Le Grand Cyrus partie 7 Mlle de Scudéry Artamène ou le Grand Cyrus http://www.artamene.org Partie 7 sommaire : - Visite de Cyrus à Crésus - Cyrus replace Cresus sur le trône - Le cas particulier de Doralise - Avant l'attaque de Cumes - La statue d'Elise - Histoire d'Elise : famille et enfance - Histoire d'Elise : les amants d'Elise - Histoire d'Elise : un amant particulier, Agenor - Histoire d'Elise : des différentes manières de parler d'amour - Histoire d'Elise : Agenor et Poligene amoureux d'Elise - Histoire d'Elise : Elise renonce à ses amants - Histoire d'Elise : Elise entourée d'excellents amis - Histoire d'Elise : complot de Lyriope contre Elise - Histoire d'Elise : récit de la mort d'Elise - En attendant l'attaque de Cumes - Siège et l'attaque de Cumes - Histoire de Cleobuline : l'amour malheureux de Cleobuline - Histoire de Cleobuline : opposition de Cleobuline au mariage de Myrinthe et Philimene - Histoire de Cleobuline : Myrinthe découvre les sentiments de Cleobuline - Histoire de Cleobuline : Cleobuline parvient à surmonter sa passion - Prise de Cumes et sort du roi de Pont - Cyrus revoit Mandane - Cyrus libère Thrasile - Histoire de Thrasile : les amours de Thrasile - Histoire de Thrasile : Cleocrite l'indifférente - Histoire de Thrasile : Lysidice la cyclothymique - Histoire de Thrasile : Mariage de Thrasile et de Philoxene - Cyrus part pour la Médie - Le roi d'Assyrie provoque Cyrus en duel Livre premier Visite de Cyrus à Crésus Sesostris, Tigrane, et Anaxaris, ne furent pas les seuls qui eurent la curiosité d'aprendre qui estoit Spitridate, et qui eurent envie de sçavoir le succez du voyage de Cyrus. Car en un moment, cét illustre Conquerant se vit environné d'un si grand nombre de Princes, de Capitaines, et d'autres Gens de qualité, qui tesmoignoient s'interesser sensiblement à tout ce qui le touchoit, qu'il fut contraint de suspendre durant quelques instans, une partie de sa douleur : afin de les assurer, que celle qu'ils avoient de la sienne l'obligeoit, et qu'il n'en seroit pas ingrat. Mais durant qu'il donnoit des marques de sa reconnoissance à tant d'illustres Personnes, Tegée vint luy donner des tesmoignages de celle qu'avoit la Princesse Palmis, d'avoir fait esteindre le feu du Bûcher sur lequel estoit le Roy son Pere : Le Prince Myrsile y envoya aussi pour le mesme sujet : et il eut tant de complimens à rendre ou à recevoir, qu'il ne fut de long-temps en liberté d'entretenir ses propres pensées. La bien-sceance voulut mesme qu'il disnalt en public : cependant le Prince Artamas fut visiter la Princesse Palmis, et l'assurer qu'il employeroit tout le crédit qu'il avoit aupres de Cyrus, pour l'obliger à continuer de bien traiter le Roy son Père. Il vit aussi le Prince Myrsile, qu'il fut rauy de trouver en estat de luy respondre ; Pour Cresus, il n'osa entreprendre de le visiter : et il se resolut d'attendre à le voir, que Cyrus le luy presentast, Cependant les Roys de Phrigie et d'Hircanie, ayant sçeu le retour de Cyrus, vinrent du Camp à Sardis, pour luy dire deux choses qui ne luy pouvoient estre agreables : la première, que toutes les Parties qu'ils avoient envoyées pour aprendre des nouvelles de Mandane, n'en avoient pu rien sçavoir : et la seconde, que la prise de Sardis, avoit plus affoibly son Armée, que n'avoit fait la derniere Bataille, ny mesme le Siège de cette Ville. Car comme on n'avoit pu d'abord empescher le pillage, il estoit armé que tous ceux qui s'estoient chargez de butin s'estoient desbandez ; durant son absence : les uns ayant emporté celuy qu'ils avoient fait, et les autres l'ayant vendu, afin de se retirer plus facilement. Cette nouvelle affligea sensiblement Cyrus : mais pour empescher que ce desordre ne continuast, et pour retenir dans le devoir ceux qui y estoient demeurez ; il leur fit donner plus qu'il ne leur avoit promis au commencement du Siège de Sardis : et fit punir avec beaucoup de severité quelques-uns de ceux qui avoient fuy, et qu'on avoit repris. Son Armée estoit pourtant encore si membreuse ; que si l'amour qu'il avoit pour Mandane, n'eust pas esté extraordinairement forte, il n'eust pas aprehendé qu'elle eust esté trop foible, pour attaquer et pour prendre tous les lieux que le Roy de Pont auroit pû choisir pour Azile : mais comme c'est la nature de cette passion de ne trouver point de petits obstacles aux choses qu'elle entreprend, quoy qu'ils le soient en effet ; Cyrus sentit cét accident, comme s'il eust esté beaucoup plus considerable. Il ne laissa pourtant pas de s'appercevoir qu'il n'avoit point veù Phraarte parmy ceux qui l'estoient venu visiter à son retour : et de songer aussi à donner bien-tost a Spitridate, la satisfaction de voir la Princesse Araminte. Il s'informa donc où estoit Phraarte, mais personne ne luy pût dire precisément, ce qu'il estoit devenu : et tout ce qu'il en sçeut, fut qu'aussi- tost qu'il avoit esté party, il avoit disparu. Comme Cyrus sçavoit la passion qu'il avoit pour la Princesse de Pont, il ne douta pas qu'il ne la fust allé visiter : de sorte que craignant que comme il estoit violent, il n'arrivast quelque mal-heur, si Spitridate alloit seul quérir cette Princesse ; il fit si bien que quelque sorte que fut l'impatience de cét Amant, il le fit resoudre d'attendre au lendemain à partir, pour aller où tous ses desirs l'apelloient : Cyrus luy disant obligeamment, que puis qu'il estoit guery de sa jalousie, il vouloir le mener à la Princesse Araminte : ce qu'il ne pouvoit faire des le jour mesme, à cause des divers ordres qu'il avoit à donner. Comme le terme n'estoit pas long, Spitridate consentit à ce que Cyrus souhaitoit : qui cependant envoya au Chasteau où il avoit laissé Araminte, pour voir si Phraarte y estoit, et pour luy commander de revenir à Sardis. Apres quoy, ce Prince ayant fait tous les commandemens necessaires pour la tranquilité de la Ville ; pour le Campement de son Armée ; et pour la garde de Cresus ; il fut faire une visite à la Princesse Palmis, et à la Princesse Timarete : pour leur demander pardon, de les avoir quittées si brusquement, sans leur faire aucune civilitè, lors qu'il estoit sorty de la Citadelle : les conjurant toutes deux, de considerer que s'agissant de la liberté de la Princesse Mandane, il eust estè criminel, s'il se fust arrestè un moment auprès d'elles, après avoir sçeu que le Roy de Pont l'avoit enlevée. Comme ces deux Princesses avoient de l'obligation à Cyrus ; que Palmis luy en avoit en la personne de Cresus, et en celle d'Arramas ; que Timarette luy en avoit aussi, en celle de Sesostris, et en la sienne ; elles luy firent autant de remercimens qu'il leur fit d'excuses. Elles furent mesme obligées de luy en faire, pour de nouvelles grâces qu'il leur fit : car ce Prince dit à la Princesse Palmis, qu'il alloit mener le Prince Arramas à Cresus, afin de le faire souvenir de ce qu'il devoir à Cleandre : disant en suitte à la Princesse Timarete, qu'aussi-tost qu'il auroit donné ordre aux choses necessaires pour la commodité de son voyage, et pour la magnificence de son Train, il l'en advertiroit : afin qu'elle puit, quand il luy plairoit, retourner en Egypte, conduite per Sesostris : à condition toutesfois qu'ille luy feroit l'honneur de luy promettre de rendre cét illustre Prince aussi heureux qu'il meritoit de l'estre. Ces deux Grandes Princesses ayant respondu à Cyrus, aussi civilement que la generosité les y obligeoit ; il les quitta, pour aller rendre une visite à Cresus, afin de luy demander encore une fois pardon de la violence du Roy d'Assirie ; pour le consoler dans son mal-henr - et pour luy presenter le Prince Artamas : sçachant bien que le Roy de Phrygie consentoit à cette réconciliation. Mais en y allant, Hidaspe, qui avoit la garde de ces Princes et de tout le Chasteau. le fit passer par le superbe Apartement où estoient tous les Tresors de Cresus. La veuë de tant de richesses, et de tant de belles choses, ne l'eust pourtant pas destourné de la profonde resuerie où l'enlevement de Mandane l'avoit mis, si Tigrane, Anaxaris, et Chrisante, qui l'avoient suivy, aussi bien que le Prince Artamas, n'eussent tesmoigné leur estonnement et leur admiration, par des cris qu'ils ne purent retenir, quelque respect qu'ils enflent accoustumé de rendre à cet illustre Vainqueur. Leur Voix n'eust toutesfois pas encore fait arrester Cyrus à considerer tant de rares et magnifiques choses, si Chrysante, qui ne pouvoit se resoudre à sortir si tost d'un si beau lieu, n'eust pris la parole pour l'y retenir. Du moins Seigneur, luy dit-il en sousriant. regardez ce que vous avez conquis : et soyez assuré après cela, que puis que la Fortune vous a assez aimé pour vous rendre Maistre de tant de Tresors, elle ne vous haïra pas assez pour vous faire perdre la Princesse Mandane : c'est pourquoy, Seigneur ;vous les pouvez regarder comme un gage asseuré de vostre bon-heur à venir le les regarderay, répliqua Cyrus, lors que Ciaxare m'aura donné la permission d'en recompenser la valeur de tant de braves Gens qui m'ont aide aussi bien que vous à les conquérir : ou qu'il m'aura accordé celle de les rendre au malheureux Cresus, à la consideration du Prince Artamas. Mais comme cela n'est pas encore, il suffit que j'ordonne à Hidaspe d'en avoir foin : et en effet Cyrus ne se feroit pas amusé à considerer tant de magnificence, s'il n'eust remarqué que le Prince Tigrane avoit beaucoup d'envie de s'y arrester davantage. De sorte que ne voulant pas tout à fait s'opposer à sa curiosité, il marcha plus lentement ;et traversa trois grandes Chambres et deux Galeries qui donnoient l'une dans l'autre, et qui estoient routes remplies de choses esclatantes et precieuses : mais disposées avec tant d'ordre et avec tant d'art, qu'on voyoit par tout je ne sçay quelle confusion reguliere et :diversifiée ; qui fait la beauté des Cabinets magnifiques : et qui remplit l'imagination d'une abondance de belles choses, qui force l'esprit de ceux qui les regardent à avoir de l'admiration. Et certes ce ne fut pas sans sujet, si l'illustre Cyrus, tout desinteressé qu'il estoit, et tout occupé de sa passion et de sa douleur, se resolut enfin à honorer de quelques un de ses regards, ce prodigieux amas de richesses, que Cresus avoit si cherement aimées ; et que Solon avoit si peu estimées, qu'il en avoit aquis son aversion. Car il est vray qu'on n'a jamais veû ensemble tant d'argent, tant d'or, tant de Pierres precieuses, ny tant de choses rares, qu'il y en avoit dans ces trois Chambres et dans ces deux Galleries. La grandeur des Cuves et des Vases d'Or estoit prodigieuse : et les Statues de mesme Métal estoient innombrables, et incomparables en beauté Mais entre toutes ces Figures d'Or, on en voyoit une de Marbre, si merveilleuse, qu'elle força Cyrus à s'arrester plus longtemps à l'admirer que toutes les autres, quoy qu'elle ne fust pas d'une matiere si precieuse. Il est vray qu'elle estoit faite avec tant d'Art, et elle representoit une si belle Personne, qu'il n'est pas estrange si elle charma les yeux d'un Prince qui les avoit si délicats, et si capables de juger de toutes les belles choses. Cette Statue estoit de grandeur naturelle, posée sur un Piédestal d'Or, où il y avoit des Bassestailles des quatre costez, d'une beauté admirable : où l'on voyoit en chacune, des Captifs enchaisnez de toutes sortes de conditions : mais enchaisnez par de petits Amours, si admirablement bien faits, qu'on ne pouvoit rien voir de mieux. Pour la Figure, elle representoit une Femme d'environ dix-huit ans : mais une Femme d'une beauté surprenante et parfaite. Tous les traits du visage en estoient merveilleusement beaux : la taille en estoit si noble et si bien faite, qu'on ne pouvoit rien voir de plus élégant : et son habillement estoit si galant et si extraordinaire, qu'il tenoit esgalement de celuy des Dames de Tyr ; de celuy qu'on donne aux Nymphes. et de celuy qu'on donne aux Deesses : mais particulièrement à la Victoire, lors qu'on la veut representer comme faisoient les Athéniens, c'est à dire sans aisles, et avec une simple Couronne de Laurier sur la teste. Cette Statuë estoit si bien plantée sur sa Base, et avoit une action si vive, qu'elle sembloit estre animée : le visage, la gorge, les bras, et les mains, en estoient de Marbre blanc, aussi bien que les jambes et les pieds, dont on voyoit une partie, à travers les entrelassures des Brodequins qu'elle avoit et qu'on pouvoit voir : parce que de la main gauche elle retroussoit un peu sa robe, comme si ç'eust esté pour marcher plus aisément : retenant de la droite un Voile qu'elle avoit attaché au derrière de la teste, au dessous d'une Couronne de Laurier ; comme si elle eust voulu empescher que le vent dont il paroissoit estre agité, ne le luy eust enlevé. Toute la Draperie de cette Figure estoit faite de Marbre et de Jaspe de couleurs différentes : en effet, la robe de cette belle Phénicienne, qui faisoit mille agréables plis, quoy qu'on ne laissast pas de voir la juste proportion de son corps, estoit d'un Jaspe dont la couleur estoit si vive, qu'elle aprochoit de celle de la Pourpre de Tir. Une Escharpe qui passoit negligeamment à l'entour de sa gorge, et qui se ratachoit sur l'espaule, estoit d'une espece de Marbre entremeslé de bleu et de blanc, qui faisoit un agréable effet à la veuë. Le Voile de cette Figure estoit de pareille matière : mais taillé avec tant d'art, qu'il sembloit avoir la mollesse d'une simple Gaze. La Couronne de Laurier estoit d'un Jaspe verd, et les Brodequins estoient encore d'un Marbre different, aussi bien que la ceinture qu'elle avoit : qui ferrant au dessus de la hanche, tous les plis de cette Robe, qui descendoient après plus negligeamment jusqu'en bas, faisoit voir la beauté de la taille de cette belle Tyrienne. Ce qu'il y avoit de plus admirable, c'est qu'il y avoit en toute cette Figure, un esprit qui l'animoit, qui persuadoit quasi à ceux qui la regardoient, qu'elle alloit marcher et parler. On luy voyoit mesme une phisionomie spirituelle : et une certaine fierté en ton action, qui faisoit connoistre que celle qu'elle representoit avoit l'ame fiere ;cette Figure semblant regarder avec mespris les captifs qui paroisloient enchaisnez sous ses pieds. De plus, le Sculpceur avoit si parfaitement imité je ne sçay quelle fraischeur, et je ne sçay quoy de tendre qui se trouve à l'embonpoit des jeunes et belles Personnes, qu'on pouvoit mesme connoistre l'âge de celle que cet excellent Ouvrier avoit voulu representer, en voyant seulement sa Statue. Cette Figure estant donc aussi, admirable qu'elle estoit, ce ne fut pas sans raison, si l'illustre Cyrus qui n'avoit point eu de curiosité pour toutes les autres, demanda au Prince Artamas, après l'avoir bien considerée, si elle n'estoit pas de Dipoenus, ou de Scillis, qui estoient les deux premiers Sculpteurs qui fussent alors en toute la Terre : s'imaginant toutesfois que cette belle Statue n'estoit que l'effet d'une belle imagination. Mais le Prince Artamas, apres luy avoir dit qu'elle esloit en effet de ces mesmes Sculpteurs donc il parloit, et qui estoient de l'Isle de Crete ; il luy aprit qu'elle avoit esté faite d'après une Fille de qualité qui estoit de Tyr, donc le feu Roy de Phenicie avoit esté amoureux, et que l'on disoit estre une des plus belles Personnes du monde, et plus belle encore que sa Statuë. Mais cela estant, dit Cyrus, comme est-il possible que ce Roy amoureux n'ait point conservé cette Figure ? C'est à ce que j'ay oüy dire, reprit Artamas, que cette Statuë ne faisoit que d'estre achevée, lors que ce Prince mourut : et comme vous sçavez sans doute, puis que vous avez esté en Grèce, que Dipoenus et Scillis, laisserent imparfaites quatre Images, d'Apollon, de Diane, d'Hercules, et de Minerue, qu'ils avoient commencées en une Ville du Peloponese, parce qu'on ne leur donnoit pas assez promptement ce qu'on leur avoit promis :il vous sera aisé de comprendre, que le Roy de Phenicie estant mort, et le Prince son Fils, qui luy succedoit, ayant alors des affaires plus pressées que celle de leur faire donner ce que le Roy son Père leur avoit promis ; Dipoenus et Scillis ne furent pas plus patiens qu'ils l'avoient esté en Grèce. Car après avoir demande leur recompense une fois seulement, et qu'ils eurent veû qu'on leur demandoit quelque temps pour la leur donner ; ils s'embarquèrent une nuit, et emportèrent leur travail avec eux : de sorte que comme Cresus estoit alors en réputation de vouloir amasser tout ce qu'il y avoit de rare en Asie, ils vinrent icy, et luy vendirent cette belle Statuë. Il est vray qu'on dit qu'un peu devant cette guerre, ce jeune Roy de Phenicie avoit envoyé la redemander à Cresus, en luy offrant le double de ce qu'elle luy avoit cousté, et qu'il ne l'avoit pas voulu rendre. Cette advanture est sans doute digne de la beauté de la Statuë qui l'a causée, répliqua Cyrus ; après quoy il continua de regarder une quantité predigieuse d'Armes de toutes les Nations du monde : mais d'Armes d'Or, garnies de Pierreriers ; il admira aussi des Trônes d'Or massif ; des Figures de tous les Dieux qu'on adoroit par toute l'Asie, mais des Figures plus grandes que Nature : et qui par le seul prix de leur matière, valoient plus qu'on ne sçauroit s'imaginer. Il vit encore en ce lieu là des Tables, des Miroirs, et des Cabinets d'un prix inestimable : toutes les Tablettes qui environnoient ces Chambres et ces Galeries, estoient remplies de mille choses riches et rares : et les Perles, et les Rubis, les Esmeraudis, et les Diamants, faisoient un si beau et si précieux meslange, que la bigarreure d'une agréable Prairie ne fait pas voir un si bel objet au Printemps, que la diversité des Pierres precieuses en faisoit voir en toutes ces belles choses dont ces Tablettes estoient couvertes. Mais au milieu de tant de raretez magnifiques, on fit voir à Cyrus ces ingenieuses Fables qu'Esope avoit faites à Sardis : ou il avoit escrit et caché avec tant d'art, l'Histoire de toute la Cour de Cresus : et que ce Prince avoit tant estimées, que lors qu'Esope partit de Lydie, il voulut qu'il les luy donnait. Et pour tesmoigner combien il les estimoit, il les avoit fait relier magnifiquement, aussi bien que celles qu'il avoit composées auparavant : et qui enseignent une Morale si délicate, à ceux qui entendent bien de langage des Bestes qu'il fait parler. En effet, ces Tablettes estoient couvertes d'Or cizelé, dans lequel on avoit enchassé des Diamants, qui de chaque costé formoient le nom d'Esope. Les Fermoirs en estoient aussi magnifiques que le reste : et Cresus enfin n'eut pû faire plus d'honneur, ny à Homère, ny aux Livres de la Sybille, qui estoit alors si fameuse par toute l'Asie, qu'il en avoit fait à Esope : puis qu'il avoit jugé ses Oeuvres dignes d'estre parmy ses Tresors, qu'il estimoit plus que toutes les choses du monde. Apres avoir donc assez consideré cette abondance de richesses, et regardé encore en passant avec estonnement, de grands mençeaux de grosses Lames l'Or et : d'Argent, qui estoient au bout d'une longue Galerie : Apres dis-je, avoir fait quelques reflexions sur le malheur du Prince qui avoit perdu ces Tresors, qu'il aimoit fi. passionnement ; Cyrus sortit. enfin d'un lieu si magnifique : et fut à la Chambre de l'infortuné Cresus, auprés de qui estoit alors le Prince Myrsile. Ce vieux Roy, et ce jeune Prince, recourent Cyrus avec toute la civilité qu'ils devoient à leur Vainqueur : mais ce fut pourtant sans bassesse. S'il parut de la tristesse dans leurs yeux, il parut aussi de la fermeté dans leur âme : et Cyrus voyant qu'ils suportoient si constamment une si grande infortune dit tout haut qu'ils meritoient de porter toute leur vie le Sceptre qu'ils venoient de perdre : et qu'il ne tiendroit pas à luy, que Ciaxate ne leur rendist. Cyrus replace Cresus sur le trône En effet, ce généreux Vainqueur agit avec Cresus et avec le Prince son Fils, d'une manière si obligeante, qu'on peut dire qu'il acheva de les vaincre en cette occasion : et qu'il gagna aussi absolument leurs coeurs par sa civilité, qu'il avoit gaigné leur Royaume par sa valeur. Des que Cyrus entra dans la Chambre où ils estoient, ils s'avancerent vers luy. mais ce généreux Prince se hastant d'aller vers eux, pour leur espargner quelques pas, les reçeut et les salüa avec la mesme civilité qu'il eust pû avoir, si cette entreveuë se fust faite en temps de Paix, et en lieu neutre : et que leur Fortune presente eust esté esgale. Je n'eusse jamais creû, dit Cresus à son Illustre Vainqueur, me trouver obligé de faire des remercimens à un Prince, dont les Dieux se font voulu servir à me faire perdre la Couronne : cependant, Seigneur, puisque je vous dois la vie, et que la mesme main qui m'a renversé du Thrône, m'a fait descendre du Bûcher, où la violence du Roy d'Assirie m'avoit fait monter, il semble que je me dois plus loüer de vous, que je ne dois me plaindre de la Fortune. Mais, Seigneur, comme la vie que vous m'avez conservée, ne me peut plus estre ny glorieuse, ny agréable, après ce qui m'est arrivé ; souffrez que je me contente de vous donner des loüanges, sans vous faire des remercimens : et que j'avouë que vous estes digne de la gloire que vous possedez. Je veux bien, répliqua Cyrus, que vous ne me remerciez pas : et je consens mesme que vous ne me loüiez point : mais je ne puis souffrir que vous ayez si mauvaise opinion du Roy des Medes, que vous desesperiez absolument de vous voir en un estat plus heureux que celuy où vous estes. Principalement (adjousta-t'il en luy presentant Artamas) voyant que ce Prince est un de mes plus chers Amis : et n'ignorant pas que j'ay presque autant de crédit auprès de Ciaxare, qu'Artamas en a auprès de Cyrus. Le Roy de Lydie, qui s'estoit desja repenty plus d'une fois, depuis la prise de Sardis, de l'injustice qu'il avoit eue pour Artamas, le reçeut avec assez de civilité, voyant qu'il avoit un prétexte de le faire : ce fut pourtant avec beaucoup de confusion : n'estant pas possible qu'il pùst le voir sans se souvenir des obligations qu'il luy avoit, du temps qu'il portoit le nom de Cleandre :et de l'injuste Prison qu'il luy avoit fait souffrir, depuis qu'il estoit connu pour estre le Prince Artamas. Toutesfois comme il s'estoit resolu de faire connoistre à Cyrus qu'il ne meritoit pas son infortune, il fit un grand effort sur luy mesme pour se remettre : et prenant la parole ; comme c'est aux Vainqueurs, dit-il, à imposer la loy aux vaincus, je veux croire ce qu'il vous plaira : et je veux mesme bien prier le Prince Artamas, d'oublier toutes mes violences, et toutes mes injustices. C'est à moy, reprit le Prince de Phrygie, à oublier tous les malheurs d'Artamas : mais c'est aussi à moy à n'oublier jamais les obligations que vous avoit Cleandre : c'est pourquoy, Seigneur, je vous promets d'estre toute ma vie pour vous, ce que j'estois lors que vous me faisiez l'honneur de m'honnorer de vostre amitié. De grâce (interrompit Cyrus, parlant au Roy de Lydie) redonnez cette amitié toute entière, à un Prince qui l'a meritée par tant de services ; et par tant de fidélité. L'amitié d'un Roy sans Royaume, reprit Cresus en souspirant, ne doit pas m'estre demandée plus d'une fois, par mon illustre Vainqueur : c'est pourquoy, Seigneur, je vous accorde ce que vous désirez de moy : et je redonne au Prince Artamas, toute la place qu'il occupoit autrefois dans mon ame : bien marry de n'avoir plus rien en ma puissance, pour recompenser sa vertu. Quand j'auray supplié le Roy des Medes, répliqua Cyrus, de bien traiter la vostre, je vous feray connoistre que vous avez encore de quoy recompenser dignement la sienne : et plust aux Dieux que vous eussiez voulu vous empescher d'estre malheureux, dés le commencement de cette guerre, en luy donnant la Princesse Palmis, et en me rendant la Princesse Mandane. Mais de grâce, adjousta Cyrus, souffrez que je vous demande (si je le puis sans aigrir vos douleurs) par quel motif, et par quelle Politique, vous vous estes engagé en une injuste Guerre ? et quelle a esté la véritable raison, qui vous a porté à mespriser l'amitié du Roy des Medes et la mienne ? Vostre bonne fortune et mon malheur, reprit tristement Cresus, car enfin, Seigneur, il paroist clairement que les Dieux n'ont permis que je protegeasse le Ravisseur de Mandane, que pour vous faire conquérir mon Estat croyez donc. Seigneur, croyez que vous ne perdrez point cette Princesse : et pour vous le faire voir, considerez que chaque enlevement vous a fait gagner un Royaume : et soyez fortement persuadé, que ce n'est que pour vous faire conquérir toute l'Asie, que les Dieux souffrent qu'elle erre quelque temps de Province en Province. Mais injustes Dieux, s'escria-t'il, pourquoy m'avez vous trompé par des Oracles si clairs en aparence, et si obscurs en effet ? Cyrus voyant que sans en avoir le dessein, il avoit irrité la douleur de Cresus, voulut pour le consoler escouter ses pleintes, et entrer dans ses sentimens : c'est pourquoy il le pria de luy dire pour quelle raison il accusoit les Dieux. le les accuse, Signeur, luy dit-il, de m'avoir adverty par leurs Oracles, de tout ce qui m'est arrivé en ma vie de moins considerable : et de m'avoir trompé en l'occasion la plus importante où je les aye jamais consultez. En effet, pourquoy, lors que je les ay supliez de me faire connoistre si je devois faire la guerre contre vous, m'ont-ils respondu, en termes exprés ? Si tu fais cette guerre où ton desir aspire,Tu destruiras un grand Empire.Est-il juste, Seigneur,, poursuivit ce Prince affligé, qu'apres leur avoir tant offert d'Offrandres, ils m'ayent abusé si cruellement, en me donnant lieu de croire que je destruirois ceux qui m'ont destruit ? C'est pourquoy souffrez, Seigneur, dans le transport de ma douleur, que j'envoye à Delphes y porter des Fers : afin qu'ils soient un tesmoignage public à la posterité, qu'il ne faut point estre trop curieux de l'advenir : et que ce n'est point aux hommes à devoir pénétrer dans les secrets des Dieux. Car encore que je vienne de les accuser d'injustice, je ne laisse pas de connoistre par une seconde pensée, plus raisonnable que la première, que c'est moy qui suis injuste de me pleindre d'eux, lors que je ne dois pleindre que de moy-mesme : et qu'en effet ils ont esté bien véritables, puis qu'en détruisant mon Empire, j'en ay détruit un des plus grands de toute l'Asie : Je feray du moins ce que je pourray, interrompit Cyrus, pour faire que vous ayez sujet de vous loüer de la manière dont j'agiray avecque vous ; et pour adoucir toutes vos disgraces. Cependant si quelques uns de vos Gardes m'obeissoient mal, et ne vous rendoient pas autant de respect que je veux qu'on vous en rende, faites que j'en sois adverty : afin que la punition que l'en feray, vous satisface et me justifie. Ha Seigneur, s'escria Cresus, je ne m'estonne plus qu'un Prince qui sçait si bien user de la victoire vainque tousjours ! et je m'estonne encore moins, que le Roy d'Assirie ait esté vaincu par un Prince, dont la vertu est bien au dessus de la tienne. Le Roy d'Assirie, reprit modestement Cyrus, a esté malheureux, parce que son dessein estoit injuste : mais au reste, quoy qu'il ait tousjours esté mon Ennemy, et qu'il soit tousjours mon Rival, je ne laisse pas de vouloir le justifier d'une partie de la violence dont il a usé envers vous : en vous asseurant qu'il ne vouloit que vous obliger par la crainte, à luy dire où estoit Mandane ; et qu'il n'a jamais eu dessein de vous faire mourir. C'est une chose que je suis obligé de vous dire, parce que je sçay qu'elle est vraye : et que je vous dis d'autant plustost, que je ne puis souffrir qu'un homme de condition esgale à la vostre et à la mienne soit accusé d'une action si barbare. Apres cela, Cresus recommença ses loüanges : Le Prince Myrsile y mesla les siennes : Artamas, Tygrane, et Anaxaris, ne purent non plus qu'eux s'empescher de louer Cyrus : de qui la modestie ne pouvant souffrir tant de loüanges, le força à se separer un peu plustost qu'il n'eut fait du Roy de Lydie. Ce mal-heureux Prince supplia pourtant Cyrus, auparavant qu'il le quittast, de bien traitter ses nouveaux Sujets : le conjurant de ne trouver pas mauvais, si ne pouvant plus estre leur Roy, il faisoit du moins ce qu'il pouvoit, pour estre leur Protecteur. Cyrus fut si couché de cette priere, qu'il en renouvella toutes les protestations qu'il avoit desja faites à Cresus : l'assurant qu'il feroit tout ce qu'il pourroit, pour obliger Ciaxare à souffrir qu'il lui redonnast la Couronne qu'il venoit de perdre : à condition qu'il feroit son Vassal, comme le Roy d'Arménie : et qu'il le suivroit à la Guerre, jusques à ce qu'il eust delivré la Princesse Mandane. Et en effet, Cyrus ne fut pas plustost retourné à la Citadelle, qu'il se mit à escrire au Roy des Medes, et pour l'interest de Cresus, et pour luy rendre compte de tout ce qui c'estoit passé : avec dessein de faire partir un Courrier le lendemain, et d'estre plutost en estat d'aller quérir la Princesse Araminte, et luy mener le Prince Spitridate. Il est vray qu'il n'escrivit pas sans peine, et sans s'interrompre luy mesme, car comme il n'avoit l'imagination remplie que de la Princesse Mandane ; il croyoit tousjours au moindre bruit qu'il entendoit, qu'on venoit luy aprendre de ses nouvelles, et luy dire le lieu ou on l'avoit menée. De sorte que tournant la teste dans cette esperance, il sentoit un renouvellement de douleur estrange, lors qu'il voyoit qu'elle estoit mal fondée, et que ce n'estoit pas ce qu'il pensoit. Mais pendant qu'il escrivoit avec si peu de tranquilité dans l'ame, Spitridate s'entretenoit luy mesme avec une esperance si remplie d'impatience, qu'on peut dire qu'elle estoit sans douceur pour luy : car dans la croyance où il estoit, qu'il verroit le lendemain la Princesse Araminte, les momens luy sembloient des siecles. Pour Sesostris, et pour Artamas, apres avoir conduit Cyrus à la Citadelle, ils retournerent au Palais, voir encore une fois les deux Princesses qui regnoient dans leur ame : le premier, parce qu'après avoir esté si long-temps sans voir sa chère Timarete, il luy sembloit qu'il ne la pourroit assez voir : et le second, parce qu'outre la joye qu'il avoit à estre auprès de sa Princesse, il estoit encore bien aise de luy rendre conte de l'entreveue de Cyrus et du Roy son Père : et de luy pouvoir dire aussi, qu'il en avoit esté bien reçeu. Comme ces deux Princesses avoient deux Apartemens qui se touchoient, et qu'il se trouva qu'elles estoient separées, lors que Sesostris et Artamas retournerent pour les voir, ils se quitterent à la porte de leurs Chambres. Mais durant que Sesostris entretenoit sa chère Timarete, et qu'il luy protestoit que sa passion estoit aussi violéte, que lors qu'elle estoit la plus belle Bergère d'Egypte, et qu'il estoit le plus amoureux Berger du monde : Durant, dis-je, qu'Artamas protestoit à la Princesse Palmis (après luy avoir rendu conte de ce qui s'estoit passé entre Cresus et luy) que le changement de sa fortune, n'en apportoit point à son coeur : et qu'il l'aimoit encore avec plus d'ardeur et avec plus de respect, quoy que le Roy son Pere fust Captif, et qu'il eust perdu la Couronne, qu'il ne faisoit du temps qu'elle estoit Fille du plus puissant et du plus riche Roy de l'Asie, et quoy qu'il ne sçeust alors qui il estoit. Durant, dis-je, que ces illustres Amans trouvoient quelque douceur à s'entretetenir de leurs mal-heurs passez, et de leurs peines presentes : Andramite songeoit à se preparer à suivre Cyrus le lendemain, lors qu'il meneroit Spitridate à Araminte, afin de voir plutost l'aimable Doralise. Ligdamis aussi bien que luy, prenoit le mesme dessein : pourvoir aussi sa chere Cleonice : et Parmenide, qui estoit venu à Sardis lors qu'il en avoir sçeu la prise, songeoit aussi à retourner voir Cydipe : de sorte que tous ces Amants n'ayant pas moins d'amour que Spitridate, n'eurent guère moins d'impatience que luy, et n'attendirent le jour avec guère moins d'inquiétude. Ils ne partirent pourtant pas aussi matin qu'ils l'eussent desiré ;parce que Cyrus eut encore tant de choses à faire auparavant, qu'il y avoit desja long-temps que le Soleil estoit levé, lors qu'il monta à cheval. Car non seulement il avoit eu à donner les derniers ordres, à celuy quil envoyoit vers Ciaxare ; il avoit commandé qu'on amenast Menecrate et Trasimede à Sardis ; il avoit escrit et envoyé à Persepolis : mais il avoit encore ordonné qu'on allast à quelques petites Villes Maritimes, dont les noms estoient eschapez à sa memoire, lors qu'il avoit envoyé à Ephese, à Milet, à Gnide, et à Cumes : car encore qu'en y envoyant il eust donné un ordre général, d'aller à, tous les Ports qui estoient de ce costé-là, neantmoins parce qu'il n'avoit pas nommé precisément les Villes dont il luy souvint alors, il voulut y envoyer : aimant beaucoup mieux faire cent choses inutiles, pour avoir des nouvelles de sa Princesse, que de manquer à en faire une qui luy pûst servir. Mais enfin après avoir achevé tout ce qu'il avoit à faire, il se disposa à partir en effet : il eut vray que ce ne fut pas sans avoir demandé pardon au Prince Spitridate, de luy avoir différé la veuë de la Princesse Araminte : le conjurant de pardonner cette faute à un malheureux Amant, qui n'estoit pas si prés que luy devoir la Personne qu'il aimoit. Apres ce compliment, que Spitridate reçeut avec la mesme civilité qu'il luy estoit fait, ils prirent le chemin du Chasteau où Cyrus avoit fait loger Araminte. Tygrane connoissant l'humeur violente de Phraarte son Frere, voulut estre de ce petit voyage, afin d'empescher qu'il ne se portast à quelque bizarre dessein, en voyant Spitridate. Pour Andramite, pour Carmenide, et pour Lygdamis, ils suivirent cette fois-là Cyrus, plus pour s'approcher de ce qu'ils aimoient, que pour nulle autre raison :Aglatidas, qui s'interessoit pour tous les Amans, fut bien-aise d'estre tesmoin de la joye de ceux avec qui il estoit : de sorte qu'il accompagna Cyrus, aussi bien qu'Anaxaris, Artabane, Chrysante, Hermogene, Leontidas, Megaside, et plusieurs autres. Ce Prince ayant pris seulement deux cens chevaux d'escorte : ne jugeant pas qu'il en eust besoin de davantage, quoy qu'il eust à faire une journée de chemin en Pays nouvellement conquis : parce que Cresus n'avoit point eu de Troupes en Campagne, mesme durant le Siege : et que d'ailleurs la consternation estoit si grande dans tous les Peuples, et la domination de Cyrus leur paroissoit si douce, qu'il n'y avoit pas lieu de craindre une revolte, en l'estat où estoient les choses. Joint qu'une partie du chemin qu'il falloit faire, pour aller de Sardis au Chasteau où Cyrus vouloit mener Spitridate, se faisoit en traversant le Camp, et par consequent sans danger. Mais enfin ces Princes estant à cinquante stades de Sardis, Cyrus vit arriver un Escuyer d'Artabase, à qui il avoit donné la garde de Panthée et d'Araminte, lors qu'il l'avoit ostée à Araspe ; qui venoit luy dire de la part de son Maistre, que le Prince Phraarte avoit enlevé la Princesse de Pont. A peine cet Escuyer eut il dit tout haut à Cyrus ce qui l'amenoit, que Spitridate fit un cry si douloureux, qu'il en toucha sensiblement le coeur de tous ceux qui l'enrendirent : pour Cyrus, quoy qu'il n'eust que de l'amitié toute pure pour Araminte, et de la compassion pour Spitridate, il en fut aussi extraordinairement affligé : joint qu'un sentiment de gloire se meslant à la tendresse de son ame, il sentit avec amertume le peu de respect que Phraarte luy avoit rendu, en enlevant une Princesse, qui estoit sa prisonniere. Tigrane en son particulier, eut une douleur extréme, de la faute que son Frere avoit faite : et il eust esté difficile, en voyant d'abord ces trois Princes, de connoistre lequel estoit l'Amant de la Princesse enlevée. Ce n'est pas que la douleur de Spitridate ne fust mille fois plus forte, que celle de Cyrus et de Tigrane, quoy que tres violente :mais c'est que ses yeux, ses paroles, et toutes ses actions, ne pouvoient la faire paroistre aussi grande qu'elle estoit. Apres avoir poussé ce premier cry, pour exprimer son estonnement et son desespoir, il demeura plus d'un quart d'heure dans une letargie d'esprit, s'il faut ainsi dire, qui faisoit qu'il escoutoit ce que les autres disoient comme s'il ne l'eust point entendu. Il est vray que durant un si triste silence, il avoit quelque chose de si sombre et de si funeste sur le visage, qu'il estoit aisé de voir que son ame souffroit beaucoup. Joint qu'il n'avoit que faire de parler, pour s'informer comment la chose s'estoit passée ; car Cyrus n'eut pas plustost où y ce que cet Escuyer luy avoit dit, que prenant la parole, Et comment est-il possible, luy dit-il, qu'Artabase, dont je connois le coeur et la fidelité, n'ait pas empesché un si grand mal-heur ? Seigneur, reprit cét Escuyer, les grandes blessures qu'il a receuës en cette occasion, vous tesmoigneront qu'il n'a pas manqué à la fidelité qu'il vous doit, et que sa valeur ordinaire ne l'a pas abandonné en cette rencontre. Mais encore une fois, interrompit Cyrus ; comment est il possible que Phraarte ait pu executer cette entreprise ? Seigneur reprit cét Escuyer, pour vous faire comprendre la chose, il faut que vous sçachiez que lors que la nouvelle de la prise de Sardis vint au Chasteau où nous estions, tous les Soldats qui le gardoient, regarderent ceux qui estoient aupres de vous, comme beaucoup plus heureux qu'eux : parce qu'ils pouvoient s'enrichir du pillage de cette superbe Ville. Si bien que la nuit suivante, il y en eut plus de la moitié qui se desbanderent, pour venir se mesler dans la confusion de vos Troupes victorieuses, et tascher d'avoir leur part du butin : de sorte que la Garnison fut alors extremement affoiblie. Mon Maistre pensa vous en advertir : mais comme il gardoit des Prisonnieres, et non pas des Prisonniers, et des Prisonnieres encore, qui vous consideroient plustost comme leur Protecteur, que comme leur Vainqueur ; il creut qu'il n'estoit pas necessaire, principalement n'y ayant nulle apparence que personne fust en estat de songer à les delivrer. Ainsi de peur que vous ne l'accusassiez de negligence, il ne vous advertit point de la fuite de ces Soldats, et il demeura en repos comme auparavant. Depuis cela, Seigneur,il est arrivé que le jour mesme que vous partistes de Sardis, pour aller chercher la Princesse Mandane, comme nous l'avons sçeu ; le Prince Phraarte en partit aussi, pour venir voir la Princesse Araminte, qui le reçeut avec une froideur estrange. Dés qu'il l'eut quittée, elle envoya querir mon Maistre, pour se pleindre de vous : disant qu'elle vous avoit supplié d'empescher Phraarte de la venir voir : mais luy ayant appris que vous ne sçaviez pas qu'il y fust venu, et qu'il estoit party de Sardis depuis que vous en estiez party vous mesme, elle en eut quelque consolation : luy semblant qu'elle avoit plus de droit de le mal traitter. Et en effet, m'estant trouvé dans la Chambre de cette Princesse à parler à Hesionide, lors qu'il voulut y retourner pour la seconde fois, je fus tesmoin qu'elle luy parla avec tant d'aigreur, que je suis estonné qu'il ait pû se resoudre à enlever une Princesse, qui tesmoignoit avoir une si terrible aversion pour luy. Aussi tost qu'il fut sorty de sa Chambre, elle me chargea de dire à mon Maistre, qu'elle le conjuroit de ne laisser plus entrer Phraarte dans son Apartement : et il est vray, Seigneur, qu'Artabase fut le prier de ne la voir plus : et le prier mesme de sortir du Chasteau. Mais Phraarte, tout violent qu'il estoit, se contraignit en cette occasion : et luy parla avec tant de civilité, qu'il ne creut pas devoir se porter à faire sortir par force un homme de cette condition, sans en avoir eu ordre de vous. Mais comme il ne sçavoit alors où vous estiez, il ne pouvoit pas vous advertir de ce qui se passoit : de sorte qu'il se contentoit d'empescher Phraarte d'aller dans la Chambre de la Princesse Araminte : ne pouvant pas raisonnablement craindre qu'un Prince qui n'avoit qu'un Escuyer aveque luy, pûst rien entreprendre parla force. Pendant cela, Phraarte visitoit quelquesfois Cleonice, Lycaste, Cydipe, Candiope, Arpalice, Doralise, et Pherenice, et toutes les autres Prisonnieres, leur parlant tousjours d'Araminte. Quand il n'estoit point avec elles, il se promenoit devant les Fenestres de cette Princesse, où il la voyoit quelquesfois malgré qu'elle en eust : car comme vous sçavez, Seigneur, elle logeoit à un Apartement bas, qui donne dans le Jardin. Mais pendant qu'il agissoit ainsi, son Escuyer s'amusoit à parler ou à joüer avec les Soldats qui n'estoient point de Garde, sans qu'Artabase s'en apperçeust, parce qu'il observoit le Maistre soigneusement. Voila donc, Seigneur, de quelle façon Phraarte à vescu jusques à hier : qu'un de ceux que vous envoyastes à Ephese, à Gnide, à Cumes, à Milet, et en beaucoup d'autres lieux, apres que vous eustes rencontré le Prince Spitridate, arriva à ce Chasteau, où il vint loger, parce qu'il se rencontra qu'il estoit sur la route. De sorte que trouvant Phraarte qui se promenoit alors devant la porte, où je me rencontray fortuitement ; j'entendis que le connoissant, il luy demanda d'où il venoit, et où il alloit ? et que l'autre luy respondit, que vous aviez rencontré le Prince Spitridate : qu'il vous avoit apris que le Roy de Pont s'estoit embarqué avec la Princesse Mandane, à un Port appellé Artame : que vous aviez fait mille caresses à ce Prince : et que vous alliez ensemble à Sardis. Phraarte n'eust pas plustost oüy que le Prince Spitridate estoit aveque vous, qu'il changea de couleur : se faisant redire encore une fois, ce qu'on luy avoit desja dit. Apres quoy, ne pouvant plus douter qu'en effet le Prince Spitridate ne fust celuy dont on luy parloit, à cause de cette prodigieuse ressemblance que cét homme disoit estre entre celuy qu'il avoit veû et vous, il jugea sans doute qu'il seroit bien tost aupres d'Araminte, et qu'on meneroit mesme peut-estre cette Princesse à Sardis. De force qu'il est croyable que ce fut pour cette raison qu'il se hasta d'executer le dessein qu'il avoit, des qu'il arriva à ce Chasteau. Et ce qui me fait parler ainsi, et que nous avons sçeu ce matin, que son Escuyer en parlant et joüant avec ce peu de Soldats, que nous avions, les avoit presques tous gagnez par des presents : car il en est demeuré un blessé, qui nous a descouvert cette verité. Mais enfin. Seigneur, pour n'abuser pis plus long-temps de vostre patience ; je vous diray que hier au soir, un peu apres que toutes les Dames se furent retirées à leurs Apartemens ; et qu'Artabase, apres avoir esté suivant sa coustume, visiter le Corps de Garde, et faire le tour du Chasteau, fut entré dans sa Chambre ; Phraarte sortit de la sienne, où nous pensions qu'il fust bien endormy. De sorte que rassemblant tous les Soldats qu'il avoit subornez, les autres se trouverent en si petit nombre, qu'ils ne purent s'oposer à leurs compagnons : joint que pour les en empescher par la crainte, ils les menacerent de les tuer. Apres quoy, se partageant, les uns furent à l'Apartement de la Princesse Araminte, et les autres à celuy d'Artabase, pour l'empescher de la secourir : et en effet. Seigneur, leur dessein a si bien reüssi ; qu'ils ont enlevé la Princesse, sans que nous l'ayons pû empescher. Ce n'est pas que le bruit qu'il a falu faire pour rompre les fenestres de sa chambre, et que les cris de ces Dames ne nous ayent esveillez d'abord : mais quand nous avons voulu sortir, nous avons trouvé des Gens à combatre. Artabase a esté blessé dés le commencement du tumulte : mais il n'a pourtant pas laissé de donner bien de la peine à ceux qui vouloient l'empescher de sortir pour aller au secours de cette Princesse. A la fin neantmoins, il a reçeu tant de blessures, que la perte du sang l'ayant affoibly, il est tombé comme mort, et n'a plus esté en estat de s'opposer à la violence de Phraarte. En effet, ce Prince trop heureux dans son injuste dessein, a achevé de l'executer sans peine : et s'est servy des chevaux qui estoient à mon Maistre, pour enlever cette Princesse : n'en ayant laissé aucun, qui pûst servir à le suivre : car il a fait monter sur tout ce qu'il y en avoit, une partie des Complices de son crime. De sorte que lors que ceux qui avoient attaque mon Maistre se sont retirez, et que je les ay poursuivis, je les ay veus enlever la Princesse sans les pouvoir suivre que des yeux. Je ne vous diray point quels ont esté les cris et les pleurs de Cleonice, de Doralise, de Pherenice, de Candiope, de Lycaste, de Cydipe, d'Arpalice, et de toutes les autres Dames, car je ne pourvois vous les representer : mais je vous diray que mon Maistre n'a pas plustost esté revenu à luy, qu'il m'a commandé d'aller chercher un cheval à la première Habitation :et de venir en diligence, vous advertir de cette fâcheuse advanture : et vous dire son desespoir, qui est tel, Seigneur, qu'il n'a pas voulu que je m'amusasse un moment, à donner ordre de le faire penser, quoy qu'il eust grand besoin. Tant que le discours de cét Escuyer dura, Spitridate eut l'ame en une estrange peine : la douleur de l'enlevement de sa Princesse, ne fut pourtant pas la seule qu'il sentit : car dans le trouble où il estoit, il y eut des instans où l'injuste jalousie qu'il avoit eue de Cyrus se renouvella :et où il craignit que ce ne fust luy qui eust fait enlever Araminte. Car comme il ne sçavoit point que Phraarte fust amoureux d'elle, il ne comprenoit pas par quel motif il se seroit porté à cette violence. D'autre part, la tristesse et la colere qu'il voyoit dans les yeux de Cyrus, s'opposoient à cette injuste opinion ; joint que considerant encore qu'Artabase estoit fort blessé, il ne voyoit pas qu'il y eust aparence que Cyrus eust voulu faire perir un homme qui avoit assez estimé pour luy confier la garde de deux grandes Princesses. Cependant, quoy qu'il vist la raison d'un costé, et qu'il n'en parust point de l'autre, il ne pouvoit se determiner, et son ame souffroit des maux que sa bouche n'eust pû exprimer quand il l'eust voulu. Il est vray que ces sentimens jaloux ne furent pas long-temps dans son coeur ; car dés que cét Escuyer d'Artabase eut achevé de faire son recit, Cyrus dit des choses si obligeances, si genereuses, et si tendres à Spitridate ; qu'il fit par ses paroles, ce que la raison et la verité toutes seules n'avoient pu faire. Car il dissipa entierement cette cruelle jalousie, qui commençoit de s'emparer de l'esprit de ce Prince : et qui l'empeschoit de se pleindre de la cruauté de son advanture, ne sçachant pas bien luy mesme, s'il devoit quereller Cyrus comme son Rival, et comme le Ravisseur d'Araminte : ou s'il devoit se pleindre à luy comme à son Amy, et comme au Protecteur de sa Princesse. Mais lors qu'il entendit que Tigrane demandoit pardon à Cyrus et à luy, de la violence de son Frere ; qu'il disoit qu'il seroit le premier à l'en punir, et qu'il ne l'abandonneroit point qu'il ne luy eust fait retrouver la Princesse qu'il avoit perdue : qu'en suitte il aprit de la bouche de Cyrus, que le Prince Phraarte estoit devenu amoureux d'Araminte, dés qu'elle estoit à Artaxate ; il sentit quelque tranquillité dans son ame, au milieu de sa douleur : et il commença alors d'escouter et de respondre, aux protestations sinceres que luy faisoit Cyrus. Vous sçavez, disoit ce genereux Prince, que je suis plus obligé qu'un autre, à m'interesser à ce qui vous touche, puis que je dois la vie à la Reine Arbiane vostre Mere, du temps qu'elle me reçeut chez elle en Bithinie. Car encore qu'elle me creut estre son Fils, je ne laisseray pas de luy tenir conte de tous les soins qu'elle eut de moy ;joint qu'elle en usa si genereusement apres que je l'eus desabusée de son erreur ; que quand je n'aurais nulle autre raison de vous servir que celle-là, je le ferois de toute mon affection. Mais, Genereux Prince, j'en ay sans doute de plus fortes : vostre merite m'y engage encore plus estroitement : la vertu de la Princesse Araminte m'y oblige : et l'outrage que j'ay reçeu de Phraarte, fait que cette fâcheuse affaire est la mienne aussi bien que la vostre. Comme le Prince Tigrane devant qui je parle, poursuivit-il, est equitable, et infiniment genereux ;je suis assuré qu'il ne trouvera pas estrange que je me pleigne du Prince son Frere : mais pour ne perdre point des momens qui doivent estre precieux, allons en diligence au lieu où il a commis le crime ; pour voir si nous n'aprendrons rien de la route qu'il a tenue. Spitridate voulut alors obliger Cyrus à n'aller pas jusques à ce Chasteau : le conjurant seulement de luy donner cinquante Chevaux. pour suivre ce Ravisseur. Mais il ne le voulut pas : de sorte que marchant tous avec le plus de diligence qu'ils purent, il y arriverent de fort bonne heure. Ils n'en aprirent pourtant pas d'avantage qu'ils en avoient apris par l'Escuyer d'Artabase : qu'ils trouverent si mal de ses blessures, que Cyrus n'eut pas la force de l'accuser, de ne l'avoir pas adverty de la fuite de ces Soldats, qui estoit cause de l'enlevement de la Princesse Araminte. Cependant Spitridate ne pouvant se resoudre de passer la nuit à ce chasteau, suplia Cyrus de luy permettre d'en sortir à l'heure mesme, et de luy donner les cinquante chevaux qu'il luy avoit demandez. Ce fut alors que Cyrus fit mille excuses à ce Prince ; de ne pouvoir quitter les interests de Mandane pour les siens : et de ne pouvoir s'attacher inseparablement à luy, jusques à ce qu'il eust trouve Araminte : le conjurant en suitte de ne manquer pas de luy aprendre où elle seroit, des qu'il l'auroit sçeu : afin qu'il luy donnast une Armée s'il, en estoit besoin :l'assurant encore qu'il n'estoit rien qu'il ne fist pour sa satisfaction, et pour la liberté d'une si vertueuse Princesse, adjoustant que puis que Tigrane iroit aveque luy, il n'auroit point besoin de sa valeur. Spitridate s'opposa quelque temps au dessein que Tigrane avoit de la suivre, mais jugeant qu'en effet sa presence luy pourroit estre utile, il accepta l'offre qu'il luy faisoit : et ils partirent ensemble, apres avoir laissé reposer leurs chevaux deux ou trois heures :pendant quoy ils sçeurent seulement la premiere route que Phraarte avoit prise en s'en allant. Mais au lieu de cinquante chevaux, Cyrus en donna cent à Spitridate, qui ne vit point les Dames qui estoient dans ce chasteau : car il avoit l'ame si troublée, qu'il n'estoit pas en estat de faire des compliments. Lors que ce Prince fut prest de monter à cheval, Cyrus luy dit en l'embrassant, qu'il estoit au desespoir, qu'il y eust autant de conformité en leur mal-heurs qu'en leur visage : et qu'il souhaitoit qu'il fust plus heureux à delivrer Araminte, qu'il ne l'estoit à delivrer Mandane : apres quoy, ces deux Princes se separerent. Spitridate ne fut pas plustost party, que Cyrus, qui vouloit s'en retourner à Sardis le lendemain de grand matin, fut voir toutes les Dames qui estoient dans ce chasteau, pour les disposer à souffrir qu'on les y conduisist ; et pour les consoler de l'accident qui estoir arrivé à la Princesse Araminte : sçachant bien qu'elle en estoit cherement aimée. Il les trouva toutes dans la chambre de Lycaste ; où Andramite, Parmenide, et Ligdamis estoient allez devant luy : ces trois Amans ne pouvant pas estre si long-temps en un lieu où estoient les personnes qu'ils aimoient, sans les voir. Quoy que Cyrus fut extrémement triste, et pour ses propres malheurs, et pour ceux de ses Amis, il ne laissa pas d'agir avec une civilité si exacte avec toutes ces Dames qu'il visita, qu'il n'y en eut aucune qui n'eust sujet de se loüer de luy, et qui ne s'en loüast en effet. Apres avoir parlé avec douleur, de l'enlevement d'Araminte ; il dit à Lycaste, que pour empescher un semblable mal-heur pour Arpalice, il faloit accorder ses Amants, et terminer leur differens : c'est pourquoy il la conjuroit de vouloir retourner à Sardis : disant aussi en suitte quelque chose d'obligeant à Cydipe, à Arpalice, et à Candiope. Le cas particulier de Doralise Apres, il parla quelque temps de la Reine de la Susiane à Doralise et à Pherenice : et dit aussi quelque chose à Cleonice, en faveur de Lygdamis. Mais comme Mandane estoit ce qui occupoit toute son ame, il se mit à leur demander à toutes, si elles ne le pleignoient pas, d'avoir esprouvé si souvent la douleur que Spitridate venoit de sentir ? Il n'y en eut pas une qui n'employait alors toute son eloquence, à persuader à Cyrus qu'elle s'interessoit à ses malheurs, et à ceux de sa Princesse : Cleonice entre les autres, pour tesmoigner plus de zele, dit que lors qu'elle se souvenoit comment et par qui la Princesse Mandane avoit esté enlevée, et combien de fois elle l'avoit esté, il luy prenoit une haine si terrible contre les hommes, qu'il n'y en avoit que deux ou trois en tout l'Univers, qu'elle ne haïst point. En effet, disoit-elle, je ne pense pas qu'il y ait rien de si injuste, ny de si criminel, qu'un enlevement où celle qu'on enleve ne content point. Je n'en excepte, poursuivit Cleonice, ny les assassinats, ny les empoisonnemens : car enfin la vengeance peut quelquesfois avoir des causes si considerables, qu'elles justifient, ou excusent du moins les effets les plus sangleans qu'elle peut avoir causez. Mais qu'on me puisse persuader, que ce soit une bonne raison pour enlever une Femme, que de dire qu'on en est amoureux ; c'est ce que je ne croy point du tout. Quand on aime quelqu'un, adjoustoit elle, il faut faire tout ce qui est propre à s'en faire aimer, et non pas tout ce qui est propre à s'en faire haïr. l'advouë interrompit Doralise, qu'à regarder la chose comme vous la regardez, vous avez sujet de haïr tous les hommes : mais à la considerer encore, comme je la considere, je pense que j'ay aussi sujet de dire, que la mesme raison fait que je mesprise presques toutes les Femmes : et je pense pouvoir soustenir, que s'il ne s'en estoit jamais trouvé qui eussent pardonné à leurs Revisseurs, on n'auroit jamais enlevé, ny la Princesse Mandane, ny la Princesse Araminte : mais comme il n'y a pas un homme qui ne sçache quelque exemple de quelque Dame qui s'est laissée apaiser, apres avoir esté enlevée ; ils se flatent dans la pensée qu'ils ont, de n'estre pas moins heureux que les autres l'ont esté. Ainsi l'on peut dire que la foiblesse de quelques Femmes, fait une partie de la hardiesse et de l'insolence des hommes : car enfin personne n'a jamais entrepris de commettre un crime, sans esperance qu'il luy serve à quelque chose. Ce que vous dites, reprit Cleonice, ne justifie pas les hommes, il ne les fait qu'excuser : il est vray, dit Doralise, mais encore ont ils quelque chose au dessus des Femmes qui pardonnent à ceux qui les ont enlevées : puis que selon mon sens, elles sont sans excuses. En effet poursuivit elle, que peuvent elles dire, pour authoriser leur foiblesse, sinon qu'elles ont l'ame basse, et le coeur plein de lascheté ? Ne sont elles pas Maistresses de leur vie, si elles ne le sont pas de leur liberté, en cas qu'on leur veüille faire quelque violence ? mais c'est assurément que celles qui pardonnent un semblable crime, sont capables de tout pardonner. Pour moy je le dis ingenûment, j'aimerois beaucoup mieux qu'un m'accusast d'avoir volontairement abandonné mon coeur à un homme que j'aurois creù digne de le posseder, que de me laisser persuader à un, homme que j'aurois mal traité, et qui m'auroit enlevée. Je trouve le sentiment de Doralise si genereux et si raisonnable, reprit Cyrus, que je suis persuadé qu'il n'y a pas une Dame de la Compagnie qui le veüille contredire : je vous assure Seigneur, repliqua-t'elle, que peut-estre y en a t'il bien quelqu'une, qui le fait autant par le respect qu'elle vous porte, que par son propre sentiment. Je voudrois bien sçavoir, dit alors Arpalice, qui vous soupçonnez de n'estre pas de vostre advis. Pourveu que je vous assure que ce n'est point vous, repliqua Doralise, et que je vous advouë que je suis persuadée que vous ne pardonneriez pas à Menecrate s'il vous enlevoit, il ne vous importe pas que je vous le die. Joint qu'à parler sincerement, je ne le sçay pas moy mesme : et je n'ay parlé comme j'ay fait, que pour faire mieux comprendre combien je croy fortement qu'il y a peu de Femmes qui ayent l'ame ferme et genereuse :afin de pouvoir en suitte donner de plus grandes loüanges à l'illustre Mandane ; qui a veû à ses pieds trois des plus Grands Princes du monde luy demander pardon, apres l'avoir enlevée, sans le leur vouloir accorder : aimant beaucoup mieux voir toute l'Asie en armes, que de ceder aux prieres, aux soûpirs, et aux larmes de ses Ravisseurs. Pour moy, j'advouë que lors que j'eus l'honneur de la voir à Suze, je fus plus ravie de la fermeté de son ame, que de sa beauté, et des charmes de son esprit, quoy que ce soit la plus accomplie Princesse du monde : aussi ne pus je jamais m'empescher de la loüer de cette fermeté, un jour que la Reine de la Susiane m'avoit fait l'honneur de m'envoyer dans sa Chambre pour estre aupres d'elle, et pour la divertir, un matin qu'elle se trouvoit un peu mal, et qu'elle ne la pouvoit aller voir. Mais pour vous tesmoigner que toutes les Femmes ne sont pas de mon opinion ; je n'ay qu'à dire qu'une partie des Filles de la Reine, trouvant le Roy de Pont fort honneste homme, et le voyant fort amoureux et fort affligé ; murmurerent contre la cruauté de la Princesse Mandane, et souhaitterent qu'elle se laissast flechir. Du moins, interrompit Pherenice, advoüez que je ne fus pas de ce sentiment là : il ne m'en souvient plus, repliqua Doralise, mais quand vous en auriez esté, l'illustre Cyrus ne vous en voudroit pas de mal : car vous n'aviez pas alors l'honneur de le connoistre. Je ne l'en haïrois sans doute pas, reprit Cyrus, mais j'advouë que je l'ayme mieux de n'en avoir pas elle : et que vous m'avez fait plaisir de m'apprendre que je vous ay encore plus d'obligation que je ne pensois. Si vous estes obligé, reprit Lycaste, à tous ceux qui souhaitent que les Ravisseurs de la Princesse Mandane pendent, et qui vous soyez heureux, vous l'estes à la plus grande partie de l'Asie. Comme je veux croire Madame, repliqua Cyrus, que vous jugez des sentimens des autres par les vostres, ce que vous me dites me plaist et m'oblige extremement : mais pour ne causer pas quelque imcommodité à une Personne qui desire mon bon-heur, en la faisant veiller trop tard, je pense qu'il est à propos de se retirer, et de prendre congé d'elle, jusques à demain au soir, que j'auray l'honneur de la revoir à Sardis, avec toute cette belle Troupe qui l'environne, qu'Andramite et Lygdamis escorteront. Il me semble, Seigneur, reprit malicieusement Doralise, que comme il importe plus que vostre Escorte soit forte que la nostre, vous pourriez emmener Andramite, et ne laisser que Lygdamis. Comme je sçay mieux les Ordres de la Guerre que vous (reprit Cyrus, en soûriant à demy, quoy qu'il n'en eust guere d'envie) vous me dispenserez de suivre vos advis en cette occasion, que je suivray en toute autre chose. En disant cela Cyrus se leva sans attendre le remerciment d'Andramite : et apres avoir salüé toutes ces Dames, avec autant de grace que de civilité, il se retira à un Apartement qu'on luy avoit destiné, où il se reposa jusques à la pointe du jour, qu'il partit de ce Chasteau, apres avoir commandé qu'on eust soin d'Artabase. Mais il en partit avec un redoublement de chagrin extréme : car outre qu'il trouvoit que cét accident arrivé à un Prince qu'il estimoit tant : et à un Prince qui luy ressembloit, estoit d'un mauvais presage ; il y avoit encore un desavantage effectif pour luy, que la Princesse Araminte ne fust plus en sa puissance. Car enfin elle estoit Soeur du Roy de Pont, et c'estoit tousjours un gage de sevreté qu'il auoit perdu : de sorte qu'il fit ce chemin là avec beaucoup de melancholie. Anaxaris, qui se trouva le plus prés de luy, lors qu'il partit de ce Chasteau, fut celuy à qui il parla le plus ce jour là : mais apres avoir bien raisonné sur ses malheurs, tout d'un coup Cyrus marchant un peu moins viste, et le regardant obligeamment ; mais jusques à quand, luy dit-il, vaillant Inconnu, vous cacherez vous à moy ; et me mettrez vous dans la necessité de dire, que vous estes l'homme du monde que je connois le mieux, et que je connois le moins ? En effet, poursuivit il, je ne pense pas que personne sçache mieux ce que vous valez que je le sçay : je conconnois vostre bonne mine ; je connois la beauté de vostre esprit : tout ce qui me paroist de vostre ame est genereux ; et je sçay que vostre valeur est tout à fait heroïque. Mais avec tout cela, je ne sçay qui vous estes, et ne sçay à qui le demander qu'à vous mesme : c'est pourquoy mon cher Anaxaris, souffrez, que je vous le demande, et s'il est possible, faites que je ne vous le demande pas inutilement. Je voudrais bien, Seigneur, repliqua-t'il, pouvoir meriter toutes les loüanges que vous venez de donner : et je voudrois bien aussi pouvoir satisfaire la curiosité que vous avez. Mais comme il m'importe de cacher que je suis, et qu'il ne vous importe pas de le sçavoir ; j'espere que vous ne me mettrez pas dans la necessité de vous desobeïr, en me commandant de vous dire une chose que je vous aprendray dés que je croiray le devoir faire. Quoy que ce que vous me dites, repliqua Cyrus, augmente ma curiosité, je veux bien me contraindre pous l'amour de vous, pourveu que vous soyez persuadé, que la plus forte raison qui m'oblige à desirer de sçavoir qui vous estes, est l'envie que j'aurois de vous servir. Anaxaris remercia encore une fois Cyrus, de l'honneur qu'il luy faisoit : mais ce fut en des termes qui persuaderent encore à ce Prince, qu'Anaxaris estoit d'une condition à estre plus accoustumé à recevoir des remercimens qu'à en rendre. Cependant comme il estoit desja allez prés du Camp, il songea à donner divers ordres en passant : il visita mesmes quelques-uns des Chefs : de sorte qu'il estoit presques nuit, lors qu'il arriva à Sardis. En y entrant il rencontra Mazare, qui vint au devant de luy, avec cette mesme civilité qu'ils avoient accoustumé d'avoir l'un pour l'autre : mais avec une melancholie, qui luy fit connoistre qu'il n'estoit point venu de nouvelles de Mandane. Je ne vous demande point, genereux Rival, (luy dit Cyrus dés qu'il l'aperçeut) si vous sçavez quelque chose de nostre Princesse, car nostre tristesse me parle pour vous. Il est vray, Seigneur, repliqua Mazare, que je ne sçay rien de la Princesse, que ce que vous en sçaviez hier quand vous partistes d'icy : mais je sçay une autre chose qui vous surprendra, et que je viens d'apprendre presentement. Puis que ce n'est rien qui regarde la Princesse, reprit Cyrus, vous me la direz quand il vous plaira, et j'attendray de la sçavoir sans impatience. Je ne vous ay pas dit, repliqua Mazare, que Mandane n'y avoit point d'interest, mais seulement que je ne sçavois rien de cette Princesse : car si je l'avois dit, je me serois esloigné de la verité : estant à croire que le Roy d'Assirie n'est party que pour l'aller chercher. Le Roy d'Assirie, reprit Cyrus avec estonnement, est party ! oüy Seigneur, respondit Mazare, et un des siens qu'il a laissé pour vous rendre une Lettre, vient de me dire qu'il est monté à cheval luy sixiesme, il y a environ quatre heures : et qu'il a dessein d'aller toute la nuit, et de faire tant qu'il puisse du moins estre le premier à sçavoir où est la Princesse Mandane. Cyrus n'eut pas plustost oüy cette surprenante nouvelle, qu'il changea de couleur : la colere se mesla à sa douleur qu'il avoit : il craignit que le Roy d'Assirie n'eust eu quelque advis secret, du lieu où estoit Mandane : il eut despit que la violence de son naturel, luy eust fait une chose qu'on pourroit prendre pour un simple excez d'amour, quoy qu'elle fust inutile : il eut mesme peur qu'il ne trouvast quelques expediens de s'approcher de Mandane : et je ne sçay s'il n'apprehenda point qu'il ne la delivrast effectivement, quoy qu'il n'y eust pas d'apparence. Pour Mazare, ses sentimens n'estoient guere plus tranquiles que ceux de Cyrus : car encore que son amour fust sans esperance. et qu'il se fust resolu d'aymer tousjours ainsi, et de ne chercher plus que la liberté de Mandane et la mort ; neantmoins il y avoit tousjours quelques instans, où il sentoit dans son coeur, plusieurs sentimens de haine pour ses Rivaux, et d'amour pour la Princesse Mandane : pendant lesquels, il avoit besoin de rapeller toute sa raison pour les combatre et pour les vaincre. Il est vray que cette fois là, il n'eut pas beaucoup de temps de de s'entretenir luy mesme : car Cyrus avoit une si forte envie de voir ce que le Roy d'Assirie luy escrivoit, qu'il envoya en diligence chercher celuy qui luy devoit rendre sa Lettre : ordonnant qu'on le luy menast à la Citadelle, où il fut l'attendre, avec une impatience aussi grande que l'amour qui la causoit estoit forte. Il ne fut pourtant pas long-temps dans cette inquietude : cét Officier du Roy d'Assirie, ayant sçeu que Cyrus estoit revenu à Sardis, se mit en chemin d'aller vers luy, dans le mesme instant qu'on l'alloit chercher : de sorte qu'un quart d'heure apres que Cyrus fut à la Citadelle, il reçeut cette Lettre qu'il attendait si impatiemment. Si bien que l'ouvrant avec precipitation, il la leût avec toute la promptitude d'un homme qui eust voulu, s'il eust pu, sçavoir en un instant tout ce qu'elle contenoit : mais maigré toute son impatience, il falut qu'il fust assez long temps à la lire : parce que le Roy d'Assirie l'ayant escrite avec beaucoup de precipitation, le carractere n'en estoit pas fort lisible : il y leût pourtant à la fin ces paroles. LE ROY D'ASSIRIE AU TROP HEUREUX CYRUS. Ne pensez pas que le dessein que je preds, d'aller chercher les voyes d'apprendre des nouvelles de la Printesse, change rien à nos anciennes conditions : au contraire, vous laissant à la Teste d'une Armée de cent mille hommes, et m'en allant seul pour descouvrir si je le puis, où est cette Princesse : cette confiance que j'ay en vostre parole, vous oblige à me la tenir encore plut exactement. De mon costé, vous ne devez pas craindre que j'y manqué : puis qu'un Roy sans Royaume et sans Armée, n'est pas en estat de l'oser faire quand il le voudrait. Souffrez, donc que j'aille estre vostre Espion, puis qu'il qu'il plaist à la Fortune que je ne puisse estre autre chose : tant que nous avons creû que la Princesse Mandant estoit en Armenie, ou que nous avons sçeu qu'elle estoit à Sardis, l'esperance de la delivrer, a fait que j'y souffert vostre veuë, et celle de Mazare : mais aujourd'huy que nous ne sçavons ou elle est, et que je la sers moins dans vostre Armée, que je ne seray peut-estre ailleurs ; je veux m'oster du moins la veuë de mes Rivaux. Ce n'est pas que je ne connoisse toute l'estenduë de vostre generosité pour ce qui me regarde mais j'aime mieux que la Princesse Mandane vous puisse accuser de peu d'amour pour elle, par le trop de civilité que vous avez. euë pour moy, que de m'accuser moy mesme de peu d'affection, par le trop de reconnaissance que l'aurais euë pour vous. C'est pourquoy je laisse à la voix publique à vous loüer ou à me blasmer de ce que nous faisons : cependant encore une fois, demeurons dans nos conditions : et souvenez vous tousjours, que vous ne pouvez posseder Mandane, qu'apres avoir fait perir LE ROY D'ASSIRIE. Apres que Cyrus eut leû cette Lettre, il eut l'ame un peu plus tranquile : ce n'est pas qu'il n'y vist plusieurs choses qui le fâchoient, et qui renouvelloient dans son coeur toute cette haine qu'il avoit euë pour ce fier Rival, du temps qu'on l'apelloit Philidaspe, et que luy portoit le nom d'Artame : mais ce qui le consoloit, estoit qu'il luy sembloit que ce départ du Roy d'Assirie n'estoit qu'un pur effet du caprice de son humeur, et de la violence de son temperamment, et non pas qu'il sçeust rien de particulier de la Princesse Mandane. Le souvenir de ce fauorable Oracle, que ce Prince avoit reçeu au Temple de Jupiter Belus à Babilone, luy donnoit pourtant quelque aprehension : et comme il ne pouvoit pas se souvenir de cét Oracle, sans se souvenir aussi de la funeste responce que la Sibille luy avoit faite, cette pensée redoubloit encore ses craintes. Toutesfois, quand il consideroit que cét autre Oracle qui avoit paru si favorable à Cresus, avoit esté si mal entendu, il reprenoit quelque esperance. Cependant, comme il connoissbit une vertu toute extraordinaire en Mazare, et qu'il ne le regardoit pas alors, tout à fait comme estant encore son Rival, il luy monstra la Lettre du Roy d'Assirie, comme s'il n'eust esté que son Amy. Ces deux Princes furent quelque temps à s'entretenir de l'humeur violente de leur Rival, et du dessein qu'il pouvoit avoir : mais plus ils considererent la chose, plus ils creurent que c'estoit une simple boutade de son humeur. Comme ils en estoient là, Feraulas arriva ; qui vint aprendre à Cyrus, qu'il avoit enfin amené Arianite et Timonide à Sardis : et qu'il avoit mené cette Fille au Palais, à qui Cylenise, qui estoit fort son Amie, avoit donné la moitié de sa chambre. Cyrus, qui aimoit tout ce qui estoit à sa Princess, fut bien aise de sçavoir qu'Arianite fust mieux qu'il ne l'avoit veuë, quoy qu'elle ne luy eust pas tousjours esté favorable : et il ordonna encore à Feraulas d'en avoir soin : priant aussi Tegée, qu'il vit dans sa Chambre avec plusieurs autres, de dire à Cylenise qu'il luy sçauroit gré de tous les offices qu'elle rendrait à Arianite. Un moment apres, Lygdamis et Andramite arriverent : qui dirent à Cyrus que toutes les Dames qu'il avoit veuës le soir auparauant, estoient à Sardis : et que ne s'estant point voulu separer, elles estoient toutes longées chez, la Soeur de Lycaste. Mais Cyrus ne voulant pas que la chose allast ainsi, il les envoya suplier d'aller loger au Palais, qui estoit plus grand qu'il ne faloit pour les loger toutes commodément : et en effet, apres l'avoir refusé une fois, il falut qu'elles obeïssent :de sorte qu'on peut dire qu'on n'a jamais veù une plus belle Compagnie, que celle qui estoit alors dans le Palais de Cresus. II est vray que toutes les Personnes qui le remplissoient, n'estoient pas esgallement satisfaites : il y en avoit de tres infortunées, et d'autres assez heureuses : Timarete estoit en estat de tout esperer, et de ne rien craindre ; Sesostris estoit vivant : Sesostris estoit fidelle ; et Heracleon estoit mort : ainsi ils n'avoient plus pour estre contens, qu'à retourner en Egypte, où Amasis les desiroit ardemment. D'autre part Cresus estoit aussi infortuné, que Timarete estoit heureuse :et s'il voyoit quelque consolation en ses disgraces, ce ne pouvoit estre qu'en la generosité de son Vainqueur. Le Prince Myrsile, en perdant l'esperance d'une Couronne, avoit obtenu des Dieux la liberté de la parole : mais comme il n'en avoit encore employé l'usage qu'à pleindre les infortunes, c'estoit un bien qui luy coustoit trop cher, pour en sentir toute la douceur : joint aussi que son ame avoit plus d'une espece de douleur, quoy qu'on ne l'eust jamais sçeu. Pour la Princesse Palmis, voyant Artamas aussi genereux qu'il estoit, et aussi constant ; et voyant que Cresus l'avoit bien receu, et que le Roy de Phrygie ne s'opposoit point à son dessein, elle eust eu lieu d'estre tres satisfaite, si elle eust pu voir sans douleur, le Roy son Pere, et le Prince son Frere Captifs, et renversez du Thrône. Pour Lygdamis et pour Cleonice, ils estoient les plus heureux : et il n'y avoit point de jour, où ils n'eussent quelques heures où ils trouvoient dans leurs conversations, toute la douceur que l'amour et l'amitié peuvent donner. Car il c'estoit fait un si estroit meslange de ces deux façons d'aimer dans leur coeur, qu'on pouvoit dire que ces deux Personnes avoient pris de l'une et de l'autre, tout ce qu'il y avoit de solide, de doux, de tendre, et d'agreable, pour en former l'affection dont ils s'aimoient. Pour Arpalice, l'incertitude où elle estoit, quel seroit raccommodement que Cyrus devoit faire entre Thrasimede et Menecrate, faisoit qu'elle n'estoit pas sans inquietude : quoy qu'elle esperast pourtant qu'à la priere d'Andramite, il savoriseroit le premier. Cypide en son particulier, n'estoit pas trop marrie de s'aperçevoir que sa beauté effaçoit de plus en plus celle de Cleoxene du coeur de Parmenide : Candiope de son costé, ne pouvoit s'empescher de trouver estrange qu'elle n'eust point de nouvelles de Philistion : et à parler raisonnablement, il n'y avoit qu'un petit nombre de personnes qui se trouvassent sans inquietude, non seulement dans ce Palais et dans la Citadelle, où logeoit tout ce qu'il y avoit de plus considerable aupres de Cyrus, mais mesme dans toute cette grande Ville : estant certain qu'il y avoit alors je ne sçay quelle constellation tumultueuse, qui faisoit que ceux mesme qui n'avoient point d'affaires s'en faisoient : et l'on peut assurer que tout le monde y souffroit,ou en la personne de ses Amis, ou en la sienne. Il est pourtant vray que la maniere dont Cyrus vivoit avec Cresus,et avec le Prince Myrsile, luy aquit bien-tost de telle sorte le coeur du peuple, qu'il estoit aussi seurement à Sardis, qu'il eust pû estre à Persepolis ou à Ecbatane. Cependant le lendemain que Lycaste et toute sa belle Troupe fut arrivée à Sardis, elle fut visiter les deux Princesses, qui les reçeurent comme elles meritoient de l'estre. Un moment apres qu'elles y furent, le Prince Myrsile,qui avoit la liberté d'aller à l'Apartement de la Princesse sa soeur, chez qui estoit alors toute cette agreable Compagnie, y fut aussi : mais il y fut principalement pour voir Doralise, qu'il n'avoit veuë depuis qu'elle estoit partie de Sardis, pour aller à Suze avec Panthée. De sorte qu'apres avoir fait un compliment à la Princesse Timarete, et dit quelque que chose à demy bas à la Princesse Palmis, il leur demanda la permission de s aprocher de Doralise. Comme elle estoit alors assez esloignée des Princesses, et qu'elle s'amusoit à parler avec Candiope, elle n'avoit point oüy ce qu'il avoit dit : si bien que lors qu'il s'aprocha d'elle, elle creût encore qu'il ne seroit qu'entendre ce qu'elle luy diroit, sans y pouvoir respondre qu'avec l'aide de ces Tablettes, dont il se servoit autrefois si adroitement, du temps qu'Esope estoit à la Cour de Lydie. Car encore qu'elle eust ouy dire qu'il n'estoit plus muet, elle ne pouvoit concevoir qu'il parlast, ou que du moins il parlast bien :et ce qui faisoit son erreur, estoit qu'elle ne consideroit pas, que ce Prince n'avoit jamais esté sourd, et qu'il avoit tousjours fort bien escrit : aussi fut elle estrangement estonnée, lors que s'approchant, elle entendit qu'il parloit mieux que la pluspart de ceux qui avoient tousjours parlé. De sorte qu'apres avoir entendu son premier compliment, au lieu d'y respondre, et de luy tesmoigner la part qu'elle prenoit aux malheurs de sa Maison et de sa patrie ; elle ne put s'empescher de se reculer d'un pas, et de le regarder avec admiration. Quoy, Seigneur, luy dit-elle, il n'y a que cinq ou six jours que vous parlez, et vous parlez comme vous faites ! ha non, non cela n'est pas possible : et il faut assurément que vous ayez parlé long temps en secret, pour pouvoir parler si bien en public : et que vous ne vous soyez teû par le passé, que pour faire taire apres tous les autres à l'advenir. Ce que vous me dites, reprit le Prince Myrsile, ne m'est peut estre pas si agreable que vous le croyez : car enfin, je ne puis attribuer les loüanges excessives que vous venez de donner à ce que je vous ay dit, à autre chose sinon que mon silence vous desplaisoit si fort, et vous ennuyoit tant ; que pour peu que je parle, vous trouvez ce que je dis digne d'admiration. Doralise revenant alors à elle-mesme, s'apperçeut qu'elle avoit trop loüé ce Prince : et que pour agir plus sagement, il eust mieux valu le loüer moins, et s'interesser davantage dans ses disgraces. De sorte que pour reparer cette faute, elle changea, de discours : et se mit aveque luy à repasser tous les mal-heurs de Panthée, et tous les changemens qu'elle trouvoit en Lydie à son retour. Du moins, luy disoit-elle, avez vous cét advantage, que vostre vainqueur est le plus genereux Prince du monde : il est vray, repliqua Myrsile, mais apres tout, aimable Doralise, cela n'empesche pas que le Roy mon Pere ne soit bien mal-heureux : puis qu'à parler raisonnablement, c'est une assez grande infortune, à ceux qui sont accoustumez de faire grace aux autres, de se voir en estat d'estre obligez d'en recevoir d'autruy. Cela n'empesche pourtant pas, poursuivit il, que je n'aye quelque consolation, de voir que si nous avons à estre foûmis, se doive estre au plus Grand Prince du monde : et à un Prince encore que vous estimez, et à qui je sçay que vous avez de l'obligation. Il est vray, Seigneur, que je luy en ay, respondit Doralise, mais je voudrois bien que vous ne suffiez pas en estat de luy en avoir : et qu'au contraire, le Roy se sust mis en termes qu'il luy en eust : ce qu'il pouvoit faire, en luy rendant la Princesse Mandane, Le pane, reprit Myrsile, n'a point de retour ; et au lieu d'employer nostre esprit à connoistre des fautes qui ne se peuvent plus reparer, il faut l'employer à tascher de suporter nostre mauvaise fortune, comme des Gens qui estoient dignes d'une meilleure. Et pour vous tesmoigner que je fais desja tout ce que je puis pour adoucir mes mal-heurs, poursuivit il ; je vous proteste que depuis que je fais aupres de vous, je sens quelque douceur, à penser que les Dieux qui n'avoient fait naistre au dessus de l'amable Doralise, m'en ayent reproché : et qu'il n'y ait plus une si grande distance entre elle et moy. Ha ! Seigneur, interrompit Doralise, cette civilité est excessive : et si vous m'en vouliez dire une, il faloit plustost desirer que les Dieux m'eussent aprochée de vous, que de me dire que vous trouvez quelque douceur à penser qu'ils vous, ont aproché de moy. Comme cette premiere chose n'est pas en ma puissance, reprit ce Prince, et que l'autre l'est effectivement, vous ne devez pas vous estonner si j'ay mieux aimé vous dire ce que je sens dans mon coeur, que de m'amuser à faire un souhait inutile. Doralise alloit respondre, lors que Cyrus entrant rompit leur conversation : mais ce qui surprit extrémement Lycaste, Arpalice, Cydipe, et plus encore Candiope, fut de voir Philistion parmy ceux qui l'accompagnoient. Elles ne purent pourtant pas sçavoir aussi promptement qu'elles l'euissent souhaité, pourquoy il ne les avoit pas veuës, devant que de voir Cyrus ; n'osant pas changer de place pour parler à luy, et luy ne pouvant pas alors s'aprocher d'elles, quoy qu'il en eust bien envie : parce qu'apres que Cyrus l'eut presenté aux Princesses, il vit qu'il y avoit diverses personnes à l'entour d'elles, à qui il ne pouvoit pas faire changer de place. Mais comme à quelque temps de-là, le Prince Sesostris entra, et que quelques-uns de ceux qui estoient aupres de Candiope sortirent ; Philistion s'en aprocha enfin, et se mit à l'entretenir, avec un plaisir aussi grand, que l'impatience qu'il avoit euë de la revoir avoit esté forte. Candiope de son costé, le reçeut avec autant de joye que de douceur : de sorte qu'il fut aisé à Doralise de remarquer qu'ils s'aimoient plus que Candiope ne luy avoit dit, lors qu'elle luy avoit fait le recit des avantures deThrasimede et d'Arpalice : car elle prit garde que Philistion estoit si occupé à regarder Candiope à luy parler, et à l'escouter, qu'il ne songeoit pas seulement à faire quelque civilité à Lycaste, à Arpalice, et à Cydipe, qui n'estoient pas trop loin de luy. Aussi ne fut-elle pas long-temps sans dire ce qu'elle en pensoit à Candiope : il est vray que ce fut avec cette malice delicate et spirituelle, qui ne l'abandonnoit presque jamais, si ce n'estoit quand il s'agissoit de rendre quelque service effectif à ses Amis : car alors Doralise avoit autant de generositè, que personne en sçavroit avoir. Cette agreable Fille ayant donc fort bien oüy le nom de Philistion, lors que Cyrus l'eut presenté à Palmis, et fort bien connu que c'estoit de Philistion qui avoit eu part aux advantures d'Arpalice ; voyant avec quel empressement et quelle affection Candiope et luy s'entretenoient, se pancha vers Candiope, dont elle n'estoit pas trop esloignée, et la tirant doucement par sa robe ; dites moy je vous prie, luy dit-elle malicieusement, si ce Philistion à qui vous parlez, est ce Philistion Amy de Thrasimede, qui contrefit si plaisamment Arion ? car pour moy je m'imagine que ce n'est point luy. Candiope surprise du discours de Doralise, en rougit : s'imaginant que c'estoit que l'air et la mine de Philistion ne luy plaisoient pas : et que l'idée qu'elle s'en estoit formée, sur le recit qu'elle luy en avoit fait, estoit plus avantageuse à Philistion, qu'il ne se l'estoit à luy mesme. De sorte que toute confuse, et toute pleine d'un despit qu'elle ne vouloit pas faire paroistre, et qui paroissoit pourtant malgré qu'elle en eust ; elle demanda à son Amie, pourquoy elle avoit peine à croire que celuy qu'elle voyoit, fust le Philistion dont elle luy avoit entendu parler ? car il faudroit, adjousta-t'elle, que le cas fortuit fust merveilleux, si c'en estoit un autre. Ce qui me faisoit croire que ce n'estoit pas luy, reprit Doralise, c'est que vous m'avez dit qu'il n'avoit que de l'estime pour vous, et qu'il n'y avoit entre vous et luy que je ne sçay qu'elle legere affection, que vous n'appelliez ny amour, ny amitié : et que vous disiez qui estoit de telle nature, que quand vous ne vous rendriez jamais autre preuve de cette affection, que de dire du bien l'un de l'autre aux lieux où vous seriez, vous n'auriez rien à vous reprocher. De sorte que voyant sur le visage du Philistion que je voy, toute la joye d'un Amant qui revoit sa Maistresse apres une longue absence ; vous me devez pardonner, si j'ay douté que Philistion fust Philistion. Si vous croyez ce que vous dites, (reprit Candiope en riant, et en rougissant tout ensemble) vous estes bien malicieuse de m'interrompre : Pour meriter la belle qualité que vous me donnez, respondit-elle, je vous proteste que je ne vous laisseray d'aujourd'huy parler en particulier à Philistion, si vous ne me priez de vous le laisser entretenir. Je veux bien vous en prier, repliqua Candiope, car il m'importe de sçavoir certaines choses qu'il a commencé de me dire, qui faciliteront l'accommodement de Thrasimede et de Menecrate. Non non, repliqua Doralise, ce n'est pas comme cela que je l'entends : et si vous ne m'en priez en m'aduoüant que je vous feray plaisir pour l'amour de vous mesme, je ne vous laisseray point en repos. Contentez vous du moins, reprit elle en soufriant, que je vous en prie seulement pour l'amour de Philistion : je le veux bien, respondit Doralise, pourveu que vous me promettiez de me dire une partie de ce qu'il vous dira. Je vous le promets, dit Candiope, en se retournant vers Philistion : qui en effet avoit une chose à luy apprendre, qui facilitoit extrémement l'accommodement de Thrasimede et de Menecrate : quoy que Candiope n'eust dit à Doralise que c'estoit pour cela qu'elle vouloit parler à Philistion, que pour luy servir d'excuse. Aussi dés que ce feint Arion luy eut dit tout ce que l'auront doit faire dire à un Amant, apres une assez longue absence : qu'il l'eut asseuré de sa fidélité ; qu'il luy eut demandé comment il estoit dans son coeur, et qu'il luy eut protesté qu'il ne l'avoit jamais veuë, ny si belle, ny si aymable qu'il la retrouvoit ; il luy apprit que la raison pourquoy il n'avoit pas suivy Thrasimede, lors qu'il estoit venu pour se jetter dans Sardis, estoit qu'il avoit esté contraint de demeurer à Halicarnasse, parce qu'il avoit esté tres blessé à un combat qu'il avoit fait, autant pour les interests d'Arpalice, que pour ceux d'une Soeur qu'il avoit. Candiope ne pouvant alors comprendre comment Arpalice, qui estoit de Patare, pouvoit avoir quelque interest meslé avec une Soeur de Philistion, qui estoit d'Halicarnasse, en parut extrémement surprise : mais pour la tirer d'inquietude, Philistion luy aprite qu'il avoit une Soeur, qui s'apelloit Androclée : qui avoit donné de l'amour à un homme de qualité de leur Ville, nommé Ephialte, pour qui elle avoit eu beaucoup d'aversion, sans oser la tesmoigner : parce qu'elle avoit une Mere fort imperieuse, qui vouloir qu'elle l'espousast. Que durant une absence d'Ephialte, il estoit arrivé que Menecrate et Parmenide avoient esté à Halicarnasse : et en quel temps, interrompit Candiope, furent-ils à vostre Ville ? ils y furent, reprit Philistion, au partir d'Apamée, lors que nous les y laissasmes Thrasimede et moy : et ils y estoient justement durant que nous estions à Patare. De sorte que pendant que Thrasimede devenoit amoureux de la Maistresse de Menecrate, Menecrate le devenoit de ma Soeur à Halicarnasse. Menecrate, reprit Candiope, a esté amoureux d'une Soeur que vous avez ! il l'a sans doute esté, reprit Philistion ; et ce qui est de pis, c'est que ma Soeur eut autant d'inclination pour luy, qu'elle avoit d'aversion pour Ephialte : si bien que se laissant aisément persuader une chose qu'elle desiroit, elle creùt qu'il l'aimoit, et il s'aperçeut bien-tost qu'elle ne le haïssoit pas : et par ce moyen il se lia une amitié assez grande entre eux, pour se dire tous leurs secrets. Cela estant ainsi, ma Soeur luy aprit que ma Mere la vouloit marier à Ephialte contre sa volonté : et Menecrate luy dit que ses parens l'avoient aussi engagé avec une Fille de Lycie, pour qui il n'avoit point d'amour. Ainsi cette conformité augmentant leur affection, ils en vinrent au point de se promettre tous deux de faire tout ce qu'ils pourroient, pour se mettre en estat de se pouvoir espouser : de sorte que lors que Menecrate partit d'Halicarnasse, il dit à ma Soeur qu'il alloit faire tous ses efforts pour rompre avec Arpalice ; et que dés qu'il auroit rompu avec elle, il retourneroit à nostre Ville. Mais comme il est d'humeur à commencer d'aimer bien souvent par caprice, et à finir de mesme : il oublia ma Soeur, dés qu'il ne la vit plus : car en effet vous sçavez comment il agit à son retour à Patare : comment Cydipe le toucha pour quelques jours ; et comment l'amour de Thrasimede pour Arpalice, fit naistre celle de Menecrate pour cette belle Personne. Cependant comme ma Soeur n'est pas de l'humeur de Menecrate, lors qu'Ephialte revint aupres d'elle, il en fut horriblement maltraité : et toute l'authorité de ma Mere, ne pût jamais obliger Androclée à l'espouser. Voila donc, aimable Candiope, l'estat où estoient les choses, lors que Thrasimede et moy retournassmes à Halicarnasse, apres vous avoir laissée à Patare. Comme l'amour de Menecrate Si de ma Soeur, avoit esté fort secrette, et qu'elle ne me l'osoit dire, je n'en apris rien à mon retour : mais enfin ma Mere estant morte, aussi bien que le Pere de Thrasimede ; Ephialte s'estant adressé à moy, pour me demander ma Soeur, comme une personne que ma Mere luy avoit promise ; je pressay Androclée de me dire pourquoy elle ne le vouloit point espouser ? de sorte que se voyant dans la necessité de me rendre raison de son procedé, elle m'aduoüa la verité. Je ne la sçeus pas plustost, que faisant dessein de m'en servir, pour avancer le Mariage de Thrasimede avec Arpalice, et pour rompre celuy de Menecrate avec elle ; je pris la resolution, apres avoir consulté avec Thrasimede, de dire à Ephialte, que n'estant pas de l'humeur de feuë ma Mere, et n'ayant pas autant d'authorité sur ma Soeur qu'elle, je ne pouvois la forcer à l'espouser : et qu'ainsi je le suppliois de n'y songer plus : faisant dessein apres cela, de retourner à Patare, et d'y mener Androclée, sur le pretexte de l'Oracle qu'on y consulte afin de sommer Menecrate de luy tenir sa parole, et de troubler par là tous ses desseins. Mais Ephialte ne me permit pas de faire ce que je voulois ; car comme il est d'un naturel fort violent, et qu'il estoit fort amoureux ; il ne pût souffrir le refus que je luy faisois de forcer ma Soeur à accomplir la promesse de ma Mere : de sorte qu'il me fit appeller, et nous nous battismes sans que Thrasimede en sceust rien, l'eus le bon-heur de remporter l'avantage sur luy, et de luy faire quitter toutes ses pretentions : mais j'eus aussi le mal-heur d'estre fort blessé, et de ne pouvoir suivre Thrasimede, lors qu'il vint pour se jetter dans Sardis, ce que j'eusse fait sans doute, si mes blessures me l'eussent permis. Cependant comme je ne pouvois plus vivre sans vous voir, et que j'avois promis à Thrasimede de me servir de l'amour que Menecrate avoit euë pour ma Soeur, afin de luy donner un nouveau droict à Arpalice : aussi-tost que j'ay esté en estat de souffrir la fatigue du voyage, j'ay fait partir Androclée avecque moy : avec intention de la laisser à une Ville frontiere de nostre Païs qui touche la Lycie, et qui n'est pas trop esloignée d'icy, où nous avons des parens : afin que quand j'aurois trouvé Menecrate, elle fust plus proche du lieu où je sçavrois qu'il seroit. Mais ayant sceu par la voix publique, que Sardis estoit pris : et par un Soldat d'Halicarnasse, qui s'en retourne en son Païs chargé de Butin, que Thrasimede et Menecrate estoient en la puissance de Cyrus, et qu'il y avoit des Dames de Lycie qui estoient sorties de Sardis, qui avoient de grands interests à demesler avec ces deux Prisonniers ; j'ay bien compris, à travers ce recit si embroùillé, que ce devoit estre vous. De sorte que sans differer d'avantage, j'ay pris la resolution de venir icy, et d'y amener ma Soeur : si bien qu'ayant ; pris une escorte des Troupes de Cyrus, au premier lieu où nous en avons rencontré ; nous sommes arrivez à Sardis sans peine et sans peril, il y a environ deux heures. Mais comme il n'y entre nuls Estrangers dont on ne, die les noms à Cyrus ; il eu arrivé qu'ayant respondu à ceux qui m'ont demandé le mien, que je m'appellois Philistion, et que j'estois Amy de ce vaillant homme qui avoit voulu se jetter dans Sardis, et que Cyrus avoit si bien traitté ; il est arrivé, dis-je, qu'ils ont positivement dit à ce Prince, les mesmes paroles que j'avois dites : de sorte que le nom de Thrasimede a esté cause qu'il a comandé qu'on me menast vers luy, comme en effet on m'y a mené, mené, apres que j'ay eu conduit ma Soeur avec ses Femmes, à un lieu où logent les Dames Esrangeres. Ce Prince m'a fort bien receu : et m'a dit que j'arrivois fort à propos, pour estre tesmoin de l'accord qu'il vouloit faire aujourd'huy, entre Thrasimede et Menecrate. Je n'ay pas plustost entendu cela, que j'ay pris la liberté de luy dire, qu'il ne le pouvoit faire equitablement, s'il ne me faisoit l'honneur de me donner un moment d'audience : de sorte que me l'ayant accordé à l'heure mesme, je luy ay conté ce que je viens de vous dire. En suitte il m'a commandé de le suivre icy : me disant qu'apres cela il ira à l'Apartement de Lycaste, où il fera conduire Thrasimede et Menecrate, afin de terminer leurs differens. Il sera ce me semble assez aisé de les terminer, reprit Candiope, apres ce que vous venez de me dire : mais je trouve qu'il importe que Lycaste et Arpalice sçachent ce que vous me venez d'aprendre, devant que l'on parle de cét accommodement. Philistion ne pouvant contredire Candiope, souffrit qu'elle ne luy parlast plus, afin d'advertir ses Amies de ce qu'il estoit à propos qu'elles sçeussent promptement, si elle vouloit le leur dire devant que Cyrus commençast de parler des interrests de Thrasimede et de Menecrate. Car à peine Candiope eut elle apris en peu de mots à Lycaste et à Arpelice, tout ce que Philistion luy avoit dit ; que Cyrus s'adressant à la premiere ; j'avois eu dessein, luy dit-il, d'aller à vostre Apartement : afin de tâcher de faire deux Rivaux Amis, en mettant Thrasimede et Menecrate en liberté. Mais comme c'est une chose assez difficile, je ne sçay s'il ne vaudrait point mieux prendre le conseil des deux Grandes Princesses devant qui je parle, et des deux Princes qui m'escoutent : à condition toutefois, adjousta t'il, que la belle Arpalice y consentira. Arpalice, reprit Lycaste en soufriant, n'est pas si accoutumée à faire ce qu'elle veut, qu'il soit necessaire de la consulter là dessus : c'est pourquoy, Seigneur, vous n'avez qu'à suivre vostre volonté, sans vous informer de la sienne. Aussi bien pouvez Vous juger par la rougeur qui paroist sur son visage, qu'elle n'auroit pas la hardiesse de vous dire precisément ce qu'elle pense. Il est ce me semble si aisé, Seigneur (reprit modestement Arpalice en adressant la parole à Cyrus) de juger que je ne puis vouloir que ce qu'il vous plaist, qu'en effet il n'est pas fort necessaire que mes paroles expriment mes sentimens. Cela estant, dit Cyrus à Lycaste,c'est donc à vous Madame, à dire si vous voulez que la chose dont il s'agit, soit determinée devant une si belle Compagnie ? Je veux tout ce qu'il vous plaira, Seigneur, luy dit elle : esperant mesme que plus il y aura de personnes illustres, qui donneront leur voix en faveur de celuy qui sera heureux ; plus celuy qui ne le sera pas, aura de patience dans son malheur. Apres cela, Cyrus qui avoit une memoire admirable, et une eloquence merveilleuse, qui scavoit ramasser en peu de paroles, les advantures les plus estenduës ; commença de raconter succintement tout ce qu'il avoit apris de celles de Thrasimede et de Menecrate : ou par Andramite, ou par Doralise, ou par Philistion : ramenant la chose jusques au jour où Thrasimede s'estoit voulu jetter dans Sardis qui estoit assiegé : parce qu'il croyoit que sa Maistresse y estoit, et que Menecrate en estoit sorty, parce qu'elle n'y estoit plus : adjoustant encore que la Soeur de Philistion estoit à Sardis, Souvenez vous donc bien ( dit-il aux deux Princesses à qui il adressa la parole) que Menecrate et Arpalice ont esté destinez à s'espouser par leurs Peres : qu'Arpalice n'a pû conformer son esprit au Testament de ses Parens, sans se faire une violence extréme : que Menecrate l'a negligée durant tres long temps, et l'a mesme mesprisée en joüant sa Peinture contre Thrasimede : que de plus, il semble avoir renoncé au droit qu'il avoit à cette belle personne, en promettant à la Soeur de Philistion de faire ce qu'il pourroit pour rompre avec elle : que Thrasimede a tousjours aimé Arpalice depuis qu'il la connoist : et que Menecrate n'en est devenu amoureux, que lorsqu'il a commencé de craindre qu'Arpalice n'aymast Thrasimede. Apres que Cyrus eut donc fait comprendre quel estoit l'interest de toutes ces personnes, à deux qui ne le sçavoient pas ; et qu'il en eut refraichy la memoire à ceux qui le sçavoient ; jugeant qu'il estoit necessaire de voir la Soeur de Philistion, il luy ordonna de l'aller querir, ce qu'il fit à l'heure mesme. Ce n'est pas qu'Androclée n'eust quelque peine à se resoudre de paroistre en une si grande Compagnie, veû la chose dont il s'agissoit : mais l'amour qu'elle avoit dans l'ame pour Menecrate, et l'envie de rompre son Mariage avec Arpalice, firent qu'elle s'y resolut. Et elle le fit d'autant plustost, que son Frere, par un sentiment d'honneur ; pour son interest d'elle ; et pour celuy de Thrasimede, l'en pressa extrémement. De sorte qu'apres avoir employé un quart d'heure à raccommoder sa coëssure, et à se mettre en estat de faire voir que sa beauté meritoit bien de n'estre pas mesprisée ; elle fut au Palais de Cresus, conduite par Philistion. Mais elle entra de si bonne grace dans la chambre de la Princesse Palmis, où estoit toute cette grande et illustre Compagnie : qu'elle attira les yeux de tous ceux qui s'y trouverent. Androclée estoit grande et de belle taille : elle avoit dans l'air du visage quelque chose de majestueux, et quelque chose de doux : et quoy que tous les traits n'en fussent pas esgallement beaux, elle avoit pourtant l'air d'une grande beauté. Apres qu'elle fut entrée dans la chambre de la Princesse de Lydie, et que Cyrus l'eut receuë fort civilement ; il la presenta à Timarete et à Palmis : mais dés qu'elle entra, elle chercha des yeux à connoistre Arpalice, qu'elle s'estoit fait dépeindre par Philistion. Arpalice de son costé, qui avoit eu beaucoup d'envie de voir Androclée, qui avoit eu l'avantage de toucher le coeur de Menecrate devant elle, la regardoit attentivement : si bien que le hazard ayant fait que leurs yeux se rencontrerent, et Androclée croyant bien que celle qu'elle regardoit estoit Arpalice, à cause de ce que Philistion luy en avoit dit ; il arriva qu'elles rougirent toutes deux, et que Cyrus s'en apperçeut. De sorte que prennant la parole ; le sçay bien (leur dit-il en les regardant) que vous n'avez pas besoin qu'on vous nomme l'une à l'autre : et que vous vous connoissez, sans qu'on vous ait fait connoistre. Comme je cherche à excuser Menecrate, reprit Androclée, je seray bien aise qu'une aussi belle personne que celle que je regarde, ait causé son inconstance, pourveû que cette inconstance cesse. Les loüanges que vous me donnez, repliqua Arpalice, devroient m'obliger à rougir de confusion : mais au lieu de m'amuser à les rejetter, j'ayme mieux vous dire que j'ay une extréme joye de voir que selon toutes les apparences, Menecrate ne vous reverra pas plustost, qu'il se repentira de l'injustice qu'il vous a faite, et de la peine qu'il m'a donnée. Apres ce la Cyrus qui ne cherchoit qu'à se delivrer promptement de tout ce qui l'empeschoit de penser à Mandane ; commença de demander à Arpalice, quels estoient ses interests en cette rencontre ? Mais cette fage Fille luy respondit, qu'elle n'en avoit que deux : le premier, d'estre dispensée de l'engagement, où le Testament des Parens de Menecrate, et des siens sembloit l'avoir mise avecque luy : et l'autre, que par sa prudence, il empeschast que Thrasimede et Menecratene se batissent. Apres cela, Arpalice se teut : ce n'est pas que si elle eust suivy les secrets mouvemens de son coeur, elle n'eut dist quelque chose de plus pressant à l'advantage de Thrasimede, mais sa modestie l'en empescha. En suitte, Cyrus demanda à Androclée, ce qu'elle pretendoit ? je pretends Seigneur, repliqua t'elle, que pour punir Menecrate, de n'avoir pas commencé d'aimer la belle Arpalice des qu'il a commencé de la connoistre ; vous l'obligiez de tenir sa parole à une personne, dont le merite et la beauté sont beaucoup au dessous de celle qu'il luy prefere : mais que je tiens qu'il est obligé d'aimer seulement, parce qu'il le luy a promis. Apres cela, Cyrus voulut encore que Philistion luy dist ses sentimens : et comme il n'estoit pas moins hardy que genereux, il luy dit franchement que quand il ne seroit qu'Amy de Thrasimede, il s'opposeroit autant qu'il pourroit, au Mariage de Menecrate et d'Arpalice : mais qu'estant outre cela Frere d'Androclée, il ne l'endureroit point, et qu'ainsi il faloit de necessité, que Menecrate se preparast à se battre, et contre Thrasimede, et contre luy, s'il songeoit à espouser Arpalice. Cyrus ayant donc oüy ce que pretendoient Arpalice, Androclée, et Philistion ; il les pria de passer dans une autre chambre : en suitte dequoy, il envoya querir l'une apres l'autre Menecrate, Parmenide, et Thrasimede. Mais auparavant que de demander au premier quelles estoient ses pretentions, il luy aprit que Philistion et Androclée estoient à Sardis : et luy fit comprendre qu'ils estoient, pour luy faire tenir sa parole. Mais Seigneur, s'escria-t'il, si le coeur que j'avois lors que je promis à Androclée de l'aimer est changé, que puis-je faire pour la contenter ? De plus, je ne luy promis autre chose, si-non de faire ce que pourrois pour rompre avec Arpalice : et plust aux Dieux qu'il fust en ma puissance de le vouloir : car apres les mespris que cette cruelle Fille a eus pour moy, et la bonté qu'Androclée a encore de ne me haïr pas, je serois sans doute bien aise de me pouvoir vaincre moy mesme. Mais ne le pouvant, Seigneur, je vous conjure de vous souvenir que les volontez des Morts, doivent estre inviolables. Du moins, dit Cyrus à Menecrate, est il juste que vous escoutiez les pleintes d'Androclee : Menecrate voulut s'en deffendre, mais la Princesse Timarete, et la Princesse Palmis le condamnerêt à passer dans la chambre où elle estoit avec Arpalice et aveque Phililistion : à condition que Cleonice et Doralise l'y conduiroient. Apres qu'il eut obeï, Parmenide parut : qui ayant entieremêt oubliè Cleoxe ne pour Cydipe, declara qu'il n'avoit autre interest au démeslé de Menecrate et de Thrasimede, sinon qu'ayant promis au premier de le servir aupres de sa Soeur autant qu'il pourroit, il ne vouloit pas Changer de sentimens, quoy qu'il ne luy eust pas fait espouser Cleoxene. Parmenide ayant dit tout ce qu'il avoit à dire, se retira : et l'on fit venir Thrasimede, quoy qu'il ne fust pas necessaire de luy demander ce qu'il pretendoit : estant assez aisé de comprendre, que pourveü qu'on luy donnast Arpalice, il ne seroit plus ennemy de Menecrate. Neantmoins pour suivre l'ordre, Cyrus voulut qu'il parlast : mais il le fit avec tant d'esprit, et donna tant de marques d'amour pour Arpalice, que tous ceux qui l'escouterent se rangerent absolument de son Party. De sorte que se retirant comme les autres, il donna la liberté à l'illustre Cyrus, de prendre les advis de la Princesse Timarete ; de la Princesse Palmis ; du Prince Sesostris ; du Prince Myrsile ; et de toute la Compagnie : mais quoy que ce ne soit pas la coustume de voir tant de personnes ensemble, sans que leurs opinions soient extrémement partagées, elles ne le furent presques pas cette fois là. D'abord il y eut pourtant quelques personnes qui encore qu'elles fussent persuadées que Thrasimede meritoit mieux Arpalice que Menecrate, eurent toutesfois peine à comprendre qu'il fust permis de n'accomplir pas la volonté d'un Pere, qui ordonne quelque chose en mourant ; mais apres avoir entendu parler Cyrus, elles changerent d'advis : et comprirent que les Mariages doivent estre si libres, que les Peres s'ils sont sages, ne doivent pas mesme de leur vivant, vouloir contraindre leurs enfans à se marier contre leur inclination. Jugez donc, disoit ce Grand Prince, puis qu'un Pere qui seroit en estat de connoistre ce qui serait avantageux à sa Fille, seroit pourtant blasmé s'il la marioit contre son inclination, s'il ne doit pas estre permis à Arpalice, de ne suivre pas la volonté du sien : puis qu'il n'a pû prevoir, lors qu'il luy a ordonné d'espouser Menecrate, que Menecrate la mespriseroit durant long-temps ; que Menecrate promettrait à Androclée de rompre avec Arpalice ; et que Menecrate enfin n'aimeroit sa Fille que par caprice, et que pour empescher son Rival d'estre heureux ? Pour moy, dit la Princesse Palmiste ne croy point qu'un Pere doive jamais disposer par son Testament de la volonté de ses Enfans : en effet adjousta Timarete, qui a respondu à un Pere que ce jeune enfant qu'il veut qui soit un jour Mary de sa Fille sera vertueux ? aussi suis-je persuadé, reprit Sesostris, que les Peres qui font de semblables Testamens, n'ont dessein qu'on leur obeïsse, qu'en cas que les choses se trouvent raisonnablement comme elles doivent estre. Cela estant, dit le Prince Myrsile, il est aisé de prononcer un Arrest favorable pour Thrasimede : selon mon sens, adjousta Cyrus, ce qu'il faut le plus considerer en cette affaire, est de tascher de faire le moins de malheureux que l'on pourra : et d'empescher un combat entre de si bonnestes Gens, que de quelque costé que penchast la Victoire, il y auroit lieu de regretter le vaincu. Car encore que Menecrate soit inconstant, et un peu capricieux ; il a pourtant et du coeur, et de l'esprit. Il faut donc s'il vous plaist (adjousta Cyrus, en se tournant vers les deux Princesses) considerer que si on obligeoit Arpalice à accomplir le Testament de son Pere en espousant Menecrate, ils seroient tous malheureux : et que Menecrate se trouveroit engagé à se battre et contre Thrasimede, et contre Philistion : contre le premier, pour l'interest de sa Maistresse : et contre l'autre, pour celuy de sa Soeur. Il y en auroit sans doute beaucoup d'infortunez, reprit Lycaste, mais il me semble qu'ils ne le seraient pas tous ; car enfin Menecrate possederoit sa Maistresse. Il est vray, reprit Cyrus, qu'il possederoit la beauté d'Arpalice : mais je suis persuade, que puis qu'il ne possederoit point son coeur, il ne se pourrait dire content : et le plus grand bon-heur de Menecrate en cette occasion, seroit qu'il auroit empesché son Rival d'estre heureux : car du reste, dés que les premiers jours de son Mariage seraient passez, il seroit au desespoir d'avoir espousé une Personne qui le hairoit, et qu'il n'aimeroit peut-estre plus : puisque de l'humeur dont est Menecrate, je suis le plus trompé de tous les hommes, si la possession de ce qu'il aime n'est un moyen infaillible de faire mourir l'amour dans son coeur. Pour Arpalice, il est aisé de côprendre qu'espousant Menecrate qu'elle haït, et que n'espousant pas Thrasimede qu'elle aime, elle seroit fort mal-heureuse : Androclée de son costé ne seroit pas fort satisfaite : de voir un homme pour qui elle a de la passion, estre Mary d'une autre. Philistion ne seroit pas non plus trop content, de voir que Menecrate, apres avoir promis à sa Soeur de l'espouser, en espouseroit une autre : et pour Thrasimede, il est aisé de comprendre, qu'estant ausi amoureux d'Arpalice qu'il l'est, et sçachant qu'il en est aimé ; il auroit sujet de se trouver un des plus malheureux Amans du monde, si son Rival possedoit sa Maistresse. De sorte que par ce que je viens de dire, vous voyez bien qu'en donnant Arpalice à Menecrate, on rend malheureux tous ceux qui sont interessez en cette affaire : car Parmenide luy mesme, quoy qu'il face semblant d'estre encore attaché aux interests de Menecrate, sera pourtant bien aise, si je ne me trompe, que sa Soeur n'espouse pas le Frere d'une personne qu'il ne veut plus voir, et dont il a esté mal traité. Au contraire, à envisager la chose de l'autre costé, et à donner Arpalice à Thrasimede, il demeure constant que ces deux personnes sont heureuses : qu'on satisfait Philistion ; qu'on rend justice à Androclée ; qu'on ne desoblige gueres Parmenide ; et qu'on force Menecrate à estre plus heureux qu'il ne le veut estre : puis qu'on luy donne une Femme dont il est aimé, et qu'on luy en oste une dont il est haï. De plus, la chose estant ainsi,quand mesme il ne voudroit pas foûmettre son esprit a la raison, il n'auroit lieu d'en vouloir venir aux mains qu'avec Thrasimede, et n'auroit rien à demander à Philistion : joint que dés que Thrasimede sera Mary d'Arpalice, les sentimens de Menecrate changeront. On se bat souvent contre un Rival, dans la penséc de profiter de sa dessaite, lors qu'il n'a pas espoufé la personne qu'on aime : mais on ne se bat pas si legerement contre le Mary de sa Maistresse, que contre l'Amant. Cyrus ayant cessé de parler, tout le monde fut de son opinion : de sorte que ne s'agissant plus que de tascher de persuader à Menecrate qu'il faloit qu'il contentait Androclée, et qu'il cedast Arpalice à Thrasimede ; ils se mirent tous à chercher les voyes de luy adoucir la chose autant qu'ils pourraient : prenant la resolution de faire faire le Mariage de Thrasimede et d'Arpalice, devant que d'oster les Gardes à Menecrate. Mais durant qu'on raisonnoit sur son aduanture, et que son destin estoit entre les mains de tant d'illustres personnes, il n'estoit pas peu embarrassé, de se trouver entre Arpalice qui le maltraitoit estrangement, et Androclée qui luy faisoit mille reproches : mais qui les luy faisoit d'une maniere à attendrir l'ame la plus dure. Injuste que vous estes (luy disoit elle, en luy monstrant Arpalice) pourquoy m'avez vous preferée durant quelque temps à cette belle personne ? et pourquoy, puisque vous l'avez fait, ne le faites vous pas encore ? Il faloit du moins, poursuivoit elle, puis que vous estiez devenu aussi inconstant pour moy, que vous aviez esté injuste pour Arpalice : il faloit m'advertir de vostre inconstance ; il faloit m'envoyer le Portrait de cette admirable Fille, pour rendre vostre foiblesse excusable ; et il faloit du moins me demander pardon de m'avoir trahie, en me donnant un coeur dont vous n'estiez pas le Maistre. Mais au lieu de cela, vous m'avez laissée dans un silence injurieux, pendant que pour vous estre fidelle je mesprisois un homme qui m'aimoit ardemment. Si vous m'eussiez fait sçavoir vostre foiblesse, j'aurois toute ma vie caché celle que j'avois eue pourrons : mais ayant apris la vostre par une autre voye, et ayant descouvert la mienne à mes Parens, il n'y a plus à balancer : et il faut que vous me teniez vostre parole, ou que je me resolue à la mort. Nous mourrons donc tous deux (luy disoit Menecrate, avec une confusion estrange) car le moyen de souffrir qu'on m'oste Arpalice, et de souffrir que vous me reprochiez mon crime ? De grace, reprit fierement Arpalice, ne prenez nul interest en ma personne : et soyez persuadé, que quand je n'aurois nulle autre raison de vous haïr, que celle de sçavoir l'infidélité que vous avez faite à Androclée, je vous haïrois effroyablement. Eh de grace, interrompit Menecrate, si vous voulez que je ne sois pas encore plus criminel que je ne le suis envers cette admirable fille, ne me la faites pas regarder comme la cause de vostre haine ! vous pourés vous regarder vous mesme comme la cause de mon estime, reprit Arpalice, si vous satisfaites Androciée, et si vous me laissez en repos. Plûst aux Dieux, dit-il, que vous m'y eussiez laissé ! et que par des charmes inévitables, vous ne fussiez pas venu troubler la douceur que je trouvois à soûpirer pour la belle Androclée. Quoy qu'il en soit, luy dit Arpalice, je vous déclare que quoy que Cyrus ordonne de nos differens, je ne seray jamais à vous : je vous abandonne tout le bien que mes Peres m'ont laissé : mais pour ma liberté, sçachez que je la conserveray toute entiere. C'est pourquoy sans vous engager inutilement, à faire de nouveaux outrages à une personne d'autant de merite qu' Androclée, prenez une ferme resolution de vous vaincre vous mesme : et pour vous tesmoigner que je ne veux pas vous nuire aupres d'elle ; et qu'au contraire je seray ravie qu'elle vous pardonne ; je veux bien luy parler pour vous. Et en effet, Arpalice se mit à conivrer Androclée d'oublier son crime : et il se fit alors une conversation entre ces deux Filles, qui divertit extrémement Cleonice et Doralise, mais principalement cette derniere, de qui l'ame fiere et superbe, prenoit quelque plaisir à triompher dans son coeur, de la foiblesse d'autruy. Cependant Menecrate plein de confusion et de desespoir, s'imposa silence durant qu'Arpalice et Androclée parloient : s'il tournoit les yeux vers Arpalice, il voyoit tant de marques de haine pour luy sur son visage, qu'il estoit contraint de ne la regarder plus : et s'il les tournoit vers Androclée, il voyoit dans les siens encore tant de marques d'amour, malgré son infidelité, qu'il estoit forcé de destourner ses regards, de peur d'estre contraint de sentir dans son coeur quelques remords de sa faute. Il ne pouvoit pourtant s'empescher de les regarder de temps en temps toutes deux, quoy qu'il ne sçeust pas luy mesme pourquoy il les regardoit : mais il trouva tousjours tant de fierté dans les yeux d'Arpalice, et tant de douceur et de melancolie dans ceux d'Androclée ; que la honte commença d'estre aussi forte dans son coeur que l'amour : et d'exciter un certain trouble dans son ame, qu'il n'eust jamais creû sentir une heure auparauant. Androclée parmy la douleur et la melancolie qu'elle avoit sur le visage, y avoit encore je ne sçay quoy de passionné et de languissant, capable d'adoucir la cruauté mesme : et l'on voyoit si bien, par je ne sçay quel sombre esclat qu'elle avoit dans les yeux ; que si elle n'eust retenu ses pleurs, elle les eust eus toüs couverts de larmes ; qu'il n'estoit pas possible de la regarder sans en avoir pitié. On connoissoit mesme par le mouvement de sa gorge, qu'elle estouffoit mille souspirs : et l'on voyoit bien clairement, qu'il y avoit dans son coeur autant d'amour que d'affliction. Les choses estant donc en cét estat, et Cyrus ayant resolu, par l'advis de toute la Compagnie, qu'il faloit que Thrasimede espousast Arpalice, et Menecrate Androclée ; il fit venir ce dernier : et luy dit qu'apres avoir examiné tout ce qui c'estoit passé entre Thrasimede et luy ; il ne jugeoit pas qu'il eust sujet de s'en pleindre. Que Thrasimede n'avoit aimé Arpalice, qu'apres avoir oùy de sa propre bouche, qu'il n'en estoit point amoureux ; qu'ainsi il n'avoit nul droit de le quereller. Que quant à Arpalice, il ne pouvoit pas non plus l'accuser d'injustice, veû la façon dont il avoit vescu avec elle. Que pour Androclée, il estoit obligé de la satisfaire, en luy tenant la parole qu'il luy avoit donnée : et que par ce moyen, Philistion seroit content aussi bien qu'elle. Qu'il le conjuroit de croire, qu il avoit consideré ses interests sans preocupation ; et qu'à parler raisonnablement, il luy auroit fait tort, s'il luy avoit osté Androclée. Qu'il le prioit encore de considerer, que puis que les services n'avoient pû vaincre Arpalice, ses violences ne la vaincraient pas ; et que si elle aimoit Thrasimede, comme il y avoit aparence, ce ne seroit pas le moyen de s'en faire aimer, que de se batre contre luy, sans en avoir aucun sujet legitime. Qu'il le conjuroit donc ; de conformer sa volonté, à la necessité qu'il y avoit pour luy de ne posseder jamais Arpalice : et de vouloir faire de bonne grace par raison et par grandeur de courage, ce qu'il faudroit tousjours qu'il fist par force. Menecrate escouta le discours de Cyrus, avec un profond silence, mais ce fut pourtant sans grande attention : et l'on voyoit bien qu'il examinoit plus les raisons qu'il se disoit à luy mesme, que celles que Cyrus luy representoit. Mais à la fin se voyant dans la necessité de respondre, il suplia ce Prince de luy donner trois jours : pendant lesquels il tascheroit d'obtenir de luy, ce qu'on en desiroit. Je le veux-bien, luy dit Cyrus, à condition qe vous rendrez chaque jour une visite à la belle Androclée : j'y consens repliqua Menecrate, pourveû que j'aye la liberté d en rendre aussi une à la cruelle Arpalice. Je le veux encore, reprit Cyrus, dans l'esperance que j'ay que sa fierté vous persuadera mieux que mes paroles : et que vous connoistrez que j'agis autant en cette occasion comme vostre Amy, que comme vostre juge. Apres cela, Menecrate se retira avec ses Gardes : Thrasimede s'en retourna aussi avec les siens : et toute la Compagnie se separa. Il est vray qu'Arpalice, qui estoit ravie de voir Androclée, pria Doralise auparauant, de faire en forte qu'elle logeast au Palais : mais il ne sur pas besoin de son credit pour cela : car Cyrus voyant toutes ces belles Filles rentrer dans la Chambre où il estoit, dit à Androclée et à Arpalice, que puis qu'à ce qu'il paroissoit elles estoient aussi bien ensemble que leurs Amans y estoient mal, il ne les falloit pas separer comme eux. En suitte dequoy, il pria Lycaste de vouloir bien qu'Androclée eust une Chambre aupres de la sienne : comme en effet elle y fut logée : et par ce moyen, elle augmenta encore la grandeur et la beauté de la Compagnie par sa presence. Cependant comme Cyrus tenoit pour perdu, tout le temps qu'il n'employoit pas, ou à servir Mandane, ou du moins à penser à elle ; il se recompensa de celuy qu'il avoit employé tout ce jour-la, à songer aux interests d'autruy ; en passant toute la nuit sans faire autre chose, que de penser à sa chere Princesse ou à ses Rivaux. Mazare de son costé, estoit encore plus malheureux, parce qu'il estoit sans esperance : et s'il n'eust pas eu une vertu toute extraordinaire : il n'eust jamais pu agir comme il faisoit. Car enfin il renfermoit si bien toute la violence de ses sentimens dans son coeur, qu'il ne paroiffoit sur son visage que de la tristesse et de la froideur : et l'on eust dit à le voir, que c'estoit seulement un Prince naturellement melancolique et serieux, tant il estoit Maistre de luy mesme. Il est vray que ses desplaisirs esclaterent un matin d'une estrange sorte, par une chose qui renouvella toutes ses douleurs. Comme ce Prince n'avoit pas esté chez la Princesse Palmis, lors qu'on y avoit parlé des differens de Thrasimede et de Menecrate, il n'avoit point veû Cyrus de tout ce jour-la, et ne sçavoit pas s'il n avoit rien apris de Mandane. De sorte qu'ayant une extréme envie de sçavoir s'il n'en sçavoit rien, il fut le lendemain de grand matin à la Chambre de Cyrus : qui apres avoir passée la nuit sans dormir, s'estoit levé de fort bonne heure, et s'estoit mis pour redonner quelque quietude à son esprit, à regarder seul dans son cabinet, les seules choses qui luy restoient de sa chere Princesse, c'est à dire son Portrait, et cette belle et magnifique Escharpe qu'elle luy avoit autrefois refusée, et qu'il avoit euë depuis de Mazare, apres le naufrage qu'il avoit fait avec Mandane. de sorte que comme on fut dire à Cyrus que Mazare demandoit à le voir, il creût que c'estoit pour luy dire qu'il avoit sçeu quelque chose de Mandane : si bien que commandant avec precipation qu'on le fist entrer, Mazare entra en effet. Mais il n'eut pas fait deux pas dans ce Cabinet, qu'il vit sur la Table le Portrait de Mandane, et cette Escharpe qu'il avoit remise entre les mains d'Artamene, dont la veuë remit si fort dans son imagination, l'injustice qu'il avoit euë pour cette Princesse, en la trahistant comme il avoit fait pour l'enlever, qu'il ne pût s'empescher de donner des marques du trouble interieur de son ame. Ha ! Seigneur, s'escria-t'il en regardant Cyrus, que ne me faites vous voir seulement cette mal-heureuse Escharpe, sans me monstrer cette admirable Peinture ? car en me faisant voir cette marque de mon crime, sans me faire voir la beauté qui me le fit commettre ; je ne ferois exposé qu'à sentir dans mon ame un renouvellement de douleur : et je ne craindrois pas d'y sentir une augmentation d'amour. Je vous demande pardon (repliqua Cyrus, en voulant renfermer la Boiste où estoit la Peinture de Mandane) de vous avoir exposé à un si grand suplice : Helas Seigneur (reprit Mazare en soûpirant, et en luy retenant le bras) je ne sçay dequoy je me pleins, ny ce que je veux ! mais je sçay seulement, que quand mon amour, s'il estoit possible, deviendroit encore plus violente qu'elle n'est, quoy qu'elle soit extréme ; je n'entreprendrois jamais rien, dont vous vous deussiez fascher, tant que nostre Princesse vous aimeroit, et ne m'aimeroit pas : c'est pourquoy comme vous estes bien assuré qu'elle vous aimera tousjours, et qu'elle ne m'aimera jamais ; ne m'enviez point le plaisir que je puisse voir un instant le Portrait de l'admirable Mandane : afin que voyant la Peinture de l'adorable personne que j'ay tant offencée, et de qui j'ay presque causé toutes les infortunes ; le repentir en soit plus grand dans mon coeur. Ainsi, Seigneur, au lieu d'augmenter mon amour, comme je le disois tout à l'heure, cette veuë augmentera le remords que j'ay, d'avoir enlevé cette Princesse, d'un lieu où vous estiez prest de la delivrer. Voyez donc, genereux Rival, puis que vous le voulez, le Portrait de nostre Princesse, reprit Cyrus ; mais s'il est possible, voyez-le avec des sentimens qui me permettent d'estre vostre Amy : et qui ne démentent point cette belle et heroïque resolution que vous semblez avoir prise, en vous contentant de desirer l'estime et l'amitié de Mandane, et de travailler à sa liberté. Je vous le promets, Seigneur ; luy dit cét Amant affligé ; apres quoy il voulut regarder ce Portrait : mais à peine eut il jetté les yeux dessus, et l'eut il regardé un peu de plus prés ; que la rougeur luy montant au visage, il sentit une agitation si forte dans son coeur, que ne se sentant pas l'ame aussi ferme qu'il l'avoit pensé, il referma la Boiste où il estoit, avec precipitation : et en la redonnant à Cyrus ; reprenez, Seigneur, luy dit-il, reprenez cette merveilleuse Peinture : je suis plus foible que je ne pensois : et je ne dois pas encore respondre si hardiment de mes sentimens. Mais pour reconnoistre le soin que je prends à les vaincre, souffrez du moins que je regarde cette Escharpe : qui me fait voir Mandane dans les flots agitez, et preste à estre noyée par ma faute. Il me semble, reprit cét amoureux Prince, que je la voy encore, lors que n'ayant plus d'autre secours que celuy que je luy donnois, en la soustenant avec cette Escharpe, malgré l'impetuosité des vagues ; elle ne laissoit pas de vouloir se détacher de moy : aimant mieux mourir, que de recevoir la vie des mains de son Ravisseur. Mais helas divine Princesse, s'escrioit-il, vous ne sçaviez pas quel estoit le changement qui estoit arrrivé dans mon ame ! et plûst aux Dieux, genereux Rival (pour suivoit-il,en se tournant vers Cyrus) que je fusse assuré d'estre le reste de ma vie dans les mesmes sentimens que j'estois, lors qu'un amas de vagues espouvantables qui tomba rapidement sur nous, fit détacher cette Escharpe, et me separa de nostre Princesse, quej'entrevis un instant au milieu de ces vagues escumantes qui l'environnoient, et que je creûs voir un moment apres engloutir dans l'abisme. Encore une fois, Seigneur, plûst aux Dieux que cette funeste Image fust inseparable de mon esprit ! Mais helas, il y a malgré' moy des instans, où je ne voy que ce qui peut accroistre ma passion. Mazare disoit toutes ces choses avec tant de douleur, et tant de sincerité tout ensemble, que Cyrus en avoit le coeur attendry, tout son Rival qu'il estoit :aussi songea-t'il à choisir si bien toutes ses paroles, que Mazaren y pust trouver aucun suiet d'augmentation de chagrin : et apres que ce mal-heureux Prince se fut pleint ; que Cyrus en son particulier, eut accusé sa mauvaise fortune ; et que chacun à leur tour, ils se furent pleints et consolez ; ils se demanderent l'un à l'autres ils n'avoient rien apris de leur Princesse, depuis qu'ils ne s'estoient veùs, et se donnerent par leur responce, un égal redoublement d'inquietude, en se disant qu'ils n'en sçavoient rien. Cependant comme leur conversation fut assez longue, Cyrus fut adverty qu'il y avoit tant de monde dans sa Chambre, que pour s'en delivrer plustost, il sortit de son Cabinet, pour donner lieu de luy parler à ceux qui en avoient envie. En suitte il fut voir Arianite, afin de s'entretenir avec elle de sa chere Princesse : cherchant le plus qu'il pouvoit cette consolation, en attendant qu'il sçeust où elle estoit, et qu'il fust en estat d'agir. Il eut plus d'une fois quelque tentation de faire ce qu'avoit fait le Roy d'Assirie ; mais il connut bien tost que sa passion l'aveugloit : et que ce n'eust pas esté servir Mandane, que de s'esloiger d'un lieu où tous les advis de ceux qu'il avoit envoyez s'en informer devoient venir : de sorte que se contenant de tenir toutes choses en estat de marcher, dés qu'il sçavroit le lieu où elle seroit, il taschoit du moins de n'oublier rien à faire de ce qu'il croyait que là generosité vouloit qu'il fist, ou pour les Princes qu'il avoit vaincus, ou pour ceux qu'il avoit protegez, ou pour ses Amis, ou pour ses Domestique, ou pour ses Soldats. Si bien que le troisiesme jour que Menecrate avoit pris, estant arrivé, il n'oublia pas de songer à terminer son affaire : mais il aprit qu'il estoit tombé malade la dernière nuit : et malade avec tant de violence, qu'il n'estoit pas en estat de luy demander quels estoient ses sentimens, sur la chose dont il s'agissoit. Cyrus n'eust pas plustost oüy ce qu'on luy disoit, qu'il commande que ses Medecins eussent soin de Menecrate : comme en effet ils le visiterent, et le trouverent en si mauvais estat, qu'ils n'oserent respondre de sa vie. De sorte que cette nouvelle estant sçeuë d'Androclée, elle en fut si affligée, que son affection ne pouvant souffrir qu'elle s'arrestat à suivre tout ce que l'exacte bien-seance eust voulu, apres l'infidelité que Menecrate avoit eue pour elle ; elle le fut visiter tous les jours avec Lycaste : qui estant de mesme ville que luy, ne creût pas qu'elle deust l'abandonner : joint qu'Arpalice ; esperant que la veuë d'Androclée toucheroit à la fin le coeur de Menecrate, prioit instamment Lycaste d'y mener tous les jours cette belle affligée. D'abord Menecrate en parut irrité : apres comme son mal devint encore plus grand, il fit comme s'il n'y eust point pris garde : mais lors qu'il commença de diminuer, et qu'il vint à considerer que depuis qu'il estoit malade, Arpalice ne luy avoit pas donné une seule marque de son souvenir ; et qu'il avoit veû mille et mille fois les beaux yeux d'Androclée tous couverts de larmes à sa consideration ; il la vit avec moins de peine : et peu de jours apres, il la vit avec plaisir. On eust dit qu'à mesure que sa fievre diminuait, son infidelité s'en allait avec elle : et il y eut lieu de croire qu'il recouvreroit en mesme temps de la santé du corps et de l'esprit : et qu'il se rendroit capable de suivre la raison, et les conseils de Cyrus. Cependant on preparoit un esquipage si superbe, pour renvoyer Timatete au Roy son Pere, qu'il estoit aisé de juger par là, que Cyrus luy vouloit rendre tous les honneurs qu'il pouvoit : il avoit aussi donné ordre qu'il y eust des Vaisseaux prests au mesme Port où Sosostris s'estoit desbarqué en venant en Asie : mais en attendant que cét esquipage fust prest, Sesostris attendoit sans impatience le jour de son despart : car il trouvoit tant de douceur aupres de Timarete, et tant de satisfaction avec Cyrus, qu'il ne pouvoit pas sentir aigrement ce peu de retardement qu'on aportoit à son entiere felicité. Le Prince Artamas de son costé, trouvant tous les jours lieu de rendre quelque service à sa Princesse, en la personne de Cresus, ou en celle de Myrsile, en estoit si favorablement traité, qu'il n'eust pas voulu changer son bon-heur, contre celuy d'aucun autre : aussi, lors que Cyrus faisoit comparaison de l'estat où il le voyoit à celuy où il estoit, il s'en croyoit encore plus mal-heureux : mais aussi quand il se souvenoit de celuy où il avoit veû le Prince Artamas, et qu'il consideroit le changemêt qui estoit arrivé en sa fortune, il ne desesperoit pas de la sienne. Avant l'attaque de Cumes Il est vray qu'il fut bien-tost sensiblement affligé : car apres avoir attendu tant de jours, avec tant d'inquietude ; il vit revenir ceux qu'il avoit envoyez à Milet : qui luy dirent qu'assurément le Roy de Pont n'avoit point abordé le long de cette coste. Ceux qu'il avoit. aussi envoyez à Gnide, revinrent aussi peu sçavans que les premiers, qui n'en sçavoient pas davantage que ceux qui avoient esté à Ephese, et à beaucoup d'autres Villes Maritimes ; qui assurerent tous que le Roy de Pont n'avoit point abordé en ces lieux là. De sorte que Cyrus et Mazare, estoient en une affliction inconcevable : lors qu'un matin celuy qui avoit eu ordre d'aller à Cumes revint : et revint si à propos, qu'il parla à Cyrus et à Mazare, devant que d'avoir parlé à personne de sa connoissance. Car comme il avoit une impatience extréme de dire à ce Prince ce qu'il sçavoit, n'ignorant pas qu'il seroit magnifiquement recompensé, de la peine qu'il avoit euë ; il fut droit à la Citadelle, où il trouva Cyrus, qui s'entretenoit avec Mazare dans son Cabinet : cherchant à imaginer entr'eux, quelle resolution ils devoient prendre. Dés qu'il parut, Cyrus se souvenant fort bien que c'estoit luy qui avoit eu ordre d'aller à Cumes, s'avança vers luy, et luy demanda avec precipitation, s'il avoit apris quelque chose ? Seigneur, dit-il, je louë les Dieux de ce que j'ay esté plus heureux que mes compagnons : et de ce que c'est moy qui vous apprendray où est la Princesse Mandane. A ces paroles, Cyrus et Mazare l'embrasserent tous deux à la fois : et le presserent de leur dire en diligence ce qu'il sçavoit. Seigneurs, leur dit-il, je sçay de certitude que le Roy de Pont et la Princesse Mandane font à Cumes : mais ils y sont connus de fort peu de Gens, l'ay sçeu que le Roy de Pont en y abordant, fit mettre à son Vaisseau la Banniere de Milet, comme si ç'eust esté un Vaisseau Marchand : j'ay sçeu mesme qu'il y arriva de nuit : qu'auparavant que d'aborder, il envoya un des siens dans un Esquif, parler au Prince de Cumes : qui, comme vous sçavez, est assez jeune, quoy qu'il soit fort absolu dans son estat. Cependant sans que je sçache la raison pourquoy il a agy ainsi, il n'a pas descouvert aux Habitans de Cumes qu'il donnoit retraite au Roy de Pont : au contraire, pour faire que la chose esclate moins, il ne l'a pas fait loger dans son Palais : et la Princesse Mandane est dans une Maison particuliere, mais elle y est soigneusement gardée. De plus, le Prince de Cumes, sur le pretexte de vos grandes victoires, et de ce que toute l'Asie est en armes, commence de faire armer des Vaisseaux, et de faire faire des levées de Gens de Guere dans son Païs. C'est assurément, dit Cyrus, que ce Prince ne veut point qu'on sçache qu'il a donné retraite au Roy de Pont, qu'il ne se soit mis en estat de se deffendre : il n'en faut pas douter, respondit Mazare. Mais encore (adjousta Cyrus, parlant à celuy qui aportoit cette nouvelle ) par où avez vous sçeu ce que vous nous aprenez, et pouvons nous nous fier à vos paroles ? Seigneur, reprit-il, comme j'ay assez voyagé en ma vie, et que j'ay esté à la guerre fort jeune, il s'est rencontré qu'un homme qui sert celuy chez qui on a logé Mandane, estoit mon compagnon à la guerr