Le Grand Cyrus partie 8 Mlle de Scudéry Artamène ou le Grand Cyrus http://www.artamene.org Partie 8 sommaire : - Intapherne blesse le roi d'Assyrie - Histoire du roi d'Assyrie et d'Intapherne : Atergatis amoureux d'Istrine - Histoire du roi d'Assyrie et d'Intapherne : duel d'Atergatis et d'Armatrite - Histoire du roi d'Assyrie et d'Intapherne : absence d'Atergatis et fuite du roi d'Assyrie - Histoire du roi d'Assyrie et d'Intapherne : Intapherne amoureux de la princesse de Bithynie - Histoire du roi d'Assyrie et d'Intapherne : Berise fait obstacle à l'amour d'Intapherne - Histoire du roi d'Assyrie et d'Intapherne : reprise de la guerre - Histoire du roi d'Assyrie et d'Intapherne : retrouvailles à Héraclée - Histoire du roi d'Assyrie et d'Intapherne : solidarité des quatre amants - Histoire du roi d'Assyrie et d'Intapherne : dissension entre Arsamone et le roi d'Assyrie - Le château du prince de Phocée - Histoire de Péranius et de Cléonisbe : émigration des Phocéens - Histoire de Péranius et de Cléonisbe : la Gaule - Histoire de Péranius et de Cléonisbe : Cleonisbe devant le choix d'un époux - Histoire de Péranius et de Cléonisbe : Marseille - Histoire de Péranius et de Cléonisbe : rivalités des prétendants - Histoire de Péranius et de Cléonisbe : inclination de Cleonisbe pour Peranius - Histoire de Péranius et de Cléonisbe : décision de Cleonisbe - Histoire de Péranius et de Cléonisbe : décision finale de Cleonisbe et manoeuvres des rivaux - Magnanimité de Cyrus à l'égard des Hébreux - Le séjour de Thémechire - Histoire d'Artaxandre et de Telamire : les inclinations d'Artaxandre - Histoire d'Artaxandre et de Telamire : vengeance de Clorelise - Histoire d'Artaxandre et de Telamire : désespoir d'Artaxandre - Histoire d'Artaxandre et de Telamire : mariage d'Artaxandre et de Clorelise - Duel de Cyrus et du roi d'Assyrie Livre premier Intapherne blesse le roi d'Assyrie La Princesse Mandane ne fut pas plustost achevée d'habiller, que suivant sa coustume elle voulut aller au Temple devant que de partir : de sorte que Mazare luy donnant la main pour luy aider à marcher, elle sortit de sa chambre. Mais à peine fut elle sur le haut du Perron du Chasteau où elle estoit logée, qu'elle vit le Roy d'Assirie qui descendoit de cheval à l'autre bout de la Court : et qui sans attendre Cyrus se hastoit de s'aprocher d'elle avant qu'elle eust le temps d'entrer dans son Chariot. La surprise de Mandane fut si grande qu'elle s'arresta tout court au lieu d'avancer, et donna loisir à ce malheureux Prince de s'aprocher d'elle : et de luy parler avec ce mesme respect qu'il luy avoit tousjours rendu, malgré l'impetuosité de son humeur, et la violence de sa passion. Je ne doute nullement Madame (luy dit-il apres l'avoir salüée) que ma veuë ne vous surprenne et ne vous desplaise, et que je ne sois tousjours l'objet de vostre colere et de vostre haine : mais puis que le Roy vostre Pere m'a bien souffert dans son Armée, tout criminel que j'estois et envers luy, et envers vous ; et que Cyrus m'endure bien dans celle qu'il commande, tout son Rival que je suis ; je dois ce me semble esperer que vous me permettrez de vous suivre jusques à ce que vous soyez où vous voulez aller ; et qu'apres avoir perdu toutes choses pour l'amour de vous, vous ne me refuserez pas la grace de souffrir que je vous serve d'escorte, principalement ne la refusant pas au Prince Mazare, bien qu'il soit plus criminel que moy. Le Prince Mazare, reprit Mandane, ayant effacé son crime par un genereux repentir ; est presentement au nombre de mes Amis, et n'est plus au rang de mes Persecuteurs. Mais quoy qu'il en soit Seigneur, dit-elle, je puis vous assurer que j'ay moins de chagrin de vous voir dans l'Armée du Roy mon Pere, que je n'en avois de vous voir dans Babilone. En effet, adjousta-t'elle, la joye d'en estre sortie occupe encore si agreablement mon esprit, que lors que vous estes arrivé j'allois pour continuer de remercier les Dieux de m'avoir ostée de vostre puissance, et de m'avoir enfin redonné la liberté que vous seul m'aviez fait perdre. Si vous m'en croyez, poursuivit-elle, vous serez aussi reconnoissant que moy ; et vous les remercierez de vous avoir donné un ennemy assez genereux pour vous faire jouir d'un bien que vous m'aviez osté, et que vous aviez perdu. Comme les Dieux sont justes, reprit fierement le Roy d'Assirie, ils auront soin de recompenser mon Rival de sa generosité : c'est pourquoy vous me permettrez, Madame, de ne leur demander autre chose que de me vanger de vostre excessive inhumanité. Les prieres injustes, repliqua Cyrus qui s'estoit aproché, ne sont ordinairement escoutées par les Dieux, que pour punir ceux qui les font : c'est pourquoy si vous m'en croyez ne leur demandez rien contre la Princesse : et si vous avez quelque vangeance à souhaiter, ne souhaitez de vous vanger que de moy. Pendant que Cyrus parloir ainsi, la Princesse monta dans son Chariot, où elle fit mettre Doralise, Pherenice, et Martesie : apres quoy elle fut au Temple, suivie de Cyrus, du Roy d'Assirie, de Mazare, de Myrsile, d'Anaxaris, d'Andramite, de Chrysante, de Feraulas, et de beaucoup d'autres. Tant que le Sacrifice dura, la Princesse pria les Dieux avec une si grande attention, qu'elle ne tourna ny la teste ny les yeux vers ceux qui l'accompagnoient ; qui n'estans pas tous si attentifs qu'elle à leurs prieres, avoient des sentimens aussi differens, que leurs interests l'estoient. Cyrus n'avoit alors dans le coeur que la perte de ce fier Rival qui venoit troubler toute sa joye par sa presence : le Roy d'Assirie, quoy que fort impatient de se voir l'espée à la main contre ce Prince, avoit pourtant quelque espece de plaisir de voir Mandane : mais c'estoit un plaisir qui n'estoit pas tranquile ; et s'il songea aux Dieux durant quelques instans, pendant qu'il fut dans le Temple, ce fut pour leur demander tout à la fois, la mort de Cyrus ; la possession de Mandane ; la Couronne qu'il avoit perduë ; et d'estre vangé de Mazare : et l'on peut mesme dire qu'il murmura plus contre eux, qu'il ne les pria. Pour Anaxaris, dont la passion estoit d'autant plus violente qu'elle estoit plus cachée, il souhaitoit que ces deux Rivaux se pussent destruire l'un l'autre, ou qu'il les pûst perdre tous deux : et sans pouvoir seulement imaginer par quelle voye il pourroit pretendre quelque chose à Mandane, il ne laissoit pas de l'aimer esperduëment ; de desirer ardemment d'en estre aimé ; et de le demander aux Dieux. Pour Mazare, sa vertu s'estoit tellement confirmée, que quelque amour qu'il eust toûsjours pour la Princesse de Medie, il ne leur demandoit plus rien, que de pouvoir conserver son amitié : car il s'estoit si fort accoustumé à combatre tous ses desirs, qu'il n'osoit mesme plus faire de souhaits inutiles dans le plus profond de son coeur. Mais si Mazare n'osoit presques rien souhaiter, il n'en estoit pas de mesme du Prince Myrsile : qui desiroit avec tant d'ardeur de pouvoir changer le coeur de la fiere et insensible Doralise, qu'il ne songeoit à autre chose, et ne demandoit que cela. Pour Andramite, qui n'estoit pas moins amoureux que luy de cette belle Personne, il portoit ses desirs plus loin : car il souhaitoit alors esgalement, la perte d'un aussi redoutable Rival que le Prince Myrsile, et la possession de Doralise. Pour Chrysante, et pour Feraulas, qui sçavoient quel estoit l'engagement de Cyrus avec le Roy d'Assirie, ils consultoient entr'eux s'ils devoient en advertir la Princesse Mandane : et demandoient aux Dieux que cét invincible Heros, pûst se tirer de cette dangereuse occasion aussi glorieusement qu'il avoit fait de toutes les autres où il s'estoit trouvée. Pour Doralise, Pherenice, et Martesie, tous leurs voeux estoient pour la Princesse qu'elles accompagnoient ; leur semblant que si elles la pouvoient voir heureuse, elles le seroient aussi. Enfin toutes ces diverses Personnes, firent des prieres si differentes, que les Dieux qu'ils invoquoient, n'eussent pû les leur accorder, quand mesme ils eussent esté ce qu'ils les croyoient : et l'on peut dire en cette occasion, que comme ceux qui sont sur la Mer, et qui ont dessein d'aller en Orient, ou en Occident, demandent des vents tous contraires, selon qu'ils en ont besoin ; de mesme, Mandane, le Roy d'Assirie, Cyrus, Mazare, et Anaxaris, demandoient aux Dieux des choses toutes opposées les unes aux autres, et par consequent impossibles. Le Sacrifice estant achevé, la Princesse retourna au Chasteau : mais elle n'y tarda pas, afin d'esviter la conversation du Roy d'Assirie. Elle voulut pourtant avant que de partir, scavoir de Cyrus où il avoit trouvé son Rival : et luy reprocher obligeamment la generosité qu'il avoit euë de delivrer son ennemy mortel. S'il n'estoit pourtant que vostre ennemy, luy disoit elle, je n'aurois aucun droit de vous accuser : mais comme il est mon persecuteur, il me semble que j'ay sujet de me pleindre de ce que vous estes trop genereux. Le Roy vostre Pere m'en à donné un si grand exemple, reprit Cyrus, que j'aurois esté indigne de vostre estime, si je ne l'avois pas imité : et puis Madame, adjousta-t'il pour destourner la conversation, si vous scaviez combien il y a de douceur pour moy, à voir quelle difference vous mettez entre le Roy d'Assirie, et Cyrus ; vous ne trouveriez pas si estrange que j'eusse voulu me donner une si grande satisfaction. Mais de grace, Madame, n'allez pas changer de sentimens, et n'allez pas avoir trop de pitié du malheureux estat où les armes du Roy vostre Pere l'ont mis : car encore que la compassion soit un sentiment qui doive estre dans un coeur aussi heroique que le vostre ; et qu'il m'importe mesme extrémement que vous n'ayez pas l'ame dure, je ne laisse pas de souhaiter que vous n'ayez aucune pitié de luy. Je vous assure, reliqua Mandane, qu'il ne seroit pas aisé que j'en pusse avoir pour un Prince qui a causé tous les malheurs de ma vie : mais pour vous, poursuivit-elle, je m'imagine qu'il y a quelques instans, où le regardant comme la cause de toutes vos conquestes, et de cette Grande gloire dont vous estes couvert, vous le haïssez un peu moins : car enfin s'il ne m'eust point enlevée, vous n'auriez point pris Babilone ; vous n'auriez point soûmis toute l'Assirie ; vous n'auriez point conquis l'Armenie ; vous n'auriez point, dis-je, vaincu Cresus ; pris Sardis, assujetti toute la Lydie, non plus que les Xanthiens ; les Cauniens, les Joniens ; et les Gnidiens : et vous n'auriez point enfin pris Cumes, ny esté le vainqueur de l'Asie. Non Madame, repliqua Cyrus, mais j'aurois tousjours esté à vos pieds pour vous adorer : et il auroit pû estre que mes soins, mes soûpirs, et mes services, auroient un peu plus engagé vostre coeur qu'il ne l'est : de sorte que je puis dire, qu'en faisant toutes les conquestes dont vous venez de parler, j'ay manqué à en faire une beaucoup plus glorieuse, que toutes celles que les armes de Ciaxare m'ont fait faire. Je pourrois si je voulois, respondit la Princesse Mandane, vous respondre assez obligeamment, et vous dire qu'en prenant Babilone, Artaxate, Sardis, et Cumes, vous avez peur estre plus gagné de part en mon coeur, que vous n'eussiez fait par vos plaintes, et par vos soûpirs : mais je suis trop mal satisfaite de vous pour en user ainsi. Ce n'est pas, adjousta-t'elle, que je veüille que vous changiez aujourd'huy vostre façon d'agir avec le Roy d'Assirie, puis qu'il est en liberté : mais je vous advouë, que je n'eusse pas esté marrie que vous ne l'eussiez point delivré : et que j'aurois mieux aimé avoir à vous reprocher de n'estre pas assez genereux, que de l'estre trop. Cependant, je vous conjure, poursuivit-elle, de ne vous esloigner plus de moy, car si vous alliez visiter quelque autre Tombeau, je croirois que vous me rameneriez encore le Roy de Pont : c'est pourquoy je vous prie que cela n'arrive plus. Ce n'est pas que je ne juge bien que le Roy d'Assirie n'est pas en estat de rien entreprendre contre moy, si ce n'est en entreprenant quelque chose contre vous : mais apres tout sa presence m'inquiette d'une si estrange maniere, et m'importune si fort, que j'ay besoin que la vostre me console de l'ennuy que la sienne me donne Cyrus entendant parler Mandane de cette sorte, craignit qu'elle ne soubçonnast quelque chose de la verité : c'est pourquoy afin de la rassurer, il luy respondit comme un homme qui n'avoit rien de fâcheux dans l'esprit. Quoy Madame, luy dit-il, vous voudriez que je ne me consolasse pas de la veuë d'un ennemy, qui est cause que j'entens de vostre bouche, des choses plus avantageuses pour moy, que toutes celles que vous m'avez jamais dites ! Quoy qu'il en soit, repliqua cette Princesse, faites que je vous voye tousjours tant qu'il sera en lieu où je le pourray voir, et en lieu où je ne le pourray faire bannir par le Roy mon Pere comme j'en ay le dessein : car pour vous je ne veux nullement, quelque importunite que sa presence me donne, que vous entrepreniez de m'en delivrer. Puis qu'il est cause que je suis si bien traité de vous, repliqua Cyrus en soûriant, je vous obeïray sans peine. Apres cela la Princesse se laissant conduire par ce Prince, entra dans son Chariot, où elle ne fit mettre que Doralise et Martesie : Pherenice, Arianite, et les autres Femmes de la Princesse, estant dans d'autres Chariots qui suivoient le sien. Cependant Cyrus qui songeoit à tout ce qui regardoit la seureté de Mandane, et l'execution de son dessein, changea l'ordre de la marche des Troupes, et fit que celles qui estoient Assiriennes, furent mises sur les Ailes, et le plus loin de la Princesse qu'il fust possible. Il donna aussi un ordre particulier à Anaxaris, de veiller soigneusement à la garde de Mandane : ne scachant pas qu'en voulant se precautionner contre un Rival, il la confioit à un autre. D'autre part Chrysante et Feraulas, n'ayant pû parler à Martesie, tant l'heure du départ avoit esté precipitée, resolurent de luy dire le soir qu'il estoit à propos qu'elle fist sçavoir à la Princesse, quel estoit l'engagement de Cyrus avec le Roy d'Assirie : afin que par son authorité elle obligeast tous les Princes qui estoient dans l'Armée à devenir les Gardes de ces deux redoutables Rivaux. Cependant quoy qu'ils ne luy eussent pû parler, comme cette fille avoit beaucoup d'esprit, l'arrivée du Roy d'Assirie l'avoit renduë assez melancolique : car elle connoissoit encore bien mieux la violence de son temperamment que ne faisoit Mandane, devant qui il avoit tousjours aporté soin de la cacher. Elle fit pourtant quelque effort sur elle mesme, afin que son chagrin ne parust pas à cette Princesse : il est vray que l'agreable humeur de Doralise servit à le luy faire cacher plus aisément : car durant que Mandane révoit et s'entretenoit elle mesme, elle se mit à chercher dans l'air du visage de tous ces Princes qui marchoient assez prés du Chariot de Mandane, quelles pouvoient estre leurs pensées : et elle leur en attribua de si plaisantes, et qui convenoient si bien à leurs advantures, et à la mine qu'ils faisoient alors, que Martesie ne pouvant s'empescher d'en rire, retira Mandane de sa resverie : qui voulant sçavoir ce qui la divertissoit tant, se le fit redire par cette agreable Fille, qui luy redit en effet tout ce que Doralise avoit fait penser à Cyrus, au Roy d'Assirie, à Mazare, au Prince Artamas, et à tous les autres dont elle avoit parlé. Mais (luy dit Mandane qui vit alors le Prince Myrsile et Andramite assez prés de son Chariot) dites moy de grace, ce que present ces deux Esclaves que vostre beauté a faits, et que l'amour a esgallez en les faisans Rivaux, quoy que l'un soit Sujet et l'autre Souverain ? Ha Madame, repliqua Doralise, je ne puis dire ce qu'ils pensent : et bien loin de songer à le sçavoir, je fais ce que je puis pour ne le deviner pas, et pour n'entendre pas mesme ce qu'ils me disent, lors qu'ils me parlent le plus intelligiblement. Mais Madame, adjousta-t'elle, au lieu de vous dire ce qu'ils pensent, je vous diray si vous le voulez ce que je pense d'eux. Je vous croy si peu sincere en pareille chose, reprit Mandane, que je ne veux pas vous obliger à me dire un mensonge : et j'aimerois mieux que vous me dissiez ce que vous croyez qu'ils pensent presentement de vous, que ce que vous pensez d'eux. Puis que vous le voulez ainsi, reprit Doralise en riant, je vous diray qu'avoir avec quel sombre chagrin, Andramite regarde le Prince Myrsile, je croy qu'il est au desespoir de ce qu'il n'est plus müet : et qu'à voir aussi je ne scay quel empressement qu'a ce Prince aujourd'huy à parler à ceux qui sont aupres de luy ; je jurerois que s'il a parlé d'amour ce n'a esté que pour le seul plaisir qu'il a pris à dire une chose qu'il n'avoit jamais dite. Apres cela Mandane se mit à luy faire la guerre, et à la menacer de faire sçavoir ce qu'elle disoit à Myrsile, si elle ne parloir un peu plus serieusement, et plus obligeamment qu'elle ne faisoit, d'un Prince aussi accomply que ce luy dont elle avoit assujetty le coeur. Mais pendant que Doralise divertissoit Mandane par son agreable humeur, et qu'elle trouvoit lieu de dire mille agreables choses, sur tous les objets qui luy passoient devant les yeux ; Cyrus ne songeoit qu'à tenir sa parole au Roy d'Assirie le plus promptement qu'il luy seroit possible : et qu'à imaginer comment il se pourroit desrober à tant de gens qui l'environnoient continuellement. Mais son plus grand soin estoit de songer à faire en sorte, qu'en cas qu'il fust vaincu, le Roy d'Assirie ne fust pas en estat de pouvoir disposer de la Princesse. Cependant il s'y trouvoit bien embarrasse : car de descouvrir un dessein de cette nature à beaucoup de Gens, l'honneur ne le permettoit pas : c'est pourquoy pour prendre un milieu, il fit seulement dire a tous les Chefs de ses Troupes, que la presence du Roy d'Assirie, luy donnant lieu de redoubler ses soins pour la seureté de Mandane, il les conjuroit de se souvenir de la fidellité qu'ils devoient a Ciaxare, et de n'en manquer jamais quoy qui peust arriver. Il ne creût pourtant pas encore que ce fust assez ; et dans la haute estime qu'il avoit pour Anaxaris, il fit dessein de luy confier son secret : car comme il estoit Capitaine des Gardes de la Princesse, il creût que c'estoit principalement de luy dont il se faloit assurer, et que c'estoit aussi par luy qu'il pourroit trouver lieu de s'aller battre contre le Roy d'Assirie. C'est pourquoy Mandane ne fut pas plustost arrivée où elle devoit coucher, qu'apres qu'Anaxaris, suivant sa coustume, eut posé les Gardes aux lieux où ils devoient estre, Cyrus l'envoya querir, et se mit à luy parler en particulier. D'abord Anaxaris, qui connut par l'action de ce Prince qu'il avoit quelque chose d'important à luy dire, et mesme quelque chose de fascheux, s'imagina que ses yeux l'avoient peut-estre trahy ; que Cyrus avoit penetré jusques dans le fonds de son coeur, et qu'il y avoit descouvert son secret en descouvrant l'ardente passion dont il estoit possedé. Il ne fut toutesfois pas longtemps dans cette erreur : car à peine Cyrus se vit il seul aveque luy, que luy adressant la parole ; il faut sans doute, luy dit-il, que tout inconnu que vous m'estes, je vous connoisse pour un homme d'une vertu extraordinaire, et d'une fidelité non commune, puis que je me resous à me confier à vous d'une chose qui m'importe mille fois plus que la vie, puis qu'il y va de mon honneur. Mais comme je vous connois brave et genereux, je ne puis mettre en doute que vous n'agissiez comme vous devez en une occasion aussi importante que celle qui se presente. Cependant quelque haute estime que j'aye pour vous, et quelque grande opinion que j'aye de vostre probité, je ne puis me resoudre à vous confier ce que j'ay à vous dire, que vous ne m'ayez fait un serment particulier de ne le reveler point : et de ne faire ny dire rien, qui puisse donner lieu à qui que ce soit de deviner la chose dont il s'agit : mais principalement à la Princesse, qui la doit moins sçavoir que tout le reste du monde. Seigneur (reprit Anaxaris assez surpris, et fort impatient d'aprendre ce que Cyrus avoit à luy dire) comme l'honneur ne permet jamais de reveler les secrets d'autruy, et qu'on ne doit estre Maistre que de son propre secret : il me semble que je pourrois me pleindre avec quelque justice, de ce que vous voulez exiger de moy un serment particulier, de ne dire pas ce que vous me voulez faire l'honneur de me confier. Neantmoins pour vous tesmoigner que je n'ay pas de peine à m'engager à faire tousjours ce que je dois : je vous promets de ne dire que ce qu'il vous plaira ; et je vous le promets avec toute la sincerité d'un homme qui n'a jamais manqué à sa parole. Apres cela Cyrus embrassant Anaxaris, luy demanda pardon du leger outrage qu'il avoit fait à sa vertu, en ne s'y confiant pas d'abord : mais mon cher Anaxaris, luy dit-il, si vous sçaviez ce que l'amour de Mandane, et l'amour de la gloire, font dans mon coeur, et quelle est l'agitation que ces deux violentes passions y causent presentement, vous m'excuseriez sans doute : principalement si vous avez aimé quelque chose. Mais afin que vous ne m'accusiez pas plus long temps, il faut donc vous ouvrir mon ame, et apprendre quelle est la cause de l'injure que j'ay faite à vostre fidelité. En suitte de cela Cyrus ayant repris les choses d'assez loin, apprit pourtant en peu de mots à Anaxaris quelle estoit la promesse qu'il avoit faite au Roy d'Assirie sur le haut de la Tour de Sinope, et quelle estoit aussi celle qu'il luy avoit faite aupres du Tombeau d'Abradate. Vous jugez bien, adjousta Cyrus, que le secret que je vous confie est de nature à ne devoir pas estre revelé : non Seigneur, reprit Anaxaris, mais celuy qui le descouvre, peut faire partager sa gloire à celuy à qui il le confie : en luy donnant lieu de partager le peril où celuy qui dit un si grand Secret doit s'exposer. Ce n'est pourtant pas là mon dessein, reprit Cyrus, et ce que je veux de vous, genereux Anaxaris, est que vous me faciez un serment solemnel, que si je suis vaincu par le Roy d'Assirie, vous vous opposerez à luy de toute vostre puissance, pour empescher que la Princesse Mandane ne tombe en la sienne. Car enfin comme je ne puis estre vaincu par luy sans mourir, je ne doute nullement que s'il est mon vainqueur, il ne fasse ce qu'il pourra pour exciter quelque soûlevement parmy les Soldats, afin d'estre Maistre de la Princesse. C'est pourquoy aprehendant qu'une Armée composée de tant de Nations differentes, et de tant de Peuples nouvellement conquis, et où il y a mesme des Troupes Assiriennes, ne fust capable de se mutiner ; j'ay creû qu'il estoit necessaire, que vous qui avez aquis beaucoup de credit parmy les Soldats, et qui avez un soin particulier de la garde de la Princesse fussiez adverty de l'estat des choses : afin de redoubler vos soins ; de vous assurer de tous vos Compagnons ; et de vous charger d'un ordre que je vous laisseray, pour montrer à tous les Chefs de l'Armée que je commande, si je succombe au combat que je dois faire, et que je feray sans doute bien tost : puis que n'ayant pris que quatre jours, dont il y en a desja un de passé, je ne veux pas attendre le dernier à tenir ma parole au Roy d'Assirie. Anaxaris entendant parler Cyrus de cette sorte, eut beaucoup de joye de voir qu'il ne desiroit rien de luy qu'il ne luy peust promettre sans peine, et qu'il ne luy peust tenir : quoy qu'il eust pourtant quelque confusion, de sentir qu'il ne pouvoit s'empescher d'estre Rival d'un Prince qui le traitoit si obligeamment. Mais enfin faisant effort sur luy mesme pour cacher l'agitation de son esprit, il promit à Cyrus avec toute l'ardeur d'un homme qui vouloit tenir sa parole, de mourir mille fois plustost que de souffrir que le Roy d'Assirie eust Mandane en sa puissance, s'il arrivoit qu'il fust vaincu par luy. Ha mon cher Anaxaris, luy dit alors Cyrus, l'assurance que vous me donnez m'esleve si fort le coeur, que je suis presque asseuré de vaincre le Roy d'Assirie, puis que je ne crains plus qu'il triomphe de Mandane, si le sort des Armes vouloit qu'il triomphast de moy. Ouy mon cher Anaxaris, adjousta-t'il, je vous devray toute la gloire que je remporteray d'avoir vaincu mon Rival si je le surmonte : car enfin si je combatois avec la crainte, que ma mort ne mist Mandane en sa puissance, je serois à demy vaincu devant que de combattre. Mais puis que vous me promettez d'employer pour cette Princesse, cette mesme valeur qui vous a fait faire tant de miracles, dont j'ay esté le tesmoin et l'admirateur ; je ne crains plus que mon Rival puisse jouïr du fruit de sa victoire ; et je ne crains plus mesme qu'il me surmonte. Mais encore une fois, genereux Anaxaris, souvenez vous que Mandane vous doit desja sa liberté, et que ce que je veux de vous n'est pas plus difficile à faire, que ce que vous avez desja fait dans le Chasteau de Cumes. Seigneur, reprit Anaxaris, si vous pouviez voir mon coeur, vous ne m'obligeriez pas à de nouvelles promesses, et vous ne douteriez pas que je ne sois resolu de mourir pour le service de la Princesse Mandane. Croyez donc s'il vous plaist, que tant que je seray vivant, elle ne sera point sous le pouvoir du Roy d'Assirie : mais Seigneur, reprit-il, je ne pense pas que je me trouve en estat de la deffendre contre luy : car si je ne me trompe, sa valeur ne sera pas plus heureuse contre vous cette seconde fois que la premiere, et vous le vaincrez comme vous l'avez desja vaincu. Si je le surmonte, reprit Cyrus, je viendray vous rendre grace de ma victoire : de sorte que soit que je sois vainqueur, ou vaincu, je vous seray tousjours obligé, et la Princesse vous devra toûjours infiniment. Si c'est le premier, adjousta-t'il, je vous promets de luy faire sçavoir l'obligation qu'elle vous a : et si c'est le dernier, comme elle sera elle mesme le tesmoin, et le juge de vostre valeur, elle la reconnoistra sans doute comme elle merite de l'estre : ainsi mon cher Anaxaris, vostre vertu ne peut manquer d'avoir un prix digne d'elle, puis qu'elle ne peut manquer d'avoir l'estime de la plus illustre Princesse du monde. Cependant souvenez vous sur tout, poursuivit ce Prince, de me garder fidelité : vous sçavez combien l'honneur est une chose delicate et precieuse, faites donc pour le mien ce que vous voudriez que je fesse pour le vostre. Mais, adjousta Cyrus, ce n'est pas encore tout ce que je veux de vous : car il faut que ce soit par vostre moyen que je me dérobe de tant de Gens qui m'accablent, afin de m'aller battre contre le Roy d'Assirie : ce qui vous sera fort aisé par une voye que j'ay imaginée, et que je vous diray quand il en sera temps. Ha Seigneur, reprit Anaxaris, si la Princesse sçavoit que j'eusse facilité vostre combat, elle me haïroit estrangement ! comme elle ne le sçaura pas, reprit Cyrus, vous ne serez pas exposé à ce danger : mais quand elle le sçauroit, je m'engage à faire vostre paix si je ne suis pas vaincu. Apres cela Cyrus et Anaxaris se separerent ; le premier demeurant avec beaucoup de satisfaction de s'estre assuré d'Anaxaris ; et le second sentant dans son coeur tant de mouvemens differens, qu'il ne pouvoit en estre le Maistre. La confiance que Cyrus avoit en luy, faisoit qu'il avoit honte de n'y respondre pas sincerement : mais la passion qu'il avoit pour Mandane, luy faisoit imaginer des choses si opposées à ce sentiment-là, qu'il y avoit des instans, où il ne pouvoit s'empescher d'avoir de la joye, de sçavoir que deux de ses Rivaux alloient estre en estat de se destruire l'un l'autre. Neantmoins comme il estoit brave et genereux, il la retenoit autant qu'il pouvoit, et condamnant ses propres sentimens ; quoy lasche Anaxaris, disoit-il en luy mesme, tu te réjoüis dans ton coeur, de voir les deux plus vaillans Princes du Monde en termes de s'entre-tuer, et de te deffaire de deux Rivaux à la fois, sans que tu sois en danger ! repens toy, adjoustoit-il, de cette honteuse foiblesse, et si ces deux Princes font obstacle à tes desseins, desire qu'ils ne se détruisent point, afin que tu ayes la gloire de les destruire. Mais helas, poursuivoit-il en souspirant, que tu fais de laschetez inutilement, malheureux Anaxaris ! car enfin quand Cyrus et le Roy d'Assirie ne seroient plus, Mandane ne seroit pas pour toy : et tu as lieu de croire qu'elle ne seroit jamais pour personne, et que la mort de Cyrus causeroit la sienne. Mais que dis-je ! reprenoit-il, je m'accuse avec justice : en effet, poursuivoit cét Amant passionné, je ne pense pas que l'honneur deffende de se réjoüir de la perte d'un Rival, quand on ne la cause point par un lasche voye : attendons donc avec esperance le succés de cet effroyable combat, où les deux plus Grands Princes du Monde, vont disputer la possession de la plus belle Princesse de la Terre. Mais helas, adjoustoit-il encore, que la fin de ce combat doit te causer de douleur, infortuné Anaxaris ! car si Cyrus est vaincu, tu verras toutes les larmes que Mandane respandra pour luy ; tu entendras toutes les pleintes et tous ses souspirs ; et tu verras toute sa douleur : et si Cyrus est vainqueur, tu entendras aussi toutes les loüanges qu'elle luy donnera : tu seras tesmoin de toutes les marques d'estime qu'il en recevra ; et tu verras peut estre dans ses yeux, autant d'amour pour luy, qu'il y en a dans ton coeur pour elle. Pense donc Anaxaris, pense serieusement à te vaincre : songe combien de grandes choses devroient occuper ton esprit, et que l'amour n'est pas la passion qui devroit presentement regner dans ton ame. Ne te trompe pas toy mesme, comme tu trompes les autres : et ne crois pas estre Anaxaris : souviens toy que tu portes un nom plus illustre, dont il faut soustenir la gloire, et que celuy d'Anaxaris que tu as emprunté, ne te doit pas tousjours demeurer. Ne le signale donc point par une folie, comme seroit celle de s'opiniastrer à aimer Mandane, qui ne t'aimera jamais. Mais qui sçait, reprenoit-il, ce que les Dieux ont resolu de toy ? peutestre t'ont ils reservé le fruit de toutes les victoires de Cyrus : la Princesse que tu aimes ne te haït pas ; elle croit t'avoir de l'obligation ; et elle t'en a en effet : et le seul homme de toute la Terre qui a quelque part à son coeur, est prest d'estre exposé à un grand peril. Laisse donc la conduite de ta vie, à ces mesmes Dieux qui t'ont inspiré l'amour qui regne dans ton ame : et sans rien faire de lasche, ne fais rien contre toy, ny contre la passion qui te possede. Mais durant qu'Anaxaris s'entretenoit de cette sorte, Chrysante et Feraulas cherchoient l'occasion de pouvoir parler à Martesie : afin de la disposer à dire à la Princesse, quelle estoit la promesse que Cyrus avoit faite au Roy d'Assirie sur le haut de la Tour de Sinope. Mais quelque soin qu'ils y pussent aporter, il leur fut impossible de la pouvoir voir : parce que Mandane pour esviter la veuë du Roy d'Assirie, ne vit personne ce soir là : et voulut que Martesie ne la quitast point. D'autre part Cyrus qui n'avoir alors rien de plus pressant dans l'esprit que de se batre contre son Rival, resolut que ce seroit le lendemain, pendant que la Princesse disneroit : de sorte qu'il employa le reste du soir à s'assurer de ceux qu'il creût estre les plus propres à s'opposer à la violence du Roy d'Assirie, si le sort des Armes vouloit qu'il fust vaincu par luy. Ce fust pourtant avec tant d'adresse, qu'il ne donna aucun lieu de soubçonner qu'il eust aucun dessein caché : pretextant seulement la chose de la presence du Roy d'Assirie. Mais afin que son Rival sçeust qu'il ne luy feroit pas attendre long temps la satisfaction qu'il luy avoit promise, il trouva lieu de luy dire que le jour suivant à la mesme heure où il luy parloit, il seroit vainqueur ou vaincu : luy marquant mesme l'endroit où il avoit dessein de le contenter. De sorte que ce Prince violent se voyant si prés de ce moment fatal, qui devoit decider ce grand differend qu'il avoit avec Cyrus depuis qu'ils se connoissoient, sentit une agitation extraordinaire dans son coeur. Il aporta mesme quelque soin, à réveiller toute sa haine, toute sa jalousie, et toute sa fureur, afin d'estre mieux preparé à combatre : il rapella dans sa memoire, toutes les rigueurs de Mandane : et il fit tout ce qu'il pût, pour oublier qu'il devoir la vie et la liberté à son Rival. Si bien que ramassant toute l'amertume de sa douleur, et animant sa colere, la fierté de son coeur parut encore plus dans ses yeux qu'elle n'avoit accoustumé : et il sentit en effet qu'il estoit si peu Maistre de luy, que craignant qu'on ne descouvrist son secret, et qu'il ne fist luy mesme obstacle au dessein qu'il avoit, s'il se laissoit voir, il ne voulut pas qu'on le vist le lendemain au matin. Mais comme son humeur inquiette, ne luy permettoit pas de pouvoir demeurer en une place ; dés qu'il fut jour il monta à cheval pour s'aller promener, jusques à l'heure où il sçavoit que Mandane devoit partir : de sorte que sans estre suivi que d'un Escuyer, il fut entretenir ses pensées, au bord d'une petite Riviere qui n'estoit pas loin de là. Cependant Chrysante et Feraulas ne sçeurent pas plustost qu'on pouvoit entrer à la Chambre de Martesie qu'ils y furent, et luy aprirent ce qu'ils jugeoient necessaire qu'elle sçeust, la conjurant d'aprendre la chose à la Princesse, avec cette adresse qui luy estoit si naturelle. Helas, leur dit-elle, qu'il me seroit difficile de luy dire une si fâcheuse nouvelle sans l'affliger extraordinairement : mais comme ce seroit la servir mal, que de luy espargner cette douleur, puis que ce seroit l'exposer à une beaucoup plus grande ; il faut que je vous quitte, pour luy aller donner une affliction bien sensible. Comme Martesie disoit cela, et qu'elle se disposoit à quitter Chrysante et Feraulas, afin d'aller à la Chambre de Mandane, elle sçeut par Arianite que Cyrus ayant eu des nouvelles de Ciaxare, venoit luy en dire, et ne faisoit que d'entrer dans sa Chambre : de sorte qu'il n'y eust pas moyen, que Martesie peust alors parler à elle. La conversation de cette Princesse et de Cyrus, fut si longue, qu'elle ne finit que lors qu'il falut aller au Temple, où il la conduisit, et d'où il la ramena. Pendant qu'ils y furent, Cyrus fut un peu surpris de n'y voir point le Roy d'Assirie, qui n'estoit pas accoustumé de le laisser jamais seul aupres de Mandane, lors qu'il y pouvoit estre : mais il fut bien plus estonné, lors qu'au retour du Temple estant sur le haut du Perron du Chasteau où la Princesse avoit couché, et d'où elle devoit partir dans une heure ; il vit cinq ou six Soldats, qui raportoient ce Prince extrémement blessé. Son estonnement fut si grand, qu'il ne pût s'empescher de le tesmoigner : de sorte que la Princesse tournant la teste, et voyant ce qu'il voyoit, deumeura aussi surprise qu'il estoit surpris. Martesie qui estoit derriere Mandane, eut aussi sa part de l'estonnement : mais ce fut un estonnement meslé de quelque joye, voyant que cét accident mettoit Cyrus en seureté. Anaxaris au contraire s'affligea du malheur arrivé au Roy d'Assirie, parce que cela reculoit du moins son combat avec Cyrus. Ce n'est pas qu'il ne voulust s'opposer à un sentiment qu'il ne trouvoit pas genereux, mais il ne pût le retenir : principalement parce que Mandane et Cyrus estoient alors ensemble et devant ses yeux. Cependant, comme ceux qui portoient le Roy d'Assirie, ne pouvoient aller à un Pavillon où ce Prince avoit logé, sans passer aupres du Perron, sur lequel estoit Mandane et Cyrus ; ce malheureux Amant les aperçeut : de sorte que sentant une confusion et un dépit extréme, d'estre veû en cét estat par sa Maistresse, et par son Rival ; il en rougit de colere, quoy qu'il eust perdu beaucoup de sang. Il voulut mesme faire un effort, pour paroistre moins blessé qu'il ne l'estoit : c'est pourquoy tournant la teste du costé de la Princesse, il la salüa le plus respectueusement qu'il pût, en l'estat où il estoit : affectant mesme d'éviter de rencontrer les yeux de Cyrus, afin qu'il ne prist point de part à sa civilité : mais quoy qu'il eust dessein d'estre civil, il ne laissa pas de paroistre fier et furieux. Cependant comme la Princesse ne vouloit pas insulter sur un malheureux, elle rentra dans sa Chambre ; où elle ne fut pas plustost, que Cyrus luy demanda la permission d'aller sçavoir qui avoit blessé le Roy d'Assirie. Car enfin Madame, luy dit-il, cét ennemy est d'un rang, qui demande que je luy rende cette civilité : joint qu'ayant l'honneur de commander l'Armée du Roy vostre Pere, je dois sçavoir tout ce qui s'y pane, et empescher qu'il ne s'y passe rien que de juste. Je n'ay garde, reprit Mandane, de m'opposer à une civilité raisonnable, pourveû qu'elle ne soit pas trop longue, et qu'elle ne m'empesche pas de partir dans une heure. Apres cela Cyrus la quitta, et fut où l'on avoit porté le Roy d'Assirie ; mais comme on luy dit qu'on le pensoit, il voulut attendre à le voir que les Chirurgiens ne fussent plus aupres de luy. Comme ils sortirent de sa Chambre, Cyrus leur demanda en quel estat il estoit ? et ils luy respondirent que de trois blessures qu'il avoit, la plus dangereuse estoit au bras droit : mais qu'elle l'estoit extrémement, et qu'ainsi ils n'en pouvoient respondre : luy disant en suitte que ce Prince les avoit fait prier, de dire qu'il n'estoit pas en danger. Apres cela Cyrus entra dans la Chambre du Roy d'Assirie, qui venoit d'apeller un des siens pour envoyer vers luy : de sorte qu'il ne le vie pas plustost, que faisant un grand effort pour ne paroistre ny foible, ny dangereusement blessé ; je suis bien aise, luy dit-il, que vous vous soyez donné la peine de me venir voir : et je suis bien marry, reprit Cyrus, que vous soyez en estat de m'obliger à vous faire la visite que je vous rends. Ne vous affligez pas tant de mon mal (repliqua fierement ce Prince en abaissant la voix de peur d'estre entendu de quelqu'autre que de Cyrus) car si je ne me trompe, je seray guery devant que vous puissiez arriver à Ecbatane. Quand j'y arriverois auparavant, repliqua Cyrus, cela ne changeroit rien à ce que je vous ay promis. Je vous en conjure, respondit le Roy d'Assirie, et pour vous y obliger, sçachez que quand la blessure que j'ay au bras droit, seroit plus grande qu'elle n'est, et que j'en demeurerois estropié ; j'aprendrois à me battre de la main gauche, plustost que de vous ceder volontairement la Princesse : car enfin il faut que vous soyez mon vainqueur, ou que je sois le vostre. Pour vous tesmoigner, repliqua Cyrus, que je ne souhaite pas m'espargner un combat par vostre perte, ny me prevaloir de la foiblesse que vos blessures vous causeront ; prenez autant de temps qu'il vous plaira pour guerir, et choisissez qui vous voudrez pour vous traitter. Mais apres cela, dites moy quel Heros, ou quels assassins, vous ont mis en l'estat où je vous voy ? Vous l'aprendrez sans doute bien tost de la bouche de mon vainqueur, reprit brusquement le Roy d'Assirie : car je ne doute pas qu'Intapherne ne vienne bientost vous demander recompense, d'avoir pensé vous deffaire d'un ennemy, quoy qu'il n'ait combatu que pour ses interests. Il doit pourtant, poursuivit-il, vous rendre grace de sa victoire : car si l'extréme envie que j'ay euë de le vaincre promptement, afin de me pouvoir batre aujourd'huy contre vous, ne m'eust fait precipiter dans ses armes ; il ne m'auroit pas vaincu si facilement, tout brave qu'il est. Apres l'experience que j'ay faite de vostre valeur, repliqua Cyrus, je croy aisément ce que vous dites : cependant je puis vous assurer, que si le Prince Intapherne n'estoit pas fils de Gadate, à qui j'ay de l'obligation, j'aurois peine à le bien recevoir, quelque accomply qu'il puisse estre, voyant qu'il est cause que nostre combat est differé, Mais pour ne le differer pas moy mesme, en augmentant vostre mal par une trop longue visite, vous souffrirez que je me retire : apres vous avoir promis encore une fois de ne manquer pas à ma parole, et vous avoir assuré que j'ordonneray, ceux des miens qui demeureront aupres de vous, de vous servir avec autant de respect que moy mesme : et d'avoir autant de soin de vostre vie, que si elle estoit aussi necessaire à ma felicité, qu'elle y a esté contraire. Ha trop heureux Rival (s'escria le Roy d'Assirie, en levant les yeux au Ciel) ne m'accablez pas davantage de generosité ! et contentez vous d'avoir celle de me tenir exactement vostre parole. Apres cela ce Prince violent n'estant plus maistre de luy mesme, se tourna brusquement de l'autre costé : et se mit à accuser la Fortune, de l'opiniastreté qu'elle avoit à s'oposer à tout ce qu'il souhaitoit. De sorte que Cyrus n'ayant plus rien à luy dire, sortit de sa Chambre : et commanda effectivement à ceux qui demeurerent aupres de luy, d'en avoir beaucoup de soin : ainsi ce genereux Prince, par un sentiment tout à fait heroïque, songeoit à conserver la vie d'un ennemy, qui ne souhaitoit vivre que pour luy donner la mort. Mais à peine Cyrus fut-il hors du Pavillon où son Rival estoit logé, que ce malheureux Roy apella un des siens, et l'envoya vers la Princesse Mandane, pour luy dire qu'il estoit au desespoir de ne pouvoir l'accompagner comme il en avoit eu le dessein : mais qu'il esperoit pourtant la rejoindre devant qu'elle arrivast à Ecbatane : la conjurant toutesfois, s'il se trompoit en ses conjectures, et qu'il mourust des blessures qu'il avoit, de luy accorder la grace de ne se resjoüir point de sa mort. Celuy qui fut chargé d'un message si extraordinaire, s'aquita de sa commission fort diligemment : il trouva pourtant que la Princesse estoit preste d'entrer dans son chariot pour partir, Cyrus estant alors aupres d'elle, où il luy rendoit compte de l'estat où estoit le Roy d'Assirie. Mais à peine eut elle oüy ce que ce Prince luy mandoit, que prenant la parole pour respondre à celuy qui luy avoit parlé ; vous direz au Roy vostre Maistre, luy dit-elle, que je ne me suis jamais réjouie de la mort de mes plus grands ennemis, parce que je ne l'eusse pû faire sans quelque espece d'inhumanité : mais assurez-le en mesme temps que je me resjouirois extremement, si j'aprenois qu'en guerissant de ses blessures, il eust retrouvé la santé de l'esprit, aussi bien que celle du corps. Apres cela Mandane suivie de Doralise, de Pherenice, et de Martesie, entra dans son Chariot, qui commenca de marcher à l'heure mesme : en suite de quoy Cyrus monta à Cheval, suivi de tous les Princes qui l'accompagnoient, à la reserve de Mazare qui demeura un quart d'heure derriere les autres, pour aller faire une visite au Roy d'Assirie. Mais il le trouva si chagrin, et si inquiet, qu'il fut contraint de le quitter bien tost : de sorte qu'il luy fut aisé de rejoindre la Princesse Mandane. Cependant Cyrus avoit laissé ordre en partant à un des siens, de luy mander exactement l'estat où seroit le Roy d'Assirie, et de le luy mander secretement, pour une raison qu'il avoit dans l'esprit. Il avoit aussi envoyé querir Gadate, pour luy aprendre que c'estoit le Prince son Fils qui avoit blessé le Roy d'Assirie : et pour luy demander s'il avoit sceu qu'il deust venir ? Seigneur, luy dit-il en marchant toûjours, je luy escrivis par l'Envoyé d'Arsamone, et je luy commanday de venir m'aquiter envers vous, par quelques services considerables, des obligations que je vous ay : scachant bien que le Roy de Bithinie n'avoit plus de guerre dans ses Estats, et qu'il ne pouvoir pas l'empescher de venir : mais depuis cela je n'en ay point eu de nouvelles. Il est croyable, repliqua Cyrus, que nous le verrons bien tost : car de la façon dont le Roy d'Assirie m'a parlé, je suis assuré que le Prince Intapherne n'est pas blessé. Quoy que le Roy d'Assirie, reprit Gadate en soûpirant, ait autresfois donné mille sujets de pleintes à mon Fils, du temps que la Reine Nitocris vivoit : et qu'il y ait aparence qu'il luy en ait encore donné d'autres en Bithinie, je ne laisse pas d'estre fort affligé de son combat, et de sa victoire : car enfin comme il est nay son vasal, s'il n'a pas esté forcé à se battre, il sera batu legerement et mal à propos. Vous parlez avec tant de sagesse, repliqua Cyrus, qu'il est croyable que le Fils d'un homme aussi prudent que Gadate ne se sera pas batu imprudemment : du moins vous puis-je assurer, adjousta-t'il, qu'il n'a pas vaincu le Roy d'Assirie sans gloire. Pendant que Cyrus et Gadate s'entretenoient ainsi en marchant, Cresus et le Roy d'Hircanie parloient ensemble de la vertu de Cyrus : le Prince Myrsile et le Prince Artamas, s'entretenoient aussi assez agreablement, de la passion qu'ils avoient dans l'ame : le premier soutenant qu'on pouvoit cesser d'esperer, sans cesser d'aimer : et le second qu'on ne cessoit point d'estre Amant pour estre Mary, quand on aimoit veritablement. Pour Mazare quand il eut rejoint la Troupe, il s'y mena sans parler à personne : trouvant assez de quoy occuper son esprit dans ses propres pensées, sans avoir besoin de la conversation d'autruy. D'autre part Anaxaris, dont l'ame estoit agitée de mille choses differentes, cherchant alors à faire amitié particuliere avec quelqu'un, pour luy pouvoir confier son secret, parloit avec Andramite, de qui l'esprit luy plaisoit, et qu'il connoissoit avoir une estime particuliere pour luy : et en effet on peut dire qu'Andramite n'avoit guerre moins d'envie d'aquerir l'amitié d'Anaxaris, qu'Anaxaris en avoit de posseder celle d'Andramite. D'ailleurs Chrysante et Feraulas voyant le Roy d'Assirie blessé, et scachant qu'il l'estoit assez dangereusement, et qu'ils s'esloignoient de luy ; avoient dit à Martesie, devant qu'elle entrast dans le Chariot de Mandane, qu'ils ne luy conseilloient pas de dire ce qu'elle scavoit à la Princesse, puis que ce seroit l'affliger inutilement, veû l'estat où estoit le Roy d'Assirie : de sorte que Martesie ayant repris son humeur ordinaire, et Doralise n'ayant pas perdu l'enjouëment de la sienne, le voyage se fit agreablement ce jour là. On eust dit mesme que la Campagne s'estoit parée, pour plaire à tant d'honnestes Gens, que la Fortune avoit assemblez : car le Païs qu'ils traversoient estoit si agreable, et si beau, qu'on peut dire qu'ils ne passoient presques en pas un lieu, qui n'eust pû estre judicieusement choisi par un Grand Peintre pour en faire un admirable Tableau. S'ils trouvoient une Riviere, elle serpentoit agreablement dans des Prairies bordées de Saules, et d'Alisiers : s'ils traversoient une Plaine, elle n'estoit ny trop bornée, ny d'une si vaste estenduë, qu'elle en parust trop solitaire : s'ils trouvoient des Valons, c'estoit de ceux où l'on voit des chuttes d'eaux, des Fontaines, des Ruisseaux, et de l'ombrage : et s'ils montoient des Montagnes, c'estoit encore de celles qui sont hautes sans estre rudes, et qui en s'eslevant donnent lieu à ceux qui arrivent au sommet, de voir tout à la fois, des Villes ; des Villages ; des Hameaux ; des Rivieres, plusieurs grands chemins qui se croisent ; des Gens qui voyagent ; divers Troupeaux qui paissent ; plusieurs Bastimens magnifiques, de grands Rochers en loingtain, et la Mer en esloignement. De sorte que quand la Princesse Mandane n'eust pas eu de quoy s'entretenir elle mesme, et qu'elle n'eust pas eu avec elle trois Personnes extrémement aimables, et fort divertissantes, elle eust trouvé en la seule diversité du Païs qu'elle traversoit, de quoy occuper ses yeux agreablement, et de quoy resver sans chagrin. Aussi passa t'elle ce jour-là avec plus de plaisir, qu'elle n'en avoit eu depuis long temps : et il passa en effet si viste pour elle, que lors qu'elle arriva où elle devoit coucher, elle ne pensoit pas avoir fait la moitié du chemin qu'elle devoit faire. Mais enfin que cette journée finist encore plus agreablement le hazard fit qu'en descendant de son Chariot, pour entrer dans la Maison d'un Sacrificateur, qui estoit la plus belle du Bourg où elle estoit, elle vit sortir de cette Maison où elle alloit entrer, un homme d'admirablement bonne mine : et qui tesmoignoit assez par son habilement, et par l'air de son visage, qu'il estoit de grande condition. Mais ce qui la surprit, fut de voir qu'il en sortoit par une Porte desgagée : et qu'au lieu de venir à elle, il alloit prendre un assez grand tour, sans qu'elle peust deviner pour quel dessein. Il est vray qu'elle ne fut pas long temps en cette peine : car dés qu'elle fut dans sa Chambre, Cyrus luy amena cét Estranger, que Gadate luy avoit presenté. Je pense Madame (luy dit ce Prince en luy presentant cét Illustre Inconnu) qu'il suffit que je vous die que celuy que je vous amene, est Fils du sage et genereux Gadate, pour vous obliger à le recevoir comme un des Princes du monde qui a le plus de merite. Il suffit en effet, repliqua-t'elle, de me faire sçavoir que c'est le Prince Intapherne, pour faire que j'aye une grande estime pour luy : mais je ne sçay (adjousta-t'elle obligeamment en regardant Cyrus) si je dois adjouster foy à vos paroles : car le moyen de croire qu'un homme qui à fait un grand combat, et vaincu un Ennemy aussi redoutable que le Roy d'Assirie, puisse estre en l'estat où je le voy ? Comme c'est la Fortune qui preside aux Combats, respondit modestement Intapherne, elle fait quelquesfois vaincre sans peine, ceux qui devroient estre vaincus : joint qu'à parler encore plus veritablement, je puis dire que je vous dois ma victoire, aussi bien qu'à l'illustre Cyrus : puis que si le Roy d'Assirie n'a pas elle mon vainqueur, c'est sans doute que les Dieux n'ont pû souffrir qu'un Prince qui est l'ennemy de l'un, et le persecuteur de l'autre, pûst estre heureux en quelque chose. Ainsi Madame, ayant vaincu par vous, j'ay presque vaincu sans gloire : et si je n'esperois meriter vostre estime, par quelque service considerable, plustost que par cette action que vostre vertu et non pas ma valeur a renduë heureuse, je serois inconsolable. La modestie sied si bien avec la veritable valeur, reprit Mandane, que je ne puis que je ne vous louë extrémement, de parler avec tant de moderation, d'une chose qui pourroit rendre excusable un sentiment de vanité, presques en tout autre coeur qu'en celuy du Prince Intapherne. Apres cela, Mandane, pour faire changer d'objet à la conversation, et pour faire que le Roy d'Assirie n'y eust plus de part, se mit à luy parler de la Princesse Istrine sa Soeur, et de la Princesse de Bithinie : et à luy demander si Arsamone sembloit tousjours estre resolu de ne consentir jamais au Mariage du Prince Spitridate et de la Princesse Araminte ? Il en est si esloigné, repliqua Intapherne, qu'il n'est rien que je ne le croye capable de faire, plustost que de consentir à cette Alliance : et si vous sçaviez tout ce qu'il a fait, et pendant la Prison du Prince Spitridate, et pendant celle du Roy d'Assirie, vous ne douteriez pas de ce que je dis. Cyrus entendant parler Intapherne de cette sorte, eust bien voulu dire qu'Arsamone avoit tort, de ne vouloir pas que Spitridate, espousast une des plus vertueuses Princesses de la Terre : mais se souvenant que Mandane en avoit eu quelques sentimens de jalousie, il n'osa la loüer en cette rencontre : et il se contenta de dire qu'Arsamone estoit indigne de la grace que les Dieux luy avoient faite de reconquerir son Estat, puis qu'il traittoit le Prince son Fils comme il faisoit, luy qui estoit un des plus illustres Princes du Monde. Mandane voulut alors engager Intapherne à luy dire comment Arsamone avoit fait arrester Spitridate pour la seconde fois, comment il estoit sorty de sa Prison ; et pourquoy le Roy de Bithinie avoit aussi fait arrester le Roy d'Assirie : mais il luy respondit que ce n'estoit pas une chose qu'il peust faire en peu de paroles. Car enfin Mandane, luy dit-il, pour vous dire tous les sentimens d'Arsamone, il faudroit presques vous dire tous les divers interests de quatre ou cinq Personnes, qui n'ont pas l'honneur d'estre assez connuës de vous, pour vous donner la curiosité de les sçavoir. En suite Cyrus tascha de l'engager à dire du moins la cause de son combat avec le Roy d'Assirie : mais il ne l'y pût encore obliger, ce Prince luy disant que leur démeslé ayant commencé à Babilone, durant la vie de la Reine Nitocris, il y auroit trop de choses à dire, en un temps où la Princesse Mandane avoit plus besoin de se reposer que de se donner la peine d'escouter un si long recit. Intapherne en parlant ainsi, augmenta la curiosité de Mandane et celle de Cyrus, plustost que de la diminuer : ils ne voulurent pourtant pas le presser davantage, jugeant bien qu'il avoit peutestre beaucoup de choses à dire, qu'il ne leur voudroit pas aprendre devant tant de monde. De sorte que changeant de discours, le reste de la conversation fut de choses indifferentes : mais Intapherne parut avoir tant d'esprit, qu'il commença dés lors d'avoir beaucoup de part à l'estime de Mandane et de Cyrus, et en suitte à celle de tous les Princes qui estoient de ce voyage, et qui se trouverent à cette premiere entre veuë. Il eut aussi beaucoup de part à celle de Doralise, qui n'estoit pas une chose qu'elle donnast legerement : mais pour Martesie elle ne se contenta pas de l'estimer, car elle eut encore de l'amitié pour luy : ne luy estant pas possible de n'en avoir point pour un homme, qui en vainquant le Roy d'Assirie, l'avoit mise hors de la necessité de dire une chose a la Princesse Mandane, qui l'eust extraordinairement affligée : si bien que sans luy en dire la cause, elle vescut aveque luy, comme s'il eust esté de sa connoissance il y avoit desja longtemps. Elle luy rendit mesme office, aupres de la Princesse Mandane, luy parlant avantageusement de luy : mais a dire la verité, il n'estoit pas difficile : car Intapherne estoit fort aimable, et n'avoit pas moins d'esprit que de coeur : de sorte qu'il contribua encore beaucoup par sa presence, à rendre la suite du voyage plus agreable. Cependant comme Mandane remarqua aisément qu'il se lioit quelque sorte d'amitié entre Intapherne et Martesie, et qu'elle avoit quelque curiosité, d'aprendre la suitte de la vie de ce Prince dont elle avoit sçeu les commancemens à Babilone ; elle luy commanda de tascher de sçavoir ce qui luy estoit arrivé. D'autre part, comme il importoit à Cyrus de n'ignorer rien de toutes les choses, où son Rival avoit interest, il pria Intapherne de luy dire precisément ce qui s'estoit passé en Bithinie, à la prison et à la liberté du Roy d'Assirie, s'estonnant qu'Hidaspe ne fust pas revenu aveque luy, et ne luy eust rien mandé. Seigneur, luy dit-il, ce que vous avez envie de sçavoir est de telle nature, que je suis assuré que vous ne le sçauriez aprendre, sans quelques sentimens douloureux : car enfin il est certain que je ne puis vous dire tout ce qui s'est passé en Bithinie, pendant la prison du Roy d'Assirie, sans vous aprendre que jamais personne n'a donné de plus grandes marques d'amour que ce Prince en a rendu à la Princesse Mandane. Jugez donc Seigneur, poursuivit-il, si je n'avois pas raison de refuser à cette Princesse de luy faire un recit que je n'eusse pû luy faire sans rendre office à vostre Rival et a mon ennemy. Ha genereux Intapherne, s'escria Cyrus, que je vous suis obligé, de m'avoir refusé ce que je vous demandois, puis que vous ne pouviez me l'accorder sans favoriser le Roy d'Assirie ! Mais de grace, demeurez s'il vous plaist dans les sentimens où vous estes ; et pour l'amour de moy, ne satisfaites, jamais la curiosité de la Princesse. Ce n'est pas, poursuivit-il, que je sois capable d'une jalousie qui luy soit injurieuse : mais c'est que la plus dure chose du monde à souffrir, est que la Personne qu'on aime sçache qu'un Rival luy a donné quelque marque d'amour : et je ne sçay s'il n'y a point quelques instans, ou j'aimerois mieux que Mandane m'accusast de quelque faute, que de sçavoir que mon Rival luy eust donné quelque grande preuve de sa passion. Il faut donc qu'elle ne sçache jamais ce qui s'est passé en Bithinie, respondit Intapherne : je vous en conjure, repliqua Cyrus : mais, poursuivit cét amoureux Prince, je ne scay si je dois desiter moy mesme de le scavoir : et si la douleur que j'auray d'aprendre qu'il aura esté assez heureux pour trouver une occasion de signaler son amour, ne sera pas plus grande que le plaisir que je recevray de contenter ma curiosité. Comme Intapherne alloit respondre, il arriva un second Courier de Ciaxare : mais au lieu que le premier n'estoit venu que pour remercier Cyrus de l'obligation qu'il luy avoit d'avoir delivré Mandane, celuy cy aprenoit a ce Prince, qu'enfin Thomiris estant guerie de cette maladie languissante qui l'avoit pensé faire mourir, sembloit reprendre les premiers desseins qu'elle avoit eus contre la Medie : et que le rendez-vous general de ses Troupes, estoit à trois journées de l'Araxe. Cette nouvelle qui eust fort affligé Cyrus si elle fust venuë pendant le Siege de Cumes, ne luy donna pas grande inquietude, puis que Mandane estoit delivrée : il pensa mesme que le bruit de la liberté de cette Princesse, feroit changer de dessein à cette Reine irritée : de sorte que sans s'en inquietter, il ne songea qu'à cacher ce qu'il venoit d'aprendre à la Princesse Mandane, de peur qu'elle ne s'en affligeast. Cependant le soin qu'il aporta à empescher Intapherne de faire scavoir à cette Princesse tout ce qu'il luy aprit à luy le lendemain devant qu'elle fust en estat de partir, fut ce qui le luy fit plus tost scavoir : car comme Martesie en pressa diverses fois Intapherne, il s'en diffendit si opiniastrément, que cela fit qu'elle s'opiniastra aussi davantage a vouloir qu'il le luy dist. Mais, luy disoit-elle, pourquoy ne voulez vous pas me faire l'honneur de me dire ce que je meurs d'envie d'aprendre ? Pensez vous que je n'aye pas sceu les commencemens de vostre vie ? croyez, Seigneur croyez que j'ay trop esté a Babilone pour ne scavoir point de vos nouvelles, et pour vous le tesmoigner, je vous rediray si vous le voulez parole pour parole, toute cette longue et aigre conversation, que vous eustes avec le Roy d'Assirie, du temps de la Reine Nitocris, lors que vous sousteniez les Beautez brunes, au prejudice des blondes, et qu'il vous dit certaines choses qui vous obligerent à luy respondre d'une maniere, qui faisoit voir que vous aviez le coeur un peu trop haut pour un Sujet, ou du moins pour un Vassal. Mais puis que vous scavez toute ma vie (reprit-il en la voulant refuser civilement) que vous pourrois-je dire davantage ? vous pourriez m'aprendre ce qui vous est arrivé en Bithinie, reprit elle, ha pour cela aimable Martesie, luy dit-il, ne me le demandez pas ! car je ne puis vous l'accorder. Intapherne dit ces paroles d'un air, qui fit connoistre à Martesie qu'en effet il faloit qu'il y eust quelques raisons qui l'obligeoient d'en user ainsi : de sorte que sa curiosite redoubla de beaucoup. Mais ce qui l'augmenta encore, fut que la Princesse Mandane l'ayant sommée de la promesse qu'elle luy avoit faite ; de scavoir ce qu'elle vouloit apprendre, se mit à l'accuser malicieusement de peu d'adresse, afin de l'obliger à employer toute la sienne en cette occasion : et comme ce fut dans son Chariot et en presence de Doralise, qu'elle luy fit cette guerre, cette redoutable Personne se joignant à Mandane pour la tourmenter, elle pensa desesperer ce jour la. Pour moy (luy disoit Doralise voyant qu'elle faisoit plaisir a cette Princesse) si je pouvois estre capable de prendre autant de soin a aquerir l'amitié de quelqu'un, que je vous en ay veû avoir pour obliger Intapherne a vous donner la sienne, j'aurois une honte estrange d'y avoir si mal reüssi. Cependant il faut que toute charmante que vous estes, vous n'ayez aucun pouvoir sur luy, puis qu'il refuse de vous dire une chose que sans doute toute la Bithinie sçait. Ne diroit-on pas Madame, repliqua Martesie en regardant Mandane) que j'ay eu dessein de donner de l'amour au Prince Intapherne, veû comme Doralise parle ? Pour de l'amour, reprit cette Princesse, je ne pense pas qu'on vous accuse d'en vouloir à ce Prince : mais enfin il faut tomber d'accord, ou que vous ne m'obeïssez pas exactement, ou que le Prince Intapherne vous obeit mal. Mais Madame, repliqua Martesie, comme je n'ay aucun droit de luy commander, il faut que je me contente d'avoir recours aux prieres : ha Martesie, interrompit Doralise, Intapherne vous traite encore plus mal que je ne pensois ! puisque selon moy, on offence plus en refusant une priere, qu'en desobeissant à un commandement. En effet à parler avec sincerité, je sens naturellement dans mon coeur, tant de disposition à ne pouvoir souffrir qu'on me commande quelque chose, que je pardonne plus volontiers à ceux qui resistent aux commandemens, qu'à ceux qui refusent les prieres qu'on leur fait : c'est pourquoy je trouve que puis que vous avez prié, et prié inutilement ; il y va estrangement de vostre gloire, d'avoir esté refusée par le Prince Intapherne. Mais (reprit Mandane en parlant à Martesie) si vous n'avez employé que des prieres pour scavoir ce que je veux que vous scachiez, vous n'avez pas agy comme il falloit agir : car enfin il est certaines choses, qu'il faut ne tesmoigner pas avoir trop envie d'aprendre pour les sçavoir. Si vous sçaviez Madame repliqua Martesie, tout ce que j'ay fait, vous seriez satisfaite de mes soins : plus vous dites en avoir pris, reprit Doralise, plus vous vous couvrez de confusion, puis qu'ils ont si mal reüssi. Mais de grace, dit alors Martesie, essayez à vostre tour de faire dire au Prince Intapherne ce que la Princesse veut sçavoir : si la Princesse me l'avoit commandé comme à vous, reprit elle, je luy aurois desja obei : mais comme elle ne m'a pas fait cette grace, je n'ay garde de vouloir vous oster la gloire de luy rendre ce petit service : c'est pourquoy, puis que vous n'avez encore fait que prier le Prince Intapherne, employez quelque autre moyen. Faites luy dire en diverses fois, ce qu'il ne vous veut pas dire en une seule : faites luy cent questions détachées les unes des autres, afin de luy faire advoüer plus qu'il ne voudra : tesmoignez tantost de sçavoir ce que vous luy demandez, et tantost de ne vous en soucier plus : faites tantost la douce, et tantost la fiere : et quand vous aurez tout essayé inutilement, je scay encore une autre voye infaillible pour luy faire dire ce que la Princesse veut sçavoir. Vous n'avez donc qu'à me l'aprendre, reprit Martesie : car j'ay fait tout ce que vous venez de me conseiller, et mesme plus que vous n'avez dit : c'est pourquoy dites moy promptement quelle est cette invention dont vous croyez l'evenement si certain. Je m'assure, repliqua Doralise en souriant, que la Princesse tombera d'accord, qu'un des plus seurs moyens qu'il y ait de sçavoir les secrets de quelqu'un, est de luy confier les siens. Je ne scay pas si ce que vous dites est vray, interrompit Martesie, mais je scay bien que vous n'avez jamais sceu les secrets de personne en disant les vostres. Quoy qu'il en soit, poursuivit Doralise, essayes ce que je dis, et commencez dés ce soir à dire au Prince Intapherne, tout ce qu'il y a eu de particulier en vostre vie, principalement depuis le jour que l'illustre Cyrus arriva à Sinope sous le nom d'Artamene ; sans oublier mesme, cette longue conversation que vous eustes hier avec Feraulas : et si apres cela, Intapherne ne vous dit tous ses secrets, je m'engage à vous dire tous les miens, qui est la chose du monde que je hais le plus, et que je fais le moins. Mandane entendant parler Doralise de cette sorte, ne pût s'empescher d'en rire : principalement voyant qu'il s'en falloit peu que Martesie ne fust en colere. Car encore qu'elle eust infiniment de l'esprit, qu'elle entendist admirablement raillerie, et qu'elle connust bien que la guerre qu'on luy faisoit estoit une guerre innocente ; le nom de Feraulas l'ayant fait rougir, elle en eut un dépit estrange, dont elle eust bien eu envie de se vanger sur Doralise, mais il n'y avoit pas moyen : car de l'humeur dont elle estoit, les noms de Myrsile, d'Andramite, et de tous ceux qui l'avoient aimée, ne luy eussent pas fait batre le coeur : de sorte que Martesie fut contrainte de souffrir ce jour sa, tout ce qu'il plût à Doralise. Cependant apres avoir assez raillé, la Princesse Mandane parlant plus serieusement, dit a Martesie que la resistance que luy faisoit Intapherne, augmentoit estrangement sa curiosité : s'imaginant qu'il falloit que Cyrus ou elle, eussent quelque interest aux choses qu'il ne vouloir pas dire. Si bien que Martesie, pour satisfaire Mandane ; et pour faire cesser les reproches que Doralise luy avoir faits ; s'avisa qu'il y avoit un homme de condition nommé Orcame, aupres du Prince Intapherne, qui estoit fort bien aveque luy, par qui elle pourroit sçavoir ce qu'elle avoit envie d'apprendre : car a la derniere conversation qu'il avoit euë avec elle, il luy avoit fait connoistre qu'il estoit attaché aux interests de ce Prince dés le temps qu'il estoit a Babilone : et ce qui le luy fit esperer, fut qu'Orcame luy avoit plus d'une fois voulu dire ses propres secrets, quoy qu'il n'y eust guerre qu'il la connust : car comme c'estoit un des hommes du monde qui faisoit le mieux un recit, il ne laissoit pas son Talent inutile : c'est pourquoy lors qu'il n'avoit plus rien a dire des avantures des autres, il disoit volontiers les siennes. Martesie ayant donc esperé, de luy persuader de luy apprendre ce qu'il sçavoit de son Maistre, et tout ce qui s'estoit passé en Bithinie, promit tout de nouveau a Mandane de contenter sa curiosité et en effet elle ne manqua pas à sa parole. Cependant comme elle ne pouvoit guerre parler que le soir à Orcame, il luy falut trois jous devant que d'avoir pû l'amener au point de luy persuader de luy dire les avantures d'Intapherne, quoy qu'il aimast assez à faire des recits de cette nature. Elle agit pourtant avec tant d'adresse, qu'elle luy persuada qu'il estoit mesme important à Intapherne, que la Princesse Mandane sçeust tous ses interests, afin de le servir quand l'occasion s'en presenteroit : de sorte qu'Orcame, qui ne sçavoit pas que Cyrus avoit prié son Maistre de n'aprendre point à la Princesse Mandane ce qui s'estoit passé en Bithinie, et qui sçavoit bien qu'il avoit raconté toute cette avanture à ce Prince, ne fit pas grande difficulté de faire sçavoir à Mandane ce que Cyrus sçavoit desja : et il s'y resolut d'autant plustost, qu'il n'avoit rien à dire qui ne fust glorieux au Prince son Maistre : si bien que Martesie luy ayant persuadé ce qu'elle vouloit, fut l'heure mesme trouver Mandane, aupres de qui Doralise estoit. Elle ne fut pas plustost aupres de cette Princesse, que prenant la parole, enfin Madame, luy dit-elle, vous sçaurez les secrets d'Intapherne, sans qu'il m'en couste les miens : car Orcame m'a promis de vous les dire quand il vous plaira de le luy ordonner. Ce sera dés demain au soir, dit la Princesse, car j'ay sceu que la journée que nous devons faire ne sera pas grande, et que nous arriverons de bonne heure : ainsi je n'auray qu'à me retirer un peu plustost qu'a l'ordinaire, pour luy en donner la commodité. La chose ayant esté ainsi resoluë, Martesie advertit Orcame, et le jour suivant, Mandane feignant de se trouver un peu lasse du voyage, ne se laissa pas voir tout le soir comme elle avoit accoustumé : elle eut pourtant quelque envie de dire à Cyrus la veritable cause de cette lassitude dont elle se pleignoit, et de faire qu'il fust present au recit qu'elle devoir escouter : mais comme Intapherne estoit alors aveque luy, elle ne le pût : joint aussi que comme sa vertu estoit fort scrupuleuse et fort delicate, quelque estime et quelque tendresse qu'elle eust pour Cyrus, elle ne voulut pas qu'il la vist, lors qu'elle disoit qu'elle ne vouloit voir personne : car pour Orcame cela ne tiroit pas à consequence. Martesie voyant donc qu'il n'y avoit plus que Doralise et Pherenice aupres de Mandane, fit entrer Orcame, que la Princesse receut comme un homme de qui elle alloit recevoir le plaisir de satisfaire sa curiosité. Vous ne devez pas trouver estrange, luy dit elle, que j'aye plustost voulu sçavoir la vie du Prince Intapherne, par vous que par luy : car comme je la veux principalement sçavoir, afin de l'estimer encore davantage, quoy que je l'estime desja beaucoup ; j'ay creû qu'il me cacheroit une partie de ses vertus, et qu'il osteroit quelque chose à tous les plus beaux endroits de sa vie : c'est pourquoy j'ay voulu que ce fust par vous que j'apprisse tout ce qui luy est arrivé. Mais de grace, adjousta-t'elle, faites que vostre recit ne soit pas borné par les seules avantures du Prince Intapherne ; et faites que celles de la Princesse Istrine y trouvent aussi leur place : aussi bien ay-je sçeu qu'il y a une si estroite liaison, entre cét illustre Frere, et cette admirable Soeur, qu'il ne seroit pas juste de separer leurs Histoires, puis que leurs interests sont joints. Quand je le voudrois faire, reprit Orcame, je ne le pourrois pas : car Madame, la Princesse Istrine a tant de part à tour ce que j'ay à vous dire, et à tout ce qui est arrivé en Asie, et mesme a ce qui vous est arrivé en vostre particulier, qu'on peut presques la regarder comme la cause innocente de tant de Guerres qui ont suivi ses premieres advantures. En effet si la Reine Nitocris n'eust pas voulu absolument que le Prince son Fils l'eust espousée, il l'auroit peutestre aimée, ou du moins ne l'auroit-il pas haïe, et ne seroit-il pas sorty de son Royaume, et par consequent il n'auroit esté ny ennemy, ny Rival de l'illustre Cyrus, il ne vous auroit point enlevée ; il seroit possible dans ses Estats, vous n'auriez point esté sous la puissance, ny du Prince Mazare, ny du Roy de Pont ; Cresus auroit encore tous ses Thresors ; l'Armenie ne seroit point tributaire : le Prince de Cumes vivroit ; et tous ces grands changemens que l'on a veûs en Asie, ne seroient point du tout arrivez, sans la Princesse Istrine. Mais Madame, il ne faut pas seulement que je vous parle du Prince Intapherne, de la Princesse sa Soeur, et de la Princesse de Bithinie : mais encore du Prince Atergatis, et du Roy d'Assirie : et à parler raisonnablement, j'ay tant de choses differentes à vous dire, que je doute si je pourray donner assez d'ordre à mon recit, pour faire qu'il ne vous ennuie pas. La seule grace que je vous demande, reprit la Princesse, est que vous ne fassiez pas comme ceux qui en faisant une narration, n'ont autre dessein que de dire beaucoup de choses en peu de paroles : car enfin il y a certains evenemens, où l'exageration est si agreable, et mesme si necessaire pour les bien dire, que je ne puis souffrir ces autres de paroles, qui croyent avoir gagné beaucoup, quand ils ont espargné quelques silabes : c'est pourquoy ne renfermez point vostre esprit dans des bornes si estroites, et ne songez à rien tant qu'a me dire tout ce que vous sçavez. Orcame estant bien aise que la Princesse Mandane luy fist un commandement qui ne choquoit pas son inclination, l'assura qu'il luy obeïroit exactement : de sorte qu'apres que Mandane l'eust fait placer vis à vis d'elle ; qu'elle eut fait donner des Quarreaux à Doralise, à Pherenice, et à Martesie aupres du Lit sur lequel elle estoit assisse, Orcame commença de parler en ces termes. Histoire du roi d'Assyrie et d'Intapherne : Atergatis amoureux d'Istrine HISTOIRE DU ROY D'ASSIRIE, D'Intapherne, D'Atergatis, D'Istrine, de la Princesse de Bithinie. Pour vous donner plus de facilité à croire que le Prince Intapherne, et la Princesse Istrine, ont toutes les vertus que des Personnes de leur condition doivent avoir, je devrois commencer mon recit par l'Eloge de la Reine Nitocris, aupres de qui ils ont esté eslevez, et de qui ils ont esté cherement aimez l'un et l'autre. Mais Madame, cette Princesse avoir tant de Grandes et de rares qualitez, que si j'entreprenois de vous en dépeindre une partie, il ne me resteroit pas assez de temps pour vous aprendre ce que vous desires sçavoir : joint qu'à parler raisonnablement, je ne dois pas mettre en doute, qu'une Reine dont le Nom a remply toute l'Asie, n'ait pû trouver quelque place dans la memoire d'une Princesse dont la gloire remplit toute la Terre. Je ne m'arresteray donc pas Madame, à donner des loüanges inutiles à une grande Reine, dont je croy que vous avez estimé la vert, malgré les violences du Roy son Fils : je ne m'amuseray pas non plus à reprendre les choses d'aussi loin qu'il l'eust falu faire, si je n'avois pas sçeu par Martesie, que vous n'ignores pas quelle fut la passion de Gadate pour Nitocris, et quelle fut la vertu de Nitocris, pour surmonter l'inclination qu'elle avoit pour Gadate. De sorte que je me contenteray de vous faire souvenir, que n'ayant pas voulu mettre la Courone sur la teste du Prince qu'elle aimoit, de peur de causer une guerre Civile dans ses Estats, elle en espousa un autre qu'elle n'aimoit point : et de vous dire encore qu'elle bannit celuy qui touchoit son coeur ; qu'elle luy commanda de se marier, qu'il luy obeït, et que dans la suite du temps, voulant reconnoistre l'obeïssance du Prince Gadate, elle fit dessein de mettre la Princesse Istrine sur le Thrône d'Assirie, en luy faisant espouser le Prince son Fils. Apres cela, Madame, je pense que vous n'aures pas de peine à croire, que le Prince Intapherne, et la Princesse Istrine, ont esté eslevez avec tous les soins imaginables : estant aisé de concevoir, que la plus sage Reine qui ait regné en Assirie depuis Semiramis, ne destinoit pas au Thrône une Princesse dont elle negligeast l'education : et qu'elle ne manquoit pas de soins pour un jeune Prince, dont le Pere avoit eu tant de part à son coeur ; et qu'elle croyoit devoir estre Beau-frere du prince d'assirie. Et certes ses soins ne furent pas inutiles : car je puis vous assurer que ces deux jeunes Personnes devancerent leur âge par leur beauté, et par leur esprit, et qu'ils furent l'admiration non seulement de toute la Cour, mais de tout ce qu'il y avoit de Gens raisonnables à Babilone, qui comme vous le sçavez, est la plus grande Ville du Monde. Je ne m'amuseray point, Madame, à vous décrire particuliement la beauté d'Istrine : car comme le Prince Intapherne en a un portrait, vos yeux en pourront juger : je vous diray seulement, qu'on ne peut pas voir une Beauté brune plus accomplie que la sienne, ny qui ait plus de charmes. Pour l'on esprit, il est tel que sa phisionomie le promet ; c'est à dire Grand et beau : et ce qui est le plus agreable, c'est qu'elle a une douceur dans l'humeur, qui luy gagne autant de coeurs que sa beauté. Cependant cette Personne si douce, a pourtant de l'ambition dans le coeur : et elle l'a si sensible à la gloire, qu'elle est tousjours en estat de luy sacrifier toutes choses, jusques à ses propres plaisirs. Estant donc telle que je vous la dépeins, on luy fit esperer qu'elle seroit Reine : et on luy remplit tellement l'esprit de cette Grandeur, que dés sa plus tendre jeunesse, elle n'eut autre soin que d'obeïr à la Reine Nitocris, et de tascher de plaire au Prince d'Assirie, qu'elle croyoit devoir espouser. Comme vous sçaves Madame, toute la repugnance qu'il y eut, sans en pouvoir dire d'autre raison, sinon qu'il ne vouloit jamais ce que les autres vouloient ; je ne m'amuseray pas à vous l'exagerer : et il suffira que je vous die, que parce que la Princesse Istrine n'estoit pas blonde, il vint à haïr toutes les brunes, quelques belles qu'elles pussent estre, et à haïr mesme Intapherne, parce qu'il estoit son Frere. Et en effet, vous avez sçeu comment il le traita un jour au retour d'une Chasse, où le Prince Intapherne plus a droit ou plus heureux que luy, avoit tué un Lyon : mais Madame, ce que vous ne sçavez point du tout, ou du moins ce que vous ne pouvez sçavoir que fort confusément ; est que durant que toute la Cour s'étonnoit de voir que le Prince d'Assirie avoit tant d'aversion à espouser la Princesse Istrine que tout le monde admiroit ; elle donna de l'amour à plusieurs : mais entre les autres il y eut un jeune Prince de cette Cour, nommé Atergatis, qui en devint esperduëment amoureux, et qui n'estoit pas moins propre à estre aimé, qu'à aimer. Le Prince Mazare qui le connoist, vous pourroit dire s'il estoit icy, que le Prince Atergatis est effectivement un des hommes du monde le plus aimable, et le plus propre à faire un Amant fidelle, respectueux, et discret. Pour sa personne, elle plaist extrémement, et il est assez difficile de le voir longtemps sans l'aimer. Comme sa condition faisoit qu'il estoit de tous les plaisirs du Prince d'Assirie, il estoit souvent le tesmoin de l'aversion qu'il avoit pour Istrine : et je luy ay oüy dire depuis, que cette aversion avoit esté en partie cause de son amour : parce que ne pouvant concevoir qu'un Prince d'autant d'esprit que celuy-là peut haïr une aussi belle Personne que la Princesse Istrine, sans y avoir remarqué quelques défauts particuliers ; il s'estoit attaché à luy parler, afin de voir si c'estoit par son humeur, ou par son esprit, que sa beauté ne captivoit pas le coeur du Prince d'Assirie. De sorte que la voyant tres souvent, il la vit trop pour son repos : car il l'aima avec tant de violence, qu'on ne pouvoit pas aimer d'avantage. Cependant comme il sçavoit que la Reine Nitocris, vouloit absolument que le Prince son Fils l'espousast : et qu'il remarquoit bien que la Princesse Istrine avoit de l'ambition ; il n'osoit se declarer, et souffroit des maux incroyables. Mais ce qu'il y avoit de particulier dans son amour, estoit qu'il y avoit des jours où il entroit si fort dans les interests de la Princesse Istrine, qu'il ne pouvoit s'empescher de hair le Prince d'Assirie, parce qu'il vivoit mal avec elle, quoy qu'il n'eust rien tant aprehendé que de l'en voir amoureux. Comme Istrine n'avoit alors que de l'ambition dans le coeur, et qu'elle voyoit qu'elle estoit considereé dans toute la Cour, comme devant estre Reine d'Assirie, elle ne s'imaginoit pas que personne osast lever les yeux jusques à elle : de sorte que quoy qu'elle vist tous les jours le Prince Atergatis ; qu'il luy parlast autant qu'il pouvoit ; et qu'il luy rendist mille petits services ; elle ne s'apercevoit point qu'il fust amoureux d'elle, quoy que beaucoup de Gens le remarquassant, et quoy qu'elle eust beaucoup d'inclination à l'estimer. Le Prince d'Assirie le sceut mesme des premiers, et en fut bien aise : car dans les sentimens où il estoit, il eust ardemment souhaité que la Princesse Istrine eust eu quelque Amant qu'elle eust aimé, afin d'avoir un pretexte de ne l'aimer pas comme Nitocris le vouloit. Et en effet, ce Prince violent voyant que les Loix de l'Estat vouloient qu'il espousast Istrine, parce qu'elle estoit seule de sa condition qu'il pût raisonnablement espouser dans le Royaume ; et que la Reine Nitocris s'y obstinoit, et vouloit absolument qu'il luy obeist dés que la Paix de Phrigie, qu'on negocioit alors seroit faite, il eust recours aux remedes les plus extrémes. Il fit donc cent propositions bizarres au Prince Mazare, qui ne les voulut pas escouter : de sorte que scachant que le prince Atergatis estoit fort amoureux d'Istrine, il l'envoya querir un jour, pour luy dire qu'il le vouloir rendre heureux. Atergatis surpris du discours du Prince d'Assirie, luy dit qu'il luy estoit en effet aisé de le rendre heureux, puis qu'il n'avoit pour le rendre tel, qu'à luy donner l'occasion de luy rendre quelque service considerable. Non non, reprit ce Prince violent, ce n'est pas en me servant que je vous veux rendre heureux, mais c'est en vous servant moy mesme. J'ay sceu (luy dit-il sans plus grande preparation (que vous estes amoureux de la Princesse Istrine : ha Seigneur, interrompit Atergatis, je scay trop bien le respect que je vous dois, pour avoir d'autres sentimens pour cette admirable Princesse, que ceux que je dois avoir pour une Personne de qui je dois estre un jour Sujet : Non non Atergatis, luy dit-il, ne me déguisez point la verité : et advoüez moy franchement, que vous estes Esclave de la Princesse Istrine, sans craindre d'estre un jour son Sujet : car je vous assure que je ne luy mettray jamais la Couronne sur la teste. C'est pourquoy pour vous contenter, et pour me delivrer de la persecution continuelle que la Reine me fait d'espouser Istrine, puis que vous en estes amoureux, souffres que je l'enleve pour vous : et que je la mette en vostre puissance, sans que je paroisse pourtant estre meslé en cét enlevement. Je vous donneray un Azile inviolable pour retraite : en attendant que la colere de la Reine soit passée, et que vous vous soyez fait aimer de la Princesse Istrine. Seigneur (reprit Atergatis fort interdit et fort embarrassé à respondre au Prince d'Assirie) je vous ay desja dit, que je n'ay pour la Princesse Istrine que les sentimens que je dois avoir, quoy que je vous advoüe que j'ay pour elle, toute l'admiration dont je puis estre capable. Mais quand il seroit vray, que j'aurois de l'amour pour cette admirable Princesse, je n'accepterois pas l'offre que vous me faites : parce que n'aimant jamais que pour estre aimé, ce ne seroit pas le chemin de l'estre de cette illustre Personne, que de luy faire une violence comme celle-là, et de luy faire perdre une Couronne. Ainsi Seigneur, soit que je sois son Amant, ou que je ne le sois pas, je ne dois point consentir à ce que vous me proposez. Ce que vous me dites, reprit le Prince d'Assirie, me surprend si fort, qu'il s'en faut peu que je ne croye qu'en effet je me suis trompé, en croyant que vous estiez amoureux d'Istrine : car enfin je ne conçoy pas, qu'on puisse refuser de posseder ce qu'on aime, quand mesme il faudroit faire les choses du monde les plus difficiles, et mesme les plus injustes. Mais peutestre, adjousta-t'il, est ce que vous ne me croyez pas, et que vous n'estes pas persuadé, que j'aye une aussi grande aversion pour la Princesse Istrine, que celle que j'ay : mais pour vous en assurer, je vous proteste Atergatis, que je hais Intapherne parce qu'il est son Frere : et que je vous hairois comme son Amant, si je n'esperois vous persuader d'estre son Ravisseur. Ce n'est pas, poursuivit-il, que quand je force mes yeux à examiner sa beauté, je ne m'estonne pourquoy je ne la trouve point belle : et que ma raison ne me die aussi quelquesfois malgré moy, qu'elle a de l'esprit : mais apres tout elle m'ennuye ; et elle choque tellement mon inclination, que je suis quelquesfois au desespoir, de ce que je ne puis que la haïr, et de ce que dans le fonds de mon coeur, je ne la scaurois m'espriser. Quoy Seigneur (repliqua Atergatis, qui avoit une peine estrange à souffrir qu'on parlast si peu avantageusement de ce qu'il adoroit) il peut estre vray, que la Princesse Istrine vous desplaise ; vous ennuye ; et choque vostre inclination ! quoy Atergatis, reprit le Prince d'Assirie, il peut estre vray, que la Princesse Istrine vous plaise ; vous charme, et touche sensiblement vostre coeur, sans la vouloir posseder, par la voye que je vous propose ! cependant, adjousta-t'il, vous l'aimez ; et j'ay si bien veû dans vos yeux, la peine que vous aviez à souffrir que je ne parlasse pas d'elle avec admiration, que je n'en doute plus du tout. C'est pourquoy je vous declare, qu'il faut que vous faciez de trois choses l'une : ou que vous l'enleviez ; ou que vous vous en faciez aimer ; ou que vous m en facilez haïr : car autrement, si le viens à ne vous regarder que comme un adorateur d'Istrine, je vous haïray peutestre avec plus de violence, que si vous estiez mon Rival. Comme Atergatis cherchoit ce qu'il devoit respondre, par bonheur pour luy, le Prince Mazare et quelques autres entrerent, qui rompirent cét entretien, et qui luy donnerent moyen de sortir d'un lieu, où son ame avoit esté à la gehenne. Mais pour achever de le tourmenter, en sortant de l'Apartement de ce Prince, il rencontra quelqu'un qui l'arresta assez longtemps a luy parler d'une affaire : de sorte que pendant qu'il en parloit, un des Officiers du Prince d'Assirie passant aupres de luy, et ayant demandé a un autre, où il alloit ? il luy respondit tout haut que son Maistre l'envoyoit querir un Prince nommé Armatrite. Si bien qu'Atergatis qui scavoit que ce Prince estoit amoureux d'Istrine aussi bien que luy : s'imaginant que le Prince d'Assirie n'envoyoit querir son Rival, que pour luy faire la mesme proposition qu'il luy avoit faite, en eut une inquietude si grande, qu'il fut contraint de quitter celuy a qui il parloit, et de s'en aller chez luy, afin de resoudre en luy mesme, quelle resolution il devoit prendre. J'ay sceu depuis de sa propre bouche, qu'il eut toutes les agitations dont un coeur amoureux peut estre capable : tantost il estoit bien aise de voir que le Prince d'Assirie avoit de l'aversion pour Istrine, et tantost il en estoit en colere : et il y eut mesme des instans où il se repentit de n'avoir pas accepté l'offre qu'il luy avoit faite, principalement craignant que son Rival ne l'acceptast. Quel bizarre destin est le mien ? disoit-il en luy mesme, en examinant cette estrange advanture ; j'aime une Princesse qui ne scait pas que je l'adore, parce que le respect que j'ay eu pour le Prince a qui on la destiné, m'a empesché de le luy faire sçavoir : et ce mesme Prince, qui croit que ce qui seroit ma felicité, feroit mon malheur, m'offre de l'enlever pour moy et de la mettre en ma puissance. Pense Atergatis, disoit-il, pense si tu ne dois point retourner dire au Prince, que tu te repens de l'avoir refusé : car enfin puis qu'il ne la veut pas faire Reine, y a-t'il quelqu'un dans le Royaume qui soit plus digne d'elle, que ta violente et respectueuse passion te l'a rendu ? Mais, reprenoit-il un moment apres, aurois tu bien l'insolence, de faire une declaration d'amour, en faisant un enlevement ? songe Atergatis, de quels yeux te regarderoit une Princesse, a qui tu ferois un grand outrage, et qui croyroit que tu luy osterois une Couronne. Imagine toy Istrine irritée, pour empescher ta vertu de succomber sous ton amour : pense que tu as creû toute ta vie aveque raison, que qui bannit le respect de cette passion la destruit ; et qu'enlever une Personne dont on ne possede pas le coeur, est la plus injuste chose du monde, et la plus grande folie qu'on puisse faire. Escoute donc cette raison malgré ton amour, et suy ses conseils plustost que ceux du Roy d'Assirie. Mais helas, s'escriroit-il, si ton Rival n'est pas aussi genereux que toy, et qu'il accepte ce que cét injuste Prince luy offrira, en quel deplorable estat te trouveras tu, et a quoy te servira ce respect que tu auras rendu a la Princesse que tu adores, qui ne sçaura jamais que tu l'aimes, et qui ne scauroit t'estre obligée, d'une chose qu'elle ignorera toute sa vie ? Examine donc bien Atergatis, quelle resolution tu dois prendre : si tu ne fais point ce que veut le Prince d'Assirie, ton Rival le fera paroistre : si tu enleves Istrine, elle te haïra : si tu ne l'enleve pas, selon toutes les aparences un autre s'y resoudra : que feras tu donc malheureux que tu és, en un si estrange avanture ? Laisseras-tu enlever ta Princesse, sans l'advertir du malheur qui la menace ? et luy auras tu rendu une si grande marque de respect et d'amour, comme est celle que tu viens de luy rendre, sans faire qu'elle la sçache ? Mais helas, poursuivoit-il en soûpirant, le moyen de pouvoir aprendre en un mesme moment à la Princesse Istrine, que tu l'aimes ; que le Prince d'Assirie la haït, que tu as refusé l'offre qu'on t'a faite de l'enlever pour toy ; et que tu és persuadé que ton Rival ne le refusera pas ; La moindre de toutes ces choses, devroit te faire trembler en la luy disant : puis qu'il n'y en a pas une, qui ne doive luy donner de la douleur, où de la colere. Pense donc, quel mauvais dessein est celuy de les luy dire toutes ensemble : cependant il n'y a point à balancer : car quand nulle autre raison ne te porteroit à luy descouvrir ce que tu sçais ; son seul interest t'y devroit obliger, quand mesme tu ne serois que son Amy, et que tu ne serois pas son Amant. Mais de quels termes te pourras-tu servir, adjoustoit-il, pour dire des choses si difficiles à dire, et qui la surprendront si fort ? elle ne t'a jamais regardé que comme devant estre un jour son Sujet, et tu vas luy aprendre qu'elle te doit regarder comme son Amant : et comme un homme qui souhaite de tout son coeur, qu'elle ne soit jamais Reine. Elle pense que le Prince d'Assirie luy mettra la Couronne sur la teste, et tu luy feras sçavoir qu'il la veut enlever pour un autre : et qu'il s'en trouvera peutestre quelqu'un, qui acceptera une offre si injustice, et qui choque si fort la generosité, et mesme l'amour. Neantmoins le service que tu dois à la Princesse Istrine le veut, et ta passion te l'ordonne. Mais encore une fois Atergatis, de quelles paroles te services, tu ? je n'en sçay rien, adjoustoit-il en soûpirant ; cependant sans nous en mettre en peine, laissons à nostre amour le loin de nous les suggerer, telles qu'il les faudra pour persuader à la Princesse que nous adorons, que puis que le Prince d'Assirie ne l'adore pas, il est indigne de son estime : et que puis que nous l'aimons plus que personne n'a jamais aimé, nous meritons quelque part en son coeur. Apres cela Atergatis s'estant fortement determiné d'avertir Istrine, de ce qui se passoit, et de luy donner du moins lieu de deviner son amour, il attendit l'apresdisnée avec beaucoup d'impatience : mais pendant ce temps-la, sa raison luy representa que peutestre il s'exposoit à estre fort mal avec le Prince d'Assirie, s'il arrivoit que la Princesse Istrine luy descouvrist ce qu'il luy auroit descouvert, quoy qu'il luy eust dit qu'il voulust qu'il l'en fist hair : cela ne l'empescha pourtant pas de suivre son premier dessein, et d'aller chez la Reine aussi tost que l'heure où tout le monde y alloit fut arrivée. Comme la Princesse Istrine l'estimoit fort ; qu'elle le tenoit au nombre de ses Amis les plus particuliers : et que le Prince Intapherne l'aimoit cherement ; il espera qu'il luy seroit aisé, de trouver l'occasion de l'entretenir ou chez la Reine, ou chez elle : car la Maison de cette jeune Princesse estoit desja faite. Il trouva pourtant encore cette occasion plus favorable qu'il ne l'avoit esperée : car comme il faisoit alors fort chaud, dés que le Soleil commença de s'abaisser, cette Princesse fut se promener dans ces admirables Jardins, que la fameuse Semiramis fit faire autrefois ; et qui comme vous le sçavez, n'estant soustenus que sur des Voûtes, et sur de hautes et magnifiques Colomnes qui les portent, ont la reputation par toute l'Asie, d'estre presques miraculeusement suspendus en l'air, veû leur prodigieuse grandeur. La Princesse Istrine, ayant donc choisi ce jour là cette Promenade, y fut peu accompagnée : parce que la Reine n'y allant pas, la foule du monde demeura chez elle, comme estant celle de qui toutes les graces dépendoient. Pour Atergatis, comme ce n'estoit pas là qu'il avoit affaire, il se mit en estat de suivre la Princesse Istrine : et il fut mesme si heureux, que passant aupres de luy, elle luy demanda s'il vouloit estre de sa Promenade ? de sorte qu'acceptant aveque joye, une si favorable occasion, il luy aida à marcher. Comme il y a assez haut à monter, pour estre dans ces merveilleux Jardins, qu'elle avoit choisis pour se divertir, elle se trouva un peu lasse lors qu'elle y fut : si bien que cherchant à se reposer quelque temps, afin de se promener apres plus agreablement, elle fut s'asseoir dans un Cabinet qui est forme par quatre Palmiers : qui estant de ces deux especes, qui se courbent pour s'aprocher les uns des autres, lorsqu'ils en sont un peu esloignez ; se panchent en effet si à propos, que leurs branches s'entre-croisant, et se meslant les unes dans les autres, font un ombrage admirable en ce lieu-là, dont on joüit fort agreablement, et fort commodément tout ensemble : y ayant des Sieges de bois de Cedre qui parfument ce Cabinet, pour peu que la chaleur soit grande. La Princesse Istrine s'estant donc allée asseoir sous un bel ombrage, le Prince Atergatis se vit avec toute la commodité qu'il eust pû desirer de l'entretenir : car comme n'y avoit pas alors aupres d'elle, d'autres personnes de sa condition que luy, dés qu'il commença de parler à la Princesse, comme ayant à l'entretenir de quelque affaire, tous ceux qui la suivoient se retirerent par respect, de quelques pas seulement. De sorte qu'Atergatis se faisant un grand effort, pour ne perdre pas des momens qui luy devoient estre si precieux ; Madame (luy dit-il, avec une agitation de coeur extréme) j'ay quelque chose à vous aprendre, que je voudrois desja vous avoir dit, parce qu'il vous importe extrémement que vous le sçachiez ; et que je n'ose pourtant vous dire, si vous ne me le commandez. Istrine surprise du discours d'Atergatis, le regarda, afin de tascher de diviner ce qu'il avoit à luy aprendre : mais encore que ses beaux yeux rencontrassent ceux d'Atergatis, et qu'ils les vissent mesme tous pleins d'amour, ils ne connurent point la passion qu'ils avoient fait naistre dans son coeur. De sorte que ne sçachant que penser, j'advoüe, dit-elle à Atergatis, que j'ay quelque peine à comprendre, que vous en ayez à vous resoudre, de me dire une chose qui m'importe : car comme le vous ay tousjours creû fort : de mes Amis, il me semble qu'au lieu de vouloir que je vous commande de parler, vous devriez desja avoir parlé. Puis que vous me l'ordonnez Madame, luy dit-il, il faut donc que je vous obeisse, et que je vous aprenne la chose du monde, qui vous surprendra le plus. Eh de grace, dit alors Istrine, ne m'obeissez pas encore : et dites moy auparavant, si ce que vous avez à me dire me doit donner de la colere ; de la douleur ; ou de la joye ? car comme vous le sçavez, on peut estre surpris par des choses agreables, comme par des choses fâcheuses. Comme je suis sincer Madame, reprit-il, je vous avoüe que je n'ose croire que j'aye rien à vous dire qui vous puisse plaire : et je suis mesme assuré, que je vous diray quelque chose qui vous desplaira. Mais si cela est adjousta-t'elle, ne me dites donc rien du tout : si ce n'est que ce que vous avez à me dire, me puisse donner lieu d'esviter quelque grand malheur. Si ce n'avoit esté par ce sentiment là, reprit Atergatis, je me serois bien gardé de former la resolution de vous dire ce que j'ay à vous aprendre : Mais Madame, il vous importe tellement de le sçavoir, que je puis vous assurer qu'il y va de tout le repos de vostre vie. Parlez donc, luy dit elle, et parlez mesme promptement : car ce que vous venez de me dire, met mon ame dans une inquietude sans objet determiné, qui me tourmente pourtant desja estrangement. Je vous obeïray Madame, repliqua Atergatis, mais ce sera s'il vous plaist à condition, que les premieres paroles que vous m'entendrez prononcer, ne vous obligeront point à m'imposer silence : et que vous souffrirez que je parle sans m'interrompre, jusques à ce que j'aye achevé de vous aprendre, ce qu'il importe que vous sçachiez. Comme vous ne me sçauriez ce me semble dire rien qui me fasche plus, que l'incertitude où vous me laissez, repliqua-t'elle, je vous escouteray, comme vous voulez estre escouté : car vous croyant aussi sage que je vous croy, je n'ay pas lieu de craindre, que vous me disiez ce que je ne dois pas entendre. Je vous diray donc Madame, luy dit-il, qu'encore que toute l'Assirie ait sçeu, que la Reine vous destinoit à porter la Couronne qu'elle porte, en vous faisant espouser le Prince son Fils ; et qu'ainsi tous les Sujets de cette Grande Prince, n'ayant deû vous regarder que comme devant estre un jour leur Reine ; il s'en est pourtant trouvé un, qui ne se croyant pas encore estre assez à vous par la qualité de Sujet qui luy eust esté commune avec beaucoup d'autres ; a voulu estre vostre Esclave d'une façon plus particuliere. Quand je vous ay promis de ne vous interrompre pas, interrompit Istrine en rougissant, j'ay creû qu'en effet vous aviez quelque chose d'important à me dire : mais Atergatis si je vous veux faire grace, il faut que je croye que ce vous que me dites, n'est qu'une raillerie pour me divertir : et qui par consequent, ne merite pas que je vous tienne ma parole, puis qu'elle ne me divertit point. Je le vous suplie Madame, repliqua Atergatis, de vous souvenir que je vous ay priée de ne m'imposer pas silence, et de ne vous estonner pas des premieres choses que je vous diray : mais afin de vous obliger à m'escouter paisiblement, je me soûmets à tous les suplices imaginables, si vous ne tombez d'accord a la fin de mon discours, que ce que je vous auray dit, devoit estre sceu de vous : et que je serois indigne de vivre, si je ne vous aprenois pas, ce qu'il importe tant que vous scachiez. La Princesse Istrine, connoissant alors en effet, qu'Atergatis avoit quelque advis important à luy donner, se resolut de l'escouter sans l'interrompre, ne s'imaginant mesme pas qu'Atergatis, et cét Esclave, dont il venoit de luy parler, n'estoient qu'une mesme chose. De sorte qu'ayant donné une nouvelle permission de parler à ce Prince, il reprit la parole, avec autant de crainte que d'amour. Vous sçaurez donc Madame, luy dit-il, puis que vous me permettez de vous l'aprendre, qu'il y a un homme à Babilone, qui a commencé de vous admirer dés qu'il a commencé de vous voir : et qui sans aucune esperance, non seulement d'estre aimé, mais mesme de vous faire scavoir son amour, n'a pas laisse de vous aimer : mais de vous aimer d'une amour si pure, et si détachée de tout interest, que je suis assuré que hier à l'heure que je parle, il ne croyoit pas que vous deussiez jamais sçavoir sa passion. Cependant il vous aime plus que personne n'a jamais aimé : et s'il eust creû pouvoir pretendre à vous posseder, sans vous faire perdre une Couronne, il y auroit long temps qu'il se seroit declaré, et qu'il vous auroit vangée de l'injustice du Prince d'Assirie. S'il avoit mesme pensé, que la gloire d'estre Reine, n'eust pas esté l'objet de vos plus ardens souhaits, il vous eust sans doute fait scavoir, que vous regniez plus absolument dans son coeur, que vous ne pouviez jamais regner en Assirie : quand mesme il eust falu s'oposer directement à la Reine ; et quand mesme le Prince son Fils, eust eu autant d'amour pour vous qu'il en devroit avoir. De sorte Madame, que si cét Amant caché ne vous a pas descouvert sa passion, c'est parce qu'il a eu autant de respect que d'amour ; c'est parce qu'il a creû qu'il ne devoit pas songer à vous faire perdre un Royaume ; et qu'il n'a jamais osé esperer, que vous puissiez preferer l'Empire de son coeur, à une Couronne. Cependant, comme sa passion est la plus violente, donc jamais coeur amoureux ait esté possedé ; il a souffert et il souffre plus que personne n'a jamais souffert : il auroit pourtant tousjours enduré les maux dans le silence, et sans se pleindre ; si le Prince d'Assirie, ne luy avoit aujourd'huy dit une chose, qui est cause que je vous descouvre les sentimens qu'il a pour vous. Car enfin Madame (si je puis le dire sans vous offencer) cét injuste Prince ne vous connoist pas, et ne veut point vous donner la Couronne qu'il doit porter ; quoy que vous la meritiez mieux que luy. Il ne le contente pas mesme de ne vous adorer point, et d'avoir des sentimens pour vous les plus injustes du monde : car il veut aussi que cét Amant qui vous adore, en ait de tres criminels. Mais Madame, puis qu'il vous faut aprendre, toute l'injustice du Prince d'Assirie, il faut que je vous die qu'il a envoyé querir celuy dont je parle ; qu'il luy a dit qu'il s'aperçevoit bien de l'amour qu'il avoit pour vous ; qu'il luy a potesté qu'il ne vous pouvoit jamais aimer ; et qu'il luy a offert de vous enlever pour luy : mais avec des paroles si fortes, que c'estoit plustost un commandement qu'il luy faisoit, qu'une simple proposition. Quoy, interrompit la Princesse Istrine, le Prince d'Assirie, a pû estre capable de me vouloir enlever, pour me mettre en la puissance de celuy que vous dites ! ha si cela est, quand il seroit Roy de toute la Terre, je desobeïrois à la Reine, si elle me commandoit de l'espouser : et si le respect que je porte à cette Princesse ne retenoit, je ferois connoistre dés aujourd'huy, à celuy qui me mesprise, que je ne merite pas de l'estre, et que j'ay le coeur aussi Grand, qu'il l'a fier, injuste, et superbe. Mais encore une fois Atergatis, dois-je croire que ce que vous dites est vray ? il l'est tellement, Madame, repliqua-t'il, que rien ne le peut estre d'avantage : mais si cela est, adjousta-t'elle, je suis donc la plus malheureuse Personne de la Terre : car enfin si le Prince d'Assirie n'a fait cette proposition au plus genereus de tous les hommes, il l'aura peut-estre acceptée. Je ne sçay pas Madame, reprit modestement Atergatis, si celuy dont vous parlez si avantageusement, sans sçavoir qui il est, merite d'estre mis au rang ou vous le mettez : mais je scay bien, que quoy qu'il vous aime avec une passion demesurée, il a refusé de vous posseder, par l'injuste voye que le Prince d'Assirie luy proposoit. Il a eu mesme ce respect pour vous, poursuivit-il, de ne luy vouloir pas advoüer qu'il en fust amoureux : mais il luy a dit si fortement, que quand il le seroit il ne vous enleveroit jamais ; que ce Prince violent s'en estant mis en colere, luy a dit à la fin de leur conversation, qu'il faloit qu'il fist de trois choses l'une ; où qu'il vous enlevast, ou qu'il se fist aimer de vous, ou qu'il l'en fist haïr. Cette derniere chose, interrompit brusquement Istrine, est sans doute la plus aisée à faire de toutes les trois, et mesme la plus juste : cependant (adjousta-t'elle, en rougissant, parce qu'elle connut par l'agitation qui paroissoit au visage d'Atergatis, que c'estoit luy qui l'aimoit) le genereux procedé de celuy qui a refusé l'injuste proposition du Prince d'Assirie, m'oblige si sensiblement, que je vous conjure de ne me le mom mer point : de peur qu'estant obligée de le regarder comme un homme qui auroit de l'amour pour moy, la bienseance ne m'obligeast en suitte, à esviter sa conversation : c'est pourquoy comme ce ne peut estre qu'un fort honeste homme, l'aissez moy la liberté de le traitter avec la civilité que j'ay pour tous ceux qui le sont, et ne me le nommez jamais. Ha Madame, s'escrira Atergatis, voila une espece de reconnoissance que vous avez inventée, et dont tout autre que vous n'auroit jamais pû s'aviser car enfin, puis qu'il est vray que le procedé de celuy que vous ne voulez jamais connoistre vous plaist, et vous oblige, pourquoy ne voulez vous pas sçavoir qui il est ? C'est parce que je ne le puis, reprit elle, sans prendre en mesme temps la resolution, de n'avoit nulle amitié particuliere aveque luy : de sorte que pour m'oster une matiere d'ingratitude, il faut que je m'en oste une de reconnoissance. Promettez moy donc Madame, luy dit Atergatis en la regardant d'une maniere tres passionnée) que vous chercherez du moins à deviner, qui est celuy que vous ne voulez pas que je vous nomme : car si vous ne me promettez ce qui je vous demande, je pense Madame, que je ne vous diray point, ce qui me reste à vous dire ; quoy que ce soit ce qui vous importe le plus de sçavoir. Car enfin des l'heure que je parle, je suis persuade, que le Prince d'Assirie propose de vous enlever à un autre que je connois : et qui n'estant peutestre pas si respectueux, ny si equitable que celuy que vous ne voulez pas connoistre, accepte ce qu'on luy offre, et se prepare desja à executer un si injuste dessein. Ha Atergatis, repliqua Istrine, je vous promets tout ce qu'il vous plaira, pourveû que vous me mettiez en estat de pouvoir m'empescher d'estre enlevée, en me nommant celuy que vous croyez qui peut estre capable d'entreprendre une semblable violence ! Quoy Madame, (s'escria Atergatis en se reculant d'un pas, et en la regardant fixement) vous voules sçavoir le nom de celuy qui vous outrage, et vous ne voulez pas sçavoir comment s'apelle un homme, qui vous rend la plus grande marque d'amour et de respect, que personne ait jamais renduë ! Cependant puis que vous le voulez, poursuivit-il en se raprochant, et que vous me faites esperer, que vous chercherez du moins à deviner qui il est ; je vous diray qu'Armatrite, est celuy que le Prince d'Assirie a envoyé querir, apres avoir esté refusé par ce respectueux Amant, que vous ne voulez pas qu'on vous nomme. Ha Atergatis, repliqua Istrine, Armatrite aura accepté ce qu'on luy aura offert ! car il n'est guere moins violent que le Prince d'Assirie : ainsi je ne voy pas que je puisse trouver de seureté pour moy, si ce n'est en quitant la Cour, et en advertissant la Reine de ce qui se passe : et c'est à dire en l'affligeant extraordinairement ; en divisant toute l'Assirie, et en causant peutestre la guerre, entre la Reine et le Prince son Fils. Non non, Madame, luy dit Atergatis, il ne faut pas encore avoir recours à des remedes si violens : je sçay que celuy qui a refusé l'injuste proposition que le Roy d'Assirie a luy faite, a dessein d'observer soigneusement Armatrite : et j'ose mesme vous assurer, que veû comme il a l'intention d'agir, vous n'aves rien à aprehender de ce costé là. C'est pourquoy vous n'avez seulement durant quelques jours, qu'à ne sortir point du Palais sans la Reine : et pourveû que cela soit, vous n'avez rien à craindre : car encore une fois, je puis vous assurer, que celuy que vous ne voulez pas connoistre, mourra plustost que de souffrir qu'on vous face aucune violence. L'amour qu'il a pour vous, poursuivit il estant assez forte pour luy inspirer quelque adresse, je ne pense pas, que son Rival le puisse tromper : ainsi Madame, ne vous affligez pas avec excés, car je serois bien malheureux, si ayant eu dessein de vous faire esviter un grand mal, je vous en avois causé un autre. Je sçay bien, adjousta-t'il, que la perte d'une Couronne est sensible, principalement à une personne qui n'aime rien que la gloire : et je sçay mesme encore, que celuy qui porte une si mauvaise nouvelle, ne sçauroit estre agreable. Je ne laisse pourtant pas de vous estre fort obligée, interrompit Istrine, quoy que vous ne m'ayez apris que des choses fâcheuses : vous mettez donc aussi au rang des choses fascheuses, reprit Atergaris en soûpirant, la violente et respectueuse passion qu'a pour vous cét Amant inconnû, qui a refusé de vous posseder, par l'injuste voye qu'on luy a proposée, quoy que vostre possession soit la seule chose qui le peut rendre heureux, et sans laquelle il sera tousjours infortuné ? Il me semble, repliqua Istrine, que j'ay quelque sujet d'estre affligée, d'avoir une obligation de telle nature, que je ne puisse la reconnoistre, comme celuy à qui je j'ay le desireroit : je ne laisse pourtant pas de luy rendre justice dans mon coeur, adjousta-t'elle, et de souhaiter qu'il soit heureux, pour le recompenser de la generosité qu'il a euë. Mais Madame, repliqua Atergaris, vous vous engagez a beaucoup de choses sans y penser : puis que celuy dont vous parlez ne peut estre sans vous, ce que vous desirez qu'il soit. La Princesse Istrine, connoissant alors de plus en plus, qu'elle avoit sujet de croire que c'estoit Atergatis qui estoit amoureux d'elle, et qui avoit refusé le Prince d'Assirie, se leva de peur qu'il ne luy dist plus qu'elle ne vouloit entendre : et pour luy oster la hardiesse d'achever de se descouvrir ; comme je voy bien, luy dit elle, que cét homme genereux que je ne veux point connoistre est fort de vos Amis, je vous conjure de l'obliger à continuer d'avoir la generosité de m'advertir par vous, s'il descouvre quelque injuste dessein du Prince d'Assirie, ou d'Armatrite. Ce sera sans doute tousjours par moy, reprit Atergaris, que vous sçaurez tout ce qu'aura à vous apprendre l'homme du monde qui vous adore avec le plus de respect, et qui vous aime avec le plus de passion. Apres cela, la Princesse Istrine commençant de marcher, appella quelques Dames qui l'avoient accompagnée, et fit le tour du Jardin, afin qu'on ne remarquast pas, qu'Atergatis luy eust dit quelque chose, qui luy eust fait changer le dessein qu'elle avoit eu de se promener. Mais elle avoit l'ame si inquiette, qu'elle ne pût en faire un second : de sorte que se retirant à son Apartement sans retourner chez la Reine, elle feignit de le trouver mal : afin d'avoir un pretexte, d'estre quelques jours sans sortir. Atergatis en la quittant, luy dit encore beaucoup de choses, qui la confirmerent en l'opinion où elle estoit : mais il ne luy en dit pourtant aucune, qui peust obliger Istrine, à changer sa façon d'agir aveque luy : de sorte que se separant fort bien d'avec elle, il s'en alla avec quelque consolation. Car encore que cette Princesse luy eust dit, qu'elle ne vouloit point sçavoir le nom, de celuy dont il luy parloit, il ne s'en affligea pas : au contraire, comme il a infiniment de l'esprit, il comprit aisément que la Princesse Istrine, ne luy avoit deffendu de le luy faire connoistre, que parce qu'elle le connoissoit : si bien que se flattant dans sa passion, il se creut plus heureux, qu'il n'avoit esperé de l'estre. Mais ce qui le tourmentoit pourtant estrangement, estoit la crainte qu'Armatrite n'acceptast ce qu'il avoit refusé : et que le Prince d'Assirie n'enlevast Istrine pour la luy donner. Et en effet, quoy qu'on ne l'ait pas sçeu à Babilone, et qu'au contraire on ait dit qu'il avoit rejetté cette proposition, aussi bien qu'Atergatis ; il est pourtant vray, que le Prince d'Assirie la luy ayant faite apres avoit esté refusé par ce genereux Amant ; il l'accepta aveque joye, et auroit mesme executé son dessein, si son illustre Rival n'y eust mis l'obstacle que je vous diray bien tost. Histoire du roi d'Assyrie et d'Intapherne : duel d'Atergatis et d'Armatrite D'autre part, Istrine avoit une telle douleur dans l'ame, qu'elle n'en pouvoit estre Maistresse : elle voyoit bien, apres ce qu'Atergatis luy avoit dit, qu'elle ne seroit jamais Reine : et que l'esperance qu'elle en avoit euë, devoit estre destruite dans son coeur. Ce n'estoit pourtant pas encore là ce qui l'affligeoit le plus : estant certain qu'elle sentoit plus aigrement, le mespris que le Prince d'Assirie faisoit d'elle, que la perte d'une Couronne. Ce n'est pas qu'elle eust jamais eu pour luy aucune inclination : mais elle sentoit si bien, qu'elle ne meritoit pas d'estre traitée, comme cét injuste Prince la traittoit, qu'il n'estoit pas possible, qu'elle n'eust une extréme haine pour luy : principalement voyant comment il vivoit avec le Prince Intapherne. Cependant elle ne sçavoit quel remede trouver à son mal : elle n'ignoroit pas que la Reine ne souffriroit point qu'elle quitast la Cour : parce qu'elle s'estoit mis dans l'esprit, que le Prince son Fils changeroit à la fin de sentimens pour elle. D'ailleurs, de dire à Intapherne ce qu'Atergaris luy avoit dit, elle aprehendoit que ce Prince, qui avoit desja l'esprit fort irrité contre le Roy d'Assirie, ne se portast à quelque dessein violent : et qu'il ne s'y portast d'autant plustost, qu'il avoit perdu l'esperance, de luy voir la Couronne sur la teste : qui estoit la seule chose qui l'avoir obligé à demeurer à la Cour, apres tant de mauvais traitemens, qu'il avoit reçeus du Prince d'Assirie. Istrine ne sçachant donc que resoudre, se resolut du moins d'attendre quelques jours, à determiner absolument ce qu'elle vouloir faire : et afin d'attendre ce temps là en seureté, elle feignit, comme je l'ay desja dit, de se trouver mal, pour n'estre pas obligée à sortir du Palais. Mais apres avoir bien examiné, ce qui regardoit le Prince d'Assirie, la generosité d'Atergatis eut quelque place en sa memoire : et quoy qu'elle n'eust alors que de l'estime et de l'amitié pour luy, il ne luy passa pourtant rien dans l'esprit, qui luy fin : desirer qu'il ne fust point amoureux d'elle : car comme elle a raconté depuis, ses plus secrets sentimens au Prince son Frere, je les sçay comme si j'avois esté dans son coeur. Elle ne desiroit pas aussi qu'il l'aimast : et sans raisonner sur sa passion, elle ne considera alors que l'action genereuse qu'il avoit faite, sans examiner la chose de plus prés, et sans en prevoir la suite. Cependant Atergatis employant tous ses soins, et toute son adresse, pour descouvrir ce qu'il' vouloir sçavoir ; sçeut que le Prince d'Assirie avoit entretenu long temps Armatrite : qu'apres cela ils avoient parû tous deux fort guays ; et il remarqua au contraire, que le Prince d'Assirie ne le regardoit presques plus : de sorte que raisonnant juste sur des conjectures si convainquantes, il ne douta point du tout, qu'Armatrite n'eust accepté ce qu'il avoit refusé. Il sçeut mesme divers ordres que ces deux Princes avoient donnez, qui le confirmereut en son opinion : car le Prince d'Assirie, avoit envoyé secretement vers le Gouverneur d'Opis (où il vous mena Madame lors qu'il vous eut enlevée) et qu'Armatrite faisoit sortir de Babilone une partie de son Train, sur un pretexte qui n'estoit pas trop vraysemblable. Apres avoir donc bien cherché, par quels moyens il pourroit rompre le dessein de son Rival, il n'en trouva point d'autre que de se battre contre luy : et de chercher à le quereller sur quelque chose, où la Princesse Istrine n'eust point d'interest : car comme le Prince d'Assirie estoit meslé au crime d'Armatrite, il n'y avoit pas moyen de le publier. Atergaris voyoit bien, que n'ayant pas plus de certitude de ce qu'il craignoit, l'exacte prudence eust voulu qu'il eust encore attendu quelque temps, pour tascher de s'esclaircir : mais comme il estoit fort amoureux, il voyoit bien plus de danger, à se vouloir batre trop tard contre Armatrite, qu'à se batre trop tost. Car enfin, disoit il en luy mesme, Armatritre est tousjours mon Rival : de sorte que quand je ne le regarderois que comme tel, sans le regarder comme Ravisseur de la Princesse que j'adore ; je devrois tousjours estre son ennemy, puis qu'il n'y a rien en tout l'Univers, où il y ait naturellement plus d'antipathie, qu'entre deux Rivaux. Apres cela Atergatis craignoit, s'il estoit vainqueur, qu'il ne fut contraint de s'esloigner d'Istrine : toutesfois comme il sçavoit que Nitocris n'aimoit pas Armatrite, il espera qu'il ne seroit point banny de la Cour pour cela, ou que du moins il ne le seroit pas pour longtemps : joint que considerant l'enlevement de la Princesse Istrine, il trouvoit encore qu'il vaudroit mieux qu'il en fust eslogné, que de l'exposer à un si grand malheur : de sorte qu'achevant de se determiner, il prit la resolution de détruire Armatrite, pour détruire son injuste dessein. Mais afin que la Princesse Istrine ne pûst douter que ce qu'il luy avoit dit ne fust veritable, il fit adroitement que le Prince Intapherne, luy conta en sa presence comme une nouveauté, la nouvelle faveur d'Armatrite aupres du Prince d'Assirie, et la disgrace d'Atergatis. Si bien que cette Princesse, faisant l'aplication de ce qu'on luy disoit, de la façon qu'Atergatis vouloit qu'elle la fist ; elle en rougit si fort, que quoy qu'elle fust sur son Lit, où il ne faisoit pas fort clair, Atergatis ne laissa pas de s'en aperçevoir, et d'estre bien aise de remarquer qu'il estoit entendu. Cependant sans differer davantage, il chercha dés le lendemain à rencontrer Armatrite, sans qu'il parust en avoir eu le dessein : comme c'estoit alors la saison de s'aller promener le long de l'Euphrate, il creût bien qu'il l'y trouveroit : et que comme il estoit d'un naturel tres violent, il luy seroit aisé de trouver lieu de le quereller : principalement estant naturellement aussi contredisant qu'il estoit. Car enfin. Madame, Armatrite l'estoit tellement, que si deux personnes eussent dit deux choses toutes opposées, il eust plustost entrepris de former un tiers Party pour les contredire toutes deux, que de se ranger jamais à l'opinion de quelqu'un. Atergatis le connoissant donc de cette humeur, s'imagina qu'il luy seroit avantageux, d'interesser la Reine en la cause de sa querelle, afin d'en estre protegé contre le Prince son Fils, s'il en estoit besoin ; de n'estre point exilé s'il estoit vainqueur d'Armatrite ; et par consequent de ne s'esloigner point d'Istrine. Cherchant donc comment il pourroit faire, pour faire reüssir son dessein ; il s'advisa, lors qu'il fut au bord de l'Euphrate (où il ne manqua pas de trouver Armatrite) de loüer ce grand et admirable Ouvrage, que cette illustre Reine faisoit faire, pour empescher la rapidité du Fleuve, en le faisant serpenter en aprochant de Babilone : s'imaginant bien, qu'il ne manqueroit pas de le contredire. Et en effet, Atergatis ne se trompa point : car dés qu'il l'eut joint, et qu'il eut commencé de loüer ce merveilleux travail, Armatrite se mit à le blasmer : et à dire que la Reine eust bien mieux fait, d'employer ce qu'elle despensoit pour changer le cours d'un Fleuve, à reculer les bornes de son Estat : en suite de quoy se mettant à blasmer en general, tous les Princes qui s'amusoient à faire des Ouvrages publics ; il dit que celuy là mesme que Nitocris faisoit faire, et qui sembloit n'estre entrepris que pour la seureté de la Ville, et pour la rendre plus imprenable, ne l'estoit que par la vanité de cette Reine. Atergatis ne perdant pas une si favorable occasion, luy dit d'un ton de voix un peu fier, qu'il parloir avec si peu de respect d'une Grande et illustre Princesse, qu'il ne pouvoit assez s'en estonner : en suitte de quoy Armatrite luy ayant respondu aigrement, Atergatis respondit de mesme, engageant tousjours la Reine dans son discours : de sorte que s'aigrissant à peu, il le pressa si vivement, qu'il le força mesme, à luy demander de le voir l'Espée à la main. Si bien qu'Atergatis le prenant au mot aveque joye, luy dit qu'ils n'avoient qu'à s'esloigner insensiblement, quand ils auroient fait encore un tour de Promenade, de peur qu'on ne s'aperçeust de leur dessein : car au commencement de leur contestation, diverses personnes avoient entendu qu'ils n'estoient pas d'un mesme advis. Comme Armatrite estoit brave, il fit ce qu'Atergatis vouloit : et ils parurent estre en effet si bien ensemble, qu'on ne soubçonna point qu'ils y fussent mal. Cependant comme ils se connoissoient tous deux pour Amans de la Princesse Istrine, quoy qu'ils ne se le fussent jamais tesmoigné, ils avoient une impatience estrange de se voir l'Espée à la main : si bien que pour la satisfaire, apres qu'ils eurent remarqué qu'on ne prenoit point garde à eux ; au lieu de retourner vers la multitude du monde qui se promenoit, ils continuerent de remonter le long du Fleuve, comme des gens qui estoient d'humeur à s'entretenir, et à vouloir choisir une Promenade solitaire. Comme c'est la coustume en ce lieu-là, que les Escuyers attendant leurs Maistres à la Porte de la Ville, afin de n'embarrasser pas la Promenade des Dames, par des gens inutiles a leur divertissement, ceux de ces deux Princes estoient avec les autres, et par consequent ils ne virent point que leurs Maistres s'esloignoient du monde. Cependant comme ces deux Rivaux avoient chacun une Espée, il ne leur falut pas de plus grande preparation pour se batre : de sorte qu'aussi tost qu'ils furent arrivez au delà d'un de ces tournoyemens du Fleuve, qui les déroboit a la veüe de ceux qui se promenoient, parce qu'en cét endroit la le terrain s'abaissoit extrémement ; ils commencerent leur combat : Je ne m'amuseray point, Madame, à vous en dire les particularitez : car j'ay tant d'autres choses à vous aprendre, que je ne dois pas m'arrester aux inutiles, ny aux peu agreables. Il suffira donc que je vous aprenne, qu'Atergatis fut vainqueur d'Armatrite : sa victoire fut mesme sanglante, et funeste pour son ennemy : car comme il ne voulait pas estre empesché de vaincre, il se batit sans se mesnager : si bien qu'estant aussi heureux que brave et adroit, le Grand courage d'Armatrite ne pût l'empescher de luy donner quatre coups d'Espée, dont il y en avoir deux qui luy entroient dans le corps. De sorte que perdant une grande quantité de sang, il s'affoiblit tout d'un coup : et tomba aux pieds d'Atergatis, en voulant passer sur luy. Il voulut pourtant encore faire un effort pour se relever : mais son genereux Rival qui n'estoit point blessé l'en empescha, et luy arracha son Espée : apres quoy ne voulant pas tuer un ennemy qui n'estoit plus en estat de se deffendre, il voulut du moins s'assurer de luy, s'il arrivoit qu'il eschapast : c'est pourquoy il luy dit qu'il luy donnoit la vie, pourveû qu'il fist trois choses qu'il luy diroit. La premiere, de publier qu'il s'estoient querellez, en parlant de ce grand Travail que la Reine Nitocris faisoit faire : la seconde, de luy advoüer qu'il avoit eu dessein d'enlever la Princesse Istrine : et la troisiesme, de luy engager sa parole, de ne penser de sa vie à executer un si injuste dessein. Je pourrois sans doute, adjousta-t'il, en l'estat où je me trouve, vous obliger à ne penser jamais à cette Princesse : mais comme je sçay bien que l'amour n'est pas une chose volontaire, je ne vous demande que ce qui est juste, et possible. Comme Armatrite qui se sentoit fort blessé, entendit parler Atergatis comme il faisoit, il en fut fort surpris : car le Prince d'Assirie ne luy avoit pas dit qu'il luy eust offert la mesme chose qu'à luy. De sorte que s'imaginant que son Rival sçavoit son injuste dessein, ou par revelation des Dieux, ou par enchantement, il ne s'amusa point à le luy nier : mais en luy advoüant qu'il estoit vray qu'il avoit eu le dessein d'enlever Istrine ; il luy dit qu'il avoit bien fait de ne le vouloir pas forcer, à luy promettre de ne penser plus à cette Princesse : luy soustenant avec une violence estrange, que jamais homme amoureux, ne devoit faire une promette qui prejudiciast à son amour. Comme ils en estoient là, le Prince Intapherne qui estoit allé le matin à la chasse, sans autre compagnie que ceux de sa Maison, arriva aupres d'eux : de sorte qu'estant fort surpris de les trouver en cét estat, il descendit de cheval et s'en aprocha. Mais s'il fut surpris de les rencontrer, ils furent aussi fort surpris de le voir, car ils ne l'avoient point entendu venir : et ils le furent d'autant plus, qu'ayant oüy le nom de la Princesse Istrine, il prit la parole le premier : et regardant le vaincu et le vainqueur, seroit il bien possible, leur dit-il, que ma Soeur fust cause, que deux si braves Gens se fussent battus ? Atergatis, qui avoit l'esprit irrité contre Armatrite, de ce qu'il venoit de luy dire ; et qui croyoit mesme que le Prince Intapherne, en avoit plus oüy qu'il n'en avoit entendu, força son ennemy à avoüer devant luy, comme leur combat s'estoit fait : et le dessein qu'il avoit eu d'enlever la Princesse Istrine, par les ordres du Prince d'Assirie : mais en l'allouant, il se fit une si grande violence, et la colere fit couler son sang si abondamment, qu'il en perdit la parole. Quelque criminel qu'il fust, Intapherne eut pourtant la generosité de commander à quelques uns des siens de le secourir, et de le porter à la premiere Habitation, parce que Babilone estoit trop loin : mais comme ils voulurent obeïr à leur Maistre, il expira entre leurs bras : de sorte que changeant ce dessein là, en celuy d'aller advertir ses gens, qui estoient à la porte de Babilone ; Intapherne et Atergatis, qui avoient beaucoup d'amitié l'un pour l'autre, quitterent le grand chemin, et furent en prendre un, fort destourné, afin de se pouvoir mieux entretenir. Ils furent pourtant quelque temps sans parler, car ils avoient tous deux l'esprit fort occupé : en effet Intapherne ne pouvant concevoir cette bizarre avanture, cherchoit par où Atergatis pouvoit avoir sçeu le dessein du Prince d'Assirie, et par quel sentiment il s'estoit battu contre Armatrite, plustost que de l'advertir de la chose. D'autre part, Atergatis ne comprenant pas qu'il pûst dire ce qui luy estoit arrivé, pour faire connoistre à Intapherne la passion qu'il avoit pour Istrine, se trouvoit bien embarrassé : mais à la fin, sçachant quelle estoit la haine qu'il avoit pour le Prince d'Assirie, et connoissant sa generosité, et l'amitié qu'il avoit pour luy, il se resolut de luy advoüer la verité : et il s'y resolut d'autant plustost, que la Princesse Istrine, ne luy avoit rien dit qu'il fust obligé de cacher. De sorte que prenant la parole le premier, je ne doute point (luy dit-il en s'arrestant sous des Arbres qui se trouverent à leur chemin) que vous ne soyez fort estonné de ce qui vient d'arriver, et de ce que vous venez d'entendre : mais avant que de vous particulariser toute l'injustice du Prince d'Assirie, et toute celle d'Armatrite, il faut que je vous descouvre le fonds de mon coeur : afin que vous ne soyez pas surpris de voir combien je m'y suis interessé. Je vous diray donc, comme il est vray que vous avez tousjours esté celuy de tous les hommes que je connois, que j'ay le plus estimé et le plus aimé : et que la Princesse vôtre Soeur, à aussi tousjours esté la Personne de son Sexe pour qui j'ay eu le plus d'admiration, et le plus d'inclination tout ensemble : ainsi sans pouvoir dire, si j'ay eu de l'amitié pour vous, parce que j'ay eu de l'amour pour elle ; ou si j'ay eu de l'amour pour elle, parce que j'ay eu de l'amitié pour vous ; je sçay seulement que vous avez occupé l'un et l'autre, les premieres places dans mon coeur. Je pense toutesfois, adjousta obligeamment ce Prince, que si j'examinois bien la chose, je trouverois que quand je n'aurois pas eu l'honneur de la connoistre, je n'aurois pas laissé d'estre vostre Amy : et que quand je n'aurois encore jamais eu le bonheur de vous voir, je n'aurois pas laissé d'estre son Amant. Ainsi ne devant qu'à vostre propre merite, l'estime extraordinaire que je fais de vostre vertu à tous deux ; si mon amitié estoit un bien, vous ne vous la devriez point l'un à l'autre. Vostre amitié, interrompit Intapherne, m'est si considerable, que quand je la devrois plustost au merite de ma Soeur qu'au mien, je ne laisserois pas d'estre bien aise de la posseder : et si j'ay à me plaindre de quelque chose, c'est qu'elle ne m'ait pas appris l'illustre Conqueste qu'elle avoit faite. Ha genereux Intapherne, s'escrira a Atergatis, la Princesse Istrine ne sçait pas encore ce que vous sçavez : et je ne sçay pas mesme si je dois souhaiter qu'elle le sçache. Apres cela Atergatis raconta à Intapherne, le dessein qu'il avoit fait de ne descouvrir jamais sa passion, si ce n'estoit que le Prince d'Assirie se mariast à une autre qu'à la Princesse Istrine : luy disant en suite comment cét injuste Prince l'avoit envoyé querir ; quelle estoit la proposition qu'il luy avoit faite ; comment il l'avoit refusée ; le dessein qu'il avoit pris d'en advertir Istrine ; et il luy dit enfin la chose avec une ingenuité si obligeante, qu'en effet Intapherne s'en tint obligé. De sorte qu'embrassant Atergatis, il y a quelque chose de si franc ; de si genereux, et de si Heroïque à vostre procedé, luy dit il, que je tiens qu'il est beaucoup plus glorieux à ma Soeur, de regner dans vostre ame, que de regner en Assirie, puis qu'elle ne le pouroit, sans estre Femme du plus injuste Prince du monde : et si elle m'en croit il ne tiendra pas à moy, que vous ne soyez heureux, s'il est vray qu'elle puisse faire vostre felicité, Atergatis entendant parler Intapherne de cette sorte, luy dit tant de choses, et luy fit de si tendres protestations d'amitié, et de reconnoissance, qu'il luy estoit aisé de s'imaginer, quelle devoit estre la passion qu'il avoit pour la Princesse Istrine. Mais enfin allant à ce qui pressoit le plus, ils adviserent ce qu'il estoit à propos de faire, en l'estat où estoient les choses. Car, disoit Intapherne, il est à croire que le Prince d'Assirie s'interessera secretement à la mort d'Armatrite : et il est à craindre qu'il ne se vange, de ce que vous l'avez refusé, en ayant une occasion si favorable : mais apres avoir bien examiné la chose, ils resolurent qu'Atergatis ne r'entreroit à Babilone que de nuit : qu'il iroit loger chez Intapherne, où le Prince d'Assirie n'oseroit faire nulle violence, à cause de la Reine : qu'on feroit sonner fort haut, que le Combat d'Atergatis, et d'Armatrite, avoit esté causé, parce que le premier soutenoit la gloire de Nitocris, contre l'autre ; et qu'on ne parleroit point du tout de ce pretendu enlevement d'Istrine, afin de n'irriter pas le Prince d'Assirie. Que cependant le Prince Intapherne iroit au Palais prevenir la Reine, et dire à tout le monde l'estat où il avoit trouvé Atergatis et Armatrite : et comment il avoit appris de la bouche du vaincu, la cause de son combat, et la generosité du vainqueur : publiant aussi aveque soin, qu'Armatrite estoit celuy qui avoit voulu se battre. Mais apres cela, dit Intapherne, il faut que j'aille à l'Apartement de ma Soeur : mais genereux Prince, luy dit Atergatis, que luy direz vous de cét homme, qu'elle ne veut pas connoistre ? je luy diray, reprit-il, qu'elle le doit preferer à tout le reste de la Terre : et que luy devant autant qu'elle luy doit, elle seroit digne des mépris que le Prince d'Assirie a pour elle, si elle n'estoit pas aussi reconnoissante, qu'Atergatis est genereux. Apres cela, voyant qu'il estoit assez tard, et qu'il seroit nuit quand ils arriveroient aux Portes de Babilone, ils recommencerent de marcher : et arriverent si heureusement, qu'ils ne furent connus de personne, qui peust apprendre au Prince d'Assirie, qu'Atergatis s'estoit retiré chez Intapherne. Cependant dés que ce prince l'eut mené dans sa Chambre, il le quitta : Atergatis le priant bien plus de songer a ce qu'il diroit de luy à la Princesse Istrine, qu'à ce qu'il en diroit à la Reine. Mais comme il estoit prest de sorti