Bains, que parce que Cleorante y estoit, il s'offrit à Erophile de luy servir d'Escorte, si bien que nous nous en retournasmes avec elle ; Cephise fut encore de la partie, et Ariston revint aussi aveque nous. Mais Madame, il faut que vous sçachiez, que le hazard fit une avanture, qui embarrassa estrangement Pisistrate : car il arriva malheureusement, que comme nous estions assez pres d'Athenes, nous nous esgarasmes : et pour achever la disgrace, comme la nuit estoit proche, le Chariot d'Erophile rompit : et rompit justement aupres d'une grande Route, qui aboutissoit à la Porte d'une Bassecourt ; qui sembloit devoir estre celle d'une Maison de qualité. Si bien que n'y ayant point d'autre Party à prendre que celuy de demander assistance au Maistre de cette Maison s'il y estoit, nous descendisme de cheval : et les Dames descendirent de leur Chariot, et se mirent à se promener dans l'Allée : pendant que Pisistrate comme le plus hardy, et le plus soigneux d'empescher que ces Dames ne reçeussent de l'incommodité, se chargea d'aller prier ceux qui estoient dans la Maison que nous voiyons, de vouloir loger cette belle Troupe : afin que durant la nuit on peust racommoder le Chariot rompu, ou en envoyer querir un autre à Athenes, dont nous n'estions qu'à demy journée. De sorte que s'avançant à pied à la Porte de la Basse-court, pour sçavoir à qui estoit cette Maison, que pas un de nous ne connoissoit, parce qu'il y avoit peu qu'elle estoit à Philombrote, il y frapa, et on la luy ouvrit : mais à peine l'eut - on ouverte, qu'il vit à deux pas de luy, Philombrote, sa Femme, Cerinthe, Euridamie, et Lycurgue, qui les estoit venus voir : qui ayant dessein d'aller se promener dans les Champs, prenoient le chemin de la Route où ce Chariot s'estoit rompu. Vous pouvez juger Madame, combien Pisistrate dans les sentimens où il estoit alors, se trouva surpris de cette veuë : neantmoins comme il estoit si prés de Philombrote, qu'il ne pouvoit avoir nul loisir de raisonner sur ce qu'il avoit à faire ; et ne voyant pas qu'il peust mesme changer le dessein qu'il avoit eu ; il s'avança hardiment vers luy en le salüant, aussi bien que les Dames qui le suivoient : apres quoy leur disant l'accident qui estoit arrivé au Chariot d'Erophile, Philombrote prevint la priere qu'il luy vouloit faire, et offrit de bonne grace de loger cette belle Compagnie, vers qui il s'avança avec la sienne. Si bien que ces deux belles Troupes se joignant droit àu milieu de cette grande Allée, il vous est aisé de concevoir. Madame, en quelle inquietude Pisistrate se trouva : car outre qu'aimant alors incomparablement plus Cleorante, qu'il n'avoit jamais aimé, ny Cerinthe, ny Euridamie, leur veuë l'embarrassoit, et celle de Lycurgue ne luy plaisoit pas : parce qu'il avoit sçeu par Ariston qu'il estoit fort amoureux de Cleorante, aussi observa-t'il soigneusement cette entre-veuë : il est vray qu'il eut la satisfaction de remarquer que Cleorante reçeut son Rival assez froidement. Cependant comme Cerinthe et Euridamie n'avoient point eu de Relations des Bains, qui leur eust apris la conqueste de Cleorante, elles regardoient toutes deux Pisistrate, comme pouvant estre la leur : de sorte qu'elles luy firent chacune à leur maniere mille civilitez : Pisistrate de son costé leur en fit aussi beaucoup : mais il connut veritablement alors, que ces deux Filles dont il croyoit autrefois pouvoir devenir amoureux, n'estoient et ne seroient jamais que ses Amies : et il s'aperçeut aussi par les sentimens qu'il eut pour Licurgue, qu'il ne faloit plus qu'il se demandast à luy mesme de quelle nature estoit l'affection qu'il avoit pour Cleorante, puis qu'il ne pouvoit plus douter que ce ne fust amour. Cependant comme Cerinthe et Euridamie trouverent Cleorante admirablement belle ce jour là, parce qu'elles ne sçavoient pas qu'elle leur avoit osté Pisistrate ; elles ne purent s'empescher de la loüer, durant que Philombrote et sa Femme parloient à Erophile. En verité, dit Cerinthe à Cleorante, je vous trouve encore si embellie, que vous me persuaderez qu'en effet les Bains des Thermopyles ont la vertu qu'on leur attribuë : non non, interrompit hardiment Pisistrate, ne donnez point aux Bains, ce qui ne leur appartient pas, car Cleorante en revient sans s'estre baignée : et toute cette fraischeur que vous voyez sur son teint, n'est qu'un pur effet de sa jeunesse et de sa propre beauté : et je vous proteste de plus, adjousta-t'il, que d'un fort grand nombre de fort belle Dames, qui se baignoient tous les jours, il n'y en a pas eu une seule dont elle n'ait effacé les charmes. Puis que vous n'estiez pas allée pour vous baigner (reprit Cerinthe en rougissant de despit, des loüanges que Pisistrate venoit de donner à Cleorante) il est donc à croire que vous n'y alliez que pour embrazer tous les coeurs de ceux qui vous y verroient : vous voyez du moins (reprit-elle en montrant Pisistrate, Ariston, et moy) que j'ay espargné ceux de ma Patrie : car ils sont trop guais pour avoir eu le coeur blessé. Il est des blessures si douces (repris-je, voyant l'embarras où estoit Pisistrate) qu'on auroit mesme de la joye de les avoir : ainsi celle qui paroist sur le visage de Pisistrate ; d'Ariston, et de moy, n'est pas une preuve convainquante que vous ne nous avez pas blessez. Au contraire (reprit Euridamie en regardant Pisistrate) je trouve qu'il seroit si glorieux d'estre blessé d'une si belle main, qu'il seroit bien difficile de n'en avoir point de joye. Quoy qu'il en soit (dit alors Cephise, sans sçavoir l'interest que Cerinthe et Euridamie prenoient à Pisistrate) je puis vous assurer qu'il n'y a pas tant eu de Gens cette année à qui les Bains ont fait du bien, qu'il y en a eu à qui les yeux de Cleorante ont fait du mal. Pour moy (dit Cerinthe en raillant, pour descouvrir si le soubçon qu'elle avoit estoit bien fondé) je ne me soucie point trop du mal qu'elle aura fait à des Gens de Thebes, de Delphes, d'Argos, ou de Megare, pourveû que nos Atheniens soient libres : mais pour ceux-là, je vous advouë que je n'aimerois point trop qu'elle nous les ramenast Esclaves : et que tout le reste de la Ville les perdist, parce qu'elle les auroit gagnez. Pisistrate, Ariston, et Silamis, paroissent estre si bien ensemble, reprit Euridamie, qu'il n'y a pas apparence qu'ils soient Rivaux : en mon particulier, dit Ariston, je declare hautement que je n'ay osé estre amoureux de Cleorante : et que je ne suis que son Amy. Pour moy, dit Pisistrate, je ne diray pas si precisément ce que je suis : car je suis persuadé qu'il ne faut jamais dire devant tant de monde, si on a de l'amour, ou si on n'en a pas. Cette responce que Pisistrate fit assez brusquement, ne fut pas interpretée d'une mesme maniere : car Cerinthe en se flattant, changea d'avis, et creût que Pisistrate n'avoit parlé comme il avoit fait, que parce qu'il n'avoit pas trouvé qu'il fust civil de dire à une belle Personne qu'il ne l'aimoit pas. Euridamie de son costé, n'ayant pas veû qu'elle peust avoir de part à ce que Pisistrate avoit dit, ne sçavoit si le sens caché de ces paroles regardoit Cleorante ou Cerinthe : mais pour Lycurgue, les regards de Cleorante luy esclaircirent l'obscurité du discours de Pisistrate : car cette belle Fille ayant tourné sans y penser les yeux vers luy, Lycurgue vit qu'elle les destourna d'une maniere, qui luy fit juger qu'elle sçavoit que Pisistrate l'aimoit plus qu'il ne le luy disoit. De sorte que les mesmes paroles diminuerent la jalousie dans le coeur de Cerinthe ; la mirent dans celuy de Lycurgue ; firent douter Euridamie de ce qu'elle devoit penser ; et assurerent Cleorante de la discretion de Pisistrate. Cependant Philombrote et sa Femme qui parloient à Erophile, ayant commencé de reprendre le chemin de leur Maison, et commandé à quelques-uns de leurs Gens de faire travailler, à ce Chariot rompu ; Cephise, Cleorante, Euridamie, Cerinthe, Pisistrate, Lycurgue, Ariston, et moy, les suivismes : et le hazard disposa les choses si favorablement pour Pisistrate, que sans qu'il parust y avoir nulle affectation, il aida à marcher a Cleorante : parce que comme Cerinthe estoit chez elle, il fallut que les Dames Estrangeres allassent devant : ainsi Lycurgue mena Cephise, Ariston Euridamie, et je donnay la main à Cerinthe. Il est vray qu'elle ne me parla guere : car elle avoit tousjours quelque chose à dire à Pisistrate, ou à Cleorante : Euridamie de son costé, n'entretint guere mieux Silamis : et Lycurgue ne divertit pas beaucoup Cephise. Enfin Madame, de la maniere dont les choses estoient disposées, si nous eussions esté long temps ainsi, il nous eust fort ennuyé : car encore que Pisistrate fust où il vouloit estre, comme il n'y estoit pas avec liberté, il n'y estoit pas tout à fait heureux : et la presence de son Rival, et de ses deux Amies, qui pretendoient estre ses Maistresses, luy ostoit la plus grande partie de son plaisir. Mais enfin, estant arrivez dans la Maison de Philombrote, on mena Erophile, Cephise, et Cleorante, dans un fort bel Apartement, où on les laissa quelque temps dans la liberté de se reposer : de sorte que par ce moyen Pisistrate se trouva engagé avec Cerinthe et Euridamie, sans que Cleorante y fust. Il se tira pourtant assez bien de cette conversation : car comme en effet il avoit tousjours de l'estime et de l'amitié pour elles, et qu'il ne les vit qu'ensemble, il ne leur dit rien sur quoy elles pussent croire qu'il fust changé : et si elles ne l'eussent veû que hors de la presence de Cleorante, elles eussent creû avoir retrouvé Pisistrate tel qu'il estoit quand elles estoient parties d'Athenes. Mais elles ne furent pas long temps dans ce sentiment là : lors qu'Erophile, Cephise, et Cleorante, sortirent de leur Apartement, apres s'estre recoiffées, et qu'elles vinrent dans une grande Sale qui donne sur un beau Jardin, où Cerinthe, Euridamie, et tout le reste de la Compagnie estoient. Car dés que Cleorante parut, Pisistrate s'avança vers elle, et oublia si absolument que Cerinthe et Euridamie l'observoient, qu'il luy donna autant de marques de joye de la revoir, quoy qu'il n'y eust qu'un quart d'heure qu'il l'eust veuë, que s'il y eust eu six mois qu'il eust esté separé d'elle. De sorte que pour cette fois, la Melancolique, et l'Enjoüée, penserent la mesme chose : et ne douterent plus que Pisistrate ne fust amoureux de Cleorante. Cette pensée mit pourtant des sentimens differens dans leur ame : car Cerinte eut du dépit, et Euridamie eut de la douleur : elles eurent neantmoins toutes deux une esgalle consolation, dans une si fâcheuse avanture : Car Cerinthe aimoit mieux perdre Pisistrate par Cleorante ; que par Euridamie, et Euridamie aimoit mieux aussi que Cleorante luy ostast Pisistrate, que si Cerinthe le luy eust osté. Cette consolation n'empescha pourtant pas qu'il ne fust aisé de remarquer qu'elles avoient quelque chose dans l'esprit, qui ne leur plaisoit pas : car Cerinthe ne dit pas une raillerie qui ne fust un peu trop piquante : et Euridamie fut si melancolique, qu'elle se pouvoit dire chagrine. Si bien que comme Cleorante a infiniment de l'esprit, elle s'aperçeut bien tost qu'il falloit que ces deux Filles eussent pretendu quelque chose au coeur de Pisistrate : de sorte qu'ayant une assez grande curiosité de le sçavoir avec certitude, et n'ignorant pas que je sçavois tout ce que Pisistrate avoit dans le coeur, elle fit si bien qu'apres le souper, elle m'engagea à l'entretenir : afin de tascher de me faire dire ce qu'elle vouloit sçavoir. D'autre part, Cerinthe et Euridamie ayant une envie démesurée d'aprendre ce qui s'estoit passé aux Thermopyles, entre Pisistrate et Cleorante, se mirent chacune de leur costé, sans se communiquer leur dessein, à chercher les voyes d'en estre informées : si bien que voyant que Cleorante me parloit, Cerinthe se mit à entretenir Ariston, pour tascher d'en aprendre quelque chose : et Euridamie parla à Cephise, avec la mesme intention. De sorte que comme Philombrote et sa Femme parloient alors bas à Erophile, Pisistrate, et Lycurgue, se trouverent forcez de parler ensemble, quoy qu'ils n'y eussent pas grande inclination : car dés ce soir là, Lycurgue sçeut aussi bien par luy mesme, que Pisistrate estoit son Rival ; que Pisistrate avoit sçeu par Ariston, que Lycurgue estoit le sien : de sorte Madame, que je ne pense pas que jamais il y ait eu un soir passé moins agreablement, quoy qu'il n'y eust que de fort honnestes Gens dans la Compagnie. En effet, veû comme elle estoit disposée, on s'y divertit fort mal : car Pisistrate et Lycurgue, s'ennuyerent estrangement : Cleorante ne se divertit pas trop, parce que je ne voulus point luy dire ce qu'elle vouloit sçavoir : et Cerinthe et Euridamie, se divertirent encore bien moins : parce que Cephise et Ariston, leur dirent à chacune en particulier, plusieurs choses qui leur firent connoistre qu'ils croyoient que Pisistrate estoit amoureux de Cleorante. Mais Madame, ce qu'il y eut d'admirable, fut qu'Ariston n'eut pas plustost dit à Cerinthe, qu'en effet il pensoit que Cleorante avoit conquis le coeur de Pisistrate ; que cette malicieuse Fille, qui ne sçavoit pas ce que Cephise avoit dit à Euridamie, eut une impatience estrange, de luy faire sçavoir ce qu'Ariston luy venoit d'aprendre, afin de luy faire dépit, et de luy persuader mesme qu'elle ne s'en soucioit pas. Et en effet, renfermant alors toute sa colere dans son coeur ; et rapellant dans ses yeux, cét enjouement qui leur est si naturel, elle tira Euridamie à part : et luy dit comme une agreable nouvelle, qu'elle venoit de sçavoir par Ariston, que Pisistrate estoit fort amoureux de Cleorante : adjoustant qu'elle le luy avoit voulu dire, afin qu'elle ne dist rien ny à l'un ny à l'autre, qui les peust fâcher. Mais pour pousser sa malice encore plus loin, elle dit cela si haut à Euridamie, que Lycurgue l'entendit : et si Pisistrate n'eust pas resvé, il l'eust entendu aussi bien que luy : car je l'entendis de la place où j'estois, quoy que je fusse plus esloigné de Cerinthe qu'il ne l'estoit. Cependant comme Euridamie sçavoit bien ce que Cerinthe avoit dans le coeur, elle luy rendit malice pour malice : et luy exagera tellement ce que Cephise luy avoit dit de l'amour de Pisistrate pour Cleorante, qu'elle luy fit autant de mal, qu'elle luy en avoit voulu faire : ainsi ces deux Rivales, en se vangeant sur elles mesmes, se vangerent aussi de celuy qu'elles avoient perdu : car Lycurgue sçeut si bien que Pisistrate estoit son Rival, que dés lors la jalousie et la heine s'emparerent de son coeur. Cependant apres toutes ces conversations particulieres, il s'en fit une generale, qui ne fut pas non plus trop divertissante : car comme chacun ne disoit pas ce qu'il pensoit, et qu'une partie de ceux qui la faisoient, ne pensoient rien qui leur plûst, elle fut peu liée, et fort languissante. Aussi ne se retira-t'on pas extrémement tard : car dés que Philombrote proposa à Erophile de se retirer de bonne heure, comme s'estant levée matin, personne ne s'y opposa, et chacun se separa volontiers, à la reserve de Pisistrate : qui ne pouvoit jamais se separer agreablement de Cleorante. Cependant pour achever cette avanture, à peine le Soleil estoit-il levé, que Theocrite arriva chez Philombrote, avec qui il venoit disner : mais en y arrivant, il trouva son Frere, que la jalousie avoit réveillé, qui se promenoit desja dans la grande Route par où Erophile estoit arrivée le soir auparavant. De sorte que mettant pied à terre, il luy demanda des nouvelles de Cerinthe, qu'il aimoit tousjours ardemment, quoy qu'elle raillast autant de son serieux, et de sa gravité, qu'elle avoit jamais fait. Si bien que Lycurgue qui avoit l'esprit tout remply de son propre chagrin, et qui n'ignoroit pas que son Frere avoit eu quelques sentimens jaloux de Pisistrate, avant qu'il partist pour aller aux Bains, se mit à luy dire qui estoit chez Philombrote. Quoy (s'escria Theocrite fort affligé, de trouver en ce lieu là, un homme qu'il croyoit estre son Rival) Pisistrate est icy ? ouy repliqua Lycurgue, il y est : mais il a plû à la Fortune qu'il fust plus mon Rival, qu'il ne fut jamais le vostre. Vous estes donc devenu amoureux de Cerinthe depuis que vous estes icy ? (reprit Theocrite, avec autant d'estonnement que de chagrin) nullement, repliqua Lycurgue, mais c'est que Pisistrate l'est devenu de Cleorante, durant qu'il a esté aux Bains avec elle. Ha mon Frere, reprit Theocrite, je vous demande pardon de ne pouvoir m'affliger de vostre affliction : mais je sens un si grand soulagement d'aprendre que Pisistrate n'est plus mon Rival, que je ne puis m'affliger de ce qu'il est le vostre. Pour un Melancolique, repliqua brusquement Lycurgue, c'est estre bien sensible à la joye, que de vous réjouïr de ce qui m'afflige. Quand Pisistrate aura esté aussi long temps vostre Rival qu'il a esté le mien, respondit Theocrite, vous me pardonnerez le plaisir que j'ay d'aprendre qu'il ne l'est plus. Il est vray, adjousta-t'il, que vous ne serez peut-estre pas aussi malheureux que moy : et qu'il ne sera pas aussi bien avec Cleorante, qu'il estoit bien avec Cerinthe. Ha mon Frere, s'escria Lycurgue, il y a une grande difference entre Cerinthe et Cleorante ! car la premiere n'est guere capable, ny de haine, ny d'amitié : et vous ne deviez craindre tout au plus si non que Pisistrate la divertist plus qu'un autre, et que vous la divertissiez moins que qui que ce soit, parce que vostre humeur est tout à fait opposée à la sienne. Mais pour Cleorante, quoy qu'elle ait quelquesfois quelque raport d'esprit avec Cerinthe elle n'en a pas le coeur : et je suis assuré qu'elle sçait aimer et haïr, et que je suis exposé à estre le plus malheureux homme du monde. Comme Lycurgue disoit cela, Pisistrate, Ariston, et moy, arrivasmes où ils estoient : de sorte que nous fusmes obligez de salüer Theocrite, que nous n'avions point encore veû. Mais Madame, ce qui nous surprit fort, fut que cét homme grave et melancolique, nous aborda en souriant à demy : aussi regarday-je ce souris comme une chose si extraordinaire, que m'aprochant de Pisistrate, je luy dis que je croyois que Theocrite avoit deviné qu'il ne seroit jamais son Rival. Cependant comme nous sçavions que le Chariot d'Erophile estoit racommodé, et qu'elle vouloit partir de bonne heure ; apres les premiers complimens, nous reprismes le chemin de la Maison, où nous trouvasmes toutes les Dames ensemble, que Theocrite salüa avec je ne sçay quel air, un peu moins grave qu'il n'avoit accoustumé de l'avoir. Je pense pourtant que Cerinthe, dans le despit secret qu'elle avoit dans l'ame, n'y eust pas pris garde, si je ne luy eusse dit comme une chose fort extraordinaire, que j'avois presques veû rire Theocrite quand nous l'avions abordé. En verité, me dit elle malicieusement, j'aurois une grande joye en l'humeur oû je me trouve, si Theocrite pouvoit devenir aussi enjoüé que Pisistrate : et que Pisistrate devinst aussi melancolique que Theocrite. Eh de grace, luy dis-je en souriant, que vous a fait Pisistrate, que vous luy souhaitiez un si grand chagrin ? Pisistrate) reprit-elle en souriant aussi) n'a rien fait où je prenne interest : mais j'ay tant d'obligation à Theocrite, que le moins que je puisse faire pour luy, est de luy souhaiter de la joye. Serieusement, luy dis-je, je suis persuadé que si vous luy donnez celle d'aimer, il ne sera plus melancolique : mais le mal est pour luy, repliqua-t'elle, qu'il faudroit que mon affection precedast son enjouëment : et que je voudrois au contraire que sa belle humeur precedast mon affection. Mais Madame, ce qu'il y eut d'admirable, fut qu'en effet Theocrite fut presques le moins chagrin de la Compagnie, quoy qu'il soit le plus melancolique de tous les hommes : car comme Cerinthe avoit plus de dépit du changement de Pisistrate, qu'elle n'eust jamais creû estre capable d'en avoir, elle n'estoit plus ce qu'elle avoit accoustumé d'estre. Euridamie de son costé, avoit aussi quelque redoublement de melancolie : Cleorante en son particulier, avoit quelque sentiment de colere, de voir que Lycurgue osoit luy donner par ses regards, et mesme par ses paroles, quelques marques de jalousie : et Pisistrate n'avoit pas aussi toute sa joye ; non seulement parce qu'il estoit un peu embarrassé, entre Cerinthe et Euridamie, mais encore parce que connoissant Lycurgue comme il le connoissoit, il ne doutoit pas qu'il ne s'opiniastrast à l'amour de Cleorante : et pour Cephise, Ariston, et moy, nous avions tant de peur de desobliger quelqu'un en riant trop de ce que nous, voiyons, que pour esviter cét accident, nous demeurions froids, et serieux, le plus qu'il nous estoit possible. Mais enfin Madame, quand il plût à Erophile, nous partismes : il est vray que nous ne partismes pas sans Lycurgue : qui feignant de se souvenir qu'il avoit une affaire pressée à Athenes, y revint aveque nous, et nous incommoda estrangement, quoy que ce soit un fort honneste homme : parce qu'il nous empescha de nous divertir de tout ce que nous avions remarqué. De plus, Pisistrate et luy n'estant jamais de mesme advis, disputerent une fois si aigrement, que nous eusmes peut qu'ils ne se broüillassent : mais à la fin pourtant la chose s'estant passée doucement, nous arrivasmes à Athenes : nous remenasmes les Dames chez elles ; et nous nous separasmes tous. Cependant comme l'absence d'Euridamie et de Cerinthe, dura encore assez long temps, l'amour de Pisistrate pour Cleorante devint si forte, et il s'accoustuma tellement à la voir, et à l'aimer, et à ne les voir plus, qu'il ne leur eust pas esté aiseé de l'obliger à changer sa forme de vie. Mais Madame, ce qu'il y eut de remarquable, fut que Cerinthe estant revenuë à Athenes devant Euridamie, et ayant apris à son retour que Pisistrate ne bougeoit plus de chez Cleorante ; qu'il avoit fait diverses Festes magnifiques pour elle ; et que tout le monde l'en croyoit fort amoureux ; devint la plus soigneuse Amie qui fut jamais pour Euridamie : car elle luy escrivit des le lendemain, et continua de le faire presques tous les jours, tant qu'elle fut aux champs : afin de luy pouvoir mander tout ce qu'elle sçavoit de Pisistrate. Et certes elle ne manquoit pas de matiere : car il ne se passoit point de jour qu'il ne donnast quelque divertissement esclatant à Cleorante, ou qu'il n'eust quelque démeslé avec Lycurgue : si bien que Cerinthe croyant aveque raison qu'elle ne pouvoit estre mieux instruite de ce qui se passoit entre Pisistrate et Cleorante, que par un Amant jaloux, elle traita un peu plus favorablement Theocrite, afin qu'il fust son Espion : et qu'il luy dist tout ce qu'il sçauroit de son Frere : pretextant sa curiosité de l'envie qu'elle avoit de sçavoir si Cleorante, qui faisoit, disoit-elle, la Personne sans attachement, n'en avoit point. De sorte que Theocrite qui estoit bien aise d'une semblable commission, luy disoit non seulement tout ce qu'il aprenoit de son Frere, mais encore tout ce qu'il s'imaginoit estre propre à esloigner tousjours de plus en plus Pisistrate de son coeur : ainsi par son moyen Cerinthe faisoit tous les jours de grandes Relations à Euridamie, de tout ce qui se passoit entre Pisistrate et Cleorante : luy mandant exactement toutes ces choses, jusques aux moindres circonstances, afin de se vanger sur elle, puis qu'elle ne pouvoit se vanger, ny sur Cleorante, ny sur Pisistrate : car s'imaginant que sans Euridamie, elle eust achevé d'assujettir Pisistrate avant qu'il allast aux Bains, elle luy en vouloit un mal estrange. Ce n'est pas que Cerinthe fust d'humeur à s'engager à aimer jamais fortement, ny s'affliger avec excés d'une semblable perte : mais si elle n'en avoit de la douleur, elle en avoit du despit, et de la confusion : et on pouvoit presques dire, que sans avoir ny amour, ny jalousie, Cerinthe ne laissoit pas d'agir comme si elle eust eu ces deux passions là dans l'ame. Cependant depuis le retour de Cleorante, Pisistrate trouva plus d'une occasion de luy parler de son amour : de sorte que comme il luy plaisoit infiniment plus que Lycurgue, ny que tous ceux qui la voyoient, elle ne le mal-traita pas : et si elle ne reçeut pas son affection aussi favorablement qu'il l'eust souhaité, ce ne fut pas par aversion ; mais seulement par modestie, et par prudence : estant certain qu'elle l'estimoit desja infiniment. Au reste Madame, il ne faut pas s'imaginer que Pisistrate soit un de ces soupireurs eternels, qui ne font que se pleindre, et se tourmenter : ny que ce soit un de ces Amans qui ne font jamais que parler de leur amour, sans pouvoir parler d'autre chose : au contraire il n'en parle jamais long temps, et n'en parle que de deux façons ; ou en simple galanterie enjoüée, ou en faisant des protestations d'amour si fortes, et qui sont exprimées en des termes si affirmatifs, et si passionnez, qu'on n'oseroit presques douter de ce qu'il dit, tant il paroist de sincerité, et de vehemence en ses discours. Cependant dés qu'Euridamie fut revenuë de la Campagne, Cerinthe luy fit une visite, afin de voir sur son teint, et dans ses yeux, si tout ce qu'elle luy avoit mandé, avoit fait l'effet qu'elle en avoit attendu. Elle n'eut pourtant pas tout le plaisir qu'elle en avoit esperé : car Cleorante y estant allée, luy sembla si belle ce jour-là,que je suis assuré que ces deux Rivales advoüerent en elles mesmes, qu'elles luy devoient ceder : et que Pisistrate avoit une belle excuse, quand mesmes elles eussent eu quelque droit de l'accuser d'inconstance. Cependant quoy qu'elles connussent sans doute que Cleorante estoit digne de l'amour de Pisistrate, elles ne laissoient pas de le croire coupable, bien qu'à parler veritablement il ne le fust point : puis qu'il n'avoit eu qu'une grande disposition à les aimer, et qu'il n'avoit lié affection particuliere avec pas une. D'autre part Cleorante descouvrant à la fin la verité des sentimens de ces deux Filles, en eut plus d'obligation à Pisistrate : dont elle souffrit alors l'amour, et par gloire, et par reconnoissance. Elle ne tomboit pourtant pas d'accord en parlant à luy, ny qu'il fust fort amoureux d'elle, ny qu'elle l'aimast : et je ne pense pas que depuis qu'il est des Amans, il y ait jamais eu une conversation esgalle à celle qu'ils eurent un jour, et que Pisistrate me raconta le lendemain. Car imaginez vous Madame, que se trouvant une apresdisnée seul avec Cleorante, comme il voulut luy protester qu'il l'aimoit plus que personne n'avoit jamais aimé ; en verité (luy dit elle en l'interrompant) je ne pense pas que vous sçachiez bien si vous m'aimez aussi fortement que vous le dittes : car à n'en mentir pas, il y a des jours où je croy que vous m'aimez beaucoup : et il y en a d'autres aussi où il me semble que vous ne m'aimez point, ou que vous ne m'aimez guere. Je voy bien, luy dit-il alors, que vous ne parlez comme vous faittes, que parce que vous trouvez quelque sorte de plaisir à me dire une chose fâcheuse : mais Madame, j'ay vous aprendre que ce que vous me dittes de moy en raillant, je le puis dire de vous serieusement. Car enfin je vous advouë (si je le puis advoüer sans presomption) qu'il y a certains momens, où je croy que vous avez quelque estime pour moy, et : où je voy dans vos yeux, je ne sçay quel esclat amoureux qui ne me deffend pas d'esperer d'estre aimé : mais il y en a d'autres aussi, où je ne sçay où j'en suis : et où il s'en faut peu que je ne croye que je vous suis tout à fait indifférent : c'est pourquoy Madame, adjousta-t'il, vous me feriez le plus grand plaisir du monde, si vous vouliez me faire la grace de me descouvrir sincerement le secret de vostre coeur, afin que je visse comment j'y suis. Si je sçavois precisément, repliqua-t'elle en soûriant, comment je suis dans le vostre, il me seroit plus aisé de vous aprendre comment vous estes dans le mien : car à dire les choses comme elles sont, je ne sçay guere mieux comment vous estes aveque moy, que je sçay comment je suis aveque vous. En effet, adjousta-t'elle, mes sentimens despendent tellement des vostres en cette occasion, que je ne sçay effectivement, si j'ay beaucoup d'amitié pour vous, ou si je n'en ay que mediocrement : c'est pourquoy il faudroit que je fusse convenuë de l'affection que vous avez pour moy, avant que de vous dire precisément si j'en ay pour vous. Mais pour en convenir (reprit-il avec precipitation) il faudroit donc que vous vous donnassiez la peine d'examiner toutes mes actions ; toutes mes paroles ; et mesme tous mes regards ; afin de voir si toutes ces choses ne vous disent pas que je vous aime : car je vous proteste Madame, adjousta-t'il, que je ne sortiray point de vostre Chambre, que vous ne m'ayez dit positivement que vous croyez que je vous aime plus que qui que ce soit n'a jamais aimé : et que vous ne m'ayez dit aussi comment je suis dans vostre esprit. Pour vous tesmoigner que je veux vous rendre justice, luy dit-elle en riant, je veux bien examiner tout ce que vous faites, et que vous examiniez aussi tout ce que je fais : afin que nous sçachions tous deux ce que nous devons penser l'un de l'autre : et en effet Madame, ils se mirent à parler d'eux mesme, comme s'ils eussent parlé de Gens où ils n'eussent point eu d'interest : et à examiner effectivement leurs propres sentimens, comme s'ils ne les eussent pas connus. Mais enfin, apres que Pisistrate eut forcé Cleorante d'advoüer qu'elle pensoit avoir sujet de croire qu'il l'aimoit, elle se deffendit encore de luy dire s'il estoit aimé d'elle : en luy disant que quand elle tomberoit d'accord qu'il l'aimast, elle auroit encore à luy reprocher, qu'il ne l'aimoit que pour l'amour de luy, et que son affection n'estoit pas assez desinteressée. Ha Madame, s'escria-t'il, je suis moins difficile que vous à contenter : car je vous proteste que bien loin de trouver mauvais que vous m'aimassiez pour l'amour de vous, je me tiendrois bien plus glorieux, que vous m'aimassiez ainsi, que si vous m'aimiez pour l'amour de moy seulement. Vous estes si peu sage, luy dit elle, que je ne sçay que vous respondre : vous estes si peu pitoyable, repliqua-t'il, que je ne sçay plus que vous dire : si ce n'est que si vous ne me dittes comment je suis dans vostre esprit, je feray tout ce que je pourray pour me tromper : et pour croire que je n'y suis pas si mal que je me l'estois imaginé. Mais enfin Madame, sans m'arrester à vous redire toute cette conversation, je vous diray qu'à la fin ils convinrent qu'ils ne se haïssoient pas : et que Cleorante sans dire precisément qu'elle aimoit, choisit si bien toutes les paroles dont elle se servit en cette occasion, qu'elle fit entendre du moins qu'elle estoit bien aise d'estre aimée. Ils eurent pourtant diverses petites querelles, pendant quoy il faisoit comme s'il eust voulu retourner à Cerinthe, ou à Euridamie : mais il revenoit aussi tost à Cleorante : et s'il donnoit un moment de jalousie à Theocrite, il en donnoit des Mois entiers à Lycurgue. D'autre part, comme Cerinthe a de l'esprit, et de l'esprit malicieux, elle fit si bien qu'elle donna un jour quelques sentimens jaloux à Pisistrate : car elle fit que Cleorante fut d'une Partie de divertissement, sans qu'elle luy en dist rien : parce que la Dame qui l'avoit priée d'en estre luy en avoit fait un grand secret. Cependant il se trouva que Lycurgue estoit celuy qui faisoit la Feste, quoy que Cleorante ne l'eust pas sçeu, lors qu'elle s'estoit engagée d'y aller, et d'y aller encore sans en parler à personne. Cerinthe n'eut pourtant pas toute la satisfaction qu'elle s'estoit imaginée : car Madame, quoy que Pisistrate eust durant quelques jours quelque espece de jalousie, il ne voulut point, par un sentiment d'orgue, la faire paroistre : parce qu'il estoit alors persuadé qu'il faut de necessité avoir mauvaise opinion de soy, ou de la Personne qu'on aime, pour estre longtemps jaloux. Mais Madame, ce qu'il y avoit encore de particulier en Pisistrate, est que je luy ay fait confesser, que sa jalousie mesme estoit journaliere : et que sans qu'il arrivast rien de nouveau, il y avoit non seulement des jours, mais mesme des heures, où il estoit plus ou moins jaloux, selon la disposition de son esprit, sans que son Rival ny sa Maistresse y contribuassent rien. Au reste les querelles que Pisistrate avoit quelquesfois avec Cleorante, estoient si courtes : qu'il ne luy avoit pas plustost dit qu'il luy declaroit la guerre, qu'il songeoit desja à faire sa paix : et il estoit si accoustumé à aimer Cleorante, et à la voir, qu'il luy est arrivé tres souvent, d'aller chez elle sans en avoir eu le dessein, quoy qu'il eust mesme affaire ailleurs. Mais Madame, pour porter l'exageration de l'accoustumance, aussi loin que l'imagination la peut faire aller, il ne faut que vous dire qu'il est certain que ce qui fit en quelque façon passer la jalousie de Pisistrate plustost, fut qu'il s'accoustuma tellement à voir son Rival, qu'il n'en fut presques plus jaloux : ainsi ce qui auroit augmenté la jalousie d'un autre, diminua la sienne durant quelque temps : du moins luy en faisois-je la guerre, et ne s'en deffendoit-il pas trop. Cependant, si une seule passion n'avoit pû obliger Pisistrate à haïr fortement Lycurgue, avec qui Cleorante l'avoit obligé de vivre civilement, deux passions unies ensemble le firent : car il sçeut que Lycurgue cabaloit de nouveau pour renouveller les anciens mouvemens d'Athenes, qui avoient mis tout le Païs d'Attique en division. De sorte que l'ambition se joignant à l'amour, Lycurgue luy devint insuportable : si bien que pour s'opposer autant à luy en l'un qu'en l'autre, il cabala de son costé parmy ceux avec qui il avoit credit, qui n'estoient pas en petit nombre. Car Madame, il faut que vous sçachiez, qu'il y avoit toûsjours trois Partis parmy le Peuple d'Attique, qui ne manquoient jamais d'estre tous prests de remuër, dés qu'il se trouvoit des Chefs qui vouloient les soustenir. En effet ceux de la Marine ont tousjours fait un Corps separé : ceux de la Plaine en ont fait autant : et ceux des Montagnes et les bas Artisans, ont tousjours esté unis, dés qu'il y a eu quelque division à Athenes. Mais Madame, ce qui embarrassa fort Pisistrate, fut qu'en taschant de descouvrir ce que Lycurgue tramoit parmy ceux de la Plaine, il sçeut que ceux de la Marine remüoient aussi : sans qu'il pûst penetrer qui les faisoit agir, quelque soin qu'il y aportast. Outre cela il y avoit encore une autre chose qui l'inquietoit fort : car enfin quelque soin qu'il eust peû avoir de se reconcilier tout à fait avec Megacles, Pere de Cleorante, il n'avoit pû l'obliger à renoüer sincerement aveque luy, quoy qu'il y vescust avec civilité : de sorte qu'il ne sçavoit comment faire, ny pour posseder sa Maistresse, ny pour destruire son Rival. Mais ce qu'il craignoit le plus, estoit que Megacles ne s'unist avec Lycurgue : parce que si cela eust esté, il eust esté egalement malheureux en amour et en ambition : puis que son Party eust esté le plus foible, et qu'il eust perdu sa Maistresse. Vous pouvez donc juger Madame, que Pisistrate n'estoit pas alors sans occupation : d'autre part Lycurgue s'estant resolu de faire exiler Pisistrate, afin de l'esloigner de Cleorante, insinuoit secretement dans l'esprit de cette partie du Peuple sur laquelle il avoit credit, que Pisistrate aspiroit à la Tirannie : et Theocrite poussé par Cerinthe, luy nuisoit aussi autant qu'il pouvoit. Mais pour Euridamie, comme elle estoit plus prudente que Cerinthe, elle dissimula ses sentimens : et se guerit mesme de sa foiblesse, par celle de son Amie.

Histoire de Pisistrate : triomphe de Pisistrate


Cependant je voyois alors que Pisistrate avoit quelque chose d'extraordinaire dans l'esprit, qu'il ne me vouloit pas dire : il me disoit pourtant encore ce qui regardoit Cleorante, mais je ne voyois pas qu'il eust lieu d'estre inquiet de ce costé là : au contraire il estoit alors si bien avec elle, qu'il n'y avoit jamais esté mieux : mais apres tout il ne voulut point me descouvrir le fonds de son coeur : et si je fus le Confident de son amour, je ne fus pas celuy de son ambition. Car comme il connoissoit que j'aimois fort le repos de ma Patrie, il ne pensa pas que j'aprouvasse ses sentimens : et ne voulut pas sans doute que je les contredisse inutilement. D'ailleurs, comme il sçavoit ce que l'ignorois, il prevoyoit bien que si une fois les choses alloient à l'extremité, et qu'on en vinst aux armes, ce ne seroit pas un temps propre pour songer à espouser Cleorante : de sorte que voulant faire tout ce qu'il pouvoit pour cela, avant que les choses se broüillassent davantage, il fut la trouver pour luy demander la permission d'employer tout ce qu'il avoit d'Amis à Athenes, pour persuader Megacles de la luy donner : car pour Erophile, il estoit asseuré qu'elle consentiroit volontiers à ce Mariage. Si bien que pour preparer l'esprit de Cleorante à ce qu'il vouloit luy demander, il luy dit tout ce que l'amour peut inspirer de plus tendre : et il le luy dit si fortement, qu'en effet Cleorante en eut le coeur esmeû, et luy advoüa que son affection l'obligeoit sensiblement, et qu'elle y respondoit autant que la bien-seance le luy permettoit. Mais lors qu'il vint à la presser de consentir qu'il fist ce qu'il pourroit pour l'espouser bientost, elle changea de couleur : et l'arrestant tout court ; ha Pisistrate, luy dit-elle, que me demandez vouslie vous demande Madame à estre heureux, reprit-il : dittes plustost, repliqua-t'elle que vous demandez à ne m'aimer plus, et à perdre volontairement, toute la douceur que ma conversation vous donne : car enfin Pisistrate, l'amour peut au delà du Tombeau, mais elle ne va guere au delà du Mariage : c'est pourquoy je suis persuadée, que quiconque veut tousjours aimer, doit n'espouser jamais la Personne aimée : et qu'il n'y a point d'obstacle plus raisonnable pour s'empescher de songer à s'espouser, que de sçavoir qu'on s'aime. Il faut sans doute s'estimer en s'espousant, adjousta-t'elle, mais il ne faut point qu'il y ait de violente passion entre ceux qui se marient : s'il ne veulent s'exposer à ne s'aimer plus, et à estre malheureux. L'amour peut naistre entre des Gens qui s'espousent, et durer mesme apres leur mariage : mais elle ne peut subsister long temps, lors qu'elle est née avant leurs Nopces : du moins l'experience l'a-t'elle monstré mille et mille fois. C'est pourquoy Pisistrate, puis que vous m'aimez, et que je seray bien aise que vous m'aimiez tousjours, ne parlons point de mariage, et attendons du moins que mon Pere veüille me forcer à espouser quelqu'un : car en ce cas là, malheur pour malheur, je pense que j'aimeray mieux m'exposer à voir mourir vostre amour, qu'à vivre avec tout autre que vous. Ce que vous dittes Madame, repliqua Pisistrate, a quelque chose de si doux, et de si rude tout ensemble, que je ne sçay si je dois me loüer de vostre bonté, ou me pleindre de vostre rigueur. En verité, dit-elle, vous n'avez aucun sujet de pleinte, puis que je n'ay aucun sentiment dans l'esprit qui vous soit desavantageux : mais je vous advouë que je craindrois tellement de voir en vous, le changement que je voy en tous les Amans qui deviennent Maris, que je ne puis rien craindre davantage : car enfin tous ceux que j'ay veus en ma vie, n'ont pas plustost commencé d'estre Maris, qu'ils ont cessé d'estre Amans : et j'en sçay mesme qui ont quelquesfois cessé d'estre civils pour celles qu'ils avoient adorées, et qui ne se sont pas contentez de n'avoir plus d'amour pour leurs Maistresses, parce qu'elles estoient leurs Femmes : car ils en ont eu pour d'autres, et pour d'autres qui ne les valoient pas. Je sçay bien Madame, luy dit-il, que ce que vous dittes est arrivé quelquesfois : mais je sçay bien mieux encore, que cela ne m'arrivera jamais. Tous ceux à qui il est arrivé, reprit-elle, ne pensoient pas pouvoir estre capables de cesser d'aimer celles qu'ils espousoient ; c'est pourquoy vous ne pouvez me donner nulle seureté de vostre affection. Je vous advouë, luy dit-elle, que je suis persuadée que vous m'aimerez tant que nous serons l'un et l'autre en l'estat où nous sommes : mais je le suis en mesme temps, que vous ne m'aimeriez plus, ou que vous m'aimeriez moins, si vous m'espousiez. Cependant je ne vous dis pas que je ne vous espouseray jamais : car je vous ay desja dit que plustost que d'en espouser un autre, et d'estre obligée de rompre aveque vous, je m'exposeray à perdre vostre affection. De plus, adjousta-t'elle, quand mesme je ne serois pas dans les sentimens où je suis, je ne vous conseillerois pas presentement de faire une semblable proposition à mon Pere : car depuis quelques jours il est si inquiet, que je pense qu'il seroit difficile qu'on luy pûst proposer rien qui luy fust agreable. Comme cette derniere raison, reprit Pisistrate, est une raison solide, je ne m'y sçaurois opposer : mais pour l'autre, Madame, je m'y oppose de toute ma force : et je vous proteste avec autant de verité que d amour, que quand je seray assez heureux pour devenir vostre Mary, je seray toute ma vie vostre Amant. Il falut pourtant que Pisistrate obeïst à Cleorante : et qu'il ne fist point parler à Megacles, dans un temps où il paroissoit si chagrin, de peur de n'en avoir pas de responce favorable. Mais enfin Madame, les choses estant en cét estat, Solon revint à Athenes, où il ne fut pas marry de trouver que Pisistrate avoit de l'amour : parce qu'il espera que cette passion l'empescheroit d'estre trop ambitieux. Il eut neantmoins un assez grand sentiment de douleur, lors qu'estant allé voir Euridamie, qui comme je l'ay dit est sa Parente fort proche, il y vit Cleorante : car Madame, il faut que vous sçachiez, que Solon trouva qu'elle ressembloit il prodigieusement à une Fille qu'il a, qui s'apelle Policrite, et qui a espousé un Prince de l'Isle de Chypre, qui se nomme Phyloxipe, qu'à peine son Miroir la representoit-il mieux. Or Madame ce qui faisoit son chagrin, estoit que du temps que ce fameux Epimenides, que tout le monde connoist de reputation, estoit à Athenes, il luy dit, poussé par un esprit de divination, que sa Femme qui estoit grosse alors, acoucheroit d'une Fille : et qu'il faloit qu'il ne l'eslevast point à Athenes, parce que si elle y demeuroit, il seroit exposé à avoir la douleur de voir qu'elle donneroit de l'amour au Tyran de sa Patrie. De sorte que Solon voyant Cleorante chez Euridamie, et la voyant si ressemblante à Policrite, fut alors extrémement surpris de l'amour que Pisistrate avoit pour elle : car il conjectura aveque raison, que puis qu'il aimoit Cleorante, il eust bien pû aimer Policrite qui luy ressembloit si parfaitement : de sorte que commençant de craindre que Pisistrate ne se rendist Maistre d'Athenes, il l'observa avec assez de soin. Il ne dit pourtant rien alors de sa crainte, ny de ce qui la causoit : mais il l'a dit depuis à plusieurs de ses Amis particuliers. Cela n'empescha pourtant pas cét homme illustre de loüer la beauté de Cleorante, et de la loüer mesme galamment : car comme quelqu'un luy dit que ses Loix avoient reüny tous les coeurs des Atheniens durant long temps ; il se tourna vers elle, et luy adressant la parole ; on vous fait tort Madame, luy dit-il, car je suis persuadé que ce qui fait presentement la tranquilité d'Athenes, est que tout ce qu'il y a de Braves et d'ambitieux, ne songent qu'à conquerir vostre coeur, et ne pensent plus à faire de sedition : c'est pourquoy (adjousta-t'il en se disposant à s'en aller) je vous les donne tous en garde, avec esperance que de plus de douze Printemps, il n'y en aura pas un qui ait plus d'ambition que d'amour, ny qui songe à faire d'autre desordre dans la Ville, que celuy de nuire a ses Rivaux : aussi vous protestay-je, poursuivit-il en soûriant, que si vous ne leur inspirez l'amour de la Patrie, je me prendray à vous de tous les maux qu'ils feront, et que je m'en plaindray peut-estre plus, qu'ils ne se pleignent de vos rigueurs. Solon dit cela d'un air si noble, et si convenable à un homme comme luy, que personne ne comprit qu'il y eust de sens caché en ses paroles : aussi Cleorante y respondit-elle comme à une simple civilité : luy protestant qu'elle n'avoit pas la vanité de croire qu'elle pûst faire ce que ses Loix n'avoient pas fait. Cependant Madame, Solon s'en alla chez luy, et s'y en alla assez resveur : car il avoit tousjours trouvé Epimenides si veritable en toutes les choses qu'il luy avoit predittes, qu'il craignoit estrangement qu'il ne se trompast pas en celle-là. De plus, comme il fut bien tost informé de tout ce que faisoient Lycurgue, Theocrite, et Pisistrate, et qu'il sçeut aussi que ceux de la Marine remüoient, aussi bien que ceux de la Plaine, et des Montagnes, il connut que la prudence humaine est estrangement bornée : car enfin il aprit que l'amour de Pisistrate, de Lycurgue, et de Theocrite, estoit alors la veritable cause des divisions d'Athenes, quoy que cela ne parust pas aux yeux du Peuple, et qu'ainsi il avoit eu tort de se réjouir d'aprendre que Pisistrate estoit amoureux : et d'avoir dit que durant que les Braves de nostre Ville, seroient Esclaves de nos Belles, ils ne songeroient pas à estre nos Maistres. Ce qui l'affligeoit encore, estoit que ses voyages l'avoient affoibly, et que l'aage où il estoit ne luy permettoit plus d'agir avec la mesme vigueur pour le bien commun, qu'il avoit eu autrefois : car il n'avoit plus la force de haranguer en public : neantmoins il ne laissa pas de faire tout ce qu'il pût pour calmer cét orage, qui ne faisoit encore que menacer la Republique. Pour cét effet, il parla à tous les Chefs de Party : et il s'adressa le premier à Pisistrate, pour luy persuader de se tenir en repos, et de n'aspirer point à d'autre gloire, qu'à celle d'estre le Protecteur de la liberté d'Athenes. Pisistrate reçeut apparamment si bien ce que luy dit Solon, que tout autre que luy auroit creû qu'il n'avoit nulle ambition cachée dans le coeur, et qu'il n'avoit autre dessein que de s'opposer à Lycurgue : Solon n'y fut pourtant pas abusé : et il ne douta presques plus que soit par haine pour son Rival, par amour pour Cleorante, ou par ambition pour luy mesme, il n'aspirast à estre Maistre d'Athenes. De sorte que tout ce que l'eloquence et la raison jointes ensemble, peuvent avoir de fort, et de persuasif, Solon l'employa à persuader Pisistrate : qui sans s'opposer directement à ce qu'il luy disoit, l'assuroit seulement en general, sans rien particulariser, qu'il ne seroit jamais rien qui pûst nuire aux Atheniens, luy protestant qu'il ne songeoit qu'à nuire à Lycurgue. D'autre part, Solon qui sçavoit le fonds de la chose, parla au Rival de Pisistrate, pour tascher de le porter à ne songer plus à Cleorante, et à sacrifier cette passion au repos de sa Patrie : luy exagerant fortement la grandeur du crime de ceux qui commencent les Seditions dans les Estats : car enfin, luy disoit-il, ce feu que vous allez allumer, ne s'esteindra pas quand vous le voudrez : et cette haine que vous avez pour Pisistrate, et que Pisistrate a pour vous, passant dans le coeur de tous ceux qui suivront vos differens Partis, va diviser les Freres d'avec les Freres, les Peres d'avec les Enfans ; et mettre un si grand desordre dans Athenes, que vous aurez vous mesme horreur de ce que vous aurez fait, quand vous en verrez les funestes suites. De plus, ne considerez vous point, que vous ne pouvez estre que de deux choses l'une ; ou l'Esclave de vostre Rival, si son Party est plus fort que le vostre ; ou le Tiran d'Athenes, si le vostre est plus fort que le sien ? jugez donc apres cela, si n'ayant à choisir que d'estre Tiran, ou Esclave, il ne vaut pas mieux que vous soyez bon Citoyen. Cleorante, adjousta-t'il, n'est pas seule belle à Athenes ; et si vous considerez bien tous les malheurs qui viennent en foule dans un Estat divisé, vous trouverez que la possession de Cleorante (qui aime mieux vostre Rival que vous) ne merite pas que vous vous chargiez de tous les crimes qui se commettront pendant les desordres que vous aurez causez. Enfin Madame, Solon parla si fortement, que Lycurgue luy dit que pourveû que Pisistrate renonçast à la possession de Cleorante aussi bien que luy, il cesseroit d'estre son ennemy. Mais comme Solon sçavoit bien que Pisistrate ne le feroit pas, il s'avisa d'un autre expedient : qui fut d'aller trouver Megacles, pour luy persuader de faire une declaration publique, de ne donner jamais sa Fille, ny à Pisistrate, ny à Lycurgue : mais Megacles qui avoit ses desseins cachez, reçeut si mal ce que luy dit Solon, qu'il luy fut aisé de connoistre qu'il avoit part aux divisions d'Athenes. Et en effet, il descouvrit que c'estoit luy qui pour la seconde fois, estoit Chef de ceux de la Marine : mais la connoissance qu'il en eut, n'empescha pas que les choses ne s'aigrissent de plus en plus. Cependant Pisistrate estoit fort embarrassé à trouver qui estoit celuy qui faisoit ce tiers Party dans Athenes : car encore que Solon le sçeust, il ne le luy disoit pas : aimant beaucoup mieux qu'il y eust trois Partis de revoltez, que s'il n'y en eust eu qu'un : et il employoit alors toute son adresse, à empescher qu'il n'y en eust deux qui se joignissent : et qu'ainsi il n'y en eust un si fort qu'il accablast l'autre. Il n'aprehendoit point, sçachant ce qu'il sçavoit, que Pisistrate et Lycurgue se pussent joindre : parce qu'il n'ignoroit pas que deux Rivaux ne peuvent guere estre de mesme Party : mais il craignoit que Megacles ne se joignist à un des deux. Neantmoins apres s'estre bien informé des choses, il ne l'aprehenda plus guere : parce qu'il sçeut que quand Megacles l'eust voulu, ceux de la Marine dont il estoit le Chef, n'y eussent pas consenty, et l'eussent abandonné. En effet il y a une haine si forte entre ce Peuple Maritime, et celuy qui ne l'est pas, qu'ils ne peuvent jamais estre unis : car outre qu'il est plus grossier que l'autre, et plus mutin ; il est encore vray que tous ces Gens de Mer, se sont mis dans la fantaisie que ce sont eux qui ont fait la gloire d'Athenes, et qui en font la force : si bien que mesprisant les autres, il ne peut jamais y avoir de veritable reünion entre eux. De sorte que Solon ne pouvant reünir toute la Ville, eut du moins quelque consolation de pouvoir esperer, que nul de ces trois Partis, ne se pourroit joindre à pas un des autres. D'autre part, Cerinthe faisoit tousjours agir Theocrite aupres de Lycurgue, afin qu'il la vangeast de Pisistrate : si bien que comme sa gravité n'estoit pas si incompatible avec l'employ qu'elle luy donnoit, qu'avec la galanterie, il luy plaisoit plus en negociant avec Lycurgue, que l'entretenant de son amour. D'ailleurs Philombrote qui ne sçavoit pas les desseins cachez de Pisistrate, et qui pensoit qu'il ne remuast que pour s'opposer à ceux qui vouloient troubler le repos public, fut le trouver pour s'offrir à luy avec tous ses Amis : et pour luy aprendre qu'il avoit sçeu que Megacles estoit le Chef de ceux de la Marine ; adjoustant qu'il sçavoit qu'ils luy estoient encore plus opposez qu'à Lycurgue. Vous pouvez juger Madame, quelle surprise fut celle de Pisistrate, lors qu'il aprit par le Pere d'une Fille qu'il n'aimoit plus, que celuy de celle qu'il aimoit, estoit Chef d'un Party opposé au sien : et quel estrange combat il se fit dans son coeur, entre son amour, et son ambition. D'abord il ne voulut pas croire, ce que luy disoit Philombrote : mais il luy particularisa tellement les choses qu'il avoit sçeuës, qu'il n'en pût douter. Il a dit depuis, que son premier sentiment, fut de sacrifier son ambition à son amour, et de ne songer plus à nulle Faction : mais que venant à considerer combien celle de son Rival estoit puissante, et à penser à l'impossibilité qu'il y avoit de joindre la sienne à celle de Megacles, il trouva que son ambition servoit à son amour, et qu'ainsi il ne la faloit plus combatre. Neantmoins comme il luy vint quelque scrupule de generosité, de se servir du Pere de Cerinthe, et de ses Amis, veû les termes où il en estoit avec cette Fille, il n'accepta pas ce que Philombrote luy offrit : mais il ne le refusa pas aussi tout à fait, de peur qu'il n'allast se jetter dans un des deux autres Partis ; si bien que sans s'ouvrir à luy de son dessein, il le pria seulement de l'advertir de ce qu'il sçauroit. Mais apres l'avoir quité, il se trouva estrangement embarrassé, par la crainte qu'il eut que Cleorante ne luy voulust mal, quand elle sçauroit la verité : cependant il n'y avoit pas apparence de luy confier son dessein, et de luy aller dire qu'il estoit d'un Party opposé à celuy de Megacles, aussi bien qu'à celuy de Lycurgue. De sorte que pour prendre un milieu, afin que quand Cleorante sçauroit ce qui se seroit passé, elle en fust moins irritée ; il employa quelques-uns de ceux qui estoient alors dans sa confidence, pour proposer à Megacles l'union de son Party et du sien, quoy qu'il sçeust bien que c'estoit une chose presques impossible : aussi le fit-il seulement afin d'avoir quelque excuse à dire à Cleorante pour sa deffence, quand elle seroit en estat de le pouvoir accuser. Et en effet, cette proposition qu'il fit faire à Megacles, ne servit de rien qu'à le confirmer dans le dessein de regarder son ambition, comme le seul moyen de satisfaire son amour : car Megacles dit à celuy qui luy parla, qu'il n'avoit point Party ; et qu'il n'avoit pas creû que Pisistrate en eust ; mais que puis qu'il en avoit, il le prioit de n'aller plus chez luy : parce qu'il ne vouloit pas qu'on dist qu'il fust Amy d'un homme qui vouloit broüiller la Republique. Vous pouvez donc juger Madame, quelle douleur fut celle de Pisistrate, de se voir privé de la veuë de Cleorante : et vous pouvez juger aussi en quel embarras il se trouva, lors que l'ayant esté chercher le lendemain de cette responce, chez une de ses Amies, elle luy dit que son Pere luy avoit deffendu de le voir, et qu'elle luy en demanda la cause. Neantmoins comme il estoit vray qu'il avoit fait proposer à Megacles d'estre de son Party, il luy dit la proposition qu'il luy en avoit fait faire, et la cruelle responce qu'il avoit faite : mais du moins Madame, luy dit-il, ne soyez pas aussi injuste que Megacles, et ne me haïssez pas. Je ne vous haïray pas sans doute, si vous ne m'en donnez sujet, reprit-elle, mais je me pleindray de vous si vous elles ennemy de mon Pere. Plûst aux Dieux, luy dit-elle, qu'il ne formast aucune Factions dans Athenes : mais puis que je ne suis pas en pouvoir de l'en empescher, je vous conjure du moins de ne vous opposer pas à la sienne. Je ne vous demande point, adjousta-t'elle, que vous vous y joigniez malgré luy : mais je vous demande de ne faire rien que ce qui peut conserver la Paix. Mais Madame, luy dit-il, Lycurgue faisant tout ce qu'il fait pour la troubler, et pour me perdre, je ne suis pas en estat de ne rien faire : ainsi tout ce que je puis vous promettre, est de ne songer qu'à m'opposer à mon Rival, sans penser à nuire à Megacles, ny à faire la guerre. Mais apres tout Madame, poursuivit-il, j'ay à vous dire, que si la Fortune embroüille si fort les choses, que je ne puisse vous posseder sans estre Tiran d'Athenes, je suis capable de songer à le devenir, plustost que de souffrir que Lycurgue le soit, et qu'il vous possede. Ha Pisistrate, luy dit-elle, vous me dittes d'estranges choses ! je me trouve en un si facheux estat, reprit-il, que le souhait le plus innocent que je puisse faire, est que je sois assez puissant pour ne trouver rien qui me puisse resister, ny m'empescher de me vanger de Lycurgue, et de forcer Megacles à vouloit estre heureux, et à me le rendre, en se resolvant de vouloir bien que je vous aime : mais Madame, je vous le dis encore une fois, ne craignez rien pour luy, je vous en conjure, pourveû que vous abandonniez Lycurgue à ma vangeance. Ne vous obstinez pas à vouloir que je vous l'abandonne, reprit-elle, et contentez vous que je ne le deffende pas, et que je vous demande instamment d'agir tousjours de la façon avec mon Pere, que vous ne me mettiez pas dans la necessité de ne vous voir jamais, et de faire comme si je vous haïssois, quand mesme je ne vous pourrois haïr. Car enfin Pisistrate, ne vous y trompez pas : et croyez fortement que je ne puis jamais estre à vous, que du consentement de celuy qui peut disposer de moy. Je vous ay peut-estre un peu trop engagé mon coeur sans sa permission, poursuivit-elle, mais ne croyez pas, s'il vous plaist, que cette premiere foiblesse, soit suivie d'une seconde : car si je n'ay pû m'empescher d'aimer un peu plus que je ne l'ay deû, je sçauray bien m'empescher de faire plus que je ne dois. Voila donc Madame, comment cette entreveuë de Pisistrate et de Cleorante se passa : ils eussent bien eu beaucoup d'autres choses à se dire : mais comme Cleorante estoit allée sans sa Mere chez la Dame où Pisistrate l'avoit esté chercher, et qu'Erophile la renvoya querir de fort bonne heure, ils se separerent plustost qu'ils n'eussent voulu, et se quiterent avec beaucoup de douleur. D'autre part Cerinthe ayant sçeu que Philombrote vouloit s'attacher au Party de Pisistrate, en eut une affliction estrange : car comme elle avoit beaucoup contribué, par le moyen de Theocrite, à rendre celuy de Lycurgue puissant, et à l'animer contre Pisistrate, elle voyoit qu'elle avoit agy contre son Pere, et qu'elle avoit par consequent travaillé à sa propre ruine. Mais quoy que cette pensée fust tres fâcheuse, celle de voir son Pere servir Pisistrate, luy estoit pour le moins aussi douloureuse : ainsi elle ne sçavoit plus ce qu'elle devoit deffendre, ou commander à Theocrite : car de luy dire qu'il continuast d'agir comme il avoit fait, c'estoit chercher à perdre son Pere, et à se perdre elle mesme : de luy dire qu'il fist le contraire, c'estoit fortifier le Party de Pisistrate, ou du moins affoiblir celuy de son ennemy : de sorte qu'elle estoit encore plus embarrassée que Cleorante, qui du moins avoit la satisfaction de sçavoir qu'elle n'avoit aucune part au desordre qui estoit prest d'esclater. D'ailleurs Theocrite, quoy que bien aise de nuire à Pisistrate, puis que cela le mettoit bien avec Cerinthe, et qu'il servoit à son Frere, ne laissoit pas d'aprehender que Lycurgue ne se vist en estat d'espouser Cleorante, de peur que Pisistrate ne revinst à Cerinthe : et qu'en cessant d'estre Rival de son Frere, il ne redevinst le sien : et pour Lycurgue, ses desseins n'estoient point douteux : car ils alloient tous à la perte de son Rival. Mais pendant que toutes ces personnes avoient des sentimens dans l'ame si tumultueux, je voyois quelquesfois Euridamie : qui s'estant guerie de la foiblesse qu'elle avoit eue, me parloit avec assez de sincerité des choses passées, et assez de confiance des choses presentes. Au commencement, elle croyoit que j'avois quelque connoissance de ce qu'on disoit que tramoit Pisistrate : mais je luy dis si fortement que je n'avois esté Confident que de son amour, qu'elle me creût, et me parla apres comme une Personne qui sçavoit que j'aimois fort le repos de la Patrie : ainsi nous déplorions quelquesfois ensemble, le malheur où nous nous imaginions qu'elle alloit estre exposée. Car enfin tout le monde se disoit à l'oreille qu'on tramoit quelque chose de funeste, qui esclatteroit bientost : et il y avoit alors une certaine consternation dans tous les esprits de ceux qui n'estoient d'aucun des trois Partis, qui les empeschoit de chercher quelque remede à tous les maux qu'ils prevoyoient. Ils employoient les journés entieres à se dire les uns aux autres que tout estoit perdu, et que la Republique alloit perir ; mais ils en demeuroient là : et durant que tous les factieux cabaloient chacun de leur costé, tous ceux qui ne l'estoient pas, demeuroient enfermez dans leurs Maisons : si ce n'estoit pour s'aller pleindre chez quelques-uns de leurs Amis qui estoient dans leurs sentimens. Pour moy, comme je voyois bien que Pisistrate ne me vouloit pas ouvrir son coeur, et que je connoissois qu'Ariston estoit le Confident de son ambition, comme je l'avois esté de son amour, je ne luy demandois rien, et il ne me disoit aussi : ne me parlant mesme plus de Cleorante, à cause qu'en l'estat où estoient alors les affaires. il n'eust pû me dire ce qui se passoit entre eux, sans me dire en mesme temps beaucoup d'autres choses qu'il ne vouloit pas que je sçeusse : parce qu'il sçavoit bien que j'estois ennemy de toute nouveauté, et qu'il m'avoit entendu dire plus d'une fois, que j'aimerois mieux obeïr à un Tiran qui regneroit en paix, que de faire la guerre pour le destruire. Cependant comme Pisistrate est tres habile, c'estoit celuy de tous ceux qui remuoient dans la Republique, qui paroissoit le moins empressé : il ne laissoit pourtant pas d'agir autant que les autres : il est vray que les Assemblée des principaux de chaque Party, se faisoient plus de nuit que de jour : ainsi je puis assurer que Pisistrate, Lycurgue, et Megacles, ne dormoient presques point durant ce temps-là. Les choses estant donc en ces termes, Pisistrate ayant resolu une conference secrette, avec quelques nouveaux seditieux, qui se devoit faire hors la Ville, resolut, apres avoir passé une partie de la nuit à aller de Maison, en Maison, pour s'assurer de ceux de son Party ; de sortit d'Athenes, dans un Chariot, afin d'estre moins suspect, et d'en sortir à la pointe du jour : et en effet il en sortit sans avoir qu'un Esclave aveque luy. Mais Madame, a peine fut-il à quinze stades de la Porte, qu'il fut attaqué par quatre hommes, contre qui il se deffendit si courageusement, qu'ils ne purent le tuër : il est vray que ce qui les en empescha, fut qu'ils virent de loin venir assez de monde vers eux : joint que voyant couler le sang de Pisistrate qu'ils avoient blessé en divers endroits, ils creurent sans doute qu'il l'estoit mortellement, quoy qu'en effet ses blessures fussent legeres. Cependant comme cette action n'eut de tesmoins que celuy qui menoit le Chariot de Pisistrate, et l'Esclave qui le suivoit ; ses ennemis ont dit que c'estoit une feinte : et ils l'ont dit d'autant plustost, que ceux qui en effet empescherent ces Assassins de tuër Pisistrate, ne les virent point, parce que s'estant jettez dans un petit Bois qui estoit tout contre eux, ils n'eurent pas le loisir de les voir. Mais il est pourtant vray, que ce ne fut pas une feinte : car un homme qui est à moy, et qui venoit des champs vit la chose de cent pas loin ; et me dit que Pisistrate avoit fait des miracles en se deffendant : toutesfois parce que j'estois son Amy, ses ennemis ne me creurent pas quand je le dis. Mais pour en revenir où j'en estois, Pisistrate se voyant tout couvert de sang, et sentant pourtant bien qu'il n'estoit pas blessé dangereusement, voulut tirer quelque avantage de sa disgrace : de sorte que se remettant dans son Chariot, il fut reprendre le chemin de la Ville, où il r'entra en un estat fort propre à esmouvoir le Peuple : car il estoit ensanglanté de toutes parts. Il arriva mesme heureusement pour luy, qu'il y avoit une fort grande quantité de monde amassé dans la grande place d'Athenes, lors qu'il la traversa ; et qu'il y en avoit mesme beaucoup de sa Faction. Si bien que Pisistrate ayant dit au Peuple, que c'estoient ses ennemis, et les ennemis de la Republique, qui l'avoient mis en cét estat ; il s'esleva alors un estrange murmure, et contre Lycurgue, et contre Megacles. Il y eut mesme plusieurs de ceux du Party de ces deux derniers, qui se mirent de celuy de Pisistrate : il y eut encore beaucoup de ceux qui n'estoient d'aucun Party, qui le suivirent : et cét objet qui avoit quelque chose de pitoyable, toucha tellement la plus grande partie du Peuple, qu'en un quart d'heure Pisistrate se vit environné de Gens de tous les Partis, qui estoient prests à prendre les Armes pour sa deffence. Cependant, lors qu'il vit que ce Peuple estoit assez esmeu, il se retira chez luy pour se faire penser : mais il s'y retira suivy d'une foule qui augmentoit de Ruë en Ruë : chacun racontant cét accident selon sa fantaisie ou sa passion : car les uns disoient que c'estoit Megacles qui l'avoit blessé de sa propre main ; les autres que c'estoit Lycurgue ; et les autres encore que c'estoit Theocrite. Il y en eut pourtant quelques-uns des deux autres Partis, qui voulurent dire que Pisistrate s'estoit luy mesme ensanglanté pour esmouvoir le Peuple : mais bien loin d'estre creus par ceux qui estoient alors du sien, on n'adjousta pas mesme nulle foy, au reproche ingenieux que luy fit Solon qui le rencontra en cét estat ; lors qu'il luy dit fierement, qu'il joüoit mal le Personnage d'Ulisse dans Homere : car enfin, luy dit-il, tu t'és blessé pour tromper les Citoyens : et il se blessa pour abuser les ennemis. Mais Madame, ny Solon, ny aucun autre, ne fut escouté : et ce fut en vain que ce sage Legislateur voulut remettre le calme dans la Ville : il fit pourtant si bien qu'on s'assembla au Prytanée : qui est le lieu où l'on delibere des affaires publiques, afin de voir quel remede on aporteroit à un si grand tumulte. Pour Lycurgue, et pour Megacles, ils songerent à s'empescher d'estre surpris, et à se purger d'une action comme celle qu'on leur imputoit : de sorte que Megacles estoit au Port de Pyrée, à la teste d'un grand nombre de ceux de son Party : et Lycurgue estoit aupres du Temple de Minerue, avec beaucoup de ses Amis. Cependant comme le Conseil general fut assemblé, Ariston qui s'y trouva, parlant avec vehemence contre ceux qui avoient voulu assassiner Pisistrate ; et representant alors toutes les belles choses qu'il avoit faites pour le service de la Republique, et particulierement, à la prise de Megare, et à celle de Nysée ; dit en suite qu'il falloit luy donner des Gardes, pour la seureté de sa Personne : à quoy le plus grand nombre aplaudissant aussi tost, Solon s'y opposa fortement, et fut haranguer le Peuple avec une vigueur incroyable (quoy qu'il aimast tendrement Pisistrate) afin qu'il s'opposast à ce que vouloit Ariston. Il parla pourtant inutilement : et le Conseil n'ayant pas la hardiesse de Solon, n'osa s'opposer au Peuple : qui dit qu'il vouloit que Pisistrate eust des Gardes, sans luy en regler mesme le nombre. Il est vray qu'ils croyoient alors, qu'il n'y avoit pas grand danger d'accorder des Gardes à Pisistrate, et que le plus necessaire estoit d'appaiser le desordre present : ainsi il fut dit que Pisistrate avoit des Gardes, et en effet on luy en donna à l'heure mesme, et Ariston les choisit. Mais Madame, vous pouvez juger en quel estat estoient Cleorante et Cerinthe, durant un si grand tumulte : pour la premiere, on peut dire qu'elle sentit toute l'inquietude dont une Personne sensible peut estre capable : car une de ses Femmes qui n'avoit sçeu la chose que par un Esclave, luy fut dire que Pisistrate avoit esté assassiné par son Pere, et que son Pere estoit en estat de l'estre par les Amis de Pisistrate. Apres cela Madame, il vous est aisé de concevoir quelle estoit la douleur d'une Personne qui croyoit son Amant mort ; qui pensoit que son Pere l'avoit tué ; et qui le croyoit luy mesme en danger de l'estre. Elle fut pourtant bientost esclaircie pour ce qui regardoit la vie de Pisistrate : mais comme elle ne sçeut pas qui l'avoit blessé, et qu'elle ne sçavoit ce qui arriveroit de Megacles, elle demeura encore avec beaucoup d'inquietude. Elle ne pouvoit pourtant croire, que son Pere eust pû estre capable d'un assassinat : et elle n'en soubçonnoit pas mesme bien fort Lycurgue. Aussi suis-je persuadé que cette meschante action fut faite par de ces Gens déterminez, à qui le zele de la liberté devient fureur, et Pisistrate luy mesme le croit ainsi. Pour Cerinthe, vous pouvez aussi juger qu'elle eut des sentimens bien meslez : car elle sçeut que Philombrote estoit allé chez Pisistrate : ainsi dans l'aparence qu'il y avoit que les choses se porteroient à la derniere extremité, elle le voyoit dans un Party, que par un autre interest elle eust voulu qui se ruinast, quoy qu'elle n'eust pourtant pas voulu que Pisistrate y eust pery. Cependant comme ses blessures estoient fort legeres, quoy qu'il eust perdu beaucoup de sang, il parut bien-tost en public : mais il y parut avec des Gardes, dont il augmenta le nombre de jour en jour : jusques à ce qu'ayant sçeu que Lycurgue et Megacles traitoient ensemble, et que peut-estre ils pourroient se joindre, et luy faire perdre tout à la fois, et la Souveraine puissance où il aspiroit, et Cleorante, il les prevint, en s'emparant du Chasteau qui commande tonte la Ville. Mais Madame, comme il ne pensoit pas moins à estre Maistre de Cleorante que d'Athenes, il donna ordre, que dés qu'il seroit dans le Chasteau, il y eust des Gens qui allassent à la Maison de Megacles, pour arrester sa Maistresse avec sa Mere : mais ayant agy plus promptement que ceux à qui il avoit donné cét employ, Erophile et Cleorante ne s'y trouverent plus : car Megacles n'eut pas plustost sçeu que Pisistrate estoit dans le Chasteau, et que tous ses Amis avoient les armes à la main, qu'il ne songea plus qu'à s'enfuir : de sorte qu'il manda diligemment à sa Femme de l'aller trouver avec sa Fille au Port de Pyrée, où il estoit alors. Elle ne pût pourtant pas luy obeïr : car le tumulte estoit si grand dans la Ville, que son Chariot ne pouvant passer, elle se resolut de se retirer dans le Temple de Minerue, qui est un Asile inviolable : et d'y demeurer elle et Cleorante avec les Vierges voilées. Et en effet, Erophile y fut reçeuë avec sa Fille, et elle envoya dire à Megacles la resolution qu'elle avoit prise : si bien que n'y pouvant faire autre chose, il se retira diligemment. Lycurgue de son costé, aprenant que son Rival estoit Maistre d'Athenes, fut à la Maison de Megacles, pour luy oster du moins Cleorante : mais ne l'y trouvant plus, il eut encore la douleur de s'imaginer que sa Maistresse estoit en la puissance de son Rival : et Theocrite eut celle d'estre forcé de s'esloigner de Cerinthe en sortant d'Athenes : et d'avoir luy mesme fort avancé les choses qui l'en esloignoient, pour satisfaire son Frere et sa Maistresse. Cependant Lycurgue et luy n'avoient point d'autre Party à prendre, que celuy de se retirer : car la consternation estoit si grande par toute la Ville, qu'on n'a jamais veû une telle chose. En effet, on voyoit tous les Gens des deux Partis opposez, fuir avec une esgale precipitation : ceux du Party victorieux Maistres de toutes les Places publiques : et tous les Citoyens qui aimoient la Paix, s'enfermerent dans leurs Maisons, sans oser s'opposer à la perte de leur liberté. Solon ne laissa pourtant pas, au milieu d'un si grand tumulte, d'aller encore dans les Ruës exhorter le Peuple à prendre les armes, pour s'empescher d'estre Esclave : et de tascher de l'encourager à ne recevoir point le joug qu'on luy vouloir imposer. Il luy fit mesme des reproches de sa lascheté : et il n'oublia rien de tout ce qu'il creut le devoir porter à s'opposer à Pisistrate, mais il n'y eut pas moyen : et il aima mieux en cette occasion recevoir des Fers, que prendre les armes pour sa liberté. De sorte qu'apres cela, Solon se retira chez luy : disant à tous ceux qu'il rencontra, qu'il avoit fait tout ce qu'il avoit pû : et qu'il avoit du moins la satisfaction, d'avoir soustenu le dernier à la liberté d'Athenes. Quelques-uns de ses Amis luy conseillerent de s'enfuir, mais il ne le voulut pas : leur disant qu'il ne serviroit de rien à sa Patrie s'il fuyoit, et qu'il pourroit luy servir encore s'il y demeuroit. Cependant quoy que Pisistrate deust avoir beaucoup de satisfaction de voir son Rival en fuite, et tous ses ennemis hors d'Athenes, il se creut tres malheureux durant deux jours : parce qu'il creut que Megacles, ou Lycurgue, avoient emmené Cleorante. Mais à la fin ayant descouvert qu'elle estoit au Temple de Minerue, il l'y fut visiter dés qu'il eut donné tous les ordres necessaires pour la seureté d'Athenes : et pour faire voir que quoy qu'il eust usurpé la Souveraine puissance, il ne pretendoit pas que son Gouvernement eust rien de tirannique ; il envoya demander la permission de voir Erophile et Cleorante, comme s'il n'eust esté qu'un simple Citoyen : et il envoya en mesme temps dire à Solon, qu'il l'assuroit que le changement de Gouvernement ne changeroit rien aux Loix qu'il avoit faites ; et qu'il les garderoit le premier. Mais Solon respondit si genereusement, et si fierement, à ce que luy mandoit Pisistrate ; qu'un de ses Amis qui ne l'avoit point voulu abandonner, luy dit qu'il avoit tort de parler comme il faisoit : car enfin, luy dit-il, à quoy vous fiez vous en parlant aussi hardiment que vous faites ? En ma vieillesse, respondit-il : car j'ay si peu de temps à vivre, que je ne hazarde pas beaucoup en m'exposant à perdre la vie : et je perdrois bien davantage, si je perdois mon honneur en flattant mon ancien Amy, aujourd'huy qu'il est devenu Tiran. Cependant, comme Pisistrate n'estoit pas alors en un estat où on luy pûst rien refuser, celle qui gouvernoit les Vierges voilées du Temple de Minerue, luy accorda ce qu'il luy avoit envoyé demander : il est vray qu'il ne pût voir que Cleorante, parce qu'Erophile se trouvoit mal, de la peur qu'elle avoit eue, lors qu'elle avoit eu dessein d'obeïr au commandement que Megacles luy avoit fait de l'aller trouver. D'abord Cleorante fit mesme quelque difficulté de voir Pisistrate : mais sa Mere le luy ayant commandé, afin qu'elle luy parlast pour son Pere, elle luy obeït sans repugnance. De vous dire precisément, Madame, tout ce que ces deux Personnes se dirent en cette entreveuë, il ne seroit pas aisé : car ils se dirent tant de choses, qu'eux mesmes ne s'en souviennent pas. J'ay pourtant sçeu que Cleorante, reçeut Pisistrate assez froidement : qu'elle commença de luy parler en l'accusant d'ambition ; et qu'elle luy reprocha que s'il eust eu beaucoup d'amour, il n'auroit pas esté si ambitieux. Ha Madame, luy dit-il, que vous entendez mal les choses, si vous croyez ce que vous dittes ! car enfin, quoy que je fusse las d'obeïr à tant de Gens qui sçavoient si mal commander ; je vous proteste que si Lycurgue n'eust rien entrepis, je serois demeuré en repos. Mais Madame, comme je me voyois en estat de vous perdre, et d'estre Esclave de mon Rival, si je n'eusse porté les choses à la derniere extremite, il a falu s'y resoudre. Au reste Madame, il n'a pas tenu à Moy, que Megacles ne soit demeuré à Athenes : car j'ay fait toutes choses possibles pour estre de son Parcy : et si je n'eusse sçeu qu'il traitoit avec Lycurgue, et que vous estiez l'Ostage qu'il devoit mettre entre les mains de mon ennemy, pour l'assurance de leur Traité ; Athenes seroit encores dans cét estat malheureux, où se trouvent toutes les Villes qui sont gouvernées par la multitude. Quoy qu'il en soit, luy dit Cleorante, mon Pere est exilé d'Athenes ; il parle de vous comme de son ennemy ; et il vous regarde comme un homme qui a fait perdre la liberté à sa Patrie. C'est pourquoy n'ayant pas mesme celle d'examiner si on vous peut excuser, je n'ay que trois choses à vous demander : la premiere, de n'attribuer point ce que vous avez fait, à l'affection que vous avez pour moy : la seconde, de me permettre aussi bien qu'à ma Mere, de sortir d'Athenes, pour aller trouver mon Pere : et la troisiesme, de vous contenter d'avoir chassé vos ennemis, et de n'oster pas la liberté aux Atheniens. C'est estre bien malheureux Madame, luy respondit-il, d'estre obligé de vous resuser tout ce que vous me demandez : cependant je ne puis vous rien accorder. Car enfin je ne puis dire sans mensonge, que mon amour ne m'ait pas plustost rendu Maistre d'Athenes que mon ambition : je ne puis non plus vous permettre d'en sortir, puis que vous n'en sortiriez que pour tomber sous la puissance de mon Rival, avec qui Megacles achevera sans doute le Traité qu'il avoit commencé ; et je ne puis encore me démettre de l'authorité que les Dieux ont mise en mes mains, puis que ce n'est que par là que j'espere obliger Megacles à consentir que je sois heureux, en souffrant que je vous la face partager. Ainsi Madame, quand je n'aurois nulle ambition, et que je ne serois pas persuadé comme je le suis, qu'il est avantageux aux Atheniens que la forme du gouvernement de leur Ville soit changé, mon amour toute seule voudroit que les choses demeurassent comme elles sont : car à n'en mentir pas, j'aime mieux estre Tiran d'Athenes, que de perdre l'esperance de vous posseder, et que de vous voir possedée par mon Rival. Mais pour vous tesmoigner, adjousta-t'il, que j'ay plus d'amour que d'ambition, si vous aimez tant cette pretenduë liberté d'Athenes, je suis prest d'en sortir, pourveû que ce soit aveque vous. Ouy Madame, poursuivit-il, apres m'estre rendu Maistre de la plus fameuse Ville de la Grece ; apres en avoir chassé tous mes ennemis ; et m'estre mis en estat de rendre tous les Atheniens heureux, en les gouvernant mieux qu'ils ne l'ont esté ; je ne laisse pas de vous offrir d'abandonner tout, pourveû que vous suiviez ma fortune, et que vous veüilliez bien que nous allions vivre ensemble en quelque Royaume d'Asie : car je vous advouë Madame, que j'ay une telle aversion pour l'authorité divisée, que j'aimerois mieux estre l'Esclave d'un Grand Roy, que d'estre Citoyen d'une Republique : ainsi Madame, c'est à vous à resoudre ce que vous voulez que je face. Le remede que vous me proposez, repliqua-t'elle, estant beaucoup pire que le mal que je voudrois pouvoir guerir, je n'ay garde de l'accepter : car apres tout, graces aux Dieux, je n'ay aucune part, ny au malheur de mon Pere, ny à ce que vous avez fait : mais j'en aurois beaucoup à la chose que vous me proposez, si sans le consentement des personnes qui peuvent disposer de moy, je m'attachois à vostre fortune. Cependant, adjousta-t'elle, il me semble que j'ay beaucoup de sujet de me pleindre de vous, de ce que vont me refusez toutes choses : demandez m'en quelqu'une, reprit-il, qui ne m'expose point à vous perdre, et si je vous la refuse, quelque difficile qu'elle soit, tenez moy pour le plus lasche de tous les hommes : mais Madame, dés qu'il s'agit de vous conserver, je ne suis plus en pouvoir de rien escouter. Au reste, adjousta-t'il, je vous conjure que ce nom de Tiran que mes ennemis me donnent, ne m'empesche pas d'estre jugé digne d'estre encore vostre Esclave : vous promettant de n'oublier rien pour obliger Megacles à vouloir revenir à Athenes : et vous assurant de plus que je ne luy demanderay autre condition pour son retour, que celle de consentir à mon bonheur. Apres cela, Madame, Cleorante dit à Pisistrate, tout ce qu'elle se creut obligée comme de luy dire, non seulement comme Fille de Megacles, mais encore comme Citoyenne d'Athenes. Neantmoins comme en cette occasion, l'amour et l'ambition de Pisistrate se trouvoient inseparablement jointes, Clorante ne pût rien obtenir que la liberté de demeurer au lieu où elle estoit, jusques à ce que Megacles eust changé de sentimens. Mais lors qu'en suite Pisistrate voulut luy demander la permission de la voir tous les jours, elle la luy refusa : luy disant qu'elle ne vouloit point se mettre en estat de pouvoir estre soubçonnée d'avoir sçeu son dessein : et en effet elle luy dit cela si fortement, que tout Maistre d'Athenes qu'il estoit, il falut qu'il luy obeïst. Il est vray qu'il ne luy obeït pas sans peine : neantmoins comme il ne craignoit rien tant que de luy desplaire, il se contenta de sçavoit de ses nouvelles tous les jours ; et en effet, et Pisistrate, et Cleorante, se sont conduits si prudemment dans leur affection, que le bruit general de toute ta Grece, ne mesle aucune amour dans l'usurpation de Pisistrate, et dans la haine de Lycurgue et de luy. Cependant ce nouveau Souverain d'Athenes, agit avec tant de moderation, qu'on eust dit qu'il n'avoit voulu avoir la Souveraine puissance, que pour faire mieux observer lés Loix de Solon : et que pour rendre justice à tous les Gens d'honneur, et à tous ceux qui avoient du merite. Il fut mesme diverses fois visiter ce Grand Homme : et il vescut aveque luy d'une maniere si obligeante, qu'il le força d'advoüer qu'il ne luy manquoit que d'estre nay Fils de Roy, pour estre un des plus Grands Princes du Monde : et de dire en suite que si le Peuple d'Athenes eust pû oublier qu'il avoit esté sans Maistre, c'eust esté le plus heureux Peuple de toute la Terre. Pisistrate sçeut mesme agir si adroitement, que Solon l'assista souvent de ses conseils : et il se presenta une occasion, où Pisistrate voulut volontairement se soûmettre à estre puny, pour une de ses Loix qu'il avoit enfreinte. Cependant il se souvint de l'estime qu'il avoit tousjours euë pour Cerinthe, et pour Euridamie : car il protegea hautement tous ceux de leur Maison. D'autre part, Megacles, et Lycurgue, desesperez de leur malheur, s'unirent et firent tant de leurs menées, et par leurs brigues, qu'en une nuit quelques-uns de leur intelligence, leur livrerent une des Portes de la Ville : en suite de quoy ils surprirent le Chasteau, et forcerent Pisistrate à sortir d'Athenes, quoy qu'il fist tout ce qu'un homme tres habile et tres vaillant pouvoit faire. Ainsi les vaincus furent les vainqueurs : et le Vainqueur fut le plus malheureux homme du monde. Il est vray que son Rival ne fut pas aussi heureux qu'il le croyoit estre : car comme Megacles pretendit tirer sa Femme et sa Fille du Temple de Minerue, afin de faire dés le lendemain espouser cette derniere à Lycurgue ; Cleorante avec la permission de sa Mere (qui haïssoit Lycurgue, et qui aimoit Pisistrate) se servit du Privilege du Temple, qui est un lieu inviolable, à quiconque s'y retire : de sorte que Cleorante fit dire à son Pere par Erophile, qu'elle avoit resolu d'y demeurer. Beaucoup de Gens ont creû que Megacles y avoit consenty ; et qu'il n'avoit promis sa Fille à Lycurgue, que parce qu'il avoit alors besoin de luy : mais quoy qu'il en soit, Lycurgue eut beau se pleindre, et beau presser Megacles de luy tenir sa parole, Cleorante demeura dans le Temple. Cependant Theocrite estant revenu aupres de Cerinthe, luy demanda recompense d'avoir si bien fait reüssir son dessein : mais comme tous les desordres d'Athenes ne la divertissoient guere, elle le reçeut presques aussi froidement que s'il n'eust pas fait tout ce qu'elle avoit voulu. D'autre part Megacles et Lycurgue s'accommodoient si mal ensemble, et leur gouvernement estoit si tirannique, qu'ils se haïssoient horriblement, et estoient estrangement haïs de tout le monde. De sorte que Megacles sçachant que tous les honnestes Gens d'Athenes disoient tout haut que s'il faloit obeïr à quelqu'un, il faloit que ce fust à Pisistrate, et que le Peuple estoit dans ces mesmes sentimens, commença de se repentir de ce qu'il avoit fait : et il s'en repentit d'autant plustost ; qu'il fut adverty que Lycurgue avoit dessein de faire enlever Cleorante du Temple où elle estoit, puis qu'il ne la luy vouloit pas donner : et de faire mesme tout ce qu'il pourroit pour rendre sa Faction plus forte que la sienne. Il sçeut de plus qu'il s'estoit resolu, pour venir plus facilement à bout du dessein qu'il avoit d'exiler Pisistrate pour tousjours, de renoncer effectivement à son ambition, et de rendre la liberté à Athenes : afin qu'ayant fait cette Grande action, la Republique luy pardonnast la violence qu'il auroit faite à Cleorante, et qu'elle ne rapellast jamais Pisistrate : de sorte que Megacles sçachant cela, ne se trouvoit pas en une petite peine. D'autre part, Pisistrate qui s'estoit retiré avec grand nombre de ses Amis aux environs d'Athenes, estoit en un desespoir incroyable : il eut pourtant beaucoup de consolation d'aprendre la resolution que Cleorante avoit prise : neantmoins il ne laissa pas de souffrir tout ce qu'un homme amoureux et ambitieux peut souffrir, lors que tout luy succede mal. Pour moy, comme je fus tousjours malade durant tous ces grands desordres, je ne fus d'aucun party : et j'attendis en repos ce que la Fortune decideroit d'un si grand different. Cependant il n'y avoit point de jour qu'il n'arrivast ou quelque querelle, ou quelque esmotion, en quelque Quartier d'Athenes : car outre que le Peuple estant aussi divisé qu'il estoit, y avoit assez de disposition ; il est encore certain que les Amis de Pisistrate y contribuoient beaucoup. En mon particulier, je sçay qu'Ariston vint desguisé dans Athenes, et qu'il y fit plusieurs soulevemens, à un desquels Theocrite fut tué : mais ce qu'il y eut de remarquable, fut que Cerinthe en fut si peu affligée, que lors qu'Euridamie la fut voir pour la consoler, elle luy dit cruellement, qu'elle se donnoit trop de peine, et qu'elle se la donnoit mesme inutilement : parce qu'il estoit vray qu'elle gagnoit plus à la mort de Theocrite, en perdant ses visites, qu'elle n'y perdoit en perdant son affection. Mais enfin les desordres augmentant tous les jours ; et Megacles et Lycurgue se broüillant tousjours davantage, les choses en vinrent un si pitoyable estat, qu'il y avoit tousjours lieu de croire de moment en moment, que la Ville alloit estre cantonnée, et que tout le monde s'alloit entre-tuer. Durant ce temps-là, Erophile qui souhaitoit avec une passion estrange, que sa Fille espousast Pisistrate, ne perdoit point de temps : et faisoit tout ce qu'elle pouvoit pour persuader à son Mary, de se racommoder aveque luy Il est vray que comme Megacles n'avoit point d'autre party à prendre, veu l'estat oû il se trouvoit avec Lycurgue, il ne luy fut pas si difficile qu'elle avoit pensé, de l'amener dans ses sentimens : car Megacles sçavoit bien alors que quand il eust pû forcer sa Fille à consentir d'espouser Lycurgue, il n'auroit pû souffrir qu'il eust regné à son prejudice : et il n'ignoroit pas mesme qu'estant de la Race d'Alcmeon, qui n'est pas aimée à Athenes, il seroit difficile qu'il y pûst regner, veû le point où estoient alors les affaires. Cependant comme il ne sçavoit comment se dédire de cette opiniastre aversion, qu'il avoit tesmoignée avoir pour Pisistrate ; il y en a qui disent qu'il fit une feinte, pour avoir sujet de le rapeller : et qu'il voulut qu'il parust que c'estoit un dessein que Minerue luy avoit inspiré ; l'on assure donc, que pour cét effet, il obligea une Femme de la Tribu Peanée, qui estoit d'une excessive grandeur, et qui estoit admirablement belle, de s'habiller comme on peint Minerue : et qu'il la fit mettre dans un Char peint et doré, à quelques stades d'Athenes. Qu'en suite elle s'aprocha de nos Murailles au Soleil Levant, qui est l'heure où il y a le plus de Peuple qui entre et qui sort de la Ville : et que son Char estant precedé de quatre Trompettes, elle dit à tous ceux qui la purent entendre, qu'elle estoit Minerue, et qu'elle commandoit aux Atheniens de recevoir Pisistrate et de luy obeïr. Quoy qu'il en soit, Madame, il est certain qu'en un matin, il s'espandit un grand bruit, que Minerue s'estoit apparuë à plusieurs Atheniens, et qu'elle avoit commandé qu'on reçeust Pisistrate, et qu'on luy obeïst. Megacles mesme, dit que cette Deesse s'estoit apparuë à luy comme aux autres : de sorte que le scrupule s'emparant facilement de l'esprit des Peuples, il fit ce que la raison n'avoit pû faire : car il reünit et ceux de la Plaine, et ceux de la Montagne, et ceux de la Marine. Si bien que tout le monde demandoit alors Pisistrate : et ce mesme homme qu'une partie du Peuple avoit apellé Tiran quelques jours auparavant, et qu'il avoit chassé comme tel ; fut regardé par luy comme un Prince legitime que Minerue luy donnoit. Cependant Megacles qui aparemment avoit desja envoyé traiter avec Pisistrate, l'envoya querir, quoy que Lycurgue s'y voulust opposer : de sorte que le mesme jour que Pisistrate rentra Triomphant dans Athenes, son Rival en sortit par une Porte opposée à celle par où il entra : et ce premier y fut reçeu avec tant d'acclamations, et tant de joye, que pour moy je ne pouvois assez m'estonner de la legereté des Peuples. Mais pour achever son bonheur, il se vit tout à la fois Maistre d'Athenes, et possesseur de Cleorante, qu'il espousa le lendemain avec beaucoup de satisfaction : et en huit jours il restablit une si grande tranquilité dans la Ville, que les Estrangers qui y venoient, ne pouvoient croire qu'elle eust esté au pitoyable estat où elle avoit esté reduite. En effet on ne parla plus que de Festes, et de réjouissances : et les nouvelles ordinaires de la Ville estoient toutes de la generosité, de la liberalité, et de la bonté de Pisistrate : estant certain qu'il ne sçavoit pas plustost qu'il y avoit un honneste homme malheureux, qu'il ne l'estoit plus. Il honoroit aussi tous les Arts, et tous ceux qui les pratiquoient : il commença le premier, une grande Bibliotheque à Athenes : il fit mettre par ordre les Livres d'Homere, où le temps avoit aporté quelque confusion : et il maria mesme Cerinthe avec Ariston, qui en devint amoureux : et Euridamie, avec un Parent de Cerinthe. Si bien que tous les desordres que l'amour et l'ambition avoient faits estant appaisez, Athenes se revit plus tranquile qu'elle ne l'avoit jamais esté, et Pisistrate se trouva le plus heureux de tous les hommes : principalement parce que ses plus grands ennemis advoüoient qu'il meritoit son bonheur.

Récit d'Hidaspe


Silamis ayant fini son recit, fut extrémement loüé de ceux qui l'avoient entendu : en suitte de quoy ils parlerent quelque temps de l'inconstance des choses, et de la legereté des Peuples, qui ne peuvent jamais respondre de leur propre volonté : qui despend bien plus de celle d'autruy, ou de leur propre caprice, que de leur raison. Mais comme il estoit desja assez tard, et que Cyrus vouloit dire audieu à Araminte, devant que de s'en retourner au Camp, il se separa d'Onesile, et retourna chez la Reine de Pont, où il trouva Anacharsis charmé de la solidité de l'esprit de cette Princesse : que ce Prince quitta pourtant bien tost, parce que son amour vouloit qu'il allast diligemment donner tous les ordres necessaires a la marche de son Armée. Mais il ne la quita pas, sans luy parler encore une fois de Spitridate et de Mandane : qui occupoit si fort son esprit, qu'il trouvoit tousjours invention d'en parler à propos. Cependant comme Silamis estoit brave, il ne pût sçavoir qu'il se presenteroit bientost une grande Occasion, sans s'y trouver : c'est pourquoy il quita Onesile, et suivit Cyrus, qui luy tesmoigna obligeamment estre bien aise d'avoir fortifié son Armée d'un aussi honneste homme que luy. Mais à peine ce Prince fut-il arrivé à sa Tente, qu'Hidaspe, dont il y avoit si longtemps qu'il estoit en peine y entra, comme Gobrias estoit aveque luy. Dés que Cyrus le vit, il luy tesmoigna l'estonnement où il avoit esté, de la longueur de son absence : car enfin, luy dit-il, je fus estrangement surpris de voir le Roy d'Assirie sans vous voir, lors qu'apres que vous l'eustes delivré, il me trouva aupres du Tombeau d'Abradate : et je le fus d'autant plus, qu'il ne me sçeut dire ce que vous estiez devenu : c'est pourquoy c'est à vous à me l'apprendre. Seigneur, reprit Hidaspe, je ne vous diray point ce que je fis aupres d'Arsamone, ny ce qui se passa à la surprise du Chasteau où le Roy d'Assirie estoit gardé, car je juge bien que vous ne l'ignorez pas. Mais je vous diray que lors que ce Prince fut delivré, et que nous eusmes pris le chemin de Cumes, où nous croiyons vous trouver ; comme nous fusmes sur la Frontiere de Galatie, nous traversasmes un Bois qu'il n'estoit pas encore jour : car l'impatience du Roy d'Assirie, nous avoit fait partir plus de trois heures devant que l'Aurore parust : de sorte que m'estant esgaré dans ce Bois, qui est extrémement espais, je m'y trouvay seul quand le Soleil se leva. Il est vray que je n'eus pas fait mille pas, que j'entendis quelque petit bruit à ma droite : puis un moment apres je vis paroistre deux Femmes, dont il y en avoit une qui sembloit estre la Maistresse de l'autre ; et sur le visage de qui on voyoit beaucoup de crainte, et beaucoup de douleur. Si bien que marchant lentement, je la salüay avec le plus de civilité que je pus, me preparant mesme à luy demander si elle avoit besoin de mon assistance. Mais Seigneur, cette belle affligée ne m'en donna pas le temps : car m'ayant reconnu en s'aprochant, elle me parla la premiere, pour me demander secours : et elle n'eut pas plus tost parlé, que sa voix me la fit mieux connoistre que mes yeux, qui d'abord l'avoient méconnuë. De sorte que connoissant alors que celle que je voyois estoit la belle Arpasie, Fille du sage Gobrias devant qui je parle, je descendis de cheval avec precipitation ; et je fus à elle, avec tout le respect que je luy devois. Quoy (s'escria Gobrias qui ne put s'en empescher) cette Personne que vous trouvastes dans ce Bois estoit ma Fille que je laissay dans un Chasteau sous la conduite d'une Tante qu'elle a (avec ordre d'y demeurer tousjours pendant mon absence) qui m'a encore escrit depuis peu de jours, comme si Arpasie estoit tousjours aupres d'elle ? Quoy) dit Cyrus à son tour, en parlant a Hidaspe, sans luy donner loisir de respondre) cette Arpasie que vous avez trouvée, est la mesme que je vy chez Gobrias, au commencement de la Guerre d'Assirie, qui fit si bien les honneurs de chez luy, et qui estoit desja une des plus belles Personnes du monde ? Ouy Seigneur, repliqua Hidaspe, celle dont je parle, est la mesme que celle dont vous parlez : qui ne me vit pas plustost descendu de cheval, qu'apres la premiere civilité, elle m'aprit en peu de mots qu'elle avoit esté enlevée par un homme apelle Astidamas : qui ayant esté suivy par un Rival qui l'avoit attaqué, avoit esté contraint de la laisser au pied d'un Arbre avec la Fille qui la suivoit. Elle adjousta encore, que pendant qu'ils se battoient avec une animosité estrange, elle s'estoit enfoncée dans l'espaisseur du Bois, sans qu'ils s'en apperçeussent, et qu'elle avoit esté si heureuse qu'elle y avoit trouvé une Caverne, où elle estoit entrée et où elle avoit passé le reste du jour, et la nuit entiere, pendant laquelle elle avoit tousjours entendu du bruit : mais que n'en ayant plus oüy depuis que le Soleil estoit levé, la peur des Bestes sauvages et de la faim l'en ayant fait sortir, elle s'estoit cachée entre les feüilles assez prés de la Route du Bois où j'estois, attendant qu'il passast quelqu'un à qui elle jugeast qu'elle pûst demander assistance, loüant les Dieux de ce qu'ils m'avoient envoyé pour la secourir. Mais est-il possible, dit alors Gobrias, qu'Astidamas ait enlevé ma Fille ? luy qui est Fils d'une Belle-Soeur que j'ay ; luy qui m'a mille obligations ; et qui ne peut avoir esté capable de cette violence, sans estre le plus ingrat, et le plus lasche de tous les hommes. Ouy Seigneur, respondit Hidaspe, mais il a esté puny de son crime, par un autre qui n'est guere plus innocent que luy : car comme vous le sçaurez bientost, il a esté tué par un homme de qualité apellé Licandre, contre qui il se battoit, lors que la belle Arpasie s'enfonca dans le Bois. Elle ne sçavoit pourtant pas sa mort lors qu'elle me parloit, mais elle la sçeut bien tost apres : car comme j'estois dans un embarras estrange, d'imaginer comment je ferois pour mettre cette Personne en seureté, principalement estant seul, et n'ayant qu'un cheval, il arriva par bon-heur, comme je luy parlois, qu'il passa un Chariot vuide ; de sorte que parlant à celuy qui le conduisoit, je sçeus qu'il estoit à une Femme de qualité qui l'avoit presté à une de ses Amies, qui le luy renvoyoit, et que la Maison de cette Dame qui estoit veusve, n'estoit qu'à quinze stades de là. Si bien que sans hesiter davantage, je proposay à Arpasie de se mettre dans ce Chariot avec la Fille qui la suivoit, et d'aller demander retraite à la Dame à qui il estoit, jusques à ce qu'elle eust resolu de ce qu'elle devoit faire. Comme il n'eust pas esté aisé d'imaginer rien de mieux que ce que je luy proposois, elle y consentit aveque joye : et je promis une si grande recompense à celuy qui conduisoit ce Chariot, qu'il fut mesme bien aise de faire ce que je souhaitois qu'il fist : c'est pourquoy sans perdre temps, la belle Arpasie y entra diligemment, et je l'assuray que je mourrois avant que de souffrir qu'on luy fist aucun outrage. Mais Seigneur, nous n'eusmes pas plustost fait trois ou quatre stades, que nous vismes à nostre droite, cinq ou six hommes morts, entre lesquels estoit Astidamas. Cette veuë fit paslir d'horreur et de crainte la belle et affligée Arpasie : qui destournant la teste pour ne voir pas davantage ce funeste objet, me dit que son Ravisseur estoit parmy ces Morts. Puis que cela est Madame, luy dis-je, vous n'avez donc plus rien à craindre : ha Hidaspe, s'escria-t'elle, quoy qu'Astidamas soit mort, tous mes ennemis ne le sont pas ! et en effet Seigneur, à peine eut-elle dit cela, qu'un homme de fort bonne mine, suivy de quatre autres, et qui venoit du milieu du Bois sans suivre de Route, ne la vit pas plus tost, que s'aprochant du Chariot où elle estoit, quoy Madame, luy dit-il, vous fuyez vostre Liberateur ? Si vous voulez meriter ce nom-là, luy dit-elle, laissez moy aller sous la conduite d'Hidaspe, dont vous connoissez le nom, si vous n'en connoissez pas le visage ; et ne me suivez plus : car en fin Licandre, je ne veux point estre sous vostre puissance. Comme il y a long temps que je suis sous la vostre, reprit-il, vous ne devez rien craindre de moy, et vous devez souffrir que je vous serve d'escorte : aussi bien Madame (adjousta-t'il, sans la regarder, et en me regardant assez fierement) ne suis-je pas resolu qu'un Persan ait cette gloire à mon prejudice, et qu'une Creature du vainqueur d'Assirie, obtienne un honneur que vous me refusez ; puis que j'ay presentement plus d'un droit de pretendre de n'estre pas maltraité de vous. Comme tous les Sujets du Roy d'Assirie, luy dis-je, ne sont plus que les Esclaves du Prince que je sers, vous n'avez aucun droit sur la Fille du vaillant Gobrias, qui est presentement sous sa protection : c'est pourquoy je vous declare que je ne la quiteray point, que je ne l'aye conduite où elle veut aller. Comme vous estes seul, me dit-il, et que je suis accompagné, je ne sçay que vous respondre : mais je sçay bien que vous ne me suivrez pas longtemps. Si la belle Arpasie ne me le deffend point, repliquay-je, je vous suivray tant que vous la suivrez. A ces mots Arpasie ayant la bonté de craindre qu'il ne se servist de l'avantage qu'il avoit sur moy ; et aprehendant aussi de tomber sous sa puissance, luy dit tout ce qu'elle creût capable de luy persuader ce qu'elle vouloit : mais il n'y eut pas moyen. De sorte que venant à un endroit du Bois où il y avoit divers chemins qui se croisoient, Licandre voulut forcer celuy qui conduisoit le Chariot à prendre le chemin qu'il vouloit, quoy que ce ne fust pas celuy qui le pouvoit conduire où nous voulions aller. Si bien que ne pouvant pas souffrir la violence que cét injuste Amant faisoit à la belle Arpasie, quoy que je visse presques ma perte assurée, je mis l'Espée à la main le premier, et je fus droit à Licandre, que je blessay legerement au bras gauche, dés le premier coup que je luy portay. Comme je suis sincere, j'advouë que Licandre en se mettant en posture de se deffendre, et en se deffendant courageusement, deffendit aux siens de m'attaquer ; voulant, disoit-il, estre tout seul à me vaincre : mais Seigneur, il fut si mal obeï, qu'ils fondirent tous à la fois sur moy, quelque deffence qu'il leur en fist. Je fus pourtant si heureux, que je me démeslay d'eux assez viste : et j'en blessay un si dangereusement, qu'il tomba entre les jambes de nos chevaux. Mais comme j'en avois encore trois sur les bras, et que Licandre voyant un des siens hors de combat, ne deffendit plus aux autres de m'attaquer ; quelque effort que je fisse, je ne pûs faire autre chose qu'en blesser encore un : car dans le mesme temps que je me défaisois d'un autre ennemy, Licandre me donna un si grand coup à travers le corps, que je tombay comme mort : apres quoy j'entendis seulement les cris de la belle Arpasie, sans voir rien de ce qui se passa. J'ay pourtant sçeu depuis, que Licandre avoit forcé celuy qui menoit le Chariot où elle estoit, d'aller où il vouloit qu'il allast : et qu'ainsi il avoit pris une route contraire à celle que nous devions tenir. Cependant comme la perte du sang, et la douleur de ne pouvoir secourir Arpasie, me firent perdre toute sorte de sentiment, je ne revins à moy, que lors que quelques Bergers qui me trouverent en ce pitoyable estat, m'eurent porté chez cette Dame, à qui estoit le Chariot dans quoy estoit Arpasie. Comme c'est une Personne de beaucoup de vertu, elle eut beaucoup de soin de moy : mais comme ma premiere pensée fut pour Arpasie, apres luy avoir rendu grace, de l'assistance que l'en avois reçeu en me faisant penser, je luy dis en deux mots l'accident qui estoit arrivé ; je luy apris la qualité et le merite d'Arpasie ; et je la priay d'envoyer quelqu'un apres, pour tascher de la secourir : ou si elle ne pouvoit pas trouver assez promptement des Gens propres à cela, de faire du moins qu'on la suivist : afin que je pusse sçavoir quel lieu de retraite choisiroit ce Ravisseur : vous advoüant ingenûment que je ne songé point alors au Roy d'Assirie. Mais enfin Seigneur, cette Dame n'ayant pû faire la premiere chose que je luy demandois, fit la seconde avec beaucoup de diligence : et elle choisit un homme adroit et hardy, à qui ayant dit la route que je croyois que ce Chariot avoit tenuë ; parce que je sçavois celle que Licandre vouloit qu'il tinst, lors que je m'y estois opposé ; il partit avec ordre de suivre tousjours Arpasie, jusques à ce qu'elle fust arrestée en quelque lieu, où aparemment Licandre deust tarder longtemps. Or Seigneur, depuis cela, j'ay souffert des maux incroyables : car comme les blessures que j'avois reçeuës estoient fort grandes, et que je n'estois pas en lieu où il y eust de fort habiles Gens pour me penser, j'ay esté vingt fois en danger de mourir. Je n'ay pourtant pas laissé d'envoyer vers vous : mais il faut qu'il soit arrivé quelque accident à ceux que je vous envoyois, puis que vous n'avez pas reçeu les excuses que je vous faisois, de n'avoir pas suivy le Roy d'Assirie. Mais encore, interrompit Cyrus, n'avez vous rien sçeu davantage d'Arpasie ? et n'avez vous point apris, adjousta Gobrias, en quel lieu le traistre Licandre l'a menée ? Ouy Seigneur, repliqua Hidaspe, et celuy que cette Dame chez qui j'estois logé avoit envoyé pour la suivre, s'aquita si admirablement de sa commission, et agit avec tant d'adresse, qu'il fut mesme quelques jours au service de Licandre. Mais sans m'amuser à vous dire comment cela arriva, je vous diray seulement qu'il est revenu ; que j'ay sçeu que d'abord Licandre qui avoit autrefois connu le Prince Atergatis en Assirie, eut dessein de choisir la Cour d'Arsamone pour sa retraite, parce qu'il y estoit : mais qu'aprenant qu'elle estoit en desordre à cause de la liberte du, Roy d'Assirie, il avoit changé d'avis, et s'estoit embarque sur le Pont Euxin, où la tempeste l'avoit accueilly, et l'avoit jetté en la Colchide, où il s'estoit arresté : et où il m'assura qu'il avoit dessein de demeurer assez long temps. Joint que la belle Arpasie estant tombée malade d'une maladie languissante sans aucun danger, il ne sembloit pas qu'il en pûst partir si tost quand il le voudroit. De sorte Seigneur, qu'aprenant cela, comme je commençois d'esperer de pouvoir estre bientost en estat de monter à cheval ; et aprenant quelque temps apres, et l'enlevement de la Princesse Mandane, et la mort du Roy d'Assirie, et peu de jours en suite vostre marche vers les Massagettes ; j'advouë que le dessein de servir Arpasie me fit aller droit où je croyois qu'elle estoit : afin de tascher de ne revenir aupres de vous, qu'apres l'avoir tirée des mains de Licandre : n'ignorant pas Seigneur, que c'est vous servir, que de rendre service à ceux que vous aimez. Mais j'ay sçeu à mon grand regret, que Licandre a pris la resolution de se jetter dans le Parti de Thomiris, et d'aller passer l'Araxe : et en effet je l'ay suivy jusques à ce que j'ay sçeu que je le suivois inutilement, et qu'à moins que de me vouloir faire prendre par les ennemis, il n'y avoit plus d'esperance de delivrer Arpasie, qu'en delivrant Mandane : car enfin selon ce que j'ay sçeu, Licandre et Arpasie arriveront aujourd'huy aupres de Thomiris. Ce ne m'est pas une legere consolation, repliqua Gobrias, de sçavoir que ma Fille peut esperer que le vainqueur de l'Asie luy redonnera la liberté. Je vous assure, respondit Cyrus, que je regarderay cet avantage comme un des plus doux fruits de la victoire, si je la puis remporter : et qu'apres la liberté de Mandane, rien ne me peut estre plus agreable que celle de la belle Arpasie. En disant cela, Cyrus observa Hidaspe : et se souvenant qu'il l'avoit autrefois soupçonné d'estre amoureux de cette belle Fille, il creut qu'il ne s'estoit pas trompé : et il pensa que la generosité toute seule, ne luy eust pas donné tant de zele. Il n'eut pourtant pas grand loisir de faire cette reflection : car comme il avoit envoyé plusieurs Espions parmi les ennemis, il en revint un, qui luy aprit que l'Armée de Thomiris grossissoit tous les jours : que Terez qui estoit fort experimente à la Guerre, y estoit, quoy qu'il fust fort incommodé de ses anciennes blessures : qu'Octomasade estoit arrivé avec les Troupes que le Prince des Callipides luy avoit permis de lever dans son Païs, lors qu'il songeoit à faire Aryante Roy des Issedons : et qu'il n'avoit amenées au service de cette Reine, qu'apres qu'Ariante avoit eu fait sa paix. Il luy dit de plus, qu'Agathyrse estoit aussi arrivé avec un puissant secours d'Issedon : que les Scythes Royaux avoient aussi envoyé de fort belles Troupes : et qu'Aripithe arriveroit dans peu de temps avec un Corps d'Armée d'autant plus considerable, que les Sauromates estoient des Gens fort aguerris. Mais ce qui le fâscha le plus, fut d'aprendre que le Prince Aryante avoit esté plustost guery qu'il ne pensoit : et que selon toutes les apparences, le Fort des Sauromates estoit investy, ou le seroit si tost, qu'il n'y pourroit estre à temps pour l'empescher.

Préparatifs de la grande bataille


Et en effet, il sçeut le lendemain au matin avec certitude, que les ennemis en commençoient le Siege : mais il reçeut en mesme temps un advis qui venoit des Frontieres de Medie, par où l'on assuroit que Ciaxare estoit mort. Quoy que cette nouvelle l'affligeast sensiblement, il creût de telle importance de ne la publier pas, de peur d'abatre le coeur des Soldats par un si funeste commencement de Campagne, qu'il renferma toute sa douleur dans son coeur. Cependant pour ne perdre point de temps, il donna ordre à toutes choses : et pria Anacharsis de vouloir demeurer aupres de la Reine de Pont, et de la Princesse d'Armenie : afin que s'il avoit besoin de luy, il pûst l'y envoyer querir. Mais comme Cyrus sçavoit bien que les resolutions hardies se doivent prendre aveque peu de Gens, il confera aveque Mazare seulement : et luy ouvrant son coeur, il luy descouvrit que quoy qu'on luy pûst dire quand il tiendroit Conseil de Guerre, il avoit resolu de donner la Bataille : de sorte que Mazare estant dans son sentiment, et ne s'agissant plus que de sçavoit aveque certitude quels estoient les Défilez que Cyrus n'avoit pû reconnoistre, parce qu'il n'avoit pas esté assez avant dans les Bois, à cause que la rencontre de Thomiris l'en avoit empesché ; ce Prince resolut qu'il feroit sa marche comme s'il n'eust eu autre dessein que de secourir le Fort des Sauromates : et que cependant Mazare avanceroit avec des Troupes, non seulement pour reconnoistre les passages, mais pour tascher de jetter quelque secours dans la Place, qui donnast moyen à Feraulas d'arrester quelques jours les ennemis. Et en effet, le jour suivant toute l'Amée de Cyrus, commança de marcher, comme si ce n'eust esté que pour aller secourir le Fort des Sauromates : c'estoit toutesfois une chose tres difficile : parce que ce Fort, quoy que scitué proche d'une Forest, estoit pourtant au milieu d'une espece de Plaine environnée de Bois ; et de Bois si touffus, et si marescageux, qu'il estoit impossible d'esviter des Défilez tres longs, de quelque costé qu'on y vinst. Il est vray que du costé de l'Araxe, le Bois n'avoit pas plus de douze ou quinze stades de profondeur : mais apres avoir trouvé un chemin estroit et difficile, il s'eslargissoit insensiblement : et l'on descouvroit la Plaine peu à peu, à mesure qu'on avançoit. Ce chemin n'en devenoit pourtant pas plus aise : car comme tout cét endroit n'estoit qu'une Bruyere fangeuse, à cause de la grande quantité d'eaux qui s'y amassoient en divers lieux, il n'estoit pas possible d'y marcher en Bataille rangée : et ce n'estoit pas mesme sans difficulté qu'on y pouvoit faire passer des Escadrons. Il est vray qu'en s'aprochant du Fort des Sauromates, toutes ces difficultez cesserent : car conme le Terrain estoit plus eslevé, il estoit aussi plus sec : et il y avoit enfin assez d'espace pour y pouvoir ranger deux grandes Armées en Bataille. Cependant Mazare ; suivant la resolution que Cyrus et luy avoient prise, marcha si diligemment avec la Partie qu'il commandoit, qu'à peine le Prince Aryante s'estoit-il Posté devant le Fort des Sauromates, quand il arriva au conmencement des Bois. Ce fut alors que ce Prince rappellant dans son coeur l'amour de la gloire, et l'amour de Mandane ; se resolut, quelque obstacle qu'il pûst trouver, de faire toutes choses possibles pour faire entrer quelque secours dans la Place : afin que Feraulas qui la deffendoit, pûst donner le temps à Cyrus de forcer les ennemis, où à combatre, ou à se retirer. Il y avoit pourtant quelques instans, où quand il pensoit que l'heureux succés de son Entreprise seroit plus pour son Rival que pour luy, et que la victoire enfin luy feroit posseder Mandane, il retenoit la bride de son cheval, et m'archoit un peu plus lentement sans en avoir le dessein : mais lors qu'il s'en aperçevoit ; sa vertu combatant son amour, et la surmontant, il prenoit de nouvelles forces : et regagnant par une diligence extraordinaire, le temps qu'un sentiment jaloux luy avoit fait perdre, il fit ce que presques nul autre que luy n'eust pû faire. En effet il ne fut pas plustost arrivé à l'entrée des Bois, qu'il détacha cent cinquante chevaux du petit Corps qu'il commandoit, et leur ordonna d'aller se jetter dans la Place. Mais pour le pouvoir faire, il leur commanda d'aller par le derriere des Bois, afin d'en estre couverts : et pour faire reüssir plus seurement son dessein, il leur deffendit expressément d'entreprendre de se jetter dans ce Fort, jusques à ce qu'ils entendissent qu'il donnast une forte allarme au Camp ennemy, avec toutes les Troupes qu'il avoit : leur ordonnant de plus de prendre ce temps là pour se jetter dans la Place. Et en effet Mazare passa heureusement le Défilé que les ennemis n'avoient pas encore eu le temps d'occuper : ainsi au milieu de la nuit il attaqua la grande Garde des Massagettes : et il la poussa avec tant de vigueur, qu'il la renversa jusques dans leur Camp : où l'allarme fut si forte, et si generale, que les cent cinquante chevaux que Mazare avoit commandez pour se jetter dans h Place, et qui estoient en embuscade en attendant cette occasion, le firent facilement : car ils n'oüirent pas plustost le grand bruit des Trompettes ennemies qui sonnoient l'allarme de toutes parts, qu'ils avancerent diligemment vers le Fort. Il est vray qu'ils trouverent un petit Corps de garde de Massagettes qui voulut les arrester : mais ils le forcerent si facilement, que cela ne les empescha pas de se jetter dans la Place : où ils entrerent, sans avoir perdu un seul homme. Cependant dés que Mazare eut apris par un signal qu'on luy fit du Fort des Sauromates, suivant l'ordre qu'il en avoit donné, que le secours y estoit entré, il songea à se retirer : et il y songea d'autant plustost, qu'il connut que toute la Cavalerie du Camp de Thomiris se mettoit sous les armes. Cette Retraite sembloit sans doute estre difficile a faire ; et elle eust asseurement esté tres perilleuse, si par une diligence extraordinaire, Mazare n'en eust osté tout le danger. Mais en se retirant, comme le jour commençoit de poindre, il remarqua l'importance du Défilé qu'il avoit passé, et jugea tres prudemment, que de ce passage difficile, dépendoit le bon ou le mauvais succés de cette Guerre. Ainsi le dessein de Mazare ayant esté aussi heureusement executé, que hardiment entrepris, il en fut rendre conte à Cyrus, qui le reçeut avec toutes les carresses imaginables : luy donnant tant de loüanges de ce qu'il avoit fait, qu'on n'eust pû s'imaginer qu'il loüoit son Rival, si on n'eust pas sçeu que ce Prince l'avoit esté, et l'estoit encore malgré luy. Mais apres que Mazare luy eut rendu conte de son action, Cyrus luy aprit qu'il avoit sçeu depuis son départ, que Thomiris avoit laisse Mandane aux Tentes Royales avec une Garde tres forte : que la Princesse de Bithinie, et la Princesse Istrine, avoient la liberté de la voir : qu'en suitte Thomiris estoit venuë dans son Armée : qu'Aryante commandoit sous ses ordres : que le vaillant et sage Terez, tout estropié qu'il estoit des blessures qu'il avoit reçeuës à la Bataille qu'Agathirse avoit autrefois gagnée contre Aryante, estoit Lieutenant general dans cette Armée : que tout ce qu'il y avoit de braves Gens parmy les Massagettes, et d'Officiers experimentez, y estoient, et qu'elle estoit fort nombreuse. Il luy dit de plus, qu'il avoit encore sçeu qu'Aryante avoit partagé ses Troupes en six Quartiers tout à l'entour du Fort des Sauromates : qu'il avoit mis ses principales Forces à ceux qui estoient du costé de l'Araxe : et qu'il n'avoit point voulu s'amuser à faire une Circonvalation par des Tours, ny par des Lignes, esperant qu'il emporteroit le Fort en peu de temps. Il luy dit encore qu'Aryante avoit placé ses Corps de garde fort judicieusement, comme il le pouvoit juger, par celuy qu'il avoit trouvé à l'advenue du Défilé, qui estoit du costé de l'Araxe : adjoustant encore que ce Prince avoit si bien disposé ses Sentinelles, et donné un si bon ordre à ses bateurs d'Estrade, que de tous les autres costez il ne pouvoit rien entrer dans cette Plaine enuronnée de Bois qu'il n'en fust adverty. Mais apres que Cyrus eut dit à Mazare tout ce qu'il sçavoit, il adjousta qu'il ne faloit point hesiter, et qu'il faloit absolument donner la Bataille : et en effet ayant tenu Conseil de Guerre à l'heure mesme, où tous les hauts Officiers de son Armée se trouverent, il leur dit ce que Mazare avoit fait, et ce qu'il avoit sçeu d'ailleurs : leur disant fortement en suite, qu'il estoït absolument resolu de secourir le Fort des Sauromates. Que pour cét effet, il pensoit qu'il estoit d'une absolue necessité, de s'avancer diligemment au Défilé qu'il faloit passer pour aller aux ennemis : car enfin, leur dit-il, si les Massagettes entreprennent de le vouloir deffendre, il seront forcez de desgarnir leurs Postes, et de nous laisser par consequent un passage libre pour secourir le Fort : et s'ils nous le laissent passer sans nous combatre, nous entrerons dans la Plaine sans difficulté, et nous serons alors en estat de leur presenter la Bataille avec avantage esgal. Joint (adjousta-t'il, pour les amener plus facilement dans ses sentimens) que quand mesme on ne trouveroit pas alors à propos de la donner, il ne faudroit pas laisser de faire ce que je dis, puis qu'on pourroit tousjours gagner divers Postes et les fortifier : et forcer par là les ennemis à changer les leurs, et à nous laisser quelque Passage pour secourir le Fort. Apres cela Cyrus pour les porter encore plus fortement à ce qu'il vouloit, leur parla de l'advis qu'il avoit reçeu de la mort de Cyaxare : adjoustant que cette funeste nouvelle estoit encore une raison qui devoit les obliger de se haster de vaincre : car enfin (dit-il avec une grace admirable) il faut s'il est possible n'aprendre cette mort à nos Soldats, que sur le Champ de Bataille, apres avoir remporte la victoire : du moins suis-je bien asseuré que je ne laisseray pas prendre le Fort des Sauromates à la veuë de mon Armée, sans m'exposer plus tost à perir qu'à recevoir cét affront, et qu'à retarder la liberté de la Princesse Mandane, par un excés de prudence. Cyrus ayant cessé de parler, tous ceux qui l'avoient escouté se rangerent de son opinion, et Cresus luy mesme fut de cét advis : ce n'est pas qu'encore qu'il eust esté de celuy de passer l'Araxe, il ne trouvast alors qu'il y avoit beaucoup de danger à hazarder la Bataille : mais comme il pensa que les Massagettes se seroient emparez du Défilé depuis l'action de Mazare, et qu'ils le disputeroient, il ne s'opposa point au sentiment de Cyrus : parce qu'il creut que la chose n'iroit pas à un Combat decisis, et qu'il n'y auroit tout an plus qu'une grande Escarmouche à l'entrée des Bois : pendant laquelle on pourroit peut-estre faire entrer un secours considerable dans le Fort : et qu'ainsi toute l'Armée n'estant point engagée au dela de ces Passages difficiles, Cyrus seroit luy mesme forcé par sa propre prudence de se retirer, et de n'engager pas son Armée à estre contrainte de combatre en des Postes desavantageux. Ainsi n'y ayant aucune contestation, Cyrus resolut que son Armée avanceroit dés le mesme jour jusques à un lieu que les Habitans du Païs appellent la Plaine des Gelons (parce que des Peuples de ce nom là y furent autrefois batus) et que le jour suivant il marcheroit droit aux Ennemis. Mais avant que de partir, Cyrus commença de donner tous les ordres ; de regler le rang de toutes ses Troupes ; de distribuer les divers Postes à ses Officiers ; de resoudre l'ordre general de la Bataille, et d'exhorter tous les siens à combatre si courageusement, qu'il pûst sortir avecque gloire d'une occasion où il paroissoit y avoir tant de peril, que tous ceux qu'ils avoient surmontez jusques alors, n'estoient rien en comparaison, à cause des Passages difficiles où il faloit s'engager pour aller aux Ennemis. Il est vray que la joye que Cyrus vit dans toutes ses Troupes, lors qu'il partit de la Plaine des Gelons, sembla luy presager la victoire : estant certain que quand tous les Soldats eussent esté assurez de vaincre, ils n'eussent pas marché avec plus d'allegresse, que celle qu'ils tesmoignoient avoir en allant partager les perils où le plus Grand Prince du Monde alloit s'exposer. Cependant Cyrus resolut que son Armée combatroit sur deux Lignes : que ces deux Lignes seroient appuyées d'un Corps de reserve qu'Hidaspe commanderoit : qu'Aglatidas seroit à la Teste de l'Infanterie : que Cresus, et le Roy d'Hircanie commanderoient l'Aisle gauche : et que Mazare commanderoit sous luy à l'Aisle droite : ou le Prince Artamas, Intapherne, Atergatis, Gobrias, Gadate, Myrsile, Indathirse, Persode, et tous les autres Braves qui n'avoient point d'employ, combatroient aupres de sa Personne. Mais comme Cyrus estoit aussi Grand Capitaine, que vaillant Soldat, il creut que parce qu'aparamment il faudroit combatre les Massagettes dans des Passages difficiles, il faloit mesler quelque Infanterie à de la Cavalerie : pour cét effet il mit entre chaque intervale de ses Escadrons, un Peloton de cent Archers commandez par un Capitaine : ordonnant en suite que les Archers à cheval, les Gardes de Cresus, ceux du Roy d'Hircanie, les siens, et ce qui restoit de Cavalerie Assirienne ; se tinssent à droit et à gauche sur les Aisles. Mais afin que rien ne l'embarrassast, il envoya son Bagage au bord de l'Araxe, et marcha apres cela à la Teste de son Armée : qui semblant n'estre qu'un grand Corps, dont toutes les parties avoient raport au vaillant Chef qui la conduisoit, arriva au commencement des Bois, sans qu'il parust qu'aucun Soldat eust quité son rang, tant les ordres avoient esté sagement donnez par Cyrus, et exactement executez par ses Officiers. aussi commença-t'il alors d'esperer un heureux succés : et l'Image de Mandane remplit de telle sorte son esprit, que celle de la crainte du grand peril dont il estoit fort proche n'y trouva point de place.

La grande bataille contre Thomiris


Mais pendant que ce Grand Prince avançoit avec une ardeur si heroique, et qu'il employoit tous ses soins à secourir le Fort des Sauromates, afin de pouvoir apres plus facilement delivrer Mandane ; Aryante sous les ordres de Thomiris, agissoit aussi avec beaucoup de vigueur, pour prendre ce Fort, avant que son Rival pûst estre arrivé. En effet il le pressoit si vivement, et ses attaques ses suivoient de si prés, qu'on peut raisonnablement penser que sans le secours que Mazare y avoit jetté, il n'eust pû tenir assez long-temps pour donner loisir à l'invincible Cyrus d'executer le dessein qu'il avoit d'empescher qu'il ne fust pris. Ce Fort estoit si mal muny de toutes les choses necessaires à soustenir un Siege, que quelque valeur qu'eust Feraulas qui le deffendoit, il ne pouvoit empescher que presques tout ne reüssist aux Massagettes : aussi Aryante n'avoit-il pas creû qu'il falust s'amuser à faire de Circonvalation, quoy qu'il eust apris sous Cyrus comment il faloit assieger des Places. De plus, comme les Massagettes n'ont ny Villes, ny Villages, et que toutes leurs Habitations sont des Tentes portatives, Thomiris, ny Aryante, n'estoient pas trop bien informez, ny de la marche de l'Armée de Cyrus, ny de la grandeur : car comme tous ceux qui estoient le long de l'Araxe, avoient fuy dés que ce Prince avoit eu passé ce Fleuve, ils n'en pouvoient avoir que des nouvelles fort incertaines : aussi ne la croyoient-ils pas si nombreuse qu'elle estoit : et ils ne sçeurent veritablement sa force, que lors qu'ils aprirent qu'elle estoit à l'entrée des Bois, et que Cyrus sembloit estre resolu de passer le Défilé. De sorte qu'ils se virent contraints de resoudre en tumulte, s'ils entreprendroient de le deffendre, ou s'ils attendroient ce redoutable Ennemy dans la Plaine, afin de terminer un si grand different, par une Bataille decisive. L'advis d'Aryante fut qu'il estoit à propos de s'opposer au passage de Cyrus : que pour cét effet il faloit jetter une partie de leur Infanterie dans le Bois, et la faire soutenir d'un grand Corps de Cavalerie : parce qu'apres cela il seroit presques impossible que Cyrus pûst executer son dessein. Qu'ainsi durant qu'on occuperoit son Armée, on prendroit aisément le Fort avec peu de Troupes ; car il estoit bien adverty qu'il ne pouvoit plus tenir que deux jours. Cét advis d'Aryante, fut celuy du sage et vaillant Terez : qui par tant d'experience qu'il avoit de la Guerre, devoit estre creû : et ce fut en suite celuy d'Agathyrse, d'Octomasade, et de tous ceux qui se trouverent à cette deliberation. Mais comme Thomiris songeoit plus à engager Cyrus dans son Païs, qu'à le deffendre : elle ne fut pas de cette opinion : au contraire elle dit que ce dessein seroit honteux ; et que si son Armée ne faisoit autre chose que prendre un petit Fort qui estoit à elle, ce seroit n'avoir rien fait ; puis qu'apres cela ils auroient tousjours une puissante Armée en teste : concluant en suite qu'il valoit bien mieux donner promptement la Bataille, puis que de necessité il la faudroit tousjours donner, que d'attendre que les Massagettes fussent plus pleinement instruits de la force et de la valeur des ennemis qu'ils avoient à vaincre. Joint, adjousta-t'elle, qu'il nous sera bien plus avantageux de les combatre loin de l'Araxe, et dans cette Plaine qui est au milieu de ces Bois, dont nous sçavons tous les passages, et tous les Défilez, que si nous les combations plus prés du Pont qu'ils ont sur ce Fleuve. Aryante s'opposa pourtant encore