Mlle de Scudéry

Artamène ou le Grand Cyrus

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Partie 8 sommaire :

  • Intapherne blesse le roi d'Assyrie
  • Histoire du roi d'Assyrie et d'Intapherne : Atergatis amoureux d'Istrine
  • Histoire du roi d'Assyrie et d'Intapherne : duel d'Atergatis et d'Armatrite
  • Histoire du roi d'Assyrie et d'Intapherne : absence d'Atergatis et fuite du roi d'Assyrie
  • Histoire du roi d'Assyrie et d'Intapherne : Intapherne amoureux de la princesse de Bithynie
  • Histoire du roi d'Assyrie et d'Intapherne : Berise fait obstacle à l'amour d'Intapherne
  • Histoire du roi d'Assyrie et d'Intapherne : reprise de la guerre
  • Histoire du roi d'Assyrie et d'Intapherne : retrouvailles à Héraclée
  • Histoire du roi d'Assyrie et d'Intapherne : solidarité des quatre amants
  • Histoire du roi d'Assyrie et d'Intapherne : dissension entre Arsamone et le roi d'Assyrie
  • Le château du prince de Phocée
  • Histoire de Péranius et de Cléonisbe : émigration des Phocéens
  • Histoire de Péranius et de Cléonisbe : la Gaule
  • Histoire de Péranius et de Cléonisbe : Cleonisbe devant le choix d'un époux
  • Histoire de Péranius et de Cléonisbe : Marseille
  • Histoire de Péranius et de Cléonisbe : rivalités des prétendants
  • Histoire de Péranius et de Cléonisbe : inclination de Cleonisbe pour Peranius
  • Histoire de Péranius et de Cléonisbe : décision de Cleonisbe
  • Histoire de Péranius et de Cléonisbe : décision finale de Cleonisbe et manoeuvres des rivaux
  • Magnanimité de Cyrus à l'égard des Hébreux
  • Le séjour de Thémechire
  • Histoire d'Artaxandre et de Telamire : les inclinations d'Artaxandre
  • Histoire d'Artaxandre et de Telamire : vengeance de Clorelise
  • Histoire d'Artaxandre et de Telamire : désespoir d'Artaxandre
  • Histoire d'Artaxandre et de Telamire : mariage d'Artaxandre et de Clorelise
  • Duel de Cyrus et du roi d'Assyrie

Livre premier

Intapherne blesse le roi d'Assyrie


La Princesse Mandane ne fut pas plustost achevée d'habiller, que suivant sa coustume elle voulut aller au Temple devant que de partir : de sorte que Mazare luy donnant la main pour luy aider à marcher, elle sortit de sa chambre. Mais à peine fut elle sur le haut du Perron du Chasteau où elle estoit logée, qu'elle vit le Roy d'Assirie qui descendoit de cheval à l'autre bout de la Court : et qui sans attendre Cyrus se hastoit de s'aprocher d'elle avant qu'elle eust le temps d'entrer dans son Chariot. La surprise de Mandane fut si grande qu'elle s'arresta tout court au lieu d'avancer, et donna loisir à ce malheureux Prince de s'aprocher d'elle : et de luy parler avec ce mesme respect qu'il luy avoit tousjours rendu, malgré l'impetuosité de son humeur, et la violence de sa passion. Je ne doute nullement Madame (luy dit-il apres l'avoir salüée) que ma veuë ne vous surprenne et ne vous desplaise, et que je ne sois tousjours l'objet de vostre colere et de vostre haine : mais puis que le Roy vostre Pere m'a bien souffert dans son Armée, tout criminel que j'estois et envers luy, et envers vous ; et que Cyrus m'endure bien dans celle qu'il commande, tout son Rival que je suis ; je dois ce me semble esperer que vous me permettrez de vous suivre jusques à ce que vous soyez où vous voulez aller ; et qu'apres avoir perdu toutes choses pour l'amour de vous, vous ne me refuserez pas la grace de souffrir que je vous serve d'escorte, principalement ne la refusant pas au Prince Mazare, bien qu'il soit plus criminel que moy. Le Prince Mazare, reprit Mandane, ayant effacé son crime par un genereux repentir ; est presentement au nombre de mes Amis, et n'est plus au rang de mes Persecuteurs. Mais quoy qu'il en soit Seigneur, dit-elle, je puis vous assurer que j'ay moins de chagrin de vous voir dans l'Armée du Roy mon Pere, que je n'en avois de vous voir dans Babilone. En effet, adjousta-t'elle, la joye d'en estre sortie occupe encore si agreablement mon esprit, que lors que vous estes arrivé j'allois pour continuer de remercier les Dieux de m'avoir ostée de vostre puissance, et de m'avoir enfin redonné la liberté que vous seul m'aviez fait perdre. Si vous m'en croyez, poursuivit-elle, vous serez aussi reconnoissant que moy ; et vous les remercierez de vous avoir donné un ennemy assez genereux pour vous faire jouir d'un bien que vous m'aviez osté, et que vous aviez perdu. Comme les Dieux sont justes, reprit fierement le Roy d'Assirie, ils auront soin de recompenser mon Rival de sa generosité : c'est pourquoy vous me permettrez, Madame, de ne leur demander autre chose que de me vanger de vostre excessive inhumanité. Les prieres injustes, repliqua Cyrus qui s'estoit aproché, ne sont ordinairement escoutées par les Dieux, que pour punir ceux qui les font : c'est pourquoy si vous m'en croyez ne leur demandez rien contre la Princesse : et si vous avez quelque vangeance à souhaiter, ne souhaitez de vous vanger que de moy. Pendant que Cyrus parloir ainsi, la Princesse monta dans son Chariot, où elle fit mettre Doralise, Pherenice, et Martesie : apres quoy elle fut au Temple, suivie de Cyrus, du Roy d'Assirie, de Mazare, de Myrsile, d'Anaxaris, d'Andramite, de Chrysante, de Feraulas, et de beaucoup d'autres. Tant que le Sacrifice dura, la Princesse pria les Dieux avec une si grande attention, qu'elle ne tourna ny la teste ny les yeux vers ceux qui l'accompagnoient ; qui n'estans pas tous si attentifs qu'elle à leurs prieres, avoient des sentimens aussi differens, que leurs interests l'estoient. Cyrus n'avoit alors dans le coeur que la perte de ce fier Rival qui venoit troubler toute sa joye par sa presence : le Roy d'Assirie, quoy que fort impatient de se voir l'espée à la main contre ce Prince, avoit pourtant quelque espece de plaisir de voir Mandane : mais c'estoit un plaisir qui n'estoit pas tranquile ; et s'il songea aux Dieux durant quelques instans, pendant qu'il fut dans le Temple, ce fut pour leur demander tout à la fois, la mort de Cyrus ; la possession de Mandane ; la Couronne qu'il avoit perduë ; et d'estre vangé de Mazare : et l'on peut mesme dire qu'il murmura plus contre eux, qu'il ne les pria. Pour Anaxaris, dont la passion estoit d'autant plus violente qu'elle estoit plus cachée, il souhaitoit que ces deux Rivaux se pussent destruire l'un l'autre, ou qu'il les pûst perdre tous deux : et sans pouvoir seulement imaginer par quelle voye il pourroit pretendre quelque chose à Mandane, il ne laissoit pas de l'aimer esperduëment ; de desirer ardemment d'en estre aimé ; et de le demander aux Dieux. Pour Mazare, sa vertu s'estoit tellement confirmée, que quelque amour qu'il eust toûsjours pour la Princesse de Medie, il ne leur demandoit plus rien, que de pouvoir conserver son amitié : car il s'estoit si fort accoustumé à combatre tous ses desirs, qu'il n'osoit mesme plus faire de souhaits inutiles dans le plus profond de son coeur. Mais si Mazare n'osoit presques rien souhaiter, il n'en estoit pas de mesme du Prince Myrsile : qui desiroit avec tant d'ardeur de pouvoir changer le coeur de la fiere et insensible Doralise, qu'il ne songeoit à autre chose, et ne demandoit que cela. Pour Andramite, qui n'estoit pas moins amoureux que luy de cette belle Personne, il portoit ses desirs plus loin : car il souhaitoit alors esgalement, la perte d'un aussi redoutable Rival que le Prince Myrsile, et la possession de Doralise. Pour Chrysante, et pour Feraulas, qui sçavoient quel estoit l'engagement de Cyrus avec le Roy d'Assirie, ils consultoient entr'eux s'ils devoient en advertir la Princesse Mandane : et demandoient aux Dieux que cét invincible Heros, pûst se tirer de cette dangereuse occasion aussi glorieusement qu'il avoit fait de toutes les autres où il s'estoit trouvée. Pour Doralise, Pherenice, et Martesie, tous leurs voeux estoient pour la Princesse qu'elles accompagnoient ; leur semblant que si elles la pouvoient voir heureuse, elles le seroient aussi. Enfin toutes ces diverses Personnes, firent des prieres si differentes, que les Dieux qu'ils invoquoient, n'eussent pû les leur accorder, quand mesme ils eussent esté ce qu'ils les croyoient : et l'on peut dire en cette occasion, que comme ceux qui sont sur la Mer, et qui ont dessein d'aller en Orient, ou en Occident, demandent des vents tous contraires, selon qu'ils en ont besoin ; de mesme, Mandane, le Roy d'Assirie, Cyrus, Mazare, et Anaxaris, demandoient aux Dieux des choses toutes opposées les unes aux autres, et par consequent impossibles. Le Sacrifice estant achevé, la Princesse retourna au Chasteau : mais elle n'y tarda pas, afin d'esviter la conversation du Roy d'Assirie. Elle voulut pourtant avant que de partir, scavoir de Cyrus où il avoit trouvé son Rival : et luy reprocher obligeamment la generosité qu'il avoit euë de delivrer son ennemy mortel. S'il n'estoit pourtant que vostre ennemy, luy disoit elle, je n'aurois aucun droit de vous accuser : mais comme il est mon persecuteur, il me semble que j'ay sujet de me pleindre de ce que vous estes trop genereux. Le Roy vostre Pere m'en à donné un si grand exemple, reprit Cyrus, que j'aurois esté indigne de vostre estime, si je ne l'avois pas imité : et puis Madame, adjousta-t'il pour destourner la conversation, si vous scaviez combien il y a de douceur pour moy, à voir quelle difference vous mettez entre le Roy d'Assirie, et Cyrus ; vous ne trouveriez pas si estrange que j'eusse voulu me donner une si grande satisfaction. Mais de grace, Madame, n'allez pas changer de sentimens, et n'allez pas avoir trop de pitié du malheureux estat où les armes du Roy vostre Pere l'ont mis : car encore que la compassion soit un sentiment qui doive estre dans un coeur aussi heroique que le vostre ; et qu'il m'importe mesme extrémement que vous n'ayez pas l'ame dure, je ne laisse pas de souhaiter que vous n'ayez aucune pitié de luy. Je vous assure, reliqua Mandane, qu'il ne seroit pas aisé que j'en pusse avoir pour un Prince qui a causé tous les malheurs de ma vie : mais pour vous, poursuivit-elle, je m'imagine qu'il y a quelques instans, où le regardant comme la cause de toutes vos conquestes, et de cette Grande gloire dont vous estes couvert, vous le haïssez un peu moins : car enfin s'il ne m'eust point enlevée, vous n'auriez point pris Babilone ; vous n'auriez point soûmis toute l'Assirie ; vous n'auriez point conquis l'Armenie ; vous n'auriez point, dis-je, vaincu Cresus ; pris Sardis, assujetti toute la Lydie, non plus que les Xanthiens ; les Cauniens, les Joniens ; et les Gnidiens : et vous n'auriez point enfin pris Cumes, ny esté le vainqueur de l'Asie. Non Madame, repliqua Cyrus, mais j'aurois tousjours esté à vos pieds pour vous adorer : et il auroit pû estre que mes soins, mes soûpirs, et mes services, auroient un peu plus engagé vostre coeur qu'il ne l'est : de sorte que je puis dire, qu'en faisant toutes les conquestes dont vous venez de parler, j'ay manqué à en faire une beaucoup plus glorieuse, que toutes celles que les armes de Ciaxare m'ont fait faire. Je pourrois si je voulois, respondit la Princesse Mandane, vous respondre assez obligeamment, et vous dire qu'en prenant Babilone, Artaxate, Sardis, et Cumes, vous avez peur estre plus gagné de part en mon coeur, que vous n'eussiez fait par vos plaintes, et par vos soûpirs : mais je suis trop mal satisfaite de vous pour en user ainsi. Ce n'est pas, adjousta-t'elle, que je veüille que vous changiez aujourd'huy vostre façon d'agir avec le Roy d'Assirie, puis qu'il est en liberté : mais je vous advouë, que je n'eusse pas esté marrie que vous ne l'eussiez point delivré : et que j'aurois mieux aimé avoir à vous reprocher de n'estre pas assez genereux, que de l'estre trop. Cependant, je vous conjure, poursuivit-elle, de ne vous esloigner plus de moy, car si vous alliez visiter quelque autre Tombeau, je croirois que vous me rameneriez encore le Roy de Pont : c'est pourquoy je vous prie que cela n'arrive plus. Ce n'est pas que je ne juge bien que le Roy d'Assirie n'est pas en estat de rien entreprendre contre moy, si ce n'est en entreprenant quelque chose contre vous : mais apres tout sa presence m'inquiette d'une si estrange maniere, et m'importune si fort, que j'ay besoin que la vostre me console de l'ennuy que la sienne me donne Cyrus entendant parler Mandane de cette sorte, craignit qu'elle ne soubçonnast quelque chose de la verité : c'est pourquoy afin de la rassurer, il luy respondit comme un homme qui n'avoit rien de fâcheux dans l'esprit. Quoy Madame, luy dit-il, vous voudriez que je ne me consolasse pas de la veuë d'un ennemy, qui est cause que j'entens de vostre bouche, des choses plus avantageuses pour moy, que toutes celles que vous m'avez jamais dites ! Quoy qu'il en soit, repliqua cette Princesse, faites que je vous voye tousjours tant qu'il sera en lieu où je le pourray voir, et en lieu où je ne le pourray faire bannir par le Roy mon Pere comme j'en ay le dessein : car pour vous je ne veux nullement, quelque importunite que sa presence me donne, que vous entrepreniez de m'en delivrer. Puis qu'il est cause que je suis si bien traité de vous, repliqua Cyrus en soûriant, je vous obeïray sans peine. Apres cela la Princesse se laissant conduire par ce Prince, entra dans son Chariot, où elle ne fit mettre que Doralise et Martesie : Pherenice, Arianite, et les autres Femmes de la Princesse, estant dans d'autres Chariots qui suivoient le sien. Cependant Cyrus qui songeoit à tout ce qui regardoit la seureté de Mandane, et l'execution de son dessein, changea l'ordre de la marche des Troupes, et fit que celles qui estoient Assiriennes, furent mises sur les Ailes, et le plus loin de la Princesse qu'il fust possible. Il donna aussi un ordre particulier à Anaxaris, de veiller soigneusement à la garde de Mandane : ne scachant pas qu'en voulant se precautionner contre un Rival, il la confioit à un autre. D'autre part Chrysante et Feraulas, n'ayant pû parler à Martesie, tant l'heure du départ avoit esté precipitée, resolurent de luy dire le soir qu'il estoit à propos qu'elle fist sçavoir à la Princesse, quel estoit l'engagement de Cyrus avec le Roy d'Assirie : afin que par son authorité elle obligeast tous les Princes qui estoient dans l'Armée à devenir les Gardes de ces deux redoutables Rivaux. Cependant quoy qu'ils ne luy eussent pû parler, comme cette fille avoit beaucoup d'esprit, l'arrivée du Roy d'Assirie l'avoit renduë assez melancolique : car elle connoissoit encore bien mieux la violence de son temperamment que ne faisoit Mandane, devant qui il avoit tousjours aporté soin de la cacher. Elle fit pourtant quelque effort sur elle mesme, afin que son chagrin ne parust pas à cette Princesse : il est vray que l'agreable humeur de Doralise servit à le luy faire cacher plus aisément : car durant que Mandane révoit et s'entretenoit elle mesme, elle se mit à chercher dans l'air du visage de tous ces Princes qui marchoient assez prés du Chariot de Mandane, quelles pouvoient estre leurs pensées : et elle leur en attribua de si plaisantes, et qui convenoient si bien à leurs advantures, et à la mine qu'ils faisoient alors, que Martesie ne pouvant s'empescher d'en rire, retira Mandane de sa resverie : qui voulant sçavoir ce qui la divertissoit tant, se le fit redire par cette agreable Fille, qui luy redit en effet tout ce que Doralise avoit fait penser à Cyrus, au Roy d'Assirie, à Mazare, au Prince Artamas, et à tous les autres dont elle avoit parlé. Mais (luy dit Mandane qui vit alors le Prince Myrsile et Andramite assez prés de son Chariot) dites moy de grace, ce que present ces deux Esclaves que vostre beauté a faits, et que l'amour a esgallez en les faisans Rivaux, quoy que l'un soit Sujet et l'autre Souverain ? Ha Madame, repliqua Doralise, je ne puis dire ce qu'ils pensent : et bien loin de songer à le sçavoir, je fais ce que je puis pour ne le deviner pas, et pour n'entendre pas mesme ce qu'ils me disent, lors qu'ils me parlent le plus intelligiblement. Mais Madame, adjousta-t'elle, au lieu de vous dire ce qu'ils pensent, je vous diray si vous le voulez ce que je pense d'eux. Je vous croy si peu sincere en pareille chose, reprit Mandane, que je ne veux pas vous obliger à me dire un mensonge : et j'aimerois mieux que vous me dissiez ce que vous croyez qu'ils pensent presentement de vous, que ce que vous pensez d'eux. Puis que vous le voulez ainsi, reprit Doralise en riant, je vous diray qu'avoir avec quel sombre chagrin, Andramite regarde le Prince Myrsile, je croy qu'il est au desespoir de ce qu'il n'est plus müet : et qu'à voir aussi je ne scay quel empressement qu'a ce Prince aujourd'huy à parler à ceux qui sont aupres de luy ; je jurerois que s'il a parlé d'amour ce n'a esté que pour le seul plaisir qu'il a pris à dire une chose qu'il n'avoit jamais dite. Apres cela Mandane se mit à luy faire la guerre, et à la menacer de faire sçavoir ce qu'elle disoit à Myrsile, si elle ne parloir un peu plus serieusement, et plus obligeamment qu'elle ne faisoit, d'un Prince aussi accomply que ce luy dont elle avoit assujetty le coeur. Mais pendant que Doralise divertissoit Mandane par son agreable humeur, et qu'elle trouvoit lieu de dire mille agreables choses, sur tous les objets qui luy passoient devant les yeux ; Cyrus ne songeoit qu'à tenir sa parole au Roy d'Assirie le plus promptement qu'il luy seroit possible : et qu'à imaginer comment il se pourroit desrober à tant de gens qui l'environnoient continuellement. Mais son plus grand soin estoit de songer à faire en sorte, qu'en cas qu'il fust vaincu, le Roy d'Assirie ne fust pas en estat de pouvoir disposer de la Princesse. Cependant il s'y trouvoit bien embarrasse : car de descouvrir un dessein de cette nature à beaucoup de Gens, l'honneur ne le permettoit pas : c'est pourquoy pour prendre un milieu, il fit seulement dire a tous les Chefs de ses Troupes, que la presence du Roy d'Assirie, luy donnant lieu de redoubler ses soins pour la seureté de Mandane, il les conjuroit de se souvenir de la fidellité qu'ils devoient a Ciaxare, et de n'en manquer jamais quoy qui peust arriver. Il ne creût pourtant pas encore que ce fust assez ; et dans la haute estime qu'il avoit pour Anaxaris, il fit dessein de luy confier son secret : car comme il estoit Capitaine des Gardes de la Princesse, il creût que c'estoit principalement de luy dont il se faloit assurer, et que c'estoit aussi par luy qu'il pourroit trouver lieu de s'aller battre contre le Roy d'Assirie. C'est pourquoy Mandane ne fut pas plustost arrivée où elle devoit coucher, qu'apres qu'Anaxaris, suivant sa coustume, eut posé les Gardes aux lieux où ils devoient estre, Cyrus l'envoya querir, et se mit à luy parler en particulier. D'abord Anaxaris, qui connut par l'action de ce Prince qu'il avoit quelque chose d'important à luy dire, et mesme quelque chose de fascheux, s'imagina que ses yeux l'avoient peut-estre trahy ; que Cyrus avoit penetré jusques dans le fonds de son coeur, et qu'il y avoit descouvert son secret en descouvrant l'ardente passion dont il estoit possedé. Il ne fut toutesfois pas longtemps dans cette erreur : car à peine Cyrus se vit il seul aveque luy, que luy adressant la parole ; il faut sans doute, luy dit-il, que tout inconnu que vous m'estes, je vous connoisse pour un homme d'une vertu extraordinaire, et d'une fidelité non commune, puis que je me resous à me confier à vous d'une chose qui m'importe mille fois plus que la vie, puis qu'il y va de mon honneur. Mais comme je vous connois brave et genereux, je ne puis mettre en doute que vous n'agissiez comme vous devez en une occasion aussi importante que celle qui se presente. Cependant quelque haute estime que j'aye pour vous, et quelque grande opinion que j'aye de vostre probité, je ne puis me resoudre à vous confier ce que j'ay à vous dire, que vous ne m'ayez fait un serment particulier de ne le reveler point : et de ne faire ny dire rien, qui puisse donner lieu à qui que ce soit de deviner la chose dont il s'agit : mais principalement à la Princesse, qui la doit moins sçavoir que tout le reste du monde. Seigneur (reprit Anaxaris assez surpris, et fort impatient d'aprendre ce que Cyrus avoit à luy dire) comme l'honneur ne permet jamais de reveler les secrets d'autruy, et qu'on ne doit estre Maistre que de son propre secret : il me semble que je pourrois me pleindre avec quelque justice, de ce que vous voulez exiger de moy un serment particulier, de ne dire pas ce que vous me voulez faire l'honneur de me confier. Neantmoins pour vous tesmoigner que je n'ay pas de peine à m'engager à faire tousjours ce que je dois : je vous promets de ne dire que ce qu'il vous plaira ; et je vous le promets avec toute la sincerité d'un homme qui n'a jamais manqué à sa parole. Apres cela Cyrus embrassant Anaxaris, luy demanda pardon du leger outrage qu'il avoit fait à sa vertu, en ne s'y confiant pas d'abord : mais mon cher Anaxaris, luy dit-il, si vous sçaviez ce que l'amour de Mandane, et l'amour de la gloire, font dans mon coeur, et quelle est l'agitation que ces deux violentes passions y causent presentement, vous m'excuseriez sans doute : principalement si vous avez aimé quelque chose. Mais afin que vous ne m'accusiez pas plus long temps, il faut donc vous ouvrir mon ame, et apprendre quelle est la cause de l'injure que j'ay faite à vostre fidelité. En suitte de cela Cyrus ayant repris les choses d'assez loin, apprit pourtant en peu de mots à Anaxaris quelle estoit la promesse qu'il avoit faite au Roy d'Assirie sur le haut de la Tour de Sinope, et quelle estoit aussi celle qu'il luy avoit faite aupres du Tombeau d'Abradate. Vous jugez bien, adjousta Cyrus, que le secret que je vous confie est de nature à ne devoir pas estre revelé : non Seigneur, reprit Anaxaris, mais celuy qui le descouvre, peut faire partager sa gloire à celuy à qui il le confie : en luy donnant lieu de partager le peril où celuy qui dit un si grand Secret doit s'exposer. Ce n'est pourtant pas là mon dessein, reprit Cyrus, et ce que je veux de vous, genereux Anaxaris, est que vous me faciez un serment solemnel, que si je suis vaincu par le Roy d'Assirie, vous vous opposerez à luy de toute vostre puissance, pour empescher que la Princesse Mandane ne tombe en la sienne. Car enfin comme je ne puis estre vaincu par luy sans mourir, je ne doute nullement que s'il est mon vainqueur, il ne fasse ce qu'il pourra pour exciter quelque soûlevement parmy les Soldats, afin d'estre Maistre de la Princesse. C'est pourquoy aprehendant qu'une Armée composée de tant de Nations differentes, et de tant de Peuples nouvellement conquis, et où il y a mesme des Troupes Assiriennes, ne fust capable de se mutiner ; j'ay creû qu'il estoit necessaire, que vous qui avez aquis beaucoup de credit parmy les Soldats, et qui avez un soin particulier de la garde de la Princesse fussiez adverty de l'estat des choses : afin de redoubler vos soins ; de vous assurer de tous vos Compagnons ; et de vous charger d'un ordre que je vous laisseray, pour montrer à tous les Chefs de l'Armée que je commande, si je succombe au combat que je dois faire, et que je feray sans doute bien tost : puis que n'ayant pris que quatre jours, dont il y en a desja un de passé, je ne veux pas attendre le dernier à tenir ma parole au Roy d'Assirie. Anaxaris entendant parler Cyrus de cette sorte, eut beaucoup de joye de voir qu'il ne desiroit rien de luy qu'il ne luy peust promettre sans peine, et qu'il ne luy peust tenir : quoy qu'il eust pourtant quelque confusion, de sentir qu'il ne pouvoit s'empescher d'estre Rival d'un Prince qui le traitoit si obligeamment. Mais enfin faisant effort sur luy mesme pour cacher l'agitation de son esprit, il promit à Cyrus avec toute l'ardeur d'un homme qui vouloit tenir sa parole, de mourir mille fois plustost que de souffrir que le Roy d'Assirie eust Mandane en sa puissance, s'il arrivoit qu'il fust vaincu par luy. Ha mon cher Anaxaris, luy dit alors Cyrus, l'assurance que vous me donnez m'esleve si fort le coeur, que je suis presque asseuré de vaincre le Roy d'Assirie, puis que je ne crains plus qu'il triomphe de Mandane, si le sort des Armes vouloit qu'il triomphast de moy. Ouy mon cher Anaxaris, adjousta-t'il, je vous devray toute la gloire que je remporteray d'avoir vaincu mon Rival si je le surmonte : car enfin si je combatois avec la crainte, que ma mort ne mist Mandane en sa puissance, je serois à demy vaincu devant que de combattre. Mais puis que vous me promettez d'employer pour cette Princesse, cette mesme valeur qui vous a fait faire tant de miracles, dont j'ay esté le tesmoin et l'admirateur ; je ne crains plus que mon Rival puisse jouïr du fruit de sa victoire ; et je ne crains plus mesme qu'il me surmonte. Mais encore une fois, genereux Anaxaris, souvenez vous que Mandane vous doit desja sa liberté, et que ce que je veux de vous n'est pas plus difficile à faire, que ce que vous avez desja fait dans le Chasteau de Cumes. Seigneur, reprit Anaxaris, si vous pouviez voir mon coeur, vous ne m'obligeriez pas à de nouvelles promesses, et vous ne douteriez pas que je ne sois resolu de mourir pour le service de la Princesse Mandane. Croyez donc s'il vous plaist, que tant que je seray vivant, elle ne sera point sous le pouvoir du Roy d'Assirie : mais Seigneur, reprit-il, je ne pense pas que je me trouve en estat de la deffendre contre luy : car si je ne me trompe, sa valeur ne sera pas plus heureuse contre vous cette seconde fois que la premiere, et vous le vaincrez comme vous l'avez desja vaincu. Si je le surmonte, reprit Cyrus, je viendray vous rendre grace de ma victoire : de sorte que soit que je sois vainqueur, ou vaincu, je vous seray tousjours obligé, et la Princesse vous devra toûjours infiniment. Si c'est le premier, adjousta-t'il, je vous promets de luy faire sçavoir l'obligation qu'elle vous a : et si c'est le dernier, comme elle sera elle mesme le tesmoin, et le juge de vostre valeur, elle la reconnoistra sans doute comme elle merite de l'estre : ainsi mon cher Anaxaris, vostre vertu ne peut manquer d'avoir un prix digne d'elle, puis qu'elle ne peut manquer d'avoir l'estime de la plus illustre Princesse du monde. Cependant souvenez vous sur tout, poursuivit ce Prince, de me garder fidelité : vous sçavez combien l'honneur est une chose delicate et precieuse, faites donc pour le mien ce que vous voudriez que je fesse pour le vostre. Mais, adjousta Cyrus, ce n'est pas encore tout ce que je veux de vous : car il faut que ce soit par vostre moyen que je me dérobe de tant de Gens qui m'accablent, afin de m'aller battre contre le Roy d'Assirie : ce qui vous sera fort aisé par une voye que j'ay imaginée, et que je vous diray quand il en sera temps. Ha Seigneur, reprit Anaxaris, si la Princesse sçavoit que j'eusse facilité vostre combat, elle me haïroit estrangement ! comme elle ne le sçaura pas, reprit Cyrus, vous ne serez pas exposé à ce danger : mais quand elle le sçauroit, je m'engage à faire vostre paix si je ne suis pas vaincu. Apres cela Cyrus et Anaxaris se separerent ; le premier demeurant avec beaucoup de satisfaction de s'estre assuré d'Anaxaris ; et le second sentant dans son coeur tant de mouvemens differens, qu'il ne pouvoit en estre le Maistre. La confiance que Cyrus avoit en luy, faisoit qu'il avoit honte de n'y respondre pas sincerement : mais la passion qu'il avoit pour Mandane, luy faisoit imaginer des choses si opposées à ce sentiment-là, qu'il y avoit des instans, où il ne pouvoit s'empescher d'avoir de la joye, de sçavoir que deux de ses Rivaux alloient estre en estat de se destruire l'un l'autre. Neantmoins comme il estoit brave et genereux, il la retenoit autant qu'il pouvoit, et condamnant ses propres sentimens ; quoy lasche Anaxaris, disoit-il en luy mesme, tu te réjoüis dans ton coeur, de voir les deux plus vaillans Princes du Monde en termes de s'entre-tuer, et de te deffaire de deux Rivaux à la fois, sans que tu sois en danger ! repens toy, adjoustoit-il, de cette honteuse foiblesse, et si ces deux Princes font obstacle à tes desseins, desire qu'ils ne se détruisent point, afin que tu ayes la gloire de les destruire. Mais helas, poursuivoit-il en souspirant, que tu fais de laschetez inutilement, malheureux Anaxaris ! car enfin quand Cyrus et le Roy d'Assirie ne seroient plus, Mandane ne seroit pas pour toy : et tu as lieu de croire qu'elle ne seroit jamais pour personne, et que la mort de Cyrus causeroit la sienne. Mais que dis-je ! reprenoit-il, je m'accuse avec justice : en effet, poursuivoit cét Amant passionné, je ne pense pas que l'honneur deffende de se réjoüir de la perte d'un Rival, quand on ne la cause point par un lasche voye : attendons donc avec esperance le succés de cet effroyable combat, où les deux plus Grands Princes du Monde, vont disputer la possession de la plus belle Princesse de la Terre. Mais helas, adjoustoit-il encore, que la fin de ce combat doit te causer de douleur, infortuné Anaxaris ! car si Cyrus est vaincu, tu verras toutes les larmes que Mandane respandra pour luy ; tu entendras toutes les pleintes et tous ses souspirs ; et tu verras toute sa douleur : et si Cyrus est vainqueur, tu entendras aussi toutes les loüanges qu'elle luy donnera : tu seras tesmoin de toutes les marques d'estime qu'il en recevra ; et tu verras peut estre dans ses yeux, autant d'amour pour luy, qu'il y en a dans ton coeur pour elle. Pense donc Anaxaris, pense serieusement à te vaincre : songe combien de grandes choses devroient occuper ton esprit, et que l'amour n'est pas la passion qui devroit presentement regner dans ton ame. Ne te trompe pas toy mesme, comme tu trompes les autres : et ne crois pas estre Anaxaris : souviens toy que tu portes un nom plus illustre, dont il faut soustenir la gloire, et que celuy d'Anaxaris que tu as emprunté, ne te doit pas tousjours demeurer. Ne le signale donc point par une folie, comme seroit celle de s'opiniastrer à aimer Mandane, qui ne t'aimera jamais. Mais qui sçait, reprenoit-il, ce que les Dieux ont resolu de toy ? peutestre t'ont ils reservé le fruit de toutes les victoires de Cyrus : la Princesse que tu aimes ne te haït pas ; elle croit t'avoir de l'obligation ; et elle t'en a en effet : et le seul homme de toute la Terre qui a quelque part à son coeur, est prest d'estre exposé à un grand peril. Laisse donc la conduite de ta vie, à ces mesmes Dieux qui t'ont inspiré l'amour qui regne dans ton ame : et sans rien faire de lasche, ne fais rien contre toy, ny contre la passion qui te possede. Mais durant qu'Anaxaris s'entretenoit de cette sorte, Chrysante et Feraulas cherchoient l'occasion de pouvoir parler à Martesie : afin de la disposer à dire à la Princesse, quelle estoit la promesse que Cyrus avoit faite au Roy d'Assirie sur le haut de la Tour de Sinope. Mais quelque soin qu'ils y pussent aporter, il leur fut impossible de la pouvoir voir : parce que Mandane pour esviter la veuë du Roy d'Assirie, ne vit personne ce soir là : et voulut que Martesie ne la quitast point. D'autre part Cyrus qui n'avoir alors rien de plus pressant dans l'esprit que de se batre contre son Rival, resolut que ce seroit le lendemain, pendant que la Princesse disneroit : de sorte qu'il employa le reste du soir à s'assurer de ceux qu'il creût estre les plus propres à s'opposer à la violence du Roy d'Assirie, si le sort des Armes vouloit qu'il fust vaincu par luy. Ce fust pourtant avec tant d'adresse, qu'il ne donna aucun lieu de soubçonner qu'il eust aucun dessein caché : pretextant seulement la chose de la presence du Roy d'Assirie. Mais afin que son Rival sçeust qu'il ne luy feroit pas attendre long temps la satisfaction qu'il luy avoit promise, il trouva lieu de luy dire que le jour suivant à la mesme heure où il luy parloit, il seroit vainqueur ou vaincu : luy marquant mesme l'endroit où il avoit dessein de le contenter. De sorte que ce Prince violent se voyant si prés de ce moment fatal, qui devoit decider ce grand differend qu'il avoit avec Cyrus depuis qu'ils se connoissoient, sentit une agitation extraordinaire dans son coeur. Il aporta mesme quelque soin, à réveiller toute sa haine, toute sa jalousie, et toute sa fureur, afin d'estre mieux preparé à combatre : il rapella dans sa memoire, toutes les rigueurs de Mandane : et il fit tout ce qu'il pût, pour oublier qu'il devoir la vie et la liberté à son Rival. Si bien que ramassant toute l'amertume de sa douleur, et animant sa colere, la fierté de son coeur parut encore plus dans ses yeux qu'elle n'avoit accoustumé : et il sentit en effet qu'il estoit si peu Maistre de luy, que craignant qu'on ne descouvrist son secret, et qu'il ne fist luy mesme obstacle au dessein qu'il avoit, s'il se laissoit voir, il ne voulut pas qu'on le vist le lendemain au matin. Mais comme son humeur inquiette, ne luy permettoit pas de pouvoir demeurer en une place ; dés qu'il fut jour il monta à cheval pour s'aller promener, jusques à l'heure où il sçavoit que Mandane devoit partir : de sorte que sans estre suivi que d'un Escuyer, il fut entretenir ses pensées, au bord d'une petite Riviere qui n'estoit pas loin de là. Cependant Chrysante et Feraulas ne sçeurent pas plustost qu'on pouvoit entrer à la Chambre de Martesie qu'ils y furent, et luy aprirent ce qu'ils jugeoient necessaire qu'elle sçeust, la conjurant d'aprendre la chose à la Princesse, avec cette adresse qui luy estoit si naturelle. Helas, leur dit-elle, qu'il me seroit difficile de luy dire une si fâcheuse nouvelle sans l'affliger extraordinairement : mais comme ce seroit la servir mal, que de luy espargner cette douleur, puis que ce seroit l'exposer à une beaucoup plus grande ; il faut que je vous quitte, pour luy aller donner une affliction bien sensible. Comme Martesie disoit cela, et qu'elle se disposoit à quitter Chrysante et Feraulas, afin d'aller à la Chambre de Mandane, elle sçeut par Arianite que Cyrus ayant eu des nouvelles de Ciaxare, venoit luy en dire, et ne faisoit que d'entrer dans sa Chambre : de sorte qu'il n'y eust pas moyen, que Martesie peust alors parler à elle. La conversation de cette Princesse et de Cyrus, fut si longue, qu'elle ne finit que lors qu'il falut aller au Temple, où il la conduisit, et d'où il la ramena. Pendant qu'ils y furent, Cyrus fut un peu surpris de n'y voir point le Roy d'Assirie, qui n'estoit pas accoustumé de le laisser jamais seul aupres de Mandane, lors qu'il y pouvoit estre : mais il fut bien plus estonné, lors qu'au retour du Temple estant sur le haut du Perron du Chasteau où la Princesse avoit couché, et d'où elle devoit partir dans une heure ; il vit cinq ou six Soldats, qui raportoient ce Prince extrémement blessé. Son estonnement fut si grand, qu'il ne pût s'empescher de le tesmoigner : de sorte que la Princesse tournant la teste, et voyant ce qu'il voyoit, deumeura aussi surprise qu'il estoit surpris. Martesie qui estoit derriere Mandane, eut aussi sa part de l'estonnement : mais ce fut un estonnement meslé de quelque joye, voyant que cét accident mettoit Cyrus en seureté. Anaxaris au contraire s'affligea du malheur arrivé au Roy d'Assirie, parce que cela reculoit du moins son combat avec Cyrus. Ce n'est pas qu'il ne voulust s'opposer à un sentiment qu'il ne trouvoit pas genereux, mais il ne pût le retenir : principalement parce que Mandane et Cyrus estoient alors ensemble et devant ses yeux. Cependant, comme ceux qui portoient le Roy d'Assirie, ne pouvoient aller à un Pavillon où ce Prince avoit logé, sans passer aupres du Perron, sur lequel estoit Mandane et Cyrus ; ce malheureux Amant les aperçeut : de sorte que sentant une confusion et un dépit extréme, d'estre veû en cét estat par sa Maistresse, et par son Rival ; il en rougit de colere, quoy qu'il eust perdu beaucoup de sang. Il voulut mesme faire un effort, pour paroistre moins blessé qu'il ne l'estoit : c'est pourquoy tournant la teste du costé de la Princesse, il la salüa le plus respectueusement qu'il pût, en l'estat où il estoit : affectant mesme d'éviter de rencontrer les yeux de Cyrus, afin qu'il ne prist point de part à sa civilité : mais quoy qu'il eust dessein d'estre civil, il ne laissa pas de paroistre fier et furieux. Cependant comme la Princesse ne vouloit pas insulter sur un malheureux, elle rentra dans sa Chambre ; où elle ne fut pas plustost, que Cyrus luy demanda la permission d'aller sçavoir qui avoit blessé le Roy d'Assirie. Car enfin Madame, luy dit-il, cét ennemy est d'un rang, qui demande que je luy rende cette civilité : joint qu'ayant l'honneur de commander l'Armée du Roy vostre Pere, je dois sçavoir tout ce qui s'y pane, et empescher qu'il ne s'y passe rien que de juste. Je n'ay garde, reprit Mandane, de m'opposer à une civilité raisonnable, pourveû qu'elle ne soit pas trop longue, et qu'elle ne m'empesche pas de partir dans une heure. Apres cela Cyrus la quitta, et fut où l'on avoit porté le Roy d'Assirie ; mais comme on luy dit qu'on le pensoit, il voulut attendre à le voir que les Chirurgiens ne fussent plus aupres de luy. Comme ils sortirent de sa Chambre, Cyrus leur demanda en quel estat il estoit ? et ils luy respondirent que de trois blessures qu'il avoit, la plus dangereuse estoit au bras droit : mais qu'elle l'estoit extrémement, et qu'ainsi ils n'en pouvoient respondre : luy disant en suitte que ce Prince les avoit fait prier, de dire qu'il n'estoit pas en danger. Apres cela Cyrus entra dans la Chambre du Roy d'Assirie, qui venoit d'apeller un des siens pour envoyer vers luy : de sorte qu'il ne le vie pas plustost, que faisant un grand effort pour ne paroistre ny foible, ny dangereusement blessé ; je suis bien aise, luy dit-il, que vous vous soyez donné la peine de me venir voir : et je suis bien marry, reprit Cyrus, que vous soyez en estat de m'obliger à vous faire la visite que je vous rends. Ne vous affligez pas tant de mon mal (repliqua fierement ce Prince en abaissant la voix de peur d'estre entendu de quelqu'autre que de Cyrus) car si je ne me trompe, je seray guery devant que vous puissiez arriver à Ecbatane. Quand j'y arriverois auparavant, repliqua Cyrus, cela ne changeroit rien à ce que je vous ay promis. Je vous en conjure, respondit le Roy d'Assirie, et pour vous y obliger, sçachez que quand la blessure que j'ay au bras droit, seroit plus grande qu'elle n'est, et que j'en demeurerois estropié ; j'aprendrois à me battre de la main gauche, plustost que de vous ceder volontairement la Princesse : car enfin il faut que vous soyez mon vainqueur, ou que je sois le vostre. Pour vous tesmoigner, repliqua Cyrus, que je ne souhaite pas m'espargner un combat par vostre perte, ny me prevaloir de la foiblesse que vos blessures vous causeront ; prenez autant de temps qu'il vous plaira pour guerir, et choisissez qui vous voudrez pour vous traitter. Mais apres cela, dites moy quel Heros, ou quels assassins, vous ont mis en l'estat où je vous voy ? Vous l'aprendrez sans doute bien tost de la bouche de mon vainqueur, reprit brusquement le Roy d'Assirie : car je ne doute pas qu'Intapherne ne vienne bientost vous demander recompense, d'avoir pensé vous deffaire d'un ennemy, quoy qu'il n'ait combatu que pour ses interests. Il doit pourtant, poursuivit-il, vous rendre grace de sa victoire : car si l'extréme envie que j'ay euë de le vaincre promptement, afin de me pouvoir batre aujourd'huy contre vous, ne m'eust fait precipiter dans ses armes ; il ne m'auroit pas vaincu si facilement, tout brave qu'il est. Apres l'experience que j'ay faite de vostre valeur, repliqua Cyrus, je croy aisément ce que vous dites : cependant je puis vous assurer, que si le Prince Intapherne n'estoit pas fils de Gadate, à qui j'ay de l'obligation, j'aurois peine à le bien recevoir, quelque accomply qu'il puisse estre, voyant qu'il est cause que nostre combat est differé, Mais pour ne le differer pas moy mesme, en augmentant vostre mal par une trop longue visite, vous souffrirez que je me retire : apres vous avoir promis encore une fois de ne manquer pas à ma parole, et vous avoir assuré que j'ordonneray, ceux des miens qui demeureront aupres de vous, de vous servir avec autant de respect que moy mesme : et d'avoir autant de soin de vostre vie, que si elle estoit aussi necessaire à ma felicité, qu'elle y a esté contraire. Ha trop heureux Rival (s'escria le Roy d'Assirie, en levant les yeux au Ciel) ne m'accablez pas davantage de generosité ! et contentez vous d'avoir celle de me tenir exactement vostre parole. Apres cela ce Prince violent n'estant plus maistre de luy mesme, se tourna brusquement de l'autre costé : et se mit à accuser la Fortune, de l'opiniastreté qu'elle avoit à s'oposer à tout ce qu'il souhaitoit. De sorte que Cyrus n'ayant plus rien à luy dire, sortit de sa Chambre : et commanda effectivement à ceux qui demeurerent aupres de luy, d'en avoir beaucoup de soin : ainsi ce genereux Prince, par un sentiment tout à fait heroïque, songeoit à conserver la vie d'un ennemy, qui ne souhaitoit vivre que pour luy donner la mort. Mais à peine Cyrus fut-il hors du Pavillon où son Rival estoit logé, que ce malheureux Roy apella un des siens, et l'envoya vers la Princesse Mandane, pour luy dire qu'il estoit au desespoir de ne pouvoir l'accompagner comme il en avoit eu le dessein : mais qu'il esperoit pourtant la rejoindre devant qu'elle arrivast à Ecbatane : la conjurant toutesfois, s'il se trompoit en ses conjectures, et qu'il mourust des blessures qu'il avoit, de luy accorder la grace de ne se resjoüir point de sa mort. Celuy qui fut chargé d'un message si extraordinaire, s'aquita de sa commission fort diligemment : il trouva pourtant que la Princesse estoit preste d'entrer dans son chariot pour partir, Cyrus estant alors aupres d'elle, où il luy rendoit compte de l'estat où estoit le Roy d'Assirie. Mais à peine eut elle oüy ce que ce Prince luy mandoit, que prenant la parole pour respondre à celuy qui luy avoit parlé ; vous direz au Roy vostre Maistre, luy dit-elle, que je ne me suis jamais réjouie de la mort de mes plus grands ennemis, parce que je ne l'eusse pû faire sans quelque espece d'inhumanité : mais assurez-le en mesme temps que je me resjouirois extremement, si j'aprenois qu'en guerissant de ses blessures, il eust retrouvé la santé de l'esprit, aussi bien que celle du corps. Apres cela Mandane suivie de Doralise, de Pherenice, et de Martesie, entra dans son Chariot, qui commenca de marcher à l'heure mesme : en suite de quoy Cyrus monta à Cheval, suivi de tous les Princes qui l'accompagnoient, à la reserve de Mazare qui demeura un quart d'heure derriere les autres, pour aller faire une visite au Roy d'Assirie. Mais il le trouva si chagrin, et si inquiet, qu'il fut contraint de le quitter bien tost : de sorte qu'il luy fut aisé de rejoindre la Princesse Mandane. Cependant Cyrus avoit laissé ordre en partant à un des siens, de luy mander exactement l'estat où seroit le Roy d'Assirie, et de le luy mander secretement, pour une raison qu'il avoit dans l'esprit. Il avoit aussi envoyé querir Gadate, pour luy aprendre que c'estoit le Prince son Fils qui avoit blessé le Roy d'Assirie : et pour luy demander s'il avoit sceu qu'il deust venir ? Seigneur, luy dit-il en marchant toûjours, je luy escrivis par l'Envoyé d'Arsamone, et je luy commanday de venir m'aquiter envers vous, par quelques services considerables, des obligations que je vous ay : scachant bien que le Roy de Bithinie n'avoit plus de guerre dans ses Estats, et qu'il ne pouvoir pas l'empescher de venir : mais depuis cela je n'en ay point eu de nouvelles. Il est croyable, repliqua Cyrus, que nous le verrons bien tost : car de la façon dont le Roy d'Assirie m'a parlé, je suis assuré que le Prince Intapherne n'est pas blessé. Quoy que le Roy d'Assirie, reprit Gadate en soûpirant, ait autresfois donné mille sujets de pleintes à mon Fils, du temps que la Reine Nitocris vivoit : et qu'il y ait aparence qu'il luy en ait encore donné d'autres en Bithinie, je ne laisse pas d'estre fort affligé de son combat, et de sa victoire : car enfin comme il est nay son vasal, s'il n'a pas esté forcé à se battre, il sera batu legerement et mal à propos. Vous parlez avec tant de sagesse, repliqua Cyrus, qu'il est croyable que le Fils d'un homme aussi prudent que Gadate ne se sera pas batu imprudemment : du moins vous puis-je assurer, adjousta-t'il, qu'il n'a pas vaincu le Roy d'Assirie sans gloire. Pendant que Cyrus et Gadate s'entretenoient ainsi en marchant, Cresus et le Roy d'Hircanie parloient ensemble de la vertu de Cyrus : le Prince Myrsile et le Prince Artamas, s'entretenoient aussi assez agreablement, de la passion qu'ils avoient dans l'ame : le premier soutenant qu'on pouvoit cesser d'esperer, sans cesser d'aimer : et le second qu'on ne cessoit point d'estre Amant pour estre Mary, quand on aimoit veritablement. Pour Mazare quand il eut rejoint la Troupe, il s'y mena sans parler à personne : trouvant assez de quoy occuper son esprit dans ses propres pensées, sans avoir besoin de la conversation d'autruy. D'autre part Anaxaris, dont l'ame estoit agitée de mille choses differentes, cherchant alors à faire amitié particuliere avec quelqu'un, pour luy pouvoir confier son secret, parloit avec Andramite, de qui l'esprit luy plaisoit, et qu'il connoissoit avoir une estime particuliere pour luy : et en effet on peut dire qu'Andramite n'avoit guerre moins d'envie d'aquerir l'amitié d'Anaxaris, qu'Anaxaris en avoit de posseder celle d'Andramite. D'ailleurs Chrysante et Feraulas voyant le Roy d'Assirie blessé, et scachant qu'il l'estoit assez dangereusement, et qu'ils s'esloignoient de luy ; avoient dit à Martesie, devant qu'elle entrast dans le Chariot de Mandane, qu'ils ne luy conseilloient pas de dire ce qu'elle scavoit à la Princesse, puis que ce seroit l'affliger inutilement, veû l'estat où estoit le Roy d'Assirie : de sorte que Martesie ayant repris son humeur ordinaire, et Doralise n'ayant pas perdu l'enjouëment de la sienne, le voyage se fit agreablement ce jour là. On eust dit mesme que la Campagne s'estoit parée, pour plaire à tant d'honnestes Gens, que la Fortune avoit assemblez : car le Païs qu'ils traversoient estoit si agreable, et si beau, qu'on peut dire qu'ils ne passoient presques en pas un lieu, qui n'eust pû estre judicieusement choisi par un Grand Peintre pour en faire un admirable Tableau. S'ils trouvoient une Riviere, elle serpentoit agreablement dans des Prairies bordées de Saules, et d'Alisiers : s'ils traversoient une Plaine, elle n'estoit ny trop bornée, ny d'une si vaste estenduë, qu'elle en parust trop solitaire : s'ils trouvoient des Valons, c'estoit de ceux où l'on voit des chuttes d'eaux, des Fontaines, des Ruisseaux, et de l'ombrage : et s'ils montoient des Montagnes, c'estoit encore de celles qui sont hautes sans estre rudes, et qui en s'eslevant donnent lieu à ceux qui arrivent au sommet, de voir tout à la fois, des Villes ; des Villages ; des Hameaux ; des Rivieres, plusieurs grands chemins qui se croisent ; des Gens qui voyagent ; divers Troupeaux qui paissent ; plusieurs Bastimens magnifiques, de grands Rochers en loingtain, et la Mer en esloignement. De sorte que quand la Princesse Mandane n'eust pas eu de quoy s'entretenir elle mesme, et qu'elle n'eust pas eu avec elle trois Personnes extrémement aimables, et fort divertissantes, elle eust trouvé en la seule diversité du Païs qu'elle traversoit, de quoy occuper ses yeux agreablement, et de quoy resver sans chagrin. Aussi passa t'elle ce jour-là avec plus de plaisir, qu'elle n'en avoit eu depuis long temps : et il passa en effet si viste pour elle, que lors qu'elle arriva où elle devoit coucher, elle ne pensoit pas avoir fait la moitié du chemin qu'elle devoit faire. Mais enfin que cette journée finist encore plus agreablement le hazard fit qu'en descendant de son Chariot, pour entrer dans la Maison d'un Sacrificateur, qui estoit la plus belle du Bourg où elle estoit, elle vit sortir de cette Maison où elle alloit entrer, un homme d'admirablement bonne mine : et qui tesmoignoit assez par son habilement, et par l'air de son visage, qu'il estoit de grande condition. Mais ce qui la surprit, fut de voir qu'il en sortoit par une Porte desgagée : et qu'au lieu de venir à elle, il alloit prendre un assez grand tour, sans qu'elle peust deviner pour quel dessein. Il est vray qu'elle ne fut pas long temps en cette peine : car dés qu'elle fut dans sa Chambre, Cyrus luy amena cét Estranger, que Gadate luy avoit presenté. Je pense Madame (luy dit ce Prince en luy presentant cét Illustre Inconnu) qu'il suffit que je vous die que celuy que je vous amene, est Fils du sage et genereux Gadate, pour vous obliger à le recevoir comme un des Princes du monde qui a le plus de merite. Il suffit en effet, repliqua-t'elle, de me faire sçavoir que c'est le Prince Intapherne, pour faire que j'aye une grande estime pour luy : mais je ne sçay (adjousta-t'elle obligeamment en regardant Cyrus) si je dois adjouster foy à vos paroles : car le moyen de croire qu'un homme qui à fait un grand combat, et vaincu un Ennemy aussi redoutable que le Roy d'Assirie, puisse estre en l'estat où je le voy ? Comme c'est la Fortune qui preside aux Combats, respondit modestement Intapherne, elle fait quelquesfois vaincre sans peine, ceux qui devroient estre vaincus : joint qu'à parler encore plus veritablement, je puis dire que je vous dois ma victoire, aussi bien qu'à l'illustre Cyrus : puis que si le Roy d'Assirie n'a pas elle mon vainqueur, c'est sans doute que les Dieux n'ont pû souffrir qu'un Prince qui est l'ennemy de l'un, et le persecuteur de l'autre, pûst estre heureux en quelque chose. Ainsi Madame, ayant vaincu par vous, j'ay presque vaincu sans gloire : et si je n'esperois meriter vostre estime, par quelque service considerable, plustost que par cette action que vostre vertu et non pas ma valeur a renduë heureuse, je serois inconsolable. La modestie sied si bien avec la veritable valeur, reprit Mandane, que je ne puis que je ne vous louë extrémement, de parler avec tant de moderation, d'une chose qui pourroit rendre excusable un sentiment de vanité, presques en tout autre coeur qu'en celuy du Prince Intapherne. Apres cela, Mandane, pour faire changer d'objet à la conversation, et pour faire que le Roy d'Assirie n'y eust plus de part, se mit à luy parler de la Princesse Istrine sa Soeur, et de la Princesse de Bithinie : et à luy demander si Arsamone sembloit tousjours estre resolu de ne consentir jamais au Mariage du Prince Spitridate et de la Princesse Araminte ? Il en est si esloigné, repliqua Intapherne, qu'il n'est rien que je ne le croye capable de faire, plustost que de consentir à cette Alliance : et si vous sçaviez tout ce qu'il a fait, et pendant la Prison du Prince Spitridate, et pendant celle du Roy d'Assirie, vous ne douteriez pas de ce que je dis. Cyrus entendant parler Intapherne de cette sorte, eust bien voulu dire qu'Arsamone avoit tort, de ne vouloir pas que Spitridate, espousast une des plus vertueuses Princesses de la Terre : mais se souvenant que Mandane en avoit eu quelques sentimens de jalousie, il n'osa la loüer en cette rencontre : et il se contenta de dire qu'Arsamone estoit indigne de la grace que les Dieux luy avoient faite de reconquerir son Estat, puis qu'il traittoit le Prince son Fils comme il faisoit, luy qui estoit un des plus illustres Princes du Monde. Mandane voulut alors engager Intapherne à luy dire comment Arsamone avoit fait arrester Spitridate pour la seconde fois, comment il estoit sorty de sa Prison ; et pourquoy le Roy de Bithinie avoit aussi fait arrester le Roy d'Assirie : mais il luy respondit que ce n'estoit pas une chose qu'il peust faire en peu de paroles. Car enfin Mandane, luy dit-il, pour vous dire tous les sentimens d'Arsamone, il faudroit presques vous dire tous les divers interests de quatre ou cinq Personnes, qui n'ont pas l'honneur d'estre assez connuës de vous, pour vous donner la curiosité de les sçavoir. En suite Cyrus tascha de l'engager à dire du moins la cause de son combat avec le Roy d'Assirie : mais il ne l'y pût encore obliger, ce Prince luy disant que leur démeslé ayant commencé à Babilone, durant la vie de la Reine Nitocris, il y auroit trop de choses à dire, en un temps où la Princesse Mandane avoit plus besoin de se reposer que de se donner la peine d'escouter un si long recit. Intapherne en parlant ainsi, augmenta la curiosité de Mandane et celle de Cyrus, plustost que de la diminuer : ils ne voulurent pourtant pas le presser davantage, jugeant bien qu'il avoit peutestre beaucoup de choses à dire, qu'il ne leur voudroit pas aprendre devant tant de monde. De sorte que changeant de discours, le reste de la conversation fut de choses indifferentes : mais Intapherne parut avoir tant d'esprit, qu'il commença dés lors d'avoir beaucoup de part à l'estime de Mandane et de Cyrus, et en suitte à celle de tous les Princes qui estoient de ce voyage, et qui se trouverent à cette premiere entre veuë. Il eut aussi beaucoup de part à celle de Doralise, qui n'estoit pas une chose qu'elle donnast legerement : mais pour Martesie elle ne se contenta pas de l'estimer, car elle eut encore de l'amitié pour luy : ne luy estant pas possible de n'en avoir point pour un homme, qui en vainquant le Roy d'Assirie, l'avoit mise hors de la necessité de dire une chose a la Princesse Mandane, qui l'eust extraordinairement affligée : si bien que sans luy en dire la cause, elle vescut aveque luy, comme s'il eust esté de sa connoissance il y avoit desja longtemps. Elle luy rendit mesme office, aupres de la Princesse Mandane, luy parlant avantageusement de luy : mais a dire la verité, il n'estoit pas difficile : car Intapherne estoit fort aimable, et n'avoit pas moins d'esprit que de coeur : de sorte qu'il contribua encore beaucoup par sa presence, à rendre la suite du voyage plus agreable. Cependant comme Mandane remarqua aisément qu'il se lioit quelque sorte d'amitié entre Intapherne et Martesie, et qu'elle avoit quelque curiosité, d'aprendre la suitte de la vie de ce Prince dont elle avoit sçeu les commancemens à Babilone ; elle luy commanda de tascher de sçavoir ce qui luy estoit arrivé. D'autre part, comme il importoit à Cyrus de n'ignorer rien de toutes les choses, où son Rival avoit interest, il pria Intapherne de luy dire precisément ce qui s'estoit passé en Bithinie, à la prison et à la liberté du Roy d'Assirie, s'estonnant qu'Hidaspe ne fust pas revenu aveque luy, et ne luy eust rien mandé. Seigneur, luy dit-il, ce que vous avez envie de sçavoir est de telle nature, que je suis assuré que vous ne le sçauriez aprendre, sans quelques sentimens douloureux : car enfin il est certain que je ne puis vous dire tout ce qui s'est passé en Bithinie, pendant la prison du Roy d'Assirie, sans vous aprendre que jamais personne n'a donné de plus grandes marques d'amour que ce Prince en a rendu à la Princesse Mandane. Jugez donc Seigneur, poursuivit-il, si je n'avois pas raison de refuser à cette Princesse de luy faire un recit que je n'eusse pû luy faire sans rendre office à vostre Rival et a mon ennemy. Ha genereux Intapherne, s'escria Cyrus, que je vous suis obligé, de m'avoir refusé ce que je vous demandois, puis que vous ne pouviez me l'accorder sans favoriser le Roy d'Assirie ! Mais de grace, demeurez s'il vous plaist dans les sentimens où vous estes ; et pour l'amour de moy, ne satisfaites, jamais la curiosité de la Princesse. Ce n'est pas, poursuivit-il, que je sois capable d'une jalousie qui luy soit injurieuse : mais c'est que la plus dure chose du monde à souffrir, est que la Personne qu'on aime sçache qu'un Rival luy a donné quelque marque d'amour : et je ne sçay s'il n'y a point quelques instans, ou j'aimerois mieux que Mandane m'accusast de quelque faute, que de sçavoir que mon Rival luy eust donné quelque grande preuve de sa passion. Il faut donc qu'elle ne sçache jamais ce qui s'est passé en Bithinie, respondit Intapherne : je vous en conjure, repliqua Cyrus : mais, poursuivit cét amoureux Prince, je ne scay si je dois desiter moy mesme de le scavoir : et si la douleur que j'auray d'aprendre qu'il aura esté assez heureux pour trouver une occasion de signaler son amour, ne sera pas plus grande que le plaisir que je recevray de contenter ma curiosité. Comme Intapherne alloit respondre, il arriva un second Courier de Ciaxare : mais au lieu que le premier n'estoit venu que pour remercier Cyrus de l'obligation qu'il luy avoit d'avoir delivré Mandane, celuy cy aprenoit a ce Prince, qu'enfin Thomiris estant guerie de cette maladie languissante qui l'avoit pensé faire mourir, sembloit reprendre les premiers desseins qu'elle avoit eus contre la Medie : et que le rendez-vous general de ses Troupes, estoit à trois journées de l'Araxe. Cette nouvelle qui eust fort affligé Cyrus si elle fust venuë pendant le Siege de Cumes, ne luy donna pas grande inquietude, puis que Mandane estoit delivrée : il pensa mesme que le bruit de la liberté de cette Princesse, feroit changer de dessein à cette Reine irritée : de sorte que sans s'en inquietter, il ne songea qu'à cacher ce qu'il venoit d'aprendre à la Princesse Mandane, de peur qu'elle ne s'en affligeast. Cependant le soin qu'il aporta à empescher Intapherne de faire scavoir à cette Princesse tout ce qu'il luy aprit à luy le lendemain devant qu'elle fust en estat de partir, fut ce qui le luy fit plus tost scavoir : car comme Martesie en pressa diverses fois Intapherne, il s'en diffendit si opiniastrément, que cela fit qu'elle s'opiniastra aussi davantage a vouloir qu'il le luy dist. Mais, luy disoit-elle, pourquoy ne voulez vous pas me faire l'honneur de me dire ce que je meurs d'envie d'aprendre ? Pensez vous que je n'aye pas sceu les commencemens de vostre vie ? croyez, Seigneur croyez que j'ay trop esté a Babilone pour ne scavoir point de vos nouvelles, et pour vous le tesmoigner, je vous rediray si vous le voulez parole pour parole, toute cette longue et aigre conversation, que vous eustes avec le Roy d'Assirie, du temps de la Reine Nitocris, lors que vous sousteniez les Beautez brunes, au prejudice des blondes, et qu'il vous dit certaines choses qui vous obligerent à luy respondre d'une maniere, qui faisoit voir que vous aviez le coeur un peu trop haut pour un Sujet, ou du moins pour un Vassal. Mais puis que vous scavez toute ma vie (reprit-il en la voulant refuser civilement) que vous pourrois-je dire davantage ? vous pourriez m'aprendre ce qui vous est arrivé en Bithinie, reprit elle, ha pour cela aimable Martesie, luy dit-il, ne me le demandez pas ! car je ne puis vous l'accorder. Intapherne dit ces paroles d'un air, qui fit connoistre à Martesie qu'en effet il faloit qu'il y eust quelques raisons qui l'obligeoient d'en user ainsi : de sorte que sa curiosite redoubla de beaucoup. Mais ce qui l'augmenta encore, fut que la Princesse Mandane l'ayant sommée de la promesse qu'elle luy avoit faite ; de scavoir ce qu'elle vouloit apprendre, se mit à l'accuser malicieusement de peu d'adresse, afin de l'obliger à employer toute la sienne en cette occasion : et comme ce fut dans son Chariot et en presence de Doralise, qu'elle luy fit cette guerre, cette redoutable Personne se joignant à Mandane pour la tourmenter, elle pensa desesperer ce jour la. Pour moy (luy disoit Doralise voyant qu'elle faisoit plaisir a cette Princesse) si je pouvois estre capable de prendre autant de soin a aquerir l'amitié de quelqu'un, que je vous en ay veû avoir pour obliger Intapherne a vous donner la sienne, j'aurois une honte estrange d'y avoir si mal reüssi. Cependant il faut que toute charmante que vous estes, vous n'ayez aucun pouvoir sur luy, puis qu'il refuse de vous dire une chose que sans doute toute la Bithinie sçait. Ne diroit-on pas Madame, repliqua Martesie en regardant Mandane) que j'ay eu dessein de donner de l'amour au Prince Intapherne, veû comme Doralise parle ? Pour de l'amour, reprit cette Princesse, je ne pense pas qu'on vous accuse d'en vouloir à ce Prince : mais enfin il faut tomber d'accord, ou que vous ne m'obeïssez pas exactement, ou que le Prince Intapherne vous obeit mal. Mais Madame, repliqua Martesie, comme je n'ay aucun droit de luy commander, il faut que je me contente d'avoir recours aux prieres : ha Martesie, interrompit Doralise, Intapherne vous traite encore plus mal que je ne pensois ! puisque selon moy, on offence plus en refusant une priere, qu'en desobeissant à un commandement. En effet à parler avec sincerité, je sens naturellement dans mon coeur, tant de disposition à ne pouvoir souffrir qu'on me commande quelque chose, que je pardonne plus volontiers à ceux qui resistent aux commandemens, qu'à ceux qui refusent les prieres qu'on leur fait : c'est pourquoy je trouve que puis que vous avez prié, et prié inutilement ; il y va estrangement de vostre gloire, d'avoir esté refusée par le Prince Intapherne. Mais (reprit Mandane en parlant à Martesie) si vous n'avez employé que des prieres pour scavoir ce que je veux que vous scachiez, vous n'avez pas agy comme il falloit agir : car enfin il est certaines choses, qu'il faut ne tesmoigner pas avoir trop envie d'aprendre pour les sçavoir. Si vous sçaviez Madame repliqua Martesie, tout ce que j'ay fait, vous seriez satisfaite de mes soins : plus vous dites en avoir pris, reprit Doralise, plus vous vous couvrez de confusion, puis qu'ils ont si mal reüssi. Mais de grace, dit alors Martesie, essayez à vostre tour de faire dire au Prince Intapherne ce que la Princesse veut sçavoir : si la Princesse me l'avoit commandé comme à vous, reprit elle, je luy aurois desja obei : mais comme elle ne m'a pas fait cette grace, je n'ay garde de vouloir vous oster la gloire de luy rendre ce petit service : c'est pourquoy, puis que vous n'avez encore fait que prier le Prince Intapherne, employez quelque autre moyen. Faites luy dire en diverses fois, ce qu'il ne vous veut pas dire en une seule : faites luy cent questions détachées les unes des autres, afin de luy faire advoüer plus qu'il ne voudra : tesmoignez tantost de sçavoir ce que vous luy demandez, et tantost de ne vous en soucier plus : faites tantost la douce, et tantost la fiere : et quand vous aurez tout essayé inutilement, je scay encore une autre voye infaillible pour luy faire dire ce que la Princesse veut sçavoir. Vous n'avez donc qu'à me l'aprendre, reprit Martesie : car j'ay fait tout ce que vous venez de me conseiller, et mesme plus que vous n'avez dit : c'est pourquoy dites moy promptement quelle est cette invention dont vous croyez l'evenement si certain. Je m'assure, repliqua Doralise en souriant, que la Princesse tombera d'accord, qu'un des plus seurs moyens qu'il y ait de sçavoir les secrets de quelqu'un, est de luy confier les siens. Je ne scay pas si ce que vous dites est vray, interrompit Martesie, mais je scay bien que vous n'avez jamais sceu les secrets de personne en disant les vostres. Quoy qu'il en soit, poursuivit Doralise, essayes ce que je dis, et commencez dés ce soir à dire au Prince Intapherne, tout ce qu'il y a eu de particulier en vostre vie, principalement depuis le jour que l'illustre Cyrus arriva à Sinope sous le nom d'Artamene ; sans oublier mesme, cette longue conversation que vous eustes hier avec Feraulas : et si apres cela, Intapherne ne vous dit tous ses secrets, je m'engage à vous dire tous les miens, qui est la chose du monde que je hais le plus, et que je fais le moins. Mandane entendant parler Doralise de cette sorte, ne pût s'empescher d'en rire : principalement voyant qu'il s'en falloit peu que Martesie ne fust en colere. Car encore qu'elle eust infiniment de l'esprit, qu'elle entendist admirablement raillerie, et qu'elle connust bien que la guerre qu'on luy faisoit estoit une guerre innocente ; le nom de Feraulas l'ayant fait rougir, elle en eut un dépit estrange, dont elle eust bien eu envie de se vanger sur Doralise, mais il n'y avoit pas moyen : car de l'humeur dont elle estoit, les noms de Myrsile, d'Andramite, et de tous ceux qui l'avoient aimée, ne luy eussent pas fait batre le coeur : de sorte que Martesie fut contrainte de souffrir ce jour sa, tout ce qu'il plût à Doralise. Cependant apres avoir assez raillé, la Princesse Mandane parlant plus serieusement, dit a Martesie que la resistance que luy faisoit Intapherne, augmentoit estrangement sa curiosité : s'imaginant qu'il falloit que Cyrus ou elle, eussent quelque interest aux choses qu'il ne vouloir pas dire. Si bien que Martesie, pour satisfaire Mandane ; et pour faire cesser les reproches que Doralise luy avoir faits ; s'avisa qu'il y avoit un homme de condition nommé Orcame, aupres du Prince Intapherne, qui estoit fort bien aveque luy, par qui elle pourroit sçavoir ce qu'elle avoit envie d'apprendre : car a la derniere conversation qu'il avoit euë avec elle, il luy avoit fait connoistre qu'il estoit attaché aux interests de ce Prince dés le temps qu'il estoit a Babilone : et ce qui le luy fit esperer, fut qu'Orcame luy avoit plus d'une fois voulu dire ses propres secrets, quoy qu'il n'y eust guerre qu'il la connust : car comme c'estoit un des hommes du monde qui faisoit le mieux un recit, il ne laissoit pas son Talent inutile : c'est pourquoy lors qu'il n'avoit plus rien a dire des avantures des autres, il disoit volontiers les siennes. Martesie ayant donc esperé, de luy persuader de luy apprendre ce qu'il sçavoit de son Maistre, et tout ce qui s'estoit passé en Bithinie, promit tout de nouveau a Mandane de contenter sa curiosité et en effet elle ne manqua pas à sa parole. Cependant comme elle ne pouvoit guerre parler que le soir à Orcame, il luy falut trois jous devant que d'avoir pû l'amener au point de luy persuader de luy dire les avantures d'Intapherne, quoy qu'il aimast assez à faire des recits de cette nature. Elle agit pourtant avec tant d'adresse, qu'elle luy persuada qu'il estoit mesme important à Intapherne, que la Princesse Mandane sçeust tous ses interests, afin de le servir quand l'occasion s'en presenteroit : de sorte qu'Orcame, qui ne sçavoit pas que Cyrus avoit prié son Maistre de n'aprendre point à la Princesse Mandane ce qui s'estoit passé en Bithinie, et qui sçavoit bien qu'il avoit raconté toute cette avanture à ce Prince, ne fit pas grande difficulté de faire sçavoir à Mandane ce que Cyrus sçavoit desja : et il s'y resolut d'autant plustost, qu'il n'avoit rien à dire qui ne fust glorieux au Prince son Maistre : si bien que Martesie luy ayant persuadé ce qu'elle vouloit, fut l'heure mesme trouver Mandane, aupres de qui Doralise estoit. Elle ne fut pas plustost aupres de cette Princesse, que prenant la parole, enfin Madame, luy dit-elle, vous sçaurez les secrets d'Intapherne, sans qu'il m'en couste les miens : car Orcame m'a promis de vous les dire quand il vous plaira de le luy ordonner. Ce sera dés demain au soir, dit la Princesse, car j'ay sceu que la journée que nous devons faire ne sera pas grande, et que nous arriverons de bonne heure : ainsi je n'auray qu'à me retirer un peu plustost qu'a l'ordinaire, pour luy en donner la commodité. La chose ayant esté ainsi resoluë, Martesie advertit Orcame, et le jour suivant, Mandane feignant de se trouver un peu lasse du voyage, ne se laissa pas voir tout le soir comme elle avoit accoustumé : elle eut pourtant quelque envie de dire à Cyrus la veritable cause de cette lassitude dont elle se pleignoit, et de faire qu'il fust present au recit qu'elle devoir escouter : mais comme Intapherne estoit alors aveque luy, elle ne le pût : joint aussi que comme sa vertu estoit fort scrupuleuse et fort delicate, quelque estime et quelque tendresse qu'elle eust pour Cyrus, elle ne voulut pas qu'il la vist, lors qu'elle disoit qu'elle ne vouloit voir personne : car pour Orcame cela ne tiroit pas à consequence. Martesie voyant donc qu'il n'y avoit plus que Doralise et Pherenice aupres de Mandane, fit entrer Orcame, que la Princesse receut comme un homme de qui elle alloit recevoir le plaisir de satisfaire sa curiosité. Vous ne devez pas trouver estrange, luy dit elle, que j'aye plustost voulu sçavoir la vie du Prince Intapherne, par vous que par luy : car comme je la veux principalement sçavoir, afin de l'estimer encore davantage, quoy que je l'estime desja beaucoup ; j'ay creû qu'il me cacheroit une partie de ses vertus, et qu'il osteroit quelque chose à tous les plus beaux endroits de sa vie : c'est pourquoy j'ay voulu que ce fust par vous que j'apprisse tout ce qui luy est arrivé. Mais de grace, adjousta-t'elle, faites que vostre recit ne soit pas borné par les seules avantures du Prince Intapherne ; et faites que celles de la Princesse Istrine y trouvent aussi leur place : aussi bien ay-je sçeu qu'il y a une si estroite liaison, entre cét illustre Frere, et cette admirable Soeur, qu'il ne seroit pas juste de separer leurs Histoires, puis que leurs interests sont joints. Quand je le voudrois faire, reprit Orcame, je ne le pourrois pas : car Madame, la Princesse Istrine a tant de part à tour ce que j'ay à vous dire, et à tout ce qui est arrivé en Asie, et mesme a ce qui vous est arrivé en vostre particulier, qu'on peut presques la regarder comme la cause innocente de tant de Guerres qui ont suivi ses premieres advantures. En effet si la Reine Nitocris n'eust pas voulu absolument que le Prince son Fils l'eust espousée, il l'auroit peutestre aimée, ou du moins ne l'auroit-il pas haïe, et ne seroit-il pas sorty de son Royaume, et par consequent il n'auroit esté ny ennemy, ny Rival de l'illustre Cyrus, il ne vous auroit point enlevée ; il seroit possible dans ses Estats, vous n'auriez point esté sous la puissance, ny du Prince Mazare, ny du Roy de Pont ; Cresus auroit encore tous ses Thresors ; l'Armenie ne seroit point tributaire : le Prince de Cumes vivroit ; et tous ces grands changemens que l'on a veûs en Asie, ne seroient point du tout arrivez, sans la Princesse Istrine. Mais Madame, il ne faut pas seulement que je vous parle du Prince Intapherne, de la Princesse sa Soeur, et de la Princesse de Bithinie : mais encore du Prince Atergatis, et du Roy d'Assirie : et à parler raisonnablement, j'ay tant de choses differentes à vous dire, que je doute si je pourray donner assez d'ordre à mon recit, pour faire qu'il ne vous ennuie pas. La seule grace que je vous demande, reprit la Princesse, est que vous ne fassiez pas comme ceux qui en faisant une narration, n'ont autre dessein que de dire beaucoup de choses en peu de paroles : car enfin il y a certains evenemens, où l'exageration est si agreable, et mesme si necessaire pour les bien dire, que je ne puis souffrir ces autres de paroles, qui croyent avoir gagné beaucoup, quand ils ont espargné quelques silabes : c'est pourquoy ne renfermez point vostre esprit dans des bornes si estroites, et ne songez à rien tant qu'a me dire tout ce que vous sçavez. Orcame estant bien aise que la Princesse Mandane luy fist un commandement qui ne choquoit pas son inclination, l'assura qu'il luy obeïroit exactement : de sorte qu'apres que Mandane l'eust fait placer vis à vis d'elle ; qu'elle eut fait donner des Quarreaux à Doralise, à Pherenice, et à Martesie aupres du Lit sur lequel elle estoit assisse, Orcame commença de parler en ces termes.

Histoire du roi d'Assyrie et d'Intapherne : Atergatis amoureux d'Istrine


HISTOIRE DU ROY D'ASSIRIE, D'Intapherne, D'Atergatis, D'Istrine, de la Princesse de Bithinie.

Pour vous donner plus de facilité à croire que le Prince Intapherne, et la Princesse Istrine, ont toutes les vertus que des Personnes de leur condition doivent avoir, je devrois commencer mon recit par l'Eloge de la Reine Nitocris, aupres de qui ils ont esté eslevez, et de qui ils ont esté cherement aimez l'un et l'autre. Mais Madame, cette Princesse avoir tant de Grandes et de rares qualitez, que si j'entreprenois de vous en dépeindre une partie, il ne me resteroit pas assez de temps pour vous aprendre ce que vous desires sçavoir : joint qu'à parler raisonnablement, je ne dois pas mettre en doute, qu'une Reine dont le Nom a remply toute l'Asie, n'ait pû trouver quelque place dans la memoire d'une Princesse dont la gloire remplit toute la Terre. Je ne m'arresteray donc pas Madame, à donner des loüanges inutiles à une grande Reine, dont je croy que vous avez estimé la vert, malgré les violences du Roy son Fils : je ne m'amuseray pas non plus à reprendre les choses d'aussi loin qu'il l'eust falu faire, si je n'avois pas sçeu par Martesie, que vous n'ignores pas quelle fut la passion de Gadate pour Nitocris, et quelle fut la vertu de Nitocris, pour surmonter l'inclination qu'elle avoit pour Gadate. De sorte que je me contenteray de vous faire souvenir, que n'ayant pas voulu mettre la Courone sur la teste du Prince qu'elle aimoit, de peur de causer une guerre Civile dans ses Estats, elle en espousa un autre qu'elle n'aimoit point : et de vous dire encore qu'elle bannit celuy qui touchoit son coeur ; qu'elle luy commanda de se marier, qu'il luy obeït, et que dans la suite du temps, voulant reconnoistre l'obeïssance du Prince Gadate, elle fit dessein de mettre la Princesse Istrine sur le Thrône d'Assirie, en luy faisant espouser le Prince son Fils. Apres cela, Madame, je pense que vous n'aures pas de peine à croire, que le Prince Intapherne, et la Princesse Istrine, ont esté eslevez avec tous les soins imaginables : estant aisé de concevoir, que la plus sage Reine qui ait regné en Assirie depuis Semiramis, ne destinoit pas au Thrône une Princesse dont elle negligeast l'education : et qu'elle ne manquoit pas de soins pour un jeune Prince, dont le Pere avoit eu tant de part à son coeur ; et qu'elle croyoit devoir estre Beau-frere du prince d'assirie. Et certes ses soins ne furent pas inutiles : car je puis vous assurer que ces deux jeunes Personnes devancerent leur âge par leur beauté, et par leur esprit, et qu'ils furent l'admiration non seulement de toute la Cour, mais de tout ce qu'il y avoit de Gens raisonnables à Babilone, qui comme vous le sçavez, est la plus grande Ville du Monde. Je ne m'amuseray point, Madame, à vous décrire particuliement la beauté d'Istrine : car comme le Prince Intapherne en a un portrait, vos yeux en pourront juger : je vous diray seulement, qu'on ne peut pas voir une Beauté brune plus accomplie que la sienne, ny qui ait plus de charmes. Pour l'on esprit, il est tel que sa phisionomie le promet ; c'est à dire Grand et beau : et ce qui est le plus agreable, c'est qu'elle a une douceur dans l'humeur, qui luy gagne autant de coeurs que sa beauté. Cependant cette Personne si douce, a pourtant de l'ambition dans le coeur : et elle l'a si sensible à la gloire, qu'elle est tousjours en estat de luy sacrifier toutes choses, jusques à ses propres plaisirs. Estant donc telle que je vous la dépeins, on luy fit esperer qu'elle seroit Reine : et on luy remplit tellement l'esprit de cette Grandeur, que dés sa plus tendre jeunesse, elle n'eut autre soin que d'obeïr à la Reine Nitocris, et de tascher de plaire au Prince d'Assirie, qu'elle croyoit devoir espouser. Comme vous sçaves Madame, toute la repugnance qu'il y eut, sans en pouvoir dire d'autre raison, sinon qu'il ne vouloit jamais ce que les autres vouloient ; je ne m'amuseray pas à vous l'exagerer : et il suffira que je vous die, que parce que la Princesse Istrine n'estoit pas blonde, il vint à haïr toutes les brunes, quelques belles qu'elles pussent estre, et à haïr mesme Intapherne, parce qu'il estoit son Frere. Et en effet, vous avez sçeu comment il le traita un jour au retour d'une Chasse, où le Prince Intapherne plus a droit ou plus heureux que luy, avoit tué un Lyon : mais Madame, ce que vous ne sçavez point du tout, ou du moins ce que vous ne pouvez sçavoir que fort confusément ; est que durant que toute la Cour s'étonnoit de voir que le Prince d'Assirie avoit tant d'aversion à espouser la Princesse Istrine que tout le monde admiroit ; elle donna de l'amour à plusieurs : mais entre les autres il y eut un jeune Prince de cette Cour, nommé Atergatis, qui en devint esperduëment amoureux, et qui n'estoit pas moins propre à estre aimé, qu'à aimer. Le Prince Mazare qui le connoist, vous pourroit dire s'il estoit icy, que le Prince Atergatis est effectivement un des hommes du monde le plus aimable, et le plus propre à faire un Amant fidelle, respectueux, et discret. Pour sa personne, elle plaist extrémement, et il est assez difficile de le voir longtemps sans l'aimer. Comme sa condition faisoit qu'il estoit de tous les plaisirs du Prince d'Assirie, il estoit souvent le tesmoin de l'aversion qu'il avoit pour Istrine : et je luy ay oüy dire depuis, que cette aversion avoit esté en partie cause de son amour : parce que ne pouvant concevoir qu'un Prince d'autant d'esprit que celuy-là peut haïr une aussi belle Personne que la Princesse Istrine, sans y avoir remarqué quelques défauts particuliers ; il s'estoit attaché à luy parler, afin de voir si c'estoit par son humeur, ou par son esprit, que sa beauté ne captivoit pas le coeur du Prince d'Assirie. De sorte que la voyant tres souvent, il la vit trop pour son repos : car il l'aima avec tant de violence, qu'on ne pouvoit pas aimer d'avantage. Cependant comme il sçavoit que la Reine Nitocris, vouloit absolument que le Prince son Fils l'espousast : et qu'il remarquoit bien que la Princesse Istrine avoit de l'ambition ; il n'osoit se declarer, et souffroit des maux incroyables. Mais ce qu'il y avoit de particulier dans son amour, estoit qu'il y avoit des jours où il entroit si fort dans les interests de la Princesse Istrine, qu'il ne pouvoit s'empescher de hair le Prince d'Assirie, parce qu'il vivoit mal avec elle, quoy qu'il n'eust rien tant aprehendé que de l'en voir amoureux. Comme Istrine n'avoit alors que de l'ambition dans le coeur, et qu'elle voyoit qu'elle estoit considereé dans toute la Cour, comme devant estre Reine d'Assirie, elle ne s'imaginoit pas que personne osast lever les yeux jusques à elle : de sorte que quoy qu'elle vist tous les jours le Prince Atergatis ; qu'il luy parlast autant qu'il pouvoit ; et qu'il luy rendist mille petits services ; elle ne s'apercevoit point qu'il fust amoureux d'elle, quoy que beaucoup de Gens le remarquassant, et quoy qu'elle eust beaucoup d'inclination à l'estimer. Le Prince d'Assirie le sceut mesme des premiers, et en fut bien aise : car dans les sentimens où il estoit, il eust ardemment souhaité que la Princesse Istrine eust eu quelque Amant qu'elle eust aimé, afin d'avoir un pretexte de ne l'aimer pas comme Nitocris le vouloit. Et en effet, ce Prince violent voyant que les Loix de l'Estat vouloient qu'il espousast Istrine, parce qu'elle estoit seule de sa condition qu'il pût raisonnablement espouser dans le Royaume ; et que la Reine Nitocris s'y obstinoit, et vouloit absolument qu'il luy obeist dés que la Paix de Phrigie, qu'on negocioit alors seroit faite, il eust recours aux remedes les plus extrémes. Il fit donc cent propositions bizarres au Prince Mazare, qui ne les voulut pas escouter : de sorte que scachant que le prince Atergatis estoit fort amoureux d'Istrine, il l'envoya querir un jour, pour luy dire qu'il le vouloir rendre heureux. Atergatis surpris du discours du Prince d'Assirie, luy dit qu'il luy estoit en effet aisé de le rendre heureux, puis qu'il n'avoit pour le rendre tel, qu'à luy donner l'occasion de luy rendre quelque service considerable. Non non, reprit ce Prince violent, ce n'est pas en me servant que je vous veux rendre heureux, mais c'est en vous servant moy mesme. J'ay sceu (luy dit-il sans plus grande preparation (que vous estes amoureux de la Princesse Istrine : ha Seigneur, interrompit Atergatis, je scay trop bien le respect que je vous dois, pour avoir d'autres sentimens pour cette admirable Princesse, que ceux que je dois avoir pour une Personne de qui je dois estre un jour Sujet : Non non Atergatis, luy dit-il, ne me déguisez point la verité : et advoüez moy franchement, que vous estes Esclave de la Princesse Istrine, sans craindre d'estre un jour son Sujet : car je vous assure que je ne luy mettray jamais la Couronne sur la teste. C'est pourquoy pour vous contenter, et pour me delivrer de la persecution continuelle que la Reine me fait d'espouser Istrine, puis que vous en estes amoureux, souffres que je l'enleve pour vous : et que je la mette en vostre puissance, sans que je paroisse pourtant estre meslé en cét enlevement. Je vous donneray un Azile inviolable pour retraite : en attendant que la colere de la Reine soit passée, et que vous vous soyez fait aimer de la Princesse Istrine. Seigneur (reprit Atergatis fort interdit et fort embarrassé à respondre au Prince d'Assirie) je vous ay desja dit, que je n'ay pour la Princesse Istrine que les sentimens que je dois avoir, quoy que je vous advoüe que j'ay pour elle, toute l'admiration dont je puis estre capable. Mais quand il seroit vray, que j'aurois de l'amour pour cette admirable Princesse, je n'accepterois pas l'offre que vous me faites : parce que n'aimant jamais que pour estre aimé, ce ne seroit pas le chemin de l'estre de cette illustre Personne, que de luy faire une violence comme celle-là, et de luy faire perdre une Couronne. Ainsi Seigneur, soit que je sois son Amant, ou que je ne le sois pas, je ne dois point consentir à ce que vous me proposez. Ce que vous me dites, reprit le Prince d'Assirie, me surprend si fort, qu'il s'en faut peu que je ne croye qu'en effet je me suis trompé, en croyant que vous estiez amoureux d'Istrine : car enfin je ne conçoy pas, qu'on puisse refuser de posseder ce qu'on aime, quand mesme il faudroit faire les choses du monde les plus difficiles, et mesme les plus injustes. Mais peutestre, adjousta-t'il, est ce que vous ne me croyez pas, et que vous n'estes pas persuadé, que j'aye une aussi grande aversion pour la Princesse Istrine, que celle que j'ay : mais pour vous en assurer, je vous proteste Atergatis, que je hais Intapherne parce qu'il est son Frere : et que je vous hairois comme son Amant, si je n'esperois vous persuader d'estre son Ravisseur. Ce n'est pas, poursuivit-il, que quand je force mes yeux à examiner sa beauté, je ne m'estonne pourquoy je ne la trouve point belle : et que ma raison ne me die aussi quelquesfois malgré moy, qu'elle a de l'esprit : mais apres tout elle m'ennuye ; et elle choque tellement mon inclination, que je suis quelquesfois au desespoir, de ce que je ne puis que la haïr, et de ce que dans le fonds de mon coeur, je ne la scaurois m'espriser. Quoy Seigneur (repliqua Atergatis, qui avoit une peine estrange à souffrir qu'on parlast si peu avantageusement de ce qu'il adoroit) il peut estre vray, que la Princesse Istrine vous desplaise ; vous ennuye ; et choque vostre inclination ! quoy Atergatis, reprit le Prince d'Assirie, il peut estre vray, que la Princesse Istrine vous plaise ; vous charme, et touche sensiblement vostre coeur, sans la vouloir posseder, par la voye que je vous propose ! cependant, adjousta-t'il, vous l'aimez ; et j'ay si bien veû dans vos yeux, la peine que vous aviez à souffrir que je ne parlasse pas d'elle avec admiration, que je n'en doute plus du tout. C'est pourquoy je vous declare, qu'il faut que vous faciez de trois choses l'une : ou que vous l'enleviez ; ou que vous vous en faciez aimer ; ou que vous m en facilez haïr : car autrement, si le viens à ne vous regarder que comme un adorateur d'Istrine, je vous haïray peutestre avec plus de violence, que si vous estiez mon Rival. Comme Atergatis cherchoit ce qu'il devoit respondre, par bonheur pour luy, le Prince Mazare et quelques autres entrerent, qui rompirent cét entretien, et qui luy donnerent moyen de sortir d'un lieu, où son ame avoit esté à la gehenne. Mais pour achever de le tourmenter, en sortant de l'Apartement de ce Prince, il rencontra quelqu'un qui l'arresta assez longtemps a luy parler d'une affaire : de sorte que pendant qu'il en parloit, un des Officiers du Prince d'Assirie passant aupres de luy, et ayant demandé a un autre, où il alloit ? il luy respondit tout haut que son Maistre l'envoyoit querir un Prince nommé Armatrite. Si bien qu'Atergatis qui scavoit que ce Prince estoit amoureux d'Istrine aussi bien que luy : s'imaginant que le Prince d'Assirie n'envoyoit querir son Rival, que pour luy faire la mesme proposition qu'il luy avoit faite, en eut une inquietude si grande, qu'il fut contraint de quitter celuy a qui il parloit, et de s'en aller chez luy, afin de resoudre en luy mesme, quelle resolution il devoit prendre. J'ay sceu depuis de sa propre bouche, qu'il eut toutes les agitations dont un coeur amoureux peut estre capable : tantost il estoit bien aise de voir que le Prince d'Assirie avoit de l'aversion pour Istrine, et tantost il en estoit en colere : et il y eut mesme des instans où il se repentit de n'avoir pas accepté l'offre qu'il luy avoit faite, principalement craignant que son Rival ne l'acceptast. Quel bizarre destin est le mien ? disoit-il en luy mesme, en examinant cette estrange advanture ; j'aime une Princesse qui ne scait pas que je l'adore, parce que le respect que j'ay eu pour le Prince a qui on la destiné, m'a empesché de le luy faire sçavoir : et ce mesme Prince, qui croit que ce qui seroit ma felicité, feroit mon malheur, m'offre de l'enlever pour moy et de la mettre en ma puissance. Pense Atergatis, disoit-il, pense si tu ne dois point retourner dire au Prince, que tu te repens de l'avoir refusé : car enfin puis qu'il ne la veut pas faire Reine, y a-t'il quelqu'un dans le Royaume qui soit plus digne d'elle, que ta violente et respectueuse passion te l'a rendu ? Mais, reprenoit-il un moment apres, aurois tu bien l'insolence, de faire une declaration d'amour, en faisant un enlevement ? songe Atergatis, de quels yeux te regarderoit une Princesse, a qui tu ferois un grand outrage, et qui croyroit que tu luy osterois une Couronne. Imagine toy Istrine irritée, pour empescher ta vertu de succomber sous ton amour : pense que tu as creû toute ta vie aveque raison, que qui bannit le respect de cette passion la destruit ; et qu'enlever une Personne dont on ne possede pas le coeur, est la plus injuste chose du monde, et la plus grande folie qu'on puisse faire. Escoute donc cette raison malgré ton amour, et suy ses conseils plustost que ceux du Roy d'Assirie. Mais helas, s'escriroit-il, si ton Rival n'est pas aussi genereux que toy, et qu'il accepte ce que cét injuste Prince luy offrira, en quel deplorable estat te trouveras tu, et a quoy te servira ce respect que tu auras rendu a la Princesse que tu adores, qui ne sçaura jamais que tu l'aimes, et qui ne scauroit t'estre obligée, d'une chose qu'elle ignorera toute sa vie ? Examine donc bien Atergatis, quelle resolution tu dois prendre : si tu ne fais point ce que veut le Prince d'Assirie, ton Rival le fera paroistre : si tu enleves Istrine, elle te haïra : si tu ne l'enleve pas, selon toutes les aparences un autre s'y resoudra : que feras tu donc malheureux que tu és, en un si estrange avanture ? Laisseras-tu enlever ta Princesse, sans l'advertir du malheur qui la menace ? et luy auras tu rendu une si grande marque de respect et d'amour, comme est celle que tu viens de luy rendre, sans faire qu'elle la sçache ? Mais helas, poursuivoit-il en soûpirant, le moyen de pouvoir aprendre en un mesme moment à la Princesse Istrine, que tu l'aimes ; que le Prince d'Assirie la haït, que tu as refusé l'offre qu'on t'a faite de l'enlever pour toy ; et que tu és persuadé que ton Rival ne le refusera pas ; La moindre de toutes ces choses, devroit te faire trembler en la luy disant : puis qu'il n'y en a pas une, qui ne doive luy donner de la douleur, où de la colere. Pense donc, quel mauvais dessein est celuy de les luy dire toutes ensemble : cependant il n'y a point à balancer : car quand nulle autre raison ne te porteroit à luy descouvrir ce que tu sçais ; son seul interest t'y devroit obliger, quand mesme tu ne serois que son Amy, et que tu ne serois pas son Amant. Mais de quels termes te pourras-tu servir, adjoustoit-il, pour dire des choses si difficiles à dire, et qui la surprendront si fort ? elle ne t'a jamais regardé que comme devant estre un jour son Sujet, et tu vas luy aprendre qu'elle te doit regarder comme son Amant : et comme un homme qui souhaite de tout son coeur, qu'elle ne soit jamais Reine. Elle pense que le Prince d'Assirie luy mettra la Couronne sur la teste, et tu luy feras sçavoir qu'il la veut enlever pour un autre : et qu'il s'en trouvera peutestre quelqu'un, qui acceptera une offre si injustice, et qui choque si fort la generosité, et mesme l'amour. Neantmoins le service que tu dois à la Princesse Istrine le veut, et ta passion te l'ordonne. Mais encore une fois Atergatis, de quelles paroles te services, tu ? je n'en sçay rien, adjoustoit-il en soûpirant ; cependant sans nous en mettre en peine, laissons à nostre amour le loin de nous les suggerer, telles qu'il les faudra pour persuader à la Princesse que nous adorons, que puis que le Prince d'Assirie ne l'adore pas, il est indigne de son estime : et que puis que nous l'aimons plus que personne n'a jamais aimé, nous meritons quelque part en son coeur. Apres cela Atergatis s'estant fortement determiné d'avertir Istrine, de ce qui se passoit, et de luy donner du moins lieu de deviner son amour, il attendit l'apresdisnée avec beaucoup d'impatience : mais pendant ce temps-la, sa raison luy representa que peutestre il s'exposoit à estre fort mal avec le Prince d'Assirie, s'il arrivoit que la Princesse Istrine luy descouvrist ce qu'il luy auroit descouvert, quoy qu'il luy eust dit qu'il voulust qu'il l'en fist hair : cela ne l'empescha pourtant pas de suivre son premier dessein, et d'aller chez la Reine aussi tost que l'heure où tout le monde y alloit fut arrivée. Comme la Princesse Istrine l'estimoit fort ; qu'elle le tenoit au nombre de ses Amis les plus particuliers : et que le Prince Intapherne l'aimoit cherement ; il espera qu'il luy seroit aisé, de trouver l'occasion de l'entretenir ou chez la Reine, ou chez elle : car la Maison de cette jeune Princesse estoit desja faite. Il trouva pourtant encore cette occasion plus favorable qu'il ne l'avoit esperée : car comme il faisoit alors fort chaud, dés que le Soleil commença de s'abaisser, cette Princesse fut se promener dans ces admirables Jardins, que la fameuse Semiramis fit faire autrefois ; et qui comme vous le sçavez, n'estant soustenus que sur des Voûtes, et sur de hautes et magnifiques Colomnes qui les portent, ont la reputation par toute l'Asie, d'estre presques miraculeusement suspendus en l'air, veû leur prodigieuse grandeur. La Princesse Istrine, ayant donc choisi ce jour là cette Promenade, y fut peu accompagnée : parce que la Reine n'y allant pas, la foule du monde demeura chez elle, comme estant celle de qui toutes les graces dépendoient. Pour Atergatis, comme ce n'estoit pas là qu'il avoit affaire, il se mit en estat de suivre la Princesse Istrine : et il fut mesme si heureux, que passant aupres de luy, elle luy demanda s'il vouloit estre de sa Promenade ? de sorte qu'acceptant aveque joye, une si favorable occasion, il luy aida à marcher. Comme il y a assez haut à monter, pour estre dans ces merveilleux Jardins, qu'elle avoit choisis pour se divertir, elle se trouva un peu lasse lors qu'elle y fut : si bien que cherchant à se reposer quelque temps, afin de se promener apres plus agreablement, elle fut s'asseoir dans un Cabinet qui est forme par quatre Palmiers : qui estant de ces deux especes, qui se courbent pour s'aprocher les uns des autres, lorsqu'ils en sont un peu esloignez ; se panchent en effet si à propos, que leurs branches s'entre-croisant, et se meslant les unes dans les autres, font un ombrage admirable en ce lieu-là, dont on joüit fort agreablement, et fort commodément tout ensemble : y ayant des Sieges de bois de Cedre qui parfument ce Cabinet, pour peu que la chaleur soit grande. La Princesse Istrine s'estant donc allée asseoir sous un bel ombrage, le Prince Atergatis se vit avec toute la commodité qu'il eust pû desirer de l'entretenir : car comme n'y avoit pas alors aupres d'elle, d'autres personnes de sa condition que luy, dés qu'il commença de parler à la Princesse, comme ayant à l'entretenir de quelque affaire, tous ceux qui la suivoient se retirerent par respect, de quelques pas seulement. De sorte qu'Atergatis se faisant un grand effort, pour ne perdre pas des momens qui luy devoient estre si precieux ; Madame (luy dit-il, avec une agitation de coeur extréme) j'ay quelque chose à vous aprendre, que je voudrois desja vous avoir dit, parce qu'il vous importe extrémement que vous le sçachiez ; et que je n'ose pourtant vous dire, si vous ne me le commandez. Istrine surprise du discours d'Atergatis, le regarda, afin de tascher de diviner ce qu'il avoit à luy aprendre : mais encore que ses beaux yeux rencontrassent ceux d'Atergatis, et qu'ils les vissent mesme tous pleins d'amour, ils ne connurent point la passion qu'ils avoient fait naistre dans son coeur. De sorte que ne sçachant que penser, j'advoüe, dit-elle à Atergatis, que j'ay quelque peine à comprendre, que vous en ayez à vous resoudre, de me dire une chose qui m'importe : car comme le vous ay tousjours creû fort : de mes Amis, il me semble qu'au lieu de vouloir que je vous commande de parler, vous devriez desja avoir parlé. Puis que vous me l'ordonnez Madame, luy dit-il, il faut donc que je vous obeisse, et que je vous aprenne la chose du monde, qui vous surprendra le plus. Eh de grace, dit alors Istrine, ne m'obeissez pas encore : et dites moy auparavant, si ce que vous avez à me dire me doit donner de la colere ; de la douleur ; ou de la joye ? car comme vous le sçavez, on peut estre surpris par des choses agreables, comme par des choses fâcheuses. Comme je suis sincer Madame, reprit-il, je vous avoüe que je n'ose croire que j'aye rien à vous dire qui vous puisse plaire : et je suis mesme assuré, que je vous diray quelque chose qui vous desplaira. Mais si cela est adjousta-t'elle, ne me dites donc rien du tout : si ce n'est que ce que vous avez à me dire, me puisse donner lieu d'esviter quelque grand malheur. Si ce n'avoit esté par ce sentiment là, reprit Atergatis, je me serois bien gardé de former la resolution de vous dire ce que j'ay à vous aprendre : Mais Madame, il vous importe tellement de le sçavoir, que je puis vous assurer qu'il y va de tout le repos de vostre vie. Parlez donc, luy dit elle, et parlez mesme promptement : car ce que vous venez de me dire, met mon ame dans une inquietude sans objet determiné, qui me tourmente pourtant desja estrangement. Je vous obeïray Madame, repliqua Atergatis, mais ce sera s'il vous plaist à condition, que les premieres paroles que vous m'entendrez prononcer, ne vous obligeront point à m'imposer silence : et que vous souffrirez que je parle sans m'interrompre, jusques à ce que j'aye achevé de vous aprendre, ce qu'il importe que vous sçachiez. Comme vous ne me sçauriez ce me semble dire rien qui me fasche plus, que l'incertitude où vous me laissez, repliqua-t'elle, je vous escouteray, comme vous voulez estre escouté : car vous croyant aussi sage que je vous croy, je n'ay pas lieu de craindre, que vous me disiez ce que je ne dois pas entendre. Je vous diray donc Madame, luy dit-il, qu'encore que toute l'Assirie ait sçeu, que la Reine vous destinoit à porter la Couronne qu'elle porte, en vous faisant espouser le Prince son Fils ; et qu'ainsi tous les Sujets de cette Grande Prince, n'ayant deû vous regarder que comme devant estre un jour leur Reine ; il s'en est pourtant trouvé un, qui ne se croyant pas encore estre assez à vous par la qualité de Sujet qui luy eust esté commune avec beaucoup d'autres ; a voulu estre vostre Esclave d'une façon plus particuliere. Quand je vous ay promis de ne vous interrompre pas, interrompit Istrine en rougissant, j'ay creû qu'en effet vous aviez quelque chose d'important à me dire : mais Atergatis si je vous veux faire grace, il faut que je croye que ce vous que me dites, n'est qu'une raillerie pour me divertir : et qui par consequent, ne merite pas que je vous tienne ma parole, puis qu'elle ne me divertit point. Je le vous suplie Madame, repliqua Atergatis, de vous souvenir que je vous ay priée de ne m'imposer pas silence, et de ne vous estonner pas des premieres choses que je vous diray : mais afin de vous obliger à m'escouter paisiblement, je me soûmets à tous les suplices imaginables, si vous ne tombez d'accord a la fin de mon discours, que ce que je vous auray dit, devoit estre sceu de vous : et que je serois indigne de vivre, si je ne vous aprenois pas, ce qu'il importe tant que vous scachiez. La Princesse Istrine, connoissant alors en effet, qu'Atergatis avoit quelque advis important à luy donner, se resolut de l'escouter sans l'interrompre, ne s'imaginant mesme pas qu'Atergatis, et cét Esclave, dont il venoit de luy parler, n'estoient qu'une mesme chose. De sorte qu'ayant donné une nouvelle permission de parler à ce Prince, il reprit la parole, avec autant de crainte que d'amour. Vous sçaurez donc Madame, luy dit-il, puis que vous me permettez de vous l'aprendre, qu'il y a un homme à Babilone, qui a commencé de vous admirer dés qu'il a commencé de vous voir : et qui sans aucune esperance, non seulement d'estre aimé, mais mesme de vous faire scavoir son amour, n'a pas laisse de vous aimer : mais de vous aimer d'une amour si pure, et si détachée de tout interest, que je suis assuré que hier à l'heure que je parle, il ne croyoit pas que vous deussiez jamais sçavoir sa passion. Cependant il vous aime plus que personne n'a jamais aimé : et s'il eust creû pouvoir pretendre à vous posseder, sans vous faire perdre une Couronne, il y auroit long temps qu'il se seroit declaré, et qu'il vous auroit vangée de l'injustice du Prince d'Assirie. S'il avoit mesme pensé, que la gloire d'estre Reine, n'eust pas esté l'objet de vos plus ardens souhaits, il vous eust sans doute fait scavoir, que vous regniez plus absolument dans son coeur, que vous ne pouviez jamais regner en Assirie : quand mesme il eust falu s'oposer directement à la Reine ; et quand mesme le Prince son Fils, eust eu autant d'amour pour vous qu'il en devroit avoir. De sorte Madame, que si cét Amant caché ne vous a pas descouvert sa passion, c'est parce qu'il a eu autant de respect que d'amour ; c'est parce qu'il a creû qu'il ne devoit pas songer à vous faire perdre un Royaume ; et qu'il n'a jamais osé esperer, que vous puissiez preferer l'Empire de son coeur, à une Couronne. Cependant, comme sa passion est la plus violente, donc jamais coeur amoureux ait esté possedé ; il a souffert et il souffre plus que personne n'a jamais souffert : il auroit pourtant tousjours enduré les maux dans le silence, et sans se pleindre ; si le Prince d'Assirie, ne luy avoit aujourd'huy dit une chose, qui est cause que je vous descouvre les sentimens qu'il a pour vous. Car enfin Madame (si je puis le dire sans vous offencer) cét injuste Prince ne vous connoist pas, et ne veut point vous donner la Couronne qu'il doit porter ; quoy que vous la meritiez mieux que luy. Il ne le contente pas mesme de ne vous adorer point, et d'avoir des sentimens pour vous les plus injustes du monde : car il veut aussi que cét Amant qui vous adore, en ait de tres criminels. Mais Madame, puis qu'il vous faut aprendre, toute l'injustice du Prince d'Assirie, il faut que je vous die qu'il a envoyé querir celuy dont je parle ; qu'il luy a dit qu'il s'aperçevoit bien de l'amour qu'il avoit pour vous ; qu'il luy a potesté qu'il ne vous pouvoit jamais aimer ; et qu'il luy a offert de vous enlever pour luy : mais avec des paroles si fortes, que c'estoit plustost un commandement qu'il luy faisoit, qu'une simple proposition. Quoy, interrompit la Princesse Istrine, le Prince d'Assirie, a pû estre capable de me vouloir enlever, pour me mettre en la puissance de celuy que vous dites ! ha si cela est, quand il seroit Roy de toute la Terre, je desobeïrois à la Reine, si elle me commandoit de l'espouser : et si le respect que je porte à cette Princesse ne retenoit, je ferois connoistre dés aujourd'huy, à celuy qui me mesprise, que je ne merite pas de l'estre, et que j'ay le coeur aussi Grand, qu'il l'a fier, injuste, et superbe. Mais encore une fois Atergatis, dois-je croire que ce que vous dites est vray ? il l'est tellement, Madame, repliqua-t'il, que rien ne le peut estre d'avantage : mais si cela est, adjousta-t'elle, je suis donc la plus malheureuse Personne de la Terre : car enfin si le Prince d'Assirie n'a fait cette proposition au plus genereus de tous les hommes, il l'aura peut-estre acceptée. Je ne sçay pas Madame, reprit modestement Atergatis, si celuy dont vous parlez si avantageusement, sans sçavoir qui il est, merite d'estre mis au rang ou vous le mettez : mais je scay bien, que quoy qu'il vous aime avec une passion demesurée, il a refusé de vous posseder, par l'injuste voye que le Prince d'Assirie luy proposoit. Il a eu mesme ce respect pour vous, poursuivit-il, de ne luy vouloir pas advoüer qu'il en fust amoureux : mais il luy a dit si fortement, que quand il le seroit il ne vous enleveroit jamais ; que ce Prince violent s'en estant mis en colere, luy a dit à la fin de leur conversation, qu'il faloit qu'il fist de trois choses l'une ; où qu'il vous enlevast, ou qu'il se fist aimer de vous, ou qu'il l'en fist haïr. Cette derniere chose, interrompit brusquement Istrine, est sans doute la plus aisée à faire de toutes les trois, et mesme la plus juste : cependant (adjousta-t'elle, en rougissant, parce qu'elle connut par l'agitation qui paroissoit au visage d'Atergatis, que c'estoit luy qui l'aimoit) le genereux procedé de celuy qui a refusé l'injuste proposition du Prince d'Assirie, m'oblige si sensiblement, que je vous conjure de ne me le mom mer point : de peur qu'estant obligée de le regarder comme un homme qui auroit de l'amour pour moy, la bienseance ne m'obligeast en suitte, à esviter sa conversation : c'est pourquoy comme ce ne peut estre qu'un fort honeste homme, l'aissez moy la liberté de le traitter avec la civilité que j'ay pour tous ceux qui le sont, et ne me le nommez jamais. Ha Madame, s'escrira Atergatis, voila une espece de reconnoissance que vous avez inventée, et dont tout autre que vous n'auroit jamais pû s'aviser car enfin, puis qu'il est vray que le procedé de celuy que vous ne voulez jamais connoistre vous plaist, et vous oblige, pourquoy ne voulez vous pas sçavoir qui il est ? C'est parce que je ne le puis, reprit elle, sans prendre en mesme temps la resolution, de n'avoit nulle amitié particuliere aveque luy : de sorte que pour m'oster une matiere d'ingratitude, il faut que je m'en oste une de reconnoissance. Promettez moy donc Madame, luy dit Atergatis en la regardant d'une maniere tres passionnée) que vous chercherez du moins à deviner, qui est celuy que vous ne voulez pas que je vous nomme : car si vous ne me promettez ce qui je vous demande, je pense Madame, que je ne vous diray point, ce qui me reste à vous dire ; quoy que ce soit ce qui vous importe le plus de sçavoir. Car enfin des l'heure que je parle, je suis persuade, que le Prince d'Assirie propose de vous enlever à un autre que je connois : et qui n'estant peutestre pas si respectueux, ny si equitable que celuy que vous ne voulez pas connoistre, accepte ce qu'on luy offre, et se prepare desja à executer un si injuste dessein. Ha Atergatis, repliqua Istrine, je vous promets tout ce qu'il vous plaira, pourveû que vous me mettiez en estat de pouvoir m'empescher d'estre enlevée, en me nommant celuy que vous croyez qui peut estre capable d'entreprendre une semblable violence ! Quoy Madame, (s'escria Atergatis en se reculant d'un pas, et en la regardant fixement) vous voules sçavoir le nom de celuy qui vous outrage, et vous ne voulez pas sçavoir comment s'apelle un homme, qui vous rend la plus grande marque d'amour et de respect, que personne ait jamais renduë ! Cependant puis que vous le voulez, poursuivit-il en se raprochant, et que vous me faites esperer, que vous chercherez du moins à deviner qui il est ; je vous diray qu'Armatrite, est celuy que le Prince d'Assirie a envoyé querir, apres avoir esté refusé par ce respectueux Amant, que vous ne voulez pas qu'on vous nomme. Ha Atergatis, repliqua Istrine, Armatrite aura accepté ce qu'on luy aura offert ! car il n'est guere moins violent que le Prince d'Assirie : ainsi je ne voy pas que je puisse trouver de seureté pour moy, si ce n'est en quitant la Cour, et en advertissant la Reine de ce qui se passe : et c'est à dire en l'affligeant extraordinairement ; en divisant toute l'Assirie, et en causant peutestre la guerre, entre la Reine et le Prince son Fils. Non non, Madame, luy dit Atergatis, il ne faut pas encore avoir recours à des remedes si violens : je sçay que celuy qui a refusé l'injuste proposition que le Roy d'Assirie a luy faite, a dessein d'observer soigneusement Armatrite : et j'ose mesme vous assurer, que veû comme il a l'intention d'agir, vous n'aves rien à aprehender de ce costé là. C'est pourquoy vous n'avez seulement durant quelques jours, qu'à ne sortir point du Palais sans la Reine : et pourveû que cela soit, vous n'avez rien à craindre : car encore une fois, je puis vous assurer, que celuy que vous ne voulez pas connoistre, mourra plustost que de souffrir qu'on vous face aucune violence. L'amour qu'il a pour vous, poursuivit il estant assez forte pour luy inspirer quelque adresse, je ne pense pas, que son Rival le puisse tromper : ainsi Madame, ne vous affligez pas avec excés, car je serois bien malheureux, si ayant eu dessein de vous faire esviter un grand mal, je vous en avois causé un autre. Je sçay bien, adjousta-t'il, que la perte d'une Couronne est sensible, principalement à une personne qui n'aime rien que la gloire : et je sçay mesme encore, que celuy qui porte une si mauvaise nouvelle, ne sçauroit estre agreable. Je ne laisse pourtant pas de vous estre fort obligée, interrompit Istrine, quoy que vous ne m'ayez apris que des choses fâcheuses : vous mettez donc aussi au rang des choses fascheuses, reprit Atergaris en soûpirant, la violente et respectueuse passion qu'a pour vous cét Amant inconnû, qui a refusé de vous posseder, par l'injuste voye qu'on luy a proposée, quoy que vostre possession soit la seule chose qui le peut rendre heureux, et sans laquelle il sera tousjours infortuné ? Il me semble, repliqua Istrine, que j'ay quelque sujet d'estre affligée, d'avoir une obligation de telle nature, que je ne puisse la reconnoistre, comme celuy à qui je j'ay le desireroit : je ne laisse pourtant pas de luy rendre justice dans mon coeur, adjousta-t'elle, et de souhaiter qu'il soit heureux, pour le recompenser de la generosité qu'il a euë. Mais Madame, repliqua Atergaris, vous vous engagez a beaucoup de choses sans y penser : puis que celuy dont vous parlez ne peut estre sans vous, ce que vous desirez qu'il soit. La Princesse Istrine, connoissant alors de plus en plus, qu'elle avoit sujet de croire que c'estoit Atergatis qui estoit amoureux d'elle, et qui avoit refusé le Prince d'Assirie, se leva de peur qu'il ne luy dist plus qu'elle ne vouloit entendre : et pour luy oster la hardiesse d'achever de se descouvrir ; comme je voy bien, luy dit elle, que cét homme genereux que je ne veux point connoistre est fort de vos Amis, je vous conjure de l'obliger à continuer d'avoir la generosité de m'advertir par vous, s'il descouvre quelque injuste dessein du Prince d'Assirie, ou d'Armatrite. Ce sera sans doute tousjours par moy, reprit Atergaris, que vous sçaurez tout ce qu'aura à vous apprendre l'homme du monde qui vous adore avec le plus de respect, et qui vous aime avec le plus de passion. Apres cela, la Princesse Istrine commençant de marcher, appella quelques Dames qui l'avoient accompagnée, et fit le tour du Jardin, afin qu'on ne remarquast pas, qu'Atergatis luy eust dit quelque chose, qui luy eust fait changer le dessein qu'elle avoit eu de se promener. Mais elle avoit l'ame si inquiette, qu'elle ne pût en faire un second : de sorte que se retirant à son Apartement sans retourner chez la Reine, elle feignit de le trouver mal : afin d'avoir un pretexte, d'estre quelques jours sans sortir. Atergatis en la quittant, luy dit encore beaucoup de choses, qui la confirmerent en l'opinion où elle estoit : mais il ne luy en dit pourtant aucune, qui peust obliger Istrine, à changer sa façon d'agir aveque luy : de sorte que se separant fort bien d'avec elle, il s'en alla avec quelque consolation. Car encore que cette Princesse luy eust dit, qu'elle ne vouloit point sçavoir le nom, de celuy dont il luy parloit, il ne s'en affligea pas : au contraire, comme il a infiniment de l'esprit, il comprit aisément que la Princesse Istrine, ne luy avoit deffendu de le luy faire connoistre, que parce qu'elle le connoissoit : si bien que se flattant dans sa passion, il se creut plus heureux, qu'il n'avoit esperé de l'estre. Mais ce qui le tourmentoit pourtant estrangement, estoit la crainte qu'Armatrite n'acceptast ce qu'il avoit refusé : et que le Prince d'Assirie n'enlevast Istrine pour la luy donner. Et en effet, quoy qu'on ne l'ait pas sçeu à Babilone, et qu'au contraire on ait dit qu'il avoit rejetté cette proposition, aussi bien qu'Atergatis ; il est pourtant vray, que le Prince d'Assirie la luy ayant faite apres avoit esté refusé par ce genereux Amant ; il l'accepta aveque joye, et auroit mesme executé son dessein, si son illustre Rival n'y eust mis l'obstacle que je vous diray bien tost.

Histoire du roi d'Assyrie et d'Intapherne : duel d'Atergatis et d'Armatrite


D'autre part, Istrine avoit une telle douleur dans l'ame, qu'elle n'en pouvoit estre Maistresse : elle voyoit bien, apres ce qu'Atergatis luy avoit dit, qu'elle ne seroit jamais Reine : et que l'esperance qu'elle en avoit euë, devoit estre destruite dans son coeur. Ce n'estoit pourtant pas encore là ce qui l'affligeoit le plus : estant certain qu'elle sentoit plus aigrement, le mespris que le Prince d'Assirie faisoit d'elle, que la perte d'une Couronne. Ce n'est pas qu'elle eust jamais eu pour luy aucune inclination : mais elle sentoit si bien, qu'elle ne meritoit pas d'estre traitée, comme cét injuste Prince la traittoit, qu'il n'estoit pas possible, qu'elle n'eust une extréme haine pour luy : principalement voyant comment il vivoit avec le Prince Intapherne. Cependant elle ne sçavoit quel remede trouver à son mal : elle n'ignoroit pas que la Reine ne souffriroit point qu'elle quitast la Cour : parce qu'elle s'estoit mis dans l'esprit, que le Prince son Fils changeroit à la fin de sentimens pour elle. D'ailleurs, de dire à Intapherne ce qu'Atergaris luy avoit dit, elle aprehendoit que ce Prince, qui avoit desja l'esprit fort irrité contre le Roy d'Assirie, ne se portast à quelque dessein violent : et qu'il ne s'y portast d'autant plustost, qu'il avoit perdu l'esperance, de luy voir la Couronne sur la teste : qui estoit la seule chose qui l'avoir obligé à demeurer à la Cour, apres tant de mauvais traitemens, qu'il avoit reçeus du Prince d'Assirie. Istrine ne sçachant donc que resoudre, se resolut du moins d'attendre quelques jours, à determiner absolument ce qu'elle vouloir faire : et afin d'attendre ce temps là en seureté, elle feignit, comme je l'ay desja dit, de se trouver mal, pour n'estre pas obligée à sortir du Palais. Mais apres avoir bien examiné, ce qui regardoit le Prince d'Assirie, la generosité d'Atergatis eut quelque place en sa memoire : et quoy qu'elle n'eust alors que de l'estime et de l'amitié pour luy, il ne luy passa pourtant rien dans l'esprit, qui luy fin : desirer qu'il ne fust point amoureux d'elle : car comme elle a raconté depuis, ses plus secrets sentimens au Prince son Frere, je les sçay comme si j'avois esté dans son coeur. Elle ne desiroit pas aussi qu'il l'aimast : et sans raisonner sur sa passion, elle ne considera alors que l'action genereuse qu'il avoit faite, sans examiner la chose de plus prés, et sans en prevoir la suite. Cependant Atergatis employant tous ses soins, et toute son adresse, pour descouvrir ce qu'il' vouloir sçavoir ; sçeut que le Prince d'Assirie avoit entretenu long temps Armatrite : qu'apres cela ils avoient parû tous deux fort guays ; et il remarqua au contraire, que le Prince d'Assirie ne le regardoit presques plus : de sorte que raisonnant juste sur des conjectures si convainquantes, il ne douta point du tout, qu'Armatrite n'eust accepté ce qu'il avoit refusé. Il sçeut mesme divers ordres que ces deux Princes avoient donnez, qui le confirmereut en son opinion : car le Prince d'Assirie, avoit envoyé secretement vers le Gouverneur d'Opis (où il vous mena Madame lors qu'il vous eut enlevée) et qu'Armatrite faisoit sortir de Babilone une partie de son Train, sur un pretexte qui n'estoit pas trop vraysemblable. Apres avoir donc bien cherché, par quels moyens il pourroit rompre le dessein de son Rival, il n'en trouva point d'autre que de se battre contre luy : et de chercher à le quereller sur quelque chose, où la Princesse Istrine n'eust point d'interest : car comme le Prince d'Assirie estoit meslé au crime d'Armatrite, il n'y avoit pas moyen de le publier. Atergaris voyoit bien, que n'ayant pas plus de certitude de ce qu'il craignoit, l'exacte prudence eust voulu qu'il eust encore attendu quelque temps, pour tascher de s'esclaircir : mais comme il estoit fort amoureux, il voyoit bien plus de danger, à se vouloir batre trop tard contre Armatrite, qu'à se batre trop tost. Car enfin, disoit il en luy mesme, Armatritre est tousjours mon Rival : de sorte que quand je ne le regarderois que comme tel, sans le regarder comme Ravisseur de la Princesse que j'adore ; je devrois tousjours estre son ennemy, puis qu'il n'y a rien en tout l'Univers, où il y ait naturellement plus d'antipathie, qu'entre deux Rivaux. Apres cela Atergatis craignoit, s'il estoit vainqueur, qu'il ne fut contraint de s'esloigner d'Istrine : toutesfois comme il sçavoit que Nitocris n'aimoit pas Armatrite, il espera qu'il ne seroit point banny de la Cour pour cela, ou que du moins il ne le seroit pas pour longtemps : joint que considerant l'enlevement de la Princesse Istrine, il trouvoit encore qu'il vaudroit mieux qu'il en fust eslogné, que de l'exposer à un si grand malheur : de sorte qu'achevant de se determiner, il prit la resolution de détruire Armatrite, pour détruire son injuste dessein. Mais afin que la Princesse Istrine ne pûst douter que ce qu'il luy avoit dit ne fust veritable, il fit adroitement que le Prince Intapherne, luy conta en sa presence comme une nouveauté, la nouvelle faveur d'Armatrite aupres du Prince d'Assirie, et la disgrace d'Atergatis. Si bien que cette Princesse, faisant l'aplication de ce qu'on luy disoit, de la façon qu'Atergatis vouloit qu'elle la fist ; elle en rougit si fort, que quoy qu'elle fust sur son Lit, où il ne faisoit pas fort clair, Atergatis ne laissa pas de s'en aperçevoir, et d'estre bien aise de remarquer qu'il estoit entendu. Cependant sans differer davantage, il chercha dés le lendemain à rencontrer Armatrite, sans qu'il parust en avoir eu le dessein : comme c'estoit alors la saison de s'aller promener le long de l'Euphrate, il creût bien qu'il l'y trouveroit : et que comme il estoit d'un naturel tres violent, il luy seroit aisé de trouver lieu de le quereller : principalement estant naturellement aussi contredisant qu'il estoit. Car enfin. Madame, Armatrite l'estoit tellement, que si deux personnes eussent dit deux choses toutes opposées, il eust plustost entrepris de former un tiers Party pour les contredire toutes deux, que de se ranger jamais à l'opinion de quelqu'un. Atergatis le connoissant donc de cette humeur, s'imagina qu'il luy seroit avantageux, d'interesser la Reine en la cause de sa querelle, afin d'en estre protegé contre le Prince son Fils, s'il en estoit besoin ; de n'estre point exilé s'il estoit vainqueur d'Armatrite ; et par consequent de ne s'esloigner point d'Istrine. Cherchant donc comment il pourroit faire, pour faire reüssir son dessein ; il s'advisa, lors qu'il fut au bord de l'Euphrate (où il ne manqua pas de trouver Armatrite) de loüer ce grand et admirable Ouvrage, que cette illustre Reine faisoit faire, pour empescher la rapidité du Fleuve, en le faisant serpenter en aprochant de Babilone : s'imaginant bien, qu'il ne manqueroit pas de le contredire. Et en effet, Atergatis ne se trompa point : car dés qu'il l'eut joint, et qu'il eut commencé de loüer ce merveilleux travail, Armatrite se mit à le blasmer : et à dire que la Reine eust bien mieux fait, d'employer ce qu'elle despensoit pour changer le cours d'un Fleuve, à reculer les bornes de son Estat : en suite de quoy se mettant à blasmer en general, tous les Princes qui s'amusoient à faire des Ouvrages publics ; il dit que celuy là mesme que Nitocris faisoit faire, et qui sembloit n'estre entrepris que pour la seureté de la Ville, et pour la rendre plus imprenable, ne l'estoit que par la vanité de cette Reine. Atergatis ne perdant pas une si favorable occasion, luy dit d'un ton de voix un peu fier, qu'il parloir avec si peu de respect d'une Grande et illustre Princesse, qu'il ne pouvoit assez s'en estonner : en suitte de quoy Armatrite luy ayant respondu aigrement, Atergatis respondit de mesme, engageant tousjours la Reine dans son discours : de sorte que s'aigrissant à peu, il le pressa si vivement, qu'il le força mesme, à luy demander de le voir l'Espée à la main. Si bien qu'Atergatis le prenant au mot aveque joye, luy dit qu'ils n'avoient qu'à s'esloigner insensiblement, quand ils auroient fait encore un tour de Promenade, de peur qu'on ne s'aperçeust de leur dessein : car au commencement de leur contestation, diverses personnes avoient entendu qu'ils n'estoient pas d'un mesme advis. Comme Armatrite estoit brave, il fit ce qu'Atergatis vouloit : et ils parurent estre en effet si bien ensemble, qu'on ne soubçonna point qu'ils y fussent mal. Cependant comme ils se connoissoient tous deux pour Amans de la Princesse Istrine, quoy qu'ils ne se le fussent jamais tesmoigné, ils avoient une impatience estrange de se voir l'Espée à la main : si bien que pour la satisfaire, apres qu'ils eurent remarqué qu'on ne prenoit point garde à eux ; au lieu de retourner vers la multitude du monde qui se promenoit, ils continuerent de remonter le long du Fleuve, comme des gens qui estoient d'humeur à s'entretenir, et à vouloir choisir une Promenade solitaire. Comme c'est la coustume en ce lieu-là, que les Escuyers attendant leurs Maistres à la Porte de la Ville, afin de n'embarrasser pas la Promenade des Dames, par des gens inutiles a leur divertissement, ceux de ces deux Princes estoient avec les autres, et par consequent ils ne virent point que leurs Maistres s'esloignoient du monde. Cependant comme ces deux Rivaux avoient chacun une Espée, il ne leur falut pas de plus grande preparation pour se batre : de sorte qu'aussi tost qu'ils furent arrivez au delà d'un de ces tournoyemens du Fleuve, qui les déroboit a la veüe de ceux qui se promenoient, parce qu'en cét endroit la le terrain s'abaissoit extrémement ; ils commencerent leur combat : Je ne m'amuseray point, Madame, à vous en dire les particularitez : car j'ay tant d'autres choses à vous aprendre, que je ne dois pas m'arrester aux inutiles, ny aux peu agreables. Il suffira donc que je vous aprenne, qu'Atergatis fut vainqueur d'Armatrite : sa victoire fut mesme sanglante, et funeste pour son ennemy : car comme il ne voulait pas estre empesché de vaincre, il se batit sans se mesnager : si bien qu'estant aussi heureux que brave et adroit, le Grand courage d'Armatrite ne pût l'empescher de luy donner quatre coups d'Espée, dont il y en avoir deux qui luy entroient dans le corps. De sorte que perdant une grande quantité de sang, il s'affoiblit tout d'un coup : et tomba aux pieds d'Atergatis, en voulant passer sur luy. Il voulut pourtant encore faire un effort pour se relever : mais son genereux Rival qui n'estoit point blessé l'en empescha, et luy arracha son Espée : apres quoy ne voulant pas tuer un ennemy qui n'estoit plus en estat de se deffendre, il voulut du moins s'assurer de luy, s'il arrivoit qu'il eschapast : c'est pourquoy il luy dit qu'il luy donnoit la vie, pourveû qu'il fist trois choses qu'il luy diroit. La premiere, de publier qu'il s'estoient querellez, en parlant de ce grand Travail que la Reine Nitocris faisoit faire : la seconde, de luy advoüer qu'il avoit eu dessein d'enlever la Princesse Istrine : et la troisiesme, de luy engager sa parole, de ne penser de sa vie à executer un si injuste dessein. Je pourrois sans doute, adjousta-t'il, en l'estat où je me trouve, vous obliger à ne penser jamais à cette Princesse : mais comme je sçay bien que l'amour n'est pas une chose volontaire, je ne vous demande que ce qui est juste, et possible. Comme Armatrite qui se sentoit fort blessé, entendit parler Atergatis comme il faisoit, il en fut fort surpris : car le Prince d'Assirie ne luy avoit pas dit qu'il luy eust offert la mesme chose qu'à luy. De sorte que s'imaginant que son Rival sçavoit son injuste dessein, ou par revelation des Dieux, ou par enchantement, il ne s'amusa point à le luy nier : mais en luy advoüant qu'il estoit vray qu'il avoit eu le dessein d'enlever Istrine ; il luy dit qu'il avoit bien fait de ne le vouloir pas forcer, à luy promettre de ne penser plus à cette Princesse : luy soustenant avec une violence estrange, que jamais homme amoureux, ne devoit faire une promette qui prejudiciast à son amour. Comme ils en estoient là, le Prince Intapherne qui estoit allé le matin à la chasse, sans autre compagnie que ceux de sa Maison, arriva aupres d'eux : de sorte qu'estant fort surpris de les trouver en cét estat, il descendit de cheval et s'en aprocha. Mais s'il fut surpris de les rencontrer, ils furent aussi fort surpris de le voir, car ils ne l'avoient point entendu venir : et ils le furent d'autant plus, qu'ayant oüy le nom de la Princesse Istrine, il prit la parole le premier : et regardant le vaincu et le vainqueur, seroit il bien possible, leur dit-il, que ma Soeur fust cause, que deux si braves Gens se fussent battus ? Atergatis, qui avoit l'esprit irrité contre Armatrite, de ce qu'il venoit de luy dire ; et qui croyoit mesme que le Prince Intapherne, en avoit plus oüy qu'il n'en avoit entendu, força son ennemy à avoüer devant luy, comme leur combat s'estoit fait : et le dessein qu'il avoit eu d'enlever la Princesse Istrine, par les ordres du Prince d'Assirie : mais en l'allouant, il se fit une si grande violence, et la colere fit couler son sang si abondamment, qu'il en perdit la parole. Quelque criminel qu'il fust, Intapherne eut pourtant la generosité de commander à quelques uns des siens de le secourir, et de le porter à la premiere Habitation, parce que Babilone estoit trop loin : mais comme ils voulurent obeïr à leur Maistre, il expira entre leurs bras : de sorte que changeant ce dessein là, en celuy d'aller advertir ses gens, qui estoient à la porte de Babilone ; Intapherne et Atergatis, qui avoient beaucoup d'amitié l'un pour l'autre, quitterent le grand chemin, et furent en prendre un, fort destourné, afin de se pouvoir mieux entretenir. Ils furent pourtant quelque temps sans parler, car ils avoient tous deux l'esprit fort occupé : en effet Intapherne ne pouvant concevoir cette bizarre avanture, cherchoit par où Atergatis pouvoit avoir sçeu le dessein du Prince d'Assirie, et par quel sentiment il s'estoit battu contre Armatrite, plustost que de l'advertir de la chose. D'autre part, Atergatis ne comprenant pas qu'il pûst dire ce qui luy estoit arrivé, pour faire connoistre à Intapherne la passion qu'il avoit pour Istrine, se trouvoit bien embarrassé : mais à la fin, sçachant quelle estoit la haine qu'il avoit pour le Prince d'Assirie, et connoissant sa generosité, et l'amitié qu'il avoit pour luy, il se resolut de luy advoüer la verité : et il s'y resolut d'autant plustost, que la Princesse Istrine, ne luy avoit rien dit qu'il fust obligé de cacher. De sorte que prenant la parole le premier, je ne doute point (luy dit-il en s'arrestant sous des Arbres qui se trouverent à leur chemin) que vous ne soyez fort estonné de ce qui vient d'arriver, et de ce que vous venez d'entendre : mais avant que de vous particulariser toute l'injustice du Prince d'Assirie, et toute celle d'Armatrite, il faut que je vous descouvre le fonds de mon coeur : afin que vous ne soyez pas surpris de voir combien je m'y suis interessé. Je vous diray donc, comme il est vray que vous avez tousjours esté celuy de tous les hommes que je connois, que j'ay le plus estimé et le plus aimé : et que la Princesse vôtre Soeur, à aussi tousjours esté la Personne de son Sexe pour qui j'ay eu le plus d'admiration, et le plus d'inclination tout ensemble : ainsi sans pouvoir dire, si j'ay eu de l'amitié pour vous, parce que j'ay eu de l'amour pour elle ; ou si j'ay eu de l'amour pour elle, parce que j'ay eu de l'amitié pour vous ; je sçay seulement que vous avez occupé l'un et l'autre, les premieres places dans mon coeur. Je pense toutesfois, adjousta obligeamment ce Prince, que si j'examinois bien la chose, je trouverois que quand je n'aurois pas eu l'honneur de la connoistre, je n'aurois pas laissé d'estre vostre Amy : et que quand je n'aurois encore jamais eu le bonheur de vous voir, je n'aurois pas laissé d'estre son Amant. Ainsi ne devant qu'à vostre propre merite, l'estime extraordinaire que je fais de vostre vertu à tous deux ; si mon amitié estoit un bien, vous ne vous la devriez point l'un à l'autre. Vostre amitié, interrompit Intapherne, m'est si considerable, que quand je la devrois plustost au merite de ma Soeur qu'au mien, je ne laisserois pas d'estre bien aise de la posseder : et si j'ay à me plaindre de quelque chose, c'est qu'elle ne m'ait pas appris l'illustre Conqueste qu'elle avoit faite. Ha genereux Intapherne, s'escrira a Atergatis, la Princesse Istrine ne sçait pas encore ce que vous sçavez : et je ne sçay pas mesme si je dois souhaiter qu'elle le sçache. Apres cela Atergatis raconta à Intapherne, le dessein qu'il avoit fait de ne descouvrir jamais sa passion, si ce n'estoit que le Prince d'Assirie se mariast à une autre qu'à la Princesse Istrine : luy disant en suite comment cét injuste Prince l'avoit envoyé querir ; quelle estoit la proposition qu'il luy avoit faite ; comment il l'avoit refusée ; le dessein qu'il avoit pris d'en advertir Istrine ; et il luy dit enfin la chose avec une ingenuité si obligeante, qu'en effet Intapherne s'en tint obligé. De sorte qu'embrassant Atergatis, il y a quelque chose de si franc ; de si genereux, et de si Heroïque à vostre procedé, luy dit il, que je tiens qu'il est beaucoup plus glorieux à ma Soeur, de regner dans vostre ame, que de regner en Assirie, puis qu'elle ne le pouroit, sans estre Femme du plus injuste Prince du monde : et si elle m'en croit il ne tiendra pas à moy, que vous ne soyez heureux, s'il est vray qu'elle puisse faire vostre felicité, Atergatis entendant parler Intapherne de cette sorte, luy dit tant de choses, et luy fit de si tendres protestations d'amitié, et de reconnoissance, qu'il luy estoit aisé de s'imaginer, quelle devoit estre la passion qu'il avoit pour la Princesse Istrine. Mais enfin allant à ce qui pressoit le plus, ils adviserent ce qu'il estoit à propos de faire, en l'estat où estoient les choses. Car, disoit Intapherne, il est à croire que le Prince d'Assirie s'interessera secretement à la mort d'Armatrite : et il est à craindre qu'il ne se vange, de ce que vous l'avez refusé, en ayant une occasion si favorable : mais apres avoir bien examiné la chose, ils resolurent qu'Atergatis ne r'entreroit à Babilone que de nuit : qu'il iroit loger chez Intapherne, où le Prince d'Assirie n'oseroit faire nulle violence, à cause de la Reine : qu'on feroit sonner fort haut, que le Combat d'Atergatis, et d'Armatrite, avoit esté causé, parce que le premier soutenoit la gloire de Nitocris, contre l'autre ; et qu'on ne parleroit point du tout de ce pretendu enlevement d'Istrine, afin de n'irriter pas le Prince d'Assirie. Que cependant le Prince Intapherne iroit au Palais prevenir la Reine, et dire à tout le monde l'estat où il avoit trouvé Atergatis et Armatrite : et comment il avoit appris de la bouche du vaincu, la cause de son combat, et la generosité du vainqueur : publiant aussi aveque soin, qu'Armatrite estoit celuy qui avoit voulu se battre. Mais apres cela, dit Intapherne, il faut que j'aille à l'Apartement de ma Soeur : mais genereux Prince, luy dit Atergatis, que luy direz vous de cét homme, qu'elle ne veut pas connoistre ? je luy diray, reprit-il, qu'elle le doit preferer à tout le reste de la Terre : et que luy devant autant qu'elle luy doit, elle seroit digne des mépris que le Prince d'Assirie a pour elle, si elle n'estoit pas aussi reconnoissante, qu'Atergatis est genereux. Apres cela, voyant qu'il estoit assez tard, et qu'il seroit nuit quand ils arriveroient aux Portes de Babilone, ils recommencerent de marcher : et arriverent si heureusement, qu'ils ne furent connus de personne, qui peust apprendre au Prince d'Assirie, qu'Atergatis s'estoit retiré chez Intapherne. Cependant dés que ce prince l'eut mené dans sa Chambre, il le quitta : Atergatis le priant bien plus de songer a ce qu'il diroit de luy à la Princesse Istrine, qu'à ce qu'il en diroit à la Reine. Mais comme il estoit prest de sortir, il vint un Escuyer de cette Princesse : qui ayant oüy parler confusement du Combat d'Armatrite, envoyoit sçavoir, si le Prince son Frere estoit revenu de la Chasse : et s'il sçavoit contre qui Armatrite s'estoit battu ? Vous luy direz, luy respondit Intapherne, que je la verray bientost : et qu'en attendant que je luy die les particulairez de ce combat, je luy mande que celuy dont elle ne veut point sçavoir le nom, est le vainqueur d'Armatrite. Cét Escuyer retenant parole pour parole, ce que le Prince Intapherne luy avoit dit, fut retrouver la Princesse Istrine ; à qui il raporta exactement, ce que le Prince son Frere luy mandoit : mais elle en fut si surprise, qu'elle ne pouvoit pas l'estre davantage. La cause de son estonnement, ne fut pas seulement de sçavoir que c'estoit Atergatis, qui s'estoit battu contre Armatrite, et qui l'avoit vaincu : et de connoistre par la avec certitude, que c'estoit Atergatis qui estoit amoureux d'elle : car elle en eut beaucoup davantage, de voir que le Prince Intapherne, sçavoit la conversation qu'elle avoit euë avec ce Prince : ne pouant s'imaginer qu'un homme qui ne luy avoit jamais dit ouvertement qu'il l'aimoit, eust parlé de sa passion au Prince son Frere. Mais pendant qu'elle raisonnoit sur la nouveauté de cette avanture, Intapherne alla chez la Reine, à qui il raconta, ce qu'il estoit à propos qu'il luy dist du combat d'Atergatis, luy faisant valoir le zele qu'il avoit eu à soustenir sa gloire, contre celuy qu'il avoit vaincu : l'assurant, comme il estoit vray, qu'Armatrite en estoit tombé d'accord devant que de mourir. Joint que comme le commencement de la contestation de ces deux Princes, avoit eu quelques tesmoin, le bruit s'en estoit desja espandu dans la Cour, et estoit allé jusques à la Reine : de sorte que le discours d'Intapherne luy confirmant ce qu'on luy avoit desja dit, il fut aisé à ce Prince de la disposer à proteger Atergatis. En effet, quoy qu'elle ne voulust pas authoriser de semblables actions ; elle ne laissa pas d'envoyer dire à ce genereux Amant, qu'elle eust souhaité qu'il n'eust pas entrepris de soustenir sa gloire, avec tant d'ardeur, que cependant, quoy qu'elle fust marrie de l'accident qui estoit arrivé, elle ne laissoit pas de luy estre obligée, de s'estre si fort interessé pour elle, qu'il eust voulu hazarder sa vie pour cela : adjoustant qu'elle le protegeroit, autant que la justice et la bien-seance le luy permettroient. Mais si Nitocris eut des sentimens avantageux pour Atergatis, qui en tuant Armatrite, avoit osté au Prince son Fils, un homme qu'elle n'estoit pas trop aise qu'il aimast ; le Prince d'Assirie en eut de tous contraires : et entreprit si hautement de proteger les Parens du Mort, qu'il estoit aisé de voir, qu'il estoit au desespoir d'avoir perdu ce pretendu Ravisseur d'Istrine : joint que comme il a infiniment de l'esprit, et de l'esprit penetrant, il craignit qu'Atergatis n'eust fait advoüer a son ennemy vaincu, quelle estoit l'intention qu'il avoit euë : et que le sçachant, il ne le fist sçavoir à Nitocris. Cependant Intapherne l'ayant rencontré au sortir de chez la Reine, comme il s'en alloit chez Istrine ; ce Prince violent, qui sçavoit desja qu'Intapherne parloit fort avantageusement d'Atergaris, l'arresta : et sans luy demander les particularitez d'une chose, dont luy seul pouvoit estre bien informé ; j'ay sçeu (luy dit-il d'un ton de voix un peu fier) que vous prenez hautement le party Atergatis : mais j'ai à vous apprendre, pour vous en empescher, que j'entreprens de vanger la mort d'Armatrite. Comme Atergatis, reprit froidement Intapherne, n'a combatu Armatrite, que pour les interests de la Reine, je croyois, Seigneur, que vous deviez estre son Protecteur : et je suis mesme persuadé que vous le serez, dés que vous aurez parlé à cette Grande Princesse : c'est pourquoy, vous me permettrés s'il vous plaist, de demeurer dans ses sentimens qui seront bientost les vostres. Non non, reprit brusquement le Prince d'Assirie, ne vous imaginez pas que je change jamais de sentimens : ce que je n'aime point aujourd'huy, je ne l'aimeray de ma vie : et ce que je haïs presentement, je le haïray tousjours : c'est pourquoy n'esperez pas que la Reine me fasse changer de volonté, ny pour ce qui regarde Atergatis, ny pour nulle autre chose : et par consequent c'est à vous à vous conformer à la mienne. Je me conformeray tousjours à la raison, reprit Intapherne, et ne manqueray jamais au respect que je vous dois, non plus qu'à celuy que je dois à la Reine : jamais apres cela Seigneur, je n'ay rien à promettre car de cesser d'estre Amy d'Atergatis, l'honneur ne me le permet pas. Soyez-le donc, luy respondit brusquement le Prince d'Assirie, mais preparez vous à me voir son ennemy : et à ne vous voir plus au rang de mes Amis. Apres cela ce Prince violent quitta Intapherne, qui eut une peine estrange à demeurer dans le respect qu'il luy devoit : mais enfin s'estant fait une grande violence, pour ne luy respondre pas aussi aigrement qu'il en avoit envie ; il donna a ses paroles, toute la force dont la generosité respectueuse peut estre capable, sans aller pourtant au delà : en suitte de quoy il fut chez la Princesse Istrine, qui l'attendoit avec une impatience, qui estoit accompagnée de quelque espece de crainte et de confusion. Dés qu'il fut dans la Chambre de cette Princesse, il la pria d'entrer dans son Cabinet : ou il ne fut pas plustost, qu'il voulut s'esclaircir, et sçavoit si en effet Atergatis luy avoit dit la verité, et si elle n'en sçavoit pas plus que ce qu'il luy avoit advoüé. Si bien que prenant la parole, en la regardant attentivement ; il me semble, luy dit-il, qu'apres avoir vescu aveque vous comme j'ay fait toute ma vie ; qu'apres avoit sçeu mes plus secrettes pensées, et n'avoir pas ignoré l'horrible haine que j'ay pour le Prince d'Assirie, vous eussiez pû m'aprendre que vous regniez dans le coeur d'Atergatis, sans craindre que l'eusse voulu borner vos Conquestes de ce costé la. Atergatis, reprit la Princesse Istrine en rougissant, m'a fait un si grand secret de sa passion, s'il est vray qu'il en ait pour moy, que je n'avois garde de vous dire ce que je ne sçavois pas, et ce que je n'ay fait que deviner depuis peu de jours : encore ne sçay je si je ne me suis point trompée en mes conjectures. Non non, reprit Intapherne, vous ne vous estes point abusée, si vous avez creû qu'Atergatis vous adore : et il vient de vous donner une si grande marque d'amour, que vous n'en pouvez plus douter. Mais de grace, repliqua cette Princesse apprenez moy qui vous a appris ce que vous sçavez : et comment il peut estre qu'Atergatis vous ait pû dire a propos, ce qu'il me dit dans les Jardins de Semiramis ? Quand vous m'aurez raconté vostre conversation avec Atergatis respondit Intapherne, je vous diray la mienne aveque luy : Istrine entendant parler le Prince son Frere de cette sorte, commença de luy dire ingenûment tout ce qu'Atergatis luy avoit dit : si bien que ce Prince le trouvant conforme a ce que son Amy luy en avoit raconté ; dit en suite a Istrine tout ce qu'il sçavoit de son combat, et de son amour : et luy exagera tellement la generosité de ce Prince, et l'injustice du Prince d'Assirie ; qu'on peur dire qu'il fit tout ce qu'il pû, pour luy faire aimer le premier et haïr le second. Et certes il ne luy fut pas trop difficile, de reüssir dans son dessein : car la Princesse Istrine se tenoit si obligée à Atergatis, d'avoir hazardé sa vie, pour l'empescher d'estre enlevée par Armatrite, et elle se tenoit si mortellement offencée, par le Prince d'Assirie, qu'on ne pouvoit pas avoir de plus grandes dispositions à aimer, et à haïr, qu'il y en avoit alors dans son coeur. De sorte que ne resistans pas aux prieres qu'Intapherne luy fit de ne songer plus à regner en Assirie, et de se contenter de regner sur le coeur d'Atergatis ; ils se mirent ensemble à adviser comment ils agiroient aupres de Nitocris, pour qui ils avoient beaucoup de respect et de reconnoissance. Mais comme ils sçavoient bien, qu'ils ne pouvoient luy aprendre la derniere injustice du Prince son Fils, sans l'affliger extraordinairement, et sans exposer Atergatis à la violence de ce Prince, s'il venoit à sçavoir la chose ; ils ne s'y pouvoient resoudre : si bien que sans avoir rien arresté, Intapherne se disposa à s'en retourner trouver Atergatis. Comme il estoit donc prest de quitter la Princesse Istrine, elle le retint encore quelque temps : mais mon Frere, luy dit-elle en rougissant, advoüerez vous à Atergatis que vous m'avez dit qu'il m'aime ? il faut bien, respondit-il, que je le luy advoüe, si je veux estre bien reçeu de luy : du moins, reprit-elle, ne luy dites pas que vous me l'avez persuadé : je ne sçay pas, repliqua-t'il en soûriant, si je pourray faire ce que vous voulez : car il me semble qu'il ne me sera gueres avantageux, de faire sçavoir à Atergatis que vous n'adjoustez point de foy à mes paroles. Pour mettre vostre gloire à couvert, repliqua-t'elle, vous luy direz que je ne doute des vostres, que parce que je doute des siennes : car enfin, poursuivit-elle, si vous m'alliez mettre dans la necessité de recevoir Atergatis comme un Amant, et comme un Amant declaré, vous m'exposeriez au plus grand embarras du monde. Mais encore, luy dit-il, que souhaittez vous precisément que je luy die ? voulez vous que je le desespere tellement, qu'il n'ose jamais vous dire qu'il vous aime, et que mesme il en perde entierement le dessein ? ou si vous ne voulez seulement que m'obliger à ne vous priver pas du plaisir d'apprendre de sa bouche, ce que vous ne sçauriez pas si agreablement de la mienne ? Vous sçavez si bien ce que je dois vouloir, et ce que je veux que vous disiez, repliqua-t'elle, qu'il n'est pas necessaire que je vous prescrive les paroles dont vous vous devez servir : et tout ce que je veux de vous, est que vous ne m'engagiez pas à une conversation de galanterie ouverte, si vous ne voulez que je ne reçoive pas trop bien un homme à qui je suis infiniment obligée. Apres cela Intapherne ayant encore respondu quelque chose, sortit de la Chambre d'Istrine, et s'en retourna trouver Atergatis : a qui il dit ce qui s'estoit passé entre la Reine et luy, aussi bien que ce que le Prince d'Assirie luy avoit dit, et ce que la Princesse Istrine luy avoit respondu : afin qu'il se preparast, quand les choses seroient en estat qu'il la pûst voir, a luy parler comme elle vouloit qu'il luy parlast. Cependant le Prince d'Assirie, qui estoit allé chez la Reine, fit tout ce qu'il pût pour luy persuader, que le combat d'Atergatis la devoit plus tost irriter qu'obliger, mais il ne pût venir a bout de son dessein : au contraire la Reine se servant de cette occasion, pour luy dire qu'il affectoit tousjours de haïr tout ce qu'elle aimoit et tout ceux qui l'aimoient, luy parla si aigrement, qu'il en sortit tres mal satisfait. Aussi en fut il dans un si grand chagrin, qu'il dit encore ce jour-la tant de choses fâcheuses a Intapherne, que ce Prince tout sage et tout respectueux qu'il est, luy en respondit aussi de fort aigres, et jusques au point que le Prince d'Assirie luy deffendit de le voir.

Histoire du roi d'Assyrie et d'Intapherne : absence d'Atergatis et fuite du roi d'Assyrie


Cependant la Reine qui vouloit calmer cét orage, fit dire a Atergatis, que connoissant la violence du Prince son Fils elle seroit bien aise qu'il s'esloignast de la Coeur pour quelques jours, jusques à ce qu'elle eust apaisé les Parens d'Armatrite : et que le temps eust adoucy l'esprit du Prince d'Assirie. De sorte qu'Atergatis ne pouvant refuser de rendre ce respect à la Reine, et de luy obeïr, il falut qu'il se disposast à sortir de Babilone : mais comme il ne pouvoit se resoudre de s'en esloigner sans dire adieu à la Princesse Istrine, il pria le Prince Intapherne de luy en faire obtenir la permission. Non non, luy respondit ce Prince, il ne faut pas faire ce que vous dites : et il paroist bien que vous ne connoissez pas encore perfaitement la Personne que vous aimez, puis que vous croyez qu'il ne soit pas necessaire de la tromper, pour l'obliger à vous accorder une pareille chose : mais afin de vous faire recevoir la satisfaction que vous desirez, il faut que je luy face une innocente tromperie. Atergatis remerciant alors Intapherne, luy dit obligeamment qu'il craignoit qu'il ne vinst à avoir plus d'amitié pour luy, que d'amour pour la Princesse sa Soeur : du moins, adjousta-t'il, sçay je bien, que je vous suis plus obligé, qu'elle ne m'obligera jamais. Cependant Intapherne pour tenir sa parole à Atergatis, persuada le lendemain la Princesse sa Soeur, d'aller se promener à un Jardin qui est au bord de l'Euphrate : luy disant qu'elle ne devoit plus craindre de sortir du Palais, puis que le Prince d'Assirie, n'avoit plus de gens pour qui il la voulust faire enlever. Istrine y resista pourtant assez longtemps : mais Intapherne s'y opiniastra si fort, qu'il luy fit comprendre qu'il avoit quelque dessein caché : si bien que la curiosité s'emparant de son esprit, elle se resolut à se laisser tromper, et à ceder peu à peu : et en effet, le jour suivant Intapherne vint prendre la Princesse sa Soeur, et la mena au Jardin qu'il luy avoit proposé, où Atergatis s'estoit rendu dés la pointe du jour, et l'avoit attenduë jusques au soir : car comme le Maistre de ce lieu-là estoit Amy particulier d'Intapherne, il s'en estoit assuré : de sorte que cét homme ayant fait entrer Atergatis dans un grand et magnifique Cabinet, il y avoit attendu la Princesse Istrine fort commodément. Cependant elle ne fut pas plustost arrivée dans ce Jardin, qu'Intapherne luy proposa d'aller voir la Maison : mais, luy dit elle, vous m'avez proposé de me venir promener, et vous voulez que je ne me promene pas : pour moy, adjousta t'elle, il me semble que si je ne dois point prendre l'air, j'eusse mieux fait de ne sortir point du Palais, qui est assurément plus beau que la Maison où vous voulez que l'entre ne le peut estre : vous y verrez pourtant, reprit Intapherne, ce que vous n'auriez pû voir chez la Reine. En disant cela, ce Prince fit entrer Istrine dans une grande Sale voûtée, et de là dans une Chambre qui donnoit sur un Canal, au delà duquel estoit une grande Prairie. De sorte que trouvant cet aspect fort agreable, elle fut s'apuyer sur une Fenestre qu'elle vit ouverte, afin de jouïr mieux d'une si belle veuë. Mais pendant qu'elle y estoit, sans estre accompagnée que de deux de ses Femmes, le Prince Intapherne fut ouvrir la Porte d'un Cabinet, pour faire entrer Atergatis : si bien que lors que la Princesse Istrine vint à se retourner, elle fut estrangement surprise de le voir, quoy qu'elle se fust attenduë que le Prince son Frere ne la menoit pas là sans dessein. Je ne sçay Madame, luy dit respectueusement Atergatis, si vous pardonnerez au Prince Intapherne, la tromperie qu'il vous a faite en ma faveur : mais le sçay bien que je n'eusse pû obeïr au commandement que la Reine m'a fait de sortir de Babilone, si je n'eusse eu l'honneur de vous dire adieu. Il ne faut pas douter, reprit-elle, que je ne me pleigne estrangement de luy : car enfin je ne puis jamais trouver bon qu'on me trompe, non pas mesme en me trompant à mon avantage : cependant je luy pardonne volontiers la tromperie qu'il m'a faite, parce qu'elle me donne lieu de vous remercier, de m'avoir empeschée d'estre la plus malheureuse Personne du monde, en m'empeschant d'estre enlevée par Armatrite. Il est vray, interrompit Intapherne, que vous devez tant à Atergatis, que si vous estiez Reine d'Assirie, je croirois, que vous ne pourriez vous acquiter envers luy, qu'en luy donnant la Couronne que vous porteriez. Ha Seigneur, interrompit ce Prince, vous me couvrez d'une telle confusion, que je n'oserois regarder la Princesse, apres ce que vous venez de dire ! c'est plustost à ceux qui sont obligez aux autres à en avoir, reprit Istrine qu'à ceux qui ont obligé : ainsi je confesse, que c'est moy qui dois rougir de ce que la Fortune a voulu que je vous aye plus d'obligation, que je ne puis avoir de reconnoissance. Les Personnes de vostre merite, reprit Atergatis, s'aquitent des services qu'on leur rend, quels qu'ils puissent estre, en les recevant agreablement : ainsi Madame, si ce que j'ay fait pour vous, ne vous desplaist pas, je suis payé de ce leger service ; et de ce que je feray toute ma vie. Comme la Princesse Istrine alloit respondre, le Maistre de cette Maison, vint dire fort bas au Prince Intapherne, qu'un Officier de chez la Reine le demandoit, et sembloit avoir quelque que chose de pressé à luy dire : si bien que ce Prince estant sorty de cette Chambre, pour aller dans la Sale où on luy dit qu'estoit celuy qui luy vouloit parler, Atergatis demeura avec plus de liberté de dire ce qu'il pensoit à la Princesse Istrine, quoy qu'il ne pensast rien qu'il ne pûst dire à Intapherne, et qu'il ne luy dist en effect. Mais comme l'amour aime le secret, et que les paroles d'un Amant, ne doivent estre ouïes que de la Personne qu'il aime, lors qu'il luy veut parler de sa passion ; Atergatis fut bien aise de cette rencontre. De sorte que voulant en profiter (quoy qu'il eust eu dessein de ne parler pas ouvertement de sa passion) je rens graces aux Dieux Madame, dit-il à la Princesse Istrine, de ce qu'ils ne m'ont pas mis dans la necessité de vous dire le premier, une chose que je n'eusse pû vous cacher longtemps : et de ce que cét homme dont vous ne vouliez pas sçavoir le nom, ne vous est plus inconnu, quoy qu'il n'ait pas desobeï au commandement que vous luy fistes, de ne se faire jamais connoistre à vous. Bien que je sois contrainte d'advoüer, repliqua Istrine en rougissant, que vous ne m'avez pas desobeï, et qu'à parler raisonnablement, je n'ay pas un juste sujet de me pleindre, je ne laisse pas de vous accuser : quoy que je ne puisse toutes fois donner de nom, au crime dont je vous accuse. Car enfin vous estant aussi obligée que je vous le suis, et vous estimant autant que je fais, je n'ose vous dire que vous n'ayez pas parlé sincerement au Prince mon Frere : mais j'entreprens hardiment de vous soustenir, que vous ne connoissez pas bien quels sont vos veritables sentimens ; que vous vous estes creû trop legerement ; que vous avez pris quelques mots l'un pour l'autre, en parlant d'Istrine à Intapherne ; et que vous avez donné à quelque estime, et à quelque legere amitié que vous avez pour elle, des noms qui ne leur conviennent point. Quoy Madame, reprit Atergatis, vous pouvez croire qu'on vous peut estimer et aimer mediocrement ? puis qu'il y a un Prince, repliqua-t'elle, qui trouve lieu d'avoir de l'aversion et du mespris pour moy, il me semble que c'est bien assez de vanité, de penser que vous ayez de l'estime. Ha Madame, reprit Atergatis, il ne faut pas mettre celuy dont vous voulez parles au rang des hommes, bien loin de le mettre au rang des Princes : cependant comme un malheureux qui est prest de s'esloigner de vous a besoin de chercher quelque consolation, s'il ne veut pas mourir en vous quittant ; je veux croire Madame, que vous n'avez parlé comme vous avez fait, qu'afin de me donner la satisfaction de vous dire moy mesme, combien je vous adore. Non Atergatis, repliqua-t'elle, ce n'est pas là mon dessein : au contraire j'ay creû qu'en vous disant ce que je vous ay dit, je vous obligerois à remettre au Temps à me donner quelques marques de vostre affection, puis que c'est luy seul qui le peut bien faire, Je n'ignore pas, adjousta cette Princesse, que vous avez desja fait beaucoup pour moy : mais comme la seule generosité pourroit vous avoir obligé d'agir ainsi, laissez moy s'il vous plaist la liberté de douter de ce que vous me dites, puis qu'il ne vous en peut arriver de plus grand malheur, que d'estre creû fort genereux. Ha Madame, s'escria Atergatis, ne donnez point à ma generosité, ce qui apartient à mon amour ! ostez moy cette vertu si vous voulez, mais ne m'ostez pas la passion qui possede mon coeur : et puis que vous me l'avez donnée, ne me la disputez pas. Je ne vous demande point, que vous y respondiez coeur pour coeur ; ny soûpirs pour soûpirs ; mais je vous conjure seulement de recevoir l'un, et d'escouter les autres : car enfin Madame puis que le Prince Intapherne, a la bonté de s'interesser à mes maux, je croy qu'il me doit estre permis de vous conjurer, au nom de l'amitié que vous avez pour luy, de souffrir sans me haïr, l'amour que j'ay pour vous. Si je n'eusse pas deû m'esloigner si tost, poursuivit il, j'aurois attendu que mes yeux, mes soûpirs, mes larmes, et mes services, vous eussent donné mille preuves de ma passion, devant que d'employer mes paroles, à vous la persuader : mais estant prest de partir, il me semble Madame, qu'un homme qui vous a aimée si longtemps sans vous le dire, doit avoir la liberté de vous parler de son amour sans vous fâcher : principalement ne vous en ayant parlé qu'apres le Prince Intapherne. Vous vous servez d'un Nom si puissant, repliqua Istrine, que je me trouve assez embarrassée à vous respondre : je vous diray toutesfois, que comme je suis un peu plus difficile à persuader que le Prince mon Frere, je ne m'engage pas a croire tout ce qu'il croit : c'est pourquoy ne vous offences pas si je doute de vos paroles : joint qu'a parler raisonnablement il y a lieu de penser qu'une amour qui commence par une absence, ne durera pas longtemps. Ha Madame, interrompit Intapherne, vous me faites un tort estrange, de dire que mon amour commence par une absence ! puis qu'il est vray que si vous l'aviez sçeuë dés qu'elle a commencé, je serois en droit de vous accuser d'injustice, si vous ne me regardiez comme le premier de vos adorateurs. Je ne vous demande pourtant aucune reconnoissance, de tant de suplices secrets que j'ay endurez pour vous : pourveû que vous me teniez conte de ceux que je souffriray a l'advenir. Je sçay bien, adjousta-t'il, qu'apres que vous avez esté regardée de toute la Cour comme devant estre Reine d'Assirie, c'est vous faire une Offrande indigne de vous, que de vous offrir le coeur d'un homme qui n'est pas Roy : mais du moins vous puis-je assurer, qu'il est dans le dessein de vous obeïr toute sa vie : et que s'il avoit autant de Couronnes que vous en meritez, il vous les donneroit avec plus je joye, qu'il n'en auroit eu a les posseder. Ce n'est pas que si l'ambition est la passion dominante de vostre ame, il n'aye lieu de croire qu'il ne peut jamais estre heureux, puis qu'il aura lieu de craindre que vous n'aimiez encore mieux un Roy qui est assez injuste pour ne vous aimer pas, qu'un Prince qui fait gloire d'estre vostre Esclave : et qu'ainsi l'authorité de la Reine, forçant le Prince son Fils a luy obeïr, vostre propre inclination ne vous empesche de luy resister. De grace Madame, adjousta-t'il, ne vous offencez pas si j'ay la hardiesse de vous parler comme je fais : si l'ambition estoit une passion basse et criminelle, je ne vous en soubçonnerois point : mais puis que le desir de regner est universel dans le coeur de cous les hommes ; que pour monter au Thrône on fait de longues et sanglantes Guerres ; et qu'on renverse des Royaumes et des Empires ; il doit ce me semble m'estre permis de craindre, que vous ne fassiez aucun scrupule de me perdre pour regner : car enfin vous le pouvez mesme faire, sans estre injuste envers moy : puis qu'il est vray que je n'ay aucun droit de vous en empescher. Aussi vous puis-je assurer, que je n'ay pas l'insolence de pretendre contraindre vostre inclination : mais Madame, j'ay seulement a vous conjurer de souffrir que je vous die, que quoy que je sois resolu d'estre vostre Esclave jusques à la fin de mes jours je ne sens pas que je puisse vivre vostre Sujet. C'est pourquoy je vous demande pour grace singuliere, s'il arrive durant mon absence que le Prince d'Assirie se resolve d'obeïr à Nitocris, de vous souvenir que vous ne pouvez monter au Thrône sans qu'il en couste la vie au malheureux Atergatis. Comme je suis extrémement sincere, repliqua la Princesse Istrine, je ne veux point que vous m'ayez nulle obligation de la resolution que j'ay prise, de resister encore plus opiniastrément à la Reine, que le Prince d'Assirie ne luy resiste, puis qu'il est vray que je la prens pour l'amour de moy seulement : estant certain que je trouve bien plus de gloire à mespriser un Prince qui me mesprise, qu'à estre Reine par une lâche voye. Ainsi genereux Atergatis, vous pouvez estre assuré que vous ne serez jamais mon Sujet : et que je n'auray autre pouvoir sur vous, que celuy que vous m'y donnerez volontairement. Comme Atergatis alloit respondre, le Prince Intapherne r'entra : mais avec tant de marques d'inquietude sur le visage, qu'il estoit aisé de voir qu'il avoit apris quelque fâcheuse nouvelle depuis qu'ils les avoit quittez. De sorte que la Princesse sa Soeur voulant s'en esclaircir, luy demanda s'il avoit sçeu quelque chose qui luy desplust ? j'ay sçeu, dit-il, que la Paix de Phrigie est faire ; que la nouvelle en vient d'arriver, que la Reine a dit tout haut qu'il falloir se preparer à plus d'une réjoüissance ; et que le Mariage du Prince d'Assirie suivroit de bien prés la Grande Feste qu'elle vouloit qu'on celebrast pour la Paix qui vient d'estre concluë. Celuy qui me l'a dit, le luy a entendu dire : si bien que croyant me faire un plaisir signalé de m'en advertir, il m'a cherché en tant de lieux, qu'en fin il m'a trouvé en celuy-cy. Le discours d'Intapherne surprit estrangement Istrine, et plus encore Atergatis : qui chergant dans les yeux de cette Princesse, à descouvrir les sentimens de son coeur, la regarda avec une attention extréme. D'abord elle rougit, et parut un peu esmeüe : mais se remettant un moment apres, je suis si assurée, dit elle a Intapherne, de l'aversion du Prince d'Assirie pour moy, et de celle que j'ay pour luy ; que si la Cour n'est jamais en joye que pour son Mariage et pour le mien, elle sera tousjours en deüil. Ha ma chere Soeur, s'escria le Prince Intapherne, que vous me donnez de consolation, de parler comme vous faites ! car enfin quelque ambition qui soit dans mon coeur, je ne puis me resoudre de vous voir Reine, à condition d'estre Femme d'un Prince qui m'a outragé, et qui m'a outragé impunément, parce que je dois estre son Sujet : et à qui je voudrois pouvoir aprendre, que si la Fortune a mis de la difference entre nous, le sort des armes nous pourroit peut-estre esgaler. Atergatis oyant ce que disoit le Prince Intapherne, en eut beaucoup de satisfaction, et se rassura d'une partie de la crainte qu'il avoit euë, mais non pas entierement : car il sçavoit bien que Nitocris estoit absolument resoluë de presser le Prince son Fils jusqu'à la derniere extremité. Il n'ignoroit pas non plus, que la Couronne luy apartenoit ; qu'elle estoit tres absoluë dans ses Estats ; et que l'ancienne amitié qu'elle avoit euë pour Gadate, faisoit qu'elle vouloit qu'il regnast en la personne de sa Fille : de sorte que ne pouvant tout à fait se fier aux paroles d'Intapherne, et à celles de la Princesse Istrine, il souffroit une peine estrange : aussi leur fit-il cent propositions les unes apres les autres, pour se mettre en seureté de ce qu'il craignoit. Intapherne de son costé, vouloit que la princesse sa Soeur sortist de la Cour sans en parler à la Reine, mais elle ne le voulut pas : disant qu'elle devoit trop de respect à cette Princesse, et à Gadate, pour faire une pareille chose : joint aussi, leur dit-elle, qu'il pourra estre que sans me mettre dans la necessité d'irriter la Reine, le Prince d'Assirie tout seul luy resistera assez sans que je m'en mesle. Ha Madame s'escria Atergatis, souffrez s'il vous plaist que je vous die, que ceux qui ne veulent point combatre, ne veulent pas vaincre ! et qu'ainsi puis que vous ne voulez pas vous opposer a la Reine, c'est que vous voulez luy obeïr. Je vous assure, reprit elle, que je ne luy obeïray pas : et si je suis jamais vostre Reine, je consens que vous soyez Sujet rebelle, aussi bien que le Prince mon Frere : mais de grace, qu'on me laisse la liberté de mesnager l'esprit de la Reine. J'avouë ma Soeur, dit alors Intapherne, que vous luy devez toutes choses : et : c'est ce qui fait que j'ay raison de craindre, que si elle persuade le Prince son Fils, elle ne vous persuade aussi. Comme je connois mieux mon coeur que vous ne le connoissez, repliqua t'elle, j'ay plus de sujet de me fier à ma generosité que vous n'en avez : mais pour vous tesmoigner que je ne veux pas que vous me soubçonniez d'avoir la lascheté, de songer à espouser un Prince qui vous a outragé, et qui me mesprise ; je consens de changer le dessein que j'avois, et de suplier la Reine (pourveû que vous y soyez present) de ne me commander jamais d'espouser le Prince son Fils, et de me permettre de me retirer. Apres cela Intapherne et Atergatis la remercierent presques également : en suite de quoy ils luy donnerent mille loüanges, de la genereuse resolution qu'elle prenoit ; mais elle qui n'estoit pas bien aise que le Prince son Frere l'eust soubçonnée de foiblesse, luy en fit un reproche sans aigreur, qui le confirma encore davantage, dans la creance qu'il avoit de sa generosité. Cependant apres avoir resolu, que le soir mesme il se trouveroit chez la Reine y il falut se separer : mais comme Intapherne aimoit tendrement Atergatis, et qu'il croyoit que plus il engageroit Istrine aveque luy, plus il l'esloigneroit du Prince d'Assirie ; il la conjure de recevoir son affection ; de luy donner son amitié ; et de le regarder comme seul homme de la Terre qui fust digne d'elle. Atergatis de son costé, luy dit cent choses tendres, et passionnées : quoy qu'ils pussent dire l'un et l'autre, elle ne s'engagea qu'à avoir de l'amitié et de la reconnoissance pour Atergatis : mais à dire la verité, je pense que son coeur promit plus que sa bouche, et que dés ce jour là, elle commença de mettre de la difference, entre l'amitié qu'elle avoit pour ses Amis, et l'affection qu'elle avoit pour ce Prince. Quoy qu'il en soit, dés qu'elle fut retournée au Palais, elle s'aperçeut que ce que Nitocris avoit dit, estoit sçeu de tour le monde, et qu'on la regardoit desja comme devant estre Reine : car elle vit tant d'empressement à ceux qui l'aprocherent, qu'il luy fut aisé de connoistre ce qu'ils pensoient : et que leur propre interest les faisoit agir ainsi. D'autre part, le Prince d'Assirie ayant sçeu encore plus precisément d'Intapherne, combien la Reine s'estoit expliquée nettement sur son Mariage ; prit, comme vous sçaves Madame, une resolution qui vous a causé bien des malheurs, puis que s'il n'eust point quitté la Cour d'assirie, il n'auroit pas esté en celle de Capadoce. Cependant sans deliberer davantage, il ne dessein de se retirer de la Cour ; de sortir du Royaume ; et d'aller voyager inconnu, jusques à ce que la Reine sa Mere eust changé de sentimens, et que la Princesse Istrine fust mariée. Mais comme le Prince Intapherne ny la Princesse sa Soeur, ne sçavoient pas son intention, ils parlerent conjointement à la Reine, et la suplierent de leur permettre de se retirer de la Cour : et de ne leur commander jamais d'y venir. Mais plus ils se plaignirent du Prince d'Assirie, plus Intapherne en son particulier tesmoigna de douleur d'en avoir esté outragé : et plus Istrine suplia la Reine de ne luy commander jamais de l'espouser, plus la Reine s'opiniastra à vouloir qu'ils demeurassent à la Cour, et plus elle se resolut à faire le Mariage qu'elle avoir desiré de faire depuis si long temps. Istrine joignit mesme les larmes aux prieres, et Intapherne sans perdre le respect qu'il devoit a la Reine, luy par la pourtant avec beaucoup de fermeté, mais il par la toutesfois inutilement : ainsi sans ceder depart ny d'autre, ils se parleront sans avoir changé de sentimens. D'ailleurs le malheureux Atergatis, aprenant par le Prince Intapherne, comment cette conversation s'estoit passée, ne pût songer à s'esloigner si tost d'un lieu où il avoit une affaire si importante : de sorte qu'il prit la resolution, de demeurer quelques jours caché à Babilone, jusques à ce qu'il sçeust un peu mieux le biais que prendroient les choses : mais il y demeura avec une inquietude si grande, que si Intapherne ne l'eust consolé, elle auroit esté plus forte que sa raison. Ce qui l'augmenta encore, fut que le Prince d'Assirie ayant, comme je l'ay desja dit, fait le dessein de se desrober de la Cour, voulut pour tromper la Reine, paroistre le lendemain à la Feste qu'on fit pour la Paix de Phrigie, avec une magnificence estrange. Il parut mesme moins chagrin qu'à l'ordinaire, et moins incivil pour la Princesse Istrine : si bien que toute la Cour ne doutant point que ce Prince n'obeist a la fin a la Reine, le bruit en fut jusques a Atergatis, et jusques a Intapherne, qui n'avoit pas voulu estre des divertissemens de cette journée : de sorte que ces deux Princes en eurent une douleur esgalle, quoy que par des causes differentes. Intapherne escrivit le soir a la Princesse sa Soeur, pour sçavoir s'il estoit vray que le Prince d'Assirie eust eu moins d'incivilité pour elle qu'à l'ordinaire : mais comme il alloit luy envoyer son Biller, il en reçeut un d'elle, qui estoit à peu prés en ces termes.

ISTRINE A INTAPHERNE.

Je ne puis me resoudre d'attendre à demain à vous dire ; qu'encore que le Prince d'Assirie ait changé aujourd'huy sa façon d'agir aveque moy, je ne changeray pas de sentimens : et que si j'ay eu de la joye de le voir moins incivil, ç'a esté par l'esperance de luy faire mieux connoistre l'aversion que je yeux tousjours avoir pour luy. Adieu, ne me soubçonnez plus de foiblesse, et pensez tousjours de ma generosité, ce que vous voudriez que se pensasse de la vostre en une pareille occasion.

ISTRINE.

Intapherne n'eut pas plustost leû ce Billet, qu'il fut le monstrer à Atergatis, qui en eut de la joye et de la douleur : car il fut bien aise, de voir que la Princesse Istrine persistoit dans sa premiere resolution : mais il fut aussi bien marry d'aprendre la confirmation d'une chose, qui l'avoit desja tant affligé. De sorte que se faisant un meslange de ces deux sentimens dans son ame, il ne trouvoit point de paroles qui pussent precisément exprimer ce qu'il sentoit. Pour le Prince Intapherne, il ne sçavoit que penser : car il ne pouvoit comprendre, qu'un Prince qui l'avoit traitté si outrageusement, eust changé d'humeur en si peu de temps. Cependant il respondit à la Princesse Istrine, pour l'exciter à continuer d'estre genereuse, l'assurant qu'il la verroit le jour suivant. Mais Madame, cette Princesse a advoüé depuis au Prince son Frere, qu'elle passa cette nuit avec beaucoup d'inquietude. Car enfin Atergatis l'avoit sensiblement obligée ; Atergatis estoit tres aimable ; Atergatis l'aimoit infiniment, et elle sentoit bien qu'elle ne le haissoit pas. De plus, le mespris du Prince d'Assirie avoit estrangement irrité son esprit contre luy : et les mauvais traitemens que le Prince Intapherne en avoit reçeus, luy estoient aussi tres sensibles. Mais d'autre part, considerant quelle gloire elle auroit d'estre Reine d'Assirie ; de succeder à une des plus illustre Princesse du Monde ; de commander dans la plus grande Ville de la Terre ; de ne voir que les Dieux au dessus d'elle, et de n'avoir qu'un tres petit nombre d'esgales en tout l'Univers ; elle trouvoit quelque difficulté, à demeurer dans la resolution qu'elle avoit prise. Elle n'avoit pourtant pas plustost escouté l'ambition, que l'honneur et l'amour se joignant ensemble, pour soustenir sa generosité, elle revenoit dans ses premiers sentimens, et y revenoit mesme avec opiniastreté. Mais durant qu'Atergatis, Intapherne, et Istrine, raisonnoient chacun en particulier sur leur avanture, et que la Reine se preparoit à parler le lendemain au Prince son Fils, pour l'obliger à luy obeir, ce Prince sans estre accompagné que de trois des siens, partit de Babilone deux heures devant le jour.

Histoire du roi d'Assyrie et d'Intapherne : Intapherne amoureux de la princesse de Bithynie


De vous dire Madame quel effet fit son esloignement dans la Cour, il ne me seroit pas aisé : et ce sera bien assez que je vous die quels sentimens en eurent Istrine, Intapherne, et Atergatis : si ce n'est que le vous parle aussi de la douleur, et de la colere qu'eut la Reine, de voir que le Prince son Fils l'eust si peu respectée. Elle dissimula pourtant une partie de son ressentiment : mais pour Istrine, elle cacha si peu la joye qu'elle eut du départ de ce Prince (quoy que par un sentiment de gloire, elle en eust aussi de la colere) que tout le monde s'en aperçeut. Car comme elle estoit encore alors fort jeune, elle ne pouvoit pas renfermer tout à fait dans son coeur des sentimens si tumultueux. Pour Intapherne, quoy qu'il fust un peu plus Maistre des siens, et qu'il allast comme les autres chez la Reine, il estoit toutesfois aisé de remarquer que l'esloignement de ce Prince ne l'affligeoit guere. Mais pour Atergatis, il en eut des transports de joye les plus grands du monde : et si grands, Madame, qu'encore qu'il n'eust jamais escrit à la Princesse Istrine, il luy escrivit pour luy faire sçavoir ses sentimens ; luy demandant pardon de ce qu'il se réjouissoit, de ce qu'elle avoit perdu une Couronne : et luy disant enfin tant de choses spirituelles, galantes, et passionnées tout ensemble, qu'il estoit aisé de connoistre, que le coeur qui avoit guidé la main qui avoit escrit cette Lettre, estoit infiniment amoureux. Ce qui augmentoit encore la joye d'Atergatis, estoit qu'il esperoit que le Prince d'Assirie estant esloigné, la Reine revoqueroit peutestre le commandement qu'elle luy avoit fait, ou accourciroit son exil. Cependant il se trouva trompé en ses esperances : car il faut que vous sçachiez Madame, que comme les Parens d'Armatrite ne cherchoient qu'à nuire à Atergatis ; ayant sçeu qu'il avoit veû la Princesse Istrine dans ce Jardin où Intapherne l'avoit menée, et ayant apris aussi qu'il estoit encore à Babilone, en advertirent la Reine. De sorte que cette Princesse, qui avoit l'esprit merveilleusement penetrant, ayant remarqué que la Princesse Istrine avoit eu de la joye du départ du Prince d'Assirie, bien loin d'avoir eu de la douleur de perdre une Couronne, commença de soubçonner quelque chose de cette entre veuë, dont elle ne luy avoit rien dit : et elle le soubçonna d'autant plus tost, qu'elle sçavoit avec quelle ardeur le Prince Intapherne luy avoit parlé pour Atergatis, apres son combat avec Armatrite. Si bien que faisant reflection sur toutes ces choses, elle voulut s'en esclaircir, et elle s'en esclaircit en effet sans beaucoup de peine : car comme Istrine la craignoit, et la respectoit infiniment, elle n'eut pas la force de luy nier cette entre-veuë : ne considerant pas dans le trouble où elle estoit, qu'apres l'avoir advoüée, il faudroit la pretexter. Aussi fut elle fort surprise, lors que Nitocris luy demanda pourquoy Intapherne avoit voulu qu'elle vist Atergatis ? Madame, repliqua Istrine en rougissant comme ce Prince est infiniment de ses Amis, et qu'il est aussi fort des miens, il souhaita que je luy disse adieu, et je ne le refusay pas. Ha Istrine (respondit la Reine pour la faire parler) on ne fait point un si grand mistere, pour une chose où il y en a si peu ! et cette entre-veuë a une autre cause que je sçay, mais que je veux pourtant aprendre de vostre bouche plus particulierement. La Princesse Istrine se voyant alors pressée par la Reine, respondit en biaisant : de sorte que Nitocris la pressant encore davantage ; et ne donnant nul loisir à l'esprit de cette jeune Princesse, de raisonner juste sur une chose si delicate, elle la força enfin de se resoudre tumultuairement, à luy dire l'obligation qu'elle avoit à Atergatis : luy semblant qu'en aprenant à la Reine, l'injustice que le Prince son Fils avoit euë de la vouloir faire enlever, et quelle estoit la generosité Atergatis ; elle voudroit encore plus de mal au premier, et estimeroit plus le second. Mais la chose ne reüssit pas comme Istrine l'avoit esperé : car encore que cette jeune Princesse, n'eust pas dit à la Reine qu'Atergatis fust amoureux d'elle ; et qu'elle eust attribué l'action qu'il avoit faite, à la seule generosité de son ame ; Nitocris ne laissa pas de comprendre la verité : car comme il s'estoit espandu quelque bruit de la passion d'Atergatis, elle avoit trop d'esprit, pour n'entendre pas la chose, comme elle devoit estre entenduë. Mais le mal fut, que s'imaginant qu'il y avoit longtemps, qu'Istrine sçavoit l'amour d'Atergatis, elle creut que peutestre cette galanterie secrete, avoit-elle esté cause de l'opiniastre resistance du Prince son Fils. Ce n'est pas qu'elle ne connust la vertu d'Istrine, aussi bien que celle de toutes les Femmes qu'elle luy avoit données : mais enfin, en imaginant plus qu'il n'y en avoit, et regardant alors Atergatis, comme un obstacle à la chose du monde qu'elle desiroit avec le plus d'ardeur ; elle luy fit commander tout de nouveau, de s'esloigner de la Cour, et de n'y revenir plus qu'elle ne l'a repellast. Intapherne à qui Istrine n'avoit osé dire ce qu'elle avoit advoüé à la Reine, voulut la suplier de ne traiter pas si rigoureusement un homme, qui s'estoit battu pour soustenir sa gloire : mais elle le refusa absolument, luy disant en suite tout ce qu'elle sçavoit, et tout ce qu'elle s'imaginoit de l'amour d'Atergatis pour Istrine : de sorte qu'Intapherne dont l'ame est toute sincere, et toute genereuse, advoüa encore plus que la Princesse sa Soeur n'avoit fait, car il dit positivement la chose comme elle s'estoit passée : et la luy dit avec une ingenuité si grande, que la Reine connut qu'en effet elle s'estoit abusée, lors qu'elle avoit creû que la Princesse Istrine sçavoit l'amour d'Atergatis il y avoit longtemps. De sorte qu'estant bien aise, qu'une Princesse qu'elle aimoit si tendrement, fust justifiée dans son esprit, elle en souffrit avec plus de moderation, la fermeté qu'eut Intapherne, à luy exagerer l'injustice du Prince d'Assirie, d'avoir voulu faire en lever sa Soeur, et pour Atergatis, et pour Armatrite. Je sçay bien, luy dit alors la Reine, que le Prince mon Fils est tres injuste : mais apres tout Intapherne, tant qu'il sera vivant, je ne perdray pas l'esperance de voir Istrine Reine d'Assirie : c'est pourquoy je ne veux pas qu'Atergatis y pense. De sorte que quand les Parens d'Armatrite ne me presseroient pas comme ils font de l'esloigner d'icy il faudroit tousjours qu'ils s'en esloignast, parce qu'il aime Istrine, et qu'il est assez honneste homme, pour n'en estre pas haï. Cependant assurez-le, que s'il veut changer de passion, et faire succeder dans son coeur, l'ambition à l'amour, je songeray bien tost à la satisfaire : en luy donnant un Gouvernement si considerable, que tout esloigné qu'il sera de Babilone, son exil passera plus tost pour une recompense, que pour un chastiment. Intapherne voulut alors s'opposer à la volonté de la Reine, mais elle luy imposa silence : de sorte qu'il falut que la chose allast comme elle le voulut ; c'est à dire qu'Atergatis s'esloignast mesme sans revoir la Princesse qu'il aimoit : car la Reine la fit observer si soigneusement, qu'Intapherne ne pût imaginer les voyes, de donner cette satisfaction à son Amy, qui partit avec une douleur qui auroit esté sans consolation, si Intapherne ne luy eust promis de faire recevoir de ses Lettres à la Princesse Istrine, et s'il ne luy eust fait esperer, de l'obliger à luy respondre. Apres cela Madame, je ne m'amuseray point à vous dire precisément, ce que fit le Prince Atergatis, durant les premiers Mois de son exil : ny à vous exagerer avec quel soin il donnoit de ses nouvelles à Istrine, et à Intapherne, ny avec quelle exactitude Intapherne luy respondit : non plus que l'empressement avec lequel ce Prince parloit d'Atergatis à Istrine, afin qu'elle ne l'oubliast pas, et qu'elle en haïst encore un peu plus le Prince d'Assirie : car je serois trop long temps à vous dire des choses si peu necessaires. Mais je vous diray, qu'un Parent d'Armatrite, ayant sçeu qu'Atergatis escrivoit souvent à Intapherne, en advertit la Reine : il est vray qu'il ne le fit pas si adroitement, qu'Intapherne ne le sçeust : c'est pourquoy il eut une conversation si aigre aveque luy, qu'ils en vinrent aux mains : et Intapherne se batit avec tant de coeur, qu'apres avoir mis son ennemy hors de combat, il se deffendit courageusement contre trois des siens, qui voyant leur Maistre mort, voulurent du moins vanger sa perte. Mais quoy qu'ils fussent vaillans, il en tua un ; blessa l'autre ; et mit le troisiesme en fuitte, sans avoir personne de son costé : parce qu'il avoit rencontré celuy contre qui il s'estoit batu, dans une grande Allée qui est au bord de l'Euphrate, au bout de laquelle il avoit voulu que ses Gens l'attendissent ; si bien qu'ils ne purent estre si tost à luy, qu'il n'eust desja vaincu. II est vray que sa victoire luy cousta assez cher, car il fut blessé considerablement en deux endroits : mais comme les Chirurgiens assurerent d'abord, qu'il n'y avoit nul danger a ses blessures ; on peut dire que la gloire qu'il acquit à ce Combat, valoit plus que le sang qu'il perdit. Cependant la Reine voyant avec quelle ardeur le Prince Intapherne prenoit toutes les choses où Atergatis avoit interest, se resolut de faire durer son exil, non seulement aussi long temps que dureroit celuy du Prince son Fils, mais aussi long temps que cét injuste Prince ne voudroit point espouser Istrine : elle ne laissoit pourtant pas de favoriser Atergatis, en cent choses d'autre nature, soit en sa personne, soit en celle de ses Proches. Ainsi ce malheureux Amant, sans voir d'autres bornes à son bannissement, que le Mariage de la Personne qu'il aimoit, avec un Prince qui ne l'aimoit pas, menoit la plus malheureuse vie du monde. Il avoit pourtant la consolation de recevoir par Intapherne, quelques Lettres d'Istrine : mais il avoit aussi la douleur de sçavoir que cette sage Princesse ne pouvoit se resoudre de dire rien à la Reine, qui luy pût faire connoistre que l'affection d'Atergatis ne luy estoit pas indifferente. Elle luy disoit bien, qu'elle la suplioit de la renvoyer chez le Prince son Pere, afin qu'elle ne fist point d'obstacle au retour du Prince son Fils : mais elle n'osoit en dire davantage. Elle s'expliqua pourtant un peu plus clairement, quelques jours apres le Combat d'Intapherne : car le Prince d'Assirie envoya secretement un des siens à Babilone, comme il estoit prest d'aller à Sinope, afin de semer divers Billets dans la Ville par lesquels il declaroit, qu'il ne r'entreroit point en Assirie, que la Princesse Istrine ne fust mariée : adjoustant toutesfois qu'il suplioit la Reine de ne la marier point à Atergatis, pour des raisons qu'il luy diroit un jour, quand elle l'auroit mis en estat de se raprocher d'elle. De sorte que ce Prince par ce moyen la, se vangeoit d'Atergatis, qui n'avoit pas voulu qu'il enlevast Istrine pour luy : car la Reine sçachant la chose, se confirma encore d'avantage, dans le dessein de laisser ce Prince dans son exil. Cependant la Princesse Istrine, qui jusques là n'avoit n'en dit, qui peust faire connoistre qu'elle ne haïssoit pas Atergatis, commença d'esclater contre l'injustice du Prince d'Assirie : qui ne se contentoit pas de refuser outrageusement de l'espouser, et qui vouloit encore luy prescrire tiranniquement des choses, qui ne dépendoient pas de luy ; et d'où dépendoit tout le repos de sa vie. Mais plus elle se pleignit, plus elle recula le retour d'Atergatis : qui sçachant ce qui se passoit à Babilone, en avoit une douleur inconcevable. Il se passoit pourtant quelque chose dans le coeur d'Istrine ; qui luy eust donné bien de la joye, s'il eust pû le sçavoir : estant certain, que les Billets du Prin- d'Assirie, et le procedé de la Reine, acheverent de la faire resoudre, de regarder Atergatis comme le seul homme du monde, qui pouvoit meriter son affection. Mais Madame, pour n'abuser pas de vostre patience, il faut que je passe en peu de mots, toutes ces petites choses qui se passerent à Babilone, durant que le Prince d'Assirie, sous le nom de Philiadaspe, estoit amoureux de vous à Sinope, et ennemy de l'illustre Artamene : car il faudroit trop de temps à vous exagerer quelle estoit la douleur de la Reine, de ne sçavoir où estoit le Prince son Fils : quel estoit le desespoir d'Atergatis, d'estre tousjours esloigné de ce qu'il aimoit : quel estoit le chagrin d'Istrine, de voir que le Prince d'Assirie tout absent qu'il estoit, faisoit obstacle à son bonheur : quelle estoit la colere d'Intapherne, d'avoir un ennemy, de qui il n'osoit, ny ne pouvoit se vanger : et quelle estoit la peine qu'avoit le Prince Mazare, a estre le Mediateur universel, qui apaisoit la Reine, lors qu'elle estoit irritée, ou contre le Prince son Fils ; ou contre Intapherne ; ou contre Istrine ; ou contre Atergatis. C'est pourquoy Madame, sans vous dire ce qui arriva à Babilone, durant que ce pretendu Philidasphe suivit le Roy vostre Pere, à la Guerre qu'il avoit alors contre les Rois de Pont, et de Phrigie ; ny pendant le voyage de l'illustre Artamene vers Thomiris ; je reprendray seulement les choses au temps où la Reine sçeut que le Prince son Fils vous avoit enlevée. Car enfin Madame, je dois ce tesmoignage à la vertu de cette Grande Princesse, de vous assurer que cette nouvelle l'affligea si fort, que sans le Prince Mazare elle eust osté la Couronne au prince son Fils. Ce fut alors, que se repentant d'avoir voulu violenter les inclinations d'Istrine, elle luy dit mille choses obligeantes et tendres, non seulement pour elle, mais pour le Prince Intapherne, qui estoit party quelque temps auparavant, pour aller en Bithinie, ou Arsamone faisoit la Guerre qui l'a fait remonter au Throsne de ses Peres. Cependant Atergatis, qui s'interessoit à tout ce qui le touchoit, suivit Intapherne à cette Guerre, estant bien aise puis qu'il devoit estre exilé, de passer du moins le temps de son exil, à servir un Roy à qui la Princesse Istrine avoit l'honneur d'apartenir. Je suis mesme encore obligé de vous aprendre, que si cette Grande Reine ne fust point morte, elle auroit esté assieger Opis, où le Prince son Fils vous avoit conduite : vous assurant qu'elle ne l'auroit assiegée, qu'afin de vous pouvoir renvoyer au Roy vostre Pere : mais Madame, la mort l'empescha d'executer un si genereux dessein, et qui vous eust espargné beaucoup de peines. Cependant comme cette Grande Princesse regarda la fin de sa vie sans effroy, et qu'elle conserva l'usage de la raison tout entier, jusques à son dernier soûpir, elle ne voulut pas exposer la Princesse Istrine, à la violence du nouveau Roy : de sorte que sçachant avec quelle affection j'avois tousjours esté attaché au Prince Intapherne, elle me ne l'honneur de me choisir pour me confier la Princesse Istrine : m'ordonnant de la conduite en Bithinie dés qu'elle seroit morte, ne voulant pas qu'elle allast aupres de Gadate son Pere, de peur qu'estant dans l'Estat du Prince son Fils, elle ne souffrist quelque violence. C'est pourquoy luy choisissant un Azile plus assuré, elle voulut que je la menasse vers Arsamone, aupres de qui, comme je l'ay desja dit, estoient le Prince Intapherne, et le Prince Atergatis : qui s'estoient tous deux hautement signalez à la guerre. De sorte, Madame qu'acceptant la commission que la Reine me donnoit : et luy promettant de m'en aquiter tres fidellement ; cette Grande Princesse ne fut pas plustost expirée, que je me mis en estat de luy obeïr. Le Prince Mazare, qui aimoit extrémement Intapherne ; qui estimoit tres fort Atergatis ; et qui honnoroit infiniment Istrine ; me donna escorte pour conduire cette Princesse plus seurement ; l'accompagnant luy mesme jusques à trente stades de Babilone. Je ne vous diray point Madame, quelle fut la douleur d'Istrine, à la mort de Nitocris, car je n'ay point de paroles qui puissent vous l'exprimer : mais je vous diray, que regardant le Prince d'Assirie, comme ayant causé sa perte, par les chagrins que vostre enlevement luy avoit donnez, elle fit autant d'imprecations contre luy, que vous en pouviez faire vous mesme. Cependant comme le temps foulage toutes les douleurs, et que les maux sans remede, sont pour l'ordinaire plus capables de faire recevoir consolation à ceux qui les souffrent, que ceux où il y en peut avoir, et où pourtant on n'en trouve point ; lors que nous arrivasmes en Bithinie, ses larmes commençoient de couler plus lentement, et sa douleur estoit plus tranquile. Dés que nous fusmes sur la Frontiere de ce Royaume là, et tout à fait hors de la puissance du Roy d'Assirie, y ayant desja un autre Estat entre luy et nous ; la Princesse Istrine s'arresta pour se reposer, et pour me donner le temps d'advertir le Prince Intapherne, et le Prince Atergatis, de son arrivée. Vous pouvez juger Madame, que la mauvaise nouvelle que je leur donnay de la mort de Nitocris, qu'ils sçavoient pourtant desja, ne fut pas sans consolation, principalement pour Atergatis : puis que je luy aprenois qu'il verroit bien tost la Princesse Istrine, plus commodément qu'il ne l'avoit esperé. Car Madame, il faut que vous sçachiez, que celuy que j'envoyay vers ces deux Princes, qui estoient alors à Calcedoine où la Cour estoit, les trouva prests à partir pour venir déguisez à Babilone, afin de mettre la Princesse Istrine en seureté ; ne sçachant pas que la Reine y avoit pourveû par sa prudence. De sorte qu'aprenant que celle pour qui ils craignoient tant la violence du nouveau Roy d'Assirie n'estoit plus en lieu de la devoir craindre, et qu'ils la verroient beaucoup plustost qu'ils ne l'avoient esperé ; la douleur d'Intapherne en diminua, et celle d'Atergatis qui n'estoit pas si attachée à la Reine, depuis qu'elle l'avoit exilé, diminua encore davantage. Cependant pour ne perdre point de temps, au lieu de respondre aux Lettres de cette Princesse et aux miennes, ils surent en diligence trouver Arsamone : afin de l'advertir de l'arrivée d'Istrine, et de luy demander Azile pour elle. Comme Arsamone leur estoit obligé, il embrassa avec plaisir, une occasion de leur tesmoigner la reconnoissance qu'il avoit, des services qu'ils luy avoient rendus à la guerre : de sorte que leur accordant de bonne grace, ce qu'ils desiroient de luy, il fit à l'heure mesme sçavoir la chose à la Reine de Bithinie : qui pour honnorer davantage la Princesse Istrine, luy envoya son Chariot, jusques à une journée de Calcedoine : la Princesse de Bithinie envoyant aussi vers Istrine en son particulier, pour luy faire un compliment. D'autre part Intapherne et Atergatis, qui avoient une envie estrange de la voir, vinrent où elle estoit avec une diligence incroyable : l'amitié et l'amour, donnant presques en cette occasion, une esgale impatience à ces deux Princes, qui nous surprirent bien agreablement : estant certain que lors qu'ils arriverent où nous estions, nous ne croiyons pas qu'ils eussent pû seulement avoir le temps d'agir aupres d'Arsamone. Ce n'est pas que comme la Princesse Istrine avoit une extréme envie d'avoir des nouvelles du Prince son Frere, et peut-estre aussi d'Atergatis, le temps ne deust luy sembler plus long qu'il n'estoit : mais c'est qu'en effet ils vinrent si viste, qu'on ne pouvoit pas vray semblablement les attendre. De vous dire Madame, quelles furent les diverses joyes de ces trois Personnes en se revoyant, il ne seroit pas aisé : Intapherne et Atergatis montrerent toute la leur, mais pour Istrine elle cacha une partie de la sienne. Ce n'est pas que leur conversation ne commençast par des plaintes : mais enfin le plaisir, de se revoir, dissipant bien tost leur douleur, ils se rendirent conte de ce qui leur estoit arrivé depuis qu'ils ne s'estoient veûs : et ils se donnerent mesme la consolation de se plaindre du Roy d'Assirie, avec cette espece d'exageration, qui foulage quelquesfois si doucement ceux qui se pleignent en liberté de quelque injustice qu'on leur a faite. Ils ne se dirent toutesfois pas alors toutes leurs pensées, car la passion d'Atergatis luy en donnoit mille qu'il ne disoit pas : il eut pourtant la satisfaction d'en dire une partie : car apres s'estre entretenus assez long temps, Intapherne qui fut bien aise d'aprendre de moy beaucoup de choses, que je devois mieux sçavoir que la Princesse Istrine, me tira à part ; et laissa Atergatis dans la liberté d'entretenir de sa passion celle qui la causoit. Je ne sçay Madame, luy dit il, si vous vous souvenez des cruelles paroles que vous me dites à Babilone : lors que vous assurant de l'Amour que j'avois pour vous, vous entrepristes de me persuader qu'il y avoit lieu de croire, qu'une passion qui commençoit par une absence ne dureroit pas long temps ? Il m'est arrivé tant de choses fâcheuses depuis ce temps-là, repliqua-t'elle, qu'il ne me souvient pas de ce que vous dites : mais il me semble, adjousta cette Princesse en souriant, que quand je l'aurois dit, je n'aurois pas parlé déraisonnablement : car puis que l'absence détruit quelquesfois les affections les plus solidement establies, elle pourroit bien plus facilement détruire une affection naissante. Il paroist donc bien Madame, reprit Atergatis, que celle que j'ay pour vous, n'est pas de la nature de ces sortes d'affections, que le temps et l'absence ruinent : puis qu'il est certain que j'ay plus de passion pour vous, que je n'en avois quand je vous quittay. Ouy Madame (poursuivit-il sans luy donner loisir de l'interrompre) je vous aime plus que je ne faisois : et je puis dire qu'il ne s'est point passé de jour, que mon amour n'ait pris de nouvelles forces pour me rendre plus malheureux. Car enfin plus j'ay veû de monde, plus j'ay connu ce que vous valez : et la Cour de Bithinie, quoy que pleine de Dames extrémement accomplies, m'a fait connoistre que vous n'estes pas seulement la plus parfaite Personne d'Assirie, mais encore la plus parfaite Personne de la Terre : estant certain que je n'ay esté en aucun lieu, où j'aye rien trouvé qui vous puisse estre comparé. Quoy que les louanges soient la plus douce chose du monde, repliqua Istrine, principalement quand elles sont données par un homme qu'on estime, je ne laisse pas de vous prier de ne m'en donner pas tant : de peur que vous soubçonnant de flatterie, je ne vinsse à douter de tout ce que vous me diriez en suitte. Pourveu que vous ne doutiez point de mon affection, reprit Atergatis, je ne crains pas que vous doutiez de la verité de mes paroles, lors mesme qu'elles vous loüeront plus qu'on n'a jamais loüé qui que ce soit : car enfin Madame, quand je vous diray que vous estes la plus belle Personne du Monde, vous en croirez vostre Miroir, si vous ne m'en croyez pas. Si je vous dis que vous avez plus d'esprit que ceux qui en ont le plus : ce mesme esprit qui connoist si parfaitement les autres, vous fera connoistre à vous mesme, et ne vous permettra pas de douter de ce que je vous auray dit : il fera mesme encore, que vous ne m'accuserez point de mensonge, quand je louëray toutes vos vertus les unes apres les autres : et si j'estois assuré que vous creussiez aussi fortement que je vous aime, que vous croyez que je vous estime infiniment, je serois plus heureux que je ne suis. En effet Madame, à moins que de ne m'estimer point du tout, vous ne sçauriez penser que je ne vous admire pas : je vous assure repliqua Istrine, que je me connois si peu moy mesme, que je ne sçaurois dire si on me fait grace, ou injustice, lors qu'on m'estime beaucoup, ou lors qu'on ne m'estime guere. Ce pendant je vous prie encore une fois, de ne me loüer point trop : et je vous conjure mesme de ne me parler plus de vostre affection : car aussi bien, adjousta-t'elle en souriant, ne devrois-je pas en croire vos paroles, quand mesme je voudrois croire que vous m'aimes. C'est pourquoy vivez s'il vous plaist aveque moy comme le Prince mon Frere y vit : car je puis vous asseurer qu'encore qu'il ne m'ait jamais dit qu'il m'aime, je ne laisse pas d'estre fort assurée de son affection. Ha Madame, s'escria Atergatis, l'amitié et l'amour, sont des choses bien differentes ! la premiere peut estre muette, et la doit presques tousjours estre : car enfin ce seroit une bizarre chose, si tous les Amis, et les Amies, employoient toute leur vie à se dire qu'ils s'aiment : mais pour l'amour, Madame, il n'en est pas ainsi. En effet bien loin de devoir estre muette comme vous voulez qu'elle le soit, elle doit estre eloquente : et l'exageration luy est si naturelle, qu'on peut mesme dire qu'elle est au dessus de l'exageration : estant certain qu'on ne peut jamais trop dire qu'on aime. C'est un crime en amour, poursuivit il, de parler d'autre chose que de sa passion dés qu'on est assez heureux pour se trouver seul avec la personne qu'on adore : jugez donc Madame, si je n'ay pas sujet de me pleindre du rigoureux commandement que vous me faites, de ne vous parler point de ma passion, et si vous ne me reduisez pas aux termes de m'en pleindre au Prince Intapherne. j'aime encore mieux, reprit elle, que vous vous en pleigniez au Prince mon Frere qu'à moy : j'espere pourtant, repliqua t'il, qu'il vous obligera à me rendre justice : cependant souffrez que je vous demande, si apres avoir deû raisonnablement regner en Assirie, vous pourrez vous contenter de regner dans mon coeur : et si apres avoir pensé avoir une multitude infinie de Sujets, vous pourrez estre satisfaite de n'avoir que le malheureux Atergatis pour Esclave ? Comme Istrine alloit respondre, le Prince Intapherne se raprocha d'eux : et commença d'aprendre à la Princesse sa Soeur, quelle estoit la Cour où elle alloit, afin qu'elle sçeust comment elle s'y devoit conduire. Il luy dépeignit en peu de mots, l'humeur violente et imperieuse d'Arsamone, et la vertu et la sagesse de la Reine Arbiane : mais lors qu'il vint à luy parler de la princesse de Bithinie, il luy donna tant de loüanges, et la loüa mesme d'une maniere, qui faisoit si bien voir qu'il craignoit de ne la loüer pas assez, qu'Istrine s'imagina qu'il l'aimoit autant qu'il l'estimoit. De sorte que prenant la parole ; si je ne sçavois, dit elle au Prince son Frere, que vous avez presques toûjours esté à l'Armée, depuis que vous estes en Bithinie, je croirois que la belle Princesse dont vous me parlez si avantageusement, auroit un peu trop engagé vostre coeur : mais comme je sçay toutes vos victoires, je ne puis croire que vous vous soyez laissé vaincre. Nous avons sans doute esté vainqueurs à la Guerre, repliqua Intapherne, mais j'ay esté vaincu par l'Amour : et cette liberté que j'avois conservée au milieu de toutes les Belles de Babilone, s'est perduë à Chalcedoine, en voyant la Princesse de Bithinie : c'est pourquoy preparez vous ma chere Soeur, adjousta-t'il, à me voir proteger Atergatis aupres de vous, avec plus d'ardeur que jamais : car aujourd'huy que je scay par ma propre experience, quelle est cette cruelle passion, qui fait les plus grandes douceurs, et les plus sensibles infortunes de la vie, je m'interesse encore plus que je ne faisois, à celle qu'il a pour vous. Je pensois, repliqua Istrine en soûriant, que ceux qui estoient amoureux, estoient si occupez pour eux mesmes, qu'ils n'avoient pas loisir de s'employer pour les autres : mais à ce que je voy, je me suis trompée en mon opinion. Cependant, adjousta-t'elle, je voy bien qu'il faut que je me prepare à avoir autant d'amitié pour la Princesse de Bithinie, que vous avez d'amour, si je veux estre bien aveque vous. Il est certain, reprit-il, que si vous ne l'aimiez pas, vous me feriez un despit estrange : mais cela n'a garde d'arriver, n'estant pas possible de la connoistre sans l'aimer principalement ayant l'ame aussi sensible au merite extraordinaire que vous l'avez. Cette Princesse à mesme cette conformité aveque vous ajousta-t'il, d'avoir pensé estre Reine de Pont comme vous l'avez pensé estre d'Assirie, quoy que la chose aye manqué pas les causes differentes. Elle a aussi un Frere qu'elle aime comme vous en avez un, et qui l'aime aussi cherement : il est absent d'elle comme j'ay esté esloigné de vous : et je trouve tant de rapport entre vostre fortune et la sienne, que quand vous ne l'aimeriez pas par connoissance, vous la devriez aimer par simpathie. Lors que nous serons à Chalcedoine, reprit-elle, nous verrons ce qui en arrivera : cependant dites moy s'il vous plaist, en quel estat est la Guerre ? car je vous advouë que je souhaiterois ardamment qu'elle fust finie. Quoy qu'Arsamone ait tousjours vaincu, reprit Intapherne, il a encore beaucoup à vaincre : car le Roy de Pont, apres avoit perdu deux Batailles, est presentement à la Teste d'une Armée, ayant encore pour retraite la Capitale de son Estat, qui n'est pas aisée a prendre : car comme vous le sçavez sans doute, Heraclée est forte à cause de la Mer, au bord de laquelle elle est scituée. D'autre part, Araminte sa Soeur est dans Cabira, entre les mains d'un de ses Amans, nommé Artane : qui l'enleva lors que le Roy de Pont revint à Heraclée, apres avoir obtenu sa liberté, par la generosité de cét illustre Estranger nommé Artamene, qui a rendu les Armes de Ciaxare si victorieuse, et dont la reputation est si grande. De sorte que quand on aura achevé de vaincre le Roy de Pont ; que l'on aura deffait son Armée ; et pris Heraclée ; il faudra apres cela combatre Artane, et prendre Cabira. Ha mon Frere, s'escria Istrine, que de perils à esviter, et que d'inquietudes à souffrir, devant que de voir la Paix en Bithinie, et le repos dans mon coeur ! Apres cela, comme l'amour d'Intapherne estoit nouvelle et violente, il ne pût estre longtemps sans en parler : de sorte que la Princesse Istrine voulant avoir cette complaisance pour luy, fit ce qu'il souhaittoit : mais de grace, luy dit-elle, aprenez moy comment l'amour s'est emparé de vostre coeur ? avez vous aimé la Princesse de Bithinie dés que vous l'avez veuë ? est-ce par sa beauté toute seule, ou par les charmes de son esprit, que vous avez esté vaincu ? et vostre passion a-t'elle este aussi violente qu'elle est, dés qu'elle a commencé d'estre ? Quand nous arrivasmes en Bithinie Atergatis et moy, reprit Intapherne, nous allasmes droit à l'Armée : de sorte que n'ayant veû la Princesse Istrine qu'au retour de la Campagne, il n'y a pas encore long temps que mon coeur est engagé. Il est vray qu'il faut conter sa captivité, du premier moment que je vy la Princesse de Bithinie : estant certain que mes yeux n'eurent pas plustost rencontré les siens, que je sentis ce que je ne sçaurois exprimer. Il me sembla que j'avois trouvé ce que j'avois cherché longtemps : sa beauté me donna de l'admiration : mais je m'imaginay pourtant, que je m'en estois formé une idée auparavant. Je creûs d'abord qu'elle avoit autant d'esprit que de beauté ; et autant de vertu que d'esprit : si bien que me l'imaginant toute accomplie, il me semble que je desiray de l'aimer, et que je dis en moy mesme, qu'un homme qui en seroit aimé seroit bien heureux. Ne vous estonnez pas, adjousta-t'il, si vous m'entendez parler avec incertitude, de ce qui se passa dans mon coeur : car enfin ma chers Soeur, il s'y passa tant de choses differentes, que je n'en puis presques parler aveque verité. Ce que je sçay de plus certain, est que j'eus pour elle toute l'admiration dont je suis capable : mais ce qui acheva de me perdre, fut que les premieres paroles que j'entendis de la bouche de cette admirable Personne, ne furent pas seulement pleines d'esprit, et de civilité ; mais encore de loüanges qu'elle me donna, parce que la Renommée m'avoit flatté durant la Campagne : de sorte que j'auray toute ma vie à me reprocher, qu'elle m'a loüé injustement, avant que je l'aye pû loüer avec justice. Depuis cela, ne me demandez point ce que j'ay fait : car je n'ay fait autre chose, qu'aporter autant de soin à refferrer les chaines qui me captivent, que les autres en aportent quelquesfois à rompre les leurs. Cependant je souffre mon mal sans me pleindre : et si Atergatis n'avoit donné lieu à cette Princesse, de deviner ma passion, par une conversation qu'il eut avec elle ; elle ignoreroit encore que je suis l'homme du monde qui l'adore avec le plus de respect. Apres cela, comme il estoit desja assez tard, il fut resolu qu'on ne partiroit que le lendemain ; ainsi ils eurent tout le reste du jour à s'entretenir. Mais enfin Madame, nous partismes du lieu où nous estions, qui estoit esloigné de trois journées de Chalcedoine ; et nous trouvasmes en chemin le Chariot d'Arbiane qui nous attendoit, avec un des principaux Officiers de cette Reine, qui estoit chargé de dire mille choses obligeantes à la Princesse Istrine. En effet elle fut reçeuë admirablement bien, et d'Arsamone, et d'Arbiane, et de la Princesse leur Fille : on la logea dans un des plus beaux Apartemens du Palais, et on luy rendit tout l'honneur qui estoit deû à son merite, aussi bien qu'à sa condition. Il arriva mesme que la Princesse de Bithinie eut autant d'inclination pour Istrine, qu'Istrine en eut pour elle : de sorte que cherchaut toutes deux à se faire aimer l'une de l'autre, elles s'aimerent bien tost tendrement : et l'amitié s'empara presques aussi promptement de leur coeur, que l'amour s'estoit emparé de celuy d'Intapherne. Comme leurs Apartemens estoient fort proches, elles se voyoient a toutes les heures où elles se pouvoient voir : et elles furent bientost assez bien ensemble pour se confier toutes leurs avantures. De sorte que la Princesse de Bithinie reprenant les siennes dés sa plus tendre jeunesse, aprit à Istrine l'amour de Sinnesis pour elle ; la mort de ce Prince, et tout ce qui luy estoit arrivé jusques à l'heure qu'elle parloit. Istrine de son costé, luy racontant aussi ses malheurs, et luy confiant mesme l'amour qu'Atergatis avoit pour elle, il se fit un eschange mutuel de secrets entre ces deux belles Princesses. Cependant quoy que la Princesse Istrine fust encore assez triste de la mort de Nitocris, comme elle arriva en une Cour où la victoire avoit mis la joye, il falut qu'elle se resolust à prendre sa part des divertissemens qu'on luy donna. Ce n'est pas que l'absence du Prince Spitridate n'affligeast extrémement, et la Reine de Bithinie, et la Princesse sa Fille, et tous les honnestes Gens de la Cour : mais apres tout, comme Arsamone est un Prince qui se fait craindre, et qu'il vouloit jouïr de tous les fruits de la victoire, tous les plaisirs estoient alors à Chalcedoine : ce Prince disant qu'il estoit bien juste, que ceux qui avoient eu tant de peine à luy aider à vaincre, eussent quelque divertissement à la fin de la Campagne. Il ne faut pourtant pas Madame, s'imaginer cette Cour comme celle d'un Grand Roy en Paix, où tous ces hommes de fer et de sang ne se trouvent point : mais il faut s'imaginer un meslange prodigieux, de toutes sortes de Gens : d'Officiers d'Armée ; de Volontaires ; de Gens de la Cour ; de Soldats de fortune, de Magistrats ; de Sacrificateurs ; et pour le dire en un mot, de toutes sortes de conditions ; pour concevoir ce qu'estoit alors la Cour de Bithinie. Car comme la Guerre met le desordre à tout, et qu'il n'y a personne qui dans ces fâcheux temps ne veüille s'eslever au dessus de ce qu'il est ; on voyoit alors dans la Chambre du Roy de Bithinie, des Gens qui n'en eussent osé regarder la Porte, s'il eust esté paisible dans son Estat. Mais comme il avoit besoin de tout pour achever de vaincre, il souffroit que les Gens de la Ville, et de la plus mediocre Condition, se missent au rang des Gens de la Cour pour quelque temps : afin que ne desobligeant personne, tous ses Sujets se trouvassent heureux, qu'il fust remonté au Thrône. Cependant cette Cour où les veritables honnestes Gens estoient meslez avec tant d'autres qui ne l'estoient point, estoit pourtant magnifique : et son tumulte mesme avoit quelque chose de si divertissant, qu'il m'est arrivé plus d'une fois, de passer tout un jour dans le Palais du Roy en mauvaise Compagnie sans m'ennuyer ; sans en avoir d'autre raison, sinon que cette Compagnie estoit grande : et que la diversité occupoit mes yeux, et mon esprit tout ensemble. Cette Cour estant donc telle que je viens de vous la dépeindre, tous les plaisirs y estoient en foule : on y faisoit des Courses de chevaux ; des Combats de Barriere ; des Jeux de prix ; des Bals ; des Musiques ; et des Festins : mais à toutes ces choses, Intapherne et Atergatis paroissoient avec tant d'esclat, qu'ils attiroient l'admiration de tout le monde. Ce qui estoit pourtant le plus avantageux pour eux, c'est qu'ils aqueroient l'estime des Princesses qu'ils adoroient : n'estant pas possible qu'elles les pussent voir agir si esgallement bien, en des choses si differentes ; sans advoüer qu'ils meritoient toutes les loüanges qu'on leur donnoit. Je me souviens d'un jour entre les autres, qu'il y avoit eu Assemblée chez la Reine de Bithinie, où Intapherne avoit dancé de si bonne grace, que tout la Compagnie n'avoit parlé d autre chose ce soir là. En effet Madame, ce Prince qui se bat comme un Lyon, quand il est à la Guerre, dance comme s'il n'avoit jamais fait autre chose qu'aller au Bal : ce n'est pourtant pas de cette espece de dance, qui fait quelquesfois dire que des Gens de qualité s'aquitent trop bien de cét agreable exercice : car il le fait d'une maniere si noble, et d'un air si libre, si galant, si aisé, et si naturel, que c'est moins par les pas qu'il a pris, que par sa bonne grace, qu'il charme les yeux de ceux qui le voyent. Mais pour en revenir où j'en estois, un soir qu'il y avoit eu Bal chez la Reine Arbiane, la Princesse Istrine estant entrée dans la Chambre de la Princesse de Bithinie qui l'en pria ; afin de parler encore quelque temps ensemble, quoy qu'il fust desja assez tard ; elles se mirent à s'entretenir de toutes ces sortes de choses, qui font les nouvelles du Bal, et qui fournissent tant à la conversation de celles qui y vont, et qui sont d'humeur à les remarquer. Apres avoir donc parlé de celles qui estoient belles ; de celles qui ne l'estoient guere, ou qui ne l'estoient point ; de celles qui avoient peu, ou beaucoup dancé ; et en avoir cherché la cause : la Princesse de Bithinie se mit à loüer Intapherne, et Atergatis : en suitte de quoy voyant qu'Istrine n'osoit presques ny la contredire, ny tomber d'accord de ce qu'elle disoit, elle se mit à luy en faire la guerre : luy soustenant que puis qu'elle n'osoit loüer Atergatis, il falloit qu'elle ne l'aimast guere moins que le Prince son Frere. Cependant, adjousta-t'elle en sousriant, si cela est, vous faites grand tort à nostre amitié : car je vous ay dit tout ce qui s'est jamais passé dans mon coeur ; et toutesfois vous me cachez ce qu'il y a dans le vostre, puis que vous m'avez dit qu'Atergatis vous aime, sans m'advoüer que vous l'aimez. Je suis mesme bien plus coupable que vous ne pensez (reprit malicieusement Istrine, pour se vanger de la guerre qu'elle luy faisoit) car j'ay plus d'un secret que je ne vous ay pas confié : ha ! si cela est, repliqua la Princesse de Bithinie, vous n'avez qu'à vous preparer à ne dormir d'aujourd'huy, si vous ne me les dittes, ou si vous ne me promettez de me les dire. Si j'ay à vous les aprendre, reprit Istrine, il faut que ce soit tout à l'heure : car je pense que si je me donnois le loisir d'y songer, je ne vous les dirois jamais. Vous avez donc d'estrange secrets, reprit la Princesse de Bithinie en riant, puis qu'ils sont si difficiles à dire : j'en a y un entre les autres, repliqua Istrine, que je ne vous dirois point, si je ne sçavois que vous le sçauriez tousjours bien tost, quand mesme je ne vous en dirois rien. Si cela est, dit la Princesse de Bithinie, je ne vous en auray pas grande obligation, puis que vous ne m'aprendrez que ce que vous ne m'aprendriez point, si ce n'estoit que je le dois sçavoir par un autre : mais quoy qu'il en soit, aprenez moy ce secret quel qu'il puisse estre. Puis que vous le voulez sçavoir, Madame, reprit-elle en riant, je vous aprendray que vous estes la plus cruelle Personne du monde, de faire des Esclaves de ceux qui viennent sacrifier leur vie, pour faire remonter le Roy vostre Pere au Thrône : car enfin Intapherne est presentement si peu à luy, et est si absolument à vous, qu'on peut dire que vous elles seule capable, de faire son bon ou son mauvais destin, et de regler sa vie comme il vous plaira. Ha Madame, repliqua la Princesse de Bithinie, vous estes trop vindicative ! et je ne vous ay pas mesme assez offencée, pour vous obliger à me vouloir punir, par une raillerie si forte, et dont le fondement est si faux. Plûst aux Dieux, repliqua Istrine, pour le repos d'Intapherne, que je ne fusse pas si veritable : cependant Madame (adjousta cette Princesse, en prenant un visage plus serieux) ce que je viens de vous dire en riant, ne vous doit pas irriter, ny contre le Prince mon Frere, ny contre moy, car je ne vous l'ay pas dit par ses ordres, et je ne vous le dis pas, pour luy faire sçavoir que je vous l'ay dit : mais seulement pour aprendre de vous, de quelle façon vous voulez que je le conseille ? Je pensois, repliqua la Princesse de Bithinie, que ce que vous me disiez ne m'estoit simplement dit, que pour dire quelque chose : mais puis que vous me parlez plus serieusement, et que l'amitié que j'ay pour vous, ne veut pas que j'aye rien de caché dans le coeur, je vous diray qu'estimant infiniment le Prince Intapherne, je serois au desespoir qu'il s'engageast à m'aimer ; et plus encore qu'il s'y opiniastrast : car enfin apres avoir esprouvé quelle peine il y a à se combatre soy mesme, je ne m'y veux plus exposer. Le Roy mon Pere est si attaché à ses sentimens, et veut si absolument tout ce qu'il veut, poursuivit-elle, que je me suis resoluë à ne vouloir jamais rien, de peur de vouloir quelque chose qu'il ne voudroit pas : c'est pourquoy comme il seroit assez à craindre, que je ne trouvasse quelque gloire, à estre aimée d'un Prince aussi accomply qu'Intapherne, et que je ne m'accoustumasse mesme à le souffrir agreablement ; il faut pour son repos et pour le mien, que vous l'obligiez à n'avoir que de l'estime, et de l'amitié pour moy. En m'ordonnant Madame, repliqua Istrine, ce que vous voulez que je face, il faut s'il vous plaist que vous m'enseigniez ce qu'il faut faire pour vous obeïr ? afin que sçachant comment je puis guerir le Prince mon Frere, de l'amour qu'il a pour vous, je puisse en suitte guerir Atergatis, de celle qu'il dit avoir pour moy. Comme Atergatis aime une Personne infiniment aimable, repliqua la Princesse de Bithinie, je ne pense pas qu'il soit si aisé de le guerir qu'Intapherne : et comme Intapherne, reprit-elle, adore une Princesse incomparablement plus accomplie qu'Istrine, il est à croire qu'il sera bien plus longtemps malade qu'Atergatis. Serieusement, repliqua la Princesse de Bithinie, vous me feriez un plaisir signalé, si vous ostiez du coeur d'Intapherne, cette legere passion que je veux croire qu'il a pour moy : agissez pourtant avec tant d'adresse, adjousta-t'elle en rougissant, que vous ne me faciez pas perdre son estime. En verité Madame, repliqua Istrine, je pense que si j'entreprenois d'oster du coeur d'Intapherne, la passion que vous y avez fait naistre, j'entreprendrois une chose impossible : entreprenez du moins si vous le pouvez, repliqua-t'elle, de l'empescher de me parler de son affection : car s'il ne m'en parle pas, je vous promets de vivre aussi civilement aveque luy, que je fais presentement : et d'avoir pour luy à vostre consideration, la mesme franchise, que j'ay euë jusques icy. Sans mentir Madame, repliqua Istrine, vous estes admirable, de parler comme vous faites : car ne diroit-on pas que le Prince mon Frere, vous a sensiblement outragée de vous adorer, et qu'il est le plus criminel de tous les hommes, de vous aimer plus que personne n'a jamais aimé ? Cependant, adjousta-t'elle en soûriant, j'ay à vous dire, pour vous empescher de traitter Intapherne plus froidement qu'à l'ordinaire, que si vous le faites, je luy feray sçavoir la conversation que nous venons de faire : car encore qu'elle ne luy soit pas avantageuse, je suis tousjours assurée qu'il seroit bien aise d'aprendre que vous sçavez son amour. De grace, repliqua la Princesse de Bithinie, gardez vous bien de faire ce que vous dites : si vous ne voulez que je m'en vange, en aprenant à Atergatis certains sentimens que j'ay descouverts malgré vous dans vostre coeur. Promettez moy donc de vivre en aparence avec le Prince mon Frere, reprit Istrine, comme si vous ne sçaviez point son affection ; et de ne laisser pourtant pas de luy en estre en quelque sorte obligée, et de l'en haïr un peu moins. Je ne sçay (repliqua la Princesse de Bithinie en soûriant à son tour, et en rougissant tout ensemble) si la promesse que vous voulez que je vous face est fort necessaire : car enfin, à parler avec cette sincerité ingenuë, avec laquelle nous nous sommes dit toutes choses, je ne pense pas qu'il soit fort aisé de s'irriter d'estre aimée d'un fort honneste homme. Je comprens bien qu'on peut ne l'aimer pas, et former mesme le dessein de ne l'aimer jamais : mais j'advouë que je ne comprens point qu'on le puisse haïr, sans autre raison sinon qu'il aime : et je suis persuadée au contraire, que quand mesme on haïroit l'Amant, il pouvroit estre qu'on ne haïroit pas sa passion ; si ce n'estoit qu'elle le portast à perdre le respect : car en ce cas là. , comme on ne peut selon mon sens apeller amour, une passion qui n'est point respectueuse, je croy que je haïrois aisément ceux qui ne vivroient pas aveque moy comme ils devroient. Comme le Prince mon Frere, respondit Istrine, ne peut jamais manquer à rien de ce qu'il vous doit, vous me faites le plus grand plaisir du monde, de parler comme vous venez de parler : car puis que vous dites qu'on peut n'aimer pas l'Amant, et ne haïr point sa passion, je suis assurée du moins que vous souffrirez celle d'Intapherne, et si vous voulez, poursuivit-elle, que je die tout ce que je pense, je vous diray encore que je ne desespere pas tant que je faisois il n'y à qu'un moment, du bonheur du Prince mon Frere : car enfin Madame, adjousta-t'elle en riant, il faut estre merveilleusement adroite, pour separer comme cela, l'Amant et l'amour : et pour moy, je vous advouë franchement que je ne le scaurois faire. En effet je ne comprens pas comment on peut aimer à estre aimée d'un homme qu'on ne veut jamais aimer ; et comment on peut souffrir agreablement une affection, en haïssant celuy qui aime. En mon particulier je confesse, que je n'ay pas cette sorte d'esprit qu'il faut avoir, pour distinguer l'amant, de la passion : car quand la passion me plaist, c'est parce que l'Amant ne me desplaist pas. Ce n'est pas que je ne croye quelquesfois que l'amour sert à faire aimer l'Amant ; aussi bien que l'Amant sert à faire souffrir l'amour : mais ce que je soustiens, est qu'on ne peut pas long temps prendre plaisir à estre aimée de quelqu'un, sans que la personne plaise, aussi bien que sa passion : car enfin on ne me persuadera pas aisément, qu'on separe avec tant de facilité que vous dites, l'Amant et l'Amour ; ny qu'on puisse aimer l'un, et haïr l'autre. Si je ne sçavois, reprit la Princesse de Bithinie, que vous ne parlez comme vous faites, que pour en tirer une consequence avantageuse à Intapherne, et desavantageuse pour moy ; je m'estonnerois estrangement de vous voir soustenir une si mauvaise cause, car enfin vous sçavez aussi bien que moy, qu'on n'est pas mesme marry, d'estre estimé par ses plus grands ennemis ; et il est si naturel d'aimer à estre aimée, que je pense qu'on pourroit soustenir, que jamais amour n'a irrité personne : mais c'est sans doute que l'on confond les effets de cette passion avec elle ; aussi bien que les deffauts de ceux qui aiment avec leur amour : estant certain qu'à la separer de tout ce qui la peut rendre nuisible, ou incommode, elle ne desplaira jamais, quoy que ceux qui l'ont puissent quelquesfois desplaire extrémement. Quoy qu'il en soit, dit Istrine, je me contenteray pour le bonheur du Prince mon Frere, que presentement sa passion ne vous irrite point : car pour moy je suis persuadée que si vous le haïssiez, elle vous irriteroit. Je serois sans doute fort injuste, reprit la Princesse de Bithinie, si je haïssois le Prince Intapherne, qui a si glorieusement servy le Roy mon Pere : mais Madame, il y a bien loin de la haine à l'amour. Ce pendant (adjousta-t'elle pour faire finir cette conversation) comme il est fort tard, il est temps que vous alliez dormir, de peur que vostre beau taint, n'eust pas demain cette fraischeur qui vous sied si bien, et qui vous rend si belle ; et que le Prince Atergatis n'en fust en peine, et ne creust vous avoir fait malade en vous faisant trop dancer. Je ne sçay, reprit Istrine en riant, si le conseil que vous me donnez n'est point un peu interessé : et si vous ne songez point autant à avoir demain le taint reposé, et les yeux brillans et tranquiles, qu'à conserver ma santé ; mais quoy qu'il en soie je le veux suivre, et vous obeïr. En disant cela ces deux belles Princesses se quitterent, et furent jouir du repos qu'elles ne laissoient pas prendre aux autres, car enfin Intapherne et Atergatis n'estoient jamais sans inquietude. Ce n'est pas que du costé des Personnes qu'ils aimoient, ils eussent lieu de se pleindre : en effet Intapherne trouvoit la Princesse de Bithinie, la plus douce, et la plus civile du monde : et Atergatis connoissoit bien, malgré toute la retenuë d'Istrine, qu'il n'en estoit pas haï. Mais comme ils ont tous deux infiniment de l'esprit, ils connoissoient bien aussi, que quand mesme ils n'auroient point trouvé d'obstacle, qui les eust empeschez d'estre aimez des Princesses qu'ils aimoient, ils ne seroient pourtant pas heureux sans peine : car ils n'ignoroient pas qu'elles estoient trop sages, pour vouloir jamais rien qui pûst desplaire aux Personnes de qui elles despendoient ; puis que la Princesse de Bithinie avoit autrefois refusé d'estre Reine de Pont, plustost que de desobeir à Arsamone ; et qu'Istrine n'avoit pas aussi voulu sortir de Babilone, par la seule crainte que le Prince Gadate son Pere ne le trouvast mauvais. De sorte que ne doutant point du tout, que le Roy de Bithinie et Gadate, n'eussent des desseins opposez aux leurs, ils ne pouvoient pas manquer d'avoir beaucoup d'inquietude. Car enfin Intapherne sçavoit bien, que tant que la Guerre dureroit, Arsamone feroit esperer à plusieurs Princes, de leur donner sa Fille, afin de les tenir dans ses interests : et que tant que Spitridate ne paroistroit point, il ne songeroit pas à la marier. Car comme on ne sçavoit alors où estoit cét illustre Prince (que nous sçeusmes depuis avoir esté mené en Perse comme estant Cyrus) on ne sçavoit pas aussi, si cette Princesse seroit Reine, ou si elle ne le seroit pas ; et par consequent Arsamone n'avoit garde de se déterminer a disposer d'elle. D'autre part, Atergatis estoit bien adverty, que le Prince Gadate malgré toute l'aversion du Roy d'Assirie pour Istrine, et malgré toute l'amour qu'il avoit pour vous, ne perdoit pourtant pas l'esperance de la voir Reine : car comme elle estoit la seule Personne, que selon les Loix de l'Estat, ce Prince pouvoit espouser, il esperoit tousjours, que les mauvais traitemens qu'on disoit qu'il reçevoit de vous à Babilone, le guerissant de son amour, le rendroient capable de revenir à la raison, et de se marier apres cela par maxime d'Estat, s'il ne se marioit pas par affection.

Histoire du roi d'Assyrie et d'Intapherne : Berise fait obstacle à l'amour d'Intapherne


Ainsi Intapherne, et Atergatis, prevoyant de grands obstacles à leurs desseins, souffroient des maux qu'eux seuls pourroient bien vous representer. Intapherne estoit pourtant le plus malheureux : car comme il n'avoit pas la liberté de parler de sa passion, à la princesse qui la causoit, il estoit encore plus à pleindre qu'Atergatis, Ce n'est pas qu'il n'eust pris la resolution de chercher les voyes de luy en parler, mais il luy estoit tres difficile de la trouver seule. En effet quand elle estoit chez la Reine, elle y estoit environnée de tant de Gens, et elle y estoit en veuë à tant de monde, qu'il n'y avoit pas moyen de songer à l'entretenir en ce lieu là : et quand elle estoit chez elle, il y avoit encore un autre obstacle qui durant quelque temps luy parut invincible. Mais pour vous le faire comprendre Madame, il faut que vous sçachiez qu'il y a à Chalcedoine une Dame nommée Berise, qui quoy qu'elle fist tous les jours cent choses differentes, ne l'abandonnoit presques point aux heures où on la pouvoit voir. Ce n'est pas que la Princesse de Bithinie l'aimast fort, au contraire elle l'importunoit tres souvent : mais c'est que cette Personne s'empresse tellement aupres d'elle, afin que les autres Dames de la Ville croyent qu'elle y est fort bien, et qu'elle est fort aise de la voir, qu'elle est devenuë une des plus accablantes Creatures du monde, s'il est permis de parler ainsi. Car enfin Madame, elle ne songe point si elle importune, pourveû qu'elle soit où elle veut estre : elle arrive presques tousjours devant les autres, chez la princesse de Bithinie : et quoy qu'elle aille apres en d'autres lieux, elle y revient pourtant tousjours pour en sortir la derniere. On a beau ne luy adresser point la parole, elle ne laisse pas d'estre de la conversation, et de le mesler à tout ce qu'on dit : si la Princesse se trouve mal, elle envoye sçavoir de ses nouvelles, trois fois en un jour ; elle ne parle jamais que de ce qui s'est fait, ou de ce qui s'est dit chez elle : elle est de toutes ses promenades, malgré qu'elle en ait : mesme tousjours dans son Chariot quand elle se promene, quoy qu'il y ait d'autres Femmes de plus Grande qualité qu'elle qui n'y soient pas. Enfin Madame, elle agit avec tant de hardiesse, et mesme avec tant d'adresse, que comme la Princesse de Bithinie est douce, et civile, elle vient à bout de la voir plus que personne, lors qu'elle est à Chalcedoine ; quoy que ce soit une des Femmes du monde qui l'importune le plus. Mais ce qu'il y a de plus particulier au procedé de Berise, et mesme si vous le voulez, de plus merveilleux : est qu'elle n'est pas seulement de chez la Princesse de Bithinie, elle est encore de chez la Reine, et n'est mesme guere moins de la Ville que de la Cour, quoy qu'elle ne veüille pas passer pour en estre. En effet, je pense pouvoir dire sans mensonge, qu'elle est de toutes les Funerailles : de toutes les Nopces ; de toutes les Festes qu'on fait pour la naissance des Enfans ; et de tous les divertissemens publics, et particuliers. Enfin Madame, il n'y a personne d'affligé qu'elle n'aille consoler ; ny personne en joye avec qui elle n'aille se réjouir. Mais quoy qu'elle face cent choses differentes, elle les fait toutesfois avec tant d'empressement, et tant de diligence, qu'on diroit qu'elle ne bouge de chez la Princesse de Bithinie ; puis qu'il est vray, que de par tout elle retourne tousjours là. D'ailleurs, il est encore à remarquer, que jamais Berise n'a advoüé qu'elle ne sçeust pas une nouvelle qu'on ait dit en sa presence : luy semblant qu'il iroit de son honneur, si un autre sçavoit quelque chose qu'elle ne sçeust pas. Cependant quoy qu'elle die qu'elle sçait ce qu'on luy veut dire, bien qu'elle ne le sçache point du tour ; elle ne laisse pas de trouver certains biais adroits, afin qu'on luy raconte tout du long, ce dont il s'agit : mais pour faire croire qu'elle en est bien informée, elle dit à ceux qui luy parlent, qu'il y a encore quelques particularitez qu'elle sçait, et qu'ils ne sçavent pas, et qu'elle leur dira une autre fois ; apres quoy elle raconte à d'autres ce qu'elle s'est fait raconter ; assurant hardiment, qu'elle l'a sçeu la premiere. De plus, elle a encore la fantaisie, d'avoir un secret, ou pour mieux dire l'aparance d'un secret, avec tous les Gens qu'elle voit, pourveû que ce soient des Gens de la Cour : et il ne se passe point de jour, qu'elle ne parle bas les uns apres les autres, à tous ceux qu'elle rencontre : soit de Guerre ; soit d'affaires d'Estat ; soit de nouvelles de Cabinet ; soit de nouvelles de galanterie ; soit de médisance ; ou de bagatelles. Enfin Madame, je puis vous assurer, que jamais qui que ce soit, n a eu un pareil empressement, ny n'eut tant d'occupation, sans avoir aucune affaire. En effet Madame, je me souviens d'un jour entre les autres, que le Prince Intapherne qui ne l'aimoit pas, observa ce qu'elle fit ; qui vous fera connoistre, combien elle estoit occupée, en vous aprenant ce qu'elle fit ce jour là. Vous sçaurez donc Madame, qu'il y a un Temple à Chalcedoine, où la devotion de toutes les Belles les attire plustost qu'à aucun autre : excepté les deux Princesses, qui vont à un petit Temple qui est plus proche du Palais. De sorte que Berise, pour ne rien perdre, fut d'assez bonne heure à celuy où toutes les belles vont : quand il fut un peu plus tard, elle fut au lever de la Reine ; de là, à celuy des deux Princesses, qui estoient un peu plus paresseuses qu'elle : en suite elle les suivit au Temple, où elle les laissa, pour s'en aller consoler un homme qu'elle ne connoissoit guere, qui avoit perdu sa Femme : apres quoy elle fut disner chez une Dame, qu'elle n'aimoit pourtant pas trop. Au sortir de Table elle fut se réjoüir du Mariage d'une Fille de la connoissance ; et de là elle fut voir une de ses Parentes. En suitte, elle retourna faire un tour chez la Princesse de Bithinie : où apres avoir ranconté tout ce qu'elle avoit apris ailleurs, elle en ressortit, pour aller voir mettre en Mer pour la premiere fois, une superbe Gallere qu'un de ses Amis avoit armée par les ordres du Roy. Apres cela, elle fut faire deux ou trois de ces visites, qui ne durent guere plus que le compliment qu'on fait en entrant, ou en sortant ; et qui ne servent qu'à faire sçavoir à ceux qui les font, qui sont ceux qui sont dans les Maisons où ils entrent et sortent si promptement : encore quand il s'y trouve beaucoup de Monde, ne sçavent-ils pas trop bien, qui ils y ont trouvé, et qui ils y ont laissé. Au sortir de ces visites, Berise fut faire un tour au bord de la Mer, où l'on se promenoit en cette Saison : et de là elle retourna chez la Princesse de Bithinie, à qui elle sçavoit qu'on donnoit le soir une magnifique Colation dans un Jardin ; de sorte que l'y accompagnant, elle eut sa part du plaisir. Ce ne fut pourtant pas encore assez : car cette Princesse estant retournée au Palais d'assez bonne heure, Berise fut faire ses excuses elle mesme ; en un lieu où elle s'estoit priée elle mesme de souper : de là elle fut au Bal, chez une Dame qui marioit sa Fille : et devant que de s'aller retirer, elle fut encore au coucher de la Princesse de Bithinie. Vous pouvez juger Madame, que ce jour là fut bien employé : et que toute autre que Berise, auroit eu de quoy s'en occuper deux. Il faut pourtant dire, parce qu'il est vray, que cette Dame ne seroit pas trop desagreable, ny de conversation trop ennuyeuse, si elle ne s'empressoit pas tant d'aller par tout ; de parler de tout ; et d'estre de toutes choses : mais en mesme temps il faut dire encore une fois, qu'il y a peu de personnes qu'elle n'inconmode pour le moins une fois le jour, quoy qu'elle voye tout ce qu'il y a de Gens de qualité à la Cour ; puis qu'elle voit presques tousjours la Princesse de Bithinie, qui en est le plus grand ornement, et qui attire le plus de monde chez elle. Apres cela Madame, il vous est aisé de juger, qu'une Personne qui incommode tant de monde, importunoit estrangement Intapherne, en luy ostant les moyens de parler de son amour à la Personne qu'il adoroit : aussi vint-il à la haïr de telle sorte, qu'il n'aimoit guere plus la Princesse de Bithinie, qu'il haïssoit Berise. Si bien qu'encore qu'il soit le plus civil de tous les hommes, particulierement pour les Dames ; il avoit une telle disposition à contredire celle-la, qu'il le faisoit continuellement, excepté quand elle loüoit la Princesse qu'il aimoit : encore trouvoit-il quelquesfois lieu de contester ce qu'elle disoit, en soustenant ou qu'elle ne la loüoit pas assez, ou qu'elle ne la loüoit pas de la maniere dont elle le devoit estre : et il avoit mesme bien de la peine, quoy qu'il n'ait nulle inclination à médire, à ne blasmer pas ouvertement la façon d'agir de Berise. De plus, il avoit encore ce malheur là, qu'elle l'accabloit plus qu'un autre : car comme elle avoit remarqué, qu'il estoit fort bien, et avec Arsamone, et avec Arbiane, et avec la Princesse leur Fille, elle s'empressoit encore plus aupres de luy, qu'elle ne faisoit aupres des autres : de sorte qu'elle se tenoit bien plus assidûment chez la Princesse, lors qu'il y estoit, que lors qu'il n'y estoit pas. Cependant la crainte de passer pour incivil, et l'exemple de la Princesse de Bithinie, faisoit qu'il la souffroit malgré qu'il en eust ; se contentant pour se vanger, de la contredire continuellement, parce qu'il ne s'en pouvoit empescher : mais lors qu'il estoit avec Istrine, que ne luy disoit-il point de Berise ! Mais ma chere Soeur, luy disoit il un jour en ma presence, que ne persuadez vous à la Princesse de Bithinie, qu'il y va de sa gloire, de ne se laisser pas eternellement obseder, par cette Personne empressée, qui est par tout où l'on peut estre, et qui est pourtant toûjours chez elle, comme si elle n'en partoit point ? Car enfin c'est aux Personnes de sa condition, à apeller celles qu'elles veulent voir tous les jours : au contraire : repliqua Istrine, il semble que c'est cette condition, qui oste à la Princesse de Bithinie la liberté de choisir celles qu'elle veut qui la voyent souvent : car enfin on s'est imaginé, que les Portes des Palais des Rois, doivent estre comme celles de Temples, où tout le monde est reçeu : et que parce qu'on est eslevé au dessus des autres, on doit tousjours estre en veuë à toute la Terre. En effet, que pensez vous que diroit Berise, si la Princesse de Bithinie luy faisoit dire qu'elle ne la vist plus tant ? et que pensez vous mesme qu'en diroient ceux que Berise importune le plus ? Ha pour moy, interrompit Intapherne, je dirois que la Princesse auroit admirablement bien fait, et qu'elle m'auroit fait un grand plaisir : joint aussi que je ne comprens point du tout, que parce qu'elle est Princesse, elle soit obligée de se laisser persecuter par une Personne incommode. Je sçay bien, reprit Istrine, que cela est tres fâcheux : mais il est pourtant vray que celles qui veulent trop choisir leurs connoissances, se font cent ennemies qui les deschirent, quand l'occasion s'en presente : et qu'elles viennent mesme à passer, ou pour estre trop partiticulieres ; ou pour estre trop difficiles ; ou pour estre inciviles. De sorte que comme l'estat des affaires d'Arsamone, fait qu'il a besoin de tout, la Princesse sa Fille n'auroit garde d'aller desobliger une Personne comme Berise : qui allant en mille lieux, feroit un vacarme estrange, si on pensoit regler ses visites. Vous m'en direz ce qu'il vous plaira, dit Intapherne, mais je ne puis trouver bon que Berise soit tousjours où je voudrois ne la trouver jamais. Pour moy, dis-je alors à la Princesse Istrine, je trouve que ce seroit mesme rendre un bon office à Berise, que de la renfermer dans son Quartier : car enfin si elle estoit où elle doit estre, ce seroit une Personne assez aimable, et qui n'auroit du moins rien de plus incommode qu'une autre. Mais parce qu'elle est tousjours où on ne la demande point, et quelle est où elle ne devroit pas estre si souvent, elle en paroist sans doute ce qu'elle n'est pas. C'est pourquoy je voudrois qu'on luy fist comprendre, qu'à moins que d'estre d'un merite extraordinaire, et d'estre mesme apellée avec empressement par les Personnes de vostre condition, celles de la sienne ne doivent jamais s'empresser, d'aller opiniastrément chez celles de la vostre, comme elle va chez la Princesse de Bithinie : car enfin entre les Personnes fort inesgalles en qualité, il n'y a que le merite extraordinaire, qui en puisse faire la liaison. Mais qui vous a dit, repliqua Istrine, que Berise ne croye pas en avoir beaucoup ? quand cela seroit, repris je, il faudroit encore qu'elle attendist que la Princesse de Bithinie, luy donnast la familiarité qu'elle prend avec elle : car si effectivement elle avoit du merite, elle ne seroit pas assez peu genereuse, pour avoir la lascheté de s'empresser tant à l'aller faire paroistre. Mais apres tout, adjoustay je, encore faut-il excuser Berise : car puis qu'on excuse bien quelquesfois les plus funestes effets, des passions les plus violentes ; et que l'amour, l'ambition, et la jalousie, trouvent des Gens qui s'en servent pour justifier leurs injustices, je pense qu'on doit avoir quelque indulgence pour Berise, qui a assurément dans le coeur, une passion qui n'est guere moins forte que celles dont je viens de parler, et que beaucoup d'autres ont aussi bien qu'elle, quoy qu'elles ne la facent pas tant paroistre. Ha Orcame, s'escria Istrine, n'allez pas insulter sur la pauvre Berise, ou l'accuser de quelque crime où elle ne pensa jamais ! Pour moy, reprit Intapherne, je consens qu'on luy en suppose mille au lieu d'un ; c'est pourquoy Orcame, dites nous promptement, quelle est la passion de Berise ? C'est Seigneur, repris-je, celle de passer pour estre de la Cour : car enfin croyez s'il vous plaist, que je ne m'esloigne point de la verité, lors que je vous assure que cette sorte d'envie est une passion, et mesme une passion violente. En mon particulier, je connois des Femmes de la Ville, bien plus spirituelles, et bien plus aimables que Berise, qui ont cette passion dans l'ame, qui les tirannise d'une telle sorte, qu'elle fait autant de changement en leur coeur, que l'amour ; la jalousie ; ou l'ambition y en pourroient faire : puis qu'elles en viennent au point de ne pouvoir souffrir tout ce qui n'est pas de la Cour. En effet, les hommes qui ne sont point de profession d'aller à la guerre, leur sont insuportables ; les Femmes de leur condition, leur font honte à voir souvent ; leur Famille quand elles y sont quelquesfois, les fait mourir d'ennuy : elles ne sçavent plus de quoy parler ; et la passion qui les possede est si forte, qu'elles ne croyent vivre, qu'où elles ne devroient presques jamais estre ; si ce n'est, comme je l'ay desja dit, lors qu'on les y appelle de bonne grace. Car en ce cas là j'advouë que la Cour est une douce et agreable chose : et que de quelque condition qu'on soit, on y peut tenir sa place avec bien-seance, et avec honneur. Cependant ce que je viens de dire, n'empesche pas que je n'excuse la pauvre Berise : estant certain que la passion de la Cour est une passion plus violente, que vous ne la pouvez concevoir. Quoy qu'il en soit, dit Intapherne à Istrine, vous me ferez un plaisir signalé, si vous pouvez la bannir de chez la Princesse de Bithinie : ne m'estant plus possible de me resoudre de voir eternellement une Personne, qui ne fait jamais rien de ce qu'elle devroit faire ; qui n'est jamais où elle devroit estre ; qui parle de tout ce qu'elle ne devroit point parler ; et qui m'importune plus tout seul, qu'elle n'importune tous les autres, quoy qu'elle incommode toute la Cour. Que si toutesfois vous ne la pouvez pas bannir, faites moy donc du moins la grace de l'entretenir, tant que je seray où elle sera, et où vous serez ; car je vous advouë que je ne puis souffrir qu'elle me parle, et moins encore qu'elle parle tousjours à la Princesse que j'adore. Istrine entendant parler Intapherne de cette sorte, comprit aisément la raison pourquoy il haissoit tant Berise : si bien que ne pouvant s'empescher d'en rire, elle luy dit en raillant, que l'envie estoit une passion trop basse, pour se trouver dans son coeur : c'est pourquoy, adjousta-t'elle, laissez joüir la pauvre Berise en repos, d'un bien qu'elle prend tant de peine à aquerir. Comme Intapherne alloit respondre à Istrine, la Princesse de Bithinie entra, suivie de Berise seulement ; ses Femmes estant demeurées dans l'Antichambre. Comme la Princesse Istrine avoit alors assez de disposition à rire, la veuë de Berise l'augmenta de telle sorte, que tout le respect qu'elle vouloit rendre à la Princesse de Bithinie en la recevant, ne la pût empescher d'esclater. Si bien qu'estant obligée de luy en faire un compliment, je vous demande pardon Madame, luy dit elle, de ce que la joye que j'ay d'avoir l'honneur de vous voir, m'a trouvée avec une disposition si enjoüée, pour ne dire rien davantage, que je ne puis vous la tesmoigner plus serieusement. Je vous pardonne volontiers, repliqua cette Princesse ; à condition toutesfois que vous me direz la cause de cét enjoüement, que je voy bien dans vos yeux, que vous voudriez renfermer dans vostre coeur : car si je ne me trompe, ce doit estre une agreable chose à sçavoir, n'estant pas trop accoustumée de rire mal, à propos. Je vous assure Madame (reprit Istrine en riant toûjours) que je voudrois que vous le sçeussiez desja, si ce n'estoit que je crains que le Prince mon Frere ne s'y oppose. Pour l'en empescher (interrompit Berise qui vouloit tousjours se mesler de toutes choses) je vous promets de l'entretenir aussi long temps que vous voudrez : il n'est nullement necessaire, reprit-il, que vous preniez cette peine, car ne pouvant jamais m'opposer aux volontez de la Princesse, je consens qu'on luy die tout ce qu'elle voudra sçavoir. Toûsjours faut-il bi ?, luy repliqua malicieusement Istrine, que vous entreteniez Berise durant que j'obeïray à la Princesse : car vous n'ignorez pas, que quand elle seroit seule, je ne pourrois pas mesme luy dire tout haut, ce qu'elle veut sçavoir de moy. Intapherne voulut encore dire quelque chose, mais la Princesse de Bithinie luy ayant imposé silence, et luy avant ordonné d'entretenir Berise, il falut qu'il obeïst : ainsi la pauvre Berise, sans sçavoir qu'elle estoit elle mesme la cause du secret qu'Istrine avoit à dire à la Princesse de Bithinie, se mit à parler à Intapherne, et à employer tout son esprit, et toute son adresse, à tascher de sçavoir par luy, ce qu'elle mouroit d'envie d'aprendre, et ce qu'il ne luy aprit point du tout, comme vous pouvez penser. Mais pendant qu'il s'ennuyoit avec Berise, la Princesse de Bithinie se divertissoit fort avec Istrine : car elle dit depuis, qu'elle luy avoit si plaisamment raconté la conversation que le Prince Intapherne et moy, avions euë avec elle, qu'elle n'avoit jamais guere passé d'heure plus agreablement. Istrine fit pourtant ce recit, d'une maniere qui luy fit comprendre, la principale cause de la haine d'Intapherne pour Berise : croyant qu'il estoit tousjours avantageux au Prince son Frere, qu'elle sçeust que l'amour qu'il avoit pour elle, faisoit une partie de l'aversion qu'il avoit pour cette Personne. Cela ne luy fut pourtant pas aussi avantageux qu'elle le pensoit : car la Princesse de Bithinie, qui ne cherchoit qu'à esviter les occasions d'estre seule avec Intapherne, prit la resolution de faire plus de carresses à Berise, qu'elle n'avoit accoustumé : quoy qu'elle n'en dist pourtant rien alors à Istrine. Cependant pour commencer de le tourmenter par Berise, elle parla si long temps à Istrine, qu'enfin ayant pitié de l'ennuy qu'elle voyoit qu'il avoit, elle le remit de la conversation. Et bien Madame, luy dit-il, trouvez vous que j'aye eu tort de parler comme j'ay fait ? je trouve, dit-elle, que vous avez raison, et que vous avez tort tout ensemble : je vous assure Madame (interrompit Berise qui vouloit flatter Intapherne) que j'ay assez de peine à croire, que le Prince Intapherne n'ait pas raison en toutes choses ; et si je devine bien (adjousta-t'elle pour faire la Personne fort esclairée) il n'a pas tant de tort que vous pensez. Ha Berise (s'escria la Princesse de Bithinie en riant) si vous deviniez ce que c'est, vous le condamneriez plus que moy ! car encore, poursuivit-elle, je tombe d'accord qu'il a raison en quelque chose, mais vous soustiendriez sans doute qu'il a tort en tout. Il faut pourtant, repliqua t'elle, que son crime ne vous fâche guere, puis que vous en riez de si bon coeur. Ne pensez pas, dit alors Istrine, qu'encore que la Princesse condamne le Prince mon Frere, qu'il soit fort criminel ; puis qu'il est vray qu'elle le condamne injustement sans qu'elle ait pourtant interest en l'affaire dont il s'agit. Berise paroissant alors fort embarrassée, à vouloir deviner ce que ce pouvoit estre, rapella dans sa memoire, tout ce qui s'estoit passé à la Cour depuis quelques jours, afin d'en tirer quelque consequence : mais comme elle ne cherchoit pas en elle mesme la cause de l'enjoüement d'Istrine, et du secret qu'elle en avoit fait à la Princesse de Bithinie, elle n'avoit garde de la trouver : de sorte que plus elle resvoit, plus elle divertissoit celles qui se divertissoient à ses despens. Cependant Intapherne fut bien estonné, de remarquer quelques jours apres cette conversation, que la Princesse de Bithinie avoit plus de civilité pour Berise qu'elle n'avoit accoustumé : car non seulement elle la souffroit, mais elle luy parloit davantage, et la retenoit avec empressement lors qu'elle s'en vouloit aller, principalement quand Intapherne y estoit. Vous pouvez juger Madame, qu'une Personne qui alloit en cent lieux où on ne la demandoit pas, eut une assiduité estrange à demeurer à un lieu où elle croyoit estre fort agreable, et fort necessaire : aussi s'attacha-t'elle si opiniastrément à cette Princesse, s'il est permis de parler ainsi, qu'elle en devint presque inseparable. Elle ne laissoit pourtant pas de faire encore cent autres choses, et d'aller en cent autres lieux : mais elle mesnageoit si bien son temps, qu'elle y alloit à des heures où on ne voyoit point la Princesse de Bithinie : ainsi il sembloit qu'elle ne l'abandonnast jamais. Intapherne voyant cette nouvelle faveur, en fut estrangement surpris, car il sçavoit bien que cette Princesse n'aimoit pas Berise : de sorte que s'en plaignant à Istrine, et la conjurant de luy dire si elle comprenoit la raison pourquoy Berise estoit plus en faveur qu'a l'ordinaire ? il trouva qu'elle en estoit aussi en peine que luy. Atergatis mesme, tour plein d'esprit qu'il est, ne penetroit point ce secret : de sorte que ce Prince en estoit en une inquietude extréme. S'il eust pourtant sçeu ce qui se passoit dans le coeur de la Princesse de Bithinie, il n'eust pas esté si inquiet : car elle a advoüé depuis à la Princesse Istrine, que la principale raison qui faisoit qu'elle se servoit de Berise, pour oster toutes sortes d'occasions à Intapherne de luy parler de sa passion ; estoit que l'estimant d'une façon toute particuliere, et sentant dans son coeur je ne sçay quelle disposition avantageuse pour luy, elle ne vouloit pas se trouver dans la necessité de luy dire rien ny de trop fâcheux, ny de trop favorable : mais comme il ne pouvoit pas deviner ce qui se passoit dans l'ame de cette Princesse, il estoit tres inquiet et tres affligé. Istrine qui sçavoit toutes les raisons qui vouloient que le Prince son Frere ne s'engageast pas trop à un dessein qui avoit beaucoup de difficultez, fit ce qu'elle pût pour l'obliger à ne songer pas encore à se declarer, et à attendre à parler de son amour, que la Guerre fust terminée : mais quoy qu'il fist semblant de ceder à son advis, il demeura pourtant dans le sien, et se resolut de descouvrir sa passion à la Princesse de Bithinie, lors qu'il en pourroit trouver l'occasion favorable. Mais Madame, la difficulté fut de trouver cette occasion : à cause de l'assiduité de Berise et de son empressement. Apres avoir donc cherché plusieurs jours inutilement, par quelle voye il pourroit venir à bout de son dessein, il s'advisa d'une invention qui luy reüssit : qui fut de faire que Berise fust si occupée un jour tout entier, qu'elle ne pust aller chez la Princesse de Bithinie : si bien que me faisant l'honneur de me confier son secret, je luy servis à tromper Berise. Je fis donc en sorte, comme j'ay beaucoup d'Amis, et beaucoup d'Amies à Chalcedoine, que je liay une Partie de divertissement, à condition que Berise en seroit : ainsi quoy que peu de Gens l'aimassent fort, on ne me resista pourtant point : principalement à cause que le bruit de sa nouvelle faneur, s'estoit desja espandu dans le monde. Je fis donc tant que je l'engageay avec d'autres Dames, à me promettre d'aller disner à une assez belle Maison qui est scituée au bord de la Mer, et qui n'est qu'à trente stades de la Ville. Elle ne me fit pourtant cette promesse, qu'à condition qu'on luy permettroit de revenir à Chalcedoine aussi tost apres disner : où suivant son empressement ordinaire, elle disoit avoir cent choses importantes à faire. Comme j'avois mon dessein caché, je luy promis ce qu'elle voulut : et je l'assuray qu'elle auroit un Chariot tout prest pour la ramener, quand elle voudroit. Je l'assuray mesme encore, afin qu'elle ne me manquast point, qu'il n'y auroit à cette Partie pas un homme ny pas une Femme de la Ville, et qu'ainsi j'osois me promettre, qu'elle ne se repentiroit pas de la promenade qu'elle auroit faite ; et en effet je luy nommay ceux qui en devoient estre, dont elle fut fort contente, parce qu'il n'y avoit que des Gens de la Cour : mais apres tout, la principale raison qui fit qu'elle en fut bien aise, est qu'elle avoit remarqué que le Prince Intapherne, et le Prince Atergatis, me faisoient l'honneur de m'aimer. Cette Partie estant donc faite, elle fut executée deux jours apres : Berise ne partit pourtant pas de Chalcedoine, sans aller faire un tour chez la Reine, et chez la Princesse de Bithinie : à qui elle dit qu'elle seroit de retour, d'aussi bonne heure que si elle eust disné à la Ville. Mais ce qu'il y eut d'admirable, fut qu'elle luy dit cela en ma presence, car je j'avois accompagnée chez cette Princesse, afin de m'assurer d'elle, et de ne la quitter point : cependant, je sçavois bien qu'elle ne revindroit pas si tost qu'elle pensoit. En effet, Madame, il faut que vous sçachiez, qu'apres que tous ceux qui estoient de cette Partie furent assemblez, nous fusmes au lieu destiné à la fourbe que je voulois faire, qui est un lieu extrémement agreable : car enfin sans m'amuser à vous despeindre les Jardins qui y sont, qui sont tres grands, et tres beaux, je vous diray seulement qu'au bout d'une grande Allée qui aboutit à la Mer, il y a une pointe de Rocher qui se jette en dehors, sur laquelle on a basty une Sale ouverte des quatre costez, et dont le Toit est un Dôme magnifique. Mais Madame, ce qu'il y a de merveilleux en ce lieu-là, est que de trois Faces, en s'apuyant sur les Fenestres, on voit la Mer, dont les Vagues viennent se briser au pied du Rocher, sur lequel cette Sale est bâtie ; et qui s'eslevans quelquesfois, selon l'agitation des Vents qui soufflent, viennent en bondissant jusques au bord de la Fenestre sur laquelle on est apuyé, sans aller pourtant jamais plus avant ; retombant apres en escume blanchissante comme des Flocons de Neige, qui en roulant les uns sur les autres, sur les pointes du Rocher, font un murmure fort agreable. Pour la veuë, elle est si belle de ce lieu là, qu'on ne s'y sçauroit ennuyer : mais enfin Madame, ce fut là que je menay Berise, et toute la belle Troupe que j'avois assemblée seulement pour la tromper. Cependant pour faire que mon dessein reüssist, je fis qu'on disna fort tard : et au hazard d'avoir la honte d'avoir employé de mauvais Officiers, les divers Services vinrent si lentement, qu'on eust eu loisir d'avoir disné dés le premier. En effet, je voyois bien que Berise trouvoit cela si long, que du moins faisoit elle dessein pour s'en consoler, de se moquer de moy, quand elle seroit retournée chez la Princesse de Bithinie. Mais afin que cette longueur fust moins ennuyeuse, j'avois voulu que ce qu'on servoit fust le meilleur qu'il pouvoit estre : car à dire la verité s'il eust seulement esté mediocrement bon, ç'eust esté un grand ennuy. Dés que le dernier Service fut sur la Table, Berise faisant l'empressée, commença de parler de s'en aller, et de me prier de commander qu'il y eust un Chariot tout prest : de sorte que sans la contredire, je commanday qu'on en preparast un : mais ce fut à des gens à qui j'avois ordonné en secret, de ne m'obeïr pas fort promptement. Si bien qu'apres qu'on fut hors de Table, et que je l'eus amusée à parler encore un quart d'heure malgré qu'elle en eust, elle demanda où estoit ce Chariot qu'on luy avoit preparé ? et je le demanday aussi bien qu'elle : mais avec beaucoup plus d'empressement, afin de la mieux tromper : et comme on me dit qu'il n'estoit pas prest, je sis semblant de m'en mettre si en colere, qu'elle mesme fit ce qu'elle pût pour m'apaiser. Cependant comme j'avois fait preparer une Barque couverte ; sur le pretexte de vouloir donner à cette belle Troupe, le plaisir de s'aller promener sur la Mer ; je proposay à la Compagnie, de vouloir avancer ce divertissement que j'avois eu dessein de luy donner, et d'aller remener Berise par eau jusques à la moitié du chemin de Chalcedoine. Ainsi, luy dis je en me tournant vers elle, vous n'aurez point de temps à perdre : car durant qu'on attellera le Chariot qui vous doit conduire, nous irons tousjours vers le lieu où vous voulez aller : et quand ce Chariot sera prest, il viendra à moitié chemin pour vous prendre, et il y viendra mesme bien plus viste, que si vous estiez dedans. Comme je fis signe à un de mes Amis d'apuyer cette proposition, il me seconda si bien, qu'enfin Berise se laissa persuader : luy semblant en effet qu'elle seroit plustost à Chalcedoine en faisant ce que je disois. Nous nous embarquasmes donc tout à l'heure : et pour continuer la fourbe, je commanday à mes Gens, que dés que le Chariot qui devoit remener Berise seroit prest, il partist pour la venir prendre à un endroit que je leur marquay, où je disois que nous la devions desbarquer. Comme il ne faisoit alors ny chaud ny froid, on se pouvoit promener commodément au milieu du jour ; aussi estoit-ce sur cela que j'avois en partie fondé mon dessein. Dés que nous fusmes dans la Barque, Berise commença de se pleindre qu'elle alloit trop doucement : de sorte que joignant la Rame à la Voile, nous commençasmes d'aller plus viste : mais comme j'avois adverty celuy qui nous conduisoit ; au lieu d'aller le long du rivage, il s'en esloigne, et tourna la Prouë vers la pleine Mer, sans que Berise y prist garde, parce que je l'occupois à parler. Mais afin que mon intention reüssist mieux devant que d'entrer dans la Barque, je dis à toutes les Dames de la Troupe (qui n'aimoient pas trop l'humeur empressée de Berise) que ce seroit une plaisante chose, si nous pouvions faire qu'elle manquast à cette assignation, qu'elle disoit avoir donnée à Chalcedoine. Si bien qu'aprouvant toutes mon dessein, et les malices de cette nature ne passant jamais pour de grands crimes, elles me servirent admirablement à faire que Berise ne s'aperçeust pas que nous nous esloignions tousjours du lieu où elle vouloit aller : car il y en avoit deux ou trois qui se mettoient devant elle, afin qu'elle ne vist pas le rivage dont nous nous esloignions ; les autres l'occupant à parler aussi bien que moy, en luy faisant cent questions les unes apres les autres. Et pour faire qu'elle y prist plaisir, et qu'elle ne prist pas si tost garde à la route que nous tenions, nous luy faisions la guerre de sa nouvelle faveur : si bien que la traittant tousjours de Favorite de la Princesse de Bithinie, et de Personne qui estoit bien avant dans la Cour, nous luy donnions tant de joye, qu'elle ne s'ennuyoit pas, et ne s'apercevoit point que nous aprochions pas du lieu où j'avois dit que le Chariot l'attendoit. Mais afin que quand elle s'aperçevroit qu'elle n'alloit pas où elle vouloit aller, elle ne s'en prit point à moy, j'estois à genoux devant elle, et je luy parlois avec une attention estrange. Dés qu'elle tournoit la teste du costé par oû elle eust pû voir qu'on la trompoit, un autre du costé opposé l'apelloit, et luy disoit quelque chose : ainsi Madame, les uns luy parlant, les autres luy ostant la veuë de la Mer, et du Rivage, dont nous estions desja fort loing ; et tous ensemble la voulant tromper, nous la trompasmes : et il y avoit plus d'une heure, que nous nous esloignions du lieu où elle pensoit aller, lors que se levant tout d'un coup, comme croyant devoir bientost aborder à l'endroit où le Chariot l'attendoit, elle se mit à regarder où elle estoit : de sorte que voyant qu'il n'y avoit plus moyen de luy cacher la verité, je fus le premier à faire un grand cry, pour tesmoigner l'estonnement que je disois avoir, de nous voir si avant vers la pleine Mer. Pour Berise elle en fut si surprise, que si je n'eusse grondé le premier, je pense quelle m'auroit estrangement querellé : mais je fis tant de bruit, qu'elle n'osa croire d'abord que je l'eusse voulu tromper. Le Pilote dit qu'il avoit mal entendu, et qu'il croyoit qu'on ne devoit aller que le soir au lieu où on luy avoit dit qu'il y avoit un Chariot. Cependant tous ceux qui estoient dans cette Barque, avoient une celle envie de rire, qu'ils ne s'en purent jamais empescher : ils esclaterent mesme d'une maniere, qui fit soubçonner quelque chose de la verité à Berise, qui pensa s'en fâcher tout de bon. Mais comme je vy que la colere commençoit de s'emparer de son esprit, je m'aprochay d'elle, et prenant un biais assez destourné pour l'apaiser ; si l'aimable Berise (luy dis-je, pour la flatter de la maniere dont elle aimoit à estre flattée) estoit une de ces Personnes de la Ville, qui ne sçavent point le monde, et qui ne sçachant jamais si elles se doivent fâcher, ou ne se fâcher pas, se fâchent presques tousjours mal à propos, j'aurois lieu de craindre qu'elle ne se mist en colere : mais estant autant de la Cour qu'elle en est, je suis assuré que quand quelqu'une de ces Dames, pour jouïr plus longtemps de sa conversation, auroit suborné le Pilote pour luy faire changer sa route, elle entend assez bien raillerie, pour ne s'en offencer pas, et pour estre mesme obligée à celle qui l'auroit trompée si agreablement. En mon particulier, adjoustay-je, j'aurois bien de la peine à ne prendre pas son party contre vous : estant certain que j'ay tant de joye de vous voir icy, que je ne pourrois m'empescher, de deffendre celle qui seroit cause que j'ay la satisfaction de vous pouvoir entretenir : car enfin, luy dis-je en abaissant la voix, il faut que l'aimable Berise sçache, que cette Partie n'estant faite que pour elle, il y a quelque justice quelle donne le jour tout entier, à celuy qui ne se souciera plus guere du reste de la Compagnie, dés qu'elle n'y sera plus. Berise m'entendant parler de cette sorte, s'appaisa un peu : disant qu'elle pardonneroit volontiers à ceux qui l'avoient trompée, pourveû qu'on aportast autant de diligence à la raprocher de la Terre, qu'on en avoit aporté à l en esloigner. Mais le Pilote entendant ce qu'elle disoit, et sçachant bi ? que ce n'estoit pas mon intention, dit qu'il ne luy estoit pas possible d'aller en ligne droite gagner le Rivage : parce qu'y ayant en ce lieu là des Rochers cachez sous les Vagues, qui les repoussoient impetueusement vers la pleine Mer, il ne pourroit entreprendre d'y aborder, sans s'exposer à faire naufrage. Il n'eut pas plustost dit cela, que toute la Troupe dit qu'il n'y faloit pas songer : et Berise elle mesme, toute empressée qu'elle estoit, ne s'y opiniastra pas, et se contenta de prier qu'on la remenast seulement le plus viste qu'on pourroit, par la route la plus seure. Mais à peine eut elle achevé de me faire cette priere, que faisant signe à quelques-unes des Dames de la Compagnie, de me seconder fortement ; nous la pressasmes si long temps de nous accorder le reste de la journée, qu'elle ne se trouva plus en pouvoir de nous refuser, tant cette contestation dura : et en effet nous la remenasmes où nous avions disné, en luy persuadant tousjours qu'elle nous devoit avoir beaucoup d'obligation, de la violance que nous luy faisions. Si bien que comme apres y estre retournez, il falut renvoyer querir le Chariot qui l'attendoit à moitié chemin de Chalcedoine ; que j'ordonnay à ceux qui y furent, de n'y aller pas viste, et de le ramener lentement ; il fut presques nuit quand il arriva : de sorte que toute la Troupe se disposant à s'en aller aussi bien qu'elle, il falut qu'elle eust encore la patience de faire Colation avant que de partir : n'ayant pas mesme la liberté de pouvoir s'en retourner aussi viste qu'elle eust voulu : ainsi Madame, je fis si bien pour favoriser le Prince Intapherne, que Berise ne r'entra que de nuit à Chalcedoine. Cependant ce Prince pour profiter mieux de son absence, avoit obligé Atergatis d'aller de fort bonne heure chez Istrine, afin de l'empescher adroitement d'aller chez la Princesse de Bithinie : ce n'est pas que cette Princesse ne sçeust sa passion, et ne l'aprouvast : mais comme il sçavoit qu'elle ne jugeoit pas à propos qu'il se descouvrist encore, il luy fit un secret de son dessein, qui luy reüssit heureusement. En effet Madame, il fut si diligent, que lors qu'il entra chez la Princesse de Bithinie, elle ne faisoit que de sortir de Table : de sorte que comme cette heure là, est celle où il y a tousjours le moins de monde chez cette Princesse, et où les Personnes de la Cour font le moins de visites, il eut autant de temps qu'il luy en falut pour l'entretenir. Lors qu'il entra dans sa Chambre, elle fut surprise de le voir : je pensois, luy dit elle en soûriant, qu'il n'y eust que Berise au monde, qui me visitast à l'heure qu'il est, mais à ce que je voy elle vous a laissé commission de venir occuper sa place : du moins sçais-je bien que vous estes aujourd'huy aussi diligent, qu'elle a accoustumè d'estre diligente. Je suis pourtant persuadée, adjousta cette Princesse, que vous ne l'occuperez pas long temps sans elle : car elle m'a promis d'estre aussi tost icy que si elle y avoit disné. Berise est de si bonne compagnie (reprit Intapherne en soûriant, aussi bien que cette Princesse) que j'ay peine à croire que les Dames avec qui elle est, la laissent revenir si tost : mais Madame (poursuivit-il, apres qu'elle fut assise et luy aussi) comme je suis persuadé que Berise ne vous parle point de moy, lors qu'elle est seule aupres de vous, souffrez aussi que je ne vous parle pas tousjours d'elle, aujourd'huy que j'ay le bonheur d'y estre sans qu'elle y soit. Je vous assure (reprit cette Princesse qui vouloit destourner la conversation) que vous faites injustice à la pauvre Berise, d'avoir autant d'aversion pour elle, que j'ay remarqué que vous en avez : car enfin, quoy qu'elle ait un peu trop d'empressement, il y a de la preoccupation à la haine que vous avez pour cette Personne. Ha Madame, s'escria Intapherne, si vous sçaviez le mal qu'elle m'a fait, vous advoüeriez que j'ay raison de ne l'aimer pas ! Le mal qu'elle vous a fait, repliqua-t'elle, n'est autre sinon que vous vous estes mis dans la fantaisie, qu'elle ne vous peut jamais divertir, et qu'à cause quelle veut estre de toutes choses, vous voulez qu'elle ne soit jamais de rien : cependant, adjousta cette Princesse, je n'aime point qu'on ait l'esprit si delicat, parce qu'il est bi ? difficile qu'on ne l'ait pas fort souvent injuste. Puis que vous ne voulez point que je me pleigne de Berise, reprit Intapherne, je veux avoir ce respect là pour vous, et pour m'accommoder encore plus à vos sentimens, et vous donner pourtant lieu de m'appeller le plus injuste de tous les hommes, il faut que je vous aprenne que j'ay cette obligation à Berise, de m'avoir empeschè plus de cent fois en sa vie, d'estre exposé à vostre colere Car enfin Madame, puis que je suis resolu de vous confesser tous mes crimes, il faut que vous sçachiez que si ce n'avoit esté l'opiniastre assiduité de Berise aupres de vous, je vous aurois desja dit plus de cent fois, que je suis l'homme du monde qui vous admire le plus, et qui vous aime avec le plus de passion, et le plus de respect. Ha pour cent fois (reprit brusquement cette Princesse en rougissant) il n'est pas possible que cela ait jamais pû estre ! car si vous me l'eussiez dit la premiere, vous ne me l'eussiez pas dit la seconde. Cependant, adjousta-t'elle, puis que vous avez plus d'obligation à Berise que je ne pensois, faites qu'elle ne vous aye rendu cét office inutilement, et parlez moy encore que Berise n'y soit pas, comme si elle y estoit : car si vous ne le faites, vous vous trouverez peut-estre dans la necessité de regretter que Berise n'ait pas esté icy aujourd'huy, quoy que sa presence ne vous divertisse guere. Quand j'ay pris la resolution de vous dire que je vous adore, repliqua Intapherne, j'ay bien creû Madame, que je ne serois pas assez heureux, pour estre escouté favorablement : mais je vous advouë, que n'ayant pas perdu l'esperance d'obtenir le pardon d'un crime, que je ne puis me repentir d'avoir commis, et dont je ne serois pas coupable, si vous n'estiez pas la plus belle Personne du Monde, je n'ay pas laisse de prendre la resolution de vous dire que je vous aime. Mais je vous le dis Madame, sans autre pretension, que celle d'obtenir de vous la grace de n'estre point banny pour vous l'avoir dit. Vous me parlez d'un ton si serieux, reprit la Princesse de Bithinie, que je ne voy pas que je puisse avoir lieu de vous respondre, comme si vous ne me disiez qu'une simple galanterie : joint aussi que selon moy, celles qui se servent de cét artifice pour ne respondre pas precisément à une pareille chose, veulent sans doute qu'on la leur die plus d'une fois. C'est pourquoy pour m'espagner beaucoup de colere, et pour faire tout ce que je pourray pour vous conserver mon amitié, je vous diray ingenûment, que j'ay pour vous toute l'estime dont je puis estre capable : et que vous estes l'homme du monde de qui je souhaite le plus d'estre estimée. Mais je vous dis en mesme temps, que pour faire qu'il soit possible que nous continuyons de nous estimer tous deux, il faut que vous ne me disiez plus ce que vous venez de me dire : et que je n'escoute aussi jamais, ce que je viens d'escouter. Si vous en usez ainsi, adjousta-t'elle, vous m'obligerez sensiblement : et pour l'amour de vous, et pour l'amour de moy mesme, j'oubliray ce que vous m'avez dit aujourd'huy. Ha Madame, repliqua Intapherne, ce n'est pas le moyen de m'imposer silence, que de parler comme vous faites ! car enfin Madame, si vous voulez que je ne vous die plus ce que je viens de vous dire, il faut que vous me fassiez l'honneur de me promettre, que vous ne l'oublirez jamais : vous protestant que si vous me faites la grace de m'assurer qu'il vous en souviendra tousjours, je ne vous le diray plus. Vous sçavez si bien, reprit cette Princesse, que ce que vous demandez, n'est pas UNE chose que je vous doive, ny que je vous puisse accorder, que je n'ay pas ce me semble besoin d'y respondre : mais ce que j'ay à vous dire est, que si vous ne faites ce que je veux, je feray sans doute ce que vous ne voudrez pas : car je vous osteray si absolument les occasions de me parler, que vous ne trouverez jamais celle de me dire rien qui me plaise, ny rien qui me fasche. Comme Intapherne alloit respondre, il arriva beaucoup de monde chez cette Princesse qui l'en empescha : et il y eut tant de presse chez elle le reste du jour, que cette conversation ne se pût renoüer. Mais ce qu'il y eut d'admirable, fut que lu Princesse de Bithinie se trouva le soir chez Istrine, lors que Berise à son retour à Chalcedoine, voulut que je l'y menasse : de sorte qu'Intapherne s'y trouvant aussi avec beaucoup d'autres, ce fut une plaisante chose de voir qu'elle fut l'exageration avec laquelle Berise parla, de la tromperie que je luy avois faite. Ha Madame, luy dit elle en l'abordant, si vous n'obligez le Prince Intapherne à me vanger d'Orcame, je ne sçay si je ne me plaindray point de vous aussi bien que de luy ! car enfin il est cause que je n'ay pû revenir comme j'en avois le dessein, et que j'ay passé tout le jour sans avoir l'honneur d'estre aupres de vous. Je vous assure (repliqua la Princesse de Bithinie, sçachant bien qu'Intapherne entendroit le sens caché de ses paroles) que je vous ay estrangement regrettée aujourd'huy, et que de vostre vie vous ne m'avez este si necessaire. Il me semble Madame, reprit Intapherne, que quelque merite qu'ait Berise, vous faites injustice à grand nombre d'honnestes Gens qui ont esté tout le jour chez vous, de parler comme s'ils vous avoient fort ennuyée : quoy qu'il en soit dit cette Princesse, je voudrois que Berise y eust tousjours esté, principalement depuis disner. Je vous assure Madame, reprit Berise pour se justifier, qu'il n'a pas tenu à moy, et qu'il n'est rien que je n'aye fait pour me rendre icy de fort bonne heure. En suitte de cela, Berise racontant la chose avec toutes les circonstances que je vous ay dittes, sans en oublier aucune, fit aisément comprendre à la Princesse de Bithinie, qu'elle avoit esté trompée. Elle comprit mesme, que cette tromperie n'avoit pas une cause aussi obligeante que Berise la croyoit : car elle sçavoit bien que je ne l'aimois pas assez tendrement, pour avoir pris tant de peine à l'empescher de revenir à Chalcedoine. De sorte que raisonnant que celuy qui avoit trompé Berise, avoit beaucoup de part aux Secrets d'Intapherne, elle ne douta point que ce Prince ne l'eust obligé à la tromper : principalement se souvenant des choses qu'il luy avoit dittes d'elle l'apresdisnée. D'abord, à ce qu'elle dit depuis à Istrine, elle eut quelque leger despit de la tromperie qu'on avoit faite à Berise : mais un moment apres ce despit s'estant dissipé, elle ne pût s'empescher de trouver quelque chose de plaisant, à s'imaginer l'empressement de Berise, et l'impossibilité où elle s'estoit trouvée de faire ce qu'elle vouloit. En suitte de quoy, trouvant qu'il y avoit lieu de croire, qu'il faloit que l'amour d'Intapherne fust bien sorte, puis qu'elle l'avoit forcé d'avoir recours à cét artifice pour luy pouvoir parler de sa passion, elle le creut sans s'en irriter : ne laissant pourtant pas de dire à Berise, qu'il n'y avoit jamais de tromperie innocente pour celle à qui on la faisoit. Du moins Madame, reprit Intapherne, m'advoüerez vous qu'il y en a qui ne sont pas fort criminelles pour ceux qui les font : je vous advoüeray, repliqua t'elle, qu'il peut y en avoir de plaisantes, mais je ne vous advoüeray qu'aveque peine, qu'il puisse y avoir des Trompeurs sans estre coupables envers quelqu'un. Il est certains crimes, reprit Istrine, qui sont si aisez à pardonner, que je ne sçay si ce n'est point estre injuste que d'apeller criminels ceux qui les commettent : et s'il ne seroit point à propos, d'inventer un mot qui signifiast precisément je ne sçay quelle sorte de Gens, qui ne sont ny tout à fait innocens, ny tout à fait coupables. Pour moy, repliqua la Princesse de Bithinie, qui ne connois point de cette espece de Personnes dont vous parlez, et qui ne mets point d'intervale, entre l'innocence et le crime ; je ne me mettray point en peine d'enrichir la Langue que je parle d'un nouveau mot, dont je n'auray jamais besoin. Car enfin je vous declare, que tous ceux que j'ay veûs en ma vie ; tous ceux que je voy ; et tous ceux que je verray, passent, ou passeront tous dans mon esprit, ou pour innocens, ou pour criminels envers moy : ne pouvant jamais m'imaginer, qu'il puisse y avoir de milieu entre ces deux choses. De sorte Madame (interrompit Intapherne en la regardant attentivement) que selon ce que vous dittes, je suis presentement innocent ou criminel dans vostre esprit ? n'en doutez nullement, reprit-elle avec precipitation, puis que vous n'en pouvez douter sans me faire injure. Du moins Madame, repliqua Intapherne, voudrois-je bien sçavoir, si vous aportez tous les soins necessaires, à connoistre l'innocence ou le crime de ceux que vous condamnez, ou que vous justifiez sans les entendre ? car enfin Madame, il ne faut qu'une petite circonstance, pour changer la face des choses. En effet, interrompit Berise, si Orcame m'avoit trompée pour se moquer de moy, il meriteroit sans doute ma haine : mais comme je suis persuadée que la tromperie qu'il m'a faite, a une cause qui m'est plus avantageuse, il ne s'en faut guere que je ne luy pardonne de bon coeur le mal qu'il m'a fait, en m'empeschant de revenir à l'heure que je l'ay voulu. Je vous advouë Madame, que je ne pûs entendre ce que disoit Berise, sans avoir envie de rire, et sans regarder le Prince Intapherne : si bien que la Princesse de Bithinie le remarquant, se confirma dans l'opinion qu'elle avoit desja, et ne douta point du tout, qu'elle ne fust la cause de la tromperie que j'avois faite à Berise. Cependant comme elle n'estoit pas bien d'accord avec elle mesme, de ce qu'elle pensoit d'Intapherne, elle se retira : mais la difficulté fut de se deffaire de Berise : car comme cette Princesse luy avoit dit qu'elle l'avoit bien regrettée ce jour là, elle ne pensa jamais s'en aller ; et il falut qu'elle luy dist qu'elle vouloit dormir, pour l'obliger à sortir de sa Chambre. Elle ne dormit pourtant pas si tost : car malgré qu'elle en eust, elle passa une partie de la nuit à chercher les voyes de faire en sorte, qu'Intapherne continuast de l'aimer sans le luy dire, et sans l'obliger à changer sa façon d'agir aveque luy. Mais apres tout Madame, sans m'amuser à vous particulariser si exactement la naissance, et le progres de l'affection d'Intapherne, je vous diray que ses soins, et ses services, estant secondez de l'adresse d'Istrine, et soustenus par le propre merite de ce Prince, obligerent enfin la Princesse de Bithinie à souffrir qu'il l'aimast. Ce fut pourtant à condition, qu'il soûmettroit tousjours son amour à sa fortune : et que s'il arrivoit qu'Arsamone disposast d'elle contre sa volonté, il ne l'accuseroit ny d'injustice, ny d'infidelité : et qu'il souffriroit ce malheur, avec toute la patience dont il pourroit estre capable. Mais Madame, luy disoit-il un jour, ne dois-je pas vous apeller injuste, de vouloir que je vous promette des choses impossibles ? et croyez-vous qu'un Amant qui promet de renoncer à la possession de la Personne qu'il aime, soit tenu de garder sa parole ? Je le croy si fortement, luy dit-elle, et il vous importe si fort que je le croye ; que je ne doute point du tout que vous ne me teniez exactement la vostre, quoy qui puisse arriver.

Histoire du roi d'Assyrie et d'Intapherne : reprise de la guerre


Voila donc Madame, l'estat où estoient ces quatre illustres Personnes, qui forment l'Histoire que je vous raconte, qui comme vous pouvez penser n'estoit pas trop heureux : car enfin Intapherne et Atergatis, ne peurent jamais obliger les deux Princesses qu'ils aimoient, à leur promettre rien contre l'obeïssance qu'elles devoient à ceux qui devoient disposer d'elles : ils ne laissoient pourtant pas de trouver de douces heures au jour, lors qu'ils pouvoient parler avec liberté aux Princesses qu'ils adoroient. Il est vray qu'ils ne le pouvoient pas aussi souvent qu'ils l'eussent souhaité : et Berise leur en faisoit perdre tant d'occasions, qu'ils vinrent à la haïr plus que jamais. La Princesse de Bithinie en son particulier, s'en trouva aussi à la fin importunée, quelque complaisante qu'elle fust : elle ne pût pourtant se resoudre à la bannir de chez elle : et je fus choisi pour chercher les voyes de faire que du moins elle n'y allast pas si souvent. Comme Berise a assurément plus d'esprit qu'on ne luy en donne, un sentiment de pitié s'estant joint dans mon coeur, au dessein de servir deux Princesses si illustres, en les delivrant d'une Personne qui les incommodoit ; je fis si bien qu'un jour que Berise avoit l'esprit irrité, de ce que ces deux Princesses ne l'avoient pas menée à une Promenade qu'elles estoient allé faire, je l'engageay à m'en faire ses plaintes, et à me confier tout le secret de son coeur. D'abord, je creûs qu'on luy avoit fait le plus grand outrage, qu'on pust faire à une Personne de sa condition, veû comme elle se pleignoit aigrement : car elle repassa tout ce qu'elle avoit jamais fait d'obligeant pour la Princesse de Bithinie, exagerant son assiduité aupres d'elle, comme une chose qui devoit luy tenir lieu de mille services : mais apres avoir bien parlé, et s'estre bien pleinte, il se trouva que l'injure qu'on luy avoit faite, n'estoit que ce que je vous ay dit. Il est vray que cette Partie de Promenade s'estoit faite en sa presence : et que veû comme on l'avoit traittée autrefois, il y avoit eu quelque dureté à ne la mener pas. Cependant pour ne perdre point une occasion si favorable, apres qu'elle se fut pleinte autant qu'elle le voulut, je me mis afin de la persuader mieux, à murmurer encore plus fort qu'elle, et contre les Grands en particulier, et contre la Cour en general : luy protestant que si je pouvois jamais retourner en ma Patrie, j'estois resolu de me confiner dans la Province, plustost que de souffrir tout ce qu'il faloit endurer à la Cour. En suitte de quoy luy faisant de grandes protestations d'amitié, je me mis à luy conseiller de se renfermer dans sa Famille, ou dans son quartier, ou du moins dans Chalcedoine, et de se retirer d'une vie si tumulteuse : car enfin ma chere Berise, luy dis-je, quand on a le malheur de n'estre point d'une condition à estre de la Cour, il ne s'y faut point mettre si avant. Ha Orcame, s'escria-t'elle, je ne sçay que trop ce que vous dittes ! mais apres tout je ne puis me resoudre, apres avoir veû tant d'honnestes Gens, d'en aller voir qui le sont si peu : et j'aime encore mieux estre mal traittée par des Gens de la Cour, que de l'estre bien par des Gens de la Ville. Car de grace, (adjoustoit elle pour m'amener dans son sens) remarquez un peu la difference qu'il y a entre les uns et les autres ? ne diroit-on pas, quoy qu'ils soient en mesme lieu, qu'ils sont de deux Païs fort esloignez ? en effet, adjoustoit-elle, bien qu'ils parlent une mesme Langue, et qu'ils pensent mesme quelquesfois les mesmes choses, ils les disent si diversement, que bien souvent ce qui est une galanterie aux Gens de la Cour, est une sottise aux Gens de la Ville. Mais, luy dis-je, cette regle n'est pas generale, et j'en connois qui sont fort honnestes Gens : du moins sçay-je bien, repliqua-t'elle, que s'il y a exception, il faut que ceux qu'on doit excepter, ayent aquis dans le monde, le merite qui fait qu'on les excepte ; car je ne croy point du tout, qu'on puisse en aquerir ailleurs. Quand je vous concederay ce que vous dittes, luy repliquay-je, ce ne sera pas encore assez pour me persuader, qu'une Personne qui n'est point de la Cour par sa naissance, doive s'y attacher opiniastrèment, si ce n'est que la Fortune l'y attire par quelque voye extraordinaire : car enfin soit raison, soit injustice, la mesme difference que vous mettez entre les Gens de la Cour, et les Gens de la Ville, ceux qui sont effectivement de la Cour, l'y mettent aussi bien que vous. De plus (adjoustay-je pour arriver à la fin que je m'estois proposée) c'est une raillerie d'esperer, que les Personnes d'une tres Grande condition, soient capables de reconnoissance : car on leur dit tellement dés le Berçeau, qu'on leur doit toutes choses, qu'elles ne s'obligent de rien. Elles vous aiment seulement, parce qu'elles s'aiment : et mesurant l'affection qu'elles ont pour vous, au divertissement que vous leur donnez, il arrive infailliblement, que dés que vous ne les divertissez plus, leur amitié cesse. En effet, adjoustay-je, ne voyez vous pas que les deux Princesses de toute la Terre qui ont le plus de bonté, en ont pourtant aujourd'huy usé ainsi aveque vous : car parce qu'elles ont eu assez de monde pour les divertir, elles ne se sont pas souciées de vous mener. Et de grace ma chere Berise, poursuivis-je, desabusez vous de la Cour : apres tout, luy dis-je encore, on s'en desaccoustume quand on veut : et les yeux, et l'esprit, s'accoustument à tout, quand on aporte quelque foin à leur en fermer l'habitude. En effet, adjoustay-je, pensez vous que les Provinces les plus esloignées, n'ayent point de Gens d'esprit, et croyez-vous que ces Gens d'esprit s'y ennuyent ? Non non Berise (poursuivis-je sans luy donner loisir de parler) il ne faut pas se l'imaginer : et il faut que vous croiyez au contraire, qu'ils sont plus heureux que vous. Car enfin ils trouvent de l'amitié parmy les Personnes de leur condition ; on a autant de complaisance pour eux, qu'ils en ont pour les autres ; et sans estre ny Maistre, ny Esclave, on passe sa vie plus doucement que vous ne pensez : jugez donc ce que vous pourriez faire dans Chalcedoine si vous le vouliez. Ha Orcame, me dit-elle, je voy bien que vous ne faites guere de visites dans nostre Ville, puis que vous ne sçavez pas mieux comment on y vit, et comment on s'y ennuye. Sçachez donc Orcame, pour me justifier aupres de vous, que la pluspart des Gens qu'on trouve dans les Compagnies de Chalcedoine, ou ne parlent point, ou parlent trop, ou parlent mal. Ils ont non seulement une prononciation differente de celle de la Cour, mais mesme presques toutes leurs façons de parler le sont aussi : leur galanterie est il grossiere, qu'ils ne comprennent point qu'il puisse y avoir d'autre amour, que celle dont ils sont capables, qui n'est ny galante, ny spirituelle : ou que celle qui inspire une certaine espece de coquetterie impertinente, qu'on ne sçauroit endurer. Enfin Orcame, s'ils parlent d'amour, ils se font haïr, s'ils parlent de guerre, ils font pitié tant ils en parlent mal ; et s'ils parlent des nouvelles generales du Monde, ils les sçavent si peu, et disent mesme quelquesfois des choses si esloignées de vray-semblance, qu'on ne peut se resoudre à les escouter : cependant vous me conseillez de ne voir plus que ma Famille, et de me renfermer dans mon Quartier. Je vous le conseille en effet, luy dis-je, parce que les chagrins qui suivent les plaisirs qu'on trouve à la Cour, me semblent plus considerables, que ceux que vous me representez que vous trouveriez dans la Ville, quand mesme il seroit vray, ce qui n'est pas, qu'il ne s'y trouvast point d'honnestes Gens. Car enfin, comme je vous l'ay desja dit, il n'y a pour l'ordinaire point de reconnoissance à attendre des Personnes de fort Grande qualité, principalement quand on leur est fort inferieure. L'amitié dont ils sont capables, est toute renfermée en eux mesmes : ils vous font mille carresses un jour, et ne vous regardent point l'autre ; ils promettent bien souvent beaucoup plus qu'ils ne tiennent ; et leur delicatesse est quelquefois si grande, que si vous ne les flattez pas assez, vous leur faites un outrage. Croyez donc Berise, que quand il n'y auroit autre consideration à faire, pour se guerir de la fantaisie de la Cour, (lors qu'on n'en est pas par sa naissance, et qu'on n'y est point attiré fortement) que celle de songer, qu'il faut passer toute sa vie, avec des Gens qui sont beaucoup au dessus de vous, et avec qui il faut avoir une complaisance continuelle, et une obeïssance aveugle ; je trouve qu'il y auroit lieu de former la resolution que je vous conseille de prendre. Il y va mesme, adjoustay-je encore, d'un interest de gloire, qui n'est pas à mespriser : car enfin Berise, vous sçavez aussi bien que moy, que lors qu'une Femme de la Ville, donne de l'amour à un Homme de la Cour, elle est bien plus exposée à la médisance qu'une autre : estant certain, que c'est une injustice, qui est presques dans l'esprit de tous les hommes de cette condition, et qui se trouve esgallement dans toutes les Cours du Monde, de penser qu'une Dame de la Ville leur doit estre plus obligée de leurs soins, et de leurs visites, que si elle estoit de la Cour. De plus, ce n'est point encore en ce lieu-là, qu'il faut que les Dames de la Ville cherchent des Maris, ny pour leurs Filles ny pour leurs Soeurs, ny pour leurs Parentes, ny pour elles mesmes : joint qu'à parler raisonnablement, il n'y a rien qui face plus haïr une Femme de la Ville, de toutes celles qui en sont, que d'estre trop de la Cour. C'est pourquoy Berise, si vous m'en croyez, au lieu de faire la Cour aux autres, vous en formerez une dans vostre Chambre, de tout ce qu'il y a de Gens raisonnables dans Chalcedoine, qui ne sont pas en si petit nombre que vous le pensez. Je ne vous conseille pas, luy dis-je, de vous laisser accabler par ces sortes de Gens, que le nom de la Cour effraye, et qui ont autant de peur de ceux qui en sont, que les Gens de la Cour ont d'aversion pour eux : mais comme il y a certains Animaux, adjoustay-je en riant, qu'on dit qui vivent tantost à terre, et tantost dans l'eau, choisissez pour vos Amis, de ces honnestes Gens meslez, qui sont un peu de toutes choses : et qui se tirent agreablement de par tout. Non non Orcame, reprit-elle, vous ne me le persuaderez pas : car encore que je connoisse bien qu'une partie des choses que vous me dires soient vrayes, je ne laisse pas de vous assurer, que je ne changeray point de sentimens. En effet, poursuivit-elle en soûriant, bien loin de me renfermer dans ma Famille, je vous proteste que si je pouvois m'en separer pour tousjours, je le ferois de tout mon coeur : pourveû que je sçeusse seulement, que tous-ceux qui la composent fussent enfanté. Puis que vous en estes là, luy repartis-je, faites du moins une chose que j'magine : pourveû que ce ne soit pas de quitter la Cour, reprit Berise, je suivray volontiers vostre conseil : essayez donc, luy dis-je, pour obliger la Princesse de Bithinie, à ne vous oublier plus, d'estre seulement trois ou quatre jours sans aller chez elle, afin de la forcer par là à vous renvoyer querir. Mais si elle n'y envoyoit point, repliqua-t'elle, je serois bien embarrassée comment je ferois pour y retourner : c'est pourquoy Orcame, j'aime mieux suivre mon inclination que vostre advis. Suivez-la donc, adjoustay-je, puis que je ne vous puis guerir de la passion de la Cour : mais si on vous oublie encore quelque autre fois, lors qu'il y aura quelque divertissement à prendre, ne vous en prenez pas à moy. Apres cela Madame, je quittay Berise, bien marry de ne pouvoir m'aquiter de la commission que j'avois reçeuë, de luy persuader de n'aller pas si souvent chez la Princesse de Bithinie, mais il n'y eut pas moyen : et tout ce que je luy dis contre la Cour, fit si peu d'impression dans son esprit, que dés le soir mesme, malgré son despit, elle vit cette Princesse, qui la reçeut avec assez de civilité. Car outre que naturellement elle est douce, il y avoit encore une autre raison qui l'obligeoit d'en souffrir : qui estoit que le Pere de Berise, qui est fort consideré du Peuple de Chalcedoine, avoit beaucoup servy à Arsamone, lors qu'il s'en estoit emparé : de sorte que ne sçachant comment s'en delivrer, apres m'avoir desja employé à la tromper, et en suite à luy persuader de renoncer à la Cour, je fus encore choisi par Intapherne et par Atergatis, pour faire semblant d'en estre amoureux : et en effet Madame, quoy que je n'aime pas à desguiser mes sentimens, et que je sois fort sincere ; je commençay de faire experimenter à Berise, que je ne luy avois pas menty, lors que je luy avois dit que la Cour n'estoit pas propre à toutes sortes de Gens : ainsi parlant eternellement à elle, je donnay lieu à Intapherne, et à Atergatis, de parler plus souvent à la Princesse de Bithinie, et à la Princesse Istrine. Voila donc Madame, comment la fin de l'Atoumne et l'Hiver se passerent : mais le Printemps ayant ramené la Guerre, il falut se resoudre à partir. Je ne mentiray pas Madame, quand je vous diray que l'adieu du Prince Intapherne, et de la Princesse de Bithinie, aussi bien que celuy d'Atergatis, et d'Istrine, fut plus touchant que celuy que je dis à Berise. La Princesse de Bithinie eut pourtant un pouvoir si absolu sur elle mesme, qu'elle cacha la douleur que luy causoit le départ d'Intapherne : mais en eschange elle luy montra toute sa civilité, et luy dit tant de choses obligeantes, qu'il n'eut pas la force de se pleindre, de ce qu'elle ne le pleignoit pas assez. Joint qu'à dire les choies comme elles sont, je pense qu'il ne laissa pas de voir dans les yeux de cette Princesse, malgré qu'elle en eust, qu'encore qu'il ne parust point de douleur sur son visage, il ne laissoit pas d'y en avoir dans son coeur. Pour Atergatis, il fut un peu plus heureux qu'Intapherne : car encore que je n'aye pû démesler parfaitement, si les larmes de cette Princesse furent toutes pour le Prince son Frere, ou si Atergatis y avoit part ; je puis vous assurer que de la maniere dont cét adieu se fit, ce Prince eut lieu de croire, que s'il n'en avoit point à ses larmes, il en avoit du moins à quelques-uns des soûpirs qu'elle jetta, en voyant partir deux Personnes qui luy estoient si cheres, pour aller s'exposer à tant de perils. Mais enfin Madame, nous partismes, et nous laissasmes Berise avec deux Princesses, qu'elle ne consola guere de l'absence d'Intapherne et d'Atergatis. Je ne m'arresteray point Madame, à vous particulariser tout ce qui se passa pendant cette Guerre, sçachant bien que vous ne l'ignorez pas : c'est pourquoy je me contenteray, pour ne confondre pas les choses, d'en marquer seulement les principaux evenemens. Je vous diray donc Madame, qu'Arsamone fut tousjours heureux, quoy qu'il eust en teste un des plus vaillans Princes du Monde : mais à dire la verité, il ne faut pas s'estonner s'il conserva ses avantages : car outre qu'il avoit dans son Party, deux Princes dont la valeur le fortifioit considerablement, il est encore vray, qu'Arsamone a toutes les qualitez necessaires, pour venir à bout d'un Grand dessein. Car non seulement il a de l'esprit ; de la capacité ; de l'experience ; du coeur ; et de l'ambition ; mais il a encore une espece de prudence temeraire, s'il est permis de parler ainsi, qui le rend capable d'entreprendre les choses les plus difficiles ; et qui les luy fait quelquesfois executer, avec autant de bonheur que de hardiesse. De plus, la Politique d'Arsamone, ne s'enferme pas dans les bornes ordinaires de la Justice : car je luy ay entendu dire quelquesfois, que pour faire reüssir une chose juste, il n'y avoit point de moyens qui fussent injustes, quels qu'ils pussent estre : c'est pourquoy s'agissant de remonter au Thrône de ses Peres, je puis vous assurer qu'il se servoit de tout, et qu'il employoit tout pour y parvenir. Au reste, il ne faut pas s'imaginer qu'il pense jamais à autre chose, qu'au dessein qu'il a, ny qu'il perde aucune occasion de l'avancer : aussi l'avança-t'il tellement, que le Roy de Pont (apres plusieurs combats où il eut tousjours du desavantage) fut contraint de se retirer dans Heraclée, qui est la Capitale de son estat, et la seule Ville qui luy restoit de ses deux Royaumes. Pendant ces victoires, Intapherne, et Atergads, dont la reputation estoit grande, escrivoient tres souvent aux Princesses qu'ils adoroient : car ils en avoient obtenu la permission, à condition toutesfois, que leurs Lettres ne seroient que des Lettres de nouvelles et de civilité, sans galanterie aucune. Car Madame, il faut que vous sçachiez, que la Princesse de Bithinie, et la Princesse Istrine, se disant toutes choses, se mirent dans la fantaisie, chacune en leur particulier, de ne faire pas plus l'une que l'autre pour ceux qui les aimoient, et de se piquer esgallement, de retenuë et de severité. De sorte, qu'encore qu'Atergatis eust le Prince Intapherne pour Protecteur aupres d'Istrine, elle ne voulut faire pour luy, que ce que la Princesse de Bithinie fit pour Intapherne. Vous pouvez juger Madame, que cette contrainte estoit un peu fâcheuse : et qu'il estoit bien difficile d'avoir tant d'amour, et de n'en oser parler. Ce commandement qu'ils avoient reçeu, ne leur fut pourtant pas desavantageux : car comme ils escrivoient tous deux fort bien, et que leurs Lettres n'estoient pas de nature à estre cachées, ceux à qui les Princesses les monstrerent, leur donnerent tant de loüanges, qu'on peut dire qu'elles ne laissoient pas de leur parler d'amour, en ne leur en parlant point. Cependant comme leur passion n'estoit pas satisfaite, ils trouverent invention de faire sçavoir leurs sentimens, sans desobeïr au commandement qu'ils avoient reçeu : car enfin comme Istrine n'avoit pas prescrit au Prince son Frere, ce qu'il luy devoit escrire ; que ce n'estoit qu'à Atergatis, qu'elle avoit deffendu de luy parler de son amour ; et que la Princesse de Bithinie de son costé, ne s'estoit pas advisée de commander à Intapherne de ne parler point de sa passion, dans les Lettres qu'il escriroit à la Princesse sa Soeur ; ces deux Amants resolurent, qu'Intapherne, à qui Istrine n'avoit rien prescrit, ny rien deffendu, luy escriroit tous les sentimens qu'il avoit pour la Princesse de Bithinie, et tous ceux qu'Atergatis avoit pour elle : de sorte que par cette invention, il arriva que ces deux Princesses pouvoient montrer les Lettres de leurs Amants, et qu'Istrine n'osoit montrer celles du Prince son Frere. Comme elle a infiniment de l'esprit, apres avoir reçeu cette premiere Lettre, et l'avoir montrée à la Princesse de Bithinie, elle y fit une response la plus adroite, et la plus ingenieuse du monde. Ha Orcame, interrompit Madane, je n'aime point qu'on me louë tant une Lettre qu'on ne me montre pas ! c'est pourquoy, taschez du moins de vous souvenir du sens de ces deux Lettre, si vous n'en pouvez retrouver toutes les paroles. Je puis encore faire davantage pour vostre satisfaction, reprit Orcame, car je pense en avoir des Coppies sur moy, que je dérobay au Prince Intapherne : qui ayant eu le malheur de perdre l'Original de celle de la Princesse en venant icy, s'en est pleint avec tant d'empressement, que pour le consoler, j'ay resolu de luy advoüer mon larcin, afin de luy pouvoir redonner une partie de ce qu'il a perdu : c'est pourquoy Madame, je puis vous monstrer ce que vous souhaitez devoir. Mandane estant fort aise d'aprendre que sa curiosité alloit estre satisfaite, conjura Orcame came de ne differer pas davantage à la contenter ; de sorte que cherchant à s'esclaircir, et à voir s'il ne se trompoit pas, il trouva en effet qu'il avoit sur luy les Coppies de ces deux Lettres, dont la premiere estoit telle.

INTAPHERNE A LA PRINCESSE ISTRINE.

Comme je sçay que vous avez obligé le Prince Atergatis, à vous mander toutes les nouvelles de l'Armée, et que je n'ignore pas qu'il vous obeït aussi exactement, que j'obeïs à l'admirable Princesse qui m'a fait un pareil commandement, vous m devez pas trouver estrange, si je ne vous dis point les mesmes choses qu'il vous dit. Nous sommes donc convenus ensemble de partager nos nouvelles : c'est pourquoy je luy laisse le soin de vous aprendre la deffaite des ennemis, et les victoires d'Arsamone, et je me reserve seulement celuy de vous faire sçavoir ce qui se passe dans mon coeur. Sçachez donc ma chere Soeur, que l'admirable Princesse que j'adore, occupe si fort ma memoire, que je ne sçay si je n'aurois pas l'injustice de vous oublier, si ce n'estoit que j'ay besoin de vous pour empescher qu'lle ne m'oublie : car comme elle ne vous a pas deffendu de luy parler de ma passion, comme elle m'a deffendu de luy en escrire, vous pouvez sans l'offencer, luy protester que je ne pense qu'à elle ; que je l'adore continuellement ; que son absence m'est insuportable ; et que la rigueur quelle a eue, de ne vouloir point que j'eusse la satisfaction de luy parler de mon amour dans mes Lettres, met ma vie en plus grand danger, que toute la valeur du Roy de Pont. De grace, ne me refusez pas ce que je vous demande : car si vous me le refusez, il ne partira point de Courrier que je n'accorde au Prince Atergatis, la satisfaction de vous faire sçavoir qu'il vous aime tousjours passionnément : et qu'il n'y a point de jour que nous ne soyons prests à nous quereller ; tantost parce qu'il me soustient qu'il vous aime autant que j'aime la Princesse de Bithinie ; et tantost parce que je veux tousjours parler d'elle, et qu'il veut toûjours parler de vous. Enfin ma chere Soeur, je vous diray qu'il est aussi chagrin d'estre esloigné de ce qu'il aime, que je le suis de l'estre de ce que j'adore : parlez donc de moy à ma Princesse, si vous ne voulez que je vous parle d'Atergatis : et persuadez luy, s'il est possible, qu'il seroit beaucoup mieux, qu'Atergatis luy ESCRIVist les nouvelles de l'Armée, et que je vous les escrivisse aussi, afin que nous pussions tous deux vous en dire, de ce qui se passe dans nostre coeur. Mais sur toutes choses, faites que cette Lettre ne passe pas pour une desobeissance, et qu'Atergatis et moy ne soyons pas declarez criminels, ny envers elle, ny envers vous. Adieux : croyez s'il vous plaist, qu'Intapherne a tousjours pour sa chere Soeur, toute l'amitié dont un coeur amoureux peut estre capable.

INTAPHERNE.

J'advouë, dit la Princesse Mandane, que je n'eusse pas creû qu'un Frere eust pû parler à une Soeur de l'amour qu'on a pour elle, sant choquer un peu la bien-seance : mais Intapherne l'a fait si adroitement, et a sçeu desobeïr si respectueusement au commandement qu'on luy avoit fait, que j'ay grande envie de voir comment la Princesse Istrine luy aura respondu. Orcame luy presentant alors la Lettre de cette Princesse, et reprenant celle d'Intapherne elle y leût ces paroles.

ISTRINE AU PRINCE INTAPHERNE.

Je ne vous dis point que vostre Lettre ma surprise, car je suis persuadée que vous n'en doutez pas, et que vous avez eu dessein de me surprendre. En effet je l'attendois toute pleine d'amitié, et je l'ay trouvée toute remplie d'amour : mais pour vous tesmoigner que je ne veux pas que vous me parliez du Prince Atergatis, je vous assureray que j'ay parlé de vous à la Princesse de Bithinie. Vous n'en estes pourtant pas plus heureux, car elle vous traite de criminel, comme je traite Atergatis de desobeïssant. Il est vray que je ne vous ay pas deffendu de me parler de vostre passion, ny de la sienne : mais ç'a esté parce que n'ay pas droit de vous deffendre rien aussi veux-je demeurer dans les bornes que je me suis prescrites, et ne vous faire jamais que des prieres. Mais comme s'ay parlé de vous à la Princesse de Bithinie, je vous conjure de parler de moy au Prince Atergatis : pour luy dire que si j'ay sur luy tout le pouvoir que vous dites que j'y ay, je luy deffends aussi absolument de vous obliger à me parler de sa passion, que la Princesse de Bithinie vous deffend par moy, de me parler de celle que vous avez pour elle. Car enfin vous avez bien deû penser, que puis qu'elle n'en vouloit rien sçavoir par vous, et que je n'en voulois aussi rien aprendre par Atergatis, c'estoit que nous n'avions pas autant de curiosité de sçavoir ce qui se passe dans vostre coeur, que d'aprendre ce qui se passe à la guerre. Obeïssez donc à cette Princesse, et faites qu'Atergatis m'obeïsse : et s'il est possible, ne signalez pas tous deux vostre passion par une desobeïssance inutile. Adieu croyez s'il vous plaist, que j'ay tousjours pour vous toute l'amitié, dont un coeur sans amour peut estre capable : et que par consequent Istrine en a pins pour le Prince Intapherne, que le Prince Intapherne n'en a pour

ISTRINE.

Sans mentir Orcame (dit la Princesse Mandane, en luy rendant la Letre de la Princesse Istrine) si on escrivoit tousjours d'amour aussi spirituellement, que les admirables Personnes dont vous me racontez la vie, il seroit presques à souhaiter, qu'on n'escrivist d'autre chose. Mais pour ne vous empescher pas de me donner de nouveaux sujets de les loüer, en les loüant trop longtemps, continuez s'il vous plaist l'agreable recit de leurs avantures. Puis que vous me l'ordonnez Madame, reprit Orcame, je vous diray que le Prince Intapherne ayant reçeu la Lettre d'Istrine, luy manda encore fort galamment, qu'il douteroit toûjours du commandement qu'elle disoit que la Princesse de Bithinie luy faisoit, jusques à ce qu'elle le luy eust escrit de sa main : et que pour ce qui regardoit Atergatis, il ne croyoit pas encore qu'il fust obligé de croire positivement ce que le Frere de la Personne qu'il aimoit luy disoit, si elle ne le luy confirmoit elle mesme. Enfin Madame, il mena la chose si adroitement, que ces deux Princesses qui n'aimoient pas à hazarder de semblables Lettres, se resolurent d'escrire chacune un Billet de deux lignes, pour faire qu'on ne leur escrivist plus rien qui ne pûst estre veû. Celuy de la Princesse de Bithinie ne contenoit que ces paroles, si ma memoire ne me trompe.

Je deffends au Prince Intapherne d'escrire jamais rien à la Princesse Istrine, que ce que je luy ay permis de m'escrire à moy mesme : à peine d'estre aussi de m'escrire à moy mesme : à peine d'estre aussi mal avec la Personne dont il luy a parlé qu'il y sera bien s'il s'impose silence, et s'il obeït.

Voila Madame, quel fut le Billet de la Princesse de Bithinie pour Intapherne, poursuivit Orcame : et voicy si je ne m'abuse, comment estoit celuy de la Princesse Istrine pour Atergatis.

Si vous voulez que je croye que je puis vous commander quelque chose, faites que le Prince Intapherne ne me parle point de vous dans ses Lettres ; puis qu'il est vray que je n'en veux sçavoir que ce que je vous ay permis de m'en escrire : et que si vous n'obeïssez à ce second commandement comme au premier, vous n'aurez pas mesme la permission de me parler des victoires d'Arsamone.

Vous pouvez juger, Madame, que ces deux Billets n'estoient pas excessivement obligeans : et vous voyez mesme que comme ils estoient fort coures, et qu'il ne s'agissoit que de faire un simple commandement, ils ne pouvoient pas passer pour le dernier effort de l'esprit de ces deux Princesses. Cependant quoy qu'Intapherne et Atergatis eussent un fort grand nombre de tres belles Lettres delles ; comme ces deux Billets n'estoient point signez ; qu'ils n'avoient point de suscription ; et que c'estoit des Billets qu'il faloit cacher ; ils en eurent plus de joye, et ils leur furent plus chers, que les plus belles Lettres qu'ils eussent des mesmes Personnes qui les leur avoient escrits. En effet Madame, je voudrois pouvoir vous representer, avec quel foin Intapherne conserva le sien : il ne le mit pas seulement au mesme lieu, où estoient toutes les autres Lettres de la Princesse de Bithinie, car il fut encore plus precieusement placé. Pour moy, qui n'avois pas l'esprit si delicat que luy, et qui ne raisonnois pas si finement, sur les sentimens d'amour, j'adovoüe que je ne pûs m'empescher d'avoir quelque estonnement, de remarquer que ce Billet qui luy faisoit un conmandement fascheux, fust preferé à tant de belles et agreables Lettres qu'il avoit de la mesme main, et qui estoient mesme pleines de loüanges de sa valeur, et de civilitez pour luy. MAIS à peine voulus je luy en faire la guerre, et prendre la librté de luy en demander la raison, que se scriant, comme si j'eusse dit la chose du monde la plus desraisonnable ; ha Orcame, me dit il, que vous estes ignorant en amour, puis que vous ne sçavez pas la difference qu'il y a, de la plus belle Lettre du Monde, qu'on peut montrer à toute la Terre, à un simple Billet, qu'on est obligé de ne montrer à personne ! cependant il y en a une si notable, qu'il n'y a nulle comparaison a faire entre ces deux choses. Quoy Seigneur, luy dis-je, vous pouvez preferer ces deux ou trois lignes que la Princesse de Bithinie vous a escrites, à tant de belles et longues Lettres, que vous avez d'elle ? et ces deux ou trois lignes, qui vous deffendent de parler de l'amour que vous avez pour elle à la Princesse Istrine, vous sont plus cheres que tant d'agreables Lettres, où elle vous ordonne de luy escrire tres souvent, et de luy mander toutes les nouvelles de l'Armée ? Ouy Orcame, reprit-il, ce Billet qui ne contient que peu de paroles ; qui paroist negligeamment escrit ; dont le carractere n'est pas trop lisible ; et qui me deffend de parler de ma passion ; m'est mille et mille fois plus cher, et plus agreable que ces belles Lettres de ma Princesse, où il paroist qu'elle a choisi toutes les paroles qu'elle a employées ; dont le carractere est si bien forme ; et qui m'ordonnent de luy escrire souvent : et si vous sçaviez aimer, vous connoistriez si bien la distinction qu'il faut faire d'une Lettre indifferente, à une Lettre misterieuse, que je n'aurois pas besoin de chercher des raisons à vous le faire comprendre. Mais Seigneur, luy dis-je, ces belles Lettres que vous mettez tant au dessous de ce Billet qui vous est si cher, ne sont elles pas escrites de la mesme main, qui vous rend l'autre si precieux ? Ouy Orcame, reprit-il, mais elles ne sont pas dictées d'un mesme esprit : car quand ma Princesse me prie obligeamment, de luy mander les nouvelles de l'Armée, elle ne fait rien pour moy, qu'elle ne pûst faire pour tout ce qu'il y a de Gens de qualité aupres d'Arsamone : mais lors qu'elle me deffend de parler de la passion que j'ay pour elle, cette Princesse advoüe tacitement, qu'elle a droit de me commander ; elle me reconnoist pour estre son Esclave ; elle tesmoigne sçavoir que je l'aime ; et elle me donne enfin quelque marque de confiance : puis que sans me deffendre de l'aimer, elle me fait l'honneur de m'assurer, que je seray bien avec elle, si je puis m'imposer silence. Enfin Orcame, ce rigoureux Billet qui vous paroist moins obligeant, que tant de belles Lettres qui me loüent avec tant d'eloquence ; a pourtant je ne sçay quoy, qui est bien plus propre à satisfaire le coeur d'un Amant, que ne le sont toutes ces belles choses, dont ces autres Lettres qui vous plaisent tant sont remplies. Le nom mesme de ma Princesse, qui m'est si cher, que je ne puis l'entendre prononcer sans une esmotion de coeur que je ne puis retenir, oste pourtant selon moy, quelque chose du prix de ces admirables Lettres où elle le met tousjours : et ce Billet où elle n'a osé le mettre, non plus que le mien, a quelque chose que je ne puis exprimer, qui me le rend plus considerable. Car enfin, je suis persuadé qu'une Dame qui escrit une Lettre, avec le foin de cacher qui l'escrit, et à qui elle est escrite, a du moins dans le coeur quelque leger sentiment de tendresse, qu'elle ne veut pas qu'on sçache : et puis Orcame, lamour aime de sa nature tellement le secret et le mistere, qu'on peut dire que tout ce qui n'est ny secret, ny misterieux, n'est point amour. Et si vous voulez sçavoir precisément la difference que je mets entre les Lettres de civilité que j'ay de ma Princesse, et le Billet que je viens de recevoir ; je vous diray que l'y en mets presques autant, qu'entre les Lettres d'une Amie, et le Billet d'une Maistresse. Apres cela Madame, je cessay de disputer contre le Prince Intapherne : connoissant bien qu'il estoit plus sçavant que moy en amour, et que je ne le persuaderois pas. Cependant comme il connoissoit quelle estoit la retenuë, et la severité de la Princesse de Bithinie, il falut qu'il luy obeïst, et qu'il imposat silence à son amour, aussi bien qu'Atergatis. Je suis pourtant assuré, qu'encore que le mot d'amour ne fust jamais dans leurs Lettres, ils trouverent pourtant l'art d'y en mettre d'autres, qui signifioient la mesme chose, sans desobeïr toutesfois au commandement qu'on leur avoit fait. Mais ce qui les affligea extrémement, fut que dés que le Roy de Pont se fust retiré dans Heraclée, Arsamone songea à l'assieger, et commença de l'investir : de sorte qu'il leur fut aisé de prevoir, qu'ils ne verroient de longtemps les Princesses qu'ils aimoient. Ce qui obligea Arsamone de precipiter le Siege d'Heraclée, malgré sa fâcheuse Saison ; fut que sçachant avec quelle ardeur, l'invincible Cyrus sous le nom d'Artamene pressoit Babilone il craignit que s'il la prenoit devant qu'il eust pris Heraclée, il ne protegeast un Prince qu'il avoit desja protegé en le delivrant à Sinope : c'est pourquoy il s'occupa tout entier à ce grand dessein, et il s'y occupa si utilement, qu'en fort peu de jours le Siege d'Heraclée fut formé. Comme il importoit à Arsamone, de sçavoir ce qui se passoit à Babilone, et qu'Intapherne, Atergatis, et Istrine, haïssoient assez le Roy d'Assirie, pour avoir la curiosité de sçavoir tous les malheurs qui luy arivoient ; on sçavoit à Chalcedoine et au Camp, toutes les victoires de Ciaxare : et on y sçavoit mesme, Madame, qu'elle estoit cette Heroïque resistance, que vous aportiez à la violente passion du Roy d'Assirie. Si Intapherne, et Atergatis, n'eussent pas esté amoureux en Bithinie, ils eussent esté aveque joye, se vanger de cét injuste Prince, en se rangeant aupres de Gadate, qui avoit desja pris le Party de l'illustre Artamene : mais comme Intapherne n'eust pû abandonner Arsamone, en l'estat où estoient les choses, sans abandonner le dessein de pretendre à la Princesse sa Fille, il se resolut de demeurer aupres de luy, puis qu'il le pouvoit avec honneur, veû la Guerre où il estoit engagé : et pour Atergatis, comme en changeant d'Armée, il se fust esloigné d'Istrine, il aima mieux satisfaire son amour que sa haine ; puis qu'il estoit en lieu, où il trouvoit la gloire, aussi bien qu'il l'eust pû trouver en Assirie. Pour la Princesse Istrine, je luy ay oüy dire que toutes les fois qu'on luy aprenoit, avec quelle noble fierté vous traittiez le Roy d'Assirie, elle avoit une joye inconcevable, de se voir si pleinement vangé de ce Prince, et par vostre beauté ; et par vostre rigueur ; et par la valeur d'Artamene. Il est vray qu'elle estoit un peu moderé, par la crainte où elle estoit, que le Siege d'Heraclée ne fust funeste, ou à Intapherne, où à Atergatis, qu'elle sçavoit qui s'exposoient avec tant de coeur, à toutes les occasions dangereuses. Cette crainte que la Princesse de Bithinie partageoit avec elle, n'estoit pas encore la seule douleur qu'elle avoit : car l'absence du Prince son Frere, et le malheureux estat où estoit la Princesse Araminte, qu'elle aimoit beaucoup, luy donnoient de fascheuses heures. Mais apres tout, ces deux Princesses en avoient aussi d'assez douces par la satisfaction qu'elles avoient, de la gloire qu'Intapherne et Artegatis aqueroient à la Guerre ; mais principalement de celle qu'ils aquirent au Siege d'Heraclée. Comme la prise de cette Ville estoit une chose decisive, et qui devoit achever d'affermir le Thrône d'Arsamone, ce Prince n'y oublia rien : et si je n'avois encore beaucoup d'autres choses à vous dire, qui sont plus essentiellement necessaires à sçavoir, pour entendre l'Histoire que je vous raconte, je vous ferois sans doute advoüer, en vous particularisant le Siege d'Heraclé, qu'à la reserve des fameux Sieges de Bablione, de Sardis, et de Cumes, il ne s'en est jamais fait de plus beau, que celuy de cette importante Ville, ny où il se soit fait des actions plus esclatantes. Comme il ne s'en falloit plus que cette Ville qu'Arsamone ne fust Roy de deux Royaumes, il l'attaqua avec une vigeur extréme : et comme il ne s'en falloit plus aussi que cette mesme Ville, que le Roy de Pont ne fust un Roy sans Royaume, ce Grand Prince la deffendit avec un courage si Heroïque, que s'il eust eu un ennemy d'une valeur moins opiniastre qu'Arsamone, il n'auroit pas esté vaincu : et il fit des choses si prodigieuses pour se deffendre, que s'il n'avoit pas terny la gloire de tant de belles actions, par la violence qu'il vous a faite, il pourroit estre mis au rang des Heros. Mais ce qui acheva de le perdre, fut que le bruit estant au Camq, que l'illustre Artamene avoit pris Babilone, et que le Roy d'Assirie vous en avoit fait sortir, et vous avoit menée à Sinope ; Arsamone voulut se haster de vaincre, devant qu'Artamene eust tout à fait vaincu. Si bien que pressant la Ville plus vivement qu'il n'avoit encore fait ; et la valeur d'Intapherne et d'Atergatis, secondant puissamment la sienne, il avança plus ses Travaux en huit jours, qu'il n'avoit fait de puis que le Siege estoit commencé. Enfin Madame, sans abuser davantage de vostre patience, à vous parler de ce qui se passa devant Heraclée, je vous diray que les Dieux qui avoient resolu, que le Roy de Pont fust contraint d'en sortir, afin de vous aller sauver la vie, en vous empeschant d'estre noyée ; se servirent de la valeur d'Intapherne, et de celle d'Atergatis, pour vaincre ce vaillant et malheureux Roy, qui fut contraint de s'enfuir dans un Vaisseau ; ne sçachant pas alors que la perte de ses deux Royaumes seroit cause qu'il vous empescheroit de mourir, apres avoir fait naufrage, avec le Prince Mazare. Vous pouvez juger Madame, que la prise d'Heraclée fit un grand bruit dans toute la Bithinie, aussi bien que dans le Pont : mais elle rejouït particulierement les deux belles Princesses qui estoient à Chalcedoine : principalement parce qu'elles sçavoient bien qu'Intapherne et Atergatis, avoient beaucoup de part à l'heureux succés de ce Siege. Mais ce qui les empescha de se réjouïr pleinement, fut quelles sçeurent que la Guerre n'estoit pas encore tout à fait finie : parce qu'Artane estant dans Cabira, où il tenoit la Princesse Araminte, Arsamone ne vouloit point d'accommodement aveque, luy, s'il ne luy remettoit la Ville et Araminte en sa puissance ; et qu'ainsi il avoit dessein de le vaincre, et d'assieger encore Cabira. Cependant dés que ce Prince eut restably le calme dans Heraclée, il voulut que la Reine Arbiane, et les deux Princesses y allassent : afin de tesmoigner à tous ses nouveaux Sujets, qu'il ne vouloit pas moins estre Roy de Pont, dont Heraclée estoit la Capitale, que Roy de Bithinie, dont Chalcedoine estoit la Principale Ville.

Histoire du roi d'Assyrie et d'Intapherne : retrouvailles à Héraclée


Il est aisé de s'imaginer Madame que cette resolution fut aussi agreable, â Intapherne, et à Atergatis, qu'elle fut fâcheuse pour la pauvre Berise : qui voyant que la Cour partoit de Chalcedoine pour aller à Heraclée, en eut une douleur si forte, qu'elle en pensa mourir : ne pouvant pas comprendre comment elle pourroit vivre sans la Cour : et en effet, nous sçeusmes qu'on l'estoit allé consoler, comme ayant perdu tout ce qu'elle aimoit. Elle fit mesme tout ce qu'elle put, pour avoir un pretexte d'aller à Heraclée, mais sa Famille l'en empescha : ainsi elle se vit contrainte de demeurer à Chalcedoine : où elle se mit si bien dans la fantaisie, que pour faire la Personne de la Cour, il falloit qu'elle s'ennuyast, qu'elle ne parloit que de son ennuy : et si elle fit des visites pour satisfaire son humeur empressée, ce fut pour aller dire de Maison en Maison, qu'elle s'ennuyoit estrangement : de sorte qu'elle s'en fit tellement haïr à Chalcedoine, qu'il n'y avoit pas une Dame qui n'eust voulu qu'elle eust esté à Heraclée. Mais enfin Madame, apres vous avoir dit que le dessein qu'Arsamone prit de faire aller la Reine Arbiane à cette superbe Ville, fut aussi agreable à Intapherne, et à Atergatis, qu'il fut fâcheux à Berise ; je vous diray encore qu'il ne desplut pas mesme à la Princesse de Bithinie, ny à la Princesse Istrine. Je suis pourtant obligé de dire à la gloire de la premiere, qu'elle fut assez genereuse, malgré toutes les victoires d'Arsamone, pour soupirer en entrant dans le Palais d'Heraclée : ne pouvant pas se souvenir de l'estat où elle y avoit veû le Prince Sinnesis, la Princesse Araminte, et Spitridate, sans avoir de la douleur de la mort du premier, aussi bien que de la captivité de la Princesse Araminte, et de l'absence du Prince son Frere Cette admirable Personne, porta mesme encore sa generosité plus loin : car elle ne voulut point loger à l'Apartement de la Princesse de Pont. Comme je sçay bien (disoit-elle à la Reine Arbiane, qui le luy avoit proposé) que la Princesse Araminte, m'a tousjours considerée comme Princesse de Bithinie, dans le temps mesme où il n'y avoit nulle esperance, que le Roy mon Pere pûst jamais se voir sur le Thrône ; je veux aussi la traitter encore en Princesse de Pont, quoy que le Roy son Frere n'en possede plus le Royaume. Vous pouvez juger Madame, qu'une Princesse qui rendoit justice à la vertu malheureuse, ne fut pas injuste, à la vertu victorieuse et Triomphante : et qu'elle reçeut Intapherne, avec toute la civilité possible. Atergatis ne fut pas moins favorablement traitté d'Istrine : et comme on ne leur avoit pas deffendu de parler, comme on leur avoit deffendu d'escrire ; ces deux Princes trouverent enfin l'occasion de dire tout ce qu'ils n'avoient pas escrit, et de faire sçavoir à leurs Princesses, tous les suplices qu'ils avoient endurez pendant leur absence. Ils ne furent pourtant pas longtemps en semble : car Arsamone voulant achever de vaincre, en prenant Cabira, les obligea de se rendre à l'Armée. Il est vray que comme elle n'estoit pas alors fort loin d'Heraclée, ils en avoient si souvent des nouvelles, que cette seconde absence leur estoit moins regoureuse que la premiere. Arsamone ne pût pas toutesfois marcher aussi viste qu'il le vouloit contre Artane, parce qu'il tomba malade. Mais Madame, je pense qu'il est à propos que je retranche de mon recit, l'arrivée du Prince Spitridate à Heraclée, et tout ce qui se passa à la deffaite d'Artane : n'estant pas possible que la Princesse Araminte ait esté si long temps Captive de Cyrus, et que le Prince Spitridate ait esté aussi quelques jours à Sardis, sans que vous ayez oüy dire depuis que vous estes libre, une partie des avantures d'un Prince, qui a l'advantage de ressembler assez à vostre illustre Liberateur, pour vous avoir donné la curiosité de les sçavoir. J'ay sçeu en effet par Martesie qui l'a sçeu de Feraulas, reprit Mandane, tout ce qui est arrivé de plus remarquable à cét illustre Prince : ainsi je sçay qu'il arriva à Heraclée, le jour qui preceda celuy ou la Reine Arbiane et les deux Princesses devoient aller au Camp, parce qu'Arsamone estoit malade. Je sçay de plus que la Reine ne de Bithinie, prit d'abord Spitridate pour Cyrus, comme elle avoit autrefois pris Cyrus pour Spitridate : et je n'ignore point enfin tout ce que ce Prince fit pour flechir Arsamone, afin qu'il luy permist de continuer d'aimer Araminte : et je n'ignore pas non plus, ce que firent Intapherne et la Princesse de Bithinie, pour le mesme dessein. Enfin Orcame, je sçay l'opiniastreré d'Arsamone à les refuser ; la deffaite d'Artane ; l'entre-veuë de Spitridate et d'Araminte, sur le Pont de Cabira ; la genereuse resolution de ces deux Personnes ; et par quelle maniere Spitridate fit sortir Araminte de cette Ville assiegée, la desrobant à la victoire d'Arsamone, qui la vouloit tenir captive quand il l'auroit prise. Je sçay aussi que Spitridate s'en alla avec cette Princesse jusques en Armenie, où ils se separerent : et qu'en partant du Camp, il escrivit au Roy son Pere, et à la Princesse sa Soeur : mais ce qui m'estonne, est qu'on ne m'ait rien dit d'Atergatis en me disant toutes ces choses. Ce qui a sans doute causé le silence de ceux qui vous ont raconté l'Histoire d'Araminte, pour ce qui regarde le Prince Atergatis, repliqua Orcame, est qu'en effet il n'eut aucune part à la deffaite d'Artane, ny à tout ce qui se passa à Cabira ; parce que le jour mesme que les Princesses arriverent au Camp, il falut l'emporter malade à Heraclée où il fut tousjours jusques apres la fuitte de Spitridate et d'Araminte : ainsi il ne pût lier amitié avec ce Prince, comme fit Intapherne, ny par consequent donner sujet de parler de luy, à ceux qui ne vouloient vous raconter que l'Histoire d'Araminte et de Spitridate. Mais enfin Madame, puis que vous sçavez tout ce qui se passa jusques à la prise de Cabira, je ne vous en diray rien : et reprenant les choses au point ou elles en estoient alors, je vous diray qu'Arsamone fut si irrité de l'action de Spitridate, qu'il dit tout haut qu'il ne vouloit point que ce Prince luy succedast, et qu'il vouloit qu'on regardast la Princesse sa Fille, comme devant estre un jour Reine de Pont et de Bithinie. En effet Madame, il s'emporta avec tant de violence, qu'on eut lieu de croire que c'estoit là son dessein, mais si ce fut celuy d'Arsamone, ce ne fut pas celuy de la Princesse sa Fille : qui tesmoigna si hautement, et si genereusement, qu'elle ne vouloit pas profiter du malheur du Prince son Frere, qu'Arsamone ne fut guere moins irrité contre elle, que contre luy : de sorte qu'Intapherne se vit contraint de s'affliger avec cette Princesse, de ce qu'on luy vouloit donner deux Royaumes. Il est vray que son amour eut sa part à cette douleur : car ce Prince jugeoit bien, que tant qu'Arsamone demeureroit dans ces sentimens là, il n'auroit rien à pretendre à la Princesse qu'il aimoit : luy estant aisé de prevoir qu'il ne la luy donneroit pas, quand il n'y auroit point eu d'autre raison : sinon qu'il aimoit tendrement Spitridate. Mais si Intapherne avoit cette augmentation d'inquietude, Atergatis qui avoit recouvré la santé, avoit aussi celle de sçavoir que Gadate qui n'ignoroit pas son amour pour Istrine, avoit envoyé ordre à une Dame qui estoit aupres d'elle, d'observer toutes ses actions, et de luy en rendre conte : ce Prince ayant toûjours dans l'esprit, qu'à la fin de la guerre que faisoit l'illustre Cyrus, il pourroit peutestre y avoir quelque Traité de Paix, par le quel on obligeroit ce Prince à espouser Istrine, en luy rendant une partie de son Royaume, car Madame, quoy que ce dessein ne fust pas trop bien fondé, il est pourtant vray que le Prince Gadate L'AVOIt, et qu'il la encore. En effet parce que la Reine Nitocris, dont il avoit esté si amoureux, a tesmoigné souhaiter ardamment tant qu'elle a vescu, que ce Mariage se fist, il croit qu'il doit ce respect à cette Grande Princesse, de ne souffrir point qu'Istrine soit mariée, tant que le Roy d'Assirie sera en estat de la pouvoit espouser. Apres cela Madame, vous pouvez juger que la vie d'Intapherne et d'Atergatis, ne fut pas trop agreable : puis qu'aimer sans esperance, est la plus difficile chose du monde. Je suis pourtant assuré, que s'ils n'esperent point, ils ne desesperent pas aussi tout à fait : mais du moins craignirent ils beaucoup : et toute la consolation qu'ils avoient, estoit de sçavoir qu'ils n'estoient pas mal avec les Princesses qu'ils adoroient. Pour Intapherne, il avoit encore le bonheur, que le Roy n'avoit nul soubçon de son amour : et qu'ainsi il pouvoit voir, et entretenir sa Princesse autant qu'il vouloit. Mais comme tous les grands changemens qui arrivent dans les Royaumes, et qui remüeut toutes les parties des Estats où ils arrivent, font que ces Estats sont sujets à estre mal affermis durant quelque temps ; il y eut plusieurs soulevemens, qui furent cause qu'il falut diviser l'Armée en deux Corps, qu'Intapherne et Atergatis commanderent : Arsamone demeurant tantost à Heraclée, et tantost à Chalcedoine, pour donner les ordres aux lieux qui en avoient besoin. Voila donc Madame, comment ces deux Princes, et ces deux Princesses vescurent, pendant que l'illustre Cyrus, apres avoir sçeu que vous n'estiez pas morte comme il l'avoit creû, faisoit la Guerre en Armenie, croyant que vous y estiez : et voila comment ils vescurent, jusques à ce que ce genereux Prince estant sur les Frontieres de Lydie, il arriva une chose que vous n'avez pas ignorée, mais dont vous ne pouvez avoir sçeu, ny la cause ny la suitte. Je vous diray donc Madame, que lors que le vaillant Anaxaris, qui est aujourd'huy Capitaine de vos Gardes, arriva au Camp de Cyrus, j'ay sçeu qu'il luy aprit qu'il avoit sauvé la vie au Prince Spitridate, et qu'il fut mesme trompé d'abord, a la ressemblance qui est entre ces deux Grands Princes. Mais Madame, vous ne sçavez pas sans doute, ny qui avoit mené Spitridate dans les Bois de Paphlagonie, où Anaxaris le trouva ; ny qui l'y retenoit ; ny qui le fit partir du lieu où le mesme Anaxaris le conduisit, apres l'avoir si vaillamment deffendu. C'est pourquoy reprenant en peu de mots les choses d'un peu plus loin, puis que vous sçavez toute l'Histoire d'Araminte, je vous diray que lors que cette Princesse voulut que Spitridate la quittast en Armenie, et qu'elle luy commanda d'errer de Province en Province, jusques à ce que les Dieux eussent changé l'estat de leur fortune, Spitridate ne pût toutesfois se resoudre de sortïr d'Armenie, puis que sa Princesse y estoit, quoy qu'elle luy eust deffendu d'y demeurer, parce qu'elle croyoit que le Roy son Frere le pourroit faire arrester. et qu'elle ne vouloit pas qu'un Prince, qui l'avoir empeschée de tomber sous la puissance du Roy son Pere, tombast sous celle du Roy de Pont, qui ne l'aimoit pas. De sorte que Spitridate cherchant un lieu où il pûst facilement aprendre des nouvelles de ce qui se passeroit à Artaxate, quand la Princesse Araminte y seroit, creût qu'il ne pouvoit mieux faire, que d'aller en quelque Habitation sur le bord de l'Araxe, qui passe à Artaxate : car comme les grands Fleuves font le grand commerce des grandes Villes, il pensa qu'il y seroit plus commodément pour son intention, qu'en nul autre lieu qu'il pust choisir : et en effet, le Village où il s'arresta, est d'un si grand passage, qu'il eust aisément esté instruit d'une partie des choses qu'il vouloit sçavoir, s'il y fust demeuré. Mais Madame, comme la prudence humaine est extrémement bornée, il arriva que ce que Spitridate faisoit pour sçavoir des nouvelles de sa Princesse, et pour ne s'en esloigner pas, fut ce qui l'en esloigna : car enfin Madame, comme il estoit un soir à se promener seul le long de l'Araxe : estant assez loin de la Maison où il logeoit, un Estranger l'aborda, et luy parlant un langage assez corrompu, il luy parla, comme le croyant estre Artamene, et comme l'ayant veu à la Cour de Thomiris. Spitridate s'aperçevant de son erreur, voulut le desabuser, mais il n'y eut pas moyen : car cét Estranger estoit si persuadé que ce Prince se vouloit cacher, qu'il n'aporta mesme aucun foin à examiner si ses yeux ne le trompoient pas : et en effet, sans adjouster foy à ses paroles, il acheva le dessein qu'il avoit eu de s'assurer de la Personne de ce Prince, et il l'acheva mesme facilement. Car comme Spitridate estoit seul et sans Armes, et que cét Estranger fut secondé de dix hommes, qui estoient cachez derriere des Buissons, il leur fut aisé de le forcer d'entrer dans une Barque, qui n'estoit qu'à quatre pas de là : et il leur fut d'autant plus facile, que celuy qui luy parloit, luy ayant dit qu'il le vouloit conduire vers une grande Reine, où il ne recevroit aucun outrage pourveu qu'il se repentist de sa fuitte, Spitridate creut qu'il luy seroit plus facile de le desabuser, en raisonnant aveque luy, qu'en se deffendant inutilement, puis qu'il estoit seul et sans Armes, contre dix hommes armez : croyant que ce seroit en effet luy persuader qu'il estoit celuy qu'il croyoit qu'il fust, s'il se deffendoit si opiniastrément. De sorte qu'entrant dans cette Barque, sans pouvoir empescher que six hommes qui ramoient avec violence, ne l'esloignassent du lieu où il avoit eu dessein de demeurer quelque temps, il se mit à protester mille fois à cét Estranger, qu'il n'estoit pas celuy qu'il croyoit, mais ce fut inutilement. De grace, luy dit Spitridate, demandez à tous ceux que vous trouverez, ce que la Renommée dit de cét Artamene, dont le nom est si celebre, et je suis asseuré qu'elle vous aprendra qu'il ne peut estre en Paphlagonie. Je n'ay que faire, reprenoit cét homme, de m'informer d'une chose dont mes yeux m'assurent assez ; c'est pour quoy Seigneur sans murmurer de la violence que je vous fais, souffrez que je vous conduise vers une Princesse, de qui j'ay l'honneur d'estre Sujet, et croyez qu'il ne tiendra qu'à vous d'en estre reçeu favorablement. J'allois par ses ordres, poursuivit-il, m'informer des causes de vostre Prison, dont la nouvelle a esté portée à la Reine Thomiris, afin de tascher de vous faire sçavoir, que si vous vouliez changer de sentimens pour elle, elle viendroit avec une Armée de cent mille hommes pour vous tirer des Fers de Ciaxare, et pour vous faire passer de la Prison sur le Thrône. Pour cét effet, cette Princesse m'avoit donné de quoy suborner vos Gardes, et de quoy entreprendre toutes choses pour vostre liberté : mais à ce que je voy Seigneur, vous l'avez desja recouvrée. Spitridate voulut alors luy protester tout de nouveau, qu'il n'estoit point Artamene, et qu'il croyoit que cét homme illustre fust tousjours Prisonnier de Ciaxare : mais il ne le creut point du tout, et s'opiniastra tellement à se vouloir tromper, et à ne chercher pas mesme à s'esclaircir, si ce qu'on luy disoit estoit vray ou faux, qu'il fallut que Spitridate cestast. Ce qui empeschoit cét Estranger de se desabuser, estoit qu'encore qu'il eust veu cent fois l'illustre Artamene aupres de Thomiris, il ne luy avoit jamais parlé, à ce qu'il disoit luy mesme : ainsi le son de la Voix de Spitridate ne le desabusoit pas, quoy qu'il y ait quelque difference entre celle de ce Prince, et celle de Cyrus. Cependant l'estonnement de Spitridate n'estoit pas petit, de voir qu'on le prenoit tousjours pour un autre : car comme il ne sçavoit pas alors, que Cyrus et Artamene n'estoient qu'une mesme Personne, quoy qu'il en eust quelques soubçons, il ne pouvoit trouver assez estrange, qu'apres qu'on l'avoit autrefois voulu mener à Cambise, comme estant Cyrus ; on voulust encore le mener vers Thomiris, comme estant Artamene. Il falut toutesfois qu'il se laissast conduire, car on le gardoit si exactement, qu'il n'y pouvoit faire autre chose. Mais (disoit-il un jour à cét homme, qui luy faisoit une si grande violence) il ne me paroist pas par ce que vous m'avez dit, que Thomiris vous ait ordonné de faire ce que vous faites : comme elle ne pouvoit pas prevoir, repliqua-t'il, que je vous trouverois en l'estat que je vous ay trouvé, elle ne pouvoit pas me commander de m'assurer de vostre Personne, avec dix hommes seulement : mais puis qu'elle m'a fait l'honneur de me dire, qu'elle en vouloit armer cent mille pour vous avoir en sa puissance, c'est m'avoir commandé indirectement, de vous y mettre si je le pouvois par toutes les voyes que la Fortune m'en pourroit offrir : aussi ay-je esté huit jours apres vous avoit veû fortuitement dans un Temple, à vous suivre, et à attendre l'occasion de vous trouver seul, comme je vous ay trouvé au bord de l'Araxe. Voila donc Madame, comment parloit celuy qui conduisoit cét illustre Captif qu'il ne connoissoit pas : et afin de le conduire plus seurement, il le fit tousjours coucher dans la Barque, sans le laisser mettre pied à terre, jusques à ce qu'il fust arrivé à l'endroit où l'Araxe borne le Païs des Massagettes. Mais à peine y fut-il, que ce luy qui le menoit le logeant chez un homme de sa connoissance, qui avoit une Tente assez magnifique sur le bord de ce Fleuve, il envoya un de ceux qui l'accompagnoient, pour advertir Thomiris qu'il luy amenoit Artamene, et pour sçavoir d'elle ce qu'il luy plaisoit qu'il fist, n'osant pas le conduire où elle estoit, sans en avoir un ordre particulier. Mais pendant que celuy qu'il envoya faisoit son voyage, Spitridate remarquant que le Maistre de la Tente où il logeoit, avoit de l'esprit, et qu'il entendoit mesme passablement ce Grec corrompu, qui est si generalement entendu de toute l'Asie, parce que contre la coustume des Massagettes, il avoit assez voyagé ; il se mit à luy demander des nouvelles de la Reine, et à s'informer de ce qu'on disoit. Seigneur, luy dit il, la Reine est une Princesse admirable ; et si ses passions estoient un peu moins violentes, elle seroit toute accomplie, et toute vertueuse. Mais il est vray qu'elle les a si for tes, que sa raison n'en est pas souvent la maistresse : car soit que l'ambition, la colere, ou l'envie, la possedent, elle s'y abandonne sans resistance. En effet, poursuivit-il, ce qu'elle a fait contre le Prince Ariante son Frere, pour regner à son prejudice ; ce qu'elle a fait contre le Prince Aripithe, qui est amoureux d'elle depuis si long temps ; et ce qu'elle a Fait pour cét Ambassadeur de Ciaxare, qui se déroba de la Cour, et qu'on appelle Artamene ; fait voir assez clairement qu'elle n'est pas maistresse de ses passions, et que l'ambition, la colere, et l'amour, s'emparent facilement de son coeur, et y regnent avec tyrannie. Car enfin, poursuivit cét homme, il court bruit que cette Princesse veut faire une Armée formidable, ou pour se vanger d'Artamene, ou pour s'en faire aimer, comme si le coeur de cét Ambassadeur se pouvoit conquerir comme un Royaume. Je sçay bien, adjousta t'il, que cét Artamene, à ce que disent ceux qui l'ont veû, est un homme admirable ; et que si les Massagettes avoient un tel Roy, ils pourroient pretendre de se rendre Maistres des deux Scithies : mais apres tout, puis que la Reine a un Fils, et qu'Artamene s'est dérobé de sa Cour, je croy que c'est entreprendre une injuste guerre, dont l'evenement ne sçauroit estre heureux. Spitridate entendant parler cét homme avec tant de sagesse, se resolut de se confier à luy, afin de tascher de se sauver : de sorte que pendant que ceux qui le gardoient estoient à l'entrée de la Tente, qui estoit extrémement spacieuse, il luy dit la chose comme elle estoit. Mais Madame, Spitridate estoit tellement destiné à estre pris pour Cyrus, qu'encore que cét homme ne l'eust jamais veû, il ne laissa pas de croire, que celuy qui luy parloit estoit Artamene. Car enfin Seigneur, luy disoit-il, si vous ne l'estiez pas, vous ne seriez pas dans la crainte d'estre arresté par Thomiris, puis que vous seriez bien assuré, que dés qu'elle vous verroit, elle vous laisseroit aller ; ainsi je ne songerois pas à vous donner la liberté. Mais, luy respondit Spitridate, ce qui fait que je vous la demande, est que je crains que cette Reine, ne soit trompée, comme celuy qui m'a arresté est trompé : quoy qu'il en soit Seigneur, repliqua-t'il, le mieux que vous puissiez faire, pour m'obliger à chercher les voyes de faciliter vostre fuitte, c'est de m'advoüer que vous estes effectivement Artamene : car si vous l'estes, je vous confesse que j'aime assez la gloire de la Reine, pour luy oster les moyens de faire une chose qui la deshonnoreroit par toute la Terre, s'il arrivoit qu'elle allast vous retenir Prisonnier. Enfin Madame, le Prince Spitridate n'y pouvant faire autre chose, trompa ce vertueux Massagette, puis qu'il vouloit estre trompé, et luy dit qu'il estoit Artamene, afin qu'il luy trouvast les moyens d'eschaper des mains de ceux qui le gardoient : et en effet cét homme agit si bien, qu'en une nuit il fit que Spitridate sortit de sa Tente, par un petit dégagement qui y estoit, que ceux qui le gardoient ne sçavoient pas. Mais pour le faire fuir plus seurement, il ne voulut pas qu'il entreprist alors de traverser le Fleuve, qui est extrémement large en cét endroit, parce qu'il n'avoit pas de Pescheurs à qui il se pûst fier. C'est pourquoy il le fit conduire dans une pauvre Tente de Bergers qui despendoient de luy, où il fut plus de huit jours caché : pendant lesquels il aprit quel avoit esté le desespoir de celuy qui l'avoit pris ; quelle avoit esté la joye de Thomiris, lors qu'elle avoit creû avoir Artamene en sa puissance ; et quel avoit aussi esté son desespoir, quand elle avoit apris que celuy qu'elle croyoit estre Artamene, s'estoit desrobé. Ce desespoir fut si grand Madame, que perdant toute sorte de consideration, elle fut elle mesme sur le bord de l'Araxe, pour faire chercher Artamene dans toutes les Tentes qui y estoient : si bien que Spitridate sçachant que cette Reine et ceux qui la suivoient, devoient venir vers le lieu où il estoit ; et craignant qu'elle ne s'abusast aussi fortement, à la ressemblance qu'il avoit avec Artamene, que tant d'autres s'y estoient abusez, et qu'il ne pûst de long temps sçavoir des nouvelles d'Araminte ; se resolut enfin, aidé par son Liberateur, d'entre prendre de suborner un Pescheur, ce qu'ils firent avec beaucoup de precipitation. Mais quoy qu'ils eussent resolu, que cette fuitte ne se feroit que de nuit, il falut la faire de jour, parce qu'ils furent advertis que Thomiris estoit fort proche. De sorte que precipitant encore leur dessein, le Pescheur s'apresta diligemment : et Spitridate entra dans sa Barque, avec un Cheval que son Hoste luy avoit baillé ; et y entra justement comme Thomiris qui estoit ce jour là à cheval, parut suivie de beaucoup de monde à deux cens pas du lieu où Spitridate s'estoit embarqué. D'abord le Pescheur qui estoit occupé à sa Barque n'y prit pas garde, et rama le plus deligemment qu'il pût : mais lors qu'il fut assez avant vers le milieu du Fleuve, il vit cette foule de monde qui suivoit cette Reine, et jugea que c'estoit cette Princesse, qu'on avoit dit qui devoit venir : si bien que la frayeur le saisissant, au lieu de continuer de traverser le Fleuve, il voulut remener Spitridate où il l'avoit pris. Mais ce Prince qui s'estoit fait donner un Cimeterre avant que de s'embarquer, le mit fierement à la main, et le menaçant fortement de le tuer, s'il ne ramoit diligemment, pour le conduire à l'autre bord du Fleuve ; la crainte la plus forte l'emportant sur la plus foible, il rama avec une violence extréme, et s'esloigna fort promptement du Rivage où estoit Thomiris, en s'aprochant de celuy qui luy estoit opposé. Mais Madame, pour achever de faire que cette avanture fust toute extraordinaire, il arriva que cette Reine avoit les yeux attachez sur la Barque du Pescheur dans la quelle estoit Spitridate, lors que ce Prince mit le Cimeterre à la main : de sorte que comme ce qu'elle voyoit estoit assez surprenant, et qu'elle n'avoit l'imagination remplie que d'Artamene, elle s'imagina en effet que s'estoit luy : luy semblant mesme, comme il estoit vray, qu'il en avoit la taille, et l'action, et qu'elle reconnoissoit aussi les traits de son visage, quoy que d'assez loin. Si bien que la colere et la fureur, s'emparant de son esprit, lors qu'elle vit que ce pretendu Artamene menaçoit ce Pescheur de le tuër, afin de s'esloigner d'elle ; elle fit, et dit des choses indignes de son Grand coeur et de sa vertu, comme Spitridate le sçeut depuis, par la voye que je vous diray bien tost. Quoy, disoit-elle tout haut, cét ingrat peut sçavoir que j'ay eu dessein d'armer cent mille hommes pour le delivrer, et il peut se resoudre à menacer un innocent de le tuér, plustost que de te revoir ! et tu l'endures Thomiris, et tu le souffres ! ha non non, il ne le faut pas endurer, puis qu'il y auroit trop de lascheté à le souffrir ! Apres cela Seigneur, cette Princesse fit vingt commandemens differens : car tantost elle commandoit qu'on allast chercher une Barque, pour aller apres celle qu'elle monstroit de la main, avec une action menaçante : et tantost emportée par la violence de sa passion, elle y vouloit aller elle mesme. Une autrefois, craignant que ceux qui estoient allé prendre une Barque à cent pas du lieu où elle estoit, ne pussent joindre celle où elle croyoit qu'estoit Artamene ; elle commandoit à ses Gardes, qu'ils fissent pleuvoir une gresle de Fléches sur ce Pescheur qui conduisoit Spitridate, afin d'arrester la Barque, sans considerer qu'elle estoit desja trop loin pour le pouvoir faire. Puis un instant apres, craignant qu'on ne tuast Artamene au lieu du Pescheur, elle deffendoit ce qu'elle avoit commandé un moment auparavant : aimant encore mieux qu'Artamene vescust, que de se vanger par sa mort : mais ses sentimens estoient pourtant si tumultueux, que je suis persuadé qu'elle n'eust pû dire quels ils estoient. Cependant ceux qu'elle envoya apres ce pretendu Artamene, ne le pouvant joindre, elle eut la douleur de le voir aborder de ses propres yeux ; de le voir descendre de la Barque ; de le voir monter sur le cheval que ce vertueux Massagette luy avoit baillé ; et de le perdre bientost de veuë. Cette avanture l'irrita de telle sorte, que celuy qui avoit aidé à Spitridate à se sauver, fut contraint de se sauver luy mesme, parce qu'on eut quelque subçon de la verité : si bien qu'ayant depuis rencontré ce Prince dans la Colchide, il luy aprit ce que je viens de vous aprendre, et luy dit aussi que Thomiris l'avoit fait suivre par diverses personnes : adjoustant que cette Princesse avoit eu une douleur si violente de cette avanture, qu'elle en estoit tombée dans une maladie que les Medecins disoient devoir estre fort longue. Spitridate ayant eu le bonheur de retrouver fortuitement son Escuyer, eut lieu de recompenser son Liberateur, s'il eust esté d'humeur à s'enrichir : mais ce vertueux Massagette, ennemy declaré des richesses, se contentant d'avoir sacrifié sa fortune pour la gloire de sa Reine, refusa ce que Spitridate luy offrit, qui n'estoit pas peu considerable : car il avoit retrouvé grand nombre de Pierreries, entre les mains de ce fidelle Domestique qui l'avoit cherché avec tant d'envie de le recontrer : toutesfois ce genereux Massagette, comme je l'ay desja dit, ne voulut recevoir aucun present : disant au Prince Spitridate, qu'il se contentoit d'adorer le Soleil qui produisoit de si belles choses, sans s'enrichir de ses plus precieux Ouvrages. Cependant comme Spitridate n'avoit qu'Araminte dans le coeur, il s'informa d'elle autant qu'il pût : mais n'en aprenant que des choses tres incertaines, il s'embarqua fur le Pont Euxin, avec dessein d'aller en Paphlagonie, d'où il jugeoit qu'il en pourroit aprendre des nouvelles plus certaines : car pour son Escuyer il n'en scavoit autre chose, sinon qu'on ne disoit pas qu'elle fust à Artaxate, non plus que le Roy de Pont ; et qu'au contraire, on assuroit que vous y estiez, et que Ciaxare y alloit porter la Guerre, secondé de l'illustre Artamene, qui avoit esté reconnu pour estre Cyrus. Spitridate s'estant donc embarqué dans un Vaisseau Marchand, il fut si malheureux dans sa navigation, et eut le vent si contraire, que la tempeste apres l'avoir baloté de Cap en Cap, et de Rivage en Rivage, sans pouvoir aborder en nulle part ; le poussa enfin vers le Palus Meotide, où il fit naufrage : mais un naufrage si funeste, que le Vaisseau ; la Marchandise ; et tous les hommes de l'equipage, à la reserve de cinq ou six, perirent pitoyablement. Spitridate se seroit pourtant consolé de cét accident, si la Tempeste eust fait briser le Vaisseau où il estoit, le long des Côstes de Capadoce, ou de quelque autre Païs où il eust pû sçavoir des nouvelles d'Araminte : mais se voyant en un lieu si esloigné de celuy où il avoit affaire, il en eut un desespoir estrange. Ce n'est pas que comme le Pont Euxin n'est pas extrémement large, on ne pust le traverser en peu de jours avec un Vent favorable : mais il ne luy estoit pas aisé, estant sans Vaisseaux, sans connoissance, mesme sans ses Pierrieries, puis que son Escuyer avoit esté noyé, et que tout ce qu'il avoit à luy, avoit pery avec ce malheureux. De plus, comme la Guerre estoit par toute l'Asie, le commerce estoit rompu : et les Peuples qui habitent le long du Palus Meotide, n'y envoyoient ny Barques, ny Vaisseaux. De sorte que l'infortuné Spitridate fut contraint de se resoudre d'aller par terre jusques où il vouloit aller : s'estant seulement trouvé encore assez de Pierreries sur luy, pour avoir un cheval, et pour faire ce voyage sans aucun Train. Mais Madame, ce chemin fut si long, et il y trouva mesme tant de divers obstacles que je ne croy pas necessaire de vous dire, que lors qu'il arriva en Paphlagonie, la Guerre d'Armenie estoit achevée. Il est vray Madame, comme vous le sçavez, qu'elle ne fut pas longue : aussi l'illustre Cyrus estoit-il desja sur les Frontieres de Lydie, lors que Spitridate apres avoir tant erré par le Monde, arriva en Paphlagonie. Mais pour son malheur, comme il y fut il sçeut qu'il couroit bruit parmy le Peuple, (qui ne sçait, et qui ne dit presques jamais que des mensonges, en matiere d'affaires d'Estat) il sçeut, dis-je, qu'on disoit que pour moyenner la Paix, le Roy de Pont vous espouseroit, et que l'illustre Cyrus espouseroit Araminte. D'abord Spitridate n'adjousta point de foy à une semblable chose : mais ayant rencontré un Soldat qui s'en retournoit à son Païs, riche du butin qu'il avoit fait à la Guerre d'Armenie, il sçeut par luy quelle estoit la civilité de l'illustre Cyrus pour cette Princesse. De sorte qu'encore que ce Soldat ne luy dist pas, qu'il eust oüy dire à l'Armée, que vous deviez espouser le Roy de Pont, ny que Cyrus devoit espouser Araminte ; il ne laissa pas de croire esgallement ce que ce Soldat luy disoit, et ce que le Peuple de Paphlagonie luy avoit dit : ne voulant pas mesme douter de la chose du monde qui l'affligeoit le plus : si bien que la douleur s'empara si fortement de son esprit, qu'on ne pouvoit pas estre plus malheureux qu'il estoit. L'avanture qu'il venoit d'avoir sur les bords de l'Araxe, contribuoit encore à le rendre plus infortuné : car enfin, disoit il, puis que la plus Grande Reine du Monde n'a pû resister aux charmes de Cyrus, quoy qu'elle ne sçeust pas alors qu'il fust Fils de Roy ; et puis qu'elle l'aime sans en estre aimée, le moyen qu'Araminte ne se laisse pas gagner, s'il est vray que le vainqueur de l'Asie soit tous les jours à ses pieds ? Apres cela Madame, comme presques tous les Amants croyent tousjours, qu'il est tres difficile de voir ce qu'ils aiment, sans l'aymer aussi bien qu'eux ; Spitridate fit cette injustice à l'illustre Cyrus, de ne douter point qu'il ne fust infidelle : de sorte que son ame souffrant des maux incroyables, il n'est point de resolution violente, qu'il ne luy passast dans l'esprit. Tantost il vouloit aller dans l'Armée de Cyrus, pour luy aller demander à luy mesme, au milieu de toutes les Troupes, s'il estoit vray qu'il fust son Rival ? et tantost prenant une voye moins violente, il vouloit seulement aller où estoit Araminte, et sçavor de sa propre bouche, si elle estoit coupable ou innocente. Ce qui le faisoit desesperer, estoit qu'il n'estoit pas en pouvoir d'aller inconnu dans l'Armée de Cyrus, pour s'esclaircir pleinement : car comme il sçavoit la prodigieuse ressemblance qu'il avoit avec ce Prince, il jugeoit bien qu'il ne pouvoit aller dans cette Armée, sans estre remarqué, et sans estre bientost connu. Comme il estoit en cette inquiettude, il rencontra fortuitement un homme de qualité, nommé Democlide, qu'il avoit laissé avec la Princesse Araminte, lors qu'il se separa d'elle en Armenie ; et que cette Princesse avoit envoyé chercher des nouvelles du Roy son Frere, lors qu'elle avoit estë arrestée prisonniere à Artaxate. Cette rencontre luy fut d'une grande consolation : mais ce qu'il y eut pourtant de cruel pour luy, fut que Democlide ayant pitié de voir un aussi Grand Prince que celuy-là, en un aussi malheureux estat, voulut luy persuader de s'en retourner aupres du Roy son Pere : et pour l'y obliger plustost, il tesmoigna croire aussi bien que luy, qu'il y avoit de la verité au bruit qui couroit en Bithinie, quoy qu'en effet il ne le creust pas. Et pour faire encore quelque chose de plus, Democlide creut qu'il devoit advertir la Princesse de Bithinie, du lieu où estoit le Prince son Frere : afin qu'elle advisast ce qu'elle jugeroit à propos de faire, pour le rendre moins malheureux. Il est vray qu'il eut une occasion de l'en advertir, plus favorable qu'il ne pensoit : car comme Spitridate ne pouvoit rien entreprendre en l'estat où il estoit, il se resolut d'envoyer secretement vers la Princesse sa Soeur, pour luy demander de quoy se mettre en equipage : soit qu'il prist la resolution d'aller à l'Armée de Cyrus, ou de s'aller jetter dans le Party du Roy de Lydie, s'il aprenoit effectivement avec une certitude infaillible, que Cyrus fust son Rival. Mais il voulut pourtant ne faire point sçavoir à la Princesse de Bithinie, le lieu où il estoit : c'est pourquoy il deffendit expressément à un Esclave de Democlide, qu'il envoya vers elle, de luy dire où il l'avoit laissé : mais Democlide escrivant en son particulier à cette Princesse, luy dit la verité des choses par sa Lettre. Cependant Spitridate et Democlide, demeurerent logez à un Village qui n'estoit pas loin d'une Forest, où ils s'alloient promener presques tous les jours, en attendant que celuy qu'ils avoient envoyé fust de retour : car comme il n'y a qu'un coin de la Galatie, entre la Paphlagonie et la Bithinie, où Arsamone estoit alors, son voyage ne devoit pas estre long. Mais enfin Madame, pour ne vous dire pas tout ce que vous sçavez desja ; un jour qu'ils estoient dans cette Forest, ils furent attaquez par des Voleurs, et secourus par le vaillant Anaxaris, qui laissa le Prince Spitridate fort blessé, et le laissa sans le connoistre : car Democlide qu'Anaxaris creût estre Escuyer de Spitridate, ne le luy voulut pas dire. D'autre part l'Esclave de Democlide estant arrivé aux Portes de Chalcedoine y fut arresté, pour sçavoir qui il estoit ; d'où il venoit ; et où il alloit : car Madame, il faut que vous sçachiez, que quoy qu'Arsamone fust assez paisible dans ses Estats, il agissoit pourtant comme s'il eust deû craindre toutes choses : ayant pour maxime, que tout Prince Conquerant doit se défier toute sa vie de la fidellité de ses nouveaux Sujets : et que ce n'est qu'à son Successeur, â qui la confiance peut n'estre pas imprudente : ainsi, on faisoit encore garde à Chalcedoine, et on la faisoit presques aussi exactement que pendant la Guerre. De sorte que cét Esclave de Democlide ayant respondu en biaisant, et s'estant contredit en quel que chose ; il fut arresté afin de luy faire dire la verité qu'on vouloit sçavoir. Mais ce qui acheva de perdre tout, fut qu'un Officier d'Arsamone l'avant reconnu, pour estre un Esclave de Democlide, qu'on sçavoit qui estoit party de Cabira avec le Prince Spitridate, creût qu'il pourroit peut-estre sçavoir où estoit ce Prince : et pensa mesme que quelque imité qu'Arsamone pust estre contre luy, il s'apaiseroit s'il le revoyoit, et qu'ainsi il devoit l'advertir de ce qu'il sçavoit. Et en effet Madame, cét Officier advertit Arsamone, qui fit venir devant luy l'Esclave de Democlide : qu'il intimida de telle sorte, que ce malheureux, plus foible que meschant, luy remit entre les mains la Lettre de Spitridate pour la Princesse sa Soeur, et celle de Democlide pour cette mesme Princesse. Si bien que sçachant par cette derniere Lettre, et par la bouche mesme de cét Esclave, l'endroit où estoit Spitridate, il le fit garder tres exactement : et sans dire rien de la verité de la chose, qu'à ceux dont il eut besoin pour executer la violente resolution qu'il prit, il ne s'en espandit aucun bruit dans la Cour : Arsamone ne laissant pas mesme de partir de Calcedoine, pour, aller à Heraclée, comme il en avoit eu le dessein. Cependant il choisit un homme qui luy estoit extrémement fidelle ; et luy donnant vingt de ses Gardes, en qui il s'assuroit extrémement, il luy dit qu'il allait au lieu où estoit Spitridate, qu'il luy designa ; luy donnant aussi l'Esclave de Democlide, pour l'y conduire plus seurement : avec ordre toutesfois de le garder soigneusement, de peur qu'il ne s'enfuist, et qu'il n'allast advertir son Maistre. Mais afin que le commandement qu'il fit de s'assurer de Spitridate, à celuy qu'il employoit à un si grand dessein, fust plus ponctuellement executé, il luy dit qu'il ne vouloit avoir Spitridate en sa puissance, que pour le forcer d'estre heureux : ainsi cét homme ne croyant pas moins agir pour le Prince Spitridate, que pour Arsamone, luy protesta qu'il n'escouteroit ny prieres, ny menaces du Prince son Fils, et qu'il le luy ameneroit infailliblement.

Histoire du roi d'Assyrie et d'Intapherne : solidarité des quatre amants


Apres cela Arsamone luy commanda encore, s'il luy amenoit ce Prince, de ne le faire entrer en aucune Ville ; de s'arrester à une journée d'Heraclée ; et de l'envoyer advertir de l'estat des choses. Mais enfin Madame, sans m'amuser à vous particulariser tous ce que dit Arsamone, il suffit que vous sçachiez que celuy qu'il envoya, arriva au lieu où estoit Spitridate, dont il luy fut fort aisé de s'assurer : car il le trouva au Lit, n'estant pas encore entierement guery de ses blessures, quoy qu'il fust tout à fait hors de danger. De plus, le lieu où il fut arresté estoit loin des Villes : et puis le Prince de Paphlagonie estant alors dans l'Armée de Cyrus, Spitridate n'eust sçeu à qui demander protection. Mais ce qui facilita encore la chose, fut que Democlide estant persuadé que ce Prince ne seroit pas si malheureux dans son propre Païs, qu'il l'estoit, et qu'il l'avoit esté pendant son voyage ; luy conseilla de ceder à la force : sans murmurer contre le Roy son Pere, puis qu'il n'estoit pas en pouvoir de luy desobeir. Spitridate ne cela pourtant pas sans avoir employé toute son eloquence, pour obliger celuy, qu'Arsamone avoit envoyé pour l'arrester, à le laisser en liberté : mais enfin ne le pouvant fléchir, ny par l'esperance des recompenses ; ny par les menaces : il falut qu'il se resolust de se laisser conduire où on le vouloit mener, n'estant pas en estat de resister à vingt hommes, qui ne luy laisserent aucunes Armes, ny à luy, ny à Democlide : qui ne pouvant pardonner à son Esclave, la foiblesse qu'il avoit eue (quoy qu'il ne fust pas marry qu'on forçast Spitridate à retourner à Heraclée) le chassa avec une violence estrange ; n'ayant pas toutesfois la liberté de le mal traitter davantage, parce que ceux qu'il avoit conduits l'en empescherent. Comme Spitridate estoit fort foible, l'on fut contraint de le mettre dans un Chariot : de sorte qu'encore que ce Prince soit un des plus vaillans Princes du monde, il fut bien aise de le conduire. Aussi arriva-t'il à une journée d'Heraclée, sans aucun obstacle : il n'y fut pas plustost, que celuy qui commandoit les Gardes d'Arsamone, envoya l'advertir de ce qu'il avoit fait : de sorte que ce Prince violent voulant executer sa violence seurement, commanda qu'on n'amenast Spitridate à Heraclée que de nuit, de peur que le Peuple ne s'en esmeust : envoyant encore des Gens de Guerre à cinquante stades d'Heraclée, du costé que Spitridate viendroit, afin que sa Garde fust plus forte. Cependant cela fut fait avec tant de secret, qu'il ne s'espandit aucun bruit de la verité : mais comme la Politique d'Arsamone n'est pas de ces Politiques foibles, et chancelantes, qui faute de punir quelquesfois severement ceux qui faillent, sont cause que tout le monde devient criminel ; on estoit si accoustumé d'ouir parler de prisonniers, qu'on ne s'estonna pas d'ouïr dire, qu'on en avoit amené de nuit à Heraclée. De sorte qu'encore que le Prince Intapherne et Atergatis y fussent alors, ils ne sçeurent rien de la prison de Spitridate : non plus que la Princesse de Bithinie, et la Princesse Istrine. Mais enfin Madame, le Prince Spitridate fut mis dans une Tour qui donne sur la Mer, et y fut mis avec seure Garde : Democlide estant aussi le Compagnon de sa Prison, quoy qu'il luy eust fort persuadé de se laisser conduire à Heraclée. Cependant Arsamone ordonna qu'on servist ce Prince fort soigneusement : mais un si petit nombre de Gens le voyoient ; et ces Gens estoient si fidelles au Roy de Bithinie ; que durant quelques jours, on n'en sçeut pas plus de nouvelles que le premier. Neantmoins ce qui commença de faire soubçonner quelque chose d'extraordinaire de ces Prisonniers, fut que ce Prince fut un matin à cette Tour où estoit Spitridate, d'ou il ne sortit que deux heures apres y estre entré : mais il en sortit avec tant de marques de fureur sur le visage, que ceux qui l'avoient accompagné jusques à la Porte de la Tour, et qui l'avoient entendu, le remarquerent, et le publierent : ainsi on conjectura qu'il faloit que ces Prisonniers fussent des Prisonniers d'importance, mais on n'en sçeut pas encore davantage. De sorte qu'Atergatis et Istrine ne sçavoient pas la part qu'ils avoient eu à la conversation d'Arsamone et de Spitridate : car Madame, il faut que vous sçachiez qu'Arsamone n'avoit pas esté seulement parler à Spitridate, pour luy proposer de ne songer plus à la Princesse Araminte, mais encore pour luy proposer d'espouser Istrine : ne doutant nullement que cette Princesse ne se resolust sans peine à estre Reine de deux Royaumes, et à ne penser plus à Atergatis, qu'il sçavoit bien que Gadate, ne vouloit pas qu'elle espousast. Mais comme Spitridate avoit une passion pour Araminte, que rien ne pouvoit esbranler, il rejetta la proposition que luy fit Arsamone, avec une force estrange, bien que ce fust aveque respect. Quoy Spitridate, disoit Arsamone, vous avez la lascheté de renoncer aux Royaumes de Pont et de Bithinie, que je viens de conquérir, plustost que de renoncer à la possession de la Fille d'un Usurpateur, et de la Soeur d'un Prince qui vous a tousjours haï, et qui vouloit autrefois qu'Araminte vous preferast Pharnace ! Songez Spitridate, songez, de quel prix sont les deux Royaumes que vous pouvez gagner ou perdre, en faisant ce que je veux, ou en me desobeïssant. Il y a vingt ans que je travaille pour vous faire remonter au Thrô- il m'en a pensé couster la vie plus de cent fois pendant cette Guerre ; et il en couste celle du Prince vostre Frere, et celle de plus de vingt mille hommes qui ont pery pour rompre les chaisnes dont vous estiez accablé, et pour vous couronner. Cependant vous aimez mieux aimer une Esclave, et estre Esclave vous mesme, que de jouïr du fruit de mes victoires : car de penser (adjousta-t'il sans donner loisir à Spitridate de l'interrompre) que je souffre jamais qu'Araminte soit Reine de Pont et de Bithinie, c'est me faire un outrage que je ne sçaurois endurer : puis qu'il est vray que quand un sentiment de haine, de vangeance, et mesme de gloire, ne m'empescheroit pas d'y consentir ; la Politique toute seule ne voudroit pas que j'allasse par cette Alliance, donner un nouveau droit à la Posterité de mes ennemis. Je sçay bien qu'Araminte est belle, et qu'elle a de l'esprit, et de la vertu : mais puis qu'il n'est pas possible qu'elle ne soit Fille et Soeur de mes ennemis, et des destructeurs de ma Maison ; il faut ou que vous deveniez mon ennemy vous mesme, ou que vous ne songiez plus à cette Princesse. Celle que je vous propose, poursuivit Arsamone, est aussi belle, et aussi vertueuse qu'Araminte : et elle est de plus Fille d'un Prince, qui aime ma gloire, et Soeur d'un autre qui a affermy le Thrône où je pretens vous faire monter. Un discours si pressant, n'esbranla pourtant point la constance de Spitridate : et comme je l'ay desja dit, il refusa la proposition que luy fit Arsamone, avec une fermeté incroyable, quoy qu'il eust alors l'esprit fort irrité contre Araminte. Cependant Arsamone ne desesperant pas encore tout à fait, de le faire changer de sentimens, prit la resolution de faire trois choses : la premiere, de faire sçavoir à ce Prince, l'entreveuë d'Araminte et du Roy de Pont, avec la permission de Cyrus : la seconde, de luy faire dire le bruit qui couroit alors parmy le Peuple d'Heraclée, aussi bien que parmy celuy de Bithinie, de l'amour de Cyrus pour Araminte, quoy qu'il sçeust bien que c'estoit un faux bruit : et : la troisiesme, que quand il auroit excité la jalousie dans son coeur, de faire sçavoir à la Reine Arbiane, la Prison de Spitridate, afin qu'elle l'allast voir, et qu'elle y menast Istrine : esperant que la beauté de cette Princesse, seroit plus propre à le faire changer de sentimens pour Araminte, que toutes ses persuasions, et toute sa Politique. Et en effet Madame, Arsamone fit dire tant de choses à Spitridate ; que la jalousie qui estoit desja dans son coeur s'augmenta de telle sorte, que ce Prince n'avoit pas un moment de repos. Il avoit mesme l'esprit si occupé de la douleur qui le possedoit, qu'ayant pû trouver les moyens d'escrire à la Princesse Araminte, il ne se servit pas de cette mesme voye pour faire sçavoir sa prison à la Princesse sa Soeur : mais si le premier dessein d'Arsamone reüssit bien : le second reüssit mal, comme je vous le diray bien tost. Cependant depuis le jour qu'Arsamone avoit esté à la Tour où estoit Spitridate, et qu'il en estoit sorty si irrité, tout le monde cherchoit la verité sans la pouvoir trouver : mais à la fin ce Prince aprenant que Spitridate estoit fort inquiet ; et sçachant mesme par quelques-uns de ses Gardes, qu'il se pleignoit continuellement d'Araminte, lors qu'il parloit à Democlide, creût qu'il estoit temps de luy faire voir la Princesse Istrine. De sorte qu'aprenant à Arbiane, la passion du Prince son Fils, il luy permit de l'aller visiter, et de mener avec elle la Princesse sa Fille, et Istrine : à condition qu'elles feroient tout ce qu'elles pourroient, pour luy persuader de ne s'opiniastrer pas davantage à vouloir espouser Araminte : mais il ne leur dit pas la proposition qu'il avoit faite à Spitridate, pour ce qui regardoit Istrine. Comme Arsamone est redoutable à tous ceux qui le connoissent, Arbiane, et ces deux belles Princesses qui la devoient accompagner à la Prison de Spitridate, promirent tout ce qu'il voulut, afin de pouvoir voir cét illustre prisonnier : de sorte que dés le mesme jour elles y surent conduites. Vous pouvez aisément juger, qu'Arbiane et la Princesse sa Fille, ne peurent voir Spitridate en Prison, sans une douleur extréme : et qu'au contraire ce Prince ne pût voir ces deux Princesses, sans en recevoir quelque consolation, quoy qu'il eust des maux qui ne laissoient dans son coeur aucune place a la joye. Pour Istrine, elle eut aussi beaucoup de compassion, de voir ce Prince en l'estat où il estoit : mais pour luy, quelque estime qu'il eust conçeuë pour cette Princesse, dans le peu de temps qu'il l'avoit veuë, lois qu'il avoit passé à Heraclée, devant que d'aller à Cabira, il eut beaucoup de douleur de la voir : parce que croyant qu'elle sçavoit la proposition qu'Arsamone luy avoit faite, il expliquoit les choses obligeantes qu'elle luy disoit, à un dessein premedité de je rendre infidelle, et de chasser Araminte de son coeur : de sorte que la considerant presques comme une ennemie, qui venoit l'attaquer à force ouverte, il eut beaucoup de peine à cacher l'agitation de son esprit. De plus, comme Arbiane avoit promis à Arsamone, de le porter autant qu'elle pourroit, à ne songer plus à Araminte, et qu'en effet elle eust souhaité, puis qu'Arsamone ne pouvoit changer de sentimens, que Spitridate en eust changé ; elle voulut avec le plus de douceur, et le plus d'adresse qu'il luy fust possible, luy dire quelque chose, afin de luy persuader que la constance estoit une vertu qui devoit avoir ses bornes comme les autres : et que lors qu'on s'aheurtoit à vouloir une chose impossible, c'estoit plustost opiniastreté que constance : qu'ainsi elle le conjuroit de considerer exactement, si cette fermeté qu'il avoit à refuser Arsamone, estoit de la nature qu'il faloit qu'elle fust, pour meriter le nom de Vertu. Spitridate entendant parler Arbiane de cette sorte, en fut fort esmeu, et la suplia treshumblement de ne l'accabler pas de nouveaux suplices, en la forçant de resister à ses volontez, aussi bien qu'à celle du Roy son Pere. Car enfin Madame, luy dit-il, je suis si absolument determiné, à n'abandonner jamais le dessein de posseder Araminte, que non seulement je seray tousjours rebelle à la volonté du Roy, et à la vostre ; mais je vous declare encore, que si je pouvois sortir de cette Prison, je n'employerois la liberté qu'on me donneroit, qu'à aller trouver cette Princesse, quand mesme le vainqueur de l'Asie en seroit aimé, comme on me le veut persuader, car enfin je ne puis vivre sans elle. Au reste c'est bien assez que le Roy ait chassé le Roy son Frere de son propre Royaume, sans vouloir encore que je la chasse de mon coeur : c'est pourquoy Madame, je suplie vostre Majesté de croire, que quand le Roy voudroit se démettre de l'authorité Royale, et me faire monter au Thrône dés demain, je ne le ferois pas : si ce n'estoit à condition, que la premiere action de mon Regne seroit de Couronner Araminte. Ainsi Madame, tout ce que je puis faire, est de vous suplier de persuader au Roy, et de vous persuader à vous mesme, que je suis au desespoir, de ce que la Fortune et l'Amour, m'ont mis dans la necessité de luy desobeïr, et de vous resister. Spitridate prononça ces paroles d'une maniere si touchante, qu'Arbiane et les deux Princesses qui l'accompagnoient, en eurent le coeur attendry : mais comme elles sçavoient bien qu'Arsamone ne leur permettoit de le voir, que parce qu'il esperoit qu'elles le pourroient persuader ; la Princesse de Bithinie dit à Spitridate, qu'il faloit du moins qu'il endurast qu'elles dissent à Arsamone qu'elles luy parloient comme il le vouloit. J'y consens, repliqua-t'il, pourveû que vous luy disiez tousjours que je ne change point de sentimens, et que je n'en changeray jamais. Apres cela, la conversation changeant d'objet, Spitridate demanda des nouvelles du Prince Intapherne, et souhaita ardemment de le pouvoir voir : adjoustant qu'il avoit quelque chose dans l'ame, qu'il voudroit luy avoir dit. Istrine l'entendant parler ainsi, luy dit qu'elle pouvoit l'assurer, qu'il y avoit une si parfaite intelligence, entre le Prince son Frere et elle, qu'il pouvoit luy confier tout ce qu'il souhaitoit qu'il sçeust : et qu'ainsi dans l'incertitude qu'il y avoit, de sçavoir si Arsamone voudroit qu'Intapherne le vist, elle seroit bien aise de luy rendre cét office. Ce que j'ay â dire au Prince Intapherne (reprit-il en changeant un peu de visage) est de nature à ne vous pouvoir estre dit tout à fait clairement : et tout ce que je puis, est de vous suplier, avec la permission de la Reine, que s'il arrive qu'il y ait une des Personnes du monde la plus accomplie, qui se pleigne de moy en sa presence, de l'asseurer que je ne suis point coupable, et que je mets au rang de mes plus grandes infortunes, le malheur que j'ay d'agir avec elle, comme si je ne l'estimois pas, quoy qu'il soit vray que je l'estime infiniment. Comme Istrine ne sçavoit pas la proposition qu'Arsamone avoit faite à Spitridate, elle ne comprit rien à ce qu'il luy disoit : mais pour ce Prince qui estoit persuadé qu'elle la sçavoit, il comprit qu'elle l'entendoit bien, et que c'estoit le moins qu'il pust faire, que de la refuser de bonne grace. Mais si Istrine ne l'entendoit pas, Arbiane et la Princesse de Bithinie ne l'entendoient pas mieux : Istrine ne laissa pourtant pas de luy promettre de dire au Prince Intapherne ce qu'il souhaitoit. D'autre part, Spitridate qui vouloit et qui nosoit demander à la Reine sa Mere, ce qu'il devoit croire d'Araminte, fut assez longtemps irresolu : mais à la fin un sentiment jaloux l'emportant sur tous les autres, il trouva les biais de luy en demander des nouvelles indirectement. Mais comme cette Princesse s'imaginoit que plus il croiroit Araminte fidelle, plus il s'opiniastreroit à l'estre ; elle luy dit simplement les bruits qui en couroient, et ne luy dit pas qu'elle ne les croyoit point, et qu'il n'y avoit nulle aparence de les croire : apres quoy Arbiane se retira, et les Princesses aussi. En retournant au Palais, elles resolurent que pour gagner temps, il ne faloit pas faire ce que vouloit Spitridate : et qu'au contraire il faloit entretenir Arsamone d'esperance autant qu'on pourroit. Cependant ce Prince qui agissoit tousjours violemment en toutes choses, avoit envoyé querir Intapherne, durant qu'elles estoient avec Spitridate, afin de luy descouvrir le dessein qu'il avoit, de faire espouser la Princesse sa Soeur au Prince son Fils. Vous pouvez juger Madame, qu'une semblable resolution, surprit et embarrassa fort Intapherne : car en fin l'amour qu'il avoit pour la Princesse de Bithinie vouloit une chose, et l'amitié qu'il avoit promise à Atergatis en vouloit une autre. Joint aussi, que sçachant jusques à quel point le coeur d'Istrine estoit engagé, et engagé par son consentement ; il ne croyoit pas possible, quand mesme il eust voulu abandonner la protection d'Atergatis aupres d'elle, de luy persuader de preferer l'ambition à l'amour. De plus, il pensoit bien encore que le Prince Spitridate n'obeïroit pas à Arsamone, et ne se resoudroit jamais à quitter ses pretentions pour la Princesse Araminte : cependant il sçavoit bien que s'il resistoit directement à Arsamone, c'estoit s'exposer à l'irriter estrangement, et à estre banny de sa Cour. De sorte que prenant un milieu, entre luy accorder, et luy refuser ce qu'il souhaitoit, il luy dit que la proposition qu'il luy faisoit, estoit extremement glorieuse à la Princesse sa Soeur : mais que dépendant absolument de Gadate, et point du tout de luy, il croyoit estre obligé de luy dire, qu'il ne pensoit pas qu'il consentist au Mariage d'Istrine, tant que le Roy d'Assirie ne seroit pas marié. Joint aussi qu'il ny avoit aucune aparence, qu'estant dans le Party de Cyrus, il allast donner sa Fille à un Prince, qui ne la pouvoit espouser, sans abandonner la Princesse Araminte, que Cyrus protegeoit hautement. Mais apres cela, Intapherne luy dit mille choses obligeantes, pour adoucir les premieres : qui bien que justes et raisonnables, ne laisserent pas de mettre dans son esprit quelque disposition à la colere. Si la Princesse Istrine, repliqua-t'il, estoit dans le Camp de Cyrus, il pourroit arriver que le Prince vostre Pere me la refuseroit : mais comme elle est à Heraclée, il sera peut estre plus prudent que vous ne pensez, et ne preferera pas l'esperance incertaine, de luy faire espouser un Roy sans Royaume, à la certitude de la voir Femme d'un Prince qui en doit posseder deux. C'est pourquoy tout ce que je veux de vous, est que vous disposiez la Princesse Istrine, à m'aider à chasser Araminte du coeur de Spitridate : puis qu'elle le peut plus facilement que personne que je connoisse, ayant sans doute tout ce qu'il faut pour l'obliger à m'obeïr, et à l'aimer. Apres cela Arsamone sans donner loisir à Intapherne de luy respondre, le quitta, et le laissa dans un embarras estrange. Cependant apres avoir bien agité la chose dans son esprit, comme l'amour se trouva plus forte que tout autre sentiment, il se resolut de parler à la Princesse de Bithinie, avant que de dire à Istrine, et à Atergatis, la nouvelle persecution qui se preparoit pour eux. Et en effet sans differer davantage( il fut chez elle, et trouva facilement l'occasion de l'entretenir, n'y ayant pas à Heraclée de Dames aussi empressées que Berise pour l'en empescher. Il n'eut donc pas plustost la liberté de luy dire ce qu'il vouloit qu'elle sçeust, qu'il luy aprit la proposition que le Roy son Pere luy avoit faite : luy demandant en suitte comment elle vouloit qu'il agist ? la conjurant comme elle estoit infiniment bonne, et infiniment sage, de bien considerer les divers interests du Prince Intapherne, d'Atergatis, d'Istrine, et de luy : adjoustant encore, qu'il la prioit d'examiner bien soigneusement, si elle mesme n'avoit nul interest à cette proposition. J'y en ay tant, repliqua cette Princesse, que personne n'y en a ce me semble plus que moy : car enfin aimant aussi tendrement le Prince mon Frere que je l'aime, et ayant promis une fidelité inviolable à la Princesse Araminte, je dois sans doutes faire toutes choses possibles, pour faire que ri ? ne les puisse separer : aïnsi quand il n'y auroit que ce seul motif, je m'opposerois tousjours autant que je le pourrois à la volonté du Roy. Jugez donc, adjousta-t'elle, ce que je dois faire, sçachant que le dessein qu'il a détruiroit la felicité de la Princesse Istrine, et celle d'Atergatis. Mais Madame, reprit Intapherne, vous ne dittes rien de l'interest que j'ay à cette fâcheuse resolution : comme je ne vous parle point de celuy que j'y puis avoir (repliqua cette Princesse en rougissant) vous ne vous en devez pas offencer. Je pense pourtant, reprit il, qu'il seroit à Propos, que vous eussiez la bonté de considerer, que si je resiste fortement au Roy, il me bannira peutestre de sa Cour : et m'exposera peutestre encore à estre banny de vostre memoire, n'ayant pas l'audace de dire de vostre coeur. Comme la Princesse de Bithinie alloit respondre, la Princesse Istrine entra dans sa Chambre, conduit par Atergatis : si bien que n'ayant eu le temps que de dire à Intapherne, qu'elle jugeoit à propos de les advertir de l'estat des choses, cette conversation commença avec plus de tranquilité qu'elle ne finit : car Atergatis et la Princesse Istrine, furent si surpris de sçavoir le dessein d'Arsamone, qu'à peine pouvoient-ils parler. D'abord Atergatis regarda Istrine, pour tascher de connoistre ce qu'elle pensoit : un moment apres il regarda Intapherne, semblant luy demander protection par ses regards : et un instant en suite, il chercha aussi dans les yeux de la Princesse de Bithinie, si elle agreoit le dessein d'Arsamone : et il chercha encore en luy mesme quels remedes il pourroit trouver à tous les maux qu'il craignoit. D'autre part Istrine aprehendant que l'amour d'Intapherne ne l'emportast sur l'amitié, ne regarda que luy seulement : et le regarda si fixement, et avec tant d'aplication, qu'elle penetra en effet jusques dans le fonds de son coeur et connut la peine où il estoit. La Princesse de Bithinie de son costé, qui aimoit assez Intapherne pour ne vouloir pas qu'il fust banny, cherchoit quelque expedient, qui sans choquer les interests de tant de Personnes qui luy estoient si cheres, pûst empescher Spitridate d'irriter Arsamone contre luy. Mais enfin, apres qu'ils eurent fait chacun en leur particulier, quelque reflection sur leur avanture presente, ils commencerent d'examiner la chose dont il s'agissoit, et de s'en pleindre selon les divers interests qu'ils y avoient. Mais apres avoir parlé assez long temps en general, insensiblement sans en avoir eu dessein formé, la conversation se partageant, Intapherne parla bas à la Princesse de Bithinie ; et Atergatis à Istrine. Vous voyez Madame, dit ce dernier à la Princesse qu'il aimoit, que la Fortune vous offre des Couronnes par tout, et que je suis destiné à faire tousjours des voeux contre vostre propre Grandeur : mais de grace, ne soyez pas plus injuste à Heraclée, que vous l'estiez à Babilone : et permettez moy de faire des voeux contre vous, en souhaitant ardamment, que le dessein d'Arsamone ne reüssisse pas mieux, que celuy de Nitocris. Bien loin de m'opposer aux voeux que vous voulez faire, reprit Istrine, je vous assure que je joindray les miens aux vostres : ce n'est pas, adjousta-t'elle, que je n'estime autant le Prince Spitridate, que je mesprise cét injuste Roy qui m'a tant mesprisée : mais c'est enfin. . . . Eh de grace, interrompit Atergatis, ne me dittes pas une raison où je n'aye point d'interest ! et ne me refusez pas la consolation, de me donner lieu de croire, que si la possession de deux Royaumes vous est indifferente, c'est parce que le malheureux Atergatis ne vous est pas tout à fait indifferent. Comme le Prince Spitridate, repliqua-t'elle, ne voudra non plus de moy que le Roy d'Assirie, quoy que ce ne soit pas d'une maniere outrageante ; il n'est pas ce me semble necessaire, que je m'explique aussi clairement que vous le voulez : car enfin je suis persuadée, qu'il ne faut jamais descouvrir tout le secret de son coeur en certaines occasions : et qu'il y a une espece de sentimens, qu'on ne doit jamais sçavoir qu'en les devinant. Permettez moy donc, luy dit-il, de deviner les vostres, comme un homme qui se persuade aisément ce qu'il desire : je vous permets, dit-elle en rougissant, de penser tout ce qui peut estre à vostre avantage, pourveû qu'il ne me soit pas desavantageux. Cependant (adjousta cette Princesse, pour destourner la conversation) considerez un peu je vous prie, quel bizarre destin est le mien : ne diroit-on pas que la Fortune prend plaisir à vouloir me persecuter par les mesmes choses, qui ont accoustumé de faire la felicité des autres ? Il est vray que ç'a esté aussi le destin du Prince mon Pere : qui apres s'estre veû tout prest d'estre Roy, se vit exilé de la Cour pour tousjours, par la mesme Princesse qui l'avoit voulu faire regner. Depuis cela on m'a regardée comme devant estre Reine, quoy que le Prince d'Assirie me regardast comme une Esclave : cependant apres m'estre guerie d'ambition, on vient encore me parler de Royaumes, et de Couronnes, seulement pour me tourmenter, et pour m'empescher de regner paisiblement sur moy mesme. Mais comme je ne dois pas autant de respect à Arsamone, que j'en devois à Nitocris ; si ce Prince violent fait changer de nature à la grace qu'il me veut faire, en s'opiniastrant à vouloir que je veüille ce qu'il veut, je luy resisteray avec plus de force qu'il ne pense, pourveû que le Prince mon Pere ne se range pas de son party. Ha Madame, s'escria Atergatis, quelles cruelles paroles venez vous de prononcer, apres m'en avoir dit de si favorables ! Atergatis dit cela si haut, sans en avoir le dessein, que la Princesse de Bithinie, qui estoit bien aise que le Prince Intapherne ne luy dist pas tant de choses obligeantes, de peur d'y respondre trop obligeamment, demanda à Atergatis quelle injustice luy faisoit Istrine ? de sorte que la conversation devenant generale, ils adviserent tous ensemble ce qu'il estoit à propos de resoudre. Ils ne tomberent pourtant pas d'accord facilement : car lors qu'Intapherne, pour l'interest de son amour, disoit qu'il trouvoit qu'il ne faloit pas qu'il s'opposast directement à Arsamone, parce qu'il sçavoit bien que Gadate y resisteroit assez, Atergatis ne pouvoit trouver que son advis fust bon : au contraire, il disoit pour attirer la Princesse de Bithinie dans sons sens, qu'il importoit mesme extrémement au Prince Spitridate, qu'Intapherne fist voir d'abord à Arsamone, que son dessein estoit impossible, afin qu'il laissast du moins ce Prince en repos dans sa Prison, s'il ne le vouloit pas delivrer. Mais à peine avoit-il dit cela, qu'Intapherne s'opposant civilement à l'opinion de son Amy, luy disoit que s'il en usoit ainsi, Arsamone qui avoit infiniment de l'esprit, croiroit qu'il ne luy resisteroit, que pour favoriser la passion qu'il avoit pour la princesse sa Soeur : et qu'ainsi cela l'obligeroit peut estre à les bannir tous deux de sa Cour, et à y retenir Istrine. C'est pourquoy, dit alors la Princesse de Bithinie, je trouve qu'il faut pour tascher de moyenner la liberté du Prince mon Frere, et le repos d'Atergatis, que ce soit la Princesse Istrine qui s'oppose fortement au Roy mon Pere, et que je tasche aussi d'obliger Spitridate à ne s'y opposer pas tant, afin d'apaiser le Roy contre luy. Ha Madame, reprit Atergatis, il me semble que cette feinte seroit bien suspecte au Roy ! c'est pourquoy je trouve qu'il vaudroit mieux que la Princesse Istrine, et le Prince Spitridate, resistassent à Arsamone, avec une esgalle fermeté. Pour moy, dit alors Istrine, je suis toute preste à m'opposer toute seule, au dessein du Roy : mais je suis pourtant persuadée, que si tout le monde s'y opposoit esgallement, nostre Party en seroit plus fort. Je ne sçay ma Soeur, reprit Intapherne, s'il n'en seroit point plus foible : car si Arsamone est irrité contre la Princesse ; contre Spitridate ; contre Atergatis ; contre vous ; et contre moy ; qui sera le Mediateur, pour apaiser un si grand different ? La raison d'Intapherne ayant fait revenir les autres à son opinion, ils resolurent donc premierement, de tirer la chose en longueur autant qu'ils pourroient : et que s'il arrivoit qu'Arsamone ne changeast point de sentimens, Intapherne luy diroit que la Princesse sa Soeur protestoit qu'elle mourroit plus tost que d'espouser un Prince qui ne pouvoit estre son Mary, sans manquer de foy à une des plus vertueuses Princesses du Monde. Cette resolution estant prise, Intapherne ne songea qu'à mesnager avec beaucoup d'adresse l'esprit d'Arsamone, afin de gagner temps, et de donner loisir à la tendresse paternelle, à la raison de ce Prince, de surmonter cette opiniastre Politique, et ce desir de vangeance, qui faisoit qu'il s'opposoit à l'amour de Spitridate pour Araminte : et en effet durant quelque temps il vint à bout de son dessein : car comme Arsamone esperoit plustost le changement de Spitridate, de la beauté d'Istrine, que de toute autre chose, il voulut estre quelques jours sans presser le Prince son Fils, afin que les beaux yeux de cette Princesse eussent le temps d'en faire un Infidelle. Cependant comme la Princesse de Bithinie, songeoit autant à donner quelque consolation au Prince son Frere, qu'à sa propre satisfaction, elle l'alloit voir tous les jours. Mais Madame, ce qu'il y eut d'admirable, fut qu'il falut que la Princesse Istrine y allast aussi, parce qu'Arsamone ne donna la permission de voir Spitridate à la Princesse sa Fille, qu'à condition qu'Istrine seroit avec elle, quand elle iroit le visiter. Si bien que par ce moyen, Intapherne et Atergatis n'en furent pas plus heureux : et cét ordre d'Arsamone broüilla mesme si fort les choses en peu de jours, que ces cinq Personnes si sages, si raisonnables, et qui s'estimoient tant, en furent en quelque sorte de division. En effet, Madame, Spitridate se pleignoit en secret de la Princesse de Bithinie, de ce qu'elle sembloit avoir dessein de chasser Araminte de son coeur, en luy menant tousjours la Princesse Istrine : car comme ces deux Princesses ne luy parloient jamais sans tesmoins, elles ne purent pas le desabuser. De sorte que murmurant dans son coeur, il accusoit Intapherne d'estre peu genereux ; Istrine d'estre peu glorieuse ; Atergatis d'estre mauvais Amant ; et la Princesse sa Soeur de n'estre pas assez dans ses sentimens, et de n'aimer plus Araminte. Pour Atergatis il souffroit des maux incroyables, puis qu'il est vray qu'il craignoit esgallement, que Spitridate ne devinst infidelle à Araminte, en voyant Istrine ; et qu'Istrine par le desir d'estre Reine, ne la devinst pour luy. Il n'estoit mesme pas trop satisfait d'Intapherne, croyant qu'il devoit obliger Istrine, à n'accompagner pas la Princesse de Bithinie, lors qu'elle alloit à la Prison de Spitridate : murmurant aussi fort contre luy, de ce qu'il reçevoit les visites d'une Personne qu'on luy vouloit faire espouser ; et se pleignant encore estrangement de la Princesse de Bithinie, qui sans considerer ny ses interests, ny ceux de la Princesse Araminte, à qui elle avoit promis tant d'amitié, ne se resolvoit pas à estre du moins un jour sans voir Spitridate. Mais toutes ces pleintes n'estoient rien, en comparaison de celles qu'il faisoit en luy mesme contre Istrine, de ce qu'elle n'aprehendoit pas seulement de l'affliger, en allant tous les jours voir un Prince, qu'elle sçavoit qu'Arsamone pretendoit qu'elle espousast. D'autre part, la Princesse de Bithinie se pleignoit de ce qu'Intapherne l'avoit pressée plus d'une fois, de retrancher quelqu'une des visites qu'elle faisoit à Spitridate, en faveur d'Atergaris, et de ce qu'Istrine elle mesme ne l'y accompagnoit qu'aveque peine. Elle murmuroit aussi de remarquer qu'Atergatis se pleignoit d'elle : mais elle sentoit bien plus aigrement, je ne sçay quelle froideur chagrine, qu'elle remarquoit dans l'esprit de Spitridate. Pour Istrine, elle n'estoit pas plus satisfaite que les autres : car aimant autant le repos d'Atergatis qu'elle faisoit, elle eust ardamment souhaité que le Prince son Frere l'eust empeschée d'authorité absoluë, d'accompagner la Princesse de Bithinie à la Prison de Spitridate : de sorte que ne le faisant pas, elle en murmuroit contre luy, et ne se pleignoit guere moins de ce que la Princesse de Bithinie exigeoit cette complaisance d'elle. Cependant quoy que cela fust ainsi, elle ne laissoit pas d'estre en colere, de remarquer qu'Atergatis avoit l'esprit irrité, de ce qu'elle voyoit trop Spitridate : et elle porta mesme son chagrin si avant, qu'elle eut aussi quelque espece de colere, de ce que cét illustre Prisonnier conservoit quelque civilité pour elle. D'ailleurs Intapherne trouvoit qu'Atergatis avoit tort, sçachant la passion qu'il avoit pour la Princesse de Bithinie, de pretendre qu'il devoit opiniastrément luy resister : il ne trouvoit pas aussi trop bon, qu'Istrine accompagnast cette Princesse avec tant de marques de repugnance, quoy qu'il n'eust pas voulu qu'elle eust rompu avec Atergatis : mais il trouvoit bien plus mauvais que la Princesse qu'il aimoit, ne luy donnast nulle esperance d'estre heureux, en une conjoncture où il luy sembloit qu'elle luy eust pû permettre d'essayer de l'estre, en descouvrant son dessein à Arsamone. Ainsi ces cinq illustres Personnes estant quelques jours à s'accuser en secret, sans se pleindre ouvertement, ils en vinrent insensiblement au point de ne sçavoir que se dire, quand elles estoient ensemble. Cependant Arsamone apres avoir donné autant de temps qu'il croyoit en faloir à la beauté d'Istrine, pour chasser Araminte du coeur du Prince son Fils, reçommença de parler, en Prince qui vouloit estre obeï, et de declarer et à Arbiane ; et à la Princesse sa Fille ; et à Spitridate ; et à tous ceux à qui il en parloit, qu'il n'estoit pas moins fortement resolu, à faire tout ce qu'il pourroit pour obliger Istrine à espouser Spitridate, qu'à empescher Spitridate d'espouser Araminte. Vous pouvez juger Madame, combien cette resolution d'Arsamone, affligea toutes les Personnes interessées en la chose : ce fut alors que la Princesse de Bithinie, Istrine, Intapherne, et Atergatis, estans tous ensemble, commencerent de se justifier en s'accusant chacun à leur tour, et en rejettant leur malheur les uns sur les autres. Mais à peine ce venin caché qui s'estoit renfermé dans leur coeur, et qui leur avoit fait passer de si fâcheuses heures, eut-il commencé de s'exhaller par des pleintes, qu'ils en sentirent quelque soulagement. D'abord ils se pleignirent en tumulte, et en confusion : mais peu à peu, donnant quelque ordre à leurs sentimens, ils se justifierent facilement : et leur propre passion leur enseignant à excuser celle des autres, ils firent la Paix, et n'accuserent plus qu'eux mesmes, de cette division secrette qui avoit pensé les mettre si mal ensemble. De sorte que l'estime, l'amour, et l'amitié, se retrouvant dans leur coeur, sans estre accompagnées de colere, de despit, et de plusieurs autres sentimens meslez, et tumultueux, ils eurent la consolation de se plaindre de leurs malheurs, sans se pleindre les uns des autres. Mais quoy que cette Paix parust solidement establie, Atergatis dont l'amour estoit tres violente, ne trouva point lieu d'esperer nul repos, jusques à ce qu'il eust imaginé les voyes de faire qu'il y eust de l'impossibilité au dessein d'Arsamone. Cependant bien que toutes ces Personnes eussent infiniment de l'esprit, elles se trouverent fort embarrassées : car, disoit la Princesse de Bithinie, quand il seroit possible qu'on pûst trouver les voyes de faire finir la passion du Prince mon Frere, je pense que je ne devrois pas y consentir. En effet, poursuivoit-elle, quand je songe qu'il ne se serviroit de la liberté que pour estre exilé ; qu'il luy en cousteroit peut estre la vie ; et que du moins je le perdrois pour long temps ; j'advouë que je n'ose tourner la teste de ce costé là. C'est pourtant le seul remede, reprit Atergatis, qu'on peut trouver pour soulager cét illustre Prince, et pour forcer peutestre Arsamone à se lasser de le persecuter. Car enfin Madame, quelle consolation avez vous de voir le Prince Spitridate chargé de chaines, et de le voir eternellement tourmenté par le Roy vostre Pere ? Quand il seroit vray, repliqua-t'elle, qu'il seroit plus avantageux au Prince mon Frere, d'estre errant et fugitif, que d'estre prisonnier, il y a une puissante raison qui fait que je ne devrois pas encore songer à procurer sa liberté quand je le pourrois : car puis que le Roy, pendant l'exil du Prince mon Frere, avoit declaré qu'il vouloit que je fusse Reine, je ne dois pas m'exposer à pouvoir estre soubçonnée d'une injuste ambition. Ha Madame, s'escria Istrine, vostre generosité est trop scrupuleuse ! en effet, adjousta-t'elle, le moyen de penser que le Prince Spitridate pûst vous soubçonner de vouloir regner à son prejudice ? vous, dis-je, qui avez l'ame si Grande, si noble, et si desinteressée ; et qui ne connoissez point d'autre ambition que celle de vous rendre digne d'estre plus estimée que personne ne l'a jamais esté ? Pendant qu'Istrine parloit ainsi, Intapherne sans escouter presque ce qu'elle disoit, examinoit en luy mesme, si la liberté de Spitridate luy seroit avantageuse, ou non : mais apres y avoir bien pensé, il trouva que tant qu'Arsamone seroit en estat de vouloir desheriter Spitridate, il n'auroit rien à pretendre à Istrine. De sorte que jugeant alors des interests de ce Prince par les siens, il trouvoit effectivement qu'il valoit mesme mieux pour luy, qu'il fust tousjours prisonnier, que de s'en retourner encore errer par le monde, comme il avoit fait pendant son exil. Si bien qu'entrant dans les sentimens de la Princesse de Bithinie, et Istrine n'osant plus les contredire, Atergatis se trouva seul de son party ; ainsi il falut qu'il cedast en aparence. Cependant comme il estoit persuadé, que la violence d'Arsamone iroit plus loin qu'ils ne pensoient, et qu'il n'y avoit point d'autre remede, ny pour Spitridate, ny pour luy, que celuy qu'il avoit proposé, il fie dessein de ne laisser pas de chercher toutes les voyes possibles, de delivrer ce Prince, afin de s'en pouvoir servir quand il le jugeroit à propos. Mais pendant que ces quatre Personnes raisonnoient chacun à leur maniere, Spitridate n'ayant point de response d'Araminte, à qui il avoit escrit, en eut une douleur extréme : dans la pensée que son silence estoit causé par son infidellité. Car Madame, il ne sçavoit pas que celuy qui avoit porté sa Lettre à cette Princesse, et qui luy en devoit raporter la response, avoit esté arresté par les Troupes de Cresus, et mené dans Sardis, comme nous le sçeusmes apres la liberté de Spitridate. De sorte que ce malheureux Prince sevoyant tous les jours forcé par sa passion, à donner mille preuves de fidellité à une Princesse qu'il croyoit infidelle ; il estoit quelquesfois dans un desespoir si grand, qu'il souhaitoit de pouvoir haïr Araminte. Mais quoy qu'il pûst faire, il l'aima tousjours avec une constance inesbranlable : et certes il le tesmoigna bien quelques jours apres que la Paix fut restablie entre Intapherne, Atergatis, Istrine, et la Princesse de Bithinie : car Arsamone estant en une colere estrange, de la fermeté avec laquelle il luy resistoit, retourna le voir, et luy dit des choses si dures, et si menaçantes, que tout autre coeur que celuy de Spitridate en auroit du moins esté esmeu. Il demeura pourtant dans les termes qu'il s'estoit prescrits : et sans se relascher ny peu ny point, de la fidelité qu'il vouloit avoir pour Araminte, et du respect qu'il devoit au Roy son Pere, il luy resista sans aigreur, et sans se pleindre. Mais plus il fut patient et sage dans sa douleur, plus Arsamone fut violent, et injuste dans sa colere. De sorte que comme il fut prest de le quitter, apres avoir tant parlé inutilement : sçachez, luy dit-il, lasche que vous estes, que puis que vous ne voulez pas paroistre. Fils de Roy, que je veux en effet que vous ne le soyez pas. Je vous declare donc, que pour vous pouvoir priver du droit le succeder aux deux Royaumes que je possede, je veux renoncer à celuy que j'ay au Royaume de Bithinie, et n'y en pretendre point d'autre que celuy des Conquerans. Regarde moy donc, poursuivit ce Prince irrité, comme un Usurpateur, et non pas comme un Roy legitime : mais comme un Usurpateur, qui peut disposer souverainement de ce qu'il a usurpé, et qui ne le donnera pas à un homme qui s'en rend indigne par une foiblesse qui le couvrira d'une honte eternelle s'il ne s'en repent dans un mois, qui est le dernier terme que je luy donne pour choisir s'il veut estre Roy ou Esclave. Apres cela ce Prince violent l'ayant quitté, il demeura avec la liberté de se pleindre de son injustice : mais Madame, pourquoy m'arrester plus longtemps à vous dire toutes les inquietudes d'un Prince, à qui les Dieux en ont tant fait souffrir d'autres depuis cela ? Il vaut donc mieux que je vous aprenne qu'Atergatis aprehendant tousjours que Spitridate se lassant de souffrir, ne se resolust d'obeïr à Arsamone, et qu'Istrine ne se laissast enfin toucher à l'ambition d'estre Reine de deux Royaumes, se resolut, comme je l'ay desja dit, à tenter toutes choses pour le delivrer. Comme il est fort liberal, et plein d'esprit, il avoit sans doute toutes les qualitez necessaires, pour une semblable entreprise. Mais Madame, ce qui la fit reüssir heureusement, fut que durant qu'il faisoit tout ce qu'il pouvoit pour suborner ceux des Gardes de Spitridate, qui estoient à la Porte de la Tour, afin qu'ils subornassent ceux qui estoient plus proches de sa Personne, ce genereux Prisonnier faisoit aussi de son costé tout ce qu'il pouvoit, pour gagner ceux qui estoient dans sa Chambre, afin qu'ils gagnassent les autres, qu'on avoit mis à la Porte de cette Tour. Ainsi Madame, encore qu'Atergatis, et Spitridate n'eussent aucune intelligence ensemble, ils firent pourtant comme s'ils y en eussent eu : de sorte que le hazard ayant fait qu'ils eussent persuadé en un mesme temps, ceux qu'ils avoient entrepris de persuader, il arriva que lors que les Gardes du dedans de la Tour, proposerent à ceux de dehors, de delivrer Spitridate, ceux de dehors avoient dessein de faire la mesme proposition à ceux de dedans. Si bien que trouvant une esgalle facilité à s'entre persuader, la chose fut bien tost concluë, et mesme bien tost executée : car comme cette Tour est au bord de la Mer, Atergatis ayant donné ordre qu'il y eust une Barque preste, la nuit qu'il choisit pour delivrer cet illustre Prisonnier, il fut aisé aux Gardes subornez, qui estoient beaucoup plus forts en nombre que ceux qui ne l'estoient pas, de faire main basse sur eux ; de delivrer ce Prince ; de le conduire à la Barque qui l'attendoit ; et de s'embarquer aveque luy. Mais Madame, ce qu'il y eut d'admirable, fut que Spitridate fut delivré, sans qu'il sçeust qui le delivroit, jusques à ce qu'il fust sur le bord de la Mer : car alors, le Prince Atergatis qui avoit voulu assurer l'execution de la chose par sa presence, se fit connoistre à luy ; et pour achever la generosité toute entiere, il luy donna un Escuyer, et l'assura comme il estoit vray, qu'il trouveroit dans cette Barque toutes les choses dont il pouvoit avoir besoin pour un long voyage : apres quoy Spitridate remerciant son Liberateur, avec toute la precipitation d'un homme qui craignoit de perdre le bien qu'il venoit d'aquerir, et de ne pouvoir aller s'esclaircir si Araminte estoit fidelle, ou infidelle, il se separa de luy ; et faisant ramer avec diligence, il fut où je ne sçaurois vous dire, car nous n'avons point encore sçeu où il alla d'abord, au partir d'Heraclée. Nous avons bien sçeu qu'il avoit esté à Atarme, où vous le pristes pour Cyrus, et qu'en suitte il vous avoit veû embarquer avec le Roy de Pont : mais nous n'avons pû aprendre encore comment il avoit esté d'Heraclée à Atarme. Cependant quoy qu'il aimast fort Democlide qui estoit en mesme Prison que luy, il ne fut pourtant pas delivré, car la chose fut faite avec tant de precipitation, que les Gardes de Spitridate ne songerent point à aller à la Chambre de Democlide ; et Spitridate luy mesme avoit sans doute l'esprit si remply d'Araminte, qu'il ne pensa qu'à ce qui le pouvoit aprocher d'elle. Mais Madame, ce qu'il y eut encore de remarquable à la liberté de Spitridate, fut que le Prince Atergatis n'en fut point du tout soubçonné ; et s'il ne l'eust advoüé de luy mesme à la Princesse Istrine, et à Intapherne, nous ne le sçaurions point. De vous dire Madame, quel fut l'estonnement, et la colere d'Arsamone, lors qu'il sçeut la fuitte de Spitridate, ce seroit entreprendre une chose impossible. Pour Arbiane, elle en fut bien aise, car elle commençoit de craindre la violence du Roy : pour la Princesse de Bithinie, elle en eut de la joye, et de la douleur ; prevoyant bien que cét exil seroit encore plus fâcheux que l'autre. Pour Intapherne, s'il s'en réjouit pour Spitridate, il s'en affligea pour luy mesme ; parce qu'il creût que la liberté de ce Prince feroit obstacle à son dessein : et pour Atergatis, il en eut toute la joye qu'il en pouvoit esperer : mais ce qui la luy rendit plus sensible, fut qu'il connut avec certitude, qu'Istrine estoit bien aise de la fuitte de Spitridate. Cependant comme la fierté d'Arsamone ne luy permet jamais de se pleindre longtemps, il affecta de tesmoigner qu'il se consoloit facilement de l'esloignement du Prince son Fils, qu'il disoit hautement, ne vouloir jamais reconnoistre pour son successeur. Ainsi il y eut en peu de jours un aussi grand calme à la Cour, que si cét accident ne fust point arrivé : car comme on craignoit fort Arsamone, on n'osoit, ny se réjouir, ny s'affliger ouvertement de la liberté, ny de la fuitte de Spitridate : et tout ce que la Reine pût faire, fut d'obtenir que Democlide seroit delivré, à condition qu'il s'esloigneroit d'Heraclée. Mais apres avoir esté quelques jours de cette sorte, on sçeut que le Gouverneur d'un Chasteau qui est scitué sur les Frontieres de Bithinie, qui touchent la Galatie, avoit envoyé un Courier à Arsamone, pour luy donner quelque advis important, et qu'Arsamone avoit renvoyé deux fois vers luy. Mais ce qui surprit un peu toute la Cour, fut qu'Arsamone voulut que la Reine, les deux Princesses, Intapherne, et Atergatis, le suivissent sur la Frontiere de Bithinie. De sorte que sans aller ny à Chalcedoine, ny à Chrysopolys, qui en sont les deux principales Villes, nous fusmes à un Bourg qui n'est qu'a cinquante stades du Chasteau, dont le Gouverneur avoit donné cét advis que nous ne sçavions pas alors, et que nous sçeusmes bien tost apres. En effet Madame, il faut que vous sçachiez, que le Roy d'Assirie apres estre party de Sardis, pendant que l'illustre Cyrus estoit allé pour mener Spitridate à la Princesse Araminte, et en estre party avec intention d'aller tascher de sçavoir en quel lieu de la Terre le Roy de Pont vous menoit, eut un faux advis, qui fut cause de sa prison. Car vous sçaurez qu'on l'assura que le Roy de Pont dont le Pere avoit regné assez souverainement en Bithinie, pour y avoir des creatures, y avoit des Amis, qui avoient tramé une grande conjuration contre Arsamone, qui devoit bien tost esclatter ; et qu'ainsi ce Prince ayant esté adverty de la chose, apres vous avoir enlevée de Sardis, vous avoit conduite en Bithinie, chez le Chef des conjurez, dont la Maison estoit tres forte ; et qu'il vous y avoit conduite, avec intention d'y estre caché, et de vous y cacher vous mesmes, jusques à ce que les choses fussent disposées à le faire remonter au Thrône. Bien que cét advis qu'eut le Roy d'Assirie ne fust pas trop vray-semblable, toutesfois comme il avoit quelque aparence de possibilité, ce Prince ne creût pas qu'il deust le negliger : de sorte qu'il se resolut d'aller en Bithinie, pour tascher de s'en esclaircir. Mais comme je vous ay dit qu'Arsamone faisoit faire une Garde aussi exacte dans tous ses Estats, que si le Roy qu'il avoit vaincu et chassé, eust encore esté à la Teste d'une Armée : le Roy d'Assirie voulant passer un Pont à la Riviere de Sangar, fut arresté par ceux qui le gardoient, pour sçavoir où il alloit, et d'où il venoit. Mais comme il est d'un naturel imperieux, au lieu de respondre à ce qu'on luy demandoit il se mit en colere : si bien que comme ceux qui luy parloient luy respondirent insolemment, il mit l'Espée à la main, et en blessa deux ou trois. Et comme il n'avoit qu'un Escuyer ; qu'il se trouva qu'il y avoit vingt Soldats en ce lieu-là ; et que le Peuple d'un grand Bourg qui est au bout de ce Pont, s'esmeut et l'environna, il fut arresté, apres en avoir encore blessé plusieurs : en suitte de quoy il fut mené à ce Chasteau dont je vous ay parlé. Mais à peine celuy qui y commandoit l'eut-il regardé, qu'il le reconnut pour l'avoir veû à l'Armée sous le nom de Philidaspe, du temps que Cyrus sous celuy d'Artamene, remportoit victoire, sur victoire, à la Guerre qu'il faisoit alors contre les Rois de Pont et de Phrigie. De sorte que cét homme jugeant de l'importance de ce Prisonnier, le regardoit tres soigneusement, et en advertit Arsamone : qui ne sçeut pas plustost la chose, qu'il partit d'Heraclée, pour aller où je vous ay desja dit, afin de penetrer mieux dans les desseins que le Roy d'Assirie pouvoit avoir eus, en entrant en Bithinie. Mais comme c'est un Prince qui ne dit jamais ce qu'il pense, s'il n'est necessaire qu'il le die, il fit un grand secret de l'advis qu'il avoit reçeu : si bien qu'encore que le Bourg où la Cour estoit, ne fust qu'à cinquante stades de ce Chasteau, nous ne sçavions pourtant point qui y estoit, ny pourquoy nous estions là. Cependant comme Arsamone devoit prendre interest à tous les mauvais traittemens que le Roy d'Assirie avoit faits autrefois à Intapherne, et à Istrine, il ne devoit pas avoir grande disposition à bi ? traitter ce Prince : mais comme il regle toutes ses actions par son interest seulement, il n'a jamais d'Amis avec qui il ne puisse rompre, s'il croit qu'il luy fort avantageux de le faire, ny point d'ennemis aussi avec qui il ne puisse se reconcilier par la mesme raison : de sorte que voyant ce Prince en sa puissance, il chercha à quoy il pourroit luy estre propre. Il aprehenda donc que lors que Cyrus vous auroit delivrée, le desir d'assujettir toute l'Asie, ne j'obligeast à luy faire la guerre, et que la Princesse Araminte ne l'y portast : car il ne sçavoit pas encore alors que le Prince Phraarte leust enlevée. Arsamone considerant donc toutes ces choses, jugea à propos de donner quelque autre employ à la valeur de l'invincible Cyrus, et de s'aquerir un Allié brave et courageux, comme estoit le Roy d'Assirie. Il fit donc dessein de luy proposer de se resoudre à espouser Istrine, et de luy faire offrir pour cela, de faire faire un soulevement dans Babilone, par une intelligence qu'il y avoit, et de se joindre à luy, contre tous ses ennemis : car comme il sçavoit que Gadate souhaitoit ardemment ce Mariage, et qu'il ne pensoit plus à celuy d'Istrine avec Spitridate, depuis que ce Prince estoit hors de prison, il creût qu'il luy seroit aisé de faire obeïr cette Princesse. De plus, comme il avoit enfin descouvert, qu'Intapherne estoit amoureux de la Princesse sa Fille, il fit aussi dessein de la luy donner ; à condition qu'il obligeroit Istrine à espouser le Roy d'Assirie ; et à condition aussi qu'il declareroit solemnellement, qu'il ne rendroit jamais à Spitridate, ny le Royaume de Pont, ny le Royaume de Bithinie. Mais afin que la chose se fist mieux, il envoya Atergatis à Chalcedoine, sur le pretexte de quelque esmotion Populaire qui y avoit esté, et qui estoit pourtant desja apaisée, afin que sa presence ne fist point d'obstacle à son dessein. Atergatis ne fut donc pas plustost party, qu'Arsamone fut voir le Roy d'Assirie, qu'il traitta avec la mesme civilité que s'il n'eust pas esté renversé du Thrône. Mais Madame, je ne sçay si je dois continuer mon recit, et si vous trouverez bon que je vous parle si particulierement de l'amour d'un Prince, qui a causé tous les malheurs de vostre vie : cependant les sentimens du Roy d'Assirie sont si meslez à la fin de l'Histoire d'Intapherne, d'Atergatis, d'Istrine, et de la Princesse de Bithinie, que je ne puis vous la dire sans vous parler autant de luy que de tous les autres. Puis que cela est inseparable, repliqua Mandane, j'aime encore mieux ouïr parler d'un Prince que je n'aime pas, que de ne sçavoir point la suitte des avantures de quatre Personnes que j'estime infiniment. Joint que comme vous le sçavez, adjousta-t'elle, on peut mesme quelquesfois avoir la curiosité d'aprendre ce que font ses Ennemis, aussi bien que ce que font ses Amis : c'est pourquoy Orcame, dites moy tout ce qui s'est passé en Bithinie, comme si je n'y avois aucun interest, et que je n'eusse aucun sujet de haïr le Roy d'Assirie. La Princesse Mandane ayant parlé de cette sorte, Orcame reprit son discours en ces termes. Arsamone estant donc avec le Roy d'Assirie, et le traittant comme je l'ay desja dit, avec toute la civilité possible, le pleignit d'abord de son malheur ; et apres plusieurs choses obligeantes, il luy dit qu'il ne tiendroit qu'à luy d'estre moins malheureux qu'il n'estoit. En suitte de quoy, il luy proposa de faire revolter Babilone ; de luy donner une Armée considerable ; et de s'attacher inseparablement à luy, pour s'opposer aux conquestes de Cyrus, et pour luy aider à s'en vanger, pourveû qu'il espousast Istrine, comme la Reine Nitocris l'avoit souhaité. Mais à peine Arsamone eut-il achevé de parler, que le Roy d'Assirie luy respondit fierement, que des quatre choses qu'il luy proposoit, il en acceptoit volontiers trois, mais que pour la derniere il estoit bien esloigné d'en avoir la pensée. Car enfin, luy dit il, puis que je n'ay pû aimer Istrine en un temps où je n'aimois rien, je ne l'aimeray pas aujourd'huy que j'aime la plus belle, et la plus admirable Personne de la Terre. C'est pourquoy, adjousta ce Prince violent, ne vous obstinez pas â me proposer une chose que je n'accepteray point ; et laissez moy aller chercher le Roy de Pont, qui a enlevé la Princesse que j'adore, afin qu'en la delivrant, je puisse pour reconnoistre la liberté que vous m'aurez donnée, vous deffaire d'un ennemy qui pourroit tousjours vous troubler dans les conquestes que vous avez faites sur luy. Comme Cyrus le cherche avec cent mille hommes, reprit Arsamone, il y a aparence qu'il le trouvera plustost que vous : c'est pourquoy cela ne vous doit pas empescher d'escouter une proposition qui vous est avantageuse. Le Roy d'Assirie entendant parler Arsamone en ces termes, creût qu'il luy reprochoit sa deffaite, et commença de se mettre en colere : de sorte que comme Arsamone est aussi violent que luy, il arriva que cette conversation qui avoit commencé par des civilitez, pensa finir par des injures. Le Roy de Bithinie creût pourtant qu'il viendroit à bout de son dessein, et que le desir de la liberté porteroit à la fin le Roy d'Assirie à faire ce qu'il vouloit : si bien que voulant porter Intapherne à ce qu'il souhaitoit, il le tira à part le soir mesme, et apres luy avoir apris que le Roy d'Assirie estoit en sa puissance, il commença de luy proposer le Mariage d'Istrine aveque luy. Mais à peine Arsamone eut-il achevé de prononcer ces paroles, qu'Intapherne s'emportant aveque violence, quoy Seigneur, luy dit-il, je consentirois que ma Soeur espousast un Prince qui m'a sensiblement outragé, et qu'elle en abandonnast un autre qui est mon Amy particulier ! ha non non, cela n'est pas possible, et je ne pense pas qu'Istrine ait le coeur assez bas, pour se resoudre à une pareille chose, quand mesme le Roy d'Assirie seroit encore en possession de son Royaume ! N'allez pas si viste, reprit froidement Arsamone, et pour vous faire voir que je sçay un moyen de vous faire executer plus favorablement la proposition que le vous fais, sçachez que si vous portez Istrine à ce que je veux, et à ce que vous sçavez bien que le Prince vostre Pere souhaite, je consentiray que vous espousiez ma Fille, que je sçay que vous ne haissez pas : à condition toutesfois que vous me promettiez de ne rendre jamais, ny le Royaume de Pont, ny celuy de Bithinie, au lasche Spitridate. Cette proposition surprit tellement Intapherne, qu'il fut quelque temps sans y pouvoir respondre : mais comme il le voulut faire, Arsamone le quitta, et luy dit qu'il voyoit tant d'agitation dans son esprit, qu'il ne vouloit pas qu'il luy respondist en tumulte, et qu'il luy conseilloit de ne le faire point, qu'il n'eust bien consulté son amour, et son ambition : apres quoy il le quitta, ou pour mieux dire il l'abandonna aux plus violentes inquietudes qu'il eust encore jamais senties. Car d'un costé il trouvoit une douceur infinie, à penser qu'il n'y avoit pas d'impossibilité pour luy à posseder la Princesse qu'il adoroit : mais lors qu'il venoit à considerer que pour jouir d'un si grand bonheur, il faudroit donner sa Soeur à son Ennemy ; trahir son Amy ; et usurper les Estats du Frere de sa Princesse, en les acceptant ; son ame estoit à la gehenne. De plus, il jugeoit bien encore que la Princesse de Bithinie ne le voudroit pas espouser à cette condition, quand mesme il luy promettroit de ne vouloir point se prevaloir de la declaration qu'il faisoit, car il luy avoit entendu dire des choses qui luy donnoient lieu de le penser ainsi. De sorte que soit qu'il considerast la haine qu'il avoit pour le Roy d'Assirie ; l'amitié qu'il avoit pour Atergatis ; l'aversion d'Istrine pour le premier ; son Inclination pour le second : ou qu'il considerast encore ce qu'il devoit à Spitridate, et la haute generosité de la Princesse de Bithinie, il voyoit qu'Arsamone luy avoit offert un bien dont il ne pourroit jouir, aux conditions qu'il le luy offroit, quand mesme il les eust voulu accepter : et par consequent sa douleur ne fut pas mediocre. Cependant il ne sçavoit s'il ne devoit dire la chose qu'à la Princesse de Bithinie, où s'il la devoit dire aussi à Istrine : mais enfin estant allé à l'Apartement de la premiere, et les ayant trouvées toutes deux ensemble, il ne pût renfermer davantage dans son coeur un secret aussi fâcheux que celuy qu'il y avoit. Il vous est aisé de comprendre Madame, quelle fut la surprise de ces Princesses, lors qu'elles aprirent que le Roy d'Assirie estoit Prisonnier d'Arsamone, et de sçavoir aussi la proposition que le Roy de Bithinie avoit faite à Intapherne. Elle fut si grande, qu'elles en rougirent toutes deux avec excés, quoy que par des causes differentes : mais comme Istrine avoit des sentimens de haine dans le coeur, extrémement vifs pour le Roy d'Assirie, et qu'elle y en avoit aussi de fort tendres pour Atergatis, elle fut la premiere à parler, bien que ce n'eust pas esté à elle que le Prince Intapherne eust adressé la parole. Quoy, s'escria-t'elle avec precipitation, Arsamone penseroit me pouvoir forcer à espouser le Roy d'Assirie ! ha Madame (adjousta Istrine en regardant la Princesse de Bithinie) pardonnez moy si je vous dis que je ne luy obeïray pas ! Il est bien juste, reprit cette genereuse Princesse, que je vous pardonne une faute que je suis resoluë de commettre aussi bien que vous : car enfin quelque estime que l'aye pour le Prince Intapherne, et quoy que j'aye esté capable de luy donner une place en mon coeur que personne n'y a jamais occupée, je vous assure que je ne consentiray point qu'il oste deux Royaumes au Prince mon Frere, ny qu'il soit heureux en vous rendant malheureuse. Du moins Madame, reprit Intapherne en soupirant, faites moy l'honneur de me dire quelque chose, pour me consoler de ce qu'on m'offre un bien que vous ne voulez pas que j'accepte ; que l'honneur mesme me defend d'accepter ; et que ma Soeur ne souffriroit pas non plus que j'acceptasse, puis qu'elle ne pourroit souffrir, ny d'estre femme du Roy d'Assirie, ny de ne l'estre point d'Atergatis. Advoüez moy du moins, poursuivit-il, que la seule generosité de vostre ame m'est contraire : et que si elle estoit un peu moins grande, vous consentiriez que je fusse heureux. J'advouë, dit elle en rougissant, que je voudrois que vous le fussiez, mais si vous estiez capable de le vouloir estre par l'injuste voye qu'on vous propose, au lieu de souhaiter vostre bonheur, je pense que je desirerois que vous fussiez aussi infortuné, que selon mes sentimens vous meriteriez de l'estre. Mais enfin Madame, sans m'arrester à vous redire tout au long la conversation de ces trois illustres Personnes, il fut resolu qu'on escriroit à Atergatis pour l'obliger de revenir, et que cependant Istrine se chargeroit de toute la resistance qu'il faloit faire à Arsamone ; Intapherne n'ayant pas la force d'aller irriter un Prince qui luy avoit fait une proposition qui l'eust pû rendre heureux, s'il n'y eust point mis de conditions injustes, et mesme impossibles. Mais ce qui les inquiettoit le plus, estoit qu'ils ne sçavoient pas que le Roy d'Assirie avoit refusé Arsamone ; au contraire ils avoient lieu de penser que cela n'estoit point, et que le desir de la liberté l'avoit fait changer d'avis. Cependant le Roy de Bithinie qui n'estoit pas accoustumé de ne faire point faire ce qu'il vouloit, demanda le lendemain à Intapherne s'il avoit songé à la proposition qu'il luy avoit faite : de sorte que ce Prince suivant ce qu'il avoit resolu de dire, l'assura qu'elle avoit quelque chose de si glorieux pour luy, qu'il croyoit qu'il pourroit estre mesme capable de faire des crimes, plustost que de ne l'accepter pas : mais qu'en mesme temps il estoit obligé de luy dire, qu'il ne croyoit point du tout que la Princesse Istrine luy obeïst, s'il luy commandoit d'espouser son ennemy. A cela Arsamone respondit, qu'un Prince qui avoit sçeu soumettre deux Royaumes, sçauroit bien se faire obeïr par Istrine : de sorte que se croyant assuré de ce costé là, il employa tous ses soins à persuader le Roy d'Assirie. Il est vray qu'il les employa inutilement, ce Prince disant tousjours que vous regniez, et regneriez toute sa vie seule dans son coeur ; qu'il n'avoit que faire de Royaume ; qu'il n'avoit point besoin d'Armée ; et qu'il ne voulait que la liberté : adjoustant pourtant tousjours quelques paroles, qui marquoient une aversion terrible, et pour Istrine, et pour Intapherne, dont il parloit avec un mespris insuportable, comme nous l'avons sçeu depuis par un des Gardes qui estoient dans sa Chambre. De plus, Arsamone ayant un jour fort pressé Intapherne, pour ce qui regardoit la declaration qu'il vouloit qu'il fist, de ne rendre jamais à Spitridate, les Royaumes de Pont et de Bithinie, il connut, si clairement malgré toutes les responces adroites de ce Prince, que ce n'estoit pas son intention ; que la colere s'emparant de son esprit, et trouvant le dessein qu'il avoit pris impossible, il en forma un autre qu'il creut plus aisé, et par lequel il pensa se vanger mieux de la resistance de Spitridate, et empescher qu'Araminte, ny personne de sa Maison, eust aucune part à ses Estats, et voicy quelle fut sa resolution. Il fit donc dessein de ne parler plus d'Istrine au Roy d'Assirie, croyant que l'aversion qu'il avoit pour elle, estoit principalement ce qui l'empeschoit d'accepter ce qu'il luy offroit ; ne pouvant pas comprendre qu'estant aussi mal traitté de vous, qu'il l'estoit, il pûst s'opiniastrer long temps, à ne vouloir point jouïr de la liberté, aux conditions qu'il luy fit offrir par un homme de mes Amis, qui me le raconta apres. Cependant, il faut que je vous die qu'Arsamone voulut que la Reine allast faire une visite à ce Roy prisonnier ; qu'elle y menast la Princesse sa Fille ; et qu'elle n'y menast point Istrine : et en effet Arbiane y fut, et la Princesse de Bithinie aussi, qui ne devinant pas le dessein d'Arsamone, fut bien aise de voir un Prince, dont on parloit tant par toute l'Asie, et dont les avantures estoient si extraordinaires. Comme vous estes fort equitable Madame, je m'assure que vous souffrirez sans colere, que je vous dise qu'il reçeut ces Princesses de bonne grace, et qu'il leur dit d'abord beaucoup de choses où il paroissoit beaucoup d'esprit, beaucoup de generosité, et beaucoup d'amour pour vous : car il les pria instamment d'obliger le Roy à luy donner la liberté, afin d'aller tascher de vous faire recouvrer la vostre. Et pour les y obliger plus fortement, il se mit à leur parler de vous, avec des Eloges admirables : mais apres cela comme l'impetuosité de son humeur ne se peut cacher long-temps, la Reine ayant nommé Intapherne sans y penser, ce Prince violent en parla avec colere, aussi bien que de la Princesse Istrine, et en dit des choses aussi injustes qu'outrageantes. De sorte que ces deux Princesses ne pouvant les endurer, et ne voulant pas aussi quereller un Prince dont la prison leur sembloit assez injuste, elles se retirerent, en luy promettant de faire ce qu'elles pourroient aupres d'Arsamone, pour luy faire recouvrer la liberté.

Histoire du roi d'Assyrie et d'Intapherne : dissension entre Arsamone et le roi d'Assyrie


Mais dés qu'elles furent hors de sa Chambre, le Roy de Bithinie luy envoya dire qu'il ne luy parleroit plus d'Istrine, mais qu'il envoyoit luy offrir la Princesse sa Fille, et ses deux Royaumes, se soûmettant encore à luy faire recouvrer Babilone, par une intelligence qu'il y avoit : adjoustant qu'il l'assuroit que dans quinze jours, il luy donneroit une puissante Armée pour resister à Cyrus s'il luy vouloit faire la guerre. Vous direz au Roy vostre Maistre (repliqua ce Prince à celuy qu'Arsamone avoit envoyé luy porter cette parole) que si je pouvois cesser d'estre Rival de Cyrus, je commencerois sans doute d'estre son Amy : car outre qu'il a toutes les qualitez necessaires pour estre digne de mon amitié, je suis encore contraint d'advoüer que je luy dois la vie plus d'une fois : de sorte que si je n'estois plus son Rival, je n'aurois que faire d'Armée pour m'opposer à luy, ny pour l'attaquer. Mais assurez Arsamone en mesme temps, que quoy que la Princesse sa Fille soit extrémement accomplie, et que j'aye pour elle autant de disposition à l'estimer, que j'ay tousjours eu d'aversion pour Istrine, je n'escoute pas plus favorablement cette seconde proposition que la premiere : car enfin comme je ne puis jamais cesser d'estre Amant de la Princesse Mandane, je ne puis jamais estre Mary de la Princesse de Bithinie. Mais Seigneur, repliqua celuy qui luy parloit, si vous pouviez raisonnablement esperer d'estre aimé de la Princesse que vous aimez, je ne trouverois pas si estrange de vous voir refuser ce que vous refusez. Mais j'avouë que lors que je considere que vous avez perdu vostre Estat ; que la Princesse Mandane ne vous aime point ; et que cependant vous refusez Deux Royaumes, et une des belles Princesses du Monde, pour une Personne qui vous haït ; je suis dans un estonnement si grand, que je ne puis l'exprimer. Quoy qu'il en sort, reprit brusquement le Roy d'Assirie, ce sont mes veritables sentimens : et si l'on m'offroit l'Empire de toute l'Asie, à condition de ne pretendre plus rien à la Princesse Mandane, je le refuserois, comme je refuse les Royaumes de Pont et de Bithinie. Mais Dieux, s'escria-t'il, qui vit jamais un destin esgal au mien ? Arsamone veut me donner deux Royaumes, et une Princesse qui vaut encore plus que ses Estats, et il ne veut pas me rendre la liberté qu'il m'a ostée, en violant le droit des Gens. Est il possible, adjousta-t'il, que je sois seul en tout l'Univers, à qui il puisse donner ses Royaumes, et la Princesse sa Fille ? Je voy bien, poursuivit ce Prince violent, qu'il me choisit plustost qu'un autre, parce qu'il sçait bien que si je les acceptois, je ne les rendrois pas au Roy de Pont, ny à personne de sa Maison : et qu'ainsi la haine qu'il a pour ses ennemis, est la cause du choix qu'il fait de moy : mais puis que son seul interest le porte à m'offrir ce qu'il m'offre, il ne trouvera pas mauvais, que le mien me porte aussi à le refuser. Vous luy direz donc encore, adjousta-t'il, que si j'avois pû n'aimer plus la Princesse Mandane, et me vaincre moy mesme, je l'aurois chassée de mon coeur, avant qu'on m'eust chassé de Babilone, et que je me serois surmonté, devant que Cyrus m'eust vaincu : ou pour mieux dire encore, que si j'avois eu à n'aimer plus cette Princesse, ç'auroit esté lors qu'elle m'en à prié cent fois les yeux couverts de larmes, et non pas pour suivre les mouvemens de vangeance et de haine qui portent Arsamone à me faire des propositions bizarres, que je ne suis pas en termes d'accepter, quoy qu'elles paroissent m'estre avantageuses. Dites luy donc, que je puis estre son Amy, mais que je ne puis estre Mary de la Princesse sa Fille : et qu'ainsi il ne doit point s'obstiner inutilement, à me persecuter pour une chose que je ne puis faire : car enfin j'aime sans estre aimé, et je suis resolu d'aimer tousjours ainsi, jusques à ce que la mort ou la Fortune changent mon destin. Mais si apres cela Arsamone s'opiniastre à me vouloir retenir Prisonnier, et à m'empescher d'aller delivrer la Princesse Mandane ; dittes luy encore que ce Roy sans Royaume qu'il tient en ses mains, et qu'il croit si foible, et si abandonné de toute sorte de protection ; est peut-estre assez puissant, pour causer le renversement de sa nouvelle domination, et pour luy faire perdre les deux Royaumes qu'il luy offre : puis qu'il a un Rival assez genereux pour le delivrer, quoy qu'il soit son plus mortel ennemy. Apres cela, le Roy d'Assirie fit signe de la main à celuy à qui il parloit, qu'il n'avoit plus rien à dire, et qu'il allast retrouver le Roy son Maistre : mais il le fit avec la mesme fierté, que s'il eust encore esté sur le Thrône. Aussi celuy qui fut tesmoin de sa violence, et de sa colere, en fut-il si surpris ; qu'après avoir raporté à Arsamone comment le Roy d'Assirie avoit reçeu ce qu'il luy avoit dit, il ne pût renfermer dans son coeur un secret qui luy donnoit tant d'estonnement : si bien que me l'ayant confié, je fus estrangement estonné, d'aprendre qu'Arsamone avoit changé de resolution. Cependant je creûs qu'il falloit advertir les Personnes interessées à ce bizarre dessein : car je vous avouë Madame, que quelque ferme que fust la responce du Roy d'Assirie, je creûs pourtant qu'il pourroit changer d'avis : c'est pourquoy je me resolus de faire sçavoir l'estat des choses, à ceux qui pouvoient y chercher quelque remede. Estant donc allé chez Intapherne, je trouvay qu'Atergatis, qui estoit revenu plustost qu'on ne pensoit, estoit aveque luy : mais si affligé de ce qu'on luy avoit dit qu'Arsamone vouloit qu'Istrine espousast le Roy d'Assirie, qu'Intapherne n'estoit pas peu empesché à le consoler : aussi m'apella-t'il dés qu'il me vit, pour luy aider à remettre quelque tranquilité dans l'esprit d'Atergatis. Helas Seigneur, luy respondis-je, je ne suis que trop propre pour vostre repos à le consoler ! puis que je suis assuré que dés que je vous auray dit ce que je viens d'aprendre, le Prince Atergatis n'aura plus d'autre douleur, que celle qu'il aura de la vostre : car enfin Seigneur, ce n'est plus Istrine, qu'Arsamone veut que le Roy d'Assirie espouse, c'est la Princesse de Bithinie. A peine eus-je dit ces paroles, que ces deux Princes firent chacun un grand cry, pour marquer leur surprise : mais Dieux, que le ton de leur Voix fut different, et qu'il y eut un son douloureux dans celle du Prince Intapherne ! Enfin Madame, apres leur avoir dit ce que je sçavois, je vy sur le visage de ces deux Amans, ce que je ne vous sçaurois representer. En effet je vy en un instant le desespoir passer du coeur d'Atergatis dans celuy d'Intapherne : je vy la fureur s'apaiser dans l'ame du premier, et s'esmouvoir dans celle du second : je vy la douleur s'effacer des yeux de l'un, et paroistre dans les yeux de l'autre : et je vy en ce mesme instant le consolateur devenir l'affligé, et l'affligé devenir le consolateur. Je ne vous diray pourtant pas toutes les pleintes qu'ils firent, ny comment Atergatis employa toutes les paroles que son illustre Amy avoit employées à consoler sa douleur, afin de soulager la sienne, car j'abuserois de vostre patience. Je ne vous diray pas non plus, tout ce que dirent Istrine, et la Princesse de Bithinie, lors qu'elles sçeurent la chose : puis que vous ayant fait connoistre aussi particulierement que j'ay fait, leur vertu et l'innocente passion qu'elles avoient dans l'ame, il vous est aisé de penser qu'elles dirent tout ce qui ne pouvoit blesser ny l'une, ny l'autre, et tout ce qui pouvoit exprimer leur douleur. Cependant ces fâcheuses advantures, produisirent pourtant un bien à ces deux Amans : estant certain que cela obligea les Princesses qu'ils aimoient, à leur dire des choses plus tendres, que si leur ame eust esté plus tranquile : n'y ayant sans doute rien de plus propre à porter une Personne qui aime, à ne cacher pas son affection, que l'infortune et la douleur. Comme les choses estoient en cét estat, on sçeut que le Roy de Pont vous avoit menée à Cumes, et que Cyrus l'alloit assieger : de sorte que cette nouvelle ayant mis d'autres sentimens dans l'esprit d'Arsamone, qui estoit fort irrité contre le Roy d'Assirie, de ce qu'il l'avoit refusé, on fut estrangement surpris, de sçavoir qu'il vouloit qu'on s'en retournast à Heraclée. On le fut pourtant encore davantage, de voir que sans en dire la raison, il ordonna seulement à tous ceux à qui il avoit dit que le Roy d'Assirie estoit en sa puissance, de se garder bien d'en parler : apres quoy on partit, ce Prince ayant laissé autant de Gens qu'il jugea à propos d'en laisser pour la Garde de ce Chasteau, où estoit ce Roy prisonnier : n'osant pas toutesfois y en laisser autant qu'il l'eust souhaité, de peur de faire subçonner ce qu'il ne vouloit pas qu'on sçeust. Comme ce Prince a l'esprit extrémement caché, nous ne penetrasmes point alors ce que nous avons sçeu depuis : car enfin Madame, ce fut en ce temp-là, qu'Arsamone pour se vanger du Roy d'Assirie, et pour avoir le Roy de Pont en son pouvoir, s'advisa fa d'envoyer dire à l'illustre Cyrus, que s'il vouloit luy promettre de remettre ce malheureux Prince en ses mains, lors qu'il auroit pris Cumes, il remettroit le Roy d'Assirie en sa puissance. Mais comme vous le sçavez Madame, l'illustre Cyrus ayant reçeu une Lettre de ce Roy captif, qui avoit trouvé moyen de la luy faire tenir, prit une resolution plus heroïque, et refusa Arsamone. Cependant Intapherne, et Atergaris, n'estoient pas heureux : car Arsamone laissant Arbiane et les Princesses à Heraclée, les mena à Cabira, où il fut si chagrin, lors que par le retour de son Envoyé, et par l'arrivée d'Hidaspe, il aprit la generosité de l'invincible Cyrus, qu'il y tomba malade. Il ne voulut pourtant pas que la Reine y menast les Princesses, lors qu'elle l'y fut trouver : au contraire il luy commanda qu'elle les laissast à Heraclée : car dans la fureur qu'il avoit dans l'ame, il n'eust pû souffrir qu'Intapherne, ny Atergaris, eussent eu la consolation de voir les Princesses qu'ils aimoient. Cependant sa maladie fut si longue, qu'elle facilita la liberté du Roy d'Assirie : car encore qu'on luy dist qu'Hidaspe apres estre party de Cabira, estoit allé en Galatie, et en Capadoce ; qu'il tiroit toutes les Garnisons des Places Frontieres ; et qu'il en formoit un Corps ; il ne creût point que Cyrus luy eust commandé d'entreprendre de delivrer son ennemy par la force : et il pensa plustost que c'estoit une recreuë pour son Armée, que de s'imaginer que ce Prince eust tant d'envie de la liberté de son Rival. De sorte que la Politique participant à la foiblesse que son mal luy causoit, s'endormit cette fois là, s'il est permis de parler ainsi, et donna le temps à Hidaspe de surprendre le Chasteau où estoit le Roy d'Assirie, et de delivrer ce Prince. Il est vray que comme Intapherne, et Atergaris craignoient toûjours que la fantaisie ne reprist à Arsamone de luy faire espouser ou Istrine, ou la Princesse de Bithinie, ils n'aporterent pas grand foin a luy donner les advis necessaires pour sa seureté : et ils en vinrent aux termes, qu'encore qu'ils haissent horriblement le Roy d'Assirie, ils souhaitoient pourtant sa liberté : aussi en eurent-ils autant de joye, qu'Arsamone en eut de fureur, lors que la nouvelle en vint à Cabira. De sorte que comme Istrine ne pût cacher la sienne, ce Prince violent la soubçonna d'avoir donné des advis à Hidaspe, pour luy faire surprendre le Chasteau où il estoit : et il le soubçonna d'autant plustost, qu'il sçeut que le Prince Gadate luy avoit escrit une Lettre qu'il n'avoit pas voulu monstrer : parce que luy ordonnant de venir icy, et Intapherne ne pouvant se resoudre de s'esloigner si tost de la Princesse de Bithinie, ne vouloit pas qu'Arsamone la vist, de peur qu'il ne l'obligeast d'obeïr à Gadate plustost qu'il ne le vouloit. Cependant quoy que ce Prince fust innocent de ce dont le Roy de Bithinie l'accusoit, il ne laissa pas de le traitter comme coupable, sur de simples conjectures : et de le bannir non seulement de sa Cour, mais de ses Royaumes. Arbiane fit pourtant ce qu'elle pût pour l'apaiser, mais ce fut inutilement ce Prince ne donnant mesme autre terme à Intapherne, pour rentrer dans ses Estats, que lors qu'il luy ameneroit ou le Roy de Pont, ou Araminte, ou Spitridate. Vous pouvez juger Madame, quelle douleur fut celle de ce Prince : qui apres avoir rendu mille services à Arsamone, se voyoit traité avec tant d'ingratitude et tant d'injustice. Intapherne, par un sentiment de gloire, eust bien eu envie de demander qu'on luy permist d'emmener Istrine : mais luy semblant qu'il luy seroit avantageux qu'elle demeurast aupres de la Princesse qu'il aimoit, il rejetta cette pensée. Cependant il falut qu'il obeïst : non seulement parce qu'il n'estoit pas en pouvoir de n'obeir point, mais encore parce que la Princesse de Bithinie le luy commanda. Il eut pourtant la satisfaction, malgré Arsamone de luy dire adieu : car comme elle estoit à Heraclée, il y fut desguisé au sortir de Cabira, et la vit en presence d'Istrine, d'Atergatis qui l'y suivit, et de moy. Je ne vous diray pourtant pas Madame, tout ce que se dirent des Personnes qui avoient des sentimens si tendres dans le coeur : mais je vous assureray que jamais l'amour et l'amitié n'ont fait trouver à qui que ce soit, des expressions si touchantes, ny si passionnées, que celles dont ils se servirent, pour se tesmoigner l'un à l'autre la douleur qu'ils avoient de se quitter, et de se quitter encore sans sçavoir quand ils se reverroient. Ce fut alors, que la Princesse de Bithinie promit au Prince Intapherne, de n'estre jamais à personne, si elle ne pouvoit estre à luy : et ce fut alors aussi que le Prince Atergatis, estant sur le point de perdre son Protecteur aupres d'Istrine, l'obligea de contraindre cette belle Princesse, à l'assurer en sa presence, qu'elle ne le chasseroit jamais de son coeur. Istrine et Intapherne se firent à leur tour de nouvelles protestations d'amitié, aussi bien qu'Intapherne et Atergatis : de sorte qu'achevant de serrer tous les noeuds qui les attachoient les uns aux autres, je pense pouvoir assurer qu'ils les rendirent indissolubles. Mais enfin Madame, il falut partir : et je partis en effet avec le Prince Intapherne, pour venir où il y avoit si longtemps que Gadate le desiroit : mais ayant sçeu que Cumes estoit pris, et que vous marchiez, nous changeasmes nostre toute, afin de vous couper chemin. Cependant comme les Dieux disposent malgré nous, de tous les evenemens ; le Prince Intapherne s'estant accoustumé pendant ce voyage, à vouloir souvent marcher assez loin de ceux qui l'accompagnoient, afin de s'entretenir mieux de sa passion, s'égara dans une Forest, sans estre suivy que d'un Escuyer seulement. Car bien que j'eusse accoustumé de luy tenir souvent compagnie, dans cette espece de solitude, qu'il s'estoit establie en voyageant ; je n'estois point alors aupres de luy, m'estant arresté avec un des siens, pour luy dire que j'aprehendois estrangement que nous ne trouvassions le Roy d'Assirie aupres de vous. Mais pendant que je craignois qu'Intapherne ne rencontrast ce Prince, les Dieux qui sont accoustumez à n'accommoder pas leur volonté à celle des hommes, et à se moquer bien souvent de la prudence humaine, le conduisirent justement au bord de cette petite Riviere, où le Roy d'Assirie s'estoit allé promener, pendant que vous estiez au Temple ; attendant aparamment en cét agreable lieu, que l'heure où vous deviez partir fust venuë. J'ay sçeu depuis par l'Escuyer qui avoit suivy Intapherne, et par Intapherne luy mesme, comment cette rencontre se fit : c'est pourquoy comme j'ay sçeu par Martesie que vous ne le sçavez pas, et que vous avez envie de l'aprendre, je vous en diray toutes les particularitez : joint que ce ne seroit pas vous avoir dit exactement la vie d'Intapherne, si je vous en cachois une action si esclattante. Vous sçaurez donc Madame, que ce Prince marchant le long de cette petite Riviere dont je vous ay parlé, alloit assez lentement : esperant toûjours que nous pourrions le rejoindre, et qu'il ne seroit pas contraint d'arriver sans Train, et sans Equipage, au lieu où on luy avoit dit en chemin que vous estiez. Mais comme l'amour qu'il avoit dans l'ame, l'occupoit tousjours tant qu'il estoit seul, il marchoit en resvant, sans sçavoir presques ce qu'il voyoit. D'autre part, le Roy d'Assirie qui ne paroissoit pas moins resveur que le Prince Intapherne, quoy que suivant son impetuosité naturelle il allast d'un pas aussi precipité, que s'il eust eu un grand voyage à faire, estoit aussi le long de cette Riviere, suivy d'un Escuyer seulement. Si bien que le hazard ayant fait que le Roy d'Assirie vint vers Intapherne comme Intapherne alloit vers luy ; il arriva malheureusement, que resvant tres profondément tous deux, ils passerent si prés l'un de l'autre, que leurs Chevaux bondissant en mesme temps, firent qu'ils penserent se choquer : si bien que revenant tous deux de leur resverie, et voulant retenir la bride à leurs chevaux, ils s'entre-regarderent fierement, cherchant chacun en son particulier, à connoistre qui estoit celuy qui l'avoit pensé pousser. De sorte que se reconnoissant tous deux, le Roy d'Assirie creût sans doute de son costé, qu'Intapherne avoit eu dessein de le choquer ; comme Intapherne creût du sien ; que ce Prince avoit eu intention de luy faire un nouvel outrage : si bien que la colere s'emparant de leur esprit, ils se regarderent d'abord, comme des Gens qui avoient grande disposition à se quereller. Intapherne ne laissa pourtant pas de le saluër : mais ce fut avec tant de marques d'indignation sur le visage, que ce respect qu'il rendit au Roy d'Assirie, ne diminua rien de la fureur de ce Prince. Au contraire il sembla qu'elle en prit encore de nouvelles forces : car à peine Intapherne l'eut-il salüé, que s'estant reculé de deux pas seulement, il prit la parole avec ce ton de voix fier et superbe, que la colere luy donne, et qui marque si bien la violence de son humeur. A ce que je voy (luy dit-il brusquement, et en le regardant d'une maniere mesprisante) vous estes aussi insolent icy, que vous estiez ambitieux à Babilone, et que vous avez esté injuste en Bithinie, lors que vous avez eu l'audace de m'y faire arrester Prisonnier par Arsamone, afin de me faire espouser une Personne, que je ne croy pas digne d'estre Esclave de la Princesse que j'adore. Ha Seigneur, s'escria Intapherne, ne m'outragez pas si cruellement ! et ne me forcez point à oublier malgré moy, que je vous ay veû sur le Thrône ; de peur que si j'en perdois la memoire, je ne fisse à la fin ce que j'aurois desja fait, si un autre que vous m'avoit parle, comme vous venez de me parler. Car enfin Seigneur, je n'ay point manqué icy au respect que je vous dois ; je n'ay point eu à Babilone d'ambition que je ne deusse avoir ; et bien loin de vouloir vous forcer en Bithine, à espouser ma Soeur, j'ay à vous aprendre qu'elle a plus resisté à Arsamone, que vous ne luy avez resisté : n'estant pas assez lasche pour songer jamais à estre Femme d'un Prince qui l'a tant mesprisée, et qui m'a si cruellement outragé. C'est pourquoy je vous suplie encore une fois, avec tout le respect que je dois au Fils de la Reine Nitocris, de ne me forcer point à le perdre : de peur que m'imaginant que la Fortune en vous renversant du Thrône m'auroit aproché de vous, je ne creusse estre obligé à des choses que je me reprocherois apres toute ma vie, si je les avois faites. Je ne sçay pas, repliqua fierement le Roy d'Assirie, si tu te repentiras toute ta vie de ce que tu viens de me dire ; mais je sçay bien que je ne me reprocheray jamais à moy mesme d'avoir enduré l'insolence d'un Sujet, qui me doit autant de respect dans les Fers, que si j'estois encore sur le Thrône. A ces mots, le Roy d'Assirie mettant l'Espée à la main, força Intapherne à l'y mettre aussi ; mais ce fut pourtant d'abord avec intention de se contenter de parer les coups du Roy d'Assirie. Et en effet ce genereux Prince faisant un grand effort sur luy mesme, pour vaincre son ressentiment, se recula de quelques pas en parant tousjours : et prenant encore une fois la parole, au nom des Dieux Seigneur, luy dit-il, ne me pressez pas davantage, car je sens que la patience m'abandonne. Souhaite seulement que ta valeur ne t'abandonne pas (repliqua le Roy d'Assirie en le pressant encore plus vivement) si tu veux te garantir de la mienne. Apres cela Madame, Intapherne n'estant plus Maistre de luy mesme, ne combatit pas seulement pour deffendre sa vie, mais encore pour se vanger : et son Escuyer m'a dit qu'il fit des choses si prodigieuses, qu'on ne sçauroit les concevoir, à moins que de les avoir veuës. Car enfin Madame, quand le Roy d'Assirie se seroit battu contre l'illustre Cyrus, et que vous eussiez deû estre le Prix du combat, ce Prince violent n'eust pû se battre avec plus d'ardeur. Mais comme Intapherne a toute la sincerité d'un homme veritablement brave, il a dit à tous ceux à qui il a raconté son action, que si le Roy d'Assirie se fust mesnagé, il auroit encore eu beaucoup plus de peine à le vaincre : et sa modestie luy a mesme fait dire que si ce vaillant Prince ne se fust de luy mesme precipité dans ses Armes, en voulant finir son combat plus promptement, il ne l'auroit pas vaincu. En effet Madame, le Roy d'Assirie s'estant enferré luy mesme, en voulant luy gagner la croupe ; son Espée s'estant rompuë, et se trouvant fort blessé au bras droit, sans que son ennemy le fust en nulle part, son grand coeur fut contraint de ceder. Intapherne ne voulut pourtant pas abuser de sa victoire, en insultant sur un malheureux, tout injuste qu'il estoit : au contraire il luy dit plusieurs choses genereuses, et luy demanda où il luy plaisoit qu'il le conduisist ? se mettant mesme en posture d'aider à le vouloir soustenir, voyant qu'il ne pouvoit plus se tenir à cheval : mais ce fier ennemy ne voulant que son Escuyer pour luy aider à descendre, deffendit à Intapherne de s'aprocher de luy, et luy ordonna de se retirer. Comme tu és tousjours mon Sujet, quoy que tu sois mon vainqueur, luy dit ce Prince violent, je te commande de t'oster de ma presence : ne m'estant pas possible de souffrir davantage celle d'un homme qui vient de détruire toutes mes esperances ; de renverser tous mes desseins ; et de reculer ma mort ou mon bonheur. Ces paroles ambiguës, où Intapherne ne comprit rien, luy faisant croire que la douleur d'estre vaincu, ostoit la liberté de l'esprit au Roy d'Assirie, firent qu'il en eut plus de compassion, et qu'il voulut s'obstiner à le secourir : mais il s'en mit en une si grande colere, qu'Intapherne voyant de loin venir quelques Soldats, qui pourroient aider à l'Escuyer de ce Prince à le porter, fut contraint de se retirer. Cependant au lieu de continuer d'avancer vers le Chasteau où vous estiez, il retourna quelque temps sur ses pas : estant resolu de ne se presenter point à vous, ny à Cyrus, ny au Prince son Pere, que vous n'eussiez marché ; jugeant bien qu'en l'estat où il avoit mis le Roy d'Assirie, il ne pourroit vous suivre. Et en effet Madame, ce Prince nous ayans rencontrez heureusement à quatre stades de l'endroit où il s'estoit battu, nous prismes la route que nous sçavions que vous deviez tenir : et nous fusmes vous attendre à la mesme Maison, où vous estiez attenduë, et où le Prince Intapherne eut l'honneur de vous estre presenté le soir par l'illustre Cyrus. Orcame ayant cessé de parler, Mandane le remercia de la peine qu'il avoit prise de luy aprendre ce qu'elle avoit eu envie de sçavoir : et pour luy tesmoigner qu'elle l'avoit escouté avec attention, elle repassa les principaux evenemens qu'il luy avoit racontez. Mais comme les dernieres choses qu'Orcame avoit fait dire au Roy d'Assirie, avoient fait quelque impression dans l'esprit de Mandane, elle se mit à demander à Doralise ce qu'elle croyoit qu'il eust voulu dire, lors qu'apres avoir esté vaincu par Intapherne, il avoit dit qu'il venoit de destruire toutes ses esperances ; de renverser tous ses desseins, et de reculer sa mort, ou son bonheur. Car enfin, adjoustoit-elle, il n'est pas aisé de concevoir qu'en l'estat où sont les choses, il pûst raisonnablement rien esperer ; ny former aucun dessein qui luy pûst estre avantageux ; ny craindre de mourir de la main d'un Rival qui vient de le delivrer ; ny s'imaginer qu'il peust estre heureux par moy : cependant il est à croire qu'il n'a pas dit toutes ces choses sans sujet. Je vous assure Madame, repliqua Doralise, que je suis persuadée, que quand on est aussi brave ; aussi glorieux ; aussi violent ; et aussi amoureux qu'est le Roy d'Assirie ; et qu'on a esté battu à deux stades de son Rival et de sa Maistresse, on ne sçait pas trop bien ce qu'on dit : et qu'ainsi vous ne seriez pas aussi raisonnable que vous estes, si vous faisiez quelque fondement sur les paroles de ce Prince. Pendant que Doralise parloit ainsi, et que Pherenice et Orcame disoient qu'elle avoit raison, Martesie ne disoit rien : car comme elle sçavoit l'engagement de ce Prince avec le Roy d'Assirie, elle entendoit mieux ces paroles que les autres ne les entendoient. Toutesfois comme ce Prince estoit demeuré derriere, et qu'il n'estoit pas en estat qu'il y eust rien à craindre, elle ne tesmoigna pas les entendre : et la Princesse mesme tonbant dans le sens de Doralise, n'y fit plus aucune reflection, et continua de repasser les avantures d'Atergatis, d'Istrine et d'Intapherne ; apres quoy le reste de la conversation ne fut plus que de choses agreable et divertissantes, dont la pauvre Berise fut le sujet. Car apres en avoir parlé, et avoir bien examiné tout ce qu'Orcame en avoit dit, la Princesse Mandane conclut qu'il n'y avoit point de Cour au monde, qui n'eust quelque Berise, et mesme quelquesfois plusieurs Berises : assurant qu'elle sçavoit qu'il y en avoit à Themiscire, et à Sinope, Doralise dit qu'en son particulier, elle en connoissoit aussi à Sardis ; Pherenice la fit souvenir qu'il y en avoit plusieurs à Suse ; et Orcame protesta qu'il en connoissoit plus de douze à Babilone : en suitte de quoy la Princesse se souvenant qu'elle avoit resolu de partir matin le lendemain, congedia Orcame, et se retira : gardant mesme cette fidellité à Cyrus, de ne vouloir pas r'apeller dans sa memoire, ce qu'elle avoit apris du Roy d'Assirie : si bien que destachant son esprit de toutes sortes d'objets, elle s'endormit avec toute la quietude d'une Personne qui ne croyoit plus avoir rien à craindre.

Livre second

Le château du prince de Phocée


Pendant que la Princesse Mandane jouïssoit d'un repos qui n'estoit pas mesme troublé par de fâcheux songes, et que cette multitude de Troupes qui la conduisoient, se délassoit du travail du jour, durant les tenebres de la nuit : pendant, dis-je, que le sommeil qui est accoustumé aussi bien que la mort, d'esgaller les Rois aux Bergers, et les heureux aux malheureux, regnoit souverainement sur une partie de l'Univers, et qu'il soulageoit presques tous les miserables, Cyrus, Mazare, et Anaxaris, sans se pouvoir laisser assujetir par une si douce tirannie, employoient tous les momens de la nuit à penser à Mandane. Ce n'est pas qu'en l'estat où estoient les choses, Cyrus n'y pûst penser agreablement, et qu'il n'y pensast en effet, avec autant de plaisir que d'esperance : mais outre que les plaisirs que la seule esperance donne, sont tousjours accompagnez d'inquietude, il y avoit encore je ne sçay quoy dans son ame, qui temperoit une partie de sa joye. Ce n'estoit pourtant pas que son grand coeur luy fist aprehender pour l'amour de luy, le combat qu'il devoit faire avec le Roy d'Assirie avant que de posseder Mandane : au contraire la haine qu'il avoit pour ce Prince, luy faisoit trouver beaucoup de satisfaction à penser qu'il se verroit l'Espée à la main contre luy, et en estat de s'en pouvoir vanger pleinement : mais c'estoit enfin, qu'il estoit si peu accoustumé d'estre heureux, qu'il ne pouvoit croire qu'il fust à la fin de ses malheurs. Ainsi sans sçavoir precisément ce qui faisoit obstacle à sa satisfaction, il sentoit pourtant dans son coeur, une resistance à la joye que raisonnablement il devoit avoir. Mais si l'illustre Cyrus, avoit une espece de chagrin dont il ne sçavoit pas la cause, il n'en estoit pas ainsi du Prince Mazare, qui ayant tousjours à se combatre luy mesme, se voyoit à tous les instans dans la crainte que sa vertu ne fust vaincuë par son amour. Anaxaris estoit toutesfois plus malheureux que luy, car il avoit une passion si violente, qu'elle avoit absolument soûmis la raison à son empire : et l'on peut dire aveque verité, que Mandane ne regnoit pas plus souverainement sur le coeur d'Anaxaris, que la passion d'Anaxaris regnoit tiranniquement sur sa propre raison, et sur sa propre vertu. Elle ne l'aveugloit pourtant pas jusques au point, qu'il ne connust bien, que mille raisons eussent voulu qu'il eust esté Amy de Cyrus, et qu'il n'eust pas esté son Rival : mais apres tout, quand il s'estoit dit à luy mesme, qu'il ne luy estoit pas possible de cesser d'aimer Mandane, il se croyoit justifié, et pensoit apres cela que tout ce que son amour luy inspiroit n'estoit plus un crime, puis qu'il ne la pouvoit vaincre. Cependant quoy qu'il n'eust pas la peine de se combatre luy mesme, il n'en estoit pas plus heureux : car en abandonnant son ame à la passion qui le possedoit, il connoissoit bien qu'il l'abandonnoit à tous les suplices imaginables, veû l'estat où estoient les choses : mais il ne laissoit toutesfois pas d'aimer Mandane, et de la vouloir aimer. Ce qu'il y avoit encore de plus estrange, c'est qu'il ne laissoit pas mesme d'esperer, quoy que raisonnablement il ne le deust pas, et quoy qu'il connust bien luy mesme que cette esperance estoit mal fondée. Il est vray que pour trouver quelque consolation à son mal, il cherchoit soigneusement à faire un Amy particulier : ce n'est pas qu'apres y avoir bien pensé, il eust dessein de luy confier alors les secrets de son coeur, car il en avoit de plus d'une espece, qu'il ne jugeoit pas encore à propos de reveler à qui que ce soit : mais il vouloit du moins avoir une personne à qui il les pûst dire s'il en estoit besoin : aussi fust-ce pour cela, qu'il mesnagea aveque soin l'esprit d'Andramite. Et comme il n'y a rien de plus seur que de tenir les secrets des autres, devant que de confier les siens, il engagea insensiblement Andramite, à luy dire tout ce qu'il pensoit, et lier une amitié si particuliere aveque luy, que quand ils se fussent connus toute leur vie, elle ne l'eust pas esté davantage. Anaxaris agit mesme si adroitement, qu'en remettant tousjours de jour en jour, à aprendre à Andramite, quelle estoit sa vie, et sa Fortune, il estoit Maistre de ses secrets, sans avoir hazardé les siens, et sans qu'Andramite soubçonnast qu'il ne luy deust pas confier. Mais pendant que Cyrus, Mazare, et Anaxaris, avoient des sentimens si differens, quoy qu'une mesme passion regnast dans leur coeur, il y avoit une curiosité estrange dans l'esprit de Mandane, de Martesie, de Chrysante, et de Feraulas, de sçavoir l'estat où estoit le Roy d'Assirie. La Princesse Mandane, par un sentiment genereux, n'osoit pourtant s'en informer ; mais pour Martesie elle en demandoit des nouvelles à tout le monde. D'autre part, Maza- et Anaxaris, s'en informoient aussi soigneusement, principalement ce dernier : de sorte que quand ce Prince eust esté l'Amy particulier de ses Rivaux, le Liberateur de Mandane, et le Protecteur de Martesie, de Chrysante, et de Feraulas, ils n'eussent pû avoir plus d'envie de sçavoir l'estat de ses blessures qu'ils en avoient. Mais quelque forte que fust leur curiosité, ils n'en sçavoient que ce qu'il plaisoit à Cyrus qu'ils en sçeussent, parce que ce n'estoit directement qu'à luy, que ceux qu'il avoit laissez aupres du Roy d'Assirie en rendoient conte : de sorte que Cyrus disant tousjours qu'il estoit fort mal, ils n'en sçeurent alors autre chose. Cependant comme ce voyage estoit un voyage de victoire, et de joye, Cyrus ne donna pas seulement ordre, que Mandane n'eust nulle incommodité, mais il fit encore tout ce qu'il pût, pour faire qu'elle eust tous les plaisirs qu'on peut avoir en voyageant. Pour cét effet, elle n'alloit en pas une Ville, qu'on ne luy fist Entrée : si elle s'y reposoit un jour, ce jour estoit employé à voir ce qu'il y avoit de plus remarquable en ce lieu-là : on y assembloit les Dames ; on y dançoit ; on y entendoit des Musiques ; on y faisoit des Festins ; on y adjugeoit des Prix ; et l'on eust dit enfin, que Cyrus ne menoit Mandane par tous les lieux de ses conquestes, que pour les luy offrir, et que pour la faire jouïr de tous les fruits de ses victoires : ainsi il sembloit que depuis Cumes, jusques à Ecbatane, ce deust estre un triomphe continuel. En effet les Peuples estoient si persuadez de la vertu de Cyrus, que ce n'estoit que des acclamations universelles, par tous les lieux où il passoit : aussi aportoit-il un foin estrange, à empescher que la marche de tant de Troupes ne ruinast les Païs qu'elles traversoient : et l'on peut dire aveque verité, que comme il ne passoit presques en auc ? lieu, qu'il n'eust signalé par sa valeur durant la Guerre, il ne passa presques aussi en aucun endroit, pendant ce voyage, où il ne signalast quelqu'une de ces vertus qui le rendoient le plus accomply Prince du monde. Car en une Ville, il donnoit des marques d'humanité, en soulageant les Peuples ; en une autre, il faisoit voir sa Justice, en punissant les Soldats insolens ; en cent autres lieux, il donnoit des marques esclatantes de sa liberalité, selon les occasions qui s'en presentoient ; et en quelque endroit qu'il fust, comme il estoit tousjours luy mesme, il estoit tousjours incomparable. Mandane de son costé, pendant cette marche, donna diverses preuves de sa pieté, en restablissant des Temples destruits, ou en fondant de nouveaux, selon les prieres que luy en faisoient les Peuples : et l'on peut assurer sans mensonge, que Cyrus, et Mandane n'eurent point à se reprocher durant ce voyage, d'avoir passé un jour, sans faire du bien à quel qu'un, Aussi le Prince Intapherne estoit il si charmé de leur vertu, que ne se contentant pas d'en estre le tesmoin, il se faisoit raconter par tous ceux à qui il parloit, tout ce qu'il n'en sçavoit pas : ainsi soit qu'il parlast au Prince Artamas ; au Prince Myrsile ; à Mazare ; à Anaxaris, ou à tant d'autres, avec qui il fit connoissance ; il parloit toûjours de Cyrus, et de Mandane, ne pouvant se lasser d'aprendre les merveilles de leur vie. Il arriva pourtant une chose, qui luy donna assez de sujet de parler de ce qui se passoit, sans parler de ce qui s'estoit passé : car Cyrus ayant voulu que Mandane fist une assez petite journée ce jour-là, parce qu'elle ne l'eust pû faire plus grande, sans estre incommodément logée, elle fut à un lieu où il luy arriva une avanture, qui luy donna de la compassion, et qui fournit à Intapherne, une nouvelle matiere de s'entretenir de sa vertu. Cyrus ayant donc resolu que cette Princesse iroit coucher à une petite Ville, qui se rencontroit sur sa route, et qui n'estoit pas fort esloignée du lieu d'où elle partoit, cela fut cause qu'elle partit tard, et qu'elle n'arriva guere de meilleure heure, que si la journée qu'elle avoit faite, eust esté plus longue. Elle arriva pourtant assez tost, pour remarquer comme une chose extraordinaire, l'agreable, et bizarre scituation de cette petite Ville où elle alloit coucher. Elle vit donc en s'en aprochant, qu'elle estoit haute, et basse, entre des Montagnes, des Vallées, et des Rochers. De plus ; elle vit encore qu'il y avoit un antique et superbe Chasteau, qui s'eslevoit sur la Pointe d'un de ces Rochers, qui regardoit vers une Forest. Au costé opposite, elle vit trois grandes et profondes Vallées, environnées de Rochers, dans lesquelles on descendoit par un Sentier tournoyant pratiqué dans la Roche : et pour achever de rendre ce Païsage plus beau, et plus extraordinaire, on voyoit au pied d'une Montagne, et au bord d'un Torrent, deux superbes Tombeaux, dont il y en avoit un basty à l'Egiptienne, et l'autre à la Greque. De sorte que le Soleil se couchant ce soir là sans aucun nuage, on peut presques dire qu'il donna à tout ce Païsage, une partie de l'or de ses rayons, en donnant effectivement un lustre doré à toute la Campagne, qui la faisoit paroistre plus belle. Aussi ce magnifique objet fit-il une si grande impression dans l'esprit de Mandane, que lors qu'elle fut à ce superbe Chasteau, où elle fut loger, elle ne parla d'autre chose ; s'informant mesme fort curieusement, de qui estoient les Tombeaux qu'elle avoit veûs en passant, et pourquoy il y en avoit un basty à l'Egiptienne, et l'autre d'Architecture Greque. Ce que vous demandez Madame (repliqua de Maistre de ce Chasteau nommé Eucrate, qui estoit un homme d'esprit, fort avancé en âge, et qui avoit fort voyagé) est sans doute digne de curiosité : car enfin l'amour n'est pas moins la cause de ces Tombeaux que la mort, estant certain que si celuy qui les a fait bastïr, n'eust pas esté amoureux, ils n'orneroient pas le Païsage qui environne ce Chasteau. La Princesse Mandane entendant parler ce Vieillard de cette sorte, eut encore plus de curiosité qu'auparavant : si bien que le pressant de dire ce qu'il sçavoit, il aprit en peu de mots à cette Princesse, qu'un homme de qualité, et de grand merite, nommé Menestée, qui estoit de la Race de ces premiers Phocenses, qui quitterent la Phocide, pour aller bastir Phocée que le Prince Thrasibule avoit pris, s'estant resolu de voyager apres avoir perdu sa Femme, qui luy avoit laissé un Fils et une Fille, estoit allé en Egypte, où il estoit devenu esperdûment amoureux d'une Fille d'Aeliopolis, qu'il avoit enlevée de son consentement. Qu'apres cela estant repassé en Asie, il avoit en suitte passé à ce Chasteau, où cette belle Egiptienne estant morte quatre jours apres y estre arrivée, il n'en avoit point voulu partir, et luy avoit fait bastir ce magnifique Tombeau, qui estoit à l'usage de son païs. De sorte poursuivit Eucrate, que comme Menestée n'a jamais voulu abandonner celle qui avoit suivy sa fortune, et quitté sa Patrie pour l'amour de luy, il a fait bastir son propre Tombeau aupres du sien, qui est devenu son Habitation et son Palais, en attendant la mort qui doit finir ses peines, et l'y enfermer pour tousjours. Quoy, interrompit Mandane, celuy qui a fait bastir ces deux Tombeaux vit encore, et demeure dans celuy qui est basty à la Grecque ? Ouy Madame, repliqua-t'il, mais il y vit d'une maniere si digne de compassion, qu'on peut plustost dire qu'il acheve de mourir, que de dire qu'il soit vivant ; car enfin il passe les journées entieres, dans le Tombeau de la personne qu'il a perduë, et ne se retire dans le sien, qu'aux heures où le sommeil le force de faire tréve avec sa douleur : si bien que je pense pouvoir assurer, que jamais la Mort et l'Amour, estant mesme joints ensemble, n'ont causé un si long desespoir, que celuy de Menestée. Cependant on diroit que les Dieux prennent plaisir à ses souffrances, et qu'ils veulent le laisser vivre pour rendre un tribut eternel de larmes et de soupirs, à la personne qu'il a perduë, y ayant desja plus de dix huit ans, qu'il mene cette triste vie sans pouvoir achever de mourir. Je m'estonne, dit alors Mandane, qu'estant de la condition dont il est, ceux qui luy sont proches, ne l'ont forcé de changer cette funeste demeure. Je vous assure Madame, reprit Eucrate, que l'illustre Peranius son Fils (qui seroit aujourd'huy Prince de Phocée, apres la mort violente de celuy qui l'estoit, si les armes de l'invincible Cyrus, n'avoient pas conquis son estat) a fait tout ce qu'il a pu, pour obliger Menestée à changer de vie, mais il ne l'a jamais pû persuader : et tout ce qu'il a pû obtenir de luy, a esté de souffrir qu'il commandast à deux de ses Esclaves de demeurer à l'Habitation la plus proche de son Tombeau, afin de luy porter une fois le jour seulement, les choses qui luy sont d'une absoluë necessité. Au nom de Peranius, Cyrus qui estoit present à ce que disoit Eucrate, chercha un moment dans sa memoire : puis prenant la parole, quoy, luy dit-il, celuy dont vous parlez, seroit effectivement un Neveu du Prince de Phocée, que j'ay sçeu par Thrasybule, estre un des hommes du monde le plus brave, et le plus accomply ! Ouy Seigneur, repliqua-t'il, et c'est ce mesme Peranius, Fils d'une Soeur du Prince de Phocée, qui plustost que de se resoudre à se soûmettre, voyant que le Prince son Oncle, et Alexidesme, l'avoient abandonné ; persuada à tous les Habitans de sa Ville, de quitter leur Patrie ; de s'embarquer ; de le reconnoistre pour leur Chef ; et d'aller tascher d'estre les vainqueurs des autres, en portant la Guerre en quelque part ; plustost que d'estre les Esclaves de Thrasybule, ou pour mieux dire les vostres, puis que c'estoit avec vos armes que ce Prince faisoit la guerre. Pour luy tesmoigner qu'il a eu tort de craindre que je fisse porter des Fers trop pesans à un homme aussi brave que luy, reprit Cyrus, je veux demain visiter le Prince son Pere : afin qu'il puisse sçavoir un jour, en quelque lieu qu'il soit que celuy qui honnore mesme les Tombeaux des Hommes vertueux, ne pourroit pas manquer de les honnorer eux mesmes, quand la Fortune les auroit fait ses Esclaves. Comme Cyrus eut dit cela, et que ce Vieillard entendit que Mandane disoit aussi, qu'elle vouloit aller voir le malheureux Menestée ; il leur dit avec adresse, qu'ils augmenteroient sa douleur par leur presence : adjoustant mesme, pour les empescher d'y aller, que le chemin de ces Tombeaux estoit tres-difficile, à cause des Rochers et du Torrent, aupres de qui ils estoient bastis : mais voyant qu'il ne se rebutoient pas pour cette difficulté, il se teut, et se retira. Cependant comme la Chambre où coucha Mandane, donnoit justement du costé où estoient ces deux Tombeaux ; elle ne fut pas plustost levée, que ce magnifique objet la faisant souvenir du dessein qu'elle avoit eu, renouvella sa curiosité : si bien qu'envoyant demander à Cyrus, s'il n'avoit point oublié ce qu'il avoit resolu le soir ? ce Prince vint luy dire, que bien loin d'en avoir perdu la memoire, il avoit desja envoyé voir si l'abord de ces Tombeaux estoit si difficile : et qu'on luy avoit raporté an contraire, que le chemin en estoit si aisé, qu'elle pouvoit y aller mesme en Chariot : de sorte que sans differer davantage, elle se mit en chemin. Mais comme Cyrus respectoit l'amour par tout où il la trouvoit, excepté dans le coeur de ses Rivaux ; il eut cette consideration pour Menestée, de ne vouloir pas l'accabler par une multitude de monde qui eust augmenté son chagrin. Il ne permit donc qu'à Mazare, qui se trouva alors aupres de luy, au Prince Intapherne, et à Aglatidas, de l'accompagner : et pour Mandane elle ne mena que Doralise, Martesie, Anaxaris, et une partie de ses Gardes. Cette petite Troupe estant conduite par Eucrate, quoy qu'il n'eust pas eu envie de la conduire en ce lieu là le soir auparavant, arriva aupres de ces Tombeaux, dont il y en avoit un beaucoup plus superbe que l'autre. Celuy qui estoit basty à la Greque, estoit d'une Simeterie admirable : mais il avoit bien moins d'ornemens, que celuy qui estoit basty à l'Egiptienne, dont l'Architecture estoit aussi fort reguliere. En effet, quoy que la Pyramide qui formoit ce Tombeau ne fust que d'une mediocre grandeur, elle estoit presques comparable par sa beauté, à celles qui estoient aupres de Memphis : sa forme estoit triangulaire, et elle estoit si admirablement faite, que les yeux les plus clairs-voyans ne pouvoient aperçevoir la jointure des Pierres dont elle estoit bastie. Mille Feüillages entrelassez formoient des Ovales en basse taille, où l'on voyoit des Inscriptions en Carracteres Hieroglifiques, qui ornoient les trois de la Pyramide, et qui faisoient connoistre à ceux qui la regardoient, et qui pouvoient les entendre, quelle avoit esté la beauté de la Personne pour qui elle estoit eslevée, et quelle estoit l'amour de celuy qui l'avoit fait eslever. Sur le haut de cette Pyramide, estoit une Figure de cét admirable Cuivre de Corinthe, qui n'estoit desja guere moins celebre en ce temps-là, qu'il le fut depuis apres l'embrasement de cette superbe Ville. De sorte que comme cette Statuë representoit la Renommée, et qu'elle tournoit sur un pivot, selon que les vents tournoient, on eust dit qu'elle n'estoit posée sur cette Pyramide avec sa Trompette à la bouche, que pour annoncer à tout l'Univers, la mort de cette belle Personne qui estoit dans ce Tombeau : cette Trompette estant mesme faite avec un tel artifice, que lors que le vent estoit un peu fort, il en sortoit un son gemissant, et pleintif, qui avoit quelque chose de lugubre. Cette Renommée avoit les aisles desployées, comme si elle eust voulu commencer de voler ; et le bas de sa Robe sembloit estre agité par le vent : si bien qu'ayant une partie des jambes descouvertes, cela donnoit bonne grace à cette Figure, et la destachoit davantage de la pointe de la Pyramide, dont la base magnifique servoit de Tombeau à la belle Personne, que cét illustre Solitaire regrettoit tant. Pour celuy de Menestée il estoit en Dôme, la Voûte en estoit soustenuë par douze Colomnes, entre lesquelles on voyoit sur la Frise, au dessous de la Corniche, ces paroles gravées en Caracteres Grecs.

L'AMOUR ET LA MORT M'ONT BASTY.

Comme Cyrus et Mandane arriverent aupres de ces Tombeaux, ils virent Menestée, qu'Eucrate avoit adverty dés le soir, qui venoit au devant d'eux : mais avec un air si triste et si languissant, qu'il estoit aisé de voir, que le temps ne l'avoit point consolé, de la perte qu'il avoit faite. Il ne laissoit pourtant pas d'avoir la mine haute et noble : ses Habillemens estoient simples, mais propres ; et ce triste Solitaire sembloit plus tost alors un Philosophe melancolique, qu'un Amant desesperé. Dés qu'il fut asses prés de Cyrus, qui aidoit à marcher à Mandane, pour en pouvoir estre entendu ; je rends graces aux Dieux, luy dit il, de ce que la beauté de l'admirable Princesse que je voy, a apris au vainqueur de l'Asie, à respecter les Tombeaux de ceux que l'Amour avoit mis sous son Empire : et de ce qu'au lieu de craindre les ravages d'une Armée victorieuse, je me trouve dans la necessité de remercier le victorieux, de l'honneur qu'il me veut faire, en honnorant de sa presence, les Cendres d'une illustre Morte. Ce n'est pas seulement, repliqua Cyrus, pour honnorer une illustre Morte, que la Princesse a voulu venir icy : mais pour honnorer aussi un illustre Vivant, que je voudrois bien pouvoir retirer du Tombeau qu'il habite. En mon particulier, adjousta Mandane, j'aurois une extréme joye, de pouvoir aporter quelque moderation, à une aussi violente, et aussi longue douleur que la vostre. Comme vous n'en pouvez jamais connoistre la cause, repliqua Menestée, je ne m'estonne pas Madame, que vous ne croiyez point mon mal incurable : cependant je ne laisse pas d'estre sensiblement obligé, à cette generosité bienfaisante, qui vous fait souhaiter que je fusse capable de consolation. Apres cela Menestée, qui craignoit que le Soleil n'incommodast la Princesse Mandane, luy ouvrit un superbe Portique, qui estoit pratiqué dans la Base de la Pyramide, qui de chaque Face en avoit un esgallement magnifique, quoy qu'il n'y en eust qu'un qui s'ouvrist. Mais à peine Mandane et Cyrus, furent-ils entrez dans ce Tombeau, qu'ils furent contraints de dire, qu'il faloit que l'amour de celuy qui l'avoit basty fust bien forte, pour l'avoir obligé à faire une telle Sepulture : en effet ce Tombeau estoit si magnifiquement orné, que les lieux destinez aux plus belles Festes, ne le sont pas davantage. On voyoit au milieu, un Cercueil de Bois incorruptible, couvert de Lames d'or, d'un travail inestimable : et pour marquer que celle dont le Corps y reposoit, avoit esté l'Astre de la beauté dans Heliopolis, on voyoit au dessus de ce Cercueil, un Soleil couchant representé avec des Pierreries, dont les couleurs vives et rougeastres le faisoient presques voir tel qu'il est, lors qu'il est prest de se plonger dans les Flots, et de dérober sa lumiere à la moitié du monde, pour en aller illuminer l'autre. A l'entour de ce mesme Cercueil, on voyoit douze jeunes Amours merveilleusement representez, qui d'une main sembloient essuyer leurs larmes : et qui de l'autre tenoient sur leurs testes de magnifiques Cassolettes, dont s'exhalloient des parfums, qui ressembloient plus à cette douce exhalaison qui sort d'un Jardin plein de Jasmin et d'Orangers, qu'à ceux que l'Art compose si imparfaitement, en comparaison de ceux que la Nature fait toute seule. De plus, cent Lampes de Cristal, estant penduës au haut de la Voûte, avec ordre et proportion, faisoient voir agreablement entre les Pilastres qui soustenoient cette Voûte, douze superbes Niches, dans lesquelles on voyoit douze Figures de Femmes, qui sembloient pleindre et pleurer la perte de celle pour qui ce Tombeau estoit eslevé : et qui par les differens airs de leurs Visages, et par les diverses choses qu'elles tenoient, representoient une partie des vertus de celle qu'elles sembloient regretter : le Sculpteur ayant donné à chacune de ces Figures, une marque si connoissable de la vertu qu'elle representoit, que les moins esclairez les pouvoient connoistre. Mandane ne pouvant donc assez admirer un si beau travail, advoüoit qu'il faloit qu'il y eust quelque chose de Grand dans le coeur d'un Amant aussi fidelle, et aussi magnifique que Menestée : mais pour Cyrus, apres avoir admiré tout ce qui estoit digne d'admiration en ce lieu-là, il s'attacha fortement à considerer cét Amant affligé, qui dés qu'il fut dans ce Tombeau, fut si absolument possedé de sa douleur : que sans regarder presques ny Cyrus, ny Mandane, ny ceux qui les accompagnoient, il se mit à regarder fixement ce Cercueil, soûpirant de temps en temps, avec une amertume de coeur inconcevable. Il arriva mesme que la beauté de Mandane, renouvellant dans son esprit l'Image de celle qu'il avoit perduë, renouvella aussi sa melancolie : de sorte que Cyrus admirant encore plus la douleur de Menestée, que le Tombeau qu'il avoit fait bastir, le regardoit attentivement : joint que dans la violente passion qu'il avoit pour Mandane ; il comprenoit si parfaitement quelle doit estre l'affliction de perdre ce que l'on aime, qu'il s'en faloit peu qu'il ne loüast le desespoir de Menestée, au lieu de le blasmer comme eussent fait ceux qui n'auroient pas eu l'ame possedée d'une ardente passion. Mais pendant que Menestée soûpiroit, et que Cyrus le regardoit soupirer, Mandane s'estant aprochée de ce Cercueil, pour lire quelques Inscriptions qui estoient sur les Lames d'or qui le couvroient, voyant qu'elles estoient en Carrecteres Egyptiens, apella Cyrus pour les luy expliquer : de sorte que ce Prince s'en estant aproché, se mit en effet à luy dire ce que l'amour de Menestée luy avoit fait graver sur ces Lames d'or. Mais comme il voulut aller d'un bout de ce Cerveil à l'autre, il vit de magnifiques Tablettes, au dessus desquelles il vit escrit en gros Carrecteres, et en Langue Capadocienne, A LA PRINCESSE MANDANE. Cyrus n'eut pas plustost veu ces Tablettes, qu'il en changea de couleur : car à peine eut-il jetté les yeux sur ce carractere, qu'il luy sembla qu'il le connoissoit pour estre du Roy de Pont. Si bien que dans le tumulte qui s'esleva dans son esprit, il auroit assurément pris ces Tablettes pour les cacher à Mandane ; si cette Princesse voyant dans ses yeux l'agitation de son ame, n'eust veu presques en mesme temps ce qui la causoit. De sorte que ce Prince s'apercevant par un incarnat qui parut sur le visage de Mandane, qu'elle voyoit ce qu'il avoit veu ; il prit respectueusement ces Tablettes, et les luy presentant, comme c'est à vous Madame, luy dit-il, à qui ces Tablettes s'adressent, c'est aussi à vous à voir ce qu'on veut que vous sçachiez : mais pendant que vous le verrez, vous me permettrez s'il vous plaist de demander à Menestée, en quel lieu est presentement celuy qui a escrit ce que je vous presente ? La Princesse Mandane n'estant pas moins estonnée que Cyrus, le pria de vouloir lire aussi bien qu'elle, ce qu'il y avoit dans ces Tablettes : si bien que les ouvrant, ils se mirent à lire sans que Menestée y prist garde. Il est vray que ce ne fut pas seulement son chagrin qui l'empescha de le remarquer : car come Doralise ne pouvoit croire qu'il pust y avoir une si longue douleur, et une si longue solitude, sans quelque esgarement d'esprit, elle s'estoit mise à luy parler, et avoit engagé dans cette conversation, et le Prince Intapherne ; et Aglatidas ; et Eucrate ; et Martesie : car pour Mazare, ce Tombeau rapellant en sa memoire, la triste vie qu'il avoit menée dans sa Grote, lors qu'il croyoit que Mandane fust morte, il estoit assez occupé a s'entretenir luy mesme sans entretenir les autres ; et pour Anaxaris, il ne l'estoit guere moins que Mazare. De sorte que Mandane et Cyrus, lisant ce que le Roy de Pont avoit escrit dans ces Tablettes, ils y trouverent ces paroles.

C'est trop Madame, c'est trop, que de me poursuivre jusques dans le Tombeau d'une illustre Morte, et de me chasser d'un Azile, que toutes les Loix divines et humaines veulent qui soit inviolable : mais puis que vous le voulez ainsi, il le faut vouloir. Si j'avois pû esperer de vous y voir, sans cét heureux Rival qui vous accompagne, je vous y aurois attenduë, afin d'avoir la gloire d'expirer de douleur et d'amour en vous voyant partir : mais comme c'est bien assez que vous triomphiez de mon coeur, sans qu'il triomphe de moy, je m'esloigne de vous, pour m'esloigner de luy, ne m'estant pas possible de faire autrement, quoy que je luy doive la vie et la liberté. Je le conjure toutesfois (s'il est permis de faire une priere à son Rival, et si je le puis faire sans perdre le respect que je vous dois) de ne s'opposer point à quelque leger sentiment de pitié si vous en estes capable : en considerant qu'apres avoir perdu deux Royaumes pour l'amour de vous seulement, vous me chassez encore d'un Tombeau, que j'avois dessein de partager avec le plus fidelle Amant du monde. De grace Madame, obligez mon Rival, à ne me faire ny suivre, ny chercher : et pour l'y porter plus facilement, faites le souvenir, que si je n'avois pas eu le bon-heur de vous sauver des Flots irritez, qui estoient prests de faire perir la plus belle Princesse du monde, je n'aurois pas aujourd'huy la gloire d'en estre regardé favorablement. Mais helas ! je m'égare dans ma douleur : car apres les traittemens rigoureux que vous m'avez faits, je pense que je ferois mieux d'escrire à mon Rival, pour obtenir une grace de vous, que de vous escrire pour obtenir quelque chose de luy. Quoy qu'il en soit Madame, si vous me faites chercher, pour m'attacher au Char de mon ennemy, vous le ferez inutilement : puis que qui est encore Maistre de son Espée, est encore Maistre de sa vie et de sa liberté. Je ne demande donc plus rien Madame, si ce n'est de croire, que si je vy encore, ce n'est pas avec intention, ny de me consoler, ny de cesser de vous aimer : car je proteste, que tant que je vivray, je seray en droit de soustenir avec justice à tous mes Rivaux, qu'il n'y en a point qui vous aime si ardemment, ny si respectueusement que moy, toute rigoureuse, et toute inexorable que vous m'estes.

LE ROY DE PONT.

Apres la lecture de cette Lettre, qui estoit assez touchante ; pour meriter d'estre leuë sans colere ; Cyrus n'osant presques regarder Mandane, de peur de voir de la compassion dans ses yeux pour les malheurs de son Rival, prit la parole le premier. Pour m'espargner la douleur Madame, luy dit-il, de voir que vous me demandiez une grace pour un tel Rival que le Roy de Pont, je veux prevenir vos prieres : et vous dire qu'en l'estat où sont les choses, je consens volontiers qu'un Roy qui a eu le malheur de perdre deux Royaumes, et de vous perdre vous mesme, n'ait pas encore celuy de tomber sous la puissance de son ennemy, et d'un ennemy encore à qui il croit avoir quelque obligation : mais apres cela Madame, je vous demande du moins la permission, de demander à Menestée, combien ce Prince a esté icy. Quand je ne vous le permettois pas pour l'amour de vous, reprit Mandane, je vous en prierois pour l'amour de moy : estant certain que cette advanture me donne de la curiosité, et mesme de l'inquiettude : car enfin quand je songe que ce fut aupres du Tombeau d'Abradate, que vous rencontrastes le Roy d'Assirie ; et que je considere qu'il s'en est peu falu, que nous n'ayons trouvé le Roy de Pont dans celuy de cette belle Egiptienne, il s'en faut peu aussi que je ne croye que je trouveray des Persecuteurs dans Ecbatane, quand vous m'y aurez conduite. Pourveû qu'ils ne soient pas plus en pouvoir de vous nuire que le Roy de Pont, repliqua Cyrus, il sera aisé de vous garantir de leur violence. Apres cela Mandane s'aprocha de Menestée, qui soustenoit avec autant d'ardeur à Doralise, qu'il y avoit de la foiblesse à se consoler, qu'elle luy soustenoit qu'il y en avoit à ne se consoler pas. Mais la presence de Mandane ayant fait cesser leur dispute, elle se mit à luy monstrer les Tablettes que Cyrus avoit trouvées sur ce Cercueil : et à luy demander où estoit celuy qui avoit escrit ce qui estoit dedans, et s'il le connoissoit bien ? Menestée surpris de voir ces Tablettes, qu'il n'avoit point sçeu qui fussent sur ce Cercueil, fut un instant à revenir de l'estonnement qu'il en avoit : mais apres s'estre determiné â respondre, je vous assure Madame, repliqua-t'il, que je ne connois celuy qui a laissé ces Tablettes dans ce Tombeau, que pour un des hommes du monde qui a le plus de douleur, et le plus d'esprit, et qui paroist mesme avoir le plus de vertu. Mais apres cela Madame, ne m'en demandez pas davantage : car je ne sçay ny sa condition, ny la cause de sa melancolie, ny où il est presentement : joint que quand je le sçaurois, je pense qu'apres vous avoir dit qu'il m'auroit fait promettre de ne le descouvrir pas, vous auriez bien la generosité de ne m'en presser pas davantage. Cyrus connoissant alors par ce que disoit Menestée, qu'il aprehendoit qu'on eust dessein de faire quelque violence à celuy à qui il avoit donné-retraite ; se mit à luy dire d'une maniere à devoir estre creû, qu'il luy engageoit sa parole, que quand mesme celuy qu'il disoit ne connoistre point, seroit dans le Tombeau, qu'il n'avoit pas encore veû, il ne luy seroit fait aucun outrage. De sorte qu'Eucrate entendant ce que Cyrus disoit, s'aprocha, et sans attendre que Menestée respondist ; Seigneur, luy dit-il, comme c'est moy qui ay fait connoistre cét illustre Inconnu à Menestée, il me semble que c'est aussi à moy à vous dire ce que j'en sçay, qui ne vous esclaircira pourtant guere davantage, que ce qu'il vous en a desja dit. Car enfin Seigneur, tout ce que je vous puis dire de celuy dont je ne sçay point le nom, est qu'il y a huit jours que suivant le droit d'hospitalité, qui est fort soigneusement gardé en ce Païs, il vint au Chasteau qui a l'honneur de vous loger presentement, pour me demander retraite : parce qu'ayant esté fort malade, et l'estant mesme encore il ne se sentoit pas en estat de continuer son voyage. Il n'avoit aveque luy qu'un seul homme, qui sembloit plus tost un simple Soldat, qu'un Escuyer : et il me parut si triste, que je luy accorday aveque joye ce qu'il me demandoit : rendant graces aux Dieux, de m'avoir mis en pouvoir d'assister un homme aussi bien fait que celuy-là, et qui me paroissoit aussi affligé. De sorte que le logeant le plus commodément que je pûs, et ayant veû des Fenestres de ce Chasteau, ces deux Tombeaux qui paroissent de si loin, quoy qu'ils ne soient pas en un lieu fort eslevé, il me demanda de qui ils estoient : et je pense que c'est la seule chose pour qui je luy aye veû avoir quelque curiosité : aussi crois-je que c'estoit seulement parce qu'un obier si funeste, avoit quelque raport à la melancolie qu'il paroissoit avoir dans l'ame. Si bien que luy ayant apris la retraite de Menestée, et la vie solitaire qu'il menoit ; il en fut si touché, que quoy qu'il ne pust presques se soustenir, tant il estoit foible, il voulut que je l'amenasse icy, et je le l'y amenay en effet. Mais depuis cela, il y est venü tous les jours : car bien que Menestée eust accoustumé de fuir, toutes sortes de conversations, la melancolie de cét Estranger, le luy rendit plus suportable qu'un autre : joint qu'il entra si fort dans ses sentimens, que Menestée souhaita mesme qu'il le visitast tous les jours, tant qu'il fut chez moy ; et en effet la chose s'est faite ainsi. Mais lors que la nouvelle vint hier, que j'aurois l'honneur de vous recevoir dans ma Maison, il en parut fort esmeu : et se prepara à partir à l'heure mesme, quoy qu'il ne fust pas trop en estat de cela. Cependant je croy que l'agitation qu'il eut d'aprendre que vous deviez venir icy, fut la veritable cause qui fit que deux blessures qu'il disoit avoir reçeuës à la guerre, et qu'il croyoit estre entierement consolidées, se r'ouvrirent : si bien que ne luy estant pas possible alors de s'engager à faire un long chemin, à cause du sang qu'il perdoit ; et ne voulant pas aussi demeurer en un lieu où vous deviez bien tost arriver ; je m'advisay de luy proposer de se venir cacher dans ces Tombeaux, ne prevoyant pas que vous auriez la curiosité de les voir : et en effet il y vint dés qu'on l'eut pensé ; et il y a esté jusques à ce qu'ayant sçeu hier au soir que vous aviez resolu d'y venir, j'en envoyay advertir Menestée, qui vous pourra dire mieux que moy, comment il reçeut cette nouvelle. C'est donc à vous, dit alors Cyrus à Menestée, à nous aprendre ce qui nous reste à sçavoir : et à nous dire encore quelle cause donnoit celuy dont nous parlons, à la crainte qu'il tesmoignoit avoir que je ne le trouvasse icy. Seigneur, reprit Menestée, il dit à Eucrate aussi bien qu'à moy, que s'estant trouvé engagé dans le Parti qui vous estoit opposé, il ne vouloit pas s'exposer à devenir vostre Esclave : mais il nous le dit avec tant de desespoir sur le visage, que je suis assuré qu'estant aussi genereux que vous estes vous ne l'auriez pas enchaisné, si vous l'aviez veû en l'estat où je le vy, quand mesme il auroit esté vostre plus mortel ennemy. Dés qu'il sçeut que la Princesse Mandane viendroit icy, et que vous y viendriez avec elle, il me dit qu'il faloit donc qu'il partist, aussi tost que la Lune qui esclairoit alors seroit couchée, afin de pouvoir s'esloigner sans estre veû. De sorte que feignant à mon advis de vouloir se reposer deux heures, afin d'avoir le temps d'escrire ce qui est dans ces Tablettes, il me demanda pour grace, de pouvoir passer ce temps-là dans ce Tombeau ; luy semblant, me disoit-il, qu'il estoit plus seur que l'autre : et en effet luy ayant fait porter quelques Quarreaux par celuy qui le servoit, pour se pouvoir reposer plus commodément, je l'y laissay jusques à l'heure qu'il m'avoit dit qu'il vouloit partir : si bien que luy ayant apris que la Lune estoit couchée, il se disposa à partir au mesme instant, sans me dire rien des Tablettes qu'il laissoit. Mais enfin Seigneur, il est parti en un estat si déplorable, que j'ay bien connu alors, que sa fuite avoit quelque cause plus pressante, que ce qu'il m'avoit dit : car bien que ses blessures qui s'estoient r'ouvertes le matin, ayent recommencé de seigner, il a voulu partir malgré toutes les prieres que je luy ay faites de ne partir pas, l'assurant que je trouverois moyen de le cacher dans le Tombeau que j'habite. Mais lors que le voyant resolu de s'en aller en un estat si peu propre à faire voyage, et à fuir diligemment, je l'ay pressé de me dire la cause de sa precipitation ; il m'a dit en m'embrassant, et en soupirant tout ensemble, que la mesme passion qui m'enfermoit dans ce Tombeau, l'en faisoit sortir, et qu'il me prioit de croire, que si j'eusse sçeu ses malheurs, je n'eusse pas creû estre le plus malheureux home du monde. Apres cela Seigneur il est monté à cheval avec une peine extréme : et sans estre suivy que de cét homme qui le sert, il a pris un chemin qui est le long du Torrent, malgré l'obscurité de la nuit, et malgré la foiblesse où il estoit : de sorte que selon toutes les aparences, il se sera precipité dans le Torrent ; ou esgaré dans la Forest ; ou tombé mort de foiblesse et de desespoir. Pendant que Menestée parloit ainsi, Mandane tenoit le yeux baissez : ne pouvant s'empescher d'avoir quelques sentimens de pitié, d'estre la cause innocente des malheurs d'un Prince : qui eust esté un des hommes du monde le plus vertueux, s'il ne l'eust point trop aimée, ou que sa passion n'eust pas esté plus forte que sa raison. Cyrus mesme, tout son Rival qu'il estoit, en fut touché de quelque pitié : et il en eust sans doute encore eu davantage, s'il n'eust pas remarqué que Mandane en avoit quelque compassion. Il demeura pourtant dans les bornes qu'il s'estoit prescrites, malgré l'agitation de son coeur : de sorte qu'encore qu'il jugeast bien que s'il eust donné ordre de suivre et de chercher le Roy de Pont, il l'eust pû avoir en sa puissance, il ne le voulut pas faire, et par sa propre generosité ; et parce qu'il creut que Mandane l'en blasmeroit ; et parce qu'il avoit promis à Araminte de retenir une partie de sa vangeance à sa consideration. Si bien que prenant la parole, et l'adressant à Menestée ; quoy que le Roy de Pont que vous avez assisté, luy dit-il, soit un des persecuteurs de la Princesse Mandane, et un de mes plus grands ennemis, puis qu'il est un de mes Rivaux ; je ne laisse pas de vous dire, que je vous louë de l'assistance que vous luy avez renduë : et de vous assurer, que pour faire que l'Azile que vous luy avez donné ne luy soit pas inutile, je ne le feray point suivre : en effet (adjousta Mandane, avec autant de douceur que de generosité) je trouve que dés qu'un ennemy ne nous peut plus nuire, il faut laisser la vangeance de les crimes aux Dieux seulement, et ne s'en mesler plus du tout. Cependant si l'estonnement de Menesté et d'Eucrate fut grand d'aprendre que c'estoit le Roy de Pont qu'ils avoient assisté ; celuy de Mazare, et d'Anaxaris, le fut encore davantage : et celuy d'Intapherne, d'Aglatidas, de Doralise, et de Martesie, ne fut guere moindre. Cét estonnement produisit pourtant des effets differens, dans l'esprit de Mazare et d'Anaxaris : car le premier considerant que s'il n'eust point enlevé Mandane, lors qu'elle estoit à Sinope, le Roy de Pont ne seroit pas reduit au pitoyable estat où il estoit, il en devint plus melancolique : luy semblant mesme que la Princesse Mandane ne pouvoit rapeller le souvenir de son avanture avec le Roy de Pont, sans repasser aussi en sa memoire la tromperie que l'excés de sa passion luy avoit fait faire, et sans l'en accuser encore dans son coeur. Mais pour Anaxaris, il luy passa dans l'esprit un des plus bizarres sentimens, que l'amour ait jamais inspiré : car enfin dans l'esperance qu'il avoit euë que le Roy de Pont seroit peut estre mort de ses blessures, apres s'estre sauvé de Cumes dans une Barque de Pescheur, il eut quelque espece de joye, de voir que Cyrus avoit encore plus d'un Rival qu'il n'avoit pensé. Si bien que sans considerer que le Roy de Pont ne pouvoit estre Rival de Cyrus, sans estre aussi le sien, il pensoit seulement que peutestre tout malheureux qu'il estoit, trouveroit-il encore moyen de faire quelque obstacle à la felicité de Cyrus. De sorte que s'il eut de la douleur de cette avanture, ce fut seulement celle de s'imaginer que peutestre ce malheureux Roy se feroit mourir par une fuitte si precipitée, et ne pourroit plus faire ce qu'il souhaitoit qu'il fist. Pour Intapherne, quoy qu'il eust fort aidé à Arsamone à renverser le Roy de Pont du Thrône, par les belles choses qu'il avoit faites à la Guerre, et qu'ainsi il n'eust nulle liaison avec ce Prince, il ne laissa pas de loüer infiniment Cyrus et Mandane, de la generosité qu'ils avoient, de ne faire point suivre ce malheureux Roy. Cependant, comme cette avanture estoit fort surprenante, elle fit que la conversation fut si longue, qu'avant que Mandane et Cyrus eussent veû le second Tombeau que Menestée habitoit ; qu'ils eussent un peu fait parler cét illustre Solitaire sur sa passion, et sur sa douleur ; qu'ils fussent retournez au Chasteau ; et qu'ils eussent disné ; il estoit si tard, qu'il fut resolu qu'on passeroit le reste de la journée en ce lieu là, et qu'on ne partiroit que le lendemain. Mais pendant que Cyrus fut quelque temps occupé a donner divers ordres sur la marche des Troupes, et sur la route qu'il vouloit qu'on tinst en aprochant de Capadoce ; Mandane ayant apellé Martesie dans un Cabinet qui estoit à la Chambre où on l'avoit logée, se mit à luy parler de l'avanture qui luy venoit d'arriver. Sans mentir Martesie, luy dit-elle, je suis reservée à d'estranges choses : car enfin ne diroit-on pas que les Dieux ont entrepris de m'oster la consolation de pouvoir haïr tous ceux qui m'ont outragée, et de me priver du plaisir de m'en voir vanger ? En effet, poursuivit cette Princesse, si l'examine les choses passées, vous verrez que j'ay raison de parler comme je fais. Si je regarde le Roy d'Assirie, Mazare, et le Roy de Pont, comme des Princes qui m'ont enlevée, et qui ont causé tous les malheurs de ma vie, ne dois-je pas penser que les Dieux ne sçauroient trouver mauvais que je les haïsse, et que je m'en vange ? Cependant ces mesmes Dieux font que j'aprens des choses d'eux, capables d'amoindrir ma haine : et qui ne semblent pas me permettre de pouvoir innocemment souhaiter leur perte. Car que n'ay je point apris du desespoir et du repentir de Mazare, lors qu'il me croyoit morte ? que n'ay je point sçeu par Orcame, de la puissante et violente passion que le Roy d'Assirie a pour moy ? et que ne viens-je point d'aprendre par Menestée, de celle qu'a tousjours dans le coeur un Prince à qui je dois la vie, aussi bien que celle de Cyrus, et â qui je couste deux Royaumes ? En verité Martesie, adjousta t'elle, je ne pense pas qu'il soit jamais arrivé, que trois aussi Grands Princes que ceux que je nomme, se soient trouvez capables d'une aussi grande injustice que celle qu'ils ont euë en m'enlevant, et se soient trouvez en mesme temps aussi dignes de pitié. Ce que je trouve de plus admirable, reprit Martesie, et mesme de plus glorieux pour vous, c'est Madame qu'il n'y a pas un de ces Princes qui n'eust pu estre digne de vous posseder, s'il ne s'en fust pas rendu indigne par un injuste enlevement : et si les Dieux n'eussent pas fait naistre en leur Siecle, un Prince qui a plus de Grandes qualitez tout seul, qu'ils n'en ont tous trois ensemble, et de qui la respectueuse passion, ne vous a jamais donné aucun sujet de pleinte. Il est vray, reprit Mandane, que je serois fort ingrate, et par consequent fort injuste, si je n'avois pas pour Cyrus, toute l'estime, toute la reconnoissance, et toute l'amitié dont je suis capable : et si je ne m'estimois pas heureuse de regner sur le coeur d'un homme, que les Dieux ont jugé digne de regner sur toute l'Asie. Comme cette Princesse achevoit de prononcer ces paroles, Cyrus qui avoit achevé de donner ses ordres, entra au lieu où elle estoit : mais à peine le vit elle, qu'elle rougit comme si elle eust eu peur qu'il eust entendu ce qu'elle venoit de dire. De sorte que Cyrus s'en estant aperçeu, chercha à donner une cause à cét agreable incarnat, qui faisoit un si bel effet sur l'esclatante blancheur du beau teint de Mandane : car comme il n'est point d'actions indiffererentes en la Personne aimée, il eut quelque esmotion de celle qui paroissoit sur le Visage de la Princesse qu'il adoroit. Si bien que ne pouvant s'empescher de luy en dire quelque chose ; quoy que cette agreable rougeur qui vient de m'aparoistre, luy dit-il, semble donner un nouvel esclat à vostre beauté, je ne laisse pas Madame, d'en avoir quelque inquietude : par la crainte que j'ay de l'avoir causée, en vous interrompant mal à propos. Je pourrois peutestre si je le voulois, (reprit Mandane en soûriant, et en rougissant encore davantage) tomber d'accord de la moitié de ce que vous venez de dire, et vous l'advoüer mesme sans vous desobliger : mais comme l'injuste soubçon que vous avez eu de m'avoir interrompuë mal à propos, merite quelque punition, vous n'en sçaurez pas davantage. Si vous sçaviez Madame, repliqua Cyrus, quel suplice est celuy de ne sçavoir point ce qui se passe dans le coeur d'une Personne qu'on adore, quand on s'est mis dans la fantaisie de le sçavoir, vous trouveriez sans doute, que la punition que vous me donnez est plus grande que le crime dont vous m'accusez : car enfin il faut que je vous advouë ma foiblesse, en vous assurant qu'il est peu de chose que je ne fisse, pour sçavoir bien precisément ce qui vous a fait rougir. Je sçay bien, adjousta-t'il, que cette bizarre curiosité, est une de ces folies qu'on reproche à la passion qui me possede ; mais apres tout je la trouve bien fondée. En effet, poursuivit-il en soûriant, puis qu'il est permis à la Guerre d'avoir des Espions dans une Place qu'on veut prendre, il doit ce me semble bien aussi estre permis, de tascher d'en avoir dans un coeur qu'on veut conquester : et d'essayer de faire en sorte qu'il ne s'y passe rien dont on n'ait quelque connoissance. Comme on n'employe des Espions, reprit Mandane, que pour sçavoir ce qui se passe chez ses Ennemis, vous n'en avez point de besoin, pour sçavoir ce qui se passe dans mon coeur, puis que la Guerre n'est pas declarée entre nous. Quoy qu'il en soit Madame, reprit Cyrus, je puis vous assurer, qu'on a quelquesfois bien plus de curiosité de sçavoir ce que pense une Personne qu'on aime, que d'aprendre les desseins des Ennemis qu'on doit combatre, quelques redoutables qu'ils soient : et en mon particulier, j'aimerois mieux avoir un Espion bien fidelle dans vostre coeur, que d'en avoir plusieurs aupres du Roy d'Assirie, ny aupres du Roy de Pont, quand mesme ils seroient Maistres de Babilone, ou de Sardis, et qu'ils auroient des Troupes pour s'y deffendre. Ne pensez pourtant pas Madame, poursuivit-il, que cette curiosité ait nul panchant à la jalousie ; ny que je sois de ces Amans qui cherchent avec un foin estrange, ce qu'il ne veulent pas trouver : mais c'est Madame, puis qu'il vous le faut advoüer, qu'il y a une notable difference, entre un sentiment d'estime qu'on exprime par des paroles, quelques obligeantes qu'elles soient, et un de ces sentimens cachez, dont on se fait presques un secret à soy mesme, et que les autres ne sçavent jamais qu'en les devinant. Ne trouvez donc pas estrange Madame, si encore que je n'aye pas l'audace de penser, que vous pensiez rien à mon avantage, que vous ne me faciez l'honneur de me dire ; je ne laisse pas de desirer de pouvoir penetrer jusques dans le fonds de vostre coeur. Joint que dans la haute estime que j'ay pour vous, je suis persuadé qu'il s'y passe de si belles choses, que c'est desirer de voir toutes les vertus ensemble, que de souhaiter comme je fais de voir vostre coeur à descouvert, et d'y connoistre tous vos sentimens ; toutes vos pensées ; et mesme tous vos desirs. Pour satisfaire une partie de vostre curiosité (repliqua Mandane, afin de destourner cette conversation) je vous diray que je souhaiterois estrangement de sçavoir tout ce qu'a pensé Menestée, depuis dix-huit ans qu'il regarde le Tomberu de cette belle Personne qu'il aimoit, et qu'il a perduë. Ha Madame, s'escria Cyrus, en feignant de vouloir satisfaire ma curiosité, vous ne me dites rien de ce que je voudrois sçavoir ! Cependant, adjousta-t'il, ce n'est pas à moy â vous prescrire des Loix : c'est pourquoy puis que vous ne voulez pas que je penetre plus avant dans vostre ame, et que vous aimez mieux que je vous parle de Menestée que de vous, ny de moy, je vous diray que je n'ay pas beaucoup de peine à conçevoir ce qu'il pense depuis dix-huit ans, puis qu'il est vray que l'amour et la douleur jointes ensemble, sont deux sources inespuisables de pensées, s'il est permis de parler ainsi, pour exprimer cette multitude de sentimens, qui naissent en foule dans un esprit amoureux et affligé, et qui l'occupent obsolument tant que sa passion et sa douleur subsistent. Mais ce qui m'estonne, est qu'il ait pû vivre fi, long temps, apres avoir veû mourir la Personne qu'il aimoit : car enfin Madame, sans exagerer la douleur que j'eus à Sinope, lors que j'eus lieu de craindre que vous n'eussiez esté noyée ; je puis vous protester sans mensonge, que lors que je sçeus que vous estiez vivante, je n'avois pas encore un jour à vivre. Je vous suis bien redevable, repliqua Mandane, d'avoir eu une douleur si obligeante : quoy que je ne veüille pas croire qu'elle ait esté si violente que vous la representez, de peur d'avoir à me reprocher d'estre ingrate. Cependant (poursuivit elle sans luy donner loisir de l'interrompre) je tombe d'accord aveque vous, que la plus sensible douleur de toutes les douleurs est celle de voir mourir ce qu'on aime : et je suis il fortement persuadée de cette verité, que toutes les fois que je m'imagine, qu'il faut d'une necessité absoluë, que j'aprenne un jour la mort des Personnes que j'aime, ou qu'ils aprennent la mienne, j'en deviens si melancolique, que je ne me connois plus. Ha Madame, s'escria Cyrus, quelle funeste Image faites vous passer de vostre esprit dans le mien ! je vous en demande pardon, luy repliqua-t'elle, et je pense mesme que vous estes obligé de me l'accorder : car puis que je ne puis songer sans douleur, qu'il faut que vous apreniez un jour ma mort, ou que j'aprenne la vostre, c'est ce me semble une marque d'amitié, qui merite que vous me pardonniez le mal que je vous ay fait de vous entretenir d'une chose si funeste. Ce que vous me dites est si obligeant, reprit Cyrus, que je devrois vous en rendre mille graces : mais apres tout Madame, je pense que je ne vous pardonneray d'aujourd'huy le mal que vous m'avez fait, en supposant que je puis aprendre vostre mort. A peine Cyrus eut il achevé de prononcer ces paroles, qu'Eucrate vint l'advertir qu'il y avoit un homme de qualité de Phocée, nommé Thryteme, que le Fils de Menestée avoit envoyé vers son Pere, qui demandoit à luy parler, et qui estoit arrivé un moment apres qu'il estoit sorty du Tombeau de la belle Egiptienne : adjoustant qu'il estoit accompagné de deux Etrangers, dont on ne connoissoit ny l'habillement ny le langage. Comme Mandane jugea bien que cét homme ne pouvoit avoir rien à dire à Cyrus, que sa presence pûst empescher de luy aprendre, elle pria ce Prince d'escouter Thryteme devant elle : de sorte que Cyrus ayant ordonné à Eucrate de le faire entrer, et Eucrate luy ayant obeï, Thryteme suivy de ces Estrangers qui l'accompagnoient, entra dans la Chambre de Mandane, qu'il salüa avec un profond respect, aussi bien que Cyrus : apres quoy luy ayant presenté une Lettre de celuy qui l'envoyoit, qui n'estoit que de creance, il prit la parole en ces termes. Seigneur, luy dit-il en Grec, je suis envoyé vers vous de la part d'un Prince, dont vous pouvez faire la bonne ou la mauvaise Fortune : mais comme il a eu le malheur d'estre engagé dans un Party qui vous estoit opposé, et d'estre contraint de conserver sa liberté, en abandonnant sa Partie à vos Armes victorieuses, et en ayant recours à la fuite ; je ne sçay Seigneur, si l'esperance qu'il a conçeuë de n'estre pas refusé, est bien fondée : mais tousjours sçay-je de certitude, que le Prince Menestée son Pere, à qui je viens de parler, est si charmé de vostre generosité, qu'il ne doute point du tout que je n'obtienue ce que j'ay à vous demander. Pour vous tesmoigner, repliqua Cyrus, que j'ay toutes les dispositions necessaires, à ne refuser rien à un Prince du merite de celuy qui vous envoye ; je ne veux pas me servir du droit des Vainqueurs, qui ne donnent plus à leurs ennemis vaincus, les noms des Païs qu'ils ont conquestez sur eux. Au contraire, quoy que Peranius n'ait jamais esté apellé Prince de Phocée, parce que celuy qui luy en a laissé le droit, n'a peri que depuis son esloignement, je veux l'appeller ainsi le premier : et vous prier aussi de ne le nommer pas autrement : car enfin apres les choses que le Prince Thrasybule m'a dites de sa vertu et de sa valeur, je ne puis me resoudre à le traiter moins favorablement que tant d'autres, qui ne le meritoient pas mieux que luy. Ha Seigneur, repliqua Thryteme, je n'ay plus rien à vous demander ! car puis que vous reconnoissez en presence de ces Estrangers, Peranius pour Prince, et pour Prince de Phocée, vous faites tout ce que j'avois ordre de vous suplier de faire : et vous le rendez le plus heureux Prince du monde, si toutesfois il est permis d'apeller ainsi, un homme qui n'a pas la gloire d'estre particulierement connu du plus Grand Prince de la Terre. Comme ce que Thryteme disoit, surprenoit esgallement Mandane et Cyrus, et qu'ils voyoient de la joye sur le visage d'un de ces Estrangers, qui accompagnoient Thryteme, et de la douleur dans les yeux de l'autre, ils eurent une fort grande curiosité de sçavoir la cause de cette avanture. De sorte que Mandane prenant la parole, et parlant aussi agreablement Grec, que si ç'eust esté sa Langue naturelle, elle demanda obligeamment à Thryteme, l'explication de ce qu'elle n'entendoit pas, et la veritable cause de son voyage. Cyrus adjousta à cette curiosité, celle de sçavoir où estoit le Prince de Phocée : le priant de luy dire encore tout ce qu'il avoit fait despuis qu'il avoit esté esleu Chef de cette Trouppe fugitive ; qui estoient ces Estrangers dont il ne connoissoit point l'Habillement ; quel interest ils pouvoient avoir à la condition du Prince de Phocée ; et comment il estoit possible que trois ou quatre paroles avantageuses qu'il venoit de dire en sa faveur, peussent le rendre heureux ? Ce que vous me demandez Seigneur, reprit Thryteme, n'est pas une chose que je puisse vous aprendre en peu de mots, nô plus que ce que la Princesse Mandane veut sçavoir : mais quand mesme vous auriez la bonté et le loisir d'escouter le recit d'une advanture aussi extraordinaire, qu'est celle du Prince de Phocée, (puis qu'il vous plaist que je luy donne son veritable nom) il faudroit encore Seigneur, que je vous demandasse auparavant une grace en mon particulier ; qui est celle de vouloir employer vos persuasions, et vostre authorité, à obliger le Prince Menestée de quitter le Tombeau qu'il habite, et de se laisser conduire à un lieu, où par les paroles que vous venez de dire, vous establissez une nouvelle Domination au Prince son Fils. Plus vous me parlez, repliqua Cyrus, moins je vous entends, et plus vous me donnez de curiosité c'est pourquoy, connoissant que la Princesse en a pour le moins autant que j'en ay, je vous declare que je ne vous accorderay rien, si vous ne m'accordez la grace de luy dire toute la vie du Prince qui vous envoye. Mais comme il ne seroit pas juste, de vous obliger à faire peutestre une longue Narration sans vous estre reposé, je prie Eucrate d'avoir foin de vous, et de ceux qui vous accompagnent : et de vous ramener icy vers le soir, que la Princesse passera sans doute fort agreablement, si vous ne la refusez pas. Il importe tant au Prince qui m'envoye, repliqua Thryteme, que vous ne le refusiez point, que je le servirois mal, si je vous refusois de vous aprendre une advanture qui luy est infiniment glorieuse : c'est pourquoy Seigneur, je vous obeïray quand il vous plaira. Apres cela, Cyrus et Mandane luy ayant dit encore plusieurs choses obligeantes, il se retira, suivy des Estrangers qui l'accompagnoient ; qu'on voyoit bien qui entendoient parfaitement ce qu'on disoit, mais qu'on connoissoit bien aussi, qui ne sçavoient pas assez le Grec, pour l'oser parler devant un Prince et une Princesse, qui le parloient si admirablement. Comme Thryteme fut sorty de la Chambre de Mandane, Mazare, Myrsile, Artamas, Andramite, et plusieurs autres y entrerent : qui ne pouvant assez s'estonner de la nouveauté de l'Habillement de ces Estrangers qu'ils avoient rencontrez, demanderent à Cyrus d'où ils estoient ? Pour moy (dit Artamas, apres que Cyrus eut respondu qu'il ne le sçavoit pas encore) je pensois qu'il faudroit que vostre valeur mist bien tost des bornes à vos Conquestes, parce qu'elle ne trouveroit plus rien à conquerir : mais à ce que je voy, il y a encore des Peuples que le vainqueur de l'Asie ne connoist pas. Comme nous n'avons combatu, reprit modestement Cyrus, que pour la liberté de la Princesse, nous avons mis des bornes à nos Conquestes en la delivrant : si ce n'estoit, adjousta-t'il galamment, qu'il luy prist fantaisie d'obliger tant de braves Gens qui l'ont delivrée, à faire rendre justice à son merite, en la faisant Reine de toute la Terre : ou qu'elle voulust seulement se faire de nouveaux Sujets, de ces Estrangers que nous ne connoissons pas, et que vous venez de voir. Je vous assure, repliqua Mandane, que quoy que je vous croye digne d'estre Maistre de tout le Monde, et que je vous croye mesme capable de le conquerir ; vostre vie et celle de tant de Grands Princes qui vous ont aidé à vaincre, m'est si chere, que si vous ne faites jamais la Guerre que pour satisfaire mon ambition, vous serez tousjours en paix. Pendant que Mandane parloit ainsi, Doralise et Pherenice, qui avoient joint Martesie, et qui parloient à Andramite en un coin de la Chambre qui n'estoit pas grande, entendoient ce que disoient Cyrus et Mandane : de sorte que Doralise qui trouvoit je ne sçay quoy de Barbare, à l'air de ces Estrangers dont on parloit, se mit à dire à Andramite, qui s'estoit aproché d'elle, que la Princesse avoit raison, de ne vouloir pas de pareils Sujets. En suitte de quoy, elle se mit à despeindre si plaisamment, l'air, la mine, la reverence, et l'Habillement de ces deux Hommes ; que quoy qu'il y eust quelque injustice à l'agreable raillerie qu'elle en faisoit, ceux qui l'entendoient ne laissoient pas d'y prendre un fort grand plaisir : si bien que Martesie, Pherenice, et Andramite, en rioient de fort bon coeur : Mais ce qu'il y eut de rare en cette rencontre, fut que Mandane qui avoit l'esprit merveilleusement penetrant, devina la verité : et s'imagina en effet que Doralise avoit trouvé matiere de se divertir, en voyant ces Estrangers, quoy qu'ils fussent magnifiques, et mesme bien faits. C'est pourquoy voulant donner une marque de sa bonté, et trouver un sujet de conversation qui la desgageast des loüanges qu'on avoit commencé de luy donner ; elle dit ce qu'elle pensoit à Cyrus et à Myrsile : qui estant toûjours bien aise d'avoir occasion d'ouïr parler Doralise, suplia la Princesse en soûriant, de la vouloir corriger d'une partie de ses injustices. De sorte que Mandane voulant accorder à Myrsile ce qu'il luy demandoit, fit aprocher Doralise : et luy adressant la parole, n'est-il pas vray, luy dit elle, que ce qui faisoit rire Pherenice, Martesie, et Andramite, lors que vous leur parliez, estoit que vous leur faisiez une Peinture plaisante de ces Estrangers qui viennent de sortir d'icy ? Je vous assure Madame, reprit elle, que je ne merite pas grande loüange, d'avoir si facilement excité la joye dans leur esprit : puis que ces Estrangers sont si plaisans à voir, qu'il ne faut que s'en souvenir pour avoir envie de rire. Sans mentir, repliqua Mandane, vous estes une malicieuse Personne : car enfin comme me ils n'ont point parlé ; qu'ils sont magnifiques qu'ils sont mesme assez bienfaits ; vous ne leur pouvez reprocher que la forme de leur Habillement, et je ne sçay quel air qui est different de celuy des Gens que vous voyez tous les jours. De sorte, que comme ils vous trouvent sans doute aussi differente des Dames qu'ils ont accoustmé de voir, que vous les trouvez differens des hommes que vous voyez, il peut estre que toute aimable que nous estes, ils pensent de vous ce que vous pensez d'eux. Je vous assure Madame, repliqua-t'elle en riant, que si je les divertis autant qu'ils me divertissent, nous nous avons beaucoup d'obligation l'un à l'autre, de nous faire passer le temps si agreablement. Ha Doralise, s'escria Cyrus en soûriant, vous me faites la plus grande frayeur du monde, de parler comme vous parlez ! en effet, poursuivit-il, comme je suis nay en Perse, et que vous estes née à Sardis, je puis dire que ces Estrangers ne vous ont pas deû paroistre plus Estrangers que moy, la premiere fois que vous m'avez veû : c'est pourquoy je vous conjure de me dire serieusement, combien il y a que vos yeux sont acoustumez à me voir. Ha Seigneur (reprit elle, avec cette vivacité d'esprit qui luy estoit si naturelle) les Conquerans comme vous, ne sont Estrangers en nulle part : et je pense pouvoir dire, qu'apres avoir assujetty tant de Royaumes, vous n'estes pas plus de Persepolis, que de Babilone, de Sardis, d'Ecbatane, d'Artaxate, de Suse, de Themiscire, et de Cumes : et qu'ainsi je croy pouvoir assurer, que vous estes du Païs de tout le monde, mais que tout le monde n'est pas du vostre. Quoy que vous vous soyez tirée avec beaucoup d'esprit d'un pas assez difficile, reprit Mandane en soûriant : je ne laisse pas d'entreprendre de vous persuader, que c'est n'avoir pas assez de bonté, que de manquer d'indulgence pour les Estrangers : car quoy que je voulusse, si je suivois mon inclination, qu'on excusast toutes sortes de Personnes ; neantmoins pour ne rendre pas inutile, cette agreable Critique qui vous fait remarquer si judicieusement, et si finement, les plus petits deffauts d'autruy ; je vous abandonne tous les Gens de vostre Patrie, et de vostre connoissance. Mais pour ces Estrangers qui vous ont tant fait rire, je les prends en ma protection : et je vous declare de plus, que s'il vient des Ethiopiens, des Indiens, ou des Scithes à Ecbatane, quand nous y serons, je les deffendray contre vous, avec une fermeté estrange : car je vous advouë que je ne puis souffrir cette espece d'injustice, quoy qu'elle soit presque universelle. Mais Madame, reprit Doralise, souffrez s'il vous plaist, avec tout le respect que je vous dois, que je tasche de me justifier, en examinant un peu la chose en elle mesme. Je le veux bien, dit Mandane, estant bien assurée que quelque esprit que vous ayez, vous aurez peine à prouver qu'il n'y ait pas quelque inhumanité à railler d'un Etranger, seulement parce qu'il est estranger. Pour moy ; dit Cyrus, je suis de l'opinion de la Princesse : cette opinion est si equitable, adjousta Mazare, qu'il ne semble pas qu'on en puisse avoir d'autre. Si je parlois fins interest, dit alors le Prince Myrsile en regardant Mazare, je dirois sans doute comme vous, que la Princesse a raison : mais comme je ne suis pas Estranger à Doralise, je craindrois si fort, que si on l'obligeoit à faire la Paix avec les Estrangers, elle ne me declarast la Guerre, que je n'ose me declarer contre elle en cette occasion. Pour moy, adjousta Artamas, qui ay une raison contraire à la vostre, puis que je ne suis pas du Païs de Doralise, il faudroit tousjours que je me rangeasse par interest du Party de la Princesse, quand mesme la raison n'en seroit pas ; jugez donc ce que je dois faire, puis que son Party est celuy de la Justice et de la bonté. A ce que je voy, reprit Doralise sans s'estonner, vous m'avez mise en estat, de ne pouvoir manquer de sortir de cette dispute avec honneur : car il y a tant de Gens illustres contre moy, que si je suis vaincuë, je le seray sans honte ; et si je ne le suis pas, j'auray plus de gloire que personne n'en a jamais eu, puis que personne n'a jamais vaincu quelques-uns de ceux que j'auray surmontez. Mais encore, dit Mandane, que pouvez vous dire pour excuser l'injustice dont je vous accuse ? car enfin n'est-il pas vray que celuy qui est né à Athenes, ne peut pas estre né à Babilone ? et n'est-il pas vray encore, que non seulement chaque Nation, et chaque Royaume, a ses coustumes particulieres, mais que mesme chaque Province, et chaque Ville, a ses bien-seances differentes ? soit pour les habillemens pour les ceremoniez ; pour les civilitez ; pour la grace du corps ; et pour toutes ce petites choses exterieures qui frapent les yeux, et qui ne tiennent point du tout, ny à l'ame, ny à l'esprit. Je l'advouë Madame, repliqua Doraise, mais j'advouë en mesme temps, que c'est cette difference, qui par sa nouveauté, et par sa bizarrerie, me surprend, et me divertit, sans que pour cela je face injustice à cét Estranger qui sert à mon divertissement : puis que je luy donne la mesme liberté que je prends, et que sans me soucier de ce qu'il pense de moy, je pensez de luy ce que je veux. Mais vous n'en pensez pas equitablement, reprit Mandane, si vous le blasmez de ce qu'il est aussi bien habillé à la mode de son Païs, que vous l'estes à celle du vostre, quoy qu'elle ne vous plaise pas. Je ne l'en blasme pas aussi en son particulier, repliqua Doralise, mais je blasme toute sa Nation en general : vous estes encore plus injuste que je ne pensois, reprit Cyrus en riant, de railler de trois ou quatre cens mille hommes â la fois, parce qu'il y en a un ou deux qui ne vous plaisent point. De plus, adjousta Mandane, n'est-ce pas estre déraisonnable, de vouloir qu'un Egiptien soit Persan, lors qu'il sera à Persepolis ; qu'un Persan soit Egiptien quand il sera à Memphis ; et que se changeant de Ville en Ville, il face ce qu'on dit que fait cét Animal qui prend toutes les couleurs sur quoy il passe ? car Doralise, il faut sans doute que vous veüeilliez que cela soit ainsi. Ce que je veux Madame, reprit-elle, est qu'un Estranger se conforme en effet autant qu'il peut, aux coustumes des Païs où il est : et qu'il ne surprenne pas les yeux par ces habillemens bizarres, où l'on n'est point accoustumé, si ce n'est en quelque magnifique Entrée, où il soit meslé dans une grande Troupe. Je veux encore qu'il parle peu, s'il n'est assuré de parler bien : je veux de plus qu'il se contente de paroistre liberal, et magnifique, sans pretendre de passer pour poly, ny pour Galant : puis qu'il est vray que la politesse, et la galanterie, sont des choses de mode et d'usage, et qui ont leur bien-seance particuliere en chaque Nation, dont un Estranger n'est guere souvent capable hors de son Païs. Mais outre ce que je viens de dire, je veux plus que toutes choses, qu'il me laisse la liberté de rire innocemment de tout ce qu'il pourra faire, ou dire, qui choquera mes yeux, mon imagination, ou mon esprit. Car enfin Madame, je puis vous assurer, que quand il ne me la laisseroit point, je ne laisserois pas de la prendre : et je le ferois d'autant plustost, que je le ferois sans l'offencer : estant certain qu'il y a une notable difference, entre la raillerie qu'on fait d'un homme de son Païs, et celle qu'on fait d'un Estranger, pourveû qu'on ne raille de luy, que de ces sortes de choses, qui sont particulieres à sa Nation : puis qu'il est vray que la premiere a presques tousjours de la malice, et qu'il n'arrive presques jamais, qu'on estime beaucoup ceux qui nous donnent souvent sujet de nous divertir à leur despens. Mais pour l'autre, Madame, je vous proteste que cela ne destruit point du tout dans mon esprit, les Estrangers qui me donnent sujet de rire : car encore que ces deux Hommes que j'ay veûs aujourd'huy, m'ayent fort divertie, je ne laisse pas de croire qu'ils peuvent estre fort honnestes Gens, et mesme fort Galans en leur Païs : ainsi n'attaquant ny leur esprit, n'y leur probité, ny leur courage, il ne me semble pas que je sois aussi criminelle que vous me le faites. En effet Madame, poursuivit-elle, si on examine bien, de quelle nature est le rire qui me surprend en ces occasions, on trouvera qu'il n'est pas si malicieux que celuy dont presque tout le monde se trouve capable, lors qu'à quelque Course de chevaux, on voit quelquesfois le cheval du meilleur de ses Amis, broncher lourdement, et le renverser par terre : car enfin, il y a bien plus de malignité à rire de ces sortes de choses, qui font tres souvent un grand mal, et un grand despit à ceux à qui elles arrivent, que de se divertir comme je fais, d'un Habillement bizarre ; d'une reverence contrainte ; ou d'un mot mal prononcé. Cependant vous sçavez Madame, avec quelle inhumanité on rit de semblables accidens : et je ne sçay si toute sage et toute pitoyable que vous estes, vous n'en avez jamais eu d'envie en pareille rencontre. Doralise dit cela d'une maniere si plaisante, que Mandane et tous ceux qui estoient aupres d'elle, ne purent s'empescher d'en rire : et d'advoüer en mesme temps qu'elle meritoit qu'on luy abandonnast non seulement tous les Estrangers, mais tous ceux qu'elle connoissoit : et pour vous tesmoigner, luy dit Cyrus, que je pense ce que je dis, je vous donne droit de me reprendre de tout ce qu'il vous plaira, et de vous divertir à mes despens, quand vous en trouverez l'occasion. Si je ne me devois jamais divertir, reprit elle, que lors que vous m'en donneriez sujet, je n'aurois qu'à me preparer à m'ennuyer toute ma vie : mais Seigneur, adjousta-t'elle en riant, puis que vous avez la bonté de m'abandonner ces deux Estrangers, je n'en veux pas davantage, pour ne m'ennuyer de huit jours. Apres cela toute la Compagnie tomba pourtant d'accord, qu'il y avoit beaucoup d'injustice, à n'avoir pas beaucoup d'indulgence pour les Estrangers ; et à faire passer quelquesfois les bien-seances de leurs Païs pour des incivilitez, ou pour des marques de deffaut d'esprit : concluant tout d'une voix, que puis qu'on pouvoit estre fort peu honneste homme, quoy qu'on fust admirablement habille ; qu'on fist bien la reverence à la mode de son Païs ; et qu'on eust l'accent de la Cour extrémement pur ; il pourroit estre aussi qu'un Estranger qui n'auroit rien de toutes ces petites choses, qui ne changent ny le coeur, ny l'esprit, ne laisseroit pas de pouvoir meriter beaucoup d'estime, et beaucoup de loüange, quoy que son habillement parust bizarre ; que se reverence fust contrainte ; et que son accent fust mauvais ; et qu'ainsi il faloit tousjours faire grace aux Estrangers, de tout ce qu'ils ne pouvoient pas aquerir facilement : et se donner la peine de chercher dans leur esprit, et dans leur ame, leurs bonnes qualitez, ou leurs deffauts, pour en pouvoir juger avec equité. En suitte de quoy, la conversation ayant changé d'objet, et estant encore arrivé beaucoup de monde, elle dura jusques à l'heure du souper, que toute cette foule de Princes, et d'honnestes Gens suivirent Cyrus, qui laissa la Princesse Mandane dans la liberté de manger en particulier. Mais à peine ce Prince sçeut-il qu'elle estoit hors de Table, que prenant Thryteme, qu'il avoit fait souper aveque luy, aussi bien que les Estrangers qui l'avoient accompagné, il le somma de sa promesse, et le mena à l'Apartement de Mandane : laissant ceux qui estoient venus aveque luy en la compagnie d'Eucrate, parce que Thryteme fit connoistre à Cyrus qu'il avoit beaucoup de choses à dire, qu'il seroit bien aise qu'un de ces deux Estrangers n'entendist pas : apres quoy allant à l'Apartement de Mandane, ils la trouverent qui les attendoit, avec toute la curiosité necessaire, pour donner de l'attention au recit que Thryteme luy devoit faire, et avec beaucoup de disposition à croire qu'il la satisferoit agreablement. Comme Cyrus sçavoit bien qu'on n'aime pas trop à faire une longue narration devant beaucoup de monde, il n'avoit mené personne chez Mandane : de sorte qu'à la reserve de Doralise, de Martesie, et d'Anaxaris, qui furent soufferts dans la Chambre de cette Princesse, il n'y eut que Mandane, et Cyrus, qui entendissent le recit que leur fit Thryteme ; qu'il commença en ces termes, aussi tost que les premiers Complimens furent faits, et que chacun eut pris sa place.

Histoire de Péranius et de Cléonisbe : émigration des Phocéens


HISTOIRE DE PERANIUS PRINCE DE PHOCEE, ET DE LA PRINCESSE CLEONIBE

Comme il importe extrémement au Prince dont j'ay à vous entretenir, que vous connoissiez aussi parfaitement ses bonnes qualitez que sa vie, je vous demande la permission, Madame, aussi bien qu'à l'invincible Prince qui m'escoute, de vous faire connoistre celuy dont vous voulez sçavoir les avantures. Car puis que pour son interest, et pour sa gloire, je me suis resolu à vous raconter une partie de ses glorieuses actions, il faut que je trahisse une de ses vertus, pour vous faire paroistre toutes les autres : et que sans me souvenir de sa modestie, je vous parle de son Grand coeur ; de son esprit ; de sa generosité ; de sa probité ; et de toutes les autres qualitez esclatantes de son ame et de sa personne. Je vous diray donc Madame, puis que vostre silence semble m'accorder ce que je vous demande, que le Prince de Phocée, est veritablement digne d'estre descendu de cét illustre Grec, qui formant une Colonie des plus braves Gens de la Phocide, passa en Asie ; et y fonda la Ville de Phocée, dont tous ses descendans ont jouï paisiblement, et aveque gloire, jusques à ce que les Armes victorieuses de Cyrus l'ayant assujettie, et en ayant chassé un Prince, Oncle de celuy dont je parle, dont l'injuste violence l'avoit rendu indigne d'avoir un tel Neveu. Mais Madame, sans chercher parmy le Phocences, de quoy loüer l'illustre Prince dont j'ay à vous raconter la vie, il faut que je vous aprenne qu'il est nay avec toutes les inclinations Grandes, et nobles ; et que je ne croy pas que la Grece, qui a donné tant de Grands hommes au monde, en ait eu un dont le coeur ait esté plus heroïque. Comme il est né d'un Pere, qui a d'excellentes qualitez, il eut un soin extréme de l'education de son Fils : de sorte que ne se contentant pas de celle qu'il eust pû luy faire donner à Phocée, il voulut qu'il allast à Athenes, pour y aprendre toutes les choses necessaires à un homme de sa condition ; et à un homme encore dont l'inclination guerriere, sembloit dés sa plus tendre enfance, le devoir porter à de Grandes choses : et il le voulut d'autant plustost, que ne voulant pas quitter son Tombeau, qu'il a choisi pour sa demeure, il aima mieux qu'il fust à Athenes qu'à Phocée. Ce fut donc là, Madame, qu'il reçeut tous les enseignemens dont son âge le rendoit capable : il ne voulut pas toutesfois aprendre l'Art Militaire, devant que de le mettre en usage : car il soustint tousjours que la Guerre estoit une chose dont il faloit aprendre les regles en les pratiquant, et non pas par de simples preceptes ; et en effet il fut à la Guerre â quinze ans, et il s'y signa la si hautement, que sa reputation donna de la jalousie aux plus braves, en un temps où il sembloit ne devoir estre connu que de ses Maistres. Je ne m'amuseray point Madame, à vous dire exactement tout ce qu'il fit aux diverses Guerres où il se trouva de puis l'âge de quinze ans, jusques à vingt-quatre : car outre que cela n'est pas necessaire, il pourroit encore arriver, que je vous obligerois à douter de mes paroles, par la multitude des actions heroiques que ce Prince a faites. Mais aussi ne puis-je me resoudre de faire comme ceux qui loüant en general, donnent lieu de soubçonner, que c'est qu'ils n'ont rien de particulier à dire : de sorte que pour prendre un milieu entre ces deux extremitez, et vous faire connoistre l'inclination guerriere du Prince de Phocée, dés sa plus grande jeunesse il faut que je vous die comment il fit sa premiere Campagne, afin que vous puissiez juger de là quel est son courage. Je vous diray donc Madame, qu'estant à Athenes, et estant en sa quinziesme année, les Atheniens en general estant las de cette longue et facheuse Guerre, qu'ils avoient contre les Megariens, pour la possession de Salamine, firent un Edit, par le quel il deffendirent à tous ceux qui avoient voix au Conseil des affaires publiques, de proposer seulement de continuer cette Guerre : si bien que Solon, dont je sçay Madame, que le nom et le merite ne vous sont pas inconnus, ayant une colere estrange, de voir qu'on abandonnoit une Guerre si importante, d'une maniere si honteuse, chercha avec un foin extréme les moyens d'enfreindre l'Edit qu'on avoit fait, sans s'exposer à faire perdre à sa Patrie l'assistance qu'elle pouvoit attendre de luy mais il l'auroit cherchée inutilement, si le Grand coeur du jeune Prince de Phocée, ne luy en eust fourny les moyens. Vous sçaurez donc Madame, que comme il luy estoit fort recommandé par Menestée qui le connoissoit, et qui luy escrivoit souvent, le Prince de Phocée le voyoit presques tous les jours, et estoit aussi Amy particulier de Pisistrate. De sorte que s'estant un jour trouvé chez Selon, comme on parloit de cét Edit qui deffendoit de proposer de continuer la Guerre ; ce jeune Prince en parut si affligé, que Solon prenant garde à cette heroïque tristesse, l'en estima davantage, principalement quand apres luy en avoir demande la cause, il entendit la responce qu'il luy fit. Car comme Solon luy demanda precisément, pourquoy il estoit fâché de cette deffence ? quoy Seigneur, repliqua-t'il, vous ne comprenez pas la raison qui fait que je ne puis aprendre sans colere, qu'on abandonne une entreprise de cette nature d'une maniere si lasche, qu'il semble que ce mesme Edit qui deffend de proposer de continuer la Guerre, deffende aussi d'estre vaillant ! En effet, poursuivit-il, si les Atheniens abandonnent une Guerre juste, parce qu'on ne la peut faire sans peril, à quoy leur servira la valeur ? Pour moy, adjousta-t'il, si cét Edit est observé, j'aime mieux m'en retourner à Phocée, de peur qu'on ne m'envelope avec cette multitude d'hommes de peu de coeur, que je voy qui se resolvent à l'endurer : ce n'est pas, poursuivit-il, que je ne connoisse pourtant beaucoup de jeunes Gens qui en murmurent en secret aussi bien. De sorte, seprit Solon, que si quelqu'un estoit assez hardy pour proposer la continuation de cette Guerre au Peuple d'Athenes, vous le suivriez volontiers ? N'en doutez nullement, repliqua-t'il, et je suis mesme bi ? asseuré que Pisistrate le suivroit aussi, que nous le ferions bien tost suivre par la plus grande partie de tous les Braves de la Ville. Solon entendant parler le jeune Peranius de cette sorte, loüa hautement son courage : et sans luy dire precisément son dessein, à cause qu'il le croyoit trop jeune pour le luy confier, il se contenta de donner de grands Eloges à sa generosité : luy disant en suitte beaucoup de raisons, qui faisoient voir que cét Edit estoit honteux, et desavantageux aux Atheniens ; ne doutant nullement qu'il ne les redist apres à tous ceux à qui il parleroit de la chose. Et en effet ce Prince seconda si bien l'intention de Solon, qu'en trois jours Pisistrate et luy, mirent une disposition à la revolte dans toute la jeunesse de la Ville ; si on ne revoquoit cét Edit, qui alloit rendre leur valeur oisive. Si bien que Selon aprenant que les choses estoient en l'estat qu'il les souhaitoit, se resolut de se servir de cette invention, qui a tant donné d'estonnement à toute la Grece : en voyant que cét homme qui est reputé souverainement sage, eut recours à la folie, pour faire reüssir ce qu'il projettoit. Mais apres tout, ce dessein qui eust passé pour une extravageance, s'il eust mal reüssi, passa pour une invention admirable, parce qu'il reüssit bien : mais comme je ne doute pas Madame, que vous n'ayez sçeu cette action de Solon ; je ne vous la particulariseray point : et je vous diray seulement en deux mots, qu'ayant conpose des Vers propres à exciter toute la jeunesse à demander qu'il continuast la Guerre contre les Megariens, il feignit d'avoir perdu la raison, et fut dans la grande Place d'Athenes, où il sçavoit que Pisistrate et le Prince de Phocée se promenoient avec grand nombre de leurs Amis. Dés qu'il y fut, il monta sur un Quarré de Pierre, relevé de trois Marches, où les Crieurs publics avoient accoustumé de se mettre, pour annoncer au Peuple les ordres qu'il devoit garder. Mais à peine eut-il commencé de reciter ces Vers qu'il avoit composez, pour inspirer le desir de la Guerre, que Pisistrate, et le Prince de Phocée battant des mains ; aprouvant tout ce qu'il disoit ; et le faisant aprouver aux autres ; furent apres dans toutes les Ruës, et dans toutes les Places, criant qu'il faloit faire revoquer cét Edit, si honteux à la gloire des Atheniens, et si contraire au bien public. Et en effet ils parlerent avec tant d'efficace, qu'en moins de deux heures tout ce qu'il y avoit de jeunes Gens dans Athenes, soit qu'ils fussent braves, ou qu'ils ne le fussent pas, se joignirent à eux ; n'y en ayant aucun qui pûst avoir la hardiesse de ne les suivre point, tant ils parloient avec vehemence, et avec authorité, tous jeunes qu'ils estoient. De sorte Madame, qu'il falut de necessité revoquer l'Edit pour apaiser ce tumulte, et recommencer la Guerre : ainsi je pense pouvoir dire, que Solon, Pisistrate, et Peranius la firent. Cependant le dessein de Solon ayant si bien reüssi, il redevint Sage dés le lendemain : et fut si bien reconnu pour tel, qu'on luy donna la conduite de cette Guerre, où le jeune Prince de Phocée le suivit, et fit des choses prodigieuses. Mais comme Solon sçeut que les riches d'Athenes murmuroient encore de la despence qu'il faloit faire pour continuer cette Guerre, il chercha un moyen de l'accourcir, par une ruse où le Prince de Phocée se signala hautement aussi bien que Pisistrate. Il s'en alla donc par Mer à un celebre Temple de Venus, où il sçavoit qu'il avoit accoustumé d'aller beaucoup de Femmes de qualité d'Athenes : de sorte que choisissant un homme adroit et fidelle, il l'envoya vers les Megariens, qui n'estoient pas loin de là, avec ordre de faire semblant d'estre traistre, et de leur offrir de leur faire prendre toutes les Femmes de qualité d'Athenes, en les assurant qu'elles estoient à ce Temple de Venus, où ils les surprendroient facilement : et en effet la chose s'executa ainsi : car les Megariens creurent cét homme, et vinrent avec un Vaisseau plein de Gens de Guerre, au lieu qu'on leur avoit marqué. Cependant Solon pour tronper ceux qui devoient venir, fit diligemment retirer les Dames qui estoient en ce lieu là : et faisant habiller en Femmes, tout ce qu'il y avoit de jeunes Gens parmy les Braves qu'il avoit amenez ; le Prince de Phocée fut de ce nombre : car estant aussi jeune qu'il estoit, et aussi vaillant qu'on pouvoit l'estre, il estoit tel qu'il le faloit pour une semblable expedition. De sorte que se mettant à la teste de toutes ces pretenduës Dames, qui avoient toutes des Espées cachées sous de grands Manteaux volans, qu'elles portoient par dessus leurs Robes, il fut suivant les ordres de Solon le long du Rivage, faisant semblant de se promener, en attendant que l'heure du Sacrifice fust venue, comme c'estoit la coustume de celles qui arrivoient trop tost. Ainsi lors que les Megariens les virent, ils vinrent à Voiles et à Rames, aborder au lieu où ils croyoient voir tant de Dames de qualité : en suitte de quoy sautant diligemment à Terre, ils se mirent en devoir d'aller enlever celles qu'ils voyoient, ou qu'ils croyoient voir, pensant bien apres cela, qu'il faudroit que les Atheniens traittassent avec eux, et fissent la Paix, pour empescher leurs Femmes d'estre leurs Esclaves. Mais ils furent bien estonnez, lors que le Prince de Phocée, qui fut le premier attaqué, voyant qu'on alloit à luy, jetta ce grand Manteau qui cachoit son Espée ; et que se desgageant du Voille qu'il avoit sur la teste, de peur qu'il ne l'embarassast, il se mit en posture de se deffendre. Cette estrange Metamorphose, qui se fit en un instant, les surprit terriblement : car comme il estoit tres beau en ce temps là, on peut dire qu'en un moment Venus se changea en Mars. Cependant ce changement ne fut pas particulier au Prince de Phocée : car en un instant tous ceux qui le suivoient ayant à son exemple fait la mesme chose, les Megariens furent estrangement espouvantez, de se voir de si redoutables ennemis à combatre, apres avoir creû n'avoir rien à faire qu'à enlever des Dames. Aussi voulurent-ils tascher de regagner leur Vaisseau : mais le Prince de Phocée secondé de Pisistrate s'estant mis entre la Mer et eux, ils les passererent presques tous au fil de l'Espée : en suitte de quoy s'emparant de leur Vaisseau, ils s'en servirent à faire une seconde tromperie, qui leur reüssit aussi bien que la premiere. Ayant donc fait embarquer tous leurs Soldats, et attaché le peu qui restoit des ennemis, ils furent vers Salamine, comme s'ils eussent esté Megariens, et qu'ils y eussent conduit ces pretenduës Dames Atheniennes, qu'ils avoient eu dessein d'enlever : si bien que les Habitans de l'Isle ne faisant nulle difficulté de les laisser aborder, et se preparant au contraire à recevoir ceux qui estoient dans ce Vaisseau, comme des Gens qui venoient de leur rendre un grand service ; ils furent bien surpris de voir qu'ils avoient laissé aborder leurs ennemis : et plus surpris encode remarquer avec quelle prodigieuse valeur le jeune Prince de Phocée les attaqua. Aussi l'espouvante fut-elle si grande dans cette Isle, que Solon estant arrivé dans un Vaisseau peu de temps apres, acheva de porter la frayeur parmy ce Peuple : qui croyant que ce Vaisseau seroit suivy d'une grande Flotte, s'espouvanta à un tel point, que Pisistrate, et le Prince de Phocée, s'emparerent de l'Isle avec beaucoup de facilité, et retournerent à Athenes avec beaucoup d'honneur, aussi bien que Solon ; de qui la sage folie, fut heureusement couronnée par leur valeur, et par sa conduite. Voila donc Madame, quelle fut la premiere Campagne de Peranius : depuis cela il a fait cent mille autres belles choses : n'y ayant pas eu une Occasion en toute la Grece où il ne se soit trouvé. Mais ce qu'il y a d'admirable, est qu'il est aussi experimenté sur la Mer que sur la Terre, et qu'il ne sçait mesme pas moins estre Pilote que Capitaine des Vaisseaux qu'il commande. Enfin Madame, il n'est rien dont la valeur de ce Prince n'ait esté capable : on l'a veû aller attaquer des Galeres, qui estoient à couvert sous les Ramparts d'une Place, dont tous les Creneaux estoient bordez d'Archers : et malgré une gresle de Fléches et de Dards, y aller porter le feu et embraser toute la Flotte ennemie. On l'a veû avec un seul Vaisseau, donner la chasse à trois autres, et en prendre deux : et on l'a veû au contraire estre poursuivy par cinq, quoy qu'il n'en eust qu'un, et ne se laisser point prendre. De plus, que n'a-t'il point fait en des Combats particuliers, et en des Combats generaux, et sur la Terre et sur la Mer. Cependant cét homme qui a toute la fureur de la Guerre dans le coeur, et dans les yeux, quand il est dans l'Occasion, a toute la douceur imaginable dans l'air du visage et dans l'esprit quand il n'y est pas : et je puis assurer sans mensonge, qu'il n'aime gueres moins la conversation des Dames que la Gloire : et c'est assurément en sa Personne, qu'on peut voir que la Guerre et l'amour ne sont pas incompatibles. En effet il aime toutes ces jolies choses, qui sont les divertissemens de la Paix, je veux dire les beaux Vers, la Musique, la Peinture, et en general tout ce qui est de l'apartenance des Muses. Il escrit mesme fort juste et fort eloquemment, soit qu'il s'agisse d'affaires, ou de galanterie : et je suis assuré qu'il descriroit esgallement bien une Bataille où il seroit trouvé, et un Combat d'amour qui se seroit passé dans son coeur, s'il vouloit declarer sa passion. Pour sa personne, elle plaist infiniment, quoy que les voyages qu'il a faits sur la Mer, ayent diminué cette grande beauté qu'il avoit dans sa premiere jeunesse : il est grand et de belle Taille ; il a la Mine haute, et noble, l'air du visage soûriant, et serieux tout ensemble : mais il a de plus une si grande douceur, et une si grande civilité, qu'on n'en peut pas avoir davantage. La premiere fois qu'on le voit, il parle d'ordinaire peu : mais il paroist tant de jugement à ce peu qu'il dit, qu'il est aisé de conçevoir que s'il vouloit il en diroit davantage, et le diroit bien. Au reste on ne l'entend jamais parler de Guerre parmy des Femmes, s'il n'y est forcé : et bien moins des belles choses qu'il a faites, car il ne peut pas mesme souffrir qu'on l'en louë. Mais en eschange, il louë avec chaleur, et avec plaisir, la valeur des autres, quand l'occasion s'en presente : sans faire mesme injustice à ses plus grands ennemis. De plus, il est le plus ardent Amy du monde, et le plus violent Amant qui sera jamais : estant certain que je ne pense pas qu'on puisse aimer avec plus d'emportement que le Prince de Phocée. Outre ce que je viens de dire, il a encore une autre qualité excellente : c'est qu'il est aussi liberal que brave : mais en eschange il est aussi capable d'ambition que d'amour, et n'est pas moins jaloux de sa gloire, que de sa Maistresse. Apres cela Madame, je n'ay plus qu'à vous dire que le Prince de Phocée paroist sage en tout ce qu'il entreprend, et que toute l'impetuosité de son humeur, ne se fait jamais voir qu'en amour, et à la Guerre : car hors de là, il est tellement concerté, qu'on ne diroit pas qu'il y eust jamais nulle agitation dans son coeur, ny nul trouble dans son esprit. Voila donc Madame, quel est le Prince de Phocée : et voila quel il estoit, lors qu'aprenant que sa Patrie alloit estre en guerre, il y revint pour la deffendre. Ce n'est pas qu'il ne connust bien que le Prince son Oncle s'estoit engagé dans un mauvais Party, et qu'il ne trouvast les pretentions du Prince Thrasybule justes : mais apres tout comme il y a quelquesfois de la Justice à deffendre ceux qui sont injustes, il se rendit à Phocée, et y fit ce que l'illustre Cyrus a sçeu par le Prince Thrasibule, c'est pourquoy je ne m'y arresteray pas. A son retour à sa Patrie, il trouva qu'une Soeur qu'il a, nommée Onesicrite, estoit devenuë une des plus belles Personnes qu'on pûst voir, et une des plus aimables : mais il la revit pourtant sans en avoir de la joye, parce qu'il la trouva toute en larmes, par la crainte qu'elle avoit de voir sa Patrie destruite. Elle eust bien voulu, si elle eust pû, sortir de la Ville où elle estoit, quand mesme elle eust deû venir s'enfermer avec Menestée dans le Tombeau qu'il habite : mais la Campagne n'estoit plus libre, et il y auroit encore eu alors plus de danger à sortir de Phocée, qu'à y demeurer : ainsi elle fut contrainte d'avoir patience : joint aussi qu'y ayant un homme de haute qualité, et d'un grand merite, qui est Fils d'un nommé Sfurius, et qui s'apelle Menodore, qui estoit amoureux d'elle, et qu'elle ne haïssoit pas je pense qu'elle eust plus d'une raison de demeurer à Phocée. Cependant cette Ville se vit en un deplorable estat, lors que le feu Prince de Phocée, accompagné d'Alexidesme, et suivy de toutes ces Personnes criminelles, qui avoient attiré la punition des Dieux sur nostre Ville, l'abandonnerent en une nuit sans en advertir personne, et sans laisser un Soldat pour la deffendre. Vous pouvez juger Madame, quel estonnement fut celuy des Habitans, apres une telle avanture : d'abord ils tournerent les yeux vers le Prince Peranius, qui voulut les exhorter à se deffendre : mais la peur de la servitude s'estant emparée de leur esprit, il n'y eut pas moyen de les r'assurer : de sorte que prenant tumultuairement la resolution de quitter leur Patrie, pour conserver leur liberté, ils prierent ce Prince de vouloir estre leur Chef : luy disant que comme ses Predecesseurs avoient conduit en Asie la Colonie qui avoit basty Phocée ; il falloit qu'il les conduisist en quel que autre Païs, luy promettant de luy obeïr exactement. Il voulut encore une fois leur persuader de deffendre leurs Murailles : mais il n'y eut pas moyen de les obliger à se resoudre à une mort certaine. De sorte que ce Prince estant contraint de ceder, et aimant encore mieux fuïr que de se rendre sans combattre, comme il eust falu à ce qu'ils vouloient ; il amusa le Prince Thrasibule par une fausse negociation durant deux jours ; pendant quoy il fit equiper tout ce qu'il y avoit de Vaisseaux au Port, qui n'estoient pas en petit nombre ; et en une nuit, les ayant fait charger de tout ce qu'il y avoit de plus precieux dans Phocée, jusques aux Statuës des Temples, tout le Peuple de cette magnifique Ville s'embarqua. Mais Madame il s'embarqua avec tant de desordre, et tant de confusion, que jamais on n'a rien veû de plus pitoyable, que de voir ces malheureux Habitans chargez de leurs Meubles, et de leurs Enfans, suivis de leurs Femmes, et de leurs Esclaves, abandonner leur Ville en pleurant, et en faisant des cris les plus lamentables du monde. Il y en eut mesme plusieurs qui voulant entrer avec precipitation dans ces Vaisseaux, s'entrepousserent, et se firent tomber dans la Mer, où la mort leur fit esviter la servitude qu'ils craignoient, Pour moy, j'advouë que je ne croy pas qu'on puisse jamais voir une chose plus extraordinaire, que de voir un semblable embarquement : car au lieu de ces invocations que font les Pilotes en quittant le Port, afin que les Dieux leur donnent le Vent favorable ; on entendoit un bruit confus d'Enfans qui pleuroient ; de Femmes qui se pleignoient ; d'Hommes ; qui maudissoient leur mauvaise fortune ; et de Matelots qui crioient. D'autre part, on voyoit les Familles entieres, tascher de se mettre en mesme Vaisseau, aussi bien que les Amis, et les Amies, les Amans et les Amantes, afin d'avoir du moins la consolation de perir ensemble, s'ils faisoient naufrage. Cependant ce genereux Prince qui estoit Chef de cette Flotte, ayant r'assemblé la plus grande partie des Femmes de qualité, les fit mettre dans le Vaisseau qui devoit estre le sien, avec la Princesse sa Soeur : choisissant trois cens hommes des mieux faits, d'entre ce grand nombre d'Habitans, pour luy servir de Soldats. Pour Menedore il quitta Sfurius son Pere, et se rangea aussi aupres du Prince de Phocée, afin d'avoir la satisfaction dans cette infortune generale, d'estre aupres de la Personne qu'il aimoit, et de pouvoir mesler ses soûpirs aux siens. Mais enfin Madame, ce funeste embarquement estant fait, les Anchres estant levées ; et le jour estant prest de paroistre, le Prince de Phocée commanda qu'on prist la route de l'Isle de Chio, n'y ayant pas moyen en l'estat qu'estoit alors toute l'Asie, de songer à aborder en Terre ferme de ce costé là : joint aussi qu'esperant que ceux de cette Isle voudroient bien luy vendre des Isles inhabitées qui estoient deux, il jugea à propos de prendre cette route. Mais pour vous faire voir combien fortement la peur de la servitude s'estoit emparée de l'esprit des Habitans de Phocée, vous sçaurez, qu'ils sirent un voeu public pour tous leurs Concitoyens, par lequel ils s'engagerent à ne revenir jamais à leur Ville : et : pour s'y engager plus estroitement, ils jetterent dans la Mer une grosse Masse de Fer, avec serment de ne rentrer jamais dans leur Ville, que ce Fer ne fust revenu sur l'eau : faisant mille imprecations contre ceux qui en feroient la premiere proposition. Ce terrible voeu estant fait, la Flotte desanchra, comme je l'ay desja dit : mais à peine le jour commença-t'il de permettre de discerner les objets, que toute cette Flotte où il y avoit tant de Vaisseaux, ou trop chargez, ou mal equipez, commença de s'aperçevoir que le Vent contraire se levoit avec le Soleil. Pour moy qui estois dans le Vaisseau du Prince de Phocée, j'admiray son experience à connoistre les presages de la Tempeste : car à peine eut-il jetté les yeux vers la pleine Mer, qu'il jugea par sa couleur seulement que l'Orage estoit proche : et en effet la Mer grossissant tout d'un coup, il y eut lieu de croire que cette malheureuse Flotte alloit estre dispersée. Cependant comme on ne s'est jamais servy en nostre Ville que de Vaisseaux à Rame, on ne laissa pas d'aller malgré le vent qui n'estoit pas favorable. Je ne vous diray point Madame, quelle fut la frayeur de ce grand nombre de Femmes, qui n'avoient jamais esté sur la Mer que pour se promener pendant un temps fort tranquile ; car ce ne fut pas encore la derniere Tempeste que nous esprouvasmes. Mais enfin Madame, nous fusmes en l'Isle de Chio : mais au lieu d'y estre reçeus avec humanité, l'on nous refusa l'entrée des Ports : et bien loin de vouloir entendre à vendre au Prince de Phocée, les Isles inhabitées qui sont aux Habitans de Chio, et qui s'appellent les Isles Enusses, ils nous regarderent presques comme ennemis, et nous dirent qu'ils ne vouloient point se faire des voisins qui pourroient devenir plus puissans qu'eux, et qui pourroient ruiner leur commerce. De sorte que tout ce que nous pusmes faire, fut de les obliger à nous bailler quelques rafraichissemens dont nous avions besoin : ainsi nous nous trouvasmes en un déplorable estat. Le Grand coeur du Prince de Phocée le portoit sans doute à vouloir rendre pitoyables par la force, ceux qui avoient la cruauté de luy refuser un Azile, qu'ils pouvoient nous accorder si facilement : mais tous les Vaisseaux de sa Flotte estans pleins de Femmes, d'Enfans, et d'Esclaves, et n'ayant aucuns Soldats, il n'y avoit pas moyen de rien entreprendre : car encore qu'il eust esté facile de s'aller emparer des Isles Enusses, il n'y falloit pas songer, parce qu'il eust esté impossible de les pouvoir conserver : ainsi il falut donc se remettre en Mer, sans avoir pû determiner precisément quelle route on devoit prendre. Mais comme on estoit prest de lever les Anchres au lever de la Lune, parce que c'est l'heure où la Mer est pour l'ordinaire la plus tranquile ; les Pilotes des Vaisseaux dirent qu'ils avoient entendu une voix qui leur avoit dit qu'il falloit aller a Ephese, et qu'en ce lieu-là, la Deesse qu'on y adoroit leur enseigneroit où ils trouveroient un Azile. A peine ces Pilotes eurent-ils dit ce qu'ils avoient entendu, que dans chaque Vaisseau on ouït un bruit confus de voix, qui disoient qu'il falloit aller obeïr à cette Voix du Ciel qu'on avoit entenduë : de sorte qu'encore que le Prince de Phocée ne creust pas d'abord ce que ces Pilotes disoient avoir oüy, il fut contraint de ceder au nombre, si bien qu'il fallut aller à Ephese. Mais comme ce n'estoit pas un lieu où toute cette Flotte pûst aborder seurement, ny où on la deust recevoir, je fus choisi pour aller conduire la Princesse Onesicrite, qui voulut aller elle mesme offrir un Sacrifice à Diane : et en effet nous fusmes à Ephese dans une Barque, et en suitte à ce fameux Temple où cette Deesse est adorée ; afin de luy demander ce que nous devions faire. Mais à peine le Sacrifice fut il achevé, que celle qui commandoit alors les Vierges voilées, et qui se nomme Aristonice, vint trouver Onesicrite, pour luy dire que la Deesse luy avoit apparu pendant le Sacrifice, et luy avoit fait entendre qu'elle nous prenoit sous la protection : qu'elle vouloit que nous prissions la route de l'Isle de Cyrne, et que de là nous nous laissassions conduire au gré des Vents, et des Flots : adjoustant que quand nous serions arrivez à l'Azile où elle nous conduiroit, elle vouloit y estre adorée sous la figure d'une Statuë qu'elle nous monstra, et qui estoit presques semblable à celle qui estoit au milieu du Temple, excepté qu'elle n'estoit pas si grande. Et pour vous tesmoigner, nous dit Aristonice, que vous ne devez pas douter des paroles de la Deesse que je sers, et que je suis fortement persuadée, de ce que je vous veux persuader ; j'ay encore à vous dire, que m'ayant commandé absolument d'aller moy mesme fonder un Temple à son honneur, au lieu où elle doit mener vostre Flotte, je suis preste de vous suivre, et de vous aprendre par mon exemple à vous confier à ses promesses. J'advoue Madame, que le discours d'Aristonice me surprit aussi bien qu'Onesicrite, et me donna une confiance que je n'avois pas auparavant. Car enfin je voyois une Personne que je sçavois estre d'une grande Vertu, et qui avoit un grand esprit, qui se resolvoit à quiter son Païs, pour suivre des Estrangers qu'elle ne connoissoit pas. De plus, il faut encore que vous sçachiez qu'Aristonice a une phisionomie si noble, et si sage, et qu'elle a tant de Majesté sur le visage, qu'elle attire le respect de tous ceux qui la voyent. Aussi trouva-t'elle en la Princesse Onesicrite, une disposition extréme à la reverer, et à la croire : de sorte que la prenant au mot, Aristonice ayant assemblé toutes les Vierges voilées ; elle leur dit que la Deesse luy avoit commandé de luy aller bastir un autre Temple, en une Terre qu'elle mesme ne connoissoit pas. En suitte de quoy, elle se desmit de son authorité entre les mains d'une autre : et apres avoir examiné la Vision qu'elle avoit euë, et que toutes ces Vierges eurent entendu qu'elle estoit de la nature à y adjouster foy ; elles le laisserent venir aveque nous, suivie de deux de ses Compagnes. Ainsi nous en retournasmes vers la Flotte, qui nous reçeut avec une joye que je ne vous puis representer : la Statuë de Diane fut regardée de tout le Peuple, avec des transports qu'on ne sçauroit exprimer : et Aristonice fut reverée de toute la Flotte comme la Deesse qu'elle servoit l'eust pû estre, si elle leur eust apparu. Il falut mesme, pour la satisfaction de la multitude, mettre cette Figure de Diane sur la Poupe du Vaisseau du Prince de Phocée, afin qu'elle fust en veuë à toute la Flotte : leur semblant qu'elle empescheroit les vagues de se souslever. Pour le Prince de Phocée, comme tout Guerrier qu'il est, il craint et respecte les Dieux ; il honnora Aristonice comme une Fille qui leur estoit consacrée : et l'admira bien tost apres, comme une Personne extraordinaire, lors qu'il connut la Grandeur de son esprit et de sa vertu. Cependant quand il eust pû douter de l'apparition qu'elle disoit avoir euë, il n'eust pas esté en pouvoir de ne suivre point les ordres qu'elle avoit donnez, tant la multitude avoit de confiance à tout ce qu'elle disoit. Nous singlasmes donc vers l'Isle de Cyrne sans aucun obstacle : car comme nostre Flotte sembloit une Armée, et mesme une assez grande Armée, nous n'estions pas en estat de craindre les Pirates : et le Vent nous fut si favorable depuis l'Isle de Chio, que nous arrivasmes à celle de Cyrne, sans avoir seulement veû la Mer irritée. Jusques là le Prince de Phocée s'estoit laissé conduire par Aristonice, sans aucune resistance : mais lors qu'apres avoir pris à cette lue les choses dont nous avions besoin, elle voulut luy persuader, qu'il faloit que les Pilotes se laissassent conduire aux Vents, et aux Flots, sans chercher d'autre route que celle que le Vent qui souffloit alors leur monstroit, sa foy devint chancelante : et il ne s'y fust jamais resolu, si la multitude plus forte que luy, ne l'y eust contraint. Sfurius qui estoit le plus considerable de la Flotte, apres le Prince de Phocée, avoit aussi bien de la peine à y consentir : Menedore en murmuroit aussi estrangement : et j'advouë que je fis tout ce que je pûs pour m'y opposer. Mais le Peuple estant pour Aristonice, et estant le plus fort dans tous les Vaisseaux, il falut ceder, et abandonner la conduite de la Flotte à celle de la Fortune. Cependant au milieu de ces contestations, Aristonice estoit tranquile : et avoit une si ferme confiance en la Deesse qu'elle adoroit, qu'elle ne doutoit point du tout de l'effet de ses promesses. Nous voila donc Madame, en un estrange estat ; puis que nous allions sans sçavoir où, et sans avoir autre dessein que d'aller où le Vent nous menoit Nous fusmes pourtant encore en un bien plus déplorable : car les Dieux voulant sans doute nous punir de nostre peu de confiance, firent que la Tempeste devint si furieuse, que je ne pense pas qu'il y en ait jamais eu d'esgalle, depuis que les hommes ont eu la hardiesse de s'exposer sur la Mer. Car enfin Madame, le Vent estoit si fort, qu'il sembloit venir de tous les costez ; et les Vagues estoient si hautes, qu'elles passoient par dessus tous les Vaisseaux. De plus, l'obscurité, le Tonnerre, et la Pluye, se meslant aux Vagues et aux Vent, foisoient un bruit si terrible, qu'on ne pouvoit destinguer le mugissement de la Mer, d'avec tant de bruits espouventables. Ce fut alors que chacun creût qu'il faloit perir : et que presques tout le Peuple de Phocée se repentit de s'estre abandonné à la conduite du hazard. Mais pour Aristonice, au plus fort de la Tempeste, et lors qu'il y avoit aparence que toute la Flotte alloit estre dispersée, et qu'elle estoit preste à faire naufrage, elle parut tousjours et la mesme tranquilité, et la mesme confiance. Pour le Prince de Phocée : il paroissoit ferme et constant : mais c'estoit par grandeur d'ame seulement, et parce qu'il ne craignoit pas la mort, et point du tout par esperance d'eschapper. Pour Menedore, quoy qu'il n'aprehendast pas le peril pour l'amour de luy, il n'avoit, pas la mesme fermeté du Prince de Phocée ; car la frayeur de la Princesse Onesicrite, luy faisoit une si grande compassion ; et il estoit si affligé de la voir en danger ; que sil eust creû pouvoir calmer la Tempeste en se jettant dans la Mer, il eust volontiers esté la victime qui eust apaisé Neptune irrité. Mais au milieu de tant de murmures, Aristonice avec sa tranquilité ordinaire, parloit avec la mesme liberté d'esprit, que si la Mer n'eust point esté agitée. Pauvres Gens que vous estes, disoit-elle aux Matelots qui murmuroient, ne sçauriez vous vous fier à mes paroles, et croire fortement que les mesmes Dieux qui ont excité la Tempeste l'apaiseront, et s'en serviront peutestre à vous conduire au Port ? Laissez, vous guider à leur providence : et sans abandonner le Gouvernail, laissez vous pourtant gouverner par eux, puis qu'ils sont plus sages que vous. Mais enfin Madame, apres avoir esté battus de l'Orage trois jours entiers, nostre Mast estant rompu, et l'Antenne brisée, tout d'un coup le Vent cessa, les Vagues s'abaisserent, la Pluye deminua, le Ciel s'esclaircit, et le Soleil parut : si bien que passant presques en un instant, d'une grande agitation, à une profonde bonace, l'esperance commença de reprendre place en nostre coeur. Il est vray qu'elle estoit encore bien foible : car nostre Vaisseau estoit en mauvais estat, et toute nostre Flotte estoit estrangement dispersée. En effet Madame, elle couvroit une si grande estenduë de Mer, qu'il n'y avoit pas deux Vaisseaux ensemble : aussi fut-ce sans doute ce qui les conserva : car si les Vents ne les eussent pas esloignez les uns des autres, ils se fussent infailliblement brisez en s'entrechoquant. Dés que le calme fut revenu, Aristonice montant sur le Tillac, se mit à genoux devant l'Image de Diane, et remercia cette Deesse, pour toute la Flotte, de l'avoir conservée : en suitte de quoy se relevant, elle fut la premiere qui descouvrit Terre. Mais à peine l'eut elle descouverte, que prenant la parole avec authorité, comme si elle eust esté inspirée des Dieux ; courage (dit-elle au Prince de Phocée qui estoit aupres d'elle) je voy je lieu où Diane veut avoir un nouveau Temple : et où elle nous fera trouver un Azile inviolable. Dés qu'elle eut dit cela, le Prince de Phocée et tous ceux qui estoient à l'entour de luy, virent en effet quelques Rochers qui paroissoient devant eux, et qui sembloient borner la Mer de ce costé là, en voyant aussi d'autres à la main gauche. De sorte que sans sçavoir plus precisément, si cette Terre leur seroit Amie, ou Ennemie, ils ne penserent à autre chose qu'à faire tout ce qu'ils pourroient pour y arriver. Ainsi toute la Flotte songeant à se r'assembler, et à tascher de racommoder dans chaque Vaisseau ce que la Tempeste y avoit rompu, on fut assez longtemps sans pouvoir guere avancer : car l'Orage les avoit tellement farcassez, qu'ils ne pouvoient, qu'à peine esperer, de pouvoir gagner le Rivage dont ils estoient encore assez esloignez. Mais enfin comme l'industrie des Matelots est admirable, et que le desir de sauver sa vie, donne de l'adresse et de l'invention à ceux qui sont le moins capables, nous commençasmes d'aprocher, et de discerner parfaitement que nous estions proche d'un tres beau Païs. Ce fut alors que nous vismes assez prés de nous, trois petites Isles scituées presques en esgale distance les unes des autres, qui forment une espece de Triangle irregulier, et qui font que la plus grande mettant la plus petite à l'abry du mauvais Vent, il y a un Port capable de tenir qu'inze ou vingt Galeres seulement. De sorte que le Prince de Phocée songea à tascher de gagner ces Isles : qui sont esloignées de la Terre ferme environ de trente stades, afin d'y pouvoir r'assembler toute la Flotte, et d'envoyer sçavoir de là, quel Pais estoit celuy qu'il voyoit, et qui luy sembloit si beau, quoy qu'il ne le vist encore que de loin. Ainsi comme son Pilote n'avoit pas perdu son Gouvernail, quoy qu'il n'eust plus ny Antenne ny Mast, il fit ramer avec force : et laissant tous les autres Vaisseaux assez loin derriere, il s'aprocha de ces Isles, la Mer estant alors aussi calme qu'un Estang. Mais comme il en estoit desja assez proche, et qu'il pouvoit discerner qu'elles n'avoient aucun Arbre, il vit sortir d'entre ces trois Isles, une grande Barque peinte et dorée, dont les Voiles estoient de la couleur du Ciel, aussi bien que tous les Cordages : et qui avoit sur la Poupe une Tente magnifique, sous la quelle on voyoit plusieurs Dames ; y ayant aussi quelques hommes qui leur parloient. Mais si la veuë de cette Barque resjouït tous ceux qui estoient dans le Vaisseau du Prince de Phocée, celle de ce Vaisseau fracassé donna de la compassion à ceux qui estoient dans la Barque. Il est vray que cette compassion fut accompagnée de quelque estonnement : car ayant aperçeu presques en mesme temps cette grande Flotte qui venoit derriere nostre Vaisseau, nous vismes qu'au lieu de continuer d'avancer vers nous, ils envoyerent trois hommes dans un Esquif pour nous reconnoistre. Comme cette rencontre estoit assez surprenante, et assez agreable pour nous, veû l'estat où nous estions, et le besoin que nous avions d'assistance ; la Princesse Onesicrite, et tout ce qu'il y avoit de Gens de qualité dans ce Vaisseau, monterent sur le Tillac, et se mirent à regarder cette Barque, avec autant de curiosité que ceux de la Barque nous regardoient : Mais lors que cét Esquif qui venoit vers nous fut arrivé à nostre Bord, apres que nous luy eusmes fait les signes de Paix, dont on a accoustumé de se servir en nos Mers, quoy que nous ne sçeussions pas s'ils les entendoient ; nous vismes que l'Habillement de ces trois hommes qu'on nous envoyoit, nous estoit absolument inconnu. Aristonice mesme qui croyoit avoir veû des Gens de toutes les Nations du Monde au Temple d'Ephese, advoüa qu'elle ne connoissoit pas d'où pouvoient estre ceux qu'elle voyoit. Cependant quoy que leur Habillement fust un peu barbare, il ne laissoit pas d'avoir quelque chose de beau, comme vous l'avez pû juger par ceux de cette Nation qui m'ont accompagné. Mais Madame, ce qu'il y eut d'abord de plus fâcheux, fut que lors qu'ils comencerent de parler, nous ne les entendismes pas : de sorte que ne croyant point que des Gens que nous n'entendions pas, nous pussent entendre, nous commençasmes de leur vouloir faire comprendre par signes quel estoit nostre malheur. Mais comme un de ces trois hommes qui estoit dans l'Esquif, nous entendit parler les uns aux autres, nous fusmes agreablement surpris, d'ouïr que quittant le langage dont il s'estoit servy d'abord, il nous demanda en Grec qui nous estions, où nous allions, et quelle Flotte estoit celle qu'il voyoit paroistre ? De vous representer Madame, la joye que nous eusmes, il ne seroit pas aisé, et il me suffira de vous dire qu'elle fut si grande, qu'elle nous fit en quelque façon perdre la raison : car encore que ce ne fust qu'au Prince de Phocée à respondre, il n'y eut presques personne sur ce Tillac qui ne respondist quelque chose. Aristonice luy dit donc que Diane les conduisoit à leur Païs : Onesicrite, que la Guerre les avoit bannis de leur Patrie : le Prince de Phocée, que la peur de la servitude les en avoit chassez : Menodore, que la Tempeste les avoit uoussez vers leur Terre : et je pense que je leur dis aussi, que jamais les Dieux ne leur avoient donné une si belle matiere d'exercer toutes les vertus ensemble : disant encore quelque chose, pour faire connoistre la condition du Prince de Phocée, d'Onesicrite, de Menedore, et d'Atistonice.

Histoire de Péranius et de Cléonisbe : la Gaule


Mais enfin Madame, ces responces tumultueuses estant faites, le Prince de Phocée s'enquit de celuy qui luy parloit, quel estoit le Païs qu'il voyoit, et qui estoit dans cette magnifique Barque, qui estoit arrestée aupres de ces Isles ? Comme celuy à qui il faisoit cette demande est un homme de beaucoup d'esprit, il luy aprit en peu de mots, que les Peuples qui habitoient le lieu où il alloit aborder, s'apelloient les Segoregiens : que leur Païs estoit borné d'un costé par d'autres Peuples qu'on apelle les Gaulois Saliens : d'un autre, par les Tectosages, qui habitent le long d'une Riviere tres rapide, qui s'apelle le Rhosne ; d'un autre, par un Païs qu'ils nomment la Gaule Celtique : et d'un autre encore, par la Mer, qui regarde l'Afrique qu'ils ont au Midy. Il luy aprit en suitte, que le Roy des Segoregiens s'apelloit Senan : qu'il estoit veuf ; qu'il s'estoit venu divertir pour quelques jours à un Chasteau qui estoit assez prés du Rivage qu'il voyoit ; et que la Princesse sa Fille qui se nommoit Cleonisbe, ayant voulu se promener sur la Mer, estoit dans cette Barque, et l'avoit envoyé pour sçavoir toutes les choses qu'il luy avoit demandées. Le Prince de Phocée ayant oüy ce que cét homme luy disoit, le pria de vouloir luy obtenir de la Princesse dont il venoit de luy parler, la grace de la pouvoir voir : afin de la conjurer de luy faire obtenir du Roy son Pere un Azile pour tant de malheureux ; adjoustant qu'il le conjuroit de vouloir estre son Truchement. Non non Seigneur, repliqua cét homme, je n'auray point besoin d'expliquer vos paroles â la Princesse Cleonisbe : car encore qu'elle vive en un Climat assez esloigné de celuy où les Sciences et la politesse regnent, je puis vous assurer qu'elle sçait assez bien le Grec, pour le pouvoir parler dans Athenes. Cependant, adjousta-t'il, comme je n'oserois vous conduire vers elle sans ses ordres, vous me permettrez de luy aller rendre conte de ce qu'elle veut sçavoir. Le Prince de Phocée ayant consenty à ce qu'il vouloit, l'Esquif qui l'avoit amené vers nous, le remena vers la Princesse Cleonisbe. D'autre part tous nos Vaisseaux voyans le nostre arresté, firent force pour nous joindre, et nous joignirent en effet, avant que l'Esquif fust revenu vers nous. Mais Madame, il faut que vous scachiez que celuy qui nous avoit parlé, n'estoit pas né parmy les Segoregiens : et que c'estoit au contraire un illustre Grec, qui ayant autresfois suby les Loix de l'Ostracisme, avoit esté poussé par la Fortune en cette bien-heureuse Terre, où il s'estoit arresté. De sorte qu'allant rendre conte à la Princesse Cleonisbe, de tout ce qu'il avoit apris du Prince de Phocée, il luy dit, comme nous l'avons sçeu depuis, que s'il estoit ce qu'il disoit estre, comme il n'en doutoit point du tout, il estoit sans doute un des plus vaillans Princes du Monde, adjoustant mille choses à la loüange de sa Personne : de sorte que cét Officieux Grec, qui s'apelle Hipomene, prevenant avantageusement Cleonisbe pour le Prince de Phocée, comme il avoit prevenu le Prince de Phocée pour Cleonisbe, on peut assurer qu'ils commencerent de s'estimer sans se connoistre. Cependant la Princesse Onesicrite, sçachant qu'elle alloit paroistre devant une Personne de cette qualité, cammanda à ses Femmes de redonner quelque ordre à ses beaux cheveux negligez, dont l'impetuosité du Vent avoit esparpillé toutes les boucles durant la Tempeste. Mais enfin Madame, Hipomene ayant reçeu les ordres de Cleonisbe, nous le vismes non seulement revenir vers nous, mais nous vismes encore que la Barque s'aprochoit aussi : le Prince de Phocée n'osa pourtant avancer jusques à ce qu'il eust reçeu la responce d'Hipomene. Mais dés qu'il eut apris par luy, que la Princesse Cleonisbe venoit elle mesme pour le prendre dans sa Barque, avec la Princesse Onesicrite, Aristonice, et tout ce qu'il y avoit de Gens de qualité dans son Vaisseau, il commanda de ramer avec diligence, et d'avancer vers la Barque qui s'aprochoit ; commandant à toute la Flotte de mettre le Pavillon bas, et d'attendre ses ordres, jusques à ce qu'il eust reçeu ceux de la Princesse vers qui il alloit. Et pour luy rendre encore un plus grand respect, il se jetta dans l'Esquif d'Hipomene, afin d'estre plustost aupres d'elle, et de tesmoigner plus de confiance : ainsi l'Esquif se separa de nostre Vaisseau, et alla vers la Barque, qui s'avançoit comme nous nous avancions. Mais de grace Madame, figurez vous un peu je vous prie, quel objet devoit estre celuy de voir cette Barque peinte et dorée, avec sa Tente magnifique ; ses Flames ondoyantes ; et ses Banderoles volantes ; en comparaison de ce Vaisseau desmâté ; battu de la Tempeste ; et fracassé de toutes parts, à la reserve de la Poupe, sur laquelle estoit la Figure de Diane. Il est vray que son Tillac estoit orné de trois personnes admirables, et qui par leur beauté, ou par leur bonne mine, estoient bien capables de donner beaucoup de plaisir à les voir. En effet Aristonice par la majesté de son visage ; Onesicrite par sa rare beauté ; et Menodore par l'agréement de sa personne, estoient bien capables de se faire admirer. Mais Madame, sans m'amuser davantage à vous parler d'eux, il faut que je me haste de vous parler de Cleonisbe : et que je vous die quelle fut nostre admiration pour elle, lors que nous fusmes assez prés de la Barque où elle estoit, pour pouvoir seulement juger de sa belle taille, et de sa bonne mine. Comme elle avoit la curiosité de voir comment estoient faits ceux qu'elle venoit sauver, elle s'estoit avancée un pas hors de sa Tente, pour nous voir de plus prés : de sorte qu'estant un peu separée de toutes les Dames qui estoient aupres d'elle, nous la discernasmes facilement, devant qu'on nous l'eust nommée. Imaginez vous donc Madame, une grande Personne, dont la taille haute et noble, a quelque chose de si aisé, et de si majestueux, qu'on ne peut s'empescher de croire, qu'il falloit que Pentasilée l'eust ainsi : mais imaginez vous en mesme temps, qu'encore qu'elle ait la taille de cette belle et jeune Amazone, qui mourut de la main d'Achille, elle n'en a pourtant pas la fierté. Au contraire, elle à tant de douceur, et tant de charmes dans l'air du visage, quoy qu'elle ait la mine tres haute, qu'on peut dire que si on ne la peut aimer sans la craindre, on ne la peut aussi craindre sans l'aimer ; puis qu'il est vray que personne n'a jamais eu tant de charmes, ny tant de modestie, ny plus de beauté. Ne vous imaginez pourtant pas Madame, que le taint de Cleonisbe ait cette blancheur esblouïssante, qui cache bien souvent tant de deffauts ; ou du moins qui les amoindrit. Au contraire, Cleonisbe a le taint un peu brun : mais il est vray que tout brun qu'il est, il est si uny, et si lustré, que c'est un des plus beaux taints du monde. Pour ses cheveux, ils sont de cette admirable couleur, qui sied bien à toutes sortes de taints : et qui sans avoir cette aspreté de ceux qui sont du dernier noir, ny le jaunastre de ceux qui sont veritablement châtains, ont un esclat brun et cendré tout ensemble, qui les rend beaux en eux mesmes, et qui sert à faire paroistre la beauté de celle qui les a de cette sorte. De plus, Cleonisbe a le visage de la plus agreable forme du monde : car encore qu'on ne puisse pas dire qu'il soit en ovale, on ne peut pas dire aussi qu'il soit tout à fait rond : ainsi on peut assurer qu'il a toutes les graces, que ces deux sortes de tours de visages sont capables de donner à la beauté. Mais Madame, ce n'est pas encore tout : car outre ce que je vous ay desja dit, Cleonisbe a une des plus belles bouches que je vy jamais : car enfin elle ne l'a pas seulement bien faite, et ses levres ne sont pas seulement de ce bel incarnat qui anime la beanté, mais elle y a encore un charme inexplicable, qui vous persuade mesme, quoy que vous ne regardiez que cette seule partie de son visage, qu'il faut qu'elle soit eloquente, et qu'elle ait infiniment de l'esprit : estant certain qu'il y a je ne sçay quelles petites enfonçeures au coin de sa bouche, et je ne sçay quel soûrire spirituel et melancolique tout ensemble, qui y paroist presque tousjours, qui forcent ceux qui la voyent, à croire ce que je viens de vous dire. Mais Madame, apres vous avoir representé imparfaitement, la bonne mine, le taint ; les cheveux ; le tour du visage ; et la bouche de Cleonisbe ; comment feray-je pour vous representer ses beaux yeux ? Il faut pourtant, puis que je me suis engagé à vous la despeindre, que je vous die qu'ils sont noirs, grands, brillans, et doux : en effet, ils ont un feu si vif ; une modestie si grande ; et une douceur si passionnée ; qu'ils inspirent l'amour jusques dans le fonds du coeur de ceux qui les voyent. Au reste, ce ne sont pas de ces yeux qui ont une certaine agitation tumultueuse, qui ne permet pas qu'on puisse juger d'eux equitablement, parce qu'ils ne souffrent presques point qu'on les voye bien, tant ils sont petillans, et sujets à changer d'objet. Au contraire, quoy que Cleonisbe ait les yeux tres vifs, et qu'elle ait les regards tres penetrans, elle a pourtant les yeux tranquiles. Elle regarde avec aplication ce qu'elle veut regarder, et sans abandonner cette profonde modestie, qui est inseparable de toutes ses actions, elle n'esvite pas les yeux de ceux qui luy parlent, et souffre par consequent qu'on admire dans les siens, mille charmes que je ne vous sçaurois descrire : car enfin il y paroist tout ensemble, de l'esprit ; de l'amour ; de la langueur ; de la modestie ; de la passion ; de la vivacité ; de la vertu ; de la bonté ; de l'enjouëment ; de la melancolie ; de la beauté ; et des charmes. De sorte Madame, que si vous joignez des yeux tels que je vous les despeins, à toutes les autres belles choses que je vous ay descrites, et à un embonpoint où la jeunesse est peinte, vous n'aures pas de peine â croire que des Gens qui venoient de voir durant une Tempeste de trois jours, l'Image de la mort errer à l'entour d'eux, furent bien agreablement surpris, de voir l'admirable Cleonisbe sur le bout de la Barque où elle estoit. Aussi vous puis je assurer, que je ne pense pas que ceux de l'Isle de Chypre, qui virent aborder Venus dans cette magnifique Coquille, qui fut son Berçeau, et son Navire tout ensemble, eussent plus d'admiration pour elle, que nous en eusmes pour Cleonisbe. Elle estoit ce jour là coiffée à l'Africaine, c'est à dire les cheveux à demy espars, dont une partie estant r'atachez avec des Cordons d'une couleur fort vive, s'entortilloient en diverses tresses au derriere de sa teste, d'où pendoit un grand Voile de Gaze rayée de diverses couleurs, qu'elle avoit relevé pour nous voir mieux. Son Habillement qui estoit incarnat et blanc, estoit d'une forme agreable, et galante, qui sans cacher la beauté de sa taille, avoit pourtant de la majesté. La Ceinture de cette Robe estoit marquée par des Escailles couvertes de Diamans, aussi bien que le tour de la gorge, le devant de la Robe, le tour des espaules, et tout ce qui marquoit la Taille de cét Habillement : dont les manches à demy retroussées, faisoient voir que Cleonisbe avoit d'aussi belles mains, qu'elle avoit une belle gorge, qu'on entre-voyoit à travers une legere Gaze, qui la couvroit. Mais pour adjouster encore quelque chose de galant, à ce petit triomphe Maritime, tout le dessous de la Tente sous laquelle estoit Cleonisbe, estoit couvert d'une agreable Ramée, dont l'odeur vint jusques à nous, devant que nous eussions joint la Barque : car enfin Madame, on voyoit mille branches d'Orangers, chargées de Fleurs, entrelassées avec des branches de Myrthe, et de Jasmin, qui faisant une espece de Berçeau sur la Teste de Cleonisbe pour parfumer l'air, et la rafraischir tout à la fois, adjoustoit encore quelque chose à la beauté d'un objet si merveilleux, par cét agreable meslange de Feüillages, de Fleurs, d'Estoffes magnifiques, et de Diamants. Cependant quoy que nous fussions fort occupez à regarder Cleonisbe, nous remarquasmes pourtant qu'il y avoit plusieurs Dames bien faites aupres d'elle, et qu'entre les hommes qui y estoient, il y en avoit un qui paroissoit estre de grande Qualité, soit par sa mine, par son Habillement, ou par la maniere dont la Princesse Cleonisbe agissoit aveque luy. Je vous demande pardon Madame, de m'estre tant arresté à vous dire ce que me parut Cleonisbe dés la premiere fois que j'eus l'honneur de la voir : mais je l'ay fait parce que je ne puis vous dire precisément ce qu'en pensa le Prince de Phocée, n'ayant pû trouver de termes en toutes les Langues qu'il sçait parler, pour exprimer parfaitement ce qui se passa dans son coeur en cette premiere entre veuë. Mais pour vous aprendre du moins ce qui se passa dans la Barque de Cleonisbe, je vous diray que l'Esquif nous ayant devancez, dés qu'il fut assez prés de cette Princesse pour faire que le Prince de Phocée la pûst voir distinctement, et en estre veû, il la salüa avec autant de grace que de respect : apres quoy Hipomene le faisant entrer dans la Barque, par l'endroit le plus esloigné de Cleonisbe, et y entrant aussi bien que luy, il le mena vers cette Princesse, qui le reçeut avec beaucoup de civilité. Vous voyez Madame (luy dit-il en Grec, ayant sçeu par Hipomene qu'elle le parloit) un malheureux Prince qui vient vous rendre grace d'avoir empesché de perir tout le Peuple d'une grande Ville, qui compose la Flotte qu'il commande : car je ne doute pas, poursuivit il galamment, que ce ne soit vous qui par vostre presence avez calmé les Flots irritez, et fait cesser la Tempeste qui nous a pensé faire faïre naufrage. Mais Madame, apres vous avoir remerciée d'avoir sauvé la vie à tant de personnes malheureuses, et innocentes ; je vous suplie encore de la leur vouloir conserver, en obtenant du Roy vostre Pere, l'entrée de ses Ports, pour tant de Vaisseaux battus de l'Orage, et de l'obliger aussi à vouloir escouter la cause de nostre exil, et le recit de tous nos malheurs, afin de luy inspirer apres le desir de les soulager, et de faire en sorte une les promesses qu'une grande Deesse nous a faites ne demeurent pas inutiles. Il y a une si grande satisfaction, repliqua Cleonisbe, de trouver accasion d'assister des malheureux, et des malheureux encore aussi illustres que vous, que j'ay quelque peine à m'affliger de vostre infortune, puis qu'elle me donne lieu d'estre en pouvoir de vous rendre quelque office, et de vous faire connoistre que nostre Nation n'est pas aussi barbare qu'on le croit. Cependant, adjousta t'elle, comme j'ay sçeu par Hipomene, qu'il y a des Dames dans vostre Vaisseau, il faut s'il vous plaist que nous les allions prendre, afin de les oster d'un lieu qui ne leur peut estre agreable, puis qu'elles y ont pensé perir, et quand elles seront dans cette Barque, poursuivit-elle, vous envoyerez ordre à vostre Flotte, de se mettre à l'abry de ces Isles, jusques à ce que je vous aye presenté au Roy mon Pere, et que j'aye obtenu de luy ce que vous en desirez : car encore une fois, je tiens qu'il est si glorieux de faire tout le bien qu'on peut, que je suis asseurée que l'auray plus de joye à vous proteger, que ma protection ne vous sçauroit estre utile. Ha Madame (s'escria le Prince de Phocée, en la regardant avec admiration) est-il possible qu'à l'extremité de la Terre, on trouve une personne comme vous ? et est-il possible encore, que la Renommée ne vous ait pas fait connoistre à toute la Grece, et ne vous y ait pas fait adorer malgré cette grande estenduë de Mer qui vous en separe ? Ceux qui m'ont enseigné le Grec, repliqua-t'elle en soûriant, m'ont aussi enseigné en mesme temps, qu'il faloit quelquesfois se défier des flatteries de ceux de vostre Nation : c'est pourquoy sans adjouster foy aux loüanges que vous me donnez, je me prive equitablement du plaisir qu'il y a d'en recevoir d'un homme qui connoist sans doute admirablement toutes choses, puis qu'il est orginaire d'un Païs d'où l'ignorance qui regne au nostre est bannie. Apres cela, Cleonisbe voyant que le Vaisseau du Prince de Phocée estoit fort proche, commanda que sa Barque le joignist et pria cét homme de qualité qui estoit aupres d'elle, et qui s'appelle Bomilcar, d'aller recevoir la Princesse Onesicrite, et Aristonice, et de les luy amener. De sorte que Bomicar luy obeïssant tousjours aveque joye, luy obeït cette fois là avec diligence, et fut pour donner la main à Onesicrite : mais comme cette Princesse voulut qu'Aristonice marchast la premiere, pour rendre plus de respect â la Deesse qu'elle servoit, ce fut elle que Bomilcar conduisit. Si bien que Menodore en estant plus heureux, aida a descendre du Vaisseau à la Princesse qu'il adoroit, qui estant suivie des deux Compagnes d'Aristonice, de plusieurs Femmes de qualité, de ses Filles et de moy, fut vers la Princesse Cleonisbe, qui continuoit de parler au Prince de Phocée. J'oubliois de vous dire qu'Aristonice ne sortit pourtant pas du Vaisseau sans avoir fait mettre la Statuë de Diane en lieu seur, et sous la garde de Gens capables d'en avoir soin, et de la conserver : et que le Prince de Phocée envoya aussi ses ordres à toute la Flotte, que le Pere de Menodore commanda en son absence. De vous dire apres cela Madame, combi ? fut grande l'admiration reciproque de Cleonisbe, d'Onesicrite, et d'Aristonice, il ne seroit pas aisée, non plus que de vous raconter parole pour parole, tout ce que ces admirables Personnes se dirent. C'est pourquoy Madame, vous m'en dispenserez s'il vous plaist, et vous vous imaginerez sans doute facilement ce que je ne vous dirois pas si bien que vous vous le direz à vous mesme. Pour moy, j'estois si surpris de voir Cleonisbe, et si estonné de l'entendre parler, que je ne pouvois concevoir, qu'elle ne fust pas née ou à Athenes, ou à Corinthe, ou à Delphes, ou à Thebes. Je voyois mesme que sa Politesse se communiquoit presques à tout ce qui l'environnoit, et que la plus grande partie des Dames qui estoient avec elle, n'avoient rien de Barbare. Bomilcar me sembloit aussi avoir tout l'air d'un homme d'esprit, et d'un homme de grand coeur : de sorte que ne pouvant me lasser d'admirer ce que je voyois, j'admirois, et regardois sans rien dire, durant que la Barque reprenant la route du Port, nous aprochoit du rivage. Pendant ce petit Trajet, je remarquay qu'il y avoit entre ces Dames, une Fille nommée Glacidie, que Cleonisbe preferoit à toutes les autres, car elle luy adressoit souvent la parole, soit en loüant la beauté d'Onesicrite, soit en parlant d'Aristonice : et je m'aperçeus aussi que cette Personne n'estoit pas une Personne d'un mediocre merite. Je ne l'observay pourtant pas si long temps, que je n'eusse le loisir de remarquer l'agïtation qui estoit dans le coeur du Prince de Phocée ; et de voir en suitte que Bomilcar la remarquoit aussi bien que moy, l'entendis mesme que s'estant aproché de Glacidie, il luy dit à demy bas, et en soûriant, que veû comme cét Estranger regardoit Cleonisbe, il avoit lieu de craindre, qu'apres estre eschapé de la Tempeste, il ne fist naufrage au Port. Si ce malheur luy arrive (reprit Glacidie en soûriant aussi bien que Bomilcar) je m'imagine que la conformité de vostre Fortune, vous obligera à lier amitié aveque luy. Ha Glacidie, repliqua-t'il, vous sçavez bien que ce n'est pas la conformité de ces especes de malheurs, qui fait que les malheureux s'aiment. Ainsi Madame, j'apris sans y penser que Bomilcar estoit Amant de Cleonisbe ; mais je n'apris pas alors s'il en estoit bien ou mal traitté, parce que Glacidie ayant pris garde que je pouvois les entendre à cause qu'ils parloient Grec, se tourna vers moy, et commença de me parler, et de m'obliger à luy dire en peu de mots l'estat de nostre fortune. Cependant plus nous aprochions du rivage, plus le Païs où nous allions nous sembloit agreable : car parmy mille Arbres differens dont le Païsage est semé, on voit à la droite de greffes roches steriles, qui sont paroistre davantage la fertilité des autres endroits. On voit aussi de ce mesme costé, une Montage dont le bas est couvert de grands Pins, et sur le sommet qui est fort droit, est une Tour d'une Structure irreguliere, qui toute antique qu'elle est, donne beaucoup d'ornement à cet endroit du Païsage. De l'autre costé est un Païs plus uny, mais qui ne laisse pas d'estre entremeslé de Colines, de Valons, de Rochers, de Prairies, de Fontaines, et de Ruisseaux, et de faire cent agreables inesgalitez de scituations differentes, qui rendent les Maisons qu'on y a basties tout à fait charmantes. De plus, on y voit une si grande quantité d'Oliviers, de Grenadiers, de Mirthes, et de Lauriers ; et tous les Jardins y sont si pleins d'Orangers, de Jasmins, et de mille autres belles, et agreables choses, que je ne croy pas qu'il y ait un Païs plus aimable que celuy-là, ny où le Soleil donne de plus agreables Printemps ; de plus longs Estez ; de plus riches Automnes ; ny de plus courts Hyvers. Le Ciel y est tousjours si clair ; l'Air y est si pur ; les Fruits y sont si admirables ; la Mer y est si poissonneuse ; et les Chasseurs y trouvent une si abondante matiere à l'innocente Guerre qu'ils font, que de quelque condition, ou de quelque humeur qu'on soit, on trouve de quoy s'y satisfaire. Mais pour en revenir où j'en estois, il faut que je rentre dans la Barque d'où je suis sorty malgré moy pour faire cette petite description. Je vous diray donc Madame, que la Barque estant dans le Port, nous vismes plusieurs Cabanes de Pescheurs le long du rivage, et plusieurs Habitations esparses dans tout cét agreable Terroir, dont la veué est bornée par des Montagnes assez esloignées ; sur le sommet desquelles on voit de la Neige, quoy qu'on n'en voye presques jamais tomber au lieu où nous abordasmes. Comme la Princesse Cleonisbe avoit plusieurs Chariots qui l'attendoient sur le bord du Rivage, elle avoit dessein d'obliger les Dames qui estoient avec elle de se presser, afin que nous y pussions tous avoir place, pour aller jusques à trente stades de là, où estoit le Chasteau où elle avoit laissé le Roy. Mais à peine les Princesses furent-elles à terre, qu'entendant tout d'un coup un grand bruit que faisoient des hommes qui sonnoient d'une espece de Cor qui nous estoit inconnu, nous vismes arriver un grand équipage de Chasse, qui quoy qu'un peu Barbare ne laissoit pas de plaire, et d'avoir quelque chose de magnifique. Tous les Chiens avoient de grands Coliers d'argent à gros cloux dorez ; ceux qui les suivoient à pied, tenoient une espece de grandes et belles Coquilles, qu'on apelle des Trompes, dont ils sonnoient au lieu de Cor : et dont ils faisoient un bruit si retentissant, que les Tritons n'en sçauroient faire davantage à l'entour du Char de Neptune. Les Chasseurs à Cheval avoient des Arcs, des Fléches, et des Javelines : et pour leurs Habillemens, ils estoient bigarrez de tant de belles et vives couleurs, que cela ne pouvoit manquer de réjouïr la veuë. Tout le monde tournant donc la teste du costé que venoient ces Chasseurs, nous vismes qu'il y en avoit un qui paroissoit le Maistre des autres : et qui se separant de cette grande Troupe qui le suivoit, vint droit à la Princesse Cleonisbe, qui aprit au Prince de Phocée, que celuy que nous voiyons estoit le Prince Carimante son Frere. A peine eut-elle dit cela, que ce Prince qui estoit descendu de cheval pour la venir joindre, s'aprocha d'elle : et nous fit voir qu'il avoit admirablement bonne mine, n'ayant pas alors plus de vingt-quatre ans. Mais comme il fut assez prés pour discerner ceux qui estoient avec Cleonisbe, il en fut surpris : et plus surpris encore de voir vers les Isles cette grande Flotte qui y paroissoit. Il ne fut pourtant pas long-temps en cette inquiettude : car la Princesse Cleonisbe luy presentant cette belle et malheureuse Troupe qui s'estoit mise sous sa protection ; quelque heureuse qu'ait esté vostre Chasse, luy dit elle en soûriant, je suis assurée que ma Promenade sur la Mer, l'a esté beaucoup davantage : et que vous n'avez pas tant eu de plaisir tout le jour, que vous en aurez sans doute à m'aider à servir aupres du Roy, les admirables Personnes que vous voyez, et que je vous conjure de proteger. Comme Onesicrite est une des plus belles Princesses qu'on puisse voir, elle attacha si fort les yeux du Prince Carimante, qu'à peine entendit-il ce que Cleonisbe luy dit. Il est vray qu'il ne laissa pas de faire comme s'il l'eust bien entendu : car il fit tant de civilité, et à Onesicrite, et au Prince de Phocée, et à Aristonice, et à Menodore, qu'ils eurent sujet d'en estre tres satisfaits. Cependant comme le lieu n'estoit pas propre à une longue conversation, Carimante mit Onesicrite dans le Chariot de Cleonisbe : disant au Prince de Phocée, et à Menodore, et à moy, que nous irions à cheval aveque luy ; car comme on luy menoit tousjours plusieurs Chevaux en main, à toutes les Chasses qu'il faisoit, il y en eut autant qu'il nous en faloit. De sorte qu'apres que le Prince de Phocée eut mis Cleonisbe dans le mesme Chariot où Onesicrite estoit desja, et que Bomilcar eut aussi aidé à Aristonice à y monter, ils salüerent ces Dames : et dés que leur Chariot eut commencé de marcher, ils monterent tous à cheval, et le suivirent : et pour celles qui avoient esté de la Promenade de Cleonisbe, aussi bien que les Compagnes d'Aristonice, et toutes les autres Dames, elles furent dans d'autres Chariots. Tant que ce chemin dura, le Prince de Phocée entretint Carimante, et luy aprit la desolation de sa Patrie ; le bonheur de vos Armes ; la grandeur de vos Conquestes ; la resolution des Habitans de Phocée ; le commandement de la Deesse qu'on adore à Ephese ; la Tempeste que nous avions euë ; et la rencontre de la Princesse Cleonisbe : qui de son costé aprenoit aussi ces mesmes choses par Onesicrite, et les aprenoit plus particulierement qu'elles ne les avoit sçeuës par Hipomene. Pour moy je parlois tantost à cét officieux Grec, et tantost à Bomilcar : car pour tous les autres ils ne m'entendoient point, et je ne les entendois pas. Quoy que le chemin ne fust pas long, j'eus loisir de remarquer que Bomilcar avoit beaucoup d'esprit : mais un esprit si plein d'activité, qu'on voyoit mesme par sa Phisionomie, qu'il faloit qu'il y eust dans son coeur plus d'une passion violente. Il s'informa aveque soin du Prince de Phocée, et m'en demanda cent choses differentes : je trouvay pourtant moyen de demander aussi à mon tour à Hipomene, tout ce qui me donnoit de la curiosité : me semblant que puis qu'il estoit Grec, j'avois quelque droit d'attendre toutes sortes d'offices de luy : mais entre les choses que je luy demanday, je le priay de me dire ce qu'estoit Bomilcar. Il est si considerable dans cette Cour, me dit-il, qu'on le regarde comme un homme qui seul a terminé la Guerre entre les Carthaginois, et les Segoregiens : car comme il est tres puissant au Païs d'où il est originaire, c'est assurément par luy que ces deux Peuples guerriers et ennemis, sont presentement en paix. Quoy, luy dis-je, Bomilcar n'est pas originaire de ce Païs cy ! non, repliqua-t'il, et la superbe Carthage est le lieu d'où son Pere estoit. Apres cela passant d'un discours à un autre, je sçeus que le Roy des Segoregiens n'avoit point d'autres Enfans, que Carimante et Cleonisbe : et je sçeus mesme encore que je ne m'estois pas trompe, lors que j'avois creû que Glacidie estoit fort bien aupres de cette Princesse, car il m'aprit qu'elle estoit la Personne du monde pour qui elle avoit le plus d'estime, et le plus d'amitié : adjoustant que c'estoit un bien dont elle jouïssoit avec justice, et dont elle jouïssoit mesme sans qu'on le luy enviast, parce qu'elle ne se servoit du credit qu'elle avoit aupres de Cleonisbe, que pour rendre office à tous les honnestes gens. Mais enfin Madame, nous arrivasmes au Chasteau où estoit le Roy, qui est en une des plus belles scituations que je vy jamais : car encore qu'il soit en un lieu où il y a cent Sources admirables, et des Prairies merveilleuses, il y a une veuë d'une si vaste estenduë du costé de la Mer, que les yeux n'y trouvent point d'autres limites que leur propre foiblesse, qui ne leur permet pas de discerner ce qu'ils voyent au delà des bornes que la Nature leur a prescrites. En y arrivant, nous vismes une grande Allée de Lauriers de plus de huit cens pas de long : et en passant le long d'une Balustrade rustique, nous vismes aussi un grand Verger où il y avoit mille Orangers plantez par ordre, entremeslez de Grenadiers, et de Citronniers : qui contentant plus d'un sens à la fois, parfumoient agreablement l'air que nous respirions. Nous vismes encore qu'il y avoit une Source admirable au milieu de ce Jardin : qui parmy mille boüillons d'eau que la seule Nature faisoit eslever en murmurant, formoient un grand Rondeau à l'entour d'eux, qui se deschargeoit par un Ruisseau dans une Prairie qui estoit au delà de ce Jardin. Nous remarquasmes encore en aprochant du Chasteau, que toutes les Murailles de la Cour estoient couvertes de Mirthe : et qu'il y avoit encore un grand Parterre formé d'Herbes odoriferantes, derriere le Chasteau : et qu'on y voyoit des Cabinets de Lauriers, des Fontaines, et des Ruisseaux. Mais ce qui nous surprit davantage, fut de voir la magnificence du dedans de cette superbe Maison, et particulierement de la Chambre du Roy : en effet Madame, quoy qu'il n'y eust ny Peintures, ny Tentures de Tapis de Sidon, ny de Pourpre, ce que nous y vismes estoit beaucoup plus riche, et beaucoup plus beau que tout ce que j'ay veû ailleurs. Car enfin il faut vous imaginer que cette Chambre, dont le haut est en Dôme, est l'objet le plus ravissant qui puisse tomber sous les yeux : et pour vous le faire comprendre, je n'ay qu'à vous dire que toutes les Murailles, et toute la Voûte, en sont couvertes d'une espece d'Arabesque irreguliere, de piece de raport, toutes de Nacre, et de Coral. Mais de Nacre qui fait de si belles reflections, que l'Arc en Ciel n'a pas des couleurs si esclatantes, ny si bien nuées que celles qu'on y voit. De sorte qu'estant entremeslée, à du Coral de toutes les couleurs dont la Nature en produit en cette Mer, ou en la Mer Lygustique qui n'en est pas loin, cela fait le plus bel effet du monde. Car comme il y en a de Blanc, de Noir, de couleur de Feu, d'Incarnat, de couleur de Rose, et de tout à fait Pasle, cela fait un meslange avec de la Nacre, que je ne vous sçaurois representer : c'est pourquoy il vaut mieux que je ne m'y arreste pas, et que je vous die comment le Roy des Segoregiens nous reçeut. Comme Cleonisbe n'a pas moins de jugement que d'esprit, j'avois oublié de vous dire, qu'elle avoit envoyé advertir ce Prince de l'advanture qu'elle avoit euë, dés qu'elle estoit descenduë de la Barque, afin qu'il ne fust pas si surpris : aussi nous reçeut-il admirablement. Lors que nous fusmes à l'entrée du Chasteau. Carimante donna la main à Onesicrite, qui ne pût faire cette fois là passer Aristonice devant elle : de sorte que Bomilcar fut celuy qui la conduisit : car pour le Prince de Phocée, il aida à marcher à Cleonisbe, qui luy dit obligeamment, que comme c'estoit au Prince son Frere à presenter Onesicrite au Roy, c'estoit aussi à elle à luy rendre cét office. Pour Menodore il donna la main à Glacidie : et tout te reste des hommes conduisirent celles qu'ils voulurent, de ce grand nombre de Dames qui estoient en ce lieu-la, soit des nostres, soit de celles du Païs. Comme le Roy sçavoit la Langue Greque, aussi bien que Carimante et Cleonisbe, il fut sensiblement touché de ce que luy dit le Prince de Phocée, apres que la Princesse sa Fille le luy eut presenté : car quoy qu'il ne s'estendist pas extrémement en son discours, il luy dit pourtant toute nostre fortune : et r'enferma si adroitement tous nos malheurs en peu de mots, que le Roy qui les escoutoit, les pût facilement retenir. Il choisit mesme si bien les paroles dont il se servit, que l'exageration la plus estenduë, et la plus eloquente, n'auroit pas tant attendry le coeur, que ce que dit le Prince de Phocée, attendrit celuy de ceux qui l'escouterent. Enfin Seigneur, luy dit-il à la fin de son discours, vous voyez des malheureux, que la crainte de la servitude a forcé d'abandonner leur Patrie : qui n'ont plus de Terre qu'ils puissent habiter sans qu'on la leur donne, ou sans qu'ils l'usurpent ; que la Tempeste a battus ; que la douleur a accablez ; et qui n'ont plus que la liberté, et l'esperance en partage : encore ne jouissons nous de ce dernier bien, que depuis que la Princesse Cleonisbe nous a fait la grace de nous promettre de nous proteger aupres de vous, et qu'elle a obtenu pour nous la mesme faveur du Prince Carimante. Ainsi Seigneur, c'est de vous de qui dépend nostre Destin : puis que si vous ne nous accordez pas l'entrée de vos Ports pour nostre Flotte, nous n'aurons plus rien à faire qu'à nous resoudre de mourir constamment. Comme le Roy alloit respondre, Aristonice s'avançant, et prenant la parole ; Seigneur, luy dit-elle, souffrez, qu'avec tout le respect que je vous dois, je vous die que la Tempeste qui nous a poussez sur vos Côstes, ne nous y a jettez que pour faire que vous nous y reçeussiez comme des Gens qui donnent une ample matiere à vostre vertu : car afin que vous n'en doutiez pas, c'est une grande Deesse qui nous y a conduits : et qui voulant avoir un Temple sur vos Terres, et estre reconnuë parmy vos Peuples, m'a commandé de faire ce que j'ay fait. Prenez donc garde de l'irriter, en ne reçevant pas favorablement des malheureux, qui tous malheureux qu'ils sont, ont dans leurs Vaisseaux, des Thresors inestimables, puis qu'ils y ont un grand nombre d'hommes vertueux ; de Gens habiles et sçavans ; d'excellens Artisans en toutes sortes de choses : et qui par ce moyen peuvent se vanter d'avoir tous les Arts, et toutes les Sciences enfermées dans leurs Navires, qu'ils peuvent communiquer à vos Peuples, si vous leur donnez seulement un coin de Terre pour bastir un Temple, et pour pouvoir joüir de la liberté qui leur couste leur Patrie. Mais encore une fois Seigneur, poursuivit-elle, songez bien à ne refuser pas les graces que les Dieux vous font : et sçachez que la Deesse que je sers vous promet par moy, de rendre vostre Païs si celebre, et si fameux par toute la Terre, si vous nous reçevez favorablement, qu'il n'y en a point au monde qui le soit davantage. Aristonice prononça ces paroles avec tant de grace, et tant d'authorité, que toute la Compagnie s'en sentit esmeuë, et remarqua mesme que le Roy en estoit touché. Aussi respondit-il avec toute la douceur imaginable, et au Prince de Phocée, et à Aristonice : leur accordant d'abord l'entrée ses Ports pour toute la Flotte, à condition qu'il n'y auroit qu'un certain nombre de Gens armes dans chaque Vaisseau : et pour ce qui estoit de leur donner un lieu propre pour leur Habitation, il leur dit qu'il assembleroit les Sarronides, pour en conferer avec eux : et qu'en attendant, il leur permettoit d'esperer que sa responce : seroit favorable. Comme je ne doute pas Madame, que ce mot de Sarronides ne vous surprenne ; je pen- qu'il est à propos que je vous die que les Sarronides, sont à peu prés entre les Gaulois en general ce que sont les Mages en Perse. Il y a pourtant cette difference ; que les Mages ne se meslent que des choses de la Reügion, et que les Sarronides connoissent aussi des affaires publiques, et des differens des particuliers. Cette espece de Philosophes, de Sacrificateurs, et de Magistrats tout ensemble, furent instituez par le troisiesme Roy des Gaules, nommé Sarron, qui voulut que de son nom ils s'apellassent Sarronides. Il y a pourtant quelques parties des Gaules, où ils les nomment Druides : à cause que sous le Regne d'un de leur Rois nommé Druys, il voulut qu'on les appellast ainsi. Ils sont mesme divisez en divers ordres, et sous divers noms, car ceux qui ne s'occupent qu'aux Sacrifices, s'apellent Vacies : ceux qui ne s'adonnent qu'à la connoissance des choses naturelles, se nomment Eubages : et ceux qui sont destinez à chanter les actions heroïques des hommes vertueux, sont apelles Bardes : car pour ceux qui portent le Nom de Sarronides, ou celuy de Druydes, comme ils sont les plus sçavans de tous, ils se meslent comme je l'ay desja dit, de conseiller les Rois ; de rendre la justice ; d'enseigner les Peuples ; et d'instruire particulierement la jeunesse. Il est vray que parmy les Segoregiens, on ne se sert pas de tous ces noms differens, dont on se sert dans la Gaule Celtique, dans la Gaule Belgique, et parmy les Allobroges, qui sont encore d'autres Gaulois : mais seulement du nom de Sarronides, qui parmy ces Peuples les comprend tous. Le Roy ayant donc remis la deliberation de la chose dont il s'agissoit à son Conseil, qui estoit composé de ces Sarronides, la Princesse Cleonisbe tesmoigna en avoir beaucoup de satisfaction : assurant Onesicrite qu'elle ne doutoit pas que des Gens qui enseignoient l'humanité aux autres, ne conseillassent le Roy son Pere comme elle le souhaitoit : luy promettant mesme de les soliciter en nostre faveur. Carimante de son costé, luy promit la mesme chose : en suitte de quoy le Roy parlant les uns apres les autres, au Prince de Phocée, à Aristonice, à Onesicrite, et à Menodore, en fut si satisfait qu'il ne pouvoit s'empescher de le tesmoigner, et de leur donner beaucoup de loüanges. Au reste Madame, nous eusmes encore le bonheur de plaire si fort à tous ceux de sa Cour, que je pense pouvoir dire que jamais Estrangers, n'ont esté si peu Estrangers que nous le fusmes en ce lieu-là : car il y avoit un tel empressement à nous rendre office, qu'il y a sujet de croire que les Dieux avoient disposé les coeurs de tous ceux qui nous virent à nous bien traitter. Cependant le Roy jugeant que des Gens battus de l'Orage avoient besoin de repos, commanda qu'on menast la Princesse Onesicrite à un bel Apartement, qui touchoit celuy de Cleonisbe : et qu'on logeast toutes les Dames qui estoient avec elle, le plus commodément qu'on pourroit, aussi bien que le Prince de Phocée, et Menodore : commandant en suitte qu'on allast aux Isles pour faire venir toute la Flotte au Port, qui estoit beaucoup plus grand qu'il ne faloit pour la contenir. Apres cela Madame, je ne vous diray point quels furent les soins de Cleonisbe, et de Carimante, à faire bien obeïr le Roy : car il ne seroit pas croyable, que des Personnes de cette qualité en eussent eu de si officieux pour des Estrangers qu'ils ne connoissoient pas. En effet ils commanderent si expressément à tous les Officiers du Roy de servir respectueusement et magnifiquement ceux aupres de qui ils les mirent, qu'il estoit aisé de voir que leur merite et leur malheur les avoit touchez. Glacidie en son particulier, fit tant de choses obligeantes, et pour Onesicrite, et pour Aristonice, et pour toutes les autres Dames qui les accompagnoient, qu'il me fut aisé de connoistre dés le premier jour que je la vy, qu'Hipomene avoit eu raison de me dire, qu'elle meritoit l'amitié que Cleonisbe avoit pour elle : car elle agit avec tant de bonté, et avec tant d'esprit tout ensemble, qu'elle commença dés lors d'avoir beaucoup de part à l'estime du Prince de Phocée. Il arriva mesme une chose dés le soir, qui a bien fait voir depuis que les Dieux avoient resolu qu'il y eust en peu temps beaucoup d'amour, beaucoup d'estime, et beaucoup d'amitié, entre toutes ces Personnes qui se connoissoient si peu, et qui s'aimerent tant peu de jours apres. Car Madame, il saut que vous sçachiez, que dés que le Prince de Phocée sçeut que Cleonisbe que nous avions laissée chez le Roy, estoit à son Apartement, il y fut pour luy rendre la premiere visite : et y fut accompagné de Menodore, pendant que Carimante estoit aussi allé voir Onesicrite pour la premiere fois, accompageé de Bomilcar. Pour moy qui avois suivy le Prince de Phocée, je fus tesmoin de sa conversation avec Cleonisbe, qui fut assez longue : mais comme en y allant j'avois apris à ce Prince que Glacidie estoit la Favorite de Cleonisbe, et que dés ce premier jour là, il chercha aveque soin à ne luy dire que des choses qui luy pussent plaire ; apres plusieurs autres discours, où il la loüa avec beaucoup d'adresse, il se mit aussi à luy dire du bien de Glacidie, comme ayant desja remarqué que c'estoit une Personne qui avoit de l'esprit, et de la bonté. Eh de grace, luy dit elle, ne jugez pas encore de Glacidie ! car je suis assurée que vous n'en pouvez juger en si peu de temps, sans luy faire beaucoup d'injustice : n'estant pas possible, quelque esprit que vous ayez, que vous puissiez encore connoistre toutes les bonnes qualitez qu'elle a. Je vous assure, reprit le Prince de Phocée, que je suis persuadée qu'elle a toutes celles qu'on peut avoir, puis que vous l'aimez autant que vous faites. Cette raison ne seroit pas fort convainquante, repliqua modestement Cleonisbe : mais pour vous faire voir, adjousta-t'elle, qu'encore que je vive parmy des Gens, que les Grecs apellent Barbares, je ne laisse pas de connoistre ceux qui ont du merite ; il faut que je vous despeigne qu'elle est Glacidie. Je ne vous diray rien de sa Personne, puis que vous la connoissez desja, et que ce n'est pas par sa beauté que je la trouve la plus loüable, quoy que conme vous le voyez, elle soit blonde, blanche, agreable, et de belle taille : je ne vous parleray pas mesme des graces de son esprit, ny de l'estenduë qu'il a : me contentant de vous obliger à l'entretenir seulement deux heures en particulier, afin que j'aye le plaisir d'en entendre l'Eloge de vostre bouche. Je ne vous diray pas non plus, qu'elle sçait cent choses dont elle ne se vante pas, et qu'elle cache par modestie : mais je vous diray que sa naissance est tres noble, et qu'il n'y eut jamais une personne plus solidement genereuse qu'elle, ny qui eust une plus veritable bonté. Ce que j'aime toutesfois le plus en Glacidie, c'est qu'elle est capable d'une amitié tendre et constante, et qu'il ne fut jamais une Fille qui eust l'ame si desinteressée qu'elle l'a. Comme sa Fortune a esté assez traversée, elle a donné mille marques de fermeté, qui meriteroient des loüanges de tous vos Sages, si elle en estoit connuë : ce pendant ses propres chagrins nous jamais causé les chagrins des autres : car elle les sçait si bi ? renfermer dans son coeur, qu'ils ne paroissent ny en ses yeux, ny en ses actions, ny en ses paroles. Au contraire elle est toûjours d'une humeur si esgalle, qu'il n'est point de divertissement qu'elle ne semble prendre avec plaisir, lors mesme qu'elle a le plus de douleur dans l'ame. Au reste la vertu de Glacidie, n'est ny severe, ny sauvage : et cette Personne qui paroist si serieuse, est pourtant une des Personnes du monde qui connoist le mieux toutes les choses galantes. Mais ce que je louë encore le plus en elle, c'est l'equité qu'elle garde mesme pour ses plus grands ennemis : car elle les louë avec autant de sincerité, lors qu'il y a lieu de les loüer de quelque chose, que s'ils ne l'avoient pas desobligée. De plus j'ay encore à vous aprendre, que si vous devenez de ses Amis, vous estes assuré qu'on n'osera pas mesme ne vous loüer que mediocrement en sa presence : en effet elle est si sensible, et si zelée pour ceux qu'elle aime, qu'elle trouve qu'on ne les louë jamais assez. Ainsi elle n'est pas de ceux qui souffrent qu'on en die des choses fâcheuses : et qui croyent que ce n'est pas manquer à l'amitié, que d'endurer qu'on die une petite raillerie de leurs Amis, car je puis vous assurer que c'est ce qu'elle ne sçauroit faire. Aussi n'y a t'il pas une personne au monde qui en ait plus eu qu'elle, en tous les lieux où elle a esté : car comme sa fortune l'a portée à la Cour du Roy des Celtes, où elle a esté longtemps, et que de puis elle a encore demeuré en beaucoup de lieux differens, je puis vous assurer qu'en tous ces divers endroits, elle a tousjours eu pour Amis, tout ce qu'il y a eu de Gens illustres. Je suis pourtant assuré repliqua le Prince de Phocée, que son me rite ne luy a aquis l'amitié de personne, qu'elle estime tant que vous. Il est vray respondit Cleonisbe, qu'elle m'aime assez pour estre capable d'avoir une erreur dans l'esprit à mon avantage : et je suis mesme persuadée que quand elle seroit au dessus de moy, ce que je suis au dessus d'elle, elle m'aimeroit autant qu'elle m'aime ; parce que la Grandeur ne la sçauroit esblouïr, et qu'ainsi elle me rendroit justice comme je la luy rends. Elle s'empresse mesme si peu, adjousta-t'elle, qu'il a falu que je luy aye fait quelque violence, pour l'obliger à faire ce petit voyage de divertissement : aimant beaucoup mieux estre chez elle, que d'estre dans le tumulte de la Cour, qu'elle ne souffre que pour l'amour de moy seulement. Vous me representez Glacidie si avantageusement, reprit le Prince de Phocée, que je suis forcé de croire qu'elle est aimée de tout le monde, elle l'est sans doute de tous ceux qui la connoissent bien, repliqua-t'elle, mais elle n'est pourtant pas prodigue de son amitie, quoy qu'elle ne soit ingrate pour personne : car je ne pense pas qu'on puisse avoir plus de reconnoissance qu'elle en a, haïssant sans doute autant l'ingratitude que le Mariage, quoy qu'elle y ait une aversion estrange. Puis qu'elle vous doit l'amitié que vous avez pour elle, reprit le Prince de Phocée, elle a besoin d'avoir l'ame bien reconnoissante, si elle veut s'aquiter d'une obligation si sensible. Mais Madame, adjousta-t'il ; souffrez que je vous demande pardon, au nom de tous les Grecs, de l'outrage que vous dites qu'ils font à vostre Nation, de l'apeller Barbare : car enfin apres ce que je voy, en vous voyant, ils sont Barbares eux mesmes d'en parler ainsi. Non non, reprit Cleonisbe, ne les accusez pas injustement, car j'advouë que nous le sommes : et j'ay mesme interest de l'advoüer pour ma propre gloire : puis qu'enfin, si je merite quelque loüange, c'est seulement de ce qu'estant née en un Pais, d'où toutes les belles connoissances sont bannies, je ne laisse pas d'avoir quelque lumiere, et quelque inclination pour les belles choses. Mais pour vous qui estes d'un Païs où tous les esprits sont cultivez aveque soin ; où l'ignorance est un crime ; où la politesse est generale : et où la conversation n'est ny grossiere, ny stupide, ny sauvage ; comment pourrez vous vous accoustumer dans une Cour, où il y a si peu de personnes sociables ? Vous voyez, adjousta-t'elle en soûriant, qu'en fort peu de temps vous avez fait un grand progrés dans mon esprit : puis que tantost je vous disois que vous ne nous trouveriez pas si Barbares qu'on nous le croit, et que presentement je vous advouë, que nous le sommes encore plus qu'on ne le pense. Ha Madame, s'escria le Prince de Phocée, il ne faut pas estre Barbare pour se le dire comme vous faites ! et je suis assuré que toute la Grece ensemble, advouëroit, si elle avoit l'honneur de vous voir, que vous la surpassez en toutes choses. Comme le Prince de Phocée disoit cela, Carimante entra, qui conduisoit Onesicrite, qui n'avoit pas voulu attendre au lendemain à visiter cette Princesse à son Apartement. De sorte que Glacidie estant entrée avec elle, et le hazard ayant fait qu'elle se trouva assise aupres du Prince de Phocée, insensiblement il se mit à luy parler bas, durant que Cleonisbe entretenoit Onesicrite : et à luy dire que cette Princesse luy avoit fait un Portrait d'elle si admirable, qu'il ne croyoit pas que son Miroir representast plus parfaitement son visage, qu'elle luy avoit representé la beauté de son ame, et celle de son esprit. Je ne doute nullement, reprit Glacidie, que la Princesse n'aye fait une fort belle Peinture : mais je doute avec beaucoup de raison, que cette Peinture me ressemble : car comme les plus Grands Peintres ne sont pas ceux qui s'amusent le plus à faire des Portraits ; je pense que sans offencer la Princesse, je puis croire qu'elle a tellement songé à faire que l'Art corrigeast la Nature, qu'elle aura mal reüssi au mien. Mais pour moy Seigneur, qui ne suis pas si sçavante qu'elle en cét Art admirable, et qui ne songe qu'à imiter ce que je voy, je ferois bien mieux sa Peinture qu'elle n'a fait la mienne. Pour sçavoir si vous avez raison, reprit le Prince de Phocée, il faudroit que vous me l'eussiez fait voir : car il me semble, adjousta t'il, que je connois desja assez l'admirable Cleonisbe, pour en estre Juge equitable. Vous connoissez sans doute sa beaute, repliqua Glacidie, et mesme une petite partie de celle de son esprit : mais Seigneur, il s'en faut bien que vous ne puissiez connoistre jusques où va le merite de cette merveilleuse Princesse : c'est pour quoy comme il n'arrive pas souvent qu'elle puisse estre estimée icy par un aussi honneste homme que vous, je veux bien pour luy avancer cettë gloire, vous aprendre ce que vous ne pourriez sçavoir qu'avec le temps. Ce n'est pas encore assez, repliqua le Prince de Phocée, de me dire ce qu'elle est : car il faut s'il vous plaist encore, me faire sçavoir comment il peut estre qu'elle soit ce que je la voy. Ha pour cela Seigneur, reprit Glacidie, il faut le demander aux Dieux ! car on peut assurer que Cleonisbe s'est faite toute seule. Le hazard a sans doute fait passer quelquesfois à cette Cour d'assez honnestes Gens, de tous les lieux du Monde : et depuis la Paix que Bomilcar nous a fait faire avec les Carthaginois, il y a tousjours eu grand nombre de Gens de cette magnifique Ville, qui ont esté parmy nous. Mais apres tout, comme l'inclination dominante de ceux de nostre Nation, est la Guerre, et la Chasse, je puis vous assurer que Cleonisbe merite toute la gloire du peu de politesse qu'on y voit : estant certain que les seules lumieres de son esprit, ont esclairé toute la Cour. En effet Seigneur, je suis assurée que vous n'y verrez personne qu'elle ait pû imiter : et que vous connoistrez au contraire, que tous ceux qui ont quelque chose de bon, ne l'ont que parce qu'ils ont eu dessein de luy ressembler, ou de luy plaire. En fin Seigneur, il faut s'imaginer qu'elle n'a l'obligation de ce qu'elle est qu'à elle mesme : que par un prodige elle a deviné tout ce qu'on ne luy a point apris, et que toutes les vertus sont nées avec elle. Quand je vous dis toutes les vertus, poursuivit Glacidie, je le dis sans exageration aucune : car il est vray que je suis persuadée qu'elle les a toutes sans exception. Vous me faites un si grand plaisir de parler comme vous parlez, reprit le Prince de Phocée, que je ne vous le sçaurois exprimer : car je vous proteste, aimable Glacidie, que je suis desja tellement affectionné à la gloire de cetté Princesse, que je serois au desespoir si j'y descouvrois un deffaut. Je vous assure, reprit elle, que vous n'aurez jamais cette espece de douleur : puis qu'il est vray que je suis bien assurée, que vous n'y en trouverez pas. En effet Cleonisbe est genereuse, de la derniere generosité ; elle aime la gloire plus qu'elle mesme ; elle est pitoyable, jusques à troubler son repos, pour causer celuy des autres ; elle est bonne, de la bonté la plus tendre ; et ne laisse pas d'avoir le coeur Grand, ferme, et tout à fait Heroïque. De plus, elle parle de toutes choses, avec autant de jugement que d'esprit, et autant d'eloquence que de jugement. Le son de sa voix exprime mesme une partie de sa bonté : car elle y a je ne sçay quoy d'affectueux, et de passionné, qui fait voir que son coeur n'est ny fier, ny superbe. Au reste, quoy que l'amitié ne trouve guere souvent de place dans l'ame des Personnes de sa naissance, il n'en est pas ainsi de Cleonisbe : puis qu'elle aime d'une maniere si attachante, ceux qu'elle juge digne de cét honneur, que c'est une des choses du monde dont je la louë le plus. En effet elle n'est pas de celles qui croyent que leur condition les dispence des veritables loix de l'amitié, et de cette espece d'esgalité, qui doit estre dans les sentimens de ceux qui aiment parfaitement : au contraire, Cleonisbe croit qu'elle est obligée d'aimer autant qu'on l'aime : elle permet mesme qu'on croye avoir droit de luy faire des reproches, si elle manquoit à quelques-uns des devoirs de la veritable amitié : et elle sçait enfin si bien faire la difference qu'il y a, entre la Fille du Roy des Segoregiens, et Cleonisbe, qu'on ne la sçauroit assez admirer. Au reste, quoy que le temperamment de cette Princesse ait quelque leger panchant à la melancolie, c'est pourtant une des Personnes du monde qui a le plus agreable enjoüement dans l'esprit : et qui donne le plus de plaisir à ceux à qui elle fait la grace de se communiquer avec liberté. En effet, elle est si propre à sçavoir tourner spirituellement et plaisamment les choses qu'elle voit, ou qu'elle entend, que je ne pense pas que les Personnes du monde les plus enjoüées le sçachent si bien faire. Au reste, elle est liberale d'une maniere si noble, et elle sçait donner avec tant de grace et tant de choix, que ses presens n'ont jamais fait murmurer que les injustes, et les envieux. Comme Glacidie disoit cela, Bomilcar qui estoit aupres d'elle, et qui entendoit une partie de ce qu'elle disoit, parce que parlant aveque zele, elle avoit insensiblement parlé plus haut qu'elle ne le vouloit, s'aprocha de son oreille, et prenant la parole ; eh de grace Glacidie, luy dit-il, laissez au Temps à faire connoistre Cleonisbe, à un homme que je crains qui ne la connoisse desja que trop. Ce discours de Bomilcar ayant fait rire Glacidie, l'obligea de le gronder de la crainte qu'il avoit : mais comme elle voulut se retourner vers le Prince de Phocée, Cleonisbe luy ayant adressé la parole, leur conversation fut interrompuë pour tout le reste du soir : et quelque temps apres cette belle Compagnie s'estant separée, chacun se retira à son Apartement. Il est vray qu'Hipomene et moy ne nous separasmes pas si tost : car comme en parlant de Grece, nous estions venus à faire connoissance, et à connoistre que son Pere et le mien avoient esté Amis, nous eusmes encore beaucoup de choses à dire.

Histoire de Péranius et de Cléonisbe : Cleonisbe devant le choix d'un époux


Mais comme je sçavoir qu'il nous importoit extrémment, de sçavoir quel estoit l'estat de la Cour où nous estions, puis que c'estoit là que nous pretendions trouver un Azile ; je le menay à l'Apartement du Prince de Phocée : qui le pressant avec plus de liberté qu'auparavant, de luy aprendre ce qu'il vouloit sçavoir, fit qu'Hipomene contenta sa curiosité. Vous venez icy, luy dit-il, en un temps fort propre, pour voir cette Cour au plus grand esclat qu'elle puisse estre, mais pour la voir aussi le plus en trouble, si les Dieux n'y donnent ordre : car Seigneur il faut que vous sçachiez que les Segoregiens, ont une coustume qui leur est tres particuliere : qui est que ce ne sont pas les hommes qui choisissent celles qu'ils veulent espouser, car ce sont les Filles qui choisissent ceux qui doivent estre leurs Maris : et selon les Loix du Païs, un Pere ne peut jamais violenter sa Fille. Ces mesmes Loix veulent aussi que les Filles des Rois ayent la mesme liberté que les autres : et que lors qu'elles ont dix-huit ans accomplis, elles choisissent celuy qu'elles veulent espouser, pourveû qu'il soit de condition proportionnée à la leur. De sorte que comme il ne s'en faut presques plus que deux Mois que Cleonisbe n'ait l'âge necessaire pour faire ce choix, tout ce qu'il y a de Gens de qualité dans le Royaume, et dans les Estats voisins, qui y pretendent, sont presentement icy, attendant cette journée, où par le choix de Cleonisbe, il doit y en avoir tant de malheureux, et un seul heureux. Car enfin pour ne vous rien cacher, Bomilcar qui a l'ame fort ambitieuse en est fort amoureux : un Prince du Païs nommé Britomarte, l'est aussi : et un autre Prince de la Gaule Celtique, nommé Galathe, ne l'est pas moins que luy : de sorte que selon toutes les aparences, ces trois Rivaux vont diviser toute la Cour. Cependant ce ne sont que plaisirs et divertissemens, en attendant cette Grande Feste, qui doit estre si triste pour plusieurs. Pendant qu'Hipomene parloit ainsi, le Prince de Phocée l'escoutoit avec une attention estrange, comme s'il se fust desja interessé au choix que Clonisbe devoit faire. Mais de grade, luy dit-il, aprenez moy si on devine point qui la Princesse doit choisir : Nullement Seigneur, reprit Hipomene, parce qu'elle a vescu jusques icy d'une manier à ne donner pas lieu de croire qu'elle en puisse choisir aucun avec plaisir. Au contraire elle paroiste estre assez melancolique, depuis qu'elle a veû que le temps où elle devoit faire ce choix, aprochoit : il est pourtant certain que comme elle a beaucoup d'obligation à Bomilcar, il semble que ce doit estre luy qui doive estre choisi : car enfin il a fait mille belles choses à la Guerre, soit sur la Terre, soit sur la Mer, pour la service du Roy son Pere. C'est par luy que la Paix est restablie, comme je le disois tantost à Trytheme, entre les Carthaginois et nous : son Pere fut mesme cause d'une autre Paix qui donna le Nom à la Princesse Cleonisbe : car l'ayant fait conclurre par son adresse, il arriva que la Reine des Segoregiens estant accouchée ce jour là de cette Princesse, le Roy voulut pour rendre l'alliance de ces deux Peuples plus solemnelle et plus estroite, qu'on luy donnast deux Noms tout à la fois, c'est à dire un du Païs, qui fut Giptis, et l'autre de Carthage, qui fut Cleonisbe. Mais comme ce dernier luy a esté plus agreable que le premier, elle a souhaité qu'on l'apellast tousjours ainsi : de sorte que les Carthaginois s'en son encore tenus plus obligez. Bomilcar mesme a eu beaucoup de joye, de voir que la Princesse ait porté un Nom de son Païs : mais pour elle Seigneur, je croy qu'elle n'aime que la gloire : et qu'encore qu'elle ait la liberté de choisir, elle ne choisira que ce qu'il plaira au Roy qu'elle choisisse. Aussi voit-on que Bomilcar, Britomarte, et Galathe, songent autant à negocier aupres du Roy, et aupres de Carimante, qu'à se faire aimer de Cleonisbe. Ils sont aussi fort soigneux de plaire à Glacidie : mais à dire les choses comme elles sont, leurs soins sont fort inutiles de ce costé là : car ce n'est pas une Personne à donner un conseil qu'elle ne croiroit pas bon. Comme il y avoit beaucoup de monde avec le Roy, reprit le Prince de Phocée, je ne sçay si vous pourriez me faire connoistre lesquels estoient Britomarte, et Galathe, de tous ceux qui l'environnoient. Ce premier, reprit Hipomene, estoit ce grand Homme brun, et bien fait, qui a la mine fiere et superbe, qui estoit derriere le Roy, lors que vous parliez à luy : et Galathe qui le touchoit, est celuy qui avoit une Espée penduë à des Chaines d'or, ratachées avec des Mufles de Lion de mesme Metal : qui est de taille deschargée ; de mediocre grandeur ; qui a les cheveux blonds ; l'air du visage assez doux ; et la mine assez noble. Si ces deux Rivaux de Bomilcar, reprit le Prince de Phocée, ont l'esprit aussi bien fait que le corps ; et le coeur aussi Grand que leur mine est haute, je trouve qu'ils ont tous trois sujet d'esperer et de craindre. Ils ont assurément tous trois de l'esprit et du coeur, reprit Hipomene, quoy qu'ils ne se ressemblent pourtant pas. Britomarte a du courage, de la probité, et de l'esprit : mais parmy cela, il y a quelque sorte de ferocité Gauloise qui ne plaist pas. Pour Galathe, il a sans doute du coeur, mais il a en mesme temps de la finesse ; et je ne sçay si ce Gaulois ne seroit point capable de tromper un Grec : il est doux, flateur, et civil : et quoy qu'il ait sur le visage, toute la sincerité que ceux de sa Nation s'attribuent, c'est pourtant un des hommes du monde qui descouvre le moins ses sentimens. Mais pour Bomilcar Seigneur, on peut dire que qui luy osteroit une partie de son ambition, ne luy laisseroit aucun deffaut : car il est vaillant autant qu'on le peut estre ; il est genereux, et ardent Amy ; il est liberal, et civil ; il est exact, à tenir tout ce qu'il promet ; cherchant mesme à faire plus qu'il n'a promis, et aimant à faire son devoir en toutes choses. Il a aussi beaucoup d'esprit : car encore qu'il ne se soit pas donné la peine de joindre les Lettres et les Armes, le grand usage du monde, ses voyages, et la disposition naturelle de ses inclinations, font qu'il parle bien de tout ce qu'il parle. Mais apres tout, l'activité de son temperamment, s'estant jointe dans son coeur aux deux plus violentes passions de toutes les passions, fait qu'il a une inquietude continuelle, qui fait qu'il ne peut presques durer long temps en nulle part, si ce n'est aupres de Cleonisbe, ou chez Glacidie, pour qui il a beaucoup d'estime. Tout ce que vous me dites de Bomilcar, repliqua le Prince de Phocée, me semble bien propre à le faire preferer aux autre : je suis pourtant assuré, reprit Hipomene, qu'il ne laisse pas de craindre de n'estre point choisi. Apres cela, comme il estoit desja tard, nous laissasmes le Prince de Phocée : qui ne se coucha pourtant pas sans avoir sçeu que nostre Flotte ne partiroit des Isles pour venir au Port, que le lendemain au matin, où en effet elle aborda heureusement, un peu apres que le Soleil fut levé. Cependant comme Carimante avoit esté sensiblement touché de la beauté d'Onesicrite ; et qu'a sa consideration il s'affectionnoit à proteger toute cette grande Colonie de Phocenses qui avoient abandonné leur Patrie ; il ne sçeut pas plustost que Cleonisbe estoit esveillée, qu'il fut la trouver à sa Chambre : pour luy dire que sçachant combien elle avoit de credit aupres du premier des Sarronides, il la prioit de vouloir le prevenir avant que le Roy l'eust consulté, pour sçavoir s'il devoit recevoir ces Estrangers dans son Païs, ou ne les recevoir pas : la conjurant de l'obliger à luy persuader, de souffrir qu'ils s'habituassent sur ses Terres. Comme Cleonisbe avoit bien remarqué que la beauté d'Onesicrite avoit extraordinairement plû à Carimante, elle le regarda en soûriant : et prenant agreablement la parole, comme je l'ay sçeu depuis ; il me semble, luy dit elle, qu'au lieu de me prier d'obliger le premier des Sarronides, à persuader au Roy de donner retraite à ces Estrangers, vous eussiez mieux fait de me prier de faire en sorte, qu'il l'obligeast à retenir parmy nous cette belle Estrangere, que vous regardastes hier avec tant d'admiration. Il est vray, repliqua-t'il, que j'eusse parlé plus sincerement que je n'ay fait, si je vous euffe parlé ainsi : puis qu'il est certain que je sens bien qu'une partie de la compassion que j'ay de tant d'illustres malheureux, vient de l'admiration que j'ay pour Onesicrite, dont j'advoue que la beauté m'a surpris, et charmé. Vous pouvez pourtant bien penser, adjousta-t'il, que je n'en suis pas devenu esperduëment amoureux en si peu de temps, du moins ne le crois-je point : mais je vous advouë que je le suis desja assez, pour ne pouvoir endurer qu'une personne de cette condition, et de cette beauté, fust reduite à se voir encore une fois exposée à la Tempeste, et à se retrouver sur la Mer, sans sçavoir quelle Terre habiter. C'est pourquoy comme l'admiration que j'ay pour elle, a fait naistre une pitié dans mon coeur qui trouble mon repos, et qui m'inquiete plus que vous ne sçauriez penser, je vous conjure de vouloir faire ce que je vous demande : car je vous proteste que j'ay une telle envie que ce dessein reüssisse, que je voudrois que vous eussiez autant de compassion des malheurs du Prince de Phocée, que j'en ay de ceux d'Onesicrite. Pour de la compassion, reprit Cleonisbe en soûriant encore une fois, je vous assure que j'en ay autant qu'on en peut avoir : mais je ne voudrois pas qu'elle fust de la nature de la vostre, qui est plustost causée par la grandeur de la beauté d'Onesicrite, que par la grandeur de ses infortunes. Cependant, adjousta-t'elle, croyez s'il vous plaist que j'ay autant de pitié qu'il en faut avoir, pour vous accorder facilement ce que vous desirez : joint que selon moy, il seroit mesme avantageux au Roy, que des Gens aussi civilisez que sont ceux que la Tempeste nous a donnez, adoucissent une partie de la ferocité de ce Peuple Maritime, qui habite le long de cette Côste. Comme Carimante est d'un naturel ardant, et plein d'impatience, il dit à la Princesse sa Soeur, qu'il n'y avoit point de temps à perdre, et qu'ainsi il faloit agir tout à l'heure : adjoustant que ce qui l'embarrassoit, estoit qu'il ne faloit pas que le Roy sçeust qu'elle auroit veû celuy qu'ils vouloient employer. De sorte qu'apres avoir examiné la chose, ils resolurent que Cleonisbe envoyeroit querir Glacidie, et la prieroit d'aller trouver le premier des Sarronides : qui demeuroient une partie de l'Année à cette Tour, qui est bastie sur cette Montagne que je vous ay dit que nous avions veuë à la main droite en venant des Isles au Port. Mais comme Carimante vouloit qu'Onesicrite et le Prince de Phocée sçeussent ce qu'il faisoit pour eux, il fit en sorte par le moyen d'Hipomene, que je fus avec Glacidie : afin d'estre present à ce qu'elle diroit, et que je pusse le faire sçavoir à ceux en faveur de qui elle auroit parlé. Si bien qu'apres qu'elle eut sçeu de la bouche de la Princesse ce qu'elle avoit à dire, je fus avec elle où elle avoit ordre d'aller : et me mettant dans son Chariot, sans estre accompagnez que d'une Fille seulement, et de deux Esclaves qui suivoient à pied, nous fusmes jusques au bas de cette Montagne, qui comme je vous l'ay dit est toute couverte de Pins, d'une grandeur démesurée. Dés que nous y fusmes, il falut mettre pied à Terre : car comme cette Montagne est toute de Roches, et de Roches inegales, il n'y avoit pas moyen d'y aller en Chariot. Mais pour esviter une partie de l'incommodité d'un chemin si difficile, nous trouvasmes des Chevaux qui nous porterent par un petit Sentier tournoyant, jusques hors du Bois, et jusques à bien plus de la moitié de la Montagne, dont le sommet est si droit, que les Chevaux mesmes n'y peuvent aller qu'avec peine. De sorte que Glacidie voulant descendre, nous fismes le reste du chemin à pied : qui n'est pas si incommode qu'on pourroit se l'imaginer : parce qu'on a taillé un grand Escalier dans la Roche, qui en rend la montée plus facile : y ayant mesme de distance en distance, de petits Dômes soustenus sur des Colomnes, pour faire que ceux qui montent cette Montagne, puissent se reposer à l'ombre. Allant donc par ce chemin qui est si particulier, j'aiday à monter à Glacidie : qui m'entretint si agreablement, que je montay la Montagne toute entiere, sans tourner la teste du costé que je venois, quoy que ce soit une action assez naturelle que de regarder en montant le lieu d'où l'on vient : ainsi comme nous ne nous reposasmes qu'au dernier de ces petits Dômes, qui n'est plus qu'à vïngt pas du pied de la Tour, ce ne fut que là que je jouïs de la plus belle veuë du monde. En effet Madame, je ne pense pas qu'on puisse jamais voir un plus bel objet, que celuy que je vy du haut de cette Montagne : car enfin il faut vous imaginer que j'eus en aspect, un Port admirable, plein d'une quantité prodigieuse de Vaisseaux : et ce qui rend encore cét aspect plus beau, c'est que ce Port est bordé de tant de Maisons de Pescheurs, que ce grand amas de Cabanes semble une grande et longue Ville, au de là de la quelle est je plus beau Païsage de la Terre. D'un autre costé, c'est la pleine Mer, où ces trois Isles dont je vous ay parlé, font le plus agreable effet du monde. Un peu plus à gauche on voit des Rochers si steriles, un endroit si solitaire, et un Païs si scabreux, et si sauvage, qu'on diroit qu'on est dans un Desert esloigné de cent mille Stades de toute sorte d'Habitation. Mais lors que de ce costé là on se tourne vers celuy qui luy est opposé, on voit qu'en effet il luy est opposé en toutes choses : car on descouvre un Païs aussi fertile que l'autre est sterile, et aussi agreable que l'autre est affreux. On y voit des Jardins pleins d'Orangers, des Prairies, des Colines, des Valons, et tout ce qui peut rendre un Païsage agreable : au de là du quel on voit des Montagnes en esloignement, qui semblant estre entassées les unes sur les autres, font des Figures bizarres, qui ne laissent pas de plaire à la veuë, et de la borner agreablement de ce costé là Mais ce qui rend encore le costé de la Mer tres divertissant à regarder, c'est qu'on la voit presques tousjours toute couverte de Barques de Pescheurs. Je vous demande pardon Madame, de ce que je vous arreste aussi longtemps sur cette belle Montagne, que je m'y arrestay avec Glacidie : c'est pourquoy pour reparer cette faute il faut que je ne vous die rien de ce que je vy dans cette Tour, qui servoit de demeure à celuy que nous allions chercher, et que nous trouvasmes prest d'aller trouver le Roy, qui luy avoit desja fait donner ordre de se rendre aupres de luy. Ce sage Sarronide, dont la mine grave et serieuse, avoit quelque chose de Grand et d'agreable tout ensemble, reçeut Glacidie avec toute la civilité possible : tesmoignant assez par les choses qu'il luy dit, qu'il avoit beaucoup d'estime pour elle. Mais apres que les premiers complimens furent faits ; que Glacidie m'eut presenté a ce Sarronide ; qu'elle luy eut narré nostre infortune en peu de mots ; et qu'elle luy eut dit la raison pourquoy Cleonisbe l'ennoyoit vers luy ; elle joignit ses persuasions aux prieres et dit de si belles choses à celuy qu'elle vouloit persuader, que quand il eust eu l'ame la plus dure du monde, elle l'auroit obligé d'avoir pitié de tant de malheureux. Ne pensez pas (luy dit-il, apres qu'elle eut cessé de dire tout ce qu'elle vouloit) que toutes vos paroles ayent esté necessaires, pour me porter à ce que la Princesse souhaite de moy : car je vous declare, que dés que vous avez commencé de parler, j'ay esté resolu de faire ce que vous voulez que je face : mais je vous advouë qu'il y a tant de plaisir à vous entendre, que je n'ay pû me resoudre à vous imposer silence. Joint aussi, adjousta-t'il flateusement, que je n'ay pas esté marry de m'instruire en vous escoutant : afin de sçavoir les choses que je dois dire au Roy, pour luy persuader ce que vous m'avez persuadé. Ha mon Pere, reprit Glacidie (car par respect elle le nommoit ainsi) ne craignez vous point de me donner de la vanité, en me parlant comme vous faites ? vous, dis-je, dont toutes les paroles passent pour sinceres. Non, reprit-il, je ne le crains pas : et je connois si bien la solidité de vostre vertu, que je ne dois pas aprehender que vous soyez capable d'aucune foiblesse. Cependant assurez s'il vous plaist la Princesse, que j'ay beaucoup de joye de voir qu'elle me fait un commandement où je puis obeïr avec plaisir : dites luy encore, que j'ay une satisfaction extréme, de connoistre qu'elle est sensible aux miseres des malheureux : parce que l'humanité est une des qualitez la plus difficile à trouver parmy les personnes de sa condition. C'est pour quoy ma Fille, adjousta-t'il, je vous exhorte autant que je le puis, de contribuer tous vos soins, à entretenir dans son coeur une disposition si loüable. Ne perdez donc nulle occasion de la loüer, lors qu'elle donnera des marques de sa bonté, et de sa compassion : et ne manquez aussi jamais de blasmer avec hardiesse, toutes les actions de dureté de coeur, et d'inhumanité, que vous entendrez raconter en sa presence : car enfin on ne sçauroit avoir trop de soin d'entretenir la pitié dans l'ame des Grands qui s'en peuvent servir si utilement, puis qu'ils sont en pouvoir de soulager la plus grande partie des maux dont ils ont compassion. Je sçay bien, poursuivit-il, que Cleonisbe n'a pas besoin de mes preceptes pour cela : mais apres tout, je suis tellement ennemy de tous ceux qui ne sont point sensibles, ny aux malheurs publics, ny aux infortunes particulieres, que je me dis tous les jours à moy mesme, ce que je vous prie de dire à Cleonisbe, de peur qu'insensiblement je ne vinsse à n'estre pas assez pitoyable. C'est pour quoy, adjousta t'il en se tournant vers moy, ne croyez pas que l'exhorte Glacidie à loüer la Princesse Cleonisbe de bonté, parce qu'elle n'en a pas assez : mais croyez seulement que je ne le fais que parce que je suis persuadé que les Princes et les Princesses n'en peuvent jamais trop avoir. Car pour rendre justice à Cleonisbe, j'ay à vous assurer qu'elle possede toutes les vertus en un souverain degré : et que sa compassion s'estend si loin, qu'elle ne connoist jamais de malheureux qu'elle ne pleigne, et mesme qu'elle ne soulage si elle le peut. Apres cela, Glacidie ayant confirmé ce qu'il disoit, je luy dis aussi tost toutes les choses qui pouvoient estre avantageuses au Prince de Phocée, à la Princesse Onesicrite, à Aristonïce, à Sfurius, à Menodore, et à toute la Flotte en general. Ainsi Madame, nostre negociation ayant bien reüssi, nous nous en retournasmes au Chasteau rendre conte de nostre voyage à la Princesse Cleonisbe : qui envoya à l'heure mesme assurer Carimante, que le premier des Sarronides feroit ce qu'il souhaitoit : m'ordonnant en suitte de faire sçavoir au Prince de Phocée, et à la Princesse Onesicrite, ce qu'elle avoit fait pour eux. Cependant la chose ne fut pas si tost resoluë : car le Roy voulant assembler plusieurs Sarronides, pour deliberer sur une chose si importante, il falut huit jours pour cela : ce n'est pas qu'il n'en conferast dés le premier avec ce sage Vieillard, à qui Glacidie avoit parlé : mais il ne voulut pourtant rien déterminer qu'il n'eust assemblé le Conseil, où il avoit accoustumé de resoudre les choses de grande consequence. En attendant que cela fust, il nous traitta pourtant admirablement, et reçeut fort bien toutes les personnes de qualité qui estoient dans tous nos Vaisseaux, lors que le Prince de Phocée les luy presenta, et principalement Sfurius : de sorte Madame, que comme il y avoit un nombre infiny de personnes dans nostre Flotte, on vit toutes les Cabanes de Pescheurs pleines de Grecs, et de Grecques, qui souhaitant estrangement d'estre reçeus en un Païs si agreable, flattoient si doucement leurs Hostes, et les recompensoient si liberalement des services qu'ils leur rendoient ; que le Peuple commença de devancer par ses suffrages, la resolution du Roy ; et de dire qu'il faloit nous permettre d'habiter en leur Païs, que nous rendrions beaucoup meilleur qu'il n'estoit. Car comme nos Vaisseaux estoient mieux faits que les leurs ; nos Armes plus belles et mieux travaillées ; que nous leur enseignions des façons de pescher plus commodes que celles dont ils se servoient ; et que nous leur aprenions mesme à se servir utilement de cette abondance d'Oliviers, dont leur Païs est remply, et dont ils ne se servoient jusques alors que pour ornement ; il se trouva qu'en huit jours tout le Peuple se vit si disposé à vouloir que nous demeurassions à leur Pais, qu'ils disoient desja tout haut, que si le Roy ne le vouloit pas, ils mettroient plustost le feu à nos Vaisseaux, afin de nous empescher de partir. Mais ce qui les portoit encore dans cette resolution, estoit qu'il couroit bruit qu'il y avoit une grande Deesse, qui avoit assuré que si on nous recevoit ils seroient heureux : et qu'au contraire si on ne nous recevoit point, ils seroient accablez de toutes sortes d'infortunes. Cependant nous estions à ce superbe Chasteau du Roy : qui ayant un assez grand Bourg fort proche, fit que toutes les Personnes de qualité qui estoient des nostres, et qui suivoient ce Prince, y furent assez commodément logées. De sorte Madame, que lors que tout cela fut joint, on vit à ce Chasteau une des plus belles choses du monde : mais au lieu que c'est la coustume que les Estrangers s'habillent à la mode du Païs où ils vont, il n'en fut pas de mesme de nous : au contraire, nos habillemens plûrent tellement, qu'en trois jours toute cette Cour fut habillée à la Greque : car comme il y avoit dans nos Vaisseaux des Gens de toutes sortes de professions, il ne falut pas davantage de temps, pour satisfaire l'envie que le Prince Carimante, et la Princesse Cleonisbe, eurent de quitter l'Habillement de leur Païs pour prendre le nostre, qui en effet leur sieyoit beaucoup mieux que le leur. Cependant ce ne furent que plaisirs, et divertissemens, durant les huit jours que le Roy prit pour rendre une responce decisive : Aristonice n'en eut pourtant pas sa part, car elle employa tout ce temps là avec ses deux Compagnes, à prier les Dieux de toucher le coeur du Roy : de sorte qu'ayant fait mettre dans son Apartement la Statuë de Diane, qu'elle avoit aportée d'Ephese, elle fut tousjours en retraite, durant que nous nous divertissions admirablement. Il est vray que le Prince de Phocée, et Menodore, ne jouïrent pas avec tranquilité de tous les plaisirs qu'on tascha de leur donner : car le premier sentit naistre l'amour dans son coeur, et le second commença d'avoir de la jalousie, de voir avec quel empressement Carimante songeoit à plaire à la Princesse Onesicrite. Bomilcar de son costé, s'apercevant aussi que le Prince de Phocée regardoit Cleonisbe comme un homme qui commençoit d'en estre amoureux, en eut quel que legere inquietude : qui le porta à souhaiter, que le Roy ne voulust pas nous permettre de demeurer sur ses Terres. Il eut pourtant la generosité de ne vouloir pas nous nuire : joint qu'à mon advis il aprehenda de desplaire à Carimante, et à Cleonisbe, s'il le faisoit. D'autre part, Carimante ayant descouvert que Menodore estoit amoureux d'Onesicrite ; et ayant mesme remarqué qu'il n'en estoit pas haï ; avoit un despit extréme, de ne pouvoir imaginer les voyes de retenir la personne qui luy plaisoit, sans retenir en mesme temps celuy qui ne luy plaisoit pas. Mais à la fin, voyant qu'il ne pouvoit perdre l'un sans perdre l'autre, il aima mieux souffrir la veuë de Menodore, que de perdre celle d'Onesicrite. Pour Cleonisbe, elle jouïssoit avec un plaisir tranquile, de la conversation du Prince de Phocée qui luy plaisoit fort, et de celle de tant de Personnes agreables qui estoient avec Onesicrite : se trouvant extrémement heureuse de voir dans la Cour du Roy son Pere, tant de Gens qu'elle trouvoit estre faits de la maniere qu'elle avoit imaginé, qu'il faloit que les honnestes Gens fussent. Pour Britomarte, et pour Galathe, ils ne songeoient qu'a continuer leurs brigues, pour pouvoir estre choisis par Cleonisbe quand le temps en seroit venu : car encore que ce dernier s'aperçeust aussi bien que Bomilcar, que le Prince de Phocée avoit le coeur touché de la beauté de Cleonisbe, il ne craignit pourtant pas, qu'un Prince que la Tempeste avoit jetté dans cette Cour pust jamais luy nuire : ainsi il connut qu'il avoit un Rival sans en avoir grande inquietude : de sorte Madame, que je puis vous assurer que Bomilcar et Galathe ne surent pas si affligez de descouvrir que le Prince de Phocée devenoit Amant de Cleonisbe, que le Prince de Phocée le fut de sentir qu'il estoit amoureux de cette Princesse. Ce qui le luy fit le plus connoistre, fut l'inquietude qu'il eut lors qu'il sçeut que tous les Sarronides estoient arrivez : et que ce devoit estre le lendemain au matin, que le Roy resoudroit s'il leur permettroit de demeurer dans son Païs, ou s'il leur refuseroit la permission qu'ils luy en demandoient. Lors qu'il aprit cette nouvelle, il estoit aupres de Cleonisbe, qu'il avoit entretenuë avec beaucoup d'assiduité, durant les huit jours que nous avions passez : et il y estoit mesme sans autre compagnie que Glacidie, qui fut celle qui dit la chose à la Princesse. J'ay sçeu par cette sage Fille que le Prince de Phocée aprenant que ce seroit le lendemain que son Arrest seroit prononcé, il en changea de couleur : et j'ay sçeu par luy qu'il sentit dans son coeur, une agitation qu'il n'avoit jamais esprouvée : lors qu'il vint à penser que peutestre le jour suivant, à la mesme heure qu'il parloit, il seroit banny pour toute sa vie du lieu où il estoit : et qu'il se verroit en estat de ne voir jamais l'admirable Personne qu'il voyoit, et qu'il prenoit tant de plaisir à regarder. Cette pensée ne donna pas seulement de l'agitation à son coeur, car elle le força encore de descouvrir une partie de ses sentimens : enfin Madame, dit il à Cleonisbe, ce sera demain que je seray heureux, ou malheureux ; que j'auray recouvré une Patrie qui me sera plus chere que la mienne, puis qu'elle est la vostre ; ou que je seray errant, et fugitif. Mais ce qui est encore plus, ce sera demain que je pourray vous regarder, avec la joye de pouvoir esperer de vous voir toute ma vie, ou avec la douleur d'estre en estat de ne vous voir jamais. En verité Madame, adjousta t'il, si cette derniere chose arrive, je me pleindray de la pitié que vous avez euë de tant de malheureux : et je regretteray que le Port où vous nous avez fait aborder, n'ait pas esté un Escueil pour toute nostre Flotte, afin que ceux qui fussent eschapez du naufrage, n'eussent pû partir d'un Païs, où l'on voit ce qu'on ne sçauroit sans doute voir en nul autre lieu du Monde. Ne pensez pourtant pas Madame, luy dit-il, que ce soit la pureté de vostre air, vostre Soleil, vos Orangers, vos Grenadiers, vos Lauriers et vos Mirthes, que je regretteray si je suis banny : non Madame, ce ne sera point tout cela : mais ce sera l'admirable Cleonisbe, que je suis assuré qu'on ne sçauroit trouver en nul autre endroit de la Terre. Je vous suis sensiblement obligée, reprit Cleonisbe, de me preferer à tant de belles choses qui rendent nostre Païs agreable : et de ce que l'obligation que vous croyez m'avoir, de vous avoir donné quelque assistance, vous porte à avoir quelque amitié pour moy. Mais aussi vous puis-je assurer, que cette reconnoissance que vous portez beaucoup au delà de ce qu'elle devroit aller, fait que l'en ay autant que je dois, des marques d'estime que vous me donnez : et que je souhaite avec passion, que le Roy mon Pere face ce que je ferois si j'estois en sa place, et ce que je veux croire qu'il fera. En verité Madame, reprit Glacidie, je ne mets guere la chose en doute : car apres les soin que vous avez pris, et ceux que le Prince Carimante a eus pour le mesme sujet, je suis persuadée qu'il ne se trouvera point d'obstacle à la satisfaction du Prince de Phocée. Je le souhaite de tout mon coeur, repliqua-t'il, mais je ne laisse pas de craindre que cela ne soit pas, du moins sçay-je bien que j'auray demain autant d'inquietude que d'impatience, de sçavoir quelle aura esté la resolution du Roy : vous assurant Madame, dit-il à Cleonisbe, que je n'ay jamais rien desiré avec tant d'ardeur, que je desire d'estre assuré de n'estre point banny d'un Païs qui m'est si cher. Ha Seigneur, reprit Cleonisbe, vous en dittes trop pour estre creû ! car enfin je suis assurée que de l'heure que je parle, s'il arrivoit un Vaisseau de vostre Pais, qui vous aportast nouvelles que vos Vainqueurs auroient esté vaincus ; que vostre Patrie seroit hors de servitude ; et que vous n'auriez qu'à retourner à Phocée ; vous y retourneriez avec plaisir, et vous nous quitteriez aveque joye. Ha Madame, s'escria t'il, il s'en faut bien que je ne sois aussi genereux que vous le pensez, et que l'amour de la Patrie ne regne aussi absolument dans mon coeur que vous le croyez ! C'est pourtant un sentiment fort naturel, reprit Glacidie, et mesme fort juste : joint qu'à parler sincerement, il me semble qu'il y a lieu de penser, qu'un Prince qui cherche la liberté par un chemin aussi dangereux que celuy que vous avez pris pour la trouver, peut estre soubçonné de preferer celle de sa Patrie à toutes choses. Il est vray, dit-il, que lors que je partis de Phocée, j'estois dans les sentimens ou vous dites que je devrois estre, et où vous semblez croire que je suis : mais il est encore plus vray ; s'il est possible d'imaginer quelque difference à la verité, que je ne suis plus ny Phocence, ny Grec Asiatique : et que je ne sens plus dans mon coeur, que ce que je devrois sentir, si j'estois nay parmy vos Orangers et vos Mirthes. Si quelqu'un de nos Gaulois, reprit Cleonisbe en souriant, est quelque jour poussé par la Fortune, ou en Asie, ou en Grece, je vous assure que sa civilité et sa complaisance, ne luy feront pas faire ce que vous faites, et qu'il aura la sincerité de regretter son Pais devant tout le monde. Cependant, adjousta t'elle, je m'aperçois qu'on a une telle disposition à aimer d'estre flatté, qu'encore qu'on sçache bien que ce que l'on entend d'obligeant, ne soit pas positivement vray, on ne laisse pas d'estre bien aise de l'entendre : et il y a sans doute plusieurs veritez qui ne me donnent pas tant de plaisir, que cét obligeant mensonge que vous venez de dire m'en donne. Mais Madame, reprit le Prince de Phocée, si ce que j'ay dit n'est pas veritable, il n'y a point de verité au monde : comme on ne s'est jamais dédit des loüanges qu'on a données, en parlant à la Personne qu'on a louée, reprit-elle, je ne veux pas vous presser davantage, en vous obligeant de confirmer cét agreable mensonge par un autre, ou à vous en dédire : c'est, pourquoy j'aime mieux croire que comme vous n'avez laissé personne dans Phocée, et que tous nos Amis, et toutes vos Amies, ont suivy vostre fortune, vous regardez comme vostre Patrie, le lieu où vous le voyez, quel qu'il puisse estre. Je vous advouë Madame, repliqua-t'il, que si ces mesmes Personnes estoient à l'Isle Cyrne ; et mesme si vous le voulez à celle de Chypre, qui est une des plus belles du Monde, je ne parlerois pas comme je fais, et que je regretterois estrangement Phocée. Glacidie connoissant bien que Cleonisbe seroit fort aise qu'elle destournast cette conversation, parce qu'elle n'aimoit pas qu'on la loüast en sa presence, commença de le faire avec beaucoup d'adresse : il me semble, dit-elle, que ce que la Princesse vient de dire, merite qu'on y face beaucoup de consideration : et que la distinction qu'elle a faite, est digne de curiosité. Car enfin, je voudrois bien sçavoir si cette violente passion qu'on a pour sa Patrie, est causée par ceux qui l'habitent ; ou si c'est la Terre, le Soleil, la Mer, les Rivieres, les Villes, et les Villages, à qui on s'attache : et si c'est la Patrie vivante, s'il est permis de parler ainsi ; ou la Patrie inanimée, qui cause cette grande tendresse ? Je sçay bien (adjousta-t'elle, en adressant la parole à Cleonisbe) qu'à parler en general, ce sont ces deux choses jointes ensemble : mais pais qu'il paroist par l'exemple du Prince de Phocée, que la Fortune peut les separer, puis qu'il a icy tous les Habitans de Phocée, et que Phocée n'y est pas ; je voudrois, dis-je, bien sçavoir, presupposé qu'il trouvast une Habitation aussi belle et aussi commode que celle qu'il a quittée, si le desir de revoir son Païs natal, demeureroit encore dans son coeur : car si cela est Madame, il faut conclurre que ce ne sont pas seulement les Parens, et les Amis, qui donnent l'amour de la Patrie, mais encore le lieu où l'on est né. Pour moy, repliqua Cleonisbe, je suis persuadée qu'il y a un instinct naturel, qui nous attache au lieu où nous naissons, aussi bien qu'aux personnes qui l'habitent : et que nostre Ciel, nostre Soleil, nostre Mer, et nostre Terre, sont encore plus effectivement nostre Patrie, que nos Parens, nos Amis, et nos Concitoyens. En effet, adjousta t'elle, nos Parens meurent : nos Amis cessent bien souvent de l'estre ; nos Concitoyens sont quelquesfois méchans, et quelquesfois nos Persecuteurs : mais pour ces autres choses que j'ay nommées, elles ne changent point pour nous et nous ne devons aussi point changer pour elles. Ainsi je conclus qu'encore qu'à parler de la Patrie en general, ce qui en fait une grande partie, soit cét assemblage de Peuples, qui vivent sur mesme Terre, et sous mes Loix ; je ne laisse pas de soustenir, que l'attache la plus indissoluble de la Patrie, est celle des lieux, plustost que celle des personnes : parce que l'une peut se rompre par des causes estrangeres, et que l'autre ne peut jamais recevoir de changement : puis qu'il est vray que le mesme Soleil qui donne des Rubis à nos Grenades, et de l'Or à nos Orangers, leur en a donné dés qu'il a commencé de luire, et leur en donnera eternellement. Ce que vous dites Madame, repliqua le Prince de Phocée, est plein de beaucoup d'esprit : et je suis mesme persuadé que cela doit estre ainsi. . Cependant mon experience m'enseigne, que cela n'arrive pas tousjours : car je vous proteste que si l'obtiens la liberté de demeurer icy, je ne regretteray de ma vie, ny la beauté de mon Païs, ny la magnificence de cette belle Ville que j'ay quittée, ny rien de toutes ces choses que font cette partie de la Patrie qui ne reçoit point de changement. En mon particulier, dit Glacidie, je n'en suis pas de mesme : car je sens dans mon coeur qu'il y a une liaison si estroite entre mon Païs et moy, que j'en deffends jusques aux moindres choses : me semblant que si je vivois ailleurs, j'y vivrois tousjours avec quelque sorte d'inquietude. Ce n'est pourtant pas, adjousta-t'elle, que je ne me passasse encore plus facilement de nos Orangers que de mes Amis : mais ce que je soustiens est, qu'assurément la Princesse a raison de dire que nous sommes attachez aux lieux aussi bien qu'aux personnes : et que le Païs natal est preferable à tous les autres, quand mesme ils seroient plus agreables. Je devrois avoir grande confusion, reprit le Prince de Phocée, de sentir dans mon coeur des sentimens opposez à ceux d'une Princesse si esclairée en toutes choses, et à ceux d'une Personne aussi judicieuse que Glacidie : cependant bien loin d'avoir honte de n'estre pas d'un advis qui doit sans doute estre le bon, il me semble que je merite quelque gloire, de m'estre fait un chemin un peu plus particulier : et de n'estre pas capable de cette amour de la Patrie, qui s'attache aux Rochers, et aux Forests, et de m'en estre fait une qui me tient lieu de toutes choses. Comme le Prince de Phocée disoit cela. Bomilcar entra, à qui la Princesse fit la proposition qu'elle avoit desja faite, sans luy dire quel estoit son advis, ou quel estoit celuy de Glacidie, non plus que celuy du Prince de Phocée : de sorte que ne songeant qu'à respondre à propos, et selon les sentimens qu'il avoit pour la Princesse Cleonisbe ; pour moy Madame, luy dit-il, je suis persuadé qu'on aime naturellement la Terre où l'on est né, et que la Patrie comprend, aussi bien l'air qu'on y respire, que les personnes avec qui l'on y vit : et je croy mesme, adjousta t'il, que cette liaison est si forte, qu'elle ne se peut jamais rompre que par quelque violente passion, comme l'ambition ou l'amour. De sorte, reprit froidement le Prince de Phocée, que selon vos sentimens, on ne peut se trouver heureux en un Païs estranger, si une raison d'ambition ou d'amour ne rompt les liens qui attachent à la Patrie ? J'en suis si fortement persuadé, reprit Bomilcar, que dés que je voy qu'un Estranger oublie entierement son Païs, et qu'il ne le regrette plus, je conclus qu'il a quel qu'une de ces deux passions dans l'ame. A peine Bomilcar eut il dit cela, que Cleonisbe en rougit malgré qu'elle en eust, et que le Prince de Phocée la regarda : si bien que voyant le changement de son visage, il en eut quelque joye, s'imaginant qu'elle luy faisoit l'aplication de ce que Bomilcar venoit de dire. Ainsi au lieu de le contrarier, il aprouva fortement ce qu'il disoit : mais ce fut pourtant d'une maniere si adroite, qu'on eust dit qu'il n'avoit nul dessein caché, en tombant si facilement d'accord d'une chose où il estoit si aisé de trouver des raisons pour s'y opposer. De sorte Madame, que Bomilcar sans y penser, fut le premier qui fut cause que Cleonisbe soubçonna quelque chose de l'amour qu'elle avoit fait naistre dans le coeur du Prince de Phocée : et le premier aussi qui donna moyen à ce nouveau Rival, de faire deviner sa passion, à celle qui la causoit. Cependant apres qu'il fut retiré à son Apartement, il commença de sentir que Bomilcar avoit eu raison, de dire que rien n'estoit si propre à faire oublier sa Patrie, que de devenir amoureux en un Païs estranger : car il se trouva avec une aprehension si grande, d'estre banny de celuy où il estoit, qu'il n'en pût dormir. Sa raison voulut pourtant s'opposer à cette passion naissante, mais elle se trouva desja trop forte pour estre vaincuë. Que fais-je, disoit-il en luy mesme, comme il me le dit apres, de souhaiter si ardemment, de demeurer en un lieu où se trouve une personne aussi dangereuse que Cleonisbe ? ne dois-je pas plus tost en partir avec precipitation, et me resoudre d'aller esteindre par un naufrage la flame qui commence de me brusler, que de m'exposer à esprouver tous les suplices d'une amour sans esperance ? ne sçay-je pas que dans deux mois ou un peu plus, les Loix du Païs veulent que Cleonisbe choisisse celuy qu'elle voudra qui soit heureux ? et puis-je avoir perdu la raison jusques au point, que de penser que je pusse estre choisi ? moy, dis-je, qui suis un malheureux exilé, qui n'ay ny Patrie, ny Terre, où je puisse habiter ; qui ne luy ay rendu aucun service, et qui ne suis qu'à peine connu d'elle. Que veux je donc faire en un Païs où il faudra que j'aye la douleur de voir posseder ce que j'aime, ou par Bomilcar, ou par Britomarte, ou par Galathe ? et de le voir mesme sans en oser murmurer. Car avec quel droit pourrois-je m'opposer à leurs pretentions ? non non, poursuivit-il, nous n'en avons aucun, c'est pourquoy si nous sommes sages nous nous esloignerons d'un lieu, où nous ne pourrions estre heureux : et sans donner la peine au Roy des Segoregiens, de consulter les Sarronides, nous irons prendre congé de luy, et nous partirons le plus promptement qu'il nous sera possible. Nous partirons, reprit-il, le plus promprement qu'il nous sera possible ; ha malheureux que tu és, adjousta ce Prince, tu parle de partir, et ton coeur parle de demeurer inseparablement attaché à l'admirable Cleonisbe ! et pendant que ta raison garde encore quelque aparence de souveraineté sur ton ame, tes desirs se revoltent ; ta volonté se mutine ; et ton coeur porte tous tes sentimens à la rebellion. C'estoit ainsi Madame, que le Prince de Phocée taschoit de resister à la puissance inévitable des charmes de Cleonisbe : mais comme je l'ay desja dit, sa passion estoit devenuë trop sorte pour estre surmontée ; aussi ne le fut-elle pas. Au contraire, elle s'accrut encore par la resistance que sa raison y fit ; et il attendit le lendemain avec une inquietude qui ne luy permit pas d'avoir un moment de repos. Carimante de son costé, n'estant guere moins impatient que luy ne souhaitoit pas avec moins d'ardeur qu'Onesicrite demeurast où elle estoit, que le Prince de Phocée souhaitoit d'y demeurer. D'autre part, Menodore eust voulu qu'on les eust bannis : Bomilcar n'en eust pas esté marry : et Galathe en eust esté bien aise. Pour Cleonisbe, elle en eust esté fâchée aussi bien que Glacidie ; et le seul Britomarte estoit indifferent en cette rencontre. D'ailleurs, quoy que Galathe ne craignist pas fortement que le Prince de Phocée luy pûst nuire, quand il deviendroit son Rival, il ne laissa pas de soliciter un des Sarronides, qui devoit estre du Conseil du Roy, et qui estoit fort de ses Amis, afin de l'obliger à s'opposer au dessein du Prince de Phocée : luy suggerant toutes les raisons qui pouvoient porter le Roy à ne recevoir pas tant d'Estrangers dans son Païs. De sorte que les uns solicitant pour faire que nous demeurassions, et les autres brigant afin de tascher de faire qu'on nous refusast ; on peut assurer que jamais sentimens n'ont esté plus divisez, qu'estoient ceux de toutes ces illustres Personnes.

Histoire de Péranius et de Cléonisbe : Marseille


Cependant l'heure du Conseil estant arrivée, Aristonice suivie de ses Compagnes, fut parler à tous les Sarronides, les uns apres les autres : mais au lieu de les soliciter comme des Gens qui pouvoient beaucoup contribuer à faire qu'on accordast, ou qu'on refusast à toute cette Flotte la grace qu'elle demandoit, elle leur dit au contraire, qu'il ne seroit pas en leur puissance d'empescher le Roy de recevoir tant d'illustres malheureux, que la Deesse qu'elle servoit leur avoit envoyez pour la gloire, et pour la felicité de leur Païs : et qu'ainsi elle venoit seulement pour les advertir, que la premiere grace qu'elle demanderoit, dés que le Roy nous auroit reçeus, estoit qu'on luy donnast une Place pour commencer de Bastir un Temple à l'honneur de Diane. Aristonice parla à tous ces Sarronides avec tant de marques de confiance sur le visage, et avec tant de majesté, qu'ils la regarderent avec plus de respect qu'auparavant : ce n'est pas que comme leur coustume estoit de ne faire leurs grands Sacrifices que sous des Chesnes, la proposition d'Aristonice ne les embarrassast, par la crainte qu'ils avoient de desplaire aux Dieux qu'ils adoroient, en establissant une nouvelle Religion dans leur Païs. Mais enfin sans sçavoir eux mesmes quel seroit leur advis, ils entrerent au lieu où le Roy les attendoit, et où il avoit resolu de tenir ce Conseil, d'où dépendoit le destin de tant de Gens. Aussi voyoit on une si grande multitude de toutes sortes de Personnes dans ce Chasteau, qu'il n'y avoit aucun lieu où il n'y eust des Phocences : mais ce qui rendoit nostre Party plus fort, c'est que tous les Pescheurs qui habitent le long de la Côste ou nous avions abordé, ayant sçeu que c'estoit ce matin là qu'on devoit nous recevoir, au nous bannir, vinrent par grandes Troupes dans la basse Cour du Chasteau, demander à parler au Roy : disant tout haut qu'il faloit nous retenir, et qu'ils ne souffriroient jamais que des Gens qui pouvoient leur aprendre tant de choses qui leur seroient utiles, sortissent de leur Pais. Mais enfin les Officiers qui estoient de Garde, les ayant obligez d'attendre la fin du Conseil, cette foule de Grecs, sçeu depuis par un des Sarronides, que le Roy apres avoir exposé la chose dont il s'agissoit, tesmoigna à l'Assemblée qu'il seroit fort aise, si le bien de l'Estat le permettoit, de pouvoir assister tant de malheureux, et de donner un Azile à tant de Personnes illustres, comme il y en avoit parmy nous ; adjoustant toutesfois qu'il ne vouloit pas preferer son inclination au bien de ses Peuples ; et que s'ils jugeoient qu'il y eust du danger à nous recevoir, il tascheroit de se vaincre, et ne nous recevroit pas, D'abord les advis furent partagez : mais comme le premier des Sarronides nous estoit favorable, et que c'est un des hommes du monde qui a l'esprit le plus adroit, il ramena tous ceux qui nous estoient contraires, à la reserve de celuy que Galathe avoit solicité : mais pour celuy-là, comme il avoir le pretexte du bien public, pour favoriser les desseins de son. Amy, il s'en servit avec une ardeur estrange contre nous et si le premier des Sarronides n'eust esté encore plus ferme que l'autre ne sut opiniastre, nous aurions esté bannis. Pour moy Seigneur, disoit-il au Roy, je sçay bien qu'à ne considerer que le malheur de ceux qui vous demandent un Azile, il semble qu'il y ait de la cruauté à leur refuser ce qu'ils veulent : mais je sçay encore mieux, qu'à considerer les fâcheuses suittes, que la grace qu'ils demandent peut avoir si on la leur accorde, il y a lieu de ne la leur pas accorder legerement. En effet, ce n'est pas un particulier qui vous demande retraite, c'est un grand Peuple, qui non seulement par sa multitude vous doit estre redoutable, mais encore par toutes les bonnes qualitez qu'on luy attribuë. Car enfin, plus ces Grecs ont d'esprit, plus ils sont à craindre, n'estant pas mesme à propos que vos Sujets qui sont tres fidelles dans leur simplicité, deviennent plus esclairez par la conversation de ces Estrangers, de peur qu'ils n'en deviennent plus mutins. Vous voyez desja Seigneur, adjousta-t'il, que tous les Pescheurs de cette Côste qui n'avoient accoustumé de se mesler que de leurs Lignes, et de leurs Hameçons, se meslent d'affaires publiques, et reulent qu'on reçoive ces Estrangers, qui commencent desja de partager vostre authorité. De plus, ces Estrangers sont riches ; ils sont d'un Païs aguerry ; l'abondance a sans doute estably le luxe, et la volupté parmy eux ; et il est bien à craindre que ceux qu'on dit qui peuvent aprendre tous les Arts à vos Sujets, ne leur communiquent aussi tous les vices de leur Païs. L'ignorance, et et la pauvreté Seigneur, adjousta-t'il, ne sont pas mal propres à faire des Sujets obeïssans : c'est pourquoy je trouve qu'il ne faut pas recevoir sans y bien penser, des Gens qui peuvent oster aux vostres, ces deux qualitez qui rendent le Souverain si absolu. De plus, la nouvelle Religion de ces Estrangers, ou renversera la nostre, ou mettra du moins des scrupules, ou des erreurs, dans l'ame de tous vos Peuples : et je ne sçay Seigneur, si vostre Thrône n'en sera point esbranlé. De sorte que selon mon sens, pour satisfaire au droit d'Hospitalité, sans exposer vostre Royaume, il faudroit permettre a ces Grecs de remettre leur Flotte en estat de voguer ; leur donner toutes les choses necessaires pour se deffendre de la Tempeste, et pour aller chercher un autre Azile que celuy qu'ils demandent ; et ne leur permettre point du tout de s'habituer icy, Comme cét Amy de Galathe parla avec vehemence, il y eut une partie de ceux que le premier des Sarronides avoit ramenez dans son sens, qui commencerent d'hesiter, et de retourner à leur premier sentiment. Mais ce sage et vertueux Vieillard, voyant que leur esprit estoit mal affermi, reprit la parole, pour s'opposer à toutes les raisons que cét Amy de Galathe avoit avancées. Je n'ignore pas, dit-il au Roy, qu'à considerer la chose dont il s'agit d'un certain biais, il n'y ait lieu de faire une partie des reflections que je viens d'entendre : mais je sçay aussi qu'à la considerer à fonds et à ne se laisser pas tromper par les aparences, il y a sujet d'estre de l'advis dont je suis. Car enfin Seigneur, dit-il, le plus ancien de tous les droits, et celuy qui doit estre le plus inviolable, est sans doute celuy de l'Hospitalité : et je ne craindray pas de dire qu'en certaines occasions, un Roy est plus criminel de mal-traitter des Estrangers, que ses propres Sujets. Au reste cette multitude dont on se sert pour empescher vostre Majesté d'estre pitoyable, est ce qui doit l'obliger à l'estre davantage : puis qu'il est bien plus glorieux de soulager beaucoup de miserables, que de n'en assister qu'un petit nombre. Mais pour respondre positivement au sujet de crainte que cette multitude de personnes vous peut donner, je n'ay qu'à dire, qu'eu esgard au nombre de vos Sujets, ces Estrangers sont si foibles, qu'il n'y a rien à craindre : joint qu'estant d'un Pais aussi esloigné du nostre, et d'un Pais encore où ils n'ont plus de pouvoir, on n'a pas lieu d'aprenhender qu'ils osent entreprendre rien contre vous, puis qu'ils ne peuvent estre secourus de nulle part, et qu'il vous seroit aisé de les accabler dés qu'ils vous auroient irrité. Au reste, comme tous ces Grecs ont leurs Familles entieres sur vos Terres, on peut dire que vous avez des Ostages tres seurs de leur fidellité : et qu'ainsi c'est en quelque façon cette multitude nombreuse, qui fait que vous les pouvez recevoir avec moins de danger que vous ne feriez, s'ils n'avoient pas avec eux tant de personnes qui leur sont cheres, et qui sont incapables de porter les armes. De plus, c'est encore une estrange chose a entendre, que d'ouir dire que plus ces Grecs ont d'esprit, plus ils sont à craindre, et que la pauvreté, et l'ignorance, sont deux qualites necessaires pour faire de fidelles Sujets. Car enfin Seigneur, je suis d'un sentiment si opposé à celuy là, que j'ose entreprendre de soustenir à vostre Majesté, qu'un Prince ne devroit employer tous ses soins, qu'à mettre l'abondance dans son Estat, et qu'à aprendre à tous ses Sujets, quel est leur devoir envers leur Roy. En effet : si la stupidité est quelquefois capable de se laisser conduire sans resistance, elle l'est beaucoup plus souvent, de se mutiner sans sujet ; de faire que les Peuples s'opiniastrent sans raison ; qu'ils facent des tumultes, et des seditions ; qu'ils entendent mal leurs interests ; qu'ils se ruinent en ruinant l'Estat, et que faute de sçavoir ce qui leur est avantageux, ils renversent des Royaumes ; perdent le respect qu'ils doivent à leur Souverain ; et mesme celuy qu'ils doivent aux Dieux. De sorte que le lien de la societé estant une fois rompu, entre tant de Personnes que la Raison ne peut jamais reünir, il s'enfuit de necessité une confusion universelle qui est esgallement nuisible, et aux Princes, et aux Sujets. Croyez donc Seigneur, que plus ces Grecs ont d'esprit, et de lumiere, plus vous devez vous porter à les recevoir ; puis que quand ils ne produiroient autre bien à vos Peuples, que leur communiquer une partie de cét esprit, et de cette lumiere, ils vous en feroient sans doute un tres grand, puis qu'ils leur aprendroient à connoistre ce qu'ils vous doivent : joint aussi qu'en aprenant à vos Sujets tant d'Arts admirables, dont ils ont la connoissance, ils banniront encore l'oisiveté de ce Pais, qui est la cause la plus abondante des revoltes. Et quant à ce qu'on dit que les Pescheurs qui habitent le long de cette Côste, commencent desja de se mesler des affaires publiques, j'adjousteray à ce que j'ay desja dit, que ce commencement d'esmotion est encore une raison qui fait qu'il est à propos de ne donner pas sujet à un Peuple brutal de connoistre ses forces : c'est pourquoy quand il n'y auroit que cette seule consideration, je conclurois qu'il faudroit recevoir ces Phocences, de peur qu'en irritant les Segoregiens, ils ne vinssent à connoistre ce qu'ils peuvent, sans connoistre ce qu'ils doivent, qui est la plus dangereuse division qui se puisse trouver parmy les Peuples. Au reste, pour les vices qu'on craint que l'abondance ne face naistre parmy nous, il me semble que c'est porter la crainte trop loin, que de la porter jusques à aprehender que le plus grand de tous les biens, ne produise quelque mal dans un Siecle ou deux : et qu'il y auroit beaucoup d'injustice de refuser des Gens en qui l'on voit esclatter mille vertus, parce qu'on craindroit que les richesses qu'ils nous auroient aportées, ne fissent naistre quelques-uns des vices qui les suivent quelquesfois, mais qui ne les accompagnent pas tousjours : joint aussi que je puis dire que si l'abondance a ses vices, la pauvreté a les siens ; puis que si l'une fait des voluptueux, l'autre est bien souvent cause qu'il y a des Gens qui trompent leurs voisins, qui desrobent, et qui assassinent ceux qui sont moins pauvres qu'eux. Maintenant Seigneur, pour ce qui regarde la Religion, adjousta ce sage Sarronide, j'ay à dire à vostre Majesté, que quoy que j'aye autant de zele à deffendre la mienne, que personne en sçauroit avoir, je ne laisse pas de croire que l'humanité se devant trouver en toutes les Religions du monde, il y auroit de la cruauté à rendre tant de Gens malheureux, seulement parce que leur Religion est differente de la nostre. Au contraire, si nous sommes zelez au service de nos Dieux, nous souhaiterons avec ardeur, de les faire adorer par des Peuples qui ne les reconnoissent pas de la maniere dont nous les reconnoissons, et de leur pouvoir persuader que nos Sacrifices sont plus parfaits que les leurs : ainsi ce mesme zele de Religion, qu'on veut employer pour faire refuser un Azile à tant d'illustres miserables, fait encore qu'il le leur faut accorder. Joint aussi que selon le sentiment le plus universel de tous les Sarronides, ce n'est point aux hommes à juger souverainement de ce qui passe leur connoissance : et c'est à eux à croire que puis que les Dieux souffrent qu'en un lieu on leur offre des victimes innocentes ; qu'en un autre on leur sacrifie des hommes : qu'en d'autres lieux encore, on ne mette sur leurs Autels, que des Fleurs, des Fruits, et de l'Encens ; qu'en quelques endroits on leur bastisse des Temples ; et qu'en quelques autres il soit deffendu d'en bastir, et commandé de sacrifier dans les Bois ; c'est qu'ils se plaisent à estre adorez de cent manieres differentes. Car enfin apres avoir bien examiné la chose, et estre convenus que tous les Peuples croyent que les Dieux qu'ils adorent sont Maistres du Ciel et de la Terre ; il faut conclurre de necessité, que tous les Peuples adorent une mesme Divinité sous des noms differens, et par des manieres differentes : et que comme il n'y a qu'un Soleil au Monde, il n'y a aussi qu'une mesme puissance qui soit adorée par toute la Terre. Ainsi Seigneur, il y auroit sujet de craindre d'irriter les Dieux, si vostre Majesté refusoit un Azile à des Gens qui ont desja donné mille marques de pieté, depuis qu'ils sont parmy nous : de sorte, que soit que je considere leur malheur ; leur vertu ; le bien de vos Peuples ; ou la gloire de vostre Majesté ; je trouves qu'il faut recevoir ces illustres malheureux, et les recevoir mesme comme un bien que les Dieux vous envoyent. A peine ce sage Sarronide eut-il achevé de parler, que le Roy aprouvant ce qu'il avoit dit, et l'aprouvant fortement ; la chose ne fut plus mise en contestation : si bien que le Conseil estant finy, le Roy fit entrer le Prince de Phocée, Sfurius, Menodore, et huit ou dix autres des plus considerables de la Flotte, pour leur dire qu'il leur accordoit la permission demeurer sur ses Terres, et qu'il leur permettoit de s'habituer au mesme lieu où ils avoient abordé : ce Prince ayant creû qu'il estoit plus seur pour luy, de nous laisser tous ensemble, que de nous permettre de nous disperser dans tout son Estat, parce que plus facilement nous eussions pû aporter quelque changement à la Religion de son Païs. De vous dire Madame, quelle fut la joye du Prince de Phocée, et celle de tous les Phocences, à la reserve de Menodore, il ne seroit pas aisé : non plus que de vous dépeindre celle de Carimante, de Cleonisbe, de Glacidie, et de tous les honnestes Gens de cette Cour, excepté Bomilcar et Galathe. Mais si leur satisfaction fut grande, celle des Pescheurs de cette Côste fut extréme : aussi en jetterent ils des cris d'allegresse, qui sirent connoistre an Roy, que le premier des Sarronides l'avoit prudemment conseillé. Mais entre tant de personnes qui avoient de la joye de là resolution que le Roy avoit prise, Aristonice fut celle qui en eut le plus : luy semblant qu'elle avoit quelque part à la gloire de la Deesse, qui nous avoit si heureusement conduits. Mais enfin Madame, sans m'amuser à vous particulariser tant de choses inutiles, je vous diray que dés le lendemain le Roy marqua luy mesme au Prince de Phocée, quelle estoit l'estenduë de Terre où il nous permettoit de bastir : et que dés ce jour là, pour commencer par une action de pieté à fonder cette Ville, Aristonice traça de sa main assez prés du bord de la Mer, non seulement le lieu où elle pretendoit eslever un Temple à Diane, mais encore l'endroit où elle vouloit que la Statuë qu'elle avoit de cette Deesse fust posée. Pour le Prince de Phocée, comme il avoit tousjours eu une veneration particuliere pour Minerve, parce qu'il avoit esté long temps à Athenes, il marqua aussi un autre endroit pour en bastir un à cette Deesse : apres quoy toute cette multitude d'Artisans qui estoient parmy nous, commençant de travailler sous les ordres du Prince de Phocée, on vit en peu de jours ce qu'on ne pouvoit croire qu'on pûst voir en plusieurs Mois. En effet Madame, les Grecs travaillerent avec tant d'ardeur ; les Segoregiens leur aiderent avec tant d'empressement ; et tous ensemble avancerent si diligemment leur Ouvrage, qu'en un Mois et demy nous eusmes basty deux Temples, et une grande Ville. Ce qui facilita la chose, fut que ce Païs, quoy que tres fertile, est pourtant si pierreux, que nous n'eusmes qu'à amasser les Pierres dont nous eusmes besoin. De plus, comme il y a un certain Vent qui bat quelquesfois effroyablement cette Montagne, où je vous ay dit que demeure une partie de l'année le premier des Sarronides ; il estoit arrivé que quelque temps avant que nous fussions à ce Païs-là, l'impetuosité de ce Vent avoit abatu une si prodigieuse quantité de grands Arbres, dans les Bois qui sont au pied de cette Montagne, que nous n'eusmes presques que faire d'en abatre davantage pour nostre travail : joint qu'enfermant dans l'enclos de nos Murailles, cette longue file de Cabanes de Pescheurs, que je vous ay dit estre le long du Rivage, à l'endroit où nous avions abordé, cela servit à commencer de former cette nouvelle Ville. Vous pouvez aisément vous imaginer Madame, qu'elle n'est pas superbement bastie comme Babilone, ou comme on dit qu'est Ecbatane : mais enfin, il n'y a pas un Grec qui ne soit logé assez commodément. Il y a mesme trois Places publiques dans cette Ville, qui est beaucoup plus longue que large : parce qu'y ayant enfermé comme je viens de le dire, toutes ces Cabanes de Pescheurs, qui estoient desja basties, il a falu la bastir ainsi. Elle a aussi des Fontaines, et un Port admirable : et quoy que sa scituation soit en penchant, et par consequent un peu incommode, parce que les Ruës de traverse vont en montant, elle est pourtant tres agreable, bien que l'Architecture Greque n'ait pas eu lieu d'y employer tous ses ornemens : car comme on n'a d'abord songé qu'à se loger, on peut dire que ce sont plustost des Cabanes regulierement basties, que des Maisons : elles sont toutesfois assez commodes, et mesme assez belles, pour sembler des Palais à des Exilez. Mais Madame, ce qu'il y eut d'admirable, fut de voir avec quel soin les Grecs tascherent d'aprendre la Langue des Segoregiens, et avec quel empressement les Segoregiens aprirent aussi celle des Grecs. Et certes ils ne perdirent pas leur peine : car ils vinrent à s'entendre si parfaitement les uns les autres, que je ne pense pas qu'il y ait presentement un Sujet du Roy qui n'entende le Grec, ny pas un Grec aussi en ce Païs là, qui n'entende la Langue du lieu qu'il habite presentement. Pour Aristonice, elle s'enferma avec ses Compagnes, dans l'enceinte du Temple qu'elle avoit fait bastir, des qu'il fut achevé : et sans se mesler plus d'autre chose que de prier les Dieux, elle vescut dans une retraite admirable. Cependant comme le Prince de Phocée sçavoit bien que ce n'est pas assez de bastir une Ville, si on n'en regle la Police, il commença d'y songer : de sorte que pour esviter l'envie parmy ceux qui l'avoient reconnu pour leur Chef, il voulut en apeller un grand nombre à la connoissance des affaires publiques : si bien qu'il en nomma six cens, qui avoient voix deliberative au Conseil. Il est vray que pour adviser aux affaires pressées, il voulut qu'il y en eust quinze qui fussent destinez pour cela, sans qu'il fust necessaire d'assembler le Conseil general et que de ces quinze encore, il y en eust trois avec qui il pûst prendre les resolutions secrettes, selon les occurrences. Ainsi Madame, ce Conseil des six cens, qui de six cens à quinze, et de quinze à trois, et de trois à un, ne forme qu'une seule authorité : est ce qui gouverne cette nouvelle Ville : dont j'ay esté bien aise de vous tracer le Plan, avant que de m'engager à continuer de vous parler de l'amour du Prince de Phocée. Il me semble, interrompit Mandane, que vous avez oublié une chose qui merite quelque curiosité : qui est de nous aprendre si cette Ville s'apelle la nouvelle Phocée, ou si on luy adonné un nom du Pais. Ce que vous demandez Madame, reprit Thryteme, est encore plus digne de curiosité que vous ne pensez : puis qu'il est vray qu'il est peutestre arrivé la plus bizarre chose du monde en cette rencontre. Car enfin Madame, il n'a jamais esté au pouvoir du Prince de Phocée, de faire apeller cette Ville de Diane, comme il en avoit le dessein : et il a falu ceder à la multitude, qui s'est accoustumée à la nommer Marseille, sans qu'on en puisse trouver autre raison, si ce n'est qu'ils ont formé ce nom, de deux mots Grecs qu'ils ont joints ensemble en les corrompant : car la moitie de ce nom qu'ils ont formé, veut dire Pescheur en Langue Eolienne ; et l'autre moitié veut dire Lier, en Langue purement Greque. Mais Madame, pour vous expliquer encore mieux cette bizarre chose ; il faut que vous sçachiez, que lors que toute nostre Flotte arriva au Port, il se trouva qu'il y avoit une grande quantité de Pescheurs sur le rivage, qui s'y estoient assemblez pour la voir aborder. De sorte que les Mariniers de chaque Vaisseau leur jettant leurs Cables, et connoissant qu'ils estoient Pescheurs, parce que quelques-uns tenoient des Lignes, et d'autres des Filets ; ils prierent ces Pescheurs de lier les Cables qu'ils leur jettoient, à des Pieux qui estoient sur le rivage, afin que cela leur servist d'Anchre ; si bien que les deux premiers mots qu'ils prononcerent en arrivant à cette Terre qui leur a esté si favorable, ayant esté celuy de Pescheur, et celuy de Lier, qui en nostre Langue forment le nom de Marseille en les corrompant un peu, ils ont voulu en former le nom de cette Ville. Quoy qu'il en soit Madame, l'usage a esté plus fort que la raison, et le Peuple plus puissant que le Prince : puis qu'encore qu'il soit le Fondateur de la Ville, il n'a pû luy donner le nom qu'il vouloit ; et qu'il a falu qu'il ait enduré que deux mots Grecs corrompus, qui n'ont aucune signification raisonnable, formassent le nom d'une Ville, dont l'ordre est entierement conduit par la raison, et par la prudence. Cependant il faut Madame, que je retourne d'où je suis party : et que je reprenne l'amour du Prince de Phocée, celle de Carimante, de Bomilcar, de Menedore, de Britomarte, et de Galathe, au point qu'elle estoit le jour que le Roy nous permit de demeurer dans son Pais. Je vous diray donc Madame, que dés ce jour là, l'amour du Prince de Phocée pour Cleonisbe, et celle de Carimante pour Onesicrite, devinrent beaucoup plus fortes qu'elles n'estoient : car regardant alors les Personnes qu'ils aimoient, comme les devant voir toute leur vie, leur passion en augmenta : mais en mesme temps que l'amour faisoit ce progrés dans leur coeur, la jalousie se fortifioit dans celuy de Bomilcar, de Galathe, et de Menodore. D'ailleurs l'estime que Cleonisbe avoit desja pour le Prince de Phocée, s'accreut de beaucoup en le connoissant davantage : et l'amitié de ce Prince avec Glacidie, devint si forte en peu de jours, qu'elle n'en avoit pas plus pour Bomilcar, qui estoit un de ses plus chers Amis, qu'elle en avoit pour luy. Cependant le Roy des Segoregiens estant retourné à la Capitale de son Estat, qui n'estoit qu'à une demie journée du lieu où nous avions abordé, il voulut que le Prince de Phocée, apres avoir donné tous les premiers ordres, pour la structure de nostre nouvelle ville, l'y accompagnast, aussi bien que Menodore, quelques autres, et moy : Sfurius demeurant pour la conduite de l'Ouvrage. Il est vray, que comme c'estoit fort proche, le Prince de Phocée y alloit tres souvent ; mais il faisoit ces petits voyages avec tant de diligence, et choisissoit si bien ses heures, qu'il ne passa jamais un jour sans voir Cleonisbe, aupres de qui estoit Onesicrite, qui en fut bientost cherement aimée ; une patrie des Dames de qualité de Phocée l'y suivirent aussi : de sorte que cette Cour devint une des plus belles du monde. Pour le Prince de Phocée il estoit si agreable au Roy, et universellement a tous ceux qui le voyoient, qu'on ne parloit d'autre chose que de son merite : il aquit mesme si promptement la familiarité de la Princesse Cleonisbe, que Bomilcar qui l'avoit veuë toute sa vie ne l'avoit pas davantage. Il est vray que Glacidie contribua beaucoup à la luy faire obtenir : en effet comme elle estimoit infiniment le Prince de Phocée, et que c'est une des Personnes du monde qui aime le plus à loüer ses Amis, elle parloit continuellement de luy à Cleonisbe. Ce n'estoit toutesfois pas seulement à elle qu'elle en parloit : car comme elle seroit bien aise si elle le pouvoit, d'unir tous ses Amis, et de faire qu'ils s'aimassent autant qu'elle les aime, elle en parloit continuellement à Bomilcar, parlant aussi tres souvent de Bomilcar au Prince de Phocée ; afin que faisant naistre l'estime dans leur coeur, elle y pûst en suitte faire naistre l'amitié. Mais Madame, elle n'a pû reüssir qu'à la moitié de son dessein : car vous sçaurez qu'encore qu'ils ayent l'un pour l'autre toute l'estime imaginable, ils ont pourtant dans le coeur une antipatie invincible : et je ne pense pas que de puis que l'amour et l'ambition ont fait des Rivaux, il y en ait eu deux qui ayent eu plus de haine l'un pour l'autre, ny qui ayent pourtant si bien vescu ensemble que le Prince de Phocée et Bomilcar. Il est certain que la vertu de Cleonisbe, et la prudence de Glacidie, ont beaucoup contribué a conserver la civilité entre ces deux ennemis ; mais enfin il est constamment vray, que s'ils n'estoient pas tres honnestes Gens, ils n'en auroient pas usé comme ils ont fait. Cependant dés que nous fusmes arrivez au lieu où le Roy fait ordinairement son sejour, ce ne furent que Festes, et que plaisirs : et comme les Estrangers ont ce privilege par tout, que c'est principalement à eux qu'on fait voir les divertissemens des Païs où ils se trouvent, c'estoit à Onesicrite, et au Prince de Phocée, que le Roy, Carimante, et Cleonisbe, affectoient de faire voir tous les divertissemens de leur Cour. Il ne faut pourtant pas Madame, vous imaginer que les Festes en soient aussi magnifiques, que celles qu'on fait aux superbes Cours d'Asie ; ny aux principales Villes de Grece : mais apres tout, quoy qu'elles conservent quelque chose de rustique, de leur premiere institution, elles sont pourtant belles et divertissantes : joint que l'admirable esprit de la Princesse Cleonisbe y a mesme adjousté beaucoup de choses qui servent à les rendre magnifiques, quoy que de leur nature elles ne semblent pas le devoir estre. Car enfin leurs plus grandes Festes sont celles des Taureaux ; des Bergers ; et des Pescheurs : et une autre qui est la plus galante de toutes, qu'ils apellent la Feste des Fleurs, ou le Triomphe du Soleil. La plus grande beauté de la premiere de ces Festes, consiste, à voir passer quatre ou cinq cens Taureaux d'une grandeur prodigieuse, dont les Cornes sont peintes et dorées, qui ont sur le dos des Housses de mille couleurs differentes, et à l'entour du Col, et sur les Hanches, des Festons de Fleurs qui les environnent de par tout. De sorte que ces fiers Animaux marchant deux à deux, et leur fierté naturelle estant encore augmentée par une espece d'Harmonie champestre que font ceux qui les conduisent, ils vont d'un pas si superbe, qu'ils donnent quelque plaisir à voir, lors qu'ils passent devant le Palais du Roy, où toute la Cour se rend ce jour là. Apres quoy, par une superstition du Païs, on les mene tout a l'entour de la Ville, où le Peuple s'empresse à leur offrir de petits Faisseaux d'Herbes fraichement cueuillies : s'imaginant que s'ils les mangent la recolte sera abondante, et que s'ils les refusent elle ne sera pas heureuse. La Feste ne finit pourtant pas encore là, car dés que ces Taureaux ont achevé le tour de la Ville, on en choisit douze des plus beaux, et des plus forts, et on les remene dans une Place qui est devant le Palais du Roy, où on les fait combatre. Pour la Feste des Pescheurs, elle est sans doute fort divertissante, aussi bien que celle des Bergers : car comme ce sont des Personnes de qualité, qui contrefont les uns, et les autres, il y a mille agreables choses à voir à ces deux sortes de Festes. Je ne m'arresteray pourtant pas Madame, à vous les décrire : mais pour le Triomphe du Soleil, il faut s'il vous plaist que je m'y estende un peu davantage, parce que ce fut cette Feste qui donna lieu à tous ceux dont je vous raconte l'histoire, de connoistre les sentimens qu'ils avoient dans l'ame. Comme nous estions alors à la saison ou l'on avoit accoustumé de la celebrer, toutes les Dames du Païs ne nous parloient d'autre chose ; souhaitant toutes que ce pûst estre à la Princesse Cleonisbe à en recevoir les honneurs. Car Madame, il faut que vous sçachiez que comme en ce Païs là on voit le Soleil plus clair qu'ailleurs, parce qu'il n'est presques jamais obscurcy par des nuages, et qu'il y a plus de Fleurs qu'en nul autre endroit du monde : ceux qui l'habitent ont creû qu'ils devoient rendre un hommage particulier à l'Astre qui les esclaire si favorablement. De sorte que tous les ans, on grave sur de petites Coquilles, le nom de toutes les Belles de la Cour, et les jettant toutes dans un grand Vase de Nacre, on les y mesle confusément : apres quoy le Roy portant la main dans le Vase, en presence de toute la Cour, il en tire une ; de sorte que la Dame dont le nom se trouve gravé sur cette Coquille que le Roy a tirée, est celle qui est destinée a representer le Soleil, et à recevoir tous les honneurs qu'on fait a l'Astre qu'elle represente. Le jour de cette premiere Ceremonie estant donc arrivé, le hazard secondant les voeus de toute l'Assemblée, ce fut le nom de Cleonisbe qui se trouva gravé sur la Coquille que le Roy tira : si bien que ce fut à cette Princesse à recevoir les honneurs de cette belle Feste, qui se celebra huit jours apres, de la maniere que je vay vous le dire. Imaginez vous donc Madame, de voir toutes les grandes Ruës d'une grande Ville, et une grande Place entierement ornées de Festons de Fleurs, depuis le Toit des Maisons jusques en bas : et imaginez vous encore de voir toute la Terre semée de ces mesmes Fleurs, et vous concevres sans doute que cela doit faire un assez bel objet. Je suis pourtant assuré que vous ne sçauriez le concevoir aussi beau qu'il est : cependant la chose estant telle que je la dis, toutes les Dames qui ne servent pas à la Ceremonie, se mettent aux Fenestres qui sont à l'entour de la Place, où elle se doit faire ; au milieu de la quelle on voit un Thrône de Fleurs, eslevé de trois marches, et au dessus est un grand Dais, soûtenu par quatre Colomnes revestuës de Fleurs, et entortillées de Mirthe, qui fait que ce sont des Colomnes torces. Mais ce qu'il y a encore d'agreable, est que le Dais tout entier n'est qu'un tissu de Fleurs par compartimens au milieu desquels on voit à chaque Face un Soleil representé. Pour moy Madame, j'advouë que tout ce que je vy ce jour là me fut si nouveau, et me divertit si fort, que je n'ay guere passé de journée plus agreable en ma vie. Mais enfin, l'heure de commencer la Ceremonie estant venuë, je vy ouvrir la grande Porte du Palais qui donne sur cette Place, et paroistre un petit Char dans lequel estoit Onesicrite, qui representant l'Aurore qui devance toûjours le Soleil, avoit un Habillement proportionné à ce qu'elle representoit. Son Char et ses Chevaux estoient aussi peints de cét Incarnat meslé de ces rayons d'or et d'argent, que le Soleil espanche sur les nuës, un peu avant que de paroistre sur l'Orison. De sorte que comme Onesicrite est blonde, jeune, et belle, elle parut effectivement plus brillante que l'Aurore qu'elle representoit : principalement aux yeux de Carimante, et de Menodore, qui en eurent tous deux, et plus d'amour, et plus de jalousie. Mais apres que le Char eut fait le tour de la Place, et qu'il commença de disparoistre, celuy de Cleonisbe qui representoit le Soleil, parut ; et parut avec tant d'esclat, qu'on peut assurer sans mensonge, que cette Princesse esblouït les yeux de toute l'Assemblée. Car encore qu'il ne semble pas qu'une beauté brune soit fort propre à representer le Soleil, il est pourtant vray que les cheveux bruns de Cleonisbe faisoient ce jour là à sa beauté, le mesme effet, que fait au Soleil cét Azur bruny qui l'environne, lors que le Ciel est fort serain, et fort clair, que cét Astre est le plus brillant : estant certain qu'ils donnerent un nouvel esclat à sa beauté, et qu'ils redoublerent le beau feu qui brilloit dans ses yeux. Le Char où estoit Cleonisbe estoit tout marqueté de Nacre, avec des Filets d'or : mais fait avec tant d'adresse, par quelques Artisans Grecs, qui furent employez cette année là, que ce Char par les diverses reflections des Nacres differentes, et de quelques Topases qu'on y avoit enchassées en divers endroits, n'estoit guere moins lumineux que le Soleil mesme. Pour Cleonisbe, elle avoit tant de Pierreries à son Habillement, qu'à peine en pouvoit on souffrir l'esclat : et pour marquer l'Astre qu'elle representoit, elle avoit un Soleil de Diamans sur la teste, au dessous duquel pendoit un grand Voile de Gaze rayée d'or, qui estoit r'ataché sur l'espaule, avec un noeud de Pierreries. D'une main elle tenoit un Vase de Nacre plein de Fleurs, comme estant le chef-d'oeuvre de ce bel Astre : et de l'autre elle tenoit les Renes de ses Chevaux, dont la beauté estoit effectivement digne de conduire le Char du Soleil. Cleonisbe estant donc en l'estat que je viens de vous la dépeindre, et mesme estant ce jour là en un de ses plus beaux jours, fit le tour de cette Place, comme si elle eust fait le tour du Monde : mais elle le fit avec tant d'acclamations, que l'air en retentissoit de cent mille cris à la fois. Pour le Prince de Phocée, il fut si charmé de la voir, que quand il n'en eust pas desja esté amoureux, il le seroit devenu : mais enfin apres que le tour de la Place fut fait, Cleonisbe alla descendre de son Char au pied du Thrône qui luy, estoit prépare, sur lequel elle monta, aidée par quatre Hommes de qualité, qui estoient aux quatre coins des plus basses Marches. Les Habillemens de ces Hommes, qui representoient les quatre Saisons, estoient magnifiques : le premier estoit Bomilcar, le second Britomarte, le troisiesme Galathe, et le quatriesme le Prince de Phocée : ainsi lors que Cleonisbe fut sur ce Thrône, elle vit à ses pieds quatre Esclaves, que le hazard avoit assemblez, et que l'Amour avoit blessez d'un mesme trait. Vous me demanderez peut-estre Madame, pourquoy on choisit des hommes à representer ces quatre Saisons : mais je vous respondray que pas une Belle ne voulant se resoudre de representer l'Hiver, cette coustume s'est introduite de faire qu'il y ait quatre hommes qui soient de cette belle Feste. Cependant Cleonisbe ne fut pas plustost sur ce Thrône des Fleurs, que le grand Portique du Palais s'estant ouvert, on vit trente belles Personnes qui estoient chacune dans un petit Char, qui marchant lentement, furent les unes apres les autres rendre hommage à Cleonisbe. Mais Madame, pour vous faire comprendre de quelle nature est cét hommage, il faut que vous sçachiez que ces belles Personnes representent chacune une Fleur, qu'elles choisissent entre elles selon leur inclination : de sorte que ces Dames pour marquer la Fleur qu'elles representent, en ont une Couronne sur la teste, et une autre à la main : leur Chariot en ayant aussi des Festons tout à l'entour. Et pour achever la galanterie de cette invention, leurs Habillemens sont de la couleur des Fleurs qu'elles representent, et les Couronnes qu'elles portent à la main, sont ratachées d'un noeud d'où partent des Banderolles, où l'on voit à chacune une espece de Devise, qui convient ou à la Personne qui la porte, ou à celle qui represente le Soleil. Ainsi chaque Banderole a une Fleur peinte, et quelques paroles escrites au dessous : de sorte Madame, que comme en la saison où l'on celebre cette Feste, on voit presques en ce Païs-là, de toutes sortes de Fleurs à la fois, je ne pense pas qu'on puisse rien voir de plus agreable que ce que je vy. Car enfin Madame, ces trente petits Chars peints et dorez, et ornez de Festons de Fleurs, font un objet admirable : et ces trente belles Personnes, dont les Habillemens sont galans et magnifiques, et qui sont toutes couronnées de Fleurs differentes, sont encore une chose merveilleuse. Elles gardent mesme cét ordre, d'entremesler les couleurs des Fleurs qu'elles portent, en reglant leurs rangs : en effet, la premiere qui sortit du Palais pour venir rendre hommage à Cleonisbe, estoit couronnée de Fleur d'Orange ; la seconde de Roses ; la troisiesme de Jasmin ; la quatriesme d'Oeillets ; la cinquiesme de Jonquilles ; la sixiesme de Fleurs de Grenade ; la septiesme de Lis ; la huictiesme d'Amaranthe ; la neufiesme d'Iris ; et ainsi des autres : de sorte que ce meslange de Couronnes de Fleurs portées par de belles Dames, fait un objet le plus galant qu'on se puisse imaginer. Dés que ces petits Chars arriverent vis à vis du Thrône du Soleil, ces Dames qui representoient la Fleur dont elles estoient couronnées, s'inclinerent pour luy rendre hommage : et presentant la Couronne qu'elles tenoient à la main à un de ces hommes qui estoient aupres du Thrône, et qui representoient les quatre Saisons, il la reçeut civilement, et la porta respectueusement au pied du Thrône, gardant mesme cét ordre, que chacun de ces hommes n'offrit au Soleil, que les Fleurs dont on voyoit particulierement durant la Saison qu'il representoit. Ainsi comme il y a de la Fleur d'Orange en Hiver, ce fut Britomarte qui offrit la Couronne qui en estoit faite, parce qu'il representoit cette Saison : ce fut le Prince de Phocée qui offrit celle des Roses, à cause que c'estoit luy qui representoit le Printempts : ce fut Galathe qui offrit la Couronne d'Oeillets, parce qu'il representoit l'Estée : et ce fut Bomilcar qui offrit l'Amaranthe, parce qu'il representoit l'Automne : car comme je vous l'ay desja dit Madame, il y a une saison en ce Païs là, où il s'en faut peu que l'on ne voye des Fleurs de toutes les saisons ensemble. Cependant à mesme que ces Dames avoient passé devant le Thrône de Cleonisbe ; qu'elles l'avoient salüée ; et qu'elles avoient offert leurs Couronnes ; on les entassoit les unes sur les autres avec tant d'Art, que lors que la derniere de ces Dames eut offert la sienne ; il se trouva qu'il y avoit un trophée de Couronnes eslevé à la gloire de Cleonisbe, dont toutes les Banderoles estant adroitement mises en dehors, laissoient voir par ce moyen les divises qui estoient dessus, à ceux qui en estoient assez prés pour les pouvoir lire. Mais pendant que tous ces petits Chars passoient devant la Princesse Cleonisbe, et que celles qui estoient dedans luy rendoient hommage : une Musique composée de plusieurs Instrumens, imposoit silence au Peuple, qui ne pouvoit pas faire de confusion à cette Feste, parce qu'il y avoit des Barrieres à l'entour de la Place qui l'en empeschoient. Le Soleil mesme n'incommoda point l'Assemblée : car outre qu'on ne commence cette Ceremonie que lors qu'il commence de s'abaisser, et que de plus le Palais et les Maisons qui environnent la Place où elle se fait, sont d'une hauteur si excessive qu'elle en est presques toute ombragée ; il arriva encore contre la coustume du Païs, qu'il y eut quelques legers nuages qui le couvrirent : de sorte qu'on eust dit que ce bel Astre, pour favoriser sa Feste, vouloit laisser luire Cleonisbe en sa Place. Cependant à mesure que ces Petits Chars passoient, ils s'alloient ranger aupres de celuy de Cleonisbe, où elle remonta dés qu'elle eut reçeu le dernier hommage des Fleurs : les quatre Saisons faisant porter devant elle ce Trophée de Couronnes qu'elles avoient formé de toutes celles qu'on luy avoit offertes : apres quoy ces Saisons la suivirent aussi chacune dans un Chariot magnifique, r'entrant avec elle dans la Court du Palais, d'où elles ressortirent en ordre par une porte opposée, pour aller faire le tour de la Ville. De sorte qu'Onesicrite reparoissant la premiere, comme representant l'Aurore, les quatre Saisons suivirent le Soleil ; et les Fleurs les quatre Saisons. En suitte de quoy Cleonisbe estant allée offrir ce Trophée de Couronnes à un Temple qui estoit à l'extremité de la Ville, s'en retourna au Palais, où il y eut une Colation proportionnée à la Feste, car elle ne fut que de Fruits la coustume ne voulant pas qu'elle soit composée de nulle autre chose Elle ne laissa pourtant pas d'estre admirablement belle, par la rareté des Fruits, par leur beauté ; par leur abondance ; par leur diversité ; et par l'ordre avec lequel ils furent servis. La Colation estant faite, on passa dans un autre lieu, où je vy la plus belle chose qu'on se puisse imaginer : car enfin Madame, toute cette belle Troupe suivie de toute la Cour entra dans une grande Sale, dont la beauté me surprit plus que je ne sçaurois vous le dire. Imaginez vous donc Madame, toutes les Murailles de cette Sale, dont le haut est en Dôme, couvertes d'une Arabesque de Fleurs ; et de voir ce Dôme soûtenu par cent Pilastres, que les Fleurs dont ils estoient faits, faisoient sembler estre de Marbre ; et vous imaginerez sans doute que cét objet devoit estre tres agreable. Mais ce qui le rendoit encore plus beau, c'est que de ce Dôme pendoient mille Festons, et mille Couronnes de Fleurs : tontes les Lampes qui devoient esclairer cette admirable Sale, en estoient ornées en divers endroits, et le Plancher estoit si couvert de Fleurs d'Orange et de Jasmin ; qu'à peine l'entrevoyoit on. Voila donc Madame, quel fut le lieu où le Bal qui suivit cette belle Ceremonie se fit : aussi l'assemblée s'y trouva-t'elle si bien, qu'elle ne se separa que tard, parce que ce fut moitié Bal, et moitié conversation. Car comme toutes ces Devises qui estoient attachées à ces Couronnes de Fleurs, fournissoient assez de sujet de parler, tous les hommes chercherent selon leur inclination à loüer celles qui les avoient si bien imaginées : comme en effet il y en avoit de fort jolies. Mais entre les autres, celle de Glacidie qui avoit voulu representer l'Amaranthe, ayant extrémement plû au Prince de Phocée, il se mit à la loüer en parlant à Cleonisbe : et à luy dire que Glacidie avoit eu raison, de choisir cette admirable Fleur qu'elle avoit voulu representer, puis qu'elle luy avoit donné lieu de marquer la fermeté de son affection pour elle. Mais est-il possible, interrompit Mandane, que de ces trente Dames, qui representoient trente Fleurs, et qui portoient trente Devises, il n'y en ait pas eu une que vous ayez assez estimée, pour vous obliger à retenir celle qu'elle portoit ? Pardonnez moy Madame, reprit Thryteme, et si j'eusse eu l'honneur de vous voir, peu de jours apres cette belle Feste, j'eusse pû vous les dire toutes : mais presentement tout ce que je pourray faire sera de vous en dire une ou deux. Il me semble donc, poursuivit-il, que celle de Glacidie, qui representoit l'Amaranthe, estoit conçeuë en ces termes. JE NE CHANGE JAMAIS. Car comme cette Fleur a ce privilege de ne perdre point sa beauté, et de ne se flestrir pas, Glacidie s'en servit à exprimer la durée de son affection pour Cleonisbe, et la fermeté de son coeur. Apres cela Madame, je vous diray encore qu'une Fille de qualité nommée Amathilde, qui portoit une Couronne de Roses ce jour là, et qui estoit alors jeune, belle, et brillante, avoit tellement la fantaisie de la beauté, qu'elle disoit souvent, qu'elle ne se soucieroit pas de ne vivre que jusques à vingt ans, pourveû qu'elle fust assurée d'estre la plus belle Personne du monde : soustenant mesme hautement, qu'elle eust beaucoup mieux aimé mourir jeune que de vivre longtemps, puis qu'elle ne le pourroit sans perdre sa beauté : de sorte que proportionnant sa Devise à son humeur, et au peu de durée de la Fleur qu'elle representoit, elle estoit telle. MON REGNE EST COURT, MAIS IL EST BEAU. Apres cela Madame, vous me dispenserez de vous en dire davantage : car je suis contraint d'advoüer à ma confusion, que ma memoire ne m'en fournit plus, quoy que je sçache bi ? que celles que j'ay oubliées estoient encore plus jolies que celles que je vous ay dittes.

Histoire de Péranius et de Cléonisbe : rivalités des prétendants


Cependant pour en revenir où j'en estois, je vous diray que le Prince de Phocée s'estant mis à loüer Glacidie, en parlant à Cleonisbe ; en verité Madame, luy dit'il, apres plusieurs autres choses, je trouve Glacidie bienheureuse, d'estre aimée d'une Personne qui connoist si parfaitement ceux qu'elle aime, et qui proportionne si equitablement son estime au merite de ceux qui l'aprochent : mais en mesme temps Madame, je trouve que ceux qui sçavent qu'ils ne la meritent pas, sont bien malheureux ; et que d'estre contraint de vivre sans esperance d'estre estimé de vous, est un suplice effroyable. Ceux qui ne sont pas dignes de mon estime, reprit Cleonisbe en soûriant, s'en soucient si peu, qu'il n'y a pas aparence que la privation les en afflige : c'est pourquoy vous employeriez mal vostre compassion, si vous aviez pitié des Gens qui ne souffrent point, et que vous ne connoissez mesme peutestre pas. Je vous assure Madame, reprit-il, que j'en connois qui ont une aprehension estrange, de ne pouvoir a querir cette glorieuse estime dont je parle : il faut donc qu'ils ayent bien mauvaise opinion, ou de moy, ou d'eux mesmes, repliqua. Cleonisbe : je ne sçay pas, reprit le Prince de Phocée, s'ils ont mauvaise opinion d'eux, mais je sçay qu'ils l'ont tres bonne de vous. Comme Cleonisbe alloit respondre, Bomilcar suivant la liberté du Bal, la vint prendre à Danser, ce qui fascha sensiblement le Prince de Phocée, quoy qu'il n'eust aucun droit de s'en irriter. Il ne fut pourtant pas longtemps sans s'en vanger de la mesme façon : car apres que Cleonisbe eut dancé, comme il vit que Bomilcar l'entretenoit, il pria Glacidie de le prendre sans luy en dire la raison : mais dés qu'il eut remis Glacidie à sa place, il fut prendre Cleonisbe, et l'oster à Bomilcar, comme Bomilcar la luy avoit ostée. Cependant Galathe, et Britomarte, qui avoient aussi leurs pretentions, remarquerent aisément de quel air Bomilcar, et le Prince de Phocée avoient agy en cette rencontre : de sorte que pour leur nuire esgallement à tous deux, et pour s'obliger eux mesmes, ils s'aprocherent de la Princesse, et ne la quitterent plus : si bien que de tout le reste du soir, pas un des quatre ne luy pût parler en particulier. Quoy que le Prince de Phocée soit tout à fait Maistre de luy mesme quand il le veut estre, si ce n'est quand il est amoureux : il parla peu, de peur de parler trop, et d'en dire plus qu'il ne vouloir que sa Maistresse, et ses Rivaux n'en sçeussent. Mais pour Bomilcar il parla davantage, et dit mesme plusieurs choses, qui firent comprendre à Cleonisbe, qu'il croyoit que le Prince de Phocée fust amoureux d'elle, quoy qu'il n'en dit pourtant aucune dont elle se pûst fâcher, ny luy aussi. Pour Britomarte, qui avoit l'esprit plus sincere, et plus incapable de chercher un sens caché à ce qu'on disoit, il n'y prenoit pas garde de si prés mais pour Galathe le Prince de Phocée remarqua aisément qu'il entendoit Bomilcar aussi bien que luy, et que sa passion ne luy estoit pas inconnuë. D'autre part, Menodore n'estoit pas sans inquietude, car le Prince Carimante, qui avoit assurément trouvé ce jour la l'Aurore plus belle que le Soleil, estoit aupres d'Onasicrite, et l'entretenoit avec beaucoup d'attention et de plaisir, sans que Menodore l'osast interrompre. Onesicrite qui remarquoit l'inquietude de Menodore, eust bien voulu pouvoir rompre cét entretien, mais il n'y avoit pas d'aparence qu'elle pûst avoir de l'incivilité pour le Fils d'un Roy qui leur avoit donné un Azile : de sorte que ne souffrant guere moins que Menodore, Carimante s'aperçeut qu'elle avoit l'esprit distrait en luy parlant, et en devina mesme le sujet. Il ne voulut pourtant pas faire connoistre a Onesicrite qu'il connoissoit la cause de cette legere inquietude qui paroissoit malgré elle dans ses yeux, et dans son esprit : au contraire voulant luy en attribuer une autre ; je voy bien Madame, luy dit-il, que nos divertissemens ne vous plaisent pas tant que ceux de vostre Païs, et que leur simplicité est trop peu spirituelle, et trop peu galante pour vous. Joint, adjousta-t'il, que vous avez encore un juste sujet de vous pleindre du sort qui preside à la Feste que nous celebrons aujourd'huy : car enfin c'estoit à vous à estre à la place de Cleonisbe. Ha Seigneur, reprit Onesicrite, vous me faites le plus grand tort du monde de penser que je ne sois pas infiniment satisfaite de tout ce que je voy icy ! et vous estes mesme fort injuste, de dire que je devois occuper la place de la Princesse ; estant certain que vous seriez bien plus equitable, si vous disiez que je ne merite pas celle que je tiens. En effet adjousta-t'elle, l'Aurore est une si belle chose, qu'on peut dire que j'ay eu beaucoup de vanité d'oser entreprendre de la representer. Pour moy, repliqua Carimante, je soustiens hardiment que si l'Aurore estoit aussi belle que vous, elle auroit plus de Sacrifices que le Soleil ; aussi veux-je croire, adjousta-t'il en soûriant, que vous ne parlez comme vous faites, que parce que vous ne la voyez pas souvent. Il est vray, repliqua Onesicrite, que je voy plus souvent le Soleil que l'Aurore : et que je pourrois mesme juger plus equitablement de la beauté de la Nuit que de la sienne. Cessez donc, reprit Carimante, de vous faire une injustice, et croye de vous ce que j'en croy, si vous voulez estre equitable. Mais de grace, poursuivit-il en croyant que vous estes la plus belle, et la plus aimable Personne du monde, croyez en mesme temps que je suis l'homme de toute la Terre, qui vous admire le plus. Je voudrois bien Seigneur, poursuivit elle, pouvoir me laisser persuader ce que vous dittes : mais dés que je tourne les yeux sur tant de belles Personnes qui sont icy, et que je me souviens du peu de beauté que mon Miroir me fait voir tous les jours sur mon visage, il n'y a pas moyen que je me donne la joye de me laisser tromper agreablement par vos flatteries : de sorte Seigneur, que me trouvant contrainte de ne vous croire point, j'ay la douleur de voir que je ne puis jamais estre ce que vous dittes que je suis. Madame, interrompit Carimante, si vous n'avez jamais d'autre douleur que celle de ne vous trouver pas assez aimable, vous serez toûjours la plus heureuse Personne du monde ! Eh veüillent les Dieux adjousta-t'il, que vous puissiez aussi bien connoistre ceux qui vous aiment, que vous connoissez les charmes qui les forcent de vous aimer ! Carimante prononça ces paroles avec tant de vehemence, qu'il fut aisé à Onesicrite de prevoir que la passion de ce Prince luy donneroit de la peine. Mais comme elle n'y vouloit pas respondre, et que le hazard fit qu'Amathilde apres avoir dancé, vint se mettre aupres d'elle, sit si bien qu'elle la mit de la conversation, où Menodore se mesla aussi : mais avec tant de chagrin dans l'esprit, qu'il estoit aisé de connoistre que cette Feste ne luy donnoit pas grande joye. Cependant Cleonisbe ayant à l'entour d'elle le Prince de Phocée, Bomilcar, Galathe, et Britomarte, connut si clairement les sentimens les plus cachez de leur coeur, qu'elle en eut de l'inquietude : elle remarqua mesme qu'encore que ces quatre Rivaux cuffent de l'aversion l'un pour l'autre, il y en avoit une beaucoup plus puissante entre Bomilcar et le Prince de Phocée, qu'ils n'en avoient pour leur autres Rivaux, ny que les autres n'en avoient pour eux, quoy qu'elle remarquast pourtant qu'ils s'estimoient infiniment. De plus, Glacidie, qu'elle avoit apellée aupres d'elle, le connut aussi comme elle le connoissoit : ainsi cette Feste des Fleurs servit à faire accroistre de beaucoup l'amour et la jalousie entre tous ces Rivaux, et à faire connoistre leurs sentimens à Cleonisbe. Mais enfin, l'heure de se retirer estant venuë, cette belle Compagnie se separa : chacun emportant dans son coeur des sentimens bien differens. Au reste Madame, comme c'est l'ordinaire des choses du monde, que la joye et la douleur se succedent, on eut nouvelle le lendemain que les Gaulois Saliens, qui touchent les Segoregiens, et qui armoient sur le pretexte de vouloir faire la Guerre aux Tectosages, avoient fait une irruption sur la Frontiere, et s'estoient emparez d'un Chasteau assez considerable. De sorte que le Roy qui n'avoit point de Troupes que celles qui estoient dans ses Places, se trouva un peu surpris : neantmoins comme tous les Gaulois naissent Soldats, on peut dire qu'il ne faut que les assembler pour pouvoir se vanter d'avoir une Armée aguerrie. D'ailleurs, le Prince de Phocée qui ne voulut pas perdre une si favorable occasion, de signaler son zele et son courage, fut offrir au Roy tous les Grecs qui habitoient sa nouvelle Ville : luy disant qu'il estoit bien juste que des Gens qu'il avoit sauvez du naufrage, exposasseut leur vie pour son service ; et en effet le Roy esperant beaucoup de secours de nous, parce que nous estions mieux armez que ses Sujets, et mieux aussi que ses ennemis ne le pouvoient estre, il accepta l'offre du Prince de Phocée, dont Bomilcar ne fut pas trop aise, non plus que Galathe, et Britomarte. Neantmoins comme le temps où la Princesse Cleonisbe devoit choisir celuy qu'elle devoit espouser estoit fort proche, ils ne creurent pas que le Prince de Phocée en pûst avoir assez, pour se mettre en estat de pouvoir estre choisi, ny que la Princesse mesme l'osast faire, quand elle en eust eu la volonté. Car enfin Madame, quoy que la Loy en donne le pouvoir à celle qui choisit, pour l'ordinaire elle ne choisit que celuy qu'on luy ordonne. Mais pour ne m'arrester pas long temps en cét endroit, je vous diray que le Prince de Phocée eut une telle envie de servir le Roy des Segoregiens qu'il ne laissa à Marseille, que les Femmes, les Vieillards, et les Enfans : contraignant tous les autres de quel que profession, et de quelque qualite qu'ils fussent, à prendre les Armes, et à le suivre, quoy que nostre nouvelle Ville ne fust pas encore achevée. D'ailleurs, le Roy, Carimante, Bomilcar, Galathe, et Britomarte, assemblant diligement le plus de Gens qu'ils purent, firent une Armée assez considerable : mais comme nous sçavions un peu mieux l'Art Militaire qu'eux, à la reserve de Bomilcar ; le Prince de Phocée aquit beaucoup de reputation au premier Conseil de Guerre où il se trouva. Sfurius, et Menodore, servirent aussi dignement en cette occasion : mais enfin Madame, sans m'amuser à vous particulariser une Guerre qui ne dura que quinze jours, je vous diray que l'Armée marcha contre les Ennemis ; que le Roy reprit le Chasteau qu'ils avoient pris, qu'il les deffit ; et qu'entrant dans leur Païs, il les força à demander la Pais qu'ils avoient rompuë : car suivant le naturel de cette Nation, ils s'apaisent, et s'irritent facilement ; et ceux qui feroient un grand fondement sur leurs divisions s'y trouveroient fort souvent trompez. Cependant Madame, j'ay à vous dire que le Prince de Phocée fit des choses si admirables, qu'il en aquit la reputation d'estre un des plus vaillans Princes du monde : Bomilcar en fit aussi de si merveilleuses que le Prince de Phocée l'estima autant que Bomilcar l'estimoit : mais au lieu que cette estime devoit diminuer l'aversion qu'ils avoient l'un pour l'autre, leur haine en augmenta encore. Britomarte se signala aussi en cette occasion, aussi bien que Galathe : Caramante, et Menodore, combatirent comme des Gens qui vouloient chacun en leur particulier que la Renommée parlast avantageusement d'eux à Onesicrite : et je puis vous assurer Madame, que tous ces Princes retournerent chargez de gloire aupres de Cleonisbe. Aussi leur dit-elle galamment, lors qu'elle les vit, qu'encore que les Lauriers fussent fort abondans en son Païs, elle ne croyoit pas qu'il y en eust assez pour leur faire autant de Couronnes qu'ils en meritoient. Cependant malgré l'aversion du Prince de Phocée, et de Bomilcar, ils parlerent dignement l'un de l'autre, et rendirent une esgale justice à leur valeur. Mais pour Galathe, dont les sentimens estoient differens, et qui croyoit qu'on ne devoit jamais loüer un Rival, il n'en parloit point, et donnoit toutes ses loüanges au Prince Carimante. Pour Britomarte, comme il est sincere, il dit les choses comme il les connoissoit ; joint que croyant que ce seroit luy qui seroit choisi, parce qu'il estoit du Païs, comme il avoit plus d'esperance, il avoit moins de jalousie. Mais ce qui fut le plus avantageux au Prince de Phocée, fut que le Roy creût effectivement luy devoir le bon succés de cette Guerre, non seulement par sa propre valeur, mais encore par celle de ses Troupes : en effet tous ceux de qui elles se trouvent composées, eurent une telle envie de tesmoigner leur reconnoissance au Roy, qui leur avoit donné un Azile si agreable, qu'ils sirent ce qu'on ne sçauroit s'imaginer : aussi en parla t'il si avantageusement à Cleonisbe, qu'elle creût estre obligée d'en parler au Prince de Phocée. Mais comme il n'y a jamais eu d'homme qui ait eu plus souverainement que luy, cette modestie qui est une marque infaillible de la valeur heroique ; il rejetta si respectueusement les loüanges qu'elle luy donna ; et il luy en donna d'autres d'une maniere si passionnée, qu'elle se repentit de l'avoir loüé, quoy qu'elle ne se repentist pas de l'avoir estimé, et qu'au contraire elle l'en estimast davantage. Mais Madame il faut que je vous die avant toutes choses, que depuis nostre retour, il se lia une amitié si forte entre le Prince de Phocée, et Glacidie, et Bomilcar, qu'on peut dire que Cleonisbe ne l'aimoit pas plus, que ce deux Rivaux l'aimoient ; et qu'elle n'aimoit aussi guere plus Cleonisbe qu'elle les aimoit. On eust dit mesme que la Fortune vouloit que la chose fust ainsi : car elle fit naistre vingt occasions differentes, où ils l'obligerent de façon, qu'elle n'eust pû refuser son amitié à, pas un des deux sans ingratitude. Apres cela Madame, vous jugez bien qu'à moins que d'avoir une prudence extréme, il n'estoit pas aisé d'estre longtemps Amie de deux hommes qui estoient Rivaux, ennemis, et ambitieux : qui souhaitoient tous deux les mesmes choses, et qui sembloient ne pouvoir estre heureux qu'en s'entre-destruisant : cependant Glacidie en a usé si admirablement, qu'elle n'a jamais esté broüillée avec pas un d'eux. En effet elle a gardé une fidellité si exacte, et à l'un, et l'autre ; et a tousjours esté si fidelle à Cleonisbe ; qu'encore qu'elle ait sçeu ce que cette Princesse pensoit du Prince de Phocée, et de Bomilcar ; qu'elle n'ait pas ignoré ce que ces deux Rivaux pensoient l'un de l'autre ; et qu'elle ait encore sçeu quelle estoit la passion qu'ils avoient dans l'ame ; elle n'a jamais rien dit que ce qui pouvoit contribuer à leur repos, et à leur gloire ; agissant mesme avec tant d'exactitude, qu'elle ne leur a jamais donné lieu de deviner les sentimens qu'elle vouloit cacher : et je puis assurer que sans elle il seroit arrivé quelque estrange malheur entre deux hommes dont l'amour et la haine estoient presques également fortes. Mais ils la respectoient tellement, que lors qu'ils se rencontroient chez elle, ils y vivoient aussi civilement que s'ils eussent esté Amis. Ils avoient pourtant bien de la peine à estre d'un mesme sentiment : mais comme le Prince de Phocée est assez froid, quand il le veut estre, il disputoit doucement, afin d'avoir du moins la satisfaction de n'estre pas de l'advis de son Rival, puis qu'il ne pouvoit avoir celle de le quereller ouvertement. Il me souvient d'un jour entre les autres, où j'eus lieu de remarquer admirablement cette antipatie qui est entre deux Rivaux : car Madame, il faut que vous sçachiez que Glacidie s'estant trouvée un matin assez mal pour ne s'habiller pas, et pour garder la chambre, eut fort bonne compagnie chez elle : mais entre les autres Amathilde dont je vous ay desja parlé, y fut une grande partie de l'apresdisnée. Je pense Madame, que vous n'avez pas oublié que je vous l'ay despeinte belle, jeune, et brillante ; que je vous ay dit que c'estoit elle qui estoit couronnée de Roses, le jour de la Feste des Fleurs ; et que la fantaisie de la beauté estoit alors si fort dans sou esprit, qu'elle ne pouvoit concevoir qu'on deust vivre apres l'avoir perduë, ny qu'on deust par consequent souhaiter de vivre longtemps, si ce n'estoit que par un privilege particulier on pûst estre vieille et belle. Mais avant que de vous dire cette conversation que je vous veux raconter, parce qu'elle servit à me faire connoistre quelle est l'aversion, que la jalousie et l'amour mettent dans le coeur des Rivaux les plus raisonnables, il faut que je vous despeigne Amathilde un peu plus particulierement : et que je vous die que non seulement elle ne pouvoit concevoir qu'on pûst vivre apres qu'on n'estoit plus belle ; mais qu'elle estoit encore de l'humeur de celles qui parce qu'elles n'ont que seize ou dix-sept ans, mettent la vieillesse dans leur imagination, dés que l'on en a vingt-quatre, ou vingt-cinq, et qui sont tellement aveuglées de la jeunesse qu'elles possedent, qu'elles parlent de celles qui ont cinq on six ans plus qu'elles, comme si elles estoient d'un autre Siecle ; qu'elles n'eussent plus de part à la beauté ; et qu'elles ne deussent pretendre tout au plus, qu'à la gloire d'avoir esté belles. Cependant Amathilde ne laissoit pas d'estre infiniment aimable, avant l'accident qui luy est arrivé : car enfin il est peu de plus grandes beautez qu'estoit celle de cette jeune Personne. Apres cela Madame, je Vous diray qu'Amathilde estant venuë chez Glacidie comme j'y entrois ; je suis tesmoin de la conversation que je m'en vay vous raconter. A peine y fut elle entrée, que Bomilcar y entra, qui s'interessant extrémement à la santé de Glacidie, s'en informa soigneusement. Mais Amathilde sans donner loisir à Glacidie de respondre, prit la parole, et dit à Bomilcar que puis que le mal de Glacidie ne l'avoit point changée, elle n'estoit assurément guere malade, et n'estoit par consequent guere à pleindre. Car pour moy (dit elle suivant son humeur- et son enjoüement) je ne mesure jamais ma compassion qu'au changement du visage de mes Amies quand elles sont malades : c'est pourquoy puis que Glacidie n'a ny le teint jaune, ny les yeux batus, ny l'air du visage melancolique, et qu'elle n'a de toutes les marques de maladie, que je ne sçay quelle petite langueur qui sied bien, songeons plustost à la divertir qu'à la pleindre : puis que selon mon sentiment, quand on a un mal qui n'oste ny la beauté, ny l'embonpoint, on n'est pas trop malheureuse. Il est pourtant certains maux, repliquay-je, qui sont courts et violens, et qui n'ont poit de peril, qui meritent quelque compassion, parce qu'ils sont fort douloureux. Quoy qu'il en soit, dit elle, ce que je dis est mon sentiment : quand on a beaucoup à perdre comme vous, reprit Bomilcar, je conçois bien qu'on craint les maux qui en une nuit flestrissent plus de Lis et plus de Roses sur un beau teint, que le Printemps n'en peut faire esclorre. Pour moy, interrompit Glacidie, il s'en faut peu que pour guerir Amathilde de la passion qu'elle a pour sa propre beauté, je ne luy desire pour huit jours seulement, une de ces maladies qui n'ont point de nom : où sans fiévre, et sans douleur, on amaigrit de moment en moment ; où l'on devient jaune, et verte ; où les yeux s'enfonçent dans la teste ; où les levres deviennent pasles ; et où il se fait enfin un changement ai subit, que de belle on devient laide. Ha Glacidie (s'escria-t'elle, avec le plus agreable chagrin de la terre) vous me faites la plus grande frayeur du monde ! car il me semble que vous me donnez cette terrible maladie, en me la souhaitant : et que je sens desja je ne sçay quoy que je ne sçaurois dire, qui doit pour le moins m'avoir fait changer de couleur. Amathilde en disant cela se leva, et fut se regarder à un Miroir, comme si ç'eust esté pour s'esclaircir si ce qu'elle disoit estoit vray, quoy que ce ne fust que pour racommoder quelque chose à sa coiffure : apres quoy, s'estant remise à sa place, graces aux Dieux, dit-elle à Glacidie, vostre sauhait n'est pas encore accomply, et je veux mesme esperer qu'il ne s'accomplira pas. Mais pour vous empescher d'en faire souvent de semblables, sçachez s'il vous plaist, cruelle Glacidie, que si ce malheur que vous me souhaitez m'arrive, je ne m en prendray qu'à vous : car tomme je n'ay jamais esté malade qu'une fois, il me semble que j'ay un assez grand fond de santé, pour croire qu'à moins que de m'empoisonner, je ne puis jamais avoir aucun mal. Mais celuy que vous eustes, repris-je, fut-il de ceux qui changent terriblement ? au contraire, repliqua Amathilde en riant, il me fie le plus grand bien du monde : car comme l'estois alors un peu trop rouge, il me fit justement devenir aussi pasle qu'il faloit pour n'estre pas mal, et ne me changea qu'a mon avantage. C'est estre bien heureuse, reprit Bomilcar, que d'estre malade pour en devenir plus belle. Elle a pourtant beau faire, repliqua Glacidie, car cette mesme santé qui la fait si belle à dix-sept ans, sera cause qu'on la verra laide quelque jour, puis qu'elle la fera pour le moins vivre un Siecle. Ha Glacidie, reprit Amathilde, que vous estes une cruelle Personne, de me presager un si grand malheur ! quoy, m'escriay-je fort supris, vous apellez malheur de vivre un Siecle ! comme elle alloit respondre, le Prince de Phocée entra, et un instant apres Britomarte, et Galathe. Mais comme la guerre que Glacidie faisoit à Amathilde estoit trop agreable pour la finir si tost ; et que d'ailleurs elle fut bien aise que cette conversation fust de choses enjoüées, afin d'empescher ces quatre Rivaux d'en lier une plus serieuse qui les auroit peutestre embarrassez. elle la recommença : et prenant la parole, en regardant ceux qui venoient d'arriver, elle leur dit le sujet de la contestation, et la pleinte qu'Amathilde faisoit d'elle, de ce qu'elle luy avoit predit qu'elle vivroit un Siecle. Si on vivoit un Siecle sans changer, reprit-elle, et qu'on demeurast tousjours comme on est à dix huit ans, j'aurois patience : mais de m'imaginer sans douleur qu'il est possible que je devienne, ce qu'il faudroit que je devinsse si je vieillissois, c'est ce qui n'est pas en mon pouvoir. Cependant, repliqua Glacidie, je vous declare que vous ne serez jamais plus belle que vous estes : et que dans quelques années, il n'y aura pas un instant de vostre vie qui ne vous desrobe quelque chose. Pour moy, dit le Prince de Phocée, je croy que c'est une grande prudence de se preparer à ce malheur, et de s'y resoudre. A peine eut-il dit cela, que quoy que ce fust le sentiment de Bomilcar, il s'y opposa comme si ç'eust esté seulement pour se ranger de ce luy d'Amathilde, quoy que ce ne fust que pour n'estre pas de celuy du Prince de Phocée. Et ce qu'il y eut de rare, fut que Galathe, et Britomarte, par un mesme sentiment de jalousie et d'amour, ne songerent pas tant à chercher la raison de ce qu'ils vouloient dire, qu'à n'estre pas de l'advis des deux autres. Ainsi le Prince de Phocée pensoit aveque soin à n'estre pas de celuy de Bomilcar ; de Britomarte ; et de Galathe : Bomilcar songeoit aussi à contrarier le Prince de Phocée ; Galathe ; et Britomarte : Galathe de son costé employoit tout son esprit à contredire Britomarte ; Bomilcar ; et le Prince de Phocée : et Britomarte s'occupoit tout entier à ne paroistre pas de l'opinion de Galathe ; du Prince de Phocée ; et de Bomilcar. Ainsi quoy qu'il semble qu'on ne puisse guere avoir que deux sentimens opposez sur une mesme chose ; ils trouverent pourtant moyen d'en imaginer quatre qui estoient si differens, qu'on pouvoit dire qu'ils estoient esgallement opposez les uns aux autres : si bien que cela fit durant quelque temps, une conversation la plus bizarre du monde. Car à peine un de ces Rivaux avoit il dit une raison, pour soustenir l'opinion dont il estoit, que les trois autres s'empressoient à le contredire : mais comme ils se contredisoient par des raisons differentes, parce que leurs advis estoient differens, la dispute s'embroüilla d'une si plaisante façon, qu'à peine s'entendoient ils. De sorte que Glacidie, Amathilde, et moy, ne pusmes nous empescher d'en rire : et eux mesmes s'en estant aperçeus, en rirent aussi bien que nous. Cependant pour redonner quelque ordre à la dispute. Glacidie leur imposa silence ; et leur dit que dans le dessein qu'elle avoit de corriger Amathilde, il ne faloit pas que tant de Gens luy parlassent à la fois : et qu'il suffiroit qu'apres qu'elle l'auroit accusée de toutes les foiblesses dont elle la trouvoit coupable, et qu'elle se seroit deffenduë, ils dissent ce qu'il leur en sembleroit. Mais encore, interrompit Amathilde, que me pouvez vous reprocher ? je vous reproche, repliqua Glacidie, l'erreur où vous estes de croire qu'il ne faille vivre que cinq ou six ans : car enfin selon vous, on ne commence à vivre qu'à quinze, et on meurt dés qu'on commence d'estre moins belle. Il est vray, respondit-elle, que cét âge où la beauté n'est point formée, et où l'on ne s'occupe qu'à des bagatelles, ne doit pas estre reputé heureux : non plus que celuy où la jeunesse et la beauté, commençant d'abandonner celles qui en ont, commence de les priver des seules choses qui rendent la vie agreable. Mais de grace, reprit Glacidie, examinons exactement vos Maximes : et considerons je vous en conjure, combien peu vous avez vescu heureuse jusques icy, et combien peu vous avez à vivre. Car enfin selon vos sentimens, vostre vie n'a commencé qu'à quinze ans, encore sçay-je bien que vous n'avez pas vescu avec une entiere satisfaction : car je me souviens que vous ne vous trouviez pas assez grasse en ce temps-là et que vous craigniez mesme de n'estre pas assez grande. Mais aujourd'huy que vostre taille est admirable, et que vostre embonpoint est merveilleux, n'est-il pas vray que pour peu qu'il augmente, vous aurez autant de peur d'estre trop grasse, que vous en aviez d'estre trop maigre ? mais quand cela ne seroit pas, il est tousjours certain, que puis que vous mettez la vieillesse à vingt-cinq ans, vostre jeunesse passera bien tost. De sorte que si vous ostez du temps que vous avez vescu, et de celuy que vous vivrez jusques à ce que vostre beauté diminuë, les jours où vous aurez mal dormy ; ceux où vous aurez porté quelque habillement qui n'aura pas esté tout à fait bien ; ceux où vous n'aurez pas esté coiffée avantageusement ; ceux où vous n'aurez veû personne ; ou ceux où vous aurez veû des Gens à qui vous ne vous serez pas souciée de plaire ; il se trouvera que vostre vie aura esté si courte, qu'à peine aura t'elle duré une année entiere. Quand je vous concederois ce que vous dites, repliqua Amathilde, je ne changerois pas d'advis : car enfin, puis que le plus bel âge de la vie ne peut estre tout à fait agreable, comment voulez vous que je vous accorde que la vieillesse soit une chose à desirer ? Pour moy je vous le dis ingenûment, je suis si persuadée du contraire, qu'encore que je n'aye guere de beauté, je ne souhaite de vivre que jusques à certain temps, où l'on ne me puisse pas mettre au rang de celles qui n'en ont plus du tout Car quand je m'imagine seulement, que le mesme Miroir qui me fait voir quelques marques de jeunesse sur mon visage, m'y feroit voir toutes celles que la vieillesse aporte si je vivois long temps ; la mort avancée me paroist un bien tout à fait souhaitable : et pour moy je vous declare, que quand je songe à la difference qu'il y a d'une Fille de quinze ans, à une Femme de soixante, j'ay bien moins de peine à me resoudre à mourir à vingt, qu'à aller seulement jusques à cinquante. Je vous ay desja dit, repliqua Glacidie, que la mesme santé qui vous fait aujourd'huy si belle, vous fera vivre prés d'un Siecle : et qu'ainsi vous n'avez qu'à vous preparer à n'estre plus ny belle ny jeune. Ha si ce malheur m'arrive, repliqua-t'elle, je casseray tous mes Miroirs, je fuïray autant le monde qu'il me fuïra ; et je pense mesme que je ne vous regarderay plus, de peur de me voir dans vos yeux : car enfin mon imagination ne peut souffrir cette estrange Metamorphose. J'ay mesme assez de peine, adjousta-t'elle, à endurer dans le monde ces Meres et ces Tantes, qui menent leurs Filles et leurs Nieces en Compagnie et comment voudriez vous donc que je me pusse endurer moy mesme ? Si ce changement arrivoit tout d'un coup (repliqua Glacidie en riant aussi bien que nous de ce qu'Amathilde venoit de dire) j'advouë que cela seroit surprenant : en effet, adjousta-t'elle, si apres vous estre couchée le soir. jeune et belle comme vous estes, vous alliez vous lever le lendemain au matin, vieille, et laide, je serois contrainte de vous permettre de casser quelques Miroirs : mais Amathilde cela n'arrivera pas ainsi : et dés que vous serez venuë au point où la beauté commence de diminuer, chaque instant, comme je le disois tantost, vous en dérobera quelque chose : de sorte que comme ce changement arrivera imperceptiblement, et que vous croirez vous voir chaque jour, ce que vous vous serez veuë celuy qui aura precedé, vous vous trouverez insensiblement changée : et vous vous trouverez mesme accoustumée à l'estre. Ha Glacidie, reprit elle, cela ne peut jamais arriver ! et j'aime mesme beaucoup mieux mourir jeune, que cela m'arrive. En effet, quel plaisir pourrois-je trouver en un âge, ou tout ce que je fais aujourd'huy seroit ridicule à faire ; où il faut changer de forme de vie ; où le monde vous fuit ; où l'on change d'habillemens, et de coiffure ; et où le choix des couleurs n'est mesme plus permis ? Non non Glacidie, je ne sçaurois m'y resoudre : car enfin quoy que vous me reprochiez que je veüille que celles qui ont vingt-cinq ans, commencent desja d'agir comme si elles n'estoient plus jeunes ; je suis contrainte d'advoüer que je ne conçois point comment on peut se resoudre à changer de forme de vie, et à renoncer à tous les plaisirs : et si vous voulez que je vous ouvre mon coeur, je vous diray ingenûment que si je vivois longtemps, je ne serois pas seulement exposée à estre laide, je le serois encore à estre ridicule : puis qu'il est vray que je suis persuadée que je dancerois à soixante ans, quand mesme devrois dancer toute seule ; que je porterois des Pierreries, et de l'Incarnat je jusques à la mort ; et que je ferois enfin tout ce que je fais aujourd'huy : car à parler sincerement, je ne sçache nulle autre chose à faire qui me pûst divertir. Sans mentir, dit Glacidie en riant, vous estes admirable de parler comme vous faites : cependant j'ay à vous dire, pour vous oster de l'aprehension où vous estes de dancer à soixante ans, que comme vous ne vous divertissez plus des mesmes choses qui vous divertissoient dans vostre enfance, vous ne vous divertirez plus aussi un jour de ce qui vous divertit aujourd'huy : ainsi changeant de plaisirs, en changeant de visage, vous trouverez malgré vous quelque douceur à vivre, apres avoir perdu vostre beauté : car en mon particulier, je conçoy bien que si je vay jusques à la derniere vieillesse, je souhaiteray encore de vivre, quand mesme il n'y auroit plus d'autres plaisirs pour moy, que de voir esclorre des Roses, et de sentir de la Fleur d'Orange et du Jasmin. Au reste, adjousta-t'elle, puis que la vieillesse vous fait tant de peur, ne la donnez pas si promptement aux autres : et songez qu'il y a des Femmes qui sont bien souvent plus belles à vingt-cinq ans qu'à quinze. Cessez donc, je vous en conjure, pour vostre interest, d'en parler comme vous faites bien souvent : car pour l'ordinaire, quand vous estes quatre ou cinq jeunes Personnes ensemble, vous parlez comme si vous deviez tousjours n'avoir que dix-sept ans. Cependant le temps que vous employez à dire celle-cy n'est plus belle, et celle-là n'est plus jeune, vous aproche de celuy où vous ne le serez plus vous mesme. Mais de grace, reprit Amathilde, enseignez moy donc comment il faut vivre ? il faut, reprit Glacidie, jouir de la jeunesse et de la beauté, comme de deux choses qu'on doit perdre infailliblement : et il faut mesme se mettre en estat de pouvoir encore estre aimable, quand on les aura perdues. Je veux pourtant bien qu'on en jouisse avec plaisir : mais je veux que ce soit sans orgueil, et qu'on les puisse perdre sans se desesperer. Je consens encore, poursuivit-elle qu'on gouste tous les avantages de la jeunesse : mais je veux que ce soit sans blasmer celes qui ne l'ont plus, puis que c'est selon mon sens, la plus folle, et la plus injuste chose du monde. Car enfin, s'il est permis d'establir quelque Loy à ceux qui veulent se moquer impunément des autres, il faut que ce soit celle de ne railler que des choses qu'on ne leur pourra jamais reprocher. En effet, adjousta-t'elle, si vous vous divertissez aux despens d'un stupide, vous qui avez tant d'esprit, vous le faites sans craindre qu'on vous le puisse rendre, et ainsi de cent autres choses : mais de vous moquer de ce qu'une Femme est moins belle qu'elle n'estoit, et de ce qu'elle n'est plus jeune ; et de vous en moquer, avec la certitude que vous serez un jour ce qu'elle est ; c'est ce que je ne sçaurois endurer, si ce n'est que celles qui ne sont plus jeunes, agissent comme si elles l'estoient. Car enfin quand on arrive à cét âge qui est entre la jeunesse et la vieillesse, et où il semble qu'on ait encore le choix de passer pour jeune ou pour vieille, selon l'humeur dont on est ; je veux qu'on panche plus vers la retenuë, que vers l'enjoüement : mais je ne veux pas toutesfois qu'on se desespere, ny qu'on passe l'extreme de joye a de l'extréme chagrin. Je veux donc qu'on renonce à toutes ces choses qui sont de si mauvaise grace quand on est plus jeune : je veux qu'on soit propre sans estre parée : qu'on ait le plaisir de la conversation raisonnable ; qu'on ne songe plus à aquerir des Amans, mais qu'on pense a conserver ses Amis : qu'on ait la liberté de se promener : qu'on ait encore des yeux pour les beaux objets, et des oreilles pour la Musique, quand une occasion de bienseance s'en presente. Ainsi Amathilde ne vous ostant presques que quelques Rubans, et que quelques Amans, dont la pluspart ne sont pas trop fidelles, il me semble que vous ne devez pas tant vous desesperer, quand je vous prédis que vous vivrez longtemps. Quand je vous escoute, reprit Amathilde, il s'en faut peu que je ne croye que vous avez raison : mais quand je m'escoute moy mesme, je trouve aussi que je n'ay pas tant de tort qu'on se l'imagine : et je sens si bien que dés que je ne vous verray plus, je penseray ce que je pensois devant que vous eussiez parlé, que j'ay la plus grande frayeur du monde, que vous ne trouviez fort mauvais que j'use si mal de vostre conseil. Amathilde dit cela si agreablement, que Glacidie et toute la Compagnie en rirent : mais comme le Prince de Phocée, Bomilcar, Galathe, et Britomarte, alloient dire ce qu'il leur sembloit de cette agreable contestation, une Tante de Glacidie entra ; qui estoit fort avancée en âge, et qui avoit sans doute sur le visage tout ce que la vieillesse y peut imprimer de plus horrible. De sorte qu'encore qu'elle fust suivie de deux Filles qui estoient fort belles, Amathilde ne pouvant souffrir cét objet, se prepara à s'en aller. Mais auparavant, elle s'aprocha de Glacidie, et luy parlant bas ; quoy, luy dit elle, vous soustiendrez encore qu'on doit desirer de vieillir, en voyant cette Dame ! Oüy, (repliqua Glacidie, comme elle nous le redit apres) je le soustiendray : et je soustiens mesme, que vous se desirerez, dés que vous serez un peu moins jeune. Ha si cela m'arrive, repliqua-t'elle tout haut, je veux devenir dés demain, ce que vous dittes que je seray un jour. Apres cela Amathilde, Galathe, et Britomarte s'en allerent : et la Princesse Cleonisbe estant arrivée quelque temps apres, cette Dame qui avoit tant sait de peur à Amathilde sortit : si bien qu'il ne demeura que le Prince de Phocée, Bomilcar, et moy. A peine Cleonisbe fut-elle assise, que Glacidie luy raconta la dispute qu'elle avoit eue avec Amathilde : et à peine la luy eut-elle racontée, qu'elle demanda au Prince de Phocée. de quel advis il estoit ? Mais apres qu'il luy eut respondu, qu'il estoit de celuy de Glacidie : elle se tourna vers Bomilcar, et luy demanda s'il n'en estoit pas aussi ? non Madame, reprit-il, car j'ay veû tant de Gens contre Amathilde, que j'ay voulu estre de son Party, sans examiner s'il estoit raisonnable ou non. Un motif si genereux, repliqua-t'elle, merite qu'on vous pardonne, d'avoir soustenu une mauvaise cause : j'advouë toutesfois, aujousta cette Princesse, que je n'aime pas trop cette espece de generosité, qui consiste seulement à proteger les foibles, quoy qu'ils ayent tort. Je veux sans doute qu'on ne les accable pas, mais j'aime si fort la raison, que je ne puis souffrir qu'on soit contre elle : et je veux qu'en ces sortes de disputes, on parle centre ses plus chers Amis, s'ils sont d'un advis qui luy soit contraire, et qu'on suive celuy de ses plus grands ennemis, lors qu'il est juste. Cette derniere chose, reprit Bomilcar, est un peu difficile à faire : et je pense Madame, qu'il me seroit plus aisé d'estre de l'advis de mes Amis, quoy qu'ils eussent tort, que de ne contrarier pas mes ennemis, quand mesme ils auroient raison. Pour moy, repliqua le Prince de Phocée, je suis persuadé que j'aurois quelque peine à m'opposer directement à la raison : mais j'advouë que j'ay beaucoup de joye en pareilles occasions, quand ceux que je n'aime pas ne sont point du bon Party. Quoy qu'il y ait encore quelque espece d'injustice à ce que vous dittes, reprit Cleonisbe, vous estes pourtant plus raisonnable que Bomilcar : du moins Madame, reprit il, sçay-je bien qu'il est plus heureux, puis que vous le trouvez plus raisonnable que moy. Je le suis sans doute infiniment, repliqua le Prince de Phocée, d'avoir un sentiment dans l'ame, que la Princesse aprouve : elle, dis-je, qui sçait faire un discernement si delicat et si juste, de toutes les choses qu'elle voit. Ce que l'admire le plus, interrompit Glacidie, c'est que je sçay que Bomilcar est un des hommes du monde qui blasme le plus dans son coeur, tout ce qu'il a deffendu aujourd'huy : aussi suis-je assurée qu'il ne s'est rangé du Party d'Amathilde, que parce qu'il est quelquesfois de l'opinion de ceux qui croyent que rien ne fait la conversation plus languissante ; que lors qu'on est tous d'un advis. Je vous assure, reprit il, que je ne puis dire ce qui m'a obligé à parler comme j'ay fait : Bomilcar dit cela d'un air qui fit aisément connoistre à Glacidie, la raison qui faisoit qu'il ne pouvoit dire pourquoy il avoit esté d'un mauvais Party ; mais comme elle jugea à propos de destourner la conversation, elle demanda à Cleonisbe si elle avoit veû Onesicrite ce jour la ? de sorte que passant apres cela d'une chose à une autre, je vins à dire, sans pouvoir prevoir quelle suite auroit ce discours, que j'avois veû le matin des Branches de Coral d'une grandeur prodigieuse, et d'une beauté admirable. Cleonisbe me demandant alors où je les avois veuës ? je luy apris que ç'avoit esté entre les mains d'une Personne qui les luy devoit offrir le jour qui estoit destiné au choix important qu'elle devoit faire ; car c'est la coustume que dés que ce choix est fait, toutes les Personnes de qualité offrent des presens magnifiques, à la Princesse qui a choisi. A peine eus-je dit cela, qu'il parut un incarnat sur le visage de Cleonisbe, aussi beau, et suffi vif, que celuy du Coral que j'avois veû : de sorte que le Prince de Phocée, et Bomilcar, l'ayant remarqué, imaginerent aisément que ce qui la faisoit rougir, estoit qu'elle n'avoit pû se souvenir qu'elle estoit si prés d'un jour d'où dépendoit son bonheur, ou son malheur, sans en avoir quelque esmotion. Mais comme Bomilcar esperoit autant qu'il craignoit, il ne sut pas si inquiet que le Prince de Phocée : qui ne voyant nulle apparence d'esperer, ne pouvoit songer à ce jour de réjouïssance, sans une douleur extréme. Cependant comme Bomilcar est d'un naturel ardent, et que son imagination persuade quelquesfois facilement sa raison, il se resolut de parler de cette Feste â Cleonisbe : car comme il croyoit qu'elle ne pouvoit rien dire à l'avantage du Prince de Phocée, il imagina quelque sorte de plaisir à parler devant son Rival, d'une Ceremonie qu'il croyoit luy devoir oster toute sorte d'esperance. C'est pourquoy prenant hardiment la parole, en verité Madame, dit il à Cleonisbe, je ne pense pas qu'il y ait jamais eu une Feste si cruelle que celle qu'on doit bientost faire : car enfin on assemble un grand nombre de Gens illustres avec la certitude qu'il n'y en peut avoir qu'un heureux, et que tous les autres seront miserables. Il est vray, reprit froidement le Prince de Phocée, que cette Feste est sans doute bien melancolique, pour ceux qui ont pretendu d'estre choisis : et mesme bien funeste, pour ceux qui sans pretendre à cét honneur, ont seulement la hardiesse de le souhaiter. Quoy qu'il en soit, dit Cleonisbe, je trouve cette Feste plus triste, et plus embarrassante pour celle qui choisit, que pour ceux qui ne sont pas choisis. Ha Madame, s'escria Bomilcar, il faut donc conclurre que celle qui se trouve si embarrassée d'une pareille chose, ne l'est que parce qu'elle ne trouve rien digne de son choix ! car si cela n'estoit pas, son esprit se détermineroit aisément. Je vous assure, reprit-elle, que tout choix est difficile à faire : il est vray, repliqua Glacide, que la Princesse a raison de parler comme elle fait : car pour moy, adjousta-t'elle en riant, qui n'ay jamais eu que des Fleurs à choisir, je ne sçay quelquesfois ce que je veux : et ma main hesite comme mon esprit, sans sçavoir si elle doit cueillir des Roses ou des Oeillets. Jugez donc si ayant un choix aussi important à faire, la Princesse n'a pas raison de dire que celle qui choisit, doit estre aussi embarrassée, que ceux qu'elle ne choisit pas. Cela est tellement vray, repliqua Cleonisbe, que si les Loix de l'Estat le permettoient, je renoncerois solemnellement à cette coustume : et dans les sentimens où je suis aujourd'huy, j'aimerois mieux obeïr aveuglément au Roy, que d'avoir la liberté de choisir. Encore un fois Madame (reprit Bomilcar avec une douleur extréme) vous ne trouvez rien digne de vostre choix. Cependant, adjousta-t'il, la Loy veut que vous choisissiez : et il y a mesme aparence que vostre jugement a desja choisi celuy que vostre bouche doit nommer, le jour de la Ceremonie. Quoy que je ne sois pas obligée, repliqua-t'elle, de vous reveler un si grand secret, je vous assureray toutesfois que ce choix n'est point fait : et que si j'ay à choisir quelqu'un, ce sera celuy que les Dieux m'inspireront, lors que je seray au Temple. La Princesse dit ces paroles d'une maniere, qui persuada esgallement au Prince de Phocée, et à Bomilcar, qu'elle disoit vray : de sorte que le premier en eut quelque joye, et le second en eut beaucoup de douleur. Car comme le Prince de Phocée n'osoit pretendre d'estre choisi, il trouvoit quel que douceur à penser qu'un autre ne l'estoit pas encore : mais pour Bomilcar, comme il croyoit avoir droit de l'estre, et que mesme il l'esperoit, il eut un desespoir estrange, de voir qu'il avoit sujet de croire, que la Princesse n'avoit pas encore resolu qui elle choisiroit. Le chagrin qu'il en eut augmenta mesme la haine qu'il avoit pour le Prince de Phocée : parce qu'il s'imagina que puis qu'il n'estoit pas encore choisi, il le pourroit estre aussi bien que luy. Comme des sentimens aussi tumultueux que ceux-là, ne pouvoient pas luy laisser la liberté de son esprit, il ne parla presques plus le reste du jour : mais en recompense le Prince de Phocée parla davantage, et dit mesme beaucoup de choses, qui firent connoistre une partie des sentimens qu'il avoit dans le coeur, quoy qu'il ne dist rien qui ne pûst recevoir une autre explication. Mais enfin Cleonisbe s'en estant allée, ces deux Rivaux la mirent dans son Chariot : apres quoy le Prince de Phocée s'en alla chez le Roy, et Bomilcar r'entra chez Glacidie, d'où je sortis un moment apres. Mais comme j'ay esté assez heureux pour aquerir une place assez particuliere en l'amitié de cette aimable Fille ; et qu'il a mesme esté en quelque façon necessaire, que j'aye sçeu tout ce qui s'estoit passé entre toutes ces Personnes ; j'ay sçeu depuis par elle, que Bomilcar ne se vit pas plustost avec la liberté de l'entretenir, que prenant la parole ; de grace aimable Glacidie, luy dit-il, si vous avez dessein de m'obliger, faites de deux choses l'une. J'ay sans doute toute la disposition imaginable à vous rendre office, repliqua t'elle, c'est pourquoy dittes moy promptement quelles sont les deux choses dont vous me donnez le choix. C'est, respondit-il, de faire en sorte que le Prince de Phocée, ou ne soit plus mon Rival, ou ne soit plus vostre Amy : car enfin, je ne puis plus souffrir, ny qu'il aime Cleonisbe, ny que vous l'aimiez. Mais si le Prince de Phocée, repliqua Glacidie en soûriant, me prioit de faire en sorte que Bomilcar n'aimast plus la Princesse, et que je n'eusse plus nulle amitié pour luy, que voudriez vous que je luy respondisse ? je voudrois que vous luy respondissiez, repliqua-t'il, ce que je ne veux pas que vous me respondiez. Ha Bomilcar, reprit-elle, vous n'estes pas equitable ! mais comme je ne veux pas estre injuste à vostre exemple, je vous respondray ce que je respondrois au Prince de Phocée, s'il me disoit ce que vous me dittes. Sçachez donc, poursuivit-elle, que comme je ne puis jamais cesser d'estre vostre Amie, quoy que vous soyez ennemy du Prince de Phocée, je ne cesseray pas aussi d'estre la sienne, quoy qu'il ne soit pas vostre Amy. Et pour ce qui regarde la passion que vous avez pour la Princesse, comme je ne veux ny vous y nuire, ny vous y servir, je ne feray autre chose que vous exhorter tous deux à combatre vostre amour, s'il est vray que vous en ayez pour elle : car pour Cleonisbe je ne luy conseilleray jamais rien, que de suivre ce que sa raison luy dira, qui est beaucoup plus esclairee que la mienne. Ainsi Bomilcar, je puis estre vostre Amie, sans nuire au Prince de Phocée ; et je puis estre la sienne, sans vous porter aussi prejudice. Quand l'amitié que vous avez pour luy, reprit-il, ne me feroit autre mal, que celuy de me forcer à le voir souvent aupres de vous, et à l'y voir avec civilité, j'aurois un grand sujet de m'en pleindre. Mais, reprit Glacidie, si vous le voyez, il vous voit aussi : et s'il aime la Princesse, comme vous le croyez, vostre veuë l'importune autant que la sienne vous irrite : cependant il vit bien aveque vous, ne soyez donc pas, adjousta-t'elle, moins raisonnable que luy : car si vous me donniez sujet de croire qu'il eust plus de complaisance pour moy que vous, il pourroit estre que rendant amitié pour amitié, j'en aurois plus pour le Prince de Phocée, que pour Bomilcar. Ha cruelle Glacidie, luy dit-il, j'aime encore mieux souffrir la veuë de mon ennemy, que de me voir exposé à vous voir estre plus de ses Amies que de miennes ! Tant que vous vivrez comme vous devez, repliqua t'elle, je demeureray comme je suis : mais si vous pensiez m'obliger à estre injuste, vous vous tromperiez : car comme je vous l'ay desja dit, si le Prince de Phocée vous attaquoit, je vous deffendrois ; et si vous l'attaquez, je le deffendray. Je sçay qu'il vous estime, comme vous l'estimez ; je sçay de plus qu'il m'aime, comme vous m'aimez ; et je sçay encore, que le premier de vous deux qui s'emportera contre l'autre, perdra toute l'amitié que je luy ay promise, et que je la donneray à son Rival. Ha Glacidie, reprit Bomilcar, quand vous seriez ma Maistresse, vous ne pourriez me faire un commandement plus tirannique ! Dittes plustost, repliqua-t'elle en soûriant, que quand je serois le plus sage des Sarronides, je ne pourrois vous parler plus equitablement que je fais : car enfin vous n'avez aucun sujet legitime de haïr le Prince de Phocée. Il ne fait ny brigue ny cabale dans la Cour ; il a veû la Princesse, et il l'a trouvée aimable ; qu'y a t'il d'estrange à cela ? joint que soit qu'il l'aime, ou qu'il ne l'aime pas, c'est à elle à choisir, et elle choisira sans doute, sans considerer ny si vous l'aimez, ny s'il l'aime. En effet, comme elle ne se conduit jamais par la raison toute seule, je puis vous assurer que quoy que la Loy luy permette de choisir, si son inclination ne s'accordoit pas avec la raison, elle la combatroit, et la vaincroit sans doute. Ainsi vostre bonheur, et vostre infortune, dépendant absolument de la Princesse, et point du tout du Prince de Phocée, vivez civilement avecque luy, comme il vit civilement avecque vous ; ne me forcez pas à prendre party entre deux Personnes que j'estime infiniment, et à qui j'ay beaucoup d'obligation ; et soyez fortement persuadé, que je ne vous dis rien d'obligeant pour luy, que je ne sois capable de luy dire pour vous, si l'occasion s'en presente. Ha Glacidie, s'escria-t'il encore une fois, vous estes trop sage pour estre Amie d'un Amant et d'un Amant encore qui est en termes de perdre l'a raison : car enfin, adjousta-t'il, apres ce que j'ay tantost entendu dire à Cleonisbe, je suis fortement persuadé qu'elle ne sçait point encore qui elle choisira. Cependant il me semble que cela ne devroit pas estre ainsi : et qu'apres luy avoir rendu mille services, et l'avoir adorée si respectueusement, je devrois estre preferé, et à Britomarte, et à Galathe, et au Prince de Phocée, qui n'est qu'un malheureux exilé. Si le Prince de Phocée, reprit-elle, me disoit en parlant de vous, que vous n'estes qu'un miserable Carthaginois, je le blasmerois de parler de vous en ces termes, comme je vous blasme de reprocher l'exil à un Grand Prince : et un exil encore, dont la cause luy est glorieuse, puis que c'est pour conserver sa liberté, qu'il est esloigné de sa Patrie. Au reste, j'ay encore à vous dire, que je ne sçay point si la Princesse sçait qui elle doit choisir, ou si elle ne le sçait pas : mais quand je le sçaurois, je vous declare que vous ne le sçauriez point. Car enfin, je suis fidelle non seulement à la Princesse à qui je dois toutes choses ; non seulement à vous, et au Prince de Phocée, qui estes mes plus chers Amis : mais je le suis encore à mes ennemis. Ainsi Bomilcar, croyez que comme je ne dirois pas à Cleonisbe, ny au Prince de Phocée, une chose que vous m'auriez confiée ; je ne vous diray pas aussi tout ce qu'ils me pourront confier. Qu'il vous suffise, adjousta-t'elle, que je vous promette de ne vous nuire jamais : et de vous rendre tous les offices que les loix d'une amitié prudente et genereuse, peuvent m'obliger de vous rendre. Mais afin que vous ne vous y trompiez pas, ce que je vous promets, je le promettray au Prince de Phocée, si l'occasion s'en offre : et pour vous tesmoigner que je suis sincere, de la derniere sincerité ; je vous advertis encore qu'entre la Princesse et vous, je ne balancerois jamais à prendre party s'il le faloit prendre, non plus qu'entre Cleonisbe, et le Prince de Phocée. Mais comme j'espere qu'elle ne me mettra pas dans cette necessité, et que vous ne m'y mettrez pas vous mesme ; vous pouvez attendre de moy tous les offices que je vous pourray rendre, pourveû que je le puisse sans offencer l'amitié que j'ay pour la Princesse, et pour le Prince de Phocée. Encore une fois Glacidie, luy dit Bomilcar, vous estes si sage, que vous m'en faites desesperer. Car enfin en m'offrant tout, vous ne m'ostrez rien : estant certain que puis que vous ne pouvez nuire à mon plus redoutable Rival, vous ne me pouvez servir. Il me semble pourtant reprit-elle, que vous en avez encore deux qui sont assez à craindre : et que si vous considerez que Britomarte est du Païs, et que Galathe est un assez grand intrigueur, vous trouverez qu'il y a lieu de les aprehender. Il est vray, dit-il, mais comme vous ne pouvez leur estre contraire, sans rendre office au Prince de Phocée aussi bien qu'à moy, je ne sçay si je le dois souhaiter. Je n'aurois jamais fait Madame, si je voulois vous dire tout ce que dit Bomilcar à Glacidie : mais à la fin, il s'en separa avec tant d'estime pour sa vertu, qu'il n'avoit pas moins d'amitie pour elle, que d'amour pour Cleonisbe. Cependant conme le Prince de Phocée mouroit d'envie de sçavoir un peu mieux s'il estoit bien vray que cette Princesse n'eust pas encore resolu qui elle devoit choisir, il fut le lendemain de si bonne heure chez Glacidie, qu'il la trouva seule. Et comme il n'estoit pas moins fâch@© de trouver Bomilcar chez elle, que Bomilcar l'estoit de l'y rencontrer, il se mit à luy dire que c'estoit une cruelle chose pour luy, de ne pouvoir presques jamais voir une des Personnes du monde qu'il aimoit le plus, sans voir en mesme temps un des hommes du monde qu'il aimoit le moins. Mais Madame, n'ayant pas comme Glacidie l'art de dire deux fois une mesme chose en termes si differens, qu'elle luy donne la grace de la nouveauté, je ne vous rediray pas la plus grande partie de ce qu'elle dit au Prince de Phocée, parce que ce fut à peu prés ce qu'elle avoit dit à Bomilcar. Mais je vous diray Madame, que ce Prince ne pouvant plus renfermer dans son coeur, toute l'ardeur de sa passion, la descouvrit ce jour là toute entiere à Glacidie. Vous voyez bien (luy dit-il, apres plusieurs autres choses) que je suis persuadé que vous estes aussi sincere que genereuse : puis qu'apres m'avoir dit que vous avez autant d'amitié pour mon Rival que pour moy, je vous descouvre tout le secret de mon coeur. Je vous suis infiniment obligée de cette confiance, reprit elle, parce que je la regarde comme une grande marque d'estime : aussi vous puis-je assurer que je voudrois vous pouvoir guerir de la passion qui vous tourmente, puis que je ne vous y dois servir. Ha Glacidie, repliqua le Prince de Phocée, ne souhaitez pas ma guerison ! car j'aime mieux le mal qui m'accable, que la santé que vous me desirez. Au reste, poursuivit-il, pour imiter en quelque sorte vostre generosité, je ne veux pas vous obliger a nuire à Bomilcar : quoy que ce soit la chose du monde que je souhaite le plus, apres la possession de Cleonisbe. Mais comme entre deux Amis qu'on aime esgallement, on est obligé d'avoir plus de soin de celuy qui est malheureux, que de celuy qui ne l'est pas ; faites s'il vous plaist, que la compassion que vous devez avoir de mon malheur, vous oblige à mettre quelque difference entre Bomilcar et son ennemy : ainsi Glacidie ne me servez pas, puis que vous ne le servez point : mais pleignez moy, puis que je suis plus à pleindre que luy. Car enfin, il luy est permis de paroistre parmy ceux qui pretendent estre choisis : il a rendu mille services au Roy, et à Cleonisbe : vous avez dit mille fois en vostre vie, mille biens de luy à la Princesse : il a eu plusieurs années à la voir, et à s'en faire connoistre : le Roy l'aime, et mille raisons font qu'il a lieu d'esperer qu'il sera choisi, et qu'il sera heureux. Mais pour moy Glacidie, je suis un miserable qui ne puis rien esperer : j'aime peut estre sans qu'on le sçache ; ou du moins ne le sçait-on qu'imparfaitement : j'aime sans oser pretendre d'estre ny aimé, ny choisi : et j'aime mesme avec le malheur de connoistre qu'en effet la prudence ordinaire ne veut pas qu'on me choisisse. Cependant je sens pourtant quelque chose dans mon coeur, qui n'est ny vanité, ny orgueil, qui me dit souvent que je ne dois pas me resoudre de cedera Cleonisbe, ny à Bomilcar, ny à Britomarte, ny à Galathe : de sorte que changeant de sentimens, je fais ce que je puis pour esperer : et si je n'espere pas tout à fait d'estre heureux, du moins y a-t'il quelques instans, où je ne croy pas aussi qu'il soit absolument impossible que je le sois. Il est vray, dis-je quelques fois, que je suis exilé : mais je le suis avec un grand Peuple qui m'obeït, et je puis me vanter d'avoir un Estat, qui tout petit qu'il est, peut estendre ses limites plus loin que la puissance de Bomilcar, puis que j'ay des Vaisseaux, des hommes pour les remplir, et assez de richesses pour soustenir une longue Guerre, et pour faire quelque conqueste importante. Enfin Glacidie, je pense que j'ay pour le moins autant de naissance que Bomilcar : que mon coeur n'est pas moins noble que le sien : et que la passion que j'ay dans l'ame, est assurément plus forte que la sienne. Mais apres tout, cette foible esperance dure si peu, que je suis bien plus souvent en estat de desesperer de tout, que d'esperer quelque chose. C'est pourquoy je vous conjure, pour soulager ma douleur, de me dire si vous ne croyez pas que lors que la Princesse dit hier, qu'elle ne sçavoit encore qui elle choisiroit, elle parloit sincerement ? car si cela est, j'en auray une consolation que je ne vous puis exprimer, quoy que je ne comprenne pas trop bien moy-mesme, que cette consolation ait un fondement raisonnable. Comme je suis fort sincere, reprit Glacidie, et qu'en cetaines occasions, flatter ses Amis, est une espece de tromperie qui leur peut estre nuisible ; je vous diray ingenûment, que je souhaiterois avec ardeur, que vous n'eussiez pas dans l'ame la passion que je voy qui vous tourmente : car encore que je vous trouve digne de la Princesse, j'ay pourtant sujet de croire, que quand Cleonisbe mesme vous le trouveroit comme je vous le trouve, et vous prefereroit dans son coeur, et à Bomilcar, et à Britomarte, et à Galathe ; elle n'oseroit vous choisir, de peur d'exciter quelque trouble dans l'Estat. Mais apres cela ne m'en demandez pas davantage : car comme je ne dois pas reveler les secrets de Cleonisbe ; et que si Bomilcar me les demandoit, je ne les luy dirois point, je ne dois pas non plus vous les dire : puis que j'ay le malheur de me trouver en une conjoncture si fâcheuse, que je ne puis vous servir, sans luy estre contraire, ny le servir aussi, sans vous nuire. Joint qu'à parler sincerement, je ne suis pas mesme en estat de vous pouvoir rien aprendre de fort particulier, quand la consideration de Bomilcar ne m'en empescheroit pas ; parce que je n'ay pas creû que je deusse penetrer jusques au fonds du coeur de Cleonisbe. Ainsi vous n'avez qu'à consulter vostre propre raison, sans me consulter, puis que je ne pourrois vous conseiller fidellement, sans faire infidellité ou à la Princesse, ou à Bomilcar. Ha Glacidie, reprit le Prince de Phocée, si je me conseille moy mesme, je feray d'estranges choses ! Vous estes si sage, repliqua t'elle, que je ne puis rien craindre de vous : je suis si amoureux, reprit-il, que vous en devez tout aprehender : ainsi je ne vous respons pas, que je ne sois capable de parler fortement de mon amour, à celle qui l'a fait naistre ; donner quelques marques de haine à Bomilcar ; de cabaler contre Galathe ; et de m'opposer à Britomarte, avec autant de fierté qu'il en a : enfin Glacidie, je suis capable de tout, plustost que de renoncer à la possession de Cleonisbe. Comme je n'ay pas la liberté toute entiere, reprit-elle, de vous dire tout ce que je pense, je me trouve fort embarrassée : mais apres tout, je croy que sans vous estre suspecte de vouloir favoriser Bomilcar à vostre prejudice, je puis vous conseiller de vous consulter plus d'une fois, devant que de prendre des resolutions si tumultueuses, et dont les suites vous pourroient nuire plus que vous ne pensez. Cependant souvenez vous s'il vous plaist de vivre tousjours de façon avec Bomilcar, que je puisse conserver entre vous deux cette neutralité que je me suis imposée : de peur que si vous me mettiez de son party, le vostre n'en devinst plus foible. Mais Madame, ce ne fut pas encore assez que Glacidie sçeust les sentimens les plus cachez du Prince de Phocée, et de Bomilcar : et il falut encore qu'elle aprist ceux de Cleonisbe, S'estant donc trouvée assez bien pour pouvoir sortir le soir, elle fut le passer chez cette Princesse : qui n'ayant voulu voir personne ce jour-là, la fit entrer dans son Cabinet, afin de l'entretenir en particulier. Mais comme elle paroissoit assez melancolique, Glacidie prit la liberté de luy en demander la cause : je vous assure, luy repliqua-t'elle, que je ne puis vous respondre precisément : car j'ay tant de choses diferentes dans l'esprit qui ne me plaisent pas, que je ne sçay à la quelle je dois attribuer mon chagrin. Je pense pourtant, adjousta Cleonisbe, que le plus grand sujet que j'en aye, est de ce que je me verray bientost dans la necessité de faire un choix, qui n'est pas si facile à faire qu'on le pense. Mais Madame, reprit Glacidie, il me semble que je vous ay veû autrefois l'esprit assez preparé à ne vous en inquieter point, et à ne choisir que ce que le Roy vous ordonneroit de choisir : je suis encore dans cette resolution, reprit-elle, mais je n'y suis pas avec la mesme tranquilité, parce que je crains qu'il ne me conseille pas comme je voudrois l'estre. Mais Madame, respondit Glacidie, puis que la Loy vous donne la liberté du choix, choisissez celuy que vostre raison vous conseille, sans consulter celle du Roy. Ha Glacidie, repliqua-t'elle, la question est de sçavoir si c'est ma raison qui me conseille d'avoir une aversion estrange pour Bomilcar ! Glacidie surprise du discours de Cleonisbe, fut quelque temps sans parler, afin de mettre son esprit en termes, de ne nuire ny à Bomilcar, ny au Prince de Phocée : de sorte que pour le pouvoir faire, elle se resolut de tascher de sçavoir precisément d'où pouvoit venir cette aversion qu'elle avoit pour Bomilcar : faisant dessein, si c'estoit qu'elle voulust luy preferer Galathe où Britomarte, de leur nuire autant qu'elle pourroit, parce qu'en effet elle croyoit que ce n'estoit pas l'advantage de Cleonisbe d'en choisir pas un des deux ; et qu'elle le pouvoit faire sans offencer ses deux Amis. De sorte que prenant la parole, j'advouë Madame, luy dit elle, que j'ay tousjours remarqué que vous n'aviez pas grande inclination pour Bomilcar, quoy qu'il ne me semblast toutesfois pas que vostre aversion fust si forte : mais Madame, adjousta-t'elle, n'est ce point que Galathe, ou Britomarte, en vous plaisant plus que luy, font qu'il vous desplaist davantage ? Nullement, repliqua Cleonisbe en rougissant, et je puis vous assurer qu'ils ne sont aucun prejudice à Bomilcar : cependant Glacidie, poursuivit-elle, vous devez m'avoir quelque obligation de la violence que je me suis faite, à cacher cette aversion naturelle que j'ay pour luy : car il est vray que s'il n'avoit pas esté de vos Amis, je vous aurois dit il y a longtemps tout ce que j'en pense. Je connois bien toutesfois, poursuivit-elle, que j'ay tort : et je ne suis pas assez preoccupée pour ne connoistre point que c'est un fort honneste homme, ny assez aveugle aussi pour ne m'apercevoir pas qu'il m'aime. Mais apres tout, il y a quelque chose dans mon coeur qui resiste à son merite ; qui luy en deffend l'entrée ; et qui me porte à avoir pour luy, je ne sçay quel sentiment qu'on peut presques aussi tost apeller haine qu'aversion. Cependant je connois bien encore que la raison veut que je le choisisse : et que selon toutes les aparences, le Roy m'ordonnera de le preferer aux autres. Jugez donc Glacidie, si je dois avoir l'ame en repos, de me voir si proche d'un jour si fâcheux pour moy : car enfin, poursuivit Cleonisbe, Bomilcar m'est devenu si insuportable, principalement depuis quelque temps, que je ne le puis presques plus souffrir. Et puis, adjousta-t'elle en rougissant, ne diroit-on pas aussi qu'il contribuë quelque chose à faire durer mon aversion ? car considerez un peu je vous prie, avec quelle injustice il s'oppose tousjours au Prince de Phocée, avec qui il voit que le Roy, le Prince mon Frere, et moy, vivons avec tant de civilité. Je n'ay garde Madame, repliqua Glacidie, d'aprouver ce que sait Bomilcar, contre le Prince de Phocée : et tout ce que je puis faire pour luy, est de dire qu'assurément il ne merite pas le malheur qu'il a d'estre haï de vous. Mais encore, dit Cleonisbe, ne sçavez vous point ce qui fait que Bomilcar agit ainsi, et ce qui fait encore que le Prince de Phocée n'aporte pas de soin à faire que Bomilcar vive mieux aveque luy ? car comme ils sont tous deux vos Amis, il me semble que vous devez sçavoir tous leurs sentimens. Je vous assure Madame, repliqua-t'elle, que j'ay fait toutes choses possibles pour les mettre bien ensemble, mais il n'y a pas moyen : et la haine qu'ils ont l'un pour l'autre, si je ne me trompe, a une cause trop forte, pour faire que cela puisse jamais estre : et elle est de telle nature, que je ne pense pas Madame, que vous ne la deviniez point. Ouy Glacidie, je la devine (reprit elle en changeant encore une sois de couleur) et c'est ce qui fait que je suis estrangement irritée contre Bomilcar : car enfin je ne puis souffrir qu'il ait l'audace d'avoir de la jalousie du Prince de Phocée. Ce n'est pas, adjousta-t'elle, que ce Prince n'ait assurément toutes les qualitez necessaires pour en donner : mais c'est qu'on n'en doit jamais avoir pour une personne faite comme moy. Aussi Bomilcar doit il estre assuré, que si le Roy mon Pere ne me commande pas absolument de le choisir, je ne le choisiray point. Cependant (poursuivit elle, en se reprenant, et en soûpirant) s'il arrive que j'aye le malheur que ce soit luy que le Roy choisisse, de grace ma chere Glacidie soustenez ma raison en cette rencontre ; et dites moy tant de choses, qu'enfin je puisse luy obeïr. Comme vous pourriez croire, reprit Glacidie, que je ne vous parlerois à l'avantage de Bomilcar, que parce qu'il est de mes Amis ; je vous declare Madame, que je ne vous en parleray jamais. Ha Glacidie, reprit brusquement Cleonisbe, ne m'abandonnez pas je vous en conjure, en l'occasion de ma vie la plus importante ! car encore une fois, ma raison a besoin d'estre soustenuë parla vostre. Mais encore Madame, reprit Glacidie, voudrois je bien sçavoir pourquoy vous parlez comme vous faites ? en effet (poursuivit-elle pour descouvrir ses veritables sentimens) si vous avez trop d'aversion pour Bomilcar, que ne priez vous le Roy de vous permettre de choisir, ou Galathe, ou Britomarte ? Ha Glacidie, repliqua-t'elle avec precipitation, je ne les estime pas assez pour me porter à desobeïr au Roy ! et si t'en estois capable, ce ne seroit pas pour eux, et ce seroit sans doute pour . . . . . . A ces mots Cleonisbe rougit, et se teut, ne pouvant achever de dire ce qu'elle avoit pensé : mais comme elle en avoit pourtant assez dit, pour estre entenduë de Glacidie, elle en eut une confusion estrange, quoy qu'elle ne luy eust jamais caché aucun de ses sentimens. Mais à la fin se determinant à luy ouvrir son coeur, elle luy advoüa, que si elle eust suivy son inclination, elle auroit preferé le Prince de Phocée. et à Bomilcar, et à Britomarte, et à Galathe : et luy advoüa mesme qu'elle avoit autant de disposition à l'aimer, qu'elle en avoit à haïr Bomilcar. Jugez donc apres cela, luy dit elle, ma chere Glacidie, si j'ay tort, lors que je dis que j'ay besoin de vostre raison pour soustenir la mienne : c'est pourquoy je vous conjure de faire continuellement deux choses, jusques au jour où cette funeste Ceremonie se fera : l'une de faire tout ce que vous pourrez pour amoindrir l'aversion que j'ay pour Bomilcar : et l'autre de faire tout ce qui sera en vostre pouvoir, pour diminuer le commencement d'affection que j'ay pour le Prince de Phocée. Quoy qu'il semble que je ne puisse jamais estre en droit de vous desobeïr, repliqua Glacidie, il faut pourtant que je vous conjure de me dispenser de le faire en cette rencontre : car enfin Madame, je me suis si fortement déterminée à demeurer neutre entre deux hommes que j'honnore esgallement ; que je ne puis me refondre, ny à leur nuire, ny à les servir, en une occasion où je n'en puis obliger un, sans desobliger l'autre. Ainsi ne trouvez pas mauvais, si je ne vous obeïs point : et je m'y resous d'autant plustost, que quelque choix que vous puissiez faire, vous ne pouvez mal choisir, entre le Prince de Phocée et Bomilcar. Veritablement si vous leur vouliez preferer, ou Britomarte, ou Galathe, je m'opposerois à vous de toute ma force : mais cela n'estant pas, je n'ay rien à dire. Si vous surmontez l'aversion que vous avez pour Bomilcar, vous rendrez justice à son merite, et à son amour : et si vous suivez l'inclination que vous avez pour le Prince de Phocée, vous la rendrez aussi à sa vertu, et à sa passion. Ainsi Madame, quoy que vous fassiez, vous le ferez bien : et quoy que vous puissiez faire, j'auray lieu de me resjouïr, et de m'affliger : puis que n'en pouvant faire un heureux, sans en faire un miserable, il faudra que j'aye de la joye du bonheur de celuy qui sera choisi, et de la douleur de l'infortune de celuy qui ne le sera pas. Cependant faites moy l'honneur de ne m'obliger point à contribuer quelque chose, au malheur de celuy que les Dieux ont destiné à souffrir un suplice si effroyable. Mais Glacidie, reprit Cleonisbe, en pensant n'y contribuer pas, vous y contribuez estrangement : car si vous ne me representez fortement, que si je desobeïs au Roy, et que si je prefere ce Prince exilé à tant d'autres, je me des-honoreray, et je mettray peutestre la Guerre dans le Royaume ; Bomilcar ne sera pas choisi. Il sera ce qu'il vous plaira qu'il soit, repliqua Glacidie, sans que je m'en mesle : car enfin Madame, ny je ne le puis, ny je ne le dois : et si j'ose le dire, vous ne voulez pas mesme que je vous obeïsse. J'en tombe d'accord, Glacidie, reprit Cleonisbe en soûpirant, car il est certain qu'en vous priant de diminuer l'aversion que j'ay pour Bomilcar, je l'ay sentie augmenter. Cependant j'advouë que je ne sçay ce que je veux, quoy que je sçache bien que je ne veux rien faire contre ma propre gloire. Mais de grace ma chere Glacidie, adjousta-t'elle, apres vous avoir confié l'aversion que j'ay pour Bomilcar, et la favorable disposition que je sens dans mon coeur pour le Prince de Phocée ; gardez vous bien de donner lieu ny à l'un, ny à l'autre, de deviner mes veritables sentimens : car il y a tant d'injustice à la haine que j'ay pour Bomilcar, et tant de foiblesse à la tendresse que je sens pour le Prince de Phocée, que ce seroit me couvrir d'une confusion estrange.

Histoire de Péranius et de Cléonisbe : inclination de Cleonisbe pour Peranius


Vous pouvez juger Madame, que Glacidie promit à Cleonisbe ce qu'elle voulut : et vous pouvez croire qu'elle ne manqua pas à sa promesse. Cependant comme Carimante estoit d'un naturel ardent, et qu'il avoit une passion violente dans le coeur, il prit une resolution qui embarrassa fort Menodore, et qui affligea aussi Onesicrite : car enfin comme il remarqua qu'il y avoit quelques sentimens favorables pour Menodore dans le coeur de cette Princesse, il fit dire secretement à Sfurius, qu'il le prioit d'obliger son Fils, à ne penser plus à Onesicrite : luy faisant entendre qu'apres luy avoir donné une seconde Patrie, c'estoit la moindre difference qu'il pouvoit avoir pour luy : adjoustant qu'il la reconnoistroit par tant de bons offices, qu'il auroit lieu d'estre satisfait de sa reconnoissance. Comme Sfurius est d'humeur à preferer tousjours le bien public au particulier ; quoy qu'il eust aprouvé la passion que Menodore avoit pour Onesicrite, il n'hesita point à promettre à celuy qui luy parla, de commander à son Fils de ne pretendre plus rien à cette Princesse : l'assurant mesme que quand Menodore voudroit luy desobeïr, il l'en empescheroit bien : et en effet celuy qui estoit chargé de cette negociation, ne fut pas plustost party qu'il envoya querir son Fils. D'abord il entreprit de luy persuader par raison, qu'ayant un Rival à qui ils avoient tant d'obligation, et un Rival qui seroit bien tost en pouvoir de le détruire, si on l'irritoit, puis qu'il seroit, bien tost Roy, il faloit qu'il luy cedast : n'estant pas juste que pour satisfaire son amour, il exposast à la violence de ce Prince tant de personnes innocentes : adjoustant : encore que puis qu'il s'agissoit de l'interest general de leur Ville, il faloit qu'il sacrifiast ses plaisirs pour sa seureté, et qu'il le fist d'autant plustost, qu'il n'estoit pas en pouvoir de refuser d'obeïr. Quelques fortes que fussent les raisons dont Sfurius se servit, elles ne persuaderent point Menodore : si bien que joignant alors l'authorité à la persuasion, il luy deffendit absolument de continuer de penser à Onesicrite : luy disant que quand il luy voudroit desobeïr, il luy en osteroit bien la puissance. Vous pouvez juger Madame, que Menodore se trouva sensiblement affligé : son amour ne ceda pourtant pas, et il parut si ferme à Sfurius, qu'il s'emporta de colere, et luy dit beaucoup de choses fâcheuses : de sorte qu'il eust peut estre esté contraint de ceder, s'il n'eust pas esté soustenu par Galathe. Car Madame, il faut que vous sçachiez que ce Prince suivant son humeur intrigueuse, avoit cabalé avec plusieurs Grecs, et avoit une intelligence particuliere avec un Amy de Menodore : si bien que comme il craignoit extrémement que Carimante ne fust favorablement traitté d'Onesicrite, parce qu'il s'imaginoit que cela le porteroit à favoriser le Prince de Phocée, il fit dire à Menodore, qu'il n'avoit qu'a tenir ferme : et qu'il l'assuroit qu'il sçavoit avec certitude, que le Roy n'approuvoit pas la passion de Carimante, et que par consequent il n'avoit rien à craindre, puis qu'il seroit soustenu par luy. Ainsi Madame, Menodore malgré toutes les raisons, et toutes les menaces de son Pere, ne changea point de sentimens. Cependant Sfurius ne laissa pas d'assurer le Prince Carimante, qu'il empescheroit bien Menodore de troubler ses desseins : le conjurant seulement d'avoir un peu de patience, et de luy donner quelques jours pour le guerir d'un aussi grand mal que le sien, Et en effet Sfurius y chercha un remede bien douloureux pour Menodore : car il faut que vous sçachiez Madame, qu'il fut trouver le Prince de Phocée, à qui il aprit ce que Carimante luy avoit fait dire : le conjurant d'employer l'authorité qu'il avoit sur Onesicrite, pour l'obliger à rompre avec Menodore. Car enfin Seigneur, luy dit-il, quelque glorieuse que soit vostre alliance, c'est un bien où je ne veux plus songer : puis que je ne le pourrois sans vous nuire, et sans exposer tous les Grecs qui sont icy, à la violence d'un Prince amoureux. C'est pourquoy puis que les Dieux ont voulu que nostre Protecteur le devinst encore davantage, par l'amour qu'il a pour la Princesse vostre Soeur, je vous conjure d'estre aussi ferme à resister à la Princesse Onesicrite, que je le seray à m'opposer à Menodore. Le Prince de Phocée entendant parler Sfurius de cette sorte, eut beaucoup de joye de voir qu'il pouvoit avec honneur favoriser les desseins de Carimante, et traverser ceux de Menodore : luy semblant que puis que ce Prince trouvoit Onesicrite digne de luy, Cleonisbe pourroit aussi ne le trouver pas indigne d'elle. Il respondit donc tres civilement à Sfurius : luy protestant qu'il eust volontiers preferé son alliance à celle de Carimante : mais que puis qu'il estoit assez genereux pour preferer le bien public, à la satisfaction du Prince son Fils, il ne seroit pas digne de son amitié, s'il estoit moins genereux que luy, et s'il ne se privoit d'un bien qu'il avoit tant souhaité, afin de n'exposer pas leur nouvelle Patrie à estre détruite. De sorte qu'apres cela, ils consulterent ensemble des moyens qu'ils devoient tenir : et resolurent qu'il faloit d'abord tascher de persuader Onesicrite par la douceur, afin de n'irriter pas Menodore. Que pour cét effet, il faloit employer Aristonice, qui avoit grand credit sur son esprit, et pour qui elle avoit beaucoup de respect : ainsi il fut resolu qu'on chercheroit les voyes d'obliger Onesicrite à faire un petit voyage à marseille, sans qu'elle pûst prevoir pourquoy elle iroit. Et en effet le Prince de Phocée agit si adroitement, qu'elle se porta d'elle mesme à ce qu'il souhaitoit, ou du moins elle le creut ainsi. Mais afin que la chose reüssist mieux, le Prince de Phocée m'ayant fait l'honneur de me confier tout le secret de sa vie, et de me dire l'estat des choses, m'envoya le soir auparavant vers Aristonice, afin de la prevenir de sorte que lors qu'Onesicrite la fut voir, elle agit d'une maniere si adroite, que cette Princesse ne creut point du tout, que le Prince de Phocée eust nulle part aux conseils qu'elle luy donna. D'abord qu'elle fut avec elle, ce ne furent que marques de joye, et tesmoignages d'amitié reciproques : en suitte de quoy Aristonice, dont la conversation tendoit tousjours à rendre ceux qui la pratiquoient plus parfaits, se mit à luy dire obligeamment, qu'ayant reçeu une aussi grande beauté du Ciel, et tant de charmes en toute sa Personne, elle craignoit qu'en l'âge où elle estoit, elle ne vinst à abuser des graces que les Dieux luy avoient faites. En effet ma Fille (luy dit elle, car elle la nommoit ainsi) ce n'est pas assez pour paroistre toute vertueuse, que de ne commettre point de ces crimes effroyables, dont les personnes bien nées ne se peuvent jamais trouver capables : mais il faut encore faire tout le bien qu'on peut, et sur toutes choses ne prophaner pas les dons qu'on a reçeus du Ciel, si l'on n'en veut estre puny. Ainsi ma Fille, celles qui comme vous ont reçeu des Dieux une beauté extraordinaire, doivent bien prendre garde de n'abuser pas d'une si grande faveur : car enfin la beauté d'Helene fut fatale à toute l'Asie, et tous les Siecles à venir reprocheront l'embrasement de Troye, au feu de ses yeux. C'est pour quoy je vous conjure de vous souvenir toûjours que les Dieux ne vous ont donné la beauté que pour en causer du bien, et non pas pour en faire du mal : souvenez vous donc, lors qu'elle vous acquerra pouvoir sur quelqu'un, de vous informer s'il n'y a point quelque malheureux qui ait besoin du credit de celuy sur qui vous en aurez : afin que tirant, un bien de la foiblesse d'autruy, vous meritiez que les Dieux vous empeschent d'en avoir. Par exemple, adjousta-t'elle, comme j'ay oüy dire, dans ma solitude, que le Prince Carimante a beaucoup d'estime pour vous, il faut que vous songiez à la mesnager : seulement pour l'obliger a continuer de proteger tous les Grecs, qu'il a desja si genereusement protegez. Onesicrite entendant parler Aristonice de cette sorte, rougit : et rougit avec tant de marques d'esmotion dans les yeux, qu'on peut dire qu'elle luy montra son coeur à descouvert en un instant. Comme Onesicrite est douce, et un peu timide, quoy qu'elle ait beaucoup d'esprit, le discours d'Aristonice l'ayant fort touchée, elle se resolut de se confier â elle : et de luy demander comment elle se devoit conduire, pour se deffaire de l'amour de Carimante, sans s'exposer à l'irriter, et à le porter à entreprendre quelque chose contre Menodore. De sorte qu'apres luy avoir dit tout ce qu'elle creût propre à luy faire excuser sa foiblesse, elle luy raconta la passion que Menodore avoit pour elle ; elle luy advoüa l'inclination qu'elle avoit pour luy ; et luy dit en suitte l'amour que le Prince Carimante luy tesmoignoit ; et ce que Sfurius avoit dit à son Fils : adjoustant toutesfois encore, tout ce qu'elle pensa qui pouvoit porter Aristonice, à luy conseiller de ne se desgager pas de l'affection de Menodore, et à tascher de se deffaire de celle de Carimante. Mais elle fut bien surprise, lors qu'Aristonice apres l'avoir escoutée paisiblement, luy respondit comme elle fit. Je louë les Dieux, luy dit-elle, qui vous ont conduite icy ; car comme il paroist qu'ils vous aiment cherement, je serois au desespoir si vous abusiez des graces qu'ils vous font. Je ne veux point, adjousta-t'elle, vous blasmer de la complaisance que vous avez euë pour l'affection de Menodore : car comme elle a esté toute vertueuse, je ne la veux pas condamner, quoy qu'à parler raisonnablement, il eust esté mieux de recevoir son coeur, sans donner le vostre. Mais enfin puis que vos Parens et les siens, approuvoient esgallement l'affection que vous aviez l'un pour l'autre, je n'ay rien à dire. Mais ma Fille, les choses ont bien changé de face : car puis que Sfurius ne veut plus que Menodore vous espouse, et que le Prince Carimante vous veut espouser, il n'y a pas lieu d'hesiter un moment, à prendre la resolution de n'escouter plus le premier, et d'escouter le second. Quoy ma Mere, s'escria Onesicrite, vous croyez que les Dieux me pardonneroient si j'avois changé de sentimens pour Menodore ! Quoy ma Fille, reprit Aristonice, vous croyez que les Dieux vous pardonneroient, si vous aviez causé la perte de cette multitude de Peuple, qu'ils ont conduite icy ; et que si Carimante avoit détruit cette Ville, qu'on nous a permis de bastir, vous n'en respondriez pas ! Non non Onesicrite, poursuivit elle, il ne faut pas vous tromper : et quoy qu'en cette occasion je ne puisse vous dire de verité qui vous soit agreable, j'aime mieux vous desplaire que vous trahir. Sçachez donc ma Fille, que le premier devoir emporte tous le autres : et que comme il n'y en a pas de plus puissant que celuy qui nous attache à la Patrie, nul autre ne nous en peut jamais dispenser. Car enfin nous sommes à elle, devant que nous puissions estre à qui que ce soit : vous estes Greque, devant que Menodore fust vostre Amant : ainsi vous ne pouvez luy avoir promis rien qui puisse prejudicier à vostre Patrie : et quand vous le luy auriez promis, vous ne devriez pas le luy tenir. Cependant puis qu'il faut que je vous die tout ce que je pense, le Destin de Marseille est en vos mains : vous pouvez la conserver, ou la perdre : si vous conservez l'affection de Menodore, elle est détruite, si vous recevez celle de Carimante, elle est sauvée ; ainsi le salut de tant de personnes innocentes despendant de vous, vous serez tres criminelle, si vous ne vous surmontez pas vous mesme : et Menodore sera indigne de vous, s'il est assez peu genereux, pour preferer sa satisfaction particuliere au bien public. Et puis ma chere Fille, adjousta-t'elle, estes vous en pouvoir de faire ce qu'il vous plaira ; vous estes en un Païs où vous n'avez aucun droit, que celuy que vous y donne le Prince que vous voulez mal traitter : car vous n'ignorez pas que sans luy le Roy ne nous eust pas reçeus. De plus, il ne peur sortir aucun Vaisseau du Port de nostre Ville, sans la permission du Prince de Phocée, ou de Sfurius : croyez vous qu'ils vous la donnent, et qu'ils aillent irriter un Prince qui sera Roy dans peu de jours, seulement parce qu'il vous veut faire Reine ? et quand mesme ils vous permettroient de partir d'icy, ou que vous trouveriez les voyes de vous desrober ; en quel lieu de la Terre pourriez vous aller ? Phocée est aujourd'huy pleine de Persans ; et nous n'avons plus d'autre Terre, ny d'autre Patrie que Marseille que vous voulez détruire. Une Personne de vostre Sexe, de vostre vertu, et de vostre qualité, ira-t'elle errer de Rivage en Rivage, et : de Mer en Mer, sans autre raison sinon qu'elle aime : Ne vous souvient-il plus, de la frayeur que vous aviez pendant la Tempeste, dont la Deesse que j'adore se servit pour vous conduire au Port ? Voulez vous encore nous y exposer, et voulez vous enfin qu'on vous reproche d'avoir eu la foiblesse de ne pouvoir vous opposer à une passion dont on n'est jamais obsolument vaincu, quand on luy veut resister fortement, et qui à parler avec sincerité, n'a point d'autre force que celle qu'on luy donne ? Mais pour vous prendre par les interests de la Personne aimée, songez ma Fille, songez à quel peril vous exposez Menodore, si vous souffrez qu'il continuë d'estre Rival de Carimante. Premierement il passera dans le monde pour imprudent, et aupres de ce Prince pour ingrat : mais quand il seroit vray que la qualité de fidelle Amant, pourroit le faire passer par dessus toute autre consideration, ce n'est pas à vous à exposer sa vie, comme vous l'exposerez sans doute, si vous ne rompez aveque luy, et si vous ne l'obligez de cesser d'agir aveque vous comme vostre Amant. Car enfin, Carimate est jeune, et d'un naturel ardent : de plus, il est Fils de Roy, et Fils d'un Roy à qui vous avez de l'obligation, et Menodore aussi : craignez donc Onesicrite, craignez pour vostre Amant, si vous ne voulez pas craindre pour tous les Grecs. Il vaut mieux, adjousta-t'elle, qu'il luy en couste quelques larmes, que s'il luy en coustoit la vie, et qu'il vous en coustast vostre reputation. Ainsi ma Fille, puis qu'il y va de l'interest de vostre nouvelle Patrie ; qu'il y va de vostre gloire ; et de la vie de vostre Amant ; faites un grand effort sur vous mesme : et prenant une genereuse resolution, detachez vous absolument de l'affection de Menodore. Mais de grace ma Fille, ne vous amusez pas à vouloir desnoüer peu â peu, les noeuds qui vous attachent : puis qu'ils sont d'une telle nature, qu'il les faut rompre tout d'un coup aveque violence, afin qu'ils ne se puissent renoüer : car autrement en pensant les desnoüer doucement on les embroüille ; on les serre ; et on les rend indissolubles. Prenez donc ma Fille, une resolution digne de vous : je vous en conjure par vostre Patrie, par vostre gloire, et mesme par Menodore : et pour y joindre une conjuration plus puissante, je vous en conjure par la Deesse que je sers : qui n'ayant jamais aimé, vous puniroit sans doute tres severement, si vous alliez perdre tout ce grand Peuple qu'elle a sauvé, parce que vous aimez Menodore. Tant qu'Aristonice parla, Onesicrite tint les yeux baissez : et soûpirant de temps en temps, elle luy fit assez connoistre qu'il y avoit beaucoup d'agitation dans son coeur. Mais enfin lors qu'elle se vit contrainte de respondre, ses larmes devancerent ses paroles ; et quelque violence qu'elle se pûst faire, il luy fut impossible de les retenir. Mais Madame, ce qu'il y eut d'admirable en cette rencontre, fut que cette marque de foiblesse, qu'elle ne pût s'empescher de faire voir à Aristonice, fut la cause de la force qu'elle eut pour se surmonter : car elle en eut une si grande confusion, que voulant reparer cette foiblesse, par une action de courage, apres qu'elle eut essuyé ses larmes, et qu'elle eut esté quelque temps sans parler, elle dit à Aristonice qu'elle luy promettoit de faire tout ce qu'elle pourroit, pour se rendre capable de suivre son conseil. Je ne vous promets pourtant pas encore de me vaincre, adjousta t'elle, mais je vous promets de me combatre, qui est ce que je n'eusse jamais creû pouvoir faire. Mais ma Mere, adjousta-t'elle, n'y a-t'il point de milieu entre ces deux extremitez ; et ne puis-je pas renoncer à l'affection de Menore, sans recevoir celle de Carimante ? Reçevez moy au nombre de vos Compagnes, poursuivit elle, et faites par ce moyen que le malheureux Menodore n'ait pas sujet de me soubçonner d'ambition, ou d'inconstance. Ha ma Fille, s'escria, Aristonice en soûriant, les Vierges consacrées à Diane, ne doivent point craindre de donner de la jalousie à leurs Amans ! et ses Nimphes mesmes n'ont point de Chasseurs pour Galans. Et puis pour parler plus serieusement, si vous vouliez détruire le Temple que je viens de bastir, il ne faudroit que vous y enfermer : c'est pour quoy sans vous amuser à chercer des remedes à un mal qui n'en a point d'autre que celuy que je vous propose, sacrifiez vostre passion à vostre Patrie. Vous estes d'un Païs, où il y a mille exemples de Gens illustres, qui ont sacrifié leur propre vie pour sauver la leur : cependant je ne vous oblige pas à une chose si dure : au contraire je vous conseille de vivre, et de vivre heureuse : Ha ma Mere, repliqua-t'elle, je ne croy pas que cela puisse estre ! cependant quoy que vous me conseilliez de rompre aveque violence, les noeuds qui m'attachent à Menodore, je vous demande pour grace, de me permettre d'essayer de les desnoüer plus doucement, et de me donner quelques jours pour cela. Aristonice voyant qu'elle avoit plus obtenu qu'elle n'avoit esperé, consentit à ce qu'elle voulut ; luy disant encore beaucoup de choses, pour la confirmer dans la resolution qu'elle prenoit. Mais Madame, comme Onesicrite fut retournée à la Cour, Menodore fut fort surpris de la voir si melancolique : et plus supris encore lors qu'à la premiere occasion qu'il eut de s'entretenir en particulier, elle le conjura d'obeïr au commandement que son Pere luy avoit fait. Ce fut alors qu'il luy dit tout ce qu'une passion violente peut faire dire : il l'assura qu'il sçavoit que le Roy ne voudroit jamais qu'elle espousast Carimante, et qu'ainsi elle luy faisoit une infidellité inutilement : en suitte, il employa tantost les prieres, et tantost les pleintes, pour l'obliger à ne changer pas de sentimens pour luy : de sorte qu'Onesicrite se sentant le coeur attendry, et sa resolution un peu esbranslée, se separa d'aveque luy sans avoir la force ny de rompre, ny de renoüer, et durant quelques jours la chose fut en ces termes. Cependant comme le temps de la Ceremonie du choix que Cleonisbe devoit faire estoit fort proche, cette Cour devint la plus tumultueuse du monde : en effet ces quatre pretendans avoient un tel empressement pour tascher de faire reüssir le dessein qu'ils avoient d'estre choisis, qu'on n'a jamais entendu parler d'une telle chose. Car enfin ils alloient continuellement ou chez le Roy, ou chez Carimante, ou chez Cleonisbe, ou chez Glacidie. Pour Britomarte, il estoit le moins empressé : parce que comme il est fier, et qu'il estoit du Païs, il croyoit assurément qu'il seroit preferé aux autres. Quant à Galathe, ne se fiant ny à son merite, ny à sa condition, ny à quoy que ce soit, il agissoit aupres du Roy, ou y faisoit agir, afin d'y détruire tous ses Rivaux. Pour cét effet, il luy faisoit representer, que Bomilcar estant originaire de Carthage, ne seroit pas agreable à ses Peuples ; que Britomarte estant desja assez puissant dans son Païs, le deviendroit trop par cette alliance : et que pour le Prince de Phocée, il n'y avoit pas d'aparence qu'il deust souffrir que la Princesse espousast un homme qui n'avoit point d'Azile que celuy qu'il luy avoit donné. D'autre part il faisoit ce qu'il pouvoit, pour gagner le Prince Carimante par des soûmissions ; pour plaire à Cleonisbe par un profond respect ; et pour s'aquerir Glacidie, par mille sortes de soins, et de complaisance. Cependant il continuoit d'entretenir intelligence avec Menodore : et il suborna mesme quelques Segoregiens, pour les faire murmurer contre les Grecs, afin que cela fust un obstacle, et au Roy, et à Carimante, et à Cleonisbe, de jetter les yeux sur le Prince de Phocée. Pour Bomilcar, sans songer presques à se precautionner contre Galathe, et contre Britomarte, il ne songeoit qu'à observer le Prince de Phocée, qui de son costé n'occupoit tout son esprit qu'à tascher de nuire à Bomilcar. Ainsi ils avoient tous deux une assiduité estrange aupres de Cleonisbe, et aupres de Glacidie : et pendant les deux derniers jours qui precederent cette Ceremonie, sans la prudence de cette Fille, ils se fussent mis vingt fois en termes d'en venir aux dernieres extremitez. Ils ne cherchoient pas seulement dans leurs yeux, à pouvoir deviner les sentimens de leur coeur, ils cherchoient encore dans ceux de la Princesse, quel devoit estre leur Destin. Bomilcar n'y cherchoit pourtant pas seulement comment il estoit avec elle, il y cherchoit encore à connoistre comment y estoit son plus redoutable Rival. Mais lors qu'ils estoient avec Glacidie, que ne luy disoient-ils point ? de grace (luy disoit un jour le Prince de Phocée, se trouvant seul aupres d'elle) s'il est vray que je sois assez malheureux pour faire que la Princesse ait des sentimens assez avantageux pour Bomilcar, pour qu'il doive estre choisi, faites en sorte qu'il n'en sçache rien qu'à l'extremité : et taschez de luy differer du moins cette satisfaction, jusques au dernier moment de la Ceremonie : afin qu'estant surpris par un si grand bonheur, j'aye la consolation en mourant de douleur, de le voir expirer de joye : car enfin Glacidie, si Bomilcar est choisi sans qu'il sçache devoir l'estre, et qu'il ne meure pas de plaisir, il n'aime point assez Cleonisbe. D'autre part Bomilcar par un mesme sentiment, faisoit une autre priere à Glacidie : car il la conjuroit ardemment, si elle sçavoit que le Prince de Phocée n'eust rien à pretendre à Cleonisbe, de vouloir luy annoncer son malheur, dés qu'elle le verroit : imaginant le plus grand plaisir du monde, à luy pouvoir faire sentir son infortune de quelques momens plustost. Mais comme Glacidie estoit inebranlable, elle refusa constamment ses deux Amis, toutes les fois qu'ils luy firent des prieres l'un contre l'autre : demeurant exactement dans les bornes qu'elle s'estoit prescrites, soit en leur parlant, soit en parlant à Cleonisbe. Cependant le Prince de Phocée ayans esté assez heureux pour se trouver un soir dans les Jardins du Palais, comme la Princesse s'y fut promener, sans autre Compagnie que celle de ses Femmes, il la joignit respectueusement : et luy aidant à marcher, il la conduisit le long d'une grande Allée d'Orangers, au bout de laquelle il y avoit des Sieges de Gason. De sorte que comme c'estoit à la Saison que les Orangers ont le plus de Fleurs, ce Gason en estoit si couvert, et la Terre en estoit tellement semée, qu'il n'y avoit pas moyen de n'avoir point envie de s'arrester en un lieu, où l'on sentoit si bon, et où l'on pouvoit se reposer si commodement : et en effet, la Princesse Cleonisbe s'y estant assise, et y ayant fait asseoir le Prince de Phocée, leur conversation commença d'abord par des choses fort esloignées de celles par où elle finit. Car Madame, ce fut par le choix des odeurs des Fleurs : Cleonisbe examinant quel rang on devoit donner à l'odeur des Violettes ; à celle des Roses ; à celle des Oeillets ; â celle du Jasmin, et à celle de la Fleur d'Orange, dont ils estoient environnez. Mais apres que cette agreable contestation, dont la matiere estoit si delicate, et si subtile, eut duré quelque temps ; la Princesse dit que le seul deffaut des Parfums, soit qu'il fussent composez, ou naturels, estoit qu'on s'y accoustumoit trop tost : car enfin, dit elle, en les possedant on ne les possede plus ; et si on veut en avoir du plaisir, il faut s'en priver pour quelque temps : puis qu'autrement si on les porte tousjours, on les porte pour les autres, et on ne les porte plus pour soy. Il est vray, dit-elle encore, que cette regle est presques universelle : car puis qu'on vient mesme à s'accoustumer à porter des Fers, et qu'on voit des Esclaves qui ne sentent pas la pesanteur de leurs Chaines ; je ne dois pas trouver estrange, que le plaisir cesse d'estre sensible par l'habitude, puis que la douleur mesme cesse presques d'estre douleur quand elle a durè longtemps. Cette regle que croyez si generale, repliqua le Prince de Phocée, ne l'est toutesfois pas tant qu'il n'y ait de l'exception : car enfin Madame, je connois un malheureux, qui souffre un mal de telle nature, qu'encore qu'il ne soit plus en estat de s'accroistre, il luy devient pourtant tousjours plus sensible : et l'habitude, toute puissante qu'elle est, ne diminuë point sa douleur. Au contraire, plus il souffre, moins il s'accoustume à souffrir : et au lieu qu'il enduroit son mal sans s'en pleindre, durant les premiers jours qu'il en fut atteint, il s'impatiente aujourd'huy d'une telle sorte, que non seulement il s'en pleint, mais il en murmure. La patience, reprit froidement Cleonisbe, est pourtant une espece de remede aux grandes douleurs, qui s'irritent plus par l'inquietude, quelles ne se soulagent par les pleintes. Je suis pourtant persuadè Madame, repliqua-t'il, qu'il y a beaucop de douceur à se pleindre : et que les soûpirs qui partent d'un coeur afflige, emportent avec eux une petite partie de la douleur dont il est remply. Mais lors qu'il faut estouffer tous ses soûpirs, et renfermer en soy mesme toute sa douleur, croyez Madame, qu'on est en un estat bien déplorable. Il est vray, adjousta-t'il, qu'on n'y peut pas estre longtemps ; et qu'il faut de necessité, ou se pleindre, ou mourir. Il me semble que le choix de ces deux choses, reprit Cleonisbe en soûriant, est assez aisé à faire. Puis que vous le trouvez ainsi Madame (repliqua le Prince de Phocée, avec precipitation) vous ne trouverez donc pas mauvais, si me voyant aujourd'huy dans la necessité de mourir, ou de me pleindre, je choisis le dernier : et je vous conjure de me permettre non seulement de me pleindre à vous, mais encore de vous, et de me pleindre de moy mesme : car enfin Madame, vous m'avez reduit au plus pitoyable estat du monde. Je ne pensois pas, repliqua Cleonisbe en rougissant, avoir jamais donné aucun sujet de pleinte à qui que ce soit, et moins à vous qu'à nul autre, mais puis que je me suis trompée, il faut que je vous die en general, que je n'ay eu de ma vie aucune intention de vous nuire : mais de grace, apres cela n'attendez pas d'autre satisfaction de moy, car de l'humeur dont je suis, je ne crains rien davantage que les esclaircissemens. Me preservent les Dieux Madame, repliqua le Prince de Phocée, d'avoir la hardiesse de traitter de cette sorte aveque vous. Non Madame, ce n'est pas comme cela que je pretens me pleindre : et tout ce que je veux est que vous m'escoutiez sulement. et que vous m'escoutiez sans colere. Si vous me devez dire des choses capables de m'en donner, reprit-elle, il vaut mieux, et pour vous, et pour moy, que je ne vous escoute pas. Ha Madame, s'escria-t'il, aux termes où est mon esprit, il ne peut rien arriver de plus fâcheux ; que de ne vous dire pas quel sera le malheureux estat où je me trouveray, le jour de cette Ceremonie, où vostre choix couvrira de gloire, celuy que vous en jugerez digne ! car enfin Madame, je suis assuré que je ne suis pas mesme dans vostre esprit, au nombre de ceux qui peuvent raisonnablement pretendre de l'estre : cependant je vous proteste aveque verité, que j'ay plus d'amour pour vous, que n'en ont tous ceux qui vous adorent. Ce que vous dittes me surprend si fort, repliqua Cleonisbe, que je ne sçay comment y respondre : car enfin je pensois que vous me deussiez mieux connoistre que vous ne me connoissez. Je vous connois Madame, reprit-il, pour la plus belle, et pour la plus accomplie Princesse de la Terre : mais comme il m'importe estrangement, que vous me connoissiez pour le plus malheureux homme du monde, il faut que je vous die ce que j'ay souffert depuis le premier moment que je vous vis : car puis qu'il me fut bien permis, adjousta-t'il, de solliciter tous les Sarronides les uns apres les autres, lors qu'il s'agit de deliberer si on nous recevroit ou si on ne nous recevroit pas ; vous ne me devez pas deffendre de vous dire mes raisons, puis que dans peu de jours vous devez juger souverainement d'une chose, qui selon toutes les apparences causera ma mort. Car enfin je suis persuadé, que vous ne connoissez point assez la grandeur de ma passion, pour me rendre la justice que vous me devez : et que me regardant comme un malheureux exilé, vous croiriez peutestre faire une chose indigne de vous, de mettre seulement en doute, si je puis estre choisi. Pour vous tesmoigner, respondit Cleonisbe, que j'ay beaucoup d'estime pour vous, je ne veux pas m'arrester scrupuleusement à cette exacte bienseance, qui veut qu'on rejette absolument tout ce qui se peut nommer amour : ainsi je veux bien raisonner aveque vous, sur une chose qui m'importe de tout mon bonheur, et que je ne pensois pas qui vous importast. Et je le fais d'autant plustost que les Loix de l'Estat m'imposant celle de choisir ; me permettent en mesme temps de pouvoir parler du choix que je dois faire, sans choquer la bien-seance. Je vous diray donc ingenûment, que vous avez autant de merite qu'il en faut, pour pouvoir pretendre à toutes choses : mais Seigneur, quoy que la Loy me permette de choisir, je ne m'estime pas assez moy mesme pour me croire, en une occasion de cette nature. Ainsi je choisiray en aparence, mais le Roy choisira en effet, puis que je ne feray que ce qu'il luy plaira. De sorte que quand il seroit vray que vous m'aimeriez, et que je ne serois pas marrie que vous m'aimassiez, vos plaintes ne vous serviroient de rien, puis que je ne despens pas seulement de moy mesme. Et pour vous tesmoigner, adjousta-t'elle, que j'ay beaucoup de confiance en vostre vertu, je veux bien vous advoüer que parmy ceux qui doivent estre à cette Ceremonie comme pretendans estre choisis, il y en a de trois ordres dans mon esprit. En effet, poursuivit-elle en rougissant, il y en a qui me sont indifferens ; il y en a que je haïs ; et il y en a peutestre quelqu'un que je ne haïrois pas, s'il m'estoit permis de l'aimer. Cependant quoy que je sois persuadée, que le Roy m'ordonnera d'en choisir peutestre un de ceux que je hay, et que je sçache de certitude qu'il ne m'ordonnera pas de choisir celuy que je choisirois, si je suivois mon inclination ; je ne laisse pas d'estre resoluë de luy obeïr aveuglément. Ainsi Seigneur, c'est de luy de qui mon bon ou mon mauvais Destin despend : c'est pourquoy ne nous opinastrez pas à me faire des pleintes inutiles : car puis que je ne considere pas mon propre repos au chois que je dois faire, il n'y a pas apparence que je doive considerer le vostre. Pendant que Cleonisbe parloit ainsi, le Prince de Phocée cherchoit à deviner dans ses yeux de quel ordre il estoit : et son esprit fut si cruellement agité, que presques en un moment il creût qu'il estoit au rang des indifferens ; à celuy de ceux qui estoient haïs ; et à celuy de ceux qui pourroient estre aimez. Mais encore Madame, luy dit-il, ne sçaurois-je sçavoir de quel ordre je suis ? vous ne sçaurez pas seulement si vous estes de quelqu'un des trois, repliqua-t'elle en se levant. Du moins, adjousta-t'il, accordez moy la grace de m'assurer, que je ne suis pas de ceux que vous haïssez : vous n'en estes pas sans doute, reprit-elle, mais vous en serez peut-estre, si vous me mettiez encore une fois dans la necessité d'escouter ce que je viens d'entendre, et de parler d'une chose où je ne puis songer sans douleur. Le Prince de Phocée eust bien voulu la retenir encore quelque temps, mais il n'y eut pas moyen : au contraire ayant apellé une de ses Femmes, pour racommoder quelque chose au Voile qu'elle avoit sur la teste, elle ne voulut plus luy donner occasion de luy parler de sa passion. De sorte que comme il ne pouvoit se resoudre à luy parler d'autre chose. et qu'il n'osoit pourtant luy desobeïr, il se teût, et la remena à son Apartement : où il vint tant de monde un moment apres, qu'il n'y eut pas moyen qu'il pûst se retrouver seul avec elle. Cependant on faisoit les preparatifs de cette Feste : et quoy qu'il ne deust y avoir qu'un de ces Princes choisi, ils ne laissoient pas de se faire des habillemens aussi magnifiques, que s'ils eussent esté tous assurez de l'estre. Toutes les Dames ne songeoient aussi qu'à inventer quelque nouvelle parure : et Amathilde entre les autres, estoit aussi occupée à choisir la couleur qui luy sieroit le mieux, que Cleonisbe l'estoit à se resoudre à se soûmettre à la volonté du Roy, ou à prendre la resolution de suivre la sienne, puis que la Loy le luy permettoit. C'estoit en vain qu'elle pressoit Glacidie de la conseiller : car elle demeuroit si ferme dans son premier dessein, que rien ne la pouvoit faire changer, De sorte que sa raison agissant toute seule, contre la haine qu'elle avoit pour Bomilcar, et contre l'inclination qu'elle avoit pour le Prince de Phocée, elle n'estoit pas sans inquietude. Mais enfin la veille de cette Grande Feste estant arrivée, l'aprehension de ces quatre Rivaux redoubla d'une telle maniere, qu'on eust dit qu'ils avoient perdu la raison. Ils n'estoient pas plus tost en un lieu qu'ils alloient à un autre : ils se rencontrerent vingt fois en divers endroits : et la haine que Bomilcar, et le Prince de Phocée avoient l'un pour l'autre, redoubla de la moitié, et fut sur le point d'esclater, Pour Cleonisbe, elle estoit si triste qu'elle en faisoit pitié : il falut pourtant qu'elle se contraignist, et qu'elle endurast tour le soir que toute la Cour fust chez elle. Cette multitude luy causa pourtant un bi ?, durant quelque temps : car cela fut cause que pas un de ces quatre Amans qui l'environnoient ne purent luy parler en particulier. Mais ce ne fut pas pour tousjours : parce que le Prince Carimante estant arrivé, apres un quart d'heure de conversation il s'en alla, et emmena le Prince de Phocée : de sorte que la Compagnie ayant changé de place, Bomilcar fit si bien qu'il se trouva aupres de Cleonisbe : et il s'y trouva mesme sans Britomarte, et sans Galathe : car le dernier estoit allé chez Menodore, afin de tramer quelque grand dessein aveque luy : et le premier estoit allé chez le Roy, estant sortis tous deux avec Carimante. Ainsi Bomilcar profitant de l'occasion, agit si adroitement, qu'il engagea Cleonisbe malgré qu'elle en eust, à souffrir qu'il luy parlast bas. De grace Madame (luy dit-il, comme elle la raconté à Glacidie) ne me refusez pas la faveur que je vous demande : et faites moy l'honneur de me dire si je dois esperer que vous soyez demain capable de faire un mauvais choix, quant au merite de la personne : mais un choix tres equitable, si vous considerez la grandeur de la passion, de celuy qui a l'audace de vous demander la permission d'esperer d'estre choisi. le vous ay desja dit une fois, reprit-elle, que je ne choisirois que celuy qu'il plairoit aux Dieux de m'inspirer, et je vous le redis encore : ainsi je puis vous assurer que c'est plus à eux qu'à moy, qu'il faut demander ce que vous semblez desirer, puis qu'il est vray que je ne sçay point encore quel sera ny vostre Destin, ny le mien. Quoy Madame, reprit-il, vous ne sçavez point qui vous voulez rendre heureux ! ha si cela est, poursuivit-il, je sçay bien qui vous voulez rendre miserable : car enfin apres tant de services que je vous ay rendus, et tant de marques d'amour que je vous ay données, si vous deviez me rendre justice, vous ne me parleriez pas comme vous faites. Cependant Madame, il me semble que si vous avez resolu ma perte, vous deuriez du moins me faire la grace de me le dire : afin que prevenant vostre choix par ma mort, je m'espargnasse la douleur de voir un de mes Rivaux heureux, et que je vous empeschasse aussi de pouvoir estre accusée d'inhumanité pour moy. En effet Madame, ny Britomarte, ny Galathe, n'ont point autant de droit de pretendre à vostre affection que j'en ay : je vous ay adorée devant qu'ils songeassent seulement à vous admirer : et pour le Prince de Phocée, adjousta-t'il, il y a si peu qu'il a l'honneur d'estre connu de vous ; et il vous doit estre si obligé de ce que vous avez fait pour luy, qu'il seroit fort injuste, s'il osoit pretendre à mon prejudice, que vous fissiez plus pour luy que pour moy. Quoy qu'il en soit, interrompit Cleonisbe, vous sçaurez demain à l'heure où je parle, si je suis equitable ou injuste, et je le sçauray moy mesme. Comme Bomilcar alloit respondre, le Roy arriva qui l'en empescha : il eut pourtant beaucoup de joye d'estre interrompu, parce qu'il espera que ce Prince ne venoit voir Cleonisbe, que pour luy parler en sa faveur. De sorte que se retirant par respect, le Roy se mit à parler bas à la Princesse sa Fille : pendant quoy Bomilcar se mit à entretenir Glacidie, et à la conjurer de ne s'opiniastrer pas jusques à la fin, à demeurer dans les sentimens où elle avoit tousjours esté, entre le Prince de Phocée et luy. Comme je ne change jamais d'opinion par caprice, repliqua-t'elle, je ne puis faire ce que vous voulez que je face : puis que la mesme raison que j'ay eue de n'estre ny pour luy, ny contre luy, ny contre vous, subsiste encore, et n'est pas moins forte aujourd'huy qu'elle estoit hier : c'est pour quoy ne trouvez pas mauvais que je ne change point, puis que c'est une chose que je ne fais presques jamais : n'y ayant rien de plus difficile à faire pour moy, que de cesser de vouloir ce que j'ay voulu ; si ce n'est que la raison me convainque fortement, que ce que je voulois n'estoit pas juste. Quand le Prince de Phocée, reprit Bomilcar, ne m'auroit fait autre mal, que celuy de vous empescher de me proteger aupres de Cleonisbe, je ne sçaurois jamais assez le haïr : car enfin n'est-il pas vray que s'il ne fust pas venu icy, vous auriez favorisé mon dessein autant que vous l'eussiez pû ; je l'advouë, repliqua t'elle : mais je vous declare en mesme temps, que si vous n'estiez point Rival du Prince de Phocée, il n'est point d'offices que je ne luy eusse rendus aupres de Cleonisbe. Ha Glacidie, reprit-il, vous luy en rendez assez en ne m'en rendant pas ! je vous assure, repliqua-t'elle, que je ne luy en rends pas plus que je vous en rends, en ne le servant point. Quoy qu'il en soit, dit-il, je suis contraint de vous dire, que quelque defference que j'aye pour vous, si je ne suis pas choisi, je ne pense pas que je puisse demeurer dans les bornes que vous m'avez prescrites : ainsi il me semble que vous devriez souhaiter que je fusse heureux, de peur que si je ne le suis point, je ne me porte à quelque estrange violence, Pour vous en empescher, repliqua Glacidie, preparez dés aujourd'huy vostre esprit à estre malheureux demain : afin que vostre ame n'estant pas surprise par le malheur, n'en soit pas esbranlée. Ha Glacidie, s'escria t'il, je crains estrangement que vous ne sçachiez que je le dois estre ! nullement, dit-elle, mais je vous conseille comme je voudrois l'estre, si j'estois en vostre place, et comme je conseillerois le Prince de Phocée, s'il me parloit comme vous faites. Comme elle disoit cela, celuy qu'elle nommoit entra : qui voyant que le Roy parloit bas à Cleonisbe, et Bomilcar à Glacidie, fut où estoit son Rival, afin d'avoir la satisfaction de l'interrompre, et de luy oster les moyens d'essayer de persuader leur Amie à son prejudice. Pour Bomilcar il en fut si en colere, que craignant de s'emporter, et d'irriter Glacidie, il aima mieux se retirer, et laisser son Rival seul avec elle, que d'y demeurer aveque luy. Mais à peine se fut-il esloigné, que le Prince de Phocée, se mit à conjurer Glacidie de ne changer pas de sentimens, et de ne luy estre pas infidelle. Du moins, luy disoit-il, puis que vous ne voulez pas m'estre favorable, ne me soyez pas contraire : et si je puis obtenir quelque chose de plus, faites s'il est possible, que la Princesse choisisse plustost Britomarte, ou Galathe, que Bomilcar : afin que si j'ay à n'estre pas heureux, il ne le soit non plus que moy. Comme ce que vous me demandez n'est pas juste, repliqua-t'elle, je ne vous l'accorderay point : au contraire je vous declare, que je fais ce que je puis, pour persuader à la Princesse qu'il n'y a que vous, et Bomilcar, qui soyez digne d'elle : afin que si elle ne vous choisit pas, elle le choisisse, et que si elle ne le prefere pas, vous soyez preferé. Ainsi vous rendant office à tous deux, je nuis à vos autres Rivaux : et je fais sans doute ce que je dois, puis que je dis en effet à Cleonisbe, ce que je croy luy estre avantageux : et que je ne luy dis pourtant rien qui soit plus avantageux à Bomilcar qu'à vous, ny qui vous le soit aussi plus qu'à luy. Comme Glacidie achevoit de prononcer ces peroles, le Roy quitta Cleonisbe : mais en la quittant il me parut qu'il devoit luy avoir dit quelque chose qui ne luy plaisoit pas : car il me sembla qu'elle avoit encore plus de melancolie dans les yeux, qu'elle n'en avoit avant qu'il arrivast. Et certes je ne me trompay pas : car apres que ce Prince fut party, Glacidie aprit que la cause de la visite qu'il avoit faite à Cleonisbe ne luy estoit pas agreable. Cependant le Prince de Phocée qui estoit revenu chez cette Princesse, avec esperance de pouvoir trouver occasion de luy pouvoir parler un moment en particulier, fut contraint de se retirer sans luy pouvoir dire une seule parole : parce que de l'air dont Cleonisbe agit, il se trouva engagé à suivre le Roy. Mais dés que tout le monde fut hors de sa Chambre, elle fit entrer Glacidie dans son Cabinet : pour luy aprendre que le Roy apres luy avoir exageré toutes les raisons qu'elle avoit de preferer Bomilcar, à tous ceux qui pretendoient estre choisis, luy avoit si absolument commandé de le choisir, qu'il ne luy avoit jamais rien dit si fortement. A peine Cleonisbe eut elle dit cela à Glacidie, qu'on luy dit que le Prince Carimante la vouloit voir : et en effet Glacidie estant repassée dans la Chambre, Carimante entra dans le Cabinet : où il ne fut pas plustost que prenant la parole ; vous aviez tantost tant de monde, dit-il à cette Princesse, que je n'ay pas creû qu'il fust à propos de vous entretenir d'une chose d'où despend tout vostre bonheur, aussi bi ? que le mien. Mais presentement que je vous trouve seule, je vous conjure de me dire qui vous avez dessein de choisir ? comme le Roy, reprit-elle, ne m'a pas laissé la liberté, ny de vous en demander advis, ny de suivre mon inclination, je pense que je choisiray malgré moy, celuy qu'il veut que je choisisse, et qu'ainsi Bomilcar sera preferé. Ha ma Soeur, s'escria le Prince Carimante, comme le Roy n'a point de droit legitime de vous commander absolument en cette occasion, et que sans enfreindre la Loy, il ne peut employer aupres de vous que des prieres, je vous conjure, mais je vous en conjure de tout mon coeur, de vouloit choisir le Prince de Phocée, et de ne choisir pas Bomilcar. Cleonisbe entendant parler Carimante de cette sorte, en fut si surprise, qu'elle en rougit : cependant comme elle n'estoit pas marrie que le Prince son Frere luy parlast comme il faisoit, et qu'elle eust mesme esté bien aise qu'il l'eust persuadée, et qu'il luy eust dit tant de raisons, qu'elle en eust esté convaincuë, elle luy resista afin qu'il luy resistast. Elle luy dit donc, que le Prince de Phocée avoit assurément beaucoup de merite : mais que puis que le Roy ne le choisissoit pas, elle ne croyoit point le devoir choisir : principalement estant venu en leur Pais comme il y estoit arrivé. A peine eut-elle dit cela, que Carimante qui parle fortement quand il le veut, luy dit que c'estoit contrevenir aux Loix, que de faire un semblable choix par obeïssance : que pour ce qui estoit du Prince de Phocée, qu'il croyoit qu'il luy estoit plus avantageux d'estre Grec, que d'estre Carthaginois : que de plus la cause de son exil estoit glorieuse : qu'il avoit plus de Sujets, que Bomilcar n'avoit de Vassaux : et de plus encore, il estoit d'un merite à pouvoir faire passer par dessus toute consideration. Et puis ma chere Soeur, adjousta-t'il, outre tout ce que je viens de dire, le Prince de Phocée est Frere de la Princesse Onesicrite : aupres de qui il m'a promis ce soir de me rendre, m'ayant fait esperer de chasser Menodore de son coeur. Ha Seigneur, s'escria t'elle, je crains bien que ce que vous dites que je dois faire, et qui vous paroist si raisonnable, ne vous le paroisse, que parce que vous y estes interessé ! car enfin, quelle raison dirois-je au Roy si je ne faisois pas ce qu'il veut. Vous luy direz, reprit brusquement Carimante, que je vous l'ay conseillé, plustost que de consentir, que vous ne choisissiez pas le Prince de Phocée. Je connois trop les dangereuses suittes que pourroit avoir un semblable discours, reprit-elle, pour estre capable de le faire ; et j'aimerois encore mieux, adjousta t'elle en rougissant, luy donner lieu de croire que j'aimerois un peu trop le Prince de Phocée, que de luy donner sujet de penser qu'il eust lieu de vous accuser d'avoir manqué de respect pour luy. Mais apres tout, poursuivit-elle en soûpirant, ce que le Roy m'a dit, ne me donne pas la liberté d'escouter ce que vous me dittes : car de la façon dont il m'a exageré les choses, si je ne choisissois pas Bomilcar, je serois cause qu'il romproit la Paix qu'il nous a fait faire avec les Carthaginois, et que nous recommencerions d'avoir la Guerre, contre de si redoutables ennemis : et il m'a dit enfin que je ruinerois ma Patrie, si je ne le faisois pas, et qu'il vouloit absolument que je le fisse. Ha ma Soeur, reprit ce Prince violent, j'ay à vous aprendre qu'il y a encore moins de danger à avoir une Guerre Estrangere, qu'une Guerre Civile ! cependant puis que le Roy vous dit que si vous ne choisissez pas Bomilcar, vous serez cause que nous aurons la Guerre avec les Carthaginois : j'ay à vous dire que si vous ne choisissez pas le Prince de Phocée, vous verrez la Guerre dans vostre propre Païs : car enfin des demain je quitte la Cour : je me jette dans Marseille ; et me mettant à la Teste de tous les Grecs ; et à celle des Segoregiens qui me suivront, qui ne seront pas en petit nombre, j'en ressortiray pour venir faire rendre justice au Prince de Phocée, et pour vous faire faire un choix legitime et volontaire, et non pas un choix forcé. Car enfin, adjousta ce Prince en la regardant, je ne suis pas si peu esclairé, que je ne me sois aperçeu, que vous estimez assez le Prince de Phocée pour le choisir, si le Roy ne vous en empeschoit pas : et que vous haïssez assez Bomilcar, pour ne le choisir jamais, si vous suiviez vostre inclination : c'est pourquoy songez s'il vous plaist à vous satisfaire, et à me contenter, puis que vous le pouvez sans choquer les Loix de l'Estat. Je sçay bien Seigneur, reprit-elle, que je le puis, mais je ne sçay pas si bien si je le dois : c'est pourquoy je vous conjure de ne vous porter pas à des choses aussi violentes, que celles que je voy qui vous passent dans l'esprit. Mais pour vous faire voir que si je ne vous promets pas de faire ce que vous voulez, c'est parce que je croy que l'honneur ne me le permet point ; je veux bien vous advoüer ingenûment, que si je suivois les purs mouvemens de mon coeur, je prefererois la vertu du Prince de Phocée à toutes choses : et je vous l'advouë Seigneur, afin que vous connoissiez que puis que je ne considere pas mon propre interest, vous ne devez pas trouver estrange si je ne sacrifie pas ma gloire pour le vostre. Et je le puis faire d'autant plustost, que je suis persuadée qu'encore que le Prince de Phocée ne soit pas choisi, il ne laissera pas de vous rendre office aupres de la Princesse Onesicrite : puis qu'il le doit pour l'amour de luy, et pour l'amour d'elle, aussi bien que pour l'amour de vous. Mais, reprit Carimante, quand vous aimeriez Bomilcar, que pourriez vous faire davantage que ce que vous faites ? je vous assure pourtant, reprit elle, que les sentimens que j'ay pour luy, sont bien esloignez de pouvoir dire que je l'aime : mais Seigneur, comme j'aime la gloire plus que toutes choses, vous me permettres d'examiner toute la nuit, toutes les raisons que le Roy m'a dittes, et toutes celles que vous venez de me dire. Dittes moy du moins, luy dit-il, si vous luy avez promis positivement de faire ce qu'il vouloit ? je n'en ay pas eu la force, reprit-elle, mais en ne luy respondant que par un silence fort respectueux, je pense que je luy ay donné lieu de croire que je luy obeïrois. Si vous luy obeïssez, repliqua Carimante, vous me forcerez à luy estre rebelle : et à faire tout ce que la passion du Prince de Phocée desirera, afin qu'il favorise la mienne. C'est pourquoy puis qu'en obeïssant à la Loy, vous empescherez une dangereuse Guerre ; vous rendrez justice à un Prince qui vous adore ; vous contribuërez à me rendre heureux ; et vous vous empescherez vous mesme d'estre malheureuse ; obeïssez luy plustost qu'au Roy. Apres cela Carimante estant sorty, Cleonisbe fit r'entrer Glacidie : à qui elle fit sçavoir ce que le Prince son Frere luy avoit dit, comme elle luy avoit desja apris le commandement que le Roy luy avoit fait. Et pour faire qu'elle n'ignorast rien de tout ce qui causoit ses inquietudes, elle luy dit encore que deux hommes de la plus Grande qualité de ce Pais là, luy avoient dit que si elle ne choisissoit pas Britomarte, qui estoit seul du Païs de tous ceux qui pretendoient ouvertement à l'honneur d'estre choisis d'elle, toute la Noblesse du Royaume prendroit son Party : adjoustant encore qu'Hipomene l'avoit advertie, que Galathe tramoit quelque grand dessein avec Menodore, en cas qu'il ne fust pas choisi. De forte, dit elle à Glacidie, que de quelque costé que je regarde la chose, je me trouve au plus pitoyable estat du monde : car enfin si j'obeïs au Roy, je choisis Bomilcar, que je n'aime pas ; je ne choisis point le Prince de Phocée, que je ne haïs point ; j'irrite le Prince mon Frere ; je desoblige toute la Noblesse de l'Estat, en desobligeant Britomarte ; et je m'expose à la violence, et aux artifices de Galathe, qui est le plus fin de tous les hommes. Mais aussi de penser seulement à choisir ny Britomarte, ny Galathe, il n'y a point d'apparence : car encore que j'aye naturellement plus d'aversion, pour Bomilcar que pour eux, comme je n'ay pas perdu la raison, je connois bien que si je dois faire une injustice à Bomilcar, il faut que ce soit en faveur du Prince de Phocée. Joint qu'en choisissant un de ces deux, j'irriterois esgalement et le Roy, et le Prince mon Frere : cependant ils sont tous deux redoutables : l'un peut former un Party dans l'Estat : et l'autre qui est tres puissant dans la Cou* du Roy des Celtes, peut nous causer une fâcheuse Guerre. D'autre part, si je fais ce que le Prince mon Frere veut, et ce que je veux peut estre autant que luy, adjousta-t'elle en soûpirant, j'irrite encore plus Britomarte et Galathe, que si je choisissois Bomilcar : mais ce qui est je plus considerable, c'est que j'irrite le Roy, et que je fais ce que je ne croy point que je puisse faire sans me des honnorer. Apres cela Glacidie, adjousta Cleonisbe, aurez vous encore l'inhumanité de refuser de me donner conseil, en une conjoncture si fâcheuse ? Non Madame, repliqua-t'elle, et puis que vous me l'ordonnez, je prendray la liberte de vous dire, que pour vous delivrer de la moitié de la peine que vous avez à examiner la chose dont il s'agit, ne songez s'il vous plaist point du tout, ny à Galathe, ny à Britomarte : et sans craindre ny les Celtes, ny les Segoregiens, n'occupez vostre esprit qu'a bien connoistre lequel vous devez choisir, de Bomilcar, ou du Prince de Phocée. Ha Glacidie, s'escria Cleonisbe, en me laissant à faire un pareil choix, vous ne me soulagez guere ! je fais pourtant tout ce que je puis, et tout ce que je dois, repliqua t'elle car estant fortement persuadée, que vous ne pouvez bien choisir, qu'en choisissant un des deux que je vous nomme, j'ay deû vous parler comme j'ay fait : mais je ne dois pas vous en dire davantage, puis que je ne le pourrois sans nuire, ou à Bomilcar, ou au Prince de Phocée. Ainsi Madame, c'est à vous a examiner ce que le Roy, et le Prince Carimante vous ont dit, et à faire ce que vous trouverez je plus à propos. Si j'escoute ma raison, reprit-elle, je choisiray Bomilcar : et si je suy les purs mouvemens de mon coeur, je choisiray la Prince de Phocée : mais apres tout, adjousta-t'elle en soûpriant, comme je ne pense pas que ma raison soit assez forte, pour surmonter cette puissante inclination qui me porte à choisir le Prince de Phocée ; et que je ne croy pas non plus, que cette inclination, toute puissante qu'elle est, puisse vaincre ma raison, et me donner la hardiesse de la satisfaire ; je pense que si la Loy veut que je choisisse, que je desobeïray, au Roy, et au Prince mon Frere : et que sans choisir ny Bomilcar, ny le Prince de Phocée, ny Britomarte, ny Galathe, je choisiray en ne choisissant point, et je nommeray le premier homme de qualité que je verray au Temple : afin qu'irritant tout à la fois, et le Roy, et Carimante, et le Prince de Phocée, et Bomilcar, et Galathe, et Britomarte, ils m'accablent de reproches, et me facent mourir de douleur et de confusion, devant que de sortir du Temple. Cleonisbe prononça ces paroles avec une agitation d'esprit, qui donna une veritable douleur à Glacidie : elle demeura pourtant dans les termes où elle s'estoit resoluë de demeurer ; ainsi elle fit ce qu'elle pû pour calmer cét orage, qui s'eslevoit dans le coeur de Cleonisbe, sans pancher plus du costé de Bomilcar, que de celuy du Prince de Phocée ; ny sans favoriser aussi le Prince de Phocée contre Bomilcar. Elle se trouva pourtant bien embarassée : car apres que Cleonisbe eut encore bien agité la chose dans son esprit, et qu'elle eut esté quelque temps sans parler ; tout d'un coup se tournant vers Glacidie, s'en est fait, dit elle, je suis resoluë de vaincre tout à la fois, les deux plus violentes passions de toutes les passions : je veux dire, adjousta-t'elle en rougissant, la haine, et la passion qui luy est opposée. Mais pour le pouvoir faire, il faut du moins que vous sousteniez ma foiblesse par quelques loüanges : et que vous me disiez que je fais bien de choisir Bomilcar, et que je ferois mal de choisir le Prince de Phocée. Avec vostre permission Madame, reprit Glacidie, je ne vous donneray ny loüange ny blasme en cette rencontre : et je vous diray ce que je vous ay desja dit une autre fois, que vous ne pouvez mal choisir, entre le Prince de Phocée et Bomilcar : mais j'y adjousteray encore, que comme vous ne pouvez faire justice à l'un, sans faire injustice à l'autre, vous ne sçauriez trop examiner une chose aussi importante que celle. Puis que vous m'abandonnez à mon propre sens, reprit Cleonisbe, pour ne me tromper point, je veux prendre le Party le plus difficile, et par consequent le plus glorieux. De plus, je connois bien que je ne dois pas faire de fondement sur les conseils du Prince mon Frere : car puis que c'est sa passion qui le fait parler, tout ce qu'il me dit me doit estre suspect, et je dois plustost croire le Roy que luy. Joint que puis que mon coeur a eu la foiblesse de se laisser engager plus que je ne voulois, il faut pour le punir de l'injustice qu'il a de haïr Bomilcar, que je luy oste tout ce qu'il aime, et que je le soûmette à tout ce qu'il haït. Voila Glacidie, luy dit-elle, les sentimens où vous me laissez ; je ne sçay si ce seront ceux où vous me trouverez demain au matin : cependant apres m'avoir refuse vos conseils, ne me refusez du moins pas de prier les Dieux, qu'ils me donnent la force d'executer ce que je croy que j'ay resolu.

Histoire de Péranius et de Cléonisbe : décision de Cleonisbe


Apres cela, Glacidie dit cent choses tendres à Cleonisbe : en suite de quoy elle la laissa, s'en retourna chez elle : mais elle s'y en retourna avec beaucoup d'inquietude, de voir qu'elle se trouvoit dans la necessité de devoir infailliblement se voir obligée le jour suivant, de s'affliger avec le Prince de Phocée, de la mesme chose dont elle se devroit resjouïr avec Bomilcar : car elle connut bien que Cleonisbe avoit effectivement resolu de le choisir. Elle ne creût pourtant pas qu'il fust à propos d'en parler : et en effet elle n'en dit rien le lendemain au matin, ny à Bomilcar, ny au Prince de Phocée, qui furent tous deux chez elle, et qui s'y rencontrerent. Au contraire elle se tint si ferme, et elle composa son visage de telle sorte, que le dessein qu'ils avoient eu de tascher d'avoir quelque connoissance de leur Destin en la voyant, ne leur reüssit point : car comme ils avoient sçeu qu'elle avoit esté fort tard avec Cleonisbe, ils avoient esperé pouvoir tirer quelque lumiere de ce qu'ils vouloient sçavoir ; mais estant trompez en leurs esperances, ils furent chacun de leur costé, faire tout ce qu'ils creurent leur devoir servir. Bomilcar fut chez le Roy et le Prince de Phocée chez Carimante : pour Britomarte il avoit aveque luy un nombre fort grand de Gens de qualité, afin de le suivre au Temple. Galathe de son costé. ne songeoit pas moins â chercher les moyens de nuire à celuy qui seroi- choisi, s'il ne l'estoit pas, qu'à estre choisi luy mesme : de sorte que Carimante et Menodore, agissant aussi chacun selon leurs interests, on peut dire qu'ils estoient tous fort occupez. Cleonisbe estoit pourtant la plus à pleindre : et l'estat où elle se trouvoit estoit si pitoyable, qu'on ne peut se l'imaginer. Car enfin Madame, depuis qu'il fut permis d'entrer dans sa Chambre, jusques à l'heure qu'elle fut au Temple, on luy dit cent choses differentes, ou de la part du Roy ; ou de celle de Carimante ; ou de celle du Prince de Phocée ; ou de celle de ses trois Rivaux. Cependant au milieu de tout cela, il falut qu'elle se laissast habiller : et il falut mesme, pour ne faire rien contre la bien seance, qu'elle souffrist qu'on la parast suivant la coustume. Elle avoit pourtant un air si triste, qu'il estoit aisé de connoistre que son coeur souffroit estrangement : aussi le Prince de Phocée et Bomilcar, le sçeurent-ils bien remarquer. Car ayant accompagné le Prince Carimante, qui fut la voir un moment devant que d'aller au Temple, où le Roy la devoit conduire, ils s'aprocherent de Glacidie chacun à leur tour, et expliquerent cette tristesse selon leurs sentimens. Helas Glacidie, luy dit-le Prince de Phocée, que vois je dans les yeux de la Princesse, en voyant tant de melancolie ! et ne dois-je pas craindre, si je l'aime veritablement, d'estre le malheureux qu'elle a resolu de choisir, puis qu'elle y a tant de repugnance, plustost que de souhaiter un bien qui luy cause de chagrin ? D'autre part, Bomilcar raisonnant à sa mode ; et tirant un bon presage de cette foiblesse, dit à Glacidie, que n'ignorant pas que le Prince de Phocée estoit mieux avec Cleonisbe que luy, il luy advoüoit qu'il ne pouvoit s'empescher d'avoir de la joye, de voir quelque melancolie sur le visage de cette Princesse : parce que c'estoit une preuve que le choix qu'elle alloit faire, ne la satisfaisoit pas pleinement, et qu'ainsi il avoit lieu d'esperer, que puis que le Prince de Phocée ne seroit pas choisi, il le seroit. Mais Madame, il arriva encore une chose un moment apres, qui fit bien voir qu'on raisonne presques tousjours plus selon ce que l'on craint, ou selon ce qu'on desire, que selon la droite raison : car comme le Prince Carimante vint à sortir, et qu'il fut suivy de tous ceux qui estoient venus aveque luy, entre lesquels estoient le Prince de Phocée, et Bomilcar ; ce dernier remarqua que Cleonisbe avoit rougi, en regardant son Rival : et un instant apres le Prince de Phocée vit aussi qu'elle avoit changé de couleur, en rencontrant les yeux de Bomilcar. De sorte que l'un en concevant de la crainte, et l'autre de l'esperance, une mesme chose fit deux effets bien differens dans leur coeur. En effet Bomilcar creût qu'elle rougissoit en regardant le Prince de Phocée, parce qu'elle ne le chosiroit pas : et le Prince de Phocée creût qu'elle avoit rougi en regardant Bomilcar, parce que le devant choisir, un sentiment de modestie avoit causé cette rougeur. Ainsi sans sçavoir ny l'un ny l'autre la veritable cause de ce changement de couleur, ils en tiroient des conjectures mal fondées : car la Princesse a advoüé depuis à Glacidie, que lors qu'elle rougit en regardant Bomilcar, ce fut par un sentiment de haine, meslé de colere, de se voir contrainte de le choisir : et que lors qu'elle changea de couleur en voyant le Prince de Phocée, ce fut de la confusion qu'elle eut, de l'injustice qu'elle alloit faire à son amour, et de la violence qu'elle faisoit à son inclination. Cependant suivant la coustume, Carimante suivy de ces quatre Rivaux, et de tout ce qu'il y avoit d'hommes de qualité à la Cour, fut au Temple, où tous les Sarronides du Royaume estoient ce jour-là. Je ne m'amuseray point Madame, à vous despeindre ny cette foule de monde qui se trouva dans les ruës, et dans le Temple ; ny à vous parler de la magnificence de ces quatre Rivaux ; ny de la parure de Cleonisbe ; ny de celle de toutes les Dames qui la suivoient, car j'abuserois de vostre patience. Mais je vous diray seulement, que le Prince de Phocée, et Bomilcar, furent les deux dont les Habillemens furent les mieux entendus : et qu'entre ces deux, le Prince de Phocée eut l'advantage. Pour Cleonisbe, toute melancolique qu'elle estoit, elle parut pourtant admirablement belle : mais apres cette Princesse, Amathilde fut la plus parée, et elle l'emporta sur toutes les Belles, et sur toutes les jeunes : aussi le connoissoit elle si bien elle mesme, qu'elle dit en raillant à Glacidie, se souvenant de leur dispute, que pourveû qu'elle fust assurée d'estre seulement six ans, comme elle estoit ce jour-là, elle quitteroit volontiers sa part de la vie, et n'en demanderoit pas davantage. Mais enfin Madame, la Princesse estant achevée d'habiller, le Roy la vint prendre : et la faisant monter dans une espece de Char de Triomphe, où elle entra seule aveque luy, ils furent au Temple, où toutes les Dames les suivirent dans d'autres Chariots Comme il y a beaucoup d'ordre en ce Païs là, en ces sortes de Festes, dés que le Roy, et la Princesse Cleonisbe furent placez au milieu du Temple, sur un Thrône assez eslevé, toutes les Dames se rangerent sur des Eschaffauts, afin de voir mieux la Ceremonie : et à droit, et à gauche du Thrône, un peu en avant, estoient tous les Hommes de qualité, entre lesquels estoient les quatre Rivaux : car pour le Prince Carimante, il s'alla mettre sur un Eschaffaut aupres d'Onesicrite : se plaçant en façon que Cleonisbe le pûst voir, et qu'il pûst luy faire signe, en luy monstrant la Princesse qu'il aimoit, que son bonheur despendoit du choix qu'elle alloit faire aussi bien que le sien. Mais Madame, j'oubliois de vous dire, qu'à l'entrée du Temple, un noeud de Pierreries qui r'attachoit une Escharpe de Gaze que Cleonisbe avoit à l'entour de la gorge, s'estant détaché, Glacidie qui se trouva la plus proche d'elle, s'avança pour le luy remettre, pendant que le Roy escoutoit ce que luy disoit le premier des Sarronides, qui l'estoit venu recevoir à la Porte du Temple. De sorte que pendant qu'elle luy rendit ce petit service, Cleonisbe luy parlant bas ; il est encore temps de me conseiller ma chere Glacidie, luy dit elle, mais il ne le sera plus dans un quart d'heure : et si je ne me repens point de la resolution que j'ay prise, j'auray preferé ce que je haïs le plus, à tout ce que j'aime le mieux. Vous n'avez donc pas changé de dessein depuis hier (repliqua Glacidie, en parlant bas aussi bien qu'elle) non, respondit Cleonisbe en soûpirant, mais j'ay tant eu de peine à y demeurer, que je n'ose encore me vanter de m'estre vaincuë, puis que de l'heure que je parle, je me combats moy mesme, avec une force que je ne vous puis exprimer. Comme la Princesse disoit cela, ce noeud de Diamans estant r'attaché, et le Roy commençant de marcher, Glacidie ne luy respondit pas, et fut se mettre sur l'Eschaffaut de la Princesse Onesicrite, d'où elle pouvoit voir Cleonisbe, le Prince de Phocée, et Bomilcar : car ces deux Rivaux estoient du costé opposé au lieu où estoit Glacidie. Elle voyoit aussi Britomarte, et Galathe : mais comme ils estoient vis à vis des deux autres, elle ne leur voyoit pas le visage : joint que ne s'interessant que pour Bomilcar, et pour le Prince de Phocée, elle ne songeoit qu'à les observer, et ne se soucioit pas de ce que les autres pensoient. Mais enfin Madame, dés que le Roy, et la Princesse sa Fille, furent sur ce Thrône qui estoit au milieu du Temple, le premier des Sarronides, commença de lire la Loy qui vouloit que ce choix se fist, et qu'il se fist avec la liberté toute entiere, de la Personne qui choisissoit, pourveû qu'il n'y eust nulle disproportion de qualité en son choix. En suitte de quoy une Musique moitié Greque, et moitié Gauloise, fit retentir les Voûtes du Temple, pendant que tous les Sarronides prioient les Dieux d'inspirer la Princesse, et de faire que son choix fust heureux pour elle, et heureux pour l'Estat. Mais Madame, durant que ces Prieres se faisoient, que d'agitations differentes, dans le coeur de Cleonisbe, aussi bien que dans celuy de ces quatre pretendans, et dans l'esprit de Carimante, de Menodore, et mesme de Glacidie. Mais entre les autres, que ne sentirent point le Prince de Phocée, et Bomilcar ? pour moy qui devinois une partie de leurs sentimens en les voyant seulement, ils me faisoient pitié : car tantost ils regardoient la Princesse d'une maniere à luy demander grace : tantost ils se regardoient malgré qu'ils en eussent, avec quelques marques de fureur dans les yeux : et tantost ils regardoient Glacidie avec une melancolie extréme. Cependant Cleonisbe souffroit encore plus qu'eux : car se voyant sur le point de prononcer son Arrest, et de se condamner elle mesme, à passer toute sa vie avec un homme qu'elle ne pouvoit s'empescher de haïr ; et à se separer pour tousjours d'un Prince qu'elle ne pouvoit t'empescher d'aimer ; elle sentit ce qu'elle n'a jamais pû representer à Glacidie, quoy qu'elle ait employé pour cela les paroles les plus significatives, les expressions les plus fortes. D'abord sa raison voulut agir avec son coeur, comme avec un Rebelle qu'elle avoit dompté : mais ce Rebelle ayant rompu les chaisnes que sa raison luy avoit données, cette Guerre qu'elle croyoit finie recommença, et recommença avec plus de violence qu'auparavant. De sorte que pendant qu'on prioit les Dieux qu'ils l'inspirassent, elle se vit dans une agitation si grande, qu'elle ne sçavoit que leur demander. Elle n'avoit pas plustost formé la pensée de les prier qu'ils l'affermissent dans la resolution de choisir Bomilcar, qu'elle sentoit qu'elle ne sçavoit plus si elle le devoit choisir. Cependant elle n'avoit pas la force de les prier qu'ils luy donnassent la hardiesse de luy preferer le Prince de Phocée : et par une foiblesse qu'elle a racontée elle mesme à Glacidie, elle fut quelque temps sans pouvoir se resoudre à les prier qu'ils l'inspirassent selon leur volonté : luy semblant que c'estoit renoncer à sa propre liberté, que de les prier ainsi. Mais à la fin, sa pieté estant la plus forte, elle contraignit son coeur à vouloir s'abandonner à leur conduite : et les pria ardamment de vouloir la faire choisir, comme il estoit à propos qu'elle le fist pour sa gloire, plustost que pour sa satisfaction : mais plus elle pria, moins elle sentit de quietude en son ame, et moins elle fut resoluë qui elle devoit choisir. Au contraire, l'aversion naturelle qu'elle avoit pour Bomilcar, et la tendresse qu'elle avoit pour le Prince de Phocée, reprenant de nouvelles forces pour la tourmenter, il se fit un nouveau combat dans son esprit. De plus, toutes les menaces de Guerre Civile, et de Guerre Estrangere, que le Roy, et Carimante, luy avoient faites en luy parlant, ne remplissant son imagination que d'evenemens funestes, faisoient encore un bouleversement terrible dans son coeur. D'ailleurs, la crainte d'irriter le Roy, et celle de porter Carimante à prendre quelque resolution violente, la troubloient encore : mais la veuë du Prince de Phocée, estoit ce qui la touchoit le plus. En effet Madame, il y eut des instans, où il parut une douleur si sensible sur le visage de ce Prince, qu'estant aisé à Cleonisbe de conclurre, qu'il y avoit autant d'amour dans son coeur, que de melancolie dans ses yeux, elle sentit redoubler son irresolution, et son desespoir. De sorte que lors que la Musique eut cessé, et que le premier des Sarronides eut fait un beau discours, sur l'importance du choix que Cleonisbe alloit faire, elle ne sçavoit encore ce qu'elle vouloit, ou ce qu'elle ne vouloit pas. Cependant suivant la coustume, le Roy donna une Bague d'un prix tres considerable à la Princesse sa Fille, qui apres l'avoir reçeuë de sa main, descendit du Thrône, et fut la mettre entre les mains du premier des Sarronides, qui apres l'avoir reçeuë d'elle, prit la parole avec autant d'authorité, que si elle n'eust pas esté Fille du Roy dont il estoit Sujet : apres avoir reçeu la Bague que je tiens, luy dit-il, c'est à vous Madame, à me nommer celuy que vous jugez digne de vostre choix, afin que je la luy donne : mais auparavant, souvenez vous encore une fois, que ce choix doit estre libre ; doit estre raisonnable ; et doit estre digne de vous. Pour cét effet, ne consultez que vostre propre raison, et faites en forte que la crainte n'y ait point de part, et que nul respect humain ne vous face enfraindre la Loy, qui veut que vous choisissiez equitablement. Dittes moy donc s'il vous plaist Madame, qui vous jugez digne de vostre choix : à ces mots suivant la coustume, la Princesse voulut prononcer le nom de celuy qu'elle croyoit vouloir choisir, et elle voulut effectivement dire Bomilcar. Mais sa langue n'ayant seulement pû prononcer la premiere silable de ce nom, quelque violence qu'elle se fist ; au lieu de respondre, elle se teût : et pâlissant tout d'un coup, et rougissant un moment apres, elle sentit un trouble si grand dans son ame, que l'agitation de l'esprit agissant sur le corps, elle ne sçavoit presques plus ce qu'elle voyoit, ny où elle estoit. De sorte que ne pouvant plus estre maistresse d'elle mesme, ny calmer un si grand orage en si peu de temps, elle porta la main sur ses yeux, et feignant de se trouver mal, elle agit comme une personne qui se sentoit foible, et qui n'estoit pas en estat d'achever la Ceremonie. Si bien que le premier des Sarronides, qui a infiniment de l'esprit, ayant connu qu'assurément cét accident estoit causé par l'irresolution de son ame, fut le premier à dire qu'il faloit remettre la chose à une autre fois : ainsi Cleonisbe acceptant cét expedient, l'en conjura instamment. Vous pouvez aisément Madame, vous imaginer quelle rumeur cela fit dans le Temple, et quel estonnement cela causa dans l'esprit de ces quatre Rivaux. Comme le Prince Carimante vit l'estat où en estoit le chose, il descendit de l'Eschaffaut où il estoit, et allant droit à Cleonisbe, il s'aprocha d'elle, et luy parlant bas ; eh de grace, luy dit il, ne differez pas vostre bonheur, et le mien : et songez qu'un mot est bien tost prononcé. Il le seroit peut estre trop tost pour vous aujourd'huy, repliqua-t'elle en soûpirant, c'est pourquoy il vaut mieux remettre la chose à une autre fois. Cependant ces quatre Rivaux ne sçavoient ce qu'ils devoient penser : Bomilcar concluoit pourtant en luy mesme, qu'il devoit estre affligé de ce que la Princesse n'avoit pû choisir : et le Prince de Phocée eut quelque consolation, de penser que puis que Cleonisbe n'avoit pas prononcé le nom de Bomilcar, c'estoit un signe presque certain qu'elle ne l'aimoit pas : car il n'ignoroit point que le Roy vouloit qu'elle le choisist. Pour Britomarte, et pour Galathe, comme ils esperoient plus par les Brigues qu'ils faisoient, que par nulle autre raison, ils ne furent pas si fâchez que Bomilcar, de ce que le choix de Cleonisbe estoit differé. Mais durant qu'ils raisonnoient chacun en leur particulier, cette Princesse continuant d'agir comme une personne qui se trouvoit mal, fut remenée au Palais, où elle eut une telle confusion de ne s'estre pû vaincre elle mesme, qu'apres avoir feint d'estre malade, elle le devint effectivement. De vous dire Madame, tout ce que die cette Princesse lors qu'elle se vit seule avec Glacidie, il na seroit pas aisé ; et bien cruelle personne que vous estes, luy dit cette Prince affligée, ne vous avois-je pas bien dit, que j'avois besoin que vostre raison soutinst la mienne ? Vous voyez, poursuivit-elle, de quelle confusion je me voy couverte : j'ay veulu nommer Bomilcar, mais mon coeur se rebellant contre moy, a empesché ma bouche de prononcer ce nom ; et je me suis veuë en estat que si je ne me fusse imposé silence, j'eusse nommé son Rival au lieu de le nommer. Mais de grace Glacidie, faites moy tant de honte de ma foiblesse, que je m'en puisse repentir : car je vous advouë qu'elle est si grande, que malgré la confusion que j'en ay, j'ay quelque espece de joye de ce que je suis encore libre, et de ce que je n'ay pas nomme Bomilcar, puis qu'il est vray que si je m'estois vaincue moy mesme, cette victoire m'auroit desja plus cousté de larmes ; que ma deffaite ne me couste de soupirs. Cependant je ne laisse pas de vous prier de me blasmer d'estre si peu Maistresse de mon coeur : si j'avois à prendre la liberté de vous blasmer de quelque chose, reprit-elle, ce seroit Madame, du commandement que vous me faites, de condamner quelqu'une de vos actions. Car enfin je trouve juste que vous choisissiez le Prince de Phocée : je trouve juste que vous choisissiez Bomilcar ; et je trouve juste encore que vous ne puissiez presques vous resoudre à choisir ny l'un, ny l'autre. Ainsi trouvant de la raison à tout ce que vous faites, je ne puis vous condamner : et tout ce que je puis, est de pleindre celle qui ne peut choisir, aussi bien que ceux qui ne sont pas choisis. Cependant comme je l'ay desja dit, cette Princesse ne fut pas si tost en estat de recommencer la Ceremonie, car il luy prit une fiévre lente qui luy dura plus de douze jours, pendant lesquels elle ne voulut voir ny le Prince de Phocée, ny Bomilcar, ny Britomarte, ny Galathe. Mais comme elle ne pouvoit pas empescher que Carimante ne la vist, le Prince de Phocée eut cét avantage d'avoir un puissant protecteur aupres d'elle : Bomilcar se nuisit pourtant plus à luy mesme, que Carimante ne servit au Prince de Phocée : car comme en effet il avoit lieu de croire qu'on luy feroit injustice s'il n'estoit pas choisi, il se pleignit non seulement de la Princesse, mais encore du Roy : s'imaginant que ce Prince ne l'avoit pas protegé assez hautement aupres de Cleonisbe. De sorte que comme Galathe craignoit encore plus Bomilcar, que le Prince de Phocée ; il fit si bien que la Princesse sçeut les pleintes que Bomilcar faisoit d'elle, et que le Roy sçeut aussi celles qu'il faisoit de luy. Pour Britomarte il agissoit d'une autre maniere, car il disoit tout haut que si on ne luy rendoit justice, il s'uniroit avec tous ses Amis, à ceux de ses Rivaux qui ne seroient pas plus heureux que luy, pour troubler la felicité de celuy qui le seroit. Si bi ? qu'il n'y avoit que le Prince de Phocée qui ne se pleignoit pas ouvertement, quoy qu'il fust pour le moins aussi affligé que les autres. Mais quand il estoit seul avec Glacidie, que ne luy disoit il point ? pour tascher de sçavoir precisément quels avoient esté les sentimens de Cleonisbe, le jour de cette Ceremonie, qui avoit eu au commencement toutes les apparences d'une Feste de resjouïssance, et dont la fin avoit esté si melancolique. Il sembla mesme qu'elle devoit estre universellement triste, car il arriva cent accidens extraordinaires : et entre les autres choses fâcheuses dont on parla alors, ce fut que la Belle, et jeune Amathilde tomba malade ce jour-la : mais d'une maladie si terrible, et si estrange, que les Medecins qui la virent, assurerent que quand elle en eschaperoit, sa beauté n'en eschaperoit pas. On se garda pourtant bien de luy dire d'abord le danger où elle estoit exposée : au contraire connoissant son humeur, on l'assura qu'elle recouvreroit sa beauté, en recouvrant la santé, dont elle disoit hardiment qu'elle n'avoit que faire si elle devoit demeurer laide come elle estoit. Cependant la violence de Bomilcar ayant desplû au Roy, le Prince Carimante profita de cette occasion : de sorte que l'allant trouver un matin sans en rien dire à Cleonisbe, il le suplia de luy donner Audiance : et en effet ce Prince l'escoutant paisiblement, il se mit à luy representer avec tant de hardiesse, et tant d'eloquence tout ensemble, qu'il ne devoit pas songer à souffrir que Cleonisbe espousast un homme qui avoit l'audace de pretendre à cét honneur comme à un bien qu'on luy devoit, qu'en effet le Roy tomba d'accord que Bomilcar avoit tort. En suitte de quoy poussant la chose plus loin, il luy fit voir qu'il y avoit beaucoup d'inconveniens à craindre, si Cleonisbe choisissoit, ou Britomarte ou Galathe, et qu'il y en avoit beaucoup moins si elle preferoit le Prince de Phocée à touts les autres. D'abord Carimante trouva assez de resistance dans l'esprit du Roy : ce n'est pas qu'il n'estimast, et qu'il n'aimast extrémement le Prince de Phocée : mais comme il estoit arrivé en son Païs comme un Prince exilé, cela avoit quelque chose qui choquoit son imagination. Toutesfois comme Carimante ne se rebuta pas, il en vint au point d'obliger le Roy à luy dire qu'il y penseroit : de sorte qu'allant porter cette agreable nouvelle au Prince de Phocée, il luy donna une joye extréme, et obtint de luy une confirmation de la promesse qu'il luy avoit faite, d'obliger Onesicrite à recevoir favorablement l'honneur qu'il luy vouloit faire. Enfin Madame, le Prince Carimante, et le Prince de Phocée estant joints, rien ne leur put resiter : et ils se trouverent plus forts que Bomilcar, Britomarte, et Galathe ensemble. Je ne m'amuseray point à vous dire comment cette importante negociation se fit : mais je vous diray seulement que durant que cette fiévre lente qu'avoit la Princesse, estoit le pretexte qui faisoit qu'elle ne vouloit voir personne, Carimante luy mena le Prince de Phocée, et la força de luy advoüer, qu'elle ne seroit pas marrie que le Roy luy permist mist de rendre justice à son merite. De vous dire Madame, quelle fut sa joye, il ne seroit pas aisé : elle fut pourtant encore plus grande lors qu'il sçeut que Carimante avoit si bien agi aupres du Roy, qu'il consentoit qu'il fust heureux, et qu'il vouloit bien aussi que le Prince son Fils espousast Onesicrite. Cependant ces choses se passerent si secrettement, qu'il ne s'en espandit aucun bruit dans la Cour : car comme les entre-veuës du Roy, du Prince de Phocée, de Cleonisbe, et de Carimante, se firent toujours avec beaucoup de precaution, on n'en sçeut rien alors. De plus, Aristonice escrivant presques tous les jours à Onesicrite, pour l'exhorter à preferer le bien public, à sa satisfaction particuliere, elle se resolut en effet de sacrifier sa passion à sa Patrie, et elle le promit si affirmativement â cete illustre Vierge de Diane, qu'il n'y eut plus lieu de douter qu'elle ne se fust surmontée. De sorte que le Prince de Phocée, qui estoit adverty par Aristonice de ce qu'elle avançoit sur son esprit, luy proposa de rompre avec Menodore, puis que Sfurius ne vouloit plus qu'il l'espousast, et qu'il la pria en suitte de recevoir favorablement l'affection du Prince Carimante, elle luy dit qu'elle luy obeïroit. Il est vray qu'elle le luy dit en soûpirant : mais ce fut pourtant d'une maniere à faire voir qu'elle vouloit tenir ce qu'elle promettoit : et en effet dés ce jour là, elle pria Menodore de se détacher de l'affection qu'il avoit pour elle : luy disant toutes le raisons qui la portoient à luy faire cette priere, Mais quoy qu'elle luy parlast avec toute la douceur imaginable, il eut tant de chagrin, et tant de colere, qu'il ne put dissimuler son ressentiment. Il l'accusa d'inconstance, et d'ambition, et menaça si hautement, et le Prince Carimante, et le Prince de Phocée qu'Onesicrite toute douce qu'elle est, se mit en colere de voir qu'il perdoit le respect qu'il luy devoit. De sorte que renfermant dans son coeur toute la tendresse qu'elle avoit pour Menodore, elle luy deffendit absolument de luy parler jamais : si bien que cét Amant irrité, commençant de luy obeïr en la quittant, il fut trouver Galathe, pour luy dire toute sa douleur, comme Galathe luy disoit toute la sienne. Cependant comme la Princesse Cleonisbe commença de se mieux porter, le Roy et le Prince Carimante resolurent, que pour empescher autant qu'ils pourroient qu'il n'arrivast quelque mouvement fâcheux dans l'Estat, il faloit que Cleonisbe se resolust de mesnager l'esprit de ces trois malheureux Amans, qui ne devoient point estre choisis, et de leur dire nettement ses intentions, devant le jour de la Ceremonie, afin qu'ils n'en fussent pas surpris, et que mesme ils ne s'y trouvassent point. Cette Princesse eut quelque peine à s'y resoudre : mais le Roy le luy ayant commandé absolument, elle se détermina à luy obeïr, et luy obeïr en effet : car comme la fiévre l'eust quittée, et qu'il fut permis de la voir, ces trois Amans infortunez ne manquerent pas d'aller luy tesmoigner la joye qu'ils avoient de sa santé : de sorte que se servant de cette occasion, elle leur annonça leur malheur, les uns apres les autres. Mais quoy qu'elle employast tout son esprit, à faire qu'ils ne reçeussent pas aigrement ce qu'el- leur disoit, elle n'en pût venir à bout. Pour Britomarte, comme il est fier, et superbe, il luy parla hautement apres qu'elle l'eust prié de ne pretendre poinst d'estre choisi, parce que diverses raisons faisoient, qu'elle ne pouvoit rendre justice à sa condition, et à sa vertu. Car comme elle luy disoit pour adoucir la chose, que ce n'estoit pas qu'elle ne l'estimast beaucoup, il l'arresta en l'interrompant, et prenant la parole : puis que cela est Madame, luy dit-il, ç'en est assez pour authoriser tout ce que je veux entreprendre : car enfin puis que vous ne me jugez pas indigne de vous, j'ay à vous dire que je ne croiray rien faire contre le respect que je vous dois ; lors que je feray tout ce que je pourray, pour posseder un honneur dont vous advoüez que je pourrois jouïr sans injustice : ainsi Madame, je chercheray les voyes d'empescher s'il est possible, que vous ne puissiez mal choisir. Voila donc Madame, comment Britomarte reçeut son Arrest : pour Galathe, comme il est plus dissimulé, il feignit de recevoir avec un profond respect, ce que Cleonisbe luy dit : et se contentant de luy donner mille marques d'amour, sans luy en donner une de colere, il luy dit seulement qu'il feroit tout ce qu'il pourroit pour luy obeïr, mais qu'il craignoit bien de ne le pouvoir pas. Cependant Bomilcar estant revenu chez Cleonisbe, qui avoit l'esprit fort irrité contre luy, des pleintes qu'il avoit faites d'elle, et de la maniere dont il avoit parlé du Roy, ne pût se resoudre de luy annoncer son malheur, avec des paroles qui eussent quelque chose capable de l'amoindrir : au contraire elle luy parla si fierement, toute douce qu'elle est, qu'il pensa perdre patience. Quoy Madame (luy dit-il, apres qu'elle luy eut deffendu absolument, de pretendre d'estre choisi) vous pouvez vous souvenir de la violente et constante passion que j'ay pour vous, et me traitter comme vous faites ? il est vray, poursuivit-il, que je me suis pleint, et de vous, et du Roy : mais Madame, le moyen de ne se pleindre pas en voyant l'injustice qu'on me fait ; et ne faut-il pas advoüer que ma passion n'auroit pas esté digne de vous, si mon ressentiment avoit esté moins violent, et que ma colere eust esté plus sage : car enfin que n'ay-je point fait pour vous meriter, et que ne m'a point dit le Roy pour me donner une esperance raisonnable d'estre preferé à tous mes Rivaux ? De plus Madame, adjousta-t'il, pensez vous qu'il soit aisé de souffrir qu'un Prince exilé m'oste un bien que je pensois avoir aquis par mille services, et que parce qu'il a esté batu de la Tempeste ; et qu'il la trouvé un Asile aupres de vous, il faille que ce soit moy qui face naufrage : pensez y Madame, pensez-y ; et ne me reduisez pas au desespoir. Cleonisbe connoissant alors qu'elle avoit tort d'irriter un homme qui en effet avoit sujet de se pleindre, quoy qu'il eust eu tort luy mesme de s'estre emporté à se pleindre avec tant de violence apres la Ceremonie où il n'avoit pas esté choisi, elle se resolut pour esviter le malheur qui pourroit arriver, de tascher de luy persuader de se resoudre à estre malheureux. Pour vous tesmoigner, luy dit-elle, que vous ne douez point accuser le Prince de Phocée, de ce que vous n'estes pas dans mon esprit comme vous y voudriez estre, je veux bien vous ouvrir mon coeur et vous advoüer toute ma foiblesse, et toute mon injustice. Je vous diray donc, que comme je ne suis pas tout à fait stupide, je connois admirablement tout ce que vous valez : je sçay que vostre naissance est tres grande, et que si vos predecesseurs ont donné d'illustres Citoyens à Carthage, ils ont aussi donné des Rois à la Numidie. Je sçay de plus que vous avez beaucoup d'esprit ; beaucoup de coeur ; et beaucoup de generosité : et je sçay mesme que je vous ay de l'obligation, puis que vous m'avez rendu mille services. Mais je sçay aussi en mesme temps, qu'il y a tousjours eu dans mon coeur, je ne sçay quoy que je ne sçaurois exprimer, qui a fait que je n'ay jamais pû me resoudre à souffrir agreablement que vous m'aimassiez. Cependant malgré cette antipathie naturelle, que j'ay combatuë inutilement depuis, j'avois resolu de vous choisir, et je vous eusse nommé le jour de la Ceremonie, si mon coeur eust voulu obeïr à ma raison, et si ma bouche eust voulu prononcer Bomilcar. Quelque douleur qu'il y ait, repliqua-t'il en soûpirant, à aprendre qu'on est haï de vous je ne laisse pas de vous estre en quelque façon obligé, de me dire plustost que vous ne m'avez pas choisi, parce que vous m'avez haï, que de m'advoüer que vous ne l'avez pas fait, parce que vous aimez mieux le Prince de Phocée que moy : et plust aux Deux Madame, (s'escria t'il en levant les yeux au Ciel) que vous me haïssiez la moitié plus que vous ne faites, pourveu que vous l'aimassiez la moitié moins : car enfin Madame, je sçay bien que s'il n'estoit pas plus heureux que moy, je ne serois pas aussi malheureux que je le suis. Cependant, adjousta-t'il, pais que tout haï que j'estois, vous me vouliez bien choisir, pourquoy ne le voulez vous plus ; je ne le veux plus, dit-elle, parce que je trouve que j'avois tort de le vouloir : et que j'aurois mal reconnu l'affection que vous avez pour moy, de vous attacher inseparablement à la fortune d'une personne qui ne vous eust jamais aimé. Ainsi sans accuser ny le Roy ny le Prince de Phocée de mon injustice ; ny sans m'en accuser moy mesme, attribuez la à une puissance souveraine, à la quelle rien ne sçauroit resister, et qui fait que je ne suis pas maistresse de mon propre destin. Vous avez une Amie, adjousta-t'elle, qui vous peut tesmoigner que je ne ments pas : et qui vous peut assurer que j'ay fait tout ce que j'ay pu pour vous contre moy mesme. Quoy Madame, reprit Bomilcar, Glacidie sçait que vous m'avez tousjours haï ? je le luy ay caché long temps, reprit-elle, mais j'advouë que je luy ay enfin advoüé que je ne vous pouvois aimer, et que je luy en ay demandé pardon, afin qu'elle ne m'en haïst pas. Apres cela Madame, luy dit-il, je n'ay plus rien à dire : si ce n'est que comme vous n'avez pu cesser de me hair, il me pourra aussi estre permis de ne pouvoir cesser de vous aimer. Bomilcar ayant parlé ainsi se leva, et s'en alla si affligé, et si en colere, qu'on ne pouvoit pas l'estre davantage. Un moment apres qu'il fut party, le Prince de Phocée arriva, si bien que la trouvant seule, il se mit à l'entretenir de sa passion avec un plaisir extréme : car comme elle estoit alors approuvée parle Roy, et par Carimante, elle estoit agreablement soufferte par Cleonisbe. De sorte que passant insensiblement d'une chose à une autre, cette Princesse luy fit connoistre sans y penser, que Glacidie avoit sçeu les sentimens avantageux qu'elle avoit pour luy, en luy racontant quelque conversation qu'elle avoit euë avec elle touchant Bomilcar. Ainsi il se trouva que ce jour-là, les deux Amis de Glacidie furent luy faire des pleintes bien differentes : car Bomilcar se pleignit estrangement à elle, de ce qu'elle ne luy avoit pas dit que la Princesse le haïssoit : et le Prince de Phocée murmura fort, de ce qu'elle luy avoit caché que Cleonisbe ne le haïssoit pas. Mais cette sage Fille leur fit si bien connoistre qu'elle ne l'avoit pas deû faire, qu'ils continuerent de l'admirer, et qu'ils cesserent de s'en pleindre. Car enfin, desoit-elle à Bomilcar, tout haï que vous estiez, il s'en falut peu que vous ne fussiez heureux ; et tout aimé que vous estes, disoit-elle au Prince de Phocée, il s'en est peu falu que vous n'ayez esté malheureux : ainsi ne voulant ny vous nuire, ny vous servir, je n'ay pas deû vous dire des choses que vous n'eussiez pu sçavoir, sans en tirer de l'advantage l'un sur l'autre ; qui est ce que je ne voulois, et ce que je ne devois pas faire. Mais enfin Madame, pour ne m'arrester pas davantage sur des choses de peu de consequence, il fut resolu que le premier jour que la Princesse seroit en estat de sortir, la Ceremonie s'acheveroit : ce qu'il y avoit de facheux est qu'elle ne se pouvoit faire en particulier, parce que la Loy vouloit que le Temple fust ouvert ce jour là à tout ce qui se trouveroit de Gens de qualité dans le Royaume, soit qu'ils fussent Estrangers ou non : ainsi on craignoit estrangement qu'il n'arrivast quelque tumulte. On y donna pourtant tout l'ordre qu'on y pût donner : car outre qu'on aprehendoit ceux qui pretendoient à Cleonisbe, on craignoit encore le desespoir de Menodore. Toutefois comme on sçavoit bien que la coustume estoit que les Nopces de celle qui choisissoit ne se faisoient que quinze jours apres cette premiere Ceremonie, on espera qu'elle se pourroit passer sans desordre ; et que s'il y avoit quel qu'un de ces Amans qui eust dessein d'entreprendre quelque chose, ce seroit durant cet intervale. Mais on pensa se tromper : car l'humeur imperieuse de Britomarte, le portant à prevenir la honte qu'il avoit de n'estre pas choisi, fit qu'il se resolut de tascher de descouvrir couvrir qui estoit celuy que la Princesse Cleonisbe avoir dessein de choisir, afin de le voir l'Espée à la main. Main comme il ne fut pas bien informé, et que parce que selon la prudence ordinaire, elle devoit plustost choisir Bomilcar, que ses deux autres Rivaux, il creût que c'estoit luy qui l'empeschoit d'estre heureux : si bien que sans differer davantage, il fut chercher occasion de le rencontrer, et il le rencontra en effet. Mais Madame, ce qu'il y eut d'estrange, fut que dans le mesme temps qu'il aborda Bomilcar, pour luy dire qu'il se vouloit battre contre luy, Bomilcar premeditoit de se battre contre le Prince de Phocée. Il est vray que comme il vouloit pouvoir estre à la Ceremonie, parce qu'il luy demeuroit encore une raison d'esperer, il cachoit son dessein : et Glacidie toute clair voyante qu'elle est, n'en soubçonna rien. Britomarte de son costé, voulut aussi mesnager encore un reste d'espoir qu'il avoit dans le coeur, et ne precipiter pas son combat : de sorte qu'apres qu'il eut trouvé Bomilcar en lieu où il luy pouvoit parler sans estre entendu que de luy : comme vous n'ignorez pas sans doute, luy dit-il, quelles sont les justes pretentions que j'ay pour la Princesse, je n'ignore pas aussi celles que vous y avez : mais comme à mon advis nous ne sçavons pas si bien, ny vous, ny moy, lequel de nous deux sera choisi, je viens vous proposer une chose que l'honneur ne vous permet pas de me refuser. Si la chose est comme vous me le dites, respondit Bomilcar, vous estes assuré que je ne vous refuseray pas : promettez moy donc, repliqua Britomarte : que si la Princesse vous choisit, vous vous battrez contre moy dés le lendemain : et je vous promettray que si je le suis, je me battray contre vous dés le mesme jour si vous le voulez. Je vous le promets, reprit Bomilcar, mais Britomarte, adjousta-t'il, en vous le promettant je ne vous promets rien, car ny vous ny moy ne serois pas choisis : eh plust aux Dieux que vous fussiez dans la necessité de me voir l' Espée à la main, Bomilcar dit cela d'un air, qui persuada effectivement à Britomarte, qu'il croyoit ce qu'il disoit : de sorte que ce fier Gaulois, apres luy avoir fait promettre de se battre contre luy, en cas qu'il deust estre heureux, se resolut pour ne manquer point à se pouvoir vanger de celuy qui le seroit, d'aller dire la mesme chose, et à Galathe, et au Prince de Phocée : ainsi il apella trois de ses Rivaux en un jour, quoy qu'il ne se deust battre que contre un seul.

Histoire de Péranius et de Cléonisbe : décision finale de Cleonisbe et manoeuvres des rivaux


Mais enfin Madame, le jour de la Ceremonie estant venu, Cleonisbe n'eut plus l'irresolution qu'elle avoit euë l'autre fois : et son inclination estant authorisée de la volonté du Roy, et de celle de Carimante, elle prononça hautement le nom du Prince de Phocée, lors que le premier des Sarronides luy demanda qui elle jugeoit digne de son choix. De sorte que ce sage Sarronide, l'ayant fait aprocher, et luy ayant donné la Bague qu'il avoit reçeuë de Cleonisbe, ce Prince la luy rendit respectueusement suivant l'usage : et luy fit un compliment digne de son esprit, et de son amour : en suitte de quoy, le Roy ayant aprouvé le choix de Cleonisbe, on entendit mille cris d'allegresse, qui firent retentir les Voutes du Temple. Mais enfin la Musique ayant fait cesser tous ces cris de joye tumultueux, on remercia les Dieux d'un si heureux choix : cependant Bomilcar, Galathe, et Britomarte, se retirerent sans prendre part à l'allegresse publique, emportant chacun dans son coeur le dessein qu'il avoit. Pour le Prince de Phocée, il eut une si grande joye de son bonheur, qu'il contoit pour rien le combat qu'il sçavoit qu'il estoit obligé de faire contre Britomarte : et il parut si gay tout ce jour là, qu'on ne pouvoit pas l'estre plus. Cependant Glacidie pour demeurer dans les bornes qu'elle s'estoit prescrites, s'affligea avec Bomilcar, et se resjouït avec le Prince de Phocée : mais ce ne fut pas comme ceux qui desguisent leurs sentimens, selon ceux à qui ils parlent, car elle eut effectivement de la joye, et de la douleur. Et pour porter la sincerité et la generosité aussi loin qu'elle peut aller, elle advoüa à Bomilcar, que quoy qu'elle fust tres marrie de le voir affligé, elle ne pouvoit pourtant s'empescher d'estre bien aise que le Prince de Phocée fust heureux : et elle dit aussi au Prince de Phocée, qu'encore qu'elle fust tres satisfaite de son bonheur, elle ne laissoit pas d'estre fort touchée de voir Bomilcar miserable : ainsi elle sçeut si bien partager son coeur entre ces deux Amis, qu'elle ne leur fit aucune injustice. Comme l'honneur et l'amour ne sont pas incompatibles dans un coeur, le Prince de Phocée ne voulut pas attendre que Britomarte l'envoyast sommer de sa promesse, car il luy envoya un Billet dés le soir, pour luy dire qu'il estoit prest de luy tenir sa parole : et en effet dés le lendemain au matin ils se battirent, et le Prince de phocée desarma Britomarte, quoy que ce soit un des plus forts, et un des plus vaillans hommes du monde. Mais comme il revenoit de se battre, il rencontra Bomilcar dans une grande Place solitaire qui ayant sçeu la chose, s'aprocha de luy, et prenant la parole ; comme je ne veux pas, luy dit-il, vous contraindre de me satisfaire, comme vous avez satisfait Britomarte, que vous ne vous soyez, deslassé de la peine que vous devez avoir euë à vaincre un si redoutable ennemy, je ne veux point vous obliger presentement à mettre l'Espée à la main : mais comme vous estes brave, je m'imagine que vous vous serez assez reposé, pour me donner cette satisfaction demain à l'heure où je vous parle. Le Prince de Phocée voyant alors un jour de faire esclater cette haine secrette qu'il avoit pour Bomilcar, sans offencer ny Cleonisbe, ny Glacidie, puis que c'estoit luy qui l'attaquoit le premier ; luy respondit avec une fierté qui faisoit assez voir qu'il ne l'aimoit pas. Pour vous tesmoigner, luy dit-il, que ma victoire ne m'a pas mis en estat d'avoir besoin de me reposer pour vous vaincre, nous ne differerons pas davantage à vuider tous les differens que nous avons ensemble. En disant cela, le Prince de Phocée mit l'Espée à la main, et Bomilcar aussi : car comme ils n'avoient chacun qu'un Escuyer, et qu'ils estoient en un lieu où il n'y avoit personne, il leur fut aisé de satisfaire, et leur haine, et leur amour. Et certes Madame, ils commencerent de se battre avec tant de fureur, que si les Dieux n'eussent permis qu'Hipomene et moy fussions arrivez pour les separer, je pense que ce combat eust esté funeste à tous les deux. Car enfin depuis le lieu où nous commençasmes de les voir, jusques à ce que nous fussions à eux, qui ne prenoient pas garde à nous, je vy qu'ils ne se mesnageoient point, et qu'ils combatoient comme des Gens qui avoient plus d'une passion dans l'ame, et qui vouloient vaincre ou mourir. En effet, quoy que nous pussions faire, ils estoient desja blessez lors que nous fusmes où ils estoient : il est vray que le Prince de Phocée l'estoit moins que Bomilcar, car il n'avoit qu'une legere blessure à la main gauche, et Bomilcar l'estoit assez considerablement au costé droit. Cependant la surprise d'Hipomene et de moy, fut la plus grande du monde : car lors que nous les rencontrasmes, nous cherchions le Prince de Phocée, parce qu'on nous avoit dit que Britomarte l'avoit fait apeller : ainsi vous pouvez penser que nous fusmes bien estonnez de le voir aux mains avec Bomilcar. Vous pouvez encore juger Madame, que ces deux combats firent un grand bruit dans la Cour, et qu'ils couvrirent le Prince de Phocée de beaucoup de gloire. Il est vray qu'il arriva divers accidens ce jour-là, qui firent que toutes les conversations ne furent que de choses funestes : car enfin Madame, il faut que vous sçachiez que Britomarte qui a l'ame fiere, eut une telle douleur de perdre sa Maistresse, et d'avoir esté vaincu par son Rival, qu'il se voulut tuer de la mesme Espée que son ennemy luy avoit renduë : et si ses Amis ne l'eussent gardé soigneusement, dans les premiers transports de sa fureur, il n'auroit pas survescu deux heures à sa deffaite. D'autre part on sçeut qu'il y avoit eu à Marseille un Vieillard qui ayant passé pour sage toute sa vie, avoit voulu se precipiter, afin de se delivrer du chagrin qu'il avoit de ce qu'il ne luy estoit pas permis d'esperer de mourir aux lieux où il avoit pris naissance, et on sçeut encore qu'Amathilde se portant beaucoup mieux, s'estoit fait donner un Miroir : de sorte que se trouvant en estat de connoistre sans qu'on le luy dist, qu'elle ne redeviendroit jamais belle, elle en avoit eu un desespoir si grand, que feignant qu'on luy avoit enseigné un remede pour son visage, où il faloit une espece de Mineral qui estoit un dangereux Poison, elle s'en estoit fait aporter, par une de ses Femmes qu'elle avoit trompée : et qu'au lieu de l'employer à l'usage qu'elle avoit dit, elle s'en estoit empoisonnée. Il est vray que comme elle ne sçavoit que la vertu de ce Mineral, sans sçavoir la quantité qu'il en faloit prendre pour mourir, on ne luy en avoit pas aporté assez pour executer son dessein ; et qu'ainsi la chose estant descouverte, on avoit pris garde à elle, et qu'on luy avoit donné malgré qu'elle en eust, des remedes pour la guerir du mal qu'elle s'estoit fait. Vous pouvez juger Madame, combien ces trois accidens arrivez en un mesme jour, semblerent estranges : mais ce qui acheva d'espouventer tout le monde, et de faire voir qu'il y avoit une constellation funeste, qui n'inspiroit alors que des pensées violentes, il y eut encore un homme de qualité qui estoit de Lygurie, qui ayant eu dessein de demeurer parmy les Segoregiens, avoit donné ordre de faire venir par Mer tout ce qu'il avoit de bien : mais il fut si malheureux que le Vaisseau qui le luy aportoit perit : nous sçeusmes pourtant qu'il avoit suporté cette perte fort constamment durant une année, mais que depuis un jour, il s'estoit voulu jetter dans h Mer. Ainsi Madame, ces quatre accidens arrivez par des causes si differentes, et arrivez en un mesme jour ; furent cause que tous les Sarronides s'assemblerent, et que le Conseil des six cens s'assembla aussi : car comme l'esprit du Peuple, se trouva dispose à loüer hautement le courage de ceux qui avoient recours à la mort, pour se delivrer de quelque infortune, on eut peur que cela ne tirast à consequence : et que si on ne donnoit quelque ordre à une semblable chose, ces exemples ne fussent suivis par d'autres malheurs. Pour les Sarronides, leur advis fut qu'il faloit pour empescher ce desordre oster toute la gloire de cette action : et y attribuer plustost quelque marque ignominieuse de foiblesse : soustenant qu'en effet, ceux qui se tuoient parce qu'ils estoient malheureux, tesmoignoient qu'ils n'avoient pas l'ame assez ferme, puis qu'ils ne pouvoient supporter leur malheur. Mais pour le Conseil des six cens, qui s'assembla avec la permission du Prince de Phocée, il raisonna d'une autre sorte : et dit que comme cette action pouvoit estre lasche, ou genereuse, selon les divers sujets qui la causoient, il ne faloit pas la condamner generalement : joint que pour empescher qu'elle ne devinst trop frequente, il estoit à propos de ne la deffendre pas absolument. Qu'ainsi pour ne priver pas les hommes de la liberté de mourir, que les Dieux leur avoient laissée ; et pour empescher aussi qu'ils ne se portassent trop legerement à perdre la vie, il falloit establir une Loy, par la quelle toute personne qui viendroit proposer à l'Assemblée, les causes qui l'obligeoient de vouloir mourir, seroit reçeuë à les dire, et pourroit hardiment demander le Poison aux Juges, qui le luy accorderoient, ou le luy refuseroient, selon qu'ils le trouveroient à propos : concluant que comme il n'estoit pas juste, qu'un homme fust Juge, et Partie en sa propre Cause, il ne l'estoit pas aussi qu'un affligé jugeast luy mesme, s'il devoit disposer de sa vie. Enfin Madame, cette Loy s'establit : on choisit deux hommes de l'Assemblée, pour garder le Poison dans un Vase d'or, afin de l'accorder s'ils le jugeoient à propos, ou de le refuser à ceux qu'ils ne trouveroient pas en estat de devoir avoir recours à cét extréme remede. Vous comprenez aisément Madame, combien ces accidens arrivez si prés l'un de l'autre, et cette nouvelle Loy, fournirent à la conversation : cependant je puis vous assurer, que le Prince de Phocée estoit plus en estat de mourir de joye que de Poison. Il eut mesme le plaisir de sçavoir que Glacidie estoit irritée contre Bomilcar, de cc qu'il l'avoit obligé à se battre : car elle luy dit que s'il eust esté un peu moins malheureux, elle luy auroit osté son amitié : adjoustant toutesfois avec beaucoup de generosité, qu'elle le prioit puis qu'il n'avoit plus rien à desirer, de souffrir qu'elle pardonnast à Bomilcar l'injure qu'il luy avoit faite en l'attaquant. Mais pour rendre encore la satisfaction de ce Prince plus grande, il sçeut que Cleonisbe vouloit aller à Marselle voir Aristonice, avec intention d'y estre quelques jours : le Roy trouvât mesme à propos qu'elle y demeurast, jusques à la veille de ses Nopces, afin que Bomilcar et le Prince de Phocée ne fussent pas en mesme lieu : joint aussi que le Prince Carimante qui estoit de ce voyage, fut bien aise qu'Onesicrite qui en estoit aussi, fust aupres d'Aristonice, afin qu'elle la confirmast dans la resolution qu'elle avoit prise. Mais pour faire que la presence de Menodore ne nuisist pas à son dessein, Sfurius luy commanda de demeurer aupres du Roy : de sorte que ce voyage eut tout ce qu'il faloit pour estre agreable. Onesicrite avoit pourtant dans le coeur, des sentimens bien douloureux : car ce n'estoit pas sans peine qu'elle se resolvoit à recevoir l'affection de Carimante, et à oublier celle de Menodore : et je puis dire que peu de personnes ont fait des choses plus difficiles pour leur Patrie, que ce que faisoit Onesicrite pour la sienne, Elle se contraignit pourtant autant qu'elle pût, afin que le Prince Carimante ne s'aperçeust pas du trouble de son esprit : et en effet elle fut à Marseille avec quelque apparence de joye sur le visage. Vous pouvez juger Madame, que le Prince de Phocée y fit recevoir Cleonisbe avec tous les honneurs imaginables : et qu'Aristonice tesmoigna aussi à cette Princesse, avoir beaucoup de reconnoissance de l'honneur qu'elle luy faisoit. Comme Glacidie fût de ce voyage, elle contribua encore à le rendre plus agreable : et durant trois jours je puis assurer qu'à la reserve d'Onesicrite, il n'y eut pas un de toutes ces illustres Personnes, qui n'en trouvast tous les momens agreablement passez. Ce n'est pas qu'il ne nous vinst divers advis, que Bomilcar, et Galathe, tramoient quelque grand dessein, et que le premir seroit bientost guery de sa blessure : mais le Prince de Phocée devant espouser Cleonisbe, aussi tost que les choses necessaires pour cette Feste seroient achevées, nous ne craignions pas que rien pust troubler sa felicité. Comme nous estions donc sans autre soin que celuy de chercher tous les jours quelque nouveau plaisir, on dit à la Princesse Cleonisbe, qu'il y avoit une Dame qui avoit envoyé demander Audience au Conseil des six cens, afin de leur demander le Poison, suivant la nouvelle Loy qu'ils avoient establie. De sorte que comme cette avanture estoit assez extraordinaire pour donner de la curiosité, puis que jusques alors on n'avoit jamais entendu parler, qu'il y eust des luges qui fussent Arbitres de la vie et de la mort, de ceux qui ne vouloient plus vivre ; Cleonisbe eut une extréme envie d'estre presente à cette funeste Ceremonie. Il est vray que ce fut avec une intention digne de sa generosité : car ce fut avec le dessein de voir si celle qui disoit vouloir mourir, n'avoit point quelque espece de malheur, qu'elle pûst faire cesser, afin de luy redonner l'envie de vivre. Onesicrite eut aussi une esgalle curiosité : et pour Glacidie, elle en eut une si forte, de sçavoir de quelles raisons on pouvoit se servir pour prouver qu'il faloit renoncer à la vie, qu'elle contribua encore beaucoup à porter ces deux Princesses à vouloir estre presentes lors que cette Dame demanderoit le Poison au Conseil des six cens. Si bien que Cleonisbe ayant fait sçavoir au Prince de Phocée l'envie qu'elle en avoit, il trouva facilement un expedient pour cela : car comme on a basti un lieu exprés pour tenir ce Conseil, il y a une petite Tribune par où le Prince de Phocée va de cette Sale du Conseil à son Apartement : de sorte qu'ayant choisi ce lieu là pour mettre les Princesses ; le Prince Carimante ; et ceux qui devoient estre de leur Troupe ; il fut resolu que le lendemain le Conseil des six cens s'assembleroit, pour escouter les raisons de cette Dame affligée, et pour mettre en pratique pour la premiere fois, cette Loy qu'ils avoient faite. Mais nous fusmes bien surpris le soir ; d'ouïr dire qu'il y avoit encore deux autres Personnes qui avoient demandé Audiance, pour une pareille chose : ainsi la curiosité redoublant encore dans l'esprit de ceux qui en avoient desja, on attendit l'heure de cette triste Ceremonie, avec beaucoup d'impatience. Je ne m'amuseray point Madame, à vous descrire avec quel ordre cette celebre Assemblée se faisoit, car ce seroit perdre du temps inutilement : je vous diray donc seulement, qu'apres que tous ces Juges (dont les habillemens sont à peu prés tels qu'on les donne à la Justice, lors qu'on la peint en Grece) eurent pris leurs places ; que le Prince de Phocée, comme estant Chef du Conseil, eut pris la sienne ; et que le Prince Carimante, Cleonisbe, Onesicrite, Glacidie, quelques autres Dames, et moy, fusmes à cette Tribune, d'où nous devions voir et entendre tout ce qui se passeroit à ce Conseil ; nous vismes entrer un Esclave de bonne mine ; et qui par la grace dont il parut dans cette Assemblée, tesmoignoit estre quelque chose au dessus de sa condition. Ce qui nous surprit extrémement, fut de voir qu'il avoit à la main le Portrait d'une Dame : mais quoy que ce Portrait fust assez grand, comme il n'estoit pas tourné droit vers nous, nous ne faisions que l'entrevoir. Cependant nous ne laissions pas de connoistre qu'il faloit qu'il fust fort beau : car comme les plus jeunes Gens de ce Conseil, estoient les plus proches de l'Esclave qui le tenoit, nous voiyons par leurs actions, qu'ils admiroient la beauté de cette Peinture. Mais enfin apres que cét agreable Esclave eut obtenu la liberté de parler, il fit sçavoir au Conseil des six cens, que la Belle Personne dont ils voyoient le Portrait, ayant eu le malheur de perdre cette admirable beauté qu'ils admiroient en sa Peinture, et qui avoit encore esté beaucoup plus grande en sa Personne, qu'on ne l'avoit pû representer ; les envoyoit suplier par luy, de vouloir luy accorder le Poison, conme le seul remede qu'elle pouvoir trouver pour la consoler de cette perte. Et pour vous tesmoigner Seigneurs, leur dit-il, que si on doit accorder ce secours à quelques malheureux, ce doit estre à la Personne qui m'envoye, je n'ay qu'à vous dire que quoy qu'elle desire la mort, plus que qui que ce soit n'a jamais desiré la vie, elle n'a pû se resoudre de vous la venir demander elle mesme, parce qu'elle ne l'auroit pû faire sans estre obligée de se monstrer en l'estat qu'elle est ; ce qui luy auroit esté un suplice plus grand que vous ne vous le sçauriez imaginer. Enfin Seigneurs, elle m'a commandé de vous dire, que comme elle a perdu tout ce qu'elle aimoit, et tout ce qu'elle croit qui la rendoit aimable, vous ne luy peuvez refuser sans injustice, le seul remede des grandes infortunes. Elle m'a encore ordonné de vous assurer, qu'il y a de l'humanité, et de la douceur, à l'empescher de vivre : parce que ne voulant plus voir, ny estre veuë, et ne pouvant ny quitter la solitude, ny demeurer sans se desesperer, c'est l'exposer à des tourmens incroyables, que de la contraindre de vivre. Cependant on l'observe de si prés, que si vostre authorité ne la delivre, elle souffrira plus que personne n'a jamais souffert : car enfin Seigneurs, dés qu'elle regarde ses Portraits, elle fong en larmes : et dés qu'elle jette les yeux sur son Miroir, la fureur la prend, et elle n'est plus Maistresse d'elle mesme. C'est donc à vous Seigneurs, poursuivit-il, à juger equitablement, de la vie ou de la mort de la Personne qui vous demande le Poison : mais auparavant que de prononcer cét Arrest, souffrez s'il vous plaist qu'apres avoir obeï à celle de qui je suis Esclave, je vous dise hardiment, que je ne l'aurois pû faire, si elle ne m'avoit promis la liberté, pour recompense du service que je luy rends. Mais afin que ce service ne luy soit pas funeste, j'ose prendre la hardiesse de vous dire, que n'estant pas ce que je parois estre, et ayant esté eslevé dans une autre condition que celle où la Guerre m'a mis, en me faisant Esclave du Pere de la personne qui m'envoye ; je puis vous assurer que celle qui veut mourir, parce qu'elle n'est plus belle, a tant de beautez dans l'esprit, qu'elle merite que vous luy refusiez ce qu'elle vous demande et ce que je ne vous ay demandé pour elle, qu'afin de jouïr du plus grand de tous les biens, qui est la liberté, et de luy pouvoir tesmoigner un jour, qu'elle peut estre aimée sans estre belle. Comme ce genereux Esclave parloit ainsi, il destourna la Peinture qu'il tenoit ; de sorte que nous connusmes que c'estoit le Portrait d'Amathilde : fi bien que nous interessant encore plus au Jugement qu'on alloit donner, nous attendismes avec beaucoup d'impatience, que tous les Juges eussent opiné. Mais à la fin apres avoir examiné la chose, ils dirent à cét Esclave, que lors que les Dieux ostoient aux hommes des biens qu'ils estoient assurez de perdre, ce n'estoit pas une cause legitime de vouloir mourir : parce qu'on devoit s'estre resolu dés le commencement de sa vie, à ne les posseder plus. Que neantmoins pour avoir quelque esgard au grand attachement, qu'Amathilde avoit eu à sa beauté, et pour ne la desesperer pas, en pensant l'empescher de le faire ; ils ordonnoient que si dans six ans elle venoit declarer au Conseil des six cens, que le temps ne luy auroit donné nulle consolation de la perte de sa beauté, on luy accorderoit alors, ce qu'on luy refusoit aujourd'huy. Cét Arrest fut trouvé si judicieux, et par celuy qui le reçeut, et par tous ceux qui l'entendirent, qu'on en loüa autant le Conseil des six cens, qu'on blasma le desespoir d'Amathilde. Apres cela Madame, nous vismes entrer ce Viellard, que je vous ay dit qui avoit voulu mourir, parce qu'il ne pouvoit vivre hors de son Païs : mais il entra avec tant de gravité, que jamais homme n'a eu moins l'air d'un desesperé que luy. Aussi parla-t'il avec tant d'éloquence et tant de force contre l'exil ; et il dit de si belles choses en faveur de l'amour de la Patrie, qu'il attendrit le coeur de tous ceux qui l'escoutoient : mais enfin comme il estoit fort vieux, la foiblesse de sa voix le força à s'imposer silence. Cependant les Juges sans se laisser esblouïr par son eloquence, luy dirent que la plus forte raison de toutes les raisons, pour obliger à accorder le Poison, estoit lors qu'on voyoit un malheureux, dont les maux devoient durer longtemps : mais qu'en l'âge où il estoit, il devoit croire que le remede qu'il leur demandoit, estoit si proche, qu'il n'estoit pas à propos de changer le Decret des Dieux. Ainsi l'ayant renvoyé doucement, apres l'avoir exhorté à se vaincre luy mesme, nous vismes paroistre cét homme de qualité de Lygurie, que je vous ay dit qui avoit perdu tout son Bien, il y avoit un an, et qui n'avoit pourtant voulu se faire mourir, que depuis peu de jours. Mais Madame, je ne vy de ma vie un homme plus chagrin, que me parut celuy-là : il avoit pourtant bonne mine, et sa Phisionomie toute melancolique qu'elle estoit, avoit toutesfois quelque chose de fort spirituel. Dés qu'il fut arrivé au lien où il devoit parler, et qu'il eut salüé les Juges ; Seigneurs, leur dit-il, quoy que je par le à des hommes dont l'esprit est fort esclairé, je ne laisse pas de croire que j'ay besoin de leur dire toutes les raisons qui me font desirer la mort : car Seigneurs, comme il faut estre devenu pauvre, pour connoistre que la pauvreté est le plus grand des maux, et que je sçay que ce malheur ne vous est pas arrivé, il faut que je vous conjure de souffrir que je vous despeigne mon infortune. Ne pensez pourtant pas Seigneurs, poursuivit-il, que je mette au nombre des raisons qui me doivent porter à mourir, celles que vous pourroit dire un Avare, ou un Voluptueux, qui seroit devenu pauvre : car enfin, ce n'est ny l'abondance des richesses que je regrette, ny tous les plaisirs qui les suivent. Je sçay habiter une Cabane comme un Palais : je sçay me persuader, que moins j'ay de Domestiques, moins j'ay d'ennemis : je sçay vivre sans faire des Festins : je sçay trouver des divertissemens qui ne coustent rien : et le bruit d'un Ruisseau, et le chant des Oiseaux m'en donnent, que je prefere à ceux de ces Spectacles qui sont d'une si grande despence. Mais Seigneurs, si je puis vivre sans toutes ces choses, je ne puis vivre sans Amis : cependant je les ay tous perdus, depuis que j'ay esté en estat qu'ils ont pû croire, que je pouvois leur demander quelques services utiles. Je pensois en avoir plus que personne n'en a jamais eu, et je trouve au contraire que personne n'en a jamais eu moins que moy. Je suis devenu un autre pour eux, dés que la Fortune m'a eu abandonné : d'agreable que je leur estois, je leur ay semblé importun : et j'ay si bien connu qu'ils n'avoient aimé en moy, que ce qui les divertissoit, que je ne puis m'empescher de haïr en eux, un sentiment aussi lasche qu'est celuy de cesser d'aimer la vertu, parce qu'elle est malheureuse. Et pour vous tesmoigner Seigneurs, que ce n'est que la perte de mes Amis qui me desespere, ou pour mieux dire, que ce n'est que leur lascheté, qui me met en fureur contre moy mesme ; il ne faut que considerer que j'ay vescu un an, apres la perte que j'ay faite. Cependant j'estois aussi pauvre le premier jour du naufrage qui me fit perdre mon Bien, que je le suis presentement : neantmoins parce que je croyois encore estre riche de la seule richesse qui touchoit mon coeur, je supportois constamment mon infortune. Mais aujourd'huy que j'ay connu par une experience d'une année entiere, que les malheureux n'ont jamais d'Amis, et que je ne puis vivre sans en avoir, je viens Seigneurs, vous conjurer de me permettre de mourir : et je vous en conjure d'autant plus tost ; qu'il importe mesme pour la societé civile, et pour ma propre gloire, que je ne vive plus : car enfin j'ay conçeu une telle horreur contre ceux qui m'ont abandonné, parce que je ne suis plus heureux, que je viendrois à en haïr tous les hommes, et à estre aussi injuste envers les autres, que les autres l'ont esté envers moy. A peine ce genereux affligé eut-il achevé de parler, que Cleonisbe qui avoit esté touchée de son discours, envoya prier l'Assemblée de ne prononcer point son Arrest, qu'elle ne luy eust fait sçavoir quelque chose qu'elle pensoit. De sorte que le Conseil ayant deputé six de leur Corps, pour aller aprendre de la bouche de Cleonisbe, ce qu'elle vouloit qu'ils sçeussent : cette Princesse leur dit, qu'elle trouvoit celuy qui venoit de parler si honneste homme, que pour le rendre heureux, et pour l'obliger à vivre, elle luy offroit de luy faire donner par le Roy plus de bien qu'il n'en avoit perdu : et que pour le consoler de la perte de ces lasches Amis qui l'avoient abandonné, elle luy offroit aussi son amitié, qui seroit plus genereuse que la leur. Vous pouvez aisément juger Madame, quel bruit fit dans l'Assemblée, cette grande action de Cleonisbe : et combien le Prince de Phocée qui en estoit le Chef, la fit valoir. Ainsi au lieu de donner un Arrest, ils firent un Eloge de la vertu de cette Princesse. Ils ne laisserent pourtant pas d'en prononcer un : et de dire à ce genereux Lygurien, que si la Princesse Cleonisbe n'eust pas trouvé un remede à son mal, plus grand que le mal mesme, ils luy auroient accordé le Poison qu'il avoit demandé : puis qu'ils estoient contraints d'advoüer, que la pauvreté suivie de la perte de ses Amis, estoit la plus dure chose du monde. Mais que puis que l'amitié de la Princesse luy donnoit mille fois plus qu'il n'avoit perdu, ils luy ordonnoient de vivre pour la servir, puis qu'il ne pouvoit plus vouloir mourir sans ingratitude. D'abord cét homme qui s'estoit disposé à quitter la vie, eut quelque peine à se resoudre de ne songer plus à la mort : mais comme il a l'ame genereuse, il fut sensiblement touché de la generosité de Cleonisbe : et il advoüa que puis qu'il y avoit une Personne au monde comme celle-là, il n'estoit pas justé de la quitter : de sorte que se laissant conduire où elle estoit, il luy rendit grace de l'honneur qu'elle luy faisoit. Mais Madame, adjousta-t'il, il faut pour justifier le dessein que j'ay eu de mourir, que je n'accepte que la moitié de ce que vous me faites l'honneur de m'offrir, et que recevant à genoux la grace d'avoir quelque part à vostre bien-veillance, je refuse cette abondance de richesses que vous m'offrez, qui ne me serviroient peut-estre qu'à m'aquerir de nouveaux Amis, aussi peu genereux que les premiers : ainsi Madame, m'estimant assez riche de vostre amitié, laissez moy en estat de faire voir que je la merite, en faisant voir que la vertu peut surmonter la pauvreté, et la suporter constamment, pourveû qu'elle ne soit pas suivie du mespris, qui l'accompagne presques tousjours. Je ne vous diray point Madame, ce que Cleonisbe luy respondit : car je ferois tort à cette admirable Princesse, en changeant quelqu'une de ses paroles : mais je vous diray seulement, qu'elle voulut qu'il acceptast esgallement les deux choses qu'elle luy avoit offertes, et qu' ? effet elle luy tint sa parole, et luy fit donner plus de Bi ? qu'il n'en avoit perdu, soit par le Roy, par le Prince son Frere, ou par le Prince de Phocée : luy en donnant aussi elle mesme, quoy qu'elle eust beaucoup de peine à le luy faire accepter. Mais Madame, pour en revenir où j'en estois, et pour achever de vous dire tout ce qui se passa au Conseil des six cens, vous sçaurez qu'apres que ce Lygurien eut fait son Compliment à Cleonisbe, nous vismes paroistre dans l'Assemblée, un homme que personne ne connoissoit : qui presentant des Tablettes au Chef de ce Conseil, luy dit qu'il le suplioit d'ordonner que ce qui estoit escrit dedans fust leû tout haut : parce que c'estoient les raisons d'un malheureux Amant, qui demandoit le poison. Et en effet Madame, un de l'Assemblée ayant ouvert ces Tablettes, commença de lire ce qu'on y avoit escrit : et si je pouvois vous redire ce que j'entendis, vous trouveriez sans doute que celuy qui parloit, meritoit qu'on luy accordast la mort qu'il demandoit : estant certain que je ne pense pas que jamais il y ait eu douleur despeinte avec une exageration plus touchante que celle là : aussi Cleonisbe, Onesicrite, et Carimante, apporterent-ils une attention extréme à cette lecture. Je vous diray donc seulement Madame, pour vous en faire comprendre quelque chose, que cét Amant commençoit le recit de son malheur, par un grand Eloge de la beauté, et du merite de la Personne qu'il aimoit : qu'en fuite il disoit l'avoir aimée dés le Berçeau : adjoustant qu'il avoit eu le bonheur de n'en estre pas haï. Apres cela il exageroit toutes les preuves d'amour qu'il luy avoit renduës : et faisoit voir si adroitement qu'il avoit eu lieu d'esperer d'estre aimé, et d'estre aimé constamment ; que l'esprit des Auditeurs estoit tout disposé à blasmer cette Amante, si elle estoit devenuë infidelle. Si bien Madame, qu'ayant preparé de cette sorte le coeur de ses luges, il exposoit en suitte que sans luy avoir jamais donné sujet de pleinte, un sentiment d'inconstance, ou d'ambition, avoit obligé cette Personne à rompre aveque luy : et que pour comble de malheur, il avoit une obligation infinie au Rival qu'elle favorisoit à son prejudice, De sorte que l'honneur ne luy permettant pas de s'en vanger, et l'amour ne souffrant pas aussi qu'il pûst le laisser vivre, ny qu'il pûst vivre luy mesme, il demandoit la permission de mourir : et il la demandoit d'autant plustost, disoit-il, qu'il sentoit dans son coeur des sentimens si tumultueux, qu'il estoit persuadé que plus tost que de souffrir que son Rival possedast sa Maistresse, il se resoudroit à faire une chose, qui causeroit peut-estre la mort à un nombre infiny de Personnes innocentes, qu'il engageroit dans ses interests. Enfin, il faisoit voir si fortement, qu'il estoit capable de faire tout ce que l'amour, l'ambition, et la jalousie, peuvent inspirer de plus violent : et il faisoit encore si bien comprendre par certaines paroles ambiguës, que sa mort empescheroit de tres-grands malheurs, et le delivreroit de fort grands tourmens ; que quelque pitié qu'on eust de luy, on sentoit dans son coeur qu'il avoit raison de disirer la mort, et qu'il y avoit sujet de la luy accorder. Et en effet la plus grande partie des Juges, dirent que puis qu'il paroissoit que la mort de malheureux Amant, seroit avantageuse et à luy, et aux autres, il sembloit qu'on ne pouvoit plus à propos donner un exemple qu'ils n'avoient pas fait une Loy inutile, en faisant celle qu'ils avoient faite : et qu'ainsi il faloit ne refuser pas la mort à un homme, qui en mourant, conserveroit la vie de plusieurs autres. Sfurius en son particulier, fut un de ceux qui insista le plus à accorder le Poison à celuy qui le demandoit : et qui fit que la chose passa ainsi. Mais ce fut à condition, que cét Amant desesperé se presenteroit à l'heure mesme à l'Assemblée : car la Loy portoit qu'il falloit voir celuy qui devoit mourir, afin de connoistre si sa raison estoit tout à fait libre, et s'il sçavoit bien ce qu'il demandait. De sorte que celuy qui avoit parlé, ayant dit aux Juges, qu'il viendroit rendre la responce de celuy qui l'envoyoit dans un moment, il sortit pour aller dire l'estat de la chose à cét Amant qui vouloir mourir : pendant quoy on aporta un grand Vase d'or, dans quoy on gardoit le Poison. Mais à peine ceux qui en avoient la charge, l'eurent-ils placé sur une Table destineé à ce funeste usage, qu'on vit entrer Menodore : qui se presentant hardiment aux Juges, leur dit que c'estoit luy à qui ils avoient fait la grace d'accorder le Poison : les remerciant avec une constance admirable, de la justice qu'ils luy avoient renduë. Je vous laisse à penser Madame, quelle surprise fut celle de Carimante, de voir son Rival : quel fut l'estonnement de Sfurius, de connoistre qu'il avoit accordé le Poison à son Fils : et quel fut celuy d'Onesicrite, de voir que c'estoit son Amant qui vouloit mourir, et qui vouloit mourir pour elle. Je laisse à vostre imagination, Madame, à vous representer le tumulte qui s'esleva dans l'Assemblée, qui n'ignoroit pas l'amour de Menodore pour Onesicrite, car il ne me seroit pas passible de le faire : mais je vous diray seulement, une chose fort remarquable : qui fut que Sfurius à qui l'amour de la Patrie tenoit lieu de tout, apres avoir apaisé dans son coeur la premiere esmotion que la Nature y avoit excitée, eut une telle colere de voir que Menodore ne s'estoit pas surmonté luy mesme, qu'il surmonta la tendresse paternelle : et dit à l'Assemblée que son Fils ne meritoit pas seulement le Poison comme malheureux, mais comme criminel, puis qu'il n'avoit pû sacrifier sa satisfaction particuliere, à l'interest du bien public ; et qu'ainsi il falloit executer promptement un Arrest qui ne pouvoit estre revoqué. Pendant que Sfurius parloit, Menodore qui avoit tourné la teste vers Onesicrite, rencontra ses yeux dans les siens : mais il les vit tout pleins de larmes : et un moment apres cette belle Personne ne pouvant plus suporter l'excés de la douleur qui l'accabloit, se pancha vers Glacidie qui estoit derriere elle, et demeura esvanouïe entre ses bras. De sorte que durant qu'on faisoit ce qu'on pouvoit pour la faire revenir, Carimante la voyant en cét estat, ne sçavoit ce qu'il devoit penser, ny ce qu'il devoit faire. La douleur d'Onesicrite, luy faisoit si bien voir qu'elle aimoit Menodore, et qu'elle ne l'aimoit pas, que sa raison luy disoit qu'il ne la devoit plus aimer : et le desespoir de son Rival luy faisoit aussi connoistre si parfaitement, quelle estoit la grandeur de sa passion, qu'il voyoit bien qu'il y avoit de l'injustice à s'y opposer. Mais d'autre part, son amour s'opposant à sa propre raison, ne luy donnoit pas la liberté de la suivre : d'ailleurs le Prince de Phocée, quoy que fort fâché de la resolution violente de Menodore, n'osoit tesmoigner toute la compassion qu'il avoit du luy, de peur d'irriter Carimante. Cependant Menodore voyant le Vase où estoit ce qui devoit faire cesser son tourmént, s'avança vers la Table sur laquelle il estoit, pour achever son Destin : mais un des Juges prenant la parole, luy dit qu'il n'estoit pas encore temps : et qu'en son particulier il ne trouvoit pas qu'il fust en estat qu'on deust luy accorder le Poison, et qu'ainsi l'Arrest qu'on avoit prononcé estoit nul. Car enfin, dit-il, puis qu'il paroist par la douleur de la Princesse Onesicrite, que vous ne luy estes pas indifferent, vous n'estes pas assez malheureux pour avoir recours à la mort : et vous l'estes d'autant moins, qu'ayant avancé à la Conpagnie que vous n'estiez plus aimé, il paroist que vous ne sçaviez pas vous mesme le veritable estat de vostre fortune : et qu'ainsi ayant donné un Arrest sur un fondement qui ne subsiste plus, l'Arrest ne doit aussi plus subsister. Cét advis ayant donné beaucoup de joye à l'Assemblée, tout le monde s'y rangea : à la reserve de Sfurius, qui ne se desmentit point de cette fiere generosité qu'il avoit dans l'ame. Pour Menodore, il s'opposa fortement à la pitié des Juges : et il s'y seroit encore davantage opposé, si le Prince Carimante ne luy eust envoye dire, qu'il avoit trouvé une voye plus noble de finir ses peines : de sorte que toute la Compagnie croyant que ce Prince s'estoit vaincu luy mesme, on mit Menodore entre les mains de quelques uns de ses Amis ; on porta Onesicrite à son Apartement, où Carimante la suivit ; et toute l'Assemblée se separa. Cependant dés qu'Onesicrite commença d'entr'ouvrir les yeux, et qu'elle commença de pouvoir parler, elle pria Carimante, sans sçavoir encore à qui elle parloit, qu'on luy donnait autant de Poison qu'à Menodore : de sorte que ce Prince ne pouvant plus souffrir cét objet, sortit de cette Chambre, et sans communiquer le violent dessein qu'il prit, il envoya dire secrettement à Menodore, que pour luy tesmoigner qu'il connoissoit bien qu'en effet il avoit droit de luy disputer la possession d'Onesicrite, il luy engageoit sa parole de se battre contre luy, s'il ne se pouvoit surmonter luy mesme : et en effet Madame, sans differer davantage, dés le lendemain au matin, ils resolurent que leur combat se feroit au bord de la Mer. Mais conme Carimante est genereux, et qu'il sçavoit bien que si Menodore le tuoit il ne seroit pas en seureté, il fit tenir une Barque assez prés de l'endroit où ils se devoient battre ; afin que si cela arrivoit ainsi, il pûst se sauver. Ainsi Madame, sans m'amuser plus longtemps à vous dire ce qui se passa entre Carimante et Menodore avant leur combat, je vous diray que ce dernier s'estant desrobé de ceux qui le gardoient, fut au lieu où Carimante l'attendoit : qu'ils se batirent ; que Carimante fut legerement blessé à la main gauche ; et que Menodore fut desarmé. Si bien que ce malheureux Amant prenant la Barque qui estoit preparée pour sa seureté en cas qu'il fust vainqueur, s'en servit à s'esloigner de Marseille, apres avoir esté vaincu. Mais comme la Mer s'estoit esmeuë durant qu'ils se battoient, et qu'il s'embarqua avec un desespoir qui ne luy permit pas de s'amuser à consulter les Vents, ny à escouter les conseils du Pilote, qui le vouloit dissuader de partir ; les Flots devinrent si agitez, et le Vent devint si furieux, qu'il poussa cette Barque contre une pointe de Rocher qui s'avance dans la Mer à la main gauche de Marseille : de sorte que se brisant avec impetuosité, le malheureux Menodore se noya presques dans le Port, où les Vagues vinrent jetter son corps : et comme si les Dieux eussent voulu forcer Onesicrite à l'arroser de ses larmes, ils permirent que le corps de ce malheureux Amant fut jetté par la Mer vis à vis des Fenestres de cette Princesse, qui le vit en effet de ses propres yeux, et qui sentit cette mort avec une douler inconcevable. Cependant Onesicrite, qui comme je vous l'ay desja dit, a l'ame douce et facile, ne pût resister à Aristonice : qui luy sçeut si bien persuader, qu'il y alloit de sa gloire de ne changer pas la resolution qu'elle avoit prise, qu'elle se resolut en effet de cacher une partie de sa melancolie : et de se laisser conduire par ceux qui avoient droit de la conseiller, pourveû qu'on ne la forçast pas à espouser si tost Carimante. D'autre part ce Prince faisant faire mille excuses à Sfurius, de ce qu'il estoit cause de la mort de son Fils, il luy respondit selon cette generosité qu'il avoit commencée d'avoir : apres quoy on s'en retourna aupres du Roy, dans la pensée que le Mariage du Prince de Phocée et de Cleonisbe se feroit bientost. Mais Madame, à nostre retour nous aprismes que les choses n'en estoient pas encore là : car vous sçaurez que Galathe à qui Menodore avoit donné la connoissance de plusieurs Grecs. en suborna quelques-uns, qui dirent à quelques Segoregiens, que le Prince de Phocée n'estoit pas ce qu'il disoit estre. De sorte que cette fausseté passant de bouche en bouche, le bruit en fut si grand parmy le Peuple, qu'on ne parloit d'autre chose. Car comme Galathe n'avoit pas moins suborné de Segoregiens, que de Phocences, on dit bientost cent choses differentes de la condition du Prince de Phocée. Si bien que comme la Loy qui permettoit à Cleonisbe, de choisir celuy qu'elle devoit espouser, ne le luy permettoit qu'à condition qu'elle choisiroit un homme de qualité proportionné à la sienne : il se trouvoit que si le Prince de Phocée n'estoit pas ce qu'il disoit estre, le choix de la Princesse estoit nul : aussi estoit-ce pour le rendre tel, que Galathe avoit fait semer ce mensonge parmy le Peuple. Mais Madame, il l'avoit fait avec tant d'Art, que ceux qu'il employa pour cela ne furent pas seulement soubçonnez d'avoir nulle part à cette fourbe : cependant afin qu'on ne creust pas qu'il en fust l'Autheur, il ne voulut pas former obstacle au Mariage de Cleonisbe le premier : ne doutant pas que Bolmicar, et Britomarte, ne se servissent de l'occasion qu'il leur donnoit pour le faire du moins differer : esperant durant ce temps là, trouver les voyes d'enlever Cleonisbe, comme nous le sçeusmes apres. Et en effet Madame, Britomarte, et Bomilcar, aprenant ce grand bruit, dirent que pour eux ils vouloient croire que le Prince de Phocée estoit ce qu'il disoit estre : mais que quis que la chose estoit mise en doute par un grand Peuple, ils n'endureroient pas que la Princesse l'espousast. C'estoit en vain que les Amis du Prince de Phocée, disoient qu'il avoit pour tesmoins de sa condition, tout ce qu'il y avoit de Gens dans Marseille : car comme le Peuple de ce Païs-là est mutin : et qu'on avoit suborné grand nombre de ces Gens, à qui on persuade bien plus facilement de faire une Sedition, que de l'apaiser, ils prirent les Armes, et se rangerent du costé de Britomarte, de Bomilcar, et de Galathe, qui se rangea aussi ouvertement de leur Party. Le Roy, ny le Prince Carimante, qui ne doutoient point de la condition du Prince de Phocée, ne furent pas en pouvoir d'agir selon leur inclination : et ils y furent d'autant moins, que dans ce mesme temps, les Amis de Menodore firent un soûlevement à Marseille ; reprochant à Sfurius, qu'il avoit eu trop de cruauté pour son Fils, et accusant aussi le Prince de Phocée de ce qu'il consentoit au Mariage de Carimante, et d'Onesicrite. Durant cela, Glacidie fit ce qu'elle pût pour obliger Bomilcar à ne s'opiniastrer point à faire obstacle à celuy de Cleonisbe, puis qu'il estoit assuré qu'il ne pouvoit jamais estre aimé de cette Princesse. Mais il luy respondit, que puis qu'il ne luy restoit plus autre consolation, que celle de nuire à son Rival, il falloit qu'elle souffrist qu'il le fist : luy soustenant qu'il le pouvoit faire sans luy donner sujet de pleinte, puis qu'il ne faisoit que ce que faisoient Britomarte, et Galathe. Cependant quelque soin qu'on prist d'observer tous ces Rivaux, aussi bien que le Prince de Phocée, Bomilcar et luy se batirent une seconde fois, et furent tous deux blessez : mais avec cette difference, que lors qu'on les separa, le Prince de Phocée qui estoit aux prises avec son ennemy, se trouva estre dessus. Mais enfin Madame, ce combat ayant encore irrité le Peuple, les choses en vinrént à une grande extremité : car comme Galathe est fin et adroit, il avoit encore fait insinuer dans l'esprit d'une partie des Segoregiens, que nostre Ville leur devoit estre redou- rable ; que nous rendrions leur Païs meilleur, mais que ce seroit pour nous seulement, et qu'apres nous avoir reçeus comme leurs Amis, nous deviendrions leurs Tirans, et qu'ils deviendroient nos Esclaves. En fin Madame, le desordre et la confusion estant par tout, on s'advisa pour apaiser la fureur du Peuple, de parler de Negociation : sçachant bien que c'est tousjours beaucoup faire, que d'arrester sa premiere impetuosité. Ainsi on demanda à ce Peuple irrité, et à ces trois Rivaux qui estoient leurs Chefs, quelle preuve ils vouloient de la condition du Prince de Phocée : mais ils se trouverent assez embarrassez à respondre : car comme il n'estoit demeuré personne dans Phocée, il eust esté inutile d'y envoyer. De sorte qu'apres y avoir bien pensé, ils convinrent qu'il falloit que le vainqueur de Phocée, decidast la chose : et que si l'illustre Cyrus dont ils nous avoient tant entendu parler, disoit à ceux qu'ils envoiroient vers luy, qu'il avoit sçeu que Peranius estoit de la Maison des Princes de Phocée, et que c'estoit luy qui commandoit la Flotte en partant de la Ville que ses Armes avoient conquise, ils cederoient leurs pretentions, et tomberoient d'accord que le choix de Cleonisbe seroit legitime. Quoy que cette proposition deust sembler estrange au Prince de Phocée, voyant qu'on faisoit despendre son Destin du tesmoignage d'un Prince, dont il n'a pas l'honneur d'estre connu, et qui le devoit mesme tenir pour son ennemy, il ne s'y opposa pourtant pas : car comme il sçavoit bien que le Prince Thrasybule le connoissoit, et que l'action qu'il avoit faite estoit assez extraordinaire, pour avoir esté jugée digne d'estre racontée à son invincible Vainqueur : il creût bien que l'illustre Cyrus sçauroit la chose, et qu'il seroit assez genereux pour rendre un tesmoignage sincere en sa faveur : ainsi Madame, il accorda ce qu'on luy demandoit, et il fut resolu que je viendrois vers luy ; que le Roy envoyeroit aveque moy une Personne de qualité ; et que ces trois Rivaux envoyeroient aussi un homme de Creance, afin d'ouïr ce que le vainqueur de l'Asie diroit, sur ce que j'avois à luy demander. Mais avant que de nous faire partir, on fit jurer solemnellement toutes les personnes interessées, qu'elles se raporteroient absolument à ce que nous raporterions ; qu'apres cela ils ne troubleroient plus la tranquilité publique, et que durant nostre voyage ils n'entreprendroient rien les uns contre les autres. De sorte qu'apres avoir promis ce qu'on vouloit, on nous prepara un Vaisseau, et le Roy, et les trois Rivaux du Prince de Phocée, ayant choisi ceux qu'ils vouloient envoyer vers j'illustre Cyrus, nous nous disposasmes à partir. Nous ne partismes pourtant pas sans avoir sçeu que cét Esclave qui avoit esté demander le Poison pour Amathilde, et qui avoit esté pris à la Guerre par le Pere de cette Belle Fille, s'estoit fait connoistre pour estre de tres grande Qualité parmy les Tectosages : que de plus il avoit declaré à Amathilde, qu'il estoit amoureux d'elle depuis qu'il la connoissoit, et qu'encore qu'elle eust perdu sa beauté, il n'avoit pas perdu son amour : adjoustant que si elle vouloit le recevoir favorablement, elle estoit encore assez aimable pour le rendre heureux. De sorte Madame, que comme Amathilde n'avoit voulu mourir apres avoir perdu sa beauté, que parce qu'elle croyoit qu'il estoit impossible qu'on la pûst aimer, en l'estat qu'elle estoit ; elle changea de sentimens voyant qu'elle s'estoit trompée ; et elle se resolut à vivre, et à aimer celuy qui l'aimoit, lors qu'elle ne pensoit pas se pouvoir seulement aimer elle mesme. Apres cela Madame, nous partismes, et nous partismes avec ordre du Prince de Phocée, de tascher de mener le Prince son Pere à Marseille : si bien Madame, que l'illustre Cyrus ayant fait de luy mesme, tout ce que l'eusse pû desirer qu'il fist, je me voy en estat de confondre les Rivaux du Prince de Phocée, et de le rendre heureux : et de contribuer mesme au bonheur de Carimante : car le Peuple qui s'estoit mutiné, ne vouloit pas non plus souffrir qu'il espousast Onesicrite, si elle n'estoit point de sa condition. Ainsi Madame, si le Prince Menestée pouvoit se resoudre à vostre persuasion, de venir où j'ay ordre de le conduire, je n'aurois plus rien à souhaiter.

Magnanimité de Cyrus à l'égard des Hébreux


Thryteme ayant achevé sa narration, laissa Cyrus, et Mandane, esgallement satisfaits : aussi luy promirent ils de n'oublier rien de tout ce qui pouvoit servir à la felicité du Prince de Phocée : et en effet Cyrus parla le lendemain à ces deux Segoregiens ; qui estoient venus avec Thryteme, d'une maniere tres avantageuse pour ce Prince, à qui il respondit avec une civilité extréme. Il donna mesme une declaration authentique de sa condition, où il mesla tant de loüanges de sa valeur, et de sa vertu, qu'on ne luy pouvoit pas faire un Eloge plus avantageux. Mais comme il estoit prest d'envoyer Chrysante vers Menestée, afin de l'obliger à quitter le Tombeau qu'il habitoit, ce triste Solitaire vint le remercier, et Mandane aussi, de l'honneur qu'ils luy avoient fait, et rendre grace au premier, de la Justice qu'il rendoit au Prince son Fils : de sorte qu'il leur fut plus aisé de faire ce que Thryteme souhaitoit : mais quoy qu'ils pussent luy dire, pour luy persuader d'aller à Marseille, il ne le voulut jamais, et ils furent contraints de le laisser retourner dans son Tombeau. Si bien que Thryteme et ces deux Segoregiens qui l'accompagnoient, prirent la resolution de s'en retourner dés que Cyrus seroit party, et d'aller retrouver le Vaisseau qui les avoit amenez au Port où ils l'avoient laissé. Cependant la Princesse Mandane apres avoir remercié Eucrate, continua son chemin avec la plus favorable disposition du monde à se divertir : aussi le fit elle tres agreablement durant plusieurs jours. Il sembloit mesme que chaque jour luy donnoit une nouvelle joye ; en effet quand elle pensoit qu'elle s'esloignoit du Roy d'Assirie, et qu'elle s'approchoit du Roy son Pere, qui recevroit Cyrus comme l'ayant delivrée, elle ne pouvoit assez abandonner son coeur au plaisir qu'elle sentoit apres avoir tant souffert de maux. Aussi arriva t'elle vers les Frontieres de Capadoce, du costé qui regarde la Cilicie, sans avoir nulle incommodité de son voyage : et elle eut mesme la satisfaction de voir encore faire à Cyrus une action digne de son grand coeur. Il vint donc un soir un Courrier de Babilone, qui l'advertit qu'il y avoit eu un soûlevement dans cette grande Ville, le plus grand qu'on se le pûst imaginer, et que dans ce Tumulte, le Peuple avoit fait un si grand effort pour aller piller les Vases du Temple de Jerusalem, qu'on y avoit autresfois transportez apres que les Assiriens l'eurent prise, que si le Peuple Hebreu qui estoit Captif dans Babilone, depuis soixante et dix ans, ne s'y fust opposé, ils s'en fussent rendus les Maistres. Ce Courrier aprit en suitte à Cyrus, que le Gouverneur de Babilone ayant eu peur qu'il n'arrivast encore une pareille chose et qu'il ne pûst conserver la Ville ; s'estoit resolu de luy envoyer tous ces Vases precieux qui avoient esté possedez par Salomon : et que ce Peuple Captif ne pouvant souffrir qu'on prophanast des choses qui avoient esté employées à leurs Sacrifices, suivoit ceux qui conduisoient les Chameaux qui portoient toutes ces richesses : ce Courrier adjoustant que comme il estoit tombé malade en chemin, il n'avoit pû venir promptement, et qu'il croyoit que ceux dont il parloit arriveroient le lendemain. Et en effet, à peine le Soleil commença-t'il de paroistre, que Cyrus qui se levoit tousjours matin, pour donner les ordres necessaires à toutes choses, et particulierement pour la marche des Troupes, sçeut que ceux qu'il attendoit arrivoient. Ainsi on voyoit ce grand Peuple Captif, qui avoit esté vaincu par l'Ayeul du Roy d'Assirie, avoir recours au vainqueur de celuy dont ils avoient esté Esclaves. Mais comme en arrivant aupres de Cyrus, deux de ces Chameaux qui portoient ces Vases s'estant entrepoussez, renverserent leurs charges, et firent voir combien elles estoient precieuses, Cyrus commanda qu'on luy monstrast tout le reste : car comme il n'avoit pas trouvue Mandane à Babilone lors qu'il la prit, il ne s'estoit pas amusé à se faire monstrer tout ce riche butin. De sorte que ses Officiers luy obeïssant, on luy fit bientost voir le plus magnifique objet du monde : car enfin, apres que tout fut en veuë, il vit soixante Vases d'or d'un prix inestimable : mille Vases d'argent, d'une merveilleuse beauté, et d'une grandeur extraordinaire ; un fort grand nombre de Cousteaux qui servoient aux Sacrifices, et dont la garniture estoit aussi riche que rare ; quatre cens autres Vases d'argent d'une grandeur mediocre ; et mille autres Vaisseaux de mesme Metal, de grandeurs differentes : si bien que voyant ensemble plus de cinq mille Vaisseaux de matiere tres precieuse, et de forme tres agrable, cela faisoit le plus bel objet du monde. Cyrus ne fut pourtant pas esblouï par la veuë de tant de richesses : au contraire il sembla qu'il voyoit encore mieux les choses conme il les faloit voir : en effet le plus considerable d'entre ce Peuple Hebreu, qui avoit suivy ceux qui portoient ce qui avoit esté l'ornement du plus celebre Temple du monde, s'estant presenté à Cyrus, il l'escouta avec une attention tres obligeante. De sorte que ce genereux Captif, voyant que Cyrus luy prestoit une si favorable Audience, luy parla avec autant de hardiesse que de zele. Il luy exagera autant qu'il pût, quelle estoit la Grandeur de Dieu de ses Peres ; quelle avoit esté la sagesse d'un de leurs Rois ; et la vertu de quelques autres. Il luy despeignit la magnificence du Temple de Jerusalem devant qu'il fust destruit ; il luy representa l'enormité du Sacrilege de ceux qui l'avoient abattu ; il luy descrivit les malheurs de leur Captivité ; il luy demanda comme au plus genereux Prince du monde, la liberté de sa Nation ; la permission de rebastir leur Temple ; et la grace de faire en sorte, que des Vases qui avoient esté consacrez au seul Dieu de l'Univers, ne fussent pas prophanez par d'autres usages. Enfin ce Prince des Hebreux parla avec tant de force, que Cyrus estant sensiblement touché de tout ce qu'il luy dit, luy accorda tout ce qu'il luy demandoit, et plus mesme qu'il n'avoit demandé : car il assigna encore un fonds considerable, pour faire rebastir le Temple de Jerusalem : de sorte que ce Prince Hebreu faisant passer de bouche en bouche, parmy la multitude qui le suivoit, qu'elle estoit la grace qu'on luy accordoit, on entendit tout d'un coup cent mille cris de joye, qui esveillerent Mandane qui dormoit encore. Mais Cyrus, pour jouïr pleinement de la Grande action qu'il faisoit, pria cette Princesse de vouloir tarder un jour au lieu où elle estoit, afin de voir passer le lendemain cette multitude de Peuple Captif qu'il venoit de delivrer : et en effet le jour suivant Mandane estant sur un Balcon, et Cyrus aupres d'elle, accompagné de tous les Princes qui estoient alors aupres de luy, vit passer plus de quarante mille Personnes de toutes conditions, qui de rang en rang, luy rendoient mille graces par leurs actions, de la liberté qu'il leur donnoit. De sorte que joignant à ce grand nombre de monde, les Chevaux ; les Chameaux ; et toutes les autres Bestes de Charge qui portoient le Bagage, et les Enfans de ce Peuple delivré, cela tenoit une si grande estenduë de Païs, qu'il faloit de necessite conclurre, qu'un Prince qui estoit assez Grand, pour pouvoir donner tant de richesses, et pour pouvoir accorder la liberté à tant de Captifs, devoit estre en effet le plus Grand Prince du monde : et il l'estoit d'autant plus, que le bien qu'il faisoit, il le faisoit tousjours aveque joye. Aussi en eut il une si sensible, d'avoir eu une occasion de rompre tant de Chaines en un seul coup, et de soulager tant de miserables, que trouvant une matiere d'en faire un Compliment à Mandane, il luy, demanda pardon de la satisfaction que cette avanture luy avoit donnée : luy semblant, disoit-il, que comme elle avoit esté la seule cause de toutes ses douleurs, elle devoit aussi estre la seule cause de tous ses plaisirs : et que c'estoit manquer à son devoir, et offencer son amour, de se trouver capable de nulle autre sorte de joye, que de celle de la voir, et de la voir en liberté.

Livre troisiesme

Le séjour de Thémechire


L'Heroïque joye qu'avoit l'illustre Cyrus d'avoir redonné la liberté à tant de Captifs, ne fut pas la seule dont il se trouva capable : car estant arrivé un Envoyé du Prince Sesostris, et de la Princesse Timarete, il eut aussi beaucoup de satisfaction de sçavoir par luy, qu'Amasis les avoit admirablement bien reçeus, et qu'il avoit consenti à leur Mariage, qui avoit esté celebré avec une magnificence digne d'un Roy d'Egypte, dans la superbe Ville de Memphis. La seule cause du voyage de cét Egiptien, estoit pour venir remercier Cyrus de la felicité dont jouïssoient Sesostris, et Timarete : et pour venir luy offrir au nom d'Amasis, toutes les Forces de son Royaume s'il en avoit besoin. Mais comme Cyrus ne pensoit plus estre en estat de devoir donner de Batailles, il n'accepta pas ce qu'on luy offroit : et il se contenta d'assurer cét Envoyé, qu'il prenoit beaucoup de part à la joye de la Princesse Timarete, et du Prince Sesostris : et pour luy tesmoigner que la nouvelle qu'il luy avoit aportée de leur Mariage luy avoit esté tres-agreable, il luy fit un present tres-magnifique en le renvoyant. Il est vray que Cyrus ne fut pas seul qui eut de la yoye du bonheur de Sesostris : car tous ceux qui l'avoient connu dans cette Armée en eurent beaucoup, particulierement les Egyptiens qu'il y avoit laissez. Mais si la nouvelle du bonheur de ce Prince fut agreable à tous ceux qui l'avoient veû, ou qui avoient seulement entendu parler de luy ; celle qu'on publia de l'augmentation du mal du Roy d'Assirie, ne produisit pas un effet esgal dans l'esprit de tous ceux qui la sçeurent : car beaucoup de Gens déplorant le malheur d'un si grand Prince, en eurent de la pitié ; quelques autres en eurent de la joye ; et Anaxaris en eut de la douleur, quoy qu'il le haïst, et quoy qu'il condamnast luy mesme un sentiment qu'il avoit eu plus d'une fois. Mais apres tout la passion dominante de son coeur, l'emportant sur tout autre sentiment, il ne pouvoit s'empescher de craindre la mort d'un Rival haï, parce qu'il pouvoit troubler la felicité d'un Rival aimé. Cependant le bruit de l'augmentation du mal du Roy d'Assirie estoit si grand, que personne ne doutoit que la chose ne fust ainsi : et on en doutoit d'autant moins, que Cyrus à qui ceux qu'il avoit laissez aupres de ce Prince en rendoient conte, disoit luy mesme quand on le forçoit d'en parler, qu'il estoit tres mal, et donnoit lieu de penser que la premiere nouvelle qu'on en auroit, seroit qu'il ne vivroit plus. Il en parloit pourtant avec tant de retenuë qu'on ne pouvoit assez s'estonner de la moderation qu'il avoit de ne se resjouïr point de la perte d'un ennemy tel que celuy-là. Pour Mandane, comme elle avoit l'ame toute Grande, et toute genereuse, elle ne pouvoit pas estre capable de se resjouïr de la mort d'un Prince, qui ne luy pouvoit plus nuire : et elle sentit bien plus de disposition à la pitié qu'à la joye, en cette rencontre. Ce fut pourtant une compassion, qui ne troubla pas le divertissement d'un voyage qui avoit presques tous les plaisirs d'une Cour tranquile : car de la maniere dont les journées estoient disposées, on n'estoit guere plus las le soir que si on eust esté à une simple promenade. Joint aussi que ce grand nombre d'honnestes Gens, que la familiarité du voyage unissoit encore davantage, faisoit un si agreable meslange de Gens de toutes sortes de conditions, d'humeurs, et de Nations differentes, qu'il eust falu estre fort stupide, ou fort chagrin pour s'ennuyer en un lieu où il y avoit tant de Personnes divertissantes, et qui pour la plus part n'avoient alors autre dessein que de se divertir. Il en faut pourtant excepter ceux à qui l'amour donnoit de fâcheuses heures : car enfin Intapherne avoit tousjours dans l'esprit la Princesse de Bithinie ; Artamas estoit fâché d'estre si longtemps esloigné de la Princesse Palmis ; Mazare avoit bien de la peine à s'accoustumer à n'estre que l'Amy de Mandane, et à n'estre plus son Amant ; Myrsile n'estoit pas peu affligé de voir qu'il ne faisoit nul progrés dans l'esprit de Doralise ; et Andramite estoit au desespoir. de connoistre qu'il n'y avoit nulle apparence qu'il pûst jamais flechir son coeur. Pour Aglatidas, il estoit encore trop amoureux d'Amestris, pour n'avoir pas une impatience inquiette de la revoir, et pour ne s'ennuyer pas quelquesfois de la longueur de ce voyage, quoy qu'il s'aprochast tousjours d'elle. Ainsi tout ce qu'il y avoit d'Amans dans cette Armée, avoient chacun leur chagrin : mais comme ils aportoient quelque foin à le cacher, ils ne laissoient pas de contribuer beaucoup au plaisir de la conversation, principalement les soirs que toute la Compagnie se r'assembloit chez Mandane. Anaxaris mesme, tout inquiet qu'il estoit, ne laissoit pas aussi de faire un grand effort sur son esprit, afin de ne monstrer pas son inquiettude : car dans le dessein qu'il avoit de plaire à Mandane, il ne jugeoit pas que le chagrin qu'il avoit dans l'ame deust paroistre sur son visage : de sorte qu'il le cachoit si bien, et il arriva si parfaitement à la fin qu'il s'estoit proposée, qu'il y avoit peu d'hommes au monde, pour qui Mandane eust plus d'estime que pour Anaxaris. Aussi luy en donnoit elle mille marques obligeantes ; soit en disant mille biens de luy à Cyrus ; soit en l'assurant qu'elle obligeroit le Roy son Pere, à reconnoistre les services qu'il luy rendoit ; soit en sa façon de vivre aveque luy : car enfin elle luy commandoit avec une authorité si douce, et si civile, qu'on peut assurer que ces commandemens estoient plus obligeans, que les prieres de beaucoup d'autres. Mais si Anaxaris aportoit foin à se faire aimer de Mandane, il en aportoit aussi â se faire aimer et craindre de ceux à qui il commandoit : et il en estoit en effet tellement aimé, et tellement craint, qu'il estoit peu de choses qu'il n'eust pû leur faire faire. Cependant cette illustre Troupe s'avançant tousjours, Cyrus et Mandane arriverent un soir à une petite Ville scituée au bord de ce grand et fameux Fleuve Halis, qui a sa Source parmy les Montagnes d'Armenie : et qui apres avoir serpenté dans tant de Païs differens, separe en cét endroit la Capadoce de la Paphlagonie, n'estant esloigné du Pont Euxin que de trois cens stades seulement. Comme la journée avoit esté assez grande, et que Mandane trouvoit quelque douceur à penser qu'elle estoit en Capadoce, où tous les Peuples la recevoient avec une joye incomparable, et des acclamatios continuelles, elle fit dessein de s'y reposer un jour, dont Martesie eut beaucoup de joye : parce qu'elle se souvint qu'elle avoit une Tante qui demeuroit d'ordinaire à Themiscire, qui avoit une fort belle Maison à quarante stades de la : se souvenant de plus qu'elle avoit toûjours accoustumé d'y estre à la Saison qu'il estoit : de sorte qu'elle s'en envoya informer à l'heure mesme, afin que si elle s'y trouvoit, elle demandast permission à Mandane de luy aller faire une visite le lendemain, puis qu'elle ne marcheroit pas : si bien que dans cette esperance, elle passa le soir avec beaucoup de disposition à se divertir. Comme Feraulas estoit celuy qui s'estoit chargé de sçavoir si sa Tante seroit chez elle, il s'en aquita avec tant de diligence, que lors que Martesie s'éveilla le lendemain, elle sçeut que celle qu'elle vouloit voir estoit où elle pensoit qu'elle fust, et qu'elle y estoit mesme avec une belle et grande Compagnie. Martesie ne sçeut pas plustost cette agreable nouvelle, que se levant en diligence, elle fut trouver Mandane, pour la suplier de luy permettre d'aller faire cette visite. D'abord cette Princesse ne se ressouvint pas bien qui estoit cette Parente de Martesie : mais un moment apres s'estant remis en la memoire qu'elle estoit Soeur de celle qu'avoit espousé Artucas, qui avoit livré une Porte de Sinope à Cyrus, lors qu'il avoit esté pour la delivrer : et qu'il n'avoit delivré que le Roy d'Assirie, elle luy dit obligeamment que pour ne se priver pas du plaisir qu'elle avoit de la voir aupres d'elle, et pour ne la priver pas aussi de celuy qu'elle esperoit recevoir en voyant une Personne qui luy estoit si proche, elle vouloit envoyer faire un Compliment à sa Tante, et luy envoyer mesme un Chariot, quoy qu'elle sçeust bien qu'elle en avoit un, afin de l'obliger à la venir voir. Martesie n'osant pas resister â une proposition si obligeante, remercia Mandane de la bonté qu'elle avoit pour elle, et se voulut charger du foin d'envoyer vers sa Parente, qui se nommoit Amaldée. Mais cette Princesse voulut que ce fust un des siens qui y allast : et en effet la chose s'executa ainsi. Il est vray que Martesie chargea celuy qui y fut d'un Billet pour Amaldée, apres quoy elle retourna dans la Chambre de Mandane, que ses Femmes habilloient, et où Doralise, et Pherenice estoient. De sorte que cette Princesse prenant la parole dés qu'elle la vit entrer, mais Martesie, luy dit-elle, je ne sçay si ma memoire me trompe, mais il me semble que du temps que nous estions à Themiscire, vostre Tante qui est une des plus honneste Personne du monde, avoit une Amie qui a mon gré estoit la plus insuportable Femme de la Terre, quoy que ce fust une des plus vertueuses du costé de la galanterie. Il est vray Madame, reprit Martesie, que je n'en connus de ma vie une qui eust plus de part à mon aversion que celle que vous dittes. Mais comment en pouvoit elle donc avoir à l'amitié d'Amaldée, reprit Doralise, car pour moy je trouve qu'il n'est pas ordinaire, qu'une Personne qui a du merite, ait des Amies qui n'en ont point. On ne peut pas dire, reprit Mandane, que celle dont je parle n'ait point de bonnes qualitez : puis qu'il est vray qu'elle a esté admirablement belle et qu'elle l'estoit encore extrémement quand je partis de Themiscire. De plus, elle a de la vertu, autant qu'on en peut avoir, et elle a mesme assez d'esprit : mais avec tout cela, si Martesie vouloit vous la representer, je suis assurée que vous tomberiez d'accord, qu'elle n'est point du tout aimable. Ha Madame, s'escria Martesie, vous parlez encore trop favorablement d'une Personne qui ne merite pas d'estre aussi vertueuse qu'elle est, puis qu'elle se sert si mal de sa vertu : car enfin (dit-elle en se tournant vers Doralise) puis que la Princesse veut que je vous despeigne cette Amie d'Amaldée, qui se nomme Isalonide, il faut vous l'imaginer comme elle vous l'a despeinte, c'est à dire belle et vertueuse, et mesme assez pleine d'esprit : mais d'un esprit si remply d'un sot orgueil, que je ne sçay comment vous le representer. En effet, parce qu'elle sçait qu'elle a de la modestie, elle croit qu'il n'est pas necessaire qu'elle ait de l'humilité : et que parce qu'elle n'est ny coquette, ny Galante, et que de ce costé là on ne luy peut rien reprocher, elle a un privilege particulier d'estre chagrine, bizarre, grondeuse, coleré, médisante, et imperieuse : et elle croit enfin, que parce qu'elle a une vertu toute seule, il luy doit estre permis d'avoir tous les vices. Et pour moy, de la façon dont elle en use, si j'estois son Mary, je pense que j'aimerois mieux qu'elle fust un peu galante, et qu'elle eust un peu de toutes les autres vertus qui luy manquent, que de n'en avoir qu'une et avoir un peu de toutes les mauvaises habitudes qu'on peut avoir. En mon particulier, reprit Doralise, je ne trouve rien de plus desraisonnable que de voir une Femme qui conte pour quelque chose de ce qu'elle est, ce qu'elle doit estre. Isalonide le conte tellement, repliqua Martesie, que je suis persuadée que comme il y a certains Braves insolens, grossiers, et stupides, qui croyent que la valeur toute seule suffit à faire un honneste homme ; Isalonide croit aussi qu'il ne faut que n'estre point Galante, pour estre la plus vertueuse Femme de son Siecle. Cependant il resulte de cette belle opinion, qu'elle fait enrager son Mary par ses Caprices : qu'elle met le desordre dans toute sa Famille par sa severité et par son orgueil ; qu'elle reprend avec aigreur tout ce qu'elle a de Parentes qui sont jeunes ; qu'elle censure toutes les Femmes de la Ville où elle est ; quelle mesprise tout ce qui l'aproche ; qu'elle fait cent jugemens injustes ; qu'elle ne met point de difference, entre estre un peu Galante, ou estre tres criminelle ; et qu'elle condamne enfin tout ce qu'elle voit, et tout ce qu'elle ne voit pas ; luy semblant qu'il n'apartient qu'à elle seule de se vanter d'estre vertueuse : aussi paroist-il une telle presomption dans son esprit, qu'on ne la sçauroit endurer. Il est vray, reprit Mandane, que cette vanité est tres mal fondée, puis que s'il est excusable d'en avoir de quelque chose, il faut que ce soit lors qu'on possede quelque bonne qualité qu'on n'est pas absolument obligé d'avoir : et il ne faut pas trouver qu'il y ait sujet d'avoir de l'orgueil, de ce qu'on possede une vertu sans laquelle on seroit infame. Car par exemple si une Femme qui aura de la beauté, de l'esprit, et de la vertu, se donne la peine de cultiver les lumieres que la Nature luy a données, et que soit dans les Sciences, ou dans les Arts, elle aquiere quelques connoissances extraordinaires, dont elle sçache user avec toute la retenuë qui est necessaire à nostre Sexe, elle a sans doute quelque sujet de pretendre qu'on la doit plus loüer qu'une autre. Je dis mesme plus, adjousta t'elle, puis que je tombe encore d'accord, qu'une grande partie des vertus qu'Isalonide n'a pas, peuvent en quelque façon estre un juste sujet de vanité à celles qui les possedent, parce qu'on peut manquer d'en avoir quelqu'une, et ne laisser pas de meriter d'estre loüée. Mais de tirer vanité d'une vertu, dont on ne peut manquer sans estre indigne de vivre, c'est une chose si honteuse à tout le Sexe en general, que je n'y puis penser sans quelque sentiment de confusion. Car enfin il faut croire que cette sorte de vertu, dont Isalonide tire tant de vanité, est si essentiellement necessaire à une Femme, qu'il ne faut pas mesme presuposer qu'il s'en puisse trouver qui ne l'ayent pas et il vaut beaucoup mieux estre en hazard de mettre quelques criminelles au rang des innocentes, que de croire qu'il puisse y en avoir beaucoup de coupables. Ainsi selon mon sentiment, Isalonide a un orgueil tres mal fondé, et je suis persuadée qu'un homme qui pretendroit de grands Eloges, sans autre raison sinon qu'il n'auroit ny empoisonné, ny assassiné personne, seroit aussi bien fondé qu'elle, qui ne fait consister sa gloire, qu'en ce qu'elle n'a point eu de galanterie. Il faut sans doute, reprit Doralise, qu'elle ne sçache pas que n'avoir point un vice, n'est pas avoir une vertu ; et qu'entre l'avarice, et la liberté, il y a un grand intervale. Ce que vous dittes de l'avarice, et de la liberalité, repliqua Mandane, se peut presques dire de toutes les autres vertus, et de tous les autres vices, n'y en ayant guere où l'on ne trouve cét intervale dont vous parlez, qui fait que tant qu'on y demeure, on ne merite ny blasme, ny loüange. Pour moy, reprit Doralise en soûriant, je croirois volontiers qu'Isalonide ne merite peutestre pas mesme qu'on luy attribuë la vertu dont elle se vante tant : car si elle est aussi grondeuse, aussi chagrine, aussi médisante, et aussi orgueilleuse, que vous la representez, je ne pense pas qu'elle ait eu beaucoup d'adorateurs. En mon particulier, adjousta Martesie, je trouve que vous avez raison : du moins sçay-je bien, que je ne trouve rien de plus insuportable que ces sortes de Femmes, qui ont l'ame si basse, qu'elles se contentent d'une seule vertu, et qui ont toutesfois tant d'orgueil, qu'elles mesprisent celles qui outre cette vertu qu'elles ont aussi bien qu'elles, possedent encore toutes les autres. Et ce qui est le plus fâcheux, c'est que l'exemple de cette fiere et sauvage vertu, ne sert de rien pour porter les jeunes personnes au bien : au contraire toutes les reprimandes de ces sortes de Femmes severes et arrogantes, irritent leur esprit, et font qu'elles ont tant de peur de leur ressembler, qu'il arrive quelquesfois qu'elles ne leur veulent pas mesme ressembler en ce qu'elles ont de bon. Quoy qu'il en soit, reprit Mandane, nous sçaurons du moins par Amaldée, si isalonide est tousjours de mesme humeur, et si une jeune Soeur qu'elle avoit sera devenuë de la sienne. Si cela est, repliqua Martesie, j'advoüeray que je ne me connois point en phisionomie : car je vous assure Madame, que cette jeune Soeur qui se nomme Clorelise, avoit je ne sçay quoy dans les yeux qui me faisoit croire qu'elle avoit l'inclination fort galante, Il est vray qu'Isalonide l'observoit de si prés, quoy qu'elle ne demeurast pas avec elle, qu'elle n'estoit pas en pouvoir de suivre ses propres sentimens. Si cette Personne, reprit Doralise, est aussi jolie que son nom est joly, elle est plus aimable que sa Soeur : comme je ne l'ay guere pratiquée, repliqua Martesie, je sçay seulement qu'elle a l'air galant ; qu'elle est belle ; et qu'elle a beaucoup d'esprit ; sans que je puisse pourtant vous dire si elle est fort aimable. Mais en eschange, adjousta Mandane, vous pouvez l'assurer qu'elle a un Frere nommé Belermis, qui est aussi persuadé de sa valeur, que son autre Soeur l'est de sa vertu : du moins (poursuivit-elle en regardant Martesie) me semble-t'il qu'on l'accusoit de faire un peu trop le brave, quoy qu'il le fust en effet. Il est vray Madame, reprit Martesie, que Belermis qui à cela prés, est un assez honneste homme, a tousjours un peu trop affecté de paroistre ce qu'il est, et qu'on l'a accusé aveque raison, d'avoir toutes les grimaces de la bravure. Car enfin, il est certain qu'il a une desmarche trop guerriere ; que son action a quelque chose de trop fier ; et que lors qu'il entre dans une Compagnie, il a plus l'air d'un homme qui seroit prest à donner une Bataille, qu'à faire une conversation de Galanterie. Ses habillemens mesme, ont tousjours quelque chose qui ne sent point la Paix : et le son de sa voix est si retentissant, qu'on a peine à s'imaginer que les prieres qu'il fait ne soient pas des commandemens, et mesme des commandemens militaires, tant il est vray que tout ce qu'il fait, et tout ce qu'il dit, persuade qu'il affecte de faire le brave en toutes choses : cependant il est certain qu'il est ainsi naturellement. Si cela est, reprit Doralise, il a grand sujet de se plaindre de la Nature : car je vous assure que ces hommes qui sont tousjours guerriers en temps de paix, ne sont guere moins ridicules, que ces Femmes qui sont de l'humeur d'Isalonide. Comme Doralise parloit ainsi, la Princesse Mandane estant achevé d'habiller, se disposa d'aller au Temple, où elle fut en effet, accompagnée de Cyrus, et de tous ceux qui formoient cette belle Cour errante, s'il est permis de parler ainsi. Mais comme le Sacrifice fut un peu long, lors que Mandane retourna au lieu où elle avoit couché, elle y trouva la Tante de Martesie qui venoit d'y arriver : mais elle l'y trouva avec une des plus belles, et des plus agreables Compagnies du monde : car enfin, elle avoit avec elle dix ou douze Femmes bien faites, et autant d'hommes fort honnestes Gens. De sorte que Mandane estant agreablement surprise, par une si belle Troupe, elle la reçeut avec toute la civilité possible, et elle reçeut d'autant mieux toutes ces Personnes, qu'il y en avoit peu qui luy fussent inconnuës : car elles estoient presques toutes de Themiscire. Cyrus en son particulier eut aussi beaucoup de satisfaction de voir que cette belle Compagnie venoit tout à propos pour faire passer le jour agreablement à Mandane : et tous ceux qui estoient aveque luy, furent aussi bien aises de voir tant de Dames en un lieu où il n'y avoit pas aparence d'en devoir trouver de si aimables. Pour Martesie, elle estoit si satisfaite de voir tant de personnes de sa connoissance, que la joye en paroissoit dans ses yeux : mais ce qui luy en donna le plus, fut de voir avec sa Tante cette Fille d'Artucas nommée Erinice, avec qui elle avoit fait une amitié si particuliere à Sinope, durant qu'elle avoit esté logée chez son Oncle, pendant la Prison d'Artamene. Aussi ne se vit elle pas plustost en liberté de l'entretenir durant qu'Amaldée parloit à Mandane, que se souvenant qu'elle avoit esté presente lors que ces quatre Amans qui pretendoient chacun estre le plus malheureux Amant du monde, furent jugez par elle en presence de Cyrus ; que prenant la parole ; helas ma chere Erenice, luy dit-elle, que de choses me sont arrivées depuis ce jour où j'estoit si occupée à examiner qui de l'indifference, de la mort, de l'absence, ou de la jalousie, estoit la plus rigoureuse, et que je serois encore, si je voulois vous dire qui m'a donné le plus d'inquietude, ou la peine de ne vous plus voir, ou la crainte d'estre oubliée de vous. Mais pendant que Martesie parloit ainsi, et qu'Erenice luy respondoit avec beaucoup d'esprit, et beaucoup de tendresse, Mandane regardoit avec admiration une Personne qu'elle voyoit parmy ces autres Dames : car encore qu'elles fussent presques toutes bien faites, il n'y avoit pas de comparaison de celle-là à toutes les autres. En effet cette Fille, qui se nommoit Telamire, avoit tous les charmes de la beauté : et sa beauté estoit mesme si particuliere, qu'on ne pouvoit luy assigner de rang. Car comme elle n'estoit ny grande ; ny petite ; ny blonde, ny pâffe ; ny rouge ; ny brune ; et qu'elle tenoit je juste milieu entre toutes ces choses, on eust dit que la Nature l'avoit voulu separer de toutes les autres, afin qu'on ne la pûst jamais confondre dans ces divers ordres de beautez qui font quelquesfois de si grands Partis, lors qu'il s'agit de soustenir les beautez blondes, ou les beautez brunes. De plus, Telamire, outre qu'elle estoit belle, estoit encore de bonne grace, et avoit un certain air de qualité en toute sa Personne, qui sans avoir rien de superbe, avoit pourtant de la majesté. Au reste ; comme Telamire n'estoit ny brune, ny blonde, il sembloit encore par l'air de son visage, qu'elle n'estoit ny melancolique, ny enjoüée, et qu'ayant fait un juste meslange de ces deux choses, il en avoit resulté une humeur agreable et douce, qui sans tenir rien de la trop grande gayeté, ny du chagrin, devoit estre fort divertissante. Mais si Telamire charma les yeux de la Compagnie, un homme qui estoit aupres d'elle, merita d'arrester aussi les regards de tout le monde, estant certain qu'il avoit aussi bonne mine que Telamire estoit belle. On voyoit mesme en sa phisionomie, qu'il avoit beaucoup d'esprit : et il escoutoit ce qu'on disoit d'un certain air, qu'il estoit aisé de connoistre par les mouvemens de son visage, qu'il entendoit les choses comme il les faloit entendre. Mais ce qui le rendit encore plus considerable à Mandane, fut d'aprendre qu'il estoit Fils d'Amaldée, et Parent de Martesie : car comme il n'estoit pas à Themiscire, lors qu'elle y estoit, elle ne le connoissoit point. Elle se souvenoit bien qu'Amaldée avoit un Fils qui se nommoit Artaxandre, mais elle ne sçavoit pas que ce fust celuy qu'elle voyoit. Aussi ne le sçeut elle pas plustost, qu'elle luy fit un Compliment sort obligeant : où il respondit comme un des hommes du monde qui parloit le mieux, et qui disoit tousjours le plus precisément tout ce qu'il devoit dire. De sorte que la conversation se liant peu à peu entre tant d'agreables Personnes, le temps passa si viste, qu'il sembloit qu'il n'y eust qu'un moment que Mandane fust revenuë du Temple, lors qu'on l'advertit qu'on avoit servy : si bien que toute cette belle Troupe se separant, Cyrus emmena tous les hommes aveque luy, et Mandane retint toutes les Dames à disner avec elle : il est vray qu'elle ne les retint pas seulement pour cela, car elle leur declara qu'elles ne retourneroient point chez elles que le lendemain. Mais pour respondre à la civilité de cette Princesse, Amaldée luy dit qu'elles feroient encore plus, parce qu'elles estoient resoluës de l'aller conduire jusques à deux journées du lieu où elle estoit : de sorte que toute cette belle Troupe, se joignant à tant d'honnestes Gens qui suivoient Mandane, fit qu'on passa ce jour-là avec beaucoup de plaisir. Il arriva mesme une chose qui fit qu'elle ne pût pas se separer si tost, et que la Princesse Mandane ne pût partir comme elle en avoit le dessein, parce que pendant la nuit, ce grand Fleuve au bord duquel estoit scituée la petite Ville où elle estoit alors, s'enfla d'une telle sorte, et commença de se desborder avec tant d'impetuosité, que la Campagne prochaine en estoit toute inondée. Car enfin les Torrens ne grossissent pas avec plus de precipitation, que cette grande Riviere se desborda. Il est vray que durant douze heures, il tomba une Pluye si abondante, que cela ne servit pas peu à la grossir, quoy que selon les aparences ce desbordement fut principalement causé par la chutte de plusieurs Torrens, qui descendant tout d'un coup dans cette Riviere, qui a sa Source parmy les Montagnes d'Armenie, la forcerent de sortir de son Canal ordinaire, et de s'espancher par la Plaine. Cependant comme il faloit que Mandane la traversast pour continuer son chemin, il falut de necessité attendre qu'elle se fust retirée, et il falut mesme que toute cette belle Troupe qui l'estoit venuë visiter, s'arrestast aussi long temps aupres d'elle, qu'elle demeura en ce lieu-là, parce que la Maison d'Amaldée estoit de l'autre costé de l'eau. Car encore qu'il y eust un Pont, et que le Pont ne fust pas rompu, on ne pouvoit s'en servir à passer le Fleuve, parce qu'on ne pouvoit y aller à cause que le débordement alloit plus de douze stades au de là des deux bouts de ce Pont. De sorte que toute cette agreable Compagnie demeurant jointe, il sembla qu'elle n'eust autre dessein que de faire passer ce temps-là sans ennuy à la Princesse Mandane, qui de son costé faisoit aussi ce qu'elle pouvoit pour contribuer au divertissement de tant de Personnes agreables. Mais Martesie (disoit-elle un matin à cette aimable Fille) qui peut avoir assemblé toutes ces Dames qui sont avec vostre Tante ? je vous assure Madame, luy repliqua-t'elle, que je ne le sçay encore que fort confusément : car depuis qu'elles sont icy, je n'ay fait autre chose que de parler de vous, et de satisfaire la curiosité qu'elles ont euë, de sçavoir toutes vos avantures. Ce n'est pas que la renommée ne leur en eust apris une partie, mais c'est qu'elles les sçavoient si mal, que j'ay esté bien aise de leur aprendre la verité, et de la separer de tous les mensonges qu'on leur avoit fait passer pour des veritez constantes. Mais aujourd'huy que je leur ay dit tout ce qu'elles vouloient sçavoir, il faudra que je les oblige à leur tour, à me dire tout ce que je voudray qu'elles m'aprennent : car enfin tout ce que je sçay est qu'il y a une grande avanture, entre cette belle Fille qui s'apelle Telamire, et Artaxandre, et que l'amour fait des heureux, et des malheureux par tout. Telamire, reprit Mandane, est bien propre à produire deux effets si differens, puis qu'il est vray que je n'ay guere veû de personnes en ma vie qui me plaisent davantage : c'est pourquoy Martesie informez vous un peu plus particulierement de sa Fortune, afin de me la faire sçavoir. Il me sera bien aisé de vous obeïr Madame, repliqua-t'elle, puis qu'en mon particulier j'ay beaucoup de curiosité de l'aprendre : et en effet dés le soir mesme, Erenice s'estant trouvée avec Martesie, sans autre compagnie que celle de Doralise, durant que toutes les autres Dames estoient avec Mandane, elle s'aquita de sa commission. Mais ma chere Parente, luy dit-elle, apres vous avoir raconté les plus belles avantures du monde, en vous racontant celles de nostre Princesse, et de l'illustre Cyrus, ne pensez vous pas ne me dire ri ? des vostres. Quand je vous auray dit, reprit Erenice, qu'apres vostre depart de Sinope, mon Pere m'envoya à Themiscire aupres d'Amaldée ; et que j'y ay tousjours esté avec beaucoup de chagrin de ne sçavoir bien souvent où vous estiez, ou de sçavoir que vous estiez Prisonniere, je vous auray sans doute dit les plus importantes choses de ma vie. Dites moy du moins, repliqua Martesie, ce qui est cause que tant d'aimables Personnes qui n'avoient autrefois nulle societé entr'elles, ont fait un voyage ensemble. Pour vous aprendre ce que vous voulez sçavoir, reprit-elle, il faudroit que je vous disse toute la vie d'Artaxandre, et toute celle de Telamire. Quoy qu'Artaxandre soit mon Parent comme le vostre, reprit Martesie, la Fortune nous a si souvent separez, que nous ne nous connoissons presques point : mais comme il me semble un fort honneste homme, je seray bien aise de le connoistre par vous, c'est pourquoy ma chere Erenice, il faut que vous vous disposiez à m'aprendre toute sa vie, puis que vous la sçavez, et que Doralise ait sa part du divertissement que vostre recit me donnera. Les avantures des Personnes où l'on ne s'interesse point, repliqua Erenice, divertissent si peu, qu'il faut ce me semble attendre que nous soyons seule à nous entretenir d'une pareille chose. Ce n'est pas, adjousta-t'elle, que ce que j'ay à vous dire ne soit assez extraordinaire : mais c'est comme je l'ay desja dit, que si on ne s'interesse un peu à la Fortune de ceux de qui on entend raconter l'Histoire, on n'y sçauroit prendre plaisir. S'il ne faut que s'interesser au bonheur d'Artaxandre, et à celuy de Telamire, reprit Doralise, pour avoir quelque satisfaction en oyant le recit de leurs Avantures, j'ay assurément tout ce qu'il faut pour en estre agreablement divertie : car enfin il n'est pas possible de les voir sans desirer qu'ils soient heureux : et pour vous tesmoigner, poursuivit elle, qu'ils ne me sont pas indifferens, je vous assure que je souhaite de tout mon coeur, que si Artaxandre a des Rivaux, qu'ils soient mal traitez : et que si Telamire doit aimer quelque chose, que ce soit Artaxandre. Mais peutestre adjousta-t'elle, est-ce que vous avez quelque secret à dire à Martesie, que vous ne voulez pas que je sçache : c'est pourquoy (poursuivit Doralise en se levant, comme ayant dessein de s'en aller) il vaut mieux vous laisser en liberté. Ha Doralise, s'escria Erenice en la retenant, gardez vous bien de faire une pareille chose, car je suis persuadée que si j'avois privé Martesie de vostre veuë, la mienne ne luy donneroit pas grande satisfaction. De plus, je puis vous assurer que toute douce que vous la voyez, c'est une des plus vindicatives Personnes du monde, lors qu'il s'agit d'une pareille chose : et pour vous le prouver je me souviens qu'ayant eu un jour le malheur de luy oster une Compagnie agreable sans y penser, elle n'eut point de repos qu'elle ne s'en fust vangée en m'accablant une apresdisnée toute entiere, de la conversation de la plus incommode Personne qui sera jamais : c'est pourquoy ne songez donc pas s'il vous plaist à vous en aller. Songez donc à me satisfaire, reprit Martesie en riant, puis que je suis si vindicative : car je vous declare que si vous ne me dittes toute la vie d'Artaxandre, et de Telamire, je diray tout ce que je sçay de la vostre à Doralise, quoy que comme vous sçavez je n'ignore pas que vous avez fait plus d'un malheureux, depuis que nous nous connoissons. Comme ce recit, repliqua Erenice en rougissant, seroit moins divertissant que celuy que je dois faire, quoy que vous parliez plus agreablement que moy, j'aime mieux vous obeïr que vous resister. Obeïssez donc, reprit Martesie, mais pour faire que ce mot soit placé à propos, obeïssez à Doralise, et adressez luy la parole : car comme elle est Estrangere à Themiscire, il faut que ce soit à elle que vous expliquiez beaucoup de choses, que vous ne me diriez pas, si vous ne parliez qu'à moy Apres cela, Doralise respondit encore quelque chose, et Erenice luy repliqua, mais à la fin Martesie leur ayant imposé silence à toutes deux, et ayant donné ordre qu'on ne les vinst point interrompre, Erenice commença de parler en ces termes.

Histoire d'Artaxandre et de Telamire : les inclinations d'Artaxandre


HISTOIRE D'ARTAXANDRE ET DE TELAMIRE.

Comme ceux dont j'ay à vous raconter la vie, n'ont qu'à peine le bien d'estre connus de vous, je devrois sans doute commencer mon recit par leur Eloge, afin que nous engageant dans leurs interests, par un sentiment d'estime, vous eussiez plus d'attention à ce que j'ay à vous dire. Mais outre que le merite de ces deux Personnes est assez esclatant pour l'avoir desja acquise, je craindrois encore de ne les loüer pas assez bien. Il faut pourtant que je vous die, que Telamire est une des plus charmantes Personnes du monde, à ceux qui la connoissent particulierement : estant certain qu'encore qu'elle soit tousjours tres aimable pour tous ceux qui l'aprochent en general, elle l'est beaucoup plus pour ceux qui ont sa confiance toute entiere : et l'on peut dire qu'elle est autant au dessus d'elle mesme, lors qu'elle est avec ses Amies particulieres, qu'elle est au dessus de beaucoup d'autres, lors qu'elle est en une conversation generale. Aussi luy dit-on en luy faisant la guerre, qu'elle a deux esprits au lieu d'un : et quand on voit à Themiscire une Personne stupide, on dit qu'il faut l'envoyer à Telamire, afin qu'elle luy donne ce dont elle a trop, tant il est vray que son merite est universellement connu. Au reste Telamire est douce, et genereuse, et sa beauté est assurément la moins bonne qualité qu'elle ait. Pour Artaxandre, il suffit pour le loüer, en ne le loüant pas, que je vous die que Martesie le peut hardiment advoüer pour son Parent, puis qu'il a toutes les qualitez qui peuvent faire un honneste homme. Apres cela je vous diray que Telamire est une Fille de condition, dont le Pere se nommoit Algaste, et dont la Mere estoit une Personne tres vertueuse, qui aimoit tendrement Amaldée Mere d'Artaxandre, sous la conduite de qui il a toûjours esté, parcé que son Pere mourut qu'il estoit encore au Berçeau. Et pour vous faire entendre ce que j'ay à vous dire dans la fuite de mon discours, il faut que vous sçachiez qu'Algaste n'avoit jamais eu qu'une Fille qui est Telamire ; et que dés sa plus tendre Enfance, sa Femme qui se nommoit Cleossonte, dit tousjours à Amaldée qu'elle vouloit que sa Fille espousast un jour le jeune Artaxandre son Fils, qui pouvoit avoir alors cinq ou six ans plus que Telamire, qui n'en avoit pas encore douze en ce temps-là. Mais quoy que ce dessein ne fust sçeu que de peu de personnes, et qu'Algaste luy mesme ne le sçeust point, il ne fut pas si secret que la jeune Telamire n'en sçeust quelque chose, par les Femmes qui avoient foin d'elle : de sorte que dés lors elle disposa son coeur à obeïr un jour â Cleossonte : et je ne sçay si on ne doit point attribuer une partie du merite de Telamire, à l'innocent dessein qu'elle eut dans son Enfance, d'estre bientost en estat de meriter l'estime d'Artaxandre. En effet, je ne pense pas qu'on puisse estre plus aimable estant Enfant, que Telamire l'estoit : car non seulement sa Personne estoit tres jolie, mais c'est qu'outre qu'elle avoit desja le plus beau teint du monde, et qu'elle estoit desja tres belle, elle donnoit de l'admiration à ses Maistres, soit à celuy qui luy montroit à dancer, ou à celuy qui luy enseignoit la Langue Assirienne, qu'elle parloit desja tres agreablement : estant certain qu'on ne pouvoit pas dancer mieux qu'elle dançoit dés ce temps là, ny parler plus joliment une Langue estrangere qu'elle parloit celle qu'elle avoit aprise. De plus, elle avoit desja la taille si bien formée, et la phisionomie si fine, que tous les Gens d'esprit qui alloient chez Cleossonte, ne la traittoient plus d'Enfant quoy qu'elle le fust encore : au contraire on la loüoit comme une grande Fille, et on luy parloit presques de toutes choses, comme si elle eust eu dix-huit ans. Aussi y respondoit-elle si à propos, et avec tant de marques d'esprit sur le visage, qu'on avoit lieu de croire que si elle ne s'empressoit pas fort à parler, c'estoit parce qu'elle sçavoit qu'elle n'avoit pas douze ans : et que la bien-seance ne vouloit pas qu'elle monstrast encore tout son esprit, quoy qu'elle en monstrast assez pour se faire admirer ; de sorte qu'ayant toutes les graces de l'Enfance sans en avoir toutes les foiblesses, on peut assurer qu'elle estoit desja infiniment aimable, et infiniment charmante. Je vous dis cecy aimable Doralise, pour vous faire sçavoir le premier fondement de l'affection de Telamire et d'Artaxandre : il est vray que cela ne se pouvoit pas nommer affection en ce temps-là : car comme Amaldée envoya Artaxandre voyager dés qu'il eut dix-sept ans, et que son voyage fut long, il ne se souvenoit presques plus qu'il avoit oüy dire à sa Mere qu'elle eust souhaité qu'il eust espousé Telamire : et Telamire elle mesme, quoy qu'elle se souvinst du dessein qu'avoit eu Cleossonte, ne pensoit pas qu'il deust jamais reüssir : car il faut que vous sçachiez que cette vertueuse Personne mourut que Telamire n'avoit que quatorze ans. De sorte que demeurant sous la conduite de son Pere, qui mit une Femme d'esprit et de vertu aupres d'elle, elle ne songea qu'à devenir tousjours plus accomplie sans penser à Artaxandre : n'ignorant pas que le dessein qu'avoit Cleossonte, n'estant fondé que sur l'amitié qu'elle avoit pour Amaldée, ne pouvoit plus avoir nulle suitte puis qu'elle estoit morte, et qu'Algaste son Pere bien loin de songer à la marier, ne pensoit qu'à trouver une autre Femme : car comme il estoit fort riche, il ne desespera pas d'en trouver une, quoy qu'il fust vieux, et quoy qu'il la voulust jeune, belle, et de bonne condition. Amaldée de son costé ne pensoit plus aussi à ce Mariage : car outre qu'elle sçavoit bien qu'Algaste ne songeoit pas encore à marier sa Fille, comme elle le voyoit en estat d'avoir d'autres Enfans en se remariant, elle ne trouvoit plus que ce Parti là fust aussi avantageux qu'il avoit esté du vivant de Cleossonte : ainsi cette affaire estoit comme si jamais on n'y eust pensé. Cependant les jours s'avançant les uns apres les autres, et Artaxandre devenant aussi honneste homme durant ses voyages, que Telamire devint belle durant son absence, il se raprocha de Themiscire : mais comme il n'avoit jamais esté en un lieu, où l'on dit que demeuroit autrefois la seconde Reine des Amasones, nommée Orithie, du temps qu'elle regnoit en Capadoce, il eut la curiosité de l'aller voir : et en effet c'est un des plus beaux lieux du monde ; aussi est-il tellement celebre, qu'il est presques honteux à un homme d'esprit de n'y avoir point esté, et de ne sçavoir pas tout ce qu'on y monstre, et tout ce qu'on en dit. Cependant comme le hazard se mesle de toutes choses, il faut que vous sçachiez qu'Artaxandre trouva en ce lieu-là une Troupe de Dames de Themiscire, qui y estoient pour le mesme sujet que luy, c'est à dire par curiosité seulement. Mais entre ces Dames, il y avoit une Fille nommée Clorelise, qui estoit tres jolie, et qui l'est encore, quoy qu'elle ait bien eu des chagrins depuis ce temps-là. Mais aimable Doralise, il faut que je vous die pour l'intelligence de ce que j'ay à vous aprendre, que Clorelise qui n'avoit plus de Pere, ny de Mere, demeuroit avec un Frere qu'elle avoit, nommé Belermis : n'ayant pas voulu demeurer avec une Soeur qu'elle a qui s'apelle Isalonide, parce que c'est la plus imperieuse personne du monde. Pour vous espargner la peine de faire son Portrait, interrompit Martesie, il faut que je vous die que je l'ay representée à Doralise telle qu'elle est, c'est à dire avec ce sot orgueil qu'elle tire de ce qu'elle n'est pas accusée d'estre trop galante. Il n'est pas aussi necessaire, poursuivit-elle, que vous disiez comment est Belermis (car je ne sçay s'il est vivant ou mort) puis que je luy ay dit tout ce que j'en sçay, et qu'elle l'a dans l'imagination tel qu'on represente le Dieu Mars : mais pour Clorelise vous me ferez plaisir de me dire de quelle humeur elle est presentement. Clorelise, reprit Erenice, est opposée à Isalonide en beaucoup de choses, et luy ressemble en quelques-unes : car enfin elle a l'inclination galante, et elle est aussi tres capable d'un attachement particulier, et d'un attachement fort puissant. Mais quoy qu'elle paroisse tres civile, et que mesme quand elle le veut, elle soit assez complaisante, pourveû que cette complaisance puisse servir à ses interests ; il est pourtant vray qu'elle est aussi imperieuse en galanterie, que sa Soeur l'est en sa maniere. De plus, elle est vindicative autant qu'on le peut estre, puis qu'il n'est rien qu'elle ne soit capable de faire pour se vanger, n'estant pas de ceux qui disent qu'il ne faut jamais se vanger sur soy mesme : car de l'humeur dont elle est, elle aime bien mieux se faire du mal, pourveû qu'elle en face à ceux qu'elle haït ; que de n'en souffrir point, et de ne se vanger pas. Cependant comme Clorelise est belle ; qu'elle a de l'esprit ; et que ce qu'elle a d'imperieux dans l'humeur, ne paroist pas à ceux qui n'ont rien à démesler avec elle, il est difficile de la voir sans l'aimer. De sorte qu'Artaxandre la rencontrant à ce Bourg où sont les ruines de ce Chasteau d'Orithie, il eut pour elle toute la civilité qu'un aussi honneste homme que luy devoit avoit pour une belle Personne, et pour une Personne qui n'estant qu'un Enfant quand il estoit parti de Themiscire : avoit pour luy toute la grace de la nouveauté. Aussi s'attacha-t'il plus à luy parler qu'à toutes celles avec qui elle estoit : mais comme ces sortes de parties en font bien souvent naistre d'autres, apres avoir veû ensemble tout ce qu'il y avoit à voir au Chasteau de cette Grande Reine des Amazones, ils firent dessein d'aller à un autre lieu où l'on dit qu'Hercule et Thesée aborderent, lors qu'ils deffirent ces vaillantes Guerrieres, et où l'on voit l'endroit où les deux Soeurs de cette Reine, dont l'une se nommoit Hipolite, et l'autre Menalipe, furent faites prisonnieres par ces deux Heros. De sorte qu'Artaxandre et Clorelise estant plusieurs jours ensemble, et des jours encore où ils avoient toute la familiarité du voyage, et où l'on ne parloit que de choses divertissantes et galantes : il se trouva qu'en parlant de l'amour d'Hercule, et de celle de Thesée, il se fit entre ces deux Personnes une espece de liaison ; que je ne sçay comment apeller. Car enfin j'ay sçeu depuis par Artaxandre, que son coeur ne fut point effectivement touché d'amour ; et que l'affection qu'il eut pour Clorelise, fut toute dans son esprit. En effet (me disoit-il un jour, que je le pressois de me dire ce qu'il avoit senty pour elle) pour vous tesmoigner que mon coeur estoit libre, c'est que j'aimay Clorelise, parce que je la voulus aimer : et que je l'aimay sans nulle inquiettude. Mais apres tout, aimable Doralise, Artaxandre durant ce voyage, luy dit toutes les galanteries que son esprit luy suggera : s'il luy parla d'Hipolite dont Thesée devint amoureux apres l'avoir prise, ce fut pour luy faire entendre qu'il auroit eu le mesme destin que luy, si Hipolite luy eust ressemblé : et s'il luy parla d'Hercule, lors qu'on luy monstra où il avoit vaincu les Amazones, ce fut pour luy dire encore, qu'elle estoit plus vaillante qu'elles ne l'avoient esté : puis que sans Armes elle ne laissoit pas de r'emporter des victoires, et de faire des Prisonniers. Enfin pour ne m'amuser pas en choses inutiles, quoy qu'Artaxandre n'eust que de l'estime pour Clorelise, il fit presques comme s'il en eust esté amoureux. De sorte que Clorelise qui a assez bonne opinion d'elle, pour croire facilement d'estre aimée, creût qu'il en pensoit plus qu'il n'en disoit, et le regarda en effet comme son Esclave. Si bien que s'en retournant à Themiscire toute glorieuse de sa conqueste, il n'y eut personne qui à son retour ne trouvast qu'elle estoit embellie ; tant il est vray que la joye sied bien à la beauté. Mais aimable Doralise, avant que de m'engager à vous dire combien Artaxandre fut estimé à Themiscire, il faut que je vous die que comme nostre Ville est assez divisée, il y avoit une Maison ennemie de celle d'Artaxandre, dont le Fils aisné nommé Tysimene estoit de mesme âge que luy : de sorte que le hazard ayant fait que ses Parens l'avoient envoyé aux mesmes lieux où estoit Artaxandre, il estoit arrivé que comme ils estoient tous deux fort jeunes ; tous deux fort bien nez ; et qu'ils n'avoient jamais rien eu à démesler ensemble ; se trouvant en un Païs Estranger, et engagez dans les mesmes occupations, et dans les mesmes plaisirs, et fort esloignez de ceux qui eussent pû entretenir la haine dans leur esprit, ils vinrent enfin à s'aimer : la Fortune faisant naistre mesme plusieurs occasions où ils eurent besoin l'un de l'autre, et où ils se servirent avec une esgalle generosité. Si bien que ces deux ennemis reconciliez, se promirent une affection inviolable, et furent à la guerre ensemble contre Polycrate, lors qu'il avoit de si grands interests à démesler contre les Mylesiens et ceux de Prienne. Je ne m'amuseray point à vous dire qu'ils se signalerent tous deux : mais je vous diray que depuis cette guerre, comme Artaxandre fut r'apellé par Amaldée, et que Tysimene ne le fut pas par ses Parens, ils se separerent ; et qu'Artaxandre revint à Themiscire, comme je l'ay desja dit : mais en quittant son Amy, ils convinrent qu'il ne publieroit point leur reconciliation, qu'il ne revinst à Themiscire : car comme le Pere de Tysimene estoit bizarre et violent, il craignit qu'il ne s'en irritast, et qu'il ne luy envoyast plus ce qu'il avoit accoustumé de luy donner pour sa subsistance : ainsi cette amitié ayant quelque chose d'aussi misterieux que l'amour, elle en fut plus forte et plus tendre. Cependant cette reconciliation ne fit aucun bruit à Themiscire : et au retour d'Artaxandre, on dit bien qu'il estoit devenu Amant de Clorelise au Chasteau d'Orithie, mais on ne dit pas qu'il fust devenu Amy de Tysimene durant son voyage. Or pour en revenir à la joye qu'avoit Clorelise de croire qu'elle avoit assujetty le coeur d'Artaxandre, je vous diray qu'elle ne parloit d'autre chose : il est vray que cette joye fut un peu moderée par une reprimende tres aigre que luy fit Isalonide du voyage qu'elle venoit de faire. Car quoy qu'elle l'eust fait avec la permission de son Frere, et qu'elle fust avec de fort honnestes Personnes, elle ne laissa pas de faire un vacarme estrange : luy reprochant qu'il y avoit cent Temples celebres en Capadoce, où elle n'avoit jamais eu la curiosité d'aller, et que cependant elle alloit faire des parties de galanterie, pour voir un lieu où il n'y avoit rien de plus remarquable, sinon qu'on y avoit enlevé des Amazones. Toutesfois comme Clorelise estoit accoustumée à sa severité, elle se consola bientost de tout ce que sa Soeur luy dit de fâcheux : car comme Telamire se trouvoit un peu mal, et qu'elle gardoit la Chambre, elle ne laissa pas de l'aller visiter. Ce n'est pas qu'il y eust une grande amitié entre elles : mais comme elles estoient de mesme condition, et à peu prés de mesme àge, elles se voyoient assez souvent : joint que Clorelise dans les sentimens où elle estoit, eust volontiers cherché à faire de nouvelles connoissances, afin d'avoir plus d'occasion de raconter le voyage qu'elle venoit de faire, et de parler d'Artaxandre. Il y avoit mesme encore une autre raison qui obligeoit Clorelise à voir souvent Telamire : car vous sçaurez que Belermis son Frere en estoit fort amoureux, et qu'il la pressoit tous les jours de lier amitié avec cette aimable Fille, afin de se pouvoir mettre en estat de luy pouvoir rendre office aupres d'elle. Apres avoir donc quitté Isalonide, elle fut chez Telamire ne sçachant pas que la Mere de cette belle Personne avoit eu dessein qu'elle espousast Artaxandre, car il ne s'en estoit espandu aucun bruit hors de la Famille. De sorte qu'apres que les premiers Complimens furent faits ; que Clorelise eut dit à Telamire que son mal ne l'avoit presques point changée ; et que Telamire luy eut dit aussi que le Soleil ne l'avoit point hâllée ; Clorelise s'informa des nouvelles de la Ville, et Telamire luy en demanda de son voyage. Si bien qu'ayant une voye si facile de suivre son inclination, elle se mit à le luy raconter exactement : exagerant avec un plaisir estrange, la rencontre que leur Troupe avoit faite d'Artaxandre. Comme il y a quelques jours que je n'ay point sorty, dit alors Telamire, et que je ne voulus hier voir personne, je n'avois pas sçeu qu'Artaxandre fust revenu : mais encore, adjousta-t'elle, l'avez vous trouvé propre à rendre vostre voyage plus agreable ; le vous assure, repliqua Clorelise, que je l'ay trouvé si honneste homme, que je ne pense pas qu'il y en ait un à Themiscire qui le soit davantage, ny peut-estre autant. Quand on est en humeur de se divertir, reprit Telamire, on se divertit de tout : et ceux qui sont mediocrement honnestes Gens, plaisent quelquesfois plus que ceux qui le sont beaucoup davantage ne sçauroient faire, quand on n'y est pas. Non non Telamire, reprit Clorelise, ce n'est point sur ma belle humeur qu'il faut fonder l'estime que je fais d'Artaxandre, c'est sur son propre merite : qui est tel que pour justifier le jugement que j'en fais, si vous estes encore un jour malade, je vous le veux amener : aussi bien sommes nous tombez d'accord, que ce sera moy qui luy choisiray ses connoissances, et qui luy donneray des Amies : car comme vous le sçavez, il est parti si jeune de Themiscire, qu'il est presques Estranger en son propre Païs. Il faut sans doute, reprit Telamire en souriant, qu'Artaxandre vous ait trouvée aussi belle que vous le trouvez accompli, puis qu'en si peu de temps il vous estime assez pour luy choisir ses Amies, et ses connoissances. Quoy qu'il en soit, repliqua-t'elle, n'ayez pas mauvaise opinion d'Artaxandre, de ce que je vous advouë qu'il l'a fort bonne de moy : car enfin les plus honnestes Gens sont capables d'une erreur une fois en leur vie ; et il peut estre que je suis celle d'Artaxandre. Ha Clorelise, reprit Telamire, je croirois plustost qu'Artaxandre seroit la vostre, que de penser que vous fussiez la sienne ! puis que je connois trop vostre merite, et que je connois trop peu le sien, pour dire une semblable chose. Pour faire que vous en jugiez equitablement, repliqua Clorelise, je vous l'ameneray demain : car (adjousta-t'elle en soûriant) puis que je vous le dois amener, il faut que je n'attende pas que vous soyez tout à fait guerie ; de peur que je n'exposasss cét Amy qui m'est si cher à un fort grand danger, s'il vous voyoit tout à fait en santé. Puis qu'il vous a veuë, reprit Telamire, il n'a plus rien à craindre à Themiscire, estant certain qu'il n'y a rien de si redoutable que vous. Vous avez beau me vouloir flatter, repliqua Clorelise, car je vous assure que toutes les douceurs que vous me direz aujourd'huy, n'effaceront pas l'outrage que vous m'avez fait : en me disant que je ne me connois paint en honnestes Gens, puis que vous avez presuposé que je m'y pourrois tromper. Mais pour vous en punir, adjousta t'elle, si la fantaisie m'en prend, je diray a Artaxandre que vous n'avez pas voulu croire qu'il fust ce que je vous ay dit qu'il est. Ha Clorelise, s'escria Telamire, gardez vous bien de me faire ce tour là ! car je ne vous le pardonnerois de ma vie. Comme Clorelise alloit respondre, il arriva des Dames qui firent changer la conversation : et qui l'obligerent à s'en aller, parce que ce n'estoient pas des Femmes qui luy plussent. Cependant comme Artaxandre n'avoit nulle habitude particuliere qu'avec elle, et avec les Dames avec qui elle avoit fait le voyage qui avoit causé leur connoissance, il la voyoit tous les jours : et il s'estoit mesme fait presenter à Belermis. De sorte qu'il la voyoit chez elle, aussi bien que chez ses Amies : ainsi il fut aisé à Clorelise de tenir sa parole à Telamire. Mais comme elle avoit sans doute dessein de conserver soigneusement la Conqueste qu'elle croyoit avoir faite, elle dit à Artaxandre en le menant le jour suivant chez Telamire, qu'elle l'alloit mener chez une Maistresse de son Frere : mais elle le luy dit à mon advis, afin que la regardant comme une Personne où un autre estoit desja engagé, il ne fust pas capable d'y songer, quand mesme les charmes de Telamire pourroient plus toucher son coeur que les siens. Mais pour faire qu'il ne fust pas surpris de la beauté de Telamire, elle la luy loüa avec excés : sçachant bien que c'est une fort bonne voye pour deminuer quelque chose de l'admiration qu'une grande beauté donne la premiere fois qu'on la voit, que de faire qu'on s'attende à la trouver telle. Du moins m'imaginay-je que ce fut son intention : et ce qui me le fait croire, est que quand elle parloit de la beauté de Telamire à d'autres Gens, elle ne la loüoit pas avec empressement. Quoy qu'il en soit ils furent chez cette belle malade, qui meritoit sans doute le nom que je luy donne : car comme je la vy ce jour-là, je puis vous assurer qu'Artaxandre la vit avec tous ses charmes ; estant certain que je ne l'ay pas veuë mieux dans sa plus grande santé. Il est vray que le mal qu'elle avoit estoit peu de chose : joint qu'elle estoit si bien en deshabillé, et il y avoit je ne sçay quoy de negligé et de propre à sa coiffure, qui luy estoit si avantageux, qu'il n'estoit pas possible de la voir sans la loüer, ou du moins sans en avoir envie. Cependant Clorelise qui depuis le retour d'Artaxandre, avoit beauconp plus de foin d'elle qu'à l'ordinaire, estoit assez parée ce jour là : mais malgré toute sa parure, la negligence de Telamire l'emporta : et elle parut mille fois plus belle que Clorelise, quoy que Clorelise le soit extrémement. Comme j'avois desja beaucoup de part à l'amitié de Telamire, elle m'avoit envoyée prier ce matin là, de vouloir passer l'apresdisnée aupres d'elle : et en effet j'y fus de si bonne heure, que Clorelise n'y estoit pas encore. Mais à peine fus je assise, qu'elle me demanda comment j'estois avec Artaxandre ? car, dit elle, comme nous pouvons quelquesfois avoir des Amis, qui ne sont pas nos Parens, nous pouvons aussi tres souvent avoir des parens qui ne sont pas nos Amis. Tout ce que je vous puis dire, luy repliquay-je, c'est qu'Artaxandre est assurément assez honneste homme, pour estre mon Parent, et mon Amy tout ensemble : mais comme il y a fort peu qu'il est arrivé, et que depuis qu'il est icy, il a tousjours esté avec Clorelise, ou avec les Dames avec qui elle a esté au Chasteau d'Orithie, je ne sçay encore s'il me tient pour son Amie, ou s'il ne me regarde que comme sa Parente. Comme je disois cela, Artaxandre qui aidoit à marcher à Clorelise entra : de sorte que Clorelise l'ayant presenté à Telamire, cette belle Fille le reçeut avec beaucoup de civilité, et il la salüa avec beaucoup de respect. D'abord je remarquay qu'il fut surpris de voir Telamire : et que malgré toutes les loüanges que Clorelise luy avoit données, il ne se l'estoit pas imaginée si belle. Mais comme Clorelise le remarqua sans doute aussi bien que moy, elle en rougit de despit : et elle en eut d'autant plus, qu'ayant jetté les yeux sur grand Miroir qui estoit vis à vis de nous, elle y vit Telamire, et s'y vit aussi, et connut à mon advis elle mesme, et malgré la bonne opinion qu'elle avoit de sa beauté, qu'Artaxandre auroit raison quand il trouveroit Telamire plus belle qu'elle : du moins me parut-il je ne sçay quel petit chagrin sur son visage, que j'expliquay de cette sorte. Joint aussi que je remarquay qu'apres s'estre veuë dans ce Miroir aupres de Telamire, elle voulut changer de place, et en changea effectivement, disant que le jour luy faisoit mal aux yeux : mais ce fut sans doute pour en faire changer à Artaxandre, et pour se placer de façon, qu'il ne les pûst voir toutes deux à la fois, comme il faisoit auparavant, et qu'ainsi il ne remarquast pas si aisément la difference qu'il y avoit entre Telamire et elle : et en effet dés qu'elle fut ou elle pensoit estre mieux, ce petit chagrin qui m'avoit paru se dissipa. De sorte que voulant assurément reparer par son bel esprit, le desavantage qu'elle connoissoit que sa beauté avoit aupres de celle de Telamire, elle se mit à dire cent choses agreables et divertissantes : mais quoy que Telamire n'y respondit pas avec le mesme empressement que Clorelise avoit à les dire, elle y respondit pourtant si à propos, et d'une maniere si spirituelle, qu'il estoit aisé de connoistre qu'elle avoit l'esprit aussi beau que le visage. D'abord la conversation fut du voyage de Clorelise ; de la rencontre inopinée qu'elle avoit faite d'Artaxandre ; et de l'amitié qu'elle avoit aveque luy. Pour moy, disois-je, je suis persuadée que c'est ainsi qu'il se faut connoistre pour s'estimer, et pour s'aimer plus en six jours, que les autres Gens qui se connoissent d'une autre maniere, ne s'aiment en six Mois. Car enfin quand on se connoist par une tierce personne, qui prepare l'esprit de ceux qui se doivent connoistre par de grands Eloges, on a l'imagination si remplie d'une grande Idée qu'on se forme soy mesme, qu'il est bien difficile, que quand on vient à se voir, on ne trouve ce qu'on a pensé beaucoup plus beau que ce qu'on voit. Ce que vous dittes, reprit Artaxandre, arrive sans doute tres souvent, mais il n'arrive pas tousjours : et pour vous le tesmoigner, adjousta-t'il, je n'ay qu'à vous dire, qu'encore que Clorelise m'eust dit que Telamire estoit une des plus belles Personnes du monde, et que je m'en fusse formé une Image, que je trouvois admirable ; je ne laisse pas d'advoüer que si je vous la pouvois faire voir, vous verriez que ce seroit un mauvais Portrait. Comme ce qu'on apelle un mauvais Portrait, reprit Telamire, est une Peinture qui ne ressemble point à la Personne pour qui elle est faite, un Portrait qui flatte est aussi mauvais qu'un Portrait qui enlaidit : ainsi je puis croire ce que vous dittes sans en tirer vanité : parce qu'il peut estre que vous trouvez l'idée que vous aviez de moy, beaucoup plus belle que je ne suis. Ha Telamire, s'escria Clorelise, je ne suis point de vostre opinion en une chose ! et je ne tonberay jamais d'accord, qu'un Portrait qui flatte, soit un mauvais Portrait. Comme Telamire, repliqua Artaxandre n'en a sans doute jamais eu d'elle qui l'ait flattée, parce qu'on ne la peut jamais peindre aussi belle qu'elle est, je ne m'estonne pas qu'elle ne sçache point cette difference : mais je m'estonne, dit-il (en SE reprenant, voyant qu'il loüoit trop Telamire, et trop peu Clorelise) que vous la sçachiez, puis qu'assurément vous ne pouvez pas non plus avoir de Portraits de vous qui ne vous dérobent beaucoup. De grace Artaxandre (luy dit-elle en riant, et en rougissant tout ensemble) n'entreprenez point tant de choses à la fois : loüez Telamire toute seule, et ne me loüez point : ou loüez moy, et ne la loüez pas : car enfin cét Encens partagé n'oblige personne. Mais pour ne vous embarresser pas, adjousta-t'elle, à faire un choix qui ne me seroit peutestre pas avantageux ; il vaut mieux que puis que vous venez de dire ce que vous pensez de Telamire, que Telamire die aussi ce qu'elle pense de vous, et si l'idée qu'elle s'en estoit formée est plus Grande que ce qu'elle en trouve : car pour vous dire les choses comme elles sont ; je luy dis hier autant de bien de vous, que je vous ay dit de bien d'elle : mais à mon advis la chose n'aura pas esté ainsi ; et je croy qu'elle vous doit encore plus admirer, que vous ne l'admirez : parce que n'ayant pas aussi bonne opinion de moy que vous l'avez, elle n'adjousta pas au tant de creance à mes paroles, lors que je vous loüois, que vous y en avez adjousté lors que je l'ay loüée. Ha Clorelise, s'escria Telamire, vous estes la plus cruelle Personne du monde, de parler comme vous faites ! Comme je ne dis rien, repliqua-t'elle, que je ne vous eusse menacée de dire, vous n'en devez pas estre surprise : Telamire craignant alors qu'Artaxandre ne creust qu'elle avoit dit quelque estrange chose en parlant de luy, se mit à luy raconter sa conversation du jour precedent avec Clorelise : luy advoüant ingenûment, que sans en pouvoir dire la raison, elle n'avoit pas creû qu'il fust aussi honneste homme que Clorelise le luy avoit representé. Cependant, adjousta-t'elle, j'espere que nous serez assez raisonnable, pour ne vous offencer pas de ce que j'ay pensé de vous autant que de vous connoistre : et que vous vous contenterez de la justice que je vous rends aujourd'huy que je vous connois mieux. Je ne m'offenceray pas sans doute, reprit Artaxandre, de ce que vous avez pensé de moy en ne me connoissant pas : mais je crains bien d'avoir sujet d'estre affligé, de ce que vous en pensez apres m'avoir connu. Plûst aux Dieux (dit Clorelise, sans donner loisir à Telamire de respondre) qu'elle pûst estre capable de se tromper ! puisqu'il est vray que j'aurois le plus grand plaisir du monde, de pouvoir luy reprocher qu'elle ne se connoist point en honnestes Gens. Mais je crains bien, adjousta-t'elle en soûriant, que je n'aye pas cette satisfaction : et qu'au contraire vous ne deveniez tant de ses Amis, que j'en devienne un peu moins de vos Amis : car enfin comme je nous ay fait connoistre à Telamire, je ne trouverois nullement bon qu'elle fust plus des vostres que moy. Pourveû qu'Artaxandre ne soit pas plus mon Amy que le vostre, reprit Telamire en soûriant à son tour, que nous importe si je suis plus son Amie que nous ne l'estes ? Que m'importe, reprit Clorelise ! ha Telamire, il m'importe estrangement ! car je suis assurée que nous ne serez jamais plus des Amies d'Artaxandre que moy, s'il n'est plus de vos Amis que des miens. Mais aimable Clorelise, luy dit Artaxandre en soûriant aussi bien qu'elles, quand vous m'avez fait la grace d'accepter la commission que je vous ay donnée de me choisir des Amies, et que vous m'avez fait l'honneur de m'amener icy, avez vous eu dessein que je fusse ennemy de Telamire ? Non, repliqua-t'elle, mais je n'ay pas eu aussi intention que vous fussiez si bien ensemble, que nous en fussions mal : cependant je suis la plus trompée du monde, si cela n'arrive quelque jour. Quoy que Clorelise dist cela en riant, je suis pourtant assurée qu'elle craignoit en effet que cela n'arrivast ainsi. Mais enfin, apres que sa visite eut esté assez longue, elle s'en alla : mais elle s'en alla sans sçavoir que ce qu'elle aprehendoit estoit desja arrivé : estant certain qu'Artaxandre fut si touché de la beauté de Telamire, qu'il eut besoin de toute la force de sa memoire, pour se souvenir tousjours qu'il ne faloit pas qu'il la loüast trop en parlant à Clorelise. Mais comme il avoit beaucoup de peine à parler d'autre chose, parce que son imagination n'estoit remplie que de cela, il parla moins qu'à son ordinaire le reste du jour : ce que Clorelise remarqua avec assez de chagrin, comme elle l'a redit depuis. Mais ce qui luy en donna bien davantage le lendemain, fut qu'elle sçeut par une des Dames qu'Artaxandre avoit veuës avec elle la premiere fois qu'il la vit, qu'il avoit loüé la beauté de Telamire avec tant d'excés, qu'elle n'avoit jamais tant entendu loüer qui que ce soit. De sorte que considerant qu'il ne luy en avoit presques rien dit, elle conjectura que c'est qu'il en pensoit plus encore qu'il n'en avoit die à son Amie : neantmoins comme elle a bonne opinion d'elle, et qu'en ce temps-là elle n'avoit point eu d'Esclave qui eust rompu ses Chaines, elle ne creût pas tout à fait qu'Artaxandre, pûst rompre les Fers qu'elle pensoit luy avoir donnez. Si bi ? que sans luy tesmoigner rien de son inquietude, elle vescut aveque luy comme elle avoit commencé, c'est à dire avec beaucoup d'amitié. Mais quelque temps apres, ayant sçeu qu'Artaxandre avoit esté plusieurs fois chez Telamire, sans qu'il luy en eust rien dit, elle en eut un despit estrange : car enfin, je pense pouvoir dire sans mensonge, que Clorelise dans l'opinion qu'elle avoit d'estre aimée d'Artaxandre, l'aimoit desja plus qu'il ne l'aimoit. Il est vray pourtant qu'il faut dire pour excuser la creance où elle estoit, que comme Artaxandre s'estoit insensiblement engagé à agir avec elle, comme s'il en eust esté amoureux, il ne sçavoit comment s'en desdire. Si bien qu'encore qu'il sentist dans son coeur une passion naissante pour Telamire, qui luy donnoit desja beaucoup d'inquietude, il ne laissoit pas de continuer de parler à Clorelise comme à l'ordinaire : et il le faisoit d'autant plustost, qu'en effet il avoit dessein de, s'opposer à l'affection qu'il avoit pour Telamire, et de deffendre son coeur, et contre elle, et contre toute autre : s'imaginant que la simple galanterie sans amour, estoit une chose bien plus agreable, qu'une passion violente ne le pouvoit estre. Ainsi il continuoit encore de dire à Clorelise, toutes ces sortes de choses que disent ceux : qui sans parler ouvertement d'amour, ne laissent pas de faire entendre qu'ils en ont. Il est vray qu'il ne continua pas long temps sans beaucoup de peine : cependant Clorelise dont le coeur estoit veritablement engagé, raisonnant sur l'estat où elle se trouvoit, songea quelle voye elle pourroit prendre pour empescher Artaxandre de voir Telamire ; ou du moins de lier amitié avec elle. D'abord elle creût qu'il faloit qu'elle rompist avec Telamire, et qu'elle obligeast Artaxandre à le faire aussi, et à prendre son parti : mais tout d'un coup venant à croire, que peutestre ne pourroit elle pas l'obliger à faire une chose comme celle-là, elle craignit que si elle ne la voyoit plus, qu'il ne continuast de la voir, et qu'elle ne fust plus en estat de troubler leur conversation par sa presence. De sorte qu'un sentiment de jalousie luy faisant prendre un dessein tout opposé, elle se resolut de faire semblant d'avoir une amitié tres tendre pour Telamire, et de la voir si souvent, qu'Artaxandre ne pûst jamais la voir sans elle : et pour l'embarrasser encore davantage à quelque temps de là, elle obligea Belermis son Frere à descouvrir à Artaxandre l'amour qu'il avoit pour Telamire, et à le prier de l'y servir : luy disant qu'elle sçavoit que Telamire l'estimoit infiniment, et qu'il n'y avoit pas un homme qui fust plus propre que luy pour en faire son Confident. En effet Belermis fit tout ce qu'il pût pour aquerir l'amitié d'Artaxandre ; et suivant les Conseils de Clorelise, il luy confia tout le secret de son coeur, et luy descouvrit la passion qu'il avoit dans l'ame ; le conjurant quand il en trouveroit occasion de luy vouloir estre favorable. Vous pouvez juger, qu'Artaxandre se trouva fort embarrasse : car de dire sincerement à Belermis qu'il estoit son Rival, il n'y avoit pas d'aparence, veû les termes où il en estoit avec sa Soeur ; et de luy promettre de faire ce qu'il vouloit qu'il fist, il ne luy estoit pas possible. Cependant Belermis luy demandant cette grace, avec toute cette fierté guerriere qui luy estoit si naturelle, il ne sçavoit presques que luy dire : neantmoins comme Artaxandre a l'esprit adroit, il s'en deffendit le mieux qu'il pût. Je vous suis bien obligé, luy dit-il, de la confiance que vous avez en mon amitié : mais Belermis, si vous voulez que je vous die tout ce que je pense, il faut que je vous advouë qu'il n'y a pas au monde un plus mauvais Agent que moy en pareille occasion : et la raison qui fait que je ne sçay point servir mes Amis en amour, c'est que je suis fortement persuadé que je leur nuis plus que je ne les sers, et qu'en ces sortes de choses, il ne faut employer que soy : car enfin un Amy en ces occasions fait quelquesfois plus de mal qu'un Rival ; en effet, poursuivit-il, pensez vous que si Telamire sçavoit que vous me dissiez tout ce que vous luy dites, et tout ce qu'elle vous dit, qu'elle pûst jamais se resoudre de vous parler moins rigoureusement qu'elle ne fait. Non non, Belermis, ne vous trompez pas, et croyez que le moyen d'avoir une Maistresse severe, c'est qu'elle sçache que son Amant a un Confident, puis qu'il est vray que telle Personne seroit capable de se confier à un homme qu'elle aimeroit, qu'elle ne se confieroit pas à son Amy : ainsi tout ce que je puis vous promettre, poursuivit-il, est de parler de vous à Clorelise selon les sentimens que j'en ay, quand l'occasion s'en presentera : car encore une fois, si j'en usois autrement, je vous nuirois plus que vous ne pensez. Comme Belermis n'avoit nul soubçon qu'Artaxandre fust son Rival, et qu'au contraire il le croyoit amoureux de Clorelise, il se laissa persuader, et le pria seulement de vouloir bien que du moins il luy rendist conte de tout ce qu'il luy arriveroit, et qu'il luy en demandait conseil. Comme Artaxandre ne pouvoit avoir un pretexte de le refuser, il luy accorda ce qu'il vouloit ; et il le luy accorda d'autant plustost, qu'il trouvoit quel que douceur à entendre toutes les pleintes qu'il faisoit de la rigueur de Telamire. Ce fut mesme un plaisir qu'il eut souvent : car comme il n'y avoit presques point de jour que Belermis ne reçeust quelque nouvelle marque de la cruauté de cette belle Fille, il cherchoit continuellement Artaxandre pour la luy conter. D'autre part Clorelise executant son dessein, eut des complaisances inouïes pour Telamire, et luy rendit tant de soins, qu'en effet Telamire creût d'abord qu'elle l'aimoit tendrement. Clorelise avoit mesme encore un avantage en la voyant tous les jours : car comme elle avoit une reputation de vertu admirable, la severe Isalonide ne trouvoit pas si mauvais qu'elle la vist que beaucoup d'autres : aussi la voyoit elle si souvent, qu'elle ne voyoit autre chose. Vous pouvez juger, que dans la passion qu'avoit Artaxandre, ce luy fut un grand suplice de se voir tousjours obligé de parler d'amour à une Personne pour qui il n'en avoit pas : et de n'en parler point à une autre pour qui il en avoit beaucoup. Cependant il se trouvoit aussi embarrassé à cesser de dire à Clorelise qu'il l'aimoit, qu'à commencer de dire à Telamire qu'il avoit de l'amour pour elle. De plus, la confidence de Belermis, vint encore à l'importuner ; et il devint à la fin si amoureux, et si chagrin, que tout luy estoit insuportable. En effet sa passion devint si forte en peu de jours, qu'il ne se soucia plus trop de ce que penseroit Clorelise, ny de ce que penseroit Belermis, quand ils viendroient à sçavoir qu'il aimoit Telamire : mais toute l'inquietude de son esprit, estoit de faire sçavoir à cette belle Personne les sentimens qu'il avoit pour elle. Comme Clorelise et Belermis estoient tousjours avec Telamire, il ne luy estoit pas aisé de la trouver seule ; et je pense qu'il en eust cherché long temps l'occasion, si Clorelise ne se fust trouvée assez mal pour garder la Chambre durant quelques jours. Encore n'eust il pas peu de peine à trouver Telamire chez elle : car dans les sentimens de jalousie que Clorelise avoit dans l'ame, elle n'avoit pas plus tost les yeux ouverts, qu'elle envoyoit prier Telamire d'avoir pitié d'elle durant son mal, et de la venir voir dés qu'elle auroit disné : luy mandant que quand elle ne la voyoit pas, elle en avoit une inquietude estrange. De sorte que Telamire qui pensoit que Clorelise l'aimoit cherement, alloit en effet chez elle de fort bonne heure, et violentant son inclination qui ne la portoit pas à aimer Clorelise, elle respondoit à cette amitié aparente, par mille sortes d'offices et de petits soins : et particulierement par la diligence qu'elle avoit à se tenir assiduëment aupres de Clorelise quand elle estoit malade. Si bien que durant les premiers jours de son mal, il fut impossible à Artaxandre de la trouver ailleurs que chez Clorelise ; car à cause d'Algaste Pere de Telamire, il n'osoit pas aller chez elle devant l'heure où la bien-seance souffre qu'on face des visites. Mais enfin ayant bien pris son temps, il entra un jour dans la Chambre de Telamire, comme elle estoit devant son Miroir, et qu'elle mettoit son Voile pour aller chez Clorelise : de sorte que comme elle avoit desja beaucoup de familiarité aveque luy, elle ne laissa pas de continuer de le mettre apres l'avoir salüé, presuposant qu'il voudroit bien aller chez Clorelise : et en effet voulant luy en faire la proposition civilement ; si je ne sçavois, luy dit-elle, que Clorelise est vostre Amie devant que je fusse la vostre, que vous ne pouvez jamais trouver mauvais qu'on luy rende une partie de ce qu'on doit à son merite, au lieu de continuer à mettre mon Voile, je l'osterois, et je recevrois regulierement vostre visite. Mais comme je m'imagine que vous voudres bien que nous allions ensemble pour soulager le chagrin de cette aimable malade, vous voyez que j'en use avec toute la liberté dont Clorelise elle mesme pourroit user aveque vous. Je serois bien malheureux, respondit-il, si j'estois assez mal dans vostre esprit, pour vous obliger à rompre un dessein que vous auriez fait : mais Madame (luy dit-il malicieusement, pour l'empescher d'aller si tost chez son Amie) si vous aimez le repos de Clorelise, vous n'irez pas encore la voir : car comme je viens tout à l'heure, d'envoyer sçavoir de sa santé, j'ay sçeu qu'elle ne fait que de s'endormir : mais si vous le souhaitez, poursuivit-il, j'envoyeray un de mes Gens attendre qu'elle s'esveille, afin de vous en venir advertir : puis que selon mon opinion vous attendrez plus commodément chez vous, que dans son Anti-chambre. Telamire qui creût ce qu'il luy disoit, commanda à une de ses Femmes d'aller dire à un des Gens d'Artaxandre, qu'il allast chez Clorelise ; mais Artaxandre faisant semblant que c'estoit par civilité ; et que de plus il avoit quelque autre ordre à donner, s'avança diligemment à la porte de la Chambre de Telamire, et ordonna à celuy qu'il envoya chez Clorelise, d'estre deux heures sans revenir, et que s'il alloit quelqu'un des Gens de Telamire pour sçavoir si Clorelise seroit esveillée, il ne le laissast pas parler à ceux du Logis, et qu'il luy dist qu'il venoit de sçavoir qu'elle ne l'estoit pas encore : Artaxandre prevoyant bien que l'impatience prendroit à Telamire. Cét ordre donné, Artaxandre retourna aupres de cette belle Personne : qui luy faisant donner un Siege, se mit à luy parler de Clorelise, croyant qu'elle ne pouvoit l'entretenir de rien qui luy pûst estre plus agreable : car encore qu'en cent occasions differentes, elle eust remarqué qu'Artaxandre avoit agi comme un homme qui auroit eu quel que inclination pour elle, il ne luy estoit pourtant pas possible de comprendre que Clorelise l'eust aimé, s'il ne l'eust aimée. De sorte que comme elle ne doutoit point que Clorelise n'aimast Artaxandre, elle croyoit qu'Artaxandre aimoit Clorelise ; et elle le croyoit si bien, que dans cette opinion elle se mit comme je vous l'ay dit, à luy parler d'elle. Cependant, quoy qu'il se fust déterminé à descouvrir sa passion à Telamire, il eut tant de peur d'estre mal reçeu, qu'il fut assez long temps sans oser dire ce qu'il pensoit. Mais comme il ne pût si bien cacher son inquietude, que Telamire ne la remarquast, elle s'alla imaginer que c'estoit qu'il estoit peutestre empiré tout d'un coup à Clorelise, et qu'il en estoit peine : de sorte que prenant la parole : mais Artaxandre, luy dit-elle, vous me semblez bien melancolique ; ne seroit ce point que Clorelise seroit plus mal qu'elle n'estoit ce matin ? Non Madame (luy dit-il, emporté par sa passion) mais c'est qu'Artaxandre est encore beaucoup plus mal aujourd'huy qu'il n'estoit hier ; et je croy mesme qu'il luy empirera tous les jours. Si Artaxandre est malade, reprit-elle en soûriant, les apparences sont bien trompeuses : elles le sont en effet, repliqua-t'il, et pour vous en donner un exemple, n'est-il pas vray Madame, que tout le monde croit à Themiscire que je suis amoureux de Clorelise : cependant il est constamment vray, que je ne le fus jamais d'elle ; et si je ne l'estois pas plus d'une admirable Personne que je n'oserois vous nommer, je serois plus heureux que je ne suis. Telamire entendant parler Artaxandre comme il faisoit, soubçonna alors quelque chose de la verité : c'est pourquoy pour l'empescher de luy en dire davantage, elle destourna agreablement la chose. Non non Artaxandre, luy dit elle, ne prenez pas tant de soin à me vouloir tromper, car je suis bien plus complaisante pour mes Amis que vous ne le pensez. En effet, dés que je voy qu'ils ont dessein que je croye une chose, j'agis comme s'ils me l'avoient persuadée : ainsi je vous diray si vous le voulez, que je croy que vous n'aimez point Clorelise, et que vous en aimez une autre. Je serois pourtant bien marrie pour vostre repos que cela fust, adjousta-t'elle, estant persuadée que vous auriez bien de la peine à persuader à cette autre que vous n'aimassiez pas Clorelise. Cependant, poursuivit Telamire, vous trouverez bon que j'envoye à mon tour quelqu'un qui soit à moy, pour sçavoir si elle ne s'esveille point car je croy que celuy que vous y avez envoyé, doit estre encore plus endormy qu'elle. Et en effet Telamire ayant apellé une de ses Femmes, afin qu'elle y envoyast, cette femme apella un Esclave qui fut s'aquiter de sa commission : mais comme la prudence d'Artaxandre avoit preveû l'impatience de Telamire, celuy qu'il avoit envoye à la Porte de Clorelise, voyant cét Esclave qu'il connoissoit fort, s'avança vers luy, et luy demanda où il alloit ; si bien que cét Esclave le luy ayant fait sçavoir, l'autre luy dit qu'il luy espargneroit la peine d'entrer chez Clorelise, en l'assurant qu'il venoit tout à l'heure de parler à une de ses Femmes ; qui luy avoit assuré que sa Maistresse n'estoit point esveillée. Si bien que cét Esclave sans s'informer davantage, retourna dire à Telamire que Clorelise dormoit encore, sans dire pourtant qu'il ne le sçavoit que par un des Gens d'Artaxandre, de peur d'estre grondé : de sorte qu'apres qu'il eut fait son message, il se retira, et Telamire prenant la parole ; voila un assoupissement bien long, dit-elle, en regardant Artaxandre ; et ce qui m'en fâche, c'est que Clorelise n'est pas d'un de ces Temperamens endormis, dont on voit quelques personnes, dans les yeux de qui il semble qu'on voye tousjours errer le Sommeil. Au contraire on diroit que de la façon dont est Clorelise, elle ne doive jamais dormir tout à fait : et je suis si persuadée de ce que je dis, que je croy que du moins ne dort elle jamais sans songer, et que de l'heure que je parle elle est aveque moy, quoy que je ne sois pas avec elle. Si cela est Madame, repliqua Artaxandre, elle est avec une personne qui pourroit si elle le vouloit s'esclaircir pleinement si j'aime Clorelise, ou si je ne l'aime pas. Je vous ay desja dit, repliqua Telamire, que je suis assez complaisante pour croire, ou pour faire semblant de croire ce que mes Amis veulent. Croyez donc seulement aujourd'huy, pour suivit-il, que je n'ay jamais aimé Clorelise, et demain si je suis assez hardi pour vous le dire, je vous conjureray de croire que je suis le plus amoureux de tous les hommes, de la plus belle Personne du monde, et d'une Personne encore sur qui vous avez plus de pouvoir que je ne voudrois que vous en eussiez. Comme Telamire alloit respondre, un Esclave de Clorelise entra, qui luy dit que sa Maistresse s'ennuyant estrangement de ce qu'elle ne l'alloit pas voir, envoyoit sçavoir ce qu'elle faisoit, et quelle raison l'empeschoit de luy donner la satisfaction de l'entretenir ? Telamire surprise de ce qu'on luy disoit, regarda Artaxandre, qui sans s'estonner dit à cét Esclave, que c'estoit luy qui avoit empesché Telamire d'aller chez Clorelise, parce qu'un de ses Gens luy avoit dit qu'elle n'estoit pas esveillée. Ce qui embarrassoit Telamire, estoit qu'elle y avoit envoyé un Esclave qui estoit à elle : de sorte que cet Esclave ne s'estant pas trouvé au Logis, pour sçavoir de luy à qui il avoit parlé, elle creût que c'estoit un mal entendu entre les Gens de Clorelise et ceux qu'on avoit envoyez chez elle ; si bien que se disposant d'y aller à l'heure mesme, elle donna la main à Artaxandre, presuposant qu'il n'auroit pas changé de dessein, Et pour luy tesmoigner qu'elle ne se faisoit pas l'aplication de ce qu'il luy avoit dit quand je croirois, luy dit-elle, que vous n'estes pas amoureux de Clorelise, je ne laisserois pas de croire que vous luy voudriez bien faire une visite, puis que vous ne pouvez luy dénier l'advantage d'estre la premiere Amie que vous ayez à Themiscire : et je soustiens d'autant plus son droit, poursuivit-elle, que je pretens conserver celuy que j'ay d'estre la seconde : Ha Madame, s'escria-t'il, soit que je sois amoureux, ou que je ne le sois pas, Clorelise n'est pas en mesme rang que vous dans mon esprit, quoy que ce soit une Personne pour qui j'ay beaucoup d'estime, et beaucoup d'amitié. Comme la Maison de Telamire estoit assez prés de celle de Clorelise, ils n'eurent pas loisir d'en dire davantage : joint que comme une Fille qui estoit à Telamire les pouvoit entendre, Artaxandre fut contraint de parler d'autre chose. Cependant dés qu'ils entrerent dans la Chambre de Clorelise, elle fit mille reproches à Telamire, et les y fit avec une esmotion de coeur estrange : car comme elle voyoit Artaxandre avec elle, elle jugeoit bien qu'il avoit esté la cause de son retardement ; mais elle en eut bien davantage, lors que Telamire pour se justifier, luy dit la chose comme elle s'estoit passée : Artaxandre luy soustint pourtant hardiment, qu'on luy avoit assuré qu'elle dormoit : mais comme Clorelise avoit l'esprit trop engagé, pour estre capable de se laisser tromper, elle poussa la chose jusques au bout ; et faisant venir toutes ses Femmes les unes apres les autres, elles dirent toutes qu'elles n'avoient veû personne, ny de la part d'Artaxandre, ny de celle de Clorelise. Artaxandre luy dit alors que c'estoit assurément quelqu'un des Gens de Belermis, qui pour s'espargner la peine de r'entrer chez elle, avoit fait ce mensonge : mais enfin, quoy qu'il pust dire, Clorelise ne s'en satisfit pas ; et elle creut bien plus fortement qu'Artaxandre avoit fait cette fourbe, que Telamire ne le creût. Mais en mesme temps, elle creût aussi que Telamire y avoit quelque part : car comme elle luy assuroit fortement avoir envoyé chez elle, et que ses Femmes assuroient au contraire qu'on n'y estoit point venu de sa part, elle ne pensa pas seulement qu'Artaxandre estoit amoureux de Telamire, mais elle pensa encore que Telamire avoit plus d'intelligence avec Artaxandre qu'elle ne l'avoit pensé. De sorte que la jalousie s'emparant de son esprit, elle souffrit ce qu'on ne sçauroit exprimer : et cette Personne qui avoit envoyé querir Telamire avec tant d'empressement, ne sçavoit plus que luy dire, pour l'entretenir. Comme j'arrivay quelque temps apres que cét esclaircissement si mal esclairci fut fait, je pus voir toutes les agitations d'esprit de Clorelise : et je ne pûs remarquer aussi la confusion d'Artaxandre, et la prudence de Telamire. Car enfin cette sage Fille sans faire semblant de s'aperçevoir ny de l'amour d'Artaxandre, ny de la jalousie de Clorelise, parla de toutes choses avec une tranquilité merveilleuse : et certes j'arrivay fort à propos pour contribuer à la conversation. Cependant j'ay fait advoüer depuis à Telamire, qu'elle n'avoit pu s'empescher de trouver quelque douceur à penser, qu'encore que Clorelise aimast Artaxandre, il ne laissoit pas de l'aimer : et que la gloire d'estre preferée à une si aimable Personne, luy avoit donné quelque plaisir. Pour moy j'en eus ce jour-là beaucoup : car outre qu'il y en avoit sans doute à voir l'embarras où Clorelise et Artaxandre avoient l'esprit, j'en eus encore extrémement à voir Belermis avec sa mine fiere, qui sçachant que Telamire estoit dans la Chambre de sa Soeur y vint pour la voir. Mais aimable Doralise, il y vint comme s'il eust esté son Vainqueur, au lieu d'estre son Esclave : ce n'est pas que ce qu'il luy disoit ne fust civil et respectueux, mais c'est que l'air dont il agissoit changeoit le sens de ses paroles : et qu'il sembloit qu'il vouloir donner des Fers à celle dont il disoit porter les Chaines. De plus, comme il ne pouvoit s'empescher de parler aussi souvent de guerre que d'amour, il nous dit tant de choses, que j'apris ce jour-là assez de termes miliaires pour pouvoir raconter toutes sortes de Conbats, car il les engagea tous dans cette conversation. Si bien que le soir je trouvay que je sçavois ce que c'estoit que Campement ; que j'entendois ce que vouloit dire se Poster avec avantage ; que je n'ignorois pas ce que c'estoit que la premiere, et la seconde Ligne ; que je comprenois ce que vouloit dire faire demy Tour à droit, et demy Tour à gauche, et que j'en sçavois du moins assez pour faire perdre une Bataille, si j'eusse commandé une Armée : car à vous parler sincerement, il nous dit tant de ces mots qui sont particuliers à la Guerre, que tout ce que je pus faire fut de les retenir, sans sçavoir pourtant bien precisément ce qu'ils signifioient tous. Mais pour faire que mon divertissement fust entier, la severe Isalonide entra ; qui trouvant d'ordinaire à redire à tout, ne trouva pas bon que Clorelise fust si propre puis qu'elle estoit malade : disant tout haut que ces maladies qui ne servoient qu'à attirer la Compagnie chez soy, et qu'à estre encore plus propre que quand on se porte bien, estoit une affectation tres dangereuse. Car enfin, disoit-elle, si on est malade il faut ne voir que ceux qui peuvent guerir le mal qu'on a, ou ses Amies particulieres : et il les faut mesme voir sans tous ces grands ajustemens qui ne servent de rien à guerir du plus petit mal du monde : et non pas faire ce que font la plus part des Femmes aujourd'huy, qui quand elles sont malades, consultent bien plus soigneusement leur Miroir devant que l'heure de la Compagnie arrive, que leur Medecin : et qui envoyent bien plus soigneusement advertir toutes leurs connoissances qu'elles garderont la Chambre, que ceux qui les pensent soulager. Aussi à dire la verité, suis-je persuadée qu'elles ont bien plus d'envie qu'on leur vienne conter cent bagatelles, que de conter leur mal à ceux qui le peuvent guerir. Mais (luy dis-je pour faire plaisir à Clorelise) si vous sçaviez combien le chagrin augmente tous les maux, de quelque nature qu'ils soient, vous ne diriez pas qu'une Compagnie divertissante, ne puisse pas estre mise au rang des remedes les plus infaillibles. Si vous demandiez l'advis de ma Soeur (me respondit-elle d'un ton imperieux) je suis assurée qu'elle seroit de vostre opinion, et qu'elle soustiendroit que tout ce qu'il y a de simples employez dans Medecine, ne valent pas la conversation de cinq ou six de ces discours de choses innutiles, qui sont bien aises de trouver tousjours quelqu'une de ces malades galantes, qui ne le sont qu'afin qu'on les aille voir. Je vous advoüeray (interrompit Clorelise en rougissant de despit) que j'ay esté quelquesfois comme vous dittes : mais pour aujourd'huy je me trouve si mal, que s'il me venoit une grande Compagnie cela m'embarrasseroit fort. Comme Telamire entendit ce que disoit Clorelise, elle se leva pour s'en aller : mais Clorelise la retenant par un sentiment de jalousie, plustost que d'amitié, luy dit que ce n'estoit pas pour elle qu'elle parloit ainsi, ny pour moy non plus. Il faut donc que ce soit pour moy, reprit Artaxandre : mais si cela est, adjousta-t'il, vous n'avez s'il vous plaist Madame, qu'à obliger Telamire de me commander de m'en aller car comme j'ay eu l'honneur de l'amener icy, c'est à elle à me faire ce commandement. Il vous est ce me semble aisé de juger, combien Clorelise sentit le discours d'Artaxandre : elle ne pût toutesfois y respondre, car sa Soeur estant tres aise de voir qu'une fois en sa vie elle eust souhaité de n'avoir pas Compagnie, se mit à prier Telamire d'obliger Artaxandre de s'en aller : et Belermis luy mesme croyant en effet que Clorelise se trouvoit mal, s'en alla, et Artaxandre aussi. Ce ne fut toutesfois qu'apres que Telamire luy eust dit qu'elle le dispensoit de la civilité qu'il luy avoit voulu rendre : de sorte que le despit de Clorelise augmentant encore, elle eut l'esprit si peu libre le reste du jour, que Telamire et moy ne jugeasmes pas qu'il fust à propos d'y tarder davantage : ainsi nous la laissasmes avec Isalonide, qui à mon advis l'importuna fort. Cependant comme je m'en allay chez Telamire, et que je ne pouvois parler que de Clorelise, je luy dis que je croyois qu'elle craignoit qu'Artaxandre ne devinst amoureux d'elle : de sorte que dans la confiance qu'elle avoit en mon amitié, quoy que je fusse Parente d'Artaxandre, elle ne laissa pas de me dire ce qui s'estoit passé entre elle et luy : adjoustant qu'elle seroit au desespoir que Clorelise allast se mettre la jalousie dans la teste, et qu'Artaxandre eust de l'amour pour elle. Pour cette derniere chose repliquay-je, il ne la faut pas mettre en doute : et pour la premiere si je ne me trompe, vous n'avez qu'à vous y resoudre : et en effet l'evenement fit voir que je ne me trompois pas ; car Clorelise eut autant de jalousie qu'Artaxandre eut d'amour pour Telamire. Il arriva mesme cent autres petites choses qui seroient trop longues à vous dire, qui firent que cette dangereuse passion augmenta dans le coeur de Clorelise : de sorte que ne pouvant plus vivre dans l'incertitude où elle estoit, elle mit Artaxandre dans la necessité de ne voir plus Telamire, ou de ne la voir plus elle mesme : si bien que choisissant le dernier, Clorelise joignit à la jalousie, et à l'amour qu'elle avoit desja dans l'ame, un effroyable desir de vangeance. Aussi fut-ce pour cela, qu'elle ne voulut pas cesser de voir Telamire, quoy qu'elle la haïst autant qu'elle haïssoit Artaxandre : car c'est la coustume de celles qui ont de la jalousie, de haïr presques esgallement les Amans qui les abandonnent, et celles pour qui elles sont abandonnées. Cependant afin de faire despit à Artaxandre, elle continua de voir Telamire : il est vray que Telamire ne se tint guere obligée de ses visites, car elle sçeut qu'en parlant d'elle à diverses personnes, elle en avoit parlé desavantageusement. Neantmoins comme elle est sage, elle n'en voulut pas faire d'esclat : et elle se contenta de dissimuler, comme l'autre dissimuloit. Il est vray que je suis persuadée que le despit qu'elle eut contre Clorelise, contribua quelque chose à faire qu'elle ne s'obstina pas tant à rejetter la passion d'Artaxandre, pour qui elle avoit beaucoup d'estime. Si bien que r'apellant dans son coeur, le souvenir du dessein que feuë sa Mere avoit eu de la luy faire espouser, elle creut qu'elle pouvoit innocemment souffrir qu'il l'aimast, puis qu'elle n'avoit aporté aucun soin à faire naistre la passion qu'il avoit pour elle. De sorte que s'accoustumant peu à peu à souffrir qu'il luy parlast plus clairement de son amour qu'il n'avoit fait jusques alors, ils vinrent enfin a estre assez bien ensemble, pour faire que Telamire luy permist de croire qu'elle ne le haissoit pas : et que pourveû que ses Parens et les siens y consentissent, il pouvoit esperer d'estre heureux. Ce ne fut pourtant pas sans peine qu'elle se resolut à luy faire une declaration si favorable : car il faut que vous sçachiez qu'Artaxandre ne trouva pas tant de difficulté à luy persuader qu'il estoit amoureux d'elle, qu'à luy faire croire qu'il ne l'avoit point esté de Clorelise. Elle luy disoit pourtant toûjours que s'il avoit esté inconstant, elle ne vouloit point de son affection : ainsi durant un assez longtemps, Artaxandre ne faisoit autre chose que luy protester qu'il n'avoit jamais aimé Clorelise que comme son Amie, et qu'il n'estoit coupable que de ne luy avoir pas dit sincerement, qu'elle expliquoit ses sentimens autrement qu'ils ne le devoient estre. Mais comme Artaxandre a infiniment de l'esprit, et qu'il avoit une passion violente, il luy dit tant de choses touchantes et persuasives, qu'enfin comme je l'ay desja dit, il la persuada. Cependant Artaxandre se détacha peu à peu de Belermis, et cessa d'estre son Confident : il n'avoit pourtant alors nulle inquietude de ce costé là : mais c'est qu'estant resolu d'aimer Telamire jusques à la mort, il ne trouvoit pas qu'il fust à propos qu'il continuast de le tromper : ainsi estant tout à fait détaché, et du Frere, et de la Soeur, il s'attacha de telle sorte à aimer Telamire, qu'il ne croyoit vivre que lors qu'il la voyoit. Il y avoit pourtant une chose qui l'affligeoit sensiblement : qui estoit qu'Amaldée (qui sçavoit qu'Algaste Pere de Telamire, cherchoit à se remarier) n'aprouvoit plus un Mariage qu'elle avoit autresfois tant souhaité : neantmoins comme il esperoit, ou de la vaincre ou de persuader à Telamire de ne se foncier pas de son consentement, il avoit d'assez douces heures, malgré toute la jalousie de Clorelise ; y ayant peu de jours qu'il ne trouvast moyen de luy parler sans estre entendu que d'elle.

Histoire d'Artaxandre et de Telamire : vengeance de Clorelise


Les choses estant donc en ces termes, et Clorelise prevoyant bien que si elle ne faisoit obstacle au dessein d'Artaxandre, il espouseroit bientost Telamire, prit la plus bizarre resolution du monde : car enfin dans le dessein qu'elle eut de se vanger, elle ne fit difficulté aucune de sacrifier toute sa vie à sa vangeance ; et voicy quelle fut l'invention qu'elle imagina. Je vous ay desja dit qu'Algaste quoy qu'assez vieux, s'estoit mis dans la fantaisie de se remarier, et d'espouser mesme une jeune et belle Personne, ne se souciant pas qu'elle fust riche pourveû qu'elle fust de qualité : mais comme il estoit fort avancé en âge, il ne s'en estoit point trouvé jusques alors qui l'eust voulu espouser. Cependant il ne laissoit pas d'employer tousjours à luy chercher une Femme, ces sortes de Gens dont il y a par tout le monde, qui passent toute leur vie à faire des miserables : puis qu'ils l'employent tout ensemble à tascher de marier ceux qu'ils connoissent, et ceux qu'ils ne connoissent pas. De sorte que Clorelise sçachant cela, prit la resolution de faire ce qu'elle pourroit pour espouser Algaste : afin qu'estant belle Mere de sa Rivale, elle bannist Artaxandre de chez elle, et employast le credit qu'elle avoit aupres de son Mary, pour l'empescher de consentir qu'Artaxandre l'espousast. Si bien que trouvant de quoy satisfaire sa vangeance et son ambition, parce qu'Algaste estoit tres-riche, elle se resolut sans peine à passer toute sa vie avec un homme pour qui elle ne pouvoit avoir que de l'aversion. Car lors qu'elle venoit à penser quelle seroit sa joye, d'empescher Artaxandre, non seulement d'espouser Telamire, mais de la voir chez elle ; la vieillesse d'Algaste n'estoit plus un obstacle assez puissant pour l'obliger à hesiter un moment, à executer ce bizarre dessein. Et en effet Clorelise voyant son Frere au desespoir de ne pouvoir fléchir le coeur de Telamire, fit semblant de songer seulement à trouver les moyens de le rendre heureux : de sorte que luy proposant le dessein qu'elle avoit pris pour se vanger, comme si elle ne l'eust eu que pour le servir, il luy en rendit mille graces : et il fit mesme quelque difficulté, tout fier qu'il estoit, de la rendre malheureuse pour sa satisfaction. Neantmoins comme il voyoit qu'il y avoit grande apparence, que si elle espousoit Algaste, elle aquerroit assez de pouvoir sur luy, pour luy faire espouser Telamire, ou pour empescher du moins que son Rival ne fust heureux à son prejudice, il songea tout de bon à tascher de faire reüssir son dessein. De plus, comme Isalonide reprenoit eternellement Clorelise, de ce qu'elle aimoit trop la galanterie, elle luy dit que pour luy tesmoigner qu'elle estoit capable d'y renoncer tout à fait, quand il le faudroit, elle l'assuroit que si elle pensoit à luy faire espouser Algaste, elle changeroit entierement sa forme de vie. Mais afin qu'elle creûst de la possibilité à ce dessein, elle luy dit qu'une personne de sa connoissance, luy avoit proposé la chose : et l'avoit assurée que si on mesnageoit bien l'esprit d'Algaste, et qu'on gardast un grand secret à cette negociation, elle reüssiroit heureusement. Comme Isalonide fut fort satisfaite de la promesse que luy fit Clorelise, elle employa tout son esprit à faire que le dessein qu'elle avoit, ne fust pas destruit : de sorte que comme elle connoissoit particulierement toutes les Femmes de Themiscire qui estoient de son humeur, et qui croyoient comme elle, que quand on avoit de la vertu, il faloit avoir de l'austerité en toutes ses actions, elle en choisit une dont l'âge, la mine, et l'habillement, n'avoient rien qui ne convinst à une prudence severe ; dont le son de la voix estoit grave ; dont toutes les paroles estoient concertées ; et dont la façon de marcher estoit mesme si composée, qu'on pouvoit croire qu'elle contoit tous ses pas. De sorte qu'apres avoir choisi cette Personne, pour proposer Clorelise à Algaste, elle fut la trouver : et raisonnant avec elle sur ce dessein, elles conclurent que c'estoit faire une action de grande vertu, que de faire ce Mariage : puis que par ce moyen on gueriroit Clorelise de la passion qu'elle avoit pour la galanterie, Si bien que ces deux Femmes agissant conjointement, et faisant en suitte agir toute la Cabale vertueuse de Themiscire, on proposa Clorelise à Algaste ; qui estant accoustumé de ne parler jamais de ses desseins de mariage à sa Fille, luy fit un grand secret de celuy-là, comme il luy en avoit fait de tous les autres. D'abord il ne respondit pas trop favorablement à la proposition qu'on luy fit, parce qu'il eut peur que Clorelise ne fust trop Galante pour luy : mais à la fin toutes ces Dames à mine severe, qui se mesloient de ce mariage, l'assurerent tellement que Clorelise estoit lasse du monde, et qu'elle vivroit bien aveque luy, qu'enfin il se resolut à la voir chez une de celles qui estoient employées à cette negociation. Ce n'est pas qu'il ne l'eust veuë cent fois, mais c'est qu'il vouloit luy parler avant que de rien conclurre : et en effet cette entre-veuë se fit des le lendemain. Vous pouvez juger que Clorelise ne devoit pas avoir l'esprit tranquile : mais apres tout ne se souciant pas de se vanger sur elle mesme, pourveû qu'elle se vangeast d'Artaxandre, elle vit Algaste, et sçeut si bien se contraindre en luy parlant, qu'il creut qu'il estoit amoureux d'elle. Je dis qu'il le creut, aimable Doralise, parce que je vous advouë que je fais quelque scrupule d'apeller amour, cette bizarre fantaisie qui se met dans l'esprit d'un Vieillard, lors qu'il se resout d'espouser une jeune et belle Personne : me semblant que cette passion et la vieillesse ont si peu de raport, qu'on peut l'apeller follie sans luy faire injustice, et douter mesme aveque raison s'il est possible, qu'elle soit dans le coeur de ceux qui la pensent avoir. Mais enfin pour en revenir à Algaste, soit qu'il creûst aimer Clorelise, ou qu'il l'aimast en effet, ce fut une affaire concluë en peu de jours : et elle fut menée si secrettement, par toutes les personnes qui s'en meslerent, que Telamire ny Artaxandre n'en sçeurent rien que la veille des Nopces d'Algaste. Encore le sçeurent-ils d'une maniere si surprenante, qu'elle augmenta la douleur qu'ils en eurent : car conme Clorelise ne se marioit que pour se vanger, elle voulut se charger de faire sçavoir la chose à Telamire : assurant Algaste qu'elle se tenoit si assurée de son amitié, qu'elle ne doutoit nullement qu'elle n'en fust bien aise : et en effet Clorelise parla à Telamire, comme si elle l'eust creû ainsi. Mais afin de gouster toute la douceur de la vangeance, elle manda un matin à cette aimable Fille, qu'elle luy demandoit une Audience particuliere pour l'apres-disnée ; parce qu'elle avoit une nouvelle à luy dire qui luy donneroit beaucoup de joye. Quoy que tout ce qui venoit de la part de Clorelise, fust tousjours suspect à Telamire, elle creût pourtant qu'elle avoit quelque chose à luy dire qui ne luy desplairoit pas, de sorte qu'elle l'attendit chez elle : donnât ordre qu'on ne laissast entrer nulle autre personne, n'exceptant pas mesme Artaxandre. Si bien que Clorelise estant arrivée avec autant d'enjoüement dans les yeux, que si elle eust effectivement eu dans l'ame la plus grande, et la plus tranquile joye qu'on puisse avoir, elle se mit à dire cent flatteries à Telamire : apres quoy affectant d'avoir une certaine confusion modeste qui l'empeschoit de parler ; en verité Telamire, luy dit-elle, je me trouve plus embarrassée que je ne pensois, à vous dire ce qu'il faut que vous sçachiez. Ce n'est donc pas une si agreable nouvelle comme vous me l'avez mandé, reprit Telamire : pardonnez moy, repliqua Clorelise, car enfin je suis assurée que m'aimant autant que vous faites, vous aurez beaucoup de joye de ce que j'ay a vous aprendre : aussi vous puis-je assurer qu'il est juste que vous me sçachiez quelque gré de la resolution que j'ay prise, puis qu'il est vray que sans vous je ne l'aurois jamais pû prendre. Pour faire que j'aye de la reconnoissance, repliqua Telamire, il faut m'aprendre quelle est la nouvelle obligation que je vous ay : je le veux bien, repliqua Clorelise, pourveû que j'aye la force de vous le faire sçavoir. En suitte de cela, elle se mit à luy dire, quoy qu'il ne fust pas vray, qu'il y avoit tres longtemps qu'Algaste avoit songé à l'espouser : mais que l'ayant refusé, il avoit fait parler d'un autre Mariage avec une Personne qu'elle luy nomma, qui estoit la plus bizarre, et la plus capricieuse du monde : adjoustant hardiment, que la chose avoit esté tres avancée. De sorte, luy dit-elle, qu'Algaste qui m'a tousjours fait la grace de me preferer à toutes celles qu'on luy a proposées, s'estant advisé d'envoyer demander à ma Soeur si je n'avois pas changé d'advis, afin que si cela estoit, il rompist le Mariage qu'il alloit faire ; j'ay creû que puis qu'Algaste estoit absolument resolu de se remarier, vous ne pourriez avoir une plus grande douleur que de sçavoir qu'il espouseroit une Personne capricieuse ; ny une plus grande joye que de sçavoir au contraire que ce seroit moy qu'il espouseroit : aussi vous puis-je assurer, que je ne m'y suis pas tant resoluë pour obeïr à tous mes Parens qui l'ont voulu, et pour mon establissement, que pour vous empescher d'avoir une belle Mere qui ne vivroit pas aveque vous, comme je pretens y vivre. C'est pourquoy comme je vous ay tousjours veû l'esprit preparé à en avoir une, j'ay creû que vous seriez bien aise que je le fusse : aussi ay-je voulu vous dire moy mesme que c'est demain que la Ceremonie de mes Nopces se fait. Mais encore une fois ma chere Telamire, adjousta-t'elle, c'est vous seule qui faites mon Mariage : et ce n'est que par vous que je pretens adoucir toutes les choses fâcheuses qui sont inseparables de cette condition. Tant que Clorelise parla, Telamire la regarda, avec beaucoup d'attention, afin de voir dans ses yeux si elle parloit serieusement : de sorte que comme elle n'y vit rien qui ne luy persuadast qu'elle luy disoit la verité, elle en eut une douleur estrange. Ce n'est pas que comme Clorelise n'a pas l'ame interessée, qu'elle se souciast que son Pere se remariast : mais de penser qu'elle auroit le lendemain à obeïr à Clorelise, c'estoit une chose qu'elle ne pouvoit concevoir. Neantmoins comme elle est infiniment sage, elle fit ce qu'elle pût pour cacher sa douleur, et pour faire paroistre quelque joye dans ses yeux : mais tout ce qu'elle pût fut d'obtenir d'elle d'obliger sa bouche à trahir les sentimens de son coeur ; en disant à Clorelise qu'elle estoit bien aise du choix qu'Algaste avoit fait : car pour ses regards, ils furent si melancoliques, et ils firent si bien connoistre à Clorelise, qu'elle avoit trouvé un excellent moyen de se vanger, que sa joye en devint de la moitié plus grande. Mais comme elle avoit impatience qu'Artaxandre partageast le desplaisir de Telamire, elle la quitta, se doutant bien qu'elle luy feroit sçavoir la chose dés qu'elle seroit en liberté. Elle ne fut pourtant pas dans la peine de chercher les voyes de luy aprendre la douleur qu'elle avoit : parce qu'à peine Clorelise fut elle sortie, qu'il entra dans la Chambre de Telamire, qui le reçeut avec une tristesse, qui passant de ses yeux dans son coeur, y excita une inquiettude extréme. Mais cette inquietu de fut bien encore plus forte, lors qu'apres avoir forcé Telamire de luy dire pourquoy elle estoit si triste elle luy aprit qu'Algaste alloit espouser Clorelise. Quoy, s'escria-t'il, Clorelise doit espouser Algaste ! ouy, repliqua Telamire, et demain à l'heure que je parle, elle sera en pouvoir de me commander ; et je ne pourray luy desobeïr sans faire une chose contre la bienseance, quoy que Clorelise soit ma plus mortelle ennemie, et que je prevoye avec certitude, qu'elle me va rendre la plus malheureuse Personne du monde. Helas, s'escria Artaxandre, je crains bien qu'elle ne me rende plus malheureux, qu'elle ne vous rendra malheureuse : et qu'estant si souvent avec une Personne qui me haït, elle ne vous inspire ses sentimens, et ne porte mesme Algaste à me haïr. Si elle vous haïssoit, repliqua Telamire, je ne la craindrois pas comme je la crains : mais Artaxandre, Clorelise ne vous haït point : et je suis si persuadée qu'elle ne se resout à espouser mon Pere, que pour se vanger de moy, et que parce qu'elle vous aime encore malgré elle, que si vous le voulez vous me delivrerez de la persecution que je vay avoir. Plût aux Dieux Madame, luy dit-il, que je pusse imaginer les voyes de vous empescher d'estre sous la puissance de mon ennemie, et de la Soeur de mon Rival : mais j'advouë que je ne le comprens pas. Il vous est pourtant bien aisé de le faire, reprit Telamire, car je suis assurée que si vous vouliez espouser Clorelise, et que vous le luy envoyassiez offrir, qu'elle n'espouseroit point Algaste, quand mesme elle seroit desja dans le Temple, et qu'elle auroit commencé de prononcer ce terrible mot, qui engage pour toute la vie. Ha Madame, s'escria Artaxandre, quelle proposition me faites vous ! et est-il possible que je sois assez malheureux pour que vous me la puissiez faire ! car enfin, me dire que j'espouse Clorelise, c'est me dire que vous ne voulez jamais espouser Artaxandre ; c'est m'assurer que vous ne l'aimez pas ; qu'il est mal dans vostre esprit ; et que vous luy souhaitez tous les maux imaginables ; puis que vous desirez qu'il espouse une Personne qui vous haït, et que vous haïssez. Ha Telamire, poursuivit-il, est-il bien vray que j'aye bien entendu ; et est-il possible que vostre coeur ne desavouë pas vostre bouche ? Ouy Artaxandre, reprit-elle, il la desavouë : mais en mesme temps je vous assure que je me trouve en un pitoyable estat : car enfin je prevoy de si fâcheuses suittes de ce Mariage, que je puis dire que je sens en un seul moment, tous les suplices de plusieurs années, Je ne voy pas seulement Clorelise me commander, je voy encore Isalonïde me reprendre de toutes choses : et Belermis me persecuter, et me regarder comme le prix de sa valeur, plustost que comme celuy de son amour : cependant c'est un mal sans remede, et c'est un mal dont je n'auray pas mesme la consolation de me pleindre. Au contrarie il faudra que je tesmoigne avoir de la joye, de la chose du monde qui me causera le plus de douleur : et il faudra enfin que j'obeïsse à une Personne qui me haït, et que je n'aime pas. Il ne le faudroit pas Madame, si vous le vouliez, repliqua Artaxandre : mais pour le vouloir il faudroit que vous voulussiez que je fusse heureux. Car enfin conme je suis persuadé qu'un Pere qui se marie, perd quelque chose de l'authorité legitime qu'il a sur ses Enfans ; je le suis aussi, que comme Algaste ne songe qu'à sa satisfaction sans penser à la vostre, vous pourriez chercher les voyes d'esviter la tirannie de Clorelise. Non non Artaxandre, interrompit Telamire, je ne suis point capable de faire ce que je conçoy bien que vous me voulez proposer : puis qu'il n'est pas juste de desobeïr à la raison, plustost que d'obeïr à Clorelise. Apres cela Artaxandre luy dit tout ce que sa passion luy suggera de plus tendre et de plus touchant, pour luy persuader de se resoudre à l'espouser sans le consentement d'Algaste, comme il estoit prest de le faire sans celuy d'Amaldée. Mais Telamire luy respondit tousjours qu'elle ne feroit jamais rien qu'on luy pûst reprocher : et qu'elle seroit encore moins malheureuse en faisant son devoir qu'en ne le faisant pas. Cependant plus elle luy fit voir de vertu dans son coeur, plus il luy monstra de douleur et d'amour dans ses yeux : car lors qu'il venoit à penser qu'il estoit cause de l'affliction que Telamire avoit dans l'ame, la sienne en redoubloit de la moitié. D'autre part Algaste estant revenu chez luy, apres avoir sçeu de Clorelise qu'elle avoit apris son Mariage à Telamire, Artaxandre fut contraint de s'en aller, parce qu'il envoya querir fa Fille : ainsi ces deux Personnes se separerent avec une douleur extréme. Il falut pourtant que Telamire aportast quelque foin à cacher la sienne ; de peur que son Pere ne creûst qu'un sentiment d'interest faisoit qu'elle s'affligeoit de son Mariage. Aussi se contraignit-elle si bien, qu'il ne s'aperçeut pas du chagrin qu'elle avoit dans l'esprit. Au contraire il creût qu'elle estoit bien aise, puis qu'il avoit à se remarier, qu'il eust choisi Clorelise : et il en fut si persuadé, qu'il l'obligea à partager aveque luy, une partie des soins qu'il avoit pour faire que la Feste de son Mariage fust magnifique : et en effet Telamire donna ses ordres pour toutes choses, comme si elle eust deû recevoir une grande satisfaction de cette Nopce, où il n'y eut personne que la Famille d'Algaste, et celle de Clorelise. Car outre que l'âge d'Algaste ne souffroit pas que cette Assemblée fust plus grande, c'est qu'Isalonide ne le voulut point : de sorte que cette Compagnie estoit composée de façon, que quand Telamire n'auroit pas eu de raisons particulieres d'avoir de la douleur, elle auroit tousjours deu s'ennuyer estrangement, de passer tout un jour en une Feste, où il y avoit deux Familles assemblées, depuis les Bisayeuls jusques aux arrieres Nepueux. Pour Artaxandre, il passa tout ce jour-là aveque moy, à se pleindre de son malheur : qu'il trouvoit d'autant plus grand, qu'il sçavoit que Belermis alloit demeurer chez Algaste : de sorte qu'encore que jusques alors il n'eust eu nulle jalousie de luy, il commença d'en avoir, et de craindre que Clorelise ne portast Algaste à commander à Telamire d'espouser Belermis. Mais, luy disois-je, je consens bien que vous vous pleigniez de ce que Telamire va estre sous la puissance de Clorelise, qui est sa Rivale, et son ennemie : mais je ne puis souffrir que vous soyez jaloux de Belermis. Vous sçavez bien, adjoustay-je, qu'il est plus propre à se faire craindre qu'à se faire aimer : et que Telamire a une aversion estrange, pour ces hommes qui ont la mine d'estre tousjours tous prests à donner Bataille. Ha Erenice, me dit-il, je ne crains pas encore que Telamire aime Belermis ! et jusques à cette heure je n'aprehende pas son inconstance : mais je vous advouë que je crains estrangement sa vertu : car je suis assuré que si elle se met dans la fantaisie qu'il ne luy est pas permis de desobeïr â Algaste, qu'elle espousera Belermis malgré sa mine Guerriere, quand mesme elle seroit assurée d'en mourir de douleur : et puis Erenice, qui sçait, si elle ne s'accoustumera point à voir Belermis, et si elle ne se desaccoustumera point de me voir ? Mais pendant qu'Artaxandre se pleignoit aveque moy des malheurs de Telamire et des siens, et qu'il s'en faisoit luy mesme par la crainte qu'il avoit de l'advenir, Telamire estoit en une contrainte estrange. Elle ne pensoit pourtant pas moins à Artaxandre, qu'Artaxandre pensoit à elle : car elle me dit le jour suivant, qu'elle n'avoit pû penser à autre chose, soit qu'elle eust regardé Belermis ou Clorelise. D'autre part, cette nouvelle Mariée avoit de fâcheux momens : et la joye de se voir en estat de se vanger d'Artaxandre n'estoit pas si tranquile, qu'elle en pûst joüir avec une douceur sans aucun meslange de mal : et une de ses Amies m'a dit depuis, qu'elle luy advoüa qu'elle ne pouvoit regarder Algaste qu'elle avoit espousé, sans se souvenir d'Artaxandre, ny se souvenir d'Artaxandre sans un chagrin inconcevable. Elle eut mesme un autre redoublement de douleur ; car Isalonide la tirant a part, luy fit une leçon de la vie qu'elle devoit mener, la plus severe du monde. Elle luy regla toutes ses actions les unes apres les autres : elle borna ses visites ordinaires, à voir ses Parentes malades ; ou tout au plus à les visiter en cas de resjouïssance, ou d'affliction : et à n'en faire enfin presques point d'autres, que de Funerailles, ou de Nopces. Elle luy dit qu'il faloit oster de ses Habillemens, toute la magnificence et la superfluité ; elle luy deffendit la Promenade ; le Bal ; et la Musique : elle luy choisit jusques aux Temples où elle jugeoit à propos qu'elle allast ; et elle luy marqua mesme comment elle devoit composer son visage, et conduire ses yeux. Elle auroit pourtant eu beau luy faire cette severe leçon, avant qu'elle l'eust suivie : si un sentiment de vangeance ne luy eust persuadé qu'il estoit en effet à propos, de faire une partie de ce qu'Isalonide luy disoit, afin d'aquerir credit sur l'esprit d'Algaste, et de le pouvoir porter à tout ce qu'elle voudroit, et contre Artaxandre, et contre Telamire. De sorte que se resolvant de se contraindre, non seulement elle promit à Isalonide de faire ce qu'elle luy conseilloit, mais elle en fit une partie : puis qu'il est vray qu'elle affecta une retenuë estrange, et une retraitte si grande, qu'Algaste l'aima avec une tendresse extréme. D'ailleurs durant les premiers jours, elle vescut assez civilement avec Telamire, quoy qu'elle agist pourtant avec authorité dés qu'elle fut sa belle Mere : car ne faisant pas semblant de sçavoir qu'elle avoit quelque attachement particulier avec Artaxandre, elle se mit à luy faire une fausse confidence de luy : supposant cent raisons au lieu d'une, qui vouloient qu'elle ne le vist pas, et qu'elle ne souffrist pas qu'il vinst dans une Maison où elle estoit. Ce n'est pas, luy disoit cette vindicative Femme, que je pretende regler vos connoissances : mais vous sçavez que quand une Personne de mon âge a espousé un homme de celuy d'Algaste, on est obligé à vivre avec beaucoup plus de retenuë : c'est pourquoy ne trouvez pas estrange, si je vous oste quelques divertissemens, afin de me les oster. Comme ce que Clorelise disoit estoit pretexté de vertu, Telamire ne s'y osoit opposer : quoy que dans son coeur elle connust bien que ce que faisoit Clorelise, avoit une cause cachée, où la vertu n'avoit aucune part. D'ailleurs, Clorelise pour mieux executer son dessein, dit à Algaste de la maniere la plus artificieuse du monde, qu'Artaxandre ayant autrefois eu quelque pensée pour elle, elle le suplioit de vouloir commander à Telamire, de n'avoir plus nul commerce aveque luy : car, luy disoit-elle, il faut si peu de chose pour blesser la reputation d'une Femme de mon âge, que je seray bien aise de n'en laisser aucun pretexte. Vous pouvez juger qu'Algaste ne refusa pas à Clorelise, une chose qu'elle sembloit ne luy demander que par un principe de vertu : de sorte qu'un matin Telamire estant mandée par son Pere, reçeut un commandement absolu de ne voir plus du tout Artaxandre. Vous pouvez juger, veu comme je vous ay despeint Telamire, qu'elle ne resista pas à Algaste : mais dans le fond de son coeur, elle en eut une douleur estrange. Cependant comme elle creût à propos qu'Artaxandre sçeust la chose comme elle estoit, elle me choisit pour la luy faire sçavoir : et pour luy annoncer qu'elle le conjuroit de n'aller plus du tout chez elle, et d'attendre à la voir que le hazard la luy fist rencontrer, ce qui n'estoit pas fort aisé, veu la retraitte où vivoit Clorelise, qu'elle n'osoit quitter : et elle dit cela avec tant de douleur dans les yeux, que si Artaxandre eust pû la voir, il auroit eu quelque consolation. Mais comme il aprit son malheur par une Personne qui ne pouvoit l'en consoler, il le sentit avec une violence que je ne vous puis exprimer. Quoy (me dit il, apres que je luy eus dit ce que Telamire vouloit qu'il fist) Clorelise porte sa vengeance jusques au point que de n'avoir espousé Algaste que pour se vanger de moy, et pour persecuter Telamire ! Quoy Telamire, adjousta-t'il, se peut resoudre à obeir à son ennemie, et elle se resoudra à ne me voir point, durant qu'elle verra eternellement Belermis ! car enfin, poursuivit cét Amant affligé, on ne le trouve plus en nulle part depuis qu'il demeure chez Algaste : et cét homme qui alloit eternellement de Ruë en Ruë, de Temple en Temple, et de Maison en Maison, comme s'il eust voulu tous les jours monstrer sa mine Guerriere à toute la Ville, ne bouge plus de la Chambre de Clorelise, ou de celle de Telamire : et cependant Telamire se resout d'obeïr à mon ennemie, quoy qu'elle ne le puisse faire sans m'exposer à mourir. Du moins, me dit-il, ne me refusez pas la grace de donner un Billet à Telamire ; car si on me refuse tout, je feray peutestre des choses dont Telamire s'offencera, et dont je me repentiray apres inutilement. Comme je vy l'esprit d'Artaxandre fort aigry je n'osay l'irriter encore davantage en le refusant : de sorte que je fus assez complaisante pour luy dire, que pourveû que son Billet fust ouvert, je le ferois voir à Telamire : ainsi sans differer davantage, il me pria de luy donner de quoy escrire : et sans partir de ma Chambre, il luy escrivit non pas un Billet, comme il en avoit eu le dessein, mais une tres longue Lettre : pour l'obliger à luy permettre de chercher du moins les moyens de la voir ailleurs, puis qu'il ne la pouvoit plus voir chez elle. En suitte il luy dit cent choses contre Belermis, et contre Clorelise : et il luy en dit tant, que j'advouë que ma memoire ne me les peut redonner pour vous les dire : et tout ce que je sçay est qu'encore que cette Lettre fust escrite avec beaucoup de precipitation, elle estoit pourtant fort belle. Aussi toucha t'elle sensiblement Telamire à qui je la monstray : mais quoy qu'elle en eust le coeur attendry, et l'esprit affligé, elle ne respondit que par ces paroles, à la grace qu'il luy demandoit de la pouvoir entretenir. L'Amitié que j'ay pour vous, est assez forte, pour ne vous deffendre pas de chercher les occasions de me rencontrer, et pour m'obliger à estre bien aise que vous les trouviez, mais ne vous offencez pas si je vous dis qu'elle ne l'est point assez, pour faire que j'y contribuë quelque chose, puis que je ne le pourrois sans faire plus que je ne dois.Quoy que cette responce ne fust pas aussi favorable qu'Artaxandre l'auroit pû souhaiter, il ne laissa pas d'en recevoir quelque consolation durant quelques momens : mais comme sa passion estoit tres violente, il r'entra bientost dans son premier desespoir. Cependant comme il ne pouvoit plus vivre sans voir Telamire, il chercha tant d'inventions, qu'en fin il sçeut qu'il y avoit un jardin solitaire, où Clorelise alloit assez souvent prendre l'air, sans estre jamais accompagnée que de Belermis, d'Isalonide, et de Telamire : de sorte que s'informant eternellement de la seule chose qui occupoit son esprit, il sçeut encore que Belermis estoit aux Champs pour quelques jours : si bien que se resolvant d'aller au lieu où il sçavoit qu'alloient Clorelise et Telamire, il mena un de ses Amis aveque luy, et le pria, s'ils trouvoient Telamire et Clorelise en ce lieu là, d'aller droit à la derniere, et de l'occuper à parler durant qu'il entretiendroit l'autre : car enfin, disoit-il, Clorelise n'oseroit pas faire un insulte à Telamire, devant celuy que je meneray, et Telamire elle mesme n'oseroit pas me refuser de luy parler. Et en effet sans examiner davantage si ce dessein estoit bien ou mal fondé, il advertit son Amy ; il sçeut avec adresse l'heure où ces Dames se devoient promener ; et il fut au lieu où elles estoient. Il est vray qu'il n'y fut qu'un demy quart d'heure, apres qu'elles y furent arrivées : parce qu'il n'avoit pas voulu estre le premier dans ce Jardin, de peur que Clorelise n'y fust pas entrée si elle eust sçeu qu'il y estoit. MAIS aimable Doralise, cette entre veuë se passa d'une plaisante maniere : car imaginez vous que lors qu'Artaxandre et son Amy entrerent dans ce Jardin, Clorelise et Telamire estoient au bout d'une Allée, qui estoit vis à vis de la Porte, et venoient vers eux comme ils alloient vers elles : de sorte qu'ayant eu les uns et les autres quelque temps à penser comment ils agiroient en s'abordant, ils furent un peu moins desconcertez lors qu'ils s'aprocherent. D'abord Clorelise eut dessein de retourner sur ses pas : mais comme il n'y avoit point d'autre Porte à ce Jardin, que celle par où Artaxandre venoit d'entrer, elle jugea que cela seroit inutile : c'est pourquoy ne songeant plus à esviter sa rencontre, elle ne pensa qu'à faire qu'il ne parlast point à Telamire. D'autre part, Artaxandre prioit celuy avec qui il estoit, d'aller droit à Clorelise, comme il avoit dessein d'aller droit à Telamire : mais comme il y a une notable difference entre une Personne qui agit pour satisfaire son Amy, et une qui songe à se satisfaire elle mesme, cét Amy d'Artaxandre ne fut pas si diligent à aborder Clorelise, que Clorelise le fut à aborder Artaxandre : qui tout adroit et tout amoureux qu'il estoit, ne pût joindre Telamire, devant que Clorelise l'eust joint : parce qu'elle s'estoit arrestée deux pas derriere, à dire quelque chose à une Femme de Clorelise. De sorte qu'encore que Clorelise eust une haine estrange pour Artaxandre, et qu'il y eust long temps qu'elle ne luy eust parlé, elle l'aborda la premiere, comme je l'ay dit, n'estant pas mesme alors trop marrie d'avoir une occasion de luy dire une partie de ce qu'elle pensoit. Si bien que prenant la parole, dés qu'elle fut assez pres de luy pour pouvoir en estre entenduë ; comme nous n'avons plus nulle societé ensemble, luy dit-elle, je ne pensois pas estre assez heureuse pour trouver une occasion de vous dire quelque chose qu'il importe que vous sçachiez : mais puis qu'elle s'est presentée sans que j'aye eu la peine de la chercher, il ne faut pas qu'elle m'eschape : et en disant cela, Clorelise se mettant entre Telamire et Artaxandre, fit si bien qu'il ne pût en effet ny esviter de luy parler, ny parler à Telamire. Joint que luy passant dans l'esprit, que peut-estre Clorelise se repentoit-elle de ce qu'elle avoit fait, il espera qu'il pourroit en agissant civilement avec elle, obtenir la liberté de revoir Telamire. Ainsi Artaxandre apres avoir salüé Telamire d'une maniere tres passionnée, et tres respectueuse, se mit en estat d'escouter ce que Clorelise disoit avoir à luy dire : pendant que celuy qu'il avoit amené, entretenoit Telamire. Mais Artaxandre fut bien surpris, lors que Clorelise l'eut adroitement esloigné de trois ou quatre pas de Telamire, d'ouïr de quel ton elle luy parla. Je m'imagine, luy dit elle, qu'il n'est pas necessaire que je vous die pour quelle raison je vous ay abordé, car vous avez trop d'esprit pour ne comprendre pas que je ne l'ay fait que pour vous empescher de parler à Telamire : mais afin, poursuivit-elle, que vous ne vous donniez plus la peine d'en chercher une autre fois l'occasion, il faut que je vous aprenne que vous la chercheriez inutilement : car enfin Artaxandre, je n'ay pas espousé Algaste, pour vous faire espouser Telamire : au contraire je vous declare, que je ne m'y suis resoluë qu'afin de vous rendre malheureux. Ha Madame, s'escria-t'il, vous avez porté la vangeance trop loin, puis que vous l'avez portée jusques à Telamire, qui ne vous a jamais outragée ! Puis que je l'ay bien portée jusques à moy mesme, reprit-elle, je la puis bien porter jusqu'à elle : c'est pourquoy si vous aimez son repos, ne songez plus ny à la chercher, ny à la voir : car je vous declare que tous les soins que vous aporterez pour cela, redoubleront ceux que j'ay de vous nuire : et comme je ne le puis jamais mieux faire qu'en la Personne de Telamire, je vous assure que je n'y oubliray rien : si ce n'est que vous preniez la resolution de l'oublier entierement, ou d'agir du moins comme si vous l'aviez oubliée. Ne pensez pourtant pas, adjousta-t'elle, que je vous parle ainsi par nul autre interest que celuy de me vanger : car je vous proteste que je n'en ay point d'autre que celuy de vous empescher d'estre heureux. Je ne veux point Madame, luy dit-il, chercher d'excuses aupres de vous : mais je veux seulement vous demander pourquoy vous confondez Telamire avec Artaxandre ? c'est parce, reprit-elle, qu'Artaxandre vit plus en Telamire qu'en luy mesme : et que je ne puis luy nuire que par cette voye. Neantmoins (adjousta-t'elle, avec un soûrire plein d'aigreur) pour vous tesmoigner que je garde quelque mesure en ma vangeance, je vous promets que dés que Telamire sera mariée, ou que vous le ferez à quelque autre, de luy donner plus de liberté que je ne luy en donne : mais jusques alors, je vous le dis encore une fois, vous ne sçauriez trouver une voye plus infaillible de rendre Telamire malheureuse, que de chercher les occasions de luy parler. Et pour vous tesmoigner que je dis vray, je vous declare encore que ce que vous venez de faire aujourd'huy, coustera huit jours de solitude à Telamire : car afin que vous ne vous y trompiez pas, j'ay tout le credit qu'on peut avoir sur l'esprit d'Algaste : ainsi Algaste veut que Telamire m'obeïsse, et Telamire n'ose me desobeïr : de sorte que par là, je voy que le dessein que j'ay eu de me vanger de vous en me mariant, a heureusement reüssi. Mais Madame, luy dit-il, est il possible que vous ayez pris un si bizarre dessein ? je sçay bien que je merite