Mlle de Scudéry

Artamène ou le Grand Cyrus

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Partie 7 sommaire :

  • Visite de Cyrus à Crésus
  • Cyrus replace Cresus sur le trône
  • Le cas particulier de Doralise
  • Avant l'attaque de Cumes
  • La statue d'Elise
  • Histoire d'Elise : famille et enfance
  • Histoire d'Elise : les amants d'Elise
  • Histoire d'Elise : un amant particulier, Agenor
  • Histoire d'Elise : des différentes manières de parler d'amour
  • Histoire d'Elise : Agenor et Poligene amoureux d'Elise
  • Histoire d'Elise : Elise renonce à ses amants
  • Histoire d'Elise : Elise entourée d'excellents amis
  • Histoire d'Elise : complot de Lyriope contre Elise
  • Histoire d'Elise : récit de la mort d'Elise
  • En attendant l'attaque de Cumes
  • Siège et l'attaque de Cumes
  • Histoire de Cleobuline : l'amour malheureux de Cleobuline
  • Histoire de Cleobuline : opposition de Cleobuline au mariage de Myrinthe et Philimene
  • Histoire de Cleobuline : Myrinthe découvre les sentiments de Cleobuline
  • Histoire de Cleobuline : Cleobuline parvient à surmonter sa passion
  • Prise de Cumes et sort du roi de Pont
  • Cyrus revoit Mandane
  • Cyrus libère Thrasile
  • Histoire de Thrasile : les amours de Thrasile
  • Histoire de Thrasile : Cleocrite l'indifférente
  • Histoire de Thrasile : Lysidice la cyclothymique
  • Histoire de Thrasile : Mariage de Thrasile et de Philoxene
  • Cyrus part pour la Médie
  • Le roi d'Assyrie provoque Cyrus en duel

Livre premier

Visite de Cyrus à Crésus


Sesostris, Tigrane, et Anaxaris, ne furent pas les seuls qui eurent la curiosité d'aprendre qui estoit Spitridate, et qui eurent envie de sçavoir le succez du voyage de Cyrus. Car en un moment, cét illustre Conquerant se vit environné d'un si grand nombre de Princes, de Capitaines, et d'autres Gens de qualité, qui tesmoignoient s'interesser sensiblement à tout ce qui le touchoit, qu'il fut contraint de suspendre durant quelques instans, une partie de sa douleur : afin de les assurer, que celle qu'ils avoient de la sienne l'obligeoit, et qu'il n'en seroit pas ingrat. Mais durant qu'il donnoit des marques de sa reconnoissance à tant d'illustres Personnes, Tegée vint luy donner des tesmoignages de celle qu'avoit la Princesse Palmis, d'avoir fait esteindre le feu du Bûcher sur lequel estoit le Roy son Pere : Le Prince Myrsile y envoya aussi pour le mesme sujet : et il eut tant de complimens à rendre ou à recevoir, qu'il ne fut de long-temps en liberté d'entretenir ses propres pensées. La bien-sceance voulut mesme qu'il disnalt en public : cependant le Prince Artamas fut visiter la Princesse Palmis, et l'assurer qu'il employeroit tout le crédit qu'il avoit aupres de Cyrus, pour l'obliger à continuer de bien traiter le Roy son Père. Il vit aussi le Prince Myrsile, qu'il fut rauy de trouver en estat de luy respondre ; Pour Cresus, il n'osa entreprendre de le visiter : et il se resolut d'attendre à le voir, que Cyrus le luy presentast, Cependant les Roys de Phrigie et d'Hircanie, ayant sçeu le retour de Cyrus, vinrent du Camp à Sardis, pour luy dire deux choses qui ne luy pouvoient estre agreables : la première, que toutes les Parties qu'ils avoient envoyées pour aprendre des nouvelles de Mandane, n'en avoient pu rien sçavoir : et la seconde, que la prise de Sardis, avoit plus affoibly son Armée, que n'avoit fait la derniere Bataille, ny mesme le Siège de cette Ville. Car comme on n'avoit pu d'abord empescher le pillage, il estoit armé que tous ceux qui s'estoient chargez de butin s'estoient desbandez ; durant son absence : les uns ayant emporté celuy qu'ils avoient fait, et les autres l'ayant vendu, afin de se retirer plus facilement. Cette nouvelle affligea sensiblement Cyrus : mais pour empescher que ce desordre ne continuast, et pour retenir dans le devoir ceux qui y estoient demeurez ; il leur fit donner plus qu'il ne leur avoit promis au commencement du Siège de Sardis : et fit punir avec beaucoup de severité quelques-uns de ceux qui avoient fuy, et qu'on avoit repris. Son Armée estoit pourtant encore si membreuse ; que si l'amour qu'il avoit pour Mandane, n'eust pas esté extraordinairement forte, il n'eust pas aprehendé qu'elle eust esté trop foible, pour attaquer et pour prendre tous les lieux que le Roy de Pont auroit pû choisir pour Azile : mais comme c'est la nature de cette passion de ne trouver point de petits obstacles aux choses qu'elle entreprend, quoy qu'ils le soient en effet ; Cyrus sentit cét accident, comme s'il eust esté beaucoup plus considerable. Il ne laissa pourtant pas de s'appercevoir qu'il n'avoit point veù Phraarte parmy ceux qui l'estoient venu visiter à son retour : et de songer aussi à donner bien-tost a Spitridate, la satisfaction de voir la Princesse Araminte. Il s'informa donc où estoit Phraarte, mais personne ne luy pût dire precisément, ce qu'il estoit devenu : et tout ce qu'il en sçeut, fut qu'aussi- tost qu'il avoit esté party, il avoit disparu. Comme Cyrus sçavoit la passion qu'il avoit pour la Princesse de Pont, il ne douta pas qu'il ne la fust allé visiter : de sorte que craignant que comme il estoit violent, il n'arrivast quelque mal-heur, si Spitridate alloit seul quérir cette Princesse ; il fit si bien que quelque sorte que fut l'impatience de cét Amant, il le fit resoudre d'attendre au lendemain à partir, pour aller où tous ses desirs l'apelloient : Cyrus luy disant obligeamment, que puis qu'il estoit guery de sa jalousie, il vouloir le mener à la Princesse Araminte : ce qu'il ne pouvoit faire des le jour mesme, à cause des divers ordres qu'il avoit à donner. Comme le terme n'estoit pas long, Spitridate consentit à ce que Cyrus souhaitoit : qui cependant envoya au Chasteau où il avoit laissé Araminte, pour voir si Phraarte y estoit, et pour luy commander de revenir à Sardis. Apres quoy, ce Prince ayant fait tous les commandemens necessaires pour la tranquilité de la Ville ; pour le Campement de son Armée ; et pour la garde de Cresus ; il fut faire une visite à la Princesse Palmis, et à la Princesse Timarete : pour leur demander pardon, de les avoir quittées si brusquement, sans leur faire aucune civilitè, lors qu'il estoit sorty de la Citadelle : les conjurant toutes deux, de considerer que s'agissant de la liberté de la Princesse Mandane, il eust estè criminel, s'il se fust arrestè un moment auprès d'elles, après avoir sçeu que le Roy de Pont l'avoit enlevée. Comme ces deux Princesses avoient de l'obligation à Cyrus ; que Palmis luy en avoit en la personne de Cresus, et en celle d'Arramas ; que Timarette luy en avoit aussi, en celle de Sesostris, et en la sienne ; elles luy firent autant de remercimens qu'il leur fit d'excuses. Elles furent mesme obligées de luy en faire, pour de nouvelles grâces qu'il leur fit : car ce Prince dit à la Princesse Palmis, qu'il alloit mener le Prince Arramas à Cresus, afin de le faire souvenir de ce qu'il devoir à Cleandre : disant en suitte à la Princesse Timarete, qu'aussi-tost qu'il auroit donné ordre aux choses necessaires pour la commodité de son voyage, et pour la magnificence de son Train, il l'en advertiroit : afin qu'elle puit, quand il luy plairoit, retourner en Egypte, conduite per Sesostris : à condition toutesfois qu'ille luy feroit l'honneur de luy promettre de rendre cét illustre Prince aussi heureux qu'il meritoit de l'estre. Ces deux Grandes Princesses ayant respondu à Cyrus, aussi civilement que la generosité les y obligeoit ; il les quitta, pour aller rendre une visite à Cresus, afin de luy demander encore une fois pardon de la violence du Roy d'Assirie ; pour le consoler dans son mal-henr - et pour luy presenter le Prince Artamas : sçachant bien que le Roy de Phrygie consentoit à cette réconciliation. Mais en y allant, Hidaspe, qui avoit la garde de ces Princes et de tout le Chasteau. le fit passer par le superbe Apartement où estoient tous les Tresors de Cresus. La veuë de tant de richesses, et de tant de belles choses, ne l'eust pourtant pas destourné de la profonde resuerie où l'enlevement de Mandane l'avoit mis, si Tigrane, Anaxaris, et Chrisante, qui l'avoient suivy, aussi bien que le Prince Artamas, n'eussent tesmoigné leur estonnement et leur admiration, par des cris qu'ils ne purent retenir, quelque respect qu'ils enflent accoustumé de rendre à cet illustre Vainqueur. Leur Voix n'eust toutesfois pas encore fait arrester Cyrus à considerer tant de rares et magnifiques choses, si Chrysante, qui ne pouvoit se resoudre à sortir si tost d'un si beau lieu, n'eust pris la parole pour l'y retenir. Du moins Seigneur, luy dit-il en sousriant. regardez ce que vous avez conquis : et soyez assuré après cela, que puis que la Fortune vous a assez aimé pour vous rendre Maistre de tant de Tresors, elle ne vous haïra pas assez pour vous faire perdre la Princesse Mandane : c'est pourquoy, Seigneur ;vous les pouvez regarder comme un gage asseuré de vostre bon-heur à venir le les regarderay, répliqua Cyrus, lors que Ciaxare m'aura donné la permission d'en recompenser la valeur de tant de braves Gens qui m'ont aide aussi bien que vous à les conquérir : ou qu'il m'aura accordé celle de les rendre au malheureux Cresus, à la consideration du Prince Artamas. Mais comme cela n'est pas encore, il suffit que j'ordonne à Hidaspe d'en avoir foin : et en effet Cyrus ne se feroit pas amusé à considerer tant de magnificence, s'il n'eust remarqué que le Prince Tigrane avoit beaucoup d'envie de s'y arrester davantage. De sorte que ne voulant pas tout à fait s'opposer à sa curiosité, il marcha plus lentement ;et traversa trois grandes Chambres et deux Galeries qui donnoient l'une dans l'autre, et qui estoient routes remplies de choses esclatantes et precieuses : mais disposées avec tant d'ordre et avec tant d'art, qu'on voyoit par tout je ne sçay quelle confusion reguliere et :diversifiée ; qui fait la beauté des Cabinets magnifiques : et qui remplit l'imagination d'une abondance de belles choses, qui force l'esprit de ceux qui les regardent à avoir de l'admiration. Et certes ce ne fut pas sans sujet, si l'illustre Cyrus, tout desinteressé qu'il estoit, et tout occupé de sa passion et de sa douleur, se resolut enfin à honorer de quelques un de ses regards, ce prodigieux amas de richesses, que Cresus avoit si cherement aimées ; et que Solon avoit si peu estimées, qu'il en avoit aquis son aversion. Car il est vray qu'on n'a jamais veû ensemble tant d'argent, tant d'or, tant de Pierres precieuses, ny tant de choses rares, qu'il y en avoit dans ces trois Chambres et dans ces deux Galleries. La grandeur des Cuves et des Vases d'Or estoit prodigieuse : et les Statues de mesme Métal estoient innombrables, et incomparables en beauté Mais entre toutes ces Figures d'Or, on en voyoit une de Marbre, si merveilleuse, qu'elle força Cyrus à s'arrester plus longtemps à l'admirer que toutes les autres, quoy qu'elle ne fust pas d'une matiere si precieuse. Il est vray qu'elle estoit faite avec tant d'Art, et elle representoit une si belle Personne, qu'il n'est pas estrange si elle charma les yeux d'un Prince qui les avoit si délicats, et si capables de juger de toutes les belles choses. Cette Statue estoit de grandeur naturelle, posée sur un Piédestal d'Or, où il y avoit des Bassestailles des quatre costez, d'une beauté admirable : où l'on voyoit en chacune, des Captifs enchaisnez de toutes sortes de conditions : mais enchaisnez par de petits Amours, si admirablement bien faits, qu'on ne pouvoit rien voir de mieux. Pour la Figure, elle representoit une Femme d'environ dix-huit ans : mais une Femme d'une beauté surprenante et parfaite. Tous les traits du visage en estoient merveilleusement beaux : la taille en estoit si noble et si bien faite, qu'on ne pouvoit rien voir de plus élégant : et son habillement estoit si galant et si extraordinaire, qu'il tenoit esgalement de celuy des Dames de Tyr ; de celuy qu'on donne aux Nymphes. et de celuy qu'on donne aux Deesses : mais particulièrement à la Victoire, lors qu'on la veut representer comme faisoient les Athéniens, c'est à dire sans aisles, et avec une simple Couronne de Laurier sur la teste. Cette Statuë estoit si bien plantée sur sa Base, et avoit une action si vive, qu'elle sembloit estre animée : le visage, la gorge, les bras, et les mains, en estoient de Marbre blanc, aussi bien que les jambes et les pieds, dont on voyoit une partie, à travers les entrelassures des Brodequins qu'elle avoit et qu'on pouvoit voir : parce que de la main gauche elle retroussoit un peu sa robe, comme si ç'eust esté pour marcher plus aisément : retenant de la droite un Voile qu'elle avoit attaché au derrière de la teste, au dessous d'une Couronne de Laurier ; comme si elle eust voulu empescher que le vent dont il paroissoit estre agité, ne le luy eust enlevé. Toute la Draperie de cette Figure estoit faite de Marbre et de Jaspe de couleurs différentes : en effet, la robe de cette belle Phénicienne, qui faisoit mille agréables plis, quoy qu'on ne laissast pas de voir la juste proportion de son corps, estoit d'un Jaspe dont la couleur estoit si vive, qu'elle aprochoit de celle de la Pourpre de Tir. Une Escharpe qui passoit negligeamment à l'entour de sa gorge, et qui se ratachoit sur l'espaule, estoit d'une espece de Marbre entremeslé de bleu et de blanc, qui faisoit un agréable effet à la veuë. Le Voile de cette Figure estoit de pareille matière : mais taillé avec tant d'art, qu'il sembloit avoir la mollesse d'une simple Gaze. La Couronne de Laurier estoit d'un Jaspe verd, et les Brodequins estoient encore d'un Marbre different, aussi bien que la ceinture qu'elle avoit : qui ferrant au dessus de la hanche, tous les plis de cette Robe, qui descendoient après plus negligeamment jusqu'en bas, faisoit voir la beauté de la taille de cette belle Tyrienne. Ce qu'il y avoit de plus admirable, c'est qu'il y avoit en toute cette Figure, un esprit qui l'animoit, qui persuadoit quasi à ceux qui la regardoient, qu'elle alloit marcher et parler. On luy voyoit mesme une phisionomie spirituelle : et une certaine fierté en ton action, qui faisoit connoistre que celle qu'elle representoit avoit l'ame fiere ;cette Figure semblant regarder avec mespris les captifs qui paroisloient enchaisnez sous ses pieds. De plus, le Sculpceur avoit si parfaitement imité je ne sçay quelle fraischeur, et je ne sçay quoy de tendre qui se trouve à l'embonpoit des jeunes et belles Personnes, qu'on pouvoit mesme connoistre l'âge de celle que cet excellent Ouvrier avoit voulu representer, en voyant seulement sa Statue. Cette Figure estant donc aussi, admirable qu'elle estoit, ce ne fut pas sans raison, si l'illustre Cyrus qui n'avoit point eu de curiosité pour toutes les autres, demanda au Prince Artamas, après l'avoir bien considerée, si elle n'estoit pas de Dipoenus, ou de Scillis, qui estoient les deux premiers Sculpteurs qui fussent alors en toute la Terre : s'imaginant toutesfois que cette belle Statue n'estoit que l'effet d'une belle imagination. Mais le Prince Artamas, apres luy avoir dit qu'elle esloit en effet de ces mesmes Sculpteurs donc il parloit, et qui estoient de l'Isle de Crete ; il luy aprit qu'elle avoit esté faite d'après une Fille de qualité qui estoit de Tyr, donc le feu Roy de Phenicie avoit esté amoureux, et que l'on disoit estre une des plus belles Personnes du monde, et plus belle encore que sa Statuë. Mais cela estant, dit Cyrus, comme est-il possible que ce Roy amoureux n'ait point conservé cette Figure ? C'est à ce que j'ay oüy dire, reprit Artamas, que cette Statuë ne faisoit que d'estre achevée, lors que ce Prince mourut : et comme vous sçavez sans doute, puis que vous avez esté en Grèce, que Dipoenus et Scillis, laisserent imparfaites quatre Images, d'Apollon, de Diane, d'Hercules, et de Minerue, qu'ils avoient commencées en une Ville du Peloponese, parce qu'on ne leur donnoit pas assez promptement ce qu'on leur avoit promis :il vous sera aisé de comprendre, que le Roy de Phenicie estant mort, et le Prince son Fils, qui luy succedoit, ayant alors des affaires plus pressées que celle de leur faire donner ce que le Roy son Père leur avoit promis ; Dipoenus et Scillis ne furent pas plus patiens qu'ils l'avoient esté en Grèce. Car après avoir demande leur recompense une fois seulement, et qu'ils eurent veû qu'on leur demandoit quelque temps pour la leur donner ; ils s'embarquèrent une nuit, et emportèrent leur travail avec eux : de sorte que comme Cresus estoit alors en réputation de vouloir amasser tout ce qu'il y avoit de rare en Asie, ils vinrent icy, et luy vendirent cette belle Statuë. Il est vray qu'on dit qu'un peu devant cette guerre, ce jeune Roy de Phenicie avoit envoyé la redemander à Cresus, en luy offrant le double de ce qu'elle luy avoit cousté, et qu'il ne l'avoit pas voulu rendre. Cette advanture est sans doute digne de la beauté de la Statuë qui l'a causée, répliqua Cyrus ; après quoy il continua de regarder une quantité predigieuse d'Armes de toutes les Nations du monde : mais d'Armes d'Or, garnies de Pierreriers ; il admira aussi des Trônes d'Or massif ; des Figures de tous les Dieux qu'on adoroit par toute l'Asie, mais des Figures plus grandes que Nature : et qui par le seul prix de leur matière, valoient plus qu'on ne sçauroit s'imaginer. Il vit encore en ce lieu là des Tables, des Miroirs, et des Cabinets d'un prix inestimable : toutes les Tablettes qui environnoient ces Chambres et ces Galeries, estoient remplies de mille choses riches et rares : et les Perles, et les Rubis, les Esmeraudis, et les Diamants, faisoient un si beau et si précieux meslange, que la bigarreure d'une agréable Prairie ne fait pas voir un si bel objet au Printemps, que la diversité des Pierres precieuses en faisoit voir en toutes ces belles choses dont ces Tablettes estoient couvertes. Mais au milieu de tant de raretez magnifiques, on fit voir à Cyrus ces ingenieuses Fables qu'Esope avoit faites à Sardis : ou il avoit escrit et caché avec tant d'art, l'Histoire de toute la Cour de Cresus : et que ce Prince avoit tant estimées, que lors qu'Esope partit de Lydie, il voulut qu'il les luy donnait. Et pour tesmoigner combien il les estimoit, il les avoit fait relier magnifiquement, aussi bien que celles qu'il avoit composées auparavant : et qui enseignent une Morale si délicate, à ceux qui entendent bien de langage des Bestes qu'il fait parler. En effet, ces Tablettes estoient couvertes d'Or cizelé, dans lequel on avoit enchassé des Diamants, qui de chaque costé formoient le nom d'Esope. Les Fermoirs en estoient aussi magnifiques que le reste : et Cresus enfin n'eut pû faire plus d'honneur, ny à Homère, ny aux Livres de la Sybille, qui estoit alors si fameuse par toute l'Asie, qu'il en avoit fait à Esope : puis qu'il avoit jugé ses Oeuvres dignes d'estre parmy ses Tresors, qu'il estimoit plus que toutes les choses du monde. Apres avoir donc assez consideré cette abondance de richesses, et regardé encore en passant avec estonnement, de grands mençeaux de grosses Lames l'Or et : d'Argent, qui estoient au bout d'une longue Galerie : Apres dis-je, avoir fait quelques reflexions sur le malheur du Prince qui avoit perdu ces Tresors, qu'il aimoit fi. passionnement ; Cyrus sortit. enfin d'un lieu si magnifique : et fut à la Chambre de l'infortuné Cresus, auprés de qui estoit alors le Prince Myrsile. Ce vieux Roy, et ce jeune Prince, recourent Cyrus avec toute la civilité qu'ils devoient à leur Vainqueur : mais ce fut pourtant sans bassesse. S'il parut de la tristesse dans leurs yeux, il parut aussi de la fermeté dans leur âme : et Cyrus voyant qu'ils suportoient si constamment une si grande infortune dit tout haut qu'ils meritoient de porter toute leur vie le Sceptre qu'ils venoient de perdre : et qu'il ne tiendroit pas à luy, que Ciaxate ne leur rendist.

Cyrus replace Cresus sur le trône


En effet, ce généreux Vainqueur agit avec Cresus et avec le Prince son Fils, d'une manière si obligeante, qu'on peut dire qu'il acheva de les vaincre en cette occasion : et qu'il gagna aussi absolument leurs coeurs par sa civilité, qu'il avoit gaigné leur Royaume par sa valeur. Des que Cyrus entra dans la Chambre où ils estoient, ils s'avancerent vers luy. mais ce généreux Prince se hastant d'aller vers eux, pour leur espargner quelques pas, les reçeut et les salüa avec la mesme civilité qu'il eust pû avoir, si cette entreveuë se fust faite en temps de Paix, et en lieu neutre : et que leur Fortune presente eust esté esgale. Je n'eusse jamais creû, dit Cresus à son Illustre Vainqueur, me trouver obligé de faire des remercimens à un Prince, dont les Dieux se font voulu servir à me faire perdre la Couronne : cependant, Seigneur, puisque je vous dois la vie, et que la mesme main qui m'a renversé du Thrône, m'a fait descendre du Bûcher, où la violence du Roy d'Assirie m'avoit fait monter, il semble que je me dois plus loüer de vous, que je ne dois me plaindre de la Fortune. Mais, Seigneur, comme la vie que vous m'avez conservée, ne me peut plus estre ny glorieuse, ny agréable, après ce qui m'est arrivé ; souffrez que je me contente de vous donner des loüanges, sans vous faire des remercimens : et que j'avouë que vous estes digne de la gloire que vous possedez. Je veux bien, répliqua Cyrus, que vous ne me remerciez pas : et je consens mesme que vous ne me loüiez point : mais je ne puis souffrir que vous ayez si mauvaise opinion du Roy des Medes, que vous desesperiez absolument de vous voir en un estat plus heureux que celuy où vous estes. Principalement (adjousta-t'il en luy presentant Artamas) voyant que ce Prince est un de mes plus chers Amis : et n'ignorant pas que j'ay presque autant de crédit auprès de Ciaxare, qu'Artamas en a auprès de Cyrus. Le Roy de Lydie, qui s'estoit desja repenty plus d'une fois, depuis la prise de Sardis, de l'injustice qu'il avoit eue pour Artamas, le reçeut avec assez de civilité, voyant qu'il avoit un prétexte de le faire : ce fut pourtant avec beaucoup de confusion : n'estant pas possible qu'il pùst le voir sans se souvenir des obligations qu'il luy avoit, du temps qu'il portoit le nom de Cleandre :et de l'injuste Prison qu'il luy avoit fait souffrir, depuis qu'il estoit connu pour estre le Prince Artamas. Toutesfois comme il s'estoit resolu de faire connoistre à Cyrus qu'il ne meritoit pas son infortune, il fit un grand effort sur luy mesme pour se remettre : et prenant la parole ; comme c'est aux Vainqueurs, dit-il, à imposer la loy aux vaincus, je veux croire ce qu'il vous plaira : et je veux mesme bien prier le Prince Artamas, d'oublier toutes mes violences, et toutes mes injustices. C'est à moy, reprit le Prince de Phrygie, à oublier tous les malheurs d'Artamas : mais c'est aussi à moy à n'oublier jamais les obligations que vous avoit Cleandre : c'est pourquoy, Seigneur, je vous promets d'estre toute ma vie pour vous, ce que j'estois lors que vous me faisiez l'honneur de m'honnorer de vostre amitié. De grâce (interrompit Cyrus, parlant au Roy de Lydie) redonnez cette amitié toute entière, à un Prince qui l'a meritée par tant de services ; et par tant de fidélité. L'amitié d'un Roy sans Royaume, reprit Cresus en souspirant, ne doit pas m'estre demandée plus d'une fois, par mon illustre Vainqueur : c'est pourquoy, Seigneur, je vous accorde ce que vous désirez de moy : et je redonne au Prince Artamas, toute la place qu'il occupoit autrefois dans mon ame : bien marry de n'avoir plus rien en ma puissance, pour recompenser sa vertu. Quand j'auray supplié le Roy des Medes, répliqua Cyrus, de bien traiter la vostre, je vous feray connoistre que vous avez encore de quoy recompenser dignement la sienne : et plust aux Dieux que vous eussiez voulu vous empescher d'estre malheureux, dés le commencement de cette guerre, en luy donnant la Princesse Palmis, et en me rendant la Princesse Mandane. Mais de grâce, adjousta Cyrus, souffrez que je vous demande (si je le puis sans aigrir vos douleurs) par quel motif, et par quelle Politique, vous vous estes engagé en une injuste Guerre ? et quelle a esté la véritable raison, qui vous a porté à mespriser l'amitié du Roy des Medes et la mienne ? Vostre bonne fortune et mon malheur, reprit tristement Cresus, car enfin, Seigneur, il paroist clairement que les Dieux n'ont permis que je protegeasse le Ravisseur de Mandane, que pour vous faire conquérir mon Estat croyez donc. Seigneur, croyez que vous ne perdrez point cette Princesse : et pour vous le faire voir, considerez que chaque enlevement vous a fait gagner un Royaume : et soyez fortement persuadé, que ce n'est que pour vous faire conquérir toute l'Asie, que les Dieux souffrent qu'elle erre quelque temps de Province en Province. Mais injustes Dieux, s'escria-t'il, pourquoy m'avez vous trompé par des Oracles si clairs en aparence, et si obscurs en effet ? Cyrus voyant que sans en avoir le dessein, il avoit irrité la douleur de Cresus, voulut pour le consoler escouter ses pleintes, et entrer dans ses sentimens : c'est pourquoy il le pria de luy dire pour quelle raison il accusoit les Dieux. le les accuse, Signeur, luy dit-il, de m'avoir adverty par leurs Oracles, de tout ce qui m'est arrivé en ma vie de moins considerable : et de m'avoir trompé en l'occasion la plus importante où je les aye jamais consultez. En effet, pourquoy, lors que je les ay supliez de me faire connoistre si je devois faire la guerre contre vous, m'ont-ils respondu, en termes exprés ? Si tu fais cette guerre où ton desir aspire,Tu destruiras un grand Empire.Est-il juste, Seigneur,, poursuivit ce Prince affligé, qu'apres leur avoir tant offert d'Offrandres, ils m'ayent abusé si cruellement, en me donnant lieu de croire que je destruirois ceux qui m'ont destruit ? C'est pourquoy souffrez, Seigneur, dans le transport de ma douleur, que j'envoye à Delphes y porter des Fers : afin qu'ils soient un tesmoignage public à la posterité, qu'il ne faut point estre trop curieux de l'advenir : et que ce n'est point aux hommes à devoir pénétrer dans les secrets des Dieux. Car encore que je vienne de les accuser d'injustice, je ne laisse pas de connoistre par une seconde pensée, plus raisonnable que la première, que c'est moy qui suis injuste de me pleindre d'eux, lors que je ne dois pleindre que de moy-mesme : et qu'en effet ils ont esté bien véritables, puis qu'en détruisant mon Empire, j'en ay détruit un des plus grands de toute l'Asie : Je feray du moins ce que je pourray, interrompit Cyrus, pour faire que vous ayez sujet de vous loüer de la manière dont j'agiray avecque vous ; et pour adoucir toutes vos disgraces. Cependant si quelques uns de vos Gardes m'obeissoient mal, et ne vous rendoient pas autant de respect que je veux qu'on vous en rende, faites que j'en sois adverty : afin que la punition que l'en feray, vous satisface et me justifie. Ha Seigneur, s'escria Cresus, je ne m'estonne plus qu'un Prince qui sçait si bien user de la victoire vainque tousjours ! et je m'estonne encore moins, que le Roy d'Assirie ait esté vaincu par un Prince, dont la vertu est bien au dessus de la tienne. Le Roy d'Assirie, reprit modestement Cyrus, a esté malheureux, parce que son dessein estoit injuste : mais au reste, quoy qu'il ait tousjours esté mon Ennemy, et qu'il soit tousjours mon Rival, je ne laisse pas de vouloir le justifier d'une partie de la violence dont il a usé envers vous : en vous asseurant qu'il ne vouloit que vous obliger par la crainte, à luy dire où estoit Mandane ; et qu'il n'a jamais eu dessein de vous faire mourir. C'est une chose que je suis obligé de vous dire, parce que je sçay qu'elle est vraye : et que je vous dis d'autant plustost, que je ne puis souffrir qu'un homme de condition esgale à la vostre et à la mienne soit accusé d'une action si barbare. Apres cela, Cresus recommença ses loüanges : Le Prince Myrsile y mesla les siennes : Artamas, Tygrane, et Anaxaris, ne purent non plus qu'eux s'empescher de louer Cyrus : de qui la modestie ne pouvant souffrir tant de loüanges, le força à se separer un peu plustost qu'il n'eut fait du Roy de Lydie. Ce mal-heureux Prince supplia pourtant Cyrus, auparavant qu'il le quittast, de bien traitter ses nouveaux Sujets : le conjurant de ne trouver pas mauvais, si ne pouvant plus estre leur Roy, il faisoit du moins ce qu'il pouvoit, pour estre leur Protecteur. Cyrus fut si couché de cette priere, qu'il en renouvella toutes les protestations qu'il avoit desja faites à Cresus : l'assurant qu'il feroit tout ce qu'il pourroit, pour obliger Ciaxare à souffrir qu'il lui redonnast la Couronne qu'il venoit de perdre : à condition qu'il feroit son Vassal, comme le Roy d'Arménie : et qu'il le suivroit à la Guerre, jusques à ce qu'il eust delivré la Princesse Mandane. Et en effet, Cyrus ne fut pas plustost retourné à la Citadelle, qu'il se mit à escrire au Roy des Medes, et pour l'interest de Cresus, et pour luy rendre compte de tout ce qui c'estoit passé : avec dessein de faire partir un Courrier le lendemain, et d'estre plutost en estat d'aller quérir la Princesse Araminte, et luy mener le Prince Spitridate. Il est vray qu'il n'escrivit pas sans peine, et sans s'interrompre luy mesme, car comme il n'avoit l'imagination remplie que de la Princesse Mandane ; il croyoit tousjours au moindre bruit qu'il entendoit, qu'on venoit luy aprendre de ses nouvelles, et luy dire le lieu ou on l'avoit menée. De sorte que tournant la teste dans cette esperance, il sentoit un renouvellement de douleur estrange, lors qu'il voyoit qu'elle estoit mal fondée, et que ce n'estoit pas ce qu'il pensoit. Mais pendant qu'il escrivoit avec si peu de tranquilité dans l'ame, Spitridate s'entretenoit luy mesme avec une esperance si remplie d'impatience, qu'on peut dire qu'elle estoit sans douceur pour luy : car dans la croyance où il estoit, qu'il verroit le lendemain la Princesse Araminte, les momens luy sembloient des siecles. Pour Sesostris, et pour Artamas, apres avoir conduit Cyrus à la Citadelle, ils retournerent au Palais, voir encore une fois les deux Princesses qui regnoient dans leur ame : le premier, parce qu'après avoir esté si long-temps sans voir sa chère Timarete, il luy sembloit qu'il ne la pourroit assez voir : et le second, parce qu'outre la joye qu'il avoit à estre auprès de sa Princesse, il estoit encore bien aise de luy rendre conte de l'entreveue de Cyrus et du Roy son Père : et de luy pouvoir dire aussi, qu'il en avoit esté bien reçeu. Comme ces deux Princesses avoient deux Apartemens qui se touchoient, et qu'il se trouva qu'elles estoient separées, lors que Sesostris et Artamas retournerent pour les voir, ils se quitterent à la porte de leurs Chambres. Mais durant que Sesostris entretenoit sa chère Timarete, et qu'il luy protestoit que sa passion estoit aussi violéte, que lors qu'elle estoit la plus belle Bergère d'Egypte, et qu'il estoit le plus amoureux Berger du monde : Durant, dis-je, qu'Artamas protestoit à la Princesse Palmis (après luy avoir rendu conte de ce qui s'estoit passé entre Cresus et luy) que le changement de sa fortune, n'en apportoit point à son coeur : et qu'il l'aimoit encore avec plus d'ardeur et avec plus de respect, quoy que le Roy son Pere fust Captif, et qu'il eust perdu la Couronne, qu'il ne faisoit du temps qu'elle estoit Fille du plus puissant et du plus riche Roy de l'Asie, et quoy qu'il ne sçeust alors qui il estoit. Durant, dis-je, que ces illustres Amans trouvoient quelque douceur à s'entretetenir de leurs mal-heurs passez, et de leurs peines presentes : Andramite songeoit à se preparer à suivre Cyrus le lendemain, lors qu'il meneroit Spitridate à Araminte, afin de voir plutost l'aimable Doralise. Ligdamis aussi bien que luy, prenoit le mesme dessein : pourvoir aussi sa chere Cleonice : et Parmenide, qui estoit venu à Sardis lors qu'il en avoir sçeu la prise, songeoit aussi à retourner voir Cydipe : de sorte que tous ces Amants n'ayant pas moins d'amour que Spitridate, n'eurent guère moins d'impatience que luy, et n'attendirent le jour avec guère moins d'inquiétude. Ils ne partirent pourtant pas aussi matin qu'ils l'eussent desiré ;parce que Cyrus eut encore tant de choses à faire auparavant, qu'il y avoit desja long-temps que le Soleil estoit levé, lors qu'il monta à cheval. Car non seulement il avoit eu à donner les derniers ordres, à celuy quil envoyoit vers Ciaxare ; il avoit commandé qu'on amenast Menecrate et Trasimede à Sardis ; il avoit escrit et envoyé à Persepolis : mais il avoit encore ordonné qu'on allast à quelques petites Villes Maritimes, dont les noms estoient eschapez à sa memoire, lors qu'il avoit envoyé à Ephese, à Milet, à Gnide, et à Cumes : car encore qu'en y envoyant il eust donné un ordre général, d'aller à, tous les Ports qui estoient de ce costé-là, neantmoins parce qu'il n'avoit pas nommé precisément les Villes dont il luy souvint alors, il voulut y envoyer : aimant beaucoup mieux faire cent choses inutiles, pour avoir des nouvelles de sa Princesse, que de manquer à en faire une qui luy pûst servir. Mais enfin après avoir achevé tout ce qu'il avoit à faire, il se disposa à partir en effet : il eut vray que ce ne fut pas sans avoir demandé pardon au Prince Spitridate, de luy avoir différé la veuë de la Princesse Araminte : le conjurant de pardonner cette faute à un malheureux Amant, qui n'estoit pas si prés que luy devoir la Personne qu'il aimoit. Apres ce compliment, que Spitridate reçeut avec la mesme civilité qu'il luy estoit fait, ils prirent le chemin du Chasteau où Cyrus avoit fait loger Araminte. Tygrane connoissant l'humeur violente de Phraarte son Frere, voulut estre de ce petit voyage, afin d'empescher qu'il ne se portast à quelque bizarre dessein, en voyant Spitridate. Pour Andramite, pour Carmenide, et pour Lygdamis, ils suivirent cette fois-là Cyrus, plus pour s'approcher de ce qu'ils aimoient, que pour nulle autre raison :Aglatidas, qui s'interessoit pour tous les Amans, fut bien-aise d'estre tesmoin de la joye de ceux avec qui il estoit : de sorte qu'il accompagna Cyrus, aussi bien qu'Anaxaris, Artabane, Chrysante, Hermogene, Leontidas, Megaside, et plusieurs autres. Ce Prince ayant pris seulement deux cens chevaux d'escorte : ne jugeant pas qu'il en eust besoin de davantage, quoy qu'il eust à faire une journée de chemin en Pays nouvellement conquis : parce que Cresus n'avoit point eu de Troupes en Campagne, mesme durant le Siege : et que d'ailleurs la consternation estoit si grande dans tous les Peuples, et la domination de Cyrus leur paroissoit si douce, qu'il n'y avoit pas lieu de craindre une revolte, en l'estat où estoient les choses. Joint qu'une partie du chemin qu'il falloit faire, pour aller de Sardis au Chasteau où Cyrus vouloit mener Spitridate, se faisoit en traversant le Camp, et par consequent sans danger. Mais enfin ces Princes estant à cinquante stades de Sardis, Cyrus vit arriver un Escuyer d'Artabase, à qui il avoit donné la garde de Panthée et d'Araminte, lors qu'il l'avoit ostée à Araspe ; qui venoit luy dire de la part de son Maistre, que le Prince Phraarte avoit enlevé la Princesse de Pont. A peine cet Escuyer eut il dit tout haut à Cyrus ce qui l'amenoit, que Spitridate fit un cry si douloureux, qu'il en toucha sensiblement le coeur de tous ceux qui l'enrendirent : pour Cyrus, quoy qu'il n'eust que de l'amitié toute pure pour Araminte, et de la compassion pour Spitridate, il en fut aussi extraordinairement affligé : joint qu'un sentiment de gloire se meslant à la tendresse de son ame, il sentit avec amertume le peu de respect que Phraarte luy avoit rendu, en enlevant une Princesse, qui estoit sa prisonniere. Tigrane en son particulier, eut une douleur extréme, de la faute que son Frere avoit faite : et il eust esté difficile, en voyant d'abord ces trois Princes, de connoistre lequel estoit l'Amant de la Princesse enlevée. Ce n'est pas que la douleur de Spitridate ne fust mille fois plus forte, que celle de Cyrus et de Tigrane, quoy que tres violente :mais c'est que ses yeux, ses paroles, et toutes ses actions, ne pouvoient la faire paroistre aussi grande qu'elle estoit. Apres avoir poussé ce premier cry, pour exprimer son estonnement et son desespoir, il demeura plus d'un quart d'heure dans une letargie d'esprit, s'il faut ainsi dire, qui faisoit qu'il escoutoit ce que les autres disoient comme s'il ne l'eust point entendu. Il est vray que durant un si triste silence, il avoit quelque chose de si sombre et de si funeste sur le visage, qu'il estoit aisé de voir que son ame souffroit beaucoup. Joint qu'il n'avoit que faire de parler, pour s'informer comment la chose s'estoit passée ; car Cyrus n'eut pas plustost où y ce que cet Escuyer luy avoit dit, que prenant la parole, Et comment est-il possible, luy dit-il, qu'Artabase, dont je connois le coeur et la fidelité, n'ait pas empesché un si grand mal-heur ? Seigneur, reprit cét Escuyer, les grandes blessures qu'il a receuës en cette occasion, vous tesmoigneront qu'il n'a pas manqué à la fidelité qu'il vous doit, et que sa valeur ordinaire ne l'a pas abandonné en cette rencontre. Mais encore une fois, interrompit Cyrus ; comment est il possible que Phraarte ait pu executer cette entreprise ? Seigneur reprit cét Escuyer, pour vous faire comprendre la chose, il faut que vous sçachiez que lors que la nouvelle de la prise de Sardis vint au Chasteau où nous estions, tous les Soldats qui le gardoient, regarderent ceux qui estoient aupres de vous, comme beaucoup plus heureux qu'eux : parce qu'ils pouvoient s'enrichir du pillage de cette superbe Ville. Si bien que la nuit suivante, il y en eut plus de la moitié qui se desbanderent, pour venir se mesler dans la confusion de vos Troupes victorieuses, et tascher d'avoir leur part du butin : de sorte que la Garnison fut alors extremement affoiblie. Mon Maistre pensa vous en advertir : mais comme il gardoit des Prisonnieres, et non pas des Prisonniers, et des Prisonnieres encore, qui vous consideroient plustost comme leur Protecteur, que comme leur Vainqueur ; il creut qu'il n'estoit pas necessaire, principalement n'y ayant nulle apparence que personne fust en estat de songer à les delivrer. Ainsi de peur que vous ne l'accusassiez de negligence, il ne vous advertit point de la fuite de ces Soldats, et il demeura en repos comme auparavant. Depuis cela, Seigneur,il est arrivé que le jour mesme que vous partistes de Sardis, pour aller chercher la Princesse Mandane, comme nous l'avons sçeu ; le Prince Phraarte en partit aussi, pour venir voir la Princesse Araminte, qui le reçeut avec une froideur estrange. Dés qu'il l'eut quittée, elle envoya querir mon Maistre, pour se pleindre de vous : disant qu'elle vous avoit supplié d'empescher Phraarte de la venir voir : mais luy ayant appris que vous ne sçaviez pas qu'il y fust venu, et qu'il estoit party de Sardis depuis que vous en estiez party vous mesme, elle en eut quelque consolation : luy semblant qu'elle avoit plus de droit de le mal traitter. Et en effet, m'estant trouvé dans la Chambre de cette Princesse à parler à Hesionide, lors qu'il voulut y retourner pour la seconde fois, je fus tesmoin qu'elle luy parla avec tant d'aigreur, que je suis estonné qu'il ait pû se resoudre à enlever une Princesse, qui tesmoignoit avoir une si terrible aversion pour luy. Aussi tost qu'il fut sorty de sa Chambre, elle me chargea de dire à mon Maistre, qu'elle le conjuroit de ne laisser plus entrer Phraarte dans son Apartement : et il est vray, Seigneur, qu'Artabase fut le prier de ne la voir plus : et le prier mesme de sortir du Chasteau. Mais Phraarte, tout violent qu'il estoit, se contraignit en cette occasion : et luy parla avec tant de civilité, qu'il ne creut pas devoir se porter à faire sortir par force un homme de cette condition, sans en avoir eu ordre de vous. Mais comme il ne sçavoit alors où vous estiez, il ne pouvoit pas vous advertir de ce qui se passoit : de sorte qu'il se contentoit d'empescher Phraarte d'aller dans la Chambre de la Princesse Araminte : ne pouvant pas raisonnablement craindre qu'un Prince qui n'avoit qu'un Escuyer aveque luy, pûst rien entreprendre parla force. Pendant cela, Phraarte visitoit quelquesfois Cleonice, Lycaste, Cydipe, Candiope, Arpalice, Doralise, et Pherenice, et toutes les autres Prisonnieres, leur parlant tousjours d'Araminte. Quand il n'estoit point avec elles, il se promenoit devant les Fenestres de cette Princesse, où il la voyoit quelquesfois malgré qu'elle en eust : car comme vous sçavez, Seigneur, elle logeoit à un Apartement bas, qui donne dans le Jardin. Mais pendant qu'il agissoit ainsi, son Escuyer s'amusoit à parler ou à joüer avec les Soldats qui n'estoient point de Garde, sans qu'Artabase s'en apperçeust, parce qu'il observoit le Maistre soigneusement. Voila donc, Seigneur, de quelle façon Phraarte à vescu jusques à hier : qu'un de ceux que vous envoyastes à Ephese, à Gnide, à Cumes, à Milet, et en beaucoup d'autres lieux, apres que vous eustes rencontré le Prince Spitridate, arriva à ce Chasteau, où il vint loger, parce qu'il se rencontra qu'il estoit sur la route. De sorte que trouvant Phraarte qui se promenoit alors devant la porte, où je me rencontray fortuitement ; j'entendis que le connoissant, il luy demanda d'où il venoit, et où il alloit ? et que l'autre luy respondit, que vous aviez rencontré le Prince Spitridate : qu'il vous avoit apris que le Roy de Pont s'estoit embarqué avec la Princesse Mandane, à un Port appellé Artame : que vous aviez fait mille caresses à ce Prince : et que vous alliez ensemble à Sardis. Phraarte n'eust pas plustost oüy que le Prince Spitridate estoit aveque vous, qu'il changea de couleur : se faisant redire encore une fois, ce qu'on luy avoit desja dit. Apres quoy, ne pouvant plus douter qu'en effet le Prince Spitridate ne fust celuy dont on luy parloit, à cause de cette prodigieuse ressemblance que cét homme disoit estre entre celuy qu'il avoit veû et vous, il jugea sans doute qu'il seroit bien tost aupres d'Araminte, et qu'on meneroit mesme peut-estre cette Princesse à Sardis. De force qu'il est croyable que ce fut pour cette raison qu'il se hasta d'executer le dessein qu'il avoit, des qu'il arriva à ce Chasteau. Et ce qui me fait parler ainsi, et que nous avons sçeu ce matin, que son Escuyer en parlant et joüant avec ce peu de Soldats, que nous avions, les avoit presques tous gagnez par des presents : car il en est demeuré un blessé, qui nous a descouvert cette verité. Mais enfin. Seigneur, pour n'abuser pis plus long-temps de vostre patience ; je vous diray que hier au soir, un peu apres que toutes les Dames se furent retirées à leurs Apartemens ; et qu'Artabase, apres avoir esté suivant sa coustume, visiter le Corps de Garde, et faire le tour du Chasteau, fut entré dans sa Chambre ; Phraarte sortit de la sienne, où nous pensions qu'il fust bien endormy. De sorte que rassemblant tous les Soldats qu'il avoit subornez, les autres se trouverent en si petit nombre, qu'ils ne purent s'oposer à leurs compagnons : joint que pour les en empescher par la crainte, ils les menacerent de les tuer. Apres quoy, se partageant, les uns furent à l'Apartement de la Princesse Araminte, et les autres à celuy d'Artabase, pour l'empescher de la secourir : et en effet. Seigneur, leur dessein a si bien reüssi ; qu'ils ont enlevé la Princesse, sans que nous l'ayons pû empescher. Ce n'est pas que le bruit qu'il a falu faire pour rompre les fenestres de sa chambre, et que les cris de ces Dames ne nous ayent esveillez d'abord : mais quand nous avons voulu sortir, nous avons trouvé des Gens à combatre. Artabase a esté blessé dés le commencement du tumulte : mais il n'a pourtant pas laissé de donner bien de la peine à ceux qui vouloient l'empescher de sortir pour aller au secours de cette Princesse. A la fin neantmoins, il a reçeu tant de blessures, que la perte du sang l'ayant affoibly, il est tombé comme mort, et n'a plus esté en estat de s'opposer à la violence de Phraarte. En effet, ce Prince trop heureux dans son injuste dessein, a achevé de l'executer sans peine : et s'est servy des chevaux qui estoient à mon Maistre, pour enlever cette Princesse : n'en ayant laissé aucun, qui pûst servir à le suivre : car il a fait monter sur tout ce qu'il y en avoit, une partie des Complices de son crime. De sorte que lors que ceux qui avoient attaque mon Maistre se sont retirez, et que je les ay poursuivis, je les ay veus enlever la Princesse sans les pouvoir suivre que des yeux. Je ne vous diray point quels ont esté les cris et les pleurs de Cleonice, de Doralise, de Pherenice, de Candiope, de Lycaste, de Cydipe, d'Arpalice, et de toutes les autres Dames, car je ne pourvois vous les representer : mais je vous diray que mon Maistre n'a pas plustost esté revenu à luy, qu'il m'a commandé d'aller chercher un cheval à la première Habitation :et de venir en diligence, vous advertir de cette fâcheuse advanture : et vous dire son desespoir, qui est tel, Seigneur, qu'il n'a pas voulu que je m'amusasse un moment, à donner ordre de le faire penser, quoy qu'il eust grand besoin. Tant que le discours de cét Escuyer dura, Spitridate eut l'ame en une estrange peine : la douleur de l'enlevement de sa Princesse, ne fut pourtant pas la seule qu'il sentit : car dans le trouble où il estoit, il y eut des instans où l'injuste jalousie qu'il avoit eue de Cyrus se renouvella :et où il craignit que ce ne fust luy qui eust fait enlever Araminte. Car comme il ne sçavoit point que Phraarte fust amoureux d'elle, il ne comprenoit pas par quel motif il se seroit porté à cette violence. D'autre part, la tristesse et la colere qu'il voyoit dans les yeux de Cyrus, s'opposoient à cette injuste opinion ; joint que considerant encore qu'Artabase estoit fort blessé, il ne voyoit pas qu'il y eust aparence que Cyrus eust voulu faire perir un homme qui avoit assez estimé pour luy confier la garde de deux grandes Princesses. Cependant, quoy qu'il vist la raison d'un costé, et qu'il n'en parust point de l'autre, il ne pouvoit se determiner, et son ame souffroit des maux que sa bouche n'eust pû exprimer quand il l'eust voulu. Il est vray que ces sentimens jaloux ne furent pas long-temps dans son coeur ; car dés que cét Escuyer d'Artabase eut achevé de faire son recit, Cyrus dit des choses si obligeances, si genereuses, et si tendres à Spitridate ; qu'il fit par ses paroles, ce que la raison et la verité toutes seules n'avoient pu faire. Car il dissipa entierement cette cruelle jalousie, qui commençoit de s'emparer de l'esprit de ce Prince : et qui l'empeschoit de se pleindre de la cruauté de son advanture, ne sçachant pas bien luy mesme, s'il devoit quereller Cyrus comme son Rival, et comme le Ravisseur d'Araminte : ou s'il devoit se pleindre à luy comme à son Amy, et comme au Protecteur de sa Princesse. Mais lors qu'il entendit que Tigrane demandoit pardon à Cyrus et à luy, de la violence de son Frere ; qu'il disoit qu'il seroit le premier à l'en punir, et qu'il ne l'abandonneroit point qu'il ne luy eust fait retrouver la Princesse qu'il avoit perdue : qu'en suitte il aprit de la bouche de Cyrus, que le Prince Phraarte estoit devenu amoureux d'Araminte, dés qu'elle estoit à Artaxate ; il sentit quelque tranquillité dans son ame, au milieu de sa douleur : et il commença alors d'escouter et de respondre, aux protestations sinceres que luy faisoit Cyrus. Vous sçavez, disoit ce genereux Prince, que je suis plus obligé qu'un autre, à m'interesser à ce qui vous touche, puis que je dois la vie à la Reine Arbiane vostre Mere, du temps qu'elle me reçeut chez elle en Bithinie. Car encore qu'elle me creut estre son Fils, je ne laisseray pas de luy tenir conte de tous les soins qu'elle eut de moy ;joint qu'elle en usa si genereusement apres que je l'eus desabusée de son erreur ; que quand je n'aurais nulle autre raison de vous servir que celle-là, je le ferois de toute mon affection. Mais, Genereux Prince, j'en ay sans doute de plus fortes : vostre merite m'y engage encore plus estroitement : la vertu de la Princesse Araminte m'y oblige : et l'outrage que j'ay reçeu de Phraarte, fait que cette fâcheuse affaire est la mienne aussi bien que la vostre. Comme le Prince Tigrane devant qui je parle, poursuivit-il, est equitable, et infiniment genereux ;je suis assuré qu'il ne trouvera pas estrange que je me pleigne du Prince son Frere : mais pour ne perdre point des momens qui doivent estre precieux, allons en diligence au lieu où il a commis le crime ; pour voir si nous n'aprendrons rien de la route qu'il a tenue. Spitridate voulut alors obliger Cyrus à n'aller pas jusques à ce Chasteau : le conjurant seulement de luy donner cinquante Chevaux. pour suivre ce Ravisseur. Mais il ne le voulut pas : de sorte que marchant tous avec le plus de diligence qu'ils purent, il y arriverent de fort bonne heure. Ils n'en aprirent pourtant pas d'avantage qu'ils en avoient apris par l'Escuyer d'Artabase : qu'ils trouverent si mal de ses blessures, que Cyrus n'eut pas la force de l'accuser, de ne l'avoir pas adverty de la fuite de ces Soldats, qui estoit cause de l'enlevement de la Princesse Araminte. Cependant Spitridate ne pouvant se resoudre de passer la nuit à ce chasteau, suplia Cyrus de luy permettre d'en sortir à l'heure mesme, et de luy donner les cinquante chevaux qu'il luy avoit demandez. Ce fut alors que Cyrus fit mille excuses à ce Prince ; de ne pouvoir quitter les interests de Mandane pour les siens : et de ne pouvoir s'attacher inseparablement à luy, jusques à ce qu'il eust trouve Araminte : le conjurant en suitte de ne manquer pas de luy aprendre où elle seroit, des qu'il l'auroit sçeu : afin qu'il luy donnast une Armée s'il, en estoit besoin :l'assurant encore qu'il n'estoit rien qu'il ne fist pour sa satisfaction, et pour la liberté d'une si vertueuse Princesse, adjoustant que puis que Tigrane iroit aveque luy, il n'auroit point besoin de sa valeur. Spitridate s'opposa quelque temps au dessein que Tigrane avoit de la suivre, mais jugeant qu'en effet sa presence luy pourroit estre utile, il accepta l'offre qu'il luy faisoit : et ils partirent ensemble, apres avoir laissé reposer leurs chevaux deux ou trois heures :pendant quoy ils sçeurent seulement la premiere route que Phraarte avoit prise en s'en allant. Mais au lieu de cinquante chevaux, Cyrus en donna cent à Spitridate, qui ne vit point les Dames qui estoient dans ce chasteau : car il avoit l'ame si troublée, qu'il n'estoit pas en estat de faire des compliments. Lors que ce Prince fut prest de monter à cheval, Cyrus luy dit en l'embrassant, qu'il estoit au desespoir, qu'il y eust autant de conformité en leur mal-heurs qu'en leur visage : et qu'il souhaitoit qu'il fust plus heureux à delivrer Araminte, qu'il ne l'estoit à delivrer Mandane : apres quoy, ces deux Princes se separerent. Spitridate ne fut pas plustost party, que Cyrus, qui vouloit s'en retourner à Sardis le lendemain de grand matin, fut voir toutes les Dames qui estoient dans ce chasteau, pour les disposer à souffrir qu'on les y conduisist ; et pour les consoler de l'accident qui estoir arrivé à la Princesse Araminte : sçachant bien qu'elle en estoit cherement aimée. Il les trouva toutes dans la chambre de Lycaste ; où Andramite, Parmenide, et Ligdamis estoient allez devant luy : ces trois Amans ne pouvant pas estre si long-temps en un lieu où estoient les personnes qu'ils aimoient, sans les voir. Quoy que Cyrus fut extrémement triste, et pour ses propres malheurs, et pour ceux de ses Amis, il ne laissa pas d'agir avec une civilité si exacte avec toutes ces Dames qu'il visita, qu'il n'y en eut aucune qui n'eust sujet de se loüer de luy, et qui ne s'en loüast en effet. Apres avoir parlé avec douleur, de l'enlevement d'Araminte ; il dit à Lycaste, que pour empescher un semblable mal-heur pour Arpalice, il faloit accorder ses Amants, et terminer leur differens : c'est pourquoy il la conjuroit de vouloir retourner à Sardis : disant aussi en suitte quelque chose d'obligeant à Cydipe, à Arpalice, et à Candiope.

Le cas particulier de Doralise


Apres, il parla quelque temps de la Reine de la Susiane à Doralise et à Pherenice : et dit aussi quelque chose à Cleonice, en faveur de Lygdamis. Mais comme Mandane estoit ce qui occupoit toute son ame, il se mit à leur demander à toutes, si elles ne le pleignoient pas, d'avoir esprouvé si souvent la douleur que Spitridate venoit de sentir ? Il n'y en eut pas une qui n'employait alors toute son eloquence, à persuader à Cyrus qu'elle s'interessoit à ses malheurs, et à ceux de sa Princesse : Cleonice entre les autres, pour tesmoigner plus de zele, dit que lors qu'elle se souvenoit comment et par qui la Princesse Mandane avoit esté enlevée, et combien de fois elle l'avoit esté, il luy prenoit une haine si terrible contre les hommes, qu'il n'y en avoit que deux ou trois en tout l'Univers, qu'elle ne haïst point. En effet, disoit-elle, je ne pense pas qu'il y ait rien de si injuste, ny de si criminel, qu'un enlevement où celle qu'on enleve ne content point. Je n'en excepte, poursuivit Cleonice, ny les assassinats, ny les empoisonnemens : car enfin la vengeance peut quelquesfois avoir des causes si considerables, qu'elles justifient, ou excusent du moins les effets les plus sangleans qu'elle peut avoir causez. Mais qu'on me puisse persuader, que ce soit une bonne raison pour enlever une Femme, que de dire qu'on en est amoureux ; c'est ce que je ne croy point du tout. Quand on aime quelqu'un, adjoustoit elle, il faut faire tout ce qui est propre à s'en faire aimer, et non pas tout ce qui est propre à s'en faire haïr. l'advouë interrompit Doralise, qu'à regarder la chose comme vous la regardez, vous avez sujet de haïr tous les hommes : mais à la considerer encore, comme je la considere, je pense que j'ay aussi sujet de dire, que la mesme raison fait que je mesprise presques toutes les Femmes : et je pense pouvoir soustenir, que s'il ne s'en estoit jamais trouvé qui eussent pardonné à leurs Revisseurs, on n'auroit jamais enlevé, ny la Princesse Mandane, ny la Princesse Araminte : mais comme il n'y a pas un homme qui ne sçache quelque exemple de quelque Dame qui s'est laissée apaiser, apres avoir esté enlevée ; ils se flatent dans la pensée qu'ils ont, de n'estre pas moins heureux que les autres l'ont esté. Ainsi l'on peut dire que la foiblesse de quelques Femmes, fait une partie de la hardiesse et de l'insolence des hommes : car enfin personne n'a jamais entrepris de commettre un crime, sans esperance qu'il luy serve à quelque chose. Ce que vous dites, reprit Cleonice, ne justifie pas les hommes, il ne les fait qu'excuser : il est vray, dit Doralise, mais encore ont ils quelque chose au dessus des Femmes qui pardonnent à ceux qui les ont enlevées : puis que selon mon sens, elles sont sans excuses. En effet poursuivit elle, que peuvent elles dire, pour authoriser leur foiblesse, sinon qu'elles ont l'ame basse, et le coeur plein de lascheté ? Ne sont elles pas Maistresses de leur vie, si elles ne le sont pas de leur liberté, en cas qu'on leur veüille faire quelque violence ? mais c'est assurément que celles qui pardonnent un semblable crime, sont capables de tout pardonner. Pour moy je le dis ingenûment, j'aimerois beaucoup mieux qu'un m'accusast d'avoir volontairement abandonné mon coeur à un homme que j'aurois creù digne de le posseder, que de me laisser persuader à un, homme que j'aurois mal traité, et qui m'auroit enlevée. Je trouve le sentiment de Doralise si genereux et si raisonnable, reprit Cyrus, que je suis persuadé qu'il n'y a pas une Dame de la Compagnie qui le veüille contredire : je vous assure Seigneur, repliqua-t'elle, que peut-estre y en a t'il bien quelqu'une, qui le fait autant par le respect qu'elle vous porte, que par son propre sentiment. Je voudrois bien sçavoir, dit alors Arpalice, qui vous soupçonnez de n'estre pas de vostre advis. Pourveu que je vous assure que ce n'est point vous, repliqua Doralise, et que je vous advouë que je suis persuadée que vous ne pardonneriez pas à Menecrate s'il vous enlevoit, il ne vous importe pas que je vous le die. Joint qu'à parler sincerement, je ne le sçay pas moy mesme : et je n'ay parlé comme j'ay fait, que pour faire mieux comprendre combien je croy fortement qu'il y a peu de Femmes qui ayent l'ame ferme et genereuse :afin de pouvoir en suitte donner de plus grandes loüanges à l'illustre Mandane ; qui a veû à ses pieds trois des plus Grands Princes du monde luy demander pardon, apres l'avoir enlevée, sans le leur vouloir accorder : aimant beaucoup mieux voir toute l'Asie en armes, que de ceder aux prieres, aux soûpirs, et aux larmes de ses Ravisseurs. Pour moy, j'advouë que lors que j'eus l'honneur de la voir à Suze, je fus plus ravie de la fermeté de son ame, que de sa beauté, et des charmes de son esprit, quoy que ce soit la plus accomplie Princesse du monde : aussi ne pus je jamais m'empescher de la loüer de cette fermeté, un jour que la Reine de la Susiane m'avoit fait l'honneur de m'envoyer dans sa Chambre pour estre aupres d'elle, et pour la divertir, un matin qu'elle se trouvoit un peu mal, et qu'elle ne la pouvoit aller voir. Mais pour vous tesmoigner que toutes les Femmes ne sont pas de mon opinion ; je n'ay qu'à dire qu'une partie des Filles de la Reine, trouvant le Roy de Pont fort honneste homme, et le voyant fort amoureux et fort affligé ; murmurerent contre la cruauté de la Princesse Mandane, et souhaitterent qu'elle se laissast flechir. Du moins, interrompit Pherenice, advoüez que je ne fus pas de ce sentiment là : il ne m'en souvient plus, repliqua Doralise, mais quand vous en auriez esté, l'illustre Cyrus ne vous en voudroit pas de mal : car vous n'aviez pas alors l'honneur de le connoistre. Je ne l'en haïrois sans doute pas, reprit Cyrus, mais j'advouë que je l'ayme mieux de n'en avoir pas elle : et que vous m'avez fait plaisir de m'apprendre que je vous ay encore plus d'obligation que je ne pensois. Si vous estes obligé, reprit Lycaste, à tous ceux qui souhaitent que les Ravisseurs de la Princesse Mandane pendent, et qui vous soyez heureux, vous l'estes à la plus grande partie de l'Asie. Comme je veux croire Madame, repliqua Cyrus, que vous jugez des sentimens des autres par les vostres, ce que vous me dites me plaist et m'oblige extremement : mais pour ne causer pas quelque imcommodité à une Personne qui desire mon bon-heur, en la faisant veiller trop tard, je pense qu'il est à propos de se retirer, et de prendre congé d'elle, jusques à demain au soir, que j'auray l'honneur de la revoir à Sardis, avec toute cette belle Troupe qui l'environne, qu'Andramite et Lygdamis escorteront. Il me semble, Seigneur, reprit malicieusement Doralise, que comme il importe plus que vostre Escorte soit forte que la nostre, vous pourriez emmener Andramite, et ne laisser que Lygdamis. Comme je sçay mieux les Ordres de la Guerre que vous (reprit Cyrus, en soûriant à demy, quoy qu'il n'en eust guere d'envie) vous me dispenserez de suivre vos advis en cette occasion, que je suivray en toute autre chose. En disant cela Cyrus se leva sans attendre le remerciment d'Andramite : et apres avoir salüé toutes ces Dames, avec autant de grace que de civilité, il se retira à un Apartement qu'on luy avoit destiné, où il se reposa jusques à la pointe du jour, qu'il partit de ce Chasteau, apres avoir commandé qu'on eust soin d'Artabase. Mais il en partit avec un redoublement de chagrin extréme : car outre qu'il trouvoit que cét accident arrivé à un Prince qu'il estimoit tant : et à un Prince qui luy ressembloit, estoit d'un mauvais presage ; il y avoit encore un desavantage effectif pour luy, que la Princesse Araminte ne fust plus en sa puissance. Car enfin elle estoit Soeur du Roy de Pont, et c'estoit tousjours un gage de sevreté qu'il auoit perdu : de sorte qu'il fit ce chemin là avec beaucoup de melancholie. Anaxaris, qui se trouva le plus prés de luy, lors qu'il partit de ce Chasteau, fut celuy à qui il parla le plus ce jour là : mais apres avoir bien raisonné sur ses malheurs, tout d'un coup Cyrus marchant un peu moins viste, et le regardant obligeamment ; mais jusques à quand, luy dit-il, vaillant Inconnu, vous cacherez vous à moy ; et me mettrez vous dans la necessité de dire, que vous estes l'homme du monde que je connois le mieux, et que je connois le moins ? En effet, poursuivit il, je ne pense pas que personne sçache mieux ce que vous valez que je le sçay : je conconnois vostre bonne mine ; je connois la beauté de vostre esprit : tout ce qui me paroist de vostre ame est genereux ; et je sçay que vostre valeur est tout à fait heroïque. Mais avec tout cela, je ne sçay qui vous estes, et ne sçay à qui le demander qu'à vous mesme : c'est pourquoy mon cher Anaxaris, souffrez, que je vous le demande, et s'il est possible, faites que je ne vous le demande pas inutilement. Je voudrais bien, Seigneur, repliqua-t'il, pouvoir meriter toutes les loüanges que vous venez de donner : et je voudrois bien aussi pouvoir satisfaire la curiosité que vous avez. Mais comme il m'importe de cacher que je suis, et qu'il ne vous importe pas de le sçavoir ; j'espere que vous ne me mettrez pas dans la necessité de vous desobeïr, en me commandant de vous dire une chose que je vous aprendray dés que je croiray le devoir faire. Quoy que ce que vous me dites, repliqua Cyrus, augmente ma curiosité, je veux bien me contraindre pous l'amour de vous, pourveu que vous soyez persuadé, que la plus forte raison qui m'oblige à desirer de sçavoir qui vous estes, est l'envie que j'aurois de vous servir. Anaxaris remercia encore une fois Cyrus, de l'honneur qu'il luy faisoit : mais ce fut en des termes qui persuaderent encore à ce Prince, qu'Anaxaris estoit d'une condition à estre plus accoustumé à recevoir des remercimens qu'à en rendre. Cependant comme il estoit desja allez prés du Camp, il songea à donner divers ordres en passant : il visita mesmes quelques-uns des Chefs : de sorte qu'il estoit presques nuit, lors qu'il arriva à Sardis. En y entrant il rencontra Mazare, qui vint au devant de luy, avec cette mesme civilité qu'ils avoient accoustumé d'avoir l'un pour l'autre : mais avec une melancholie, qui luy fit connoistre qu'il n'estoit point venu de nouvelles de Mandane. Je ne vous demande point, genereux Rival, (luy dit Cyrus dés qu'il l'aperçeut) si vous sçavez quelque chose de nostre Princesse, car nostre tristesse me parle pour vous. Il est vray, Seigneur, repliqua Mazare, que je ne sçay rien de la Princesse, que ce que vous en sçaviez hier quand vous partistes d'icy : mais je sçay une autre chose qui vous surprendra, et que je viens d'apprendre presentement. Puis que ce n'est rien qui regarde la Princesse, reprit Cyrus, vous me la direz quand il vous plaira, et j'attendray de la sçavoir sans impatience. Je ne vous ay pas dit, repliqua Mazare, que Mandane n'y avoit point d'interest, mais seulement que je ne sçavois rien de cette Princesse : car si je l'avois dit, je me serois esloigné de la verité : estant à croire que le Roy d'Assirie n'est party que pour l'aller chercher. Le Roy d'Assirie, reprit Cyrus avec estonnement, est party ! oüy Seigneur, respondit Mazare, et un des siens qu'il a laissé pour vous rendre une Lettre, vient de me dire qu'il est monté à cheval luy sixiesme, il y a environ quatre heures : et qu'il a dessein d'aller toute la nuit, et de faire tant qu'il puisse du moins estre le premier à sçavoir où est la Princesse Mandane. Cyrus n'eut pas plustost oüy cette surprenante nouvelle, qu'il changea de couleur : la colere se mesla à sa douleur qu'il avoit : il craignit que le Roy d'Assirie n'eust eu quelque advis secret, du lieu où estoit Mandane : il eut despit que la violence de son naturel, luy eust fait une chose qu'on pourroit prendre pour un simple excez d'amour, quoy qu'elle fust inutile : il eut mesme peur qu'il ne trouvast quelques expediens de s'approcher de Mandane : et je ne sçay s'il n'apprehenda point qu'il ne la delivrast effectivement, quoy qu'il n'y eust pas d'apparence. Pour Mazare, ses sentimens n'estoient guere plus tranquiles que ceux de Cyrus : car encore que son amour fust sans esperance. et qu'il se fust resolu d'aymer tousjours ainsi, et de ne chercher plus que la liberté de Mandane et la mort ; neantmoins il y avoit tousjours quelques instans, où il sentoit dans son coeur, plusieurs sentimens de haine pour ses Rivaux, et d'amour pour la Princesse Mandane : pendant lesquels, il avoit besoin de rapeller toute sa raison pour les combatre et pour les vaincre. Il est vray que cette fois là, il n'eut pas beaucoup de temps de de s'entretenir luy mesme : car Cyrus avoit une si forte envie de voir ce que le Roy d'Assirie luy escrivoit, qu'il envoya en diligence chercher celuy qui luy devoit rendre sa Lettre : ordonnant qu'on le luy menast à la Citadelle, où il fut l'attendre, avec une impatience aussi grande que l'amour qui la causoit estoit forte. Il ne fut pourtant pas long-temps dans cette inquietude : cét Officier du Roy d'Assirie, ayant sçeu que Cyrus estoit revenu à Sardis, se mit en chemin d'aller vers luy, dans le mesme instant qu'on l'alloit chercher : de sorte qu'un quart d'heure apres que Cyrus fut à la Citadelle, il reçeut cette Lettre qu'il attendait si impatiemment. Si bien que l'ouvrant avec precipitation, il la leût avec toute la promptitude d'un homme qui eust voulu, s'il eust pu, sçavoir en un instant tout ce qu'elle contenoit : mais maigré toute son impatience, il falut qu'il fust assez long temps à la lire : parce que le Roy d'Assirie l'ayant escrite avec beaucoup de precipitation, le carractere n'en estoit pas fort lisible : il y leût pourtant à la fin ces paroles.

LE ROY D'ASSIRIE AU TROP HEUREUX CYRUS.

Ne pensez pas que le dessein que je preds, d'aller chercher les voyes d'apprendre des nouvelles de la Printesse, change rien à nos anciennes conditions : au contraire, vous laissant à la Teste d'une Armée de cent mille hommes, et m'en allant seul pour descouvrir si je le puis, où est cette Princesse : cette confiance que j'ay en vostre parole, vous oblige à me la tenir encore plut exactement. De mon costé, vous ne devez pas craindre que j'y manqué : puis qu'un Roy sans Royaume et sans Armée, n'est pas en estat de l'oser faire quand il le voudrait. Souffrez, donc que j'aille estre vostre Espion, puis qu'il qu'il plaist à la Fortune que je ne puisse estre autre chose : tant que nous avons creû que la Princesse Mandant estoit en Armenie, ou que nous avons sçeu qu'elle estoit à Sardis, l'esperance de la delivrer, a fait que j'y souffert vostre veuë, et celle de Mazare : mais aujourd'huy que nous ne sçavons ou elle est, et que je la sers moins dans vostre Armée, que je ne seray peut-estre ailleurs ; je veux m'oster du moins la veuë de mes Rivaux. Ce n'est pas que je ne connoisse toute l'estenduë de vostre generosité pour ce qui me regarde mais j'aime mieux que la Princesse Mandane vous puisse accuser de peu d'amour pour elle, par le trop de civilité que vous avez. euë pour moy, que de m'accuser moy mesme de peu d'affection, par le trop de reconnaissance que l'aurais euë pour vous. C'est pourquoy je laisse à la voix publique à vous loüer ou à me blasmer de ce que nous faisons : cependant encore une fois, demeurons dans nos conditions : et souvenez vous tousjours, que vous ne pouvez posseder Mandane, qu'apres avoir fait perir

LE ROY D'ASSIRIE.

Apres que Cyrus eut leû cette Lettre, il eut l'ame un peu plus tranquile : ce n'est pas qu'il n'y vist plusieurs choses qui le fâchoient, et qui renouvelloient dans son coeur toute cette haine qu'il avoit euë pour ce fier Rival, du temps qu'on l'apelloit Philidaspe, et que luy portoit le nom d'Artame : mais ce qui le consoloit, estoit qu'il luy sembloit que ce départ du Roy d'Assirie n'estoit qu'un pur effet du caprice de son humeur, et de la violence de son temperamment, et non pas qu'il sçeust rien de particulier de la Princesse Mandane. Le souvenir de ce fauorable Oracle, que ce Prince avoit reçeu au Temple de Jupiter Belus à Babilone, luy donnoit pourtant quelque aprehension : et comme il ne pouvoit pas se souvenir de cét Oracle, sans se souvenir aussi de la funeste responce que la Sibille luy avoit faite, cette pensée redoubloit encore ses craintes. Toutesfois, quand il consideroit que cét autre Oracle qui avoit paru si favorable à Cresus, avoit esté si mal entendu, il reprenoit quelque esperance. Cependant, comme il connoissbit une vertu toute extraordinaire en Mazare, et qu'il ne le regardoit pas alors, tout à fait comme estant encore son Rival, il luy monstra la Lettre du Roy d'Assirie, comme s'il n'eust esté que son Amy. Ces deux Princes furent quelque temps à s'entretenir de l'humeur violente de leur Rival, et du dessein qu'il pouvoit avoir : mais plus ils considererent la chose, plus ils creurent que c'estoit une simple boutade de son humeur. Comme ils en estoient là, Feraulas arriva ; qui vint aprendre à Cyrus, qu'il avoit enfin amené Arianite et Timonide à Sardis : et qu'il avoit mené cette Fille au Palais, à qui Cylenise, qui estoit fort son Amie, avoit donné la moitié de sa chambre. Cyrus, qui aimoit tout ce qui estoit à sa Princess, fut bien aise de sçavoir qu'Arianite fust mieux qu'il ne l'avoit veuë, quoy qu'elle ne luy eust pas tousjours esté favorable : et il ordonna encore à Feraulas d'en avoir soin : priant aussi Tegée, qu'il vit dans sa Chambre avec plusieurs autres, de dire à Cylenise qu'il luy sçauroit gré de tous les offices qu'elle rendrait à Arianite. Un moment apres, Lygdamis et Andramite arriverent : qui dirent à Cyrus que toutes les Dames qu'il avoit veuës le soir auparauant, estoient à Sardis : et que ne s'estant point voulu separer, elles estoient toutes longées chez, la Soeur de Lycaste. Mais Cyrus ne voulant pas que la chose allast ainsi, il les envoya suplier d'aller loger au Palais, qui estoit plus grand qu'il ne faloit pour les loger toutes commodément : et en effet, apres l'avoir refusé une fois, il falut qu'elles obeïssent :de sorte qu'on peut dire qu'on n'a jamais veù une plus belle Compagnie, que celle qui estoit alors dans le Palais de Cresus. II est vray que toutes les Personnes qui le remplissoient, n'estoient pas esgallement satisfaites : il y en avoit de tres infortunées, et d'autres assez heureuses : Timarete estoit en estat de tout esperer, et de ne rien craindre ; Sesostris estoit vivant : Sesostris estoit fidelle ; et Heracleon estoit mort : ainsi ils n'avoient plus pour estre contens, qu'à retourner en Egypte, où Amasis les desiroit ardemment. D'autre part Cresus estoit aussi infortuné, que Timarete estoit heureuse :et s'il voyoit quelque consolation en ses disgraces, ce ne pouvoit estre qu'en la generosité de son Vainqueur. Le Prince Myrsile, en perdant l'esperance d'une Couronne, avoit obtenu des Dieux la liberté de la parole : mais comme il n'en avoit encore employé l'usage qu'à pleindre les infortunes, c'estoit un bien qui luy coustoit trop cher, pour en sentir toute la douceur : joint aussi que son ame avoit plus d'une espece de douleur, quoy qu'on ne l'eust jamais sçeu. Pour la Princesse Palmis, voyant Artamas aussi genereux qu'il estoit, et aussi constant ; et voyant que Cresus l'avoit bien receu, et que le Roy de Phrygie ne s'opposoit point à son dessein, elle eust eu lieu d'estre tres satisfaite, si elle eust pu voir sans douleur, le Roy son Pere, et le Prince son Frere Captifs, et renversez du Thrône. Pour Lygdamis et pour Cleonice, ils estoient les plus heureux : et il n'y avoit point de jour, où ils n'eussent quelques heures où ils trouvoient dans leurs conversations, toute la douceur que l'amour et l'amitié peuvent donner. Car il c'estoit fait un si estroit meslange de ces deux façons d'aimer dans leur coeur, qu'on pouvoit dire que ces deux Personnes avoient pris de l'une et de l'autre, tout ce qu'il y avoit de solide, de doux, de tendre, et d'agreable, pour en former l'affection dont ils s'aimoient. Pour Arpalice, l'incertitude où elle estoit, quel seroit raccommodement que Cyrus devoit faire entre Thrasimede et Menecrate, faisoit qu'elle n'estoit pas sans inquietude : quoy qu'elle esperast pourtant qu'à la priere d'Andramite, il savoriseroit le premier. Cypide en son particulier, n'estoit pas trop marrie de s'aperçevoir que sa beauté effaçoit de plus en plus celle de Cleoxene du coeur de Parmenide : Candiope de son costé, ne pouvoit s'empescher de trouver estrange qu'elle n'eust point de nouvelles de Philistion : et à parler raisonnablement, il n'y avoit qu'un petit nombre de personnes qui se trouvassent sans inquietude, non seulement dans ce Palais et dans la Citadelle, où logeoit tout ce qu'il y avoit de plus considerable aupres de Cyrus, mais mesme dans toute cette grande Ville : estant certain qu'il y avoit alors je ne sçay quelle constellation tumultueuse, qui faisoit que ceux mesme qui n'avoient point d'affaires s'en faisoient : et l'on peut assurer que tout le monde y souffroit,ou en la personne de ses Amis, ou en la sienne. Il est pourtant vray que la maniere dont Cyrus vivoit avec Cresus,et avec le Prince Myrsile, luy aquit bien-tost de telle sorte le coeur du peuple, qu'il estoit aussi seurement à Sardis, qu'il eust pû estre à Persepolis ou à Ecbatane. Cependant le lendemain que Lycaste et toute sa belle Troupe fut arrivée à Sardis, elle fut visiter les deux Princesses, qui les reçeurent comme elles meritoient de l'estre. Un moment apres qu'elles y furent, le Prince Myrsile,qui avoit la liberté d'aller à l'Apartement de la Princesse sa soeur, chez qui estoit alors toute cette agreable Compagnie, y fut aussi : mais il y fut principalement pour voir Doralise, qu'il n'avoit veuë depuis qu'elle estoit partie de Sardis, pour aller à Suze avec Panthée. De sorte qu'apres avoir fait un compliment à la Princesse Timarete, et dit quelque que chose à demy bas à la Princesse Palmis, il leur demanda la permission de s aprocher de Doralise. Comme elle estoit alors assez esloignée des Princesses, et qu'elle s'amusoit à parler avec Candiope, elle n'avoit point oüy ce qu'il avoit dit : si bien que lors qu'il s'aprocha d'elle, elle creût encore qu'il ne seroit qu'entendre ce qu'elle luy diroit, sans y pouvoir respondre qu'avec l'aide de ces Tablettes, dont il se servoit autrefois si adroitement, du temps qu'Esope estoit à la Cour de Lydie. Car encore qu'elle eust ouy dire qu'il n'estoit plus muet, elle ne pouvoit concevoir qu'il parlast, ou que du moins il parlast bien :et ce qui faisoit son erreur, estoit qu'elle ne consideroit pas, que ce Prince n'avoit jamais esté sourd, et qu'il avoit tousjours fort bien escrit : aussi fut elle estrangement estonnée, lors que s'approchant, elle entendit qu'il parloit mieux que la pluspart de ceux qui avoient tousjours parlé. De sorte qu'apres avoir entendu son premier compliment, au lieu d'y respondre, et de luy tesmoigner la part qu'elle prenoit aux malheurs de sa Maison et de sa patrie ; elle ne put s'empescher de se reculer d'un pas, et de le regarder avec admiration. Quoy, Seigneur, luy dit-elle, il n'y a que cinq ou six jours que vous parlez, et vous parlez comme vous faites ! ha non, non cela n'est pas possible : et il faut assurément que vous ayez parlé long temps en secret, pour pouvoir parler si bien en public : et que vous ne vous soyez teû par le passé, que pour faire taire apres tous les autres à l'advenir. Ce que vous me dites, reprit le Prince Myrsile, ne m'est peut estre pas si agreable que vous le croyez : car enfin, je ne puis attribuer les loüanges excessives que vous venez de donner à ce que je vous ay dit, à autre chose sinon que mon silence vous desplaisoit si fort, et vous ennuyoit tant ; que pour peu que je parle, vous trouvez ce que je dis digne d'admiration. Doralise revenant alors à elle-mesme, s'apperçeut qu'elle avoit trop loüé ce Prince : et que pour agir plus sagement, il eust mieux valu le loüer moins, et s'interesser davantage dans ses disgraces. De sorte que pour reparer cette faute, elle changea, de discours : et se mit aveque luy à repasser tous les mal-heurs de Panthée, et tous les changemens qu'elle trouvoit en Lydie à son retour. Du moins, luy disoit-elle, avez vous cét advantage, que vostre vainqueur est le plus genereux Prince du monde : il est vray, repliqua Myrsile, mais apres tout, aimable Doralise, cela n'empesche pas que le Roy mon Pere ne soit bien mal-heureux : puis qu'à parler raisonnablement, c'est une assez grande infortune, à ceux qui sont accoustumez de faire grace aux autres, de se voir en estat d'estre obligez d'en recevoir d'autruy. Cela n'empesche pourtant pas, poursuivit il, que je n'aye quelque consolation, de voir que si nous avons à estre foûmis, se doive estre au plus Grand Prince du monde : et à un Prince encore que vous estimez, et à qui je sçay que vous avez de l'obligation. Il est vray, Seigneur, que je luy en ay, respondit Doralise, mais je voudrois bien que vous ne suffiez pas en estat de luy en avoir : et qu'au contraire, le Roy se sust mis en termes qu'il luy en eust : ce qu'il pouvoit faire, en luy rendant la Princesse Mandane, Le pane, reprit Myrsile, n'a point de retour ; et au lieu d'employer nostre esprit à connoistre des fautes qui ne se peuvent plus reparer, il faut l'employer à tascher de suporter nostre mauvaise fortune, comme des Gens qui estoient dignes d'une meilleure. Et pour vous tesmoigner que je fais desja tout ce que je puis pour adoucir mes mal-heurs, poursuivit il ; je vous proteste que depuis que je fais aupres de vous, je sens quelque douceur, à penser que les Dieux qui n'avoient fait naistre au dessus de l'amable Doralise, m'en ayent reproché : et qu'il n'y ait plus une si grande distance entre elle et moy. Ha ! Seigneur, interrompit Doralise, cette civilité est excessive : et si vous m'en vouliez dire une, il faloit plustost desirer que les Dieux m'eussent aprochée de vous, que de me dire que vous trouvez quelque douceur à penser qu'ils vous, ont aproché de moy. Comme cette premiere chose n'est pas en ma puissance, reprit ce Prince, et que l'autre l'est effectivement, vous ne devez pas vous estonner si j'ay mieux aimé vous dire ce que je sens dans mon coeur, que de m'amuser à faire un souhait inutile. Doralise alloit respondre, lors que Cyrus entrant rompit leur conversation : mais ce qui surprit extrémement Lycaste, Arpalice, Cydipe, et plus encore Candiope, fut de voir Philistion parmy ceux qui l'accompagnoient. Elles ne purent pourtant pas sçavoir aussi promptement qu'elles l'euissent souhaité, pourquoy il ne les avoit pas veuës, devant que de voir Cyrus ; n'osant pas changer de place pour parler à luy, et luy ne pouvant pas alors s'aprocher d'elles, quoy qu'il en eust bien envie : parce qu'apres que Cyrus l'eut presenté aux Princesses, il vit qu'il y avoit diverses personnes à l'entour d'elles, à qui il ne pouvoit pas faire changer de place. Mais comme à quelque temps de-là, le Prince Sesostris entra, et que quelques-uns de ceux qui estoient aupres de Candiope sortirent ; Philistion s'en aprocha enfin, et se mit à l'entretenir, avec un plaisir aussi grand, que l'impatience qu'il avoit euë de la revoir avoit esté forte. Candiope de son costé, le reçeut avec autant de joye que de douceur : de sorte qu'il fut aisé à Doralise de remarquer qu'ils s'aimoient plus que Candiope ne luy avoit dit, lors qu'elle luy avoit fait le recit des avantures deThrasimede et d'Arpalice : car elle prit garde que Philistion estoit si occupé à regarder Candiope à luy parler, et à l'escouter, qu'il ne songeoit pas seulement à faire quelque civilité à Lycaste, à Arpalice, et à Cydipe, qui n'estoient pas trop loin de luy. Aussi ne fut-elle pas long-temps sans dire ce qu'elle en pensoit à Candiope : il est vray que ce fut avec cette malice delicate et spirituelle, qui ne l'abandonnoit presque jamais, si ce n'estoit quand il s'agissoit de rendre quelque service effectif à ses Amis : car alors Doralise avoit autant de generositè, que personne en sçavroit avoir. Cette agreable Fille ayant donc fort bien oüy le nom de Philistion, lors que Cyrus l'eut presenté à Palmis, et fort bien connu que c'estoit de Philistion qui avoit eu part aux advantures d'Arpalice ; voyant avec quel empressement et quelle affection Candiope et luy s'entretenoient, se pancha vers Candiope, dont elle n'estoit pas trop esloignée, et la tirant doucement par sa robe ; dites moy je vous prie, luy dit-elle malicieusement, si ce Philistion à qui vous parlez, est ce Philistion Amy de Thrasimede, qui contrefit si plaisamment Arion ? car pour moy je m'imagine que ce n'est point luy. Candiope surprise du discours de Doralise, en rougit : s'imaginant que c'estoit que l'air et la mine de Philistion ne luy plaisoient pas : et que l'idée qu'elle s'en estoit formée, sur le recit qu'elle luy en avoit fait, estoit plus avantageuse à Philistion, qu'il ne se l'estoit à luy mesme. De sorte que toute confuse, et toute pleine d'un despit qu'elle ne vouloit pas faire paroistre, et qui paroissoit pourtant malgré qu'elle en eust ; elle demanda à son Amie, pourquoy elle avoit peine à croire que celuy qu'elle voyoit, fust le Philistion dont elle luy avoit entendu parler ? car il faudroit, adjousta-t'elle, que le cas fortuit fust merveilleux, si c'en estoit un autre. Ce qui me faisoit croire que ce n'estoit pas luy, reprit Doralise, c'est que vous m'avez dit qu'il n'avoit que de l'estime pour vous, et qu'il n'y avoit entre vous et luy que je ne sçay qu'elle legere affection, que vous n'appelliez ny amour, ny amitié : et que vous disiez qui estoit de telle nature, que quand vous ne vous rendriez jamais autre preuve de cette affection, que de dire du bien l'un de l'autre aux lieux où vous seriez, vous n'auriez rien à vous reprocher. De sorte que voyant sur le visage du Philistion que je voy, toute la joye d'un Amant qui revoit sa Maistresse apres une longue absence ; vous me devez pardonner, si j'ay douté que Philistion fust Philistion. Si vous croyez ce que vous dites, (reprit Candiope en riant, et en rougissant tout ensemble) vous estes bien malicieuse de m'interrompre : Pour meriter la belle qualité que vous me donnez, respondit-elle, je vous proteste que je ne vous laisseray d'aujourd'huy parler en particulier à Philistion, si vous ne me priez de vous le laisser entretenir. Je veux bien vous en prier, repliqua Candiope, car il m'importe de sçavoir certaines choses qu'il a commencé de me dire, qui faciliteront l'accommodement de Thrasimede et de Menecrate. Non non, repliqua Doralise, ce n'est pas comme cela que je l'entends : et si vous ne m'en priez en m'aduoüant que je vous feray plaisir pour l'amour de vous mesme, je ne vous laisseray point en repos. Contentez vous du moins, reprit elle en soufriant, que je vous en prie seulement pour l'amour de Philistion : je le veux bien, respondit Doralise, pourveu que vous me promettiez de me dire une partie de ce qu'il vous dira. Je vous le promets, dit Candiope, en se retournant vers Philistion : qui en effet avoit une chose à luy apprendre, qui facilitoit extrémement l'accommodement de Thrasimede et de Menecrate : quoy que Candiope n'eust dit à Doralise que c'estoit pour cela qu'elle vouloit parler à Philistion, que pour luy servir d'excuse. Aussi dés que ce feint Arion luy eut dit tout ce que l'auront doit faire dire à un Amant, apres une assez longue absence : qu'il l'eut asseuré de sa fidélité ; qu'il luy eut demandé comment il estoit dans son coeur, et qu'il luy eut protesté qu'il ne l'avoit jamais veuë, ny si belle, ny si aymable qu'il la retrouvoit ; il luy apprit que la raison pourquoy il n'avoit pas suivy Thrasimede, lors qu'il estoit venu pour se jetter dans Sardis, estoit qu'il avoit esté contraint de demeurer à Halicarnasse, parce qu'il avoit esté tres blessé à un combat qu'il avoit fait, autant pour les interests d'Arpalice, que pour ceux d'une Soeur qu'il avoit. Candiope ne pouvant alors comprendre comment Arpalice, qui estoit de Patare, pouvoit avoir quelque interest meslé avec une Soeur de Philistion, qui estoit d'Halicarnasse, en parut extrémement surprise : mais pour la tirer d'inquietude, Philistion luy aprite qu'il avoit une Soeur, qui s'apelloit Androclée : qui avoit donné de l'amour à un homme de qualité de leur Ville, nommé Ephialte, pour qui elle avoit eu beaucoup d'aversion, sans oser la tesmoigner : parce qu'elle avoit une Mere fort imperieuse, qui vouloir qu'elle l'espousast. Que durant une absence d'Ephialte, il estoit arrivé que Menecrate et Parmenide avoient esté à Halicarnasse : et en quel temps, interrompit Candiope, furent-ils à vostre Ville ? ils y furent, reprit Philistion, au partir d'Apamée, lors que nous les y laissasmes Thrasimede et moy : et ils y estoient justement durant que nous estions à Patare. De sorte que pendant que Thrasimede devenoit amoureux de la Maistresse de Menecrate, Menecrate le devenoit de ma Soeur à Halicarnasse. Menecrate, reprit Candiope, a esté amoureux d'une Soeur que vous avez ! il l'a sans doute esté, reprit Philistion ; et ce qui est de pis, c'est que ma Soeur eut autant d'inclination pour luy, qu'elle avoit d'aversion pour Ephialte : si bien que se laissant aisément persuader une chose qu'elle desiroit, elle creùt qu'il l'aimoit, et il s'aperçeut bien-tost qu'elle ne le haïssoit pas : et par ce moyen il se lia une amitié assez grande entre eux, pour se dire tous leurs secrets. Cela estant ainsi, ma Soeur luy aprit que ma Mere la vouloit marier à Ephialte contre sa volonté : et Menecrate luy dit que ses parens l'avoient aussi engagé avec une Fille de Lycie, pour qui il n'avoit point d'amour. Ainsi cette conformité augmentant leur affection, ils en vinrent au point de se promettre tous deux de faire tout ce qu'ils pourroient, pour se mettre en estat de se pouvoir espouser : de sorte que lors que Menecrate partit d'Halicarnasse, il dit à ma Soeur qu'il alloit faire tous ses efforts pour rompre avec Arpalice ; et que dés qu'il auroit rompu avec elle, il retourneroit à nostre Ville. Mais comme il est d'humeur à commencer d'aimer bien souvent par caprice, et à finir de mesme : il oublia ma Soeur, dés qu'il ne la vit plus : car en effet vous sçavez comment il agit à son retour à Patare : comment Cydipe le toucha pour quelques jours ; et comment l'amour de Thrasimede pour Arpalice, fit naistre celle de Menecrate pour cette belle Personne. Cependant comme ma Soeur n'est pas de l'humeur de Menecrate, lors qu'Ephialte revint aupres d'elle, il en fut horriblement maltraité : et toute l'authorité de ma Mere, ne pût jamais obliger Androclée à l'espouser. Voila donc, aimable Candiope, l'estat où estoient les choses, lors que Thrasimede et moy retournassmes à Halicarnasse, apres vous avoir laissée à Patare. Comme l'amour de Menecrate Si de ma Soeur, avoit esté fort secrette, et qu'elle ne me l'osoit dire, je n'en apris rien à mon retour : mais enfin ma Mere estant morte, aussi bien que le Pere de Thrasimede ; Ephialte s'estant adressé à moy, pour me demander ma Soeur, comme une personne que ma Mere luy avoit promise ; je pressay Androclée de me dire pourquoy elle ne le vouloit point espouser ? de sorte que se voyant dans la necessité de me rendre raison de son procedé, elle m'aduoüa la verité. Je ne la sçeus pas plustost, que faisant dessein de m'en servir, pour avancer le Mariage de Thrasimede avec Arpalice, et pour rompre celuy de Menecrate avec elle ; je pris la resolution, apres avoir consulté avec Thrasimede, de dire à Ephialte, que n'estant pas de l'humeur de feuë ma Mere, et n'ayant pas autant d'authorité sur ma Soeur qu'elle, je ne pouvois la forcer à l'espouser : et qu'ainsi je le suppliois de n'y songer plus : faisant dessein apres cela, de retourner à Patare, et d'y mener Androclée, sur le pretexte de l'Oracle qu'on y consulte afin de sommer Menecrate de luy tenir sa parole, et de troubler par là tous ses desseins. Mais Ephialte ne me permit pas de faire ce que je voulois ; car comme il est d'un naturel fort violent, et qu'il estoit fort amoureux ; il ne pût souffrir le refus que je luy faisois de forcer ma Soeur à accomplir la promesse de ma Mere : de sorte qu'il me fit appeller, et nous nous battismes sans que Thrasimede en sceust rien, l'eus le bon-heur de remporter l'avantage sur luy, et de luy faire quitter toutes ses pretentions : mais j'eus aussi le mal-heur d'estre fort blessé, et de ne pouvoir suivre Thrasimede, lors qu'il vint pour se jetter dans Sardis, ce que j'eusse fait sans doute, si mes blessures me l'eussent permis. Cependant comme je ne pouvois plus vivre sans vous voir, et que j'avois promis à Thrasimede de me servir de l'amour que Menecrate avoit euë pour ma Soeur, afin de luy donner un nouveau droict à Arpalice : aussi-tost que j'ay esté en estat de souffrir la fatigue du voyage, j'ay fait partir Androclée avecque moy : avec intention de la laisser à une Ville frontiere de nostre Païs qui touche la Lycie, et qui n'est pas trop esloignée d'icy, où nous avons des parens : afin que quand j'aurois trouvé Menecrate, elle fust plus proche du lieu où je sçavrois qu'il seroit. Mais ayant sceu par la voix publique, que Sardis estoit pris : et par un Soldat d'Halicarnasse, qui s'en retourne en son Païs chargé de Butin, que Thrasimede et Menecrate estoient en la puissance de Cyrus, et qu'il y avoit des Dames de Lycie qui estoient sorties de Sardis, qui avoient de grands interests à demesler avec ces deux Prisonniers ; j'ay bien compris, à travers ce recit si embroùillé, que ce devoit estre vous. De sorte que sans differer d'avantage, j'ay pris la resolution de venir icy, et d'y amener ma Soeur : si bien qu'ayant ; pris une escorte des Troupes de Cyrus, au premier lieu où nous en avons rencontré ; nous sommes arrivez à Sardis sans peine et sans peril, il y a environ deux heures. Mais comme il n'y entre nuls Estrangers dont on ne, die les noms à Cyrus ; il eu arrivé qu'ayant respondu à ceux qui m'ont demandé le mien, que je m'appellois Philistion, et que j'estois Amy de ce vaillant homme qui avoit voulu se jetter dans Sardis, et que Cyrus avoit si bien traitté ; il est arrivé, dis-je, qu'ils ont positivement dit à ce Prince, les mesmes paroles que j'avois dites : de sorte que le nom de Thrasimede a esté cause qu'il a comandé qu'on me menast vers luy, comme en effet on m'y a mené, mené, apres que j'ay eu conduit ma Soeur avec ses Femmes, à un lieu où logent les Dames Esrangeres. Ce Prince m'a fort bien receu : et m'a dit que j'arrivois fort à propos, pour estre tesmoin de l'accord qu'il vouloit faire aujourd'huy, entre Thrasimede et Menecrate. Je n'ay pas plustost entendu cela, que j'ay pris la liberté de luy dire, qu'il ne le pouvoit faire equitablement, s'il ne me faisoit l'honneur de me donner un moment d'audience : de sorte que me l'ayant accordé à l'heure mesme, je luy ay conté ce que je viens de vous dire. En suitte il m'a commandé de le suivre icy : me disant qu'apres cela il ira à l'Apartement de Lycaste, où il fera conduire Thrasimede et Menecrate, afin de terminer leurs differens. Il sera ce me semble assez aisé de les terminer, reprit Candiope, apres ce que vous venez de me dire : mais je trouve qu'il importe que Lycaste et Arpalice sçachent ce que vous me venez d'aprendre, devant que l'on parle de cét accommodement. Philistion ne pouvant contredire Candiope, souffrit qu'elle ne luy parlast plus, afin d'advertir ses Amies de ce qu'il estoit à propos qu'elles sçeussent promptement, si elle vouloit le leur dire devant que Cyrus commençast de parler des interrests de Thrasimede et de Menecrate. Car à peine Candiope eut elle apris en peu de mots à Lycaste et à Arpelice, tout ce que Philistion luy avoit dit ; que Cyrus s'adressant à la premiere ; j'avois eu dessein, luy dit-il, d'aller à vostre Apartement : afin de tâcher de faire deux Rivaux Amis, en mettant Thrasimede et Menecrate en liberté. Mais comme c'est une chose assez difficile, je ne sçay s'il ne vaudrait point mieux prendre le conseil des deux Grandes Princesses devant qui je parle, et des deux Princes qui m'escoutent : à condition toutefois, adjousta t'il, que la belle Arpalice y consentira. Arpalice, reprit Lycaste en soufriant, n'est pas si accoutumée à faire ce qu'elle veut, qu'il soit necessaire de la consulter là dessus : c'est pourquoy, Seigneur, vous n'avez qu'à suivre vostre volonté, sans vous informer de la sienne. Aussi bien pouvez Vous juger par la rougeur qui paroist sur son visage, qu'elle n'auroit pas la hardiesse de vous dire precisément ce qu'elle pense. Il est ce me semble si aisé, Seigneur (reprit modestement Arpalice en adressant la parole à Cyrus) de juger que je ne puis vouloir que ce qu'il vous plaist, qu'en effet il n'est pas fort necessaire que mes paroles expriment mes sentimens. Cela estant, dit Cyrus à Lycaste,c'est donc à vous Madame, à dire si vous voulez que la chose dont il s'agit, soit determinée devant une si belle Compagnie ? Je veux tout ce qu'il vous plaira, Seigneur, luy dit elle : esperant mesme que plus il y aura de personnes illustres, qui donneront leur voix en faveur de celuy qui sera heureux ; plus celuy qui ne le sera pas, aura de patience dans son malheur. Apres cela, Cyrus qui avoit une memoire admirable, et une eloquence merveilleuse, qui scavoit ramasser en peu de paroles, les advantures les plus estenduës ; commença de raconter succintement tout ce qu'il avoit apris de celles de Thrasimede et de Menecrate : ou par Andramite, ou par Doralise, ou par Philistion : ramenant la chose jusques au jour où Thrasimede s'estoit voulu jetter dans Sardis qui estoit assiegé : parce qu'il croyoit que sa Maistresse y estoit, et que Menecrate en estoit sorty, parce qu'elle n'y estoit plus : adjoustant encore que la Soeur de Philistion estoit à Sardis, Souvenez vous donc bien ( dit-il aux deux Princesses à qui il adressa la parole) que Menecrate et Arpalice ont esté destinez à s'espouser par leurs Peres : qu'Arpalice n'a pû conformer son esprit au Testament de ses Parens, sans se faire une violence extréme : que Menecrate l'a negligée durant tres long temps, et l'a mesme mesprisée en joüant sa Peinture contre Thrasimede : que de plus, il semble avoir renoncé au droit qu'il avoit à cette belle personne, en promettant à la Soeur de Philistion de faire ce qu'il pourroit pour rompre avec elle : que Thrasimede a tousjours aimé Arpalice depuis qu'il la connoist : et que Menecrate n'en est devenu amoureux, que lorsqu'il a commencé de craindre qu'Arpalice n'aymast Thrasimede. Apres que Cyrus eut donc fait comprendre quel estoit l'interest de toutes ces personnes, à deux qui ne le sçavoient pas ; et qu'il en eut refraichy la memoire à ceux qui le sçavoient ; jugeant qu'il estoit necessaire de voir la Soeur de Philistion, il luy ordonna de l'aller querir, ce qu'il fit à l'heure mesme. Ce n'est pas qu'Androclée n'eust quelque peine à se resoudre de paroistre en une si grande Compagnie, veû la chose dont il s'agissoit : mais l'amour qu'elle avoit dans l'ame pour Menecrate, et l'envie de rompre son Mariage avec Arpalice, firent qu'elle s'y resolut. Et elle le fit d'autant plustost, que son Frere, par un sentiment d'honneur ; pour son interest d'elle ; et pour celuy de Thrasimede, l'en pressa extrémement. De sorte qu'apres avoir employé un quart d'heure à raccommoder sa coëssure, et à se mettre en estat de faire voir que sa beauté meritoit bien de n'estre pas mesprisée ; elle fut au Palais de Cresus, conduite par Philistion. Mais elle entra de si bonne grace dans la chambre de la Princesse Palmis, où estoit toute cette grande et illustre Compagnie : qu'elle attira les yeux de tous ceux qui s'y trouverent. Androclée estoit grande et de belle taille : elle avoit dans l'air du visage quelque chose de majestueux, et quelque chose de doux : et quoy que tous les traits n'en fussent pas esgallement beaux, elle avoit pourtant l'air d'une grande beauté. Apres qu'elle fut entrée dans la chambre de la Princesse de Lydie, et que Cyrus l'eut receuë fort civilement ; il la presenta à Timarete et à Palmis : mais dés qu'elle entra, elle chercha des yeux à connoistre Arpalice, qu'elle s'estoit fait dépeindre par Philistion. Arpalice de son costé, qui avoit eu beaucoup d'envie de voir Androclée, qui avoit eu l'avantage de toucher le coeur de Menecrate devant elle, la regardoit attentivement : si bien que le hazard ayant fait que leurs yeux se rencontrerent, et Androclée croyant bien que celle qu'elle regardoit estoit Arpalice, à cause de ce que Philistion luy en avoit dit ; il arriva qu'elles rougirent toutes deux, et que Cyrus s'en apperçeut. De sorte que prennant la parole ; le sçay bien (leur dit-il en les regardant) que vous n'avez pas besoin qu'on vous nomme l'une à l'autre : et que vous vous connoissez, sans qu'on vous ait fait connoistre. Comme je cherche à excuser Menecrate, reprit Androclée, je seray bien aise qu'une aussi belle personne que celle que je regarde, ait causé son inconstance, pourveû que cette inconstance cesse. Les loüanges que vous me donnez, repliqua Arpalice, devroient m'obliger à rougir de confusion : mais au lieu de m'amuser à les rejetter, j'ayme mieux vous dire que j'ay une extréme joye de voir que selon toutes les apparences, Menecrate ne vous reverra pas plustost, qu'il se repentira de l'injustice qu'il vous a faite, et de la peine qu'il m'a donnée. Apres ce la Cyrus qui ne cherchoit qu'à se delivrer promptement de tout ce qui l'empeschoit de penser à Mandane ; commença de demander à Arpalice, quels estoient ses interests en cette rencontre ? Mais cette fage Fille luy respondit, qu'elle n'en avoit que deux : le premier, d'estre dispensée de l'engagement, où le Testament des Parens de Menecrate, et des siens sembloit l'avoir mise avecque luy : et l'autre, que par sa prudence, il empeschast que Thrasimede et Menecratene se batissent. Apres cela, Arpalice se teut : ce n'est pas que si elle eust suivy les secrets mouvemens de son coeur, elle n'eut dist quelque chose de plus pressant à l'advantage de Thrasimede, mais sa modestie l'en empescha. En suitte, Cyrus demanda à Androclée, ce qu'elle pretendoit ? je pretends Seigneur, repliqua t'elle, que pour punir Menecrate, de n'avoir pas commencé d'aimer la belle Arpalice des qu'il a commencé de la connoistre ; vous l'obligiez de tenir sa parole à une personne, dont le merite et la beauté sont beaucoup au dessous de celle qu'il luy prefere : mais que je tiens qu'il est obligé d'aimer seulement, parce qu'il le luy a promis. Apres cela, Cyrus voulut encore que Philistion luy dist ses sentimens : et comme il n'estoit pas moins hardy que genereux, il luy dit franchement que quand il ne seroit qu'Amy de Thrasimede, il s'opposeroit autant qu'il pourroit, au Mariage de Menecrate et d'Arpalice : mais qu'estant outre cela Frere d'Androclée, il ne l'endureroit point, et qu'ainsi il faloit de necessité, que Menecrate se preparast à se battre, et contre Thrasimede, et contre luy, s'il songeoit à espouser Arpalice. Cyrus ayant donc oüy ce que pretendoient Arpalice, Androclée, et Philistion ; il les pria de passer dans une autre chambre : en suitte dequoy, il envoya querir l'une apres l'autre Menecrate, Parmenide, et Thrasimede. Mais auparavant que de demander au premier quelles estoient ses pretentions, il luy aprit que Philistion et Androclée estoient à Sardis : et luy fit comprendre qu'ils estoient, pour luy faire tenir sa parole. Mais Seigneur, s'escria-t'il, si le coeur que j'avois lors que je promis à Androclée de l'aimer est changé, que puis-je faire pour la contenter ? De plus, je ne luy promis autre chose, si-non de faire ce que pourrois pour rompre avec Arpalice : et plust aux Dieux qu'il fust en ma puissance de le vouloir : car apres les mespris que cette cruelle Fille a eus pour moy, et la bonté qu'Androclée a encore de ne me haïr pas, je serois sans doute bien aise de me pouvoir vaincre moy mesme. Mais ne le pouvant, Seigneur, je vous conjure de vous souvenir que les volontez des Morts, doivent estre inviolables. Du moins, dit Cyrus à Menecrate, est il juste que vous escoutiez les pleintes d'Androclee : Menecrate voulut s'en deffendre, mais la Princesse Timarete, et la Princesse Palmis le condamnerêt à passer dans la chambre où elle estoit avec Arpalice et aveque Phililistion : à condition que Cleonice et Doralise l'y conduiroient. Apres qu'il eut obeï, Parmenide parut : qui ayant entieremêt oubliè Cleoxe ne pour Cydipe, declara qu'il n'avoit autre interest au démeslé de Menecrate et de Thrasimede, sinon qu'ayant promis au premier de le servir aupres de sa Soeur autant qu'il pourroit, il ne vouloit pas Changer de sentimens, quoy qu'il ne luy eust pas fait espouser Cleoxene. Parmenide ayant dit tout ce qu'il avoit à dire, se retira : et l'on fit venir Thrasimede, quoy qu'il ne fust pas necessaire de luy demander ce qu'il pretendoit : estant assez aisé de comprendre, que pourveü qu'on luy donnast Arpalice, il ne seroit plus ennemy de Menecrate. Neantmoins pour suivre l'ordre, Cyrus voulut qu'il parlast : mais il le fit avec tant d'esprit, et donna tant de marques d'amour pour Arpalice, que tous ceux qui l'escouterent se rangerent absolument de son Party. De sorte que se retirant comme les autres, il donna la liberté à l'illustre Cyrus, de prendre les advis de la Princesse Timarete ; de la Princesse Palmis ; du Prince Sesostris ; du Prince Myrsile ; et de toute la Compagnie : mais quoy que ce ne soit pas la coustume de voir tant de personnes ensemble, sans que leurs opinions soient extrémement partagées, elles ne le furent presques pas cette fois là. D'abord il y eut pourtant quelques personnes qui encore qu'elles fussent persuadées que Thrasimede meritoit mieux Arpalice que Menecrate, eurent toutesfois peine à comprendre qu'il fust permis de n'accomplir pas la volonté d'un Pere, qui ordonne quelque chose en mourant ; mais apres avoir entendu parler Cyrus, elles changerent d'advis : et comprirent que les Mariages doivent estre si libres, que les Peres s'ils sont sages, ne doivent pas mesme de leur vivant, vouloir contraindre leurs enfans à se marier contre leur inclination. Jugez donc, disoit ce Grand Prince, puis qu'un Pere qui seroit en estat de connoistre ce qui serait avantageux à sa Fille, seroit pourtant blasmé s'il la marioit contre son inclination, s'il ne doit pas estre permis à Arpalice, de ne suivre pas la volonté du sien : puis qu'il n'a pû prevoir, lors qu'il luy a ordonné d'espouser Menecrate, que Menecrate la mespriseroit durant long-temps ; que Menecrate promettrait à Androclée de rompre avec Arpalice ; et que Menecrate enfin n'aimeroit sa Fille que par caprice, et que pour empescher son Rival d'estre heureux ? Pour moy, dit la Princesse Palmiste ne croy point qu'un Pere doive jamais disposer par son Testament de la volonté de ses Enfans : en effet adjousta Timarete, qui a respondu à un Pere que ce jeune enfant qu'il veut qui soit un jour Mary de sa Fille sera vertueux ? aussi suis-je persuadé, reprit Sesostris, que les Peres qui font de semblables Testamens, n'ont dessein qu'on leur obeïsse, qu'en cas que les choses se trouvent raisonnablement comme elles doivent estre. Cela estant, dit le Prince Myrsile, il est aisé de prononcer un Arrest favorable pour Thrasimede : selon mon sens, adjousta Cyrus, ce qu'il faut le plus considerer en cette affaire, est de tascher de faire le moins de malheureux que l'on pourra : et d'empescher un combat entre de si bonnestes Gens, que de quelque costé que penchast la Victoire, il y auroit lieu de regretter le vaincu. Car encore que Menecrate soit inconstant, et un peu capricieux ; il a pourtant et du coeur, et de l'esprit. Il faut donc s'il vous plaist (adjousta Cyrus, en se tournant vers les deux Princesses) considerer que si on obligeoit Arpalice à accomplir le Testament de son Pere en espousant Menecrate, ils seroient tous malheureux : et que Menecrate se trouveroit engagé à se battre et contre Thrasimede, et contre Philistion : contre le premier, pour l'interest de sa Maistresse : et contre l'autre, pour celuy de sa Soeur. Il y en auroit sans doute beaucoup d'infortunez, reprit Lycaste, mais il me semble qu'ils ne le seraient pas tous ; car enfin Menecrate possederoit sa Maistresse. Il est vray, reprit Cyrus, qu'il possederoit la beauté d'Arpalice : mais je suis persuade, que puis qu'il ne possederoit point son coeur, il ne se pourrait dire content : et le plus grand bon-heur de Menecrate en cette occasion, seroit qu'il auroit empesché son Rival d'estre heureux : car du reste, dés que les premiers jours de son Mariage seraient passez, il seroit au desespoir d'avoir espousé une Personne qui le hairoit, et qu'il n'aimeroit peut-estre plus : puisque de l'humeur dont est Menecrate, je suis le plus trompé de tous les hommes, si la possession de ce qu'il aime n'est un moyen infaillible de faire mourir l'amour dans son coeur. Pour Arpalice, il est aisé de côprendre qu'espousant Menecrate qu'elle haït, et que n'espousant pas Thrasimede qu'elle aime, elle seroit fort mal-heureuse : Androclée de son costé ne seroit pas fort satisfaite : de voir un homme pour qui elle a de la passion, estre Mary d'une autre. Philistion ne seroit pas non plus trop content, de voir que Menecrate, apres avoir promis à sa Soeur de l'espouser, en espouseroit une autre : et pour Thrasimede, il est aisé de comprendre, qu'estant ausi amoureux d'Arpalice qu'il l'est, et sçachant qu'il en est aimé ; il auroit sujet de se trouver un des plus malheureux Amans du monde, si son Rival possedoit sa Maistresse. De sorte que par ce que je viens de dire, vous voyez bien qu'en donnant Arpalice à Menecrate, on rend malheureux tous ceux qui sont interessez en cette affaire : car Parmenide luy mesme, quoy qu'il face semblant d'estre encore attaché aux interests de Menecrate, sera pourtant bien aise, si je ne me trompe, que sa Soeur n'espouse pas le Frere d'une personne qu'il ne veut plus voir, et dont il a esté mal traité. Au contraire, à envisager la chose de l'autre costé, et à donner Arpalice à Thrasimede, il demeure constant que ces deux personnes sont heureuses : qu'on satisfait Philistion ; qu'on rend justice à Androclée ; qu'on ne desoblige gueres Parmenide ; et qu'on force Menecrate à estre plus heureux qu'il ne le veut estre : puis qu'on luy donne une Femme dont il est aimé, et qu'on luy en oste une dont il est haï. De plus, la chose estant ainsi,quand mesme il ne voudroit pas foûmettre son esprit a la raison, il n'auroit lieu d'en vouloir venir aux mains qu'avec Thrasimede, et n'auroit rien à demander à Philistion : joint que dés que Thrasimede sera Mary d'Arpalice, les sentimens de Menecrate changeront. On se bat souvent contre un Rival, dans la penséc de profiter de sa dessaite, lors qu'il n'a pas espoufé la personne qu'on aime : mais on ne se bat pas si legerement contre le Mary de sa Maistresse, que contre l'Amant. Cyrus ayant cessé de parler, tout le monde fut de son opinion : de sorte que ne s'agissant plus que de tascher de persuader à Menecrate qu'il faloit qu'il contentait Androclée, et qu'il cedast Arpalice à Thrasimede ; ils se mirent tous à chercher les voyes de luy adoucir la chose autant qu'ils pourraient : prenant la resolution de faire faire le Mariage de Thrasimede et d'Arpalice, devant que d'oster les Gardes à Menecrate. Mais durant qu'on raisonnoit sur son aduanture, et que son destin estoit entre les mains de tant d'illustres personnes, il n'estoit pas peu embarrassé, de se trouver entre Arpalice qui le maltraitoit estrangement, et Androclée qui luy faisoit mille reproches : mais qui les luy faisoit d'une maniere à attendrir l'ame la plus dure. Injuste que vous estes (luy disoit elle, en luy monstrant Arpalice) pourquoy m'avez vous preferée durant quelque temps à cette belle personne ? et pourquoy, puisque vous l'avez fait, ne le faites vous pas encore ? Il faloit du moins, poursuivoit elle, puis que vous estiez devenu aussi inconstant pour moy, que vous aviez esté injuste pour Arpalice : il faloit m'advertir de vostre inconstance ; il faloit m'envoyer le Portrait de cette admirable Fille, pour rendre vostre foiblesse excusable ; et il faloit du moins me demander pardon de m'avoir trahie, en me donnant un coeur dont vous n'estiez pas le Maistre. Mais au lieu de cela, vous m'avez laissée dans un silence injurieux, pendant que pour vous estre fidelle je mesprisois un homme qui m'aimoit ardemment. Si vous m'eussiez fait sçavoir vostre foiblesse, j'aurois toute ma vie caché celle que j'avois eue pourrons : mais ayant apris la vostre par une autre voye, et ayant descouvert la mienne à mes Parens, il n'y a plus à balancer : et il faut que vous me teniez vostre parole, ou que je me resolue à la mort. Nous mourrons donc tous deux (luy disoit Menecrate, avec une confusion estrange) car le moyen de souffrir qu'on m'oste Arpalice, et de souffrir que vous me reprochiez mon crime ? De grace, reprit fierement Arpalice, ne prenez nul interest en ma personne : et soyez persuadé, que quand je n'aurois nulle autre raison de vous haïr, que celle de sçavoir l'infidélité que vous avez faite à Androclée, je vous haïrois effroyablement. Eh de grace, interrompit Menecrate, si vous voulez que je ne sois pas encore plus criminel que je ne le suis envers cette admirable fille, ne me la faites pas regarder comme la cause de vostre haine ! vous pourés vous regarder vous mesme comme la cause de mon estime, reprit Arpalice, si vous satisfaites Androciée, et si vous me laissez en repos. Plûst aux Dieux, dit-il, que vous m'y eussiez laissé ! et que par des charmes inévitables, vous ne fussiez pas venu troubler la douceur que je trouvois à soûpirer pour la belle Androclée. Quoy qu'il en soit, luy dit Arpalice, je vous déclare que quoy que Cyrus ordonne de nos differens, je ne seray jamais à vous : je vous abandonne tout le bien que mes Peres m'ont laissé : mais pour ma liberté, sçachez que je la conserveray toute entiere. C'est pourquoy sans vous engager inutilement, à faire de nouveaux outrages à une personne d'autant de merite qu' Androclée, prenez une ferme resolution de vous vaincre vous mesme : et pour vous tesmoigner que je ne veux pas vous nuire aupres d'elle ; et qu'au contraire je seray ravie qu'elle vous pardonne ; je veux bien luy parler pour vous. Et en effet, Arpalice se mit à conivrer Androclée d'oublier son crime : et il se fit alors une conversation entre ces deux Filles, qui divertit extrémement Cleonice et Doralise, mais principalement cette derniere, de qui l'ame fiere et superbe, prenoit quelque plaisir à triompher dans son coeur, de la foiblesse d'autruy. Cependant Menecrate plein de confusion et de desespoir, s'imposa silence durant qu'Arpalice et Androclée parloient : s'il tournoit les yeux vers Arpalice, il voyoit tant de marques de haine pour luy sur son visage, qu'il estoit contraint de ne la regarder plus : et s'il les tournoit vers Androclée, il voyoit dans les siens encore tant de marques d'amour, malgré son infidelité, qu'il estoit forcé de destourner ses regards, de peur d'estre contraint de sentir dans son coeur quelques remords de sa faute. Il ne pouvoit pourtant s'empescher de les regarder de temps en temps toutes deux, quoy qu'il ne sçeust pas luy mesme pourquoy il les regardoit : mais il trouva tousjours tant de fierté dans les yeux d'Arpalice, et tant de douceur et de melancolie dans ceux d'Androclée ; que la honte commença d'estre aussi forte dans son coeur que l'amour : et d'exciter un certain trouble dans son ame, qu'il n'eust jamais creû sentir une heure auparauant. Androclée parmy la douleur et la melancolie qu'elle avoit sur le visage, y avoit encore je ne sçay quoy de passionné et de languissant, capable d'adoucir la cruauté mesme : et l'on voyoit si bien, par je ne sçay quel sombre esclat qu'elle avoit dans les yeux ; que si elle n'eust retenu ses pleurs, elle les eust eus toüs couverts de larmes ; qu'il n'estoit pas possible de la regarder sans en avoir pitié. On connoissoit mesme par le mouvement de sa gorge, qu'elle estouffoit mille souspirs : et l'on voyoit bien clairement, qu'il y avoit dans son coeur autant d'amour que d'affliction. Les choses estant donc en cét estat, et Cyrus ayant resolu, par l'advis de toute la Compagnie, qu'il faloit que Thrasimede espousast Arpalice, et Menecrate Androclée ; il fit venir ce dernier : et luy dit qu'apres avoir examiné tout ce qui c'estoit passé entre Thrasimede et luy ; il ne jugeoit pas qu'il eust sujet de s'en pleindre. Que Thrasimede n'avoit aimé Arpalice, qu'apres avoir oùy de sa propre bouche, qu'il n'en estoit point amoureux ; qu'ainsi il n'avoit nul droit de le quereller. Que quant à Arpalice, il ne pouvoit pas non plus l'accuser d'injustice, veû la façon dont il avoit vescu avec elle. Que pour Androclée, il estoit obligé de la satisfaire, en luy tenant la parole qu'il luy avoit donnée : et que par ce moyen, Philistion seroit content aussi bien qu'elle. Qu'il le conjuroit de croire, qu il avoit consideré ses interests sans preocupation ; et qu'à parler raisonnablement, il luy auroit fait tort, s'il luy avoit osté Androclée. Qu'il le prioit encore de considerer, que puis que les services n'avoient pû vaincre Arpalice, ses violences ne la vaincraient pas ; et que si elle aimoit Thrasimede, comme il y avoit aparence, ce ne seroit pas le moyen de s'en faire aimer, que de se batre contre luy, sans en avoir aucun sujet legitime. Qu'il le conjuroit donc ; de conformer sa volonté, à la necessité qu'il y avoit pour luy de ne posseder jamais Arpalice : et de vouloir faire de bonne grace par raison et par grandeur de courage, ce qu'il faudroit tousjours qu'il fist par force. Menecrate escouta le discours de Cyrus, avec un profond silence, mais ce fut pourtant sans grande attention : et l'on voyoit bien qu'il examinoit plus les raisons qu'il se disoit à luy mesme, que celles que Cyrus luy representoit. Mais à la fin se voyant dans la necessité de respondre, il suplia ce Prince de luy donner trois jours : pendant lesquels il tascheroit d'obtenir de luy, ce qu'on en desiroit. Je le veux-bien, luy dit Cyrus, à condition qe vous rendrez chaque jour une visite à la belle Androclée : j'y consens repliqua Menecrate, pourveû que j'aye la liberté d en rendre aussi une à la cruelle Arpalice. Je le veux encore, reprit Cyrus, dans l'esperance que j'ay que sa fierté vous persuadera mieux que mes paroles : et que vous connoistrez que j'agis autant en cette occasion comme vostre Amy, que comme vostre juge. Apres cela, Menecrate se retira avec ses Gardes : Thrasimede s'en retourna aussi avec les siens : et toute la Compagnie se separa. Il est vray qu'Arpalice, qui estoit ravie de voir Androclée, pria Doralise auparauant, de faire en forte qu'elle logeast au Palais : mais il ne sur pas besoin de son credit pour cela : car Cyrus voyant toutes ces belles Filles rentrer dans la Chambre où il estoit, dit à Androclée et à Arpalice, que puis qu'à ce qu'il paroissoit elles estoient aussi bien ensemble que leurs Amans y estoient mal, il ne les falloit pas separer comme eux. En suitte dequoy, il pria Lycaste de vouloir bien qu'Androclée eust une Chambre aupres de la sienne : comme en effet elle y fut logée : et par ce moyen, elle augmenta encore la grandeur et la beauté de la Compagnie par sa presence. Cependant comme Cyrus tenoit pour perdu, tout le temps qu'il n'employoit pas, ou à servir Mandane, ou du moins à penser à elle ; il se recompensa de celuy qu'il avoit employé tout ce jour-la, à songer aux interests d'autruy ; en passant toute la nuit sans faire autre chose, que de penser à sa chere Princesse ou à ses Rivaux. Mazare de son costé, estoit encore plus malheureux, parce qu'il estoit sans esperance : et s'il n'eust pas eu une vertu toute extraordinaire : il n'eust jamais pu agir comme il faisoit. Car enfin il renfermoit si bien toute la violence de ses sentimens dans son coeur, qu'il ne paroiffoit sur son visage que de la tristesse et de la froideur : et l'on eust dit à le voir, que c'estoit seulement un Prince naturellement melancolique et serieux, tant il estoit Maistre de luy mesme. Il est vray que ses desplaisirs esclaterent un matin d'une estrange sorte, par une chose qui renouvella toutes ses douleurs. Comme ce Prince n'avoit pas esté chez la Princesse Palmis, lors qu'on y avoit parlé des differens de Thrasimede et de Menecrate, il n'avoit point veû Cyrus de tout ce jour-la, et ne sçavoit pas s'il n avoit rien apris de Mandane. De sorte qu'ayant une extréme envie de sçavoir s'il n'en sçavoit rien, il fut le lendemain de grand matin à la Chambre de Cyrus : qui apres avoir passée la nuit sans dormir, s'estoit levé de fort bonne heure, et s'estoit mis pour redonner quelque quietude à son esprit, à regarder seul dans son cabinet, les seules choses qui luy restoient de sa chere Princesse, c'est à dire son Portrait, et cette belle et magnifique Escharpe qu'elle luy avoit autrefois refusée, et qu'il avoit euë depuis de Mazare, apres le naufrage qu'il avoit fait avec Mandane. de sorte que comme on fut dire à Cyrus que Mazare demandoit à le voir, il creût que c'estoit pour luy dire qu'il avoit sçeu quelque chose de Mandane : si bien que commandant avec precipation qu'on le fist entrer, Mazare entra en effet. Mais il n'eut pas fait deux pas dans ce Cabinet, qu'il vit sur la Table le Portrait de Mandane, et cette Escharpe qu'il avoit remise entre les mains d'Artamene, dont la veuë remit si fort dans son imagination, l'injustice qu'il avoit euë pour cette Princesse, en la trahistant comme il avoit fait pour l'enlever, qu'il ne pût s'empescher de donner des marques du trouble interieur de son ame. Ha ! Seigneur, s'escria-t'il en regardant Cyrus, que ne me faites vous voir seulement cette mal-heureuse Escharpe, sans me monstrer cette admirable Peinture ? car en me faisant voir cette marque de mon crime, sans me faire voir la beauté qui me le fit commettre ; je ne ferois exposé qu'à sentir dans mon ame un renouvellement de douleur : et je ne craindrois pas d'y sentir une augmentation d'amour. Je vous demande pardon (repliqua Cyrus, en voulant renfermer la Boiste où estoit la Peinture de Mandane) de vous avoir exposé à un si grand suplice : Helas Seigneur (reprit Mazare en soûpirant, et en luy retenant le bras) je ne sçay dequoy je me pleins, ny ce que je veux ! mais je sçay seulement, que quand mon amour, s'il estoit possible, deviendroit encore plus violente qu'elle n'est, quoy qu'elle soit extréme ; je n'entreprendrois jamais rien, dont vous vous deussiez fascher, tant que nostre Princesse vous aimeroit, et ne m'aimeroit pas : c'est pourquoy comme vous estes bien assuré qu'elle vous aimera tousjours, et qu'elle ne m'aimera jamais ; ne m'enviez point le plaisir que je puisse voir un instant le Portrait de l'admirable Mandane : afin que voyant la Peinture de l'adorable personne que j'ay tant offencée, et de qui j'ay presque causé toutes les infortunes ; le repentir en soit plus grand dans mon coeur. Ainsi, Seigneur, au lieu d'augmenter mon amour, comme je le disois tout à l'heure, cette veuë augmentera le remords que j'ay, d'avoir enlevé cette Princesse, d'un lieu où vous estiez prest de la delivrer. Voyez donc, genereux Rival, puis que vous le voulez, le Portrait de nostre Princesse, reprit Cyrus ; mais s'il est possible, voyez-le avec des sentimens qui me permettent d'estre vostre Amy : et qui ne démentent point cette belle et heroïque resolution que vous semblez avoir prise, en vous contentant de desirer l'estime et l'amitié de Mandane, et de travailler à sa liberté. Je vous le promets, Seigneur ; luy dit cét Amant affligé ; apres quoy il voulut regarder ce Portrait : mais à peine eut il jetté les yeux dessus, et l'eut il regardé un peu de plus prés ; que la rougeur luy montant au visage, il sentit une agitation si forte dans son coeur, que ne se sentant pas l'ame aussi ferme qu'il l'avoit pensé, il referma la Boiste où il estoit, avec precipitation : et en la redonnant à Cyrus ; reprenez, Seigneur, luy dit-il, reprenez cette merveilleuse Peinture : je suis plus foible que je ne pensois : et je ne dois pas encore respondre si hardiment de mes sentimens. Mais pour reconnoistre le soin que je prends à les vaincre, souffrez du moins que je regarde cette Escharpe : qui me fait voir Mandane dans les flots agitez, et preste à estre noyée par ma faute. Il me semble, reprit cét amoureux Prince, que je la voy encore, lors que n'ayant plus d'autre secours que celuy que je luy donnois, en la soustenant avec cette Escharpe, malgré l'impetuosité des vagues ; elle ne laissoit pas de vouloir se détacher de moy : aimant mieux mourir, que de recevoir la vie des mains de son Ravisseur. Mais helas divine Princesse, s'escrioit-il, vous ne sçaviez pas quel estoit le changement qui estoit arrrivé dans mon ame ! et plûst aux Dieux, genereux Rival (pour suivoit-il,en se tournant vers Cyrus) que je fusse assuré d'estre le reste de ma vie dans les mesmes sentimens que j'estois, lors qu'un amas de vagues espouvantables qui tomba rapidement sur nous, fit détacher cette Escharpe, et me separa de nostre Princesse, quej'entrevis un instant au milieu de ces vagues escumantes qui l'environnoient, et que je creûs voir un moment apres engloutir dans l'abisme. Encore une fois, Seigneur, plûst aux Dieux que cette funeste Image fust inseparable de mon esprit ! Mais helas, il y a malgré' moy des instans, où je ne voy que ce qui peut accroistre ma passion. Mazare disoit toutes ces choses avec tant de douleur, et tant de sincerité tout ensemble, que Cyrus en avoit le coeur attendry, tout son Rival qu'il estoit :aussi songea-t'il à choisir si bien toutes ses paroles, que Mazaren y pust trouver aucun suiet d'augmentation de chagrin : et apres que ce mal-heureux Prince se fut pleint ; que Cyrus en son particulier, eut accusé sa mauvaise fortune ; et que chacun à leur tour, ils se furent pleints et consolez ; ils se demanderent l'un à l'autres ils n'avoient rien apris de leur Princesse, depuis qu'ils ne s'estoient veùs, et se donnerent par leur responce, un égal redoublement d'inquietude, en se disant qu'ils n'en sçavoient rien. Cependant comme leur conversation fut assez longue, Cyrus fut adverty qu'il y avoit tant de monde dans sa Chambre, que pour s'en delivrer plustost, il sortit de son Cabinet, pour donner lieu de luy parler à ceux qui en avoient envie. En suitte il fut voir Arianite, afin de s'entretenir avec elle de sa chere Princesse : cherchant le plus qu'il pouvoit cette consolation, en attendant qu'il sçeust où elle estoit, et qu'il fust en estat d'agir. Il eut plus d'une fois quelque tentation de faire ce qu'avoit fait le Roy d'Assirie ; mais il connut bien tost que sa passion l'aveugloit : et que ce n'eust pas esté servir Mandane, que de s'esloiger d'un lieu où tous les advis de ceux qu'il avoit envoyez s'en informer devoient venir : de sorte que se contenant de tenir toutes choses en estat de marcher, dés qu'il sçavroit le lieu où elle seroit, il taschoit du moins de n'oublier rien à faire de ce qu'il croyait que là generosité vouloit qu'il fist, ou pour les Princes qu'il avoit vaincus, ou pour ceux qu'il avoit protegez, ou pour ses Amis, ou pour ses Domestique, ou pour ses Soldats. Si bien que le troisiesme jour que Menecrate avoit pris, estant arrivé, il n'oublia pas de songer à terminer son affaire : mais il aprit qu'il estoit tombé malade la dernière nuit : et malade avec tant de violence, qu'il n'estoit pas en estat de luy demander quels estoient ses sentimens, sur la chose dont il s'agissoit. Cyrus n'eust pas plustost oüy ce qu'on luy disoit, qu'il commande que ses Medecins eussent soin de Menecrate : comme en effet ils le visiterent, et le trouverent en si mauvais estat, qu'ils n'oserent respondre de sa vie. De sorte que cette nouvelle estant sçeuë d'Androclée, elle en fut si affligée, que son affection ne pouvant souffrir qu'elle s'arrestat à suivre tout ce que l'exacte bien-seance eust voulu, apres l'infidelité que Menecrate avoit eue pour elle ; elle le fut visiter tous les jours avec Lycaste : qui estant de mesme ville que luy, ne creût pas qu'elle deust l'abandonner : joint qu'Arpalice ; esperant que la veuë d'Androclée toucheroit à la fin le coeur de Menecrate, prioit instamment Lycaste d'y mener tous les jours cette belle affligée. D'abord Menecrate en parut irrité : apres comme son mal devint encore plus grand, il fit comme s'il n'y eust point pris garde : mais lors qu'il commença de diminuer, et qu'il vint à considerer que depuis qu'il estoit malade, Arpalice ne luy avoit pas donné une seule marque de son souvenir ; et qu'il avoit veû mille et mille fois les beaux yeux d'Androclée tous couverts de larmes à sa consideration ; il la vit avec moins de peine : et peu de jours apres, il la vit avec plaisir. On eust dit qu'à mesure que sa fievre diminuait, son infidelité s'en allait avec elle : et il y eut lieu de croire qu'il recouvreroit en mesme temps de la santé du corps et de l'esprit : et qu'il se rendroit capable de suivre la raison, et les conseils de Cyrus. Cependant on preparoit un esquipage si superbe, pour renvoyer Timatete au Roy son Pere, qu'il estoit aisé de juger par là, que Cyrus luy vouloit rendre tous les honneurs qu'il pouvoit : il avoit aussi donné ordre qu'il y eust des Vaisseaux prests au mesme Port où Sosostris s'estoit desbarqué en venant en Asie : mais en attendant que cét esquipage fust prest, Sesostris attendoit sans impatience le jour de son despart : car il trouvoit tant de douceur aupres de Timarete, et tant de satisfaction avec Cyrus, qu'il ne pouvoit pas sentir aigrement ce peu de retardement qu'on aportoit à son entiere felicité. Le Prince Artamas de son costé, trouvant tous les jours lieu de rendre quelque service à sa Princesse, en la personne de Cresus, ou en celle de Myrsile, en estoit si favorablement traité, qu'il n'eust pas voulu changer son bon-heur, contre celuy d'aucun autre : aussi, lors que Cyrus faisoit comparaison de l'estat où il le voyoit à celuy où il estoit, il s'en croyoit encore plus mal-heureux : mais aussi quand il se souvenoit de celuy où il avoit veû le Prince Artamas, et qu'il consideroit le changemêt qui estoit arrivé en sa fortune, il ne desesperoit pas de la sienne.

Avant l'attaque de Cumes


Il est vray qu'il fut bien-tost sensiblement affligé : car apres avoir attendu tant de jours, avec tant d'inquietude ; il vit revenir ceux qu'il avoit envoyez à Milet : qui luy dirent qu'assurément le Roy de Pont n'avoit point abordé le long de cette coste. Ceux qu'il avoit. aussi envoyez à Gnide, revinrent aussi peu sçavans que les premiers, qui n'en sçavoient pas davantage que ceux qui avoient esté à Ephese, et à beaucoup d'autres Villes Maritimes ; qui assurerent tous que le Roy de Pont n'avoit point abordé en ces lieux là. De sorte que Cyrus et Mazare, estoient en une affliction inconcevable : lors qu'un matin celuy qui avoit eu ordre d'aller à Cumes revint : et revint si à propos, qu'il parla à Cyrus et à Mazare, devant que d'avoir parlé à personne de sa connoissance. Car comme il avoit une impatience extréme de dire à ce Prince ce qu'il sçavoit, n'ignorant pas qu'il seroit magnifiquement recompensé, de la peine qu'il avoit euë ; il fut droit à la Citadelle, où il trouva Cyrus, qui s'entretenoit avec Mazare dans son Cabinet : cherchant à imaginer entr'eux, quelle resolution ils devoient prendre. Dés qu'il parut, Cyrus se souvenant fort bien que c'estoit luy qui avoit eu ordre d'aller à Cumes, s'avança vers luy, et luy demanda avec precipitation, s'il avoit apris quelque chose ? Seigneur, dit-il, je louë les Dieux de ce que j'ay esté plus heureux que mes compagnons : et de ce que c'est moy qui vous apprendray où est la Princesse Mandane. A ces paroles, Cyrus et Mazare l'embrasserent tous deux à la fois : et le presserent de leur dire en diligence ce qu'il sçavoit. Seigneurs, leur dit-il, je sçay de certitude que le Roy de Pont et la Princesse Mandane font à Cumes : mais ils y sont connus de fort peu de Gens, l'ay sçeu que le Roy de Pont en y abordant, fit mettre à son Vaisseau la Banniere de Milet, comme si ç'eust esté un Vaisseau Marchand : j'ay sçeu mesme qu'il y arriva de nuit : qu'auparavant que d'aborder, il envoya un des siens dans un Esquif, parler au Prince de Cumes : qui, comme vous sçavez, est assez jeune, quoy qu'il soit fort absolu dans son estat. Cependant sans que je sçache la raison pourquoy il a agy ainsi, il n'a pas descouvert aux Habitans de Cumes qu'il donnoit retraite au Roy de Pont : au contraire, pour faire que la chose esclate moins, il ne l'a pas fait loger dans son Palais : et la Princesse Mandane est dans une Maison particuliere, mais elle y est soigneusement gardée. De plus, le Prince de Cumes, sur le pretexte de vos grandes victoires, et de ce que toute l'Asie est en armes, commence de faire armer des Vaisseaux, et de faire faire des levées de Gens de Guere dans son Païs. C'est assurément, dit Cyrus, que ce Prince ne veut point qu'on sçache qu'il a donné retraite au Roy de Pont, qu'il ne se soit mis en estat de se deffendre : il n'en faut pas douter, respondit Mazare. Mais encore (adjousta Cyrus, parlant à celuy qui aportoit cette nouvelle ) par où avez vous sçeu ce que vous nous aprenez, et pouvons nous nous fier à vos paroles ? Seigneur, reprit-il, comme j'ay assez voyagé en ma vie, et que j'ay esté à la guerre fort jeune, il s'est rencontré qu'un homme qui sert celuy chez qui on a logé Mandane, estoit mon compagnon à la guerre des Milesiens contre Policrate : de sorte que l'ayant rencontré sur le Port de Cumes, et renouvellé nostre connoissance ; je me resolus de de me servir de luy ; pour descouvrir ce que je vouloir sçavoir. Mais je ne fus pas dans la necessité de me confier le premier à sa discretion : car insensiblement partant d'un discours à un autre ; comme je luy disois qu'il estoit heureux de demeurer en une Ville si tranquile, durant que toute l'Asie estoit en armes : il se mit à me dire, que Cumes auroit bien tost son tour : et en suitte voulant me tesmoigner que nostre ancienne amitié subsistoit encore dans son coeur, puis qu'il me confioit son secret ; il m'apprit ce que viens de vous dire. En suitte dequoy, il me dit que son Maistre) chez qui Mandane estoit logée, avoit une douleur estrange, de ce que le Prince de Cumes donnoit retraite au Roy de Pont : parce qu'il craignoit que cela ne causast la ruine de son Païs : disant qu'il avoit oüy ce qu'il me disoit de la bouche de son Maistre, qui en parloit avec sa Femme, sans croire qu'il l'entendist. Mais, luy dit Cyrus, n'en sçavez vous rien que ce que cét homme vous en a dit ? Oüy Seigneur, reprit-il, mais donnez vous un peu de patience. Je vous diray donc ( poursuivit cét heureux Espion ) qu'en suite de ce que je vous ay dit, celuy qui me parloit me dit encore qu'il y avoit une Fille avec cette Princesse, qui luy faisoit la plus grande pitié du monde : qu'elle luy parloit quelquefois par une fenestre grillée, qui donnoit sur une petite Cour de derriere, pour tascher de le suborner, afin qu'il portait une Lettre à quelqu'un qu'elle luy diroit, quand il luy auroit promis de luy estre fidele : luy offrant pour cét effet des Pierreries qu'elle luy monstroit, qui paroissoient estre d'un assez grand prix. Mais, me dit-il, je me trouve bien embarrassé : car je ne veux pas trahir mon Maistre : mais je ne veux pas aussi luy descouvrir ce que cette Fille m'a dit, de peur qu'on ne la resserrast, et qu'on ne la mal traitast. Ha mon cher Amy (luy dis-je, pour luy persuader mieux de faire ce que je voulois) sa vertu est trop scrupuleuse ! partageons les Pierreries, et baille moy la Lettre à porter : ainsi tu profiteras de quelque chose sans t'exposer. D'abord il eut de la peine à s'y resoudre : mais voyant que je voulois bien estre complice de son crime, je le fis enfin consentir à le commettre : de sorte que sans differer davantage, il creût mon conseil. Il parla le soir à Martesie ; il feignit de se laisser persuader ; il prit les Pierreries et la Lettre qui s'adresse à vous ; et m'apporta la Lettre, et les Pierreries. Eh cruel que vous estes, interrompit Cyrus, pourquoy ne m'avez vous pas donné cette Lettre d'abord ? je n'en sçay rien Seigneur, reprit-il, si ce n'est que j'ay voulu vous conter par ordre tout ce que je sçavois : mais pour reparer cette faute, je m'en vay vous la donner : et en effet cet homme la presentant à Cyrus, ce Prince vit que c'estoit une Lettre de Martesie, qu'il ouvrit en diligence : apres quoy il y leût ces paroles.

MARTESIE A L'ILLUSTRE CYRUS.

Quoy que la Princesse se pleigne tousjours de vous, comme je suit persuadée qu'elle n'a pas sujet de s'en pleindre, j'ay creû que je devois vous advertir que nom sommes à Cumes : où selon les apparences nom demeurerons quelque temps. Si vous voulez, vous justifier aupres de la personne qui vous accuse, il faut quitter la Princesse Araminte, pour la venir delivrer : mais pour vous consoler, sçachez, que vostre Rival ne profite pas de vostre disgrace : et que la Princesse ne pouvant, en l'estat où elle est, se vanger de vous, se vange sur luy de l'infidelité dont elle vous soupçonne, pour ne pas dire dont elle vous accuse. Cependant soyez, assuré, que dés que vos Troupes paroistront, je parleray en vostre faveur : et que vous ne remporterez, pas un advantage à la guerre, que je ne le face valoir aupres d'elle, pour vostre justification. Apres cela, il faut que je vous die encore, que l'ay sçeu avec autant de bon-heur que d'adresse, que ce que le Roy de Pont aprehende le plus est d'estre assiegé par Mer aussi bien que par Terre : car il est à craindre, s'il voulait d'abord une Armée Navale, qu'il ne pretende encore nous enlever. Voila, Seigneur, tout ce que vous peut dire une personne, qui ne desespere pas que celuy qui a prit Artaxate, Babilone, et Sardis, ne prenne encore bientost Cumes et ne soit bientost à la fin de toutes ses infortunes.

MARTESIE.Apres que Cyrus eut leû cette Lettre, il la monstra à Mazare, qui la leût avec quelque leger sentiment de joye ; car encore qu'il n'esperast plus rien, neantmoins il sentit quelque consolation, de connoistre par cette Lettre, que Mandane se pleignoit de Cyrus. Ce n'est pas qu'il ne jugeast bien que le temps tout seul justifieroit ce Prince aupres d'elle : mais il ne pouvoit pourtant pas s'empescher de trouver quelque douceur, à penser qu'à l'heure qu'il parloit, elle l'aimoit moins qu'elle n'avoit fait. Pour Cyrus, il eut sans doute beaucoup de douleur, de sçavoir que l'injustice de sa Princesse continuoit, mais il eut aussi beaucoup de consolation, desçavoir que Martesie estoit tousjours pour luy, et de sçavoir où estoit Mandane. Mais devant que de resoudre ce qu'il estoit à propos de faire, il demanda encore à celuy qui luy avoit donné cette Lettre, s'il ne sçavoit rien davantage ? et pourquoy il n'avoit point tasché de voir luy mesme Martesie, pour luy aprendre qu'il estoit envoyé exprés à Cumes, pour sçavoir des nouvelles de la Princesse ? Seigneur, reprit-il, c'estoit bien mon dessein : car apres voir pris la Lettre que je viens de vous rendre, je dis à mon Amy, que je luy laissois toutes les Pierreries, à condition qu'il me feroit parler à Martesie, ce qu'il me promit : mais par mal-heur il arriva que cét homme parlant à cette Fille, fut veû par son Maistre : qui ayant remarqué qu'il luy parloit avec affection, le chassa à l'heure mesme : de sorte qu'il me vint retrouver, pour me dire qu'il n'estoit plus en estat de faire ce que je souhaitois. Si bien que voyant que je ne pouvois rien faire davantage en ce lieu là pour vostre service, je suis revenu en diligence. Cyrus voyant donc qu'il sçavoit tout ce qu'il pouvoit sçavoir de cét homme, le fit recompenser si magnifiquement, qu'il estoit aisé de juger qu'un Prince si liberal estoit bien amoureux. Mais en le congediant, il luy dessendit expressément de dire à personne qu'il sceust rien de la Princesse Mandane : en suitte dequoy, Mazare et luy adviserent ce qu'ils auoient à faire. Mais apres avoir consideré la chose, de tous les biais dont elle pouvoit estre considerée ; ils conclurent qu'il ne faloit point qu'ils tesmoignassent sçavoir où estoit la Princesse, qu'ils ne fussent en estat d'aller assieger Cumes : et principalement qu'ils n'eustent des Vaisseaux de Guerre, pour en fermer le Port s'il estoit possible. De sorte que pour cacher mieux la chose, Cyrus se resolut de dire à tout le monde, qu'il ne pouvoit descouvrir où estoit Mandane : et afin de tromper plus finement le Roy de Pont, s'il avoit quelques Espions à Sardis ; Mazare luy conseilla d'envoyer encore en divers lieux, comme pour tascher d'avoir des nouvelles de la Princesse. Et en effet, Cyrus, en presence de beaucoup de Gens, dépescha plusieurs des siens pour cela : mais pour ne perdre point de temps, et pour descouvrir moins son dessein, il renvoya Leontidas vers Thrasibule : avec une ample instruction de ce qu'il desiroit qu'il fist : le conjurant de luy fournir le plus de Vaisseaux de Guerre qu'il pourroit : et de les faire armer le plus promptement, et le plus secretement qu'il seroit possible : le priant du moins de trouver un pretexte pour faire qu'on ne soubçonnast pas que ce fust pour luy : le conjurant encore d'en demander au Prince de Mytilene. II renvoya aussi Megaside au Prince Philoxipe, à qui il escrivit pour luy rendre grace de l'esperance qu'il luy avoit donnée, en luy faisant sçavoir l'Oracle que la Princesse de Salmis avoit reçeu, et qui avoit esté si heureusement accomply : mais il le conjura aussi, de luy faire donner des Vaisseaux par le Roy son Maistre. Il envoya encore vers le Prince de Cilicie, pour le mesme sujet : et afin de sçavoir tousjours avec certitude si le Roy de Pont ne partiroit point de Cumes : il renvoya le mesme homme qui luy avoit apris qu'il y estoit : quoy que ce ne fust pas là qu'il dist qu'il alloit. Mais en le renvoyant, il luy donna une Lettre pour Martesie, et allez de Pierreries pour suborner ceux qui gardoient la Princesse, s'ils estoient capables de l'estre : et que par ce moyen il pûst du moins faire rendre à Martesie la Lettre qu'il luy escrivoit : luy donnant aussi deux Esclaves extrémement fideles, afin qu'il pûst s'en servir à luy faire sçavoir ce qu'il jugeroit à propos de luy mander, lors qu'il seroit arrivé à Cumes. Il resolut encore avec Mazare, que l'Armée de Terre ne marcherait point, que celle de Mer ne fust en estat de servir : de peur d'allarmer trop tost le Prince de Cumes et le Roy de Pont, et de ruiner le dessein qu'ils avoient de delivrer Mandane, en pensant l'avancer. Cependant ils se pleignoient plus que jamais devant le monde, de ne sçavoir point où estoit cette Princesse, et en tesmoignoient avoir un desplaisir extréme : mais la veritable douleur qu'ils avoient, estoit de sçavoir qu'elle estoit dans une Ville aussi forte que l'estoit Cumes : qui estoit en ce temp là redoutable à tous ses voisins. Neantmoins comme Cyrus n'avoit rien attaqué qu'il n'eust pris ; et que sa valeur n'avoit jamais rencontré d'obstacles qu'elle n'eust surmontez ; l'esperance de vaincre encore une fois, faisoit qu'il avoit l'ame un peu plus tranquile, qu'il ne l'avoit auparavant qu'il sçeust ou estoit Mandane. Les choses estant en ces termes, Cyrus eut des nouvelles de Ciaxare, qui luy mandoit par les Courriers qu'il avoit establis, qu'il luy disoit encore une fois ce qu'il luy avoit desja tant dit d'autres : qu'il n'entendoit point que son pouvoir fust borné : qu'ainsi il pouvoit disposer absolument de toutes choses : rendre et oster des Couronnes ; et faire de ses conquestes tout ce qu'il jugeroit à propos ; Qu'il trouvoit aussi bien que luy, qu'estant obligé de continuer la guerre, il seroit plus aisé de conserver la Lydie en la redonnant à Cresus, avec les conditions qu'il luy proposoit, que d'entreprendre de la garder, en le laissant vivre en Esclave : joint qu'il trouvoit encore qu'il avoit raison de luy escrire qu'en le faisant Roy Tributaire, il se feroit honneur a luy mesme ; puis qu'il se donneroit un plus illustre Sujet. Adjoustant toutesfois, que pour le tenir en devoir, et l'empescher de brouiller, il ne vouloit point qu'il luy rendist ses Thresors, et qu'il le prioit de les prendre pour luy. En suite Ciaxare se pleignoit du mal-heur de Mandane : et l'encourageoit à poursuivre ses victoires, jusques à ce qu'il l'eust delivrée. Cyrus se voyant donc avec l'authorité toute entiere, de traiter Cresus comme il luy plairoit, prit une resolution digne de son grand coeur : car comme le Roy de Phrigie et le Prince Artamas entrerent dans sa chanbre, il se mit à dire au premier, que ne pouvant pas songer à rompre le marriage du Prince Artamas avec la Princesse Palmis, qui estoit si digne de luy, et ne pouvant pas se resoudre non plus à luy voir espouser la fille d'un Roy sans Royaume ; il avoit resolu de redonner à Cresus, la Couronne qu'il venoit de perdre. Ha Seigneur, s'escria le Prince Artamas, est-il possible que j'aye bien entendu ? Oùy, reprit Cyrus ; et pour vous le tesmoigner, je veux que pour faire vostre reconciliation toute entiere avec Cresus, vous alliez luy dire de ma part, que le Roy des Medes m'ayant laissé la disposition toute entiere de sa Couronne, je la luy rends : à condition qu'il fera Vassal de Ciaxare, comme le Roy d'Armenie : qu'il luy payera un leger Tribut, pour marque de sa dépendance : qu'il me suivra à la guerre, avec le Prince son Fils, jusques à ce que j'aye delivré la Princesse Mandane : et que jusques au jour que je partiray pour aller au lieu où je sçauray qu'elle sera, ils auront des Gardes. Ce n'est pas, adjousta-t'il, que je doute de leur parole, dés qu'ils me l'auront donnée ; mais c'est qu'il ne faut pas donner lieu au peuple de faire un soûlevement, qui me forceroit à luy nuire. Apres cela, le Roy de Phrigie et le Prince Artamas, donnerent mille loüanges à Cyrus : le dernier y joignit mille remercimens, qu'il auroit encore plus estendus, si l'impatience de porter une si agreable nouvelle, ne l'eust obligé à renfermer une partie de sa reconnoissance dans son coeur. Joint que Cyrus connoissant bien quelle seroit la joye de ce Prince, de pouvoir dire à la Princesse Palmis qu'elle reverroit encore le Roy son Pere sur le Thrône, il luy imposa silence : le conjurant d'aller en diligence s'aquiter de sa commission. Mais comme je sçay bien, adjousta-t'il, que vous auriez quelque peine d'aller à l'Apartement de Cresus, sans passer par celuy de la Princesse sa Fille ; je vous conjure de le faire : et de vouloir l'assurer, que j'ay une extréme satisfaction, d'estre en pouvoir de faire une chose qui luy sera agreable. Je n'en userois pas avec tant de liberté, reprit Cyrus, si je ne jugeois qu'un Prince à qui on donne lieu de rendre une Couronne, ne s'offencera pas qu'on le charge d'un Compliment pour sa Maistresse. Artamas respondit à la civilité de Cyrus, avec un profond respect : en suitte dequoy, il fut avec une diligence estrange, trouver sa chere Princesse, pour luy aprendre l'heureux changement de la fortune du Roy son Pere. Cette nouvelle la surprit d'une telle forte, qu'elle ne la pouvoit croire : mais à la fin se voyant contrainte d'adjouster foy aux paroles d'Artamas, elle eut une joye qu'on ne sçauroit exprimer. Elle n'entreprit pourtant pas de la tesmoigner avec exageration ; car elle eut une telle impatience que Cresus sçeust son bonheur, qu'elle pressa vingt fois Artamas d'aller promptement le luy aprendre : et elle l'en pressa tant en effet, qu'il la quitta des qu'il luy eut fait le compliment de Cyrus. Il fut donc apres cela chez le Roy de Lydie, qu'il trouva dans une melancolie tres, profonde : aussi tost qu'Artamas entra dans sa chambre, Cresus je leva pour le recevoir : mais à peine eue il loisir de le faire, qu'Artamas prenant la parole, luy aprit que Cyrus luy redonnoit la Couronne de Lydie. Eh de grace, interrompit Cresus, ne redoublez point la pesanteur de mes fers, par une fausse esperance de remonter sur le Thrône ! Non Seigneur, reprit Artamas, le bien dont je vous parle n'est pas mesme de ceux qu'on espere quelque temps devant que de les posseder : vous estes encore Roy de Lydie si vous le voulez : et alors Artamas commença de luy dire les conditions que Cyrus mettoit à son restablissement : que Cresus trouva si douces, veû le maheureux estat où il croyoit estre pour toute sa vie, qu'elles ne diminuerent rien de la joye qu'il avoit de remonter sur le Thrône. Comment ils en estoient là, Chrysante entra, qui vint dire à Cresus, que Cyrus le prioit de ne trouver pas mauvais s'il adjoustoit encore une condition à celles dont le Prince Artamas estoit chargé, devant que de faire une declaration publique de son restablissement. Le discours de Chrysante troubla extrémement ces deux Princes : Cresus commença de douter de son bonheur : et Artamas aprehenda du moins, que cette condition que Cyrus demandait encore, n'eust quelque chose de fort dur, ou de fort honteux pour le Roy de Lydie, puis qu'il ne l'en avoit point voulu charger. Mais à la fin, Chrysante prenant la parole, et l'adressant à Cresus ; Seigneur, luy dit il, ce que j'ay ordre de vous dire, est que le Prince mon Maistre souhaite que le mesme jour qu'il choisira pour vous rendre vostre Couronne, dans le plus fameux de vos Temples, et à la veuë de vos Subjets ; vous donniez dans ce mesme Temple la Princesse vostre Fille au Prince Artamas, qui l'a meritée par tant de services. Le discours de Chrysante surprit si agreablement ces deux Princes, qu'ils furent quelque temps sans pouvoir parler mais à la fin, Cresus revenant de l'admiration où il estoit de la vertu de Cyrus, pria Chrysante de dire à son Maistre, que quelque precieuse que fust la Couronne qu'il luy rendoit, il croyoit luy estre aussi obligé de donner un tel Mary à sa Fille, que de ce qu'il luy rendoit un Royaume. Qu'aussi pouvoit il l'assurer que cette derniere chose qu'il souhaitoit de luy, ne l'empescheroit pas de remonter bien tost au Thrône, puis qu'il ne l'en trouvoit pas indigne, et que son grand coeur ne l'y faisoit consentir. Artamas entendant parler Cresus de cette sorte, luy fit mille veritables protestations de service : et en suitte donna mille loüanges à Cyrus, Et comme le Prince Myrsile entra alors dans la chambre, et qu'il sçeut ce qui se passoit, il partagea la joye du Roy son Pere, et joignit ses loüanges et ses remercimens aux siens. Mais apres avoir allez tesmoigné leur reconnoissance, le Prince Artamas et Chrysante s'en retournerent vers Cyrus : pour luy aprendre avec quelle joye, et avec quels sentimens de gratitude, Cresus, Myrsile, et Palmis, avoient apris jusques où alloit sa generosité pour eux. Ce ne fut pas seulement par leur bouche, que Cyrus en fut assuré : car Cresus n'osant encore demander la liberté d'aller en personne luy dire ses sentimens, y envoya aussi bien que le Prince Myrsile et la Princesse Palmis : mais comme Cyrus sçavoit bien que quiconque oblige promptement, redouble le prix de l'obligation ; il dit au Roy de Phrygie qu'il vouloir donner ordre que tout ce qui seroit necessaire pour cette double Ceremonie fut bien tost prest : afin qu'elle se pûst faire devant le départ de Timarete : et que les Nopces du Prince Artamas, fussent honnorées de la presence du Prince Sesostris, et de la Princesse d'Egypte. Comme en effet, ce Prince ayant donné cette commission à Chrysante, on commença de faire les preparatifs de cette grande Feste : cependant Artamas fut aussi tost qu'il eut quité Cyrus, aprendre à Palmis la nouvelle obligation qu'il luy avoit : luy exagerant sa joye avec tant de transport d'amour, que cette Princesse n'en avoit jamais si bien connu la grandeur, qu'elle la connut alors. Pour elle, comme elle avoit une modestie extréme, elle en tesmoigna beaucoup moins, de sçavoir que son mariage estoit assuré ; qu'elle n'en avoit tesmoigné en aprenant que son Pere remonteroit au Thrône, quoy que la succession de la Couronne ne la regardait pas directement. Artamas n'en murmura pourtant point ; car connoissant cette Princesse comme il faisoit, il avoit tousjours bien creû que s'il avoit jamais à estre heureux, elle luy cacheroit une partie de sa satisfaction. Cependant quoy que Cyrus n'eust pas eu dessein que la chose esclatast, jusqu'au jour de la Ceremonie ; il n'y eut pourtant pas moyen de la cacher, principalement à cause d'une entreveuë qui se fit du Roy de Phrygie et de Cresus : de sorte que s'en estant espandu quelque bruit, elle fut bien tost sçeuë de tout le monde. Ce fut alors que le nom de Cyrus fut hautement celebré, parmy les Habitans de Sardis : mais ce qu'il y eut d'admirable, fut que la principale joye qu'ils eurent, fut d'aprendre qu'encore qu'on leur redonnast leur Roy, ils ne laisseroient pas d'estre encore en quelque façon sous la puissance de Cyrus, puis qu'il seroit Vassal de Ciaxare. II y eut mesme encore une chose assez extraordinaire en cette rencontre : car bien que ce soit la coustume, lors que quelqu'un reçoit un bienfait, de se contenter d'aller voir ceux qui le reçoivent pour s'en rejouïr avec eux, sans aller visiter celuy qui l'a fait ; il n'en fut pas de mesme en cette occasion : car tout ce qu'il y avoit à Sardis de Gens de qualité à l'oser entreprendre, furent remercier Cyrus, devant que de s'aller réjouir avec le Roy de Lydie : de sorte que ce n'estoient que Complimens, et au Palais, et à la Citadelle. Toutes les Dames allerent aussi chez la Princesse Palmis, tant celles de la Ville : qui ne pouvoient se lasser de loüer Cyrus, qui en soulageant les malheurs de tous ceux qu'il avoit vaincus, redoubloit aigrement les siens. Car quand il pensoit que le Prince Artamas alloit bientost possder la Personne qu'il aimoit ; et qu'il songeoit que Mandane estoit dans Cumes, entre les mains d'un de ses Rivaux ; qu'il falloit de necessité attendre une Armée Navale pour l'attaquer ; et que le succés du Siege pouvoit estre douteux ; il souffroit des maux incroyables. L'absence du Roy d'Assirie, avoit aussi quelque chose qui augmentoit ses inquietudes, quoy que sa presence luy fust, insuportable. Cependant pour ne diminuer rien de la satisfaction du Prince Artamas, pour qui il avoit tant d'estime ; il r'enferma une partie de sa douleur dans le fonds de son ame : afin de ne troubler pas une si belle Feste. Et pour ne manquer à rien, il fut visiter Cresus et Myrsile : mais ce ne fut plus comme leur Vainqueur, ce fut comme leur Amy. Il fit aussi une visite à la Princesse Palmis, et à la Princesse Timarete : mais en retournant chez luy, il fut fort surpris et de voir Menecrate ; qui ayant commencé de quitter la Chambre ce jour là, venait luy rendre graces des soins qu'il avoit eus de luy : et luy aprendre que la maladie du corps, avoit guery son esprit : et luy avoit fait si bien connoistre qu'Androclée meritoit toute son affection, qu'il venoit luy dire qu'il estoit prest de luy obeïr : et de ne regarder plus Thrasimede comme son Rival. Cyrus ravy du discours de Menecrate, envoya à l'heure mesme querir Thrasimede, Philistion, et Parmenide ; à qui ayant dit l'heureux changement qui estoit arrivé au coeur de Menecrate, il trouva les deux premiers fort disposez à l'embrasser : et pour Parmenide, comme il n'avoit point d'interest à la chose que celuy de Menecrate ; puis qu'il estoit content, il l'estoit aussi : de sorte qu'il ne restoit plus rien à faire qu'à advertir Lycaste. Mais Cyrus ne fut pas à la peine d'y envoyer : car son Mary estant arrivé à Sardis, avec Lysias Frere de Candiope ; elle vint elle mesme les amener à Cyrus : accompagnée de Cydipe, d'Arpalice, de Candiope, et d Androclée : si bien que parce moyen, la reconciliation se fit toute entiere entre toutes ces personnes, dont les interests avoient esté si meslez. Mais pour la faire plus solide, Cyrus conjura Menophile, Mary de Lycaste, de vouloir bien que la Mariage d'Arpalice et de Thrasinide se fist le lendemain que se seroit celuy du Prince Artamas : il fit aussi la mesme priere à Philistion, pour celuy d'Androclée et de Menecrate : et conme il sçavoit quels estoient les sentimens de Parmenide pour Cydipe, et de Philidion pour Pandiope ; il parla à Menophile et à Lycaste pour le premier :et à Lysias et à Candiope pour l'autre : et il parla si fortement, et trouva si peu d'obstacles dans l'esprit des personnes qu'il entreprenoit de persuader ; qu'elles luy accorderent ce qu'il vouloit. Ainsi ces quatre mariages furent resolus en un instant : et tous ces differens dont la suite paroissoit devoir estre si funeste, furent heureusement terminez. La chose ayant esté sçeuë, Lycaste et sa belle Troupe ne fut pas plustost retournée au Palais, que les Princesses la furent visiter : Doralise et Pherenice y furent avec elles : et Cleonice y fut la derniere ; parce qu'elle avoit esté occupée à recevoir sa Mere : qui sçachant que sa Fille estoit à Sardis, estoit partie d'Ephese pour l'aller querir, avec intention de la ramener. De sorte que Cleonice ayant apris à Stenobée quelles estoient toutes ces Dames, et l'obligation qu'elle leur avoit ; elle fut elle mesme les visiter : et elle y fut conduite par Lygdamis, qui se servant de cette favorable occasion, pria instamment Ismenie, qui avoit tousjours esté la Confidente de sa chere Cleonice, de vouloir parler pour luy à Stenobée, afin de presser son Mariage. La chose se pouvoit d'autant plus facilement, que son Pere, qui estoit Gouverneur du Chasteau d'Hermes, estant venu à Sardis ; et Cyrus ayant fait sa paix avec Cresus, il estoit en estat de pouvoir s'achever sans obstacle. Et en effet, Ismenie en fit la proposition : mais elle ne se trouva pas assez puissante toute seule : et il falut que Cyrus employait ses prieres, qui eurent un effet tel que Lygdamis l'eust pu souhaiter. Il eut pourtant une petite douleur, de voir que Cleonice devint un peu resveuse dés qu'elle sçeut qu'infailliblement elle espouseroit Ligdamis : et comme il la fit presser par Ismenie, apres l'en avoir luy mesme pressée inutilement, de dire ce qui l'empeschoit d'avoir de la joye ; elle respondit que c'estoit qu'elle craignoit qu'apris s'estre autrefois affligée de ce que l'amitié de Lygdamis estoit devenue amour : et depuis encore, de ce qu'elle avoit aprehendé que cette amour ne fust redevenuë amitié : il n'arrivast que lors qu'elle auroit espousé Lygdamis, elle ne la fust de ce qu'il n'auroit peutestre plus ny amour, ny amitié pour elle : luy semblant que le Mariage estoit plus propre à faire naistre l'indifference, la jalousie ; et le mespris, qu'à entretenir l'estime, l'amour, et l'amitié. Mais à peine eut elle dit cela à Ismenie, qu'elle le dit à Ligdamis : qui donna tant de marques d'amour à Cleonice, par la douleur qu'il eut du soubçon qu'elle avoit ; qu'en fin il dissipa de son esprit ce petit nuage sombre, qui s'y estoit eslevé : et luy persuada qu'elle pouvoit attendre de luy, une passion violente et durable tout ensemble. de sorte qu'apres cela elle souffrit que la joye parust dans ses yeux : lors qu'elle reçeut d'Arpalice, de Cydipe, de Candiope, et d'Androclée, la mesme civilité qu'elle leur avoit rendue. Mais au milieu de tant d'Amans heureux, Andramite souffroit infiniment : parce qu'il trouvoit toûjours Doralise plus fiere : on eust dit mesme que la joye des autres la mettoit en chagrin : et que les preparatifs de tant de Nopces l'importunoient : car elle en faisoit tousjours quelque raillerie, qui luy faisoit connoistre qu'elle n'estoit pas d'humeur d'augmenter le nombre de celles qui se devoient marier. Voyant donc qu'il ne gagnoit rien aupres d'elle par ses soins et par ses services, il se resolut d'avoir recours au Prince Myrsile : car comme il avoit remarqué qu'elle le consideroit beaucoup, et qu'il le revoyoit en puissance et en authorité ; il creût que peutestre, s'il vouloit se donner la peine de parler à Doralise, elle pourroit se resoudre à l'espouser par raison d'establissement, il elle ne ne le faisoit par affection. Mais auparavant que de tenter cette voye, il consulta Pherenice, avec qui il avoit fait amitié, pour luy demander conseil s'il le devoit faire : et comme elle luy dit que du moins cela ne luy pourroit nuire, il fut trouver ce Prince, pour luy demander protection : mais il fut fort surpris, lors qu'apres luy avoir expliqué son intention, il luy dit qu'il luy demandoit un office qu'il eust souhaitté de tout son coeur estre en pouvoir de luy rendre : mais que diverses raisons qu'il ne luy pouvoit dire l'en empeschant, il chercheroit quelque autre occasion de luy tesmoigner combien il l'estimoit. Que cependant il luy conseilloit comme son Amy, de ne s'obstiner pas à aimer Doralise : apres quoy estant arrivé du monde, Andramite se retira aussi mal satisfait de Myrsile que de sa Maistresse. A peine fut il party, que ce Prince, qui n'avoit point veû Doralise, depuis qu'il luy estoit permis d'esperer d'estre un jour Roy de Lydie, fut à sa Chambre luy faire une visite : car il avoit la liberté du Palais toute entiere, en attendant que la Ceremonie où Cyrus devoit redonner la Couronne à Cresus se fist. Cependant Pherenice apres avoir conseillé à Andramite d'employer le credit du Prince Mysile, se mit à parler pour luy à Doralise : afin de luy preparer l'esprit à recevoir mieux ce que le Prince luy diroit : mais elle luy fit si bien connoistre, que jamais elle ne se resoudroit à espouser Andramite, qu'elle n'en douta point du tout. De sorte que ne croyant pas rien faire contre luy ; elle creût qu'elle devoit advertir son Amie, de ce que Myrsile luy devoit dire, afin qu'elle le refusast plus civilement. Mais elle fut si bien surprise, de voir que Doralise se mit en colere contre Andramite, de ce qu'il avoit eu recours au Prince Myrsile : il est vray qu'elle n'eut pas loisir de dire beaucoup de chose contre luy : car ce Prince arriva un moment apres, qui luy fit changer de discours. Dés qu'il entra dans la chambre de Doralise, Pherenice en sortit pour quelque affaire qui l'appelloit ailleurs : et par ce moyen, Myrsile demeura en liberté d'entretenir cette aimable Fille. Mais à peine fut-il assis, que cette fiere personne, croyant qu'il alloit luy parler d'Andramite, le prevint. Je voy bien Seigneur, (luy dit elle brusquement, sans se donner loisir de se consulter elle mesme) que vous vous preparez à me parler de la folie d'Andramite : mais de grade, ne me dites rien qui m'empesche de me resjoüir autant que je le dois, de la generosité que Cyrus a euë pour le Roy vostre Pere et pour vous. Ne craignez pas aimable Doralise, luy dit-il, que je vous parle jamais de la passion d'Andramite : ce n'est pas qu'il ne m'en ait fort solicité : mais j'ay une si puissante raison qui m'en empesche, que vous ne devez pas craindre que je vous importune de ma vie en vous parlant pour luy. Cela estant Seigneur, repartit Doralise, il faut que je vous tesmoigne donc l'extréme satisfaction que j'ay de pouvoir esperer de vous voir bien tost où raisonnablement vous devez estre : si je suis bientost où raisonnablement je dois estre, reprit il, je seray sans doute bien-tost où il y a long-temps que je me souhaite, et où vous ne desirez pas que je sois. Quoy Seigneur, reprit Doralise, je pourrois desirer que vous ne suffiez pas Roy de Lydie ! ce n'est pas ce que je dis, reprit il ; et ce n'est pas dans le Thrône que mes desirs me portent le plus. Joint que j'ay desiré ce que je desire encore aujourd'huy, du temps que le Prince Atys vivoit, et que je n'y devois pas pretendre. Pour moy, reprit Doralise en soûriant, je croy que du temps que vous dites, vous ne souhaitiez que de pouvoir parler : il est vray respondit il, mais je ne le souhaitois, que pour vous pouvoir dire je vous aime. Ha Seigneur, s'escria Doralise en riant (ne pensant pas que le Prince Myrsile parlast serieusement) si vous eussiez bien fait entendre ! vous, dis-je, qui filles si bien comprendre à Pherenice que vous entendiez mieux qu'elle cette agréable Fable d'Esope, qui convenoit si admirablement à la Princesse Palmis, et à ses Amans. Il est certain, repliqua-t'il, que je vous eusse pu faire sçavoir que je vous aimois, puis que je vous leusse pû mesme, tout muet que j'estois, vous parler des yeux, et vous dire par leur moyen ce que je suis resolu de vous dire aujourd'huy : mais quelle aparence y aurait il eu de m'exposer à la raillerie de la plus redoutable personne de la Terre ? moy, dis-je, qui voyois tous les jours les hommes du monde qui parloient le mieux, devenir muets aupres de vous, par la crainte qu'ils en avoient ? Mais Seigneur, reprit-elle, ne suis-je pas aussi redoutable que j'estois ? vous l'estes mesme encore plus, reprit-il, car je vous trouve plus belle que vous n'estiez : mais je suis devenu plus hardy : c'est pourquoy je ne fais plus nulle difficulté de vous apprendre ce que je vous ay caché toute ma vie. Sçachez donc, aimable Doralise, que j'ay commencé de vous aimer, dés que j'ay commencé de vous voir : que dés vostre plus tendre enfance, j'ay eu de l'affection pour vous ; que cette affection s'est acreuë avec vostre beauté : et que durant les amours de Cleandre, d'Artesilas, d'Abradate, et de Mexaris, je vous aimois aveque plus d'ardeur que tous ces Princes ensemble n'en avoient pour les Princesses dont ils estoient amoureux. Oüy charmante Doralise, poursuivit-il, durant ce profond silence où les Dieux m'avoient condamné, je mourois d'amour pour vous. Ha Seigneur, interrompit Doralise, vous ne me persuaderez jamais cela ! car enfin puis que la tendresse que vous avez eue pour le Roy vostre Pere vous a fait parler, lors que vous avez veû ce Soldat qui le vouloit tüer ; je ne doute nullement, que si vous eussiez eu pour moy une violente passion, vous n'eussiez parlé pour me la dire, puis que vous deviez parler. Mais c'est assurément qu'il y avoit autant de silence en vostre coeur qu'en vostre bouche : et que la tranquilité estoit aussi grande en vostre ame qu'en la mienne. Ne sçavez vous pas, repliqua le Prince Myrsile, que l'amour est accoutumé à faire des Muets, de ceux qui parlent le mieux ? comment donc eussiez vous voulu qu'il eust fait parler un mal-heureux Amant qui l'estoit desja ? Pourquoy donc parlez vous aujourd'huy ? reprit-elle ; je parle, dit-il, par la mesme raison que je me taisois : car enfin je me taisois parce que je ne pouvois parler : et je parle parce que je ne me puis taire. Au reste, poursuivit-il, comme je vous ay tousjours oüy dire que vous vouliez un coeur tout neuf, qui n'eust jamais rien aimé que vous ; j'ay creû que le mien estant tel que vous l'avez desiré, je pouvois vous l'offrir sans vous faire outrage : puis qu'il est vray qu'il n'a jamais reçeu d'autre Image que la vostre. De plus, je ne vous estre pas seulement un coeur tout neuf, je vous exprime encore ma passion, avec des paroles qui n'ont jamais esté prophanées à exprimer, ny de feintes, ny de veritables passions ; je n'ay jamais prononcé le mot d'amour que pour vous seulement : je n'ay jamais dit je vous aime, qu'une seule fois : et cette seule fois n'a esté que pour vous. N'ayez donc pas l'injustice de me rejetter, avec la mesme rigueur que si je vous offrois un coeur qui eust reçeu mille Images differentes : et que je vous disse des choses, que j'aurois dites mille et : mille fois aupres d'une autre, le vous assure Seigneur, reprit-elle, que vous m'embarrassez de telle sorte, que pour peu que vous continuyez de me parler comme vous faites, vous me forcerez à regretter le temps où vous ne me pouviez parler. Car enfin je voudrois bien ne vous dire rien de trop aigre, ny de trop incivil : cependant je sens que si vous me persuadez ce que vous semblez tesmoigner vouloir que je croye, il sera difficile que je demeure dans les justes bornes que le respect que je vous dois demande de moy. C'est pourquoy pour ne prendre pas ce que vous me dites serieusement, sçachez que lors que vous m'avez entendu dire que je voulois un coeur tout neuf j c'est que je parlois à des Gens que je sçavois bien qui n'en avoient pas : car à dire les choses comme elles sont, je n'en veux ny de neuf, ny de vieux : et je ne veux autre chose, sinon que conserver le mien tout entier, et en estre tousjours Maistresse absolue. Au reste Seigneur, adjousta-t'elle, j'ay encore à vous advertir, que pour une personne qui ne passe pas tout à fait pour stupide dans le monde, je suis pourtant une des Filles de toute la Terre qui sçay le moins parler de Galanterie : j'en fais bien quelquesfois la guerre aux autres : mais d'en parler pour moy mesme, c'est ce que je ne sçavrois faire : et je suis assurée que de l'heure que je parle, je suis si descontenancée, et j'ay l'air du visage si changé, qu'on pourroit me mesconnoistre : c'est pourquoy, Seigneur, si vous m'en croyez, vous changerez de discours, ou vous vous referez muet. Cruelle Personne, repliqua Myrsile, quel plaisir prenez vous à me monstrer toute vostre fierté, à moy, dis-je, qui ne vous monstre qu'une petite partie de l'amour que j'ay pour vous ? si vous vouliez que j'en creusse quelque chose, reprit-elle en riant, il falloit tout d'un coup ne m'en rien cacher : car de l'humeur dont je suis, je ne croy pas la moitié de ce qu'on m'en dit. Joint que je ne pense pas que je vous donne souvent occasion de m'en entretenir : mais afin que vous n'ayez pas sujet de vous pleindre de moy, sçachez s'il vous plaid, Seigneur, que je suis bien plus propre à faire une Amie qu'une Maistresse : car quand mesme pour mon malheur, je n aurois pas le coeur insensible pour vous, vous n'en seriez pas plus heureux : puis que je ne m'en serois pas plustost aperçeue, que je ferois tout comme si je vous haïssois. Songez donc, si vous m'en croyez, à n'estre pas mesme trop bien aveque moy, de peur d'y estre trop mal : et pour vous tesmoigner combien je suis delicate ou bizarre en de semblables choses ; il faut que je vous die qu'il m'est arrivé plus d'une fois en ma vie, d'avoir presques haï de fort honnestes Gens, seulement parce que par une foiblesse sans raison, on m'avoit fait rougir en me parlant d'eux : jugez donc ce que je ferois, si vous alliez m'embarrasser dans une Galanterie. Encore une fois, Seigneur, je n'y suis point propre : estimez moy plus qu'une autre, j'en seray bien aise : mais ne meslez à cette estime, ny amour, ny tendresse, si vous voulez que je vous sois obligée.

La statue d'Elise


Comme Myrsile alloit respondre, Arpalice, et Cydipe entrerent : qui apres les premiers Complimens faits dirent à Doralise qu'il devoit arriver dans une heure, un Ambassadeur que le Roy de Phenicie envoyoit à Cyrus, qu'on disoit qui avoit un Esquipage si magnifique, qu'on n'avoit jamais rien veû de plus beau : et que la Princesse Timarete, dont l'Apartement donnoit sur la Place où il devoit passer, les avoit chargées de luy dire qu'elle seroit bien aise qu'elle allait avec les autres Dames voir ces Pheniciens, qu'on disoit estre si magnifiques. Je Prince Myrsile entendant ce qu'Arpalice et Cydipe disoient, se retira : ne voulant pas aller voir passer un Ambassadeur qui ne venoit pas pour le Roy son Pere : joint que la passion qu'il avoit dans l'ame l'occupoit si fort ; et la maniere dont Doralise l'avoit traitté l'affligeoit de telle sorte ; qu'il n'estoit pas en estat de chercher un semblable divertissement. Pour elle, il n'en fut pas de mesme : car elle fut si satisfaite de ce qu'elle creût n'avoir rien dit de trop doux au Prince Myrsile, qu'elle y alla avec une disposition la plus grande du monde, de railler de ces Estrangers qui devoient arriver. Mais elle ne trouva pas ce qu'elle cherchoit : et toute son humeur enjoüée et critique, ne pût trouver rien à reprendre à ceux qu'elle alloit voir. En effet jamais on n'a veû une telle magnificence, que celle de cét Ambassadeur : soit pour le grand nombre de Chameaux avec des Couvertures de Pourpre de Tir brochées d'or ; ou pour la beauté de leurs Chevaux ; ou pour la richesse de leurs Habillemens. De plus, cét Ambassadeur (qui avoit la mine aussi haute que sa condition, qui estoit des meilleures de Phenicie) avoit encore aveque luy plus de cent Hommes de qualité extrémement bien-faits : que la seule curiosité de voir Cyrus, avoit portez à faire ce voyage. Mais entre ces cent, il y avoit un Homme illustre, dont le merite estoit rare et extraordinaire, qui s'apelloit Aristhée, et dont le nom estoit celebre par toute la Grece et par toute l'Asie : de sorte que quelque disposition que Doralise eust à railler ce jour là, elle fut contrainte de loüer presques tout ce qu'elle vit. Cependant on parloit diversement de cette Ambassade, dont personne ne sçavoit la veritable cause à Sardis : mais on ne l'ignora pas long-temps, et on sçeut bientost ! ce qui la causoit. En effet, apres que cét Ambassadeur fut descendu de cheval à la Porte de la Citadelle, il fut conduit par Hidaspe dans une grande Sale, où Cyrus luy donna Audience. Cet Ambassadeur parla en sa Langue, que Cyrus entendoit assez bien ; et luy presenta une lettre du Roy son Maistre, qui commençoit en ces termes.

LE ROY PHENICIE AU PLUS GRAND CONQUERANT QUI FUT JAMAIS

Comme je ne doute pas, puis que vous attaquez Sardis, que vous ne le preniez, bien-tost ; j'envoye cet Ambassadeur, pour vous demander une grace, que Cresus ma cruellement refusée, et que j'espere que vous ne me refuserez pas. Il a ordre de vous offrir mon Alliance ; mon amitié ; et trente mille hommes, si vous en avez, besoin : et de vous assurer qu'en acceptant ce que je vous envoye, et ce qu'il vous offrira ; je ne laisseray pat de vous estre encore tres obligé, si vous m'accordez ce que je vous demande.

LE ROY DE PHENICIE.

Tant que la lecture de cette Lettre dura, Cyrus chercha à deviner ce que le Roy de Phenicie pouvoit desirer de luy : ne se souvenant pas alors d'une chose qu'on luy avoit desja dite : mais ne pouvant rien imaginer, il dit à cét Ambassadeur, que c'estoit de luy qu'il desiroit aprendre les moyens de satisfaire le Roy son Maistre, En suitte dequoy, cet Ambassadeur luy dit, avec autant de grace que l'éloquence ; que le principal point de son voyage estoit, pour satisfaire l'envie qu'avoit le Roy son Maistre, d'estre d'estre Allié d'un si Grand Prince : exagerant alors quelle estoit sa reputation en Phenicie. Mais qu'afin que cette Alliance fust plus ferme, il avoit bien voulu se mettre en estat de luy estre obligé, en luy demandant une grace, que Cresus luy avoit refusée un peu auparavant la guerre ou il venoit d'estre Vaincu. Et alors cet Ambassadeur poursuivant son discours, fit entendre à Cyrus que ce que le jeune Roy de Phenicie desiroit de luy, estoit qu'il luy rendist cette belle Statuë que Cresus avoit autrefois achetée de Dipoenus, et de Scillis, et que le feu Roy son Pere leur avoit ordonné de faire un peu avant sa mort : offrant pour cela pour plus de trois cens Talens d'Encens : et pour plus encore de tout ce que l'Arrabie Heureuse produit d'autres choses precieuses et aromatiques. Car comme la Syrie touche l'Arrabie, et que la Phenicie fait partie de la Syrie, il y avoit un grand commerce entre les uns et les autres de ces Peuples : c'est pourquoy le Roy de Phenicie avoit choisi ce qu'il avoit creû estre de plus digne de servir à la Rançon de la Statue de la plus belle personne de son Royaume : et de plus digne aussi d'estre offert, au plus Grand Prince du monde. Cét Ambassadeur dit encore à Cyrus, qu'il estoit party de Tyr, dés que le Roy de Phenicie avoit sçeu qu'il avoit gaigné la Bataille que Cresus avoit perduë, et qu'il avoit a pris qu'il avoit dessein d'assieger Sardis : adjoustant, à la loüange de Cyrus, qu'il avoit encore esté plus diligent à vaincre, que luy à faire son voyage, puis qu'il n'estoit arrivé qu'apres sa victoire. Mais pour tesmoigner à ce Prince, que le Roy son Maistre ne doutoit pas de sa generosité ; il le suplia, devant que de luy rendre responce, de vouloir honnorer de ses regards, les Presens du Roy de Phenicie : le priant de vouloir regarder à la fenestre qui donnoit sur la place, afin de voir les Chameaux qui en estoient chargez : et qui par la magnificence de leurs couvertures, faisoient assez voir que ce qu'ils portoient devoit estre precieux. Joint qu'il estoit aisé d'en juger, par l'agreable odeur dont tout l'air estoit remply : à cause de cette abondance de Parfums, qui faisoit une partie de ce magnifique present. Cyrus voyant un procédé si genereux, fit ce que cét Ambassadeur vouloit : et prenant la parole ; pour vous tesmoigner, luy dit-il, que je ne veux pas de liberer si je dois accorder au Roy vostre Maistre ce qu'il desire de moy, je veux bien accepter ce qu'il m'envoye : non pas comme le prix de la belle Statue que je luy rends, mais comme un gage de son amitié qui m'est fort chere. Et j'accepte d'autant plustost un si riche present, que la fortune m'a mis en estat de n'en estre pas ingrat : et de luy pouvoir tesmoigner, que je sçay du moins imiter sa liberalité. Apres cela, Cyrus fit mille civilitez à cet Ambassadeur : trouvant lieu de le loüer en son particulier : car outre que Cyrus estoit tres civil ; que le procedé du Roy de Phenicie estoit fort genereux ; que cét Ambassadeur paroissoit estre tres honneste homme ; il est encore vray que Cyrus sçachant que les Tyriens estoient tres redoutables sur la Mer. pensa qu'il en pourroit tirer quelque secours pour le Siege de Cumes. C'est pourquoy il eut encore un soin plus grand, de rendre au Roy de Phenicie, en la personne de son Ambassadeur, tous les honneurs dont il se pût adviser. Mais comme l'envie extraordinaire que le Roy de Phenicie avoit d'avoir cette Statuë, donnoit de la curiosité à Cyrus, il luy demanda s'il estoit possible que la personne qu'elle representoit, fust aussi belle qu'elle ? demandant encore, si elle avoit l'ame et l'esprit dignes d'un si beau corps ? Mais il luy dit qu'elle estoit plus belle que sa Statue : que son esprit estoit aussi grand, que sa beauté estoit grande : et que son ame estoit encore plus digne d'estime et d'admiration, que sa beauté et que sans esprit : adjoustant que sa fortune estoit aussi extraordinaire que son merite : et sa vertu plus admirable encore que tout ce qu'il en avoit dit. En suitte cét Ambassadeur presenta à Cyrus les plus considerables de ceux qui l'accompagnoient : mais entre les autres cét homme illustre qui l'avoit suivy, nommé Aristhée : et le luy presenta comme Amy particulier de cette merveilleuse Fille dont il luy parloit : et comme estant luy mesme un des plus rares hommes du monde. Je me trouve bien-heureux, dit Cyrus en l'embrassant, de ce qu'il n'a esté que de ses Anus : car s'il eust esté son Amant, je n'aurois peut-estre pas eu le bien de le voir : estant à croire qu'il auroit mieux aimé demeurer aupres d'elle, que de venir querir sa Statue. Je puis vous assurer Seigneur, reprit Aristhée, que quand je serois son Amant, et que le seul desir de luy plaire m'auroit fait agir, je n'aurois pas laissé d'avoir l'honneur que je reçois aujourd'huy : car cette merveilleuse personne prend un si grand plaisir à entendre parler de vostre vertu et de vos victoires, que pour me mettre bien avec elle, j'aurois toujours eu le dessein de pouvoir estre le tesmoin de tant de veritez qui vous sont avantageuses : afin de pouvoir une fois en ma vie, estre assuré de luy plaire, en l'entretenant de vous. Ce que je vous me dites (reprit Cyrus en la mesme langue qu'Aristhée avoit parlé ) est bien obligeant pour moy : et je ne voudrois pas que tous ceux qui m'aprochent, sçeussent me flatter aussi doucement, et aussi agreablement que vous : de peur qu'en prenant trop de plaisir à leurs loüanges, je ne vinsse à la fin à n'en meriter plus de personne. Apres cela, Cyrus donna ordre à Hidaspe de conduire cét Ambassadeur et toute sa suitte, au logement qui luy estoit destiné : luy commandant de le faire traiter avec une magnificence digne de celle du Roy qui l'envoyoit. Cependant quoy que Cyrus, par la volonté de Ciaxare, fust demeuré Maistre des Thresors de Cresus, à condition de ne les luy rendre point ; il ne laissa de luy vouloir dire quelque chose de cét Ambassadeur, bien qu'il ne fust pas encore en possession de la Couronne qu'il luy vouloit rendre : et que ce ne d'eust estre que dans huit jours, qu'on deust faire tout ensemble cette ceremonie, et celle du mariage d'Artamas, et de tous ces autres Amans heureux, qui estoient alors à Sardis. Il fit mesme plus : car il fit si bien que Cresus et cet Ambassadeur se virent : Cyrus disant à ce dernier, qu'il ne devoit plus considerer ce Prince comme celuy qui avoit refusé la Statuë que le Roy son Maistre demandoit : mais comme un Roy Vassalde Ciaxare, de qui il souhaitoit l'Alliance, puis qu'il desiroit la sienne. De sorte qu'apres cette reconciliation, que cét Ambassadeur pouvoit faire, parce que son pouvoir n'estoit point limité ; il visita la Princesse Palmis, aussi bien que la Princesse Timarete : et fut si charmé de cette magnifique Cour, et de la beauté des Dames qu'il y vit, qu'il accorda aveque joye à Cyrus, la grace qu'il luy demanda, d'assister à cette grande Feste qui se devoit faire dans huit jours : pendant lesquels on ne parloit que du Roy de Phenicie, qu'on disoit estre amoureux de cette belle personne dont il redemandoit la Statué : tout le monde ayant une grande curiosité de sçavoir un peu plus precisément, quelle estoit cette avanture. Ce qui faisoit la difficulté de la sçavoir, estoit qu'ils n'estoient que trois ou quatre avec cét Ambassadeur, qui sçeussent la langue Lydienne, et la langue Greque, que presques toutes les Dames sçavoient à Sardis : et que ces trois ou quatre estoient tellement occupez, à respondre à tout ce qu'on leur demandoit ; qu'il n'y avoit pas moyen de les obligera une longue conversation. Joint que durant les premiers jours, ils furent voir toutes les raretez de la Ville, et tous les, Thresors de Cresus : de sorte qu'en fin le grand, jour de la Feste arriva, sans que personne sçeust ce qu'on avoit tant d'envie de sçavoir. Cette ceremonie fut sans doute une des plus belles du monde, et des plus glorieuses pour Cyrus : s'il eust suivy son inclination, il en eust retranché beaucoup de choses, qui blessoient sa modestie : mais il falut qu'il cedast à la coustume, et aux conseils du Roy d'Hircanie ; de Gadate ; de Gobrias ; et de Chrysante : qui luy dirent qu'il importoit que les peuples vissent de leurs propres yeux, que leur Roy estoit son Esclave : et que c'estoit luy qui de son Esclave le faisoit Roy, Si bien que quelque repugnance qu'il y eust, il ceda à l'usage, et defera aux conseils de ses Amis, quoy que ce ne fust pas en toutes choses : car il ne voulut point que Cresus allast enchaisné dans les ruës de Sardis, depuis le Palais jusqu'au Temple, et voicy comment la chose se passa. Un peu apres qu'il fut jour, on mena Cresus et le Prince Myrsile dans un chariot, au. logis du Grand Sacrificateur, qui touche le Temple où la Ceremonie se devoit faire : et où ils furent jusques à ce qu'elle commençast. Ce Temple qui est un des plus grands du monde, estoit plein d'Eschaffauts en Amphiteatre, tous magnifiquement couverts de riches Tapis de Sidon, où toutes les Dames se mirent afin de voir plus commodement. Toutes les Ruës, depuis la Citadelle jusqu'au Temple, estoient aussi superbement tendues : y ayans des gens de Guerre en haye des deux costez : mais avec des armes si magnifiques, qu'on ne pouvoit rien voir de plus beau. Mille Instrumens de guerre faisoient retentir l'air de sons agreables et esclatans, qui attirerent tout le peuple de Sardis, ou dans le Temple, ou dans les Rues qui y aboutissoient, ou dans la place de devant la Citadelle d'où Cyrus sortit, accompagné de toute sa Cour, qui estoit si nombreuse et si magnifique ce jour là, qu'il estoit aisé de voir que c'estoit celle du vainqueur de l'Asie. Pour l'Ambassadeur de Phenicie, il estoit dans le Temple sur un Eschaffaut avec sa Troupe, assez prés de celuy où estoit la Princesse Tamarete, et toutes les Dames qui estoient logées dans le Palais de Cresus. Lors que Cyrus entra dans le Temple, avec cette foule de monde qui l'environnoit, Cresus estoit debout au milieu de ce Temple, où le Sacrificateur l'avoit conduit : ayant une chaisne et des fers d'or aux mains : et derriere luy le Prince Myrsile qui en avoit une. La Princesse Palmis estoit aupres de luy, mais sur des Quarreaux de Drap d'or, et sans chaine : Cyrus n'ayant pas voulu qu'elle eust cette marque de servitude : et qu'on luy peûst reprocher d'avoir voulu Triompher d'une Dame. Dés que ce Prince entra dans ce Temple, une Musique admirable se fit entendre : qui apres avoir chanté un quart d'heure quelques loüanges des Dieux, se teut. Apres quoy Cyrus, qui estoit sur un Thrône eslevé de trois marches en descendit : et ostant les chaisnes et les fers que Cresus et Myrsile tenoient, et qu'il donna au Sacrificateur ; il prit de la main de ce mesme Sacrificateur une Couronne qu'il luy presenta, que Cyrus mit sur la teste de Cresus : apres luy avoir fait jurer solemnellement, de reconnoistre la puissance de Ciaxare ; de ne se départir jamais de les interests ; et de garder inviolablement les conditions qu'il luy avoit liberalement accordées. Mais à peine Cyrus eut il mis cette Couronne sur la teste de Cresus, que mille cris d'acclamations firent retentir les voûtes du Temple : et le peuple ne pouvant s'empescher de loüer la generosité de Cyrus, ne pensa jamais s'imposer silence. Mais à la fin tous ces cris tumultueux qui ne parloient que de loüanges et de joye s'estant apaisez, Cyrus cessant de traiter Cresus en vaincu et d'agir en vainqueur, luy demanda sa Fille pour le Prince Artamas, en presence du Roy de Phrigie qui le touchoit : et à peine eut il parlé, que Cresus prenant la Princesse Palmis par la main, la presenta à Cyrus, et luy dit qu'il en disposast comme il luy plairoit. En suitte dequoy, faisant aprocher le Prince Artamas, le Sacrificateur s'avança : et fit la ceremonie des Nopces de ce Prince et de la Princesse Palmis : à la fin de laquelle la Musique recommença : et bientost apres le Prince Artamas conduisit la Princesse Palmis dans un magnifique Chariot qui l'attendoit à la Porte du Temple : qui fut suivy de cent autres, dans lesquels monterent toutes les Dames, tous les Princes allant à cheval, accompagnez de tout ce qu'il y avoit de Gens de qualité. Lors qu'ils furent au Palais, il y eut un Festin magnifique : et l'apres dinée une course de chevaux dans la grande place. Le repas du soir ne fut pas moins superbe que celuy du matin : on fit des feux dans toute la Ville : et il y eut Musique au Palais, la Princesse Palmis n'ayant pas voulu qu'il y eust Bal à cause de l'excessive tristesse qu'elle voyoit dans les yeux de Cyrus, quoy qu'il se contraignist autant qu'il pouvoit. Joint aussi, qu'encore que Cyrus redonnait beaucoup au Roy son Pere, en luy redonnant la Couronne : Cresus avoit tousjours beaucoup perdu, en perdant l'authorité independante et ses Thresors. de sorte que quoy que ce fust un jour de Feste, ce ne fut pas une Feste qui eust toutes les marques de joye qu'elle eust pu avoir. L'Ambassadeur de Phenicie en fut pourtant tres satisfait, aussi bien qu'Aristhées qui ne se pouvoit lasser d'admirer Cyrus : aussi s'attachoit il de telle sorte à l'observer, qu'il ne le perdoit de veuë que le moins qu'il pouvoit. Cependant Cyrus n'ayant pas oublié ce qu'il avoit souhaité de Ligdamis, de Thrasimede, de Menecrate, de Parmenide, et de Philistion ; la ceremonie de leurs Nopces fut faite le lendemain de celle d'Artamas, et toute la Cour les honnora de sa prescence : cette seconde Feste n'estant guere moins magnifique que l'autre, et Cyrus n'estant pas moins melancolique ce second jour là que le premier, de voir combien il estoit esloigné du bonheur de tous ces Amans. Mazare n'estoit pas aussi plus guay que luy : neantmoins Cyrus ne laissoit pas d'aporter soin que l'Ambassadeur de Phenicie fust content de sa civilité : pour cét effet, il le divertit autant qu'il pût : et fit preparer des Presens, et pour le Roy son Maistre, et pour luy, qui valoient le double de ceux qu'il avoit reçeus. Et comme il trouvoit beaucoup de satisfaction en la conversation d'Aristhée, il l'entretenoit souvent : et certes ce n'estoit pas sans raison : car jamais homme du monde n'a parlé si bien de Politique, ny mieux entendu tous les divers interests des Princes de ce temps-là, qu'Aristhée les entendoit. Il est vray qu'à dire la verité, Aristhée parloit de toutes choses esgalement bien : aussi Cyrus ne se contentoit-il pas de luy parler des affaires generales ; car il le menoit encore aux visites qu'il rendoit aux Princesses et aux antres Dames. Il se servoit mesme de luy, pour sçavoir combien le Roy de Phenicie luy pouvoit donner de Vaisseaux, auparavant que d'en faire la proposition à l'Ambassadeur de ce Prince : de sorte qu'Aristhée devint inseparable de Cyrus. Comme il estoit sçavant en toutes choses, il sçavoit tant de diverses langues, qu'il pouvoit faire conversation avec toutes les Dames qui estoient là, quoy qu'il y en eust de divers Royaumes. Cependant comme l'Ambassadeur de Phenicie sçavoit que plus il retourneroit promptement, plus il seroit bien reçeu du Roy son Maistre ; il pressa son depart autant qu'il put. Cyrus de son costé, ayant interest de le satisfaire, afin d'obtenir les Vaisseaux, qu'il desiroit, luy dit qu'il estoit prest de luy tenir sa parole : mais auparavant que de luy rendre cette belle Statuë qu'il demandoit, la Princesse Timarete la fut voir, et en suitte toute la Cour. Ceux mesme qui estoient de Sardis, et qui l'avoient veuë plusieurs fois, y retournerent, par la curiosité que cette avanture leur donnoit. En effet, elle estoit telle, que l'on ne parloit d'autre chose : et comme Aristhée estoit le plus meslé avec toutes les Dames, elles luy faisoient cent questions : mais principalement Doralise, à qui il s'estoit plus attache qu'à aucune autre, quoy que les autres recherchassent plus sa conversation qu'elle ne faisoit, bien qu'elle l'estimast fort. Mais plus elle luy parloit de cette admirable personne que cette Statue representoit, plus il augmentoit sa curiosité : de sorte que l'ayant un jour fort pressé en la presence de la Princesse Palmis et de Cyrus, de luy en aprendre les advantures : il luy promit de les luy faire raconter exactement, par un homme de ses Amis, qui les sçavoit bien plus particulierement que luy : et qui sans doute les raconteroit fort agreablement. Comme vous n'estes pas de ce Païs cy, reprit Doralise, et que je n'ay guere l'honneur d'estre connuë de vous ; vous ne sçavez pas que je donne guere de temps à ceux qui me promettent quelque chose : principalement quand je suis assurée qu'en me faisant tenir ce qu'on me promet, j'obligeray deux personnes aussi illustres que celles qui m'escoutent : et qui seront sans douts bien aises de sçavoir les avantures d'une Fille, où le Roy de Phenicie s'interesse tant. Cyrus ayant aprouvé ce que disoit Doralise, aussi bien que la Princesse Palmis ; Aristhée leur dit qu'il les satisferoit quand ils voudraient : de sorte que sans differer davantage, il fut resolu que le soir il leur tiendroit sa parole, comme en effet il la leur tint. Car il disposa celuy qui devoit raconter ce qu'ils vouloient sçavoir, à aller aveque luy chez la Princesse Palmis, où la Princesse Timarete se rendit, afin d'avoir sa part de ce divertissement là. Il est vray qu'Aristhée ne pût pas y demeurer : parce que l'Ambassadeur de Phenicie envoyant un Courrier la nuit prochaine au Roy son Maistre, pour luy rendre conte de l'heureux succés de son voyage ; il estoit obligé de luy escrire : de sorte qu'apres avoir mené son Amy ; qui s'apelloit Telamis, et que Cyrus et les Princesses connoissent desja pour un homme de beaucoup d'esprit, il se retira ; demandant permission à Cyrus d'aller, durant que Telamis feroit son recit, en faire un au Roy de Phenicie, de sa magnificence, de sa generosité, et de toutes les grandes qualitez qui estoient en luy : adjoustant fort obligeamment, que comme il n'avoit pas dessein d'en cacher aucune au Roy son Maistre, il ne croyoit pas pouvoir revenir qu'à la fin du recit de Telamis. Apres quoy faisant une profonde reverence, il se retira et laissa Telamis avec la Princesse de Phrigie, Timarete, Cyrus, et Doralise : qui apres quelque petite preparation qu'il leur fit, pour les prier d'excuser le peu d'art qu'il employeroit à sa narration, commença de parler, et de parler fort elegamment en Grec, que toutes les personnes qui l'escoutoient sçavoient admirablement : Palmis et Cyrus voulant qu'il adressast la parole à Timarete.

Histoire d'Elise : famille et enfance


HISTOIRE D'ELISE,

Quoy que je sçache bien, Madame, que les Personnes de vostre condition, n'ignorent presques rien, de tout ce qui se passe dans les Cours des Rois les plus esloignez de la leur : je croy pourtant pouvoir raisonnablement penser, qu'une Princesse d'Affrique prendra quelque plaisir à entendre raconter exactement, quelles sont les moeurs et les coustumes d'un des plus considerables Royaumes d'Asie. Joint aussi que l'Histoire que j'ay à vous reciter, ne pouvant estre bien entendue sans vous donner une idée de nostre Cour, et de la maniere qu'on y vit : je pense qu'il vaut mieux vous la depeindre en general, devant que de vous faire connoistre en particulier, une partie des personnes qui la composent : et qui font meslées dans l'avanture que je dois vous apprendre. Il faut donc, Madame, que je vous die que comme les Pheniciens ont presques esté les premiers peuples d'Asie qui se font exposez à faire de longs voyages sur la Mer, et qui ont estably le plus grand commerce parmy les Nations voisines : ils ont aussi esté riches devant les autres : et par consequent on peut dire, que les plaisirs, le luxe, la volupté, la magnificence, ont esté parmy eux devant que d'estre parmy les autres peuples. Ce n'est pas que cét Estat n'ait esté esbranlé diverses fois : tantost par l'enlevement que quelques Pheniciens firent de la fille du Roy d'Argos : tantost par celuy que ceux de Crete firent à Tyr, de la tille du Roy de Phenicie : tantost par la division de Pigmalion et de Didon, et par la suitte de cette Princesse : et tantost par le souslevement general de tous les Esclaves de Phenicie, qui en renverserent le gouvernement tout entier. Mais enfin malgré tant de traverses de la fortune, ce Royaume, depuis quelque temps, à recouvré sa premiere splendeur : et les Villes de Tyr et de Sidon, qui peuvent presques se dire esgalement les Capitales de cét Estat, sont assurément deux des plus belles, des plus magnifiques, et des plus riches Villes du monde : soit par leur assiette : par la beauté de leurs Bastimens ; ou par ce grand commerce qui fait qu'elles se peuvent vanter de fournir la Pourpre dont tous les Rois du Monde sont couverts, et qui sert d'ornement à toute la Terre. De plus, comme il n'y a rien qui contribue tant à perfectionner les Arts que la richesse ; ny qui attire plus promptement tous les Estrangers excellens en quelque chose, que l'abondance ; on peut dire qu'on trouve la Grece en Phenicie : estant certain qu'il y a des Ouvriers de toutes ces Villes Celebres. De sorte que parce moyen, les Palais font non seulement superbes à Tyr et à Sidon, mais regulierement bastis. Les Peintres y sont bons ; les Sculpteurs excellens ; et la Musique presque aussi charmante que celle de Lydie. Les Dames n'y sont pas seulement belles, elles y sont magnifiques, propres, et adroites à tout ce qu'elles veulent entreprendre : n'y ayant pas mesme une femme parmy de peuple de Phenicie, qui ne sçache faire quelque ouvrage excellent : soit pour les ornemens des femmes de qualité, ou pour celuy des Temples. Pour ce qui est de la Cour, je puis dire, sans croire dire trop, qu'elle est une des polies du monde. La forme de vie qu'on y mené, est sans doute assez agreable : principalement parce que le merite y donne plus de rang que la qualité. La conversation des Dames y est permise : mais c'est avec une honneste liberté, qui est esgalement loin de la Ceremonie, et de l'incivilité. Le Bal, la Promenade, les Jeux de Prix, et la Musique, font les divertissemens ordinaires de cette Cour : la conversation est la principale occupation de tous ceux qui ont quelque esprit : et principalement la conversation des Dames, chez qui ils se rencontrent tous les jours : et qui semblent estre les dispensatrices de la gloire, et de la reputation des honnestes Gens : estant certain que quiconque n'a point l'aprobation de quatre ou cinq Dames, qui sont l'ornement de leur Sexe, comme de cette Cour, ne peut pretendre à cette estime universelle, que ceux qui sont possedez d'une ambition desinteressée, desirent avec tant d'ardeur, et que si peu de personnes mentent. Pour les hommes, on peut dire qu'il y en a de toutes les manieres dont il y en peut avoir : en effet on y voit des Gens de grande qualité, donc le merite est infinement au dessus de leur condition : et l'on y en voit aussi, qui n'ont rien de recommandable que leur qualité. Il y en a qui font consister leur gloire, en la magnificence de leur Train, et de leurs Habillemens : et il y en a d'autres, qui ne la mettent qu'en leur propre vertu. On y voit sans doute comme ailleurs, des Gens qui ont une fausse galanterie insuportable : mais à parler generalement, il y a je ne sçay quel esprit de politesse, qui regne dans cette Cour, qui la rend fort agreable : et qui fait qu'on y trouve effectivement un nombre incroyable d'hommes fort accomplis. Et ce qui les rend tels, est que les Gens de qualité de Phenicie, ne font pas profession d'estre dans une ignorance grossiere de toutes sortes de Sciences, comme on en voit en quelques autres Cours, où on s'imagine qu'un homme qui sçait se servir d'une Espée, doit ignorer toutes les autres choses : au contraire il n'y a presque pas un homme de condition à nostre Cour, qui ne sçache juger assez delicatement des beaux ouvrages, et qui ne cherche du moins à se faire honneur en honnorant ceux qui sçavent plus que luy. Voyla donc, Madame, quelle estoit, la Cour de Phenicie, lors que l'admirale fille dont j'ay à vous parler vint au monde ; et voila quelle elle est encore presentement. Il faut pourtant que je vous die, auparavant que de vous parler de cette merveilleuse personne, que le feu Roy de Phenicie, qui a beaucoup de part au cômencement de cette Histoire, estoit un Prince, qui comme vous sçavez, a merité de porter le nom de Grand et de Conquerant, s'estant signalé en cent occasions memorables, et ayant aquis une reputation de valeur extraordinaire. Mais il estoit nay sous une constellation si amoureuse, que jamais homme de sa condition ne l'a tant esté : aussi peut-on dire qu'il a tousjours eu plus de joye des conquestes qu'il a faites en amour, que de celles qu'il a faites à la guerre. Il avoit une civilité universelle pour tout le Sexe, qui faisoit qu'il en estoit generalement aimé : et qui ayant passé de son esprit dans celuy de toute sa Cour, fait encore que tous les hommes qui ont vescu sous son Regne, ont une extréme veneration pour toutes les Dames : et je pense pouvoir assurer, que les Dieux ne pouvoient jamais faire naistre la personne dont j'ay à vous entrenir, dans un Siecle où il y eust plus de disposition à adorer sa beauté ; à admirer son esprit ; et à reverer sa vertu. Apres cela, Madame, je vous diray que cette incomparable Fille, qui s'appelle Elise, est d'une naissance fort Noble : elle a mesme eu l'advantage, d'estre née dans l'abondance : estant certain que lors qu'elle vint au monde, son Pere, apellé Straton, estoit extrémement riche. Cét homme avoit infiniment de l'esprit : mais de l'esprit du monde, et de l'esprit ambitieux : il estoit d'un naturel ardent et vif, qui aimoit tous les plaisirs : et qui n'estoit jamais content, si sa Maison n'estoit remplie de tout ce que la Cour avoit de plus Grand. Il tenoit Table ouverte et magnifique : c'estoit chez luy que se faisoient toutes les Parties de plaisir, soit de Promenade, de Musique, ou des Festins : de sorte qu'on peut dire qu'Elise est née dans la joye. La Femme de Straton, nommée Barcé, estoit belle, mais capricieuse : et ne contribuoit rien, ny au plaisir de son Mary, ny à celuy de ceux qui alloient chez luy. Aussi arrivoit-il bien souvent, qu'on ne la voyoit point : et qu'on la laissoit à son Apartement sans la demander. Comme il y avoit desja long-temps que Straton estoit marié sans avoir eu des Enfans, lors qu'Elise vint au monde, il en eut une joye extraordinaire : et fit une Feste pour sa Naissance, qui fut d'une despence extréme. le ne m'amuseray point, Madame, à vous despeindre l'extraordinaire beauté de cét Enfant, dés les premiers jours qu'elle vit la lumiere : mais il faut neantmoins que vous enduriez que je commence l'Histoire de sa vie, presques au sortir du Berceau : estant certain qu'on parla à Tyr de la petite Elise, comme d'une grande Merveille, qu'elle n'avoit encore que cinq ou six ans. Ce ne sur pourtant pas seulement par ce prodigieux esclat de beauté qu'elle avoit, que sa reputation remplit toute la Cour : ce fut encore par un esprit admirable ; par mille responces spirituelles et surprenantes, que tout le monde sçavoit : ce fut, dis-je, par une grace merveilleuse ; par une facilité estrange à aprendre tout ce qu'on luy enseignoit ; par une beauté qui charmoit les coeurs ; par un enjoüement qui divertissoit toute une grande Compagnie ; et par une fierté, qui dans un âge si tendre, luy donnoit la Majesté d'une Reyne. Outre tout ce que je viens de dire, elle avoit encore deux qualitez, qui contribuoient à la rendre plus aimable : car elle estoit née avec une si belle voix, et une telle disposition à la dance, que dés l'âge de cinq ans, elle chantoit juste, et dançoit en cadence, commençant mesme de toucher la Lire : mais avec tant de grace, qu'elle charmoit tous ceux qui la voyoient. Elise estant donc telle que je vous la represente, et plus aimable encore, que je ne vous la puis representer ; il vous sera aisé de croire, que son Pere l'aima tendrement : il l'aima d'autant plus, qu'il remarqua que sa Femme ne l'aimoit pas trop : et que la beauté de sa Fille, quoy que ce ne fust qu'une Enfant, la fâchoit. Aussi ne luy en laissa t'il pas la conduite : au contraire, il donna à la petite Elise un Apartement separé du sien : et mit aupres d'elle une Gouvernante aussi vertueuse qu'elle estoit habile, et capable de cultiver les belles et nobles inclinations de cette jeune Personne. De sorte qu'ayant un aussi beau naturel, qui fut cultivé avec un soin extréme ; il ne faut pas s'estonner, si cette rare Fille fit plus de bruit dans le monde à neuf ans, que les plus belles n'ont accoustumé d'en faire à dix-huit. Il se presenta mesme une occasion, qui commença de faire esclater hautement le merite extraordinaire de la jeune Elise : et qui fit que non seulement on parla d'elle dans Tyr, mais dans toute la Phenicie, et dans tous les Royaumes dont il y avoit alors des Ambassadeurs en nostre Cour. Vous sçavrez donc, Madame, qu'un Tyriens, apellé Crysile, qui sçavoit la Musique admirablement ; et qui estoit allé voyager, revint à Tyr : et comme c'estoit un fort honneste homme, et connu de toute la Cour, il fut chez Straton comme chez les autres : et fut si charmé de la jeune Elise, qu'il voulut estre son Maistre : et luy enseigner pour la Lyre et pour chanter, tout ce qu'il avoit apris d'Arion, avec qui il avoit fait amitié particuliere à Lesbos d'où il estoit : et qu'il avoit encore veû au Cap de Tenare, lors que ce Dauphin qui luy sauva la vie, l'y avoit apporté. Comme cette advanture estoit fort merveilleuse, et que Crysile l'avoit veuë, je pense qu'on la luy fit raconter mille et mille fois : de sorte que durant plusieurs jours, on ne parloit d'autre chose. Le Roy mesme la luy fit dire, aussi bien que la Reyne : et Crysile fut si las de la raconter, qu'il disoit quelquefois en riant, qu'il estoit bien assuré que le Dauphin d'Arion ne l'avoit pas tant esté de le porter, qu'il l'estoit de dire tousjours une mesme chose. Nous estions alors dans un temps, où l'on a accoustumé de celebrer une grande Feste à Neptune : car comme les Tyriens, ainsi que je vous l'ay dit, ont tousjours esté Gens de Mer, ils ont un soin particulier d'honnorer les Dieux Maritimes. Ils croyent mesme, que leur Ville estant une Isle, ils sont plus obligez que les autres, à reverer Neptune, et tout ce qui luy a esté cher. Vous sçavez, Madame, que c'est une croyance reçeuë par tout, que durant les amours de ce Dieu pour Amphitrite, il y eut un Dauphin qui fit des choses prodigieuses pour luy : et que cét admirable Poisson fut placé entre les Astres, à cause des services qu'il avoit rendus à Neptune. De sorte que les Tyriens, en l'honneur de ce Dieu, et d'Amphitrite, reverent extrémement les Dauphins : si bien qu'aprenant par Crysile l'advanture d'Arion ; ils atribuerent cette merveille à Neptune, comme Maistre de la Mer : de sorte que comme on estoit proche de sa Feste, et que c'estoit le Roy cette année là, qui faisoit la despence de la Ceremonie ; ce Prince s'advisa au lieu de faire representer suivant la coustume, quelques actions de Neptune ; de choisir cette advanture d'Arion ; puis que le Peuple de Tyr la luy attribuoit. Il n'eut pas plustost eu cette pensée, qu'il la communiqua à ceux qui avoient accoustumé de disposer de semblables choses. et à Crysile aussi, qui s'y connoissoit parfaitement : mais ils trouverent tous, qu'en effet cette advanture donnoit lieu de faire de belles Machines, et une belle representation. De sorte que sans tarder davantage, les Peintres, les Sculpteurs, les Ingenieurs, et les Musiciens, commencerent d'estre employez : car comme le Roy estoit alors fort amoureux d'une Dame de sa Cour, on peut dire que cette magnificence se fit bien autant pour elle que pour Neptune. Cependant les Machines, les Peintres, et les Sculpteurs, trouvoient bien invention de representer la Mer ; de faire voir Neptune dans son Char ; et Amphitrite dans le sien : de faire paroistre un Vaisseau ; de representer les Tritons, et les Nereïdes ; et de faire voir un Dauphin qui semblast nager : mais ils n'imaginoient pas qui pourroit estre celuy qui representeroit Arion ; qui estoit alors et jeune, et beau, à ce que disoit Crysile. Car comme tous ceux qui chantoient bien alors, n'estoient ny fort jeunes, ny fort beaux, ils se trouverent un peu embarrassez : mais à la fin Crysile, qui ne cherchoit que la gloire de la jeune Elise, proposa au Roy, de commander à Straton de souffrir que sa Fille representast Avion : ce qu'il ne pourroit refuser, puis que la Reyne elle mesme devoit representer Amphitrite. L'aduis de Crysile ne fut pas d'abord approuvé du Roy, qui craignit que la jeune Elise ne s'estonnast, et ne gastast le plus bel endroit de la Feste : mais Crysile respondit si affirmativement au Roy, de l'heureux succez de la chose, que ce Prince qui vouloir fortement tout ce qu'il vouloit, et qui ne songeoit pas moins à bien ordonner une belle Feste lors qu'il estoit amoureux, qu'à bien ranger une Armée lors qu'il devoit donner une Bataille, envoya tout à l'heure querir Straton, pour luy proposer ce qu'il souhaitoit. Mais afin de n'estre pas refusé, il pria et commanda tout à la fois : et fit si bien connoistre à Straton qu'il ne vouloir pas qu'il luy resistast, qu'il ne luy resista pas en effet. Ce Prince fit mesme que la Reine envoya demander Elise à Barcé : afin que par son caprice, elle ne fist point d'obstacle à son dessein. Mais enfin, Madame, pour n'abuser pas de vostre patience, à vous dire des choses inutiles, Crysile aprit à la jeune Elise les mesmes paroles et le mesme Air, dont Arion s'estoit servy pour adoucir la cruauté de ceux qui le voulaient faire mourir : Crysile ayant trouvé moyen de les avoir de luy, quoy qu'il ne les donnast à personne : et ce qu'il y eut des merveilleux, fut qu'Elise les aprit si admirablement, que Crysile en estoit luy mesme estonné. Mais ce qu'il y eut encore de plus admirable, fut de voir que la jeune Elise eust la hardiesse de faire ce qu'elle fit : sans s'estonner non plus, que si elle eust esté dans sa chambre, sans autre tesmoin que sa Gouvernante, quoy que ce fust en presence de toute la Cour. Je ne m'amuseray point, Madame à vous depeindre la magnificence de cette belle Feste : il suffit que je vous die, que jamais il ne s'en fit une plus belle en Phenicie : et que je ne m'arreste qu'à ce qui touche la jeune Elise. Je ne vous diray donc point, que la Mer fut si bien representée, qu'il y avoit lieu de craindre que ses vagues ne s'épanchassent sur la Compagnie qui la regardoit : que le Char de Neptune et celuy d'Amphitrite, estoient ornez de tout ce que la Mer produit de plus riche : que les Perles, le Coral, et la Nacre, faisoient la parure de ces deux Divinitez : que celle des Nereïdes et des Titons estoit d'Algue, de Coquilles, et de Joncs Marins : que le Vaisseau d'où Arion s'estoit jetté dans la Mer, paroissoit en esloignement, Comme s'il eust vogué pour ratraper le Dauphin : et que toutes choses estoient enfin si parfaitement representées, qu'elles trompoient les yeux. Mais je vous diray, que lors que la jeune Elise parut sur le Dauphin qui la portait, toute l'Assemblée fit un cry d'admiration, qui au lieu de l'estonner l'enhardit : et fit que cette admiration qu'on avoit desja pour elle redoubla. En effet, je ne pense pas qu'on puisse jamais rien voir de plus beau, que l'estoit Elise sur ce Dauphin : qui nageant lentement, et levant la teste hors de l'eau, comme estant tout glorieux d'une si belle charge, sembloit la vouloir faire voir tour à tour, à tous ceux de l'Assemblée : car il nageoit tantost en biaisant d'un costé, et tantost de l'autre. La jeune Elise, dont les cheveux estoient d'un blond tel qu'on represente ceux d'Apollon, les avoit ratachez avec beaucoup d'adresse, afin qu'ils ne pendissent pas trop : il y en avoit pourtant diverses grosses boucles negligées, qui luy tomboient sur les espaules : son habillement estoit d'un tissu de diverses couleurs meslées avec de l'or, ayant des Brodequins qui laissoient voir en quelques endroits la blancheur de ses jambes et de ses pieds, qu'elle avoit les mieux faits du monde : et qui paroissoient quelques fois par dessous cette Robe volante, que le mouvement du Dauphin agitoit, selon les tournoyemens qu'il faisoit, en imitant la maniere de nager de ces Poissons. Mille Diamans semez en divers endroits de son habillement, jettoient un feu qui eust esblouï, si on les eust regardez longs-temps : mais les yeux de la jeune Elise esclatoient de telle sorte, qu'on ne s'amusoit guere à considerer les Pierreries qui la paroient. Les Manches de son habit estoient retroussées jusques au coude : et laissoient voir des bras et des mains, qui ayant encore cét embon-point qui est particulier à l'enfance, ne laissoient pourtant pas de paroistre bien formez. Comme il faisoit allez chaud, et que naturellement Elise avoit un bel incarnat sur le teint, qui se mesloit au plus beau blanc qui sera jamais, sa beauté en augmenta encore, et en parut et plus vive, et esclatante : de sorte que joignant à tout ce que je viens de dire, une bouche dont les levres ternissoient le Coral dont Amphitrite estoit parée ; des dents plus blanches que les Perles qu'elle portoit ; un nez le mieux fait qui sera jamais ;un lourde visage le plus accomply, et le plus agreable du monde ; et les plus beaux yeux de la terre ; il vous sera aisé de concevoir, qu'il y avoit beaucoup de plaisir à voir la jeune Elise : qui sans s'estonner ny du mouvement du Dauphin qui la portoit ; ny de celuy de ces Vagues qui estoient si bien representées ; ny de la presencedu Roy, ny de celle de la Reine ; ny de cette prodigieuse quantité de monde qui la regardoit ; tenoit sa Lyre avec une grace admirable : et chantoit avec une assurance et une justesse si merveilleuse, que toute la Cour en estoit et surprise, et charmée. Crysile, qui s'y connoissoit mieux qu'un autre, et qui s'y interessoit estrangement, en pensa mourir de joye : en effet, c'estoit une chose estonnante, de voir que la voix d'une si jeune personne, pûst avoir assez d'estenduë, pour remplir un aussi grand lieu que celuy-là : et pour le remplir d'une harmonie si charmante, et si capable de toucher les coeurs. Aussi lors qu'elle eut abordé à un Cap qu'on avoit represente, comme estant Cap de Tenare ; et que le Dauphin l'eut mise sur le Rivage ; le Roy en fut si transporté d'admiration, que sans attendre la fin de la Ceremonie, il fut l'embrasser, et luy faire mille carresses, en suitte dequoy il la mena à la Reine, qui estoit sortie de son Char, qui luy donna aussi mille loüanges, qu'elle reçeut avec beaucoup de respect. Mais pour celles que tous les hommes de la Cour luy donnerent chacun à leur tour, elle les reçeut avec la plus aimable fierté du monde : et comme une chose dont elle ne tiroit pas grande vanité. Depuis cela, Madame, elle fut souvent chez la Reyne : mais elle n'y fut jamais, sans avoir augmenté l'admiration de tous ceux qui l'avoient veuë : et je suis mesme fortement persuadé, qu'elle eut beaucoup d'Amans dés ce temps-là, qui ne le croyoient pas estre : et qui à cause de son extréme jeunesse, s'imaginoient que ce qu'ils sentoient pour elle, n'estoit qu'une simple admiration, et qu'une simple complaisance pour eux mesmes : qui faisoit qu'ils cherchoient l'occasion de la voir, seulement parce qu'elle les divertissoit. Comme le Roy estoit alors engagé en une des plus violentes passions qu'il ait jamais euë, et qu'Elise n'estoit en effet qu'une Enfant ; il ne la regarda sans doute en ce temps-là, que comme un Miracle, et non pas comme sa Maistresse. Il luy faisoit pourtant tousjours mille carresses, et luy donnoit mille loüanges, toutes les fois que l'occasion s'en presentoit : il ne voyoit jamais Straton, qu'il ne luy demandast des nouvelles de sa Fille : et il n'y avoit jamais nul divertissement extraordinaire chez la Reyne, que la jeune Elise n'en fust. Cependant sa beauté croissant avec elle, et chaque Printemps qu'elle passoit, mettant plus de Lis et de Roses sur son taint, qu'il n'en faisoit esclorre dans nos Jardins ; elle fut à quatorze ans, la plus belle chose qu'on eust jamais veuë en Phenicie. En effet, je ne pense pas qu'on puisse jamais trouver une beauté plus accomplie ny une personne plus parfaite : car enfin, Madame, apres vous avoir dépeint la beauté d'Elise, lors qu'elle n'estoit qu'une Enfant ; il faut que je vous la dépeigne telle qu'elle commença d'estre à quatorze ans, et telle qu'elle est presentement. Il faut aussi que je vous face connoistre en mesme temps, et son coeur, et son esprit : afin que vous affectionnant à cette merveille Fille, vous escoutiez apres cela ses advantures avec plus de plaisir et plus d'attention.

Histoire d'Elise : les amants d'Elise


Imaginez vous donc, Madame, une personne de la plus belle et de la plus noble taille du monde, si vous voulez concevoir celle d'Elise : ce n'est pas une de ces personnes qui ne sont simplement que grandes et droites, et qui sont mesme quelquesfois et trop droites, et trop grandes : au contraire, la taille d'Elise, quoy qu'elle soit beaucoup au dessus de sa mediocre, est si aisée, et si bien faite, que l'imagination se porte d'elle mesme à croire, qu'elle a le corps aussi beau que le visage. De plus, elle a le port si noble, si libre, et pourtant si Majestueux : qu'on n'a jamais veû personne, ny marcher de meilleure grace, ny se tenir en une place avec une contenance plus modeste, et plus assurée tout ensemble. Au reste son action n'est pas moins agreable que sa taille est belle, et que son port est majestueux : on n'y voit ny contrainte, ny negligence : elle regarde sans affectation, et regarde pourtant toûjours comme il faut regarder pour paroistre plus belle. Si elle est devant son Miroir, à raccommoder quelque chose à sa coiffure, elle le fait de si bonne grace, et avec tant d'adresse, qu'on diroit que ses cheveux obeïssent avec plaisir aux belles mains qui les rangent. Si elle s'assied, c'est d'une maniere agreable : et tout ce qu'elle fait plaist d'une telle sorte, qu'on ne la sçauroit voir sans l'aimer. Au reste, la Nature n'a jamais donné à personne de plus beaux yeux que les siens : ils ne sont pas seulement grands et beaux : ils sont encore tout à la fois, et fiers, et doux, et brillans : mais brillans d'un feu si vif, qu'on n'a jamais pû bien définir leur veritable couleur, tant ils esblouïssent ceux qui les regardent. Sa bouche n'est pas moins belle que ses yeux ; la blancheur de ses dents est digne de l'incarnat de ses lévres ; et son teint où la jeunesse, et la fraicheur paroissant esgalement, a un si grand esclat, et un lustre si naturel et si sur prenant, qu'on ne peut s'empescher de la loûer tout haut dés qu'on la voit. Il y a mesme une delicatesse en son teint, qu'on ne sçauroit exprimer : et pourtant une espaisseur de blanc admirable, où un certain incarnat se mesle si agreablement, que celuy qu'on voit à nos plus beaux Jasmins, ou au fond des plus belles Roses blanches, n'en aproche pas. Son nez, comme je l'ay desja dit, est le mieux fait qu'on ait jamais veû : car sans s'eslever ny trop, ny trop peu, il a tout ce qu'il faut pour faire que de tant de beaux traits ensemble, il en resulte une beauté de bonne mine, et une beauté parfaite. En effet, le tour de son visage n'estant ny tout à fait rond, ny tout à fait ovale, quoy qu'il panche un peu plus vers le dernier que vers l'autre, est un chef d'oeuvre de la Nature : qui ramassant tant de merveilles ensemble, ne laisse rien à y desirer. Au reste Elise n'a pas la gorge moins belle, que tout ce que je viens de dire : de sorte que les plus envieuses de sa beauté, n'ont jamais pû y trouver rien à reprendre : s'habillant mesme si bien, et se coëffant si avantageusement, qu'on ne peut pas l'estre mieux. Vous pouvez donc juger, Madame, qu'une Fille telle que je vous represente celle-là, joüant de la Lyre fort agreablement ; chantant mieux que personne n'a jamais chanté ; et dançant de meilleure grace, et avec plus de disposition que personne ne dancera jamais, estoit toute propre à gagner des coeurs. Je puis pourtant vous assurer que ce n'est pas encore par tout ce que je viens de dire, qu'Elise est la plus louable : car enfin il faut que vous sçachiez, que son esprit a mille charmes et mille beautez : et qu'elle sçait si bien l'art de mesler la gayeté et l'enjouement, aveque la sagesse et la modestie, que personne ne l'a jamais si bien sçeu. Il y a mesme dans son humeur, je ne sçay quel fonds de joye, qui réjouït toute une grande Campagnie, quoy que ce soit pourtant une des plus serieuses personnes du monde : et elle sçait si bien ce qu'il faut dire à tous ceux qui la visitent, pour les divertir, pour leur plaire, et pour les obliger ; qu'ils sont tous infiniment satisfaits d'elle, de quelque humeur qu'ils soient. Comme elle a tousjours veû tout ce qu'il y a eu d'honnestes Gens en Phenicie, on peut dire que leur conversation a fait, qu'elle sçait tout ce qu'ils sçavent : aussi peut-on assurer, qu'elle parle de toutes choses fort agreablement et fort à propos : quoy qu'elle parle de cent choses, qu'elle n'a jamais aprises. Mais si elle est propre à une conversation generale, elle ne l'est pas moins à une particuliere : estant certain qu'elle passe avec aussi peu d'ennuy une apresdisnée toute entiere avec une de ses Amies, que si elle estoit à une grande Feste. Elle aime sans doute la Compagnie, mais elle ne s'ennuye pas dans la Solitude : et lors qu'il le faut, elle se divertit aussi bien à la Campagne, au bord d'un Ruisseau, et à escouter le chant des Rossignols, que lors que toute la Cour est chez elle. Ce n'est pas qu'elle n'ait l'esprit fort delicat, mais c'est qu'elle ne l'a pas difficile : et qu'au contraire, elle l'a fort accommodant. Au reste, jamais personne n'a eu une civilité plus reguliere ny plus exacte : elle evite autant qu'elle peut, à desobliger quel qu'un : et cherche au contraire avec que soin, à obliger tout le monde Mais, Madame, son ame est bien encore plus Grande que sa beauté, et plus eslevée que son esprit : et je pense pouvoir asseurer, qu'on ne peut exprimer ce qu'elle est, sans dire que la gloire anime son coeur : tant il est remply de sentimens genereux et heroïques. Elle est fiere, mais c'est d'une fierté qui ne l'empesche pas e'estre douce : et s'il y a de la hauteur dans son ame, il y a de la tendresse dans son coeur. En effet, jamais personne n'a aimé ses Amis avec plus de chaleur que celle-là, ny traitté ses Amans avec plus de rudesse : jamais ceux à qui elle a promis amitié, n'ont pû avoir le moindre sujet de se pleindre : elle leur a tousjours rendu toutes sortes d'offices aveque joye, mesme aux despens de son bien et de sa santé, en prenant trop de soins pour leurs interests. Elles les a aimez absens ; exilez ; prisonniers ; sans credit ; sans bien ; et a mesme porté quelquesfois son amitié, jusques au delà du Tombeau. La Grandeur n'a jamais esblouy Elise : elle a veû des Princes et des Rois à ses pieds, sans se sentir l'ame atteinte de cette fausse gloire, qui ne s'attache qu'aux apparences, et qui seduit toutes les ames foibles. L'interest des richesses ne l'a pas touchée davantage, comme vous le verrez par la suitte de son Histoire. Elle n'a pas mesme esté capable d'envie, quoy que presques toutes les Belles soient envieuses : au contraire, elle a tousjours exageré la beauté des autres : et un pes plus grands plaisirs qu'elle ait, est celuy de faire valoir les bonnes qualitez de ceux qui en ont. La vertu a pour elle des charmes inevitables : elle aime tout ce qui est digne d'estre aimé : haït le vice avec autant d'ardeur qu'elle aime la vertu : elle n'a seulement de l'humilité, elle a encore de la modestie : mais une modestie veritable, qui n'est pas moins dans son coeur que sur son visage, et qui ne trompe point ceux qui l'admirent. Au reste, elle a autant de prudence que d'esprit ; quoy qu'elle soit incapable de ce qu'on apelle finesse : qui se trouve bien souvent jointe à cette vertu, dans l'ame de plusieurs personnes. Mais pour Elise elle a de la sincerité, autant qu'on en peut avoir : et est capable d'un secret inviolable, et d'une fermeté qui a peu d'exemples, parmy celles de son Sexe. Enfin, Madame, Elise est une merveille : et il n'y a pas lieu de s'estonner, si elle a aquis tant d'Amans et tant d'Amis Mais comme elle a esté plus heureuse aux derniers qu'aux premiers, je ne vous parleray pas moins de ceux avec qui elle a eu de l'amitié, que de ceux qui ont eu de l'amour pour elle. Pour retourner donc au point où j'ay interrompu ma narration pour vous faire le Portrait d'Elise ; je vous diray, Madame, qu'estant arrivée à l'âge de quatorze ans, elle fit tant de conquestes, et assujetit tant de coeurs ; que vous auriez peut-estre peine à me croire, si je vous en disois le nombre. Car enfin elle fut presque aimée, de tout ce qui estoit capable d'aimer : tout ce qu'il y avoit alors de Princes à la Cour, furent ses Esclaves : on vit trois Freres de cette condition, Rivaux en un mesme temps : tous les Gens un peu au dessous de cette qualité, reconnurent sa puissance : et il ne fut pas mesmes jusques à ses Maistres, dont elle ne fust la Maistresse. Crysile en luy aprenant à chanter, aprit à soûpirer pour elle : et il l'aima avec tant d'ardeur, qu'il ne voulut jamais enseigner qu'à elle, ce qu'il sçavoit à la Musique, afin qu'elle fust seule à chanter parfaitement. Les Peintres qui faisoient son Portrait, en brusloient d'amour : et il n'y avoit pas mesme jusques à ceux qui avoient perdu la raison, qui ne connussent qu'elle estoit amiable, et qui ne l'aimassent en effet. Cependant Elise au milieu de tant de victoires, demeuroit tousjours elle mesme : et par un noble orgueil qui la rendoit plus charmante, elle ne faisoit aucune vanité de ses conquestes : et l'on peut dire que Straton en avoit plus de joye qu'elle n'en avoit. Il n'en estoit pas de mesme de Barcé : qui ne pouvant souffrir la grande reputation de sa Fille, la persecutoit continuellement, de cent manieres differentes. La jeune Elise enduroit tous ces caprices, avec une patience admirable, et ayant une complaisance aveugle, pour toutes les volontez de son Pere : aussi estoit-ce principalement pour luy plaire, qu'elle estoit aussi exposée au grand monde, qu'on l'y voyoit : estant certain qu'il l'aimoit beaucoup plus qu'elle. Mais pour achever d'honnorer le Triomphe de la beauté d'Elise, le Roy de Phenicie, cét illustre Conquerant, devint luy mesme son Esclave : mais son Esclave d'une maniere differente de celle dont il avoit accoustumé de l'estre : car comme son amour n'estoit pas pour l'ordinaire extrémement détachée des sens ; il ne donnoit guere son coeur, qu'il n'otast quelque chose de la reputation de celles à qui il le donnoit. Il n'en fut pas de mesme de la passion qu'il eut pour Elise : car excepté quelques envieuses de sa beauté, personne n'én a jamais rien dit ny rien pensé, qui luy pûst estre desavantageux. Et certes ç'auroit bien esté sans sujet : estant certain que je ne croy pas qu'il y ait jamais eu une personne dont la vertu ait esté plus pure, ny qui ait esté mise à de plus difficiles espreuves que celle d'Elise. Comme j'avois l'honneur d'estre assez bien avec le Roy en ce temps-là, je fus le Confident de sa passion, et par consequent le tesmoin de la vertu d'Elise : ce n'est pas qu'elle ne m'ait advoüé depuis, qu'elle avoit eu d'abord quelque joye, de voir à ses pieds un Prince aimé de tous ses peuples ; redouté de tous ses voisins ; et estimé de toute l'Asie : mais elle cachoit si bien cette joye, et recevoit tousjours le Roy avec une civilité si indifferente, que j'ay oüy dire plus de cent fois a ce Prince, qu'il ne l'abordoit jamais qu'en tremblant. Je scay bien que ceux qui ont voulu diminuer la gloire d'Elise, ont dit qu'il n'estoit pas si difficile de resister à un Prince qui n'estoit pas extrémement bien fait de sa Personne ; qui avoit autant l'air d'un Soldat que d'un Roy ; et qui n'estoit pas trop propre : mais apres tout, ce Roy estoit un des plus illustres Roys du monde : et qui dans la familiarité qu'il souffroit qu'on prist aveque luy, avoit l'esprit infinement agreable et divertissant. Il railloit mesme de bonne grace, et agissoit avec tant de bonté, qu'il gagnoit les coeurs de tout le monde. De plus jamais Amant n'a esté si civil, si soigneux, ny si respectueux que celuy-là : et par consequent on peut dire, qu'Elise merite une gloire infinie d'avoir pû resister à un si grand Prince. Je ne m'arresteray point, Madame, à vous dire quels furent les soins qu'il luy rendit ; qu'elles furent les Festes qu'il fit à sa consideration ; et qu'elle assiduité il aporta à la voir ; car cela seroit trop long : mais je vous diray seulement, qu'il fit pour elle seule, autant qu'il avoit fait pour toutes les autres qu'il avoit aimées. Cependant Straton, qui estoit ambitieux, estoit bien aise de voir que le Roy estoit amoureux de sa Fille ; mais il ne laissoit pourtant pas de dire tousjours à Elise, qu'il ne pretendoit que se servir de la faveur du Roy durant quelque temps, et non pas la sacrifier à sa Fortune. Pour cét effet, il estoit bien aise de ce que le Roy luy faisoit l'honneur d'aller souvent chez luy et de ce qu'il voyoit que tout le monde luy faisoit la Cour. Pour Elise, elle se lassa bien-tost de cette esclatante Galanterie : car outre qu'elle la trouvoit un peu dangereuse pour sa reputation, c'est qu'elle luy osta mille plaisirs, et mille divertissemens. Le respect qu'on avoit pour le Roy, fit que tous les Amans d'Elise cacherent leurs chaisnes : il y en eut mesme qui firent semblant d'aimer aileurs, de peur d'estre brouillez avec ce Prince : qui n'oserent plus parler à Elise, qui s'en souvint bien, lors qu'ils voulurent revenir à elle. Conme la vertu de cette Personne estoit fort connuë de la Reine, l'amour du Roy ne la mit point mal avec elle : au contraire, lors que ce Prince avoit quelques chagrins dans l'esprit, la Reine cherchoit à faire naistre quelque occasion de luy faire voir Elise. S'il estoit malade, elle la prioit de chanter aupres de luy pour charmer son mal : et ne luy donnoit gueres moins de marques d'estime, que le Roy luy en donnoit d'amour. Comme ce Prince avoit une grande inclination à railler, Elise fut tres-long-temps à recevoir les tesmoignages de sa passion, comme une chose qu'il faisoit simplement pour se divertir : mais enfin cette passion augmentant, et ce Prince assez violent de son naturel, se lassant de ne recevoir nulles marques d'affection d'une Personne qu'il aimoit si ardemment ; elle se vit dans la necessité de resoudre comment elle devoit agir aveque luy, quoy qu'elle s'y trouvast pourtant bien embarrassée. Si elle eust suivy son inclination, et la fierté de son naturel, elle auroit fait consister sa gloire à maltraiter le Roy, comme le moindre de ses Sujets : mais elle n'ignoroist pas, que son Pere ne le trouveroit pas bon. De sorte que comme elle sçavoit que ce Prince avoit naturellement l'ame assez legere, et capable d'avoir mesme plus d'une passion a la fois ; elle fit ce qu'elle pût, pour affoiblir celle qu'il avoit pour elle : en renouvellant dans son coeur, l'amour qu'il avoit euë, et qu'il avoit peut-estre encore, pour une Personne admirable en beauté et en vertu, qu'il avoit quitée pour elle : luy semblant que s'il ne la quitoit pour celle-là, il n'iroit point de sa gloire : et qu'ainsi elle se trouveroit plus libre et plus en repos. Ayant donc pris cette resolution, elle ne chantoit jamais devant le Roy, que des Chansons qui avoient esté faites pour cette illustre Rivale, qu'elle vouloit qui regnast seule dans l'esprit de ce Prince : afin que l'en faisant souvenir avantageusement, en luy chantant ses loüanges, il se ratachast à cette Personne : Elise ne se contenta pas encore de se servir de mille semblables petits artifices, pour affoiblir la passion que le Roy avoit pour elle : car cette vertueuse fille sçachant que j'avois quelque credit sur son esprit, m'en parla un jour que je la pressois d'estre un peu plus favorable au Roy. Telamis, me dit elle, le Roy me fait le plus grand honneur du monde de me visiter, et de faire quelque distinction de moy, à toutes les personnes de ma condition : neantmoins à vous dire la verité, je voudrois bien que vous voulussiez me rendre un office aupres de luy, qui me seroit tres-agreable : mais je crains que vous ne le veüilliez pas. Il me semble, Madame, luy dis-je en souriant, que vous devez croire facilement, sans que je vous le die, que je ne suis pas en estat de refuser à la Maistresse de mon Maistre : joint qu'à parler veritablement, je suis d'ailleurs tant vostre Serviteur, que vous avez lieu de me commander tout ce qu'il vous plaira, sans craindre d'estre desobeïe. Ce n'est pas seulement comme Maistresse de vostre Maistre, reprit-elle, que je veux que vous m'accordiez ce que je desire : mais comme à vostre Amie que je suis, et que je veux estre toute ma vie, si vous ne me refusez pas. Parlez donc, Madame, luy dis-je, et hastez vous de me donner les voyes d'estre asseuré pour toûjours, de cette glorieuse amitié que vous me promettez, en me disant ce que vous voulez que je face. je veux dit-elle, que vous faciez que le Roy m'aime moins qu'il ne fait : et qu'il recommence d'aimer cette admirable Personne, qu'il a aimée si ardemment. Quoy, Madame, luy dis je : vous voulez que le Roy vous ayme moins ? oüy, repliqua t'elle, je le veux : et le veux, parce que j'ayme la veritable gloire : et que je ne veux pas qu'on me mette un jour au rang de trois ou quatre Personnes qu'il a aimées : et que l'esclat d'une fausse gloire à esblouïes. Je vous advouë, adjousta t'elle, que si le Roy me quittoit par mespris, j'aurois la foiblesse d'en estre faschée : et je pense mesme que s'il m'abandonnoit pour je ne sçay qu'elles Personnes (dont elle me nomma quelques-unes) j'en aurois encore quelque dépit. Mais s'il ne me laisse que parce qu'il se repentira d'avoir fait infidelité à une Dame aussi accomplie comme est celle qu'il a quitté pour moi, je vous assure que j'en auray une extréme joye. C'est pourquoy je vous conjure, de luy parler le plus souvent que vous pourrez, de cette illustre Rivale : faites qu'il en voye des Portraits : et rallumez enfin, s'il est possible, cette flamme qui à jetté un feu si esclattant. Car, enfin, Telamis, le Roy n'est pas en estat de me faire Reyne : quand il y seroit, je ne suis point de condition à l'estre : et il ne seroit pas assez preocupé, pour en concevoir la pensée. Mais aussi vous puis je assurer, que j'ay le coeur trop haut, et l'ame trop bien faite, pour vouloir sacrifier ma reputation, pour une vanité mal fondée : c'est pourquoy, Telamis, je vous conjure de ne me refuser pas. Je vous advouë, Madame, que ce discours d'Elise me surprit : d'abord je creûs qu'elle avoit quelque inclination secrete, qui faisoit peut-estre une partie de sa vertu : ne pouvant m'imaginer, qu'une Personne aussi jeune qu'elle estoit, pûst estre capable d'une resolution comme celle-là. Mais je fus bien-tost desabusé : et je me vy contraint d'admirer encore plus la vertu d'Elise que sa beauté. En effet j'en fus si charmé, que j'abondannay les interests du Roy pour les siens : de sorte qu'au lieu qu'auparavant j'agissois aupres d'elle comme il plaisoit à ce Prince, j'agis alors aupres de luy, comme il plaisoit à Elise. Il ne me sut pourtant pas possible de faire ce qu'elle vouloit : si bien que se resolvant de luy parler elle mesme, elle le fit avec tant de hardiesse, et de generosité ; que ce Prince l'en ayma encore d'avantage, parce qu'il l'en estima beaucoup plus. Elle eut mesme tant de pouvoir sur luy, qu'il luy protesta qu'il n'auroit jamais d'injustes desseins pour elle : et qu'il feroit mesme ce qu'il pourroit pour moderer une partie de la violence de sa passion. Il ne luy fut pourtant pas aisé : de sorte que pour en venir à bout, et pour chasser une passion par une autre : il renouvella quelques desseins de conquestes qu'il avoit eus sur les Syriens, qui sont du costé du Couchant. Pour cét effet, il leva une Armée Navale : et s'occupa tout entier à la guerre, afin de diminuer l'amour qu'il avoit dans l'ame. Ainsi l'on peut dire qu'il faisoit pour chasser Elise de son coeur, tout ce qu'il eust pû faire pour la conquerir, s'il eust falu la gagner en gagnant des Batailles. Cependant Elise avoit assez de plaisir, de sçavoir que toute la Phenicie cherchoit inutilement la cause des desseins du Roy, dont elle estoit alors tres-contente ; car enfin, ce Prince ne luy parloit plus que d'agrandir sa Maison, en agrandissant son Pere : luy promettant mesme, s'il ne pouvoit guerir de sa passion, au voyage qu'il alloit entreprendre, de ne laisser pas de vivre comme il luy plairoit à son retour : et de faire tousjours tout ce qui luy seroit possible pour la contenter. Mais pour vous tesmoigner combien l'amour que ce Prince avoit pour Elise estoit forte, mesme dans le temps où il la vouloit chasser de son coeur ; il faut que vous sçachiez que Dipoenus et Scillis ; ces deux celebres Sculpteurs , dont la reputation s'estend par toute la Terre, estant abordez à Tyr, il les y retint, pour leur faire faire durant son absence, la belle Statuë qui est presentement dans les Thresors que Cresus avoit amassez, et qui ressemble si parfaitement à Elise : leur ordonnant de la presenter comme les Atheniens representerent la victoire : c'est à dire sans Aisses : voulant par là, aussi bien qu'eux, faire entendre qu'il ne vouloit pas que la victoire l'abandonnast, ny le pûst abandonner. Mais en leur faisant ce commandement, il leur promit de si grandes recompences, lors qu'il seroit revenu, qu'il estoit aisé de concevoir ce qu'il auroit donné pour la possession d'Elise, veû ce qu'il vouloit donner, pour avoir seulement sa Statuë. Comme il y avoit plusieurs Portraits de cette belle personne fort bienfaits, Dipoenus et Scillis s'en servirent à faire leur modelle : joint qu'ils virent aussi fort souvent Elise, sans qu'elle sçeust pourquoy ils la regardoient tant, car le Roy en avoit fait un secret. Cependant Elise qui estoit fort aise de pouvoir esperer que l'ambition de son Pere seroit satisfaite sans hazarder sa reputation ; faisoit mille voeux, pour l'heureux succés des Armes du Roy, qui s'embarqua, apres luy avoir dit adieu : et luy avoir encore donné mille asseurances de Grandeur à son retour ; n'osant presques plus luy en donner directement de sa passion. je ne m'amuseray point, Madame, à vous raconter cette guerre : le commencement et la suitte en furent heureux au Roy : il battit ses Ennemis, par tout où il les rencontra : et il n'envoya jamais porter les nouvelles de ses victoires à Tyr, sans escrire à l'incomparable Elise, et sans l'en remercier, comme si c'eust esté elle qui l'eust fait vaincre. Mais enfin les differens du Roy de Phenicie et des Syriens, ayant esté remis à une Bataille generale, le Roy la donna, et la gagna : et en envoya aussi-tost par moy la nouvelle à la Reyne, et en mesme temps à Elise : ce Prince m'ayant deffendu de dire à qui que ce fust, qu'il avoit esté legerement blessé d'un coup de Dard au costé, afin de n'inquietter pas la Reyne, et de ne diminuer rien de la joye que sa victoire devoit causer à ses peuples : me commandant de plus, d'assurer la Reyne, et particulierement Elise, qu'il seroit huit jours apres moy à Tyr, ou il rameneroit son Armée victorieuse, apres avoir laissé Garnison aux places qu'il avoit prises au commencement de la guerre. De sorte que me servant de la Voile et de la Rame tout à la fois, je fus à Tyr avec, une diligence incroyable, et j'y portay la joye avecque mois : mais une joye qui devint si universelle, qu'on ne songea plus qu'à preparer de quoy faire une magnifique Entrée au Roy. Elise, quoy qu'un peu malade, prit sa part à la resjouïssance publique : et elle l'y prit d'autant plus, que la Lettre que je luy avois apportée du Roy, estoit la plus obligeante du monde : et que je l'avois asseuré, qu'au lieu de perdre le coeur de ce Prince, comme elle en avoit eu le dessein, elle l'avoit seulement purifié, et rendu capable d'une passion innocente : adjoustant en suite, comme il estoit vray, qu'il m'avoit chargé de dire à Straton, qu'il se preparast à recevoir, dés qu'il seroit arrivé, une des plus considerables Charges de son Estat. De sorte, Madame, qu'Elise pouvant esperer d'estre favorite du Roy, sans estre sa Maistresse, comme tant d'autres l'avoient esté ; commença de desirer son retour, et d'avoir impatience de le revoir. Comme j'avois une amitié pour elle extrémement forte, et que je n'avois point d'amour pour aucune autre personne, je ne bougeois de chez elle, où Straton estoit bien aise de me voir : et j'y allois d'autant plus souvent alors, que la maison de Straton estant au bout du Port, qui regarde la pleine Mer, j'estois assuré que de la chambre d'Elise je pourrois voir arriver un Vaisseau, que je croyois qui devoit devancer le Roy, pour aprendre l'heure de son arrivée. La chose n'alla pourtant pas ainsi : car ce Vaisseau ayant fait naufrage, nous fusmes fort estonnez, un jour que j'estois dans la chambre d'Elise, de voir paroistre toute l'Armée. Comme je la vy le premier, je ne pû m'empescher de jetter un cry de joye, en aprenant à Elise, ce que je voyois : venez Madame, luy dis-je, venez Triompher du Vainqueur des autres : et jouïr pleinemêt de vostre victoire. Elise rougit de ce que je luy disois : et ne laissa pourtant pas de venir s'apuyer sur la Balustrade d'un Balcon, qui se jettoit hors d'oeuvre, où nous passasmes l'un et l'autre. Nous n'y fusmes pas plustost, que nous commençasmes de discerner les Vaisseaux d'avec les Galeres : et peu apres, nous peusmes remarquer que les uns et les autres avoient tous les ornemens qui peuvent estre des marques de victoire. Tous leurs Pavillons estoient hauts ; mille flammes ondoyantes voltigeoient en l'air parmy les cordages ; mille Banderolles paroissoient de toutes parts ; mille Panonceaux se mesloient à ces Banderoles ; les Poupes des Galeres estoient ornées des Rondaches gagnées sur les Ennemis : et toutes leurs Tentes brilloient d'or et d'argent. Mais ce qui nous surprit estrangement Elise et moy, lors que cette Flotte approcha ; fut de voir que tous ces Pavillons, toutes ces Banderoles, tous ces Panonceaux, et toutes ces Tentes, au lieu d'estre de diverses couleurs, comme on a accoustumé de les voir en un jour de Combat, ou en un jour de Triomphe ; estoient d'une Brotacelle noire meslée avec de l'or et de l'argent : telle qu'on a accoustumé de se servir pour les Pompes Funebres de nos Rois. Cette veuë nous fit fremir de frayeur : mais nostre estonnement redoubla encore, lors que cette Flotte approchant d'avantage du lieu où nous estions ; nous pusmes voir distinctement, que la Capitaine, qui avoit plus d'ornemens que les autres Galeres, et dont la Tente estoit double, avoit sur la Poupe un grand Cercueil eslevé sur trois marches : que ce Cercueil estoit couvert d'un grand Drap noir broché d'or, sur lequel on avoit mis une Couronne : et au pied du Cercueil, sur des Quarreaux, une magnifique Espée : y ayant à l'autre bout un petit Trophée d'Armes eslevé, pour marquer que celuy qui estoit enfermé dans ce Cercueil, estoit mort en Triomphant. Cent Lampes allumées pendoient à l'entour de cette Tente : et les principaux Officiers du Roy estoient en deüil, et environnoient ce Cercueil, dont la veuë causa une sensible douleur dans le coeur d'Elise et dans le mien. une Musique lugubre, s'entendoit dans toutes ces Galeres : qui par des tons pleintifs, sembloit annoncer la funeste mort du Roy de Phenicie. Toutes les Galeres et les Vaisseaux gagnez sur les Ennemis, suivoient cette Capitaine : mais sans Pavillons, sans Banderoles, et sans ornemens, pour marque de leur deffaite : les Soldats paroissant enchaisnez sur les Poupes de Galeres, et sur le Tillac des Vaisseaux, afin d'honnorer la Pompe Funebre, de leur illustre Vainqueur. Car enfin, Madame, c'estoit veritablement le Roy de Phenicie qui estoit mort, de cette legere blessure, qu'il m'avoit commandé de celer à la Reyne et à Elise, lors qu'il m'avoit envoyé leur porter la nouvelle de sa victoire. Vous me demanderez sans doute, Madame, comment il est possible qu'une blessure qui permettoit à ce Prince d'escrire à la Reyne et à Elise, et qui ne l'incommodoit presques point ; le pût faire mourir si pronptement ? mais j'ay à vous respondre, que le Dard qui la luy avoit faite estant empoisonné, comme on le reconnut depuis mon départ ; et ce venin n'ayant pas eu le temps de faire son effet lors que je partis d'aupres de luy, il ne paroissoit point malade. Mais à peine l'eus-je quitté, que sa playe s'envenimant de plus en plus, et communiquant sort venin jusques au coeur, le fit mourir en vingt-quatre heures. Il ne fut pas si tost mort, que celuy qui estoit son Lieutenant General, destacha un Vaisseau pour venir à Tyr, aporter cette funeste nouvelle : pendant qu'il fit jetter les Anchres à une Plage qui est aupres d'une assez grande Ville qui se rencontroit sur sa route : afin de donner ordre aux choses necessaires, pour honnorer la Pompe funebre du Roy son Maistre. Mais, comme je l'ay desja dit, ce Vaisseau, qui devoit preceder l'arrivée de la Flotte ayant fait naufrage, personne ne fut adverty ny de la mort du Roy, ny de l'arrivée de l'Armée Navale. Vous pouvez ce me semble, Madame, apres cela, vous imaginer aisément, qu'elle surprise fut celle d'Elise et de moy, et qu'elle douleur fut la nostre ; car encore qu'Elise n'eust point l'ame engagée d'aucune passion pour ce Prince, il n'estoit pourtant pas possible, comme elle estoit genereuse, qu'elle ne l'eust point sensible à la reconnoissance : et qu'elle pûst voir d'un oeil sec, et d'une ame tranquile, le Cercueil d'un Prince qu'elle avoit veû si respectueusement à ses pieds. Aussi vous puis-je assurer, que lors que cette Capitaine qui portoit le Corps du Roy, vint à passer sous ses fenestres, elle s'en retira avec precipitation, comme ne pouvant souffrir un objet si funeste ; Mais en s'en retirant, elle ne laissa pas de sentir accroistre sa douleur : lors que ceste Galere entrant dans le Port, le peuple qui s'y estoit amassé, pour rendre honneur à son Roy victorieux et vivant, jetta des cris espouvantables et douloureux, quand il sceut que son Prince estoit mort. Le bruit de tant de clameurs estoit si grand, que la chambre d'Elise en paroissoit esbranlée : et nous fusmes assez longtemps sans pouvoir nous pleindre l'un à l'autre, parce que nous n'eussions pû nous entendre. Il est vray que nos larmes parloient pour nous : et que nous ne laissions pas de nous dire beaucoup de choses sans nous rien dire. Mais enfin le silence estant revenu, nous pleignismes la perte que nous faisions : ce ne fut pourtant pas long temps ce jour là : car Elise voulant sçavoir les particularitez de cette mort, me pria de les aller aprendre. Mais comme cela ne serviroit de rien à mon discours, je ne m'y arresteray pas : et je vous diray seulement, que je sçeu qu'une des dernieres paroles que le Roy avoit prononcées, avoit esté le nom d'Elise : ce qui ne diminua pas la douleur de cette belle personne. Que si elle en estoit touchée par generosité seulement, Straton l'estoit par interest, et par reconnoissance tout ensemble : car il voyoit toutes ses esperances renversées, et n'attendoit pas tant du nouveau Roy, qu'il avoit attendu de l'autre. Jamais deüil ne fut si general que celuy-là : jamais consternation ne fut plus grande que celle qui paroissoit estre parmy le peuple ; et jamais changement de Regne, ne causa tant de changemens aux fortunes des particuliers. Pendant ce grand trouble que l'on voyoit dans la Cour, Straton s'en alla passer quelques jours aux champs, et y mena Elise : qui fut bien aise d'aller cacher sa mélancolie dans la Solitude, où elle trouva bon que je l'allasse voir quelquesfois. Mais pendant ce temps là, Dipoenus et Scillis, ayant pressé les Officiers du Roy, de leur donner ce que le feu Roy leur avoit promis : et ces Officiers peut-estre sans en parler à leur Maistre, les ayant rebutez ; ils s'embarquerent en une nuit : et emporterent la belle Statuë qu'ils avoient faite, que l'on disoit estre un miracle : car depuis la mort du Roy, ils ne la cacherent plus. Cependant comme vous sçavez que l'on ne s'est pas plustost affligé de la mort d'un Roy, que la coustume veut qu'on se réjouïsse de voir regner celuy qui luy succede ; et que les douleurs publiques, ne durent jamais long-temps, le calme se restablit bien-tost dans la Cour : et l'on commença d'y vivre comme auparavant. Pour Elise, quoy qu'elle ne fust pas d'humeur à passer si promptement de la douleur à la joye, elle ne laissa pas de se consoler par raison et par sagesse : joint que n'ayant eu que de la reconnoissance pour le Roy, et n'ayant pas eu le coeur engagé d'aucune affection particuliere, son affliction en fut plus aisée à consoler. Straton retournant donc à Tyr, Elise y retourna aussi : et comme elle n'avoit point veû la Reine depuis la mort du Roy, elle y fut aussi tost qu'elle pût estre en estat d'y aller, et qu'elle eut pris le deüil. Jamais la Cour n'avoit esté si grosse qu'elle estoit alors : et je pense pouvoir dire, qu'il n'y avoit pas un homme de qualité en Phenicie, qui ne fust à Tyr. De sorte que lors qu'Elise fut chez la Reine, avec une Princesse dont elle estoit fort aimée, elle reçeut des loüanges de tout ce qu'il y avoit de Grand dans le Royaume : car enfin, Madame, le deüil qu'Elise prit pour cét illustre Conquerant, luy sieoit si bien, qu'il servit sans doute de quelque chose à luy faire conquerir des coeurs qu'elle n'avoit pas encore assujettis. Cét Habillement noir et simple ; ce grand Voile pendant jusqu'à terre, sur ses cheveux d'un blond si esclatant ; cette Gaze plissée à l'entour de sa gorge, et ratachée avec divers Rubans noirs, comme si ç'eust esté une Escharpe ; ces grandes Manches retroussées, qui laissoient voir la blancheur de ses bras ; et tout cét Habillement lugubre, qui donnoit un nouvel esclat à ses yeux, et un redoublement de blancheur à son taint ; luy estoit si avantageux, que ses plus grands adorateurs advoüoient, ne l'avoir jamais veuë si belle. Aussi se pressa-t'on tellement pour la voir ce jour là, qu'à peine pouvoit elle passer dans les chambres qu'il faloit qu'elle traversast, pour arriver à celle de la Reine : qui la reçeut aussi bien qu'elle meritoit de l'estre. Parmy ce grand nombre d'hommes de qualité, qui estoient ce jour-là chez la Reine, il y en avoit un apellé Poligene, qui est un des plus considerables de nostre Cour, et pour sa condition, et pour son merite : qui estant Amy particulier de Straton, et un des premiers admirateurs d'Elise, eut une extréme joye de voir les acclamations que l'on donnoit à sa beauté. Il creût pourtant que cette joye estoit autant un effet de l'amitié qu'il avoit pour le Pere, que de l'amour qu'il avoit pour la Fille : car comme il l'avoit veuë dans le Berceau, et qu'il s'estoit accoustumé à luy parler dans sa premiere jeunesse, comme s'il eust esté son Frere ; et à luy donner mesme cent petits advis en diverses rencontres ; il ne pouvoit croire qu'il fust amoureux d'elle. Il s'en aperçeut pourtant bien tost, comme je m'en vay vous le dire. Parmy cette multitude de Gens de qualité qui estoient alors à la Cour, il y en avoit un de Sidon, apellé Phocilion, qui n'ayant jamais veû Elise, en fut si surpris et si charmé, qu'il ne pouvoit parler d'autre chose. Il ne se contenta pas de la regarder, tant qu'elle fut chez la Reine : il la suivit lors qu'elle en partit, jusques au Chariot de la Princisse avec qui elle estoit venue : en suitte il rentra chez la Reine, et se meslant à la conversation de trois ou quatre dont Poligene en estoit un, il se mit à loüer la beauté d'Elise avec empressement : demandant où elle logeoit ? qui la voyoit souvent ? et qui l'y pourroit mener ? Poligene qui jusque alors s'estoit réjoüy des loüanges qu'on avoit données à Elise, sentit dans son coeur un leger chagrin, de celles que Phocilion qui estoit admirablement bien fait, luy donnoit : et sans qu'il en sçeust alors dire la raison, il prit la parole, pour dire à ce nouvel adorateur d'Elise, qu'on luy avoit assuré que la Maison de Straton ne seroit plus ouverte, comme elle avoit esté du vivant du feu Roy : et qu'ainsi il ne luy conseilloit pas de songer à faire cette connoissance : adjoustant que puis qu'il demeuroit ordinairement à Sidon, il ne trouvoit pas qu'il fist bien de chercher à voir une si dangereuse personne à Tyr. Il ne persuada pourtant pas Phocilion, dont il fut bien marry : de sorte que se demandant conte à luy mesme de ce sentiment de dépit qu'il ne pouvoit retenir ; il trouva qu'il faloit de necessité, que l'affection qu'il avoit pour Elise, ne fust pas de la nature qu'il avoit pensé. Mais auparavant que de vous dire le progrés de cette amour, il faut que je vous aprenne quel estoit cét Amant. Poligene estoit sans doute d'une naissance fort illustre, et d'une Maison plus esclatante que celle d'Elise : il estoit alors extrémement bien fait de sa Personne, magnifique et propre en habillement : mais par où il estoit le plus remarquable, c'est que jamais homme n'a eu plus de politesse dans l'esprit que celuy-là. La galanterie est née aveque luy : la civilité en est inseparable : et quoy qu'il sort d'une humeur un peu serieuse, il n'est pourtant pas mélancolique : au contraire, sa conversation est fort agreable. Il est vray qu'il est un peu particulier : et qu'il ne parle jamais guere en ces conversations tumultueuses, où il y a beaucoup de monde. S'il donne une Colation, il la donne de si bonne grace, avec tant d'ordre, et si poliment ; qu'on croit tousjours qu'elle luy couste plus de la moitié qu'elle ne fait : joint aussi que dans toutes les choses qu'il entreprend, soit de Jeux de prix, de Musique, de Bal, de Promenades, et de Festins ; il y a tousjours quelque chose de surprenant et d'extraordinaire : de sorte que tout d'une voix, on luy a donné la reputation d'estre le plus poly de tous les hommes : et l'on peut dire que toute la jeunesse de la Cour n'en aproche pas. Poligene pouvoit avoir trente-cinq ans, lors que le feu Roy de Phenicie mourut, quoy qu'il ne parust pas en avoir plus de vingt-huit : il avoit un Frere beaucoup plus jeune que luy , mais il n'estoit pas alors à Tyr : et il y avoit desja plusieurs années qu'il estoit allé puiser la politesse en sa Source, en allant voir toute la Grece. Poligene estant donc tel que je vous le represente, ne se mesloit pas parmy toute cette jeunesse de nostre Cour, qui faisoit tant de presse chez Elise, comme estant leur Rival ; au contraire, il y agissoit comme Amy de Straton et de sa Fille. Ce n'est pas qu'il ne la loüast de meilleure grace qu'eux, et qu'il ne luy dist plus de choses galantes qu'ils ne luy en disoient, mais c'estoit d'une maniere plus fine : et sans en faire le Galant, il estoit plus galant qu'eux. Comme il connoissoit la fierté d'Elise, il fit si bien qu'il luy persuada que toutes les choses qu'il luy disoit, n'estoient qu'un effet de cette galanterie qui luy estoit naturelle : de sorte que ne le soupçonnant pas d'avoir nul dessein particulier pour elle, Elise vivoit aveque luy, avec beaucoup de confiance, et comme s'il eust este son Frere Pour cacher mesme mieux ses sentimens, Poligene luy donnoit quelquesfois quelques advis : soit en l'advertissant de quelque chose qu'on avoit dit d'elle ; soit en luy conseillant de se défier de quelques-uns de ceux qui la voyoient, choisissant avec adresse ceux qui luy estoient les plus redoutables. Comme Elise le croyoit bien intentionné, elle luy estoit infiniment obligée, de sa façon d'agir avec elle : et quoy qu'elle ne fust pas d'humeur à se laisser gouverner, ny de trop facile croyance ; elle desseroit pourtant souvent a ses sentimens, et vivoit aveque luy d'une maniere tres obligeante : de sorte que durant qu'elle faisoit desesper tous ceux qu'elle ne croyoit estre que son Amy, recevoit d'elle mille tesmoignages d'estime et d'amitié. Cependant Phocilion, malgré les conseils de Poligene, chercha les voyes de se faire mener chez Elise par un de ses Amis : et comme il estoit bien fait ; qu'il avoit de l'esprit ; qu'il estoit de fort bonne condition ; et que c'estoit enfin un fort honneste homme ; Straton le reçeut fort bien chez luy : et il le reçeut d'autant mieux, qu'il le regarda comme un homme qui pouvoit raisonnablement penser à espouser Elise : car il sçavoit bien que tous ces Princes et tous ces Grands Seigneurs qui avoient de l'amour pour elle, ne l'espouseroient pas. Pour Elise, elle se contenta de le considerer comme un honneste homme, sans en regarder la suitte : car de l'humeur qu'elle estoit, et qu'elle est encore, le mariage ne touchoit guere son inclination. Comme Phocilion est sage et discret ; qu'il a de l'esprit, et de l'esprit doux et agreable, et qu'il ne disoit rien à Elise qui luy donnast sujet de fuïr sa conversation ; elle luy accorda la sienne : et il eut bien tost avec elle, cette agreable familiarité, qu'elle accordoit à ses Amis, et qu'elle refusoit à ses Amans. Poligene, à qui Phocilion faisoit ombre, employoit tous ses artifices ordinaires, pour le mettre mal avec Elise : tantost il le vouloit faire passer pour un Provincial : une autre fois, il luy disoit que si elle songeoit à se marier, il faloit que ce fust à une personne d'un plus grand esclat : et afin de faire mieux recevoir ses advis, il disoit pourtant quelque bien de Phocilion, qui luy estoit plus redoutable que tous les autres. Car comme il connoissoit la haute vertu d'Elise, il craignoit bien moins les Princes qui l'aimoient, qu'il ne craignoit Phocilion : qui estant d'une condition plus proportionnée à la sienne, luy pouvoit permettre de le regarder comme un homme qu'elle pouvoit innocemment aimer. Il ne pût toutes fois persuader à Elise ce qu'il vouloit : n'osant pas non plus s'y obstiner, connoissant qu'elle estoit imperieuse, et qu'elle pourroit à la fin se fâcher, s'il pensoit prendre quelque authorité sur elle. Il eut pourtant l'ame assez en repos quelques jours apres : car comme Phocilion n'estoit pas entreprenant, et que le dessein qu'il avoit pour Elise n'estoit pas un simple dessein de galanterie, mais un dessein de Mariage ; il n'agissoit par comme ses autres Amans : et il agissoit d'autant plus aveque moins d'esclat, qu'il n'estoit pas marry d'observer la conduite d'Elise, au milieu de tant d'Adorateurs, auparavant que de se declarer. De sorte qu'agissant comme Amy de Straton, Poligene se rassura un peu, et vint mesme à estre assez des Amis de Phocilion : qui ayant remarqué que Poligene estoit bien avec Elise, aportoit beaucoup de soin à n'estre pas mal aveques luy. Comme il n'y a point de deüil qui passe si promptement que celuy de la cour, principalement lors qu'un jeune Prince succede à un vieux Roy, les plaisirs revinrent bien-tost à Tyr : où l'on fit plusieurs Festes magnifiques, dont Elise fut le plus bel ornement. Il y eut mesme divers Jeux de prix : et je me souviens qu'il y en eut qui furent bien glorieux à Elise, et qui luy aquirent la haine de quelques-unes de nos Belles. Car imaginez vous, Madame, que tous ceux qui gagnerent des Prix ce jour là, les furent tous porter à Elise, comme à celle qui les leur avoit fait gagner, par l'extréme envie qu'ils avoient euë de luy plaire, et d'aquerir quelque honneur en sa presence. Ces trois Princes Rivaux, dont je vous ay parlé et qui estoient Freres et Rivaux tout ensemble, furent du nombre de ceux qui furent porter à ses pieds ; les marques de l'avantage qu'ils avoient eu : mais ce qu'il y eut d'admirable, fut de voir avec quel modeste orgueil, Elise voulut refuser tout ce qu'on luy presenta : et avec quelle repugnance elle obeït à Straton, qui luy commanda de prendre ce qu'on luy offroit. Poligene, qui fut un de ceux qui remporterent des Prix, fut pourtant reçeu plus favorablement que les autres : parce qu'elle ne craignoit pas les consequences, qu'elle aprehendoit de ceux qui estoient ses Amans declarez. je suis pourtant assuré, que malgré toute sa fierté, elle ne fut pas marrie d'avoir reçeu un honneur ce jour là, que nulle autre qu'elle n'avoit jamais remporté : elle cacha neantmoins si bien cette satisfaction, qu'elle retourna chez elle avec aussi peu d'emportement de joye, que si on ne l'eust point considerée du tout. Le lendemain tous ceux qui prenoient quelque part à sa gloire, furent la visiter, pour luy tesmoigner qu'ils s'interessoient à l'honneur qu'elle avoit receu : mais ils trouverent qu'elle avoit l'ame tellement au dessus de tout ce qu'on appelle vanité, qu'ils la jugerent digne d'une Couronne, aussi bien que des Prix qu'on luy avoit offerts. Ce n'est pas qu'elle reçeust les loüanges qu'on luy donnoit, avec une modestie soumise : au contraire, c'estoit avec une humilité superbe et fiere, s'il est permis de parler ainsi, qui faisoit assez voir qu'elle trouvoit plus sa propre satisfaction en elle mesme, qu'en toutes les loüanges d'autruy. Ce n'est pas qu'elle n'aimant extrémement à estre loüée de ses Amis : mais elle vouloit que les louanges qu'on luy donnoit fussent une veritable marque de l'estime que ceux qui la loüoient avoient pour elle : et que ceux de qui elle reçevoit des loüanges, fussent dignes de luy en donner. Car pour ces loüanges tumultueuses, données par coustume ; ou par bienseance, qui sont celles dont on reçoit le plus ; elles l'importunoient plus qu'elles ne luy plaisoient : aussi les recevoit elle si fierement, que je me suis quelquesfois estonné qu'elle n'a fait passer de l'amour à la haine, quelques-uns de ceux qui la loüoient. Et certes il ne faut pas trouver estrange, si elle a de la fierté : car outre que naturellement elle est fiere, il est encore vray que Poligene a extrémement contribué à faire qu'elle ne le fust pas moins. Car imaginez vous, Madame, que comme il estoit persuadé, qu'il n'y a pas de meilleure garde du coeur d'une Belle, que la fierté : il loüoit continuellement celle d'Elise : et je pense pouvoir dire, qu'il la loüoit cent fois plus que sa beauté, que sa voix, et que son esprit. je me souviens d'un jour entre les autres, qu'il n'y avoit que Poligene, Phocilion, et moy aupres d'Elise : et que venant à la loüer de la generosité qu'elle avoit d'aimer à rendre office à ses Amis, nous vismes insensiblement à repasser les unes apres les autres, toutes les bonnes qualitez qu'elle possedoit, quoy qu'elle voulust nous faire changer de discours. Du moins (nous dit elle, voyant que nous continuyons tousjours) si vous voulez que j'endure toutes les loüanges que vous me donnez, promettez moy que vous me direz apres mes deffauts, afin que je m'en corrige ; pour moy, dit Phocilion, je ne trouve qu'une seule chose à desirer en vous : qui est que vous fussiez un peu moins fiere, et moy, reprit Poligene, je voudrois qu'elle fust encore un peu moins douce : car enfin je vous declare, que si de necessité il faloit qu'Elise perdist quelqu'une des qualitez qui la rendent admirable, il n'y en a presques pas une de celles qu'elles possede, que je ne luy ostasse plustost que la fierté. Quoy (m'escriay-je avec estonnement, en regardant Poligene) vous preferez la fierté d'Elise, à toutes les bonnes qualitez qu'elle possede ! de grace songez bien à ce que vous dites ? j'y songe bien, aussi, reprit-il, et je ne pense pas parler sans raison. j'advoüe, repliqua Phocilion, que la mienne ne va pas jusques là : et que je ne comprends pas comment il seroit possible que vous pussiez consentir qu'Elise perdist la moindre bonne qualité qu'elle ait, plustost que cette fierté, qui fait qu'on ne la peut aimer sans la craindre. Pour moy, interrompit Elise en riant, je suis si satisfaite de trouver quelqu'un qui loue un deffaut dont je sens bien que je ne me puis corriger, que je ne puis puis assez resmoigner à Poligene l'obligation que je luy en ay. je vous assure, Madame, reprit-il, que vous ne me devez point remercier d'une chose que je ne puis penser autrement que je la pense : mais encore, dit Phocilion, voudrois-je bien sçavoir par quel motif vous vous estes affectionné à la fierté, au prejudice de toutes les vertus d'Elise ? c'est parce, reprit il, que c'est par elle que le coeur de cette belle Personne est difficile a toucher et à conquerir : car comme je suis persuadé (adjoustat'il en riant, comme si ce n'eust esté qu'une simple galanterie) que je ne suis pas destiné à faire cette illustre conqueste, je suis bien aise qu'il y ait dans l'esprit d'Elise dequoy empescher les autres de la faire non plus que moy. Joint qu'à parler raisonnablement, il n'y a rien qui convienne mieux à une fort belle personne que la fierté : j'advouë toutesfois que cette humeur là ne sied pas bien à tout le monde : et qu'il faut avoir mille bonne qualitez, pour faire que celle lâ fasse l'agreable effet que je dis : il faut sans doute du moins une grande beauté pour la soustenir : et je ne sçay mesme si la beauté toute seule, suffit pour s'en bien servir : et s'il ne faut pas encore outre cela, avoir un grand esprit et un grand coeur. Car enfin je suis persuadé, que la fierté d'une Belle stupide, ressemblera fort à l'orgueil, et aprochera estrangement d'une espece de sorte vanité qui enlaidit toutes celles qui l'ont, et qui les rend insuportables. Et je suis encore assuré , que si la personne qui a de la fierté, n'a pas le coeur grand et genereux, elle sera aigre au lieu d'estre fiere : qui n'est nullement ce que je desire, en une personne accomplie. En effet, l'aigreur et la fierté sont des choses toutes differentes : la premiere sied mal, et l'autre donne de la Majesté : l'une marque un esprit chagrin et mal fait, et l'autre une ame grande et noble. Ouy, la fierté dont je parle, est je ne sçay quoy de devin, qui separe celles qui l'ont du reste du monde : qui les fait craindre et respecter, de ceux qui les aiment : et qui sans faire incivilité à personne, fait toutesfois qu'on ne se familiarise jamais trop, avec celles qui ont cette aimable fierté que j'admire tous les jours en Elise. C'est pourquoy ne trouvez pas si estrange, que je voulusse plustost qu'elle perdist quelque autre chose que cette fierté que j'aime tant : et qui vous a mesme rendu de si bons offices. A moy ! reprit Phocilion, eh de grace n'entre prenez point de me persuader que je doive rien à la fierté d'Elise : vous luy devez pourtant infinement, reprit Poligene ; car enfin pensez vous qu'estant aussi belle qu'elle est ; aussi aimable, et aussi aimée ; son coeur fut encore à donner, si elle n'eust pas esté fiere ? Encore une fois, si Elise eust esté aussi douce que vous semblez la desirer, elle n'auroit pû voir si long-temps tant de mal heureux à ses pieds, sans avoir pitié de quelqu'un : de sorte que lors que vous estes arrivé à Tyr, et que vous estes venu à la connoistre, vous auriez trouvé son coeur engagé : où au contraire vous le trouvez si libre, et si détaché de toute affection, que le plus passionné de tous les Amans d'Elise, ne sçauroit trouver en sa conduite, dequoy avoir un moment de jalousie. Il est vray, reprit Phocilion, mais il n'y sçauroit aussi trouver dequoy avoir un moment d'esperance : c'est tousjours beaucoup que de ne craindre pas qu'un autre soit plus heureux que nous, repliqua Poligene. Mais de grace, interrompit Elise, dites moy un peu, je vous prie, en quoy consiste veritablement la fierté : afin que si par hazard je voulois estre un peu plus ou un peu moins fiere, je sçeusse ce qu'il faudroit faire pour cela. Est-ce l'air de mon visage, poursuit elle, qui la fait paroistre ? sont-ce toutes mes actions en general ? sont-ce mes paroles en particulier ? ou si ce n'est que le son de ma voix ? C'est quelque chose que je ne puis définir, reprit Poligene : car enfin vous estes plus civile que beaucoup d'autres qui passent pour douces ne le sont : vous estes essentiellement bonne, vous rendez office à vos Amis, de meilleure grace qu'elles ne peuvent faire : vous estes mesme pitoyable et tendre en certaines occasions : mais avec tout cela, vous estes fiere, comme je veux que vous la soyez. je pense pourtant qu'à parler raisonnablement, la belle et noble fierté dont je parle, a sa source dans le fonds de vostre coeur : et que c'est de là qu'elle passe dans vostre esprit ; dans vos yeux ; sur vostre visage : dans toutes vos actions ; et dans toutes vos paroles. Cela estant, dit alors Elise, il faut donc que je sois jusques à la mort ce que suis presentement : car je vous advouë que je ne voudrois pas changer mon coeur pour celuy d'une autre. Quand vostre fierté ne vous auroit jamais donné d'autres sentimens que celuy là, reprit Poligene, je l'aimerois le reste de mes jours : car comme je l'ay desja dit, je ne suis pas marri que les autres ne possedent point ce que je ne puis aquerir. Phocilion ne se rendit pourtant pas encore, aux raisons de Poligene : et cette conversation dura si long-temps, qu'il falut que la nuit nous chassast d'aupres d'Elise : qui estoit sans doute plus aise de s'entendre loüer de fierté, que de toute autre chose : parce qu'elle ne trouvoit personne qui ne loüast sa beauté ; sa voix ; et son esprit : et qu'elle en trouvoit quelquesfois, qui luy reprochoient sa fierté, et qui s'en pleignoient estrangement.

Histoire d'Elise : un amant particulier, Agenor


Voila donc, Madame, l'estat où estoient les choses, lors que le Frere de Poligene, que je vous ay dit qui estoit allé en Grece, revint à Tyr. Il pouvoit alors avoir vingt-quatre ans : de sorte que comme il y avoit assez de difference d'âge entre Poligene et luy, il le respectoit presque comme son Pere : et en effet Poligene prit autant de soin d'Agenor, que s'il eust esté son Fils. Il fut donc ravy de le voir aussi bien fait qu'il estoit, et aussi agreable en toutes choses : car enfin, Madame, je puis vous assurer qu'on ne peut pas l'estre davantage que l'estoit Agenor. Il n'estoit pas seulement beau, et de bonne mine, il estoit encore infiniment adroit, à tous les exercices du corps : mais particulierement à la dance. De plus, il avoit infiniment de l'esprit, mais de l'esprit enjoüé, et de l'esprit divertissant, qui occupoit toute une grande Compagnie agreablement, par sa seule conversation. Au reste, il estoit le plus propre de tous les hommes, à faire des intrigues ; à discouvrir ceux des autres ; et à cacher les siens quand il le vouloit, Il est vray que cette volonté ne luy duroit pas long temps, et mesme ne luy prenoit pas souvent : car il avoit une vanité, qui faisoit qu'il ne pouvoit estre aimé, sans desirer qu'on le sçeust. Il avoit pourtant les passions de l'ame fort violentes : mais la vanité ne laissoit pas d'estre presques tousjours la plus forte dans son coeur. Et certes si Agenor n'eust point eu ce deffaut là, il eust esté bien plus aimable qu'il n'estoit pour celles qu'il aimoit : car pour les autres, excepté pour ses Rivaux ; s'estoit le plus doux et le plus civil des hommes, sa vanité estant toute renfermée en ses galanteries. Agenor estant tel que je viens de vous le representer arriva à Tyr, durant que Straton, Barcé, et Elise estoient allez faire un voyage de quinze jours à la Campagne : de sorte que pendant ce temps là, Poligene fit voir toute la Cour à son Frere, qui y aquit une reputation extréme, principalement parmy les Dames. Cependant comme Agenor, qui avoit naturellement l'ame galante, ne pouvoit vivre sans avoir quelque amusement de cette nature ; il s'attacha d'abord aupres d'une Fille de la Reine, nommée Lyriope, qui avoir assurément de la beauté et du merite : mais qui avoit un esprit vindicatif et envieux, qui ne luy donnoit point de repos à elle mesme. Car enfin Lyriope regardoit avec despit, tout ce qui estoit avantageux à ses Compagnes : et je pense pouvoir dire, qu'elle ne leur a jamais veû bon visage, qu'elle ne l'ait eu mauvais le reste du jour. le crois mesme qu'elle eust quelquesfois voulu estre blonde et brune tout à la fois ; avoir les yeux bleus et noirs : et estre enfin tout ce que les autres estoient, sans cesser pourtant d'estre ce qu'elle estoit. Lyriope n'estoit pas seulement envieuse de la beauté de toutes celles qui en avoient, et de leurs conquestes, elle l'estoit encore de leurs habillemens : ne pouvant souffrir sans un chagrin extréme, qu'elles en eussent de plus magnifiques qu'elle, ny de mieux faits. Vous pouvez donc juger, Madame, qu'une Personne de cette humeur, eut une extréme joye de voir que l'homme de toute la Cour, du plus grand bruit, et du plus grand esclat, s'attachoit à la servir : et la choisissoit au milieu d'une grande Cour, où il y avoit tant de belles Personnes. De sorte que craignant que cette conqueste ne luy eschapast, elle prit la resolution de joindre ses soins a ses charmes : et de retenir par quelques legeres faveurs, ce que sa beauté luy avoit aquis. Lyriope ne raisonna pourtant pas juste cette fois là : car je suis persuadé, que si son coeur eust esté un peu plus difficile à conquerir, elle eust conservé plus long-temps sa conqueste. Cependant cette galanterie fit un grand bruit dans le monde : car à peine dit-on qu'Agenor aimoit Lyriope, qu'on dit que Lyriope ne haïssoit pas Agenor : si bien que lors qu'Elise revint de la Campagne, on ne parloit d'autre chose. Elle ne fut pas plustost à Tyr, que toute la Cour fut chez elle, si bien qu'Agenor fut fort estonné de ne trouver presques pas un homme ce jour-là, à toutes les visites qu'il fit. Il en sçeut pourtant bien tost la raison : car estant allé le soir chez la Reine, il comprit par les discours le toute la jeunesse de la Cour, qu'Elise estoit cause de la solitude qu'il avoit trouvée en tous les lieux où il avoit esté : n'y ayant pas un homme à qui il n'entendist parler d'elle, comme l'ayant esté voir. Les uns disoient qu'elle estoit revenuë encore plus belle qu'elle n'estoit, lors qu'elle estoit partie, et que l'air des champs l'avoit engraissée : les autres qu'elle estoit cruë, et que sa taille estoit encore plus avantageuse : quelques-uns assuroient qu'elle estoit un peu moins fiere : ou que du moins la joye de se revoir à Tyr, la faisoit paroistre plus douce : et d'autres, qui l'avoient entenduë chanter en entrant chez elle, juroient qu'elle avoit assurément apris encore quelque chose à la Musique, en entendant celle des Rosignols de la Solitude d'où elle venoit : soustenant qu'elle n'avoit jamais si bien chanté qu'elle faisoit alors. Agenor entendant tant loüer Elise, demanda à Lyriope, si elle meritoit toutes les loüanges qu'il luy entendoit donner ; mais elle, suivant son humeur envieuse, luy en fit un Portrait qui n'estoit pas digne d'envie. Elle luy dit qu'Elise avoit de grands yeux si ouverts, qu'ils en estoient effarez : qu'elle avoit le teint si vif, qu'il en estoit rouge : et qu'elle estoit si fiere, qu'elle en estoit aigre : de sorte qu'ostant à Elise toute sa beauté, et toutes ses bonnes qualitez, elle en fit une Peinture qui n'avoit garde de luy réssembler. Comme j'estois present au discours de Lyriope, je ne pûs m'empescher de la contredire, et de la haïr en mesme temps : ne m'estant pas possible de souffrir ce qu'elle disoit sans colere. Du moins, dis je à Agenor, accordez moy la grace de ne juger d'Elise qu'apres l'avoir veuë, ce qui sera sans doute bien tost : car je suis tesmoin, adjoustay-je qu'elle s'est extrémement pleinte à Poligene, de ce qu'il ne vous avoit pas mené chez elle dés aujourd'hui : luy disant qu'elle n'eust : jamais creû qu'estant autant de ses Amis qu'elle est ; il eust pû avoir un Frere aussi accomply qu'on luy a dit que vous estes, sans luy en donner la connoissance, afin qu'elle pûst prendre part à la joye qu'il en doit avoir. Agenor m'entendant parler ainsi, comprit aisément que Lyriope avoit parlé comme une envieuse, de la beauté d'Elise : car encore qu'il fust amoureux d'elle, il ne l'estoit pas jusques à la preoccupation : et l'on peur dire que Lyriope avoit touché son coeur, mais qu'elle ne l'avoit pas-aquis. Cependant il ne laissoit pas d'agir avec elle, comme s'il l'eust aimée aussi ardemment qu'on pouvoir aimer : c'est pourquoy il luy demanda à demy bas, la permission de voir Elise, qu'elle n'osa luy refuser : craignant que s'il n'y alloit point, on ne vinst à en devenir la cause : et que cela n'augmentast les bruits qui couroient dans le monde à son desavantage, dont quelques unes de ses Amies l'avoient advertie. Agenor ayant donc la permission de voir Elise, ne fut pas plustost retourné chez son Frere où il logeoit alors, qu'il fut le chercher à sa chambre, pour voir s'il luy diroit la priere que je luy avois dit qu'Elise luy avoit faite de le mener chez elle : mais il fut fort estonné, de voir que Poligene ne luy en parloit pas. Neantmoins comme personne ne luy avoit dit qu'il en fust amoureux, il creût que c'estoit un simple oubly : de sorte qu'il se resolut de luy dire ce qu'il en sçavoit. Poligene demeura fort sur pris du discours de son Frere ; car il estoit vray que ce qui l'avoit empesché de luy faire sçavoir la priere qu'Elise luy avoit faite, n'estoit pas qu'il eust oublié ce que cette belle personne luy avoit dit : mais c'est qu'il n'avoit pas encore tout à fait resolu, s'il devoit estre bien aise de cette connoissance. Toutesfois comme Agenor paroissoit estre fort amoureux de Lyriope, il se détermina : joint aussi qu'il ne voyoit pas trop bien comment il pourroit empescher la chose : c'est pourquoy faisant excuse à son Frere, d'avoir oublié l'honneur qu'Elise luy avoir fait, il luy promit de l'y mener le lendemain. Mais pour s'assurer un peu d'avantage, il voulut tascher de s'esclaircir qu'els estoient ses sentimens pour Lyriope : et s'il avoit lieu d'esperer que la passion qu'il avoit pour elle, pûst l'empescher d'en avoir pour Elise. C'est pourquoy prenant la parole ; mais mon Frere, luy dit-il en sousriant, ne craignez vous point de donner de la jalousie à la belle Lyriope, en tesmoignant avoir tant d'empressement de connoistre Elise ? Comme elle ne peut pas croire que je sois amoureux d'une Personne que je ne connois point, reprit Agenor, je n'ay pas cette apprehension : joint que je ne feray cette visite, qu'apres qu'elle m'en a accordé la permission. Vous estes donc aussi bien avec elle, reprit Poligene, que toute la Cour le dit. D'abord Agenor fut surpris, de ce que Poligene luy disoit, et de ce qu'il avoit dit sans y penser : mais un moment apres, il se mit à rire de luy-mesme et de sa resverie, qui l'avoit fait respondre si ingenûment, sans en avoir eu le dessein. De sorte que Poligene se mettant à railler aveque luy, fit si bien que parlant à la fin un peu plus serieusement, Agenor luy aprit en quels termes il en estoit avec Lyriope. Il sçeut donc, (apres qu'il luy eut fait promettre fidelité, pour faire mieux valoir la confidence qu'il luy faisoit) que Lyriope souffroit agreablement qu'il luy parlast de sa passion ; qu'elle ne luy avoit pas deffendu d'esperer ; qu'il luy avoit desja escrit plusieurs fois ; que veritablement elle ne luy avoit pas fait de responce : mais que c'estoit seulement parce qu'elle ne se pouvoit confier à ceux qui portoient ses Lettres : qu'il n'y avoit point de jour qu'elle ne luy donnast quelque occasion de la voir et de luy parler : qu'elle l'advertissoit soigneusement de tous les lieux où la Reyne devoit aller, afin qu'il s'y trouvast : et qu'enfin il avoit sujet de croire qu'il n'estoit pas haï. je vous assure, reprit Poligene, que je trouve que vous en avez beaucoup, de croire que vous estez aimé, dont je suis fort aise : car enfin, adjousta-t'il malicieusement, outre que Lyriope est une tres-belle Personne, et dont la conqueste ne peut manquer de vous estre agreable et glorieuse ; c'est encore qu'en satisfaisant vostre amour, vous pouvez satisfaire vostre ambition : estant certain que Lyriope est beaucoup mieux avec la Reine, qu'on ne le croit dans le monde. j'en sçay des particularitez (poursuivit-il, quoy que cela ne fust pas) que je ne vous puis dire : qui m'obligent à vous exhorter de conserver soigneusement ce que vous avez aquis, et à menager bien l'affection de Lyriope. Apres cela, Poligene croyant avoir trouvé toute la seureté qu'il pouvoit desirer, se separa d'Agenor : qui ayant à voir le jour suivant une Personne d'un merite si extraordinaire, et dont on luy disoit tant de choses ; donna ordre à ses Gens de luy donner le lendemain un habillement qu'il aimoit, et qui en effet luy sieoit admirablement bien. Car il n'estoit ny trop simple, ny trop magnifique : et l'assortiment des couleurs, en plaisoit si fort à la veuë, et l'invention des ornemens qui estoient dessus en estoit si galante, qu'on ne pouvoit le voir sans le loüer. Agenor n'ayant donc rien oublié, de tout ce qui pouvoit luy estre avantageux, fut trouver Poligene, aussitost que l'heure de faire des visites fut venuë, pour le sommer de sa parole, qu'il luy tint en effet, et qu'il luy tint mesme sans repugnance :ne croyant pas qu'estant aussi bien traité qu'il estoit de Lyriope, il pûst se resoudre à luy estre infidelle, pour une Personne dont la conqueste paroissoit impossible. De sorte que sans tarder d'avantage, il fut avec Agenor chez Elise : ayant aussi pris tous le soin qu'il faloit, pour faire que son Frere n'eust que la jeunesse plus que luy. Et certes à dire les choses comme elles sont, le choix en eust esté difficile à faire : ce n'est pas que ces deux freres ne fussent differens presques en tout : mais c'estoit une difference sans inegalité de merite : chacun ayant sans doute dequoy aquerir l'estime des plus honnestes Gens, et des plus difficiles à accorder leur aprobation. Les maximes de Poligene et d'Agenor, en matiere de galanterie, estoient mesme bien opposées les unes aux autres ? car Poligene disoit, qu'il ne faloit jamais declarer ouvertement son amour, qu'on ne fust presque assuré d'estre aimé : et Agenor au contraire, soustenoit qu'il ne vouloit jamais cacher un moment la passion qu'il avoit dans l'ame, à celle qui la causoit : afin, disoit il, qu'elle luy tinst conte de tous les soins, et de tous les services qu'il luy rendoit. Et en effet, Agenor ne disoit pas cela comme une simple galanterie, car il en a toute sa vie usé ainsi : Poligene de son costé, ne disoit jamais qu'il aimoit, qu'il ne fust assuré d'estre aimé : c'est pourquoy ne voyant dans l'esprit d'Elise que des marques d'estime pour luy, et n'y voyant nulle disposition à une affection de la nature qu'il la souhaitoit, ny pour luy, ny pour aucun autre : il l'adoroit dans le silence, quoy qu'il eust une passion demesurée pour elle :esperant tousjours que cette amitié galante et respectueuse qu'il avoit avec elle, l'engageroit malgré qu'elle en eust, à l'aimer plus qu'elle ne l'aimioit, et plus qu'elle ne le vouloit aimer. Mais, pour en revenir où j'en estois, je vous diray que Poligene et Agenor furent de si bonne heure chez Straton, qu'il n'y avoit encore personne que moy : de sorte que je fus le seul tesmoin de cette premiere entreveuë. Comme Elise estoit bien plus souvent à la chambre de Straton qu'à celle de Barcé, à cause de sa bizarre humeur, ce fut là que Poligene presenta Agenor et au Pere, et à la Fille, de qui il fut reçeu avec beaucoup de civilité. Apres le premier Compliment , Straton, qui avoit quelque chose à dire à Poligene, se mit à se promener aveque luy dans sa chambre ; et laissa Agenor aupres d'Elise, où je demeuray aussi. Cette belle Personne estoit ce jour-là en un habit si avantageux, qu'il ne faut pas s'estonner si sa beauté parut avec tout son esclat aux yeux d'Agenor. Comme elle n'avoit pas eu dessein de sortir, elle estoit comme sont nos Dames, lors qu'elles veulent garder la Chambre : mais c'estoit comme une Personne qui vouloit estre veuë, et non pas comme estant malade. L'habillement d'Elise estoit bleu : tous les ornemens en estoient d'argent : une partie de ses cheveux estoient entortillez par derriere avec des Perles et du Ruban bleu : et les autres luy tomboient negligeamment sur la gorge qu'elle avoit ouverte, ayant un Colier de Diamans, enchassez dans de l'or esmaillé de noir, et de Bracelets de mesme. De plus, comme si le hazard eust voulu qu'Agenor l'eust veuë avec quelque agréement extraordinaire , Elise s'assit sur des Quarreaux de Brocatelle incarnate : de sorte que cét incarnat et ce bleu, faisoient une si agreable reflexion de couleurs, et si propre à faire paroistre le beau teint d'Elise, qu'elle en paroissoit encore plus belle. Joint aussi, que la lumiere tombant à propos sur son visage, pour n'y faire ny ombre, ny faux jour, elle estoit telle qu'il falloir qu'elle fust, pour faire un infidelle d'Agenor : qui se trouva droit opposé à ces yeux qui avoient tant fait de conquestes. A peine fusmes nous assis, qu'Elise prenant agreablement la parole ; je vous assure, luy dit elle, que j'auray bien de la difficulté à me resoudre de pardonner à Poligene, le tort qu'il m'a fait, de ne m'avoir pas donné plustost vostre connoissance : puis qu'il m'a privée d'un plaisir, que je ne sçaurois recouvrer. C'est à moy Madame, reprit Agenor, à me pleindre de luy, et non pas à vous : mais quand il seroit vray que ma veuë ne vous seroit pas desagreabl ; je ne sçay pas, puis que j'ay aujourd'huy l'honneur de vous voir, pourquoy vous dites que Poligene vous a privée d'un plaisir que vous ne sçauriez plus recouvrer. C'est, dit elle en riant, que veû le temps qu'il y a que vous estes revenu , je n'oserois plus vous traitter en homme qui vient d'un Païs estranger : cependant je n'ay pas un plus grand plaisir, que de me faire dire tout ce que sçavent ceux qui viennent de voyager : principalement quand ils viennent d'où vous venez, c'est à dire du lieu de la Politesse. Pourveu que vous me permettiez, reprit-il en sousriant, apres que je vous auray dit tout ce que j'ay veû de beau en Grece, de vous parler aussi un peu de ce que je trouve de beau icy, je vous promets de satisfaire vostre curiosité. Vous pouvez penser, repliqua t'elle malicieusement, que je n'ay garde de m'oposer à la satisfaction que vous aurez à dire tout ce que vous avez veû de beau chez la Reine : je ne parle pas de chez la Reine, reprit-il, et lors que je vous ay demandé la permission de vous parler de tout ce que je trouve de beau icy, je n'ay pas eu intention que ce mot d'icy, s'estendist hors de la chambre où vous estes. Quoy qu'il en soit, dit elle, faites moy donc la grace de me dire si les Dames dont aussi belles en Grece qu'on le dit ? Leur beauté est sans doute merveilleuse, reprit-il, mais si vous eussiez esté comme vous estes, lors que je partis de Phenicie ; ou que toute enfant que vous eussiez, j'eusse eu l'honneur de vous voir ; je ne vous aurois pas fait mille injustices que je vous ay faites durant mon voyage. Car enfin, Madame, il faut que je vous le confesse, j'ay juré mille et mille fois, à mille et mille Belles que j'ay veuës, ou à Corinthe, ou à Athenes, ou à Argos, ou à Thebes, ou à Sparte, qu'il n'y avoit rien en toute la Phenicie qui les valust, ny qui aprochast de leur beauté. Mais pour reparer l'injure que je vous ay faite, souffrez que comme j'ay dit ce mensonge outrageant à mille et mille belles Grecques ; je vous die aussi mille et mille fois avec autant de verité que de repentir, que vous estes plus belle toute seule, qu'elles ne le sont toutes ensemble. Quand ce que vous dites seroit vray, reprit Elise en raillant, je n'aurois garde de vous obliger à dire tant de fois une mesme chose : joint qu'à parler plus serieusement (adjousta-t'elle, en tournant la teste vers un grand Miroir qui estoit à sa main droite) je n'aurois qu'à me regarder une seule fois, pour destruire tout ce que vous m'auriez dit. Ha Madame, (s'escria Agenor, qui se mit à la regarder dans ce Miroir, vers lequel elle s'estoit tournée) si vous en croyez vos yeux, vous en croirez bien mes paroles ! Pendant que cette conversation se faisoit de cette sorte, et que je l'escoutois, je pris garde que Poligene, qui se promenoit avec Straton, n'aportoit pas grande attention à ce qu'il luy disoit : au contraire, je voyois qu'il prestoit l'oreille à ce qu'Elise et Agenor disoient : principalement lors qu'il aprochoit du lieu où nous estions. Il fit mesme si bien, qu'insensiblement il obligea Straton de se promener en biaisant, afin que du moins il pûst voir Elise : je creûs pourtant alors que ce qui le faisoit agir ainsi, n'estoit qu'une simple curiosité de sçavoir si Agenor se tireroit bien de cette conversation : et j'advouë que ma simplicité fut si grande, que je donnay à un sentiment de Frere, ce que je devois donner à un sentiment d'Amant. Cependant comme on passe bien souvent d'un discours serieux à un fort enjoüé, et d'un enjoüé à un fort serieux :apres qu'Elise se fut agreablement et fierement deffenduë, des loüanges qu'on donnoit à sa beauté : et qu'Agenor se fut obligeamment opiniastré à la loüer : on parla un peu des nouvelles du monde, et un peu de guere : en suitte dequoy, Agenor revenant tousjours à loüer Elise, et voulant suivre la maxime qu'il avoit, de ne cacher jamais à une Dame les sentimens advantageux qu'il avoit d'elle ; il se mit à luy donner encore mille loüanges, et à les luy donner avec empressement. De sorte qu'Elise, pour luy faire changer de discours, et pous luy tesmoigner qu'elle sçavoit que Lyriope avoit assujety son coeur : mais de grace, me dit-elle, aprenez moy si Agenor est accoustumé de loüer toutes celles à qui il parle, avec autant d'excés qu'il me loüé ? afin que je sçache comment je dois prendre tout ce qu'il me dit. Comme vous l'avez veû chez la Reine, adjousta-t'elle, il vous sera aisé de me satisfaire :dites moy donc, je vous en conjure, ce qu'il dit à toutes les Dames qu'il y voit : et alors elle m'en nomma plusieurs, et entre celles à Lyriope. Pour moy, Madame, luy repliquay-je, je ne l'ay jamais tant entendu loüer personne que vous :quoy, interrompit elle, il me loüe plus qu'il qu'il ne loüe Lyriope ! ha Telamis, cela n'est pas possible. Il est pourtant vray, reprit Agenor, que je ne l'ay jamais tant loüée que vous : je voy bien, respondit elle, qu'en parlant comme vous faites, vous croyez que je ne sçay point que vous en estes amoureux : mais Agenor, je suis un peu mieux instruite que vous ne pensez : et le bruit des Conquestes de la belle Lyriope, est venu jusques dans mon Desert. je vous diray mesme, adjousta t'elle en riant, que j'ay esté bien aise pour ma propre gloire, qu'elle ait fait cette conqueste devant mon retour : afin qu'on n'eust pas à me reprocher, d'avoir manqué à la faire. Les Peuples nouvellement assujettis, reprit-il en la regardant, sont quelquesfois bien aisez à faire revolter : ha Agenor, repliqua t'elle, je ne voudrois point de sujets, qui eussent esté Rebelles à leurs premiers Maistres ! et puis, je suis persuadée, que les chaines que la belle Lyriope vous à données sont si sortes, que vous ne les pourriez rompre quand vous le voudriez. Mais pour en revenir où nous en estions, je vous trouve bien hardy, de me dire que vous me loüez plus qu'elle : vous m'embarrassez un peu, reprit Agenor, mais je pense pourtant que sans faire injure à Lyriope, je puis avoir dit ce que j'ay dit. Car enfin, poursuivit-il, de l'humeur dont je suis, je ne sens pas plustost que j'ay de l'amour, que je meurs d'envie de le dire : de sorte que je ne m'amuse pas long temps, à donner des loüanges qui ne disent pas assez precisement qu'on est amoureux. Joint que selon moy, en disant qu'on aime, on fait sans doute un fort grand Eloge, à celle à qui on le dit : et je ne voudrois pas respondre, que je vous puisse loüer long-temps, comme je vien de vous loüer. Cette façon de loüer, reprit Elise, ne seroit pas à mon vsage : mais enfin Agenor, vous vous estes mieux deffendu que je ne pensois. Cependant je puis encore vous dire, que j'ay mesme quelque interest, qui fait que je suis tres aise que vous soyez amoureux : parce que cela sera cause, que plus facilement je me resoudray à faire amitié aveque vous. je connois beaucoup de personnes, repris-je, qui ne sont pas de vostre humeur : et qui ne veulent point faire amitié, avec un homme amoureux. Si j'avois des secrets à confier, reprit Elise, je pense que je ne dirois pas ce que je dis : mais ne voulant de l'amitié d'Agenor qu'une simple complaisance, et je ne sçay quel petit eschange de secrets indifferens, qui ne sont quasi point secrets, et qui fournissent pourtant à la conversation ; il ne m'importe point qu'il soit amoureux, pour faire que je sois son Amie. Ha Madame, reprit-il, si je ne me trompe, vous estes une dangereuse Amie ! Poligene entendant ces dernieres paroles, ne pût s'empescher de se mesler dans les discours d'Elise et d'Agenor : et d'assurer son Frere, pendant que Straton parloit à un des siens, qu'il avoit tort de dire ce qu'il disoit : puis qu'Elise estoit aussi bonne Amie , qu'elle estoit dangereuse Maistresse. Comme il disoit cela, il arriva beaucoup de monde, qui fit que cette conversation devint plus generale : cependant quoy que les premieres visites n'ayent pas accoustumé d'estre fort longues, Agenor fit durer la sienne jusques à la nuit : et il s'aprovisa tellement avec Elise dés ce premier jour là, qu'il ne l'eust pas esté d'avantage, s'il l'eust connuë toute sa vie. Mais lors qu'il alla le soir chez la Reine, il se trouva bien embarrassé, à rendre conte à Lyriope de ce qu'il avoit fait l'apresdinée : dés qu'elle le vit, elle remarqua qu'il avoit eu soin de luy ce jour là : et qu'il estoit aussi propre, qu'elle l'avoit veû durant les premiers jours qu'il avoit eu dessein de luy plaire. Ce n'est pas qu'il ne le fust tousjours : mais il y a pourtant certaines petites observations, que les Personnes passionnées sont capables de faire, qui font qu'elles remarquent de la difference, entre une propreté naturelle et sans dessein, et une propreté extraordinaire, qui a quelque cause cachée. De sorte que comme Lyriope n'avoit point veû Agenor de tout le jour, elle eut une curiosité estrange, de sçavoir où il avoit esté. Elle ne le vit donc pas plustost, que luy adressant la parole, sans tesmoigner pourtant ce qu'elle avoit dans l'ame ; de grace Agenor, luy dit elle, dites moy ce que vous avez fait aujourd'huy, que nous ne vous avons point veu ? j'ay esté en cent endroits sans trouver personne, repliqua-t'il : en suitte dequoy Poligene, qui avoit promis à Straton de me mener chez luy, a voulu que j'y allasse. Et bien, luy dit elle en rougissant, que vous semble d'Elise ? vous me l'aviez representée si laide, repliqua-t'il, que je croy que cela me l'a fait sembler belle. C'est une terrible chose, reprit cette envieuse fille, que le bon-heur de cette Personne là : car pour moy je suis persuadée, qu'encore qu'on die que chaque Nation a une espece de beauté qui luy est particuliere : y en ayant qui aiment les beautez blondes ; d'autres les brunes ;quelques unes qui veulent qu'elles soient grandes et grosses ; et d'autres delicates, et de mediocre grandeur : qu'il y en ait mesme qui veulent qu'elles soient camuses et basanées ; je crois, dis-je, que s'il y avoit des gens de toutes les parties du monde qui vissent Elise, ils s'accorderoient à loüer sa beauté. Comme elle disoit cela tout bas à Agenor, un de ceux qui estoient venu chez Straton durant qu'il y estoit ; se joignit à leur conversation : et demanda à Agenor, sans sçavoir ce qu'il avoit dit à Lyriope, s'il y avoit desja long temps qu'il estoit chez Elise lors qu'il estoit arrivé ? Mais à peine Agenor eut il dit en mentant hardiment, qu'il n'y faisoit que d'entrer, lors qu'il y estoit venu : qu'il en vint un autre, qui y avoit esté fort tard, et qui en estoit sorty en mesme temps que luy : qui sans sçavoir non plus que le premier ce qui s'estoit dit, demanda à Agenor s'il avoit jamais rien veû de plus beau qu'Elise ? principalement apres qu'on avoit eu esclairé la chambre où elle estoit. Et pour achever de l'embarrasser, il en vint encore un, qui sçachent qu'il n'avoit point veû Elise que ce jour là, et l'y ayant veû entrer aussi tost apres disner ; ce mit à luy dire qu'il avoit veû Elise comme il la faloit voir : estant certain, adjousta t'il, que plus le jour est grand, plus elle paroist belle : c'est pourquoy vous avez bien fait d'y aller pour la premiere fois, d'aussi bonne heure que je vous y ay veû entrer. Lyriope n'eut pas plustost oüy cela, qu'elle regarda Agenor en rougissant de despit, d'envie , et de jalousie tout ensemble :car elle comprit que puis qu'un de ceux qui parloient, avoit veû entrer de fort bonne heure Agenor chez Straton ; et que l'autre l'y avoit veû apres que les Lampes avoient esté allumées ; il faloit qu'il y eut passé toute l'apresdinée : et qu'il luy eust menty, lors qu'il luy avoit dit qu'il avoit esté en cent lieux sans trouver personne. De sorte que le regardant fixement sans rien dire, elle cherchoit ses yeux , pour luy faire mille reproches : mais comme il n'ignoroit pas le pouvoir qu'il avoit sur le coeur de cette fille, il ne s'en mit pas beaucoup en peine : et il creût bien qu'il luy seroit aisé de faire sa paix. En effet, dés qu'il luy pût parler aveque liberté, il luy parla d'une maniere, qui luy persuada qu'elle luy devoit estre obligée, du mensonge qu'il avoit dit : car enfin (luy disoit il, conme nous l'avons sceu depuis) vous pouvez bien juger que quand j'avois à devenir amoureux d'Elise, et à estre infidelle, je ne pourrois pas l'estre devenu en si peu de temps ; jusqu'au point que de vouloir desir faire un grand mistere, d'une passion qui ne feroit que de naistre. Croyez donc, luy dit-il, que la seule complaisance que j'ay euë pour Poligene, m'a fait faire une si longue visite à Elise : et que la peur que j'ay euë que vous ne trouvassiez mauvais que j'y eusse esté tout le jour, m'a obligé à vous dire un mensonge. Cependant, adjousta t'il finement, je suis bien aise d'avoir descouvert un sentiment jaloux dans vostre ame : car toutes les fois que je voudray recevoir quelque nouvelle faveur de vous, je pense que j'iray faire une longue visite à Elise. Ce seroit bien plus tost le chemin de perdre celles que vous avez desja, repliqua t'elle : la Lyriope, s'escria-t'il, aprenez s'il vous plaist à me connoistre ! et croyez qu'on ne me fait point revenir par des rigueurs : et que vous ne me devez jamais estre plus douce, que lors que vous penserez avoir sujet de craindre de me perdre. Mais c'est assurément ce qui n'arrivera point : principalement si vous continuez d'estre ce que vous estes presentement. Comme Lyriope avoit l'ame preocupée d'une violente passion : qu'elle ne s'estoit pleinte, que pour obliger Agenor à l'apaiser ; et que de plus, elle avoit plus d'esprit que de jugement ; elle reçeut les raisons d'Agenor comme bonnes : et crût mesme que pour l'empescher de luy estre infidelle et d'aimer Elise, il faloit l'accabler de nouvelles faveurs. Ce n'est pas qu'elle n'eust resolu de ne marquer jamais mais à ce qu'elle se devoit à elle mesme, et de demeurer un peu au deça du crime : mais pour toutes ces petites choses, qui font un si grand bruit lors qu'on les sçait, et dont on tire de si fâcheuses consequences ; elle se détermina à les accorder toutes à Agenor : croyant par là l'attacher indissolublement à elle ; l'empescher d'aimer Elise ; et l'obliger à l'espouser.

Histoire d'Elise : des différentes manières de parler d'amour


Il n'en alla pourtant pas ainsi, comme vous le verrez par la suitte de cette Histoire : cependant comme Elise alloit par tout, quand Agenor n'eust pas esté chez elle, il ne se fust guere passé de jour qu'il ne l'eust veuë : et comme elle estoit faite de façon, que plus on la voyoit, plus on l'admiroit ; Agenor, qui connoissoit bien ce qui meritoit d'estre admiré, sentit croistre dans son ame toutes les fois qu'il la vit, l'admiration qu'il avoit eue pour elle, dés le premier instant qu'il l'avoit veuë. Il fut pourtant quelque temps à vouloir deffendre son coeur, qui fit en effet quelque legere resistance à la beauté d'Elise : mais lors qu'il fut en quelque sorte accoustumé aux faveurs de Lyriope, il commença de ceder peu à peu. La facilité qu'il avoit trouvée à aquerir l'affection de cette Fille ;et la difficulté qu'il y avoit, à pouvoir seulement esperer de faire souffrir la sienne à Elise, firent que ses desirs s'attiedirent pour Lyriope : et qu'ils devinrent si ardents pour Elise, qu'il ne pouvoit plus vivre sans la voir. Il n'osoit pourtant encore paroistre si tost infidelle : c'est pourquoy ce n'estoit pas sans peine qu'il voyoit Elise sans que Lyriope le sçeust. D'autre part, Poligene, qui observoit son Frere soigneusement, s'aperçeut bien tost que l'indulgence que Lyriope avoit pour luy, rendoit sa passion moins vive : de sorte qu'il craignit estrangement, qu'il ne devinst son Rival : aprehendant mesme desja, qu'il ne le fust devenu. Cependant Phocilion remarquant tous les jours plus de vertu en Elise, en devint si esperdûment amoureux, qu'il se resolut enfin à faire tout ce qu'il pourroit pour l'espouser. Comme il estoit extrément riche, il ne douta pas que son dessein ne fust aprouvé de Straton : mais il ne creût point luy en devoir rien dire, qu'il n'en eust eu la permission d'Elise. Il est vray qu'il n'estoit pas sans aprehension : il voyoit bien que cette sage Fille avoit beaucoup de civilité pour luy, et qu'elle tesmoignoit mesme avoir beaucoup d'estime : mais il la voyoit si esloignée d'avoir nul sentiment d'affection particuliere, de la nature dont il l'eust souhaité ; qu'il ne pensa jamais se resoudre à luy descouvrir son dessein ; tant la crainte d'estre refusé occupoit son ame. Mais à la fin, apres avoir esté plusieurs fois chez elle ; avec intention de luy parler, sans l'avoir osé faire : il se détermina, un jour qu'il la trouva seule, de luy descouvrir ce qu'il luy avoit si long-temps caché. Mais comme il connoissoit sa fierté, il chercha une voye de le faire sans l'irriter :apres avoir donc parlé quelque temps de choses indifferentes, tout d'un coup Phocilion prenant la parole ; comme vous avez la reputation, luy dit-il, d'estre une des plus genereuses Amies du monde, je voudrois bien, Madame, que vous voulussiez me faire l'honneur de me donner un conseil fidelle, en une occasion d'où despend tout le bon-heur ou tout le mal heur de la vie d'un homme, qui est fort vostre serviteur, et en la fortune de qui je dois prendre un interest tres-particulier. Elise entendant parler Phocilion de cette sorte, en demeura un peu surprise : car elle connoissoit bien qu'il avoit beaucoup d'affection pour elle, quoy qu'il ne le luy eust jamais dit : toutesfois comme elle sçavoit qu'il estoit tres discret et tres sage, elle n'aprehenda pas qu'il luy dist rien qui luy deust desplaire. C'est pourquoy prenant un biais adroit pour luy respondre ; il me semble, luy dit elle, que je ne suis guere propre à donner conseil à personne :et qu'il vous seroit aisé de trouver dans vostre raison, celuy dont vous avez besoin, sans vouloir consulter la mienne. C'est pourquoy, adjousta-t'elle en riant, si vous m'en croyez, vous ne me revelerez point le secret de la personne pour qui vous vous interessez, de peur qu'il ne vous en arrive deux maux à la sois : l'un de recevoir un mauvais conseil : l'autre de me donner envie de dire ce que vous m'aurez dit. Pour cette derniere chose, reprit Phocilion, je ne la crains pas : vous me croyez donc plus secrette que prudente, reprit Elise, puis que vous ne craignez point que je revele vostre secret, et que vous aprehendez que je ne vous donne un mauvais conseil. Quoy qu'il en soit. Madame, repliqua-t'il, donnez vous la peine de m'escouter, et de m'escouter sans m'interrompre : vous promettant, lors que j'auray achevé de vous dire la chose dont il s'agit, d'entendre apres ce qu'il vous plaira de me dire : et de faire suivre le conseil que vous me donnerez , à la personne qui à interest à l'affaire dont j'ay à vous entretenir. Ce que vous me dites, repliqua-t'elle, me donne une si grande curiosité, que quand il y auroit quelque chose à bazarder, je pense que je vous permettrois de parler : c'est pourquoy vous n'avez qu'à commencer de m'aprendre ce que vous voulez que je sçache. Avant que de vous obeïr, reprit-il, Madame, il faut que je vous suplie encore, de ne m'obliger point à vous dire le nom de celuy dont j'ay à vous parler, que vous ne l'ayez conseillé comme il le veut estre. Quoy, interrompit elle, celuy qui vous fait parler demande conseil ; et n'en veut pourtant point recevoir, s'il n'est conforme à son inclination ! ha Phocilion ! si cela est, je ne suis point propre à luy en donner : car je conseille tousjours selon moy, et jamais selon les autres. Vous en vserez comme il vous plaira, repliqua-t'il, cependant souffrez s'il vous plaist que je commence de vous aprendre, qu'il y a un homme au monde, qui apres avoir eu le mal-heur de vivre tres long-temps sans vous connoistre, eut enfin le bon-heur de vous voir pour la premiere fois, le premier jour que vous fustes chez la Reyne, apres la mort du feu Roy. Mais Phocilion, interrompit Elise, pourquoy faut il que je sois meslée en l'affaire de celuy dont vous me voulez parler ? Vous le sçaurez bien tost Madame, repliqua t'il, si vous me tenez la parole que vous m'avez donnée, de m'escouter sans m'interrompre. Sçachez donc, poursuivit-il, que celuy dont je parle ne vous vit pas plustost, qu'il vous adora : et qu'il prit la resolution de vous adorer toute sa vie. En verité, dit Elise, vous estes admirable : car à ce que je voy, au lieu de me consulter l'affaire d'un autre, vous ne me parlez que de moy. Encore une fois Madame, reprit Phocilion, vous m'avez promis de m'entendre : puis que je m'y suis engagée, repliqua-t'elle fierement en rougissant, j'y consens : mais vous vous souviendrez aussi, que vous vous estes obligé à deux choses : l'une, d'escouter paisiblement tout ce que je voudray vous respondre : et l'autre, de faire suivre mon conseil, à celuy pour qui vous me le demandez. je le sçay bien Madame, poursuivit-il, et je ne manqueray pas à ma parole : mais pour en revenir ou j'en estois, je vous diray que cét homme qui vous adora dés qu'il vous vit, et qui vous adorera tousjous ; ne pouvant plus vivre sans estre plus heureux qu'il n'est, m'a chargé de vous demander, ce que vous voulez qu'il devienne ? Vous avez pour luy une civilité dont il vous est infiniment redevable : vous luy avez donné diverses marques d'estime, dont il vous sera eternellement obligé : Straton luy fait la grace de l'honnorer de son amitié : il est d'une condition esgalle à la vostre : et la Fortune luy ayant donné beaucoup moins de bien que vous n'en meritez, luy en a pourtant assez donné pour vous rendre heureuse, s'il ne manquoit que la richesse à vostre felicité. Mais Madame, cét homme tel que je vous le presente, a une passion si respectueuse pour vous, qu'il n'a jamais osé vous la dire : et quoy qu'il ait lieu de croire que Straton ne le refuseroit pas, s'il luy demandoit la permission de vous conjurer d'agréer le dessein qu'il a de meriter vostre affection par ses services ; il n'a pourtant pas voulu y penser que je ne vous eusse demandé conseil pour luy. Mais Madame, douant que de me le donner, il est bon que vous sçachiez que jamais homme n'a sçeu aimer ny plus ardemment, ny plus respectueusement qu'il vous aime : et il faut que vous n'ignoriez pas, que si vous luy conseillez de se taire, et de continuer de cacher la passion qu'il a dans l'ame ; vous le mettrez dans un desespoir si excessif, qu'il sera contraint d'avoir recours à la mort. Considerez encore de grace, que le respect qu'il vous porte est si grand, que sçachant vostre severité, et vostre scrupuleuse vertu, il n'a osé vous faire sçavoir qu'il meurt d'amour pour vous, sans vous faire sçavoir en mesme temps, l'innocence de son dessein. je sçay bien, Madame, qu'il y a tous les jours des Princes à vos pieds, et que celuy dont je parle n'est pas : mais je sçay bien aussi, qu'il a dans le coeur des sentimens d'amour et de veneration pour vous, qui ne sont point dans leur ame, quelques amoureux qu'ils puissent estre : c'est pourquoy Madame, je vous conjure de faire quelque consideration, fut ce que je vous dis de luy. je sçay si parfaitement tout ce qu'il pense de vous, que je puis vous assurer que je ne sçay par si bien ce que je pense de moy mesme : parlez donc Madame, ne conseillez vous pas à cet Amant caché de se descouvrir, ou à Straton, où à vous ; et ne voulez vous pas que je vous die son nom ? Comme vous m'avez dit, reprit Elise, que vous ne me le vouliez dire que lors que je l'aurois conseillé comme il le veut estre, je pense qu'il est à propos que vous ne me le nommiez pas, que je ne vous aye donné le conseil que vous me demandez, de peur que ne le trouvent pas conforme à son humeur, vous n'eussiez parlé un peu trop legerement. Eh de grace Madame, luy dit il, consultez vous bien devant que de desesperer ce mal-heureux Amant, pour qui j'implore vostre pitié ! Pour vous tesmoigner, luy dit elle, qu'il ne pouvoit choisir une personne qui fust plus propre que vous à me persuader ce qu'il veut, si c'estoit une chose qui me pûst estre persuadée ; je veux bien vous descouvrir le fonds de mon coeur, comme à un de mes meilleurs Amis : et quoy que je sois naturellement assez fiere, je m'assure que je ne vous donneray point sujet de vous pleindre de moy aujourd'huy, quoy que je ne conseille pas celuy dont vous prenez les interests, comme il a dessein de l'estre. Ha Madame, s'escria Phocilion, si vous le conseillez autrement, vous le desespererez ; et il ne sera pas aisé que vous luy refusiez ce qu'il desire, sans que je me pleigne de vous. Vous vous pleindrez sans doute à tort, reprit elle ; mais Phocilion il ne faut pas me condamner sans m'entendre : c'est pourquoy souffrez que je vous die, que je fais une estime si particuliere de vous : que j'ay si bonne opinion de vostre jugement ; et que je suis si fore persuadée que vous me faites la grace d'avoir quelque estime pour moy ; que je ne doute nullement que le Mariage que vous me proposez, ne me fust tres-avantageux, si ce n'estoit l'effroyable aversion que j'ay à me marier. Mais Phocilion j'ay à vous dire, que cette aversion est si sorte, que j'aurois assurément quelque peine à ne haïr pas celuy qui seroit cause que mon Pere me marieroit. C'est pourquoy si je vous suis en quelque consideration, faites en sorte que celuy pour qui vous m'avez parlé, ne parle point à Straton. Et pour vous tesmoigner, adjousta-t'elle, que je ne parle pas comme je fais, parce que j'ay quelque engagement secret avec quelqu'un ; je luy permets d'en parler à mon Pere, s'il peut descouvrir que je le refuse pour nulle autre raison que pour celle que je dis. Mais Madame, respondit Phicilion, si c'est que vous veüilliez plus de temps à vous resoudre sur une chose si importante, souffrez du moins en deffendant à ce mal-heureux Amant de parler à Straton, qu'il ait la liberté de vous dire quelquesfois qu'il vous adore : jusques icy, reprit Elise, vous ne m'avez rien dit qui me doive fâcher, que ces dernieres paroles : mais Phocilion elles sont un peu dures à entendre, à une personne de mon humeur. Neantmoins puis que je me suis resoluë de vaincre aujourd'huy ma fierté, je veux bien encore vous les pardonner : à condition que vous ferez tout ce que je vous diray. Helas Madame, reprit il, y a t'il quelqu'un au monde qui vous puisse desobeïr ? Faites donc je vous en conjure, poursuivit elle, que celuy pour qui vous me parlez, ne me parle point de sa passion, non plus que de son dessein à mon Pere : et que vous mesme ne m'en parliez plus jamais. Mais Madame, quelle esperance puis-je donner à ce mal heureux Amant ? repliqua-t'il, celle de ne me voir jamais accorder à un autre, la permission que je luy refuse, dit elle. Du moins, adjousta-t'il, souffrez que je combate quelquefois l'aversion que vous avez pour le Mariage : et promettez moy que si je la puis vaincre, ce sera en faveur de cet infortuné Amant, dont vous ne voulez pas mesme sçavoir le nom. Comme je suis asseurée que ce sentiment là ne sçauroit changer dans mon coeur, reprit elle, je n'ay pas grande difficulté à vous promettre ce que vous voulez ; et cét Amant n'y aura pas grand advantage. Elise prononça ces paroles d'une maniere, qui fit si bien connoistre à Phocilion qu'elle n'avoit point envie de se marier, qu'il en eut une douleur extréme : car il sçavoit bien, connoissant la vertu et la fermeté d'Elise, que ce n'estoit pas une personne à pouvoir jamais engager en une galanterie : de sorte que demeurant dans un profond silence, regardant Elise avec des yeux où la douleur estoint peinte, il acheva de luy persuader qu'il l'aimoit : et que cét Amant caché pour qui il venoit de parler et luy, n'estoient qu'une mesme chose. Par bon-heur pour Elise et pour Phocilion, j'arrivay, car ils estoient tous deux fort embarassez : à un moment de là, Lyriope y vint aussi, avec une de ses parentes : car encore qu'elle haïst Elise, elle ne laissoit pas de la voir : et bien tost apres, Poligene et Agenor y vinrent aussi separément. Comme on parloit alors de divers Mariages dans Tyr, chacun se mit à en dire ce qu'il en sçavoit, et la conversation fut quelque temps assez froide, mais insensiblement Elise, qui avoit son dessein caché, se mit à blasmer ceux qui disoient qu'il faloit de necessité qu'une Fille se mariast, ou se mist parmy les Vierges voilées : soustenant qu'on ne pouvoit rien dire de plus outrageant pour le Sexe dont elle estoit, que de croire qu'il faloit un Mary, ou des Murailles fort hautes et fort espaisses, pour conserver leur vertu. De là, venant à parler du Mariage en general, Lyriope. qui n'estoit jamais de mesme advis qu'Elise, en parla comme une personne qui croyoit qu'on y pouvoit fort souvent estre heureuse : et Elise au contraire, soustenoit tousjours qu'on y estoit presque tousjours tres mal-heureux. Car enfin, disoit elle, qu'on choisisse le plus honneste homme du monde, et la plus accomplie Fille de toute la Phenicie : qu'ils s'aiment, si vous voulez, jusques où l'on peut aimer : qu'ils soient jeunes, qu'ils soient riches ; et qu'ils se croyent, heureux en s'épousant : je sus assurée d'une certitude infaillible, qu'ils ne le seront pas long temps. Pour moy, repliqua Lyriope, je ne croy point ce que vous dites : et je comprends bien que l'on peut se trouver fort heureuse d'espouser un fort honneste homme qu'on aime, et dont on croit estre aimée. je trouve comme vous, reprit Elise, qu'on peut quelquesfois s'estimer heureuse lors qu'on l'espouse : mais encore une fois, c'est un bon-heur de peu de durée. En effet, poursuivit elle, considerez un peu combien il faut de choses, pour estre satisfaite dans cette condition : il faut que le Mary qu'on espouse soit honneste homme ; qu'il aime celle qui le choisit, et qu'elle l'aime ; qu'il ait du bien selon sa qualité ; qu'il ne devienne ny bizarre, ny jaloux, ny avare. De plus, il faut entrer dans tous ses interests, et devenir ambiteuse, s'il est ambitieux ; s'assujettir entierement à son humeur, luy obeïr sans murmurer, dans les choses les plus difficiles n'estre jamais en liberté : et n'estre pas mesme Maistresse de sa propre personne. Il faut encore estre chargée des soins et de la conduite d'une grande Maison : estre exposée à toutes les facheuses suittes du Mariage : perdre peut-estre la santé et la beauté tout ensemble, devant que de perdre la jeunesse : estre encore exposée à souffrir la jalousie d'un Mary, ou à en avoir : et dans la fin de sa vie, s'il est permis de regarder de si loin, se voir peut-estre des Enfans mal nez, mal faits, et ingrats. Ha Lyriope, s'escria-t'elle, toutes ces choses ne sont elles pas estranges ? et n'a-t'on pas bien souvent grand tort, de s'aller réjouïr avec celles qui se marient ? et de conter pour un grand plaisir, cette quantité de bagatelles inutilles, qu'on donne à celles qui se mettent dans ce facheux lien, comme si on vouloit les amuser à les voir, de peur qu'elles ne vissent le precipice où on les jette ? Encore une fois, Lyriope, le mariage est une terrible chose : et il faut estre bien hardy, pour s'y resoudre legerement. Quoy que je sçache bien, reprit Phocilion, que la belle Lyriope n'a pas besoin de Second, je ne laisse pas de vouloir luy aider à soustenir la cause qu'elle deffend : souffrez donc, je vous en conjuré, Madame (poursuivit il en regardant Elise) que je vous die qu'en parlant comme vous venez de parler, vous faites le plus grand outrage aux Dieux qu'on leur ait jamais fait. Car enfin s'il n'y a pas deux personnes au monde qui puissent viure heureuses ensemble, et passer leur vie sans toutes les incommoditez que vous venez d'exagerer avec tant de chaleur ; on peut dire qu'ils sont injustes et imprudens. Cependant vous qui avez une pieté extraordinaire, comment entendez vous ce que vous venez d'avancer ? J'entens, repliqua-t'elle, advoüer que j'admire leur conduite sans la connoistre, et sans la vouloir penetrer : mais je ne laisse pas en mesme temps de soustenir, que comme on n'accuse pas les Dieux, lors qu'on blasme un homme qui a sait naufrage, parce qu'il s'est embarqué par un mauvais temps, et dans un Vaisseau qui n'estoit pas bon : que de mesme je n'accuse point les Dieux, lors que je blasme ceux qui connoissans toutes les fâcheuses suittes du Mariage, ne laissent pas de s'y engager. Pendant que Lyriope, Elise, et Phocilion parloient ainsi, Agenor se taisoit : n'osant pas entrer dans les sentimens d'Elise, par plus d'une raison, quoy que ce fussent les siens. Cependant comme il commençoit desja d'estre plus amoureux d'elle que de Lyriope, il s'estoit trouvé bien embarassé en entrant, de se voir entre ces deux Personnes : car il ne vouloit rien faire, qui pûst persuader a Elise qu'il fust fort amoureux de Lyriope : et il ne vouloit pas aussi faire croire à cette derniere, qu'il l'aimoit moins qu'il n'avoit fait. De sorte que pour avoir le plaisir de voir Elise, sans desobliger Lyriope, il s'estoit mis aupres d'elle :mais ç'avoit esté principalement, parce qu'il estoit vis à vis d'Elise. Ainsi estant à costé de Lyriope, et mesme un peu en arriere, il jouïssoit de la veuë d'Elise, sans que cette envieuse Fille y prist garde, et sans qu'Elise mesme y songeast. Il n'en estoit pas de mesme de Poligene, qui remarquoit aisément qu'Agenor ne s'estoit mis aupres de Lyriope, que pour mieux voir Elise :pour Phocilion, il estoit si occupé de sa propre passion, qu'il ne songeoit point à celle des autres : car comme il connoissoit la haute vertu d'Elise, il ne redoutoit pas ses Rivaux : et il aprenhendoit bien davantage qu'elle ne s'opiniatrast à ne se vouloir point marier, qu'il ne craignoit qu'elle luy en preferast quelqu'un. Ainsi la Compagnie se separa, avec divers sentimens : Poligene en sortit avec la crainte que son Frere ne devinst son Rival : Phocilion fort affligé de l'insensibilité d'Elise, et de l'aversion qu'elle avoit pour le Mariage : Lyriope avec une envie démesurée, de ce qu'elle se pouvoit reprocher à elle mesme, qu'Elise estoit plus belle qu'elle : et Agenor beaucoup moins amoureux de Lyriope, et beaucoup plus amoureux d'Elise : qui sans pendre nulle part à l'agitation qu'elle causoit dans l'esprit des autres, demeura dans sa tranquilité ordinaire. Le procedé de Phocilion l'obligea pourtant extrémement : et disposa son ame à faire ce qu'elle pourroit, pour se faire un veritable Amy, d'un si respectueux Amant. Il ne luy fut pourtant pas possible de faire ce miracle : car je croy qu'on pourroit apeller ainsi, un semblable changement, En effet, il falut qu'Elise se contentast de ce qu'il ne luy disoit pas ce qu'il sentoit pour elle : il voulut pourtant le luy dire une fois : mais elle s'en irrita de telle sorte, qu'il s'imposa luy mesme un silence si exact, qu'à peine osoit-il seulement soûpirer en secret. Il est vray qu'Elise, pour luy donner quelque consolation, luy promit que si elle avoit quelque jour à changer d'advis, et à prendre la resolution de se marier, ce seroit à son advantage : le conjurant toutesfois de croire, qu'elle ne pensoit pas que cela pûst jamais arriver : et le priant imstamment de viure avec elle, comme s'il eust esté son Frere. Et en effet, Phocilion, dont j'ay sçeu les sentimens les plus secrets, n'eut jamais la hardiesse depuis cela, de parler ouvertement de sa passion à Elise. Cependant Lyriope croyant tousjours s'assurer davantage du coeur d'Agenor, continua de le favoriser, et de luy donner mille tesmoignages d'une passion violente : mais toute la Cour continua aussi de s'en apercevoir, et d'en dire cent choses qui luy estoient fort desavantageuses. Ce fut en vain que quelques unes de ses Amies luy en parlerent, car elle avoit une dangereuse maxime, pour celles qui veulent conserver leur reputation : qui estoit de croire que pourveû qu'elle ne fust pas tout à fait criminelle, elle n'avoit rien à craindre, et qu'elle devoit se moquer de tous les advis qu'on luy donnoit. Mais la chose ayant enfin esté jusqu'à la Reine, elle en reçeut une reprimande si rude, qu'elle commença de voir qu'elle avoit eu beaucoup d'imprudence : elle ne se seroit peut-estre pourtant pas corrigée pour cela, ny n'auroit pas changé sa façon d'agir avec Agenor, sans une autre raison qui l'y porta, et que je suis assuré que vous ne sçauriez deviner. Car enfin, Madame, il faut que vous sçachiez, que Poligene estant persuadé que la tiedeur de l'amour qu'Agenor avoit pour Lyriope, venoit de la facilité qu'il trouvoit dans son esprit, creût que pour l'empescher d'augmenter, et pour empescher aussi que le commencement de cette passion qu'il voyoit naistre dans son coeur pour Elise ne s'accreust, il faloit faire en sorte que Lyriope meslast quelquesfois quelque severité à la complaisance qu'elle avoit pour Agenor. Si bien que cherchant par où il pourroit faire reüissir son dessein, il s'advisa de parler à unes des filles de la Reine, nommée Phocinde, qui estoit Amie particuliere de Lyriope, et qui estoit aussi la sienne. Comme Poligene est infiniment adroit, il fit si bien qu'il engagea insensiblement cette Personne à parler de Lyriope, pour qui il tesmoignoit avoir beaucoup d'estime : luy disant mesme, quoy qu'il ne fust pas vray, qu'il eust bien aise qu'Agenor l'eust espousée. Ainsi venant insensiblement à entrer en confidence de cette avanture, Phocinde luy dit que Lyriope trouvoit que depuis quelque temps Agenor estoit un peu negligent, pour tout ce qui la touchoit : que cependant elle faisoit tout ce qu'elle pouvoit pour l'obliger : l'assurant qu'elle n'avoit jamais esté plus complaisante, ny plus douce, ny plus exacte qu'elle estoit, à faire les choses qu'il desiroit qu'elle fist. Si j'avois quelque Amy bien particulier, reprit Poligene en riant, qui fust amoureux de la belle Phocinde, je me garderois bien de luy descouvrir un secret que je m'en vay luy aprendre : de peur qu'en faisant du bien à Lyriope, je ne fisse du mal à mon Amy. Mais comme le hazard a fait que je n'ay pas d'amitié particuliere avec ses Amans, il faut que je luy descouvre une foiblesse des hommes, qu'elle ne sçait sans doute point : afin que la sçachant, elle puisse conseiller la belle Lyriope comme elle a besoin de l'estre, si elle veut resveiller dans le coeur de mon Frere une passion que je souhaite qui y soit assez violente, pour l'obliger à l'espouser. Cette alliance me plaist infiniment (adjousta-t'il quoy qu'il ne fust pas vray) c'est pourquoy, aimable Phocinde, il faut que je vous aprenne que la raison pour laquelle la passion d'Agenor s'allentit ; c'est que Lyriope est trop egallement douce pour luy : car enfin il faut que vous sçachiez, qu'à parler de l'amour en general, elle n'est jamais violente, que lors que les desirs sont violens : et comme il n'est pas possible qu'ils le soient long-temps, lors qu'on accorde tousjours aisément ce qu'on desire ; il s'ensuit de necessité, que si on veut entretenir une passion dans sa violence, il faut qu'une belle Personne n'accorde mesme les faveurs qu'elle veut accorder qu'aveque peine, afin d'en redoubler le prix : et qu'il y ait toujours un assez grand intervale, entre les premiers desirs et la possession de la chose desirée. C'est aux Rois, poursuivit il, à donner tost, et à donner de bonne grace : mais c'est aux Belles à donner tard ; à donner presques comme si elles s'en repentoient ; et à faire des liberalitez avares, s'il est permis de parler ainsi : car autrement on s'accoustume à leurs faveurs ; on les reçoit presques sans plaisir ; et par consequent sans reconnoissance. je pense mesme, adjousta-t'il, qu'on peut dire qu'il est de ces especes de graces, comme d'un petit ruisseau, qui coule si doucement entre deux rives de Gason, qu'à peine ceux qui se promenent aupres, s'aperçoivent ils qu'il y soit : mais au contraire, si de distance en distance, on y fait quelque petits amas de cailloux, qui luy facent quelques legers obstacles, il en bondit ; il en gronde ; il en murmure ; il en coule apres plus agreablement ; il divertit plus ceux qui le regardent ; il les réveille de leur resverie, ou les fait du moins resver avec plus de plaisir. C'est pourquoy, Phocinde, il faut que les faveurs de Lyriope, ne soient plus accordées à Agenor, avec tant d'esgalité : car enfin, je vous le dis encore une fois, les hommes ont cette foiblesse, de s'accoustumer aisément aux graces qu'on leur fait : et puis qu'il faut que je vous descouvre toùs les deffauts de mon Sexe, je vous diray que selon mon sens, il seroit plus aisé de rallumer des flammes qu'une excessive rigueur auroit esteintes, que si elles l'estoient par des faveurs trop esgalles et trop continuées. Comme l'amour est une passion capricieuse, ennemie de la raison, et accustumée à renverser toutes sortes de regles, et toutes sortes de Loix, elle veut qu'il y ait de l'inegalité, en tout ce qui la regarde : et comme elle met bien souvent dan un mesme coeur, de la crainte et de l'esperance : de l'insolence et du respect ; de la joye et de la douleur ; elle veut de mesme qu'il se face un meslange continuel, de rigueurs et de graces : qui succedant les unes aux autres, font que les desirs renaissent dans le coeur d'un Amant, et que l'amour y dure sans s'attiedir. C'est pourquoy, Phocinde, il faut que vous conseilliez à la belle Lyriope, afin de ramener mon Frere à son devoir, de mesler quelquesfois un peu de severite, à la bonté qu'elle a pour luy. En effet, outre qu'il a assurement le deffaut dont je viens de vous parler, aussi bien que tout le reste des hommes ; il est encore vray que son temperamment particulier, veut qu'elle agisse comme je dis : car comme il est glorieux, je suis assuré qu'il aime à vaincre tout ce qui luy resiste : et que quand ce ne seroit que par opiniastreté, il s'obstinera à vouloir entierement qu'elle soit à luy, si elle peut seulement luy faire croire qu'il n'est pas tout à fait asseuré de ne pouvoir jamais perdre son coeur. Mais Phocinde, adjousta-t'il, il est de la rigueur dont je veux que Lyriope se serve, pour guerir la langueur qui paroist estre en l'ame d'Agenor, comme de certains remedes violens, que les Medecins Arrabes ont inventez : qui ressuscitent presques les Morts, lors qu'on en prend autant qu'il faut, et lors qu'il le faut : et qui tuent aussi en peu de temps, si on en prend trop, et mal à propos. C'est donc à Lyriope à connoistre jusques à quel point elle doit porter cette severité, qui donne apres de si douces heures, à ceux pour qui on l'a euë, lors que la douceur luy succede : et luy assure en suitte pour si long temps, les conquestes de celles qui en sçavent user avec discretion. Tant que Poligene parla, Phocinde l'escouta attentivement : et demeura si fortement persuadée de ce qu'il luy disoit, qu'elle prit une ferme resolution, de conseiller Lyriope comme Poligene vouloit qu'elle le fust. Mais enfin que la chose fist un plus grand effet, il obligea Phocinde à ne dire pas à son Amie qu'ils eussent parlé d'elle ensemble : ce qu'elle luy promit, et ce qu'elle luy tint : car comme elle pensoit servir importamment Lyriope, de luy persuader d'agir de cette sorte avec Agenor, soit qu'il la deust espouser, ou ne l'espouser pas : elle ne creût pas la trahir, de luy faire un secret de la conversation qu'elle avoit euë avec Poligene : et qu'elle avoit si bien retenuë, qu'elle n'en avoit rien oublié. Il ne luy fut pourtant pas si aisé de persuader son Amie, qu'il avoit esté facile à Poligene de la persuader : toutesfois Lyriope s'apercevant tous les jours qu'Agenor estoit moins soigneux ; qu'il oublioit bien souvent ce qu'elle luy avoit dit ; et qu'il avoit moins de joye quand il la voyoit, qu'il resvoit souvent aupres d'elle ; et qu'en fin il estoit fort changé ; prit la resolution de faire, pour ramener Agenor à son devoir, ce qu'elle n'avoit pas voulu faire, pour conserver sa reputation. Mais comme elle n'estoit pas accoustumée à estre severe, on peut dire que jamais Belle n'a eu si mauvaise grace à l'estre que celle là : neantmoins d'abord la chose ne laissa pas de luy succeder heureusement : car la premiere fois qu'Agenor s'aperçeut qu'elle avoit quelque froideur pour luy, il s'empressa assez à luy en demander la cause : et pour estre que si elle eust sçeu mesnager la chose, elle eust retenu cét Esclave qui luy eschapoit. Mais comme elle a tousjours eu plus d'esprit que de jugement, elle fut si aise de voir que le conseil de Phocinde avoit produit un si bon effet ; qu'elle creût que pour achever de ramener entierement Agenor à la raison, il n'y avoit qu'à continuer d'estre rigoureuse : si bien que suivant son naturel violent et envieux, elle ne parut pas seulement severe, elle parut bizarre, et quelque chose de pis : de sorte qu'Agenor, qui aimoit desja fort Elise, et qui estoit bien embarrassé à trouver un pretexte pour quitter Lyriope, se servit de celuy qu'elle luy donna elle mesme, et commença de la voir moins, et bientost apres de ne la voir. Ainsi le conseil que Poligene avoit fait donner à Lyriope, n'ayant pas esté bien entendu, ny bien executé, produisit un effet tout contraire à son dessein : car il acheva de détruire une passion qu'il vouloit augmenter, et d'en augmenter une autre qu'il vouloit détruire. je ne vous diray point quel fut le desespoir de Lyriope, lors qu'elle s'aperçeut qu'elle avoit perdu sa conqueste : elle rompit avec Phocinde, à cause du conseil qu'elle luy avoit donné :elle devint encore plus envieuse, qu'elle n'estoit auparavant : et vint à haïr si horriblement Elise, chez qui elle sçeut qu'Agenor estoit presque tousjours, qu'elle se resolut de la prendre pour l'objet de sa colere et de sa vangeance, quoy qu'elle n'eust volontairement rien contribué à l'infidelité d'Agenor. Car outre qu'Elise n'a jamais assujetty de coeurs, avec le dessein de le faire ; je sçay encore de certitude, qu'elle regardoit Agenor comme un fort agreable Amy, mais comme un fort dangereux Amant : et qu'il n'y avoit point d'homme au monde, de qui elle eust plus aprehendé d'estre aimée que de celuy là. Car comme elle a infiniment de l'esprit, elle connoissoit parfaitement celuy d'Agenor : qui estant remply de hardiesse, d'artifice et de vanité, ne pouvoit pas aimer long temps sans nuire à celles qu'il aimoit : ou du moins sans les persecuter, de cent manieres differentes. Cependant il estoit si naturel à Elise, d'inspirer du respect à ceux qui l'aprochoient ; et sa fierté estoit une si fidelle garde de sa beauté et de sa vertu ; qu'Agenor, tout hardy qu'il estoit, n'osa entreprendre de luy faire serieusement une declaration d'amour :mais il ne pouvoit aussi se resoudre de soûpirer en secret, et de souffrir des maux dont on ne luy tiendroit jamais conte. Joint qu'il disoit encore, que ces Amans languissans, qui ne font continuellement que gemir et se pleindre, n'estoient propres qu'à ennuyer celles qu'ils aimoient : qu'au contraire, pour estre aimé, il faloit plaire : que pour plaire il faloit estre guay et enjoüé, et qu'enfin puisqu'on representoit tousjours l'Amour entre les yeux et les ris, et concluoit que les soûpirs et les larmes, ne luy estoient pas si propres que le divertissement et la joye : joint aussi, que comme Elise estoit naturellement guaye, il creut qu'il ne pourroit mieux faire, que de songer à la divertir, sans luy parler serieusement de sa passion. Il pensa mesme que de l'humeur dont elle estoit, il ne pourroit jamais venir à bout d'obtenir cette liberté : c'est pourquoy il forma le dessein de l'accoustumer insensiblement en raillant, à souffrir qu'il luy dist qu'il l'aimoit : jugeant bien que comme elle sçavoit le monde, et qu'elle entendoit raillerie, elle ne pourroit pas s'offencer d'une chose de cette nature, qu'il luy diroit en riant, et en presence de beaucoup de Gens : esperant par là, cacher la verité de sa passion aux yeux de son Frere, qu'il soubçonnoit estre amoureux d'Elise aussi bien que luy, et qu'il ne vouloit pas qui sçeut qu'il estoit son Rival. Et en effet Agenor estant un jour chez Elise, et la Compagnie estant fort grande, on se mit à luy faire la guerre de son inconstance pour Lyriope : car cette imprudente Fille ne s'estant guere moins scandalisée dans le monde, apres avoir rompu avec Agenor, qu'elle avoit fait en liant amitié aveque luy : on en parloit avec beaucoup de liberté : et d'autant plus, qu'on disoit que la Reine l'alloit renvoyer chez ses Parens, et qu'elle estoit fort irritée contre elle, de sa mauvaise conduitte. Agenor voyant donc qu'on luy faisoit cent questions sur son inconstance, se resolut de ne laisser point passer le jour, sans executer son dessein : de sorte qu'il se mit à respondre indifferemment en raillant, à tout ce qu'on luy dit. Pour moy, disoit Elise en riant, je pense que si j'estois à vostre place, j'aimerois mieux dire que je n'aurois jamais esté amoureux de Lyriope, et que j'aurois seulement semblant de l'estre : que d'advoüer comme vous faites, que vous estes un infidelle, puis qu'en cas de galanterie, il me semble qu'il y a presques plus de honte à estre inconstant que fourbe. Car enfin pour estre le dernier, il faut du moins avoir de l'esprit, de la hardiesse, et de l'invention : mais pour estre le premier, il ne faut avoir que de la foiblesse. je pense mesme, adjousta t'elle, qu'il seroit moins honteux à Lyriope, que vous ne l'eussiez jamais aimée, que d'avoir cessé de l'aimer : comme ma passion (dit-il avec une fausse modestie) a fini par la rigueur de Lyriope, je suis persuadé que mon inconstance n'est honteuse, ny pour elle, ny pour moy : Ne vous excusez point sur la severité de Lyriope (luy dit Poligene, qui estoit bien aise de l'accuser devant Elise) car je suis assuré que devant qu'elle fust severe, vous commenciez desja d'estre inconstant, et de cesser d'aimer par vostre propre legereté, sans qu'elle y contribuast rien. Il est vray (respondit hardiment Poligene en riant, comme s'il n'eust voulu dire qu'une simple raillerie) que je suis contraint d'advoüer, que je commençay de cesser d'aimer Lyriope, quand elle s'advisa de me mal traitter : mais il ne l'est pas que ce fust par ma propre legereté. Et par quelle autre raison pourroit-ce avoir esté, reprit brusquement Elise : c'est parce (repliqua t'il en la regardant, et en eslevant la Voix, afin que tout le monde l'entendist mieux) que vous estes accoustumée à faire des inconstans, de tous ceux qui vous voyent : que je ne pouvois pas estre aupres d'elle, et aupres de vous : que je m'ennuyois bien souvent de ne voir personne chez la Reine, durant que je sçavois que tous les honnestes Gens de la Cour estoient à vos pieds à vous adorer : et que j'ay enfin voulu faire, ce que tous les autres font : c'est à dire vous voir ; vous entendre ; vous admirer ; et vous dire hardiment devant tout le monde, ce que je suis assuré que pas un de vos Adorateurs n'a eu la hardiesse de vous dire seulement en secret. Comme Agenor dit cela avec cét enjoüement qui luy estoit si naturel, et qui luy sieoit si bien, toute la Compagnie s'en mit à rire, à la reserve de Poligene qui en rougit : de sorte qu'Elise n'osant pas prendre serieusement une chose que tant d'honnestes Personnes prenoient comme une raillerie galante, se mit à rire comme les autres. Il est vray que ce fut un peu fierement, et en rougissant : elle respondit pourtant à Agenor, comme raisonnablement elle luy devoit respondre : c'est à dire sans se fâcher, et comme expliquant la chose comme un simple jeu d'esprit. Et en effet, Elise le croyant tel ; de grace Agenor, luy dit elle, ne vous servez point de moy, pour excuser vostre foiblesse : et ne me chargez point de la haine de Lyriope. Pourveû que vous enduriez mon amour, poursuivit il, ne vous souciez pas de sa haine : car graces aux Dieux, je m'en suis bien garanty. je vous assure, reprit Elise, que j'aime mieux que Lyriope m'aime que vous ; et que je crains bien plus sa haine que la vostre. Pour ma haine, luy dit-il, Madame, vous en estes en seureté : mais pour mon amour, il n'en est pas de mesme : car puis que j'ay tant fait que de vous en donner des marques en une si grande Compagnie, il y va de mon honneur de n'en demeurer pas là. Mais, repliqua-t'elle en riant, s'il y va de vostre honneur de n'en demeurer pas là, il y va aussi de ma gloire, de vous empescher d'aller plus loin : c'est pourquoy taisez vous je vous en conjure, si vous ne voulez que je prenne fort serieusement le party de Lyriope : et que je vous gronde estrangement, d'avoir quitté une si belle Personne. Aussi bien adjousta-t'elle en riant encore, quelle seureté pourrois-je prendre en l'affection d'un infidelle ? la seureté que vous y trouverez, repliqua-t'il, c'est que vous n'agirez pas comme elle : et que j'espere que vous renverserez l'ordre qu'elle a gardé aveque moy : car enfin elle a esté douce au commencement, et severe à la fin : et je veux esperer que vous serez douce à la fin, et severe au commencement. Ha Agenor, luy dit-elle, vous vous trompez ! je ne suis pas changeante comme vous : ce que je suis une fois, je le suis toute ma vie : et puis que je suis fiere, il faut que je la sois eternellement. La fierté vous sied si bien, luy dit Poligene, que vous auriez grand tort de la quitter : la douceur luy sieroit bien mieux, reprit Agenor : mais comme on ne luy en a jamais veû en galanterie, on ne se l'imagine pas. Elise est si douce pour ses Amis, dis-je à Agenor, que je suis bien aise qu'elle ne le soit point à ses Amans : parce que je suis persuadé, qu'elle la seroit moins pour moy. C'est une voye qui vous dura long-temps, reprit Phocilion, que celle que vous donne la fierté d'Elise pour ses Amans, et sa douceur pour ses Amis. je vous suis bien obligée, repliqua t'elle, d'avoir si bonne opinion de moy : et je ne vous le suis guere, luy dit Agenor, de recevoir avec tant d'indifference, une declaration d'amour, que mesme vous ne daignez pas vous en mettre en colere. je ne m'estonne pas, repliqua Elise, si Lyriope s'est lassée de vous : car enfin il n'y a qu'un quart d'heure que vous dites que vous estes mon Amant, et vous ne sçavez desja ce que vous voulez. Tantost vous dites que la douceur me sieroit bien, et tantost que ma colere vous obligeroit : c'est pourquoy tout ce que je puis vous dire, est que je me repens de vous avoir accusé d'inconstance pour Lyriope : et que bien loin de croire que vous l'ayez quittée, je croy qu'elle vous a chassé, parce que vous l'importuniez : car enfin vous m'importunez desja, quoy que vous ne me disiez qu'en raillant, ce que vous luy disiez serieusement. Apres cela, Agenor voulut respondre : mais Elise m'adressant la parole changea de discours, et força la Compagnie d'en changer aussi. Cependant Phocilion remarqua encore mieux que Poligene, malgré l'enjoüement d'Agenor, que ce qu'il sembloit dire en raillant estoit effectivement vray : et s'aperçeut aussi par l'inquietude de Poligene, que l'affection qu'il avoit pour Elise, n'estoit pas de la nature dont il la disoit estre : de sorte que Phocilion se vit deux Rivaux qu'il ne pensoit pas avoir : dont l'un prenoit la resolution de cacher sa passion en la descouvrant, et l'autre de la descouvrir à Elise en la luy cachant : ou du moins en ne luy donnant simplement lieu que de la deviner. Phocilion n'en eut pourtant que la douleur qui suit inseparablement la connoissance qu'on a d'avoir un Rival nouveau : car du costé d'Elise, il ne craignit rien. D'autre part, Poligene qui estoit fin, et experimenté en galanterie, apres avoir bien observé son Frere, aprehenda fort qu'il ne vinst à aimer esperduëment Elise : neantmoins la legereté de l'humeur d'Agenor, et la fierté d'Elise l'assuroient : joint aussi qu'Agenor, qui ne vouloit pas qu'on sçeust son secret, voulut tromper son Frere : c'est pourquoy l'estant allé voir le soir à sa chambre lors qu'il se fut retiré, il se mit à exagerer la joye qu'il avoit de tout ce qu'il avoit dit à Elise l'apresdisnée. Car, dit-il, je suis assuré que Lyriope le sçaura : et que je seray pleinement vangé, de cette severité qu'elle a voulu avoir aveque moy, quand il n'en estoit plus temps. Enfin Madame, Agenor joüa si bien, qu'il embarrassa fort Poligene, et le fit douter de ce qu'il croyoit un quart d'heure auparavant : ne pouvant en effet déterminer en luy mesme, ce qu'il devoit croire ou ne croire pas. Cependant il continua d'agir avec Elise, comme il avoit fait ce jour là, mesme devant Straton : qui prenoit plaisir à tout ce qui disoit Agenor. La presence de Barcé, ne l'en empeschoit mesme pas, quelque capricieuse qu'elle fust : de sorte qu'il falut qu'Elise s'accoustumast à cette galanterie publique : et elle le fit d'autant plustost, qu'elle ne creût point en effet qu'Agenor fust amoureux d'elle. Il y avoit pourtant tousjours quelques momens au jour, où elle en avoit de la colere : mais l'enjoüement d'Agenor la dissipoit bien tost : en luy persuadant qu'il ne l'aimoit point, à force de luy dire tout haut qu'il l'aimoit. Elle creût mesme quelquesfois, qu'il n'agissoit ainsi, que pour faire despit à Lyriope : car ce qu'il y avoit d'admirable estoit que lors qu'il y avoit du monde, Agenor ne manquoit jamais de luy dire mille agreables galanteries : de vouloir estre plus prés d'elle que les autres : de la regarder avec attention : de la loüer avec empressement : de l'observer aveque soin : et de faire enfin tout ce que l'amour la plus violente et la plus galante, peut faire aux plus honnestes Gens. Il est vray qu'il faisoit tout cela sans chagrin, et avec une liberté d'esprit admirable : qui faisoit tousjours croire à Elise, que son coeur n'estoit pas engagé. Mais ce qu'il y avoit de rare en cette avanture, comme je l'ay desja dit, estoit qu'apres qu'Agenor avoir dit mille galanteries à Elise devant le monde ; s'il arrivoit que la Compagnie s'en allast, et qu'il demeurast seul aupres d'elle, il perdoit toute sa hardiesse : de sorte que n'osant continuer de luy parler comme auparavant, il devenoit plus serieux et plus triste : et n'entretenoit Elise que de choses indifferentes, encore estoit-ce avec peu de suitte. Mais ce qu'Agenor faisoit avec dessein que cela servist à faire deviner sa passion à Elise, estoit ce qui l'empeschoit de la connoistre : ne pouvant pas s'imaginer, qu'un Amant parlant sans tesmoins à la Personne qu'il aimoit, pûst ne luy dire jamais rien qui luy donnast lieu de croire qu'il estoit vray amoureux. Cependant il estoit vray qu'Agenor l'estoit d'Elise, autant qu'il le pouvoit estre : et il estoit vray aussi, qu'il luy parloit continuellement de sa passion , dés qu'il y avoit du monde : et qu'il ne luy en parloit jamais, lors qu'il n'y avoit personne. Mais ce qu'il y avoit encore d'admirable, estoit que ce bizarre procedé le faisoit jouïr de mille Privilèges, car comme il disoit les choses plaisamment, et qu'il divertissoit fort Elise ; cela faisoit qu'elle luy parloit davantage, qu'à un autre. De plus, la chose estant sçeuë de toute la Cour, Agenor n'alloit jamais en aucun lieu où il rencontrast Elise, qu'on ne le mist aussi tost aupres d'elle : tout le monde voulant contribuer à une galanterie, qui faisoit dire de si jolies choses à Agenor. Ainsi il se voyoit tous les ours, au prejudice de tous ses Rivaux, avoir beaucoup de familiarité avec Elise : et estre tousjours ou chez elle, ou aupres d'elle. Il se fit mesme tellement aimer de Straton, qu'il ne pouvoit estre un jour sans le voir, qu'il ne s'en pleignist : D'autre part Lyriope sçachant le procedé d'Agenor, s'imagina que peut-estre n'aimoit-il point Elise : qu'il ne faisoit cette galanterie ouverte, que pour la punir de sa severité : et qu'il l'aimoit encore dans le fonds de son coeur. De sorte que cette imprudente Fille, fit cent choses inutilement pour le rapeller, qui acheverent de la perdre : et qui redoublerent encore sa haine et sa fureur contre Elise, lors qu'elle s'aperçeut qu'effectiuement elle n'avoit plus aucune part au coeur d'Agenor : qui continuoit d'agir selon sa coustume ordinaire : et il accoustuma de telle sorte Elise à toutes les douceurs qu'il luy disoit, qu'elle y respondoit en riant sans s'en plus fâcher. Tous sex Rivaux mesme, n'en avoient point de jalousie : excepté Poligene, qui ne pût jamais prendre plaisir à ce divertissement, qui ne passoit que pour un jeu d'esprit. Cependant comme Elise avoit une vertu scrupuleuse, elle se mit un jour en fantaisie, de craindre qu'on ne s'imaginast que lors qu'Agenor l'entretenoit seule, il ne luy dist serieusement, ce qu'il luy disoit en raillant devant tout le monde : et elle eut d'autant plustost ce sentiment là, qu'estant allez ensemble Poligene et moy pour la voir, nous y trouvasmes Agenor : qui dés qu'il nous vit, recommença de faire ce qu'il faisoit tousjours : c'est à dire le Galant d'Elise. Et comme cela ne plaisoit pas à Poligene, il se mit à resver si profondément, qu'Elise ne pût s'empescher de luy faire la guerre, de ce qu'il escoutoit si peu ce qu'on disoit : luy demandant à quoy il pouvoit penser si profondément ? je pense Madame, luy dit-il, que j'aimerois mieux sçavoir ce que vous faisiez l'honneur à mon Frere de luy dire lors que nous sommes entrez Telamis et moy, que de sçavoir ce qu'Agenor dit presentement. Poligene n'eut pas plustost dit cela qu'Elise en rougit : s'imaginant bien alors que la crainte qu'elle avoit n'estoit pas mal fondée. Elle ne voulut pourtant pas prendre la chose serieusement : au contraire, elle dit à Poligene, qu'elle luy estoit bien obligée, de luy avoir donné lieu de croire qu'il ne faloit pas qu'elle endurast qu'Agenor luy parlast en particulier. Mais Madame, reprit Agenor, vous voulez donc que je vous parle toûjours d'amour ? car puis que je vous en parle dés qu'il y a des Gens ; et que je ne vous en parle jamais lors qu'il n'y a personne ; vous voulez bien que je tire autant de vanité de ce que vous me voulez deffendre de vous entretenir quand vous serez seule, qu'un de vos autres Amans en pourroit tirer, si vous luy donniez quelque assignation bien solitaire. Car enfin il ne pourroit vous dire en particulier, que ce que je vous dis en public : et vous m'obligez autant de me voir en compagnie, que vous l'obligerez de le voir seul. Vous estes si peu sage, reprit Elise en riant, que vous estes arrivé au point, de ne pouvoir plus me mettre en colere : mais cela n'empesche pas, que je ne veüille à l'advenir ne vous parler plus sans tesmoins : je vous en seray infiniment redevable, dit-il, car lors que je suis seul aveque vous, je vous crains de telle sorte ; et le respect m'impose un si cruel silence, que je n'oserois vous dire rien de ce que j'ay dans le coeur. En verité, dit Elise en riant, je ne pense pas que jamais Amant ait fait un pareil remerciment : quoy qu'il en soit, adjousta t'elle, j'ayme mieux que vous me parliez donc d'amour en public, que de me parler de choses indifferentes en particulier. Mais Madame, je ne songe pas que je m'arreste trop longtemps, à vous raconter de petites choses, qui ne sont pas absolument necessaires : je vous diray donc qu'en effet Elise depuis cela, esvita souvent aveque soin, de parler en particulier avec Agenor : de sorte que lors qu'il se fut déterminé à vouloir l'entrenir plus serieusement de sa passion, et à luy persuader que ce n'estoit pas une raillerie, il se trouva assez embarrassé à en trouver l'occasion. Cependant Phocilion vivoit tousjours avec Elise d'une maniere si respectueuse et obligeante, qu'elle se sentit engagée d'en avoir du moins de la reconnoissance, puis qu'elle ne pouvoit avoir de sentimens plus passionnez dans l'ame. Elle souffrit pourtant à la fin qu'il luy dist une fois ouvertement, que cét Amy dont il luy avoit parlé et luy, n'estoient qu'une mesme chose : il ne tira neantmoins autre avantage de la connoissance qu'elle eut de sa passion ; sinon qu'elle luy promit tout de nouveau, que si elle avoit à changer de resolution, et à prendre celle de se marier, ce seroit en sa faveur. Mais en mesme temps, elle luy dit encore qu'elle ne croyoit pas que cela arrivast jamais : et qu'elle le conjuroit de vouloir se contenter d'estre de ses Amis. je ne m'arreste point, Madame, à vous parler de ce grand nombre d'Esclaves, que les beaux yeux d'Elise captiverent, car je me rendrois incroyable : joint que n'y ayant rien eu de remarquable en leur amour, sinon qu'Elise les mal-traitta tous estrangement, j'ay creû que je devois m'attacher principalement à ceux dontje vous ay descrit et la personne, et l'humeur, et de qui les avantures sont assez particulieres. Pour suivre donc ma resolution, je vous diray qu'Agenor voyant que plus il disoit en public à Elise qu'il estoit amoureux d'elle, moins elle le croyoit ; se resolut à la fin de le luy dire en secret. Il considera pourtant ce dessein la, comme le plus dangereux qu'il eust pû prendre :mais ne pouvant plus se resoudre à aimer sans qu'on le sçeust, et à dire tousjours qu'il aimoit sans estre creû, il se détermina à tout hazarder. Cependant comme Elise esvitoit à luy parler seule, depuis ce que Poligene luy avoit dit, il fut plusieurs jours sans trouver l'occasion qu'il cherchoit : c'estoit pourtant l'homme du monde le plus propre à executer les choses les plus difficiles, et à trouver le plus aisément toutes les occasions dont il avoit besoin : car outre qu'il estoit fort adroit, fort diligent, et fort soigneux, il avoit encore des Gens qui sçavoient le servir admirablement à descouvrir tout ce qu'il vouloit sçavoir, et à suivre ses ordres exactement. De plus, il avoit un esprit insinuant et flateur, qui estant joint à beaucoups de liberalité, le rendoit Maistre de tous les Domestiques des Maisons où il avoit quelque interest de galanterie : et par ce moyen, il luy estoit aisé de sçavoir quelles estoient les heures où il y avoit du monde, ou celles où il n'y en avoit pas chez Elise. aussi fut-il si fidellement adverty, qu'apres avoir cherché inutilement durant quelques jours, l'occasion de luy parler, il sçeut qu'elle avoit commandé un matin qu'on dist qu'elle n'y estoit pas : de sorte que se servant de la familiarité avec laquelle il vivoit avec Straton, il fut disner chez luy : si bien qu'apres le repas, il fut conduire Elise à sa Chambre : qui ne voulant voir personne, ne voulut pas demeurer à celle de Straton, ny à celle de Barcé. Elle voulut mesme l'empescher de la mener à son Apartement : mais son Pere qui aimoit Agenor, luy ayant dit que sa civilité ne devoit pas tirer à consequence, estant autant de ses Amis qu'il l'estoit ; elle fut contrainte de le souffrir. Il falut encore qu'elle endurast qu'il entrast dans sa chambre : car comme il fut à la porte, où elle croyoit qu'il la deust laisser, il fit semblant d'avoir une fort plaisante chose à luy conter : de sorte que comme il estoit assez accoustumé à luy en dire qui la divertissoient, elle le pria elle mesme d'entrer. En suitte dequoy, Agenor inventant sur le champ je ne sçay quelle bizarre nouvelle, pour avoir pretexte de commencer à faire conversation avec Elise ; elle creût en effet, qu'il n'avoit autre dessein que de luy conter cette avanture qu'il luy disoit tout haut. Mais apres qu'il eut achevé de la dire, et qu'elle voulut luy ordonner de se retirer, Agenor prenant la parole ; Madame (luy dit-il en abaissant la Voix, de peur d'estre entendu par deux femmes qui estoient à elle, et qui estoient alors dans sa chambre) je ne suis pas encore au bout de tout ce que j'ay à vous dire : car enfin, Madame, il faut que je vous aprenne une chose qui vous surprendra, quoy qu'elle ne vous deust pas surprendre : et qui selon toutes les aparences vous donnera de la colere, quoy qu'elle ne vous en deust pas donner A ce que je voy, reprit Elise, vous me croyez bien injuste : puis que vous dites que je seray surprise de ce qui ne me devroit pas surprendre, et que j'auray de la colere, de ce qui ne m'en devroit pas donner. Mais encore, adjousta-t'elle, voudrois-je bien sçavoir quelle chose peut estre celle là : c'est Madame, dit-il, qu'il y a un homme au monde, qui se pleint estrangement de ce que vous ne sçavez point qu'il vous adore, quoy qu'il vous l'ait dit cent mille fois en sa vie. Quoy (reprit Elise en rougissant de despit, sans songer qu'Agenor vouloit parler de luy mesme) il y a un homme au monde qui a l'insolence de dire qu'il m'ait dit seulement une fois qu'il m'aimoit ? je sçavois bien Madame, reprit froidement Agenor, que vous ne pourriez m'entendre sans avoir de la colere : je veux pourtant pourtant, poursuivit innocemment Elise, que vous me disiez qui est cét homme qui a perdu la raison ou la memoire : je le veux Madame, reprit-il, mais ce sera s'il vous plaist à condition, que vous ne me bannirez pas, quoy que je vous aprenne des choses qui vous desplairont : car si vous ne me promettez solemnellement ce que je souhaite, vous ne sçaurez point ce que vous voulez sçavoir. Ce n'est guere ma coustume, repliqua Elise, de confondre les innocens et les coupables : mais puis que vous ne vous fiez pas à mon equité, je veux bien vous promettre de ne vous bannir point, quoy que vous me puissiez dire de cét insensé, qui croit m'avoir dit plus de cent fois, ce qu'il n'a peutestre pas pensé une seule. Mais encore, adjousta t'elle, en quel Païs est-il nay, et comment l'apelle-t'on ? celuy dont je parle est de Tyr, reprit cét artificieux Amant, et il s'apelle Agenor. Agenor, (repliqua Elise en riant, sans croire qu'il parlast serieusement) est si fort accoustumé à dire des folies, que ce n'est pas estre fort sage que de faire quelque fondement sur ce qu'il dit. Cependant quoy que je le connoisse mieux que personne ne l'a jamais connû, il ne laisse pas de m'attraper tousjours. Ha Madame, s'escria-t'il, qu'il s'en faut bien que vous ne me connoissiez ! car enfin n'est-il pas vray que vous avez creû, et que vous croyez peutestre encore, que toutes les fois que je vous ay dit que je vous aimois devant tout le monde, je vous le disois sans qu'il fust vray, et seulement parce que cette sorte de conversation paroissoit divertissante ? Il est vray que je l'ay creû, respondit Elise ;que je le croy encore ; que je le croiray toute ma vie ; que je ne puis jamais le croire autrement ; et qu'il vous est mesme avantageux que je le croye tousjours. Je n'ay donc qu'à me preparer à la mort, reprit Agenor, car enfin Mrdame, ce seroit une trop cruelle avanture que la mienne ; s'il faloit que je ne pusse jamais vous persuader que je vous aime, seulement parce que je vous l'ay trop dit, et que je vous l'ay dit trop publiquement. De grace Agenor (repliqua Elise, croyant tousjours qu'il railloit) ne vous pleignez pas de mon incredulité : et soyez fortement persuadé, que si je vous croyois vous ne parleriez pas si longtemps. Il n'est peutestre pas si aisé que vous pensez, poursuivit-il, d'imposer silence à un Amant desesperé, et à un Amant accoustumé à dire tous les jours qu'il aime, sans estre obligé d'en faire un mistere : quoy qu'il en soit, dit Elise, je vous declare que je n'aime point cette galanterie lors qu'il n'y a personne : je suis mesme persuadée, adjousta-t'elle, que la raillerie est née dans le tumulte : et qu'elle est plus propre à une conversation generale, qu'à une conversation particuliere. En effet, c'est sans doute perdre une plaisante chose, que de la dire à une seule personne : il faut que tous ceux qui raillent ayent des rieurs de leur costé : et il faut assurément quand on n'est que deux, parler un peu plus serieusement. Je vous proteste Madame, repliqua-t'il, que je ne dis jamais de verité plus serieuse, que celle que je vous dis, lors que je vous assure que je ne vous ay jamais dit en raillant que je vous aimois, et que je l'ay toûjours dit comme il estoit effectivement dans mon coeur. Gardez vous bien, interrompit Elise, de me donner seulement lieu de soubçonner que ce que vous dites pûst estre : car comme vous me divertissez fort, je serois au desespoir de vous bannir. Vous n'estes plus en pouvoir de le faire, reprit-il, car je vous ay engagée par serment de ne le faire pas. Non non, dit Elise en riant, ne pensez pas que je sois assez simple pour vous croire : mais Madame, reprit-il, comment pouvez vous ne me croire pas ? et quand je ne vous aurois jamais dit que je vous aime, ne devriez vous pas en estre assurée, en voyant seulement avec quelle assiduité je suis aupres de vous ? si vous ne me l'aviez jamais dit, reprit elle, je le croirois bien plus aisément, et vous en seriez bien plus malheureux. Mais Madame, repliqua-t'il, si je ne vous aime point, que fais-je de cette ame passionnée que les Dieux m'ont donnée en me donnant la vie ? et le moyen qu'un coeur aisé à s'embraser que le mien, ait pû vous connoistre sans vous aimer, et connoistre encore aussi parfaitement que je vous connois ? Car enfin, Madame, puis qu'en me loüant, je puis vous faire connoistre ma passion, il faut que je vous die qu'il n'y a peut estre pas un de mes Rivaux, qui sçache si bien ce que vous valez que je le sçay. Comme je ne songe qu'à vous observer, je puis me vanter que je sçay mieux qu'eux, combien vostre beauté est an dessus de toutes les autres beautez : et combien vostre merite surpasse celuy de toutes les personnes de vostre Sexe, et de vostre siecle. Cela estant ainsi, Madame, comment pouvez vous concevoir qu'il soit possible que je ne vous aime point, et que je vous l'aye pû dire sans qu'il fust vray ? Encore une fois Agenor, interrompit Elise, je ne puis souffrir cette raillerie : que lors qu'il y a du monde : et je ne concevray jamais qu'un homme effectivement amoureux, pûst l'aller dire en riant devant cent personnes differentes, à la personne qu'il aimeroit. Mais Madame, reprit-il, si vous enduriez qu'on vous le dist en particulier, je n'aurois pas cherché ce foible soulagement à mon mal : mais comme je sçay que vous estes fiere jusqu'à la cruauté, j'ay creû qu'il faloit vous tromper ; abuser tous mes Riuaux, et me servir de cette invention, jusques à ce que je vous eusse assez rendu de service, pour pouvoir raisonnablement esperer que vous me pardonneriez la temerité que j'ay d'oser vous adorer. Elise entendant parler Agenor de cette sorte, se trouva bien embarrassée : car d'un costé elle trouvoit avoir lieu de croire qu'il vouloit avoir le plaisir de luy avoir fait une tromperie : et de l'autre, elle craignoit qu'il n'y eust quelque verité à ce qu'il luy disoit : luy semblant qu'en effet il luy parloit trop serieusement. De sorte que comme elle aimoit mieux pancher vers la severité, que de luy donner lieu de croire qu'elle fust moins fiere qu'elle n'avoit accoustumé de l'estre ; elle se resolut plustost à s'exposer à donner la joye à Agenor de l'avoir trompée, qu'à luy donner quelque esperance : de sorte que faisant paroistre toute la fierté de son ame dans ses yeux, sur son visage, et dans ses paroles : cét Amant tout hardy qu'il estoit, se trouva bien embarrassé. Cessez, luy dit elle, cessez de parler comme vous faites, si vous ne voulez me perdre pour tousjours, soit que vous soyez mon Amant ou mon Amy : car si c'est le premier, je ne dois jamais vous souffrir, apres la hardiesse que vous venez d'avoir : et si c'est le dernier, je dois encore rompre aveque vous, puis que vous avez si peu de complaisance pour moy, que de ne vouloir pas cesser une raillerie que je souffre en public, de peur de paroistre bizarre, mais que je ne puis souffrir en particulier. Agenor qui connoissoit admirablement Elise, connut si bien par le son de sa voix, que s'il s'opiniastroit à vouloir luy dire serieusement qu'il l'aimoit, il seroit banni, qu'il n'osa le faire : de sorte que la crainte de se rendre plus malheureux, en voulant s'empescher de l'estre ; fit que prenant une autre resolution, il fit un grand effort sur luy mesme, pour renfermer toute sa melancolie dans son coeur, et pour remettre la joye sur son visage. Apres quoy, prenant la parole, avec cét agreable ton de Voix qu'il avoit, et qui estoit si propre à la raillerie ; enfin Madame, luy dit-il, je suis arrivé à la fin que je me suis proposée, puis que je vous ay donné de la colere : mais apres cela poursuivit-il en riant, n'attendez pas que pour vous apaiser, je vous aille dire que je ne suis point amoureux de vous : car c'est une chose que je suis persuadé qu'un homme ne doit jamais dire à une Dame : et principalement à une Dame aussi admirablement belle qu'Elise. Ces paroles ne passeront s'il vous plaist point par ma bouche : et vous vous contenterez que je vous assure, que je suis ce que je dois estre pour vous : que j'ay voulu voir comment vous recevriez une declaration d'amour, si quelqu'un vous en vouloit faire : et connoistre en suitte si l'amitié que vous me faites l'honneur d'avoir pour moy, estoit assez forte pour souffrir que je vous pusse dire impunément, ce que les autres ne vous disent point. Mais puis que je m'aperçoy que je n'ay point de privilege particulier, je m'en vais recommencer d'agir avec vous comme auparavant : c'est à dire de vous parler d'amour devant le monde, et de nouvelles indifferentes en particulier. Comme Agenor a l'esprit le plus adroit et le plus souple du monde, il dit cela à Elise avec un enjoüement, qui luy persuada presques sans peine qu'en effet il avoit simplement voulu railler, et luy faire une de ces agreables malices dont on n'oseroit se fascher : de sorte qu'estant toute confuse de sa colere, elle se mit à rire aveque Agenor : le grondant pourtant de la tromperie qu'il luy avoit faite, comme si elle n'eust pas esté tout à fait trompée : et que la colere qu'elle avoit tesmoigné avoir, n'eust pas esté veritable : luy soustenant qu'elle n'avoit point creû qu'il eust voulu luy parler serieusement. Cependant apres plusieurs choses qu'ils dirent encore, Elise chassa Agenor : croyant en effet que la chose estoit comme il la luy avoit dire. Il y avoit pourtant quelques instans, où elle croyoit qu'elle ne luy estoit pas indifferente : mais elle ne pensoit du moins pas qu'il eust une violente passion : s'imaginant que ce qu'il avoit dans le coeur et pour elle, n'estoit tout au plus qu'une amitié amoureuse, s'il est permis de parler ainsi. Pour Agenor, il sortit de chez Elise, avec un chagrin estrange : quoy (disoit-il en luy mesme, comme il me l'a raconté depuis) je seray donc reduit aux termes, d'avoir plus parlé d'amour à Elise que personne n'en parla jamais à qui que ce soit, depuis que l'amour fait des Amans ; et il sera pourtant vray, qu'Elise ne sçaura pas que je l'aime ! Mais pourquoy aussi, reprenoit-il, ay-je eu la foiblesse, apres luy en avoir parlé assez serieusement pour la mettre en colere, de songer plustost à l'apaiser, qu'à luy persuader une verité qu'il faut enfin qu'elle sçache ? Mais reprenoit il encore un moment apres, que m'auroit servy cette connoissance qu'elle auroit euë de ma passion, si elle m'avoit banny de sa presence, et qu'elle fust venuë à me haïr ? Que feray-je donc, disoit-il, à quoy me servira de continuer de luy dire devant le monde que je l'aime, puis que c'est cela qui m'empesche d'estre creû, lors que je le luy dis en particulier ? et que me serviroit mesme de le luy faire croire, si elle a resolu de ne rien aimer ? Il faut pourtant, continuoit-t'il, ne se priver pas du plaisir que je trouve à luy dire ce que personne que moy ne luy oseroit dire : qui sçait si en continuant d'agir ainsi, je ne viendray point à la fin à estre assez heureux, pour qu'elle se die en secret à elle mesme, ce que je n'oserois luy dire qu'en public, et pour faire qu'elle connoisse la verité sans s'en fâcher ? Quelque fiere qu'elle soit, son coeur n'est peut-estre pas aussi insensible qu'elle le croit : car puis qu'elle l'a tendre à l'amitié, il n'est pas impossible qu'il le devienne à l'amour. Voila donc, Madame, quel fut le raisonnement d'Agenor, qui continua en effet de vivre avec Elise comme auparavant.

Histoire d'Elise : Agenor et Poligene amoureux d'Elise


Cependant Poligene remarquant tous les jours par cent actions qu'il voyoit faire à son Frere, qu'assurément il estoit amoureux d'Elise, se resolut d'empescher le progrés de cette passion : ne s'imaginant pas qu'elle fust encore bien violente, et ne doutant point du tout, veû les obligations qu'Agenor luy avoit, et le respect qu'il luy devoit, et qu'il avoit accoustumé de luy rendre, que dés qu'il luy auroit apris qu'il aimoit Elise, il ne cessast d'y penser : principalement luy disant la chose comme il avoit dessein de la luy dire. De sorte que par ce moyen, Poligene prit la resolution de descouvrir à un de ses Rivaux qu'il aimoit Elise, devant que de luy avoir dit à elle mesme : mais afin d'agir plus seurement, et que dans le mesme temps qu'il agiroit aupres d'Agenor pour l'esloigner d'Elise, il agist aussi aupres d'Elise pour l'obliger à esloigner Agenor ; il se resolut encore, à faire une conversation avec elle pour cét effet, comme je vous le diray bien-tost. Mais comme il avoit resolu de commencer par celle qu'il vouloit faire avec Agenor ; il chercha l'occasion de luy parler, qu'il ne trouva que le lendemain, car il y avoit desja quelques jours qu'il ne logeoit plus chez luy. Il falust mesme qu'il le cherchast chez Elise, et qu'il l'engageast à une Promenade solitaire qui est à Tyr , qui est assurément une des plus belles du monde. Car imaginez vous, Madame, que comme Tyr est une Isle qui n'est separée de la Terre ferme, que par une assez petite distance ; le Rivage opposé à cette superbe Ville, est à la juste proportion qu'il faut pour faire une agreable perspective, à la veuë de ceux qui se promenent, au lieu où Poligene mena Agenor. Mais comme il est en quelque façon necessaire que je vous despeigne le lieu ou ils furent se promener, pour vous faire comprendre ce qui s'y passa ; il faut que je vous die que du costé de l'Orient qui regarde le Rivage, droit à l'extremité de la Ville, qui n'a point d'autres Murailles en ce lieu là que les Rochers qui l'environnent, que la Nature a tellement escarpez, que l'abord en est impossible ; il y a un endroit où ces Rochers s'aplanissant tout d'un coup, font comme une longue Terrasse qui a plus de cinq cens pas de long, sur laquelle on se peur promener huit ou dix personnes de front : ayant à la gauche la mesme Roche sur quoy l'on marche, qui s'eslevant et s'enfonçant tantost plus et tantost moins, offre à la veuë de distance en distance diverses Grottes extrémement agreables, et extrémement fraiches, où l'on peut se reposer ou se mettre à couvert, soit que le Soleil incommode, ou que l'on soit surpris par la pluye. De l'autre costé est la Mer, qui bondit quelquesfois jusques au haut de cette Terrasse naturelle (s'il est permis de la nommer ainsi) et qui y fait un bruit qui ayant quelque chose de terrible et de doux tout ensemble, entretient agreablement ceux qui s'y promenent seuls. De plus, la veuë du Rivage dont je vous ay parlé, rend cét endroit là tout à faire divertissant : car Madame, comme il n'y a pas un Habitant riche à Tyr qui n'y ait quelque Maison : on le voit tout bordé de Bastimens magnifiques, et de mille ageeables Jardins : Joint aussi que voyant le Port en esloignement, avec les Galeres et les Vaisseaux dont il est remply, cela fait le plus bel objet du monde : y joignant encore la veüe de la pleine Mer, qu'on descouvre au bout de cette Terrasse : et où les yeux ne trouvent rien qui les arreste que les Vaisseaux qui partent de Tyr, et les Barques de Pescheurs dont elle paroist semée en divers endroits : principalement vers le soir, qui fut l'heure où Poligene mena promener Agenor en cét aimable lieu. Mais apparavant que de les y conduire, il faut que vous sçachiez, Madame, que Phocilion de qui la passion estoit aussi respectueuse que forte, n'ayant alors aucun Confident de son amour, aimoit fort à s'entretenir luy mesme, lors qu'il ne pouvoit estre chez Elise : de sorte qu'apres y avoir passé presque tout le jour, le hazard fit que logeant assez prés de cette belle Promenade, il y fut, renvoyant tous ses Gens chez luy : et il y fut resolu d'y estre jusques à la nuit. Mais apres avoir esté jusqu'au bout de cette longue Terrasse, comme il voulut retourner sur ses pas, il aperçeut d'assez loin Poligene et Agenor : qui sans prendre garde à luy, parloient avec assez d'attention : de sorte que ne voulant pas les interrompre, ny s'interrompre luy mesme, il entra dans une de ces agreables Grottes, dont je vous ay desja parlé : avec intention de les laisser passer, et d'en sortir dés qu'ils se seroient esloignez. Mais afin de n'estre pas aperçeu par eux, le hazard ayant fait qu'il entra dans une Grotte qui avoit plusieurs concavitez qui donnoient l'une dans l'autre, il passa de la premiere dans la seconde. Cependant il arriva, que justement comme il y venoit d'entrer, il vint tout d'un coup une de ces pluyes d'Esté, qui suprennent quelques-fois de telle sorte, qu'on n'a pas un moment à les prevoir, ny à se mettre à couvert : si bien que Poligene et Agenor cherchant un abry, entrerent inopinément dans la mesme Grotte, où Phocilion estoit entré. Mais comme ils ne cherchoient qu'à esviter la pluye, ils s'assirent à la premiere, et ne s'enfoncerent pas dans la seconde : d'où Phocilion seroit sorty pour les joindre, voyant qu'ils estoient si prés de luy, n'eust esté que comme Poligene et Agenor entrerent dans cette Grotte, il ouït le nom d'Elise. De sorte que ne luy estant pas possible de n'avoir point la curiosité de sçavoir ce que disoient de la Personne qu'il aimoit, deux hommes qu'il soupçonnoit d'estre ses Rivaux, il demeura à la place où il estoit : d'où il ne pouvoit estre aperçeu d'eux, et d'où il pouvoit entendre tout ce qu'ils disoient : la concavité de la seconde Grotte recevant facilement le son de leur voix : parce qu'en s'asseant sur des Rochers avancez qui leur servoient de sieges, ils avoient la teste tournée de ce costé-là. A peine furent ils donc assis, que Phocilion les escoutant attentivement, il oüit que Poligene prenant la parole ; je voy bien, dit-il à son Frere, que vous avez quelque curiosité de sçavoir pourquoy je vous ay tant parlé d'Elise aujourd'huy : et pourquoy j'ay voulu sçavoir si precisément ce que vous pensez de sa beauté, de son esprit, et de tous les autres charmes qu'elle possede : c'est pourquoy croyant que vous ne parlez peut-estre pas sincerement, je veux bien vous dire la veritable cause qui m'a obligé à vous demander quels sont vos sentimens pour celle. Ce n'est pas, adjousta t'il, que je ne sçache bien que vous n'estes pas fortement engagé à l'aimer, si vous l'estes : mais craignant que vous ne vous embarrassiez dans un dessein qui ne vous reüssiroit pas, je veux vous tesmoigner aujourd'huy combien vostre repos m'est cher : et combien je me confie en vostre discretion, quoy que vous soyez dans un âge où il est assez difficile d'en avoir. Sçachez donc, Agenor, luy dit-il, que j'aime Elise dés le Berceau : vous aimez Elise ! (reprit Agenor avec autant d'estonnement sur le visage, que s'il n'en eust jamais rien soupçonné) ouy mon Frere, repliqua Poligene, je l'aime : et je l'aime avec tant d'ardeur, qu'on ne peut pas l'aimer d'avantage. C'est pourquoy voyant que vous vous engagiez sans le sçavoir, à devenir mon Rival, j'ay voulu vous empescher de l'estre, et de l'estre inutilement. Car puis qu'il faut vous confier tout mon secret, quoy qu'Elise soit la vertu mesme, je ne laisse pas de croire que si sa fierté peut jamais consentir qu'elle souffre qu'on l'adore, ce sera moy qui possederay ce bon heur. Comme je l'ay veuë dés qu'elle a veû la lumiere, et que l'amour que j'ay pour elle a commencé d'en estre connuë, dés qu'elle a commencé de se connoistre elle mesme, ma passion n'a pas fait dans le monde l'esclat que fait celle de tous ses autres Amans : et en effet vous voyez que je l'entretiens avec plus de familiarité qu'eux : qu'elle n'esvite point à me parler en particulier : et qu'elle paroist estre fort de mes Amies, à ceux qui ne sçavent pas que je suis son Amant. C'est pourquoy, Agenor, profitez de l'advis que je vous donne : et croyez que je ne vous le donne pas par jalousie, mais seulement afin que vous ne perdiez pas un temps qui vous doit estre fort cher : car enfin, adjousta-t'il en soûriant, vous estes justement en l'âge de faire des conquestes, si vous en devez faire. Si je ne vous aimois pas cherement, poursuivit-il, je vous aurois laissé dans l'erreur où toute la Cour est : et j'aurois pris assez de plaisir, à vous voir abusé comme le reste de mes Rivaux : mais c'est ce que mon amitié n'a pû souffrir. Pendant que Poligene parloit ainsi sans estre interrompu, Agenor cherchoit dans son esprit quelle resolution il devoit prendre : car comme il estoit encore plus fin que Poligene, il connoissoit bien qu'il ne luy disoit estre souffert d'Elise, qu'afin de l'en détacher : de sorte que raisonnant en un moment sur tout ce qu'il venoit d'entendre, il prit une resolution aussi hardie que meschante : et respondit en ces termes, à tout ce que Poligene luy avoit dit : pendant quoy Phocilion sans estre aperceu, l'escoutoit avec autant d'estonnement que d'atention. Je suis bien mal-heureux, dit Agenor à Poligene, que vous ne m'ayez pas fait l'honneur de me dire la passion que vous aviez pour Elise, du temps que vous me conseilliez de conserver l'affection que Lyriope tesmoignoit avoir pour moy : car vous devant autant que je vous dois, l'amitié que j'ay pour vous, m'auroit aisément fait vaincre ce commencement d'amour que j'avois desja pour Elise. Mais comme je n'ay eu aucun soupçon de vostre passion pour elle, je vous advouë que mon ame est tellement engagée, qu'il ne m'est pas possible de la desgager. Ce n'est pas que si j'estois persuadé (adjousta-t'il, avec une malice extréme) que vous fussiez mieux avec elle que moy, et que vous pussiez estre tout à fait bien, je ne me resolusse à me rendre mal-heureux moy-mesme ; à m'exiler volontairement ; et à vous ceder Elise : mais Poligene, poursuivit-il, je suis assuré qu'elle vous abuse : que vous n'estes pas si bien avec elle que vous y pensez estre : et que vous avez un Rival qui y est mieux que vous. Car enfin par vostre propre confession, Elise sçait seulement que vous l'aymez, et elle le souffre agreablement. Quoy, interrompit Poligene, vous contez cela pour rien, et vous croyez que d'estre souffert de la plus fiere Personne qui soit au monde, ne soit pas une faveur que je dois preferer à toutes celles que me pourroient faire les plus belles femmes de Phenicie ! je croy, reprit froidement Agenor, que vous auriez raison de faire ce que vous dites : mais je croy aussi que l'Amant dont je parle, a raison de croire qu'il est mieux avec Elise que vous n'y estes. je m'estonne, repliqua fierement Poligene, que si ce que vous dites est vray, vous n'ayez desja chassé un semblable Rival d'aupres d'Elise : car pour moy qui ne parois pas si violent que vous, si j'en connoissois un aussi heureux nue vous voulez que je croye celuy dont vous parlez, je ne l'y souffrirois pas long-temps. je suis bien marry (reprit Agenor, en prenant un visage fort serieux) d'estre obligé de vous descouvrir un secret, que j'avois resolu de ne reveler jamais à personne :mais l'estat où je voy vostre ame, et celuy où je me trouve aveque vous, font que je me détermine à hazarder tout le bonheur de ma vie, plustost que d'estre creu capable de peu d'amitié. Escoutez donc, je vous en conjure : et s'il est possible d'estre equitable en sa propre cause, je suis assuré que vous vous condamnerez vous mesme : et que vous advoüerez que je ne suis pas en termes de vous pouvoir ceder Elise. A ces paroles, Poligene rougit : et Phocilion dans le fonds de sa Grotte, sentit une si estrange agitation dans son ame, qu'il ne pût s'empescher de faire quelque bruit en changeant de place, afin d'estre plus prés de ceux qu'il escoutoit. Mais ils estoient si attentifs à ce qu'ils disoient, qu'ils n'y prirent point garde : de sorte qu'Agenor continuant de parler ; je sçay bien, dit-il à Poligene, que je vay vous causer une aussi grande douleur, que la joye que j'ay d'estre mieux que qui que ce soit avec Elise, est excessive. Ha Agenor, interrompit Poligene, vostre peu d'experience vous abuse ! et vous vous estes sans doute figuré, parce qu'Elise se divertit de cette galanterie publique que vous faites avec elle, qu'elle vous aime plus qu'un autre : mais croyez, Agenor, croyez que ce n'est point devant tant de Gens qu'on touche le coeur de celles à qui on parle d'amour. Quoy qu'il en soit, dit Agenor, je suis assuré que je luy ay dit en particulier, ce que vous ne luy avez pas dit : et que je ne luy ay jamais dit une parole passionnée devant vous, que je ne luy aye dite lors que j'ay esté seul avec elle. Mais de grace, s'escria-t'il, pourquoy sans m'obliger à trahir le secret d'Elise, ne faites vous point quelque reflexion sur les choses passées, pour tirer une preuve infaillible de mon bon-heur ? Car enfin le moyen que vous ayez pû voir que j'aye abandonné Lyriope, qui m'accabloit de faveurs, sans croire qu'il faloit de necessité, qu'Elise ne m'accablast pas de la pesanteur de ses chaisnes, sans m'aider à les porter ? Lyriope estoit belle ; Lyriope m'aimoit ; je ne la haïssois pas ; et vous avez pû croire que parce qu'Elise estoit plus belle qu'elle, je quittois celle qui m'estoit favorable, pour prendre la rigoureuse ! Ha ! non non Poligene, je ne suis pas fait ainsi : l'esperance naist tousjours dans mon coeur avec l'amour : et je ne sçay mesme si elle ne la precede point quelquesfois dans mon ame. Croyez donc que je n'aurois pas quitté Lyriope, si je n'avois eu lieu de croire qu'Elise me seroit favorable : je sçay bien que ma facon d'agir avec elle n'est pas ordinaire, mais je sçay bien aussi que les chemins destournez sont bien souvent les plus courts. je ne puis pourtant croire, reprit Poligene, que celuy que vous avez tenu, vous ait conduit jusques au coeur d'Elise : et que vous ayez trouvé, ce que tant de Gens ont cherché inutilement. Si je ne voulois pas me justifier aupres de vous, repliqua Agenor ; je vous laisserois dans vostre erreur : mais comme il importe mesme à mon amour que vous n'y demeuriez pas, je veux bien vous aprendre à quel point j'en suis avec Elise : et alors Agenor se mit à dire hardiment mille mensonges à Poligene : l'assurant qu'il avoit une intelligence tres particuliere avec elle ; qu'ils estoient convenus de mille choses qu'il luy dit les unes apres les autres ; qu'elle prenoit tousjours tres serieusement tout ce qu'il sembloit luy dire en raillant ; et que lors qu'ils estoient seuls, Elise luy racontoit tout ce que ses autres Amants luy disoient. Mais si cela est (dit Poligene, pour voir si Agenor disoit vray) vous sçavez donc bien en quels termes je luy ay parlé de ma passion : Agenor se trouva alors bien embarrassé : neantmoins se souvenant qu'il luy avoit oüy dire qu'il ne descouvroit jamais son amour qu'il ne fust presques assuré d'estre aimé ; il creut bien, quoy qu'il luy eust dit le contraire, qu'il n'en avoit point encore parlé ouvertement à Elise. C'est pourquoy, sans s'estonner de la question que luy faisoit Poligene ; pour vous, luy dit-il, je suis contraint d'advoüer qu'Elise ne m'a point dit que vous luy eussiez jamais parlé d'amour : je ne sçay pas si c'est qu'estant ce que je vous suis, elle n'ait pas voulu railler de vostre passion, comme elle raille de celle de ses autres Amants : mais il est vray qu'elle ne vous a jamais mis qu'au nombre de ses Amis, lors qu'elle a parlé à moy : et c'est ce qui a fait que je n'ay jamais soupçonné que vous fussiez amoureux d'elle : et qu'ainsi je me suis engagé innocemment à estre vostre Rival : mais engagé de telle sorte, que je ne puis plus cesser de l'estre. Poligene oyant ce que luy disoit Agenor, ne douta plus qu'il ne luy dist la verité : car comme il sçavoit bien qu'il n'avoit jamais dit à Elise qu'il l'aimoit, le raport qu'il y avoit entre le discours d'Agenor, et ce qui estoit effectivement vray, fit qu'il creut tout ce qu'il luy avoit dit auparavant, et tout ce qu'il luy dit encore apres. Mais comme la jalousie luy fit imaginer une voye de tirer quelque advantage de sçavoir tout ce qui se passoit entre Elise et Agenor, il r'enferma une partie de sa colere et de sa douleur dans son ame : et prenant la parole ; achevez, luy dit-il, achevez, ô trop heureux Amant, de me conter toute vostre bonne fortune : afin que perdant absolument l'espoir, je ne trouble plus vostre felicité, en troublant mon propre repos. Mais est il bien vray, reprenoit-il tout d'un coup, que cette fiere Personne qui a méprisé des Princes et des Rois, ait pû de resoudre à laisser captiver son coeur, et qu'elle ait pu vous dire qu'elle vous aime ? Elise sçait parler trop juste, repliqua-t'il, pour m'aller dire positivement que vous dittes : mais est-il possible, reprit Poligene, qu'elle vous parle de tous ceux qui l'adorent ? je vous assure, repliqua t'il, que depuis le feu Roy jusqu'à Crysile, je sçay tout ce qui luy est arrivé. Phocilion cependant, respondit Poligene, paroist assez bien avec elle, pour n'estre pas compris dans la raillerie qu'elle vous fait de ses Amants : il ne laisse pourtant pas d'y estre, repartit Agenor, et d'y estre mesme plus que les autres. A ces paroles, Phocilion qui escoutoit attentivement ce que disoient ses Rivaux, pensa par un transport de sa douleur, sortir du lieu où il estoit caché : mais l'envie d'en aprendre d'avantage, quoy que tout ce qu'il aprenoit ne luy fust pas agreable, fit qu'il se retint, et qu'il continua d'escouter. Il n'ouït toutesfois plus rien qui le regardast directement : car Poligene passant d'un discours à un autre, parla à Agenor avec une dissimulation estrange. je n'eusse jamais creû, luy dit-il, pouvoir aprendre qu'un de mes Riuaux fust heureux, sans le haïr effroyablement : cependant comme je connois bien que le choix qu'Elise a fait entre vous et moy est juste, je me condamne moy mesme. Mais comme il n'est pas possible de passer si promptement de l'amour à l'indifference, et que j'ay besoin de sçavoir encore qu'Elise vous ait accordé quelques nouvelles faveurs, devant que de n'y plus pretendre, je vous conjure de me vouloir dire toutes celles que vous en recevrez : et de ne trouver pas estrange, si en attendant que vous en ayez reçeu autant qu'il en faut pour faire cesser mon amour, je continuë de la voir. Agenor bien aise de la proposition que luy faisoit Poligene, luy raconta encore mille faveurs imaginaires, et l'assura qu'il luy rendroit conte chaque jour, de l'heureux progrés de sa passion : luy demandant mille et mille fois pardon d'estre un obstacle invincible à son bonheur : apres quoy ces deux Rivaux voyant que la pluye estoit passée, sortirent de la Grotte où ils estoient : et furent jusqu'au bout de cette belle Promenade, en continuant de parler d'Elise. Pour Phocilion, il demeura si estonné de ce qu'il venoit d'entendre, qu'il pensa demeurer dans cette Grotte : mais à la fin il en sortit : et prenant un chemin opposé à celuy de ses Rivaux, il s'en alla en diligence chez luy, sans sçavoir la raison pourquoy il y alloit avec tant de precipitation. Il n'y fut pas plustost, que disant à ses Gens qu'il ne vouloit manger, il s'enferma seul dans sa Chambre :resvant si profondément à la cruelle avanture qui luy venoit d'arriver, qu'il n'estoit pas Maistre de ses propres pensées. Quoy, disoit-il en luy-mesme, Elise dont la vertu m'a tousjours semblé plus admirable que sa beauté ; dont la fierté paroist invincible, et qui tesmoigne aimer la gloire avec tant d'ardeur ; peut estre capable d'avoir un engagement particulier, et avec Poligene, et avec Agenor, dans le mesme temps qu'elle m'assure que si elle avoit à devenir pitoyable, ce seroit en ma faveur ! ha non non, cela n'est pas possible : et il faut assurément que j'aye mal entendu. Cependant, poursuivoit il, toutes ces cruelles paroles que Poligene et Agenor ont prononcées, sont demeurées si fort empreintes dans ma memoire, que je n'en ay pas perdu une. Il est donc vray, adjoustoit cét Amant desesperé, qu'Elise n'a qu'une vertu aparante ; que sa fierté ne luy sert que pour abuser ceux qui pensent la mieux connoistre ; et que cette ame que je croyois si fort au dessus de toutes les foiblesses de son Sexe, est capable de la plus grande de toutes les foiblesses, qui est d'aimer plus d'une fois en sa vie, et d'aimer mesme en divers lieux à la fois ! Quoy, s'escroit-il, la superbe Elise a pû laisser fléchir son coeur : et a pû railler du pauvre Phocilion, et le sacrifier au bon heur d'Agenor ! et j'ay pû entendre sans mourir, de la bouche de deux de mes Rivaux que je croyois bien plus mal traitez que moy, qu'elle leur est mille fois plus favorable qu'elle ne me l'a esté ! ha puis que cela est, je merite presques mon infortune. Du moins si je ne mourois pas de douleur, faloit il faire mourir quelqu'un de mes Rivaux, ou me faire tuer par eux : qui vit jamais, poursuivoit cét Amant affligé, un malheur plus suprenant que celuy qui m'arrive ? je crois aimer une Personne insensible, qui par son insensibilité et par sa fierté tout ensemble me met à couvert de la jalousie : je croy, dis je, qu'estant sans esperance dans ma passion, tous mes Rivaux n'en ont non plus que moy : et cependant j'aprends qu'Elise en escoute du moins deux favorablement. Mais qui sçait, reprenoit il encore, si ce qu'ils disent est vray ? Ha ! non non (s'escrioit le malheureux Phocilion une seconde fois) ne doutons point de nostre infortune : s'il n'y en avoit eu qu'un des deux, qui se fust vanté de n'estre pas haï, je pourrois croire qu'il auroit dit un mensonge : mais que Poligene et Agenor soient tous deux fourbes, c'est ce qui n'a point d'aparence : principalement estant ce qu'ils sont l'un à l'autre. Concluons donc, qu'il ne se faut jamais assurer à rien, puis qu'on ne peut s'assurer à Elise : je n'ay pas mesme la consolation dans mon malheur, de la pouvoir aveque raison nommer infidelle : puis qu'elle ne m'avoit pas promis son affection, et qu'elle n'avoit fait que m'asseurer que si elle changeoit la resolution qu'elle a prise de ne se point marier, ce seroit à mon advantage. Mais à ce que je voy, elle ne veut conserver sa liberté, que pour l'engager en diseurs lieux à la fois : mais Dieux ! est il bien possible que je ne sois pas injuste, en parlant d'Elise comme je fais ? Quoy (poursuivoit-il transporté de douleur) Elise quelque chose, et ce n'est point Phocilion ! Elise a pû souffrir qu'on luy parlast d'amour, et elle m'a imposé un silence eternel ! Eh du moins Elise, reprenoit-il en soûpirant, puis que vostre coeur pouvoit estre partagé, que ne suis-je un de ceux à qui vous en donnez une partie ? Mais que dis-je, adjoustoit le malheureux Phocilion ; non non Elise, je ne veux point de concurrent dans vostre affection : et j'aime cent fois mieux vous estre indifferent, et que vous railliez de moy avec mes Rivaux, que de posseder la moitié de vostre coeur seulement. j'aimerois mesme mieux estre haï de vous, que d'en estre aimé avec un autre : gardez Elise, gardez cette affection partagée, pour des Gens qui ne vous donnent que la moitié de leur coeur, ou peut estre mesme qui ne vous le donnent point du tout : car pour moy qui vous avois donné le mien tout entier, je ne pourrois pas consentir de n'avoir qu'une partie du vostre. Du moins, injuste et ingrate Elise, ay-je la satisfaction d'estre vangé par ceux mesmes que vous me preferez : car enfin ils parlent des faveurs que vous leur faites sans transport de joye, et en parlent sans discretion. Ils se disent avec plaisir les graces que vous leur accordez, seulement parce que cela sert à leur vanité : et je ne doute point, qu'ils ne disent bien-tost à tout le monde, ce qu'ils se sont dit en particulier. Helas Elise, que vous avez mal choisi, si vous vouliez des Amans secrets ! mais à dire la verité, adjoustoit-il avec colere, qui conque en favorise deux, ne se soucie guere de la discretion qu'on doit avoir. je n'ay sans doute jamais eu de faveurs à cacher : mais pour peu que vous m'ayez quelques fois regardé sans mépris, je m'en suis presque fait un secret à moy mesme : cependant, Elise, vous me preferez deux hommes qui ne vous aiment que par vanité, et qui vous aiment plus pour l'amour d'eux que pour l'amour de vous. Encore si je n'avois qu'un Rival heureux, je pourrois esperer qu'apres m'en estre deffait, je pourrois l'estre à mon tour : mais de sçavoir qu'Elise en favorise deux, c'est une chose qui met mes Rivaux en seureté, et qui rend mon bon-heur impossible : n'estant pas en ma puissance, de desirer seulement, d'estre dans un coeur si partagé. Mais enfin puis qu'il demeure constant, poursuivoit-il en luy mesme, qu'Elise n'est point ce que je croyois qu'elle fust, dois-je continuer d'estre pour elle ce que j'ay esté ? dois-je adorer ce qui n'est point adorable ? et dois-je enfin aimer une Personne qui aime ailleurs ; ou qui du moins agit avec deux de mes Rivaux, comme si elle les aimoit ? non non, il ne seroit pas juste, et il ne seroit pas mesme genereux. Mais le moyen aussi, de n'aimer plus Elise ? Elise qui est la beauté mesme : Elise dont les charmes sont inevitables : Elise qui tient mon coeur en sa puissance : Elise que seule je puis trouver belle : et Elise enfin que seule je puis aimer. Contentons nous donc, reprenoit-il, de haïr nos Rivaux sans haïr Elise : pleignons-la seulement de ta foiblesse : et vangeons-nous sur eux de son injustice, puis que nous la respectons trop pour le pouvoir faire sur elle-mesme. Voila, Madame, dans quels sentimens fut Phocilion toute la nuit : sans pouvoir jamais resoudre precisément ce qu'il devoit faire. Cependant il faut que vous sçachiez que Poligene et Agenor, apres estre sortis de la Grotte, continuerent leur Promenade, comme je l'ay desja dit, et continuerent de parler d'Elise : et comme Poligene sçavoit bien qu'il ne luy avoit jamais dit qu'il l'aimoit ; et qu'il n'avoit nulle esperance d'estre aimé, il chercha un nouveau biais de se deffaire d'Agenor, en feignant toûjours d'estre bien avec Elise. Puis que la Fortune a voulu (dit-il à son Frere, avec autant d'ingenuité aparente qu'il y avoit d'artifice dans son esprit) que nous soyons Rivaux, et Rivaux favorisez : au lieu de disputer qui cedera Elise l'un à l'autre, abandonnons la esgallement, puis qu'elle nous a fait presque une esgalle infidelité : et par un genereux despit, conservons nostre amitié, en sur montant nostre amour : et pour nous vanger pleinement d'elle, mesprisons tous le Sexe en general :et ne regardons les plus belles femmes, que comme un simple ornement de l'Univers, sans aucun attachement : et avec la mesme liberté d'esprit, que nous regardons les Fleurs des Prairies, les Bois, et les Fontaines. Aussi bien faut il tomber d'accord, qu'il y a de la foiblesse à s'assujettir, jusques à perdre le repos et la raison : la galanterie est assurément une agreable chose ; mais une violente passion est une folie. Quittons donc, Agenor, quittons cette injuste Fille, qui n'a pû se contenter de vostre affection ou de la mienne : croyons, pour nous y resoudre plûtost, qu'elle fait pour tous ses autres Amans, tout ce qu'elle a fait pour nous : et n'oublions rien de tout ce qui peut affaiblir la puissance de ses charmes. Ha mon Frere, s'escria malicieusement Agenor, que vous me donnez de joye, de parler comme vous faites ! car enfin puis que vous pouvez vous resoudre à quitter Elise par jalousie, par dépit, et par raison, vous me la quitterez sans doute bien par pitié, par generosité, et par affection. Non non, reprit Poligene, ne vous y abusez pas : je puis quitter Elise si vous la quittez : mais je ne la quitteray pas, si vous me l'abandonnez point. Comme ils en estoient-là, par bonheur il vint du monde qui les joignit, et les separa : car en la disposition où estoit leur ame, ils se fussent peut-estre querellez, s'il ne fust arrivé personne. Cependant Poligene et Agenor, se quitterent avec des sentimens bien differens : car Poligene demeura avec une jalousie terrible : et Agenor s'en alla sans en avoir, parce qu'il ne creût rien de ce que son Frere luy avoit dit. Il ne craignit pas mesme que Poligene dist à Elise, qu'il se vantoit d'estre bien traité par elle : parce que sçachant que cela n'estoit pas, et qu'il n'en avoit jamais eu une parole favorable comme son Amant, il croyoit qu'Elise ne pourroit jamais l'accuser d'avoir fait une invention de cette nature : et qu'elle penseroit plustost que Poligene vouloit le mettre mal avec elle. Ainsi il estoit ravy, d'avoir trouvé lieu par sa hardiesse, de ne ceder point Elise à son Frere, et de luy avoir donné de la jalousie, esperant que le despit luy feroit abandonner Elise. Il ne s'en trouva pas pourtant si bien qu'il pensoit, car Poligene ne fut pas plustost levé, qu'il fut chez Straton : et afin d'avoir lieu d'entretenir Elise sans tesmoins, il voulut que ce fust ce matin : si bien que pour en avoir un pretexte, il feignit en parlant à Straton, que des Dames de ses parentes qui demeuroient dans une Province, luy avoient donné commission de leur envoyer quelques Pierreries : de sorte que comme Elise avoit la reputation de se connoistre admirablement à toutes choses, il pria Straton de vouloir bien qu'il la vist à sa Chambre : luy monstrant mesme quelques Diamans qu'il avoit pris exprés pour cela, disant que c'estoit pour les faire voir à sa Fille. Straton n'eut pas plustost oüy ce que Poligene luy disoit, qu'il envoya sçavoir si Elise estoit esveillée : de sorte qu'ayant sçeu qu'elle estoit mesme desja coiffée, Straton mena Poligene jusques à la Porte de sa chambre : luy commandant de luy rendre le service qu'il desiroit d'elle : apres quoy ayant affaire, et estant obligé de sortir, il s'en alla, et laissa Poligene avec Elise : dont la beauté sans art et sans ornemens luy parut encore plus grande, qu'il ne l'avoit jamais veuë. D'abord Elise croyant qu'elle luy pouvoit rendre quelque office, luy demanda de quelle nature il estoit, avec empressement : car je m'imagine, dit elle, qu'il faut que ce soit quelque chose d'important : puis que vous m'estes venu voir à une heure où on ne visite guere les Dames. Il est sans doute vray, reprit Poligene, que la raison qui m'a obligé de vous voir ce matin, est extrémement importante : mais il est encore plus vray, (poursuivit-il en abaissant la voix, de peur que les femmes d'Elise ne l'entendissent) que c'est une chose qui vous importe plus qu'à moy. Car enfin Madame, s'il n'y avoit eu que de mon interest, je n'aurois pas esté assez incivil, pour vous faire une visite à une heure incommode : cependant quoy que je ne vienne icy que pour vostre service, je n'ay pas laissé de tromper Straton, en luy disant que je voulois vous prier de me choisir des Pierreries : n'ayant pas jugé à propos qu'il sçeust rien de que j'ay à vous dire. Elise fut d'abord surprise du discours de Poligene : mais comme il ne luy avoit jamais rien dit qui luy deust desplaire ; qu'elle ne le croyoit que son Amy ; et qu'elle ne le soupçonnoit pas d'estre son Amant ; elle se remit : et s'imagina que comme il luy avoit donné cent advis officieux en sa vie, il venoit peutestre encore l'advertir que Lyriope disoit d'elle, tout ce que la jalousie et l'envie jointes ensemble peuvent faire dire. De sorte que jugeant que Poligene avoit quelque chose de consequence à luy faire sçavoir, elle fit signe à ses Femmes qui l'habilloient de se retirer à l'autre bout de sa chambre : apres quoy se tournant vers Poligene ; j'ay une si grande envie, luy dit elle, de vous avoir une nouvelle obligation, que je ne puis m'empescher de vous prier de me dire promptement, ce que vous jugez à propos que je sçache. Madame, luy dit-il, quoy qu'en vous disant ce que je m'en vay vous aprendre, je vous rende la plus grande preuve d'affection, que je vous puisse jamais rendre, je voudrois pourtant bien estre en estat de ne vous la rendre pas, car enfin ce que je fais pour vous est de telle nature, que l'amitié toute seule ne suffit pas pour excuser la trahison que je m'en vay faire à une Personne que la Nature veut que j'aime. Mais apres tout, s'agissant de la gloire d'Elise, il n'y a point à balencer : et je suis persuadé que je dois tout trahir pour son interest, que j'apellerois le mien , si le respect que je luy porte me le permettoit. je vous suis infiniment obligée (reprit Elise avec une bonté extréme) de tesmoigner avoir tant de zele pour ce qui me touche : mais je ne veux pourtant pas m'arrester à vous en remercier : de peur de vous empescher de me dire promptement, ce que je meurs d'envie de sçavoir. Quoy que l'aye aussi fort envie de vous le dire, repliqua Poligene, je tremble pourtant, en longeant à la trahison que je fais : je vous conjure neantmoins (adjoustat'il, pour faire mieux reüssir son dessein. ) lors que je vous auray descouvert le crime qu'un homme que je connois a commis contre vous, de ne me brouiller point avec le criminel : et de vous servir de l'advis que je vous donneray , selon que vostre prudence le ingera à propos. Je vous promets , repliqua Elite, de me conduire par vostre conseil, afin de ne desobliger pas celuy qui m'aura obligée : apres cela , Madame , reprit-il , je vous diray (avec quelque remords, et quelque confusion) que celuy que je m'en vay accuser est mon Frere. Quoy, interrompit Elise, Agenor à fait quelque chose qui m'offence ! Agenor, reprit froidement Poligene, n'a sans doute fait que vous adorer autant qu'il en est capable : mais à vous parler sincerement, il a dit certaines choses, qu'il ne devoit jamais dire. Mais encore, reprit brusquement Elise, quelle part puis-je avoir à l'imprudence d'Agenor, moy qui n'ay rien à démesler de particulier aveque luy ny aveque personne ? le voudrois bien, Madame, repliqua Poligene, qu'en vous apprenant que mon Frere est un inconsideré que la vanité emporte , vous m'aprissiez qu'il fut quelque chose de pis : et que tout ce qu'il m'a dit de vous ne fust pas vray : car il seroit plus aisé de metre vostre gloire en seureté. Quoy Poligene (repliqua Elise en rougissant de colere,) Agenor vous a pu dire quelque chose à mon desavantage ! il m'a du moins dit quelque chose qui luy est bien avantageux , reprit Poligene , mais Madame , adjousta-t'il , devant que de vous pleindre laissez moy parler : et souffrez du moins qu'en accusant Agenor, je l'excuse en quelque forte : et que je vous die qu'il est presques impossible de trouver un homme de son àge qui ait de la discretion. La discretion, reprit fierement Elise. Elise, de la maniere dont vous l'entendez, est une bonne qualité, dont ceux qui m'aprochent peuvent manquer sans qu'ils me puissent nuire :mais encore Poligene, expliquez moy un peu plus clairement cét Enigme. Madame, luy dit-il, je veux bien vous parler comme si vous ne sçaviez pas qu'Agenor vous aime : Ha Poligene, interrompit Elise, n'est ce point qu'Agenor vous aura trompé, comme il me trompa un jour, qu'il me voulut persuader que toutes ces galanteries qu'il s'est accoustumé de me dire devant tout le monde, estoient de veritables marques d'amour ? car je vous proteste que je fus assez long-temps à en avoir une colere estrange. Cependant je connus à la fin de la conversation, qu'il s'estoit voulu divertir : de sorte que nous fismes la paix, et je gagnay et perdis un Amant presque en un quart d'heure. Non non Madame, reprit Poligene, cela n'a pas esté ainsi : Agenor qui est accoustumé d'avoir toûjours deux ou trois Confidens de ses amours, afin d'avoir deux ou trois tresmoins de sa gloire, m'a quelquesfois choisi pour cela : et en effet je sçeus tout ce que Lyriope faisoit pour luy. Ha Poligene, interrompit Elise, Lyriope et moy sommes d'humeur bien differente ! il est vray, repliqua Poligene, qu'il ne se vante pas d'avoir reçeu de vous, ce qu'il avoit reçeu d'elle : je veux dire toutes ces faveurs qu'on peut enfermer dans un Cabinet, comme des Lettres, des Portraits, et d'autres semblables choses : mais il est assez hardy pour assurer, qu'il a obtenu une partie de celles qu'on ne peut conserver que dans le coeur en s'en souvenant avec plaisir : et dont la possession donne une joye si delicate et si sensible, à ceux qui les sçavent posseder en secret, et qui n'en ostent pas toute la douceur en les publiant. je suis si ignorante en galanterie, reprit Elise avec une colere extréme, que je ne sçay pas la difference qu'il y a de faveur ; et tout ce que j'en sçay est qu'il n'y en a point de si petite qui ne soit criminelle : et que je puisse jamais estre capable d'accorder à personne. Mais encore Poligene, que dit Agenor que je fais pour luy ? il dit Madame, puis qu'il faut vous le dire pour vostre interest, reprit Poligene, qu'il vous a dit mille fois en secret qu'il vous aime ; que vous le souffrez sans vous en fâcher : que vous raillez aveque luy de tous ses Rivaux : et qu'enfin s'il n'est pas aimé, il n'est pas haï : et je ne sçay mesme s'il ne m'a point fait entendre quelque chose de plus obligeant encore : car enfin de la façon dont il m'a parlé, il semble qu'il lit souvent dans vos yeux, qu'il n'est pas mal dans vostre coeur. Cependant Madame, adjousta Poligene, pour nuire davantage à Agenor, en vous descouvrant la foiblesse de mon Frere, je vous demande pourtant grace pour luy, vous conseillant mesme de ne l'en punir pas. Ha Poligene, s'escria-t'elle, vous me donnez un advis fort obligeant, en m'advertissant de la meschanceté d'Agenor mais vous me donnez en mesme temps un mauvais conseil ; et je ne sçay mesme si en me conseillant ainsi, vous ne me faites point un outrage. Car enfin il semble quasi, par ce que vous dites, que vous ne croyez pas que tout ce que vous a dit Agenor est inventé. Comme Agenor est mon Frere, reprit Poligene, vous me devez pardonner si mon esprit ne se porte pas aisément à le soupçonner d'un crime effroyable, comme seroit celuy d'avoir inventé tout ce qu'il m'a dit : c'est pourquoy vous ne devez pas trouver estrange, si j'aime mieux croire qu'Agenor a esté heureux, et qu'il n'est coupable que de reveler peut estre avec exageration un secret qu'il devoit sans doute garder : car si j'avois creû qu'Agenor eust joint le mensonge à la vanité, au lieu de vous advertir de son crime, je l'en aurois puny moy-mesme. Punissez-le donc, repliqua Elise, car il n'est pas plus vray que je vous parle, qu'il est vray qu'il ne m'a jamais parlé de sa pretendue passion, que de la maniere que je vous l'ay dit : et que pas consequent tout ce qu'il dit en suitte, est absolument supposé. Mais comme il me semble qu'il y va de ma gloire, poursuivit elle, d'employer mes paroles à me justifier, je veux prendre une autre voye : qui sera celle de ne voir jamais Agenor. Poligene voyant un si heureux commencement à son dessein, fit semblant, pour confirmer davantage Elise en sa resolution, de s'y vouloir opposer : luy representant que n'ayant regardé que son interest, il sembloit qu'elle fust obligée de considerer le sien, et de ne le commettre pas avec son Frere. Qu'il suffisoit tout au plus, de luy oster tout pretexte d'apuyer sa vanité d'aucune vray-semblance : et de ne luy accorder jamais la liberté de luy parler en particulier.

Histoire d'Elise : Elise renonce à ses amants


Mais plus il parla, plus Elise s'obstina à ne vouloir jamais voir Agenor, dont Poligene estoit fort aise :neantmoins comme il connoissoit bien qu'Elise estoit faschée contre luy, de ce qu'il avoit tesmoigné croire que tout ce qu'Agenor luy avoit dit n'estoit pas inventé, il raccommoda si adroitement la chose, qu'il persuada en effet à Elise, qu'il n'avoit point creû ce qu'il avoit pourtant dit qu'il croyoit. De sorte qu'Elise luy estant sensiblement obligée, de l'advis qu'il luy avoit donné, luy dit cent choses obligeantes, le regardant comme le meilleur et plus fidelle de ses Amis : luy promettant mesme de bannir Agenor, sans le broüiller aveque luy, et de trouver un pretexte pour cela. Cependant elle avoit une colere si forte contre Agenor, qu'on n'en pouvoit pas avoir une plus violente : aussi ne pût elle pas se resoudre à sortir de tout ce jour là, et dés que Poligene l'eut quittée, elle feignit de se trouver mal, et se mit en habit de garder la chambre : ordonnant mesme qu'on dist qu'on ne la voyoit point. Mais ceux qui reçeurent cét ordre, ne l'observerent pas bien exactement : en effet Phocilion s'estant resolu de s'en retourner à Sidon, et de quitter Elise, dés qu'il luy luy auroit reproché la foiblesse dont il la croyoit capable, fut chez elle aussi tost apres disner, et ne trouva nulle difficulté à entrer : si bien qu'allant droit à la Chambre d'Elise, sçachant qu'elle y estoit, quoy que ce ne fust pas sa coustume de l'y voir ; il la trouva seule, qui resvoit profondément. Elle ne le vit pas plustost, que grondant ses Femmes de ce qu'on n'avoit pas dit qu'on ne la voyoit point, elle en envoya une renouveller cét ordre, qui fut exactement observé le reste du jour : ainsi Elise sans y penser, donna à Phocilion une longue audience sans estre interrompu : car comme elle l'estimoit fort, elle n'eut pas la force de le chasser, sans luy avoir permis de luy faire sa visite, puis que le hazard avoit voulu qu'il fust entré. Elle ne luy permit pourtant de s'asseoir, qu'a condition qu'il ne seroit qu'un quart d'heure avec elle : mais comme il luy dit ce qu'elle ne pouvoit pas prevoir qu'il luy diroit, la chose n'alla pas ainsi : et il y fut une grande partie de l'apresdisnée. Comme Elise paroissoit estre fort triste, et que Phocilion avoit l'esprit extrémement irrité, à peine fut-il assis, que prenant la parole ; il me semble Madame, luy dit il, que pour une personne qui donne de si grandes joyes aux autres, vous estes bien melancolique. je ne sçay pas, reprit-elle, si j'ay jamais donné quelque grande joye à quelqu'un : mais je sçay bien que je connois des Gens qui m'ont quelques fois donné beaucoup de chagrin. je crains bien Madame, reprit-il, que je n'accroisse aujourd'huy le nombre de ceux que vous dites : et qu'en vous rendant ma derniere visite, je ne vous importune. Ne doutez nullement, repliqua obligeamment Elise, que si vous me venez voir pour me dire adieu, vous ne me donniez du desplaisir : mais Phocilion, le mot d'importune n'est pas bien placé où vous l'avez mis : et celuy d'affligé, y auroit sans doute mieux esté. Ce que vous me dites Madame, reprit-il, m'auroit rendu le plus heureux de tous les hommes, si vous me l'eussiez dit avant hier :mais pour aujourd'huy, je vous advouë que plus vous aurez de civilité pour moy, plus vous me serez rigoureuse. Ce que vous me dites paroist si bizarre, repliqua Elise, que je ne sçay ce que le dois y respondre : ce que je sçay, reprit Phocilion, est si surprenant, que je ne sçay aussi Madame ce que j'en dois dire, ny mesme ce que j'en dois penser : c'est pourquoy vous ne devez pas trouver estrange, si je m'explique obscurement. je voudrois bien mesme, s'il estoit possible, ne me faire point entendre : et je ne puis pourtant me resoudre à ne me pleindre pas. je suis toutesfois resolu, adjousta t'il, de me pleindre de mon malheur, sans me pleindre positivement de vous : en verité Phocilion, reprit Elise, plus vous parlez, moins je vous entends : c'est pourquoy songez bien, je vous en conjure, si vous vous entendez vous mesme : car je vous advouë que j'ay peine à croire que vous ayez raison de dire tout ce que vous dites. Plûst aux Dieux Madame, repliqua-t'il, que je fusse coupable, et que vous fussiez innocente : oüy Madame, j'ay une passion si démesurée pour vostre gloire, que quelque envie que j'aye eu d'estre aimé de vous, je pense que je consentirois d'en estre haï, pourveû que ce que j'en sçay ne fust pas vray : jugez apres cela, si mon affection est interessée. Mais à ce que je voy, reprit Elise, vous m'accusez de quelque grand crime : le crime dont je vous accuse, reprit Phocilion en soûpirant, est pourtant de telle nature, Madame, que vous seriez fort innocente, si vous en estiez coupable pour moy seulement. Quoy Phocilion, repliqua Elise en rougissant de colere, vous croyez que j'aime quelqu'un ? je ne sçay Madame, respondit il, si le respect que j'ay pour vous, et que je veux tousjours avoir, souffrira que je vous die que je le croy : mais je sçay bien qu'apres ce que j'ay entendu de la bouche de Poligene, et de celle d'Agenor, ce n'est pas assez que de dire que je le crains. Elise estrangement estonnée, de voir Phocilion, qu'elle avoit tousjours veû si sage et si respectueux, luy dire des choses si surprenantes, creût bien qu'il y avoit quelque bizarre avanture qu'elle ne sçavoit point : et elle craignit extrémement que la vanité d'Agenor n'eust esté jusques à Phocilion : mais ce qui l'embarrassoit, estoit d'entendre qu'il nommoit Poligene aussi bien qu'Agenor : de sorte qu'ayant une envie estrange de sçavoir la verité, elle se contraignit : et cachant une partie de sa colere, se mit à presser Phocilion de luy dire ce qui l'obligeoit à parler ainsi, ce qu'il fit exactement : luy racontant la Promenade qu'il avoit faite ; comment il estoit entré dans une Grotte, pour esviter la rencontre de Poligene et d'Agenor ; comment la pluye les avoit fait entrer ; et en suitte silabe pour silabe, tout ce qu'il leur avoit oüy dire. Phocilion fit ce recit avec une douleur si visible dans les yeux ; il s'interrompit si souvent luy mesme pour soûpirer ; il regarda Elise d'une maniere si touchante ; et il parla si respectueusement à elle, quoy que ce qu'il luy disoit fust assez difficile à dire à une Personne aussi fiere qu'elle estoit, et qu'elle est encore ; qu'Elise ne le soubçonna point de mensonge : et ne douta point qu'il n'eust en effet oüy dire à Poligene et à Agenor, tout ce qu'il venoit de luy raconter : et elle le creùt d'autant plus tost qu'il y avoit beaucoup de raport entre ce que Poligene disoit qu'Agenor avoit dit, et ce que Phocilion assuroit luy avoir oüy dire. Mais ce qui l'espouventoit, estoit d'aprendre que Poligene, qui n'avoit jamais agy avec elle que comme son Amy, et qui estoit venu d'advertir de la vanité de son Frere en la détestant, fust encore aussi vain et aussi détestable que luy. Cependant comme elle n'avoit pas balencé à prendre la resolution de bannir Agenor, lors que Poligene luy avoit apris ce qu'il disoit :elle ne balança point non plus à bannir Poligene, dés que Phocilion luy eut apris ce qu'il avoit dit. Mais pour se justifier aupres de luy, et se justifier avec cette fiercé qui luy estoit si naturelle ; je suis bien marrie, Phocilion, luy dit elle, que pouvant m'obliger sensiblement, vous m'ayez cruellement desobligée : car enfin vous pouviez me dire sans m'offencer, presques tout ce que vous venez de m'aprendre : et vous me l'avez dit en m'outrageant. En effet, il vous estoit aisé de me raporter tous les mensonges de Poligene et d'Agenor, comme des mensonges dont vous jugiez à propos de m'advertir, et non pas comme des veritez : car à vous parler sincerement, je pense qu'à considerer les choses comme elles sont, vous m'avez plus offencée, en croyant ce que vous leur avez oüy dire, qu'ils n'ont fait en l'inventant : et si leur crime a quelque raport avec le vostre, c'est seulement en ce qu'ils ont creû ce qu'ils se sont dits l'un à l'autre, comme vous avez creû ce qu'ils disoient tous deux. Quoy Madame, reprit Phocilion, vous pouvez me croire plus coupable que Poligene, et plus criminel qu'Agenor ! quoy qu'il en soit, dit elle, vous n'estes pas innocent, puis que vous me croyez capable d'une si espouventable foiblesse. Mais pour vous faire voir, poursuivit elle, que vous vous estes abusé, je veux faire trois choses : l'une de vous jurer par tout ce qui m'est de plus sacré, que jamais Poligene ne m'a donné nulle marque d'amour, non plus qu'Agenor, si ce n'a esté en raillant : l'autre, que pour vous faire juger du passé pour l'advenir, et vous faire connoistre que je ne les crains pas, je les banniray tous deux pour toute ma vie : et la troisiesme, est que je vous assureray qu'encore que j'aye eu plus d'estime et plus d'amitié pour vous, que je n'en ay jamais eu pour personne, je ne laisseray pas de vous bannir aussi bien qu'eux :pour vous faire voir que je suis Maistresse de mes sentimens quand je le veux estre : et pour vous persuader par cét exemple, qu'une personne qui regne si absolument sur son coeur, n'a pas esté capable de l'engager si legerement que vous l'avez creû. Aussi bien ne pourrois-je plus souffrir la veuë d'un homme, qui a eu l'injustice de m'accuser d'un crime effroyable : luy qui m'avoit donné mille marques d'estime : luy qui me devoit bien connoistre ; et luy enfin que je croyois incapable de penser jamais rien qui me pûst estre desavantageux : et que je pensois m'estimer assez, pour se démentir plustost luy mesme, que d'avoir le moindre soubçon qui me pûst estre prejudiciable. Mais Madame, repliqua t'il, le moyen d'avoir de l'amour sans avoir de la jalousie, en oyant ce que j'ay entendu ? et le moyen d'avoir de la jalousie sans perdre la raison, et sans estre injuste ? je ne sçay pas, repliqua-t'elle, comment cela se peur faire : mais je sçay bien que ce n'est point à moy à examiner la cause de l'injustice qu'on me fait : ainsi sans m'informer si vous avez esté injuste pour moy par amour, par jalousie, ou par quelque autre raison, il suffit que je sçache que vous l'avez esté, pour prendre la resolution de vous punir. Mais Madame, respondit Phocilion, puis que vous estes si equitable, que ne faites vous quelque difference de Poligene et d'Agenor aveques moy ? j'y en feray aussi, repliqua-t'elle, car en les bannissant, je les haïray et les mespriseray estrangement : et je me contenteray d'avoir beaucoup d'indifference pour vous. Cette grace, Madame, respondit Phocilion en soûpirant, est d'une nature à pouvoir estre reçeuë sans reconnoissance, et pourtant sans ingratitude : quoy qu'il en soit, reprit Elise, vous n'en avez point d'autre à attendre de moy : mais pour vous consoler, j'ay à vous dire que je n'en feray jamais à personne : car apres la cruelle avanture qui me vient d'arriver, je dois me mettre en estat qu'on ne puisse plus croire de pareilles impostures que celles que vous m'avez aprises. Phocilion voyant la ferme resolution d'Elise, n'oublia rien de tout ce qu'il creût capable de la pouvoir fléchir : il joignit les conjurations aux prieres, et ses soûpirs à ses paroles : il se mit mesme à genoux, pour demander pardon de sa faute, mais Elise fut inflexible : et il falut qu'il s'en allast sans l'avoir pû obtenir. Neantmoins quoy qu'il se retirast avec une douleur extréme, il avoit pourtant quelque consolation, d'avoir connu par la maniere dont Elise avoit parlé et avoit agi, qu'elle estoit innocente : il est vray qu'il eut un si grand repentir de la facilité qu'il avoit euë à croire Poligene et Agenor, qu'il se haïssoit presques autant que ses Rivaux : contre lesquels il fit dessein de se vanger de la rigueur qu'Elise luy tenoit de ne luy vouloir point pardonner. Joint que les regardant alors comme des imposteurs, il creût qu'il devoit mesme vanger Elise, quand il n'auroit pas eu d'autre motif de leur vouloir mal. Cependant si Phocilion avoit de la douleur et du repentir, Elise avoit de la colere : mais de la colere si vindicative, que si son ame eust pû estre capable d'une resolution violente et injuste, il n'eust rien esté qu'elle n'eust fait, pour se vanger de Poligene et d'Agenor. Mais comme Elise est fort sage, et qu'elle sçavoit bien qu'il est certaines choses qu'il ne faut pas faire esclater, et dont la vangeance est nuisible ; elle ne voulut employer qu'elle mesme, à punir ces deux criminels. Elle ne laissa pourtant pas de le faire sensiblement : car comme ils l'aimoient avec une ardeur extréme, ils sentirent aigrement la maniere dont elle les traita. Cependant comme elle avoit resolu de leur parler l'un devant l'autre, elle fut deux jours sans en pouvoir trouver l'occasion, qui par bonheur se presenta d'elle mesme : car ces deux Rivaux voulant chacun en particulier demeurer le dernier aupres d'Elise, s'opiniaistrerent à laisser sortir toute la compagnie, qui estoit ce jour là chez elle : de sorte qu'à la fin ils demeurerent seuls aupres d'Elise, avec une confusion estrange : et n'osant presques s'entre-regarder l'un l'autre, en se souvenant de ce qu'ils s'estoient dit : ny la regarder non plus, tant le remords de leur imposture les interdisoit. De sorte qu'Elise se confirmant en la croyance que Phocilion luy avoit dit la verité, commença de leur parler à tous deux : mais avec une fierté serieuse, à faire trembler les plus hardis, et à imprimer le respect dans le coeur des plus insolens. Comme vous estes tous deux coupables d'un mesme crime, leur dit elle, je pense qu'il est à propos de vous accuser ensemble : et de ne prononcer qu'un mesme Arrest contre vous. Poligene et Agenor entendant parler Elise de cette sorte, en furent estrangement surpris : le premier creût qu'Agenor avoit descouvert son crime à Elise, comme il luy avoit apris le sien : et Agenor ne douta point que Poligene ne 'eust accusé, et qu'il ne se fust trompé, lors qu'il avoit creû qu'Elise n'adjousteroit point de foy à ses paroles. Ainsi tout hardy qu'il estoit, il commença de trembler, aussi bien que Poligene : ils n'eurent mesme pas je loisir de demander à Elise quel estoit leur crime : car elle continua de parler, avec la mesme fierté qu'elle avoit commencé. Ne pensez pas, leur dit elle, que j'aille vous accuser en détail, de toutes vos impostures : ce discours seroit indigne de moy : et il suffit que je vous die, que les Dieux m'ayant revelé tout ce que vous dites dans une des Grottes qui sont le long de cette grande Terrasse qui regarde la Mer ; j'ay pris la resolution de vous deffendre de me voir jamais : et que j'ay pris en mesme temps, celle de vous dire que je vous mesprise autant que je vous ay estimez : et que je vous deffie de dire jamais rien qui me puisse nuire. Au reste, poursuivit elle, ne pensez pas aller employer le pouvoir de mon Pere : car si vous le faites, je luy diray la juste pleinte que je fais de vous : c'est pourquoy sans resister à ma volonté, obeïssez sans murmurer. Vous le devez d'autant plustost, adjousta t'elle, que vous n'y perdrez aucune de ces faveurs dont vous vous estes vantez : Elise en achevant de dire ces paroles se leva, et leur fit signe de s'en aller, s'en allant elle mesme dans son Cabinet : de sorte que Poligene et Agenor ne pouvant que luy dire, et n'osant la retenir, se mirent à se quereller l'un l'autre, s'accusant tous deux de s'estre trahis. Is n'oserent pourtant pas demeurer d'avantage dans la chambre d'Elise : et ils en sortirent avec un desespoir et une colere estrange, sans qu'ils sçeussent pourtant bien precisément, quel objet avoit leur fureur. Mais à peine eurent-ils fait vingt pas, en parlant avec beaucoup de chaleur, de ce qui occupoit alors toute leur ame ; qu'un Amy de Phocilion les joignit : et leur dit qu'il les attendoit au bord de la Mer, qui regarde le Septentrion :avec autant d'Espées qu'il en faloit pour se battre contre deux. Qu'il leur laissoit le choix de celuy d'entre eux à qui il auroit à faire : adjoustant que le sujet de pleinte qu'il avoit estoit de telle nature, qu'il n'en pouvoit estre satisfait par nulle autre voye. Comme Poligene et Agenor avoient l'esprit fort aigry, ils reçevrent cette proposition fierement : et comme des Gens qui se fussent plus volontiers batus ensemble, que de se batre contre d'autres : neantmoins l'honneur ne leur permettant pas de deliberer, ils dirent à l'amy de Phocilion, qu'ils estoient prests de le suivie : et ils le suivirent en effet, apres s'estre deffaits de leurs Gens. Comme ils avoient l'esprit fort occupé, ils ne s'amuserent point à vouloir deviner pour quelle raison Phocilion vouloit les voir l'Espée à la main : et dans la rage où ils estoient, tout leur estant ennemy, ils se battirent sans sçavoir pourquoy : Phocilion ne voulant pas leur dire precisément, la raison qui l'avoit obligé à faire ce qu'il faisoit, afin de n'engager pas le nom d'Elise, Comme on ne sçavoir pas qu'ils eussent rien à démesler ensemble ; on ne pût empescher ce combat, dont l'evenement fut fort sanglant :car apres avoir jetté au fort, il se trouva que Phocilion se batit contre Agenor, et Poligene contre l'Amy de Phocilion : et que tous les quatre furent blessez. Il est vray qu'Agenor et Phocilion, le furent bien plus dangereusement que les deux autres : car ils se donnerent de si terribles coups, qu'ils en penserent mourir. Phocilion eut pourtant l'advantage sur Agenor :mais Poligene l'eut aussi sur l'Amy de Phocilion. Ce combat fit un grand bruit dans le monde, sans qu'on en pûst penetrer la cause : car lors qu'on la demandoit à Poligene ou à Agenor, ils disoient qu'il falloit la demander à Phocilion : et quand on pressoit Phocilion de la dire, ils respondoit qu'ils suffisoit que Poligene et Agenor sçeussent qu'ils n'estoient pas innocens. Cependant se combat là fit un bien à Elise : car comme Agenor, Poligene, et Phocilion estoient tous trois blessez, on ne s'aperçeut pas qu'ils fussent broüillez avec elle : et il n'y eut queLyriope qui en dit quelque chose. Il est vray, que favorablement pour Elise, elle n'osa pas s'emporter contre elle, comme elle eust fait quelque temps auparavant : parce que ses Parens chez qui elle estoit retournée, estoient prests de la marier à un homme de la Cour, nommé Asiadate, qui l'espousa en effet peu de jours apres, plus par interest de famille, que par nulle autre raison. De sorte que craignant qu'il n'attribuast la haine qu'elle tesmoignoit avoir pour Elise, à l'amour qu'elle avoit encore pour Agenor, elle cacha une partie de ses sentimens en cette rencontre : et ne parla pas du combat qui s'estoit fait, comme elle en eust parlé en un autre temps. Pour Elise, la colere où elle estoit contre Poligene, contre Agenor, et mesme contre Phocilion, fit qu'elle trouva quelque douceur, à estre delivrée de leur veuë : neantmoins comme elle est naturellement bonne, si la chose eust despendu d'elle, elle n'eust pas voulu que ce combat se fust fait : mais puis qu'elle n'y avoit point contribué, elle n'estoit pas marrie que les Dieux l'eussent permis : et eussent esloigné de sa presence, des Gens qu'elle ne vouloit jamais voir. Comme les choses estoient en cét estat, et qu'Elise se confirmoit de plus en plus, dans le dessein de ne se marier jamais, et d'augmenter sa fierté, s'il estoit possible, Straton, qui n'avoit point eu de veritable joye, depuis qu'en perdant le feu Roy, il avoit perdu toutes ses esperances, tomba malade : et mourut en sept jours, d'une fiévre si ardente, qu'elle le mit hors d'estat de donner nul ordre à ses affaires, dés le premier jour de son mal. Cét accident causa une douleur si extraordinaire à Elise, que je m'estonne qu'elle n'en perdit ou la vie, ou du moins sa beauté : cependant ses larmes ne firent sur son visage, que ce que fait la rosée sur les Fleurs : c'est à dire qu'elles l'embellirent au lieu de la changer. Joint que comme la melancolie a quelque chose de doux et de languissant, Elise perdoit sans doute une partie de sa fierté lors qu'elle estoit triste : et estoit par consequent plus propre à ne desesperer pas ceux qui l'aimoient. Elise en perdant Straton, ne perdit pas seulement un Pere qu'elle aimoit, et qui avoit une tendresse sans esgalle pour elle : mais elle vit encore renverser sa fortune, et se vit tomber sous la puissance d'une Mere capricieuse et bizarre, qui n'avoit nulle amitié pour elle, et qui la persecuta, de cent manieres differentes, depuis la mort de Straton. Cependant Elise vescut aupres d'elle avec autant de respect que si elle eust esté la meilleure Mere du monde : et elle porta sa generosité si loing, que Barcé l'ayant laissée aux champs, et estant allée à Tyr, elle y fut prise d'une maladie si contagieuse, que les Maris en abandonnoient leurs Femmes, et les Femmes leurs Maris. Cependant Elise ne sçeust pas plustost l'estat où estoit Barcé, qu'elle partit à l'heure mesme, pour s'aller jetter dans le peril : et pour aller assister jusques à la mort, une personne qui avoit resolu de rendre sa vie la plus mal-heureuse qu'elle pourroit : mais les Dieux qui ne vouloient sans doute que faire esclater la vertu d'Elise, firent que Barcé mourut comme elle estoit preste de se jetter malgré tous ses Amis, dans la Maison où elle estoit : de sorte que voyant que ce seroit s'exposer inutilement, puis que sa Mere n'estoit plus en estat d'estre secouruë, elle se retira chez une Dame de ses Amies, qui vivoit dans une retraite fort grande, et dont la vertu estoit tout à fait extraordinaire : ainsi Elise fit voir par cette action, qu'elle n'avoit pas dessein de voir autant de monde qu'elle en avoit veû durant la vie de Straton. Mais afin qu'Elise pûst faire paroistre tout ce qu'elle avoit de Grand et d'Heroïque dans le coeur, les Dieux voulurent abaisser la fortune, pour eslever sa gloire, par un chemin où beaucoup ont accoustumé de la perdre. Comme Straton avoit eu de grands emplois sous le feu Roy de Phenicie, tous ceux qui avoient eu quelque chose à démesler avec que luy inquitterent Elise, et s'emparerent mesme de tout son bien : mais avec tant de violence et tant d'injustice, qu'il s'en falut peu qu'Elise ne fust aussi pauvre que belle. Cependant quoy qu'elle se vist dans un embarras effroyable, son ame ne s'esbransla point : et elle sceut suporter la mauvaise fortune avec autant de fermeté, qu'elle avoit eu de moderation dans la bonne. Elle n'en fut pas mesme moins fiere : et lors que Poligene, Agenor, et Phocilion furent gueris, et voulurent la revoir, elle le leur deffendit avec la mesme authorité, que si elle eust esté sur le Thrône, et qu'ils eussent esté ses Subjets. Il sembloit encore qu'Elise affectast d'estre plus severe qu'auparavant : et qu'elle voulust faire voir qu'estant Maistresse de sa conduite, elle vouloit suivre les reigles les plus exactes de la bienseance et de la vertu. Mais, Madame, pour vous faire voir quelle est la sienne, il faut que vous sçachiez qu'Asiadate, que Lyriope avoit espousé, devint en ce temps là si esperduëment amoureux d'Elise, qu'il en pensa perdre la raison, et pensa faire perdre patience à cette belle personne : qui s'en vit encore plus importunée, qu'elle ne l'avoit esté de Poligene et d'Agenor. Asiadate est un homme de beaucoup d'esprit, mais d'un esprit violent, et d'un naturel ardent : qui fait qu'il veut tout ce qu'il veut, avec une impetuosité qu'on ne sçauroit exprimer. Vous pouvez donc juger qu'estant amoureux d'Elise, il estoit capable de faire beaucoup de choses, pour posseder ce qu'il aimoit, s'il en eust pû trouver les voyes. Comme Elise ne reçevoit plus de visites, si ce n'estoit de ses Amies, ou de ses Amis tres particuliers, et qu'on ne pouvoit soupçonner de galanterie : il ne la pouvoit voir chez la Dame avec qui elle demeuroit : mais il la suivoit par tout ailleurs. Il fit mesme à la fin amitié avec une Personne de qualité, qui estoit Amie d'Elise : et comme il y a peu d'hommes en Phenicie plus riches qu'Asidiate, et qu'il sçavoit le desordre des affaires d'Elise ; il creût qu'une Fille dont l'ame estoit haute jusqu'à estre superbe, ne pourroit souffrir la pauvreté : et que peut estre une liberalité excessive, faite avec toute l'adresse necessaire à une Personne glorieuse, et qui avoit beaucoup de vertu, l'obligeroit à le souffrir comme son Amy, si elle ne le pouvoit endurer comme son Amant. Il n'osa pourtant pas s'exposer à faire offrir des Presens à Elise, avec nulle capitulation de donner son coeur pour toutes ses richesses : mais il luy fit dire par cette Amie, à qui il persuada que la generosité, le faisoit autant agir que l'amour, que ne pouvant souffrir de voir la vertu malheureuse, il luy offroit tout son bien, sans vouloir autre chose d'elle, que la grace de le recevoir : mettant mesme une si prodigieuse quantité de pierreries entre les mains de cette Dame, pour les presenter à Elise, que toute autre qu'elle, en l'estat qu'estoit sa fortune, en auroit peut estre esté esbloüie :car enfin Elise subsistoit alors, par la seule generosité de la Personne avec qui elle logeoit. Cependant quelque eloquence qu'eust celle qui s'estoit chargée de luy faire accepter cette liberalité, elle ne la persuada point : ce n'est pas qu'elle ne conduisist son dessein avec beaucoup d'adresse : car enfin ayant insensiblement engagé Elise à l'aller voir, elle la fit entrer dans un Cabinet, où elle vit sur la Table, cette abondance de Pierreries, qu'Asiadate vouloit luy donner : de sorte qu'Elise sans sçavoir qu'elle y pûst avoir nulle part, se mit à les regarder ; à les trouver admirablement belles ; et à demander à cette Dame à qui elles estoient ? sçachant bien qu'elles n'estoient pas à elle. Auparavant que de vous respondre, luy dit cette dangereuse Amie, il faut que je vous demande ce que vous penseriez d'un homme qui voudroit donner tout ce que vous voyez de Perles, de Diamans, de Rubins, et d'Esmeraudes ? je dirois, repliqua Elise, ou qu'il seroit bien amoureux ou bien liberal, ou qu'il ne seroit guere sage : car je ne sçache que cela que je pusse dire de luy. Il y a pourtant quelque autre chose à dire, respondit-elle, de celuy qui veut faire ce present : car enfin Elise il faut avoüer qu'Asiadate est le plus genereux des hommes, et le plus veritable Amy que j'aye jamais connu. Et pour vous le tesmoigner, poursuivit-elle, sçachez qu'il est si charmé de vostre vertu, que ne pouvant plus souffrir que la Fortune vous traitte avec tant d'injustice, il m'a chargée de vous conjurer qu'il face ce qu'elle ne fait point :et qu'il vous enrichisse de ce qu'elle luy a donné. Il croit, adjousta-t'elle, que le bien qu'il possede n'est point à luy, tant que vous n'en aurez pas : et il est persuadé que vous avez droit sur celuy de tous ceux qui en ont. Au reste, ne pensez pas qu'il ait nulle mauvaise intention : il ne vous verra point si vous ne le voulez : et il ne pretend pas faire un eschange, mais une liberalité toute pure : encore ne sçay-je s'il aprouveroit ce que je dis : et s'il ne croit point vous payer un Tribut qui vous est deû, ou vous faire une restitution, au lieu d'un present. C'est pourquoy Elise, n'ayez point de scrupule de recevoir assistance d'un homme de cette vertu qui vous l'offre par moy : qui ne voudrois pas vous conseiller une chose, qui vous pûst estre prejudiciable : et qui ne vous donnerois pas ce secours par autruy, si j'estois en estat de vous le donner par moy-mesme. Tant que cette Personne parla, Elise sentit ce qu'on ne sçauroit exprimer : tantost la colere la faisoit rougir, et regarder avec mespris celle qui parloit ; tantost la confusion luy faisoit baisser les yeux : et tantost l'estonnement mettoit sur son visage, ce que la crainte et l'effroy, ont accoustumé de faire voir, sur celuy de ceux qui en font capables. Mais à la fin ne pouvant plus s'empescher de parler ; je n'aurois jamais creû, luy dit-elle, que la Fortune m'eust pû mettre en estat que quelqu'un eust eu la hardiesse de me faire une telle proposition : mais comme il est certaines Personnes qui font du venin des choses les plus innocentes : je veux au contraire tirer de la gloire de la plus infame chose du monde. Et pour faire que vous ne croyez pas que je parle comme je fais, par un sentiment de pauvreté arrogante ; je veux bien vous rendre raison de ce que je pense. Sçachez donc, que je suis fortement persuadée, que les biens de nos Amis peuvent estre les nostres, en certaines occasions : mais je la suis encore bien d'avantage, qu'à moins que de se vouloir rendre infame, on ne doit jamais rien prendre, n'y rien accepter d'un Amant. j'ay pourtant tousjours oüy dire, reprit cette Amie interessée, que la liberalité et l'amour, doivent estre inseparables : et j'ay tousjours entendu assurer, repliqua Elise, qu'une femme qui reçoit des presens, se donne, ou pour mieux dire se vend. Ainsi quand un Amant devroit estre liberal, il faudroit que ce fust sans donner à sa Maistresse : il faudroit, dis-je, que ce fust en Festes ; en habillemens ; en equipage magnifique ; et non pas en choses qui allassent à l'utilité de la Personne qu'il aimeroit. Car enfin je ne sçache rien de si bas ; de si lache ; de si opposé à la modestie ; ny qui donne des sentimens de mespris plus grands, que de voir une femme prendre quelque chose d'un homme qui est amoureux d'elle : et pour moy j'aimerois mieux, sans comparaison, recevoir une assistance de la nature de celle que vous m'offrez de la main d'un ennemy mortel, que de celle d'un Amant : et la luy demander mesme à genoux, que de l'accepter d'un homme amoureux de moy. Croyez donc, s'il vous plaist, que quelque malheureuse que je sois, j'ay tousjours le coeur plus haut, que ma Fortune n'est basse : et que quand je verrois la mort à mon choix, ou toutes les magnifiques Pierreries que je voy, je la prefererois sans doute à ces Perles et à ces Diamans : aimant beaucoup mieux mourir aveque gloire, que de viure avec honte. Mais, reprit cette peu genereuse Amie, Asiadate ne demande rien de vous ! il me demande insolemment toutes choses, repliqua Elise, en me faisant offrir tant de richesses : et je suis fortement persuadée que jamais femme n'a reçeu de present un peu considerable d'un Amant, qui n'y ait eu plusieurs heures, où cét Amant, mesme dans le plus fort de sa passion, aura moins estimé celle qui aura accepté ce qu'il luy aura offert : et qui ne l'ait regardée comme estant à luy, par le mesme droit que s'il avoit acheté une Esclave. Dittes donc, poursuivit-elle, à Asiadate, que je le trouve peu judicieux, d'avoir sçeu se servir si mal à propos, de l'inclination qu'il a sans doute à estre liberal : puis qu'au lieu d'acquerir mon estime par cette vertu, il aquiert non aversion. S'il vouloir montrer qu'il avoit de la liberalité, il faloit donner sans interest : il falloit, dis-je, enrichir tant d'honnestes Gens mal-heureux, dont toute la Cour est remplie : et non pas entreprendre de m'esblouïr avec des Diamans. Dittes luy encore, que je le fuiray autant que la bien-seance me le permettra : et que si je suivois mon inclination, je me vangerois de luy aveque plus de colere et plus de plaisir, que s'il m'avoit dérobé toutes les richesses qu'il m'offre. Et pour vous (adjousta-t'elle à celle à qui elle parloit) je veux croire pour ma propre gloire, que vous croyez les intentionsd'Asiadate fore pures et fort innocentes : mais puis qu'il a pû vous preocuper jusques au point que vous l'estes, je ne dois pas continuer de voir une Personne qui pourroit se laisser persuader encore quelque autre chose, opposée à la justice et à la vertu. En disant cela, elle se leva et sortit, malgré tout ce que cette Dame luy pût dire : la laissant avec une confusion si grande, qu'elle n'osa jamais depuis voir Elise : qui de son costé esvita sa rencontre avec un soin estrange, quoy que d'ailleurs elle luy eust de l'obligation. Cependant Asiadate pensa mourir de douleur, lors qu'il sçeut comment Elise avoit rejetté sa liberalité : il a pourtant advoüé qu'il l'en estima d'avantage, et qu'il l'en aima encore plus qu'auparavant : mais ce qui fut de plus fâcheux pour luy, fut que Lyriope, qui jusques alors n'avoit point creû qu'Asiadate fust fort amoureux d'Elise ; s'apercevant du grand chagrin qu'il avoit, vint à en descouvrir la cause : et a en avoir un despit et une jalousie estrange. Asiadate de son costé, croyant que s'il n'eust pas esté marié, il eust pû posseder Elise, vint à haïr Lyriope si effroyablement, qu'il ne la pouvoit endurer : de sorte que sans en avoir le dessein, Elise rendit ces deux personnes les plus malheureuses de leur siecle, par l'inquietude qu'elles se donnoient. Cependant Poligene et Agenor, perdant tout à fait l'esperance de fléchir le coeur d'Elise, se guerirent en partie de leur passion, et conserverent toutesfois pour elle une estime qui les obligea à se la justifier l'un à l'autre, en s'advoüant leur imposture reciproque. Mais pour Phocilion, qui estoit tout accoustumé d'aimer sans esperance, il continua de le faire comme auparavant, et il s'opiniastra de telle sorte, qu'en fin Elise luy pardonna : à condition qu'il demeureroit avec elle dans les simples termes de l'amitié, sans luy parler jamais de la passion qu'il avoit dans l'ame. Ces choses estant donc en cét estat, Elise agit si vigoureusement pour ses affaires, et avec un tel succés, qu'elle retira une partie de son bien, des mains de ceux qui l'avoient usurpé : et se vit en estat de n'avoir plus besoin de personne, et de vivre avec tout ce que la bienseance de sa condition demandoit. Elle ne demeura sans doute pas aussi riche qu'elle avoit creû l'estre : mais l'estant assez pour se pouvoir passer de tout le monde, elle fut contente de sa fortune, et ne songea plus qu'à regler la conduite de sa vie. Elle eut pourtant encore un desplaisir bien sensible : car elle perdit la Dame chez qui elle logeoit : apres quoy elle se resolut de demeurer tout à fait Maistresse d'elle mesme : et de jouïr de la liberté toute entiere le reste de ses jours. Comme c'estoit la plus sociable Personne de la Terre, elle songea à aporter autant de soin à se faire des Amis et des Amies, qu'elle en aportoit à esviter d'avoir des Amans : et certes je ne pense pas que personne en ait jamais eu de plus illustres qu'Elise : ny que qui que ce soit ait jamais mené une vie plus douce ny plus agreable, que celle qu'elle mena durant quelque temps apres qu'elle se fut deffaite de Poligene, d'Agenor, et d'Asiadate : qui depuis son Presant refusé, n'osa plus la persecuter comme il faisoit auparavant, quoy qu'il l'aimast tousjours ardemment.

Histoire d'Elise : Elise entourée d'excellents amis


Mais Madame, pour vous faire comprendre la felicité d'Elise, il faut que je vous despeigne une partie des Amies et des Amis qu'elle fit alors : et que je vous represente quelle sonne de vie estoit la leur et la sienne : car je suis assure que je ne pourray faire ce que je dis, sans faire en mesme temps une chose fort glorieuse à ma Patrie, en vous faisant connoistre le nombre de personnes accomplies qui s'y trouvent. Vous sçaurez donc, Madame, qu'apres qu'Elise vit sa fortune en meilleur estat, elle eut le bonheur d'estre cherement aimée d'une des personnes du monde la plus illustre en toutes choses ; mais d'en estre aimée avec estime et avec tendresse : de sorte que depuis cela, Elise fut inseparable de cette Dame, qui s'apelle Cleomire. Mais comme je ne puis vous faire l'Histoire des Amis et des Amies d'Elise, sans vous representer celle qui les unissoit tous, et qui les attiroit tous les jours en un mesme lieu, par les charmes qu'ils trouvoient aupres d'elle ; il faut que je vous apprenne que Cleomire quoy qu'elle demeure à Tyr, est pourtant née à Athenes : et que sa Maison est si illustre, qu'on conte des Rois parmy ses Devanciers. Mais comme ce n'est pas son Histoire que je vous raconte, et que je ne veux que vous faire connoistre le merite de sa Personne, je ne m'arresteray point à vous exagerer la noblesse de sa Race, ny à vous dire mille choses qui luy dont fort glorieuses : mais je vous diray seulement que Cleomire a espousé un homme d'une des plus grandes Maisons de Phenicie, et d'un merite proportioné à sa qualité : apres quoy, je tascheray de vous donner une idée de ce qu'est Cleomire. Imaginez vous donc, Madame, la beauté mesme, vous voulez concevoir celle de cette admirable personne : je ne vous dis point que vous vous figuriez quelle est celle que nos Peintres donnent à Venus, pour comprendre la sienne, car elle ne seroit pas assez modeste ? ny celle de Pallas, parce qu'elle seroit trop fiere : ny celle de Junon, qui ne seroit pas assez charmante : ny celle de Diane, qui seroit un peu trop sauvage : mais je vous diray que pour representer Cleomire, il faudroit prendre de toutes les Figures qu'on donne à ces Deesses, ce qu'elles ont de beau, et l'on en seroit peut estre une passable Peinture. Cleomire est grande et bien faite : tous les traits de son visage sont admirables : la delicatesse de son teint ne se peut exprimer : la Majesté de toute sa personne est digne d'admiration : et il sort je ne sçay quel esclat des ses yeux , qui imprime le respect dans l'ame de tous ceux qui la regardent : et pour moy je vous advouë, que je n'ay jamais pû aprocher Cleomire, sans sentir dans mon coeur je ne sçay quelle crainte respectueuse, qui m'a obligé de songer plus à moy estant aupres d'elle, qu'en nul autre lieu du monde où j'aye jamais esté. Au reste, les yeux de Cleomire sont si admirablement beaux, qu'on ne les a jamais pu bien representer : ce sont pourtant des yeux qui en donnant de l'admiration n'ont pas produit ce que les autres beaux yeux ont accoutumé de produire, dans le coeur de ceux qui les voyent : car enfin en donnant de l'amour, il sont tousjours donne en mesme temps de la crainte et du respect, et par un privilege particulier, ils ont purifié tous les coeurs qu'ils ont embrasez. Il y a mesme parmy leur esclat et parmy leur douceur, une modestie si grande, qu'elle se communique à ceux qui la voyent : et je suis fortement persuadé, qu'il n'y a point d'homme au monde, qui eust l'audace d'avoir une pensée criminelle, en la presence de Cleomire. Au reste, sa phisionomie est la plus belle et la plus noble que je vy jamais : et il paroist une tranquilité sur son visage, qui fait voir clairement quelle est celle de son ame. On voit mesme en la voyant seulement, que toutes ses passions sont soûmises à raison, et ne sont point de guerre intestine dans son coeur : en effet je ne pense pas que l'incarnat qu'on voit sur ses jouës, ait jamais passé ses limites : et se soit espanché sur tout son visage, si ce n'a esté par la chaleur de l'esté, ou par la pudeur : mais jamais par la colere, ny par aucun déreglement de l'ame : ainsi Cleomire estant tousjours esgallement tranquille, est tousjours esgallement belle. Enfin, Madame, si on vouloit donner un corps à la chasteté, pour la faire adorer par toute la Terre, je voudrois representer Cleomire : si on en vouloit donner un à la Gloire, pour la faire aimer à tout le monde, je voudrois encore faire sa Peinture : et si l'on en donnoit un à la Vertu, je voudrois aussi la representer. Au reste, l'esprit et l'ame de cette merveilleuse personne, sur passent de beaucoup sa beauté : le premier n'a point de bornes dans son estenduë : et l'autre n'a point d'esgalle en generosité ; en constance ; en bonté, en justice ; et en pureté. L'esprit de Cleomire n'est pas un de ces esprits qui n'ont de lumiere que celle que la Nature leur donne ; car elle l'a cultivé soigneusement : et je pense pouvoir dire, qu'il n'est point de belles connoissances qu'elle n'ait aquises. Elle sçait diverses Langues, et n'ignore presques rien de tout ce qui merite d'estre sçeu : mais elle le sçait sans faire semblant de le sçavoir ; et on diroit à l'entendre parler, tant elle est modeste, qu'elle ne parle de toutes choses admirablement comme elle fait, que par le simple sens commun, et par le seul usage du monde. Cependant, elle se connoist à tout : les Sciences les plus eslevées, ne passent point sa connoissance : les Arts les plus difficiles sont connus d'elle parfaitement : elle s'est fait faire un Palais de son Dessein, qui est un des mieux entendus du monde : et elle a trouvé l'art de faire en une place d'une mediocre grandeur, un Palais d'une vaste estenduë. L'ordre, la regularité, et la propreté, sont dans tous ses Apartemens, et à tous ses meubles : tout est magnifique chez elle, et mesme particulier : les Lampes y sont differentes des autres lieux : ses Cabinets sont pleins de mille raretez, qui sont voir le jugement de celle qui les a choisies : l'air est toûjours parfumé dans son Palais : diverses Corbeilles magnifiques pleines de fleurs, sont un Printemps continuel dans sa chambre : et le lieu où on la voit d'ordinaire est si agreable et si bien imaginé, qu'on croit estre dans un enchantement, lors qu'on y est aupres d'elle. Au reste jamais personne n'a eu une connoissance si delicate qu'elle, pour les beaux Ouvrages de Prose, ny pour les Vers : elle en juge pourtant avec une moderation merveilleuse : ne quittant jamais la bienseance de son Sexe, quoy qu'elle soit beaucoup au dessus. Il est vray que Cleomire, parmy tant d'advantages qu'elle a reçeus des Dieux, a le malheur d'avoir une santé delicate, que la moindre chose altere ; ayant cela de commun avec certaines fleurs, qui pour conserver leur fraischeur ne veulent estre ny tousjours au Soleil, ni toûjours à l'ombre : et qui ont besoin que ceux qui les cultivent, leur fassent une saison particuliere pour elles, qui sans estre ny froide ny chaude, conserve leur beauté par un juste meslange de ces deux qualitez Cleomire ayant donc besoin de se conserver, fort beaucoup moins souvent de chez elle que les autres Dames de Tyr : il est vray qu'elle n'a que faire d'en sortir, pour aller chercher compagnie, car depuis le Roy, il n'y a personne en toute la Cour, qui ait quelque esprit et quelque vertu qui n'aille chez elle. Rien n'est trouvé beau, si elle ne l'a aprouvé : on ne droit point estre du monde, qu'on n'ait esté connu d'elle : il ne vient pas mesme un estranger qui ne veüille voir Cleomire, et luy rendre hommage : et il n'est pas jusques aux excellens Artisans, qui ne veüillent que leurs Ouvrages ayent la gloire d'avoir son aprobation. Tout ce qu'il y a de Gens qui escrivent en Phenicie, ont chanté ses loüanges : et elle possede si universellement l'estime de tout le monde, qu'il ne s'est jamais trouvé personne qu'il l'ait pû voir sans dire d'elle mille choses avantageuses : sans estre esgalement charmé de sa beauté, de son esprit, de sa douceur ; et de sa generosité. Au reste, elle ne fait pas seule l'ornement de son Palais ; estant certain qu'elle a deux Filles qui son en effet dignes d'estre les siennes. L'aisnée, qui s'apelle Philonide , est une personne dont la naissance est des plus heureuses du monde : car elle a tout ensemble beaucoup de beauté, beaucoup d'agréement, beaucoup d'esprit, et toutes les inclinations nobles et genereuses. Sa taile est des plus grandes et des mieux faites ; sa beauté est de bonne mine : sa grace est la plus naturelle qui fera jamais : son esprit est le plus charmant, le plus aisé, et le plus galant du monde : elle escrit aussi bien qu'elle parle, et elle parle aussi bien qu'on peut parler. Elle est merveilleusement esclairée en toutes les belles choses, et n'ignore rien de tout ce qu'une personne de sa condition doit sçavoir : et elle dance bien jusques à donner de l'amour, quand mesme elle n'auroit rien d'aimable que cela. Mais ce qu'il y a de merveilleux, est qu'elle est tellement née pour le Monde, pour les grandes Festes, et pour faire les honneurs d'une grande Cour, qu'on ne peut pas l'estre davantage. La parure luy sied si bien, et l'embarrasse si peu, qu'on diroit qu'elle ne peut estre autrement : et les plaisirs la cherchent de telle sorte ; que je ne pense pas qu'elle ait jamais esté enrhumée en un jour où il y ait eu un divertissement à recevoir : et si je l'ay veuë quelquesfois malade, ç'a esté en certains temps melancoliques, où il n'y avoit rien d'agreable à faire : encore ne l'estoit elle qu'autant qu'il le faloit estre, pour attirer toute la Cour dans sa chambre, et non pas assez pour se priver de la conversation. Au reste, elle a une multitude d'Amies et d'Amis si prodigieuse, pour ne rien dire de ses Amans, qu'on est quelquesfois espouventé comment elle peut faire pour respondre à l'amitié de tant de personnes à la fois. Cependant elle ne laisse pas de les satisfaire toutes : je suis pourtant persuadé, quoy qu'elle puisse dire, qu'il n'est pas possible qu'elle aime autant de Gens qu'il y en a, pour qui elle semble estre obligée d'avoir de l'amitié : et je suis assuré qu'il faut qu'il y en ait un grand nombre pour qui elle n'a que de l'estime, de la civilité, et quelque reconnoissance. Cependant on ne laisse pas d'estre content d'elle, et de l'aimer comme si elle aimoit effectivement : ce n'est pas que je ne croye qu'elle a un petit nombre d'Amis et d'Amies, qui sont assez avant dans son coeur : mais ce nombre choisi n'est pas aisé à discerner d'avec les autres : et je croy qu'elle seule sçait positivement qui elle aime, et combien elle aime. Elle a pourtant une tendresse generale, pour tous ceux qui s'attachent à la voir, qui fait qu'elle est la plus officieuse du monde : ayant encore un charme si particulier dans la conversation, pour peu que les Gens qui sont avec elle luy plaisent, qu'il suffiroit pour devenir amoureux de Philonide, de passer une apresdisnée à sa Ruelle, quand mesme on y seroit sans la voir : et en un de ces jours d'Esté, ou les Dames sont une nuit artificielle dans leurs chambres, pour esviter la grande chaleur. Mais Madame, si Philonide est admirable, et contribuë à rendre la societé du Palais de Cleomire tout à fait charmante, Anacrise sa Soeur merite bien d'y tenir sa place. Elle n'est pas si grande que Philonide, quoy qu'elle soit de fort belle taille : mais l'esclat de son teint est si surprenant, et la delicatesse en est extraordinaire, que si elle n'avoit pas les yeux extrémement beaux , et merveilleusement fins, on en seroit mille exclamations, et on luy donneroit mille loüanges. Mais il est vray que quoy que la personne d'Anacrise soit toute belle et toute aimable ; il est pourtant certain qu'il y a je ne sçay quoy dans sa phisionomie, de spirituel, de delicat, de fin, de fier, de malicieux, et de doux tout ensemble, qui arreste les yeux agreablement ; et qui la sait craindre et aimer en mesme temps. Et certes ce n'est pas sans raison, si elle inspire ces deux sentimens à la fois : car elle est tout ensemble une des plus aimables, et une des plus redoutables personnes de toute la Phenicie. Ce n'est pas qu'elle ne soit genereuse, et qu'elle n'ait mesme de la bonté : mais sa bonté n'estant pas de celles qui sont scrupule de faire la guerre à leurs Amis, Anacrise est sans doute fort à craindre : car je ne croy pas qu'il y ait une personne au monde, qui ait une raillerie si fine ny si particuliere que la sienne. Il y a tout ensemble de la naïsveté, et un si grand feu d'imagination, aux choses agreables et malicieuses qu'elle dit ; et elle les dit si facilement ; elle les cherche si peu ; et les dit mesme d'une maniere si negligée, qu'on pourroit douter si elle y a pensé, si on ne la connoissoit pas. Cependant elle ne dit jamais que ce qu'elle veut dire : et elle sçait si parfaitement la veritable signification des mots dont elle se sert en raillant : et sçait encore si bien conduire le son de sa Voix, et les mouvemens de son visage, selon que plus ou moins elle a dessein qu'on sente ce qu'elle dit ; qu'elle ne manque jamais de faire l'effet qu'elle veut. Au reste, il y a une difference entre Philonide et Anacrise, qui est considerable, et qui en met beaucoup en leur bonheur : car la premiere ne s'ennuye presque jamais : elle prend de tous les lieux où elle est, ce qu'il y a d'agreable, sans se mettre en chagrin de ce qui ne l'est pas : et porte par tout ou elle va un esprit d'accommodement, qui luy fait trouver du plaisir dans les Provinces les plus esloignées de la Cour. Mais pour Anacrise, il y a si peu de choses qui la satisfacent ; si peu de personnes qui luy plaisent ; un si petit nombre de plaisirs qui touchent son inclination, qu'il n'est presques pas possible que les choses s'ajustent jamais si parfaitement, qu'elle puisse passer un jour tout à fait heureux en toute une année : tant elle a l'imagination delicate, le goust exquis et particulier, et l'humeur difficile à contenter. Anacrise est pourtant si heureuse, que ses chagrins mesmes sont divertissans : car lors qu'on luy entend exagerer la longueur d'un jour passé à la Campagne, ou celle d'une apresdisnée en mauvaise Compagnie, elle le fait si agreablement, et d'une maniere si charmante, qu'il n'est pas possible de ne l'admirer point : et de ne pardonner pas à une personne d'autant d'esprit que celle-là, d'estre plus difficile qu'une autre au choix des Gens à qui elle veut donner son estime, et accorder sa conversation. Voila donc, Madame, quelle est Cleomire, et ses deux admirables Filles : jugez, s'il vous plaist apres cela, quelle joye devoit avoir Elise d'avoir aquis l'amitié de trois personnes si illustres, qui ne se contenterent pas de l'aimer, mais qui voulurent encore que tous leurs Amis l'aimassent. Il est vray qu'Elise estoit si aimable, qu'il ne faloit que la connoistre pour s'attacher à elle : mais quand elle l'auroit esté moins, la seule passion qu'elle avoit pour Cleomire, la luy auroit deû faire aimer : estant certain que je ne croy pas que qui que ce soit ait jamais tant aimé une autre, qu Elise aimoit Cleomire. Et certes elle le luy tesmoignoit bien, par son assiduité : estant continuellement aupres d'elle ; partageant tous ses plaisirs et tous ses divertissemens, et ne passant jamais un jour sans la voir. Elle cherchoit mesme avec soin, quelque agreable invention de la divertir : tantost par quelque Serenade, qu'elle luy faisoit donner, dans les Jardins de son Palais, ou qu'elle luy donnoit elle mesme : tantost par quelque innocente tromperie, ou par quelque déguisement agreable, qu'elle faisoit avec quelques unes de ses Amies : et comme il n'y avoit jamais rien de rare ou de beau à voir, qu'on ne le vist au Palais de Cleomire ; Elise estoit en une joye continuelle. Mais la plus solide et la plus grande estoit sans doute, que tous les soirs elle voyoit r'assemblez chez Cleomire, ses plus chers Amis, qui n'en sortoient que lors que la bienseance et la necessité de dormir vouloient qu'ils se retirassent. Mais Madame, il faut pour comprendre la douceur de cette Societé, que je vous fasse un leger Crayon d'une partie de ceux qui la composoient : j'entens toutesfois de ceux qui estoient Amis particuliers d'Elise : car je serois trop long, si je voulois vous parler de ce grand nombre d'honnestes Gens qui se rencontroient tous les jours au Palais de Cleomire. En effet, je suis persuadé, que si je l'entreprenois, il faudroit que je vous fisse plus de Portraits, qu'il n'y a de Statues d'or et d'argent dans les Thresors de Cresus : de sorte que me renfermant dans des bornes plus estroites, je vous seray seulement la Peinture de cinq ou six de ceux qu'Elise estime le plus, et qui sont en effet les plus dignes d'estre estimez. je vous diray donc, pour commencer ces Peintures, qui ne donneront rien à ceux pour qui je les feray, qu'on voyoit tous les jours en ce temps là au Palais de Cleomire, ou chez Elise, un homme de tres grande qualité, apellé Megabate, Gouverneur d'une Province de Phenicie, et dont le rare merite est bien digne d'estre connu de l'illustre Cyrus qui m'escoute. En effet, celuy dont je parle, n'est pas un homme ordinaire : et l'on en voit peu en qui l'on trouve autant de bonnes qualitez qu'il en a. Megabate est grand et de belle taille : ayant l'air du visage un peu fier, et un peu froid, et la Phisionomie fort spirituelle. Au reste il a donne de grandes preuves de courage, en toutes les occasions où il s'est trouvé, qu'il en a acquis une reputation qui le couvre de gloire. On luy a veû arracher au milieu d'un Escadron d'Ennemis, une Enseigne à celuy qui la portoit : et apres la luy avoir arrachée le combatre ; le faire tomber mort à ses pieds ; et se démesler courageusement de cette multitude d'Ennemis, dont il estoit environné, qui vouloient s'oposer à son passage, et l'empescher de conserver la glorieuse marque qu'il avoit de la victoire qu'il venoit de remporter. Enfin Madame, quand Magabate ne seroit que brave et courageux, il seroit sans doute fort illustre : cependant ce n'est pas par là seulement que je le considere : estant certain que la generosité de son ame, merite autant de louanges que sa valeur, quoy que sa valeur soit tout à fait Heroïque. Mais ce qu'il y a de plus considerable, c'est que Megabate, quoy que d'un naturel fort violent, est pourtant souverainement equitable : et je suis fortement persuadé, qu'il n'y a rien qui luy peust faire faire une chose qu'il croiroit choquer la justice. De plus, Megabate aime la gloire de son Roy, et le bien general de sa Patrie : n'estant pas de ceux qui ne s'en soucient point de renverser tout, pourveû qu'ils regnent : et qui sont indignes d'estre dans la societé des hommes, par le peu de consideration qu'ils ont pour tout ce qui ne les regarde pas directement. Mais le mesme zele que Megabate a pour la gloire et pour son Prince, il l'a encore pour ses Amis : il ne donne sans doute pas son amitié legerement : mais ceux à qui il la donne doivent estre assurez qu'elle est sincere ; qu'elle est fidelle ; et qu'elle est ardente. Comme Megabate est fort juste, il est ennemy declaré de la flatterie : il ne peut loüer ce qu'il ne croit point digne de loüange, et ne peur abaisser son ame à dire ce qu'il ne croit pas : aimant beaucoup mieux passer pour severe aupres de ceux qui ne connoissent point la veritable venu, que de s'exposer à passer pour flatteur. ne l'a t'on jamais soubçonné de l'estre de personne : et je suis persuadé, que s'il eust esté amoureux de quelque Dame qui eust eu quelques legers deffauts, ou en sa beauté, ou en son esprit, ou en son humeur ; toute la violence de sa passion n'eust pu l'obliger à trahir ses sentimens. En effet je croy que s'il eust eu une Maistresse pasle, il n'eust jamais pû dire qu'elle eust esté blanche : s'il en eust eu une melancolique, il n'eust pû dire aussi, pour adoucir la chose, qu'elle eust esté serieuse : et tout ce qu'il eust pû obtenir de luy, eust esté de ne luy parler jamais, de ce dont il ne pouvoit luy parler à son avantage. Mais il ne s'est pas trouvé en cette extremité : car comme il est esperduëment amoureux de la belle Philonide, qui a toutes les graces du corps, et toutes celles de l'esprit, il n'est pas obligé à se contraindre : et il luy peut donner mille et mille loüanges, sans craindre de la flatter. Au reste Megabate en possedant toutes les vertus, a encore cet avantage, que ce sont des vertus sans aucun meslange de vices, ny de mauvaises habitudes : ses moeurs sont toutes innocentes ; ses inclinations sont toutes nobles ; et ceux qui cherchent le plus à trouver à reprendre en luy, ne l'accusent que de soustenir ses opinions avec trop de chaleur. Mais à vous dire le vray, il le fait si eloquemment, et dit de si belles choses, quand l'ardeur de la dispute l'anime ; que je ne voudrois pas que les autres fussent tousjours de son opinion, ny qu'il fust tousjours de celle des autres. Car enfin, Madame, il faut que vous sçachiez, que Megabate a autant d'esprit que de coeur et de vertu : ce n'est pas seulement un esprit grand et beau ; mais un esprit esclairé de toutes les belles connoissances : et je pense pouvoir assurer, que depuis Homere jusques à Aristhée, il n'y a pas eu un homme qui ait escrit, dont il n'ait leû les Ouvrages avec toute la lumiere necessaire pour en connoistre toutes les beautez et tous les deffauts. Il est certain qu'il y est un peu difficile, et que les moindres imperfections le choquent : mais comme cela est causé par la parfaite connoissance qu'il a des choses, il faut souffrir sa Critique, comme un effet de sa justice. De plus, il escrit luy mesme si bien, et en Vers, et en Prose, que c'est dommage qu'il ne le face pas plus souvent, et qu'il soit d'humeur à en faire un mistere. Mais s'il est vray de dire qu'il escrit bien, il l'est encore de dire qu'on ne peut pas parler plus fortement ny plus agreablement qu'il parle : principalement quand il est avec des Gens qui luy plaisent, et qui ne l'obligent pas à garder un silence froid et severe, qu'il garde quelquefois avec ceux qui ne luy plaisent pas. Au reste, il entend si parfaitement les choses comme il les faut entendre, et penetre si avant dans le coeur de ceux qu'il escoute ; qu'il ne répond pas seulement à leurs paroles, il respond mesme encore bien souvent à leurs pensées. De plus, Megabate malgré sa fierté est extrémement civil, et a tout à fait le procedé d'un homme de sa condition. Il faut mesme luy donner cette loüange, qu'il est le plus regulier, le plus exact, et le plus constant Amant du monde : et que soit qu'on juge de luy par l'illustre Personne dont il est amoureux, ou par ceux a qui il donne son amitié, on en jugera tousjours avantageusement estant certain qu'on ne peut pas l'accuser d'aveuglement dans sa passion, ny de mauvais choix en ses Amis, qui sont assurément dignes de l'estre. Mais Madame, je n'aurois jamais fait, si je voulois vous dire tout ce que Megabate a de bon : c'est pourquoy il vaut mieux que j'acheve cette legere esbauche de sa Peinture, en vous assurant que cet homme est incomparable, et qu'on n'en peut parler avec trop d'Eloges. Jugez donc, s'il vous plaist, quelle gloire c'est à Elise, d'avoir un Amy du merite de celuy-là : un Amy, dis-je, qui ne loüant jamais que ce qui merite d'estre loüé ; et loüant avec chaleur et avec plaisir, ce qu'il juge digne de l'estre ; luy donne tous les jours mille loüanges, qu'elle prefere sans doute à celles de cent mille autres, parce qu'elle sçait qu'elles sont sinceres. Et je me souviens de luy avoir oüy dire, pour exagerer cette sincerité, qu'elle ne croyoit pas si bien son Miroir, qu'elle croyoit Megabate, lors qu'il luy disoit qu'elle estoit belle. Cependant quoy qu'une personne qui n'auroit qu'un Amy comme celuy-là, deust s'estimer tres heureuse : il est pourtant vray que Megabate ne fait pas seul toutes les richesses d'Elise : et qu'elle a encore d'autres Amis, qui chacun en leur maniere, et en leur profession, sont dignes de porter cette glorieuse qualité. Le Mage de Sion, entre les autres, qui est le plus cher de ses Amis, et qui a le plus de pan en sa confidence, est sans doute un homme admirable : il est nay avec un esprit si vif, si ardent, et si eslevé, qu'il n'est rien qui eschape à sa connoissance. Il est pourtant naturellement enjoüé : et d'une inclination si galante, que devant que les Dieux l'eussent attiré à leur service, il ne pouvoit parler sans dire une galanterie : ayant une telle disposition à cela, qu'il en disoit mesme sans y penser. Il est vray que c'estoit si agreablement, qu'Elise me disoit un jour en riant, que ç'avoit esté dommage qu'en changeant de forme de vie il n'eust pû laisser cet agreable talent à quelque autre à qui la bienseance eust permis de s'en servir. Mais Madame, pour vous faire bien connoistre le Mage de Sidon, il faut que vous sçachiez que la solitude où il se confina durant un si long temps, lors qu'il changea de profession, ne le rendit pas sauvage : et que cet enjoüement naturel qui estoit dans son esprit, y est tousjours demeuré. Mais il y est avec un fonds de honte et de modestie, qui sent l'innocence des premiers Siecles : des sorte que comme il n'y a rien de plus agreable, que de trouver ensemble un grand esprit et une grande douceur : il n'y a rien de plus aimable, que la conversation et la societé du Mage de Sidon. Il a pourtant quelque chose de brusque dans l'esprit, et de precipité dans l'action : mais cela ne l'empesche pas d'estre tel que je viens de le despeindre : et cette agitation subite, qui paroist en son corps et en son esprit, est plus un effet de ce temperamment ardent qui luy fait penser des choses si eslevées, que de l'inquietude de son humeur. Au reste sa vertu, quoy que tres parfaite, n'a rien de rude ny rien d'austere que pour luy : il s'attache solidement au bien, et ne s'arreste pas à de fausses et trompeuses aparences : d'esgalité de son humeur, est encore un des charmes de sa societé : on ne luy voit jamais ny chagrin, ny rudesse pour ses Amis : il les aime avec tendresse, et avec passion, et les aime sans interest. Il passe de la Solitude à la Cour, sans emportement de joye : et de la Cour à la Solitude, sans un ennuy excessif. Mais ce qu'il y a de plus admirable, est que ce Mage ne sçait pas seulement tout ce qui concerne les Dieux et les Sacrifices qu'on leur fait ; il sçait encore cent mille choses differentes. Il escrit en Prose et en Vers admirablement, et avec une facilité si prodigieuse, qu'on diroit que toutes les Muses sont à luy : et qu'elles ne sont occupées qu'à luy inspirer cette multitude de belles choses qu'il escrit. Son imagination dans ses Ouvrages de Poësie, est d'une si vaste estenduë, qu'elle comprend tout l'Univers : estant mesme si belle, si pompeuse, et si fleurie, qu'on peut dire qu'il donne une nouvelle fraischeur aux Roses, et une nouvelle lumiere au Soleil lors qu'il les descrit. Il y a mesme un caractere passionné dans ses ouvrages, qui les insinuë dans le coeur comme dans l'esprit : et qui fait qu'on profite beaucoup mieux, des beaux enseignemens qu'il donne. Cependant cét homme dont l'esprit est si eslevé ; à la douceur, et a la docilité d'un Enfant : il ne connoist ny la presomption, ny la vanité : et il charme de telle sorte ceux qui le connoissent bien, qu'on ne peut s'empescher de l'aimer, et de l'aimer tendrement. Il y a une modeste joye dans son me, qui vient de son naturel, et du calme de ses passions, qui se communique à ceux qui le pratiquent souvent. Ce n'est pas que cette inclination passionnée qu'il a naturellement dans l'ame, soit changée en luy en changeant de condition : mais il a seulement changé l'objet de sa passion : et au lieu d'aimer comme autrefois tout ce qu'il voyoit d'aimable, il aime seulement ce qu'il luy est permis d'aimer : c'est à dire son devoir, ses Amis, et ses Amies. Il est aussi fort touché des beautez universelles de l'Univers, et sait un de ses plus ordinaires plaisirs, principalement quand il est à un petit Temple qui est aupres de Sidon, d'admirer la grandeur des Dieux, par les merveilles de leurs ouvrages. Le lever et le coucher du Soleil, luy donnant un divertissement, dont tout le monde n'est pas capable : une nuit tranquille, semée d'Estoilles bien brillantes, occupe agreablement ses regards : le bruit d'une Fontaine, charme doucement ses oreilles : et la vaste estenduë de la Mer, remplit son ame de je ne sçay quel plaisir, qui le porte à estre plus respectueux pour les Dieux qui en sont les Maistres. Ainsi les divertissemens du Mage de Sidon, estans mesme une espece d'estude de sa sagesse, il vous est aisé de comprendre, quelles doivent estre ses occupations serieures. Cependant, comme je l'ay desja dit, sa conversation est tout à fait agreable ; enjoüée, libre ; et divertissante : ayant mesme trouvé l'art d'oster à la raillerie tout ce qu'elle a de piquant et d'aigre, lors qu'il s'en sert ; sans luy oster pourtant ce qu'elle a d'agreable : ce qui est assurément une chose plus difficile à faire, que d'aprivoiser des Lions. Jugez donc, Madame, si le Mage de Sidon n'est pas digne d estre reçeu dans le Palais de la grande Cleomire ; d'estre estime de Philonide et d'Anacrise ; d'estre aime du genereux Megabate ; et d'estre des Amis d'Elise ? aussi en est il de telle sorte, que personne n'est si bien avec elle que luy : apres cela, Madame, il faut que je vous die qu'il y a encore un homme de condition dans cette aimable societé, que le Mage de Sidon aime tendrement, qui s'appelle Clearque : dont la Peinture est si difficile à faire, que je ne sçay si je pourray venir à bout de la faire ressembler à celuy pour qui elle fera faite. Cependant il merite sans doute d'estre connu de vous et d'en estre connu avec beaucoup d'estime : il n'est pas mesme jusqu'à sa personne, qui ne soit difficile à representer : il est pourtant bien aisé de vous dire qu'il est de taille mediocre ; qu'il a les cheveux bruns, et tous les traits du visage assez reguliers, et mesme assez agreables : mais pour son air et sa phisionomie, je deffie qui que ce soit, de les pouvoir bien dépeindre Car enfin, Madame, il a quelque chose sur je visage de serieux et de froid : et ne laisse pourtant pas d'avoir je ne sçay quoy de fin et de d'enjoüé dans les yeux : en effet, il y a un certain meslange de joye et de melancolie en son temperamment, qui fait que soit qu'elles se succedent l'une à l'autre, ou qu'on les voye toutes deux à la sois sur son visage, Clearque plaist tousjours infinement. Il a pourtant un telle disposition à l'enjoüement, qu'au milieu des plus fâcheuses affaires du monde on le trouve presque tousjours prest à dire une chose agreable, ou à prendre un divertissement. Mais Madame, devant que de m'estendre à vous parler de l'esprit de Clearque, il faut que je vous die qu'il a du coeur, autant qu'on en peur avoir : qu'il s'est signale à la guerre en mille occasions : et qu'il a enfin toutes les qualitez qu'on peut desirer en un veritable homme d'honneur. Mais comme ce n'est pas par là qu'il a des choses particulieres, puis que les Vertus sont esgallement Vertus en tous les hommes, je ne m'arresteray pas à vous descrire les siennes exactement. je vous diray toutesfois qu'il a une qualité eminente, qui est celle de servir fidellement et ardemment ceux à qui il l'a promis ; et certes il a donné des marques de cela bien heroïques : car toute la Phenicie l'a veû hazarder mille et mille fois sa liberté de sa vie, pour les interests d'un Grand Prince, a qui il s'estoit attaché. Mais pour suivre mon dessein , il saut que je vous face connoistre Clearque, par ou il est le plus singulier. Imaginez vous donc, Madame, qu'il a esprit aussi esclairé, et aussi delicat qu'on peut l'avoir : et aussi capable des grandes choses, lors qu'il s'y veut employer. Mais ce qu'il y a de merveilleux, est qu'il n'y a pas un homme au monde, qui sçache dire une folie si agreablement que luy : car il a un tour dans l'esprit si galant pour cela, et si particulier, que rien n'est plus spirituel ny plus divertissant que ce que dit Clearque. Cependant ce qu'il dit ne tient rien de ce que disent ceux qui sont profession de dire des choses plaisantes : et l'on peut assurer que jamais homme n'a esté si esloigné de ces sortes de Gens dont on voit tant par le monde, et n'a pourtant jamais tant dit de plaisantes choses. Ce qui les rend plus agreables, c'est qu'il les dit comme s'il n'y pensoit pas : et qu'elles portent esgallement sur son esprit, sur son imagination, et sur la naïsveté qui est inseparable de toutes ses paroles. De plus, il passe quelquefois si subitement, d'une chose serieuse, à une enjoüée ; que l'esprit en est agreablement surpris, et ne peut s'empescher d'y prendre un extréme plaisir. Au reste, il y a certains jours où on le voit avec une resverie ; qui donne lieu de croire qu'il me dite quelque grand dessein : et il se trouve bien souvent, qu'apres avoir garde un long silence, il commencera à parler de bagatelles, et de galanterie : avec autant d'enjoüement, que s'il n'eust jamais resvé. Cét enjoüement s'adresse mesme aussi tost à la plus grave, et à la plus serieuse personne du monde, qu'à la plus guaye : et il sçait si bien se rendre Maistre de l'esprit de ceux avec qui il parle, qu'il leur dit tousjours ce qu'il leur veut dire, sans leur laisser la liberté de le trouver mauvais. Il se jouë quelquesfois avec un Enfant comme s'il l'estoit : et avec autant d'application, que s'il n'avoit autre chose à faire : et il se jouë mesme esgallement, avec les vieux et les je unes ; les sages et ceux qui ne le sont pas, les spirituels et les stupides, lors qu'il est en humeur de se divertir. Car comme il aime fort à faire sa volonté, et qu'il ne fait jamais guere autre chose, quoy qu'il ne le semble pas ; il ne despend pas des autres de le faire parler s'il n'en a envie. Au reste, il est nay avec l'ame fort amoureuse, mais c'est encore d'une maniere qui n'est pas commune : car enfin. Madame, à parler veritablement, et sans exageration ; on peut dire que Clearque est tout à la fois le plus galant, le plus coquet, et le plus constant Amant du monde : et quoy qu'il semble que cette derniere qualité que je luy donne, soit incompatible avec la seconde, il est pourtant vray qu'elle ne l'est point dans son coeur : et qu'il est tout ensemble, et coquet, et constant. En effet, on luy a veû une passion dans l'ame, et on l'y voit encore, que rien n'a jamais pu esbranler : mais malgré cette amour constante, il a eu cent petites amours passageres ; il n'a jamais veû de Femme qui luy ait plû sans le luy dire ; il a mesme esté jusques à rendre mille petits soins quand l'occasion s'en est presentée ; et à prendre plaisir à regarder et à estre regardé. Cependant il avoit pourtant dans le coeur une passion dominante, qui n'a jamais esté affoiblie par cette multitude de galanteries qu'il a euës en sa vie en divers endroits du monde : et il s'est tousjours trouvé en estat de pouvoir quitter toutes ces Maistresses, pour celle à qui il a veritablement donné son coeur : n'en ayant jamais eu pour qui il eust pû se resoudre d'abandonner celle-là. De sorte qu'ayant trouvé l'art d'accommoder l'inconstance et la fidelité, il a dit des douceurs à toutes les belles qu'il a rencontrées : il a eu autant de petits intrigues, que l'occasion luy en a offert : et a pourtant conservé sa veritable Maistresse. On diroit mesme, que la fortune a voulu favoriser son inclination galante et enjoüée : car il a trouvé des avantures partout : et dans les occasions de guerre les plus esloignées, en aparence, de trouver dequoy employer ce Talent qu'il a pour la galanterie, il a rencontré des Dames, et de belles Dames. S'il a logé en quelque lieu à la fin d'une Campagne, ç'a toûjours esté en quelque Chasteau où il y en avoit : et je suis mesme persuadé, que s'il connoist des femmes qui soient vieilles, ou qui ne soient point belles, elles ont du moins quelque jolie Esclave qu'luy réjoüit les yeux lors qu'il les va voir : tant il est vray, que ses avantures sont proportionnées à son humeur. Au reste, s'il dit les choses agreablement, il les escrit aussi bien : et je ne croy pas que Personne ait jamais eu une plus aimable badinerie dans l'esprit, s'il m'est permis d'user de ce mot, que celle que Clearque met dans ses Vers et dans ses Lettres : et il y a je ne sçay quoy de si galant, et de si plaisant coût ensemble, que cela est inimitable. Car encore que tout ce qu'il escrit soit fort naturel, il y a pourtant tousjours lieu de s'estonner conment il a pu penser ce qu'il dit : ayant certaines visions qui luy sont particulieres, que les autres n'auroient jamais : et qu'ils n'exprimeroient mesme pas comme luy, quand ils les auroient. Enfin, Madame, Clearque est un homme si extraordinaire, que si separeroit tout ce qu'il a d'agreable et d 'enjoüé dans l'esprit, de toutes les autres bonnes qualitez qu'il a ; trouveroit sans doute dequoy faire deux fort honnestes Gens d'un seul honneste homme. Aussi est il universellement aimé et estimé, de tous ceux qui le connoissent : mais particulierement de l'admirable Cleomire, et de tous ceux dont je vous ay fait les Portraits. Mais Madame, il faut s'il vous plaist que pour suivre la loy que je me suis imposée, je vous despeigne encore le sage Theodamas, qui fait partie de la societé dont je veux vous donner une idée. Celuy dont je parle. Madame, estant infiniment estimé de toutes les personnes dont je viens de vous donner la Peinture, doit raisonnablement l'estre de vous : aussi ne doutay je point qu'il ne le soit, dés que je vous l'auray fait connoistre. Theodamas n'est pas originaire de Phenicie, mais il est d'une fort bonne naissance, et d'une Race où la vertu depuis plus d'un Siecle, a paru avec esclat. Au reste, quoy que par la profession de Theodamas , il pût estre mis parmy ceux qu'on apelle les honnestes Gens de la Ville, il s'est pourtant mis par sa grande vertu, et par son rare merite, parmy les plus honnestes Gens de la Cour, de qui il est universellement estimé, et traitté avec une civilité toute particuliere. Mais Madame, comme l'ame et l'esprit de Theodamas meritent mille loüanges, je ne m'arresteray point à vous descrire sa personne ; et je vous diray seulement que pour vous faire bien comprendre ce qu'est Theodamas, il faudroit premierement vous despeindre la Probité mesme, la justice, et la Prudence : et puis apres cela, il faudroit vous assurer, qu'on trouve ces trois vertus dans son coeur, telles qu'elles sont en celles mesmes. En effet je ne crois pas qu'il y ait un homme au monde plus sincere, plus franc, ny plus fidelle que celuy là : qu'il y en ait un plus equitable en toutes choses, mesme en celles où, il est interessé : ny qu'il y en ait jamais eu qui ait merité avec plus de raison, de porter la qualité de prudent que luy. Cependant il y a quelque chose dans son temperamment, qui n'est pas ordinairement celuy qui a accoustumé de faire la prudence : car il est extrémement ardent : et si sa sagesse n'estoit accoustumée à vaincre toutes ses passions, et à les soûmettre à la raison, la colere esbranleroit quelquesfois son ame. Mais ce mesme feu que luy donne en quelque occasion un peu de peine à se retenir, produit en luy mille bons effets : car il sert à le faire aussi ardent qu'il est à servir ses Amis ; il luy esleve le coeur et l'esprit tout ensemble, et contribue encore extrémement à luy donner cette vigueur de raisonnement, qui fait qu'il va droit où il faut aller ; soit en ses propres affaires, ou à donner conseil à ses Amis. Au reste il a cela de commun avec le genereux Megabate, que l'amour de sa Patrie est si fortement imprimée dans son coeur, qu'il n'est rien qu'il n'entreprist pour la sauver, s'il s'en presentoit occasion : de plus, Theodamas est le plus regulierement civil de tous les hommes, et le moins capable de desobliger quelqu'un. Il est vray que son ame n'est ouverte qu'à un petit nombre de Gens : quoy qu'il n'ait pourtant le coeur dur pour personne. Mais, Madame, si l'ame de Theodamas est grande, ferme, et genereuse, son esprit est aussi tout à la fois grand, solide, et merveilleusement esclairé. Cependant quoy qu'il sçache presques tout ce qu'on peut sçavoir, il ne s'est pourtant pas donne la peine d'aprendre regulierement la langue Greque, bien que son Nom soit d'un Païs où on n'en parle point d'autre : il est vray que cette espece d'ignorance, (si ce mot peut convenir à un homme si habile et si sçavant) ne serf qu'à faire paroistre d'avantage le sçavoir de Theodamas : car encore qu'il ne sçache pas parfaitement le Grec, il sçait pourtant tout ce que les Grecs sçavent, et il n'est nulle sorte de science, dont il ne parle admirablement. Mais s'il ne sçait point cette Langue, en eschange il sçait parfaitement l'Assirienne, qui est une des plus universelles de toute l'Asie : et il sçait si admirablement toutes les graces de sa Langue naturelle, qu'il n'y a point d'homme qui se mesle d'escrire en Phenicie, qui ne consulte Theodamas : qui escrit luy mesme si juste, si poliment, et d'une maniere si peu commune, qu'on n'a peut-estre jamais trouvé personne qui die si precisément ce qu'il faut dire, ny qui le die en termes plus propres, et plus nobles, et plus naturels tout ensemble. Il y a mesme un caractere galant et civil dans ses Lettres, qui contribue encore à les rendre aussi agreables que belles : il peint encore si bien, qu'on joüit du plaisir de les lire sans que les yeux en ayent aucune incommodité, et sans estre obligé d'avoir la peine d'en dechiffrer seulement une silabe : ainsi l'on peut asseurer sans flatterie que la regularité paroist en toutes les choses dont il se mesle. En effet la propreté est inseparable de tout ce qui luy apartient : il est propre en ses habillemens ; il est propre en ses meubles et en sa Maison : mais de telle sorte, que les Cabinets magnifiques des autres, ne le sont pas tant que le sont les lieux les moins considerables de chez luy. Mais ce qu'il y a de remarquable, c'est que toutes ces petites choses sont l'effet d'un grand jugement, qui ne peut rien souffrir qui ne soit à sa place. Cependant il y a un si prodigieux fonds de bonté dans son ame, qu'encore qu'il connoisse jusques aux moindres imperfections de ceux qu'il pratique, on ne l'entend jamais parler des deffauts d'autruy ? s'il ne le peur faire innocemment, en advertissant ceux qui les ont de s'en corriger. Il est vray que cette bonté n'est pas une fausse bonté , capable de luy faire dissimuler une chose un peu fâcheuse, lors qu'il juge necessaire de la dire à quelqu'un de ses Amis : car comme il se conduit tousjours par la droite raison, il ne songe pas dans une affaire serieuse, à chercher s'il plaira à ceux qu'il conseille, mais il cherche à les servir utilement. Cependant il est doux ; il est civil ; il louë avec plaisir, et mesme avec exageration, ce qu'il juge digne de louanges : et il est si fortement touche du merite et de la vertu, qu'il est aisé de connoistre, seulement par cette espece de sensibilité, qu'il faut qu'il ait une vertu extraordinaire. Mais ce qui m'estonne le plus, est de voir qu'encore qu'il soit d'un temperamment violent et serieux tout ensemble, sa conversation est pourtant douce, facile, agreable, naturelle et mesme galante : ne cherchant point à contester ; laissant parler ceux qui en ont envie ; et demeurant tousjours en pouvoir de le faire quand il veut. Ce n'est pas que quand il fait tant que de resoudre à disputer quelque chose, il ne le face avec une ardeur et une force, qui le rend pour l'ordinaire Maistre de la raison des autres : mais lors qu'il le fait, il faut qu'il soit fortement persuadé que la justice est de son party : et qu'il croye mesme servir à quelqu'un en disputant avec chaleur. Au reste, Theodamas fait encore voir par la curiosité qu'il a, que ses plaisirs mesme sont dignes de loüange : car il a un Cabinet remply des plus rares Livres qu'on puisse voir : s'estant mesme donné le soin de ramasser tout ce qu'on a escrit de joly, de galant, et de Beau en Phenicie, depuis qu'il est au monde. Enfin, Madame, j'ose vous assurer que soit par la beauté de l'ame, la bonté du coeur, ou la solidité de l'esprit ; Theodamas est digne d'une loüange infinie : et d'estre du nombre de cette Troupe choisie, qu'Elise prefere à tout le reste du monde. Il est mesme assuré qu'elle prefere encore Theodamas, à beaucoup de ceux qu'elle estime le plus : et qu'entre ceux qui sont dans son coeur, il est des plus avantageusement placez : aussi est-il d'un merite si rare, qu'il est digne d'estre propose pour modelle, lorsqu'on veut deffinir le veritable homme d'honneur. Apres cela, Madame, il faut que je vous demande la grace de souffrir que je vous face encore deux Portraits : le premier sera d'un homme de vingt-deux ans, appellé Pherecide, qui mourut il y a quelque temps : et qui en cét âge-là, a eu la gloire d'avoir pour Amis, tout ce que la Phenicie a de plus illustre. Et l'autre sera du fameux Aristhée : car encore qu'il soit à Sardis, je suis assuré qu'on ne peut pas l'y connoistre particulierement. Mais pour revenir à Pherecide, il faut que vous sçachiez qu'il estoit non, seulement d'une taille avantageuse, mais encore extrémement beau : mais d'une beauté de son Sexe, qui n'auroit rien que de Grand et de Noble. Il avoit pourtant le taint delicat ; les yeux bleus et fins ; le tour du visage agreable : mais avec tout cela, il n'avoit rien qui ressemblast à la beauté des femmes. Au contraire, sa mine estoit haute : et quoy qu'il eust une douçeur inconcevable dans l'air du visage, il y avoit pourtant je ne sçay quelle fierté douce, qui luy donnoit une espece d'audace respectueuse, qui le rendoit plus aimable. Au reste, il avoit la plus belle teste du monde : car ses cheveux faisoient mille anneaux sans artifice, et estoient du plus beau brun qu'il estoit possible de voir. Pherecide estant donc tel que je viens de vous le representer : c'est à dire ayant tout l'agréement de la beauté, et tout l'enjoüement la jeunesse : n'en avoit pourtant ny le descontenancement, ny la timidité, ny la trop grande hardiesse, ny l'inconsideration : et l'on eust dit qu'il estoit venu au monde en sçachant le monde, tant il agissoit sagement et galamment tout ensemble. Le son de sa voix estoit infiniment aimable : et il avoit cét avantage d'avoir en toutes ses actions un agréement inexplicable, que la seule nature peut donner. Au reste, il avoit l'ame si noble ; les inclinations si belles ; le coeur si tendre pour ses Amis, et si remply de zele et de chaleur pour eux ; qu'il en meritoit beaucoup de loüange. De plus, il avoit naturellement l'esprit fort esclairé ; et il faisoit des Vers si beaux, si touchans, et si passionnez, qu'il estoit aisé de voir qu'il n'avoit pas l'ame indifferente : et ceux du Grand Therpandre son Oncle, qui a tant eu de reputation, n'estoient pas plus beaux que les siens. Aussi suis-je persuadé, que jamais personne n'a eu le coeur si tendre à l'amitié, ny si ardent à l'amour de Pherecide : car pour l'ordinaire, ceux qui ont cette passion fort vive, ont une amitié plus moderée : et au contraire, ceux qui sont capables d'une amitié fort ardente, ne le sont pas si souvent d'une fort violente amour. Mais pour Pherecide, il aimoit ses Maistresses et ses Amis, avec des ardeurs demesurées, qui ne se destruisoient point les unes et les autres dans son coeur. Au reste il avoit un Talent particulier, dans les heures de son enjoüement, qui estoit de contre faire si admirablement et si plaisamment tout ensemble tous ceux qu'il vouloit representer, qu'il devenoit presques ce qu'estoient ceux qu'il imitoit. Mais pour avoir ce plaisir là, il faloit estre au Palais de Cleomire ou chez Elise : et y estre mesme en petite compagnie. De plus, jamais homme n'a esté si propre que Pherecide, à une veritable galanterie, et mesme à une feinte passion : ny n'a sçeu soûpirer plus à propos, ny d'une maniere plus propre à faire escouter ses soûpirs sans colere. Car il avoit si bien sçeu trouver l'Art de faire un meslange de respect et de hardiesse, en sa façon d'agir avec celles qu'il aimoit effectivement, ou qu'il seignoit d'aimer ; qu'il n'estoit pas aisé qui'l fust mal-traité. Enfin, Madame, je pense pouvoir dire, qu'il n'estoit pas possible de trouver un plus aimable Galand que celuy-là, ny un plus agreable Amy : et je pense pouvoir assurer, que s'il eust vescu plus long-temps, il eust elle un aussi honneste homme qu'il y en ait jamais eu en Phenicie. Mais la mort le ravit à tous ses Amis, à l'âge que je vous ay dit : ayant eu la gloire d'estre pleure par les plus beaux yeux du monde, et par les plus illustres personnes de toute nostre Cour. Enfin Madame, me voicy prest à vous parler d'Aristhée : de la Personne duquel je n'ay point à vous entretenir, puis que vous le connoissez. Il semble mesme que l'ayant entendu parler, il y ait de la temerité a vous despeindre son esprit : mais comme je sçay qu'il est d'une si vaste estenduë, que vous ne sçauriez l'avoir parfaitement connu en si peu de temps, je pense que tans vous faire outrage , je puis entreprendre de vous en parler, et de vous dire ce qu'est Aristhée, comme si vous ne le connoissiez point du tout. je vous diray donc, Madame, qu'Aristhée est un homme illustre en toutes choses : et qui possede un si grand nombre de bonnez qualitez, que ne pouvant leur donner nul ordre dans mon esprit, je vous les monstreray selon que ma memoire me les raportera. Il faut pourtant que celles de l'ame aillent les premieres : et que je vous assure que celle d'Aristhée est telle, qu'on n'y trouve rien à y desirer Car enfin, il l'a grande ; il l'a ferme ; il l'a genereuse ; et il l'a reconnoissante. Que si de son ame, je passe dans son coeur, je le trouveray tout rempli de mille beaux sentimens : t'y verray de l'amour pour la veritable gloire ; une bonté infinie, de la tendresse pour ses Amis, et une solide passion pour la Vertu. Mais si de son coeur je remonte jusqu'à son esprit, que n'y trouverai je point ! En effet, Madame, je ne pense pas qu'on en puisse trouver un peu esclairé, plus grand, ny plus eslevé, ny dont le sçavoir soit plus universel que le sien : car enfin je ne sçache rien, qu'Aristhée ne sçache pas. Si vous luy parlez des Sciences les plus sublimes, les plus espineuses, et les plus esloignées de la societé ordinaire, il en parle comme s'il ne parloit jamais d'autre chose : s'il s'agit d'un discours de Philosophie, il le rend intelligible à ceux qui n'y sçavent rien : s'il parle des Astres, de leur situation, et de leur eslevation, c'est comme s'il y avoit un chemin ordinaire de la Terre au Ciel, et qu'il eust visite toutes les Maisons du Soleil, comme il a fait toutes celles qui sont aupres de Tyr, qui ont quelque chose de remarquable : s'il parle de Morale, on voie qu'il est capable de l'enseigner par ses discours, comme par ses moeurs : s'il tombe sur un sujet de Politique, on croit qu'il a gouverné la plus grande partie de l'Univers durant plusieurs siecles : n'estant pas possible de s'imaginer que les Livres, sans une tres longue experience, puissent luy avoir a pris ce qu'il sçait en cette matiere. Il ne raisonne pas seulement sur les affaires publiques, il penetre encore dans les conseils les plus secrets ; il remonte jusqu'à la cause des evenemens les plus surprenans ; et prevoit la suitte des choses avec tant de justesse, que tres rarement arrive-t'il qu'il se trompe. Que si de la Politique on pane à la Poësie, il en parle comme s'il avoit instruit les Mutes, au lieu d'avoir esté instruit par elles : estant certain qu'on ne peur pas connoistre plus parfaitement ce merveilleux Art qu'il le connoist. Mais ce qu'il y a d'admirable, c'est qu'il a reduit cette Sience en acte : car il compote presentement un Poëme de la naissance des Dieux (et que pour cette raison il apelle la Theogonie) qui est une chose si merveilleuse, que depuis Homere personne n'a entrepris un si grand Ouvrage. Mais il n'est pas seulement grand, il est encore admirable : et à es que disent ceux qui s'y connoissent bien , il y a plus d'ordre que dans Homere, plus jugement, et plus de veritables beautez. Il a fait encore plusieurs autres beaux ouvrages, qui rendent son nom illustre, et que je serois trop long-temps à vous dire : aussi bien que les autres choses que sçait Aristhée. Car enfin il sçait plusieurs Langues parfaitement ; il connoist tous les bons Livres ; il sçait l'Histoire ; la Geographie ; et pour vous dire tout en peu de paroles, il n'ignore rien. Mais ce qu'il y a de plus merveilleux, c'est qu'il sçait aussi bi ? le Monde, que les Sciences : et qu'on ne trouve ny en sa conversation, ny en son esprit, je ne sçay quoy d'insuportable, que presques tous les Sçavans ont. Au contraire, Aristhée parle tellement comme un homme de la Cour doit parler, qu'on ne peut pas parler mieux : car enfin il parle juste ; il parle eloquemment, il parle sans affectation ; et il parle pourtant avec force. Mais ce qu'il y a de plus remarquable, est qu'encore qu'il ne soit pas ordinaire, de trouver des Gens, qui parlent beaucoup, qu'on ne puisse accuser de parler trop ; il n'en est pas de mesme d'Aristhée : qu'on trouve toujours qui ne parle jamais assez : quoy que naturellement il ne haïsse pas à parler. Au reste, Aristhée n'a pas une vertu severe, ny un sçavoir audacieux, qui luy face mespriser la conversation des Femmes : au contraire, il s'y plaist extrémement : et passe aussi agreablement les apresdisnées toutes entieres à parler de bagatelles, que s'il ne sçavoit parler d'autre chose. Il dit mesme des douceurs et des galanteries d'aussi bonne grace, et peut estre de meilleure, que ceux qui sont Galans de profession : n'ignorant pas une seule de toutes les flatteries qu'il faut dire aux Dames, mais principalement aux belles. Il est vray qu'on luy reproche quelquefois, de loüer un peu trop universellement celles à qui il parle : mais à dire la verité, je sçay que cela part d'un si bon principe, que je ne suis jamais de ceux qui luy font la guerre d'estre prodigue de ses loüanges. Aristhée n'est pas seulement galant, il fait mesme quelquefois entendre qu'il est amoureux d'une personne infiniment aymable, qui est amie d'Elise, et qui ressemble si fort à la belle Doralise, qu'on les pourroit prendre l'une pour l'autre : soit pour la beauté ; pour l'esprit ou pour l'humeur. Mais à dire les choses comme elles sont, je croy le coeur d'Aristhée tout remply d'une amitié fort tendre : mais pour la galanterie, je croy qu'elle est toute dans son esprit, car il la cache et la monstre quand il veut :et il en est si absolument Maistre, qu'on ne peut pas croire que cela soit autrement. Ce n'est pas qu'il ne face et ne die cent choses, que l'amour fait dire et faire : mais selon moy il les fait et les dit trop bien : Ce n'est pas qu'assurément son amitié n'ait pour le moins un degré de chaleur pour cette Personne, au de-là de celle qu'il a pour ses autres Amies, mais apres tout, quoy qu'il en puisse dire, ce n'est point tout à fait amour : et tout ce que je luy puis conceder, est que ce qu'il a dans le coeur, n'est pas aussi tout à fait amitié. Cependant cela produit cent agreables conversations , qui servent à faire paroistre l'esprit d'Aristhée : on luy reproche mesme d'avoir eu une pareille affection pour trois ou quatre qui ont succedé les unes aux autres à son amitié : il ne peut pourtant pas souffrir qu'on luy reproche d'estre inconstant : et pour s'en deffendre, il dit qu'il n'a jamais chassé de son coeur pas une de celles qui y sont entrées : et qu'il ne fait que les y charger de place. Qu'ainsi sans les abandonner, et sans cesser de les aimer, il fait seulement qu'il y en a tousjours quelqu'une qui est un peu plus puissante dans son ame que les autres : encore trouve-t'il des paroles en nostre Langue, qui ne sont pas tout à fait si fortes que celles-là : afin de ne desobliger pas une de ses Amies, qui se disputent agreablement l'une à l'autre, un Empire qu'il n'a assurément jamais donné qu'à la raison, qui governe son coeur comme son esprit, et qui est sa veritable Maistresse. Cependant cela fournit à la conversation, et la rend plus enjoüée : de plus, Aristhée a une complaisance, qui fait qu'il n'a jamais contredit personne volontairement : mais ce que j'admire encore en luy, est l'inclination qu'il a à faire valoir le merite des autres, et à cacher leurs deffauts : ne prenant jamais des choses, que ce qu'il y a de bon : aussi est il si generalement aimé, que personne ne le peut estre davantage. En effet, nous n'avons point de Prince ny de Princesse qui ne croye se faire honneur en l'honnorant, et qui ne le traite avec beaucoup de civilité. Enfin, Madame, apres avoir bien consideré Aristhée , je n'y ay jamais trouvé qu'une seule chose à y desirer : qui est qu'il eust moins d'une vertu, ou qu'il ne l'eust pas si excessive : car il est vray qu'il a quelquesfois une modestie si grande, que ceux qui connoissent bien ce qu'il merite, ne la peuvent endurer : car il rejette les loüanges, comme s'il n'en estoit pas digne : et dit des choses de luy mesme, qu'il n'est pas possible qu'il connoisse si parfaitement toutes les bonnez qualitez des autres ; et qu'il ignore les siennes propres , estant aussi esclatantes qu'elles sont. Apres cela, Madame, je pense que vous advoüerez , qu'un homme à qui on ne peut reprocher que d'avoir trop d'une vertu, n'est pas un homme me ordinaire : et qu'il ne contribuoit pas peu, à rendre la societé du Palais de Cleomire fort agreable. En effet, si vous voulez vous imaginer, de voir aupres de cette miraculeuse Personne, l'adorable Philonide ; la belle Anacrise ; la merveilleuse Elise, le genereux Megabate ; l'illustre Mage de Sidon ; l'agreable Clearque ; le sage Theodamas ; le divertissant Pherecide, l'admirable Aristhée ; et cinq ou six autres encore, dignes d'estre d'une si belle Compagnie, aussi bien que Phocilion ; je m'assure que vous trouverez qu'elle devoit estre infiniment charmante : et qu'Elise avoit raison, de mettre plus sa felicité en ses Amies et en ses Amis qu'en ses Amans. De plus, Madame, il faut encore que je vous face comprendre, que tous les Amis d'Elise, n'ont pas pour elle une certaine amitié qui se contente d'estre civile et exacte : et qui a si peu de chaleur, qu'à peine ceux qui l'ont s'en apperçoivent-ils. Au contraire, c'est une amitié ardente et soigneuse jusques à l'empressement, selon les occasions : c'est mesme une amitié flatteuse et galante, qui souffre qu'on luy donne des loüanges : et qui fait qu'on a dessein de luy plaire et de la divertir : et à parler raisonnablement, je pense que cette sorte d'affection qu'on a pour Elise, se pourroit nommer une amour sans desirs : estant certain qu'elle est beaucoup plus ardente que l'amitié ordinaire, quoy qu'elle n'ait aucune des inquietudes de l'amour. Mais enfin, Madame, apres ce que je viens de vous dire, vous comprenez bien sans doute qu'Elise estant tous les jours au Palais de Cleomite, où elle voyoit tant d'honnestes Gens, et où l'on voyoit tout ce qu'il y avoit de digne d'estre veù , menoit une vie fort douce : car sa fierte s'estoit tellement mise au dessus de tous ses Amans, qu'ils n'osoient plus l'importuner. Asiadate avoit pourtant tousjours dans le coeur, une passion si demesurée pour Elise ; que n'osant luy donner des tesmoignages de son amour, il cherchoit à adoucir ses chagrins, en donnant des marques de haine à Lyriope : qui souffroit avec une inquietude effroyable, qu'Elise luy ostast le coeur de son Mary, apres luy avoir autrefois osté le coeur d'un Amant.

Histoire d'Elise : complot de Lyriope contre Elise


De sorte que pendant qu'Elise ne songeoit qu'à se divertir agreablement et innocemment, avec tant d'illustres personnes ; Lyriope ne pensoit qu'à chercher les moyens de luy nuire, et de guerir Asiadate, de la passion qu'il avoit. Elle fut pourtant quelque temps, sans en imaginer les voyes : mais comme il n'est rien qu'un esprit jaloux ne soit capable d'inventer ; Lyriope qui sçavoit qu'Asiadate avoit de l'ambition, aussi bien que de l'amour ; s'advisa, pour essayer de le détacher d'Elise, de persuader au Roy d'entreprendre cette conqueste : croyant bien qu'Asiadate n'oseroit pas estre Rival de son Maistre. Comme elle avoit elle eslevée chez la Reine, et qu'elle estoit de mesme âge que le Roy, elle en avoit toute la familiarité : ce je une Prince ayant aussi tousjours eu assez d'amitié pour elle. De plus, comme il n'avoit encore eu aucune passion, elle jugea qu'il n'estoit peut-estre pas impossible de faire reüssir son dessein : et elle le jugea d'autant plustost, qu'elle luy avoit entendu diverses fois louer Elise avec assez d'exageration : si bien que se servant de la disposition favorable qu'elle voyoit à ce qu'elle avoit envie de faire, elle agit si adroitement, qu'elle engagea un jour le Roy à une assez longue conversation avec elle : et en faisant la zelée pour sa gloire et pour ses interests, elle luy persuada qu'il n'avoit pas une meilleure Sujette qu'elle : en suitte dequoy, comme ce Prince a toûjours eu la curiosité de sçavoir ce qu'on disoit de luy, il se mit à la passer de luy apprendre sincerement ce qu'elle en entendoit dire. Lyriope voyant une si belle occasion, ne la perdit pas : et apres s'estre fait commander plus d'une fois, de ne desguiser pas la verité ; elle commença de luy faire un Eloge le plus grand du monde : en suitte de quoy, affectant un descontenancement, qui sembloit naturel ; et rougissant mesme à propos ; elle luy dit ce qu'elle ne luy auroit sans doute jamais dit, si sa jalousie n'eust pas esté plus forte que sa raison. j'advouë Seigneur (luy dit-elle en rougissant, et en portant la main sur ses yeux, comme si ç'eust esté pour cacher cette rougeur qu'elle vouloit pourtant bien qu'il vist, et qu'un reste de pudeur avoit sait monter sur son visage) que le commandement que vous m'avez fait m'embarrasse : car enfin il faut que je vous die une chose, que la bienseance voudroit que je ne vous disse pas, et que mon devoir veut pourtant que vous sçachiez. Comme je me confie en vostre sincerité, reprit ce je une Prince, vous estes obligée de me dire ce que je veux sçavoir de vous : sçachez donc Seigneur, luy dit-elle, que la seule chose qu'on trouve à dire en vous, est que vous estes un peu trop solitaire, et trop particulier : et que vous tesmoignez avoir trop d'indifference pour la conversation : mais principalement pour la conversation des Dames ; vous ennemis faisant mesme courir le bruit, que c'est une marque que vous n'aurez pas je coeur si sensible aux services qu'on vous rendra : adjoustant que pour peu que vous continuiez, vous allez bannir les plaisirs de la Cour. Et ce qui est le pis, c'est qu'ils interessent les Peuples dans tous ces beaux raisonnemens : disant que les Rois qui aiment la magnificence, les Festes, et les galanteries esclatantes, les enrichissent en les occupant : où au contraire, ceux qui sont d'une autre humeur, ne pensent : qu'à les apauvrir. Si bien que comme vous sçavez qu'ils sont capables de toutes Sortes d'impressions, ce bruit commence de s'espandre dans Tyr, et fera bientost dans toute la Phenicie : c'est pourquoy Seigneur, adjousta-t'elle, je pense qu'il seroit bon que vous quittassiez quelquesfois les importantes occupations où vous vous adonnez, pour perdre quelques heures à la conversation des Dames : et je ne sçay mesme, si pour imposer silence au Peuple, vous ne devriez point faire semblant d'estre amoureux de quelque belle personne. Mais , poursuivit elle, le voudrois que ce fust d'une personne qui fust de telle sorte, que vous puissiez la quitter quand il vous plairoit : et ne vous contraindre qu'autant de temps qu'il seroit necessaire, pour faire cesser le bizarre bruit qui s'est eslevé parmy le monde. Le Roy entendant parler Lyriope avec tant de tesmoignage de zele pour son service ne s'amusa point à examiner si ce qu'elle luy disoit estoit vray, car il n'en douta point du tout : de sorte que voulant croire son advis, et le croire obligeamment, il la remercia de le luy avoir donne. Mais pour vous tesmoigner, luy dit-il, que je ne suis pas de ceux qui veulent qu'on leur die leurs deffauts pou ne s'en corriger point ; je vous remets mon coeur entre les mains, pour le donner à qui il vous plaira : car je vous proteste qu'il n'est encore à personne. j'ay sans doute des yeux qui sçavent connoistre la beauté : mais j'advouë que jusques à cette heure, je l'ay adorée sans l'aimer avec une passion violente. Seigneur, reprit Lyriope, je n'ay garde de vous conseiller de faire une liberalité aussi precieuse que celle-là : faisons donc une tromperie, luy dit-il en riant, et faignons d'aimer, puis que nous n'aimons pas encore. Mais du moins, dit il, aidez moy à choisir celle que vous voulez que je trompe : Lyriope se trouva alors estrangement embarrassée : car encore qu'elle eust resolu de faire que le Roy fist semblant d'aimer Elise, afin de guerir son Mary de la passion qu'il avoit pour elle : quand elle se vit sur le point de la nommera l'envie se resveilla dans son coeur : et combattant le sentiment jaloux qui la faisoit agir, elle mit un trouble si grand dans l'ame de Lyriope, que le coeur luy batit, la couleur luy changea ; et elle demeura un moment la bouche à demy ouverte, sans pouvoir prononcer le nom d'Elise, pour persuader au Roy de la choisir pour l'objet de cette feinte passion ; qu'elle luy conseilloit d'avoir. Lyriope a raconté depuis, qu'elle souffrit des maux incroyables en cét instant : et certes il est aisé à concevoir, que l'envie et la jalousie faisant un combat dans son coeur, y mirent un estrange desordre. D'un costé, elle voyoit que selon ses sentimens, elle alloit faire recevoir un grand honneur à Elise qu'elle haïssoit : et de l'autre, qu'elle feroit un sensible despit à Asiadate, et le forceroit à essayer de chasser de son ame une passion qui troubloit tout le repos de. sa vie : et qu'ainsi elle retrouveroit la tranquilité qu'elle avoit perduë. Mais quoy que la jalousie fust tres-puissante dans son esprit, elle n'auroit peut-estre pas vaincu l'envie, si elle n'est imaginé qu'elle auroit un extréme plaisir lors qu'Asiadate seroit guery de sa passion, obliger le Roy à cesser de faire l'Amant d'Elise, car comme il est ordinaire à l'envie de préoccuper ceux qu'elle le possede, Lyriope en estoit venuë au point, de ne croire pas qu'Elise fust aussi aimable qu'elle estoit : et de n'aprehender pas fortement, que le Roy en devinst effectivement amoureux. De sorte que tout d'un coup, cette esmotion tumultueuse qu'elle avoit dans l'ame se calmant, elle nomma Elise au Roy : mais à peine l'eut elle nommée, que ce Prince faisant un grand cry ; ha Lyriope ; luy dit-il, vous lisez assurément dans mon coeur ! estant certain qu'Elise est la personne du monde qui me plaist le plus, et de qui j'auray le moins de peine de faire semblant d'estre amoureux. Lyriope surprise d'ouyr parler le Roy de cette sorte, se mit à luy dire, par un sentiment envieux plus fort que sa jalousie ; que comme elle seroit au desespoir d'avoir mis une veritable passion dans son ame, elle le conjuroit de ne choisir point Elise, puis qu'il se sentoit quelque disposition à l'aimer plus qu'une autre. Mais il n'y eut pas moyen : et ce fut en vain que Lyriope voulut détruire ce qu'elle avoit estably, car elle ne pût faire changer d'advis au Roy. Joint que la jalousie venant à son secours, elle se détermina enfin, à demeurer dans son premier dessein. Ainsi il fut resolu que le Roy feroit semblant de s'attacher à servir Elise. Comme la grandes este de Neptune devoit estre dans deux jours, l'occasion de faire un grand esclat de cette galanterie se presenta bien tost, telle qu'il la falloit pour l'apprendre à toute la Phenicie. Cependant Elise sans rien sçavoir de ce que Lyriope tramoit contre la tranquilité de sa vie, jouïssoit de mille plaisirs innocens au Palais de Cleomire : trouvant en la conversation de ses Amis, ce qu'elle n'avoit jamais pû trouver en la multitude de ses Amans. Phocilion mesme, tout amoureux qu'il estoit, ne se trouvoit pas tout à fait miserable, quoy qu'il ne fust pas aimé de la maniere dont il l'est voulu estre : parce que du moins il avoit la consolation d'esperer qu'aucun autre ne le seroit jamais plus que luy. Poligene et Agenor, s'estant gueris par raison et par desespoir , de l'amour qu'ils avoient pour Elise, avoient conservé une estime infinie pour elle : qui faisoit qu'ils estoient encore bien aises de l'entendre louer. Mais pour Asiadate, il souffroit des maux incroyables : il avoit une passion violente sans esperance : il recevoit cent rudesses d'Elise : la jalousie de Lyriope ne luy donnoit point de repos, et il ne s'en donnoit point à luy mesme : parce qu'il passoit continuellement d'un dessein à un autre, sans pouvoir prendre nulle resolution. Sa douleur augmenta pourtant encore de beaucoup, le jour de la Feste de Neptune : car le Roy suivant le dessein qu'il en avoit formé, affecta de loüer plus Elise, qu'une autre, et de luy parler davantage : il la mena mesme dancer le soir, au Bal que l'on tint chez luy : et il agit enfin d'une façon, qui sit que dés le lendemain, le bruit estoit general dans Tyr, que le Roy estoit devenu amoureux d'Elise. Mais, Madame, ce qu'il y eut d'admirable, fut de voir avec quelle inquietude Lyriope parla le jour de cette Peste : pour moy que le hazard sit trouver aupres d'elle, le soir que cette pretenduë amour du Roy sit le plus d'esclat, j'advouë que je n'ay jamais rien veû d'esgal. Car encore qui je ne sçeusse pas alors la veritable cause des changemens de visage de Lyriope, et que je m'imaginasse que l'envie toute seule les causoit, je ne laissay pas de l'observer. je voyois donc , que Lyriope regardoit tantost le Roy ; tantost Elise ; tantost Asiadate ; et tantost qu'elle ne regardoit rien, quoy qu'elle eust les yeux ouverts : estant toute renfermée en elle mesme, à resver profondément. je voyois encore qu'elle prononçoit quelquesfois quelque paroles à demy haut : et quelquesfois aussi je voyois que s'aperçevant du desordre de son ame, elle faisoit ce qu'elle pouvoit pour se remettre, sans en pouvoir venir à bout. Pour Asiadate, je luy ay oüy dire que jamais il n'a tant souffert qu'il souffrit, lors qu'il commença de connoistre que le Roy devenoit son Rival : car encore qu'il n'esperast point d'estre jamais aimé d'Elise, il ne laissoit pas d'estre aussi afflige, que si ce Prince luy eust osté le coeur de cette belle personne, et l'eust empesché de la posseder. Pour Phocilion, il en eut aussi quelque douleur, mais ce fut une douleur plus tranquile : et il en fut d'autant moins troublé, qu'il n'aprehenda pas qu'Elise , qui estoit accoustumée à mal traiter esgallement des Rois et des Sujets, se laissaist esblouïr à la Grandeur, qu'elle avoit tant mesprisée. Mais Madame, ce qu'il y eut de rare en cette rencontre, fut que le Roy n'eut pas parlé trois fois à Elise, qu'il en devint effectivement amoureux : et amoureux autant qu'on le peut estre. Cette conqueste ne donna pourtant nulle joye à Elise : au contraire elle s'en affligea : mais pour tirer du moins quelque bien, d'une chose qu'elle regardoit comme un mal, elle se resolut d'employer le credit qu'elle avoit sur l'esprit de ce Prince, à le porter à la Vertu, où il avoit desja beaucoup d'inclination : et en effet je pense pouvoir dire que toute la Phenicie est redevable à Elise, de mille beaux sentimens qu'elle amis dans l'ame de ce je une Roy. Cependant les Festes et les plaisirs surent à la Cour, plus qu'ils n'y avoient jamais esté : car encore qu'Elise depuis l'amour du Roy affectast plus la solitude ; qu'elle se parast moins qu'à l'ordinaire, et qu'elle agist comme une personne qui vouloit faire voir à toute la Cour qu'elle ne contribuoit rien à l'amour de ce Prince, et qu'elle ne se réjouïssoit point de si conqueste, il n'estoit pas possible qu'elle ne se trouvast point aux Grandes Assemblées dont elle estoit la cause. Elle agit pourtant si sagement, que tant irriter le Roy, elle luy persuada fortement qu'il ne devoit jamais attendre d'elle que du respect et de la reconnoissance ; mais de la reconnoissance renfermée dans son coeur, sans luy en donner jamais d'autres marques que celles de souhaitter ta gloire, et le bonheur de son regne. Et en effet, ce Prince, qui n'a pas les inclinations du feu Roy son Pere, aime Elise avec une pureté admirable. Cependant Lyriope se trouva estrangement trompée, dans l'opinion qu'elle avoit euë que l'amour du Roy pour Elise, destruiroit celle d'Asiadate : car au contraire, voyant son choix authorisé par celuy de ce Prince, il devint encore plus amoureux, et mesprisa encore plus Lyriope. D'autre part, cette envieuse personne, voyant que le Roy estoit effectivement devenu amoureux d'Elise ; et que veû comme elle en usoit, cette amour luy estoit glorieuse ; sit ce qu'elle pût pour destruire ce qu'elle avoit estably : voulant persuader à ce Prince, que s'il s'attachoit trop à aimer Elise, cela luy nuiroit encore plus dans l'esprit des peuples que son indifference. Mais elle ne le persuada pas cette seconde fois, comme la premiere : de sorte que s'abandonnant à cette violente et vertueuse passion qui le possedoit, il ne longea plus qu'à acquerir l'estime d'Elise, et qu'à la meriter par mille actions de justice, de clemence, et de liberalité : sçachant bien, que c'estoit par des vertus solides, qu'on la pouvoit acquerir. Cela ne l'empeschoit pourtant pas de paroistre Galant, lors qu'il le falloit estre : cependant Elise, quoy que naturellement bien faisante, se mit dans la fantaisie de ne demander jamais rien au Roy, qui pûst luy tenir lieu d'obligation : de sorte qu'elle se voyoit avec tout le credit imaginable, sans s'en vouloir servir : voulant garder toute sa vie la maxime qu'elle a tousjours eue d'esviter d'estre obligée à un Amant. Cependant le Roy, qui est venu à l'aimer d'une amour dont l'estime est le veritable fondement, a tellement le coeur remply d'Elise, qu'il ne sait ny n'entreprend rien , où elle n'ait quelque part. Il la consulte mesme dans les choses les plus importentes : et quoy que la modestie d'Elise l'oblige à rejetter l'honneur qu'il luy fait, il ne laisse pas de continuer de luy demander les conseils qu'elle luy refuse : ou qu'elle ne luy donne qu'avec une adresse, qui fait qu'il ne semble pas qu'elle luy die son advis des choses qu'il luy demande. Ce Prince a mesme ce respect pour elle, de n'appeller point son affection amour lors qu'il luy parle : et de ne nommer qu'estime et amitié, une tres-violente passion. Il souffre mesme qu'elle luy refuse nulle choses indiferentes, qu'elle pourroit accorder à sa qualité, sans choquer la vertu. En effet elle luy a refusé de se faire peindre, avec une fermeté estrange : ce n'est pas qu'il n'y ait cent Portraits d'Elise à Tyr : mais comme ils sont faits du vivant de Straton, et que depuis qu'elle a esté Maistresse d'elle mesme, elle n'a jamais esté peinte, ils ne luy ressemblent pas parfaitement, et elle est plus belle que tous ses Portraits. Cependant il ne l'a jamais pû obliger à cette complaisance pour luy : cette resistance a pourtant plustost augmenté sa passion, qu'elle ne l'a diminuée : et certes il a bien paru par l'avanture de la Statue. Car vous sçaurez que ce jeune Prince ayant fait achever une grande Galerie que le feu Roy son Pere avoit fait commencer, se mit dans la fantaisie de vouloir y mettre deux rangs de Statues de femmes : et de choisir pour cela, toutes les belles de sa Cour : car comme il y avoit lois plusieurs disciples de Dipoenus et de Scillis à Tyr, il jugeoit aisé d'executer son dessein : qu'il avoit principalement formé, dans la pensée d'eterniser la memoire de sa passion pour Elise, en mettant sa Figure au lieu le plus eminent de cette Galerie. De sorte que tous les Sculpteurs qui avoient quelque reputation furent tous employez : mais quoy qu'on choisit le plus excellent pour faire la Statuë d'Elise, il n'y pût toutesfois reüssir : et tout son Art ne pût mettre en la Figure qu'il sit d'elle, cette vivacité d'action qu'on remarque en Elise : non plus que ce grand air de beauté, qu'on voit en toute sa Personne. Pour moy je suis persuadé, que la trop grande envie qu'il eut de bien faire, l'en empescha : car tous les autres Sculpteurs sirent fort bien ressembler toutes celles qu'ils representerent. La Statuë de Cleomire sut admirable : celle de Philonide ne pouvoit estre mieux : celle d'Anacrise fut aussi fort bien : et l'on eust dit enfin que le hazard avoit voulu, qu'il n'y eust que celle d'Elise qui fust mal, car toutes les autres ne l'estoient point. De vous representer le chagrin du Roy, il ne seroit pas aisé : de sorte que comme vous sçavez qu'en une pareille occasion, tout le monde cherche à satisfaire le Prince ; quelqu'un s'advisa de luy dire, qu'il sçavoit un moyen de luy faire avoir une Statue d'Elise admirable. A peine eut on dit cela au Roy, qu'il demanda avec empressement, par qu'elle voye il la pourroit avoir ? en suitte dequoy on luy dit qu'on sçavoit que cette admirable Statue que Dipoenus et Scillis avoient faite d'Elise, et qu'ils avoient emportée apres la mort du feu Roy son Pere, estoit entre les mains de Cresus : et qu'il n'estoit pas croyable que ce Prince luy refusast de la luy rendre, en luy rendant ce qu'elle luy avoit cousté. A peine cét advis fut il donné, qu'il fut suivy : et il le fut d'autant plustost , que ceux qui se souvenoient d'avoir veû cette Statuë, assurerent le Roy qu'elle ressembloit encore plus à Elise qu'elle ne faisoit, lors qu'elle avoit elle faite : et en effet il est certain que Dipoenus avoit songé à representer Elise comme il jugeoit qu'elle seroit, plustost que comme elle estoit alors : cela s'entend toutesfois principalement pour la taille ; car comme elle estoit fort je une, il avoit bien jugé qu'elle croistroit : et avoit tenu cette Figure un peu plus grande qu'elle, et justement de la grandeur qu'elle est aujourd'huy. Ainsi ceux qui assuroient le Roy que cette Statuë ressembloit parfaitement Elise en l'estat qu'elle est presentement, ne l'abuserent pas. Cependant comme l'amour est une passion qui ne s'amuse pas à deliberer, sur les choses qui la doivent satisfaire ; ce Prince envoya aussi - tost vers Cresus un peu devant la guerre, pour luy demander la mesme grace que l'illustre Cyrus luy a si genereusement accordée, mais il la luy refusa opiniastrément : de sorte que le Roy de Phenicie, qui n'avoit point doute qu'il n'obtinst ce qu'il demandoit, se trouva bien sur pris d'aprendre au retour de son Ambassadeur, que le Roy de Lydie l'avoir refusé. Il avoit si peu doute de l'heureux succés de son dessein, qu'il avoit fait faire une superbe Niche, pour mettre cette Statue, qu'il croyoit qu'on luy deust raporter, toutes les autres estant desja aux places où elles devoient estre : mais dans le desespoir où il fut de n'avoir point cette d'Elise, il sit fermer cette Galerie, et ne voulut plus qu'on y entrast. Voila donc, Madame, l'estat où ont esté les choses pendant cette guerre : c'est à dire que le Roy a tousjours esté amoureux d'Elise, mais amoureux avec un respect inconcevable : qu'Elise à tousjours esté insensible, belle, et vertueuse : qu'Asiadate l'a tousjours aimée jusqu'à la fureur : que Lyriope l'a tousjours haïe, avec route l'animosité que l'envie et la jalousie peuvent donner : que Phocilion l'a tousjours adorée sans esperance : et que tout le monde l'a estimée, autant qu'elle merite de l'estre : sans en excepter ny Poligene, ny Agenor. Et certes elle merite toute la reputation qu'elle a : estant certain qu'il n'y a pas une personne au monde, dont la vertu ait esté mise à de plus difficiles espreuves. Cependant elle ne peut mesme souffrir les loüanges qu'on luy en donne : elle dit qu'elle n'est que ce qu'elle est obligée d'estre : et elle a si bien sçeu accorder la fierté et la modestie dans son coeur, qu'il en resulte le ne sçay quoy de Grand et de Divin, dans tous ses sentimens, qui la rend infiniment aimable. Voila donc, Madame, l'estat où estoit l'amour du Roy pour Elise, lors que le bruit de victoires de l'illustre Cyrus en Lydie, commença d'estre l'entretien ordinaire de toute la Cour, mais principalement au Palais de Cleomire : car comme il n'y a point de lieu au monde, où l'on aime tant à celebrer les personnes heroïques qu'en celui là : la valeur et toutes les vertus de Cyrus, estoient l'entretien ordinaire de Cleomire, de Philonide, d'Anacrise, d'Elise, de Megabate, du Mage de Sidon, de Clearque, de Theodamas, de Pherecide, d'Aristhée, de Phocilion, et de tous les autres, qui se trouvoient au Palais de Cleomire, où j'avois aussi l'honneur d'estre souffert. je me souviens d'un soir entre les autres, que la nouvelle vint que Cresus avoit perdu la Bataille, et que l'illustre Cyrus l'avoit gagnée : et certes ce n'est pas sans raison, si cét agreable soir est demeuré dans ma memoire : car je ne pense pas en avoir passé un avec plus de plaisir que celuy-là : estant certain que la conversation fut la plus meslée, et la plus divertissante, qu'il est possible de s'imaginer. On y parla de guerre et d'amour : la victoire de Cyrus, et la passion qu'il a pour la Princesse Mandane, en fournirent le sujet : Megabate et Aristhée, disputerent un peu de Politique, en parlant de celle de Cresus : mais l'humeur enjoüée de Clearque et de Pherecide, sit bien-tost changer la conversation. Car comme on assura que Sardis seroit sans doute bien tost assiegé, ils se mirent à dire à Elise, qu'elle alloit estre Captive de Cyrus, entendant parler de sa Statuë qui est icy : mais elle leur respondit ; qu'elle aimeroit encore mieux estre son Esclave, que d'estre prisonniere de Cresus. De sorte que passant insensiblement d'un discours à un autre, et le Roy de Pont, qui tenoit alors la Princesse Mandane dans la Citadelle de Sardis, entrant dans le sujet de la conversation, Pherecide demanda à Clearque lequel il aimeroit mieux, d'estre tousjours comme estoit le Roy de Pont, ou comme estoit l'illustre Cyrus ? je ne voy pas, repliqua Clearque, qu'il y ait de difficulté à choisi : car j'aimerois bien mieux estre à la Teste d'une Armée de deux cens mille hommes à gagner des Batailles ; à prendre des Villes, et à conquerir des Royaumes : que d'estre enfermé dans une Citadelle, sans Armée, sans auctorité, et sans Couronne. Vous ne prenez pas la chose comme je l'entends, reprit Pherecide ; car ce que je vous demande en termes generaux, est lequel vous croiriez le plus malheureux, ou celuy qui ne verroit jamais la personne qu'il aimeroit, ayant la certitude d'en estre aimé, et sçachant que son Rival la verroit continuellement : ou celuy qui la verroit tousjours jours en sa puissance, sans pouvoir jamais toucher son coeur. Il ne me semble pas, reprit Clearque, que cette question soit si difficile à resoudre : car enfin puis qu'on n'aime que pour estre aimé, je choisirois sans doute de l'estre. le pense pourtant, adjousta-t'il en se reprenant, que je n'aimerois pas trop que mon Rival fust tousjours avec ma Maistresse : principalement n'y estant pas, et n'y pouvant estre. Advoüez donc, reprit Pherecide, que le choix que je vous donne, n'est pas si aisé a faire : j'aime sans doute mieux l'advoüer, repliqua t'il, que d'estre obligé à choisir ny l'une ny l'autre de ces deux conditions : car de l'humeur dont je suis, j'aime fort à voir ce que l'aime, et je n'ayme pas à voir ce qui ne m'ayme point. Pour peu que vous aimassiez à disputer, reprit Cleomire, vous en auriez une belle occasion : si je m'en aquittois aussi bien que Megabate, repliqua-t'il, je ne la laisserois pas eschaper. Clearque n'eut pas plus tost dit cela, que toute la Compagnie tourna les yeux vers Megabate, comme vers le Chef de la dispute : et en effet, apres avoir respondu à Clearque, que sa paresse et son indifference, pour tout ce qui ne le touchoit point, faisoient pour l'ordinaire la plus grande partie de sa condescendence aux sentimens d'autruy ; il commença de soustenir, que celuy qui estoit aimé sans voir ce qu'il aimoit, et qui sçavoit que son Rival estoit aupres de sa Maistresse, souffroit plus que celuy qui n'estoit pas aimé, et qui voyoit pourtant tousjours ce qu'il aimoit. Cependant adjoustoit, quoy que je conprenne bien toute la rigueur de la souffrance de cet Amant absent, où de necessité la jalousie se mesle ; il est si naturel de desirer d'estre aimé, que dans le choix de ces deux sortes de suplices, j'aimerois mieux souffrir celuy qu'endure l'illustre Cyrus, et les souffrir mesme tousjours, que d'estre exposé à celuy qu'endure le Roy de Pont. Apres cela, toute la Compagnie se partagea : chacun soustenant le party qu'il choisit, avec tant d'esprit, que je ne me suis jamais trouvé en une conversation plus spirituelle ny plus divertissante. Mais comme je desroberois sans doute beaucoup à ce que dirent toutes ces aimables personnes, je n'entreprendray pas de le raconter : et je me contenteray de vous dire, pour finir mon recit, que le Roy estant venu chez Cleomire, à la fin de cette conversation, ce fut-là qu'il eut la premiere pensée d'envoyer offrir son alliance à l'illustre Cyrus, et luy demander la Statuë d'Elise, s'il apprenoit qu'il attaquast Sardis. Et en effet, Madame, il ne sçeut pas plustost que cette Ville estoit assiegée, que ne doutant point du tout qu'elle ne fust prise, puis qu'elle estoit attaquée par un Prince à la valeur duquel rien n'a jamais resisté ; il despescha l'Ambassadeur avec qui je suis venu, qu'Aristhée voulut accompagner ; aussi bien que la pluspart de ceux qui l'ont suivy : par la seule curiosité de voir cet illustre Conquerant, dont les conquestes sont encore plus grandes que celle d'Elise, et dont la gloire est espanduë par toute la Terre.

Histoire d'Elise : récit de la mort d'Elise


Telamis ayant finy son recit, laissa toute la Compagnie extrémement satisfaite, et de luy avoir sait connoistre tant d'honnestes Personnes, en luy racontant l'Histoire d'Elise : dont la rare vertu leur donnoit autant d'admiration que sa beauté. Mais à peine Cyrus eut il commencé de dire modestement à Telamis, que s'il eust retranché de son recit, les loüanges qu'il luy avoit données, il l'auroit trouvé trop court ;qu'Aristée, suivant sa parole, revint. Mais il revint si changé, et avec tant de melancolie sur le visage, que Cyrus en fut surpris : de sorte qu'ayant beaucoup d'impatience de sçavoir ce qui causoit un si subit changement en luy, il se mit à le presser de luy dire ce qu'il avoit. Helas Seigneur (dit-il avec une tristesse extréme) qui m'eust dit, lors que je suis party d'icy, que ce seroit moy qui vous raconterois la fin de la vie d'Elise, je ne l'aurois pas creû : cependant vous me voyez en estat de vous pouvoir aprendre sa mort. Quoy (s'escria Telamis transporté de douleur) Elise ne seroit plus ! eh de grace, adjousta Cyrus, faites s'il est possible que nous ayons mal entendu. je voudrois bien Seigneur, repliqua Aristhée, pouvoir veritablement vous dire ce que vous voulez : mais il n'est que trop vray qu'Elise est morte : et morte d'une maniere si glorieuse, qu'on peut dire que sa mort est digne de sa vie. Mais encore est-il possible, dit Timarete, que les Dieux ayent si peu laissé sur la terre, une personne si pleine de vertu ? je m'y suis de telle sorte affectionné, adjousta la Princesse de Phrigie, par le recit de Telamis, que je sens presques sa mort, comme si je l'avois connuë : et comme il est naturel de vouloir sçavoir les particularitez de la perte des Gens que nous aimons ou que nous estimons, je ne puis m'empescher d'avoir la curiosité d'aprendre celles de la mort d'Elise. En effet, Madame, poursuit Doralise, je trouve que vous avez raison, de vouloir donner des pleintes à une Personne à qui vous avez donné tant de loüanges. Ce n'est pas assez que des pleintes, reprit Timarete, pour regretter une Fille aussi admirable qu'Elise : mais pour exciter nos larmes, il saut qu'Aristhée se donne la peine de nous raconter sa mort. Elle est si digne de pitié, et si digne d'envie, repliqua-t'il, qu'on ne peut l'aprendre sans pleindre Elise, et sans la loüer. Cependant comme en l'estat qu'est cette merveilleuse Fille, je ne puis rien faire de plus glorieux pour elle, que de vous obliger à luy donner quelques soûpirs , en m'oyant raconter sa mort ; je veux bien vous aprendre de quelle sorte elle est arrivée. Comme Telamis ne parloit plus, poursuivit Aristhée, lors que je suis revenu ; je presupose qu'il avoit achevé de vous raconter l'Histoire de sa vie , jusques à nostre de part de Tyr : et qu'ainsi vous sçavez qu'Asiadate estoit tousjours amoureux, quoy que le Roy fust son Rival : et que Lyriope estoit tousjours jalouse et envieuse. Mais à ce que m'a apris un de mes Amis, qui a aporté cette funeste nouvelle, toutes ses diverses passions estoient encore augmentées : et il m'a assuré que l'amour du Roy estoit devenuë si forte pour Elise, qu'on commençoit de la regarder comme devant estre Reine de la Phenicie. De sorte qu'Asiadate, desesperé de se voir en estat de pouvoir craindre qu'Elise ne fust possedée par un autre, luy qui ne l'avoit jamais aprehendé ; sentit ce qu'on ne sçavoit s'imaginer : et se resolut de troubler les desseins du Roy, à quelque prix que ce fust. Si bien que faisant servir l'ambition à détruire l'amour, il commença de cabaler, avec quelques mescontens, dont toutes les Cours des Rois sont tousjours remplies : esperant que s'il pouvoit former un party dans l'Estat, sans qu'il parut pourtant d'abord qu'il en fust, il pourroit guerir le Roy de sa passion, en l'occupant à dissiper la faction qu'il auroit faite. D'autre part, Lyriope voyant le pouvoir d'Elise si grand fut l'esprit du Roy, commença de n'avoir guere moins d'envie que de jalousie : et de concevoir le dessein de se delivrer de deux sentimens qui la tourmentoient continuellement, quand mesme elle devroit employer les moyens les plus extraordinaires et les plus injustes. Comme elle estoit d'un Sexe à qui l'inhumanité n'est pas naturelle, elle ne se porta pas d'abord aux dernieres extremitez : mais voyant que l'amour du Roy augmentoit ; que celle d'Asiadate devenoit tous les jours plus violente ; qu'il la mal-traitoit tousjours d'avantage, et que si le Roy venoit à aimer Elise jusques à la vouloir espouser, elle se verroit Sujette d'une Personne qui luy avoit osté le coeur d'un Amant, et celuy d'un Mary ; et d'une personne encore, qu'elle auroit toujours haïe, quand mesme elle n'en eust point eu d'autre raison, sinon qu'elle estoit plus belle qu'elle ne l'estoit, elle se détermina à faire une chose effroyable : qui fut de chercher les voyes d'oster la beauté à Elise, croyant par là s'oster tout d'un coup la cause de tous ses malheurs en détruisant celle de l'amour du Roy, et de l'amour d'Asiadate. De sorte que sans differer d'avantage, elle consulta un Medecin Arabe qui estoit à Tyr, dont la reputation n'estoit pas trop bonne, du costé de la probité : et l'interessant par des Presens magnifiques, il luy promit ce qu'elle voulut. Il est vray qu'il se trouva bien embarrassë, à luy tenir sa parole : car comme Elise n'employoit nul artifice à sa beauté, il ne pouvoit pas trouver les moyens de luy gaster le teint, par des choses exterieures : si bien que cet homme solicité par Lyriope, qui ne luy donnoit aucun repos ; prit la resolution, puis qu'il n'y pouvoit faire autre chose, de destruire la beauté d'Elise, en destruisant sa santé, par une espece de Poudre qui a une qualité si maligne, qu'elle amaigrit en fort peu de jours ceux qui en prennent, en leur causant une espece de fiévre. Et pour l'ordinaire, elle leur brusle tellement le sang, qu 'ils n'en sont pas connoissables : de sorte que comme Elise se trouvoit assez souvent mal, quoy qu'à la voir elle parust avoir une sauté admirable ; il fut plus aisé à ce Medecin Arrabe, de trouver les moyens de suborner celuy qui portoit d'ordinaire des Remedes à Elise. Il sit mesme la chose si adroitement, qu'il ne sembla pas qu'il l'eust suborné pour faire un crime : car il tesmoigna seulement avoir curiosité de voir quels estoient les Remedes dont les Medecins de Tyr se servoient, pour traiter une personne du temperamment d'Elise. Si bien que s'estant fait monstrer diverses choses qu'elle devoit prendre, il y mesla, sans que celuy qui les luy monstroit s'en aperçeust, de cette dangereuse Poudre, dont l'effet a esté si funeste. Car enfin, soit qu'il se fust trompé en la composant ; soit qu'Elise se trouvast d'un temperamment trop delicat ; ou qu'elle eust quelque disposition à devenir malade , le lendemain qu'elle eut pris cette poudre, la fiévre la prit ; et la prit d'une maniere si extraordinaire, qu'elle dit d'abord qu'elle estoit morte. Mais elle le dit avec une fermeté incroyable : faisant voir qu'elle avoir si peu d'attachement à la vie, et si peu de regret à la quitter, qu'elle en sur prit tout le monde. Elle tesmoigna pourtant avoir beaucoup de tendresse pour ses Amis et pour ses Amies : mais ce fut une tendresse genereuse, qui ne s'exprima point par des larmes, et qui ne l'obligea pas à donner aucune marque de foiblesse. je vous laisse à penser combien le mal d'Elise affligea le Roy, et combien toute la Cour en fut touchée : mais particulierement Cleomire, et tous ceux qui estoient le plus ordinairement chez elle. Ce fut en vain que les Medecins chercherent à soulager Elise : car ne connoissant pas la cause de son mal, ils n'avoient carde de le guerir. Cependant Asiadate, qui estoit sur le point de faire esclater le Party qu'il avoit formé, ne se soucia plus de rien , que de la santé d'Elise : si bien que ceux qu'il avoit engagez dans sa Faction estoient fort surpris, de voir qu'il ne s'en mesloit plus. Pour le Roy, c'estoit en vain qu'on luy donnoit advis qu'on tramoit quelque chose contre son Estat : car la vie d'Elise estant en danger, il ne pouvoit penser à conserver nulle autre chose. Pour Lyriope, comme l'envie et la jalousie avoient osté de son ame tout sentiment de vertu, elle estoit bien-aise de voir, que selon les aparences, elle alloit estre delivrée d'Elise, qu'elle regardoit comme la cause de ses malheurs. Pour Phocilion, il estoit inconsolable : et l'on n'a jamais veû un homme plus affligé. Mais ce qu'il y eut d'estrange, fut que cette Poudre, qui selon l'intention de celuy qui l'avoit composée, devoit oster la beauté à Elise, sans luy oster la vie, luy osta la vie, sans luy oster la beauté : car on dit que jamais elle n'a esté plus belle, qu'elle l'estoit mesme en expirant. Cependant pour bien employer ses dernieres heures, apres que les Medecins du Roy luy eurent annoncé qu'elle ne s'estoit pas trompée, lors qu'elle avoit creû que son mal n'avoit point de remede, elle donna mille genereux advis au Roy : l'exortant à estre juste ; à estre clement ; à estre liberal ; à aimer ses peuples ; et à ne se laisser jamais gouverner par ses passions : l'assurant mesme obligeamment, que la mort luy estoit agreable, lors qu'elle regardoit sa vie, comme une chose qui eust pu l'obliger à avoir des sentimens qu'on luy eust pû reprocher, sinon comme un crime, du moins comme une foiblesse. En suitte elle donna cent utiles conseils à ses Amis et à ses Amies : leur parlant avec une fermeté, et une generosité merveilleuse : leur donnant mesme diverses choses, qui avoient esté à elle, comme un gage qu'elle leur laissoit de son amitié : apres quoy ne voulant plus qu'on luy parlast que des Dieux, le Mage de Sidon demeura aupres d'elle pour l'en entretenir. Il est vray que l'excessive douleur qu'il avoit, de voit Elise en cét estat, ne luy permettoit pas d'avoir la raison bien libre : mais en eschange, celle de cette genereuse personne l'estoit tant, qu'elle le consoloit, et luy donnoit la force de luy dire des choses qu'il ne luy eust pû dire, si elle ne les luy eust suggerées par sa constance et par sa fermeté. Mais enfin, pourquoy alonger ce funeste discours ? Elise mourut comme elle avoit vescu : c'est à dire aveque gloire : et mourut en envisageant la mort avec le mesme courage, que les plus Grands Heros la peuvent regarder, dans les occasions les dangereuses, et les plus glorieuses tout ensemble. je ne vous representeray point, quelle a esté la douleur du Roy, car je ne pourrois l'exprimer : mais je vous diray que le desespoir de Phocilion a esté si grand, qu'il en est mort trois jours apres Elise. Ce n'est pourtant pas encore la chose la plus sur prenante que j'aye à vous dire : car enfin il faut que vous sçachies, qu'Asiadate voulant non seulement abandonner les desseins qu'il avoit, mais abandonner la Cour ; comme il estoit prest à partir, et qu'il passoit d'une Chambre à une autre ; il entendit fortuitement que Lyriope remercioit ce Medecin Arrabe de quelque chose avec beaucoup d'exageration, quoy qu'elle ne parlast pas haut : de sorte que tout d'un coup, luy venant quelque soubçon de la verité, sur ce que la cause du mal d'Elise n'avoit pas elle connuë, il sut droit à eux : et comme il estoit tres violent, il les interdit d'une telle sorte, par son abord et par les menaces qu'il leur sit ; que trouvant dequoy fortifier le soubçon qu'il avoit desja, il apella ses Gens, sit arrester ce Medecin, qui vouloit s'eschaper, et sans perdre temps, se mit à le faire tourmenter de tant de manieres differentes, qu'il luy sit advoüer la verité : qu'il ne sçeut pas plustost, qu'il fut à la chambre de Lyriope pour la poignarder, mais elle s'estoit desja sauvée. Il est vray qu'elle n'eschapa pas à la Justice des Dieux : car la Barque dans laquelle elle s'estoit mise, avec une de ses femmes seulement, pour sortir de Tyr, s'entr'ouvrit en choquant contre un Vaisseau, comme elle vouloit sortir du Port : de sorte que Lyriope fut noyée, et punie en un seul instant de tous les desreglemens de ses passions. Asiadate ne pût pas mesme faire punir ce Medecin Arabe : car comme il portoit tousjours du Poison sur luy, il en prit pour esviter la honte du suplice ; ainsi le violent Asiadate s'en alla tour furieux et tout desesperé, apres avoir fait sçavoir à quelques uns de ses Amis, la veritable cause de la mort d'Elise. Cependant le Roy fit faire des Obseques magnifiques à cette merveilleuse Fille : toute la Cour en fut en deüil aussi bien que luy : le Mage de Sidon sit son Epitaphe : tous nos beaux esprits escrivirent à sa gloire : on commença de travailler au dessein d'un superbe Tombeau que le Roy luy fait faire : et on regretta enfin Euse, comme une des plus admirables personnes de la terre. Depuis cela, il n'y a point de jour que tous ses Amis ne s'assemblent , pour celebrer son Nom, et pour mesler leurs larmes et leurs soûpirs : cherchant à faire revivre leur illustre Amie par leurs discours, et par les Eloges qu'ils luy donnent, afin d'en eterniser la memoire. Mais pour faire voir Seigneur (poursuivit Aristhée, en adressant la parole à Cyrus) combien la connoissance humaine est bornée, et pour exciter encore la pitié dans vostre coeur ; il faut que sçachiez que le Roy de Phenicie , qui ne doute pas que vous ne luy accordiez ce qu'il vous a demandé, a fait faire le dessein du Tombeau d'Elise de façon, que la belle Statue que vous luy rendez, qui devoit estre l'ornement d'une Gallerie, sera sur le haut de cette superbe Sepulture. Aristhée ayant cessé de parler en soûpirant, sa douleur se communiqua aux illustres personnes qui l'escoutoient, qui eurent beaucoup de compassion du pitoyable destin d'Elise : et qui prirent beaucoup depart, au desplaisir qu'Aristhée et Telamis avoient, de la perte d'une si genereuse Amie. Doralise mesme, toute dure qu'elle estoit, trouva lieu d'en faire un compliment à Aristhée : apres quoy cette Compagnie se separa, en regretant Elise : Cyrus remportant cette consolation des malheurs d'autruy, l'estre contraint d'advoüer en luy mesme, que le Roy de Phenicie estoit encore plus malheureux dans sa passion que luy : quoy qu'il eust accoustumé de se trouver tousjours le plus malheureux Amant du monde.

Livre second

En attendant l'attaque de Cumes


A peine Cyrus fut il retourné à la Citadelle, que sa douleur reprit de nouvelles forces pour le tourmenter : en voyant à l'entour de luy tous ces Amans heureux, à la felicité desquels il avoit pourtant aporté tous ses foins. Ce n'est pas qu'il eust voulu qu'ils ne l'eussent pas esté : mais il n'estoit pas possible que comparant l'estat de sa fortune avec la leur, il ne soupirast en voyant la difference qu'il y avoit de l'une à l'autre. Ainsi apres s'estre advoüé à luy mesme, qu'il estoit moins malheureux que Roy de Phenicie, il se disoit encore qu'il estoit bien plus infortuné que tous ceux qu'il voyoit aupres de luy : mais il se le disoit avec une douleur si sensible, que si Mandane eust pû sçavoir ce qui se passoit dans son coeur, elle eust chassé du sien l'injuste jalousie qu'elle y avoit : estant certain que jamais homme n'a sçeu aimer si parfaitement que Cyrus. Cependant l'Ambassadeur de Phenicie sçachant le Roy son Maistre dans la douleur, et n'ayant plus rien à faire à Sardis, se disposa d'en partir, et il en partit en effet : faisant emporter la Statuë d'Elise, que Cyrus accompagna de Presens , qui estoient de beaucoup plus magnifiques que ceux qu'il avoit reçeus. Il escrivit aussi au Roy de Phenicie, pour le remercier des trente mille hommes qu'il luy avoit offerts : le priant de luy donner en eschange le plus de Vaisseaux qu'il pourroit pour un dessein qui demandoit du secret, et qu'il avoit confié à son Ambassadeur et à Aristhée : ainsi tous ces Pheniciens, à la reserve d'Aristhée, partirent infiniment satisfaits de Cyrus. Pour Aristhée, il demeura aupres de ce Prince pour crois raisons :la premiere, parce que l'Ambassadeur de Phenicie et luy, jugeant qu'il estoit avantageux au Roy qu'ils servoient, d'estre en bonne intelligence avec un si Grand Conquerant, ils resolurent qu'il faloit qu'il demeurait quelqu'un aupres de luy, pour cimenter cette liaison. La seconde ; fut parce qu'en effet Aristée estoit si charmé de la vertu de Cyrus, qu'il n'estoit pas marry d'en estre un peu plus longtemps l'admirateur. Et la troisiesme, estoit que la mort d'Elise l'ayant fort touché, il estoit bien aise de ne retourner pas si tost au lieu où il l'avoit tant veuë, et où il ne la verroit plus : car encore qu'il aimast cherement une des Amies d'Elise, il se resolut à souffrir cette absence : principalement trouvant en Doralise une personne qui luy ressembloit si fort, qu'il s'en faloit peu qu'elle ne le consolast, de la privation de l'autre. Ainsi l'Ambassadeur de Phenicie partit, et Aristhée demeura : et quelques jours apres, l'Equipage de Sesostris et de Timarete estant prest, ces deux illustres personnes se separerent de Cyrus, pour s'en retourner en Egipte : laissant tous ceux qui les avoient connus si charmez de leur merite, et si affectionnez à leurs interests, qu'ils sirent mille voeux pour leur felicité. La Princesse de Phrigie, et la Princes se Timarete, se dirent adieu en soûpirant : et toutes les Dames qui estoient au Palais de Cresus , en verserent des larmes. Pour Sesostris, en se separant de Cyrus, il luy tesmoigna avoir un regret extréme de le quitter, devant qu'il eust delivré Mandane : luy laissant, toutes ses Troupes, et luy offrant d'obliger Amasis de luy en envoyer d'autres, pour reconnoistre l'obligation qu'il luy avoit, de luy avoir rendu sa chere Timarete, et de luy avoir sauvé la vie. Cyrus de son costé, dit à ce genereux Prince, les plus obligeantes choses du monde : allant mesme conduire la Princesse Timarete, jusqu'à une demie journée de Sardis, où leur derniere separation se fit : Sesostris et Timarete agissant si bien en cette rencontre, et parlant d'une maniere si noble, qu'il estoit assez difficile de s'imaginer qu'ils eussent porté la Houlette. Cyrus envoya mesme plusieurs Personnes de qualité, les conduire jusques aux Vaisseaux qui les attendoient : ayant donné un aussi grand nombre d'Esclaves à Timarete, qu'elle en eust pû avoir si elle eust esté à Thebes ou à Memphis. Apres le départ de Sesostris, l'inquietude de Cyrus augmenta encore : et il ne pouvoit qu'à peine souffrir nulle autre conversation, que celle dont Mandame estoit le sujet. Mazare de son coste, estoit tousjours dans une agitation continuelle : employant toute sa vertu à tascher de s'empescher de haïr son Rival, et d'aimer trop sa Maistresse. Pour Cresus , quelque joye qu'il eust d'estre remonté au Thrône, il y avoit pourtant tousjours quelques instans au jour, où il sentoit la difference qu'il y a d'un Roy vassal et tributaire, à un Roy souverain et independant. Quant à Myrsile, l'amour le tourmentoit plus que l'ambition : et il s'en faloit peu, qu'il ne trouvast qu'il luy estoit plus insuportable de n'oser parler de sa passion à Doralise, qu'il ne le luy avoit esté, de ne pouvoir parler à personne. Cependant il craignoit tellement d'irriter cette cruelle Fille, qu'il y avoit des jours ou sentant bien qu'il ne pourroit pas luy parler, sans luy dire quelque chose de son amour, il la fuyoit, quoy qu'il ne pûst durer où elle n'estoit pas. Cependant le Prince Artamas, et tous ces heureux Amans, dont les peines estoient changées en plaisirs, n'avoient plus d'autre douleur, que celle de pleindre Cyrus : qui en effet meritoit bien d'estre pleint, et par la grandeur de son merite, et par la grandeur de son infortune. Quelques jours s'estant donc passez , en de continuelles agitations d'esprit, Cyrus eut un grand redoublement de douleur : car il sçeut qu'Harpage qui avoit eu ordre de luy de ramener l'Armée qui avoit aidé à Thrasibule, à reconquerir son estat, avoit eu prise avec les principaux Chefs de ses Troupes : et que la chose avoit esté si loin, que s'estant formé deux Partis, ils en estoient venus aux mains. Qu'il y en avoit eu beaucoup de tuez : et que ceux qui n'avoient pas pery en cette occasion, n'osant paroistre devant luy , s'estoient presques tous des bandez : le bruit courant que la plus part des Soldats s'estoient allez jetter dans Cumes : dont on disoit que le Prince armoit puissamment. Cyrus sçeut aussi, qu'au lieu de faire viure ses Troupes dans l'exacte discipline, Harpage leur avoit donné toute la licence imaginable : de sorte que les Xanthiens, et les Cauniens, quoy qu'ils eussent esté tres satisfaits de Cyrus : au retour de leurs Deputez ; ne trouvant pas ses effets respondans aux paroles, s'estoient revoltez et avoient fait Ligue offensive et deffensive, avec le Prince de Cumes , qui levoit une puissante Armée. Cyrus aprenant donc qu'il en avoit perdu une , et que son Rival se fortifioit de jour en jour, eut une douleur estrange : mais ce qui la luy rendoit insupportable, estoit qu'il ne pouvoit rien faire qu'il n'eust des Vaisseaux, et qu'il n'estoit pas possible qu'il en peust si-tost avoir. Cependant la Saison de la guerre se passoit : principalement ayant à faire un Siege, où il falloit avoir une Armée Navale, l'Hyver qui s'approchoit n'estant pas propre pour cela. Mais enfin ne pouvant plus souffrir d'estre enfermé dans une Ville pendant qu'il avoit des ennemis en Campagne , il prit la resolution de s'en aller au Camp, et de commencer mesme de s'esloigner de Sardis : quoy qu'il n osast pourtant pas encore tourner teste vers Cumes, ny faire semblant de sçavoir que sa Princesse y estoit, jusques à ce qu'il eust des Vaisseaux : cette resolution estant prise, apres l'avoir communiquée à Mazare, et à ceux qui sçavoient ses plus secrettes pensées, il donna ordre à toutes choses. Il laissa une Garnison considerable dans la Citadelle de Sardis : Cresus et Myrsile se mirent en estat de le suivre : et le Roy de Phrygie, dont la santé estoit devenuë assez mauvaise, fut contraint d'obeïr à Cyrus, qui voulant qu'il s'en retournast à Apamée, et qu'il y menast la Prince ne Palmis sa belle-Fille : car pour le Prince Artamas, il n'eust eu garde de l'abandonner, quand il l'eust voulu. Ainsi toute cette belle Cour se separa : mais pour faire voir combien Cyrus estoit aymé de tous ceux qui le connoissoient, il ne saut que sçavoir que Ligdamis, Trasimede, Menecrate , Parmenide et Philistion, quoy qu'ils fussent encore Amans de leurs Femmes, les quitterent pour suivre ce Prince à la guerre, Bien qu'il voulust les en dispenser. Ainsi Lycaste s'en retourna à Patate avec sa Troupe : y remenant aussi Arpalice, jusques au retour de Thrasimede : Candiope se changeant de la belle Androclée, jusques à la fin de la guerre, où Lysias son Frere fut aussi : n'y ayant que Menophile, Mary de Lycaste ; pour les conduire : bien est-il vray que Cyrus leur donna une Escorte. Cleomire s'en retourna aussi à Ephese avec sa Mere, et toutes ses autres Amies : toutes ces belles Personnes se separant avec beaucoup de douleur. Ainsi les derniers jours que Cyrus fut à Sardis, il n'y avoit plus que Doralise, Pherenice, et Arianite logées dans le Palais : de sorte que n'y voulant pas demeurer, elles furent chez une Tante de Doralise. Or durant ces trois jours là, Cyrus fut visiter Arianite, pour parler avec elle de sa chere Mandane : Marsile sur voir Doralise pour luy tesmoigner son amour : et Aristhée la visita , aussi pour l'entretenir de son amitié : et du plaisir qu'il avoit de trouver en sa personne et en son esprit, ce qu'il avoit accoustumé d'admirer en une autre. Pour Cyrus, sa conversation avec Arianite, n'estoit jamais que de sa Princesse : tantost luy faisoit raconter, comment elle avoit vesou avec le Roy d'Assire, du temps qu'elle estoit à Babilone et à Sinope : apres, il se faisoit redire, comment elle agissoit avec le Roy de Pont, à Suse, et à Sardis : et quoy qu'il sçeust toutes ces choses, il ne laissoit pourtant pas de se les faire redire : luy semblant que tout le temps qu'il n'employoit point à servir Mandane, devoit du moins estre employé à parler d'elle. Pour le Prince Myrsile, comme il se vit sur le point de s'esloigner de Doralise, il ne pût se resoudre de partir, sans luy avoir encore une fois parlé de sa passion : mais quelque dessein qu'il en eust, dés qu'il se vit aupres d'elle, sa hardiesse le pensa quitter : car il vit sur le visage de Doralise, je ne sçay quelle froideur inquiete qui luy fut de mauvais presage : et qui luy sit garder un silence, ui n'embarrassa guere moins Doralise qu'eussent pû faire ses paroles : parce qu'elle jugeoit bien, par le desordre de l'ame de ce Prince, que s'il ne venoit personne, il luy diroit ce qu'elle ne vouloit pas entendre. Neantmoins, pour l'en empescher elle se mit à luy faire cent questions, de choses fort esloignées de celles qu'elle craignoit qu'il luy dist : d'abord le Prince Myrsile y respondit : mais à la fin s'ennuyant de tant de questions inutiles ; Cessez, aimable Doralise, luy dit-il : cessez de me demander tant de choses ou vous ny moy n'avons aucun interest : et souffrez qu'apres vous avoir respondu à tant de demandes peu necessaires, je vous en face une à mon tour, où il importe de tout mon repos que vous respondiez, et que vous respondiez favorablement. Pour y respondre Seigneur, dit-elle, je vous le promets : mais pour y respondre favorablement, je ne m'y engage pas : et je ne m'y dois pas engager, sans sçavoir auparavant ce que vous voulez me demander. je luy veux, dit-il, que vous me disiez devant que je parte, mais que vous me le disiez sincerement, si ce n'est que par cette fierté naturelle qui paroist en toutes vos actions, que vous rejettez l'affection que je vous offre, ou si c'est par quelque aversion dont la cause vous soit connuë, ou dont vous ne puissiez dire la raison ? De grace, adjousta ce Prince, ne me refusez pas de me parler avec la mesme franchise, que si vous parliez à la plus fidelle de vos Amies. je vous assure Seigneur, interrompit Doralise, que si je ne vous dis que ce que je dis à la meilleure de mes Amies, je ne vous diray pas de grands secrets : estant certain que je n'aime point à parler de moy à personne : et je ne sçache rien qui me soit plus incomprehensible, que ces faiseuses de confidences, qui vont dire tous les mouvemens de leur coeur, toutes les pensées de leur esprit, et tous les sentimens de leur ame, à tous ceux qui les veulent entendre : car je suis persuadée, qu'elles disent bien souvent qu'elles sentent et qu'elles pensent, ce qu'elles n'ont jamais ny pensé ny senty. Pour moy j'advouë que je ne suis pas de cette humeur : et j'ay à vous dire que ceux qui veulent sçavoir mes sentimens doivent les deviner, ou les connoistre par mes actions, sans m'obliger à les leur dire plus precisément :car de penser m'engager à chercher dans le fonds de mon coeur ce qu'il y a, c'est ce que je ne sçaurois faire : estant méme bien aise de ne me connoistre pas tant, et de ne me donner pas la peine de sçavoir moy-mesme tout ce que je pense. En effet, adjousta-t'elle, pour empescher le Prince Myrsile de luy parler, je me suis apperceuë plus d'une fois en ma vie, que j'avois des Amies, et mesme quelquesfois des Amis, que j'aymois plus que je ne pensois les aimer : et qu'il y avoit aussi d'autres personnes que je haïssois plus que je ne croyois les haïr. Ha, Doralise, s'escria ce Prince en l'interrompant, je suis asseurément de ce dernier ordre ! mais de grace si cela est faites que je le sçache precisément : afin que je regle la fuite de ma vie, selon les sentimens que vous avez pour moy. La haine, Seigneur, reprit Doralise, est un sentiment que je ne dois pas avoir pour un Prince, de qui selon les apparences, je seray un jour Sujette : mais pour agir raisonnablement, agissez pourtant comme si je n'aimois rien, et que je ne pusse jamais rien aimer : car selon mon sens, vous en serez plus en repos et moy aussi. je n'entends pas toutesfois, adjousta t'elle, perdre le respect que je vous dois : au contraire, je pretends en avoir plus que je n'en ay jamais eu. Le respect, repliqua Mirsile, est un sentiment qui doit estre inseparable de toutes les actions d'un Amant : mais cette parole est la plus injurieuse, qu'un homme amoureux puisse ouïr, de la bouche d'une personne qu'il aime. On peut respecter son Maistre ou son Tiran : mais respecter un Esclave amoureux ; ha Doralise c'est ce qui n'a point d'exemple ! et l'on ne se sert jamais de cette cruelle parole que vous avez prononcée, que pour cacher de la haine ou de l'aversion à un homme que le caprice de la Fortune plustost que la raison, a fait naistre au dessus de celle qu'il ayme. Mais Seigneur, interrompit Doralise, puis-je ne sçavoir pas que vous estes sils du Roy de Lydie ? vous l'auriez sans doute oublié, reprit-il, si vous sçaviez que je suis vostre Esclave, de la maniere dont je voudrois que vous le sceussiez : car enfin puis que j'oublie, lors que je suis aupres de vous, ce que je suis veritablement, et que je ne crois estre que vostre Amant ; il me semble que vous pourriez bien faire la mesme chose, et ne me regarder que comme je le veux estre. Me preservent les Dieux, repliqua fierement Doralise, de faire ce que vous dites ! car Seigneur, si je vous regardois comme mon Amant, sans vous regarder en mesme temps comme le sils de Cresus, et comme le Prince Myrsile, je vous aurois desja dit plus de cent choses fâcheuses, je vous aurois desja deffendu de me voir ; et je vous haïrois desja horriblement. Vous ne me haïssez donc pas encore, reprit cet amoureux Prince ; Puis que je l'ay dit sans y penser (repliqua Doralise, avec un sousrire le plus indifferent du monde) je ne m'en veux pas desdire : mais, Seigneur, adjousta-t'elle, en rougissant de despit, il y a un grand intervalle entre la haine et l'amour. Pourveu que je fuse un peu au de là de l'indifference, respondit-il, je ne desespererois pas de mon bon heur. De tous les sentimens que la passion dont vous parlez, peut inspirer dans le coeur d'un Amant, reprit-elle, il n'y en a point qui me semble plus offençant pour la personne qu'on aime, que l'esperance : c'est pourquoy je ne vous conseille pas d'en avoir. Que voulez vous donc que je devienne ? reprit-il ; le veux, dit-elle, si ce mot n'est point trop libre, que vous ne me disiez plus ce que je ne dois pas entendre : et ce que je ne sçaurois escouter, qu'avec une colere estrange. Car enfin Seigneur, poursuivit-elle, de la maniere dont j'ay l'esprit, quand je ne haïrois pas un homme qui m'aimeroit, et que je ne ferois pas mesme marrie qu'il m'aimast, il est constamment vray que je ne voudrois pas qu'il me le dist : et que la chose du monde qui m'importuneroit le plus, seroit un discours d'amour. Jugez donc si sçachant comme je le sçay, que nulle bien-seance, ne souffre que je vous regarde comme mon Amant, si je dois endurer que vous me parliez comme vous faites : c'est pourquoy, Seigneur, reglez s'il vous plaist vostre esprit, afin de regler vos paroles : et mettez moy en estat de me réjouïr de la gloire que vous allez sans doute aquerir à la guerre, et de souhaiter vostre retour. Pour estre en pouvoir d'acquerir de la gloire, reprit-il, et de songer à revenir, il faudroit ne craindre pas de ne pouvoir aquerir vostre estime, et de vous retrouver aussi fiere que je vous laisse. Comme ils en estoient là, Cyrus suivy d'Aristhée arriva : qui venant de dire adieu à Arianite, venoit aussi faire sa derniere visite à Doralise : qui reçeut l'honneur qu'un si Grand Prince luy faisoit, avec autant de respect que de joye. Cette aimable Fille avoit pourtant une extréme desplaisir de le voir aussi mal heureux qu'il estoit : aussi sit elle mille voeux pour la fin de ses infortunes, et mille souhaits pour la liberté de Mandane, qu'il fut tout le sujet de cette conversation. Comme tous les momens sembloient des Siecles à Cyrus, dans l'impatience où il estoit de se voir à la Teste de son Armée, et de commencer d'agir pour sa Princesse, sa visite ne fut pas longue : mais comme il ne sçavoit pas que le Prince Myrsile fust amoureux de Doralise, il luy rendit un mauvais office : car il l'emmena aveque luy, pour l'entretenir de quelque chose qu'il vouloir que le Roy son Pere fist devant que de partir de Sardis. Ainsi Doralise fut delivrée d'une conversation qui l'embarassoit : ce n'est pas qu'elle n'estimast extrémement le Prince Myrsile : mais c'est que naturellement elle avoit dans le coeur je ne sçay quoy de fier, qui estoit opposé à toutes sortes de galanteries : estant certain qu'il n'y avoit rien de plus difficile, que d'estre Amant de Doralise sans luy desplaire. Cependant Aristhée, qui avoit une estime tres particuliere pour elle, luy sit ses adieux à part : et luy rendit une visite le lendemain, qui dura l'apresdisnée tout entiere. Comme cette conversation fut longue, elle fut extrémement diversifiée : et il connut si bien toute l'estenduë de l'esprit de cette Personne, qu'il ne pût s'empescher d'avoir pour elle, cette espece d'affection dont son coeur estoit capable , qui n'estant ny amour, ny amitié, avoit pourtant tout ce que la premiere a de galant, et tout ce que l'autre a de tendre et de passionné. Mais jusques au point, que s'il eust tardé davantage à Sardis, il luy eust sans doute donné le premier rang sur toutes celles pour qui il avoit eu de cette affection meslée qui n'a point eu de nom, parce qu'il ne s'en est jamais guere trouvé que dans le coeur d'Aristhée. En effet dans ce peu de temps qu'il la vit, il luy dit plus de choses flatteuses et obligeantes, qu'un autre ne luy en eust pû dire en toute sa vie : et il les luy dit mesme d'une maniere qu'elle n'eut pas la force de s'en fascher. Mais encore qu'elle ne s'en faschast point, lors qu'Aristhée les luy dit, elle ne pouvoit pourtant presques souffrir qu'Arianite et Pherenice luy fissent la guerre de cette illustre conqueste, et entreprissent de luy soustenir qu'elle n'estoit pas marrie de l'avoir faite : tant il y avoit quelque chose de particulier et de delicat dans son esprit, en matiere d'affection galante. Aristhée se separa pourtant fort bien d'avec elle : en fuite dequoy il se prepara à suivre Cyrus, jusques à ce qu'il eust eu des nouvelles du Roy de Phenicie, apres l'arrivée de l'Ambassadeur qui luy devoit rendre la Statuë d'Elise. Pour Andramite il ne fut pas si heureux qu'Aristhée, car il ne pût dire adieu en particulier à Doralise qui l'esvita avecque soin. Cependant Cyrus, apres avoir laissé Hidaspe pour commander dans la Citadelle de Sardis, en partit accompagné de Cresus et de Myrsile : ainsi on voyoit les vaincus aller à la guerre pour leur Vainqueur. Le peu de Soldats Lydiens qui estoient encore en estat de servir, furent distribuez en diverses Troupes de l'Armée de Cyrus : qui ne fut pas plustost au Camp, qu'il en sit faire la reveuë. Mais il fut bien affligé, de trouver qu'excepté les Troupes Persanes, il n'y en avoit aucune qui fust complete : et il trouva enfin que le repos avoit plus sait déperir son Armée, que n'auroient pû faire deux Batailles. De sorte qu'aprenant que la Ligue qui se formoit contre luy, en avoit une qui commençoit d'estre extrémement forte, et voyant la sienne affoiblie, et par les Soldats desbandez, et par les Garnisons qu'il falloit qu'il laissast à toutes les Places conquises, il en eut une affliction inconcevable. De plus, venant à considerer le dessein d'assieger Cumes, il le trouva bien plus difficile, que son amour ne le luy avoit d'abord representé : il sçavoit qu'il faudroit qu'une grande partie de son Armée campast sur des Sables mouvans, qui l'incommoderoient extrémement : et que l'autre fust en des lieux Marescagieux, et parmy des Eaux croupies, et des Terres bousbeuses. Il sçavoit encore qu'à l'entour de Cumes, on ne trouvoit rien de tout ce qui est necessaire pour le Campement d'une Armée : que la sterilité du lieu feroit que les Soldats qui n'auroient point de Tentes, n auroient ny bois, ny aucune chose pour se faire des Huttes. Que la Cavalerie n'auroit nul logement commode, ny aucun fourrage : et de la façon dont on luy representoit les choses, on eust dit que son Armée ne pourroit estre trois jours devant Cumes sans y perir. La difficulté d'avoir des vivres, sembloit encore rendre ce dessein là impossible :car il n'en pouvoit venir par Terre, que d'un costé que la Mer inondoit quelquesfois : et pour la voye de la Mer, elle n avoit rein d'assuré, à cause que la Plage estoit sans Ports : et que durant la tdmpeste, on ne pouvoit aborder. Ainsi ce grand Prince voyoit que si la tourmente venoit, et duroit seulement trois jours, il faudroit lever le Siege. Outre toutes ces considerations, il voyoit encore qu'il n'y avoit nulle esperance de prendre Cumes, si ce n'estoit en bouchant le Port : ny d'empescher que le Roy de Pont n'enlevast Mandane une troisiesme fois. Cependant il craignoit estrangement qu'en la Saison où il estoit, les Vaisseaux qu'il auroit ne pussent tenir la Mer si prés de la Terre sans faire naufrage, à cause des vents qui soufflent d'ordinaire à la fin de l'automne. De plus la place estoit d'elle mesme extrémement forte : la Garnison l'estoit aussi : et comme en toutes les Villes Maritimes, les peuples sont plus agueris qu'aux autres lieux, celuy de Cumes l'estoit extrémement. Tous les Habitans estoient munis : les Magasins publics estoient pleins : et ce qui estoit le plus considerable, c'est qu'outre que cette place devoit estre deffenduë par le Roy de Pont, qui estoit vaillant et amoureux , et par le Prince de Cumes qui avoit du coeur, et qui aimoit la gloire ; c'est qu'il y avoit un homme aupres de ce dernier, qui avoit soustenu un Siege, avec une valeur inouïe : et qui sçavoit si admirablement tout ce que l'Art Militaire enseigne pour garder les places ; qu'il avoit osé se vanter, qu'il arresteroit les conquestes de Vanqueur de l'Asie : et qu'il auroit l'avantage d'empescher de vaincre, celuy à qui rien n'avoit pû resister : et qui ne pouvoit conter le nombre de ses combats, sans conter celuy de ses victoires. Quelques grandes que fussent ces difficultez, l'amour que Cyrus avoit pour Mandane et pour la gloire, les surmonta : il est vray pourtant que la sterilité du lieu où il falloit qu'il menast son Armée l'inquietoit, par la crainte qu'il avoit qu'elle n'y pûst subsister, autant qu'il faudroit pour prendre cumes : que celle d'oster à ceux de cette Ville la communication qu'ils avoient avec une autre, qui pourroit leur fournir des vivres, l'affligeoit : joint aussi qu'il aprehendoit qu'esloigant son Armée de Thybarra, qu'il avoit conquise au commencement de la Campagne, les Ennemis ne la reprissent : et ne luy ostassent la communication de Sardis. Mais apres tout, quand ce Prince eut bien consideré tous ces inconveniens, il se resolut d'y aporter les remedes qui s'y pourroient apporter : en effet il donna ordre pour la subsistance de son Armée, que l'on pourveust toutes les places qu'il tenoit : c'est à dire celles qui estoient le plus proche de Cumes. Il disposa ses Troupes en façon, que faisant plusieurs petits corps qu'il détacha de son Armée, il cachoit son dessein aux ennemis : et estoit pourtant tousjours en estat de les pouvoir r'assembler facilement quand il voudroit , selon les besoins qu'il en pourroit avoir. Et pour assurer Thybarra, il se resolut, en attendant qu'il eust des nouvelles de Thrasibule, en qui il se fioit plus qu'en aucun autre, pour luy envoyer des Vaisseaux, de la faire fortifier. Ce dessein ne fut pas plustost pris, que marchant vers cette Ville, il l'executa, avec une capacité, et une diligence si prodigieuse, qu'on peut dire que les Fortifications de Thybarra, furent plustost achevées par Cyrus, qu'un autre n'en eust pu regler le dessein. Il choisit luy mesme tous ceux qu'il destina à ce travail : et pour l'avancer d'avantage, il voulut que les Soldats y servissent. Il ordonna qu'en chaque Quartier, il y eust un homme de Commandement, qui eust l'oeil sur ceux qui travailloient : et pour ne perdre point de temps, la Cavalerie alla couper du bois pour faire des Pieux, afin de soustenir la Terre qu'on remüoit : et pour mesnager encore mieux les heures et les momens, il commanda que durant qu'on fortifieroit la Ville on la munist. Pour cét effet, tous les Païsans des environs de Thybarra, eurent ordre d'y aporter du fourrage et des vivres : il choisit des Gens pour les faire conduire : d'autres pour en tenir conte : et d'autres encore, pour les mettre dans des Magasins publics. Jamais on n'a veû tant de diligence ny tant d'ordre : car on voyoit en un mesme temps une grande Armée, une Ville toute entiere, et presques tout un Païs, agir pour une mesme chose, et suivre les volontez d'un seul homme : mais avec tant d'exactitude, et tant de regularité, que jamais on n'a oüy parler d'une telle chose. Il est vray que Cyrus y estoit luy mesme present, conduisant les Travaux avec une capacité merveilleuse : aussi sut-il si bien obeï, qu'en quatorze jours Thybarra fut fortifié, et muny de toutes choses : et ce Prince prest à marcher, des qu'il auroit eu la responce de Ciaxare, et qu'il auroit des Vaisseaux. L'impatience qu'il avoit d'achever une entreprise, qui devoit luy faire delivrer Mandane, et le couvrir de gloire si elle reüssissoit, faisoit que les heures luy sembloient des Siecles : il n'attendit pourtant que huict jours, les nouvelles qu'il souhaitoit avec tant d'ardeur :car il reçeut en mesme jour les ordres de Ciaxare, qui ne luy prescrivant rien positivement, sembloit laisser toute cette entreprise à sa conduite ; et il reçeut aussi les assurances que Thrabule luy donnoit, qu'il iroit en Personne avec dix Vaisseaux, s'anchrer dans le Canal de Cumes, à un jour qu'il luy marquoit : l'assurant que ce nombre suffisoit pour en fermer le Port, sans qu'il employast le Prince de Mytilene. De sorte que Cyrus ravy de joye, communiqua aussi tost ces deux nouvelles au Prince Mazare : mais comme Cyrus craignoit que ce nombre de Vaisseaux que Thrasibule luy donnoit, ne suffit pas pour empescher que le Roy de Pont ne pûst faire sortir Mandane de Cumes, en faisant couler la nuit quelque Barque le long de la Terre, il donna ordre qu'on eust plusieurs petits Vaisseaux des Ports les plus proches dont il estoit Maistre. Et en effet, les soins qu'il en prit sirent qu'il en eut douze d'un costé, deux d'un autre, et un d'un autre encore : faisant aussi rassembler le plus de Barques qu'il pût. De sorte que faisant une assez grande Flotte de tous ces petits Vaisseaux, il l'envoya joindre Thrasibule : ordonnant que Leontidas la commandast, sous le Prince de Millet. Apres cela Cyrus ne faisant plus un secret de son dessein, tint Conseil de Guerre : où le Roy de Lydie, celuy d'Hircanie, le Prince Artamas, Mazare, Myrsile, Persode, Gobrias, Gadate, Anaxaris, et tous ceux qui avoient accoustumé d'en estre, se trouverent : pas un n'osant insister sur la difficulté de l'entreprise, voyant que c'estoit une chose resolve, et que Cyrus souhaitoit avec tant d'ardeur. De sorte qu'ayan seulement tenu Conseil sur les moyens de la faire reüssir, tout le monde eut ordre de se tenir prest à partir dans un jour : durant lequel il arriva une chose à Cyrus, qui luy fut d'un heureux presage. Car le vaillant Megabate, et le genereux Clearque, poussez d'un violent desir de gloire, estans partis de Phenicie, dés qu'ils sçeurent par les Lettres de l'Ambassadeur de leur Roy, que Cyrus devoit bien tost se mettre en Campagne, arriverent au Camp, voulant partager les perils où un si grand Prince devoit s'exposer, afin d'avoir aussi quelque part à l'honneur qu'il aqueroit. Aristhée estant donc agreablement surpris de l'arrivée de deux hommes dont il estoit cherement aimé, sit sçavoir à Cyrus qui ils estoient : bien que ce Prince les connust desja admirablement, par ce qu'il en avoit oüy dire à Telamis, lors qu'il avoit raconté l'Histoire d'Elise. Aussi les reçeut il avec beaucoup de joye, et avec la civilité qu'il avoit accoustumé d'avoir, pour les hommes d'un merite extraordinaire. Il est vray qu'en gagnant Megabate et Clearque, il perdit Aristhée : qui reçeut en mesme temps ordre du Roy de Phenicie, de remercier Cyrus de la grace qu'il luy avoit accordée, et de s'en retourner à Tyr : n'estant plus besoin qu'il demeurast aupres de Cyrus, pour les raisons qu'il luy en escrivoit. De sorte que cét excellent homme se separa de ce grand Prince, plustost qu'il n'en avoit eu le dessein : mais il s'en separa si satisfait de son esprit, de sa generosité, et de sa courtesie, qu'il advoüoit que depuis qu'il estoit au monde, il n'avoit point veû d'homme, n'y avoit point oüy dire qu'il y en eust eu, de si propre à faire concevoir la Grandeur des Heros, et mesme celle des Dieux, que Cyrus :adjoustant que la connoissance de ce Prince, luy serviroit extrémement à luy eslever l'esprit : et à luy faire encore achever son Poëme mieux qu'il ne l'avoit commence. Cependant Aristhée, apres avoir pris congé de Cyrus , et dit adieu à tous ces Princes donc il estoit connu , et infiniment estimé, partit de Thybarra : et encore que ce ne fust pas son droit chemin de s'en retourner par Sardis, l'estime qu'il avoit pour Doralise, luy persuadant que c'estoit le plus court, ce fut par là qu'il s'en retourna à Tyr. Mais si l'arrivée de ces deux vaillans Pheniciens, fut d'un heureux presage à Cyrus, celle d'un des Esclaves qu'il avoit donnez à celuy qu'il avoit renvoyé à Cumes, luy fut presques une assurance certaine de l'heureux succés de son entreprise : car enfin il reçeut par luy un Billet de Martesie, où il trouva ces paroles.

MARTESIE A L'ILLUSTRE CYRUS.

L'Enlevement de la Princesse Araminte, que j'ay fait sçavoir à la Princesse Mandane, vous ayant justifié dans son esprit, j'ay creû que je devois vous m advertir :afin que vous agissiez, avec plus de joye, pour la liberté d'une Personne qui se repent de l'injustice qu'elle vous a faite. C'est pourtant sans sa participation, que je vous donne de ses nouvelles : mais je suis toutesfois assurée que quand elle le sçauroit, elle me pardonneroit aisément la liberté que je prends de vous escrire : estant certain que si elle ne le fait pas elle mesme, c'est que son grand coeur ne peut consentir qu'elle vous advouë qu'elle a eu tort. Cependant, Seigneur, soyez s'il vous plaist sans inquietude, du costé du Roy de Pont : et soyez fortement persuadé, que si Cumes estoit au si imprenable que le coeur de Mandane est invincible pour luy, vous ne la delivreriez jamais.

MARTESIE.

La lecture de cette Lettre, donna une si grande joye a Cyrus, qu'il en oublia presques tous ses malheurs passez : et l'esperance s'emparant de son esprit, malgré tous ses funestes Oracles qu'il avoit reçeus, et malgré toutes ces difficultez qu'il avoit preveuës au Siège de Cumes, il ne douta presques plus que tout ne luy reüssist heureusement. Cependant il s'informa de cét Esclave, qui estoit fort intelligent, comment il avoit eu ce Billet, et de l'estat ou estoient les choses dans la Ville ? pour le premier il luy dit que son Maistre le luy avoit donné, sans luy aprendre comment il l'avoit eu : et pour le reste, il luy donna une ample instruction de tout ce qu'il vouloit sçavoir : car par là il sçeut l'ordre qu'on gardoit dans la Ville, et comment on gardoit la Princesse : qui n'estoit plus inconnuë dans Cumes comme elle y avoit esté, non plus que le Roy de Pont. Il aprit aussi par cette mesme voye, que l'Armée ennemie se preparoit à secourir Cumes, lors que le Siege se formeroit : et que Pactias et un apellé Lycambe la commandoient :adjoustant à l'instruction qu'il avoit donné à Cyrus, que par l'ordre qu'on devoit establir aux Portes de cette Ville, le jour qu'il en estoit party, il seroit desormais presques comme impossible, que son Maistre pûst luy donner de ses nouvelles. Apres cela Cyrus delibera en luy mesme, s'il montreroit la Lettre de Martesie au Prince Mazare : mais il resolut de ne luy faire voir que l'instruction qui luy aprenoit l'estat de choses : car encore que le bonheur d'un Rival, face pour l'ordinaire mourir l'amour dans le coeur d'un Amant mal traité , cela n'arme pas tousjours : et il y a certaines occasions, où la jalousie resveille cette passion, et la fait renaistre au lieu de l'estouffer. De sorte que pour ne se redonner pas un Rival aussi amoureux qu'il l'avoit esté, et pour n'exposer pas Mazare à un aussi cruel suplice qu'estoit celuy de sçavoir qu'il estoit tousjours bien dans l'esprit de Mandane ; il ne luy monstra point la Lettre qu'il avoit reçeuë.

Siège et l'attaque de Cumes


Cependant le jour du despart estant arrivé , et Armée estant rassemblée, Cyrus trouva a propos de la diviser en trois Corps : avec intention d'occuper plus de Païs, et d'investir d'autant plustost Cumes : reglant sa marche de façon, que les Vaisseaux de Thrasibule eussent bouché le Port de cette Ville, devant qu'il y fust. Ainsi par ce moyen, sa marche se faisoit avec plus de facilité, plus de diligence, etplus d'ordre : ces trois Corps pouvant mesme arriver presques en mesme temps devant la placer l'investir en un instant. Cyrus voulut prendre le costé de la Mer, comme celuy où il y avoit le plus de peril : parce que c'estoit vers cet endroit, que les ennemis estoient campez. Il avoit de son costé les Troupes Persanes, Medoises, Capadociennes, et tous les Homotimes : la Cavalerie Hircanienne estoit aussi aupres de luy : ce Prince ayant forcé Clearque d'en commander une partie, à la place d'un Capitaine qui estoit mort de maladie : car pour Megabate, il voulut combatre comme Volontaire, et s'attacher à la Personne de Cyrus. Comme toutes ces Troupes qu'il avoit choisies, avoient courageusement et fidellement servy sous luy, à toutes les conquestes qu'il avoit faites, il y avoit une extréme confiance : l'autre Corps commande par le Prince Mazare, qui fut à la gauche de Cyrus, estoit composé de Troupes Assiriennes, Armeniennes, et Egiptiennes : le troisiesme commandé par le Prince Artamas, estoit formé de Troupes Ciliciennes, de celles de la Susiane, et de toutes celles qu'on avoit levées aux Pais nouvellement conquis. Pour les Machines elles estoient conduites par Persode : Cyrus n'ayant pas jugé à propos que Cresus eust nul commandement dans son Armée, et n'ayant pas voulu aussi que le Roy d'Hircanie y en eust, de peur que cela ne mist de la jalousie entr'eux : de sorte que ces deux Rois s'attacherent au Quartier de Cyrus, pour estre à tous les conseils qui s'y tiendroient. La marche de ces trois Corps, fut si esgalle et si juste , qu'ils arriverent presques en mesme temps à la veuë de Cumes, dont la situation estoit fort particuliere : en effet cette fameuse Ville estoit située entre de grands Bancs de sable, qui s'eslevoient au bord de la Mer, et qui sembloient des Montagnes couvertes de Neige, à ceux qui les voyoient de loin. A l'Orient, elle regardoit Thybarra : elle avoit Millet au Midy : Xanthe au Couchant : et la Mer la bornoit et l'enformoit du costé du Nort, son Terroir n'estant pas d'une grande estenduë :aussi l'abondance et la commodité de Cumes, luy venoit elle de la Mer. Cette Ville estoit mesme separée en deux, les Habitans les distinguant sous les noms de Vieille et de Nouvelle Ville :mais ce qui la rendoit plus considerable, estoit qu'elle avoit un Port et un Canal, capable de contenir un si grand nombre de Vaisseaux, qu'une grande Armée Navale y pouvoit estre en seureté : et c'estoit principalement par là que cette Ville s'estoit renduë redoutable à tous ses voisins. Dés que Cyrus aperçeut un superbe Temple de Neptune qui estoit à Cumes, et qui s'eslevoit si haut, qu'on le descouvroit de fort loin, il sentit une joye extréme. C'est en ce lieu là, dit-il en luy mesme, qu'il faut mourir, ou delivrer ma Princesse : apres quoy ce Prince n'oubliant rien de tout ce qui luy pouvoit faire rem porter la victoire, distribua les Quartiers à son Armée : mais ce fut avec tant de jugement, que selon les aparences, les ennemis ne pouvoient ny secourir la Ville, ny forcer son Camp : demeurant mesme en estat de gaigner une Bataille, durant qu'il feroit un siege. Ce Prince ayant soigneusement reconnu tous les environs de Cumes, et remarqué qu'il y avoit des endroits qui se deffendoient d'eux mesmes, et d'autres qui estoient de tres difficile garde ; il donna tous les ordres necessaires pour fortifier par Art, les lieux que la Nature n'avoit point fortifiez. Il sit en mesme temps construire un Pont sur un Canal qui se rencontroit dans l'enceinte du camp, afin de faciliter la communication des Quartiers, et pour faire passer des vivres plus commodément : de sorte que les Vaisseaux de Thrasibule fermant déja le Port, Cumes se vit assiegée en un instant. Le lendemain Cyrus sit commencer la Circonvalation : où tous les Soldats travaillerent, avec une ardeur incroyable : la presence de ce Prince les animant de telle sorte, qu'ils travalloient mesme sans se lasser. Mais afin que l'ouvrage fust plus ferme, il sit gazonner le bord des Lignes : et par ce moyen il empeschoit que le Sable ne s'esboulast. Il voulut mesme qu'il y eust une seconde Ligne qui fortifiast l'autre : mais comme les Bancs de Sable qui se trouvoient en ce lieu là, estoient de hauteur inesgale, et qu'il y en avoit mesme le long des Lignes, qui pouvoient incommoder le camp, parce qu'ils le commandoient ; il sit occuper toutes ces hauteurs : et fut forcé par cette raison, d'estendre ses Travaux fort loin. Il se rencontra mesme qu'il y avoit une de ces Colines Sabloneuses au Quartier de Mazare , qui estant beaucoup plus haute que les autres, pouvoit aussi incommoder d'avantage le camp, si les ennemis s'en fussent emparez : c'est pourquoy ce Prince s'en saisit : et Mazare par ses ordres, fit faire un Port sur la cime de cette Coline, et l'environna de deux Lignes, qui joignirent celles de la Circonvalation. Mais apres tous ces Travaux, le rivage de la Mer, n'estoit pas encore fortifié : et il estoit d'autant plus important qu'il le fust, que tous les autres endroits estoient inutiles, si celuy-là ne l'estoit pas. Cependant le Sable estant plus mouvant en ce lieu là que par tout ailleurs, on ne sçavoit comment faire : car il arrivoit mesme qu'encore que cette Mer n'ait ny flus ny reflus comme l'Occean, elle s'avançoit pourtant plus au moins, selon les vents qui souffloient : y en ayant qui la poussoient quelquesfois si impetueusement contre le rivage, qu'on ne pouvoit pas songer à y reremüer le Sable, sans l'apuyer par quelque chose de solide. C'est pourquoy Cyrus, à qui rien n'estoit impossible, s'advisa de faire planter des Pieux, pour fermer le passage aux ennemis : les faisant mettre aussi prés qu'il faloit pour resister à leur effort, et pour les empescher de passer : mais non pas aussi de telle sorte, que les vagues ne pussent s'y faire un passage sans les esbranler, lors que la Mer passoit ses bornes ordinaires. Ce ne fut pourtant pas encore là je plus difficile à faire : car ceux de Cumes s'adviserent de couper un assez grand Rocher, qui bornoit la Mer à l'extremité de leur Ville ; dans l'esperance que luy donnant un passage, elle couvriroit entierement les chemins par où l'Armée de Cyrus pouvoit avoir des vivres : et en effet, conme la Terre avoit sa pente de ce costé là, leur dessein avoit reûssi : et l'Armée se fust tousjours veuë en necessité de vivres, si Cyrus n'eust remedié à cét inconvenient, en faisant enfoncer encore des Pieux ; en faisant rouler de grandes et grosses Pierres pour les apuyer ; et en y faisant porter tant de Terre, qu'en fin il donna une nouvelle barriere aux Vagues qui s'espanchoient de ce costé là : faisant une chose qui semble ne pouvoir estre faite sans une puissance surnaturelle, qui est de donner des Bornes à la Mer. Ces soins de grande importance, n'occupoient pas seulement ce Prince, les plus petites choses trouvoient encore leur place dans son esprit : il se trouvoit luy mesme deux fois tous les jours, au lieu où l'on desbarquoit les vivres, afin que le partage en sit juste, que personne ne souffrist, et n'eust sujet de se pleindre. Aussi avoit il accoustumé de dire, que les grandes entreprises ne pouvoient jamais s'executer heureusement, si ceux qui les faisoient n'avoient soin de tout, et n'estoient par tout. Mais ce qu'il y avoit de merveilleux, estoit de voir qu'au milieu de tant d'occupations differentes, ce Prince avoit une liberté d'esprit admirable : et une tranquillité dans les yeux, qui inspiroit de la joye à toute son Armée : et qui donnoit en effet une telle vigueur à ceux qui travilloient, qu'en quatre jours, malgré la pluye et le vent, les Lignes furent achevées ; le rivage de la Mer fortifié, l'inondation des vagues arrestée ; et tous ces Bancs de sable mis en deffence, comme si c'eussent esté des Forts bastis exprés, pour fortifier le camp. En fin, on n'a jamais veû de si grands Travaux en si peu de temps : et l'on peut dire que jamais Prince n'a merité plus de gloire que Cyrus, ny eu plus de part à une grande action, qu'il en eut à celle-là. Cependant l'amour occupoit tellement son ame, qu'il ne donnoit nuls ordres, qu'il ne songeast qu'il les donnoit pour Mandane : et lors qu'il pensoit en voyant travailler à ces Lignes, qu'il empeschoit son Rival de pouvoir luy enlever sa Princesse ; et que si son dessein reüssissoit, il verroit le premier d'ans ses chaines, et Mandane en liberté, il sentoit ce qu'il ne pouvoit luy mesme exprimer. Mais si ce Prince avoit la consolation de penser que ses peines n'estoient pas inutiles, Mazare au contraire avoit de la douleur de sçavoir qu'en agissant contre un Rival, il travailloit pour un autre : qu'il ne delivreroit Mandane que pour la perdre : et qu'enfin il ne devoit rien esperer aux fruits de la victoire. Cependant comme il avoit fortement resolu de faire en sorte que la vertu surmontast tousjours l'amour dans l'on coeur, il faisoit ce qu'il pouvoit pour fixer ses pensées, et pour ne songer à autre chose , sinon qu'il s'agissoit de delivrer Mandane. Ainsi forçant son coeur et son esprit, par un excés de generosité, il vivoit aussi bien avec Cyrus, que Cyrus vivoit bien aveque luy : et ils parloient de l'estat du Siege, et de ce qu'il estoit à propos de faire, comme s'ils eussent eu un esgal interest à la prise de Cumes. Ce qui estonnoit fort ces deux Princes, estoit de voir que le Roy d'Assirie ne paroissoit point, et ne leur mandoit rien : tant que nous avons esté à Sardis, disoit Cyrus, et que nous ne sçavions où estoit la Princesse Mandane, je ne me suis pas estonné de n'entendre point parler de luy : mais dés que l'Armée a marché ; qu'elle a esté à Thybarra ; et qu'elle a eu tourné teste vers Cumes, il a deû sçavoir que nostre Princesse y estoit : et il a deû venir se joindre à nous, afin d'avoir sa part à la gloire de l'avoir delivrée. Pour moy, repliqua Mazare, qui connois le Roy d'Assirie plus particulierement que vous, j'advouë que je ne le comprends pas : car enfin il n'est pas accoustumé de vouloir laisser aucun avantage à ses Rivaux : c'est pourquoy, adjousta-t'il, voyant qu'il ne paroist pas, je ne sçay que dire ny que penser de son absence. Elle est sans doute bien difficile à comprendre, reprit Cyrus ; mais ne seroit-il point dans Cumes ? adjousta ce Prince avec un transport de douleur estrange ; s'il y estoit, respondit Mazare, celuy que vous y avez envoyé, l'auroit sçeu, et vous l'auroit mandé par l'Esclave qui en est venu ces jours passez. Concluons donc, reprit Cyrus, que nous ne sçaurions deviner où il est : et croyons en mesme temps, qu'où qu'il soit, il cherche à nous nuire. Les choses estant en ces termes au Camp de Cyrus , et l'Armée ennemie ne pouvant plus mettre en doute que Cumes ne fust assiegée , s'assembla à un lieu que ceux qui la commandoient jugerent propre pour conferer sur ce qu'ils avoient à faire, et pour l'executer quand ils l'auroient resolu. Comme ils estoient assez proche du Camp, ils espererent mesme pouvoir secourir Cumes :car veû l'incommodité du Campement, et la fâcheuse Saison, capable de détruire une Armée ; ils croyoient que cette Armée affoiblie par le grand travail qu'elle avoit eû, et enfermée entre la leur et la Garnison de la Ville, pourroit estre deffaite par des Troupes toutes fraiches. Toutes fois le nom de Cyrus leur estant redoutable, ils resolurent, pour ne rien hazarder, d'envoyer une partie de Cavalerie pour faire quelques Prisonniers, afin de sçavoir un peu plus precisément l'estat des Assiegeans. Mais en mesme temps, ils sirent encore armer un assez grand nombre de Vaisseaux : avec intention de tascher de les faire entrer à force de Voiles dans le Port de Cumes, si le vent leur estoit favorable, malgré la Flotte de Thrasibule. Cependant comme Cyrus prevoyoit en Grand Capitaine, que si le duroit long temps, son Armée seroit destruite ; qu'elle pourroit estre batuë, et qu'il ne prendroit point Cumes, il prit la resolution d'accourcir le Siege par la force : et d'attaquer cette Ville si vivement, qu'elle ne luy pûst resister. Et certes ce ne fut pas sans raison qu'il prit ce dessein : car l'incommodité des vivres estoit grande : et les Barques qui en apportoient, se brisoient bien souvent en abordant, tant la Mer estoit furieuse. De plus, la pluye estant continuelle, et l'Hyver commençant desja de venir, les Soldats souffroient beaucoup : l'impetuosité du vent poussant quelquesfois une nuë de Sable sur tout lé Camp, les aveugloit : leurs Huttes et leurs Tentes en estoient mesme abatuës :et une partie des Soldais couchoient dans la Fange. De plus, outre toutes les fonctions de la Guerre, il faloit continuellement travailler, ou à reparer ce que la Mer gastoit aux Travaux, ou à refaire de nouveaux Fossez : parce que le vent combloit les Lignes de Sable en divers endroits : de sorte que la faim, le mauvais temps, et le travail excessif, commençoient desja de mettre diverses Maladies dans le Camp. Cependant Cyrus sans s'estonner de tant de fàcheux obstacles, parce qu'il les avoit preveûs, ne songea qu'à les surmonter : en prenant la resolution d'attaquer Cumes par force, et d'acourcir par ce moyen, la fatigue de son Armée. Il jugea fort prudemment, qu'il perdroit moins de Soldats en les bazardant au combat, qu'en les laissant mourir par les incommoditez d'un long Siege : si bien que cette resolution estant prise, Cyrus ne songea plus qu'à l'executer. Pour cét effet, le jour d'apres que les Retranchemens furent achevez, il fut reconnoistre tous les lieux par où la Ville pouvoit estre attaquée : et il y fut suivy de Mazare et d'Artamas. Ce Prince, apres avoir bien examiné la chose, resolut qu'il seroit deux Attaques : dés le soir mesme, on se prepara pour executer un si grand dessein, sans que les Ennemis s'y opposassent : parce qu'ils estoient fort occupez à mettre quelques Dehors en deffence, qu'ils estoient resolus de garder. Mazare et Artamas furent les premiers qui combatirent, en faisant un Logement, pour faciliter l'assaut : mais enfin les Ennemis s'estant resolus de les en desloger, attaquerent les attaquans si vertement, que jusques à trois fois ils revinrent cette nuit là à la charge : mais avec tant de vigueur, qu'il estoit aisé de connoistre que ces Soldats estoient commandez par des Chefs qui estoient resolus à se bien deffendre. Anaxaris qui estoit en cette occasion, y sit des merveilles : et fut un de ceux qui contribua le plus à s'emparer de ce banc de Sable, où l'on avoit fait ce Logement. Mais au dernier effort que les Ennemis sirent pour l'en chasser, ce vaillant Inconnu s'estant trop avancé pour les repousser, fut pris Prisonnier, et mené dans la Ville. Mais enfin, apres trois heures de combat fort opiniastre, où la victoire fut tousjours douteuse, elle le declara pour les Assiegeans : et le Logement se trouva avant la nuit, capable de plus de trois cens hommes. Il y eut des morts, des blessez , et des Prisonniers de tous les deux Partis : mais le malheur d'Anaxaris toucha sensiblement Cyrus. D'autre part, la principale Attaque avoit esté bien plus promptement : car en fort peu de temps, les Assiegeans avoient gagné la Contr' escarpe, et les choses y estoient aussi bien que Cyrus l'eust pû souhaitter. Cependant on eut advis que l'Armée Ennemie marchoit, et sembloit avoir dessein de combattre : Cyrus ne fut pas plustost adverty de ce bruit qui couroit, qu'il se prepara à la bien recevoir. Mais afin de n'estre pas surpris, il envoya aux nouvelles : et sçeut bien-tost apres que ce n'estoit qu'une fausse allarme, fondée sur ce que quelques Païsans avoient veû ce grand party que les Ennemis avoient envoyé pour faire quelques Prisonniers, et qu'ils avoient pris pour leur Avant-garde. Mais ce qu'il y eut de merveilleux, fut que ce bruit de la marche des Ennemis, et du secours qu'ils venoient donner à Cumes, n'esbranlant point l'ame de Cyrus, n'estonna point les Soldats : et que toutes choses demeurerent dans l'ordre où elles devoient estre, pour les bien recevoir. L'Attaque continua, comme si ce bruit n'eut pas esté : et Clearque qui se signala en cette occasion, s'estoit desja advancé jusques sur la Contr'escharpe, lors que les Ennemis sortant tout à coup de leurs retranchemens, couvrirent les Travailleurs d'une nuë de Traits ; en suitte dequoy mettant l'Espée à la main, il se sit un combat d'autant plus sanglant, et d'autant plus terrible, qu'il se faisoit de nuit :et la chose en vint à une telle confusion, qu'on ne sçavoit qui estoient les vaincus ou les Vainqueurs, les Amis ou les Ennemis. Cyrus estant adverty de ce desordre, y fut à l'heure mesme suivy de Megabate, de Thrasimede, de Lygdamis, d'Aglatidas, et de tous les autres Volontaires : mais il ne fut pas plustost au milieu de ce danger, que sa presence le dissipa. Il redonna le coeur à ses Soldats ; l'osta à ses Ennemis ; restablit l'ordre ; et sit recommencer le Travail, apres l'avoir courageusement deffendu. Mais pendant que les choses estoient en cet estat du costé des assiegeans, ceux qui commandoient l'Armée Ennemie, se trouverent bien embarrassez : car encore que leur Armée fust assez nombreuse, ils ne jugeoient pas, apres avoir sçeu des Prisonniers qu'ils avoient faits, l'estat où estoient les Lignes, qu'ils pussent les forcer : principalement ayant à faire à un Prince aussi prudent que vaillant. Neantmoins comme Pactias sçavoit que le Roy de Pont ne luy pardonneroit jamais , s'il n'entreprenoit rien pour le secourir ; et que Lycampe croyoit qu'il iroit de son honneur de ne rien faire ; ils resolurent du moins d'agir comme s'ils eussent voulu faire quelque chose. Ce n'est pas que lors qu'ils pensoient qu'ils avoient en telle le plus Grand Prince du Monde ; et un Prince accoustumé à vaincre tousjours ; dont les Troupes estoient admirablement disciplinées ; dont la reputation ostoit le coeur à leurs Soldats ; et dont la capacité ne leur laissoit pas lieu d'esperer qu'il fist quelque fauté qui facilitait leur dessein ; ils croyoient qu'il y avoit de la follie à vouloir rien entreprendre contre luy, et ils advoüoient qu'ils avoient eu tort de l'esperer. Mais enfin voulant donc faire semblant de vouloir faire quelque effort, ils marcherent comme s'ils eussent voulu en effet attaquer les Lignes : en faisant eux mesme courir le bruit, pour voir s'il n'arriveroit point quelque tumulte au Camp, qui leur en facilitast les voyes. Cyrus sçachant la chose, sortit des Lignes avec un Corps de Cavalerie, et quelques Volontaires, voulant les reconnoistre luy mesme, devant qu'ils l'attaquassent. Mais il fut bien estonné de ne trouver au lieu où on luy avoit dit qu'ils estoient, que les marques de leurs Logemens abandonnez : aprenant par quelques Soldats paresseux qu'il sit arrester, que Pactias et Lycampe ayant sçeu encore plus precisément l'estat des Lignes, avoient juge qu'il estoit impossible de les forcer : et qu'il valoit mieux conserver leurs Troupes pour conserver le reste du Païs, que de les perdre inutilement pour secourir Cumes, qu'ils ne pouvoient empescher d'estre prise. De sorte que Cyrus ayant vaincu sans combatre, s'en retourna au Camp, avec une nouvelle esperance d'emporter bien-tost la Ville, et de delivrer Mandane. Cependant les Assiegez se deffendoient avec une opiniastre valeur, qui faisoit qu'un ne gagnoit pas un pied de terre sans un grand combat : le Roy de Pont leur monstrant par son exemple à estre infatigables aut travail : et à ne se lasser ny des veilles, ny de toutes les peines qui sont inseparables des Sieges. Le Prince de Cumes combatant pour sa liberté, combatoit aussi avec un courage invincible : de sorte que l'on peut dire que jamais Assiegeans n'ont attaqué avec tant de vigueur, et que jamais aussi Assiegez ne se sont deffendus plus vaillamment. Il est vray que le Roy de Pont avoit une douleur, qui à tout autre qu'à luy , auroit abatu le courage : car enfin plus il rendoit de soumissions à Mandane, plus il la trouvoit inflexible. Son desespoir ne l'empescha pourtant pas de bien traiter Anaxaris dans sa Prison : qui sçeut se conduire avec tant d'adresse, qu'il vint à obtenir toute la liberté du Chasteau où estoit la Princesse Mandane, quoy qu'on ne luy donnait pas la permission de la voir. Mais comme il avoit conservé une idée de la beauté de cette Princesse la plus avantageuse du monde, depuis le jour qu'il l'avoit veuë aupres du Chaste au d'Hermes, lors que Cyrus fut delivré par elle, il chercha l'occasion de la revoir une seconde fois, et la trouva mesme facilement. Car Martesie l'ayant veû dans la Cour du chasteau, par les Fenestres de sa chambre ; et ayant sçeu par ses Gardes que c'estoit un Prisonnier qu'on avoit fait, eut une telle envie de luy parler, et de sçavoir des nouvelles de Cyrus, que se servant de cette adresse qu'elle avoit à gagner le coeur de ses Gardes, et à les persuader ; elle fit que sur quelques pretextes qu'elle inventa, ils firent entrer Anaxaris dans un petit Jardin où la Princesse et elle avoient la liberté de se promener : luy disant qu'il y avoit une Dame de son Party qui luy vouloit parler : et en effet Martesie suivie d'une Esclave l'y attendit, afin de sçavoir de luy tout ce qu'elle avoit envie d'apprendre. Comme le Roy de Pont et le Prince de Cumes estoient continuellement occupez pour tout ce qui regardoit la deffence de la Ville ; ils n'estoient pas si exacts aux autres choses : joint qu'un prisonnier, seul et desarmé, ne pouvant leur donner aucune defiance, ils se reposoient entierement sur les Gardes qu'il luy avoit donnez. Ainsi Anaxaris estant entre dans le Jardin où Martesie l'attendoit, sans qu'on s'en aperçeust, il fut agreablement surpris, d'y trouver une si aimable Personne. Elle ne le vit pas plustost, que s'advançant vers luy en rougissant ; quoy que je n'aye pas l'honneur de vous connoistre (luy dit elle, apres l'avoir salüé) je ne laisse pas d'estre en droit d'esperer d'obtenir une faveur de vous : car enfin puis que vous avez bien exposé vostre vie pour la Princesse que je sers, et que pour luy redonner la liberté, il vous en a cousté la vostre ; je dois croire que vous ne me refuserez pas la grace de me dire des nouvelles d'un Prince, qui doit estre son Liberateur et le nostre : et que vous serez bien aise de m'aprendre en quel estat vous avez laissé l'illustre Cyrus. Anaxaris entendant parler Martesie de cette sorte, luy respondit, avec autant de civilité que d'esprit, qu'il obeïroit tousjours aveque joye, à une Personne faite comme elle : adjoustant que puis qu'il n'estoit plus en pouvoir d'employer son courage pour la Princesse Mandane, il seroit du moins bien aise de luy aprendre tout ce que Cyrus faisoit pour elle. En suitte dequoy, Martesie luy faisant cent questions, il luy apprit tout ce que Cyrus avoit fait, depuis la prise de Sardis, jusqu'à l'enlevement de la Princesse Araminte : et depuis cét enlevement, jusques au Siege de Cumes : exagerant avec beaucoup d'eloquence, tout ce qu'il creût estre avantageux à ce Prince. De sorte que Martesie, qui s'interessoit extrémement au bon-heur de Cyrus, et qui estoit bien aise d'achever d'effacer de l'esprit de Mandane le souvenir de l'injuste jalousie qu'elle avoit euë, prit la resolution de tascher de faire en sorte qu'Anaxaris la vist. Et en effet, apres l'avoir remercié, d'avoir satisfait sa curiosité, et l'avoir obligé à luy dire son nom ; elle le pria de vouloir bien revenir le lendemain à la mesme heure, et au mesme lieu : afin que la Princesse Mandame pûst aprendre de sa bouche, tout ce qu'il venoit de luy dire. A peine eut elle fait cette priere à Anaxaris, qu'il en tesmoigna avoir une joye extréme : l'assurant qu'elle luy faisoit le plus grand plaisir du monde, de luy faire avoir l'honneur de voir Mandane. Apres quoy estant sorty par où il estoit entré, Martesie fut retrouver la Princesse, pour luy aprendre tout ce qu'elle avoit sçeu : mais particulierement tout ce qui regardoit l'enlevement d'Araminte : luy marquant comment Cyrus s'estoit contenté de donner cinquante Chevaux à Spitridate pour suivre son Ravisseur, sans y aller en Personne : afin de s'en retourner à Sardis, attendre ceux qu'il avoit envoyez à Ephese, à Guide, et à plusieurs autres lieux, pour sçavoir de ses nouvelles. Et ce qu'il y a de considerable, Madame, adjousta Martesie, c'est qu'on ne peut pas mieux sçavoir la chose que je la sçay : car cét aimable Estranger qui me l'a contée, estoit avec Cyrus lors qu'il sçeut l'enlevement d'Araminte. Cette circonstance ayant donné une forte curiosité à Mandane de voir Anaxaris, fut cause que cette Princesse se resolut à tenir la parole que Martesie avoit donnée à ce Prisonnier : mais encore, luy dit Candane, qui est celuy que vous voulez que je voye ? Madame, reprit-elle, quoy qu'il ne m'ait pas dit ce qu'il est ; qu'il ne m'ait dit que son nom ; et que son nom mesme me soit inconnu ; je ne laisse pas d'assurer que c'est un homme de haute qualité : non seulement par sa bonne mine et par son action, mais encore par cent façons de parler qu'il a : et je voy mesme, adjousta-t'elle, par les choses qu'il dit que Cyrus luy a dites, qu'il faut que ce Prince le traite comme estant ce que je dis. Mais encore, dit Mandane, croit-il que Cyrus puisse prendre Cumes et nous delivrer ? en verité Madame, reprit-elle, j'ay tant eu de soin de sçavoir tout ce qui regardoit Araminte, afin de justifier pleinement l'illustre Cyrus dans vostre esprit, que je ne luy ay guere parlé du Siege : presuposant, ce me semble avec quelque raison, que puis que Cyrus assiege Cumes, il la prendra infailliblement. Ha Martesie, s'escria Mandane en rougissant, en voulant justifier Cyrus, vous m'accusez estrangement, puis qu'en le justifiant vous me reprochez la foiblesse que j'ay euë, d'avoir je ne sçay quelle sorte de despit dans le coeur, qu'on pourroit nommer jalousie ! Si vous sçaviez Martesie, poursuivit-elle, quelle est la honte que j'en ay, vous ne m'en parleriez jamais : car il est vray que je ne sçaurois me pardonner à moy mesme, la precipitation que j'eus, à faire sçavoir à Cyrus, la colere que j'avois de croire qu'il me preferoit Araminte, et qu'il me quittoit pour elle. Ce n'est pas que je ne croye que le desplaisir que j'en eus, fust plustost causé par un sentiment de gloire, que par nul mouvement de veritable jalousie : mais enfin il n'aura tenu qu'à luy d'expliquer ce que je luy ay escrit comme il luy aura plû. Pour moy Madame, reprit Martesie en soûriant, si j'avois esté à la place de ce Prince, je suis persuadée que j'aurois mieux aime croire pour ma consolation, que vous auriez eu de la jalousie que de l'orgueil : plus vous parlez, reprit Mandane, plus vous me donnez de confusion, et plus vous me faites voir qu'il y a bien de la follie à se confier à sa propre force. Car enfin, Martesie, vous souvient-il du temps que Cyrus n'estoit qu'Artamene ? du temps, dis-je, que Feraulas le croyant mort, m'apporta cette declaration d'amour, que je leûs en respandant des larmes et sans m'en fascher , parce que je pensois qu'Artamene eust perdu la vie ? Il m'en souvient bien Madame, reprit Martesie, et je n'ay pas oublié que la pitié vous empescha d'avoir de la colere. Vous n'avez donc pas perdu la memoire, adjousta Mandane, de l'embarras où je me trouvay lors qu'Artamene ressuscita, et combien j'apprehenday de le voir, parce que je jugeois qu'il auroit sçeu que j'avois leû sa Lettre les yeux couvers de pleurs. Jugez donc, je vous en prie, s'il est avez heureux pour prendre Cumes, quelle confusion j'auray en le voyant, lors que je me souviendray que je luy ay escrit des choses, qui luy ont donné lieu de croire que j'ay eu quelques sentimens de jalousie ? Tout de bon Martesie, adjoustoit-elle, j'ay un despit si grand contre moy-mesme, de ma propre foiblesse, et de l'inconsideration que j'ay euë de la tesmoigner, que je croy que plustost que de faire une semblable faute, je verrois mille et mille fois Cyrus infidelle, que je ne m'en pleindrois pas. Ha Madame, reprit Martesie : la passion dont vous parlez, ne se cache pas comme l'on veut ! on la montre malgré soy, et on la montre mesme quelquefois en la cachant. Il y a pourtant bien de la lascheté et de l'Imprudence à la faire voir, respondit Mandane ; car si la jalousie est bien fondée, il faut en un instant faire succeder la haine à sa place : et si elle est injuste, il n'en faut point avoir : ainsi il faut du moins tousjours ne la monstrer pas, si on a le mal-heur d'en estre capable. Avec tout ce raisonnement qui paroist fort juste, respondit Martesie, je suis pourtant assurée. Madame, qu'encore que vous ne deviez plus douter de la fidelité de Cyrus, vous ne laisserez pas d'estre bien aise de sçavoir de la bouche d'Anaxaris, qu'il laissa aller Spitridate apres Araminte, et qu'il n'oublie rien pour vous delivrer. Impitoyable Fille que vous estes, reprit Mandane, quel plaisir prenez vous à me donner de la confusion ? et que ne croyez vous que si je suis bien aise de voir ce Prisonnier, c'est plustost pour sçavoir veritablement l'estat du Siege, que pour la raison que vous dites ? Car enfin je vous declare que je ne veux point me pouvoir reprocher à moy mesme, d'avoir eu un sentiment presques esgallement injurieux à Cyrus et à moy. Martesie qui estoit accustumée à vivre avec Mandane, comme avec une personne de qui elle avoit la derniere confiance, disputa encore respectueusement avec elle, sçachant bien qu'elle ne le trouveroit pas mauvais. Cependant le lendemain Anaxaris, suivant ce qui avoit esté resolu, vit la Princesse : qui fut si satisfaite de luy, qu'elle ne pouvoit l'estre davantage. D'abord, que ne luy dit point Anaxaris de Cyrus, et de toutes les choses qu'il faisoit pour elle ! il en parla avec chaleur, et avec exageration, et ne pensa jamais s'imposer silence. Mais à la fin il parla moins de ce Prince, et de toutes choses : et Martesie remarqua, qu'il estoit il occupe à considerer la beauté de Mandane, qu'il ne pouvoit en destourner les yeux. Comme cette Princesse vouloit l'obliger, elle luy demanda d'où il estoit ? et le luy demanda d'une maniere avantageuse : mais Anaxaris prenant la parole, Madame, luy dit-il, comme diverses raisons m'ont obligé de cacher ce que je suis veritablement, j'ay refusé vingt fois à l'illustre Cyrus, ce que vous me faites l'honneur de me demander, et ce que je suis bien marry de ne vous pouvoir dire, quoy qu'il me fust peut-estre en quelque sorte avantageux, que vous ne l'ignorassiez pas. Apres cela, Mandane s'informa tres particulierement de luy, quelles nouvelles Cyrus avoit de Ciaxare ? luy parlant en suitte de tous ceux qu'elle connoissoit à l'Armée de ce Prince, mais particulierement de Chrysante et de Feraulas. Anaxaris respondit sans doute à toutes les questions qu'elle luy fit : mais ce fut comme un homme qu'une violente resverie avoit surpris, quoy qu'il la regardast attentivement. Comme il sçavoit plus de nouvelles du Siege par ses Gardes, que la Princesse n'en sçavoit par les siens, il fut resolu entr'eux , qu'il la verroit tous les jours, ou du moins qu'il verroit Martesie : et en effet la chose alla ainsi, tant que le Siege dura. Cependant le Roy de Pont estoit dans un desespoir sans esgal : principalement de ce qu'il voyoit le Port de Cumes si bien bouché par la Flotte de Thrasibule, qu'il ne pouvoit esperer de pouvoir faire passer un Vaisseau pour en enlever la Princesse. D'autre part le Prince de Cumes commençoit de s'aperçevoir qu'il avoit pris un mauvais Party, donnant retraite au Roy de Pont : mais durant qu'il s'en repentoit inutilement, celuy que Cyrus avoit envoyé dans cette Ville, qui avoit parlé deux fois à Martesie ; qui avoit pris une Lettre d'elle pour Cyrus, et qui l'avoit envoyée à ce Prince par un Esclave : cabaloit autant qu'il pouvoit parmy le Peuple, pour le disposer à murmurer, de ce qu'on l'engageoit à une facheuse guerre. Ainsi pendant que l'illustre Cyrus estoit occupé aux penibles travaux du Siege, il y avoit des Gens dans la Ville, qui songeoient à le servir. Cependant ce Prince infatigable à toutes les peines qui pouvoient luy faire delivrer Mandane, estant allé visiter les nouveaux Travaux, comme il donnoit ses ordres à un Ingenieur, cét homme fut tué d'un coup de Trait à ses pieds : mais comme si ce jour eust esté fatal à Cyrus , et qu'il y eust eu quelque Constellation maligne, qui eust voulu faire perir le plus Grand et le plus illustre Prince du Monde ; comme il s'en retournoit le soir à son Quartier, il luy prit envie d'aller encore donner quelques ordres à un lieu où il creût qu'ils estoient necessaires. Mais à peine fut il dans la Tranchée, que les Ennemis se servant d'une espece de Machine qui poussoit des Pierres avec une impetuosité, à laquelle rien ne pouvoit resister : il y eut un Esclave de Cyrus qui le suivoit, qui en eut la teste emportée. Cét effroyable coup passa si prés de celle de ce Grand Prince, que le Crane de cet Esclave se brisant endivers esclats, le blessa au visage, et au col en cinq ou six endroits ; de sorte que Cyrus se vit tout couvert de son propre sang, et du sang de ce malheureux. Cependant dans un peril si grand, ce Prince demeura avec une tranquilité sur le visage, qui r'assura tous les siens : et qui fit bien voir qu'il avoit un courage intrepide, que rien ne pouvoit esbranler. Megabate et Persode, eurent leur part de ce glorieux peril, car ils estoient fort pres de luy : d'autre part, Pactias et Lycambe, voyant qu'ils ne pouvoient entreprendre de secourir Cumes par Terre, se resolurent de le tenter par la Mer : esperant que la fâcheuse Saison obligeroit peutestre Cyrus à lever le Siege. Pour cét effet, ayant fait avancer tous leurs Vaisseaux, comme s'ils eussent voulu forcer Thrasibule à leur donner passage ; la veuë de cette Flotte, qui parut aux Habitans de Cumes, leur donna autant de joye, qu'elle causa de douleur à Mandane : qui voyant la pleine Mer de ses Fenestres, vit avec un desespoir inconcevable, cette Armée qui sembloit vouloir combatre celle de Thrasibule. Car outre que cette Princesse consideroit que si cette Armée deffaisoit l'autre, Cumes seroit secouruë, elle craignoit encore que la Mer estant libre, le Roy de Pont ne la remenast en quelque autre lieu, d'où Cyrus ne la pourroit delivrer. Elle ne fut pourtant pas long temps dans cette aprehension : car à peine cette Flotte ennemie eut elle veû que celle de Thrasibule appareilloit pour aller à elle, que la frayeur s'emparant de l'esprit de ceux qui la commandoient, leur osta le coeur : de sorte qu'ils tournerent la Prouë, et s'abandonnerent à la fuite et au vent, qui ne leur estoit pas favorable pour combatre. Leontidas qui commandoit les petits Vaisseaux et les Barques, les suivit quelque temps, et les déroba à veuë du Roy de Pont, qui regardoit avec une douleur extréme le desordre de cette Flotte. Mais en eschange, Mandane voyant ses Liberateurs demeurer ferme, et ses ennemis fuïr, en eut une consolation extréme. Cependant Cyrus voyant l'opiniastre resistance du Roy de Pont et du Prince de Cumes, qui ne perdoient pas un pied de Terre, sans le disputer avec une valeur extraordinaire : voyant, dis-je, que toutes les Machines ne pouvoient le mettre en estat de donner un Assaut decisis, qui pust luy faire emporter la Ville, parce qu'il n'y avoit point de Breche raisonnable ; s'avisa d'une chose que l'amour seulement pouvoit luy faire inventer : et voicy ce qui fut le fondement de cette invention. Cyrus fut adverty qu'en un endroit du Fossé qui regardoit le Logement qu'on avoit fait le plus proche de la Ville, il y avoit une grande Caverne, dont ceux de Cumes avoient bouche l'ouverture, qui par plusieurs destours s'estendoit fort avant sous terre : de sorte qu'en cét endroit, les Murailles et les Fortifications portoient sur cette Caverne. Cyrus n'eut pas plustost sçeu cela, qu'il resolut de faire un grand effort pour traverser le Fossé, et pour se loger au pied de Murailles, et justement à l'embouchevre de cette Caverne : et en effet la chose luy reüssit. Ce Logement ne fut pas plustost en deffence, que Cyrus faisant desboucher la Caverne, y fit enter en une nuit quantité d'Ouvriers, avec des Instrumens propres à tailler et à creuser la pierre du haut de cette Grote souteraine, qui soutenoit une partie de la Ville : si bien que les faisant tous travailler avec une ardeur incroyable, ils vinrent enfin à descouvrir les premieres pierres des Murailles de Cumes. Mais de peur qu'elles ne s'ébranlassent trop tost, et qu'eux mesmes ne fussent accablez dans la Caverne ; ils n'avoient pas plustost descouvert une pierre du Fondement de ces Murs, qu'ils mettoient un Pilotis dessous, pour la soustenir : ainsi mettant autant de Pilotis qu'ils descouvroient de Pierres, la Muraille de la Ville demeuroit ferme, quoy qu'ils ostassent ce qui en soustenoit les fondemens. Mais afin que le bruit que faisoient les Ouvriers, ne fust pas bien entendu ny bien distingué par ceux de la Ville, Cyrus fit donner un Assaut du costé opposé, avec intention d'y attirer et d'y occuper les Assiegez : commandant aux Troupes qui estoient du costé où l'on travailloit, de faire souvent comme s'ils eussent eu de fausses allarmes : c'est à dire de grands cris, et de faire le plus de bruit qu'ils pourroient. Mais enfin apres qu'on eut assez descouvert des fondemens des Murailles, pour esperer d'en faire une Breche raisonnable, par la voye que Cyrus en avoit imaginée, et qu'on les eut apuyez avec autant de Pilotis, qu'il estoit necessaire pour les soustenir ; ce Prince fit mettre une fort grande quantité de matieres combustines au pied de ces Pilotis, qui estoient d'un bois fort sec, et qu'on avoit encore rendus plus capables d'estre aisez à s'embraser par diverses Gommes dant on les avoit frottez. De sorte que lors que l'heure de l'execution fut venuë ; que les Ouvriers se furent retirez ; et que toutes choses furent en estat : Cyrus environ à deux heures apres Midy, fit mettre le feu à ce grand amas de choses combustibles, qu'il avoit fait placer au pied de ces Pilotis : si bien que le feu prenant tout d'un coup, à tout ce qui estoit capable de brusler dans cette Caverne ; et les Pilotis venant à estre tous consommez presques en un mesme temps, les Fondemens des Murailles n'estant plus soustenus s'entr'ouvrirent : et le poids des Murs, qu'ils ne pouvoient plus soustenir, achevant de les esbranler, on vit en un moment le plus terrible objet du monde. Car enfin on voyoit sortir de l'ouverture de la Caverne, un tourbillon de flammes de diverses couleurs, où une espaisse fumée se mesloit : mais ce qu'il y eut de plus espouventable, fut de voir, lors que les Pilotis et les fondemens des Murailles manquerent, l'horrible bouleversement qui se fit en un instant, et des Murs qui croulerent tout d'un coup ; et des Remparts qui s'entr'ouvirent, et qui s'esboulerent ; et des Soldats ensevelis sous ces ruines. Ainsi l'on vit en un moment, mille flammes ondoyantes s'eslever en l'air ; mille esclats de Pierres faire un bruit terrible, et la Muraille tomber avec ceux qui la deffendoient ; les Creneaux en roulant mesme en quelques endroits avec tant d'impetuosité, qu'ils en furent jusques, à la Mer. La poussiere que fit cette Muraille en tombant, fit qu'on fut quelque temps sans pouvoir voir si la Breche estoit raisonnable ou non : mais le vent qui souffloit alors l'ayant un peu dissipée, on vit que cette Breche estoit telle qu'on la pouvoit souhaiter : de sorte que Cyros faisant donner tout d'un coup, et n'y trouvant point de resistance, parce que cette prodigieuse invention avoit estonné les ennemis, on commença d'y faire un Logement. Mais s'estant enfin reconnus, et le Roy de Pont estant venu en cét endroit, ils repousserent courageusement les Troupes de Cyrus, et les empescherent d'achever le Logement qu'elles avoient commencé. Le combat fut fort opiniastré et fort sanglant : cependant quoy que la Muraille en tombant à l'embouchevre de la Caverne, eust estoussé le feu qui en sortoit, il y avoit pourtant quelques ouvertures à ce grand monceau de ruines par lesquelles il sortit tout d'un coup une fumée si espaisse qu'elle déroba le jour et la connoissance aux combatans : si bien que les Soldats de Cyrus et ceux du Roy de Pont, sans sçavoir ce qu'ils faisoient, tomberent dans une telle confusion , que ceux de Cyrus creurent que les assiegez avoient l'avantage : et que ceux de la Ville creurent aussi, que les Assiegeans l'avoient : de sorte que dans cette erreur et dans ce desordre, ils se retirerent chacun de leur costé, et laisserent le Logement abandonné. Neantmoins la fumée s'estant enfin dissipée, les premieres à se reconnoistre, et à retourner au combat : qui leur reüssit si heureusement, qu'elles acheverent le Logement et le conserverent. Mais durant qu'on r'emportoit cét avantage de ce coste là, Clearque en r'emportoit un autre à l'Attaque où il combatoit : et il se signala de telle sorte pendant ce Siege, qu'il merita de recevoir mille loüanges de Cyrus , aussi bien que tous les Volontaires ; principalement le genereux Megabate. Les choses estant en ces termes, Pactias et Lycambe voulurent faire une derniere tentative : et pour en venir à bout, ils entreprirent de jetter quelques Gens dans Cumes, par le costé qui regarde la Mer. Et en effet, ils avoient assez heureusement commencé leur dessein : n'ayant point esté descouverts par les bateurs d'estrade. Mais Cyrus ayant esté adverty de cette estreprise, monta à cheval à l'heure mesme, suivi de Mazare, et de tous les Braves de son Armée, et fut au devant des ennemis : qui ayant sçeu qu'ils estoient descouverts, se retirerent avec tant de diligence, que ce Prince ne les pût joindre. De sorte qu'il s'en retourna au camp, ou toutes choses estoient en si bon estat, que Cyrus pouvoit regarder Cumes comme devant infailliblement bientost estre prise. Mais l'inquietude qu'il avoit, estoit la crainte que le Roy de Pont ne trouvast les voyes d'enlever encore Mandane : c'est pourquoy advisant avec Mazare sur ce qu'ils avoient à faire , il creût que selon les aparences, le Prince de Cumes se repentoit d'avoir donné Asile à un Roy qui l'envelopoit dans son malheur : et que ce seroit donner des Gardes à Mandane, que de le gagner, en l'assurant de luy rendre son Estat, s'il vouloit luy rendre cette Princesse, et se contenter qu'il donnait la liberté au Roy de Pont, afin de ne l'obliger pas à trahir un Prince à qui il avoit donné retraite : Cyrus esperant mesme que si ce Prince n'acceptoit pas ce qu'il luy vouloit offrir, cela feroit soulever le peuple contre luy, et l'armeroit pour empescher que le Roy de Pont n'enlevast Mandane. De sorte qu'ayant envoyé un Heraut au Prince de Cumes, pour luy dire qu'ayant quelques propositions à luy faire, qui luy estoient fort avantageuses, il eust bien voulu luy pouvoir envoyer une Personne de confiance, pour luy dire ses intentions : ce Prince respondir apres avoir consulté avec le Roy de Pont, que n'ayant point d'interest separé de celuy de ce Prince, il ne pouvoit recevoir de parole sans sa participation : mais qu'ils envoyeroient conjoinctement le lendemain, aprendre qu'elles estoient ses volontez. Que cependant ils demandoient qu'il y eust sur seance d'Armes : or quoy que ce que respondoit le Prince de Cumes, ne fust pas precisement ce que souhaitoit Cyrus, il ne laissa pas de le prendre au mot : et pour arriver tousjours à ses fins il se resolut d'agir avec une esgale generosité pour son Rival : de sorte que le lendemain, apres qu'on eut publié la Tréve, et que celuy que le Roy de Pont et le Prince de Cumes envoyerent vers luy fut arrivé au camp ; Cyrus voulut, afin que la Negociation reüssist mieux, luy faire voir l'estat où estoient tous ses Travaux. Et en effet, apres avoir fait mettre toute son Armée sous les Armes, il le mena de Ligne et Ligne, et de Port en Port : et luy fit si bien connoistre, que du costé de la Terre, Cumes n'avoit nul secours à esperer ; que cét envoyé fut en effet plus capable de se charger volontiers des paroles que Cyrus luy donnoit à porter, que s'il n'eust esté qu'à la Tente de ce Prince. Joint que ce que luy dit Cyrus, fut si plein de generosité, qu'il n'eust pas esté aisé de trouver qu'on luy pûst refuser ce qu'il offroit : car il ne demandoit au Prince de Cumes que Mandane seulement : et offroit encore au Roy de Pont, ce que la Princesse Araminte luy avoit autresfois offert de sa part, c'est à dire une Armée pour reconquerir son Estat. Ce n'est pas, disoit il à celuy à qui il parloit, que je ne sçache de certitude, que j'auray bien tost pris Cumes : mais c'est qu'ayant eu de l'obligation au Roy de Pont, du temps que je portois le nom d'Artamene : et qu'estimant fort le courage du Prince de Cumes, je serois bien aise de donner lieu à deux Princes qui ont de si bonnes qualitez, de ne me forcer pas à les perdre. Joint qu'à dire encore la verité, je souhaiterois aveque passion, d'accourcir de quelques jours la Captivité de Mandane, par une heureuse Negociation. Apres cela Cyrus interessant adroitement celuy à qui il parloit, et sans luy faire pourtant nulle lasche proposition, il le renvoya extrémement satisfait de sa generosité. Mais plus les propositions qu'il fit furent raisonnables, plus le Roy de Pont en fut affligé : et il le fut d'autant plus, qu'il connut bien, quoy que le Prince de Cumes luy protestast qu'il vouloit demeurer inseparablement attaché à ses interests, qu'il trouvoit qu'il auroit tort, s'il vouloit porter les choses à la derniere extremité. Car bien qu'il fust esperduëment amoureux, il ne laissoit pas de connoistre que ne pouvant conserver Mandane, il y avoit de l'injustice, à vouloir perdre inutilement un Prince qui luy avoit donné Asile : mais quoy qu'il connust que cela estoit injuste, sa passion ne pouvoit pourtant consentir qu'il escoutast nulle proposition d'accommodement, lors qu'il s'agissoit de rendre Mandane. Neantmoins n'osant pas dire positivement au Prince de Cumes, que plustost que de se resoudre à remettre cette Princesse entre les mains de Cyrus, il se resolvoit à le voir perir, et à perir luy mesme : il luy dit que dans les choses desesperées, qui pouvoit gagner temps, recouvroit quelquesfois l'esperance : qu'ainsi il trouvoit qu'il estoit à propos de faire dire à Cyrus qu'on ne pouvoit luy respondre, sans avoir donné participation des propositions qu'il faisoit, aux Xanthiens, et aux Cauniens : voulant mesme sçavoir de Pactias et de Lycambe, en quel estat estoient leurs Troupes : et que cependant la Tréve continuëroit. Comme le Prince de Cumes trouvoit quelque apparence de raison à ce que luy disoit le Roy de Pont, il y consentit : de sorte qu'on renvoya cette responce à Cyrus, qui accepta la chose : avec cette condition toutesfois, qu'il y auroit un terme limité pour cette Negociation, et que ce terme ne seroit pas long. Ainsi la chose ayant esté reglée, la Tréve continua : le Roy de Pont et le Prince de Cumes faisant sortir un des leurs, pour envoyer vers les Generaux de leur Armée, et un autre vers les Xanthiens et les Cauniens : Cyrus leur donnant des Herauts pour les mener et ramener. Cependant le Roy de Pont, qui n'avoit consenty à cette Negociation, que pour avoir plus de temps à imaginer par quelle voye il pourroit se sauver, ou pour reculer du moins sa perte de quelques jours ; ne faisoit autre chose que chercher dans son imagination, quelque expedient qui pûst faire sortir Mandane de Cumes. Mais pendant qu'il cherchoit inutilement une chose si difficile à trouver ; Cyrus et Mazare s'estonnant tousjours d'avantage de n'entendre point parler du Roy d'Assirie, ne pouvoient comprendre où il pouvoit estre : ny comment il estoit possible qu'il fust vivant, et qu'il ne fust pas devant Cumes. Aussi y avoit il quelques momens, où Cyrus le croyoit mort : mais il y en avoit d'autres, où sa jalousie se ressuscitant dans son imagination, luy faisoit craindre encore une fois qu'il ne fust dans Cumes, et qu'il n'y fustpour luy nuire, quoy qu'il n'imaginast pourtant pas bien par quelle voye il le pourroit faire. Cependant la Tréve ayant esté publiée dans l'Armée Navale, comme dans le camp et dans la Ville, il y avoit une egalle oysiveté parmi les Soldats de tous les deux Partis, et quelque legere image de Paix, au milieu de trois Armées, et d'une Ville assiegée. Les choses estant en cét estat, et Cyrus estant un matin au haut du Fort qu'il avoit fait faire sur cette Coline qui s'estoit trouvée au Quartier de Mazare ; il vit paroistre une Flotte, qui venoit à toutes Voiles vers la sienne. Il n'eut pas plustost veû cela, que sa passion luy faisant craindre quelque supercherie, il changea de couleur : et voulut aussi tost envoyer à Cumes, pour s'esclaircir de ses soubçons. Mais comme il estoit prest de le faire, on luy amena un Envoyé du Roy de Pont et du Prince de Cumes, qui venoit luy demander de leur part, si cette Flotte venoit fortifier son Armée, et s'il ne vouloit pas demeurer dans les termes de la Tréve ? De sorte que sçachant par là, que cette Flotte n'estoit pas pour ses ennemis, il jugea qu'assurément elle estoit pour luy : n'ignorant pas qu'il avoit demandé des Vaisseaux en divers lieux, et en effet il ne se trompoit point. Apres cela il congedia cét Envoyé, avec ordre d'assurer le Roy de Pont et le Prince de Cumes, qu'il ne vouloit rien entreprendre, jusques à ce que leur Traite fust rompu : et que pour la Flotte qui paroissoit, elle n'avoit garde d'avoir ordre de luy de s'aprocher, puis qu'il ne sçavoit pas seulement d'où elle venoit : que cependant il leur engageoit sa parole, de ne s'en servir que lors qu'ils auroient refusé les propositions qu'il leur avoit faites. Mais apres que cét Envoyé fut party, Cyrus et Mazare virent que Thrasibule avoit fait détacher deux petits Vaisseaux, pour aller reconnoistre ceux qui venoient : et que ces Vaisseaux ayant joint les autres, revenoient conjointement avec eux, vers la Flotte de Thrasibule comme estant Amis : de sorte que se réjouïssant devoir un nouveau secours, qu'il jugeoit fort propre à faire que le peuple de Cumes se revoltast, si ces Princes n'acceptoient ce qu'il leur offroit ; il conçeut encore de nouvelles esperances, de revoir bientost sa chere Princesse. Il avoit pourtant beaucoup d'impatience, de sçavoir d'ou venoit cette Flotte qu'il voyoit : aussi ne fut il pas long temps sans en estre informé : car ces deux Flottes ne furent pas plustost jointes, et ceux qui les commandoient n'eurent pas plustost conferé ensemble, que Thrasibule, suivant la liberté de la Tréve, envoya Leontidas dans une Barque avec Philocles, qui estoit le Lieutenant de celuy qui commandoit la Flotte qui venoit de joindre la sienne, afin d'instruire Cyrus de ce qui sepassoit. De sorte que Leontidas arriva au camp, justement comme ce Prince venoit de rentrer dans sa Tente, suivi de Mazare, de Myrsile, et de beaucoup d'autres. Mais afin qu'il sçeust comment il devoit recevoir Philocles, il le devança : et fut luy aprendre qu'il estoit envoyé par la Princesse Cleobuline, qui estoit alors Reine de Corinthe, par la mort du Sage et vaillant Periandre son Pere : et qu'il venoit luy offrir de la part de cette Reine, la Flotte qu'il pouvoit avoir veuë arriver. Cyrus ne sçeut pas plustost ce que Leontidas luy disoit, qu'il se disposa à recevoir Philocles avec une extréme civilité : non seulement parce qu'il l'estimoit beaucoup, parce qu'il luy amenoit un puissant secours ; mais encore parce qu'il venoit de la part d'une des plus illustres Princesses du Monde, qu'il avoit y veuë fort jeune, lors qu'il avoit passé à Corinthe. Ayant donc ordonné à Chrysante d'aller recevoir celuy qu'elle luy envoyoit, et à Leontidas de l'aller querir, ils luy obeïrent à l'heure mesme, et luy amenerent Philocles, qui luy presenta une Lettre de la Reine de Corinthe, qui estoit conçeuë en ces termes.

LA REINE DE CORINTHE, A L'INVICIBLE CYRUS.

Pour vous tesmoigner que le souvenir de l'illustre Artamene m'est cher, et que se m'interesse a la gloire qu'il a aquise, et qu'il acquiert tous les tours, sous un nom que la Renommée a celebré par toute la Terre ; je luy envoye les meilleurs Vaisseux qui soient dans nos Mers : me pleignant de ce qu'il ne m'ait pas fait sçavoir qu'il en eust besoin : et de ce qu'il a demandé ce secours à des Princes qui ne le luy peuvent pas donner de si bon coeur que moy. Les Soldats que un choses pour luy envoyer, sont quelquesfois revenus couverts de Lauriers sous le feu Roy mon Pere : mais de peur qu'ils n'ayent oublié l'Art de vaincre, je seray bien aise qu'ils combatent sous un tel Conquerant que vous : me semblant que s'ils peuvent avoir l'advantage de vous avoir aidé à delivrer la Princesse Mandane, et d'avoir combatu sous vos enseignes, j'en seray plus redoutable à mes voisins, quand vous me les renvoyerez. Philocles qui sçait mes sentimens pour ce qui vous regarde, vous les expliquera plus precisément : et ne manquera pas de vous dire, s'il suit mes intentions exactement, que je n'ay eu nulle difficulté à croire toutes les merveilles qu'il m'a racontées de vostre vie : et qu'il n'y a personne au Monde, qui au plus d'estime pour vostre vertu que moy : ny qui souhaite vostre bonheur, aveque plus de passion.

CLEOBULINE.

Comme cette Lettre estoit fort obligeante, elle obligea aussi sensiblement Cyrus : qui tesmoigna à Philocles tant de reconnoissance de la bonté que cette grande Reine avoit pour luy, qu'il estoit aisé devoir, qu'en effet son coeur estoit touché d'un procedé si genereux. En suite dequoy, Philocles aprit à Cyrus, que la Reine qui l'envoyoit ayant sçeu que le Prince de Cumes avoit envoyé secrettement à Corinthe, pour y faire faire des Vaisseaux de Guerre ; elle avoit pris soin de s'informer, par une correspondance qu'elle avoit dans sa Ville, pour quelle raison il vouloit armer : et que parce moyen elle avoit sçeu que c'estoit parce qu'il avoit donné retraite au Roy de Pont, qui avoit enlevé la Princesse Mandane, et qui s'estoit sauvé de Sardis : luy disant encore que cette grande Reine presuposant qu'il ne pouvoit pas manquer de sçavoir où estoit cette Princesse, et ne doutant pas qu'il n'allast bientost assieger Cumes, avoit fait à l'heure mesme preparer la Flotte qu'elle luy envoyoit : qui n'avoit pu estre plus tost à Cumes, à cause des vents contraites qui avoient soufflé : Philocles exagerant apres cela l'estime que Cleobuline faisoit de Cyrus, avec tant d'eloquence, qu'il estoit aisé de voir qu'il venoit de la Cour d'une Princesse, ou l'ignorance ne passoit pas pour une vertu, comme en quelques autres Cours du monde. Quoy que Cleobuline fust extrémement jeune, lors que Cyrus avoit passé à Corinthe, il se souvenoit pourtant bien qu'elle estoit desja admirable, et par son esprit, et par sa beauté : mais ce qu'il en avoit oüy dire depuis en diverses occasions ; l'ayant obligé d'avoir une curiosité particuliere pour ce qui regardoit cette Princesse, il fit cent Questions à Philocles, touchant sa forme de vie, et son Gouvernement. Mais plus Philocles luy respondoit, plus sa curiosité augmentoit : car il luy disoit des choses si merveilleuses de cette Reine, soit en luy parlant de son grand coeur ; de son grand esprit, de son equité ; de sa liberalité ; ou seulement de sa bonté ; que ce Prince ne pouvoit les ouïr sans admiration, et sans une nouvelle envie d'en sçavoir tousjours d'avantage. Cependant pour tesmoigner à cette Reine, combien il estimoit ce qui venoit d'elle, il envoya Chrysante vers celuy qui commandoit la Flotte : mais il le luy envoya avec diverses Barques chargées de toutes les choses dont on a accoustumé de faire des Presens à la Mer : et de tous les refraichissemens necessaires, à une Flotte comme estoit la sienne : retenant Philocles aupres de luy, aussi bien que Leontidas, jusques à ce que le Traite fust conclu, ou que la Tréve fust finie. Le lendemain celuy qui commandoit la Flotte, nommé Thimochare, vint aussi visiter Cyrus : qui le traita avec une magnificence digne de luy, et digne de la Reine qu'il vouloir honnorer, en honnorant celuy qui commandoit ses Armes. Comme la Tréve luy donnoit assez de loisir, et que l'esperance de voir bientost sa Princesse en liberté, avoit mis quelque tranquilité dans son ame, sa civilité estoit encore plus exacte et plus reguliere : c'est pourquoy toutes les fois que Philocles et Timochare estoient aupres de luy, il leur parloit continuellement de leur Reine, de qui il aprenoit tousjours quelque chose d'admirable : et il en aprit en effet tant de merveilles, qu'il eust pû croire que la flaterie avoit quelque part aux loüanges que Timochare et Philocles luy donnoient, s'il n'eust pas connu ce dernier, pour estre extrémement sincere. Cependant ce Prince qui croyoit tousjours qu'il faisoit un crime, lors qu'il ne songeoit pas à Mandane , ne se seroit peutestre pas advisé de vouloir sçavoir tout le détail de la vie de cette Reine, si Timochare, suivant l'ordre qu'il en avoit reçeu d'elle, ne luy eust demandé de sa part, s'il n'aprouvoit pas le dessein qu'elle avoit pris de ne se marier jamais ? je consultant encore en suitte, sur diverses choses qui regardoient la conduite de son Estat. De sorte que Cyrus ne pouvant assez s'estonner de la resolution que cette jeune et belle Reine avoit prise, apres en avoir parlé avec Timochare, en parla encore avec Philocles : qui souhaitant, pour diverses raisons, que cette Reine ne demeurast pas dans la volonté qu'elle avoit, se resolut de dire à Cyrus, ce que presques nul autre que luy ne luy pouvoit dire : afin qu'entrant dans les sentimens qu'il souhaitoit qu'il eust, il pûst apres cela conseiller à Timochare, qui avoit quelque credit aupres de Cleobuline, de persuader à cette Princesse, de ne s'opiniastrer pas dans son dessein. De sorte qu'apres avoir augmenté la curiosité de Cyrus, par mille choses qu'il luy dit de cette Reine ; et apres luy avoir mesme fait connoistre qu'il luy importoit qu'il luy racontait la vie de cette Princesse, Cyrus, qui avoit en effet envie de la sçavoir, et qui estimoit extrémement Philocles, qui de son costé desiroit qu'il la sçeust ; luy donna audiance un soir, lors que tout le monde fut retiré. Mais auparavant que de l'obliger à commencer le recit qu'il luy devoit faire, il luy demanda des nouvelles de Philiste, et de son amour : ha Seigneur (respondit il avec un souris qui luy fit connoistre qu'il estoit guery de sa passion, ou qu'il estoit heureux) l'estat de ma fortune est bien changé, depuis que je vous laissay en Armenie ! comme je m'imagine, reprit Cyrus, que ce changement est de mal en bien, je seray fort aise de le sçavoir. Seigneur. repliqua Philocles, je vous suis trop obligé, de me parler comme vous faites : mais pour reconnoistre cét honneur, il n'est pas juste de m'amuser à vous faire un long recit de la suitte de mes avantures, en ayant d'autres plus illustres à vous dire : et il suffit que je vous die, que ceux qui assurent que l'esperance est un bien qu'un Amant ne doit jamais perdre, ont raison : puis qu'il est vray qu'on ne peut pas avoir moins de sujet d'en avoir que j'en avois, lors que je fus à Jalisse, apres avoir sçeu que le Mary de Philiste estoit mort. Cependant, Seigneur, cette aversion que je croyois invincible, se laissa surmonter par ma perseverance : et ce coeur que tant de services, tant de soupris, et tant de larmes n'avoient pû fléchir, se laissa enfin toucher à mon opiniastreté. De sorte que lors que je retournay à Corinthe, j'y retournay Mary de Philiste, et l'y remenay. A mon arrivée j'y trouvay une Lettre de Thimocrate, qui m'aprit qu'il avoit espouse Telesile : ainsi Seigneur, deux de ces Amans que vous vistes si malheureux à Sinope, qu'ils ne pouvoient souffrir que les autres comparassent leurs infortunes aux leurs, ont enfin esté heureux, quoy qu'il n'y eust aucune aparence qu'ils le deussent estre. Je vous assure, repliqua Cyrus, que j'en ay toute la joye que je suis capable d'avoir : je vous suis bien obligé de ce sentiment là, repliqua Philocles, mais pour en revenir à la Reine de Corinthe, preparez vous Seigneur à ne me soubçonner point de flaterie, lors que vous entendrez les choses que je vous diray d'elle : car il est vray que je suis assuré que je luy déroberay beaucoup, et que son merite est au dessus de toute loüange. Elle estoit desja si aimable et si accomplie, reprit Cyrus, lors que je passay à Corinthe, que je n'auray point de peine à croire qu'elle merite les loüanges que vous luy donnerez : c'est pourquoy ne vous amusez pas à me preparer l'esprit sur ce sujet. Apres cela Philiocles commença de parler de cette sorte.

Histoire de Cleobuline : l'amour malheureux de Cleobuline


HISTOIRE DE CLEOBULINE REINE DE CORINTHE.

Encore que ce soit la coustume de quelqu'un, de reprendre les choses d'assez loin ; et de ne parler gueres moins des Peres de ceux de qui ils ont à narrer l'Histoire, que de ceux mesmes qui ont le plus d'interest à l'advanture qu'ils ont à dire, je n'en useray pourtant pas ainsi. C'est pourquoy Seigneur, je vous seray seulement souvenir en peu de mots, que Periandre, Pere de la Reine de Corinthe, estoit de l'illustre Race des Heraclides : que sa valeur l'avoit rendu Conquerant de son Estat, quoy que la Justice voulust qu'il y regnast paisiblement : qu'il avoit eu plusieurs guerres glorieuses, principalement contre ceux d'Epidaure : et que son Grand esprit luy avoit fait meriter le nom de Sage, aussi bien que son courage celuy de Vaillant. Apres cela je vous diray encore, qu'ayant perdu la Reine sa Femme et deux Fils qu'il avoit, il est mort, et a laissé la Princesse sa Fille Reine de Corinthe, dans un âge où il ne sembloit pas qu'elle, pûst avoir la force de soustenir l'authorité Royale comme elle fait. Je sçay bien encore. Seigneur, que c'est l'usage, afin qu'on ne soit pas surpris du merite extraordinaire d'une Personne, de dire comment elle a esté eslevée ; comment elle a apris toutes choses qu'elle sçait ; et de commencer l'Histoire de sa vie dés le Berçeau. Mais comme c'est de la Reine de Corinthe que je parle, je ne veux vous la montrer que sur le Thrône : et ne vous parler point de la Princesse Cleobuline, tant qu'elle n'a pas porté la Couronne. Neantmoins pour sa Personne, Seigneur, comme cette Reine est fort embellie depuis que vous ne l'avez veuë, il faut que je vous en die quelque chose : il est toutesfois vray qu'elle n'est guere plus grande qu'elle estoit quand vous passastes à Corinthe : et qu'ainsi sa taille ne peut estre mise qu'au rang des mediocres : mais il est pourtant certain qu'il y a un Caractere de Grandeur et de Majesté sur son visage, qui ne laisse pas d'imprimer de la crainte et du respect, quoy que ce soit un privilege qui semble estre reservé à celles à qui la Nature a donné une taille fort haute et fort avantageuse. Mais si Cleobuline n'est pas aussi grande qu'elle a le coeur eslevé, elle a en eschange les plus beaux yeux bleus qu'on puisse voir ; les cheveux du plus beau blond du monde, quoy qu'il n'y en ait guere en Grece ; et la meilleure mine qu'il est possible d'avoir : car comme elle a le nez un peu grand, et l'air du visage fort noble, il y a quelque chose d'Heroïque en sa Phisionomie qui plaist infiniment, et qui comme je l'ay desja dit, inspire le respect dans le coeur de de ceux qui la voyent. Mais Seigneur, ce n'est pas toutesfois par les graces de sa Personne , que je pretens vous la rendre recommandable : c'est par la Grandeur de son ame ; par la noblesse de ses inclinations ; par la generosité de son coeur ; et par l'estenduë de son esprit : car enfin il est certain, qu'on ne peut pas avoir de plus Grandes qualitez, que cette Princesse en a. Elle parle à tous les Ambassadeurs qui viennent à sa Cour, en la Langue de leur Nation : mais avec tant d'eloquence, tant de facilité, et tant de grace, qu'ils en sont surpris. Au reste, son sçavoir n'est pas borné par la connoissance des Langues Estrangeres, qu'elle parle et qu'elle escrit comme la sienne, car il n'est point de Science dont elle ne soit capable. Mais ce que j'estime encore plus, c'est qu'elle a une telle veneration pour toutes les Personnes qui ont du sçavoir ou de la vertu, ou qui excellent seulement en quelque Art, qu'elle a presentement des intelligences par tous les lieux du Monde, afin de connoistre tous ceux qui ont quelque merite extraordinaire : et que par ce moyen il n'y en ait aucun qui ne reçoive quelque marque de la liberalité. Car Seigneur , il faut que vous sçachiez , que cette Grande Reine donne, comme si les Dieux l'avoient establie pour enrichir tout ce qu'il y a de Gens sçavans, en toutes les parties du Monde : et certes elle a quelque raison, de les regarder comme s'ils estoient ses Sujets : puis que je suis assuré qu'il n'y en a aucun qui ne la respecte, comme si elle estoit sa Reine legitime. Elle ne donne pas seulement à ceux qui luy demandent, elle donne mesme à ceux qui ne pretendent rien : elle donne tost ; elle donne beaucoup ; elle donne de bonne grace ; elle donne aveque joye : et la liberalité est une vertu , qu'elle pratique d'une maniere si Noble et si Heroïque, et qu'elle porte si loin, qu'on peur dire qu'elle ne pourroit la faire aller plus avant sans cesser d'estre vertu. Mais ce qu'il y a d'admirable, c'est que cette vertu n'est pas une vertu aveugle, qui la face agir sans choix et sans discernement : puis qu'au contraite , elle ne donne qu'à ceux qu'elle croit dignes de recevoir ses Presens : les mesurant pourtant tousjours plustost à sa propre generosité, qu'à la vertu de ceux qui les reçoivent : aimant beaucoup mieux donner plus que ne meritent ceux à qui elle donne, que de ne donner pas autant que sa condition et son inclination magnifique et liberale le demandent. Au reste, cette vertu qui est proprement la vertu des Rois, n'est pas la seule qu'elle possede avec esclat : elle est bonne ; elle est prudente ; et elle est juste : mais juste jusqu'à violenter toutes ses inclinations, plustost que de faire la moindre injustice, au moindre de ses Sujets : et si cette vertu, qui est le fondement de toutes les autres vertus, trouve quelquesfois quelque resistance à porter son esprit où elle veut, ce n'est que lors que la clemence la fait pancher à pardonner à quelque illustre criminel. Enfin elle a si bien sçeu joindre dans son coeur, la severité de la Justice, et la douceur de la Clemence, qu'il resulte de ces deux vertus mille bons effets, qui la font craindre et aimer de tous ses Peuples. Au reste cette Princesse assiste à tous ses Conseils ; connoist de toutes ses affaires, et les entend si admirablement, qu'il ne seroit pas aisé de luy imposer quelque chose. Cependant quoy qu'elle suporte elle mesme tout le faix de son Estat, elle n'en paroist pas plus embarrassée : et elle ne laisse pas d'avoir l'esprit aussi libre, que si elle n'avoit rien à faire. On ne voit que Festes magnifiques dans sa Cour, et que divertissemens superbes : mais apres tout, la passion dominante de son ame est l'amour des Sciences : et on la peut aussi bien nommer la Reine des Muses, que la Reine de Corinthe. En effet, on voit que de par tout elles luy rendent hommage : ce ne sont qu'Eloges et Panegiriques, ou en Vers, ou en Prose : le Nom de Cleobuline est celebre, par tout ce qu'il y a de celebre au monde : et sa gloire est si esclatante, qu'elle ne le peut estre davantage. Voila donc, Seigneur quelle est presentement cette Princesse, que vous vistes en passant à Corinthe : dont on ne connoissoit encore alors que l'esprit et la beauté : n'estant pas en un âge qui luy permist de faire paroistre cette multitude de vertus, qui la rendent si aimable. Mais Seigneur, sans m'arrester à vous dire comment elle gouverne son Estat, puis que ce n'est pas de Politique dont il s'agit ; il faut que je vous die qu'il y a un homme en cette Cour là, apellé Myrinthe, qui n'est pas originaire de Corinthe, puis que son Ayeul estoit de Lacedemone, qui est sans doute extrémement bien fait : car non seulement il est grand, beau, blond, et de bonne mine ; mais il a du coeur autant qu'on en peut avoir, et a aussi beaucoup d'esprit. Il a mesme cét advantage, que son Ayeul et son Pere ayant eu la Fortune favorable, ont eu les emplois les plus honorables de l'Estat : de sorte que par ce moyen, il a eu dés sa plus tendre jeunesse, autant de familiarité avec la Reine, que les Gens de la plus haute condition de Corinthe en ont pû avoir. Il est vray que Myrinthe est d'une Race assez considerable en son Païs : toutesfois à dire les choses comme il les sont, la Fortune l'a porte plus loin que sa Naissance : mais en eschange on peut assurer, qu'elle ne l'a pas porté plus loin que sa vertu. Il ne faut pourtant pas Seigneur, la regarder toute seule, comme le fondement de l'honneur que je m'en vay vous aprendre qu'il a reçeu : estant certain que je suis persuadé, que la Reine de Corinthe a raison de dire , qu'on n'aime jamais, que parce qu'on ne sçauroit s'empescher d'aimer, et que parce qu'il y a quelque chose qui nous force malgré nous, à aimer ou à haïr, sans le secours de nostre raison. Mais enfin Seigneur, puis que pour le dessein que j'ay, je dois vous descouvrir un secret, que peu de personnes sçavent ; et un secret encore, que la Reine de Corinthe ne voudroit sans doute pas que vous sçeussiez ; il faut que je vous aprenne, qu'il y a aussi en nostre Cour, un Prince nommé Basilide, qui est sans doute assez aimable : foit pour les qualitez de sa Personne ; pour celles de son esprit, ou pour celles de son ame. De plus, Basilide regarde la Couronne de si prés, que selon les Loix, il doit succeder à Cleobuline, si elle ne se marie point. Or Seigneur, celuy dont je parle, a tousjours eu une passion si respectueuse et violente pour cette Princesse, qu'on n'en peut pas avoir une plus forte : mais comme elle se fait autant craindre qu'aimer, le rang qu'elle tient luy a imposé silence. je sçay pourtant bien que la Reine a connu sa passion, sans qu'il la luy ait dite : et que si elle ne l'a pas aimé, ce n'a pas esté parce qu'elle a ignoré son amour, mais parce que son ame avoit un engagement secret, qu'elle mesme ne sçavoit pas. Car enfin, Seigneur, il faut que je vous die, que Cleobuline est née avec une si forte inclination pour Myrinthe, qu'on n'en peut pas avoir une plus violente. Mais afin que vous ne vous estonniez pas de ce que je sçay tant de particularitez de choses si cachées et si secretes, il faut que vous sçachiez, que Stesilée qui demeure à Corinthe, dont vous entendistes assez parler à Sinope, et qui a espousé le Frere de Philiste, a eu la confidence de la Reine durant tres longtemps : et que Philiste mesme depuis son retour à Corinthe, l'a euë si particuliere, que j'ay pû sçavoir par elle tout ce que je m'en vay vous aprendre. J'ay donc sçeu Seigneur, comme je vous l'ay desja dit, qu'on ne peut pas avoir une inclination plus puissante à aimer quelqu'un, que Cleobuline en a toujours eu à aimer Myrinthe : en effet cette affection est tellement née avec elle, qu'elle ne s'est aperçeuë de sa grandeur, que lors qu'elle a esté Reine. Elle sentoit bien auparavant que la veuë de Myrinthe luy plaisoit plus que celle des autres qui l'aprochoient ; que sa conversation la divertissoit davantage ; qu'il luy sembloit estre de meilleure mine que tout le reste de la Cour ; qu'elle trouvoit qu'il s'habilloit mieux ; qu'il avoit meilleure grace que les autres ; que son esprit estoit plus agreable ; et qu'elle l'estimoit plus que tous ceux qu'elle connoissoit : mais elle croyoit que c'estoit un pur effet de sa raison, de sa connoissance, et du merite de Myrinthe, sans croire que son inclination y eust aucune part. Ainsi elle l'aimoit sans penser l'aimer : et elle fut si longtemps dans cette erreur, que cette affection ne fut plus en estat d'estre surmontée, lors qu'elle s'en aperçeut. Pour Myrinthe, le grand intervale qu'il y avoit de luy à cette Princesse, fit que toute la veneration qu'il avoit pour sa vertu, ne produisit point, ce qu'elle eust peutestre produit, si Cleobuline eust esté d'une condition esgalle à la sienne : car enfin il sçavoit si bien que la raison qu'il ne la regardast qu'aveque respect, qu'il ne la regarda point avec amour. Il connoissoit bien qu'elle estoit une des plus accomplies Personnes du Monde : mais cette connoissance ne luy donnoit que de l'admiration : et s'il avoit de la passion, c'estoit pour sa gloire et pour son service, et non pas pour sa Personne. Il rendoit pourtant des soins tres exacts et tres respectueux à cette Princesse : parce qu'ayant l'ame fort ambitieuse, et sçachant qu'elle devoit estre Reine, il jugeoit bien que sa fortune dépendoit d'elle en peu de temps. Et en effet, il ne se trompa pas : car Periandre estant mort, Cleobuline se vit en pouvoir de luy donner une des Grandes Charges de son estat. Elle creût pourtant encore, en la luy donnant, qu'elle ne la luy donnoit, que parce qu'elle jugeoit qu'il la feroit mieux qu'un autre, et qu'il importoit à son service que ce fust luy qui la fist : mais elle ne fut pas longtemps dans l'ignorance de ce qui se passoit dans son coeur : et elle s'aperçeut bientost qu'elle n'en estoit plus Maistresse. Comme Myrinthe avoit beaucoup de veneration pour la Reyne ; qu'il luy estoit obligé ; et qu'il attendoit toutes choses d'elle ; il ne manquoit sans doute à rien de ce qu'il luy devoit comme Reine de Corinthe. Cependant elle a advoüé depuis à Stesilée et à Philiste, qu'il y avoit des jours où sans qu'elle en sçeust la raison, elle n'estoit pas satisfaite de ses soins, de ses respects, et de ses services : et où elle avoit un chagrin estrange contre luy, qu'elle cachoit : parce que n'en pouvant sçavoir la cause, elle n'eust sçeu dequoy se pleindre. Ainsi sans sçavoir ce que son coeur demandoit de Myrinthe, elle sçavoit seulement qu'il n'en estoit pas content. Mais quoy que ces chagrins luy prissent assez souvent, sans qu'elle en tesmoignast rien, elle ne creût pas encore qu'elle eust de l'amour pour Myrinthe : et elle aima mieux s'accuser d'estre bizarre, que de s'accuser d'avoir une passion dans l'ame comme celle-là. Elle a pourtant advoüé, qu'elle en eut un jour quelques soubçons, qu'elle rejetta avec une force estrange : adjoustant qu'elle est persuadée que ce fut parce qu'elle ne vouloit pas tomber d'accord, d'avoir dans l'ame des sentiments qu'elle seroit obligée de combatre, et qu'elle sentoit peutestre desja qu'elle ne vaincroit pas aisément. De sorte que se trompant elle mesme, elle continua d'aimer Myrinthe sans le vouloir sçavoir : elle ne demanda mesme plus conte à son coeur, de ses plus secrets sentimens, comme elle faisoit autrefois : si bien que sa raison abandonnant en quelque façon sa conduite, et ne se meslant plus de ce qui se passoit en luy, cét illustre coeur s'engagea d'une telle sorte à aimer Myrinthe, que lors que cette imperieuse raison voulut l'en desgager, il ne fut plus en sa puissance. Cependant Myrinthe estoit aussi heureux, qu'un homme sans amour le pouvoit estre : car enfin la Reine le considerant comme elle faisoit, il estoit consideré de toute la Cour : et il jouïssoit de toute la douceur, de la liberté, et de toute celle que l'ambition donne à ceux à qui tous les desseins eslevez reüssissent. Myrinthe ne demandoit rien à la Reine qu'il n'obtinst : elle luy donnoit mesme souvent, ce qu'il ne demandoit pas : elle consideroit extrémement ses prieres : tous les Amis de Myrinthe estoient assurez de trouver protection aupres d'elle : et l'on peut dire que sans qu'il sçeust son plus grand bonheur, il estoit infiniment heureux, Basilide de son costé, quoy qu'il n'osast parler de sa passion à la Reine, et qu'il connust bien qu'il n'est estoit pas aimé, de la maniere dont il l'eust voulu estre, n'estoit pourtant pas fort malheureux : car outre qu'il esperoit que le temps et ses services toucheroient son coeur, il avoit encore cette consolation, de sçavoir que si elle se marioit, la raison et la Politique vouloient qu'elle l'espousast. Ainsi se contentant de la civilité que cette Princesse avoit pour luy, il vivoit sans une violente inquietude : adoucissant par l'esperance d'estre aimé, la douleur qu'il avoit de ne l'estre pas encore. Pour la Reine, l'on peut dire qu'elle n'avoit alors ny de Roses, ny les Espines de l'amour, s'il est permis de parler ainsi : car elle n'avoit pas la douceur d'estre aimée, ny presques celle de sçavoir qu'elle aimoit : mais aussi n'avoit elle pas toute l'inquietude que donne souvent cette passion, puis qu'elle n'avoit ny colere, ny impatience, ny jalousie. Il est vray qu'elle ne fut pas longtemps dans ce calme, qui luy faisoit ignorer une partie de l'engagement de son ame : et elle s'aperçeut bientost, que l'amour est une dangereuse passion. Mais pour vous faire sçavoir, Seigneur, ce qui fit parfartement connoistre à la Reine de Corinthe, ce qui se passoit dans son coeur ; il faut que vous sçachiez que Basilide a une Soeur nommée Philimene, qui estoit alors un des plus grands ornemens de nostre Cour. Ce n'est pas que sa beauté soit si parfaite : mais c'est qu'elle a un agréement, qui vaut mieux qu'une grande beauté. Philimene est brune, et mesme extrémement brune : Philimene est plustost petite que grande : et Philimene n'a pas tous les traits du visage regulierement beaux : mais apres tout Philimene est belle : et infinement charmante. Elle a les yeux brillans, doux, et animez : la bouche infiniment belle : les dents admirables : et un embonpoint qui luy donne un air de jeunesse qui luy sied bien. Mais outre tout ce que je dis , il y a je ne sçay quoy de si galant en toute sa Personne, qu'elle plaist à tous ceux qui la voyent. De plus, elle a un esprit capable de tout attirer, et de conserver les conquestes de sa beauté : car elle l'a enjoüé ; plein de seu, et d'agréement : et ce qui est le plus considerable, c'est que Philimene est une des plus douces et des meilleures Personnes du monde, et de qui l'ame n'a rien que de Noble et de Grand. Vous pouvez juger, Seigneur, qu'ayant l'honneur d'estre Parente de la Reine, et qu'ayant autant de merite qu'elle en a, elle estoit souvent aupres d'elle ; et qu'il ne se faisoit nulle Feste dans la Cour dont elle ne fust : de sorte que parce moyen, Myrinthe voyoit tous les jours Philimene, ou chez la Reine, ou chez elle, ou en quelque autre lieu. Mais enfin , Seigneur, il la vit tant, qu'il la vit trop : car il en devint si amoureux, qu'il ne pouvoit pas l'estre davantage. Comme je vous ay dit que naturellement il a l'ame ambitieuse, il ne s'opposa pas à une passion dont la cause estoit si Noble, et il ne songea pas mesmerencela cacher : n'estant pas trop marry qu'on dist qu'il estoit amoureux de la Soeur d'un homme, qui selon toutes les aparences, devoit espouser la Reine. De sorte que trouvant en une mesme Personne, dequoy contenter son amour, et dequoy satisfaire son ambition, il s'engagea hautement à servir Philimene. Mais ce qu'il y eut de rare en cette rencontre, fut qu'il fonda tout l'heureux succés de son dessein, sur la faveur de la Reine, ne sçachant pas quels estoient ses sentimens pour luy. Il n'agit pourtant pas d'abord, comme pretendant espouser Philimene, mais comme un homme qui la preferoit à toute la Cour, et qui ne pouvoit s'empescher de l'aimer. Comme il cruyoit qu'il luy importoit que la Reine le creûst fort amoureux de Philimene, esperant que l'amitié qu'elle avoit pour luy, l'obligeroit à ne vouloir pas le rendre malheureux, en s'opposant à sa passion , il ne songeoit guere plus à faire connoistre à Philimene qu'il estoit amoureux d'elle, qu'à faire connoistre à la Reine, qu'il mouroit d'amour pour Philimene : sçachant bien que Basilide, dans les desseins qu'il aboit, n'estoit pas en termes de resister à Cleobuline : et qu'ainsi la possesion de Philimene, dependoit autant de cette Princesse, que de Philimene mesme. Myrintlie estant donc dans ces sentimens là, aportoit un soin tout extraordinaire, à faire que la Reine le creust aussi amoureux qu'il estoit : et ne perdoit nulle occasion, de luy persuader qu'il ne pouvoit vivre sans Philimene. je sçay mesme qu'il a dit depuis à Stesilée, qu'il y avoit certaines heures, où de dessein premedité, Philimene estant aupres de la Reine, il perdoit une partie du respect qu'il devoit à Cleobuline, afin de luy mieux faire connoistre la grandeur de la passion qu'il avoit pour Philimene. je vous laisse à juger. Seigneur, quel trouble la connoissance de cette passion, excita dans l'ame de la Reine : il fut si grand, qu'elle luy fit connoistre celle qu'elle avoit pour Myrinthe, qu'elle avoit ignorée, ou feint d'ignorer jusques alors : car elle n'a jamais pû bien dire ce qui c'estoit passé dans son coeur, devant que Myrinthe aimast Philimene. Mais dés qu'il fit paroistre son amour, il n'y eut plus moyen que Cleobuline se pûst cacher à elle mesme la forte passion qu'elle avoit dans l'ame : et elle se trouva assez embarrassée à la cacher aux autres. Elle ne voulut pourtant pas au commencement, tomber d'accord de ses propres sentimens : et elle voulut encore faire ce qu'elle pourroit, pour croire que la raison pourquoy l'amour de Myrinthe pour Philimene la faschoit, c'estoit parce que le dessein de cét Amant estoit temeraire, et mesme peu respectueux pour elle. Mais à peine avoit elle accusé Myrinthe de temerité, qu'elle sentoit que son coeur eust presques voulu qu'il en eust eu d'avantage : tous ses sentimens estoient pourtant si broüillez, qu'elle fut contrainte de les examiner l'un apres l'autre pour les connoistre. D'où vient (disoit elle en elle mesme, en se faisant rendre conte de ses propre pensées) que je sens un si grand trouble dans mon coeur, depuis que Philimene a conquis celuy de Myrinthe ? quel interest ay-je à cette conqueste, pour m'y vouloir opposer ? et que veux-je d'un homme que la Fortune a fait naistre tant au dessous de moy ? je ne sçay, reprenoit elle, ce que je veux : mais je sçay bien que je ne veux pas qu'il aime Philimene. Mais seroit il possible (adjoustoit cette Princesse un moment apres, comme elle l'a raconté depuis) que j'aimasse Myrinthe, plus que je ne le croyois aimer ? Myrinthe qui est mille degrez au dessous de moy : et Myrinthe enfin qui ne m'aime point, et qui graces aux Dieux ne sçait pas seulement que je l'aime. Ha non non, Cleobuline ne sçauroit estre capable de cette foiblesse : elle aime trop la gloire, pour aimer Myrinthe, quand mesme il l'aimeroit ardemment : et à plus forte raison ne l'aimant point du tout, et en aimant une autre. A ces mots Cleobuline s'arrestant, fut quelque temps à s'examiner elle mesme, comme voulant estre son Juge, et comme ne sçachant pas ce qu'elle pensoit, et ce qu'elle sentoit ; puis reprenant tout d'un coup la parole ; cependant, dit-elle en rougissant, cette Cleobuline qui aime la gloire, et qui croit n'aimer point Myrinthe, ne peut souffrir qu'il aime Philimene : et sent je ne sçay quoy dans son coeur, qui luy dit qu'elle ne seroit pas marrie qu'il l'aime. Mais que dis-je ? reprenoit elle ; suis-je bien d'accord avec moy mesme, et puis-je advoüer tous les sentimens de mon coeur ? Non non, desavoüons les hardiment, s'ils ne sont pas dignes de nous : combatons nous nous mesme pour nostre propre gloire : et ne souffrons pas que durant que toute la Terre nous louë, nous ayons sujet de nous blasmer. Surmontons donc dans nostre coeur, cette foiblesse que nous y avons descouverte : et ne consentons jamais, que la Fille du sage Periandre, soit capable d'une folie : ny que celle d'un grand et vaillant Roy, le soit d'une lascheté. Mais l'amour (reprenoit cette Princesse en elle mesme) est donc une chose volontaire, et n'est pas une passion, puis que je parle comme s'il ne falloit que n'en vouloir point avoir, pour n'en avoir plus ? En effet, on diroit, veû la maniere dont je raisonne, que je puis aimer et haïr qui bon me semble, ha justes Dieux, s'escrioit elle, qu'il s'en faut bien que ce que je dis ne soit vray ! et qu'il s'en faut bien aussi, que je ne puisse haïr Myrinthe ! Cependant il vaudroit mieux que j'eusse de la haine pour luy que de l'amour : et que je fusse injuste que foible. Paisons donc un grand effort sur nous mesmes, adjoustoit elle : imaginons nous, pour nous vaincre plus aisément, qu'il nous a fait une injure, de nous respecter comme il a fait : qu'il nous outrage d'estre amoureux de Philimene ; qu'il estoit obligé de deviner les sentimens que nous avons pour luy, et d'y respondre : et faisons mesme passer pour un infidelle et pour un ingrat, un homme qui ne nous a jamais aimée, et qui ne sçait point que nous l'aimons. Mais le moyen, reprenoit elle, de pouvoir accuser Myrinthe ? il ne m'aime pas, il est vray ; mais a t'il deû croire qu'il luy fust permis de m'aimer ? et n'est-il pas vray encore, que s'il auoit soubçonné que je l'aimasse, il m'auroit fait un outrage, dont j'aurois deû m'offencer. , et dont je me serois effectivement offencée, quoy qu'il ne soit que trop vray pour ma gloire et pour mon repos, que je l'aime plus que je ne dois ? Dequoy donc puis-je accuser Myrinthe ? l'accuseray je de temerité en aimant Philimene, moy qui l'estime assez pour abaisser les yeux jusques à luy ? Si faut-il (disoit-elle avec une une confusion pleine de despit) que je trouve en luy ou en moy dequoy je haïr, ou du moins dequoy ne l'aimer plus : ne suffit-il pas, poursuivoit cette Princesse, qu'il soit cause de la foiblesse dont je m'accuse, pour avoir sujet de luy vouloir mal ? et n'est ce pas assez qu'il trouble le repos de ma vie, pour avoir une juste cause de le chasser de mon coeur ? Chassons le donc courageusement, d'un lieu où il ne pense pas estre : et regnons du moins sur nous mesmes aussi absolument, que nous regnons sur nos Sujets. Apres une agitation si violente, cette Princesse croyant s'estre vaincuë, et s'imaginant que puis qu'elle ne vouloir plus aimer Myrinthe, elle ne l'aimoit plus en effet ; fit ce qu'elle pût pour demeurer dans la resolution qu'elle croyoit avoir prise. Et pour gagner tout d'un coup la victoire, et mettre son ame à la derniere espreuve, elle fit durant plusieurs jours, diverses parties de Chasse, et de divertissement, où Philimene et Myrinthe estoient tousjours. Elle donna mesme le Bal plus d'une fois : esperant qu'elle s'acconstumeroit à voir Myrinthe aupres de Philimene, sans nulle douleur et sans nul interest. Ainsi cherchant détruire dans son coeur, la passion qu'elle avoit pour Myrinthe, elle augmenta encore celle que Myrinthe avoit pour Philimene : en luy donnant tant d'occasions de la voir, et de la voir parée : et elle fit mesme sans y penser, que philimene respondit un peu plustost qu'elle n'eust fait, à la passion de Myrinthe. Car enfin comme Cleobuline avoit dessein de se surmonter, durant ces jours de Feste et de divertissment ; elle affectoit de tesmoigner autant d'amitié à Myrinthe, qu'il tesmoignoit d'amour à Philimene : de sorte que par ce moyen, cette belle et jeune Personne voyant son Amant si bien avec la Reine, l'en considera d'avantage. Basilide de son costé, qui ne craignoit rien tant que d'irriter Cleobuline, u'osoit tesmoigner qu'il n'estoit pas trop aise que Myrinthe fist l'Amant de sa Soeur : ainsi la Reine sans se surmonter elle mesme, servit à Myrinthe à vaincre le coeur de Philimene : qui eut assurément pour luy, toute l'estime et toute l'affection, qu'une Personne de sa vertu estoit capable d'avoir. Mais durant que Cleobuline contribuoit plus qu'elle ne pensoit à la felicité de Myrinthe, elle achevoit de détruire la sienne : car comme il est extrémement adroit à toutes choses, plus elle le voyoit, moins elle se sentoit capable de cesser de l'aimer, et de souffrir qu'il aimast Philimene. Si elle le voyoit parler bas à cette belle Personne, elle en changeoit de couleur ; le coeur luy en batoit ; et s'imaginant qu'il luy disoit quelque chose de sa passion, elle sentoit dans son ame ce qu'elle n'a jamais pû bien exprimer. S'il arrivoit qu'en parlant à elle, il loüast Philimene, elle sentoit malgré qu'elle en eust, un despit estrange : et s'il arrivoit que Philimene loüast Myrinthe, Cleobuline par un sentiment qu'elle ne pouvoit retenir, avoit une envie extréme de la contredire, quoy qu'elle estimast plus Myrinthe, que tout le reste du monde. Cependant bien que la Reine sentist une rebellion estrange dans son coeur, et qu'il y eust une contrarieté continuelle, entre sa raison et luy, elle s'obstina durant plusieurs jours, à vouloir vaincre sa passion : mais enfin elle connut que tous ses efforts estoient inutiles, et que tout ce qu'elle pouvoit entreprendre, estoit de la cacher : encore creût elle qu'il ne luy seroit pas aisé, si ce n'estoit en se cachant elle mesme. En effet, Cleobuline ne pouvant plus se contraindre, feignit de se trouver mal, afin de ne voir ny Myrinthe, ny Philimene : esperant mesme que durant cette petite absence sans esloignement, elle se surmonteroit enfin, et recouvreroit la liberté. Cette retraite ne fit pourtant pas ce qu'elle pensoit : car dés qu'elle ne vit plus Myrinthe, elle se l'imagina tousjours aux pieds de Philimene ; de sorte qu'au lieu d'en détacher son esprit, elle l'engagea d'avantage. Il advint mesme plus d'une fois, que voulant sçavoir où estoit Myrinthe, elle luy envoya faire divers commandemens, pour des choses qui regardoient sa charge : mais on luy raporta presques tousjours, qu'on l'avoit trouvé chez Philimene : de sorte que la jalousie augmentant sa passion, au lieu de la diminuer, elle souffroit des maux incroyables : et elle souffroit d'autant plus, qu'elle s'accusoit elle mesme, et de foiblesse, et de folie. Comme Stesilée avoit aquis beaucoup de part à son amitié, et qu'il n'y avoit personne à la Cour qui en eust tant à sa confidence, elle vouloit qu'elle fust tousjours aupres d'elle, mesme dans les heures où ses chagrins l'accabloient le plus.

Histoire de Cleobuline : opposition de Cleobuline au mariage de Myrinthe et Philimene


Cependant comme cette Princesse est naturellement guaye, Stesilée estoit fort surprise, de la voir si melancolique : ne pouuant pas conceuoir, qu'elle en eust de cause legitime. Car enfin elle estoit adorée de tous ses peuples : l'abondance et la Paix estoient par tout dans son Royaume : tous les Estats voisins la consideroient extrémement : sa reputation s'estendoit par toute la Terre : et rien apparamment ne pouvoit troubler son bonheur. De sorte que Stesilée voyant la Reine si changée de ce qu'elle avoit accoustumé d'estre se resolut de prendre la liberté de luy en demander la cause, à la premiere occasion qu'elle en trouveroit. Mais elle ne fut pas en la peine de la chercher : car la Reine la luy donna d'elle mesme, un soir qu'elle estoit seule aupres d'elle. Advoüez la verité Stesilée, luy dit cette Princesse, vous estes bien en peine de sçavoir ce qui me fait si melancolique : si je sçavois aussi bien l'art de deviner les sentimens de vostre Majesté, reprit elle, qu'elle sçait celuy de connoistre les miens, je serois bien tost hors de la peine où je suis, de sçavoir ce qui l'inquiete, afin d'y prendre toute la part que je dois. Ouy, Madame, il est certain que l'estat où je vous voy, me donne la plus douloureuse curiosité, que personne ait jamais euë : car enfin vous connoissant aussi sage et aussi prudente que vous elles, je suis assurée que vous n'estes pas triste sans sujet : ainsi sans sçavoir precisément ce qui vous inquiete, je sçay tousjours bien que je dois m'affliger pour l'amour de vous. Cleobuline entendant parler Stesilée avec tant de tendresse,et sçachant bien que cette Personne avoit une extréme affection pour elle, se resolut de luy descharger son coeur : ne luy estant pas possible de renfermer dans son ame, tous les sentimens que luy donnoit l'amour qu'elle avoit pour la gloire ; celle qu'elle auoit pour Myrinthe ; et la jalousie que luy donnoit Philimene. Mais comme elle avoit une honte estrange de sa foiblesse, elle abaissa un grand Pavillon de Drap d'or, sous lequel estoit le Lit sur quoy elle estoit à demy couchée, afin que la lumiere ne luy donnant point au visage, l'obscurité favorisast le dessein qu'elle avoit de dire à Stesilée, une partie des maux qu'elle souffroit. Apres avoir donc pris toutes les precautions que sa modestie voulut qu'elle exigeast de Stesilée ; apres qu'elle l'eut preparée par cent paroles inutiles ; qu'elle luy eut dit plus de vingt fois la mesme chose ; et que Stesilée luy eut promis une inviolable fidelité ; elle commença de luy parler, comme si elle eust commis un crime effroyable. Vous avez raison Stesilée, luy dit-elle, de dire que je ne suis plus ce que j'estois : car il est vray que je ne suis plus ce que j'ay esté, et que je ne suis plus ce que toute la Terre me croit. Car enfin, je sçay que j'ay le bonheur d'avoir une reputation assez Grande et assez belle : et qu'il est peu de Princesses, qui ne me regardent avec envie, ou avec estime. Cependant je suis contrainte de dire, que si on sçavoit ce qui se passe dans mon coeur, on me regarderoit ou avec pitié, ou avec mespris. Ha Madame, reprit Stesilée, cette derniere chose ne peut jamais arriver ! elle pourroit plustost atriver que la premiere, repliqua la Reine, s'il estoit possible qu'on sçeust ce qui m'est arrivé. Mais Stesilée ce qui me console dans mon infortune, c'est que j'espere que Personne ne la devinera jamais : et que la disant qu'à vous, elle demeurera ensevelie dans un oubly eternel. Vous devez sans doute croire Madame, respondit Stesilée, que je n'ay garde d'estre capable de reveler un secret, que vous m'aurez fait l'honneur de me confier : c'est pourquoy j'ose suplier vostre Majesté, de me dire ce qui l'inquiete, afin de voir s'il n'y a nulle voye de la soulager. Comme je sçay que je ne puis recevoir autre soulagement, repliqua Cleobuline, que celuy que je trouveray à me pleindre aveque vous, je voudrais desja vous avoir dit la cause de ma douleur : mais Stesilée dés que je veux ouvrir la bouche pour vous la descouvrir, le despit et la honte me la ferment ; je ne trouve point de paroles qui puissent exprimer mes sentimens, et je sens qu'il y a une telle confusion en toutes mes pensées, que je n'y sçaurois donner nul ordre. Tantost je vous veux dire tout ce qui pourroit excuser ma foiblesse, devant que de vous l'aprendre : tantost je veux attendre à m'excuser, que je vous l'aye aprise : un moment apres je change d'advis, et je me resous à vous dire precisément les choses comme elles sont : et un instant en suitte, je suis presques resoluë de ne vous dire plus rien : c'est pourquoy ma chere Stesilée, devinez si vous pouvez, une partie de ma douleur. Mais non, reprenoit cette Princesse, gardez vous bien de la deviner : et quand vous en auriez quelques soubçons ne m'en dites rien je vous en conjure : car si par hazard vous la deviniez, je croirois que toute la Terre la devineroit, et je serois la plus malheureuse Princesse du monde. Comme Stesilée a naturellement l'âme passionnée, elle connut bien en oyant parler la Reine comme elle faisoit, que l'amour estoit la cause de sa douleur, mais elle n'imagina pourtant pas qui pouvoit luy en avoir donné. C'est pourquoy prenant un biais adroit et complaisant ; comme je ne veux sçavoir que ce qu'il vous plaist que je sçache, reprit elle je veux bien deffendre à mon esprit de raisonner sur tout ce que vous me dites : et l'empescher de penetrer plus avant que vostre Majesté ne le veut. Ce n'est pas que je sois persuadée qu'on peut dire toutes choses, à une Personne fidelle : et puis Madame (adjousta Stesilée, pour luy donner lieu de luy confier son secret) que pouvez vous avoir de si difficile à descouvrir ? Toute la Terre sçait que toutes vos actions sont innocentes et illustres : et si vous elles coupable, vous estes sans doute seule qui pouvez déposer contre vous : puis que ce ne peut estre tout au plus, que d'avoir quelques sentimens trop eslevez. Ha Stesilée, repliqua la Reine l'ambition n'a point de part à mon crime ! et si les autres passions y en avoient aussi peu, mon ame seroit bien tranquile. Mais puis qu'il faut que je vous die, ce que je ne sçaurois plus cacher, et ce que j'euste tousjours caché si je l'eusse pû ; sçachez Stesilée, que malgré moy, et sans que je l'aye pû empescher, il y a quelqu'un au Monde qui a assez de part à mon coeur, pour ne le pouvoir haïr quand je le veux, quoy que j'en aye une enuie estrange. le pensois (repliqua Stesilée, pour donner lieu à la Reine de luy parler avec toute sorte de confiance) que vostre Majesté eust dessein d'enfraindre toutes les Loix de son Estat ; de commencer quelque injuste guerre ; de confondre les innocens et les criminels ; et d'establir quelque Gouvernement tirannique, veû la maniere dont elle s'accusoit : mais à ce que je voy, vous n'estes coupable que d'avoir souffert qu'on vous adorast : et de n'avoir pas haï quelque illustre Sujet qui vous aime sans doute tres respectueusement. Ha Stesilée, interrompit Cleobuline, mon sort est bien plus estrange que vous ne pensez ! car enfin puis qu'il faut vous descouvrir le fonds de mon coeur, j'aime sans estre aimée, j'aime sans qu'on le sçache, et j'aime une Personne qui aime ailleurs. Et cependant je l'aime de telle sorte, que je ne puis cesser de l'aimer, ny souffrir qu'il en aime une autru : quoy que je ne voulusse pas qu'il sçeust que je l'aime, ny qu'il me dist jamais qu'il m'aimast, quand mesme il pourroit arriver qu'il m'aimeroit. Jugez apres cela, poursuivit elle, si l'estat où je me trouve, n'est pas un estat déplorable : et si je n'ay pas raison, d'avoir une honte estrange de ma foiblesse. Comme je ne pourrois condamner vostre Majesté, reprit Stesilée, sans me condamner moy mesme, elle trouvera bon s'il luy plaist, que je ne l'accuse pas : car enfin comme je sçay qu'elle n'ignore point la cruelle avanture que j'eus à la lisse, lors que je commençay d'aimer un homme qui me faisoit confidence de la passion qu'il avoit pour une autre ; je la crois trop bonne, pour vouloir que je m'accuse, et que je me condamne comme elle fait. Mais encore, Madame, qui est ce bien heureux, qui a fait une si illustre conqueste ? Ce Conquerant, reprit Cleobuline, est l'Esclave de Philimene : jugez donc, Stesilée, si la confusion que j'ay est sans fondement. Car bien que je sçache que vous avez esté coupable de mesme crime que moy, je ne sçaurois m'excuser : joint qu'à dire la verité, il y a encore de la difference entre nous. En effet, celuy que vous aimiez estoit esgal à vous, et vous ne deviez rendre conte de vos actions qu'à vous mesme : mais Stesilée, je dois respondre des miennes à toute la Terre ; j'ay une grande gloire à conserver, que j'aime plus que ma vie ; et cependant j'aime un Sujet, infinement au dessous de moy ; je l'aime sans estre aimée ; et je l'aime en le voyant esperduëment amoureux d'une autre. Encore si j'avois le bonheur d'estre tout à fait preoccupée, par la passion qui me possede, et de croire que ce que je fais ne fust pas si criminel, l'en serois moins malheureuse, et mesme plus excusable : mais il semble que pour me tourmenter d'avantage, les Dieux m'ayent laissé autant de raison qu'il m'en faut, pour connoistre ma foiblesse, sans m'en laisser assez pour la surmonter. Mais Madame, reprit Stesilée, afin de vous justifier par vos propres paroles, ne suffit il pas que vous ayez fait tout ce que vous avez pû, pour vaincre la passion que vous avez dans l'ame, pour faire qu'on ne puisse vous en accuser ? Car enfin. Madame, je ne voy pas que la vertu consiste à n'avoir point de passions : la Nature les donne à tous les hommes : on ne s'en sçauroit deffaire qu'aveque la vie : et je suis fortement persuadée, que pourveû que ces passions ne nous facent rien faire contre la veritable gloire, nous ne sommes point coupables, de ne les pouvoir surmonter dans nostre coeur. Ainsi Madame, je trouve qu'au lieu de vous accuser comme vous faites, il faudroit vous loüer de ce que vous resistez si courageusement, à la plus puissante de toutes les passions : et il faudroit regarder avec un peu plus de tranquilité, par quels moyens vous la pouvez vaincre, ou par quelle innocente voye, vous pouvez la rendre moins insuportable. Pour la vaincre, reprit la Reine, je ne l'espere plus : quoy que je sois pourtant resoluë de la combatre toute ma vie : et pour la rendre plus il n'est pas aisé d'en trouver les moyens. De plus Stesilée, j'ay encore une chose dans l'esprit qui me tourmente d'une estrange sorte, poursuivit-elle ; car enfin je suis persuadée, que si Myrinthe sçavoit les sentimens que j'ay pour luy, s'esbranlerois sa fidelité pour Philimene : il y a mesme des heures, où je croy que la Couronne que je porte, l'a empesché de m'aimer : de sorte que par ce moyen j'en suis bien plus malheureuse. Car enfin je pense avoir une voye infaillible, de le faire rompre avec Philimene : mais c'est une voye que je ne veux jamais prendre : estant certain que je ne crains rien tant au monde, que Myrinthe sçache que je l'aime. Mais Madame, respondit Stesilée, que faudroit-il donc pour vous contenter ? il faudroit que je n'eusse jamais aimé Myrinthe, reprit elle ; car de dire qu'il faudroit que je cassasse de l'aimer, c'est dire une chose que je crois aussi impossible que l'autre, et que mon coeur et ma raison ne desirent pas esgallement. Mais Madame, repliqua Stesilée, il n'est pas aisé de penser que vous puissiez estre en un estat si malheureux, que vous ne puissiez mesme imaginer par quelle voye vous pourrez estre heureuse : il est pourtant vray, repartit Cleobuline, que ma fortune est en termes de ne sçavoir que souhaiter : car puis que Myrinthe n'est pas ce qu'il faudroit qu'il fust pour estre Roy, je ne puis estre qu'infortunée. Il est toutesfois vray, reprit-elle, que je conçoy quelque chose, qui me l'endroit bien moins malheureuse que je ne suis : mais encore Madame, luy dit Stesilée, que voudriez vous pour souffrir moins ? je voudrois, dit elle, que Myrinthe n'aimast plus Philimene, et qu'il m'aimast : mais je voudrois qu'il m'aimast sans me le dire, et sans qu'il sçeust jamais que je l'aimasse, et sans que personne sçeust aussi la passion que nous aurions dans l'ame. Jugez apres cela, Stesilée, si mon bonheur est possible : aussi ne pretenday-je pas seulement de l'esperer : et tout ce que je voudrois presentement, seroit que Myrinthe n'aimast plus Philimene. Cependant, adjoustoit elle, je ne vous ay pas plustost dit ce que je veux, que la honte me fait changer de sentimens : je sens que l'amour que j'ay pour Myrinthe, devient haine contre moy mesme : et que la jalousie que j'ay pour Philimene, devient fureur contre ma propre raison. C'est pourquoy Stesilée, n'obeïssez pas aux premiers commandemens que je vous feray : et attendez tousjours qu'une seconde pensée, examine la premiere, et que je sois bien d'accord avec moy mesme, de ce que j'auray resolu de faire. Ce qu'il y a pourtant de certain et d'infaillible, est que je ne feray jamais rien, de directement opposé à la veritable gloire : et que Myrinthe ne sçaura jamais que je l'aime. Apres cela, Stesilée eut encore une longue conversation avec Cleobuline : à la fin de laquelle il n'y eut rien de resolu. Cette Princesse ne laissa pourtant pas de se trouver l'esprit en quelque façon soulagé , d'avoir deschargé son coeur à Stesilée : de qui l'ame tendre et passionnée, la rendoit toute propre à estre confidente d'une amour extraordinaire que celle-là. Aussi depuis cela, devint-elle inseparable de la Reine, qui ne pouvoit vivre sans elle : de sorte que comme c'est la coustume dans toutes les Cours, que l'on n'a pas plustost reçeu une caresse des Rois ou des Reines, qu'on en reçoit cent mille de tous ceux que l'on connoist ; Stesilée se vit bientost accablée de civilitez, pour sa nouvelle faveur. Basilide mesme, aporta soin à estre bien avec elle : mais entre les autres, Myrinthe, tout puissant qu'il estoit aupres de la Reine, creût qu'il devoit aquerir l'amitié particuliere de Stesilée : afin qu'elle luy rendist office, pour faire agreer à cette Princesse le dessein qu'il avoit d'espouser Philimene. De sorte que par ce moyen, elle estoit admirablement bien avec Myrinthe : qui ne sçachant pas la cause de cette nouvelle faveur, l'attribuoit aussi bien que toute la Cour, au merite de Stesilée, et la recomandation de la Princesse Eumetis, aupres de qui elle avoit passé le commencement de sa vie, Ainsi Myrinthe sans sçavoir qu'il estoit la veritable cause de ce redoublement de faveur, dont la Reine honnoroit Stesilée, ne songeoit qu'à se la rendre favorable, afin qu'elle favorisast son dessein. De plus, dans la pensée qu'il aboit, il devint encore plus soigneux, plus exact, plus respectueux, et plus attaché aupres de la Reine : mais plus il s'aquitoit regulierement de son devoir, plus elle en avoit d'amour et de jalousie tout ensemble. En effet, plus il faisoit ce qu'il devoit, plus le trouvoit elle aimable : mais venant aussi à songer qu'il ne devenoit plus soigneux pour elle, que parce qu'il devenoit tous les jours plus amoureux de Philimene ; un despit jaloux s'emparoit de son coeur, qui luy faisoit imaginer autant de plaisir à empescher Myrinthe d'espouser Philimene, que cét Amant en imaginoit à la posseder. De sorte que consultant encore une fois avec Stesilée, elle la pria et la conjura, de tascher de rompre la chose : je sçay bien, luy dit elle, que je le puis faire d'authorité : mais il y a deux puissantes raisons qui m'en empeschent. La première est, que j'ay une si grande frayeur que Myrinthe n'en devine la cause, que je ne puis ni exposer à ce danger : et la seconde est (si je puis vous la dire sans rougir) que je ne veux du moins pas que Myrinthe me haïsse, comme il me haïroit sans doute, s'il sçavoit que ce fust moy qui rompist son mariage. C'est bien assez, poursuivit elle, qu'il ne m'aime pas, sans l'obliger encore à me haïr : c'est pourquoy Stesilée, employez toute vostre adresse, à luy faire changer de sentimens pour Philimene, ou du moins à l'empescher de l'espouser. Ce n'est pas, dit elle, que quand, vous serez venuë à bout de ce que je veux , je pretende que Myrinthe sçache que je l'aime : mais c'est que c'est un si grand plaisir à une Personne qui a de la passion dans l'ame, de destruire celle qui s'oppose à la sienne, qu'il est peu de choses que je ne fisse, pour avoir celuy de voir Myrinthe sans amour pour Philimene. je vous proteste Stesilée, adjousta-t'elle , que si vous pouviez la chasser du coeur de Myrinthe, vous auriez presques autant de part au mien qu'il y en a : car il me semble qu'apres cela, je pourrois sans peine cacher la passion que j'ay dans l'ame. Je m'imagine mesme que je la vaincrois plus aisément : et que s'il n'aimoit plus Philimene, il me seroit plus aisé ou de cesser de l'aimer, ou de l'aimer moins. Stesilée oyantparler Cleobuline avec tant d'empressement, luy promit de faire tous ses efforts pour la satisfaire : et en effet elle n'y oublia rien. Comme elle sçavoit que Myrinthe estoit extrémement ambitieux, elle entreprit un jour de luy persuader, que c'estoit borner son ambition que de songer à se marier si tost, puis qu'il estoit vray qu'il sembloit que la Fortune aimast plus à favoriser ceux qui ne l'estoient pas, que ceux qui l'estoient. En suitte luy faisant une fausse confidence, elle luy dit qu'il faisoit mal de songer à prendre l'alliance d'un Prince, que la Reine n'aimoit pas : et que s'il suivoit son conseil, il s'attacheroit inseparablement à la Reine, sans s'engager à nuls autres interests. Mais comme Myrinthe estoit fort amoureux, la Politique de Stesilée, ne s'accorda pas à la sienne : et quoy qu'il fust très ambitieux, il ne pût craindre ce qu'elle vouloit qu'il craignist. Il luy dit donc qu'il ne se separe separaroit pas des interests de la Reine, en espousant Philimene : et qu'au contraire, il s'y uniroit davantage : puis qu'elle estoit Soeur d'un homme qu'il faloit presques de necessité que la Reine espousast, si elle songeoit à se marier. De sorte que Stesilée voyant qu'elle ne gagnoit rien sur l'esprit de Myrinthe, fit semblant de ceder à ses sentimens, afin qu'il la creust tousjours de ses Amies : et elle prit un autre dessein de troubler son amour, qui fut de faire representer à Philimene, par une Amie qu'elle avoit, qui estoit fort bien avec elle, qu'elle se faisoit tort d'espouser Myrinthe : qui quoy que tres honneste homme, n'estoit pas d'une assez Grande Naissance pour elle. Mais comme Philimene avoit l'ame plus sensible au merite de Myrinthe qu'à l'ambition, ce conseil luy fut inutilement donné : de sorte que Stesilée ne sçachant plus que faire pour destruire cette affection, songea du moins à rompre le mariage, croyant en avoir trouvé une bonne voye. Je vous ay desja dit, Seigneur, que Basilide cherchoit autant qu'il pouvoit l'amitié de Stesilée, afin qu'elle luy rendist office aupres de la Reine, de qui il estoit tousjours tres amoureux : et je vous ay dit aussi, que la raison pourquoy il ne s'opposoit pas à la passion de Myrinthe pour Philimene, estoit qu'il craignoit d'irriter la Reine, en chose quant un homme qui estoit si bien aupres d'elle. Mais apres cela, il faut que je vous die encore, que Stesilée creut ne pouvoir trouver une meilleure voye, de troubler les desseins de Myrinthe, que par Basilide : si bien que parlant un jour aveque luy, elle tourna la conversation si adroitement, qu'il commença de luy parler le premier de l'amour de Myrinthe pour Philimene. En suitte dequoy, Stefilée ménagea si bien son esprit, qu'elle l'engagea insensiblement où elle vouloit : et l'engagea jusques à la prier de luy dire quels estoient les sentimens de la Reine, sur ce sujet. Stesilée voyant Basilide au point où elle le souhaitoit, acheva la chose avec autant d'adresse, qu'elle l'avoit commencée : d'abord elle luy dit qu'elle ne sçavoit pas assez bien les sentimens de la Reine : en suitte, que quand elles les sçauroit, elle ne devroit pas les dire : apres quoy cedant peu à peu, aux prieres que luy fit Basilide, elle luy fit faire mille sermens de luy estre fidelle : et luy dit apres qu'elle sçavoit de certitude, que ce mariage ne luy plaisoit pas, et que la Reine eust bien souhaité qu'il se fust rompu, sans qu'elle s'en fust meslée. Helas Stesilée , luy dit Basilide la chose ne seroit pas où elle en est, si je n'avois eu peur de desplaire à la Reine, en m'opposant au dessein de Myrinthe : mais puis que vous m'assurez qu'elle n'aprouve pas ce mariage, et que je ne l'irriteray point en le rompant, il sera bien tost rompu. Stesilée entendant parler Basilide avec tant de violence, craignit qu'il n'arrivast quelque querelle entre Myrinthe et luy : pourquoy pour empescher ce malheur, elle adjousta qu'il ne falloit pas qu'il entreprist : de traverser ses desseins avec esclat : parce que la Reine ne trouveroit pas bon qu'il choquast ouvertement Myrinthe : mais qu'il falloit qu'il se servist : de la Princesse sa Mere, pour faire commander à Philimene, de ne songer plus à Myrinthe, et de le traiter comme un homme qu'elle n'espouseroit jamais. Et en effet, Basilide suivit le conseil de Stesilée, à qui il rendit mille graces : sans sçavoir qu'en rompant le mariage de Myrinthe, il agissoit contre luy mesme : puis qu'il flattoit la passion que la Reine avoit pour luy, qui estoit sans doute le plus grand obstacle qu'il y eust à la porter à satisfaire la sienne. Cependant l'artifice de Stesilée, ne fut pas long temps sans reüssir : car Basilide ayant fait agir la Princesse sa Mere, Philimene se trouva en une estrange extrémité : puis qu'aimant tendrement Myrinthe, elle ne pouvoit le resoudre à le mal traiter : et qu'aimant aussi fort la gloire, elle avoit bien de la peine à desobeïr au commandement qu'elle avoit reçeu. De sorte que prenant un milieu, elle se resolut, pour ne perdre pas Myrinthe, et pour ne desobeïr pas ouvertement, de luy faire sçavoir le commandement qu'on luy avoit fait. D'abord elle eut quelque peine à s'y resoudre : sçachant bien qu'elle ne pouvoit luy dire cela, sans le luy dire obligeamment : mais enfin l'amour estant la plus forte, elle le luy dit : et le pria de ne la voir plus, avec des paroles si engageants, qu'elle ne l'eust pas tant oblige à continuer de la voir, si elle le luy eust commandé absolument. Aussi luy protesta-t'il mille et mille sois, qu'il la verroit malgré toute la Terre, et qu'il ne la quitteroit jamais : Philimene voulut pourtant qu'il ne la vist plus chez elle : mais en eschange, ils resolurent qu'ils se verroient tous les jours chez la Reine. Ainsi Stesilée en rendant un bon office d'un costé à cette Princesse, luy en rendit un mauvais de l'autre : car elle fit qu'elle vit plus souvent durant plusieurs jours, la chose du monde qui luy donnoit le plus de peine à voir, c'est à dire Myrinthe aupres de Philimene. Mais à la fin Basilide qui estoit tousjours assuré par Stesilée que la Reine souhaitoit que ce mariage ne se fist pas, obligea la Princesse sa Mere de mener Philimene à la Campagne : de sorte que durant cette absence, Myrinthe souffrit des maux incroyables. Il est vray qu'il ne souffrit pas seul : et c'est peut-estre la premiere fois, que l'absence d'une Rivale, a causé de la douleur. Cependant il est certain que Cleobuline ne pouvoit voir Myrinthe aussi triste qu'il estoit pour l'absence de Philimene, sans en avoir une colere et une douleur extréme : il y eut mesme une chose qui redoubla encore son chagrin. Car Seigneur, il faut que vous sçachiez , qu'ayant esté obligée de faire une grande Feste, pour quelques Ambassadeurs qui estoient arrivez à la Cour : Myrinthe y parut avec une telle negligence, qu'on eust dit qu'il n'y devoit estre veû de Personne : luy semblant semblant que puis que Philimene n'y estoit point, il ne devoit pas se parer : joint aussi que sçachant qu'elle avoit une Amie qui luy mandoit toutes choses, il espera d'estre recompensé de sa negligence : et ne craignit point du tout, que la Reine y prist nul interest. Cependant cette petite chose, irrita tellement la douleur qu'elle avoit, de ne pouvoir cesser d'aimer Myrinthe ; qu'elle fut quelques instans, où elle espera de ne l'aimer plus : mais ces instans passerent si viste, qu'elle n'eut pas le loisir de jouïr du calme que l'indifference donne. Qui vit jamais, dit elle le soir à Stesilée, une plus bizarre avanture que la mienne ! tout ce que je fais pour me guerir ou pour me soulager, augmente mon mal : J'absence de Philimene, que je croyois me devoir estre fort douce : m'est tout à fait rigoureuse : et dans les sentimens où je suis, j'aime encore mieux voir Philimene, que de voir sur le visage de Myrinthe, la tristesse qu'il a de ne la voir point. Mais que dis-je ! reprenoit elle, est-il bien possible que je me trouve capable de si bizarres sentimens ? Je m'assure, adjoustoit cette princesse, que ceux qui me voyent si souvent entrer seule dans mon Cabinet, croyent que je médite de Grandes choses : qu'il s'agit de faire quel que alliance considerable : et que le bien de l'Estat est ce qui occupe toutes mes pensées. Cependant foible que je suis, je m'amuse à observer si Myrinthe est triste ou s'il est guay, et si Myrinthe est paré ou negligé, Ha Cleobuline, à quoy pense tu ? rapelle dans ta memoire ce que tu estois autrefois : lis tous les Eloges qu'on te donne, afin de te mettre en estat de les meriter : et sois enfin pour toy mesme, ce que tu parois dire aux autres. On parle de toy par toute la Terre, comme si tu n'aimois que la vertu et la gloire : et cependant tu aime Myrinthe qui ne t'aime pas, quoy que tu sçaches bien que tu ne le peux faire, sans faire une chose indigne de ta condition. Tu aimes, dis-je Myrinthe, qui n'aime que Philimene : et qui ne devroit pas encore posseder son affection, quand mesme il t'aimeroit autant qu'il l'aime, et qu'il n'aimeroit que toy. Juge donc, Cleobuline, juge quelle est la bassesse de ton ame, de faire ce que tu fais : et pense une fois en ta vie bien serieusement, qu'il y a de la follie de se laisser vaincre par ses propres passions. Souviens toy que le Sage Periandre ton Pere, t'a dit mille et mille fois, que la tranquilité de l'esprit, estoit le plus grand de tous les biens : et que cette tranquilité estoit à l'ame, ce que la santé est au corps : c'est à dire que sans elle, on ne peut jouïr de nulle sorte de plaisir. Rapelle encore en ton souvenir, qu'il t'a dit que l'amour de la gloire estoit seule innocente. et chasse de ton ame l'amour de Myrinthe, qui est la plus criminelle que tu puisse avoir, quoy que tu n'ayes que de l'innocence dans le coeur. Enfin songe, pour te surmonter toy mesme, qu'il y va de tout son repos, et de toute ta gloire : car encore que son crimesoit caché, il te donnera presques autant de confusion que s'il estoit public. En effet, le moyen de recevoir sans rougir, les loüanges qu'on te donne, dans la pensée que tu ne les memes pas ? et le moyen encore, de se réjouïr de l'estime qu'on a pour toy, lors que tu ne t'estimes pas toy mesme ? Mais pour achever de te guerir, songe Cleobuline , songe que si Myrinthe que tu estime tant, et que tu aime si tendrement malgré toy, sçavoit quelle est ta foiblesse pour luy, il t'en estimeroit moins, et t'en mespriseroit peutestre. Cesse donc de croire comme tu l'as creû, que s'il sçavoit son affection, il quitteroit Philimens : et pense au contraite pour te guerir, qu'il t'osteroit tout à fait la sienne. Il paroist bien Madame, interrompit Stesilée, que l'amour est une passion que vous ne connoissez guere : puis que vous croyez la vaincre par la raison et par la violence. Ha ma chere Stesilée, luy dit elle, de quelles armes voulez vous donc que je me serve pour la surmonter ? voulez vous, adjousta-t'elle, que je me laisse vaincre sans combatre, et que je me puisse accuser de m'estre laschement rendue sans faire aucune resistance ? Non Madame, reprit Stesilée, mais je ne veux pas aussi qu'en voulant détruire vostre passion, vous vous détruisiez vous mesme. Mais encore Stesilée, reprit elle, que voulez vous que face une Personne, qui sent dans son coeur autant de honte que d'amour : autant de jalousie que de honte ; et autant de colere que de jalousie ? Que voulez vous, dis-je, que devienne une Princesse, qui a mille sentimens opposez dans l'ame ? qui tantost voudroit tousjours voir Myrinthe, et tantost voudroit ne le voir jamais ; qui desireroit qu'il sçeust qu'elle l'aime, et qui croit un moment apres qu'elle mourroit de confusion, si elle sçavoit qu'il le sçeust ; qui haït Philimene avec autant de violence qu'elle aime Myrinthe : et qui bien souvent se haït elle mesme, jusques à se desirer la mort ? Il y a mesme des jours, adjousta-t'elle en rougissant, où je surprens mon coeur dans des sentimens, qui me font voir que je dois tout craindre de moy : car enfin ma chere Stesilée, tout ce que l'Histoire nous aprend d'evenemens extraordinaires, causez par l'amour, me repasse en la memoire : je voy des Rois d'Egipte qui ont fait des Esclaves Reines : et je m'imagine mesme avoir leü en quelque part, qu'il y a eu des Reines qui ont fait des Esclaves Rois. De là, ma raison s'esgarant entierement, je songe que Myrinthe est d'une condition plus Noble, et d'un merite extraordinaire : je pense qu'il a la main assez forte, pour soustenir la pesanteur du Sceptre : et que qui regne dans mon coeur, pourroit bien regner dans mon Royaume. Mais à peine ces basses et folles imaginations ont elle remply mon esprit, que tout d'un coup ma raison faisant un grand effort pour se desveloper des nuages qui l'obscurcissent, me donne une telle hourreur de mes propres pensées, que je suis un instant à haïr, et celle qui les a, et celuy qui les luy fait avoir. Jugez donc Stesilée, quelle est la vie que je mene : mais ce qu'il y a de plus inhumain, est qu'à la fin de tous mes transports, je voy tousjours Myrinthe innocent, et Myrinthe digne de mon estime ; car enfin Myrinthe a du coeur, de l'esprit, et de la fidelité : et si je pouvois ne le regarder que comme mon Sujet, j'aurois tous les sujets du monde d'estre contente de luy. Cependant je m'en pleins sans sçavoir pourquoy : et je l'excuse et le justifie en une mesme temps, comme je m'excuse et me condamne en un mesme moment. Il y a pourtant tousjours dans mon coeur, je ne sçay quel desir de gloire, qui fait bien souvent que malgré la violence de ma passion, je rends graces aux Dieux de ce que Myrinthe ne m'aime point, quoy que ce soit la chose du monde qui m'afflige le plus. Mais à peine leur ay-je rendu grace d'une si cruelle faveur, qu'il s'en faut peu que je ne leur demande celle de mettre dans le coeur de Myrinthe ce qu'ils ont mis dans le mien : ainsi passant tousjours d'un sentiment à un autre, sans en avoir jamais que je ne veüille point combatre, je ne trouve repos en nulle part. Apres une agitation si violente, la Reine se teut : et apres avoir esté quelque temps sans parler, elle dit à Stesilée, qu'elle trouvoit quelque chose de si indigne d'elle à prendre tant de soins inutiles, pour rompre le mariage de Myrinthe, qu'elle ne s'en vouloir pas mesler : estant resoluë de laisser la chose au hazard durant quelques aussi bien, dit-elle, suis-je persuadée, que l'augmente l'amour de Myrinthe pour Philimene, par les obstacles que j'aporte à son dessein, qui est la chose du monde que je crains le plus, et qui me cause le plus de douleur. Cette resolution estant prise, Stesilée cessa d'agir : cependant Myrinthe, à qui sa passion ne donnoit point de repos, chercha tant de voyes de gagner Basilide, qu'enfin il luy fit comprendre par un de ses Amis, qu'il luy importoit extrémement, dans les desseins qu'il avoit pour la Reine, de n'irriter pas Myrinthe , qui paroissoit tousjours estre si bien avec elle. Il estoit pourtant assez embarrassé : car il sçavoit par Stesilée, qu'elle n'aprouvoit pas le dessein que Myrinthe avoit pour Philimene : cependant il connoissoit par luy mesme, qu'on ne pouvoit pas estre mieux avec elle qu'il y estoit : et qu'ainsi il luy importoit de tout, qu'il fust dans les interests. De sorte que cherchant par quel moyen il pourroit ne paroistre pas faire un mariage que la Reine n'aprouvoit point, et ne choquer pas aussi Myrinthe, il se resolut à se confier à luy, et à luy aprendre par quel motif il resistoit à son dessein ; ne se souciant pas de sacrifier sa Soeur à son amour. Ainsi apres estre convenu du lieu où ils se devoient voir en secret, Basilide aprit à Myrinthe, que la raison pour laquelle il s'estoit opposé à sa passion, estoit parce que Stesilée luy avoit assuré que la Reine ne l'aprouvoit pas : en suitte dequoy, se liant d'interests ensemble : Myrinthe promit à Basilide de le servir autant qu'il pourroit : et Basilide promit à Myrinthe de ne luy nuire plus, pourveû qu'il fist consentir la Reine à ce qu'il vouloir. Cependant pour commencer de le favoriser, Basilide fit revenir Philimene à Corinthe, sur le pretexte de quelque legere incommodité : mais si la tristesse que la Reine avoit veuë sur le visage de Myrinthe, durant l'absence de Philimene, luy avoit donné de la douleur ; la joye qu'elle y vit pour son retour, la pensa faire desesperer. La satisfaction de Myrinthe, n'estoit pourtant pas tranquile : car sçachant que la Reine n'ignoroit point son dessein, il le trouvoit bien plus difficile à faire reüssir, que lors qu'il croyoit qu'il n'y avoit que Basilide qui s'y opposast. C'estoit pourtant en vain qu'il en cherchoit la cause dans son esprit : car il se voyoit aussi bien avec elle, qu'il y avoit jamais esté : et il ne soubçonnoit point du tout, qu'elle ne s'opposoit à sa felicité, que parce qu'il estoit trop bien dans son coeur. Il creût neantmoins que le mieux qu'il pouvoit faire, estoit de faire semblant de ne sçavoir point qu'elle desaprouvast son amour : et il pensa mesme que s'il pouvoit avoir la hardiesse de luy aller demander sa protection, pour faire reüssir le dessein qu'il avoit , qu'elle n'auroit peutestre pas la force de le refuser. Ainsi apres avoir bien consulté la chose avec Basilide, et avec Philimene, il fut resolu qu'il en useroit de cette sorte : et l'occasion s'en presentoit mesme d'autant plus favorable, que Myrinthe venoit de rendre un service considerable à la Reine, ayant negocié avec tant d'adresse et tant d'esprit, avec des Ambassadeurs de Lacedemone qui estoient alors à Corinthe, qu'on pouvoit dire qu'il avoit empesché une grande et dangereuse guerre. Myrinthe ne dit rien du dessein qu'il avoit à Stesilée : car comme elle ne s'estoit pas tant ouverte à luy qu'à Basilide, il ne creût pas à propos de luy en parler, de peur qu'elle ne l'en dissuadast : ou qu'en advertissant Cleobuline, elle ne luy donnait plus de moyen de le refuser : en luy donnant le temps de se preparer à luy dire les raisons dont elle se voudroit servir, pour ne luy accorder pas ce qu'il luy devoit demander. Enfin apres avoir bien songé à ce qu'il avoit à dire, il fut un matin chez la Reine, qui estoit l'heure où il sçavoit qu'il pouvoit luy parler plus commodément : mais il y fut avec beaucoup d'esperance : car quand il se souvenoit des graces qu'il avoit reçeuës de cette Princesse ; des Grandes Charges qu'elle luy avoit données ; et de toutes les choses qu'elle avoit faites pour luy ; il ne pouvoit croire qu'elle voulust le rendre malheureux, en luy refusant la seule chose qui pouvoit faire sa facilité. C'est pourquoy il se resolut, s'il trouvoit quelque difficulté à obtenir ce qu'il souhaitoit, de luy exagerer la passion qu'il avoit pour Philimene, d'une telle sorte, qu'elle ne pust douter qu'il ne pouvoit vivre sans elle. Ce n'est pas qu'il ne sçeust bien, qu'il n'estoit pas trop respectueux, d'entretenir la Reine de l'on amour : mais ne fondant l'esperance de la fléchir, que sur la connoissance qu'il luy donneroit de sa passion, il se resolut de ne s'arrester pas à une simple bienseance : en une chose d'où dépendoit tout le repos de sa vie. Myrinthe ayant donc formé ce dessein, et estant arrivé chez la Reine, agit avec elle comme il avoit accoustumé de faire, lors qu'il avoit à l'entretenir de quelque affaire importante : de sorte que Cleobuline luy donna lieu de luy parler en particulier, sans soubçonner rien de la verité : s'imaginant qu'il vouloit luy dire quelque chose qui regardoit son service : mais elle fut bien estonnée, lors qu'elle connut, par les premieres paroles de Myrinthe, qu'elle s'estoit abusée. Si je ne sçavois Madame, luy dit-il, que j'ay l'honneur d'estre connu de vostre Majesté, j'aurois sujet de craindre qu'au lieu de m'accorde la tres-humble priere que j'ay dessein de luy faire aujourd'huy , elle ne me refusast, en m'accusant de temerité, et d'une ambition demesurée. Il me semble, reprit la Reine toute surprise, qu'apres les choses que j'ay faites pour vous, il en est peu qui me permissent de vous accuser d'estre temeraire : et je vous advouë mesme que j'ay quelque peine à comprendre ce que vous pouvez desirer, qui me puisse donner sujet de vous accuser d'estre trop ambitieux. Il est pourtant vray Madame, reprit Myrinthe, qu'ayant dessein de suplier vostre Majesté, de me permettre de servir Philimene, et de me vouloir proteger aupres de Basilide, je crains estrangement qu'elle ne prenne une passion pour une autre : et qu'elle ne croye que n'estant pas content de ses bienfaits, je veüille en attirer d'autres, par une si illustre alliance. Mais Madame, poursuivit-il, je vous proteste que l'ambition n'est point ce qui fait ma temerité : et que si je n'avois que cette passion dans l'ame, je serois sans doute fort heureux, Car enfin, Madame, vous m'avez honnoré de tant de Charges, et de tant de glorieux emplois, que de ce costé là, je ne trouve pas dequoy former un desir : mais Madame, s'il m'est permis de vous ouvrir mon coeur, afin de vous faire excuser la hardiesse que je prens, il faut que vous sçachiez que l'amour est la passion qui me possede : et la passion qui me fait vous suplier, mais vous suplier avec ardeur, de m'accorder ce que je vous demande. Si vous n'aviez que de l'ambition, reprit Cleobuline en rougissant, il vous seroit plus aisé d'obtenir de moy ce que vous souhaitez : car comme je suis en possession de satisfaire une partie des desirs que cette passion vous peut donner, je continuerois peut-estre encore : mais de vouloir m'obliger à me mesler d'une amour, et d'une amour telle que la vostre, c'est Myrinthe ce que je ne sçaurois faire. Diverses raisons que je ne vous puis dire, sont que ce Mariage ne me plaist pas : ce n'est pas toutesfois que je ne vous trouve digne de Philimene, et pour vous tesmoigner (adjousta-t'elle, emportée par un transport d'amour) que je ne vous refuse pas mon consentement, par un sentiment qui vous soit desavantageux, je vous donne la plus considerable Charge de mon Estat, que vous sçavez qui vaque depuis quelques jours. Ha Madame, reprit Myrinthe, ordonnez moy plustost de vous rendre toutes celles que vous m'avez desja données, et ne me refusez pas Philimene ! Comme l'amour n'est bien souvent qu'une passion passagere, reprit elle, vous oublierez peut estre avec le temps, la rigueur que je vous tiens : et comme l'ambition au contraire, est une passion qui suit jusques à la mort ceux qui en sont possedez, quand vostre amour sera passée, vous serez bien aise que j'aye contente vostre ambition. De grace Madame, repliqua Myrinthe, ne jugez pas de moy, selon les regles ordinaires des autres : et croyez, je vous en conjure, que j'ay plus d'amour que d'ambition, et que je seray tousjours ainsi. Comme cette croyance ne vous seroit pas avantageuse, respondit la Reine, je ne la veux pas avoir : et je demereray dans les sentimens où je suis. Je sçay bien Madame, repliqua Myrinthe, que vous estes en droit de me tout refuser, sans que je puisse jamais estre en droit de me pleindre : mais comme la passion qui me possede n'est pas accoustumée à reconnoistre l'Empire de la Raison, je ne sçaurois m'empescher de dire à vostre Majesté, qu'apres m'avoir tant fait de graces que je ne luy ay pas demandées, il en est quelque façon estrange, qu'elle me refuse la seule que je luy demande, et sans laquelle toutes les autres me sont inutiles. Ouy Madame, poursuivit Myrinthe, emporté par la violence de son amour) Philimene est si absolument necessaire à la felicité de ma vie, que je ne puis vivre si vous m'ostez l'esperance de la posseder. Pour l'esperance (reprit Cleobuline, avec une douleur et un despit extréme) je ne vous la puis pas oster, car il est des Gens qui la conservent bien souvent, contre toute sorte d'aparence : mais pour Philimene, je ne vous la donneray pas : et si vous l'espousez, vous l'espouterez sans mon consentement. Je sçay bien, dit elle, qu'apres avoir eu la bonté d'agir aveque vous comme j'ay fait par le passé, il vous doit sembler en quelque façon estrange, que je vous refuse une chose que vous souhaitez si ardemment, et que je vous la refuse, sans vous en dire la raison : mais Myrinthe, cette raison est de telle nature, que je ne vous la sçaurois dire. Cependant elle est si forte, qu'elle est invincible : et si vous la sçaviez, vous advoüeriez que si vous estiez à ma place, vous seriez ce que je fais. En effet, poursuivit elle, je suis assurée que vous n'aurez pas plus de peine à vous resoudre de ne plus songer à Philimene, que j'en aurois à consentir que vous continuassiez, d'y penser : c'est pourquoy Myrinthe ne me demandez plus ce que je ne vous puis accorder, car vous le demande riez inutilement. Qu'il vous suffise que des deux passions de vostre ame, je contente celle qui accoustumé d'estre la plus difficile à contenter : et si vous voulez estre heureux, surmontez l'autre courageusement. Ha Madame, s'escria t'il eu soûpirant, il paroit bien que vostre Majesté n'aime que la gloire, et ne connoist que l'amour de la vertu seulement, puis qu'elle croit qu'on chasse si aisément de son coeur l'ardente passion qui me possede ! Non, non, Philimene n'en sortira pas si facilement : je puis sans doute ne l'espouser pas et mourir : mais je ne puis ny cesserde l'aimer, ny vivre sans la posseder. C'est donc à vous Madame, à choisir si vous aimez mieux me donner la mort ou Philimene : le respect que je dois à vostre Majesté ne sçauroit aller plus loin : si vous me donnez la premiere, je seray ce que je pourray pour la recevoir sans murmurer : mais si vous m'accordiez la seconde, que ne serois-je pas, pour vous tesmoigner ma reconnoissance ! Songez donc Madame, que des dernieres paroles que vous allez prononcer, dépend la vie ou la mort d'un homme, que vous avez assez estime, pour l'accabler de bien-faits : et que vous estimez encore assez pour le vouloir combler de nouvelles faveurs. Pensez, dis-je, que si vous me dites, je vous permets de servir Philimene, je vous serviray toute ma vie, avec une ardeur incroyable : et pensez en mesme temps, que si vous me dites encore une fois, je vous deffends de penser à Philimene, ces cruelles paroles seront des paroles empoisonnées, qui passant de vostre bouche dans mon oreille, et de mon oreille dans mon coeur, y porteront infailliblement la mort. Mais une mort la plus rigoureuse, et la plus insuportable du monde : puis qu'elle me sera donnée par la plus grande Reine de la Terre, et par une Reine pour qui j'ay tous les sentimens de respect que je dois avoir. Car enfin Madame, je puis vous protester aveque verité, que j'ay autant de passion pour voistre gloire que pour Philimene : et que je vous suis aussi fidelle Sujet, que je luy suis fidelle Amant. Obeïssez donc, reprit Cleobuline, aux ordres que je vous donne, et obeïssez de bonne grace. Plûst aux Dieux Madame que je le pusse, repliqua-t'il, mais puis que je ne le puis sans mourir, ne m'en demandez pas d'avantage. Contentez vous, s'il vous plaist, du souhait que je viens de faire, d'aimer moins Philimene que je ne l'aime : et croyez, je vous en conjure, que si je pouvois m'arracher de l'ame la passion que vous n'approuvez pas, je le serois sans doute aveque joye : sçachant bien qu'une Princesse qui n'a le coeur sensible qu'à la gloire, m'estimeroit d'avantage, si le mien ne l'estoit pas à l'amour. Mais Madame, puis que je ne me puis changer, c'est à vous à me dire encore une fois si je dois vivre ou mourir : Vivez (luy dit Cleobuline, sans sçavoir presques ce qu'elle luy disoit) mais vivez sans Philimene, si vous voulez vivre sans me desplaire. je vivray Madame, reprit-il, si je le puis, puis que vous le commandez : mais comme je suis persuadé que je ne le pourray pas, je mourray avec le desepoir de ne sçavoir pas mesme pourquoy je meurs ; mais je mourray aussi avec la satisfaction d'estre le plus fidelle de vos Sujets, comme le plus malheureux. Apres cela, Myrinthe fit une profonde et respectueuse reverence à la Reine : mais avec tant de tristesse sur le visage, qu'il en eust fait pitié à toute autre qu'à une Amante : et qu'à une Amante que la passion qu'elle avoit dans l'ame irritoit, et contre luy, et contre elle mesme. A peine Myrinthe fut il sorty du Cabinet de la Reine, que Stesilée y entra ; et à peine y fut elle entrée, que Cleobuline deffendit qu'on ne laissast entrer personne, et se mit à luy raconter ce qui venoit de se passer entre Myrinthe et elle : mais avec tant d'agitation d'esprit, qu'il estoit aisé de voir, qu'elle estoit la passion qu'elle avoit dans l'ame. Si vous sçaviez, luy disoit elle, avec quelle ardeur Myrinthe m'a demanda Philimene, vous seriez estonnée comment j'ay pû la luy refuser ; ou comment j'ay pû ne le haïr pas ; ou comment j'ay pû cacher la jalousie que j'avois dans l'ame. Cependant pour mon malheur, plus il m'a paru aujourd'huy amoureux de Philimene , plus ma passion a augmenté pour luy. Helas (disois-je en moy mesme, durant qu'il parloit) que je serois heureuse, si Myrinthe avoit pour moy, la passion qu'il a pour une autre ! et lors qu'il m'a protesté qu'il en avoit autant pour ma gloire que pour Philimene : peu s'en est falu que je n'aye desiré de luy pouvoir dire qu'il n'avoit pour estre heureux, qu'a en avoir autant pour ma Personne que pour mon service. Mais graces aux Dieux, ma raison estant venuë à mon secours, j'ay en horreur d'une pensée si lasche et si foible : et j'ay esté quelques instans, où j'avois presques resolu d'accorder Philimene à Myrinthe, afin de chasser tour à fait Myrinthe du coeur de Cleobuline. Mais quelques efforts que j'aye pû faire, ma bouche n'a point voulu obeïr, à un commandement que mon coeur ne luy faisoit point, et que ma raison mesme ne luy faisoit pas absolument. Ainsi ma chere Stesilée, j'ay refusé Philimene à Myrinthe : et j'ay conservé Myrinthe dans mon coeur, malgré toute l'amour qu'il a pour Philimene. Il y a pourtant eu des instans , où cette violente ardeur que je voyois dans son ame, a mis tant de colere dans la mienne, que je n'en aurois pas eu d'avantage, si Myrinthe eust esté ingrat et infidelle : mais un moment apres, ma colere ayant cessé, je me suis accusée moy mesme, de la plus horrible injustice du monde. En effet, il faut que j'advouë à ma confusion, qu'on ne peut pas estre plus injuste que je le suis en cette rencontre : car enfin quelque sorte que soit la passion que j'ay pour Myrinthe, il est constamment vray que je ne veux pas qu'il en sçache jamais rien : et que quand il viendroit à en avoir pour moy, je ne voudrois pas qu'il eust la hardiesse de m'en parler : ainsi il faut advoüer qu'il y a de la folie et de l'injustice, de vouloir rendre Myrinthe malheureux. Mais apres tout, j'imagine une si grande consolation, à le voir sans amour pour Philimene ; et je trouverois un si grand plaisir, à pouvoir croire qu'il en auroit pour moy, sans qu'il sçeust que j'en eusse pour luy ; que je ne sçaurois consentir qu'il continuë d'aimer Philimene, ny qu'il l'espouse. Cependant dans la violence de son amour, je suis persuadée qu'il l'espousera malgré ma deffence ; et que je me veray forcée apres cela, de le bannir de ma Cour ; de luy oster mes bien-faits, et de le punir pour avoir mesprisé mon authorité. Mais que dis-je, poursuivit elle, je parle de bannir Myrinthe de ma Cour, moy qui ne le puis bannir de mon coeur, quoy qu'il fust bien plus juste de le faire, que de le chasser de mon Estat ! Pour moy Madame, reprit Stesilée, je ne suis pas de vostre sentiment : et je suis persuadée, que Myrinthe n'espousera point Philimene, si vous n'y contentez. Quand il ne l'espousera pas sans mon consentement, reprit elle, il est tousjours vray qu'il m'en haïra, et qu'il continuera de l'aimer : ainsi, soit qu'il l'espouse on qu'il ne l'espouse point, je seray tousjours malheureuse. Mais encore Madame, repliqua Stesilée, faudroit il que vostre Majesté formast un dessein, quel qu'il pûst estre : afin de voir si je pourrois contribuer quelque chose, à le faire reüssir. Je fais plus que vous ne pensez, dit elle, car au lieu de former un dessein, j'en ay continuellement deux dans l'esprit. Il est vray, poursuivit elle, qu'ils sont un peu opposez : et c'est à mon advis ce qui sera cause qu'ils ne reüssiront jamais ny l'un ny l'autre. Car enfin j'ay continuellement dans le coeur, celuy d'estre aimée de Myrinthe, et celuy de cesser de l'aimer : jugez Stesilée, si ayant deux choses à faire, qui sont presques esgallement impossibles, je dois avoir l'ame bien tranquile. Apres cela, Cleobuline dit encore cent choses à Stesilée, qui faisoient voir avec une esgalle force, la grandeur de sa passion, et la grandeur de sa vertu. Cependant elle devint si triste, si inquiete,et si chagrine, depuis le jour que Myrinthe luy eut demandé la permission de servir Philimene, que Stesilée aprehenda extrémement qu'elle n'en tombast malade. D'autre part Myrinthe estoit dans un desespoir si grand, qu'on n'a jamais veû un homme plus affligé : car il sçavoit bien que quelque liaison qu'il y eut alors entre Basilide et luy, il ne luy donneroit pas Philimene, sans le consentement de Cleobuline : joint aussi que devant autant à la Reine qu'il luy devoit, il connoissoient bien que ce seroit faire une lascheté, que de luy desobeïr. De plus, ayant l'ame fort ambitieuse, il n'estoit pas trop aise de se voir dans la necessité de perdre sa fortune, pour contenter son amour : de sorte qu'il souffroit des maux incroyables. Mais ce qui l'accabloit estrangement, estoit de ne pouvoir deviner par quel motisla Reine resistoit à son dessein : et pour faire qu'il fust encore plus malheureux, Philimene ayant sçeu par Basilide, à qui Myrinthe en avoit dit quelque chose, que la Reine ne vouloir pas consentir à ce mariage ; dit à Myrinthe, pour esprouver sa fidelité, qu'elle ne vouloir point qu'il perdist sa fortune pour l'amour d'elle, et qu'elle le conjuroit de n'y songer plus. Philimene dit cela à Myrinthe d'une maniere, qui fit qu'il ne devina point son dessein : au contraite il creut qu'elle ne luy parloit ainsi, que parce qu'elle craignoit de quitter la Cour. En suitte prenant la chose de plus loin, il pensa que peut estre un Rival qu'il avoit, estoit il mieux avec Philimene qu'il ne l'avoit creû : de sorte qu'il fut presques aussi mal satisfait d'elle que de la Reine. Il luy fit pourtant mille protestations d'amour, les plus tendres et les plus passionnées du monde : il se pleignit du soin qu'elle avoit de sa fortune : il luy jura qu'il ne la considereroit point du tout, si ce n'estoit qu'elle ne pûst se resoudre d'attacher la sienne à celle d'un malheureux : et il luy parla enfin si obligeamment, que Philimene pour avoir le plaisir de luy entendre dire des choses qui luy donnoient de si genereuses preuves de son amour, s'obstina à luy resister : quoy que ce fust pourtant avec le dessein de luy dire quand elle le reverroit, que pourveû qu'il obtinst le contentement de ses Parens, elle ne se soucieroit pas de celuy de la Reine. Cependant Myrinthe qui ne sçavoit pas son dessein, la quitta peu satisfait : et emporta dans son coeur beaucoup de douleur, et un peu de jalousie.

Histoire de Cleobuline : Myrinthe découvre les sentiments de Cleobuline


Au sortir de chez elle, il fut chez Stesilée, resolu de tascher de l'obliger à luy dire ce qui portoit la Reine à luy estre si contraite, apres luy avoir esté si favorable en toutes choses. Le premier compliment fait, Myrinthe qui ne pouvoit parler que de ce qu'il avoit dans le coeur, se mit à la conjurer de luy vouloir rendre un office : il y a tant de plaisir, luy dit elle, d'en rendre à un aussi honneste homme que vous, que vous estes presques assuré d'obtenir ce que vous me voulez demander, si c'est une chose que je puisse. Ouy Stesilée, luy dit-il, vous pouvez m'aprendre qui m'a détruit dans l'esprit de la Reine : je vous assure, luy repliqua t'elle, que je ne vous aprendray pas cela : car je suis certaine que vous n'y estes point mal. Ha Stesilée, reprit il, je ne croy pas possible que j'y sois bien ! car enfin elle me refusé la seule chose que je luy ay demandée : et qui est de telle nature, que je ne puis, comprendre pourquoy elle ne me l'accorde pas. je sçay bien que Philimene est au dessus de moy : mais je suis tant au dessous des bien-faits que j'ay reçeus de la Reine, que je ne pensois pas que n'ayant gardé nulle mesure aux honneurs que j'ay reçeus d'elle, elle en voulut garder en une oceasion, où bien souvent on n'en garde point au nom des Dieux, poursuivit il, aprenez moy ce qui cause mon malheur : ay-je fait, ou dit quelque chose, qui puisse avoir desplû à la Reine ? Ay-je quelque ennemy caché, qui me rende mauvais office aupres d'elle ? Basilide m'auroit il trahi, et l'auroit il priée en secret de me refuser une chose qu'il me tesmoigne souhaitter ? Seroit ce que la Reine creûst que je ne fais l'amoureux de Philimene, que pour cacher mon ambition ? craint-elle qu'apres l'avoir espousée je la presse trop elle mesme, d'espouser Basilide ? enfin me regarde-t'elle comme un factieux, qui veut s'apuyer dans son Estat, pour y soulever les peuples, et pour luy faire la guerre ? Parlez donc Stesilée, parlez : vous, dis-je, qui sçavez tout ce que je veux sçavoir. En me croyant assez bien aveque la Reine, pour sçavoir ses plus secretes pensées, dit-elle, vous avez sans doute bonne opinion de de moy : mais tout ce que je puis vous dire est, que je ne voy nuls sentimens pour vous dans son coeur, qui ne vous soient avantageux. Quand je repasse en ma memoire, reprit-il, toutes les graces que j'ay reçeuës de la Reine, je croy facilement ce que vous dites : mais quand je songe à ce qu'elle me refuse, je trouve avoir lieu de croire qu'elle a changé de sentimens, et qu'elle ne m'estime plus. La nouvelle Charge qu'elle vous a donnée, repliqua-t'elle, ne vous permet pas de parler comme vous faites : aprenez moy donc, luy dit il, quel est le motif qui oblige la Reine à ne vouloir pas que j'aime Philimene ? Vous sçavez, luy dit Stesilée,que la Politique veut quelquesfois certaines choses, dont on ne dit jamais la cause :je sçay, reprit-il, que la Reine doit avoir assez bonne opinion de moy, pour me faire l'honneur de me confier les raisons qui l'obligent à me refuser, si la seule Politique la faisoit agir ainsi : de sorte que je conclus, qu'il faut de necessité, que ce soit qu'elle haïsse Philimene, ou qu'elle me haïsse : c'est pourquoy je vous conjure de me dire ce que vous en sçavez. au reste, poursuivit il, ne craignez pas que je manque de discretion, ny que je revele jamais, ce que vous m'aurez confié. Un homme amoureux , reprit elle, n'est guere propre à garder un secret : ha Stesilée, repliqua-t'il, quelque amoureux que je sois, on peut me confier toutes choses ! car enfin je suis persuadé, que l'amour ne doit rien faire faire contre l'honneur, ny contre la probité. Ainsi soyez asseuré, que si je vous promets de ne dire point à Philimene, ce que vous me direz, je ne le luy diray jamais : de grace, ayez donc pitié d'un malheureux, qui a cette conformité aveque vous, d'aimer autant la Reine que vous l'aimez j'ay mesme le malheur, reprit il, de croire que si Basilide traversoit mon dessein, je serois moins infortuné que je ne le suis : mais de voir qu'une Princesse pour qui je mourrois aveque joye, et pour la gloire de qui j'ay une passion démesurée, veuille me rendre le plus miserable de tes sujets ; c'est ce que je ne sçaurois endurer sans m'en plaindre. Comme Cleobuline, poursuivit il,est d'une condition qui ne permet pas qu'on luy puisse dire les sentimens qu'on a pour elle, je suis assuré qu'elle ne sçait les miens que tres imparfaitement : elle croit bien sans doute que je suis attaché à son service, et que je suis un fidelle Sujet : mais elle croit peut estre que je n'y suis attachée que par honner, par interest, et par reconnoissance. Cependant il faut que je vous die, pour vous obliger à me dire ce que je veux sçavoir, que je le suis cent fois plus par inclination. Ouy Stesilée, j'aime la Reine avec un attachechement si puissant, que je n'ay pas plus d'amour pour Philimene, que j'ay de tendresse pour Cleobuline. je dis mesme plus, adjousta-t'il, car veû les sentimens que j'ay tousjours eus dans l'ame pour cette Princesse ; je suis persuadé que si elle fust née un peu plus bas que leThröne où elle est, j'aurois peut estre eu la hardieste de lever les yeux jusques à elle. Jugez donc combien il me doit estre dur et sensible, de voir que la mort me soit donnée, par une main qui m'est si chere. Aprenez moy donc, je vous en conjure, la veritable cause de mon malheur : afin que je face ce que je pourray, ou pour le vaincre, ou pour y soumettre mon esprit : car je vous advouë, que si vous ne m'aprenez ce que je veux sçavoir, je suis capable de m'emporter à quelque violence estrange. Pendant que Myrinthe parloit ainsi, Stesilée estoit fort irresolue , sur ce qu'elle devoit faire : elle voyoit bien que la raison vouloit qu'elle ne descouvrist pas le secret de la Reine : mais d'autre costé, elle la voyoit si affligée , et si chagrine , qu'elle craignoit qu'elle ne mourust d'affliction. De plus, quoy que Cleobuline luy eust dit mille et mille fois, qu'elle ne voudroit pas que Myrinthe sçeust sa passion, elle croyoit pourtant que pourvcû que la connoissance qu'il en auroit, pûst l'empescher de continuer d'aimer Philimene,et l'obliger à avoir de l'affection pour elle, la Reine se consoleroit de cette avanture :de sorte que sçachant que Myrinthe avoit beaucoup d'ambition, et aprenant de sa propre bouche, qu'il estoit nay avec beaucoup de disposition à aimer la Reine, elle ne douta quasi point que si elle luy aprenoit la raison pour laquelle elle s'opposoit à son dessein , elle ne l'empeschast du moins de songer à espouser Philimene : si bien que Stesilée regardant le repos de la Reine , et peut-éstre aussi la Grandeur de sa fortune, qu'elle croyoit eslever par cette confidence, quoy qu'elle ne l'aye pas voulu advoüer ; elle delibera en elle mesme, si elle tenteroit la chose ou non. Comme elle sçavoit que Myrinthe estoit fort discret, elle en estoit un peu plus hardie : et elle le fut d'autant plus, qu'apres avoir bien consideré la chose, elle trouva qu'elle ne hazardoit rien. Car enfin (disoit elle en elle mesme, sans presques escouter ce que luy disoit Myrinthe) si ce que je luy diray n'esbranle point sa constance, il n'aura garde pour son interest, de faire jamais connoistre à la Reine, qu'il a sçeu qu'elle a de la passion pour luy : puisque ce seroit luy faire un outrage, qui retomberoit sur luy mesme : et si ce que je luy diray luy fait quitter Philimene, et le porte à aimer Cleobuline, je n'ay rien à craindre de sa colere, quoy qu'elle dise tousjours, qu'elle ne voudrait pas que Myrinthe sçeust qu'elle l'aime : et qu'elle ne voudroit pas non plus que Myrinthe luy dist qu'il l'aimast, quand mesme il seroit vray qu'il l'aimeroit. Stesilée ayant donc conclu en elle mesme, que veû le pitoyable estat où elle voyoit la Reine, elle devoit tout hazarder pour son repos, et reveler mesme son secret pour son service, qu'elle ne pouvoit la servir autrement ; chercha dans son esprit avec quelles paroles elle expliqueroit une chose si delicate et si difficile à dire. Cependant Myrinthe ayant cessé de parler, et voyant que Stesilée songeoit plus à ce qu'elle pensoit qu'à ce qu'il luy disoit, creût encore plus qu'auparavant, qu'il y avoit quelque cause bien misterieuse, au refus que la Reine luy avoit fait : et que le silence de Stesilée n'en avoit point d'autre que l'incertitude où elle estoit, si elle la luy diroit, ou si elle ne la luy diroit pas. De sorte que redoublant ses prieres, pour ne luy donner pas loisir de prendre une resolution contraite à ce qu'il souhaitoit ; de grace aimable Stesilée, luy dit-il, ne deliberez plus si vous me devez accorder ce que je vous demande : et dites moy precisement, si la Reine m'a refusé par haine ;par mespris, ou par preocupation ? Ce que vous me demandez, reprit Stesilée, est de plus d'importance que vous ne pessez : et ce secret, poursuivit elle, est de telle nature, que je ne puis vous le confier, si vous ne me jurez solemnellement, de ne le reveler jamais à Personne, sans en excepter Philimene : voulant mesme que vous m'en faciez un serment particulier pour elle seule, qui le doit moins sçavoir que tout le reste de la Terre. Myrinrhe entendant parler Stesilée de cette sorte, redoubla encore sa curiosité : si bien qu'il luy fit plus de promesses et de plus fermens qu'elle n'en vouloit, qu'il ne diroit jamais rien, de tout ce qu'elle luy alloit dire, ny à Philimene, ny à aucune autre. Ce ne fut toutesfois pas encore assez, pour assurer Stesilée ! car elle voulut qu'il luy jurast qu'il ne seroit jamais connoistre à la Reine, ny par ses paroles, ny par aucune de ses actions, qu'il eust sçeu ce qu'elle luy alloit dire. Myrinthe estant tousjours plus surpris et plus curieux, promit encore à Stesilée qu'elle vouloit : apres quoy prenant un visage fort serieux, et abaissant la voix, quoy qu'il fust seul qui la pûst entendre ;je ne doute pas, luy dit elle, que vous n'ayez quelque estonnement, de voir que j'aporte tant de precautions à vous dire une chose où vous pensez avoir seul interest : mais vous serez encore bien plus estonné, lors que vous sçaurez que ce que je veux que vous cachiez avec tant de soin, est la chose du monde qui vous est la plus glorieuse. Ouy Myrinthe, poursuivit elle, ce qui vous donne tant de douleur ; ce qui vous oblige à vous pleindre de la Reine ; ce qui fait que vous murmurez si aigrement, et ce qui vous porte à croire qu'elle à change de sentimens pour vous ; est la plus glorieuse avanture de vostre vie : et lors que Cleobuline vous a donné tant de Charges, et tant de Gouvernemens, elle n'a rien fait pour vous de si obligeant, que ce qu'elle a fait en vous refusant Philimene. Ha Stesilée, luy dit il, quelque esprit que vous ayez, vous aurez bien de la peine à me persuader ce que vous dites ! Pourueu que j'aye la force de vous dire ce que je sçay, reprit elle, vous en tomberez d'accord. Mais Myrinthe, poursuivit Stesilée en rougissant, ne sçauriez vous m'espargner la peine que j'ay , à vous dire ce que j'ay tant promis de ne dire jamais ; et ne sçauriez vous deviner ce que vous voulez sçavoir ? Qu'il vous sur et se, poursuivit elle, que je vous die pour vous ouvir l'esprit, que la Politique ny la haine, n'ont point de part à la resolution que la Reine a prise, de vous refuser Philimene : apres cela Myrinthe, dites vous à vous mesme, ce que je n'ay pas la force de vous dire : principalement quand je me souviens quelles sont les promesses que j'ay faites à la Reine, de ne le dire jamais. Myrinthe entendant parler Stesilée de cette sorte , commença d'entendre ce qu'elle vouloit qu'il entendist : mais il l'entendit avec tant d'estonnement, et tant de trouble dans l'esprit, qu'il creût qu'il n'avoit pas bien entendu. Il n'a pourtant jamais sçeu dire precisément, quels avoient esté ses premiers sentimens en cette rencontre, tant ils furent tumultueux : cependant pour ne hazarder rien, il respondit à Stesilée en biaisant un peu ; ce qu'il semble que vous vouliez que l'entende, luy dit il, est si surprenant, que je doute si je ne sais pas un crime, de vous tesmoigner que je l'ay entendu. Non Myrinthe, reprit Stesilée, vous n'estes point criminel de m'entendre : mais vous le serez estrangement, si apres m'avoir entendue, vous ne faites ce que je suis persuadée que vous estes obligé de faire. Ha Stesilée, s'escria Myrinthe, je ne puis comprendre que je puisse vous croire, sans manquer de respect pour la Reine ! non non, adjousta-t'il, le refus qu'elle m'a sait, n'a point esté causé par la raison que vous luy voulez donner : et je pense qu'il vaut mieux que je croye avoir mal entendu, et que je vous accuse mesme d'une imposture , que d'accuser la plus Grande Reine du Monde d'un si mauvais choix. Stesilée voyant que Myrinthe ne la croyoit point, ou vouloit faire semblant de ne la croire pas, se mit à luy parler avec tant de force, et à luy circonstancier tellement les choses qu'elle luy racontoit, qu'en fin elle ne le persuada que trop pour son repos, que ce qu'elle luy disoit estoit vray. Joint aussi, que r'apellant dans sa memoire cent choses passées, et particulierement la maniere dont la Reine luy avoit refusé Philimene ; il ne douta plus du tout, que ce qu'il aprenoit de Stesilée ne fust veritable. Comme il n'estoit pas tout à fait content de la derniere conversation qu'il avoit euë avec Philimene, il ne pût aprendre qu'il estoit aimé de la plus illustre Reine du Monde , sans en avoir quelques sentimens, qui en luy eslevant le coeur, luy donnerent quelques instans deplaisir : et il y eut des momens, où l'ambition se resveillant dans son ne remplit son imagination que de Thrônes, de Sceptres, et de Couronnes. La beauté, l'esprit, et la vertu de Cleobuline, y repasserent aussi avec esclat : de sorte que durant quelques instans, il y eut une espece d'interregne dans son coeur : pendant lequel il crût qu'il pourroit le donner à qui il voudroit : et pendant lequel encore, il s'imagina qu'il le donneroit tout entier à Cleobuline, et qu'il pourroit quitter Philimene. Mais à peine ce tumulte interieur, que l'amour de la gloire, et l'ambition avoient excité dant son ame, fut il un peu apaisé, que l'amour de Philimene reprenant sa place, luy fit considerer l'honneur que la Reine luy faisoit, comme la chose du monde qui le rendoit le plus malheureux. Le calme ne fut pourtant pas si tost restably dans son coeur : et il dit tant de choses qui se contredisoient les unes les autres, en parlant à Stesilée, qu'il estoit aisé devoir quel estoit le trouble de son esprit. De grace, luy dit il, auparavant que je vous die ce que je pense, promettez moy à vostre tour, je vous en conjure, que la Reine ne sçaura jaimais, que vous m'ayez apris l'honneur qu'elle me fait : car Stesilée si elle doit sçavoir que je l'ay sçeû, je n'ay rien à faire qu'a mourir à vos pieds : ne m'estant pas possible de pouvoir jamais me resoudre à paroistre devant elle, apres luy avoir paru le plus ingrat et le plus injuste de tous les hommes. je vous ay desja dit, repliqua-t'elle, que je ne veux pas que la Reine sçache que je vous ay descouvert son secret : il est vray, dit-il, mais la honte que j'ay de ne sentir pas dans mon coeur, la joye que je devrois avoir, fait que je ne m'assure à rien. Car enfin je vous advouë, poursuivit-il, que la fidelité que j'ay pour Philimene , me donne une confusion, qui ne me rend guere moins criminel envers elle, que je le suis envers la Reine : ouy Stesilée, de la façon dont je sens mon coeur presentement, je suis assuré que si Cleobuline et Philimene voyoient ce qui et s'y passe, elles en seroient toutes deux presques esgallement irritées : car enfin, adjousta-t'il, je suis contraint d'advoüer, que je puis aprendre l'obligation que j'ay à la Reine, sans une agitation d'esprit, que je ne puis exprimer. je voudrois mourir mille et mille fois pour son service, je voudrois n'aimer plus Philimene, et n'adorer qu'elle seule ; je voudrois, dis je, luy sacrifier ma propre vie, et luy rendre un eternel hommage : mais un moment apres, lors que je viens à penser à Philimene ; oseray-je le dire Stesilée ? Je voudrois que la Reine n'eust que de l'indifference pour moy : et mesme qu'elle me haïst, pourveû que Philimene m'aimast :jugez donc) je vous en conjure, en quel estat est un coeur, qui est remply de tant de divers sentimens. Qyoy qu'il en soit, dit-elle, je vous trouve obligé d'avoir ce respect pour la Reine, de ne songer plus à Philimene : plûst aux Dieux, repliqua t'il, qui je fusse en estat de suivre vostre conseil ; je ne vous demande pourtant rien d'injuste, dit elle : car comme la Reine ne veut pas que vous sçachiez jamais qu'elle vous aime ; et que quand vous l'aimeriez, elle ne voudroit pas que vous le luy assiez ; je ne vous oblige pas de necessité à l'aimer mais seulement à luy oster la douleur qu'elle a de vous voir amoureux d'une autre : et c'est à mon advis le moins que vous devrez faire, pour la plus accomplie Princesse du Monde. Ha Stesilée, s'escria-t'il, il ne s'agit pas de sçavoir ce que je dois ! car je sçay bien que je dois toutes choses :mais il s'agit de sçavoir ce que je puis contre rnoy mesme, et contre Philimene. Et puis, adjousta-t'il, tout ce que vous medites n'est guere propre à esbranler ma constance : et pour tascher de me rendre infidelle, il ne faudroit pas me parler comme vous faites ; car enfin vous voulez m'obliger à quitter Philimene pour la plus Grande Reine du Monde, il est vray : mais pour une Reine qui veut, dites vous, m'aimer sans que je le sçache, et qui voudroit que je l'aimaste sans que je le luy diste. Non non, Stesilée, ce n'est pas avec une semblable passion, qu'on peut faire un infidelle, d'un homme accoustumé à parler de la sienne à la Personne qu'il aime : d'un homme, dis je, à qui on a permis desoûpirer ; qui a la liberté de faire voir son amour dans ses yeux ; et de chercher dans ceux de sa Maistresse quelques sentimens avantageux, que sa bouche n'oseroit exprimer. Mais quoy, reprenoit il tout d'un coup, il semble à m'entendre parler, que je veux entrer en Capitulation ;et que si la Reine souffroit que je sçeusse ses sentimens, et que je luy disse les miens, je quitterois Philimene ! et l'on diroit enfin que je suis Maistre de mon coeur, et que je suis en droit d'en disposer. Mais helas, poursuivoit il en soûpirant, que je suis esloigné de le pouvoir faire, et que je suis malheureux ! Du moins si je pouvois estre innocent envers la Reine ou enueis Philimene , j'aurois quelques instans de repos : mais à parler veritablement, comme je ne suis fidelle à Philimene, qu'apres avoir essayé de ne l'estre pas, ma constance est presque criminelle : et pour la Reine, quoy que je sois coupable envers elle avec tant de repugnance, tant de honte, et tant de repentir, que j'en suis presques innocent, je suis pourtant tousjours criminel. Ainsi sans sçavoir moy mesme precisément ce que je suis, je n'ose me justifier, ny m'accuser : et je demeure au plus pitoyable estat du monde. Puis qu'il est impossible, reprit Stesilée, que vous puissiez estre heureux, soyez du moins malheureux , d'une maniere qui empesche la Reine d'avoir toute la douleur que vous luy causez. Vous le pouvez aisément : puis que vous n'avez qu'à ne songer plus à Philimene. Je le puis aisément, reprit Myrinthe en regardant Stesilée ; ha si je le pouvois, je serois desja infidelle ! Ouy Stesilée, poursuivit il, depuis que vous m'avez apris la raison qui oblige la Reine à me refuser ce que je luy ay demandé, il n'est rien que je n'aye fait dans mon coeur contre Philimene :je luy ay opposé toute la beauté de la Reine : tout son esprit, toute sa vertu ; toute sa Grandeur, et toutes les obligations que je luy ay : et pour la vaincre plustost, j'ay porté mon imagination jusqu'à la follie ; j'ay supposé des chosesqui ne fçavroient la mais arriver ; j'ay donné à mon ambition, toute l'estenduë que la vanité mesme luy pourroit donner : et je me suis mis si prés du Thrône, qu'une seconde pensée corrigeant la premiere, m'a fait rougir de mon avdace, et de ma temerité. Mais apres tout cela, Stesilée, cette Grande Reine, qui regne si absolument dans le coeur de tous ceux qui la connoissent, et qui en effet a droit d'y regner, n'a pû chasser Philimene du mien : c'est pourquoy si vous avez quel que generosité, ayez pitié de ma foiblesse et de mon mal heur. Dites à la Reine, poursuivit-il, comme de vous mesme, que je suis indigne de son affection : qu'elle s'abaisse trop : en s'abaissant jusques à moy : et que puis que je n'ay pas eu la hardiesse de lever les yeux jusques à elle, je ne suis pas digne de ses regards. Mais de grace, adjousta-t'il, ne portez pas la chose trop loin, et ne la faites pas passer de l'amour à la haine : car enfin Stesilée, je vous declare que je serois presques aussi affligé d'estre haï de Cleobuline, que je le serois de n'estre pas aimé de Philimene : c'est pourquoy laissez la agir par ses propres sentimens : car puis qu'il ne me reste rien à faire qu'à mourir, je veux du moins que ce soit avec la gloire d'estre regretté de cette Princesse. J'ay pourtant encore, adjousta t'il , une priere à vous faire : qui est de l'empescher de haïr Philimene. Persuadez luy donc, pour cela, qu'elle ne peut pas s'imaginer qu'en conquestant mon coeur, elle luy ait pû desplaire : et persuadez luy mesme encore, si vous pouvez, que je ne suis pas criminel, de n'avoir eu que du respect pour elle :et qu'au contraite je merite quelque loüange, d'avoir pû resider à ses charmes. Vous medites tant de choses opposées les unes aux autres, reprit elle, que je pense que pour ne point faillir, il faut que je n'en face aucune, de toutes celles que vous me dites. le vous dis pourtant constamment, reprit'il, que l'aime toufjours Philimene : mais il est vray que je vous le dis en soûpirant, et en rougissant tout ensemble : et que je ne puis songer au bien que je possede, sans songer à celuy que je perds. Eh Grands Dieux s'escria t'il, pourquoy n'est-il pas possible d'accorder la Reine et Philimene dans mon coeur ? Pour moy , adjousta t'il encore, je trouve que la chose se pourroit : car enfin de la façon dont vous me parlez de l'affection de la Reine, il me semble qu'elle pourroit estre satisfaite, que j'eusse une extréme veneration pour elle, que je la respectasse comme on respecte les Dieux , que tout mon esprit, et toute ma raison, reconnussent sa puissance ; que je luy voüasse tous mes services ; que mon courage fust tousjours employé pour sa gloire ; et qu'elle ne laissast à Philimene que mon coeur seulement. Mais que dis-je ! reprenoit-il, il paroist bien que ma raison s'égare, de vouloir donner de nouvelles Loix à l'Amour : et de vouloir partager, ce qui ne le sçauroit estre. Advoüons donc que la Reine meriteroit que nous luy donnassions mille coeurs si nous les avions : mais advoüons en mesme temps , que n'en ayant qu'un que nous avons desja donné, il n'est plus en nostre puissance, et qu'il ne peut estre qu'à Philimene. Comme Stesilée alloit respondre, Basilide entra : qui fut assez surpris detrouver tant de marques d'agitation d'esprit, sur le visage de Myrinthe. Cette pensée l'inquieta mesme si fort, que lors que Myrinthe se leva pour s'en aller, il se leva aussi, quoy qu'il y eust peu qu'il fust entré, afin de luy demander ce qu'il avoit. Myrinthe ne luy aprit pourtant pas : mais pour luy dire quelque chose devray-semblable, il luy dit qu'ayant prié Stesilée de luy rendre office aupres de la Reine, elle luy avoit apris que cette princesse persistoit à ne vouloir point son mariage avec Philimene. De sorte que Basilide ayant sujet de croire que l'inquietude qu'il remarquoir en l'esprit de Myrinthe, venoit seulement de l'obstacle qu'il trouvoit à son dessein, luy fit encore de nouvelles protestations : et l'assura de n'oublier rien, de tout ce qui seroit en sa puissance, pour le faire reüssir : apres quoy ils se separerent : Myrinthe emportant dans son coeur, la plus violente inquietude, que Personne ait jamais euë. Comme il a l'ame fort ambitiense, et que naturellement il avoit beaucoup d'affection pour la Reine , l'amour de cette Princesse le flattoit : et il se trouvoit si couvert de gloire, lors qu'il se consideroit comme estant aimé d'une Reine aussi belle, aussi illustre, et aussi charmante que celle-là ; qu'il ne luy estoit pas possible, de n'en avoir point quelque joye : et de ne desirer mesme pas, de pouvoir estre infidelle à Philimene. Toutesfois dés qu'il venoit à penser, qu'il faudroit, pour conserver l'une, perdre l'autre, l'ambition et l'amitié cedant à l'amour, il ne songeoit plus qu'à chercher les voyes de posseder Philimene : mais comme elles estoient difficiles à trouver, la Reine n'y consentant pas, il avoit une douleur estrange. De plus, il avoit sujet de croire, que s'il espousoit Philimene malgré Cleobuline, elle l'abaisseroit autant, qu'elle l'avoit eslevé : de sorte que craignant que Philimene qui l'avoit aimé lors qu'il avoit elle en faveur, ne l'aimast plus quand il seroit disgracié, il souffroit une douleur infinie. Et ce qui augmentoit encore son mal,estoit qu'il n'osoit faire sçavoir à Philimene, pour luy enseigner à luy estre fidelle, et à s'attacher à sa fortune, quand mesme elle devrendroit mauvaise, quelle estoit l'espreuve où sa fidelité estoit mise : de sorte que craignant tout, et n'esperant presques rien, il passa le reste du jour avec une inquietude extréme, et toute la nuit suivante sans dormir. Mais afin qu'il ne fust pas seul malheureux, il arriva une chose, qui fit que Basilide eut aussi beaucoup de chagrin : car Seigneur, il faut que vous sçachiez, que dans le dessein qu'il avoit pour la Reine, il avoit aporté un fort grand soin à se faire des Creatures dans sa Maison : soit parmy ses Officiers, ou parmy ses Femmes : et il y en avoit une entre les autres, qui luy estoit entierement aquise. Cette Personne ne cherchant donc qu'à avoir tousjours quelque chose à luy dire, observoit la Reine soigneusement : principalement depuis qu'elle paroissoit plus chagrine qu'à l'ordinaire. Mais enfin elle l'observa si bien, que le jour dont Stesilée avoit veû Myrinthe l'apresdisnée, elle entendit tout ce qu'elle dit à la Reine, et tout ce que la Reine luy dit. Ce n'est pas que Stesilée luy aprist ce qu'elle avoit apris à Myrinthe : mais c'est que ne parlant jamais en particulier que de ce qui faisoit leur confidence, cette Femme en oüit assez pour comprendre que la Reine ne refusoit Philimene à Myrinthe, que parce qu'elle ne le haïssoit pas. D'abord elle pensa prédre la resolutiô, de ne le faire point sçavoir à Basilide, sçachant bien que cela ne luy plairoit pas : mais apres venant à considerer, qu'il importoit bien souvent plus de sçavoir les choses fâcheuses, que les choses agreables, elle changea d'avis : et luy dit dés le lendemain, tout ce qu'elle avoit entendu, parole pour parole. La surprise de Basilide fut si grande, que s'il n'eust eu que le simple tesmoignage de cette Femme, il n'auroit pas adjousté foy à ce qu'elle luy disoit : mais venant à se souvenir de cent actions de la Reine ; des chagrins qu'elle avoit, depuis que Myrinthe estoit amoureux de Philimene ; et venant principalement à considerer qu'encore qu'elle refusast à Myrinthe ce qu'il souhaitoit si ardemment, il estoit toujours tres bien avec elle ; il ne douta point de ce qu'on luy disoit : et par consequent il en eut une douleur excessive. Quoy (disoit-il en luy mesme, comme il me l'a dit depuis) il est donc bien vray , que Cleobuline aime Myrinthe, qui ne l'aime point ? etqu'elle n'aime pas Basilide, qui l'aime plus que sa vie ! C'est donc Myrinthe , poursuivoit-il, qui me combat dans le coeur de la Reine, et qui m'empesche de le conquerir : Ha si ce la est, il faut donc que je sois son ennemy, au lieu d'estre son Protecteur ! car encore qu'il ne puisse estre mon Rival, puis que c'est luy qui me fait le mal que j'endure, je dois le considerer comme tel, détruire toutes ses pretentions ; et m'opposer à tous ses desseins. Mais que dis-je ! reprenoit il, la douleur m'oste la raison : et il paroist bien que l'entens mal mes interests , puis que je ne comprens pas d'abord, que la bizarrerie de mon destin, veut que j'aporte tous mes soins, à rendre heureux un homme que la Reine me prefere dans son coeur. Cependant il m'importe presentement plus qu'à Myrinthe, qu'il espouse Philimene : ainsi il faut que je travaille pour le repos de celuy qui cause toutes mes inquietudes : et que je face sa felicité, de peur qu'il ne destruise la mienne. Basilide ayant encore bien examiné la chose, se resolut, pour descouvrir mieux les sentimens de la Reine, de luy parler luy mesme du Mariage de Myrinthe avec sa Soeur : faisant toutesfois dessein, apres qu'elle l'auroit refusé, de faire en sorte que Philiste obligeast Myrinthe à l'espouser, sans le consentement de cette Princesse : esperant que cela l'irriteroit assez, pour la porter à le bannir de sa Cour : n'ignorant pas qu'elle estoit foit jalouze de son authorité. Basilide estant donc dans cette resolution, fut le jour suivant chez la Reine : mais en y allant, il sçeut que Myrinthe, apres avoir passé toute la nuit sans dormir, s'estoit trouvé assez mal le matin : ne sorte que se servant de cette nouvelle, pour parler de luy à la Reine, il ne fut pas plus tost aupres d'elle, que prenant la parole, en la regardant attentivement, il luy aprit ce qu'il venoit d'apprendre. Comme la Reine ne croyoit pas qu'il fust possible qu'il sçeust les sentimens qu'elle avoit dans l'ame, elle ne songea pas à se contraindre : de sorte que ne pouvant retenir les premiers mouvements de son coeur, elle ne pût sçavoir que Myrinthe estoit malade, sans quelque esmotion qui parut sur son visage : s'informant mesme soigneusement par quelle voye il avoit sçeu qu'il l'estoit, et de quelle nature estoit son mal. Pour son mal Madame, luy dit-il, je ne puis pas vous le dire precisément : mais si vostre Majesté me le commande , je luy enseigneray pourtant l'art de l'en guerir, en luy en aprenant la cause. Il me semble (respondit la Reine, qui comprit bien ce que Basilide luy vouloir qu'il est assez difficile de concevoir, qu'on sçache la cause d'un mal qu'on ne connoist pas. il est pourtant vray, reprit il, que je puis faire ce que je dis : car enfin, Madame, je suis assuré que si vostre Majeste permettoit à Myrinthe d'espouser Philimene , il seroit bientost en santé : estant certain qu'en cette rencontre, les maux de l'esprit causent ceux du corps : et que si vous gueriffiez les premiers, les autres le seroient aussi. Comme ceux qui gouvernent des Royaumes (repliqua la Reine, avec uue raillerie un peu aigre) n'ont pas accoustume de consulter les Medecins de leurs Sujets, auparavant que de leur commander quelque chose, ny d'accommoder leur Politique à leur temperamment ; ce que vous me dites ne me sera pas changer la resolution que j'ay prise, de ne donner pas mon consentement à un Mariage que diverses raisons veulent que je n'aprouve pas, et que je croyois aussi que vous n'aprouveriez point du tout. Vous avez pourtant deû croire Madame, repliqua Basilide, que je n'avois garde de trouver Myrinthe indigne de Philimene, puis que vostre Majeste le trouvoit digne de son estime. La Reine entendant parler Basilide de cette sorte, en rougit : ce n'est pas qu'elle ne creust qu'il parloit ainsi, sans sçavoir ce qu'elle avoit dans l'ame : mais c'est qu'une personne qui a une pensée cachée, a l'imagination si vive , et le coeur si sensible, que la moindre chose trouble la premiere, et esmeut le second. Joint qu'elle ne se trouvoit guere moins embarrassée que Basilide : car pour authoriser le refus qu'elle faisoit à Myrinthe, il faloit en quelque façon, qu'elle ne parlast pas avantageusement de l'homme du monde qu'elle estimoit le plus : et il faloit aussi que Basilide, pour luy persuader de souffrir que ce mariage se fist, luy donnast mille marques d'estime pour Myrinthe, qu'il eust souhaité ardemment qu'elle n'eust pas estimé : ainsi se voyant tous deux dans la necessité de trahir leurs sentimens, ils estoient bien embarrassez. Ils resolurent pourtant chacun dans le sond de leur coeur, de les trahir le moins qu'ils pourroient : ne pouvant pas faire autrement. La Reine respondit donc à Basilide, qu'il estoit vray que Myrinthe avoit mille bonnes qualitez , qui luy avoient aquis beaucoup de part à son estimé, et beaucoup de crédit aupres d'elle : mais que n'estant pas originaire de Corinthe, elle n'avoit pas creû que cette raison, ionte à quelques autres qu'elle ne luy pouvoit dire, luy deust permettre de consentir que Myrinthe espousast Philimene. Je veux croire Madame, repliqua, Basilide que les raisons cachées que vostre Majeste a de faire ce qu'elle fait, sont extrémement puissantes : car pour celle qu'elle me fait l'honneur de me dire, elle n'est pas ce me semble invincible. En effet, les Peres de Myrinthe ont esté si fidelles, qu'il peut pretendre de passer pour Sujet naturel de vostre Majeste. je sçay bien, adjousta malicieusement, qu'il y a beaucoup d'inégalité, entre ma Soeur et Myrinthe : et que si vous ne l'aviez pas eslevé par vostre faveur au dessus de sa condition, il y auroit de la temerité dans son dessein. Mais Madame Cadjousta t'il, en la regardant attentivement) quoy que cette inesgalité deust estre en obstacle tres puissant, à m'empescher de souhaiter ce mariage, je vous advouë que l'estime que vostre Majesté fait de luy , et la violente passion que Myrinthe a pour Philimene, fait que je ne le desire guere moins qu'il le souhaite. Car enfin, Madame, cette passion est si ardente et il extraordinaire, que je suis persuadé, que si Myrinthe estoit Roy, et que ma Soeur ne fust qu'une Esclave, il ne laisseroit pas de la faire Reine : c'est pourquoy je vous conjure de vouloir satisfaire son amour : et de me sçavoir quelque gré, de ce que je veux bien sacrisier ma Soeur, pour conserver la vie à un homme que vous avez honnoré de vostre estime. Pour reconnoistre un sentiment si genereux (reprit la Reine, avec une douleur dans l'ame, qu'elle avoit bien de la peine à cacher) je dois sacrifier Myrinthe pour vous, et non pas souffrir que vous sacrifiyez Philimene pour luy :c'est pourquoy plus vous vous obstinerez à me prier pour Myrinthe, plus je m'opiniastreray à vous refuser, pour l'amour de vous. Apres cela Cleobuline changeant de discours tout d'un coup, congedia Basilide : qui fut tenté cent et cent fois, de perdre le respect qu'il luy devoit : et de luy faire connoistre qu'il sçavoit les sentimens qu'elle avoit dans l'ame. Mais la mesme passion, qui luy donnoit de la hardresse, luy ayant fait voir en suitte, que s'il outrageoit la Reine, il la perdroit pour tousjours, le retint : et il se retira d'aupres elle, sans luy rien dire qui pûst luy faire croire positivement qu'il sçeust l'amour qu'elle avoit pour Myrinthe. Ce n'est pas qu'il ne se souvinst qu'il luy avoit parlé de l'estime qu'elle avoit pour luy : mais il jugeoit qu'elle ne l'expliqueroit pas ainsi : et en effet cette Princesse n'en eut pas alors la moindre pensée : et le despit qu'elle eut de la conversation de Basilide eut une autre chose. Car ensin elle n'avoit pû oüir sans une douleur extréme, l'exageration qu'il luy avoit faite, de la violente amour de Myrinthe pour Philimene : ny entendre sans une confusion estrange, ce qu'il luy avoit die de l'inesgalité de sa condition avec sa Soeur. Mais ce qui la fâchoit encore d'avantage, estoit de voir que Basilide souhaittant ce mariage,elle demeuroit seule à ne le vouloir pas : et qu'ainsi elle se verroit chargée de la haine de Myrinthe, qu'elle aimoit avec une tendresse si grande, malgré elle, que la seule pensée d'en estre haïe, luy causoit une douleur excessive. Elle en eut pourtant encore une plus sensible deux jours apres : car Myrinthe s'estant mieux porté, et ayant esté obligé d'aller parler à la Reine : pour une affaire importante, qui regardoit l'Estat ; elle le vit si changé, depuis qu'elle ne j'avoit veû, que croyant que ce changement estoit plustost un effet de la douleur qu'il avoit dans l'ame, que du mal qu'il avoit eu, elle en eut un displaisir extréme. Ce sentiment là n'estoit pourtant pas le seul, qui avoit mis Myriothe en l'estat où elle le voyoit : estant certain que l'ambition l'avoit aussi estrangement persecuté. Car Seigneur, que de vous dire comment cette conversation se fit, il faut que je vous die que Myrinthe se voyant forcé d'aller chez la Reine, où il n'avoit point esté, depuis que Stesilée luy avoit apris la passion que cette Princesse avoit pour luy, sentoit dans son coeur ce qu'on ne sçauroit exprimer, qu'en disant qu'il ne l'a jamais sçeu faire comprendre, quoy qu'il l'ait raconté à Philiste qui me l'a dit. Ce qui l'inquietoit le plus, estoit qu'il craignoit que la Reine ne sçeust que Stesilée luy avoit dit quelque chose des sentimens qu'elle avoit pour luy : et que toutes les precautions qu'elle avoit prises, n'eussent esté qu'une bien seance qu'elle eust voulu garder. Helas, disoit il en luy mesme, si cela est, comment oseray-je regarder cette Princesse, et comment me regardera t'elle ? Puis tout d'un coup, la grande vertu de la Reine le r'assurant, il croyoit qu'en effet la chose estoit comme Stesilée la luy avoit dite,et il avoit l'ame un peu plus tranquile. Mais lors qu'il fut à la Porte du Palais de cette Princesse ; qu'il vit les Gardes qui y estoient ; cette multitude de monde qui entre et sort ordinairement de ce lieu là, et qui marque si bien la Grandeur des Rois : qu'il vit, dis- je, cette quantité de Gens de haute qualité, qui estoient dans les Sales, dans les Antichambres, et dans les Chambres de ce Palais, en attendant qu'on vist la Reine : et qu'il vit enfin tous ces magnifiques meubles, dont tous ces apartemens sont ornez ; il fit comme s'il n'eust jamais vu toutes ces choses : et son imagination estant remplie de mille idées de Grandeur, et de magnificence, il trouva en suite quelque douceur à penser, qu'il estoit aimé de celle à qui estoient ces Gardes,ce Palais, ces superbes Meubles, et à qui tant de Gens venoient rendre hommage. De sorte que l'ambition se réveillant dans son coeur, il se refit un nouveau combat, entre cette orgueilleuse passion, et l'amour de Philimene, qui n'estoit pas encore fini, lors qu'on luy dit que Cleobuline le demandoit. Myrinthe n'eut pas plustost reçeu cét ordre, qu'il se mit en estat d'entrer dans le Cabinet de la Reine, où elle estoit alors : mais en y allant, que ne sentit il point, que ne pensa t'il pas ! Il voulut chasser Philimene de son coeur : un moment apres,il rapella son Image, afin de le deffendre mieux contre la Reine : et sans sçavoir enfin s'il vouloit estre fidelle ou infidelle, il entra au lieu où estoit Cleobuline. Mais il y entra avec tant de melancolie sur le visage, et tant de trouble dans les yeux, que la Reine croyant, comme je l'ay desja dit, que le changement qu'elle voyoit en luy, venoit plus de la douleur qu'il avoit, de ce qu'elle luy refusoit Philimene, que du mal qu'il avoit eu ; ne pût s'empescher d'en avoir un secret despit, qui l'obligea, malgré qu'elle en eust, à donner à Myrinthe les ordres qu'il avoit à recevoir d'elle, avec moins de douceur qu'elle n'avoit accoustumé. Si bien que Myrinthe recommençant de craindre que Stesilée n'eust apris quelque chose à la Reine, de ce qu'il luy avoit dit, se déconcerta d'une telle sorte, qu'il ne luy respondoit point à propos. La Reine surprise du déreglement de l'esprit de Myrinthe, luy demanda d'où venoit cette confusion de pensées et de paroles, qu'elle n'avoit pas accoustumé de remarquer en luy ? Est-ce (luy dit elle avec quelque esmotion) que je ne m'explique pas clairement, ou que vous ne m'escoutez point ? Ce n'est Madame ny l'un ny l'autre, reprit il, car vostre Maiesté ne parle jamais que bien, et je l'escoute tousjours tres attentivement, dans l'esperance qu'elle me commandera quelque chose pour son service ; mais c'est mais c'est, reprit Cleobuline en l'interrompant, que vous avez laissé vostre esprit, où vous avez donne vostre coeur. Si j'avois esté en pouvoir de le donner, repliqua Myrinthe tout interdit, Philimene ne l'auroit pas, et je serois demeuré en termes d'en disposer autrement : mais Madame, dit-il encore, Philimene me l'arracha malgré moy. Comme le Droit des Gens reprit elle, souffre qu'on repousse la force par la force, et qu'on reprenne son Bien où on le trouve, arrachez à Philimene, le coeur qu'elle vous arracha : mais si vous m'en croyez, adjousta t'elle, ne prenez pas le sien pour le vostre, car vous perdriez beaucoup au change. Plûst aux Dieux Madame, luy dit-il, que je puisse faire ce que je dois, en faisant ce que vous voulez ! car dans les sentimens de respect que j'ay pour toutes vos volontez, j'aimerois mieux estre obeïssant Sujet, que d'estre si delle Amant. Myrinthe prononça ces parolles d'un air qui surprit la Reine : y ayant eu certains sons dans le son de sa voix à l'exclamation qu'il avoit faite, qui tesmoignoient qu'il y avoit quelque sens caché à ce qu'il luy disoit. Elle n'eut pas plustost cette pensée, qu'elle en changea de couleur : si bien que Myrinthe la voyant rougir comme estant en colere, passit de crainte, et rougit un moment apres de confusion. Mais comme le changement du visage de la Reine, avoit causé celuy de Myrinthe, le nouveau desordre qui parut en l'esprit de Myrinthe, augmenta celuy de la Reine : ainsi la confusion de l'un redoublant la confusion de l'autre, ils en vinrent au point de ne pouvoir plus souffrir leurs regards, et de desirer ardemment d'entre separez. Aussi ne furent ils plus guere ensemble : car la Reine achevant en deux mots de dire à Myrinthe les choses qu'il devoit faire, le congedia par un signe de main sans le regarder, et demeura dans une inquietude inconcevable. Myrinthe voulut pourtant faire un grand effort sur luy mesme, et luy dire encore quelque chose, sentant dans son coeur un chagrin estrange, d'estre si mal sorty de cette conversation : mais elle redoubla le signe qu'elle luy avoit fait de s'en aller, et il falut en effet qu'il s'en allast : emportant dans son coeur deux violêtes passions qui le tirannisoient estrangement : et une inquietude extréme, de l'esmotion qu'il avoit remarqué sur le visage de la Reine. Mais si Myrinthe n'avoit pas l'ame tranquile, Cleobuline l'avoit cruellement tourmentée : car comme on ne peut pas avoir l'esprit plus penetrant qu'elle l'a ; elle avoit connu parsaitement, et par les regards, et par les paroles , et par le son de la voix de Myrinthe, qu'il sçavoit ou qu'il deuinoit quelque chose, des sentimens qu'elle avoit pour luy : de sorte qu'elle en avoit une confusion estrange, et une douleur pleine de colere contre elle mesme, qui la faisoit souffrir infiniment. Est il possible, disoit-elle, que mes paroles ou mes yeux m'ayent trahie, apres m'avoir esté si long temps fidelles ? car enfin je sçay bien que le jour que Myrinche me vint demander Philimene, il n'avoit nul soupçon de ma passion. Mais que dis-je ! reprenoit elle, mes yeux ny mes paroles n'ont garde d'avoir descouvert le secret de mon coeur à Myrinthe, puis que je ne l'ay point veû depuis cela : cependant il n'y a que Stesilée au Monde, qui sçache mes sentimens. Stesilée qui m'a promis une fidelité inviolable : Stesilée, dis-je, qui n'ignore pas que je ne crains rien d'avantage, sinon que Myrinthe sçache que je l'aime. Comme la Reine estoit en cette inquietude, Philiste qui estoit arrivée à Corinthe, il y avoit desja quelques jours, et pour qui la Reine avoit conservé toute l'amitié qu'elle avoit euë peur elle, dés le premier sejour qu'elle y avoit sait, entra dans sa chambre : de sorte que cette Princesse qui l'aimoit cherement, voulant se contraindre pour elle, fit quelque tréue avec sa douleur, et se mit à luy parler de diverses choses. Ainsi passant d'un discours à un autre, Philiste, qui ne sçavoit rien ny de l'amour de la Reine pour Myrinthe, ny de l'estroite considence que cette Princesse faisoit à Stesilée de ses plus secrettes pensées ; voulant luy marquer precisément quel jour estoit arrivé un accident qu'elle luy racontoit, luy dit que c'estoit un jour que Stesilée n'avoit point esté aupres d'elle que le soir. D'abord Cleobuline ne se souvenant pas que Stesilée avoit esté un jour sans la voir, se mit à la contredire : mais Philiste, qui s'en souvenoit fort bien, luy dit, pour luy circonstancier la chose, que c'estoit un jour que Myrinthe avoit passé l'apresdinée toute entiere avec Stesilée, chez qui nous logions alors : adjoustant, pour preuver encore ce qu'elle disoit, que Basilide y estoit venu vers la fin de cette conversarion. De sorte que la Reine entendant ce que disoit Philiste, entra en soubçon de la fidelitée de Stesilée : voyant qu'elle ne luy avoit point parlé de la visite de Myrinthe. Ses soubçons augmenterent encore bien d'avantage un moment apres : car Stesilée estant arrivée, Philiste, qui vouloit faire voir à la Reine qu'elle ne mentoit pas, luy demanda s'il n'estoit pas vray que Myrinthe l'eust esté voir un jour, et si Basilide n'y avoit pas esté aussi ? Cette demande ayant fort surpris Stesilée, principalement parce qu'elle avoit fait un secret de la visite de Myrinthe à la Reine, elle en rougit d'une telle sorte en l'advoüant, qu'elle n'en dérougit point de tout le jour :si bien que la Reine ne outant point du tout qu'elle ne fust coupable, en eut une douleur excessive. Toutesfois comme il luy importoit extrémement, de sçavoir precisement ce que sçavoit Myrinthe, elle se resolut de cacher une partie de sa colere : et de faire advoüer la verité par adresse à Stesilée : Mais ce qui l'embarrassoit extrémement, estoit que r'apellant en sa memoire ce que luy avoit dit Basilide, elle trouvoit avoir lieu de croire, puis que Myrinthe sçavoit quelque chose de ses sentimens, que Basilide les sçavoit aussi : son dant cette croyance sur l'estroite liaison qui s'estoit faite entre Myrinthe et luy depuis quelques jours. De sorte que suivant l'usage des Personnes passionnées, elle croyoit tout ce qu'elle imaginoit qui pouvoit estre, et ne doutoit presques point, que si Stesilée avoit dit son secret à Myrinthe, Myrinthe ne l'eust dit à Basilide. Vous pouvez juger, Seigneur, si une Princesse qui aime autant la gloire, que Cleobuline, pût avoir cette pensée, sans une douleur extréme. Aussi celle qu'elle eut fut elle si grande, que ne pouvant demeurer plus long temps dans l'incertitude où elle estoit, elle se désit de tout ce qui l'empeschoit d'entretenir Stesilée en particulier : apres quoy la faisant tomber insensiblement sur le discours de Myrinthe, elle luy demanda, sans luy tesmoigner d'estre en colere, d'où venoit qu'elle ne luy avoit rien dit de la visite qu'il luy avoit renduë ? Stesilée n'ayant pas une bonne raison à luy dire, luy dit qu'ayant remarque qu'elle ne pouvoit jamais pailer de Myrinthe sans douleur, elle esvitoit de le nommer autant qu'elle pouvoit ; si ce n'estoit qu'elle luy en parlait la premiere. Mais (luy dit la Reine, en la regardant attentivement) je vous en parlay tout le soir, dont vous l'aviez veû l'apresdinée toute entiere : Stesilée se voyant pressée par la Reine, creût que pour l'empescher de luy vouloir mal de ce petit mensonge qui luy avoit desplû, il luy estoit permis d'en dire un autre qui luy pûst plaire : de sorte que prenant la parole ; comme je sçay Madame, luy dit elle, que vostre Majesté n'a point de plus violent desir, que de vaincre la passion qu'elle a dans l'ame ; je ne voulois point luy dire la conversation que j'avois euë avec Myrinthe , de peur de l'accroistre, au lieu de la diminuer. Car enfin, Madame, Myrinthe ne me vint voir, que pour me protester qu'il estoit au desespoir de vous avoir desplû, en pensant à philimene. Ne vous demanda t'il point (luy dit la Reine, qui vouloit sçavoir la verité) pour quelle raison je m'opposois à son dessein ? Ouy Madame, reprit Stesilée en rougissant mais le luy assuray que je n'en sçavois rien. Ha Stesilée (s'escria la Reine emportée de colere et de douleur) ou vous m'avez trahie, ou vos paroles vous ont trahie vous mesme ! car enfin Myrinthe sçait assurément, plus qu'il ne devroit sçavoir. Cependant (adjousta t'elle en se reprenant, de peur que Stesilée ne luy advoüast pas la verité) il vous me dites sincerement, tout ce que vous avez dit à Myrinthe, et tout ce qu'il vous a respondu, je vous pardonneray la faute que vous avez faite : mais Stesilée, je veux tout sçavoir, quand mesme vous auriez tout dit. Stesilée se trouvant alors bien embarrassée, fut encore quelque temps à se deffendre : mais enfin la Reine, luy parla avec tant d'authorité, et luy promit tant de sois de luy pardonner, si elle disoit la chose comme elle s'estoit passée ; qu'en fin elle se resolut de luy en advoüer une partie. Elle luy dit donc seulement, que Myrinthe luy avoit dit, comme il estoit vray, mille choses avantageuses pour elle : qu'en suitte il l'avoit fort pressée de luy aprendre par quelle raison elle s'opposoit à son mariage : et que luy ayant seulement dit sans y penser, que cette raison luy estoit glorieuse : elle avoit bien connu qu'il avoit donné à ces paroles, toute l'explication avantageuse qu'il leur pouvoit donner : adjoustant qu'apres cela, Myrinthe luy avoit encore dit mille choses tendres pour elle. Car comme elle croyoit apaiser la Reine en luy parlant ainsi, elle ne luy cacha rien, de tout ce que Myrinthe luy avoit die d'obligeant : et ne luy dit presque rien, de ce qu'il avoit dit à l'advantage de philimene. Elle n'osa pourtant pas luy dire, que Myrinthe eust offert de la quitter : sçachant bien que les actions de cét Amant, desmentiroient ses pâroles : mais elle en dit seulement assez à la Reine, pour luy persuader que si elle vouloit, il ne seroit pas impossible de l'y obliger. Cét artisice ne luy reüssit pourtant pas : car apres que la Reine eut fait dire à Stesilée tout ce qu'elle en vouloit sçavoir, la colere la transporta d'une telle sorte, quoy qu'elle eust resolu de n'esclater point contre elle, parce qu'elle sçavoit sa foiblesse, qu'elle luy dit tout ce que cette violente passion peut faire dire. Quoy (luy dit elle, avec une douleur qui fit jetter un torrent de larmes à Stesilée) je vous ay confié une chose , d'où despend toute ma gloire et tout mon repos , et vous l'allez reveler, ou du moins vous donnez lieu de la deviner, à l'homme du monde que je craignois le plus qui la sçeust ! Car enfin dans les plus violens transports de ma douleur, je disois quelquesfois pour me consoler ; du moins si Myrinthe ne m'aime pas, je suis assurée qu'il m'estime : mais helas ! vostre imprudence me prive de cette consolation, et me met en estat de sçavoir que Myrinthe me mesprise. Il croit mesme sans doute, adjousta t'elle, que c'est par mes ordres, que vous avez parlé comme vous avez fait : car quelle apparence y auroit il qu'il le creust autrement ? et qu'il pûst s'imaginer, qu'ayant autant d'esprit que vous en avez, vous eussiez autant de foiblesse, ou autant d'imprudence ? Ha Stesilée ! à quelle cruelle avanture m'exposez vous ? quoy, s'escroit elle, Myrinthe sçait que je l'aime, sans sçavoir mesme que je ne veux pas qu'il le sçache ; et Myrinthe le sçait par Stesilée ! Pour moy, adjousta telle, je croy que vous avez creû que je ne vous disois que j'aimois Myrinthe, que pour faire qu'il le sçeust : et que je ne vous deffendois de le luy faire sçavoir,qu'afin de vous obliger à le luy dire plustost. Mais si cela est, vous vous estes estrangement abusée : et vous m'avez fait un grand outrage, aussi bien qu'une grande infidelité. Stesilée voulut alors dire quelques mauvaises excuses à la Reine : mais cette Princesse l'en empescha. Taisez vous Stesilée, luy dit elle, taisez vous : ce n'est point par de meschantes raisons, qu'il faut vous justifier : et comme vostre crime est d'avoir trop parlé, c'est plustost par le silence, que par de foibles excuses, que vous devez esperer d'apaiser une partie de ma colere. Cependant donnez ordre que Myrinthe, ny par ses regards, ny par ses actions, ny par ses paroles, ne me donne pas lieu de croire qu'il se souvienne de ce que vous luy avez dit de moy : car s'il ne le sait, je ne le banniray pas seulement de ma Cour, mais de mon Royaume, quand mesme je ne le pourrois bannir de mon coeur. Conduisez pourtant la chose avec tant d'adresse, luy dit elle, que Myrinthe ne sçache pas que je sçay qu'il n'ignore point les sentimens que j'ay dans l'ame : car si je m'aperçoy que vous le luy ayez fait sçavoir je ne vous verray jamais non plus que luy. Mais que fais-je ! adjousta t'elle, je donne des ordres de silence et de secret, à une Personne qui a revelé tout ce qu'elle devoit cacher, et qui n'est assurément pas Maistresse de son esprit. Stesilée se jettant alors à genoux aux pieds de la Reine, le visage couvert de larmes ; luy dit des choses si touchantes, que cette Princesse, dont l'ame est infiniment glorieuse, croyant qu'il luy seroit honteux de pardonner si tost un semblable crime à Stesilée ; et craignant que le desespoir de cette Personne ne l'attendrist, luy commanda de se retirer, et de ne la voir plus, qu'elle ne le luy ordonnait : luy commandant encore une fois, de faire que Myrinthe vescust comme elle le vouloit, et qu'il ne sçeust jamais qu'elle sçavoit ce qu'elle luy avoit dit.

Histoire de Cleobuline : Cleobuline parvient à surmonter sa passion


Mais apres qu'elle fut partie, cette Princesse demeura en une inquietude qu'on ne peut concevoir : et ce qui la rendait plus grande et plus forte , estoit que comme on croit aisément ce qu'on desire, elle avoit creû, apres ce que Stesilée luy avoit dit de Myrinthe, qu'en effet il ne luy seroit pas impossible, si elle le vouloit, de détacher Myrinthe de Philimene, si elle joignoit l'ambition à l'amour : et elle avoit mesme si bien connu, par le desordre de l'esprit de Myrinthe, qu'il n'estoit pas d'accord avec luy mesme, qu'elle ne doutoit point, que si elle pouvoit luy offrir sa Couronne, il ne luy offrist son coeur, et ne quittast Philimene. De sorte que voyant de la possibilité à empescher Myrinthe de posseder Philimene en le faisant Roy, cela redoubloit ses chagrins. Puis qu'il est permis aux peuples (disoit elle, dans les momens où l'amour estoit la plus forte dans son coeur) de se faire un Roy lors qu'ils n'en ont pas, pourquoy ne peut il pas estre permis à une Reine d en choisir un, principalement le choisissant bien ? Est il juste,que parce que je suis née sur le Thrône, je suis privée de la liberté qu'ont tous mes Sujets, et que je sois plus Esclave que mes Esclaves, en une chose d'où dépend toute la felicité de ma vie ? Mais que dis-je ? Reprenoit elle ; il semble à m'entendre parler que je pourrois estre heureuse sans gloire : non non Cleobuline, ne t'égares pas tant du droit chemin de la raison : ce n'est point à toy à examiner l'usage, mais c'est à toy à le suivre :Myrinthe est digne du Throfne par son merite ;mais qu'il ne l'est pas par sa Naissance, il faut que tu sois tousjours sa Souveraine ; et qu'il soit tousjours ton Sujet. Mais helas ! poursuivoit elle, ce Sujet que tu peux et que tu ne veux pas faire Roy, quoy que tous tes desirs t'y portent, sçait presencement que tu l'aimes, plus que tu ne le dois aimer ! Il est peut-estre à l'heure que je parle, aux pieds de Philimene, à luy raconter ta foiblesse : et à luy protester que quand tu luy offrirois ton coeur et sa Couronne, il les resuseroit sans peine, pour la moindre de ses faveurs. D'autre part, si Basilide sçait, comme je le croy, quels sont les sentimens de son ame pour Myrinthe, il ne veut sans doute plus de son affection, que parce qu'il veut estre Roy : et pour Philimene, je suis assurée qu'elle te regarde avec mespris ; qu'elle croit te mener en Triomphe, et qu'elle a extréme joye, de regner sur le coeur d'un homme, qui regne dans le tien. Stesilée mesme, adjoustoit elle, ne pense rien de toy, qui n'en soit indigne : car puis qu'elle a revelé son secret à Myrinthe, elle a sans doute creû que tu voulois lier une affection particuliere aveque luy, et peut-estre mesme qu'elle a pensé, que cette affection seroit une affection criminelle. Vois Cleobuline, vois à quelles dangereuses suittes, la folle passion que tu as dans l'ame te peut porter : examine bien son coeur : et demande toy à toy mesme, si tu aurois la force de t'empescher route ta vie de faire Myrinthe Roy, s'il demeuroir tousjours en estat de le pouvoir estre ? Suppose encore, pour prendre toutes tes seuretez contre toy mesme, que Myrinthe cesse d'aimer Philimene, et qu'il vienne à t'aimer : et songe apres cela, si la gloire seroit assez Ruinante, pour vaincre l'amour dans son coeur : et pour faire que tu ne fisse pas pour Myrinthe, tout ce que tu pourrois faire innocemment. Apres cela, Cleobuline se taisoit,et s'examinant elle mesme, elle trouvoit si peu de fermeté dans son ame, que n'osant s'y asseurer ; ç'en est fait, dit elle, ç'en est fait ; il ne faut point se fier à ta propre vertu : car avec toute la gloire, il y auroit de la folie à te confier à tes propres forces. Mets toy donc, Cleobuline , en estat de ne pouvoir faire une faute, quand mesme tu la voudrois faire : et cherches quelque expedient , qui te justifie dans l'esprit deMyrinthe, aussi bien que dans celuy de Basilide, et Philimene, et de Stesilée. Rapelle toute ta vertu, et toute ta force pour cela : souviens toy de la gloire que tu as acquise : et faits tout ce qu'il faut faire pour la conserver. Mais songe encore pour t'y resoudre , plustost et plus facilement, qu'il s'agit de recouvrer l'estime de Myrinthe, que tu as peut estre perduë : mais helas ! poursuivit elle, apres avoir bien cherche, je ne trouve qu'une seule chose à faire, par laquelle je puisse faire ce que je veux. Mais justes Dieux s'escrioit Cleobuline, qu'elle est difficile, et que j'auray de peine à m'y resoudre ! Comme elle en estoit là, Philisle, qui avoit à rendre conte à la Reine, de quelque chose qu'elle luy avoit commandé, lors qu'elle s'estoit deffaite d'elle pour entretenir Stesilée en particulier, vint luy dire ce qu'elle avoit fait : et comme elle la trouva fort resveuse et fort triste, dés qu'elle luy eut dit ce qu'elle avoit à luy dire, elle voulut se retirer : mais la Reine, qui avoit tant de douleur, qu'elle ne la pouvoit renfermer dans son coeur, la retint : et comme elle s'imagina, que puis que Stesilée avoit revelé son secret à Myrinthe, elle l'auroit encore revelé à Philiste, avec qui elle vivoit alors admirablement bien ; elle creût qu'il valoir mieux qu'elle luy en parlast : et qu'elle luy donnait la commission d'empescher Stesilée à l'advenir, de faire de semblables fautes. De sorte que consultant plus sa colere que sa raison, elle se mit à se pleindre de Stesilée, en parlant à mais comme elle ne pouvoit accuser Stesilée, sans s'accuser elle mesme, elle fit sçavoir à Philiste, le malheureux estat où elle se trouvoit. Apres quoy, continuant de parler ; ne pensez pas, luy dit elle, que quelque estime que j'aye pour vous, je me fust resoluë à faire une nouvelle Considente de ma foiblesse : si je n'avois pris une forte resolution de la surmonter, quand mesme j'en devrois mourir. Ouy Philist, luy dit elle, je pense avoir trouvé un moyen, qui me justifiera dans l'esprit de Myrinthe, dans celuy de Philimene ; dans celuy de Basilide ; dans celuy de Stesilée , et dans le vostre : et je pense mesme, dit elle, l'avoir imaginé si heureusement, qu'il pourra estre que par luy j'arriveray au point, où j'ay tousjours souhaité d'estre, pour avoir quelque repos, qui est de voir Myrinthe sans amourpour Philimene. je voy bien, dit elle encore, que vous avez peine à concevoir, quelle peut estre cette invention : mais pour vous la descouvrir sçachez Philiste, que pour me mettre en estat de ne pouvoir jamais faire une faute, je veux faire achever le mariage que j'ay si opiniastrément empesché. Quoy Madame, reprit Philiste, vous voulez que Myrinthe espouse Philimene ? ouy, repliqua-t'elle je le veux : et je le veux principalement, afin de ne pouvoir jamais songer à espouser Myrinthe, ny à luy donner aucune marque d'amour, Mais je le veux encore, afin de luy faire croire que celle que Stesilée luy a dit que j'avois pour luy, n'est pas plus forte que ma vertu : et pour persuader aussi à Basilide, que ce qu'on luy a peut-estre dit n'est pas vray. Jusques là Madame , reprit Philiste, je tombe d'accord de ce que vous avez dit, et je ne puis que je ne louë infiniment, un si genereux dessein : mais j'advouè que je ne voy pas comment vous esperez de voir Myrinthe sans amour pour Philimene. je l'espere, luy dit elle, par son mariage mesme : car puis qu'il n'est : point d'amour eternelle, et que celle de Myrinthe pour Philimene , s'est accreuë par tous les obstacles que j'y ay aportez ; je suis fortement petsuadée qu'elle finira quand on ne luy resistera plus : et que la possession de Philimene, détruira plus l'amour de Myrinthe, que toute mon authorité ne l'a pû faire. De grace (adjoutta cette Princesse, emportée par sa passion) ne m'allez pas dire que Philocles, tout vostre Mary qu'il est aujourd'huy , est encore amoureux de vous : car si je n'esperois trouver cette legere satisfaction , de voir cesser l'amour de Myrinthe pour Philimene, en la luy faisant espouser, je n'aurois peut-estre pas la force, d'achever un dessein d'où despend toute la seureté de ma gloire. Tombez donc d'accord, je vous en conjure, que je puis esperer ce que je dis : afin qu'apres cela, j' execute courageusement ce que j'ay resolu. Ne pensez pourtant pas, poursuivit elle, que je desire que Myrinthe soit sans amour, apres avoir espousé Philimene, dans la pensée qu'il responde à celle que j'ay pour luy. mon Philiste, ce n'est pas là mon intention. Je n'ay sans doute pas la force de dire, que je souhaite que Myrinthe ne m'aime jamais :mais j'ay bien celle de vous assurer, que nulle de mes actions, ne luy sera jamais connoistre que je l'aime, quoy que je sois persuadée, que je l'aimeray jusques à la mort. Cependant, je ne laisse pas de trouver beaucoup de douceur, à esperer de voir Myrinthe sans amour, lors que j'auray executé mon dessein : mais Dieux (adjousta t'ells, sans donner loisir à Philiste de luy respondre) pourray-je bien faire ce que je veux ; et suis-je mesme bien asseurée de le vouloir ? Lors que je consulte ma raison, je sens que je le veux absolument, quand mesme il m'en devroit couster la vie : mais lorsque je consulte mon coeur, il s'en faut peu que je ne change de sentimens. Le lasche qu'il est, me resiste : et si la gloire ne venoit à mon secours, je restomberois dans ma premiere foiblesse. Mais aussi, dés que je considere, qu'il s'agit de m'oster la possibilité de faire une faute, que ma passion me conseille mille sois le jour, et que toute la Terre me reprocheroit ; qu'il s'agit , dis-je, de forcer Myrinthe à m'estimer et de faire peut-estre cesser la violente affection qu'il a pour Philimene, l'Honneur et l'Amour se joignant en semble, me fortisient d'une telle sorte, que je commence d'esperer une entiere victoire sur moy mesme, quoy que je n'espere pas de n'aimer plus Myrinthe : et que je ne songe qu'à l'aimer, sans craindre que cette passion me face faire une lascheté ;qu'à l'aimer sans qu'il le sçache ; et sans qu'il aime Philimene. Apres cela, Philiste qui eust bien souhaité que la Reine eust espousé Basilide, luy dit que pour s'assurer encore plus contre la passion qu'elle avoit dans l'ame, il luy sembloit qu'elle eust pû se resoudre à l'éspouser : luy disant en suitte toutes les raisonsd'Estat, qui l'y devoient obliger. Mais à peine eut elle achevé de parler, que Cleobuline prenant la parole ; ha Philiste, luy dit elle, vous m'en demandez trop, et vous m'en demandez plus que je n'en puis faire : C'est bien assez, poursuivit elle, que je me resolue à rendre Philimene heureuse, en luy faisant espouser un homme que j'aime plus qu'elle ne l'aime, sans vouloir m'obliger à en espouser un que je n'aime pas, et que je n'aimeray jamais. Car enfin , Philiste, quand il feroit possible que je cessasse d'aimer Myrinthe (ce que je ne croy point du tour) je n'aimerois jamais rien. Ainsi contentez vous que je fasse ce que je croy devoir faire pour mon honneur, et pour ma justification : sans vouloir que je m'accable d'un nouveau supplice. Apres cela, la Reine congedia Philiste, ne voulant voir personne le reste du jour : mais si cette journée luy fut insuportable, la nuit luy fut encore plus fascheuse. Jamais coeur amoureux n'a plus souffert que fit le sien : cent fois elle changea le dessein qu'elle avoit pris : et cent fois elle se resolut de l'executer. Il y eut mesme des instans, où sa passion estoit si forte ; qu'elle luy persuadoit que puis qu'elle pouvoit faire Myrinthe Roy, elle feroit une aussi grande injustice de ne luy mettre pas la Couronne sur la teste ; que s'il eust esté Roy legitime , et qu'elle luy eust arraché le Sceptre de la main. Enfin il se sit un si grand et si opiniastre combat dans son ame, entre l'Honneur et l'Amour, que le Soleil ramena le jour dans sa chambre devant qu'il fust fini. Elle se leva mesme sans sçavoir encore precisément ce qu'elle vouloit faire : mais dés qu'elle eut jetté les yeux sans y penser, sur un grand Miroir devant lequel elle passa pour entrer dans son Cabinet : et qu'elle vit sur son visage, le changement que l'inquietude et la mauvaise nuit qu'elle avoit euë y avoient aporté , elle rougit de honte de sa foiblesse : et sans considerer l'interest de sa beauté qu'elle destruisoit, la seule gloire sit qu'elle eut une confusion estrange de se sentir si peu Maistresse d'elle mesme. Ne diroit on pas avoir la douleur qui paroist dans mes yeux (disoit elle en secret dans son coeur, comme elle l'a raconté à Philiste) que je viens d'aprendre la perte d'une Bataille, d'où despend celle de mon Estat, et le repos de tous mes Peuples ? et cependant au lieu de veiller pour le bien de mes Sujets, je veille pour ma propre perte : et toute cette douleur qui paroist sur mon visage, a une cause si foible , et si indigne de ma vertu, que je ne sçay pas comment je me puis en durer moy mesme. Sur mon sons nous donc courageusement : et puis que nous avons tant fait que de nous pouvoir combatre, faisons tout ce qu'il faut pour remporter la victoire. La Reine sentant alors dans son coeur, plus de force qu'elle n'y en avoit senty , ne voulut pas perdre un si bon intervale : et de peur de se repentir encore une fois, elle se hasta de commander qu'on allast dire à Basilide et à Myrinthe qu'elle leur vouloit parler :adjoustant qu'elle vouloit qu'ils vinssent ensemble. Mais à peine eut elle donné cét ordre, qu'il s'esleva un nouueau tumulte dans son esprit, qui mit un nouveau desordre dans son ame : ce desordre s'apaisa pourtant bien tost : car elle sut si satisfaite, d'avoir pû gagner cela sur elle mesme, de forcer sa bouche à dire des paroles si opposées à ce que son coeur devroit, que la joye de s'estre vaincuë la rendit capable d'executer son dessein , avec quelque espece de tranquilité. Si bien que le desir de la gloire, et l'envie de se justifier dans l'esprit de Myrinthe, et dans ce luy de Basilide, ayant affermi son ame ; elle se prepara à faire de bonne grace, ce qu'elle vouloit absolument faire. De sorte que faisant un grand effort sur elle mesme, elle renferma sa douleur dans son coeur :et composa si bien son visage, qu'elle ne paroissoit qu'un peu malade et serieuse , sans paroistre ni inquiette ni affligée. Cependant Basilide et Myrinthe estoient bien embarrassez , à deviner ce que la Reine leur vouloit : ils ne se disoient pourtant pas l'un à l'autre tout ce qu'ils pensoient : car Myrinthe, par un sentiment de respect et de discretion, n'avoit garde de dire à Basilide, ce qu'il sçavoit de l'amour de la Reine : et Basilide de son costé, par un sentiment de jalousie, n'avoit garde aussi de dire à Myrin the ce qu'il ne pensoit pas qu'il sçeust, et ce qu'il ne vouloit pas qu'il peust jamais sçavoir. Ils croyoient pourtant tous deux, que la Reine ne les voulust voir, que pour leur deffendre absolument d'achever le mariage de Philimene :de sorte qu'encore que l'ambition eust fort agité le coeur de Myrinthe, comme l'amour de Philimene estoit demeurée la plus forte dans son ame , il alloit chez la Reine avec autant de chagrin que de confusion. D'autre part, Basilide croyant que la Reine ne s'opposoit au mariage de Myrinthe, que parce qu'elle l'aimoit : et. craignant mesme qu'elle ne le voulust rompre, que pour prendre le dessein de le faire peut estre Roy, avoit une douleur si forte, que bien loin de regarder Myrinthe comme devant estre Mary de sa Soeur, il s'en faloit peu qu'il ne le regardait : et ne le haïst comme son Riual, quoy qu'il sçeust bien qu'il n'estoit pas amoureux de Cleobuline, et qu'il l'estoit de Phihmene. Ces deux Amans estant donc en cette inquietude, arriverent ensemble au Palais : car Myrinthe ayant sçeu l'ordre de la Reine, avoit esté trouver Basilide au sien. Ils n'y surent pas plustost, que la Reine sçachant qu'ils y estoyent, les fit entrer dans son Cabinet, où elle estoit entrée, dés qu'on avoit eu achevé l'habillir. Mais depuis qu'elle eut donné cet ordre , jusques à ce que Basilide et Myrinthe fussent aupres d'elle, il se fit encore quelque mouvement dans son coeur : et elle a advoüé depuis, qu'elle fut tentée de leur parler d'une autre affaire , et de remettre à une autrefois, l'execution de son dessein. Mais dés qu'elle vit Myruithe, et qu'elle le regarda comme un homme qui sçavoit sa foiblesse, et qui peut-estre la blasmoit, l'envie de se restablir dans son estime ; aussi bien que de se justifier aupres de Basilide, en cas qu'on luy eust dit quelque chose de sa passion ; fit qu'elle eut plus de force qu'elle n'en pensoit avoir : et Philiste, que la Reine enuoya querit pour estre presente à cette action, m'a dit qu'elle n'eust jamais pensé qu'une Personne aussi passionnée, eust pû se vaincre au point que Cleobuline se vainquit. Elle ne vit donc pas plus tost Basilide et Myrinthe entrer dans son Cabinet, que les raisant aprocher, elle commença de leur parler d'une maniere qui les surprit sort. Comme je sçay, leur dit elle, que l'affaire dont j'ay à vous entretenir vous touche tous deux, et que vous la desirez avecque beaucoup de passion, j'ay esté bien aise de vous voir ensemble : sçachez donc (poursuivit elle, adressant alors la parole à Basilide) qu'apres avoir empesché jusques icy le mariage de Philimene et de Myrinthe, par de puissantes raisons, quoy je ne vous les aye pas dites :il est arrivé que ces raisons ayant changé, j'ay aussi changé de sentimens : de sorte que voulant aujourd'huy ce que je ne voulois pas alors, je ne consens pas seulement que ce mariage s'acheve : mais je vous prie mesme qu'il s'acheve le plus promptement que les preparatifs d'une aussi grande Feste que sera celle là, le pourront permettre. Basilide et Myrinthe furent si surpris du discours de la Reine, qu'ils ne penserent jamais y respondre : et ce qu'il y eut de merveilleux, fut que le Frere de l'Amante remercia la Reine plustost que l'Amant. Ce n'est pas que comme Myrinthe estoit fort amoureux de Philimene, il n'eust bien de la joye d'aprendre qu'il la possederoit bien-tost ; mais comme il sçavoit les sentimens de la Reine pour luy, il n'osoit la remercier avec exageration, de la grace qu'elle luy faisoit, de peur de l'irriter. Joint aussi que l'ambition agitant un peu son coeur, il ne pouvoit gagner Philimene en perdant la Reine, qu'il n'en eust l'ame un peu esmeuë : de sorte que ne sçachant presques ce qu'il devoit faire, il laissa parler Basilide le premier ; qui ne trouvant rien que d'avantageux pour luy, au dessein qu'avoit la Reine, en avoit une joye qui luy permettoit d'avoir la liberté de son esprit toute entiere. Aussi la remercia t'il avec des paroles malicieuses : je vous assure Madame, luy dit-il, que vostre Maiesté ne fait pas seulement une action de justice, en accordant à Myrinthe ce qu'il souhaitte si ardemment ; et qu'elle en fait une clemence, en luy conservant la vie, que l'excés de sa passion luy auroit peut estre fait perdre. Myrinrhe oyant parler Basilide de cette sorte, n'osa le contredire, quoy qu'il eust bien voulu, par le respect qu'il avoit pour la Reine, qu'il n'eust pas tant exageré une passion qui luy desplaisoit. C'est pourquoy prenant la parole , et débiaisant ses sentimens adroitement ; comme je ne pourrois faire voir toute ma reconnoissance à la Reine, luy dit-il, sans luy donner lieu de croire que j'aurois peut-estre murmure contre elle, lors qu'elle me refusoit ce qu'elle m'accorde aujourd'huy, j'aime mieux publier sa bonté à toute la Terre, que de l'en remercier elle mes me. C'est pourquoy Madame, adjousta t'il, je suplie vostre Maiesté, de me dispenser des remercimens que je luy dois : et de souffrir que je les change en mille et mille loüanges que je luy donneray, en parlant des graces que je reçoy d'elle : et en publiant que quand je mourrois mille fois pour son service, je mourrois encore ingrat. En disant que vous ne me dites rien, reprit la Reine en rougissant, vous m'en dites trop : cependant je ne vous dispense pas seulement des remercimens dont vous parlez, mais mesme des loüanges que vous me voulez donner : et je vous tiens quitte de tout ce que vous me demandez, pourueû que vous soyez fortement persuade, que soit en vous resusant, ou en vous donnant Philimene, j'ay tousjours fait pour vous, tout ce que j'ay pû, et que mesme je n'ay fait que ce que j'ay deû faire : quoy que les raisons que j'ay d'avoir eu deux sentimens si opposez vous soient si inconnuës : car comme je mets la Justice au premier rang de toutes les vertus des Rois, je n'aime pas que mes Sujets m'accusent d'estre injuste. Si on vous pouvoir accuser de l'estre, reprit respectueusement Myrinthe , ce seroit de m'avoir fait plus de grace que je n'en merite : mais comme la bonté est une vertu aussi bien que la justice, j'espere que sans blasmer vostre Majesté , des graces qu'elle me fait, on donnera à sa bonté , ce qu'on ne pourroit donner à sa justice. Quoy qu'il en soit (dit elle, pour finir une conversation qui luy estoit insuportable) comme les grandes joyes se redoublent, lors qu'elles deviennent publiques, il ne faut pas vous empescher plus longtemps d'aller publier celle que vous avez : allez donc, poursuivit elle, l'aprendre à cettePrincesse vouloit dire, à Philimene, mais elle pensa laisser ce discours imparfait ; et le trouble de son esprit fut si grand, qu'au lieu de dire à Philimene, suivant son premier dessein, elle dit à toute la Cour, et le dit mesme en rougissant : de sorte que craignant que sa constance ne l'abandonnast, elle congedia Basilide et Myrinthe, qui se retirerent bien satisfaits. Le dernier eut pourtant quelque secret trouble dans le coeur : car en sortant du Cabinet de la Reine, apres l'avoir salüée, comme il se retourna sans y penser, il vit que croyant qu'il fust desja fort loin, elle avoit levé les yeux au Ciel en soû pirant : si bien que ne doutant pas qu'il ne fust la cause de la douleur de la plus illustre Reinedu monde, sa joye en fut de telle : sorte moderée, jusques à ce que les yeux de Phillimene l'eussent ranimée, qu'à peine pouvoit il parler à Basilide. Il ne fut pourtant pas plustost aupres de cette belle personne, que l'amour reprenant toute sa force dans son coeur, y mit une joye extréme :mais durant qu'il la goustoit avec toute la douceur que peut donner l'esperance d'un grand bien, et d'un bien qu'il avoit ardemment et long temps souhaité ; la Reine faisoit ce qu'elle pouvoit, pour jouïr avec quelque tranquilité de la victoire qu'elle avoit remportée sur elle mesme :et elle fut en effet quelques momens,où elle eut beaucoup de joye de s'estre surmontée. Et bien imperieuse passion, disoit elle devant Philiste, qui elles accoustumée à vaincre presques tousjours la raison de ceux que vous ; possèdez, vous avez esté vaincuë par la mienne : vous, dis je, qui avez fait faire mille fautes et mille crimes, à des Personnes fort illustres : et qui mettez bien souvent le desordre dans tout l'Vnivers. Cependant toute superbe que vous estes de vos Triomphes, un simple desir de gloire, vous a surmontée dans mon coeur, et vous n'en estes plus la Maistresse. Sans mentir Madame, luy dit Philiste, cette victoire que vous venez de remporter sur vous mesme m'espouvante : et je n'eusse jamais creû, qu'ayant une violente passion dans l'ame, on eust pû l'en chasser en si peu de temps. Ha ma chare Stesililée, reprit la Reine soûpirant, j'ay vaincu cette cruelle passion, je l'advouë : mais au lieu de chasser de mon coeur, comme vous le dittes, une si fiere ennemie, ma raison n'a fait que l'enchaisner : de sorte que je suis en une continuelle inquietude, qu'elle ne brise les chaisnes qui la tiennent captive. Il me sem ble desja qu'elle fait ce qu'elle peut pour les rompre : je sens pourtant bien, adjoustoit elle, qu'elle ne les rompra pas si tost, si ma raison ne me trahit. Mais de grace, Philiste, soustenez là par vos loüanges : dites moy que je fais la plus belle chose du monde : et persuadez moy, si vous pouvez, qu'il y a plus de Grandeur de courage à faire ce que je fais, qu'il n'y a eu de foiblesse à me laisser vaincre. Il m'est aisé Madame, reprit Philiste, de loüer une action si heroïque, et dont si peu de personnes se trouvent capables : il est vray, interrompit la Reine, que le Sacrifice que je fais à la Gloire est grand : il est si grand , repliqua Philiste, que je tiens si par toutes vos autres actions, vous meritez des Statuës , par celle-cy, vous meritez des Temples et des Autels : puis que vous faites des choses que les Dieux mesme ne font pas tousjours. Ha Philiste, reprit la Reine, ne me loüez pas aveque tant d'excés ! car si par hazard je retombois dans mes premieres foiblesses, et que je me repentisse de ce que j'ay fait, j'aurois une grande confusion et vous aussi, ddes loüanges que vous m'auriez données, c'est pourquoy, encore que je vous priée de me loüer, gardez pourtant quelque mesure à vos loüanges. Car enfin, Philiste, ce qu'il y a de constamment vray, est que je n'ay jamais tant aimé Myrinthe que je l'aime, ny tanthaï Philimene. Cependant je vay rendre Philimene heureuse, et je vay souffrir que Myrinthe l'espouse : et tout cela, parce que l'Honneur le veut ainsi : et que de la condition dont je suis, il ne suffit pas de ne faire point de crimes, puis qu'il faut encore ne faire rien qui ne soit Grand ; qui ne soit Noble ; et qui ne soit Souverainement juste. Au reste Philiste, ajousta cette Princesse, si vous sçaviez la joye que j'ay, de ce que Myrinthe ne m'a point tesmoigné en avoir une excessivement grande, de la permission que je luy donnois d'espouser Philimene, vous en seriez estonnée : mais lasche que je suis (reprit elle en rougissant, apres avoir esté un moment sans parler) je me réjouïs de ce qui devroit sans doute m'affliger, et me couvrir de confusion. Car enfin il est à croire, que Myrinthe ne m'a caché ses sentimens, que parce qu'il sçait les miens : cessons donc d'avoir une joye si mal fon dée : et ne nous réjouïssons plus, que de la victoire que nous venons de remporter. Mais pour nous en réjouïr justement, il faut conserver l'avantage qu'elle nous a donné : et ne nous mettre pas en estat d'estre vaincuë, par celle que nous venons de vaincre. Enfin, Seigneur, la Reine s'encouragea de telle sorte, et se confirma si puissammet dans le dessein qu'elle avoit pris,qu'en effet elle l'executa aussi genereusement qu'elle l'avoit resolu. Ce ne fut pourtant pas sans avoir mille chagrins differens : car comme toute la Cour croyoit luy faire plaisir, de s'interresser à la joye de Myrinthe, et de loüer un Mariage qu'elle faisoit, on ne luy parloit d'autre chose. Les uns luy disoient mille biens de Myrinthe, et les autres mille loüanges de Philimene : cependant comme elle ne se vouloir point fier à elle mes me, elle pressa ce mariage, comme si de son accomplissement, eust despendu toute sa felicité : et pour cacher mieux à Myrinthe la passion qu'elle avoit pour luy, elle fit mille caresses à Philimene, et des Presens magnifiques, quoyqu'elle ne luy dist pas une parole douce, qui ne mist une amertume est range dans son coeur. Elle voulut mesme que la Ceremonie de ces Nopces fust à ses despens, et extrémement superbe : elle s'y para comme si c'eust esté le jour de son Couronnement : et elle acheva enfin son dessein avec tant de sermeté et tant de courage, qu'elle fut Maistresse de tous les mouvemens de son visage, et de toutes ses actions, tant que cette Feste dura : quoy qu'elle ne le fust pas de ses propres sentimens, et qu'elle eust une douleur inconcevable, au milieu de cette réjouïssance publique. Enfin elle agit de telle sorte, que Myrinthe creût qu'elle avoit change de sentimes pour luy, que Basilide pensa, qu'on ne luy avoit pas dit la verité ; et que Philiste mesme s'imagina que Cleobuline estoit plus desgagée qu'elle ne le croyoit estre, et qu'elle aimoit moins Myrinthe qu'elle n'avoit fait. Elle ne fut pourtant pas longtemps dans ce sentiment là : car le lendemain des Nopces de Myrinthe estant passé , la Reine fit assembler toutes les Personnes considerables de son Estat, comme elle eust voulu aporter quelque changement notable au Gouvernement de ses affaires : et sans communiquer son dessein à qui que ce soit, elle parut à cette celebre Assemblée, avec une Majesté qui inspira le respect dans le coeur de tous ceux qui la compoisoient. Basilide y tenoit le rang que sa condition vouloir qu'il y tinst, et Mirinthe celuy que ses charges luy donnoient : cette Assemblée se fit dans une grande Sale voûtée, soustenuë par des Colomnes de Marbre, dont les Bases et les Chapiteaux, estoient de Cuivre de Corinthe, si celebre par tout le Monde. On voyoit tout à l'entour entre les Colomnes et les Philastres, diverses Enseignes gagnées à la guerre, par le feu Roy de Corinthe : et justement au milieu de cette Sale, paroissoit un superbe Thrône esloué de trois Marches, sur lequel estoit la Reine. Sur la seconde Marche estoit Basilide, et sur la derniere Myrinthe : le reste de l'Assemblée faisoit un rond à double rang, à l'entour de cette Princesse : qui apres avoir imposé silence par ses regards à toute cette Compagnie, luy fit un discours si admirable et si eloquent, qu'elle charma tous ceux qui l'entendirent. Mais en donnant de l'admiration, la resolution qu'elle dit avoir prise donna de l'estonnement : car enfin, apres avoir preparé les esprits de ceux qui l'escoutoient, à bien recevoit ce qu'elle avoit à leur dire ; elle declara qu'elle estoit fortement resoluë, à ne se marier jamais : adjoustant en suitte, qu'elle vouloit que Basilide fust reconnu, comme celuy qui luy devoit succeder : afin que son authorité en fust plus ferme, et qu'il ne se formast nulle faction dans son Estat : adjoustant apres cela mille belles choses, pour authoriser sa resolution. Vous pouvez juger, Seigneur, combien ce discours surprit l'Assembrée, et principalement Basilide et Myrinthe : comme c'est la coustume, que lors que la Reine a cessé de parler, il est permis à chacun de luy dire son advis à son tour : soit pour aprouver ce qu'elle a dit, ou pour la suplier d'y faire quelque reflection, Basilide parla le premier : et quoy que la declaration de la Reine luy fust avantageuse, et qu'elle le confirmast dans les droits que sa Naissançe luy donnoit ; son amour le fit agir avec tant de force, pour contredire les sentimens de cette Princesse, qu'on ne peut pas parler plus eloquemment, ny plus respectueusement qu'il parla, pour luy persuader de changer d'avis. Car encore que le lieu ne luy permist pas de mettre la passion qu'il avoit pour elle, au nombre des raisons qui devoient l'obliger à se marier, il ne laissa pas de toucher quelque chose de cela fort delicatement : luy declarant qu'il ne vouloit jamais avoir de droit à la Couronne qu'elle portoit, par une si funeste voye que celle qu'elle luy proposoit : et il dit enfin tout ce qu'il eust pu dire, quand mesme il eust elle preparé. Mais lors que ce fut à Myrinthe à parler, et qu'il commença de le faire, dans les sentimens de Basilide, la Reine rougit : et elle dit le soir à Philiste, que sa constance avoit pensé l'abandonner,en voyant celuy pour qui elle prenoit la resolution de ne se marier jamais, la prier de se marier. Il est vray que le discours de Myrinthe ne fut pas long :car sçachant ce qu'il sçavoit de la Reine, il avoit l'esprit assez distrait. Il parla pourtant fort bien : et mesla tant de loüanges, aux choses qu'il dit pour contredire cette Princesse, qu'on peut dire qu'en la louant, il destruisoit toutes ses raisons, et la confirmoit dans son dessein. En suitte tous ceux qui parlerent, la suplierent aussi de changer d'avis : mais apres qu'ils eurent achevé de dire ce qu'ils voulurent, elle reprit toutes leurs raisons en peu de mots : et ferma l'Assemblée par un discours plus fort encore que le premier, qui luy fit voir que la resolution qu'elle avoit prise estoit inesbranlable : de sorte que suivant l'usage, on publia cette Declaration au peuple : et on fit tout ce qu'il faloit faire, pour la rendre authentique. De vous dire. Seigneur, quelle fut la douleur de Basilide, et quel fut l'estonnement de Myrinthe, il ne seroit pas aisé : le premier ne sçavoit que penser de ce dessein, et taschoit de deviner si la Reine l'avoit pris par amour pour Myrinthe, ou par aversion pour luy : mais pour le second, il n'osoit croire estre la cause de cette resolution, et ne sçavoit à quoy l'attribuer. Cependant jamais rien n'a tant fait de bruit à Corinche que cette Declaration en fit : jamais grand evenement, n'a eu une cause si cachée. L'opinion la plus generale fut pourtant que la Reine estant fort jalouse de son authorité, n'avoit point voulu la partager en se mariant :il y en eut aussi qui dirent, que l'amour des sciences luy avoit inspiré de l'aversion pour le mariage : mais personne ne dit que ce fust l'amour de Myrinche. Philiste mesme ne se l'imaginant pas, prit la liberté d'en demander la cause à la Reine, le soir qui suivit cette Declaration, lors que suivant sa coustume elle fut demeurée seule aupres de cette Princesse. De grace Madame, luy dit elle, que dois-je penser du dessein de vostre Majesté ? Est-ce la Politique qui vous l'asuggeré ? Non Philiste, repliqua-t'elle en soûpirant, et cette resolution qui paroist n'estre fondée que sur des raisons d'Estat, ne l'est que sur des raisons d'amour. Car enfin, ma chere Philiste, en donnant Philimene à Myrinthe, je n'ay pu chasser Myrinthe de mon coeur : ny par consequent le rendre capable d'y recevoir jamais nulle autre affection , ny de souffrir celle de Basilide : ainsi pour jouïr du moins en aparence, d'une liberté dont je ne jouïs pas en effet ; j'ay resolu de ne me marier jamais : et pour empescher Basilide d'en murmurer, je luy ay assuré ma Couronne. Mais Madame, reprit Philiste, si Basilhie n'avoit que de l'ambition, il pourroit estre qu'il ne seroit pas tout à fait mescontent : mais ayant autant d'amour qu'il en a, le pense qu'il doit estre bien affligé. Comme je suis sans doute reservée, reprit la Reine, à n'avoir que des sentimens bizarres et extraordinaires, j'en ay un pour ce qui regarde Basilide, qui est infiniment injuste pour luy : car enfin, Philiste, quoy que je sçache bien que je ne l'aimeray jamais, et que son affection m'importune, il y a des instans où je souhaite qu'il m'aime tousjours, et qu'il m'aime mesme assez, pour ne se marier de sa vie ; afin que la Couronne que je porte, punie tomber dans la maison de Myrinthe. Ainsi croyant avoir trouvé une innocente voye de le faire Roy, je ne desespere pas tousjours autant Basilide que je ferois, si cette bizarre raison ne me passoit pas dans l'esprit. Ce n'est pas que mon imagination ne soit estrangement blessé, lors qu'elle me fait voir la Couronne que je porte, sur la teste de Philimene : mais apres tout, la douceur que je trouvé à penser que peute-estre le Sceptre que je tiens passera aux mains de Myrinthe, l'emporte sur tout autre consideration : et fait que je ne puis m'empescher de souhaiter que Basilide m'aime tousjours, afin d'assurer la Couronne à Myrinthe. Cependant pour vous tesmoigner que cette passion qui regne dans mon coeur, est aussi pure qu'elle est bizarre ; remarquez, je vous en conjure, de quelle façon je vay vivre avec celuy qui la cause : car apres avoir fait ce que je biens de faire pour la gloire, il faut porter la chose encore plus loin : et persuader si fortement à Myrinthe que je suis Maistresse de mes sentimens, qu'il soit contraint de m'estimer autant que je l'aime. Et en effet. Seigneur, quoy que la Reine ait tousjours fait depuis cela, pour la fortune de Myrinthe, tout ce qui a elle en sa puissance, elle ne luy a plus donné la familiarité qu'il avoit avec elle auparavant que Stesilée luy eust apris les sentimens qu'elle a pour luy, et ne luy a mesme jamais parlé en particulier. Or Seigneur, ce qui a esté le plus estrange de cette advanture, c'est que Myrinthe dont l'ame, comme je vous l'ay dit, est naturellement ambitieuse, se delivra fort promptement de la passion qu'il avoit pour Philimene : car peu de temps apres son mariage, on le vit si mélancolique et si sombre, qu'il estoit aisé de voir qu'elle ne le rendoit plus heureux. Mais quoy qu'il soit naturel de prendre part à toutes les douleurs de la Personne aimée, celle qui parut sur le visage de Myrinthe, n'affligea pas Cleobuline : car comme elle a infiniment de l'esprit, et que la passion qu'elle a est de sa nature fort clair-voyante, cette Princesse connut bien tost que Myrinthe n'avoit plus d'amour pour Philimene, et qu'il en estoit Mary, et n'en estoit plus Amant. Sa satisfaction n'en demeura pas encore là : car Seigneur il faut que vous sçachiez , qu'apres que l'ambition eut destruit dans le coeur de Myrinthe, l'amour qu'il avoit pour Philimene ; cette mesme ambition le devenir amoureux de Cleobuline : mais amoureux juqu'à perdre la raison. Il fait toutesfois tout ce qu'il peut, pour cacher sa passion, et à Basilide, et à Philimene, n'osant pas seulement la faire deviner à la Reine : ayant sçeu par Stesilée, combien elle est delicate en pareilles choses. La Reine de son costé, desguise ses sentimens autant qu'elle peut : et fait tout ce qui est en sa puissance, pour faire que Myrinthe ne s'aperçoive point qu'elle l'aime tousjours, et ne sçache pas qu'elle s'aperçoit qu'il est amoureux d'eux. Cependant la joye fait qu'il luy est plus aisé de se desguiser qu'il ne luy estoit autrefois : mais ce qu'il y a d'admirable, est que plus elle connoist que Myrinthe est amoureux d'elle, plus elle s'en esloigne. D'autre part, Basilide s'estant aperçeu de la passion de Myrinthe, commence de le haïr : et Philimene en ayant aussi quelques soubçons, en veut un si grand mal à Cleobuline, qu'elle fait tout ce qu'elle peut, pour obliger Basilide à former un party dans l'Estat. Il est pourtant certain, que jamais Myrinthe n'aura nulle autre satisfaction de son amour, que celle de s'imaginer que la Reine l'aime, par ce qu'il sçait qu'elle l'a l'aime : et que la Reine de son costé n'en pretend point d'autre, que de connoistre qu'elle est aimée de Myrinthe, sans luy donner jamais aucune marque d'amour, et sans vouloir jamais qu'il luy en donne : car encore qu'elle soit fort aise de sçavoir qu'il l'aime, elle veut toutesfois ne le sçavoir qu'en le devinant. Cependant Seigneur, comme il est à craindre que la passion de Basilide ne s'irrite, et qu'il ne face à la fin une Guerre Civile, je vous suplie de vouloir tesmoigner à Timochare, qui a assez de credit aupres de la Reine, que vous estes persuadé que le dessein qu'elle a pris de ne se marier jamais, peut avoir de dangereuses suites. Comme j'ay d'infinies obligations à Basilide, je seray sans doute bien aise de luy rendre office : mais je vous proteste toutesfois, Seigneur, que l'interest de la Reine me porte plus à vous faire cette priere, que celuy de Basilide : estant certain qu'il n'est pas possible de la connoistre, et de ne s'arracher pas à son service, plus qu'à celuy d'aucun autre. Car enfin Seigneur, pour finir l'Histoire de cette Princesse, par où je J'ay commencé ; je puis vous assurer qu'il n'y en a point au Monde, qui puisse la surpadessen vertu. Philocles ayant cessé de parler, Cyrus fit un Eloge de la Reine de Corinthe, le plus beau qu'il estoit possible : repassant toutes ses vertus les unes apres les autres : et s'arrestant principalement, à la force qu'elle avoit de cacher une violente passion, et de luy refuser toutes choses. Car enfin, dit-il, je connois par là, qu'il faut qu'elle ait l'ame beaucoup plus grande que moy : estant certain que lors que j'estois à Sinope, et que j'y devins amoureux de Mandane, je ne pûs jamais vaincre cette passion : ny m'empescher de faire tout ce qu'elle voulut que je fisse, quoy que j'eusse alors de plus sortes raisons de ne m'engager pas à aimer cette Princesse, que Cleobuline n'en a eu de ne tesmoigner pas à Myrinthe l'affection qu'elle a pour luy. Ainsi Philocles, je conclus que la Reine de Corinthe est digne de toutes les loüanges que vous luy avez données :mais en mesme temps je vous assure, que si je dis à Thimochare ce que vous souhaitez que je luy die, je le luy diray seulement pour l'amour de vous : estant certain qu'à suivre les purs sentimens de mon coeur, je ne corseillerois pas à une Princesse qui aime, d'espouser un Prince qu'elle n'aime pas. Cependant comme je vous croy bien intentionné ; que vous connoissez mieux ses peuples que moy ; et en quels termes sont les esprits dans sa Cour ; je vous promets de faire ce que vous desirez. Apres cela, comme il estoit fort tard, Philocles se retira à la Tente qu'on luy avoit donnée, et laissa Cyrus avec des sentimens d'envie pour Myrinthe : souhaitant avec une passion démesurée, d'estre aussi tendrement aimé de Mandane, qu'il l'estoit de la Reine de Corinthe.

Livre troisiesme

Prise de Cumes et sort du roi de Pont


Le lendemain au matin, Timochare, estant allé au leuér de Cyrus, ce Prince s'aquita de la promesse qu'il avoit faite à Philocles : mais en luy parlant, il connut bien qu'il donnoit un conseil que la Reine de Corinthe né suivroit pas. Cependant pour tesmoigner combien il estimoit cette Princesse, il redoubla encore ses civilitez pour Timochare, à qu'il fit voir tous ses Travaux : en suitte dequoy, apres un magnifique repas, Thimochare s'en retourva à sa Plotte : ne voulant pas demeurer d'avantage au camp, de peur de quelque accident impreveû, quoy que la Tréue deûst l'assurer. A peine estoit il party, qu'un de ceux que Cyrus avoit donnez à Spitridate arriva : il ne le vit pas plustoit, qu'ayant une extréme impatience de sçavoir ce qui luy estoit advenu, il le pria de le luy aprendre : mais auparauant que de luy dire ce qu'il en sçauoit, il luydonna une Lettre de Tygrane, où il trouira ces paroles.

TYGRANE A L'ILLUSTRE CYRUS.

Le Prince Spitridate estant biessé a la main droite, il faut que ce soit de la mienne, que vous sçachsez qu'il est si malheureux, qu'il n'est pas mesme en estat d'accenter les offres genereuses que vous luy auez faites. Car enfin, apres auoir rencontré le Rauisseur de la Princesse Araminte que je ne puis apeller mon Frere ; apres s'estre batu contre luy, durant que j'estois d'vn autre costé, a chercher des nouvelles de cette Princesse ; il a eschapé a sa vangeance, apres l'auoir legerement blessé à la main : et s'est allé embarquer a un Port de Galatie où nous l'auons suiuy , à' où nous nom embarquons aussi, sans sçauoir pourtant precisément la route qu'il a prise. Apres cela, Seigneur, je n'ay plus qu'à vous dire, que la reconnaissance que le Prince Spitridate a pour vous, est aussi grande que sa douleur : et que la colere où te suis contre Phraarte, esgalle toutes les deux : quoy quelle ne sur passe pas la passion que j'ay pour vostre gloire.

TIGRANE.

Apres la lecture de cette Lettre, Cyrus s'insonna plus particulierement, de celuy qui l'auoit aportée, comment Spitridate auoit rencontre Phraarte : de sorte qu'il sçeut par cét homme, que ç'auoit esté dans un Bois. Que d'abord Phraarte l'ayant pris pour luy, il auoit voulu l'esuiter ; mais qu'vn de ceux qui estoient avec Spitridate luy ayant fait connoistre Phraarte, il l'auoit attaque le premier. Que leurs Gens s'estoiêt batus aussi bien qu'eux : mais qu'à la fin Phraarte voyant venir de loin Tigrance avec sa Brigade, avoit lasché le pied : et estoit allé par un chemin destourné qui le conduisoit dans l'espaisseur du Bois,où ils l'auoiet perdu de veuë. Qu'en suitte ils auoient sçeu qu' Araminte estoit pendant ce combat, dans une Cabane de Pastres, à deux cens pas du lieu, où ils s'estoient batus : et qu'elle y estoit avec ceux qui la gardoient, où Phraarte l'estoit allé prendre, et l'auoit menée à un Port de Mer, qui n'estoit qu'à trente Stades de là, eu on luy auoit prepare un Vaissean, durant qu'il auoit este à cette Cabane : ayant sçeu encore qu'il n'auoit pas este plustost arriué à ce Port, qu'il s'estoit embarqué : quelques vns ayat raporté qu'il estoit assez blessé. Cet homme adiousta encore, que Spitridate et Tigrane ayant esté à celieu là, y estoient arriuez trop tard : et qu'ils auoient pris la resolution de s'embarquer, et de mener avec eux ceux qu'il leur auoit donnez : apres quoy ils l'auoient enuoyé luy dire ce qui c'estoit passé. Comme Cyrus acheuoit d'escouter ce qu'on luy disoit de Spitridate, il sçeut par Feraulas qu'Arianite ne doutant point qu'il ne deust bien tost prendre Cumes, estoit partie de Sardis : et estoit venue à Thybarra avec Doralise, dont la Tance y avoit du bien et des affaires : et qu'ainsi elle estoit en lieu où elle pourrait facilement se rendre aupres de sa Maistresse, lors qu'elle seroit delivrée : Feraulas luy disant encore, que Pherenice ne l'ayant point voulu quitter, estoit aussi avec elle. Le Prince Myrsile, qui estoit present lors que Feraulas dit cette nouvelle à Cyrus, eut beaucoup de joye de pouvoir esperer de voir Doralise, à la fin du Siege : mais à peine Cyrus eut il achevé d'entendre ce que Feraulas luy disoit qu'on luy amena un Envoyé du Prince Philoxipe, et un du Prince de Cilicie, qui venoient l'assurer qu'ils luy envoyoient des Vaisseaux : de sorte que Cyrus ne voyant alors que de nouvelles esperances de vaincre, et de delivrer Mandane, avoit l'ame dans une assiete assez tranquile. Il est vray que ce calme ne fut pas long : car Mazare s'estant souvenu que le Roy de Pont pouvoit encore avoir les mesmes Pierres d'Heliotrope, avec lesquelles il avoit fait sauver Mandane de Sardis, en eut une douleur si sorte, que ne pouvant souffrir de l'avoir sans que son Rival l'eust aussi, il fut à l'heure mesme la communiquer à Cyrus ; qui demeura si surpris de ce que la pensée ne luy en estoit pas venuë, qu'il n'avoit guere moins d'estonnement que d'affliction. Ha Mazare, s'escria-t'il, nous n'aimons point assez Mandane, de n'avoir pas songe plus tost à craindre ce que nous craignons ! car enfin à quoy nous sert de former un Siege ; d'eslever des Travaux, d'avoir une puissante Armée Navale ; d'emporter tous les Dehors de Cumes ; d'avoir fait une Bréche raisonnable ; d'avoir commence une negociation qui sera heureuse, ou qui du moins en manquant, causera un soulevement dans la Ville, qui la sera prendre plus tost, si nostre Rival est tousjours en pouvoir de se dérober à nos yeux, et de nous enlever nostre Princesse ? Ha Mazare, je le dis encore une sois, je ne sçay à quoy nous avons pensé, d'avoir une esperance si ferme, sans songer à l'accident que nous craignons presentement, et que nous craignons sans y pouvoir donner ordre ! Justes Dieux, s'escrioit-il, comment le peut il faire, que j'aye esté capable d'un tel oubly, et d'un tel aveuglement ; moy qui ay accoustumé de prevoir des malheurs, qui ne m'arriveront peutestre jamais ? Les Dieux l'ont sans doute permis, reprit Mazare, afin que vous fumez plus capable de faire le Siege de Cumes aussi glorieusement que vous l'avez fait. Mais helas, repliqua Cyrus, que nous sert de l'avoir si heureusement avancé, malgré tous les obstacles que la Nature et les hommes y ont aporté, puis que la seule vertu d'une Pierre, va rendre tous nos travaux inutiles ? Peutestre qu'à l'heure que je parle, Mandane n'est desja plus dans Cumes, et que nostre Rival l'enleve une troisiesme fois. Mais à quoy bon entendre à une negociation, reprit Mazare, les choses estant aussi desesperées qu'elles sont, s'il avoit cette voye de sortir de Cumes ? C'est peutestre, repliqua Cyrus, pour se servir du temps de la Tréue pour cela, et pour abuser le Prince qui luy a donné retraite. Enfin Mazare, je ne sçay que dire ny que penser : mais je sçay bien que je ne me pardonneray jamais un si criminel oubly Ce n'est pas que je ne juge, que quand je me serois souvenu de ce qui me donne aujourd'huy de si mortelles aprehensions, cela n'eust de rien servy à nostre Princesse : mais c'est que je ne puisse souffrir, que j'aye esté capable d'un tel endormissement d'esprit, pour une chose qui occupe toutes mes pensées, et d'où dépend toute l'infortune ou tout le bonheur de ma vie. Helas, disoit il, je commence de m'apercevoir, que l'esperance est un bien, dont je jouïssois fort injustement, lors que vous estes arrivé ! car enfin, poursuivit ce Prince, il faut que j'advouë, que voyant toutes choses en si bon estat, je commençois non seulement d'esperer, mais de croire que j'avois mal expliqué les menaces que les Dieux me faisoient par leurs Oracles ; et que j'avois mal entendu la responce de la Sibile, aussi bien que celle de Iupiter Belus au Roy d'Assuie. Mais je voy bien que je me trompois, en croyant que je m'estois trompé : et que je ne suis pas encore à la fin de mes malheurs. Comme Cyrus achevoit de prononcer ces paroles, on luy amena un Soldat, qui dit qu'il avoit une Lettre à luy rendre : Cyrus luy demanda alors de qui elle estoit ? mais il luy respondit qu'il ne pouvoit le luy dire : et que tout ce qu'il en sçavoit, estoit qu'elle luy estoit escrite par un Prisonnier, qui estoit fort soigneusement gardé, dans un Chasteau de Bithinie, du costé qui touche la Galatie : et qu'elle luy auoit esté donnée par un de ses Gardes qu'il avoit suborné,avec ordre de la luy aporter. Cyrus prenant donc cette Lettre, sans sçavoir de qui elle venoit, l'ouvrit, et y trouva ces paroles.

LE ROY D'ASSIRIE A CYRUS.

La Fortune qui veut m'accabler de toute sortes de malheurs, n` est pas encore satisfaite de ce que je vous dois la vie, puis quelle vous que je vous doive encore la liberté. Mais souvenez vous, pour n'avior pas autant de peine à l'accorder à vostre Ennemy, que j'en ay à la demander à mon Rival, que vous ne pouvez posseder Mandane, tant que je seray Captif d'Arsamone puis que vous ne me pouvez vaincre sans me delivrer, ny sonder à la possession de cette Princesse sans m'avoir vaincu, puis que vous me le promistes a Smope. Seuvenez vous donc, que c'est a Cyrus a tenir les promesses d'Artamene : et ne resusez pas à un malheureux Amant, la satisfaction d'esperer de se vanger ou de mourir , et de n'estre jamais le spectateur du Triomphe de son Rival.

LE ROY D'ASSIRIE.

Voyez genereux Prince (dit Cyrus, en donnant cette Lettre à Mazare, apres avoir fait retirer celuy qui l'avoit aportée) que nostre Riual n'est pas mort : et considerez en mesme temps, je vous en conjure, à quelles bizarres avantures la Fortune m'expose. Mazare prenant alors cette Lettre, la leût : et tomba d'accord apres l'avoir leuë, que le destin de Cyrus estoit tout à fait extraordinaire. Mais quoy qu'il eust resolu d'aimer sans esperance, et de ne pretendre plus rien à Mandane ; il ne laissa pas d'avoir dans le fonds de son coeur, quelque legere consolation, de voir un nouvel obstacle au bonheur de Cyrus. Il eut pourtant la generosité de cacher ce sentiment là, à un Rival qui vivoit si bien aveque luy : et de se pleindre en aparence, d'une chose dont il ne pouvoit s'empescher de se réjouïr. Cependant quoy que ce fust une cruelle avanture à Cyrus, que d'estre obligé à delivrer un Rival, et uu Rival encore qui ne vouloir avoir la liberté, que pour luy disputer la possession de Mandane, où il ne pouvoit avoir aucun droit, il n'hesita pas un moment, à prendre une resolution digne de son grand coeur. Car comme il avoit un autre Rival pour tesmoin de sa force ou de sa foiblesse en cette rencontre, il fit un grand effort pour surmonter la repugnance qu'il avoit, à rendre un service à son ennemy. Quoy que je n'aye promis au Roy d'Assirie, dit-il à Mazare, que de combatre contre luy, et non pas de combatre pour luy, je ne veux pas laisser de luy accorder ce qu'il demande, et de le luy accorder mesme le plustost que je pourray : afin que si par un bonheur, que je n'ose esperer, se Roy de Pont ne pouvoit se servir de cette fatale Pierre, dont la prodigieuse vertu m'a donné tant de peine, et que nous delivrassions Mandane, je fusse plustost ou vainqueur, ou vaincu. Mazare entendant parler Cyrus de cette sorte, ne pût s'empescher par un premier sentiment, pour differer la liberté d'un de ses Rivaux , et le bonheur de l'autre, de luy dire qu'il portoit la generosité trop loin : mais Cyrus trouvant que l'Honneur et l'Amour vouloient qu'il fist ce qu'il avoit resolu de faire, ne changea point de sentimens. Non non, dit il à Mazare, il ne faut pas mettre le Roy d'Assirie en estat, de croire que sa valeur me soit redoutable : ny donner lieu à Mandane de penser que je veuille m'espargner un combat, pour m'assurer sa conqueste. Apres cela, ces deux Princes tascherent de deviner, comment le Roy d'Assirie pouvoit estre en Bithinie, et pourquoy Arsamone l'y retenoit :mais apres y avoir bien pensé, ils jugerent que ce Prince en partant de Sardis, auroit eu quelques faux advis de Mandane, qui l'auroient conduit de ce costé là : et qu'ayant esté reconnu, Arsamone l'auroit fait arrester. Ils n'en comprenoient pourtant pas bien la raison : car encore qu'ils sçeussent que la Princesse Istrine, que le Roy d'Assirie avoit tant mesprisée à Babilone, du temps de la Reine Nitocris, estoit niece d'Arsamone, et estoit aupres de luy, aussi bien que le Prince Intapherne, que le Roy d'Assirie avoit tant outrage ; ils ne comprenoient pas que cela fust une raison d'arrester ce Prince : et : ils concevoient aussi peu, pourquoy l'ayant arresté, Arsamone en faisoit un si grand secret. Mais enfin ne pouvant imaginer autre chose, Cyrus chercha par quelle voye il devoit donc songer à delivrer le Roy d'Assirie : de sorte qu'apres y avoir bien pensé , il resolut de faire deux choses. L'une , d'envoyer ordre qu'on tirast de toutes les Garnisons de Galatie et de Capadoce, dequoy former un Camp vollant, qui s'avanceroit le plus prés de la Frontiere de Bithinie qu'il pourroit : et l'autre, d'envoyer demander le Roy d'Assirie à Arsamone, avec ordre de luy offrir une Rançon proportionnée à la qualité du Prisonnier, et à la magnificence de celuy qui l'offroit. En suitte dequoy, si Arsamone refusoit de le rendre, celuy qui commanderoit les Troupes sur la Frontière de Bithinie,avanceroit vers le Chasteau où on le gardoit, et tascheroit de le surprendre : Cyrus ne trouvant pas juste d'affoiblir l'Armée qui devoit delivrer Mandane, pour aller delivrer son Rival. Ce dessein estant donc formé, il jetta les yeux sur Hidaspe, pour l'aller executer : luy commandant de mener aveque luy, celuy qui avoit apporté la Lettre du Roy d'Assirie. Mais afin que la chose se fist plus viste, il envoya dés le mesme jour ses ordres en Galatie et en Capadoce, par les Courriers qu'il avoit establis par tout l'Empire de Ciaxare : afin que quand Hidaspe arriveroit, il trouvast toutes choses prestes, pour executer son dessein. Mais Dieux, (s'escria Cyrus, en achevant de donner les derniers ordres pour cette entreprise) faut il qu'estant obligé d'employer tous mes soins pour la liberté de ma Princesse, je metrouve dans la necessité de les partager pour mon Rival ? Encore si j'estois assuré, dit-il en luy mesme, que je fusse bien toslen estat de le voir l'espée à la main, je me consolerois de tant de disgraces : mais connoissant la malignité de ma fortune, je ne doute presques point, que je n'aye le malheur de delivrer mon Ennemy, sans pouvoir delivrer Mandane. Cependant Mazare qui sçavoit qu'il avoit enlevé cette Princesse au Roy d'Assirie , lors qu'elle estoit à Sinope, se repentant de sa premiere pensée, eust bien voulu , pour reparer l'infidelité qu'il luy avoit faite, contribuer quelque chose à sa liberté : mais comme il avoit encore plus outrage Mandane que le Roy d'Assirie, et qu'il luyt importoit plus de reparer cette faute que l'autre ; il demeura au Camp, afin d'estre present à la prise de Cumes, ou à sa reddition. Ce n'est pas qu'il n'aprehendast presques esgallement, que Mandane s'y trouvast, on ne s'y trouvast point : et que la seule imagination de l'entreveuë de Cyrus et d'elle, ne luy donnait une sensible douleur. Cependant comme une si la Fortune eust voulu mettre la generosité de Cyrus à toutes sortes d'espreuves, il arriva le lendemain un Envoyé d'Arsamone : qui luy ayant fait demander audiance en particulier, l'obtint de ce Prince, qui reçeut de sa main une Lettre d'Arsamone : mais comme elle n'estoit que de creance, ce fut par celuy qui la luy rendit, que Cyrus sçeut la proposition que le Roy son Maistre luy faisoit. Comme cet Envoyé estoit un homme entendu il prepara resprit de Cyrus, par un assez long discours : luy exagerant quelle avoit esté l'injuste usurpation des Rois de Pont sur ceux de Bithinie : et quelle avoit esté la violence du Roy d'Assirie, à autrager un Prince et une Princesse, qui touchoient de si prés à Arsamone. En suitte dequoy voulant interesser Cyrus à luy accorder ce qu'il desrroit ; le Roy mon Maistre (luy dit-il, apres avoir assez exageré les sujets de pleinte qu'il avoit contre ces deux Princes) s'est tenu heureux dans son malheur, d'avoir du moins des ennemis qui sont les vostres : et de n'avoir pas à aprehender, que vous les protegiez contre luy. Aussi est ce dans ce sentiment là, que sçachant que le Roy de Pont sera bientost en vostre puissance, il m'a ordonne de vous dire, que le Roy d'Assirie est en la sienne : et que si vous luy voulez remettre ce Prince usurpateur entre les mains, il remettra le Roy d'Assirie entre les vostres : si ce n'est que vous aimiez mieux qu'il le garde Prisonnier, pour vous delivrer d'un ennemy. je n'ay pas accoustumé, reprit Cyrus, de me servir de pareilles voyes, pour me deffaire de mes Rivaux : et je m'estonne qu'un Prince qui a reconquis son Royaume si glorieusement, veüille se deffaire de son ennemy, d'une maniere si peu glorieuse. Mais puis qu'Arsamone a bien eu l'injustice de tenir Spitridate dans une rigoureuse Prison, luy qui est un des plus illustres Princes du Monde, je ne dois pas trouver si estrange, qu'il y voulust tenir son ennemy. Cependant quoy le Roy de Pont soit le mien, et que le Roy d'Assirie le soit aussi, je ne veux ny livrer le premier au Roy de Bythinie, ny m'assurer de l'autre comme il me conseille : au contraite, j'ay fait offrir diverses fois au Roy de Pont de luy reconquerir son Estat, s'il vouloit me rendre la Princesse Mandane : et j'envoye demain, pour des raisons que je ne suis pas oblige de dire, offrir au Roy vostre Maistre, de luy payer la Rançon du Roy d'Assirie, afin de le remettre en liberté. Jugez apres cela, si je suis en pouvoir d'escouter la proposition que vous me faites : mais Seigneur, reprit cet Envoyé, ces deux Princes sont vos Rivaux, vos Ennemis, et les Ravisseurs de la Princesse Mandane. Il est vray, repliqua Cyrus, qu'ils sont ce que vous dites : mais suis d'autant plus obligé de me vanger d'eux par la belle voye : et de ne leur donner pas sujet de noircir ma reputation, qui graces aux Dieux n'a reçeu aucune tache, qu'on me puisse reprocher. Dites donc au Roy vostre Maistre, que je ne puis ny ne dois faire ce qu'il veut : et que s'il est bien conseille, il rapellera le Prince son Fils aupres de luy, et consentira sentira qu'il espouse la Princesse Araminre, dont la vertu est extréme : afin d'avoir un droit legitime au Royaume de Pont, si le sort des armes fait perir celuy à qui il appartient, durant la suitte de cette Guerre. Et pour le Roy d'Assirie, je ne laisseray pas de suivre mon premier dessein :et d'envoyer vers Arsamone, pour sçavoir s'il n'en changera point : Cét Envoyé voulut encore dire quelques raisons à Cyrus : mais ce Prince demeurant serme dans sa resolution, luy imposa silence. Cependant il donna ordre qu'on eust soin de luy, le retenant mesme deux ou trois jours au Camp, afin que les Troupes eussent le temps de s'assembler. Durant qu'il y fut, Gadate ayant sçeu qu'il estoit de Bithinie, et envoyé par Arsamone, fut fort surpris de ne recevoir point par luy de nouvelles ny d'Intapherne son fils, ny de la Princesse Istrine sa fille : mais cet Envoyé luy ayant dit qu'ils n'avoient pas sçeu son voyage, son estonnement cessa : et il leur escrivit par luy, lors qu'il partit avec Hidaspe :apres quoy, Cyrus demeura avec une inquietude, dont il ne pouuoit estre le Maistre : car toutes les sois qu'il pensoit, que peut estre Mandane n'estoit plus dans Cumes, il avoit une douleur qu'on ne sçauroit exprimer. La cruelle avanture qu'il avoit euë à Sinope, et celle qu'il avoit euë à Sardis, luy faisoient si bien concevoir quel seroit son desespoir, s'il arrivoit qu'il prist Cumes sans delivrer Mandane ; que la seule crainte qu'il en avoit, ne l'affligeoir guère moins, que si ce malheur luy fust desja arrivé. Cependant cette crainte qui luy paroissoit si bien sondée, ne l'estoit pourtant pas : et le Roy de Pont estoit aussi affligé d'avoir perdu les Pierres d'Heliotrope, que Cyrus l'estoit dans la croyance qu'il les avoit encore. En effet, toutes les fois qu'il se souvenoit qu'en s'embarquant au Port d'Atarme, avec tant de precipitation, lors qu'il avoit pris Spitridate pour Cyrus, il avoit donne toutes ces Pierres à porter à un des siens ; et qu'il se souvenoit encore que dans ce tumulte celuy à qui il les avoit baillées, les avoit laissé tomber dans la Mer, il estoit en un desespoir sans esgal : s'accusant d'une imprudence extréme, d'avoir si mal choisi celuy à qui il les avoit confiées : car plus la fin de la Tréve aprochoit, moins il imaginoit d'aparence de trouvre les voyes de sauver Mandane. Le Prince de Cumes, qui voyoit son estat perdu, si cette Princesse en sortoit, observoit mesme alors assez exactement le Roy de Pont : de sorte que de quelque costé qu'il se tournait, il ne trouvoit que des choses fâcheuses. S'il regardoit Mandane, il la voyoit tousjours irritée contre luy : s'il regardoit le Prince de Cumes, il voyoit que son Protecteur estoit presque devenu son Espion : s'il tourvoit les yeux vers la Mer, il y voyoit une puissante Armée Navale : s'il les tournoit vers la Terre, il y voyoit des Lignes, des Forts, et des Soldats resolus à vaincre ou à mourir : s'il regardoit les Murailles de Cumes, il y voyoit une Bréche en estat estat de la faire prendre au premier Assaut que Cyrus seroit donner : s'il observoit les Habitans de cette Ville, il n'endoit que murmures contre luy : et s'il se consideroit luy mesme, il se voyoit le plus malheureux homme du monde : soitnt qu'il se considerast comme Amant, ou seuleme comme un Prince sans Royaume et sans appuy, ou mesme encore comme ennemy de Cyrus. Car comme il luy avoit de l'obligation, et qu'il luy en auroit encore pû avoir s'il eust voulu accepter les offres genereuses qu'il luy faisoit, il en avoit un despit extréme : de sorte que ce malheureux Prince ne voyant, comme je luy dit, que des choses fâcheuses ; n'imaginant nulle voye de se sauver ; et ne pouvant se resoudre à perdre Mandane, enduroit des maux incroyables. Cependant ce fidelle Agent que Cyrus avoit dans la Ville, continuoit ses Brigues et ses Cabales parmy le Peuple, pour le disposer à la revolte, en cas que le Prince de Cumes et le Roy de Pont, n'acceptassent pas les offres de Cyrus, au retour de ceux qu'on avoir envoyez vers Lycambe, vers Pactias, vers les Cauniens, et les Xanthiens. Cet homme, apellé Tiserne, estoit si adroit, et si propre à un pareil employ, qu'en effet il avoit luy seul inspiré un esprit de revolte dans toute cette Ville : il n'y avoit pas une Place publique dans Cumes, où il n'allast deux ou trois fois tous les jours : s'il voyoit seulement deux hommes arrestez à parler ensemble, il se mesloit à leur conversation : et entrant d'abord dans leurs sentimens , quels qu'ils pussent estre, ils les amenoit apres dans les Gens avec tant d'adreste, qu'ils croyoient plustost l'avoir persuadé, qu'ils ne pensoient qu'il les eust persuadez. Il n'y avoit point de jour, qu'il ne debitast quelque nouvelle estonnante, pour intimider le Peuple, et qu'il circonstancioit d'une telle sorte, qu'elle ne manquoit jamais d'estre creuë, et de faire l'effet qu'il en attendoit. D'autre part, Anaxaris n'estoit pas sans inquietude : ce n'est pas qu'il ne fust traité avec toute la civilité qu'on a accoustumé d'avoir pour des Prisonniers de guerre : aussi n'estoit ce pas de cette espece de Prison dont il se pleignoit : et si son ame n'eust pas esté plus captive que son corps, il n'auroit pas eu besoin de toute sa confiance pour suporter son infortune. Mais comme il n'y a rien de plus dangereux à voir qu'une belle affligée, et que la Princesse Mandane estoit la plus belle insortunée qui sera jamais, Anaxaris, donc l'ame estoit tendre et et passionnée, ne la pût voir sans l'aimer. Il attribua pourtant d'abord à la compassïon qu'il avoit de ses malheurs, tous les sentimens tendres qu'il avoit pour cette Princesse : il creût mesme durant quelques jours, que c'estoit autant pour l'interest de Cyrus, que pour celuy de Mandane, qu'il s'interessoit si sensiblement à tout ce qui la touchoit : mais à la fin sa passion augmentant non seulement de jour en jour, et d'heure en heure, mais de moment en moment, il en connut toute la grandeur, et la connut sans avoir la force de luy resister. Comme il ne se passoit point de jour qu'il ne vist Mandane, les beaux yeux de cette Princesse allumerent sans qu'elle y prist garde un feu si violent dans le coeur de ce veillant Inconnû , que toute sa raison ne le pût esteindre. Ce n'est pas qu'il ne vist bien que jamais amour ne pouvoit naistre avec si peu d'esperance que la sienne : mais c'est que n'estant plus Maistre de son coeur, il n'estoit plus en termes d'en regler les mouvemens : et tout ce qu'il pouvoit faire , estoit de connoistre que s'il eust pû, il eust deû n'aimer point Mandane. Il faut pourtant dire pour excuser sa passion, qu'il voyoit Mandane d'une maniere, qu'il eust esté fort difficile de ne l'aimer pas : car enfin il la voyoit tous les jours ; il la voyoit en secret, et avec quelque difficulté : et comme c'estoit par luy qu'elle sçavoit des nouvelles de l'estat du Siege ; qu'elle le trouvoit admirablement honneste homme ; et qu'elle le consideroit comme un Amy de Cyrus, et comme estant Prisonnier pour ses interests, elle avoit pour luy toute la civilité , qu'elle estoit capable d'avoir. De plus, comme ils estoient tous deux Captifs, cette conformité faisoit je ne sçay quelle esgalité entre eux, qui rendoit la civilité qu'elle avoit pour luy, plus douc et plus obligeante. Il faut mesme encore dire pour son excuse, que jamais Mandane n'avoit esté plus belle qu'elle estoit alors. En effet on eut dit que la Prison n'avoit fait que l'empescher d'estre halée, et que conserver la fraischeur de son taint, tant sa beauté estoit admirable. Il la voyoit donc belle ; douce ;civile ; et affligée : et il la voyoit tous les jours, comme je l'ay desja dit : de sorte qu'ayant le coeur attendri par les larmes de Mandane, l'Amour le blessa plus facilement : et le blessa d'une Fléche tellement envenimée, que sa blessure fut incurable Helas (disoit-il en luy mesme, lors qu'il consideroit le malheur où il estoit tombé) que pretenday-je dans ma passion ? et ne faut-il pas tomber d'accord, qu'il y a de la folie dans mon esprit :d'avoir tant d'amour dans le coeur, pour une personne qui ne peut, et qui ne doit jamais m'aimer, quand mesme elle sçauroit la violente passion que j'ay pour elle ? car enfin son coeur est à Cyrus par tant de droits differens, que ce seroit une extravagance effroyable, que d'y pretendre quelque chose. Ses services le luy ont acquis ; l'inclination de Mandane le luy a donné ; Ciaxare luy a promis cette Princesse ; et son incomparable valeur, la luy a fait conquerir. Il fait plusieurs combats pour cela ; il a donné et gagné des Batailles pour elle ; il a assujetti des Provinces et des Royaumes, et il prendra bien tost Cumes, et luy redonnera la liberté. Iuge Anaxaris apres cela , ce que tu dois pretendre à Mandane : toy qu'elle ne connoist point ; qui n'oses te faire connoistre ; et qu'elle n'aimeroit mesme pas, quand elle te connoistroit. Ne songe donc plus à conquerir un coeur, que le Vainqueur de l'Asie a desja conquis : pense que tu ne ferois pas, ce que le Roy d'Assirie, le Roy de Pont, et le Prince Mazare n'ont pû faire : et resous toy de chasser de son coeur une Princesse qui ne peut jamais te donner le sien. Mais helas, reprenoit-il, que me sert d'opposer la raison, à une passion desreglée, qui fait gloire de la mespriser ? Plus je voy de Rivaux malheureux, plus je voy d'excuse à mon erreur : et puis que le Roy d'Assirie, le Roy de Pont, et Mazare, ne se sont pû deffendre des charmes de Mandane, n'ayons point de honte de ne luy pouvoir resister. Le premier l'aima, qu'il estoit inconnu comme nous : le second en venant de perdre ses Royaumes, ne pût sauver la vie à Mandane en la retirant des Flots, sans redevenir son Amant, jusqu'à estre son Ravisseur : et le troisiesme, quoy qu'il sçeust qu'elle aimoit Cyrus ; qu'il fust Parent et Amy du Roy d'Assirie ; ne laissa pas de l'aimer, et de faire une double trahison pour l'enlever. Croyons donc, pour nostre justification, que les charmes de cette Princesse sont inevitables : et que faillir apres trois aussi Grands Princes que ceux que je viens de nommer, n'est pas une lascheté. Cedons donc à Mandane, puis que nous ne luy pouvons resister : ainsi sans sçavoir pourquoy nous aimons, et sans considerer la suitte d'une si folle passion, songeons seulement à luy plaire. Qui sçait, disoit-il encore, si tous mes Rivaux ne se destruiront point l'un l'autre, et si je ne profiteray point de leur perte ? Aussi bien, puis que je ne puis cesser d'aimer Mandane, ne me reste-t'il rien à faire, qu'à me tromper le plus long-temps que je pourray : joint que de la façon dont je sens mon ame, je sçay bien, que quand je serois assuré que Cyrus devroit demain posseder cette Princesse, je ne pourrois cesser de l'aimer. Cependant quelque violente que fust l'amour d'Anaxaris, il luy demeura pourtant assez de raison, pour comprendre qu'il ne faloit pas qu'il fist connoistre sa passion a la Princesse qui la causoit : de sorte que vivant avec elle avec un profond respect, et une complaisance sans esgalle, elle vint à avoir de l'amitié pour luy. Mais afin de se rendre plus necessaire, et pour faire qu'il la pûst voir tous les jours, lors qu'il ne sçavoit point de nouvelles, il en inventoit : mais comme il n'en pouvoit inventer oû Cyrus ne fust meslé, et que pour estre bien reçeu de Mandane, il faloit mesme qu'il y fust meslé avantageusement, il avoit une peine estrange à s'y resoudre. Il avoit mesme encore une inquietude extréme, que sa passion luy donnoit : car comme il sçavoit que le Roy de Pont ne songeoit à autre chose,qu'à tascher de faire sortir Mandane de Cumes ; il ne sçavoit lequel il devoit souhaiter, ou que Cyrus la delivrast, ou que le Roy de Pont l'enlevast. Si le premier arrivoit, il jugeoit bien que Cyrus ne seroit pas longtemps sans estre heureux, et qu'il verroit bien tost Mandane en sa puissance : mais de l'autre costé, il voyoit que si le Roy de Pont enlevoit Mandane, il ne la verroit peutestre jamais : de sorte qu'aimant encore mieux la voir posseder par Cyrus, que de ne la voir de sa vie, il apliqua tous ses soins à faire, que ce Prince ne pûst executer son dessein. Joint qu'ayant sçeu par Persode que Cyrus et le Roy d'Assirie se devoient battre, devant que le premier espousast Mandane, son amour luy fit imaginer plus d'avantage pour luy, que Cyrus la delivrast, que de la voir enlevée par le Roy de Pont : si bien que se servant de l'intelligence qu'il avoit avec ses Gardes, que Martesie avoit subornez, il fit en sorte qu'il gagna prés de la moitié de la Garnison. Mais comme il n'avoit rien à leur donner, ce ne pouvoit estre qu'en leur parlant de la magnificence de Cyrus, et qu'en leur faisant esperer d'en estre liberalement recompensez, s'ils luy conservoient la Princesse Mandane : ainsi, faisant servir une des vertus de son Rival à son dessein, il y reüssit si heureusement, qu'il estoit presques aussi puissant dans le Chasteau où estoit Mandane, que le Roy de Pont et le Prince de Cumes : et s'il n'y eust eu qu'à s'en rendre Maistre pour la delivrer, il l'auroit sans doute tenté. Mais comme ce Chasteau ne commandoit qu'une petite partie de la Ville, cela ne suffisoit pas : joint que cette entreprise n'estant pas infaillible, il craignoit de rendre Mandane plus malheureuse, en pensant la delivrer : de sorte que pour ne rien hazarder, il differa son dessein, jusques à ce qu'il eust encore gagné davantage de Soldats. Les choses estant en ces termes, ceux qu'on avoit envoyez vers les Xanthiens, vers les Cauniens, vers Lycambe, et vers Pactias, revinrent : et porterent au Roy de Pont, et au Prince de Cumes, apres avoir passé au Camp de Cyrus, que les uns et les autres trouvoient qu'il n'y avoit rien à faire, qu'à accepter les propositions que Cyrus avoit faites. Pactias et Lycambe mandoient, que l'espouvante estoit dans leur Armée : et qu'ils estoient persuadez que si Cumes estoit prise sans composition, leurs Troupes se dissiperoient dés le lendemain, par l'aprehension qu'elles auroient de voir celles de Cyrus les aller attaquer et les combatre : qu'ainsi ils ne pouvoient demeurer garands de l'evenement, si on ne concluoit pas le Traité. Pour les Xanthiens et les Cauniens, ils ne demandoient autre chose, sinon qu'on leur accordast promptement ce qu'on leur offroit : ces Envoyez estant donc chargez de paroles de Paix si favorables, et estant arrivez aux Portes de Cumes, le peuple excité par Tiferne, s'amassa en un instant à l'entour d'eux : et se mit à leur demander, avec des cris tumultueux et violens, quelles nouvelles ils aportoient ? De sorte que ces Envoyez, pour les apaiser, leur dirent qu'ils aportoient la Paix : mais ce mot de Paix, ne fut pas plustost prononcé, que passant de bouche en bouche ; il fit faire des acclamations si grandes, à tous ceux qui l'entendirent, que de par tout le peuple accourut au lieu où ces cris de réjouïssance faisoient retentir l'air de sons esclatans et agreables, à des Gens lassez des fatigues d'un Siege. Si bien que ces Envoyez se virent environnez de tant de Gens, qu'à peine pouvoient ils marcher à chaque pas qu'ils faisoient, la foule augmentoit : ils ne passoient pas un coing de Ruë, que diverses Troupes ne se joignissent aux autres : et par ce moyen, plus de la moitié du Peuple de Cumes, se trouva rassemblé en un instant en deux ou trois Ruës. Cependant Tiferne, qui ne perdoit pas une occasion si favorable, alloit et venoit au milieu de cette presse, pour amener les choses au point qu'il les souhaitoit : aux uns, il se contentoit d'augmenter dans leur coeur le desir de la Paix : aux autres, il disoit avoir oüy dire que le Roy de Pont et le Prince de Cumes, ne la voudroient point accepter : adjoustant qu'il la faloit faire sans eux, ou les y forcer les armes à la main. Qu'il ne faloit qu'ouvrir les Portes à Cyrus, qui de leur ennemy qu'il estoit, deviendroit leur Protecteur, s'ils luy faisoient delivrer la Princesse Mandane. A peine Tiferne avoit il pit cela, que ceux à qui il parloit, le redisoient à leurs Compagnons, qui le redisoient à d'autres : et y adjoustant plus ou moins d'aigreur, selon leur temperamment, il s'excita enfin une telle esmotion parmy cette multitude, qu'il estoit aisé de comprendre par les cris qu'on entendoit de toutes parts, que si on refusoit la Paix, le peuple se porteroit à la derniere violence, et entreprendroit de se la faire accorder de force. Dés que quelqu'un de ceux qui estoient au Roy de Pont, vouloit s'opposer à des sentimens si tumultueux, on le menaçoit de le tuer, et il se voyoit contraint de se taire. D'autre part, le Prince Anaxaris estant adverti de ce qui se passoit dans la Ville, commença d'agir parmi les Soldats, comme Tiferne agissoit parmi le peuple : continuant d'employer le Nom de Cyrus, pour les porter à ce qu'il vouloit. Tantost il leur parloit de la recompense qu'il leur donneroit : tantost de la gloire qu'ils auroient de combatre à l'advenir, sous un si illustre Conquerant : leur persuadant qu'il ne borneroit par ses conquestes à Cumes, et qu'ils s'enrichiroient sous luy. A d'autres, pour leur oster le scrupule de la trahison, il adjoustoit que par cette action, ils feroient rendre l'Estat au Prince leur Maistre : et qu'il leur engageoit sa parole, de le servir autant qu'il le pourroit. De sorte qu'ostant la honte de leur action ; leur parlant de gloire ; de recompense ; et de Richesses ; il les porta à luy promettre de faire absolument ce qu'il voudroit. Cependant ces Envoyez ayant rendu leur responce au Roy de Pont, et au Prince de Cumes, le premier se trouva bien embarrassé : car il connut clairement, que l'autre souhaitoit la Paix : si bien que n'osant pas s'opposer directement aux sentimens de son Protecteur, il luy dit seulement qu'il le conjuroit, pour derniere grace, de tirer encore la chose en longueur durant quelques jours, sur le pretexte de la seureté du Traité : esperant que comme on alloit entrer en une Lune où d'ordinaire les Vents sont fort grands, et la Mer fort esmeuë et fort orageuse, une tempeste pourroit desboucher le Port, en dissipant les deux Flottes qui le fermoient, et sauver peut-estre Cumes, ou du moins luy permettre d'enlever Mandane. Comme le Roy de Pont parla avec beaucoup de chaleur, il persuada le Prince de Cumes : ce ne fut pourtant pas si tost : et leur contestation fut si longue, que le peuple eut lieu de croire, que ces Princes n'accepteroient pas la Paix qu'on leur offroit. D'autre part, Cyrus ayant veû ces Envoyez en passant, et ayant sçeu par les Herauts qu'il leur avoit donnez pour les conduire, que selon ce qu'ils en pouvoient juger, par les choses qu'ils avoient oüy dire, aux lieux où ils avoient esté, ces Envoyez raportoient des paroles de Paix : il ne douta point que la chose ne fust ainsi : de sorte que ce Prince se voyant sur le point d'estre bientost heureux, ou malheureux ; de delivrer Mandane, ou de la perdre ; de faire la Paix, ou de recommencer la Guerre ; redoubla tous ses soins : et commença d'agir comme si la Tréve eust deû finir à l'heure mesme, et de disposer toutes choses, à un Assaut general. Philocles et Leontidas, s'en retournerent diligemment à leurs Flottes ; le Prince Mazare à son Quartier ; le Prince Artamas au sien ; Persode se tint au lieu où estoient les Machines ; et le genereux Megabate, aussi bien que tous les Volontaires, aupres de Cyrus, qui attendoit avec une impatience extréme, qu'on luy vinst rendre la responce des Assiegez. Mais la plus cruelle inquietude qu'il eust, estoit celle de penser, que peutestre le Roy de Pont, luy enleveroit il encore Mandane, en se servant de ces Pierres d'Heliotrope. Il esperoit pourtant quelquesfois, que cette Princesse se souvenant de son avanture de Sardis, seroit plus difficile à tromper : mais apres tout, il craignoit mille fois plus qu'il n'esperoit : de sorte que les momens luy semblant des Siecles, et la contestation du Roy de Pont et du Prince de Cumes durant tres long temps ; comme il vit qu'on ne luy rendoit point de responce, il l'Envoya demander par un Heraut : croyant mesme que cela pourroit plus facilement porter le peuple à se revolter. Mais pour faire encore mieux reüssir son dessein, il commanda à ce Heraut de dire à ces Princes assiegez, que s'ils ne luy rendoient à l'heure mesme une responce decisive, il alloit faire donner l'Assaut : ordonnant aussi à ce Heraut, de semer ce bruit parmi le peuple en traversant la Ville. Et en effet cét homme executant les volontez de Cyrus, s'aquita si adroitement de sa commission, qu'en allant au chasteau il mit l'espouvante dans le coeur du peuple : de sorte que Tiferne se servant à propos de la matiere qu'on luy donna, changea cette espouvante en fureur : et fit que toute cette multitude se resolut, si ce Heraut apres avoir parlé aux Princes qui devoient luy rendre responce, ne la raportoit favorable, de prendre les armes ; de s'assurer de leurs personnes ; de se saisir des Portes ; de laisser entrer Cyrus ; et d'aller aupres au lieu où estoit Mandane. Cependant Anaxaris qui mouroit d'envie de se signaler, et de faire que Mandane luy eust quelque obligation de sa liberté ; aprenant que ce Heraut estoit avec ces Princes, et craignant qu'ils ne conclussent la Paix, où il n'auroit point de part, il commença de disposer à agir, ces Soldats qu'il avoit gaignez, et à se rendre Maistre de ce Chasteau, que le peuple apelloit pourtant le Palais du Prince de Cumes : afin que se saisissant et du Roy de Pont, et de Mandane, il pûst avoir la gloire qu'il pretendoit. Cependant ce Heraut que Cyrus avoit Envoyé, n'ayant pas reçeu une responce aussi decisive qu'il la souhaitoit, se mit en estat de s'en retourner : mais à peine parut il à la Porte du Chasteau, que le peuple, qui attendoit sa sortie avec impatience, se mit à luy demander si la Paix estoit concluë ? de sorte que cét homme voyant combien ils la desiroient, leur respondit hardiment, pour les soûlever, que leurs Princes ne la vouloient pas : et que dés qu'il seroit retourné au camp, Cyrus alloit faire donner un Assaut general. Ces paroles ne furent pas plustost ouïes, qu'on entendit un tumulte de voix effroyable : et en un moment, la fureur passant d'esprit en esprit, se communiqua à toute la Ville : si bien que tous les Habitans prenant les armes, ils commencerent de perdre tout à fait le respect, et de vouloir enfoncer les premieres Portes du Chasteau. Anaxaris oyant ce tumulte, fit de son costé soûlever la plus grande partie de la Garnison : de sorte que le Roy de Pont et le Prince de Cumes, se trouverent en un estrange estat, estant environnez d'ennemis de par tout. S'ils vouloient sortir du Chasteau, ils trouvoient un Peuple en fureur, les armes à la main : s'ils vouloient y demeurer, ils voyoient qu'ils n'en estoient plus les Maistres : qu'une partie de leurs Soldats combatoit contre l'autre : et qu'ainsi ils ne trouvoient sevreté en nulle part. Le Roy de Pont voulut alors aller à l'Apartement de Mandane : mais les Gardes qui y estoient, au lieu de luy obeïr, voulurent se saisir de sa Personne : joint qu'Anaxaris estant survenu en cét endroit, s'y opposa courageusement. Le Roy de Pont de son costé, ayant ramassé quelques Soldats, voulut le sorcer à luy donner passage : de sorte qu'il se fit un assez grand combat entre ces deux Princes, que la Princesse Mandane voyoit de ses fenestres. Il est vray qu'elle ne le regarda guere, et que Martesie le vit mieux qu'elle : mais enfin elle en vit assez, pour remarquer qu'Anaxaris combatoit pour elle, avec une ardeur heroïque. D'ailleurs, le Prince de Cumes s'estant voulu montrer au peuple pour l'apaiser, avoit esté contraint de se retirer : si bien qu'estant arrivé où le Roy de Pont et Anaxaris combatoient, la meslée devint encore plus sanglante. Mais à la fin le party d'Anaxaris estant le plus fort, et le Roy de Pont estant blessé au bras droit, il falut que l'autre cedast. Ce Prince ne se rendit pourtant pas : au contraire, se souvenant alors d'un Escalier dérobé, qui estoit à l'Apartement de Mandane, et qui respondoit dans la Cour de derriere, il se mit en devoir d'y aller : laissant le Prince de Cumes fort embarrassé avec ceux qui l'attaquoient : mais Anaxaris qui avoit eu toute la prudence imaginable en cette occasion, y avoit posé des Gardes : de sorte que ce malheureux Roy, ne pouvant seulement avoir l'avantage de mourir aux pieds de Mandane, et aprehendant de tomber sous la puissance d'un Rival dont il craignoit autant la generosité, qu'il en eust deû craindre la rigueur, si Cyrus en eust esté capable ; chercha du moins par quelle voye il pourroit se dérober à la victoire de ce Prince : de sorte que sentant qu'il ne pouvoit plus combatre, et trouvant un Soldat à l'escart, qui n'estoit pas de ceux qu'Anaxaris avoit gagnez ; il se servit de luy, pour luy aider à ouvrir une fausse Porte qui estoit à ce chasteau, qu'Anaxaris n'avoit pas sçeu qui y fust : si bien que l'ayant ouverte, il sortit, resolu d'aller voir s'il ny auroit point moyen d'exciter le peuple à quelque resistance. Mais à peine fut il dehors, qu'il entendit un bruit effroyable : et qu'il aprit, par celuy chez qui il avoit logé en arrivant à Cumes, que le hazard luy fit rencontrer en ce lieu destourné, que le Peuple s'estoit desja saisi des portes de la Ville ; qu'il parloit de faire entrer les Troupes de Cyrus ; que la plus parts des Soldats se rangeoient de son costé ; et qu'il n'y avoit plus rien à faire pour luy qu'à ne se monstrer pas, s'il ne vouloit estre pris ou tué. Le Roy de Pont desesperé, et voulant du moins cacher sa honte et sa mort, accepta l'offre que luy fit cét homme, de le faire entrer dans un jardin qu'il avoit, qui estoit aupres des Fossez de ce chasteau, sur le bord desquels ils estoient : et qui respondant vers la Mer, luy donneroit moyen de se sauver la nuit dans quelque Barque de Pescheur, quand les choses seroient plus tranquilles, et que la Flotte de Cyrus ne boucheroit plus le Port. Si bien que cét infortuné Prince, se laissant conduire où son malheureux destin vouloit qu'il allast, suivit cét homme : mais avec tant de rage et de desespoir, qu'il en eust fait pitié à ses plus fiers ennemis, s'ils l'eussent veû en ce pitoyable estat. L'abondance du sang qu'il perdoit, avoit rougi tous ses Habillemens : il portoit son Espée toute sanglante, de ceux qu'il avoit tuez : mais il la portoit de la main gauche, ne pouvant plus la soustenir de la droite, à cause de la blessure qu'il avoit reçeuë de ce costé là, et qui l'avoit mis hors de combat. En marchant de cette sorte, il pensoit des choses si tristes et si violentes, que s'il eust eu la force de se tuer, il se seroit delivré de tous ses malheurs par un seul coup : mais estant trop affoibli par la perte du sang, il fut contraint de vivre, parce qu'il n'avoit pas la force de mourir : et il fut contraint de marcher en s'apuyant sur le Soldat qui l'avoit suivi, et d'entrer dans ce jardin qui luy servit d'Asile. Cependant Anaxaris n'ayant plus que le Prince de Cumes en teste, ramassa toute sa valeur pour vaincre plustost : mais quoy que ce vaillant ennemi eust esté force de lascher le pied, lors que le Roy de Pont s'estoit separé de luy, il resista pourtant avec une valeur extréme, secondé de celuy qui avoit pris Anaxaris, qui se nommoit Thrasile : ainsi on voyoit ce vaincu redevenir vainqueur, et le Captif, en estat de faire son Maistre prisonnier. Vaillant Prince, cria Anaxaris au Prince de Cumes, voyant qu'il s'opiniastroit à luy resister ; ne me forcez pas à vous perdre : je ne veux que delivrer la Princesse Mandane, et je ne veux pas vous détruire. Mais à la fin voyant qu'il ne rendoit pas, il l'attaqua si vivement, qu'apres l'avoir blessé en plusieurs endroits, il tomba mort à ses pieds. Cette mort ne finit pourtant pas encore le combat : car le vaillant Thrasyle, au lieu de ceder à la force, voyant le Prince de Cumes mort, r'anima son courage, pour s'empescher d'estre Captif de celuy qui estoit son prisonnier, et pour vanger la mort de son Prince. Mais ce fut inutilement, qu'il voulut vaincre ou mourir : car le premier estoit impossible, et la generosité d'Anaxaris empescha ce vaillant homme de se perdre. En effet voulant reconnoistre la civilité qu'il avoit euë pour luy durant sa prison, il deffendit à ceux de son party de le tuer : apres quoy l'ayant fait enveloper par dix ou douze, il fut contraint de se rendre, aussi bien que le peu de Gens qui luy restoient. Il n'eut pas plustost posé les armes, qu'Anaxaris l'ayant laissé sous la garde de quatre Soldats, fut faire le Tour du chasteau, pour voir s'il en estoit absolument le Maistre, et pour chercher le Roy de Pont : mais il vit qu'il faloit que ce Prince se fust sauvé par la fausse Porte qu'il trouva ouverte : et qu'il n'y avoit plus d'autre tumulte, que celuy que faisoit le peuple à celle du chasteau, qu'il vouloit enfoncer. Anaxaris s'estant alors presenté à ces furieux, et leur ayant imposé silence ; il leur fit entendre que le Roy de Pont n'estoit plus dans le chasteau ; qu'il en estoit Maistre ; que leur Prince estoit mort ; et que la Princesse Mandane estoit en sa puissance. Que s'ils vouloient luy permettre d'Envoyer advertir Cyrus de ce qui s'estoit passé, il leur promettoit de leur faire obtenir des conditions avantageuses, que celles que Prince leur avoit desja accordées. A peine eut il dit cela, que ces Habitans, sans affliger de la mort de leur Prince, qui eust pû les punir s'il eust vescu, crierent tous d'une voix, qu'ils feroient tout ce qu'il voudroit : et qu'ils avoient desja eu dessein d'Envoyer vers Cyrus, pour luy offrir de luy livrer les Portes de la Ville, dont ils s'estoient rendus Maistres. Anaxaris voulant alors dépescher quelqu'un vers ce Prince, vit parmy la presse le Heraut que Cyrus avoit Envoyé à Cumes : et qui n'en ayant pû sortir, à cause de ce tumulte, s'estoit tenu là à regarder à quoy ce desordre aboutiroit : de sorte que voulant se servir de luy, pour Envoyer vers Cyrus, il commanda qu'on le fist aprocher. Anaxaris ne se resolut pourtant pas sans peine à faire faire ce message : car dans la violente passion qu'il avoit dans l'ame, s'il eust suivi ses sentimens, il auroit entrepris de deffendre ce chasteau, et contre les Habitans, et contre Cyrus. Mais comme ce dessein estoit entierement esloigné de toute raison, et absolument hors d'aparence de reüssir, il en rejetta la pensée : et se détermina d'achever ce qu'il avoit resolu. Mais dés qu'il voulut parler à ce Heraut, le peuple, apres s'estre atroupé par diverses bandes, et avoir tenu un Conseil tumultueux, recommença de crier : et de dire qu'il vouloit voir la Princesse Mandane, auparavant que d'Envoyer vers Cyrus : ces Habitans de Cumes ne voulant pas ouvrir leurs portes à ce Prince, qu'ils ne fussent bien assurez de luy pouvoir rendre la Princesse qu'il vouloit delivrer ; et que cette Princesse ne leur promist qu'elle conserveroit leur Ville. Anaxaris voulant donc les satisfaire, leur dit qu'il alloit la querir : et en effet il fut à la chambre de cette Princesse, qui attendoit avec beaucoup d'inquietude, quel seroit le succés d'un si grand tumulte. Mais dés qu'elle vit Anaxaris, elle conmença d'esperer que ce succés seroit heureux : principalement lors que s'aprochant tres respectueusement d'elle, il prit la parole pour luy dire, ce que le peuple souhaitoit. Madame, luy dit-il, l'estat de vostre fortune est changé : car au lieu d'estre sous la puissance du Roy de Pont, le peuple de Cumes veut estre sous vostre protection : et vous demande par moy, qu'il puisse avoir l'honneur de vous voir. Genereux Inconnû, luy repliqua Mandane, que ne vous dois-je point ! que ne vous devra pas le Roy mon Pere ! et qu'elle reconnoissance ne devez vous pas attendre de l'illustre Cyrus, pour qui vous avez sans doute entrepris ce que vous venez d'executer, avec tant de bonheur et tant de courage ? Tant que j'ay esté dans l'Armée de Cyrus (reprit Anaxaris en rougissant) j'ay sans doute combatu pour vous, pour l'amour de luy seulement : mais Madame, ne luy donnez s'il vous plaist aucune part, à ce que j'ay fait dans Cumes : estant certain que je l'ay fait pour la Princesse Mandane, sans considerer qu'elle seule. Cependant (adjousta-t'il, pour ne luy donner pas loisir de faire quelque reflection sur ses paroles) comme se peuple est impatient ; qu'il a les armes à la main ; et qu'il ne faut qu'un moment pour le faire changer de resolution ; venez s'il vous plaist, Madame, venez travailler à vostre liberté, afin que vous ne la deviez qu'à vous mesme. Ha genereux Anaxaris, repliqua-t'elle, cela n'est pas possible ! et quoy que je puisse plustost dire que je la dois à cent mille hommes, que de dire que je ne la dois qu'à moy ; je veux me renfermer dans des bornes plus estroites : et vous assurer qu'il y en a deux, dont vous en estes un, à qui j'en suis particulierement obligée. Apres cela, Mandane se laissant conduire par Anaxaris, fut à un Balcon qui estoit sur la Porte du chasteau, suivie de Martesie : où elle ne parut pas plustost, que le peuple jetta des cris de joye estranges. Il ne se contenta pourtant pas de la voir : mais députant six d'entre eux, Anaxaris les fit entrer dans le chasteau, et les presenta à la Princesse Mandane : qui les reçeut comme des Gens, qui avoient dessein de la délivrer : aussi furent-ils si charmez de sa douceur, et si esblouïs de sa beauté, qu'ils ne sçavoient presques ce qu'ils luy disoient. Les uns demandoient qu'on ne pillast point leur Ville : les autres que Cyrus leur pardonnast : et parlant tout ensemble confusément, il n'estoit pas aisé de leur respondre. Mais enfin Mandane, leur ayant non seulement promis que leur Ville seroit conservée, mais qu'elle auroit encore de nouveaux Privilèges ; les fit consentir qu'elle Envoyast à Cyrus ce mesme Heraut, qu'Anaxaris y avoit voulu Envoyer. Ce fut toutesfois à condition, qu'elle escriroit à ce Prince : disant grossierement que peut-estre ne croiroit il pas à celuy qu'on luy envoyeroit : adjoustant encore que pour plus grande seureté pour eux, ils suplioient cette Princesse, de vouloir recevoir Cyrus à la Porte de leur Ville, et les presenter à luy, pour luy en offrir les clefs.

Cyrus revoit Mandane


Comme Mandane ne jugea pas qu'il fust à propos de contredire des Gens, que la crainte pouvoit rendre furieux, elle leur accorda aisément ce qu'ils demandoient : et sans differer d'avantage, Mertesie luy donnant des Tablettes, elle y escrivit ces paroles.

MANDANEA CYRUS.

La valeur d'Anaxaris, m'ayant mise en estat de pouvoir proteger les Habitans de Cumes, je vous prie de n'escouter aujourd'huy que la Clemence ; de pardonner à un Peuple, qui n'a fait qu'obeïr à son Prince ; de conserver leur Ville ; d'oublier qu'elle a esté ma prison ; et de marquer le jour de ma liberté ; par une grace generale. Vous estes si acconstumé d'estre doux apres la victoire, que je suis assurée que vous ne me refuserez pas : et que vous tiendrez la parole que j'ay donnée, aussi exactement que je vous tiendray celle que je vous donne, d'estre toute ma vie tres reconnoissant, des obligations infinies que je vous ay.

MANDANE.

Ce Billet ne fut pas plustost escrit, que Mandane le donna au Heraut qui le devoit porter : qui eut aussi ordre de dire à Cyrus, qu'il s'avançast avec des Troupes, vers la principale Porte de la Ville, où cette Princesse le recevroit, suivant la volonté des Habitans de Cumes. Et en effet, ce Heraut marchant avec toute la diligence d'un homme qui porte une bonne nouvelle, arriva aupres de luy, comme ce Prince s'impatientant de ce qu'il ne revenoit pas, alloit en renvoyer un autre, pour sçavoir quel estoit le tumulte que ceux de ses Soldats qui estoient le plus prés de la Ville entendoient. Des que Cyrus le vit, il luy demanda d'où venoit qu'il avoit tant tardé ? craignant estrangement qu'il ne luy dist que le Roy de Pont eust fait disparoistre Mandane, avec les Pierres qu'il croyoit qu'il eust encore. Seigneur, luy dit ce Heraut, quand vous aurez leû la Lettre que je vous presente, je vous en diray la raison : mais à peine Cyrus eut il ouvert les Tablettes que ce Heraut luy donna, que reconnoissant l'escriture de Mandane, il en eut une surprise si agreable, que la joye dissipant toute sa crainte, et chassant toute la melancholie de son coeur, parut dans ses yeux et sur son visage avec tant d'esclat, que ceux qui le regardoient, connurent aisément qu'il recevoit une agreable nouvelle. Mais lors qu'il vint à lire la Lettre de sa Princesse, et qu'il connut qu'il avoit lieu d'esperer de la voir bien tost, et de la voir en liberté ; il sentit que l'Eloquence mesme, toute puissante qu'elle est, ne sçauroit exprimer. Il luy passa pourtant dans l'esprit quelque leger chagrin, qu'un autre eust quelque part à la liberté de Mandane : car dans les sentimens d'amour qu'il avoit pour elle, il eust voulu, s'il eust esté possible, l'avoir pû délivrer sans Armée ; sans Machines ; et sans que nul autre que luy, y eust rien contribué. Ce petit chagrin ne dura pourtant qu'un moment : et apres qu'il fut passé, il fut ravy que la gloire de servir cette Princesse en une occasion si importante, eust esté reservée à Anaxaris, pour qui il avoit une estime infinie. Cependant dés qu'il eut achevé de lire la Lettre de Mandane, la joye qui avoit parû sur son visage, passa presques en un moment, dans le coeur de tous ses Soldats, lors qu'il eut publié cette grande nouvelle : mais sans perdre temps, il se fit dire par ce Heraut, comment tout s'estoit passé : s'informant particulierement du Roy de Pont ; apres quoy il donna tous les ordres necessaires : et commandant qu'on demeurast sous les armes, il fut à la Teste des Volontaires et des Homotimes, jusques à une portée de trait de la Porte, où il devoit voir Mandane : estant aussi suivi d'autant de Troupes qu'il avoit jugé necessaire d'en faire entrer dans Cumes pour s'en assurer. Mais comme ce Prince ne pouvoit aller vers cette Porte, sans passer dans le Quartier de Mazare. il ne pût refuser à ce genereux Rival, la grace qu'il luy demanda, apres luy avoir apris l'estat des choses. Seigneur (luy dit-il en soûpirant, quoy que la joye de la liberté de Mandane parust dans ses yeux) souffrez s'il vous plaist, que pour me punir d'avoir enlevé la Princesse, je sois aujourd'huy le tesmoin de vostre gloire, et de vostre felicité : et ne me refusez pas la grace d'assurer à l'incomparable Mandane, que mon repentir est veritable. Vous sçavez Seigneur, poursuivit-il, qu'elle me sit l'honneur de me promettre son estime et son amitié, si je ne venois combatre pour vous : sommez la donc, s'il vous plaist, de sa parole : mais pour vous y obliger, et pour me forcer à vous tenir celle que je vous ay donnée, de n'en pretendre jamais autre chose ; je veux Seigneur (poursuivit ce genereux et cét amoureux Prince tout ensemble) vous en faire un nouveau serment, devant que la vouë de cette Princesse ait mis ma vertu à une nouvelle espreuve, afin que je n'y puisse jamais manquer. Ha genereux Rival, interrompit Cyrus, que la Princesse Mandane seroit injuste, de me preferer à vous, si elle vous connoissoit aussi bien que moy ! Cependant quoy que par un sentiment d'amour, je deusse souhaiter que vous me fissiez mille sermens au lieu d'un, de ne me pretendre jamais qu'à l'amitié de cette Princesse ; je veux, pour n'estre pas tousjours vaincu par vostre generosité, m'y confier absolument : et me contenter de vos premieres promesses, sans en vouloir de secondes. Venez donc, luy dit-il, venez : et soyez assuré que si vous demeurez dans les bornes que vostre vertu vous a prescrites, vous trouverez un veritable Amy, en la Personne d'un Rival : et une gloire infinie, en l'amitié de nostre Princesse. Apres cela, ces deux genereux Rivaux marcherent ensemble : et furent vers le lieu où ils devoient voir Mandane, mais ils y furent avec des sentimens bien differens. Car la joye de Cyrus n'eestoit troublée, que par la seule impatience qu'il avoit de voir cette Princesse : et celle de Mazare l'estoit malgré luy, et par celle de son Rival, et par celle qu'il prevoyoit bien que Mandane auroit de revoir Cyrus. Il resista pourtant si courageusement à la violence de son amour, que sa vertu demeura enfin la plus forte : cependant Cyrus estant arrivé, comme je l'ay desja dit, à une portée de Trait des Portes de Cumes, Envoya sommer les Habitans de cette Ville, de luy tenir leur parole : si bien qu'à l'instant mesme ces Gens, qui ne pouvoient se resoudre de laisser entrer ce Prince dans leur Ville, s'il n'avoit auparavant promis à la Princesse Mandane de les conserver, furent la suplier de se laisser conduire à la Porte par où ils avoient dessein de faire entrer Cyrus. De sorte que n'estant pas en termes de leur rien refuser, elle leur accorda ce qu'ils vouloient : et monta dans un Chariot, suivie de Martesie, pour aller jusques à la Porte de la Ville : Anaxaris laissant pour commander dans ce Chasteau, l'adroit et courageux Tiferne, qui s'estoit fait connoistre à luy, durant qu'on avoit Envoyé vers Cyrus. Ce n'est pas que dans la passion qu'il avoit dans l'ame, il n'eust en quelque façon souhaité, de n'estre pas present à cette entre veuë : mais ne pouvant se resoudre de laisser aller Mandane sous la conduite d'un Peuple en fureur, il la suivit à cheval : mais il la suivit avec des sentimens si inquiets, qu'il eut beaucoup de peine à les retenir et à les cacher. Cependant comme un peuple craintif et mutiné, et ne fait les choses que par caprice, et sans aucune raison ; les Habitans de Cumes, qui avoient Envoyé dire à Cyrus qu'il s'aprochast, se mirent dans la fantaisie, de ne vouloir point que Mandane le reçeust dans la Ville : au contraire, ils voulurent qu'elle descendist de son Chariot entre deux Portes, et qu'elle allast jusques au delà du Pont, pour presenter à ce Prince, ceux d'entre eux qui luy devoient offrir les Clefs de leur Ville. D'autre part Cyrus, qui ne croyoit pas que Mandane deust sortir de Cumes pour le recevoir, et qui croyoit au contraire l'aller trouver au Chasteau, et que le Heraut avoit mal ententendu, attendoit à cheval, avec une impatience extréme, qu'on luy ouvrist les portes. Il estoit ce jour là armé si avantageusement, et d'une mine si haute, si Noble, et si agreable, qu'il attira sur luy, les yeux de tout le monde. Estant donc avec toute l'impatience, que peut donner l'esperance d'un grand bien, et d'un grand bien fort proche, il avoit les yeux attachez fixement sur la Porte de Cumes : Mazare la regardant aussi bien que luy, quoy que ce ne fust pas avec une esperance si douce, ny avec une impatience de pareille nature. Ces deux genereux Rivaux, ayant donc, comme je l'ay desja dit, les yeux fixement attachez sur cette Porte, la virent ouvrir tout d'un coup : et paroistre aussi tost la Princesse Mandane, conduite par Anaxaris : mais si belle et si charmante, qu'elle ne l'avoit jamais tant esté. La joye de la liberté brilloit dans ses yeux : et celle de revoir Cyrus, remplissoit tellement son coeur, que sa beauté en augmenta encore. Cependant Cyrus et Mazare ne la virent pas plustost, qu'ils descendirent diligemment de cheval, et furent vers elle : Mazare ayant cette force sur luy mesme, de laisser marcher son Rival trois ou quatre pas devant luy, comme estant le victorieux, et celuy pour qui la Ceremonie se faisoit. Dés que Cyrus aprocha, Anaxaris, autant pour cacher l'agitation de son esprit que par respect, quitta la main de la Princesse, pour luy laisser la liberté de recevoir Cyrus : et de luy presenter douze Habitans de Cumes qui la suivoient : un desquels portoit les Clefs de leur Ville, dans un Bassin magnifique. De sorte que Cyrus marchoit seul, à la Teste de tous les Volontaires de son Armée, et Mandane à celle de ces Deputez de Cumes, derriere lesquels on voyoit aussi loin que la veüe se pouvoit estrendre, une foule de peuple, qui remplissoit toute une grande Ruë, qui aboutissoit à la Porte de la Ville. Apres que Cyrus eut salüé Mandane, avec tout le respect d'un veritable Amant ; je viens Madame, luy, dit-il, pour tenir tout ce que vous avez promis pour vostre liberté, quand mesme ce seroit ma mort. Vostre vie est trop glorieuse, et m'est trop agreable, reprit-elle, pour estre capable de vouloir racheter ma librté si cher : aussi Seigneur, ne me suis-je engagée qu'à vous obliger (dit-elle en presentant ces Habitans de Cumes, qui se mirent à genoux dés qu'elle parla d'eux) à bien traiter ceux qui vous offrent leurs coeurs, en vous offrant les Clefs de leur Ville : et en vous assurant qu'ils seront plus obeïssans à un Prince juste, qu'ils ne l'ont esté à un qui ne l'estoit pas, puis qu'il avoit protegé le Roy de Pont. Madame, reprit Cyrus, leur destin est plus en vos mains qu'aux miennes : puis que je suis resolu, de ne faire jamais que ce qu'il vous plaira : et de faire toujours, sans reserve, tout ce que vous ordonnerez. je vous conjure donc, luy dit-elle, de traiter les Habitans de Cumes, comme vous traiteriez les plus fidelles Sujets du Roy mon Pere : je vous ay desja dit Madame, repliqua-t'il, que je n'ay qu'à vous obeïr : c'est pourquoy si vous l'ordonnez ils garderont les Clefs de leur Ville, qu'ils n'auront perduë que pour la rendre plus heureuse, puis qu'elle est protegée par vous. Cyrus n'eut pas plustost dit cela, que ces Habitans jetterent des cris de joye, qui allerent de Ruë en Ruë, jusques à l'autre bout de la Ville : cependant Mandane apres avoir confirmé, ce que le Prince avoit dit, presenta obligeamment Anaxaris à Cyrus, pour s'aquiter de ce qu'elle luy devoit. Quoy que ce vaillant Inconnû, luy dit-elle, veüille que je ne reconnoisse que vous pour mon Liberateur, il faut pourtant que je vous die, qu'il a fait des choses incroyables pour ma liberté, et que je luy dois plus que je ne sçaurois vous le dire. Anaxaris se baissant alors modestement, pour cacher l'esmotion de son visage, reçeut les loüanges de Mandane avec plaisir, et les remerciemens que Cyrus luy fit avec une douleur estrange. Apres quoy ce Prince, pour tenir sa promesse à Mazare, le presenta à la Princesse Mandane : et le luy presenta avec une generosité, où Mazare respondit admirablement. Madame, dit Cyrus à cette Princesse, vous auriez eu grand tort de dire, que vous ne devez vostre liberté qu'à moy seul : car la valeur du Prince Mazare, a sans doute beaucoup contribué, aux victoires que j'ay remportées. Cependant comme il m'a donné mille et mille marques d'un genereux repentir, redonnez luy l'amitié que vous aviez pour luy à Babilone. je vous la demande Madame, reprit Mazare, aux conditions que je vous la demanday à Sardis, lors que vous ne voulustes pas que l'eusse la gloire de vous délivrer : et je vous l'accorde, repliqua-t'elle, avec beaucoup de joye d'avoir recouvré un illustre Amy, que je croyois avoir perdu pour tousjours. Ainsi on vit cette fois la, ce qui n'a peutestre jamais esté veû car Mandane presenta à Cyrus un de ses Rivaux, et Cyrus en presenta un autre à Mandane. Cependant comme le lieu n'estoit pas commode pour faire une longue conversation ; Cyrus suplia cette Princesse de rentrer dans son Chariot, qu'il voyoit au delà de la Porte : mais comme il ne vouloit pas estre surpris, ny qu'elle rentrast dans la Ville que ses Troupes n'y fussent, il commanda que le Chariot sortist : la supliant adroitement, pour n'effrayer pas les Habitans de Cumes, de vouloir voir passer les Troupes, qui avoient eu l'honneur de combatre pour elle, et qui alloient avoir celuy de la garder. Mandane comprenant bien le dessein de Cyrus, remonta dans son Chariot, et Martesie avec elle : et ce Chariot se rangeant pour laisser le passage des Gens de guerre libre ; Cyrus, Mazare, et Anaxaris, remonterent à cheval, et se rangerent aupres de cette Princesse, avec des sentimens bien differens. En suitte dequoy, les Troupes commençant à filer, vinrent passer aupres du chariot de Mandane : tous les Chefs et tous les Soldats, la solüant en passant, ou en baissant leurs Javelots, ou en croisant leurs Fléches et leurs Dards. Cependant Cyrus estant le plus prés du chariot, et estant le seul qui parloit à Mandane, sentoit un plaisir qui remplissoit tout son coeur, tout son esprit, et tout son ame. Mandane de son costé se voyant libre, et voyant Cyrus aupres d'elle, avoit une satisfaction extréme : mais comme il estoit infiniment modeste, elle en cachoit une partie. Elle voulut mesme esvitur que Cyrus luy parlast de sa passion en ce lieu-la : c'est pourquoy prenant la parole la premiere, dés qu'il aprocha du chariot où elle estoit, pendant que ces Troupes filoient ; Seigneur, luy dit-elle, je veux esperer que vous ne me ferez pas passer pour ingrate, si devant que de commencer à vous rendre graces de toutes les obligations que je vous ay, je vous suplie de me dire quelles nouvelles vous avez du Roy mon Pere ? Vous ne devez pas craindre Madame, repliqua-t'il, qu'un homme qui ne croit point que vous puissiez jamais luy estre obligée, quelques services qu'il vous rende, vous puisse accuser d'ingratitude : mais j'ay bien sujet d'aprehender que vous m'accusiez d'incivilité, de vous dire seulement en deux mots, que le Roy vostre Pere est à Ecbatane, qui se prepare à se deffendre contre Thomiris, qu'on dit qui a dessein de l'attaquer. Que sa santé est fore bonne : qu'il aura une joye infinie de vostre liberté : et qu'il me fait tousjours l'honneur de m'aimer. Cependant quelque respect que j'aye pour vous, et quelque envie que vous ayez d'en sçavoir davantage : il faut s'il vous plaist, Madame, poursuivit il en abaissant la voix, que durant plus de huit jours, je ne vous parle que de moy. Car Madame, j'ay plus de mille choses à vous en dire, qu'il m'importe estrangement que vous sçachiez. Si vous me racontez toutes vos Conquestes ; toutes vos victoires, et toutes les belles choses que vous avez faites (reprit elle obligeamment en soûriant) le terme que vous prenez ne sera pas assez long : non Madame, repliqua-t'il, je ne vous parleray ny de Guerre ; ny de Conquestes ; ny de Victoires : car si je vous en parlois, adjousta t'il modestement, ce seroit vous parler du Roy vostre Pere, puis que ce sont ses Armes qui ont vaincu. Mais je vous parleray, Madame, de toutes les douleurs que j'ay euës, depuis le jour que je vous laissay à Themisoire : et de l'extréme joye que j'ay, de vous retrouver à Cumes : apres ne l'avoir pû faire, ny à Sinope ; ny à Artaxate, ny à Babilone ; ny à Sardis. Mais Madame, pour faire que cette joye soit tout à fait tranquile, faites moy l'honneur de de m'advoüer, que la plus illustre Princesse qui soit au Monde, a esté injuste une fois en sa vie, en soubçonnant d'infidelité, le plus fidelle de tous les hommes. Ha Seigneur, reprit Mandane en rougissant, j'aime mieux vous advoüer promptement que j'ay eu tort, que d'entreprendre de me justifier d'une chose, que je vous prie d'oublier pour l'amour de moy, et dont je vous conjure de ne me parler jamais. Cependant, poursuivit-elle comme il ne semble pas civil de regarder si peu ceux qui vous ont aidé à cueillir les Lauriers dont la Victoire vous a couronné, vous voulez bien que nous remetions à un lieu plus commode le recit de vos malheurs et des miens : et que je tesmoigne du moins par mes regards à tant de braves Gens, que j'ay beaucoup de reconnoissance, de toutes les fatigues que vous leur avez fait endurer pour l'amour de moy : me semblant mesme que c'est le moins que je puisse faire, pour ceux qui vous ont aidé à vaincre vos ennemis et les miens. Comme je ne puis jamais vouloir que ce qu'il vous plaist Madame, repliqua t'il, il faut bien que je vous obeïsse : quoy que je pusse peutestre me pleindre, de ce que la joye laisse un si grand calme dans vostre esprit, qu'elle luy permet de garder une civilité si exacte. Mais comme ce seroit un crime de me pleindre en un jour où j'ay tant de sujet de me loüer de la Fortune, je veux m'imposer silence : et puis vous voulez honnorer de vos regards, les Troupes qui ont eu la gloire de combatre pour vous, je les tiens mieux recompensées, que si je leur avois donné tous les Thresors de Cresus. Apres cela Mandane sans respondre à la civilité de Cyrus, que par un soûris obligeant, se mit à luy demander les Noms de Chefs qui passoient, que ce Prince luy disoit : et pour rendre justice a tant de braves Gens, qui l'avoient si courageusement suivi, dans tous les perils où il les avoit menez ; il ne disoit pas seulement à Mandane, les Noms de ceux dont elle luy parloit, mais il luy marquoit encore les Occasions où ils s'estoient signalez : loüant ainsi les uns apres les autres, tous les Chefs qui passoient, et mesmes quelques uns des plus vaillans Soldats. Mandane luy demanda aussi les Noms des Volontaires, qui estoient les plus prés de son chariot : et entre les autres, de Megabate, dont Cyrus luy dit mille biens : la priant de le recevoir comme un homme extraordinaire, lors qu'il le luy presenteroit. Cependant Mazare et Anaxaris estoient si occupez de la passion qu'ils avoient dans l'ame, que de tant d'objets qui leur passoient devant les yeux, ils ne voyoient que Mandane ; et Cyrus, qu'ils regardoient avec des sentimens bien differens. Anaxaris, qui devant que d'estre Prisonnier dans Cumes, et d'estre amoureux de Mandane, ne sentoit dans son coeur que de l'admiration pour Cyrus, y sentoit alors malgré luy de l'envie, et presques de la haine : et sentoit mesme accroistre son amour, à mesure qu'il avoit moins de sujet d'esperer. D'autre part, Mazare voyant Mandane avec la mesme beauté, et les mesmes charmes, qui l'avoient forcé à l'aimer, et qui l'avoient contraint de trahir le Roy d'Assirie, avoit une peine extréme, à ne se trahir pas luy mesme, et à demeurer dans les bornes que sa propre vertu luy avoit prescrites. Il sentoit son esprit esmeu ; son coeur agité ; et tous ses desirs renaissant malgré qu'il en eust, luy donnoient une inquietude estrange : mais comme l'esperance ne ressuscita pas avec eux, ils perdirent bien tost une partie de leur violence : principalement quand Mazare se ressouvint du pitoyable estat où il avoit laissé cette Princesse, la derniere fois qu'il l'avoit veuë : lors qu'apres avoir fait naufrage avec elle, l'Escharpe avec laquelle il la soustenoit sur les Flots s'estoit détachée. Quoy Mazare (disoit-il en luy mesme, en regardant Mandane, pendant que Cyrus luy parloit) tu peux avoir pensé estre cause de la mort de cette Princesse : quoy Mazare, adjoustoit-il, ce fut toy, qui apres l'avoir trompée ; qui apres l'avoir enlevée ; la vis engloutir dans ces ondes impitoyables où elle auroit pery, si les Dieux ne l'eussent secouruë, et tu serois encore assez hardy pour esperer autre chose d'elle, que le pardon de son crime ? Non non, il n'en faut pas pretendre davantage : il faut l'aimer comme nous l'avons aimée, puis que nous ne sçaurions nous en empescher : mais il faut n'appeller cette amour qu'amitié, de peur qu'on ne nous refusast celle qu'on nous a promise. Cependant les Troupes estant toutes entrées dans Cumes, et Cyrus ayant sçeu qu'elles s'estoient emparées de toutes les Portes ; des Places publiques ; et du Chasteau ; commanda que le chariot de Mandane entrast : ce Prince le suivant accompagné de Mazare, d'Anaxaris, de tous les Volontaires, et de tous les Homotimes. Mais comme ce Chariot commença de marcher, et que Cyrus eut salüé Mandane, avec un profond respect, cette Princesse ayant destourné la teste, il salüa Martesie : et luy fit certains signes obligeans, pour luy tesmoigner qu'il mouroit d'envie de l'entretenir. Apres quoy, ce petit Triomphe, qui n'estoit orné que de la beauté de Mandane, et de la bonne mine de Cyrus, fut veû avec des acclamations du Peuple de Cumes, qui n'eurent jamais de semblables. Car non seulement toutes les Ruës, toutes les Portes, et toutes les Fenestres, estoient pleines de monde, mais mesme tous les Toits en estoient couverts. L'air retentissoit de cris d'allegresse ; de loüanges qu'on donnoit à Mandane et à Cyrus ; et de souhaits pour leur felicité. Cependant Tiferne, qui avoit bien preveû que Mandane retourneroit loger au chasteau, en avoit fait oster le corps du Prince de Cumes, qu'il avoit fait porter dans un Temple : et avoit aussi fait emporter tous ceux des Soldats que la valeur d'Anaxaris avoit sacrifiez en ce lieu là, à la liberté de cette Princesse : ayant encore fait enfermer le vaillant Thrasyle dans une de ses Tours : de sorte que lors que cette Princesse y arriva, n'y avoit plus d'objets funestes. Cyrus, qui avoit sçeu parle Heraut qu'on luy avoit Envoyé, quel estoit le service que Tiferne luy avoit rendu, le carressa extrémement, en entrant dans le Chasteau : où il ne fut pas plustost, que donnant la main à Mandane, pour luy aider à descendre de son chariot, il se tourna apres obligeamment vers Anaxaris, et luy adressant la parole ; c'est à vous vaillant Inconnû, luy dit il, à commander dans une Place que vostre valeur a conquise : et c'est à vous encore à m'aprendre où je dois conduire la Princesse. Seigneur (reprit Anaxaris, avec beaucoup de confusion) il n'apartient pas à un Inconnû, de commander en nulle part : mais il apartient sans doute à un homme, qui a eu l'honneur de porter les mesmes Chaines que la Princesse Mandane a portées, de vous enseigner le chemin de sa Prison : c'est pourquoy il faut, s'il vous plaist, luy dit-il, entrer par ce Perron, que vous voyez à la main droite. Pour moy (dit Mandane à Cyrus, afin d'obliger Anaxaris) je ne m'estonne pas que cét illustre Inconnû connoisse si bien le chemin d'une Prison, dont il a sçeu si courageusement ouvrir les Portes : mais il semble estrange, adjousta-t'elle en regardant Cyrus en soûriant, que mon Liberateur cherche à m'y remettre, et que le Vainqueur de l'Asie ait besoin d'un Guide : luy qui a sçeu trouver la Victoire, par tout où il l'a voulu chercher, quoy que ce soit la chose du monde qu'on trouve avec le plus de peine. Vous me faites tort Madame reprit-il, si vous croyez que la victoire ait esté le terme que je me suis proposé dans mes entreprises : puis que je ne l'ay regardée, que comme un moyen qui me pouvoit conduire jusques à vous. Comme l'Apartement de Mandane estoit de plein pied, lors qu'on estoit au haut du Perron, elle n'eut pas le temps de respondre à Cyrus : car dés qu'elle fut dans sa chambre, il luy presenta tous ces illustres Volontaires qui l'avoient suivy ; et entre les autres Megabate, que cette Princesse reçeut avec autant de civilité qu'il en meritoit. Cependant comme il estoit desja tard, et que la prudence vouloit que Cyrus songeast à la seureté de la Ville, pour s'assurer de Mandane ;principalement sçachant que le Roy de Pont ne se trouvoit pas ; il ne pût avoir alors une longue conversation avec sa Princesse. Il ne luy fut pourtant pas possible de se resoudre de la quitter, sans luy avoir parlé un quart d'heure en perticulier : et sans luy avoir donné de nouvelles assurances, de sa fidelle et respectueuse passion. Vous voyez Madame, luy dit-il, ce mesme Artamene qui vous protesta la premiere fois, dans les Jardins de Sinope, qu'il vous aimeroit jusques à la mort : et vous le voyez aux termes de vous assurer à Cumes par de nouveaux sermens, qu'il n'y manquera jamais. Vous m'avez rendu de si illustres marques de vostre affection, reprit Mandane, qu'il n'est pas necessaire que vos paroles confirment, ce que mille actions esclatantes, et mille services importans, m'ont persuadé : mais c'est à moy, qui n'ay que des paroles à vous donner, à choisir bien celles dont je me serviray, pour vous assurer que j'ay toute la reconnoissance, dont un coeur sensible et genereux peut estre capable. Ha Madame, reprit Cyrus, quoy que toutes vos paroles soient precieuses, et que vous m'en puissiez dire les plus favorables du monde, ce n'est point ce que je veux de vous ! et j'aime beaucoup mieux un sentiment de ce coeur que vous dites qui est sensible et genereux, que mille paroles de remerciment, de civilité, et de reconnoissance. Ne vous amusez donc pas, s'il vous plaist, à les chosir, comme il semble que vous en ayez le dessein : et souffrez seulement que je puisse voir dans vos yeux, que vous n'estes pas marrie de regner tousjours dans mon coeur. Souffrez, dis-je, que je croye pour ma felicité, que la liberté dont vous jouïssez, ne fait pas toute la joye que je voy sur vostre visage : et que si la Fortune eust fait prendre Cumes à un autre qu'à moy, vous en seriez moins satisfaite. Quoy que vous ne veüilliez pas de mes paroles reprit Mandane en soûriant, je ne laisseray pas de vous dire, que vous avez raison de croire, que la liberté m'est plus douce de vostre main, qu'elle ne me le seroit d'aucune autre : et j'adjousteray mesme encore, que comme j'ay esté la cause de toutes vos douleurs, je serois injuste, si je ne vous permettois pas d'attribuer une partie de la joye que vous voyez dans mes yeux, à la satisfaction que j'ay de vous revoir. Ha Madame, adjousta Cyrus, quand je vous ay dit que je ne voulois pas de vos paroles, je ne sçavois ce que je disois ! car vous venez de m'en faire entendre de si douces, et de si glorieuses pour moy, que je suis trop recompensé, de toutes les peines que j'ay souffertes, pourveû que vous ne me les ayez pas dites, par une civilité que vous avez peut estre creù devoir à un Prince, dont la Fortune s'est voulu servir pour vous delivrer. Sçaches donc Madame, adjousta-t'il, que pour achever de me rendre heureux, il faut s'il vous plaist, que vous me faciez l'honneur de m'advoüer, que ce que vous m'avez dit d'obligeant, s'adresse à moy comme à vostre Esclave, et non pas comme à un Prince que les Dieux ont voulu qui fust le vainqueur des autres. Si je pouvois, reprit Mandane en riant, separer Cyrus du Vainqueur de l'Asie, je leur ferois des civilitez à part pour vous contenter : mais puis qu'il n'y a pas moyen de le faire, souffrez que sans les distinguer, je leur parle esgallement : et que trouvant en une mesme Personne, un Grand Prince ; un Grand Conquerant ; et mon Liberateur ; je luy rende tout ce que je croiray luy devoir. De grace Madame, interrompit Cyrus, ostez moy ces deux premieres qualitez, et donnez m'en une autre qui me convient mieux : il y a si long temps, repliqua Mandane en raillant obligeamment, que je suis avec des Gens à qui j'ay esté obligée de refuser tout ce qu'ils m'ont demandé, que vous ne devez pas estre surpris, si ne pouvant perdre si promptement l'habitude que j'ay à tout refuser, je ne vous accorde pas tout ce que vous me demandez : car je vous assure, adjousta t'elle, que je ne suis pas encore si bien persuadée que je suis libre, qu'il n'y ait quelques instans, où je m'imagine que je dois voir paroistre le Roy de Pont. Pour empescher que ce que vous dites ne puisse estre, reprit Cyrus, il faut, Madame, que je vous quitte : afin d'aller donner ordre aux choses necessaires pour cela. Et en effet Cyrus, apres avoir tres respectueusement salüé Mandane, sortit de sa Chambre : suivy de Mazare, d'Anaxaris, et de tous ceux qui l'y avoient accompagné. Ces deux premiers, avoient trouvé la conversation de Cyrus et de Mandane si longue, quoy qu'elle eust fort peu duré, que la vertu de Mazare, en avoit esté mise à une difficile espreuve : et que l'impatience d'Anaxaris, avoit pensé esclater. Ils suivirent mesme Cyrus, avec assez de melancolie, à tous les lieux où il fut pour donner ses ordres : cependant quoy que la perte d'un Rival, soit une chose qu'il est assez difficile de s'empescher de causer, quand on en a la puissance ; Cyrus, qui avoit obligation au Roy de Pont, du temps qu'il portoit le Nom d'Artamene ; et qui malgré son amour, le consideroit comme Frere de la Princesse Araminte, qu'il honnoroit extrémement ; ne fut pas aussi fâché qu'il eust esté sans ces deux considerations de voir qu'il eschapoit à sa vangeance, et qu'on ne le trouvoit point. Ce n'est pas qu'il n'eust resolu, quand mesme il l'auroit trouvé, de ne changer pas la genereuse façon d'agir, dont il avoit tousjours usé aveque luy, depuis qu'il fut son prisonnier, et qu'il luy fit donner la liberté à Sinope : mais il ne fut pourtant pas marry, que la Fortune ne le mist pas dans la necessité qu'il s'estoit imposée, de bien traiter ce Rival, s'il tomboit en sa puissance. Aussi fut-ce pour cela, qu'il Envoya dés le soir une Barque au Prince Thrasibule et à Thimochare, afin que dés le lendemain au matin, ils fissent entrer leurs Flottes dans le Port de Cumes : et que par ce moyen le Roy de Pont pûst se sauver plus facilement, s'il estoit caché dans cette Ville, comme il y avoit beaucoup d'aparence. De plus, Cyrus, pour empescher quelque remuëment dans le peuple, que les objets funestes touchent extrémement ; commanda qu'on fist dés la prochaine nuit, les Funerailles du Prince de Cumes, et qu'on les fist sans bruit et avec peu de ceremonie : voulant pourtant qu'on mist ses Cendres dans le Tombeau de ses Peres : et qu'on luy rendist autant d'honneur, que la conjuncture presente le pouvoit permettre. Mais apres avoir donné tous les ordres necessaires, peur la seureté de Mandane, et pour la seureté de la Ville, il retourna au chasteau, où estoit cette Princesse : il ne pût pourtant la voir qu'apres souper : car il fut accablé de tant de monde, qu'il ne pût y aller plustost. Tous les divers corps de la Ville vinrent le salüer : et furent apres chez la Princesse Mandane, où Cyrus les Envoya. Mais enfin apres s'estre desbarrassée, de tout ce qu'il l'empeschoit de satisfaire l'extréme envie qu'il avoit d'entretenir sa chere Princesse, il fut à son Apartement : et il y fut sans estre accompagné que de Chrysante et de Feraulas : car pour Mazare, il n'avoit pas senty son esprit en une assiette assez ferme, pour revoir encore une fois la Princesse Mandane ce jour là : et pour Anaxaris, l'amour, la jalousie, et le despit, qui suit tousjours cette derniere passion, l'avoient forcé de se retirer en un lieu, où il pûst faire esclater son chagrin. Cyrus estant donc délivré et de ses Rivaux, et de ses Amis, qui en de pareilles occasions, n'incommodent guere moins que des ennemis : fut, comme je l'ay desja dit, à l'Apartement de Mandane : mais ayant rencontré Martesie dans l'Anti-chambre de cette Princesse, il ne pût qu'il ne s'arrestast un moment, avec une Personne à qui il sçavoit qu'il avoit mille obligations : et principalement celle d'avoir soustenu sa fidelité, lors que Mandane l'accusoit avec tant d'injustice. Si vous ne sçaviez pas, luy dit-il avec une civilité extréme, combien je dois à nostre Princesse, et quel est le pouvoir qu'elle a sur mon coeur, j'aurois quelque sujet de craindre que vous ne vous pleignissiez de moy : car enfin, aimable Martesie, je ne vous ay presques pas encore regardée ; je ne vous ay rien dit ; et ce qu'il y a de plus estrange, c'est que de la façon dont je me sens, je pense que de plus de huit jours, je n'auray assez entretenu ny assez veû Mandane, pour pouvoir, ny parler, ny voir nulle autre personne. je vous proteste toutesfois, adjousta-t'il, que je sçay bien que je vous estime autant qu'il est possible : et que j'ay une reconnoissance extréme de ce que vous avez pris mon Party : et que j'ay mesme la plus grande envie qu'on puisse avoir, de vous entretenir : quoy que comme je vous l'ay desja dit, je ne pense pas le pouvoir faire de plus de huit jours. Pour ne vous faire pas perdre le temps par une longue responce, reprit Martesie, je croy, Seigneur, tout ce que vous me faites l'honneur de me dire : quoy que si je ne considerois que moy, je deusse ne le croire pas. Cependant, adjousta t'elle, vous trouverez bon qu'en attendant que j'aye la satisfaction de vous entretenir, je demande à Feraulas, tout ce que je voudray sçavoir de vous. Feraulas, reprit Cyrus en riant, aura tant de choses à vous dire de luy, que je doute s'il vous parlera de moy : comme je luy en parleray la premiere, repliquat'elle en rougissant, il faudra bien qu'il me responde. Non non, reprit Cyrus, je ne veux pas rendre un mauvais office à un homme qui m'a si bien servy : c'est pourquoy Martesie, je vous dispense aujourd'huy de parler de moy à Feraulas, pourveû que vous en parliez à ma Princesse : et que vous luy persuadiez tousjours fortement, que la violence passion que j'ay pour elle, merite qu'elle la prefere, à celle de tous mes Rivaux. Apres cela, Cyrus quitta Martesie, et entra dans la chambre de Mandane : qu'il trouva sans avoir personne aupres d'elle, que deux des Femmes que le Prince de Cumes luy avoit données pour la servir. Elle ne le vit pas plustost, que se levant pour le salüer, elle le reçeut avec toute la civilité que meritoit le Vainqueur de l'Asie : et avec toute la joye que luy devoit donner la veuë d'un Amant aussi respectueux, et aussi fidelle que celuy-là, et d'un Amant encore, qui estoit son Liberateur. Comme il n'y avoit alors personne qui pûst observer ses actions, elle permit à ses yeux de faire voir à Cyrus, toute la satisfaction de son ame : ce fut toutesfois avec tant de modestie, que ce Prince sentit quelque crainte en l'abordant, qui se mesla au plaisir qu'il avoit d'estre aupres d'elle, apres en avoir esté si long temps et si cruellement separé. Car comme il n'avoit jamais eu la permission absoluë, de luy parler ouvertement de son amour ; et que lors qu'il estoit party de Themiscire, pour s'en aller vers Thomiris, il n'avoit pû obtenir autre chose de Mandane, sinon que s'il ne trouvoit les moyens de se faire connoistre à Ciaxare, et de s'en faire agréer, il faudroit qu'il s'esloignast pour tousjours, il aprehendoit encore. C'est pourquoy, pour luy faire voir comment cét obstacle estoit levé ; apres la premiere civilité passée, il eut dessein de faire venir à propos de parler de Ciaxare, afin de luy faire sçavoir qu'il estoit fort bien avec ce Prince. Mais il n'en fut pas à la peine : car cette Princesse, qui vouloit regler ses sentimens, selon ceux du Roy son Pere ; et qui avoit une envie extréme, d'aprendre comment Cyrus estoit aveque luy ; afin de sçavoir si elle pouvoit, sans crainte de luy desplaire, suivre l'inclination qu'elle avoit pour ce Prince, luy en parla la premiere. De grace, luy dit-elle, avant que de me raconter, tout ce qui vous est arrivé, dites moy si vous estes content du Roy mon Pere : et s'il a bien reçeu de vostre main, tous les Lauriers dont vous l'avez couronné ? J'en suis si satisfait Madame, repliqua Cyrus, et il m'a dit des choses si obligeantes ; et m'a fait des promesses si glorieuses pour moy ; que pourveû que vous les veüilliez tenir, et que vous me les confirmiez, je fuis le plus heureux de tous les hommes Vous pouvez juger, dit elle en rougissant, si m'estant tousjours resoluë à luy obeïr (mesme dans les choses les plus contraires à mon inclination, et qui vous estoient les moins favorables) je ne le feray pas à celles qui vous seront avantageuses, et qui me seront agreables. Mais quoy que je ne doute point de vos paroles, adjousta-t'elle, vous voudrez pourtant bien que je ne vous promette rien, que je ne sçache de sa bouche, ce qu'il vous a promis : et que je me contente de vous assurer, que s'il est aussi reconnoissant que moy, vous aurez sujet d'estre satisfait. Quoy que ce que vous me dires paroisse fort obligeant, repliqua Cyrus, je pourrois sans doute y trouver quelque sujet de pleinte : mais comme vous m'avez tousjours accoustumé à une severité extréme, je veux me contenter de ce qu'il vous plaist : pourveû que vous enduriez. Madame, que je vous raconte toutes mes souffrances. Comme je serois injuste, reprit-elle, de ne vouloir pas entendre les maux que je vous ay causez, pendant une si longue guerre ; je seray ravie, pour ne l'estre pas, que vous m'apreniez toutes les peines que vous eustes en Armenie, toutes les fatigues que vous souffristes au Siege de Babilone ; toutes celles que vous avez endurées à celuy de Sardis, et à celuy de Cumes ; sans en oublier une seule. Ha Madame, s'escria Cyrus, ce n'est pas de celles là, dont je vous veux entretenir : c'est de l'effroyable douleur que l'eus à vous quitter, lors que je vous laissay à Themiscire. C'est de l'horrible affliction dont je me trouvay accablé à mon retour, quand j'apris que Philidaspe vous avoit enleuée, et que je luy avois sauvé la vie. C'est de l'excessive douleur que j'eus, d'avoir pris Babilone fans vous delivrer. C'est du desespoir où je fus à Sinope, de croire en y arrivant, que les Flames vous avoient mise en cendre. C'est de celuy que j'eus encore, en ne trouvant que le Roy d'Assirie sur le haut de la Tour de cette Ville : et en voyant la Galere dans laquelle Mazare vous enlevoit. C'est, dis-je, de l'effroyable douleur que ; je sentis, en aprenant de Mazare, que vous aviez fait naufrage, et en croyant que vous aviez pery. C'est de celle que t'eus, lors qu'apres avoir sçeu que vous estiez vivante, j'apris que vous estiez en la puissance d'un autre Rival. C'est du chagrin qui s'empara de mon coeur à Artaxate, lors que je vy que je ne delivrois qu'Araminte, au lieu de delivrer l'incomparable Mandane. C'est de la douleur que j'eus encore, de vous voir de l'autre costé d'une Riviere, fans vous pouvoir suivre : lors que le Roy de Pont eut quitté le Roy de la Susiane. C'est de celle que j'eus d'aprendre que vous vous estiez embarquée à un Port de Cilicie. C'est du desespoir où je fus, de sçavoir que vous soubçonniez ma fidelité. C'est encore de celuy que j'eus de prendre Sardis, et de ne vous y trouver plus. C'est aussi de la fureur dont je me trouvay capable, lors que j'apris que mon Rival avoit trouvé l'art de vous rendre invisible : et c'est enfin du malheur que j'ay eu de m'estre tousjours veû environné de mes Rivaux, et tousjours esloigné de vous. Voila, Madame, de quelle nature sont les douleurs, dont j'ay à vous entretenir , et dont je vous demande la permission de vous parler : dans l'esperance que j'ay, que jugeant de la grandeur de mon amour, par la grandeur de mes souffrances, vous viendrez à la connoistre mieux, que vous ne la connoissez. Il paroist bien (reprit la Princesse Mandane, en soûriant modestement. ) qu'il y a long temps que nous sommes separez : puis qu'il ne vous souvient pas, qu'encore que je souffrisse que vous m'aimassiez, je ne pouvois endurer qu'aueque peine, que vous me parlassiez de vostre amour. Mais Madame, reprit Cyrus, mon amour estoit alors un mistere fort caché : à peine la sçaurez vous : à peine mesme m'osois je dire que je vous aimois : et je ne croyois pas alors, l'oser jamais avoüer à personne. Mais aujourd'huy que toute la Terre sçait que je vous adore, et que Ciaxare l'aprouve ; il n'est pas juste que vous soyez seule qui ne sçachiez pas combien je vous aime. Car enfin, divine Princesse, il n'y a pas un Soldat dans l'Armée du Roy vostre Pere, qui ne sçache qu'il n'a combatu que pour vous. On m'a consolé de toutes les victoires que j'ay gagnées, parce que je ne vous avois pas delivrée en les gagnant. le parle mesme de la passion que j'ay pour vous à mes Rivaux : Mazare m'en pleint quelquesfois : et vous voudriez estre seule en tout l'Univers, à qui on n'en parlast point ! Ha Madame, cela ne seroit pas juste. Parlez en donc, luy dit-elle, puis que je ne vous en puis empescher : mais souffrez aussi, apres cela, que je vous raconte toutes mes douleurs. Je crains bien Madame ? reprit il, qu'elles qu'elles ne soient extrémement differentes des miennes : car enfin il me semble desja que je vous entens exagerer vostre desespoir, de vous voir enleuée, et exposée à tant de peines ; à tant de voyages ; et à tant de facheuses advantures, sans me donner nulle part à vos douleurs. Cependant je vous advouë, que pour me combler de gloire et de plaisir, il faudroit que j'eusse esté la cause de vostre plus grande douleur. Mais helas je m'aperçoy bien, que vous n'aurez garde de me dire une chose si obligeante, ny de me permettre de la penser ! Je vous assureray pourtant, repliqua-t'elle, que la crainte que j'avois que vous ne succombassiez, à quelqu'un des perils où vous vous exposiez pour l'amour de moy, et que ma liberté ne vous coustast la vie, a esté une de mes plus grandes douleurs. Ce que vous me dites Madame, repliqua-t'il, est bien obligeant : mais comme c'est un sentiment que la seule generosité peut vous avoir donné, ce n'est pas encore de cette espece de douleur, dont je voudrois avoir esté la cause. Car enfin. Madame, si vous sçaviez aimer, vous connoistriez que la seule absence de ce qu'on aime, est un suplice effroyable : mais puis que les Dieux ne vous ont faite que pour estre aimée, et qu'ils ont mis assez d'amour dans mon coeur, pour me rendre capable d'endurer cette modeste froideur, qui s'oppose tousjours dans vostre esprit à ma felicité, je veux bien ne murmurer point, de ne vous voir pas plus sensible à mon ardente passion. Je veux mesme croire, pour me consoler, que vostre modestie me cache quelques uns de vos sentimens : et que je ne voy pas dans vostre coeur, tout ce qui m'est avantageux. Ayant autant de vertu que vous en avez, reprit Madame en rougissant, et me connoissant comme vous me connoissez, je ne fais nulle difficulté de vous permettre de croire, que j'ay pour vous tous les sentimens d'estime, de reconnoissance, et de tendresse, que raisonnablement je dois avoir pour un Prince, à qui le Roy mon Pere doit la vie, et plusieurs victoires : et à qui je dois la liberté, et quelque chose de plus. Mais apres cela, contentez vous, et ne me demandez rien d'avantage : car quelque accoustumé que vous soyez à remporter des victoires, vous ne me vaincriez pas. A ces mots Cyrus rendit mille graces à Mandane, de la permission qu'elle luy donnoit : en suitte dequoy, ils se raconterent en peu de paroles, tout ce qui leur estoit arrivé : mais il se le raconterent d'une maniere differente : car Cyrus sentoit tant d'amour dans son coeur, qu'il craignoit tousjours de n'en dire pas assez, pour bien despeindre sa passion : et Mandane sentoit aussi dans son ame tant de tendresse pour Cyrus, qu'elle aprehendoit d'en dire trop. Ainsi Cyrus cherchoit, pour exprimer ses sentimens, les termes, les plus forts et les plus passionnez : et Mandane au contraire essayoit de trouver sans sa Langue certaines paroles, qui ne fussent ny trop ny trop peu obligeantes : et qui sans trahir la tendresse de ses sentimens, conservassent entierement cette exacte et severe modestie, dont elle faisoit profession. Cette conversation ne laissa pourtant pas d'estre fort douce et fort agreable à Cyrus : car comme Mandane n'estoit pas aussi absolument Maistresse de ses regards que de ses paroles, ce Prince qui connoissoit tous ses mouvemens de ses yeux, y reconnut malgré qu'elle en eust, quelque chose de si obligeant pour luy ; et qui luy marquoit si bien qu'elle n'avoit pas le coeur tout à fait insensible ; qu'il y eut des instans où l'excés de sa joye luy imposant silence, il la regarda fans pouvoir parler : et il y en eut d'autres aussi, où il fit des exclamations si pleines de transport, qu'il estoit aisé de connoistre que l'amour estoit plus forte que sa raison. De grace Madame (luy dit-il, s'aperçevant bien luy mesme du déreglement de son esprit) pardonnez moy si je ne suis pas Maistre de la joye qui me possede : elle est si grande, que plus je la considere, plus je trouve que j'ay raison de luy abandonner mon coeur. Car enfin estre aupres de la Divine Mandane, apres en avoir esté si long temps esloigné ; apres l'avoir creuë perduë ; et apres l'avoir pleurée comme morte ; est une joye si excessive, que je suis presques criminel de n'en mourir pas. Quand je me souviens, adjoustoit-t'il, du malheureux estat où j'estois, lors que je vous aimois à Sinope ; et que je le compare à celuy où je me trouve presentement ; ô Dieux que j'y voy une difference avantageuse ! Car enfin le vous estois alors inconnû ; j'estois ce que je n'osois dire, de peur d'estre haï, quoy que je sçeusse bien que je ne pourrois estre aimé sans estre connu. l'avois un Rival Maistre d'un grand Royaume : j'en avois un autre à la Teste d'une puissante Armée : et je ne voyois rien qui ne me fust contraire. Mais aujourd'huy, Madame, je voy le Roy vostre Pere pour moy ; je voy le Roy de Pont sans Royaume ; fans Armée ; et sans Asile : je voy le Prince Mazare mon Amy, au lieu d'estre mon Rival ; et je voy le Roy d'Assirie prisonnier d'Arsamone. Jugez apres cela, Madame, si je ne suis pas excusable d'avoir une joye un peu desreglée. Comme je suis encore loin d'Ecbatane, reprit-elle, j'advouë que j'ay la foiblesse de ne m'assurer pas tant que vous, au bonheur dont je joüis : et de craindre qu'il ne soit troublé, par quelque chose que je ne prevois pas. Cependant comme il est juste de ne se faire pas des malheurs imaginaires, je veux esperer que nostre bonheur fera durable : et que la Fortune sera aussi constante à nous favoriser, qu'elle a esté opiniastre à nous nuire. Apres cela, Mandane faisant apercevoir Cyrus qu'il estoit fort tard, ce Prince se retira : et il sortit de sa chambre, l'esprit si occupé de sa passion, qu'il ne vie ny Martesie, ny Chrysante, ny Feraulas, qui n'avoient bougé de l'Antichambre : s'en allant à l'Apartement où on le conduisit, sans pouvoir détacher son esprit de l'admirable Princesse qu'il aimoit. Il se laissa mesme deshabiller, sans que sa resverie changeast d'objet : et le sommeil, quelque puissant qu'il soit, ne pût effacer de sa fantaisie, l'Image de Mandane. Il est vray qu'il ne s'abandonna pas si tost à luy : car il fut assez long temps à gouster son bonheur present. Ce fut là qu'il s'accusa d'avoir mal interprété la responce de la Sibile, aussi bien que l'Oracle que le Roy d'Assirie avoir reçeu : et qu'il commença d'esperer, que celuy qu'on avoit rendu à la Princesse de Salamis, s'accompliroit aussi heureusement pour luy que pour elle. Son ame se trouva donc alors avec une telle disposition à la joye, qu'il ne regarda pas mesme le combat qu'il s'estoit engagé de faire avec le Roy d'Assirie, comme un combat dont l'evenement pouvoit estre douteux : ny ne s'amusa point à considerer quelle seroit la douleur de Mandane, quand elle sçauroit la chose. Au contraire, ne s'entretenant que de la beauté et des charmes de sa Princesse, il s'endormit enfin l'imagination si remplie de Mandane, qu'il la vit en songe jusques à ce qu'il s'esveillast : luy semblant qu'il la presentoit à Ciaxare, et que Ciaxare la luy donnoit, suivant sa parole, pour recompence de ses Travaux. Mandane d'autre costé, s'entretenant avec sa chere Martesie, luy advoüa ingenuëment, qu'elle n'avoit jamais veû Cyrus si aimable qu'elle le trouvoit : et qu'elle ne pouvoit s'empescher de s'estimer tres heureuse de regner dans le coeur du plus grand Prince du Monde. Mais durant que ces deux illustres Personnes abandonnoient leur ame à l'innocent plaisir qu'elles avoient de se revoir ; Mazare, Anaxaris, et le Roy de Pont, avoient des sentimens bien differens. Le premier avoit dans son coeur, une guerre dont la victoire sembloit tousjours estre douteuse : car tantost sa vertu estoit plus foible que son amour ; et tantost son amour estoit surmontée par sa vertu, Mais pour le second, la passion qu'il avoit pour Mandane estoit si violente, qu'il n'avoit pas seulement la moindre pensée de s'y vouloir opposer, quoy qu'il ne pûst imaginer aucune voye de la satisfaire jamais : de sorte que s'abandonnant esgallement à son amour et à son desespoir, il souffroit des maux incroyables. Mais pour le troisiesme, ses malheurs surpassoient encore ceux de ces deux Princes : en effet le Roy de Pont estoit en un si déplorable estat, qu'il eust pû faire pitié à Mandane et à tous ses Rivaux, s'ils l'eussent pû voir. Comme celuy qui le cachoit, ne connoissoit pas la vertu de Cyrus, il s'imaginoit que si ce Prince eust sçeu qu'il déroboit le Ravisseur de Mandane à sa vangeance, il l'auroit fait punir severement : de sorte qu'il avoit fait mettre ce malheureux Roy pour plus grande seureté dans une petite Cabane, qui estoit à un coin de son Jardin, qui ne servoit qu'à loger un Jardinier. Ce mauvais logement n'estoit pourtant pas une incommodité sensible à ce malheureux Prince, quoy qu'il fust blessé assez considerablement, et qu'à peine pûst il estre pensé : mais lors qu'il songeoit que Mandane recevoit Cyrus comme son Liberateur ; qu'il l'avoit perduë pour tousjours ; qu'elle le haïroit toute sa vie, quoy qu'il la luy eust conservée ; qu'il estoit dans la mesme Ville où son Rival estoit heureux ; qu'il ne sçavoit comment en sortir ; et qu'il : tomberoit peut-estre en sa puissance ; il sentoit ce qu'on ne sçauroit dire, et presques ce qu'on ne sçauroit penser. Il eut mesme le lendemain au matin, un redoublement de douleur estrange : car comme Mandane voulut aller rendre graces aux Dieux, aussi bien que Cyrus ; ce Prince voulut qu'elle allast au Temple, avec quelque Ceremonie, afin que le peuple la vist mieux. Mais comme on ne pouvoit aller du chasteau au Temple de Neptune, qui estoit le plus celebre de Cumes, sans passer le long des Murailles de ce Jardin, et sous les fenestres de cette Cabane, dans laquelle estoit le Roy de Pont, cette magnifique Pompe y passa. De sorte que ce malheureux Prince, ayant entendu le bruit que faisoient les Troupes qui marchoient, et qui precedoient la Princesse ; il demanda à ce Soldat qui l'avoit suivy, et qui le servoit, ce que c'estoit qu'il oyoit ? Si bien que luy ayant dit qu'il avoit sçeu par le Maistre de ce Jardin, que c'estoit que la Princesse Mandane alloit remercier les Dieux au Temple de Neptune ; ce malheureux Prince transporté d'amour, la voulant voir encore une fois devant que de mourir ; s'assit sur le Lit où on l'avoit couché, pour regarder par une petite fenestre, qui n'estoit fermée que par une espece de Grille faite de Jonc marins ; ou il se mit en effet à regarder à travers, ceux qui passoient. Mais lors qu'apres avoir attendu quelque temps, avec une impatience accompagnée de crainte, de colere, et de desespoir, il vit paroistre Mandane dans un chariot, avec une joye sur le visage, qui augmentoit merveilleusement sa beauté ; il eut une douleur qu'il n'avoit jamais sentie musqués alors : quoy qu'il crûst auparavant, avoir espouvé toutes les douleurs. Ce qui la luy rendit encore plus sensible, fut de voir Cyrus à cheval, aupres du chariot de Mandane : et de le voir avec une mine si haute, et un port si Majestueux, que toute sa jalousie ne pût l'empescher de trouver qu'il estoit digne de cette Princesse. Mais ce qui acheva de l'accabler, fut qu'il vie sur le visage de Cyrus, encore plus de joye que sur celuy de Mandane : de sorte que conjecturant de la, qu'il en avoit esté admirablement bien reçeu ; il supposa presques en un instant plus de mille choses favorables, qu'il s'imagina qu'elle avoit dites à Cyrus. Cette pensée mit un si grand trouble dans son esprit ; que l'amour, la jalousie, la rage, et le desespoir, luy faisant perdre la raison, il arracha avec violence cette espece de Grille qui le cachoit, fans sçavoir ce qu'il vouloit faire : mais par bonheur pour luy, puis qu'il ne vouloir pas tomber sous la puissance de Cyrus, en arrachant cette Grille, comme il estoit foible, il tomba en arriere sur son Lit : si bien que sa playe se r'ouvrant, et commençant de seigner aveque violence, safoiblesse l'empescha d'estre veû, en l'empschant de se relever. Il voulut pourtant l'essayer, quoy que ce Soldat qui le servoit s'y opposast respectueusement : jugeant bien que s'il regardoit à cette Fenestre ou il n'y avoit plus de Grille, il pourroit estre connu. Cependant la douleur sit une si grande agitation dans son coeur qu'il tomba en une pasmoison de plus d'une heure : au retour de laquelle, il se retrouva avec un desespoir qui aprochoit fort de la fureur. Ainsi J'illustre Cyrus avoit alors quatre Rivaux qui n'estoient pas si heureux que luy : mais quoy que l'estat de leur fortune fust different, ils ne laissoient pourtant pas d'avoir de la conformité en leurs douleurs. Le Roy d" Assirie Prisonnier, et contraint de demander secours à son Rival, se croyoit estre le plus malheureux Prince du monde : le Roy de Pont vaincu, blessé, et caché dans une panure Cabane, ne pensoit pas que personne eust jamais eu tant d'infortunes que luy : le Prince Mazare, qui vouloit que sa vertu fust plus forte que son amour ; et qui se voyoit pourtant toûjours en estat de pouvoir estre vaincu par sa passion, estoit persuadé qu'on ne pouvoit pas souffrir plus qu'il souffroit : et Anaxaris amoureux sans esperance, et resolu pourtant d'aimer Mandane jusques à la mort, quoy qu'il luy en pûst arriver, ne pouvoit comprendre, veû tout ce qu'il sçavoit de l'estat de son ame, et de celuy de sa fortune, qu'il y eust quelqu'un qui fust plus miserable qu'il se le trouvoit.

Cyrus libère Thrasile


Ainsi pendant que Cyrus et Mandane remercioient les Dieux de l'heureux estat où ils se voyoient, le Roy de Pont, Mazare et Anaxaris, avoient bien de la peine à ne murmurer pas de leur conduite, qui les exposoit à tant d'evenemens fàcheux. Le malheur de ces trois Rivaux, n'empeschoit pourtant pas que la joye ne fust presque generale, et dans la Ville, et dans le Camp : mais pour ne point perdre de temps, au retour du Temple, Cyrus apres en avoir pris l'ordre de Mandane, à qui il defferoit l'honneur de tous les commandemens qu'il faloit faire, envoya vers Pactias et vers Lycambe, pour leur aprendre l'estat des choses, et pour les obliger à poser les armes : envoyant aussi vers les Xanthiens et les Cauniens, pour leur confirmer ce qu'il leur avoit fait offrir. Il dépescha encore à Ciaxare, et à Cambise : la Princesse escrivant au Roy son Pere, pour luy rendre grace des soins qu'il avoit eus de procurer sa liberté : et à la Reine de Perse, pour luy tesmoigner la reconnoissance qu'elle avoit pour le Prince son Fils. Apres cela on vit, suivant les ordres que Cyrus avoit envoyez dés le soir, la Flotte de Thrasibule, et celle de Thimochare, entrer dans le Port de Cumes : et comme elle passerent à la veuë de l'Appartement de Mandane, où Cyrus estoit alors ; ses Vaisseaux des deux Flottes qui avoient le Pavillon haut, l'abaisserent pour faire honneur à cette Princesse. Dés que Thrasibule, Thimochare, Philocles ; et Leontidas furent desbarquez, ils allerent salüer Mandane, à qui Cyrus les presenta. Vous voyez Madame (luy dit il en parlant de Thrasibule) un Prince qui a esté mon vainqueur : et de qui la valeur me servit extrémement à finir bien tost la guerre d'Armenie. En me disant, reprit Mandane, que le Prince Thrasibule a vaincu le vainqueur des autres, c'est m'en dire sans doute autant qu'il en faut pour m'obliger à l'estimer infiniment. La victoirie que je remportay Madame, repliqua Thrasibule, me cousta si cher ; et la deffaite de l'illustre Artamene luy fut si glorieuse, que j'eusse esté en estat de choisir, j'eusse mieux aimé estre le vaincu que le vainqueur. Comme Cyrus alloit interrompre Thrasibule, et combatre sa modestie par la sienne, le Roy d'Hircanie, le Prince Artamas, Gadate, Gobrias, Persode, et plusieurs autres personnes de haute Qyalité, entrerent dans la Chambre de Mandane, qui les reçeut avec autant de douceur que de Majesté. Cresus et Myrsile vinrent un peu apres : le premier luy demandant pardon, d'avoir protegé le Roy de Pont : la conjurant de ne vouloir pas estre moins genereuse, que Ciaxare et Cyrus avoient esté genereux. Pour vous témoigner luy dit elle, que je ne veux pas leur ceder tout l'advantage de cette vertu, je vous assureray que j'ay beaucoup de joye de celle que vous douez, avoir (dit elle en monstrant Artamas) d'avoir acquis l'alliance d'un Prince aussi illustre que celuy là. Artamas entendant ce que Mandane disoit de luy, y respondit avec autant d'esprit que de civilité : mais comme ces sortes de visites ne font jamais longues, cette foule de Personnes illustres qui estoient chez cette Princesse se dissipa bien tost. Cyrus se vit mesme obligé d'en sortir, pour aller à son Apartement, recevoir deux Deputez de la Susiane, qu'Orsane luy amenoit : si bien que Mandane se servant de cét intervale, pour entretenir Chrysante et Feraulas, à qui elle n'avoit encore rien dit, entra dans son Cabinet, où elle les fit apeller, et où Martesie les conduisit. Ce fut là ou la gloire de Cyrus luy fut exagerée avec chaleur, par ces deux hommes si zelez, et si fidelles à leur Maistre : et ce fut par eux qu'elle aprit mieux toutes les obligations qu'elle avoit à ce Prince, qu'elle ne l'auroit pû faire par luy mesme. Cependant Cyrus estant arrivé à son Apartement, où Mazare se rendit aussi bien qu'Hermogene, pour aprendre des nouvelles de Belesis, y reçeut ces Deputez qu'Orsane y avoit conduits. Il aprit par eux, que tous les Grands du Royaume de la Susiane, n'avoient pas plustost veû le Testament d'Abradate, qui luy donnoit sa Couronne, qu'ils s'estoient disposez aveque joye à estre ses Sujets, et à le reconnoistre pour leur Roy. Que le Peuple s'y estoit soùmis, avec une satisfaction extréme : que Belesis l'avoit fort bien servy en cette occasion : qu'Adusius suivant ses ordres, estoit demeuré à Suze, pour commander dans tout le Royaume, jusques à ce qu'il fust en pouvoir d'honnorer cét Estat de sa presence. Que toutes choses y estoient tranquiles : que les Grands et les Peuples luy avoient fait serment de fidelité entre les mains d'Adusius : et qu'enfin il estoit veritablement Roy de la Susiane. Ces Deputez ayant cessé de parler, Cyrus les traita comme des Gens qui luy aportoient une Couronne : et commença d'agir avec eux, comme avec de bons et fidelles Sujets. Apres quoy, ordonnant qu'on les logeast dans la Ville, il les congedia : retenant Orsane, afin de luy demander des nouvelles de Belesis, qu'il estimoit infiniment : sçachant bien qu'il avoit tousjours confirmé Mazare dans les sentimens de vertu qu'il avoit dans l'ame. Voyant donc qu'il n'y avoit plus que Mazare et Hermogene aupres de luy ; et bien Orsane, luy dit-il, le voyage de Belesis, a-t'il esté aussi heureux pour luy que pour moy ? et Cleodore l'a t'elle voulu reconnoistre pour son Esclave d'aussi bonne grace, que ceux de Suze m'ont reconnu pour leur Roy ? Seigneur, reprit Orsane, la chose n'a pas esté ainsi : quoy, interrompit Mazare, Cleodore avoit fait les derniers voeux que font les Filles consacrées à Cerés, lors que Belesis arriva à Suze ? Non Seigneur, repliqua Orsane, et nous y arrivasmes quelques jours auparavant celuy où elle les devoit faire. Eh de grace, dit Cyrus, racontez nous ce qui c'est passé en cette rencontre. Hermogene comprenant par le discours d'Orsane, que Belesis n'estoit pas heureux, sentit augmenter sa curiosité, et diminuer la douleur qu'il avoit euë, dans la croyance ou il avoit esté, d'aller aprendre que Belesis possedoit Cleodore : de sorte qu'il pressa attentivement l'oreille à ce que disoit Orsane. Puis que vous me commandez de vous aprendre ce qui est arrivé à Belesis, dit-il à Cyrus, je vous diray Seigneur, qu'estant arrivez à Suze, il s'informa à l'heure mesme, si Cleodore estoit encore en estat de pouvoir sortir du Temple où elle s'estoit retirée, et si on croyoit qu'elle y demeurait ? Il sçeut que la derniere Ceremonie qui la devoit attacher pour tousjours, ne se devoit faire que dans un mois : que l'opinion generale estoit, qu'elle y demeureroit : parce qu'elle y vivoit dans une retraite fort grande, tout le monde luy disant qu'elle n'estoit pas de celles qui au lieu de chercher la solitude parmy les Vierges voilées, et d'y conserver leur innocence, troublent la premiere, perdent la seconde, si se deshonnorent, au lieu de se couvrir de gloire Belesis ne s'affligea pourtant pas avec excés, de ce qu'on croyoit que Cleodore demeureroit à ce Temple, parce qu'il espera de la pouvoir faire changer d'avis : de sorte que pour ne manquer à rien de ce qu'il vous deuoit, et pour n'oublier rien encore de ce que son amour demandoit, il escrivit à Cleodore, et donna sa Lettre à Alcenor pour la luy porter : employant aussi plusieurs de ses Amies pour luy obtenir la permission de la voir et de luy parler. Mais durant qu'Alcenor et ces Dames faisoient ce qu'ils pouvoient pour luy, il mit ordre en quatre jours à toutes les choses qui regardoient vostre service. Cependant il sçeut que Cleodore avoit refusé sa Lettre ; qu'elle ne le vouloit point voir ; qu'elle avoit obtenu qu'on avanceroit la Ceremonie qu'on deuoit faire pour elle ; et qu'elle se feroit le lendemain. Vous pouvez juger, Seigneur, quelle fut la douleur de Belesis : il ne sçeut pas plustost cette fâcheuse nouvelle, qu'allant à ce Temple de Cerés, il fit et dit tarit choses, qu'enfin celle qui avoit droit de commander à Cleodore, luy ordonna de voir et de parler à Belesis, une heure avant que de s'engager pour le reste de sa vie. Belesis la vit donc, et luy parla : mais il la vit plus belle qu'il ne l'avoit jamais veuë, et plus inexorable à ses prieres, qu'elle ne l'avoit jamais elle. Et pour le rendre plus malheureux, elle luy advoüa qu'elle ne s'estoit portée à la resolution qu'elle alloit executer, que parce qu'elle avoit eu la foiblesse de ne le pouvoir haïr, quand elle l'avoit voulu : et elle luy dit cela d'une maniere, qu'il estoit aisé de voir qu'elle ne le haïssoit pas encore : et qu'elle agissoit plus comme elle faisoit, par un sentiment de gloire, qu'elle mettoit à ne pardonner jamais à Belesis, que parla haine qu'elle eust pour luy. Je ne vous diray point, Seigneur, tout ce que dit ce malheureux Amant à Cleodore : car connoissant le naturel de Beleses ardant et passionné comme il est ; et sçachant quel est son esprit et son amour, vous pouvez vous imaginer aisément, qu'il luy dit les choses du monde les plus touchantes. Il ne la toucha pourtant point : et cette belle Personne, malgré toute la douceur qui paroist sur son visage, eut une opiniastreté invincible : et on eust dit mesme que la douleur de Belesis luy donnoit de la joye : et que plus il s'obstinoit à la priere, plus elle avoit de facilité à le refuser. Enfin, Seigneur, cette belle Personne se retira : et malgré toutes les plaintes de Belesis, la Ceremonie s'acheva, et il perdit Cleodore pour toûjours : car en effet depuis cela, elle n'a voulu voir personne, non pas mesme ses plus cheres Amies : de sorte que Cleodore qui aimoit tant les nouvelles, ne sçait pas seulement aujourd'huy si l'Asie est : en paix ou en guerre : et cette excellente Fille a bien fait voir qu'elle estoit Maistresse d'elle mesme quand elle le vouloit estre. Cependant le desespoir de Belesis paroist tellement sur son visage, et en toutes ses actions, qu'il n'y a personne qui ne craigne dés qu'il pourra se desrober d'Alcenor, qui l'observe tres soigneusement, il ne s'en retourne habiter son Desert : et ne prive Suze du plus honneste homme qui y soit. Pendant qu'Orsane parloit ainsi, Cyrus et Mazare s'interessoient à la douleur de Belesis : mais pour Hermogene, toute l'amitié qu'il avoit pour son Amy ; ne put empescher qu'il n'eust quelque joye, d'aprendre qu'il ne possederoit point Cleodore. Il fit pourtant tout ce qu'il pût, pour cacher un sentiment, où il y avoit plus d'amour, que de generosité : et il luy fut d'autant plus aisé de la cacher, que Cyrus, qui ne pouvoit plus vivre sans Mandane, se hasta de donner ordre qu'on comblast les Lignes ; qu'on desmolist les Forts, et que l'Armée se tinst pourtant tousjours comme si elle deuoit encore avoir des ennemis à combatre : n'osant pas songer à faire partir Mandane de Cumes, qu'il ne sçeust que l'Armée ennemie fust dissipée : afin de ne hasarder pas une Personne qui luy estoit si chere. Apres avoir donc fait ce que la prudence vouloit qu'il fist, il retourna chez la Princesse Mandane : où toutes les Dames de qualité de la Ville estoient allées faire leur premiere visite. Comme la Princesse parloit admirablement la Langue Greque : et que celle de Cumes n'estoit presques differente de l'autre que par la prononciation, il luy fut aisé de charmer l'esprit de tant de belles Personnes, par la douceur de sa conversation, comme elle charmoit leurs yeux par sa beauté : et comme elle sçavoit que les loüanges sont bien reçeuës de tout le monde, principalement quand elles sont données par une personne qui en merite beaucoup elle mesme ; Mandane loüa extrémement toutes les Dames à qui elle pût trouver quelque fondement legitime de loüange. Elle redoubla mesme celles qu'elle leur avoit desja données, lors que Cyrus fut arrivé : car prenant la parole dés qu'il eut pris sa place ; quoy que je sçache bien, luy dit-elle, qu'Artaxate, Babilone, et Sardis, sont de plus grandes Villes que Cumes, je ne laisse pas d'assurer que vous n'avez point fait une plus belle Conqueste que celle là : puis que je ne croy pas que vous ayez pris aucune Ville, où il y ait tant de belles Personnes qu'en celle cy. Il y a tant de raisons Madame, reprit Cyrus, qui veulent que vous vous connoissiez mieux en beauté que qui ce soit, que quand mes yeux ne me diroient pas que vous avez raison de dire ce que vous dites, je ne laisserois pas de vous croire. Cependant (adjousta-t'il, en se tournant vers ces Dames que Mandane loüoit) vous devez conter pour beaucoup, les louanges que vous donne une Princesse, qui est accoustumé de voir tous les jours la plus belle Personne du monde. Mandane rougit du discours de Cyrus, mais elle n'eut pas le temps d'y respondre : car une de ces Dames, nommée Atalie, prenant la parole ; si les louanges de la Princesse, dit-elle, se pouvoient adresser à moy, et que j'eusse le moindre sujet de m'en faire l'aplication ; je me tiendrois sans doute la plus glorieuse Fille du monde ; d'estre loüée par une personne, qui voit tous les jours dans son Miroir, comme vous le dites, dequoy luy faire méprises les plus grandes beautez de la Terre. Ha aimable Atalie, reprit Mandane, vous sçavez bien quelle part vous devez prendre aux loüanges que j'ay données aux Dames de Cumes en general ! et je sçay bien aussi celle que raisonnablement je puis avoir, à celles que vous me donnez. Cependant sans vous faire rougir par une loüange particuliere ; tombez seulement d'accord aveque moy, qu'il y a peu de lieux au monde, où il y ait tant de belles personnes qu'en celuy cy. Et certes ce n'estoit pas sans raison que Mandane parloit de cette sorte : estant certain qu'il y avoit en ce temps là une quantité prodigieuse de belles Femmes à Cumes. Mais entre toutes celles qui estoient alors chez la Princesse Mandane, il y en avoit quatre, et de la premiere condition de la Ville, et de la derniere beauté. Atalie estoit grande et de bonne mine : elle avoit les cheveux bruns ; les yeux bleus et doux ; le taint blanc et vif, et d'un fort grand esclat ; paroissant estre assez serieuse. La seconde, nommée Cleocrite, estoit blonde, blanche, et vive : elle avoit pourtant les yeux noirs et brillans, mais d'un feu extrémement vif : ses regards, quoy que doux n'avoient pourtant rien de fort passionné : au contraire il y paroissoit si peu d'aplication, qu'il estoit aisé de voir qu'elle aimoit mieux se regarder dans son Miroir, que toute autre chose : et qu'elle s'aimoit plus, que tout le reste du monde. Cleocrite estoit de belle taille : avoit de belle dents : et une belle couleur aux levres : elle avoit aussi le nez bien fait ; et tous les traits du visage agreables mais outre cela, elle avoit un fonds de joye et : de tranquilité dans la Phisionomie, qui servoit encore à la rendre plus belle : de sorte qu'on pouvoit assurer, sans la flatter, que Cleocrite estoit une fort belle Personne : et qui eust esté infiniment aimable, si elle eust sçeu aimer quelque chose. La troisiesme, qui se nommoit Lysidice, estoit de mediocre taille, mais d'une grande beauté : car non seulement elle avoit tous les traits du visage admirables ; mais toute sa Personne estoit belle et charmante : elle avoit une belle gorge ; de beaux bras ; et de belles mains ; aussi bien que de beaux yeux ; un beau teint ; et une belle bouche. Elle avoit mesme je ne sçay quel petit air chagrin, fier, et superbe au coin des yeux, et aux coins de la bouche, quoy qu'elle eust pourtant de la douceur, qui contribuoit encore à sa beauté : et qui marquoit aussi quelque chose, de l'inesgalité de son humeur, bien que d'ailleurs elle fust tres aimable. La quatriesme, qui s'apelloit Philoxene, et qui estoit Veusve, estoit d'une taille au dessus de la mediocre, mais fort bien faite : ses cheveux estoient chastains ; elle avoit le tour du visage un peu en ovalle ; le taint blanc et uny ; le nez aquilin et bien fait ; les yeux grands, noirs, beaux , doux et soûrians ; la Phisionomie Noble et : agreable : et qui faisoit si bien voir la douceur et l'esgalité de son humeur, aussi bien que la tendresse et la generosité de son ame, qu'on ne pouvoit la voir sans l'estimer beaucoup, et sans avoir une forte disposition à l'aimer. Ces quatre Personnes estant donc telles que je viens de les dépeindre ; et estant meslées à quantité d'autres, qui avoient aussi beaucoup de beauté ; ce n'estoit pas sans raison que Mandane les loüoit. Elle eut mesme bien tost autant de sujet de les louer de l'agréement de leur esprit, que des charmes de leur visage : car elles en sirent toutes tant paroistre en cette conversation, que si Cyrus eust esté capable de pouvoir souffrir que quelqu'un partageast aveque luy celle de sa Princesse, il n'eust pas eu le chagrin qu'il avoit de ne l'entretenir pas seule. II le cacha toutesfois si bien, que ces Dames ne s'en aperçeurent pas : et la seule Mandane put connoistre, que routes aimables qu'elles estoient, il eust ardamment souhaité qu'elles n'eussent pas esté aupres d'elle. Il ne fut pourtant pas si tost en pouvoir de luy parler en particulier : car outre toutes ces Dames qui estoient desja chez Mandane, il y en vint une autre, conduite par Anaxaris, qui quoy que fort avancée en âge, avoit extrémement bonne mine, et sentoit sa Personne de qualité. Anaxaris en la presentant à Mandane, luy aprit qu'elle se nommoit Nyside : et luy dit aussi sa condition, qui estoit des plus considerables de Cumes. Apres quoy, cette personne prenant la parole ; comme je sçay Madame, dit-elle, à la Princesse Mandane, que vous pouvez tout sur l'esprit de l'illustre Cyrus, j'ay creû que je devois m'adresser à vous, pour obtenir de luy la liberté d'un Fils que j'ay, qui est presentement son Prisonnier : et que le sort des armes voulut qui prist le genereux Anaxaris qui me presente à vous. Je n'aurois pas eu la hardiesse, de vous demander la liberté d'un homme, qui avoit fait Prisonnier, celuy qui a si courageusement combatu pour la vostre ; si ce mesme Anaxaris, ne m'eust promis genereusement, de joindre ses prieres aux miennes : pour obtenir de vous, que le mesme homme de qui il fut Captif, et qui est presentement le sien, puisse jouïr de la grace generale, que l'invincible Cyrus a accordée à vos prieres, aux moindres Habitans de Cumes. En mon particulier, adjousta Anaxaris, je puis vous aussurer Madame, dit il à la Princesse Mandane, que vous m'obligerez extremement, si vous souffrez que mon vainqueur jouïsse de la liberté : et je luis d'autant plus obligé à le servir, poursuivit-il, que si je ne fusse pas tombé en sa puissance, je n'aurois pas eu la gloire de vous rendre le petit service que je vous ay rendu. Ainsi, Madame, pour m'en recompenser pleinement, faites s'il vous plaist que Thrasyle soit bien tost libre : et soyez persuadée, que c'est un homme d'un si grand merite, que si vous le connoissiez, il seroit desja delivré. Il n'estoit sans doute pas necessaire (repliqua Mandane, en parlant à Nyside et à Anaxaris) de s'adresses à moy, pour obtenir une grace de l'illustre Cyrus, qui est si accoustumé d'en faire : et il l'estoit encore moins Madame, interrompit ce Prince, de mesler mon Nom en une chose qui despend de vous absolument. Je ne laisseray pourtant pas, reprit cette Princesse, de vous conjurer d'accorder la liberté de Thrasyle à mes prieres : Thrasyle, reprit Cyrus, est plus le Prisonnier d'Anaxaris que le mien : mais je pense qu'il m'advoüera bien de vous dire, que vous avez droit de mettre en liberté qui bon vous semble : ainsi Madame, vous n'avez qu'à commander pour estre obeïe. Quoy que vous en puissiez dire, reprit Mandane, je pretens que Nyside vous doive plus la liberté de Thrasyle qu'à moy pour finir une si genereuse contestation, repliqua cette Dame, mon Fils et moy vous la devrons esgallement à tous deux : et nous la reconnoistrons, et envers l'un et envers l'autre, comme si nous ne la devions qu'à une seule personne. Vous ordonnez donc, Madame, dit alors Anaxaris à Mandane, que Thrasyle soit delivré ? puis que l'illustre Cyrus veut bien qu'il soit libre, reprit-elle, et que vous qui y avez un droit particulier y contentez, vous me ferez plaisir de luy aller ouvrir les Portes de sa Prison : et de faire que le premier usage qu'il aura de sa liberté, soit employé à me faire connoistre un homme qui a esté assez vaillant, pour vous faire son Prisonnier. Il est vray (reprit Cyrus, sans soubçonner qu'Anaxaris fust son Rival) qu'il n'est pas possible d'avoir esté vainqueur d'Anaxaris, sans estre fort brave et fort illustre : Anaxaris qui sentit dans son coeur un trouble dont il ne pût estre le Maistre, en s'entendant louer par son Riual, et par Mandane tout à la fois, fit semblant de ne les ouïr pas, et de dire quelque chose à Nyside : qui estant bien aise d'aller elle mesme ouvrir la Prison de son Fils, prit la pretexte de sortir, pour luy aller aprendre ce qu'il deuoit à cette Princesse. Car Madame, luyt dit Nyside, je sçay que Thrasyle a une si forte disposition à reconnoistre un bien-fait, qu'il se pleindroit de moy toute sa vie, si je ne luy aprenois pas l'obligation qu'il vous a, devant qu'il ait l'honneur de vous voir. Apres cela Nyside se retira, et fut conduite par Anaxaris, a la Tour où l'on avoit mis Thrasyle. Des qu'elle fut partie, il y eut quelques unes de ces Dames, qui eurent envie de s'en aller : ne voulant pas estre en ce lieu là, quand Thrasyle y entreroit. Mais la Princesse Mandane, sans penser qu'elles prissent interest à ce Prisonnier, leur ayant adressé la parole, et recommencé la conversation, elles n'oserent l'interrompre : de sorte qu'insensiblement elles se trouverent engagées à demeurer. Comme la valeur, dit : Mandane a Lysidice,) n'est pas tousjours accompagnée de toutes les qualitez qui sont necessaires à un fort honneste homme, je voudrois bien sçavoir si Thrasyle a autant d'esprit que de courage. Comme il faut en avoir beaucoup, repliqua Lysidice, pour connoistre si les autres, en ont, je ne suis sans doute pas capable de porter un jugement equitable, en une pareille matiere : et la belle Cleocrite, qui en a infiniment, et qui outre cela, a toute l'indifference qu'on peut souhaiter en un equitable Juge, vous le dira mieux que moy. Cette indifference, repliqua Cleocrite en souriant, que vous me reprochez, et que vous croyez estre si propre à me faire juger equitablement ; l'est peut estre bien plus à me faire faire une injustice : car selon vous, je songe bien souvent aux choses qu'on me dit avec si peu d'aplication, qu'il n'est pas aisé que je les connoisse assez bien pour en juger justement : c'est pourquoy si la Princesse veut sçavoir precisément ce qu'est Thrasyle, il faut qu'elle le sçache par Atalie, ou par Philoxene : car l'une a esté sa plus ancienne Amie, et l'autre est sa plus nouvelle connoissance. Selon vos propres paroles, reprit Atalie il y a si long temps que j'ay connu Thrasyle, que je ne le dois plus connoistre : et en mon particulier, adjousta Philoxene, il y a si peu que je le connois, en comparaison de vous, que je puis dire que je ne le connois pas encore. Pour moy (dit alors Cyrus en soûriant, et en adressant la parole à Mandane) en voyant tant de belles Personnes se deffendre agreablement de juger de l'esprit de Thrasyle, je suis persuadé qu'il en a beaucoup : et je croirois mesme volontiers, que ces Dames en pensent plus de bien qu'elles n'en disent. Le discours de Cyrus fit rougir Atalie, Lysidice, et Philoxene : mais pour l'indifferente Cleocrite, elle n'en changea pas de couleur. La rougeur de ces trois belles Personnes augmenta pourtant encore : car a peine Cyrus eut il achevé de dire ce qui les avoit fait rougir : qu'Anaxaris revint, suivy de Thrasyle : qui entra de si bonne grace ; et parut de si bonne mine, et d'un air si Noble et si galant ; que dés que Cyrus et Mandant le virent, ils eurent beaucoup de disposition à croire que ces Dames qui ne l'avoient point voulu loüer, l'estimoient plus qu'elles ne l'avoient dit. Cependant Thrasyle parla si bien, si respectueusement, et si à propos, et à Mandane, et à Cyrus, qu'ils l'estimerent alors autant pour son esprit que pour son courage : c'est estre bien genereuse Madame, dit à la Princesse Mandane, de donner la liberté à un homme, qui a fait tout ce qu'il a pû pour empescher la vostre : quoy que ce ne fust pas le motif qui le fist combatre, et que le service du Prince de Cumes, et l'interest de sa Patrie, le fissent agir. Comme vous n'avez rien fait, que l'honneur ne vous obligeait de faire, reprit Mandane, je n'ay pas creû que tour ce que vous avez fait contre moy, deust m'empescher de faire pour vous, tout ce que la generosité vouloit que je fisse : et c'est sans doute par la mesme raison, que l'illustre Cyrus m'a accordé vostre liberté si facilement, et de si bonne grace. Comme j'ay sçeu Madame, repliqua Thrasyle, que ce Grand Prince veut que je vous en aye toute l'obligation, je n'ose en vostre presence luy tesmoigner quelle est la reconnoissance que j'ay pour luy, quoy qu'elle soit infinie. Non non. reprit Cyrus, il ne faut point me donner de part a une chose, où je n'en ay pas : en tous les lieux où est en la Princesse, elle y fait tout ce qu'on y fait de bien : c'est elle qui a la disposition de toutes les graces : et c'est à elle enfin, à qui il en faut rendre, quand on en a reçeu quelqu'une. Pendant que Mandane, Cyrus, et Thrasyle parloient, Atalie, Lysidice, Cleocrite, et Philoxene s'intreregardoient, et regardoient aussi quelquesfois Thrasyle : qui de son costé n'estoit pas si attentif a ce qu'il disoit, ou à ce qu'il escoutoit, qu'il ne regardast Philoxene : et qu'il n'a portast aussi quelque soin, à observer si Atalie, Cleocrite, et Lysidice l'observoient. Mais quoy qu'il fust extrémement aisé de remarquer que toutes ces Personnes avoient quelque chose à démesler ensemble, Anaxaris ne s'en apercevoit pas : car la veuë de Mandane et celle de Cyrus l'occupoient si fort, qu'il ne songeoit qu'à sa propre passion, sans passer à celle des autres. Mais ce qu'il y eut de particulier ce jour là, à la conversation qui se fit chez Mandane, fut qu'elle fut fort longue, quoy qu'elle fust presques toute composée de Personnes qui auroient voulu n'y estre pas. Car enfin Philoxene eust souhaité ne s'y estre pas trouvée : Lysidice avoit aussi un chagrin estrange d'y estre : Atalie en avoit beaucoup de despit : et Cleocrite mesme, malgré son humeur indifferente, eust mieux aimé estre ailleurs que d'estre où elle estoit. Pour Thrasyle il estoit fort imbarrassé, de se trouver au milieu de quatre Personnes, avec qui il avoit eu tant de choses à démesler : et pour Anaxaris, quoy que la veuë de Mandane fust le seul bien de sa vie, il ne laissoit pas de desirer de n'estre point alors aupres d'elle, puis qu'il n'y pouvoit estre sans son Riual : de sorte qu'excepté Cyrus, presques tout ce qui estoit dans la chambre de Mandane, eust voulu n'y estre pas. Il est vray que l'inquietude de ce Prince n'estoit pas moindre que celle des autres : car si Cyrus n'eust pas voulu estre hors d'aupres de Mandane, il eust du moins voulu que tous ceux qui estoient aupres d'elle n'y eussent pas esté. Ils y surent pourtant assez long temps : mais enfin, Atalie, Cleocrite, Philoxene, et Lysicide s'en estant allées, Mandane demanda à Thrasyle, si ces Dames estoient de ses Amies, et s'il ne les estimoit pas beaucoup ? mais quoy qu'elle pûst faire, il parut presques aussi reservé à en parler, qu'elles avoient este reservées à parler de luy. Il les loüa pourtant, plus qu'elles ne l'avoient loüé : ce sut toutesfois d'une façon, qui fit aisément connoistre qu'il ne loüoit que Philoxene avec chaleur. Apres quelques autres discours indifferens, le reste de la Compagnie se separa : mais justement comme Cyrus alloit estre en estat d'entretenir Mandane, Anaxaris amena un Habitant de Cumes qui aportoit une Lettre à la Princesse, que le Roy de Pont luy avoit donnée pour luy rendre. Mandane ne la vit pas plustost, qu'elle reconnut en effet l'escriture de ce Prince : de sorte que la donnant à Cyrus sans la lire ; voulez vous bien, luy dit elle, m'empescher d'avoir de la colere, en m'erspargnant la peine de lire une Lettre, qui selon les aparences m'en donnera ? Je veux toûjours tout ce qu'il vous plaist Madame, repliqua-t'il ; et quoy que ce ne soit pas une agreable chose, que de lire la Lettre d'un Rival, j'ayme pourtant encore mieux la lire que si vous la lisiez : de peur qu'au lieu de vous donner de la colere, elle ne vous donnast de la pitié. Apres cela Cyrus ouvrit cette Lettre, et y leût ces paroles.

LE PLUS MALHEUREUX DE TOUS LES HOMMES,A LA PRINCESSE MANDANE.

Comme la vengeance est la plus douce chose du monde, j'ay creû Madame, que ne pouvant jamais vous donner nulle autre satisfaction en ma vie, je devois du moins vous donner celle de vous prendre que jamais personne n'a este si pleinement vangée que vous l'estes. Car enfin, Madame, je souffre plus, que nul autre n'a jamais souffert ; je souffre sans esperance ; et je souffre sans estre pleint de vous ; qui est la plus grande de mes infortunes. Aussi est-ce pour tascher de me delivrer de celle la, que j'ay pris la resolution de vous faire sçavoir une partie de mes douleurs : afin de vous forcer de pleindre un ennemy, qui ne peut plus vous nuire. Imaginez, vous donc, Madame, qu'apres avoir deux Royaumes ; qu'apres avoir eu le desplaisir de voir renverser celuy de Cresus pour l'amour de moy ; et d'avoir fait perir le Prince ce de Cumes : imaginez vous, dis-je, qu'apres vous avoir aimée si long temps, sans autre esperance que celle d empescher mon Rival d'estre heureux ;je me voy dans la cruelle necessité, de le laisser le plus satisfait, et le plus glorieux de tous les hommes, et de perdre mesme l'esperance de vous voir jamais Je perts donc, Madame, le plus infortuné de tous les Princes qui sont au monde ; le plus desesperé Amant qui sera jamais ; et le plus malheureux de tous les hommes. Comme je m'en vay seul chercher la mort sur le mesme Element où j'eus le bonheur de vous sauver la vie ; et que selon toutes les apparences, ma fin aura peu de tesmoins ; j'ay voulu, Madame, vous faire sçavoir que malgré vostre insensibilité pour moy, et tous les malheurs où la passion que t'ay pour vous m'a precipité ; je mourray en vous adorant, et sans me pouvoir jamais repentir de vous avoir adorée : quoy que l'amour que j'ay pour vous, soit cause de la plus grande partie de mes disgraces. Voila Madame, quelle est la passion que vous avez mesprisée : qu'els seront mes sentimens pour vous, lors que l'excés de ma douleur achevera de me faire mourir. Croyez donc, je vous en conjure, que vous serez l'unique objet lie ma derriere pensée : et que mesme en expirant, j'auray assez de passion pour faire que mon dernier soûpir, soit un soûpir d'amour : trop heureux si apres ma mort, vous dites seulement que j'estois digne d'un destin plus favorable.

Apres que Cyrus eut leû cette Lettre, il regarda Mandane : et prenant la parole, j'avois sans doute raison, luy dit-il. Madame, de craindre que ce que le Roy de Pont vous escrit, n'excitast plustost la pitié que la colere dans vostre coeur : car tout son Rival que je suis, je n'ay pû de lire sans avoir de la compassion. Comme c'est un sentiment assez naturel aux Personnes qui ont une generosité heroïque, reprit la Princesse, je ne m'estonne pas que vostre ame en soit capable : mais comme je ne veux pas estre sensible à la pitié, pour un Prince qui n'en a point eu pour moy, je veux m'oster les occasions d'en avoir pour luy : c'est pourquoy (dit elle en prenant la Lettre du Roy de Pont, et en la rompant) je ne veux point lire ce qui m'en pourroit donner, puis qu'il vous en a donne. Je ne sçay Madame, dit alors Cyrus en soûriant, si la crainte que vous avez d'avoir de la pitié, ne seroit point un sujet de jalousie, à un Amant de temperamment jaloux : et je ne sçay, dit-elle en soûriant aussi à son tour, si la compassion que vous avez euë, n'en seroit point un à toute autre qu'à moy, de vous accuser de peu d'affection. Ha Madame, reprit Cyrus, cette accusation seroit bien mal fondée ! elle ne seroit pas plus que l'autre, repliqua-t'elle. J'aime donc bien mieux vous advoüer qu'elles le seroient toutes deux, reprit Cyrus, que de disputer jamais rien contre vous. Apres cela, ces deux illustres Personnes tomberent pourtant d'accord, que ce malheureux Prince estoit digne de pitié. Ils sçeurent mesme ce jour là en quel heu il avoit esté cache : et ils aprirent que des que l'entrée du Port avoit esté libre, il avoit voulu sortir de Cumes : et s'estoit fait porter la nuit, tout foible et tout blessé qu'il estoit, dans une Barque de Pescheur, sans avoir personne aveque luy, que celuy qui conduisoit la Barque : et ce mesme Soldat qui estoit sorty du chasteau, avec cét infortuné Prince. De sorte que cette nouvelle redoubla encore la compassion que Mandane et Cyrus avoient, pour un Roy qui leur avoit sauvé la vie à tous deux : car c'estoit luy qui avoit adverty Artamene, de la conjuration de ces quarante Cavaliers, qui le devoient faire perir : et c'estoit luy aussi, qui avoit empesché Mandane de se noyer, apres qu'elle eut fait naufrage. Ainsi ne pouvant moins faire, pour celuy à qui ils devoient la vie, ils le plaignirent dans son malheur, quoy qu'il en fust seul la cause. Le lendemain au matin, on sçeut que Pactias et Lycambe avoient posé les armes : mais que le premier ne voulant pas revenir dans une Armée où estoit Cresus qu'il avoit trahi, estoit allé s'embarquer, pour passer à Mytilene : et qu'ayant fortuitement rencontré Harpage, qui n'osoit voir Cyrus, apres avoir esté cause de la perte de l'Armée qu'il commandoit ; ils s'estoient liez d'amitié, et avoient choisi un mesme lieu pour leur exil. De sorte que Cyrus voyant qu'il n'avoit plus d'ennemis à combatre, et que la Campagne estoit libre, ne songea plus qu'à faire sortir Mandane de Cumes, pour s'avancer tousjours vers la Medie : car encore qu'il eust promis au Roy d'Assirie de n'espouser point cette Princesse, qu'il ne se fust batu contre luy ; que Ciaxare eust en quelque façon depuis consenty à la chose ; et quil fust absolument resolu de luy tenir sa parole ; il ne sçavoit comment dire cette fâcheuse nouvelle à Mandane. Il jugeoit pourtant qu'il seroit en quelque façon dangereux pour son honneur, qu'il allast à Ecbatane, devant que de s'estre batu contre le Roy d'Assirie, sçachant bien que ce Prince n'iroit pas : mais comme le chemin estoit fort long de Cumes à cette autre Ville, et que la Princesse ne pourroit pas aller fort viste, il espera que devant que d'estre en Medie, le Roy d'Assirie seroit delivré : ou par la rançon qu'il faisoit offrir pour luy, ou par la force. Ainsi estant encore dans les premiers transports de sa joye, il rejetta toutes les fâcheuses pensées qui luy vinrent : et se contenta d'ordonner à Chrysante et à Feraulas, de ne rien dire à Mandane du combat qu'il deuoit faire contre le Roy d'Assirie. De sorte que ne pensant qu'à se mettre en estat de faire arriver cette Princesse en Triomphe à Ecbatane, il donna tous les ordres necessaires pour former sa maison : et pour faire qu'elle eust un Equipage magnifique. Ce fut alors que les Soldats qu'Anaxaris avoit subornez, et qui s'estoient rendus Maistres du chasteau, demanderent pour recompense du service qu'ils avoient rendu, d'avoir la gloire d'estre Gardes de cette Princesse, ce qui leur fut accorde : mais ce qui surprit fort Cyrus, fut de voir qu'Anaxaris qui avoit refusé dans son Armée des emplois extrémement considerable, demanda d'estre Capitaine des Gardes de la Princesse. Jusques la Cyrus avoit creû qu'Anaxaris estoit d'une qualité extraordinairement relevée : mais voyant alors où il bornoit son ambition, il pensa qu'il avoit refusé les autres emplois par modestie : et qu'il souhaitoit celuy cy, comme plus proportionné à sa Naissance. Si bien que le luy accordant aveque joye, Anaxaris se vit Capitaine des Gardes de la Princesse qu'il aimoit : et il s'y vit avec l'agréement de son Riual, et de ta Maistresse : qui sans sçavoir quelle estoit la passion qu'il avoit dans l'ame, luy donnoient mille marques d'amitié. Mais pendant qu'on preparoit toutes choses pour le départ de Mandane, cette Princesse avoit tous les jours chez elle toutes les Dames de Cumes, qui faisoient ce qu'elles pouvoient pour la divertir : et entre les autres Cleocrite, Atalie, Philoxene, et Lysidice, s'y attacherent extrémement. Thrasyle alloit aussi fort souvent chez elle, où tout ce qu'il y avoit de Gens de qualité, et de Gens d'esprit aupres de Cyrus, se rendoient. Pour ce Prince, il y avoit des heures où cette presse l'importunoit tellement, que quelque agreable que luy fust la veuë de sa Princesse, il y avoit des instans où pour cacher le chagrin qu'il avoit de ne pouvoir l'entretenir, il estoit contraint de sortir de sa chambre. Il est vray que pour s'en consoler, il alloit quelquesfois à celle de Martesie, quand il se pouvoit dérober de cette foule de monde qui l'accabloit : afin d'avoir la satisfaction de parler de Mandane avec une Personne qui avoit tant de part à son amitié. Mais comme il droit un jour avec elle, et qu'il luy faisoit redire une partie de ce qu'il avoit desja sçeu ; on le vint querir de la part de la Princesse : aupres de qui il n'y avoit alors que Cleocrite, Lysidice, Atalie, et une autre Dame nommée Lyriane et Thrasyle. Dés qu'il parut dans la chambre de cette Princesse ; ne pensez pas Seigneur, luy dit elle, n'estre jamais employé qu'à estre l'Arbitre de l'Asie : à ne connoistre que des interests des Rois et des Princes ; et à ne faire autre chose que d'oster et de rendre des Couronnes : c'est pourquoy preparez vous à estre Juge d'un different, où l'ambition n'a point de part : et sur lequel je vous advouë que je n'ay pas la hardiesse de porter un jugement decisif. Je pense Madame, repliqua Cyrus, que je ne connoistray pas, ce que vous ne connoissez point : et que vous ne me croyez pas assez presomptueux, pour m'imaginer que j'ay plus de lumiere que vous. Puis qu'il faut que j'accommode mes paroles à vostre modestie, repliqua-t'elle, je vous diray qu'il y a beaucoup de choses, que la bien-seance veut que vous sçachiez mieux que moy : car par exemple, si je disois en certaines occasions, tous les termes propres et particulieres à la guerre, et que j'en parlasse enfin aussi bien que vous ; n'est-il pas vray qu'il me seroit presques aussi honteux de parler trop bien de ces sortes de choses, qu'il vous le seroit si vous en parliez aussi mal que moy ? En effet il est certaines rencontres, ou il ne faut pas mesme qu'une Personne de mon Sexe tesmoigne sçavoir ce qu'elle sçait : et il y a enfin une espece d'ignorance volontaire, qui sied bien en quelques occasions. C'est pourquoy vous pouvez, sans rien entreprendre sur moy, parler de la chose dont il s'agit : puis qu'elle est d'une nature, que je puis lignorer sans honte. Vous sçaurez donc (poursuivit elle, sans donner loisir à Cyrus de l'interrompre) que Cleocrite, Atalie, et Lysidice, que vous sçavez qui ne voulurent point parler de Thrasyle, le jour qu'Anaxaris demanda sa liberté, m'en ont parlé aujourd'huy : et me l'ont dépeint comme le plus inconstant de tous les hommes, apres m'en avoir pourtant dit mille biens. Mais comme elles m'en parloient ainsi, Thrasyle est arrivé : et la conversation s'est tournée de façon, qu'elles luy ont dit en riant, tout ce qu'elles m'avoient dit devant qu'il entrast. Cependant Thrasyle soustient ardemment, qu'il est le plus fidelle de tous les hommes : mais ce qui m'embarrasse le plus, est qu'il advouë qu'il a aimé successivement Atalie, Cleocrite, Lysidice, et quelques autres : et qu'il aime presentement Philoxene. Ha Thrasyle, s'escria Cyrus, voila bien des amours differentes, pour pouvoir porter la qualité de fidelle Amant, et pour se pouvoir deffendre de meriter celle d'inconstant ! Seigneur, reprit Thrasyle, pour sçavoir veritablement ce que je suis, je pense qu'il faudroit sçavoir toute ma vie ; connoistre parfaitement celles que j'ay aimées ; et se donner la peine d'examiner bien precisément, ce que c'est que la constance et l'inconstance. Car je suis persuadé, qu'on peut avoir plusieurs amours sans estre infidelle : et sans qu'on puisse dire qu'un homme soit inconstant. En effet, Seigneur, poursuivit-il, je suis, dis-je, persuadé, que quand le Roy d'Assirie et le Roy de Pont, se delivreroient de la passion qui les tourmente, on ne les accuseroit pas d'inconstance : au contraire, on les loüeroit de s'estre surmontez eux mesmes, lors que la raison vouloir qu'ils le fissent : ainsi il faut conclure qu'en certaines occasions, on peut cesser d'aimer sans estre infidelle, et recommencer d'aimer sans estre inconstant. Ainsi je pense pourrir dire qu'en quelques rencontres, il y a plus d'opiniastreté que de constance, à ceux qui s'obstinent d'aimer avec la certitude de ne pourrir estre aimé : de sorte que selon moy, ces Gens là au lieu d'avoir une vertu ont un vice, qu'ils ne pensent pas avoir. Si c'est un vice, reprit Cleocrite en riant, je vous assure qu'on ne vous en soubçonnera jamais : et qu'on ne vous accusera pas, d'estre opiniastre en amour. Non , adjousta Lysidice, mais en eschange on l'accusera de l'estre en inconstance. Le mot d'opiniastre convient si peu à un inconstant, dit Atalie, que je ne puis consentir qu'on l'aplique à Thrasyle : qui à considerer le nombre de ses amours, est le plus inconstant des hommes. Pour moy (dit Lyriane, qui n'avoit point encore parlé) j'advouë que je ne le puis absolument condamner : et je pense que sans faire une injustice manifeste, on ne peut raisonnablement le faire passer pour inconstant ; quoy qu'il ait aimé plusieurs personnes. Vous estes bien genereuse, luy repliqua Cyrus, d'entreprendre la deffence de Thrasyle, qui est attaqué par trois ennemies si redoutables : Lyriane connoist si parfaitement, reprit Thrasyle, quelles sont les raisons qui m'ont obligé de cesser d'aimer, qu'elle ne peut pas m'accuser comme sont celles qui ne m'accusent que parce qu'elles ne se connoissent pas elles mesmes. De plus Seigneur, il me semble que puis qu'il est des raisons qui peuvent permettre de cesser d'aimer sans estre inconstant, la generosité veut qu'on presupose que j'en ay eu qui m'y ont oblige : et qu'ainsi je ne dois pas estre regardé comme un infidelle. Car enfin, Seigneur je suis persuadé, que ce qu'on peut veritablement nommer inconstance, est un certain desgoust, et une espece de lassitude d'esprit, s'il est permis de parler ainsi, qui fait que les mesmes choses qui ont plû, ne plaisent plus, quoy qu'elles soient les mesmes qu'elles estoient auparavant : et qui fait aussi, que la nouveauté eu un charme inevitable. Si bien que par ce moyen, l'amour d'un inconstant s'allentit, et vient mesme à se destruire, sans autre cause que celle qui est en luy : de sorte qu'il ne peut aimer long temps une mesme Personne, quelque accomplie qu'elle soit, et quelque bien traité qu'il en puisse estre, parce qu'il a dans le coeur une legereté naturelle qui l'en empesche. Mais pour moy, je puis assurer sans mensonge, que si la premiere Personne que j'aimay, se fust trouvée estre telle que je me l'estois figurée, je n'aurois jamais aimé celles qui me reprochent d'estre inconstant. Ne diroit on pas, dit alors Cleocrite, que Thrasyle doit avoir trouvé des deffauts espouventables en toutes les Personnes qu'il a aimées ? Pour moy, adjousta Lysidice, je trouve qu'il y va de nostre honneur, que Thrasyle parle comme il fait devant la Princesse : s'il ne dit par quelle raison il nous a quittées. Je pense, dit alors Atalie, que ce recit ne nous seroit pas fort advantageux en sa bouche : si vous voulez, reprit Lyriane, et que la Princesse ait la curiosité de le sçavoir, je m'offre à faire un recit fort exact et fort fidelle de tout ce qui est arrivé à Thrasyle : vous me ferez beaucoup de plaisir, repliqua Mandane : et vous ferez ce me semble une chose fort difficile à faire, adjousta Cyrus en riant, si vous pouvez me persuader que Thrasyle ait pû aimer et quitter trois aussi belles Personnes que celles que je voy, sans pouvoir estre accusé d'inconstance. Lyriane m'a tousjours parû si fort Amie de Thrasyle, dit Lysidice, que j'ay quelque peine à consentir que ce soit elle qui me face connoistre à la Princesse : Pour moy, adjousta Cleocrite, je suis si persuadée que Lyriane ne peut rien dire à mon desavantage, qu'il ne m'importe pas, qu'elle soit plus des Amies de Thrasyle que des miennes : l'indifference dont on vous accuse, repliqua Atalie, paroist si fort à ce que vous dites, que cela donnera lieu à la Princesse de croire facilement tout ce qu'on luy en dira. Pour vous tesmoigner, dit Lyriane, que je ne veux rien dire contre la verité, je consens que vous soyez presentes à ce que je diray : et que vous m'interrompiez, si vous m'oyez dire un mensonge. En mon particulier, dit Lysidice, j'aime mieux reconnoistre Thrasyle pour le plus constant de tous les hommes, quoy qu'il soit un des plus inconstans ; que d'aller escouter moy mesme toutes les folies qu'il faut raconter, pour faire sçavoir ce qui c'est passé entre nous. Pour faire que la chose soit esgalle, reprit Thrasyle, il faut que les Personnes interessées n'y soient pas : et que Lyriane seule, demeure aupres de la Princesse Lysidice, qui jusques alors tuoit eu peine à se resoudre de consentir que Lyriane racontast une Histoire où elle avoit quelque interest, fut la premiere, suivant l'inesgalité de son humeur, qui trouva bon que Lyriane fust seule aupres de Mandane : et en effet la chose ayant esté resoluë ainsi, Thrasyle passa avec Cleocrite, Lysidice, et Atalie, dans une autre Chambre où Martesie estoit : et Lyriane se disposa à faire le recit des amours de Thrasyle, apres lequel il deuoit estre declaré inconstant, ou estre restably dans le droit qu'il pretendoit avoir, de se dire tres fidelle Amant. Mais quoy que Lyriane creust ne devoir parler que devant Mandane et devant Cyrus, elle eut pourtant davantage d'Auditeurs : car le Prince Artamas estant arrivé, suivy d'Aglatidas, Cyrus dit qu'ils estoient trop propres à estre Juges d'une pareille chose, pour les priver du plaisir d'aprendre le different qui estoit entre de si aimables Personnes, eux qui estoient les plus fidelles Amans du monde. De sorte qu'apres les avoir instruits de ce dont il s'agissoit, et que chacun eut pris sa place ; Lyriane commença son discours en ces termes, en adressant la parole à Mandane.

Histoire de Thrasile : les amours de Thrasile


HISTOIRE DE THRASYLE.

Comme la verité doit estre inseperable de toutes les paroles de ceux qui entreprennent de raconter quelque chose ; je seray sans doute obligée, Madame, dans la suitte de mon discours, de ne louer pas esgallement, toutes les Personnes dont j'ay à vous parler, quoy que d'ailleurs elles soient infiniment loüables : c'est pourquoy je vous suplie de ne croire pas que pour justifier Thrasyle, je veüille accuser injustement Cleocrite, Lysidice, ny Atalie : estant certain que je ne vous diray rien que je ne leur face advoüer, et rien qui ne soit connu de tout ce qu'il y a de Gens de Qualité dans Cumes. Apres cela, Madame, je ne m'arresteray point à vous dire, que Thrasyle est d'une Naissance fort illustre ; qu'il s'est signalé à la guerre en plusieurs occasions ; et qu'il a infiniment de l'esprit ; car vous avez sans doute sçeu ces deux premieres choses, et vous ne pouvez pas manquer de vous estre aperçeuë de la derniere. Mais je vous diray. Madame, ce qu'aparamment vous ne pouvez pas sçavoir : qui est que jamais homme n'a eu l'ame si passionnée que l'a Thrasyle. Car enfin l'amour est tellement sa passion dominante, qu'il ne peut vivre sans aimer : mais pour vous tesmoigner qu'il n'a pas mesme le temperamment qu'ont ordinairement les inconstans y je vous diray encore que les amours qu'il a, ne sont pas des amours simplement galantes et enjoüées ; mais que ce sont des amours ardentes et violentes, aussi bien que tendres et passionnées : et selon mon sentiment, si Thrasyle avoir eu le bonheur d'aimer dés la premiere fois, une personne qui eust en quelque façon respondu à son affection, je suis persuadée qu'il n'auroit jamais aime qu'elle seule, et qu'il l'auroit aimée jusques à la mort. Et pour faire voir qu'il est capable d'estre constant, il ne faut que juger de ses amours par son amitié ; estant certain qu'il a un Amy nommé Egesipe, qu'il aime dés le Berçeau. Cependant la bizarrie de son destin a voulu, qu'il ait aimé en plusieurs lieux, comme je m'en vay vous le dire. Vous sçaurez donc, Madame, que dés que Thrasyle fut hors de la conduite de ses Maistres, et qu'il commença de faire des visites de son chef ; il devint aussi amoureux, que l'âge où il estoit le luy pouvoit permettre : mais comme vous sçavez que les jeunes Gens qui commencent d'entrer dans le Monde, n'y sont pas tout à fait traitez comme ceux qu'il y a desja long temps qui en sont, si ce n'est par certaines Femmes qui ne rebutent jamais lien, et qui veulent des Esclaves de toutes manieres ; Thrasyle, quoy que fort bien fait, et de beaucoup d'esprit, ne trouva pas d'abord une esgalle civilité parmy toutes les Dames qui avoient alors la grande reputation de beauté : et il remarqua aisément, qu'on faisoit quelque difference des Gens de sa volée et de son âge, à ceux qui estoient moins jeunes que luy. De sorte que comme il estoit glorieux, il ne devint point amoureux de celles qui ne les traitoient pas comme un homme à pouvoir devenir leur Amant : mais il le devint esperduëment d'une Daine de nostre Ville, qui estant de l'humeur de celles dont j'ay desja parlé, luy faisoit mille civilitez : n'oubliant rien de tout ce que la coquetterie enseigne, aux Femmes qui en font profession, pour enchaisner le pauvre Thrasyle. Le peu d'experience qu'il avoit du monde, sit qu'il eut une joye extréme, de se voir traité si favorablement : et de voir que cette Personne agissoit aveque luy, comme avec les plus honnestes Gens de la Cour. Quand il faisoit quelque autre visite, il n'y pouvoit durer : car suivant l'usage qui veut qu'on traite les jeunes Gens de cette sorte, durant quelque temps ; ou on ne luy disoit rien, ou on ne luy disoit que des choses qui le fâchoient : si bien qu'il se trouvoit fort embarrassé : et il m'a protesté qu'il souffroit plus qu'on ne se le peut imaginer. En effet il alloit souvent en des lieux ou dés qu'il arrivoit, on parloit bas sans luy parler : ou si on luy parloit, c'estoit de ses Exercices ou de ses Parens, apres quoy on le laissoit là. Je vous laisse donc à juger, quelle douceur il trouvoit, lors qu'il alloit de ces lieu là chez cette Dame, qui les traitoit d'une maniere si differente ; qui luy adressoit la parole comme aux autres ; qui luy contoit des nouvelles ; qui luy parloit mesme bas ; et qui luy faisoit cent secrets de bagatelles. Aussi l'aima t'il si esperduëment, qu'on ne peut presques pas aimer davantage : et il l'aima mesme si fort, qu'il fut prés de six mois à se croire le plus heureux de tous les hommes, d'estre regardé favorablement d'une Dame, qui avoit effectivement de la beauté et de l'esprit : mais qui estoit la plus fourbe, et la plus coquette Personne qui sera jamais. Car enfin il faut vous l'imaginer capable d'escrire des Lettres de galanterie à mille Galans : de souffrir d'estre aimée de tout ce qu'elle connoissoit d'hommes à Cumes : de desirer de l'estre de toute la Terre : de faire esperer d'aimer tous ceux qui l'aimoient : et de se moquer pourtant de tous sans exception. Je pense qu'apres cela Madame, vous ne vous estonnerez pas, de ce que Thrasyle estant fort jeune, s'y laissa surprendre et l'aima, et que vous vous estonnerez encore moins, de ce qu'il ne l'aima plus, apres en avoir descouvert toutes les fourbes et toutes les foiblesses : et avoir sçeu qu'elle ne l'aimoit pas plus que mille Rivaux qu'il avoit. Si je croyois pourtant que pour justifier Thrasile de ce changement, il falust vous faire sçavoir en détail, tout ce qu'il descouvrit de cette personne ; je vous dirois qu'il surprit diverses Lettres d'elle ; qu'il sçeut, qu elle montroit les siennes à plusieurs de ses Rivaux ; qu'elle railloit de ta passion avec eux, comme elle railloit de la leur aveque luy ; et que fort souvent elle luy faisoit dire qu'on ne la pouvoit voir, durant qu'elle en entretenoit d'autres en particulier : et qu'en fin c'estoit la plus foible, et la plus folle personne de son Sexe. Je vous laisse à juger, Madame, si l'amour de Thrasyle pouvoit subsister, et si son changement en cette rencontre, se peut nommer inconstance : aussi ne m'arresteray je pas davantage à vous exagerer une chose, qu'il suffit de dire simplement, pour justifier Thrasyle : qui selon mon sens, auroit esté infiniment blasmable, de continuer d'aimer une Personne si mesprisable apres l'avoir connuë. Cependant comme cette disposition aimante qui est dans son coeur, ne pouvoit luy permettre de vivre long temps sans aimer quelque chose ; au retour d'une Campagne qu'il fit, apres avoir rompu avec sa premier Maistresse, il en fit une seconde : mais comme Thrasyle s'estoit mis en fort peu de temps en estat de passer pour le plus honneste homme de nostre Cour, il s'y vit en une consideration differente, de celle où avoit esté, à son entrée dans le monde : n'y ayant pas une Femme de qualité, qui ne tinst à gloire d'avoir quelque part à son estime. Aussi ne choisit il pas mal en choisissant Atalie, pour l'objet de sa seconde passion : car outre que vous voyez qu'elle a beaucoup de beauté et beaucoup d'esprit, elle a encore de la generosité, de la bonté, et de la franchise. Thrasyle la trouvant donc infiniment aimable, l'aima aussi infiniment : et il l'aima d'autant plus, qu'il la trouvoit d'une humeur fort differente de celle qui avoit aquis son aversion. Car enfin Atalie n'aimoit ny la galanterie, ny les Galans : elle fuyoit plustost le tumulte du monde, qu'elle ne le cherchoit : elle estoit propre sans affectation : et d'une conversation douce, facile, et agreable, quoy que d'humeur un peu serieuse. Ainsi trouvant mille bonnes qualitez en cette Personne, toutes opposée aux mauvaises, qu'il mesprisoit en celle qu'il avoit quittée, il s'attacha à la servir, et s'y attacha fortement : faisant durant tres long temps, tout ce que l'amour a accoustumé de faire faire, aux plus honnestes Gens et aux plus magnifiques. Car enfin il fit plusieurs Festes à sa consideration : et l'amour qu'il eut pour elle, ne fut pas seulement une amour violente, ce fut une amour d'esclat. Il connoissoit bien que malgré tous ses soins, Atalie ne respondoit pas à sa passion, et qu'au contraire elle le fuyoit autant que la civilité le pouvoit permettre : mais il voyoit pourtant qu'elle ne le fuyoit pas avec aversion et avec mespris : et que s'il n'avoit point de part à son affection, il en avoit à son estime. De sorte que sans se rebuter, il s'opiniastra à la servir, avec toute l'exactitude imaginable : et il s'y opiniastra tellement, qu'en fin cette Personne qui l'estimoit effectivement, et qui craignoit que ses Parens ne la voulussent forcer à espouser un homme qu'ils estimoient fort, se resolut de luy dire ce qui l'empeschoit de respondre à son affection. Un jour qu'il estoit donc seul aupres d'elle, et qu'il voulut luy parler de son amour, et la conjurer de ne la mespriser pas, elle luy imposa silence : et luy dit, avec autant de sincerité que de bonté, la veritable cause de sa froideur pour luy. Quoy que j'aye dessein, luy dit-elle, de vous donner une grande marque d'estime aujourd'huy, je ne laisse pas de vous conjurer, de vous preparer à m'entendre dire la chose du monde qui vous sera la plus fàcheuse, si tout ce que vous m'avez dit est vray, et si vous m'aimez autant que vous voulez que je le croye. Mais apres tout, Thrasyle, je serois indigne de l'honneur que vous me faites, si je vous laissois engager dauantage, en une affection dont vous ne pouvez jamais avoir satisfaction aucune. Quoy Madame, interrompit Thrasyle, je ne puis jamais esperer d'estre ny aimé ny souffert ! non, luy dit-elle, vous ne le pouvez : et si je puis obtenir de moy assez de force pour vous en aprendre la cause, vous tomberez d'accord que sans vous faire ny outrage, ny injustice, je puis vous refuser mon affection : car enfin, Thrasyle, je ne puis vous donner, ce qui n'est plus en ma puissance. Quoy Madame, s'écria-t'il une seconde fois, vous ne pouvez m'aimer, parce que vous aimez ! quoy, adjousta-t'il encore, il y a quelqu'un au monde assez heureux pour estre aimé d'Atalie ! et quelqu'un au monde qui est si peu transporté de joye de la possession d'un si grand bonheur, qu'il la peut cacher ! Ha Atalie cela n'est pas possible : et s'il y avoit un homme dans la Cour qui possedast cét honneur, J'aurois veû dans ses yeux une partie de la joye de son ame. En effet, s'il y avoit de la verité en vos paroles, je l'aurois veû aupres de vous : et si je l'y avois veû, j'aurois assurément connu son bonheur et sa passion. Vous pouvez pourtant aisément juger, luy dit-elle, que ce que je vous dis n'est pas une chose à inventer : mais encore, luy dit-il, Madame, qui est ce bien-heureux qui m'empesche de l'estre, et qui à la gloire d'estre aimé de vous ? Je ne vous ay pas dit, reprit Atalie, que j'aimois : mais j'ay voulu vous faire entendre qu'il y avoit quelqu'un, dont je souffrois d'estre aimée. Si la chose n'en est encore que là, reprit Thrasyle, ce n'est pas assez pour m'empescher de vous aimer : car enfin, Madame, souffrez que je vous aime aussi bien que mon Rival, quel qu'il puisse estre : et s'il arrive que vous l'aimiez à mon prejudice, alors il pourra estre que le respect que j'auray pour vous, m'empeschera d'esclater, et me fera souffrir mon malheur en patience. Atalie se trouva alors bien embarrassée, voyant qu'elle en avoit trop ou trop peu dit pour son repos : de sorte qu'ayant resolu de tascher de s'y mettre tout à fait, elle advoüa à Thrasyle qu'elle aimoit, quoy qu'elle ne l'eust jamais absolument advoüé, à celuy pour qui elle avoit de l'inclination. Mais encore Madame, luy dit-il, quel est ce Rival invisible, dont le bruit des soûpirs n'est point venu jusques à moy, quoy que je sois presques tousjours aupres de vous ? et qu'a-t'il fait, qui puisse avoir gagné vostre coeur à mon prejudice ? Il m'a aimée, dit-elle, devant que vous m'aimassiez, et durant que vous en aimiez une autre : et il m'aime avec une fidellité si grande, et une obeïssance si aveugle, qu'il ne vous a jamais revelé le secret qui est entre nous. Quoy Madame, reprit Thrasyle fort estonné, j'ay un Rival que vous aimez, et qui est mon Amy ! ha Madame, cela n'est pas possible. Car enfin je n'ay qu'un veritable Amy, qui est Egesipe : et je sçay bien qu'Egesipe me dit tout ce qu'il a dans l'ame : et que s'il y a un de nous deux criminel, c'est moy qui le suis, de ne luy avoir jamais advoüé que je vous aimois : joint aussi qu'il y a trois Mois qu'Egesipe est absent. Il est vray, dit-elle en rougissant, qu'il y a trois Mois qu'il est hors de Cumes : mais il est vray aussi, qu'il y a plus d'un An qu'il est dans mon coeur : c'est pourquoy Thrasyle ne voulant pas vous exposer à perdre un Amy inutilement, je vous descouvre ce qu'il ne sçait pas encore, en vous aprenant que je n'aimeray jamais qu'Egesipe, qui sçait seulement que je ne le haïs pas, mais qui ne sçait point du tout que mon coeur soit aussi engagé qu'il est. Ha Madame, s'écria t'il, je pense que j'aimerois mieux qu'il le sçeust, et que je ne le sçeusse point ! mais helas (adjousta-t'il sans attendre qu'Atalie luy respondist) peut il estre vray qu'Egesipe soit mon Rival, sans que j'aye sujet de le hair ? N'en doutez pas, dit Atalie, car enfin il ne sçait non plus que vous estes le sien, que vous sçaviez il n'y a qu'un quart d'heure qu'il estoit le vostre. Cependant Thrasyle (poursuivit-elle, en prenant un visage fort serieux) j'ay à vous dire que si vous ne me gardez fidellité, et si vous n'usez bien du secret que je vous ay confié, je vous hairay horriblement. Mais encore Madame, reprit-il en soûpirant, que faut-il faire pour en bien user ? Il faut, dit-elle, ne le dire jamais, non pas mesme à Egesipe : et il faut ne cesser pas d'estre son Amy, et cesser d'estre mon Amant. Ha Madame, repliqua Thrasyle, que ce que vous voulez est difficile, et qu'il est mal-aisé d'aimer son Riual, et de cesser d'aimer sa Maistresse ! Quand on ne peut haïr le premier sans injustice, repliqua-t'elle, ny continuer d'aimer l'autre avec esperance, il faut pourtant se resoudre de prendre le party le plus raisonnable, le plus genereux ; et le plus commode :et ne s'opiniastrer pas inutilement, à un dessein qui ne peut jamais reüssir. Atalie eut pourtant beau parler, elle ne persuada pas Thrasyle ce jour là :et il continua de l'aimer comme auparavant. Il pensa mesme se broüiller avec Egesipe, lors qu'il revint a Cumes : mais apres tout il connut si parfaitement, que l'affection d'Egesipe et d'Atalie estoit indissoluble, et qu'il s'obstineroit inutilement et injustement, à vouloir détruire son Amy dans le coeur de cette belle Personne, qu'en fin cessant de vouloir vaincre la rigueur qu'elle avoit pour luy, il commença genereusement de se combatre luy mesme ; il s'esloigna de Cumes pour quelque temps ; et ne vit plus du tout Atalie chez elle quand il y revint. De sorte que l'absence, il raison, la generosité, et l'amitié qu'il avoit pour Egesipe, ayant surmonté sa passion ; il cessa enfin d'aimer Atalie, dont il voyoit qu'il ne pouvoit jamais estre aimé. Ainsi je pense pouvoir dire, que quoy qu'il y eust une notable difference d'elle à la premiere personne qu'il avoit aimée, il ne laissa pas de la pouvoir quitter sans inconstance aussi bien que l'autre : et que par consequent c'est avec beaucoup d'injustice, que la complaisance qu'Atalie a pour ses Amies, luy fait apeller Thrasyle inconstant.

Histoire de Thrasile : Cleocrite l'indifférente


Cependant comme en changeant de sentimens pour elle, il n'avoit pas changé de temperamment ; et que cette inclination amoureuse qui est dans son ame, ne pouvoit long temps demeurer oisive ; insensiblement il redevint amoureux de Cleocrite : qui en effet est bien capable de donner d'abord beaucoup d'amour, mais qui est absolument incapable de faire un heureux Amant ; tant il y a de choses dans son humeur et dans son esprit, qui sont opposées à toute sorte d'attachement, de quelque nature qu'il puisse estre. Comme l'amour que Thrasyde a euë pour cette belle Personne, a esté une de ses plus violentes passions, je m'arresteray un peu plus a vous dire ce qui c'est passé entre eux, que je n'ay fait aux deux premieres : mais comme il importe extrémement à Thrasyle, que vous connoissiez parfaitement Cleocrite, afin de ne l'accuser pas de l'avoir quittée ; il faut que je vous la despeigne telle qu'elle est. Pour sa Personne, je n'ay que faire de vous la representer, puis que vous la connoissez : mais je puis pourtant vous assurer, que comme elle a esté un peu malade ces jours passez, vous ne la voyez pas en sa plus grande beauté ; estant certain que lors qu'elle est en santé parfaite, elle est encore plus belle qu'elle ne l'est aujourd'huy, quoy qu'elle soit beaucoup. Car enfin, Madame, Cleocrite a un si grand esclat dans le taint et dans les yeux, lors qu'elle est en un de ses jours de Conqueste, qu'elle attire sans doute l'admiration de ceux qui la voyent. De plus, Cleocrite a beaucoup d'esprit, et de l'esprit galant, et mesme de l'esprit fort esclairé : en effet elle parle agreablement et de bonne grace, et anime fort la conversation : ayant un enjoüement plein de douceur, qui plaist sans doute beaucoup : et qui luy fait dire mille agreables choses, d'une agreable maniere, Mais malgré tous les charmes de sa beauté et de son esprit, et malgré toutes les bonnes qualitez qu'elle a ; Cleocrite en a une qui fait desesperer, non seulement tous ses Amans, mais tous ses Amis, et toutes ses Amies : et qui fait qu'il n'est presques pas possible de l'aimer longtemps ardamment. On l'estime sans doute tousjours beaucoup, et on l'aime mesme souvent malgré soy : mais on l'aime en murmurant contre elle, et en advoüant qu'on a tort de l'aimer : car enfin Cleocrite a une indifference si universelle, et si grande, qu'elle fait desesperer ceux qui la connoissent, et qui d'ailleurs l'estiment infiniment. Ne pensez pourtant pas, Madame, que lors que je parle de son indifference, je la borne à dire qu'elle n'est point capable de violente passion, ny de violente amitié : car j'entens qu'elle est incapable de nul attachement, quel qu'il puisse estre : et si elle aime quelque chose fortement, c'est le plaisir en general : n'y en ayant pas mesme de particulier, où elle s'attache plus qu'à un autre. En effet elle change de lieux sans peine : les nouvelles connoissances ne l'importunent point : elle se console aisément de l'absence de ses plus anciennes Amies, quoy qu'elle soit pourtant fort aise de les voir : et l'on peur dire sans mensonge, qu'elle s'accoustume à tout, et desacoustume de tout. Comme elle a infiniment de l'esprit, et qu'elle discerne fort bien les honnestes Gens, d'avec ceux qui ne le sont pas, et les divers degrez de merite, elle est sans doute plus satisfaite de voir sa Chambre pleine de Gens d'esprit que de stupides : mais quand le hazard sait qu'il n'y a point des premiers, pourveû qu'il se trouve quelque nombre de Gens mediocres, qui parlent, et qui remplissent les Sieges, elle ne s'en trouve pas importunée, comme une autre se la trouveroit. Je croy mesme que Cleocrite, toute spirituelle qu'elle est, aime tant la multitude, qu'elle aimeroit mieux la conversation de cinq ou six personnes d'un mediocre esprit, que celle du plus honneste homme de la Terre, s'il estoit longtemps seul avec elle. Enfin Madame, on peut assurer que Cleocrite, pour estre contente, ne demande autre chose, que de voir beaucoup de monde ou chez elle, ou ailleurs : et que de passer continuellement de plaisir en plaisir, et de Feste en Feste : car pour la solitude, elle luy est insuportable, et elle ne la peut endurer. Il faut pourtant dire à la gloire de Cleocrite, qu'elle sert ses Amies de bonne grace, quand il s'en presente occasion : et qu'elle les recoit bien souvent, comme si elle les aimoit tendrement. Mais à vous dire la verité, c'est parce qu'elle sçait que la bien-seance le veut ainsi : et que lors qu'elle les voit, elles la divertissent : et de cette sorte aimant le plaisir, comme je l'ay desja dit, elle aime ce qui luy en donne, autant que ce plaisir là dure. Cleocrite est mesme si indifferente, que quoy qu'elle soit bien aise qu'on l'aime, elle ne se soucie pourtant pas qu'on l'aime si tendrement ny si fortement : et pourveû qu'on l'estime fort, et qu'on l'aime assez pour la voir souvent ; pour beaucoup de complaisance pour elle ; et pour luy donner quelque divertissement, elle n'en veut pas davantage. Cependant cette prodigieuse indifference, qui donne de si mauvaises heures à ses Amans, et de si sensibles despits à ses Amies, n'empesche pas que Cleocrite ne soit admirable : et ne soit une des plus accomplies Personne du Monde. Estant donc telle que je viens de vous la representer, Thrasyle l'aima : et il l'aima avec d'autant plus d'esperance, qu'il creût du moins qu'il ne seroit pas exposé au malheur qu'il avoit eu en aimant, une Personne qui en aimoit cent : ny a celuy qu'il avoit esprouvé en aimant Atalie : estant bien assuré qu'elle ne luy aprendroit pas qu'elle avoit une affection particuliere, qui l'empeschoit de recevoir la sienne, puis qu'elle estoit accusée de ne rien aimer. Il espera mesme que cette indifference luy pourroit estre avantageuse un jour, s'il pouvoit la faire cesser pour ce qui le regardoit : et qu'il seroit plus heureux d'aimer une personne qui n'avoit pas le coeur si sensible, pourveû qu'elle l'eust pour luy. Enfin Madame, il aima Cleocrite, et il ne desespera pas mesme d'abord, d'en pouvoir estre aimé : car comme elle a l'esprit naturellement assez ouvert, et que quand elle reçoit quelqu'un qui la divertit, elle le reçoit admirablement bien, Thrasyle s'y laissa abuser au commencement : et il creût qu'elle faisoit pour l'amour de luy, ce qu'elle ne faisoit que pour l'amour d'elle mesme : si bien que s'engageant de plus en plus, il vint à l'aimer plus qu'il n'avoit aimé jusques alors, Comme Thrasyle a l'inclination liberale, il fit cent choses qui furent fort agreables à Cleocrite : car tantost il donnoit le Bal ; une autre fois il la surprenoit par une Musique. Si elle s'alloit promener, et qu'il y fust, il faisoit qu'elle trouvoit une Colation magnifique : et durant un Esté tout entier, il n'est point de sorte de divertissement, que Thrasyle ne luy donnast. Vous pouvez juger, Madame, que Cleocrite n'ayant l'ame fortement sensible qu'à ce qui la divertit, traitoit fort civilement un homme qui luy donnoit mille plaisirs : un homme encore, aussi accomply que Thrasyle. Cependant quelque bien qu'il fust avec elle, il n'avoit jamais pû luy parler de sa passion : car comme l'indifferente de Cleocrite fait qu'encore qu'elle ait un discernement fort delicat et fort juste, elle ne se resoud pourtant point à choisir ses connoissances, et ne rebute jamais personne ; il y avoit tousjours tant de Gens chez elle, et bien souvent tant de Gens incommodes ; qu'il ne luy avoit pas esté possible de l'entretenir un moment en particulier. Mais à la fin il fit h bien, un jour qu'il estoit dans un Jardin avec elle, et avec quatre ou cinq Personnes peu divertissantes pour luy ; qu'il la separa de quelques pas, de cette importune Compagnie. Mais comme Cleocrite aime naturellement mieux la conversation particuliere ; elle se tourna diverses fois, pour regarder si ceux de sa Troupe ne la suivoient pas : et comme elle vit qu'ils marchoient lentement, elle voulut les appeller, comme si elle se fust : envoyée avec Thrasyle. Mais cet Amant qui mouroit d'envie de descouvrir sa passion, à celle qui la causoit, l'en empescha : et ne perdit pas une occasion, qu'il y avoit si long temps qu'il attendoit. Quoy Madame, luy dit il, ma conversation ne suffit pas à vous entretenir, en un lieu où la seule veuë des Arbres, des Fleurs, et des Fontaines, occupe les yeux, et divertit l'esprit ! Pardonnez moy (luy dit-elle obligeamment en soûriant) mais j'ay eu peur que la mienne ne suffist pas pour vous contenter : c'est pourquoy j'avois voulu demander du secours. De grace Madame, adjousta Thrasyle, ne me soubçonnez pas de vouloir jamais d'autre compagnie que la vostre, en aucun lieu où vous soyez : et principalement aujourd'huy, que j'ay une chose à vous dire, qu'il y a tres long temps que je meurs d'envie que vous sçachiez. Sans mentir Thrasyle (luy dit-elle, avec ce peu d'aplication qu'elle a quelquefois aux choses qu'on luy dit) vous avez grand tort d'avoir tant tardé à me dire, ce que vous voulez que je sçache. Thrasyle surpris du discours de Cleocrite, connut bien qu'elle ne songeoit pas trop à ce qu'elle disoit : et en effet Cleocrite, sans attendre la responce de Thrasyle, se mit à luy demander s'il n'y auroit pas Bal le lendemain chez le Prince de Cumes ? Je ne sçay Madame, dit-il, s'il y aura Bal demain : mais je sçay bien qu'il y aura aujourd'huy un grand chagrin dans mon coeur, si vous n'escoutez ce que je vous veux dire, et si vous ne l'escoutez favorablement. Car enfin, Madame, il faut que vous sçachiez, que je suis au desespoir d'avoir descouvert dans mon ame, un sentiment tout à fait opposé a celuy qu'on vous reproche, dans la crainte que j'ay que vous ne m'en haïssiez. Non non, luy dit Cleocrite, je ne suis pas si injuste que vous pensez : c'est pourquoy quand vous ne serez pas de mon opinion en quelque chose, je ne vous en haïray point : car la mesme indifference qu'on me reproche, fait qu'il ne m'importe pas de quels sentimens sont les autres : pourveû que je demeure dans les miens, et que je face tousjours ma volonté. Ha Madame, s'escria t'il, que vous me donnez de joye ! et que j'aimeray pour aujourd'huy seulement, cette humeur indifferente, dont on vous fait tant la guerre, si elle peut vous obliger a aprendre sans colere, que je meurs d'amour pour vous. Cleocrite lut il surprise du discours de Thrasyle, que croyant que c'estoit peut-estre une simple galanterie qu'il luy disoit, elle se mit à luy respondre en riant. Quand il seroit vray, luy dit-elle, quevous m'aimeriez, et que je le pourrois aprendre sans colere ; je pense que vous n'en seriez guere plus heureux : car je n'ay pas oüy dire, que l'indifference fust une grande faneur. Il est vray, reprit Thrasyle, que ce n'en est pas une : mais je ne laisseray pas de me louer de ma bonne fortune, si vous pouvez sans me haïr, aprendre que je vous aime. Il est vray encore, adjousta-t'il, que de la nature dont est ma passion, vous seriez fort injuste de vous en offencer ; car enfin je ne veux que vous adorer et vous voir : et s'il est possible, vous parler quelquesfois avec moins de presse et plus de silence. Quoy Thrasyle, luy dit-elle, vous estes assez hardy, pour parler d'amour à une Personne, qui passe pour l'indifference mesme ! et vous croiriez qu'estant accusée de n'aimer pas tout ce que je dois aimer, je commencerois d'avoir une affection galante et criminelle ! Non non (poursuivit-elle en riant, et voulant esviter de se fâcher) ce procedé n'est pas judicieux ; et quand il seroit vray que vous m'aimeriez, et que vous pretenderiez que je vous aimasse, il faudroit attendre, pour m'y vouloir engager, que vous vissiez que je fusse devenuë ce qu'on dit que je ne suis point, je veux dire sensible à l'amitié. C'est pourquoy, Thrasyle, je vous conseille comme vostre Amie que je suis, de continuer de vivre aveque moy, comme vous y avez vescu : jusques à ce que vous voyez que mon coeur soit attendry, pour tout ce que je connois de Gens : car de penser me faire passer d'une extremité à l'autre en un moment, en me faisant aller de l'indifference à l'amour, c'est ce qui n'est pas possible. Je sçay bien Madame, luy dit-il, qu'il n'est pas aisé de vous engager à aimer quelqu'un : mais pour vous monstrer que je ne veux de vous que des choses possibles, je ne demande pas aujourd'huy que vous m'aimiez, je demande seulement que vous enduriez que je vous aime. Je suis si accoustumée, reprit-elle, à ne me soucier pas trop des sentimens qu'on a pour moy, qu'il ne me semble pas que ce que vous me demandez, soit fort difficile à obtenir : cependant il est vray que comme vostre conversation me plaist infiniment, je souhaite de tout mon coeur, que vous ne me mettiez pas dans la necessité de m'en priver, comme il faudrait que je fisse, si vous m'alliez persecuter par une de ces opiniastres affections qui font desesperer, et ceux qui les ont, et celles pour qui on les a. Car enfin Thrasyle, pourquoy pensez vous que je fais tout ce que je puis, pour conserver cette indifference dont on parle tant ? c'est que je voy tous les Gens qui ne l'ont pas estre malheureux. En effet cette belle tendresse qu'on loue avec tant d'excès, fait que ceux qui en sont capables, sentent tous les malheurs de ceux qu'ils connoissent comme les leurs, du moins le disent-ils ainsi. De sorte que connoissant autant de monde que j'en connois, si j'estois de cette humeur, je serois toute ma vie en affliction. En effet il n'y a point de jour en l'Année, où il n'y ait quelqu'une de mes Amies, ou absente, ou malade, ou affligée : je vous laisse donc à penser si je ne passerois pas bien mon temps : et si je ne suis pas plus raisonnable de ne m'affliger avec excés, que de ce qui me touche directement. Ainsi Madame, reprit Trasyle, vous estes la plus heureuse personne du monde : point du tout, dit-elle, et je ne laisse pas d'avoir des chagrins comme les autres : car par exemple, adjousta-t'elle, quand j'ay fait dessein de me promener, s'il arrive qu'il pleuve, et que le tourne soit pas beau, j'en ay un despit estrange. Si au contraire il fait trop sec et trop chaud, et que la poudre rompe une Partie de plaisir, j'en ay un desespoir que je ne puis dire. Si quelque avare ne veut pas donner le Bal ; j'en murmure et j'en gronde, comme s'il m'avoit fait un grand outrage. Si je me trouve mal en un jour de divirtissement, j'en suis aussi affligée, que si j'estois malade à mourir. Ainsi quoy que je n'aye que mes propres douleurs, poursuivit-elle en riant, j'en ay encore autant qu'il m'en faut, pour occuper toute ma patience : c'est pourquoy Thrasyle, ne me venez point accabler, par la chose du monde qui m'embarresseroit le plus : car si vous vous obstiniez à me parler, comme vous venez de faire, vous esprouveriez qu'encore que le ne sois pas capable d'amitié tendre, je suis pourtant capable de colere, toute indifferente que je suis. Thrasyle ne creût pourtant pas le conseil de Cleocrite : au contraire, il se mit à luy protester tres serieusement et tres fortement, qu'il avoit une passion demesurée pour elle : et qu'il estoit resolu de surmonter son indifference par mille soins, par mille soumissions, et par mille services. De sorte que Cleocrite prevoyant qu'il faudroit qu'elle se privast de Thrasyle, qui luy donnoit cent plaisirs ; qu'elle ne souffiroit plus si souvent qu'auparavant, qu'il fist des Festes pour l'amour d'elle, apres luy avoir descouvert sa passion ; et considerant encore qu'il seroit ce qu'il pourroit pour luy parler souvent seul, et que cela l'empescheroit de parler à d autres ; elle en eut tant de chagrin, que la colere s'emparant de son esprit, elle luy dit beaucoup de choses fâcheuses, qu'elle ne pût retenir. Thrasyle ne put mesme pas y respondre, pour tascher de l'apaiser : car les Amies de Cleocrite l'ayant jointe, il ne pût plus luy parler de tout le jour. Comme la colere de cette belle Personne est fore vive, et qu'il ne l'avoit jamais esprouvée, il creût qu'elle dureroit long temps. Ainsi n'osant presques la revoir, il fut trois jours dans une solitude extréme : n'osant aller chez Cleocrite, et ne voulant pas aller ailleurs, puis qu'il ne la voyoit pas. Toutesfois à la fin ne pouvant plus vivre sans la voir, il se resolut d'aller chez elle : mais il y fut en tremblant, et avec une douleur peinte sur le visage, qui tesmoignoient assez qu'il avoit mal passé son temps, depuis qu'il ne l'avoit veuë. Pour Cleocrite, il n'en estoit pas de mesme : car elle avoit esté tous les jours en Promenade, depuis celuy que Thrasyle luy avoit parlé de son amour : et quoy que ce n'eust pas esté avec d'aussi honnestes Gens que luy, Cleocrite n'en estoit pas plus melancolique : et n'avoit pas laissé de se divertir, et d'en estre aussi guaye, que Thrasyle estoit triste. Ce malheureux Amant allant donc chez elle, avec l'air du visage aussi sombre, que Cleocrite l'avoit enjoüé, entra dans sa chambre, dans la croyance qu'elle le recevroit fort mal : mais ce qu'il y eut d'admirable en cette rencontre, fut que Cleocrite qui avoit esté trois jours en Feste et en plaisir, et à qui cent Personnes differentes avoient parlé, et avoient passé devant les yeux, depuis qu'elle n'avoit veû Thrasyle ; avoit tellement oublié qu'il luy eust parlé d'amour, qu'elle avoit eu de la colere ; et qu'elle luy avoit respondu aigrement ; qu'elle le reçeut avec un visage ouvert, comme elle avoit accoustumé de faire : luy demandant ou il avoit esté ; ce qu'il avoit fait, et pourquoy il n'auroit point paru aux Festes où elle s'estoit trouvée ? l'assurant en suitte qu'elle s'estoit fort bien divertie : et qu'elle et qu'elle ne croyoit pas avoir jamais passé de plus heureux jours, que ceux qu'elle venoit de passer. Thrasyle surpris du procedé de Cleocrite, ne sçavoit s'il deuoit s'en affliger ou s'en réjouïr : toutesfois ne pouvant comprendre qu'il fust possible qu'elle pûst avoir oublié ce qui s'estoit pane entre eux ; il espera qu'elle se seroit repentie de l'avoir si mal traité. De sorte que voulant profiter d'un temps qu'il croyoit estre si favorable pour luy ; si j'eusse pensé Madame, luy dit-il, que ma veuë n'eust pas troublé vostre divertissement, je n'aurois pas manqué de me trouver à tous les lieux où vous avez esté : mais apres les cruelles paroles que vous m'aviez dites, j'advouë que je n'osois vous voir si tost : et que je ne suis venu icy, qu'avec une crainte qui vous seroit bien connoistre quelle est la passion que j'ay pour vous, si vous pouviez sçavoir quelle elle a esté. Cleocrite entendant parler Thrasyle de cette sorte, se ressouvint tout d'un coup, de ce qu'elle avoit oublié : d'abord elle en rougit de confusion : puis un moment apres, elle se mit à rire d'elle mesme avec tant de force, qu'elle n'en pouvoit parler. Thrasyle estant alors aussi surplis du grand enjoüement de Cleocrite, qu'il l'avoit esté de sa civilité, demeura assez interdit : mais à la fin, Cleocrite prenant la parole ; je vous demande pardon, luy dit elle, Thrasyle, de l'outrage que je vous ay fait, d'avoir absolument oublié tout ce que vous me distes l'autre jour, aussi bien que tout ce que je vous respondis : et de ne m'estre point souvenuë que l'estois fort en colere contre vous : car je connois enfin que la civilité que j'ay euë presentement, est la plus injurieuse du monde. Mais je proteste, adjousta-t'elle, qu'il ne m'en souvenoit point du tout : cependant pour reparer cette faute, et pour vous tesmoigner que vous ne m'estes pas aussi indifferent que vous pensez, je m'en vay rappeller toute ma colere, et bannir toute ma civilité. Pendant que Cleocrite parloit ainsi, Thrasyle estoit si surpris et si estonné, qu'il ne sçavoit ny que penser, ny que dire. Mais à la fin ne pouvant plus se taire ; quoy Madame, luy dit-il, vous pourriez avoir oublié que je vous dis que je vous aimois ! oüy, dit-elle, et de telle sorte, que vous avez le plus grand tort du monde, de m'en avoit fait souvenir : car enfin j'aurois vescu aveque vous comme auparavant. Mais Madame, reprit-il, est-il bien vray que cela soit ? pour vous en assurer, dit-elle , soyez seulement cinq ou six jours sans me voir, et quand vous me reverrez, ne me dites lien qui me puisse remettre vostre crime et ma colere en la memoire, pour voir s'il m'en souviendra : car si je ne me trompe, il ne m'en souviendra point : et il ne tiendra qu'à vous, que nous ne soyons bien ensemble comme auparavant. Non non Madame, reprit Thrasyle fort irrité, je n'en useray pas ainsi : car puis qu'il ne vous souvient point d'une chose qu'on a esté trois jours sans vous dire, je veux vous dire tous les jours que je vous aime, et que je vous aimeray malgré vous, et malgré toute cette indifference dont vous faites gloire, quoy que ce soit le seul deffaut que vous ayez. Comme Thrasyle prononçoit ces dernieres paroles que l'entendis fort distinctement, j'entray dans la chambre de Cleocrite : de sorte que les reprenant pour commencer la conversation ; je ne demande pas, dis-je à cette belle Personne, quel est ce deffaut que Thrasyle vous reproche : car puis que vous n'en avez qu'un, il est aisé de le deviner : principalement estant aussi grand qu'il est, et aussi generalement connu de tout le Monde. Sans mentir Lyriane, me dit elle en riant, vous avez une sincerité excessive : et je ne pense qu'il y ait personne en toute la Terre, à qui on reproche tes deffauts si franchement qu'à moy. Comme vous faites vanité du seul que vous avez, repris-je, on vous en parle sans craindre de vous fâcher : mais aussi sans esperance de vous en corriger. Il faudroit donc ne m'en parler point, repliqua t'elle : vous prenez tant de plaisir qu'on vous en parle, reprit Thrasyle, que c'est la moindre complaisance qu'on puisse avoir pour vous, que de vous en parler. Ce qui fait que je ne m'en fasche point, dit Cleocrite, c'est par la mesme raison que les tres belles Personnes ne se mettent pas en colere, lors qu'on les nomme laides : car enfin à parler avec la mesme sincerité de Lyriane, si je n'ay que le deffaut qu'on me reproche, je suis la plus accomplie Personne du monde. En verité, luy dis-je alors, vous portez la hardiesse trop loin, de vouloir nous persuader que c'est une bonne qualité que l'indifference : peut-estre, reprit Cleocrite, appellez vous indifference, quelque chose que je ne connois point, et qui n'est pas dans mon coeur. Mais je soutiens que tous mes sentimens sont justes : et que la sorte d'amitié dont je suis capable, est la plus commode, et la plus raisonnable de toutes. Pour la plus commode pour vous, reprit Thrasyle, l'en tombe d'accord : mais pour la plus raisonnable, je pense qu'on pourroit vous le disputer. L'amitié la plus tendre, repliqua-t'elle, ne produit pointant rien de bon, qu'on ne puisse attendre de la mienne : car enfin y a t'il quelqu'un qui aime plus à servir ses Amies, ny qui soit plus aise de les voir que moy : Vous deviez adjouster, repris je, ny qui se console plus aisément de ne les voir point. Il est vray, dit-elle, que je m'en desespere pas, et qu'en les perdant de veuë, je ne perds pas la raison : mais de grace, poursuivit-elle, quel grand plaisir auroient mes Amies, quand j'aurois la plus grande douleur du monde de leur absence ? l'en suis sans doute faschée : mais c'est sans me desesperer, et sans ennuyer les Amies qui me restent, par un chagrin insuportable qui ne serviroit de rien à celles que je ne voy point ; qui incommoderoit celles que je voy ; et qui m'accableroit moy mesme, sans en avoir autre advantage, que d'avoir la reputation d'avoir le coeur tendre ; mais selon moy, ce seroit avoir l'ame foible. Veritablement si je n'estimois pas mes Amies, autant qu'elles meritent de l'estre ; que je ne les servisse pas, quand elles ont besoin de mon assistance ; et que je leur fisse mauvais visage, quand elles me viennent voir ; je souffrirois qu'on me condamnast comme on fait : mais que parce que je ne donne pas mon coeur tout entier ; que je ne l'ay pas sensible de la derniere sensibilité ; et que je ne mesle pas dans tous mes discours les mots de tendresse, d'ardente amitié, et autres semblables, je passe pour indifferente, quoy qu'à parler veritablement, je ne sois que comme il faut estre pour estre raisonnable, c'est ce que je ne puis endurer. En effet, poursuivit-elle en riant, n'est il pas vray que ces Sages dont on parle tant par le monde, sont consister la prudence, en un détachement de toutes choses ; et que selon leurs Preceptes, je suis par temperamment, ce qu'ils veulent qu'on devienne par leurs enseignemens ? Ceux que vous dites, repliqua Thrasyle, n ont jamais condamné l'amitié : je ne la condamne pas aussi, reprit-elle, mais je la regle, et luy donne des bonnes : car de penser que l'amitié doive destruire et accabler ceux qui en ont, c'est une chose trop injuste : et j'aimerois mieux avoir de l'ambition, de la haine, et de la colere, que d'avoir de l'amitié, comme certaines personnes en ont : estant assuré que je croy que je souffrirois moins d'avoir ces trois violentes passions, que si j'avois de cette espece d'amitié ,que je pense qu'on apelle amitié tendre, ou amitié Heroïque. Vous deviez encore souhaiter d'avoir de la jalousie, reprit Thrasyle, pour porter l'exageration plus loin : si on pouvoit avoir de la jalousie sans avoir de l'amour, repliqua t'elle, je l'aurois mise avec les autres : mais si vous voulez j'y joindray l'envie, qui ne tourmente guere moins que la jalousie : afin de vous faire comprendre, combien je croy que cette amitié tendre est incommode. Il est vray, adjousta-t'elle, que je suis persuadée, qu'il y en a beaucoup moins qu'on ne pense : et que si on voyoit le coeur de tous les Gens qui en font profession comme je monstre le mien, on ne le trouveroit guere plus tendre ny plus sensible : et toute la difference qu'il y a de moy aux autres, c'est que je ne dis que ce que je pense, et que je ne veux pas passer pour ce que je ne suis point, et pour ce que je ne veux pas estre. Eh de grace, m'escriay-je, contentez vous d'excuser vostre indifference : et et n'entreprenez pas de condamner l'amitié, qui est la chose du monde la plus innocente, la plus juste, la plus douce, et comme vous l'avez dit, la plus Heroïque. Car enfin cette amitié que vous mesprisez tant est de telle nature, que sans elle il n'y a point de veritable satisfaction au monde : tous les autres plaisirs sont des plaisirs imparfaits, qui ne touchent tout au plus que les Sens et l'Esprit : mais celuy d'aimer et d'estre aimée, remplit et charme le coeur, d'une douceur infinie. C'est sans doute l'amitié qui adoucit toutes les douleurs, qui redouble tous les plaisirs ; qui fait que dans les plus grandes infortunes, on trouve de la consolation et du secours : et c'est elle enfin, qui a fait faire mille actions Heroïques par toute la Terre. En effet, poursuivit Thrasyle, elle est en veneration parmy toutes les Nations : et excepté Cleocrite, il n'y a personne au monde qui ne s'offençast, si on l'accusoit de n'avoir point d'amitié. Ne faites pas cette exception là pour moy, repliqua-t'elle, car je ne trouve pas bon qu'on die que je n'aime pas mes Amies : mais il est vray que je ne me soucie pas trop qu'on croye, que l'amitié que j'ay pour elles, n'est pas de celle à qui vous donnez tant d'Eloges. Si vous sçaviez ce que c'est que la veritable amitié, repris-je, vous rougiriez de honte, d'apeller d'un Nom si glorieux, cette espece d'affection, dont vostre coeur est capable. Quoy qu'il en soit, dit-elle, je m'en trouve bien : et je ne voudrois pas changer de sentimens. Apres cela, Thrasyle et moy, disputasmes encore longtemps inutilement contre Cleocrite : car nous ne pusmes ny l'obliger à se repentir, ny a advoüer seulement qu elle avoit tort. Cependant comme je n'avois nul autre dessein, que de faire une visite à Cleocrite, quand la mienne eut elle de longueur raisonnable, je sortis, et laissay Thrasile seul aupres d'elle : qui ne pouvant se resoudre de la quitter, sans luy avoir encore plus fortement dit qu'il l'aimoit, qu'il n'avoit fait jusques alors ; ne me vit pas plustost hors de la chambre, que reprenant la parole ; pour ne vous demander pas une grace, Madame, luy dit-il, qui soit opposée à vostre humeur, je n'en veux point aujourd'huy d'autre de vous, sinon qu'il vous soit indifferent que je vous aime, et que vous ne vous en irritez pas. Je vous ny desja dit, repliqua-t'elle, tort ce que je vous pourrois dire là dessus : mais pour ne vous refuser par toutes choses, je vous diray pourtant encore, que pourveu que vous viviez comme vous faisiez il y a huit jours ; que vous ne me disiez rien de cette pretenduë passion, que vous dites qui est dans vostre coeur ; et que pas une de vos actions, ne m'en face rien connoistre ; je feray ce que je pourray, pour oublier ce que vous me distes l'autre jour, et ce que vous m'avez dit aujourd'huy : et apres cela je vous proteste que je n'examineray jamais par quels sentimens vous me verrez. Et pour vous tesmoigner, adjousta-t'elle, combien vostre veuë m'est agreable ; je vous promets de n'attribuer jamais rien de ce que vous ferez pour moy, à un sentiment d'amour. Ha Madame, s'escria Thrasyle, je ne veux point de cette derniere grace ! au contraire, je vous conjure de croire, que je ne feray ny ne diray jamais rien, que ce ne soit l'amour que j'ay pour vous qui me l'inspire. En effet, quand vous me verrez chagrin, croyez que je ne le feray que parce que je ne suis pas aimé de ce que l'aime : si vous me voyez de la joye, ne doutez pas que ce ne soit seulement parce que je seray aupres de vous : si je resue profondément, imaginez vous que vous seule occupez mon esprit : si je vous regarde, croyez que c'est avec intention d'estre regardé favorablement : et si je ne vous regarde pas, pensez encore que c'est parce que je crains de trouver vos yeux irritez. Enfin Madame, bien loin d'expliquer toutes mes actions, comme des actions indifferentes ; croyez que je n'en feray aucune, qu'avec un dessein formé d'estre aimé de vous. Pour vous tesmoigner, repliqua Cleocrite, que je suis aujourd'huy d'humeur accommodante, je croiray, si vous voulez, ce que vous desirez que je croye. Quoy Madame, s'escria Thrasyle, serois-je bien assez heureux pour cela ? Pour heureux, dit-elle, je ne sçay pas si vous le serez : et tout ce que je sçay est, que je vous dis encore une sois que si vous le voulez, je croiray que vous m'aimez, et que vous voulez estre aimé de moy : mais en mesme temps je vous declare, que j'agiray aveque vous, comme le croyant : et c'est à dire que je ne vous verray plus ; que je vous fuiray avec tout le soin imaginable ; que vous serez cause que je me priveray de mille plaisirs, et que par consequent je vous haïray horriblement. Ha Madame, s'escria Thrasyle, si vous ne pouvez faire autrement, croyez donc que je ne vous aime point : je le veux bien, dit elle, et je le feray avec un plaisir extréme. Mais Madame, reprit Thrasyle, pouvez vous croire ou ne croire pas ce que bon vous semble ? comme je croy tousjours facilement ce qui me plaist, repliqua-t'elle, je croiray sans peine que vous n'avez point d'amour pour moy parce que je le souhaite extrémement, c'est pourquoy prenez vos mesures là dessus : et croyez fortement que la chose du monde la plus propre à vous faire haïr, seroit que je me sentisse avec quelque disposition à perdre quelque chose de cette indifference, qui fait tout le repos et toute la douceur de ma vie. Conteniez vous donc, luy dit-elle, de ma civilité accoustumée : et n'entreprenez rien contre mon indifference, que je suis resoluë de deffendre opiniastrément, et de ne perdre jamais : Thrasyle dit encore beaucoup de choses à Cleocrite, pour tascher de luy faire changer d'advis, mais il n'y eut pas moyen : et il falut qu'il luy promist de vivre avec elle comme auparavant, pour obtenir la permission de la voir comme à l'ordinaire. Encore s'estima t'il bien heureux, d'avoir pû luy faire sçavoir qu'il l'aimoit, sans estre banny : car comme il ne pouvoit pas s'imaginer qu'elle pûst croire qu'il ne l'aimoit point, bien qu'il ne le luy dist plus ; puis qu'il le luy avoit dit, il trouvoit quelque douceur à esperer qu'elle se le diroit à elle mesme, quand il ne le luy diroit pas. De sorte que reprenant une nouvelle esperance, et une nouvelle joye, il continua de rendre mille services à Cleocrite, et de luy donner mille plaisirs. Cette tranquilité ne sur pourtant pas long temps dans son coeur : car plus il s'attacha à Cleocrite, plus il connut son indifference : et il la connut d'autant mieux, qu'ayant deux Rivaux qui n'estoient pas fort honnestes Gens, et qui donnoient aussi quelques divertissemens à Cleocrite, il remarqua qu'elle n'estoit pas plus indifferente pour eux que pour luy : et que pourveû que la Musique fust aussi bonne ; que le Bal fust aussi beau ; et que la Colation fust aussi magnifique, elle ne se soucioit pas trop qui les luy donnoit : et aimoit presques autant recevoir tous ces divertissemens d'un autre que de luy : de sorte que cét Amant souffroit tous les jours mille desplaisirs secrets, de voir la maniere dont Cleocrite vivoit. Cependant il ne pouvoit pas l'accuser d'estre Coquette : car enfin elle n'avoit intelligence avec personne ; et ne traitoit personne mieux que luy : mais aussi ne le traitoit elle pas mieux qu'un autre, quoy qu'elle eust mille raisons qui devoient l'obliger a faire une notable difference de Thrasyle à tous ceux qui la voyoient. Il eut mesme le bonheur, de rendre des services utiles à sa Maison : car comme il avoit beaucoup de credit ; il se presenta diverses occasions, où il signala hautement, la passion qu'il avoit pour Cleocrite. Mais quoy qu'il pûst faire, il ne toucha pas son coeur : et il ne pût jamais faire changer de sentimens à cette indifferente. Il l'accoustuma pourtant, malgré qu'elle en eust, à souffrir qu'il luy dist qu'il l'aimoit : mais cela faisoit aussi peu d'effet dans son ame, que s'il ne luy eust rien dit. De sorte qu'il vint à estre si irrité, contre l'indifference de Cleocrite, qu'il n'estoit pas seulement desesperé de ce qu'elle ne l'aimoit pas, il estoit encore fâche de ce qu'elle, n'aimoit pas ses Amis et ses Amies : et il m'a juré qu'il y avoit mesme des instans, où il luy sembloit qu'il eust esté moins malheureux, si Cleocrite eust aimé quelqu'un de les Rivaux, que de la voir aussi insensible, et aussi indifferente qu'elle estoit. Du moins Madame (luy disoit-il un jour, qu'il avoit eu quelque nouvelle marque de son indifference) donnez moy un exemple qui me puisse persuader, qu il n'est pas absolument impossible, que vous aimiez quelque chose. Choisissez en tout l'Univers, qui bon vous semblera : car pourveû que je sois assuré que vous puissiez aimer, je le seray sans doute de l'estre quelque jour ; n'estant pas possible qu'une personne qui auroit le coeur sensible, peust connoistre ma passion, sans y respondre. Mais de voir que rien ne vous touche ; que vostre ame ne s'attache à quoy que ce soit, et qu'en discernant si parfaitement toutes choses, vous ne choisissez pourtant rien ; c'est ce qui n'est pas suportable, et ce que je ne puis endurer. C'est pourtant, repliqua-t'elle, ce qu'il faut que vous enduriez : car je ne me changeray pas, et ne croiray pas mesme que je me doive changer. Et en effet, Cleocrite avoit raison de parler ainsi : estant certain qu'elle ne changea pas, et qu'elle ne changera jamais. Thrasyle ne laissa pourtant pas de continuer de l'aimer, tout inconstant qu'on le dit estre : et de s'opiniastrer d'une telle sorte à la servir, que pour moy je l'en pleignois et l'en blasmois tout ensemble. Je fus mesme obligée de redoubler ma compassion : car l'indifference de Cleocrite le toucha si sensiblement, que le chagrin s'emparant de son esprit, il en tomba malade, et malade à l'extremité. D'abord Cleocrite qui sçeut son mal, et qui n'ignora pas qu'elle en estoit cause ; envoya sçavoir de ses nouvelles, et dit qu'elle en estoit bien marrie : mais quoy que les Medecins creussent durant quelques jours qu'il en mourroit, elle ne perdit jamais un seul divertissement qui s'offrist, ny n'en fut ny plus melancolique, ny moins parée. Et certes cette nouvelle indifference, pensa faire mourir Thrasyle : car comme il avoit sa raison toute libre, et que l'ardeur de sa fiévre n'avoit pas diminué celle de son amour ; il se faisoit informer soigneusement, par un de ses Gens, de ce que faisoit Cleocrite : de sorte que tantost il aprenoit qu'elle estoit en Promenade ; une autre fois qu'elle alloit à quelque Festin manifique ; et presques toûjours qu'elle estoit en joye, et en divertissement. Mais un jour, entre les autres, qu'il estoit fort mal, Cleocrite ayant envoyé sçavoir de ses nouvelles, il luy manda, comme il le croyoit, qu'elle alloit perdre le plus fidelle de ses Serviteurs : et qu'il ne croyoit pas avoir jamais l'honneur de la revoir. Cependant il sçeut qu'un message si touchant ne l'avoit pas empeschée de faire des visites tout le jour ; et de ces visites encore, qui ne sont que de plaisir, et de nulle necessité. Je vous laisse à penser, Madame, combien cela toucha Thrasyle : cependant il guerit enfin, malgré ses chagrins : mais il ne guerit pas des maux de l'ame, comme de ceux du corps : et il se retrouva aussi amoureux de Cleocrite, qu'il l'avoit jamais esté : quoy qu'il eust l'esprit fort irrité, du peu de sentiment qu'elle avoit eu de sa maladie. Elle l'apaisa pourtant facilement : car comme elle revoyoit Thrasyle en pouvoir de luy donner de nouveaux divertissemens, elle le reçeut avec une joye sur le visage, qui eust pu faire croire, à quiconque ne l'auroit pas connuë, qu'elle avoit eu une douleur estrange de son mal. Aussi Thrasyle s'y laissa t'il en quelque façon tromper : de sorte qu'augmentant encore ses soins, il fit des choses pour Cleocrite, capables de toucher la cruauté mesme. Cependant Thrasyle ayant elle obligé d'aller à la guerre, et le jour de son despart estant terme ; il luy demanda pour grace, qu'il pûst prendre congé d'elle : mais parce qu'elle s'estoit engagée avec Lysidice, d'aller en je ne sçay quel lieu, pour quelque chose qu'il y avoit à voir, qui ne valoit pas la peine de le regarder, et où mesme quelques Rivaux de Thrasyle devoient estre ; elle aima mieux ne se priver pas d'un fort mediocre plaisir, que de donner la satisfaction à Thrasyle de luy dire adieu. Vous pouvez juger, Madame, dans quels sentimens il partit : et vous pouvez penser aussi, que Cleocrite ne fut : pas fort melancolique de son absence. Elle se souvint pourtant quelquesfois de luy : mais ce fut seulement pour regreter les divertissemens qu'il luy auroit donnez, et non pas par un sentiment tendre et obligeant. En effet, Madame, ce que je m'en vay vous dire, vous le sera bien connoistre : et si je ne me trompe, il achevera de justifier le changement de Thrasyle. Vous sçaurez donc que vers la fin de la Campagne, pendant laquelle il avoit donné cent fois de ses nouvelles à Cleocrite ; il arriva qu'estant allée un matin chez elle, pour luy demander si elle vouloit que nous fissions des visites ensemble ce jour là ? je la trouvay qui s'habilloit. D'abord elle me dit qu'elle estoit engagée d'aller avec Philoxene, en un lieu où il faloit de necessité estre parée : mais apres se mettant à examiner si elle auroit plus de plaisir ou avec Philoxene, ou aveque moy, elle pensa s'envoyer excuser, pour venir où je la voulois mener. Mais à la fin luy ayant dit que je ne voulois pas qu'elle rompist pour l'amour de moy, une Partie qu'elle avoit faite, et que pour accommoder la chose, et luy faire rien perdre, nous heuerions la nostre le lendemain, elle y consentit, et se mit à s'habiller, et à me demander conseil sur sa parure. Comme nous estions donc en contestation, sur ce qu'elle devoit mettre ou ne mettre pas, et qu'elle estoit à moitié coiffée ; une de ses Femmes entra dans sa Chambre avec un visage si melancolique, qu'il estoit aisé de voir qu'elle avoit quelque chose de fâcheux à dire. Elle n'y fut pas plustost, que prenant la parole ; ha Madame, luy dit elle, vous allez estre bien surprise et bien fàchée, de ce que j'ay à vous aprendre ! Cleocrite, qui n'avoit alors dans l'esprit que le soin de se parer, et qui ne songeoit guere à Thrasyle ; creût qu'un habillement qu'on luy devoit aporter ce matin là, n'estoit point fait, ou qu'une Guirlande de Diamans, qu'elle avoit pressée à une de ses Amies, et qu'elle avoit envoyé luy redemander pour la mettre ce jour là, estoit rompuë : de sorte que l'interrompant avec precipitation, elle luy demanda si c'estoit l'une ou l'autre de ces choses, qu'elle avoit à luy dire ? Non Madame, repliqua cette Fille, mais c'est que Thrasyle à esté rué, et que la nouvelle en vient d'arriver chez Nyside. Thrasyle (m'escriay-je avec une douleur extréme) a esté tué ! ouy, me dit cette Fille : et je viens d'aprendre que tout le monde le pleine, et je regrette infiniment. De vous dire, Madame, que Cleocrite eust eu plus de douleur de sçavoir que ce que cette Fille avoit à luy dire estoit que sa Guirlande de Diamans estoit rompuë, que d'aprendre la mort de Thrasyle, je dirois peut-estre un mensonge, mais peut-estre aussi une verité. Car enfin, Madame, tout ce que fit Cleocrite en cette rencontre, fut d'envoyer chez Nyside, pour sçavoir s'il estoit vray que cette funeste nouvelle fust arrivée : pendant quoy elle se mit veritablement à regreter Thrasyle, mais ce fut à cause des divertissemens qu'il luy auroit donnez s'il eust vescu : et ce fut d'un esprit tranquile, et sans en jetter seulement une larme ny un soûpir. Helas, me dit elle, j'avois tant esperé que le pauvre Thrasyle nous donneroit mille plaisirs cét Hiver, que j'estois persuadée n'en avoir jamais passé de plus agreable, que celuy que j'esperois passer ! Pour moy, luy dis je, je regrete Thrasyle pour l'amour de luy mesme : et quand il n'auroit jamais deû me donner nul divertissement, je le pleindrois autant que je le pleins. Pendant que nous parlions ainsi, on vint nous confirmer la nouvelle de la mort de Thrasyle : en suitte dequoy, je vy qu'un moment apres, Cleocrite jetta les yeux sur son Miroir : si bien que voyant qu'elle n'estoit qu'à moitié coiffée, elle commanda à ses Femmes d'achever de la coiffer, et de l'habiller comme elle avoit eu dessein de l'estre, devant que d'avoir reçeu cette funeste nouvelle. Pour moy j'advouë que je fus si surprise de l'indifference de Cleocrite, que j'en perdis la parole : de sorte que la regardant faire avec autant d'estonnement que de douleur, et autant de colere que d'estonnement ; je vy que de temps en temps, elle rangeoit ses cheveux, quand celle qui la coiffoit ne le faisoit pas à son gré : qu'elle mit l'habillement neuf qu'on luy aporta, aussi bien que la Guirlande de Diamans qu'on luy rendit : et qu'elle se para enfin, comme si elle eust voulu conquester ce jour là un autre Amant, à la place de celuy qu'elle avoit perdu. Apres avoir donc eu la patience de la voir habiller sans luy rien dire ; comme ses Femmes s'en furent allées, la colere me faisant rompre le silence que j'avois garde ; quoy Cleocrite, luy dis-je, mille plaisirs que Thrasyle vous a donnez, ne meritent pas que vous vous priviez d'un mediocre divertissement, le jour que vous aprenez sa mort ! Si cela le pouvoit ressusciter, repliqua t'elle, je le ferois aveque joye : mais comme je me suis engagée à Philoxene, je ne veux pas luy manquer de parole. Vous avez bien pensé luy en manquer, luy dis je, pour faire des visites aveque moy : que ne luy en manquez vous donc, pour pleindre seulement un jour le pauvre Thrasyle ? Je le pleindray bien mieux en compagnie qu'en solitude, repliqua cette indifferente Personne, car j'en parleray à plus de Gens : joint, adjousta t'elle pour m'apaiser, qu'on pourroit peutestre m'accuser de regreter trop Thrasyle, si je me cachots aujourd'huy. Ha Cleocrite, luy repliquay-je, vous n'estes pas en reputation d'estre n sensible, pour craindre une semblable chose ! et certes on auroit grand tort de vous en croire capable. Quoy, dit-elle, vous croyez que je ne regrete point Thrasyle ! je vous proteste en effet, luy dis-je, que vous ne le regretez guere : et je vous proteste, repliqua t'elle, que je le regrete autant que je le puis, et que je n'ay jamais tant regreté personne. Je le croy, luy dis je en me levant, mais c'est que vous n'aimez rien au monde que vous : et que tant que vous vous verrez dans vostre Miroir aussi belle que vous estes, vous n'aimerez jamais autre chose : encore voudrois-je bien sçavoir, si vous sentiriez la perte de vostre propre beauté. Cleocrite voulut me dire alors quelques mauvaises raisons, mais je la quittay : ne pouvant plus souffrir une si effroyable indifference. Cependant elle fut avec Philoxene, au lieu ou elles devoient aller ensemble : et où elle trouva plus de divertissement qu'elle n'avoit creû, car on y dança jusqu'à my-nuit. Mais Madame, ce fut heureusement pour Thrasyle : car il faut que vous sçachiez, que ce qui avoit causé la nouvelle de sa mort, estoit qu'on s'estoit abusé au Nom : estant certain qu'il y avoit eu un Thrasyle tué, mais c'estoit un Thrasyle qui estoit de Xanthe et non pas de Cumes : car pour celuy qui aimoit Cleocrite, et que je regretois comme mort ; ayant esté choisi parle Prince de Cumes, pour aporter la nouvelle de la victoire qu'il avoit remportée, il arriva à nostre Ville, le soir dont la pretenduë nouvelle de sa mort y estoit arrivée le matin. Si bien que son premier soin, ayant esté de s'informer comment se portoit Cleocrite, il sçeut qu'elle estoit au Bal : mais en mesme temps il aprit qu'on l'avoit creû mort : et il sçeut chez sa Mere, que Cleocrite ayant envoyé demander le matin si cette nouvelle estoit vraye, on la luy avoit confirmée : de sorte que par là il ne pouvoit pas douter, que Cleocrite n'eust pour luy toute l'indifference imaginable. Cela le surprit si fort, que s'imaginant que peut estre Cleocrite n'estoit-elle pas où on luy avoit dit ; et que peut-estre encore avoit elle sçeu par quelque autre voye, que la nouvelle de sa mort n'estoit pas vraye, il se resolut d'aller où on disoit qu'elle estoit : de sorte que changeant d'habillement en diligence, il se mit en estat de paroistre au Bal. Mais en y allant, par bonheur pour luy, il luy prit envie en passant devant ma Porte, d'entrer chez moy, pour me demander ce que je sçavois de Cleocrite : de sorte qu'apres luy avoir tesmoigné la joye que j'avois de le voir ressuscité ; voulant le guerir de la passion qu'il avoit, je luy dis que Cleocrite avoit une indifference, indigne de son affection : et je luy mis enfin l'esprit en estat, de souhaiter de ne l'aimer plus : en suite dequoy il fut où elle estoit, avec une inquietude estrange. Comme il entra dans la Sale, elle dançoit : et dançoit si bien et si juste, qu'il estoit aisé de voir que son esprit estoit tout entier a ce qu'elle faisoit : et que la pensée de sa mort ne l'empeschoit pas de dancer en cadance. Je vous laisse à penser. Madame, combien Thrasyle fut touché, de connoistre à quel point il estoit indifferent à Cleocrite : mais il le fut encore davantage, lors qu'apres qu'elle eut achevé de dancer, il la vit parler à deux de ses Rivaux, avec autant de joye sur le visage, qu'il luy en avoit veû aux jours où elle luy avoit parû la plus guaye. Comme il y avoit beaucoup de presse en ce lieu là, Thrasyle ne fut pas aperçeu d'abord : mais tour d'un coup, le despit s'emparant de son coeur ; et voulant reprocher à Cleocrite, son effroyable insensibilité ; il fendit cette presse, qui estoit à l'entrée de la Sale, et fut à l'endroit où elle estoit en conversation. Vous pouvez juger, Madame, quelle fut la surprise de Cleocrite, de voir Thrasyle aupres d'elle, qu'elle ne croyoit jamais voir : elle rit un grand cry, comme si ç'eust esté une apparition : de sorte que tout le monde s'assembla à l'entour de Thrasyle, et se réjouït de le revoir. Pour Cleocrite, elle en parut aussi aise, que si elle eust esté fort affligée de sa mort : et durant un quart d'heure, cette conversation fut si tumultueuse, qu'il ne fut pas possible que Thrasyle pûst rien dire en particulier à Cleocrite : mais enfin apres que tous ceux de sa connoissance luy eurent fait un compliment ; il trouva lieu de luy parler. Je veux croire, Madame, pour ma satisfaction (luy dit-il, avec une raillerie piquante) que vous estes de l'opinion de certains Peuples qui sont au monde, qui pensent qu'il faut se réjouïr et se parer aux Funerailles de leurs Parens et de leurs Amis : et qui se moquent de ceux qui les pleurent, et qui en portent le deüil. Car si je n'estois persuadé de ce que je dis, j'aurois lieu de m'estimer le plus malheureux de tous les hommes, de n'avoir pû en toute ma vie, vous obliger à jetter seulement un soûpir, en recevant la nouvelle de ma mort : ny vous empescher de vous donner toute entiere à la joye, en un jour où vous avez creû que je n'aurois jamais celle de vous voir. Cleocrite entendant parler Thrasyle de cette sorte, rougit toute indifferente qu'elle est : il est vray que ce fut plus de despit, que d'une confusion obligeante : et l'on peut dire que si elle eut de la honte en cette rencontre, ce fut de la mauvaise. En effet, au lieu d'advoüer sa faute ; de s'en repentir ; et de chercher du moins quelques legeres excuses à ce qu'elle avoit fait, elle luy respondit aigrement. Si vous n'estes ressuscité, luy dit elle, que pour me venir faire des plaintes eternelles, de ce que je ne vous ay pas pleuré, vous me mettez dans la necessité de m'affliger plus de vostre vie, que je n'ay fait de vostre mort : c'est pourquoy, si vous m'en croyez (adjousta-t'elle, avec un soûris un peu forcé) contentez vous que je vous tesmoigne que je suis bien aise de vous revoir, sans vous informer si j'estois bien fâchée de croire que je ne vous verrois plus. Ha Madame, s'escria Thrasyle, vous portez l'indifference trop loin ! et je serois sans doute le moins genereux de tous les hommes, si je pouvois souffrir un semblable traitement. Je sçay bien Madame, poursuivit-il, que la perte de mon affection ne vous touchera guere, puis que la perte de ma vie ne vous touchoit point : aussi n'est-ce pas pour me vanger de vous, que je prens la resolution de vous l'oster : mais seulement pour me mettre en repos : car de continuer d'aimer plus longtemps, une Personne aussi indifference, et aussi insensible que vous, c'est : ce qui n'est pas possible. Comme Thrasyle s'estoit teû, pour escouter ce que Cleocrite alloit luy respondre, on la vint prendre à dancer : et elle y fut avec autant d'enjoüement sur le visage, que s'il n'eust pas esté mal satis-fait d'elle : n'aportant mesme aucun soin le reste du soir, à luy donner occasion de Luy parler, et ne luy faisant enfin nulle excuse, de son insensibilité. Je croy, Madame, qu'apres ce que je viens de dire, vous ne condamnerez pas Thrasyle, de ce qu'il prit la resolution de faire tout ce qu'il pourroit, pour n'aimer plus une Personne, qu'il connoissoit estre absolument incapable de rien aimer. Il ne luy fut pourtant pas aisé d'en venir à bout : et il fut encore assez longtemps, à tascher par toutes les voyes imaginables ; de trouver quelque endroit par où le coeur de Cleocrite pûst estre touché. Toutesfois à la fin perdant patience, le dépit fit en peu de tours, ce que la raison n'avoit pû faire : et il guerit enfin d'un mal, qu'il avoit creû incurable. Mais ce qui le confirma dans la santé, fut que Cleocrite se soucia d'abord aussi peu de l'avoir perdu, que si elle ne l'eust pas estimé. Je pense pourtant que depuis cela, un sentiment de gloire a fait qu'elle a esté faschée, que cét Esclave luy toit eschapé : mais tousjours sçay-je bien, que si elle en à senty la perte, ce n'a pas esté par tendresse. Il me semble, Madame, qu'apres ce que je viens de dire, Thrasyle ne doit pas encore estre accusé d'inconstance, puis qu'il ne paroist aucune legereté en toute sa conduite : et que s'il a cessé d'aimer, ce n'a esté que parce qu'en effet il ne devoit plus aimer.

Histoire de Thrasile : Lysidice la cyclothymique


Comme l'amour de Thrasyle pour Cleocrite avoit fait un fort grand esclat, on s'aperçeut bien tost qu'ils estoient broüillez : et comme il n'y avoit eu nul mistere entre eux, tout le monde sçeut ce qui les avoit mis mal ensemble : et si je l'ose dire, tout le monde en blasma Cleocrite. Mais entre les autres, Lysidice ne pouvoit s'empescher de la condamner : de sorte que comme il est assez naturel d'aimer à estre pleint, et d'aimer ceux qui prennent nostre Party ; Thrasyle ayant sçeu tout ce que disoit Lysidice à son avantage, et contre Cleocrite ; me pria de le mener chez elle, sçachant que je la voyois souvent. De sorte qu'estant bien aise de contribuer quelque chose, à la consolation qu'il avoit de trouver quelqu'un qui condamnast l'indifference de Cleocrite, je luy recorday facilement ce qu'il souhaitoit : n'ignorant pas que Lysidice m'auroit de l'obligation, de luy mener Thrasyle, qu'elle connoissoit assez pour l'estimer beaucoup, quoy qu'il ne l'eust jamais veuë chez elle. Mais comme je vous ay despeint les autres Dames que Thrasyle a aimées, il faut que je vous represente encore celle-cy : dont la Personne, comme vous le sçavez, est toute belle, toute aimable, et toute charmante : et dont l'esprit a mille beautez, et mille graces admirables. Mais pour l'humeur, c'est ce qu'on ne sçauroit vous representer : car enfin, Madame, il n'en fut jamais une plus douce, plus complaisante, ny plus agreable en certains temps, en certains jours, en certaines heures, et en certains momens : mais il n'en fut aussi jamais une plus fiere, plus imperieuse, plus chagrine, et plus insuportable en d'autres. De sorte qu il y a une inesgalité si prodigieuse en l'humeur de Lysidice, qu'on peut à mon advis la comparer à un de ces premiers jours du Printemps, où l'on voit le Soleil dorer toute la Campagne ; donner un nouveau verd aux Prairies et aux Arbres ; et faire esclorre mille Fleurs : et où l'on voit un moment apres, tomber une gresle effroyabe meslée de Pluye et de Neige : où le Tonnerre se meslant quelques fois aussi bien que le vent, fait que l'on voit presques en un seul jour ; toutes les beautez et toutes les rigueurs de toutes les Saisons de l'Année. En effet. Ma