Le Grand Cyrus partie 6 Mlle de Scudéry Artamène ou le Grand Cyrus http://www.artamene.org Partie 6 sommaire : - Cyrus accusé par Mandane d'infidélité - Cresus veut libérer Artamas - Funérailles d'Abradate et suicide de Panthée - Attaque de Sardis - Nouvelles de certains couples amoureux - Histoire de Timante et Parthénie : le passé de Parthénie - Histoire de Timante et Parthénie : les épreuves de Timante - Histoire de Timante et Parthenie : la fête des Adoniennes - Histoire de Timante et Parthenie : le stratagème de Parthenie - Histoire de Timante et Parthenie : le subterfuge de Parthenie - Histoire de Timante et Parthenie : échange de présents - Histoire de Timante et Parthenie : nouvelle retraite de Parthenie - Histoire de Timante et Parthenie : retrouvailles et mariage de Timante et Parthenie - Reprise de la guerre (le camp de Cyrus) - Reprise de la guerre (le camp de Crésus - Capture d'Héracléon - Histoire de Sésostris et Timarète : enfances des héros - Histoire de Sésostris et Timarète : séparation des héros - Sésostris s'allie à Cyrus ; nouvelle attaque de Sardis - La famine de Sardis - Histoire d'Arpalice et de Thrasimède : le mariage arrangé - Histoire d'Arpalice et de Thrasimède : fortune du portrait d'Arpalice - Histoire d'Arpalice et de Thrasimède : cadeaux de Menecrate - Histoire d'Arpalice et de Thrasimède : concert du fameux chanteur Arion - Histoire d'Arpalice et de Thrasimède : départ d'Arpalice à la campagne - Histoire d'Arpalice et de Thrasimède : amour caché, amour dévoilé - La prise de Sardis - Nouvel enlèvement de Mandane par le roi de Pont - Récit de l'enlèvement de Mandane Livre premier Cyrus accusé par Mandane d'infidélité Quelque impatience qu'eust l'illustre Cyrus, de voir ce que l'incomparable Mandane luy escrivoit, il fut pourtant quelque temps sans pouvoir lire sa Lettre : non seulement parce que la joye avoit excité un si agreable trouble dans son coeur, qu'il ne sçavoit pas s'il devoit croire ce qu'il voyoit ; mais encore parce qu'il vouloit que celuy qui la luy avoit aportée, luy dist s'il la tenoit de la main de Mandane ; comment il l'avoit pû voir ; et dans quel temps il l'avoit veuë ? Il n'eut pourtant pas plustost achevé de luy demander tout ce qu'il vouloit sçavoir, que sans attendre sa responce, il ouvrit le Paquet qu'il luy avoit aporté, et qui n'avoit point de suscription : mais apres l'avoir ouvert, avec une impatience extréme, il reconnut le carractere de sa chere Princesse : et vit qu'il y avoit au commencement de la Lettre qui s'adressoit à luy ; LA MALHEUREUSE MANDANE A L'INFIDELLE CYRUS. A peine ce Prince eut il jetté les yeux sur ces cruelles paroles que s'arrestant tout court, il les releut une seconde fois : mais il les releut avec tant d'estonnement et tant de desespoir, qu'il ne put s'empescher de faire une douloureuse exclamation : et de donner des marques tres visibles de sa surprise et de son desplaisir. De sorte que sentant dans son coeur une agitation si violence, il se retira en particulier : mais il se retira en continuant de lire la Lettre de Mandane, qui estoit telle. Je voudrois bien pouvoir renfermer dans mon coeur, le ressentiment que j'ay de vostre inconstance : mais je vous avouë que j'ay esté si surprise, d'aprendre que vous avez changé de sentiment pour moy, que je n'ay pû m'empescher de vous donner des marques de mon estonnement, et de mon indignation ; quoy que je sçache bien qu'il y a de la foiblesse à se pleindre à ceux de qui nous avons esté offencez : et qu'il y a plus de Grandeur d'ame à n'accuser pas soy mesme les coupables à qui on ne veut point pardonner. Mais enfin puis que je n'ay pû souffrir vostre changement sans m'en pleindre, il faut au moins que je m'en pleigne comme une personne qui ne veut pas estre appaisée : c'est pourquoy je vous declare, que je ne veux plus servir de pretexte à vostre ambition ; ny estre la cause innocente de la desolation de toute l'Asie. Rendez donc au Roy mon Pere les Troupes que vous avez à luy : afin que ce ne soit pas de vostre main que mes chaines soient rompuës : car je vous advouë que j'aime encore mieux estre Captive d'un raviseur respectueux, que d'estre remise en liberté par un Prince infidelle : et par un infidelle encore, à qui j'ay donné cent illustres marques de fidelité. MANDANE. Cyrus leût cette Lettre avec tant de douleur ; tant d'estonnement ; et tant de trouble dans l'esprit, qu'il fut contraint de la relire une seconde fois : mais plus il la leût, plus il en fut surpris, et plus il en fut affligé. Ce n'est pas que son innocence ne le deust consoler : mais il avoit l'ame trop delicate, pour pouvoir souffrir sans une extréme douleur, une si injuste accusation : et son amour estoit trop sorte, pour n'estre pas sensiblement touché, de voir que Mandane le pouvoit soubçonner d'estre capable de changer de sentimens pour elle. De plus, comme il ne paroissoit point par la Lettre de cette Princesse, quelle estoit la Personne qu'elle croyoit qu'il aimoit, il ne pouvoit deviner precisément, si c'estoit Panthée, ou Araminte ; car il leur rendoit également des devoirs à l'une et à l'autre : de sorte qu'estant dans un desespoir sans égal, il fit apeller celuy qui luy avoit donné cette Lettre, pour tascher de tirer quelques conjectures de ce qu'il vouloit sçavoir. Cét homme luy dit donc, que s'estant trouvé dans la Citadelle de Sardis, lors qu'on y avoit amené la Princesse Mandane, et la Princesse Palmis, il s'estoit resolu d'y demeurer, jusques à ce qu'il eust pû trouver les moyens de s'aquiter des obligations qu'il luy avoit, en rendant quelque service à la Princesse Mandane : esperant tousjours qu'il pourroit rencontrer les occasions de faire sçavoir à quelqu'une des Femmes de cette Princesse, qu'il estoit prest à toute entreprendre pour elle. Il luy dit en suitte, que comme elle estoit tres estroitement gardée, il n'avoit pu imaginer les voyes d'executer son dessein, que depuis quelques jours, qu'il avoit enfin trouvé lieu d'entretenir Martesie, qui d'abord n'avoit pas adjousté foy à ses paroles : mais qu'enfin ayant cru ce qu'il luy disoit, elle l'avoit chargé le jour auparavant, de la Lettre qu'il luy venoit d'aporter : l'asseurant qu'il rendroit un grand service à la Princesse Mandane, s'il portoit cette Lettre seurement. Cyrus voyant qu'il ne pouvoit sçavoir autre chose de cét homme, commanda à Ortalque d'en avoir soin : et luy ordonna à luy, de ne dire à qui que ce fust, qu'il luy avoit aporté une Lettre de Mandane : ne voulant pas donner la joye à ses Rivaux, de sçavoir qu'il fust mal avec elle. Ce n'est pas que ce Prince fust en estat de raisonner avec autant de liberté d'esprit comme il paroissoit qu'il en eust, pour estre capable d'avoir cette prevoyance : mais c'est que l'amour est de telle nature, qu'elle fait tousjours voir à ceux qui en sont possedez, tout ce qui peut nuire ou servir à leurs Rivaux aussi bien qu'à eux mesmes : et qu'ainsi Cyrus voulut du moins s'épargner la douleur de voir de la joye dans les yeux du Roy d'Assirie, en aprenant sa disgrace : joint que le respect qu'il avoit pour Mandane, ne luy permit pas de faire connoistre aux autres qu'elle estoit capable d'une foiblesse si injuste : et comme toute jalousie presupose amour, sa discretion voulut cacher celle de la Princesse. Mais apres qu'Ortalque se fut retiré, avec celuy qui en croyant donner une grande joye à Cyrus, luy avoit causé une excessive douleur ; ce Prince apella Feraulas, qui ne fut pas peu surpris de luy voir tant de tristesse dans les yeux. Seigneur (luy dit il avec la liberté qu'il avoit accoustumé d'avoir avec son illustre Maistre) je ne pensois pas qu'il fust permis aux Vainqueurs, d'avoir de la melancolie sur le Champ de Bataille : Ha Feraulas (s'écria Cyrus, en luy montrant la Lettre de Mandane) la Fortune est bien plus ingenieuse que vous ne pensez à me tourmenter ! voyez, luy dit il encore, voyez par les cruelles paroles que ma Princesse m'a escrites, ce qui empoisonne toutes les douceurs qui ont accoustumé de suivre la victoire ; ce qui fait que la gloire d'avoir vaincu ne m'est plus sensible ; et ce qui détruit toute ma joye, et toutes mes esperances. J'advouë Seigneur (reprit Feraulas, apres avoir leu cette Lettre, dont il connoissoit bien le carractere) qu'il n'est pas aisé de concevoir comment la Princesse qui est si prudente, aura pû se laisser persuader que vous estes un infidelle : mais apres tout, je ne trouve pas que vous deviez vous affliger avec excés de cette fâcheuse avanture : car enfin il vous sera si aisé de la desabuser de son erreur, que la chose ne se doit pas seulement mettre en doute. Non non Feraulas, interrompit Cyrus, mon malheur n'est pas si petit que vous le croyez : et puis que ma Princesse a pû croire que je ne l'aime plus, et que je ne continuë de faire la guerre que par ambition, elle pourra encore me faire plusieurs autres injustices. Elle pourra peut-estre pour m'oster plus absolument son coeur, le donner au Roy de Pont, à qui elle ne l'a sans doute si constamment refusé que pour l'amour de moy. Vous sçavez quelle est la fermeté de cette personne : vous venez de voir qu'elle n'a pas voulu que Mazare la delivrast : et vous voyez qu'elle me traitte comme luy, puis qu'elle me declare qu'elle veut que je rende au Roy son Pere, les Troupes qui luy appartiennent : et qu'elle m'assure en suitte, qu'elle aime mieux estre entre les mains d'un Ravisseur respecteux, que d'estre delivrée par un Prince infidelle. Quoy Mandane, s'escrioit Cyrus, vous avez pû penser une chose si injuste ! vous l'avez pu croire ! et vous l'avez pû escrire ! ha puis que vous l'avez pu, je dois criore encore que vous ne voudrez point voir mon innocence, et que vous allez devenir la plus injuste, la plus infidelle, et la plus ingratte Princesse du monde. Mais Seigneur, interrompit Feraulas, pourquoy ne voulez vous pas croire en mesme temps, que dés que vous aurez pris Sardis, la preocupation de la Princesse cessera ? Car enfin quand elle verra que vous porterez à ses pieds tous les Lauriers dont la Fortune et la Victoire vous ont couronné ; que vous ne verrez plus ny Panthée, ny Araminte ; il faudra bien qu'elle se repente de son erreur, et qu'elle vous redonne son affection : qu'elle ne vous a sans doute pourtant pas ostée, quoy qu'elle vous ait escrit : car si elle vous la vouloit oster, elle ne vous escriroit point : et elle vous l'osteroit sans vous le dire. Quoy qu'il en soit, dit Cyrus, ma Princesse croit que je ne l'aime plus, et que j'en aime une autre : et elle le croit apres tout ce que j'ay fait pour elle en cent occasions differentes : elle le croit dans le mesme temps que je hazarde ma vie, et que je gagne des Batailles, seulement pour la mettre en liberté : elle appelle ambition, ce qui n'est assurément qu'amour ; puis qu'apres tout, quelque passion que j'aye pour la gloire, et quelque ambitieuse que soit mon ame, je n'aurois pas porté le feu par toute l'Asie ; je n'aurois pas renversé tant de Provinces, ni conquis tant de Royaumes ; si l'amour que j'ay pour elle, n'avoit donné un fondement raisonnable à toutes les guerres que j'ay faites : et si je n'avois pû estre Conquerant legitime, je n'aurois pas voulu estre Usurpateur. Cependant elle pense, et elle escrit, qu'elle ne veut plus estre le pretexte de cette ambition : et sans dire mesme qui, elle m'accuse d'aimer, elle agit comme une personne qui ne m'aime plus. Il faut avoüer la verité Feraulas, adjousta ce Prince, il y a quelque chose de bien capricieux en ma destinée ; ne diroit-on pas, que la Fortune qui fait tous les heureux, et tous les malheureux qui sont au monde, a abandonné le soin de tout l'Univers, pour ne songer qu'à moy seulement ? car par une cruauté qui n'a point d'exemple, elle fait qu'eternellemêt mon ame passe d'une extremité à l'autre : et qu'il n'y a jamais qu'un instant, entre une extréme joye, et une extréme infortune. Mais elle fait toujours que le plaisir precede la douleur : de sorte qu'il paroist visiblement, qu'elle ne me donne le premier, que pour me faire mieux sentir l'autre. En effet, ne voyez vous pas en quel temps, en quel jour, à quelle heure, et en quel lieu, elle a voulu que je reçeusse cette cruelle Lettre de Mandane ? Si je l'eusse reçeuë devant que donner la Bataille, peut-estre que la victoire m'auroit oste une partie de l'amertume qu'elle auroit mis dans mon coeur : mais au contraire, je la reçois apres avoir vaincu mes ennemis et mon Rival ; je la reçois apres avoir sçeu que la basse Asie reconnoist ma puissance, et s'y soumet ; je la reçois estant sur le point d'aller prendre Sardis ; je la reçois enfin sur le Champ de Bataille, où je ne voy à l'entour de moy que des signes de ma victoire : et cependant au milieu de tant de sujets de joye, la douleur s'empare de mon esprit et le surmonte : mais de telle sorte, que je suis asseuré que le Roy de Pont, qui a perdu la Bataille, n'a pas plus de déplaisir que j'en ay. Il en a pourtant plus de sujet que vous, reprit Feraulas : car enfin Seigneur, quoy que vous m'en puissiez dire, je croy que la Princesse Mandane ne sçauroit croire long temps ce qu'elle croit presentement. Il faut du moins nous haster, interrompit Cyrus, d'aller à Sardis : afin de perir au pied de ses Murailles, ou d'arriver aux pieds de Mandane, pour luy demander de qui elle croit que je suis amoureux : et pour luy protester que je ne le fus jamais que d'elle seulement. Apres cela, Cyrus dit encore plusieurs choses à Feraulas : et resolut de renvoyer celuy qui luy avoit apporté la Lettre de Mandane, avec une responce pour cette Princesse : car com- c'estoit un homme determiné et hardi, Cyrus jugea bien qu'il entreprendroit aisément de s'en retourner à Sardis, comme en effet il le fit : de sorte que Cyrus emporté par la violence de sa passion, escrivit la Lettre qui suit à Mandane : mais il l'escrivit avec tant de precipitation, qu'on peut dire que son coeur la luy dicta plustost que son esprit : car il n'hesita pas un moment, sa main pouvant à peine suffire à suivre ses pensées, qu'il exprima en ces termes. L'INFORTUNE CYRUS , A L'INIVSTE MANDANE. Il faut bien que je vous aime plus que personne n'a jamais aimé, puis qu'apres l'Injusticé que vous avez de m'apeller infidelle, je ne vous aime pas moins que je faisois auparavant. Au contraire, je sens la passion que j'ay pour vous avec tant de violence ; et vostre injuste accusation m'en fait si bien connoistre la grandeur, par le ressentiment que j'en ay ; que je suis asseuré que si vous sçaviez ce qui se dans mon ame, vous advoüeriez que vous estes la plus cruelle et la plus injuste Personne du monde. Si la Fortune continuë de m'estre favorable à la Guerre, et que je ne trouve pas plus de difficulté à prendre Sardis, qu'à gagner la Bataille que Cresus et le Roy de Pont viennent de perdre, vous me verrez bien tost à vos pieds. C'est là Madame, que je vous protesteray, que vous avez esté ma premiere passion, et que vous serez la derniere : mais en attendant, il vous souviendra s'il vous plaist, que vous m'avez permis d'aimer la gloire : et qu'ainsi j'ay crû que je ne devois pas estre rigoureux apres avoir vaincu : et qu'il m'estoit permis d'avoir de la civilité pour deux Grandes princesses malheureuses, et de la compassion pour leurs infortunes. Voila, ô trop injuste Mandane, par quel motif j'ay agy, avec les seules Dames que j'ay veuës, depuis que j'ay commencé la Guerre : et avec les seules Personnes, que vous me pouvez soubçonner d'aimer. Mais comment le pouvez vous faire, et comment pouvez vous ne vous connoistre point, et ne me connoistre pas ? Cependant vous me dispenserez, s'il vous plaist, de remettre au Roy vostre Pere les Troupes qui sont à luy, jusques à ce que je vous aye mise en liberté : quand cela sera, Madame ; et que j'auray vaincu tous mes Rivaux, je remettray l Armée que je commande au Roy des Medes ; je luy laisseray toutes les Couronnes que j'ay conquises, afin qu'il vous les mettre il vous les mette sur la teste ; et j'iray (comme je l'ay desja dit) me jetter à vos pieds, pour y mourir de douleur et d'amour, si je ne puis vous persuader que je ne fus jamais infidelle, et que j'ay plus de passion pour vous, que nul autre n'en a jamais eu pour personne. CYRUS. Cette Lettre estant escrite, Cyrus la releut plus d'une fois : luy semblant qu'en le relisant il persuadoit son innocence à Mandane : mais enfin apres l'avoir fermée, Feraulas se voulut charger de la donner à celuy qui la devoit rendre : Cyrus voulut toutesfois que cét homme la reçeust de sa main, avec une liberalité digne de luy : et l'on peut dire que jamais porteur de mauvaises nouvelles n'a esté si bien recompensé. Apres cela il fut contraint, malgré qu'il en eust, de donner quelques heures au repos : la lassitude du jour precedent le forçant de laisser charmer ses ennuis par le sommeil. Il est vray que ce sommeil fut fort interrompu, et fort peu tranquile : car comme son imagination n'estoit plus remplie que de choses tumultueuses, ses songes ne furent pas agreables. Mais pour faire voir la force de son amour, et la tendresse de son amitié, au lieu que vray-semblablement il ne devoit songer que des combats, il ne songea que Mandane et Abradate : et il les songea de cent manieres differentes : bien que ce fust tousjours funestement. Il y avoit pourtant cette difference entre eux, qu'il voyoit quelque fois Mandane sans voir Abradate ; mais qu'il ne voyoit jamais Abradate sans voir Mandane : tant il est vray que cette Princesse estoit fortement empreinte dans son imagination, aussi bien que dans son coeur : quoy que cette partie de l'ame ait accoustumé d'estre assez errante et assez legere, et de representer presques indifferemment toutes sortes d'objets, principalement durant le sommeil. Il est vray que celuy de Cyrus n'estoit pas profond, aussi ne dura t'il pas fort long temps : dés qu'il fut esveillé, on tint Conseil de Guerre dans sa Tente : où le Roy d'Assirie, Mazare, et tous ceux qui avoient accoustumé d'en estre se trouverent : et où il fut resolu, que sans donner temps aux ennemis de se reconnoistre, ny au Roy de Pont d'oster Mandane de Sardis, on iroit investir cette Ville à l'heure mesme : de sorte que sans differer davantage, apres avoir bien consideré quelle en estoit la scituation, et quels postes il faloit d'abord occuper ; Cyrus assigna tous les Quartiers à toute son Armée, qui eut ordré de marcher à l'heure mesme : ce Prince remettant à partir le lendemain, parce qu'il vouloit voir Panthée, pour la consoler de la mort d'Abradate, dont il estoit sensiblement touché : et dont on luy vint dire qu'on n'avoit point encore trouvé le corps à l'endroit où il avoit combatu, à cause du grand nombre de Morts qu'il y avoit en ce lieu là. Cyrus commanda une seconde fois qu'on y retournast : et ne manqua pas d'envoyer querir les Capitaines qui commandoient les Troupes d'Abradate, pour les assurer qu'il les recompenseroit des services de leur Maistre et des leurs : et apres avoir donné tous les ordres necessaires pour se preparer à un Siege comme celuy de Sardis, et commandé que l'on eust soin d'enterrer les Morts, il monta à cheval, pour aller visiter Panthée. Il est vray qu'il fut aisé d'executer les ordres qu'il donnoit pour le siege de Sardis : car comme ce Prince l'avoit preveû dés le commencement de la Guerre, il y avoit dans son Camp toutes les Machines dont on pouvoit avoir besoin pour prendre cette Ville. Mais devant que d'aller au lieu où il croyoit trouver Panthée, il passa à la Tente où estoit ce Prince Egyptien, qui paroissoit estre si aimé des siens : afin d'aprendre en quel estat il estoit, et si on le pourroit transporter en un lieu plus commode que celuy là. Les principaux Chefs des Egyptiens, qui n'avoient garde d'abandonner leur Prince malade, eux qui ne l'avoient pas abandonné lors qu'ils l'avoient crû mort, luy dirent que les Chirurgiens, apres avoir fondé ses blessures, n'en desesperoient pas, mais qu'aussi n'en pouvoient ils pas respondre. Quelque deffence que les Medecins eussent faite de le faire parler, ils offrirent pourtant à leur illustre Vainqueur de le laisser entrer, mais il ne le voulut pas : sçachant que cela pourroit nuire au Prince leur Maistre : et il se contenta de commander à ceux des siens qui avoient ordre d'estre aupres de luy, d'en avoir tous les soins imaginables : et d'asseurer luy mesme tous ces Capitaines Egyptiens qu'ils pouvoient attendre toutes choses de son assistance. Cresus veut libérer Artamas Mais durant que Cyrus estoit aussi affligé apres la victoire, que s'il eust esté vaincu ; Cresus et le Roy de Pont estoient en un deplorable estat : le premier en fuyant, apres avoir perdu la Bataille, se voyoit à la veille de perdre son Royaume : et quoy que l'Oracle de Delphes luy eust asseuré que s'il entreprenoit de faire la guerre à Cyrus, il destruiroit un grand Empire ; il ne voyoit plus lieu de pouvoir expliquer cét Oracle à son avantage : puis qu'il se voyoit luy mesme en estat d'estre destruit. D'autre part, le Roy de Pont voyant qu'il estoit cause de la ruine de celuy qui l'avoit protegé, jugeoit bien qu'allant demeurer sans Protecteur, il alloit estre exposé à perdre Mandane, comme il avoit perdu ses Royaumes : de sorte que ces deux Princes se retiroient sans se rien dire, chacun s'affligeant en secret du pitoyable estat où ils estoient : n'ayant pas la force ny de se pleindre de la Fortune, ny de se pleindre l'un de l'autre, ny de se pleindre d'eux mesmes, quoy qu'ils connussent bien qu'ils estoient la veritable cause de leurs malheurs. La terreur s'estoit de telle sorte espanduë parmy leurs Troupes, que ceux qui les suivoient, creurent cent et cent fois estre poursuivis et estre attaquez : si bien que se desbandant peu à peu, et se separant par petites Troupes, qui prirent divers sentiers ; Cresus et le Roy de Pont se virent si peu accompagnez, qu'ils pouvoient conter aisément ceux qui les suivoient. De sorte que venant à considerer qu'ils s'estoient veus le matin à la teste d'une Armée de deux cens mille hommes, et qu'ils se voyoient presques seuls ; la douleur et le desespoir s'emparerent tellement de leur esprit, que sans sçavoir ce qu'ils faisoient estant arrivez à un endroit, où plusieurs chemins se croisoient, ils se separerent sans en avoir le dessein ; si bien que les leurs se separant aussi, comme ils estoient en fort petit nombre, ces deux Princes se trouverent avec si peu de gens qu'on pouvoit dire qu'ils estoient seuls. De quelque costé que Cresus tournast les yeux au commencement de sa fuïte, il voyoit des morts, des blessez, des mourants, ou des gens qui fuyoient : quelque temps apres il ne voyoit plus que des Païsans espouventez qui se sauvoient dans la Ville avec leur bagage : à la fin ayant quitté le chemin, en aprochant de Sardis, afin d'aller à travers champs, pour y estre plustost, et pour n'estre pas veû en un si pitoyable estat ; il arriva en un petit Vallon solitaire : de sorte que passant du plus effroyable tumulte du monde, en un lieu où le silence n'estoit troublé que par le murmure d'un agreable Ruisseau, et par le chant des Oyseaux, il en souspira : et comme si ce lieu de repos eust esté un Azile, il marcha plus lentement. Mais comme il voulut tourner la teste pour regarder ceux qui le suivoient, il vit qu'il estoit seul : car de quatre ou cinq qui l'avoient suivy, lors que le Roy de Pont l'avoit quitté sans y penser, le cheval de l'un estant blessé n'avoit pû suivre : l'autre estant blessé luy mesme estoit demeuré derriere : et tous ayant eu quelque empeschement, avoient abandonné ce malheureux Prince : qui se voyant seul dans ce Vallon solitaire, connut alors que tous ses Thresors qu'il avoit tant aimez, luy estoient inutiles : et que Solon avoit eu raison de les mespriser. Pendant qu'il s'entretenoit si tristement en avançant toûjours, il entendit tout d'un coup le son d'un agreable Chalumeau : de sorte que tournant la teste vers le lieu d'où venoit ce son qu'il oyoit, il vit que celuy qui joüoit de cét Instrument rustique, estoit un jeune Berger, âgé de douze ou treize ans : qui sans se soucier des miseres publiques, ny sans sçavoir que la Bataille avoit esté ny donnée, ny perduë, joüoit de ce Chalumeau, en gardant un petit Troupeau aussi innocent que luy. Cresus s'arrestant tout court, en considerant ce jeune Berger qui estoit extrémement beau, soupira avec autant d'amertume, que cette harmonie champestre avoit de douceur : si bien que levant les yeux au Ciel, il porta envie à l'heur de ce jeune Enfant : et tout Roy qu'il estoit, il souhaita d'estre Berger, et de pouvoir changer le Sceptre que la Fortune alloit luy arracher des mains, avec la Houlette de cét innocent Pasteur. Mais comme il n'estoit pas Maistre de sa destinée, et que rien ne peut divertir l'immuable decret de la Souveraine Puissance qui conduit l'Univers, il continua son chemin, et arriva enfin à Sardis : où il fut reçeu de tout le Peuple, avec des larmes de tendresse et de douleur. Le Roy de Pont qui s'estoit égaré, n'y arriva qu'une heure apres luy, non plus que le Prince Myrsile, et le Prince de Misie, qui avoient pris un autre chemin. Tous ces Princes firent pourtant tout ce qu'ils peurent pour rasseurer le Peuple : mais comme de moment en moment, il arrivoit des blessez, qui aprenoient tousjours à ce peuple la mort de quelques uns de leur Party, il estoit difficile de r'asseurer des gens qui avoient veû leur Roy revenir tout seul, apres l'avoir veû partir à la teste d'une des plus grandes Armées du monde. De plus, ces Princes sçeurent que les Thraces au lieu de venir vers Sardis, avoient pris la route de leur païs, apres s'estre r'alliez que les Troupes d'Ionie avoient fait la mesme chose : et que celles de Misie s'estoient aussi retirées : et qu'ainsi il y avoit apparence qu'ils ne pourroient pas se revoir si tost en Corps d'Armée : et qu'ils ne pourroient faire autre chose, que se renfermer dans leur Ville, jusques à ce qu'ils eussent fait faire de nouvelles levées pour les secourir. De sorte que tout ce Peuple n'estant que trop instruit du pitoyable estat où estoient les affaires, murmuroit hautement : et disoit, avec beaucoup de hardiesse, qu'il falloit aller delivrer le Prince Artamas, que Cresus retenoit prisonnier : qu'il n'y avoit que luy qui peust les garantir du peril qui les menaçoit : et que c'estoit une honte estrange aux Lydiens, de laisser mourir dans les fers un Prince innocent, qui avoit accreû leur Empire par tant d'illustres Conquestes ; qui avoit tant r'emporté de fameuses victoires, et qui seul pouvoit s'opposer à la puissance de Cyrus. Ce que ce Peuple disoit, paroissoit si juste et si raisonnable, que ce sentiment devint bientost general : car on ne pouvoit pas luy dire qu'Artamas ne fust pas innocent ; qu'Artamas ne fust pas brave ; qu'Artamas n'eust pas esté heureux à la Guerre ? qu'Artamas ne fust pas un Grand Capitaine ; et que ce ne fust pas un Grand Conquerant : de sorte que n'ayant rien à luy dire, pour l'empescher de songer à delivrer ce Prince, que le respect qu'il devoit à son Souverain ; Cresus ne jugea pas, veû la necessité pessante des choses, que cela suffist pour l'en empescher. Si bien que prenant la resolution de le prevenir, il fit dire qu'il alloit le delivrer : et en effet il envoya preposer au Prince Artamas de le remettre en liberté, s'il vouloit deffendre les Murailles de Sardis contre Cyrus : mais comme ce Prince ne l'eust pû faire, sans faire la guerre au Roy de Phrigie son Pere ; quelque amoureux qu'il fust de la Princesse Palmis, et quelque envie qu'il eust aussi d'empescher la ruine de Cresus, il rejetta la proposition qu'on luy fit. Il est vray qu'il la rejetta avec tant de respect, et qu'il donna de visibles marques de la douleur qu'il avoit de voir que Cresus avoit des ennemis contre lesquels l'honneur ny la Nature ne permettoient pas qu'il peust combatre, que tout autre que Cresus en auroit eu le coeur attendry. Cependant ce malheureux Roy, ne laissa pas d'estre irrité du refus du Prince Artamas : de sorte que redoublant ses Gardes, il fit dire parmy le Peuple tout ce qu'il creut capable d'attiedir l'ardeur que les Habitans de Sardis avoient tesmoigné avoir de le delivrer : et en effet comme les Peuples sont legers, et capables de toutes sortes d'impressions, ils se contenterent de desirer la liberté d'Artamas ; de faire des Eloges continuels de sa valeur et de son esprit ; de parler contre Cresus, et de le menacer tousjours de delivrer cét illustre Prisonnier, sans entreprendre pourtant de le faire. Cependant le Roy de Pont apporta un tel ordre à la Citadelle, que la Princesse Mandane, et la Princesse Palmis, ne sçeurent point que la Bataille eust esté perduë jusques à ce que Sardis fut assiegé. Il est vray que pour Mandane, il n'estoit pas difficile, en l'estat qu'estoit son ame, de luy cacher ce que l'on ne vouloit pas qu'elle sçeust, car elle ne s'informoit de rien : tant la douleur qu'elle avoit de croire que Cyrus estoit infidelle, occupoit toutes ses pensées. Funérailles d'Abradate et suicide de Panthée Mais pendant qu'elle ne s'entretenoit que de l'inconstance pretenduë du plus constant Prince du Monde ; que la Princesse Palmis ne songeoit qu'à déplorer le malheur du Roy son Pere, et celuy du Prince Artamas ; que Cresus ne pensoit qu'à la seureté de Sardis ; que le Roy de Pont ne se preparoit qu'à mourir, en deffendant la Citadelle ; que le Prince Myrsile, le Prince de Mysie, Pactias, et tous les autres Chefs, ne songeoient qu'à ce qui pouvoit fortifier la Ville, et empescher sa perte ; et que tout le Peuple dans une oisiveté tumultueuse, desaprouvoit tout ce que faisoient ces Princes, sans sçavoir pourtant s'il avoit raison ou s'il ne l'avoit pas ; Cyrus tout vainqueur qu'il estoit, s'en alloit avec une douleur extréme pour visiter Panthée. Mais en y allant, il sentoit quelque repugnance d'y aller : car comme il ne sçavoit pas si c'estoit d'elle ou d'Araminte que Mandane le croyoit amoureux, il craignoit encore que cette visite ne luy nuisist : et que la Renommée, qui porte par tout les actions les moins remarquables des Princes, ne la fist sçavoir à Mandane. Mais apres tout, Abradate estant tel qu'il estoit, et estant mort pour son service, rien ne l'en pouvoit dispenser ; et en effet il ne s'en dispensa pas Comme son ame estoit fort triste, non seulement il voulut estre peu accompagné ; mais il chercha mesme un chemin destourné et solitaire, et fut gagner le bord de la Riviere d'Helle, afin d'aller le long de l'eau, jusques au chasteau où il croyoit trouver la Reine de la Susiane. il n'eut pourtant pas la peine de l'aller chercher si loin : car dés que la nouvelle fut portée au lieu où estoit cette Princesse, que la Bataille avoit esté donnée, sans qu'on luy dist pourtant qu'Abradate y avoit esté tué ; elle monta dans un Chariot, sans en rien dire à la Princesse Araminte, ny mesme à Doralise : de sorte que n'ayant que Pherenice avec elle, deux autres femmes, et quelques Esclaves, elle se mit en estat d'aller au Camp : et y fut par le mesme chemin que Cyrus avoit pris pour aller trouver cette Princesse. Ce n'est pas que Pherenice n'eust fait tout ce qu'elle avoit pû pour l'empescher de faire ce qu'elle faisoit, mais elle n'avoit pû l'en détourner : luy disant que si Abradate estoit vivant, elle ne pouvoit le voir assez tost pour s'en resjouïr : que s'il estoit blessé, elle ne pouvoit encore estre trop promptement aupres de luy pour l'assister : et que s'il estoit mort elle ne pouvoit non plus le sçavoir avec assez de diligence pour le suivre au Tombeau. De sorte que son Chariot allant aussi viste que les chevaux qui le tiroient pouvoient aller ; et allant mesme toute la nuit ; elle arriva le matin en un lieu d'où Cyrus qui avançoit vers elle, descouvrit son Chariot, qu'il ne pouvoit pourtant pas connoistre pour estre le sien : mais ce qui arresta ses yeux, fut de remarquer qu'il s'arresta aupres d'un autre, qu'il vit estre assez prés du Fleuve : et où plusieurs hommes faisoient quelque chose, qu'il ne pouvoit discerner. Ce qui augmenta encore sa curiosité, fut de voir que de ce Chariot qui s'estoit arresté, il en estoit sorty des Femmes, avec beaucoup de precipitation : une desquelles s'estoit assise à terre, sans qu'il peust connoistre ce qu'elle y faisoit. Cyrus regardant toutes ces choses, sans y avoir toutesfois une sorte aplication, avança tousjours, jusques assez prés du lieu où estoient ces gens qu'il voyoit : mais il fut estrangement surpris, d'aprendre en s'en aprochant, par un de ceux à qui il avoit donné ordre de retourner chercher le corps d'Abradate, que ses compagnons et luy l'avoient enfin trouvé, et l'avoient porté au bord de ce Fleuve, avec intention de le mettre dans le premier Bateau qui passeroit, pour le pouvoir porter plus aisément au lieu où estoit Panthée. Mais que n'estant point passé de Bateau, et un Chariot vuide estant venu là, ils avoient changé de dessein : de sorte que comme ils estoient prests d'y mettre le corps d'Abradate, Panthée estoit arrivée aupres d'eux : qui n'avoit pas plustost reconnu le corps de son Mary, qu'elle s'estoit jettée avec precipitation du haut de son chariot, et s'estoit assise aupres de luy : en faisant de pleintes si douloureuses, et en l'arrosant de tant de larmes, qu'il n'y avoit rien de plus pitoyable à voir. Et en effet, Cyrus s'avançant avec diligence, et descendant de cheval, à quelques pas du lieu où estoit cette déplorable Princesse ; il la vit assise aupres du corps d'Abradate, à qui on n'avoit pas osté les magnifiques Armes que Panthée luy avoit données ; car comme le Party ennemy avoit esté vaincu, leurs Soldats n'avoient pas esté en pouvoir de songer à despoüiller des morts : et Cyrus avoit poursuivy sa victoire si loing, que les siens non plus ne s'y estoient pas amusez. Il est vray que ces magnifiques Armes avoient perdu une partie de leur beauté, par l'abondance du sang qui en avoit changé les Diamants, en de funestes Rubis : mais pour luy, il estoit si peu changé, qu'il ne paroissoit que passe et endormy. Panthée luy tenoit la teste sur ses genoux, qu'elle regardoit fixement, et qu'elle arrosoit d'une si grande abondance de larmes, qu'elle estoit contrainte de les essuyer de temps en temps, afin de pouvoir voir son cher Abradate : ses larmes estoient accompagnées de soûpirs douloureux et longs, et qui partant du profond de son coeur, et du coeur plus affligé qui sera jamais, portoient la douleur et la compassion, dans celuy de tous ceux qui la regardoient. Cette Princesse estoit si fort occupée par un si funeste objet, qu'elle ne vit point Cyrus lors qu'il arriva aupres d'elle : et elle ne l'auroit sans doute point aperçeu, si ce Prince, sensiblement touché de voir Abradate mort, et de voir Panthée en un si pitoyable estat, n'eust mis un genoüil en terre, afin de luy pouvoir parler plus aisément pour la consoler, et pour l'empescher de se lever : et si par ses paroles, il ne l'eust obligée à tourner les yeux vers luy. Pleust aux Dieux Madame (luy dit Cyrus, avec une douleur sur le visage qui tesmoignoit assez le regret qu'il avoit dans l'ame) que je peusse ressusciter l'illustre Abradate par la perte de ma vie : et que le sang que je respandrois, peust seulement faire tarir vos larmes : vous verriez Madame, combien la perte d'Abradate me touche, et combien vostre douleur m'afflige. D'abord Panthée ne pût respondre à Cyrus, que par des sanglots redoublez, qui ne luy permirent pas de parler : mais comme cette Princesse avoit l'ame aussi Grande qu'elle l'avoit sensible, elle r'apella toute sa vertu : et faisant un grand effort sur elle mesme ; Seigneur (luy dit elle, en levant tristement les yeux vers luy, et luy monstrant de la main droite son cher Abradate) apres avoir perdu ce que je viens de perdre, il ne faut point s'il vous plaist que vous songiez à faire tarir mes larmes : puis que c'est une chose que la mort seule doit faire, et qu'elle fera infailliblement bientost. Joüissez donc en repos, de la victoire que vous avez r'emportée : et souvenez vous seulement quelquesfois, que le malheureux Abrabate a peut-estre esté la victime, qui vous a rendu les Dieux propices. Mais Seigneur, adjousta t'elle, la douleur me trouble de telle sorte, que pour penser trop à Abradate, je ne me souviens pas de luy obeïr pour la derniere fois : en disant cela, elle tira des Tablettes cachettées, et les donnant à Cyrus ; Seigneur, luy dit elle, le jour qui preceda le départ d'Abradate, il me donna ce que je remets en vos mains : avec ordre de vous le donner, s'il mouroit pour vostre service. Vous voyez qu'il est mort, Seigneur, (poursuivit elle en redoublant ses pleurs) c'est donc à vous de voir ce qu'il a souhaité que vous sçeussiez. Cyrus fit alors ce qu'il pût, pour obliger. Panthée à rentrer dans son Chariot, et à souffrir que l'on mist le corps de l'illustre Abradate dans un autre : voulant aussi remettre à lire les Tablettes qu'elle luy donnoit, jusques à ce qu'on luy eust osté un objet aussi funeste comme estoit celuy de voir Abradate mort, mais elle ne le voulut pas : de sorte que ce Prince n'osant la contraindre, dans les premiers mouvemens de sa douleur, fit ce qu'elle vouloit qu'il fist, et commença de voir ce qu'Abradate avoit escrit de sa main. Mais à peine eut il jetté les yeux dessus, qu'il vit les paroles qui suivent, escrites en plus gros carractere que le reste du discours. DERNIERE VOLONTE D'ABRADATE. Je laisse mon coeur et toutes mes affections à ma chere Panthée, et mon Royaume à l'illustre Cyrus : sans autre condition que celle de proteger la Princesse qui en porte la Couronne, et de la consoler de ma mort. Entendant que tous mes Sujets obeïssent à ce Prince comme à moy mesme : et ne croyant pas pouvoir rien faire de plus glorieux pour moy, que de choisir un tel Successeur : ny rien de plus utile pour eux, que de leur donner un tel Maistre : ny rien de plus avantageux pour la Reine ma Femme, que de luy donner un si genereux Protecteur. ABRADATE.Apres que Cyrus eut leû ce que le Roy de la Susiane avoit escrit dans ces Tablettes, il fut si surpris de la generosité de ce Prince, que sa douleur en redoubla encore : et comme son Grand coeur ne pouvoit ceder à personne en generosité : je vous declare Madame, dit il à Panthée, que je n'accepte que la derniere qualité que l'illustre Abradate me donne : jugeant bien qu'il ne me fait Roy de la Susiane, que parce que les loix de son Païs, luy deffendent de vous en faire Reine. Mais je l'accepte, Madame, avec intention de la meriter par mes services : et de vous proteger contre toute la Terre. Je vous le promets, adjousta t'il, et je vous declare de plus, que je pretens ne me servir de l'authorité qu'Abradate me donne dans ses Estats, que pour en r'affermir la Couronne sur vostre teste. Ce que vous me dites, repliqua Panthée, est digne de vous, et digne d'un Amy d'Abradate : mais, Seigneur, je n'ay plus besoin que d'un Tombeau assez grand, pour renfermer Abradate et Panthée ensemble : c'est pourquoy je vous conjure de me laisser s'il vous plaist encore quelque temps aupres de cét illustre Mort, que je suis resoluë de n'abandonner point. Je sçay bien Madame, luy dit Cyrus, que vostre douleur est juste, et qu'elle peut estre violente sans que l'on vous puisse accuser de foiblesse : mais Madame, il faut conserver la memoire d'Abradate, et pour la conserver il faut vivre : c'est pourquoy allons s'il vous plaist songer à luy dresser un Tombeau, digne de sa valeur et de sa condition : et souffrez que je vous separe de celuy dont la mort ne vous a desja que trop cruellement separée. Je vous en conjure (poursuivit Cyrus en prenant une des mains de cét illustre Mort) par le plus vaillant Prince du monde : et par le seul homme de toute la Terre, que vous avez aimé. Mais helas ? Cyrus fut estrangement surpris de voir que cette main qui avoit presques esté entierement separée du bras d'Abradate par un coup d'espée, demeura dans la sienne détachée du corps de son illustre Amy. La parole luy manqua ; les larmes luy vinrent aux yeux ; et Panthée redoublant les siennes, reprit cette vaillante main de celle de Cyrus : et apres l'avoir baisée avec tendresse et aveque respect, elle la remit à la place où elle avoit esté, comme si elle eust voulu la ratacher au bras d'où elle avoit esté separée : la moüillant de tant de larmes, qu'elle en osta tout le sang dont elle estoit marquée en divers endroits. C'est moy, disoit elle, c'est moy, qui suis cause de la mort d'Abradate : il sembloit que je ne me fiois pas assez à sa valeur ordinaire, pour m'aquiter de ce que je vous devois : car je luy dis cent choses pour l'obliger à se surpasser luy mesme : et je ne doute point du tout, qu'il ne se soit precipité dans le peril, seulement pour l'amour de moy : et cependant je le voy mort entre mes bras, et je respire encore : et je souffre que l'on me parle de consolation ! Mais Madame, luy dit Cyrus en l'interrompant, puis que le mal que vous souffrez n'a point de remede, il faut bien prendre la resolution de le souffrir constamment : Abradate est mort couvert de gloire ; sa memoire passera à la Posterité avec honneur ; mais pour la rendre plus esclatante, c'est à vous Madame, à faire que la fermeté de vostre ame, esgalle son courage : et c'est à moy aussi à faire tout ce que l'amitié que j'avois pour luy, et le respect que j'ay pour vous, veulent que je face pour sa gloire et pour vostre repos. Commandez donc Madame, où il vous plaist que je vous conduise : et laissez moy le soin des Funerailles de cét illustre Mort. Seigneur (luy dit elle, avec un visage un peu plus tranquile) accordez moy encore un quart d'heure seulement, la veuë d'une Personne qui me fut si chere : et laissez moy quelques instans la liberté de pleurer dans le silence. Cyrus ne voulant pas la presser trop, se leva : et tirant Pherenice à part ; aussi bien que Belesis et Hermogene, qui l'avoient suivy, il se mit à les presser de luy aider à persuader Panthée de souffrir qu'on luy ostast un objet aussi funeste que celuy qu'elle avoit devant les yeux : mais Pherenice et Hermogene estoient si affligez, qu'ils n'avoient pas la force de parler : et pour Belesis, il n'osoit pas croire que ses paroles peussent obtenir ce que celles de Cyrus n'obtenoient pas. Tous les autres gens qui estoient à l'entour de ce Prince, n'estoient pas propres à parler à cette malheureuse Reine : de sorte que voyant qu'il estoit seul qui peust agir aupres d'elle, puis que Pherenice ne le pouvoit pas, à cause de l'excés de sa douleur, et de l'abondance de ses larmes ; il voulut se raprocher de Panthée : mais Pherenice qui connoissoit par une longue experience, qu'elle ne pouvoit souffrir que l'on s'opposast aux premiers mouvemens de sa douleur, le retint : et le pria de se donner un moment de patience. Attendez Seigneur, luy dit elle, attendez : je m'en vay faire un grand effort pour arrester une partie de mes larmes, afin d'aller me jetter aux pieds de la Reine, pour tascher de l'arracher d'aupres d'Abradate. Mais pendant que Cyrus, Pherenice, Hermogene, et Belesis cherchoient comment ils pourroient separer Panthée d'Abradate mort, cette deplorable Princesse cherchoit dans son esprit, par quelle voye elle pourroit n'en estre jamais separée. Et comme si le hazard eust voulu favoriser le funeste dessein qu'elle avoit de mourir, elle apperçeut que son cher Abradate avoit un poignard, dont il ne s'estoit point servy à la Bataille : de sorte que croyant sans doute, dans le desespoir où elle estoit, qu'elle estoit cause de la mort de son Mary, non seulement par ce qu'elle luy avoit dit en partant, mais parce que c'estoit elle qui l'avoit d'abord engagé dans le Party du Roy de Lydie, et depuis encore dans celuy de Cyrus : elle creut que les Dieux n'avoient permis qu'Abradate eust encore ce Poignard ; qu'on le luy eust laissé ; et que Cyrus ne l'eust pas veû ; qu'afin qu'elle s'en servist pour se punir, et pour se delivrer de ses malheurs. De sorte que comme en ce temps là cette action de desespoir estoit une action de vertu, cette tragique pensée ne trouva rien dans l'esprit de Panthée, qui s'opposast a cette funeste resolution. Comme elle avoit perdu tout ce qu'elle aimoit, rien ne luy pouvoit plus estre agreable : elle ne concevoit pas qu'elle deust, ny qu'elle peust jamais se consoler : et elle croyoit mesme qu'il luy seroit honteux de vivre, puis qu'Abradate ne vivoit plus. Si bien que l'excés de sa douleur, luy faisant regarder la mort comme le seul bien qui luy pouvoit arriver : elle ne vit pas plustost ce Poignard, que le prenant, sans que ceux qui estoient proche s'en aperçeussent, parce que tout le monde détournoit les yeux d'un objet si lamentable ; elle se l'enfonça dans le sein : et le retirant pour se donner un second coup, sa foiblesse l'en empescha : et la fit pancher sur le corps de son cher Abradate : le sang qui sortit de sa blessure, rejalissant jusques sur les Armes de cét illustre Mort. Mais si ceux qui estoient proches de Panthée ne virent pas cette action, un Esclave qui estoit à cette Princesse, et qui en estoit assezloin, luy vit prendre ce Poignard : de sorte que faisant un grand cry, et courant vers elle, la voix de cét Esclave fit tourner la teste à Cyrus et à tous les autres, du costé qu'il venoit, qui n'estoit pas celuy où estoit Panthée : si bien que cela fut en partie cause qu'il n'y eut que cét Esclave qui vit son action, et que par consequent on ne la pût empescher. Mais comme les cris redoublez de cét Esclave, qui crioit pourtant sans dire ce qui le faisoit crier, firent soubçonner quelque chose à Cyrus ; il fut où l'esclave alloit : et se raprochant de Panthée avec Pherenice et ses autres Femmes, il trouva qu'elle estoit preste d'expirer. Elle ouvrit pourtant encore ses beaux yeux, qu'elle tourna foiblement vers Abradate, et en suitte vers le Ciel : où ils demeurerent attachez, sans donner plus aucun signe de vie. Cyrus fut si surpris de ce funeste accident ; si affligé de la mort de ces deux illustres Personnes ; et si estonné du grand coeur de Panthée ; qu'il ne pouvoit presque exprimer, ny sa surprise, ny sa douleur. D'autre part, Pherenice et les autres Femmes de cette Princesse se desesperoient : et disoient des choses si pitoyables, que les coeurs les plus durs en auroient esté attendris. Enfin la consternation estoit si grande et si generale, parmy tous ceux qui furent presens à ce funeste spectacle, qu'il n'y avoit personne qui fust en estat de donner aucune consolation aux autres. Mais pour achever de rendre cette avanture encore plus touchante, trois des Esclaves de cette Reine, se tuerent à dix pas du lieu où elle estoit : et Araspe, sans sçavoir rien de ce qui venoit d'arriver, passa fortuitement en ce lieu là : et y vit cette belle Reine morte, de qui la beauté avoit surmonté sa vertu, et vaincu l'insensibilité de son coeur. Comme Araspe estoit assez violent, et qu'il estoit tousjours amoureux, quelque respect qu'il eust pour Cyrus, sa passion fut plus sorte que sa raison : et il fit si bien paroistre la grandeur de son amour, par la grandeur de son desespoir, qu'on peut dire qu'il meritoit quelque excuse de ne l'avoir pû cacher. La fureur estoit dans ses yeux : il ne connoissoit point ceux à qui il parloit ; et demandant à tous, les uns apres les autres, qui avoit mis Panthée en cét estat ? il se pouvoit croire qu'elle fust morte de sa main ; et sembloit estre resolu à vouloir vanger sa mort, quand il sçauroit qui l'avoit causée. Mais lors qu'à la fin il commença de croire ce qu'on luy disoit, il tourna toute sa fureur contre luy mesme, et il se fust passé son Espée au travers du corps, si on ne l'en eust empesché. En suite il voulut se jetter dans le Fleuve, au bord duquel il estoit : et si Cyrus ne l'eust donné en garde à deux de ses Amis, qui eurent ordre de ce Prince de ne l'abandonner pas, et de l'oster de là, il auroit infailliblement suivy Panthée au Tombeau. Cependant Cyrus voyant que ce funeste accident n'avoit point de remede, fit mettre le corps d'Abradate et celuy de Panthée dans un chariot, et les Femmes de cette Princesse dans celuy de cette deplorable Reine : les suivant à cheval avec les siens, et prenant le chemin du Chasteau où estoit la Princesse Araminte : Cyrus faisant aussi emporter les corps de ces fidelles Esclaves, pour les enterrer aupres du Tombeau de leur Maistresse. Mais en partant il envoya Feraulas donner ordre à toutes les choses necessaires aux Funerailles de ces deux illustres Personnes, qu'il voulut estre les plus magnifiques qu'on les peust faire. Cependant la Princesse Araminte, qui attendoit avec une impatience extréme le retour de la Reine de la Susiane, estoit à une fenestre de sa Chambre, accompagnée de Cleonice, de Doralise, et de toutes les autres Dames prisonnieres, lors que ces deux Chariots arriverent, suivis de Cyrus : de sorte qu'elle fut extrémement surprise, par un objet aussi funeste, comme estoit celuy de voir une des plus belles Princesses du Monde, et un des plus vaillans Princes de la Terre, en un si pitoyable estat. Cyrus commanda que l'on mist ces deux Corps dans une grande Sale sous un Dais, et sur des Quarreaux : les faisant couvrir d'un grand Tapis noir broché d'or. Il voulut aussi que l'on allumast quantité de Lampes de Cristal dans cette Sale, et que ces deux Corps demeurassent en cét estat jusques au lendemain, que la ceremonie des Funerailles se fit. Cependant Cyrus fut voir la Princesse Araminte, plus pour se pleindre avec elle, que pour la consoler : et quelque consolation qu'il trouvast dans son entretien, il ne luy fit pas une longue visite. Il l'asseura toutesfois, que le Roy son Frere n'estoit ny mort ny blessé, l'ayant sçeu par des Prisonniers. En suitte de quoy, il la quitta : luy disant qu'il la reverroit le jour suivant : car il voulut honnorer de sa presence les Funerailles de Panthée et d'Abradate. Apres cela, Cyrus vit Cleonice et Doralise à leurs Chambres, lors qu'elles y furent retournées : leur remenant Pherenice, et les consolant avec une extréme civilité : il les assura fort obligeamment qu'il auroit autant de soin d'elles, que Panthée en eust pû avoir : et il n'oublia pas mesme jusques aux moindres Esclaves. Mais pour tesmoigner une plus grande affection envers ces illustres Morts, il commanda dés lors à Chrisante, de faire venir des Architectes, pour leur bastir un superbe Tombeau de Marbre et de Porphire, au mesme lieu où Panthée estoit morte : et en effet le jour suivant, un Sacrificateur Egyptien embauma ces deux Corps, à la maniere de son Païs, qui les rendoit incorruptibles : apres quoy ils furent mis en dépost dans un Temple qui estoit assez prés de là, jusques à ce que le Tombeau fust basty : où Cyrus fit mettre des Inscriptions en plusieurs langues, qui aprenoient à ceux qui les lisoient, quelle avoit esté la valeur d'Abradate ; la beauté et la vertu de Panthée ; leur affection l'un pour l'autre ; leur vie et leur mort ; et la fidelité de leurs Esclaves. Cependant apres que Cyrus eut rendu les derniers devoirs à Abradate et à Panthée, il revit encore une fois Araminte, devant que de s'en aller où son honneur et plus encore son amour l'apelloient : mais en la revoyant, il creut que comme elle avoit eu assez de confiance en sa discretion, pour luy faire sçavoir que Spitridate estoit jaloux d'elle et de luy ; il devoit aussi luy aprendre que peut-estre Mandane l'estoit de luy et d'elle. Mais outre cela, il eut encore une raison plus forte qui l'y obligea : qui fut le dessein d'oster tout pretexte de jalousie à Mandane. Pour cét effet, il suplia cette Princesse, de ne trouver pas estrange s'il ne la voyoit plus, jusques à ce qu'il eust delivré la Princesse de Medie, et qu'il se fust justifié : mais ce qu'il y eut de rare, fut que dans le mesme temps que Cyrus songeoit à dire cela à Araminte, elle se preparoit à le suplier de la voir moins : de peur que ceux qui persuadoient à Spitridate une chose si esloignée de la verité, n'eussent un fondement pour appuyer leur mensonge : de sorte qu'il ne fut pas difficile à Cyrus de faire que cette Princesse qui estoit toute raisonnable, ne s'offençast pas de la priere qu'il luy fit. En suitte, elle le conjura que tant que le Siege dureroit, il ne permist point à Phraarte de la venir voir : mais ce qu'il y eut d'estrange, fut que ces deux Personnes qui avoient une si puissante raison de n'estre pas longtemps ensemble, eurent pourtant cette fois là une longue conversation : car apres avoir parlé de leurs propres malheurs, et apres que cette Princesse eut encore fait souvenir Cyrus des promesses qu'il luy avoit faites, touchant le Roy son Frere ; ils reparlerent encore et d'Abradate, et de Panthée. Cyrus suplia Araminte, de vouloir prendre soin de Doralise et de Pherenice, jusques à ce qu'elles eussent resolu ce qu'elles vouloient devenir : et de trouver bon aussi que Cleonice et ses Amies demeurassent aupres d'elle, jusques à la fin du Siege. Apres quoy, il la quitta : et s'en alla avec une diligence extréme, s'occuper tout entier à l'important Siege de Sardis. Mais en y allant, il repassa à la Tente de ce Prince Egyptien, qu'il trouva en estat d'estre veû, et d'estre transporté au mesme Chasteau où estoit la Princesse Araminte : où en effet Cyrus le fit conduire, et où il occupa l'Appartement qui avoit servy à la malheureuse Panthée. L'entre-veuë de ces deux Princes commença entr'eux une amitié qui ne finit qu'avec leur vie : car dés ce premier jour là, ils connurent qu'ils avoient toutes les qualitez qu'ils souhaitoient en leurs Amis. Lors que Cyrus entra dans la Tente où estoit cét illustre Blessé, qui s'appelloit Sesostris ; la Grandeur qui parut sur son visage, le surprit : car encore qu'il luy eust semblé de fort bonne mine, la premiere fois qu'il l'avoit veû ; comme il ne l'avoit veû qu'évanoüy, il vit en son visage un changement fort avantageux. Mais si Cyrus fut agreablement surpris de la veuë de Sesostris ; Sesostris le fut extrémement de celle de Cyrus : qui ne manquoit jamais de produire son effet ordinaire, dans le coeur de tous ceux qui le voyoient : c'est à dire de donner du respect et de l'admiration. Comme Sesostris devoit la vie à Cyrus, et qu'il luy estoit infiniment obligé, d'avoir si geneureusement traitté les siens, il luy en fit un grand compliment. Seigneur (luy dit il en Grec, sçachant que Cyrus le parloit admirablement, et qu'il ne sçavoit pas si bien la Langue Egyptienne) je suis bien aise que la Fortune, qui m'a tant esté ennemie, en tant d'autres occasions m'ait favorisé en celle cy : et m'ait jetté dans un Party plus juste et plus heureux que celuy où j'estois. Mais Seigneur, la principale raison qui fait que je luy en suis fort redevable, est que par là je joüis de l'honneur de vous voir, que j'avois extrémement desiré. Je suis bien glorieux, reprit modestement Cyrus, qu'un Prince qui a assez de vertu pour se faire aimer des fiês, jusques au point que vous estes aimé des vostres, ait quelque disposition à m'aimer : car il est à croire, que tant de vaillants Hommes ne vous reverent comme ils font, que parce que vous estes encore plus vaillant qu'eux. Mais Seigneur, adjousta t'il, comment est il possible que je n'aye jamais entendu dire qu'il y eust un Prince en Egypte, qui portast le nom de Sesostris ? et que sçachant jusques aux moindres actions de ce Grand Sesostris, qui fit autresfois de si grandes Conquestes en Asie, et en Arabie, j'ignore qui est cét autre illustre Sesostris que je voy ? Seigneur, repliqua ce Prince blessé, quand je me seray rendu digne de vostre estime, par quelque action considerable, je vous aprendray qui je suis : aussi bien ne me sentay-je pas en estat de pouvoir vous faire sçavoir toutes mes disgracec, et toutes celles de ma Maison. Cyrus voyant qu'en effet le parler beaucoup pourroit extrémement nuire à la santé de ce Prince, ne le pressa pas davantage : et se separa de luy, infiniment satisfait. Un des principaux Chefs des Egyptiens, qui estoient aupres de Sesostris, estant allé conduire Cyrus jusques au lieu où il monta à cheval ; luy dit seulement que Sesostris estoit un prodige d'esprit et de valeur : et qu'il l'assuroit que quand il sçauroit sa veritable condition, il trouveroit que son merite la surpassoit encore, bien qu'elle fust des plus illustres du Monde. Attaque de Sardis Apres quoy, Cyrus l'ayant quitté, il s'en alla au Camp, avec beaucoup de diligence : dés qu'il y fut arrivé, les Rois d'Assirie, de Phrigie, d'Hircanie, Mazare, Anaxaris, et tous les autres, luy rendirent compte de l'estat des choses : il ne s'en fia pourtant pas à eux : car il fut luy mesme visiter tous les Quartiers, et reconnoistre le fort et le foible de la Place. Mais en la considerant exactement comme il fit, il eut une extréme douleur, de voir qu'elle estoit plus forte, qu'on ne la luy avoit representée : neantmoins quelque difficulté qu'il y eust à la prendre de force, il ne voulut plus tirer la guerre en longueur : ny entreprendre de faire un Siege regulier, en faisant faire des Forts et des Lignes tout à l'entour : et il aima mieux choisir une autre voye, et perdre quelques gens, que d'estre plus longtemps creû inconstant par Mandane. Il pensa toutesfois qu'il ne falloit pas d'abord presser trop Sardis, jusques à ce qu'il se fust asseuré d'un costé de la Ville, par où il craignoit que le Roy de Pont n'emmenast cette Princesse : cependant, comme ce Prince ne manquoit à rien de ce qu'il devoit, il envoya vers le Prince de Clasomene : à qui il escrivit sur la mort d'Abradate et de Panthée. Il envoya aussi vers Ciaxare, pour luy aprendre sa victoire, et pour luy dire qu'il n'avoit point besoin des Troupes qu'il luy offroit : et il envoya encore à Persepolis, vers le Roy son Pere et la Reine sa Mere. Il voulut aussi qu'Alcenor s'en allast à Suse, accompagné d'Artabase et d'Adusius : et qu'ils portassent les Tablettes dans lesquelles Abradate avoit escrit sa derniere volonté ; afin de disposer les Peuples à l'executer. Il voulut mesme y envoyer Hermogene : mais ce genereux Amy, sçachant que Cyrus vouloit aussi que Belesis allast à Suse, le suplia de le dispenser d'y aller : n'osant encore se fier à luy-mesme, et craignant de ne pouvoir voir sortir Cleodore du Temple de Ceres, sans quelque petit sentiment de douleur, s'il arrivoit que Belesis luy persuadast d'en sortir, et qu'il se racommodast avec elle. Ainsi il n'y eut qu'Artabase, Adusius, Belesis, Alcenor, et quelques autres Susiens, qui eurent ordre de ce Prince de partir pour aller à Suse : ils ne prirent toutesfois pas congé de luy, sans luy tesmoigner le regret qu'ils avoient de le quitter, en un temps où ils l'eussent pû servir : de sorte que Cyrus, pour reconnoistre en particulier le zele que Belesis tesmoignoit avoir luy, escrivit à Cleodore, pour l'asseurer de la fidelité de son Amant. Mazare fit aussi la mesme chose : et pour faire que Belesis ne fust pas dans la necessité de dire luy mesme à Cleodore quelle estoit la malheureuse vie qu'il avoit menée ; il voulut qu'Orsane l'accompagnast. La separation de Mazare et de Belesis, fut extrémement touchante, aussi bien que celle de Belesis et ; d'Hermogene : qui eut toutesfois assez de force sur luy-mesme, pour ne dire rien à son Amy, qui peust luy faire connoistre qu'il ne demeuroit pas aussi tranquile et aussi satisfait qu'il l'avoit esperé. Cyrus ordonna encore à Alcenor et à Belesis, d'aller dire adieu à Doralise et à Pherenice : qui auroient peut-estre quelques ordres à leur donner. Mais apres que Cyrus eut satisfait à ce qu'il devoit aux autres, il ne songea plus qu'à se satisfaire luy mesme, en delivrant Mandane. Le Roy d'Assirie et Mazare estoient surpris de remarquer qu'il estoit plus inquiet depuis la victoire qu'il avoit r'emportée, qu'il ne l'estoit auparavant : ils n'en penetroient pourtant pas la cause, et ce fut en vain qu'ils la chercherent : Il est vray que le chagrin de Cyrus diminuant par l'esperance qu'il eut d'estre bien tost en estat de se justifier, diminua aussi leur curiosité ; et fit qu'ils ne songerent non plus que luy, qu'à prendre Sardis. Ils avoient pourtant des sentimens bien differens : car Cyrus esperoit qu'en prenant cette Ville, il se justifieroit dans l'esprit de Mandane, et se verroit en estat de la posseder, dés qu'il auroit vaincu le Roy d'Assirie : mais pour ce Prince, la prise de Sardis, et la deffaite de Cyrus ne suffisoient pas pour le rendre heureux : il falloit encore vaincre la fierté de Mandane ; et c'est ce qu'il ne pouvoit vray-semblablement esperer : et ce qu'il esperoit pourtant quelquesfois, à cause de ce que l'Oracle luy avoit promis. Pour Mazare, il estoit plus malheureux que les deux autres : car de quelque costé qu'il envisageast la chose, il n'y voyoit rien de favorable pour luy : et il faisoit mesme ce qu'il pouvoit, pour bannir l'esperance de son coeur, en bannissant l'amour qui la faisoit naistre. De sorte que dans le mesme temps qu'il combatoit contre les Lydiens, il combatoit encore contre luy mesme : et il n'y avoit point de jour, où la vertu et l'amour ne se surmontassent l'un l'autre dans son ame. Cependant Cyrus agissoit avec une vigilance extréme : il alloit continuellement de Quartier en Quartier : et avoit une impatience estrange, de voir les choses en estat de pouvoir donner un assaut à la Ville : quoy que toutes les Murailles fussent bordées d'une multitude si grande de Soldats, que la seule pensée d'y aller poser des Eschelles, deust faire fremir les plus braves, et les plus determinez. Il est vray que ceux qui estoient dans la Ville voyant de dessus leurs Rampars, cette grande Armée victorieuse qui l'environnoit, en estoient si espouventez, que ne doutant point de leur perte, ils ne songeoient qu'à vendre cherement leur vie. La veuë d'un peril si evident, ne produisit pourtant pas également cét effet dans tous les coeurs des Habitans : et cette Ville fut durant quelques jours tellement divisée, que Cresus ne craignoit gueres moins ses propres Sujets que ses Ennemis. Comme l'amour, et l'amour Heroïque, est une passion que le Peuple ne conprend point du tout, celuy de Sardis ne croyoit pas que Mandane fust le veritable sujet de la guerre que faisoit Cyrus : et il s'imaninoit au contraire, que l'ambition toute seule le faisoit agir. De sorte que sçachant que ce Prince avoit rendu le Royaume au Roy d'Armenie apres l'avoir conquis ; et qu'il s'estoit contenté de luy faire payer le Tribut qu'il devoit à Ciaxare : il se mit dans la fantaisie de dire, qu'il faloit que Cresus fist proposer à Cyrus d'estre son Vassal : s'imagirnant que ce Prince accepteroit la chose. De sorte que cette imagination allant d'esprit en esprit ; et ce passant de bouche en bouche ; il se fit un tumulte si grand dans cette Ville, que Cresus fut contraint pour le calmer, d'asseurer ce Peuple qu'il feroit faire quelques propositions de Paix à Cyrus : mais qu'il faloit attendre encore quelques jours. Pendant que Cresus et le Roy de Pont estoient en cét estat, Cyrus dont le grand coeur ne trouvoit rien de difficile, se preparoit à un assaut general : il est vray qu'il y avoit un costé de la Ville, qui regardoit vers le mont Tmolus, si inaccessible, qu'on ne pouvoit songer à l'attaquer par cét endroit là : et par tout ailleurs, les Murailles estoient si bien garnies d'hommes, qu'il estoit aisé de voir que l'attaque en seroit bien dangereuse. Cependant Cyrus ne laissa pas d'entreprendre de les attaquer : il disposa toutes ses machines ; il visita toutes ses Eschelles pour voir si elles estoient de longueur ; il fit aprocher toutes les Tours ; il rangea toutes ses Troupes ; il harangua tous ses Soldats ; et apres avoir donné ordre qu'on fist trois Attaques differentes en mesme temps ; l'une desquelles estoit commandée par le Roy d'Assirie ; l'autre par Mazare ; et la troisiesme par luy ; ce Prince fut le premier poser une Eschelle contre les Murailles de cette fameuse Ville, apres en avoir fait combler le Fosse avec des Facines, malgré la resistance des ennemis. Selon toutes les aparences, cette attaque devoit bien succeder à Cyrus, veu le desordre qui estoit dans la Ville : neantmoins le bruit ne s'épandit pas plustost parmy les Habitans de Sardis, que leur Ville estoit attaquée ; que le desespoir s'emparant de leur esprit, les rendit si vaillans, qu'il n'y eut pas jusques aux Femmes, qui n'allassent pour la deffendre : et pour jetter du moins des pierres sur la teste de ceux qui vouloient monter aux Eschelles. En effet, la resistance des Lydiens, animez par le Roy de Pont, fut telle, que toute la valeur de Cyrus, et celle de tant de braves Gens qui combatoient sous luy, ne pût les forcer ce jour là. Cyrus fut repoussé plus de vingt fois du haut de la Muraille : et si la Fortune ne l'eust conservé, il eust asseurément pery en cette occasion. Car les Ennemis se deffendirent si opiniastrément, qu'il n'y eut jamais moyen de pouvoir tenir ferme sur le haut de leurs Rampars : on ne voyoit qu'Eschelles renversées ou rompuës : et il partoit de dessus les Murs de Sardis, une si prodigieuse quantité de Traits ; de Dards ; et de Javelots ; que l'air en estoit obscurcy. Ceux qui esvitoient les Javelots, et les Javelots, et les Traits, n'esvitoient pas une gresle de pierres, qui tomboit continuellement sur eux : ils avoient mesme une espece de Cercles de fer, qu'ils lançoient continuellement sur les Attaquans : qui furent enfin contraints de se retirer de toutes les trois attaques. Il est vray que Cyrus en se retirant, se longea sur la Contr'escarpe du Fossé : ne voulant pas qu'on luy peust reprocher de n'avoir r'emporté nul avantage en cette journée. Anaxaris qui combatoit ce jour là aupres de luy, et qui fit des choses si prodigieuses, que Cyrus advoüa n'avoir jamais veû un plus vaillant homme, aida extrémement à ce Prince à faire ce Logement, et à le garder : joint aussi que la nuit venant bientost apres, facilita le moyen de le mettre en estat d'estre conservé. Cyrus fut pourtant bien marry que sa premiere attaque ne luy eust pas mieux succedé : toutefois comme il sçavoit que tous les jours ne sont pas esgaux à la guerre, il ne se rebuta point, non plus que le Roy d'Assirie et Mazare, qui s'estoient signalez ce jour là : et ne laissa pas de loüer tous les siens, comme en effet il n'avoit pas eu sujet de s'en pleindre : car ils avoient fait tout ce que des gens de coeur pouvoient faire. Il eut mesme ce bonheur, qu'il n'y eut point de personne remarquable qui perist en cette occasion : il est vray qu'il y eut un assez grand nombre de Soldats tuez, de sorte que dés que le jour parut, on fit une Tréve d'un jour, pour en retirer les corps : pendant quoy, Cyrus observa tres soigneusement luy mesme, s'il n'y avoit point quelque autre endroit des Murailles, par où l'attaque fust moins difficile. Mais durant qu'il s'occupoit tout entier à considerer tout ce qui luy pouvoit nuire ou servir ; les Lydiens qui devoient avoir pris un nouveau coeur, apres avoir repoussé leurs Ennemis retomberent dans une nouvelle espouvente : car comme il y avoit eu beaucoup de blessez et de tuez, tant par ceux qui avoient peû gagner le haut des Ramparts, que par ceux qui estoient sur les Tours, et qui pour favoriser les leurs durant qu'ils posoient les Eschelles, avoient continuellement tiré sur ceux qui gardoient les Murailles de Sardis ; ils s'estonnerent plus qu'auparavant. Les Femmes qui voyoient leurs Maris ou leurs Enfans blessez ou morts, jettoent tant de larmes, qu'ils en amolissoient les coeurs les plus fiers, et les plus determinez : de sorte que croyant mesme que leur Roy pouvoit faire un Traité plus avantageux apres avoir repoussé Cyrus, qu'auparavant, ils recommencerent d'en reparler : et porterent la chose si loin, que ce malheureux Prince eust volontiers rendu Mandane à Cyrus pour sauver sa Couronne. Mais le Roy de Pont avoit esté si adroit, que Cresus n'estoit plus Maistre de la Citadelle : car ce Prince s'estoit tellement acquis Pactias ; et tous les Soldats qui la gardoient estoient tellement à luy, que Cresus n'en pouvoit plus disposer : de sorte que ce malheureux Roy, n'estoit pas seulement Maistre de sa propre Fille, ny de la seule Ville qui luy restoit. Cependant, Cyrus estant adverty par des Espions qu'Andramite luy avoit donnez, et qui alloient et venoient dans la Ville, que le tumulte y recommençoit, resolut de le laisser augmenter encore, auparavant que de redonner un second Assaut : joint aussi qu'ayant fait dessein au lieu de ne faire que trois attaques, de tascher de faire attaquer tout à la fois toute l'enceinte des Murailles de la Ville par les costez où elles estoient accessibles, il n'avoit pas assez d'Eschelles pour cela : de sorte qu'il fallut se contenter de garder le Logement qu'il avoit fait, et de repousser les Ennemis, qui voulurent deux ou trois fois faire tout ce qu'ils pouvoient pour en déloger ceux qui le gardoient : mais toutes les fois qu'ils firent des sorties pour cela, Cyrus les recogna si vertement, qu'à la fin ils n'y songerent plus. Comme les choses estoient en cét estat, Leontidas accompagné d'un Envoyé de Philoxipe, vint de la part de Thrasibule et d'Harpage, pour aprendre à Cyrus le détail des heureux succés dont il avoit desja esté adverty, aussi tost apres le gain de la Bataille. Nouvelles de certains couples amoureux Cyrus ne le vit pas plustost, qu'il en eut autant de joye, qu'il estoit alors capable d'en avoir : car comme il aimoit fort Thrasibule, et qu'il estimoit extrémement Leontidas, il espera beaucoup de consolation, d'aprendre par ce dernier, la fin des mal-heurs de son Amy. Il ne pût toutefois voir cét Amant jaloux, sans se souvenir de toutes ses jalousies, qu'il luy avoit entendu raconter à Sinope : et sans repasser en mesme temps dans sa memoire, l'injuste jalousie de Mandane : de sorte que malgré le plaisir qu'il avoit de voir Leontidas, il l'embrassa en soupirant. Il retint pourtant ce subit mouvement de douleur, afin de luy tesmoigner mieux, combien les victoires de Thrasibule luy donnoient de satisfaction. Je vous asseure (luy dit il, apres les premiers complimens, et apres s'estre informé de l'envoyé de Philoxipe, que Leontidas luy avoit presenté, en quel estat estoit ce Prince :) que je n'ay guere moins fait de voeux pour la felicité de Thrasibule que pour la mienne : et que le bonheur dont il jouït presentement, m'empesche de murmurer autant que je ferois, de la continuation de mes malheurs, si les siens n'estoient pas finis. Vous avez sans doute raison Seigneur, respondit Leontidas, de vous interesser en la fortune du Prince Thrasibule : car je puis vous asseurer, que si son bonheur vous empesche d'accuser les Dieux de vos disgraces : vos malheurs l'empeschent aussi, de les remercier de bon coeur de sa felicité. Mais de grace, dit Cyrus à Leontidas, dites moy promptement non seulement toutes ses victoires, mais tout ce qui luy est arrivé, et tout ce qui vous est advenu : aprenez moy aussi comment se portent tous nos autres Amis : Philocles n'est il point guery de sa passion, et aime t'il encore sans estre aimé ? Thimocrate est il tousjours amoureux et absent ? et estes vous toûjours jaloux ? Toutes les choses que vous me demandez, reprit Leontidas en riant, meritent sans doute que je vous y responde, excepté la derniere qui me regarde : car Seigneur, il est inutile de demander si un homme d'un naturel jaloux l'est encore : puis qu'assurément il ne peut jamais cesser de l'estre. Le discours de Leontidas affligea Cyrus : luy semblant que selon ce qu'il disoit, la jalousie de Mandane dureroit eternellement : l'excés de sa passion ne luy permettant pas alors de faire la distinction d'une jalousie de temperamment, qui naist dans le fonds du coeur, sans sujet et sans raison ; ou d'une jalousie estrangere, qui a quelque pretexte apparent : et qui par consequent ne dure qu'autant de temps que ce qui l'a fait naistre subsiste. Il s'opposa pourtant à luy mesme en cette occasion ; et cachant le trouble de son esprit, il pressa Leontidas de satisfaire la curiosité qu'il avoit, de sçavoir tout ce qui estoit arrivé à Thrasibule ; à Harpage ; à Thimocrate ; et à luy mesme : luy semblant que ce luy seroit une extréme consolation, d'aprendre que ces Amants qu'il avoit veus si malheureux ne le fussent plus. Joint aussi que Leontidas estant arrivé en un jour de Tréve, et où Cyrus n'avoit pas grande occupation, sçachant bien que Sardis n'estoit pas en estat d'estre encore secouru ; il estoit bien aise d'employer le loisir qu'il avoit, à sçavoir le détail des victoires de Thrasibule, et de ses avantures amoureuses. Mais comme Leontidas sçavoit que l'envoyé de Philoxipe, nommé Megaside, avoit une nouvelle à dire à Cyrus de la part de son Maistre, qui luy seroit plus agreable que tout ce qu'il luy pouvoit dire : il se resolut de satisfaire sa curiosité en peu de mots. Seigneur, luy dit il, le Prince Philoxipe vous mande quelque chose par Megaside, qui vous doit donner une si grande joye, que je pense qu'il est en effet à propos, de peur que vostre ame n'en soit trop surprise, que je la dispose par un moindre plaisir, à recevoir celuy là. Mais je suis aussi persuadé, qu'il ne faut pas vous le differer trop longtemps : c'est pourquoy je vous diray, avec le moins de paroles qu'il me sera possible, tout ce que vous voulez sçavoir. Cyrus entendant parler Leontidas de cette sorte, creut que ce que Magaside avoit à luy dire, ne regardoit que Philoxipe, et ne le touchoit point du tout : si bien que quelque estime qu'il eust pour luy, comme il avoit encore plus d'amitié pour Thrasibule, il n'interrompit point Leontidas : qui d'abord voulut le faire souvenir de l'estat où estoient les affaires du Prince de Milet, lors qu'il estoit party d'aupres de luy. Mais Cyrus l'interrompant, ha Leontidas, luy dit-il, vous me faites tort ! si vous croyez que j'oublie les interests de mes Amis, et que j'oublie leurs malheurs : non non, poursuivit il, je n'ay rien oublié de ce qui regarde Thrasibule : ny mesme de ce qui vous touche. Je me souviens bien que le Peuple de Milet avoit chassé la méchante Melasie ; l'ambitieuse Philodice ; la malheureuse Leonce ; et le Tyran Alexidesme : et que toutes ces abominables Personnes, s'estoient retirées chez le Prince de Phocée, Frere de Philodice, qui taschoit de faire Ligue avec tous les Estats voisins : que cependant Anthemius, au lieu de rapeller son Prince legitime, comme le sage Thales le vouloit, employoit tous ses soins à faire que le Peuple de Milet s'accoustumast à la liberté, et ne voulust plus reconnoistre de Maistre. Je me souviens aussi que la belle Alcionide estoit demeurée à Mytilene, durant que le Prince Tisandre estoit venu à Sardis, et de Sardis en Armenie, où vous sçavez qu'il mourut : en declarant par ses dernieres paroles, et par une Lettre à Alcionide, qu'il vouloit que Thrasibule l'espousast. Et pour vous montrer, adjousta Cyrus, que je me souviens de tour ce qui touche mes Amis ; je me souviens bien encore, que la derniere absence de Thimocrate, estoit causée par le combat qu'il avoit fait avec un de ses Rivaux qu'il avoit tué : et pour la mort duquel on l'avoit banny de Delphes pour trois ans. Je n'ay pas oublié non plus, que le malheureux Philocles, qui n'avoit jamais pû estre aimé, estoit absolument sans esperance de l'estre : parce que la belle Philiste estoit mariée, et estoit retournée à Ialisse. Et pour vous (poursuivit Cyrus, avec un sousris qui fut pourtant suivy d'un souspir) je me souviens bien qu'en vostre particulier, vus avez esté jaloux, de tout ce qui a esté au dessus ou au dessous de vous : et que lors que vous quittastes Samos, apres avoir consulté vainement le Philosophe Xanthus, vous laissastes trois de vos Rivaux chez la belle Alcidamie : jugez apres cela, s'il est necessaire que vous me remettiez en la memoire ce que j'y ay si bien conservé. J'advouë Seigneur, reprit Leontidas, que je ne croyois pas que vos malheurs vous peussent permettre de vous souvenir si exactement de ceux des autres. Mais puis que je me suis trompé, il faut donc que je me haste de vous dire, que le Prince Thrasibule ne pouvant se resoudre d'aller luy mesme porter la Lettre de Tisandre à Alcionide, et luy aprendre la mort de son Mary ; et ne voulant pas mesme songer à la presser d'accomplir la derniere volonté de ce malheureux Prince, qu'il ne fust rentré dans Milet, et qu'il ne s'en fust rendu Maistre : il luy envoya Leosthene, à qui il remit la Lettre de Tisandre mourant pour la rendre à Alcionide ; luy en donnant aussi une pour cette belle Personne, que je suis bien marry de ne vous pouvoir montrer, comme Thrasibule me la montra : car Seigneur je n'ay jamais veû une si belle Lettre, ny si touchante ; ny où il parust tant d'art, tant d'esprit, ny tant de jugement. Mais pour vous faire concevoir quelle elle estoit, je n'ay qu'à vous dire que quand Thrasibule n'eust point esté amoureux d'Alcionide, et qu'il n'eust esté qu'Amy de Tisandre, elle n'eust pû estre plus tendre qu'elle estoit pour cét illustre Mort : et que quand aussi il n'eust point esté Amy de Tisandre, et qu'il n'eust esté qu'Amant d'Alcionide, elle n'eust pû estre plus passionnée qu'elle estoit. Il ne luy disoit pourtant pas une parole, qui choquast la bien-seance : le mot d'amour n'estoit seulement pas dans sa Lettre ? il ne la prioit pas mesme d'accomplir la volonté de son Mary, qui vouloit qu'elle l'espousast : mais en ne luy demandant rien, il luy demandoit pourtant tout : et je ne vy de ma vie rien de si plein d'esprit et de passion, que cette admirable Lettre. Mais apres que Thrasibule eut fait partir Leosthene, et qu'il luy eut dit tout ce qu'il vouloit qu'il dist, et à Alcionide, et au sage Pitaccus. Pere de Tisandre à qui il escrivit aussi : il songea, avec Harpage, quelle voye ils devoient tenir pour faire reüssir ses desseins : et ils adviserent qu'il devoit premierement penser à se rendre Maistre de Milet, avant que de songer à se vanger de ses ennemis. La chose ne fut pourtant pas en leur choix : car le Prince de Phocée, comme vous l'avez desja sçeû, fit Ligue avec les Xanthiens ; les Cariens ; et les Cauniens : si bien que faisant une Armée assez considerable, il fallut songer à la combatre, et non pas à aller à Milet, où Thrasibule se contenta alors d'envoyer secrettement un des siens vers Thales : et en effet Seigneur, ce Prince la combatit, et la deffit. Apres cette victoire, le Prince de Phocée et Alexidesme, furent contraints de se retirer dans leur Ville, que Thrasibule investit à l'heure mesme, et fit enclorre de Tranchées : et par ce moyen ils n'avoient que le costé de la Mer libre, d'où ils n'attendoient pas un secours assez prompt pour les sauver. De sorte que comme il jugeoient par les crimes qu'ils avoient commis, de la punition qu'ils en recevroient, s'ils tomboient sous la puissance de Thrasibule : ils ne songerent plus qu'à desrober leurs Personnes à sa vangeance. Ils inspirerent mesme dans l'esprit du Peuple de Phocée, une si grande horreur pour toute domination estrangere, que les innocens prirent la resolution des coupables, telle que je vay vous la dire. Ils firent donc demander à parlementer, et proposerent d'abord des choses si advantageuses, qu'Harpage obligea Thrasibule d'oublier une partie de ses ressentimens, et de les escouter : de sorte que tous actes d'Hostilité cessant de part et d'autre, on fut deux jours en negociation. Cependant les Phocéens se servirent de ce temps là, a equiper tout ce qu'ils avoient de Vaisseaux, qui n'estoient pas en petit nombre : car ils ont esté les premiers des Grecs qui ont fait de longues navigations : et qui ont aussi les premiers tracé le chemin de la Tirrhenie, et de Tartesse. Enfin Seigneur, en une nuit, tous les Phocéens s'embarquerent, avec leurs Femmes et leurs Enfans : et emporterent avec eux, tout ce qu'ils avoient de plus precieux, jusques aux Statuës de leurs Temples. De sorte que le lendemain, au lieu de voir des Negociateurs, nous ne vismes personne, ny sur les Murailles de Phocée, ny en nulle part ; si bien que Thrasibule triompha d'une Ville deserte, et ne vit pas un de ses Ennemis en sa puissance : n'estant demeuré dans cette Ville, que quelques miserables Esclaves. Je ne vous dis point, Seigneur, quel fut le desespoir de Thrasibule, car cela seroit inutile : mais je vous diray que se contentant de mettre Garnison dans Phocée, sans tarder davantage en ce lieu là, il envoya asseurer Euphranor, Pere d'Alcionide, qui estoit tousjours Chef du Conseil des Gnidiens, qu'il n'avoit autre desseins que de le proteger : mais qu'il le conjuroit de ne donner pas retraite au Prince de Phocée ny à Alexidesme. Cependant quelques assurances que Thrasibule peust luy donner, sçachant que l'Armée qu'il commandoit estoit à un Prince qui sembloit vouloir assujettir toute l'Asie, il ne se pouvoit fier à ses paroles : et il faisoit tout ce qu'il pouvoit, pour faire couper cette pointe de Terre qui est entre deux Mers : et qui seule fait que le païs des Gnidiens est du Continent. Mais comme ils travailloient à faire une Isle de leur Païs, soit que la chose fust ainsi, ou que le Peuple se l'imaginast ; ceux qui travailloient à creuser cét Isthme et à le détruire, creurent que les pierres rejallissoient contre eux mesmes : de sorte que croyant que les Dieux n'aprouvoient pas ce qu'ils faisoient, il ne voulurent plus travailler. Euphranor pour les y obliger par la mesme raison qui les en empeschoit, envoya consulter l'Oracle à Delphes : mais cette fois là cét Oracle qui a accoustumé de respondre si obscurement à tout ce qu'on luy demande, respondit aux Gnidiens, au nom desquels Euphranor le faisoit consulter, comme s'il eust voulu les railler agreablement, Qu'ils ne travaillassent plus inutilement, à couper cét Isthme : parce que si Jupiter eust eu dessein de faire une Isle de leur Païs, il l'eust bien faite sans eux. De sorte que cette response estant sçeuë à Gnide, Euphranor creût que les Dieux vouloient qu'il se soumist à vous : si bien qu'il fit beaucoup plus que Thrasibule ne demandoit : car il luy envoya les Deputez du Païs, pour l'asseurer de la fidelité qu'il vous vouloit rendre. Je ne vous dis point, Seigneur, que Thrasibule, les reçeut bien : car il suffit que vous sçachiez qu'ils venoient de la part d'Euphranor pour vous l'imaginer. Cependant Thrasibule apres les avoir renvoyes, avec les assurances de les traiter aussi favorablement, qu'ils le pouvoient desirer, sçeut que ses ennemis s'estoient retirez à Xanthe, apres avoir esté refusez en beaucoup d'autres lieux : et que la multitude des Phocéens estoit allée à Chio : si bien que sans differer davantage, il tourna teste vers les Xanthiens. Il falut pourtant combatre les Cariens auparavant, qui furent bientost soumis : pendant quoy Anthemius et Thales, agissoient dans Milet selon leurs differens desseins. Mais comme ceux de Thales estoient plus justes que ceux d'Anthemius, les Dieux les favoriserent : et malgré tous les artifices de cét Ennemy de Thrasibule, il disposa les Peuples à recevoir leur Prince avec soumission. Il est vray que la puissance de vos Armes, ne servit pas peu à son restablissement : et il m'a chargé de vous dire, qu'il vous doit tout le repos dont il espere joüir le reste de ses jours : et que les victoires qu'il a remportées, n'ont esté qu'un effet des vostres. Mais Seigneur, pour faire qu'il ne manquast rien à son bonheur, il reçeut la nouvelle de ce qui se passoit à Milet à son avantage, le lendemain qu'il eut deffait les Xanthiens, et les Lyciens, qui s'estoient joints ensemble, et qu'il eut forcé Alexidefme, et le Prince de Phocée, de se retirer non seulement dans la Ville de Xanthe, mais dans son Chasteau ; car comme elle n'estoit pas extrémement forte, ils ne se creurent pas en seureté dans ses Murailles. Mais ce qu'il y eut d'estrange, fut que ces Hostes impitoyables, à qui l'image de leurs crimes troubloit la raison, et ostoit toute sorte d'humanité ; mirent eux mesmes le feu au lieu qui leur avoit servy d'Azile. Il est vray qu'il ne faut pas s'estonner si l'horreur de leur méchanceté, leur fit imaginer plus de douceur à mourir dan les flames, qu'à tomber entre les mains de Trasibule : car enfin Melasie l'avoit exilé ; luy avoit fait perdre ses Estats : et en suite avoit empoisonné son Pere. Philodice avoit eu part à ses desseins et à ses crimes, et en avoit profité : le Prince de Phocée, pour se vanger du malheur de son Fils, qui n'avoir point fait descrupule de violer toutes sortes de loix, non plus qu'Alexidesme, de qui la Femme estoit sans doute la moins coupable. Elle eut toutefois mesme destin que les autres : car Seigneur non seulement ces desesperez bruslerent la Ville de Xanthe, en se retirant dans le Chasteau, mais voyant que le Prince Thrasibule se preparoit à les y forcer, ils le bruslerent aussi, et se bruslerent eux mesmes : et par ce moyen, ils furent les Ministres de la vangeance Divine, et se punirent de leur propre main, de tous les crimes qu'ils avoient commis. Je ne vous dis point combien cette effroyable avanture surprit Thrasibule, et surprit toute l'Armée : car à moins que d'avoir veû un si espouventable objet, on ne sçauroit concevoir l'estonnement que tous ceux qui le virent en eurent. Depuis cela, Seigneur, rien ne resista à la puissance de vos Armes, et tout reconnut vostre authorité : de sorte que Thrasibule tout couvert de gloire, fut apres cela à Milet, où il fut reçeu avec des acclamations les plus grandes du monde. Mais comme ce n'estoit pas assez pour luy, d'estre restably dans ses Estats, s'il ne l'estoit encore dans le coeur d'Alcionide, il ne songea plus qu'à cela ; ce qui l'affligeoit, estoit de ne sçavoir pas precisément, quels estoient les veritables sentimens de cette belle Personne : car comme elle avoit sçeu la mort de Tisandre, auparavant que Leosthene arrivast à Mytilene, il la trouva preste à s'embarquer, pour retourner à Gnide aupres de son Pere, lors que Thrasibule l'envoya vers elle. De sorte qu'elle avoit reçeu la Lettre de Thrasibule sans y respondre, se contentant de faire un compliment, ne pouvant se resoudre à luy escrire : parce qu'il luy sembloit qu'elle ne le pouvoit faire sans en dire trop ou trop peu. Leosthene dit seulement à son retour, qu'on ne pouvoit pas voir plus de tristesse qu'il en paroissoit dans ses yeux, quoy qu'elle fust tousjours tres belle. Thrasibule ne sçeut pas plustost qu'Alcionide estoit à Gnide, où elle arriva un peu apres que les Deputez qui avoient esté vers Thrasibule y furent retournez, qu'il y renvoya Leosthene, pour la demander à Euphranor. Il envoya aussi en mesme temps vers le Prince de Mytilene, pour le suplier de vouloir obliger Alcionide à accomplir la volonté de Tisandre mourant : et il escrivit une seconde fois à Alcionide : mais avec des termes si passionez, qu'il estoit aisé de connoistre qu'il sentoit ce qu'il disoit. Comme Thrasibule m'a fait l'honneur de me donner beaucoup de part à sa confidence pendant cette guerre, il voulut que j'allasse aider à Leosthene à faire reüssir son dessein : si bien que si Leosthene fut envoyé vers Euphranor, je puis dire que je le fus vers Alcionide. Je ne vous diray point exactement, Seigneur, tout ce qui se passa en nostre negociation, qui ne trouva point de difficulté dans l'esprit du Pere ; mais qui en trouva beaucoup dans celuy de la Fille : car ce discours differoit trop longtemps, le plaisir que vous devez recevoir. Ce n'est pas qu'Alcionide n'eust conservé une affection si tendre pour Thrasibule, que le rare merite de Tisandre ne l'avoit pû affoiblir, quoy qu'elle eust admirablement bien vescu aveque luy, et qu'elle l'eust infiniment estimé, et mesme fort tendrement aimé : mais apres tout, quoy que son Mary en mourant, luy eust ordonné d'espouser Thrasibule ; elle se mit dans la fantaisie qu'il luy seroit plus glorieux de ne luy obeït pas, que d'accomplir sa derniere volonté : et cette opinion s'empara de telle sorte de son esprit, qu'elle creût quelle seroit blasmée, si elle espousoit Thrasibule, quoy qu'elle l'aimast tousjours cherement. Mais enfin le Prince de Mytilene luy ayant escrit, pour la prier d'accomplir la volonté du Prince son Fils ; et Euphranor le luy ayant commandé absolument ; je pense pouvoir dire qu'elle obeït sans repugnance : et qu'elle ne fut pas marrie que deux Personnes qui avoient un si grand pouvoir sur elle, l'asseurassent qu'elle ne faisoit rien contre sa gloire. Ainsi Seigneur, comme Leosthene et moy avions un pouvoir absolu, le Mariage de Thrasibule et d'Alcionide fut conclu : Leosthene retourna à Milet, et je demeuray à Gnide, jusques à ce que les choses fussent en estat qu'Alcionide en peust partir. Je ne vous diray point, Seigneur, toute la joye de Thrasibule, et toute la magnificence qu'il aporta pour la recevoir : mais je vous asseureray, que la belle Alcionide est digne de l'affection qu'il a pour elle : et d'autant plus Seigneur, qu'elle partage aujourd'huy celle qu'il a pour vostre service : estant certain qu'elle est si charmée de vostre vertu, quoy qu'elle ne la connoisse que par la renommée et par Thrasibule ; qu'elle ne fait pas moins de voeux que luy, pour vostre prosperité. Voila donc, Seigneur, l'heureux estat où est le Prince Thrasibule : et comme si son bonheur se fust encore estendu sur ses Amis, quand je retournay à Milet avec Alcionide, je trouvay que Thimocrate estoit prest d'en partir pour aller à Delphes ; parce qu'il avoit reçeu nouvelle que ses Amis avoient fait revoquer son Arrest de bannissement : et que le Pere de Telesile ayant changé d'advis, estoit prest de luy donner sa Fille, preferablement à tous ses autres Amans : parce que Menecrate qui estoit le plus considerable de tous s'estant enfin rebuté des rigueurs de Telesile, avoit changé de sentimens : de sorte que cét Amant à qui l'absence a fait sentir tant de maux, est allé retrouver Telesile, pour ne la quitter jamais. Philocles partit aussi de Milet en mesme temps que luy, pour s'en aller à Ialisse, ayant sçeu que le Mary de la belle Philiste estoit mort : et voulant voir s'il ne sera point plus heureux aujourd'huy qu'elle est veusve, qu'il ne l'a esté devant qu'elle fust mariée. Pour moy, Seigneur, à qui la jalousie a tant donné d'inquietude, je trouvay à mon retour, une Lettre d'un de mes Amis de Samos, qui m'aprit une chose, qui devoit selon les aparences me guerir de ma jalousie, en me guerissant de ma passion : car enfin on m'a escrit, qu'Alcidamie n'est plus belle : et on me l'a dépeinte si maigre ; si pasle ; et si changée ; que je ne sçay comment mon amour et ma jalousie subsistent encore. Je ne m'estonne pas, interrompit Cyrus en souriant, que vostre amour dure plus que la beauté d'Alcidamie : car je suis persuadé qu'on ne doit point mesurer la durée de son affection, par celle d'une chose qui est extrémement fragile, et qui passe infailliblement bientost. Mais ce qui m'estonne, est que vous soyez encore jaloux ; car enfin de la façon dont vous dépeignez Alcidamie, elle ne fera plus guere de nouvelles conquestes. Il est vray Seigneur, repliqua Leontidas, mais en m'aprenant qu'Alcidamie n'est plus belle ; on m'a apris que Theanor ne fut jamais si bien avec elle qu'il y est : de sorte (poursuivit Leontidas en souriant) que comme j'ay oüy dire que pour l'ordinaire, les fort belles Personnes cessent d'estre rigoureuses et fieres, lors qu'elles commencent de cesser d'estre belles ; j'ay une telle peut qu'elle ne veüille retenir par des faveurs, ce qu'elle craint de ne pouvoir plus conserver par sa beauté, que je n'estois pas si jaloux que je le suis, lors qu'Alcidamie estoit la plus belle chose du monde. Et puis Seigneur, adjousta t'il, Alcidamie n'a perdu ce qui la faisoit belle qu'en perdant la santé : de sorte que peut estre le Printemps prochain luy redonnera ce qu'elle a perdu, et ne me redonnera pas son affection, qu'elle aura engagée à un autre. Mais Seigneur, comme je ne dois pas estre moins jaloux de vostre gloire que de ma Maistresse, quoy que ce soit d'une maniere differente ; il faut que je vous die encore, que dans peu de jours il vous viendra des Deputez de tous les Païs que Thrasibule et Harpage vous ont conquis : et comme l'Armée qu'ils commandent n'a plus rien à faite en un lieu dont vous estes le Maistre ; c'est à vous à leur envoyer les ordres que vous voulez qu'ils suivent. Cependant Seigneur, souffrez s'il vous plaist, que Megaside s'aquitte des commandemens du Prince Philoxipe, et qu'il vous aprenne une chose, qui vous doit consoler dans toutes vos disgraces, puis qu'elle vous en fera voir la fin assurée. Quelque confiance que j'aye en vous, reprit tristement Cyrus, j'ay peine à croire que vous puissiez faire ce que vous dittes : et je ne sçay si j'en pourrois croire le Prince Philoxipe, quand il seroit icy, et qu'il se joindroit aveque vous, pour me persuader que je dois esperer fortement, que mes malheurs finiront. Je veux bien Seigneur, interrompit Leontidas, que vous n'en croïyez, ny le Prince Philoxipe ; ny Megaside ; ny moy, pourveû que vous en croiyez les Dieux : qui en ont donné une asseurance si claire, que vous n'en oserez douter, quand vous la scaurez. J'entens si peu ce que vous me dites, repliqua Cyrus, que je n'y sçaurois respondre : c'est pourquoy-je vous conjure (adjousta t'il, adressant la parole à Megaside) de m'aprendre ce que vous voulez que je sçache, et ce que vous croyez qui me doit consoler. Seigneur, repliqua Megaside, avant que vous dire ce qui doit satis-faire vostre curiosité, il faut que je vous fasse souvenir qu'il y a un Oracle de Venus Uranie en Chipre, qui pour les choses qui regardent l'Amour, n'a jamais rendu de responce qui n'ait infailliblement esté suivie de l'effet qu'on en a attendu : apres cela, Seigneur, je vous diray que la Princesse de Salamis, Soeur du Prince Philoxipe, en la fortune de la quelle il est arrivé bien des changemens, depuis que vous passastes en nostre Isle, n'ayant pas voulu consulter cét Oracle sur une chose d'où dépendoit tout le repos de sa vie : et ayant envoyé à Delphes, comme au plus fameux Oracle de toute la Terre : elle en reçeut une responce, qui la surprit de telle sorte, qu'elle creut voir de l'impossibilité â ce que cét Oracle asseuroit luy devoir arriver. De sorte que cherchant quelque esclaircissement à ce qu'il luy avoit respondu ; elle consulta celuy de Venus Uranie, qui luy dit en termes expres ; Qu'il n'estoit pas plus vray que Cyrus estoit le plus Grand Prince du Monde, et qu'il seroit un jour aussi heureux qu'il estoit infortuné ; qu'il estoit vray que ce que l'Oracle de Delphes luy avoit dit, luy arriveroit. Ha Megaside, s'écria Cyrus, le moyen de croire ce que vous dites ? car enfin les Dieux ne se contredisent jamais : cependant ils ne m'ont pas respondu de cette sorte, quand j'ay consulté ceux par qui ils revelent quelquesfois leurs secrets aux hommes. Megaside voyant qu'il n'estoit pas creû, luy rendit une Lettre de creance, que le Prince Philoxipe luy escrivoit : et qu'il n'avoit pû luy rendre plustost, à cause que la conversation de Cyrus et de Leontidas, s'estoit liée d'une telle sorte, qu'il n'avoit pû l'interrompre. Mais apres luy avoir donné cette Lettre, il luy donna encore le mesme Oracle que la Princesse de Salamis avoit reçeu : si bien que Cyrus ne sçachant s'il devoit plustost croire Venus Uranie, que la Sibille qu'il avoit consultée, ou que Jupiter Belus qui avoit respondu favorablement au Roy d'Assirie ; il avoit l'esprit bien en peine. Ce qui le faisoit pancher à croire qu'il expliquoit mal ce que la Sibille luy avoit dit, et ce qu'on avoit respondu à Babilone au Roy d'Assirie, estoit de voir que l'Oracle de Delphes avoit asseuré à Cresus, Que s'il luy faisoit la Guerre il destruiroit un Grand Empire : et que cependant il le voyoit luy mesme en estat d'estre destruit. Toutesfois l'esperance avoit bien de la peine à chasser la crainte de son coeur : c'est pourquoy prenant la parole ; je voy bien, dit il à Megaside, que l'Oracle que la de Princesse de Salamis a reçeu, luy dit, Qu'il n'est pas plus vray que je seray un jour heureux, qu'il est vray que ce qu'on luy a respondu à Delphes luy arrivera : mais Megaside, la difficulté est de sçavoir si ce que l'Oracle de Delphes à respondu à cette Princesse luy est arrivé : puis que c'est sur cela que je dois fonder cette esperance que le Prince Philoxipe veut que j'aye. Seigneur, repliqua Megaside, comme le Prince qui m'envoye a bien creû que c'estoit par le bonheur de la Princesse de Salamis, que vous pourriez esperer celuy que les Dieux vous promettent ; il a obtenu d'elle la permission de vous faire sçavoir tout ce qui luy est arrivé ; qui est sans doute si particulier, que je puis vous asseurer que ce recit en vous donnant de l'esperance, vous donnera aussi beaucoup de plaisir à l'entendre, si vous en avez le loisir. Quand je ne m'interesserois pas au tant que je fais, à la fortune d'une des plus belles Princesses du Monde, respondit Cyrus, le seul interest que j'ay à sçavoir ses avantures, afin de pouvoir determiner ce que je dois attendre des miennes, me forceroit toûjours de vous prier instamment de me les vouloir aprendre : c'est pourquoy je vous conjure de m'accorder cette grace : puisque le Prince Philoxipe, et la Princesse de Salamis, vous en ont donné la permission. Mais pour vous pouvoir escouter avec plus de loisir, et pour ne dérober rien aux soins que je dois avoir du Siege de Sardis, qui m'est de si grande importance ; il vaut mieux prendre ce temps la sur mon sommeil : c'est pourquoy ce sera s'il vous plaist ce soir, que vous m'aprendrez ce que je dois esperer de ma fortune : et en effet la chose se fit ainsi. Cependant Cyrus ordonna à Feraulas d'avoir soin de Leontidas et de Megaside : et de les luy ramener, aussi tost qu'il le verroit retiré dans sa Tente, et qu'il auroit congedié tout le monde. Mais quoy qu'il peust faire il luy fut impossible de détacher son esprit de ce que Megaside luy avoit dit : et il eut une si grande impatience de sçavoir precisément comment cét Oracle de Venus Uranie avoit esté accomply ; qu'il se hasta de donner tous les ordres qu'il avoit à donner pour son Armée, afin de se pouvoir retirer de meilleure heure : ce qui luy fut d'autant plus aisé, que la Treve ne devoit finir que le lendemain au matin. Cyrus ne fut donc pas plustost en liberté, que Feraulas luy obeïssant, luy mena Leontidas et Megaside : qui ne fut pas plustost arrivé, qu'il le somma de tenir sa parole : et qu'il l'obligea de commencer son recit en ces termes. Histoire de Timante et Parthénie : le passé de Parthénie HISTOIRE DE TIMANTE, ET DE PARTHENIE. N'attendez pas s'il vous plaist, Seigneur, qu'en vous aprenant les avantures de la Princesse de Salamis, qui s'apelle Parthenie, je vous aprenne de ces evenemens merveilleux, où Mars a autant de part que l'Amour, et où la Fortune fait de si grands changemens : au contraire, preparez vostre esprit à croire que tout ce qui arrive en Chipre, ne peut estre de cette nature. En effet, je pense pouvoir dire que l'Amour qui par tout ailleurs est bien souvent cause de beaucoup d'evenemens tragiques, se contente quand il est en colere, d'en faire seulement voir de bizarres et de capricieux en nostre Isle. Cependant ceux à qui ils arrivent, ne laissent pas de s'estimer fort malheureux : et de se pleindre autant que ceux que la Fortune, l'Amour et l'ambition, tourmentent tout à la fois. Apres cela, Seigneur, je ne sçay s'il n'est point encore necessaire, de vous faire souvenir qu'en nostre Cour, l'amour n'est pas seulement une simple passion comme par tout ailleurs, mais une passion de necessité et de bien-seance : il faut que tous les hommes soient amoureux, et que toutes les Dames soient aimées : nul insensible parmy nous, n'a jamais esté estimé, excepté le Prince Philoxipe qui ne le fut pas long temps : on reproche cette dureté de coeur comme un crime à ceux qui en sont capables : et la liberté de cette espece est si honteuse, que ceux qui ne sont point amoureux, font du moins semblant de l'estre. Pour les Dames, la coustume ne les oblige pas necessairement à aimer, mais à souffrir seulement d'estre aimées : et toute leur gloire consiste à faire d'illustres conquestes, et à ne perdre pas les Amans qu'elles ont assujettis, quoy qu'elles leur soient rigoureuses : car le principal honneur de nos Belles, est de retenir dans l'obeïssance, les Esclaves qu'elles ont faits, par la seule puissance de leurs charmes, et non pas par des faveurs : de sorte que par cette coustume, il y a presques une esgalle necessité, d'estre Amant et malheureux. Il n'est pourtant pas deffendu aux Dames, de reconnoistre la perseverance de leurs Amans par une affection toute pure : au contraire, Venus Uranie l'ordonne : mais il faut quelquesfois tant de temps, à aquerir le coeur de la personne que l'on aime, que la peine du Conquerant esgalle presques la prix de la Conqueste. Il est toutesfois permis aux plus belles, de se servir de quelques artifices innocens, pour prêdre des coeurs : le desir de plaire n'est pas un crime : le soin de paroistre belle n'est point une affectation : la conplaisance mesme, est extrémement loüable, pourveu qu'elle soit sans bassesse : et pour dire tout en peu de paroles, tout ce qui les peut rendre aimables, et tout ce qui les peut faire aimer leur est permis : pourveu qu'il ne choque, ny la pureté, ny la modestie : qui malgré la galanterie de nostre Isle, est la vertu dominante de toutes les Dames : ainsi ayant trouvé lieu d'accorder l'innocence et l'amour, elles menent une vie assez agreable, et assez divertissante. Voila donc, Seigneur, ce que j'ay creû à propos de vous remettre en la memoire : afin de vous faire mieux comprendre, ce que je m'en vay vous raconter. Je ne vous diray point, que Parthenie est née avec une beauté surprenante, qui charme dés le premier instant qu'on la voit, et qui semble encore augmenter à tous les momens qu'on la regarde : car vous ne pouvez pas avoir esté en Chipre sans le sçavoir, quoy qu'elle ne fust pas à Paphos quand vous y passastes : mais je vous diray que son esprit brille aussi bien que ses yeux : et que sa conversation, quand elle le veut, n'a pas moins de charmes que son visage. Au reste son esprit n'est pas de ces esprits bornez, qui sçavent bien une chose, et qui en ignorent cent mille : au contraire, il a une estenduë si prodigieuse, que si l'on ne peut pas dire que Parthenie sçache toutes choses égallement bien, on peut du moins assurer, qu'elle parle de tout fort à propos, et fort agreablement. Il y a mesme une delicatesse dans son esprit, si particuliere et si grande ; que ceux à qui elle accorde sa conversation en sont espouventez : et d'autant plus ; que c'est une des personnes du monde qui parle le plus juste et le plus fortement, quoy que toutes ses expressions soient simples et naturelles. De plus, elle change encore son esprit comme elle veut : car elle est serieuse, et mesme sçavante, avec ceux qui le sont, pourveu que ce soit en particulier : elle est galante et enjoüée, quand il le faut estre : elle a le coeur haut, et quelquefois l'esprit flatteur : personne n'a jamais mieux sçeu le monde qu'elle le sçait : elle est d'un naturel timide en certaines choses, et hardi en d'autres : elle a de la generosité heroïque, et de la liberalité : et pour achever de vous la dépeindre, son ame est naturellement tendre et passionnée. Aussi peut on dire, que jamais personne n'a si parfaitement connu toutes les differences de l'amour, que la Princesse de Salamis les connoist : et je ne sçache rien de si agreable, que de luy entendre faire la distinction d'une amour toute pure, à une amour grossiere et terrestre : d'une amour d'inclination, à une amour de connoissance : d'une amour sincere, à une amour feinte : et d'une amour d'interest, à une amour heroïque : car enfin elle vous fait penetrer dans le coeur de tous ceux qui en sont capables : elle vous dépeint la jalousie, plus espouventable par ses paroles, qu'on ne la represent avec les Serpens qui luy deschirent le coeur : elle connoist toutes les innocentes douceurs de l'amour, et tous ses suplices : et tout ce qui despend de cette passion, est si parfaitement de sa connoissance, que Venus Uranie ne la connoist guere mieux, que la Princesse de Salamis. Voila donc Seigneur, quelle est la Personne dont j'ay à vous entretenir : qui n'a pas esté moins aimée qu'elle est aimable. En effet, qui voudroit se souvenir du nombre prodigieux d'Amans qu'elle a eux, en seroit sans doute estonné : estant certain que dés que la belle Parthenie commença de paroistre dans le monde, elle y fit mille conquestes. Ce qui luy donna encore un grand bruit à Paphos, fut qu'elle n'y avoit pas esté eslevée : parce que le Pere de Philoxipe ayant le Gouvernement d'Armathusie, y avoit fait eslever tous ses enfants, jusques à ce qu'ils fussent en estat de paroistre à la Cour. Joint que la Princesse sa Femme y demeuroit presques tousjours : de sorte qu'il ne fut pas de l'esclat de la beauté de Parthenie comme du Soleil, qu'on voit tous les jours s'eslever peu à peu, et aux rayons duquel on s'accoustumé insensiblement : car elle parut tout d'un coup à Paphos, toute brillante de lumiere. Aussi esblouït elle tous ceux qui la virent : et l'on peut asseurer sans mensonge, qu'elle effaça toutes les autres beautez : et qu'elle brusla plus de coeurs en un jour, que toutes les autres Belles n'en avoient seulement blessé en toute leur vie. Mais ce qu'il y eut de remarquable aux conquestes que fit Parthenie, au commencement qu'elle fut à Paphos, fut que cét admirable esprit qu'elle avoit desja, quoy qu'elle avoit l'air encore infiniment plus aimable qu'elle ne l'avoit en ce temps là, ne luy servit de rien pour faire toutes les conquestes qu'elle fit : parce que sa beauté avoit un si prodigieux esclat, que ceux qu'elle devoit assujettir, l'estoient devant qu'ils l'eussent entretenuë : tant il est vray que ses yeux estoient puissans, et que leurs charmes estoient inevitables. Mais Seigneur, comme je vous ay dit que l'on n'oseroit estre insensible à Paphos, ou du moins le paroistre ; vous pouvez bien juger que Parthenie ne trouva gueres de gens en liberté, et qu'elle ne pût gagner tant de coeurs, sans les dérober aux autres : de sorte qu'il vous est encore aisé de vous imaginer que cela estant ainsi, elle ne fut aimée que par des inconstans, qui quittoient sans sujet leurs premieres chaines pour prendre les siennes : puis qu'enfin ce n'est point une bonne raison à dire, pour changer de Maistresse, que d'alleguer qu'on en trouve une plus belle : puis que je suis persuadé, que qui quitte la personne qu'il aime pour une plus belle qu'elle, la quitteroit infailliblement pour quelque autre sujet. Voila donc Parthenie aimée de plusieurs, et haïe de beaucoup : car vous pouvez juger que toutes celles qui perdirent les coeurs qu'elle gagna, ne l'aimerent pas. Il n'y en eut pas une qui ne fist tout ce qu'elle pût, pour trouver quelque deffaut à sa beauté : et comme il n'estoit pas aisé, elles s'attaquoient du moins ou à sa coiffure, ou à ses habillemens, quoy qu'elle fust tres propre : et elles n'oublioient rien de tout ce qu'elles pensoient luy pouvoir estre desavantageux. Cependant Parthenie, qui s'aperçeut aisément de l'envie qu'elles luy portoient, trouvoit un extréme plaisir à s'en vanger, en assujettissant tousjours davantage leurs Amans : ne se souciant pas mesme de faire de nouvelles ennemies, pourveu qu'elle fist de nouveaux Esclaves : car elle estoit alors dans un âge, où il est assez difficile aux Belles, de mettre elles mesmes des bornes à leurs conquestes, et de rejetter des voeux et des sacrifices. Elle fut donc quelque temps à estre bien aise de voir à l'entour d'elle, cette foule d'Adorateurs qu'elle menoit comme en Triomphe, par tous les lieux où elle alloit : mais comme elle les avoit tous assujettis par le seul esclat de ses yeux, et que son esprit n'avoit point eu de part à toutes les conquestes qu'elle avoit faites, tous ces Amans n'estoient pas esgallement dignes de porter ses chaines. Il y en avoit de stupides et de grossiers ; de bizarres et de capricieux ; d'ennuyeux et d'incommodes : de sorte que se trouvant bientost importunée de la mesme chose qui d'abord l'avoit divertie, elle fit tout ce qu'elle pût pour les rendre à celles à qui elle les avoit ostez, ou du moins pour s'en deffaire. Il ne luy fut pourtant pas aisé : et l'on peut dire qu'en cette occasion, sa beauté luy donna bien de la peine : parce qu'ils eurent plusieurs querelles entr'eux qui luy despleurent : mais à la fin elle fut si severe à quelques uns, si rude à quelques autres, et mesme si incivile ; qu'elle vint à bout de se deffaire de cette multitude qui l'importunoit : car encore que la coustume de Chipre, veüille que les Dames souffrent d'estre aimées, ce n'est pas indifferemment de toutes sortes de gens : si bien que Parthenie s'estant delivrée de la persecution que luy faisoit cette abondance d'Amans que sa seule beauté luy avoit donnez ; elle ne s'en trouva plus que trois, qui estant plus agreables que les autres, ne furent pas exilez. Ces trois Amans n'estoient pas seulement de condition differente, ils estoient aussi d'humeurs opposées en beaucoup de choses : le premier estoit un parent de Timoclée, que vous vistes en passant à Chipre, appellé Polydamas, dont les inclinations estoient toutes genereuses : il estoit beau ; de bonne mine ; et bien fait : il avoit l'air grand et noble ; l'esprit enjoüé, mais mediocre : et il plaisoit plus par un charme inexplicable qui estoit en toutes ses actions, et en toute sa personne ; que par les choses qu'il disoit : qui estoient sans doute plus agreables par la maniere dont elles estoient dites, que par elles mesmes. Le second estoit le Prince de Salamis, infiniment riche ; de grande condition ; fort bien fait de sa personne ; ayant assez d'esprit, mais un peu bizarre. Et le troisiesme, estoit un homme d'assez basse naissance, nommé Callicrate, qui par son esprit en estoit venu au point qu'il alloit du pair avec tout ce qu'il y avoit de Grand à Paphos, et parmy les hommes, et parmy les Dames. Il escrivoit en Prose et en Vers, fort agreablement, et d'une maniere si galante et si peu commune, qu'on pouvoit presque dire qu'il l'avoit inventée : du moins sçay-je bien que je n'ay jamais rien veû qu'il ait pû imiter : et je pense mesme pouvoir dire, que personne ne l'imitera jamais qu'imparfaitement. Car enfin d'une bagatelle, il en faisoit une agreable Lettre : et si les Phrigiens disent vray, lors qu'ils asseurent que tout ce que Midas touchoit devenoit or : il est encore plus vray de dire, que tout ce qui passoit dans l'esprit de Callicrate devenoit Diamant : estant certain que du sujet le plus sterile, le plus bas, et le moins galant, il en tiroit quelque chose de brillant et d'agreable. Sa conversation estoit aussi tres divertissante à certains jours, et à certaines heures, mais elle estoit fort inegalle : et il y en avoit d'autres, ou il n'ennuyoit gueres moins, que la pluspart du monde l'ennuyoit luy mesme. En effet il avoit une delicatesse dans l'esprit qui pouvoit quelques fois plustost se nommer caprice que delicatesse, tant elle estoit excessive. Sa personne n'estoit pas extrémement bien faite : cependant il faisoit profession ouverte de galanterie : mais d'une galanterie universelle : puis qu'il est vray que l'on peut dire, qu'il a aimé des Personnes de toutes sortes de conditions. Il avoit pourtant une qualité dangereuse pour un Amant : estant certain qu'il n'aimoit pas moins à faire croire où il estoit aimé qu'à l'estre. Voila donc Seigneur, quels estoient ces trois Amans qui demeurerent les plus assidus aupres de Parthenie : qui ne trouvoit en pas un des trois, tout ce qu'il faloit pour engager son coeur. Polydamas n'avoit pas assez d'esprit : le Prince de Salamis, ne l'avoit pas bien tourné : et Callicrate estoit d'une condition si basse, qu'elle ne pouvoit le regarder que comme admirateur de son merite : et non pas comme son Amant. De sorte que pour en faire un, tel qu'elle l'eust voulu, il eust falu joindre ensemble le coeur et la personne de Polydamas, avec la condition du Prince de Salamis, et l'esprit de Callicrate : mais comme cela n'estoit pas possible elle se contentoit d'estimer en chacun d'eux, ce qu'il avoit d'estimable, sans en aimer pas un des trois. Polydamas et Callicrate estoient pourtant mieux dans son esprit que le Prince de Salamis : car l'esprit du dernier la divertissoit fort, et la personne de l'autre luy plaisoit extrémement. Cependant ces trois Amans avoient des desseins bien differens en aimant Parthenie : car Polydamas songeoit principalement à en estre aimé, et il ne l'eust sans doute pas voulu espouser sans cela. Au contraire, le Prince de Salamis, plustost que de ne la posseder pas, se resoluoit à l'espouser, quand mesme elle l'auroit haï : c'est pourquoy il n'aportoit pas moins de soin à gagner ceux qui pouvoient disposer d'elle, qu'à luy plaire. Et Callicrate, dont l'ame n'estoit que vanité, ne songeoit principalement qu'à faire en sorte qu'on peust soupçonner que Parthenie souffroit agreablement sa passion : et je ne doute nullement qu'il n'eust esté plus satisfait que toute la Cour eust creû que Parthenie l'aimoit, que si elle l'eust aimé effectivement, et que personne ne l'eust sçeu. C'est pourquoy toutes ses actions avoient un dessein caché, dont Parthenie ne s'aperçeut que long temps apres : mais Seigneur, ce qu'il y avoit d'admirable en l'humeur de Callicrate, c'est qu'il n'aimoit jamais tant par son propre jugement, que par celuy des autres : et si Parthenie, toute belle qu'elle estoit, n'eust pas eu la grande reputation de beauté, il ne l'auroit jamais aimée : car sa vanité ne cherchoit pour l'ordinaire, que les choses d'esclat. Les belles Maisons ; les beaux Meubles ; le grand Train ; et la grande Qualité, luy ont quelques fois fait quitter les plus belles Dames de Chipre : c'est pourquoy il ne faut pas s'estonner, si trouvant en une mesme Personne, la condition ; la beauté ; l'esprit ; et la grande reputation ; il s'y opiniastra plus qu'aux autres : et s'il mit sa derniere felicité, à persuader à toute la Cour, qu'il n'estoit pas mal avec elle. Ce n'est pas que de la naissance dont il estoit, il osast agir comme faisoient Polydamas, et le Prince de Salamis ; mais il prenoit un autre air de vivre plus familier : et presuposant tousjours que ce qu'il faisoit ne pouvoit tirer à consequence ; il accoustuma insensiblement Parthenie, à souffrir qu'il la loüast, qu'il luy parlast souvent bas ; et qu'il luy dist mesme quelquesfois tout haut en raillant, qu'elle estoit une dangereuse Personne : Comme il ne songeoit pas tant à estre aimé, qu'à faire croire qu'il n'estoit pas haï, il ne luy disoit jamais rien en particulier, qui luy peust desplaire, de peur qu'elle ne le bannist : mais il apportoit grand soin à faire que l'on s'aperçeust qu'il estoit amoureux d'elle : c'est pourquoy quand il sortoit de chez Parthenie avec quelqu'un qu'il croyoit avoir assez d'esprit pour l'observer, il affectoit de paroistre mélancholique. Quelquesfois il ne parloit point : d'antres fois il parloit toujours d'elle, et la suivoit presques en tous lieux : affectant estrangement de la regarder attentivement, quand elle ne le regardoit pas : et cherchant pourtant aveque soin, de rencontrer quelquesfois ses yeux, pour luy faire quelque signe d'intelligence, sur quelque secret de bagatelles, qu'il luy avoit confié exprés pour cela : car de l'humeur dont il estoit, il eust preferé un regard favorable dont on se seroit aperçeu, aux plus estroites faveurs :, obtenuës dans le secret et dans le silence. Ce qu'il y avoit d'estrange en l'humeur de Callicrate ; estoit qu'encore qu'il eust une delicatesse d'esprit si excessive, qu'il ne peust presques trouver personne digne de loüanges, il ne laissoit pas d'avoir certains gousts bizarres et extravagans, qui luy en faisoient quelquesfois aimer d'autres, qui n'estoient point du tout aimables, si ce n'estoit parce qu'il en estoit aimé : et que selon son sens, il y avoit de la vanité à l'estre de qui que ce fust. Comme il avoit l'esprit imperieux, il aimoit à avoir tousjours quelqu'un qu'il peust mépriser impunément : et comme il n'eust asseurément pû trouver cela parmy des personnes de qualité et des personnes raisonnables ; il en souffroit quelques autres, seulemêt pour avoir le plaisir de pouvoir les tourmenter, et d'estre plustost leur Tiran que leur Amant : de sorte que l'on peut asseurer, que jamais nul autre que luy, n'a eu des sentimens dans le coeur, si opposez qu'estoient tous les siens. Au reste, tout le monde a tousjours bien sçeu qu'il adoroit plus dans son coeur Venus Anadiomene, que Venus Uranie : car enfin il ne pouvoit conprendre, qu'il peust y avoir de passion détachée des sens : et il avoit mesme biê de la peine à croire, qu'il y eust au monde une affection toute pure. Il ne laissoit toutesfois pas d'estre non seulement souffert de toutes les Dames, mais il estoit encore aimé de plusieurs : de sorte qu'il ne faut pas s'estonner, si Parthenie, toute sage qu'elle estoit, le souffrit : et d'autant moins, qu'il vivoit avec elle, plus respectueusement qu'avec toutes les autres : et qu'il ne luy disoit jamais qu'il avoit de l'amour pour elle : si ce n'estoit en raillant, et d'une maniere qui ne luy permettoit pas de s'en offencer, ny mesme de le croire. Cependant Polydamas, et le Prince de Salamis, qui estoient d'une condition à ne cacher pas leur amour, la tesmoignoient à Parthenie, par des voyes toutes differentes : car le Prince de Salamis se contentoit d'avoir une assiduité estrange aupres d'elle : et Polydamas, qui n'avoit pas assez d'esprit pour fournir à de longues conversations, luy faisoit connoistre sa passion, par mille divertissemens qu'il luy donnoit continuellement. Ce n'estoient que Bals, Musiques, Colations, et Promenades : et comme sa Personne estoit infiniment aimable ; qu'il dançoit admirablement bien ; que toutes ses actions plaisoient ; et que sa presence et l'enjoüement de son humeur, inspiroient de la joye aux plus melancholiques ; Parthenie ne le haïssoit pas : et n'eust pas eu de repugnance à l'espouser, si ses parens y eussent consenty. Mais comme il y avoit alors quelques factions dans la Cour, qui partageoient les Grandes Maisons ; il y avoit certains interests, qui faisoient que ceux qui pouvoient disposer de Parthenie, ne la vouloient pas donner à Polydamas. D'autre part, Callicrate qui reconnut aisément que Polydamas n'estoit pas trop mal avec Parthenie, aporta soin à luy faire remarquer le peu d'esprit qu'il avoit : et il le fit avec tant d'art, que quelque inclination que Parthenie eust pour Polydamas, elle vint à croire qu'elle seroit blasmée de l'aimer et de le choisir : de sorte que combatant ses propres sentimens, Callicrate eut la joye de voir qu'elle commença de vivre un peu plus froidement avec Polydamas, qu'elle n'avoit accoustumé. Toutesfois, comme elle avoit une assez forte inclination pour luy, et qu'en effet il estoit fort aimable ; elle ne se vainquit pas tout d'un coup : et Callicrate eut besoin d'un nouvel artifice, pour le détruire absolument. Comme il estoit donc un jour avec elle : il fit si biê, qu'insensiblement elle vint à parler de Polydamas, et a parler mesme avantageusement de son grand coeur ; de sa liberté ; et de sa magnificence. J'advoüe, Madame, luy dit il, que Polydamas merite toutes les loüanges que vous luy donnez ; et s'il connoissoit aussi bien toutes celles que vous meritez, que vous connoissez toutes celles qu'il merite, il seroit le plus heureux homme de la Terre ; sa paillon vous honnoreroit plus qu'elle ne vous honnore ; et il seroit encore une fois plus amoureux de vous qu'il ne l'est. Polydamas, reprit Parthenie, n'est point amoureux de moy : mais quand il le seroit, je suis persuadée que plus ou moins d'esprit ne donne point plus ou moins d'amour : et qu'il y a des stupides plus amoureux, que d'autres plus spirituels qu'eux ne le sont. Ha, interrompit Callicrate, si j'osois vous dire ce que je pense là dessus, je vous ferois bien changer d'avis : je vous le permets, luy dit elle : souffrez donc Madame, adjousta t'il, que je vous assure que le pauvre Polydamas, n'aime que la moitié de la belle Parthenie. En effet, poursuivit il, oseriez vous jurer que Polydamas entende tout ce que vous dites ? et ne remarquez vous pas, qu'il vous regarde plus qu'il ne vous escoute ; et qu'il n'y a jamais de raport, entre ce que vous luy dites, et ce qu'il vous respond ? Pour moy (dit Parthenie, qui n'estoit pas trop aise de ce que Callicrate luy disoit) il me semble que Polydamas parle à peu prés comme un autre : mais c'est que les qualitez de son ame sont si nobles, que cela est cause que l'on ne le louë point d'autre chose. Puis que vous ne voulez pas tomber d'accord, repliqua t'il, que Polydamas n'a que mediocrement de l'esprit ; du moins fuis-je resolu de vous prouver seulement, que vous en avez mille fois plus que luy. Vous me ferez le plus grand plaisir du monde, reprit elle : en verité Madame, luy dit il, je ne croy point ce que vous dites : vous croyez donc, repliqua t'elle, que j'aime mieux Polydamas, que je ne m'aime moy-mesme, puis que je prefere sa gloire à la mienne ? Je ne dis pas cela, adjousta t'il, en riant, mais il s'en faut peu que je ne le craigne, et mesme que je ne le croye. En effet, quelle apparence y a t'il, que sans une grande preocupation, vous ne voulussiez pas estre aimée toute entiere ? Souffrez donc (poursuivit Callicrate avec cette liberté qu'il avoit accoustumé de prendre avec tout le monde) que durant que Polydamas aime une moitié de Parthenie, un certain homme que je connois, ait la permission d'adorer l'autre. Au reste Madame, reprit-il, quand je dis que Polydamas aime la moitié de Parthenie, je ne dis pas encore vray : car il est certain qu'il n'aime pas mesme toute sa beauté, quoy qu'il la voye tous les jours. Je pense, adjousta-t'il, qu'il sçait bien qu'elle est grande ; de belle taille ; qu'elle a de beaux yeux ; que sa gorge est la plus belle du monde ; qu'elle a le teint admirable ; que ses cheveux sont blonds ; et qu'elle a la bouche fort agreable : mais pour cét air charmant qui l'accompagne, il ne le connoist point du tout : et je suis asseuré, que quoy que vous luy plaisiez infiniment, il ne sçait pourquoy vous luy plaisez. Il y a je ne sçay quoy sur vostre visage, poursuivit Callicrate, qui passe sa connoissance : il n'entend point du tout le langage de vos yeux : vos sousris qui sont si fins, et si eloquens, et qui font quelquesfois si bien connoistre la douceur ou la malice qui est dans vostre ame, ne sont asseurément point dans son coeur, l'effet qu'ils font dans celuy des autres : et pour vous dire en un mot tout ce que je pense là dessus, je suis persuadé qu'un homme qui seroit assez heureux pour obtenir de la belle Parthenie, la permission d'aimer en elle tout ce que Polydamas n'y connoist point, seroit mieux partagé que luy. Callicrate dit tout ce que je viens de dire, avec tant de hardiesse, que Parthenie n'eut pas celle de s'en fâcher : joint aussi qu'elle n'en eut pas le temps : car le Prince de Salamis arrivant, Callicrate se retira, avec autant de froideur et de serieux sur le visage, que s'il n'eust parlé tout le jour que de Morale et de Politique. Cependant comme Parthenie l'estimoit extrémement, elle estoit au desespoir, de sentir qu'elle avoit dans le coeur quelque diposition à aimer un homme qu'il n'estimoit pas assez : car comme elle ne soupçonnoit pas Callicrate d'estre amoureux d'elle, tout ce qu'il luy disoit portoit coup dans son esprit. Neantmoins elle n'estoit pas encore absolument determinée à bannir Polydamas, comme elle s'y détermina quelques jours apres, par la malice de Callicrate ; et voicy comment cela arriva. Parthenie se trouvant un peu mal, garda la Chambre, et fut par consequent visitée de beaucoup de monde : et entre les autres de Polydamas et de Callicrate : qui estant ce jour là en un de ces jours de silence, que tout le monde luy reprochoit ; se mit en un coin de la ruelle de Parthenie, sans faire mesme semblant d'entendre ce que l'on y disoit. Cependant Polydamas, qui ne sçavoit pas que Callicrate ne se taisoit que pour l'escouter mieux, se mit à parler selon sa coustume : c'est à dire avec peu de suite ; peu d'eloquence ; et peu d'esprit : quoy que ce fust tousjours avec agréement, parce que sa Personne estoit fort aimable. Et comme un homme amoureux, parle plus à la personne qu'il aime qu'aux autres, quand il n'a point d'intelligence particuliere avec elle ; Polydamas parla plus à Parthenie, qu'à toutes les autres Dames. D'autrepart, Gallicrate qui avoit son dessein caché, et qui avoit une memoire admirable ; sans escouter rien de tout ce que le reste de la Compagnie dit, escouta fort attentivement, tout ce que dit Parthenie, et tout ce que dit Polydamas : mais s'il l'escouta bien, il le retint encore mieux : estant certain qu'il se souvint parole pour parole, de tout ce que Parthenie avoit dit à Polydamas, et de tout ce que Polydamas avoit dit à Parthenie. De sorte que la conversation ayant cessé, il sortit de la Compagnie sans avoir parlé à personne, et se retira en diligence chez luy : où il ne fut pas plustost, qu'il escrivit en forme de Dialogue, tout ce qu'il avoit entendu dire à Polydamas et à Parthenie : mettant leurs noms au dessus de ce que chacun d'eux avoit dit, sans y changer presques rien. Si bien que comme Parthenie est une des Personnes du monde qui parle le mieux ; et que Polydamas estoit un des hommes de toute la Terre qui parloit le moins juste, et qui respondoit le moins precisément, aux choses qu'on luy disoit : les paroles de Polydamas, n'estant plus soustenuës de la grace avec laquelle il les prononçoit ; et celles de Parthenie se soustenant par elles mesmes ; ce Dialogue estoit une fort plaisante chose à lire. Car outre la difference, qu'il y avoit entre ces responces ; il est encore vray que tous ces discours estans destachez les uns des autres, faisoient un galimatias terrible, estans leûs de suitte, comme si ç'eust esté un discours lié. De sorte qu'encore que cette derniere chose ne se deux pas reprocher à Polydamas ; elle ne laissa pas de servir à la malice de Callicrate : qui pour ne perdre point de temps, fut le lendemain de si bonne heure chez Parthenie : qu'il la trouva seule. A peine fut il entré, que cette Princesse se souvenant du silence qu'il avoit gradé le jour auparavant, prit la parole pour luy en faire la guerre : et pour luy demander s'il estoit encore en humeur de ne parler point ? Au contraire Madame, luy dit il, je suis venu aujourd'huy exprés icy, pour vous dire tout ce que je pensay hier : vous paroissiez si melancholique, luy respondit elle, que je croy que ce que vous me direz ne sera pas fort divertissant : si ce n'est que vous vous fussiez peut-estre trouvé d'humeur à faire des Vers : car il me semble avoir oüy dire, que ceux qui en font sont aussi separez d'eux mesmes, lors qu'ils en cherchent dans leur esprit, que vous l'estiez hier de toute la Compagnie, quoy que vous y fussiez. Je vous assure Madame, luy dit il languissamment, que je ne songeois point à entretenir les Muses : il est vray pourtant que je pensois à escrire quelque chose d'assez divertissant : mais c'estoit en Prose, et non pas en Vers. Comme vous n'escrivez pas moins agreablement en l'un qu'en l'autre, reprit-elle, je voudrois bien voir ce que c'estoit : c'est pourquoy puis que vous m'avez dit d'abord que vous veniez aujourd'huy pour me dire tout ce que vous aviez pensé hier, monstrez-le moy je vous en prie. Je vous jure, luy dit-il Madame, que quoy que je ne fois venu icy que pour cela, je ne sçay encore si je vous dois monster ce que j'ay escrit : non non (interrompit Parthenie, qui n'avoit garde de soupçonner rien de la verité) il n'est plus temps de raisonner là dessus : et je veux absolument le voir. Promettez moy du moins, luy dit-il, que vous me ferez l'honneur de me dire sincerement ce que vous y trouverez de mauvais : et que vous m'en ferez remarquer tous les deffauts. Sans mentir Callicrate, luy respondit Parthenie, vous estes aujourd'huy admirable : de vouloir me persuader, que vous trouveriez bon que l'on se meslast de corriger quelque chose que vous auriez escrit. Cependant pour vous oster tout pretexte de me differer plus long temps le plaisir que j'attends de ce que vous me devez montrer ; je vous promets de vous dire tout ce que j'en penseray : et c'est à dire, adjousta t'elle, que je vous promets de vous loüer. Je vous asseure Madame, luy dit il, que vous serez bien indulgente, si vous loüez tout ce que j'ay escrit : mais pour vous aprendre à estre sincere, je vous dis qu'il y a sans doute beaucoup de choses dans ce que je vous montreray, qui ne sont pas indignes de vous : mais en mesme temps je vous asseure encore, qu'il y en a beaucoup d'autres aussi, qui ne sont pas seulement dignes de moy : et qui ne vous sçauroient plaire, à moins que d'une estrange preocupation, dont je ne vous veux pas accuser. Vous n'estes guere accoustumé, repliqua Parthenie, à nous faire voir de si grandes inégalitez dans les choses que vous escrivez : et je suis mesme asseurée, que vous ne me monstreriez point ce que vous me voulez montrer, et ce que je veux voir, si vous croiyez ce que vous dittes. Vous en jurez vous mesme (luy dit il, en luy donnant les Tablettes où il avoit mis parole pour parole tout ce que Parthenie et Polydamas s'estoient