Mlle de Scudéry

Artamène ou le Grand Cyrus

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Partie 6 sommaire :

  • Cyrus accusé par Mandane d'infidélité
  • Cresus veut libérer Artamas
  • Funérailles d'Abradate et suicide de Panthée
  • Attaque de Sardis
  • Nouvelles de certains couples amoureux
  • Histoire de Timante et Parthénie : le passé de Parthénie
  • Histoire de Timante et Parthénie : les épreuves de Timante
  • Histoire de Timante et Parthenie : la fête des Adoniennes
  • Histoire de Timante et Parthenie : le stratagème de Parthenie
  • Histoire de Timante et Parthenie : le subterfuge de Parthenie
  • Histoire de Timante et Parthenie : échange de présents
  • Histoire de Timante et Parthenie : nouvelle retraite de Parthenie
  • Histoire de Timante et Parthenie : retrouvailles et mariage de Timante et Parthenie
  • Reprise de la guerre (le camp de Cyrus)
  • Reprise de la guerre (le camp de Crésus
  • Capture d'Héracléon
  • Histoire de Sésostris et Timarète : enfances des héros
  • Histoire de Sésostris et Timarète : séparation des héros
  • Sésostris s'allie à Cyrus ; nouvelle attaque de Sardis
  • La famine de Sardis
  • Histoire d'Arpalice et de Thrasimède : le mariage arrangé
  • Histoire d'Arpalice et de Thrasimède : fortune du portrait d'Arpalice
  • Histoire d'Arpalice et de Thrasimède : cadeaux de Menecrate
  • Histoire d'Arpalice et de Thrasimède : concert du fameux chanteur Arion
  • Histoire d'Arpalice et de Thrasimède : départ d'Arpalice à la campagne
  • Histoire d'Arpalice et de Thrasimède : amour caché, amour dévoilé
  • La prise de Sardis
  • Nouvel enlèvement de Mandane par le roi de Pont
  • Récit de l'enlèvement de Mandane

Livre premier

Cyrus accusé par Mandane d'infidélité


Quelque impatience qu'eust l'illustre Cyrus, de voir ce que l'incomparable Mandane luy escrivoit, il fut pourtant quelque temps sans pouvoir lire sa Lettre : non seulement parce que la joye avoit excité un si agreable trouble dans son coeur, qu'il ne sçavoit pas s'il devoit croire ce qu'il voyoit ; mais encore parce qu'il vouloit que celuy qui la luy avoit aportée, luy dist s'il la tenoit de la main de Mandane ; comment il l'avoit pû voir ; et dans quel temps il l'avoit veuë ? Il n'eut pourtant pas plustost achevé de luy demander tout ce qu'il vouloit sçavoir, que sans attendre sa responce, il ouvrit le Paquet qu'il luy avoit aporté, et qui n'avoit point de suscription : mais apres l'avoir ouvert, avec une impatience extréme, il reconnut le carractere de sa chere Princesse : et vit qu'il y avoit au commencement de la Lettre qui s'adressoit à luy ; LA MALHEUREUSE MANDANE A L'INFIDELLE CYRUS.

A peine ce Prince eut il jetté les yeux sur ces cruelles paroles que s'arrestant tout court, il les releut une seconde fois : mais il les releut avec tant d'estonnement et tant de desespoir, qu'il ne put s'empescher de faire une douloureuse exclamation : et de donner des marques tres visibles de sa surprise et de son desplaisir. De sorte que sentant dans son coeur une agitation si violence, il se retira en particulier : mais il se retira en continuant de lire la Lettre de Mandane, qui estoit telle.

Je voudrois bien pouvoir renfermer dans mon coeur, le ressentiment que j'ay de vostre inconstance : mais je vous avouë que j'ay esté si surprise, d'aprendre que vous avez changé de sentiment pour moy, que je n'ay pû m'empescher de vous donner des marques de mon estonnement, et de mon indignation ; quoy que je sçache bien qu'il y a de la foiblesse à se pleindre à ceux de qui nous avons esté offencez : et qu'il y a plus de Grandeur d'ame à n'accuser pas soy mesme les coupables à qui on ne veut point pardonner. Mais enfin puis que je n'ay pû souffrir vostre changement sans m'en pleindre, il faut au moins que je m'en pleigne comme une personne qui ne veut pas estre appaisée : c'est pourquoy je vous declare, que je ne veux plus servir de pretexte à vostre ambition ; ny estre la cause innocente de la desolation de toute l'Asie. Rendez donc au Roy mon Pere les Troupes que vous avez à luy : afin que ce ne soit pas de vostre main que mes chaines soient rompuës : car je vous advouë que j'aime encore mieux estre Captive d'un raviseur respectueux, que d'estre remise en liberté par un Prince infidelle : et par un infidelle encore, à qui j'ay donné cent illustres marques de fidelité.

MANDANE.

Cyrus leût cette Lettre avec tant de douleur ; tant d'estonnement ; et tant de trouble dans l'esprit, qu'il fut contraint de la relire une seconde fois : mais plus il la leût, plus il en fut surpris, et plus il en fut affligé. Ce n'est pas que son innocence ne le deust consoler : mais il avoit l'ame trop delicate, pour pouvoir souffrir sans une extréme douleur, une si injuste accusation : et son amour estoit trop sorte, pour n'estre pas sensiblement touché, de voir que Mandane le pouvoit soubçonner d'estre capable de changer de sentimens pour elle. De plus, comme il ne paroissoit point par la Lettre de cette Princesse, quelle estoit la Personne qu'elle croyoit qu'il aimoit, il ne pouvoit deviner precisément, si c'estoit Panthée, ou Araminte ; car il leur rendoit également des devoirs à l'une et à l'autre : de sorte qu'estant dans un desespoir sans égal, il fit apeller celuy qui luy avoit donné cette Lettre, pour tascher de tirer quelques conjectures de ce qu'il vouloit sçavoir. Cét homme luy dit donc, que s'estant trouvé dans la Citadelle de Sardis, lors qu'on y avoit amené la Princesse Mandane, et la Princesse Palmis, il s'estoit resolu d'y demeurer, jusques à ce qu'il eust pû trouver les moyens de s'aquiter des obligations qu'il luy avoit, en rendant quelque service à la Princesse Mandane : esperant tousjours qu'il pourroit rencontrer les occasions de faire sçavoir à quelqu'une des Femmes de cette Princesse, qu'il estoit prest à toute entreprendre pour elle. Il luy dit en suitte, que comme elle estoit tres estroitement gardée, il n'avoit pu imaginer les voyes d'executer son dessein, que depuis quelques jours, qu'il avoit enfin trouvé lieu d'entretenir Martesie, qui d'abord n'avoit pas adjousté foy à ses paroles : mais qu'enfin ayant cru ce qu'il luy disoit, elle l'avoit chargé le jour auparavant, de la Lettre qu'il luy venoit d'aporter : l'asseurant qu'il rendroit un grand service à la Princesse Mandane, s'il portoit cette Lettre seurement. Cyrus voyant qu'il ne pouvoit sçavoir autre chose de cét homme, commanda à Ortalque d'en avoir soin : et luy ordonna à luy, de ne dire à qui que ce fust, qu'il luy avoit aporté une Lettre de Mandane : ne voulant pas donner la joye à ses Rivaux, de sçavoir qu'il fust mal avec elle. Ce n'est pas que ce Prince fust en estat de raisonner avec autant de liberté d'esprit comme il paroissoit qu'il en eust, pour estre capable d'avoir cette prevoyance : mais c'est que l'amour est de telle nature, qu'elle fait tousjours voir à ceux qui en sont possedez, tout ce qui peut nuire ou servir à leurs Rivaux aussi bien qu'à eux mesmes : et qu'ainsi Cyrus voulut du moins s'épargner la douleur de voir de la joye dans les yeux du Roy d'Assirie, en aprenant sa disgrace : joint que le respect qu'il avoit pour Mandane, ne luy permit pas de faire connoistre aux autres qu'elle estoit capable d'une foiblesse si injuste : et comme toute jalousie presupose amour, sa discretion voulut cacher celle de la Princesse. Mais apres qu'Ortalque se fut retiré, avec celuy qui en croyant donner une grande joye à Cyrus, luy avoit causé une excessive douleur ; ce Prince apella Feraulas, qui ne fut pas peu surpris de luy voir tant de tristesse dans les yeux. Seigneur (luy dit il avec la liberté qu'il avoit accoustumé d'avoir avec son illustre Maistre) je ne pensois pas qu'il fust permis aux Vainqueurs, d'avoir de la melancolie sur le Champ de Bataille : Ha Feraulas (s'écria Cyrus, en luy montrant la Lettre de Mandane) la Fortune est bien plus ingenieuse que vous ne pensez à me tourmenter ! voyez, luy dit il encore, voyez par les cruelles paroles que ma Princesse m'a escrites, ce qui empoisonne toutes les douceurs qui ont accoustumé de suivre la victoire ; ce qui fait que la gloire d'avoir vaincu ne m'est plus sensible ; et ce qui détruit toute ma joye, et toutes mes esperances. J'advouë Seigneur (reprit Feraulas, apres avoir leu cette Lettre, dont il connoissoit bien le carractere) qu'il n'est pas aisé de concevoir comment la Princesse qui est si prudente, aura pû se laisser persuader que vous estes un infidelle : mais apres tout, je ne trouve pas que vous deviez vous affliger avec excés de cette fâcheuse avanture : car enfin il vous sera si aisé de la desabuser de son erreur, que la chose ne se doit pas seulement mettre en doute. Non non Feraulas, interrompit Cyrus, mon malheur n'est pas si petit que vous le croyez : et puis que ma Princesse a pû croire que je ne l'aime plus, et que je ne continuë de faire la guerre que par ambition, elle pourra encore me faire plusieurs autres injustices. Elle pourra peut-estre pour m'oster plus absolument son coeur, le donner au Roy de Pont, à qui elle ne l'a sans doute si constamment refusé que pour l'amour de moy. Vous sçavez quelle est la fermeté de cette personne : vous venez de voir qu'elle n'a pas voulu que Mazare la delivrast : et vous voyez qu'elle me traitte comme luy, puis qu'elle me declare qu'elle veut que je rende au Roy son Pere, les Troupes qui luy appartiennent : et qu'elle m'assure en suitte, qu'elle aime mieux estre entre les mains d'un Ravisseur respecteux, que d'estre delivrée par un Prince infidelle. Quoy Mandane, s'escrioit Cyrus, vous avez pû penser une chose si injuste ! vous l'avez pu croire ! et vous l'avez pû escrire ! ha puis que vous l'avez pu, je dois criore encore que vous ne voudrez point voir mon innocence, et que vous allez devenir la plus injuste, la plus infidelle, et la plus ingratte Princesse du monde. Mais Seigneur, interrompit Feraulas, pourquoy ne voulez vous pas croire en mesme temps, que dés que vous aurez pris Sardis, la preocupation de la Princesse cessera ? Car enfin quand elle verra que vous porterez à ses pieds tous les Lauriers dont la Fortune et la Victoire vous ont couronné ; que vous ne verrez plus ny Panthée, ny Araminte ; il faudra bien qu'elle se repente de son erreur, et qu'elle vous redonne son affection : qu'elle ne vous a sans doute pourtant pas ostée, quoy qu'elle vous ait escrit : car si elle vous la vouloit oster, elle ne vous escriroit point : et elle vous l'osteroit sans vous le dire. Quoy qu'il en soit, dit Cyrus, ma Princesse croit que je ne l'aime plus, et que j'en aime une autre : et elle le croit apres tout ce que j'ay fait pour elle en cent occasions differentes : elle le croit dans le mesme temps que je hazarde ma vie, et que je gagne des Batailles, seulement pour la mettre en liberté : elle appelle ambition, ce qui n'est assurément qu'amour ; puis qu'apres tout, quelque passion que j'aye pour la gloire, et quelque ambitieuse que soit mon ame, je n'aurois pas porté le feu par toute l'Asie ; je n'aurois pas renversé tant de Provinces, ni conquis tant de Royaumes ; si l'amour que j'ay pour elle, n'avoit donné un fondement raisonnable à toutes les guerres que j'ay faites : et si je n'avois pû estre Conquerant legitime, je n'aurois pas voulu estre Usurpateur. Cependant elle pense, et elle escrit, qu'elle ne veut plus estre le pretexte de cette ambition : et sans dire mesme qui, elle m'accuse d'aimer, elle agit comme une personne qui ne m'aime plus. Il faut avoüer la verité Feraulas, adjousta ce Prince, il y a quelque chose de bien capricieux en ma destinée ; ne diroit-on pas, que la Fortune qui fait tous les heureux, et tous les malheureux qui sont au monde, a abandonné le soin de tout l'Univers, pour ne songer qu'à moy seulement ? car par une cruauté qui n'a point d'exemple, elle fait qu'eternellemêt mon ame passe d'une extremité à l'autre : et qu'il n'y a jamais qu'un instant, entre une extréme joye, et une extréme infortune. Mais elle fait toujours que le plaisir precede la douleur : de sorte qu'il paroist visiblement, qu'elle ne me donne le premier, que pour me faire mieux sentir l'autre. En effet, ne voyez vous pas en quel temps, en quel jour, à quelle heure, et en quel lieu, elle a voulu que je reçeusse cette cruelle Lettre de Mandane ? Si je l'eusse reçeuë devant que donner la Bataille, peut-estre que la victoire m'auroit oste une partie de l'amertume qu'elle auroit mis dans mon coeur : mais au contraire, je la reçois apres avoir vaincu mes ennemis et mon Rival ; je la reçois apres avoir sçeu que la basse Asie reconnoist ma puissance, et s'y soumet ; je la reçois estant sur le point d'aller prendre Sardis ; je la reçois enfin sur le Champ de Bataille, où je ne voy à l'entour de moy que des signes de ma victoire : et cependant au milieu de tant de sujets de joye, la douleur s'empare de mon esprit et le surmonte : mais de telle sorte, que je suis asseuré que le Roy de Pont, qui a perdu la Bataille, n'a pas plus de déplaisir que j'en ay. Il en a pourtant plus de sujet que vous, reprit Feraulas : car enfin Seigneur, quoy que vous m'en puissiez dire, je croy que la Princesse Mandane ne sçauroit croire long temps ce qu'elle croit presentement. Il faut du moins nous haster, interrompit Cyrus, d'aller à Sardis : afin de perir au pied de ses Murailles, ou d'arriver aux pieds de Mandane, pour luy demander de qui elle croit que je suis amoureux : et pour luy protester que je ne le fus jamais que d'elle seulement. Apres cela, Cyrus dit encore plusieurs choses à Feraulas : et resolut de renvoyer celuy qui luy avoit apporté la Lettre de Mandane, avec une responce pour cette Princesse : car com- c'estoit un homme determiné et hardi, Cyrus jugea bien qu'il entreprendroit aisément de s'en retourner à Sardis, comme en effet il le fit : de sorte que Cyrus emporté par la violence de sa passion, escrivit la Lettre qui suit à Mandane : mais il l'escrivit avec tant de precipitation, qu'on peut dire que son coeur la luy dicta plustost que son esprit : car il n'hesita pas un moment, sa main pouvant à peine suffire à suivre ses pensées, qu'il exprima en ces termes.

L'INFORTUNE CYRUS , A L'INIVSTE MANDANE.

Il faut bien que je vous aime plus que personne n'a jamais aimé, puis qu'apres l'Injusticé que vous avez de m'apeller infidelle, je ne vous aime pas moins que je faisois auparavant. Au contraire, je sens la passion que j'ay pour vous avec tant de violence ; et vostre injuste accusation m'en fait si bien connoistre la grandeur, par le ressentiment que j'en ay ; que je suis asseuré que si vous sçaviez ce qui se dans mon ame, vous advoüeriez que vous estes la plus cruelle et la plus injuste Personne du monde. Si la Fortune continuë de m'estre favorable à la Guerre, et que je ne trouve pas plus de difficulté à prendre Sardis, qu'à gagner la Bataille que Cresus et le Roy de Pont viennent de perdre, vous me verrez bien tost à vos pieds. C'est là Madame, que je vous protesteray, que vous avez esté ma premiere passion, et que vous serez la derniere : mais en attendant, il vous souviendra s'il vous plaist, que vous m'avez permis d'aimer la gloire : et qu'ainsi j'ay crû que je ne devois pas estre rigoureux apres avoir vaincu : et qu'il m'estoit permis d'avoir de la civilité pour deux Grandes princesses malheureuses, et de la compassion pour leurs infortunes. Voila, ô trop injuste Mandane, par quel motif j'ay agy, avec les seules Dames que j'ay veuës, depuis que j'ay commencé la Guerre : et avec les seules Personnes, que vous me pouvez soubçonner d'aimer. Mais comment le pouvez vous faire, et comment pouvez vous ne vous connoistre point, et ne me connoistre pas ? Cependant vous me dispenserez, s'il vous plaist, de remettre au Roy vostre Pere les Troupes qui sont à luy, jusques à ce que je vous aye mise en liberté : quand cela sera, Madame ; et que j'auray vaincu tous mes Rivaux, je remettray l Armée que je commande au Roy des Medes ; je luy laisseray toutes les Couronnes que j'ay conquises, afin qu'il vous les mettre il vous les mette sur la teste ; et j'iray (comme je l'ay desja dit) me jetter à vos pieds, pour y mourir de douleur et d'amour, si je ne puis vous persuader que je ne fus jamais infidelle, et que j'ay plus de passion pour vous, que nul autre n'en a jamais eu pour personne.

CYRUS.

Cette Lettre estant escrite, Cyrus la releut plus d'une fois : luy semblant qu'en le relisant il persuadoit son innocence à Mandane : mais enfin apres l'avoir fermée, Feraulas se voulut charger de la donner à celuy qui la devoit rendre : Cyrus voulut toutesfois que cét homme la reçeust de sa main, avec une liberalité digne de luy : et l'on peut dire que jamais porteur de mauvaises nouvelles n'a esté si bien recompensé. Apres cela il fut contraint, malgré qu'il en eust, de donner quelques heures au repos : la lassitude du jour precedent le forçant de laisser charmer ses ennuis par le sommeil. Il est vray que ce sommeil fut fort interrompu, et fort peu tranquile : car comme son imagination n'estoit plus remplie que de choses tumultueuses, ses songes ne furent pas agreables. Mais pour faire voir la force de son amour, et la tendresse de son amitié, au lieu que vray-semblablement il ne devoit songer que des combats, il ne songea que Mandane et Abradate : et il les songea de cent manieres differentes : bien que ce fust tousjours funestement. Il y avoit pourtant cette difference entre eux, qu'il voyoit quelque fois Mandane sans voir Abradate ; mais qu'il ne voyoit jamais Abradate sans voir Mandane : tant il est vray que cette Princesse estoit fortement empreinte dans son imagination, aussi bien que dans son coeur : quoy que cette partie de l'ame ait accoustumé d'estre assez errante et assez legere, et de representer presques indifferemment toutes sortes d'objets, principalement durant le sommeil. Il est vray que celuy de Cyrus n'estoit pas profond, aussi ne dura t'il pas fort long temps : dés qu'il fut esveillé, on tint Conseil de Guerre dans sa Tente : où le Roy d'Assirie, Mazare, et tous ceux qui avoient accoustumé d'en estre se trouverent : et où il fut resolu, que sans donner temps aux ennemis de se reconnoistre, ny au Roy de Pont d'oster Mandane de Sardis, on iroit investir cette Ville à l'heure mesme : de sorte que sans differer davantage, apres avoir bien consideré quelle en estoit la scituation, et quels postes il faloit d'abord occuper ; Cyrus assigna tous les Quartiers à toute son Armée, qui eut ordré de marcher à l'heure mesme : ce Prince remettant à partir le lendemain, parce qu'il vouloit voir Panthée, pour la consoler de la mort d'Abradate, dont il estoit sensiblement touché : et dont on luy vint dire qu'on n'avoit point encore trouvé le corps à l'endroit où il avoit combatu, à cause du grand nombre de Morts qu'il y avoit en ce lieu là. Cyrus commanda une seconde fois qu'on y retournast : et ne manqua pas d'envoyer querir les Capitaines qui commandoient les Troupes d'Abradate, pour les assurer qu'il les recompenseroit des services de leur Maistre et des leurs : et apres avoir donné tous les ordres necessaires pour se preparer à un Siege comme celuy de Sardis, et commandé que l'on eust soin d'enterrer les Morts, il monta à cheval, pour aller visiter Panthée. Il est vray qu'il fut aisé d'executer les ordres qu'il donnoit pour le siege de Sardis : car comme ce Prince l'avoit preveû dés le commencement de la Guerre, il y avoit dans son Camp toutes les Machines dont on pouvoit avoir besoin pour prendre cette Ville. Mais devant que d'aller au lieu où il croyoit trouver Panthée, il passa à la Tente où estoit ce Prince Egyptien, qui paroissoit estre si aimé des siens : afin d'aprendre en quel estat il estoit, et si on le pourroit transporter en un lieu plus commode que celuy là. Les principaux Chefs des Egyptiens, qui n'avoient garde d'abandonner leur Prince malade, eux qui ne l'avoient pas abandonné lors qu'ils l'avoient crû mort, luy dirent que les Chirurgiens, apres avoir fondé ses blessures, n'en desesperoient pas, mais qu'aussi n'en pouvoient ils pas respondre. Quelque deffence que les Medecins eussent faite de le faire parler, ils offrirent pourtant à leur illustre Vainqueur de le laisser entrer, mais il ne le voulut pas : sçachant que cela pourroit nuire au Prince leur Maistre : et il se contenta de commander à ceux des siens qui avoient ordre d'estre aupres de luy, d'en avoir tous les soins imaginables : et d'asseurer luy mesme tous ces Capitaines Egyptiens qu'ils pouvoient attendre toutes choses de son assistance.

Cresus veut libérer Artamas


Mais durant que Cyrus estoit aussi affligé apres la victoire, que s'il eust esté vaincu ; Cresus et le Roy de Pont estoient en un deplorable estat : le premier en fuyant, apres avoir perdu la Bataille, se voyoit à la veille de perdre son Royaume : et quoy que l'Oracle de Delphes luy eust asseuré que s'il entreprenoit de faire la guerre à Cyrus, il destruiroit un grand Empire ; il ne voyoit plus lieu de pouvoir expliquer cét Oracle à son avantage : puis qu'il se voyoit luy mesme en estat d'estre destruit. D'autre part, le Roy de Pont voyant qu'il estoit cause de la ruine de celuy qui l'avoit protegé, jugeoit bien qu'allant demeurer sans Protecteur, il alloit estre exposé à perdre Mandane, comme il avoit perdu ses Royaumes : de sorte que ces deux Princes se retiroient sans se rien dire, chacun s'affligeant en secret du pitoyable estat où ils estoient : n'ayant pas la force ny de se pleindre de la Fortune, ny de se pleindre l'un de l'autre, ny de se pleindre d'eux mesmes, quoy qu'ils connussent bien qu'ils estoient la veritable cause de leurs malheurs. La terreur s'estoit de telle sorte espanduë parmy leurs Troupes, que ceux qui les suivoient, creurent cent et cent fois estre poursuivis et estre attaquez : si bien que se desbandant peu à peu, et se separant par petites Troupes, qui prirent divers sentiers ; Cresus et le Roy de Pont se virent si peu accompagnez, qu'ils pouvoient conter aisément ceux qui les suivoient. De sorte que venant à considerer qu'ils s'estoient veus le matin à la teste d'une Armée de deux cens mille hommes, et qu'ils se voyoient presques seuls ; la douleur et le desespoir s'emparerent tellement de leur esprit, que sans sçavoir ce qu'ils faisoient estant arrivez à un endroit, où plusieurs chemins se croisoient, ils se separerent sans en avoir le dessein ; si bien que les leurs se separant aussi, comme ils estoient en fort petit nombre, ces deux Princes se trouverent avec si peu de gens qu'on pouvoit dire qu'ils estoient seuls. De quelque costé que Cresus tournast les yeux au commencement de sa fuïte, il voyoit des morts, des blessez, des mourants, ou des gens qui fuyoient : quelque temps apres il ne voyoit plus que des Païsans espouventez qui se sauvoient dans la Ville avec leur bagage : à la fin ayant quitté le chemin, en aprochant de Sardis, afin d'aller à travers champs, pour y estre plustost, et pour n'estre pas veû en un si pitoyable estat ; il arriva en un petit Vallon solitaire : de sorte que passant du plus effroyable tumulte du monde, en un lieu où le silence n'estoit troublé que par le murmure d'un agreable Ruisseau, et par le chant des Oyseaux, il en souspira : et comme si ce lieu de repos eust esté un Azile, il marcha plus lentement. Mais comme il voulut tourner la teste pour regarder ceux qui le suivoient, il vit qu'il estoit seul : car de quatre ou cinq qui l'avoient suivy, lors que le Roy de Pont l'avoit quitté sans y penser, le cheval de l'un estant blessé n'avoit pû suivre : l'autre estant blessé luy mesme estoit demeuré derriere : et tous ayant eu quelque empeschement, avoient abandonné ce malheureux Prince : qui se voyant seul dans ce Vallon solitaire, connut alors que tous ses Thresors qu'il avoit tant aimez, luy estoient inutiles : et que Solon avoit eu raison de les mespriser. Pendant qu'il s'entretenoit si tristement en avançant toûjours, il entendit tout d'un coup le son d'un agreable Chalumeau : de sorte que tournant la teste vers le lieu d'où venoit ce son qu'il oyoit, il vit que celuy qui joüoit de cét Instrument rustique, estoit un jeune Berger, âgé de douze ou treize ans : qui sans se soucier des miseres publiques, ny sans sçavoir que la Bataille avoit esté ny donnée, ny perduë, joüoit de ce Chalumeau, en gardant un petit Troupeau aussi innocent que luy. Cresus s'arrestant tout court, en considerant ce jeune Berger qui estoit extrémement beau, soupira avec autant d'amertume, que cette harmonie champestre avoit de douceur : si bien que levant les yeux au Ciel, il porta envie à l'heur de ce jeune Enfant : et tout Roy qu'il estoit, il souhaita d'estre Berger, et de pouvoir changer le Sceptre que la Fortune alloit luy arracher des mains, avec la Houlette de cét innocent Pasteur. Mais comme il n'estoit pas Maistre de sa destinée, et que rien ne peut divertir l'immuable decret de la Souveraine Puissance qui conduit l'Univers, il continua son chemin, et arriva enfin à Sardis : où il fut reçeu de tout le Peuple, avec des larmes de tendresse et de douleur. Le Roy de Pont qui s'estoit égaré, n'y arriva qu'une heure apres luy, non plus que le Prince Myrsile, et le Prince de Misie, qui avoient pris un autre chemin. Tous ces Princes firent pourtant tout ce qu'ils peurent pour rasseurer le Peuple : mais comme de moment en moment, il arrivoit des blessez, qui aprenoient tousjours à ce peuple la mort de quelques uns de leur Party, il estoit difficile de r'asseurer des gens qui avoient veû leur Roy revenir tout seul, apres l'avoir veû partir à la teste d'une des plus grandes Armées du monde. De plus, ces Princes sçeurent que les Thraces au lieu de venir vers Sardis, avoient pris la route de leur païs, apres s'estre r'alliez que les Troupes d'Ionie avoient fait la mesme chose : et que celles de Misie s'estoient aussi retirées : et qu'ainsi il y avoit apparence qu'ils ne pourroient pas se revoir si tost en Corps d'Armée : et qu'ils ne pourroient faire autre chose, que se renfermer dans leur Ville, jusques à ce qu'ils eussent fait faire de nouvelles levées pour les secourir. De sorte que tout ce Peuple n'estant que trop instruit du pitoyable estat où estoient les affaires, murmuroit hautement : et disoit, avec beaucoup de hardiesse, qu'il falloit aller delivrer le Prince Artamas, que Cresus retenoit prisonnier : qu'il n'y avoit que luy qui peust les garantir du peril qui les menaçoit : et que c'estoit une honte estrange aux Lydiens, de laisser mourir dans les fers un Prince innocent, qui avoit accreû leur Empire par tant d'illustres Conquestes ; qui avoit tant r'emporté de fameuses victoires, et qui seul pouvoit s'opposer à la puissance de Cyrus. Ce que ce Peuple disoit, paroissoit si juste et si raisonnable, que ce sentiment devint bientost general : car on ne pouvoit pas luy dire qu'Artamas ne fust pas innocent ; qu'Artamas ne fust pas brave ; qu'Artamas n'eust pas esté heureux à la Guerre ? qu'Artamas ne fust pas un Grand Capitaine ; et que ce ne fust pas un Grand Conquerant : de sorte que n'ayant rien à luy dire, pour l'empescher de songer à delivrer ce Prince, que le respect qu'il devoit à son Souverain ; Cresus ne jugea pas, veû la necessité pessante des choses, que cela suffist pour l'en empescher. Si bien que prenant la resolution de le prevenir, il fit dire qu'il alloit le delivrer : et en effet il envoya preposer au Prince Artamas de le remettre en liberté, s'il vouloit deffendre les Murailles de Sardis contre Cyrus : mais comme ce Prince ne l'eust pû faire, sans faire la guerre au Roy de Phrigie son Pere ; quelque amoureux qu'il fust de la Princesse Palmis, et quelque envie qu'il eust aussi d'empescher la ruine de Cresus, il rejetta la proposition qu'on luy fit. Il est vray qu'il la rejetta avec tant de respect, et qu'il donna de visibles marques de la douleur qu'il avoit de voir que Cresus avoit des ennemis contre lesquels l'honneur ny la Nature ne permettoient pas qu'il peust combatre, que tout autre que Cresus en auroit eu le coeur attendry. Cependant ce malheureux Roy, ne laissa pas d'estre irrité du refus du Prince Artamas : de sorte que redoublant ses Gardes, il fit dire parmy le Peuple tout ce qu'il creut capable d'attiedir l'ardeur que les Habitans de Sardis avoient tesmoigné avoir de le delivrer : et en effet comme les Peuples sont legers, et capables de toutes sortes d'impressions, ils se contenterent de desirer la liberté d'Artamas ; de faire des Eloges continuels de sa valeur et de son esprit ; de parler contre Cresus, et de le menacer tousjours de delivrer cét illustre Prisonnier, sans entreprendre pourtant de le faire. Cependant le Roy de Pont apporta un tel ordre à la Citadelle, que la Princesse Mandane, et la Princesse Palmis, ne sçeurent point que la Bataille eust esté perduë jusques à ce que Sardis fut assiegé. Il est vray que pour Mandane, il n'estoit pas difficile, en l'estat qu'estoit son ame, de luy cacher ce que l'on ne vouloit pas qu'elle sçeust, car elle ne s'informoit de rien : tant la douleur qu'elle avoit de croire que Cyrus estoit infidelle, occupoit toutes ses pensées.

Funérailles d'Abradate et suicide de Panthée


Mais pendant qu'elle ne s'entretenoit que de l'inconstance pretenduë du plus constant Prince du Monde ; que la Princesse Palmis ne songeoit qu'à déplorer le malheur du Roy son Pere, et celuy du Prince Artamas ; que Cresus ne pensoit qu'à la seureté de Sardis ; que le Roy de Pont ne se preparoit qu'à mourir, en deffendant la Citadelle ; que le Prince Myrsile, le Prince de Mysie, Pactias, et tous les autres Chefs, ne songeoient qu'à ce qui pouvoit fortifier la Ville, et empescher sa perte ; et que tout le Peuple dans une oisiveté tumultueuse, desaprouvoit tout ce que faisoient ces Princes, sans sçavoir pourtant s'il avoit raison ou s'il ne l'avoit pas ; Cyrus tout vainqueur qu'il estoit, s'en alloit avec une douleur extréme pour visiter Panthée. Mais en y allant, il sentoit quelque repugnance d'y aller : car comme il ne sçavoit pas si c'estoit d'elle ou d'Araminte que Mandane le croyoit amoureux, il craignoit encore que cette visite ne luy nuisist : et que la Renommée, qui porte par tout les actions les moins remarquables des Princes, ne la fist sçavoir à Mandane. Mais apres tout, Abradate estant tel qu'il estoit, et estant mort pour son service, rien ne l'en pouvoit dispenser ; et en effet il ne s'en dispensa pas Comme son ame estoit fort triste, non seulement il voulut estre peu accompagné ; mais il chercha mesme un chemin destourné et solitaire, et fut gagner le bord de la Riviere d'Helle, afin d'aller le long de l'eau, jusques au chasteau où il croyoit trouver la Reine de la Susiane. il n'eut pourtant pas la peine de l'aller chercher si loin : car dés que la nouvelle fut portée au lieu où estoit cette Princesse, que la Bataille avoit esté donnée, sans qu'on luy dist pourtant qu'Abradate y avoit esté tué ; elle monta dans un Chariot, sans en rien dire à la Princesse Araminte, ny mesme à Doralise : de sorte que n'ayant que Pherenice avec elle, deux autres femmes, et quelques Esclaves, elle se mit en estat d'aller au Camp : et y fut par le mesme chemin que Cyrus avoit pris pour aller trouver cette Princesse. Ce n'est pas que Pherenice n'eust fait tout ce qu'elle avoit pû pour l'empescher de faire ce qu'elle faisoit, mais elle n'avoit pû l'en détourner : luy disant que si Abradate estoit vivant, elle ne pouvoit le voir assez tost pour s'en resjouïr : que s'il estoit blessé, elle ne pouvoit encore estre trop promptement aupres de luy pour l'assister : et que s'il estoit mort elle ne pouvoit non plus le sçavoir avec assez de diligence pour le suivre au Tombeau. De sorte que son Chariot allant aussi viste que les chevaux qui le tiroient pouvoient aller ; et allant mesme toute la nuit ; elle arriva le matin en un lieu d'où Cyrus qui avançoit vers elle, descouvrit son Chariot, qu'il ne pouvoit pourtant pas connoistre pour estre le sien : mais ce qui arresta ses yeux, fut de remarquer qu'il s'arresta aupres d'un autre, qu'il vit estre assez prés du Fleuve : et où plusieurs hommes faisoient quelque chose, qu'il ne pouvoit discerner. Ce qui augmenta encore sa curiosité, fut de voir que de ce Chariot qui s'estoit arresté, il en estoit sorty des Femmes, avec beaucoup de precipitation : une desquelles s'estoit assise à terre, sans qu'il peust connoistre ce qu'elle y faisoit. Cyrus regardant toutes ces choses, sans y avoir toutesfois une sorte aplication, avança tousjours, jusques assez prés du lieu où estoient ces gens qu'il voyoit : mais il fut estrangement surpris, d'aprendre en s'en aprochant, par un de ceux à qui il avoit donné ordre de retourner chercher le corps d'Abradate, que ses compagnons et luy l'avoient enfin trouvé, et l'avoient porté au bord de ce Fleuve, avec intention de le mettre dans le premier Bateau qui passeroit, pour le pouvoir porter plus aisément au lieu où estoit Panthée. Mais que n'estant point passé de Bateau, et un Chariot vuide estant venu là, ils avoient changé de dessein : de sorte que comme ils estoient prests d'y mettre le corps d'Abradate, Panthée estoit arrivée aupres d'eux : qui n'avoit pas plustost reconnu le corps de son Mary, qu'elle s'estoit jettée avec precipitation du haut de son chariot, et s'estoit assise aupres de luy : en faisant de pleintes si douloureuses, et en l'arrosant de tant de larmes, qu'il n'y avoit rien de plus pitoyable à voir. Et en effet, Cyrus s'avançant avec diligence, et descendant de cheval, à quelques pas du lieu où estoit cette déplorable Princesse ; il la vit assise aupres du corps d'Abradate, à qui on n'avoit pas osté les magnifiques Armes que Panthée luy avoit données ; car comme le Party ennemy avoit esté vaincu, leurs Soldats n'avoient pas esté en pouvoir de songer à despoüiller des morts : et Cyrus avoit poursuivy sa victoire si loing, que les siens non plus ne s'y estoient pas amusez. Il est vray que ces magnifiques Armes avoient perdu une partie de leur beauté, par l'abondance du sang qui en avoit changé les Diamants, en de funestes Rubis : mais pour luy, il estoit si peu changé, qu'il ne paroissoit que passe et endormy. Panthée luy tenoit la teste sur ses genoux, qu'elle regardoit fixement, et qu'elle arrosoit d'une si grande abondance de larmes, qu'elle estoit contrainte de les essuyer de temps en temps, afin de pouvoir voir son cher Abradate : ses larmes estoient accompagnées de soûpirs douloureux et longs, et qui partant du profond de son coeur, et du coeur plus affligé qui sera jamais, portoient la douleur et la compassion, dans celuy de tous ceux qui la regardoient. Cette Princesse estoit si fort occupée par un si funeste objet, qu'elle ne vit point Cyrus lors qu'il arriva aupres d'elle : et elle ne l'auroit sans doute point aperçeu, si ce Prince, sensiblement touché de voir Abradate mort, et de voir Panthée en un si pitoyable estat, n'eust mis un genoüil en terre, afin de luy pouvoir parler plus aisément pour la consoler, et pour l'empescher de se lever : et si par ses paroles, il ne l'eust obligée à tourner les yeux vers luy. Pleust aux Dieux Madame (luy dit Cyrus, avec une douleur sur le visage qui tesmoignoit assez le regret qu'il avoit dans l'ame) que je peusse ressusciter l'illustre Abradate par la perte de ma vie : et que le sang que je respandrois, peust seulement faire tarir vos larmes : vous verriez Madame, combien la perte d'Abradate me touche, et combien vostre douleur m'afflige. D'abord Panthée ne pût respondre à Cyrus, que par des sanglots redoublez, qui ne luy permirent pas de parler : mais comme cette Princesse avoit l'ame aussi Grande qu'elle l'avoit sensible, elle r'apella toute sa vertu : et faisant un grand effort sur elle mesme ; Seigneur (luy dit elle, en levant tristement les yeux vers luy, et luy monstrant de la main droite son cher Abradate) apres avoir perdu ce que je viens de perdre, il ne faut point s'il vous plaist que vous songiez à faire tarir mes larmes : puis que c'est une chose que la mort seule doit faire, et qu'elle fera infailliblement bientost. Joüissez donc en repos, de la victoire que vous avez r'emportée : et souvenez vous seulement quelquesfois, que le malheureux Abrabate a peut-estre esté la victime, qui vous a rendu les Dieux propices. Mais Seigneur, adjousta t'elle, la douleur me trouble de telle sorte, que pour penser trop à Abradate, je ne me souviens pas de luy obeïr pour la derniere fois : en disant cela, elle tira des Tablettes cachettées, et les donnant à Cyrus ; Seigneur, luy dit elle, le jour qui preceda le départ d'Abradate, il me donna ce que je remets en vos mains : avec ordre de vous le donner, s'il mouroit pour vostre service. Vous voyez qu'il est mort, Seigneur, (poursuivit elle en redoublant ses pleurs) c'est donc à vous de voir ce qu'il a souhaité que vous sçeussiez. Cyrus fit alors ce qu'il pût, pour obliger. Panthée à rentrer dans son Chariot, et à souffrir que l'on mist le corps de l'illustre Abradate dans un autre : voulant aussi remettre à lire les Tablettes qu'elle luy donnoit, jusques à ce qu'on luy eust osté un objet aussi funeste comme estoit celuy de voir Abradate mort, mais elle ne le voulut pas : de sorte que ce Prince n'osant la contraindre, dans les premiers mouvemens de sa douleur, fit ce qu'elle vouloit qu'il fist, et commença de voir ce qu'Abradate avoit escrit de sa main. Mais à peine eut il jetté les yeux dessus, qu'il vit les paroles qui suivent, escrites en plus gros carractere que le reste du discours.

DERNIERE VOLONTE D'ABRADATE.

Je laisse mon coeur et toutes mes affections à ma chere Panthée, et mon Royaume à l'illustre Cyrus : sans autre condition que celle de proteger la Princesse qui en porte la Couronne, et de la consoler de ma mort. Entendant que tous mes Sujets obeïssent à ce Prince comme à moy mesme : et ne croyant pas pouvoir rien faire de plus glorieux pour moy, que de choisir un tel Successeur : ny rien de plus utile pour eux, que de leur donner un tel Maistre : ny rien de plus avantageux pour la Reine ma Femme, que de luy donner un si genereux Protecteur.

ABRADATE.Apres que Cyrus eut leû ce que le Roy de la Susiane avoit escrit dans ces Tablettes, il fut si surpris de la generosité de ce Prince, que sa douleur en redoubla encore : et comme son Grand coeur ne pouvoit ceder à personne en generosité : je vous declare Madame, dit il à Panthée, que je n'accepte que la derniere qualité que l'illustre Abradate me donne : jugeant bien qu'il ne me fait Roy de la Susiane, que parce que les loix de son Païs, luy deffendent de vous en faire Reine. Mais je l'accepte, Madame, avec intention de la meriter par mes services : et de vous proteger contre toute la Terre. Je vous le promets, adjousta t'il, et je vous declare de plus, que je pretens ne me servir de l'authorité qu'Abradate me donne dans ses Estats, que pour en r'affermir la Couronne sur vostre teste. Ce que vous me dites, repliqua Panthée, est digne de vous, et digne d'un Amy d'Abradate : mais, Seigneur, je n'ay plus besoin que d'un Tombeau assez grand, pour renfermer Abradate et Panthée ensemble : c'est pourquoy je vous conjure de me laisser s'il vous plaist encore quelque temps aupres de cét illustre Mort, que je suis resoluë de n'abandonner point. Je sçay bien Madame, luy dit Cyrus, que vostre douleur est juste, et qu'elle peut estre violente sans que l'on vous puisse accuser de foiblesse : mais Madame, il faut conserver la memoire d'Abradate, et pour la conserver il faut vivre : c'est pourquoy allons s'il vous plaist songer à luy dresser un Tombeau, digne de sa valeur et de sa condition : et souffrez que je vous separe de celuy dont la mort ne vous a desja que trop cruellement separée. Je vous en conjure (poursuivit Cyrus en prenant une des mains de cét illustre Mort) par le plus vaillant Prince du monde : et par le seul homme de toute la Terre, que vous avez aimé. Mais helas ? Cyrus fut estrangement surpris de voir que cette main qui avoit presques esté entierement separée du bras d'Abradate par un coup d'espée, demeura dans la sienne détachée du corps de son illustre Amy. La parole luy manqua ; les larmes luy vinrent aux yeux ; et Panthée redoublant les siennes, reprit cette vaillante main de celle de Cyrus : et apres l'avoir baisée avec tendresse et aveque respect, elle la remit à la place où elle avoit esté, comme si elle eust voulu la ratacher au bras d'où elle avoit esté separée : la moüillant de tant de larmes, qu'elle en osta tout le sang dont elle estoit marquée en divers endroits. C'est moy, disoit elle, c'est moy, qui suis cause de la mort d'Abradate : il sembloit que je ne me fiois pas assez à sa valeur ordinaire, pour m'aquiter de ce que je vous devois : car je luy dis cent choses pour l'obliger à se surpasser luy mesme : et je ne doute point du tout, qu'il ne se soit precipité dans le peril, seulement pour l'amour de moy : et cependant je le voy mort entre mes bras, et je respire encore : et je souffre que l'on me parle de consolation ! Mais Madame, luy dit Cyrus en l'interrompant, puis que le mal que vous souffrez n'a point de remede, il faut bien prendre la resolution de le souffrir constamment : Abradate est mort couvert de gloire ; sa memoire passera à la Posterité avec honneur ; mais pour la rendre plus esclatante, c'est à vous Madame, à faire que la fermeté de vostre ame, esgalle son courage : et c'est à moy aussi à faire tout ce que l'amitié que j'avois pour luy, et le respect que j'ay pour vous, veulent que je face pour sa gloire et pour vostre repos. Commandez donc Madame, où il vous plaist que je vous conduise : et laissez moy le soin des Funerailles de cét illustre Mort. Seigneur (luy dit elle, avec un visage un peu plus tranquile) accordez moy encore un quart d'heure seulement, la veuë d'une Personne qui me fut si chere : et laissez moy quelques instans la liberté de pleurer dans le silence. Cyrus ne voulant pas la presser trop, se leva : et tirant Pherenice à part ; aussi bien que Belesis et Hermogene, qui l'avoient suivy, il se mit à les presser de luy aider à persuader Panthée de souffrir qu'on luy ostast un objet aussi funeste que celuy qu'elle avoit devant les yeux : mais Pherenice et Hermogene estoient si affligez, qu'ils n'avoient pas la force de parler : et pour Belesis, il n'osoit pas croire que ses paroles peussent obtenir ce que celles de Cyrus n'obtenoient pas. Tous les autres gens qui estoient à l'entour de ce Prince, n'estoient pas propres à parler à cette malheureuse Reine : de sorte que voyant qu'il estoit seul qui peust agir aupres d'elle, puis que Pherenice ne le pouvoit pas, à cause de l'excés de sa douleur, et de l'abondance de ses larmes ; il voulut se raprocher de Panthée : mais Pherenice qui connoissoit par une longue experience, qu'elle ne pouvoit souffrir que l'on s'opposast aux premiers mouvemens de sa douleur, le retint : et le pria de se donner un moment de patience. Attendez Seigneur, luy dit elle, attendez : je m'en vay faire un grand effort pour arrester une partie de mes larmes, afin d'aller me jetter aux pieds de la Reine, pour tascher de l'arracher d'aupres d'Abradate. Mais pendant que Cyrus, Pherenice, Hermogene, et Belesis cherchoient comment ils pourroient separer Panthée d'Abradate mort, cette deplorable Princesse cherchoit dans son esprit, par quelle voye elle pourroit n'en estre jamais separée. Et comme si le hazard eust voulu favoriser le funeste dessein qu'elle avoit de mourir, elle apperçeut que son cher Abradate avoit un poignard, dont il ne s'estoit point servy à la Bataille : de sorte que croyant sans doute, dans le desespoir où elle estoit, qu'elle estoit cause de la mort de son Mary, non seulement par ce qu'elle luy avoit dit en partant, mais parce que c'estoit elle qui l'avoit d'abord engagé dans le Party du Roy de Lydie, et depuis encore dans celuy de Cyrus : elle creut que les Dieux n'avoient permis qu'Abradate eust encore ce Poignard ; qu'on le luy eust laissé ; et que Cyrus ne l'eust pas veû ; qu'afin qu'elle s'en servist pour se punir, et pour se delivrer de ses malheurs. De sorte que comme en ce temps là cette action de desespoir estoit une action de vertu, cette tragique pensée ne trouva rien dans l'esprit de Panthée, qui s'opposast a cette funeste resolution. Comme elle avoit perdu tout ce qu'elle aimoit, rien ne luy pouvoit plus estre agreable : elle ne concevoit pas qu'elle deust, ny qu'elle peust jamais se consoler : et elle croyoit mesme qu'il luy seroit honteux de vivre, puis qu'Abradate ne vivoit plus. Si bien que l'excés de sa douleur, luy faisant regarder la mort comme le seul bien qui luy pouvoit arriver : elle ne vit pas plustost ce Poignard, que le prenant, sans que ceux qui estoient proche s'en aperçeussent, parce que tout le monde détournoit les yeux d'un objet si lamentable ; elle se l'enfonça dans le sein : et le retirant pour se donner un second coup, sa foiblesse l'en empescha : et la fit pancher sur le corps de son cher Abradate : le sang qui sortit de sa blessure, rejalissant jusques sur les Armes de cét illustre Mort. Mais si ceux qui estoient proches de Panthée ne virent pas cette action, un Esclave qui estoit à cette Princesse, et qui en estoit assezloin, luy vit prendre ce Poignard : de sorte que faisant un grand cry, et courant vers elle, la voix de cét Esclave fit tourner la teste à Cyrus et à tous les autres, du costé qu'il venoit, qui n'estoit pas celuy où estoit Panthée : si bien que cela fut en partie cause qu'il n'y eut que cét Esclave qui vit son action, et que par consequent on ne la pût empescher. Mais comme les cris redoublez de cét Esclave, qui crioit pourtant sans dire ce qui le faisoit crier, firent soubçonner quelque chose à Cyrus ; il fut où l'esclave alloit : et se raprochant de Panthée avec Pherenice et ses autres Femmes, il trouva qu'elle estoit preste d'expirer. Elle ouvrit pourtant encore ses beaux yeux, qu'elle tourna foiblement vers Abradate, et en suitte vers le Ciel : où ils demeurerent attachez, sans donner plus aucun signe de vie. Cyrus fut si surpris de ce funeste accident ; si affligé de la mort de ces deux illustres Personnes ; et si estonné du grand coeur de Panthée ; qu'il ne pouvoit presque exprimer, ny sa surprise, ny sa douleur. D'autre part, Pherenice et les autres Femmes de cette Princesse se desesperoient : et disoient des choses si pitoyables, que les coeurs les plus durs en auroient esté attendris. Enfin la consternation estoit si grande et si generale, parmy tous ceux qui furent presens à ce funeste spectacle, qu'il n'y avoit personne qui fust en estat de donner aucune consolation aux autres. Mais pour achever de rendre cette avanture encore plus touchante, trois des Esclaves de cette Reine, se tuerent à dix pas du lieu où elle estoit : et Araspe, sans sçavoir rien de ce qui venoit d'arriver, passa fortuitement en ce lieu là : et y vit cette belle Reine morte, de qui la beauté avoit surmonté sa vertu, et vaincu l'insensibilité de son coeur. Comme Araspe estoit assez violent, et qu'il estoit tousjours amoureux, quelque respect qu'il eust pour Cyrus, sa passion fut plus sorte que sa raison : et il fit si bien paroistre la grandeur de son amour, par la grandeur de son desespoir, qu'on peut dire qu'il meritoit quelque excuse de ne l'avoir pû cacher. La fureur estoit dans ses yeux : il ne connoissoit point ceux à qui il parloit ; et demandant à tous, les uns apres les autres, qui avoit mis Panthée en cét estat ? il se pouvoit croire qu'elle fust morte de sa main ; et sembloit estre resolu à vouloir vanger sa mort, quand il sçauroit qui l'avoit causée. Mais lors qu'à la fin il commença de croire ce qu'on luy disoit, il tourna toute sa fureur contre luy mesme, et il se fust passé son Espée au travers du corps, si on ne l'en eust empesché. En suite il voulut se jetter dans le Fleuve, au bord duquel il estoit : et si Cyrus ne l'eust donné en garde à deux de ses Amis, qui eurent ordre de ce Prince de ne l'abandonner pas, et de l'oster de là, il auroit infailliblement suivy Panthée au Tombeau. Cependant Cyrus voyant que ce funeste accident n'avoit point de remede, fit mettre le corps d'Abradate et celuy de Panthée dans un chariot, et les Femmes de cette Princesse dans celuy de cette deplorable Reine : les suivant à cheval avec les siens, et prenant le chemin du Chasteau où estoit la Princesse Araminte : Cyrus faisant aussi emporter les corps de ces fidelles Esclaves, pour les enterrer aupres du Tombeau de leur Maistresse. Mais en partant il envoya Feraulas donner ordre à toutes les choses necessaires aux Funerailles de ces deux illustres Personnes, qu'il voulut estre les plus magnifiques qu'on les peust faire. Cependant la Princesse Araminte, qui attendoit avec une impatience extréme le retour de la Reine de la Susiane, estoit à une fenestre de sa Chambre, accompagnée de Cleonice, de Doralise, et de toutes les autres Dames prisonnieres, lors que ces deux Chariots arriverent, suivis de Cyrus : de sorte qu'elle fut extrémement surprise, par un objet aussi funeste, comme estoit celuy de voir une des plus belles Princesses du Monde, et un des plus vaillans Princes de la Terre, en un si pitoyable estat. Cyrus commanda que l'on mist ces deux Corps dans une grande Sale sous un Dais, et sur des Quarreaux : les faisant couvrir d'un grand Tapis noir broché d'or. Il voulut aussi que l'on allumast quantité de Lampes de Cristal dans cette Sale, et que ces deux Corps demeurassent en cét estat jusques au lendemain, que la ceremonie des Funerailles se fit. Cependant Cyrus fut voir la Princesse Araminte, plus pour se pleindre avec elle, que pour la consoler : et quelque consolation qu'il trouvast dans son entretien, il ne luy fit pas une longue visite. Il l'asseura toutesfois, que le Roy son Frere n'estoit ny mort ny blessé, l'ayant sçeu par des Prisonniers. En suitte de quoy, il la quitta : luy disant qu'il la reverroit le jour suivant : car il voulut honnorer de sa presence les Funerailles de Panthée et d'Abradate. Apres cela, Cyrus vit Cleonice et Doralise à leurs Chambres, lors qu'elles y furent retournées : leur remenant Pherenice, et les consolant avec une extréme civilité : il les assura fort obligeamment qu'il auroit autant de soin d'elles, que Panthée en eust pû avoir : et il n'oublia pas mesme jusques aux moindres Esclaves. Mais pour tesmoigner une plus grande affection envers ces illustres Morts, il commanda dés lors à Chrisante, de faire venir des Architectes, pour leur bastir un superbe Tombeau de Marbre et de Porphire, au mesme lieu où Panthée estoit morte : et en effet le jour suivant, un Sacrificateur Egyptien embauma ces deux Corps, à la maniere de son Païs, qui les rendoit incorruptibles : apres quoy ils furent mis en dépost dans un Temple qui estoit assez prés de là, jusques à ce que le Tombeau fust basty : où Cyrus fit mettre des Inscriptions en plusieurs langues, qui aprenoient à ceux qui les lisoient, quelle avoit esté la valeur d'Abradate ; la beauté et la vertu de Panthée ; leur affection l'un pour l'autre ; leur vie et leur mort ; et la fidelité de leurs Esclaves. Cependant apres que Cyrus eut rendu les derniers devoirs à Abradate et à Panthée, il revit encore une fois Araminte, devant que de s'en aller où son honneur et plus encore son amour l'apelloient : mais en la revoyant, il creut que comme elle avoit eu assez de confiance en sa discretion, pour luy faire sçavoir que Spitridate estoit jaloux d'elle et de luy ; il devoit aussi luy aprendre que peut-estre Mandane l'estoit de luy et d'elle. Mais outre cela, il eut encore une raison plus forte qui l'y obligea : qui fut le dessein d'oster tout pretexte de jalousie à Mandane. Pour cét effet, il suplia cette Princesse, de ne trouver pas estrange s'il ne la voyoit plus, jusques à ce qu'il eust delivré la Princesse de Medie, et qu'il se fust justifié : mais ce qu'il y eut de rare, fut que dans le mesme temps que Cyrus songeoit à dire cela à Araminte, elle se preparoit à le suplier de la voir moins : de peur que ceux qui persuadoient à Spitridate une chose si esloignée de la verité, n'eussent un fondement pour appuyer leur mensonge : de sorte qu'il ne fut pas difficile à Cyrus de faire que cette Princesse qui estoit toute raisonnable, ne s'offençast pas de la priere qu'il luy fit. En suitte, elle le conjura que tant que le Siege dureroit, il ne permist point à Phraarte de la venir voir : mais ce qu'il y eut d'estrange, fut que ces deux Personnes qui avoient une si puissante raison de n'estre pas longtemps ensemble, eurent pourtant cette fois là une longue conversation : car apres avoir parlé de leurs propres malheurs, et apres que cette Princesse eut encore fait souvenir Cyrus des promesses qu'il luy avoit faites, touchant le Roy son Frere ; ils reparlerent encore et d'Abradate, et de Panthée. Cyrus suplia Araminte, de vouloir prendre soin de Doralise et de Pherenice, jusques à ce qu'elles eussent resolu ce qu'elles vouloient devenir : et de trouver bon aussi que Cleonice et ses Amies demeurassent aupres d'elle, jusques à la fin du Siege. Apres quoy, il la quitta : et s'en alla avec une diligence extréme, s'occuper tout entier à l'important Siege de Sardis. Mais en y allant, il repassa à la Tente de ce Prince Egyptien, qu'il trouva en estat d'estre veû, et d'estre transporté au mesme Chasteau où estoit la Princesse Araminte : où en effet Cyrus le fit conduire, et où il occupa l'Appartement qui avoit servy à la malheureuse Panthée. L'entre-veuë de ces deux Princes commença entr'eux une amitié qui ne finit qu'avec leur vie : car dés ce premier jour là, ils connurent qu'ils avoient toutes les qualitez qu'ils souhaitoient en leurs Amis. Lors que Cyrus entra dans la Tente où estoit cét illustre Blessé, qui s'appelloit Sesostris ; la Grandeur qui parut sur son visage, le surprit : car encore qu'il luy eust semblé de fort bonne mine, la premiere fois qu'il l'avoit veû ; comme il ne l'avoit veû qu'évanoüy, il vit en son visage un changement fort avantageux. Mais si Cyrus fut agreablement surpris de la veuë de Sesostris ; Sesostris le fut extrémement de celle de Cyrus : qui ne manquoit jamais de produire son effet ordinaire, dans le coeur de tous ceux qui le voyoient : c'est à dire de donner du respect et de l'admiration. Comme Sesostris devoit la vie à Cyrus, et qu'il luy estoit infiniment obligé, d'avoir si geneureusement traitté les siens, il luy en fit un grand compliment. Seigneur (luy dit il en Grec, sçachant que Cyrus le parloit admirablement, et qu'il ne sçavoit pas si bien la Langue Egyptienne) je suis bien aise que la Fortune, qui m'a tant esté ennemie, en tant d'autres occasions m'ait favorisé en celle cy : et m'ait jetté dans un Party plus juste et plus heureux que celuy où j'estois. Mais Seigneur, la principale raison qui fait que je luy en suis fort redevable, est que par là je joüis de l'honneur de vous voir, que j'avois extrémement desiré. Je suis bien glorieux, reprit modestement Cyrus, qu'un Prince qui a assez de vertu pour se faire aimer des fiês, jusques au point que vous estes aimé des vostres, ait quelque disposition à m'aimer : car il est à croire, que tant de vaillants Hommes ne vous reverent comme ils font, que parce que vous estes encore plus vaillant qu'eux. Mais Seigneur, adjousta t'il, comment est il possible que je n'aye jamais entendu dire qu'il y eust un Prince en Egypte, qui portast le nom de Sesostris ? et que sçachant jusques aux moindres actions de ce Grand Sesostris, qui fit autresfois de si grandes Conquestes en Asie, et en Arabie, j'ignore qui est cét autre illustre Sesostris que je voy ? Seigneur, repliqua ce Prince blessé, quand je me seray rendu digne de vostre estime, par quelque action considerable, je vous aprendray qui je suis : aussi bien ne me sentay-je pas en estat de pouvoir vous faire sçavoir toutes mes disgracec, et toutes celles de ma Maison. Cyrus voyant qu'en effet le parler beaucoup pourroit extrémement nuire à la santé de ce Prince, ne le pressa pas davantage : et se separa de luy, infiniment satisfait. Un des principaux Chefs des Egyptiens, qui estoient aupres de Sesostris, estant allé conduire Cyrus jusques au lieu où il monta à cheval ; luy dit seulement que Sesostris estoit un prodige d'esprit et de valeur : et qu'il l'assuroit que quand il sçauroit sa veritable condition, il trouveroit que son merite la surpassoit encore, bien qu'elle fust des plus illustres du Monde.

Attaque de Sardis


Apres quoy, Cyrus l'ayant quitté, il s'en alla au Camp, avec beaucoup de diligence : dés qu'il y fut arrivé, les Rois d'Assirie, de Phrigie, d'Hircanie, Mazare, Anaxaris, et tous les autres, luy rendirent compte de l'estat des choses : il ne s'en fia pourtant pas à eux : car il fut luy mesme visiter tous les Quartiers, et reconnoistre le fort et le foible de la Place. Mais en la considerant exactement comme il fit, il eut une extréme douleur, de voir qu'elle estoit plus forte, qu'on ne la luy avoit representée : neantmoins quelque difficulté qu'il y eust à la prendre de force, il ne voulut plus tirer la guerre en longueur : ny entreprendre de faire un Siege regulier, en faisant faire des Forts et des Lignes tout à l'entour : et il aima mieux choisir une autre voye, et perdre quelques gens, que d'estre plus longtemps creû inconstant par Mandane. Il pensa toutesfois qu'il ne falloit pas d'abord presser trop Sardis, jusques à ce qu'il se fust asseuré d'un costé de la Ville, par où il craignoit que le Roy de Pont n'emmenast cette Princesse : cependant, comme ce Prince ne manquoit à rien de ce qu'il devoit, il envoya vers le Prince de Clasomene : à qui il escrivit sur la mort d'Abradate et de Panthée. Il envoya aussi vers Ciaxare, pour luy aprendre sa victoire, et pour luy dire qu'il n'avoit point besoin des Troupes qu'il luy offroit : et il envoya encore à Persepolis, vers le Roy son Pere et la Reine sa Mere. Il voulut aussi qu'Alcenor s'en allast à Suse, accompagné d'Artabase et d'Adusius : et qu'ils portassent les Tablettes dans lesquelles Abradate avoit escrit sa derniere volonté ; afin de disposer les Peuples à l'executer. Il voulut mesme y envoyer Hermogene : mais ce genereux Amy, sçachant que Cyrus vouloit aussi que Belesis allast à Suse, le suplia de le dispenser d'y aller : n'osant encore se fier à luy-mesme, et craignant de ne pouvoir voir sortir Cleodore du Temple de Ceres, sans quelque petit sentiment de douleur, s'il arrivoit que Belesis luy persuadast d'en sortir, et qu'il se racommodast avec elle. Ainsi il n'y eut qu'Artabase, Adusius, Belesis, Alcenor, et quelques autres Susiens, qui eurent ordre de ce Prince de partir pour aller à Suse : ils ne prirent toutesfois pas congé de luy, sans luy tesmoigner le regret qu'ils avoient de le quitter, en un temps où ils l'eussent pû servir : de sorte que Cyrus, pour reconnoistre en particulier le zele que Belesis tesmoignoit avoir luy, escrivit à Cleodore, pour l'asseurer de la fidelité de son Amant. Mazare fit aussi la mesme chose : et pour faire que Belesis ne fust pas dans la necessité de dire luy mesme à Cleodore quelle estoit la malheureuse vie qu'il avoit menée ; il voulut qu'Orsane l'accompagnast. La separation de Mazare et de Belesis, fut extrémement touchante, aussi bien que celle de Belesis et ; d'Hermogene : qui eut toutesfois assez de force sur luy-mesme, pour ne dire rien à son Amy, qui peust luy faire connoistre qu'il ne demeuroit pas aussi tranquile et aussi satisfait qu'il l'avoit esperé. Cyrus ordonna encore à Alcenor et à Belesis, d'aller dire adieu à Doralise et à Pherenice : qui auroient peut-estre quelques ordres à leur donner. Mais apres que Cyrus eut satisfait à ce qu'il devoit aux autres, il ne songea plus qu'à se satisfaire luy mesme, en delivrant Mandane. Le Roy d'Assirie et Mazare estoient surpris de remarquer qu'il estoit plus inquiet depuis la victoire qu'il avoit r'emportée, qu'il ne l'estoit auparavant : ils n'en penetroient pourtant pas la cause, et ce fut en vain qu'ils la chercherent : Il est vray que le chagrin de Cyrus diminuant par l'esperance qu'il eut d'estre bien tost en estat de se justifier, diminua aussi leur curiosité ; et fit qu'ils ne songerent non plus que luy, qu'à prendre Sardis. Ils avoient pourtant des sentimens bien differens : car Cyrus esperoit qu'en prenant cette Ville, il se justifieroit dans l'esprit de Mandane, et se verroit en estat de la posseder, dés qu'il auroit vaincu le Roy d'Assirie : mais pour ce Prince, la prise de Sardis, et la deffaite de Cyrus ne suffisoient pas pour le rendre heureux : il falloit encore vaincre la fierté de Mandane ; et c'est ce qu'il ne pouvoit vray-semblablement esperer : et ce qu'il esperoit pourtant quelquesfois, à cause de ce que l'Oracle luy avoit promis. Pour Mazare, il estoit plus malheureux que les deux autres : car de quelque costé qu'il envisageast la chose, il n'y voyoit rien de favorable pour luy : et il faisoit mesme ce qu'il pouvoit, pour bannir l'esperance de son coeur, en bannissant l'amour qui la faisoit naistre. De sorte que dans le mesme temps qu'il combatoit contre les Lydiens, il combatoit encore contre luy mesme : et il n'y avoit point de jour, où la vertu et l'amour ne se surmontassent l'un l'autre dans son ame. Cependant Cyrus agissoit avec une vigilance extréme : il alloit continuellement de Quartier en Quartier : et avoit une impatience estrange, de voir les choses en estat de pouvoir donner un assaut à la Ville : quoy que toutes les Murailles fussent bordées d'une multitude si grande de Soldats, que la seule pensée d'y aller poser des Eschelles, deust faire fremir les plus braves, et les plus determinez. Il est vray que ceux qui estoient dans la Ville voyant de dessus leurs Rampars, cette grande Armée victorieuse qui l'environnoit, en estoient si espouventez, que ne doutant point de leur perte, ils ne songeoient qu'à vendre cherement leur vie. La veuë d'un peril si evident, ne produisit pourtant pas également cét effet dans tous les coeurs des Habitans : et cette Ville fut durant quelques jours tellement divisée, que Cresus ne craignoit gueres moins ses propres Sujets que ses Ennemis. Comme l'amour, et l'amour Heroïque, est une passion que le Peuple ne conprend point du tout, celuy de Sardis ne croyoit pas que Mandane fust le veritable sujet de la guerre que faisoit Cyrus : et il s'imaninoit au contraire, que l'ambition toute seule le faisoit agir. De sorte que sçachant que ce Prince avoit rendu le Royaume au Roy d'Armenie apres l'avoir conquis ; et qu'il s'estoit contenté de luy faire payer le Tribut qu'il devoit à Ciaxare : il se mit dans la fantaisie de dire, qu'il faloit que Cresus fist proposer à Cyrus d'estre son Vassal : s'imagirnant que ce Prince accepteroit la chose. De sorte que cette imagination allant d'esprit en esprit ; et ce passant de bouche en bouche ; il se fit un tumulte si grand dans cette Ville, que Cresus fut contraint pour le calmer, d'asseurer ce Peuple qu'il feroit faire quelques propositions de Paix à Cyrus : mais qu'il faloit attendre encore quelques jours. Pendant que Cresus et le Roy de Pont estoient en cét estat, Cyrus dont le grand coeur ne trouvoit rien de difficile, se preparoit à un assaut general : il est vray qu'il y avoit un costé de la Ville, qui regardoit vers le mont Tmolus, si inaccessible, qu'on ne pouvoit songer à l'attaquer par cét endroit là : et par tout ailleurs, les Murailles estoient si bien garnies d'hommes, qu'il estoit aisé de voir que l'attaque en seroit bien dangereuse. Cependant Cyrus ne laissa pas d'entreprendre de les attaquer : il disposa toutes ses machines ; il visita toutes ses Eschelles pour voir si elles estoient de longueur ; il fit aprocher toutes les Tours ; il rangea toutes ses Troupes ; il harangua tous ses Soldats ; et apres avoir donné ordre qu'on fist trois Attaques differentes en mesme temps ; l'une desquelles estoit commandée par le Roy d'Assirie ; l'autre par Mazare ; et la troisiesme par luy ; ce Prince fut le premier poser une Eschelle contre les Murailles de cette fameuse Ville, apres en avoir fait combler le Fosse avec des Facines, malgré la resistance des ennemis. Selon toutes les aparences, cette attaque devoit bien succeder à Cyrus, veu le desordre qui estoit dans la Ville : neantmoins le bruit ne s'épandit pas plustost parmy les Habitans de Sardis, que leur Ville estoit attaquée ; que le desespoir s'emparant de leur esprit, les rendit si vaillans, qu'il n'y eut pas jusques aux Femmes, qui n'allassent pour la deffendre : et pour jetter du moins des pierres sur la teste de ceux qui vouloient monter aux Eschelles. En effet, la resistance des Lydiens, animez par le Roy de Pont, fut telle, que toute la valeur de Cyrus, et celle de tant de braves Gens qui combatoient sous luy, ne pût les forcer ce jour là. Cyrus fut repoussé plus de vingt fois du haut de la Muraille : et si la Fortune ne l'eust conservé, il eust asseurément pery en cette occasion. Car les Ennemis se deffendirent si opiniastrément, qu'il n'y eut jamais moyen de pouvoir tenir ferme sur le haut de leurs Rampars : on ne voyoit qu'Eschelles renversées ou rompuës : et il partoit de dessus les Murs de Sardis, une si prodigieuse quantité de Traits ; de Dards ; et de Javelots ; que l'air en estoit obscurcy. Ceux qui esvitoient les Javelots, et les Javelots, et les Traits, n'esvitoient pas une gresle de pierres, qui tomboit continuellement sur eux : ils avoient mesme une espece de Cercles de fer, qu'ils lançoient continuellement sur les Attaquans : qui furent enfin contraints de se retirer de toutes les trois attaques. Il est vray que Cyrus en se retirant, se longea sur la Contr'escarpe du Fossé : ne voulant pas qu'on luy peust reprocher de n'avoir r'emporté nul avantage en cette journée. Anaxaris qui combatoit ce jour là aupres de luy, et qui fit des choses si prodigieuses, que Cyrus advoüa n'avoir jamais veû un plus vaillant homme, aida extrémement à ce Prince à faire ce Logement, et à le garder : joint aussi que la nuit venant bientost apres, facilita le moyen de le mettre en estat d'estre conservé. Cyrus fut pourtant bien marry que sa premiere attaque ne luy eust pas mieux succedé : toutefois comme il sçavoit que tous les jours ne sont pas esgaux à la guerre, il ne se rebuta point, non plus que le Roy d'Assirie et Mazare, qui s'estoient signalez ce jour là : et ne laissa pas de loüer tous les siens, comme en effet il n'avoit pas eu sujet de s'en pleindre : car ils avoient fait tout ce que des gens de coeur pouvoient faire. Il eut mesme ce bonheur, qu'il n'y eut point de personne remarquable qui perist en cette occasion : il est vray qu'il y eut un assez grand nombre de Soldats tuez, de sorte que dés que le jour parut, on fit une Tréve d'un jour, pour en retirer les corps : pendant quoy, Cyrus observa tres soigneusement luy mesme, s'il n'y avoit point quelque autre endroit des Murailles, par où l'attaque fust moins difficile. Mais durant qu'il s'occupoit tout entier à considerer tout ce qui luy pouvoit nuire ou servir ; les Lydiens qui devoient avoir pris un nouveau coeur, apres avoir repoussé leurs Ennemis retomberent dans une nouvelle espouvente : car comme il y avoit eu beaucoup de blessez et de tuez, tant par ceux qui avoient peû gagner le haut des Ramparts, que par ceux qui estoient sur les Tours, et qui pour favoriser les leurs durant qu'ils posoient les Eschelles, avoient continuellement tiré sur ceux qui gardoient les Murailles de Sardis ; ils s'estonnerent plus qu'auparavant. Les Femmes qui voyoient leurs Maris ou leurs Enfans blessez ou morts, jettoent tant de larmes, qu'ils en amolissoient les coeurs les plus fiers, et les plus determinez : de sorte que croyant mesme que leur Roy pouvoit faire un Traité plus avantageux apres avoir repoussé Cyrus, qu'auparavant, ils recommencerent d'en reparler : et porterent la chose si loin, que ce malheureux Prince eust volontiers rendu Mandane à Cyrus pour sauver sa Couronne. Mais le Roy de Pont avoit esté si adroit, que Cresus n'estoit plus Maistre de la Citadelle : car ce Prince s'estoit tellement acquis Pactias ; et tous les Soldats qui la gardoient estoient tellement à luy, que Cresus n'en pouvoit plus disposer : de sorte que ce malheureux Roy, n'estoit pas seulement Maistre de sa propre Fille, ny de la seule Ville qui luy restoit. Cependant, Cyrus estant adverty par des Espions qu'Andramite luy avoit donnez, et qui alloient et venoient dans la Ville, que le tumulte y recommençoit, resolut de le laisser augmenter encore, auparavant que de redonner un second Assaut : joint aussi qu'ayant fait dessein au lieu de ne faire que trois attaques, de tascher de faire attaquer tout à la fois toute l'enceinte des Murailles de la Ville par les costez où elles estoient accessibles, il n'avoit pas assez d'Eschelles pour cela : de sorte qu'il fallut se contenter de garder le Logement qu'il avoit fait, et de repousser les Ennemis, qui voulurent deux ou trois fois faire tout ce qu'ils pouvoient pour en déloger ceux qui le gardoient : mais toutes les fois qu'ils firent des sorties pour cela, Cyrus les recogna si vertement, qu'à la fin ils n'y songerent plus. Comme les choses estoient en cét estat, Leontidas accompagné d'un Envoyé de Philoxipe, vint de la part de Thrasibule et d'Harpage, pour aprendre à Cyrus le détail des heureux succés dont il avoit desja esté adverty, aussi tost apres le gain de la Bataille.

Nouvelles de certains couples amoureux


Cyrus ne le vit pas plustost, qu'il en eut autant de joye, qu'il estoit alors capable d'en avoir : car comme il aimoit fort Thrasibule, et qu'il estimoit extrémement Leontidas, il espera beaucoup de consolation, d'aprendre par ce dernier, la fin des mal-heurs de son Amy. Il ne pût toutefois voir cét Amant jaloux, sans se souvenir de toutes ses jalousies, qu'il luy avoit entendu raconter à Sinope : et sans repasser en mesme temps dans sa memoire, l'injuste jalousie de Mandane : de sorte que malgré le plaisir qu'il avoit de voir Leontidas, il l'embrassa en soupirant. Il retint pourtant ce subit mouvement de douleur, afin de luy tesmoigner mieux, combien les victoires de Thrasibule luy donnoient de satisfaction. Je vous asseure (luy dit il, apres les premiers complimens, et apres s'estre informé de l'envoyé de Philoxipe, que Leontidas luy avoit presenté, en quel estat estoit ce Prince :) que je n'ay guere moins fait de voeux pour la felicité de Thrasibule que pour la mienne : et que le bonheur dont il jouït presentement, m'empesche de murmurer autant que je ferois, de la continuation de mes malheurs, si les siens n'estoient pas finis. Vous avez sans doute raison Seigneur, respondit Leontidas, de vous interesser en la fortune du Prince Thrasibule : car je puis vous asseurer, que si son bonheur vous empesche d'accuser les Dieux de vos disgraces : vos malheurs l'empeschent aussi, de les remercier de bon coeur de sa felicité. Mais de grace, dit Cyrus à Leontidas, dites moy promptement non seulement toutes ses victoires, mais tout ce qui luy est arrivé, et tout ce qui vous est advenu : aprenez moy aussi comment se portent tous nos autres Amis : Philocles n'est il point guery de sa passion, et aime t'il encore sans estre aimé ? Thimocrate est il tousjours amoureux et absent ? et estes vous toûjours jaloux ? Toutes les choses que vous me demandez, reprit Leontidas en riant, meritent sans doute que je vous y responde, excepté la derniere qui me regarde : car Seigneur, il est inutile de demander si un homme d'un naturel jaloux l'est encore : puis qu'assurément il ne peut jamais cesser de l'estre. Le discours de Leontidas affligea Cyrus : luy semblant que selon ce qu'il disoit, la jalousie de Mandane dureroit eternellement : l'excés de sa passion ne luy permettant pas alors de faire la distinction d'une jalousie de temperamment, qui naist dans le fonds du coeur, sans sujet et sans raison ; ou d'une jalousie estrangere, qui a quelque pretexte apparent : et qui par consequent ne dure qu'autant de temps que ce qui l'a fait naistre subsiste. Il s'opposa pourtant à luy mesme en cette occasion ; et cachant le trouble de son esprit, il pressa Leontidas de satisfaire la curiosité qu'il avoit, de sçavoir tout ce qui estoit arrivé à Thrasibule ; à Harpage ; à Thimocrate ; et à luy mesme : luy semblant que ce luy seroit une extréme consolation, d'aprendre que ces Amants qu'il avoit veus si malheureux ne le fussent plus. Joint aussi que Leontidas estant arrivé en un jour de Tréve, et où Cyrus n'avoit pas grande occupation, sçachant bien que Sardis n'estoit pas en estat d'estre encore secouru ; il estoit bien aise d'employer le loisir qu'il avoit, à sçavoir le détail des victoires de Thrasibule, et de ses avantures amoureuses. Mais comme Leontidas sçavoit que l'envoyé de Philoxipe, nommé Megaside, avoit une nouvelle à dire à Cyrus de la part de son Maistre, qui luy seroit plus agreable que tout ce qu'il luy pouvoit dire : il se resolut de satisfaire sa curiosité en peu de mots. Seigneur, luy dit il, le Prince Philoxipe vous mande quelque chose par Megaside, qui vous doit donner une si grande joye, que je pense qu'il est en effet à propos, de peur que vostre ame n'en soit trop surprise, que je la dispose par un moindre plaisir, à recevoir celuy là. Mais je suis aussi persuadé, qu'il ne faut pas vous le differer trop longtemps : c'est pourquoy je vous diray, avec le moins de paroles qu'il me sera possible, tout ce que vous voulez sçavoir. Cyrus entendant parler Leontidas de cette sorte, creut que ce que Magaside avoit à luy dire, ne regardoit que Philoxipe, et ne le touchoit point du tout : si bien que quelque estime qu'il eust pour luy, comme il avoit encore plus d'amitié pour Thrasibule, il n'interrompit point Leontidas : qui d'abord voulut le faire souvenir de l'estat où estoient les affaires du Prince de Milet, lors qu'il estoit party d'aupres de luy. Mais Cyrus l'interrompant, ha Leontidas, luy dit-il, vous me faites tort ! si vous croyez que j'oublie les interests de mes Amis, et que j'oublie leurs malheurs : non non, poursuivit il, je n'ay rien oublié de ce qui regarde Thrasibule : ny mesme de ce qui vous touche. Je me souviens bien que le Peuple de Milet avoit chassé la méchante Melasie ; l'ambitieuse Philodice ; la malheureuse Leonce ; et le Tyran Alexidesme : et que toutes ces abominables Personnes, s'estoient retirées chez le Prince de Phocée, Frere de Philodice, qui taschoit de faire Ligue avec tous les Estats voisins : que cependant Anthemius, au lieu de rapeller son Prince legitime, comme le sage Thales le vouloit, employoit tous ses soins à faire que le Peuple de Milet s'accoustumast à la liberté, et ne voulust plus reconnoistre de Maistre. Je me souviens aussi que la belle Alcionide estoit demeurée à Mytilene, durant que le Prince Tisandre estoit venu à Sardis, et de Sardis en Armenie, où vous sçavez qu'il mourut : en declarant par ses dernieres paroles, et par une Lettre à Alcionide, qu'il vouloit que Thrasibule l'espousast. Et pour vous montrer, adjousta Cyrus, que je me souviens de tour ce qui touche mes Amis ; je me souviens bien encore, que la derniere absence de Thimocrate, estoit causée par le combat qu'il avoit fait avec un de ses Rivaux qu'il avoit tué : et pour la mort duquel on l'avoit banny de Delphes pour trois ans. Je n'ay pas oublié non plus, que le malheureux Philocles, qui n'avoit jamais pû estre aimé, estoit absolument sans esperance de l'estre : parce que la belle Philiste estoit mariée, et estoit retournée à Ialisse. Et pour vous (poursuivit Cyrus, avec un sousris qui fut pourtant suivy d'un souspir) je me souviens bien qu'en vostre particulier, vus avez esté jaloux, de tout ce qui a esté au dessus ou au dessous de vous : et que lors que vous quittastes Samos, apres avoir consulté vainement le Philosophe Xanthus, vous laissastes trois de vos Rivaux chez la belle Alcidamie : jugez apres cela, s'il est necessaire que vous me remettiez en la memoire ce que j'y ay si bien conservé. J'advouë Seigneur, reprit Leontidas, que je ne croyois pas que vos malheurs vous peussent permettre de vous souvenir si exactement de ceux des autres. Mais puis que je me suis trompé, il faut donc que je me haste de vous dire, que le Prince Thrasibule ne pouvant se resoudre d'aller luy mesme porter la Lettre de Tisandre à Alcionide, et luy aprendre la mort de son Mary ; et ne voulant pas mesme songer à la presser d'accomplir la derniere volonté de ce malheureux Prince, qu'il ne fust rentré dans Milet, et qu'il ne s'en fust rendu Maistre : il luy envoya Leosthene, à qui il remit la Lettre de Tisandre mourant pour la rendre à Alcionide ; luy en donnant aussi une pour cette belle Personne, que je suis bien marry de ne vous pouvoir montrer, comme Thrasibule me la montra : car Seigneur je n'ay jamais veû une si belle Lettre, ny si touchante ; ny où il parust tant d'art, tant d'esprit, ny tant de jugement. Mais pour vous faire concevoir quelle elle estoit, je n'ay qu'à vous dire que quand Thrasibule n'eust point esté amoureux d'Alcionide, et qu'il n'eust esté qu'Amy de Tisandre, elle n'eust pû estre plus tendre qu'elle estoit pour cét illustre Mort : et que quand aussi il n'eust point esté Amy de Tisandre, et qu'il n'eust esté qu'Amant d'Alcionide, elle n'eust pû estre plus passionnée qu'elle estoit. Il ne luy disoit pourtant pas une parole, qui choquast la bien-seance : le mot d'amour n'estoit seulement pas dans sa Lettre ? il ne la prioit pas mesme d'accomplir la volonté de son Mary, qui vouloit qu'elle l'espousast : mais en ne luy demandant rien, il luy demandoit pourtant tout : et je ne vy de ma vie rien de si plein d'esprit et de passion, que cette admirable Lettre. Mais apres que Thrasibule eut fait partir Leosthene, et qu'il luy eut dit tout ce qu'il vouloit qu'il dist, et à Alcionide, et au sage Pitaccus. Pere de Tisandre à qui il escrivit aussi : il songea, avec Harpage, quelle voye ils devoient tenir pour faire reüssir ses desseins : et ils adviserent qu'il devoit premierement penser à se rendre Maistre de Milet, avant que de songer à se vanger de ses ennemis. La chose ne fut pourtant pas en leur choix : car le Prince de Phocée, comme vous l'avez desja sçeû, fit Ligue avec les Xanthiens ; les Cariens ; et les Cauniens : si bien que faisant une Armée assez considerable, il fallut songer à la combatre, et non pas à aller à Milet, où Thrasibule se contenta alors d'envoyer secrettement un des siens vers Thales : et en effet Seigneur, ce Prince la combatit, et la deffit. Apres cette victoire, le Prince de Phocée et Alexidesme, furent contraints de se retirer dans leur Ville, que Thrasibule investit à l'heure mesme, et fit enclorre de Tranchées : et par ce moyen ils n'avoient que le costé de la Mer libre, d'où ils n'attendoient pas un secours assez prompt pour les sauver. De sorte que comme il jugeoient par les crimes qu'ils avoient commis, de la punition qu'ils en recevroient, s'ils tomboient sous la puissance de Thrasibule : ils ne songerent plus qu'à desrober leurs Personnes à sa vangeance. Ils inspirerent mesme dans l'esprit du Peuple de Phocée, une si grande horreur pour toute domination estrangere, que les innocens prirent la resolution des coupables, telle que je vay vous la dire. Ils firent donc demander à parlementer, et proposerent d'abord des choses si advantageuses, qu'Harpage obligea Thrasibule d'oublier une partie de ses ressentimens, et de les escouter : de sorte que tous actes d'Hostilité cessant de part et d'autre, on fut deux jours en negociation. Cependant les Phocéens se servirent de ce temps là, a equiper tout ce qu'ils avoient de Vaisseaux, qui n'estoient pas en petit nombre : car ils ont esté les premiers des Grecs qui ont fait de longues navigations : et qui ont aussi les premiers tracé le chemin de la Tirrhenie, et de Tartesse. Enfin Seigneur, en une nuit, tous les Phocéens s'embarquerent, avec leurs Femmes et leurs Enfans : et emporterent avec eux, tout ce qu'ils avoient de plus precieux, jusques aux Statuës de leurs Temples. De sorte que le lendemain, au lieu de voir des Negociateurs, nous ne vismes personne, ny sur les Murailles de Phocée, ny en nulle part ; si bien que Thrasibule triompha d'une Ville deserte, et ne vit pas un de ses Ennemis en sa puissance : n'estant demeuré dans cette Ville, que quelques miserables Esclaves. Je ne vous dis point, Seigneur, quel fut le desespoir de Thrasibule, car cela seroit inutile : mais je vous diray que se contentant de mettre Garnison dans Phocée, sans tarder davantage en ce lieu là, il envoya asseurer Euphranor, Pere d'Alcionide, qui estoit tousjours Chef du Conseil des Gnidiens, qu'il n'avoit autre desseins que de le proteger : mais qu'il le conjuroit de ne donner pas retraite au Prince de Phocée ny à Alexidesme. Cependant quelques assurances que Thrasibule peust luy donner, sçachant que l'Armée qu'il commandoit estoit à un Prince qui sembloit vouloir assujettir toute l'Asie, il ne se pouvoit fier à ses paroles : et il faisoit tout ce qu'il pouvoit, pour faire couper cette pointe de Terre qui est entre deux Mers : et qui seule fait que le païs des Gnidiens est du Continent. Mais comme ils travailloient à faire une Isle de leur Païs, soit que la chose fust ainsi, ou que le Peuple se l'imaginast ; ceux qui travailloient à creuser cét Isthme et à le détruire, creurent que les pierres rejallissoient contre eux mesmes : de sorte que croyant que les Dieux n'aprouvoient pas ce qu'ils faisoient, il ne voulurent plus travailler. Euphranor pour les y obliger par la mesme raison qui les en empeschoit, envoya consulter l'Oracle à Delphes : mais cette fois là cét Oracle qui a accoustumé de respondre si obscurement à tout ce qu'on luy demande, respondit aux Gnidiens, au nom desquels Euphranor le faisoit consulter, comme s'il eust voulu les railler agreablement, Qu'ils ne travaillassent plus inutilement, à couper cét Isthme : parce que si Jupiter eust eu dessein de faire une Isle de leur Païs, il l'eust bien faite sans eux. De sorte que cette response estant sçeuë à Gnide, Euphranor creût que les Dieux vouloient qu'il se soumist à vous : si bien qu'il fit beaucoup plus que Thrasibule ne demandoit : car il luy envoya les Deputez du Païs, pour l'asseurer de la fidelité qu'il vous vouloit rendre. Je ne vous dis point, Seigneur, que Thrasibule, les reçeut bien : car il suffit que vous sçachiez qu'ils venoient de la part d'Euphranor pour vous l'imaginer. Cependant Thrasibule apres les avoir renvoyes, avec les assurances de les traiter aussi favorablement, qu'ils le pouvoient desirer, sçeut que ses ennemis s'estoient retirez à Xanthe, apres avoir esté refusez en beaucoup d'autres lieux : et que la multitude des Phocéens estoit allée à Chio : si bien que sans differer davantage, il tourna teste vers les Xanthiens. Il falut pourtant combatre les Cariens auparavant, qui furent bientost soumis : pendant quoy Anthemius et Thales, agissoient dans Milet selon leurs differens desseins. Mais comme ceux de Thales estoient plus justes que ceux d'Anthemius, les Dieux les favoriserent : et malgré tous les artifices de cét Ennemy de Thrasibule, il disposa les Peuples à recevoir leur Prince avec soumission. Il est vray que la puissance de vos Armes, ne servit pas peu à son restablissement : et il m'a chargé de vous dire, qu'il vous doit tout le repos dont il espere joüir le reste de ses jours : et que les victoires qu'il a remportées, n'ont esté qu'un effet des vostres. Mais Seigneur, pour faire qu'il ne manquast rien à son bonheur, il reçeut la nouvelle de ce qui se passoit à Milet à son avantage, le lendemain qu'il eut deffait les Xanthiens, et les Lyciens, qui s'estoient joints ensemble, et qu'il eut forcé Alexidefme, et le Prince de Phocée, de se retirer non seulement dans la Ville de Xanthe, mais dans son Chasteau ; car comme elle n'estoit pas extrémement forte, ils ne se creurent pas en seureté dans ses Murailles. Mais ce qu'il y eut d'estrange, fut que ces Hostes impitoyables, à qui l'image de leurs crimes troubloit la raison, et ostoit toute sorte d'humanité ; mirent eux mesmes le feu au lieu qui leur avoit servy d'Azile. Il est vray qu'il ne faut pas s'estonner si l'horreur de leur méchanceté, leur fit imaginer plus de douceur à mourir dan les flames, qu'à tomber entre les mains de Trasibule : car enfin Melasie l'avoit exilé ; luy avoit fait perdre ses Estats : et en suite avoit empoisonné son Pere. Philodice avoit eu part à ses desseins et à ses crimes, et en avoit profité : le Prince de Phocée, pour se vanger du malheur de son Fils, qui n'avoir point fait descrupule de violer toutes sortes de loix, non plus qu'Alexidesme, de qui la Femme estoit sans doute la moins coupable. Elle eut toutefois mesme destin que les autres : car Seigneur non seulement ces desesperez bruslerent la Ville de Xanthe, en se retirant dans le Chasteau, mais voyant que le Prince Thrasibule se preparoit à les y forcer, ils le bruslerent aussi, et se bruslerent eux mesmes : et par ce moyen, ils furent les Ministres de la vangeance Divine, et se punirent de leur propre main, de tous les crimes qu'ils avoient commis. Je ne vous dis point combien cette effroyable avanture surprit Thrasibule, et surprit toute l'Armée : car à moins que d'avoir veû un si espouventable objet, on ne sçauroit concevoir l'estonnement que tous ceux qui le virent en eurent. Depuis cela, Seigneur, rien ne resista à la puissance de vos Armes, et tout reconnut vostre authorité : de sorte que Thrasibule tout couvert de gloire, fut apres cela à Milet, où il fut reçeu avec des acclamations les plus grandes du monde. Mais comme ce n'estoit pas assez pour luy, d'estre restably dans ses Estats, s'il ne l'estoit encore dans le coeur d'Alcionide, il ne songea plus qu'à cela ; ce qui l'affligeoit, estoit de ne sçavoir pas precisément, quels estoient les veritables sentimens de cette belle Personne : car comme elle avoit sçeu la mort de Tisandre, auparavant que Leosthene arrivast à Mytilene, il la trouva preste à s'embarquer, pour retourner à Gnide aupres de son Pere, lors que Thrasibule l'envoya vers elle. De sorte qu'elle avoit reçeu la Lettre de Thrasibule sans y respondre, se contentant de faire un compliment, ne pouvant se resoudre à luy escrire : parce qu'il luy sembloit qu'elle ne le pouvoit faire sans en dire trop ou trop peu. Leosthene dit seulement à son retour, qu'on ne pouvoit pas voir plus de tristesse qu'il en paroissoit dans ses yeux, quoy qu'elle fust tousjours tres belle. Thrasibule ne sçeut pas plustost qu'Alcionide estoit à Gnide, où elle arriva un peu apres que les Deputez qui avoient esté vers Thrasibule y furent retournez, qu'il y renvoya Leosthene, pour la demander à Euphranor. Il envoya aussi en mesme temps vers le Prince de Mytilene, pour le suplier de vouloir obliger Alcionide à accomplir la volonté de Tisandre mourant : et il escrivit une seconde fois à Alcionide : mais avec des termes si passionez, qu'il estoit aisé de connoistre qu'il sentoit ce qu'il disoit. Comme Thrasibule m'a fait l'honneur de me donner beaucoup de part à sa confidence pendant cette guerre, il voulut que j'allasse aider à Leosthene à faire reüssir son dessein : si bien que si Leosthene fut envoyé vers Euphranor, je puis dire que je le fus vers Alcionide. Je ne vous diray point exactement, Seigneur, tout ce qui se passa en nostre negociation, qui ne trouva point de difficulté dans l'esprit du Pere ; mais qui en trouva beaucoup dans celuy de la Fille : car ce discours differoit trop longtemps, le plaisir que vous devez recevoir. Ce n'est pas qu'Alcionide n'eust conservé une affection si tendre pour Thrasibule, que le rare merite de Tisandre ne l'avoit pû affoiblir, quoy qu'elle eust admirablement bien vescu aveque luy, et qu'elle l'eust infiniment estimé, et mesme fort tendrement aimé : mais apres tout, quoy que son Mary en mourant, luy eust ordonné d'espouser Thrasibule ; elle se mit dans la fantaisie qu'il luy seroit plus glorieux de ne luy obeït pas, que d'accomplir sa derniere volonté : et cette opinion s'empara de telle sorte de son esprit, qu'elle creût quelle seroit blasmée, si elle espousoit Thrasibule, quoy qu'elle l'aimast tousjours cherement. Mais enfin le Prince de Mytilene luy ayant escrit, pour la prier d'accomplir la volonté du Prince son Fils ; et Euphranor le luy ayant commandé absolument ; je pense pouvoir dire qu'elle obeït sans repugnance : et qu'elle ne fut pas marrie que deux Personnes qui avoient un si grand pouvoir sur elle, l'asseurassent qu'elle ne faisoit rien contre sa gloire. Ainsi Seigneur, comme Leosthene et moy avions un pouvoir absolu, le Mariage de Thrasibule et d'Alcionide fut conclu : Leosthene retourna à Milet, et je demeuray à Gnide, jusques à ce que les choses fussent en estat qu'Alcionide en peust partir. Je ne vous diray point, Seigneur, toute la joye de Thrasibule, et toute la magnificence qu'il aporta pour la recevoir : mais je vous asseureray, que la belle Alcionide est digne de l'affection qu'il a pour elle : et d'autant plus Seigneur, qu'elle partage aujourd'huy celle qu'il a pour vostre service : estant certain qu'elle est si charmée de vostre vertu, quoy qu'elle ne la connoisse que par la renommée et par Thrasibule ; qu'elle ne fait pas moins de voeux que luy, pour vostre prosperité. Voila donc, Seigneur, l'heureux estat où est le Prince Thrasibule : et comme si son bonheur se fust encore estendu sur ses Amis, quand je retournay à Milet avec Alcionide, je trouvay que Thimocrate estoit prest d'en partir pour aller à Delphes ; parce qu'il avoit reçeu nouvelle que ses Amis avoient fait revoquer son Arrest de bannissement : et que le Pere de Telesile ayant changé d'advis, estoit prest de luy donner sa Fille, preferablement à tous ses autres Amans : parce que Menecrate qui estoit le plus considerable de tous s'estant enfin rebuté des rigueurs de Telesile, avoit changé de sentimens : de sorte que cét Amant à qui l'absence a fait sentir tant de maux, est allé retrouver Telesile, pour ne la quitter jamais. Philocles partit aussi de Milet en mesme temps que luy, pour s'en aller à Ialisse, ayant sçeu que le Mary de la belle Philiste estoit mort : et voulant voir s'il ne sera point plus heureux aujourd'huy qu'elle est veusve, qu'il ne l'a esté devant qu'elle fust mariée. Pour moy, Seigneur, à qui la jalousie a tant donné d'inquietude, je trouvay à mon retour, une Lettre d'un de mes Amis de Samos, qui m'aprit une chose, qui devoit selon les aparences me guerir de ma jalousie, en me guerissant de ma passion : car enfin on m'a escrit, qu'Alcidamie n'est plus belle : et on me l'a dépeinte si maigre ; si pasle ; et si changée ; que je ne sçay comment mon amour et ma jalousie subsistent encore. Je ne m'estonne pas, interrompit Cyrus en souriant, que vostre amour dure plus que la beauté d'Alcidamie : car je suis persuadé qu'on ne doit point mesurer la durée de son affection, par celle d'une chose qui est extrémement fragile, et qui passe infailliblement bientost. Mais ce qui m'estonne, est que vous soyez encore jaloux ; car enfin de la façon dont vous dépeignez Alcidamie, elle ne fera plus guere de nouvelles conquestes. Il est vray Seigneur, repliqua Leontidas, mais en m'aprenant qu'Alcidamie n'est plus belle ; on m'a apris que Theanor ne fut jamais si bien avec elle qu'il y est : de sorte (poursuivit Leontidas en souriant) que comme j'ay oüy dire que pour l'ordinaire, les fort belles Personnes cessent d'estre rigoureuses et fieres, lors qu'elles commencent de cesser d'estre belles ; j'ay une telle peut qu'elle ne veüille retenir par des faveurs, ce qu'elle craint de ne pouvoir plus conserver par sa beauté, que je n'estois pas si jaloux que je le suis, lors qu'Alcidamie estoit la plus belle chose du monde. Et puis Seigneur, adjousta t'il, Alcidamie n'a perdu ce qui la faisoit belle qu'en perdant la santé : de sorte que peut estre le Printemps prochain luy redonnera ce qu'elle a perdu, et ne me redonnera pas son affection, qu'elle aura engagée à un autre. Mais Seigneur, comme je ne dois pas estre moins jaloux de vostre gloire que de ma Maistresse, quoy que ce soit d'une maniere differente ; il faut que je vous die encore, que dans peu de jours il vous viendra des Deputez de tous les Païs que Thrasibule et Harpage vous ont conquis : et comme l'Armée qu'ils commandent n'a plus rien à faite en un lieu dont vous estes le Maistre ; c'est à vous à leur envoyer les ordres que vous voulez qu'ils suivent. Cependant Seigneur, souffrez s'il vous plaist, que Megaside s'aquitte des commandemens du Prince Philoxipe, et qu'il vous aprenne une chose, qui vous doit consoler dans toutes vos disgraces, puis qu'elle vous en fera voir la fin assurée. Quelque confiance que j'aye en vous, reprit tristement Cyrus, j'ay peine à croire que vous puissiez faire ce que vous dittes : et je ne sçay si j'en pourrois croire le Prince Philoxipe, quand il seroit icy, et qu'il se joindroit aveque vous, pour me persuader que je dois esperer fortement, que mes malheurs finiront. Je veux bien Seigneur, interrompit Leontidas, que vous n'en croïyez, ny le Prince Philoxipe ; ny Megaside ; ny moy, pourveû que vous en croiyez les Dieux : qui en ont donné une asseurance si claire, que vous n'en oserez douter, quand vous la scaurez. J'entens si peu ce que vous me dites, repliqua Cyrus, que je n'y sçaurois respondre : c'est pourquoy-je vous conjure (adjousta t'il, adressant la parole à Megaside) de m'aprendre ce que vous voulez que je sçache, et ce que vous croyez qui me doit consoler. Seigneur, repliqua Megaside, avant que vous dire ce qui doit satis-faire vostre curiosité, il faut que je vous fasse souvenir qu'il y a un Oracle de Venus Uranie en Chipre, qui pour les choses qui regardent l'Amour, n'a jamais rendu de responce qui n'ait infailliblement esté suivie de l'effet qu'on en a attendu : apres cela, Seigneur, je vous diray que la Princesse de Salamis, Soeur du Prince Philoxipe, en la fortune de la quelle il est arrivé bien des changemens, depuis que vous passastes en nostre Isle, n'ayant pas voulu consulter cét Oracle sur une chose d'où dépendoit tout le repos de sa vie : et ayant envoyé à Delphes, comme au plus fameux Oracle de toute la Terre : elle en reçeut une responce, qui la surprit de telle sorte, qu'elle creut voir de l'impossibilité â ce que cét Oracle asseuroit luy devoir arriver. De sorte que cherchant quelque esclaircissement à ce qu'il luy avoit respondu ; elle consulta celuy de Venus Uranie, qui luy dit en termes expres ; Qu'il n'estoit pas plus vray que Cyrus estoit le plus Grand Prince du Monde, et qu'il seroit un jour aussi heureux qu'il estoit infortuné ; qu'il estoit vray que ce que l'Oracle de Delphes luy avoit dit, luy arriveroit. Ha Megaside, s'écria Cyrus, le moyen de croire ce que vous dites ? car enfin les Dieux ne se contredisent jamais : cependant ils ne m'ont pas respondu de cette sorte, quand j'ay consulté ceux par qui ils revelent quelquesfois leurs secrets aux hommes. Megaside voyant qu'il n'estoit pas creû, luy rendit une Lettre de creance, que le Prince Philoxipe luy escrivoit : et qu'il n'avoit pû luy rendre plustost, à cause que la conversation de Cyrus et de Leontidas, s'estoit liée d'une telle sorte, qu'il n'avoit pû l'interrompre. Mais apres luy avoir donné cette Lettre, il luy donna encore le mesme Oracle que la Princesse de Salamis avoit reçeu : si bien que Cyrus ne sçachant s'il devoit plustost croire Venus Uranie, que la Sibille qu'il avoit consultée, ou que Jupiter Belus qui avoit respondu favorablement au Roy d'Assirie ; il avoit l'esprit bien en peine. Ce qui le faisoit pancher à croire qu'il expliquoit mal ce que la Sibille luy avoit dit, et ce qu'on avoit respondu à Babilone au Roy d'Assirie, estoit de voir que l'Oracle de Delphes avoit asseuré à Cresus, Que s'il luy faisoit la Guerre il destruiroit un Grand Empire : et que cependant il le voyoit luy mesme en estat d'estre destruit. Toutesfois l'esperance avoit bien de la peine à chasser la crainte de son coeur : c'est pourquoy prenant la parole ; je voy bien, dit il à Megaside, que l'Oracle que la de Princesse de Salamis a reçeu, luy dit, Qu'il n'est pas plus vray que je seray un jour heureux, qu'il est vray que ce qu'on luy a respondu à Delphes luy arrivera : mais Megaside, la difficulté est de sçavoir si ce que l'Oracle de Delphes à respondu à cette Princesse luy est arrivé : puis que c'est sur cela que je dois fonder cette esperance que le Prince Philoxipe veut que j'aye. Seigneur, repliqua Megaside, comme le Prince qui m'envoye a bien creû que c'estoit par le bonheur de la Princesse de Salamis, que vous pourriez esperer celuy que les Dieux vous promettent ; il a obtenu d'elle la permission de vous faire sçavoir tout ce qui luy est arrivé ; qui est sans doute si particulier, que je puis vous asseurer que ce recit en vous donnant de l'esperance, vous donnera aussi beaucoup de plaisir à l'entendre, si vous en avez le loisir. Quand je ne m'interesserois pas au tant que je fais, à la fortune d'une des plus belles Princesses du Monde, respondit Cyrus, le seul interest que j'ay à sçavoir ses avantures, afin de pouvoir determiner ce que je dois attendre des miennes, me forceroit toûjours de vous prier instamment de me les vouloir aprendre : c'est pourquoy je vous conjure de m'accorder cette grace : puisque le Prince Philoxipe, et la Princesse de Salamis, vous en ont donné la permission. Mais pour vous pouvoir escouter avec plus de loisir, et pour ne dérober rien aux soins que je dois avoir du Siege de Sardis, qui m'est de si grande importance ; il vaut mieux prendre ce temps la sur mon sommeil : c'est pourquoy ce sera s'il vous plaist ce soir, que vous m'aprendrez ce que je dois esperer de ma fortune : et en effet la chose se fit ainsi. Cependant Cyrus ordonna à Feraulas d'avoir soin de Leontidas et de Megaside : et de les luy ramener, aussi tost qu'il le verroit retiré dans sa Tente, et qu'il auroit congedié tout le monde. Mais quoy qu'il peust faire il luy fut impossible de détacher son esprit de ce que Megaside luy avoit dit : et il eut une si grande impatience de sçavoir precisément comment cét Oracle de Venus Uranie avoit esté accomply ; qu'il se hasta de donner tous les ordres qu'il avoit à donner pour son Armée, afin de se pouvoir retirer de meilleure heure : ce qui luy fut d'autant plus aisé, que la Treve ne devoit finir que le lendemain au matin. Cyrus ne fut donc pas plustost en liberté, que Feraulas luy obeïssant, luy mena Leontidas et Megaside : qui ne fut pas plustost arrivé, qu'il le somma de tenir sa parole : et qu'il l'obligea de commencer son recit en ces termes.

Histoire de Timante et Parthénie : le passé de Parthénie


HISTOIRE DE TIMANTE, ET DE PARTHENIE.

N'attendez pas s'il vous plaist, Seigneur, qu'en vous aprenant les avantures de la Princesse de Salamis, qui s'apelle Parthenie, je vous aprenne de ces evenemens merveilleux, où Mars a autant de part que l'Amour, et où la Fortune fait de si grands changemens : au contraire, preparez vostre esprit à croire que tout ce qui arrive en Chipre, ne peut estre de cette nature. En effet, je pense pouvoir dire que l'Amour qui par tout ailleurs est bien souvent cause de beaucoup d'evenemens tragiques, se contente quand il est en colere, d'en faire seulement voir de bizarres et de capricieux en nostre Isle. Cependant ceux à qui ils arrivent, ne laissent pas de s'estimer fort malheureux : et de se pleindre autant que ceux que la Fortune, l'Amour et l'ambition, tourmentent tout à la fois. Apres cela, Seigneur, je ne sçay s'il n'est point encore necessaire, de vous faire souvenir qu'en nostre Cour, l'amour n'est pas seulement une simple passion comme par tout ailleurs, mais une passion de necessité et de bien-seance : il faut que tous les hommes soient amoureux, et que toutes les Dames soient aimées : nul insensible parmy nous, n'a jamais esté estimé, excepté le Prince Philoxipe qui ne le fut pas long temps : on reproche cette dureté de coeur comme un crime à ceux qui en sont capables : et la liberté de cette espece est si honteuse, que ceux qui ne sont point amoureux, font du moins semblant de l'estre. Pour les Dames, la coustume ne les oblige pas necessairement à aimer, mais à souffrir seulement d'estre aimées : et toute leur gloire consiste à faire d'illustres conquestes, et à ne perdre pas les Amans qu'elles ont assujettis, quoy qu'elles leur soient rigoureuses : car le principal honneur de nos Belles, est de retenir dans l'obeïssance, les Esclaves qu'elles ont faits, par la seule puissance de leurs charmes, et non pas par des faveurs : de sorte que par cette coustume, il y a presques une esgalle necessité, d'estre Amant et malheureux. Il n'est pourtant pas deffendu aux Dames, de reconnoistre la perseverance de leurs Amans par une affection toute pure : au contraire, Venus Uranie l'ordonne : mais il faut quelquesfois tant de temps, à aquerir le coeur de la personne que l'on aime, que la peine du Conquerant esgalle presques la prix de la Conqueste. Il est toutesfois permis aux plus belles, de se servir de quelques artifices innocens, pour prêdre des coeurs : le desir de plaire n'est pas un crime : le soin de paroistre belle n'est point une affectation : la conplaisance mesme, est extrémement loüable, pourveu qu'elle soit sans bassesse : et pour dire tout en peu de paroles, tout ce qui les peut rendre aimables, et tout ce qui les peut faire aimer leur est permis : pourveu qu'il ne choque, ny la pureté, ny la modestie : qui malgré la galanterie de nostre Isle, est la vertu dominante de toutes les Dames : ainsi ayant trouvé lieu d'accorder l'innocence et l'amour, elles menent une vie assez agreable, et assez divertissante. Voila donc, Seigneur, ce que j'ay creû à propos de vous remettre en la memoire : afin de vous faire mieux comprendre, ce que je m'en vay vous raconter. Je ne vous diray point, que Parthenie est née avec une beauté surprenante, qui charme dés le premier instant qu'on la voit, et qui semble encore augmenter à tous les momens qu'on la regarde : car vous ne pouvez pas avoir esté en Chipre sans le sçavoir, quoy qu'elle ne fust pas à Paphos quand vous y passastes : mais je vous diray que son esprit brille aussi bien que ses yeux : et que sa conversation, quand elle le veut, n'a pas moins de charmes que son visage. Au reste son esprit n'est pas de ces esprits bornez, qui sçavent bien une chose, et qui en ignorent cent mille : au contraire, il a une estenduë si prodigieuse, que si l'on ne peut pas dire que Parthenie sçache toutes choses égallement bien, on peut du moins assurer, qu'elle parle de tout fort à propos, et fort agreablement. Il y a mesme une delicatesse dans son esprit, si particuliere et si grande ; que ceux à qui elle accorde sa conversation en sont espouventez : et d'autant plus ; que c'est une des personnes du monde qui parle le plus juste et le plus fortement, quoy que toutes ses expressions soient simples et naturelles. De plus, elle change encore son esprit comme elle veut : car elle est serieuse, et mesme sçavante, avec ceux qui le sont, pourveu que ce soit en particulier : elle est galante et enjoüée, quand il le faut estre : elle a le coeur haut, et quelquefois l'esprit flatteur : personne n'a jamais mieux sçeu le monde qu'elle le sçait : elle est d'un naturel timide en certaines choses, et hardi en d'autres : elle a de la generosité heroïque, et de la liberalité : et pour achever de vous la dépeindre, son ame est naturellement tendre et passionnée. Aussi peut on dire, que jamais personne n'a si parfaitement connu toutes les differences de l'amour, que la Princesse de Salamis les connoist : et je ne sçache rien de si agreable, que de luy entendre faire la distinction d'une amour toute pure, à une amour grossiere et terrestre : d'une amour d'inclination, à une amour de connoissance : d'une amour sincere, à une amour feinte : et d'une amour d'interest, à une amour heroïque : car enfin elle vous fait penetrer dans le coeur de tous ceux qui en sont capables : elle vous dépeint la jalousie, plus espouventable par ses paroles, qu'on ne la represent avec les Serpens qui luy deschirent le coeur : elle connoist toutes les innocentes douceurs de l'amour, et tous ses suplices : et tout ce qui despend de cette passion, est si parfaitement de sa connoissance, que Venus Uranie ne la connoist guere mieux, que la Princesse de Salamis. Voila donc Seigneur, quelle est la Personne dont j'ay à vous entretenir : qui n'a pas esté moins aimée qu'elle est aimable. En effet, qui voudroit se souvenir du nombre prodigieux d'Amans qu'elle a eux, en seroit sans doute estonné : estant certain que dés que la belle Parthenie commença de paroistre dans le monde, elle y fit mille conquestes. Ce qui luy donna encore un grand bruit à Paphos, fut qu'elle n'y avoit pas esté eslevée : parce que le Pere de Philoxipe ayant le Gouvernement d'Armathusie, y avoit fait eslever tous ses enfants, jusques à ce qu'ils fussent en estat de paroistre à la Cour. Joint que la Princesse sa Femme y demeuroit presques tousjours : de sorte qu'il ne fut pas de l'esclat de la beauté de Parthenie comme du Soleil, qu'on voit tous les jours s'eslever peu à peu, et aux rayons duquel on s'accoustumé insensiblement : car elle parut tout d'un coup à Paphos, toute brillante de lumiere. Aussi esblouït elle tous ceux qui la virent : et l'on peut asseurer sans mensonge, qu'elle effaça toutes les autres beautez : et qu'elle brusla plus de coeurs en un jour, que toutes les autres Belles n'en avoient seulement blessé en toute leur vie. Mais ce qu'il y eut de remarquable aux conquestes que fit Parthenie, au commencement qu'elle fut à Paphos, fut que cét admirable esprit qu'elle avoit desja, quoy qu'elle avoit l'air encore infiniment plus aimable qu'elle ne l'avoit en ce temps là, ne luy servit de rien pour faire toutes les conquestes qu'elle fit : parce que sa beauté avoit un si prodigieux esclat, que ceux qu'elle devoit assujettir, l'estoient devant qu'ils l'eussent entretenuë : tant il est vray que ses yeux estoient puissans, et que leurs charmes estoient inevitables. Mais Seigneur, comme je vous ay dit que l'on n'oseroit estre insensible à Paphos, ou du moins le paroistre ; vous pouvez bien juger que Parthenie ne trouva gueres de gens en liberté, et qu'elle ne pût gagner tant de coeurs, sans les dérober aux autres : de sorte qu'il vous est encore aisé de vous imaginer que cela estant ainsi, elle ne fut aimée que par des inconstans, qui quittoient sans sujet leurs premieres chaines pour prendre les siennes : puis qu'enfin ce n'est point une bonne raison à dire, pour changer de Maistresse, que d'alleguer qu'on en trouve une plus belle : puis que je suis persuadé, que qui quitte la personne qu'il aime pour une plus belle qu'elle, la quitteroit infailliblement pour quelque autre sujet. Voila donc Parthenie aimée de plusieurs, et haïe de beaucoup : car vous pouvez juger que toutes celles qui perdirent les coeurs qu'elle gagna, ne l'aimerent pas. Il n'y en eut pas une qui ne fist tout ce qu'elle pût, pour trouver quelque deffaut à sa beauté : et comme il n'estoit pas aisé, elles s'attaquoient du moins ou à sa coiffure, ou à ses habillemens, quoy qu'elle fust tres propre : et elles n'oublioient rien de tout ce qu'elles pensoient luy pouvoir estre desavantageux. Cependant Parthenie, qui s'aperçeut aisément de l'envie qu'elles luy portoient, trouvoit un extréme plaisir à s'en vanger, en assujettissant tousjours davantage leurs Amans : ne se souciant pas mesme de faire de nouvelles ennemies, pourveu qu'elle fist de nouveaux Esclaves : car elle estoit alors dans un âge, où il est assez difficile aux Belles, de mettre elles mesmes des bornes à leurs conquestes, et de rejetter des voeux et des sacrifices. Elle fut donc quelque temps à estre bien aise de voir à l'entour d'elle, cette foule d'Adorateurs qu'elle menoit comme en Triomphe, par tous les lieux où elle alloit : mais comme elle les avoit tous assujettis par le seul esclat de ses yeux, et que son esprit n'avoit point eu de part à toutes les conquestes qu'elle avoit faites, tous ces Amans n'estoient pas esgallement dignes de porter ses chaines. Il y en avoit de stupides et de grossiers ; de bizarres et de capricieux ; d'ennuyeux et d'incommodes : de sorte que se trouvant bientost importunée de la mesme chose qui d'abord l'avoit divertie, elle fit tout ce qu'elle pût pour les rendre à celles à qui elle les avoit ostez, ou du moins pour s'en deffaire. Il ne luy fut pourtant pas aisé : et l'on peut dire qu'en cette occasion, sa beauté luy donna bien de la peine : parce qu'ils eurent plusieurs querelles entr'eux qui luy despleurent : mais à la fin elle fut si severe à quelques uns, si rude à quelques autres, et mesme si incivile ; qu'elle vint à bout de se deffaire de cette multitude qui l'importunoit : car encore que la coustume de Chipre, veüille que les Dames souffrent d'estre aimées, ce n'est pas indifferemment de toutes sortes de gens : si bien que Parthenie s'estant delivrée de la persecution que luy faisoit cette abondance d'Amans que sa seule beauté luy avoit donnez ; elle ne s'en trouva plus que trois, qui estant plus agreables que les autres, ne furent pas exilez. Ces trois Amans n'estoient pas seulement de condition differente, ils estoient aussi d'humeurs opposées en beaucoup de choses : le premier estoit un parent de Timoclée, que vous vistes en passant à Chipre, appellé Polydamas, dont les inclinations estoient toutes genereuses : il estoit beau ; de bonne mine ; et bien fait : il avoit l'air grand et noble ; l'esprit enjoüé, mais mediocre : et il plaisoit plus par un charme inexplicable qui estoit en toutes ses actions, et en toute sa personne ; que par les choses qu'il disoit : qui estoient sans doute plus agreables par la maniere dont elles estoient dites, que par elles mesmes. Le second estoit le Prince de Salamis, infiniment riche ; de grande condition ; fort bien fait de sa personne ; ayant assez d'esprit, mais un peu bizarre. Et le troisiesme, estoit un homme d'assez basse naissance, nommé Callicrate, qui par son esprit en estoit venu au point qu'il alloit du pair avec tout ce qu'il y avoit de Grand à Paphos, et parmy les hommes, et parmy les Dames. Il escrivoit en Prose et en Vers, fort agreablement, et d'une maniere si galante et si peu commune, qu'on pouvoit presque dire qu'il l'avoit inventée : du moins sçay-je bien que je n'ay jamais rien veû qu'il ait pû imiter : et je pense mesme pouvoir dire, que personne ne l'imitera jamais qu'imparfaitement. Car enfin d'une bagatelle, il en faisoit une agreable Lettre : et si les Phrigiens disent vray, lors qu'ils asseurent que tout ce que Midas touchoit devenoit or : il est encore plus vray de dire, que tout ce qui passoit dans l'esprit de Callicrate devenoit Diamant : estant certain que du sujet le plus sterile, le plus bas, et le moins galant, il en tiroit quelque chose de brillant et d'agreable. Sa conversation estoit aussi tres divertissante à certains jours, et à certaines heures, mais elle estoit fort inegalle : et il y en avoit d'autres, ou il n'ennuyoit gueres moins, que la pluspart du monde l'ennuyoit luy mesme. En effet il avoit une delicatesse dans l'esprit qui pouvoit quelques fois plustost se nommer caprice que delicatesse, tant elle estoit excessive. Sa personne n'estoit pas extrémement bien faite : cependant il faisoit profession ouverte de galanterie : mais d'une galanterie universelle : puis qu'il est vray que l'on peut dire, qu'il a aimé des Personnes de toutes sortes de conditions. Il avoit pourtant une qualité dangereuse pour un Amant : estant certain qu'il n'aimoit pas moins à faire croire où il estoit aimé qu'à l'estre. Voila donc Seigneur, quels estoient ces trois Amans qui demeurerent les plus assidus aupres de Parthenie : qui ne trouvoit en pas un des trois, tout ce qu'il faloit pour engager son coeur. Polydamas n'avoit pas assez d'esprit : le Prince de Salamis, ne l'avoit pas bien tourné : et Callicrate estoit d'une condition si basse, qu'elle ne pouvoit le regarder que comme admirateur de son merite : et non pas comme son Amant. De sorte que pour en faire un, tel qu'elle l'eust voulu, il eust falu joindre ensemble le coeur et la personne de Polydamas, avec la condition du Prince de Salamis, et l'esprit de Callicrate : mais comme cela n'estoit pas possible elle se contentoit d'estimer en chacun d'eux, ce qu'il avoit d'estimable, sans en aimer pas un des trois. Polydamas et Callicrate estoient pourtant mieux dans son esprit que le Prince de Salamis : car l'esprit du dernier la divertissoit fort, et la personne de l'autre luy plaisoit extrémement. Cependant ces trois Amans avoient des desseins bien differens en aimant Parthenie : car Polydamas songeoit principalement à en estre aimé, et il ne l'eust sans doute pas voulu espouser sans cela. Au contraire, le Prince de Salamis, plustost que de ne la posseder pas, se resoluoit à l'espouser, quand mesme elle l'auroit haï : c'est pourquoy il n'aportoit pas moins de soin à gagner ceux qui pouvoient disposer d'elle, qu'à luy plaire. Et Callicrate, dont l'ame n'estoit que vanité, ne songeoit principalement qu'à faire en sorte qu'on peust soupçonner que Parthenie souffroit agreablement sa passion : et je ne doute nullement qu'il n'eust esté plus satisfait que toute la Cour eust creû que Parthenie l'aimoit, que si elle l'eust aimé effectivement, et que personne ne l'eust sçeu. C'est pourquoy toutes ses actions avoient un dessein caché, dont Parthenie ne s'aperçeut que long temps apres : mais Seigneur, ce qu'il y avoit d'admirable en l'humeur de Callicrate, c'est qu'il n'aimoit jamais tant par son propre jugement, que par celuy des autres : et si Parthenie, toute belle qu'elle estoit, n'eust pas eu la grande reputation de beauté, il ne l'auroit jamais aimée : car sa vanité ne cherchoit pour l'ordinaire, que les choses d'esclat. Les belles Maisons ; les beaux Meubles ; le grand Train ; et la grande Qualité, luy ont quelques fois fait quitter les plus belles Dames de Chipre : c'est pourquoy il ne faut pas s'estonner, si trouvant en une mesme Personne, la condition ; la beauté ; l'esprit ; et la grande reputation ; il s'y opiniastra plus qu'aux autres : et s'il mit sa derniere felicité, à persuader à toute la Cour, qu'il n'estoit pas mal avec elle. Ce n'est pas que de la naissance dont il estoit, il osast agir comme faisoient Polydamas, et le Prince de Salamis ; mais il prenoit un autre air de vivre plus familier : et presuposant tousjours que ce qu'il faisoit ne pouvoit tirer à consequence ; il accoustuma insensiblement Parthenie, à souffrir qu'il la loüast, qu'il luy parlast souvent bas ; et qu'il luy dist mesme quelquesfois tout haut en raillant, qu'elle estoit une dangereuse Personne : Comme il ne songeoit pas tant à estre aimé, qu'à faire croire qu'il n'estoit pas haï, il ne luy disoit jamais rien en particulier, qui luy peust desplaire, de peur qu'elle ne le bannist : mais il apportoit grand soin à faire que l'on s'aperçeust qu'il estoit amoureux d'elle : c'est pourquoy quand il sortoit de chez Parthenie avec quelqu'un qu'il croyoit avoir assez d'esprit pour l'observer, il affectoit de paroistre mélancholique. Quelquesfois il ne parloit point : d'antres fois il parloit toujours d'elle, et la suivoit presques en tous lieux : affectant estrangement de la regarder attentivement, quand elle ne le regardoit pas : et cherchant pourtant aveque soin, de rencontrer quelquesfois ses yeux, pour luy faire quelque signe d'intelligence, sur quelque secret de bagatelles, qu'il luy avoit confié exprés pour cela : car de l'humeur dont il estoit, il eust preferé un regard favorable dont on se seroit aperçeu, aux plus estroites faveurs :, obtenuës dans le secret et dans le silence. Ce qu'il y avoit d'estrange en l'humeur de Callicrate ; estoit qu'encore qu'il eust une delicatesse d'esprit si excessive, qu'il ne peust presques trouver personne digne de loüanges, il ne laissoit pas d'avoir certains gousts bizarres et extravagans, qui luy en faisoient quelquesfois aimer d'autres, qui n'estoient point du tout aimables, si ce n'estoit parce qu'il en estoit aimé : et que selon son sens, il y avoit de la vanité à l'estre de qui que ce fust. Comme il avoit l'esprit imperieux, il aimoit à avoir tousjours quelqu'un qu'il peust mépriser impunément : et comme il n'eust asseurément pû trouver cela parmy des personnes de qualité et des personnes raisonnables ; il en souffroit quelques autres, seulemêt pour avoir le plaisir de pouvoir les tourmenter, et d'estre plustost leur Tiran que leur Amant : de sorte que l'on peut asseurer, que jamais nul autre que luy, n'a eu des sentimens dans le coeur, si opposez qu'estoient tous les siens. Au reste, tout le monde a tousjours bien sçeu qu'il adoroit plus dans son coeur Venus Anadiomene, que Venus Uranie : car enfin il ne pouvoit conprendre, qu'il peust y avoir de passion détachée des sens : et il avoit mesme biê de la peine à croire, qu'il y eust au monde une affection toute pure. Il ne laissoit toutesfois pas d'estre non seulement souffert de toutes les Dames, mais il estoit encore aimé de plusieurs : de sorte qu'il ne faut pas s'estonner, si Parthenie, toute sage qu'elle estoit, le souffrit : et d'autant moins, qu'il vivoit avec elle, plus respectueusement qu'avec toutes les autres : et qu'il ne luy disoit jamais qu'il avoit de l'amour pour elle : si ce n'estoit en raillant, et d'une maniere qui ne luy permettoit pas de s'en offencer, ny mesme de le croire. Cependant Polydamas, et le Prince de Salamis, qui estoient d'une condition à ne cacher pas leur amour, la tesmoignoient à Parthenie, par des voyes toutes differentes : car le Prince de Salamis se contentoit d'avoir une assiduité estrange aupres d'elle : et Polydamas, qui n'avoit pas assez d'esprit pour fournir à de longues conversations, luy faisoit connoistre sa passion, par mille divertissemens qu'il luy donnoit continuellement. Ce n'estoient que Bals, Musiques, Colations, et Promenades : et comme sa Personne estoit infiniment aimable ; qu'il dançoit admirablement bien ; que toutes ses actions plaisoient ; et que sa presence et l'enjoüement de son humeur, inspiroient de la joye aux plus melancholiques ; Parthenie ne le haïssoit pas : et n'eust pas eu de repugnance à l'espouser, si ses parens y eussent consenty. Mais comme il y avoit alors quelques factions dans la Cour, qui partageoient les Grandes Maisons ; il y avoit certains interests, qui faisoient que ceux qui pouvoient disposer de Parthenie, ne la vouloient pas donner à Polydamas. D'autre part, Callicrate qui reconnut aisément que Polydamas n'estoit pas trop mal avec Parthenie, aporta soin à luy faire remarquer le peu d'esprit qu'il avoit : et il le fit avec tant d'art, que quelque inclination que Parthenie eust pour Polydamas, elle vint à croire qu'elle seroit blasmée de l'aimer et de le choisir : de sorte que combatant ses propres sentimens, Callicrate eut la joye de voir qu'elle commença de vivre un peu plus froidement avec Polydamas, qu'elle n'avoit accoustumé. Toutesfois, comme elle avoit une assez forte inclination pour luy, et qu'en effet il estoit fort aimable ; elle ne se vainquit pas tout d'un coup : et Callicrate eut besoin d'un nouvel artifice, pour le détruire absolument. Comme il estoit donc un jour avec elle : il fit si biê, qu'insensiblement elle vint à parler de Polydamas, et a parler mesme avantageusement de son grand coeur ; de sa liberté ; et de sa magnificence. J'advoüe, Madame, luy dit il, que Polydamas merite toutes les loüanges que vous luy donnez ; et s'il connoissoit aussi bien toutes celles que vous meritez, que vous connoissez toutes celles qu'il merite, il seroit le plus heureux homme de la Terre ; sa paillon vous honnoreroit plus qu'elle ne vous honnore ; et il seroit encore une fois plus amoureux de vous qu'il ne l'est. Polydamas, reprit Parthenie, n'est point amoureux de moy : mais quand il le seroit, je suis persuadée que plus ou moins d'esprit ne donne point plus ou moins d'amour : et qu'il y a des stupides plus amoureux, que d'autres plus spirituels qu'eux ne le sont. Ha, interrompit Callicrate, si j'osois vous dire ce que je pense là dessus, je vous ferois bien changer d'avis : je vous le permets, luy dit elle : souffrez donc Madame, adjousta t'il, que je vous assure que le pauvre Polydamas, n'aime que la moitié de la belle Parthenie. En effet, poursuivit il, oseriez vous jurer que Polydamas entende tout ce que vous dites ? et ne remarquez vous pas, qu'il vous regarde plus qu'il ne vous escoute ; et qu'il n'y a jamais de raport, entre ce que vous luy dites, et ce qu'il vous respond ? Pour moy (dit Parthenie, qui n'estoit pas trop aise de ce que Callicrate luy disoit) il me semble que Polydamas parle à peu prés comme un autre : mais c'est que les qualitez de son ame sont si nobles, que cela est cause que l'on ne le louë point d'autre chose. Puis que vous ne voulez pas tomber d'accord, repliqua t'il, que Polydamas n'a que mediocrement de l'esprit ; du moins fuis-je resolu de vous prouver seulement, que vous en avez mille fois plus que luy. Vous me ferez le plus grand plaisir du monde, reprit elle : en verité Madame, luy dit il, je ne croy point ce que vous dites : vous croyez donc, repliqua t'elle, que j'aime mieux Polydamas, que je ne m'aime moy-mesme, puis que je prefere sa gloire à la mienne ? Je ne dis pas cela, adjousta t'il, en riant, mais il s'en faut peu que je ne le craigne, et mesme que je ne le croye. En effet, quelle apparence y a t'il, que sans une grande preocupation, vous ne voulussiez pas estre aimée toute entiere ? Souffrez donc (poursuivit Callicrate avec cette liberté qu'il avoit accoustumé de prendre avec tout le monde) que durant que Polydamas aime une moitié de Parthenie, un certain homme que je connois, ait la permission d'adorer l'autre. Au reste Madame, reprit-il, quand je dis que Polydamas aime la moitié de Parthenie, je ne dis pas encore vray : car il est certain qu'il n'aime pas mesme toute sa beauté, quoy qu'il la voye tous les jours. Je pense, adjousta-t'il, qu'il sçait bien qu'elle est grande ; de belle taille ; qu'elle a de beaux yeux ; que sa gorge est la plus belle du monde ; qu'elle a le teint admirable ; que ses cheveux sont blonds ; et qu'elle a la bouche fort agreable : mais pour cét air charmant qui l'accompagne, il ne le connoist point du tout : et je suis asseuré, que quoy que vous luy plaisiez infiniment, il ne sçait pourquoy vous luy plaisez. Il y a je ne sçay quoy sur vostre visage, poursuivit Callicrate, qui passe sa connoissance : il n'entend point du tout le langage de vos yeux : vos sousris qui sont si fins, et si eloquens, et qui font quelquesfois si bien connoistre la douceur ou la malice qui est dans vostre ame, ne sont asseurément point dans son coeur, l'effet qu'ils font dans celuy des autres : et pour vous dire en un mot tout ce que je pense là dessus, je suis persuadé qu'un homme qui seroit assez heureux pour obtenir de la belle Parthenie, la permission d'aimer en elle tout ce que Polydamas n'y connoist point, seroit mieux partagé que luy. Callicrate dit tout ce que je viens de dire, avec tant de hardiesse, que Parthenie n'eut pas celle de s'en fâcher : joint aussi qu'elle n'en eut pas le temps : car le Prince de Salamis arrivant, Callicrate se retira, avec autant de froideur et de serieux sur le visage, que s'il n'eust parlé tout le jour que de Morale et de Politique. Cependant comme Parthenie l'estimoit extrémement, elle estoit au desespoir, de sentir qu'elle avoit dans le coeur quelque diposition à aimer un homme qu'il n'estimoit pas assez : car comme elle ne soupçonnoit pas Callicrate d'estre amoureux d'elle, tout ce qu'il luy disoit portoit coup dans son esprit. Neantmoins elle n'estoit pas encore absolument determinée à bannir Polydamas, comme elle s'y détermina quelques jours apres, par la malice de Callicrate ; et voicy comment cela arriva. Parthenie se trouvant un peu mal, garda la Chambre, et fut par consequent visitée de beaucoup de monde : et entre les autres de Polydamas et de Callicrate : qui estant ce jour là en un de ces jours de silence, que tout le monde luy reprochoit ; se mit en un coin de la ruelle de Parthenie, sans faire mesme semblant d'entendre ce que l'on y disoit. Cependant Polydamas, qui ne sçavoit pas que Callicrate ne se taisoit que pour l'escouter mieux, se mit à parler selon sa coustume : c'est à dire avec peu de suite ; peu d'eloquence ; et peu d'esprit : quoy que ce fust tousjours avec agréement, parce que sa Personne estoit fort aimable. Et comme un homme amoureux, parle plus à la personne qu'il aime qu'aux autres, quand il n'a point d'intelligence particuliere avec elle ; Polydamas parla plus à Parthenie, qu'à toutes les autres Dames. D'autrepart, Gallicrate qui avoit son dessein caché, et qui avoit une memoire admirable ; sans escouter rien de tout ce que le reste de la Compagnie dit, escouta fort attentivement, tout ce que dit Parthenie, et tout ce que dit Polydamas : mais s'il l'escouta bien, il le retint encore mieux : estant certain qu'il se souvint parole pour parole, de tout ce que Parthenie avoit dit à Polydamas, et de tout ce que Polydamas avoit dit à Parthenie. De sorte que la conversation ayant cessé, il sortit de la Compagnie sans avoir parlé à personne, et se retira en diligence chez luy : où il ne fut pas plustost, qu'il escrivit en forme de Dialogue, tout ce qu'il avoit entendu dire à Polydamas et à Parthenie : mettant leurs noms au dessus de ce que chacun d'eux avoit dit, sans y changer presques rien. Si bien que comme Parthenie est une des Personnes du monde qui parle le mieux ; et que Polydamas estoit un des hommes de toute la Terre qui parloit le moins juste, et qui respondoit le moins precisément, aux choses qu'on luy disoit : les paroles de Polydamas, n'estant plus soustenuës de la grace avec laquelle il les prononçoit ; et celles de Parthenie se soustenant par elles mesmes ; ce Dialogue estoit une fort plaisante chose à lire. Car outre la difference, qu'il y avoit entre ces responces ; il est encore vray que tous ces discours estans destachez les uns des autres, faisoient un galimatias terrible, estans leûs de suitte, comme si ç'eust esté un discours lié. De sorte qu'encore que cette derniere chose ne se deux pas reprocher à Polydamas ; elle ne laissa pas de servir à la malice de Callicrate : qui pour ne perdre point de temps, fut le lendemain de si bonne heure chez Parthenie : qu'il la trouva seule. A peine fut il entré, que cette Princesse se souvenant du silence qu'il avoit gradé le jour auparavant, prit la parole pour luy en faire la guerre : et pour luy demander s'il estoit encore en humeur de ne parler point ? Au contraire Madame, luy dit il, je suis venu aujourd'huy exprés icy, pour vous dire tout ce que je pensay hier : vous paroissiez si melancholique, luy respondit elle, que je croy que ce que vous me direz ne sera pas fort divertissant : si ce n'est que vous vous fussiez peut-estre trouvé d'humeur à faire des Vers : car il me semble avoir oüy dire, que ceux qui en font sont aussi separez d'eux mesmes, lors qu'ils en cherchent dans leur esprit, que vous l'estiez hier de toute la Compagnie, quoy que vous y fussiez. Je vous assure Madame, luy dit il languissamment, que je ne songeois point à entretenir les Muses : il est vray pourtant que je pensois à escrire quelque chose d'assez divertissant : mais c'estoit en Prose, et non pas en Vers. Comme vous n'escrivez pas moins agreablement en l'un qu'en l'autre, reprit-elle, je voudrois bien voir ce que c'estoit : c'est pourquoy puis que vous m'avez dit d'abord que vous veniez aujourd'huy pour me dire tout ce que vous aviez pensé hier, monstrez-le moy je vous en prie. Je vous jure, luy dit-il Madame, que quoy que je ne fois venu icy que pour cela, je ne sçay encore si je vous dois monster ce que j'ay escrit : non non (interrompit Parthenie, qui n'avoit garde de soupçonner rien de la verité) il n'est plus temps de raisonner là dessus : et je veux absolument le voir. Promettez moy du moins, luy dit-il, que vous me ferez l'honneur de me dire sincerement ce que vous y trouverez de mauvais : et que vous m'en ferez remarquer tous les deffauts. Sans mentir Callicrate, luy respondit Parthenie, vous estes aujourd'huy admirable : de vouloir me persuader, que vous trouveriez bon que l'on se meslast de corriger quelque chose que vous auriez escrit. Cependant pour vous oster tout pretexte de me differer plus long temps le plaisir que j'attends de ce que vous me devez montrer ; je vous promets de vous dire tout ce que j'en penseray : et c'est à dire, adjousta t'elle, que je vous promets de vous loüer. Je vous asseure Madame, luy dit il, que vous serez bien indulgente, si vous loüez tout ce que j'ay escrit : mais pour vous aprendre à estre sincere, je vous dis qu'il y a sans doute beaucoup de choses dans ce que je vous montreray, qui ne sont pas indignes de vous : mais en mesme temps je vous asseure encore, qu'il y en a beaucoup d'autres aussi, qui ne sont pas seulement dignes de moy : et qui ne vous sçauroient plaire, à moins que d'une estrange preocupation, dont je ne vous veux pas accuser. Vous n'estes guere accoustumé, repliqua Parthenie, à nous faire voir de si grandes inégalitez dans les choses que vous escrivez : et je suis mesme asseurée, que vous ne me monstreriez point ce que vous me voulez montrer, et ce que je veux voir, si vous croiyez ce que vous dittes. Vous en jurez vous mesme (luy dit il, en luy donnant les Tablettes où il avoit mis parole pour parole tout ce que Parthenie et Polydamas s'estoient dit le jour auparavant :) mais d'où vient, luy dit elle en les prenant, que vous me donnez à lire ce que vous avez escrit ? car ce n'est pas trop vostre coustume. C'est, repliqua t'il, que j'auray plus de plaisir à vous l'entendre lire, que si je le lisois moy mesme : et que je suis persuadé que vous l'entendrez mieux. Comme Callicrate estoit accoustumé à faire cent malices ingenieuses, il vint tout d'un coup quelque soupçon à Parthenie qu'il luy en vouloit faire une : mais quelque soupçon qu'elle en eust, elle aima mieux s'exposer à estre trompée, qu'à ne contenter pas sa curiosité : de sorte que sans hesiter davantage, elle ouvrit les Tablettes : et vit d'abord qu'il y avoit escrit en tiltre. RESPONSES DE POLYDAM A SA PARTHENIE, ET DE PARTHENIE A POLYDAMAS. A peine eut elle veû cela, qu'elle se mit à rire : ce ne fut toutesfois pas sans rougir, et sans regarder Callicrate : comme voulant chercher plustost sur son visage, que dans les Tablettes qu'elle tenoit, quel dessein il pouvoit avoir eu, en luy faisant cette tromperie. Elle n'imagina pourtant pas encore la verité : car elle creut que Callicrate auroit fait dire à Polydamas et à elle, tout ce qu'il auroit voulu : mais lors qu'en continuant de lire, elle reconnût ses veritables paroles, aussi bien que celles de Polydamas ; et qu'elle se souvint qu'en effet elle et luy avoient dit le jour auparavant tout ce qu'elle trouvoit dans ces Tablettes, elle eut des sentimens bien differens. Car elle ne pût s'empescher d'abord, de trouver cela plaisamment pensé, et plaisamment fait : mais en mesme temps, elle ne pût aussi s'empescher de vouloir mal et à Callicrate, et à Polydamas, et à elle mesme. A Callicrate, pour la malice qu'il luy faisoit : à Polydamas, pour son peu d'esprit : et à elle mesme, pour sa foiblesse. Elle cacha pourtant ce qu'elle pensoit, le mieux qu'elle pût, par un sentiment de gloire : jugeant qu'il valoit beaucoup mieux entendre raillerie en cette occasion, que de monstrer son ressentiment. Mais afin de gagner temps, et d'avoir loisir de se remettre, elle leût d'un bout à l'autre tout ce qu'il y avoit dans les Tablettes qu'elle tenoit : de sorte que voyant escrit ce qu'elle n'avoit fait qu'entendre, et le voyant opposé aux choses qu'elle avoit dites ; elle eut une si grande confusion, de sentir dans son coeur qu'elle avoit quelque disposition à aimer celuy qui parloit ainsi, qu'elle se resolut absolument, à chasser Polydamas de son ame. Cependant Callicrate la regardoit attentivement : de sorte qu'il ne vit pas plustost que Parthenie avoit achevé de lire, que prenant la parole ; et bien Madame, luy dit il avec un sousrire malicieux et mocqueur, ne tombez vous pas d'accord, qu'il y a beaucoup de choses dans ce que vous venez de voir, qui meritent vostre censure, et qu'il y a bien de l'inegalité. Je tombe d'accord, repliqua Parthenie, que vous avez pour le moins autant de malice que d'esprit : et qu'il faut estre aussi bonne que je le suis, pour ne vous haïr pas estrangement, de la tromperie que vous m'avez faite. Mais Madame, interrompit Callicrate, vous ne me tenez pas vostre parole : car vous m'avez promis de me faire remarquer tous les deffauts qui sont dans ce que je vous ay donné à lire. Vous estes si peu sage, luy dit elle en sousriant, qu'il faudroit avoir autant de folie que vous en avez, pour se donner la peine de vous respondre serieusement. Advoüez moy du moins, luy dit-il, que vous ne croiyez pas hier que Polydamas parlast si mal, que vous le croyez aujourd'huy : je vous asseure, dit elle, que je n'ay pas trop pris garde aux responces de Polydamas, mais seulement aux miennes, et que toute l'obligation que je vous ay, est que vous m'avez desabusée de la bonne opinion que j'avois de moy : car je pensois mieux parler que je ne parle. Ha Madame, (s'escria-t'il, en voulant reprendre ses Tablettes) vous n'avez donc pas bien leû, et il faut que je vous lise moy-mesme, tout ce que vous dites hier ! Callicrate eut pourtant beau faire, il ne pût retirer ses Tablettes des mains de Parthenie : qui les garda malgré qu'il en eust. Je voy bien, Seigneur, que vous ne seriez pas marry de sçavoir une partie des choses qui estoient dedans, afin de voir la difference qu'il y avoit de l'esprit de Polydamas, à celuy de Parthenie : mais je vous advoüe qu'encore qu'une Soeur que j'ay aupres de cette Princesse, m'en ait dit la plus grande partie, je ne puis m'en souvenir. Toutesfois je puis du moins vous asseurer, qu'il n'y a jamais rien eu de si different l'un de l'autre, que les responces de Parthenie, et celles de Polydamas. Cependant cette conversation de Callicrate et de Parthenie, qui commença par une raillerie, finit par un discours plus serieux : car insensiblement passant d'une chose à une autre, Callicrate obligea Parthenie à luy advoüer qu'elle ne pouvoit comprendre comment il estoit possible que Polydamas peust estre si aimable et si peu éclairé. Au nom des Dieux, Madame, luy dit il, faites moy la grace, la premiere fois que vous le verrez engagé en un discours qui doive avoir un peu de suitte, de destourner la teste, ou de baisser les yeux, afin que vous puissiez l'escouter sans le voir : et si apres cela, vous ne m'advoüez qu'il n'y a point d'aparence, qu'ayant si peu de conformité aveque vous, il en soit aimé ; je veux perdre pour tousjours, l'esperance que j'ay de n'en estre pas haï : car enfin Madame, peut il y avoir rien de plus opposé, que la Princesse Parthenie et Polydamas ? Quand on ne le voit point, et qu'on l'entend, on ne le peut endurer, et on perd pour toûjours l'envie de le voir : au contraire, quand mesme on ne vous regarde pas, et qu'on vous entend parler, on ne laisse pas de vous admirer, et on meurt d'envie de vous voir. Croyez moy Madame, adjousta t'il, ne prophanez pas la moitié de ce que les Dieux vous ont donné d'admirable : et trouvez, s'il se peut, en une mesme Personne, un homme qui vous connoisse, et qui vous adore. Voila donc, Seigneur, quelle fut la conversation de Parthenie et de Callicrate : qui se retira fort satisfait, de l'heureux succés de son dessein. Et en effet, depuis ce jour là, Parthenie fit un si grand effort sur elle mesme, qu'elle desgagea son coeur : et qu'elle se vit en estat de traiter Polydamas comme un Amant qu'elle vouloit desesperer, ce qui donna une joye estrange à Callicrate : qui tout fier du malheur qu'il luy avoit causé, le traitoit d'une maniere fort cruelle, toutes les fois qu'il le trouvoit chez Parthenie. Il est vray que Polydamas ne s'en pouvoit pas apercevoir : parce que ce n'estoit qu'en le loüant, des choses par où il n'estoit pas à loüer : c'est à dire en admirant tout ce qu'il disoit, et faisant de l'eloge toutes ses paroles. La chose auroit mesme esté plus loin, si cette Princesse ne luy eust imposé silence, et ne luy eust deffendu d'en user ainsi : car enfin Callicrate en vint aux termes avec Parthenie, qu'elle le croyoit absolument à elle, sans le croire pourtant son Amant. Cependant le Prince de Salamis continuoit de la voir et de la servir, quoy qu'il vist bien qu'il ne faisoit aucun progrés aupres d'elle : de sorte que comme il remarqua que Callicrate y estoit fort bien, et qu'il ne le soubçonna pas d'en estre amoureux, quoy qu'il y en eust desja quelque bruit dans le monde ; il fit ce qu'il pût pour l'obliger, et luy confia mesme son dessein. Mais Callicrate qui n'estoit pas d'humeur à parler pour un autre, luy dit qu'il ne pouvoit rien pour luy : que Parthenie estoit une Personne qui ne prenoit conseil que d'elle mesme : et qu'ainsi il entreprendroit inutilement de le vouloir servir. Mais comme il ne trouvoit pas encore que Polydamas fust assez mal avec Parthenie, il dit certaines choses embroüillées, au Prince de Salamis, qui luy firent pourtant comprendre, que tant que Polydamas verroit Parthenie, personne n'y devoit rien pretendre. Il luy fit toutesfois un grand secret de cela : car dans le dessein qu'il avoit que le monde vinst à croire qu'il estoit aimé de Parthenie ; il n'eust pas voulu publier qu'elle eust eu quelque disposition à ne haïr pas Polydamas. Mais enfin il en dit autant qu'il en faloit pour faire que le Prince de Salamis haïst son rival, et prist la resolution de le quereller ; esperant par là se deffaire de deux Rivaux à la fois, soit qu'ils se tuassent tous deux, ou soit que la querelle qu'ils auroient ensemble les fist exiler de la Cour. En effet, son dessein reüssit : et ce qui l'avança encore, fut que le Prince de Salamis estant un jour dans le Cabinet de Parthenie, elle en sortit pour quelque chose, et y laissa ce Prince avec quelques autres : qui estans sortis un moment apres, le laisserent seul dans ce Cabinet, en attendant que Parthenie y revinst. De sorte que se mettant à regarder diverses choses qui estoient sur la Table, il vit des Tablettes ouvertes, que la Princesse y avoit laissées sans y penser : et qui se trouverent estre les mesmes dans lesquelles Callicrate avoit escrit les responces de Parthenie à Polydamas, et de Polydamas à Parthenie. Car cette Princesse ne les avoit pas voulu brusler, afin de s'en servir à achever de se guerir l'esprit en les relisant quelquesfois : de sorte que le Prince de Salamis voyant le no de Polydamas, et celuy de Parthenie, prit ces Tablettes sans hesiter un moment : avec intention de voir ce qui estoit dedans. Neantmoins comme il vit qu'il y avoit beaucoup à lire, il craignit que la Princesse ne revinst devant qu'il eust leû : si bien qu'emporté d'une curiosité aussi forte que son amour estoit grande, il les prit et s'en alla, devant que Parthenie r'entrast dans son Cabinet. Mais il fut estrangement surpris de voir ce que c'estoit : car il ne pouvoit comprendre, pourquoy on avoit escrit dans ces Tablettes tout ce qu'il y voyoit. Il ne pouvoit pas penser que Parthenie qui avoit tant d'esprit, peust avoir trouvé fort beau tout ce que Polydamas avoit dit en sa presence : ny qu'elle l'eust fait escrire par Callicrate, dont il connoissoit bien l'escriture. Il ne pouvoit pas croire non plus, dans les soubçons qu'il avoit que Parthenie ne haïssoit pas Polydamas, qu'elle eust pris plasir que Callicrate en eust raillé : de sorte que ne sçachant que penser, il se resolut de tascher de faire dire la verité à celuy qui avoit escrit ce bizarre Dialogue. Il envoya donc chercher Callicrate, et le fut chercher luy-mesme : mais comme cét homme, malgré la vanité qu'il trouvoit à estre amoureux de Parthenie, ne laissoit pas d'avoir plusieurs autres passions moins esclatantes que celle-là, le Prince de Salamis ne le trouva pas aisément : et il fut en vingt Maisons differentes, sans le pouvoir rencontres. Mais à la fin l'ayant fortuitement veû sortir d'une, où il ne se fust jamais advisé de l'aller chercher, il le mena chez luy, afin de l'entretenir plus commodément : et le conjura de luy vouloir dire quel dessein il avoit eu, en escrivant toutes ces responces de Polydamas, en les donnant à Parthenie. Seigneur (luy dit il avec une promptitude d'esprit estrange) je m'estonne que vous ne compreniez pas mon de dessein : et que vous ne voiyez pas que je n'en puis avoir eu d'autre, que celuy de vous servir : en faisant voir à la belle Parthenie, l'ineglité de son esprit, à celuy de vostre Rival. Ha Callicrate, s'écria le Prince de Salamis, pourquoy m'avez vous fait un secret de l'obligation que je vous ay ? et pourquoy ne m'avez vous pas fait sçavoir comment Parthenie a pû souffrir que vous ayez raillé de Polydamas ? Comme elle a beaucoup d'esprit, reprit Callicrate, quelque dépit qu'elle en ait eu, elle n'a eu garde de me le tesmoigner : quoy qu'il en soit, dit le Prince de Salamis, je ne tiens pas possible, puis qu'apres cela elle vous voit encore, que Polydamas soit aussi bien avec elle que je le craignois. Callicrate voyant que ce Prince perdoit une partie de sa jalousie, la r'alluma par cent discours malicieux : de sorte que lors qu'il le quitta, il le laissa plus jaloux qu'il n'avoit jamais esté : mais avec plus d'esperance de se pouvoir vanger de son Rival : s'imaginant que puis que Parthenie avoit bien souffert par prudence, que Callicrate eust fait de luy une raillerie si piquante, elle en auroit encore assez, pour dissimuler le ressentiment qu'elle auroit de ce qu'il l'auroit querellé. Le Prince de Salamis s'estant donc mis cela dans la fantaisie, ne fut pas long temps sans executer son dessein : car comme il ne manque jamais de pretexte de querelle entre deux Rivaux ; à la premiere occasion qu'il en trouva, il se mit à contester tout ce que dit Polydamas, et à le contester opiniastrément : de sorte que passant bien tost de la simple contestation, à une dispute fâcheuse ; ils en vinrent enfin aux mains, et firent un combat assez sanglant. Car le Prince de Salamis qui avoit son dessein caché, avoit attendu Polydamas dans une grande Place, qui est devant le Palais où Parthenie logeoit : de sorte que cette Princesse vit ce combat de ses fenestres, qui fut finy devant qu'on les pust separer. Il est vray que ce fut d'une façon qui ne permit pas de pouvoir juger lequel des deux avoit eu l'advantage : car ils furent tous deux presques esgalement blessez : et leurs deux Espées se rom rent en tombant, lors qu'apres estre venus aux prises, ils faisoient chacun ce qu'ils pouvoient pour se vaincre. Ce combat fit un grand bruit dans la Cour, et la partagea : mais pour Callicrate il s'en resjoüit en secret. Il ne laissa pourtant pas d'aller chez la Princesse, pour s'en affliger avec elle : ou pour mieux dire, pour voir comment elle prenoit la chose. Mais comme elle le croyoit fort de ses Amis, elle ne luy dissimula point que ce combat faisoit un effet dans son coeur, qui ne plut pas à Callicrate : car elle luy fit connoistre qu'elle en haïssoit le Prince de Salamis, et qu'elle en aimoit mieux Polydamas : ne trouvant nullement bon que le premier eust eu la hardiesse de quereller l'autre à sa consideration : n'ignorant pas que c'estoit luy qui l'avoit attaqué, et sçachant bien qu'ils ne pouvoient avoir d'autre démeslé ensemble que pour ses interests. En verité, Madame, luy dit Callicrate, je trouve que vous avez raison de vouloir mal au Prince de Salamis, de ce qu'il n'a pas eu assez de respect pour vous, et qu'ainsi vous estes fort equitable de le haïr : mais je ne trouve pas que vous ayez sujet d'aimer mieux Polydamas : puis qu'enfin il n'a fait autre chose en cette occasion, sinon qu'il ne s'est pas laissé tuer : car je ne pense pas, Madame, que vous puissiez croire qu'il n'ait eu dessein en deffendant sa vie, que de la conserver pour l'amour de vous : et si j'avois à prononcer sur l'action de ces deux Rivaux, je trouverois que vous avez plus d'obligation au Prince de Salamis, que vous n'en avez à Polydamas : qui apres tout, n'aura pas plus d'esprit qu'il en avoit. Car je vous proteste Madame, adjousta t'il, que si vous luy entendiez raconter son combat avec cette eloquence que vous sçavez qu'il a, vous auriez tous les regrets du monde que le Prince de Salamis ne l'eust pas achevé. Je vous assure, luy dit elle, qu'il faut que j'aye pour vous une extréme bonté, de ne m'offencer pas de ce que vous raillez d'une chose qui m'afflige, et qui me donne de la colere : et en effet Seigneur, quoy que Parthenie n'eust aucune affection liée avec Polydamas, elle ne laissa pas de sentir tres fort le malheur qui luy estoit arrivé. Et d'autant plus, que la fiévre luy ayant pris, il mourut de ses blessures six jours apres son combat : de sorte que Callicrate n'ayant plus à s'opposer dans le coeur de Parthenie à l'affection qu'il craignoit qu'elle eust pour luy, il commença de le pleindre, lors qu'il estoit devant elle, disant que les grandes qualitez de son ame, et l'agréement de sa personne, meritoient en effet que l'on excusast les deffauts de son esprit : voulant s'il estoit possible, faire en sorte que le regret qu'elle auroit de la mort de Polydamas, l'empeschast de souffrir jamais l'affection du Prince de Salamis : qui se fit porter hors de Paphos, jusques à ce que les choses fussent apaisées. Mais lorsque Callicrate n'estoit point devant Parthenie, il ne laissoit pas de railler de Polydamas mort, conme il avoit raillé de Polydamas vivant : car il disoit que toute la Cour estoit bien obligée au Prince de Salamis, d'avoir fait taire pour tousjours, un homme qui parloit si mal. Cependant pour ne perdre point de temps à contenter sa vanité, durant qu'il n'y avoit point d'Amans declarez aupres de Parthenie, il se mit à n'en partir plus : il la voyoit à toutes les heures où elle estoit visible ; et quand il ne la voyoit pas, il affectoit non seulement de parler d'elle hors de propos, mais de la nommer tousjours au lieu d'une autre : de sorte qu'il apelloit tout le monde Parthenie : feignant de se reprendre avec precipitation, et faisant semblant d'estre fasché que sa langue descouvrist le secret de son coeur. En un mot, il agit avec tant d'art, qu'il fit enfin soubçonner à toute la Cour qu'il aimoit Parthenie : personne n'osa pourtant en parler à cette Princesse : car le moyen, disoit on, qu'elle ne s'aperçoive point de ce que toute la Terre s'aperçoit ? et si elle s'en aperçoit, le moyen encore, si la chose luy desplaist, qu'elle ne bannisse pas Callicrate de chez elle ? Si bien que ne sçachant que croire, on se contentoit de voir que Callicrate estoit amoureux, et d'en parler sans rien dire pourtant à Parthenie, qui n'avoit garde de penser que Callicrate eust de l'amour pour elle : puis que pour l'ordinaire il ne l'entretenoit que de choses si indifferentes et si peu importantes, qu'elle n'en pouvoit pas avoir la pensée. Car pour luy, comme il aimoit mieux satisfaire sa vanité que son amour, la peur d'estre banny faisoit qu'il n'osoit dire serieusement qu'il aimast, afin d'avoir plus de sujet de faire soubçonner qu'il estoit aimé. Cependant le Prince de Salamis ayant terminé ses affaires, et les Medecins ayant raporté que Polydamas estoit plustost mort par la mauvaise disposition de ses humeurs, et par la delicatesse de son temperamment que par ses blessures ; il revint à la Cour dés qu'il fut guery : et il sçeut si bien ménager l'esprit de tous les parens de Parthenie, que son mariage fut conclud, devant qu'elle en eust entendu parler. Je ne vous diray point, Seigneur, quelle repugnance elle eut à obeïr au commandement qu'on luy fit, de regarder le Prince de Salamis comme un homme qu'elle devoit espouser ; ny combien Callicrate aporta de soin à entretenir et à augmenter l'aversion qu'elle y avoit : mais je vous aprendray qu'enfin la chose n'ayant point de remede, il falut que Parthenie se resolust â espouser le Prince de Salamis, et que Callicrate le souffrist. Il est vray qu'il trouva quelque consolation, à penser que Parthenie ne l'aimeroit point : et à esperer qu'il pourroit estre le Confident, et le Consolateur de tous ses desplaisirs secrets. Joint aussi qu'il espera que tout le monde sçachant que Parthenie n'aimeroit point son Mary, il luy seroit plus aisé de faire croire qu'il n'en seroit pas haï : car pour en estre aimé, quelque orgueil qu'il peust avoir, et quelque mauvaise opinion qu'il eust des Femmes en general, je suis assuré qu'il n'a jamais pû croire luy mesme, que Parthenie, dont il connoissoit bien la vertu, peust avoir un sentiment criminel en toute sa vie, quoy qu'il connust bien qu'elle avoit l'ame passionnée. Enfin, Seigneur, le Prince de Salamis espousa Parthenie malgré qu'elle en eust : et luy tesmoigna tant d'amour au commencement de son mariage, qu'il en adoucit ses chagrins, et diminua de beaucoup l'aversion qu'elle avoit pour luy : il luy donna mesme en propre, en cas qu'il mourust devant elle, la Principauté de Salamis : luy rendant plus de soûmission que personne n'en a jamais rendu. Mais Seigneur, apres vous avoir despeint cette Princesse aussi belle que je vous l'ay representée ; pourrez vous croire que lors qu'elle vivoit le mieux aveque luy, les yeux de ce Prince s'accoustumerent de telle sorte à la beauté de Parthenie, qu'elle vint à luy donner moins de plaisir à voir, que ne faisoit une beauté qui luy estoit nouvelle et qui estoit mille degrez au dessous de la sienne ? Il est pourtant vray que n'ayant aimé Parthenie que comme Belle, dés que ses yeux furent accoustumez à la voir, et à la voir à luy, sa passion s'allentit : de la tiedeur, son ame passa insensiblement à l'indifference et de l'indifference au mespris : car comme il avoit l'esprit bizarre, l'humeur de Parthenie et la sienne n'avoiêt aucun raport. Je vous laisse donc à penser, qu'elle fut la douleur de cette Princesse, lors qu'elle se vit mesprisée : elle fut si forte, qu'elle se en tomba malade : mais d'une maladie languissante, qui sans mettre sa vie en hazard, luy fit perdre sa beauté. Vous pouvez juger, Seigneur, que celuy qui l'avoit mesprisée lors qu'elle estoit la plus belle Personne de Chipre, ne l'aima pas lors que par sa melancholie elle ne la fut presque plus : aussi commença t'il de la mal-traiter encore davantage. Il eut vingt amours differentes, pour des Femmes, qui dans le plus grand esclat de leur beauté, estoient moins belles que Parthenie ne l'estoit encore, quelque changée qu'elle fust. Le changement du Prince de Salamis estonne de telle sorte tout le monde, qu'on ne pouvoit s'imaginer qu'il n'y eust pas quelque cause secrette, qui fist la mauvaise intelligence de Parthenie et de luy, et chacun en parloit à sa fantaisie : de sorte que le Prince de Salamis sçachant cela, s'en fâcha : et commença de dire tout haut, qu'il ne pouvoit pas concevoir comment on trouvoit estrange qu'il ne fust plus amoureux de sa Femme : puis que selon son sens ; son procedé ne satifaisoit pas moins la bien-seance que la raison. Car enfin (me disoit il un jour, comme je le supliois de me dire ce que je devois respondre à ceux qui me demandoient pourquoy il n'aimoit plus Parthenie, qui estoit encore alors la plus belle chose du monde) je ne trouve rien de plus extravagant, que de voir un Mary faire encore l'amoureux de sa Femme : et si Parthenie vouloit que je le fusse tousjours d'elle, il falloit qu'elle ne m'espousast point. J'advouë Seigneur, luy disois-je, qu'il doit y avoir de la differêce en la façon d'agir d'un Amant et d'un Mary : et je tombe d'accord aveque vous, qu'il y a cent choses qui sont galantes à faire lors qu'on est Amant, qui seroient ridicules quand on est marié : mais Seigneur, cette difference ne doit point aller jusques au coeur : et il faut, ce me semble, aimer et honnorer comme auparavant, la Personne qu'on a espousée. Il ne faut pas mesme bannir la civilité et le respect, afin de conserver plus long-temps l'amour : de peur qu'une familiarité incivile, ne la ruine entierement. Ha Megaside, s'escria t'il, il paroist bien que vous n'avez jamais esté marié, et que vous ne sçavez pas trop bien quelle est la nature de l'amour ! Mais Seigneur, luy dis-je, je pense que vous ne le sçavez pas vous mesme : car enfin pourquoy n'aimez vous plus Parthenie, puis qu'elle est aussi belle qu'elle estoit, quand vous en estiez amoureux ? C'est parce, me dit il qu'il est de la beauté qu'on possede conme des Parfumes, où l'on s'accoustume si facilement, qu'on ne les sent plus tout. Et pour moy, poursuivit-il, je suis persuadé, que comme on s'accoustume à la beauté, on peut s'accoustumer à la laideur : et qu'ainsi quiconque se veut marier, ne doit point se soucier d'espouser une Femme qui ne soit point belle. Mais Seigneur, luy disois-je, pourquoy espousiez vous donc Parthenie ? Je l'espousois, dit il, parce que l'amour m'avoit fait perdre la raison : et que j'aimois encore mieux m'exposer à n'estre plus son Amant, que de me resoudre à ne la posseder jamais. Enfin, disoit il encore, il y a je ne sçay quoy dans le Mariage, qui est si incompatible avec l'amour, que je ne puis souffrir qu'on me blâme, de n'en avoir plus pour Parthenie. Je suis pourtant bien embarrassé à concevoir, repliquay-je, comment vous en pouvez avoir pour des Femmes qui sont mille et mille fois moins belles qu'elle : si vous en aviez espousé quelqu'une, respondit il, vous le connoistriez comme je le connois. En effet, poursuivit ce Prince, qui oste la grace de la nouveauté à l'amour, luy oste tout : et qui en bannit le desir et l'esperance, ne luy laisse rien d'ardent ny d'agreable. Jugez apres cela, quelle doit estre la passion d'un homme, qui voit tous les jours la mesme Personne ; qui ne desire rien ; qui n'espere rien ; et qui ne voit dans l'advenir, autre chose sinon que sa Femme sera un jour vieille et laide. Mais, luy dis-je, si vous avez la foiblesse de ne pouvoir estre capable d'une amour constante, conservez du moins de l'estime pour Parthenie : et faites que vostre amour devienne amitié. Si je n'avois point esté amoureux d'elle, reprit il, et que je l'eusse espousée par d'autres interests, je pourrois faire ce que vous dittes : mais Megaside, passer de l'amour à l'amitié, est une chose que je ne croy pas possible, et dont je ne suis point capable. Ce n'est pas que je n'aye quelquesfois honte de voir que je m'ennuye, lors que je suis seulement un quart d'heure avec Parthenie, aupres de laquelle j'ay passé des journées entieres, avec un plaisir extréme : mais qu'y ferois je ? comme je ne pouvois pas cesser de l'aimer en ce temps-là, je ne puis pas l'aimer en celuy-cy : et c'est à elle à conformer son esprit à sa fortune, et à me laisser vivre comme il me plaist. Voila donc, Seigneur, quels estoient les sentimens du Prince de Salamis, lors qu'il commença de n'aimer plus Parthenie : mais il ne fut pas le seul, qui changea de sentimens pour elle : Callicrate mesme, trouvant moins de vanité à faire d'estre aimé de Parthenie, que lors qu'elle estoit l'Astre de la Cour, se desacoustuma de la voir si souvent. Toutes les Belles à qui elle avoit tant osté d'Amans à son arrivée à Paphos, furent ravies de son malheur : et tous les Amans qu'elle avoit mal traitez en furent bien aises. De sorte que Parthenie voyant qu'elle perdoit tout ce que sa beauté luy avoit acquis, entra en une telle indignation contre elle mesme, qu'elle quitta la Cour, et s'en alla à Salamis, où elle vescut dans une fort grande Solitude. Ce fut pourtant là, Seigneur, où son esprit acquit de nouvelles lumieres : et où elle apprit cent choses pour charmer ses ennuis, qui l'ont renduë encore plus merveilleuse qu'elle n'estoit auparavant. Cependant quoy que la cause de ses chagrins ne parust point, la Solitude ne laissa pas d'avoir quelque douceur pour elle : car enfin si elle ne voyoit rien qui luy pleust, elle ne voyoit aussi rien qui la faschast : et l'absence de son Mary, et de tous ceux qui l'avoient abandonnée avec sa beauté, faisoit qu'elle avoit l'esprit plus tranquile : si bien que s'accoustumant peu à peu, à une espece de melancholie qui occupe l'ame sans la troubler, elle commença de se porter mieux, et elle recouvra sa beauté : mais de telle sorte, que jamais elle n'en avoit tant eu. Les chose estant en ces termes, il arriva que le Prince de Salamis mourut subitement à Paphos, au retour d'une Chasse : et que ce fut Callicrate, comme ancien Amy de Parthenie, qui fut choisi par le Roy, pour luy porter la nouvelle de cette mort. Je pense, Seigneur, que vous croirez bien sans que je vous le die, qu'il n'estoit pas possible que cette Princesse eust une violente douleur : de la perte d'un Mary, qui l'avoit tant mesprisée, et qu'il y avoit plus de six mois qu'elle n'avoit veû, ny reçeu de ses nouvelles : elle ne laissa pourtant pas d'en estre plus touchée, que vray-semblablement elle ne le devoit estre : car enfin, lorsque Callicrate fut luy aprendre cette mort, elle en jetta quelques larmes. Il est vray qu'elles ne furent pas en si grande abondance, que Callicrate ne remarquast bien que ses yeux avoient recouvré leur premier esclat : elles coulerent mesme si doucement, à ce qu'il a dit depuis, qu'elles ne firent que l'embellir. Aussi la trouva-t'il si admirablement belle ; qu'au lieu de luy dire tout ce qu'il avoit premedité, il ne fit que la regarder attentivement : se contentant de luy avoir apris en deux mots la mort du Prince de Salamis. Il ne pût pourtant pas la voir long temps ce jour là : car elle se retira, et se mit au lit, afin de recevoir toutes les visites qu'elle prevoyoit qu'elle auroit bien tost : et en effet deux heures apres que cette nouvelle fut sçeuë, tout ce qu'il y avoit de Gens de qualité â Salamis furent chez elle. Cependant elle renvoya Callicrate dés le lendemain, quoy qu'il eust bien voulu ne s'en aller pas si promptement : mais à son retour, il dit tant de choses à la Cour, de la beauté de Parthenie, qu'on n'y parloit que de ce merveilleux changement. Je ne m'amuseray point à vous dire, que l'on reporta le corps du Prince de Salamis au lieu dont il portoit le nom, car cela seroit inutile : mais je vous diray qu'apres que le temps du deüil fut passé ; Parthenie fit un voyage à la Cour, pour une affaire qui regardoit la Principauté de Salamis : joint aussi que peut-estre ne fut-elle pas marrie de faire voir qu'elle estoit plus belle, qu'elle ne l'avoit jamais esté : et qu'elle n'avoit pas eu le mal-heur de cesser de l'estre, dans un âge, où bien souvent les Femmes n'ont pas encore leur beauté parfaite : estant certain que Parthenie n'avoit pas plus de dix-huit ans. Quoy qu'il en soit, elle revint à Paphos, où elle effaça tout ce qu'il y avoit de beau : et où elle ne gagna pas moins de coeurs, que la premiere fois qu'elle y avoit parû. Il est vray que le sien estoit un peu plus difficile à acquerir : et elle s'estoit si fort déterminée à ne s'assurer jamais à l'affection de personne, qu'elle ne se tenoit pas seulement obligée, de tous les soins qu'on luy rendoit. Et comme Callicrate luy faisoit un jour la guerre de cette grande indifference, qu'elle avoit pour l'affection qu'on avoit pour elle ; et qu'il luy reprochoit que la Solitude l'avoit rendue sauvage et al- tiere : elle luy soustint, qu'elle avoit raison de n'estre point obligée à ceux qui ne l'aimoient que parce que ce qu'elle avoit de beauté leur plaisoit : car enfin, disoit elle, je ne puis plus me resoudre à m'exposer au malheur que j'ay eu : et tant que je croiray que l'on ne m'aimera que parce que je ne choque pas les yeux, et que pour une chose qu'un petit mal me peut oster ; je ne feray pas un grand fondement sur cette espece d'affection. Mais Madame, reprit Callicrate, si vous ostez la beauté à l'Amour, vous ne luy laissez ny fléches ny flambeau, et vous le desarmez entierement. Je ne veux pas luy oster la beauté, repliqua t'elle, au contraire je veux qu'il s'en serve en effet, comme on se sert d'un flambeau. Ne voyez vous pas, poursuivit cette Princesse, que lors que l'on a mis le feu à un Bûcher, il ne laisse pas de brusler, encore que le flambeau qui l'a allumé soit esteint ? de mesme je veux bien que ce soit la beauté qui commence d'embrazer des coeurs ; mais je veux qu'encore que cette beauté cesse, ils ne cessent pas de brusler. Ce que vous dites, reprit Callicrate, est sans doute plein de beaucoup d'esprit : cependant, Madame, il est certain que le feu qui doit durer long temps, a besoin de quelque chose qui l'entretienne. Il est vray, dit-elle, mais ce ne doit point estre la beauté : et c'est tout au plus à elle à le faire naistre, et non pas à le conserver. En effet, ce seroit une rare chose, si l'amour devoit tousjours changer, selon le visage de celles que l'on aime : à ce conte là, un rhume feroit quelquesfois mourir mille Amours ; une fiévre lente denoüeroit mille chaines, et donneroit la liberté à mille Esclaves. Non, non, poursuivit elle, la chose ne doit point aller ainsi : et quiconque n'aimera que la beauté de Parthenie, n'aquerra jamais son amitié. Je veux qu'on aime Parthenie toute entiere, comme vous me le disiez autresfois, du temps que Polydamas vivoit : il est vray, adjousta-t'elle, que je pense que je fais là un souhait inutile : puis que non seulement j'ay veû que les Amans s'accoustument à la beauté, et la mesprisent : mais encore que les Amis abandonnent leurs Amies ; quand elles cessent d'estre belles, et qu'elles perdent quelque chose de cette reputation de beauté, qui rendoit leur amitié glorieuse. Car enfin, luy dit elle, n'est il pas vray que vous changeastes vostre façon d'agir avecque moy, devant que je partisse pour aller à Salamis ? Il est vray, Madame, respondit il, mais c'estoit parce que je ne pouvois me resoudre à vous voir malheureuse. Non non, repliqua-t'elle vous ne me ferez pas croire ce que vous dites : et je suis persuadée que vous me quitastes, ou parce qu'il y avoit moins de monde chez moy ; ou parce que mon amitié, comme je l'ay desja dit, vous estoit moins glorieuse. Mais pour vous le rendre, dit-elle en riant, sçachez que je n'aime point Callicrate, mais seulement l'esprit de Callicrate. J'aime qu'il escrive de belles Lettres ; qu'il face d'agreables Vers ; et qu'il dise de jolies choses : et du reste, que m'importe qu'il soit heureux ou malheureux ? Je pense mesme (poursuivit elle, en raillant d'une maniere qui faisoit voir qu'elle avoit quelque ressentiment du procedé de Callicrate) que les jours que vous ne ferez ny Lettres ny Vers, et que vous ne parlerez point, vous me serez insuportable, et que peu s'en faudra, que je ne vous haïsse : car enfin, je souffre encore moins l'inconstance en mes Amis qu'en mes Amans. Puis que cela est Madame, interrompit il, faites moy donc l'honneur de me mettre au rang des premiers, afin que je ne vous paroisse pas si criminel. Comme je ne puis pas revoquer le passé, dit elle en riant, je ne pourrois pas quand je le voudrois, vous faire plus innocent que vous n'estes : joint qu'en vous justifiant d'un costé, je vous accuserois de l'autre. C'est pourquoy il vaut encore mieux que je vous regarde comme un Amy infidelle, que comme un Amant inconstant : puis qu'enfin de quelque façon que vous fussiez le dernier, vous seriez toûjours criminel et tousjours mal-traité. Je serois pourtant bien aise Madame, luy dit il, que vous me voulussiez faire la grace que je vous demande : car je vous advouë que j'ay bien de la peine à souffrir de me voir deshonnoré. En effet, poursuivit il, le moyen d'endurer qu'on m'accuse d'estre un Amy infidelle, sçachant bien qu'on ne le peut estre sans estre lasche, et sans avoir renoncé à toute sorte de vertu et de generosité : ce qui n'est pas en un Amant inconstant, que l'on ne peut tout au plus accuser que de legereté et de foiblesse. Je pense pourtant, reprit elle, qu'on y pourroit joindre la follie. Comme il en est d'une espece qui ne deshonnore point, repliqua t'il, ce que vous dites n'est pas un grand obstacle pour moy : et j'aimeray tousjours mieux, que vous croiyez que j'aimeray tousjours mieux, que vous croiyez que j'ay perdu la raison, que de croire que je suis coupable. Quoy que Callicrate fust accoustumé de dire beaucoup de choses plus hardies que celle-là, sans qu'on le soubçonnast de parler serieusement, Parthenie ne laissa pas de trouver mauvais qu'il luy parlast comme il faisoit ce jour-là : parce qu'il luy dit cela d'un certain air audacieux qui luy desplut. De sorte que se taisant tout, d'un coup, Callicrate se teut aussi : et ils furent quelque temps à garder un silence, que Parthenie eust bien voulu n'avoir pas commencé : car elle remarqua que Callicrate en tiroit avantage, et n'estoit pas marri de sa colere. Il est vray que cette inquietude ne luy dura pas long-temps, parce qu'il vint Compagnie : mais elle ne fut pas plustost arrivée, que Callicrate s'en alla : bien aise que Parthenie l'eust entendu. Il se resolut pourtant de l'appaiser, à quelque prix que ce fust : quand mesme il eust deû luy jurer plus de cent fois, qu'il n'estoit point amoureux d'elle : et luy protester qu'il n'avoit parlé comme il avoit fait, que pour la mettre en peine durant un quart d'heure. Cependant, Seigneur, il y eut une telle fatalité à la beauté de Parthenie, qu'elle luy causa cent malheurs : ou par ceux qui l'aimoient ; ou par celles qui luy portoient envie : ou par Callicrate. Il y eut mesme encore un homme de haute qualité, qui l'aima sans l'aimer long-temps : de sorte qu'elle vint à estre si rebutée du monde et de la Cour, qu'elle ne les pouvoit plus endurer : et d'autant moins, que le Prince Philoxipe, qui estoit revenu d'un voyage de guerre, pendant lequel toutes ces choses s'estoient passées, voulut l'obliger à se remarier : de sorte que pour se delivrer de tant d'importunitez à la fois, elle retourna chercher la Solitude. Elle ne voulut pas mesme aller à Salamis, mais à la Campagne : et comme elle aimoit tendrement une Soeur que j'ay, qui s'apelle Amaxite, elle la pria de vouloir luy aller aider à s'accoustumer au Desert ; ce qu'elle luy accorda sans peine. Cependant comme Parthenie a naturellement l'ame passionnée, elle avoit quelque chagrin, de voir qu'elle ne connoissoit personne qu'elle pust aimer : joint aussi que comme la coustume de Chipre veut que toutes les Dames soient aimées, elle avoit quelque despit de sçavoir que toutes celles qui estoient ses ennemies, parce qu'elle estoit trop belle, triomphoient en son absence. Mais ce qui l'affligea le plus, fut une meschanceté que Callicrate luy fit : il me semble Seigneur, que je ne vous ay point dit que depuis cette conversation qui finit par un si grand silence, il n'avoit jamais pû parler en particulier à Parthenie, qui luy en avoit osté toutes les occasions : et qui l'avoit traitté si froidement, que s'il n'eust trouvé lieu de faire servir cette froideur à sa vanité, il en seroit mort de douleur. Mais comme cela arriva peu de temps avant le départ de Parthenie, il fit croire à quelques uns, sans pourtant le dire precisément, que cette froideur estoit une froideur feinte : et pour mieux confirmer la chose, apres que la Princesse de Salamis fut partie, il se mit à luy escrire tres souvent : sans luy escrire pourtant rien qui luy peust desplaire. Au contraire, il luy mandoit cent agreables choses : et les luy mandoit si plaisamment, qu'il luy eust esté difficile de refuser un divertissement qui luy estoit si necessaire, dans la Solitude où elle vivoit. De sorte que pour le faire durer, elle se resolut de luy respondre : mais quoy que les Lettres de cette Princesse fussent tres jolies ; qu'elles ne fussent que de choses indifferentes : et que bien souvent elle en escrivist avec dessein qu'il les monstrast ; il n'en fit pourtant voir pas une : si bien que tout le monde sçachant que Parthenie escrivoit à Callicrate, et voyant qu'il faisoit un grand mistere de ses Lettres ; les ennemies de cette Princesse tascherent de faire croire que l'intelligence qu'elle avoit avec Callicrate, n'estoit pas une intelligence de bel esprit seulement. Mais pour achever de contenter sa vanité, Callicrate feignit d'avoir un voyagé à faire, où il donnoit des pretextes si peu vray-semblables, qu'il eust donné de la curiosité aux Gens du monde les moins curieux des affaires d'autruy. Et pour faire que cette curiosité fust plus generale, il fut dire adieu à toute la Cour : apres quoy il partit sans mener personne aveque luy, et partit mesme le soir : disant que parce qu'il faisoit chaud, il vouloit aller de nuit. De plus, comme il ne doutoit point qu'il n'y eust quelques personnes à Paphos, qui s'interessoient assez luy en pour l'observer ; aussi tost qu'il fut hors de la Ville, il prit le chemin qui alloit au lieu où demeuroit la Princesse de Salamis : et en effet il fut jusques à cinquante stades de la Maison où elle estoit : puis tout d'un coup prenant plus à gauche, il fut se cacher chez un de ses Amis, sans luy en dire la veritable cause : où il fut quinze jours tous entiers. Apres quoy, il revint à Paphos où ceux qui l'avoient fait suivre, comme il l'avoit bien preveû, avoient desja publié qu'il estoit allé faire une visite à la Princesse de Salamis. De sorte que lors qu'il revint à la Cour, on ne manqua pas luy demander pourquoy il avoit voulu cacher le lieu où il avoit esté ? mais pour mieux faire croire la chose, il feignit d'estre en une si grande colere contre ceux qui la disoient ; et s'empressa tellement à dire que cela n'estoit pas ; qu'enfin on vint à le croire. La chose fit un si grand bruit, que je l'escrivis à ma Soeur, afin qu'elle le fist sçavoir à Parthenie : qui ne douta point du tout, que ce ne fust une fourbe de Callicrate : de sorte qu'elle se confirma de plus en plus, dans l'aversion qu'elle avoit pour le monde. Cependant Parthenie fit sçavoir si clairement à Paphos, que Callicrate n'avoit point esté chez elle, que personne n'en douta plus : mais on ne pût pas pour cela convaincre Callicrate de la fourbe qu'il avoit faite : à cause qu'il avoit tousjours dit qu'il n'avoit point esté chez la Princesse de Salamis. Cela n'empescha pourtant pas, que Parthenie ne rompist toute sorte de commerce aveque luy : mais comme si les Dieux eussent voulu que la mort eust triomphé de tous ceux que les yeux de Parthenie avoient vaincus ; Callicrate mourut peu de temps apres cette fourbe : extrémement regretté de tous ceux qui l'avoient connû, et mesme de celles qu'il avoit le plus cruellement trompées : tant il est vray que les rares qualitez de son esprit, faisoient excuser je ne sçay quelle maligne vanité dont son ame estoit remplie. La belle Parthenie le pleignit aussi comme les autres, quelque sujet de pleinte qu'il luy eust donné : ce fut alors, Seigneur, que le Prince Philoxipe devint amoureux de Policrite : de sorte que comme il estoit assez occupé de sa propre passion, il laissa vivre la Princesse de Salamis à sa fantaisie. Il la força pourtant quelquesfois de quiter sa solitude ; il est vray que ce ne fut pas souvent : mais depuis qu'il fut marié, il recommença de presser Parthenie de se redonner à ses Amis, et de ne passer pas le reste de ses jours comme elle faisoit. Ce fut pourtant en vain qu'il la pressa : car elle luy dit que tout ce qu'elle pouvoit faire pour sa satisfaction, estoit de ne se croire non plus qu'elle le croyoit : et de remettre la conduitte de sa vie aux Dieux. Pour cét effet, elle euuoya à Delphes consulter l'Oracle, et luy demander ce qu'elle devoit faire pour estre heureuse : attendant cette responce avec beaucoup d'impatience. Elle n'en fut pourtant pas trop satisfaite : car l'Oracle luy respondit en termes exprés. Que si elle vouloit estre heureuse, il faloit qu'elle espousast un homme qui fust amoureux d'elle sans le secours de sa beauté : et qu'au contraire si elle en espousoit quelqu'un de ceux que ses yeux luy assujettiroient, elle seroit la plus infortunée personne de son Siecle. Je vous laisse à penser, Seigneur, combien cette responce embarrassa Parthenie : car de s'imaginer qu'on pust estre amoureux d'elle sans la voir, c'est ce qu'elle ne pouvoit comprendre : de croire aussi qu'on la pust voir sans la trouver belle, et qu'en la voyant on pust separer son esprit de sa personne, et adorer l'un sans aimer l'autre ; c'est encore ce qu'elle ne pouvoit pas concevoir : de sorte qu'elle creût qu'en effet les Dieux luy faisoient entendre qu'ils ne vouloient pas qu'elle aimast jamais rien, et qu'ils vouloient qu'elle vescust en solitude. Car enfin, disoit elle, puis que les Dieux me disent que si j'espouse quelqu'un de ceux que mes yeux m'assujettiront, je seray la plus infortunée Personne de mon Siecle : n'est ce pas me dire tacitement, que je ne dois jamais me remarier ? Mais (luy disoit le Prince Philoxipe qui l'aimoit extrémement) quand vous voudriez prendre cette resolution, seroit il necessaire de vous bannir de la societé pour cela ? Il le seroit assurément, luy disoit elle, car enfin pourquoy m'aller exposer à souffrir que quelqu'un s'attache à me servir, et vienne peut-estre à bout de me persuader de mespriser les advertissemens des Dieux ? Pour moy, repliquoit Philoxipe, je ne puis croire que nous entendions cét Oracle comme il doit l'estre : et en effet le moyen que l'Oracle de Delphes vous conseille une chose toute opposée aux Loix de la Deesse que nous adorons, qui veut que l'on aime, et que l'on soit aimé ? et pour moy si j'en estois creû, vous suplierez cette Deesse, de vous esclaircir d'un doute qui me semble si bien fondé. Le sentiment de Philoxipe parut si raisonnable à Parthenie, qu'elle fut elle mesme à un Temple qui est à l'extremité de l'Isle, du costé du Levant, pour consulter un Oracle de Venus Uranie. La Princesse Policrite l'y mena : et j'eus l'honneur d'y aller aussi avec elle, et d'estre present lors qu'elle luy demanda, si elle devoit entendre ce que l'Oracle de Delphes luy disoit, de la façon qu'elle l'entendoit ? Mais Seigneur, elle fut extrémement surprise, et toute l'assistance aussi, lors que cét Oracle luy respondit, Qu'il n'estoit pas plus vray que vous estiez le plus Grand Prince du monde, et que vans seriez un jour aussi heureux, que vous estiez infortuné ; qu'il estoit vray que ce que l'Oracle de Delphes luy avoit dit luy arriveroit. La joye de Philoxipe fut alors extrémement grande, Seigneur, de voir que vous estiez si cher aux Dieux, qu'ils vous donnoient des loüanges par leurs Oracles : eux, dis-je, qui en reçoivent de toute la Terre : aussi peut on dire que depuis Liourgue, qui reçeut autresfois un pareil honneur à Delphes, cela n'est jamais arrivé. Le Prince Philoxipe fut donc en quelque façon consolé, du peu de satisfaction que la Princesse de Salamis avoit de cét Oracle : car en fin elle ne pouvoit conçevoir nul autre sens à celuy de Delphes et à celuy là ; sinon que les Dieux vouloient qu'elle passast toute sa vie sans estre veuë de personne, ny sans estre aimée : qui est une espece de honte et de malediction en nostre Isle. Mais Seigneur, ce qui réjoüit encore plus le Prince Philoxipe, fut de voir que les Dieux ne se contentoient pas seulement de vous donner des loüanges, mais qu'il disoient encore que vos malheurs finiroient : de sorte qu'il n'eut pas plustost remené la Princesse de Salamis dans sa Solitude, qu'il fit embarquer un des siens, pour vous venir aporter cette agreable nouvelle : mais par malheur, le Vaisseau dans lequel il s'estoit embarqué ayant fait naufrage, cét homme perit sans que le Prince Philoxipe en ait rien sçeu que long temps apres : si bien qu'il n'a peû vous faire sçavoir plustost le glorieux tesmoignage que les Dieux ont rendu de vostre vertu. Il est vray que je suis persuadé, qu'ils ont permis que la chose arrivast de cette façon, afin que vous ne sçeussiez cét Oralce, qu'en aprenant en mesme temps qu'il c'est trouvé tres veritable, pour ce qui regardoit la Princesse de Salamis : et qu'ainsi il y a lieu d'esperer qu'il le sera pour ce qui vous touche. Je vous diray donc, Seigneur, que depuis que cette Princesse eut reçeu cette derniere responce de Venus Uranie, elle regarda sa Solitude, comme un lieu où elle devoit vivre et mourir, et aporta autant de soin à cacher sa beauté, que les autres en aportent à monstrer la leur. La lecture, la promenade ; et la conversation de ma Soeur, qui ne la voulut point abandonner, furent ses plus grands divertissemens : Le Prince Philoxipe, Policrite, et Doride, la visitoient quelquesfois, mais c'estoit assez rarement : n'estant pas possible à ceux qui sont engagez dans la Cour, de la pouvoir quitter souvent. Parthenie s'occupoit aussi à rendre sa prison agreable, en faisant peindre des Apartemens, et faire des Jardins : cependant on eust dit que dans le mesme temps que les Dieux sembloient luy interdire l'usage de sa beauté, ils augmentoient tous les jours : estant certain qu'il y avoit une fraischeur toute nouvelle sur son taint, et un feu plus vif dans ses yeux, qu'il n'y en avoit jamais eu. Et ce qu'il y avoit d'estrange, c'est qu'encore que Parthenie ne vist personne, elle n'estoit jamais negligée ; et elle avoit mesme autant de soin de sa beauté, que si elle eust eu dessein d'en conquerir mille coeurs. De sorte que l'on peut dire, que croyant qu'il luy estoit deffendu d'aimer jamais personne, elle employa toute la disposition qu'elle avoit à aimer, à s'aimer elle mesme. Et certes, à dire vray, elle eust eu peine à trouver un objet plus aimable : estant certain que je n'ay jamais veû Parthenie plus belle à la Cour, que je la voyois dans sa Solitude, où elle souffroit que j'allasse quelquesfois visiter ma Soeur. Il y avoit pourtant certains jours, où le chagrin estoit plus fort, que la resolution qu'elle avoit prise de n'en avoir point : et où elle s'y abandonnoit de telle sorte, qu'elle venoit à haïr mesme sa propre beauté. Il est vray que ses chagrins n'estoiêt fascheux que pour elle : car ils luy faisoient dire cent plaisantes choses, pour ceux qui les entêdoient. Je me souviens mesme d'un jour que j'y fus, et que je la trouvay dans une de ses humeurs où elle se pleignoit de tout, et ne se loüoit de rien : de sorte qu'apres luy avoir entendu souhaitter de n'estre point d'une condition si relevée, afin d'estre plus Maistresse d'elle mesme qu'elle n'estoit, et d'estre moins observée : et apres luy avoir entendu desirer d'estre d'un autre Sexe que le sien : du moins, luy dis-je, Madame, ne desierez vous pas de n'estre plus belle. Ha Megaside, s'escria t'elle, vous estes bien abusé ! car je vous proteste qu'en l'humeur où je suis aujourd'huy, je pente que j'aimerois mieux estre comme on dit qu'est Esope, qu'on nous dépeint comme un des plus laids hommes du monde ; que d'estre la plus belle Personne de la Terre. J'avouë Madame, repliqua Amaxite, que j'ay bien de la peine à vous croire : peut-estre avez vous raison (reprit elle agreablement en sousriant) de ne me croire pas tout à fait : mais il est tousjours certain, que je tiens que la beaute n'est pas un aussi grand bien qu'on se l'imagine : du moins n'est-ce pas un de ces biens tous purs, et sans aucun meslange de mal. Pour moy Madame, luy dis-je, je ne suis pas de vostre opinion : car je suis persuadé, que la beauté est un des plus rares presens des Dieux. En effet, ne voyez vous pas qu'elle agit plus souverainement sur les coeurs, que toutes les autres choses ? Elle charme les plus grossiers ; elle apprivoise les plus sauvages ; elle adoucit les plus cruels : et soumet les plus rebelles et les plus ambitieux. Il est vray, interrompit Parthenie, mais elle n'arreste pas les inconstans : et par un hazard capricieux, j'ay bien plus connu de personnes d'une mediocre beauté, qui ont esté constamment aimées, que je n'en ay connû des autres. Comme le nombre est beaucoup plus grand des premieres que des dernieres, luy respondis-je, il ne faut pas s'estonner de ce que vous dittes : et puis, Madame, l'inconstance naist dans le coeur des Amans, et non pas dans les yeux de leurs Maistresses : car enfin de tous les dons de la Nature, celuy de la beauté est le plus grand. Ce n'est pas du moins le plus durable, repliqua t'elle, et je ne puis presque me resoudre d'apeller bien, une chose si passagere, et dont la douceur est accompagnée de tant d'amertume. En effet, examinons un peu, je vous en conjure, quels sont les plaisirs de la beauté, à celles qui la possedent : dans l'enfance, elle n'est presque pas sensible : dans la plus belle jeunesse, elle occupe pour le moins autant qu'elle divertit : on est enviée des autres Belles : ou ce qui est encore pis, on porte envie à leur beauté. Si on est blonde, on ne peut souffrir les brunes : si on est brune, on ne peut souffrir les blondes : et tout ce qui est seulement aussi beau que soy, déplaist et donne du chagrin. De plus, il ne faut autre chose, sinon qu'une Dame ait le teint un peu pasle, ou les yeux un peu battus, pour faire dire à toute une Ville qu'elle est fort changée, et que c'est une beauté détruite : mais quand mesme cela ne seroit pas, que resulte t'il de cette beauté ? Elle aquiert quelques Amans, de qui l'amour ne dure pas plus qu'elle ; elle attire indifferemment, les habiles et les stupides ; elle s'en va bien souvent devant la jeunesse ; et s'en va tousjours infailliblement, aussi tost que la vieillesse aproche : si bien que ceux qui n'ont aimé une Femme que parce qu'elle estoit belle, viennent à la mépriser et à la haïr : jugez apres cela, si la beauté est un bien si souhaitable. Quand tout ce que vous dites seroit vray, reprit Amaxite, encore aimerois-je mieux estre belle, au hazard d'estre mesprisée dans ma vieillesse, que de ne l'estre pas, et de me voir exposée à estre mesprisée jeune. Car enfin, quand on n'est point belle, il faut avoir terriblement de l'esprit, pour reparer en quelque sorte ce manquement là : et comme il se trouve bien plus de gens capables de juger de la beauté du visage, que de celle de l'esprit, ou de l'ame ; la multitude du monde suivra la belle et laissera l'autre. Quoy qu'il en soit, dit Parthenie, comme je suis persuadée que la supréme infortune est d'avoir esté aimée et de ne l'estre plus : et que les belles sont plus exposées à ce malheur là que les autres, je ne me repens point de ce que j'ay dit.

Histoire de Timante et Parthénie : les épreuves de Timante


Voila donc, Seigneur, dans quels sentimens estoit Parthenie, durant ses jours de chagrin : et quelle estoit la vie qu'elle menoit, lors qu'un homme de tres grande qualité appellé Timante, arriva à Paphos, avec un equipage proportionné à sa haute naissance, à la magnificence de son humeur ; et à sa richesse, qui est aussi grande que sa condition. En effet, Seigneur, ce Timante dont je parle, est descendu du Roy Minos, qui regna si long temps en Crete : et quoy que la Couronne ne soit plus dans sa Maison, et que la forme du Gouvernement ait changé dans cette Isle, les Peuples n'ont pas laissé de continuer de respecter ceux qui sont descendus de leurs anciens Rois : et jusques au point, qu'ils ont tousjours eu les premiers honneurs, et la plus grande authorité parmi eux. De sorte que l'on peut dire qu'encore que le Pere de Timante ne porte point le nom de Roy, il ne laisse pas d'en avoir presques l'authorité, principalement pour les choses de la guerre. Il est vray que comme il s'attache fort à observer les Loix que fit cét illustre Roy dont j'ay parlé, et qui ont servy de modelle à tous les Legislateurs de Grece ; il n'abuse pas du credit que ces Peuples luy ont laissé, et il s'en fait extrémement aimer. Mais il ne faut pas s'en estonner : car je suis persuadé, que quiconque obeït aux Loix, se fait aisément obeïr. Voila donc, Seigneur, quelle est la naissance de Timante, dont la personne est extrémement bien faite : et dont l'esprit n'est pas ordinaire. La cause de son voyage, avoit mesme quelque chose de particulier : car comme il est nay dans une Isle qui dispute de reputation avec la nostre, à cause des cent Villes qu'on y voit ; il eut la curiosité de voir en effet, si Chipre devoit estre mise devant Crete ; ou si Crete devoit estre preferée à Chipre. De sorte que son voyage estant un voyage de plaisir et de curiosité ; il arriva à Paphos, comme je l'ay desja dit, avec un equipage tres magnifique. On ne sçeut pas plustost sa condition, que le Roy luy fit tous les honneurs imaginables : et on ne connut pas plus tost son merite, qu'on l'estima autant qu'on pouvoit l'estimer : de sorte qu'en fort peu de jours, il ne fut presque plus Estranger dans nostre Cour. La Reine Aretaphile luy fit beaucoup d'honneur : le Prince Philoxipe fit une amitié particuliere aveque luy : Policrite l'estima extrémement : et toutes les Dames en general, luy donnerent mille loüanges. Comme c'est la coustume dans toutes les Cours de redoubler les divertissemens, en faveur des Estrangers, on fit la mesme chose pour Timante : mais soit dans la conversation ; au Bal ; aux Jeux de prix ; aux Promenades ; ou aux autres Festes publiques ; Timante parut comme un homme de beaucoup d'esprit, extrémement adroit, et extraordinairement magnifique : de sorte qu'on ne parloit que de luy à Paphos. Sa reputation fut mesme jusques à la Solitude de la Princesse de Salamis : et je pense que je fus le premier qui l'y portay : et qui le representay tel qu'il est, à la belle Parthenie. Elle fit pourtant tout ce qu'elle pût, pour m'empescher de luy en faire le Portrait : me disant qu'elle estoit bien aise de ne sçavoir point ce qui se passoit dans le monde qu'elle avoit quitté. Elle me demanda toutesfois un moment apres, si je ne sçavois point quelle estoit celle de toutes les Dames de la Cour, qui avoit le plus touché le coeur de Timante ? Je vous assure, luy dis-je, que jusques à cette heure sa civilité a esté assez égalle pour toutes : et il a mesme paru, adjoustay-je, qu'il n'est point amoureux ; car à une des Festes qu'on a faites, où il y eut une espece de Combat extrémement agreable, et où tous ceux qui le faisoient, avoient des Devises sur leurs Boucliers ; Timante fit representer sur le sien un Phoenix avec ces mots,J'ATTENS QUE LE SOLEIL M'EMBRAZE. C'est assurément, dit Parthenie, que cét Estranger a voulu laisser l'esperance de conquerir son coeur à toutes les Belles : afin de n'estre haï de pas une, durant qu'il sera à Paphos. Cependant poursuivit elle, sçachez Megaside, que ce n'est pas estre bien obligeant, que de venir icy me raconter cent divertissemens dont je ne suis point : c'est pourquoy une autrefois quand vous viendrez voir vostre Soeur, dittes moy tousjours que la Cour n'est plus ce qu'elle estoit quand j'y estois, qu'on ne s'y divertit plus comme on faisoit ; qu'il y a moins d'honnestes Gens qu'il n'y en avoit alors : et dittes moy enfin tout ce que disent ces vieilles personnes qui regrettent le temps de leur jeunesse : et qui pensent qu'on ne se divertit plus, parce qu'elles n'ont plus de divertissemens. Voila donc, Seigneur comment Parthenie entendit parler de Timante la premiere fois : il est vray que je ne fus pas le seul qui luy en dis du bien : car le Prince Philoxipe qui la fut voir, luy en parla de la mesme façon, que je luy en avois parlé. Policrite luy en escrivit, et Doride aussi : de sorte qu'elle se forma une idée de Timante, extrémement avantageuse. Elle ne voulut pourtant jamais consentir que Philoxipe le luy menast, comme il le luy proposa ; ce Prince luy disant qu'un Estranger n'interromproit point sa solitude : mais elle luy dit si fortement qu'elle ne le vouloit pas, qu'en effet il n'osa le faire : ou pour mieux dire les Dieux ne le permirent point : estant certain qu'il a parû visiblement qu'ils vouloient que la connoissance de Timante et de Parthenie se fist d'une autre maniere. Mais Seigneur, devant que de vous raconter comment elle se fit, il faut que vous sçachiez qu'il y a une Maison du Pere de Timoclée, qui n'est qu'à deux journées de Paphos : et qui est justement à moitié chemin de cette Ville, au lieu où demeuroit Parthenie ; où il y a un Labirinthe de Mirthe, dont les Palissades qui le forment sont si espaisses et si hautes, qu'on est aussi embarrassé pour en sortir, que si c'estoient des Murailles, comme à ce fameux Labirinthe d'Egypte, et comme à celuy de Crete. Mais il est fait avec un tel artifice, que ceux mesme qui ont esté et en Egypte, et en Crete, n'en sçavent pas encore trouver les issuës : car comme celuy de Crete fut fait par l'ingenieux Dedale, du temps de Minos, qui y enferma le Minotaure ; et que Dedale en avoit pris le modelle sur celuy d'Egypte : de mesme celuy qui est aupres de Paphos, que j'ay sçeu que vous ne vistes point en passant à Chipre, a esté fait par un homme qui ayant veû tous les deux, a pris un peu de l'un et un peu de l'autre : et en a fait une des plus agreables choses du monde. Les mesmes ornemens d'Architecture y paroissent en Mirthe, tels qu'ils sont en marbre aux deux autres Labirinthes : on passe de Salle en Salle ; de Cabinet en Cabinet ; et de Gallerie en Gallerie. En tous ces divers lieux, il y a des Statuës d'Albastre et de Bronze, qui ne servent pourtant point à faire qu'on reconnoisse son chemin : parce qu'il y en a de toutes semblables en plusieurs endroits. Il y a aussi des Sieges de Gazon par tout, pour reposer ceux qui s'y esgarent et s'y lassent, ou pour asseoir ceux qui veulent y resver agreablement. Le centre de ce Labirinthe, où tous les chemins aboutissent, est un agreable Rondeau : du milieu duquel part un jet d'eau merveilleux, qui jalit beaucoup au dessus des Pallissades, quelques hautes qu'elles soient. Voila donc, Seigneur, quel est ce Labirinthe que Timante eut la curiosité de voir : et il l'eut d'autant plus grande, qu'estant de Crete, où il y en a un qu'on va voir de par tout le Monde ; il faut bien aise de pouvoir juger de celuy de Chipre, quoy qu'il n'eust pas la magnificence de l'autre. Il parla donc à diverses fois d'y aller, et le Prince Philoxipe fit une partie pour cela : mais s'estant trouvé mal elle fut rompuë : de sorte que Timante en fit une autre de Chasse, avec quelques Gens de qualité de Paphos. Mais par hazard en chassant, Timante s'esgara avec un de ses Amis, qui l'avoit suivy dans son voyage, et qui se nomme Antimaque : de sorte que ne sçachant où ils estoient, il virent au sortir d'un Bois, une Maison assez magnifique, au milieu d'une petite Plaine. Ils ne l'eurent pas plustost veuë, qu'ils y furent : et par curiosité ; et pour demander où ils estoient ; et pour s'informer aussi quel chemin ils devoient tenir, pour retourner à Paphos. Timante avançant donc le premier, fut droit à la porte, qu'il trouva ouverte ; et entra dans une grande Basse-Court, où il ne vit personne. Il ne laissa pourtant pas de descendre de cheval, aussi bien qu'Antimaque : et d'entrer dans un Jardin d'une grandeur prodigieuse, dont il vit aussi la porte ouverte : laissant leurs chevaux à garder à un Esclave qui les avoit suivis. Mais à peine Timante eut il fait deux pas dans ce Jardin, qu'il vit au delà du Parterre, une si grosse Touste de Palissades de Mirthe, qu'il ne douta point du tout que le hazard ne l'eust conduit au lieu où il avoit eu dessein d'aller : et que ce qu'il voyoit ne fust le Labirinthe qu'il avoit souhaitté de voir. De sorte qu'impatient de satisfaire sa curiosité, il se hasta de marcher, ne se souciant pas de n'avoir point de Guide : car comme il sçavoit admirablement les destours de celuy Crete, il creût qu'il sçauroit bien aussi ceux de celuy là. Il entra donc avec Antimaque dans ce Labirinthe ; où il n'eut pas plustost traversé cinq ou six Salles ou Cabinets, qu'il vit qu'il n'en connoissoit plus les destours : et qu'il faloit qu'il fust different de celuy de Crete. Mais il trouva qu'il n'estoit plus temps de s'en apercevoir : parce qu'il estoit desja tellement esgaré, que plus il pensoit chercher par où il en sortiroit, plus il s'enfonçoit avant. Il prenoit pourtant beaucoup de plaisir dans cét esgarement : car comme Antimaque et luy estoient en equipage de Chasse, Antimaque avoit un Cor : de sorte qu'ils estoient sans inquietude : s'imaginant bien qu'on les entendroit quand ils voudroient. Comme ils parloient donc ensemble, et qu'Antimaque railloit Timante, de ce qu'il auroit eu besoin d'avoir le fil d'Ariadne, pour sortir de ce Labirinthe : et luy soutenant qu'estant de la Race de cette Princesse, il luy estoit plus honteux qu'a un autre d'y estre embarrassé : tout d'un coup il entendit une Femme qui chantoit, et qui chantoit fort agreablement. De sorte que se taisant, et marchant vers la voix qu'ils entendoient, ils firent enfin si bien, qu'il ne pouvoit y avoir qu'une Palissade entre eux et celle qui chantoit : mais elle estoit si espaisse et si pressée, qu'ils ne pouvoient trouver moyen de voir celle qu'ils entendoient, ny mesme celuy de s'en approcher davantage : car quand ils vouloient l'essayer, ils s'en esloignoient : si bien que ne pouvant du moins pas s'empescher ne loüer une Personne qui chantoit si agreablemêt ; et Timante esperant que cela pourroit aussi peut-estre servir à le dégager ; il commença de s'écrier avec un ton de voix d'admiration, aussi tost qu'elle eut cessé de chanter ; Ha Antimaque, que nostre esgarement est heureux ! pourveu que nous n'ayons pas sur la Terre, le Destin qu'eut Ulisse sur la Mer : et que la belle voix que nous entendons, ne nous ait pas attirez pour nous perdre. Mais Seigneur, pour vous faire avoir plus de divertissement du recit de cette capricieuse rencontre, il faut que vous sçachiez que celle qui avoit chanté, estoit la Princesse de Salamis : qui ayant fait planter chez elle un Labirinthe tout pareil à celuy là, sinon que les Palissades n'en estoient encore eslevées qu'à deux pieds de terre, en sçavoit tous les détours admirablement. De sorte qu'estant venuë ce jour là, pour resoudre avec ma Soeur si elle feroit mettre des Statuës au sien ; le hazard fit qu'elle entra dans ce Jardin par une petite porte de derriere, où le Chariot qui l'avoit amenée l'attendoit : si bien que par ce moyen, Timante ne l'avoit pas veû. De plus, comme elle affectoit fort de paroistre tout à fait solitaire, elle avoit fait un mistere de cette promenade : c'est pourquoy elle estoit mesme venuë dans un Chariot qui n'avoit rien de remarquable, n'ayant pas un de ses Gens avec elle. Mais ce qui l'obligeoit encore plus d'en user ainsi, c'est que ce Jardin apartenoit au Pere d'un homme qui avoit autresfois esté fort amoureux d'elle : et c'estoit principalement pour cette raison, qu'elle ne vouloit pas qu'on sçeust qu'elle y eust esté : de peur qu'on ne s'imaginast qu'elle vouloit rapeller celuy qu'elle avoit banny. Il luy avoit mesme esté facile de le cacher : parce que le Concierge de cette Maison, qui l'avoit fait entrer, avoit esté son Domestique, du temps que son Mary vivoit : si bien qu'il estoit plus à elle qu'à son Maistre : c'est pourquoy il n'avoit garde de dire ce qu'elle ne vouloit pas qu'on sçeust. Et pour faire qu'elle fust mieux obeïe, il s'estoit tenu à la porte où estoit son Chariot : de peur que quelqu'un ne fist dire à ceux qui estoient demeurez, à qui il apartenoit. Il avoit mesme laissé un Jardinier à l'autre porte du Jardin, avec ordre de ne laisser entrer personne : bien est il vray qu'il luy avoit pourtant mal obeï : car Timante l'avoit trouvée ouverte, et estoit entré comme je l'ay desja dit. Mais Seigneur, il n'eut pas plustost dit à Antimaque, la galanterie que je vous ay dite, que Parthenie fort surprise d'entendre parler si prés d'elle, voulut s'esloigner de ce lieu là, par les destours du Labirinthe, qu'elle sçavoit admirablement : mais Antimaque ayant respondu à Timante, que bien loin de craindre qu'une si belle voix les eust attirez pour les perdre, il esperoit qu'elle les feroit sortir heureusement de l'esgarement où ils estoient : elle comprit par ce qu'ils disoient, qu'en effet ils estoient esgarez, et qu'ils n'avoient point de Guide : et elle connut mesme, principalement à l'accent d'Antimaque, qu'ils estoient Estrangers. De sorte que se r'assurant, et jugeant bien qu'ils ne pourroient jamais aller du lieu où ils estoient à celuy où elle estoit, n'estant presque pas possible que le hazard tout seul les y pust conduire ; et sçachant bien aussi qu'ils ne la connoistroient pas, elle se resolut, pour se divertir, de respondre à ceux qui parloient : de sorte que prenant la parole, elle dit qu'ils paroissoit bien que la voix qu'ils venoient d'entendre ne les charmoit guere : puis qu'ils ne se réjouïssoint de l'avoir entenduë, que parce qu'ils esperoient qu'elle les feroit sortir heureusement du Labirinthe où ils s'estoient esgarez. Ha Madame, (interrompit Timante, qui connût bien au son de la voix, que celle qui parloit estoit la mesme qu'il avoit entenduë changer) ne confondez pas l'innocent et le coupable ! et faites difference de ce que j'ay dit, à ce que m'a respondu un plus honneste homme que moy ; mais qui pour cette fois a esté moins raisonnable. Car enfin je me suis réjoüy de mon égarement, sans souhaiter comme luy d'en sortir : au contraire, je puis vous assurer, que bien loin d'en avoir le dessein, et de chercher les issuës du Labirinthe, je cherche par où je pourrois aller au lieu où vous estes : afin de connoistre si vous avez autant de douceur dans les yeux que dans la voix. Il paroist par ce que vous dites, reprit Parthenie, que vous avez bien de l'esprit, et bien de la civilité : mais je ne sçay, adjousta t'elle en riant, si on ne vous pourroit point reprocher de manquer un peu d'une chose plus importante : car enfin, à ce que je voy vous vous estes engagé sans Guide, dans un lieu d'où on ne fort pas sans cela. Pendant que Parthenie parloit avec Timante, Amaxite et Antimaque, poussez d'une mesme curiosité, faisoient tous deux tout ce qu'ils pouvoient, chacun de leur costé, pour entre-ouvrir les branches des Mirthes : mais elles estoient tellement entrelassées, et la Pallissade avoit tant d'espaisseur, qu'Amaxite travailla long-temps inutilement : toutesfois à la fin le hazard fit qu'elle aperçeut un petit rayon de Soleil, qui penetroit toute l'espaisseur de la Pallissade ; si bien que portant les yeux à cét endroit, elle vit Timante qui parloit à Parthenie : et ne vit point Antimaque, qui estoit à quatre pas de là aussi occupé qu'elle, mais moins avancé, car il ne voyoit encore rien. Amaxite n'eut donc pas plustost veû Timante, qu'elle fit signe à Parthenie : qui jugeant que puis qu'on pouvoit voir ceux qui estoient de l'autre costé de la Pallissade, ils la pourroient voir aussi ; abaissa son Voile promptement, et fit faire la mesme chose à toutes ses Femmes. Elle releva pourtant un peu le sien, pour regarder cét homme qu'Amaxite avoit veû : et qu'elle connut aisément pour estre un homme de haute qualité, non seulement par la magnificence de son habillement, mais encore par je ne sçay quel air de Grandeur, que Timante a sur le visage. Parthenie n'en demeura pas mesme là : car elle ne l'eut pas plustost veû, qu'elle ne douta point du tout que ce ne fust cét Estranger dont on luy avoit dit tant de merveilles : si bien que sans en sçavoir la raison, elle sentit dans sons coeur une agitation extréme : où elle ne donna pourtant alors autre cause, que celle de la surprise d'une rencontre si inopinée. Cependant comme Antimaque avoit les mains plus fortes qu'Amaxite, il fit tant qu'à la fin il trouva moyen d'entrevoir Parthenie : il est vray qu'il ne la vit que son Voile abaissé, non plus que Timante, à qui il la montra : de sorte que pendant cela, il se fit un assez grand silence. Car Timante qui ne sçavoit pas que la Dame qu'il vouloit voir, ne vouloit pas estre veuë ; esperoit tousjours qu'elle leveroit son Voile, ce qu'il souhaitoit passionnément. Et ce qui faisoit sa curiosité, estoit qu'il voyoit une Personne de fort belle taille, et qui avoit les plus belles mains du monde : car Parthenie avoit pris Amaxite par sa robe, pour la faire aprocher d'elle, afin de luy dire tout bas qu'elle croyoit que celuy qu'elle luy avoit monstré, estoit cét Estranger que tout le monde loüoit tant : de sorte que par ce moyen, Timante pouvoit juger de la beauté de sa voix ; de sa taille ; de ses bras ; et de ses mains. Pour son habit il ne sçavoit quelle conjecture en tirer, pour connoistre sa qualité : car elle avoit ce jour là un de ces habillemens simples et propres, dont les personnes de la plus haute condition portent quelquesfois, mais dont celles de la mediocre portent aussi : si bien qu'il ne pouvoit raisonner juste là dessus. Joint qu'il n'eut pas le temps d'observer comment les Femmes qui estoient là vivoient avec elle : car comme il ne faut que changer un peu de place, pour faire que ceux qui regardent à travers une Pallissade fort espaisse, et par une ouverture fort petite, ne voyent plus ce qu'ils voyoient ; Timante ayant laissé eschaper une branche qu'il tenoit, et Parthenie ayant fait deux pas, il ne la vit plus : et ne pût jamais la revoir, quelque soin qu'il y aportast. Cependant comme il entendit par le bruit que font les robes des Femmes lors qu'elles marchent plusieurs à la fois, que celle qu'il mouroit d'envie de voir s'en alloit ; Eh de grace Madame, luy dit il, si vous ne voulez pas qu'on vous voye, souffrez du moins qu'on vous entende : et n'ayez pas s'il vous plaist l'inhumanité de laisser un malheureux Estranger esgaré, et esgaré pour l'amour de vous. Car enfin, Madame, je suis persuadé que si je n'eusse point oüy vostre belle voix, j'aurois peut-estre bien retrouvé les chemins du Labirinthe : et pour vous monstrer que j'en ay veû d'autres, et qu'ainsi j'eusse pû les retrouver, je veux bien vous dire que je suis de Crete : c'est pourquoy faites s'il vous plaist, que les Dames de Chipre ne soient pas moins pitoyables que celles de mon Païs : car vous sçavez sans doute qu'Ariadne retira Thesée du Labirinthe qu'on y voit. N'ayez donc pas la cruauté de laisser en celuy-cy, un homme qui a l'honneur d'estre du Sang de cette charitable Princesse : et faites du moins en cette recontre pour Timante, ce qu'Ariadne fit pour Thesée : car s'il ne faut, adjousta t'il en riant, qu'avoir pour vous la mesme passion qu'il avoit pour elle, je m'y engage, quand mesme vous n'en devriez jamais avoir une pareille pour moy. Si vous estes si absolument Maistre de vous passions, (repliqua Parthenie, bien aise de voir qu'elle ne s'estoit pas trompée) que vous puissiez aimer quand bon vous semblera, et qui il vous plaira ; il est fort à craindre que vous ne pussiez aussi haïr, quand vous le voudriez : et que si je faisois pour vous ce qu'Ariadne fit pour Thesée, vous ne fissiez aussi pour moy ce que Thesée fit pour Ariadne. C'est pourquoy Seigneur, je n'ay garde de vous delivrer, à la condition que vous me proposez : au contraire, vous ne pouviez me rien dire qui fust plus propre à m'en empescher. Joint aussi, adjousta t'elle, qu'apres m'avoir fait connoistre vostre qualité, je ne puis plus me resoudre à me laisser voir à vous : car je mourrois de confusion de vous avoir rendu si peu de respect. Mais Madame, reprit il en sousriant, trouvez vous qu'il soit fort civil de me deffendre de vous voir, et de me laisser esgaré en un lieu d'où je ne puis sortir sans vostre aide, et ne craignez vous point que je m'en plaigne ? Si vous pouviez sçavoir qui je suis, repliqua t'elle, je le craindrois sans doute, et je n'en userois pas ainsi : dittes moy du moins, respondit il, pourquoy vous me traittez de cette sorte ? C'est parce, repliqua t'elle en riant à son tour, que n'ayant jamais pû faire d'Esclaves par mes propres charmes, je suis bien aise de prendre l'occasion qui se presente, et de faire du moins un Prisonnier. S'il ne faut que cela pour vous satisfaire, respondit Timante, je vous promets d'estre et vostre Esclave, et vostre Prisonnier tout ensemble : je consens mesme de ne vous suivre point, et de demeurer dans ce Labirinthe : c'est pourquoy ayez la bonté de ne me refuser pas le plaisir de vous voir : et de m'enseigner par quel lieu je puis aller à celuy où vous estes. Quand je n'aurois eu que de l'incivilité pour vous, reprit elle, je ne pourrois me resoudre à me laisser voir : jugez donc si apres avoir eu de la cruauté, j'y pourrois consentir. La cruauté des Belles, reprit il, s'oublie absolument, dés qu'elles cessent d'en avoir : comment voudriez vous, repliqua Parthenie en riant encore, qu'on adjoustast foy à vos paroles ? vous, dis-je, qui me mettez au rang des Belles sans m'avoir veuë ; Je sçay de desja, repliqua t'il, que vous avez une belle voix, non seulement en chantant, mais encore en parlant : et je sçay de plus, que vous avez la plus belle taille du monde, et les plus belles mains : de sorte que si vous avez les yeux aussi beaux que je me les imagine, vous estes la plus belle Personne de la Terre. Apres vous les estre imaginez si beaux, reprit Parthenie, je n'ay garde de vous les monstrer : cependant pour vous faire voir que je ne suis pas tout à fait inhumaine, je vous promets de vous envoyer desgager, aussi tost que je seray hors d'icy. Timante connoissant par ce que disoit Parthenie, qu'elle se preparoit à s'en aller ; du moins, luy dit il, Madame, dittes moy vostre Nom, comme je vous ay dit le mien. J'aimerois encore mieux me monstrer â vous, respondit elle, que de vous dire mon Nom : mais je ne feray ny l'un ny l'autre s'il vous plaist. Apres cela Parhenie s'en alla : et Timante n'entendit plus aucun bruit, que celuy que faisoient Parthenie et ses Femmes qui s'en alloient sans crainte d'estre suivies. Elles ne laisserent pourtant pas de marcher viste, et de remonter dans leur Chariot avec beaucoup de diligence : Parthenie ordonnant au Concierge qu'elle connoissoit, d'aller desgager deux Estrangers qui estoiêt esgarez dans le Labirinthe : mais de n'y aller qu'une heure apres qu'elle seroit partie : luy commandant absolument de ne leur dire point qui elle estoit : et de leur soustenir tousjours, que celles qu'ils avoient entenduës estoient des Dames de Paphos, qu'il ne connoissoit point du tout. Apres cela, Parthenie partit : et ce Concierge luy obeïssant comme à son ancienne Maistresse, attendit qu'il y eust une heure qu'elle fust partie, pour aller desgager les Estrangers dont elle luy avoit parlé. Cependant Timante et Antimaque ne se furent pas plustost aperçeus que celle qu'ils avoient une extréme envie de voir s'en alloit, qu'ils firent tout ce qu'ils peurent pour la suivre : toutesfois ils y reüssirent si mal, que bien loin de sortir du Labirinthe, ils se trouverent au milieu : c'est à dire au bord du Rondeau, où ils se resolurent d'attendre qu'elle leur tinst sa parole. Mais comme les momens semblent des Siecles, à ceux qui attendont quelque chose, Timante n'eut pas employé un quart d'heure à tesmoigner à Antimaque le desplaisir qu'il avoit de n'avoir point veû le visage de celle qui avoit chanté, et l'extréme curiosité où il estoit de sçavoir son Nom, que l'impatience le prit. Ce n'estoit pourtant pas tant par l'envie qu'il avoit d'estre hors du Labirinthe, que par celle de tascher d'aprendre qui estoit cette Inconnuë, dont la voix, la belle taille, les belles mains, et le bel esprit, l'avoient si agreablement surpris, et si doucement charmé. De sorte qu'Antimaque croyant que le son de son Cor feroit, plustost venir quelqu'un pour les dégager, se mit à sonner le plus fort qu'il pût, afin d'estre entendu de plus loin : mais il sonna inutilement : parce que le Concierge qui se promenoit dans le Jardin, en attendant qu'il y eust une heure que Parthenie fust partie, empescha les Jardiniers d'y aller ; si bien qu'il falut qu'il se reposast et qu'il se teust. Mais à la fin l'heure estant passée, celuy qui les devoit delivrer, les delivra en effet : ils ne le virent pas plustost, que suivant ce que Parthenie luy avoit ordonné, il dit à Timante (que cette Princesse luy avoit designé par son habillement) qu'une Dame qu'il ne connoissoit point, l'avoit chargé de luy dire que c'estoit à sa priere qu'il le venoit desgager : et qu'il luy demandoit pardon de n'y estre pas venu plustost, à cause d'un homme qu'il avoit rencontré. Ha mon Amy, respondit Timante, vous ne dites pas la verité ! et il n'est pas possible que vous ne connoissiez point une personne qui connoist tous les destours de ce Labirinthe. Seigneur (reprit cét homme avec une ingenuité aparente) comme il n'y a pas fort long temps que je suis Concierge de cette Maison, il n'est pas estrange que je ne connoisse pas cette Dame : car je vous assure que mon Maistre a une File que je ne connois point encore. Timante ne le crût pourtant pas d'abord : et il le pressa tres long temps de luy dire qui estoit celle qu'il vouloit connoistre. Il le pressa neantmoins inutilement : il luy promit mesme de luy faire une liberalité considerable, s'il vouloit satisfaire sa curiosité : mais comme les promesses ne sont pas si puissantes sur l'esprit de pareilles gens, que les presens effectifs ; et que Timante n'avoit rien sur luy qu'il luy peust donner : il n'ébranla point sa fidelité, et il ne luy dit point qui estoit Parthenie. Comme Timante vit qu'il ne pouvoit l'obliger à dire ce qu'il vouloit, et qu'il creut en effet qu'il ne sçavoit point qui estoit cette Dame ; du moins, luy dit il, me diras tu bien quel chemin elle a pris : ha pour cela, Seigneur (repliqua cét homme avec autant de malice que de finesse) il ne me sera pas difficile ! et alors il se mit à le conduire jusques à la porte des champs, où il luy montra le grand chemin, qui conduisoit de là à Paphos : par où il l'assura hardiment, que le Chariot de cette Dame estoit allé : quoy que ce fust une route toute opposée à celle qu'elle avoit prise : Et il le faisoit avec d'autant plus de hardiesse, que ce chemin est tousjours fort battu : et que Timante ne pouvoit manquer de voir par ses ornieres, qu'il y avoit passé des Chariots depuis peu. De sorte que Timante adjoustant foy à ses paroles, monta à cheval avec Antimaque, sans se soucier d'aller chercher à rejoindre la chasse : et marcha avec diligence, pour tascher de trouver ce Chariot. Il demanda pourtant à l'Esclave qu'il avoit laissé à garder leurs chevaux, s'il ne l'avoit point veû ? mais encore qu'il luy dist que non, cela ne le détrompa point. Car comme il l'avoit laissé dans la Basse-Court, il pensa en effet qu'il ne pouvoit pas avoir veû ce Chariot qui estoit à une autre Porte : si bien qu'il fut jusques à Paphos, dans l'esperance de le joindre. Le hazard fit mesme, qu'ayant demandé à des gens qui en venoient, s'ils n'avoient point rencontré un Chariot ? il y en eut qui dirent qu'ils en avoient trouvé deux : si bien que Timante ne doutant point du tout que celuy de celle qu'il cherchoit n'en fust un, il s'estima bien malheureux de ne l'avoir pû trouver : et s'en pleignit à tous cens qu'il vit ce jour là, et mesme le lendemain. Mais comme Timante disoit affirmativement à ceux à qui il parloit, que la Dame qu'il avoit rencontrée au Labirinthe estoit de Paphos, personne n'alloit tourner les yeux du costé de la Princesse de Salamis : joint que comme on croyoit qu'elle ne quittoit jamais son Desert, et qu'on ne l'eust pas mesme soupçonnée d'aller en ce lieu là, à cause de la raison que j'en ay dite, personne n'en eut la pensée : et on chercha seulement à se souvenir de toutes celles qui chantoient bien à Paphos. Toutesfois comme il y en a grand nombre, cela ne donnoit pas grande lumiere : le Prince Philoxipe mesme, ne jetta pas les yeux du costé de la Prin- que cesse sa Soeur : au contraire, il pensa que celle Timante avoit rencontrée, estoit une Femme de mediocre qualité, qui avoit une belle voix, mais qui estoit extrémement laide : et qui pour cette raison n'avoit point voulu se monstrer. Et en effet, on fut persuadé que c'estoit elle : si bien que tout le monde en faisoit la guerre à Timante : et de telle sorte, que pour s'en esclaircir, il la voulut voir et l'entendre chanter. Mais quoy qu'il jugeast apres l'avoir veuë et entenduë, que ce ne pouvoit estre celle là, et qu'il n'en eust pas seulement le moindre soubçon, on ne le creut point : et on l'en railla si cruellemêt durant quelques jours, qu'il n'est rien qu'il n'eust fait pour pouvoir trouver l'aimable Personne dont son imagination estoit remplie. La chose en vint mesme au point, qu'il n'osa plus tesmoigner sa curiosité, ny parler de cette avanture : et certes je pense que sans cette fausse imagination dont toute la Cour se trouva capable, il eust esté difficile, si on eust creû Timante : qu'on ne fust à la fin venu à soubçonner que c'estoit Parthenie qu'il avoit veuë. Cependant comme si les Dieux l'eussent desja voulu faire connoistre à Timante, il en eut quelque soubçon de luy mesme, sur le raport qu'il avoit entendu faite de cette Princesse : mais veû la guerre qu'on luy faisoit, il n'osa s'en declarer qu'à une Femme qui estoit assez de ses Amies : et comme cette Personne estoit une de celles à qui Parthenie avoit autresfois fait perdre quelques Adorateurs, elle la haïssoit. Il ne luy eut donc pas plustost demandé si celle qu'il avoit rencontrée ne pourroit point bien estre la Princesse de Salamis, dont il avoit tant entendu loüer la beauté, l'esprit, et mesme la voix ? qu'elle fit un grand cry : et luy respondit avec toute l'envie et toute la preocupation d'une Rivale, que si celle qu'il avoit rencontrée avoit la taille fort belle ; de belles mains ; et une fort belle voix, comme il le disoit, ce ne pouvoit estre Parthenie : car enfin, luy dit elle, quoy qu'on l'ait tant loüée par le monde, il est pourtant vray qu'elle est grande sans estre bien faite ; que ses mains sont blanches sans estre belles ; et que sa voix est d'une grande estenduë sans estre agreable. Vous pouvez donc juger, Seigneur, qu'apres cela Timante perdit le leger soubçon qu'il avoit eu : car il sçavoit bien que la Personne qu'il avoit veuë, avoit la plus belle taille du monde ; les plus belles mains ; et la plus belle voix : de sorte que cette agreable idée remplissant tousjours son imagination, et augmentant sa curiosité, il cherchoit cette aimable Inconnué par tout. Il alloit aux Temples ; aux Promenades ; et à toutes ses visites ; avec un dessein formé, de la chercher en tous lieux : mais quoy qu'il pust faire, il ne la trouvoit en nulle part : et il demeuroit tousjours avec cette curiosité inquiette, qui ne le quittoit point du tout. Cependant Parthenie apres estre retournée à sa Solitude, se mit à s'entretenir en particulier avec Amaxite, de la rencontre qu'elle avoit faite : loüant extrémement la bonne mine de Timante, et luy trouvant beaucoup d'agréement, et de galanterie dans l'esprit. Mais Madame, luy dit Amaxite, si Timante estoit celuy que les Dieux vous reservent, nostre Promenade auroit esté bien heureuse. Pour moy à n'en mentir pas, adjousta telle, je pense que vostre voix et vostre esprit, l'ont touché plus que vous ne pensez : car il vous a parlé d'une maniere plus obligeante, que la seule civilité ne le vouloit. Helas Amaxite, luy respondit Parthenie en riant, comment voudriez vous que j'eusse pû blesser Timante, à travers une Pallissade si espaisse ? je sçay bien qu'on donne des aisles à l'Amour, poursuivit elle en raillant tousjours, mais je ne pense pas qu'elles soient assez fortes pour le faire voler par dessus des Pallissades si hautes : c'est pourquoy ne nous imaginons point, que Timante songe à moy. Sa curiosité aura peut-estre duré un quart d'heure : et depuis cela, il n'y aura plus pensé, et mesme n'y aura plus deû penser : faisons la mesme chose je vous en prie, et ne troublons pas nostre repos, par des propositions chimeriques, qui ne sçauroient avoir de suitte. Car enfin Timante ne m'aimera pas sans me voir : et s'il m'avoit veuë, et que le peu de beauté que j'ay luy eust donné quelque affection pour moy, je n'oserois jamais m'y fier : non seulement par la cruelle experience que j'ay faite, que l'amour fondée sur la beauté n'est point durable : mais encore parce que les Dieux m'ont predit que je seray tres malheureuse, si j'espouse quelqu'un que mes yeux m'ayent assujetty. Voila donc, Seigneur, dans quels sentimens estoit alors Parthenie pour Timante, dont la personne et l'esprit luy plaisoient. Elle l'auroit pourtant facilement oublié sans une visite que le Prince Philoxipe luy fit, qui luy en raffraichit la memoire, et voicy comment la chose arriva. Comme ce Prince eut esté quelque temps en conversation avec elle, elle luy demanda s'il ne vouloit pas qu'elle luy fist voir les changemens qu'elle avoit faits à son Jardin ? de sorte que Philoxipe voulant ce que vouloit Parthenie, elle le mena par tous les lieux qu'elle avoit fait accommoder, depuis qu'il n'y avoit esté : car il se connoist admirablement en de pareilles choses : sa belle Maison de Clarie l'y ayant rendu tres sçavant. Apres avoir donc fait une longue conversation de Fontaines ; de Parterres ; de Balustrades ; et de fleurs ; tout d'un coup Philoxipe tournant les yeux du costé de ce Labirinthe que je vous ay dit qu'elle avoit fait faire, et dont les Pallissades n'estoient encore guere eslevées ; Vostre Labirinthe, luy dit il, ne sera de longtemps en estat qu'il y puisse arriver des avantures pareilles à celle qu'a euë cét Estranger, dont je vous parlay la derniere fois que je vous vy ; car les Pallissades en sont encore bien basses. Parthenie entendant parler Philoxipe de cette sorte, changea de couleur : il est vray qu'il n'y prit pas garde, parce qu'il avoit la teste tournée du costé du Labirinthe : si bien que Parthenie se remettant, elle commença de demander à Philoxipe, quelle estoit cette advanture, qu'elle sçavoit bien mieux que luy ? et il la luy raconta d'un bout à l'autre, luy exagerant de dessein premedité toutes les loüanges que Timante donnoit à cette inconnuë qu'il avoit rencontrée, afin de faire son recit plus agreable. Car apres avoir bien dit à Parthenie que Timante loüoit si fort cette Personne, qu'il ne connoissoit point, qu'il croyoit qu'il en estoit amoureux : il adjousta qu'il croyoit encore que celle qu'il loüoit avec tant d'excés estoit une Personne qui n'est de nulle condition, et qui estoit fort laide : et alors Philoxipe nomma à Parthenie celle dont il entendoit parler, et dont il avoit tant fait la guerre à Timante. Il me semble, respondit Parthenie en riant, qu'il est bien aisé de s'en esclaircir : car il ne faut que faire voir et entendre cette Personne à Timante. Cela est desja fait, reprit il, mais il n'a jamais pû advoüer que ce pust estre celle là : au contraire il s'en met en colere quand on luy en parle ; et il jure aussi hardiment, que s'il le sçavoit avec certitude, que celle qu'il a rencontrée, est une des plus belles Personnes du monde. Bien est il vray, qu'il s'est desacoustumé d'en parler, afin d'esviter la raillerie qu'on luy en faisoit : mais tout le monde s'aperçoit pourtant bien qu'il cherche cette Inconnuë en tous lieux. Je vous laisse à penser, Seigneur, combien la Princesse de Salamis eut de plaisir, de se faire conter si exactement une advanture où elle avoit tant de part, et où Philoxipe ne soubçonnoit pas qu'elle en pûst avoir : ce ne fut toutesfois pas le plus grand : et la certitude qu'elle eut d'avoir fait quelque legere impression dans l'esprit de Timante, et d'occuper du moins quelque place dans sa memoire, si elle n'en avoit pas dans son coeur, luy donna une satisfaction si grande, que quelque plaisir que luy causast la veuë de Philoxipe : pour qui elle avoit une amitié fort tendre, elle eut neantmoins impatience qu'il fust party, afin de dire à Amaxite, tout ce qu'il luy avoit raconté. Elle fut mesme tentée cent et cent fois, de descouvrir à ce Prince la verité de cette avanture : mais je ne sçay quel sentiment secret dont elle ne voyoit pas la raison bien claire, l'en empescha : joint aussi que comme la conversation de Timant et d'elle ne s'estoit faite qu'avec l'intention de n'estre jamais connuë ; elle croyoit qu'en effet elle ne devoit pas l'advoüer. Cependant elle demanda encore cent choses de Timante, qui obligerent Philoxipe à luy dire qu'il le luy vouloit amener : mais elle s'en deffendit plus qu'elle n'avoit jamais fait : disant à ce Prince, que plus Timante estoit honneste homme, moins elle le vouloit voir : car enfin, disoit elle, quand on est dans la Solitude, on en redouble l'ennuy, lors qu'on y amene une agreable Compagnie qui n'y tarde point : et qui laisse apres dans un silence qui a quelque chose de si melancholique et de si sombre, qu'on est plus malheureux que si on n'avoit point esté heureux. En effet, poursuivit elle toutes les fois que vous venez icy, je suis deux jours, apres que vous en estes party, à ne prendre plus de plaisir, ny à mes Fontaines ; ny a mes Jardins ; vous ne pouviez pas me dire plus civilement que je ne vous vienne pas voir souvent, que vous me le dittes, reprit Philoxipe ; car enfin je sçay bien que de l'humeur dont vous estes, vous n'aimez pas les plaisirs qui sont suivis par la douleur : et que c'est principalement pour cela, que vous ne voulez point estre aimé, de peur de vous voir exposée à ne l'estre plus. Il est vray, dit elle, que je mets ce malheur là au rang des suprémes infortunes : et que selon moy, il n'en est point de plus grande. Mais, luy dit Philoxipe, vous voyez bien que tous ceux qui aiment ne sont pas inconstans, comme le Prince de Salamis l'estoit, et comme tant d'autres qui vous ont aimé l'ont esté : et pour vous en montrer un exemple, je vous proteste que la possession de Policrite n'a point diminué mon amour. Je la trouve aussi charmante que je faisois, devant que de l'espouser : et si la bienseance souffroit que je luy rendisse les mesmes soins que je faisois autrefois, vous me verriez encore à ses pieds : estant certain que mon coeur n'est point changé, et que j'ay bien plus de peine à m'empescher de luy donner des marques de ma passion, qu'à continuer de luy faire voir que je l'aime tousjours ardemment. Policrite est tousjours si admirablement belle, reprit Parthenie, que vostre constance n'a pas encore esté mise à une espreuve bien difficile : car je tombe d'accord qu'il y a quelques Gens qui ne sont pas comme ceux de qui l'amour s'en va devant la beauté qui l'avoit fait naistre, et qui font du moins durer leur passion aussi long temps qu'elle dure. Ha ma Soeur, interrompit Philoxipe, ne me faites pas ce tort là, de croire que quand Policrite ne seroit plus belle je l'aimasse moins ! et soyez persuadée, que ce que Policrite a de beau, n'est pas la veritable cause de ma constance. Son ame et son esprit ont mille beautez effectives, que le Temps ne sçauroit destruire, et que j'aimeray eternellement : je n'en veux pas davantage, interrompit Parthenie, pour me confirmer dans l'opinion que j'ay, que ce n'est pas la beauté qui fait les amours constantes et fidelles : Philoxipe voulut alors desbiaiser ce qu'il avoit dit, mais il n'y eut pas moyen : et il convint enfin avec Parthenie, que comme l'absence du Soleil fait les tenebres, la perte de la beauté, à ceux qui n'aiment que pour cela, fait la tiedeur et l'inconstance. Apres quoy il s'en retourna à la Cour : et laissa Parthenie avec la liberté d'entretenir Amaxite, à qui elle raconta tout ce que ce Prince luy avoit dit de Timante : prenant un plaisir extréme à s'en entretenir avec elle : souhaittant quelquesfois que Timante sçeust qui elle estoit, et quelquesfois aussi l'aprehendant estrangement. Comme Amaxite eust esté bien aise que Parthenie eust esté moins solitaire, elle fit ce qu'elle pût pour l'obliger à souffrir que Philoxipe luy menast Timante ; mais elle ne l'y pût jamais resoudre : et elle luy protesta tousjours, qu'elle ne vouloit plus que sa beauté fust la cause de ses malheurs : et qu'enfin ayant la raison, l'experience, et l'authorité des Dieux pour elle, il estoit juste qu'elle ne changeast pas de sentimens. Depuis cela, Seigneur, Parthenie fut quelques jours sans entendre parler de Timante : de sorte qu'elle eust pû estre oubliée, si le hazard n'eust fait une autre avanture que je vous vay dire.

Histoire de Timante et Parthenie : la fête des Adoniennes


Nous estions alors en la saison où l'on celebre la Feste des Adoniennes, en la Ville d'Amathonte, qui est si fameuse par le magnifique Temple qu'on y voit, et par cette Ceremonie qui s'y fait. Je ne doute pas, Seigneur, que vous ne soyez en quelque façon surpris d'entendre parler de cette Feste, en un lieu où Venus Anadiomene n'a presques plus d'Autels, et où Venus Uranie est adorée : mais il faut que vous sçachiez, que lors que cette illustre Reine, dont vous avez assez attendu parler, restablit les Temples de cette Grande Deesse, elle fut contrainte de tolerer quelques coustumes qui ne choquoient ny les bonnes moeurs, ny la bien-seance : car comme les Peuples aiment bien souvent mieux les ceremonies des Religions, que les Religions mesmes ; elle creut qu'il ne faloit pas irriter les esprits de ceux qui estoient capables de murmurer d'un changement si universel. De sorte qu'elle fut en quelque façon forcée, de laisser la Feste des Adoniennes, pour satisfaire le Peuple d'Amathonte : si bien que depuis ce temps là cette Feste est toujours demeurée, et s'est renduë si celebre, qu'on y va pour la voir de tous les endroits de l'Isle. Parthenie sçachant donc le jour qu'elle se devoit faire, prit la resolution de s'y trouver cette année là, pour la faire voir à ma Soeur qui en avoit une extréme envie ; car pour Parthenie elle y fut plustost pour contêter la curiosité d'Amaxite qu'elle aimoit, que pour satisfaire la sienne, bien qu'elle n'eust point veû cette Feste. Quoy qu'il en soit, elle forma le dessein d'aller à Amathonte, mais d'y aller sans se faire connoistre : ne voulant pas qu'on dist qu'elle eust quitté sa Solitude, pour voir une Feste de Venus Anadiomene, Comme elle connoissoit une Personne à Amathonte, dont elle pouvoit disposer absolument, parce qu'elle avoit esté nourrie aupres de la Princesse sa Mere, elle fut loger chez elle : et comme elle estoit asses avancée en âge ; qu'elle n'avoit ny Mary, ny Enfans, ny grand Train : elle y fut si bien cachée, que personne ne soubçonna qu'elle fust à Amathonte. Car comme elle y arriva de nuit ; que son Chariot n'avoit rien de remarquable ; et qu'elle n'avoit avec elle que ma Soeur, et deux Femmes pour la servir ; il ne luy fut pas difficile d'estre dans cette Ville sans qu'on le sçeust : principalement en un temps où il y avoit tant d'estrangers. Mais Seigneur, pour vous faire entendre ce qui arriva à Parthenie à cette Feste, je suis forcé de vous dire quelle elle est, car vous auriez peine à le comprendre, si je ne le faisois pas. Je vous diray donc Seigneur, que cette Feste des Adoniennes, est une Feste de larmes au commencement, et de réjouissance à la fin, comme vous le sçaurez bien tost. Cependant il est de l'essence de la ceremonie du Deüil que l'on fait de la mort d'Adonis, de deffendre ce jour là à toutes les Femmes d'entrer dans le Temple où elle se fait, le Voile levé : n'estant permis qu'à celles qui sont destinées de pleurer à l'entour du vain Tombeau d'Adonis, d'avoir le visage descouvert, tant que la Ceremonie dure. Car comme toutes les Dames ne pourroient pas pleurer, ils disent qu'il vaut mieux qu'elles soient voilées, que de faire voir de la joye dans leurs yeux, en une Feste de larmes. La premiere chose qu'on voit ce jour là en entrant au Temple, qui n'est esclairé que par Lampes, est un grand Cercueil d'or, couvert de Roses, de Mirthe, et de Cyprés, eslevé sur quatre Marches, couvertes d'un grand Tapis noir semé de coeurs enflamez, et de larmes d'argent. Ces quatre Marches en quarré, sont au milieu d'un grande Balustrade de Marbre blanc et noir, de vingt pas de Diamettre : à l'entour de laquelle sont tous ceux qui veulent voir la ceremonie : cette Balustrade estant à demy couverte de riches Tapis de Sidon. A l'entour du Cercueil on voit à genoux cinquante des plus belles Filles de la Ville, habillées en Nimphes : mais en Nimphes en deüil, et en Nimphes desesperées : c'est à dire avec des robes volantes de Gaze noire meslée d'argent ; les cheveux espars sur les espaules, sans estre pourtant negligez ; et tesmoignant par des larmes feintes, ou du moins par des souspirs redoublez, qu'elles ont une extréme tristesse dans le coeur. On voit encore sur des Quarreaux, aupres du Cercueil, tout l'equipage d'un Chasseur, mais d'un Chasseur magnifique : c'est à dire un Arc d'Ebene garny d'or ; un Quarquois de mesme ; un Cor d'Ivoire orné de Pierreries ; et un Espieu si superbe, que la Hampe en est de Cedre, avec des cloux à testes de Rubis et d'Emeraudes. Voila donc, Seigneur, en quel estat sont les choses durant que toute la Compagnie s'assemble : mais aussi tost que l'heure ou la Ceremonie doit commencer est arrivée ; deux de ces belles affligées, qui sont à l'entour du Cercueil, commencent de reciter en Vers, les loüanges d'Adonis, en forme de Dialogue : et lors que son Panegirique est achevé, douze autres commencent de chanter d'autres Vers, pour pleindre sa mort : et certes à dire vray, le chant en est si lamentable, et les paroles en sont si tristes, que toute l'assistance en a le coeur attendry. Mais auparavant que d'achever de vous representer tout ce qui se passe en cette belle Feste, il faut que je vous die que les Dieux qui avoient determiné que Timante aimast Parthenie, firent qu'ayant fort entendu parler de la Feste des Adoniennes, il partit de Paphos exprés pour s'y trouver, et il s'y trouva en effect : et non seulement il s'y trouva, mais le hazard tout seul fit encore qu'il se rencontra appuyé sur cette Balustrade dont je vous ay parlé : et qu'il s'y rencontra entre Parthenie et Amaxite : qui suivant la coustume, avoient leur Voile abaissé : et par consequent la beauté de Parthenie, ne pouvoit pas attirer ses regards non plus que celle des autres Dames, qui estoient toutes voilées, à la reserve de celles qui estoient à l'entour du Cercueil. Mais comme Parthenie et Amaxite ne laissoient pas de voir, encore qu'on ne leur vist point le visage, elles reconnurent Timante dés qu'il aprocha d'elles : et elles se firent un certain signe de teste lors qu'il arriva, qui leur fit connoistre à toutes deux, qu'elles estoient dans un mesme sentiment. Parthenie a advoüé depuis, qu'elle ne vit pas plustost Timante que le coeur luy batit : elle pensa mesme changer de place : mais jugeant que peut-estre cela la feroit il remarquer, elle demeura où elle estoit. Pour Timante, comme il n'y avoit point de Femmes desvoilées, que celles qui estoient dans la Balustrade ; et qu'il ne sçavoit pas que cette Personne qu'il cherchoit par tout estoit si proche de luy ; il regarda cette Ceremonie avec une attention extréme : jusques à ce qu'apres que ces douze Filles eurent chanté ces pleintes si lamentables, une d'entre elles se tourna vers toutes les Dames de l'assemblée, pour les conjurer par le Nom de Venus, de joindre leurs pleintes aux siennes : et de chanter avec elle, six Vers qu'elle commença de reciter immediatement apres : afin que le deüil que l'on faisoit pour la mort d'Adonis, fust effectivement un deüil public. Et en effet, elle n'eut pas plustost achevé de chanter ces six Vers (que tous ceux qui sont de Chipre sçavent) que tout ce qu'il y avoit de Dames dans le Temple, se mirent à les chanter en suitte : de sorte que Parthenie chanta comme les autres : ne croyant pas que dans une si grande multitude de voix, Timante pust reconnoistre la sienne, qu'il avoit si peu entenduë. Elle n'a pourtant jamais pû nous dire depuis, si elle l'avoit esperé, ou si elle l'avoit craint : mais quoy qu'il en soit, Seigneur, elle n'eut pas plustost commencé de chanter, que malgré cette confusion de voix qui s'esleva tout d'un coup, et qui fit un si grand retentissement dans toutes les voûtes du Temple ; il la distingua de toutes les autres, et la reconnut. Il est vray que comme Parthenie le touchoit, il reçeut les premiers sons de sa voix tous purs, sans estre meslez à ceux des autres ; et comme elle l'a sans doute fort belle : et qu'elle y a mesme quelque chose de fort particulier et de fort esclatant, quoy qu'elle l'ait toutesfois fort douce ; cette agreable voix ne frapa pas plustost les oreilles de Timante, qu'elle toucha son coeur : et luy fit connoistre qu'il avoit enfin trouvé celle qu'il cherchoit depuis si long temps. De sorte que sans se soucier plus de la ceremonie, il se tourna vers elle, afin de voir s'il y avoit autant de conformité à sa taille qu'à sa voix avec son aimable Inconnuë. Et comme elle craignoit que son Voile ne se levast, elle le tenoit fort soigneusement avec sa main droite : si bien que Timante voyant la mesme taille et la mesme belle main qu'il avoit veuë ; et entendant la mesme voix qu'il avoit entenduë, ne douta point du tout que ce ne fust la mesme Personne qu'il avoit rencontrée. Il attendit pourtant à luy parler, qu'elle eust achevé de chanter : pendant quoy il taschoit de descouvrir à travers son Voile, si son visage estoit aussi beau que tout ce qu'il en connoissoit. Mais ce fut inutilement qu'il essaya de s'en esclaircir : car outre que ce Temple n'estoit esclairé que par des Lampes, il est encore certain, que le Voile de Parthenie estoit plus espais que celuy des autres : car comme elle avoit un dessein particulier de se cacher, elle en avoit pris un de ceux que nos Dames portent en voyage, pour se garantir du hasle et du Soleil. Timante ne pût donc voir que ce qu'il avoit desja veû : il ne s'en affligea pourtant pas : car il espera qu'apres la Ceremonie, il contenteroit sa curiosité : de sorte que Parthenie n'eut pas plus tost achevé de chanter avec toutes les autres, que Timante la salüant, et luy parlant bas ; je ne demande plus Madame, luy dit il, d'ou m'est venu la curiosité que j'ay euë de voir cette Ceremonie : moy, dis-je, qui n'ay pas trop accoustumé de les chercher : car c est assurément vous, qui m'y avez attiré, sans que j'en sçeusse la raison. Seigneur, respondit Parthenie, si je vous y ay attiré sans que vous le sçeussiez, ç'a esté aussi sans que je le sçeusse ; car comme je n'ay pas l'honneur d'estre connuë de vous, ny de vous connoistre particulierement, il faut sans doute que nous nous soyons rencontrez sans dessein. Mais Seigneur, adjousta t'elle, comme la fin de la Ceremonie nous separera bientost, et que vous estes venu pour la voir, et non pas pour m'entretenir, achevez s'il vous plaist de la regarder, avec la mesme attention que vous aviez au commencement. Ha Madame, luy dit il, je ne sçaurois plus faire ce que vous dittes ! et pour vous monstrer que je ne le dois pas, sçachez que je suis ce mesme Timante qui eut l'honneur de vous rencontrer dans le Labirinthe : et qui depuis cela, vous ay cherchée en tous lieux. Il n'estoit pas besoin (luy repliqua t'elle malicieusement pour l'embarrasser) que vous me dissiez qui vous estes, car je vous ay veû ailleurs qu'icy : Timante fut fort surpris du discours de Parthenie : parce qu'il ne sçavoit pas qu'elle l'avoit veû à travers de la Pallissade ; et il s'imagina qu'elle l'avoit veû a Paphos. Cependant il n'y connoissoit personne qui chantast comme elle, ny qui parlast comme elle : de sorte que tout surpris de l'entendre parler ainsi, il ne sçavoit presque que luy dire ny que penser ; joint qu'elle luy imposa silence, pour tout le reste de la Ceremonie. Ce n'est pas, luy die elle, que j'aye une aussi grande devotion à cette Feste que si ç'en estoit une de Venus Uranie : mais c'est qu'en fin il ne seroit pas juste que vous fussiez venu de Paphos à Amathonte pour ne la point voir : et que je m'y fusse trouvée, pour ne pouvoir dire ce que j'y aurois veû. Pour vous Madame, luy dit il, vous ferez ce qu'il vous plaira : mais pour moy, je suis bien resolu de ne regarder plus que vous : car je crains tellement de vous perdre parmy tant de Dames voilées, que je ne veux pas me trouver une seconde fois dans la cruelle necessité de me separer de vous sans vous voir, et sans vous connoistre. Parthenie entendant parler Timante de cette sorte, ne voulut pas luy tesmoigner qu'elle ne vouloit point qu'il la vist, ny qu'il sçeust qui elle estoit, de peur d'augmenter sa curiosité : si bien que sans luy respondre, elle luy imposa silence, en continuant de regarder attentivement le reste de la Ceremonie. Son exemple ne servit pourtant guere à Timante : qui ne vit plus rien de tout ce que l'on fit, depuis qu'il eut veû Parthenie. Cependant la Ceremonie continuant tousjours, il y eut un Concert d'Instrumens de Chasse ; un autre de Musique de Bergers ; et un autre de Lires : apres quoy on mit des Parfums excellens dans des Cassollettes, qui firent une espece de nuage, qui dura autant de temps qu'il en faloit, pour faier que par une Machine qui agit presques imperceptiblement, le Cercueil d'or disparut, du milieu de cette Ballustrade, aussi bien que le Tapis couvert de coeurs enflamez, et de larmes d'argent : au lieu d'un objet si funeste, on vit un petit Parterre bordé de Rosiers et de Mirthes, dans des Vazes magnifiques : au milieu duquel on voyoit s'eslever au dessus de toutes les autres Fleurs, cette belle Fleur en la quelle on dit que les Dieux ont changé Adonis à la priere de Venus. De sorte que ces agreables Parfums se dissipant peu à peu, firent que la Ceremonie changea tout d'un coup de face : et que ces mesmes Filles qui avoient chanté des pleintes si lamentables, apres avoir jetté leurs Manteaux de deüil sur ce vain Tombeau qui disparut, parurent en suitte avec des Habits magnifiques et chanterent des Vers qui annoncerent l'immortalité d'Adonis à toute l'assemblée : si bien que la Ceremonie finit par la joye, et par un Sacrifice de remerciment. Mais Seigneur, conme la constume est que dés que le Parterre de Fleurs paroist, la plus grande partie des Dames se desvoilent, Parthenie qui ne l'ignoroit pas, quoy qu'elle n'eust jamais veû cette Feste, fit signe à Amaxite qu'elle se vouloit retirer : et en effet dés que les Cassolettes commencerent d'exhaler cette abondance de Parfums qui faisoit une espece de tenebres dans le milieu du Temple ; Parthenie feignant qu'elle ne les pouvoit souffrir, changea de place avec Amaxite et ses deux Femmes, et se retira avec des sentimens bien differens. Car elle craignoit que Timante ne la connust et ne la voulust suivre : et elle n'uest toutesfois pas esté bien aise qu'il ne se fust pas aperçeu qu'elle changeoit de place, et qu'il ne l'eust pas suivie. Elle ne se trouva pourtant pas dans la necessité de choisir : car Timante, qui ne l'avoit point perduë de veuë, depuis qu'il l'avoit reconnuë pour estre cette aimable Personne qu'il ne connoissoit point ; changea de place aussi bien qu'elle : et la suivit sous une des Arcades du Temple, où elle se fut asseoir avec Amaxite : dans le dessein de sortir parmy la presse, quand la Ceremonie seroit achevée : n'osant sortir à l'heure mesme, de peur que Timante ne la suivist, jusques au lieu où elle logeoit, comme elle voyoit qu'il la suivoit dans ce Temple. Cependant elle ne fut pas plustost assise (ayant fait mettre ma Soeur aupres d'elle sans aucune ceremonie, afin de se mieux déguiser) que Timante fut se mettre à genoux devant elle : luy demandant pardon de la liberté qu'il prenoit, et la conjurant de ne vouloir pas luy estre aussi rigoureuse, qu'elle luy avoit esté au Labirinthe. Car enfin Madame, luy dit il, quelque respect que j'aye pour vostre Sexe en general, et pour vous en particulier, je suis resolu aujourd'huy de perdre une partie de celuy que je vous dois : en vous supliant jusques à vous importuner, de me faire l'honneur de lever ce Voile envieux, qui me cache sans doute la plus grande Beauté qui soit en toute l'Isle de Chipre : ou de me dire du moins, en quel lieu, et en quel temps, mes yeux pourront connoistre une Personne que mon coeur connoist desja si bien. Comme la Nature, reprit Parthenie, ne m'a pas donné autant de beauté que vostre imagination m'en donne, je ne veux pas moy mesme détruire cette agreable Image que vous vous estes formée de moy, et qui ne me ressemble pourtant point : car enfin si vous veniez à me voir, et à me voir beaucoup au dessous de ce que vous croiyez que je suis, il arriveroit peut-estre qu'en chassant la curiosité de vostre esprit, je mettrois de l'aversion dans vostre coeur. Ha Madame, interrompit il, quand vos yeux ne conviendroient ny à vostre taille ; ny à vostre voix ; ny à vos belles mains ; ny à vostre esprit ; je vous honnorerois encore infiniment : la beauté ne consiste pourtant à rien de ce que vous connoissez de moy, reprit elle, quand mesme je tomberois d'accord d'avoir une partie de ce que vous dittes que j'ay : car apres tout, adjousta t'elle en riant, la plus belle taille du monde ; les plus belles mains ; la plus belle voix ; et le plus bel esprit ; n'empescheront pas qu'on ne soit encore la plus laide Personne de la Terre : si on a le taint grossier, tous les traits du visage desagreables, et la phisionomie stupide ou sauvage. Ha Madame, respondit Timante, tout ce que vous dittes acheve de me faire croire que vous estes telle que mon imagination vous represente ! car enfin si vous n'estiez pas aussi belle que je croy que vous l'estes, vous ne feriez pas une si agreable peinture de la laideur : et je suis persuadé, que pour faire bien vostre Portrait, il ne faudroit que faire le contraire de ce que vous venez de dire. C'est pourquoy, Madame, au nom de la Deesse qu'on adore icy, ne vous obstinez pas à vouloir que je ne sçache point qui vous estes : car aussi bien suis-je resolu de vous suivre opiniastrément, jusques à ce que je vous connoisse. Parthenie voyant alors qu'en effet Timante parloit comme un homme qui avoit un dessein formé de la voir, et de sçavoir qui elle estoit, se trouva estrangement embarrassée : elle sçavoit bien que quand elle leveroit son Voile, il ne la connoistroit pas : mais elle n'ignoroit pas aussi, que sa veuë augmenteroit plustost sa curiosité, qu'elle ne la diminuëroit : et qu'il la suivroit encore avec plus d'empressement quand il l'auroit veuë, que s'il ne la voyoit point. De se confier aussi à sa discretion, en luy descouvrant son visage et en luy disant son nom, elle ne le connoissoit pas assez, pour croire qu'il luy garderoit fidellité : joint que dans les sentimens où elle estoit, de ne vouloir point souffrir que sa beauté luy fist des conquestes ; et estimant desja extrémement Timante, et par le raport qu'on luy en avoit fait, et par sa propre connoissance, elle ne vouloit pas qu'il la vist : ny se mettre en estat qu'elle fust : obligée de le fuir. Neantmoins elle ne sçavoit pas trop bien quel avantage elle pourroit tirer de ce qu'il ne la verroit point, et de ce qu'il ne la connoistroit point : toutesfois elle ne laissa pas de croire qu'apres que les Dieux luy avoient fait entendre que si elle se pouvoit faire aimer sans le secours de sa beauté, elle seroit fort heureuse, il y avoit quelque chose d'extraordinaire en la rencontre de Timante et d'elle : et que par consequent elle devoit agir conformément au sentiment de l'Oracle de Delphes, et de celuy de Venus Uranie. La voila donc fortement resolue de ne se monstrer point, et de ne se nommer pas à Timante : c'est pourquoy prenant la parole, Seigneur, luy dit elle, comme je ne suis pas injuste, je comprens bien que vous avez quelque sujet d'avoir quelque legere curiosité de sçavoir qui je suis : et qu'ainsi je ne dois pas trouver estrange que vous m'ayez demandé si instamment de la satisfaire : et d'autant moins, que vous estes sans doute persuadé qu'en me pressant comme vous faites de lever le Voile qui me cache le visage, vous croyez me faire une civilité. Mais Seigneur, pour vous tesmoigner que je veux agir aveque vous, comme avec une personne de qui je connois la vertu ; je veux bien me confier à vous de quelque chose : et vous dire qu'il m'importe de telle sorte que vous ne me connoissiez pas presentement, que peut estre tout le repos de ma vie en dépend : c'est pourquoy je vous conjure par tout ce qui vous est cher, de me laisser aller sans me suivre, et sans me demander mesme plus qui je suis : Il paroist bien Madame, repliqua t'il, que vous ne vous fiez guere à cette vertu que vous connoissez, puis que vous ne luy confiez rien : mais Madame, comme on n'est pas obligé aux choses impossibles, et que je ne puis absolument me resoudre à vous perdre pour tousjours, je vous declare que je ne vous abandonneray point, que je ne vous connoisse : mais en mesme temps je vous assure de ne dire point qui vous estes, puis que vous ne voulez pas qu'on le sçache, si je puis venir à bout de le sçavoir. Parthenie voyant alors l'opiniastreté de Timante, s'avisa enfin d'un autre expedient, pour l'empescher de sçavoir qui elle estoit, qu'elle se hasta de luy proposer, parce qu'elle voyoit que la Ceremonie s'en alloit finir. De sorte que voyant que c'estoit en vain qu'elle s'opposoit à la curiosité qu'il avoit ; Seigneur, luy dit elle, j'avouë que je ne puis pas presentement vous empescher de me suivre, et qu'ainsi vous pouvez venir à bout de sçavoir où je loge, et peut-estre en suitte sçavoir qui je suis : mais je vous declare à mon tour, que si vous le faites, vous ne me verrez jamais, et ne me parlerez jamais. Où au contraire, si vous avez cette defference à ma volonté, de ne me suivre point ; ne vous informer point qui je puis estre ; et de ne dire jamais à personne sans exception, que vous ayez rencontré une seconde fois cette Inconnuë que vous trouvastes dans le Labirinthe : je vous promets, dis-je, de vous accorder ma conversation, eu un lieu où j'auray plus de loisir de vous entretenir qu'icy. C'est donc à vous à choisir : mais auparavant, souvenez vous, poursuivit elle, que je viens de vous dire que si vous me suivez aujourd'huy, je vous fuiray toute ma vie : et de telle sorte, que vous ne me verrez jamais : et que si vous ne me suivez point, et que vous faciez exactement tout ce que je vous ay dit, je vous tiendray ma parole. Mais ne pensez pas, adjousta-t'elle, me pomettre tout pour ne me tenir rien : car je suis asseurée qu'il n'y a personne à Paphos à qui vous puissiez faire confidence de cette petite advanture, que je ne le sçache à l'heure mesme : c'est pourquoy prenez garde à ce que vous me devez dire : car encore une fois, vous ne me verrez plus de vostre vie, si vous me voyez aujourd'huy, et si vous ne faites ponctuellement tout ce que je veux. Madame, luy dit il, que voulez vous que vous responde un homme qui meurt d'envie de vous connoistre, et que vous voulez mettre au hazard de ne vous connoistre jamais ? Nullement (luy dit elle avec precipitation, voyant que le monde commençoit desja de sortir du Temple) et pourveû que vous ne me suiviez point et que vous faciez ce que je veux, vous me parlerez infailliblement devant qu'il soit huict jours. Jurez le moy donc en presence de la Deesse qu'on adore icy, respondit Timante ; je le veux, luy dit elle, mais apres cela ne faites pas seulement un pas pour me suivre : et croyez fortement pour vous en empescher, que l'unique moyen de me voir un jour, est de ne me suivre point aujourd'huy. Mais Madame, respondit il, vous ne me dites point où je vous retrouveray : je vous le feray sçavoir à Paphos, dit elle en s'en allant. Encore une fois, dit Timante en la suivant, me puis-je fier à vos paroles ? ouy, respondit elle, pourveû que vous me laissiez aller sans me suivre. Parthenie dit toutes ces choses à Timante d'une maniere si determinée, qu'il creût en effet qu'elle vouloit estre obeïe, et qu'il luy devoit obeïr : cette creance ne demeura pourtant pas longtemps bien affermie dans son esprit, par la peur qu'il eut que cette Inconnuë ne luy eust promis de le revoir, que pour ne le voir jamais : de sorte s'estant arresté aussi long temps qu'il le faloit pour faire croire à Parthenie, qui tourna deux ou trois fois la teste de son costé, qu'il luy obeissoit ; il la suivit neantmoins des yeux le plus longtemps qu'il pût : avec intention de la suivre de loin malgré ses promesses. Mais à peine fut elle meslée dans cette foule prodigieuse de Dames voilées qui sortoient du Temple, qu'il ne la pût plus discerner ; quelque soin qu'il y aportast. Il creût toutefois encore l'avoir veuë de loin, dans une grande Ruë qui aboutissoit à la grande Porte du Temple, mais il s'estoit abusé, car dés qu'elle avoit esté sortie, elle avoit tourné à droit : ayant fort bien remarqué que Timante avoit bien de la peine à luy obeïr, et qu'il ne luy obeïssoit pas ponctuellement. Elle ne luy en voulut pourtant point de mal : et je ne sçay si en cette occasion, elle eust souhaitté qu'il luy eust obeï sans repugnance, quoy qu'elle ne voulust pas qu'il la vist, ny qu'il la connust. Aussi fut elle bien aise de remarquer qu'il l'avoist perduë de veuë : et plus aise encore quand elle fut arrivée au lieu où elle logeoit, d'où elle ne sortit plus, que pour s'en retourner chez elle, le lendemain au matin. Pour Timante, il eust bien voulu demeurer quelques jours à Amathonte, pour s'informer qui pouvoit estre cette Inconnuë : mais comme elle luy avoit promis de ses nouvelles à Paphos, il s'y en retourna, apres avoir fait cens mille tours dans toutes les Ruës de cette belle Ville, pour tascher de retrouver encore une fois une Personne qui touchoit son coeur d'une si grande curiosité, qu'elle avoit presque toutes les inquietudes d'une amour naissante. Mais apres avoir bien erré inutilemêt, il s'en retourna à Paphos : ayant fait ce petit voyage, sans avoir aveque luy qu'un Escuyer, et deux Esclaves, Antimaque pour n'en ayant pû estre quelque legere indisposition qu'il avoit euë. En s'y en retournant, il resva continuellement à l'advanture qu'il venoit d'avoir : il se resolut pourtant de ne la dire à personne, suivant ce qu'il avoit promis à l'aimable Inconnuë qu'il avoit retrouvée : si ce n'estoit qu'elle luy manquast de parole, et qu'elle ne luy donnast point le moyen de l'entretenir comme elle luy avoit fait esperer. Il chercha cent et cent fois à deviner par quelle raison elle agissoit ainsi ; et il n'est rien que son imagination ne luy figurast. Quelquesfois il pensoit que peut-estre n'estoit elle point belle : mais il n'avoit pas plustost pensé cela, que les belles mains ; la belle taille ; la belle voix ; et le bel esprit de cette Personne, revenans en son imagination, il ne pouvoit croire qu'elle ne fust du moins fort agreable, si elle n'estoit pas fort belle. En suitte, il venoit à soubçonner que cette Femme estoit allée à Amathonte pour quelque galanterie secrette : puis un moment apres, venant à considerer qu'elle s'estoit aussi bien cachée au Labirinthe qu'à Amathonte, et qu'il n'avoit point veû d'Hommes aupres d'elle, dans le Temple où il l'avoit rencontrée, il changeoit encore d'advis, et ne pouvoit que penser. Il arriva donc à Paphos, sans sçavoir ce qu'il devoit croire, ou ne croire pas cependant cette avanture luy tint tellement au coeur ; qu'il ne pensa jamais à autre chose, durant les huict jours que cette Inconnuë luy avoit demandez. Toutes les fois qu'il sortoit de chez luy, il laissoit ordre s'il venoit quelqu'un qui eust à luy parler d'une affaire, qu'on le luy menast : il ne r'entroit jamais sans demander s'il n'estoit venu personne pour luy dire quelque chose, ou si on ne luy avoit point aporté de Lettres ? et il menoit une vie si inquiette, et avoit une curiosité si impatiente, que les heures luy sembloient des jours, et les jours des Siecles. Mais durant que Timante estoit en cét estat, Parthenie de son costé estoit en une irresolution estrange : ses premiers sentimens furent pourtant tous à manquer de parole à Timante, et à ne le voir jamais : elle ne fut toutesfois pas long temps dans cette opinion : car revenant à songer que si elle manquoit de parole à Timante, il ne seroit pas obligé de luy tenir ce qu'elle luy avoit fait promettre ; et qu'ainsi disant à tout le monde cette derniere rencontre, on pourroit enfin venir à deviner la verité, sa premiere resolution ne fut plus si ferme : c'est pourquoy elle demanda conseil à ma Soeur. Je vous prie, luy dit elle, dites moy ce que vous feriez, si vous estiez en ma place : dois-je manquer de parole à Timante, ou la luy tenir ? Pour moy Madame (repliqua Amaxite, qui faisoit ce qu'elle pouvoit pour luy oster son humeur solitaire) je ne voy pas par quelle raison vous ne la luy voudriez pas tenir : car enfin quel mal vous peut-il arriver de ne manquer point à ce que vous luy avez promis ? S'il ne vous connoist pas, vous ne hazardez rien : et s'il vient à vous connoistre, je suis asseurée qu'il vous aymera, et que nous verrons l'Oracle accomply. En verité Madame, adjousta-t'elle, je suis si persuadée que Timante est celuy que les Dieux vous reservent, que je ne puis vous conseiller de luy manquer de parole : car enfin vous l'avez rencontré deux fois d'une maniere si surprenante, que je ne puis penser que cela ne soit pas comme je le dis. Car ne voyez vous pas que toute inconnuë que vous luy estes, il a une inquietu- si grande, et une curiosité si respectueuse, que je suis assurée que vous avez eu des Amans qui vous avoient veuë plus de cent fois, qui ne pensoient pas plus à vous qu'y pense Timante ? Quand ce que vous dittes seroit vray, repliqua Parthenie, je ne luy en aurois pas grande obligation : puis qu'enfin sa curiosité n'est pas un effet de mon merite : mais c'est que naturellemêt on aime à sçavoir ce qu'on ignore : principalement en de certaines rencontres. Je suis pourtant asseurée, reprit Amaxite, que si vous eussiez chanté ; que vous eussiez eu la taille mal faite ; et que vous luy eussiez paru stupide quand vous luy parlastes ; que sa curiosité ne luy eust pas duré un quart d'heure. Je ne vous dis pas, adjousta t'elle, que Timante soit amoureux de vous : mais j'ose vous asseurer, que si vous le voulez il le deviendra : car apres l'avoir entendu parler comme j'ay fait, je suis certaine qu'il y a entre vous et luy, je ne sçay quelle disposition tendre et passionnée qu'on dit qu'il faut qui se trouve entre les personnes qui se doivent aimer. Mais, interrompit Parthenie, à ce conte là vous croiriez que cette disposition seroit dans mon coeur, comme dans celuy de Timante ? en verité Madame, repliqua t'elle en riant, si le respect que je vous dois le peut souffrir, je vous advouëray franchement, que je croy que comme Timante a assurément quelque inclination à vous aimer, vous en avez aussi à souffrir qu'il vous aime : c'est pourquoy examinez bien je vous prie, si estant née dans une Isle où il est honteux de n'estre point aimée, et de ne rien aimer ; vous estes resoluë de passer le reste de vostre vie comme vous faites. Car si cela n'est pas je vous conseille de tascher de faire ce que n'ont point encore fait toutes les Belles de la Cour : je veux dire d'assujettir le coeur de Timante, qu'elles n'ont pû prendre avec tous leurs charmes. Pour vous faire voir mon ame â descouvert, luy dit Parthenie, je vous advoüeray que selon moy, toute la felicité de la vie ne consiste qu'à regner souverainement dans le coeur de quelqu'un, et qu'à faire un agreable eschange de plaisirs et de douleurs avec une personne raisonnable. Cette liaison d'ame et d'esprit, a sans doute beaucoup de douceur, dans l'amitié toute pure : mais apres tout il y a trop d'esgalité entre deux Amies, pour pouvoir tirer de cette amitié toute la satisfaction que l'on trouve en une affection d'autre nature : car enfin on n'y trouve point d'obeïssance aveugle ; on est privé de mille petits soins qui plaisent infiniment ; les plaisirs en sont trop tranquiles ; les secrets en sont trop peu secrets ; et si l'amitié a du feu aussi bien que l'amour, on peut dire qu'elle a de la lumiere sans avoir de la chaleur ; et que l'autre brusle et esclaire tout ensemble. Enfin ma chere Fille : poursuivit elle en rougissant, il faut advoüer qu'une amour innocente et toute pure, seroit la plus douce chose du monde, si elle pouvoit estre durable : mais la plus cruelle aussi, quand une personne qui a l'ame ferme et constante, s'attache d'affection avec un coeur infidelle. Et croyez vous Madame, reprit Amaxite, qu'il soit absolument impossible de trouver un Amant constant ? Je ne veux pas le croire impossible, dit Parthenie, mais j'y crois bien de la difficulté : si ce n'est du moins de ceux qui n'aiment pas par la beauté, ny par nulle raison estrangere. En effet, pour faire que l'amour soit parfaite et durable, il faut que nul interests n'y soit meslé ; il faut aimer parce qu'on y est forcé ; il ne faut point que la raison y contribuë rien ; au contraire, il faut qu'elle soit de telle sorte assujettie et preocupée par cette passion, qu'elle ne voye que par elle. Enfin Amaxite, je vous advouë que si je croyois trouver en Timante un homme qui fust capable de m'aimer, sans considerer ny ma condition ; ny ma richesse : ny sans fonder mesme sa passion, sur le peu de beauté que j'ay ; il n'est rien que je ne fisse, pour aquerir son affection. Je ne ferois pourtant pas un crime, comme vous pouvez penser, adjousta t'elle, mais je veux dire que je serois capable d'aller un peu au delà de l'exacte prudence ; qui ne veut pas qu'on hazarde rien. Mais Madame, dit Amaxite, que hazardez vous, en l'occasion qui se presente ? Vous sçavez que Timante est digne de vous par sa naissance ; par sa richesse ; par sa personne ; par son esprit ; et par sa vertu : vous sçavez de plus, que le Prince vostre Frere l'aime cherement ; et vous voyez que Timante vous cherche en tous lieux. De plus, il paroist encore que de la façon dont vous l'avez rencontré, ce doit estre luy que les Dieux veulent que vous espousiez : car enfin ce n'est point par le pouvoir de vos yeux, que vous l'avez assujetty, ou du moins que vous luy avez donné de la curiosité : c'est pourquoy si vous m'en croyez, vous luy tiendrez vostre parole, sans vous faire connoistre à luy. S'il ne vous aime point, vous n'aurez rien hazardé, puis qu'il ne sçaura qui vous estes : et s'il vous aime, vous aurez trouvé en Timante, celuy qui vous doit rendre heureuse. Mais quand je voudrois luy tenir ma parole, reprit elle, comment le pourrois ; à qui confieroy-je ce secret ; et comment le verrois-je avec bien-seance sans qu'il me vist ? De plus, adjousta t'elle, comme ce ne doit point estre par le pouvoir du peu de beauté que j'ay, que je dois assujettir celuy qui me doit rendre heureuse ; je pense qu'il faut que ce soit autant par ma vertu que par mon esprit, que je face cette conqueste : c'est pourquoy je doute si en accordant à Timante la permission de me voir en secret, je ne luy rendrois point la mienne suspecte, avec beaucoup d'injustice toutesfois : estant certain que j'ay une aversion invincible, pour tout ce qui choque tant soit peu la modestie. Amaxite voyant qu'il n'y avoit plus d'autre difficulté dans l'esprit de Parthenie, que celle de trouver les moyens de conserver la bien-seance, se mit à songer comment elle pourroit imaginer la chose : et elle y songea si bien, qu'enfin elle trouva les voyes de satisfaire cette Princesse. Mais Seigneur, il faut ce me semble que je vous die, que la principale raison qui faisoit qu'Amaxite portoit si fort Parthenie à souffrir que Timante luy parlast ; estoit que le Prince Philoxipe et Policrite, l'avoiêt priée mille et mille fois, de porter cette Princesse, autant qu'elle le pourroit, à quitter sa Solitude : et à ne s'attacher pas si ponctuellement aux paroles de l'Oracle, qu'ils croyoient qu'elle expliquoit mal. Aussi en avoit on fait un secret : car excepté moy, personne n'avoit rien sçeu de ce qu'on luy avoit respondu : parce que cela eust semblé une espece de malediction des Dieux, si la chose eust esté comme Parthenie se l'imaginoit. Voila donc, Seigneur, par quel motif Amaxite agissoit : mais pour obliger Parthenie à se servir d'un moyê qu'elle luy proposa, elle luy fit relire l'Oracle de Delphes : qui luy disoit en termes exprés, comme je l'ay desja dit ; Que si elle vouloit estre heureuse, il faloit qu'elle espousast un homme que ses yeux ne luy eussent point assujetty : et par consequent (luy dit Amaxite, apres qu'elle eut achevé de voir cét Oracle) il faut conclurre qu'il y a quelqu'un au monde qui peut commencer de vous aimer, sans avoir veû vos yeux. Car les Dieux ne predisent pas des choses impossibles : si bien qu'il faut presque croire de necessité apres cela, que Timante est celuy dont les Dieux veulent se servir à vous rendre heureuse : c'est pourquoy ne deliberez pas davantage, si vous devez luy tenir vostre parole, et souffrir qu'il vous parle. Mais encore une fois, interrompit Parthenie, si je voulois vous croire, comment pourrois-je aller à Paphos sans qu'on le sçeust ; voir Timante sans qu'il me vist le visage ; et l'entretenir sans qu'il pust mesme deviner qui je suis ? Cependant soit scrupule ou raison, apres la cruelle experience que j'ay faite du peu de fermeté que l'on trouve dans le coeur de ceux qui aiment la beauté seulement ; je ne veux point que Timante sçache si j'ay les yeux beaux ou laids : ny qu'il sçhache mesme precisément ma condition, que je ne sçache qu'il m'aime assez pour m'aimer eternellement, quand mesme je ne serois point du tout belle. Car enfin, si j'ay à conquerir le coeur de Timante, je ne veux point que ce soit avec une beauté passagere, qui emporte son affection avec elle : et qui ne me laisse qu'un desespoir que je n'ay que trop esprouve. Amaxite entendant parler Parthenie de cette sorte, ne voulut point la contredire : parce qu'encore qu'elle ne creust pas trop qu'il fust possible que Timante pust devenir amoureux d'elle sans luy voir le visage ; et qu'elle fust de l'opinion de ceux qui croyent que les yeux seuls donnent et reçoivent de l'amour ; elle ne laissa pas de luy accorder qu'elle avoit raison de vouloir tout ce qu'elle vouloit.

Histoire de Timante et Parthenie : le stratagème de Parthenie


Mais apres cela Madame, luy dit elle, il faut aussi faire de vostre costé, ce qui despend de vous : c'est pourquoy il faut suposer un voyage de quinze jours : et au lieu d'aller où l'on dira que vous estes allée : il faut aller secretement à Paphos, loger chez une Amie de mon Frere, et y demeurer tout ce temps là : pendant lequel, sur quelque pretexte que nous inventerons avec plus de loisir, je feray en sorte que la Chambre qu'on vous donnera sera une Chambre basse, qui donne sur le Jardin. Les Fenestres en son grillées : et il y en a une qui donne mesme au bout d'un Berçeau de Iasmin, qui fait qu'on y voit moins clair qu'aux autres. Cette Personne est une Personne de qualité et de vertu : son Mary et un Fils qu'elle a, sinon allez à Athenes : et elle a d'extrémes obligations à mon Frere, à qui seul il faut confier la chose. Mais, luy dit Parthenie, si on venoit à sçavoir que j'eusse esté à Paphos de cette sorte qu'en penseroit on ; ou plustost que n'en penseroit on pas ? Au pis aller, reprit Amaxite on diroit que vous auriez voulu voir sans qu'on le sçeust, une Course de chevaux qui s'y doit faire : et en effet ce pretexte n'estoit pas mauvais : car il estoit vray qu'on en devoit faire une : et que la Maison de cette Dame, dont Amaxite parloit à Parthenie, respondoit sur la Place de l'Hipodrome, destinée à de semblables divertissemens. Parthenie ne se rendit pourtant pas encore, et la chose demeura irresoluë dans son esprit : jusques au sixiesme jour, que j'arrivay chez elle. Je n'y fus pas plustost, qu'elle pria Amaxite de me parler de Timante, afin de sçavoir s'il auroit esté secret : jugeant bien, veû le grand bruit qu'avoit fait leur premiere rencontre du Labirinthe, que s'il avoit dit la seconde, j'en aurois entendu parler : car j'avois l'honneur de le voir assez souvent, chez le Prince Philoxipe. Amaxite obeïssant donc aux volontez de Parthenie, me demanda tout devant elle, si cét Estranger dont on disoit tant de merveilles, estoit encore à Paphos : et s'il y divertissoit autant la Cour, qu'il avoit fait au commencement ? Timante, repliquay-je, est sans doute tousjours un des hommes du monde le plus accomply : mais depuis un petit voyage qu'il a fait pour aller voir la Feste des Adoniennes à Amathonte, il est devenu plus resveur et plus inquiet, qu'il n'estoit auparavant. Il faut pourtant, poursuivit il, que ce soit une resverie qui vienne de temperamment : car il ne luy est rien arrivé que de favorable. Il est peutestre devenu amoureux, dit Parthenie ; nullement, repliquay-je, car depuis son retour d'Amathonte, il n'a guere fait de visites de Dames. C'est donc (respondit elle en soûriant, et en regardant Amaxite) que cette Feste des Adonienes où il a esté, luy a inspiré dans le coeur une melancholie dont il ne se peut deffaire. Apres cela, passant d'un discours à un autre, je me mis à luy raconter quelle devoit estre la course de chevaux qu'on devoit faire à Paphos : de sorte que Parthenie, qui dans le fonds de son coeur souhaitoit de voir Timante, prit cette occasion pour trouver un pretexte à ce qu'elle desiroit. Elle dit donc à ma Soeur, qu'elle ne vouloit pas la priver eternellement de toutes sortes de plaisirs, et qu'elle vouloit qu'elle eust celuy là ; c'est pourquoy, luy dit elle, je vous donneray un Chariot, et Megaside vous menera à Paphos, et vous ramenera icy apres la Feste, afin que vous me la racontiez. Amaxite entendant parler Parthenie de cette façon, connut bien qu'il faloit luy laisser un pretexte de cacher la veritable cause de son voyage : de sorte que faisant semblant de croire qu'elle parloit tout de bon, elle luy dit qu'elle n'iroit point sans elle : et la chose alla enfin de telle maniere, que Parthenie fit comme si elle n'eust esté à Paphos que pour faire voir la Course de chevaux à Amaxite. Ce n'est pas que Parthenie n'ait l'esprit tourné d'une certaine façon, que bien souvent, pourveû qu'elle n'ait rien à se reprocher à elle mesme, elle ne se soucie pas trop si le monde pense bien ou mal de ce qu'elle fait : mais pour cette fois là, elle eut cent circonspections estranges, qui penserent rompre son voyage. Il fut toutesfois resolu, apres tant d'irresolutions aparentes : elle me dit certaines raisons obscures et embroüillées, pour me faire comprendre qu'elle avoit sujet de ne vouloir pas qu'on sçeust qu'elle allast à Paphos : en suitte de quoy elle me fit faire mille sermens d'estre secret, quoy que je ne sçeusse alors autre chose, sinon qu'elle alloit voir une Course de Chevaux. Apres quoy, je fus devant à Paphos, pour preparer celle qui devoit recevoir Parthenie ; et pour donner ordre à tout ce qui pouvoit cacher ce petit voyage. Ma Mere mesme ne sçeut point que ma Soeur estoit à Paphos : et la chose fut conduitte si adroitement, que personne n'en soupçonna jamais rien. Et certes il eust esté assez difficile : car comme Parthenie ne dit point chez elle où elle alloit ; qu'elle arriva de nuit ; et que la Maison où elle logea, est assez prés de la Porte de la Ville par où elle entra, il n'eust pas esté aisé qu'on en eust rien descouvert : principalement Parthenie n'ayant que des Femmes avec elle qui ne sortoient point du tout. Enfin, Seigneur, Parthenie fut â Paphos, croyant presques qu'elle n'y alloit point pour Timante : et en effet, quand elle y fut arrivée, et qu'Amaxite luy demanda si elle ne vouloit donc pas luy tenir sa parole ; elle luy repartit d'abord determinément, qu'elle n'y pouvoit consentir. Un moment apres, elle n'en parla plus avec tant de certitude : mais elle n'eut pourtant pas la force de se resoudre à faire ce qu'Amaxite luy proposoit : et elle luy dit au contraire qu'elle ne le pouvoit pas ; et qu'elle ne verroit Timante qu'à la Course de Chevaux, qui se faisoit le lendemain. Ce fut en vain qu'Amaxite luy dit que le terme qu'elle luy avoit donné expiroit ce jour là : car elle demeura ferme dans sa resolution. Amaxite fut tentée cent fois, d'avertir Philoxipe de la verité de la chose : sçachant assez qu'il faut bien souvent pour servir ses Amis, ne croire pas tousjours ce qu'ils disent, et ne faire pas tousjours ce qu'ils veulent : mais apres tout elle croyoit que les deux Oracles que Parthenie avoit reçeus, avoient fait une si forte impression dans son esprit, qu'elle se fust estrangement offencée si elle eust esté cause que le Prince Philoxipe eust esté encore la presser de ne s'y attacher pas si exactement, qu'elle se privast de la societé pour tousjours. Si bien que craignant de l'irriter contre elle inutilement ; et croyant que si les Dieux vouloient que Timante espousast Parthenie, ils en trouveroient bien les moyens sans qu'elle s'en meslast ; elle ne resista plus à cette Princesse. Cependant la Course de Chevaux se fit le jour suivant, où toute la Cour se trouva : et comme celle chez qui estoit Parthenie, ne pouvoit pas refuser pour ce jour là une partie des Fenestres de sa Maison, à des Dames à qui elle avoit accoustumé de les prester en de pareilles occasions, à moins que de faire soubçonner qu'il y avoit quelqu'un chez elle qu'elle ne vouloit pas qu'on vist : Parthenie fut mise dans un Cabinet dont les Fenestres avoient une certaine espece de Grilles faites de joncs et de feüilles de Palmier, à travers desquelles on pouvoit voir sans estre veuë : et par où elle vit en effet la Course de Chevaux, qui se fit dans cette grande Place où elles donnoient. Je ne m'amuseray point, Seigneur, à vous la descrire : et je vous diray seulement que Timante y parut avec esclat, et qu'il emporta le Prix. Mais ce qu'il y eut de remarquable, fut que Timante s'estant imaginé que l'Inconnuë qui luy donnoit tant de curiosité, estoit quelqu'une des Dames de Paphos, à qui il n'avoit jamais parlé, et qu'elle verroit la Course de Chevaux dont il estoit ; avoit changé la Devise qu'il avoit portée en une autre occasion : c'est pourquoy au lieu de faire representer un Phoenix sur un Bûcher, avec ce mot,J'ATTENS QUE LE SOLEIL M'EMBRASE. Il fit que le Peintre representa le Bûcher desja embrazé : au dessus duquel paroissoit le Soleil à demy eclipsé, avec ces paroles pour ame : IL ME BRUSLE TOUT ECLIPSE QU'IL EST. Je vous laisse donc à penser, Seigneur combien la veuë de cette Devise surprit Parthenie : comme le Cabinet où elle estoit enfermée estoit fort bas, et que c'estoit de ce costé là que ceux qui couroient faisoient leur course, elle pût voir facilement cette Devise sur le Bouclier de Timante : car tous ceux qui estoient de cette Feste, avoient une Javeline et un Bouclier. Parthenie n'eut donc pas plustost veû cette Devise, qu'elle en fit l'application, telle que Timante l'eust pû souhaitter : elle la montra en suitte à Amaxite, qui se servant de cette occasion, luy demanda en riant, si elle ne vouloit donc pas faire que Soleil qui brusloit Timante, ne fust pas tousjours éclipsé ? Comme ma Soeur ne luy parloit pas tout à fait serieusement, elle luy respondit de la mesme sorte : mais Amaxite ne laissa pas de remarquer, que Parthenie estoit bien aise que Timante ne l'eust pas oubliée : si bien qu'encore que cette Devise se deust plustost considerer comme une simple galanterie, que comme une veritable marque d'amour ; elle ne laissa pas de toucher le coeur de Parthenie et de l'obliger. Il luy sembla mesme, que Timante avoit ce jour là l'air du visage plus melancholique : et elle crût que c'estoit peut estre parce qu'elle luy avoit manqué de parole. Elle ne pouvoit pourtant se resoudre à luy envoyer dire qu'il vinst dans le Jardin, par une porte de derriere, qui donnoit vers les Murailles de la Ville, afin de luy parler au travers des Grilles de la Fenestres. Mais Seigneur, elle n'en fut pas à la peine : car ces mesmes Dieux qui avoient fait qu'ils s'estoient rencontrez deux fois, firent encore qu'ils se parlerent une troisiesme ; et voicy comment la chose arriva. Le Logis de Timante estoit si prés de celuy où estoit Parthenie, que les Fenestres en donnoient sur le Jardin : de sorte que comme il n'y en avoit point chez luy, ceux chez qui il estoit logé, qui estoient Gens de qualité, et qui estoient Amis particuliers de cette Dame chez qui estoit Parthenie, avoient obtenu d'elle la liberté de s'y promener quelquesfois, et l'avoient aussi demandée pour Timante. Mais comme ils n'y alloient pas souvent, elle ne s'estoit point souvenuë d'avoir la precaution de les en empescher, pendant que Parthenie seroit chez elle, et de faire fermer une Porte par où ils y entroient quand ils le vouloient : si bien que comme Timante fut retiré le soir, il voulut pour se délasser du travail du jour, et pour se refraischir du chaud qu'il avoit eu à la Course de Chevaux, s'aller promener dans ce Jardin ; et il y fut en effet. Mais il y fut seul, et s'y promena assez longtemps : apres quoy il fut s'assoir dans un Cabinet de Iasmin, où donnoit une des Fenestres de Parthenie, et y demeura prés d'une heure : trouvant beaucoup de douceur à résver en un lieu où l'air estoit si frais, et où l'on sentoit si bon. Le Soleil, estoit couché, et il ne faisoit plus assez de jour pour pouvoir discerner la diversité des Fleurs du Parterre, lors que Parthenie ouvrit sa Fenestre qui donnoit dans ce Cabinet de Iasmin, afin de jouïr de la fraischeur qui s'esleve tous les soirs d'Esté, principalement en Chipre : car quoy que cette Fenestre fust grillée, elle ne l'estoit pas comme celles qui donnoient du costé de la Place où la Course de Chevaux s'estoit faite. Mais à peine l'eut elle ouverte, qu'elle vit que la Lune se levoit : si bien qu'adressant la parole à Amaxite sans la nommer ; cét Astre, luy dit elle, n'est pas eclipsé, comme celuy de la Devise de Timante : il ne tiendra qu'à vous, reprit Amaxite, que le Soleil de celuy que vous nommez ne le soit non plus que l'Astre que vous voyez. Vous pouvez penser, Seigneur, quelle surprise fut celle de Timante, qui estoit assis sur un Siege de Gazon, à deux pas de cette Fenestre, et du mesme costé ; de s'entendre nommer, et de croire mesme qu'il entendoit la voix de son aimable Inconnuë. Il n'en fut pourtant pas d'abord fort assuré : car comme Parthenie n'avoit pas parlé tout à fait haut, il ne sçavoit encore ce qu'il en devoit croire : c'est pourquoy pour s'en esclaircir, il s'avança diligemment, et s'aprocha de cette Fenestre. Mais il n'y fut pas plustost, que Parthenie respondant à ce qu'Amaxite luy avoit dit ; comme il n'apartient qu'aux Dieux à faire que les Astres eclipsez ne le soient plus, dit elle, c'est à eux que Timante se doit adresser, s'il veut que celuy qui luy est caché ne le soit plus. Aussi ay-je desja suivy vostre conseil (reprit Timante, en prenant un des Barreaux des Grilles de la Fenestre où estoit Parthenie) puis que ce sont sans doute les Dieux qui m'ont conduit icy, où il ne tiendra qu'à vous que le Soleil qui me brusle tout eclipsé qu'il est, n'acheve de me reduire en cendre en me descouvrant toute sa lumiere. Lors que Timante approcha, Parthenie sans sçavoir qui c'estoit, abaissa son Voile ; et se retira de la Fenestre : mais Amaxite qui n'eut pas tant de frayeur qu'elle, reconnut d'abord Timante à la voix : de sorte que se confirmant encore par cette rencontre en l'opinion qu'elle avoit, que les Dieux vouloient que Timante et Parthenie s'aimassent ; elle luy fit un compliment : et fut à l'autre costé de la Chambre requerir Parthenie, qui fit quelque difficulté de r'approcher de la Fenestre, mais enfin elle en r'aprocha. Il est vray qu'elle ne se fia pas à la nuict pour la cacher : car comme la Lune esclairoit, elle ne parut à Timante que le Voile abaissé non plus qu'Amaxite : de sorte que comme il vit qu'elle ne se disposoit pas encore à le contenter ; il faut bien Madame, luy dit il, que vous soyez en effet ce que je croy que vous estes, je veux dire la plus belle Personne du monde : puis que vous ne croyez pas que la nuict avec tous ses voiles, puisse ccher l'esclat de vos yeux. Quoy qu'il en soit, adjousta t'il, monstrez moy du moins ce que je connois desja : faites qu'en vous entendant parler, je reçoive quelque consolation : et dites moy enfin, pourquoy vous avez voulu que je deusse au hazard, le bonheur de vous rencontrer, puis que vous m'aviez promis de m'accorder l'honneur de vous entretenir dans huict jours ? Lors que Timante commença de parler, Parthenie estoit en une peine estrange, parce qu'elle ne conçevoit point qu'il peust estre dans ce Jardin, sans qu'il sçeust qui elle estoit, et sans que quelqu'un l'eust trahie : mais lors qu'elle entendit qu'il attribuoit cette rencontre au hazard, elle se rassura, et se trouva l'esprit en estat de luy respondre, avec plus de tranquilité. Elle voulut pourtant sçavoir plus particulierement, comment il estoit entré dans ce Jardin : et elle luy dit enfin si fortemêt, qu'elle vouloit qu'il le luy dist, qu'en effet il luy dit la chose telle qu'elle estoit : il la luy dit d'autant plustost sans aucun desguisémêt, qu'il ne douta point du tout qu'il ne sçeust sans peine qui estoit celle à qui il parloit, puis qu'il la trouvoit dans une maison si proche de la siêne. Il ne sçavoit pourtant point precisément qui y demeuroit, c'est pour quoy il ne pouvoit encore que penser : mais enfin apres que Timante eut dit à Parthenie ce qu'elle vouloit sçavoir ; vous voyez, luy dit il, Madame, que je vous dis tout ce que vous desirez que je vous die : faites la mesme chose je vous en conjure, et ne me cachez pas plus longtemps vos yeux. Comme ils portent sans doute leur lumiere avec eux, l'obscurité ne m'empeschera pas de les voir : c'est pourquoy au nom des Dieux, Madame, ne me desniez pas cette faveur, que je souhaite avec plus de passion que je n'ay jamais rien souhaité. Je vous proteste, adjousta t'il, qu'apres avoir veû tout ce qu'il y a de belles Personnes en Chipre, il n'y en a pas une dont j'aye desiré une seconde fois la veuë, comme je desire la vostre : en effet vous avez pû voir qu'au milieu de tant de grandes Beautez, je n'ay paru à une Feste publique, qu'avec toutes les marques qu'un homme qui vous adore comme on adore les Dieux, c'est à dire sans vous connoistre : c'est pourquoy, encore une fois, Madame, ne me refuses pas ce que je vous demande. Je voudrois Seigneur, luy respondit Parthenie, vous pouvoir accorder ce que vous tesmoignez peutestre desirer plus ardemment que vous ne le desirez en effet : mais il y a quelque chose de si capricieux en ma destinée, que je ne puis faire ce que vous souhaitez de moy, à moins que de former le dessein de ne vous voir jamais apres cela. Où au contraire, s'il est vray que ce que vous connoissez de moy ne vous rebute pas de ma conversation, il pourra estre qu'avec le temps, vous pourrez sçavoir qui je suis sans me perdre : c'est pourquoy contentez vous s'il vous plaist que je vous permette de m'entretenir une heure de choses indifferentes. De choses indifferentes ; reprit brusquement Timante ; ha Madame, c'est ce que je ne sçaurois faire : et je vous declare que je ne vous parleray jamais que de vous, jusques à ce que vous m'ayez accordé ce que j'en desire. Nostre conversation ne sera donc pas fort divertissante, repliqua Parthenie en riant, car vous sçavez si peu de chose de moy, qu'il faudra tousjours recommencer le mesme discours. Je suis neantmoins bien assuré, reprit il, que je ne m'ennuyeray pas : et qu'apres vous avoir dit mille fois que je suis charmé de la beauté de vostre voix, et plus encore des graces de vostre esprit, je trouveray pourtant tousjours quelque douceur à vous le redire : pourveu que vous ne m'ostiez pas l'esperance de vous connoistre un jour mieux que je ne vous connois. Tant que vous ne me direz autre chose, respondit Parthenie, sinon que vous avez une curiosité estrange de sçavoir qui je suis, je le croiray sans peine : mais de vouloir me persuader que tant que je vous seray inconnuë, j'auray quelque pouvoir sur vostre ame, c'est ce que vous ne ferez pas facilement : et c'est pourtant ce qu il faudroit qui fust pour m'obliger à vous dire qui je suis. Car enfin aller confier tout le secret de ma vie, à une Personne qui n'auroit nulle amitié pour moy : c'est ce que je ne dois pas faire : et c'est pourquoy, comme il n'est pas possible que vous puissiez aimer ce que vous ne connoissez point ; et que vous ne pouvez aussi jamais me conoistre sans m'aimer auparavant, il faut s'il vous plaist, qu'apres avoir desgagé aujourd'huy la parole que je vous donnay à Amathonte, nous nous separions pour tousjours. Ha Madame, luy dit il, puis qu'il ne faut que vous aimer pour vous connoistre, je vous connoistray infailliblement bientost : estant certain qu'il y a je ne sçay quelle puissance superieure qui me force malgré moy ; à m'attacher plus à vous, qu'à toutes les personnes que j'ay jamais connuës : Je vous declare toutesfois, Madame, luy dit il, que si j'ay à vous aimer, il faut que ce soit d'amour, et non pas d'amitié : car pour mes Amis et pour mes Amies, c'est mon esprit qui les choisit : et je les veux mesme connoistre longtemps, devant que de leur donner part en ma confiance. Mais pour l'Amour, il n'en est pas de mesme : car il se vante d'estre au dessus de la raison ; de naistre plustost dans le coeur que dans l'esprit ; et de naistre mesme sans le consentement de ceux dans le coeur desquels il naist : c'est pourquoy, Madame, comme je sens pour vous ce que je n'ay jamais senty pour personne, je dois ce me semble croire, que ce que je sens est amour. Pour moy, dit Parthenie, je ne suis pas de vostre opinion : parce que je suis persuadée, que si vous me parliez souvent, quoy que vous ne sçeussiez pas qui je suis, et quoy que vous ne vissiez point si je suis belle ou laide, vous ne laisseriez pas de pouvoir avoir de l'amitié pour moy. Car comme en de longues conversations, on peut connoistre l'ame de la Personne avec qui on les a, quoy qu'on ne connoisse ny sa condition ny son visage ; il n'est pas impossible que l'amitié naisse de cette connoissance : mais pour l'amour, Seigneur, ce n'est pas la mesme chose : et comme vous avez dit vous mesme qu'il naist dans le coeur et non pas dans l'esprit, il paroist assez que l'esprit tout seul ne peut faire naistre l'amour : et que c'est à la beauté seulement que cét advantage est reservé. Ha Madame, luy dit il, que vous connoissez peu l'amour, si vous croyez que la seule beauté la cause ! ne considerez vous point que si cela estoit, il n'y auroit que les grandes Beautez qui en pussent donner ? et que l'on verroit bien souvent qu'en toute une grande Cour, il n'y auroit que deux ou trois Belles qui eussent des adorateurs ? Mais au contraire, on voit des Femmes qui n'ont quelquesfois ny grande beauté, ny grand esprit, qui sont aimées par de fort honnestes Gens : et l'on voit quelquefois aussi en mesme temps, les plus belles personnes du monde, ne pouvoir attacher un coeur fortement à leur service. Apres cela, Madame, douterez vous encore que l'amour ne soit pas un puissant effet de la simpathie qui agit malgré nous ? Croyez donc s'il vous plaist, Madame, que puis qu'il se trouve des hommes, et mesme des hommes d'esprit, qui sont amoureux de Femmes qui ne sont point du tout belles, je le puis bien estre de vous, de qui je connois desja de grandes beautez, et que je crois en effet estre fort belle. Quoy qu'il en soit Seigneur, dit elle, vous ne le sçaurez de long temps : mais Madame, reprit il, seroit il bien possible qu'il pust y avoir de la raison à ce que vous faites ? il y en a une si pressante, répondit elle, que si vous vous rendez un jour digne de la sçavoir, vous tomberez d'accord que j'auray fait ce que je devois. Mais Madame, reprit il encore, quand mesme il vous importeroit qu'on ne sçeust pas icy qui vous estes, pourquoy ne vous fiez vous point à ma discretion ? Je vous proteste que je n'ay dit à qui que ce soit, ce que vous m'aviez deffendu de dire à Amathonte : je le sçay bien (luy dit elle, afin de l'embarrasser) car je m'en suis fait informer à tous vos Amis : c'est pourquoy connoissant que vous estes capable de garder un secret, je veux bien vous en confier encore un : et vous aprendre quels sont les sentimens de mon ame, afin que je ne vous fois pas absolument inconnuë. Sçachez donc, poursuivit elle, que je suis sincere ; que j'ay le coeur assez tendre ; que mon amitié est un peu tirannique ; que j'aime la vertu et la gloire ; que je ne veux point de coeur partagé ; que je ne donne jamais le mien, qu'apres qu'on m'a persuadé par toutes les voyes imaginables, que je regne souverainement dans celuy qu'on veut que je reçoive ; que je suis ennemie mortelle de l'inconstance, et que c'est principalement pour esviter un semblable malheur, que je ne veux ny aimer, ny estre aimée. Apres cela Seigneur, adjousta t'elle, ne me demandez plus rien d'aujourd'huy : car je vous assure que vous ne l'obtiendriez pas, Eh de grace Madame, luy dit il, ne renversez pas l'ordre universel du monde ; j'ay connû le visage de tous mes Amis, longtemps devant que de connoistre leur coeur : et vous voulez que je connoisse vostre coeur, long temps devant que de connoistre vostre visage. Encore une fois, Madame, ne faites pas une chose si peu ordinaire : et ne faites point de difficulté de me monstrer vos yeux, apres m'avoir monstré vostre ame. Mais non (adjousta t'il un moment apres) je ne veux que ce qu'il vous plaist : et je dois estre si satisfait de ce que vous m'avez descouvert les plus beaux sentimens du monde, que je ne dois plus rien desirer. Mais Madame, afin que vous connoissiez mon ame, comme vous connoissez ma condition, mon esprit, et ma personne : sçachez, s'il vous plaist, que ce que je promets, je le tiens toûjours : que ce que j'aime une fois, je l'aime jusqu'à la mort, si ce n'est qu'on m'abandonne ou qu'on me trahisse : que je ne suis point de ces Amans qui ne veulent servir que pour regner ; puis qu'au contraire je ne veux estre aimé que pour estre plus accablé de nouvelles chaines. Et pour vous monstrer, adjousta t'il, que je ne suis pas inconstant, et que mesme je ne le puis pas estre ; c'est que je ne suis point du tout de l'humeur de ceux qui ne considerent l'esprit aux Femmes, que comme un ornement à leur beauté : puis qu'au contraire, je regarde plustost leur beauté, comme un ornement à leur esprit. De sorte que ne faisant pas le principal fondement de mon amour sur un bien si peu durable ; et la fondant au contraire, sur des choses qui durent autant que la vie ; elle durera aussi jusques à la mort, comme je l'ay desja dit. Si tout ce que vous dittes estoit vray, reprit Parthenie en sousriant, vous ne devriez pas desesperer de sçavoir un jour qui je suis : quoy Madame, luy dit il, je croy tout ce que vous dittes, et vous voulez douter de ce que je dis ! vous qui pouvez vous informer de moy, à tous ceux qui me connoissent, et moy qui ne puis à qui demander de vos nouvelles. Vous pouvez encore adjouster, repliqua Parthenie, qu'il ne vous est pas mesme permis de vous en informer : mais du moins, luy dit il, Madame, ne me permettrez vous pas de vous entretenir icy, jusques à ce que vous ayez mis ma discretion à une assez longue espreuve ? Parthenie fut alors quelque temps sans respondre : mais Timante la pressa si instamment, et luy dit tant de choses, qu'elle craignit qu'en effet il n'entreprist plus qu'elle ne vouloit, pour sçavoir qui elle estoit. C'est pourquoy prenant la parole, je veux bien, luy dit elle, durant quelques jours, vous accorder la permission de me parler icy à la mesme heure : pourveû que vous me juriez par Venus Uranie, que vous ne direz à qui que ce soit, sans exception, que vous ayez retrouvé cette Personne inconnuë dont vous parlastes la premiere fois à toute la Terre. Car si vous le dites, je le sçauray infailliblement : et je ne le sçauray pas plustost, que je prendray la resolution de ne vous parler jamais, et de faire en sorte que vous ne me connoissiez jamais : c'est pourquoy voyez si vous pouvez vous satisfaire de ce que je veux. Comme c'est à vous à faire les Loix, reprit-il, et que c'est seulement à moy à les suivre, il faut bien que je vous obeïsse : mais, Madame, quelle seureté puis je prendre à la promesse que vous me faites, que je vous verray demain au mesme lieu, et à la mesme heure ? Ma parole, repliqua t'elle : mais Madame, respondit il, vous ne me l'aviez pas tenuë, car les huict jours estoient passez : et cependant je n'avois point eu de vos nouvelles. Pour vous mettre l'esprit en repos, reprit-elle, je vous permets de reveler tout ce que je vous ay dit, si je ne me trouve demain icy : pourveu que vous me soyez fidelle, et que vous vous en alliez tout à l'heure. Apres cela, il fallut qu'en effet Timante se retirast : car Parthenie ne voulut point fermer la Fenestre qu'il ne se fust retiré. Mais dés qu'il le fut, elle envoya prier celle chez qui elle logeoit, de faire fermer la Porte de cette Maison voisine, qui donnoit dans son Jardin : de peur que Timante n'y revinst, et n'escoutast ce que l'on diroit dans son Apartement. Elle voulut mesme le quitter, et elle le quitta en effet, en prenant un plus haut, qui ne donnoit pas dans le Jardin : de plus elle recommanda de nouveau le secret, à tous ceux qui sçavoient qu'elle estoit à Paphos : sans qu'il leur parust qu'il y eust pourtant d'autre raison, sinon que Parthenie ne vouloit pas que l'on sçeust qu'elle eust quitté sa Solitude, pour venir voir un divertissement public : principalement n'estant pas logée chez le Prince son Frere, où elle disoit n'avoir pas voulu aller, parce qu'il eust esté impossible que son voyage n'eust esté sçeu. Elle avoit mesme cét advantage, que celle chez qui elle estoit logée n'estoit pas difficile à tromper : mais apres que tous ces ordres eurent esté donnez, et qu'elle fut seule avec Amaxite, elle se mit à parler de l'autre où elle se trouvoit : Tantost elle estoit ravie que Timante l'eust retrouvée, sans qu'elle l'eust fait advertir : et tantost on eust dit qu'elle estoit faschée de s'estre engagée à le revoir : apres elle s'imaginoit qu'Amaxite l'avoit fait advertir qu'elle estoit dans cette Maison, et qu'elle avoit mesme fait dire à Timante quelle estoit son humeur. Car enfin, luy disoit elle, il m'a dit tout ce que j'eusse pû souhaiter qu'il me dist : et tout ce qu'il m'eust pû dire, quand il auroit sçeu tout ce que je pensois. C'est ce qui vous doit persuader Madame, luy repliqua Amaxite, que ce sont les Dieux qui le font parler : car pour moy, vous sçavez bien que vous ne m'avez point perduë de veuë, et que je ne connois point Timante. Je sçay bien ce que vous dittes, reprit Parthenie, mais je sçay si peu comment Timante m'a trouvée tant de fois, et m'a tant dit de choses selon mon sens, que vous me devez pardonner le leger soubçon que je vous ay dit que j'avois, et que je n'ay pourtant point eu. Et puis qu'il faut vous advoüer la verité, comme à un autre moy mesme ; je pense que je ne vous ay accusée, qu'afin que vous me persuadassiez plus fortement, que les Dieux veulent que Timante m'aime. Je n'ay pourtant garde de croire positivement tout ce qu'il m'a dit : mais apres tout, je ne veux pas du moins m'imaginer que ce qu'il dit qui est, ne puisse point estre : car je destruirois la seule veritable douceur dont j'ay joüy depuis que je me suis exilée : qui est d'esperer de trouver quelqu'un capable d'une amour constante. Mais Madame, luy dit Amaxite, pourquoy avez vous donné tant d'ordres contraires à la promesse que vous avez faite à Timante de le revoir ? c'est, dit elle, que je veux bien luy parler, mais que je ne veux pas qu'il me connoisse : et que j'ay bien creû que vous trouveriez demain les voyes de faire r'ouvrir la Porte du Jardin que j'ay fait fermer. Car enfin jusques à ce que je fois assurée que Timante m'aime, et que j'en fois assuré par mille preuves d'affection, je ne veux pas qu'il sçache qui je suis, ny qu'il me voye : mais ce que je voudrois bien sçavoir, seroit si Timante me sera fidelle, et s'il ne dira rien de nostre advanture, ny au Prince mon Frere, ny à ses autres Amis. Apres que Parthenie eut achevé de parler, Amaxite qui sçavoit qu'Antimaque estoit devenu amoureux de Doride, et que Doride me faisoit l'honneur d'avoir assez d'amitié pour moy, et de me confier presques toutes choses ; luy dit que si elle vouloit se fier en ma discretion, je serois fort propre à descouvrir ce qu'elle vouloit sçavoir. D'abord Parthenie fit quelque difficulté, sur ce que ma Soeur luy proposoit : mais elle luy respondit si fortement de ma fidelité, qu'enfin il fut resolu que je serois du secret. Cependant Timante n'estoit pas sans inquietude : car apres qu'il fut r'entré dans la maison où il logeoit, il s'informa, sans dire la raison pourquoy il le demandoit, quelles Femmes estoient dans celle d'où il venoit de se promener ? Mais il fut estrangement surpris, d'apprendre qu'il n'y en avoit point d'autres que la Maistresse du Logis : qui estoit une Femme fort avancée en âge, et les Esclaves qui la servoient. Il sçavoit pourtant bien que celle à qui il avoit parlé, n'estoit ny Esclave, ny vieille : car sa conversation l'assuroit du premier, et ses belles mains, sa belle voix, et sa belle taille, l'assuroient de l'autre. Joint que les deux premieres fois qu'il l'avoit veuë, il avoit bien connû par la couleur de son habillement, qu'elle estoit assurément jeune, quoy qu'il n'eust pû connoistre sa condition : de sorte qu'il estoit en une peine estrange. Il voyoit que tout ce qu'il connoissoit de cette Personne estoit admirable : et qu'elle avoit un charme dans le son de la voix, qui faisoit que tout ce qu'elle disoit, plaisoit mille fois plus en sa bouche, qu'il n'eust fait en celle d'une autre. Il trouvoit qu'elle avoit dans l'esprit un tout si galant et si aisé, qu'il estoit ravy de sa conversation : et il croyoit mesme qu'elle estoit d'un naturel à aimer tendrement : fondant cette opinion sur ce qu'elle haïssoit tant l'inconstance. Mais apres tout (disoit il, lors qu'il eut examiné cette advanture) il faut bien qu'il y ait quelque chose d'estrange, ou en la condition, ou en la beauté de cette Personne ; car pourquoy se cacheroit elle si soigneusement, à un homme dont elle ne rejette portant pas absolument la connoissance ? Il faut toutesfois, adjoustoit il, que cette Personne soit belle : puis que je luy ay oüy dire des choses à Amathonte, que celles qui ne le sont pas ne disent jamais : il faut mesme quelle soit Femme de condition : son langage ; son esprit ; et son port, me le prouvent assez, et font que je n'en doute point. Quoy qu'il en soit, disoit il, elle me plaist toute Inconnuë qu'elle m'est : et quand ce ne seroit que pour sçavoir seulement son nom, il faut que je luy obeïsse. Car enfin, elle m'a dit que si je fais ce qu'elle veut : je ne dois pas desesperer de la connoistre un jour : c'est pourtant une bizarre voye de sçavoir une chose, que de ne s'en informer point : mais apres tout, quand il venoit à penser que cette Personne luy avoit dit si affirmativement, que s'il s'informoit d'elle à quelqu'un, elle le sçauroit : et que si elle le sçavoit, il ne la connoistroit jamais, et ne luy parleroit plus : la curiosité faisoit cette fois là dans son coeur, ce qu'elle n'a jamais fait dans celuy de personne, puis qu'elle l'empeschoit de s'informer de ce qu'il avoit tant d'envie d'aprendre. En effet Timante mourant d'envie, de demander à tous ceux qu'il connoissoit, qui pouvoit estre cette aimable Inconnuë qu'il aimoit desja sans penser l'aimer, n'osoit seulement en parler à Antimaque, de peur qu'il ne l'allast dire à Doride : de sorte qu'il passa la nuict et tout le jour suivant, avec une impatience estrange. Cependant Amaxite m'ayant envoyé querir, je devins l'espion de Timante : si bien qu'ayant cherché à le rencontrer, je fus tout le jour aux lieux où il estoit : et je raportay le soir à ma Soeur, qu'il avoit parû fort resveur, à tous ceux qui l'avoient veû : qu'il avoit refusé de souper chez le Prince Philoxipe : et d'aller à une Promenade, qui se devoit faire le soir sur la Mer, et où toute la Cour estoit, sans en avoir voulu dire la raison : et qu'il s'estoit retiré chez luy de fort bonne heure. De sorte qu'Amaxite ayant dit à Parthenie tout ce qu'elle avoit sçeu par moy, cette Princesse en eut une joye extréme : et se resolut plus facilement, à ne manquer pas de promesse à Timante. Si bien qu'ayant donné la commission à Amaxite, de faire ouvrir le soir la porte du Jardin ; et Amaxite en ayant trouvé le moyen, sans que la Maistresse de la Maison comprist qu'il y eust rien de misterieux à cela, tant la chose fut bien conduite ; l'heure de l'assigation estant venuë, Timante se rendit à la Fenestre du Cabinet de la Chambre basse, où Parthenie estoit, sur le pretexte d'avoir à escrire. Mais afin que Parthenie ne fust pas obligée d'avoir un Voile si espais pour la cacher, ce Cabinet n'estoit esclairé que par deux petites Lampes de Cristal, qui estoient disposées de telle sorte, que la lumiere ne s'estendoit pas jusques à la Fenestre, parce qu'elles estoient à un endroit où il y avoit une Corniche fort avancée, qui portoit ombre jusques là : si bien que lors que Timante arriva, il ne vit pas mieux Parthenie que le jour auparavant. Il est vray qu'il la trouva avec encore plus de disposition â le recevoir civilement : le raport que j'avois fait à ma Soeur, luy ayant donné beaucoup de satisfaction. Elle ne le vit donc pas plustost, que prenant la parole ; je vous demande pardon Seigneur, luy dit elle, d'estre peut estre cause que vous perdez le divertissement de la Promenade que l'on fait ce soir sur la Mer : ce qui m'en console un peu, adjousta t'elle, c'est qu'à l'heure où on la fait, vous eussiez esté privé du plaisir de voir tant de belles Personnes qui y sont. Il paroist assez Madame, (luy dit il, apres l'avoir salüée tres respectueusement) que j'ay esperé plus de plaisir de vostre conversation que de la veuë de toutes les Belles dont vous parlez, puis que je les ay quittées pour vous : et qu'ainsi il n'est pas besoin de me faire un compliment là dessus. Mais Madame, puisque vous sçavez tout ce qui se passe dans le monde, vous n'estes donc inconnuë que pour moy seulement : il est vray Seigneur, repliqua t'elle, mais c'est par une raison qui vous est si avantageuse, que si je vous la pouvois dire presentement, je suis assurée que vous advoüeriez que vous m'en devez estre obligé. Quelque defference que je fois resolu d'avoir pour vous, reprit il, j'aurois pourtant bien de la peine â croire que je vous pusse remercier, de ce que vous me refusez une chose, que je desire avec la mesme violence que les Amans les plus ardens dans leur passion, peuvent desirer la possession de leurs Maistresses. Il paroist pourtant, repliqua malicieusement Parthenie, que la conversation que vous eustes hier icy, ne vous a pas donné grande satisfaction : car pour moy, quand j'ay passé un soir agreablement, il demeure tout le lendemain une impression de joye sur mon visage : où au contraire, quand je me suis trouvée en une conversation ennuyeuse, le chagrin est dans mes yeux pour vingt-quatre heures : c'est pourquoy si vous estes de l'humeur dont je suis, j'ay sujet de croire qu'il vous ennuya hier estrangement : car j'ay sçeu que vous avez esté assez resveur tout aujourd'huy. Il est vray Madame, reprit il, que j'ay resvé tout le jour ; mais ç'a esté par une raison toute opposée à celle que vous dites : estant certain que je ne suis jamais plus melancholique, qu'apres que j'ay eu un fort grand plaisir. Et puis, Madame, celuy dont je jouïs en vous entretenant, n'est pas un plaisir tranquile : au contraire, il est si meslé d'inquietude, et de curiosité, que je ne souffrirois guere davantage que je souffre, quand mesme vous m'auriez entierement osté l'esperance. Car enfin vous sçavez tout ce que je fais ; et je ne puis sçavoir qui vous estes : moy, dis-je, qui le desire avec une passion extréme, et qui ne puis jamais avoir de repos que cela ne soit. Mais Seigneur, luy dit Parthenie, je ne voy pas que vous deviez estre si inquieté de ne sçavoir point qui je suis : puisque si je vous suis en quelque consideration, il dépendra de vous de le sçavoir un jour : et s'il est vray que vous n'ayez qu'une simple curiosité pour moy, il vous sera sans doute aisé de la vaincre sans la satisfaire : puisque vous n'avez qu'à ne venir plus icy, et qu'à m'oublier. Et vous croyez Madame, interrompit Timante, qu'il soit fort aisé de vous oublier ? je pense en effet, dit elle, qu'il est bien plus difficile de se souvenir de moy, que d'en perdre la memoire. Non non Madame, reprit il, ne vous y abusez pas : je ne vous oublieray jamais ; et je ne seray jamais content, que je n'aye obtenu de vous, deux choses fort precieuses : je veux dire la veuë de vostre beauté, et vostre coeur. Si je vous avois accordé la moitié de ce que vous me demandez, repliqua t'elle, vous n'auriez jamais de part à l'autre : c'est pourquoy pour vous aprendre du moins ce que vous devez faire pour obtenir ce que vous desirez ; sçachez que devant que de me voir, et de sçavoir qui je suis, il faut avoir aquis mon coeur : jugez donc si sans me connoistre ; vous pouvez faire tout ce que je veux qu'on face, pour esperer seulement de le toucher. Comme je suis fort sincere, adjousta t'elle, et que je n'ay pas autant de desguisement en l'esprit qu'au visage, je vous diray que diverses raisons que je ne puis dire presentement, m'ont mise en estat de ne recevoir jamais d'affection, qui soit fondée sur des choses passageres comme la beauté et la richesse : sur qui le Temps et la Fortune ont beaucoup de part. Je veux donc qu'on m'aime seulement par inclination, et par la connoissance de mon ame, de mon esprit, et de mon humeur. De plus, je veux qu'on me puisse aimer laide et pauvre si je la suis, ou si je la deviens et je veux enfin qu'on n'aime que moy : qu'on m'aime ardemment ; qu'on m'aime tousjours ; qu'on ne face que ce que je veux ; qu'on ne desire que ce qui me plaist ; et qu'on m obeïsse aveuglément et sans repugnance. Jugez apres cela, Seigneur, s'il est aussi aisé que vous le pense, de jouïr de ma veuë : puisque je ne puis l'accorder, qu'à ceux qui auront gagné mon coeur : et que mon coeur ne se peut gagner, que par la voye que j'ay ditte. Au reste, dit elle encore, comme la naissance est une chose qui n'est pas passagere, puisque le Temps et la Fortune ne peuvent empescher qu'on ne soit jusques à la mort, ce qu'on a esté le premier instant de sa vie : je veux bien vous advoüer que dans la Maison dont je suis, il n'y eut jamais d'Esclaves : et que si je suis aussi belle que Noble, peu de Personnes en Chipre sont sans doute plus belles que moy. Mais apres cela, Seigneur, ne m'en demandez pas davantage : car vous le demanderiez inutilement. Pendant que Parthenie parloit ainsi, Timante estoit dans une inquietude estrange : car comme toute la Grece est pleine de certaines Femmes, qui font profession ouverte d'une galanterie universelle, qui ne demeure pas exactement dans les termes de la modestie, et qui en ternissant leur gloire les enrichit, et qu'il y en a aussi assez en Chipre ; il y avoit des instans, où il craignoit que celle avec qui il estoit n'en fust une. Il y avoit toutesfois je ne sçay quoy dans l'air dont Parthenie parloit, qui luy persuadoit le contraire un moment apres : en effet, quand il venoit à considerer, qu'elle estoit dans une Maison de qualité et d'honneur ; que de plus, ce n'est pas la coustume de cette espece de Personnes de cacher leur beauté, il se repentoit de la pensée qu'il avoit euë : et trouvoit cette avanture trop galante, pour ne la continuer pas. Il croyoit pourtant encore, n'avoir que de la curiosité : mais lors que Parthenie luy eut dit toutes les conditions qu'elle vouloit en un Amant, il commença de s'apercevoir qu'il estoit desja le sien : car sans hesiter un moment, il luy dit qu'il s'engageoit à tout ce qu'elle luy proposoit : pourveû qu'elle luy promist qu'apres qu'elle auroit assez esprouvé sa constance, elle luy donneroit son coeur, et luy accorderoit sa veuë. Ces promesses se faisoient pourtant en aparence de part et d'autre, plustost comme une simple galanterie, que comme de veritables promesses : ce n'est pas qu'il n'y eust desja dans le coeur de Timante, la plus violente inclination qui sera jamais pour aimer Parthenie ; et qu'il n'y eust aussi dans celuy de Parthenie, une tres forte disposition à aimer Timante : mais comme ils avoient tous deux de l'esprit raisonnable ; ils trouvoient qu'il y avoit quelque chose de si bizarre en cette avanture, qu'ils ne pouvoient se resoudre à parler serieusement : et il leur falut quelques jours, auparavant que de connoistre assez leurs veritables sentimens, pour se parler sans railler. Cependant jamais Timante ne se separoit de Parthenie, qu'elle ne luy fist jurer qu'il ne diroit rien de leur avanture ; qu'il ne s'informeroit point d'elle ; et qu'il attendroit qu'elle s'assurast assez en son affection, pour luy dire qui elle estoit, et pour luy faire voir si elle estoit belle ou laide. Mais enfin, Seigneur, comme Parthenie a le plus bel esprit du monde, et le plus charmant ; elle aquit un pouvoir si absolu sur celuy de Timante, qu'en effet il n'osa pas mesme dire à Antimaque quelle estoit son advanture, de peur qu'il ne la dist à quelqu'un. Il luy fut mesme aisé de la luy cacher : car comme Antimaque estoit amoureux de Doride, il passoit tous les soirs chez la Princesse Policrite : de sorte que Timante avoit la liberté de se trouver à son assignation sans qu'il s'en aperçeust. Il fit pourtant tout ce qu'il pût par un Escuyer qu'il avoit, pour faire suborner quelques Domestiques de la Dame chez qui Parthenie logeoit, pour sçavoir qui estoit celle qui estoit chez elle : mais comme la chose avoit esté conduite avec tant d'adresse, qu'ils ne sçavoient pas mesme qui estoit Parthenie, cela ne luy servit de rien. Cependant comme il craignoit que si l'aimable Inconnuë venoit à sçavoir qu'il luy auroit manqué de parole, et qu'il se seroit informé d'elle, elle ne luy en manquast aussi ; il fit autant donner à ceux qui ne luy avoient rien apris, que s'ils luy eussent dit ce qu'il vouloit sçavoir : afin de les obliger du moins à ne dire pas qu'on leur eust rien demandé : et en effet Parthenie ne sçeut point alors, que Timante ne luy eust pas tenu exactement sa parole. Il est vray qu'il la luy tint si fidellement d'ailleurs, qu'elle eut sujet d'en estre contente : car quelque soin que j'aportasse à observer tout ce qu'il disoit ; et tout ce qu'il faisoit ; je ne raportay jamais rien à ma Soeur, qui ne deust plaire à Parthenie : et qui ne deust luy persuader qu'elle occupoit fort l'esprit de Timante. En effet sa façon d'agir changea absolument dans le monde : car comme il n'avoit autre dessein que de chercher son aimable Inconnuë partout, et qu'il estoit persuadé que c'estoit une Personne de Paphos, qui venoit dans la Maison où il l'entretenoit, seulement pour luy parler, quoy que les Domestiques eussent assuré qu'elle y logeoit ; il alloit de visite en visite, sans tarder en nulle part : esperant tousjours de discerner : à la voix, celle qu'il mouroit d'envie de connoistre. Mais il avoit beau aller, il ne la trouvoit point : de sorte que comme la difficulté en amour est ce qui en fait toute l'ardeur, Timante vint à estre plus amoureux de Parthenie, que jamais nul autre de ses Amans ne l'avoit esté, Il vint mesme à estre beaucoup plus inquiet : car comme il avoit plus de choses à desirer, et qu'il y avoit tousjours quelques instans, où la crainte d'estre trompé, mesloit de la douceur et du chagrin à ses autres maux ; il souffroit assurément plus que les autres Amans n'ont accoustumé de souffrir. Aussi s'en plaignoit il quelquesfois si fortement à Parthenie qu'il en faisoit pitié : et d'autresfois si plaisamment, qu'il en faisoit rire. Pour moy (luy disoit il un soir que la Lune estoit fort claire, et qu'il la pressoit estrangement de lever son Voile) je ne puis plus souffrir que vous ne m'accordiez pas ce que je vous demande : ce n'est pas, adjousta t'il, que vostre beauté soit necessaire, pour faire durer ma passion ; car puis qu'elle est née sans elle, elle subsistera sans elle. Mais ce qui fait que je ne puis plus souffrir que vous me traitiez ainsi ; c'est que vous m'avez fait l'honneur de me dire une fois, que vous m'accorderiez vostre veuë, dés que j'aurois gagné vostre coeur : de sorte que voyant que vous vous cachez tousjours aussi soigneusement qu'à l'ordinaire, j'ay sujet de croire que je suis encore bien loin d'avoir fait cette illustre conqueste. Elle vous auroit trop peu cousté, repliqua Parthenie, si vous l'aviez desja faite : c'est pourquoy afin que vous l'estimiez davantage, il faut que vous ne la faciez pas si tost. Du moins Madame, luy disoit il, formez donc une Image par vos paroles, que je puisse adorer : et qui passant de vostre bouche dans mon coeur, y puisse demeurer jusques à ce qu'en vous voyant, vostre veritable Image l'en chasse. Car enfin, je passe les journées entieres, à aller de Palais en Palais ; et de Temple en Temple pour vous chercher : mon imagination donne tous les jours à vostre beauté cent figures differentes. Je vous vois tantost le taint vif, et tantost pasle, tantost blonde, et tantost brune. Quelquesfois je me persuade que vous avez les yeux doux, languissans, et passionnez : et quelquesfois aussi, je croy que vous les avez vifs et brillans, et tous remplis de certains esprits lumineux et enflamez, qui portent le feu dans l'ame de tous ceux qui les voyent. Je les crois tantost bleus, et tantost noirs, et sans sçavoir ce que vous estes, je vous adore pourtant tousjours esgalement. Mais apres tout, Madame, adjousta t'il, si vous avez autant de bonté, que vous dittes souvent que vous en avez, vous fixerez toutes ces imaginations : et vous me direz du moins, si vous estes blonde ou brune. Quand vous m'aurez dit (repliqua t'elle malicieusement en riant) si vous souhaitez que je fois brune ou blonde, je vous diray peutestre si je suis l'une ou l'autre. Timante se trouva alors bien en peine : car comme il ne sçavoit point si elle estoit ou blonde ou brune, il n'osoit dire son veritable sentiment, de peur de ne rencontrer pas la verité : joint aussi, que Parthenie ne luy promettoit pas positivement, de luy dire ce qu'il vouloit sçavoir : de sorte que n'osant respondre precisément, il se mit à l'accuser d'inhumanité. Il est vray qu'il ne se plaignit pas longtemps, parce qu'elle l'interrompit, pour l'accuser de foiblesse : car enfin luy dit elle, je connois par ce que vous me dittes, que vous voulez absolument que je fois belle : puis que vous dittes que vostre imagination me donne les plus beaux yeux du monde : et par consequent j'ay sujet de craindre, que si je ne les ay pas tels, vous ne changiez de sentimens pour moy. Ha Madame, interrompit il, ne me faites pas ce tort là, s'il vous plaist, que de croire que quand vous ne seriez point belle, je pusse vous aimer moins ! mais apres tout, tant que vos yeux ne desmentiront pas mon imagination, je croiray tousjours que vous estes la plus belle Personne du monde. En effet, le moyen que je ne proportionne pas vostre beauté à vostre ame et à vostre esprit ? c'est pourquoy si vous voulez vous assurer de ma fidelité, monstrez vous à moy telle que vous estes : et si apres cela je ne vous adore encore, quand mesme vous ressembleriez le Portrait que vous me fistes de la laideur, lors que j'eus l'honneur de vous rencontrer à Amathonte ; haïssez moy autant que je vous aime. En verité, dit Parthenie, l'amour est une capricieuse passion : en effet, luy dit elle, n'est il pas vray que pour l'ordinaire, ceux qui sont amoureux d'une fort belle Personne, et qui la voyent autant qu'ils veulent, ne laissent pas pourtant de s'estimer tres malheureux, lors qu'ils croyent n'avoir point de part à son estime ; et que toute la beauté de ses yeux, ne les empesche pas de sentir avec une douleur extréme, une parole un peu rude ? Ils disent alors, que ce ne sont que les sentimens du coeur qu'ils cherchent : il n'y en a pas un qui ne proteste à la personne qu'il aime, qu'il souhaite plus la possession de son coeur, que celle de sa beauté : que c'est le terme de ses desirs, et la borne de ses esperances : cependant je voy qu'à parler raisonnablement, l'Amour est de telle nature, qu'il méprise tout ce qu'il possede, et qu'il desire tout ce qu'il ne possede pas. En effet, si la chose n'estoit pas ainsi, bien loin de vous plaindre, vous me remercieriez : car enfin, j'y commencé par où les autres achevent ; je vous ay advoüé que je vous estime ; je vous ay dit que je serois bien aise que vous m'aimassiez ; et je ne vous ay pas deffendu d'esperer d'estre aimé. Vous avez consenty de ne fonder point vostre affection sur la beauté : je vous ay montré mon ame à descouvert : je vous ay enseigné par quel chemin on pouvoit arriver jusques à mon coeur : et je ne vous ay pas dit qu'il fust invincible : et apres cela vous vous plaignez encore : et vous vous amusez à me presser de vous montrer mes yeux, qui peut-estre ne sont point beaux. Revenez, Seigneur, revenez dans les termes de nos conditions, si vous ne voulez que je rompe aveque vous. Il y a tant d'esprit à tout ce que vous dittes, reprit Timante, que vous en augmentez encore et mon amour, et ma curiosité : c'est pourquoy ne me deffendez pas s'il vous plaist de vous demander à genoux, la grace que je desire. Contentez vous que je n'entreprenne rien de plus violent, pour sçavoir qui vous estes : et que j'aye ce pouvoir là sur moy, de ne le demander pas à tout ce que je connois de Gens dans la Cour. Mais Madame, pour faire que je continuë de ne le demander point aux autres, il faut que je vous le demande quelquesfois à vous mesme : ne vous offencez donc point, je vous en conjure, de toutes mes prieres, et de toutes mes impatiences. Si je ne vous aimois point, je n'en userois pas ainsi : mais vous aimant ardamment, malgré que j'en aye, il faut que je vous prie, et que je vous presse, de me faire connoistre ce que j'aime. Je connois bien, poursuivit il, que vous avez mille beautez dans l'esprit : tout ce qui me paroist de vostre personne est admirable ; je voy des sentimens dans vostre coeur qui me ravissent : il y a dans vostre conversation quelque charme particulier, que je n'ay jamais trouvé en nulle autre : et vous attachez si fortement, et si agreablement mon esprit lors que vous parlez, que je pense que je pourrois vous voir sans que je pusse m'apercevoir si vous seriez belle, ou si vous ne le seriez pas. Vous ne prononcez pas une parole, qui ne passe de mon oreille dans mon coeur : et qui ne luy donne je ne sçay qu'elle esmotion agreable, qui me plaist et me flatte tout à la fois. Mais apres tout, adjousta t'il en sousriant, je ne vous connois pas encore assez : et j'ay une si violente curiosité de me voir du moins dans vos yeux, si je ne me puis voir dans vostre coeur ; que je ne me lasseray jamais de vour prier de m'accorder cette grace : vous protestant que vous avez tous les torts du monde, de vous deffier de mon amour et de ma discretion. Pendant que Timante parloit ainsi, Parthenie forma le dessein d'esprouver sa constance par une assez bizarre voye : c'est pourquoy prenant la parole, et feignant de vouloir luy accorder une partie de ce qu'il souhaitoit : je veux bien, luy dit elle, puisque vous en avez tant d'envie, ne vous refuser pas tout ce que vous me demandez : mais comme je suis resoluë de vous accorder grace apres grace, et de ne vous en accabler pas tout d'un coup ; je ne veux pas que vous sçachiez encore qui je suis : et je veux seulement que vous me voiyez le visage descouvert en plein jour. Mais à condition, que vous ne me parlerez point au lieu où je vous verray : qui sera s'il vous plaist demain au matin à un petit Temple qui est aupres du Port. Je m'y tiendray justement deux heures apres que le Soleil sera levé : n'y voulant pas aller plus tard, pour diverses considerations. J'auray le mesme habit que j'avois, le jour que vous me vistes à la Feste des Adoniennes : je me mettray à la seconde Colomne de la main droite : et je leveray mon Voile, dés que je vous verray, afin de contenter une partie de vostre curiosité. Mais Madame, luy dit il, en attendant que je reçoive un plaisir que je souhaite si ardemment, pourquoy ne me monstrez vous pas vos yeux tout à l'heure ? je sçay bien qu'il fait assez obscur pour ne les voir pas comme je les voudrois voir : mais cela n'empeschera pas que je ne les voye mieux demain. Je voy bien, dit elle, que vous avez oublié qu'une de nos conditions est, que vous ne veüilliez jamais que ce que je veux, et que vous ne desiriez rien que ce qui me plaist. Quelque grand que soit vostre pouvoir, luy dit il, Madame, il ne sçauroit s'estendre jusques à regler mes desirs : et tout ce que je puis, est assurément de vous les cacher. Apres cela Parthenie congedia Timante sans luy accorder ce qu'il luy demandoit : luy disant que s'il entreprenoit de luy parler, ou de la suivre le lendemain, qu'il ne la verroit plus jamais. De sorte que Timante luy promettant tout ce qu'elle vouloit qu'il luy promist, il se retira avec l'esperance de voir le jour suivant cette aimable Inconnuë, qui luy avoit donné tant de curiosité et tant d'amour. Mais comme l'esperance que l'amour fait naistre est inquiette, il ne pût dormir de toute la nuict : et il se leva si matin, que ses Gens en estoient estonnez : et ils l'estoient d'autant plus, qu'ils voyoient qu'il se paroit comme pour aller au Bal, quoy qu'il n'allast qu'à un petit Temple, où peu de personnes de condition alloient : et à une heure encore, où les Femmes de qualité n'estoient pas esveillées.

Histoire de Timante et Parthenie : le subterfuge de Parthenie


Mais si Timante avoit de l'impatience, Parthenie avoit de l'occupation : car elle songeoit à faire qu'elle pûst s'assurer du coeur de Timante, et que rien ne le luy pust jamais oster. C'est pourquoy elle avoit pris la resolution de luy faire une tromperie : afin de voir s'il la pourroit aimer dans la croyance qu'elle ne fust point belle. Pour cét effet, elle fit prendre le lendemain au matin, à une Fille qu'elle avoit, qui avoit la taille fort bien faite, et qui estoit à peu prés de mesme grandeur qu'elle, le mesme habit qu'elle avoit porté la Feste des Adoniennes : car comme cette Fille estoit de Salamis, et qu'il n'y avoit pas longtemps qu'elle estoit à son service, elle ne pouvoit pas estre connuë à Paphos. Mais Seigneur, il faut que vous sçachiez, que cette Fille est une des plus laides Personnes du monde : car enfin tous les traits de son visage ont une si grande disproportion entre eux, qu'on diroit qu'ils n'ont point esté faits l'un pour l'autre. Aussi en resulte t'il une laideur si excessive, que je n'ay jamais veû un objet si desagreable, que le visage de cette Fille. Cependant afin que Timante fust mieux trompé, Amaxite suivit cette feinte Parthenie avec un Voile fort espais, comme si elle esté eust à elle : et elles furent au Temple, dans un Chariot de la Dame chez qui Parthenie logeoit. Mais pour plus grande seureté, Parthenie voulut que ma Soeur m'envoyast querir, et me donnast commission de me trouver à ce Temple, et de joindre Timante, dés qu'il y seroit entré : afin de luy oster la liberté de pouvoir parler à celle dont la veuë le devoit tant surprendre : me donnant ordre d'agir selon que l'occasion le requerroit : et de faire et de dire tout ce que je jugerois à propos, pour empescher Timante de descouvrir qu'on luy faisoit une tromperie. Parthenie n'avoit pourtant pas le dessein de laisser croire longtemps à Timante qu'elle fust celle qu'il avoit veuë : au contraire, elle avoit resolu, lors qu'elle auroit veû comment il luy parleroit apres cette fourbe innocente, de luy faire voir dés le soir cette mesme Fille aupres d'elle, afin qu'il connust son erreur, et que cette image terrible, ne demeurast pas dans son esprit. Enfin Seigneur, si cela fut bizarrement et plaisamment pensé, il fut adroitement executé. Cette Fille fut au Temple, plus matin que Parthenie ne l'avoit dit à Timante, pour faire qu'elle y arrivast devant luy. Ce ne fut pourtant que d'un quart d'heure : car il avoit une si grande impatience de voir la Personne qu'il aimoit, qu'il fut à l'assignation devant l'heure qu'on luy avoit donné. Mais comme j'y estois encore devant luy, et que je sçavois la chose, je le vy entrer dans ce Temple, avec precipitation et empressement. Il n'y fut pas plustost, qu'il regarda vers le lieu où Parthenie luy avoit assuré qu'elle seroit : mais à peine y eut il jetté les yeux, qu'il vit en effet une Personne de fort belle taille, suivie d'une autre qui estoit effectivement la mesme qu'il avoit veue à Amathonte. De plus, il vit que cette Personne estoit au mesme lieu qu'on luy avoit marqué, et qu'elle avoit le mesme habit qu'il avoit desja veû : de sorte qu'il ne douta point du tout, que celle qu'il voyoit ne fust son aimable Inconnuë. Car encore qu'il y eust quelque peu de difference de la taille de cette Fille à celle de Parthenie ; la preocupation de Timante fut si grande, qu'il ne la remarqua point. Il advança donc diligemment vers l'endroit où elle estoit : mais comme il estoit convenu avec Parthenie qu'il ne luy parleroit point en ce lieu là, il se mit un peu à sa gauche, deux ou trois pas plus avancé qu'elle vers le fonds du Temple, afin de la voir mieux. Il n'y fut pas plustost, qu'Amaxite advertit tout doucement cette feinte Parthenie, qui ne connoissoit point Timante, de lever son Voile ce qu'elle fit à l'instant : le levant mesme si adroitement, que Timante ne vit point ses mains, car Parthenie le luy avoit ordonné ainsi. Mais Seigneur, imaginez vous un peu, je vous suplie, quelle fut la surprise de Timante, qui s'estoit formé une idée admirable de la beauté de son Inconnuë, de voir l'horrible laideur de cette Fille : elle fut si grande, Seigneur, qu'elle parut en son visage, et en toute ses actions. Il changea vingt fois de couleur presques en un moment : il la salüa en destournant les yeux malgré luy ; et fut si espouventé par un objet si surprenant, qu'il ne songea pas seulement à cacher sa surprise, Il n'eut pas mesme le moindre soubçon de la tromperie qu'on luy faisoit : si bien qu'estant fort affligé de cette advanture ; justes Dieux (disoit il en luy mesme, comme il l'a raconté depuis) comment avez vous pû vous resoudre de mettre une si belle voix, et un si bel esprit, en une si effroyable Personne ? et de joindre une si belle taille, et de si belles mains, à un visage si terrible. Mais comment se peut il faire (adjoustoit il un moment apres) que cette Personne connoisse toutes les delicatesses de l'amour comme elle les connoist ? Quelqu'un peut il l'avoir aimée, ou les peut elle sçavoir sans cela ? Pour moy, poursuivoit il en souspirant, si j'avois veû son visage devant que connoistre son esprit, je n'aurois pas voulu seulemêt en faire ma Confidente, bien loin d'en faire ma Maistresse : et je pense que tout ce que je pourray faire, sera de ne passer pas de l'amour à l'aversion. Encore si elle n'avoit qu'une laideur ordinaire ; qu'elle fust de ces Femmes qui n'attirent ny ne rebutent ; qu'elle eust quelque chose dans la phisionomie qui peust faire croire qu'elle eust de l'esprit ou de la bonté ; je sens une si forte disposition à l'aimer, que je l'adorerois encore avec la mesme ardeur. Mais que dis-je ? reprenoit il un moment apres ; il semble donc que je veüille determinément abandonner la Personne du monde qui a le plus de charmes dans l'esprit, et qui a le plus sensiblement touché mon coeur ! Comme Timante s'entretenoit de cette sorte, avec autant de chagrin qu'Amaxite et moy avions de plaisir à l'observer ; et que de temps en temps il regardoit celle qu'il croyoit estre Parthenie, comme s'il eust voulu voir si les Dieux ne la changeroient point à sa priere : tout d'un coup cette Fille oubliant l'ordre qu'on luy avoit donné, de ne monstrer point ses mains ; se mit à rabaisser son Voile, sans se mettre en peine de les cacher : de sorte que comme Timante avoit alors fortuitement les yeux sur elle, et qu'il estoit peutestre tout prest à prendre la resolution de rompre avec Parthenie ; quoy qu'il n'ait jamais voulu l'advoüer ; il vit que celle qu'il prenoit pour son aimable inconnue, au lieu d'avoir les mains admirablement belles comme il les luy avoit veuës, et au Labirinthe, et à Amathonte : et mesme à la Fenestre grillée, où il l'entretenoit, et où il les pouvoit entrevoir quand la Lune estoit claire : il vit, dis-je, qu'elle les avoit courtes, larges ; et point du tout blanches : si bien que revenant à luy, il connut qu'il s'estoit trompé : et en eut une si grande joye, qu'elle parut sur son visage, comme le chagrin y avoit paru un peu auparavant. Il fut alors bien fâché d'avoir si peu caché sa premiere surprise : mais pour la reparer, il prit du moins la resolution d'aller parler à celle qui n'avoit que l'habit de son aimable Inconnuë : disant que ce n'estoit pas à elle qu'il avoit promis de ne parler pas à celle qu'il trouveroit au Temple, et de ne la suivre pas : et que puis qu'on luy manquoit de parole, il n'estoit pas obligé de tenir la sienne. Mais justement comme il prenoit cette resolution, cette feinte Parthenie s'en alla avec ma Soeur, et acheva de le desabuser en marchant : estant certain qu'elle n'avoit pas le port d'une Personne de qualité, comme Parthenie l'a, quoy qu'elle eust la taille fort belle. Cependant comme je vy qu'il la suivoit, je m'avançay vers luy, et le joignis devant qu'il l'eust pû joindre : et afin de l'embarrasser davantage ; Seigneur, luy dis-je en l'abordant, cette Dame que je voy que vous avez salüée, est elle de Crete ? Nullement (repliqua Timante, bien fasché que j'eusse rompu son dessein) et je la croyois de Paphos : c'est pourquoy comme je l'ay creue Femme de qualité, je l'ay salüée sans la connoistre. Je pensois Seigneur, luy dis-je en sousriant, qu'on ne salüast les Dames qu'on ne connoissoit pas, que lors qu'elles estoient belles : mais à ce que je voy, vostre civilité va plus loin que la nostre. J'ay encore quelque chose de plus que vous, respondit il en marchant tousjours, car je suis sans doute plus curieux que vous n'estes : estant certain que je voudrois bien sçavoir qui est cette Dame. C'est assurément (repliquay-je, sans faire semblant de connoistre que je l'importunois) que la curiosité que vous avez en cette rencontre, est de la nature de celle qu'ont ceux qui cherchent à voir des Monstres : et qui ne croiroient pas avoir veû toute l'Egipte, s'ils n'avoient veû ces dangereux Animaux, qui attirent les Passans pour les devorer. Quoy qu'il en soit, adjousta t'il, je voudrois sçavoir qui est cette Dame : Seigneur (luy dis-je, pour l'empescher de s'obstiner à la suivre) je pense qu'il me sera aisé de vous l'aprendre : car je connois le Chariot dans lequel elle est venuë à ce Temple. Je le connois bien aussi, me dit il, mais je ne connois pas pour cela celle qui s'en sert. Je vous promets de m'en informer, luy repliquay-je, et de vous en rendre conte. Cependant la feinte Parthenie et ma Soeur, remonterent dans le Chariot, sans que Timante osast leur parler en ma presence, comme il en avoit eu le dessein, tant il avoit de peur d'irriter son aimable Inconnuë : mais apres qu'elles furent parties, et que Timante les eut salüées en partant, il me somma de ma parole, et me pria de la luy tenir : me donnant de si mauvais pretextes pour m'obliger à satisfaire sa curiosité, que j'avois assez de peine à m'empescher de rire. Je connoissois pourtant bien qu'il ne vouloit connoistre cette Personne, que pour tascher de connoistre celle qui la faisoit agir : vous pouvez penser Seigneur, que je luy promis tout ce qu'il voulut : en suitte de quoy, je le remenay chez luy, et fus quelque temps apres rendre conte â ma Soeur de ce qui c'estoit passé. Mais comme elle sçavoit que Parthenie n'agissoit comme elle faisoit, que pour esprouver la fidelité de Timante, elle ne luy dit pas l'horrible douleur qui avoit paru dans ses yeux, lors qu'il avoit veû le visage de cette desagreable Fille, qu'il croyoit estre celle qu'il aimoit : et elle luy dit seulement qu'il en avoit paru surpris. Que neantmoins il n'avoit pas laissé de la salüer tres civilement, et de la suivre lors qu'elle estoit sortie du Temple : ne luy disant point que cette Fille avoit desabusé Timante en montrant ses mains : de sorte que Parthenie croyant que Timante se l'imaginoit aussi laide que cette Fille, commença de se repentir de la tromperie qu'elle luy avoit faite, craignant qu'il ne revinst plus à son assignation ordinaire. Car encore qu'elle n'eust fait la chose que pour luy faire croire qu'elle n'estoit point belle, elle ne pouvoit toutesfois souffrir sans impatience, que Timante se la figurast si horrible : de sorte qu'elle attendit le soir avec une inquietude estrange. Tantost elle s'entretenoit de la joye qu'elle auroit si Timante revenoit, puis que ce seroit une marque que la laideur ne pourroit changer son affection : tantost elle aprehendoit aussi qu'il ne revinst pas : si bien que passant continuellement d'un sentiment dans un autre, elle passa tout le jour avec autant d'inquietude, qu'Amaxite avoit de plaisir, à se souvenir de tout ce qu'elle avoit veû dans l'esprit de Timante : à qui Parthenie m'obligea de dire, que je n'avois pû aprendre qui estoit cette Dame que j'avois veuë au Temple. Cependant le soir estant venu, Timante ne manqua pas d'aller trouver Parthenie selon sa coustume ; mais à peine luy eut on ouvert la Fenestre du Cabinet où elle estoit, que cette Princesse prenant la parole ; et bien Seigneur, luy dit elle, estes vous satisfait ; et pourrez vous aimer une Personne telle que celle que vous avez veuë ce matin au Temple où vous avez esté ? Pour vous monstrer Madame, dit-il en sousriant, que je suis capable de trouver tousjours un extréme plaisir à vous voir, levez ce Voile qui vous cache : car si je vous ay veuë ce matin, il ne doit plus estre abaissé, et vous ne vous devez plus cacher. Quoy Seigneur, interrompit elle, il semble que vous ne croyez pas m'avoir veuë ? je ne le croy pas en effet, luy dit il, et c'est pour cela que je me viens pleindre à vous : car enfin vous m'avez manqué de parole : et vous m'avez mis en estat de n'estre plus obligé à vous rien tenir. Non non Madame, poursuivit il, ne me niez pas la verite : car si vous me vouliez tromper, il ne faloit pas seulement donner vostre habit à celle qui vous a si mal representée, il faloit encore luy donner vos mains ; vostre air ; et vostre port. J'advouë toutesfois, que d'abord la confiance que j'avois en vostre sincerité m'a trompé, et que mes yeux m'ont trahy : mais mon coeur a pourtant bientost connu que ce ne pouvoit estre vous. Du moins (luy dit elle en luy advoüant la tromperie qu'elle luy avoit faite) dittes moy jusques à quel point vous m'avez haïe, quand vous avez creû que j'estois celle que vous voiyez : je vous proteste Madame, luy dit il, que je n'ay point eu de pensée, qui vous doive offencer : et que j'ay plus offencé les Dieux que vous. Mais encore, reprit Parthenie, quels sentimens avez vous eus ? qu'avez vous fait ? et qu'avez vous pensé ? Je vous advoüeray, puis que vous le voulez, repliqua t'il, que j'ay murmuré contre les Dieux, d'avoir mis tant de choses opposées, en une mesme Personne : mais je n'en ay murmuré, que pour l'amour de vous seulement. Je regardois vostre gloire et non pas la mienne : et je n'avois presque point d'interest, aux souhaits que je faisois à vostre avantage. Ha Seigneur, interrompit Parthenie, vous n'estes point sincere ! cependant je veux que vous le soyez, et que vous me disiez effectivement, si vous ne m'abandonneriez pas, si j'estois à peu prés comme celle que je vous ay fait voir ? Puisque vous voulez absolument que je vous montre mon coeur à descouvert, respondit Timante, je vous diray que si vous estiez telle que vous dittes, et que vous ne parlassiez jamais, je pense que j'aurois bien de la peine à continuer de vous aimer : mais si au contraire, vous estiez comme celle que j'ay veuë, et que vous parlassiez tousjours comme vous parlez, je vous suivrois eternellement. Mais, reprit Parthenie, je ne veux pas que vous me respondiez en raillant, et je veux que vous parliez serieusement : j'y consens Madame, luy dit il, et pour vous obeïr exactememt, je vous proteste devant les Dieux qui m'escoutent, que ce que je m'en vay vous dire est absolument vray. Je vous assure donc, que mon coeur est si fort attaché à vous, que je ne veux jamais songer à le desgager : j'avouë toutesfois, Madame, que si vous estes aussi belle que je croy que vous l'estes, je pense que j'auray la Foiblesse de vous en aimer peutestre encore un peu davantage que je ne fais : mais tousjours vous puis-je asseurer, que si vous ne l'estes pas, je ne vous en aimeray pas moins. Ha Seigneur, reprit elle, cela ne sçauroit jamais estre ! et puis qu'il est vray que vous m'aimerez davantage si je ne suis pas laide, il est encore plus vray que vous m'aimerez moins si je la suis. Cependant Seigneur, il est constamment vray, que si je ne la suis, je la deviendray : c'est pourquoy si vous ne pouvez m'aimer sans que je fois belle, cessez de m'aimer dés aujourd'huy : car enfin je vous l'ay dit dés le commencement de nostre connoissance ; je ne veux point de coeur qui puisse changer. Je veux qu'on m'aime tousjours esgallement : et que si j'ay à vous aimer un jour, je puisse vous aimer jusques à la fin de ma vie : ce qui ne seroit point du tout, si vous m'aimiez moins. En effet, le moyen de souffrir sans colere et sans ressentiment, de voir passer tout d'un coup de l'amour à l'indifference ; de se voir mespriser, lors qu'on doit estimée ; et apres s'estre veuë adorée en un temps où on ne faisoit rien pour se faire aimer ? Cependant, Seigneur, ce que je dis est arrivé mille et mille fois, et arrivera encore autant. Ce qu'il y a de plus cruel en ces occasions, est qu'on se devient esgallement insuportable : et s'il y a de la difference, entre celuy qui cesse d'aimer, et celle qui aime encore, il est certain que celuy qui mesprise est bien moins à pleindre, que celle qui est mesprisée. Cét inconstant perd sans doute un plaisir, en perdant son affection, mais il en recouvre d'autres facilement : où au contraire, une personne constante, en perdant la douceur qu'il y a d'estre aimée, perd en mesme temps toute celle de sa vie, et se voit accablée de toutes sortes de chagrins. En effet le moyen apres cela, de souffrir tout ce qu'on apelle divertissement et le moyen de se resoudre seulement à vivre, si ce ne'st pour se vanger ? C'est pourquoy, Seigneur, songez bien serieusement, s'il est vray que vous puissiez estre capable d'une passion constante : et ne me rendez pas plus malheureuse que je ne la suis, en me faisant esperer un bien dont je me trouverois privée. Je vous proteste, Madame, luy dit il, que dans les sentimens où je me trouve, je tiens si absolument impossible que je puisse vous aimer moins, que je ne puis seulement concevoir que cela puisse jamais estre. Ce qui m'embarrasse le plus, repliqua Parthenie, lorsque je vous demande des assurances d'une affection eternelle, est que les plus inconstans du monde, croyent qu'en effet ils ne le deviendront pas : c'est pourquoy tant que leur passion dure, ils s'imaginent qu'elle durera tousjours : et disent les mesmes choses, que les plus fidelles peuvent dire. Mais Madame, dit alors Timante, puis qu'on n'a pû encore trouver le trouver le moyen de s'assurer de l'advenir que par le passé, et par le present, je ne dois pas estre puny comme inconstant, encore que j'exprime mes veritables sentimens avec les mesmes paroles, que les Amants infidelles expriment les leurs : c'est pourquoy contentez vous d'esprouver ma constance, par toutes les voyes que vostre esprit vous pourra suggerer : et apres cela, resolvez vous de me rendre heureux, en m'aprenant que je ne suis pas mal dans vostre esprit. Mais pour me le prouver, Madame, faut me dire qui vous estes : il faut me descouvrir vos yeux, et non pas remplir mon imagination d'une image qui vous convient si peu. Apres cela, Seigneur, Parthenie craignant que Timante ne fust pas encore assez desabusé de l'opinion qu'il avoit euë, que celle qu'il avoit veuë au Temple estoit effectivement elle, voulut que cette Fille vinst luy parler le Voile levé : de sorte que par ce moyen Timante les voyant toutes deux en mesme temps, ne pouvoit pas douter que celle qui avoit le Voile abaissé ne fust pas une autre Personne, que celle qu'il avoit veuë au Temple : car encore qu'il ne la vist pas bien distinctement, il la reconnut pourtant. Mais il ne l'eut pas plustost veuë, et elle ne se fut pas plustost retirée, que prenant la parole ; non non Madame, dit il à Parthenie, il ne faloit point me faire voir une seconde fois cette Fille, pour me desabuser : mon erreur n'a duré qu'un moment : et mon coeur n'a pas gardé longtemps une Image si indigne de vous, et que j'aurois pourtant conservée, si ç'eust esté la vostre. Vous m'en dittes trop pour estre creû, reprit Parthenie ; et certes à dire vray, adjousta t'elle en riant, je ne veux pas tout à fait vous blasmer, quand vous ne direz pas exactement la verité en cette occasion : car enfin tout ce que je puis faire est de souffrir que cette Fille me serve : c'est pourquoy je ne dois pas trouver si estrange, qu'on eust peu de peine à se resoudre de servir une Personne qui seroit faite comme elle. Apres cela, le reste de la conversation fut tantost meslé de protestations sinceres d'une affection eternelle, et tantost d'un agreable enjouëment d'esprit, qui ne laissoit pas de faire connoistre à Timante et à Parthenie, qu'ils estoient dignes l'un de l'autre, et qu'ils s'aimoient plus encore qu'ils ne se le disoient. Cependant comme la chose du monde la plus difficile à un Amant, est de r'enfermer dans son coeur tout ce qui luy arrive, et de n'en rien dire à personne ; Timante ne pût plus vivre sans avoir la consolation de raconter son avanture à quelqu'un : c'est pourquoy changeant le dessein qu'il avoit eu de la cacher à Antimaque, de peur qu'il ne la dist à Doride ; il creut au contraire qu'il seroit aisé à un Amant, de cacher le secret d'un autre Amant : si bien qu'apres avoir quitté Parthenie, et estre retourné chez luy, il attendit qu'Antimaque revinst de chez Policrite, afin de luy dire tout ce qui luy estoit advenu, et de luy demander conseil de ce qu'il devoit faire, pour contenter tout ensemble, et sa passion, et sa curiosité. Il ne se descouvrit pourtant pas à Antimaque, sans luy faire promettre plus d'une fois, de ne dire jamais à qui que ce fust, ce qu'il alloit luy aprendre : en suitte de quoy, il luy dit tout ce qui luy estoit arrivé. D'abord Antimaque escouta tout ce que Timante luy disoit, conme une fort plaisante chose et comme une avanture fort bizarre et fort divertissante, sans croire que son Amy fust veritablement amoureux d'une personne qu'il ne connoissoit point : mais lors qu'il l'entendit exagerer toutes ses inquietudes, il connut que sa curiosité estoit une curiosité amoureuse, dont il commença de luy faire la guerre. Mais comme il vit que Timante luy parloit serieusement, et ne trouvoit pas trop bon qu'il le pleignist si peu, et qu'il l'escoutast en riant : Antimaque quittant son enjoüement, luy dit qu'il devoit luy pardonner, si la nouveauté de cette advanture l'avoit surpris : et luy avoit persuadé, que ce ne pouvoit estre qu'une simple galanterie, et non pas une veritable passion. Mais, poursuivit Antimaque, puis que vous estes effectivement amoureux, je vous pleins infiniment ; et je vous pleins d'autant plus, que je suis persuadé, qu'il faut de trois choses l'une : ou que la Persone que vous aimez soit fort bizarre ; ou qu'elle ne soit point belle ; ou qu'elle ne soit point de qualité : et veüillêt les Dieux qu'elle ne soit pas quelque chose de pis, que tout ce que je dis qu'elle n'est point : et que vous ne soyez pas trompé. Ha cruel et injuste Amy, reprit Timante, il paroist bien que vous ne connoissez pas celle que j'adore ! je la connois autant que vous, respondit Antimaque, car ce fut moy qui vous la fis voir au Labirinthe, Il est vray, dit Timante, mais quoy que vous vissiez alors et sa belle taille, et ses belles mains ; que vous entendiez sa voix, et que vous pussiez mesme connoistre son esprit, ce n'est pourtant rien en comparaison de ce que j'en connois. Car enfin il y a je ne sçay quel charme dans sa conversation qui me ravit : et sans me dire qui elle est, elle ne dit pourtant pas une parole qui ne m'assure de la grandeur de son esprit ; de la noblesse de sa Naissance ; de la generosité de son ame ; et mesme de la beauté de ses yeux ; car elle a quelquesfois je ne sçay quoy de galant dans ses façons de parler, qu'une Personne qui ne sçauroit pas qu'elle est belle, n'auroit point. Ha Seigneur, s'escria Antimaque, que je vous pleins, de voir jusques à quel point l'amour a preocupé vostre ame ! et je vous pleins d'autant plus, luy dit il, que je ne voy pas par où vous pouvoir servir : puis que vous me deffendez de dire à personne, ce que vous venez de me dire : et que par consequent, je ne puis ny m'informer qui est celle que vous aimez, ny la porter à vous estre favorable. Je pense pourtant, adjousta t'il, que si vous voulez suivre mon conseil, vous pourrez du moins tirer quelque lumiere de ce que vous voulez sçavoir.

Histoire de Timante et Parthenie : échange de présents


Timante pria alors Antimaque de luy dire donc ce qu'il luy conseilloit de faire : je voy bien, repliqua t'il, par tout ce que vous m'avez dit, que vous avez employé toute vostre diligence, à persuader à celle que vous aimez, de se faire connoistre à vous : vous luy avez aporté de pressantes raisons ; vous l'avez priée ardemment ; vous luy avez dit de belles et d'agreables choses ; vous avez mesme adjousté les pleintes aux raisons et aux prieres : mais je ne voy pas que vous ayez essayé la libéralité. Cependant, l'Amour veut des Sacrifices et des Offrandes, aussi bien que les autres Dieux : c'est pourquoy, si vous m'en croyez, vous chercherez les voyes de trouver un pretexte de faire un present assez magnifique à cette Personne. Si elle est telle que vous la croyez, elle le refusera, et ne se monstrera pas davantage à vous pour cela : ou si elle ne l'est pas, et qu'elle soit belle, elle le prendra et vous la verrez. Si c'est le premier, vous aurez descouvert une nouvelle beauté en son ame ; et si c'est la seconde, vous aurez du moins le plaisir de contenter vostre curiosité. Quoy qu'il en soit, dit Antimaque, si elle resiste à vos persuasions ; à vos souspirs ; et à vos presens ; vous aurez tousjours la satisfaction de voir que je ne condaneray plus vostre passion. Encore que je sçache bien, reprit Timante, que la liberalité doit estre inseparable de l'amour, je ne laisse pas de craindre d'irriter la Personne que j'aime, en luy voulant faire un present : mais si je fuy vostre conseil, il faut du moins que ce que je luy offriray soit si magnifique, qu'elle puisse connoistre par là quelle est l'opinion que j'ay de sa qualité : et qu'elle puisse juger de la grandeur de mon amour, par la richesse de mon present. Car enfin, selon mon sens, un Amant ne peut raisonnablement passer pour liberal, s'il n'est prodigue : et certes Timante tesmoigna bien en cette occasion, qu'il estoit de ce sentiment là : puis qu'apres avoir absolument resolu de suivre le conseil d'Antimaque, il choisit parmy les Pierreries qu'il avoit, tout ce qu'il y avoit de plus riche et de plus rare. Il ne le choisit pas mesme sur un petit nombre : car conme les Personnes de sa condition en portent tousjours beaucoup lors qu'ils voyagent, et que Timante estoit aussi riche que magnifique, il avoit une fort grande quantité de Pierreries. Mais apres avoir mis dans un petit Coffre d'Orfevrerie, garny d'Onices, tout ce qu'il jugea digne de la Personne qu'il aimoit ; et qu'il eut veû enfin que ce present pourroit l'estre d'une Reine : il y mit encore une Lettre, et le porta le lendemain au soir à son assignation : resolu de chercher quelque voye de pouvoir faire une liberalité de bonne grace, et de tourner la conversation de façon que la chose se fist avec bien-seance. Apres avoir donc parlé quelque temps selon leur coustume Parthenie et luy, c'est à dire de cent choses agreables, et en avoir parlé agreablement : Timante qui estoit tousjours accoustumé à se pleindre, et qui sçavoit en effet que rien n'est plus doux aux Belles, que d'entendre qu'on se pleigne tousjours de quelque chose ; se mit à luy faire une pleinte dont il ne s'estoit point encore advisé. Jusques à quand Madame, luy dit il, voulez vous que je ne vous puisse donner nulle marque de mon amour ? et jusques à quand avez vous resolu que j'aime, sans pouvoir obtenir la liberté de faire rien de tout ce que l'amour a accoustumé d'inspirer à ceux qu'il met sous son Empire ? Car enfin si je sçavois qui vous estes, et qu'il me fust permis de faire esclater ma passion, j'aurois desja fait pour vous, tout ce que peuvent faire les Amans les plus passionnez ; les plus soigneux, et les plus magnifiques. Vous auriez eu autant de Serenades, qu'il y a de jours que j'ay l'honneur de vous connoistre : j'aurois desja fait ou quatre Festes publiques : vous auriez desja donné divers Prix : le Bal vous auroit lassée : et vous auriez veû si on sçait traitter en Crette comme en Chipre. De plus, comme je suis persuadé que j'ay des Rivaux, je vous aurois peutestre fait voir qu'ils ne me doivent point estre preferez ? je vous aurois suivie en tous lieux : j'aurois cherché à estre Amy de tous vos Amis, et ennemy de tous vos ennemis : je n'aurois veû que les Gens que vous voyez : et j'aurois enfin trouvé mille voyes de vous faire connoistre la grandeur de ma passion. Mais au point où est la chose, que fais-je, qui vous puisse faire voir mon amour telle qu'elle est ? Vous m'obeïssez, interrompit Parthenie, et cela suffit : car pourveû que vous continuyez de le faire, je croiray vous devoir autant, que si vous aviez fait tout ce que vous venez de dire que vous feriez, si vous sçaviez qui je suis. Je fais toutesfois si peu de chose, reprit il, que j'ay bien de la peine à croire que vous puissiez m'avoir grande obligation, ny mesme que vous me puissiez estimer : car apres tout, vous ne sçavez si je suis genereux ou non ; vous ignorez si je suis avare ou liberal ; et je suis enfin en terme aveque vous, que je puis avoir mille vertus que vous ne connoissez pas, ou mille deffauts qui vous sont cachez. C'est pourquoy faites s'il vous plaist que je ne fois pas renfermé dans des bornes si estroites : et souffrez que mon amour esclate de quelque maniere que ce soit. Pour esclater à mes yeux, respondit Parthenie, il faut qu'elle soit cachée à ceux de tout le reste du monde : du moins, luy dit il, Madame, souffrez donc que je regle toute ma vie par vos conseils : et que je vous de mande advis de tout ce que je feray. Ha pour cela, reprit Parthenie, je le veux bien ! car comme je ne cherche qu'à vous connoistre parfaitement, je seray ravie de sçavoir tout ce qu'il y a dans vostre coeur. Faites moy donc s'il vous plaist l'honneur (luy dit il, en luy presentant ce petit Coffre d'Orfevrerie, dans lequel estoient ces magnifiques Pierreries qu'il luy vouloit donner) de me dire si ce que je remets entre vos mains, pourroit estre offert à une Grande Princesse : et demain vous me direz ce qu'il vous en aura semblé : car je le destine à une Personne, qui merite sans doute d'estre Reine. D'abord Parthenie ne creût point que ce present fust pour elle : et elle pensa que c'estoit pour Policrite, ou peutestre mesme pour Aretaphile, quoy que ce que disoit Timante n'y convinst pas tout à fait. C'est pourquoy elle prit ce qu'il luy presentoit, sans en faire de difficulté : mais elle ne le tint pas plustost, qu'elle changea de sentiment : et ne douta point que ce present ne fust pour elle. Cette pensée excita un assez grand trouble dans son coeur : car elle eut du despit et de la curiosité. Le premier, parce qu'elle creût que Timante ne pensoit pas d'elle, ce qu'elle vouloit qu'il en pensast : et l'autre parce qu'en effet elle voulut voir ce que Timante luy avoit baillé. C'est pourquoy sans faire semblant qu'elle creust avoir part à cette liberalité, elle luy dit qu'elle ne vouloit point remettre au lendemain à luy donner son advis sur ce qu'il luy demandoit, et qu'elle le conjuroit de se donner un moment de patience : afin qu'elle pûst aller voir aupres d'une Lampe que estoit allumée en un coin du Cabinet, si ce qu'il vouloit donner estoit digne de luy : estant certain, adjousta t'elle obligeamment, que s'il est digne de vous, il est digne de celle à qui vous le destinez, quelle qu'elle puisse estre. En disant cela, Parthenie s'en alla effectivement, pour voir ce que Timante avoit remis en ses mains, avec intention de le luy rendre tout à l'heure : mais il s'en alla aussi bien qu'elle, afin de luy mieux tesmoigner qu'il ne vouloit pas le reprendre. Si bien que comme Parthenie l'entendit marcher, elle retourna à la Fenestre pour le rapeller, mais il estoit desja sorty du Cabinet de Iasmin, sur le quel cette Fenestre respondoit. De sorte qu'elle fut contrainte, apres avoir attendu quelque temps, pour voir s'il ne reviendroit point, de refermer la Fenestre, et de regarder aveque loisir, ce que Timante luy avoit laissé. Il est vray qu'elle ne le regarda pas seule, car elle le fit voir à Amaxite : qui ne fut pas peu surprise, du prodigieux esclat des Pierreries qu'elle vit dans ce petit Coffre : qui estoit remply de tout ce que nos Dames portent de plus magnifique lors qu'elles se parent. Parthenie regarda pourtant moins toutes ces Perles, et tous ces Diamans, qu'une Lettre qui estoit au dessus, qu'elle trouva estre telle.

TIMANTE A SON ADMIRABLE INCONNUE.

Puis qu'il n'y a point de Roy, qui ne tire Tribut de ses Sujets, souffrez qu'estant non seulement vostre Sujet mais vostre Esclave, je vous donne ce que je puis, si ce n'est pas ce que je dois. Comme Deesse, il vous faut des Offrandes et des Sacrifices : et comme Reine de mon coeur, il vous faut un Tribut : c'est pour quoy je vous conjure de recevoir celuy que je vous offre : non pas pour vous faire voir que je suis liberal, mais seulement pour vous monstrer que je ne suis pas avare. Au reste, ne pensez pas que je pretende acheter vostre coeur, car outre que je sçay qu'il est d'un prix inestimable, et que tout ce que le Soleil a formé d'Or, de Perles, et de Pierreries, depuis qu'il esclaire l'Univers, ne le pourroient pas payer : il est encore constant, que si j'ay à le posseder un jour, je veux le devoir a mes larmes et à mes souspirs, et non pas à des Perles et à des Diamans. Cependant, n'ayez pas l'inhumanité de vous offencer de ma hardiesse : et de trouver mauvais qu'une Personne qui vous a donné son coeur tout entier, vous donne ce qu'elle estime bien moins. C'est pourquoy je vous conjure de ne m'en haïr pas : et de ne m'en recevoir pas demain plus froidement, si vous ne voulez accabler de douleur, le plus amoureux de tous les hommes.

TIMANTE.

Apres que Parthenie eut achevé de lire cette Lettre, elle la fit lire à Amaxite : qui ne pouvant assez admirer la liberalité de Timante, prit la parole, apres avoir leu sa Lettre : pour dire à Parthenie, que pour donner autant que Timante, il faloit aimer plus que personne n'avoit jamais aimé. Je ne sçay pas si Timante m'aime autant que vous le dittes, reprit Parthenie, mais je sçay bien tousjours qu'il ne m'estime pas assez, et qu'il ne me connoist point du tout. Car puis qu'il a pensé esblouïr mes yeux et toucher mon coeur par des Diamans, il a creû qu'il y avoit de la foiblesse dans mon esprit ; que j'avois l'ame mercenaire ; et il n'a enfin rien pensé de moy, qui me soit advantageux. Il est vray, adjousta t'elle, que Timante est excusable : car ma façon d'agir aveque luy, est si bizarre et si extraordinaire, que je ne dois trouver son procedé estrange. Aussi suis-je resoluë de ne le traitter pas rigoureusement : et de me contenter de luy faire voir qu'il s'est abusé, lors qu'il a creû que je serois capable de recevoir un present de l'importance du sien. Et pour faire, adjousta t'elle, qu'il ne puisse douter de ma generosité, je ne veux pas seulement refuser ce qu'il m'offre, mais je veux encore luy faire un present, et mesme un present si magnifique, qu'il puisse en tirer quelque conjecture de ma condition et de ma richesse : car les Dieux ne m'ont pas menacée d'estre malheureuse, quand celuy qui m'espousera sçaura que ma naissance n'est pas basse. Et en effet, Parthenie fit ce qu'elle dit : car non seulement elle remit dans ce petit Coffre tout ce que Timante luy avoit voulu donner, mais elle y mit encore une Boiste de Portrait, couverte de Diamans : mais des Diamans admirables, et d'une grandeur fort considerable. Elle ne craignoit pas mesme qu'elle peust estre reconnuë pour estre à elle, quand Timante l'auroit montré à tout ce qu'il y avoit de monde à Paphos : car elle l'avoit fait faire â Salamis il n'y avoit pas longtemps, pour y mettre le Portrait de Policrite, qu'elle osta auparavant que de l'envoyer à Timante. Il est vray qu'elle y escrivit quelque chose avec un Crayon : elle respondit aussi à la Lettre de Timante, en déguisant son escriture : apres quoy je fus chargé de faire porter ce petit Coffre si lendemain au matin par une Personne fidelle. Et en effet, je m'aquitay de cette commission sa heureusement, que ce petit Coffre fut donné à un Escuyer de Timante, â qui il se fioit extrémement, pour le rendre à son Maistre : ne voulant pas le luy faire donner â luy mesme, de peur qu'il ne retinst celuy qui le luy eust rendu, et ne luy fist dire qu'il le tenoit de ma main : et qu'ainsi il n'eust lieu de me presser de luy dire qui estoit la Personne qu'il aimoit, et qu'il ne peust mesme peutestre le deviner, à cause de ma Soeur qui estoit avec Parthenie. La chose se fit donc aussi bien que cette Princesse l'eust pû desirer : car l'Escuyer de Timante ne connoissoit point celuy qui luy parla, et n'avoit mesme garde de le connoistre, ny mesme de le rencontrer sans un grand hazard : car c'estoit un homme qui n'estoit pas de Paphos, et qui en partoit ce jour là : de sorte que Timante en s'esveillant, fut estrangement estonné de voir sur sa Table ce qu'il croyoit estre dans les mains de son Inconnuë. D'abord il creût que ses yeux le trompoient, ou qu'il n'estoit pas bien esveillé : mais son Escuyer luy ayant dit qu'un homme qu'il ne connoissoit point ; qui ne s'estoit point voulu nommer ; et qui n'avoit pas voulu attendre qu'il fust esveillé ; l'avoit chargé de luy rendre ce qu'il voyoit, il ne douta plus que ce qu'il voyoit ne fust effectivement vray. Mais comme il crût bien que puis que l'aimable Inconnuë luy renvoyoit son present, il ne la verroit pas, il s'en affligea beaucoup : et d'autant plus, qu'il crût que puis que cette Personne estoit assez genereuse pour refuser une liberalité si considerable, elle s'en seroit peutestre offencée. C'est pourquoy il ouvrit le petit Coffre avec beaucoup d'impatience : non pas pour sçavoir si on luy renvoyoit toutes ses Pierreries, mais pour voir s'il n'y avoit point de responce à sa Lettre. Mais il fut estrangement estonné, de voir droit au dessus de toutes les Pierreries qui estoient dedans cette belle et riche Boiste que Parthenie y avoit mise, et qu'il connut d'abord pour n'estre pas à luy : il ne l'eut pas plustost veuë, qu'esperant que peutestre le Portrait de celle qu'il mourroit d'envie de voir estoit dedans, qu'il l'ouvrit avec precipitation, sans s'amuser à en considerer la beauté et la richesse. Mais au lieu de voir ce qu'il souhaittoit, il vit ces paroles escrites à la place de la Peinture. Cette Boiste servira un jour a mettre mon Portrait si vous vous en rendez digne.Ha cruelle Personne (s'escria t'il, à ce qu'il a raconté depuis) ne serez vous jamais lasse d'esprouver ma patience, et ne vous resoudrez vous jamais de me faire voir ce que j'adore ? Apres cela, voyant des Tablettes, il les ouvrit, et y vit cette Lettre.

AU TROP CURIEUX TIMANTE.

Je suis si fortement persuadée que la liberalité est une vertu, et mesme une vertu Heroïque ; que je n'ay garde de rien faire, qui vous puisse donner lieu de me soubçonner du vice qui luy est opposé. C'est pourquoy je vous renvoye vostre magnifique Present : et je le vous renvoye mesme sans me pleindre aigrement : car comme vous ne me connoissez pas pour ce que je suis, je ne dois pas m'offencer d'un procedé qui me seroit injurieux si vous me connoissiez. Je me pleins pourtant un peu, de ce qu'apres tant de conversations, où je ne vous ay pas caché mon coeur comme mon visage, vous n'ayez pas eu assez bonne opinion de moy, pour croire que je n'accepterois pas ce que vous m'avez offert. Je ne veux pourtant pas rompre aveque vous pour cela : quand ce ne seroit que pour vous donner lieu de me connoistre mieux. Cependant pour reparer vostre faute, je vous ordonne de garder la Boiste que je vous envoye, sans la monstrer à personne : car si vous la monstrez, vous n'y verrez jamais ma Peinture, et ne me verrez jamais moy mesme.Comme Timante achevoit de lire cette Lettre, Antimaque entra : qui trouva son Amy bien occupé, à raisonner sur la nouveauté de cette derniere avanture, qu'il luy raconta, malgré la deffence de Parthenie : ne luy estant pas possible de s'en empescher, et croyant qu'en effet ce n'estoit pas la trahir, que de faire son Confident d'un homme qu'il aimoit comme un autre luy mesme. Mais si Timante fut estonné, Antimaque le fut encore davantage ; n'y ayant pas moyen apres cela, de douter ny de la condition, ny de la generosité de cette Inconnuë. Car enfin le Present de Timante estoit si riche, qu'il faloit avoir l'ame bien grande pour le refuser ; et la Boiste que Parthenie luy donnoit estoit si magnifique, qu'il faloit estre tres riche et tres liberale pour la donner : si bien qu'Antimaque apres cela, advoüa à Timante qu'il avoit raison de continuer son avanture, et de voir jusques où elle pourroit aller. Il voulut l'obliger à monstrer cette Boiste à quelqu'un qui s'y connust, pour sçavoir où elle avoit esté faite : et il voulut aussi l'obliger à luy confier sa Lettre, pour en faire voir quelques lignes à Doride, afin de tascher d'en connoistre l'escriture : mais comme Timante avoit remarqué en plusieurs conversations, que son Inconnuë sçavoit tout ce qui se passoit dans le monde, il n'osa hazarder la chose : et il pria mille et mille fois Antimaque de ne reveler jamais son secret à personne. Il avoit pourtant quelquesfois une envie estrange de parler luy mesme à la Dame chez qui estoit celle qu'il aimoit : mais Parthenie luy disoit tousjours si fortement que s'il s'informoit d'elle il ne la verroit plus, qu'il n'osoit le faire. Cependant il attendit le soir avec beaucoup d'impatience : il se trouvoit pourtant fort embarrassé à determiner ce qu'il devoit faire de la Boiste que Parthenie luy avoit donnée : car parce qu'elle avoit touché les mains de la Personne qu'il aimoit, et qu'elle y avoit escrit quelque chose il ne pouvoit se resoudre de la luy rendre : d'autre costé elle estoit si riche, qu'il croyoit que c'estoit estre moins genereux qu'elle, de ne la luy rendre pas : de sorte que sans sçavoir ce qu'il en vouloit faire, il la porta en allant à son assignation. Il ne fût pourtant pas si heureux qu'il le pensoit estre : car Parthenie pour l'embarrasser davantage, luy fit dire par Amaxite qu'elle ne pouvoit le voir ce soir là : et comme Timante luy en demanda la cause, elle luy donna lieu de croire par la responce (sans pourtant le luy dire precisément) que c'estoit parce qu'elle se preparoit à aller à un Bal general, qui se faisoit le lendemain chez la Princesse Policrite. De sorte que Timante ravy de ce qu'il creût qu'Amaxite avoit dit sans y penser, se forma le dessein de ne manquer pas d'aller à cette Assemblée : et d'y parler à tant de Dames, qu'enfin il peust trouver celle qu'il cherchoit. Mais comme il espera qu'en faisant parler Amaxite, il aprendroit peut-estre quelque chose de ce qu'il vouloit sçavoir, il l'entretint assez longtemps : et comme il connut par ce qu'elle disoit, qu'elle estoit absolument du secret de Parthenie, il luy dit cent choses pour luy dire : et se mit à exagerer la peine où il estoit, de ce qu'il ne pouvoit se resoudre à rendre la Boiste qu'on luy avoit envoyée, et de ce qu'il la trouvoit trop riche pour la garder. Toutesfois (luy dit il à la fin de leur conversation) le milieu que je veux prendre, est de vous conjurer de dire à l'aimable Personne que j'adore, que je luy rendray la Boiste qu'elle m'a donnée, le jour qu'elle me donnera sa Peinture : mais afin qu'elle ne me soupçonne pas de la garder par un sentimant avare, je feray dans quatre jours une autre Course de Chevaux, où je donneray pour Prix tout ce que j'avois eu la hardiesse de luy offrir : ainsi je pourray conserver en repos, un Present qui pourroit faire soupçonne d'interest le plus desinteressé de tous les hommes. Amaxite fit alors tout ce qu'elle pût pour luy faire changer de resolution, mais il n'y eut pas moyen : cependant ils se separerent, demeurant d'accord que le jour suivant au sortir du Bal, il viendroit à l'assignation. Je ne vous diray point, Seigneur, quelle fut l'inquietude de Timante ce jour là : elle fut pourtant meslée de beaucoup d'esperance, et de beaucoup de joye : car il crût qu'il connoistroit son Inconuë à la voix, que du moins il auroit des Espions à l'entour de la Maison où elle devoit retourner apres le Bal, qui luy pourroient dire qui elle estoit. Il se para donc avec le plus de soin qu'il luy fut possible, et fut au Bal de si bonne heure, que la Salle n'estoit pas encore achevée d'esclairer lors qu'il y arriva. Car comme il ne doutoit point que la Personne qu'il aimoit n'y deust venir, il estoit bien aise qu'elle l'y trouvast. Cependant j'avois esté adverty par Amaxite d'observer tres soigneusement Timante, et de luy aller rendre conte de mes observations, un peu devant que le Bal fust finy : de sorte que comme j'estois ravy de rendre office à la Princesse de Salamis, et que je n'ignorois pas qu'en la servant en cette occasion, je servois aussi Timante, et mesme le Prince Philoxipe, que je sçavois qui desiroit ce Mariage ; je fus presques aussi tost que luy au lieu de l'assemblée, qui commença de se former bientost apres. Pour moy je n'eus jamais guere plus de plaisir en ma vie, que j'en eus ce soir là à regarder Timante : car il n'arrivoit pas une belle Femme, que je ne visse dans ses yeux qu'il souhaitoit que ce fust son Inconnuë. Il n'en voyoit pas aussi entrer une qui ne le fust point, que je ne remarquasse qu'il craignoit que ce ne fust celle là : et je vy enfin tant de divers mouvemens dans son visage, qu'il m'en fit pitié apres m'avoir fait rire. Ce qui l'embarrassoit un peu, estoit qu'il y avoit trois ou quatre Femmes à Paphos extrémement laides : et qu'excepté la Reine, Policrite, Timoclée, et encore une autre, il n'y en avoit point de belles qui pussent vray-semblablement faire un Present comme celuy qu'il avoit reçeu. Cependant il sçavoit bien que ce n'estoit pas une de ces quatre Personnes : car il en connoissoit le son de la voix, et sçavoit de plus que ce ne pouvoit estre les deux premieres, qui estoient mariées et vertueuses : il voyoit bien encore que ce n'estoit pas une des autres : car elles avoient toutes deux des Amans declarez : et des Amans qui n'estoient pas haïs. Ainsi ne pouvant que pensera, il alloit de place en place, parlant à toutes les Belles, et à toutes celles qui ne l'estoient pas, les unes apres les autres, sans trouvers qu'il cherchoit. Comme il estoit donc dans cette Assemblée, et qu'il passoit et re passoit par tous les coins de la Sale, il vit arriver une Dame d'Amathonte extrémement belle, que Policrite reçeut comme une Personne de qualité : et comme sa beauté est extraordinaire, et que Timante ne l'avoit encore veuë, quoy qu'il y eust trois jours qu'elle fust à Paphos il la regarda en souhaitant que ce pust estre celle qu'il aimoit : mais il ne l'eut pas plustost souhaité que l'entendant parler, il creût entendre quelque chose dans le son de sa voix, qui ressembloit à celle de son aimable Inconnuë : de sorte que tout ravy de joye, de pouvoir esperer de connoistre bientost ce qu'il aimoit, il attendit impatiemment que le complimêt que Policrite luy faisoit fust achevé, et qu'elle luy eust fait prendre place. Elle ne fut pas plustost assise, que Timante suivant la liberté de nostre Cour, fut luy parler, afin de l'obliger a luy respondre : mais comme cette Dame estoit une Personne de Province, qui n'estoit pas accoustumée à l'air du monde, et qui ne sçavoit que dire à ceux qu'elle ne connoissoit point, à peine respondit elle à ce que luy disoit Timante. Elle luy respondit mesme assez mal à propos, car elle est aussi stupide que belle : joint qu'elle parla si peu, et si confusément, que Timante n'entendit presque pas ce qu'elle luy dit. Cependant comme son imagination estoit preocupée, il creut que la stupidité et le silence de cette Personne estoient affectez, et que c'estoit peutestre son Inconnuë, qui se vouloit déguiser : c'est pourquoy il s'obstina à demeurer aupres d'elle, esperant tousjours qu'elle luy parleroit davantage : mais il eut beau faire, elle ne luy dit jamais que ouy ou non. Il fut pourtant à la fin desabusé de son erreur : car un homme d'Amathonte qu'elle connoissoit fort, s'estant venu mettre devant cette Dame, elle se mit à luy parler autant qu'elle avoit peu parlé jusques alors : et à luy dire cent fausses galanteries de Province, qui firent bien connoistre à Timante qu'il s'estoit abusé. Cependant comme il n'y avoit pas une Femme un peu considerable dans cette Assemblée à qui il n'eust parlé, ou que du moins il n'eust assez entendu parler, pour croire qu'elle n'estoit pas celle qu'il cherchoit, il demeura à la place où il estoit : mais il y demeura si affligé, qu'il ne fut pas en estat de remarquer rien de ce qui se passoit dans la Compagnie. On le força pourtant à dancer : il est vray qu'il le fit si negligeamment, quoy qu'il eust accoustumé de s'en acquitter fort bien, que Policrite ne pût s'empescher de luy en faire la guerre : et de luy dire qu'elle ne comprenoit pas comment il s'estoit tant paré, pour prendre si peu d'interest au Bal. Cependant comme je jugeay qu'il finiroit bientost, j'en sortis, et fus rendre conte à ma Soeur de ce que j'avois veû, et de tout ce qu'avoit fait Timante, jusques aux actions les moins remarquables : luy disant mesme precisément, en quel lieu estoient les principales Dames de l'Assemblée : luy nommant aussi toutes celles à qui Timante avoit parlé : et n'oubliant pas la Dame d'Amathonte, qu'il avoit plus entretenuë que toutes les autres, quoy que je n'en sçeusse pas alors la veritable raison. Je luy dis aussi qu'il m'avoit semblé qu'il y avoit des Gens à l'entour de la Maison où estoit Parthenie, qui prenoient garde qui y entroit : mais que je ne croyois pas qu'ils pussent m'avoir connû, parce qu'il faisoit fort obscur. Apres avoir donc dit tout ce que j'avois à dire, je sortis par une autre porte, que celle par où j'estois entré : mais à peine Amaxite eut elle bien instruit Parthenie de tout ce qui c'estoit passé, que Timante vint à son assignation accoustumée. Cependant Parthenie pour l'abuser mieux, avoit mis ce soir là beaucoup de Pierreries : car encore que la Fenestre où elle luy parloit ne fust presques pas esclairée, elle l'estoit pourtant assez par une sombre lueur qui venoit de la Lune, des Estoiles, et des Lampes qui estoient en un coin du Cabinet, pour faire qu'il pûst entrevoir des Diamans. De sorte que Timante connoissant bien que Parthenie estoit plus parée qu'à l'ordinaire, creût qu'elle avoit donc esté au Bal : quoy qu'il sçeust bien qu'il avoit parlé â toutes les Dames, et qu'il sçeust encore mieux que toutes celles qu'il avoit entretenuës chez Policrite, n'estoient pas celle qu'il entretenoit alors. De plus, comme il avoit sçeu par ses Espions, qu'il n'estoit entré qu'un homme dans la Maison où elle estoit, il n'avoit pas plustost creû qu'elle avoit esté au Bal, qu'il ne le croyoit plus, et qu'il se trouvoit dans la cruelle necessité de ne sçauvoir plus que croire. Mais pour achever de le mettre en inquietude, Parthenie ne le vit pas plustost, que sans luy donner loisir de parler ; et bien Seigneur, luy dit elle, que vous semble de l'esprit de cette Dame d'Amathonte, aupres de qui vous avez esté plus long temps qu'aupres de toutes celles de Paphos ? Ne craignez vous point que toutes les Dames de nostre Cour ne vous haïssent, de ce que vous leur avez preferé une Personne de Province ; et n'aprehendez vous point encore de m'avoir donné de la jalousie ? Plust aux Dieux Madame, interrompit il, que ce dernier malheur me fust arrivé ! car comme cette passion ne pourroit estre dans vostre coeur, sans avoir esté precedée par une autre, je serois plus heureux que je ne suis : puis que vous m'aimeriez, et que je vous verrois : et que par consequent je ne serois pas dans la cruelle necessité de vous chercher par tout, et de ne vous trouver en nulle part, si ce n'est icy, où je ne vous voy pas comme je voudrois vous voir, pour estre parfaitement content. Mais Madame, adjousta t'il, faites moy l'honneur de me dire sincerement, si vous avez esté au Bal : ou si vous n'y estiez pas ; ne suffit il pas pour vous respondre, dit elle, que je vous die tout ce qui s'est passé dans l'assemblée ; et alors elle luy dit effectivemêt tout ce que j'avois dit à Amaxite : et l'embarrassa de telle sorte, qu'il ne sçavoit que penser. Mais encore, luy dit elle, qui voudriez vous que je fusse, de toutes celles que vous avez veuës chez Policrite ? je ne veux rien, luy repliqua t'il, sinon que vous soyez vous mesme, et que je vous connoisse pour ce que vous estes : car enfin pour peu que vous continuyez de me traiter comme vous faites, je perdray infailliblement la raison. Tout à bon, respondit Parthenie en sousriant, je commence de l'aprehender : et ce qui me le fait craindre, est qu'en effet il ne faloit pas que vostre raison fust bien libre, lors que vous pristes la resolution de me faire un Present si magnifique, qu'on n'oseroit l'accepter sans choquer la bienseance et la vertu. Vous en pouvez encore tirer une autre conjecture, adjousta t'il, car Madame, apres m'avoir montré un si bel exemple de generosité, vous me faites un present plus riche que le mien : et cependant je le garde, et le garde mesme sans vous en rendre grace. J'espere toutesfois, que la Personne que vous m'envoyâtes hier au soir, vous aura dit que je ne pretês garder cette belle Boiste, que jusques à ce que vous m'ayez fait l'honneur de me donner la Peinture que vous ne me deffendez pas d'esperer. Elle s'est sans doute aquitée de sa commission, reprit Parthenie, mais j'ay à vous dire qu'il y a encore biê des choses à faire auparavant que je vous donne mon Portrait : car enfin je veux estre assurée de vostre coeur pour toute ma vie. Mais en attendant, dittes moy je vous prie à qui vous donnez le prix de la beauté, de tout ce que vous avez veû de beau en Chipre ? vous m'avez si bien accoustumé, luy dit il, à ne me servir point de mes yeux, que je suis persuadé qu'ils sont presentement mauvais juges de la beauté : car comme je ne songe qu'à celle de vostre ame et de vostre esprit, et que je ne voy pas la vostre, je ne sçay plus si j'aime les blondes ou les brunes. Parthenie le pressa alors estrangement, de luy dire s'il aimoit mieux la beauté de Policrite, que celle d'Aretaphile, afin de tirer un prejugé de ce qu'il trouveroit un jour de la sienne : car il y a sans doute des Gens qui n'aiment pas toutes sortes de beautez, les uns les voulant delicates, et les autres non. Mais quoy qu'elle pust faire, il ne voulut jamais s'expliquer nettement : parce qu'il ne sçavoit pas qu'elle estoit la beauté de la Personne à qui il parloit : de sorte comme il ne cherchoit qu'à changer de discours, il se mit à dire que ce qui l'estonnoit, estoit de voir que tout ce qu'il connoissoit de Gens en Chipre (à la reserve d'une Femme de ses Amies qui avoit un sentiment tout opposé à celuy des autres) luy disoient que tout ce qu'il y voyoit de beau n'estoit rien, en comparaison de la Princesse de Salamis. Parthenie s'entendant nommer, creût d'abord que peutestre Timante sçavoit qui elle estoit, mais elle fut bientost desabusée : car Timante poursuivant son discours ; il est vray, dit il, que je croy bien autant cette Femme que tous les autres : parce qu'elle a beaucoup d'esprit. Il ne faut pas avoir seulemêt de l'esprit, reprit elle, pour juger de la beauté : il faut encore avoir de l'equité, et n'estre point envieuse de la gloire d'autruy. Mais encore, luy dit Parthenie, quelle est cette Dame qui vous a parlé au desavantage de la Princesse de Salamis ? ce n'est pas, adjousta t'elle, que je ne trouve qu'on a trop loüé sa beauté : mais aussi ne suis-je pas tout à fait de celle qui vous l'a tant blasmée Timente ne jugeant pas qu'il y eust d'inconvenient de nommer cette Dame, ne s'en fit pas presser : mais il ne l'eut pas plustost nommée, que Parthenie ne s'estonna plus de l'injustice qu'elle luy avoit faite. C'est pourquoy prenant la parole ; eh de grace Seigneur, luy dit elle, ne jugez pas de la Princesse de Salamis sur le raport de cette Personne qui la haït avec fort peu de raison. Mais si elle est aussi aimable qu'on le dit, repliqua Timante, comment la peut elle haïr ayant autant d'esprit qu'elle en a ? Non non Seigneur, reprit Parthenie, ne vous y abusez pas : ce n'est point sur le raport d'une autre Belle, qu'il faut juger d'une autre Belle : car je suis persuadée, que de cent il n'y en aura pas deux equitables : ayant presques toutes la foiblesse de croire qu'elles se donnent la gloire qu'elles ostent aux autres. Il est vray, dit Timante, que je fus estrangement surpris, lors que je parlay de la Princesse de Salamis à cette Personne : et qu'elle m'en parla d'une maniere si opposée à tout ce qu'on m'en avoit dit. Mais encore, dit Parthenie, que vous en dit elle precisément ? car je prends le plus grand plaisir du monde, à voir ce que fait l'envie et la jalousie, dans l'esprit de ceux qu'elle possede. Puis que vous le voulez, luy dit il, Madame, je vous advoüeray qu'apres que j'eus eu l'honneur de vous rencontrer la premiere fois au Labirinthe, et que je vy que je ne vous trouvois en nulle part, et que personne ne me pouvoit dire qui vous estiez ; je m'imaginay qu'il faloit que vous fussiez cette Princesse de Salamis dont j'entendois tant parler. Je n'osay pourtant jamais dire ma pensée â personne, excepté à cette Dame, qui est assez de mes Amies : mais elle ne me laissa pas longtemps dans cette erreur : car elle me dit que cette Princesse a la voix d'assez grande estenduë sans l'avoir agreable ; qu'elle est grande sans estre bien faite ; et qu'elle a les mains blanches sans les avoir belles. Sans mentir, dit Parthenie en rian, je pense que ceux qui ne se fient ny à autry, ny à eux mesmes, ont raison, et qu'il n'y a rient sur quoy on doive porter un jugement decisif. Car enfin comme j'aime fort Parthenie, et que je n'aime pas trop celle qui vous a parlé à son desavantage, il peut estre que je fais grace à l'une, et injustice à l'autre : c'est pourquoy je voudrois bien que vous eussiez veû cette Princesse pour en juger par vous mesme. Cependant je vous suis bien obligé, d'avoir pû seulement soubçonner un instant que je pusse estre elle : car quand mesme, elle ne seroit pas ce qu'on dit : je ne vous en aurois pas moins d'obligation : puisque vostre imagination vous figuroit que j'estois telle qu'on vous l'avoit representée, et non pas telle que cette Dame vous l'a despeinte. Il est vray Madame, reprit Timante, que je me suis formé une Image de vous, que celle de la beauté de la Princesse de Salamis auroit bien de la peine à effaçer, quelque belle qu'elle puisse estre ; mais de grace (luy dit Parthenie qui mouroit d'envie de sçavoir ce que Timante penseroit de sa beauté) voyez cette Princesse : mais Madame, repliqua t'il, où la peut on voir ! Le Prince Philoxipe luy a demandé la permission de me mener à son Desert, sans qu'elle ait voulu m'accorder cét honneur, dont je ne me soucie plus guere : car enfin, Madame, toute ma curiosité est renfermée en vous seule, et je ne veux plus voir que vous. Je vous seray pourtant bien obligée, respondit elle, si vous voulez avoir celle devoir la Princesse de Salamis ; mais encore une fois Madame, luy dit il, comment la pourrois-je voir ? vous le pourrez bien aisément, dit Parthenie, car je sçay qu'elle va presques tous les ans à pareil jour que demain, à un petit Temple de Venus Uranie, qui n'est qu'à trente stades d'icy, du costé qu'on va à Amathonte. Je sçay bien où est ce Temple, dit il, car on me le montra en allant à la Feste des Adoniennes. Puisque cela est, dit elle, je vous prie allez y demain : car je vous advoüe que je seray ravie que la beauté de cette Princesse vous plaise : afin qu'une Personne que je m'aime pas, vous soit suspecte à l'advenir, et ne soit plus tant de vos Amies. Ha Madame, interrompit Timante, il n'est nullement necessaire que je voye la Princesse de Salamis, et que je connoisse que celle qui l'a blasmée est une envieuse, pour m'obliger à n'estre plus de ses Amis ! car puis qu'elle ne vous plaist pas, je ne la verray jamais. Non, dit elle, je ne veux point que ce soit par complaisance, mais par raison : c'est pourquoy faites ce que je veux, je vous en conjure. Mais Madame, dit il, si cette Princesse est aussi belle qu'on le dit, il me semble que vous ne vous souciez guerre de mon coeur, puis que vous voulez l'exposer à un si grand danger ; et que vous devriez du moins me monstrer vos yeux, afin de me deffendre des siens. Au contraire, dit elle, comme je pretens ne vous donner mon affection toute entiere, que je seray assurée de la vostre ; je voudrois que la Princesse de Salamis fust encore mille fois plus belle qu'elle n'est, afin de tirer une plus grande preuve de vostre constance. Car comme je ne veux point de coeur infidelle ; que je ne veux point estre aimée comme Belle, quand il seroit vray que je la serois ; et que je veux m'assurer contre tous les maux que la beauté peut faire ; je seray bien aise que vous voiyez tout ce qu'il y a de beau en Chipre, afin qu'apres cela je n'aye plus rien à craindre : Enfin Seigneur, Parthenie conduisit la chose avec tant d'art, que Timante luy promit d'aller le lêdemain voir si la Princesse de Salamis seroit à ce Temple : sans qu'il soubçonnast rien de la verité, ny sans qu'il creust qu'il y eust nul autre sujet au commandement qu'elle luy faisoit ; sinon qu'elle aimoit à estre obeïe ponctuellement en toutes choses, de sorte qu'ils se separerent ainsi. Au sortir de ce Jardin, Timante se souvenant que son Inconnuë avoit tesmoigné n'estre pas Amie de celle qui avoit parlé au desavantage de la Princesse de Salamis, espera venir à la connoistre, en s'informant avec qui elle avoit eu quelque démeslé, mais il fut trompé, car il sçeut que cette Personne en avoit eu avec toutes celles qui l'avoient pratiquée : et qu'ainsi il ne la pouvoit distinguer. Apres que Timante eut quitté Parthenie, elle commença de donner ordre à tout ce qui estoit necessaire pour le petit voyage qu'elle devoit faire le lendemain : Amaxite m'écrivit un Billet, afin que je luy envoyasse un Chariot à la pointe du jour, Parthenie ne voulant pas se servir de celuy de la Dame chez qui elle estoit, parce que Timante l'auroit connu. De sorte que ne manquant plus rien pour executer son dessein, elle se leva tres matin, et s'habilla avec une magnificence extréme : se coiffant aveque soin, et n'oubliant rien de tout ce qui pouvoit luy estre avantageux. Mais apres qu'elle fut achevée d'habiller, et qu'elle eut consulté son Miroir pour la derniere fois, Amaxite luy demanda quel dessein elle avoit ? n'estant pas encore bien satisfaite de toutes les raisons qu'elle luy avoit dittes. Je veux, luy dit elle, sçavoir precisément ce que Timante pensera de moy : et c'est ce que je ne sçaurois jamais, si je me montrois à luy en me descouvrant pour ce que je suis. Mais Madame, luy dit Amaxite, puis que vous ne craignez donc plus que vostre beauté gagne le coeur de Timante, que ne vous resoluez vous à luy dire la verité ? Non non, reprit Parthenie, je n'ay point changé de sentimens : je crains tousjours les menaces des Dieux : et ce n'est que par cette crainte, que j'agis bizarrement comme je fais. Mais apres tout, Madame, dit Amaxite, je suis assurée que Timante va vous trouver la plus belle Personne qu'il ait jamais veuë : et selon mon sens, toute la beauté de vostre esprit ; de vostre ame ; de vos mains ; de vostre taille ; et de vostre voix ; aura bien de la peine à tenir contre celle de vos yeux. C'est pourquoy, poursuivit Amaxite, si vous croyez estre capable de ne vouloir point espouser Timante, si par hazard il devient aussi amoureux de vostre beauté que de vostre esprit, ne l'exposez point à ce danger : et cherchez quelque autre voye, d'esprouver sa fidelité. Amaxite eut pourtant beau dire, Parthenie ne voulut point s'examiner elle mesme ; et sans sçavoir bien precisément ce qu'elle penseroit si Timante la loüoit trop ou trop peu, elle fut à ce Temple si matin, qu'elle ne fut pas exposée à estre connuë dans la Ville : joint que comme je l'ay desja dit, elle logeoit tout contre une des Portes. Elle fut mesme par un chemin destourné, afin d'y arriver comme si elle fust venuë du costé de Salamis, qui estoit celuy de son Desert : mais comme elle craignit que si Timante la voyoit dans le Temple, il ne vinst à la connoistre à la taille ; dés qu'elle fut arrivée, elle fit offrir un Sacrifice : apres quoy voyant que Timante n'estoit pas encore venu, elle fut sur le pretexte de se vouloir reposer, chez le Sacrificateur, dont le logement estoit opposé au grand chemin qui venoit de Paphos. De sorte qu'estant entrée dans une Salle basse, elle s'apuya contre une des Fenestres qui estoit ouverte, s'entretenant avec Amaxite, de qui le Voile estoit levé aussi bien que le sien : car pour favoriser son dessein, le Soleil estoit couvert, et elle pouvoit estre à cette Fenestre sans incommodité. Elle n'y eut pas esté un quart d'heure, qu'Amaxite aperçeut Timante qui venoit droit vers le lieu où elle estoient, n'ayant aveque luy qu'un Escuyer seulement : et elle ne l'eut pas plustost veû, qu'elle le montra à Parthenie : justement dans le mesme temps que Timante tournoit les yeux vers elle. Il en estoit pourtant encore assez esloigné : c'est pourquoy ne pouvant pas bien juger de sa beauté, il s'en aprocha sans empressement. Mais lors qu'il fut assez prés de Parthenie, pour distinguer les traits de son visage, il ne douta point que ce ne fust la Princesse de Salamis : et il fut si surpris du prodigieux esclat ne sa beauté, qu'il en changea de couleur ; et advoüa en luy mesme, que l'Image qu'il s'estoit formée de son aimable Inconnuë, n'estoit pas si belle que cette Princesse. Il marcha donc le plus lentement qu'il pût ; il la regarda avec une attention pleine de transport ; il la salüa avec un profond respect ; et il n'entra dans le Temple, qu'apres l'avoir considerée avec assez de loisir. Car ayant trouvé un des Sacrificateurs dans la Place qui estoit entre le Temple et la Maison où estoit cette Princesse, il s'y arresta aveque luy : afin d'avoir un pretexte de la voir plus long temps. D'abord il eut dessein d'aller luy faire une visite, sçachant qu'elle n'ignoroit pas qu'il estoit Amy du Prince son Frere : mais comme il n'avoit qu'un Escuyer aveque luy, et qu'il estoit mesme assez negligé, il ne pût resoudre d'aller se faire voir de plus prés, à une Personne de qui la beauté luy avoit desja donné tant d'admiration et tant de respect. C'est pourquoy n'osant demeurer au lieu où il estoit ; apres que le Sacrificateur à qui il avoit parlé fut entré dans le Temple, il y entra aussi : esperant toutesfois qu'il la reverroit encore quand il en sortiroit. Mais Parthenie qui n'avoit pas dessein qu'il luy parlast, ni qu'il la suivist, ne le vit pas plustost entré dans ce Temple, qu'elle monta dans son Chariot, et prit le chemin de sa belle Solitude. Elle le quitta pourtant aussi tost qu'elle fut dans un Bois qui n'estoit qu'à deux stades du Temple ; mais comme elle ne vouloit arriver à Paphos que de nuit, et qu'elle ne vouloit pas rencontrer Timante, elle fit prendre une route fort destournée dans la Forest, qui la mena à une Maison de la connoissance de ma Soeur, où elle passa le milieu du jour : et d'où elle ne partit qu'à l'heure qu'il faloit pour arriver tard à Paphos. Cependant, Seigneur, comme Parthenie avoit bien remarqué que sa beauté n'avoit pas manqué de produire son effet accoustumé dans l'esprit de Timante, c'est à dire de luy donner de l'admiration, et de luy en donner mesme d'une maniere qui luy faisoit voir que quoy qu'il en eust attendu, il en avoit pourtant esté surpris ; elle ne sçavoit si elle en devoit estre ou bien aise, ou faschée. Elle avoit pourtant desiré de plaire à Timante : mais apres tout, quand elle se souvenoit des menaces des Dieux, elle estoit presques marrie de voir que la beauté touchoit si fort l'esprit de son Amant : et elle craignoit enfin, puisqu'il y estoit si sensible, qu'il ne fust pas aussi constant qu'elle le souhaitoit, et qu'elle l'avoit esperé. Mais, luy disoit Amaxite en riant, si Timante change l'objet de sa passion en cette rencontre, il ne sera pas inconstant pour cela, puis qu'il vous aimera tousjours : je vous assure, luy respondit elle, que je pense que je ne serois guere moins jalouse de moy que d'une autre. Ha Madame, interrompit Amaxite, il n'est pas possible que vous vous attachiez si scrupuleusement à l'Oracle, que vous pussiez avoir un pareil sentiment, et estre jalouse de vous mesme ! Car enfin voudriez vous que Timante n'eust point d'yeux, ou qu'en ayant il les eust mauvais ; et mauvais jusques au point que de vous trouver desagreable ? En verité Amaxite, reprit elle, vous m'embarrassez fort : car je vous advoüe que je ne serois point bien aise de desplaire à Timante : mais apres tout, je ne veux point qu'il ait l'ame extraordinairement sensible à la beauté : et je vous declare que si je remarque ce soir qu'il soit capable de preferer la Princesse de Salamis à cette Inconnuë qu'il entretiendra, j'en auray une douleur extréme. En verité Madame, repliqua Amaxite, je ne vous puis croire : et je suis persuadée, que malgré toutes les menaces des Dieux, vous ne pensez point à ce que vous dittes : n'estant assurément pas possible, qu'une belle Personne puisse estre ennemie de ses propres charmes. Mais Seigneur, pendant que Parthenie et Amaxite s'entretenoient de cette sorte, Timante s'entretenoit luy mesme fort agreablement, de la prodigieuse beauté qu'il avoit veuë. Helas, disoit il, que n'est il possible de joindre l'esprit de mon aimable Inconnuë, à la beauté que je viens de voir ? afin de me rendre le plus heureux de tous les hommes, par la possession de la Personne du monde la plus accomplie. Il est vray qu'elle la seroit trop : et s'il y avoit une Femme au monde aussi belle que la Princesse de Salamis, et de qui l'esprit fust aussi grand et aussi plein d'agréement que celuy de la Personne que j'aime, on luy esleveroit plus d'Autels qu'à Venus Anadiomene, ny qu'à Venus Uranie. Contentons nous donc de ce que les Dieux ont donné à celle que j'adore, et souhaitons seulement, qu'elle ne soit qu'un peu moins belle que la Princesse de Salamis.

Histoire de Timante et Parthenie : nouvelle retraite de Parthenie


Timante ne s'entretint pourtant pas longtemps : car l'envie qu'il avoit de revoir encore une fois l'admirable beauté qui avoit si agreablement surpris ses yeux, et si doucement touché son coeur, fit qu'il sortit du Temple bientost apres y estre entré. Mais il fut fort affligé, de ne voir plus ce qu'il avoit desiré de revoir encore une fois : et d'apprendre par ceux qui gardoient ses Chevaux, que la Princesse de Salamis estoit partie, un moment apres qu'il estoit entré dans le Temple. Il se fit mesme monstrer le chemin qu'elle avoit pris, et le suivit quelque temps : mais comme elle estoit desja dans le Bois, devant qu'il peust estre monté à cheval, il ne s'y obstina pas : et s'en retourna à Paphos, si ravy de la beauté de cette Princesse, qu'il s'en falloit peu qu'il ne craignist d'en estre amoureux. Cependant comme son Inconnuë ne luy avoit pas ordonné de faire un secret de ce petit voyage, il le dit à tout le monde ce jour là, et se contenta d'en cacher la cause : et ce qui l'y obligea, fut qu'effectivement il ne pouvoit s'empescher de loüer la beauté de la Princesse de Salamis : qu'il sçavoit bien qu'il n'oseroit loüer avec excés, en parlant le soir à son Inconnuë : n'ignorant pas qu'il ne faut jamais qu'un Amant louë une belle Personne avec empressement devant sa Maistresse. Il le devoit mesme d'autant moins faire qu'il sçavoit que la sienne ne vouloit pas qu'on fust aussi sensible à la beauté du corps qu'à celle de l'esprit : de sorte qu'il ne fit que loüer la beauté de la Princesse de Salamis, à tout ce qu'il vit de Gens ce jour là. Il en parla à Philoxipe, à Policrite, à Doralise ; et fut mesme faire une derniere visite à cette Dame qui luy avoit dit autresfois qu'elle n'estoit pas si belle qu'on la disoit, afin de luy dire qu'elle ne se connoissoit pas en beauté. Il ne luy vint pourtant aucun soubçon que cette Princesse fust son Inconnuë, comme il en avoit eu autre fois : presuposant qu'il seroit absolument impossible qu'une Femme qui seroit aussi belle que l'estoit cette Princesse, peust se resoudre de cacher sa beauté, à un homme qui seroit amoureux d'elle pour son esprit seulement ; et à un homme encore qu'elle ne haïssoit pas, et dont elle souhaitoit d'estre eternellement aimée : car comme il ne sçavoit pas les Oracles que cette Princesse avoit reçeus, il n'avoit garde de deviner la veritable cause d'un procedé si bizarre et si extraordinaire. Personne ne trouva mesme estrange que la Princesse de Salamis fust venuë si prés de Paphos sans y entrer, car on sçavoit son humeur : mais Philoxipe et Policrite murmurerent un peu de ce qu'elle n'avoit pas envoyé sçavoir de leurs nouveles, sans en imaginer autre cause, sinon qu'elle n'avoit pas voulu qu'on sçeust qu'elle fust si prés de Paphos, de peur qu'on ne l'obligeast d'y aller. Cependant le soir estant venu, Timante fut à son assignation accoustumée : resolu de loüer la beauté de la Princesse de Salamis, mais de ne la loüer pas trop, pour les raisons que j'ay dittes : et il prit d'autant plustost cette resolution, qu'il sentoit dans son coeur une si grande disposition à la loüer fortement, qu'il songea à s'observer luy mesme autant qu'il pût. A peine fut il aupres de Parthenie, qu'elle luy demanda ce qu'il luy sembloit de la Princesse de Salamis ? Elle me semble sans doute fort belle, reprit il, et je trouve que celle qui m'en avoit parlé froidement, luy faisoit une grande injustice : car enfin si cette Princesse a l'esprit aussi brillant que les yeux, et l'ame aussi belle que le visage, elle est sans doute fort accomplie. Mais quand elle ne seroit que belle, reprit Parthenie, ne trouvez vous pas qu'on la pourroit aimer ? ouy, repliqua t'il en sousriant, si on n'avoit que des yeux, et qu'on n'eust point d'esprit. Non, non, interrompit Parthenie, je ne veux point qu'on se desguise : et cependant je voy bien que vous ne songez pas tant à me respondre selon vos sentimens, que selon les miens : et que vous cherchez pour le moins autant à dire ce que je veux que vous disiez, que ce que vous pensez. Quand cela seroit Madame, reprit il, serois-je criminel d'estre complaisant ? la complaisance, dit-elle, ne doit point s'estendre jusques à desguiser ses sentimens : il suffit qu'on les soumette, et il ne les faut pas cacher : joint que le veritable plaisir consiste en la conformité des pensées, et non pas des paroles seulement. En effet, j'ay plus de joye de voir qu'une Personne que j'aime, pense justement ce que je pense moy mesme, que si à ma consideration elle se contraignoit en toutes choses : et il y a je ne sçay quoy de si doux, dans cette rencontre d'esprits ; de pensées ; et de sentimens ; qu'on s'en aime la moitié davantage : c'est pourquoy ne vous amusez point à chercher ce que je souhaite que vous me disiez, car vous ne m'y sçauriez tromper. Mais Madame, reprit Timante, je vous parle tousjours sincerement : vous me demandez si la Princesse de Salamis est belle : je vous respons qu'elle l'est beaucoup ; m'esloigne-je de la verité ? Parthenie estant alors en colere de ce qu'elle creût en effet, que sa beauté n'avoit pas autant touché Timante qu'elle l'avoit pensé, prit la parole avec un ton de voix un peu eslevé : vous loüez si froidement la Princesse de Salamis, luy dit elle, qu'il est aisé de voir que vous ne la loüez que par complaisance : ou que vous ne vous empeschez de la loüer que par finesse, et que pour me persuader que vous n'avez point le coeur sensible à la beauté. Il est vray Madame, repliqua t'il, que je ne l'ay presentement qu'à celle de vostre esprit, et qu'à tout ce que je connois de vous : c'est pourquoy ne vous estonnez pas (luy dit il, croyant qu'il ne pouvoit luy rien dire qui luy plust davantage) si je ne suis pas aussi charmé de la beauté de la Princesse de Salamis que je le serois, si je n'estois pas amoureux de vous : car enfin j'avois une telle impatience de revenir icy, que je ne l'ay pas considerée longtemps. Voila donc, Seigneur, à peu prés, de quelle façon se passa la conversation de Timante et de Parthenie ce soir là : Timante n'osant presques loüer la beauté de la Princesse de Salamis, quoy que Parthenie tesmoignast le souhaiter : et Parthenie ne sçachant precisément si elle vouloit qu'il la loüast fort, ou qu'il ne la loüast guere. Mais apres qu'il fut party, elle se determina pourtant ; et s'imagina qu'en effet sa beauté n'avoit point de charmes pour luy : et qu'elle s'estoit abusée, lors qu'elle avoit creû voir et en son visage, et en ses actions des marques de surprise et d'admiration. Non non, disoit elle à Amaxite, je me suis assurément trompée : et tout ce que je croyois estre admiration, n'a esté qu'estonnement. Timante a sans doute esté surpris : mais ç'a esté de voir qu'on m'ait tant loüée, avec si peu de sujet. Il aime assurément la beauté sous une autre forme que celle que les Dieux m'ont donnée : il y a quelque chose en mon visage qui choque ses yeux, et qui me fera sans doute perdre un jour, tout ce que mon esprit m'a aquis. Mais Madame, luy disoit Amaxite, vous ne voulez pas que Timante vous aime pour vostre beauté : il est vray, dit elle, mais je ne veux pas aussi qu'il me haïsse, parce que j'auray quelque chose dans les yeux qui ne luy plaira pas. Je sçay bien, poursuivit cette Princesse, que tout ce que je dis vous paroist déraisonnable : mais Amaxite je n'y sçaurois que faire. Car enfin si vous aviez esprouvé comme moy, quel malheur est celuy de se voir mesprisée, par la mesme Personne de qui on a esté adorée, vous excuseriez toutes mes foiblesses, et vous trouveriez que j'ay raison de faire toutes choses possibles pour m'assurer du coeur de Timante. Cependant, Seigneur, Parthenie ne fut pas longtemps à s'affliger, de ce qu'elle croyoit que sa beauté ne plaisoit point à son Amant : car comme je m'estois trouvé en trois ou quatre lieux où il l'avoit loüée avec tant d'empressement, qu'on luy avoit fait la guerre d'en estre amoureux ; je fus le lendemain le dire à Amaxite, et mesme à Parthenie. Et comme je ne pouvois pas me persuader, qu'il peust jamais y avoir de danger de dire à une belle Personne qu'on avoit extraordinairement loüé sa beauté, j'exageray la chose autant que je pûs. Je joignis mesme le raisonnement à mon recit : et je dis enfin que je croyois en effet que Timante estoit aussi amoureux de sa beauté que de son esprit. Ainsi Madame, luy dit Amaxite, on peut assurer sans mensonge, que Timante a deux passions sans estre inconstant : puis qu'il n'aime qu'une mesme Personne ; qu'en donnant son coeur d'un costé, il ne l'oste point de l'autre ; et qu'on peut aussi adjouster, que vous avez une Rivale, que vous ne sçauriez haïr : car enfin, je ne pense pas que vostre esprit puisse envier le pouvoir de vos yeux : ny que vos yeux s'opposent aussi aux conquestes de vostre esprit. Parthenie escouta ce qu'Amaxite luy disoit, presques sans luy respondre : mais apres que je fus party ; et qu'elle m'eut encore ordonné de continuer à luy aprendre tout ce que faisoit Timante ; elle commença de se pleindre presques autant des loüanges qu'il donnoit à sa beauté, en parlant aux autres, qu'elle avoit fait le soir auparavant, de ce qu'il luy en avoit trop peu donné en parlant à elle. Joint que voyant qu'il ne luy en avoit pas parlé sincerement, elle s'en affligea : ce fut pourtant un peu moins fortement qu'elle n'avoit fait, lors qu'elle croyoit qu'elle ne luy plaisoit pas : et comme Amaxite la pressoit, et luy demandoit quel terme elle prenoit pour achever de s'assurer de coeur de Timante ? elle luy dit qu'elle ne le sçavoit pas elle mesme, Cependant Madame, luy dit Amaxite, il ne me semble pas que vous ayez plus rien à attendre ny à éprouver, pour vous mettre l'esprit en repos : et pour estre persuadée, que Timante est celuy que les Dieux veulent que vous espousiez. Car enfin il a commencé de vous aimer, sans le pouvoir de vostre beauté : et sans sçavoir mesme si vous estiez ny noble, ny riche. Il vous aime encore, sans sçavoir si vous estes belle : et il vous aime en un lieu, où il y a mille beautez esclatantes, qui font ce qu'elles peuvent pour gagner son coeur. Vous luy avez voulu persuader que vous estiez laide, et il a en effet sujet de le soubçonner. neantmoins il continuë de vous aimer : Vous avez mesme employé vostre propre beauté, pour esprouver sa constance : et vous voyez qu'il vous est si fidelle, qu'il n'ose la loüer en parlant à vous : de peur assurément de vous donner sujet de croire qu'il puisse estre trop sensible à la beauté. Tout ce que vous dittes est vray, reprit Parthenie, mais apres tout, si Timante pouvoit estre capable de laisser toucher son coeur aux yeux de la Princesse de Salamis, au prejudice de son Inconnuë ; quoy que cette Inconnuë et cette Princesse ne soient qu'une mesme chose, j'aurois pourtant lieu de craindre que s'il quittoit mon esprit pour ma beauté, il ne quittast encore apres et ma beauté, et mon esprit, pour quelque autre Personne, à qui la grace de la nouveauté donneroit beaucoup d'avantage. Si bien que pour m'assurer absolument du coeur de Timante, je veux encore esprouver l'absence, qui est sans doute la plus forte espreuve de toutes : c'est pourquoy je veux m'en retourner à ma Solitude, et m'en retourner mesme sans luy dire adieu : de peur que s'il sçavoit que je deusse sortir de Paphos, il ne mist tant d'espions â l'entour de cette Maison, qu'il pust me faire suivre. Amaxite voulut s'opposer à son dessein, et luy persuader de se faire connoistre à Timante, mais il n'y eut pas moyen : elle ne pût pourtant partir le lendemain, parce qu'il y avoit encore quelques ordres à donner pour son despart : afin qu'il pûst estre secret : si bien qu'elle vit encore une fois Timante, à qui elle fit fort la guerre des loüanges excessives qu'il avoit données à la Princesse de Salamis, et de ce qu'il n'avoit pas parlé en mesmes termes, lors qu'il luy en avoit dit son sentiment. C'est pourquoy, adjousta t'elle, il me semble que j'ay lieu de croire que ceux qui vous ont accusé d'en estre amoureux ont raison : mais de grace si cela est (poursuivit cette Princesse, sans sçavoir si elle vouloit qu'il luy dist ouy ou non) advoüez le moy je vous en conjure : afin que je ne m'engage pas davantage d'affection, et que je ne vous empesche pas de faire cette conqueste. Mais Seigneur, ne vous y trompez pas : vous ne la trouverez pas si aisée à faire que vous pensez : je connois Parthenie, elle est aussi difficile à contenter que moy, et aussi delicatte : si bien que selon toutes les apparences, si vous me quittez pour elle, vous me perdrez sans la gagner. Timante entendant parler Parthenie de cette sorte, se mit à luy protester qu'il n'estoit point amoureux de la Princesse de Salamis, et qu'il ne le seroit jamais : vous m'en promettez plus que je n'en demande, reprit elle en sousriant ; et il suffit que vous m'assuriez seulement que vous ne l'estes point presentement : car pour l'advenir, vous seriez bien hardy, si vous en respondiez avec autant de certitude que du present : c'est pourquoy ne confondons pas les choses. Mais Madame, dit Timante, puis que je ne suis point amoureux de la Princesse de Salamis, il s'enfuit de necessité que je ne le seray jamais : car enfin outre que je ne chercheray point â la voir, il est encore vray que quand je le voudrois, je ne la verrois pas, puis qu'elle m'a desja refusé cét honneur : ainsi vous devez estre en seureté de ce costé là. J'advouë bien, puis que vous sçavez ce que j'en ay dit ailleurs, que la Princesse de Salamis est la plus belle Personne que je vy jamais : comme vostre esprit encore plus beau que ses yeux ; que je vous serviray toute ma vie ; et que je ne la verray plus ; il s'enfuit de necessité, que je ne l'aimeray point, et que je vous aimeray tousjours. Encore une fois, dit Parthenie, laissons l'advenir à la providence des Dieux : mais Madame, dit il, vous m'avez dit cent fois, que vous ne voulez point recevoir d'affection, si vous n'estes assurée qu'elle sera eternelle : il faut donc bien que vous regardiez l'advenir : et que vous conçeviez qu'il soit possible de s'en assurer, et par les choses passées, et par les choses presentes. Quoy qu'il en soit, dit Parthenie, je ne veux point qu'on m'asseure esgalement le present et l'advenir, de peur qu'on ne me les rende tous deux suspects. Apres plusieurs semblables discours, Timante se retira : et le lendemain Parthenie partit pour s'en retourner à sa Solitude : me laissant une Lettre pour Timante, que j'eus ordre de luy faire tenir secrettement, sans qu'il peust soubçonner d'où elle venoit. Mais comme la difficulté estoit, de faire que Timante peust respondre sans qu'il sçeust par quelle voye ses Lettres seroient renduës, je fus quelque temps sans en trouver l'invention : neantmoins à la fin je resvay tant que je trouvay moyen de faire rendre la Lettre de Parthenie à Timante : et de luy en faire avoir responce, sans l'exposer à estre connuë de luy pour ce qu'elle estoit et voicy comment j'agis en cette occasion. J'envoyay la premiere Lettre de Parthenie à Timante, comme je luy avois renvoyé ses Pierreries : c'est à dire par une personne inconnuë, qui la donna à son Escuyer. Mais je joignis un Billet à cette Lettre, par lequel je luy disois en desguisant mon escriture, comme Parthenie desguisoit la sienne, que s'il vouloit respondre il le pouvoit faire seurement : n'ayant qu'à ordonner qu'on donnast sa Lettre à une personne qui seroit le lendemain tout le matin au pied d'une Statuë de Venus, dans le plus grand Temple de Paphos. Mais afin que la chose se fist sans rien hazarder je fis une fausse confidence à un de mes Amis : et je luy fis croire qu'il m'importoit extrémement, pour un dessein que je lui dirois un jour, quand j'en aurois eu la permission d'une Personne qui pouvoit tout sur moy, de recevoir des Lettres sans qu'on sçeust par qui je les reçevois, ni pour qui je les recevois : et j'embroüillay tellement la chose, qu'il ne pût jamais démesler si j'agissois pour moy ou pour un autre, et si c'estoit une affaire d'Estat ou de galanterie. Si biê que sans sçavoir si j'agissois par amour ou par ambition, il fit ce que je voulois qu'il fist : car comme je l'avois instruit exactement, et qu'il estoit fidelle et hardy y je creûs bien qu'il me serviroit comme je voulois l'estre : et en effet la chose alla comme je l'avois pensé. Je fis donc rendre la Lettre que Parthenie avoit laissé en partant, qui surprit extrémement Timante : elle estoit à peu prés conçeuë aux mesmes termes que je vous diray bientost : car comme l'aventure de Parthenie, a esté fort extraordinaire, il n'y a personne à Paphos presentement, qui n'en sçache toutes les particularitez. Et puis comme j'en ay esté en quelque façon le Confident, je pense pouvoir dire que je sçay aussi bien tout ce qui c'est passé entre ces deux illustres Personnes qu'elles mesmes. Voicy donc comment estoit la Lettre de la Princesse de Salamis.

A TIMANTE.

Dans la resolution que j'ay prise, de voir si l'affection que vous dittes avoir pour moy, pourra resister à l'absence et la surmonter ; il me semble que vous me devez avoir quelque obligation, de vous avoir espargné la peine de me dire adieu. Croyez encore si vous le voulez, que je me la suis voulu espargner à moy mesme : car comme je vous cache mon visage, il est ce me semble juste de vous dire ce que vous pourriez deviner dans mes yeux SI vous les voiyez, et ce que je ne vous dirois sans doute pas si vous les pouviez voir. Si durant cette absence, j'aprens que vous me soyez fidelle, et qu'effectivement vous n'aimiez point la beauté de la Princesse de Salamis à mon prejudice, il pourra estre qu'à nostre premiere conversation, vous sçaurez veritablement qui je suis. Cependant souvenez vous qu'il ne vous est non plus permis de vous informer qui vous rend mes Lettres, ny qui reçoit les vostres, que de moy mesme : il y va de tout vostre repos si vous m'aimez, et de tout le mien aussi, adieu.

La lecture de cette Lettre, ne surprit pas seulement Timante, elle l'affligea : et l'affligea mesme sensiblement. Aussi fut ce veritablement alors, qu'il connut qu'il aimoit assionnément celle qu'il ne connoissoit point : car il fut si touché de son absence, que la melancholie qu'il en eut, se fit voir et dans ses yeux, et dans sa conversation : estant certain qu'il parut resveur durant plusieurs jours. Ce qui augmentoit son inquietude, estoit de voir qu'il ne luy estoit pas permis de s'informer de la chose du monde qu'il souhaitoit le plus de sçavoir : aussi ne pût il pas demeurer exactement dans les bornes qu'on luy avoit prescrites. Il fut luy mesme porter sa responce, à celuy de mes Amis qui l'attendoit, precisément au lieu que je luy avois marqué : mais il fut fort estonné de voir que c'estoit un homme qu'il connoissoit, et un homme de qualité. Que ne fit il point alors, pour l'obliger à luy dire à qui il devoit rendre la Lettre qu'il luy donnoit ! mais il n'y eut pas moyen : et Timante se vit dans la necessité de le conjurer de ne dire pas du moins qu'il luy eust rien demandé : de sorte que mon Amy m'ayant rendu cette Lettre qui ne pouvoit avoir de suscription determinée, je l'envoyay à Parthenie, qui trouva qu'elle estoit telle.

LE MAL'HEUREUX TIMANTE, A SA CRUELLE INCONNUE.

En pensant m'espargner la doulêr de vous dire adieu, vous m'en avez accablé : car enfin, Madame, que pensez vous que devienne un homme qui vous adore ; qui ne sçait qui vous estes ; qui ne sçait où vous allez ; ny mesme si vous changez de lieu : et qui ignore esgallement quand vous reviendrez pour luy, ou si vous ne reviendrez jamais ? Au nom des Dieux, Madame, ayez quelque compassion de ma constance : et ne craignez pas que la beauté de la Princesse de Salamis vous chasse de mon coeur. Je l'admireray sans doute, mais, je ne l'aimeray pas : et comme je vous l'ay déja dit, je ne la verray point. Mais aussi ne poussez pas ma patience jusqu'au bout, si vous ne voulez me faire mourir, non seulement d'amour, mais encore de curiosité. Revenez donc si vous estes partie, ou montrez vous à moy si vous ne l'estes pas : car en verité je ne puis seulement imaginer où vous estes, ny où vous pouvez estre : et je suis persuadé que pour peu que vostre inhumanité dure encore, je ne sçauray plus moy mesme qui je suis. Je sçay pourtant que rien ne sçauroit m'empescher d'estre le plus fidelle de vos Amans, et le plus passionné de vos Adorateurs.

TIMANTE.

Voila donc, Seigneur, qu'elle fut la responce que j'envoyay à Parthenie : qui escrivit plusieurs fois à Timante, et Timante à elle. Cependant comme la beauté de cette Princesse qu'il avoit veuë à ce Temple qui est sur le chemin d'Amathonte, avoit fait une sorte impression dans le coeur de Timante, il en parla encore plusieurs fois : de sorte que comme Antimaque, à cause de l'amour qu'il avoit pour Doride, eust esté ravy que Timante eust espousé Parthenie, il se mit à luy dire que c'estoit veritablement de cette Princesse qu'il pouvoit devenir amoureux avec honneur : et non pas d'une Personne inconnuë, qui peutestre n'avoit aucune beauté : et qui du moins avoit quelque chose de bien particulier et de bien bizarre dans l'esprit. Timante voulut alors le faire souvenir qu'il luy avoit dit qu'il ne condamneroit plus sa passion, si l'Inconnuë refusoit ses presens mais Antimaque luy respondit, que quand il avoit dit cela, il ne pensoit pas qu'il peust y avoir en Chipre un Party si avantageux pour luy : mais qu'aujourd'huy qu'il sçavoit que le Prince Philoxipe eust en effet souhaité qu'il eust espousé sa Soeur, il ne pouvoit pas demeurer dans ses premiers sentimens. Car enfin, luy dit il, faites un peu comparaison de vostre Inconnuë â Parthenie : pour la condition, il est tousjours certain qu'elle ne sçauroit estre plus haute, ny mesme si haute : car il n'y en a point en toute cette Isle. Pour la beauté, de la façon dont vous parlez vous mesme de celle de cette Princesse, il n'y en sçauroit avoir de plus grande. Pour la vertu, vous sçavez quelle est sa reputation : et pour l'esprit, tout le monde confesse que personne ne l'a jamais eu ny si grand, ny si beau : et apres cela, vous voudriez luy preferer vostre Inconnuë ! Je le voudray sans doute, reprit Timante, car je l'aime, et elle ne me haït pas : et pour la Princesse de Salamis, quand mesme le je pourrois aimer, et que sa prodigieuse beauté me forceroit à estre infidelle, il seroit fort douteux si elle m'aimeroit. Car enfin j'ay oüy dire qu'elle a l'esprit delicat et difficile ; que peu de Gens luy plaisent ; et que beaucoup l'importunent, quoy qu'ils ne soient pas tout à fait sans merite : c'est pourquoy ne me parlez plus de cette Princesse dont l'Image n'est que trop profondément demeurée empreinte dans mon imagination. Cependant Doride qui par l'interest qu'elle prenoit à Antimaque, desiroit que Timante s'arrestast en Chipre ; persuadoit autant qu'elle pouvoit â Policrite, de forcer la Princesse de Salamis à quitter sa Solitude : si bien que sans que Parthenie en sçeust rien, Philoxipe, Policrite, Doride, et Antimaque songeoient à la marier à Timante. Et certes il fut à propos que la chose allast ainsi : estant certain que je ne pense pas que jamais Parthenie eust pû se resoudre à se descouvrir à Timante pour ce qu'elle estoit. Car comme sa raison n'estoit pas tout à fait preocupée : il y avoit des jours où elle trouvoit son procedé si bizarre, qu'elle croyoit que Timante, ne la pouvoit effectivement estimer : et lors qu'elle estoit dans ces sentimens là, elle prenoit une si ferme resolution de ne se faire jamais connoistre, et de rompre absolument avec Timante, qu'Amaxite desesperoit de pouvoir rien gagner sur son esprit. Cependant Philoxipe sçachant que Timante trouvoit la Princesse sa Soeur fort belle, qu'elle croyoit que s'il pouvoit faire qu'il luy pleust autant qu'elle luy plaisoit, ce seroit un grand acheminement â faire reüssir ce qu'il desiroit avec tant d'ardeur : mais comme Timante ne pouvoit pas luy plaire s'il n'en estoit veû, et que Philoxipe ne sçavoit pas qu'elle le connoissoit aussi bien que luy ; il prit la resolution de le mener chez cette Princesse, sans qu'elle en sçeust rien, et de la surprendre malgré qu'elle en eust. Mais Timante s'excusa d'y aller : disant qu'il la respectoit trop, pour la vouloir forcer à voir un homme qu'elle ne jugeoit pas digne de cét honneur, puis qu'elle le luy avoit refusé : adjoustant que ce seroit le moyen de l'en faire haïr. Ainsi refusant la chose si civilement, Philoxipe ne sçavoit ce qu'il en devoit penser : mais comme Antimaque sçeut ce qui s'estoit passé, il dit à Doride, afin qu'elle le dist à Policrite, que ce qui faisoit que Timante ne vouloit point aller voir la Princesse de Salamis, estoit qu'il sentoit une si forte disposition à en devenir amoureux, qu'il ne vouloit pas s'exposer à prendre de l'amour pour une Personne qui peut-estre seroit insensible pour luy. De sorte que Doride mesnageant l'esprit de Policrite, et Policrite celuy du Prince Philoxipe, il fut resolu qu'ils feroient une partie de Promenade dont Timante seroit : et qu'au lieu de le mener où on luy auroit dit qu'on alloit, on le meneroit chez la Princesse de Salamis. Mais comme le Prince Philoxipe connoissoit l'humeur de Parthenie, il creût que du moins il faloit gagner Amaxite : c'est pourquoy il fut faire une visite à cette Princesse, et mena la chose si adroitement, qu'il trouva moyen (pendant que Parthenie achevoit de s'habiller, le lendemain au matin qu'il fut arrivé chez elle) d'entretenir Amaxite à sa Chambre : et de luy confier le dessein qu'il avoit de tascher de marier la Princesse sa Soeur avec Timante. Nous luy dirons, disoit il, pour la satisfaire touchant les Oracles qu'elle a reçeus, que Timante est devenu amoureux de sa reputation, et des loüanges qu'on donne à son esprit : afin qu'elle ne face point d'obstacle à ce que je desire. D'abord Amaxite creût que le Prince Philoxipe sçavoit quelque chose de ce qui s'estoit passée entre Timante et Parthenie, et qu'il ne luy parloit ainsi qu'afin de la faire parler : mais elle fut bien tost desabusée, par toutes les choses qu'il luy dit. De sorte que connoissant qu'effectivement Philoxipe souhaitoit ce Mariage avec une passion démesurée, elle se resolut de luy reveler le secret de la Princesse de Salamis : sçachant bien que si elle ne le faisoit pas, il pourroit estre que le Prince Philoxipe voyant la surprise qu'auroit Timante, lors qu'il connoistroit envoyant Parthenie, et en l'entendant parler, que son Inconnuë et elle n'estoient qu'une mesme Personne ; ne sçauroit qu'en penser : et en penseroit peutestre quelque chose de desavantageux à Parthenie. C'est pourquoy apres avoir suplié le Prince Philoxipe de croire qu'elle luy alloit parler avec toute sorte de sincerité ; et l'avoir conjuré de bien user de ce qu'elle luy alloit descouvrir ; elle luy raconta tout ce que je vous viens de dire : luy exagerant avec tant d'excés, le scrupule que Parthenie faisoit d'espouser un homme qui fust amoureux de la beauté, que Philoxipe croyant aisément tout ce que ma Soeur luy disoit, fut si puissamment confirmé dans le dessein de faire reüssir celuy qu'il avoit desja pris, qu'il ne songea plus à autre chose. Il convint donc avec Amaxite, du jour qu'il meneroit Timante chez Parthenie : afin que sans que cette Princesse s'en aperçeust, elle trouvast pourtant lieu de faire qu'elle ne fust pas negligée. Apres quoy, il s'en retourna à Paphos, où Timante menoit une vie assez melancholique ; car enfin il estoit fort amoureux de son Inconnuë, et ne pouvoit pourtant oublier la beauté de la Princesse de Salamis, de qui il recevoit tres souvent des Lettres, sans sçavoir quelles fussent d'elle. Cependant le lendemain que Philoxipe fut party, Parthenie se resolut presque entierement à se degager de l'affection de Timante : parce qu'elle avoit je ne sçay quelle gloire qui faisoit qu'elle ne pouvoit se resoudre à se faire connoistre à luy, apres toute cette bizarre galanterie. Et en effet, elle luy escrivit comme si ç'eust esté pour la derniere fois : je pense pourtant que ce ne fut pas tout à fait son intention : et qu'elle n'en eut point d'autre que celle de sçavoir par moy, quelle seroit sa douleur, apres cette facheuse nouvelle, afin de mieux sçavoir quelle estoit son amour. Quoy qu'il en soit, la chose alla ainsi : et Timante reçeut cette cruelle Lettre, apres s'estre engagé avec Policrite et Philoxipe, d'aller le lendemain avec eux, en un lieu où il n'avoit point encore esté : ne croyant pas que ce fust chez la Princesse de Salamis. Mais, comme la Lettre de Parthenie l'affligea avec excés, il fit ce qu'il pût pour ne tenir pas ce qu'il avoit promis : neantmoins il n'y eut pas moyen : car encore qu'il employast tous les pretextes qu'il pût imaginer luy devoir servir d'excuse, Philoxipe ne s'en contenta pas : et il fut luy mesme chez Timante, pour l'obliger à faire cette promenade. Policrite y envoya plusieurs fois, et luy manda qu'elle n'iroit point sans luy : de sorte qu'il falut que tout triste qu'il falut que tout triste qu'il uec eux. Il est vray qu'il y fut avec tant de repugnance, et tant de tristesse, qu'elle paroissoit et sur son visage, et en toutes ses paroles, et mesme en ses habillemens, car il voulut estre negligé. Ce n'est pas qu'il ne fist ce qu'il pouvoit pour se contraindre : mais sa douleur estoit plus forte que luy. Philoxipe en eust esté bien en peine, s'il n'en eust pas sçeu la cause : mais ma Soeur la luy avoit escrite, afin qu'il se hastast d'executer son dessein. J'oubliois de vous dire, que Timante respondit à la Lettre de Parthenie dés le soir : de sorte que faisant donner sa responce à celuy de mes Amis qui avoit accoustumé de la recevoir, il me la donna tout à l'heure : si bien que faisant partir au mesme instant, celuy qui la devoit porter, Parthenie la reçeut plus de deux heures devant que Philoxipe, Policrite, et Timante arrivassent chez elle. Jamais il n'a esté une Lettre si touchante que celle là, aussi obligea t'elle Parthenie à se repentir de ce qu'elle avoit escrit à Timante. Cependant Amaxite qui sçavoit quelle estoit la Conpagnie qui devoit arriver ce jour là dans cette belle Solitude, s'estoit trouvée bien embarrassée, à faire que Parthenie ne fust pas negligée : mais lors qu'elle vit que cette Lettre l'avoit satisfaite, elle s'advisa d'un artifice pour l'obliger à se parer. Il y avoit desja fort longtemps que cette Princesse avoit promis à ma Soeur de souffrir qu'on fist son Portrait pour le luy donner : c'est pourquoy Amaxite luy dit que je luy avois mandé, par celuy qui luy avoit rendu la Lettre de Timante, que je luy envoyerois un Peintre ce jour là, et qu'infailliblement il arriveroit dans deux heures, si bien qu'Amaxite apres cela se mit à conjurer Parthenie de souffrir qu'on la coiffast un peu mieux qu'elle n'estoit, D'abord cette Princesse luy dit qu'il suffiroit d'attendre au lendemain : mais Amaxite luy repliqua, que ce Peintre estoit fort occupé : qu'il n'avoit pas loisir de tarder tant : et qu'il n'y avoit point de temps à perdre. De sorte que Parthenie aimant ma Soeur, ne luy resista plus : et se laissa coiffer et habiller par ses Femmes, comme si elle eust deû aller à une Feste publique : Amaxite disant qu'encore que le Peintre ne deust pas travailler à l'habillement ce jour là, il ne falloit pas laisser de se parer en pareilles occasions : parce que le visage paroissoit plus beau, et donnoit une plus belle imagination à celuy qui peignoit : joint qu'il estoit necessaire qu'il vist aussi l'habillement de Parthenie, afin de pouvoir esbaucher tout son Portrait. Mais durant qu'Amaxite choisissoit des Pierreries, et donnoit ses advis à celles qui habilloient la Princesse de Salamis, Timante sans sçavoir où on les menoit, se laissa conduire au Prince Philoxipe, et à la Princesse Policrite. Antimaque fut de ce voyage, aussi bien que Doride : et j'eus aussi l'honneur d'en estre : Philoxipe ayant sçeu par ma Soeur, que j'avois eu part à la confidence. Mais Seigneur, plus Timante paroissoit chagrin, plus Philoxipe et Policrite avoient de disposition à se divertir : et plus ils estoient en effet persuadez, qu'il estoit celuy que les Dieux avoient reservé, pour faire le bonheur de la Princesse de Salamis : n'estant pas possible que sans un ordre particulier de leur providence, Timante eust pû venir à aimer Parthenie, par une si bizarre voye. Cependant cette belle Compagnie advançant toujours, arriva si prés de la Solitude de la Princesse de Salamis, qu'enfin Timante revenant de la profonde resverie qui l'avoit occupé pendant tout le chemin ; demanda à qui estoit cette Maison qu'il voyoit, et si c'estoit celle où ils alloient ? c'est assurément celle où nous allons, dit Philoxipe, mais vous ne sçaurez point à qui elle est, que vous n'ayez veû celle qui en fait les honneurs, et qui nous y recevra. Timante estoit si occupé de son chagrin, que cette responce si peu precise, ne le mit point en peine, et ne le fit entrer en nul soupçon.

Histoire de Timante et Parthenie : retrouvailles et mariage de Timante et Parthenie


Nous arrivasmes donc dans la basse Court du Chasteau, où nous mismes pied à terre : Timante donna la main à Policrite, et Antimaque à Doride : et pour Philoxipe, il dit à la Princesse sa Femme et à Timante, qu'il alloit advertir qu'ils venoient : si bien que prenant le devant, et m'ayant ordonné de le suivre, nous fusmes dans la Chambre de Parthenie, qui ne faisoit que d'achever d'estre parée : et qui venant d'estre advertie par quelqu'un des siens, que le Prince son Frere et la Princesse sa Soeur venoient d'arriver, se mettoit en estat de les aller recevoir. De sorte que Philoxipe luy donnant la main, apres l'avoir salüée, ne s'opposa point à la civilité qu'elle vouloit rendre à Policrite : et la conduisit jusques au milieu de son Antichambre, où elle la rencontra. De vous dire, Seigneur, quelle fut la surprise de Timante, lors qu'il vit paroistre la Princesse de Salamis, qu'il reconnut à l'heure mesme, quoy qu'il ne l'uest veuë, qu'une fois et qu'elle fut aussi celle de Princesse de Salamis, lors qu'elle apperçeut Timante, et qu'elle comprit que dés qu'elle parleroit : il connoistroit bien que son Inconnuë et elle n'estoient qu'une mesme chose, il ne seroit pas aisé : estant certain qu'il n'est peutestre jamais rien arrivé de plus surprenant que cette advanture. D'abord Parthenie changea de couleur : et au lieu d'avancer vers Policrite, elle pensa s'arrester. Timante de son costé, fit la mesme chose : et l'on n'a jamais veû deux Personnes de tant d'esprit que celles là, paroistre si interdites. Timante fut pourtant un instant, où dans sa surprise il eut de la joye aussi bien que de l'inquietude : la premiere, parce que la beauté de Parthenie avoit fait assez d'impression en son coeur, pour n'estre pas marry de voir encore une fois une si belle Personne : et la seconde, parce qu'en l'estat où il estoit avec son Inconnuë, il craignit que cette visite n'achevast de le destruire aupres d'elle. Mais lors que Parthenie fut un peu revenuë de son premier estonnement, et qu'elle se fut fait assez de violence, pour pouvoir dire à Policrite qu'elle estoit bien aise de la voir : Timante r'entra dans un second estonnement, qui fut beaucoup plus grand que l'autre qu'il avoit desja eu. Car Parthenie n'eut pas plustost prononcé quatre paroles, qu'il reconnut sa voix : et qu'il ne douta point du tout, que ce ne fust son aimable Inconnuë. Il est vray que cette derniere surprise fut bien differente de la premiere : car il eut une joye extréme, de voir que ce qu'il avoit creû aimer en deux Personnes, se trouvoit en une seule : et que son Inconnuë et Parthenie, estoient une mesme chose. L'émotion de son coeur parut dans ses yeux ; la joye s'espandit sur son visage ; et il eut une peine estrange, à s'empescher d'esclater. Principalement lors que Policrite ayant achevé son compliment, le presenta Parthenie : qui le salüa fort civilement, mais pourtant avec un peu de froideur : car comme elle ne sçavoit pas quelle estoit la violence qu'on avoit faite à Timante pour l'amener chez elle ; cette Princesse croyoit que puis qu'il estoit assez guay pour se promener, apres reçeu la Lettre qu'elle luy avoit escrite, il ne l'aimoit pas assez. De sorte qu'encore qu'elle ne luy fist pas d'incivilité, il ne laissa pas de remarquer qu'elle avoit de la colere : joint aussi qu'elle avoit une si grande confusion ; de voir que Timante la connoissoit ; qu'elle n'estoit plus en pouvoir de se cacher ; qu'il ne luy pouoit plus avoir d'obligation de se faire connoistre à luy ; que tous ses sentimens estoient si broüillez et si confus, qu'elle ne sçavoit ce qu'elle pensoit. Elle creut pourtant bien qu'il y avoit quelque chose de caché à cette visite : et elle soubçonna Amaxite de l'avoir sçeuë, et d'avoir revelé son secret. Aussi la chercha t'elle des yeux, pour trouver dans les siens la confirmation de ses soubçons : mais elle ne les pût rencontrer. Cependant Philoxipe prenant alors la parole, se mit à reprocher en riant, à la Princesse sa Soeur, qu'elle n'avoit point assez de joye de voir Policrite : et qu'elle avoit de l'incivilité, de ne le remercier pas de ce qu'il luy amenoit le plus honneste homme du monde, en luy amenant Timante. Il me semble, luy dit elle, que la Princesse ma Soeur doit estre si persuadée de mon amitié, qu'elle ne sçauroit douter que je ne fois ravie de la voir, et qu'ainsi il n'est pas necessaire de le luy dire : et pour cét illustre Estranger, adjousta t'elle en rougissant, je pense qu'il aura si peu de sujet de vous remercier de l'avoir amené icy, que je n'entrerois pas assez dans ses interests, si je vous en remerciois moy mesme. Je vous assure Madame (reprit Timante, en la regardant avec autant d'amour que de joye) que je me tiens si heureux d'avoir l'honneur de vous voir aujourd'huy, que s'il estoit vray que vous pussiez prendre quelque part à mes interests, vous seriez obligée de faire un grand rememerciment pour moy au Prince Philoxipe. Et d'autant plus (adjousta t'il pour se justifier envers son Inconnuë, sans croire que la Compagnie y prist garde) que le Prince Philoxipe m'a forcé à estre heureux en me forçant de venir icy, où je craignois de troubler vostre Solitude. Apres cela, Parthenie fit entrer toute cette agreable Compagnie dans sa Chambre : ayant l'esprit si remply de diverses pensées, aussi bien que Timante, qu'il n'y a peut-estre jamais eu de conversation comme celle qui se fit d'abord entre ces quatre Personnes. Timante regardoit tousjours Parthenie : et Parthenie au contraire n'osoit regarder Timante, et evitoit ses regards autant qu'elle pouvoit. Cependant Philoxipe et Policrite, qui estoient bien aises de donner un peu d'inquietude à Parthenie, luy demanderent d'où venoit qu'elle estoit si parée dans son Desert ? En suitte ils luy firent la guerre d'estre allée si prés de Paphos, sans leur envoyer faire un compliment : et la chose alla de cette sorte jusques apres le disner. Mais comme Timante mouroit d'envie de pouvoir dire à son adorable Inconnuë qu'il la connoissoit malgré elle ; il fit si bien, que durant que Philoxipe et Policrite parloient ensemble, pour convenir du biais qu'il faloit prendre pour faire consentir Parthenie à ce qu'ils souhaitoient, il trouva moyen de s'aprocher d'elle : et de la pouvoir entretenir un moment, sans estre entendu de personne. Quoy Madame, luy dit il, vous m'avez pû cacher si longtemps, la plus grande beauté du monde ! et vous m'avez assez haï, pour aimer mieux que je deusse l'honneur de vous voir au hazard, qu'à vous ! La derniere Lettre que cette Inconnuë vous a escrite, luy dit elle, vous a si peu touché que je ne sçay si la connoissance vous sera aussi agreable que vous le pensez : et si la consolation que vous estes venu chercher chez la Princesse de Salamis, sera aussi grande que vous l'avez esperé. Car enfin ce n'est point cette Personne que vous vistes au Temple, que je veux que vous aimiez : et c'est celle que vous ne voyez point à Paphos, que je pretendois que vous deviez aimer. Timante entendant Parthenie parler ainsi, se mit à luy protester qu'il n'avoit point creû la venir voir : que Philoxipe l'avoit trompé, et l'avoit forcé de luy tenir la parole qu'il luy avoit donnée, devant que d'avoir reçeu la cruelle Lettre qu'elle luy avoit escrite : luy faisant remarquer qu'il n'estoit pas en un habit qui pûst faire soubçonner qu'il eust eu dessein de ne desplaire pas. Enfin Seigneur, il luy dit pour l'apaiser, et pour luy persuader qu'il n'avoit point eu intention de voir la Princesse de Salamis, tout ce qu'il luy eust pû dire, s'il eust voulu se justifier d'avoir eu dessein de faire une visite à sa plus mortelle ennemie ; et que la Princesse de Salamis, et son Inconnuë, n'eussent pas esté une mesme Personne. Il est vray qu'il reüssit assez bien à faire sa paix : et il y a lieu de croire que Parthenie ne fut pas trop fâchée, que le hazard eust fait que Timante eust sçeu qui elle estoit. Cependant comme ils s'alloient demander s'ils croyoient que Philoxipe sçeust quelque chose de la verité, ce Prince se raprocha d'eux avec Policrite : ce fut toutes fois pour les separer ; car Philoxipe prit Parthenie pour l'entretenir en particulier, et Policrite demeura avec Timante. Mais Seigneur, pourquoy tarder plus longtemps à vous annoncer le bonheur de ces deux Amans, afin de vous faire plus tost avoir un bon presage du vostre ? je vous diray donc, sans m'amuser à vous particulariser les choses, que Philoxipe fit connoistre à la Princesse de Salamis, qu'il sçavoit la passion que Timante avoit pour elle : et qu'il la fit si bien souvenir de celle qu'il avoit euë pour Policrite, et qu'il avoit encore ; qu'elle ne fit point de difficulté de luy advoüer, qu'elle ne le haïssoit pas. Qu'en suitte ce Prince luy fit voir que les Oracles estoient accomplis : puisque Timante l'avoit aimée sans le secours de sa beauté : et qu'en fin il persuada, de ne s'amuser plus à vouloir de nouvelles preuves de la fidelité de Timante : l'assurant pour conclusion, qu'il respondit de sa constance. D'autre part, Policrite aprit â Timante, que Philoxipe sçavoit sa passion, et l'aprouvoit : si bien que les choses s'advancerent tellement, qu'il fut resolu, devant que Philoxipe s'en retournast à Paphos, qu'Antimaque retourneroit en Crete, pour avoir le consentement du Pere de Timante. Cependant, de peur que la Solitude ne remist quelques bizarres sentimens, et quelques nouveaux scrupules dans l'ame de Parthenie, Philoxipe voulut aussi que la Princesse Policrite la menast a la belle Maison de Clarie, où elle seroit quelques jours avec elle, devant que de la ramener à la Cour. Enfin Seigneur, la chose fit si heureusement terminée : Parthenie pardonna à Amaxite, d'avoir revelé son secret : Timante rendit mille graces au Prince Philoxipe, et devint encore mille fois plus amoureux qu'il n'estoit auparavant, sans oser pourtant le dire à Parthenie : de peur qu'elle ne l'accusast d'aimer plus la beauté que son esprit. Antimaque partit, et revint avec le consentement du Pere de Timante : il est vray que pour le recompenser de la peine, il obtint Doride qu'il aimoit, et qu'il l'espousa huit jours apres que Timante eut espousé Parthenie. Je ne vous diray point quelles ont esté les resjoüissances que l'on a faites à Paphos, car vous n'y avez point d'interest : mais je vous diray que jamais il n'y a eu deux Personnes si heureuses, que Timante et Parthenie le sont. Et afin de faire voir à cette Princesse, qu'il l'aime plus que tout le reste du monde, et qu'elle luy tient lieu de Parens, et de Patrie : bien loin de l'obliger à aller demeurer en Crete, il a pris la resolution demeurer en Chipre avec la permission de son Pere. Le Roy, à la consideration de Philoxipe luy a donné le Gouvernement d'une des principales parties de l'Isle : de sorte que Parthenie voit sa joye si accomplie, que vous avez sujet d'esperer que ces mesmes Dieux qui luy ont annoncé son bonheur, vous ayant annoncé le vostre en un mesme temps, en seront pas moins veritables pour ce qui vous regarde, qu'ils l'ont esté pour ce qui la touche. Aussi le Prince Philoxipe a t'il voulu que je vous fisse sçavoir l'heureuse fin de cette advanture, pour vous obliger d'attendre avec plus d'esperance la fin de tous vos malheurs, et l'accomplissement de vostre felicité, qu'il desire comme la sienne propre. Magaside ayant cessé de parler, Cyrus luy donna mille tesmoignages de reconnoissance, du soin que le Prince Philoxipe prenoit, de vouloir luy donner du moins la consolation de pouvoir esperer quelque tréve à ses malheurs : le remerciant en son particulier, de luy avoir si exactement apris une si agreable avanture : et de luy avoir en effet donné lieu de croire, que puis que les Dieux avoient rendu Parthenie heureuse par une si bizarre voye ; ils pourroient bien aussi le rendre heureux apres l'avoir rendu si miserable. En suite Cyrus s'informa de Leontidas, en quel lieu Megaside et luy s'estoient trouvez : et il sçeut que ç'avoit esté à Milet. Apres quoy, il les congedia : assurant Megaside et Leontidas, qu'il leur donneroit leur depesche, aussi tost qu'ils auroient eu loisir de se reposer. Mais ils le suplierent tous deux, de leur permettre de voir la fin du Siege de Sardis : Leontidas conjurant Cyrus d'envoyer ses ordres à Thrasibule, par un autre que par luy : et Megaside le priant de vouloir qu'il ne s'en retournast en Chipre, qu'avec la nouvelle de la victoire : afin que comme il luy en avoit apporté une agreable, il en peust aussi reporter une à Philoxipe qui luy donnast de la joye. Cyrus accordant donc une si genereuse priere à ceux qui la luy faisoient ; les loüa en les remerciant, et leur ordonna de s'aller reposer : demeurant avec plus de quietude d'esprit qu'il n'en avoit eu le jour auparavant. Car encore que les Dieux l'eussent menacé à Babilone, et que la Sibille ne luy eust rien annoncé que de funeste ; il sembloit pourtant que puis que l'Oracle de Venus Uranie, disoit des choses qui luy estoient aussi avantageuses, que les autres sembloient luy devoir estre funestes ; il devoit du moins croire qu'il n'entendoit pas mieux les unes que les autres, et ne se desesperer pas tout à fait. Ainsi reprenant une nouvelle vigueur dans ses souffrances, il espera un heureux succés du Siege de Sardis : et espera aussi que l'injuste jalousie de Mandane finiroit bientost. De sorte qu'apres avoir encore donné quelques ordres militaires, il dormit deux ou trois heures, avec assez de tranquilité. Ses songes mesme qui avoient accoustumé de le tourmenter, le flatterent, et luy firent voir Mandane : mais Mandane sans jalousie et sans colere. Il luy sembloit qu'il la voyoit assise dans une Prairie toute semée de Fleurs : et qu'elle l'appelloit, avec autant de douceur dans la voix que dans les yeux. Mais comme il voulut aller à elle, et qu'il estoit prest de se mettre à genoux aupres de cette Princesse, il luy sembla qu'il entendit un grand bruit, et qu'il la vit disparoistre, de sorte qu'il s'esveille en sursaut : bien marry d'avoir joüy si peu de temps d'une si belle et si agreable apparition.

Livre second

Reprise de la guerre (le camp de Cyrus)


Cyrus ne fut pas plus tost esveillé, qu'il donna toutes ses pensées à chercher par quelle voye il pourroit se mettre en estat de n'avoir plus besoin de la faveur du sommeil et des songes, pour jouïr de la veuë de Mandane : mais comme il ne le pouvoit sans prendre Sardis, la prise de cette fameuse Ville fut l'objet de tous ses souhaits. Jamais ce Prince n'avoit si ardamment desiré de vaincre qu'en cette occasion : aussi n'oublia t'il rien de tout ce qui pouvoit avancer son dessein : et il exposa tant de fois sa vie durant ce Siege, que si la Fortune n'eust eu autant de soin de le conserver qu'il en avoit peu, ses Rivaux eussent triomphé de son malheur, et n'eussent plus eu qu'à se combatre entre eux. Mais ce Prince estoit trop puissamment protegé du Ciel, pour succomber en une guerre si juste : quoy qu'il en parust souvent estre abandonné, à ceux qui jugeoient des choses par les aparences : et qui ne consideroient pas, que les secrets de la Puissance Souveraine sont impenetrables. Cependant cette petite Tréve, que l'on avoit faite pour retirer les morts de tous les deux Partis, estant finie, les attaquans et les attaquez, recommencerent chacun de leur costé, à faire tous leurs efforts, pour arriver à leur fin. Cyrus entreprit de faire un autre Logement sur la Contr'escarpe du Fossé, à l'oposite de celuy qu'il y avoit desja fait, le jour de l'assaut qu'il avoit donné à cette Place : afin que lors qu'il en donneroit un second, cela facilitast son dessein ; qu'il eust deux endroits du Fossé, dont il fust desja le Maistre ; et qu'ainsi il pust aller d'abord à l'escalade par deux lieux differens, sans perdre de beaucoup de monde. Il ne fit pourtant pas la chose sans tenir Conseil de Guerre : mais comme ce Prince ne proposoit jamais rien qui ne fust tres judicieusement pensé, et tres avantageux à la cause commune ; ses Amis et ses Rivaux estoient contraints d'approuver toûjours tout ce qu'il disoit. Le Roy d'Assirie disputoit neantmoins quelques-fois par pure opiniastreté : et si la sagesse de Mazare n'eust en quelque façon temperé la violence du Roy d'Assirie, peut-estre que le combat de Cyrus et de luy se fust fait devant la fin de la guerre : et par consequent devant que Mandane fust en liberté : qui estoit le terme où Cyrus, du temps qu'il n'estoit qu'Artamene, avoit promis à ce Roy de remettre encore au hazard par un combat singulier, ce qu'il avoit si bien aquis, et si justement merité par tant de Combats generaux ; par tant de prises de Villes ; par tant de Provinces conquises, et de Royaumes ; et par le gain de tant de Batailles. Il est vray que tous les Amis de Cyrus, avoient un soin extréme de les observer soigneusement : et plus vray encore, que Cyrus luy mesme avoit quelquesfois pitié de ce Prince, qui avoit sans doute d'excellentes qualitez. Car lors qu'il venoit à penser, que le Roy d'Assirie avoit perdu un grand Royaume, et la premiere Ville du monde ; qu'il estoit contraint par sa passion, de servir dans l'Armée de son Vainqueur, de son Rival, et de son ennemy tout ensemble ; et qu'il estoit dans la certitude d'estre haï de Mandane ; il excusoit une partie de ses chagrins : remettant à se vanger de luy, lors qu'il le pourroit faire equitablement et avec honneur, apres avoir delivré cette Princesse. Il voulut toutesfois luy donner une nouvelle inquietude, en faisant qu'il sçeust ce que l'Oracle de Venus Uranie avoit dit à son advantage : afin qu'il n'esperast plus tant en celuy de Jupiter Belus, qu'il avoit reçeu à Babilone. L'envie d'oster l'esperance à un Rival, ne fut pourtant pas la seule raison qui porta Cyrus à vouloir que cét Oracle fust publié : car comme il n'avoit pas voulu qu'on fist sçavoir à personne la funeste responce que la Sibille luy avoit envoyé par Ortalque, de peur que les Soldats ne s'en espouventassent : il voulut au contraire, qu'ils sçeussent ce que l'Oracle avoit dit de luy, afin qu'ils prissent une nouvelle confiance et un nouveau coeur, et qu'ils en combattissent mieux : sçachant bien que l'esperance de la victoire, parmy les Gens de guerre, est un grand acheminement à la r'emporter. Mais comme il estoit tres modeste, s'il eust creû pouvoir sans prophanation changer quelque chose à l'Oracle des Dieux, il auroit prié Megaside et Leontidas, d'oster de celuy de Venus Uranie, les loüanges qui s'y trouvoient pour luy : et de ne dire que ce qui regardoit la fin de ses malheurs. Car encore que cet Oracle ne dist pas positivement que Cyrus prendroit Sardis ; delivreroit Mandane ; et vaincroit tous ses Rivaux ; il estoit pourtant aisé de concevoir, que puis qu'il devoit estre heureux, il falloit que toutes ces choses arrivassent : estant certain qu'il ne le pouvoit jamais estre sans Mandane, et qu'il ne pouvoit avoir Mandane, sans avoir vaincu ses Rivaux et ses Ennemis : Joint aussi qu'il falloit de necessité, avoir r'emporté la victoire, devant que de posseder cette Princesse. Cét Oracle ne fut donc pas plustost publié, et par Megaside, et principalement par Leontidas, qui connoissoit tous les Chefs de l'Armée, qu'il produisit l'effet que Cyrus en avoit attendu ; une nouvelle allegresse se respandit dans toutes ses Troupes, et un nouveau chagrin s'empara du coeur du Roy d'Assirie. Cette grande esperance qu'il avoit tousjours euë aux promesses de Jupiter Belus, commença de diminuer, par la crainte qu'il eut que Venus Uranie ne se fust expliquée plus precisément en Chipre, que Jupiter n'avoit fait à Babilone : mais comme il croyoit bien que les murmures faits contre les Dieux qu'il adoroit, n'eussent fait que les irriter, il ne s'en prist point à eux : et il s'en prit à Cyrus, pour qui il eut encore plus de haine, quoy qu'il n'eust pas moins d'estime. Pour Mazare, comme il s'estoit determiné absolument, à estre malheureux ; et qu'excepté quelques instans, où son amour faisoit encore quelques efforts pour surmonter sa raison, il n'avoit aucune esperance, que celle de partager avec Cyrus le peril et la gloire qu'il auroit à delivrer Mandane ; les promesses que les Dieux avoient faites à Cyrus, ou au Roy d'Assirie, ne faisoient pas extrémement redoubler ses maux. Il est vray qu'il estoit tousjours si malheureux, qu'il eust esté difficile que la Fortune eust pû estre assez ingenieuse, pour les pouvoir accroistre : mais comme il n'estoit pas moins sage qu'il estoit affligé ; et qu'il n'avoit pas moins de generosité que de sagesse ; Cyrus vingt à l'estimer extraordinairement, et à lier mesme quelque espece de societé aveque luy. Ils se plaignoient esgalement l'un à l'autre, de l'humeur violente du Roy d'Assirie : et s'accoustumerent enfin si bien à avoir de la civilité et de la defference l'un pour l'autre, qu'ils vinrent non seulement à s estimer (car ils ne se pouvoient pas connoistre sans cela) mais encore à se pleindre, et à se juger tous deux dignes de Mandane. Ils n'en parloient pourtant jamais qu'en souspirant : et lors qu'ils alloient ensemble de Quartier en Quartier, visiter tous les divers Postes que Cyrus faisoit garder sur les advenuës de Sardis, Mandane estoit l'objet de tous leurs discours : si ce n'estoit lors qu'ils estoient obligez de parler de ce qui regardoit le Siege. Que vous estes heureux ! luy disoit quelquesfois Mazare, non seulement de ce que vous estes aimé de la plus admirable Princesse du monde ; mais encore de ce que vous n'avez jamais rien fait qui luy ait pû desplaire : et qu'au contraire vous l'avez servie, et servie importamment en mille et mille rencontres. Eh plust aux Dieux, s'escrioit il, que puis que mon destin estoit que j'en deusse estre haï, je le fusse du moins avec injustice ! et que je n'eusse pas à me reprocher à moy mesme, d'avoir merité sa haine, par la tromperie que je luy fis, en l'enlevant de Sinope. Il y a quelque chose de si amoureux ; de si sage ; et de si genereux tout ensemble, à ce que vous dittes, repliqua Cyrus, que je ne voudrois pas que ma Princesse l'eust entendu. Non non, Seigneur, reprenoit tristement Mazare, ne craignez rien du costé de la Princesse Mandane : car puis qu'elle a mesprisé le Roy d'Assirie pour vous ; qu'elle a mieux aimé voir toute l'Asie en armes, que de vous estre infidelle ; qu'elle esté insensible aux soumissions du Roy de Pont ; et qu'elle m'a mesme assez haï, pour refuser la liberté que j'ay voulu luy rendre ; vous devez estre persuadé, que rien ne changera jamais le coeur de cette Princesse. Pendant que Mazare parloit ainsi, Cyrus l'escoutoit en souspirant, voyant qu'il estoit bien moins heureux qu'il ne le croyoit : il ne voulut portant pas luy dire en quels termes il en estoit avec Mandane : de peur de faire renaistre l'esperance dans le coeur de ce genereux Rival, et de r'allumer un feu, qui n'estoit pas tout à fait esteint. Cependant Cyrus se mit en estat de faire le Logement qui avoit esté resolu au Conseil de guerre : mais il ne le fit pas sans peine : car le Roy de Pont, qui en connoissoit l'importance, s'y opposa par trois sortiez qu'il fit faire en mesme temps. Neantmoins comme Cyrus sçavoit bien qu'un des grands secrets de la guerre, est de n'abandonner pas son premier dessein pour en prendre un autre ; parce que les ordres d'improviste ne sont jamais si sagement donnez, ny si ponctuellement executez : que ceux qui ont esté donnez aveque loisir ; il voulut que tout ce qu'il avoit commandé pour faire ce Logement s'executast, comme s'il n'y eust point eu de combat ailleurs. Car comme son Armée estoit fort nombreuse, il jugeoit bien que quelques sorties que pussent faire les Ennemis, il luy seroit aisé de les repousser : et comme il jugeoit bien encore que le grand effort des assiegez se feroit au lieu où il vouloit faire ce Logement, ce fut là qu'il voulut estre. Les Rois d'Assirie, de Phrigie, et d'Hircanie, et tous les autres Princes, estant chacun à leur Poste, l'Inconnu Anaxaris, combatit encore ce jour là aupres de Cyrus : luy semblant que sa valeur estoit assez dignement recompensée, quand cét illustre Heros en avoit esté le tesmoin. Aussi faut il advoüer, que si les loüanges de Cyrus estoient un digne prix des actions d'Anaxaris, les actions d'Anaxaris, estoient aussi dignes des loüanges de Cyrus. Mais entre toutes les occasions ou il se signala durant ce Siege, celle de ce Logement fut une des plus remarquables : car il y fit des choses qui ne pouvoient estre surpassées, que par la valeur de Cyrus seulement : qui fit sans doute en cette rencontre, ce qu'on ne sçauroit redire, sans se rendre suspect de mensonge. Vingt fois il fut repoussé par les Ennemis ; et vingt fois il les repoussa, et les mena battant jusques dans leurs Postes. Il perdit et regagna pour le moins autant, l'endroit du Fossé où il vouloit faire son Logement : mais à la fin il lassa les Ennemis, et vint heureusement à bout de son dessein. Les sorties que les Assiegez avoient faites par les autres costez, ne leur avoient guere mieux reüssi : ce n'est pas que Cyrus n'eust perdu quelques Soldats, mais ce n'estoit rien en comparaison de ceux que les Ennemis avoient perdus. Il est vray qu'Araspe, qui depuis la mort de Panthée, n'avoit fait que se plaindre et souspirer, fut blessé en cette occasion : où il combatit plustost pour mourir que pour vaincre. Son dessein ne reüssit pourtant pas : car la blessure qu'il reçeut n'estoit pas dangereuse : et servit plustost à conserver sa vie qu'à la mettre en danger : estant certain qu'il fut à propos qu'il ne se trouvast point en estat de combatre une seconde fois, que sa douleur ne fust un peu diminuée, et que le temps ne l'eust consolé. Le Roy d'Assirie avoit aussi pensé estre tué en cette occasion : mais enfin l'advantage tout entier estoit demeuré à Cyrus : qui avoit fait le Logement qu'il vouloit faire ; qui avoit tué beaucoup de Lydiens, et fait assez bon nombre de Prisonniers. Il sçeut par quelques uns d'entr'eux, apres le combat finy, et lors qu'il fut retourné à sa Tente, où il se les fit amener ; que le Roy de Pont, pour amuser le Peuple, avoit fait dire qu'il venoit un grand secours de Thrace : que ceux de la Bactriane leur envoyoient aussi des Troupes : et que dans peu de temps il faudroit que Cyrus levast le Siege. Il sçeut encore, avec plus de certitude qu'auparavant, que Cresus n'avoit plus nul pouvoir dans la Citadelle : et que le Roy de Pont avoit si bien fait, qu'il estoit Maistre de tous les Gens de Guerre. Ces Prisonniers luy dirent aussi, que depuis quelques jours, il estoit entré une Dame dans la Citadelle, à qui le Roy de Pont avoit obligé Cresus de donner protection. Mais, interrompit Cyrus, une Dame peut elle estre entrée dans Sardis, depuis qu'il est environné de deux cens mille hommes ? Nullement Seigneur, reprit un de ces Prisonniers, mais c'est qu'il y avoit quelque temps qu'elle y estoit, sans estre connuë pour ce qu'elle est : car on assure qu'elle est d'une fort grande condition. Il y a aussi un homme apellé Heracleon (qui est celuy qui l'a fait connoistre au Roy de Pont) que l'on dit estre fort brave, et de grande qualité : qui promet qu'il fera venir du secours pour Cresus. On dit aussi, poursuivit il, qu'il y a desja quelque temps qu'il estoit caché dans Sardis : mais je ne puis vous bien esclaircir toute cette advanture : je sçay toutesfois que ce sont des Gens de grande qualité. En suitte de cela, Cyrus leur demanda toutes les choses qu'il creût necessaires de sçavoir : apres quoy il les fit retirer : la pluspart d'entre eux ayant pris party dans l'Armée de ce Prince. Le jour suivant les Deputez dont Leontidas luy avoit parlé, arriverent au Camp, pour luy jurer une fidellité invioblable, de la part des Peuples qui les envoyoient. Il y en avoit de Gnide ; de Carie ; du Territoire de Xanthe ; et de Licie. Les Cauniens en avoient encore envoyé, aussi bien que les Milesiens, que Thrasibule voulut qui deputassent vers Cyrus, et en son nom, et au leur : de sorte qu'il sembloit que de tous costez, la Fortune le voulust favoriser. Et en effet, s'il n'eust eu que de l'ambition, et qu'il n'eust aimé que la gloire, il auroit eu sujet d'estre content : mais comme il avoit de l'amour, il ne sentoit pas tout ce qui ne luy faisoit point delivrer la Princesse. Aussi eust il donné sans repugnance toutes ses Conquestes, pour la seule liberté de Mandane ; cependant il reçeut tous ces Deputez avec beaucoup de douceur : et les traita avec une magnificence extréme. Il les assura de les proteger contre leurs ennemis : et de faire en sorte que Ciaxare les traiteroit comme s'ils estoient ses plus anciens et ses plus fidelles Sujets. Enfin ils furent tellement charmez de la douçeur de Cyrus, qu'il ne se rendit pas moins Maistre de leurs coeurs par sa bonté, qu'il s'estoit rendu Maistre de leur Pais par la force de ses Armes. Ce qui les surprit extrémement, fut de voir qu'un Prince de l'âge de Cyrus, fust instruit de toutes leurs Coustumes, et de toutes leurs Loix : et qu'il leur donnast des advis pour la conduite des affaires publiques, comme s'il eust toûjours esté parmy eux, et qu'il n'eust eu autre chose à faire qu'à les gouverner. Il leur parla à tous chacun en leur langue : et leur donna enfin tant d'admiration, qu'ils s'en retournerent non seulement charmez de sa bonne mine ; de son esprit ; de sa vertu ; et de sa bonté en particulier ; mais encore chargez de ses presens : et ce qui est le plus remarquable ; ils s'en allerent resolus d'obliger leurs Concitoyens, de faire une chose fort glorieuse à Cyrus, mais fort extraordinaire. Car au lieu qu'on voyoit certains Peuples qui faisoient tous les ans des Sacrifices pour remercier les Dieux de les avoir delivrez de quelque Domination estrangere : ils firent dessein, quand ils seroient retournez en leur Païs, de faire faire tous les ans à perpetuité, un Sacrifice de Remerciment, pour rendre graces aux Dieux, de les avoir mis sous la puissance de Cyrus. Cependant ce Prince pour donner plus de marques de confiance à des Peuples qui luy tesmoignoient tant d'affection, les confirma dans tous leurs Privileges ; ne les obligea à nul Tribut ; et ne demanda d'eux, que des asseurances de fidelité : r'appellant l'Armée que Thrasibule et Harpage avoient commandée ensemble ; envoyant ordre à ce dernier de la luy r'amener ; et laissant l'autre dans la possession de sa chere Alcionide. Ce n'est pas que Cyrus ne sçeust assez bien la Politique, pour n'ignorer pas que ce n'est point la coustume de retirer si promptement les Armées des Païs qu'on a nouvellement conquis : mais comme la guerre importante et decisive pour luy, estoit celle de Lydie ; et qu'il donnoit ordre qu'on laissast des Garnisons en tous les lieux forts ; il ne creut pas rien hazarder : et il aima mieux fortifier encore ses Troupes, ne sçachant pas combien le Siege pourroit durer : et n'ignorant pas que bien souvent la prise d'une Ville, couste une Armée toute entiere à celuy qui la prend. Cependant comme Cyrus n'oublioit jamais rien, il envoya sçavoir des nouvelles de la santé de Sesostris : qui se trouva estre si bonne, qu'il manda à Cyrus qu'il esperoit estre dans peu de jours en estat d'aller hazarder pour son service, la vie qu'il luy avoit conservée. Cyrus fit aussi faire un compliment à la Princesse Araminte, a qui il tint sa parole : ne voulant pas permettre à Phraarte, de l'aller voir pendant ce Siege. Il n'oublia pas mesme, ny Cleonice, ny Doralise, ny toutes les autres Dames prisonnieres, qu'il sçeut estre en santé parfaite, par le retour de celuy qu'il avoit envoyé vers elles. Mais durant que Cyrus s'aquitoit si dignement de tout ce qu'il estoit obligé de faire, ou comme Amant, ou comme Amy ; ou comme Ennemy ; ou comme Prince ; ou comme General d'Armée ; ou comme Conquerant ; il ne laissoit pas d'avoir dans le fond de son coeur un chagrin extréme, de l'injustice que Mandane luy faisoit, en l'accusant d'estre infidelle : et toutes les fois que cette fascheuse pensée luy venoit, il trouvoit qu'il avoit lieu de craindre qu'elle ne peust la devenir : puisque pour l'ordinaire, on ne soubçonne pas legerement les autres, d'une chose dont on se sent incapable. Il se repentoit pourtant bien tost d'un sentiment qui l'eust estrangement affligé, s'il fust demeuré long temps dans son coeur : mais pour le consoler dans ses chagrins, il sçeut que le Peuple de Sardis, commençoit de ne trouver plus à vivre que par l'assistance des riches : et qu'ainsi il y avoit lieu d'esperer, que la sedition recommenceroit bien tost parmy eux : et qu'il en prendroit leur Ville plus facilement. Et en effet, il y avoit grande aparence que la chose seroit ainsi : ce n'est pas que Cresus et le Roy de Pont, ne fissent tout ce qu'ils pouvoient, l'un pour sauver sa Couronne, et l'autre pour conserver sa Maistresse ; mais ils ne laissoient pas de voir qu'ils estoient perdus.

Reprise de la guerre (le camp de Crésus


Cependant ils cachoient le mieux qu'ils pouvoient, le peu d'esperance qu'ils avoient l'un et l'autre, afin de n'avancer pas leur ruine, en desesperant le Peuple : au contraire, ils publioient qu'ils alloient estre secourus ; que l'Armée de Cyrus se destruisoit tous les jours ; qu'il seroit contraint de lever le Siege dans peu de temps ; que les Peuples qu'il avoit vaincus se revoltoient ; et qu'ainsi il ne seroit pas en estat de faire de nouvelles conquestes. De plus, le Roy de Pont fit encore dire adroitement par les siens, que Cyrus ne se soucioit plus de Mandane, qui estoit la cause de la guerre : qu'il estoit devenu amoureux de la Princesse Araminte : et qu'ainsi ces deux Princes s'alloient accommoder dans peu de jours. De sorte que ce bruit s'espandant par tout, faisoit que le Peuple souffroit ses maux plus patiemment, par l'esperance de les voir bientost finir. Joint aussi que le Roy de Pont en attendit un autre advantage, qui en effet ne luy manqua pas : car ce bruit fut si general, qu'il passa de la Ville dans la Citadelle, et de la bouche du Peuple, en celle des Soldats : si bien que les Femmes de Mandane sçeurent par leurs Gardes, ce que l'on disoit dans Sardis. Ils leur dirent mesme, pensant leur donner une agreable nouvelle pour elles en particulier, qu'elles sortiroient bientost de prison : parce que la Paix s'alloit faire entre le Roy de Pont et Cyrus : adjoustant que ce premier espouseroit Mandane, et Cyrus Araminte. Ce discours ne fut point creû de Martesie, quoy qu'il semblast confirmer l'opinion qu'avoit Mandane, que Cyrus fust infidelle : mais s'il ne fit pas d'impression dans l'esprit de cette Fille, il en fit dans celuy d'Arianite : qui ne pût s'empescher de raconter ce qu'elle avoit apris à une des Femmes de la Princesse Palmis : et de le luy raconter mesme si haut que Mandane dans la Chambre de qui elles estoient l'entendit avec un redoublement de douleur estrange. Aussi en parut elle si surprise que la Princesse de Lydie, avec qui elle estoit, luy demanda la cause du changement de son visage. Comme Mandane estoit une Personne qui n'aimoit pas à advoüer qu'elle fust capable de foiblesse : quelque confiance qu'elle eust en l'amitié et en la discretion de la Princesse Palmis, elle luy avoit fait un secret de sa jalousie : mais voyant que la cause en estoit si publique, elle se resolut de la luy avouër : luy demandant toutesfois auparavant la permission de commander à Arianite, de luy dire de qui elle tenoit la nouvelle qu'elle venoit d'aprendre à celle qu'elle entretenoit. Arianite surprise de voir que Mandane avoit oüy ce qu'elle avoit dit, voulut d'abord desbiaiser ce qu'elle venoit de dire : mais Mandane luy dit si absolument qu'elle vouloit sçavoir la verité, qu'à la fin elle dit la chose telle qu'on la luy avoit racontée : apres quoy s'estant retirée, ces deux Princesses demeurerent dans la liberté de s'entretenir de leurs disgraces. Pour moy, disoit la Princesse Palmis, je ne trouve pas que vous ayez sujet de craindre que ce que ces Gardes ont dit soit vray : car enfin quelle apparence y a t'il, que le plus Grand Prince du Monde, peust estre capable d'une lascheté comme celle là ? Quand mesme il seroit infidelle, adjoustoit elle, il ne devroit pas disposer de vous par un Traité de Paix : et il devroit tousjours vous rendre la liberté, s'il ne pouvoit vous conserver son coeur. Il pourroit redonner le Royaume de Pont, au Frere de sa nouvelle Maistresse, s'il pouvoit le luy reconquerir : mais non pas luy laisser la Fille du Roy des Medes, dont il commande les Armées. Encore une fois, poursuivoit Palmis, je crois que Cyrus est innocent : et que ce que ces Gardes on dit â vos Femmes, est une de ces nouvelles Populaires, qui n'ont ny aparence, ny verité. Non non Madame, reprit tristement Mandane, cette nouvelle n'est pas absolument fausse : je croy bien aussi, adjousta t'elle, qu'elle n'est pas tout à fait veritable, et que l'infidelité de Cyrus, ne produira pas la Paix : mais ce qu'il y a de certain, est qu'il ne m'aime plus, et qu'il aime la Princesse Araminte. Car enfin il faut que je vous advoüe, que j'ay des conjectures de son crime, qui ne me permettent pas d'en douter : et si je ne vous les ay pas dites, c'est que je vous les ay cachées, afin de vous cacher la foiblesse que j'ay de n'avoir encore pû chasser de mon coeur, un Prince qui a eu l'injustice de m'oster le sien. Je croyois mesme aussi, que je ne devois pas si tost deshonorer dans vostre esprit, un homme à qui j'ay donné mille loüanges : et qui, à l'infidelité prés, est sans doute digne de toutes celles qu'on luy peut donner. Mais encore, interrompit la Princesse Palmis, que le preuve pouvez vous avoir de l'inconstance de Cyrus, qui vous a donné tant de marques d'une fidelité inviolable ; et qui a plus fait pour vous, que jamais qui que ce soit n'a fait pour personne ; Puis qu'il faut que je vous le die, poursuivit elle, sçachez que quelques jours devant que le Roy de Pont partit d'icy, pour aller donner la Bataille qu'il a perduë ; il entra dans ma Chambre, avec plus de marques de joye sur le visage, qu'il n'avoit accoustumé d'en avoir. Il n'y fut pas plustost, que prenant la parole : Madame, me dit il, je vous demande pardon, si je viens vous aprendre une chose, qui sans doute ne vous plaira pas : mais comme elle ne vous importe pas moins qu'à moy, j'ay pensé que je devois vous la faire sçavoir. Seigneur, luy dis-je en soupirant, vous m'avez tellement accoustumée à ne recevoir que de fascheuses nouvelles, depuis que vous me retenez sous vostre puissance, que du moins ne seray-je pas surprise, quand vous m'aprendrez quelque chose : qui ne me sera pas agreable. Je pense pourtant Madame, luy dit il, que vous la serez un peu, lors que je vous aprendray que Cyrus que vous avez preferé aux plus Grands Princes du monde, et qui merite en effet toute la gloire dont il est couvert, vous prefere une Personne qui vous est inferieure en toutes choses. Mais Madame, me dit il, ne m'en croyez pas s'il vous plaist : et croyez en vous yeux seulement. Apres cela, il me donna une Lettre, qu'il me dit estre de la Princesse sa Soeur, et qui en est en effet : adjoustant en suitte, que cette Lettre avoit esté prise entre les mains d'un homme, que des Coureurs avoient fait prisonnier, avec un des Esclaves que Cyrus avoit donnez à la Princesse Araminte : me disant en suitte, que je les examinasse moy mesme. Mais Madame, adjousta Mandane, afin que vous puissiez juger de ce qui a causé la plus aigre douleur de toute ma vie, lisez s'il vous plaist vous mesme cette Lettre de la Princesse Araminte, que le Roy de Pont me laissa. Je ne vous dis point que cette Princesse est aimée du Prince Spitridate, Fils d'Arsamone, Roy de Bithinie, et que Spitridate ressemble prodigieusemêt à Cyrus : car il me semble que les Personnes de vostre condition, sçavent toutes les avantures remarquables de la leur. Apres cela, Mandane donna effectivement la Lettre de la Princesse Araminte à la Princesse Palmis : qui en effet avoit esté trouvée par ceux qui avoient fait prisonnier celuy qui la portoit. Si bien que le Roy de Pont l'ayant ouverte, et connu qu'elle pourroit donner de la jalousie à Mandane, n'avoit pas manqué de prendre la resolution de s'en servir à destruire Cyrus dans son esprit. Cependant Palmis ayant pris cette Lettre des mains de Mandane, y trouva ces paroles.

ARAMINTE A SPITRIDATE.

Je pense que vous aurez lieu d'estre surpris, de voir qu'une personne que vous avez mise dans la necessité de se justifier, vous advoüe presques les choses dont vous l'accusez. Cependant il est certain que je ne puis nier, que je n'aye beaucoup d'obligation à l'illustre Cyrus : qu'il n'ait des defferences pour moy, que jamais Vainqueur n'a euës pour Captive : que je n'en aye aussi beaucoup pour luy : et qu'il ne soit un des plus Grands Princes du monde, et un des plus heureux Conquerans. Je ne puis encore nier, qu'il ne vous ressemble admirablement, et que sa veüe ne me soit agreable : mais apres cela, je ne laisse pas de trouver estrange, que vous m'escriviez qu'on vous dit tous les jours que j'ay vaincu le Vainqueur de toute l'Asie : et que mon coeur est sa plus illustre conqueste, et mesme la plus assurée : car enfin, apres ce que j'ay fait pour vous, c'est estre extrémement injuste. Il n'estoit point necessaire, d'adjouster que devant que vous fussiez en Prison, vous aviez entendu parler de la déference que ce Prince a pour moy, et de celle que j'ay pour luy, car je vous l'advoüe. et moins encore de m'escrire qu'on vous a dit cent particularitez et de ce qui se passe entre luy et moy, puis que vous ne le pouviez sans me faire outrage. Revenez donc à vous Spitridates et pour vous rendre digne que j'aporte plus de soin à me justifier, repentez vous de m'avoir accusée. Il est vray que je n'ay que faire de m'en mettre en peine : puis que la prise de Sardis, vous fera bientost sçavoir quels sont les desseins de Cyrus et les miens. Je ne vous dis point que ce Prince m'a promis de vous remettre en liberté : car vous croiriez peut estre qu'il voudroit ne vous la rendre, que pour vous recompenser, de ce qu'il vous a osté le coeur d'une Personne qui vous a esté autresfois fort chere. Apres cela, je n'ay plus qu'à vous dire que comme c'est la voix publique qui m'a accusée, je pretends que ce soit elle qui vous face connoistre que je n'ay jamais rien fait que ce que j'ay deû faire : que je ne pense que ce que je dois penser : et que je n'aime que ce que j'aimeray jusques à la mort.

ARAMINTE.

A peine la Princesse Palmis eut elle achevé de lire cette Lettre. que Mandane prenant la parole ; et bien Madame, luy dit elle, ne trouvez vous pas que puis que Spitridate est jaloux d'Araminte, j'ay lieu de soubçonner la fidellité de Cyrus ; et ne trouvez vous pas encore, qu'il faut qu'il y ait de la verité en une chose, qui se dit esgallement, et en Bithinie, et en Lidle ; à Chalcedoinie, et à Sardis ? De plus Madame (poursuivit cette Princesse avec precipitation) je ne puis pas mettre en doute, que la Lettre que je vous montre soit de la main de la Princesse Araminte : car j'en ay eu autrefois plusieurs d'elle, du temps que le Roy de Pont estoit en Ostage à la Cour du Roy mon Pere : ainsi je ne puis pas croire que ce soit une fourbe. De plus, je ne puis pas soubçonner ce Prince, d'avoir fait escrire cette Lettre à la Princesse sa Soeur : car j'ay veû celuy que Spitridate luy avoit envoyé, et l'esclave qu'elle envoyoit en Bithinie, que j'avois donné à Cyrus, lors qu'il partit pour aller à Themiscire. Mais cét Esclave vous a t'il dit que Cyrus soit amoureux d'Araminte ? reprit la Princesse Palmis : il ne me l'a pas dit precisémêt, repliqua t'elle, car il n'est pas assez simple pour ne sçavoir pas que ce n'est point une chose à me dire. Mais il m'a advoüé que Cyrus fait rendre autant d'honneur à Araminte, que si elle estoit à Heraclée : qu'il la voit tres souvent, et qu'il a de longues conversations avec elle. De plus, cét Envoyé de Spitridate m'a dit encore une chose, qui ne permet pas de douter qu'il n'y ait une intelligence tres estroite entre Cyrus, et Araminte : puis qu'il m'assure que lors qu'on l'eut presenté à ce Prince, et qu'on eut remis entre ses mains une Lettre dont on l'avoit trouvé chargé, il l'envoya l'heure mesme à cette Princesse par Chrisante, dont je vous ay tant parlé, ne sçachant pas alors de qui elle estoit. Car celuy qui la portoit ne le sçavoit pas luy mesme et ce n'est que par la responce d'Araminte, que je connois qu'elle estoit de Spitridate. Cét homme eut mesme ordre d'aller trouver cette Princesse avec Chrisante, qui luy porta la Lettre qui estoit pour elle : mais qui la luy porta sans que Cyrus l'eust ouverte, tant il la respecte : quoy que selon les loix de la guerre, il le peust faire sans incivilité. Mais pour vous faire encore mieux voir quelle est l'intelligence qui est entre eux, cét homme dit que la Princesse Araminte renvoya à Cyrus par le mesme Chrisante la Lettre de Spitridate, avec un Billet qu'elle luy escrivit : et qu'en suitte Cyrus la luy renvoya, avec la responce qu'il luy fit. Jugez apres cela, poursuivit Mandane, si je puis douter de l'infidellité de Cyrus : car enfin s'il n'estoit point Amant d'Araminte, elle ne luy auroit point envoyé une Lettre de Spitridate : elle se seroit contentée de luy mander que cette Lettre ne traittoit ny d'affaires d'Estat, ny d'affaires de Guerre : et elle auroit du moins attendu qu'il luy eust tesmoigné qu'il la vouloit voir, et qu'il eust esté chez elle. Mais c'est assurément qu'elle voulut sacrifier Spitridate à Cyrus : et qu'elle luy envoya sa Lettre, pour sçavoir ce qu'il vouloit qu'elle y respondist. Apres tout, interrompit la Princesse Palmis, il paroist pourtant bien que la Princesse Araminte songe à se justifier, puis qu'elle n'advouë pas que Spitridate ait sujet d'estre jaloux. Ha Madame, repliqua Mandane, je voy bien plus le crime de Cyrus, que l'innocence d'Araminte dans cette Lettre ! car enfin elle s'y justifie si foiblement, qu'elle semble plustost vouloir preparer Spitridate à son inconstance, qu'à le guerir de sa jalousie. Elle luy advouë presque tout ce dont il l'accuse : elle remet sa justification apres la prise de Sardis, sans luy dire precisément qu'elle sera tousjours à luy, et qu'elle ne sera jamais à Cyrus. Elle commence de luy faire esperer sa liberté : et elle se contente de dire qu'elle aimera jusques à la mort, ce qu'elle aime presentement : sans luy dire positivement, que ce soit de luy qu'elle entend parler. Ce n'est pas, adjousta-t'elle, que je croye que la Princesse Araminte soit inconstante, seulement parce qu'elle aura trouvé Cyrus plus aimable que Spitridate : mais c'est que Cyrus est plus heureux ; c'est que l'ambition se trouve jointe à l'amour ; c'est qu'en recevant la Passion de ce Prince, elle remettra la Couronne dans sa Maison ; et se mettra sur la teste, tous les Lauriers dont Cyrus est couvert. Enfin Madame, poursuivit elle, il n'est pas estrange que le Vainqueur de toute l'Asie, ait vaincu le coeur d'Araminte : et s'il l'estoit aussi peu, que Cyrus se soit laissé vaincre à une Princesse Captive, qu'il l'est qu'elle se soit laissé toucher aux larmes d'un Conquerant, je n'en murmurerois pas. Mais j'advouë que c'est une fort injuste chose, de voir qu'il m'abandonne, apres avoir fait ce que j'ay fait pour luy : apres qu'il a causé tous les malheurs de ma vie : apres que j'ay mesprisé à sa consideration, les plus Grands Princes du monde : et apres m'estre enfin determinée à vaincre dans mon esprit je ne sçay quelle gloire, qui ne vouloit pas que j'advoüasse jamais, que mon coeur n'estoit pas insensible. Cependant il n'est que trop vray, que Cyrus me quitte, et qu'il aime peut-estre mieux perdre tous les services qu'il m'a rendus, que de demeurer fidelle. En verité Madame, luy dit la Princesse Palmis, il me semble que vous condamnez bien legerement Cyrus : car encore qu'il y ait quelques aparences contre luy : je trouve qu'il ne faut pas le traiter tout à fait en criminel. Je pense, adjousta t'elle en souspirant, que la prise de Sardis vous esclaircira bien tost de son crime : car pour cette pretenduë Paix dont on a parlé à Arianite, je suis assurée que c'est un bruit sans fondement. Remettez donc à la fin du Siege, à juger de l'innocence ou du crime de Cyrus : puis que ce sera veritablement en ce temps là, que vous pourrez juger de ce qu'il est : et luy faire des remercimens de vostre liberté, ou des reproches de son inconstance. Eh veüllent les Dieux, que vous soyez en estat d'avoir assez de credit pour l'obliger à estre aussi doux aux vaincus, qu'il l'a esté jusques icy ! Quand je n'y aurois plus de credit, reprit Mandane, je suis assurée qu'il ne laisseroit pas de bien traiter le Roy vostre Pere : mais pour des reproches, adjousta t'elle, je luy en ay desja fait : et alors Mandane raconta à Palmis, comment elle avoit escrit à Cyrus, et par qui : exagerant la prodigieuse rencontre de celuy qui avoit porté sa Lettre : qui avoit autrefois esté un de ceux qui avoient voulu assassiner Cyrus, à la solicitation du lasche Artane : et à qui Cyrus avoit depuis si genereusement pardonné, lors qu'il estoit tombé en sa puissance. Cependant, disoit elle, il ne me respond pas : quoy que cét homme eust promis à Martesie de mourir ou de revenir. Mais c'estoit en vain que Mandane l'attendoit : car quelque adresse qu'il eust, il s'estoit rendu suspect par son absence, quoy qu'il eust demandé permission d'aller au Camp, sur quelque pretexte qu'il avoit inventé. De sorte que lorsqu'il avoit pensé revenir dans la Citadelle, on l'avoit arresté : et on s'estoit non seulement informé de ce qu'il avoit fait depuis la bataille, parce qu'il estoit party de Sardis le jour qu'on l'avoit donnée : mais encore on avoit cherché s'il n'avoit point de Lettre : si bien qu'on avoit trouvé celle de Cyrus, quoy qu'il l'eust tres soigneusement cachée. De sorte que Pactias à qui on la porta, la donna à l'heure mesme au Roy de Pont : à qui il defferoit plus alors qu'au Roy de Lydie. Ainsi la malheureuse Mandane, fut privée de la consolation de recevoir une Lettre de Cyrus ; qui l'eust assurément desabusée de l'erreur où elle estoit. Bien heureuse encore d'avoir une Personne aussi pleine d'esprit et de bonté qu'estoit la Princesse Palmis, pour la soulager dans ses disgraces. Il est vray que si la Princesse de Lydie la soulageoit dans ses malheurs, Mandane luy rendoit aussi consolation pour consolation : elles eurent mesme encore un petit renouvellement de douleur : car le Roy de Pont jugeant qu'il y avoit un autre Apartement dans la Citadelle, où il faudroit moins de Gardes, et que par consequent il seroit moins difficile d'en trouver un petit nombre fidelle qu'un grand, il voulut qu'on les y mist, mais comme elles ne purent y aller, sans passer par une grande et large Terrasse, d'oû elles pouvoient descouvrir toute la Ville, et toute la Plaine ; elles n'y furent pas plustost qu'elles descouvrirent en effet toute l'Armée de Cyrus à l'entour de cette superbe Ville. Toutesfois comme les attachemens les plus sensibles de leur coeur estoient differens, elles ne tournerent pas d'abord la teste d'un mesme costé : car Mandane regarda tout à l'heure vers les Assiegeans, où elle sçavoit qu'estoit Cyrus, qui tout infidelle qu'elle le croyoit, occupoit encore toutes ses pensées : et la Princesse Palmis, regarda vers l'endroit de la Ville où elle sçavoit que le Prince Artamas estoit Prisonnier. Si bien que Mandane cherchoit à deviner de quel costé pouvoit estre Cyrus : et Palmis vouloit connoistre à quel Apartement on avoit mis Artamas. Mais comme cette Princesse avoit plus d'une douleur dans l'ame ; que l'amour de la Patrie, et la tendresse qu'elle avoit pour le Roy son Pere, et pour le Prince Myrsile, faisoient qu'elle ne pouvoit donner toutes ses larmes au Prince Artamas ; apres avoir regardé d'abord ce qui causoit sa plus vive douleur, elle regarda en suitte cette grande et nombreuse Armée, qui couvroit toute la Campagne, depuis le bord du Fossé de Sardis, jusques aussi loing que la veuë se pouvoit estendre. Mais apres l'avoir considerée, du moins (dit elle, en se tournant tristement vers Mandane) avez vous la consolation de pouvoir croire que parmy cette multitude d'hommes que vous voyez, vous voyez peutestre vostre Liberateur. Ha Madame, luy repliqua Mandane, un Prince infidelle, qui a rompu les chaines qui devoient l'attacher pour toute sa vie, ne sera peutestre pas mon Liberateur ! et je trouve que vous devez avoir plus de consolation de voir Artamas dans les fers, puis qu'il vous aime, que je n'en ay de voir Cyrus victorieux, puis qu'il ne m'aime pas. La conversation de ces deux Grandes Princesses, qui se faisoit tout bas, ne fut pas longue : car leurs Gardes ne leur permirent pas d'estre longtemps en ce lieu là. De sorte que leur faisant connoistre que leur ordre estoit de ne les y laisser pas davantage, elles entrerent dans leur nouvel Apartement. Il est vray qu'elles y entrerent en souspirant : celle qui en avoit le moins de sujet, fut pourtant celle qui le fit avec le plus de melancolie : mais l'erreur où elle estoit, la devoit rendre excusable ; estant certain que s'il eust este vray qu'elle eust perdu le coeur de l'illustre Cyrus, elle eust fait la plus grande perte du monde. Or durant que cette belle et malheureuse Princesse se pleignoit avec tant d'injustice ; que Cresus s'affligeoit avec tant de raison ; que le Roy de Pont se desesperoit avec tant de sujet ; et que le Prince Artamas souffroit sa prison avec tant de patience ; Cyrus ne songeoit qu'à delivrer Mandane. Il se pleignoit de sa jalousie : mais c'estoit avec tant de respect, qu'elle en eust esté satisfaite, si elle l'est pû sçavoir. Cependant il estoit au desespoir, de voir que Sardis luy resistoit plus qu'il n'avoit pensé : et il se resoluoit à perdre beaucoup de Gens, plustost que de ne l'emporter pas au premier Assaut qu'il donneroit. Mais comme il ne vouloit pas le donner en vain, il se resolut d'attendre encore quelques jours, que les Eschelles dont il avoit besoin fussent toutes faites : et en attendant, il ne laissoit pas d'avancer tousjours son dessein : soit en empeschant les vivres d'entrer dans la Ville ; soit en gagnant quelques Dehors, que les Ennemis avoient encore gardez du costé du Fleuve ; ou soit en repoussant les sorties qu'ils faisoient presques tous les jours. Ce qui obligeoit le Roy de Pont à hazarder tant d'hommes par ces frequentes sorties, estoit que par ce moyen, il remarquoit mieux quel estoit le campement des Ennemis : afin de tascher de voir si en cas de besoin, il n'y auroit point moyen d'entreprendre de faire sortir la Princesse Mandane de cette Ville. Joint aussi que par cette voye, il envoyoit plus facilement quelques uns des siens, ou pour Espions dans l'Armée de Cyrus ; ou pour aller soliciter du secours ; ou pour donner lieu à ceux qu'il avoit desja envoyez, de r'entrer dans la Ville, en se meslant parmy les siens.

Capture d'Héracléon


Les choses estant donc en ces termes, le Roy de Pont fit faire une sortie la nuit, du costé où Cyrus commandoit en personne : et elle fut faite si à propos, que d'abord ils tuerent beaucoup de monde ; nettoyerent toute la Teste de la Tranchée ; firent main basse sur tous les premiers qu'ils trouverent ; et mirent l'allarme par tout le Camp. Mais Cyrus arresta bien tost leur impetuosité par sa presence : car à peine sa voix eut elle esté entêduë des siens ; et entenduë au milieu des Ennemis, où il s'estoit jetté d'abord avec une ardeur heroïque ; que se r'alliant à l'entour de luy ils firent fuir ceux qui ne les avoient batus, que parce qu'ils les avoient surpris : et les pousserent si vivement, que ceux qui les suivoient penserent entrer dans la Ville avec eux. Ils y retournerêt mesme en si petit nombre, que depuis cela, il ne prit plus envie aux ennemis de faire des sorties, du costé où Cyrus estoit en personne. Les Egyptiens et les Medes, estande garde cette nuit là, eurent leur part à la gloire de cette action, qui estoit pourtant presques toute deuë à la valeur de Cyrus ; qui n'estant pas moins doux apres la victoire, que vaillant au combat, ne manquoit jamais de commander, lors qu'il avoit vaincu, que l'on eust soin des blessez, soit qu'ils fussent Amis ou Ennemis. Et il le fit cette fois là d'autant plustost, qu'il sçeut qu'il y avoit parmy les prisonniers qu'on avoit faits, un homme de qualité Egiptien : qui devant que de se rendre, avoit disputé opiniastrément sa liberté, et s'estoit fait blesser en plusieurs lieux : jusques à ce qu'estant tombé de cheval, il eust esté contraint de ceder. Cyrus entendant ce qu'on luy disoit, demanda si on ne sçavoit point le nom de ce vaillant homme ; et le demanda en presence de plusieurs Chefs Egiptiens, qui estoint â l'entour de luy : et qui avoient aussi beaucoup d'impatience, de sçavoir qui pouvoit estre cét homme de qualité de leur Nation : car ils n'avoient pas sçeu ce qu'on avoit dit à Cyrus quelques jours auparavant. Mais lors qu'ils entendirent que ceux à qui ce Prince demandoit le nom de ce Prisonnier, luy dirent qu'il leur sembloit qu'il se nommoit Heracleon : ils ne purent s'empescher d'en murmurer entr'eux, et d'en paroistre estonnez. Principalement quand ils oüirent en suitte, que Cyrus commandoit qu'on en eust un soin particulier, et qu'on le mist dans une de ses Tentes : aussi un de ces Chefs Egiptiens nommé Miris, ne pût il s'empescher de s'opposer aux soins que Cyrus vouloit prendre de ce Prisonnier. Ha Seigneur, s'écria t'il, ne soyez pas si soigneux de conserver la vie du plus meschant de tous les hommes, et du plus indigne d'estre protegé par un Prince aussi vertueux que vous ! S'il est tel que vous dittes, repliqua Cyrus, les Dieux le puniront sans que je m'en mesle : c'est pourquoy il ne faut pas laisser de le secourir pour l'amour de moy mesme, quand je ne le devrois pas pour l'amour de luy. Mais encore, poursuivit il, qui est cét Heracleon ; c'est Seigneur, repliqua Miris, un homme indigne de sa naissance, qui est assez illustre : c'est un Rival du genereux Sesostris : c'est un ennemy de sa Patrie : c'est un assassinateur de Rois : et c'est enfin un homme que l'amour et l'ambition, ont noircy de tous les crimes imaginables. C'est pourquoy je vous conjure par l'interest du Prince Sesostris mon Maistre, de commander qu'on le garde du moins soigneusement : de peur qu'il ne s'enfuye, s'il est en estat de le pouvoir faire : ou qu'il n'acheve de se tuer, s'il juge qu'il soit connu pour ce qu'il est : car Seigneur, il importe de tout à Sesostris, puis qu'Heracleon est en vostre puissance, que ce meschant ne meure pas sans luy aprendre ce que luy seul peut luy faire sçavoir. Apres tout ce que vous venez de me dire d'Heracleon, reprit Cyrus, je suis bien aise d'avoir une raison qui regarde Sesostris, pour me porter à continuer de prendre soin de luy, afin de ne me repentir pas de ce que j'ay dit : et en effet, Cyrus qui avoit bien remarqué que Miris estoit fort aimé du Prince Sesostris, fit ce qu'il souhaitoit de luy : c'est à dire qu'il commanda qu'on gardast soigneusement Heracleon, et qu'on observast mesme ce qu'il diroit : commandant aussi, à la priere de Miris, qu'on luy vinst rendre conte de l'estat de ses blessures, afin de juger s'il faudroit bientost tascher de luy faire dire ce qui importoit tant au Prince Sesostris. Cependant Seigneur, adjousta Miris, je vous suplieray par l'interest de ce Grand Prince, de vouloir me donner deux heures d'audience, le plûtost que vous le pourrez ; afin que vous puissiez sçavoir combien il importe â Sesostris, de n'ignorer pas ce qu'Heracleon seulement peut luy aprendre : et que vous sçachiez aussi, quelle difference vous devez faire entre ces deux Rivaux. Car comme je sçay precisément tout ce qui s'est passé entre eux, et que le Prince Sesostris m'a commandé quand j'en trouverois l'occasion favorable, de vous faire connoistre ce qu'il est ; je seray bien aise aujourd'huy que je vois son ennemy entre vos mains, de vous informer de ses advantures : Vous me ferez un plaisir signalé, reprit Cyrus, estant certain depuis le premier instant que je vis Sesostris, j'ay tousjours eu envie de le connoistre un peu plus que je ne fais : c'est pourquoy je vous promets de mesnager aujourd'huy si adroitement toutes mes heures, que j'en trouveray quelqu'une pour vous escouter. Et en effet, Cyrus ne manqua pas à sa parole : car apres avoir employé tout le reste du jour, et le commencement de la nuit, aux ordres qu'il avoit à donner ; il se retira un peu plustost qu'il n'avoit accoustumé. Il sçeut pourtant auparavant, qu'Heracleon avoit d'abord fait grande difficulté de se laisser penser, et qu'il avoit agy comme un furieux : mais qu'à la fin il avoit toutesfois souffert qu'on pensast ses blessures, qui estoient fort dangereuses. Que neantmoins, il n'estoit pas impossible qu'il guerist : et que quand mesme il auroit à mourir, il y avoit aparence que ce ne seroit pas si tost. Apres quoy, Cyrus envoya querir Miris, pour luy donner audience ; le conjurant de vouloir luy dire bien exactement, toute la vie de Sesostris. Car outre, poursuivit Cyrus, que tout ce que vous avez dit d'Heracleon, me fait connoistre qu'il y a de grandes choses à sçavoir : il est encore certain, qu'il y a je ne sçay quelle puissante inclination, qui fait que je m'interesse si fort à tout ce qui touche Sesostris, que vous m'obligerez extrémement, de ne me cacher rien de sa vie. Aussi bien suis-je persuadé, que vous en aurez le loisir : et que les Ennemis, apres leur advanture de la nuit passée, ne seront pas en estat de nous interrompre celle cy. Je vous assure Seigneur, repliqua Miris, que vous ne sçauriez avoir tant d'envie d'aprendere les advantures du Prince Sesostris, que j'en ay presentement de vous les dire : c'est pourquoy, interrompit Cyrus, ne me dites plus rien autre chose : afin de ne perdre pas de momens, dont je ne suis pas absolument le Maistre. Myris obeïssant alors à Cyrus, commença son discours de cette sorte.

Histoire de Sésostris et Timarète : enfances des héros


HISTOIRE DE SESOSTRIS ET DE TIMARETE.

Pour vous faire bien connoistre Sesostris, et vous faire sçavoir la cause de ses malheurs ; il ne faut pas seulement vous raconter sa vie, il faut encore vous apprendre celle de ses Peres, et ne vous dire moins exactement l'Histoire de toute l'Egipte en general, que la sienne particuliere : tant il est vray que ses infortunes ont une source esloignée. Ne trouvez donc pas estrange, si je commence mon discours, par des choses qui d'abord vous sembleront en quelque façon détachées de mon sujet, et presques inutiles à mon recit : mais que vous connoistrez pourtant par la suite, en estre essentiellement, Il faut mesme, Seigneur, que je vous die particulierement beaucoup de choses, dont la Renommée vous aura sans doute apris une partie : mais que vous ne pouvez pas sçavoir assez parfaitement, pour entendre les avantures qui en despendent : n'estant pas croyable que dans vostre enfance vous les ayez assez bien sçeuës pour cela : n'estant pas possible, que dans un âge plus avancé, le Conquerant de toute l'Asie ait eu assez de loisir, pendant qu'il faisoit tant d'illustres Conquestes, de s'informer exactement, de ce qui se passoit en Afrique. Il faut donc, Seigneur, que je vous die que Sesostris est Fils d'Apriez, cét illustre et malheureux Roy, qui apres avoir regné si heureusement durant si long temps, et r'emporté tant de glorieux advantages, à la guerre qu'il eut contre ceux de Tir et de Sidon ; se vit a la fin renversé du Throsne. De cét Apriez dis-je, qui se vantoit d'estre sorty de la Race du premier Sesostris, si fameux par ses vertus et par ses Conquestes, car Psammethicus son Bisayeul en estoit. Il est vray que ce Prince dont Apriez estoit sorty, estoit assez couvert de gloire par luy mesme, sans avoir besoin de celle de ses Predecesseurs : puis que ce fut luy, comme vous le sçavez, qui eut celle de vaincre ces onze Rois, ou plustost ces onze Tirans, qui avoient partagé tout le Royaume pendant un inter- regne, et de reünir en une seule Puissance comme auparavant, tant de Puissances illegitimes. Voila donc, Seigneur, quelle est la naissance de Sesostris : je voy bien que ce que je vous dis vous surprend : et que sçachant que c'est aujourd'huy Amasis qui regne en Egipte, vous avez peine à croire qu'il y ait un Fils d'Apriez : et un Fils d'Apriez qui commande des Troupes d'Amasis, vainqueur du feu Roy son Pere, Mais, Seigneur, pourveu que vous veüilliez avoir la patience de m'escouter, vostre estonnement cessera : et tout ce qui vous paroist incroyable, ne vous le semblera plus. Pour retourner donc à la source des malheurs de Sesostris ; il faut, comme je vous l'ay desja dit, vous aprendre les dernieres infortunes du Roy son Pere : et vous dire en suitte comment Amasis est monté au Thrône : car c'est principalement sur cela, que porte toute la suitte de cette Histoire. Je vous ay desja dit, Seigneur, qu'Apriez avoit regné heureusement, et qu'il avoit esté heureux en Guerre, et heureux en Paix : mais il faut encore que je vous die, qu'il avoit aussi esté heureux en son Mariage : non seulement parce qu'il avoit espousé une Princesse admirable en beauté et en vertu, mais encore parce que les Dieux luy donnerent un Fils, dés la premiere année qu'il fut marié. Et un Fils qui tesmoigna dés le Berçeau, devoir estre ce que vous le voyez aujourd'huy : estant certain que jamais enfance n'a esté plus agreable que la sienne. Voila donc Apriez le plus heureux de tous les Rois du monde : le voila Maistre d'un des plus abondans et des plus riches Royaumes de toute la Terre : jamais l'Egipte n'avoit esté plus tranquile : jamais le desbordement du Nil, n'avoit rendu nos Campagnes plus fertiles : et jamais enfin cette Monarchie n'avoit esté plus solidement establie, qu'elle paroissoit l'estre en ce temps là. Cependant, Seigneur, cet honneur fut bien tost renverse : mais afin que vous sçachiez mieux de quelle voye les Dieux se servirent pour cela, il faut que vous sçachiez qu'Amasis qui regne aujourd'huy, et dont la naissance est sans doute plus grande que ses ennemis ne la disent, estoit alors dans la Cour : mais il y estoit avec une ambition cachée dans le coeur, qui faisoit qu'il n'avoit point de repos. En ce mesme temps, il y avoit aussi à la Cour, une Princesse nomée Ladice, qui avoit esté mariée : et qui estant veusve, possedoit toute la faveur de la Reine, et par consequent celle du Roy. Car outre qu'en Egypte toutes les Femmes en general sont extrémement considerées par leurs Maris ; les Reines en particulier, le sont extrémement par les Rois : se fondant sur l'exemple d'Osiris, qu'on assure avoir fort respecté Isis. De sorte que par ce moyen, comme je l'ay desja dit, Ladice en possedant le coeur de la Reine, avoit beaucoup de credit aupres du Roy : et comme ceux qui sont en faveur, n'y sont pas long temps sans qu'on le sçache ; Amasis, de qui l'esprit estoit aussi Grand que l'ambition, s'apercevant le premier du pouvoir que Ladice avoit sur les volontez de la Reine, se hasta de s'attacher à la voir plus qu'une autre, devant que sa faveur eust fait beaucoup d'esclat dans le monde : afin de persuader à cette Princesse, que c'estoit par cette raison qu'il la voyoit plus souvent qu'il n'avoit accoustumé. Car comme Amasis avoit un esprit penetrant ; qu'il connoissoit l'humeur de la Reine, et l'adresse de Ladice ; quoy que les commencemens de la faveur de cette Princesse fussent petits en aparence, il ne laissa pas de prevoir qu'elle augmenteroit infailliblement bientost. C'est pourquoy pour faire que le prix de tous ses services fust plus grand, il se hasta, comme je l'ay desja dit, de se declarer pour estre Amy particulier de Ladice. Et en effet, cette Princesse à qui l'esprit d'Amasis plaisoit extrémment, ne fut pas longtemps sans estre autant de ses Amies, qu'il estoit de ses Amis, et mesme davantage : car enfin, il aimoit Ladice, et la faveur de Ladice : et cette Princesse aimoit seulement le merite et la Personne d'Amasis. Cependant afin de cacher mieux son ambition, quand Amasis vit qu'il ne s'estoit pas trompé en ses conjectures, et que la faveur de Ladice augmentoit ; il fit si bien que cette Princesse creût qu'il avoit de l'amour pour elle, et qu'elle le creût sans s'en fâcher. Je ne vous diray point, Seigneur, ny par quelle voye il luy fit connoistre sa passion ; ny par quels sentimens Ladice la souffrit enfin agreablement, car ce n'est pas l'Histoire d'Amasis que je vous raconte : mais je vous diray seulement, que comme Ladice estoit belle, et de plus. Favorite de la Reine, tout ce qu'il y eut de Gens de qualité dans la Cour, s'attacherent à la servir, Si bien que par ce moyen, n'en desesperant ny n'en favorisant pas un, elle estoit Maistresse absoluë du coeur de tous les Grands d'Egipte : de sorte que comme cette Princesse aimoit l'Estat, elle se resolut de se servir de l'amour que sa beauté et sa faveur avoient donné à tant de Gens d'importance, pour les empescher de remuer dans le Royaume : et pour les unir inseparablement aux interests du Roy. Et en effet elle agit avec tant de generosité, et tant d'adresse en ces occasions, qu'elle en a merité une gloire eternelle : car enfin elle dissipa plusieurs Factions ; elle rompit plusieurs Cabales ; et elle persuada si bien à tous ceux qui la servoient, qu'ils ne le pouvoient mieux faire qu'en servant le Roy ; qu'en effet elle les retint durant tres longtemps dans l'obeissance. Cependant Amasis, qui aux yeux de tout le monde ne paroissoit estre qu'Amy de Ladice, estoit effectivement devenu Amant, et un Amant encore, qui devint enfin un Amant aimé : principalement parce qu'elle croyoit qu'il estoit le seul qui aimoit effectivement sa Personne, sans considerer sa faveur : ne sçachant pas qu'il avoit une ambition cachée dans l'ame, encore plus forte que son amour. Elle se trouva pourtant fort embarrassée : car Amasis n'estoit pas alors en une posture, où il pûst y avoir de proportion entre luy et ses rivaux, ny entre luy et Ladice. Neantmoins comme elle avoit l'ame passionnée ; qu'elle croyoit avoir de l'obligation a Amasis ; qu'il la servoit avec un respect sans esgal ; qu'il avoit servy le Roy en diverses occasions avec beaucoup de fidelité ; qu'il s'estoit signalé à la guerre de Tir et de Sidon ; que son inclination la portoit puissamment à le preferer à tout le reste du monde ; et qu'elle avoit l'ame fort desinteressée, elle se seroit resoluë assez facilement à l'espouser, si elle se n'eust jugé qu'infailliblement tous ceux qui la servoient alors, et qu'elle empeschoit de brouïller l'stat, recommenceroient toutes leurs factions : principalement en un temps, où le Roy se trouvoit obligé de faire la guerre aux Cyreneens. Mais comme Amasis estoit alors assez bien avec elle pour sçavoir toutes ses pensées, et les obstacles qu'elle mettoit à son bonheur, il redoubla ses soins et ses prieres, afin qu'elle luy donnast quel que asseurances plus particulieres de son affection. Car comme il sçavoit qu'il faudroit qu'il allast à la guerre avec le Roy ; et qu'il y avoit quelques uns de ses Rivaux qui demeureroient aupres de la Reine : il craignoit que durant son absence Ladice ne changeast de sentiment. De sorte que faisant le desesperé, il luy dit qu'absolument il n'iroit point à l'Armée : qu'il aimoit mieux perdre son honneur, que de s'exposer à perdre son affection : et il luy dit cela si déterminément, qu'en effet elle creût qu'il n'iroit pas : et qu'ainsi on viendroit à sçavoir peut-estre la cause d'un procedé si peu ordinaire à Amasis, qui estoit extremement brave. Quoy qu'il en soit, Seigneur, comme Ladice aimoit effectivement Amasis, et qu'elle avoit resolu de l'espouser quand cette guerre seroit terminée ; il ne fut pas si difficile à cét ambitieux Amant de persuader à cette Princesse de l'espouser en secret. Et en effet l'amour estant aussi sorte dans le coeur de Ladice, que l'ambition l'estoit dans celuy de cét Amant caché ; quelques jours devant le depart du Roy, Amasis espousa Ladice secrettement dans un petit Temple : sans autres tesmoins que ceux qui en faisoient la Ceremonie, et qui estoient absolument à elle : à la reserve d'une de ses Femmes, en qui elle se confioit de toutes choses. Et par ce moyen, Amasis se vit en estat de pouvoir un jour posseder toute l'utilité de la faveur de Ladice : qu'il souhaitoit pour le moins autant, que la possession de sa beauté. Quoy qu'il en soit, Amasis partit pour aller à la guerre, et partit Mary de la belle Ladice : durant que tous ses Amans luy disoient adieu avec des larmes. Mais pour commencer à le mettre en estant de pouvoir declarer son Mariage apres la fin de la guerre, elle obligea la Reine à faire que le Roy le fist un de ses Lieutenans Generaux : pretextant la chose de sa fidellité et de son courage : et quoy que cela parust un peu extraordinaire à la Reine, lors que Ladice luy fit cette proposition, elle ne laissa pas de la contenter. Cependant cete guerre où alloit le Roy, n'avoit pas un pretexte extrémement plausible : et l'on eust dit qu'Apriez ne la faisoit que pour occuper les Grands de son Estat, de peur qu'ils ne fissent une guerre civille. Les commencemens en furent assez heureux : et Amasis y rendit des services considerables, et s'aquit de telle sorte le coeur des Soldats, qu'il estoit Maistre de l'Armée. Toutes les fois qu'Apriez avoit rencontré les Ennemis, il les avoit batus : de sorte qu'encore qu'il n'eust pas donné de Bataille, il ne laissoit pas d'avoir beaucoup fait, d'avoir estably la reputation de ses Armes, et d'avoir porté la terreur dans le Païs Ennemy. Les choses estant en ces termes, Apriez détacha dix mille hommes de son Armée, et les donna à commander à Amasis : afin qu'il fist semblant d'aller attaquer les Ennemis par un autre costé, pour les obliger à separer leurs Forces : et pour les contraindre apres à combatre malgré qu'ils en eussent, esperant les vaincre plus facilement. Mais la chose ne reüssit pas comme il l'avoit pensé : car les Cyreneens ne separerent point leurs troupes : et aimerent mieux s'exposer à estre vaincus en quelque part, qu'à l'estre par tout. Si bien que ne divisant point leur Armée, ils firent ce qu'Apriez vouloit faire : c'est a dire qu'ils le forcerent à combatre, et le vainquirent. Mais de telle sorte, que son Armée ayant esté entierement deffaite, il fut contraint de s'en retourner à Says, où il avoit laissé la Reine ; et de s'y en retourner couvert de honte, et accablé de douleur. Car non seulement il avoit perdu la Bataille, mais elle avoit esté si sanglante, que cette funeste Journée, mit le deüil dans toute l'Egipte. Apriez en partant pour retourner à Says, envoya commander à Amasis de l'y aller trouver ; de retirer les Troupes qu'il avoit du Païs Ennemy, et de les laisser sur la Frontiere : laissant ordre aux autres Lieutenans Generaux de r'allier ce qu'ils pourroient du débris de son Armée. En effet Amasis obeïssant au Roy, fut le trouver où il estoit : bien aise de n'avoir point eu de part à la honte de sa deffaite, et de pouvoir dire à Ladice qu'il n'avoit rien fait indigne de l'honneur qu'elle luy avoit accordé. Cependant comme la perte de cette bataille avoit causé une consternation generale dans toute l'Egipte, le Peuple et les Soldats commencerent de murmurer : et il s'espandit un bruit universel, qu'Apriez avoit cherché à estre vaincu : qu'il n'avoit separé son Armée que pour faire perir quelques Grands de son Estat qui pouvoient le troubler : esperant apres cela regner sur eux, avec plus d'empire : et passer d'une Puissance legitime, à une Puissance tirannique. Seigneur, soit que les Soldats parlassent ainsi de leur propre mouvement, ou qu'Amasis les entretinst sourdement dans cette disposition ; il est tousjours certain, que toutes ces Troupes r'alliées, jointes à celles qu'Amasis avoit ramenées sur la Frontiere, parurent avoir intention de se revolter : et agirent en effet comme ayant dessein de faire la guerre à leur Prince. Apriez ne sçeut pas plustost la chose, qu'il resolut pour calmer cét orage, d'envoyer Amasis vers cette Armée, qui sembloit vouloir estre rebelle : ce Prince le considerant comme un homme qui estoit agreable aux Soldats, et qu'il croyoit luy estre fidelle. Amasis acceptant donc cette commission, partit, pour s'en aller à l'Armée : mais devant que de partir, que ne luy dit point Ladice, pour l'obliger à servir bien le Roy en cette occasion, et à bien servir sa Patrie ? Adjoustant à toutes ses prieres, que s'il pouvoit restablir le calme dans l'Armée, et par consequent dans toute l'Egipte : elle declareroit aussi tost son Mariage, et au Roy, et à la Reine : qui n'oseroient pas le desaprouver apres qu'il leur auroit rendu un service si considerable. Mais Seigneur, comme Amasis avoit plustost espousé Ladice par ambition, que par amour, quoy qu'il en fust pourtant devenu amoureux, il ne demeura pas dans les bornes que cette genereuse Princesse luy prescrivit. Neantmoins, quand il arriva à l'Armée, il commença d'agir en fidelle Sujet : et je suis persuadé, quoy que ses Ennemis en ayent dit, qu'il n'avoit alors que de bonnes intentions : et que tout ambitieux qu'il estoit, il ne vouloit faire sa fortune que par la belle voye. Il fit donc mettre toutes les Troupes en Bataille : et assemblant tous les Chefs, il se mit à leur remonstrer leur faute, et l'injustice de leur procedé. Mais durant qu'il parloit, un Soldat Egiptien prit un Armet, et le luy mettant sur la teste, comme on fait à la Ceremonie du Couronnement de nos Rois ; Souffre Amasis, luy dit il, que je te mette en possession du Royaume d'Egypte : et cesse de nous parler d'obeïr à Apriez, car nous ne voulons point de Roy qui ait esté vaincu. Le discours insolent de ce Soldat, qui n'avoit pas esté fait sans estre concerté avec beaucoup d'autres, fut suivy d'une acclamation presque universelle : qui fit connoistre à Amasis, qu'il estoit peut-estre à son choix d'estre Roy, ou de ne l'estre pas, De sorte que toute l'ambition de son ame se resveillant ; il n'escouta ny la generosité ; ny la raison ; ny mesme la veritable gloire ; qui ne se trouve pas à regner par une injuste voye : et se laissa emporter aveuglément, à l'ambition toute seule. Il voulut pourtant d'abord, rejetter la proposition qu'on luy faisoit, afin de ne se declarer pas trop tost : mais il la rejetta foiblement, et d'une maniere qui ne fit que redoubler les cris des Soldats : qui disoient tous qu'ils faloit qu'Amasis fust leur Souverain. Enfin Seigneur, vous le sçavez, et toute la Terre l'a sçeu : Amasis ne pût refuser d'estre Roy : et il commença de parler comme un homme qui vouloit estre forcé, à reçevoir la Puissance Souveraine. Il n'accepta pourtant pas precisément la qualité de Roy, afin d'avoir loisir de juger s'il pourroit effectivement le devenir : il leur dit donc seulement, que pour reconnoistre la confiance qu'ils avoient en luy, il vouloit estre leur Protecteur : qu'il leur permettoit de ne les quitter point, qu'il ne leur eust fait obtenir leur disgrace, et mesme de nouveaux Privileges : mais plus Amasis agissoit ainsi, plus les Chefs et les Soldats persistoient à dire qu'ils vouloient qu'il fust leur Roy. Cependant Amasis dépescha à la Cour, faisant dire à Apriez qu'il estoit au desespoir de ce qui estoit arrivé : et qu'il l'assuroit qu'il ne faisoit semblant d'accepter une partie du pouvoir que les Soldats luy avoient donné, que pour les ramener dans l'obeïssance. Mais en mesme temps, il dépescha un des siens secrettement à la Princesse Ladice, pour la conjurer de se retirer de la Cour ; et de venir recevoir la Couronne que les Dieux luy offroient par sa main. Cependant comme le Roy fut adverty fidellement par quelques Officiers de cette Armée, comment la chose se passoit, il entra en une telle colere contre Amasis, qu'au lieu de dissimuler une partie de son ressentiment, et de tascher de mesnager les choses ; il esclatta contre ce rebelle, et dépescha vers luy un homme de la plus haute consideration, nommé Patarbenis : avec ordre d'agir conjoinctement avec ce peu d'Officiers qui luy estoient fidelles : et de tascher de se saisir de la personne d'Amasis, ou mesme de le tuer s'ils n'estoient pas assez forts pour le prendre : D'autre part, Ladice qui estoit effectivement genereuse, desaprouva de telle sorte ce que faisoit Amasis ; qu'encore qu'elle l'aimast avec une passion extréme, elle luy manda que bien loing de se dérober de la Cour, et de prendre part à son crime ; elle luy declaroit, que s'il ne r'entroit bientost dans son devoir, elle seroit sa plus mortelle ennemie. Elle ne laissa toutesfois de tascher d'adoucir les choses à la Cour autant qu'elle pût : mais ce fut inutilement, parce que Patarbenis avoit desja reçeu les ordres du Roy : Apriez n'ayant pas deliberé un moment sur ce qu'il devoit faire. La chose né luy reüssit pourtant pas : car comme cét ordre n'avoit pas esté bien secret, Amasis le sçeut devant que de voir celuy à qui on l'avoit donné, de sorte que lors que Patarbenis arriva au Camp, il trouva qu'il estoit desja adverty du sujet de son voyage : ce luy que ses Amis de la Cour luy avoient envoyé, ayant esté plus diligent que Patarbenis, qui estoit desja assez avancé en âge. En effet, lors qu'il arriva aupres de luy, il le trouva qui haranguoit ses Soldats, qu'il avoit fait ranger en Bataille pour les exhorter à deffendre sa vie, qu'il sçavoit qu'Apriez vouloit luy faire oster par quelques uns d'entre eux. Patarbenis arrivant donc, comme Amasis estoit en cette occupation ; il voulut d'abord luy parler, comme si le Roy eust creû positivement, tout ce qu'il luy avoit mandé ; et qu'ainsi sa fidelité ne luy eust pas esté suspecte : afin d'avoir le temps de negocier avec ceux de Chefs de cette Armée qui avoient adverty Apriez de la verité. Mais Amasis qui sçavoit la veritable cause de son voyage, ne luy donna pas le loisir de parler plus longtemps. Non non, luy dit il, Patarbenis, ne me desguisez point une chose que je sçay aussi bien que vous : vous venez avec intention de porter ma teste à Apriez : mais je ne pense pas, dit il en se tournant vers ses Troupes, que ces mesmes Soldats qui l'ont couronnée, veüeillent vous la livrer. C'est pourquoy vous n'avez qu'à vous en retourner à l'heure mesme : pour dire au Prince qui vous envoye, que s'il deffend aussi bien sa Couronne, que je deffendray ma teste, je ne seray de longtemps Roy. Patarbenis voulut repartir quelque chose à un discours si hardy : mais il se fit une telle acclamation parmy les Soldats, pour aprouver le discours d'Amasis, que cét Envoyé connut bien que le mieux qu'il pouvoit faire, estoit de s'en retourner : car de par tout il n'entendoit qne menaces insolentes contre luy. Patarbenis s'en retourna donc à Says, où Apriez estoit alors dans le superbe Palais qui'il y avoit fait bastir : mais il n'y fut pas bien reçeu ; car ce malheureux Roy, aprenant le peu de succés de son voyage, creût qu'il s'entendoit avec Amasis : si bien qu'il le fit non seulement arrester, mais mourir : sur le raport de quelques Soldats qui l'avoient suivy, et qui dirent que s'il se fust obstiné à demeurer au Camp, il auroit pû faire revolter une partie des Troupes contre Amasis. Cette mort precipitée et violente, acheva de destruire les affaires d'Apriez : car comme Patarbenis estoit d'une probité reconnuë de tout le monde, le Peuple de Says en murmura fort. Tous les Amis d'Amasis craignant quelque mauvais traitement du Roy, puis qu'il estoit capable d'une telle injustice, s'allerent jetter dans le party de leur Amy, et entre les autres le Pere d'Heracleon : de sorte qu'en moins d'un mois, Amasis se trouva avec une Armée tres puissante, qui se fortifiant tous les jours, de toutes les Provinces d'Egipte, se vit bientost en estat de l'assujettir. Cependant le coeur d'Amasis n'estoit pas sans inquietude : l'amour qu'il avoit pour Ladice, combatoit son ambition, et la combatoit fortement : toutesfois il n'y avoit pas moyen que cette passion peust vaincre l'autre : et d'autant moins, que comme son Mariage n'estoit point sçeu, il voyoit qu'il n'exposoit pas Ladice â la violence d'Apriez. Mais helas, cette malheureuse Princesse estoit estrangement à pleindre ! car non seulement elle se voyoit forcée à se separer d'Amasis, qu'elle avoit tant aimée ; mais elle s'aperçeut encore qu'elle estoit grosse : et qu'ainsi il faudroit à la fin declarer à la Reine (qu'elle aimoit si cherement, et de qui elle estoit si tendrement aimée) qu'elle estoit Femme d'un homme qui la vouloit faire tomber du Thrône. Estant donc en cette extremité, elle s'advisa encore d'un moyen, pour tascher de faire qu'Amasis peust se repentir : pour cét effet, elle luy manda l'estat où elle se trouvoit : et apres luy avoir dit les choses du monde les plus tendres et les plus touchantes ; elle luy dit que s'il ne se resoluoit à ce qu'elle souhaittoit de luy ; qui estoit d'entendre à quelque negociation ; elle alloit apprendre au Roy qu'elle estoit sa Femme, et s'accuser mesme d'avoir eu part à son crime : et qu'ainsi la premiere nouvelle qu'il recevroit, seroit sans doute qu'il auroit perdu et sa Femme, et son Enfant : n'estant pas croyable, puis qu'Apriez avoit fait mourir un innocent, qu'il peust pardonner à la Femme d'un Usurpateur, qni se declareroit coupable. Ce fut pourtant en vain que Ladice employa toutes ses persuasions : car Amasis creût tousjours que la Reine l'aimoit trop pour la perdre : et que Ladice estoit trop sage, pour s'accuser elle mesme inutilement, et pour l'Estat et pour elle. C'est pourquoy, apres luy avoir mandé qu'il se croyoit indigne de l'honneur qu'elle luy avoit fait ; et que c'estoit pour cela qu'il vouloit monter au Thrône ; il poursuivit son dessein. Pour cét effet il fit publier qu'il estoit de la Race des premiers Rois d'Egipte, sur qui les Predecesseurs d'Apriez avoient usurpé la Souveraine Puissance : si bien que donnant quelque leger pretexte de justice à son Party ; il le fortifia encore davantage. Apriez se voyant donc abandonné de ses propres Subjets, et particulierement du Pere d'Heracleon qui estoit tres puissant, se servit de Troupes Auxiliaires : les Joniens, les Cariens et quelques autres Peuples Asiatiques, luy fournirent trente mille hommes : de sorte que se mettant à la teste de cette Armée, il partit de Says, resolu d'aller combatre : et par ce moyen, on vit une chose qui ne s'est peutestre jamais veuë. Car enfin, le veritable Roy d'Egipte, n'avoit presques point d'Egiptiens dans son Armée, qui n'estoit composée que d'Estrangers : et au contraire, les Troupes de l'Usurpateur, estoient toutes de Sujets naturels du Roy son Maistre, à qui il faisoit la guerre. Cependant la malheureuse Ladice, n'ayant pas la force d'executer ce qu'elle avoit mandé à Amasis, esperant de luy toucher le coeur, demeura avec une douleur inconcevable : car elle sçavoit bien que sans elle, Amasis n'auroit pas esté en termes de faire ce qu'il faisoit. Si bien que se regardant comme la cause de son crime ; de la desolation de sa Patrie ; et du renversement de l'Estat ; il n'y avoit point de jour, qu'elle ne se desirast la mort. Elle ne sçavoit mesme ce qu'elle devoit demander aux Dieux : de sorte que se resignant à leur volonté, elle attendit le succés de la guerre avec une inquietude plus grande que celle de la Reine, quoy que cette Princesse fust la plus malheureuse du monde. Sesostris son Fils unique, pouvoit alors avoir quatre ou cinq ans : ainsi il y avoit lieu de croire que son innocence devoit aparemment garantir le Roy son Pere du malheur qui luy arriva. Cependant le Parti le plus juste, fut le plus infortuné : mais Seigneur, pour ne m'estendre pas davantage sur cét endroit de mon recit, je vous diray en peu de mots, que l'Armée d'Apriez et celle d'Amasis s'estans rencontrées aupres de Memphis, assez proche de ces superbes Piramides qui surpassent toutes les autres qui sont en divers endroits de l'Egite, la Bataille fut perduë, par le malheureux Apriez. D'abord que les Troupes se meslerent, il fut blessé : quelque temps apres il fut pris : et pris d'une maniere si estrange, qu'il luy en cousta la vie. Car ceux entre les mains de qui il tomba, ne pouvant demeurer d'accord qui d'entr'eux le presenteroit à Amasis, se querellerent : et firent un combat particulier, au milieu d'une Bataille. Mais avec tant de rage et tant de fureur, qu'un des deux Partis qui s'estoient formez entre ces furieux, se trouvant le plus foible, un de ces desesperez s'avança vers ce malheureux Roy, qui estoit au milieu d'eux, et le tua avec une inhumanité qui n'a point d'exemple, afin d'empescher ses compagnons de jouïr d'un avantage où il voyoit qu'il ne devoit plus avoir de part. Voila donc, Seigneur, comment finit ce malheureux Roy, et comment Amasis le devint : vous pouvez juger quelle fut la douleur de la Reine, lors qu'elle aprit que le Roy avoit perdu la Bataille et la vie : et que par consequent, le jeune Sesostris avoit perdu la Couronne. Mais quelque grande que fust sa douleur, elle estoit encore moindre que celle de la genereuse Ladice ; qui ne pût jamais se consoler, d'estre Femme d'un Usurpateur. Cette Reine affligée fit d'abord ce qu'elle pût, pour obliger le Peuple de Says d'estre fidelle à son jeune Prince, et de vouloir s'opposer à Amasis : mais la haine que les Habitans de cette Ville avoient conçeuë dans les derniers temps contre Apriez, estoit si forte, et ils se voyoient si despourveus de gens de guerre, pour s'opposer à Amasis ; que bien loin de faire ce qu'elle vouloit, et de luy accorder ce qu'elle leur demandoit les larmes aux yeux, et en leur montrant leur jeune Roy ; ils se mutinerent de nouveau : et agirent comme des gens qui vouloient se ranger du Parti le plus fort. De sorte que cette déplorable Reine, craignant qu'ils ne se saisissent de sa personne et de celle de son Fils, se vit contrainte de sortir de nuit de la Ville : et de se retirer avec un tres petit nombre des siens, â un Chasteau assez fort, qui estoit à trente stades de Says, jusques à ce qu'elle eust resolu ce qu'elle devoit faire. Comme elle estoit preste de partir, accompagnée de sa chere Ladice, il vint un Envoyé d'Amasis, vers la Princesse sa Femme, pour luy annoncer sa victoire : et pour luy dire qu'elle ne s'obstinast pas là s'engager dans le malheur de la Reine : et que tout ce qu'il pouvoit faire en sa consideration, estoit de luy laisser une des Provinces d'Egipte, pourveû qu'elle remist en ses mains le jeune Sesostris. A peine Ladice eut elle entendu cette proposition, qu'elle esclatta contre Amasis : et dit à celuy qu'il luy avoit envoyé, tout ce que la Reine eust pû souhaiter qu'elle dist si elle eust sçeu son mariage, et qu'elle l'eust veuë dans les premiers transports de sa douleur. Allez, luy dit elle, allez, et dittes à Amasis, que je suis née Subiette du Roy, devant que d'estre sa Femme : que ce premier devoir me separe de luy pour jamais : si ce n'est qu'il veüille rendre au jeune Sesostris, la Couronne qu'il vient d'arracher au malheureux Apries. En suitte de quoy, sans vouloir souffrir qu'il luy parlast davantage, elle fut retrouver la Reine qui l'attendoit pour partir : sans luy dire encore toute la cause de sa douleur. Jamais fuitte ne fut faite plus à propos que celle là : car à peine la Reine fut elle hors de la Ville, que le Peuple fut à son Palais, pour executer l'ordre qu'Amasis avoit envoyé par celuy qui avoit parlé à Ladice : car comme ce nouveau Roy sçavoit bien quelle estoit la disposition des Habitans de Says, il avoit envoyé commander aux Chefs de la Police de faire prendre les Armes au Peuple : et de s'assurer de la Personne de la Reine ; de celle de Sesostris ; et de celle de Ladice. Mais les Dieux qui vouloient sans doute conserver Sesostris, firent que cét Envoyé d'Amasis, suivant le commandement qu'il en avoit eu, fut parler à Ladice, devant que d'aller parler aux Habitans de la Ville ; ainsi ce jeune Prince et ces deux malheureuses Princesses, eschaperent à la victoire d'Amasis. Cette grande Reine fut mesme si heureuse dans sa fuitte, qu'on ne sçeut point d'abord où elle estoit allée : mais comme on ne l'eust pû ignorer longtemps, Ladice qui ne vouloit pas livrer le reste de la Maison Royale entre les mains d'Amasis, luy conseilla de n'y tarder pas : et d'aller à un autre lieu plus esloigné, et où selon les apparences, on ne la chercheroit pas si tost. Et en effet la chose s'executa heureusement : mais helas ! à peine ces deux Princesses eurent elles eu loisir de connoistre leurs premiers malheurs, et de les pleurer quelques jours ; qu'elles sçeurent que tout suivoit le Party du Vainqueur : que la haute et basse Egipte reconnoissoient sa Puissance ; que toutes les Provinces et toutes les Villes, luy envoyoient des Deputez, pour l'assurer de leur fidelité ; que Says, Thebes, Memphis, Bubastis, Siene, Busiris, Canope, et Anisis se soumettoient : et qu'à la reserve d'Elephantine, qui deliberoit encore sur ce qu'elle avoit à faire, Amasis estoit Maistre de toute l'Egipte. Elles sçeurent que tous les Calasires et les Hermotibies (c'est ainsi qu'on apelle les Nobles parmy nous) obeïssoient sans murmurer : parce qu'ils esperoient qu'Amasis leur laisseroit plus de pouvoir, qu'ils n'en avoient eu sous Apriez. De sorte que ne voyant nul secours à esperer de nulle part, la Reine se trouva au plus deplorable estat du monde : car enfin ce qui fait la force de l'Egipte, faisoit son malheur particulier : puis que comme vous le sçavez, elle ne pouvoit pas aisément estre secouruë par les Estrangers. En effet du costé de l'Occident, comme l'Egipte est bornée des steriles Deserts de Lydie, elle ne pouvoit pas en attendre du secours : du costé du Mydy, les Cataractes du Nil, et les Montagnes qui nous servent de Barriere faisoient qu'elle n'avoit rien à en esperer : du costé de l'Orient, vous sçavez sans doute Seigneur, que ce grand et espouventable Marescage, qui regne le long du Nil en cét endroit, dans une partie de cette Province, qui s'appelle Barathra, qui separe la Sirie de l'Egipte, fait qu'il n'y a pas moyen d'y faire passer des Troupes. De sorte que n'y ayant presque que le costé du Septentrion par où ce Royaume soit accessible ; et la Reine ne pouvant esperer de secours ny des Joniens, ny des Cariens, qui venoient de perdre leurs Troupes à la derniere Bataille, elle ne vit rien à faire pour elle, qu'à se resoudre à la fuitte ou à la mort. Cette Grande Reine avoit avec elle un homme appellé Amenophis, Frere de ma Mere, qui avoit esté eslevé dans la Maison du feu Roy, et de qui l'esprit et la vertu sont extraordinaires : de qui la fidellité estoit connuë à la Reine et à Ladice ; et dont il estoit aussi Amy particulier. De sorte qu'Amenophis fortifiant le courage de cette Reine, et luy persuadant de soumettre son esprit à sa fortune, en attendant qu'il pleust aux Dieux de la rendre meilleure : il luy conseilla en l'estat où estoient les choses, de ne songer qu'à cacher le Prince Sesostris, et qu'à se cacher elle mesme : afin de voir si dans la suitte du temps, les affaires ne changeroient point de face. La Reine ayant donc remis sa conduitte au sage Amenophis, il resolut de prendre la route d'Elephantine, d'où il estoit, qu'on disoit n'estre pas encore en estat de se soumettre si tost. Mais Seigneur, il faut que vous scachiez, que lors que la Bataille fut donnée, le Nil commençoit desja à croistre : de sorte que lors que cette Reine prit la resolution de quitter le lieu où elle estoit, pour aller chercher un Azile plus esloigné ; ce Fleuve, suivant sa constume, innondoit toute la Campagne. Si bien qu'il falut non seulement que la Reine changeast de lieu par raison, mais encore par cecessité : car durant que ce desbordement est en son plein, on ne voit rien de descouvert en toute l'Egipte, que les Montagnes, les Villes, et les Villages bastis sur des Collines, qui paroissent comme des Isles dans ce grand Fleuve, dont la vaste estenduë le fait ressembler à la Mer en cette saison. Il falut donc qu'Amenophis prist soin d'avoir un Bateau pour embarquer cette déplorable Troupe : il est vray que ce mesme desbordement du Nil, qui d'un costé les incommodoit, fut ce qui les empescha de tomber sous la puissance d'Amasis : qui à cause de cette innondation, ne pût ny envoyer des Troupes à Says, ny faire chercher cette Princesse si exactement. Mais de grace, Seigneur, imaginez vous un peu, non seulement le pitoyable estat où estoit la Reine, et le jeune Prince son Fils, mais encore celuy où se trouvoit la malheureuse Ladice. Car enfin, comme sa grossesse estoit assez avancée, quoy qu'il n'y parust pas, elle voyoit bien que s'en allant avec la Reine, il faudroit pour se justifier, qu'elle luy fist sçavoir qu'elle estoit Femme d'Amasis. Cependant elle ne la vouloit point abandonner : et elle ne l'abandonna pas en effet. Amenophis ayant donc pris dans cette Maison, qui avoit servy de retraite à la Reine, toutes les provisions dont il avoit besoin, durant une navigation de plus quinze jours, ils s'embarquerent dés le lieu où ils estoient, quoy que cette Maison ne fust pas au bord du Fleuve, lors qu'il estoit r'enfermé dans son Canal ordinaire. Leur Batteau avoit vers la Poupe une Cabane couverte d'une Voile, sous laquelle estoient Sesostris, et la Reine sa Mere, Ladice, et deux des Femmes de la Reine : Amenaphis et deux Esclaves du Prince estans à l'autre bout du Bateau avec ceux qui le conduisoient. Imaginez vous Seigneur, en quel estat estoit la Reine, qui de tout un grand Royaume, ne se voyoit plus qu'un meschant Esquif, s'il faut ainsi dire, et qui se voyoit encore exposée, à perir par l'impetuosité du Nil, qu'il falloit remonter en biaisant : et mesme par les Hipopothames, par les Cinocephales, par les Crocodiles, et par tant d'autres horibles Monstres dont il est tout remply. De quelque costé qu'elle jettast les yeux, elle ne voyoit que le Fleuve espanché par toute la Campagne, qui l'alloit rendre fertile pour ses Ennemis. Si elle tournoit vers le jeune Sesostris, elle trouvoit encore un redoublemêt de douleur, en voyant sur son visage tant de marques de Grandeur en une fortune si lamentable : et en remarquant mesme desja beaucoup de signes d'un Grand coeur en un âge si tendre : car il ne s'estonnoit ny de l'emtion des vagues, ny de l'agitation du Bateau. Ainsi cette malheureuse Reine, ne sçachant que regarder pour trouver de la consolation, se tournoit vers sa chere Ladice : mais au lieu de trouver dans ses yeux ce qu'elle y cherchoit, elle y voyoit tant de larmes, et tant de melancolie, que la sienne augmentoit encore. Le seul Amenophis estoit celuy qui luy donnoit quelque consolation : cependant l'innondation du Nil ne les incommoda pas autant, que la Reine l'avoit apprehendé : parce qu'elle n'est pas si grande aux lieux qu'il leur faloit traverser, qu'elle l'est en la Province de Delta, dont la scituation est fort basse : et qui est toute environnée par ce Fleuve, qui semble ne se diviser, et ne se reünir, pour en former cette Lettre Greque dont elle porte le nom. De sorte qu'apres avoir navigé huit ou dix jours, ils trouverent qu'il y avoit quelques Villages où l'on pouvoit aborder, et se reposer la nuit. Mais Seigneur, j'avois oublié de vous dire, que la Reine, Sesostris, et Ladice, n'avoient gardé nulle marque de Grandeur en leurs habillemens, afin de ne pouvoir estre reconnus : et certes je pense qu'il n'eust pas esté aisé : car outre que l'habit d'une Bergere, est bien different de celuy d'une Reine ; il est encore vray que la douleur avoit tellement changé cette Princesse, aussi bien que Ladice, qu'elles n'estoient pas connoissables. Elles avoient seulement pris toute leurs Pierreries, en cas de besoin : mais enfin Seigneur, comme j'ay beaucoup de choses à vous aprendre, je ne veux point m'arrester à vous dire qu'ils penserent faire deux fois naufrage : par certains vents qui soufflent tousjours quand le Nil croist, et que quelques uns apellent ventes Etesiens ; car j'ay tant d'autres sujets d'esmouvoir vostre pitié, que je n'ay que faire de m'amuser à celuy là. Je vous diray donc, Seigneur, qu'apres avoir souffert toutes les incommoditez imaginables, durant cette dangereuse navigation ; ils aborderent à un Village, scitué sur un lieu assez haut, et r'emparé d'une Chauffée assez forte pour resister au Fleuve, qui n'est qu'à deux Parasanges d'Elephantine, qui sont environ soixante stades : et qu'en ce lieu là, Amenophis aprit que cette Ville s'estoit enfin determinée d'obeïr à Amasis ; que la resolution en avoit esté prise : et que les Deputez estoient choisis, pour aller faire le Serment de fidelité au nouveau Roy. Ainsi apres avoir fait inutilement un long voyage, esperant trouver un Azile, la Reine se trouva encore avec une nouvelle surcharge de douleur : de sorte qu'il n'y eut donc plus rien à faire qu'à se cacher. Mais pour le pouvoir, il ne faloit pas aller à Elephantine ; c'est pourquoy la Reine consulta Amenophis, qui sçavoit admirablement ce Païs là : et apres y avoir bien songé, il se souvint qu'il connoissoit un Berger, dont le Pere avoit autrefois servy le sien : et qui demeuroit en un lieu fort solitaire, et fort agreable où la Reine pourroit estre assez seurement, et mesme assez commodément. De sorte que sans hesiter davantage, ils en prirent le chemin : et aborderent enfin le lendemain à une petite Isle, que les Dieux sembloient sans doute avoir faite exprés, pour servir d'Azile et de retraite à cette Grande Princesse. Car Seigneur, je ne pense pas qu'il y ait en toute la Nature un lieu comme celuy là : cette Isle peut avoir environ qu'inze ou seize stades de largeur : sa forme est ovale : le milieu a une Coline assez eslevée, où l'on peut se retirer, quand le Nil est desbordé, et où les Pasteurs de l'Isle, qui n'est habitée que par des Bergers, ont des Cabanes pour se loger durant ce temps là. Cette petite Coline est couverte d'une espece de Cicomores, dont l'ombrage est fort agreable : et depuis le pied de cette petite Montagne jusques au bord du Fleuve, ce sont des Prairies, dont l'herbe est si espaisse, si fraiche, et si belle, qu'il paroist bien que la Terre qui la produit est extremement fertile. Mille Arbres aquatiques ombragent ces agrables Prairies en divers endroits : et comme si les Dieux avoient eu dessein de faire que ceux qui habitent cette Isle, ne soient pas veûs de ceux qui sont dans les Bateaux qui la costoyent, elle est toute bordée d'une espaisse Pallissade d'Alisiers et de Roseaux, qui croissant assez avant dans le Fleuve, semblent en l'embellissant, en vouloir deffendre l'entrée, à ceux qui y voudroient aborder. Tous ces Roseaux sont entre-meslez d'une espece de Lis sauvages, qui croissent le long du Nil ; et dont l'odeur parfume toute l'Isle, tant il y en a en ce lieu là. Voila donc, Seigneur, quel est l'aimable Desert qui servit de retraite et d'Azile à la Reine : Amenophis n'y fut pas plustost abordé, qu'il fut chercher si celuy qu'il connoissoit vivoit encore : si bien que l'ayant trouvé, et l'ayant disposé à recevoir quelques Personnes qui fuyoient la persecution du nouveau Roy sans luy dire toutesfois qui elles estoiêt, quoy qu'il luy recommandast pourtant fort le secret ; ils furent dans sa Maisons : qui se trouva estre la plus grande et la plus commode de toute l'Isle, où il n'y en a pas plus de dix ou douze qui sont mesme si separées les unes des autres, qu'il est aisé d'y entrer et d'en sortir, sans qu'on sçache ce qu'on y fait : Il se rencontra mesme que ce Berger avoit assez d'esprit : il est vray qu'il l'avoit interressé : mais ce deffaut là sembla d'abord extremement commode à Amenophis : qui ayant de quoy satisfaire l'avarice de cét homme, crût qu'il seroit tres fidelle à la Reine. Et en effet, on ne peut pas l'estre davantage qu'il le fut alors : car il ne dit jamais riê aux autres Pasteurs de l'Isle, que ce qu'Amenophis vouloit qu'il leur dist. Comme ils estoient arrivez tard, il n'y avoit eu personne qui les eust veus aborder : tous les Bergers estans occupez, à remener leurs Troupeaux à leurs Bergeries. Si bien qu'Amenophis eut tout le soir à instruire son Pasteur qui se nommoit Traseas ; qui estoit marié ; et dont la Femme se nommoit Nicetis. Il leur dit donc (apres leur avoir fait un Present considerable, et leur avoir promis de grandes recompenses s'ils estoient fidelles) qu'il falloit qu'ils dissent aux autres Pasteurs de l'Isle, que les Gens qu'ils voyoient dans sa Maison, avoient esté contraints de quitter leur demeure ordinaire, cause du débordement du Nil : disant qu'ils habitoient aupres de ce grand Lac que le Fleuve traverse au dessus d'Elephantine : et qu'en suitte quand le débordement seroit passé, ils diroient qu'ils se trouvoient si bien en leur Isle, qu'ils y vouloient demeurer. Comme ils estoient desja déguisez, il n'y eut point d'habillemens à changer : les gens qui conduisoient leur Bateau furent retenus, pour mener à la Ville les deux Esclaves qu'ils avoient, pour y aller querir toutes les choses dont ils avoient besoin. De sorte que cette petite Retraitte par sa tranquilité, eut d'abord tant de douceur pour la Reine, qu'elle espera que peut estre les Dieux voudroient y conserver Sesostris, pour le reserver à une meilleure fortune. Mais si les larmes de la Reine coulerent un peu plus lentement, celles de Ladice redoublerent encore : car enfin sentant qu'il faudroit bien tost malgré elle faire sçavoir son Mariage à la Reine, si elle ne vouloit estre des honnorée dans son esprit ; elle s'y resolut dés le troisiesme jour qu'elle fut dans cette Isle. Comme elle estoit donc un matin aupres de cette Princesse, qui n'avoit point sorty de la Cabanne depuis qu'elle y estoit ; elle se mit à la conjurer, le visage tout couvert de larmes, de luy promettre de ne la haïr pas, apres ce qu'elle avoit à luy dire. Un dicours si extraordinaire, surprit extrémement la Reine : neantmoins comme elle ne pouvoit pas concevoir qu'il fust possible qu'elle peust jamais avoir sujet de haïr Ladice, elle luy promit ce quelle voulut et le luy promit avec une tendresse estrange, en presence d'Amenophis, à qui je l'ay oüy raconter long temps depuis. Apres donc que la Reine eut protesté à Ladice, qu'elle l'aimeroit toute sa vie, quoy qu'elle luy peust dire : cette malheureuse Princesse luy aprit avec peu de paroles et beaucoup de soupirs, son Mariage avec Amasis, et l'estat où elle se trouvoit : mais d'une maniere si touchante, qu'elle eust inspiré de la compassion, à l'ame la plus barbare. Non non, Madame (luy disoit elle, apres luy avoir raconté tout ce qui luy estoit arrivé) vous n'estes point obligée de tenir vostre parole à la Femme d'un Usurpateur : et je me repens mesme de ce que je vous ay demandé. Haïssez moy, puis que vous le devez : et que vous ne pouvez aimer Ladice, sans aimer la Femme de vostre ennemy. Ce n'est pas adjoustoit elle, que je ne fois presentement sa plus mortelle ennemie : aussi n'ay-je pas voulu vous descouvrir mon mal heur, que je ne fusse en lieu à vous faire connoistre que je ne pretends pas partager la Grandeur qu'Amasis a acquise par une si injuste voye. Au contraire, j'ay une telle horreur de ce qu'il a fait, que je ne l'en haïs pas seulement, je m'en haïs aussi. Cependant, Madame, si vostre douleur peut trouver quelque consolation, a vous vanger en ma personne de celle d'Amasis, faites le, je vous en conjure. Il est vray que puis qu'il a si peu consideré mes prieres, je pense qu'il ne se souciera guere de ma vie : je ne laisse pourtant pas adjousta t'elle, de la remettre en vostre disposition : ne vous demandant autre grace, que celle de croire que je suis innocente : et que si je pouvois arracher le Sceptre des mains d'Amasis je le ferois, pour le mettre dans celles du Prince Sesostris son Maistre, quand mesme je devrois estre Esclave le reste de mes jours. Ladice ayant cessé de parler, parce que l'excés de sa douleur luy coupa la parole, la Reine aussi genereuse qu'elle, commença sa responce en l'embrassant : ne luy estant pas possible d'exprimer si tost, ny la surprise qu'elle avoit, d'aprendre ce que Ladice luy venoit de raconter ; ny l'admiration qu'elle avoit encore de la vertu de cette Princesse : qui s'estoit volontairement exilée, plustost que de regner injustement. Mais apres que le calme fut remis dans son esprit, elle la consola : et la conjura de croire, qu'elle ne confondroit jamais l'innocence et le crime : et qu'ainsi elle ne laisseroit pas de l'aimer comme auparavant, et de l'estimer mesme davantage. Amenophis se joignant à la Reine, la consola aussi autant qu'il pût : et luy donna autant de loüanges qu'elle en meritoit. Il est vray qu'elle ne les pouvoit souffrir : et qu'elle les rejettoit d'une maniere si genereuse, que la Reine en avoit encore le coeur plus attendry. Cependant cette Princesse se donna une si grande émotion ce jour là : en r'apellant tous ses malheurs dans sa memoire, qu'elle en tomba malade : et malade jusques au point, qu'elle perdit la vie le troisiesme jour. Il est vray qu'en la perdant, elle la donna à une Fille, qui est un miracle de beauté et d'esprit : mais Seigneur, comme la mort de Ladice ne fut pas moins genereuse que sa vie, il faut que je vous en raconte les particularitez en peu de mots. Apres qu'elle eut donc fait voir la lumiere à cette Fille, de qui la suitte de la vie a esté aussi extraordinaire que sa naissance ; et qu'elle vit qu'elle n'avoit plus de part au jour qu'elle venoit de luy donner, veû la foiblesse où elle se sentoit pour ne perdre pas des momens si precieux, elle se fit aporter de quoy escrire : et escrivit en effet un Billet à Amasis, tel que vous l'allez entendre.

LADICE MOURANTE, AU TROP AMBITIEUX AMASIS.

Comme je n'ay peutestre plus qu'un quart d'heure à vivre, je n'ay guerre de temps à vous entretenir : sçachez donc que je vous laisse une Fille que vous ne verrez jamais, si vous ne rendez la Couronne au jeune Sesostris : trop heureuse encore, de pouvoir en mourant luy laisser un gage de seureté entre ses mains. Pleust aux Dieux que vous pussiez me voir expirer : car je ne doute point qu'en me voyant perdre la vie, l'ambition ne sortist de vostre coeur : quand ce ne seroit que pour n'y conserver plus une passion, qui cause la mort de

LADICE.

Apres que cette Princesse eut escrit ce Billet, elle le remit entre les mains d'Amenophis : le puant de le garder soigneusement, et de s'en servir quand il le jugeroit à propos. En suitte elle se tourna vers la Reine, pour la conjurer de luy pardonner, si elle la suplioit de prendre quelque soin de la vie d'une Fille d'Amasis : puis que peut estre pourroit elle servir à l'empescher d'aller aussi loin qu'il le pourroit, si elle n'estoit pas en sa puissance. Enfin Seigneur, cette malheureuse Princesse parla à la Reine, comme si elle n'eust souhaité la vie de cette Fille que pour l'amour d'elle : aportant un soin estrange, à cacher le sentiment que la Nature donne à toutes les Meres : qui est de souhaiter la vie de leurs Enfans pour l'amour d'eux mesmes : et on eust dit qu'il ne luy estoit permis de desirer que sa Fille vescust. La Reine qui estoit extrémement touchée, de voir cette Princesse en cét estat, et par la tendresse qu'elle avoit pour elle, et parce qu'en effet elle perdoit beaucoup en la perdant ; l'assura qu'elle ne regarderoit pas cette Fille, comme Fille d'Amasis, mais comme Fille de Ladice seulement : et qu'ainsi elle en auroit autant de soin, que si elle estoit la sienne. Apres cette assurance, Ladice remercia la Reine les yeux tous couverts de larmes : et perdant le souvenir de toutes les choses de la Terre, elle ne songea plus qu'à prier les Dieux. Ce ne fut toutesfois ny pour Amasis, ny mesme pour sa Fille, mais seulement pour la Reine, et pour Sesostris : en suitte de quoy elle mourut. vous pouvez juger que sa Pompe funebre ne fut pas fort magnifique : en effet on n'y fit point plus de Ceremonie, que si elle eust esté Femme de quelqu'un des Bergers de l'Isle : de peur de faire soubçonner quelque chose de la verité. Cependant Nicetis prit soin de faire nourrir la Fille de Ladice, qu'on nomme Timarete : les premiers jours qui suivirent la mort de cette genereuse Princesse, ne furent employez par la Reine qu'à regretter sa perte : mais enfin conformant son esprit à un accident qui n'avoit plus de remede, elle se mit à adviser avec Amenophis, ce qu'ils devoient faire de ce Billet de Ladice. Pour Amenophis, il ne creût point qu'en l'estat où estoient les choses, Amasis rendist la Couronne à Sesostris, à la priere de Ladice mourante : luy qui n'avoit pû moderer son ambition, lors qu'elle l'en avoit conjuré : et lors qu'il estoit encore en termes, de ne sçavoir si son ambition luy succederoit bien ou mal. Joint qu'il n'estoit pas croyable, que pour retirer des mains de la Reine, une petite Fille qui ne faisoit que de naistre, il se resolust à quitter le Sceptre qu'il tenoit : que de plus il pourroit estre, qu'aprenant la mort de Ladice, il entreroit en une nouvelle fureur, et qu'il joindroit la vangeance à l'ambition, s'imaginant peut estre qu'on auroit causé cette mort : et qu'enfin il seroit fort à craindre, qu'en luy voulant faire rendre ce Billet, on ne vinst à luy faire sçavoir où estoit le Prince Sesostris. Qu'ainsi son advis estoit, qu'il falloit garder ce Billet, jusques à ce que l'on eust trouvé moyen de pouvoir former un Party dans l'Estat. La Reine aprouvant donc ce qu'Amenophis luy disoit, ne songea plus qu'à se bien cacher : il est vray qu'elle n'eut pas ce soin là longtemps, car Seigneur, comme le Nil fut entierement retiré dans son Canal ordinaire, il s'esleva certaines vapeurs, qui causerent cette année là une maladie contagieuse dans la Ville d'Elephantine, qui la dépeupla presques entierement : et qui fut portée dans cette petite Isle, par ces deux hommes qui menoient le Bateau qui servoit à aller querir à la Ville les choses dont ils avoient besoin. Mais ils ne furent pas les seuls qui en moururent presques tous les Habitans de l'Isle en perdirent la vie, et ceux qui resterent s'enfuirent : et Amenophis eust fuy comme les autres, si la Reine ne fust pas tombée malade : et si elle ne fust pas morte, aussi bien que les Femmes qui estoient à elle. Dés qu'Amenophis vit que la Reine se trouvoit mal, il se resolut de demeurer aupres d'elle, et d'envoyer Sesostris avec un Esclave ; la Femme du Berger ; la jeune Timarete et sa Nourrice, dans une des Cabanes qui estoient sur la Coline : qui n'estant point habitée alors, n'estoit point infectée de ce mauvais air : et par ce moyen, il sauva la vie au Prince Sesostris. Cét espouventable mal, ne pût pas durer long temps en cette Isle : car il y avoit si peu de Gens, qu'il l'eut bien tost dépeuplée, ou par la mort, ou par la fuite des Habitans. Mais ce qu'il y eut de pitoyable, fut que la Reine, et ses Femmes, moururent en quatre jours ; de sorte qu'Amenophis se trouva seul dans cette Isle, avec Sesostris ; Traseas ; Nicetis ; Timarete ; sa Nourrice ; et un Esclave du Prince. Voyant donc les choses en cét estat, il creut qu'il ne devoit point quitter cette Isle : qui estoit devenuë plus seure par cét accident, qu'elle n'estoit auparavant : estant bien plus aisé de cacher le jeune Sesostris, en un lieu tout à fait desert, que non pas quand l'Isle estoit peuplée. Il arriva mesme, que ceux que le mal avoit fait fuir, furent si espouventez, qu'ils ny revinrent point : et que ce furent d'autres Bergers, à qui ils vendirent leurs Cabanes : et qui creurent tousjours que le jeune Prince estoit Fils d'Amenophis qu'ils croyoient Berger : et que Timarete estoit Fille de Traseas et de Nicetis. Cependant Amenophis voyant qu'en l'estat où estoient les choses, il ne pouvoit pas esperer de pouvoir rien entreprendre ouvertement contre Amasis, se resolut d'attendre quelque conjoncture favorable, pour faire paroistre Sesostris aux yeux de ses Peuples. Et pour faire qu'ils pussent le reconnoistre pour leur Prince, quand il en trouveroit l'occasion ; il songea à l'eslever avec autant de soin, que la solitude où il estoit le luy pouvoit permettre. Mais quelque soin qu'il aportast à le cacher, jusques à ce qu'il eust trouvé le temps de le montrer à propos, il ne déguisa point son nom non plus que le sien : parce qu'ils sont tous deux si communs en Egypte qu'il n'y en a point qui le soient tant. Comme Sesostris estoit fort jeune, il ne sentit pas la mort de la Reine : et ne se souvint mesme pas qu'il eust eu d'autre Pere qu'Amenophis. Mais afin qu'il pûst se divertir, et aprendre mieux les choses qu'Amenophis se resolut de luy enseigner luy mesme, comme estant un des plus sçavans hommes de toute l'Egipte il chercha à luy donner quelque divertissement. Pour cét effet, il fut secretement à Elephantine, où j'estois alors, âgé d'environ huit ans ! et comme je n'avois point de Pere : et que j'estois sous la conduite de ma Mere, qui estoit Soeur d'Amenophis, il fit si bien que me demandant à elle, pour le consoler dans son exil, elle me permit de le suivre. Car comme elle avoit beaucoup d'autres Enfans : et qu'Amenophis estoit fort riche, elle ne le contredit pas : de sorte que je fus mené par luy en cette Solitude, où au commencement je m'ennuyay fort : mais je m'y accoustumay bien tost apres : car encore que j'eusse quatre ans plus que Sesostris, il avoit pourtant un esprit si avancé, que je vins à l'aimer estrangement. Amenophis n'ayant autre occupation, ny autre plaisir, que celuy de nous enseigner toutes les choses dont nostre âge nous rendoit capables, Traseas et sa Femme avoient soin de l'oeconomie de la Famille, et des Troupeaux : et l'Esclave alloit et venoit à Elephantine, pour sçavoir ce qui se passoit dans le monde, par le moyen de ma Mere : qui ne sçavoit pourtant point precisément où estoit son Frere. Mais il n'aprit jamais rien qui luy peust plaire : car enfin Seigneur, comme vous le sçavez, Amasis se vit Maistre absolu de toute l'Egipte, comme s'il fust nay sur le Thrône. Il eut pourtant une sensible douleur, de ce que la Reine et Sesostris n'estoient pas en sa puissance : et il s'affligea aussi extrémement, de ce que Ladice les avoit suivis. Mais enfin voyant que toutes les perquisitions qu'il en faisoit estoient inutiles, et qu'il n'en sçavoit autre chose, sinon qu'elles s'estoient embarquées sur le Nil : il creût qu'il faloit faire courir le bruit par toute l'Egypte, que Sesostris et la Reine avoient fait naufrage : afin que les Peuples croyant qu'il n'y eust plus de Successeur d'Apriez, se portassent encore plus facilement à l'obeïssance. Et pour en confirmer mieux la croyance, il fit faire des obseques à Ladice : comme sçachant, disoit il, avec certitude, qu'elle avoit pery avec la Reine et Sesostris. Cependant il ne laissoit pas de les faire chercher secretement avec un soin extraordinaire : ce qui persuada à Amenophis lors qu'il le sçeut, que ce ne pouvoit estre qu'avec un mauvais dessein : de sorte que voyant que toute l'Egipte estoit tranquille, il ne pensa plus qu'à l'education de Sesostris. Joint aussi que comme l'Astrologie est une Science originaire d'Egipte, dont toutes les personnes curieuses ont quelque connoissance, Amenophis la sçavoit assez bien : et avoit connu par elle que Sesostris ne devoit estre heureux que dans un âge plus avancé. Il y eut pourtant un temps, où Amenophis songea â quitter son Desert, malgré toute son Astrologie, pour aller faire sçavoir au Peuple que son veritable Prince vivoit : car il sçeut qu'Amasis s'estant bientost consolé de la perte de Ladice ; et voulant jouïr de tous les plaisirs, s'y estoit abandonné : mais de telle sorte, que les Peuples en murmuroient. Joint aussi, que sçachant qu'il n'estoit pas de Naissance Royale, ils commencerent de le mespriser : et ne luy rendirent pas le mesme honneur qu'ils faisoient auparavant. Au contraire, ils disoient qu'ils ne pouvoient oublier qu'ils l'avoient veû en autre posture qu'il n'estoit : que s'ils ne luy rendoient pas assez d'honneur comme à leur Roy, ils luy en rendoient trop comme à Amasis : et que puis qu'Amasis et le Roy n'estoient qu'une mesme chose, il ne faloit pas qu'il se pleignist d'eux. Ce Prince ayant sçeu ce que le peuple disoit, s'advisa d'une chose un peu bizarre, pour faire cesser ces murmures : mais qui produisit pourtant son effet, et qui força Amenophis, à demeurer dans son Desert. Il y avoit au superbe Palais que le feu Roy avoit fait bastir, de grandes Cuves d'or, qui servoient lors qu'en certaines, occasions, on faisoit des Festins publics : Amasis fit donc prendre ces magnifiques Cuves ; et de ce mesme Metal, il en fit faire une Statuë d'Osiris, qu'il fit mettre dans la grande Place qui est devant son Palais. Mais à peine y fut elle, que tout le Peuple s'ammassa à l'entour, et la regarda avec un profond respect : luy rendant autant d'honneur, que si Osiris luy eust apparu. Car parmy nous, les Representations des choses que nous adorons, nous sont sacrées : jusques aux Figures des Animaux, qui nous sont en veneration. Amasis voyant donc d'un Balcon de son Palais, qui se jette hors d'oeuvre sur cette magnifique place, tous les respects que le Peuple rendoit à cette Statuë d'Osiris ; leur fit dire qu'il s'estonnoit de l'honneur qu'ils rendoient à cette Statnë : veû qu'elle estoit faire de l'or de ces grandes Cuves qui leur avoient tant servy aux Festins publics. Mais ils respondirent, comme il l'avoit preveû, que ce n'estoit pas au Metal qu'ils rendoient cét honneur, mais à la representation d'Osiris : en suitte de quoy il leur dit luy mesme, qu'ils ne devoient donc plus le regarder comme Amasis seulement, mais comme leur Roy, puis qu'il en tenoit la place : et n'avoir pas plus de difficulté à le respecter, qu'à honorer cette Statuë : puis qu'il representoit bien plus parfaitement Apriez que cette figure ne representoit Osiris. Le Peuple touché par un exemple qui ne luy laissoit rien à respondre, commença de reverer Amasis : et d'autant plus, que ce Prince publia des Loix qu'il avoit faites qui semblerent fort equitables, et qui firent beaucoup esperer de sa sagesse. Car il commanda qu'en toute l'estenduë de son Royaume, il n'y eust pas un de ses Sujets, qui ne fust obligé de faire sçavoir au Gouverneur ou au Juge d'où il dépendoit, de quoy il avoit vescu durant l'année : anfin de bannir tout à la fois, et l'injustice, et l'oysiveté. De sorte qu'Amenophis n'eut pas plustost sçeu dans nostre Desert, la disposition qu'il y avoit à murmurer contre Amasis, qu'il sçeut qu'il estoit plus puissant que jamais : si bien qu'on eust dit en cette occasion, que les Dieux avoient oublié le soin de l'Univers : puis qu'on voyoit l'Usurpateur sur le Thrône, et le veritable Roy dans l'exil, et nourry dans une Isle deserte, avec les habits d'un Berger. Mais Seigneur, il n'est pas temps de s'amuser à faire des reflections, ayant tant de choses importantes à vous dire : cependant comme Amenophis jugea que pour tirer un jour quelque avantage de la jeune Timarete, il falloit la mettre en estat de pouvoir estre reconnuë par Amasis sans repugnance ; il fit si bien par le moyen de ma Mere, et des grandes recompenses qu'il promit, qu'elle luy envoya une Femme, pour eslever cette jeune Princesse. Cette Femme estoit de Thebes, et la plus habile qui sera jamais, pour l'education d'une jeune Personne de cette qualité : diverses avantures avoient destruit sa Maison, et l'avoient mise en estat de s'estimer heureuse, de trouver une occasion de servitude aussi utile, et aussi cachée que celle là. Elle se nommoit Edesie : ainsi voila Timarete sous sa conduite, lors qu'elle n'eut plus besoin de celle de sa Nourrice, qui avoit eschapé aussi bien qu'elle, de ce mal contagieux. Mais Seigneur, il faut que vous sçachiez, que si Sesostris fut un prodige, Timarete fut un miracle, et de beauté et d'esprit, et d'agréement : car tous les traits de son visage estoient admirables : son teint, quoy qu'un peu brun, ne laissoit pas d'estre beau ; ses cheveux estoient du plus beau noir qui sera jamais ; et sa grace avoit je ne sçay quoy de si charmant et de si Grand, mesme dans sa plus tendre enfance, qu'on ne pouvoit pas s'empescher d'avoir de l'admiration pour elle, et de l'aimer. ainsi on peut dire, que jamais on n'a veû ensemble, deux Enfans si aimables que le jeune Sesostris, et la jeune Timarete : principalement lors que les charmes de leur esprit, commencerent de se joindre à celuy de leur beauté : c'est à dire lors que Timarete eut huit ans, et Sesostris douze. Car Seigneur, je pense pouvoir asseurer, qu'ils ne faisoient pas une action, ny ne disoient pas une parole, qui ne plûst, et qui ne surpassast leur âge. Comme naturellement je n'estois pas mal adroit, et que j'avois desja appris quelque chose à Elephantine, devant que de venir à cette Isle, il n'y avoit point d'exercice du corps que je ne luy enseignasse, et dont Sesostris ne s'aquittast admirablement : c'est à dire la Course ; la Lutte ; tirer de l'Arc ; et d'autres semblables choses. Et pour les Sciences, Amenophis luy aprit tout ce qu'un Prince, et un habile Prince doit sçavoir. Il sçavoit diverses Langues, et particulierement la Greque : car comme Amenophis avoit en sa disposition toutes les Pierreries de la Reine, et toutes celles de Ladice, il ne manquoit pas d'avoir des Livres, et toutes les choses dont nous avions besoin. Nous ne laissions pourtant pas d'estre habillez en Bergers : et nous allions mesme quelquesfois aupres des Troupeaux, aux heures où Amenophis nous le permettoit. D'autre part, Edesie nourrissoit Timarete, comme si elle eust esté à la Cour : quoy qu'elle ne laissast pas de luy laisser aprendre à faire divers ouvrages que les Bergeres font : comme des Corbeilles de Joncs, et des Tissus de Cotton de diverses couleurs : car comme toute l'Egipte est pleine des Arbrisseaux qui le portent, c'est un des ouvrages le plus ordinaire aux Femmes. Mais comme Edesie n'estoit pas une Personne du commun, Timarete n'aprit pas seulement toutes ces choses, mais encore la Langue Greque, qu'Edesie sçavoit admirablement, et que Timarete voulut aprendre, parce que Sesostris la sçavoit. Mais ce qu'il y avoit de merveilleux, estoit de voir la prodigieuse inclination que Sesostris avoit pour Timarete. Il ne pouvoit durer sans la voir : jamais il ne luy disputoit rien : au contraire, il luy cedoit toutes choses, quoy qu'il fust en un âge où la complaisance ne se trouve guere. S'il remarquoit qu'elle n'eust pas assez de Joncs, pour faire ces jolies Corbeilles, dont elle se servoit à mettre des fruits, il alloit en diligence luy en cueillir : si elle tesmoignoit vouloir des Fleurs, il n'avoit point de repos qu'il ne luy eust aporté des Bouquets : et il songeoit tellement à la contenter, qu'il ne pensoit à autre chose. De son costé, la jeune Timarete, quoy que tres douce pour tous ceux qu'elle voyoit, faisoit une si notable difference de Sesostris aux autres, qu'il estoit aisé de la remarquer. Elle aprouvoit tout ce qu'il disoit : et si nous luy presentions tous deux une mesme chose, elle acceptoit plustost ce que luy offroit Sesostris, que ce que je luy presentois : quoy que nous ne fussions pas eslevez comme estans de condition differente : car je ne sçavois point alors que Sesostris fust ce qu'il estoit. Voila donc, Seigneur, comment nous vescusmes, jusques à ce que Sesostris eust seize ans, et Timarete douze. Mais Seigneur, s'ils avoient esté aimables dans leur premiere enfance, ils furent admirables dans le commencement de cette belle jeunesse, où l'esprit commence d'animer la beauté : et où l'on vient à estre capable de s'aimer, et d'aimer les autres. Car enfin, quand Timarete eust eu dessein de plaire à toute une grande Cour, elle n'eust pas eu plus de soin d'elle qu'elle en avoit : et quand Sesostris eust aussi eu dessein de faire voller la reputation de son esprit par tout le monde, il n'eust pas songé plus exactement à luy qu'il y pensoit, quand il parloit devant Timarete. Cependant comme Amenophis jugeoit que si Sesostris et Timarete avoient un jour à paroistre dans le monde, pour y estre connus pour ce qu'ils estoient, il seroit avantageux que Timarete aimast Sesostris, il ne s'opposa point à cette affection naissante, non plus qu'Edesie, qui suivoit tous les sentimens d'Amenophis, sans en penetrer la cause. Et elle les suivit d'autant plustost en cette occasion, qu'elle connoissoit que toutes les inclinations de Timarete estoient vertueuses : et que de plus, elle ne l'abandonnoit presque jamais. Cependant comme nous avions leû toutes sortes de Liures, et principalement l'Histoire d'Egipte, il y avoit des jours, où Sesostris et moy allans seuls à la Chasse nous entretenions de diverses choses : mais principalement du dessein que pouvoit avoir Amenophis. Car, me disoit Sesostris, je voy par l'Histoire d'Egipte, qu'elle est divisée en six prosessions differentes : que les Prestres sont destinez aux choses sacrées : que les Grands conseillent les Rois ; commandent les Armées ; et gouvernent les Provinces. Que les Calasires en general, ne songent qu'à la guerre : que les Marchands ne s'occupent qu'au trafic : que les Laboureurs ne sçavent que l'Agriculture : que les Artisans n'aprennent que ce qui les peut rendre plus sçavans en leur Art : et que les Bergers ne doivent sçavoir que ce qui regarde leurs Troupeaux et leurs Pasturages. Cependant, adjousta t'il, quoy que nous soyons Bergers, je voy qu'Amenophis nous fait aprendre cent choses que la Loy leur deffend : et je sens de plus dans mon coeur, je ne sçay quoy qui fait que cette Isle me semble trop petite pour y estre tousjours r'enfermé. Aussi y a t'il desja long temps, poursuivit il, que je vous aurois proposé de la quitter, si ce n'estoit . '…. à ces mots Sesostris s'arresta : et quoy que je le pressasse extraordinairement d'achever ce qu'il m'avoit voulu dire, je ne pûs l'y obliger : et je fus contraint de respondre à ce qu'il m'avoit dit, sans penetrer plus avant dans ce qu'il ne me disoit pas. De sorte que tombant d'accord de tout ce qu'il me disoit, je voulus en effet luy persuader, de nous dérober de cette Isle : luy racontant cent choses de la Ville d'Elephantine, dont je me souvenois fort bien, qui luy donnerent beaucoup de curiosité. Mais apres tout, il ne nous eust pas esté trop aisé : car Amenophis nous observoit estrangement. Joint que Sesostris avoit quelque chose qui l'y retenoit malgré luy : estant certain qu'il estoit desja fort amoureux de la jeune Timarete. Estans donc assez resveurs et l'un et l'autre, nous nous separasmes : Sesostris me disant qu'il vouloit encore se promener, et moy luy disant aussi que je voulois m'en retourner à la Cabane. Comme nous estions partis avec le dessein de chasser, Sesostris avoit un Arc, un Quarquois garny de Fleches, et une Houlette à la main : mais une Houlette telle que les portent les Bergers à l'entour d'Elephantine : c'est à dire garnie d'un fer tranchant et pointu, dont on se peut presques aussi bien deffendre que d'une Espée. Car comme dans la Province d'Elephantine, les Crocodiles ne sont pas en veneration comme en celle de Thebes, où il n'est pas permis d'en tuer : et qu'au contraire, on croit en celle là, que c'est faire une chose agreable aux Dieux, que de purger le Nil de ces terribles Animaux ; tous les Bergers de cette Province, ne vont jamais sans cette espece de Houlette, pour s'en pouvoir garantir. En cét estat, Sesostris prenant le long du Fleuve, sans autre dessein que celuy de s'entretenir agreablement luy mesme, il marcha assez longtemps, sans trouver rien qui interrompist sa resverie. Mais enfin estant arrivé en un endroit, où une pointe de Terre s'avance dans le Nil, et fait comme un petit Cap, il aperçeut Timarete, qui pour jouïr mieux de la fraicheur du soir, et de la veuë du Fleuve, avoit quitté Edesie : et s'estoit allée mettre tout au bout de cette pointe de Terre : qui comme je l'ay dit, s'avance dans la riviere. De sorte que pour jouïr mieux de la beauté de la veuë, elle entr'ouvroit avec ses belles mains, les Rozeaux et le Alisiers, qui bordent cette Isle : et qui estans moins espais à l'extremité de cette pointe de Terre que par tout ailleurs, faisoient qu'elle descouroit aussi loing que sa veuë se pouvoit estendre. Sesostris ne l'eut pas plustost aperçeuë, que ravy de joye de l'avoir recontrée, il se mit en estat d'aller où elle estoit : mais à peine eut il fait quatre pas vers elle, qu'il entrevit à sa droite, à travers l'espaisseur des Rozeaux et des Alisiers, un de ces terribles Monstres du Nil : qui fendant l'eau avec une vistesse incroyable, estoit prest de s'élancer sur la belle Timarete : et de l'entraisner dans le Fleuve, avec une de ces Griffes espouventables, dont les Crocodiles sont si terriblement armez. Sesostris n'eut pas plustost veû ce fier Animal : qu'il fit un grand cry : et qu'il courut avec ve precipitation estrange : pour se mettre entre le Crocodile et Timarete. Car encore qu'il eust un Arc et des Fleches, il ne s'amusa pas inutilement à s'en servir : parce qu'outre que les Rozeaux et les Alisiers en eussent empesché l'effet, il sçavoit bien encore que les Crocodiles ont les escailles du dos si dures, qu'il est impossible de les percer. Ainsi raisonnant juste en un moment, il fut avec sa Houlette ferré à la main droite, et son Arc à la gauche, pour se jetter entre le Monstre et Timarete. Cependant comme la voix de Sesostris le devança, et qu'elle arriva aux oreilles de cette jeune Personne, devant qu'il pûst arriver aupres d'elle, Timarete tournant la teste, pour connoistre ce qui faisoit crier Sesostris ; et la tournant du mesme costé que le Crocodile venoit vers elle ; cette Belle Fille fut saisie d'une si grande frayeur, qu'elle en perdit la parole. Mais l'excés de sa crainte luy donnant pourtant de la force, quoy que la frayeur ne produise pas toûjours cét effet, elle se mit à fuir vers Sesostris : et comme le Crocodile attaque bien avec plus de fureur ceux qui le fuyent que ceux qui l'attendent ; ce fier Animal craignant que sa proye ne luy eschapast, bondit d'un plein faut sur le rivage : où il ne fut pas plus tost, que faisant retentir toutes ses escailles, en secoüant l'escume du Fleuve dont il estoit couvert, il s'eslança apres la belle Timarete : qui tournant quelquesfois la Teste vers ce Monstre, pour voir s'il estoit proche, ou s'il estoit loin ; ne laissoit pas de fuir avec une vitesse incroyable vers Sesostris, qui couroit à son secours, avec une precipitation qui n'eut jamais d'esgale. Imaginez vous donc Seigneur, quel objet c'estoit pour Edesie, qui voyoit de loin un si estrange spectacle : cependant Sesostris prenant un peu plus à droit, afin de n'arrester pas la fuite de Timarete, la laissa passer : et se jetta entre elle et le Crocodile qui la suivoit, pour arrester sa fureur, ou du moins pour l'assouvir, s'il ne pouvoit le vaincre. Ce Monstre qui n'avoit point veû Sesostris, parce qu'il n'avoir regardé que cette belle proye qu'il poursuivoit, demeura surpris : et s'arresta un moment : mais encore que le naturel des Crocodiles ne soit pas, comme, je l'ay desja dit, d'estre aussi furieux à ceux qui tiennent ferme qu'à ceux qui fuyent : comme celuy là se vit un peu loin de son Azile, c'est à dire un peu esloignée du bord du Nil, le desespoir irrita sa fureur naturelle, et fit qu'il se resolut de combatre Sesostris. Il recula pourtant d'abord, de deux ou trois pas : il est vray que ce ne fut que pour s'eslancer sur luy avec plus de violence : mais comme Sesostris avoit une hardiesse extréme, il ne perdit point le jugement : de sorte que jettant son Arc, et prenant sa Houlette avec ses deux mains, afin de la tenir plus ferme ; il se fit un combat admirable entre ce Monstre et luy, dont la belle Timarete, qui estoit tombée de lassitude et de frayeur à vingt pas de là, fut tesmoin aussi bien qu'Edesie, que l'estonnement empeschoit de pouvoir ny avancer, ny reculer. Cependant comme les Crocodiles voyent bien mieux à terre que dans l'au, celuy là évitoit avec tant de justesse la pointe de la Houlette de Sesostris, qu'il ne le pouvoit toucher, si ce n'estoit par des endroits où il ne pouvoit estre blessé : car il n'y en a qu'un seul en tout le corps de cét Animal, par où l'on puisse luy faire perdre la vie. Tantost il feignoit d'estre las, et de se vouloir retirer, afin de surprendre Sesostris : puis tout d'un coup alongeant ses Griffes ; et entr'ouvrant cette horrible gueule, dont toutes les dents sont envenimées ; il se jettoit sur luy avec tant de violence, que Timarete creût plus d'une fois que son cher Liberateur en alloit estre devoré. Toutes les escailles du Monstre faisoient un bruit esclatant, et se herissoient en divers endroits de son corps ; la couleur mesme en paroissoit changée : leur gris estoit devenu rougeatre : ses yeux, quoy qu'à demy couverts de deux especes de tayes, jettoient pourtant un feu sombre, qui avoit quelque chose d'affreux : ses dents paroissoient encore toutes sanglantes, de la derniere proye qu'il avoit devorée : une escume jaune et verte, luy sortoit à gros boüillons des deux costez de la gueule : et une espaisse fumée s'exhallant de ses naseaux, faisoit que Sesostris avoit encore plus de peine à se deffendre de ces longues Griffes, parce qu'elle luy en desroboit quelquesfois la veuë. Neantmoins son grand coeur faisoit qu'il ne s'estonnoit ny ne se lassoit : il esquivoit avec une legereté incroyable, toutes les attaques du Monstre : il bondissoit à droit et à gauche, et luy portoit tousjours quelque coup : mais à son grand regret, c'estoit inutilement. Cependant ce fier Animal ne se rendoit pas : d'un coup de Griffe il luy arracha toutes les Fleches de son Quarquois : et d'un autre coup il luy arracha en tournante le Quarquois tout entier, pensant l'atterrer : mais par bonheur ce Quarquois se destacha, et Sesostris eschapa à la fureur du Monstre. Il commençoit pourtant de croire qu'il succomberoit à la fin : et il ne trouvoit plus rien à esperer, sinon que du moins il auroit la gloire d'avoir sauvé Timarete : lors que ce furieux Crocodile s'eslevant presque tout droit sur les pieds de derriere, afin de faire un plus grand effort, et de retomber en s'eslançant, sur la teste de Sesostris ; donna lieu à ce jeune Heros, de luy porter sa Houlette dans le ventre, et de luy en enfoncer le fer jusques aupres du coeur : Sesostris estant si heureux, que de rencontrer justement cét endroit dont les Escailles ne sont pas impenetrables. Cét Animal se sentant blessé, fit un grand effort en l'air pour vanger du moins sa mort en mourant : mais Sesostris ravy de sentir qu'il avoit blessé son superbe ennemy, et de voir couler son sang sur l'Herbe ; tint sa Houlette si ferme avec ses deux mains, que ce Monstre ne pouvant s'en desgager, fut contraint au lieu de tomber sur Sesostris, de tomber sur le costé, se débatant mesme assez foiblement. Car comme Sesostris n'avoit point voulu retirer le fer dont il l'avoit blessé, il est croyable qu'en l'infonçant tousjours davantage, il luy perça enfin le coeur : du moins ne fut il plus en estat de se relever. Si bien que Sesostris sentant que son fier ennemy estoit vaincu, et qu'il alloit expirer ; retira ce fer sanglant du corps de ce Monstre : et acheva d'en faire sortir la vie, avec le ruisseau de faire sortir la vie, avec le ruisseau de sang qui sortit de sa blessure, en retirant sa Houlette. Apres quoy, il fut tout glorieux de sa victoire, se jetter aux pieds de la belle Timarete : qui ne pouvant passer si subitement d'une extreme douleur à une extréme joye, avoit encore toutes les marques de la frayeur sur le visage. Je vous demande pardon, luy dit il en l'abordant, de n'avoir pu vaincre plus promptement cét horrible Monstre, qui avoit eu la cruauté de vouloir attaquer la plus belle Personne du monde. Ha Sesostris, interrompit Timarete en se levant, comment pouvez vous avoir l'esprit assez tranquile, pour me parler comme vous faites ? car pour moy (dit elle en marchant vers Edesie qui venoit à eux) je croy tousjours que ce Monstre se va relever. Sesostris souriant de la frayeur de Timarete, avec autant de tranquilité que s'il n'eust point esté en peril, l'assura qu'elle n'avoit rien à craindre, et se mit à luy aider à marcher. Mais comme Edesie les eut joints, elle demanda à Timarete, si elle avoit rendu grace à son Liberateur ? Helas, luy dit elle, je suis encore si peu persuadé que ce Monstre soit mort, et que je fois en seureté, que je ne pense pas que je puisse remercier Sesostris de tout le jour ? et tout ce que je puis dire pour le satisfaire, est de l'assurer que ce terrible Animal m'a fait autant de peur pour luy, que pour moy mesme, durant qu'il le combatoit. Ha aimable Timarete, s'escria Sesostris, vous m'en dites plus que je n'en merite, et plus que je n'en sçanrois croire ! Comme Timarete alloit respondre à Sesostris, et luy dire avec autant d'innocence que d'esprit et de sincerité, qu'elle n'avoit dit que ce qu'elle avoit senty, Amenophis et moy arrivasmes où ils estoient : si bien qu'Edesie nous ayant conté le combat de Sesostris et sa victoire, nous forçasmes Timarete à retourner sur ses pas, pour aller voir le Monstre que Sesostris avoit vaincu. Je dis que nous la forçasmes : car en effet elle ne pouvoit se resoudre à voir ce Crocodile, tout mort qu'il estoit. Il falut pourtant qu'elle obeïst : mais lors que nous fusmes arrivez au lieu où il estoit estendu sur l'herbe fouïllée de son sang, et qu'elle connut enfin qu'il n'y avoit plus rien à craindre ; elle commença alors de raconter à Amenophis, avec une grace nom-pareille, comment la chose c'estoit passée, et comment ce combat c'estoit fait. Car Sesostris, qui est nay fort modeste, se contentoit de dire qu'il avoit vaincu, sans dire precisément comment il l'avoit pu faire : mais la jeune Timarete supleant à son deffaut, se mit à exagerer la chose : comme si en publiant la gloire de Sesostris, elle eust augmenté la sienne. Durant qu'elle parloit ainsi, Amenophis, comme il me l'a dit depuis, ne pouvoit assez s'estonner de la prodigieuse rencontre de cette avanture : car enfin il voyoit la Fil- d'un usurpateur, secouruë par le Fils de celuy à qui le Pere de cette Fille avoit osté la Couronne : et il voyoit naistre entre eux autant d'amitié, qu'il y avoit eu de haine entre leurs Peres, durant les derniers jours de la vie d'Apriez. Cependant apres qu'Amenophis eut bien fait des reflectoins sur cette avanture, durant que Timarete la racontoit avec une grace sans esgale ; il loüa hautemêt esgal le courage de Sesostris : et luy dit que cette qualité horoïque, devoit estre le partage de tous les hommes. Que les Bergers la devoient avoit aussi bien que les rois : qu'ils estoient obligez de deffendre leurs. Troupeaux, comme les autres leurs Peuples : et qu'ainsi il l'exhortoit à fortifier sa valeur. Enfin, luy dit il, comme il y a un merveilleux rapport, entre les Rois et les Bergers ; vous ne devez pas trouver estrange, si je vous donne quelquesfois les mesmes leçon que je vous donnerois, si vous estiez Fils de Roy. Et en effet Seigneur, Amenophis aprit la Morale et la Politique à Sesostris, en termes de Bergerie et de Pasturage : mais avec tant d'Art, que les mesmes preceptes qu'il luy donnoit pour la couduite des Troupeaux, pouvoient servir pour la conduite des Peuples. C'est pourquoy demeurant dans les termes qu'il s'estoit prescripts, il dit en cette occasion à Sesostris, qu'il y avoit lieu de croire, que puis qu'il avoit si genereusement deffendu Timarete contre un Monstre ; il deffendroi*** en aussi ses Troupeaux contre les Loups, Ha mon Pere, luy dit il avec precipitation, je n'aime pas tant vos Troupeaux, que j'ayme la belle Timarete ! Amenophis sourit de ce discours aussi bien qu'Edesie : mais Timarete rougit et en baissa les yeux, disant mesme quelque chose à demy bas, que personne ne pût entendre ; et que l'on connut pourtant bien qui ne devoit pas estre desavantageux à Sesostris. Cependant comme il estoit desja tard, nous retournasmes à la Cabane, en parlant tousjours de la peur de Timarete, et du courage de son Liberateur. Le lendemain au matin Amenophis pour exciter ce jeune Prince à aimer la gloire ; ayant fait sçavoir au peu de Bergers qui estoient dans l'Isle, la courageuse action de Sesostris : il en reçeut des loüanges, qui toutes rustiques qu'elles estoient, ne laisserent pas de commencer de luy faire connoistre quelles sont le plus doux fruit de la victoire. Ces Bergers furent non seulement voir le Monstre ; mais l'ayant mis sur une Claye de Roseaux entrelassez, soustenus pas des Houletts croisées, ils le trainerent devant la Porte d'un petit Temple champestre qui estoit à l'extremité de l'Isle, du costé de l'Orient : afin de rendre grace aux Dieux d'avoir sauvé Timarete et Sesostris de la fureur de ce Crocodile. Cette Ceremonie fut mesme faite comme une espece de petit Triomphe : car tous les Bergers avec des Hautbois, alloient deux à deux en joüant des airs de rejouïssance et de victoire. En suitte quatre Bergers trainoient le Monstre sur la Claye de Roseaux, qui estoit attachée à deux gros cordons de Cotton : et immediatement apres ce terrible Animal, marchoit Sesostris, couronné de brancher de Palmier, dont il y a abondance en divers lieux de l'Egipte : ce Prince ayant à la main la mesme Houlette dont il avoit vaincu le Monstre, et qui estoit ornée de Fleurs. Mais ce qui luy donnoit le plus de joye ; estoit que la Couronne qu'il portoit avoit esté faite par la jeune Timarete, qui suivoit Sesostris avec toutes les Bergeres : et qui le suivoit avec tant de joye sur le visage, qu'on peut assurer sans mensonge, qu'elle fut le plus bel ornement de ce petit Triomphe rustique. Aussi Sesostris ne regardoit il pas tant le fier Animal dont il avoit esté vainqueur, quoy qu'en cette occasion ce fust la cause de sa gloire : que Timarete qui l'avoit vaincu, et qui le chargea encore de nouvelles chaines ce jour là : estant certain qu'elle n'avoit jamais paru si belle. En effet elle le parut tant, principalement aux yeux de Sesostris, et son amour augmenta de telle sorte, qu'il ne pût cacher plus longtemps, l'innocente flame qui brusloit son coeur. Si bien qu'apres avoir remercié les Dieux, et apres que tous ces Bergers eurent remené Sesostris à nostre Cabane, il n'y fut pas plustost retourné, qu'apres s'estre osté cette Couronne qu'il avoit sur la teste, il entra dans une petite Chambre extremement propre, où couchoit Timarete, et où elle estoit alors : pendant qu'Amenophis remercioit encore quelques Bergers, et qu'Edesie parloit aussi à quelques Bergeres. Sesostris se servant donc de cette occasion, aborda Timarete avec sa Couronne à la main : il est bien juste, luy dit il, que je vous rende ce que vous meritez mieux que moy : aussi vous puis-je assurer que je n'aurois pas voulu porter cette Couronne, si ce n'estoit que je n'ay pû refuser d'avoir la gloire d'avoir esté couronné de la plus belle main du monde. Mais pour vous monstrer que je ne suis pas injuste, je vien mettre à vos pieds, cette mesme Couronne que vous m'aviez mise sur la teste : car encore une fois, vous meritez tout l'honneur de ma victore. En verité (dit la jeune Timarete, avec autant de grace que d'innocence) je ne sçay pas comment vous l'entendez : je sçay bien que c'est vous qui avez combatu le Monstre, et qui l'avez vaincu. Veritablemet, adjousta t'elle, s'il y avoit un Prix à la crainte, comme on en donne à la valeur, ce seroit moy qui aurois deû triompher : mais comme cela n'est pas, gardez Sesostris, gardez la Couronne que je vous ay faite : puis qu'apres tout c'est vous qui avez combatu, et que c'est vous qui avez vaincu. Il est vray, adjousta t'il, mais aimable Timarete, c'est vous qui m'avez fait vaincre : car si je n'eusse pas eu une extréme envie de vous sauver, j'aurois esté moins vaillant, et j'aurois peutestre esté vaincu : ainsi, bien loin de m'estre obligée, c'est moy qui vous suis obligé. Vous m'en direz ce qu'il vous plaira, repliqua t'elle, mais je sçay que je vous dois la vie, et que vous ne me devez rien : car enfin je ne vous ay jamais rendu aucun service, ny ne vous ay mesme jamais rien donné que cette seule Couronne que vous me voulez rendre. Ha Timarete, s'escria t'il, vous estes plus liberale que vous ne pensez ! car vous m'avez donné une chose, que je ne vous rendray jamais : et que je ne pourrois mesme pas vous rendre quand je le voudrois. Timarete entendant parler Sesostris de cette sorte, se mit innocemment à tascher de se souvenir de ce qu'elle pouvoit avoir donné à Sesostris : mais apres y avoir bien pensé ; pour moy, dit elle, je croy que vous prenez plaisir à me mettre en peine : car enfin je me souviens bien que vous m'avez mille et mille fois donné de Fruits ; des Oyseaux ; des Joncs à faire mes Corbeilles ; et des Bouquets ; mais je ne me souviens point que je vous aye jamais fait aucune liberalité. Vous m'avez pourtant donné une chose, repliqua t'il ; que je conserveray toute ma vie : il faut donc, adjousta t'elle, que je vous l'aye donnée au sortir du Berçeau : et en un temps où il ne m'en puisse pas souvenir : nullement, reprit Sesostris, et ç'a esté dans un âge plus avancé. Eh de grace, interrompit Timarete, dites moy donc ce que je vous ay donné : puisque vous voulez que je vous le die (luy repliqua-t'il en sousriant à demy, et en changeant de couleur) vous m'avez donné de l'amour. Ha Sesostris (interrompit Timarete toute confuse, sans sçavoir si elle devoit se fascher ou estre bien aise) vous me recompensez mal de la peine que j'ay pris à vous faire une Couronne, de railler si cruellement de ma simplicité ! Ha Timarete, s'escria Sesostris à son tour, vous me recompensez bien plus cruellement, puis qu'en disant que je vous ay conservé la vie, vous vous preparez à me donner la mort ! Car enfin je vous le dis tres serieusement, si vous ne croyez que je vous aime mille fois plus que moy mesme, et si vous ne le croyez sans vous en fascher, je mourray infailliblement. Timarete ayant eu le loisir de revenir à elle durant que Sesostris parloit, prit enfin la resolution de continuer de railler : c'est pourquoy prenant la parole ; quoy qu'il en soit (dit elle en riant, avec une vivacité d'esprit admirable) je vous declare que s'il est vray que sans y penser, je vous aye donné ce que vous dites, je ne veux pas que vous me rendiez jamais liberalité pour liberalité, en me donnant une pareille chose. Comme Sesostris alloit respondre, on les apella pour disner : mais tant que le repas dura, Timarete n'osa regarder Sesostris. Il luy demeura mesme un certain incarnat sur le visage, qui la mit dans la necessité de dire pour le pretexter, qu'elle avoit eu tant de chaud à aller au Temple, qu'elle ne croyoit pas qu'elle peust se raffraischir de tout le jour. Mais enfin Seigneur, sans vous amuser davantage à escouter les premieres conversations de ces jeunes et illustres Amans ; je vous diray seulement que depuis que Sesostris aima Timarete, et depuis que Timarete sçeut que Sesostris l'aimoit, ils en devinrent infiniment plus aimables. Ce fut alors, Seigneur, que je devins le Confident de ce Prince : qui n'avoit pourtant point d'autres secrets à me confier, que la violence de sa passion : estant certain que Timarete toute jeune qu'elle estoit, agit tousjours en cette rencontre avec une retenuë estrange : de sorte qu'on peut dire qu'elle a esté sage, devant que d'avoir l'âge oû on le doit estre. De plus, comme Edesie estoit fort habile, elle l'observoit soigneusement : il est vray que la seule vertu de Timarete, fut bien tost une garde assez fidelle de sa beauté : car je ne pense pas qu'il y ait jamais eu une Personne, dont les inclinations ayent esté plus grandes. Cependant apres avoir esprouvé la passion de Sesostris, par mille petites rigueurs, il est certain que Timarete eut pour cét aimable Berger, toute l'estime, toute la reconnoissance, et toute la tendresse dont elle pouvoit estre capable. Elle luy en donna mesme mille preuves innocentes en cent occasions : soit par de favorables regards ; par certaines rougeurs obligeantes ; ou par quelques flateuses paroles, et par mille autres petites choses, qui donnerent de grands plaisirs à Sesostris durant quelque temps : mais qui luy causerent en suitte de longues douleurs. Ce qui augmentois encore l'affection entre ces deux jeunes Personnes, estoit qu'elles n'imaginoient point qu'il pûst y avoit d'obstacle à leur Mariage : la condition de leurs Peres leur sembloit esgale : leur âge estoit proportionné : il n'y avoit pas une Bergere en toute l'Isle à qui Sesostris pûst parler un quart d'heure : il n'y avoit pas non plus un Berger que Timarete pûst souffrir qui la regardast : ainsi leur raison leur disant à tous deux en particulier, qu'Amenophis et Traseas voudroient bien qu'ils s'épousassent, ils abandonnerent leur coeur sans resistance, à l'amour que leur merite y faisoit naistre. Les choses estant donc en ces termes, nous fusmes un soir Amenophis, Edesie, Timarete, Sesostris, et moy, nous promener à l'endroit par où l'on peut aborder â cette Isle : car depuis l'advanture du Crocodile, Timarete n'aimoit point à aller le long du Fleuve, si ce n'estoit aupres du Port. Ce n'est pas qu'assurément il n'y ait moins de ces dangereux Animaux en cette Isle qu'ailleurs : parce qu'il y a une abondance estrange de ces petits Oyseaux que la Providence des Dieux a faits, pour aller tout le long des rives du Nil, afin de faire par une adresse admirable, dont vous avez sans doute entendu parler, qu'il y ait moins de ces Crocodiles, et que les hommes n'en soient pas incommodez. Mais enfin comme Timarete n'avoit jamais pû se guerir de sa frayeur, toutes ses promenades se faisoient du costé du Port, où l'on n'en avoit jamais veû. Comme nous estions donc un soir assis sur un Gazon fort espais, et tout parsemé de Fleurs, Timarete demanda à Sesostris qui estoit aupres d'elle, s'il ne voyoit pas un Bateau qui sembloit venir vers l'Isle où ils estoient ? D'abord il luy respondit qu'elle avoit tort de luy demander une pareille chose : parce qu'il ne regardoit jamais qu'elle, quand il estoit en lieu où il la pouvoit voir. Mais Timarete luy ayant dit qu'elle vouloit qu'il luy respondist serieusement ; et l'ayant forcé à regarder vers le lieu qu'elle luy marqua ; il vit en effet aussi bien qu'elle, qu'il paroissoit un Bateau, dont la Proue estoit tournée vers leur Isle. De sorte que monstrant à Amenophis et à Edesie, ce que Timarete luy avoit monstré ; nous regardasmes tous cette petite Barque qui s'aprochoit tousjours de nous : mais comme il estoit desja assez tard, et que la nuit approchoit, nous ne pouvions pas discerner les personnes qui estoient dedans. Ce qui estonnoit Amenophis, estoit qu'il n'estoit pas trop ordinaire de voir venir des Estrangers à cette Isle : mais enfin cette Barque ayant abordé, nous vismes sur la Poupe un homme d'une phisionomie grave et serieuse : mais pourtant extrémement agreable : qui sans nous regarder, et sans se mesler de rien de ce que ceux de sa Compagnie faisoient, regardoit la Lune qui se levoit, et qui sembloit sortir du Fleuve pour venir esclairer le monde. Le reste des Gens qui estoient dans ce Bateau, estoient des Rameurs : un desquels s'estant jetté à terre, vint demander à Amenophis, qu'il jugea devoir estre le Maistre de la Troupe ; s'il n'y avoit point moyen de loger pour cette nuit seulement, un Estranger qui avoit eu dessein d'aller coucher à Elephantine ? adjoustant que la nuit les ayans surpris plustost qu'ils ne pensoient, ils avoient esté contraints de venir prendre terre à cette Isle : parce qu'il est assez dangereux, d'aborder de nuit à ce Port. Amenophis entendant parlér cét homme, et connoissant effectivement à la mine et à l'habit, que celuy qu'il voyoit estoit Estranger ; il ne luy accorda pas seulement la liberté de passer la nuit dans l'Isle, mais il offrit mesme sa Cabane pour recevoir cét Hoste, dont la phisionomie estoit si belle. Et il s'y porta d'autant plustost, que s'estant informé de quel Païs il estoit, il sçeut qu'il estoit de Samos : car encore que la coustume des Egiptiens en general, ne soit pas de vouloir rien aprendre des autres Nations ; Amenophis en son particulier n'estoit pas de ce sentiment là : et il croyoit au contraire, qu'il n'y en avoit point de qui on ne pust recevoir quelques enseignemens utiles. Mais lors qu'apres avoir sçeu son Païs, il de manda encore son Nom, et qu'on luy eut dit qu'il se nommoit Pythagore ; la joye s'empara tout à fait de son esprit, et il prit la resolution de le recevoir le mieux qu'il pourroit. Car comme Amenophis estoit Amy particulier du Grand Prestre de Memphis, et que par le moyen de ma Mere, il entretenoit un commerce secret avec ses Amis intimes, pour se servir d'eux quand il le jugeroit à propos ; il avoit reçeu une Lettre de son Amy, il n'y avoit pas longtemps : qui luy mandoit que Pythagore estoit arrivé à Memphis, et qui luy faisoit une Peinture de ce Philosophe, la plus belle et la plus avantageuse du monde. Je vous laisse donc à juger, Seigneur, quelle fut la joye d'Amenophis : luy qui estoit extrémement sçavant, et qui depuis qu'il estoit exilé, n'avoit pû avoir de conversation qu'avec Sesostris, Edesie, Timarete, et moy. Et il en eut d'autant plus, qu'ayant sçeu par ce Grand Prestre de Memphis que Pythagore ne retourneroit point à la Cour d'Amasis ; il vit bien qu'il n'y avoit aucun danger à le recevoir. Aussi le fit il de bonne grace : de sorte que s'avançant aupres du Bateau, il presenta la main à Pythagore, pour luy aider à descendre : et luy adressant la parole ; le rends graces aux Dieux, luy dit il en Grec, d'avoir amené dans ce Desert, un homme dont la reputation surpasse celle de ces sept Sages, que la Grece se vante d'avoir presentement. Ce Philosophe surpris de ce qu'Amenophis luy disoit, et d'entendre qu'il parloit Grec, le salüa avec une civilité majestueuse : et pour luy monstrer qu'il estimoit fort nostre Nation, il ne se servit pas de la Langue Greque pour luy respondre, mais de l'Egyptienne. Ainsi ces deux hommes illustres, ne parlerent point leur Langue naturelle à leur premiere rencontre : chacun se rendant une esgale civilité. Il est vray que le compliment de Pythagore fut en peu de paroles : car comme vous le sçavez sans doute, Seigneur, ce Philosophe est si grand Amy du silence, qu'il veut que ses Disciples estudient cinq ans sans parler : sa maxime estant que pour parler bien, il faut s'estre teû, et avoir escouté longtemps. Mais ce peu qu'il parla, ne laissa pas de charmer Amenophis : qui le mena dans sa Cabane, apres luy avoir presenté Sesostris comme son Fils, et tout le reste de la Famille comme estant la sienne. Il est vray, Seigneur, que les soins que prit Amenophis de le bien traitter, furent mal employez : car ce Philosophe ne mange jamais rien qui ait eu vie : de sorte que pourveû qu'on luy donne des Legumes et des Fruits, on luy fait un Festin magnifique. Cependant apres, Amenophis se mit à l'entretenir des Sciences les plus sublimes : et il le fit si admirablement, que ce Philosophe charmé de son sçavoir, luy dit que comme il n'estoit venu en Egypte que pour y apprendre, et que pour y connoistre les Grands hommes dont elle estoit remplie ; il faloit qu'il tardast quelque temps aupres de luy, comme il avoit fait aupres de tous ceux qu'il avoit rencontrez : et qu'il n'allast pas si tost a Elephantine, où il ne pourroit trouver mieux. Amenophis reçeut ce discours avec beaucoup de modestie : et se mit à conjurer ce Philosophe, de vouloir qu'il devinst son Disciple : et de souffrir qu'il luy en donnast deux autres, parlant de Sesostris et de moy. Enfin Seigneur, sans vous dire precisément la conversation qu'ils eurent ensemble, Pythagore se resolut de tarder quelque temps dans nostre Desert : de sorte qu'il renvoya le Bateau qui l'avoit conduit : et il se trouva si bien dans cette Solitude, qu'il y fut quatre mois : pendant lesquels il instruisit Sesostris avec un plaisir extréme : ce Grand homme estant ravy, de trouver en l'esprit de ce jeune Prince, une si merveilleuse disposition à aprendre les choses les plus eslevées. Il eut aussi beaucoup d'admiration, pour la jeune Timarete : et d'autant plus, disoit-il, qu'il n'avoit jamais connu personne de son Sexe, qui sçeust se taire si à propos ; ny qui parlast avec si peu d'empressement, quand il n'en estoit pas besoin ; ny qui laissast parler les autres avecque plus de patience. Je ne vous diray rien, Seigneur, de ce qui regarde la Science de ce Grand homme, car ce n'est pas de cela dont il s'agit. Mais il faut que je vous die, que d'abord il fit un sensible desplaisir à la jeune Timarete : car dans l'opinion qu'il a, que toutes les Ames ne font que passer continuellement d'un corps en un autre, soit des Hommes ou des Animaux, (ce que les Grecs appellent Metampsicose) il a une compassion universelle pour les uns et pour les autres. Et en effet, toutes les fois qu'il trouve des Pescheurs qui ont des Filets pleins de Poissons, il achete tout ce qu'ils en ont pris, pour leur redonner la liberté. De sorte que quelque temps apres qu'il fut à nostre Isle, il prit garde que la jeune Timarete avoit dans une petite Voliere faite de Joncs, quantité de petits Oyseaux, dont le chant estoit admirable : et qu'elle aimoit principalement, parce que Sesostris les luy avoir donnez. Si bien que Pythagore suivant son opinion, et la pitié qu'il avoit de leur prison, leur redonna la liberté : et causa une sensible affliction, et à Timarete, pour la perte de ses Oyseaux, et à Sesostris, pour l'affliction de Timarete. Ils souffrirent pourtant cette petite disgrace sans murmurer qu'en secret : car encore que Sesostris reçeust quelques enseignemens de Pythagore, il ne l'assujettissoit pas au silence qu'il a fait garder depuis à ses Disciples. Sesostris entretnant donc Timarete, apres la perte de ses Oyseaux ; l'assuroit pour la consoler, que du moins luy promettoit-il que Pythagore tout pitoyable qu'il estoit, ne le pourroit pas mettre en liberté, comme il les y avoit mis. Mais Timarete luy repliqua, que pour elle, elle n'en respondoit pas : et en effet, adjousta-t'elle, je trouve qu'il est plus juste de delivrer des hommes que des Oyseaux. Mais, luy dit Sesostris, il y a une notable difference â faire en cette occasion ; car ceux qu'il a delivrez. , ont esté ravis de l'estre : et je serois au desespoir, si on vouloit rompre mes chaines. Ainsi comme il n'a dessein que de faire du bien à tout ce qui respire en toute la Nature ; quand il sçauroit que je serois vostre Captif, il ne me delivreroit pas. Mais pour vous, belle Timarete, adjousta Sesostris, que n'aprenez vous par l'exemple de ce Grand homme, à devenir pitoyable ? Est-ce que vous voulez que je vous mette en liberté, reprit elle comme il y a mis mes Oyseaux ? Nullement, repliqua-t'il, mais je voudrois que vous me rendissiez heureux dans ma prison. Et que faudroit il faire pour cela ? repartit Timarete, il faudroit, respondit il, que vostre belle main prist la peine de ferrer encore plus estroitement les liens qui m'attachent à vous : il faudroit charmer mes souffrances par mille faveurs innocentes : il faudroit avoir plus de joye de voir augmenter mon amour, que toute l'Egipte n'en a lors qu'elle voit croistre le Nil : et si je l'ose dire sans vous fâcher, il faudroit pour me rendre heureux dans ma captivité, que vous m'aidassiez à porter une partie de mes chaines. Ha Sesostris, s'escria t'elle en riant, vous voulez que je fois pitoyable, et vous avez l'inhumanité de me vouloir enchainer ! non non, adjousta t'elle, cela ne seroit pas juste : c'est pourquoy tout ce que je puis pour vous, est de vous dire qu'il ne tiendra pas à moy que vous ne soyez libre. Vous ne m'aimes donc point du tout ? repliqua t'il en la regardant fixement ;) je ne voy pas, reprit elle, que vous ayez raison de tirer cette consequence de ce que je dis : car quel plus grand bien peut on faire, que de mettre un Prisonnier en liberté ? Vous n'y auriez pourtant jamais mis ces aimables Oyseaux dont le chant vous divertissoit ? reprit Sesostris ; je l'advouë, dit elle, car leur prison me donnoit plus de plaisir que leur liberté ne m'en donne. Et pourquoy, repliqua Sesostris, ma Captivité ne vous plaist elle pas, puis que je ne porte des chaines, que pour estre eternellement Esclave de vostre beauté ? Comme Timarete alloit respondre, Amenophis les interrompit : mais enfin Seigneur, voila quelles estoient en ce temps là, les conversations de Sesostris, et de sa belle et jeune Maistresse : qui ne pouvoient se servir en leurs conversations, que des choses de leur connoissance. Cependant les Leçons de Pythagore, n'empescherent pas que l'Amour n'enseignast tous les jours à Sesostris mille innocentes voyes de se faire aimer, et de se rendre aimable : et que sa passion ne s'accreust mesme avec tant de violence, qu'enfin apres en avoit demandé permission à la jeune Timarete, il n'en parlast à Amenophis ; pour le conjurer de vouloir faire en sorte qu'il la pûst espouser. Cette priere le surprit : car il ne jugeoit pas qu'il deust de son authorité marier Sesostris avec une Fille d'Amasis. Il vouloit pourtant bien que Timarete aimast Sesostris : afin que quand les intelligences qu'il entretenoit en divers lieux, auroient mis les choses en l'estat qu'il les vouloit ; elle pûst lors qu'il auroit formé un Party dans le Royaume, non seulement servir à quelque negociation entre son Pere et son Amant, et estre le lien de la Paix, entre le Roy legitime et l'Usurpatur ; mais encore tenir lieu d'ostage. Car Amenophis sçavoit qu'Amasis quoy qu'il se fust remarié, n'avoit point d'Enfans, et n'en pouvoit avoir : parce qu'il avoit repudié cette seconde Femme. Aussi la demande de Sesostris l'ayant surpris, il luy dit que le choix qu'il avoit fait de Timarete, estoit digne de son esprit et de son jugement : mais qu'il n'estoit pas en un âge, où il fust à propos de se marier. Que c'estoit une chose plus importante qu'il ne pensoit : et qu'enfin Timarete estoit un bien qu'il faloit esperer longtemps, devant que de le posseder. Cette responce peu precise, ne satisfaisant pas Sesostris, il joignit les prieres aux raisons, mais ce fut inutilement : de sorte qu'il entra en un chagrin si grand, qu'il n'en estoit pas connoissable. Ce fut en vain qu'Amenophis employa les conseils de Pythagore : car ce jeune Prince se servant contre luy de sa propre doctrine ; luy dit que puis que le Destin gouvernoit l'Univers, et que les hommes n'estoient pas Maistres de leurs actions, il ne devoit pas estre accusé de ce qu'il aimoit Timarete avec trop de violence : puis qu'il ne faisoit, que ce qu'il ne pouvoit s'empescher de faire. Enfin, Seigneur, ce Prince fut tellement irrité du refus qu'Amenophis luy faisoit, qu'il ne voulut plus ny estudier ; ny se promener ; ny se divertir ; ny s'occuper à rien qu'â se pleindre.

Histoire de Sésostris et Timarète : séparation des héros


Et ce qui augmenta son desespoir, fut qu'Amenophis croyant que la veuë de Timarete entretenoit son chagrin, se resolut de l'envoyer quelque temps à Elephantine chez ma Mere : si bien que sans que Sesostris en sçeust rien, Edesie partit un matin à la premiere pointe du jour, avec la jeune Timarete : portant ordre à ma Mere, de la faire passer pour une de ses Parentes : et de luy donner un habit proportionné à cette condition. La chose fut si finement executée, que Sesostris n'en sçeut rien : et que Timarete ne pût luy faire rien dire en partant. Cependant le jour estant venu, Amenophis fit si bien, que Sesostris ne sçeut point que Timarete estoit partie, qu'il ne fust desja assez tard : mais enfin ayant sçeu la chose, il en fut si affligé, qu'on ne pouvoit pas l'estre davantage, Neantmoins comme il croyoit qu'Amenophis estoit son Pere, il ne s'emporta point contre luy : et ce fut avecques moy seulement qu'il se plaignit de son infortune, mais il s'en pleignit d'une maniere, à faire pitié â l'ame plus dure. Pythagore ayant sçeu par Amenophis la cause de l'exil de Timarete, et de la douleur de Sesostris, employa tous les remedes que la Philosophie peut donner, pour le guerir ou pour le soulager, mais ce fut inutilement. Cependant Amenophis avoit tellement deffendu à celuy qui avoit conduit le Bateau dans lequel on avoit mené Timarete à Elephantine, de dire à Sesostris en quel endroit il l'avoit conduite, qu'il luy obeït : de sorte qu'au lieu de luy dire qu'il l'avoit menée à Elephantine, il l'assura au contraire, qu'il n'avoit fait que la mettre à terre de l'autre costé du Fleuve : ainsi ne sçachant point où estoit Timarete, ny mesme où elle pouvoit estre, il souffroit une peine estrange. Cependant Pithagore estant apellé ailleurs, se disposa à partir : et comme il le devoit faire tres matin, il dit adieu dés le soir à Amenophis qui se trouvoit mal, et qui n'estoit pas en estat de le pouvoir mener au Bateau. Sesostris sçachant cela, prit la resolution de quitter une Isle qui estoit devenuë insuportable, et de s'en aller chercher Timarete : ou du moins de faire connoistre à Amenophis, qu'il avoit eu tort de lui refuser ce qu'il avoit souhaité. Il me communiqua son dessein, que j'approuvay ; pourveû qu'il me permist de le suivre : car j'advouë que j'avois une envie estrange, de n'estre plus enfermé dans cette Isle, où je n'avois point eu de passion qui m'eust attaché. Mais apres estre convenus qu'il faloit partir, la difficulté fut d'executer la chose : pour moy il ne m'eust pas esté difficile ; mais pour Sesostris, on l'observoit fort soigneusement. Il s'advisa pourtant d'une invention, qui fit reüssir son dessein : car voyant qu'Amenophis se trouvoit mal, et qu'il ne pourroit aller conduire Pythagore, il feignit de s'estre blessé à une jambe, et de ne se pouvoir soustenir. Ainsi Amenophis ne croyant pas qu'il fust en estat de pouvoir sortir, non seulement de sa Cabane, mais mesme de son Lit ; n'aprehenda pas qu'il pûst s'en aller hors de l'Isle, et ne donna point d'ordre particu- de l'observer. Joint que comme il se fioit extrémement à moy, il se contenta de me recommander tousjours, de songer bien à prendre garde à Sesostris. Cependant Pythagore ayant, comme je l'ay desja dit, pris congé d'Amenophis dés le soir, apres luy avoir promis de ne reveler à personne qu'il fust dans cette Isle, pour des raisons qu'il suposa, il fut encore dire adieu à Sesostris : et ce fut moy qui eus ordre de l'aller accompagner, le lendemain au matin. Mais Seigneur, comme nous sçavions qu'il y avoit deux Bergeres qui devoient aller le jour suivant à Elephantine, je fis si bien que je les gagnay : et que je les obligeay à me donner un de leurs Habits, que je fis porter secretement dans la Chambre de Sesostris. Et comme la coustume des Villageoises d'Egipte, est de porter lors qu'elles vont à la Ville, de grands Manteaux blancs plissez, qui les couvrent depuis le haut de la teste jusques aux pieds ; Sesostris se contenta d'en prendre un : et de le mettre pour cacher ses habillemens de Berger, et pour se couvrir mesme à demy le visage, comme nos Bergeres font quelquefois. Ainsi estant sorty de la Cabane sans estre aperçeu, il fut attendre sur le bord de l'au, comme font celles qui doivent aller à la Ville : de sorte que lors que Pithagore fut s'embarquer, Sesostris couvert de son grand Manteau, entra avec ces deux Femmes qui estoient de l'intelligence : et à qui je persuaday, qu'il n'y avoit point d'autre mistere à ce dessein, sinon que Sesostris estoit amoureux de Timarete, et qu'il la vouloit aller voir au lieu où elle estoit. De sorte que comme ces Femmes avoient fort murmuré, de ce qu'Amenophis s'estoit opposé à ce Mariage, elles contribuerent à faire reüssir nostre fourbe : joint que Pythagore estant ordinairement aussi abstrait qu'il l'estoit, ne songea pas à ces Bergeres, non plus que ceux qui conduisoient le Bateau. Mais pour moy, qui n'avois ordre de conduire Pythagore que jusques au bord du Fleuve, il ne m'estoit pas si aisé de trouver moyen d'eschaper : neantmoins je le trouvay à la fin : car comme je fus au bord de l'eau, je dis hardiment à Pythagore, qu'Amenophis m'avoit chargé de le conduire jusqu'à Elephantine : si bien que comme je dis la chose avec beaucoup d'assurance, ce Philosophe ne la contesta point : et il ne fit difficulté de me le permetrre, que par civilité seulement. Neantmoins comme il faisoit beau, et qu'il sçavoit bien que les Gens de l'âge où j'estois alors, ne haïssent pas à changer de lieu, il le souffrit à la fin : ainsi je m'embarquay aveque luy, regardant de temps en temps, si Sesostris estoit assez bien desguisé. Mais Seigneur, pour ne vous amuser pas davantage à entendre des choses de peu de consideration, vous sçaurez que nous arrivasmes à Elephantine ; que je me separay de Pythagore sur le bord du Fleuve ; et que je suivis des yeux la feinte Bergere, qui fut m'attendre à vingt pas de là, avec ces autres Femmes à qui elle rendit l'habit qu'elles luy avoient presté : n'ayant autre chose à faire pour cela, qu'à detacher le grand Manteau qui la couvroit. Ainsi en un instant cette feinte Bergere estant redevenuë Berger, nous nous separasmes d'elles : apres les avoir chargées d'une Lettre pour Amenophis, que Sesostris avoit escrite avant que de partir de la Cabane : et si ma memoire ne m'abuse, elle estoit à peu prés en ces termes.

SESOSTRIS A AMENOPHIS.

Je vous demande pardon, de ce que j'obeïs plustost à l'Amour qui me possede qu'à vous : mais comme j'y suis forcé, je merite assurément quelque excuse. Ne trouvez donc pas estrange, si ne pouvant vivre sans Timarete, je vay la chercher par toute la Terre. Je suis bien fasché de vous enlever Miris : mais l'amitié l'obligeant à faire presques autant pour moy, que je fais pour Timarete, il vous quitte pour s'attacher à ma fortune, que vous auriez pû rendre heureuse si vous eussiez voulu. Je souhaite que la vostre soit meilleure : et que je puisse un jour vous revoir, en me faisant revoir Timarete.

SESOSTRIS.

Apres avoir donné cette Lettre à ces Femmes, je les chargeay de dire à ceux qui conduisoient le Bateau, de ne m'attendre point, parce que je ne retournerois pas à l'Isle ce jour là : leur disant que Timarete demeuroit assez loin au delà d'Elephantine. Mais Seigneur, nous nous trouvasmes bien embarrassez : car on avoit assuré à Sesostris qu'on avoit mis Timarete à terre au bord du Fleuve, et non pas à Elephantine. Cependant apres avoir bien regardé d'un endroit d'où nous découvrions fort loin, nous ne voyions point de Village assez proche où elle pûst avoir esté : ainsi nous connoissions bien qu'il faloit qu'elle fust à la Ville où nous estions. Cette connoissance ne faisoit toutes fois pas que nous en fussions moins en peine : puisque Sesostris n'avoit jamais esté a Elephantine, et que je ne m'en souvenois pas assez bien, pour en sçavoir toutes les Rués. D'autre part, je n'osois aller chez ma Mere : car je sçavois bien que me voyant sans ordre d'Amenophis, elle m'auroit arresté. Mais enfin m'estant souvenu que dans ma premiere Enfance, j'avois fait amitié particuliere avec un autre Enfant comme moy, qui estoit Fils unique, et extrémement riche : je m'advisay de demander des nouvelles de son Pere, à un Marchand qui se promenoit sur le Port ; sçachant bien que son nom estoit connû de tout le monde. J'apris donc par ce Marchand, que le Pere de mon amy estoit mort aussi bien que sa Mere : et qu'il estoit Maistre de son bien et de sa Maison. A l'instant mesme je me la fis enseigner, et nous y fusmes : je demanday à parler à luy, et à luy parler en particulier : de sorte que m'ayant fait entrer, apres m'avoir fait attendre longtemps d'abord il ne me reconnut point : tant à cause de l'habit de Berger que je portois, que pour le changement que le temps avoit aporté à ma taille et a mon visage. Mais enfin apres luy avoir parlé, et l'avoir fait souvenir de nostre ancienne amitié, il m'embrassa aveque joye, et me reconnut parfaitement. Je luy dis alors, apres l'avoir obligé à me garder un secret inviolable, qu'Amenophis depuis la mort d'Apriez, avoit renoncé au monde : et s'estoit exilé dans un Desert, où il m'avoit voulu avoir. Mais qu'enfin m'estant ennuyé de cette sorte de vie, je m'estois resolu de m'eschaper : en suitte de quoy, je luy presentay Sesostris, que je luy dis estre Fils d'Amenophis. Enfin Seigneur, je menay la chose si adroitement, et mon Amy fut si genereux, qu'il nous logea chez luy, et nous donna de quoy nous faire habiller. Cependant nous ne sçavions où trouver Timarete, ny comment la chercher, dans une aussi grande Ville que celle là : de sorte que ne sçachant que faire ny que devenir, apres avoir cherché Timarete non seulement aux lieux où elle pouvoit estre, mais mesme en mille endroits où vray-semblablement elle n'estoit pas, et où elle ne pouvoit pas estre. La veuë d'une si belle Ville, mit dans le coeur de Sesostris quelques sentimens d'ambition ; qui luy firent prendre le dessein, pour donner temps à Amenophis de faire retourner Timarete à nostre Isle, de s'en aller à la guerre : afin de satisfaire du moins son ambition, s'il ne pouvoit contenter son amour : et d'aquerir de la gloire, s'il ne pouvoit posseder Timarete. Il n'eut pas plustost formé ce dessein, qu'il me le communiqua : et il ne me l'eust pas plustost communiqué, que je voulus ce qu'il vouloit : et d'autant plus, qu'il couroit bruit, qu'il y avoit quelque souslevement contre Amasis, dans une province d'Egypte. De sorte que sans differer davantage, je dis nostre intention à mon Amy : qui estant tousjours genereux, nous donna de quoy nous mettre en esquipage, pour ce voyage de guerre. Ainsi quittant la Houlette pour prendre l'Espée, nous partismes d'Elephantine, sans avoir pû rien aprendre de Timarete : car le moyen d'esperer d'avoir des nouvelles d'une simple Bergere, en un lieu comme celuy-là ? Cependant comme Sesostris vouloit que sa Bergere sçeust que c'estoit pour l'amour d'elle qu'il s'estoit banny de nostre Isle ; j'avois oublié de vous dire qu'il avoit gravé quelques paroles sur un Sicomore qui est au haut de la Coline qui s'esleve au milieu de l'Isle, et où Timarete aymoit fort à s'aller assoir, quand elle vouloit jouïr de la belle veue. C'est pourquoy il espera qu'elle iroit encore, si elle y revenoit jamais : car ils y avoient eu quelques conversations assez agreables, pour croire qu'elle y retourneroit, si on la remenoit dans cette Isle. Ces paroles estoient telles. Sesostris ne pouvant vivre ou la belle Timarete n'est pas, s'en va avec le dessein de mourir, dés qu'il aura perdu l'esperance de la trouver.Mais Seigneur, devant que de vous dire comment nostre voyage de guerre se fit, et où nous fusmes ; il faut que je vous die en peu de mots, quel fut l'estonnement d'Amenophis, lors qu'il aprit deux heures apres le despart de Pythagore, que je l'estois allé conduire à Elephantine. Neantmoins comme il croyoit que Sesostris n'estoit pas en estat de se pouvoir soustenir, il ne soubçonna pas d'abord qu'il fust party : de sorte qu'envoyant à sa Chambre, pour luy demander s'il sçavoit mon dessein ? il fut estrangement estonné d'aprendre qu'il n'y estoit plus. On ne luy eut pas plustost dit qu'on ne trouvoit point Sesostris, qu'il creûst qu'il avoit feint de s'estre blessé, et qu'il estoit party aussi bien que moy. Il fit venir alors ceux qui avoient veû embarquer Pythagore, qui dirent qu'il n'y avoit personne dans le Bateau que trois Bergeres ; cét Estranger ; et moy. Comme le nombre des Femmes qui estoient dans cette Isle n'estoit pas fort grand, Amenophis envoya sçavoir par l'esclave du Prince, par Traseas, et par Nicetis, combien il y en avoit de chaque Cabane, qui fussent allées à Elephantine. Mais apres une exacte recherche, ils trouverent qu'il n'y en estoit allé que deux : de sorte qu'Amenophis ne doutant point que Sesostris ne se fust desguisé en Fille pour sortit de l'Isle, entra en un desespoir extreme, sans sçavoir quel remede y aporter. Car il n'y avoit point alors d'autre Bateau en toute l'Isle, pour pouvoir envoyer apres : les autres estant allez assez loin à la Pesche : ainsi il falut qu'il eust patience jusques au soir, que le Bateau revinst d'Elephantine sans ramener ny Sesostris, ny moy. Mais afin qu'il ne pûst douter ny de nostre fuite, ny de la cause de celle de Sesostris, ces deux Femmes luy rendirent la Lettre qu'il leur avoit donnée : disant qu'elles avoient esté bien surprises, de voir que celle qu'elles avoient creû estre une Bergere, tant qu'elles avoient esté dans le Bateau, estoit Sesostris. Amenophis ne creut pourtant pas ce qu'elles luy disoient : et il leur tesmoigna avoir toute l'indignation qu'un homme aussi sage que luy pouvoit avoir pour des Femmes, qui avoient plustost failly par simplicité que par malice. Cependant sans perdre temps, il envoya à Elephantine, et Traseas, et Nicetis, et l'esclave du Prince : avec ordre d'y tarder deux ou trois jours, sans faire autre chose que se promener par les Ruës ; par les Temples ; et par les Places publiques, pour voir s'ils ne nous rencontreroient point : ne pouvant ny n'osant y aller luy mesme, de peur d'estre reconnu. Mais ils eurent beau se promener, ils ne nous rencontrerent pas : de sorte qu'Amenophis demeura le plus affligé de tous les hommes. Neantmoins comme il voyoit que l'amour de Sesostris pour Timarete estoit fort violente, il espera que la mesme passion qui l'avoit banny le rapelleroit, et le feroit revenir à cette Isle. Il n'osa pourtant encore rapeller Timarete, de peur que Sesostris n'eust fait dessein de l'enlever, quand elle seroit retournée : et qu'ainsi il ne se mist en estat de le perdre pour tousjours : n'ayant plus en sa puissance celle qui pouvoit l'obliger â revenir. Il n'osa non plus quitter cette Isle, de peur que Sesostris n'y revinst quand il n'y seroit point : si bien qu'il se vit contraint de demeurer seul à pleindre sa disgrace. Il avoit pourtant tousjours quelque espoir : car la connoissance qu'il avoit de l'Astrologie, luy faisoit voir dans les Astres tant d'heureux presages pour Sesostris ; que malgré toutes les traverses de la Fortune, il croyoit plus à ce que le Ciel luy monstroit, qu'à ce qu'il voyoit sur la Terre. Il eut neantmoins un grand redoublement de douleur de l'absence de Sesostris, quelques jours apres nostre depart : car enfin il sçeut que tous les soins qu'il avoit aportez à former un Party contre l'Usurpateur, n'avoient pas esté inutiles : et que les Amis particuliers qu'il avoit dans Thebes, et dans Heliopolis, avoient si bien fait, que non seulement les Peuples commençoient de se souslever ; mais qu'il y avoit mesme desja quelques Gens de qualité qui se declaroient, principalement à Thebes : où il avoit esté aisé de mettre un esprit de revolte parmy ce Peuple : parce que lors qu'Amasis estoit monté au Thrône, il avoit fait dire aux Habitans de Thebes, pour les obliger à se declarer pour luy, qu'il vouloit remettre leur Ville en son ancien lustre. Car Seigneur, vous sçavez bien, que c'estoit autrefois la premiere Ville d'Egipte : devant que l'illustre Menez, eust fait bastir Memphis, qui depuis cela a esté la demeure ordinaire de beaucoup de Rois, à cause de sa scituation, qui est la plus belle du monde. Il est donc arrivé par là, qu'à mesure qu'elle s'est augmentée, Thebes a commencé de déchoir : c'est pourquoy sçachant bien que la richesse, la grandeur, et la magnificence des Villes, viennent de la presence des Rois ; les Habitans de Thebes avoient ardamment desiré qu'Amasis, suivant les promesses qu'il leur en avoit faites, fist plustost son sejour dans leur Ville que dans Memphis. Aussi Thebes ne s'estoit elle declarée si promptement pour luy, que par cette esperance : mais voyant qu'au contraire, bien loin de tenir sa parole apres tant d'années ; ou d'avoir seulement dessein de la tenir un jour, il faisoit luy mesme bastir son Tombeau à Memphis, comme à un lieu où il vouloit vivre et mourir : il fut aisé aux Amis d'Amenophis, de se servir de ce pretexte pour faire un soulevement : et pour engager Heliopolis, dans les interests de Thebes, à cause du grand trafic qu'il y a entre ces deux Villes. Ainsi Amenophis voyoit que s'il eust en Sesostris eu sa puissance, il eust esté en estat d'aller le faire reconnoistre à ces Peuples, et causer peut estre une revolution universelle dans toute l'Egipte. Car la reconnoissance de ce Prince estoit aisée à faire, ayant la Lettre de Ladice entre ses mains : et ayant aussi avecque luy Traseas, et Nicetis, qui sçavoient bien que Sesostris estoit ce mesme Enfant qui avoit esté amené à cette Isle, a l'âge de quatre ou cinq ans : joint aussi qu'il avoit encore un des Esclaves du Prince. Cependant comme Amenophis n'avoit pû tramer tout ce dessein, sans se confier a quelqu'un, il y avoit un homme de qualité a Thebes, qui sçavoit que le Fils n'estoit pas mort, sans qu'il sçeust pourtant où il estoit : Amenophis n'ayant point voulu faire sçavoir le lieu de sa retraite a personne, afin de ne rien hazarder. Il ne pût donc faire autre chose, que mander a celuy qui luy disoit qu'il estoit temps qu'il amenast le Fils d'Apriez, que ce prince estoit malade : et qu'aussi tost qu'il seroit en estat de pouvoir aller a Thebes, il l'y meneroit. D'autre part Timarete, quoy que bien aise de voir une aussi belle Ville qu'Elephantine, et de ne se voir plus avec l'habit d'une Bergere, regrettoit pourtant sensiblement Sesostris : mais elle le regrettoit en secret, n'osant en faire ses pleintes a personne. Or durant qu'Amenophis et Timarete se pleignoient, Sesostris se pleignoit encore plus qu'eux : en effet tant que dura le chemin que nous fismes, pour aller chercher la Guerre, il ne parla que de Timarete. Il estoit devenu si chagrin, que nous pensasmes avoir une petite dispute ensemble, nous qui n'avions jamais rien eu a démesler : car Seigneur, il faut que vous sçachiez, qu'ayant sçeu, comme je l'ay desja dit, qu'il y avoit une Province qui se revoltoit contre Amasis ; il fut question de sçavoir, si dans le dessein que nous avions d'aller a l'Armée, nous prendrions le Party de ceux qui se soulevoient contre le Roy Usurpateur, ou le Party de l'Usurpateur, contre les Peuples souslevez : Pour moy qui estois un peu plus âgé que Sesostris, et qui me souvenois d'avoir tant entendu faire d'imprecations a tous mes proches contre ce Prince, lors qu'il estoit monté au Thrône ; mon inclination alloit a faire la guerre contre luy : mais pour Sesostris, il vouloit au contraire aller dans l'Armée qu'Amasis envoyoit contre ces Peuples revoltez. Je luy disois, pour apuyer mon dessein, qu'Amasis estoit un Usurpateur : qu'il ne faloit pas le regarder avec le respect qu'on doit a un Roy legitime : que ceux de Thebes n'estoient point des rebelles, mais de legitimes ennemis du Tiran : et qu'ainsi je trouvois qu'il faloit aller combatre pour eux. Cependant Sesostris ne fut pas de mon advis : au contraire, il me soustint qu'encore qu'Amasis fust un Usurpateur, ceux de Thebes ne laissoient pas d'estre indignes d'estre assistez. Car enfin disoit il, s'ils estoient fidelles a leur Prince, pourquoy reconnoissoient ils Amasis ? et puis qu'ils l'ont reconnu, pourquoy, l'abandonnent ils ? S'il y avoit un Prince du Sang de nos Rois, a qui il falust redonner la Couronne, je serois assurément pour eux : s'ils avoient seulement dessein de vanger la mort d'Apriez, je serois encore de leur Party : mais puis qu'on dit qu'ils ne cherchent que la Grandeur de leur Ville, et que c'est pour cela qu'ils troublent tout le Royaume, il est juste qu'ils perissent. Aussi bien croy-je avoir entendu dire à Amenophis, qu'il vaut mieux n'avoir qu'un Maistre, que d'en avoir plusieurs : et qu'un bon Tiran en Paix, vaut mieux pour les Peuples qu'une juste guerre. De plus, adjoustoit il, sans m'amuser à chercher la raison pourquoy je sens dans mon coeur une si forte envie de me jetter dans le Parti d'Amasis, il suffit que je vous die que je n'en sçaurois suivre d'autre. Apres cela, Seigneur, je ceday à Sesostris : mais je luy ceday avec peine, ne sçachant pas par quelle voye les Dieux vouloient le conduire dans une autre condition, que celle dont je le croyois. Nous voila donc en chemin d'aller à l'Armée d'Amasis : qui marchoit desja sous la conduite d'Heracleon, qui est presentement vostre prisonnier, et qui estoit alors Favori du Roy : non seulement parce qu'il estoit Fils d'un homme qui avoit fort aidé à mettre ce Prince dans le Throsne, mais encore parce que sa personne luy plaisoit. Ce n'est pas que cette guerre ne fut d'une assez grande importance, pour obliger Amasis d'y aller luy mesme : mais il y avoit desja quelque temps, que ce Prince estoit presques tousjours malade, et qu'il estoit menacé de perdre la veuë. Enfin Seigneur, nous arrivasmes au Camp : et nous y parusmes comme des gens qui vouloient servir comme Volontaires, et en effet la chose alla ainsi. Mais Seigneur, si Sesostris avoit eu bonne grace à porter une Houlette, il l'eut encore meilleure à se servir d'une Espée : car jamais on n'avoit veû en toute l'Egipte un homme de si bonne mine que luy, avec un habillement de guerre. Aussi attiroit il les yeux de tous les Chefs et de tous les Soldats : mais s'il les attiroit par sa bonne mine, lors qu'ils le voyoient au Camp, il les attira bien davantage, lors qu'ils le virent combatre : estant certain que Sesostris fit des choses qui surpassent tout ce qu'on sçauroit penser de sa valeur. Heracleon n'en fut pourtant pas le tesmoin : car à la premiere rencontre des Ennemis, il fut extrémement blessé : mais de telle sorte, qu'il falut le porter hors du Camp ; si bien que durant toute cette Campagne, il ne pût revenir à l'Armée, qui fut commandée par son Lieutenant general, nommé Simandius. Ainsi la valeur de Sesostris, ne fut alors connuë d'Heracleon que par la Renommée : car Seigneur il faut que vous sçachiez, qu'encore que nous fussions arrivez au Camp sans y estre connus de personne, et comme de simples Volontaires, nous le fusmes bientost de toute l'Armée par la valeur de Sesostris : qui se signala si hautement, et si heureusement tout ensemble, qu'il sauva la vie à Simandius à une Bataille : de sorte que sa reputation fut jusques à Amasis. Mais Seigneur, ce qu'il y eut d'admirable en cette rencontre, fut que Sesostris qui ne vouloit pas qu'on pust sçavoir qu'il n'estoit qu'un Berger, voulut que nous changeassions de nom, quoy que celuy de Sesostris qu'il portoit, et celuy de Miris que je porte, fussent tres communs en Egipte, et qu'il n'y eust pas d'aparence que n'estant que ce que nous estions, on nous peust connoistre. Mais enfin il avoit tant de peur d'estre reconnu pour estre Berger, qu'il fit tout ce qu'il eust deû faire, pour empescher qu'on ne descouvrist qu'il estoit Fils de Roy, s'il eust sçeu sa veritable naissance : si bien que prenant le nom de Psammetite, tant qu'il fut à l'Armée, ce fut sous ce nom là, et non pas sous celuy de Sesostris, que sa reputation s'épandit, et dans l'Armée d'Amasis, et dans celle des Ennemis : car enfin il fit des choses si remarquables en vingt occasions differentes, qu'on le regardoit comme un homme extraordinaire. Simandius en reconnoissance de ce que Sesostris luy avoit sauvé la vie, voulut luy donner un employ considerable : mais comme il avoit resolu de retourner à la fin de la Campagne à Elephantine, pour tascher d'aprendre si Timarete, qu'il aimoit tousjours ardamment, seroit retournée à l'Isle, il ne le voulut point accepter. Cependant quoy que Sesostris fist des merveilles sous le nom de Psammetite, et qu'en sauvant la vie de Simandius, il eust empesché luy seul la deffaite de son Armée, le Party des Ennemis ne laissoit pas d'estre tousjours assez fort : et de paroistre extrémement resolu à soustenir opiniastrement leur revolte. On se moquoit pourtant dans l'Armée où nous estions, du bruit qui couroit à Thebes, qu'il y avoit un Fils d'Apriez qui devoit bien tost se mettre à la Teste de leurs Troupes : Sesostris estant le premier à soustenir, que les Ennemis ne disoient cela, que pour faire sembler leur revolte juste : et qu'enfin s'il estoit vray qu'il y eust un Fils d'Apriez, il se seroit desja signalé en quelqu'un des Combats qu'ils avoient faits. Mais apres tout, Seigneur, la fin de la Campagne estant venuë, et Simandius estant contraint de retirer ses Troupes, parce que le Nil commençoit de croistre, il voulut obliger celuy qui s'estoit rendu si fameux sous le nom de Psammetite, d'aller à la Cour aveque luy : afin de recevoir du Roy la recompence deuë à son courage. Mais Sesostris pour pouvoir s'excuser d'y aller avec plus de civilité, luy dit qu'il se rendroit à la Cour, aussi tost qu'il seroit en estat d'y paroistre sans luy faire honte : et qu'ainsi il le supplioit de luy permettre d'aller chez luy auparavant. Simandius s'informa alors precisément d'où il estoit : et Sesostris luy respondit suivant ce que nous avions concerté ensemble, qu'il estoit d'une Ville appellée Canope, qui donne le nom à une des sept bouches du Nil, qui en est tout proche. Ainsi Simandius se contentant de sçavoir quelle Terre avoit veû naistre celuy qui luy avoit sauvé la vie, ne s'obstina pas à le presser davantage de le suivre : se contentant de la promesse qu'il luy faisoit, de l'aller trouver a la Cour. Il força pourtant Sesostris à reçevoir un present de Pierreries tres magnifique : mais entre les autres choses qu'il luy donna, il y avoit une grande Medaille d'or, dont Amasis luy avoit donné plusieurs, pour de semblables occasions : où d'un costé estoit le Portrait de ce Roy, et de l'autre celuy de Ladice, dont la memoire luy estoit tousjours fort chere : non seulement parce qu'en effet il avoit eu de l'amour pour elle, mais principalement parce qu'elle avoit esté cause qu'il estoit devenu Roy, quoy que ce n'eust pas esté son intention. Mais Seigneur, ce qu'il y eut d'admirable, fut que comme Timarete, à ce que j'ay sçeu depuis ressembloit fort à la Princesse Ladice sa Mere, cette Medaille ressembloit aussi fort à Timarete. De sorte qu'apres que nous eusmes pris congé de Simandius, et que nous la regardasmes avec plus de loisir ; Sesostris eut une joye de cette heureuse rencontre, que je ne vous puis exprimer. Il ne soupçonna pourtant rien de la verité : car comme cette ressemblance n'estoit pas parfaite, et qu'il croyoit fortement que Timarete estoit Fille d'un Berger, il creût que c'estoit un simple cas fortuit, dont il devoit rendre graces aux Dieux. La veuë de cette Medaille, fit que nous nous en retournasmes à Elephantine avec plus de diligence, et mesme avec plus de joye que nous n'en estions partis : car apres cette heureuse avanture, Sesostris ne douta point du tout, qu'il ne retrouvast Timarete dans l'Isle. Mais enfin Seigneur, nous arrivasmes à Elephantine : et nous fusmes chez celuy qui nous y avoit desja reçeus, qui fut fort estonné de voir que nous y retournions en un esquipage plus magnifique que celuy où nous estions partis. Cependant comme Sesostris n'estoit revenu que pour Timarete, à peine fusmes nous arrivez à Elephantine, qu'il ne songea qu'à tascher de sçavoir si elle estoit retournée a l'Isle : de sorte que comme il se souvenoit fort bien quel estoit le jour que le Bateau des Bergers qui y sont, venoit le plus ordinairement à la Ville, il fut se promener le long du Port : et il le fit si heureusement, qu'il vit aborder ce Bateau plein de Bergeres. Il ne voulut pourtant pas se monstrer à eux : mais il envoya un Esclave qu'il avoit pris durant le voyage leur demander si une Fille appellée Timarete estoit presentement dans leur Isle ? de sorte que ces Bergeres ayant respondu qu'il y avoit desja quelques jours qu'elle y estoit retournée ; Sesostris sans hesiter un moment, prit la resolution d'y retourner aussi bien qu'elle. Mais comme il jugea que tous les autres Bergers s'estonneroient de le voir en l'habit où il estoit alors, et s'en moqueroient peut-estre ; il reprit son habit de Berger qu'il avoit quitté en allant à l'Armée. Pour moy lors qu'il m'en parla, je luy voulus persuader de paroistre devant les yeux de Timarete, en l'habit où il estoit, mais il ne le voulut pas : et je suis persuadé, que s'il eust esté effectivement Berger, il n'eust pas fait ce qu'il fit. Mais comme il estoit Roy sans qu'il le creust estre, son ame se trouva au dessus de cette espece de vanité : il creût qu'il suffisoit, pour faire voir que son voyage de guerre avoit esté heureux, de donner a Timarete les Presens qu'il avoit reçeus de Simandius : a la reserve de la Medaille qui ressembloit a cette belle Personne. Enfin Sesostris suivant son dessein, et moy suivant Sesostris, nous laissames nos Gens et tout nostre équipage de guerre chez mon Amy : et nous allasmes au Bateau, attendre les Bergers et les Bergeres qui estoient allez à la Ville : et qui eurent une joye extréme, lors qu'ils revirent Sesostris. Il se trouva mesme qu'une de ces deux Femmes qui luy avoient aidé à sortir de l'Isle, en luy prestant un habit de Bergere, se trouvant dans ce Bateau, luy dit qu'elle avoit la plus grande joye du monde de pouvoir le remener à l'Isle, puis que c'estoit elle qui l'en avoit fait sortir. Apres quoy, Sesostris s'informant de Timarete, d'Amenophis, et d'Edesie, mais principalement de Timarete ; il sçeut que cette belle Fille estoit retournée à l'Isle avec Edesie, mais encore mille fois plus belle qu'il ne l'avoit veuë : et que deux jours apres qu'elle y avoit esté, Amenophis en estoit party, avec un Esclave qu'il y avoit si longtemps qui estoit à luy. Quoy que Sesostris eust tousjours beaucoup d'amitié pour Amenophis, malgré la rigueur qu'il luy avoit tenuë, il fut pourtant bien aise de son absence : et comme il ne pouvoit parler que de Timarete, tant que cette petite navigation dura, il ne parla jamais que d'elle, ou à moy, ou à cette Bergere, qui sçavoit qu'il en estoit amoureux. Comme nous vinsmes à aprocher de nostre Desert, il luy sembla qu'il voyoit quelqu'un au haut de la Coline qui est au milieu de l'Isle, aupres du Sicomore où il avoit gravé quelques paroles : mais comme il y avoit trop loin pour pouvoir discerner si c'estoit un Berger ou une Bergere, il se mit seulement à me demander si je ne voyois pas quelqu'un au pied de cét Arbre qu'il me monstroit, et qui est planté à la cime de la Coline ? A peine eut il dit cela, que cette mesme Bergere qui luy avoit dit des nouvelles de la Personne qu'il aimoit, prenant la parole ; je suis assurée, luy dit elle, que c'est Timarete : car depuis qu'elle est revenuë, elle y va tus les jours sans y manquer. Sesostris entendant parler cette Femme, ne douta plus que ce qu'il voyoit ne fut sa Bergere : de sorte que son imagination supleant au deffaut de ses yeux, il creût en effet qu'il discernoit sa taille et son habit : de sorte que s'imaginant qu'elle n'estoit en ce lieu là que pour penser à luy, il en eut une joye estrange. Il n'eut mesme presques pas le loisir d'attendre que nous fussions abordez : car il se jetta à terre le premier, devant que le Bateau fust arresté, tant il avoit d'envie de voir Timarete. Cependant Seigneur pour vous faire connoistre parfaitement, combien les secrets des Dieux sont impenetrables, et combien la prudence humaine est bornée ; il faut que je vous die comment le despart d'Amenophis s'estoit fait, et pourquoy il estoit party. Vous sçaurez donc, Seigneur, que ceux qui avoient commencé de faire le souslevement dans Thebes et dans Heliopolis, ne voyant point paroistre Sesostris, commencerent fort d'en murmurer contre Amenophis : qui leur avoit durant si long temps donné de si grandes esperances de le faire bientost paroistre. De sorte que luy ayant escrit, pour luy tesmoigner la crainte où ils estoient qu'apres avoir assuré aux Peuples, et publié par toute l'Egipte, qu'il y avoit un Fils d'Apriez vivant, ils ne fussent contraints de dire qu'ils avoient esté trompez, et qu'il n'y en avoit point ; Amenophis se vit forcé, de peur qu'ils ne s'accommodassent, et qu'ils ne creussent qu'il les avoit voulu tromper, d'aller luy mesme en un lieu dont ils convinrent, pour se justifier, et pour leur dire la chose comme elle s'estoit passée, n'osant la confier à une Lettre. Cependant, pour ne hazarder rien, il fit revenir Edesie et Timarete à l'Isle, afin que si Sesostris y revenoit, cette belle Bergere l'y arrestast : ordonnant à Traseas et à Edesie de luy dire, afin de l'empescher de rien entreprendre durant son absence, qu'il avoit changé d'advis depuis son départ : et qu'à son retour, il luy donneroit toute sorte de satisfaction : conjurant aussi Edesie de faire en sorte que Timarete retinst Sesostris s'il revenoit : en suitte de quoy, Amenophis partit desguisé, et mena aveque luy l'esclave du Prince. Voila donc, Seigneur, pourquoy nous ne trouvasmes point Amenophis à l'Isle, et pourquoy nous y trouvasmes Timarete. Mais pour retourner à Sesostris, que j'ay quitté lors qu'il s'estoit jetté hors du Bateau avec precipitation, pour aller plustost voir sa Bergere, je vous diray qu'il la rencontra qui venoit effectivement du haut de la Colline, et du pied du Sicomore, où Sesostris avoit escrit quelque chose : et où elle avoit esté tous les jours depuis qu'elle estoit revenuë à l'Isle. Cette belle Fille revenoit en resvant, ayant les yeux bas, et marchant assez lentement : lors que Sesostris l'aperçevant, s'avança vers elle, avec une diligence qui tesmoignoit assez l'envie qu'il avoit d'estre veû de Timarete : qui revenant de sa resverie, fut bien agreablement surprise, de voir son cher Sesostris : et de le voir avec tant de marques de joye sur le visage, qu'elle eut lieu de croire qu'il avoit tousjours beaucoup d'amour dans le coeur. L'aise qu'ils avoient de se revoir estoit si forte, qu'ils ne pouvoient se la tesmoigner pat leurs paroles : ou s'ils se la tesmoignerent, ce fut imparfaitement. Ils parlerent pourtant à la fin : mais ce fut tous deux à la fois. Ils ne laisserent neantmoins pas de s'entendre : car en de pareilles occasions, les civilitez les plus regulieres, ne sont pas les plus obligeantes : et il y a un certain desordre d'esprit, et une certaine confusion de paroles, qui plaist bien davantage, que ne feroit un compliment plus juste et plus estudié. Mais apres s'estre dit ce que leur premier transport leur permit de se dire, Timarete me salüa, et Sesostris fut salüer Edesie, qui suivoit Timarete de dix ou douze pas. Ces deux Amans furent si esgalement troublez, d'une si douce surprise, que Timarete m'apella Sesostris en parlant à moy, et que Sesostris nomma Edesie Timarete en parlant à elle. Cette petite erreur reciproque, fit deux effets differens : car Sesostris fut bien aise de voir que Timarete avoit dit son nom au lieu du mien, et ne fut pas marry d'avoir dit celuy de Timarete, au lieu de celuy d'Edesie : luy semblant qu'elle connoistroit par là qu'il pensoit à elle, mesme en voulant penser aux autres : mais pour Timarete, elle eut quelque despit contre elle mesme de s'estre mesprise, aussi en rougit elle de confusion. Cette agreable erreur, ne fut pas la seule joye qu'eut Sesostris, à cette premiere entreveuë : puis qu'il eut encore celle de voir que Timarete estoit mille fois plus belle, et mille fois plus charmante, qu'elle n'estoit lors qu'il estoit party. Elle estoit devenuë plus grande ; sa gorge s'estoit formée ; son embonpoint s'estoit augmenté ; son taint s'estoit embelly ; ses yeux estoient devenus plus brillans ; et sa grace estant plus assurée et plus libre, faisoit qu'elle en estoit infiniment plus aimable. Au reste, la beauté de son esprit s'estoit encore plus augmentée que celle de son corps : et le sejour qu'elle avoit fait à Elephantine, luy avoit tellement donné l'air du monde, qu'elle sembloit estre ce qu'elle estoit en effet, je veux dire une Princesse desguisée en Bergere. Sesostris de son costé, estoit aussi devenu incomparablement plus aimable : sa mine estoit plus haute ; et son esprit estoit et plus hardy, et plus poly tout ensemble. Ainsi ces deux Personnes se trouvant toutes deux dignes d'une nouvelle admiration, il ne faut pas s'estonner si leur affection se lia encore plus estroitement qu'auparavant. Il y eut toutesfois quelque changement au procedé de Timarete, qui donna quelques mauvaises heures à Sesostris : qui fut qu'encore que cette belle Fille l'aimast assurément plus qu'elle ne l'avoit jamais aymé, elle le luy tesmoigna pourtant moins : de sorte qu'à la premiere conversation particuliere qu'ils eurent ensemble, qui fut deux jours apres le retour de Sesostris, il se mit à se pleindre de ce cruel changement qu'il voyoit au procedé de Timarete : qui s'observant plus soigneusement qu'elle ne faisoit quand elle estoit plus jeune, ne songeoit pas tant â dire ce qu'elle pensoit, qu'à ne dire pas tout ce qu'elle avoit dans le coeur. De grace, luy disoit-il, belle Timarete, aprenez moy un peu d'où vient le changement que je voy en vous ? et pourquoy vous me traitez plus serieusement, et mesme plus froidement, que vous ne faisiez autrefois ? Vous pouvez, reprit elle en souriant, oster de vostre discours une des dernieres paroles dont vous vous estes servy : estant certain que je n'ay rien fait qui puisse vous obliger à croire que je vous traite froidement. J'avouë bien que j'ay perdu une partie de la simplicité, et de l'enjoüement de l'Enfance : ha Timarete, interrompit il, ne m'allez point oster par une cruelle parole, toutes les bontez que vous avez euës autrefois pour moy ! et souffrez du moins que je cherche quelque consolation dans les choses passées ; puis que je n'en puis trouver dans les choses presentes. Pour vous monstrer, luy dit Timarete, que je ne suis pas rigoureuse, je vous promets de n'oublier jamais que je vous dois la vie : mais en mesme temps je vous conjure d'oublier toutes les innocences de ma premiere jeunesse : et de ne pretendre pas regler la suitte de ma vie, par celle que j'ay passée. Car enfin Sesostris, je vous ay dit cent mille choses, qui me font rougir quand j'y pense, et que je ne vous diray plus jamais. Quoy, interrompit Sesostris, vous trouvez qu'il soit juste que parce que vous avez plus d'esprit que vous n'en aviez, je dois estre plus mal traité ! et que parce que vous estes plus belle, et que je suis plus amoureux, vous devez m'estre plus rigoureuse ! Je croy, dit elle en sousriant, aujourd'huy que je l'ay apris, qu'il est une bien-seance qu'il faut suivre : et qu'ainsi quand je vous aimerois, je ne devrois pas vous le dire, et ce seroit à vous à le deviner. Il faut advoüer, dit Sesostris, que l'usage a quelque chose de bien tirannique et de bien injuste : et que ceux qui s'en peuvent affranchir aux choses innocentes, doivent estre loüez de toutes les personnes raisonnables. Car enfin ; ne suis je pas celuy que j'estois, lors que vous viviez aveque moy avec plus de franchise que vous ne faites ? Nullement, luy dit elle, car vous estes plus honneste homme. Mais si cela est, reprit il, pourquoy m'en traitez vous plus mal ? c'est afin d'avoir plus depart à votre estime, repliqua t'elle. Ha Timarete, respondit Sesostris, la rigueur est un mauvais moyen de se faire estimer par un Amant ? Je vous assure, adjousta t'elle, que je croy qu'il est encore meilleur que l'indulgence. Vous avez pourtant beau estre rigoureuse (luy dit il, en luy monstrant la Medaille que Simandius luy avoit donnée) car vous ne me sçauriez empescher d'avoir vostre Portrait. Il est vray, dit il, qu'il n'est pas tout à fait ressemblant : mais du moins n'est il pas plus different de ce que vous estes, que vous estes differente de ce que vous éstiez pour moy, dans cét âge où vous me permettiez de regarder vos yeux sans les destourner. Timarete prenant cette Medaille et la regardant, fut extrémement surprise, de voir que la figure de Femme qui estoit d'un costé, avoit extrémement de son air : de sorte qu'ayant beaucoup de curiosité de sçavoir comment il avoit eu cette Medaille et comment elle luy pouvoit ressembler, elle se mit à le presser de le luy dire Il voulut alors, suivant son dessein, lui donner tout ce que Simandius luy avoit donné, mais elle ne le voulut pas : et elle continua de le presser de luy dire par quelle voye il avoit pû aquerir tant de richesses : luy demandant encore comment il avoit pû se resoudre apres cela, à redevenir Berger ? Vous me permettrez, luy dit-il, de commencer à vous respondre, par la derniere chose que vous me demandez : et de vous dire que je suis Berger, parce que vous estes Bergere : et que je cesseray de porter la Houlette, dés que vous ne la porterez plus. Et pour l'autre (dit il en me voyant arriver aupres d'eux) vous la sçaurez s'il vous plaist de la bouche de Miris. Comme j'entendis ces dernieres paroles, je demanday à Timarete, apres l'avoir salüée, ce que je luy devois aprendre ? de sorte que me l'ayant dit, je commençay à luy faire le recit de nostre voyage. Mais comme je voulus raconter à Timarete, quelle estoit la valeur de Sesostris, il voulut m'imposer silence : toutesfois voyant qu'il ne le pouvoit ; du moins, me dit il, me permettrez vous, pour m'empescher de vous contredire, de m'en aller : afin que je puisse tirer quelque advantage de vos flatteries, et que Timarete en puisse croire une partie. Et en effet Sesostris s'estant levé, pour aller au devant d'Edesie qui venoit à nous, je me mis à dire exactement à Timarete, tout ce qu'il avoit fait, quelle estoit la reputation qu'il avoit acquise, sous le nom de Psammetite ; et comment il avoit eu la Medaille qui luy donnoit tant de curiosité. Mais en luy faisant ce recit, je voyois tant de joye dans les yeux de Timarete, qu'il estoit aisé de connoistre, que Sesostris ne luy estoit pas indifferent. Cependant, Seigneur, quelques assurances qu'Edesie donnast à cet amoureux Berger qu'Amenophis avoit changé de sentiment, et qu'il luy avoit promis en partant, qu'à son retour il luy donneroit toute sorte de satisfaction : il fut plusieurs jours à ne pouvoir s'assurer en ses paroles : et si Timarete n'eust pas esté aussi sage que belle, Sesostris l'eust assurément enlevée de cette Isle, sans attendre le retour d'Amenophis. Mais elle luy tesmoigna avoir tant de colere, â la premiere proposition qu'il luy en fit, qu'il n'osa plus en concevoir la pensée : car enfin elle fut trois jours entiers sans luy vouloir parler : quoy qu'il la luy eust faite avec toutes les precautions imaginables. Neantmoins apres avoir demandé mille fois pardon, et avoir promis à Timarete de ne vouloir jamais que ce qu'elle voudroit, Sesostris fit sa paix avec elle : et se resolut, par les ordres de cette belle Fille, d'attendre en repos qu'Amenophis revinst. De sorte que depuis ce petit accommodement, dont je fus le Mediateur, ils vescurent ensemble sans avoir plus aucun despit l'un contre l'autre : si ce n'estoit de ceux qui sont essentiellement attachez à la passion qu'ils avoient dans l'ame : et qui naissent et meurent tous les jours, sans qu'on puisse presque dire ce qui les fait naistre et mourir. La douceur de leur vie fut pourtant bientost troublée par la mort d'Edesie, qui toucha extrémement Timarete, qui la croyoit Soeur de Traseas : et qui par cét accident, se trouva sans autre conversation raisonnable, que celle de Sesostris. Traseas estoit sans doute nay avec beaucoup d'esprit : il l'avoit mesme en quelque façon civilisé par la longue communication d'Amenophis : Nicetis sa Femme estoit aussi devenuë un peu plus sociable, par la frequentation d'Edesie : mais apres tout, ce qu'ils avoient aquis d'esprit, ne servoit qu'à les rendre moins incommodes, et ne suffisoit pas à les rendre agreables. Ainsi Timarete n'ayant plus que Sesostris, qui pûst la satisfaire par son entretien, elle luy accorda encore le sien avec plus de joye. Ce fut pourtant tousjours avec beaucoup de retenuë : luy semblant que puis qu'elle n'avoit plus Edesie, qui avoit toûjours eu plus de soin de sa conduite que Nicetis, elle devoit luy faire voir qu'elle ne se donneroit pas plus de liberté qu'on luy en avoit donné. Cette retenuë n'avoit toutesfois que de la modestie, et ne tenoit rien de la severité ny de la rigueur : de sorte qu'apres que les premieres larmes de Timarete furent essuyées, Sesostris se trouva sans autre inquietude, que celle de voir qu'Amenophis ne revenoit point : et de ce qu'il croyoit que plus son absence estoit longue, plus son bonheur estoit differé. Mais Seigneur, c'estoit en vain qu'il attendoit Amenophis, qui se trouvoit en une fâcheuse extremité : car il faut que vous sçachiez, que s'en allant au lieu dont il estoit convenu avec les Chefs du Party qu'il avoit formé ; il fut si malheureux qu'en traversant la Ville de Nea, qui est de la Province de Thebes, il s'y fit une Sedition : de sorte qu'Amenophis et son Esclave, se trouverent au milieu du tumulte malgré qu'ils en eussent. Cependant le malheur voulut qu'un des principaux de la Ville fut blessé : et qu'il le fut si prés d'Amenophis, et de l'esclave qui estoit aveque luy, qu'ils furent pris avec beaucoup d'autres, comme autheurs de cette sedition ; le Party dont estoit le blessé ayant prevalu sur celuy qui luy estoit opposé. Ainsi voila Amenophis et son Esclave prisonniers pour longtemps : car comme ils estoient Estrangers, ils n'avoient point de suport : Amenophis n'osant s'apuyer de celuy qu'il pouvoit avoir à Thebes : parce que ceux qui estoient demeurez Maistres de la Ville estoient pour Amasis. De sorte qu'il estoit contraint de se fier à son innocence seulement : mais comme elle n'estoit deffenduë par personne, et que ceux qui estoient veritablement criminels, et qui avoient esté pris avecque luy, avoiêt des Parens et des Amis dans la Ville ; les coupables furent absous, et les innocents furent resserrez plus estroitement dans leur prison. On ne put pourtant pas les juger si tost : parce que la blessure de celuy qui les poursuivoit estant à la teste, on fut tres long temps sans qu'on peust assurer s'il mourroit, ou s'il ne mourroit pas, si bien que comme le chastiment devoit estre plus ou moins rigoureux selon l'evenemêt, Amenophis et son Esclave demeurerent prisonniers, sans pouvoir, ny mesme sans oster quand ils l'eussent pu, donner de leurs nouvelles à personne. Amenophis eut encore une sensible douleur : car il s'aperçeut qu'il avoit perdu dans ce tumulte où il s'estoit trouvé, la Lettre de Ladice pour Amasis : par le moyen de la qu'elle, il esperoit faire un jour reconnoistre et Sesostris, et Timarete : et qu'il avoit voulu porter aveque luy, non seulement pour la faire voir à ceux aupres de qui il se vouloit justifier, mais encore parce qu'il ne la vouloit confier à personne. Mais pendant qu'il estoit en ce pitoyable estat, le Nil s'estant acreu, et en suitte retourné dans ses bornes ordinaires, comme il fait tousjours lors que l'hyver aproche : au contraire de tous les autres Fleuves du Monde, qui sont plus petits l'esté que l'hyver : il arriva qu'Heracleon, ayant retiré ses Troupes des Garnisons où on les avoit mises, surprit ceux qui s'estoient souslevez, et les défit presques entierement : de sorte qu'ils furent contraints de se renfermer dans Thebes. Heracleon ne pût pourtant pas entreprendre alors de l'assieger : et il fut contraint de se contenter de s'estre rendu Maistre de la Campagne : et d'avoir par cette action, acquis un nouveau credit sur l'esprit du Roy. Cét heureux succez ayant persuadé à Amasis, que pour retenir les Peuples dans leur devoir, il faloit qu'il allast se montrer dans toutes ses Provinces, et faire le tour de son Royaume ; il commença en effet d'aller de Ville en ville r'assurer tous les esprits, et leur imprimer un nouveau respect. Mais afin que ce voyage n'eust que des marques de paix, le Roy voulut que toute la Cour y allast : enfin, Seigneur, sans m'amuser à vous dire quelle fut la suitte que le Roy avoit à son départ de Memphis, je vous diray seulement, qu'il vint à Elephantine. Il n'y fut pas plustost que la foiblesse de sa veuë s'augmenta de telle sorte, qu'il creut qu'il l'alloit perdre entierement ; ce qui l'espouvanta d'autant plus, qu'il eut en ce mesme temps une apparition fort terrible. Il est vray que je pense que ce fut plustost un de ces songes misterieux, qui advertissent quelquesfois les hommes de ce qui leur doit arriver, que non pas une apparition effective. Quoy qu'il en soit, Amasis dit que s'estant esveillé une nuit un peu devant le jour, il vit, ou du moins il luy sembla qu'il voyoit une sombre lumiere, à la faveur de laquelle il aperçeut le corps d'Apriez : et vit distinctement les blessures qu'il avoit receuës, lors qu'il avoit esté si inhumainement massacré. Ce corps estoit tout sanglant et tout deffiguré mais ce qui l'estonna bien davantage, fut de voir aupres de ce Roy mort, la Princesse Ladice, couverte d'un grand Manteau de deüil, qui le regardant avec une action menaçante, et des yeux où l'on voyoit bien que la vie n'estoit qu'empruntée, commença de luy parler en ces termes : sa voix ayant un son si lamentable, si penetrant, et si terrible tout ensemble, qu'Amasis en pensa perdre la raison. Sçache (luy dit elle, en luy montrant cét infortuné Roy) que ce malheureux Prince que tu as fait perir a laissé un Fils, et que si tu ne luy rends la Couronne que tu as arraché à son Pere, tu ne verras jamais d'autre objet que celuy que tu vois, et que tu le verras tousjours Ouy trop ambitieux Amasis, poursuivit cette Ombre, tu ne verras plus ny tes Sujets, ny le Sceptre que tu tiens ; ny l'Enfant que je t'ay laissé ; ny mesme la lumiere : mais tu me verras tousjours, pour te reprocher ton crime, jusques à ce que tu entres au Tombeau. Apres cela, mille éclairs dont les flammes ondoyantes estoient meslées de rouge, de bleu, et de noir, luy desroberent la veuë du corps d'Apriez, et celle de Ladice. Ces esclairs furent accompagnez d'un bruit si grand, à ce qu'il luy sembla, que tout son Apartement luy en parut esbranlé : de sorte que passant tout d'un coup de cette funeste lumiere, dans une grande obscurité ; et de ce grand bruit, dans un profond silence : Amasis en demeura si troublé, qu'il ne sçavoit quelle resolution prendre. Son estonnement redoubla pourtant encore, lors que le jour estant venu, il sçeut qu'on avoit veû pleuvoir durant une heure, car, Seigneur, comme il ne pleut jamais en cette partie de l'Egipte, ce prodige acheva de l'effrayer. Mais il eut encore un autre sujet de frayeur : car il luy vint nouvelle qu'Apis, dont la naissance avoit resjoüy toute l'Egipte quelque temps auparavant, estoit mort d'un coup de Tonnerre. Je ne vous explique point, Seigneur, ce que c'est qu'Apis parmy nous, parce que je sçay bien que vous ne pouvez rien ignorer. Ainsi il vous est aisé de connoistre par ce que je dis, qu'Amasis eut lieu d'estre fort estonné : et d'autant plus, qu'il sçeut encore que la Statuë d'Osiris qu'il avoit fait eslever devant son Palais, estoit tombée en une nuit. Ce Prince voulut pourtant cacher son estonnement : mais il ne laissa pas d'envoyer consulter l'Oracle de Latone, à la Ville de Butte : qui est le plus renommé, de tous ceux qui sont en Egipte. Il est vray que cét Oracle ne le satisfit pas : car il respondit en termes obscurs, que s'il vouloit que sa Posterité regnast apres luy, il faloit qu'il rendist le Sceptre qu'il avoit usurpé à celuy à qui il apartenoit : qu'autrement il perdroit non seulement la veuë, mais encore la vie.Amasis se voyant donc si cruellement menacé, et sentant en effet que sa veuë s'affoiblissoit tous les jours, commença de combatre son ambition et de la vouloir vaincre, mais il ne pût toutesfois jamais en venir à bout. De sorte que faisant tous ses efforts pour se r'assurer, et pour r'assurer les autres, il recommença d'agir comme s'il n'eust rien aprehendé : quoy que dans le fonds de son coeur, il fust dans une aprehension continuelle. Les choses estant donc en cét estat, il arriva qu'on aporta à Amasis la Lettre de Ladice, qu'Amenophis avoit perduë au milieu de ce tumulte : et qui avoit esté trouvée par un Officier d'Amasis, qui estoit de cette Ville là : et qui estant prest de s'en retourner aupres du Roy, la prit avec le dessein de la luy rendre, sans sçavoir pourtant qui l'avoit perduë. Mais à son arrivée à Elephantine, il perdit cette Lettre ; qui fut trouvée par un des Gardes d'Amasis, qui la donna à ce Prince : celuy qui l'avoit aportée ne sçachant point alors ce qu'elle estoit devenuë. Ce qui l'en empescha, fut que ses Amis l'advertirent de ne se montrer point au Roy, et de sortir de la Ville : parce que ce Prince estoit persuadé, qu'il avoit esté en partie cause de la sedition qui estoit arrivée à la Ville d'où il estoit. Ainsi il s'en alla sans sçavoir que la Lettre qu'il avoit aportée, et qu'il avoit perduë, eust esté retrouvée : laissant ordre à ses Amis de le justifier aupres du Roy. Il n'osa pas mesme luy faire rien dire de cette Lettre : car comme il ne l'avoit plus, il jugeoit bien qu'il n'auroit pas esté crû. Cependant estant dans les mains d'Amasis, par la voye que je viens de dire, il ne la vit pas plustost, que malgré la foiblesse de sa veuë, il en reconnut le carractere, dés qu'il jetta les yeux dessus. Vous pouvez juger qu'il la lût avec estonnement, et avec application : et d'autant plus qu'il eut une grande joye d'aprendre que Ladice avoit laissé un Enfant. Mais Seigneur, il y eut un cas fortuit merveilleux en cette rencontre, qui merite d'estre remarqué : car il faut que vous sçachiez, que les Tablettes dans lesquelles la Lettre de Ladice mourante estoit escrite, estoient faites d'une certaine composition de Ciregonmée, un peu sujette à s'escailler : de sorte que lors que cét Officier du Roy la porta à Elephantine, il y eut un petit morceau de ces Tablettes qui se leva, justement à l'endroit où Ladice disoit à Amasis qu'elle luy laissoit une fille : de sorte que ce mot de Fille, et la derniere Lettre de celuy qui le precede, se leva sans se briser, et s'attacha dans d'autres Tablettes, que cét Officier avoit dans sa poche, sans qu'il s'en apperçeust alors. Si bien que par ce moyen, Amasis reçeut cette Lettre sans pouvoir juger avec certi- de, si Ladice luy disoit qu'elle luy laissoit une Fille ou un Fils. Neantmoins il y avoit beaucoup d'aparence, veu comme il voyoit la chose, qu'elle avoit escrit un Fils, et non pas une Fille : car enfin il voyoit qu'à l'endroit où elle luy parloit de l'Enfant qu'elle luy laissoit, il y avoit,Sçachez donc que je vous laisse un '…'… que vous ne verrez jamais si vous ne rendez le Sceptre au jeune Sesostris.De sorte Seigneur, que manquant une Lettre au mot qui precedoit celuy de Fille qui n'y estoit plus, il y avoit plus d'aparence de croire que c'estoit un Fils, qu'une Fille : car si ce mot fust demeuré entier, la chose n'auroit pas esté douteuse, quoy que celuy de Fille n'y eust pas esté. Joint que Ladice luy aparoissant, luy avoit dit un Enfant en general, et non pas une Fille : de sorte qu'encore que ce mot convinst à tous les deux Sexes, il ne laissa pas d'incliner plustost à croire que c'estoit un Fils qu'une Fille. Cependant encore qu'il connust par cette mesme Lettre, que lors que Ladice l'avoit escrite, le jeune Sesostris vivoit, il ne songea pourtant plus à luy rendre le Sceptre : et il n'eut autre dessein, que de faire regner l'Enfant que Ladice luy avoit laissé, soit que ce fust un Fils ou une Fille. Il creût mesme que peutestre Ladice n'estoit elle pas morte : et l'ambition l'aveugla de telle façon, qu'il commença de disposer de cét Enfant, qui n'estoit pas en sa puissance ; qu'il ne sçavoit où chercher ; et dont la vie estoit mesme incertaine. Il dit donc à Heracleon, que comme il devoit la Couronne à feu son Pere, il estoit juste qu'elle passast dans sa Maison : qu'ainsi il luy promettoit, que s'il pouvoir retrouver l'Enfant que les Dieux luy avoient donné, il s'aquiteroit des obligations qu'il avoit à sa Maison en general, et à sa valeur en particulier. Ce Prince luy engageant sa parole, que s'il avoit une Fille, il la luy feroit espouser : et que s'il avoit un Fils, il espouseroit la Princesse sa Soeur nommée Liserine : qui sçachant que son Frere estoit à Elephantine l'y estoit venu voir : cette Princesse estant alors à trois Parasanges de cette Ville. Cependant comme cette Lettre avoit esté trouvée dans une place publique, on ne sçavoit qui l'avoit perduë, si bien qu'Amasis se trouvoit fort embarrassé, à chercher quelque lumiere de ce qu'il vouloit sçavoir. Ce qui l'inquietoit le plus, estoit qu'il paroissoit par cette Lettre, que le Fils d'Apriez vivoit, lors qu'elle avoit esté escrite : mais en mesme temps il estoit persuadé qu'il faloit qu'il fust mort, puis qu'on ne le voyoit point à Thebes, et à la Teste des Troupes des revoltez. Cependant il ne sçavoit que faire pour s'esclaircir : toutesfois comme il se souvenoit qu'Amenophis estoit party de Says avec la Reine, lors qu'elle avoit esté contrainte d'avoir recours à la fuitte ; et qu'il sçavoit qu'il estoit d'Elephantine ; il s'imagina que peut-estre pourroit il tirer quelque connoissance de ce qu'il vouloit sçavoir, en faisant faire vue exacte recherche dans cette grande Ville, et à tous les lieux d'alentour. Il voulut mesme qu'on arrestast tous ceux qui se trouverent estre Parens d'Amenophis : mais comme ma Mere sçeut la chose ? elle sortit promptement d'Elephantine : de sorte que comme elle estoit seule qui eust pû dire quelque nouvelle d'Amenophis, cette recherche ne luy servit de rien. Il n'en demeura pourtant pas encore là : car il se servit de la Loy qu'il avoit faite, qui portoit que chacun rendroit conte de quoy il avoit vescu durant l'année, pour faire une exacte reveuë dans toutes les Maisons d'Elephantine. Mais enfin comme il ne trouvoit nulle lumiere de ce qu'il cherchoit, le Gouverneur de cette grande Ville sçeut qu'on n'avoit encore jamais fait cette recherche dans nostre Isle : parce qu'on disoit qu'elle estoit si peu peuplée, que cela ne valoit pas la peine de s'y transporter. Le Roy ne sçeut pas plustost cela, que poussé par un puissant instinct, il commanda qu'on y allast, et qu'on luy fist le raport de ce qu'on y auroit trouvé. Il est vray qu'il faut regarder la chose comme ayant esté conduite par les Dieux : car enfin si cét Officier du Roy qui avoit trouvé la Lettre de Ladice mourante dans la Ville de Nea, l'eust renduë à Amasis, ç'auroit esté à l'entour de cette Ville, qu'il auroit fait chercher des nouvelles de cette Princesse, et non pas à l'entour d'Elephantine : ainsi il paroist clairement qu'ils permirent qu'elle fust perduë une seconde fois, afin de faire retrouver Sesostris, En effet le commandement du Roy ayant esté executé à l'heure mesme, nous fusmes fort estonnez de voir arriver un matin à nostre Isle, divers Officiers d'Elephantine, qui allerent de Cabane en Cabane, demander qui y demeuroit, et de quoy vivoient ceux qui y demeuroient. De sorte que comme la nostre estoit la plus grand de l'Isle, ils ne manquerent pas d'y venir : et d'y demander ce qu'ils demandoient à toutes les autres. Traseas fut celuy qui leur respondit pour toute la Famille qu'ils voulurent voir : si bien que Timarete, Sesostris, et moy, parusmes devant ces Gens là : qui ne nous eurent pas plus tost veus, qu'ils recommencerent de s'informer tres soigneusement qui nous estions. Mais Seigneur, devant que de vous dire precisément ce que Traseas respondit, il faut que je vous die que quelques jours devant, qu'Amenophis partist de l'Isle, l'esclave du Prince qui sçavoit qu'il devoit partir, et qui avoit une passion demesurée pour Sesostris, se mit à recommander à Traseas, avec un empressement estrange, d'en avoir un soin extreme s'il revenoit à l'Isle, et de ne l'en laisser plus sortir. Comme Traseas avoit de l'esprit, il ne pouvoit pas manquer d'avoir de la curiosité, et de s'imaginer qu'il faloit que Sesostris fust d'une Grande Naissance, aussi bien que Timarete : car outre qu'Amenophis luy avoit advoüé en effet, en abordant à cette Isle, que la Reine et Ladice estoient deux Personnes de condition, qui fuyoient la persecution du nouveau Roy ; il avoit encore entreveu les pierreries de ces deux Princesses, qu'Amenophis avoit fait cacher par cet Esclave, devant que de partir de l'Isle. Cent et cent fois Traseas avoit fait tout ce qu'il avoit pû, pour sçavoir de luy qui estoient Sesostris et Timarete, mais il n'avoit pû le luy faire dire : de sorte que luy semblant avoir trouvé un moyen de l'obliger à luy reveler le secret qu'il vouloit sçavoir ; il n'y dit donc, comme il le pressoit de songer bien à garder Sesostris, s'il revenoit à cette Isle, qu'il ne feroit rien de ce qu'il luy disoit, s'il ne luy advoüoit la verité. D'abord l'Esclave resista, comme il avoit resisté tant d'autres fois : mais enfin il luy promit si fortement de luy garder une fidelité inviolable ; que cét Esclave, qui voyoit en effet que Traseas paroissoit fort fidelle et fort affectionné creût qu'il le seroit encore davantage, s'il sçavoit que Sesostris estoit Fils d'Apriez, et legitime Roy d'Egipte. Apres donc l'avoir fait jurer par Osiris, et par Isis, qu'il ne le trahiroit point ; sçache, luy dit il, Traseas, que tu es en estat d'estre bien tost au dessus de ta condition : car enfin cette Princesse que tu vis aborder icy, estoit Femme d'Apriez, et Mere de Sesostris : et celle qui mourut en donnant la vie à Timarete, estoit Femme d'Amasis. Ainsi, Traseas, tu tiens en ton pouvoir le Fils du legitime Roy, et la Fille de l'Usurpateur : juge apres cela, si tu n'es pas le plus heureux de tous les hommes : puis que de quelque costé que la Fortune tourne, tu as en ta puissance la Personne qui doit porter la Couronne d'Egipte. Cét Esclave ayant donc dit tout ce qu'il sçavoit, Traseas eut une joye extréme : et luy promit une fidelité inviolable. Apres cela, Seigneur, vous pouvez juger que Traseas vit dans sa Cabane ces Gês qui s'informoient si particulierement qui estoit Sesostris ; qui estoit Timarete, et qui j'estois ; il eust lieu d'estre un peu estonné. Mais afin d'avoir moins de choses à respondre, et d'estre moins exposé à se contredire, il dit que nous estions ses Enfans, et que Nicetis estoit nostre Mere, ne voulant point nonmer Amenophis. D'abord la responce de Traseas nous surprit Sesostris et moy : toutesfois croyant que c'estoit pour quelque raison que nous ignorions, nous ne le contredismes point. Cependant ceux qui s'informoient si curieusement, regarderent Sesostris et Timarete avec admiration : et firent encore plusieurs questions à Traseas, où il respondit assez juste. Mais il n'en fut pas autant de Nicetis : car encore qu'elle eust entendu que son Mary avoit dit que nous estions ses Enfans : quand ils vinrent à l'interroger, et à luy demander de quoy ils faisoient subsister leur Famille ? au lieu de respondre precisément, elle respondit que n'ayant qu'une Fille, il leur estoit aisé de subsister. De sorte que ces Gens voyant de la contradiction, entre le Mary et la Femme, creurent qu'il y avoit quelque chose de caché là dessous : et ils le creurent d'autant plus, que Traseas voulant reparer ce que sa Femme avoit dit, repliqua que Nicetis ne nous apelloit pas ses Enfans Sesostris et moy, parce qu'il nous avoit eus d'une autre Femme : mais que cela n'empeschoit pas, que nous ne fussions ses Enfans. Cependant Nicetis ne pouvant souffrir ce que disoit Traseas, se mit à dire en s'en allant, que quand Amenophis reviendroit, elle ne pensoit pas qu'il trouvast bon qu'on luy eust osté son Fils. Ce Nom d'Amenophis, ne fut pas plustost prononcé, qu'un des Officiers d'Amasis, qui estoit avec ceux qui faisoient cette recherche, ne douta point qu'il n'eust peut estre trouvé ce que le Roy cherchoit. Car il sçavoit bien qu'on avoit fait arrester à Elephantine, tous les Parens d'Amenophis : et il sçavoit de plus, que c'estoit luy qui avoit suivy la Reine, et la Princesse Ladice. De sorte que tirant ceux avec qui il estoit à part, il les laissa dans cette Isle : et s'en retourna dire au Roy, ce qu'il avoit descouvert. Amasis ne sçeut pas plustost toutes les conjectures qui donnoient lieu de croire qu'il trouveroit dans cette Isle des nouvelles de ce qu'il cherchoit ; qu'il voulut aller luy mesme s'informer d'une chose qui luy estoit de si grande importance. Mais comme il estoit alors dans la Chambre de la Princesse Liserine, et qu'Heracleon y estoit aussi ; il voulut qu'ils y allassent avec que luy. Car enfin, leur dit il à tous deux, vous avez autant d'interest que moy, en la chose dont il s'agit : puis que comme je vous l'ay desja dit, si j'ay un Fils, la Princesse Liserine l'espousera : et si j'ay une Fille, Heracleon sera son Mary. Enfin, Seigneur, cet Officier d'Amasis qui ne cherchoit qu'à s'empresser, et à luy donner une agreable nouvelle, fortifia toutes les conjonctures effectives qu'il avoit, par tant de choses qu'il inventa ; qu'en effect Amasis creut qu'il trouveroit ce qu'il cherchoit. Il s'embarqua donc avec la Princesse Liserine, Heracleon, et cinq ou six personnes de qualité : ne voulant pas estre suivy d'un plus grand nombre en cette occasion. Ainsi n'ayant qu'une partie de ses Gardes qui le suivoient dans un autre Batteau, ils aborderent à cette Isle : mais en y abordant, vous pouvez juger combien l'ambitieux Heracleon fit de voeux, afin qu'Amasis peust trouver qu'il eust une Fille, et vous pouvez juger aussi, combien en fit Liserine, afin que ce peust estre un Fils. Cependant Traseas qui avoit bien remarqué que cet Officier du Roy estoit retourné à Elephantine, ne sçeut pas plustost qu'Amasis abordoit à cette Isle, qu'il crût bien qu'il n'y venoit que pour s'informer ce qu'estoient devenus la Reyne, Sesostris, et Ladice : de sorte que Traseas raisonnant à sa mode, et n'ayant pas le temps d'instruire Sesostris, parce qu'ils estoient observez de ceux qui estoient demeurez dans l'Isle ; il s'aprocha seulement de luy, pour luy dire en passant, qu'il ne le contredist pas, et qu'il y alloit de toute sa fortune. Mais à peine luy eut il dit cela, que sans faire l'estonné ny l'empressé, il s'assit devant sa Cabane : Sesostris estant debout, appuyé sur sa Houlette, vis à vis de sa Maistresse, qui estoit assise sur un siege de Gazon. Mais Seigneur, comme ceux qui ont dessein de plaire, n'ont guere de ces jours negligez, où les personnes les mieux faites, perdent quelque chose de leur agréement ; Sesostris et Timarete estoient si propres ce jour là, et si galamment habillez (quoy qu'ils ne le fussent qu'avec la simplicité de Berger et de Bergere) qu'on ne pouvoit pas les voir sans les admirer. Cependant le Roy aprochant de cette Cabane, Traseas se leva, et fut au devant de luy comme pour le voir : ne faisant pas semblant de croire qu'il pensast que le Roy eust rien à luy dire. Sesostris, Timarete, et moy, le suivions : d'autre part, le Roy, venant droit à nous, estoit appuyé sur Heracleon : cét Officier qui nous avoit desja veûs, estant de l'autre costé, nous monstroit de la main en parlant au Roy. La Princesse Liserine, suivie de ses Femmes, estoit conduite par un homme de qualité : mais Seigneur, â peine Heracleon eut il jetté les yeux sur Timarete, qu'il fit mille voeux secrets, qu'elle se pûst trouver Fille d'Amasis : et à peine Liserine eut elle veû Sesostris, qu'elle desira aussi ardemment qu'il pûst se trouver estre Fils du Roy. Pour Amasis il desiroit passionnément, s'il avoit à avoir un Enfant, que ce fust un successeur, et non pas une Fille : apres avoir donc regardé, et Sesostris, et Timarete, il prit Traseas à part : et sans autre tesmoin qu'Heracleon, il se mit d'abord à luy dire qu'il vouloit qu'il luy dist la verité : en suitte de quoy, il luy demanda où estoit Amenophis, et ce qu'estoient devenus la Reine, le jeune Sesostris, et la Princesse Ladice ; car enfin (luy dit le Roy, encore qu'il ne le sçeust que par des conjectures) je sçay affirmativement qu'ils ont esté en cette Isle. Traseas connoissant par la maniere dont le Roy parloit ; qu'il n'estoit pas si bien informé de la verité qu'il le disoit estre, se resolut à suivre le dessein qu'il avoit formé, dés qu'il avoit sçeu que cét Officier du Roy estoit retourné à Elephantine. C'est à dire, Seigneur, à n'advoüer point que Sesostris estoit Fils d'Apriez, de peur de le livrer entre les mains de son ennemy : et à luy dire au contraire, qu'il estoit Fils de Ladice, et de luy. Car enfin, disoit-il en luy mesme, pourveû que Sesostris regne, qu'importe à Amenophis, si c'est comme Fils d'Apriez, ou comme Fils d'Amasis ? Traseas estant donc dans ce sentiment là, ne s'amusa point à nier au Roy que la Reine eust esté à cette Isle : mais pour faire reüssir son dessein plus finement, il ne fit pas semblant d'avoir sçeu que celle qui estoit venuë avec la Reine fust sa femme. Il luy advoüa donc, que la Reine et Sesostris estoient venus à cette Isle, avec une autre Princesse, qui estoit morte trois jours apres y estre arrivée : et morte en donnant la vie à un Fils. Adjoustant que quelques jours apres, une maladie contagieuse ayant pris dans l'Isle, la Reine et le jeune Sesostris en estoient morts : et que depuis cela, Amenophis avoit fait donner le Nom de Sesostris au Fils de cette Princesse, qui estoit morte en luy donnant la vie. Mais où est cét Enfant ? interrompit le Roy ? Seigneur (repliqua Traseas, en luy monstrant Sesostris) voila celuy dont je parle, qui croit qu'Amenophis est son Pere : et que j'ay tantost dit estre mon Fils, parce qu'Amenophis a tousjours aporté grand soin à le cacher, sans que j'en sçache la raison : mais dés que vous avez parlé, je n'ay pas eu la hardiesse de vous dire un mensonge. Mais où est Amenophis ? reprit le Roy ; Seigneur, repliqua Traseas, je n'en sçay rien : et je sçay seulement qu'il m'a fort recommandé Sesostris. Ha Heracleon, s'escria le Roy, il ne faut point douter que le Traistre qui enleva de Says et la Reyne, et Ladice, n'eust dessein d'armer mon propre Fils contre moy ! en persuadant aux Peuples qu'il estoit Fils d'Apriez. Ouy, Heracleon, poursuivit ce Prince, c'est luy qui a fait croire à ceux de Thebes qu'il vivoit encore, et il a sans doute effectivement eu dessein de supposer mon Fils pour celuy de ce Prince. Mais enfin, Traseas (dit le Roy qui avoit sçeu son Nom) me puis je fier à tes paroles, et celuy que tu me monstres, doit il porter la Couronne que je porte ? Oüy, Seigneur, reprit Traseas, si la Princesse Ladice estoit vostre Femme. Au reste, Seigneur, adjousta t'il, ne pensez pas que je vous cache le Fils d'Apriez : commandez, Seigneur, qu'on me mette en Prison : et s'il se trouve un autre Sesostris, que celuy que je vous monstre, faites moy perdre la vie. Mais, interrompit Heracleon, qui n'estoit pas bien aise qu'Amasis eust un Fils, apres les promesses qu'il luy avoit faites, le danger n'est pas que vous cachiez un autre Sesostris : mais l'importance est de sçavoir precisément, si celuy cy n'est point le Sesostris fils d'Apriez : et si ce n'est point l'Enfant de la Princesse Ladice qui est mort, et non pas celuy qui vint de Says icy. Traseas entendant parler Heracleon de cette sorte, se mit à faire mille sermens espouventables, qu'il disoit la verité : mais pendant cette contestation, qui se faisoit entre Heracleon et Traseas, le Roy agitant la chose en luy mesme, et se souvenant de l'apparition de Ladice, et de tous les prodiges qui estoient arrivez, il sentit dans son coeur une esmotion extraordinaire. Le remords de son crime luy dona mesme alors une si aigre douleur, qu'il souhaitta quasi qu'il pûst y avoir un Fils d'Apriez, pour luy pouvoir rendre le Sceptre : de sorte que n'insistant pas aussi fortement qu'Heracleon, à contredire Traseas : il creut enfin que Sesostris estoit ou son Fils, ou celuy d'Apriez : si bien que jugeant que lequel que ce fust des deux il meritoit de regner, il se resolut à le reconnoistre : apres avoir toutesfois interrogé plusieurs Bergers de l'Isle, qui ne dirent rien qui contredist ce que disoit Traseas car ils estoient tous arrivez dans cette Isle depuis Amenophis. Cependant comme tout ce qu'il y avoit de jeunes Bergers en ce lieu là, s'estoient assemblez pour regarder le Roy ; et que n'osant pas s'approcher si prés, ils estoient contraints de s'eslever pour le voir mieux, ils monterent cinq ou six sur un petit Toict de Rozeaux, d'une Bergerie de Traseas : mais comme ce qui le soustenoit n'estoit pas assez fort pour les soustenir, le Toict et les Bergers tomberent : et tomberent si prés de la Princesse Liserine (qui estant charmée de la beauté de Timarete, l'avoit fait approcher pour luy parler) qu'elle put voir le merveilleux cas fortuit de ce petit desordre. Car, Seigneur, il faut que vous sçachiez, que c'estoit en cet endroit qu'Amenophis avoit fait cacher devant que de partir, toutes les Pierreries de la Reine, et toutes celles de Ladice : de sorte que les deux petits Coffres dans quoy elles estoient, s'estant ouverts en tombant, on vit esclatter mille Pierre precieuses, parmy le débris de cette petite Bergerie. La Princesse Liserine n'eut pas plustost veû toutes ces Pierreries, qu'elle fit un grand cry : n'estant pas moins estonnée que ces Bergers, de tout ce qu'elle voyoit. Le crey qu'elle fit, ayant fait tourner la teste au Roy, et cette Princesse luy ayant dit ce que c'estoit, il s'aprocha, et vit luy-mesme ce qui causoit son estonnement : si bien qu'ayant commandé qu'on recueilir ces Pierreries, et qu'on les luy apportast ; on ne luy eut pas plustost obey, qu'il reconnut une Boiste de Portrait qu'avoit eu Ladice, qui estoit extrémement remarquable : et plusieurs autres choses, qu'il avoit veuës, ou à Ladice, ou à la Reine. Ainsi ne pouvant pas douter apres cela, que ces deux Princesse n'eussent esté en cette Isle, il adjousta encore plus de foy au discours de Traseas : et ne douta presques plus, que Sesostris ne fust son Fils. Heracleon voulut pourtant encore s'opposer à cette croyance : en faisant remarquer à Amasis, que Sesostris estoit trop grand et trop avancé, pour n'avoir que l'aage qu'il falloit qu'il eust pour estre son Fils : mais Traseas ayant respondu à cela, que l'on voyoit tous les jours de jeunes gens de seize ou dix-sept ans, paroistre comme s'ils en avoient vingt ; le Roy se rangea de l'advis de Traseas. Enfin, Seigneur, ce Prince croyant de certitude dans le fonds de son coeur, que Sesostris estoit ou son Fils, ou celuy d'Apriez ; il ne s'amusa point à examiner la chose de si prés : sçachant bien qu'il alloit encore devenir plus puissant, ayant un Successeur, qu'il ne l'estoit n'en ayant pas. Il a depuis advoüé, que si en ce temps là il eust parû clair aux yeux du monde, que Sesostris estoit Fils d'Apriez, il ne l'auroit pas traitté comme il fit : mais voyant que s'il n'estoit point son Fils, il pouvoit du moins le faire passer pour tel, et luy rendre le Sceptre, sans que cela parust une restitution, il ne voulut pas autant aprofondir la chose qu'il eust peut-estre fait, s'il n'eust pas eu ce sentiment là. Ainsi il s'en informa autant qu'il faloit, pour sçavoir que Sesostris estoit ou son Fils, ou celuy d'Apriez : mais non pas autant qu'il eust falu, pour sçavoir bien precisément lequel c'estoit des deux. Durant que ce Prince achevoit des s'esclaircir de ce qu'il vouloit sçavoir, Simandius qui estoit venu avec le Roy, et qui s'estoit arresté derriere, à parler avec quelqu'un de ses Amis, s'estant aproché, se mit d'abord à regarder Timarete, dont la merveilleuse beauté arrestoit les yeux de tout le monde : mais en suitte les ayant tournez vers Sesostris, qui ne l'avoit pas aperçeu, il le reconnut aussi tost, pour estre ce vaillant Psammetite, à qui il devoit la vie : et qui avoit fait de si belles et de si grandes actions. De sorte que s'estant aproché de luy, durant que le Roy parloit encere à Traseas, à Heracleon, et à Liserine, qu'il avoit apellée : et comment est il possible, luy dit il, que le vaillant Psammetite, qui sçait se servir si glorieusemêt d'une Espée, ait mieux aimé venir prendre une Houlette en cette Isle, que de venir à la Cour, où l'on preparoit de si grandes recompences à sa vertu ? Sesostris reconnoissant alors Simandius, eut une confusion estrange, d'estre veû avec l'habit qu'il portoit : aussi en changea t'il de couleur : ce ne fut pourtant pas une confusion stupide que la sienne, au contraire, faisant un grand effort sur luy mesme, pour vaincre la honte qu'il avoit d'estre veu avec une Houlette à la main ; Seigneur : luy dit il en sousriant, il me semble que pour vostre honneur autant que pour le mien, vous pouviez ne faire pas semblant de me connoistre. Non non, dit Simandius, je ne suis point capable d'une fausse gloire : et quand vous ne seriez qu'un simple Berger, vous meritez si bien d'estre Roy, que je ne veux pas laisser de publier que je vous dois la vie, et que le Roy vous doit la victoire. Et en effet, Amasis s'estant retourné, avec intention d'appeller Sesostris, et de le reconnoistre pour son Fils ; Simandius prenant ce mesme Sesostris par le bras, le presenta à Amasis. Voyez, Seigneur, luy dit-il, voyez en la personne de cet aimable Berger, ce vaillant Psammetite, dont je vous ay tant parlé, et qui seul fut la cause du gain de la Bataille. Le Roy surpris du discours de Simandius, luy dit d'abord qu'il s'abusoit : car, luy dit il, vous appellez ce Berger Psammetite, et tout le monde m'asseure icy qu'il se nomme Sesostris, Je ne sçay pas, Seigneur, reprit Simandius, comment on appelle mon Liberateur en cette Isle : mais je sçay bien que celuy que je voy se faisoit nommer Psammetite, lors que je le vis à l'Armée. Sesostris voyant que ce changement de Nom embarossoit extremement le Roy, Simandius, et Traseas, qui n'avoient point sçeu qu'il eust quitté le sien durant son voyage de Guerre, prit enfin la parole, pour les tirer d'inquietude. Puis que Simandius a voulu, dit-il, avec une grace admirable, que j'eusse l'honneur d'estre connu de vostre Majesté, il faut que je luy advouë ; que changeant de profession, je changeay de Nom : et que tant que j'ay esté à la Guerre, j'ay porté celuy de Psammetite. Mais pourquoy (reprit le Roy, ravy de sçavoir que celuy qu'il reconnoissoit pour estre son Fils estoit digne de l'estre) estes vous revenu prendre la Houlette, au lieu de venir à la Cour ? Sesostris se trouvant alors bien embarrassé, ne voulut pas dire que c'estoit parce qu'il estoit amoureux de Timarete : de sorte que pour pretexter son retour, il dit qu'estant party de l'Isle sans le consentement de son Pere, il s'en estoit repenty, et avoit voulu revenir. Quoy qu'il en soit, Seigneur interrompit Simandius en parlant au Roy, ce Berger est le plus vaillant homme de vostre Royaume ; et je doute si le grand Sesostris, ny le vaillant Psammetite, dont il a porté les Noms ont esté plus vaillans que luy. Du moins (reprit Amasis, sans donner loisir à Sesostris de respondre) n'ont-ils pas esté plus Grands qu'il le va estre : car je vous declare (dit-il en parlant à tous ceux qui estoient à l'entour de luy) que Sesostris que vous voyez est mon Fils. En disant cela, Amasis le voulut embrasser : mais Sesostris s'stant jetté à ses pieds, luy dit avec beaucoup de surprise, qu'il n'estoit pas digne de cet honneur. Il fallut pourtant qu'il se relevast : car le Roy le luy commanda, ordonnant à tous ceux qui estoient aupres de luy, de le regarder comme son Successeur. Vous pouvez juger, Seigneur, qu'Heracleon ne fut pas bien aise de cette declaration d'Amasis : mais en eschange, la Princesse Liserine en eut un transport de joye estrange. D'autre part, la belle Timarete voyant son cher Sesostris estre prest de quitter la Houlette, avec la certitude de porter un jour un Sceptre, ne pût s'empescher d'en estre ravie : mais à peine la joye avoit-elle pû passer de son coeur dans ses yeux, que venant à considerer qu'elle alloit perdre Sesostris, et le perdre pour tousjours, elle en souspira en secret. Sesostris de son costé, dont le Grand coeur ne pouvoit pas manquer d'estre sensible à la gloire, ne pût s'empescher d'estre bien aise d'apprendre qu'il n'estoit pas Berger : mais comme dans le plus fort de sa joye, il tourna les yeux sur Timarete, et qu'il vint à penser qu'il falloit l'abandonner ; la douleur se mesla à cette joye, et la modera de telle sorte, que le Roy ne pouvoit assez admirer la grandeur de l'ame de Sesostris, qui apprenoit une chose si surprenante, et si avantageuse pour luy, avec si peu d'esmotion, et si peu d'empressement. Cependant Heracleon, qui estoit destiné à avoir l'ame tirannisée, par les passions les plus violentes ; au milieu de la douleur qu'il avoit, de voir que la Princesse Liserine avoit esté plus heureuse que luy, ne laissoit pas de regarder Timarete, avec une attention estrange. Cent fois il voulut ne la regarder point : et cent fois il la regarda malgré luy. Cependant le Roy trouvant qu'il avoit lieu de croire encore plus fortement, que Sesostris estoit son Fils, puis qu'il avoit pris son Party, contre les Rebelles de Thebes, n'hesita plus sur ce qu'il avoit à faire, et sur ce qu'il avoit fait : si bien qu'apres qu'il eut donné a la Princesse Liserine toutes les Pierreries qu'on avoit trouvées dans cette Isle ; qu'il disoit luy apartenir, ou comme successeur d'Apriez, ou comme Mary de Ladice ; qu'il eut assuré aux Bergers, qu'il leur donneroit plus qu'elles ne valoient ; et qu'il eut encore assuré Traseas, de le rendre heureux ; il se tourna vers Sesostris : et luy demanda s'il ne vouloit pas venir aveque luy à Elephantine ? Sesostris entendant parler le Roy de cette sorte, le suplia de ne vouloir pas le couvrir de confusion, en le menant en l'habit où il estoit : le conjurant de vouloir souffrir qu'il demeurast en cette Isle ; jusques à ce qu'il fust en un autre esquipage. Aussi bien Seigneur, luy dit-il, est il à propos de me laisser un jour pour m'accoustumer a l'esclat de la Grandeur, de peur qu'elle ne m'esbloüisse. Non non, mon Fils, repliqua Amasis, il ne faut point apprehender que celuy qui a pû surpasser en valeur, tout ce que l'Egipte a de vaillans Hommes, ait besoin de temps pour s'accoustumer a soustenir la condition où il est nay. Sesostris ne se rendit pourtant pas : et il parla avec tant d'adresse, qu'Amasis eut enfin cette complaisance pour luy : croyant mesme en effet, qu'il estoit à propos que les Peuples qui se laissent fort toucher par les apparences, ne le vissent pas en cét estat. Ainsi il se resolut de le laisser tout le jour suivant dans cette Isle, ne pouvant pas en moins de temps, luy faire preparer un Esquipage proportionné à sa condition. Le Roy ne voulut pourtant pas le laisser, sans quelques-uns des siens : c'est pourquoy il commanda au Capitaine de ses Gardes de demeurer dans cette Isle, avec douze de ses Compagnons : Amasis ne prenant pas garde à la ressemblance que Timarete avoit avec Ladice, à cause de sa mauvaise veuë, et que d'ailleurs il avoit l'esprit fort occupé. Et pour Heracleon et Liserine, ils ne l'avoient jamais veuë : le premier ayant esté nourry dans une Province, et Liserine n'estant pas née, lors que Ladice avoit quitté Says. Cependant Amasis se retira apres avoir fait un compliment à la Princesse Liserine, que Sesostris ne comprit pas, et qu'elle entendit fort bien : de sorte que regardant cet aimable Berger comme un Grand Prince ; et ce Grand Prince comme devant estre Roy, et la devant faire Reyne ; elle eut pour luy toute la civilité, et tout l'agréement, dont elle pouvoit estre capable. Comme elle estoit tres belle, elle ne douta point que le coeur de Sesostris ne fust bien tost sa conqueste : elle ne craignit pas mesme qu'il fust amoureux de Timarete : car comme elle estoit ambitieuse, elle jugea des sentimens de Sesostris par les siens : et ne douta point qu'en quitant la Houlette, il ne quittast aussi sa passion s'il en avoit une, ainsi Liserine s'en alla avec beaucoup de joye, aussi bien que le Roy, qui estoit ravy de se voir un Successeur. Il n'en estoit pas de mesme d'Heracleon, qui apres avoir esperé en voyant Timarete, de se voir en estat de posseder la plus grande Beauté du monde, et une des premieres Couronnes de l'Univers ; se voyoit bien esloigné de pouvoir satisfaire son ambition. Mais apres que le Roy fut party de l'Isle, il fallut que Sesostris receust tous les complimens que luy vouloient faire tous les Bergers : car comme naturellement il a l'ame douce et civile, il ne voulut pas se servir si tost du privilege que sa condition luy donnoit. De sorte qu'il luy sur impossible de trouver moyen le reste du jour, de parler en particulier à Timarete : et il luy fut d'autant plus difficile, que ce Capitaine des Gardes voulant estre le premier à s'acquerir l'amitié du nouveau Prince, ne le quittoit point du tout. J'eus mesme bien de la peine à luy pouvoir tesmoigner combien son bon-heur me touchoit : je fis pourtant si bien que je pûs luy advoüer que j'avois quelquesfois eu envie de luy dire que je sçavois bien qu'Amenophis n'estoit pas nay Berger, et de luy demander pardon de ne l'avoir pas fait : m'excusant sur les menaces qu'Amenophis m'avoit faites, si je luy en disois quelque chose. Joint aussi, Seigneur, qu'ayant tousjours creû que Sesostris estoit son Fils, je n'en imaginois rien, sinon qu'il se vouloit cacher luy-mesme. Mais enfin, Seigneur, pour revenir où j'en estois, il faut que je vous die que Sesostris et Timarete ne se parlerent que des yeux, encore ne fut ce pas comme à l'ordinaire : car le respect que Timarete commençoit de vouloir avoir pour luy, mettoit je ne sçai quelle contrainte dans ses regards, qui en troubloit toute la douceur, et qui faisoit que Sesostris n'entendoit point bien leur langage, luy qui avoit accoustumé de connoistre les sentimens les plus cachez du coeur de sa Bergere, des qu'il avoit rencontré ses yeux dans les siens. Mais enfin le lendemain estant venu, et sçachant que le jour suivant on le meneroit à Elephantine, il se resolut d'entretenir Timarete : pour cet effect, l'Amour luy fit faire le premier commandement qu'il fit, à ceux qu'on avoit laissez auprés de luy : quoy qu'il eust resolu de ne commencer d'agir en Prince, que lors qu'il auroit quitté les habillemens de Berger. Mais voyant que s'il n'agissoit autrement, il ne pourroit entretenir Timarete ; sçachant que cette belle Fille estoit allée au haut de la Colline, sans estre suivie que d'une Bergere qui alloit souvent avec elle, il y fut aussi : et commanda à ce Capitaine des Gardes de ne l'y suivre point. Ce qu'il fit d'autant plustost, que ce n'estoit pas un lieu où il y eust rien à craindre : joint que n'y ayant qu'un Port en toute l'Isle, où il avoit posé des Gardes, il suivoit bien plus Sesostris pour luy faire la Cour que pour le garder. Ce Prince s'estant donc deffait de tous ceux qui pouvoient l'empescher d'entretenir Timarete, monta la Coline : et comme il fut arrivé au haut, il vit sur le penchant opposé au costé par où il y estoit monté, la belle Timarete, assise au pied d'un Arbre, qui essuyoit ses yeux, comme si elle eust pleuré : durant que la Bergere qui l'avoit suivie cuëilloit à dix ou douze pas d'elle des herbes dont elle avoit besoin pour son Troupeau. Sesostris voyant sa Bergere en cet estat, en souspira : mais avec une si veritable douleur, que je suis persuadé, que si la chose eust despendu de son choix, il eust alors preferé la Houlette au Sceptre, et la conduite des Troupeaux à celle des Peuples. Apres avoir donc raisonné un moment sur la cruauté de sa bonne fortune, il s'avança vers Timarete, avec intention de se jetter à ses pieds, avec le mesme respect qu'il avoit accoustumé d'avoir pour elle : mais cette belle Fille ayant tourné la teste au bruit qu'il fit en marchant, et apperçeu Sesostris ; elle acheva d'esseuyer ses larmes en se cachant à demy. Apres quoy, taschant de remettre la joye dans ses yeux, elle se leva : et salüant Sesostris avec une civilité plus respectueuse qu'à l'ordinaire ; que direz vous de moy Seigneur, luy dit-elle, de n'avoir encore pû trouver moyen de vous dire que je prends toute la part que je puis prendre, à la Grandeur où vous estes eslevé ; mais comme je ne suis accoustumée qu'à vivre avec des Bergers, et que je ne sçay pas comment il faut agir avec un Grand Prince, je n'ay osé entreprendre de vous dire ce que je pense. Ha cruelle Timarete, luy dit-il, quel plaisir prenez vous à me parler comme vous faites ? et pourriez vous bien croire, que le changement de ma condition en eust apporté à mon coeur ? Non non Timarete, ne vous y abusez pas : je suis pour vous aujourd'huy, ce que j'estois il y a deux jours : et je seray sur le Thrône, si la Fortune m'y met, ce que je suis dans cette Isle. Ne m'appellez donc point Seigneur, je vous en conjure : car je vous declare, que vous regnerez eternellement dans mon ame. Au reste, aimable Timarete, ne vous efforcez point de peindre la joye dans vos yeux, pour le bonheur qui m'est arrivé : et sçachez au contraire, que vous ne pouvez faire un plus sensible outrage à mon affection, que de vous réjouïr d'une chose qui m'esloigne de vous. Ne vous interessez donc pas plus que moy à ma bonne fortune : et si vous voulez m'obliger, advoüez moy que j'avois quelque part aux larmes que vous respandiez quand je suis arrivé. Puis que vous avez esté tesmoin de ma foiblesse, reprit Timarete en rougissant, je veux bien vous advoüer que vous estiez la cause de ma douleur : mais je ne vous advoüeray pas que je pleure pour vostre bonne fortune : puis qu'il est vray que c'est seulement la perte que je fais qui m'afflige, et qui m'afflige d'autant plus, que je voy qu'en effet il est juste que je vous perde. Car enfin, quand il seroit vray que par un miracle, vous pourriez vous souvenir d'une malheureuse Bergere, au milieu de la Grandeur dont vous allez estre environné ; Il est toujours certain, que vous seriez obligé en honneur, de cacher le souvenir que vous auriez de moy : et de ne me donner jamais nulle marque d'affection. Vous voyez donc bien, Seigneur, que c'est la perte de mon propre bonheur que je regrette, et non pas le vostre qui m'afflige : car je vous puis protester, que toutes les fois qu'en faisant effort sur moy mesme, je ne regarde que vous en cette occasion : et que je considere que vostre condition est proportionnée à vostre vertu, j'ay une joye que je ne vous puis exprimer. En effect, quand je pense qu'en quittant la Houlette, vous gagnez une Couronne, j'en ay une satisfaction extresme : mais cela n'empesche pas, que je ne me souvienne en suite, que je perds Sesostris : et que je demeureray dans cette Isle, sans y avoir plus de Liberateur : cependant souvenez-vous s'il vous plaist, que la douleur que j'ay, ne vous est pas injurieuse. Pendant que Timarete parloit ainsi, Sesostris la regardoit, et la regardoit avec tant de douleur et d'amour tout ensemble, qu'il en pensa perdre ou la vie, ou la raison. Mais enfin apres l'avoir escoutée avec une attention extresme, quoy que ce fust en souspirant plusieurs fois ; il commança de s'affliger tout de bon de son bon-heur. Quoy, Timarete, luy dit-il avec une melancolie estrange, il est donc bien vray que je ne suis plus ce que j'estois, et qu'on m'arrachera demain d'auprez de vous ! et plus vray encore, adjousta t'elle, que vous me devez arracher de vostre coeur : et peut-estre aussi vray, que vous m'en arracherez en effet. Ha Timarete, s'escria-t'il, n'adjoustez rien à mon desplaisir ! il est assez grand, sans que vous l'augmentiez encore. Non non, Seigneur, luy dit-elle, ce que je dis n'est pas aussi desraisonnable que vous le dites : et pour vous monstrer que l'affection que j'ay pour vous ne m'aveugle point, et que je ne prefere pas ma satisfaction à vostre gloire ; je vous declare que je connois bien que la raison veut que vous fassiez tous vos efforts, pour oublier Timarete : et que la bien-seance ne souffre pas, qu'un Grand Prince continuë d'aimer une simple Bergere. Ha Timarete, interrompit Sesostris, cette simple Bergere dont vous parlez, sera tousjours dans mon esprit, au dessus de toutes les Reynes du monde ! Cependant ; adjousta-t'elle, demain à l'heure où je vous parle, vous serez dans une grande et magnifique Cour, et je seray dans une pauvre Cabane à me resjouyr de vostre bon-heur, et à m'affliger de mon infortune. Ainsi faisant un mélange continuel de larmes de douleur, et de larmes de joye ; la malheureuse Timarete passera le reste de ses jours dans ce Desert, sans avoir mesme esperance de vous voir jamais. Eh de grace (interrompit Sesostris, transporté d'amour et de douleur) voyez-moy toute vostre vie ! ouy Timarete, adjousta-t'il en se mettant à genoux, je suis prest de quitter la Couronne qui m'attend, si vous voulez quitter cette Isle pour l'amour de moy, où vous jugez bien que je ne puis plus demeurer. Allons, ma chere Timarete, allons chercher quelque autre Desert, où sans ambition, et sans Couronne, je puisse seulement regner dans vostre ame, comme vous regnez dans la mienne. Essayons de nous eschaper la nuit prochaine : je trouveray peut-estre bien moyen de suborner mes Gardes. Je vous promets, adjousta t'il, de ne vouloir que ce qu'il vous plaira : et de vous espouser au premier lieu où nous aborderons. Je vous promets mesme, de ne me souvenir jamais, que je suis Fils d'Amasis : et de ne pretendre jamais à d'autre gloire, qu'à celle d'estre aimé de vous. Ce que vous me dites, reprit Timarete, est infiniment obligeant : mais apres tout, Seigneur, comme vostre gloire ny la mienne, ne souffrent pas que j'escoute cette proposition, je dois vous remercier de me l'avoir faite ; mais je ne dois pas l'accepter. Helas, disoit elle encore, qui m'eust dit il y a trois jours, que j'eusse pû souhaitter de faire tout le tourment de vostre vie, je ne l'aurois pas creû ! Cependant il est certain, qu'apres avoir desiré que vostre gloire s'espande par toute la Terre ; que vous soyez l'admiration de tous les Peuples, sur qui vous devez un jour regner ; et que vous soyez heureux en Paix, et heureux en Guerre ; je ne laisse pourtant pas de desirer malgré moy, d'estre assez bien dans vostre coeur, pour troubler quelquesfois vostre felicité. Je sçay bien Seigneur, que c'est estre injuste que de desirer ce que je desire : mais je n'y sçaurois que faire. Je sçay de plus, que je fais un souhait inutile : car enfin l'ambition est une passion aussi forte que l'amour : et il y a grande apparence, qu'en montant seulement sur les premiers degrez du Throsne où vous serez quelque jour, vous me perdrez bien tost de veuë. Eh de grace, interrompit Sesostris, ne me dites point tant de choses contraires les unes aux autres ! et resolvez-vous à vous asseurer de mon affection, par la voye que je vous ay proposée, ou à n'en douter jamais. Je ne sçaurois faire ny l'un ny l'autre, reprit-elle, car je ne veux pas qu'il vous en couste une Couronne, ny qu'il m'en couste ma gloire : et je ne puis pas non plus esperer, que le Prince Sesostris soit aussi fidelle que le Berger Sesostris : joint aussi que quand il le seroit, je n'en serois plus heureuse, que parce qu'il en seroit plus malheureux. Quoy qu'il en soit, repliqua Sesostris, je suis tousjours bien asseuré que je n'aimeray jamais que Timarete : je ne puis pas l'asseurer, reprit il en souspirant, de luy mettre la Couronne d'Egypte sur la teste : car elle ne sera peut-estre pas en ma puissance. Mais je luy jureray trois choses esgallement veritables : la premiere, que je ne puis jamais estre heureux sans elle : la seconde, que si je le puis, je la couronneray : et la derniere, qu'elle regnera tousjours dans mon coeur. Je voudrois vous pouvoir croire, reprit Timarete, mais j'advouë qu'il m'est impossible : car enfin quelques marques d'affection que vous m'ayez données, je ne trouve pas que je m'y doive asseurer, quis qu'apres tout, ce n'est point au Prince Sesostris, à tenir les promesses du Berger Sesostris. C'est pourquoy, dit-il, aimable Timarete, aujourd'huy que j'en aye encore les habits, je vous jure par tout ce qui m'est de plus sacré, que je vous adoreray eternellement, et que je n'adoreray jamais que vous. Ainsi ce n'est plus le Berger Sesostris qui vous engage sa parole, c'est le Fils d'Amasis, qui tout prest de passer de ce Desert à la Cour, et d'une extréme bassesse, à une extréme Grandeur ; vous proteste qu'il aimeroit mieux mourir d'amour à vos pieds, que de vivre sans vous sur le Throsne. De grace Seigneur, interrompit Timarete, n'augmentez point la cause de ma douleur : en me disant des choses si obligeantes : et qui me font encore mieux voir quelle est la perte que je fais en vous perdant. Mais aimable Timarete, repliqua t'il, vous ne perdrez jamais mon coeur : je le souhaite Seigneur, repliqua t'elle, mais je ne l'espere pas. Dites moy donc, luy dit il, ce qu'il faut que je face, pour vous persuader que je dis vray ? en verité Seigneur, respondit Timarete en soupirant, je serois assez embarrassée à dire ce que je voudrois. Car enfin je suis ravie que vous soyez Roy ; je suis faschée que vous ne soyez plus Berger ; et je pense des choses si contraires les unes aux autres, que j'ay de la confusion de ma propre foiblesse : et j'en ay d'autant plus, que je ne vous la sçaurois cacher. N'apellez point foiblesse, luy disoit Sesostris, une chose qui me donne une si belle marque de la fermeté de vostre affection : mais comme je vous rends justice, ayez la mesme équité pour moy, je vous en conjure, et croyez fortement que le temps, l'absence, ny l'ambition, ne me feront point changer de sentimens. Je ne vous dis point ce que je feray pour vous, poursuivit cét amoureux Prince, car je ne sçay pas ce que je pourray faire : mais je vous dis (et je vous le dis avec certitude) que je ne feray jamais rien, qui puisse offencer nostre affection. Apres cela, Seigneur, Sesostris se teût, la douleur ne luy permettant pas de parler davatange : Timarete de son costé, n'eut pas la force de luy respondre : il est vray qu'ils se regarderent, et qu'ils virent si bien dans leurs yeux tous les sentimens de leurs coeurs, qu'il eurent sujet d'estre satisfaits l'un de l'autre. Il fallut pourtant se separer : car comme la nuit aprochoit, et qu'ils jugerent bien que le lendemain ils n'auroient pas la liberté de se parler sans tesmoins ; ce fut là, qu'apres avoir gardé quelque temps un triste silence, qui n'estoit interrompu que par des souspirs ; ils se dirent le dernier adieu : mais ce fut un adieu si touchant, que Sesostris en me le racontant le soir, me communiqua une partie de sa douleur. Mais enfin estans contraints de se separer, Sesostris descendit de la Coline par un costé, et Timarete s'en alla rejoindre par un autre la Bergere qui l'attendoit, à dix ou douze pas du lieu où Sesostris luy avoit parlé. Cependant le Roy croyant faire honneur à Heracleon, voulut que ce fust luy qui allast querir Sesostris : et en effet le lendemain au matin, apres que ceux qu'on destina au service du Prince, luy eurent apporté de magnifiques habillemens, Heracleon arriva, suivy d'une grande partie de la Cour, pour venir prendre Sesostris, de qui la mine parut si haute, avec les habits qu'on luy avoit apportez, que Timarete en redoubla encore sa douleur. Elle eust bien voulu, si elle eust pû, se resoudre à ne sortir point de sa Cabane, mais il luy fut pourtant impossible : et elle voulut voir Sesostris, le plus long-temps qu'elle pourroit. Mais pour estre moins remarquée, elle se mesla parmy les autres Bergeres, qui se tinrent sous des Arbres aupres du Port, afin de le voir embarquer. Cependant Heracleon en descendant dans cette Isle, rencontra Timarete qui s'en alloit se mettre au lieu que je viens de dire : mais il la vit si belle, toute triste qu'elle estoit, qu'il fut encore plus charmé de sa beauté cette seconde fois là que la premiere. De sorte que pour avoir plus de loisir de la considerer, il l'aborda : et luy demanda si elle n'avoit point de regret de voir que son Isle perdoit un si aimable Berger que Sesostris ? Comme toute l'Egipte y gagnera un Grand Prince, reprit-elle, il faut tascher de se consoler de cette perte, qui luy est si avantageuse : apres quoy Timarete ayant salüé Heracleon fort respectueusement, continua son chemin, sans luy donner loisir de luy faire de nouvelles demandes. Heracleon fut si surpris de la responce de Timarete, et de la grace avec laquelle elle l'avoit faite, qu'il la suivit des yeux aussi long-temps qu'il le pût : et je ne sçay s'il ne l'auroit effectivement pas suivie pour l'entretenir davantage, s'il n'eust point sçeu qu'il estoit temps de faire partir Sesostris. Je ne m'amuseray point, Seigneur, à vous dire la magnificence de cette journée : et ce sera assez que je vous die en general, que cinquante Bateaux couverts de Tapis de Tir, dont les Rames estoient peintes, et dont les Rameurs estoient tous habillez d'une mesme façon, furent destinez à porter toute la suitte du Prince, qui se mit avec les Principaux de la Cour, dans un Bateau plus grand et plus beau que les autres, orné de cent Banderolles ondoyantes. Mais apres cela, Seigneur, il faut que je vous die, que lors que Sesostris vint à passer devant ces Bergeres, entre lesquelles Timarete s'estoit mise, il la chercha des yeux, et la trouva : et comme Heracleon la chercha aussi bien que luy, il la vit encore pour la troisiesme fois. Il est vray qu'il n'en fut pas aperçeu : car Timarete regardoit si attentivement Sesostris, qu'elle ne voyoit rien que luy. Elle eut mesme la consolation, de voir qu'au milieu de cette magnificence, il avoit de la tristesse sur le visage : et de remarquer que lors qu'il fut dans le Bateau, il eut tousjours la teste tournée vers elle, tant qu'il la pût voir. Mais enfin voyant qu'il falloit se contraindre, il fit un grand effort sur luy-mesme, pour renfermer sa douleur dans son coeur, qui estoit sans doute aussi forte que celle de Timarete. J'oubliois, Seigneur, de vous dire que Sesostris et moy convinsmes que je demeurerois encore quelque temps à l'Isle, pour voir si Amenophis n'y reviendroit pas, afin de sçavoir de luy ce qu'il voudroit que je fisse : ce Prince m'asseurant que dés qu'il seroit estably dans la Cour d'Amasis, il me tesmoigneroit l'affection qu'il avoit pour moy. Ce qui m'embarrassoit un peu, estoit de ne pouvoir comprendre pourquoy Amenophis avoit pris un si grand soin d'un Fils d'Amasis : mais enfin n'en pouvant deviner la raison, je m'en mis l'esprit en repos. Sesostris me conjura encore, avec les paroles du monde les plus tendres, de vouloir parler tous les jours de luy avec sa Berger : et en effet je luy tins bien ma parole : car dés qu'il se fut embarqué, et que nous l'eusmes perdu de veuë, je m'approchay de Timarete, que je suivis à sa Chambre. Mais helas, Seigneur, que cette conversation fut touchante ! car enfin Timarete croyant qu'elle ne reverroit jamais Sesostris, ou que du moins elle ne luy parleroit de sa vie, s'abandonna tellement à la douleur, que je ne pense pas que personne en ayt jamais tant senty. Cependant Sesostris en abordant au Port d'Elephantine, y trouva un des plus beaux Chevaux du monde, sur lequel il monta : y en ayant aussi pour tous ceux qui l'estoient allé querir. Tout le peuple de cette grande ville estant dans les Ruës à le voir passer, il en receut mille et mille loüanges : toutes les Dames estoient aussi aux Fenestres pour le voir, et la Princesse Liserine entre les autres : qui pretendoit bien avoir un droit particulier de s'interesser à la gloire de ce Prince. Je ne vous dis point, Seigneur, qu'Amasis le reçeut bien : car vous pouvez vous imaginer que puis qu'il s'estoit resolu à le reconnoistre pour son Fils, il ne manqua pas de luy donner beaucoup de témoignages de tendresse : qui s'augmenta encore davantage, par l'admiration que Sesostris donna à toute la Cour. Car comme d'abord on y avoit dit que Sesostris avoit esté trouvé parmy des Bergers, et qu'on ne sçavoit pas que ce Berger avoit esté mieux instruit que la plus part des Gens de la Cour ne l'estoient ; ils furent si estonnez de voir agir Sesostris, et de l'entendre parler, qu'on ne faisoit autre chose que l'admirer. Aussi le Peuple ne parloit il que de sa bonne mine : toutes les Dames que de son esprit, et de sa civilité : et Simandius que de son courage : de sorte que huict jours apres que Sesostris fut à la Cour, il y fut aussi estimé, que s'il y eust esté toute sa vie. Amasis estant donc charmé d'avoir un tel Successeur, n'oublia pas les promesses qu'il avoit faites aux Bergers de l'Isle : car outre qu'il leur envoya de quoy estre riches dans leur condition, il les affranchit de tout Tribut, et leur donna de grands Privileges. Mais pour Traseas en son particulier, et pour sa Famille, il ne creût pas que ce fust assez : c'est pourquoy il voulut, pour marque de sa reconnoissance, que Traseas allast demeurer dans un Chasteau qui est à luy, à cinquante stades d'Elephantine : scitué entre un grand Estang, et un assez grand Bois : le logement dans un Pavillon qui est au bord de l'Estang. Et comme Traseas ne voulut point changer sa profession, quoy qu'Amasis voulust le dispenser de suivre la Loy du Pays, qui ne permet pas d'en changer ; il luy donna de quoy avoir les plus beaux Troupeaux de toute l'Egypte : ainsi il fallut que Timarete quittast l'Isle, et que je la quittasse aussi. Mais en la quittant nous laissasmes ordre aux Bergers qui y demeurerent, de dire à Amenophis s'il y revenoit, en quel lieu nous estions. Cependant Sesostris, pour tesmoigner à Timarete qu'il ne l'oublioit pas, et que l'éclat de la Grandeur ne l'ébloüissoit point, m'envoya secrettement un Esclave ; le troisiesme jour qu'il fut à Elephantine : avec un Billet pour Timarete, où il n'y avoit que ces paroles.

SESOSTRIS A TIMARETE.

J'ay desja veû tout ce que la Cour a de beau : mais je n'y ay rien veû qui ne soit au dessous de vous. Ne craignez donc pas que je change de sentimens : et croyez que je suis à Elephantine, ce que j'estois dans nostre Desert : et ce qui je seray jusques à la mort.

SESOSTRIS.

Vous pouvez juger, Seigneur, combien Timarete eut de joye de recevoir cette marque de fidelité de Sesostris : mais je ne sçay si je vous pourray faire comprendre l'excés de la douleur qui suivit ce premier transport de plaisir. Car enfin, me disoit-elle, à quoy me servira que Sesostris soit fidelle, puis que de la condition dont il est, et de celle dont je suis, il ne peut continuer de m'aimer, sans faire une chose indigne de luy, selon l'opinion ordinaire du monde ? N'est-ce pas estre bien infortunée, adjoustoit elle, d'estre reduite en ce malheureux estat, que l'amour que Sesostris a pour moy, luy puisse estre reprochée ? et que sans qu'il soit arrivé nul changement effectif, ny en sa personne, ny en la mienne, ce qui luy estoit glorieux il n'y a que fort peu de jours, luy soit aujourd'huy honteux ? La constance, qui est une vertu, devient presentement une foiblesse en Sesostris, s'il continuë de m'aimer : il est vray, adjoustoit elle, que je devrois souhaiter qu'il ne le fit plus : car enfin si nous ne nous voyons jamais, quelle douceur tirerons nous de cette amitié ? et sera-il bien possible, que l'absence qui est un des grands supplices de l'amour, cesse d'estre rigoureuse pour nous ? Si nous nous voyons, adjoustoit elle, je hazarde ma reputation, et Sesostris fait tort à la sienne : on dira qu'il a le coeur d'un Berger, quoy qu'il ait l'habit d'un Prince : c'est pourquoy, mon cher Miris, me disoit cette triste Bergere, je devrois souhaitter que Sesostris m'oubliast, et que je l'oubliasse. Mais il ne m'est pas possible : ainsi je fais continuellement des souhaits desavantageux, et â Sesostris et à moy. Cependant, Seigneur, Timarete desguisa ses sentimens, en respondant à ce Prince en ces termes.

TIMARETE AU PRINCE SESOSTRIS.

Je ne puis ce me semble reconnoistre plus dignement l'honneur que vous me faites de vous souvenir de moy, qu'en vous conjurant de m'oublier, et de me priver pour toûjours de la seule chose qui me peut plaire. Le sacrifice que je vous fais est grand, mais que ne doit point au Prince Sesostris, la Bergere

TIMARETE.

Cette Lettre ne donna pas tant de joye au Prince, que celle du Prince en avoit donné à Timarete : aussi ne fut-il pas long temps sans luy respondre, et sans l'obliger à luy escrire plus sincerement, et plus obligemment tout ensemble. Timarete le fit pourtant tousjours avec tant de retenuë, que Sesostris en se plaignant, l'en estima toutesfois davantage. Cependant quelques jours s'estant passez en Festes publiques, Amasis, qui depuis qu'il avoit reconnu Sesostris pour son fils, avoit miraculeusement senti fortifier sa veuë, l'appella un jour pour luy dire que luy ayant destiné la Princesse Liserine pour Femme, il avoit bien voulu l'en advertir, afin qu'il songeast à gagner son coeur, comme il avoit desja acquis son estime. Sesostris escouta le Roy avecque respect, mais ce fut avec tant de douleur, qu'il eut beaucoup de peine à le cacher : car encore qu'il connust bien qu'en l'estat où il estoit, il ne laissa pas d'estre fort touché, de voir qu'on le vouloit forcer à se marier avec une autre : la violente amour qu'il avoit dans l'ame luy persuadant qu'il ne le devoit pas faire. Il ne s'opposa pourtant pas à ce qu'Amasis luy disoit : et il se contenta, pour differer du moins ce Mariage qui l'affligeoit si sensiblement, de dire au Roy qu'il falloit donner loisir à la Princesse Liserine d'avoir oublié qu'elle l'eust veu Berger : et il parla avec tant de jugement, et tant d'adresse, qu'Amasis creut en effet que Sesostris vouloit estre asseuré de l'affection de Liserine, devant que de l'espouser : quoy que ce ne soit pas la coustume des Personnes de cette qualité, de se marier avec cette consideration. Mais enfin le Roy croyant que c'estoit un petit reste des inclinations d'un Berger, luy dit qu'il ne falloit pas que les Princes se mariassent comme les autres hommes : qu'ils se marioient plus pour leurs Peuples que pour eux-mesmes : et qu'ainsi ils n'estoient pas tousjours en liberté de choisir. Enfin Amasis parla avec tant d'authorité, que Sesostris ne pût plus s'opposer ouvertement à ses volontez : mais comme le Roy vit qu'il luy cedoit, il luy dit alors qu'il luy donnoit encore quelques jours, devant que de publier la chose. Au sortir de chez le Roy, vous pouvez juger que Sesostris se retira chez luy : mais il s'y retira avec un desespoir sans esgal. Jusques là ; il avoit regardé Liserine avec beaucoup d'indifference : mais depuis ce que le Roy luy avoit dit, il la regarda avec une aversion invincible : et toutes les fois qu'il songeoit qu'Amasis vouloit qu'il l'espousast il estoit en termes de perdre la raison. Car enfin comme l'Amour fait bien souvent non seulement esperer des choses difficiles, mais mesme des choses impossibles ; Sesostris avoit quelquesfois esperé, que peut-estre Amasis ne le forceroit point a se marier : et que quand il plairoit aux Dieux de le retirer du monde, il espouseroit sa belle Bergere : y ayant mesme eu plusieurs Rois en Egipte, qui avoient espousé des Esclaves Grecques. Enfin, Seigneur, apres que Sesostris se fut plaint, et plaint inutilement ; il se resolut d'employer tous ses soins, à differer ce Mariage : laissant le reste à la conduitte des Dieux, Cependant Heracleon n'estoit pas moins inquiet que luy, quoy que ce fust par des sentimens differens : estant certain que l'ambition faisoit alors son plus grand supplice. Mais comme il ne pouvoit pas changer l'ordre des choses comme il luy plaisoit, quelque despit qu'il eust de voir Sesostris si prés du Thrône, il agissoit pourtant aveque luy, comme avec un Prince, dont il vouloit gagner l'amitié, puis qu'il devoit un jour regner : si bien qu'il cherchoit à le divertir autant qu'il pouvoit. Sesostris n'aimoit pourtant pas trop la conversation d'Heracleon : car outre qu'il a l'humeur imperieuse, il le consideroit encore comme un Frere de Liserine : qu'il croyoit souhaiter extrémement son Mariage avec cette Princesse : de sorte qu'il n'estoit pas possible qu'il l'aimast fort. Cependant la bien-seance ne souffrant pas qu'il vescust mal aveque luy, ils estoient continuellement ensemble : de sorte que comme Heracleon croyoit ne luy pouvoir donner de divertissement plus proportionné au commencement de sa vie que celuy de la Chasse, il en fit plusieurs parties pour l'amour de luy ; où Sesostris tesmoignoit en effet prendre plaisir : aimant beaucoup mieux estre dans des Campagnes et dans des Bois où il peust quelquesfois s'entretenir luy mesme, que d'estre a Elephantine, où il estoit bien souvent contraint d'entretenir Liserine. Mais Seigneur, il faut que vous sçachiez, qu'estant un jour à la Chasse Heracleon et luy, la Beste qu'ils poursuivoient, les mena auprés du Chasteau où demeuroit Traseas : si bien que passant le long de l'Estang, au bord duquel est le Pavillon où Amasis avoit voulu qu'il fust logé, ils trouverent la belle Timarete, qui se promenant au bord de l'eau, estoit si profondement occupée de sa resverie, qu'à peine le bruit des Chiens et le son des Cors, pût-il luy faire tourner la teste, pour voir ceux qui passoient si prez d'elle. Neantmoins à la fin le bruit estant si grand et si proche, elle se tourna languissamment vers eux, comme une Personne qui estoit marrie que sa resverie fust interrompuë : mais â peine eut-elle tourné la teste, que Sesostris et Heracleon qui se trouverent alors vis à vis d'elle, la reconnurent et s'arresterent tous deux, laissant aller la Chasse sans la suivre. Timarette ne les vit pas plustost arrestez, qu'elle les reconnut aussi : si bien que ne pouvant s'empescher de rougir en les salüant, elle en parut encore plus belle : et elle charma de telle sorte les yeux d'Heracleon, qu'il ne pût s'empescher de la loüer, en parlant à Sesostris : qui estoit au desespoir, de n'oser s'aller jetter aux pieds de sa Bergere, pour qui il avoit tousjours autant de respect, que du temps qu'il estoit Berger. Toutefois la presence d'Heracleon le retint, et il fut quelque temps à se contenter, apres l'avoir salüée, de la regarder aussi bien que luy. Mais enfin son amour l'emportant sur toute autre consideration ; quand je devrois encore paroistre Berger sous l'habit d'un Prince, dit-il en riant, comme Achille parut Garçon sous celuy d'une Fille, lorsqu'il ne pût s'empescher de prendre une Espée ; il faut que je m'arreste un moment à parler à cette belle Bergere : quand ce ne seroit que pour luy demander des nouvelles de celuy qui m'a eslevé. Pour moy, dit Heracleon, j'y consents avecque joye : par le seul plaisir qu'elle donne à la regarder. Apres cela, ces deux Princes descendirent de Cheval, et furent apres Timarete : qui continuant sa promenade, prenoit le chemin d'aller rejoindre Nicetis qui n'estoit pas loin de là. Mais elle en fut empeschée par ces deux Princes : qui proportionnant plustost leur civilité à sa beauté qu'à sa condition, l'aborderent presque comme si elle eust esté de la leur. La conversation qu'ils eurent avec elle fut mesme assez longue, quoy qu'elle ne fust ny de choses particulieres, ny de choses importantes : elle ne la sembla pourtant pas ny à Sesostris, ny à Heracleon : car Timarete leur parla avec tant d'esprit et tant de grace, que lors qu'ils s'en separerent, Heracleon n'en estoit pas moins amoureux que Sesostris. De sorte qu'estant sorty d'Elephantine, sans avoir d'autre passion dans le coeur que l'ambition ; il s'y en retourna avecque trois : estant certain que dans le mesme temps qu'il eut de l'amour, il eut de la jalousie. Car encore que Sesostris en parlant à Timarete, eust songé estrangement à s'observer, et que Timarete de son costé eust examiné toutes ses paroles, et pensé à regler mesme tous ses regards : neantmoins, malgré toute leur precaution, Heracleon avoit veu briller dans leurs yeux quelques bluettes du beau feu dont leurs coeurs estoient embrasez : si bien que dés le premier instant qu'il fut Amant, il fut jaloux. Mais pour s'en esclaircir mieux, en s'en retournant à Elephantine, il demanda au Prince Sesostris, s'il estoit bien possible, qu'il eust pû voir si long temps Timarete sans en estre amoureux ? Sesostris qui ne vouloit pas pour plus d'une raison, qu'on creust qu'il aimast cette Bergere, luy dit adroitement, qu'il estoit de la beauté qu'on voyoit tousjours, comme de celle du Soleil, qu'on voyoit bien souvent sans admiration : et qu'ainsi ayant veû Timarete dés le Berceau, il l'avoit trouvée belle sans l'adorer. Mais comme Sesostris ne pût dire cela, sans que son visage contredist ses paroles ; Heracleon se confirma en l'opinion qu'il avoit. Et comme il est violent en toutes choses, et qu'il estoit possedé par les trois plus violentes passions dont les hommes puissent estre capables ; il ne fut pas long temps sans chercher les voyes de les satisfaire toutes. Mais comme l'amour estoit alors la plus forte, il retourna seul plusieurs fois chercher Timarete : non seulement au bord de l'Estang, mais dans le Pavillon où elle logeoit quoy qu'elle le supliast, avec autant de sagesse que de modestie, de ne se donner pas cette peine. Mais en toutes ces diverses visites, il devint si amoureux, qu'il avoit encore plus d'amour que d'ambition : et il en eut d'autant plus, qu'il trouva en cette Personne, une vertu aussi grande que sa beauté, et une resistance invincible. Pour Sesostris, comme il estoit plus observé qu'Heracleon, il ne pouvoit pas aller voir Timarete si facilement : et ce ne fut qu'une seule fois, qu'il trouva moyen de se desrober, et de la pouvoir entretenir : encore eut il le mal heur, que la chose fut sçeuë par Heracleon qui en pensa desesperer. Cependant Amasis croyant avoir assez donné de temps à Sesostris, commença de publier â tout le monde, qu'il alloit le marier avec la Princesse Liserine : les premieres Ceremonies en furent mesme faites : de sorte que comme les Mariages des Personnes de cette condition sont bientost sçeus de tous les Peuples qui s'y interessent ; tout le monde le sçeut non seulement à Elephantine, mais la nouvelle en fut mesme portée au lieu où estoit Timarete, et où j'estois. Mais quoy que cette sage Fille eust bien preveû, dés que Sesostris avoit cessé d'estre Berger, qu'infailliblement le Roy l'obligeroit à se marier bien tost, elle ne laissa pas de s'en affliger. Elle fit pourtant tout ce qu'elle pût, pour me cacher sa douleur : il n'y eut toutesfois pas moyen et nous eusmes une conversation ensemble sur ce sujet là, où Timarete me dit des choses si genereuses, si sages, et pourtant si passionnées, et si obligeantes pour Sesostris ; que je connus plus ce jour là, la grandeur de l'esprit de Timarete, que je n'avois fait en toute ma vie. Cependant Sesostris n'estoit pas moins triste qu'elle : et la seule Liserine qui cherchoit plus la Couronne que l'affection de Sesostris, avoit de la joye. Ce n'est pas qu'elle ne trouvast fort estrange que ce Prince si plein d'esprit, n'eust que de la civilité pour elle : mais la passion dominante de son coeur estant satisfaite, elle se consoloit aysément du reste : principalement voyant que selon les apparences, rien ne pouvoit empescher son Mariage : dont le bruit estoit si generalement espandu, que personne n'en doutoit plus. Les choses sembloient mesme estre disposées à en faire la Ceremonie à Elephantine, où le Roy se plaisoit extrémement : ainsi son bon heur luy paroissoit si proche, qu'elle ne craignoit pas que rien le peust troubler. Mais ce qu'elle appelloit bonheur, Sesostris l'appelloit infortune : en effet son ame estoit si fort attachée à l'affection de Timarete, qu'elle ne s'en pouvoit déprendre ; et tout l'esclat dont il estoit environné, ne luy pouvoit faire oublier celuy des beaux yeux de sa Bergere. Comme il sçavoit bien que le bruit de son Mariage estoit si grand, qu'il ne pouvoit manquer d'avoir esté jusqu'à elle ; il n'eut point de repos, qu'il n'eust trouvé moyen de se desrober, pour luy aller faire une visite. Pour cét effet, il se retira un soir de fort bonne heure : et montant à cheval au mesme instant, il sortit par une Porte des Jardins du Palais, et fut au lieu où demeuroit Timarete où il arriva devant qu'elle fust retirée. Car il sçavoit bien qu'en cette saison Traseas ne se couchoit pas si tost qu'aux autres : parce que les Troupeaux estoient fort tard aux Champs. Nous fusmes donc extrémement estonnez, de voir arriver ce Prince, sans autre compagnie que celle de l'Esclave qui avoit accoustumé d'aporter ses Lettres à Timarete : cette belle Fille estoit alors dans une Allée qui conduit au bord de l'Estang, dont les Arbres n'estant pas fort espais, n'empeschoient pas que la Lune ne l'esclairast. Une jeune Bergere qui servoit Nicetis, estoit dans cette mesme Allée, où le Prince la fut trouver : apres m'avoir donné commission d'empescher Traseas de l'aller interrompre. Si j'entreprenois, Seigneur, de vous raconter toute cette conversation, je vous ferois sans doute connoistre que l'amour de Sesostris luy fit dire en cette rencontre, les choses du monde les plus tendres : et je vous ferois voir aussi, que tout ce que la sagesse et la vertu peuvent faire dire, Timarete le dit à Sesostris. Cent fois ce Prince luy offrit ce qu'il luy avoit desja offert à l'Isle où leur amour avoit pris naissance : c'est à dire de renoncer à la Grandeur et à la Couronne, pourveû qu'elle voulust suivre sa fortune ; et cent fois cette genereuse Bergere, le conjura de ne faire rien indigne de la Grandeur où il estoit eslevé : et de ne luy proposer aussi jamais, de faire rien indigne de sa vertu. Mais quoy qu'elle luy pûst dire, il luy dit tousjours qu'il n'espouseroit jamais Liserine : la conjurant de ne se laisser point abuser aux apparences, et de croire constamment, qu'il ne seroit jamais qu'à elle. Timarete s'opposoit encore à cette derniere chose, que luy disoit Sesostris, mais c'estoit plus foiblement : ne pouvant pas avoir assez de force sur elle-mesme, pour luy conseiller sans repugnance qu'il espousast Liserine. Elle luy disoit bien fortement, qu'elle ne vouloit pas qu'il quittast la Cour, ny qu'il l'enlevast : mais lors qu'elle vouloit luy dire en suitte, qu'il se resolust à estre Mary de Liserine, sa bouche ne pouvoit trahir son coeur ; toutes ses expressions estoient foibles ; et son eloquence peu persuasive. Au reste, comme Timarete estoit fort prudente, elle ne creût pas qu'il fust à propos de dire à Sesostris toutes les visites qu'Heracleon luy avoit faites : car comme elle sçavoit qu'il estoit fort bien avec Amasis, elle creût qu'il ne faloit pas mettre de division entre eux. Mais elle ne pensa pas aussi, qu'elle ne luy en deust rien dire : c'est pourquoy elle luy aprit qu'il avoit quelquesfois passé à ce Chasteau en allant à la Chasse : mais comme Sesostris avoit biê remarqué qu'Heracleon avoit esté fort touché de la beauté de Timarete ; quoy qu'elle ne luy dist que cela, il ne laissa pas de croire qu'il en estoit amoureux. Il ne craignit pourtant pas qu'il le chassast du coeur de cette aimable Bergere : de sorte qu'il se separa aussi satisfait d'elle, qu'elle le fut de luy : et qu'ils l'estoient peu tous deux, de l'estat present de leur fortune. Cependant Heracleon ayant le coeur déchiré par trois passions violentes, et ne pouvant plus faire un secret des tourmens qu'il souffroit, les descouvrit enfin à un Amy qu'il avoit, nommé Tanisis : dont l'esprit n'estoit pas seulement fin, et capable de toutes sortes de fourbes ; mais encore tres meschant : ne respectant ny les Loix divines, ny les Loix humaines : et qui n'avoit point d'autre regle pour la conduitte de sa vie, que celle de faire indifferemment tout ce qui luy estoit agreable ou utile. Il ne paroissoit pourtant pas tel qu'il estoit, aux yeux de tout le monde : car comme il avoit de l'esprit, il jugeoit bien qu'il faloit cacher une partie de sa meschanceté, s'il vouloit qu'elle luy servist à quelque chose. Il n'avoit toutesfois jamais pû avoir d'Amy particulier qu'Heracleon seulement : il est vray qu'il l'estoit aussi à un tel point, qu'on ne pouvoit pas voir une liaison plus estroite, que celle qui estoit entre eux. Cependant Heracleon, comme je l'ay desja dit, commença de raconter à Tanisis l'estat present de son ame : luy exagerant de telle sorte la grandeur de son amour, de sa jalousie, et de son ambition ; qu'il luy fit aisément connoistre, que les maux qu'il avoit, demandoient d'extrémes remedes : et qu'il n'y en avoit point dont il ne fust capable de se servir, quels qu'ils pussent estre. D'abord Tanisis, qui songeoit plus à satisfaire l'ambition de son Amy que son amour, parce qu'il avoit plus d'interest à cette passion là qu'à l'autre, luy dit qu'il faloit à quelque prix que ce fust, empescher le Mariage de Sesostris et de la Princesse Liserine : et que pour le pouvoir faire, il faloit le tirer tellement en longueur, qu'Amasis qui ne se portoit pas bien pûst mourir devant qu'il fust achevé : y ayant apparence qu'il ne vivroit pas long-temps. On a mesme creû, qu'il luy proposa d'empoisonner ce Prince : afin qu'apres sa mort il empeschast que Sesostris ne fust reconnu pour son Sucesseur, et qu'il taschast de la devenir : et pour ce qui regardoit son amour, comme Tanisis ne croyoit pas que le coeur d'une Bergere pûst resister à un homme de la qualité d'Heracleon ; il luy conseilla d'abord, d'avoir recours aux presens, et en suitte de la faire enlever. Comme ils estoient en cette ocupation, et qu'Heracleon ne trouvoit point d'autre difficulté aux choses que Tanisis luy proposoit, que celle de l'execution : un de ses gens luy vint dire, que cét Officier du Roy qui avoit esté accusé injustement d'avoir esmeu la Sedition qui s'estoit faite en une Ville de la Province de Thebes, demandoit à luy parler. Mais Seigneur, devant que de vous dire ce que cét Officier dit à Heracleon, il faut que je vous face souvenir, que c'estoit le mesme qui avoit trouvé la Lettre de Ladice mourante, au lieu où Amenophis l'avoit perduë : et qui depuis l'avoit laissée tomber à Elephantine, d'où il avoit esté contraint de se retirer, jusques à ce que ses Amis l'eussent justifié. Mais apres cela, il faut que vous sçachiez encore que lors qu'il fut arrivé à deux journées d'Elephantine, chez un de ses Amis, il y tomba malade d'affliction : ne pouvant se consoler de se voir exilé de la Cour. Il fut mesme malade avec tant d'excés, que la violence de la fiévre luy fit perdre la raison durant plusieurs jours. Mais apres qu'elle luy fut revenuë, et qu'il fust assez bien pour s'informer de ce qui se passoit dans le monde ; il fut fort estonné d'aprendre, que le Roy avoit entre ses mains la Lettre qu'il avoit perduë : et plus surpris encore, de sçavoir qu'Amasis avoit reconnu Sesostris pour son Fils. Car comme cette Lettre de Ladice n'estoit pas cachetée, cét Officier l'avoit leuë, aussi tost apres l'avoir trouvée : et il souvenoit fort bien, que Ladice disoit au Roy qu'elle luy laissoit une Fille, et non pas un Fils : de sorte que ne sçachant que penser, il estoit fort embarrassé, comment il estoit possible qu'Amasis qu'on disoit avoir reconnu l'escriture de la Princesse sa Femme, n'adjoustast point de foy à ses paroles. Car ceux chez qui il estoit, n'avoient pas sçeu qu'il y avoit un petit endroit des Tablettes, où la Lettre de Ladice estoit escrite, qui s'estoit escaillé : de sorte que pour s'esclaircir mieux si ce qu'on luy disoit estoit vray, il le resolut d'escrire à quelqu'un de ses Amis à Elephantine. Pour cet effet, il se mit à chercher des Tablettes qu'il sçavoit bien qu'il avoit, lors qu'il estoit tombe malade : mais apres les avoir trouvées, comme il voulut commencer d'escrire, il trouva dedans ce petit morceau qui manquoit à la Lettre de Ladice mourante : qui comme je l'ay tantost dit, s'y estoit attaché, et conservé miraculeusement : et qui faisoit voir clairement, que Ladice avoit laissé une Fille et non pas un Fils. Cét Officier ne l'eut pas plustost aperçeu, que le regardant de plus prés, il vit que ce mot de Fille, avec la Lettre qui le precedoit, estoit escrit de la main d'une Femme : si bien que le regardant encore plus attentivement, il connut sans en pouvoir douter, que ce mot qu'il voyoit faisoit partie de la Lettre de Ladice, dont il connoissoit bien le carractere. De sorte que jugeant alors, qu'Amasis n'avoit pû estre esclaircy de la verité ; et sçachant que ce Prince avoit dit que s'il avoit une Fille, Heracleon l'espouseroit : il creût avoir trouvé un moyen infaillible de desabuser le Roy de l'erreur où il estoit ; de rendre Heracleon heureux ; et de faire sa fortune, C'est pourquoy il ferra soigneusement ce petit morceau de Tablette : et tout foible qu'il estoit de sa maladie, il se mit en chemin pour aller à Elephantine, où il arriva de nuict : allant droit chez Heracleon, qu'il trouva en conversation avec Tanisis, comme je viens de le dire. D'abord il le supplia qu'il luy pûst parler en particulier : mais Heracleon luy ayant dit qu'il n'avoit rien de caché pour Tanisis, il se mit à luy raconter comment il avoit trouvé la Lettre de Ladice ; comment il l'avoit perduë, et comment il avoit retrouvé ce qui pouvoit faire connoistre à Amasis qu'il s'estoit abusé, lors qu'il avoit creû que Ladice luy avoit laissé un Fils : puis qu'il estoit vray que la Lettre de cette Princesse marquoit, qu'elle luy laissoit une Fille. Adjoustant qu'il seroit aisé de le prouver au Roy, en luy monstrant ce petit morceau ce Tablette, où le mot de Fille estoit : et qui se trouveroit si juste, à l'endroit qui manquoit à cette Lettre, qu'il ne pourroit pas croire que ce fust une fourbe : et qu'ainsi quand ce morceau de Tablette seroit à sa place, Amasis verroit bien qu'on l'avoit trompé. Enfin, Seigneur, cét Officier fit si bien connoistre à Heracleon, qu'il luy estoit aisé de rendre du moins la naissance de Sesostris douteuse, qu'il en eut une joye estrange : cependant comme c'estoit une affaire qui luy importoit de tout, il voulut l'examiner avec un peu plus de loisir : et pour agir seurement, il fit que cét Officier demeura caché chez luy : le conjurant de conserver avec un soin extréme, ce qui devoit oster la Couronne à sa Soeur et à Sesostris, et la luy donner. Car il ne douta point que puis qu'il demeuroit pour constant, que la Reine, Ladice, Sesostris, et Amenophis, avoient esté à l'Isle où le Roy croyoit avoir trouvé son Fils, Timarete ne fust Fille d'Amasis : il ne comprenoit pourtant pas trop bien, pourquoy Traseas avoit déguisé la verité : mais enfin puis qu'il paroissoit que Ladice avoit laissé une Fille ; il y avoit tousjours certitude, qu'il y avoit de la fourbe à ce que Traseas avoit dit. Si bien que pour tascher de sçavoir la verité ; devant que de parler au Roy, Heracleon et Tanisis resolurent d'aller trouver Traseas : et de l'obliger ou par promesses, ou par menaces, à dire ce qu'il sçavoit. Ce qui porta d'autant plustost Heracleon à agir ainsi, fut que comme il avoit veû la Lettre de Ladice entre les mains du Roy, il connoissoit bien que cét Officier ne luy imposoit rien : et que ce mot de Fille, estoit asseurément celuy qui manquoit à cette Lettre. Cette resolution estant prise, Heracleon ne songea plus qu'à l'executer : et en effet sans differer davantage, il partit avec Tanisis devant le jour, et arriva au lieu où estoit Traseas devant que le Soleil fust levé, et devant que Timarete fust esveillée. Il ne voulut pas mesme luy parler dans le Pavillon où il logeoit, et il l'envoya querir par Tanisis, et le fit venir au bord de l'Estang : mais afin de l'obliger plus tost à advoüer la verité, Heracleon voulut luy tesmoigner d'abord qu'il la sçavoit. Traseas ne fust donc pas plustost aupres de luy, que prenant la parole ; je ne viens pas icy, luy dit-il, pour vous faire dire la verité d'une chose que vous sçavez, car je la sçay aussi bien que vous : mais pour vous demander pour quelle raison vous avez dit un mensonge au Roy, qui luy a fait faire une injustice estrange, en reconnoissant Sesostris pour son Fils : et en laissant dans la bassesse, la Fille que la Princesse Ladice luy a laissée. Parlez donc Traseas, adjousta t'il, par quel motif avez vous agy ainsi ? mais ne pensez pas vouloir soûtenir que Sesostris est Fils de Ladice et d'Amasis : car il faut que vous sçachiez que le Roy doit voir devant qu'il soit deux jours, ce qui manque à une Lettre de la Reine sa Femme ; qui luy prouvera si clairement qu'il s'est abusé, et que Sesostris n'est pas son Fils ; qu'il n'est point de suplice qu'on ne vous fasse souffrir, et pour vous faire dire la verité, et pour vous punir de la fourbe que vous avez faite. Cependant, poursuivit il, si vous voulez vous confier à moy, et me dire precisément pourquoy vous avez fait cette fourbe, et en quel lieu est la Fille d'Amasis ; je vous promets non seulement de vous proteger ; et de vous empescher d'estre mal traité par le Roy ; mais encore de vous recompenser si magnifiquement, que tout ce qu'Amasis vous a donné, pour luy avoir persuadé que Sesostris est son Fils, n'aprochera point de ce que je vous donneray, si vous m'advoüez que Timarete est sa Fille : et que vous faciez en suitte, tout ce que je vous diray. Pendant qu'Heracleon parloit, Traseas se trouvoit estrangement embarrassé ; car il voyoit bien, veû la maniere dont il affirmoit ce qu'il luy disoit, qu'il sçavoit la chose avec certitude : de sorte que la crainte s'emparant de son esprit, il n'estoit pas en estat de raisonner fort juste. Il voyoit bien encore qu'Heracleon sçavoit que Sesostris n'estoit pas Fils d'Amasis ; mais il ne sçavoit pas si Heracleon sçavoit qu'il fust Fils d'Apriez. Il jugeoit pourtant qu'il l'ignoroit : s'imaginant que s'il en eust sçeu quelque chose, il eust esté impossible qu'il ne luy en eust rien dit. De sorte que ne sçachant que faire ; apres avoir bien examiné la chose en luy mesme, il se resolut d'avoüer à Heracleon, que Timarete estoit Fille d'Amasis : jugeant bien que c'estoit principalement ce qu'il desiroit : car comme Traseas avoit assez d'esprit, et qu'il avoit sçeu que le Roy avoit dit à ce Prince devant que d'aller à Isle, que s'il avoit une Fille, il le luy feroit espouser : il ne doutoit pas que son interest ne le fist autant parler que celuy de l'Estat. Mais en prenant la resolution d'advoüer la verité, pour ce qui regardoit Timarete, et de dire enfin qu'elle estoit Fille d'Amasis ; il prit aussi celle de ne descouvrir pas que Sesostris estoit Fils d'Apriez : non seulement parce qu'il avoit quelque houreur de livrer le Fils de son Roy legitime entre les mains d'un Usurpateur, qui le feroit peut-estre mourir ; mais encore parce qu'il craignoit qu'Amasis ne fust bien plus irrité, qu'il eust voulu supposer le Fils d'Apriez que le Fils d'un Berger. Ainsi apres avoir bien agité la chose en luy mesme ; et voyant qu'Heracleon redoubloit ses promesses et ses menaces ; Seigneur, luy dit il, si vous me jurez solemnellement que vous me sauverez la vie, je vous advoüeray tout ce que je sçay, de ce que vous voulez sçavoir de moy. Heracleon ayant alors reïteré ses sermens, et Tanisis ayant joint ses persuasions aux siennes, Traseas leur advoüa que Timarete estoit veritablement Fille du Roy : adjoustant que Sesostris estoit son Fils : et que l'amour paternelle l'avoit aveuglé jusques au point, que de vouloir le faire regner, au prejudice de Timarete : luy ayant mesme semblé, qu'il seroit bien plus recompensé, de donner un Fils au Roy qu'une Fille. Mais, luy dit Heracleon, il a parû, par ce que j'entendis dire à vostre Isle, que Sesostris a tousjours passé peur estre Fils d'Amenophis, et non pas pour estre le vostre, et vous l'advoüastes vous mesme au Roy. Il est vray Seigneur (reprit hardiment Traseas, pour mieux authoriser son mensonge) mais c'est que cette maladie contagieuse qui dépeupla nostre Isle, et qui fit mourir et la Reine, et le Prince Sesostris son Fils, espargna ce Sesostris que vous connoissez, de sorte qu'Amenophis, apres m'avoir fait mille promesses de recompence, me pria de souffrir que mon fils passast pour estre le sien, sans m'en dire la raison. Et en effet j'y consentis : sçachant qu'il seroit bien plus riche passant pour son Fils que pour le mien : de sorte que les Bergers qui depuis cela sont venus habiter nostre Isle, ont tousjours creû que Sesostris n'estoit pas mon Fils. Apres cela, Heraclcon et Tanisis se mirent à parler bas entre eux, et à examiner ce que leur disoit Traseas touchant Sesostris : car enfin ils voyoient bien qu'il falloit qu'Amenophis eust eu dessein de faire passer un jour Sesostris pour le Fils d'Apriez, veu comme il l'avoit eslevé : et ils vinrent mesme à soubçonner, que peut-estre Traseas ne disoit-il pas toute la verité, et que Sesostris estoit en effet Fils d'Apriez. Ils ne jugerent pourtant pas à propos d'approfondir la chose : car comme ils sçavoiêt qu'Amasis depuis quelque temps, avoit eu de grands remords de toutes les choses passées ; ils craignirent que s'il venoit à sçavoir que Sesostris fust veritablement Fils d'Apriez ; et à apprendre en suitte l'affection qui estoit entre Sesostris et Timarete ; il ne se resolust, pour oster tout pretexte de guerre et pour mettre son esprit en repos, de les marier ensemble. C'est pourquoy, quelques soubçons qu'eust Heracleon, que Sesostris fust le veritable Sesostris, il n'en tesmoigna rien à Traseas : et il prit la resolution, par les conseils de Tanisis, de le faire d'abord redevenir Berger : et quelque temps apres, de s'en deffaire absolument. Mais enfin, Seigneur, apres avoir consideré exactement toutes les suittes de cette affaire, ils instruisirent Traseas, de tout ce qu'ils vouloient qu'il fist : Heracleon commençant desja à luy donner des marques de sa liberalité. Et afin que Traseas n'eust pas le temps de se repentir, ou de s'enfuir, ou d'advertir Sesostris ou Timarete ; il l'obligea d'aller à l'heure mesme à Elephantine : laissant deux Esclaves qui l'avoient suivy pour le conduire, leur ordonnant de ne marcher pourtant pas ensemble, de peur que cela ne luy nuisist : c'est pourquoy ces deux Esclaves eurent ordre de suivre Traseas de trente pas loin, le faisant marcher devant eux. Mais enfin, Seigneur, Heracleon, suivant ce qu'il avoit concerté avec Traseas, se trouva aupres du Roy, comme il revenoit du Temple : et comme il vouloit monter dans son Palais, et qu'il estoit desja sur le haut du Perron, Traseas traversant ses Gardes, fut se mettre à genoux sur la derniere Marche : conjurant le Roy de luy donner audience. Amasis s'estant tourné, et l'ayant reconnu, creût qu'on luy avoit fait quelque outrage, dont il vouloit demander Justice, ou qu'on ne luy avoit pas bien payé ce qu'il avoit commandé qu'on luy donnast : de sorte que se tournant vers luy, il est bien juste, luy dit-il, que celuy qui m'a donné un Successeur, obtienne l'audience qu'il demande. Ha Seigneur (interrompit Traseas) avec des larmes je ne viens pas vous demander justice ; mais je vous viens demander grace, comme estant le plus Criminel de tous les hommes. Amasis estant assez estonné du discours de Traseas, sur le visage duquel on voyoit la peur empreinte, luy commanda de le suivre, ne voulant pas l'escouter devant tant de monde. Et en effet, ce Prince estant entré dans sa Chambre, où il ne voulut estre suivy que d'Heracleon, et de Traseas ; ce Berger ny fut pas plustost entré, que se jettant à genoux ; Seigneur, dit il à Amasis, vous voyez à vos pieds un malheureux Berger, que l'ambition de faire son Fils Roy, a rendu le plus coupable de tous les hommes : car enfin, Seigneur, Sesostris est mon Fils, et n'est point le vostre : et Timarete, dont la beauté attira les yeux de tous ceux qui vous suivirent à nostre Isle, est veritablement vostre Fille. Amasis infiniment troublé du discours de Traseas, se mit à le regarder avec beaucoup de colere : et comment veux-tu, luy dit-il, que je te puisse croire apres ce que tu me dis dans ton Isle ? qui m'asseurera, poursuivit ce Prince, que ce que tu dis presentement soit la verité ? car puis que tu es capable d'un telle imposture, ne dois-je pas aussi tost croire que tu veux faire regner ta Fille, au prejudice de mon Fils, que de penser que tu ayes voulu faire regner ton Fils, au prejudice de ma Fille ? Et puis, d'où vient ce remords qui te force à t'exposer à ma fureur ? Osiris t'a-t'il apparu, et que t'est-t'il arrivé qui t'ait pû obliger à te repentir ? Seigneur (repliqua Traseas, suivant l'instruction qu'il avoit receuë) je n'ay pas plustost ouy dire que vostre Majesté alloit marier Sesostris à la Princesse Liserine, que le repentir de ma faute m'a si cruellement tourmenté, que j'ay mieux aimé m'exposer à souffrir le suplice que j'ay merité, que de laisser plus longtemps un malheureux Berger à un rang dont il est indigne. Au reste Seigneur, poursuivit Traseas, si la foiblesse de vostre veuë ne vous avoit pas empesché de voir la merveilleuse ressemblance qu'il y a de Timarete à la Princesse sa Mere, vous auriez connu d'abord qu'elle est vostre Fille : aussi fust ce principalement pour cela, que j'eus la hardiesse d'abuser vostre Majesté. Heracleon voulut alors dire quelque chose, en faveur du repentir de Traseas : mais Amasis sans l'escouter, se mit à faire cent questions à ce Berger : où il respondit si à propos, que ce Prince ne sçavoit plus ce qu'il devoit croire ou ne croire pas. Neantmoins il avoit desja tant d'amitié pour Sesostris, que son inclination le portoit à le vouloir maintenir au rang où il estoit, et à vouloir faire punir Traseas comme un imposteur. Mais comme il estoit là, cét Officier qui avoit esté caché chez Heracleon, et instruit par luy, fit dire au Roy, par le Capitaine de ses Gardes, qu'il avoit un advis à luy donner, d'où dépendoit tout le repos de sa vie : et qu'il importoit extémement qu'il sçeust, le plustost qu'il luy seroit possible. Amasis qui avoit l'esprit fort esmeu, commanda qu'on le fist entrer : et il le commanda d'autant plustost, qu'il avoit sçeu que cét honme n'avoit en effet rien contribué à la Sedition dont on l'avoit accusé. Je ne vous diray point, Seigneur, quelles furent les paroles dont cét homme se servit, pour aprendre au Roy que c'estoit luy qui avoit trouvé la Lettre de Ladice dans la Ville de Nea ; qu'il l'avoit leuë aussi tost apres l'avoir trouvée ; qu'il avoit veû qu'elle luy disoit qu'elle luy laissoit une Fille ; qu'en suitte il l'avoit perduë dans Elephantine ; et qu'apres il avoit retrouvé ce qui pouvoit le tirer de l'erreur où on l'avoit mis : car enfin, Seigneur, quand je vous redirois les mesmes paroles dont cet homme se servit, je ne ferois que vous ennuyer par un long discours. Cependant Amasis n'eut pas plustost entendu ce qu'il luy disoit, qu'impatient de voir ce qu'il luy aportoit, il prit ce petit morceau de Tablettes, qui s'estoit tellement conservé, qu'il ne s'estoit brisé en nulle part. De sorte que le Roy le prenant, et le mettant à l'endroit de la Lettre de Ladice qui estoit escailé, et où il manquoit quelque chose, il le remplit entierement, et trouva sa place si juste, qu'il n'y avoit pas moyen de pouvoir seulement soubçonner qu'il pûst y avoir de fourbe : car il joignoit si bien de par tout, qu'à peine en voyoit on la jointure. Mais si le Roy fut surpris de voir que ce petit morceau de Tablette trouvoit sa place si juste ; il le fut bien davantage, lorsque voyant ce vuide remply, il vit qu'au lieu qu'il avoit creû que Ladice luy eust voulu dire, le vous laisse un Fils, il y avoit, Je vous laisse une Fille. Cependant il ne pût plus douter qu'il ne se fust trompé, et que ce mot de Fille, n'eust esté escrit de la main de Ladice, comme tout le reste de la Lettre. Amasis ne doutant donc plus que Sesostris n'estoit point son Fils, demanda à Traseas de qui il l'estoit : mais il luy respondit ce qu'il avoit desja respondu à Heracleon : c'est à dire qu'il estoit Pere de Sesostris. Et en effet, il sçeut si bien respondre à toutes les objections que le Roy luy fit, qu'il ne pût jamais le faire contrarier : mais comme Heracleon avoit plus d'une passion dans l'ame, et qu'il ne cherchoit pas moins se vanger de Sesostris comme son Rival, qu'à espouser Timarete par amour et par ambition tout ensemble il dit tout bas au Roy, qu'il croyoit qu'Amenophis avoit eslevé le Fils de Traseas, avec intention de le faire passer pour le Fils d'Apriez, et que selon son sens, il seroit à propos de l'observer, de peur qu'il nallast se jetter dans Thebes, et persuader aux Peuples qu'il estoit le veritable Sesostris. Mais Amasis qui aimoit tendrement Sesostris, quel qu'il peust estre non seulement parce qu'il luy devoit une victoire signalée, mais par un puissant instinct, ne pût souffrir cette proposition. C'est bien assez, luy dit il, que j'oste la qualité de Prince à Sesostris, sans luy oster encore la liberté : joint que sa veritable naissance va faire un si grand esclat dans le monde, qu'il ne pourra pas la rendre douteuse : et s'il y a quelqu'un à arrester, il faut que ce soit Traseas et non pas luy. Et en effet, le Roy luy donna des Gardes : ordonnant que deux Femmes de qualité d'Elephantine, allassent querir Timarete. Mais comme Heracleon vouloit estre le premier à annoncer cette nouvelle à cette belle Bergere, il supplia le Roy de luy permettre d'y mener ces Dames, ce qu'il luy accorda : commandant expressément et à luy, et à celuy qui avoit trouvé la Lettre de Ladice, et à Traseas, de ne rien dire sans sa permission, de ce qui se passoit entre eux. Ainsi le Prince Sesostris ignorant ce qu'on faisoit contre luy, ne songeoit qu'au malheur que la Grandeur où il estoit luy causoit, ne sçachant pas qu'il l'alloit bien tost perdre, Cependant Heracleon fut au lieu où estoit Timarete, qu'il trouva assez en peine de Traseas, aussi bien que Nicetis : mais elle la fut bien davantage, lors qu'elle vit un Chariot plein de Dames : et que ces Dames luy dirent qu'elles avoient ordre du Roy, de la luy mener. D'abord Timarete respondit, qu'il n'estoit pas croyable qu'un si Grand Prince voulust voir une simple Bergere comme elle : toutesfois comme elle vit qu'elles insistoient à la vouloir mener, elle commença de craindre, voyant Heracleon avec elles, que ce ne fust une tromperie qu'on luy voulust faire. Mais comme il connut sa pensée, il la tira à part avec la permission de ces Dames : qui ne sçavoient que penser, du commandement qu'elles avoient reçeu. Heracleon ayant donc separé Timarete de quelques pas de la Compagnie, luy dit qu'il la conjuroit de ne tesmoigner pas au Roy, qu'il luy eust revelé son Secret. En verité Seigneur, luy dit elle, je pense que vous croyez que je ne me connois point : et que parce que j'ay esté eslevée avec le Prince Sesostris, cela me doit donner quelque familiarité aupres du Roy son Pere. Nullement Madame, luy dit il ; ha Seigneur, interrompit elle, ne me raillez point si cruellement ! et ne me donnez pas une qualité, que les Bergeres ne peuvent jamais avoir. Je ne vous regarde pas aussi, repliqua t'il, comme une Bergere, mais comme une Princesse : car enfin il n'est pas plus vray que Sesostris n'est qu'un Berger, qu'il est vray que vous estes Fille d'Amasis. Non non (poursuivit Heracleon, voyant par son visage qu'elle ne croyoit pas ce qu'il disoit) ce que je vous dis est vray : et devant qu'il soit demain au soir, vous vous verrez au dessus de tout ce qu'il y a de Grand en Egipte : et Sesostris se verra au dessous de tout ce qu'elle a de plus bas. Ha Seigneur, reprit Timarete toute surprise, la Fortune n'est pas assez aveugle ny assez injuste, pour faire un tel renversement ! quoy qu'il en soit, dit-il, ces Dames ont ordre de vous mener à Elephantine, et moy de vous y escorter : m'estimant infiniment heureux, d'avoir pû vous annoncer le premier une nouvelle qui vous doit estre si agreable. Ce que vous me dites paroist si impossible, repliqua t'elle, que je ne vous sçaurois croire : mais quand la chose seroit vraye, je me trouverois si fort indigne d'un si grand honneur, que je ne m'en réjouyrois pas. Apres cela, il falut que Timarete obeïst, et qu'elle entrast dans le Chariot : il est vray qu'elle ne voulut point aller seule : et on fut contraint de souffrir que Nicetis l'accompagnast. Cependant comme elle est naturellement propre, et qu'elle ne sçavoit jamais precisément si peut estre Sesostris n'iroit point à la Chasse, vers le lieu où elle demeuroit, elle n'estoit jamais negligée : de sorte qu'elle parut si belle aux Dames qui la menerent, qu'elles ne pouvoient se lasser d'admirer sa beauté. Pour Heracleon, il n'a jamais esté un homme plus heureux qu'il estoit alors : car il se voyoit, à ce qu'il croyoit, à la veille d'espouser la plus belle Personne de toute l'Egipte : et une Personne encore qui le seroit Roy. De plus, il avoit la satisfaction, d'oster à son Rival la possession de sa Maistresse, et de le renverser du Throsne : si bien que trouvant en un mesme temps, de quoy satisfaire son amour, son ambition, sa jalousie, et sa vangeance, il estoit aussi heureux, qu'il eust pû souhaiter de l'estre. Il n'en estoit pas autant de Timarete, qui estoit si surprise et si estonnée, que son ame n'estoit capable ny de douleur ny de joye Elle pencha pourtant plus vers la premiere que vers l'autre, cependant lors qu'elle fut arrivée au Palais, Heracleon en fit advertir le Roy, qui commanda qu'on la fist entrer. Mais à peine eut elle fait un pas dans la Chambre où il estoit, que ce Prince voyant tout d'un coup aussi clair qu'il avoit jamais veû, vit sur le visage de Timarete, une si grande et si prodigieuse ressemblance, avec la Princesse Ladice sa Femme ; qu'il ne douta plus du tout, que Timarete ne fust sa Fille. De sorte que l'embrassant avec tendresse, il la reconnut aussi pour la sienne : et il la reconnut avec d'autant plus de joye, que le merveilleux changement qui estoit arrivé en ses yeux ; le rendant capable de reconnoistre parfaitement Timarete, le confirmoit encore dans l'opinion qu'il estoit protegé par les Dieux. Timarete voyant l'honneur que le Roy luy faisoit, ne sçavoit comment le recevoir : elle luy disoit pourtant, avec autant de grace que de modestie : qu'elle n'estoit qu'une simple Bergere, indigne de la bonté qu'un si Grand Roy avoit pour elle : car comme elle sçavoit bien qu'elle ne pouvoit estre reconnuë pour Princesse, que Sesostris ne redevinst Berger, elle ne respondoit point au Roy comme estant sa Fille : luy semblant quasi qu'elle ne le pouvoit estre, si elle n'y connsentoit. Cependant comme le Roy ne douta plus que Timarete ne fust effectivement ce que Traseas disoit qu'elle estoit, il arriva encore qu'il creût en suitte, tout ce qu'il luy disoit de Sesostris : de sorte que croyant que son repentir devoit effacer son crime, il luy fit oster ses Gardes, et le mit en liberté, le faisant venir devant luy. Mais Traseas ne vit pas plustost Timarete, qu'il luy demanda pardon, de luy avoir voulu oster la Couronne, pour la donner à Sesostris. Timarete entendant parler Traseas, rougit et baissa les yeux, ce ne fut pourtant pas de despit de l'injure qu'il luy avoit voulu faire : mais ce fut de la douleur qu'elle eut d'estre cause que Sesostris redevinst Berger. Cependant le Roy fit entrer les Dames qui avoient esté querir Timarete, et leur aprit qui elle estoit : de sorte que cette belle Bergere devenant Princesse en un instant, s'il faut ainsi dire, eut besoin d'avoir l'ame aussi Grande qu'elle l'avoit, pour ne donner point de marques de l'agitation de son esprit. Cependant comme Amasis ne vouloit pas que ce bruit s'épandist, qu'il n'eust fait sçavoir à Sesostris le changement qui estoit arrivé à sa fortune, il fit passer Timarete, avec les Dames qui la luy avoient amenée, dans une autre Apartement, et commanda qu'on luy fist venir Sesostris. Mais comme Timarete fut preste de sortir de la Chambre du Roy ; poussée par un sentiment qu'elle ne pût retenir ; Seigneur, luy dit elle, souffrez s'il vous plaist que devant que de vous quitter, je vous demande si Traseas que j'avois tousjours creû estre mon Pere, vous a apris que je dois la vie à Sesostris ? et qu'ainsi si j'ay l'honneur d'estre vostre Fille, vostre Majesté est obligée de le recompenser pour moy, de l'obligation que je luy ay. Comme Timarete ne put dire cela sans une esmotion qui parut sur son visage, Heracleon qui estoit present en eut le coeur fort agité : et d'autant plus, que le Roy voulant sçavoir comment Sesostris avoit sauvé la vie à Timarete, cette belle Princesse le luy raconta, avec toute l'exageration d'une Personne qui vouloit du moins en ostant la Couronne à Sesostris, luy aquerir l'amitié du Roy. Il est vray qu'il avoit une grande disposition, à escouter favorablement, tout ce qui estoit avantageux à Sesostris : c'est pourquoy, lors que Timarete eut finy son recit, le Roy l'assura qu'il se souviendroit que Sesostris estoit son Liberateur : se separant d'elle aussi tost qu'il eut commandé aux Dames, entre les mains de qui il la remit, de luy faire changer les habits qu'elle avoit, en d'autres plus proportionnez à sa condition presente, Heracleon l'allant conduire à son Apartement. Pour Nicetis, qui avoit suivy Timarete, elle rejoignit son Mary dans l'Antichambre : cependant Amasis ayant envoyé querir Sesostris, il s'aperçeut bien en allant chez le Roy, qu'il y avoit quelque chose d'extraordinaire : car quelque soin qu'on eust aporté à cacher ce qui se passoit, il s'en estoit espandu quelque bruit. Mais quoy qu'il vist de l'estonnement sur le visage de tous ceux qu'il rencontroit, il ne devinoit pas ce que c'estoit : il est vray qu'il ne l'ignora pas longtemps : car dés qu'il fut aupres du Roy, ce Prince, apres luy avoir dit tout ce qu'il creût luy devoir faire recevoir la nouvelle qu'il avoit à luy annoncer avec moins de douleur, luy aprit enfin qu'il avoit esté abusé, qu'il n'estoit point son Fils ; et que Timarete estoit sa Fille : luy disant toutes les preuves qu'il en avoit. Au reste (luy dit-il, sans luy donner loisir de l'interrompre) ne pensez pas que je veüille qu'un homme que j'ay jugé digne d'estre mon Fils, et qui en effet est digne de l'estre, redevienne Berger. Non Sesostris, je ne le pretends pas. au contraire, je veux par une declaration publique, vous mettre au range le plus eslevé des Calasires : et vous approcher si prés du Throsne, que vous n'aurez presques pas lieu de vous aperçevoir d'en estre tombé. Seigneur (reprit Sesostris, qui avoit eu loisir de se remettre de son estonnement, pendant que le Roy avoit parlé) comme j'avois reçeu sans orgueil, et sans emportement, l'honneur que vous m'aviez fait de me reconnoistre pour vostre Fils ; je reçois aussi sans bassesse et sans desespoir, la nouvelle que vous me donnez du changement de ma condition. J'advoüe toutesfois, reprit il, que si je quittois la place que vous m'aviez donnée, à un autre qu'à Timarete, j'aurois quelque peine à la quitter : mais sa vertu est si digne de sa naissance, que je n'ay pas besoin de toute la mienne, pour me consoler de la perte d'une chose qu'elle gagne. Au reste, Seigneur, poursuivit il, je suis bien obligé à vostre Majesté, de l'honneur qu'elle me veut faire, et que je n'accepte pourtant point : car enfin, Seigneur, si j'ay à estre un jour au range des Calasires, il faut que je doive cét honneur à mon Espée, et non pas à vostre bonte seulement. Joint aussi, qu'en l'estat où est mon ame presentement, je ne sçay pas encore si je me serviray d'une Houlette ou d'une Espée : car j'ay besoin d'un peu plus de temps, pour examiner si j'ay trouvé plus ou moins de malheur, en me servant de l'une que de l'autre. Cependant je vous suplieray de croire, que je n'ay rien contribué à l'erreur de vostre Majesté : estant certain que je n'ay jamais sçeu que j'estois Fils de Traseas, et que j'ay tousjours creû l'estre d'Amenophis. Quoy qu'il en soit, Seigneur, poursuivit il, je seray tousjours tres affectionné à vostre service : mais avant que de m'esloigner de la Cour, je vous demande la permission de dire adieu à la Princesse Timarete. Je vous accorde celle de la voir, reprit obligeamment le Roy, mais non pas celle de luy dire adieu. Sesostris respondit à la bonté de ce Prince, avec beaucoup de respect : et quoy qu'Amasis ne voulust pas qu'il deslogeast du Palais, il ne voulut point y demeurer : et il s'en alla passer le reste du jour, chez celuy de mes Amis, dont je luy avois donné la connoissance, et où il retrouva encore tout nostre Esquipage. Il n'y fut pas si tost, qu'il m'envoya querir en diligence, pour m'aprendre le renversement de sa fortune : je ne les sçeus pourtant pas par luy, car je l'apris de Traseas et de Nicetis, qui s'en retournoient chez eux, Mais enfin, lorsque j'entray dans la Chambre où Sesostris estoit ; et bien mon cher Miris, me dit il, ma fortune n'est elle pas bien bizarre ; et ne faut-il pas estre insensible, ou immortel, pour ne mourir pas de douleur, apres ce qui m'est arrivé ? Ce n'est pas, adjousta t'il, que je regrette autant la Grandeur, que vous pourriez vous l'imaginer : car graces aux Dieux, je me trouve l'ame au dessus de toute sorte d'ambition. Mais ce qui me fait desesperer, est que je me trouve toûjours esgallement esloigné de Timarete, soit que je fois Prince ou Berger : et je pense mesme qu'encore qu'elle occupe aujourd'huy la place que je tenois hier, et que je fois à celle qu'elle à quittée ; j'en suis encore plus esloigné que je n'estois. Car enfin en devenant Roy, je pouvois peut-estre la faire Reine : mais Timarete en devenant Princesse, ne pourra jamais me faire Roy. Ainsi mon cher Miris, si je regrete le Sceptre, ce n'est point par ambition, mais par amour seulement. Au reste, poursuivit il, je ne sçaurois me resoudre à regarder Traseas comme mon Pere, qu'Amenophis ne soit revenu, et ne m'ait assuré que je ne suis point son Fils : mais puis que nous n'avons plus de mesure à prendre pour nous cacher, je vous conseille, me dit-il, de paroistre dans le monde pour ce que vous estes, afin que vous m'en pussiez dire des nouvelles, car pour moy, quand j'auray veû Timarete, je ne veux plus qu'on m'y voye, Ce n'est pas, adjousta t'il, que je puisse me resoudre à partir si tost l'Elephantine : car enfin Heracleon est amoureux de Timarete : et tout Berger que je suis, ou qu'on me dit estre, je ne pretens pourtant pas que l'Egipte ait un Roy qui soit mon Rival. Je voulus alors representer à Sesostris, qu'il ne faloit pas qu'il se perdist : et que peut-estre pourroit il arriver encore quelque changement, qui luy seroit avantageux. Que le retour d'Amenophis, nous instruiroit mieux que nous ne l'estions : et qu'enfin j'estois persuadé, apres tout ce que je sçavois ; que Traseas et Amenophis ne luy avoient point donné la vie. En pensant me consoler, reprit il, vous me mettez en un nouveau desespoir : car si je suis ce que je voy biê que vous pensez que je fois, je suis le plus malheureux homme du monde : et si je ne le suis pas, je suis encore bien infortuné. Cependant Sesostris ne fut pas seul à se pleindre : La Princesse Liserine eut sa part de la douleur en cette rencontre : et l'ambition toute seule ne la tourmenta guere moins, que l'amour tourmêtoit Sesostris. Elle dit à tout le monde, que c'estoit une supposition de son Frere, qui vouloit estre Roy : adjoustant qu'asseurément Sesostris estoit effectivement Fils d'Amasis, et que Timarete estoit Bergere. Enfin, elle parla avec tant de hardiesse, qu'Heracleon fit en sorte que le Roy luy envoya commander de se taire : car de l'humeur dont est Heracleon, il n'est rien qu'il ne soit capable de sacrifier à son ambition. Cependant quelque envie qu'eust Sesostris de voir Timarete, sa douleur fut si forte tout ce jour là, qu'il fut contraint d'attendre au lendemain au matin : passant la nuit avec des inquietudes si extraordinaires, qu'il ne pût jamais fermer les yeux. Timarete de son costé, ne joüissoit pas avec plaisir de la Grandeur où elle estoit : et recevoit avec assez de negligence tous les soins qu'on prenoit de la parer, et de la divertir. Quelque magnifique que fust l'Apartement où on l'avoit mise, elle se souvenoit d'avoir eu plus de plaisir d'entretenir Sesostris dans sa Cabane, qu'elle n'en recevoit dans le Palais où elle estoit alors : et quand elle venoit à considerer, qu'elle l'alloit perdre pour tousjours, elle eust voulu perdre la Grandeur qui luy causoit cette infortune : et il y avoit des instans, où elle estoit encore plus affligée de voir qu'elle estoit Princesse, et Sesostris Berger, qu'elle ne l'avoit esté lors qu'elle se croyoit Bergere, et Sesostris Fils de Roy. Il n'y avoit donc qu'Heracleon, et Tanisis, qui eussent une joye tranquile : car pour Amasis, quelque satisfaction qu'il eust, de voir une Image vivant de sa chere Ladice ; il sentoit pourtant dans son coeur, une inquietude qui le troubloit, et qui faisoit qu'il ne trouvoit repos en nulle part. Mais enfin, Seigneur, le lendemain estant arrivé, Sesostris fut, suivant la permission qu'il en avoit euë du Roy, pour voir Timarete : et il entra dans sa Chambre, comme on venoit de l'habiller pour la premiere fois en Personne de sa condition. Pour Sesostris, il y fut avec un habillement propre, mais sans ornement : et tel que les Gens de qualité en portent d'ordinaire, lors qu'ils ne se parent point. Mais il y fut avec une melancolie dans le coeur, qu'il eut bien de la peine à s'empescher de faire paroistre sur son visage : il est vray qu'il eut quelque sujet de consolation : car lors qu'il entra dans la Chambre de Timarete, il vit qu'au milieu de toute la magnificence qui l'environnoit, elle avoit une tristesse si grande sur le visage, qu'il ne douta point qu'il n'en fust la cause. Cette pensée luy fut si agreable, qu'elle le mit en estat de pouvoit cacher une partie de sa douleur : mais au contraire Timarete voyant tant de fermeté dans l'ame de Sesostris, sentit qu'elle s'en attendrissoit davantage, et que les larmes luy en venoient aux yeux. De sorte que voulant cacher ce petit desordre de son coeur, aux Femmes qu'on luy avoit données ; apres que Sesostris l'eut salüée, avec un profond respect ; elle se mit à sa Ruelle où il la suivit : et où elle ne fut pas plustost, que sesostris prenant la parole ; Madame, luy dit il, ne trouverez vous point mauvais, que le Berger Sesostris, prenne la liberté de vous suplier de luy vouloir du moins donner la Houlette dont vous aviez accoustumé de vous servir ? vous assurant qu'il la recevra avec plus de consolation, qu'il ne reçeut de joye lors qu'on luy fit esperer qu'il porteroit un jour le Sceptre d'Egipte. Ha Sesostris luy dit elle en l'interrompant, je ne trouve nullement bon que vous ayez l'esprit assez libre, apres ce qui nous vient d'arriver, pour me dire une pareille chose ! et je me souviens que la premiere fois que vous me vistes, apres que le Roy vous eut reconnu pour son Fils ; vous me vistes les yeux couverts de larmes. Il est vray Madame, dit il ; mais j'ay si fort apprehendé que ma tristesse ne pût estre mal expliquée ; et que vous ne creussiez que j'avois quelque regret à vous laisser la Grandeur qu'on m'avoit donnée ; que j'ay esté contraint de faire un grand effort sur moy mesme, pour vous cacher une partie de mon desespoir. Toutesfois si vous me faites l'honneur de m'assurer, que vous ne croirez pas que l'ambition soit la cause de ma douleur, je vous la monstreray toute entiere : mais pour m'en donner la liberté, soyez s'il vous plaist encore aujourd'huy la Bergere Timarete. Vous serez Princesse tout le reste de vostre vie : et ce n'est que pour une heure seulement, que j'ay besoin de ne vous considerer pas comme ce que vous estes. Je vous assure, reprit Timarete en soupirant, que je seray tousjours pour vous ce que j'ay esté : je ne m'engage pas, poursuivit elle, à vivre aveque vous comme j'y ay vescu, car vous sçavez que la bien-seance ne le veut pas : mais je vous promets que tous les sentimens de mon coeur, ne changeront point avec ma fortune : et que je me trouveray tousjours tres malheureuse dans ma condition, parce qu'elle sera differente de la vostre. Je ne pense pas, poursuivit elle, que vous puissiez vous pleindre de moy. Je ne m'en pleins pas aussi, reprit il, mais je me pleins estrangement de ma malheureuse destinée, qui ne m'esleve que pour me precipiter : et qui ne vous esleve en suitte, que pour vous empescher de me rendre heureux. Mais Madame, ne me refusez du moins pas ce qui depend absolument de vous : et ce qui ne choque ny la vertu, ny la bien seance. Il me semble, reprit Timarete, qu'apres ce que je vous ay dit, il n'est pas necesaire que je vous die que je vous accorde ce que vous me demandez avec des conditions si justes. Cela estant Madame, repliqua Sesostris, vous ne vous offencerez donc pas, si je vous conjure de croire, que vostre condition n'a rien augmenté au respect que j'avois pour vous : et que celle où j'estois il y a un jour, n'avoit rien diminué de la passion que j'ay dans l'ame. Au reste, Madame, pour vous empescher de trouver mauvais que je conserve cette passion dans mon coeur, souvenez vous s'il vous plaist, que puis qu'elle n'a pû estre changée en devenant Fils de Roy, elle ne sçauroit changer aussi, en redevenant Berger : de sorte que vous adorant avec une necessité absoluë, à laquelle je ne puis resister ; vous seriez fort injuste, si vous vous en offenciez. Au reste, Madame, comme en perdant tout mon bonheur, je n'ay pas perdu toute ma raison ; je sçay bien que je n'ay plus rien à esperer : que je vous dois mesme adorer sans vous voir : et qu'il n'y a que la seule mort, qui puisse faire cesser mes peines. Je sçay, dis-je, que tout ce que je dois raisonnablement vous demander, est d'avoir quelque douleur que la Fortune n'ait pas voulu mettre quelque esgalité en nostre condition, comme elle en avoit mis en nos inclinations. Cependant, puis que vous m'avez accordé la permission de vous parler aujourd'huy, comme à la Bergere Timarete, il faut que je vous die, qu'il y a encore une chose que vous pouvez faire pour moy, qui m'empescheroit de mourir desesperé. Si elle est en ma puissance, reprit elle, et qu'elle ne choque ny la vertu, ny la bien-seance, je vous l'accorderay sans doute. Je vous respecte si fort, repliqua Sesostris, que je n'ay pas la hardiesse de vous dire ce que je pense : mais, enfin, poursuivit il, il faut se confier à vostre bonté : et vous dire, Madame, que toute la grace que je vous demande, est de n'espouser jamais Heracleon. Quand j'estois à la place où vous estes, j'avois fortement resolu de n'espouser jamais que vous : mais Madame, comme les Loix ne doivent pas estre esgalles entre nous, quand mesme vous ne seriez que Bergere, je ne vous demande pas tant : et je ne vous excepte qu'Heracleon, de tout ce qu'il y a de Princes au monde. Ce n'est pas que je ne sois persuadé, que le jour de vostre Mariage, sera celuy de ma mort, quel que puisse estre celuy que vous espouserez : mais apres tout cette mort me sera moins rigoureuse, que ne seroit celle que me donneroit la felicité d'Heracleon. Si vous ne m'aviez pas permis, adjousta t'il, de vous parler encore aujourd'huy, comme je vous parlois autresfois, je ne dirois pas ce que je dis : et puis Madame, si vous vous souvenez que le Prince Sesostris vous offrit d'abandonner la Couronne si vous le vouliez, et d'aller chercher une Isle deserte, pour y vivre aveque vous ; je m'assure que vous ne trouverez pas le Berger Sesostris trop insolent. Je le trouve si malheureux, reprit elle, que quand mesme il seroit vray qu'il seroit un peu trop hardy, je ne m'en offencerois pas. Mais pour respondre precisément à ce que vous dites, poursuivit elle, je vous promettray de faire tout ce que la bien-seance me permettra pour n'espouser jamais Heracleon. Et je vous promets de plus, que dés que je ne pourray plus m'opposer à la volonté du Roy, j'auray recours à la mort. Je ne pretends pourtant pas, adjousta t'elle, que vous m'ayez une grande obligation de ce que je vous dis : car j'ay une aversion si forte pour Heracleon, que je m'opposeray à ses intentions, autant pour l'amour de moy, que pour l'amour de vous. Mais ce que je veux que vous contiez pour quelque chose, est que je vous assure que je ne seray jamais heureuse : et que si les Dieux eussent laissé ma fortune à mon choix, j'aurois mieux aimé estre Bergere aveque vous, que d'estre Reine de toute l'Egipte sans vous. Ha Madame, interrompit Sesostris, que je vous suis redevable, de me dire des choses qui hasteront infailliblement ma mort, et qui m'empescheront de trainer plus longtemps une malheureuse vie ! Car enfin, apres ce que vous venez de me dire, je dois mourir de douleur et de regret, de me voir dans la necessité de perdre une Personne si genereuse. Non, non Sesostris, luy dit elle, je n'entends pas que ce que je vous dis pour vous consoler, serve à accroistre vostre douleur : au contraire, si j'ay encore quelque pouvoir sur vous, je veux que vous viviez, et que vous m'aimiez : afin que je puisse avoir la consolation, de penser qu'en quelque lieu que vous soyez, vous me conserverez vostre affection. Ce qui vous doit assurer de la mienne, poursuivit elle, est que lors que vous estiez le Prince Sesostris, et que j'estois la Bergere Timarete, quelque inesgalité qui fust alors entre nous, je n'eusse nullement trouvé bon que vous m'eussiez oubliée, quoy que je vous priasse de le faire. De sorte que comme vous n'estes pas plus esloigné de ma condition, que je l'estois de la vostre ; vous ne devez pas craindre que je vous oublie, quoy que je ne vous voye plus. Mais apres cela, ne me demandez rien davantage : je fais sans doute peu, pour la Bergere Timarete : mais je fais peut estre un peu trop, pour la Princesse d'Egipte. Comme ils en estoient là, on vint dire à Timarete, avec beaucoup d'empressement, que le Roy la demandoit : de sorte qu'il falut qu'elle se separast de Sesostris avec precipitation. Toutesfois ; elle luy dit le dernier adieu, comme la Bergere Timarete : et quoy que ce fust en tumulte, ce fut pourtant avec tendresse : et d'une maniere si obligeante, que la passion de Sesostris, toute violente qu'elle estoit, ne trouva pas lieu de s'en pleindre. Il se retira donc au logis qu'il avoit choisi pour sa retraite : où il me racconta cette triste conversation, comme il avoit accoustumé de me raconter toutes les autres. Cependant Timarete en arrivant dans la Chambre du Roy, aprit qu'il ne l'avoit mandée, que pour luy dire que s'estant engagé à Heracleon, de luy faire espouser sa Fille, s'il en avoit une, il l'en avoit voulu advertir : afin qu'elle commençast de le considerer, comme devant estre son Mary. Il y a encore si peu que je sçay que j'ay l'honneur d'estre vostre Fille, repliqua Timarete, que c'est ce me semble me faire une injure, que de me parler si tost de reconnoistre une autre authorité que la vostre, et de vouloir m'obliger à partager mes soins et mes respects : c'est pourquoy, Seigneur, j'ose vous suplier de me laisser jouïr quelque temps, de l'honneur que vous m'avez fait. Comme le Roy alloit respondre à Timarete, pour luy dire qu'il vouloit estre obeï, il tomba en foiblesse, et fut prés d'une heure sans revenir, mais au retour de cette pamoison il trouva qu'il avoit tout à fait perdu la veuë : et que tant qu'il avoit esté esvanoüy, il n'avoit eu l'imagination remplie que de cette mesme apparition, qu'il avoit desja euë une fois. Mais avec cette difference, que les menaces de Ladice, avoient encor esté plus espouventables : de sorte qu'il ne se trouva pas en estat de continuer de parler à Timarete du Mariage d'Heracleon : car ce Prince estoit si troublé et si affligé, qu'il ne sçavoit quelle resolution prendre, n'osant mesme dire toute sa douleur. Car comme il n'ignoroit pas qu'Heracleon avoit une ambition extréme, et qu'il connoissoit bien de quoy cette passion est capable ; il ne croyoit pas qu'il deust luy tesmoigner combien il estoit touché des menaces que les Dieux luy faisoient, s'il ne rendoit pas le Sceptre qu'il avoit usurpé. De sorte que renfermant toute sa douleur en luy mesme ; justes Dieux (disoit il, comme il l'a raconté depuis) qui me punissez avec tant de severité, quoy que ce soit sans injustice ; comment voulez vous que je rende le Sceptre que j'ay usurpé, si le Fils d'Apriez est mort aussi bien que luy, et s'il ne reste personne de son Sang ? vous me faites entendre par des apparitions terribles, que l'Enfant de ce malheureux Roy n'est pas mort : mais vous ne me faites pas connoistre où il est. J'avois eu quelques soubçons que Sesostris fust le veritable Sesostris : et vous sçavez bien, vous qui penetrez dans le plus profond des coeurs que lors que je le declaray mon Successeur, je ne le croyois pas plûtost mon Fils que le Fils d'Apriez. J'avouë toutesfois que s'il eust alors esté reconnu pour Enfant de ce malheureux Roy, je ne luy aurois pas rendu le Sceptre : parce que j'aurois eu trop de peine à me démettre de l'authorité Souveraine : et à faire une restitution de cette sorte, aux yeux de toute la Terre. Mais aujourd'huy que j'ay changé de sentimens, je ne suis plus en pouvoir de croire que Sesostris soit Fils d'Apriez : car enfin pourquoy Traseas voudroit il faire descendre du Thrône le Fils de son Roy legitime, qu'il y avoit luy mesme eslevé ? quelle aparence y a t'il, qu'il voulust faire redevenir Berger, un des plus Grands Princes du Monde ? Ainsi il y a plus de raison à croire, qu'Amenophis avoit eslevé le Fils de ce Berger, avec dessein de le faire passer pour Fils d'Apriez : et de l'envoyer à Thebes, quand il le jugeroit à propos. Cependant, disoit il encore, les Dieux me disent par leurs Oracles, qu'il faut que je rende le Sceptre que j'ay usurpé : et par des aparitions espouventables, ils m'assurent encore que Sesostris est vivant. Que dois je donc faire, et que puis-je resoudre ? Comme ce Prince estoit dans de si cruelles inquietudes, Heracleon arriva aupres de luy : Timarete estant alors retournée à son Apartement. Et comme cét homme se moquoit esgallement et des prodiges, et des advertissemens des Dieux, il regarda l'accident arrivé au Roy, comme une chose qui luy devoit estre advantageuse : et qui devoit haster son Mariage avec Timarete, et luy assurer encore plus la Couronne. Il n'osa pourtant pas ce jour là, en parler au Roy : qui de son costé, n'osa pas aussi tesmoigner à Heracleon, toute l'inquietude de son ame. Cependant, Seigneur, il faut que vous sçachiez, qu'enfin Amenophis et l'esclave du Prince dont les Dieux n'avoient pas abandonné l'innocence, furent si heureux, que celuy qu'on les avoit accusez d'avoir blessé mortellement, ne mourut point de ses blessures : et il arriva mesme, que durant qu'il estoit malade, les affaires de cette Ville changerent de face : si bien que le Party le plus foible, estant devenu le plus fort, il quitta celuy dont il estoit pour prendre l'autre. Ainsi dans cette revolution generale, Amenophis trouva sa seureté : car celuy qui l'avoit tousjours poursuivy, ayant changé de Party, ne le poursuivit plus, et souffrit qu'il fust delivré. Cependant Amenophis apres avoir conferé avec les Chefs des souslevez, qui avoient refait de nouvelles Troupes ; et leur avoir fortement assuré, qu'il y avoit un Fils d'Apriez vivant, et qu'infailliblement il le leur meneroit bien-tost ; se mit en chemin, pour venir en effect â nostre Isle, où il esperoit trouver Sesostris de retour. Mais, Seigneur, vous pouvez juger, quel estonnement fut le sien, d'entendre dire par tous les lieux où il passoit, qu'Amasis avoit sçeu par une Lettre de Ladice, qu'il avoit un Fils ; qu'il avoit trouvé ce Fils dans une Isle proche d'Elephantine, et qu'il se nommoit Sesostris. Amenophis creut d'abord que tout ce qu'on luy disoit estoit un mensonge : mais voyant que plus il approchoit d'Elephantine, plus cette verité se confirmoit, il ne sçavoit que penser. L'embarras où il se trouva alors, ne fut pourtant rien en comparaison de celuy où il fut, lors que n'estant plus qu'à une journée de cette grande Ville, il sçeut qu'on disoit que celuy qu'Amasis avoit reconnu pour son Fils, n'estoit que le Fils d'un Berger, qui estoit retourné à sa premiere condition : et qu'il avoit enfin reconnu pour sa Fille, une Bergere appellée Timarete. Vous pouvez juger, Seigneur, combien toutes ces choses surprirent Amenophis : cependant il creût que devant que d'entreprendre d'aller à l'Isle, il estoit à propos de bien sçavoir la verité : de sorte qu'il se resolut d'arriver de nuit à Elephantine, et d'aller loger chez sa Soeur. Mais il fut bien surpris, d'aprendre qu'elle n'estoit pas à la Ville, et de sçavoir la cause qui l'en avoit fait partir : de sorte qu'Amenophis ne voulant pas se confier aux Domestiques de cette Maison, qui d'ailleurs ne le connoissoient point ; le hazard fit que le Pere de celuy chez qui Sesostris et moy estions logez, ayant esté de plus cher de ses Amis, du temps qu'il estoit dans la Province ; il se resolut de demander retraite à son Fils, durant qu'il s'informeroit de ce qu'il vouloit sçavoir. Si bien que nous ne fusmes pas peu estonnez, lors que mon Amy, qui n'ignoroit point combien Amenophis nous estoit cher, nous l'amena dans la chambre où nous estions : Sesostris achevant alors de me raconter la conversation qu'il avoit euë le matin avec la Princesse Timarete. De vous dire, Seigneur, quelle fut nostre joye, et quelle fut la sienne, il ne seroit pas aisé : il nous demanda cent choses : mais au lieu de luy respondre, nous luy faisions d'autres questions. Cependant le Maistre du logis nous ayant laissez dans la liberté de nous entretenir ; de grace (luy dit Sesostris, qui avoit une envie estrange de sçavoir ce qu'il estoit) dites-moy, je vous en conjure, ce que je suis veritablement : suis-je Fils d'Amasis ou de Traseas, ou de vous ? vous n'estes, reprit Amenophis rien de tout ce que vous dites : et qui suis-je donc ? repliqua Sesostris ; vous estes (respondit Amenophis, puis qu'il est temps de vous le dire) le Fils d'Apriez, et le legitime Roy d'Egypte : c'est pourquoy je viens vous querir, pour achever heureusement un dessein qu'il y a si long-temps que je trame. Sesostris fut si surpris d'ouyr ce qu'il oyoit, qu'il doutoit presques s'il avoit bien entendu : aussi interrompit il Amenophis, pour se le faire redire une seconde fois : et alors Amenophis luy ayant rendu conte du dessein qu'il avoit eu, en luy cachant sa naissance ; et luy ayant appris que c'estoit luy qui avoit causé les remuëmens qui estoient à Thebes et à Heliopolis, Sesostris et moy luy contasmes à nostre tour, tout ce qui estoit arrivé, et à Timarete, et à luy : ce qui ne surprit pas moins Amenophis, que ce qu'il nous avoit dit nous avoit surpris. Ce qui l'espouventoit le plus, estoit qu'il ne démesloit pas parfaitement, pourquoy Traseas avoit agy comme il avoit fait, ny au commencement, ny à la fin de cette grande affaire, qu'il avoit euë à démesler avec le Roy : car il ne croyoit pas que l'esclave du Prince luy eust revelé son secret. Quoy qu'il en soit, dit Amenophis, il ne s'agit plus de sçavoir pourquoy Traseas a fait ce qu'il a fait : mais, luy dit alors Sesostris, est il bien vray que Timarete soit Fille d'Amasis, comme Traseas l'assure ? Oüy Seigneur, reprit-il, et nous verrons bien tost si cette Princesse se souviendra qu'elle vous doit la vie. J'avois eu dessein, poursuivit-il, de la mener à Thebes aussi bien que vous, et d'aprendre en mesme temps à Amasis qu'Apriez avoit laissé un Fils, et Ladice une Fille : afin que sçachant que nous avions en nostre puissance, une personne qui luy doit estre si chere, il pûst entendre à quelque accommodement raisonnable. Mais les choses n'estant plus en ces termes-là, venez, Seigneur, venez vous jetter dans Thebes, où je vous conduiray : afin de faire voir à l'injuste Amasis, que vous n'estes en effect pas son Fils, mais son ennemy, s'il ne vous rend la Couronne qui vous appartient. Je sçay bien, Seigneur, adjousta-t'il que lors que vous partistes de nostre Isle, vous aviez une passion tres-violente pour Timarete : mais quand mesme l'absence ne vous auroit pû guerir, et que sçachant qu'elle est Fille de l'Usurpateur de vostre Estat, vous la pourriez encore aimer ; il faudroit mesme faire la guerre pour la conquerir : et pour posseder tout à la fois, et vostre Royaume, et vostre Maistresse. Souvenez vous en cette occasion, que vous portez un Nom qui vous oblige à de Grandes choses : et que les Dieux vous ont donné et assez d'esprit, et assez de coeur, pour esgaller, et peutestre mesme pour surpasser, les plus illustres de vos Predecesseurs. Vous sçavez, adjousta t'il, qu'en vous enseignant le devoir d'un fidelle et d'un courageux Pasteur, je vous ay enseigné tout ce que doit faire un Grand et genereux Roy ; commencez donc à prendre la conduitte des peuples, que les Dieux vous ont legitimement assujettis : et croyez que la guerre que vous allez entreprendre est si juste, que vous ne sçauriez manquer de les avoir propices. Il s'agit de chasser un Usurpateur ; il s'agit de vanger le Roy vostre Pere, inhumainement massacré ; il s'agit de vanger encore la mort de la Reyne vostre Mere, que la seule douleur fit mourir ; et il s'agit enfin de vous couvrir de gloire, aux yeux de toutes les Nations. Ha mon Pere, s'escria Sesostris, (car je ne puis vous nommer autrement) que vous avez esté cruel, puis que vous sçaviez qui estoit Timarete, de me la faire voir, et de souffrir que nous vécussions ensemble ! Mais que dis je, reprit-il ; je vous accuse d'une chose, dont je vous dois remercier ; car enfin je vous le dis, et je vous le dis sans bassesse ; je ne puis, ny ne veux jamais cesser d'aimer Timarete, toute Fille d'Usurpateur qu'elle est. Ne pensez pas, adjousta-t'il, que je ne sente dans mon coeur, tout ce que vous pouvez desirer qui y soit : j'aime la gloire, et je ne crains pas le peril : mais en mesme temps j'aime Timarete, et je crains de l'offencer. Timarete, reprit Amenophis, est sans doute digne de vostre estime : non seulement par sa grande beauté, par son merveilleux esprit, et par sa vertu ; mais encore pour la generosité de sa Mere, qui ne fut pas moins fidelle Sujete, qu'Amasis fut infidel Sujet. Aussi est ce pour cette raison, que je ne me suis point opposé à l'affection que vous avez pour elle : et que je tombe d'accord, que vous pouvez, si Amasis y consent, espouser cette Princesse. Mais pour en venir là, et pour obliger ce Prince à vous la donner, il faut estre à la Teste d'une Armée : il la luy faut demander en Fils d'Apriez ; et luy faire connoistre enfin, que le Berger Sesostris, et le Prince Sesostris ne sont qu'une mesme chose. Ha mon Pere, interrompit il, qu'il s'en faut que ce que vous dites ne soit vray ! car enfin ce Prince, et ce Berger que vous dites qui ne sont qu'une mesme Personne, veulent des choses toutes differentes : et les veulent si fortement, que je doute si l'un pourra ceder à l'autre. C'est pourtant au Berger à ceder au Prince, repliqua Amenophis ; la raison le voudroit sans doute, reprit-il, mais l'Amour n'y consentira pas. Si vous considerez bien l'estat present de vostre fortune, respondit Amenophis, vous trouverez que l'amour aussi bien que la raison, veulent que vous suiviez mes advis : car enfin le Berger Sesostris, n'a rien à pretendre à la Princesse Timarete. Il est vray, repliqua t'il, mais le Prince Sesostris, ne doit aussi rien pretendre à la Fille de son ennemy. Pour cesser d'estre son ennemy, respondit Amenophis, il faut devenir son Maistre, il faut le combatre, et le vaincre ; et redonner à Timarete, la Couronne que vous luy aurez ostée avec justice. Voila donc, Seigneur, comment Amenophis mesloit un interest d'amour, en parlant à Sesostris, pour essayer de le porter à le suivre à Thebes : mais la passion que ce Prince avoit dans l'ame estoit trop forte, pour luy permettre de se resoudre si promptement, sur une chose si difficile. Il demanda donc deux jours à Amenophis, pour adviser à ce qu'il avoit à faire : mais ce fut en effect pour tascher de trouver les voyes de faire sçavoir à Timarete, sa veritable naissance, et pour trouver celles d'empescher Heracleon d'espouser cette Princesse. Il ne luy fut pourtant pas possible de trouver ny l'un ny l'autre ! car comme c'est la coustume que tout change avec la Fortune, lors que Sesostris voulut retourner voir Timarete, ceux qui estoient à la porte du Palais, qui avoient esté gagnez par Heracleon, le traitterent en Berger, et ne le voulurent point laisser entrer. Ce fascheux traitement l'irrita de telle sorte, que sa fureur en redoubla encore pour Heracleon : quoy qu'il ne sçeust pas que cette petite disgrace, luy estoit causée directement par luy. Ce qui le desesperoit, estoit de ne concevoir pas comment il pourroit perdre Heracleon : car il estoit trop genereux, pour s'en vouloir deffaire par une lasche voye : et il n'estoit pas fort aisé de l'obliger à se battre contre un Berger, ny de l'y contraindre, parce qu'il alloit tousjours accompagné : joint que depuis que Timarete estoit reconnuë pour Princesse, il ne partoit plus du Palais. Cependant comme Sesostris ne pouvoit se resoudre à sortir d'Elephantine, sans avoir mis Heracleon en estat de n'espouser point Timarete ; et qu'il ne vouloit point aller à Thebes, sans demander à sa chere Princesse ce qu'elle vouloit qu'il fist : lors que les deux jours qu'Amenophis luy avoit accordez pour se resoudre furent expirez, il fallut qu'il luy en accordast plusieurs autres : car comme le bruit du mariage d'Heracleon et de Timarete augmentoit tousjours, la jalousie de Sesostris augmentoit encore : et elle augmentoit d'autant plus, qu'il voyoit tousjours moins d'esperance de se vanger de tous ses malheurs sur son Rival. Cependant Amenophis estoit au desespoir, de ne pouvoir forcer Sesostris à sortir d'Elephantine : mais pour faire que du moins son sejour en cette Ville ne luy fust pas inutile il se mit à voir secrettement la nuit, diverses Personnes de sa connoissance, qu'il sçavoit bien qui ne le descouvriroient pas : afin de les disposer à le servir à un grand dessein, quand il en seroit temps. Mais durant que Timarete regrettoit Sesostris, au milieu de toute sa Grandeur ; que Liserine se desesperoit, de la perte d'une Couronne ; qu'Heracleon ne songeoit qu'à devenir bien tost Roy ; qu'à faire assassiner Sesostris ; et qu'à espouser Timarete. Que Sesostris de son costé, avoit l'esprit remply de mille fâcheuses pensées, et de cent desseins opposez les uns aux autres ; Amasis estoit cruellement persecuté : non seulement de la douleur qu'il avoit de son aveuglement, mais par de continuelles agitations d'esprit, et par un remords qui ne luy donnoit point de relasche. Il luy sembloit qu'il entendoit tousjours la voix de Ladice qui le menaçoit : de plus, il remarquoit qu'Heracleon commençoit desja de prendre beaucoup d'authorité : et d'agir dans les affaires, comme un homme qui pretendoit bientost avoir toute la Puissance en ses mains. Mais ce qui acheva de l'espouvanter, fut une chose qui arua, qui en effect estoit assez extraordinaire. Il faut donc que vous sçachiez, qu'il y a une Feste generale par toute l'Egypte, qu'on appelle la Feste des Lampes : qu'on celebre à la gloire d'Isis, et qui est la seule Feste parmy nous, dont la Ceremonie soit esgale dans toutes les Villes, et dans tous les Villages. Vous sçaurez donc, Seigneur, que le jour où on la commence estant arrivé, on orne tous les Temples de mille Festons qui pendent de toutes parts : on jonche toutes les Ruës de Fleurs : et on pare tout le devant des maisons de ce que ceux qui les habitent ont de plus rare. Mais ce qu'il y a de plus particulier, est que lors que le Soleil est couché, et que la nuit commence ; on allume non seulement un nombre infini de Lampes magnifiques dans chaque Temple ; mais encore dans toutes les Ruës ; à toutes les Places publiques ; à toutes les Portes ; à toutes les Fenestres ; sur toutes les Tours ; tout à l'entour des Murailles de toutes les Villes ; au haut des Mats ; sur la Prouë et sur la Poupe des Vaisseaux qui sont aux Ports ; et que la mesme chose se fait à tous les Villages, et jusques aux moindres Cabanes des plus solitaires Bergers : de sorte qu'en une mesme heure, l'Egipte toute entiere est esclairée par des Lampes, qui sont la plus belle et la plus lumineuse nuit du monde. Mais comme parmy nous, on croit que rien n'est plus agreable aux Dieux que les Parfums, et rien si propre à la santé, et à purifier l'air ; chacun adjouste à toutes ces lumieres, un feu de bois aromatique devant sa porte : si bien qu'en un instant, il s'esleve tant d'agreables vapeurs en l'air, que toutes les Campagnes qui environnent les Villes, en sont parfumées. Je ne m'amuseray point à vous dire qu'on chante diverses choses à la loüange d'Isis, et dans les Temples, et dans les Ruës, car cela ne sert de rien à mon sujet : mais je vous diray que cette Feste s'estant rencontrée justement au temps où nous estions alors, la presence du Roy fit qu'on espera qu'elle seroit encore plus belle : quoy que l'accident qui luy estoit arrivé, affligeast tous ceux qui aimoient le repos et la paix : et qui jugeoient bien que le Regne d'Heracleon ne seroit pas si doux que le sien. Mais enfin, Seigneur, l'heure estant venuë, où la Ceremonie commence ; toute cette grande Ville parut en feu, tant il y eut de lumiere. La chose estant en cét estat, Amasis suivant la coustume, fut au Temple dans un Chariot, faisant mettre Timarete aupres de luy : Heracleon marchant à cheval, immediatement apres le Chariot du Roy, et toute la Cour les suivant. Mais Seigneur, ce qu'il y eut d'estrange, fut que dans toutes les Rues où le Roy passa, toutes les Lampes semblerent vouloir s'esteindre : leur lumiere devint sombre et blaffarde : les feux s'esteignirent : et les Parfums se changerent en odeurs desagreables. Les cris de mille Oyseaux funestes furent entendus : et la chose surprit tellement tous les Habitans d'Elephantine, qu'ils en jetterent des cris d'estonnement et de frayeur, qui firent que le Roy voulant sçavoir ce que c'estoit, on fut contraint de le luy dire. Heracleon faisoit pourtant ce qu'il pouvoit pour trouver une cause naturelle à ce prodige, afin de assurer le Roy : mais Timarete en estoit si effrayée, qu'elle communiqua sa peur au Roy son Pere. Il voulut pourtant aller jusques au Temple : mais la mesme chose arriva toûjours, et dans le Temple aussi bien que dans les Ruës. De sorte que ce Prince, sans voir ce que les autres voyoient, n'entendant à l'entour de luy que des murmures de voix qui luy faisoient connoistre que le Peuple estoit espouvanté ; il suplia les Dieux de luy aprendre precisément, ce qu'ils vouloient qu'il fist pour les apaiser : apres quoy il s'en retourna au Palais, encore plus affligé qu'il n'en estoit sorty. Pour Sesostris, il eut la consolation d'avoir veû Timarete dans le Temple : mais il n'eut pas celle d'en avoir esté veû : quoy que malgré sa frayeur, elle le cherchast des yeux, et que Sesostris le remarquast bien. Les choses estant en ces termes, il arriva qu'un vieil Esclave d'Amasis, qui estoit aupres de luy devant qu'il fust Roy, reconnut dans les Ruës cét Esclave qui estoit avec Amenophis, et qui n'avoit pû s'empescher, malgré la deffence qu'on luy en avoit faite, de vouloir voir passer le Roy. De sorte que comme ils s'estoient fort connus autrefois, il fut fort surpris de remarquer qu'il esvitoit ses yeux : et qu'il faisoit semblant de ne le connoistre pas. D'abord il creût que peut-estre il se trompoit : mais le soin que l'autre prenoit à le fuir, fut ce qui le confirma en son opinion : joint qu'il avoit une marque particuliere au visage, qui le rendoit fort connoissable. Il ne pût pourtant luy parler, car la presse les separa : et l'esclave d'Amenophis, estant enfin arrivé devant la Porte de la Maison où nous logions, y entra : et se desroba à la veuë de celuy du Roy, qui ne pût pas alors s'arrester, pour s'esclaircir de ce qu'il vouloit sçavoir : parce que son devoir l'appelloit au Palais, où le Roy s'en retournoit : car comme cét Esclave estoit un de ceux qui le servoient au Bain, il falut qu'il s'en allast preparer celuy de son Maistre. Cependant il sçavoit bien que celuy qu'il avoit veû, estoit autrefois party de Says, avec la Reine, le jeune Sesostris Ladice, et Amenophis : de sorte que raisonnant là dessus il creût qu'il en devoit advertir le Roy : et en effet il n'y manqua pas, aussi tost qu'il en trouva l'occasion. Et comme cét Esclave luy dit quelle estoit la Maison où il avoit veû entrer celuy dont il parloit ; le Roy fut estrangement estonné : car il avoit enfin sçeu où Sesostris logeoit. Si bien qu'aprenant qu'un Esclave de la feuë Reine d'Egipte estoit en mesme lieu que Sesostris, qu'il avoit soubçonné devoir estre Fils d'Apriez ; il commença de croire, que peut-estre ne s'estoit il pas trompé, lors qu'il avoit eu cette pensée. Mais comme il estoit sur le point de commander à celuy qui luy avoit donné cét advis, de s'informer plus precisément de la verité ; il fut encore adverty par un autre des siens, qu'Amenophis estoit à Elephantine, qui tramoit quelque grand dessein : y ayant apparence que quelques Domestiques des Maisons où il avoit esté, l'avoient apris à quelqu'un de chez le Roy. Quoy qu'il en soit, Seigneur, Amasis ne sçeut pas plustost le lieu où estoit Amenophis, et cét Esclave dont je vous ay parlé, qu'il envoya le Lieutenant de ses Gardes avec main forte, pour le luy amener : ordonnant aussi qu'on luy fist venir Sesostris : et commandant expressément qu'on n'en parlast pas à Heracleon. En effet ; cét ordre fut donné si secrettement, et si diligemment executé, qu'il ne le sçeut que le soir : car il tenoit ce jour-là Conseil avec Tanisis, et trois ou quatre autres, sur ce qu'il avoit à faire, pour haster son Mariage avec Timarete. Mais durant qu'il deliberoit sur une chose qu'il croyoit certaine, et qu'il n'estoit occupé qu'à chercher les voyes de la faire plus promptement reüssir, Amenophis, Sesostris, son Esclave, et moy, fusmes conduits au Palais. Il vous est aisé de comprendre, qu'Amenophis avoit l'esprit bien en peine : car comme il ne sçavoit pas quel estoit le remords et le repentir du Roy, il craignoit estrangement que Sesostris ne perist, ou ne fust du moins arresté prisonnier, s'il estoit reconnu pour Fils d'Apriez. Il voulut donc se preparer à le nier, et à instruire Sesostris de ce qu'il jugeoit à propos qu'il dist, pour persuader à Amasis que cela n'estoit pas, en cas que ce Prince en eust quelques soubçons. Mais Sesostris l'arrestant tout cour ? non non, luy dit il, je ne veux plus passer pour ce que je ne suis point ; je veux que Timarete et Heracleon me connoissent pour ce que je suis : et j'aime bien mieux, qu'Amasis sçache que je suis Fils de son ennemy, que de voir que Timarete ne me regarde que comme un Berger, et Heracleon comme un homme qui le deshonnoreroit, s'il avoit mesuré son Espée avec la sienne. Il en eust dit davantage, mais il en fut empesché, par ce Lieutenant des Gardes qui nous conduisoit, qui rompit leur conversation. Enfin, Seigneur, quand nous fusmes arrivez au Palais, Amasis voulut parler à Amenophis en particulier : de sorte que l'ayant fait entrer dans son Cabinet, nous demeurasmes dans sa Chambre. Mais Amenophis fut bien estonné, lors qu'il entendit parler Amasis : car ce Prince ne sçeut pas plustost qu'il estoit seul aveque luy, que luy adressant la parole ; et bien Amenophis, luy dit-il, m'apprendrez vous des nouvelles de ce que je veux sçavoir ? Je ne vous demande pas, adjousta ce Prince, ce qu'est devenu le Fils d'Apriez, pour m'assurer contre ses desseins, car je ne suis plus ce que j'aye esté : j'ay perdu mon ambition, en perdant la veuë : et la Justice des Dieux, qui s'estend si rigoureusement sur moy, m'a enfin apris qu'il faut estre juste : c'est pourquoy je veux sçavoir de vous, puis que vous le sçavez parfaitement, si le Fils d'Apriez est vivant, et en quel lieu de la Terre il est ? Amenophis entendant parler le Roy de cette sorte, ne sçavoit s'il devoit s'y confier : mais ce Prince connoissant par le temps qu'il tardoit à luy respondre, qu'il ne le croyoit pas fortement ; reprit la parole, et l'assura avec serment, que si le Fils d'Apriez estoit vivant, il luy rendroit le Sceptre, et luy donneroit sa Fille. Amenophis se laissant donc enfin persuader, commença apres avoir hautement loüé le Roy, de la genereuse resolution qu'il prenoit, de luy dire la verité toute pure : luy racontant exactement, tout ce qui estoit arrivé, et à la Reine ; et à Ladice ; et à Sesostris ; et à Timarete ; depuis qu'il estoit party de Says. Luy exagerant avec adresse, le combat que Sesostris avoit fait contre le Crocodile, pour sauver la Princesse sa Fille : et luy donnant mesme lieu de deviner la passion que Sesostris avoit pour Timarete : en suite de quoy, il adjousta un fort beau discours, pour le persuader à demeurer ferme, dans la resolution qu'il avoit prise : luy representant qu'il ne pouvoit jamais mieux regner, qu'en faisant regner Sesostris : ny assurer la Couronne à sa Posterité, qu'en faisant le Mariage de Timarete et de ce Prince. De sorte, luy dit-il, que par ce moyen, vous restituërez un Sceptre sans le perdre : et establirez la Paix par toute l'Egipte. Mais Seigneur, afin que vostre Majesté ne me soubçonne pas de luy vouloir faire une supposition, il faut qu'elle face venir Traseas, Nicetis, et la Nourrisse de Timarete qui vit encore : et qu'elle confronte ces trois Personnes, à un Esclave qui suivit la Reine, et à moy. De plus, comme il eschapa de cette Maladie contagieuse dont cette Princesse mourut, quelques Bergers, qui estoient à l'Isle lors que j'y arrivay, qui demeurent encore aupres d'un grand Lac, qui n'est pas esloigné d'icy, vostre Majesté peut sçavoir par eux, aussi bien que par ceux que j'ay nommez, que Traseas n'avoit point de Fils : et que le Sesostris que je vous assure estre Fils d'Apriez, est le mesme qu'ils virêt aborder à leur Isle. Car encore que l'âge doive l'avoir changé, et l'ait changé en effet, il reste encore beaucoup de ressemblance de ce qu'il estoit, à ce qu'il est : principalement dans ses yeux. Amasis estoit si bien persuadé de ce qu'Amenophis luy disoit, qu'il n'avoit presques pas besoin de s'en esclaircir davantage : tant il est vray que les Dieux luy disoient fortement en secret dans le fond de son coeur, que ce qu'on luy disoit estoit veritable. Neantmoins pour ne se tromper pas, en une chose de si grande importance, il envoya querir tous ceux dont Amenophis luy avoit parlé : qui la dirent tous comme il l'avoit dite au Roy. Car Traseas ne fut pas plustost devant Amenophis, qu'il luy declara qu'il vouloit qu'il parlast sans deguisement ; qu'en effet il dit la verité : ne pensant pas mesme nuire à Heracleon, qu'il croyoit n'avoir point d'autre interest en cette affaire, sinon que Timarete fust tousjours reconnuë pour Fille d'Amasis. Ainsi ne manquant plus rien à la reconnoissance de Sesostris, puis que Traseas ; Nicetis ; la Nourrice de Timarete ; l'Esclave de Sesostris ; et les Bergers ; disoient une mesme chose ; ce Prince le fit entrer : et luy parla d'une maniere si genereuse, que tous ceux qui l'entendirent, en eurent le coeur attendry. Sesostris voyant cét heureux changement en sa fortune, respondit à Amasis, avec une sagesse admirable, et une generosité merveilleuse : de sorte qu'Amenophis se meslant à cette conversation, elle fut esgallement raisonnable entre ces trois Personnes. Il est vray que la generosité de Sesostris, esclatoit encore davantage que celle du Roy : car comme l'amour qu'il avoit pour Timarete, se mesloit dans tous ses sentimens, il parloit à Amasis avec le mesme respect, que lors qu'il avoit creû qu'il estoit son Pere. Cependant comme ce Prince sçavoit bien qu'Heracleon ne recevroit pas cette nouvelle sans douleur, il voulut qu'on ne publiast point la chose, jusques à qu'il l'eust aprise à celuy seul qui la pouvoit desaprouver, et qu'il eust tasché de l'empescher de s'y opposer : ainsi nous retournasmes passer la nuit où nous avions passé la precedente. Mais Seigneur, ce qu'il y eut d'admirable, et ce qui acheva de confirmer le Roy dans la resolution qu'il avoit prise ; fut qu'apres qu'il eut envoyé querir Heracleon ; qu'il luy eut apris avec le plus d'adresse qu'il luy fut possible, ce qui l'obligeoit à luy manquer de parole ; et qu'il eut remarqué qu'il recevoit ce qu'il luy disoit, d'une façon qui luy faisoit assez connoistre qu'il n'avoit pas envie de ceder Timarete : au lieu de craindre quelque remuëment dans son Estat, et d'aprehender le ressentiment d'Heracleon ; il sentit au contraire dans son coeur, je ne sçay quel repos, dont il y avoit long-temps qu'il n'avoit joüy. De sorte que congediant Heracleon, il luy dit pour derniere raison, qu'il n'avoit pû disposer de ce qui n'estoit pas à luy : qu'ainsi il n'avoit pû luy promettre ny le Sceptre, ny Timarete, qu'en cas que Sesostris ne vescust pas : mais qu'aujourd'huy qu'il sçavoit qu'il vivoit, ses promesses estoient nulles. Heracleon aussi injuste qu'insolent, appella foiblesse, ce qu'il devoit nommer vertu : et luy dit, avec une hardiesse insupportable, qu'il y avoit beaucoup plus de honte à rendre une Couronne, qu'il n'y avoit de gloire à l'avoir conquise. Mais enfin, Amasis luy ayant imposé silence, il fut contraint de se retirer : ce Prince demeurant aussi tranquile, que l'autre s'en alla inquietté. Il donna pourtant divers ordres, afin qu'on observast Heracleon : car comme il l'aimoit, il eust esté bien aise qu'il ne se fust pas perdu : et qu'il ne l'eust pas obligé à l'esloigner de luy. Apres cela il se coucha, et s'endormit : mais au lieu d'avoir des Songes affreux, et des apparitions terribles, comme à l'ordinaire ; il n'eut l'imagination remplie que de choses agreables. Ladice luy apparut : mais ce fut avec tout l'esclat de la beauté qu'il avoit autresfois adorée : ce fut en le loüant autant ; qu'elle l'avoit menacé : et en l'exhortant à achever, ce qu'il avoit si bien commencé. Et pour augmenter encore la merveille ; soit que la joye et l'agitation de son esprit, eussent dessipé quelques vapeurs melancoliques, qui causoient son aveuglement ; ou qu'en effet les Dieux l'eussent voulu punir et recompenser, selon les divers sentimens de son ame : comme il vint à s'esveiller, il trouva qu'il avoit recouvré la veuë. De sorte que transporté de plaisir, il envoya querir Sesostris et Timarete : et fut avec eux au Temple, remercier les Dieux de la grace qu'ils luy avoient faite : disant luy-mesme à tout le monde, que Sesostris estoit le Fils d'Apriez : et disant à Timarete, qu'elle estoit bien obligée à un Prince, qui toute Fille d'Usurpateur qu'elle estoit, vouloit bien luy donner la Couronne d'Egipte. Sesostris luy declara pourtant publiquement, qu'il ne la vouloit porter qu'apres sa mort : et qu'ainsi il devoit seulement le regarder, comme le premier de ses Sujets. Vous pouvez juger, Seignêr, quelle joye fut celle de Sesostris et de Timarete : lorsqu'estans retournez au Palais, ce Prince eut la liberté de la conduire à son Apartement, et de l'y entretenir un momêt devant que de retonrner à celuy du Roy, où ce Prince luy avoit ordonné de l'aller retrouver : afin d'adviser à ce qu'il estoit à propos de faire, pour publier la chose en toute l'estenduë de son Royaume, et principalement dans Thebes, et dans Heliopolis, afin de faire cesser la guerre. Vous me dispenserez, Seigneur, de vous redire cette conversation de joye et de plaisir : car Sesostris et Timarete furent si peu de temps heureux, qu'il n'est pas juste de m'arrester à vous la dire, apres vous avoir fait un si long discours. Je ne vous diray pas mesme, toutes les resolutions que le Roy prit avec Sesostris, Simandius, et Amenophis, pour toutes les choses qu'il estoit à propos de faire : ny quelle fut la joye des peuples, de sçavoir qu'il y avoit un Prince sorty de leurs anciens Roys, qui succederoit à Amasis, dont la domination ne leur sembloit fascheuse, que parce qu'il n'en estoit pas. Mais je vous diray qu'en consideration de l'heureux evenement de cette avanture, le Roy pardonna à Traseas les mensonges qu'il luy avoit dits ; que Sesostris fit la mesme chose, et qu'Amenophis imita leur exemple. Pour la Princesse Liserine elle eut quelque consolation, de voir que son Frere ne seroit point un Roy, car elle s'estoit imaginée, que luy seul l'avoit empeschée d'estre Reyne : mais pour Heracleon, les mouvemens de son coeur estoient bien plus violens : et comme Tanisis les irritoit encore par ses mauvais conseils ; il n'est point de proposition abominable, qu'ils ne se fissent l'un à l'autre, et qu'ils n'escoutassent sans horreur et sans repugnance. Mais enfin, apres avoir proposé crime apres crime, ils resolurent qu'en l'estat où estoient les choses, il ne falloit pas seulement songer à se deffaire de Sesostris, mais encore du Roy. Que cependant il faloit publier, qu'Amenophis estoit un imposteur, qui suposoit un Fils d'Apriez : et pour pouvoir mieux faire reüssir leur dessein, ils resolurent de faire en sorte que l'assassinat du Roy, devançast celuy de Sesostris : afin de publier que c'estoit luy qui l'auroit fait, et d'avoir un pretexte d'exciter à l'heure mesme un tumulte : durant lequel Tanisis iroit tuer Sesostris, accompagné des Gens qu'il auroit preparez pour cela. Cét effroyable dessein ayant esté resolu, ils ne songerent plus qu'à l'executer promptement. Tanisis qui estoit accoustumé à avoir des affaires fâcheuses, ne manquoit pas d'avoir tousjours en sa disposition, quantité de ces Gens qui ne s'informent que de la recompense qu'on leur doit donner, et qui ne demandent point si ce qu'on veut qu'ils facent est juste ou injuste. Mais la difficulté estoit, d'avoir entrée au Palais du Roy, à l'heure où il faloit executer la chose : neantmoins comme Heracleon avoit esté assez longtemps bien aupres d'Amasis, pour avoir plusieurs Creatures dans sa Maison ; il chercha dans sa memoire, s'il n'avoit point obligé quelqu'un de ses Officiers, qui ne fust ny riche, ny vertueux : et il se trouva qu'il y en avoit un, qui estoit tel qu'il le luy faloit, car cét homme n'avoit ny richesse, ny vertu. De plus, il avoit une fois esté chassé par Amasis, et en suitte restably à la priere d'Heracleon, qui en avoit esté solicité par Tanisis : et c'estoit luy qui estoit ordinairement de garde, du costé d'un petit Escalier, qui faisoit la communication de l'Apartement où l'on avoit logé Sesostris, à celuy du Roy, qui donnoit dans une grande Cour de derriere. De sorte qu'ayant jugé que cét homme estoit fort propre à donner entrée à ceux qu'ils voudroient employer pour assassiner le Roy, et qu'il le seroit d'autant plus, qu'il y auroit plus de facilité de faire croire que cet assassinat auroit esté fait par Sesostris, veu le lieu où il estoit en garde ; Heracleon donna charge à Tanisis de le suborner. Mais, Seigneur, souffrez s'il vous plaist que je ne m'arreste pas plus long temps à vous raconter les particularitez d'une entreprise qui fait horreur : il suffira donc que je vous die, que Tanisis suborna cet Officier du Roy, qui promit de faire entrer ceux qu'on voudroit, jusques à la porte de la Chambre de ce Prince : et qu'en effet il mena la chose jusqu'au poinct de l'execution, y ayant des Gens preparez à crier, dés que le Roy seroit mort, que c'estoit Sesostris qui l'avoit fait tuer, afin d'aller le tuer luy-mesme. Heracleon s'estant asseuré d'autant de Gens qu'il avoit pû, sans faire esclater la chose. Mais comme il n'y a point d'entreprise qui ne puisse manquer, il avoit fait preparer un Bateau, qui estoit au bas des Jardins que le Nil arrose d'un costé, afin de se sauver s'il en estoit besoin : ayant aussi envoyé des Chevaux à trente stades d'Elephantine, du costé que le Fleuve descend. Enfin, Seigneur, les choses estant en ces termes, le Roy fut adverty par quelques uns de ceux à qui il avoit ordonné d'observer Heracleon, qu'assurément il tramoit quelque chose, sans qu'ils sçeussent pourtant ce que c'estoit : Amasis apprenant cela, craignit qu'Heracleon n'est quelque mauvais dessein contre Sesostris : ne croyant nullement qu'il en voulust â sa personne. De sorte que pour empescher ce malheur, il fit redoubler la Garde, du costé que logeoit Sesostris : et par consequent il l'affoiblit du sien : ce qui favorisoit encore le dessein d'Heracleon. Mais comme les Dieux sont justes, ils ne le favoriserent que pour le destruire : car il arriva que Sesostris sçachant qu'on avoit redoublé la Garde à son Apartement, voulut sçavoir ce que c'estoit : et fit venir un de ceux qu'on avoit commande pour cela, qui d'abord luy dit qu'il n'en sçavoit autre chose, sinon qu'on avoit affoibly la Garde d'un costé, et fortifié de l'autre. Mais comme il sembla à Sesostris que ce Soldat en sçavoit plus qu'il n'en disoit, il le pressa estrangement : et à la fin il le pressa tant, qu'il luy dit que ce qui l'empeschoit de parler, estoit qu'il n'avoit que des conjectures : mais que puis qu'il vouloit qu'il parlast, il estoit obligé de luy dire, que selon les aparences, Heracleon avoit quelque mauvais dessein : parce qu'il l'avoit veû le soir dans le Palais, parler à l'Officier qui estoit en garde, du costé du petit Escallier : adjoustant qu'il luy sembloit avoir oüy qu'il luy promettoit de grandes recompences : ce Soldat disant pour excuser son silence, qu'il n'avoit osé le dire, de peur de n'estre pas creû, et d'estre expose à la haine d'Heracleon. Sesostris n'eut pas plustost oüy ce que ce Soldat luy disoit, qu'apres luy avoir promis de le recompenser de sa fidelité, il voulut aller advertir le Roy de ce qu'il sçavoit, quoy qu'il fust desja fort tard, et qu'il sçeust bien qu'il devoit estre retiré : mais s'estoit sans doute que les Dieux l'inspiroient. Quoy qu'il en soit, Seigneur, Sesostris y voulut aller, et y fut en effet : mais au lieu d'y aller par le chemin le plus court, qui estoit celuy de ce petit Escalier, qui faisoit la liaison de l'Apartemêt du Roy et du sien ; il y fut par le grand, de peur que celuy que ce Soldat soubçonnoit, et qui commandoit de ce costé là, ne jugeast qu'il estoit descouvert, s'il le voyoit entrer si tard chez le Roy, qui dormoit desja, lors que Sesostris, suivy de deux Gardes et de moy, fusmes à la porte de l'Antichambre qu'on nous ouvrit : Sesostris disant qu'il estoit necessaire qu'il parlast à Amasis. Mais, Seigneur, ce qu'il y eut d'estrange, fut que justement comme on ouvrit la porte de la Chambre du Roy pour l'aller esveiller, et luy dire que Sesostris avoit à luy parler : nous vismes que la porte de la Garderobe de ce Prince s'ouvrit en mesme temps : et que plusieurs hommes ayant l'Espée nuë, entroient dans cette Chambre, qui estoit esclairée par une Lampe seulement. Sesostris n'eut pas plustost veu cela, que mettant l'Espée à la main, il se jetta avec une generosité sans esgale, entre le Lict du Roy, et ces Assassins, ne le considerant point en cette occasion, comme l'Usurpateur de son Royaume, mais comme le pere de Timarete. De sorte que le Roy s'estant esveillé, au bruit que firent ceux qui le vouloient tuer, et ceux qui le vouloient deffendre (car les Gardes et moy suivismes Sesostris, et mismes aussi l'Espée à la main) le premier objet qu'il vit, fut que Sesostris tua un de ces Assassins, et qu'il en blessa un autre. Il pût mesme remarquer, qu'il le couvroit tousjours de son corps autant qu'il pouvoit : de vous dire, Seigneur, quel espouventable objet fut celuy-là pour Amasis, il ne seroit pas aisé. Il est vray qu'il ne dura pas long-temps : car l'incomparable valeur de Sesostris, repoussa bien tost ces lasches Assassins, qui servoient Heracleon. Tanisis qui les conduisoit, sentit la pesanteur du bras de Sesostris, estant blessé en deux endroits : si bien qu'apres cela, l'espouvante prenant à tous ces Conjurez, ils sortirêt de la Chambre, et de la Garderobe. Sesostris les vouloit poursuivre plus loin, mais Amasis s'estant levé diligemment, dés qu'il eut veu ce Combat, l'en empescha : ne jugeant pas qu'il deust s'engager si legerement. De sorte qu'on se contenta de faire fermer les Portes de ce costé là, et de les faire garder, jusques à ce que tout le monde fust esveillé dans le Palais : et qu'on eust envoyé reconnoistre quel nombre de Gens avoient les Conjurateurs. Et en effet, le Roy envoya deux de ses Gardes par le grand Escallier, pour luy venir raporter ce qu'ils auroient veû : en envoyant deux autres pour faire venir tous ses Officiers, et entre les antres Simandius. Cependant ceux qui n'avoient pû executer leur dessein, se r'assemblerent aupres d'Heracleon, où Tanisis les conduisit : car Heracleon les attendoit dans la Cour, avec ceux qui estoient destinez à assassiner Sesostris, afin d'agir selon l'evenement. Mais comme il vit qu'il n'avoit pas esté heureux, et qu'il ne pouvoit tuer ny le Roy, ny Sesostris, il prit un autre dessein : qui fut celuy d'enlever la Princesse d'Egipte. Comme sa Maison n'estoit pas encore faite, il sçavoit qu'elle n'avoit que fort peu de Gens aupres d'elle : et qu'elle logeoit mesme en un Pavillon assez esloigné du Logis du Roy. Car comme Elephantine n'est pas le sejour ordinaire des Rois, le Palais où ils logent quand ils y vont, est assez irregulierement basty : de sorte qu'Heracleon trouvant plus de facilité à ce dessein là qu'à l'autre, il l'executa sans peine. S'estant donc fait ouvrir la Porte de ce Pavillon au nom du Roy, il s'en rendit Maistre, et enleva Timarete malgré ses larmes, et malgré ses cris : cette Grande Princesse n'ayant eu qu'à peine le temps de s'habiller à demy, durant qu'on enfonçoit la porte de son Cabinet, où elle s'estoit jettée, avec une de ses Femmes, dés qu'elle avoit ouy la voix d'Heracleon, et le bruit qu'on avoit fait. Encore eut elle cét avantage dans son malheur, que cette Femme la suivit : cependant ceux que le Roy avoit envoyez pour sçavoir s'il y avoit beaucoup de Gens en armes, ayant oüy quelques cris de femmes, revenant en diligence, dirent au Roy qu'on attaquoit l'Apartement de la Princesse Timarete : de sorte que Sesostris entendant cela, n'escouta plus le Roy, et fut comme un furieux, pour deffendre sa chere Princesse. Mais il arriva trop tard : car Heracleon s'estoit desja embarqué aussi bien que Tanisis. Je ne vous diray point, Seigneur, quel fut le desespoir de ce Prince, puis que vous le pouvez aisément comprendre : principalement lors qu'il vit que tous les soins qu'il eut de suivre et de faire suivre Heracleon, furent inutiles. Ce qui favorisa sa fuite, fut qu'on ne s'imagina point qu'il se fust embarqué sur le Nil, et qu'on creust qu'il s'estoit caché dans Elephantine. Ce n'est pas qu'encore qu'on ne le creust point, Sesostris ne fist partir plusieurs bateaux pour cela : mais comme ce fut quelques heures apres que cet Enlevement fut fait, et que la nuit estoit fort obscure ; ceux qui furent envoyez pour chercher Heracleon de ce costé là, ne joignirent que le Bateau qui avoit enlevé Timarete, et ne la trouverent plus. Ainsi le lendemain au matin, on sçeut qu'Heracleon avoit abordé en un lieu, où des Chevaux l'attendoient : que Tamisis estoit demeuré sur le Rivage, où il estoit mort entre les bras de quelques Bergers, qui l'avoient trouvé en cet endroit là, sans qu'on peust apprendre autre nouvelle d'Heracleon, ny sçavoir seulement quelle route il avoit prise. Ce n'est pas que Sesostris n'y fist tout ce qui fut en sa puissance : car enfin il erra un mois tout entier, sans sçavoir où il alloit : Amasis de son costé, fit faire une recherche tres-exacte par tout son Royaume, mais ce fut inutilement : de sorte qu'à la fin Sesostris fut contraint d'attendre aupres du Roy qu'il eust du moins quelque lumiere, du lieu où pouvoit estre Heracleon. Cependant ceux qui avoient pris les Armes pour le Fils d'Apriez, les poserent : le Roy allant luy mesme à Thebes leur mener Sesostris, dont la douleur n'eut jamais d'égale. De Thebes, ils furent à Memphis, où le Roy trouva un Ambassadeur de Cresus, qui luy demandoit des Troupes, suivant l'alliance qui estoit entr'eux : de sorte que ce Prince envoya celles qui avoient servy à la guerre de Thebes, et qui avoient veû quelle estoit la valeur de Sesostris, lors qu'il portoit le nom de Psammetite ; Amasis voulant que Simandius les commandast. Mais quelque temps apres que ces Troupes furent parties, le hazard fit qu'une Lettre qu'Heracleon escrivoit à un de ses Amis en Egipte, tomba entre les mains de Sesostris, et luy fit connoistre qu'il estoit en Lydie : si bien que Sesostris sans communiquer son dessein à personne qu'à moy, se resolut de se dérober d'Amasis, et d'Amenophis, pour venir luy mesme servir Cresus. Ce n'est pas qu'estant charmé de vostre reputation, il n'eust une repugnance estrange, à se jetter dans un Party opposé au vostre : mais comme l'amour regnoit dans son coeur, il se resolut à servir Cresus, pour tascher de trouver Timarete ; et en effet, Sesostris se déroba de la Cour, et je le suivis. En partant il escrivit au Roy, pour luy apprendre la cause de son voyage : et à Amenophis, pour le prier d'apaiser ce Prince, et pour l'asseurer qu'il ne le reverroit poïnt, qu'il ne luy ramenast Timarete. Mais pour n'oublier rien de tout ce qui pouvoit faciliter son dessein, il prioit encore Amenophis de faire en sorte qu'Amasis escrivist à Cresus, comme en effet il luy escrivit, afin de l'obliger à faire une recherche plus exacte, pour luy faire retrouver Timarete. En fin Seigneur, nous arrivasmes à Sardis, où Simandius estoit desja, avec les Troupes qu'il commandoit : qui n'eut guere moins de joye que d'estonnemêt de voir mon Maistre. Je ne vous dis point que Cresus, le Roy de Pont, et le Prince Myrsile, reçeurent bien Sesostris : mais je vous asseureray, que ce Prince fut sensiblement affligé, de n'aprendre nulles nouvelles d'Heracleon ny de Timarete, quelque soin qu'il apportast à s'en informer : et quelque recherche que Cresus en fist faire, apres avoir reçeu la Lettre d'Amasis. Cependant les choses estoient en termes, que l'honneur ne luy permettoit pas de sortir de Sardis, pour aller chercher sa Princesse de Ville en Ville par toute la Lydie : joint que l'aproche de vostre Armée, fit bien tost que ce n'estoit plus une chose possible. Ainsi il falut que Sesostris, au lieu de chercher Timarete, songeast à combatre : aussi le fit il si courageusement, qu'il en a merité une gloire immortelle. En effet, Seigneur, vous sçavez bien que nostre Bataillon fut le seul qui ne fut point rompu le jour de la Bataille : mais Seigneur, il faut mesme que je vous die que le Prince Sesostris ne fut pas blessé par les vostres, en cette dangereuse Journée, mais par le lasche Heracleon. De vous aprendre, Seigneur, comment il s'estoit meslé parmy nous, ny comment il y pût estre sans estre connu d'abord, c'est ce que je ne sçaurois dire. Mais enfin soit qu'en un jour de Bataille, chacun ne pense qu'à soy mesme, ou soit que la quantité de Plumes qu'il avoit à son habillement de teste, et qui luy ombrageoient le visage, favorisast son dessein ; tant y a que s'estant meslé parmy nous, sans que je sçache précisément ny le temps, ny le lieu où ce fut ; comme nous combations contre le vaillant Abradate, et que Sesostris faisoit des choses capables de luy acquerir vostre estime, si vous en eussiez esté le tesmoin ; le traistre Heracleon, qui estoit derriere ce Prince, qui ne croyoit avoir d'Ennemis à combatre que par devant, luy donna deux grands coups d'Espée presques en un instant ; qui le blesserent de telle sorte, qu'il tomba comme mort, entre les pieds de nos chevaux. Comme je fus quasi le seul qui remarquay quel estoit le bras qui avoit fait le coup, je fus aussi presques le seul qui fus pour vanger le Prince Sesostris que je croyois mort : car tous les autres qui ne l'avoient veû que tomber, pensoient qu'il eust esté blessé par les vostres. Mais pour moy, qui avois bien veû qu'il l'avoit esté par un homme que j'avois veû un moment auparavant comme estant des nostres, je fus droit à luy, comme je l'ay desja dit, et j'y fus d'autant plustost, que je remarquay que plusieurs de mes Compagnons prenoient soin du Prince. Mais comme je ne pouvois penetrer jusques au lieu où estoit Heracleon, sans quelque difficulté ; et que dés qu'il eut fait son coup, il ne songea qu'à se desgager ; il le fit devant que je le pusse joindre, s'allant mesler dans un autre Corps de Lydiens qui fuyoient. Les Dieux permirent toutesfois, pour me le faire connoistre qu'en fuyant son habillement de teste sa destacha, et tomba : de sorte que s'estant tourné pour voir s'il estoit poursuivy, je le reconnus pour le traistre Heracleon. Mais comme j'allois redoubler mes efforts pour le joindre, et pour le punir de tous ses crimes à la fois, j'en fus empesché par un Escadron des vostres ; qui poursuivant leur victoire, se mirent entre Heracleon et moy : de sorte que je fus contraint de me rejetter dans nostre Bataillon, où je demeuray jusques à ce qu'apres que vous eustes gagné la Bataille, la fermeté que nous tesmoignasmes, obligea vostre Grand coeur, à faite quelque difference de ceux qui avoient fuy à nous : et à nous traiter avec une generosité, qui me donne lieu de croire, qu'apres avoir sauvé la vie au Prince Sesostris, vous voudrez bien encore avoir la bonté de faire dire au lasche Heracleon, en quel lieu est la Princesse Timarete : car enfin, Seigneur, en vain auriez-vous conservé la vie du Prince Sesostris, s'il ne retrouvoit point la Princesse qu'il adore. Mes propres malheurs (respondit Cyrus, lors que Miris eut achevé de parler) m'ont si parfaittement appris à avoir pitié de ceux des autres, que quand le Prince Sesostris ne seroit que malheureux, j'en aurois compassion. Mais estant tel que je le connois, et tel que vous venez de me le dépeindre ; je vous asseure que je ne m'interesseray pas mediocrement, en toutes les choses qui le regarderont : et pour vous le tesmoigner, je vous promets d'aller moy-mesme faire dire à Heracleon, en quel lieu est la Princesse Timarete : et plust aux Dieux, adjousta-t'il, que je pusse la rendre au Prince Sesostris, en delivrant Mandane. Apres cela, Miris se retira : car comme il estoit extraordinairement tard, il ne restoit guere de temps à Cyrus pour se reposer. Il ne s'endormit pourtant pas, sans avoir encore donné un quart d'heure, au souvenir de sa chere Princesse : quoy qu'il ne le pûst plus faire sans douleur, depuis l'injuste jalousie dont elle luy avoit donné une si cruelle marque.

Livre troisiesme

Sésostris s'allie à Cyrus ; nouvelle attaque de Sardis


Pendant que l'illustre Cyrus avoit escouté les advantures de Sesostris, et les crimes d'Heracleon ; ce dernier ayant sçeu par quelques uns de ceux qui estoient aupres de luy, quels estoient les soins que Cyrus avoit de Sesostris ; il entra en une telle fureur, que toutes ses playes se r'ouvrirent : et la fiévre luy prit si violente, que ceux qui avoient assuré Cyrus, que quand mesme il devroit mourir de ses blessures, ce ne seroit pas si tost, changerent d'advis : et furent advertir ce Prince, qu'Heracleon ne passeroit pas la nuict suivante. Cyrus sçachant donc l'estat où il estoit, fut le voir pour s'acquiter de sa promesse : afin de luy faire dire ou par adresse, ou par force, en quel lieu estoit Timarete. Mais il ne le trouva plus en estat de l'entretenir : car sa raison s'estoit esgarée. Il est vray qu'il y a apparence, que Cyrus aprit plus de nouvelles de cette Princesse dans son esgarement, qu'il n'en eust sçeu si son esprit eust esté libre : car dés qu'il vit ce Prince au chevet de son Lict ; comme il n'avoit l'imagination remplie que de Timarete, et de tout ce qui luy estoit arrivé ; il creût que Cyrus estoit le Roy de Pont ; et se mit à le remercier, d'avoir bien voulu donner Azile à la Princesse Timarete, dans la Citadelle de Sardis. En suitte de quoy changeant de discours, il parloit tantost de Sesostris comme estant mort : et un moment apres, comme le voulant tuër : de sorte que son esprit ne pouvant s'arrester à nul objet, il n'y avoit pas moyen de tirer de luy nulle nouvelle assurée de Timarete. Neantmoins, comme il y avoit des Prisonniers qui avoient assuré à Cyrus, qu'il estoit entré une Dame de grande condition, dans la Citadelle de Sardis ; il creût qu'il faloit faire quelque fondement sur ce qu'Heracleon venoit de dire : il ne voulut pourtant pas donner cette esperance à Sesostris, qu'il n'eust perdu celle d'en sçavoir davantage : mais Heracleon ayant enfin perdu la parole, et peu de temps apres la vie ; il dépescha Miris vers ce Prince, pour luy apprendre la mort de son Rival : et pour luy dire qu'il y avoit grande apparence, que la Princesse Timarete estoit dans la Citadelle de Sardis : apres quoy il fut suivant sa coustume, donner tous les ordres necessaires, et visiter tous les Travaux : laissant le soin des Funerailles d'Heracleon à ceux qui estoient aupres de luy. Il passa mesme à la Tente d'Araspe, dont les blessures ne l'incommodoient pas tant, que la douleur qu'il avoit dans l'ame : de là Cyrus fut tenir Conseil de Guerre ; où il fut resolu que dans deux jours on donneroit un second assaut : de sorte que ce Prince redoublant encore ses soins, employa tout ce temps-là à voir luy-mesme toutes les Machines ; à instruire ceux qui les devoient faire agir ; à donner d'utiles conseils à tous les Chefs ; et à encourager tous les Soldats. Le Roy d'Assirie et Mazare faisoient aussi la mesme chose : tous les autres Rois, et tous les autres Princes, qui estoient dans cette Armée, agissants encore avec un zele extréme, pour faire reüssir le dessein de Cyrus : Anaxaris en particulier, n'estant pas des moins ardens, au service de ce Prince. Cyrus eut mesme encore un nouveau secours : car le Prince Sesostris, se trouvant presques entierement guery de ses blessures, eut une telle joye de sçavoir qu'il y avoit apparence que Timarete estoit dans Sardis ; que non seulement il ne sentit presques pas celle que luy devoit causer la mort de son Rival, mais encore il voulut aller au Camp : principalement sçachant qu'on devoit donner un assaut à cette Ville. Car encore que les Troupes d'Amasis fussent venuës avec intention de la deffendre ; et que les Egiptiens, à qui Cyrus avoit fait grace, ne se fussent rendus qu'à condition de n'estre pas forcez à combatre contre Cresus, les choses avoient changé de face. En effet, Sesostris avoit sçeu qu'encore que les Lydiens l'eussent abandonné le jour de la Bataille, Cresus n'avoit pas laissé de parler indignement des Egiptiens : qui seuls avoient pû resister à l'effort de ses ennemis. Ce discours avoit tellement irrité tous ceux de cette Nation, que depuis cela ils n'estoient pas demeurez dans les termes qu'ils s'estoient prescrits, en se rendant à Cyrus : car ils avoient voulu combattre, et avoient combatu en effet, en diverses occasions. Mais conme ils avoient pris cette resolution ; durant que Sesostris n'estoit pas encore en estat de leur commander ; ce Prince, de qui la generosite estoit un peu plus scrupuleuse que la leur, ne voulut pourtant pas combatre de sa personne, qu'il n'eust supplié Cyrus de luy permettre d'envoyer un Heraut au Roy de Lydie : pour luy demander si la Princesse Timarete estoit dans la Citadelle de Sardis, et s'il la luy vouloit rendre ? Car encore qu'il eust fait faire un compliment à Cyrus ; il y avoit desja quelques jours, qui devoit luy faire croire qu'il avoit dessein de combattre pour luy, il n'en avoit pourtant en la pensée, qu'avec l'intention de chercher les voyes de le pouvoir faire sans blesser son honneur : de sorte qu'en ayant trouvé une, il n'avoit garde de la perdre. Il partit donc du Chasteau où il estoit, mais il n'en partit pas sans prendre congé de la Princesse Araminte, à qui il avoit desja rendu quelques visites, pour la remercier des soins qu'elle avoit eus de luy, pendant la violence de son mal. Il dit aussi adieu à la belle Cleonice ; à Doralise ; et à toutes les autres Prisonnieres : car comme il sçavoit la Langue Greque, qu'elles parloient ou entendoient toutes, il avoit eu de grandes conversations avec elles ; leur ayant mesme apris une partie de ses malheurs : si bien que sçachant que l'on croyoit que la Princesse Timarete estoit peutestre dans Sardis, elles s'en réjouïrent pour l'amour de luy : et firent des voeux pour sa liberté, aussi bien que pour celle de Mandane. Sesostris apres avoir donc reçeu mille civilitez de toutes ces belles Captives, s'en alla au Camp : où il fut reçeu de Cyrus, avec tous les honneurs qu'il meritoit, et par sa naissance, et par sa vertu. Mais enfin apres que Cyrus eut offert à Sesostris tout ce qui dépendoit de luy ; ce Prince le suplia de vouloir envoyer un Heraut à Cresus, pour luy demander des nouvelles de Timarete : et en effet, sans differer davantage, il y envoya selon son intention. Sesostris fit donc dire à Cresus, qu'encore qu'il eust apris qu'il avoit parlé indignement des Troupes Egiptiennes ; il n'avoit pas laissé de demeurer au Camp de Cyrus, dans les simples termes d'un captif : mais qu'ayant sçeu que la Princesse Timarete, Fille d'Amasis, estoit en sa puissance, par la perfidie d'un lasche apellé Heracleon, qui estoit mort dans l'Armée des Assiegeans ; il envoyoit luy demander s'il ne vouloit pas la renvoyer au Roy son Pere ? Cyrus ayant offert de luy donner passage, et mesme escorte pour la conduire. Ce fut pourtant en vain qu'on fit porter cette parole à Cresus et au Roy de Pont : car comme plus ils avoient de Personnes importantes entre leurs mains, plus ils se croyoient en seurete ; ils n'avoient garde de rendre Timarete. Cresus respondit donc, qu'il estoit vray qu'elle estoit en ses mains : mais qu'il ne rendroit cette Princesse, que lors qu'Amasis luy auroit envoyé un secours assez puissant, pour faire lever le Siege de Sardis. De sorte que Sesostris recevant cette responce en presence de Cyrus, se tourna en sousriant vers ce Prince, et luy dit, que selon son sens, comme il seroit plus aisé de prendre Sardis que de le secourir ; il valoit mieux qu'il reçeust Timarete de sa main, que de celle de Cresus. C'est pourquoy, adjousta Sesostris, au lieu de songer à secourir Sardis, je pense à vous aider à le prendre plustost : bien-heureux encore, d'avoir quelque asseurance que la Princesse Timarete est dans une Ville qui ne peut manquer d'estre prise, puis que l'invincible Cyrus l'attaque. Ce qui me le fait esperer, repliqua-t'il, est que le vaillant Sesostris combattant pour Timarete, m'enseignera par son exemple, à combattre pour Mandane. Cependant Cyrus ne se contenta pas de traiter Sesostris tres civilement ; mais il voulut encore que tous les Grands de son Armée le visitassent, et luy rendissent beaucoup d'honneur. De sorte que Sesostris vit ce jour-là tous les Princes qui estoient dans cette Armée : qui furent tous si satisfaits de luy, et si charmez de son esprit, et de sa civilité, qu'il en fut infiniment estimé. Et pour luy faire encore plus d'honneur, Cyrus voulut qu'il commandast une des Attaques qu'on devoit faire : si bien que le lendemain au matin estant venu, tous les ordres ayant esté donnez, toutes les Machines estant disposées, toutes les Eschelles estant prestes, et tout le monde estant preparé ; on commença une heure devant le jour à combler les Fossez de la Ville en divers endroits avec des Fascines : ce qui fut si promptement fait, que presques en un instant l'Assaut fut donné de toutes parts ; et cette grande Ville se vit toute environnée d'Eschelles, à la reserve du costé qui regardoit le Mont Tmolus, qui paroissoit inaccessible. Cyrus estoit en personne à l'endroit le plus prés de la Citadelle, qui estoit le plus dangereux : le Roy de Phrigie attaquoit le costé de la Ville qui donnoit vers le Pactole : le Roy d'Assirie celuy qui luy estoit opposé : Mazare commandoit l'Attaque qui estoit entre Cyrus et le Roy d'Assirie : Sesostris faisoit la sienne du costé de la Ville qui regardoit la Plaine : Tigrane et Phraarte en faisoient une autre vers la principale Porte de Sardis : et Anaxaris en faisoit aussi une autre à un Bastion qui couvroit une autre Porte de la Ville. Hidaspe, Chrisante, Andramite, Aglatidas, Persode, Hermogene, Leontidas, et tous les autres Braves de cette Armée commandoient sous tous ces Princes, aux Attaques qu'ils faisoient. Le Roy d'Hircanie, Gobrias, et Gadate, demeurant à commander dans le Camp avec un Corps de reserve : tant pour le garder, qu'afin de faire executer tous les ordres de Cyrus : et d'envoyer du secours aux lieux où il en seroit besoin. L'ordre de cét Assaut ne fut pas seulement judicieusement donné, mais il fut encore courageusement executé : et il le fut d'autant plus, que la resistance des Lydiens, donna une ample matiere à la valeur de tant de Grands Princes, et de tant de vaillans Soldats. Car jamais on n'a veu une telle ardeur, ny à attaquer, ny à se deffendre, que celle qu'on vit et aux Assiegens, et aux Assiegez. La multitude des Eschelles estoit si grande, et celle de ceux qui se pressoient pour y monter estoit telle ; que si les Lydiens n'eussent esté encouragez par un Prince, à qui l'amour ne faisoit rien trouver de difficile, ils n'auroient asseurément osé entreprendre de s'opposer à un effort si grand, et à un Assaut si general. Mais il les asseuroit tellement, qu'il estoit bien adverty que cet Assaut seroit le dernier qu'ils auroient à soustenir ; qu'en effect ils se resolurent à combattre de toute leur puissance : et ils le firent si courageusement, qu'ils donnerent de l'admiration à leurs propres Ennemis : car enfin, quoy qu'ils fussent attaquez par les plus vaillans Princes du monde, et par des Soldats acconstumez à gagner des Batailles, et à conquerir des Royaumes ; ils ne laisserent pas de leur resister avec une opiniastreté qui paroissoit invincible. Non seulement ils faisoient pleuvoir une gresle de Pierres et de Traits ; non seulement ils renversoient les Eschelles, ou ceux qui estoient dessus ; mais ils combattoient encore main à main, avec une ardeur heroïque, contre ceux qui pouvoient arriver jusques au haut des Murailles. Enfin, Seigneur, quoy que Cyrus fist des choses prodigieuses ; et que tous ces autres Princes fissent aussi des merveilles ; que Sesostris en son particulier y fist des miracles ; et que tous ensemble combattissent de toute leur force ; ils ne purent emporter la Ville : et il fallut que tant de vaillans Princes, se resolussent à ne vaincre point ce joui là. Il y eut pourtant cela de remarquable, qu'à la reserve de Tigrane, qui fut legerement blessé à la main de la cheutte d'une Eschelle, il n'y eut pas un de ces Princes ny tué, ny blessé. Il est vray que Cyrus pensa l'estre plus d'une fois : car comme il s'exposoit encore plus que les autres, il fut souvent tout prest ou d'estre renversé du haut des Eschelles, ou d'estre escrasé per ceux qui estoient renversez ; ou d'estre accablé par l'abondance des Pierres que les Lydiens jettoient. Mais enfin la Fortune qui sembloit ne vouloir le mettre en peril que pour le sauver, et qui sembloit aussi en d'autres occasions, ne le vouloir sauver que pour le perdre plus cruellement ; le conserva en celle-là. Il se retira pourtant si triste, de ce que cét Assaut ne luy avoit pas succedé heureusement, qu'on ne pouvoit pas l'estre davantage ; car enfin il connut bien qu'il seroit tres difficile de forcer Sardis : de sorte qu'ayant tenu Conseil de Guerre, pendant une Tréve de quatre heures, qu'on obtint pour retirer les morts qui estoient demeurez dans le Fossé ; il fut resolu qu'on ne s'obstineroit pas davantage à vouloir forcer une Ville qui sembloit ne pouvoir estre prise par Assaut, à cause de la hauteur de ses Murailles ; de la multitude de ses Habitans ; et du grand nombre de Soldats qui la deffendoient : et qu'on commenceroit enfin ce qu'on n'avoit pas voulu faire auparavant, c'est à dire une Ligue de circonvalation avec des Forts : esperant prendre par la faim, ceux qu'on ne pouvoit prendre par la force.

La famine de Sardis


Et en effet, sans differer davantage, Cyrus fut luy mesme le lendemain, avec les Ingenieurs de son Armés, pour voir à quelle distance il la faloit faire : et combien il faudroit eslever de Forts pour la deffendre. La chose ne fut pas plustost resoluë, qu'on commença de remüer la Terre : Cyrus en montrant luy mesme l'exemple, durant un moment, pour encourager ses Travailleurs : de sorte que les Habitans de Sardis, remarquant qu'on alloit enclorre leur Ville ; et que les Assiegeans ne se preparoient pas à lever le Siege, comme on le leur avoit fait esperer ; ils perdirent toute la joye qu'ils avoient eue, d'avoir repoussé le dernier Assaut : et ils commencerent de murmurer estrangement, de voir que pour les amuser, on leur disoit tantost une chose, et tantost une autre : et de connoistre enfin que quoy qu'on leur eust voulu faire croire que Cyrus ne songeoit plus à Mandane ; et que depuis qu'on leur eust voulu persuader que ce Princesse resoudroit à décamper, s'ils soustenoient courageusement cet Assaut ; il paroissoit pourtant qu'ils alloient estre exposez à toutes les incommoditez d'un long Siege. De sorte qu'ils tomberent dans une nouvelle consternation, n'y ayant rien si propre à espouventer les Peuples, que la crainte de la faim. Ce qui augmentoit encore le desordre, estoit que lors que le Siege avoit commencé, il y avoit quantité d'Estranger dans cette Ville, qui s'y estoient trouvez engagez malgré eux, et qui en eussent bien voulu sortir, si la chose eust esté en leur puissance. Ce n'est pas que Cresus n'y eust consenty : mais il n'y avoit pas d'aparence que Cyrus le souffrist : puis qu'il en estoit reduit aux termes d'affamer Sardis : Entre tant de Personnes Estrangeres qui estoient dans cette Ville, il se trouva qu'il y avoit une Dame de qualité de Lycie, qui estant venuë à Sardis pour voir une Soeur qu'elle y avoit, qui avoit espousé un Oncle de Doralise, s'y estoit trouvée enfermée : ayant avec elle une Fille, une Niepce, et une de ses Amies, qui estoient toutes trois tres-belles et tres aimables : de sorte qu'entre tant de Personnes estrangeres qui estoient dans Sardis, il n'y en avoit point qui eussent plus de douleur de se voir engagées dans une Ville assiegée, qu'en avoient ces trois belles Filles. Aussi solliciterêt-elles si ardamment, qu'elles obtinrent de Cresus la permission d'escrire à Doralise, qu'elles sçavoient estre demeurée aupres de la Princesse de Pont, depuis la mort de Panthée : afin de la prier d'obtenir de Cyrus qu'il permist à trois Dames qui n'estoient point de Sardis, de sortir de cette Ville, avec leur Train seulement, pour s'en retourner chez elles. Et comme elles sçavoient qu'Andramite estoit tousjours amoureux de Doralise, et qu'il estoit bien avec Cyrus ; elles espererêt encore qu'il les serviroit : c'est pourquoy apres avoir obtenu un Heraut du Roy de Lydie, elles escrivirent et à Doralise, et à Andramite, pour obtenir ce qu'elles demandoient : donnant leurs Lettres ouvertes à ce Heraut : qui ne manquant pas de s'aquiter de sa Commission, sortit de la Ville, et fut jusques à la Teste de la Tranchée des Assiegeans où on j'arresta, et où on luy donna un Officier et quatre Soldats pour le conduire à Cyrus. Ce Prince ne sçeut pas plustost le sujet de son voyage, qu'il l'envoya à l'heure mesme à Doralise : luy faisant dire par celuy qui conduisoit le Heraut, qu'il luy accordoit ce qu'on desiroit de luy, et ce qu'on vouloit qu'elle luy demandast. Ainsi Andramite et Doralise, au lieu d'avoir à demander une grace, se virent obligez à faire un remerciment à Cyrus : qui ne jugeant pas qu'un si petit nombre de Personnes hors de Sardis, en pûst differer la prise d'un moment, ne fit pas de difficulté de consentir qu'elles en sortissent. Ainsi ce Heraut s'en retourna, avec beaucoup de satisfaction, estant convenu de l'heure où Cyrus envoyeroit Escorte à ces Dames, pour les recevoir au sortir de la Ville. Et en effet, ce Heraut estant retourné à Sardis, et ayant rendu conte de l'heureux succés de son voyage, cette Dame de Lycie, nommée Lycaste, accompagnée d'un Neveu qu'elle avoit, apellé Parmenide ; de sa Fille nommée Cydipe, d'une Soeur de Parmenide, qui s'appelloit Arpalice, et d'une de ses Amies, nommée Candiope, fut remercier Cresus, et prendre congé de luy : le Prince Myrsile les accompagnant jusques à la Porte de la Ville, par la seule consideration qu'elles estoient Parentes de Doralise, pour qui il avoit tousjours tesmoigné avoir beaucoup d'estime. Et certes elles eurent besoin qu'une Personne d'authorité les conduisist jusques là : car encore que les Habitans de Sardis deussent estre bien aises de voir sortir ces Dames de leur Ville, ils ne laissoient pas d'en murmurer : mais la presence du Prince Myrsile les retenant, elles ne laisserent pas de sortir dans un Chariot : Parmenide allant à cheval, suivy de tout le Train de Lycaste, et du sien ; un Heraut de Cresus marchant devant, pour les conduire jusques au lieu où Andramite à la Teste de cinquante Chevaux les attendoit. Mais comme si la Fortune eust voulu que les actions les plus innocentes de Cyrus, l'eussent fait paroistre criminel : il arriva que la Princesse Mandane et la Princesse Palmis ayant enfin obtenu un jour la permission d'aller prendre l'air sur cette Terrasse, d'où on descouroit toute la Plaine ; le hazard fit qu'elles y furent justement comme ces Dames sortoient de Sardis par une Porte assez proche de la Citadelle : de sorte qu'estant assez surprises de voir sortir d'une Ville assiegée un Chariot plein de Dames ; elle ses mirent à le suivre des yeux, et à l'observer : si bien qu'elles virent comment le Heraut les conduisit jusques au lieu où estoit Andramite, et comment Andramite les receut : Mandane s'imaginant mesme, quoy que ce fust de fort loin, qu'elle voyoit que c'estoit fort respectueusement : en suitte de quoy, elle vit qu'il les menoit vers le Camp. Comme tout ce qui se faisoit par les ordres de Cyrus, ne pouvoit estre indifferent à la Princesse Mandane ; et qu'elle jugeoit bien que ces Dames ne sortoient pas de Sardis sans sa permission ; elle eut une si violente curiosité de sçavoir qui elles estoient, et pourquoy Cyrus leur faisoit cette Grace ; qu'elle ne pût s'empescher de le demander au Roy de Pont lors qu'il la fut voir, comme il faisoit tous les jours, aux heures où il estoit le moins occupé, pour les affaires de la guerre, et où le chagrin de Mandane le luy permettoit. Elle ne le vit donc pas plustost, que luy adressant la parole ; je voudrois bien sçavoir, Seigneur, luy dit-elle, qui sont ces Dames que j'ay veû sortir aujourd'huy de Sardis : et â qui on accorde une Grace qu'on me refuse. Le Roy de Pont qui n'ignoroit pas quels estoient alors les sentimens de cette Princesse, luy respondit malicieusement, que ces Dames avoient obtenu Passe-port de Cyrus, parce qu'elles estoient Parentes d'une Fille appellée Doralise, que la Reyne de la Susiane avoit fort aimée : et qui estoit presentement aupres de la Princesse Araminte. Ainsi ce Prince, sans dire rien contre la verité, ne laissoit pas de dire beaucoup contre son Rival, Mandane ne doutant nullement que Cyrus n'eust permis à ces Dames de sortir de Sardis ; à la seule consideration de la Princesse Araminte, et point du tout à celle de Doralise. Neantmoins, comme elle vouloit cacher l'agitation de son esprit, elle se contraignit autant qu'elle pût : et reprenant la parole, je m'estonne dit-elle, puis que la Princesse Araminte a tant de pouvoir sur l'esprit de Cyrus, qu'il n'y a bien davantage de Dames qui employent son credit pour sortir d'icy : car je ne pense pas qu'il luy pûst rien refuser. Je m'imagine, reprit le Roy de Pont, que ma Soeur ménage mieux le pouvoir qu'elle a acquis sur l'esprit de Cyrus, que vous ne faites celuy que vous avez sur moy, vous, dis je, qui me demandez tous les jours des choses impossibles, ou du moins des choses qui donneroient la mort à celuy à qui vous les demandez, s'il ne vous les refusoit pas. Je ne sçay pas ce qu'elle demande, repliqua t'elle, mais je sçay bien que je ne demande rien que de juste, et rien qu'on me doive refuser. Quand je tomberois d'accord que ce que vous voulez est juste ; reprit-il, je ne sçay, Madame, si je vous accorderois que je deusse ne vous refuser pas : car enfin l'amour est une passion, qui ne reconnoist aucun Empire qui puisse destruire le sien. Ne vous estonnez donc pas, Madame, si je n'escoute point tout ce que vous me dites, quoy que vous soyez la raison mesme, puis que vous ne me parlez jamais que pour vous opposer à ma passion. Quand je vous advoüerois, Seigneur, interrompit Mandane, que l'Amour ne reconnoist point la raison, il faudroit tousjours que vous m'advoüassiez, qu'il reconnoist la necessité, et qu'il est certaines choses où il faut qu'il cede. En effet, adjousta t'elle, à quoy bon de vous obstiner à deffendre Sardis, et à vouloir gagner mon coeur, puis qu'à mon advis, le premier est fort difficile, et que l'autre est absolument impossible ? Il vaudroit donc bien mieux que le Roy de Lydie songeast à conserver sa Couronne, et que vous pensassiez à faire une negociation qui vous empeschast de perdre la liberté, et qui me la redonnast. Je consens mesme (adjousta cette Princesse, l'esprit injustement irrité contre Cyrus) que vous ne me remettiez pas entre les mains d'un Prince, que vous croyez estre le plus heureux de vos Rivaux, pourveû que vous me remettiez entre celles du Roy mon Pere. Ha Madame, (interrompit il, pour connoistre ses sentimens) je ne sçay si je dois croire que vous aimassiez mieux que je vous remenasse à Ecbatane, que de vous mener au camp de Cyrus ! N'en doutez pas, repliqua t'elle ; et croyez en suitte qu'en l'estat qu'est mon ame presentement, puis que je ne vous suis pas favorable, je ne vous la puis jamais estre. Quoy Madame, reprit il, vous pourriez cesser d'aimer Cyrus, sans cesser de me haïr ! je vous assure, luy dit elle, que je ne commenceray jamais d'aimer personne, de la façon dont vous le voudriez estre. Je vous ay dit cent fois que pour mon estime et mon amitié, il vous reste tousjours une voye infaillible de les aquerir, qui est celle de ne me tenir plus Captive : car encore qu'à parler plus raisonnablement, ce doive estre assez, quand on cesse de nous persecuter, de se contenter de cesser de hayr, je ne laisse pas de porter plus loin la generosité qu'il y a à oublier les injures, que le commun du monde n'a accoustumé de le faire. C'est pourquoy je vous redis encore aujourd'huy, ce que je vous ay dit cent fois : delivrez-moy, et je vous donneray mon amitié. Plûst, aux Dieux, Madame, reprit-il, ou que je pûsse me contenter de ce que vous m'offrez de faire en ma faveur, ou que je pûsse vous persuader de faire un peu davantage. Pour ce qui me regarde, reprit-elle, il est absolument impossible : c'est pourquoy il faudroit que vous changeassiez, puis que je ne puis changer, afin de faire cesser une Guerre, qui cause tant de malheurs : et qui selon les apparences, durera encore long temps. Du moins suis-je persuadée, adjousta-t'elle, que Cyrus n'a pas dessein qu'elle finisse si tost : puis qu'il laisse sortir tant de monde de Sardis. Le Roy de Pont entendant parler Mandane de cette sorte, en eut autant de joye, que le malheureux estat où il se voyoit, luy pouvoit permettre d'en avoir : car il connut bien qu'elle avoit l'esprit irrité contre Cyrus : et en effet il ne se trompoit pas. Il ne fut pas plustost sorty de sa Chambre, que Mandane appellant Martesie ; que vous semble, luy dit-elle, de ce que nous avons veu aujoud'huy ? eussiez-vous jamais creu, que la civilité de Cyrus eust surpassé son amour ? cependant vous voyez comme il agit, et vous voudriez encore soustenir, qu'il est tousjours pour moy ce qu'il a esté ! Qui vit jamais une pareille chose ? adjoustoit-elle ; Cyrus veut affamer une Ville, et il en laisse sortir un fort grand nombre de Personnes ! car je m'imagine, poursuivit cette Princesse irritée, que ce n'est pas la premiere fois qu'il a donné des Passe-ports à la priere d'Araminte. Mais, Madame, reprit Martesie, ce que vous avez veu sortir de Gens aujourd'huy, n'apporte nul changement au Siege de Sardis, et n'en retardera pas la prise. Ha Martesie, reprit Mandane, ne deffendez pas l'infidelle Cyrus ! puis que je suis persuadée, que s'il n'avoit pas voulu obliger la Princesse Araminte, en obligeant une Fille qui est presentement aupres d'elle, il auroit esté moins civil et moins raisonnable. Car apres tout, je tombe bien d'accord, que ces Dames que j'ay veu sortir de Sardis, n'empescheront pas qu'il ne soit pris par la faim : mais je sçay bien aussi, que ce n'est pas la coustume de l'Amour, de demeurer dans les justes bornes de la raison : et je vous asseure enfin, que j'aimerois mieux que Cyrus eust incivilement refusé une semblable Grace pour l'amour de moy, que de l'avoir justement accordée à la Princesse Araminte. Mais pendant que cette Grande et malheureuse Princesse faisoit passer pour crime une simple civilité de Cyrus, il luy donnoit encore de nouveaux sujets de plainte, si elle eust pû sçavoit comment il recevoit ces Dames Estrangeres qui sortoient de Sardis, quoy qu'en effect elle n'eust pas eu raison de l'accuser : puis qu'il est vray qu'il n'agissoit ainsi, que parce que naturellement il estoit nay civil et obligeant : et que de plus, il luy sembloit que c'eust esté une chose injuste, que de refuser à une personne du merite de Doralise, ce qui ne pouvoit nuire à Mandane : principalement ayant esté si tendrement aimée d'une Reyne qui estoit morte pour ses interests : puisque sa perte avoit esté causée par celle d'Abradate, qui avoit esté tué à la derniere Bataille. Aussi fit il en cette occasion, ce que Mandane luy eust elle mesme conseillé de faire, si elle n'eust pas esté préoccupée par l'injuste jalousie, qui troubloit tout à la fois et son esprit, et son coeur. En effet, ce Prince, qui ne faisoit jamais rien que le mieux qui se pouvoit faire, ordonna à Andramite de conduire ces Dames à sa Tente, devant que de les aller mener à Doralise : de sorte que n'ayant garde de manquer d'obeyr à un commandement qui luy estoit si agreable, puis qu'il s'agissoit de rendre beaucoup d'honneur à des Parentes de la Personne qu'il aimoit, il les fut recevoir avec tous les respects imaginables. Et certes il n'estoit pas difficile de se porter à les traiter respectueusement : car elles estoient assez bien faites, pour attirer la civilité de ceux mesmes qui n'auroient eu nulle raison particuliere de leur en rendre. Lycaste, quoy qu'elle fust desja assez avancée en aage, avoit pourtant encore de la beauté : et si on ne pouvoit plus dire que ce fust une fort belle Personne, on pouvoit tousjours assurer qu'elle avoit fort bonne mine. Cydipe, qui estoit sa Fille, n'estoit pas une beauté parfaite, mais elle avoit un grand esclat : et quoy qu'elle n'eust pas tous les traits du visage regulierement beaux, elle ne laissoit pas de passer pour une grande Beauté. Sa taille estoit belle ; ses cheveux chastains ; et l'air de son visage extrémement attirant, et fort ouvert. Mais si elle attiroit les yeux, Arpalice les charmoit : estant certain qu'on ne pouvoit pas voir une Personne plus aimable. Elle estoit blanche, blonde, et vive : tous les traits de son visage estoient admirables : il y avoit quelque chose de brillant et de doux tout ensemble dans ses yeux : qui sans estre ny bleus, ny bruns, avoient tout à la fois tous les charmes et des uns et des autres : de sorte que joignant un fort bel esprit à un fort beau corps, on pouvoit dire qu'Arpalice estoit une des plus parfaites Personnes du monde. Candiope n'estoit pas si belle que ses deux Amies ; mais elle estoit pourtant fort aimable : non seulemêt parce qu'elle avoit l'air fort Grand et fort noble, mais encore parce qu'elle avoit un esprit adroit et insinuant, et capable de se faire dire tous les secrets des autres, sans communiquer jamais les siens. Parmenide qui estoit avec ces Dames, estoit bien fait, et de fort bonne mine, quoy qu'il eust je ne sçay quoy de sombre et d'altier dans la Phisionomie. Le reste des Gens qui estoient avec elles, n'estoient que des Femmes de Lycaste, de Cydipe, d'Arpalice, et de Candiope, et des Escuyers et des Esclaves de Parmenide et de ces Dames. Cependant Andramite les ayant conduites à Cyrus, qui avoit alors aupres de luy Anaxaris, Aglatidas, Ligdamis, Hidaspe, et Feraulas : ce Prince les receut avec beaucoup de civilité, leur demandant pardon de les avoir enfermées dans Sardis, et d'estre en quelque façon cause de l'incommodité qu'elles y avoient receuë. Il est vray, adjousta-t'il, que c'est plus le Roy de Pont et le Roy de Lydie, que vons en devez accuser que moy : puis que s'ils eussêt voulu, ils eussêt pû empescher que vous n'eussiez esté engagées dans une Ville assiegée : n'ayant rien à faire pour cela, qu'à rendre la Princesse Mandane. Nous avons tant de sujet de nous loüer de vous, reprit Lycaste, que nous n'avons garde, Seigneur, de vous accuser d'une chose dont vous n'estes pas coupable, J'en ay bien davantage, repliqua t'il, de me loüer de vostre aimable Parente : qui est cause que j'ay pû obliger si facilement des Personnes de vostre condition, et de vostre merite. Et puis Madame, (adjousta-t'il, avec autant de galanterie que de civilité) je suis mesme plus interressé que vous ne pensez à vostre sortie : car enfin je suis persuadé, en voyant les trois belles Personnes qui vous accompagnent, que les Lydiens auroient encore esté plus vaillans pour les deffendre, qu'ils ne le seront aujourd'huy qu'elles ne sont plus dans Sardis. Du moins sçay-je bien que les Amans qu'elles y ont sans doute faits, en combattront avec un peu moins d'ardeur : je vous asseure, Seigneur, (repliqua Arpalice, voyant que Cydipe sembloit vouloir que ce fust elle qui respondist) qu'en mon particulier, mes Conquestes n'eussent guere servy à retarder les vostres. Je pensois (adjousta Cydipe, en regardant sa Parente) que vous auriez la bonté de respondre pour Candiope et pour moy, en respondant pour vous : mais puis que vous ne l'avez pas voulu faire, il faut que je vous asseure, Seigneur (poursuivit elle en se tournant vers Cyrus) que vous avez plus perdu que gagné, à la sortie d'Arpalice, et si je l'ose dire, à celle de Candiope et à la mienne, puis qu'il est vray que nous ne faisions autre chose tous les jours, que d'accuser d'injustice, et le Roy de Lydie, et le Roy de Pont, de ne vouloir pas mettre en liberté la Princesse Mandane. Il faut sans doute, reprit Cyrus, que les Lydiens soient bien fidelles à leur Prince, mesme dans les choses injustes : puis qu'en parlant pour moy, vous ne les avez pas fait revolter. Car si cela n'estoit point, trois aussi belles personnes que vous, ayant soustenu une aussi juste cause que la mienne, auroient assurément fait une sedition en ma faveur.

Histoire d'Arpalice et de Thrasimède : le mariage arrangé


Comme Arpalice alloit respondre, Chrisante amena un Prisonnier à Cyrus, qui attira les yeux de tout le monde par sa bonne mine, et par l'air dont il entra dans la Tente de ce Prince : mais à peine eut il fait un pas, qu'il parut qu'il n'estoit pas inconnu ny à ces Dames, ny à Parmenide. Lycaste tesmoigna beaucoup d'estonnement de le voir : Cydipe en parut aussi fort surprise : Parmenide en parut chagrin : Candiope tesmoigna d'en estre bien aise : et la belle Arpalice en rougit d'une telle sorte, et fit voir un si agreable trouble dans ses yeux, qu'il fut aisé de remarquer qu'elle prenoit plus d'interest que les autres en ce Prisonnier : qui de son costé, ne fut pas peu surpris de trouver dans la Tente de Cyrus des personnes qu'il croyoit estre dans Sardis. Le respect qu'il devoit à ce Prince, fit qu'il n'osa pourtant tesmoigner ny son estonnement, ny sa joye, et que ce ne fut que par quelques regards desrobez qu'il pût faire connoistre à Arpalice qu'il estoit encore plus son Prisonnier, qu'il ne l'estoit de Cyrus. Cependant ce Prince remarquant tous les divers mouvemens qui avoient paru sur le visage de toutes ces Personnes, ne douta point que celuy que Chrisante luy amenoit, ne fust de leur connoissance : c'est pourquoy prenant la parole ; comme je voy bien, dit-il à Lycaste, que ce Prisonnier ne vous est pas inconnu ; et qu'il paroist à l'air de son visage, qu'il est juste de ne le laisser pas long temps dans les Fers ; vous voulez bien que je m'informe devant vous, en quel lieu il a esté pris. Seigneur (luy dit Chrisante, voyant que Cyrus se tournoit vers luy) je puis vous asseurer que depuis que vous faites la guerre, vous n'avez jamais fait de Prisonnier qui soit plus digne d'estre delivré que celuy que je vous amene ; ny qui merite mieux aussi d'estre soigneusement gardé : puis qu'il est vray qu'on ne peut pas oster un plus puissant secours aux Lydiens, en la personne d'un seul homme qu'en la sienne. Ce que vous dites, interrompit modestement ce Prisonnier, est plus glorieux à ceux qui m'ont vaincu, qu'à moy : la victoire, interrompit Cyrus, n'est pas tousjours une preuve assurée de la valeur de ceux qui la remportent : et il y a quelquesfois des Vainqueurs, qui ne sont pas si braves que les vaincus. Mais encore Chrisante, poursuivit ce Prince, en quel lieu avez-vous trouvé ce courageux Ennemy ? car je voy bien que ce n'est pas à luy qu'il faut le demander : et que sa modestie l'empescheroit de me faire sçavoir la verité. Seigneur, repliqua Chrisante, je ne puis pas vous dire par quel motif ce vaillant homme a voulu se jetter dans Sardis : mais ce qu'il y a de vray, est qu'un peu devant le jour il s'est jetté dans le Fossé, par un endroit dont la Terre s'esboula, le jour du dernier Assaut : se cachant aux nostres derriere un monceau de Facines qui sont encore demeurées en ce lieu-là, et que le Feu que les Ennemis y jetterent ne brusla point. Mais par hazard, une Sentinelle, qui est à la Teste de la Tranchée du dernier Logement que vous avez fait, l'ayant apperceu ; a remarqué qu'il regardoit vers le haut des Murailles de la Ville, et qu'il faisoit signe à ceux qui y paroissoient, qu'on luy fist ouvrir une fausse Porte qui est assez prés de là, comme ayant dessein d'entrer dans Sardis. De sorte que les Lydiens croyant sans doute que celuy qu'ils voyoient avoit quelque advis important à leur donner ; et qu'il venoit peut-estre leur porter la nouvelle de ce secours qu'il y a si longtemps que le Roy de Pont leur fait esperer, se sont mis en devoir de luy ouvrir, et ont voulu faire une sortie, pour luy faciliter l'entrée : mais la Sentinelle qui l'avoit aperçeu, ayant eu le temps de m'advertir de ce qu'il voyoit, devant qu'ils eussent resolu s'ils ouvriroient ou s'ils n'ouvriroient pas : j'ay jugé plus à propos de tascher de le prendre, que de le faire a coups de Trait. J'ay donc fait promptement avancer cent hommes pour se mettre entre celuy qui vouloit entrer dans Sarids, et la Fausse porte qu'on luy ouvroit ; envoyant en mesme temps six Soldats des plus determinez, pour me l'amener. Mais comme ils ne pouvoient aller à luy qu'à descouvert, ceux qui estoient sur les Murailles en ont tué un, et blessé deux à coups de fleches : ainsi il n'y en a eu que trois qui l'ayent pû joindre. Et comme alors les Lydiens n'osoient plus tirer, de peur de frapper aussitost celuy qui vouloit se jetter dans leur Ville, que ceux qui le vouloient prendre ; ce vaillant Prisonnier s'est veu au milieu de trois Soldats determinez, sans autre secours que celuy de sa propre valeur. Vous voyez Seigneur, interrompit ce Captif, qu'elle n'a pas esté fort extraordinaire, puis qu'enfin j'ay esté pris : comme ce n'a esté, reprit Chrisante, qu'apres avoir tué deux de ceux qui vous attaquoient, et qu'apres que j'en ay envoyé six autres ; je pense pouvoir dire que je ne vous louë pas assez. Pendant que Chrisante parloit ainsi, on voyoit dans les yeux d'Arpalice que les loüanges qu'on donnoit à ce Prisonnier ne luy déplaisoient pas : et qu'elle avoit une extréme attention à les escouter. Elle en eut pourtant encore davantage, lors que Cyrus prenant la parole, demanda à ce genereux Captif comment il se nommoit ? s'il estoit Sujet du Roy de Lyide ; s'il avoit esté envoyé par luy à quelque negociation avec quelque Prince voisin ; et s'il aportoit quelque nouvelle de ce pretendu secours, dont Cresus amusoit le Peuple de Sardis ? Seigneur, repliqua t'il, mon nom est Thrasimede, et le lieu de ma naissance est Halicarnasse : ainsi je ne suis point Sujet du Roy de Lydie, ny engagé dans ses interests. Pourquoy donc interrompit Cyrus, avez-vous plustost choisi le party le plus injuste ? et pourquoy si vostre valeur ne pouvoit demeurer oisive, n'estes-vous pas plustost demeuré dans nostre Armée, que d'entreprendre de vous jetter dans une Ville assiegée ; Thrasimede se trouva alors assez embarrassé : car il eust bien voulu ne dire pas la veritable cause du dessein qu'il avoit eu de se jetter dans Sardis. Aussi fit il plusieurs responces en biaisant : mais comme il vit que Cyrus n'en estoit pas satisfait ; il craignit que s'il ne disoit pas la verité, il ne demeurast Prisonnier de guerre : et qu'il ne fust par consequent separé de la Personne qu'il aimoit. C'est pourquoy se determinant tout d'un coup, Seigneur, reprit il, comme il y a longtemps que je suis passionné adorateur de vostre gloire, je ne veux pas que vous me soubçonniez d'avoir voulu estre vostre ennemy : ainsi il faut que je vous advouë la verité, quand mesme la belle Arpalice, devant qui je parle, s'en devroit offencer. Sçachez donc que la seule passion que j'ay pour elle, m'a porté a prendre la resolution de me jetter dans Sardis, où je sçavois qu'elle estoit engagée. Ainsi Seigneur, l'amour seulement ayant fait ma hardiesse, on peut dire que c'est à la belle Arpalice qu'apartiennêt toutes les loüanges que Chrisante m'a données : et pour vous tesmoigner, adjousta-t'il, que je dis la verité ; c'est que bien loin de vouloir aller à Sardis, aujourd'huy qu'Arpalice n'y est plus ; je vous demande la grace de me permettre de combatre les Lydiens, a la premiere occasion qui s'en presentera. Comme vous estes plus le Prisonnier de la belle Arpalice que le mien, reprit Cyrus, c'est â elle à vous ordonner ce qu'il luy plaist que vous fassiez : en verité Seigneur, (reprit-elle toute confuse, de ce que Trasimede avoit dit) je ne pense pas avoir aucun droit de vous disputer cét illustre prisonnier : mais quand j'y en aurois, je vous suis si obligée ; et je sçay qu'il a tant d'admiration pour vous, que pour m'aquiter de ce que je vous dois ; et pour luy faire un commandement agreable, je luy ordonnerois de vous servir toute sa vie. Il est vray, adjousta Lycaste, qu'Arpalice a raison de dire ce qu'elle dit : et il est encore plus vray, reprit Cyrus, que si elle est rigoureuse au vaillant Trasimede, elle est la plus injuste personne du monde. Pendant que Cyrus parloit ainsi, Parmenide en paroissoit tout chagrin : il n'osoit pourtant le tesmoigner ouvertement : et ce n'estoit que par son silence ; que la belle Arpalice sa Soeur connoissoit ses veritables mouvemens. Mais enfin comme Cyrus estoit prest de dire à Trasimede qu'il n'estoit plus Prisonnier d'Amour, puis qu'il n'estoit plus Prisonnier de Guerre : Hermogene luy en amena un autre qu'il luy dit qu'il s'estoit jetté des Murailles de Sardis dans le Fossé, avec l'ay de d'une longue Corde, par le costé qui regardoit le Fleuve : et qu'ayant esté veu par quelques Soldats, ils l'avoient pris sans resistance ; leur disant qu'il n'avoit autre dessein que de changer de Party. Mais que comme il avoit esté veu par ceux qui estoient en garde sur les Murailles, lors qu'il avoit esté descendu, il avoit pensé estre tué par mille coups de Trait qu'ils avoient tirez sur luy. Ce qu'il y eut d'admirable en cette rencontre, fut que lors que ce Prisonnier qui paroissoit estre un homme de qualité, entra dans la Tente de Cyrus, ce Prince remarqua qu'il n'estoit pas inconnu, ny à Thrasimede, ny à Lycaste ; ny à Parmenide ; ny à Cydipe ; ny à Candiope ; ny à Arpalice. Il est vray que sa presence, quoy qu'il fust bien fait, ne leur donna pas une esgalle joye : car à la reserve de Parmenide, qui fut bien aise de le voir, tout le reste en eut de la colere ou du chagrin. De sorte que Cyrus ayant une nouvelle curiosité de sçavoir qui il estoit, et quel dessein il avoit eu, se mit à le luy demander pressamment : si bien que ce Prisonnier, nommé Menecrate, qui estoit Amant d'Arpalice, et par consequent Rival de Trasimede ; et qui de plus sçavoit bien que Parmenide favorisoit son dessein ; se mit à dire sincerement à Cyrus, qu'il n'en avoit point eu d'autre en sortant de Sardis, que de suivre Arpalice qu'il aimoit : mais comme cette belle Fille n'avoit pas pour luy les mesmes sentimens qu'elle avoit pour Thrasimede, elle prit la parole, pour s'opposer à ce qu'il disoit. Il me semble, luy dit elle assez fierement, que si l'illustre Cyrus est equitable, il n'adjoustera pas trop de creance à ce que vous luy dites : car enfin (adjousta t'elle avec un sousrire picquant) quiconque fort d'une Ville assiegée, où l'on est prest à mourir de faim, ne doit pas entreprendre de vouloir faire passer cela pour une grande preuve d'Amour : c'est pourquoy je ne trouve pas que ce que vous dites, vous doive empescher d'estre prisonnier de Guerre. Puis qu'il declare qu'il est le vostre, reprit Cyrus en sousriant, il n'est pas juste qu'il ait deux Maistres : et je ne veux point avoir rien à disputer avec une aussi belle Personne que vous. Lycaste entendant parler Cyrus de cette sorte, et connoissant qu'en effet ce Prince avoit la generosité de vouloir delivrer et Thrasimede, et Menecrate qu'elle sçavoit qui avoient querelle ensemble, prit la parole pour l'en empescher. Seigneur, luy dit-elle, ce que vous voulez faire est sans doute digne de vostre Grand coeur : mais s'il m'est permis de vous faire une priere, je vous conjureray de vouloir que ces deux Captifs demeurent quelques jours dans vos chaisnes : ou de leur commander absolument de vivre bien ensemble. Comme ils ne sont pas mes Sujets, reprit-il, je me contenteray de les prier de me faire Juge de leur differend : Seigneur, dit alors Parmenide comme le démeslé qui est entre Menecrate et Thrasimede, est d'une nature à ne pouvoir estre entendu, à moins que de sçavoir toute leur vie : et que leurs avantures ne sont pas assez heroïques, pour estre sçeuës de vous : il suffira, que vous ayez la bonté de souffrir que Trasimede demeure aupres de vous, jusques à ce que Menecrate ait fait voir son innocence à Arpalice, qui est la cause de leur different. Comme Cyrus avoit bien remarqué qu'Arpalice favorisoit plus Thrasimede que Menecrate, il dit à Parmenide qu'il les retiendroit tous deux, jusques à ce qu'il peust avoir le loisir d'aprendre la cause de leur querelle : que cependant Andramite conduiroit Lycaste, Cydipe, Arpalice, et Candiope au Chasteau où estoit la Princesse Araminte, où elles seroient assez commodément, jusques à tant qu'il fust en estat de pouvoir terminer le different qui estoit entre deux hommes qui tesmoignoient avoir des qualitez à les obliger plustost d'estre amis qu'ennemis. Comme Thrasimede avoit bonne opinion de la justice de sa cause, il remercia Cyrus de l'honneur qu'il luy faisoit, de vouloir bien estre son Juge : mais pour Menecrate, il n'en parut pas si satisfait, non plus que Parmenide. Neantmoins le respect leur ferma la bouche : principalement voyant que Lycaste donnoit mille loüanges à Cyrus, de ce que par sa prudence il empeschoit un malheur qui fust peut-estre arrivé ou à Trasimede, ou à Menecrate. En suite de quoy, ces Dames prirent congé de ce Prince, si satisfaites de sa civilité, qu'elles ne pouvoient parler d'autre chose : Thrasimede et Menecrate demeurant plostost comme des gens qu'on gardoit, parce qu'ils avoient querelle, que comme des prisonniers de Guerre ; car le premier fut donné en garde à Chrisante qui l'avoit amené, et le dernier à Feraulas. Pour Parmenide, il accompagna Lycaste, jusques au Chasteau où on la menoit : Ligdamis eut aussi ordre de Cyrus, qui le vouloit favoriser, d'aider à Andramite à escorter ces Dames : sçachant bien qu'il auroit beaucoup de joye de voir Cleonice. Cyrus, au sortir de sa Tente, donna la main à Lycaste, pour la conduire à son Chariot, quoy qu'elle s'en deffendist extrémement : Andramite à Cydipe ; Ligdamis à Arpalice ; et Parmenide à Candiope. Mais Arpalice en passant devant ces deux Amans Prisonniers, fit une notable difference de l'un à l'autre ; car elle salüa Thrasimede avec une civilité fort obligeante : et Menecrate avec une froideur qui pensa le faire desesperer : principalement parce que ce petit outrage luy estoit fait en presence de son Rival. Apres que Cyrus eut mis ces Dames dans leur Chariot, il fit un compliment à ces deux Rivaux ; en suitte de quoy, il fut au Conseil de Guerre, qui estoit desja assemblé. Cependant quelques braves que fussent Andramite et Ligdamis, ils quitterent le Camp avec joye : le premier, parce qu'il le quittoit pour rendre un service agreable à Doralise : et l'autre, parce que l'amour estoit encore plus forte dans son coeur que le desir de la gloire : joint aussi que les Dames qu'ils escortoient estoient si aimables, qu'il y avoit beaucoup de plaisir à leur rendre office. Tant que le chemin dura, ils ne parlerent que de Cyrus : mais enfin estant arrivez au chasteau où ils devoient aller, Andramite les mena droicta l'Apartement de Doralise, afin qu'elle les presentast à la Princesse de Pont : Andramite donnant ordre qu'on les logeast à celuy que Sesostris avoit occupé. Cependant quelque fiere que fust Doralise, et quoy qu'elle fust accoustumée à n'aimer pas trop à faire des remarcimens, et que de l'humeur dont elle estoit, elle eust esté plus aise de rendre cent offices, que d'en recevoir un : elle ne laissa pas de tesmoigner de la joye à Andramite, de celuy qu'il luy rendoit, en luy amenant des personnes qui luy estoient si proches et si cheres. Elle ne luy fit pourtant pas un compliment fort estendu : car encore que ce fust une des personnes du monde qui parlast le plus agreablement, elle ne pouvoit jamais rendre grace à qui que ce fust avec exageration. Il est vray que ceux qui connoissoient bien le fond de son coeur, contoient une de ses paroles pour mille : et ne laissoient pas de croire qu'elle estoit fort connoissante. Aussi Andramite ne laissa t'il pas d'estre fort content d'elle, quoy qu'elle luy dist peu de chose : et puis elle fut si occupée, à recevoir toutes les carresses que luy firent Lycaste, Cydipe, Arpalice, et Candiope, que quand elle eust esté d'une autre humeur qu'elle n'estoit, elle n'eust pas eu loisir de faire un long remerciment à Andramite. Comme il y avoit long temps que Lycaste ne l'avoit veuë, et que Cydipe, Arpalice, Candiope, et Doralise, ne s'estoient veuës qu'une fois dans leur Enfance ; elles se donnerent toutes les loüanges que se donnent pour l'ordinaire toutes les belles personnes qui commencêt de se connoistre. L'esprit de Doralise ne fut mesme pas long-temps sans briller aussi bien que ses yeux : car comme elle se trouva estre en un de ces jours où sa fierté n'estoit pas sombre, et où l'enjoüement de son humeur la rendoit si charmante ; elle dit cent choses et à Lycaste, et à Cydipe, et à Arpalice, et à Candiope, et à Parmenide, et à Ligdamis, les plus divertissantes du monde. Mais enfin, apres que ces Dames se furent un peu reposées ; que Cydipe, Arpalice et leur amie, eurent racommodé leur coiffure, et se furent mises en estat de paroistre devant Araminte ; Doralise ayant sçeu que cette Princesse pouvoit estre veuë, les conduisit à son Appartement. Mais il falut auparavant, qu'elle leur presentast Cleonice et Pherenice, et toutes les autres Dames captives, qui à sa consideration les venoient voir, et qui les suivirent chez la Princesse Araminte. Mais comme Cleonice vouloit faire honneur à ces Dames, comme Parentes de Doralise ; comme nouvelles venuës ; et comme Estrangeres ; elle voulut qu'elles allassent devant : ainsi Ligdamis s'estant trouvé obligé de donner la main à Cydipe, parce qu'il estoit à la Porte où elle passoit ; et que Parmenide l'avoit desja donnée à Cleonice ; Doralise s'en appercevant, se mit à dire à demy bas à Cydipe, qu'elle se croyoit obligée de l'advertir, qu'elle recompensoit mal Ligdamis, de la peine qu'il avoit euë de l'escorter, puis qu'en le separant de Cleonice, elle le separoit d'une personne qui luy estoit fort chere. Il est vray, adjousta-t'elle, que comme je pense qu'il a bien eu autant de dessein de la venir voir, que de vous conduire, vous ne luy estes pas si obligée que vous le pensez. Comme Cleonice n'avoit pas parlé pour n'estre point entenduë, Ligdamis se pleignit de l'inhumanité qu'elle avoit d'insulter si cruellement sur un homme qui venoit de luy amener les plus aimables personnes du monde, et qui luy devoient donner le plus de joye. Je ne sçay pas, luy dit elle, comment vous pouvez nommer inhumanité, un sentiment que la pieté que j'ay de vous m'a donné : ce n'est pas la premiere fois, adjousta-t'il, en marchant tousjours, quë j'ay remarqué qu'il est certains maux dont vous n'avez compassion qu'en raillant : et le mal heureux Andramite sçait bien que je ne ments pas. Pour peu que vous continuyez de parler tous deux, reprit Cydipe, vous m'aprendrez bien des choses : je vous asseure, repliqua Ligdamis, que du moins ne vous apprendray je pas à connoistre parfaitement Doralise. Vous croyez peut-estre, interrompit elle en riant, me dire une grande injure, que de dire que je ne suis pas aisée à connoistre : cependant comme je veux vous traicter doucement aujourd'huy, je vous declare que je prens cela pour une grande loüange : et que je ne voudrois pas estre comme certaines Gens que je connois, qui monstrent dés le premier jour qu'on les voit, tout ce qu'ils ont d'esprit, et tout ce qu'ils ont dans l'ame. Ligdamis eust respondu à Doralise mais ils se trouverent si prés de la chambre d'Araminte, qu'ils furent contraints de finir leur conversation, pour saluer cette Princesse : qui reçeut toutes ces Dames avec une bonté extréme : non seulement parce qu'elle estoit fort civile ; mais encore pour obliger Doralise : joint aussi qu'elles avoient toutes un air, à attirer la civilité de tout le monde raisonnable Apres les premiers complimens, elle leur demanda des nouvelles du Roy son Frere, dont elles se loüerent fort : en suitte elle leur demanda encore si elles n'avoient point eu bien de la douleur, de se trouver dans une Ville assiegée ? et si au contraire, elles n'avoient pas eu une extréme joye d'en sortir ? Ainsi passant d'une question à une autre ; où elles respondoient chacune à leur tour ; Araminte se mit, pour loüer la beauté d'Arpalice, celle de Cydipe, et celle de Candiope ; a dire qu'il n'y avoit pas apparence que Sardis fust encore si pressé, puis qu'elles en sortoient avec une fraischeur sur le teint qui ne tesmoignoit pas qu'elles eussent souffert aucune incommodité : adjoustant qu'il y avoit lieu de croire, que Cresus ne les avoit laissées sortir, que pour desesperer ceux qui l'assiegeoient. Arpalice, Cydipe, et Candiope, se deffendirent de cette loüange, en se la cedant l'une à l'autre : apres quoy Andramite se mit à dire à Araminte le merveilleux effet de la beauté d'Arpalice : luy racontant comment il y avoit eu un de ses Amans qui s'estoit voulu jetter dans Sardis, parce qu'elle y estoit : et un autre qui en estoit sorty par dessus les Murailles, parce qu'elle n'y estoit plus. Je ne sçay point, dit Araminte, lequel des deux est le plus aimable ny le plus aimé : mais je voudrois bien que ce fust plustost celuy qui vouloit entrer dans Sardis, que celuy qui en vouloit sortir. Il me semble Madame (interrompit Parmenide, qui favorisoit Menecrate) qu'il n'est pas tousjours juste de juger des choses par quelques evenemens heureux, que le seul hazard a causez, car enfin celuy qui s'est trouvé dans la Ville, ne pouvoit pas faire autre chose, pour tesmoigner son amour, que d'en sortir. Il est vray, dit Araminte, mais comme il y a plus de peril à se jetter dans une Ville preste d'estre prise, qu'il n'y en a à s'en retirer ; je ne puis m'empescher de desirer que l'un soit plus heureux que l'autre. Je vous asseure Madame, reprit Arpalice en rougissant, qu'à parler raisonnablement, je ne dois avoir aucune part à l'action ny de celuy qui a voulu se jetter dans Sardis, ny à celle de celuy qui est sorty, puis que selon mon sens, l'un a voulu chercher le peril, et l'autre l'a peut-estre voulu esviter. Pour moy, adjousta Doralise, je suis quasi de cette opinion : non, non, interrompit Lycaste, il ne faut pas accuser injustement un homme qui n'est pas coupable du costé du coeur, et qui a plus fait de fautes pour en avoir trop, que pour en avoir trop peu. Pendant qu'Araminte s'entretenoit avec ces Dames, Ligdamis parloit bas à Cleonice : et Andramite en taisoit quelquefois autant avec Doralice : mais comme il avoit affaire a une personne qui n'agissoit pas comme les autres, et qui avoit un tour tout particulier dans l'esprit ; quand il luy parloit bas, ou elle ne luy respondoit point ; ou elle luy respondoit peu ; ou elle luy respondoit aygrement. C'est pourquoy il n'osoit jamais luy dire, que trois ou quatre paroles à la fois ; s'estimant encore assez heureux, quand il avoit pû les luy dire, sans qu'elle eust pris un certain ton de voix fier et aygre pour luy respondre, qui estoit capable de donner de l'amertume aux plus douces paroles du monde. Mais enfin la visite de ces Dames ayant esté de longueur raisonnable, elles s'en allerent à leur Appartement : Andramite et Ligdamis demeurant à ce chasteau, jusques à l'heure que ces Dames se voulurent retirer, avec intention de s'en retourner au Camp toute la nuict, afin de ne perdre aucune occasion d'honneur. Ils ne partirent pourtant pas sans recevoir les commandemens de la Princesse Araminte, qui les chargea d'un compliment pour Cyrus : ensuitte de quoy, ils furent dire adieu à toutes ces autres Dames. Mais pendant qu'ils faisoient tous ces divers complimens, Arpalice tira Doralise à part : et apres avoir plus d'une fois abbaisé et relevé son voile, pour cacher la rougeur de son visage ; et s'estre esloignée des fenestres, afin d'estre moins en veuë : elle la conjura de prier Andramimite en particulier, de vouloir apporter soin à empescher qu'il n'arrivast quelque nouvelle dispute, entre Thrasimede et Menecrate, dont elle avoit entêdu parler à Lygdamis et à Andramite : luy disant que comme Cyrus estoit occupé à de grandes affaires, il pouroit estre qu'on ne les garderoit pas assez exactement, et qu'il en arriveroit malheur : adjoustant que ce luy seroit une douleur extresme, si à sa consideration il en mouroit quelqu'un des deux. Comme il ne m'est pas si aysé de me resoudre à faire une priere à Andramite que vous le pensez, dit Doralise, ne croyez pas que je le face, si vous ne me promettez de me dire precisément, quel interest vous prenez en ces deux Prisonniers : car encore que je n'aye pas accoustumé d'estre fort curieuse ; et qu'il y ait beaucoup de choses que je ne sçay jamais, parce que je ne les veux pas demander : je vous advouë pourtant, que j'ay une si forte envie de sçavoir ce qui a causé un evenement si extraordinaire ; que je ne vous accorderay point ce que vous me demandez, si vous ne m'accordez ce que je vous demande. J'ay tant d'interest de vous le dire, reprit Arpalice, que je n'ay garde de vous le refuser : cela estant, dit Doralise, je vay faire ce que vous voulez que je face : et en effect Doralise ayant quitté Arpalice, tira Andramite à part, comme si elle luy eust communiqué quelque affaire qui l'eust regardée : et quoy que de son humeur elle n'aimast guere à demander office à personne ; elle mettoit encore une notable difference, entre faire une priere pour autruy, ou la faire pour elle-mesme. C'est pourquoy elle eut un peu moins de peine à prier Andramite d'apporter tous ses soings, pour faire qu'on gardast bien soigneusement Thrasimede et Menecrate, jusques à ce que Cyrus les eust accommodez : l'asseurant qu'elle luy en auroit une extréme obligation : adjoustant encore, qu'il devoit tenir la priere qu'elle luy faisoit, comme une grande marque de l'estime qu'elle avoit pour luy. Car enfin, luy dit-elle, il n'y a pas quatre personnes au monde, à qui je voulusse avoir de l'obligation : quoy qu'il y en ait un nombre infiny, que je voudrois bien qui m'en eussent. Si je pouvois pourtant, poursuivit elle, m'empescher de vous en avoir, j'en serois encore bien ayse : mais puis que cela n'est pas en ma puissance, et qu'il faut que j'en aye à quelqu'un, j'ayme mieux que ce soit à vous qu'à un autre. Quoy que ce que vous dites, reprit-il, ne soit pas une chose qu'on deust mettre au nombre des faveurs qu'on doit esperer d'une personne qu'on adore, je ne laisse pas de la considerer comme telle : puis que c'est la plus grande que j'aye jamais reçeuë de vous. Mais apres m'avoir fait l'honneur de m'asseurer que je suis du nombre de ces trois ou quatre personnes de qui vous pouvez souffrir d'estre obligé ; dites moy je vous en conjure, si je suis le premier, le second, ou peut estre le dernier, de ce grand nombre que vous aymez à obliger ? Je vous asseure, luy dit-elle en riant, que je ne sçaurois vous respondre precisément quand je le voudrois, car je n'ay encore assigné nulle place dans mon coeur : et tous ceux qui y sont, y sont sans doute en confusion, sans que je puisse dire qui est le premier ou le second. Mais Andramite, adjousta t'elle, ce n'est pas de cela dont il s'agit : c'est pourquoy, si vous voulez que je ne me repente pas de ce que je vous ay dit, et que je ne fois pas au desespoir de vous avoir donné lieu de m'obliger ; vous ne me direz plus rien, si ce n'est pour me dire adieu, Encore est-ce avoir obtenu quelque chose, reprit Andramite en sousriant, que de vous avoir obligée à me permettre de vous le dire : je vous le dis donc Madame (adjousta-t il, en prenant un visage plus serieux) mais quand vostre fierté devroit vous persuader que je suis peu respectueux ; il faut que je vous die que je parts d'auprés de vous le plus'…'…'… De grace Andramite, interrompit-elle en riant, n'achevez pas de parler, si vous n'estes bien asseuré que ce que vous voulez dire ne me faschera point : car conme la priere que je vous ay faite regarde une de mes Amies, je seray bien ayse que vous ne me mettiez pas en estat de vous deffendre, de me rendre l'office que je vous ay demandé. C'est pourquoy, adjousta t'elle, il vaut mieux, pour vous empescher de parler, que je me separe de vous : et en effect Doralise luy ayant fait une reverence fort serieuse, comme si elle eust achevé de l'entretenir d'une affaire, le quitta, et fut rejoindre Arpalice, pour luy dire qu'Andramite feroit ce qu'elle desiroit qu'il fist. Pendant cela, Ligdamis disoit adieu à Cleonice, avec qui il estoit tousjours esgallement bien : mais enfin il s'en falut separer : ainsi Andramite et luy, s'en retournerent au Camp : et laisserent toutes ces belles Personnes ensemble, qui ne se separerent que lors que le sommeil força Lycaste à leur dire qu'il estoit temps de se retirer. Cependant comme il importoit extrémement à Arpalice, que Cyrus en accommodant Thrasimede et Menecrate, sçeust qu'il ne pouvoit sans la rendre tres-malheureuse, proteger le dernier, au prejudice de l'autre : elle consulta Candiope (qui estoit sa plus chere amie, et la confidente de tous ses secrets) sur ce qu'elle devoit faire. Pour moy, luy dit-elle, si j'estois en vostre place, voyant le credit que Doralise a aupres de Cyrus, et par elle-mesme, et par la Princesse Araminte, et par Andramite ; je luy ouvrirois mon coeur, et luy dirois la verité telle qu'elle est. Elle a desja souhaitté, reprit Arpalice ; que je fisse ce que vous voulez que je face, et je le luy ay promis : pourquoy donc, reprit Candiope, me consultez vous sur une chose resoluë ? C'est, dit Arpalice, que j'ay plus promis que je ne puis tenir : car enfin, quoy que je sçache bien que c'est une foiblesse estrange de n'oser dire ce qu'on a bien osé faire, quand ce ne sont pas de ces crimes qui font horreur : j'advouë que je ne me puis resoudre à aller dire moy-mesme à Doralise, tout ce qu'il faut qu'elle sçache, pour s'interesser à me servir comme je le veux estre. Et j'advoüe à mon tour, reprit Candiope en sousriant, que je ne sçay donc pas comment vous avez pû à la fin n'estre pas tout à fait rigoureuse à Thrasimede : puis que vous n'osez dire à Doralise, ce que toute la grande Province sçait. Car enfin, y a t'il quelqu'un en Lycie, qui ne sçache pas que Thrasimede est amoureux de vous ? Non, dit Arpalice, mais il n'y a que vous et Thrasimede, qui sçachiez que je ne le hay point : encore n'y a-t'il pas fort long-temps qu'il l'a deviné ; et il ne le sçait pas mesme si bien que vous : c'est pourquoy si vous me voulez obliger, vous m'espargnerez la honte d'advouër toutes mes foiblesses à Doralise, et vous les luy raconterez. Vous sçavez que vous avez veu la naissance de nostre affection : et je ne sçay mesme si vous n'estes point cause de celle qui s'est emparée de mon coeur malgré moy. Mais, luy dit Candiope, vous fierez vous bien à ma discretion ? ne craindrez vous point que ma memoire ne me rapporte pas fidellement toutes vos paroles ? que j'en change quelques unes ? et que je vous fasse parler trop obligeamment à Thrasimede ? Comme Arpalice alloit luy respondre, et luy reprocher l'inhumanité qu'elle avoit de railler d'elle, Doralise entra dans leur chambre : qui apres avoit esté à celle de Lycaste, et a celle de Cydipe, venoit leur demander comment elles avoient passé la nuict. Mais lors qu'elle se resjouyssoit, de voir par la beauté de son teint, et par la vivacité de ses yeux, qu'elle avoit bien dormy ; elle luy demanda si elle se souvenoit de ce qu'elle luy avoit promis ? De sorte que Candiope entendant parfaitement ce que Doralise vouloit dire, prit, la parole ? et luy dit en riant qu'Arpalice n'estoit pas trop disposée à accomplir sa promesse : luy disant en suitte tout ce qu'elles venoient de dire lors qu'elle estoit arrivée : de sorte qu'il se fit une conversation fort agreable entre ces trois Personnes. Pour moy (disoit Doralise, apres avoir entendu leur different) je n'ay garde de croire qu'Arpalice ait fait, ny dit, ny pensé, des choses quelle ne me puisse dire : c'est pourquoy je suis persuadée, que c'est plustost par vanité que par modestie, qu'elle veut que j'aprenne ses Avantures de la bouche d'un autre plustost que la sienne : n'estant pas possible qu'on puisse dire de soy mesme, tout ce que les autres en disent. Il me semble, dit Arpalice, que c'est estre bien malicieuse, de vouloir m'oster une vertu que j'ay effectivement, pour m'attribuer un vice que je n'ay point du tout. Non, interrompit Candiope, ne vous en deffendez pas : Doralise a trouvé la veritable raison qui vous ferme la bouche : et c'est asseurément que vous sçavez bien que vous vous desroberiez mille loüanges que je vous donneray, et que vous meritez en effect. Mais pour vous empescher de vous irriter, je n'appelleray pas ce sentiment là vanité, mais un simple desir de gloire : je diray que voulant acquerir l'estime de Doralise, vous avez souhaitté qu'elle vous connust par moy, afin quelle vous connust mieux. Vous direz tout ce qu'il vous plaira, reprit Arpalice, pourveu que je ne die rien : et en effect il falut que la chose allast ainsi : et que Candiope racontast à Doralise, toutes les advantures d'Arplaice. Elles convinrent donc Doralise et Candiope, qu'aussi tost apres disner, elles conduiroient et Arpalice, chez la Princesse Araminte : où elles les laisseroient pour s'en revenir dans la chambre de Doralise, et en effect la chose se fit ainsi. Elles penserent pourtant estre interrompuës par Cleonice : mais comme Doralise luy fit signe adroitement qu'elle s'en allast, sa visite ne fut que d'une demie heure : et afin qu'une pareille chose n'arrivast plus ; Doralise fit entrer Candiope dans un petit cabinet qui estoit à son Appartement : qui se jettant hors d'Oeuvre, estoit entierement ouvert de trois Faces. Le haut en estoit en Dosme ; il estoit Peint et Lambrissé ; le Plancher en estoit Parqueté ; il y avoit quantité de Quarreaux de Drap d or frisé, de couleurs differentes ; et ce cabinet estoit enfin si agreable, quoy qu'il ne fust pas grand, que Candiope et Doralise n'eussent pû estre en un lieu plus propre à dire et à escouter un secret. Aussi n'y furent elles pas plus tost entrées, qu'apres en avoir fermé la porte, et apres avoir ordonné qu'on fermast aussi celle de la chambre ; elles s'assirent toutes deux sur ces Quarreaux : si bien que Candiope s'apuyant contre une petite Table d'Ebene marquetée d'Ivoire, commença son discours par un compliment.

HISTOIRE D'ARPALICE ET DE THRASIMEDE.

La reputation que vous avez, aymable Doralise, d'estre une des Personnes du monde devant qui il y a plus de danger de parler mal, principalement parce qu'il n'y en a point qui parle si bien que vous ; m'auroit sans doute empeschée de me hazarder à faire un si long discours en vostre presence, s'il ne s'agissoit pas du repos d'une Personne qui vous est chere : et qui la doit estre à tous ceux qui sont capables de se laisser toucher à un merite extraordinaire comme le sien. Mais son interest m'estant en cette rencontre plus considerable que le mien ; je commenceray le recit que vous attendez de moy, comme si vous n'aviez jamais entendu parler ny de nostre Pays ; ny de nostre Ville ; ny mesme d'Arpalice. Car encore que cette belle Fille vous soit assez proche ; comme vous n'avez jamais esté en Lycie, que vous avez tousjours esté ou à Sardis, ou à Suze ; et que vous ne vous estes veuës qu'en un âge où vous ne vous connoissiez pas vous-mesme ny l'une ny l'autre, puis que vous n'aviez pas plus de cinq ou six ans, la premiere fois que Lycaste vint à Sardis ; je pense que je dois vous traitter presques comme si vous ne la connoissiez point du tout. Vous sçavez pourtant bien qu'Arpalice n'avoit que sept ans, lors qu'elle perdit son Pere et sa Mere : et que comme Parmenide n'estoit pas en âge d'avoir soing de luy mesme, un Frere de Lycaste, qui est leur Oncle, fut leur Tuteur. qui n'ayant point de Femme, mit la jeune Arpalice chez Lycaste, qui l'a eslevée avec un soing aussi grand que Cydipe. Mais je ne sçay si vous avez sçeu, que le Pere d'Arpalice ayant eu une amitié tres particuliere, avec un homme de qualité, nommé Amphidamas, qui estoit de la mesme Ville que luy, et qui n'avoit qu'un Fils et une Fille ; ordonna par son Testament, en mourant, qu'Arpalice espouseroit son Fils, quand elle seroit en âge : ce qui estoit fort avantageux à Menecrate, qui est un de ces deux Prisonniers qui sont presentement en la puissance de Cyrus. ce qui fait la grande richesse d'Arpalice, quoy qu'elle ait un Frere, est qu'ils ne sont pas d'une mesme Mere : et comme en nostre Pays, ce sont les Meres qui donnent le rang aux Familles, et non pas les Peres ; et que celle d'Arpalice estoit extrémement riche, et avoit declaré par son Testament, aussi bien qu'Amphidamas, qu'elle vouloit qu'elle espousast Menecrate ; adjoustant qu'elle entendoit que la plus part de son bien fust pour luy, si sa Fille ne l'espousoit pas ; on peut dire qu'Arpalice ne fut jamais Maistresse d'elle mesme, puis qu'elle fut engagée, devant que d'avoir de la raison. Menecrate pouvoit alors avoir quatorze ans, et Arpalice sept, lors qu'on leur dit à tous deux, qu'ils estoient destinez à vivre ensemble, et que rien ne les pouvoit jamais separer. Mais avant que de m'engager à vous dire comment ils vescurent l'un avecque l'autre, il faut que je vous die quelle est la forme de vie de nostre Ville. Comme tout le monde sçait que la Lycie en general, est un Pays plein de Montagnes ; fort pierreux ; fort inegal ; et fort sterile en beaucoup d'endroits ; vous vous imaginerez peutestre que ceux qui l'habitent, tiennent quelque chose de la rudesse de leur Pays : mais comme ce qu'il y a de terre cultivé en Lycie, est extrémement fertile ; on peut dire de mesme, que ceux qui sont honnestes Gens en ce lieu là, le sont autant qu'en lieu du monde. Joint aussi que la Capitale de nostre Pays, qui comme vous le sçavez, se nomme Patare, est une des Villes de toute l'Asie la plus celebre, non seulement pour sa beauté, mais pour ce magnifique Temple d'Apollon, dont l'Oracle est si fameux. Aussi y a-t'il tousjours beaucoup d'Estrangers qui y viennent pour le consulter : y en ayant encore beaucoup qui y viennent, par la curiosité de voir ce celebre Mont de la Chimere : ce Mont, dis-je, que l'illustre Bellerophon a rendu fameux, dont le sommet est tout plein de Lions ; le milieu de Chevres sauvages ; et le bas de Serpens : ainsi y ayant tousjours beaucoup d'estrangers à Patare, le sejour en est fort agreable. De plus, quoy que le Gouvernement de nostre Pays soit en quelque façon en forme de Republique, on ne laisse pas d'y voir une espece de Cour, aussi bien qu'un Estat Monarchique ; car il y a un Chef du Conseil, dont l'au- horité est si grande, qu'il ne s'en faut que le nom qu'il ne soit Souverain de toute la Lycie. De sorte qu'ayant presques en son pouvoir la disposition absoluë de toutes les Charges, on luy rend les mesmes soings, et quasi les mesmes honneurs, que s'il estoit Roy : si bien que cela fait que la forme de vie qu'on y mene est plus agreable, que dans les autres Republiques, où tout le monde est separé, selon les diverses factions qui s'y trouvent. Au contraire, l'authorité d'un seul, ramassant, s'il faut ainsi dire, tous les honnestes Gens d'un Estat en une seule Ville, et bien souvent en un seul Palais ; cela rend sans doute la societé plus douce ; polit davantage les Esprits ; et est la source de tous les plaisirs, et mesme de la galanterie. Aussi vous puis-je asseurer, que le sejour de nostre Ville est aussi divertissant, qu'en aucun autre lieu de l'Asie : et je pense mesme pouvoir dire, que nous avons eu cét avantage, de naistre dans un temps où il y a plus d'honnestes Gens en Lycie, qu'il n'y en a peut-estre eu depuis trois Siecles. Voyla donc, aimable Doralise, quel est le lieu où Arpalice a esté eslevée, et où elle a passé sa vie : je ne vous diray point qu'elle a tousjours promis d'estre ce qu'elle est presentement : c'est à dire une des plus grandes Beautez du monde : car comme tous les traits de son visage sont admirables, il vous est aysé de voir qu'elle a tousjours esté belle : et qu'elle n'a pas esté de celles dont la beauté semble venir par enchantement : et qui apres avoir esté laides en leur Enfance, deviennent tres belles en six mois. Arpalice n'a pas seulement promis d'estre belle dés sa plus tendre jeunesse ; elle a encore fait paroistre qu'elle avoit infiniment de l'esprit, et mesme de l'esprit galant : mais un esprit si grand ; si noble ; si passionné pour la liberté ; et si ennemy de toute sujetion, et de toute contrainte, que je luy ay oüy dire plus de cent fois, depuis qu'elle a eu de la raison, qu'un plaisir qu'on luy commandoit de prendre, estoit pour elle un plaisir perdu. Je vous laisse donc à penser, s'il luy pouvoit jamais rien arriver de plus opposé à son humeur, de se trouver engagée des l'âge de sept ans, à espouser Menecrate : ce n'est pas qu'il ne soit extremement bien fait : mais quand il l'auroit esté encore davantage, il n'auroit jamais pû toucher le coeur d'Arpalice : par la seule raison, qu'elle ne l'avoit pas choisi. Il est vray que je pense qu'une des choses qui a empesché la liaison des esprits de ces deux Personnes, est que Menecrate est nay imperieux, et ennemy de tout ce qui choque ses inclinations : de sorte qu'on peut dire qu'Arpalice ayme la liberté, et que Menecrate ayme le libertinage. Mais pour en revenir au commencement de leur vie ; il faut que vous sçachiez que Lycaste et son Frere, qui estoit Tuteur d'Arpalice et de Parmenide ; creurent qu'ils estoient obligez d'apporter tous leurs soings à faire que la derniere volonté du Pere et de la Mere d'Arpalice fust executée : de sorte qu'ils firent tout ce qu'ils peurent, pour insinuër dans le coeur de cette jeune Personne, qu'elle estoit obligée d'aimer Menecrate. D'autre part les Parens de ce pretendu Amant, luy commandoient si expressément de rendre des soings à sa jeune Maistresse, que n'estant pas en âge de leur desobeïr, il estoit eternellement aupres d'elle : du moins aux heures où il n'estoit pas occupé avec les Maistres qui luy enseignoient les choses qu'un homme de sa condition doit scavoir : et ils se voyoient si souvent, qu'on peut dire qu'ils se virent trop pour s'aymer. Neantmoins comme ils estoient fort jeunes tous deux, durant les trois premieres années, on ne remarqua pas qu'il y eust une grande adversion dans le coeur d'Arpalice pour Menecrate : ny une grande affection aussi, dans celuy de Menecrate pour Arpalice. Si bien que faisant tousjours ce que leurs Parens leur disoient ; Menecrate envoyoit mille petits presens à Arpalice, qu'elle recevoit civilement : plus pour l'amour d'eux mesmes, que pour l'amour de luy. S'ils dançoient, c'estoit ensemble ; s'ils se promenoient, c'estoit tousjours en mesme compagnie : et ils n'avoient enfin jamais aucuns plaisirs separez. Cela ne dura toutefois pas long-temps : car comme Menecrate avoit sept ans plus qu'Arpalice ; lors qu'il en eut dix-huit, elle n'en avoit encore qu'onze : de sorte qu'ayant perdu son Pere en ce temps la, il commença de vivre à sa mode ; de traitter Arpalice en Enfant ; et d'entrer dans le monde avec toute la liberté d'un homme jeune, et qui avoit beaucoup d'impetuosité dans l'esprit. Il ne laissoit pourtant pas d'avoir dessein d'épouser Arpalice, et de luy rendre mesme encore quelques petits soins : mais c'estoit avec tant de negligence, que toute jeune qu'elle estoit, elle y prit garde, et en eut despit. Cependant il faut que vous sçachiez que Menecrate, qui ne vouloit pas perdre le bien d'Arpalice fit amitié particuliere avec Parmenide : car comme ils estoient de mesme âge, il aymoit mieux le Frere que la Soeur. Joint qu'il y avoit mesme assez de rapport d'humeurs entre eux : de sorte que croyant avoir acquis son affection, il negligea encore plus Arpalice. Le voila donc bien avant dans le monde et dans les plaisirs : et il agit enfin comme font certains hommes, qui ne laissent pas d'estre Galans de profession, quoy qu'ils soient mariez. S'il donnoit des Serenades, ou il ne venoit point devant les Fenestres d'Arpalice ; ou s'il y venoit, c'estoit si tard, et il y tardoit si peu, que cela ne pouvoit pas l'obliger. Si elle estoit à quelque Assemblée, il ne la menoit dancer qu'une fois ou deux : encore le faisoit il avec peine ; la quittant à l'heure mesme, pour aller entretenir quelqu'une de celles qui touchoient alors son coeur. C'estoit en vain que sa Mere et tous ses Parês, luy disoient qu'Arpalice avoit plus d'esprit que son âge ne sembloit luy devoir permettre d'en avoir ; qu'il faisoit mal d'en user ainsi ; et qu'il attireroit enfin son adversion : car il ne se soucioit alors que de se divertir : disant à ceux qui luy en parloient, qu'il falloit laisser croistre la beauté d'Arpalice, devant que de luy rendre des devoirs et des respects. Les choses estant en ces termes, et Arpalice ayant alors douze ou treize ans, il forma le dessein d'un voyage avec Parmenide : mais d'un voyage si long, qu'il fut plus de trois ans sans revenir. De sorte que pendant son absence, la beauté d'Arpalice devint ce qu'elle est aujourd'huy : c'est à dire un miracle, qui donna de l'admiration à toute la Lycie. Cydipe que vous voyez, estoit aussi devenuë tres belle : et la Soeur de Menecrate, nommée Cleoxene, et qui estoit à peu prés de mesme âge qu'Arpalice, estoit aussi fort aymable : de sorte qu'on pouvoit dire que ces trois Personnes faisoient le plus bel ornement de nostre Ville. Et comme je les voyois tous les jours, il me fut aysé d'aquerir leur amitié : il est vray qu'entre toutes ces aymables Filles, Arpalice toucha mon coeur sensiblement : aussi se lia t'il une amitié entre nous, que rien ne sçauroit jamais rompre. Cependant quoy qu'Arpalice fust la plus belle du monde, aucun n'osoit s'engager à la servir : elle charmoit les yeux de tous ceux qui la voyoient ; mais tous ceux qui la voyoient, se deffendoient pourtant contre sa beauté : et les loüanges les plus ordinaires qu'on luy donnoit, estoit qu'il falloit la fuïr avecque soing, puis qu'elle ne pouvoit donner de l'amour que sans esperance. Il n'y avoit pas un homme qui l'approchast, qui ne se pleignist de ce qu'il n'estoit pas permis de la servir ouvertement : et qui ne luy dist cent choses, qui la confirmoient dans l'amour qu'elle avoit pour la liberté. Neantmoins la coustume, la raison, et la modestie, voulant qu'elle ne suivist pas son humeur, elle cachoit ses veritables sentimens autant qu'elle pouvoit : mais dans le fonds de son coeur, elle avoit un despit estrange, de se voir forcée en l'action de sa vie la plus importante, et qui doit estre la plus libre. Elle connoissoit bien qu'elle donnoit de l'amour à tous ceux qui l'approchoient : et elle connoissoit bien aussi, qu'ils ne s'en deffendoient, que parce qu'elle estoit promise à Menecrate. De plus, elle voyoit encore qu'elle estoit observée si soigneusement par les Parens de Menecrate, qu'à peine pouvoit elle tourner les yeux sans qu'ils le sçeussent, et sans qu'ils y trouvassent à dire : si bien qu'elle vivoit avec une telle contrainte, qu'une Femme de qualité, appellée Zenocrite, qui a l'esprit tout à fait agreable, la nomma en raillant, la belle Esclave : et ce nom luy demeura de telle sorte parmy nous, que nous l'appellions plus souvent ainsi, que par son veritable nom.

Histoire d'Arpalice et de Thrasimède : fortune du portrait d'Arpalice


Car comme elle a l'esprit bien tourné, elle ne se faschoit pas legerement : joint qu'à parler sincerement, Zenocrite est une personne qui est en droict de dire tout ce que bon luy semble, sans qu'on s'en ose mettre en colere. En effect on passeroit pour ne sçavoir point du tout le monde, si on s'advisoit de trouver mauvais, que Zenocrite dist une chose un peu malicieuse : quoy qu'il soit assez rare, de voir qu'on cherche avecque soing la conversation de celles qui ne pardonnêt rien, qui n'excusent presque jamais personne ; et qui parlent quelquefois indifferemment des Amis et des ennemis ; il est pourtant vray qu'il y a tousjours plus d'honnestes Gens chez cette Dame dont je parle, qu'en tout autre lieu de la Ville. Zenocrite est belle ; sa Personne est bien faite ; sa Phisionomie est fine, quoy qu'elle ait aussi quelque air languissant : elle dit les choses comme si elle n'y pensoit pas : et les dit pourtant plus spirituellement, que ceux qui y pensent le plus. Elle a une imagination admirable, qui fait qu'elle tourne toutes choses agreablement : et qu'elle ne prend des evenemens qu'on luy raconte, que ce qui peut servir à les luy faire redire plaisamment. Elle fait quelquesfois un recit, avec une exageration si eloquente, qu'elle vous fait voir tout ce qu'elle veut vous apprendre : et quelquesfois aussi, elle fait une grande Satire en quatre paroles. Elle est pourtant née bonne et genereuse : et si elle parle au desavantage de quelqu'un, c'est plus tost par excés de raison et de sincerité, et par une impetuosité d'esprit et d'imagination (qu'elle ne peut retenir) que par malice. Ce qu'il y a de plus rare en cette Personne, c'est que le chagrin de son esprit, fait bien souvent la joye de celuy des autres : car lors qu'elle se plaint ou des malheurs du Siecle ; ou du mauvais gouvernement ; elle le fait d'une maniere si agreable, qu'elle divertit plus par ses pleintes et par ses murmures, que les autres ne peuvent faire, avec l'humeur la plus enjoüée. On luy conte toutes les nouvelles, qu'elle ne manque pas d'embellir en les redisant : ce n'est pas qu'elle les change, mais c'est que disant son advis sur ce qu'elle raconte, elle le dit tout à fait agreablement. De plus, comme il y a un grand abord de monde chez elle, la liberté y est toute entiere : ceux qui se veulent pleindre, se pleignent ; ceux qui veulent railler, raillent ; ceux qui veulent ne point parler, se taisent : de sorte que chacun suivant son humeur, trouve en ce lieu là de quoy se satisfaire. Ce n'est pas qu'il n'y ait des heures où ils l'importunent : mais l'ennuy qu'elle en a, ne laisse pas de servir au divertissement de la Compagnie : enfin je puis vous asseurer que Zenocrite est une Personne tout à fait extraordinaire. Vous pouvez donc juger qu'Arpalice ayant autant d'esprit qu'elle en a, et logeant en mesme Quartier, la voyoit assez souvent : elle avoit mesme ce privilege, que Zenocrite ne parloit d'elle que comme d'une Personne qu'elle estimoit fort. Il est vray que je pense pouvoir dire, que la conversation qu'Arpalice eut avec elle, ne servit pas peu à l'entretenir dans l'amour qu'elle avoit pour la liberté : et lors qu'elle exageroit l'injustice qu'il y avoit à ceux qui disposoient absolument de la volonté d'autruy, sans sçavoir mesme quelle elle devoit estre, il falloit tomber d'accord qu'elle avoit raison : et qu'il n'y a rien de plus estrange, que de voir des Peres qui veulent obliger leurs Enfans à s'espouser un jour, sans sçavoir s'ils s'aimeront, ou s'ils se haïront ; si leurs humeurs seront semblables, ou opposées ; et s'ils pourront seulement passer une appresdisnée ensemble sans s'ennuyer, bien loing d'y estre toute leur vie. Comme tout ce que disoit Zenocrite estoit fort soigneusement retenu, et fort exactement raconté ; les Parens de Menecrate firent ce qu'ils purent, pour empescher Arpalice de la voir si souvent : mais comme Lycaste l'a tousjours fort bien traittée, quoy qu'ils en pussent dire, elle ne la voulut pas contraindre : leur disant que puis que Zenocrite n'avoit pas moins de vertu que d'esprit, elle ne trouvoit pas qu'elle deust ne la voir point. Ce qui les faschoit encore, estoit qu'en voyant Zenocrite, Arpalice voyoit aussi tout ce qu'il y avoit d'honnestes Gens en Lycie : cependant il falut qu'ils eussent patience : et qu'ils se contentassent d'avoir quelques Espions, pour tascher de sçavoir si quelqu'un ne s'attachoit point à servir Arpalice malgré son engagement. Mais ce fut en vain qu'ils se donnerent cette peine : car comme Menecrate estoit de fort Grande condition, et qu'on sçavoit bien que Parmenide desiroit que ce Mariage s'achevast ; quelques charmes qu'eust Arpalice ; et quelque inclination qu'on eust pour elle ? tous ceux à qui elle donna de l'amour la combattirent : et n'entreprirent point de s'attacher regulierement à la servir : ainsi tout le monde la loüoit, et l'estimoit, et personne ne l'osoit aymer. Je vous laisse à penser combien elle avoit de despit, de voir que si elle eust esté libre, elle eust esté en estat de choisir qui elle eust voulu : et que cependant elle se voyoit forcée à espouser Menecrate, qu'elle ne pouvoit souffrir, Combiê de fois s'en est-elle plainte à moy ! et combien de fois luy ay je entendu souhaitter, d'estre pauvre, pour estre libre ! Comme les choses estoient en ces termes, les Parens de Menecrate, qui avoient eu de ses nouvelles, se mirent dans la fantaisie, de vouloir luy envoyer le Portrait d'Arpalice, pour luy faire voir combien elle estoit embellie, esperant le faire revenir plus tost. De sorte que comme ils s'adresserent pour l'obtenir, à celuy qui disposoit d'elle et à Lycaste ; ils luy commanderent tous deux de se laisser peindre et ce fut mesme avec tant d'authorité, qu'il fallut qu'elle obeïst. Elle differa pourtant, le plus qu'il luy fut possible : et il n'est point de pretexte dont elle ne se servist pour cela, Un jour elle dit qu'elle ne se trouvoit pas assez biê coiffée : un autre, qu'elle avoit trop mal dormy la nuict, et qu'elle avoit trop mauvais visage pour estre peinte : un autre, qu'elle avoit promis de faire une visite : un autre encore qu'il faisoit trop obscur, et que son taint en paroistroit different de ce qu'il estoit : mais à la fin apres bien des remises et des excuses, il fallut obeyr. Pour moy, je me suis estonnée cent fois, comment on l'avoit pû faire ressembler, veu le chagrin qu'elle avoit, et le peu de patience qu'elle se donnoit. Car enfin elle changeoit continuellement de visage, selon les divers sentimens qui luy passoient dans l'esprit : elle ne faisoit presques que se lever et s'asseoir : et si le Peintre n'eust pas eu une imagination admirable, et qu'il n'eust pas esté un des premiers hommes du monde dans son Art, il n'eust pas pû faire ce qu'il fit : car enfin malgré toutes les inquietudes, et toutes les impatiences d'Arpalice, il fit un Pourtraict merveilleux. Quelque irritee qu'elle fust contre Menecrate, et quelque despit qu'elle eust que cette Peinture fust pour luy, elle fut pourtant bien ayse de la voir lors qu'elle fut faite : car comme vous le sçavez, quelque encolere qu'on soit, on ne peut pas souhaitter long temps de paroistre laide. De sorte qu'Arpalice se consolant peu à peu, de ce petit chagrin qu'elle avoit eu, consentit qu'on envoyast son Portraict à Menecrate : et comme il estoit en petit, il fut mis dans une assez belle Boiste, et envoyé à celuy pour qui on l'avoit fait faire : Arpalice ne voulant pas qu'on le luy envoyast de sa part, ny qu'on luy mandast mesme qu'elle y eust consenty. Mais admirez un peu, je vous prie, la merveilleuse rencontre des choses ! lors que Menecrate reçeut ce Portraict, il estoit à Apamée, où un homme de qualité d'Halicarnasse, nommé Thrasimede, estoit aussi, sans autre dessein que de voyager. Et comme vous sçavez que la Musique Phrigienne est admirable, il y a dans cette Ville-là, un lieu où l'on fait un Concert de Voix et d'Instrumens, à certains jours reglez, où tous les honnestes Gens se trouvent, selon le loisir qu'ils en ont : les uns y allant seulement parce qu'ils ayment la Musique ; et les autres parce qu'ils cherchent la Compagnie, qu'on trouve infailliblement en ce lieu-là. De sorte que Menecrate, Parmenide et Thrasimede, qui avoient tous trois de l'esprit, et de la curiosité, ne manquoient pas d'y aller, et de s'y trouver : et comme il arrive presques tousjours, que ceux qui sont Estrangers en une Ville, quoy qu'ils ne soient pas de mesme Pays, ont pourtant plus de disposition à lier conversation ensemble, qu'avec ceux de la Province où ils se trouvent : il advint que Thasimede chercha occasion de s'entretenir avec Parmenide, et avec Menecrate : si bien que trouvant qu'ils avoient tous deux beaucoup d'esprit, il s'accoustuma à leur parler plus souvent qu'à tous les autres. Et comme en ces lieux-là, il n'est pas fort ordinaire de faire conversation des choses fort importantes ny fort serieuses ; ils vinrent à parler de la difference qui se trouve à la beauté des Femmes, selon les divers lieux où elles naissent. De sorte que passant insensiblement d'une chose à une autre ; ils se demanderent reciproquement, s'il y en avoit de fort belles au lieu de leur naissance ? Et comme Menecrate fut le premier qui fit cette demande ; Thrasimede luy respondit, qu'il y en avoit de fort aymables à son Pays : mais, adjousta t'il, cela n'empesche pas que je ne me die malheureux : car enfin il n'y a presentement presques pas une grande beauté à Halicarnasse : quoy que le temps qui a precedé celuy cy de dix ou douze ans seulement, ait eu mille beautez admirables. Ainsi on peut dire, que si nostre Cour est esclairée, c'est par des Astres qui se couchent, et qui ne luiront plus guere. Il n'en est pas de mesme de nostre Ville, reprit Parmenide ; car il y a un nombre infiny de beautez naissantes : et pour vous en faire voir quelqu'une, interrompit Menecrate, voyez le Portraict d'une de nos Belles. En disant cela, il luy monstra effectivement la Peinture d'Arpalice, qu'il avoit reçeuë le matin : Thrasimede ne l'eust pas plustost veuë, qu'il advoüa n'avoir jamais rien veu de si beau : demandant plus d'une fois si ce n'estoit point un de ces Portraits qui ont bien quelque air de la Personne pour qui ils ont esté faits, mais qui l'embellissent tellement, qu'on ne peut dire veritablement que ce soit son Portraict ? Pendant que Trasimede parloit ainsi, Parmenide fut appellé par quelqu'un : de sorte qu'estant demeuré seul avec Menecrate, il se mit à admirer encore plus la beauté de ce Portraict : et à luy demander s'il estoit d'une personne dont il fût amoureux ou si c'estoit celuy de quelqu'une de ses Parentes ? car je presupose, dit il, que ce doit estre infailliblement l'un des deux. Ce n'est pourtant ny l'un ny l'autre, reprit Menecrate, et je puis vous asseurer qu'Arpalice dont vous voyez le Portraict, n'est point ma Parente, et que je n'en suis point amoureux. Quoy, interrompit Thrasimede, vous avez peu conoistre cette Personne sans l'aimer ? je l'ay peu sans doute, reprit il, et mesme je l'ay peu sans peine. Il est vray que lors que je partis du lieu où elle est, elle n'estoit pas si belle qu'elle est presentement : et l'on m'escrit, adjousta-t'il, qu'elle est encore plus charmante que son Portraict. Pendant que Menecrate parloit ainsi, Thrasimede regardoit tousjours cette Peinture avec admiration : mais à la fin apres la luy avoir renduë, ils parlerent d'autre chose. Au sortir de là, ils furent à une de ces Maisons où l'on jouë, et qui sont ouvertes à tout le monde : car comme la Phrigie est fort proche de la Lydie, et que comme vous le sçavez, ce sont les Lydiês qui ont presques inventé tous les jeux de hazard ; on jouë autant à Apamée qu'à Sardis. Menecrate et Thrasimede estant donc allez en ce lieu là, où Parmenide ne fut point ; Menecrate n'y fut pas si-tost, qu'il se mit à jouër, mais avec un tel malheur qu'il perdit tout ce qu'il avoit sur luy, excepté le Portraict d'Arpalice, dont la Boiste estoit d'or, avec un Cercle de Diamans. De sorte qu'estant desesperé, de n'avoir plus rien à jouër, il offrit à ceux contre qui il perdoit, de jouër cette Boiste de Portraict : mais sans leur donner loisir de respondre, Thrasimede prit la parole : et dit à Menecrate, que s'il estoit resolu de joüer cette Boiste, il le prioit que ce fust contre luy : et que pourveu que la Peinture y demeurast, il la luy feroit valoir le double de ce qu'elle avoit cousté. D'abord Menecrate hesita un momêt : mais la passion du jeu, et l'envie de regagner une partie de ce qu'il avoit perdu, estant plus fortes que la bien-seance ; firent qu'il accepta l'offre que Tyhrasimede luy faisoit : ne voulant toutesfois que la juste valeur de la chose. Il se porta d'autant plustost à cotte resolution. qu'il creut qu'Arpalice ne sçauroit jamais qu'il auroit joüé son Portraict : et pour Parmenide, il ne craignit pas qu'il s'en faschast : car leur amitié estoit trop bien liée, pour apprehender que rien la peust rompre. Mais sans m'amuser à vous particulariser cette bizarre avanture, il suffit que vous sçachiez, que Menecrate perdit la Boiste et le Portraict ? que Thrasimede les gagna ; et qu'il offrit ensuitte à Menecrate, de luy prester de quoy continuër de jouër : mais comme l'opiniastreté de son malheur l'avoit desesperé, il se retira chez luy aussi chagrin de sa perte, que Thrasimede estoit gay du gain qu'il avoit fait. Menecrate estoit pourtant plus inquiet, d'avoir esté malheureux au jeu en general, que d'avoir perdu le Portraict d'Arpalice en particulier : car comme il avoit alors plus de passion pour le jeu que pour elle, il estoit plus sensible à l'un qu'à l'autre. Joint que sçachant, que selon les apparences, l'Original de la Peinture qu'il avoit perduë, devoit infailliblement estre à luy, il ne sentoit pas davantage cette perte, qu'il faisoit celle qu'il avoit faite auparavant. Pour Thrasimede, il n'en estoit pas de mesme : car il estoit plus satisfait d'avoir gagné cette Boiste et cette Peinture, que s'il eust gagné une autre chose d'un prix beaucoup plus considerable. De sorte que comme il craignit que Menecrate ne l'engageast à la rejouër s'il le revoyoit, il esvita de le rencontrer : et il luy fut assez aysé, parce que comme il n'avoit plus que deux jours à estre à Apamée, il ne parut pas mesme qu'il eust affecté de ne le trouver pas. Il fut neantmoins pour luy dire adieu, aussi bien qu'à Parmenide : mais le hazard fit qu'il ne les rencontra ny l'un ny l'autre : et qu'ainsi il partit sans les voir, pour continuër son voyage. Je ne m'amuseray point à vous dire en quelles Villes il fut, puis que cela ne serviroit de rien à mon sujet : et je vous diray seulement, que par tout les lieux où il passa, il regarda soigneusement s'il verroit quelque Femme aussi belle que la Peinture qu'il avoit : mais soit qu'en effect il n'en rencontrast point qui eust tant de beauté, ou que du moins il n'en vist pas qui luy pleust autant que luy plaisoit celle d'Arpalice ; il luy donna tousjours la preference dans son esprit. Apres avoir donc bien erré en divers lieux de la basse Asie ; comme il estoit prest de s'en retourner à Halicarnasse, il se reprocha à luy-mesme d'estre de l'heumeur de ceux qui vont chercher bien loing des choses mediocrement rares : et qui n'en voyent pas d'autres qui le sont extremement, parce qu'elles sont fort proches. Car encore que la Carie et la Lycie se touchent, il n'estoit pourtant jamais venu à Patare : quoy qu'il y vienne des Gens de tous les coings de l'Asie, pour consulter l Oracle d'Apollon : et qu'il ne vienne aussi beaucoup en Lycie, pour voir le Mont de la Chimere. Thrasimede s'estant donc fait ce reproche à luy-mesme, prit la resolution de venir en nostre Pays : il est vray qu'il joignit à la curiosité qu'il avoit de voir les raretez de nostre Ville, qui sont conneuës de tout le monde, celle de voir Arpalice. Le voyla donc en chemin pour venir à Patare, où il arriva en la plus belle Saison de toute l'année : mais avant que de vous dire comment il vescut, il faut que je vous die la merveilleuse rencontre qui luy arriva le jour qu'il y entra pour la premiere fois. Vous sçaurez donc que Thrameside s'estant souvenu qu'il y connoissoit un homme, qu'il avoit veu à Helicarnasse ; se resolut devant que d'y entrer, d'envoyer s'informer s'il y estoit, afin de sçavoir s'il pourroit loger chez luy, suivant le droict d'Hospitalité, que toutes les Nations reverenr. Il envoya donc un Escuyer qu'il avoit, porter une Lettre à celuy qu'il connoissoit, pour luy faire cette priere. Lors que Thrasimede envoya cét Escuyer, il estoit environ à qu'inze stades du lieu où il vouloit aller : mais à un endroict si agreable, qu'il se resolut de l'y attendre : ne demeurant qu'un Esclave avecque luy, qui tint son Cheval pendant qu'il se mit à se promener : car ce n'est pas la coustume de ceux qui font de longs voyages, de mener un grand Train. Comme il n'estoit pas encore fort tard, il jugea bien qu'il auroit loisir d'avoir des nouvelles devant qu'il fust nuict de celuy qu'il connoissoit : et comme cét endroict est fort beau, il ne fut pas mesme marry de s'y arrester. Car imaginez-vous un petit Valon environné de Colines, entremeslées de Rochers ; du pied desquels fort une petite Riviere, q'il travarsant le Valon, est bordée d'une espece de Saules sauvages, dont l'ombrage est fort agreable. Et ce qui rend encore l'aspect de ce lieu là plus divertissant ; est qu'il y a ve fort jolie Maison, bastie sur une de ces Colines : et qu'en se promenant au bord du Ruisseau, on voit en Perspective entre les pointes de deux Rochers (qui semblent s'estre separez exprés pour cela) la Ville de Patare en esloignement : et un Paysage au delà, d'une fort grande estenduë. Voila donc, aymable Doralise, quel est l'endroict où Thrasimede s'arresta, en attendant son Escuyer. D'abord il mit pied à terre, et laissant son cheval à l'esclave qui estoit avec que luy, il se mit à se promener seul, le long du Ruisseau, à l'ombre des Saules : et il se promena si long temps, en avançant tousjours, que cét Esclave le perdit de veuë, Neantmoins comme il luy avoit dit qu'il l'attendist en ce lieu là ; et que de plus il sçavoit bien qu'il faudroit qu'il y revinst ; parce que le costé que Thrasimede avoit pris pour se promener, estoit opposé au chemin qu'il devoit prendre pour aller à la Ville, il n'estoit pas en peine de ne le voir point. Cependant apres que Thrasimede se fut bien promené, il s'assit au pied d'un Arbre, où il se mit à resver assez profondement, sur ses avantures passées : car il m'a raconté depuis non seulement tout ce qu'il pensa alors, mais encore tout ce qu'il avoit pensé en sa vie. La resverie de Thrasimede, ne fut pas une de ces resveries qui naissent du murmure d'un Ruisseau, ou du bruit que font les feuilles des Arbres, lors que le vent les agite, ou qui viennent mesme sans sujet : en effect il faut que vous sçachiez, qu'il avoit esté fort amoureux en son Païs : et qu'il ne s'en estoit esloigné que pour se guerir de la passion qu'il avoit euë, pour une Personne qui l'avoit trahy, et qui avoit encore eu plus de coqueterie que de beauté. Cependant quoy que le despit et l'absence eussent affoibly sa passion ; et qu'à parler raisonnablement, ce qu'il sentoit encore ne se peust plus nommer amour : neantmoins dans tous les voyages qu'il avoit faits, il n'avoit point veu de beauté qu'il eust preferée à celle de sa fidelle Maistresse, excepté celle d'Arpalice. De sorte que croyant que la veuë de ce Portraict estoit un remede pour achever d'effacer de son imagination, l'idée de la Personne qu'il vouloit oublier, il l'avoit tousjours porté, depuis qu'il l'avoit gagné. Si bien que se trouvant dans ce lieu solitaire, et avec toute l'oisiveté qu'il faloit, pour avoir besoing de se divertir par un si bel objet ; il tira cette Boiste de sa poche, et se mit à en considerer la Peinture attentivement. Il estoit alors à demy couché, la teste appuyée contre une grosse Touffe de Gazon, qui estoit au pied d'un Saule : tenant à sa main le Portraict d'Arpalice, qu'il regardoit de temps en temps. Mais apres estre tombé d'accord avec luy-mesme, que la Personne qu'il ne vouloit plus aymer, n'estoit pas si belle que ce qu'il voyoit ; insensiblement sa resverie devint plus confuse ; et il resva sans resver à rien, non pas mesme au Portraict qu'il tenoit, et qu'il sembloit regarder. De sorte que comme il faisoit assez chaud ; qu'il s'estoit levé fort matin ; que le murmure d'un Ruisseau ; le bruit des feuïles ; et le Chant des Oyseaux ; sont des choses fort propres à exciter le sommeil ; principalement à un homme qui n'avoit alors ny grande joye ; ny grande douleur dans l'ame ; Thrasimede s'endormit : la Boiste qu'il tenoit luy eschapant de la main, sans qu'il s'en apperceust, et se refermant mesme sans qu'il l'entendist. Mais pendant que Thrasimede dormoit si profondement, il faut que vous sçachiez que Lycaste, Cydipe, Arpalice, et moy, avec plusieurs autres, estions allées nous promener à cette jolie Maison, que je vous ay dit estre bastie sur une des Colines qui environnent le Valon où Thrasimede estoit endormy : car comme elle appartient à Zenocrite, nous en usions comme si elle eust esté à nous. Cependant il faut que vous sçachiez encore, que conme il y avoit une liason fort estroitte entre Arpalice et moy, nous ne croyons pas avoir fait une agreable Promenade, si nous ne nous estions entretenuës en particulier : aussi ne manquions nous jamais guere, de chercher l'occasion de nous separer des autres : et d'avoir quelques momens à nous pouvoir dire tout ce que nous pensions. Il arriva mesme qu'ayant ce jour là je ne sçay quel petit secret de bagatelle à confier à Arpalice, je le priay de me donner lieu de l'entretenir : de sorte qu'à la premiere occasion que nous en trouvasmes, nous nous separasmes de la Compagnie : et pour n'estre point interrompuës dans nostre conversation, nous sortismes par une Porte du Jardin, et descendismes par un petit Sentier assez commode, jusques au bord du Ruisseau. Mais à peine eusmes nous fait vingt pas, qu'Arpalice s'arrestant tout court, me fit signe de me taire : et me monstra, à travers les Arbres Thrasimede endormy, comme je vous l'ay representé. D'abord le dessein d'Arpalice fut, voyant à son habit que c'estoit un homme de qualité de m'obliger à retourner sur nos pas : ne voulant point estre veuë si peu accompagnée, en un lieu si solitaire. Mais comme je voyois que nous n'estions pas fort esloignées de nostre Asile, je fus plus hardie qu'Arpalice : car je voulus regarder Thrasimede un peu de plus prés : ne pouvant assez m'estonner, de voir un homme fait comme luy, endormy en ce lieu-là : sans voir ny Cheval ny Escuyer, ny Esclave. Je m'approchay donc de quelques pas, malgré la resistance d'Arpalice, que je forçay à me suivre, en la tirant par sa Robe : mais à peine eusmes nous passé deux rangs d'Arbres, qu'Arpalice et moy aperçeusmes la Boiste de Portraict, qu'il avoit laissé tomber en s'endormant, comme je l'ay desja dit. Nous ne l'eusmes pas plustost veuë, qu'une nouvelle curiosité s'empara de nostre esprit : quoy que nous ne connussions pas encore que c'estoit celle qu'on avoit envoyé à Menecrate : car il y avoit quelques Fleurs champestres, qui la cachoient à demy. Mais ce qu'il y eut d'admirable, fut qu'Arpalice, qui jusques alors avoit este la plus craintive, devint la plus hardie : et fut poussée d'une curiosité si forte, qu'apres avoir regardé à l'entour d'elle, si personne ne la pouvoit voir ; et avoir remarqué que cét Estranger dormoit bien profondement ; elle fut à pas contez prendre cette Boiste. Elle songeoit si fort à observer le visage de celuy qui dormoit, afin de voir s'il ne s'esveilloit point, qu'elle prit la Boiste de Portraict, presques sans la regarder : se retirant avec que la mesme precaution qu'elle avoit euë en approchant : c'est à dire en marchant tout doucement, et en se cachant d'Arbre en Arbre, jusques au pied d'un vieux Saule où je l'attendois : afin de voir la Peinture que nous presuposions qui devoit estre dans cette Boiste, avec intention toutesfois de la remettre où Arpalice l'avoit prise : car vous pouvez bien juger, que nous n'avions pas dessein de faire un larcin. Et en effect, j'avois desja tiré de ma poche des Tablettes, pour ecrire quelque galanterie dedans : afin de les laisser avec la Boiste quand nous la remettrions : et afin aussi que cét endormy que nous croyons estre un Amant, peust voir qu'on avoit peu luy desrober le Portraict de sa Maistresse : et qu'il peust lire en suitte le reproche que je luy eusse fait de sa negligence. Vous sçavez, aimable Doralise, combien en l'âge où nous estions, ces sortes d'avantures inopinées rejouïssent : aussi Arpalice et moy faisions nous cette petite malice à cét Estranger, avec un plaisir extréme, et une attention estrange. Mais lors qu'Arpalice fut aupres de moy, et que nous estans bien cachées derriere le Saule où nous estions, nous vinsmes à regarder cette Boiste ; nous fusmes bien surprises, de voir que c'estoit celle qu'on avoit envoyée à Menecrate, ou du moins une toute semblable. Toutefois il y avoit si peu d'aparence de croire que ce peust estre celle là, que nous dementismes nos propres yeux : et nous l'ouvrismes dans la croyance de n'y trouver pas le Portraict d'Arpalice. Imaginez vous donc quelle surprise fut la nostre, de voir que c'estoit en effect la mesme Peinture qu'on avoit envoyée à Menecrate : mais aimable Doralise, je vous demande une chose impossible : car il est certain que vous ne sçauriez concevoir, quel fut nostre estonnement. Cependant comme nous estions trop prés de cét Estranger, pour raisonner sur cette avanture, sans craindre de l'esveiller, nous nous en esloignasmes : regardant tousjours derriere nous, pour voir si cét homme ne se levoit point pour nous suivre. Mais enfin ayant gagné le pied de la Coline, nous nous demandasmes l'une à l'autre, comment il estoit possible que cette Peinture se trouvast entre les mains de cét Estranger ? Pour moy (dis je à Arpalice en sousriant, lors qu'elle me fit cette question) si j'en croy mes yeux, je ne doute point du tout que ce Portraict ne soit celuy que vous avez souffert qu'on envoyast à Menecrate : mais si j'en croy ma raison, je pense qu'il y a plus de sujet de soubçonner que vous avez quelque petite galanterie secrette, dont vous m'avez fait un Mistere. Vous me faites tant d'outrages à la fois par ce que vous dites, reprit-elle, que je ne veux pas croire que vous parliez serieusement : en verité, repris-je en riant, je ne sçaurois vous dire si je ne raille pas : car comment voulez vous que je puisse raisonner juste, sur une chose si surprenante ? Ce qui m'afflige, repliqua-t'elle, est que je ne voy pas comment m'esclaircir de cette avanture : il ne faut qu'esveiller cét Estranger, repris-je ; ha Candiope, respondit Arpalice, je suis bien esloignée de vostre sentiment ! car de l'heure que je parle, j'ay une telle peur qu'il ne s'esveille, que quelque envie que j'aye de voir ce qu'il fera, lors qu'il s'apercevra qu'il a perdu mon Portraict ; je suis pourtant resoluë de m'en retourner. Ce n'est pas que je ne croye qu'il regrettera plus la Boiste que la Peinture : aussi veux-je, adjousta-t'elle, la luy renvoyer par un Esclave, apres en avoir osté mon Portraict : c'est pour quoy je vous prie de venir m'ayder à en trouver un, qui puisse me rendre cét office. Pour moy j'advouë que je ne me pouvois resoudre à perdre cét Estranger de veuë : et je voulois absolument qu'elle me permist de faire conversation avecque luy. Comme nous estions en cette contestation, une de nos Femmes qui nous cherchoit par tout, nous vint dire que les Chariots estoient prests ; que Lycaste nous attendoit ; et qu'en nous en retournant, nous allions encore voir une autre Maison, qui se trouvoit sur nostre route. Ainsi tout ce que nous peusmes faire, fut de chercher en passant dans le Jardin, si nous ne trouverions personne qui fust propre à aller observer cét Estranger, et à le suivre jusqu'au lieu où il iroit coucher. Mais nous ne trouvasmes qu'un Jardinier, à qui nous taschasmes de faire entêdre ce que nous desirions de luy : ne manquant pas de luy donner, et de luy promettre, ce qu'il faloit pour le faire agir il est vray qu'il nous parut si stupide, que nous n'esperasmes pas grand esclaircissement, de ce que nous voulions sçavoir par son moyê : n'osant mesme luy confier la Boiste que nous voulions rêvoyer à cét Estranger. Il nous promit pourtant de venir le lendemain nous dire ce qu'il sçauroit : il est vray que nous n'eusmes pas beaucoup de loisir pour l'instruire : car on nous vint querir plus de quatre fois en demy quart d'heure. Lors que nous eusmes rejoint la Compagnie, on nous fit estrangement la guerre, de l'avoir quittée pour si longtemps. Lycaste nous dit mesme à demy serieusement, et à demy en raillant, que les personnes de nostre âge, ne pouvoient avoir de si longs secrets ensemble, sans qu'on peust leur donner quelque explication peu favorable. Pour moy (dit Arpalice, qui n'aimoit pas la contrainte) si on m'ostoit la liberté de me taire, je pense que je parlerois tousjours : et si au contraire on me commandoit de parler beaucoup, je me tairois pour toute ma vie. En effect (dit-elle en riant, pour pretexter le dessein qu'elle avoit de m'entretenir) je sens une si forte envie de parler bas à Candiope, depuis qu'on m'en a fait la guerre, que je ne pense pas que je m'en puisse empescher : apres cela comme nous estions l'une aupres de l'autre, elle s'approcha de mon oreille, pour me dire quelque chose. Au commencement, on continüa de nous reprocher nos secrets, en nous interrompant continuellement : mais à la fin on nous laissa en repos, et nous nous entretinsmes tant que nous volusmes : non seulement dans le Chariot, mais encore lors que nous fusmes arrivées à cét autre Jardin que nous allions voir. Nous cherchasmes donc avecque un soing estrange, à deviner comment il pouvoit estre que cét Estranger eust eu ce Portraict entre ses mains : mais quoy que nous pussions penser, nous ne pêsasmes point la verité. De soubçonner que Menecrate l'eust donné, c'est ce que nous ne pouvions faire : de croire que celuy à qui nous l'avions pris l'eust dérobé, c'est ce qui n'estoit pas possible, veu son habillement et sa bonne mine : de croire aussi que Menecrate l'eust perdu au jeu, nous n'en avions pas la pensée : et le mieux que nous pouvions imaginer, estoit qu'il l'eust esgaré. Mais enfin l'heure de se retirer estant venuë, nous nous en retournasmes à la Ville : et comme Lycaste voulut que je passasse le soir avec Cydipe, et avec Arpalice ; apres avoir remené toutes les autres Dames, nous arrivasmes chez elle : où nous ne fusmes pas plustost, que nous apprismes que le Mary de Lycaste, nommé Menophile, venoit d'arriver d'un voyage de huict jours qu'il estoit allé faire : et qu'il avoit fait apporter chez luy, un Estranger qui paroissoit estre homme de qualité, qui estoit extremement blessé, et que les Chirurgiens venoient d'achever de penser. Lycaste n'eut pas plustost oüy ce qu'on luy disoit, que poussée par un sentiment de curiosité, et de compassion tout ensemble ; elle fut droit à la Chambre où on luy dit qu'on avoit mis cét Estranger, et où son Mary estoit encore : de sorte que poussées de mesme curiosité qu'elle, Arpalice et moy la suivismes : Cydipe n'y voulant point venir, parce qu'elle disoit qu'elle s'esvanouïroit, si elle estoit seulement dans le mesme lieu où seroit un homme blessé. Nous voila donc à suivre Lycaste : qui n'eut pas fait deux pas dans la Chambre où estoit cét Estranger, que Menophile nous fit signe que nous ne fissions point de bruit : et en effect pour nous empescher d'en faire, il vint à nous, et nous fit passer dans l'Antichambre : où il ne fut pas plustost, que Lycaste luy demanda, avec beaucoup d'empressement, qui estoit celuy qu'il assistoit avec tant de soing ? C'est, luy dit-il, le plus vaillant homme du monde, et de la meilleure mine : c'est un homme à qui j'ay voulu sauver la vie, et qui me l'a conservée : mais apres cela, ne m'en demandez pas davantage : car je ne scay ny son nom, ny son Païs. Mais encore, luy dit Lycaste, où l'avez vous rencontré ? je revenois, nous dit-il, le long de cette petite Riviere, qui passe assez prés du pied de la Coline, sur la quelle est bastie la Maison de Zenocrite, où j'avois dessein de passer ; lors que j'ay rencontré un Esclave qui tenoit un Cheval : de là poursuivant son chemin, je suis enfin arrivé dans l'endroict du Valon, où aboutit un petit Sentier, qui respond à une porte du Jardin de Zenocrite. Vous pouvez juger, aymable Doralise, qu'Arpalice et moy, ne pusmes pas entendre ce que disoit Menophile, sans nous regarder : et sans luy prester une nouvelle attention. Nous jouïsmes donc, que sans prendre garde à nous, il continua son recit : estant arrivé en cét endroict, poursuivit-il, j'ay veu celuy dont je parle, l'Espée à la main contre quatre Soldats : mais je l'ay veu se deffendre comme un Lion. De sorte qu'encore que j'eusse envoyé tous mes Gens par un autre chemin ? et que je n'eusse qu'un Esclave avecque moy ; je n'ay pas laissé de le vouloir secourir. Mais comme ceux contre qui il avoit affaire, m'ont veu mettre l'Espée à la main, ils se sont separez : ainsi il en est demeuré deux à le combattre, et les deux autres sont venus à moy. Ils n'ont pas plustost tourné teste pour me venir attaquer, que mon Esclave s'en est fuy, et que je me suis trouvé seul contre deux, qui d'abord ont tué mon Cheval. En suitte ils m'ont dit que je ne me meslasse point d'une querelle, où je n'avois point d'interest : semblant alors n'avoir autre intention que celle de m'empescher de m'opposer au dessein qu'ils avoient de tuër cét homme. Mais un d'eux s'estant tourné, et ayant veu que cét Estranger n'avoit plus qu'un des leurs en teste, et qu'il avoit tué l'autre ; ils se sont jettez sur moy en mesme temps. J'ay paré le mieux que j'ay pû leurs premiers coups : mais mon Espée s'estant faussée en croisant les leurs, j'allois asseurement estre tué, si celuy que j'avois voulu secourir, ne fust venu à mon secours, apres avoir tué celuy contre qui il combatoit. De sorte que les deux autres à qui j'avois à faire, voyant que leurs Compagnons estoient morts, et remarquant de plus qu'on ouvroit la Porte du Jardin de Zenocrite, l'espouvente les a pris : de sorte que sans plus songer à combattre, ils ont eu recours à la fuite. Cét Estranger et moy les avons suivis, mais inutilement : cependant comme ce vaillant Homme avoit esté fort blessé, au combat qu'il avoit fait contre les deux qu'il avoit tuez ; et qu'il avoit beaucoup perdu de sang, en poursuivant ceux qui fuyoient : comme il a voulu se tourner vers moy, et qu'il a commencé de me remercier de ce que j'avois voulu faire pour luy, il est tombé comme mort à mes pieds. En mesme temps, un Jardinier de chez Zenocrite, ayant ouvert la Porte du Jardin, comme je l'ay desja dit ; et ayant veû ce qui se passoit au lieu où nous estions, a apellé tout ce qu'il y avoit de Gens dans la Maison où il demeure, pour nous venir assister : ainsi ç'a esté par leur moyen, que j'ay fait aporter cét illustre blessé au lieu où il est, avec intention de proportionner mes soins à son merite. Apres que Menophile eut achevé de raconter ce qui luy estoit arrivé, Lycaste luy demanda encore plusieurs choses, que nous n'escoutasmes guere Arpalice et moy : car encore que nous ne pussions presque douter que celuy dont Menophile parloit, ne fust le mesme que nous avions veu endormy neantmoins cette avanture estoit si surprenante, que nous mourions d'envie de nous en esclaircir par nos yeux. Il est vray que nous ne fusmes pas long-temps dans cette inquietude : car ayant entendu que cét Estranger prioit qu'on s'informast si on ne trouveroit point un Portraict aux deux Soldats qu'il avoit tuez ; Lycaste r'entra dans la Chambre, où nous la suivismes. Mais nous n'y eusmes pas fait deux pas, que nous vismes que celuy que nous avions veu, et celuy que nous voyons, n'estoient qu'une mesme Personne : il ne reconnut pourtant point Arpalice : car outre qu'il estoit si foible, qu'à peine avoit il peu lever son Rideau, pour demander si un Escuyer et un Esclave qu'il avoit, ne l'estoient point venu chercher ? il est encore vray qu'Arpalice se cachoit à demy derriere Lycaste et derriere moy : de sorte qu'elle le reconnut, sans qu'il la reconnust pour estre la personne dont il avoit perdu la Peinture. Cependant quelque foible qu'il fust, il ne laissa pas de faire un compliment fort spirituel à Lycaste, lors qu'elle l'asseura qu'il estoit en lieu où il pouvoit commander absolument : mais comme les Chirurgiens avoient extrémement deffendu qu'on le fist parler, cette conversation ne fut pas longue. Il n'en fut pas de mesme de celle que nous eusmes ensemble Arpalice et moy, sur cette estrange rencontre ; et nous resolusmes de ne dire encore rien du Portraict que nous avions pris à cét Estranger, jusques à ce que nous sçeussions plus precisément quelle estoit cette avanture. Mais comme je ne doute point que vous n'ayez impatience de sçavoir la cause du combat de Trasimede ; il faut que je vous die ce que nous en sçeusmes par luy le lendemain. Imaginez-vous donc que le hazard fit, que quatre Soldats passant aupres de Thrasimede endormy, il s'esveilla justement comme ils estoient à cinq ou six pas de luy : et justement encore, comme deux d'entre eux le regardoient en riant : soit qu'ils raillassent de quelque chose où il n'avoit point d'interest ; soit que ce fust effectivement de ce qu'ils l'avoient veu si accablé de sommeil. De sorte que Thrasimede s'esveillant ; cherchant sa Boiste, et ne la trouvant point ; creut absolument que ces Soldats qui l'avoient regardé en riant, l'avoient prise. Mais pour leur donner lieu de la luy rendre, il fut à eux sans nulle marque de chagrin : et les appellant assez haut ; mes Compagnons, leur dit-il, vous en avez assez fait, pour meriter d'estre enrollez dans les Troupes Lacedemoniennes : c'est pourquoy je vous prie de me rendre ce que vous n'avez sans doute pris, que pour me faire voir vostre adresse, et pour me le faire chercher. Mais pour vous recompenser de la joye que vous me donnerez en me le rendant, je vous donneray plus que ne vaut la Boiste de Portraict que vous m'avez prise. Ces Soldats bien estonnez d'entendre parler Thrasimede, creurent qu'il n'estoit pas encore bien esveillé : et se mirent insolemment à rire, en luy disant, avec assez d'incivilité, qu'ils estoient bien marris qu'il eust fait un mauvais songe. Mais sans m'amuser à vous dire une si estrange conversation, il suffit que vous sçachiez, que Thrasimede estant fortement persuadé qu'ils avoient le Portraict qu'il avoit perdu ; leur dit quelque chose qui leur fit connoistre la croyance qu'il avoit : à quoy ils respondirent si extravagamment, que Thrasimede, dans la colere où il estoit, ne peust s'empescher de les menacer. Il ne l'eut pas plustost fait, que se servant sans doute de ce pretexte pour le voller ou pour le tuër, ils l'attaquerent tous quatre à la fois, conme je vous l'ay dit : mais ce qu'il y avoit de rare, estoit de voir que lors que Thrasimede racontoit son advanture à Menophile et à Lycaste, il leur soustenoit tousjours que ces Soldats avoient pris le Portraict qu'il avoit perdu : exagerant le malheur qu'il avoit eu d'en avoir tué deux, sans l'avoir retrouvé : et qu'il se fust rencontré que ceux qui avoient fuy, l'eussent emporté. Cependant l'Escuyer de Thrasimede estant retourné au lieu où il avoit laissé son Maistre, pour luy dire que son Amy estoit ravy de le loger chez luy ; il trouva encore l'esclave, qui luy dit que Thrasimede luy avoit ordonné de l'attendre ou il estoit : et qu'il s'estoit allé promener le long du Ruisseau, en remontant vers sa Source. Cét Escuyer fut donc avec cét Esclave, le long de cette petite Riviere, mais ils n'y trouverent que les corps de ces deux Soldats morts, qu'on n'en avoit pas encore ostez : et qui ne le furent que le lendemain par les ordres de la Justice. L'Escuyer fut alors extrémement en peine de son Maistre : cependant comme il estoit desja fort tard, ne sçachant que faire pour en apprendre des nouvelles, il fut à la Maison de Zenocrite : où le Jardinier luy ayant dit ce qu'il en sçavoit, il luy dit qu'il seroit inutile qu'il entreprist d'entrer dans la Ville ce jour là, parce que les Portes en seroient fermées avant qu'il y peust estre. Ainsi ce ne fut que le jour suivant au matin, que ce Jardinier voulant nous tenir sa parole, amena cét Escuyer et cét Esclave de Trasimede chez Lycaste, à qui ils apprirent le nom et la condition de leur Maistre : de sorte que la sçachant, elle redoubla encore ses soins pour l'assister. Cependant comme cela ne suffisoit pas, pour contenter la curiosité d'Arpalice ; elle fit demander à cét escuyer par une de ses Femmes, qui estoit fort adroite, si le Portraict que son Maistre avoit perdu, estoit celuy de quelque Personne qu'il aymast en son Pays ? esperant par là luy faire dire la verité. Et en effect cét Escuyer, sans y entendre de finesse, luy dit que cela n'avoit garde d'estre : et alors il luy raconta que son Maistre l'avoit gagné au jeu à Apamée, sans qu'il peust dire qui l'avoit perdu, ny quel estoit ce Portraict ; n'ayant jamais veu ouvrir la Boiste dans quoy il estoit. Je vous laisse à penser, aymable Doralise, quel fut le despit d'Arpalice, d'aprendre que Menecrate estimoit si peu sa Peinture : je vous asseure (me dit-elle, apres qu'elle m'eut apris ce que cét Escuyer avoit dit) que Menecrate en perdant mon Portraict, a plus perdu qu'il ne pense : car enfin, poursuivit elle, il n'y a pas moyen de ne luy oster point ce peu de complaisance que j'avois pour luy, apres l'outrage qu'il m'a fait. Considerez un peu je vous prie, adjoustoit-elle, comment il me traitteroit, si je l'avois espousé : puis qu'il me traitte comme il fait, devant que d'estre mon Mary. Quelque violente que fust la colere d'Arpalice, je ne la pouvois ; pas condamner : cependant elle se trouvoit un peu embarrassé : car elle n'aymoit pas trop à faire sçavoir que nous avions esté la cause innocente du malheur qui estoit arrivé : mais d'autre part elle avoit une telle envie que tout le monde sçeust le nouveau sujet de haine qu'elle avoit pour Menecrate ; qu'elle se resolut de le dire à Zenocrite : ne croyant pas le pouvoir apprendre à personne qui le dist à plus de Gens, ny qui le dist plus au desavantage de Menecrate. Nous jugeasmes pourtant à propos, de ne faire point sçavoir que nous eussions pris ce Portraict, qui avoit causé un si funeste accident : mais seulement que nous avions sçeu que Menecrate l'avoit joüé, et perdu. Toutefois comme nous ne la pusmes voir ce jour là, il falut avoir patience : ce pendant Thrasimede se trouvant beaucoup mieux, et les Medecins et les Chirurgiens ayant asseuré que ses blessures estoient sans danger ; il s'informa chez qui il estoit, afin de sçavoir à qui il estoit obligé. Mais comme le nom de Menophile, et celuy de Lycaste, ne luy apprenoient pas qu'Arpalice fust en mesme Maison que luy ; il fut estrangement surpris ce jour là. Vous sçaurez donc qu'Arpalice se trouvant seule aupres de sa Tante, elle fut obligée de la suivre à la Chambre de Thrasimede. Il arriva mesme que Menophile qui y estoit le premier, ayant eu quelque chose à dire en particulier à Lycaste, la tira vers les Fenestres : et laissa Arpalice seule aupres du Lict de cét illustre blessé. Imaginez vous, je vous en conjure, quelle fut sa surprise, lors qu'il connut que la Personne qu'il voyoit, estoit la mesme dont il avoit gagné et perdu la Peinture : il fut pourtant un moment en doute : parce qu'il la trouvoit encore plus belle que son Portraict. Neantmoins s'estant confirmé dans sa pensée, par la prodigieuse ressemblance qu'il voyoit, en tous les traicts du visage d'Arpalice, avec ceux de sa Peinture ; il eut une extréme joye de cette rencontre : sans qu'il sçeust pourtant quel avantage il en attendoit. Il se fit donc plus de violence qu'il n'eust fait pour parler à une autre : et il le fit en effet si agreablement, qu'Arpalice en fut extrémement satisfaite. Il ne peut toutesfois pas luy dire, comme il en avoit le dessein, qu'il y avoit desja long-temps qu'il estoit admirateur de sa beauté : car Menophile estant sorty, et Lycaste s'estant rapprochée, il falut changer de discours. Comme Arpalice l'observoit soigneusement, elle remarqua aysément la surprise et la joye de Thrasimede : mais comme il n'estoit pas encore en estat de faire de longues conversations, celle de Lycaste et de luy ne fut que d'un quart d'heure seulement : encore fut ce pour la conjurer, comme il en avoit de fia prié Menophile, de vouloir souffrir qu'il se fist transporter chez un Amy qu'il avoit à Patare, Mais comme elle sçavoit bien que Menophile ne vouloit pas qu'il sortist de chez luy, qu'il ne fust entierement guery ; elle luy parla avec toute la civilité possible : apres quoy elle se retira. Elle ne fut pas plutost sortie, que celuy que Thrasimede connoissoit à nostre Ville, le vint voir : de sorte que voulant estre pleinement informé de tout ce qui touchoit Arpalice, dont la beauté luy avoit tant donné d'admiration ; il sçeut qu'elle estoit Niepce de Menophile et de Lycaste : qu'elle estoit promise à Menecrate : et qu'elle estoit Soeur de Parmenide. Si bien que par là, il vint à sçavoir qu'Arpalice devoit espouser un homme qu'elle n'aimoit point, et dont elle n'estoit pas aymée ; car apres luy avoir gagné son Portraict, et avoir oüy de sa bouche, qu'il n'en estoit point amoureux, il n'en pouvoit pas douter. Mais comment est-il possible, disoit-il en luy-mesme, qu'une Personne aussi belle qu'Arpalice, puisse se resoudre à se marier, sans estre aymée de celuy qui l'espousera ? elle, dis-je, qui sans doute a donné de l'amour à tous ceux qui se sont trouvez capables d'en recevoir. Sans mentir, disoit-il à son Amy, le destin d'Arpalice me semble digne de compassion : car quoy que Menecrate soit bien fait, et qu'il ait de l'esprit, puis qu'il ne l'ayme point, il ne sçauroit estre digne d'elle. Cependant, repliqua cét homme, il n'est pas aysé que son destin change : parce que si elle refuse Menecrate, elle perdra la plus grande partie de son bien. J'aymerois mieux le perdre tout entier, reprit Thrasimede, que de perdre la liberté. Je pense, respondit celuy qu'il entretenoit, que si Arpalice est sage, elle ne le fera pourtant pas : car quelque belle qu'elle soit, si elle n'avoit point de bien, elle auroit des Amans ; mais je doute si elle auroit un Mary. Tous les hommes, repliqua Thrasimede, ne sont pas si interessez que vous pensez : et si je devenions amoureux d'Arpalice, je vous ferois peut estre changer d'advis. Cependant nous n'eusmes pas plustost fait sçavoir à Zenocrite que Menecrate avoit joüé le Portraict d'Arpalice, qu'elle l'aprit à toute la Ville : mais d'une maniere si plaisante, si pleine de malice, et d'esprit, qu'on ne parla que de cela durant huict jours. Elle voulut mesme sçavoir la chose, de la bouche de Thrasimede, à qui elle fit une visite, lors qu'il fut en estat d'en recevoir : car estant venuë pour voir Lycaste, comme elle sçeut qu'elle estoit à la Chambre de Thrasimede, elle ne voulut point qu'on l'allast advertir, et elle y monta tout droict. Elle n'y fut pas plustost, qu'elle envoya prier Cydipe, Arpalice, et moy, qui estions dans une autre Chambre, de l'aller voir à celle de Thrasimede : et je ne sçay mesme, si ce ne fut point ce jour là, qu'il devint amoureux. Car enfin la joye qu'eut Arpalice d'entendre toutes les plaisantes et malicieuses choses que dit Zenocrite contre Menecrate fit qu'elle en parut si belle, qu'il n'eust pas esté aysé de luy resister, et de se deffendre de ses charmes. Apres les premiers Complimens faits, il se trouva que Zenocrite connoissoit extrémement toute la Maison de Thrasimede : car c'est un des Talens qu'elle a, de faire en sorte que rien ne luy soit jamais inconnu, et de connoistre des Gens par toute l'Asie. Si bien que passant insensiblement d'une conversation de civilité, à une autre plus enjoüée ; elle luy demanda brusquement devant Lycaste, pour combien Menecrate avoit joüé le Portraict d'Arpalice contre luy ? car comme je m'imagine, dit-elle, qu'il ne se connoist gueres ny en Peinture, ny en Pierreries, je pense qu'il l'aura joüé pour peu de chose. Il ne tint pas a moy, reprit Thrasimede, qu'il ne le joüast pour beaucoup : puis que je luy offris de le faire valoir le double de ce que la Boiste en avoit cousté : car pour la Peinture (adjousta t'il en regardant Arpalice) je n'aurois pas eu assez de bien pour en esgaller le prix. Mais Madame, poursuivit-il encore, par quelle voye avez vous sceu que Menecrate a perdu le Portraict de la belle Arpalice ? Il Paroist bien, interrompit Lycaste, que vous estes Estranger en ce Pays : car si vous ne l'estiez pas, vous vous estonneriez de ce que Zenocrite ne sçauroit point, et vous ne vous estonneriez jamais de ce qu'elle sçauroit. C'est une chose si remarquable, dit Zenocrite, de voir un Amant qui jouë le Portraict de sa Maistresse ; que je pense qu'en quelque lieu du monde que cela fust arrivé, on le sçauroit par toute la Terre. Mais aussi, adjousta-t'elle, je ne sçay de quoy les Amis de Menecrate se sont advisez, de vouloir luy envoyer le Portraict d'Arpalice : car selon moy, il n'y a rien de plus ridicule, que ces galanteries de Famille, qui se font à la veüe de tout le monde, et par le conseil et le consentement de tous les Parens. Si j'en eusse esté creüe, dit Arpalice, Thrasimede s'en porteroit mieux : car Menecrate n'auroit pas eu mon Portraict, et par consequent il n'auroit pas esté cause du malheur qui est arrivé. N'apellez point malheur, reprit-il, une chose qui m'a donné l'honneur de connoistre tant d'honnestes Personnes : vous en direz ce qu'il vous plaira, luy dis-je, mais je pense que trois coups d'Espée que vous avez reçeus, peuvent s'appeller un malheur. Il est tant de sortes de maux, repliqua-t'il, qui produisent de grands biens, que je pense pouvoir dire que l'accident qui m'est arrivé est de ce nombre. Pour moy, dit Zenocrite, puis que vous n'en mourrez pas, je ne voudrois point que cela ne fust pas arrivé : car je vous advouë que j'ay une telle aversion pour cette sorte d'Amans, de qui l'amour naist dans le Testament de leur Pere ; et qui sont dans la certitude d'espouser celles qu'on appelle leurs Maistresses, dés le premier jour qu'ils la connoissent ; que j'ay quelque joye, lors que je sçay qu'il y en a quelqu'un qui fait quelque chose de mal à propos. En effect, adjoustoit-elle, ostez l'inquietude et le mistere à l'amour, vous luy ostez tout ce qui donne de l'esprit à un Amant : et pour vous prouver ce que je dis, imaginez-vous le plus honneste homme du monde, durant les trois ou quatre derniers jours qui precedent son Mariage ; et voyez le aupres de la Personne qu'il doit espouser, en une de ces heures où les Freres ; les Soeurs, les Neveus ; les Oncles ; les Tantes ; les Peres ; les Meres ; les Ayeuls, et les Ayeules ; viennent se réjouïr de son Mariage ; et je m'asseure que vous tomberez d'accord, qu'il n'y a rien de plus descontenancé qu'un Amant legitime et declaré, quand mesme il seroit effectivement Amant. Imaginez vous donc ce que ce doit estre, lors que celuy qu'on marie ne l'est point : pour moy j'advouë que c'est une chose qui me blesse tellement les yeux et l'imagination, que je ne la puis endurer. Jugez apres cela, ce que peut faire Arpalice : qui depuis qu'elle est née, n'a point eu d'autre objet devant les yeux qu'un de ces Amans sans amour, qu'elle a tousjours deu regarder comme devant infailliblemêt estre son Mary. Pendant que Zenocrite parloit ainsi, Thrasimede regardoit attentivement Arpalice : et remarquoit que son Amie luy faisoit plaisir de dire ce qu'elle disoit. Il n'en estoit pas de mesme de Lycaste, qui en avoit beaucoup de despit : mais comme Zenocrite n'estoit pas acoustumé à consulter les sentimens d'autruy pour dire les siens ; elle continua le reste du jour, à parler comme elle avoit commencé, sçachant bien qu'Arpalice n'en estoit pas faschée. Tantost elle despeignoit cette espece d'Amans ; apres elle representoit le décontenancement de leurs Maistresses ; en suitte elle les comparoit aux veritables Galans ; et faisoit remarquer une si notable difference entre les uns et les autres, qu'il n'y avoit pas moyen de ne tomber point dans son sens. Mais (luy dis je une fois en l'interrompant) il faut donc bannir entierement la galanterie : car puis qu'un Galant legitime n'est point Galant, et que la vertu ne veut pas qu'on en souffre d'autres, il faut conclure qu'il n'en faut point souffrir du tout. Quand je dis ce que vous dites, reprit Zenocrite, je n'entends pas precisément la chose, comme vous l'entendez ; et à parler tout à fait juste, on peut dire que ceux que je condamne, sont proprement ces Amans qui ne le sont point, et ces Amans declarez. Car enfin pour faire que la galanterie produise de jolies choses, il faut que celuy qui la fait, ayme seulement pour aimer, sans songer d'abord s'il espousera, ou s'il n'espousera pas : car lors que la pensée du Mariage naist au coeur d'un Amant dans le mesme temps que sa passion ; je soustiens qu'il est moins Galant qu'un autre : qui sans sçavoir pourquoy il ayme, ny par quelle voye il sera aymé, ne laisse pas de le faire. Je suis mesme persuadée, poursuivit-elle en riant, que les Amans qui ont des Peres et des Meres, qui s'opposent à leur amour, sont bien souvent plus Galans que les autres : et s'ennuyent mesme moins que ces Amans heureux, qui ne sçavent que se dire. Tout â bon, poursuivit elle, l'inquietude est un des agréemens de l'amour : et je ne pense pas qu'il y ait de conversation plus ennyeuse, que celle d'un Amant qui n'a rien a desirer ni rien à se pleindre. Pour moy, reprit Thrasimede, je croy qu'un Amant qui ne se pleint point, n'est point amoureux : car enfin quelque favorisé qu'il puisse estre, il me semble qu'il ne doit jamais trouver qu'il le soit assez. Il est vray, repliqua Zenocrite, qu'il est assez dangereux de dire qu'on est content, et qu'il n'est pas mesme trop obligeant : mais pour en revenir à Menecrate, adjousta t'elle en se levant, je vous asseure que je ne voudrois pas qu'il n'eust point perdu le Portraict d'Arpalice : tant cette avanture m'a divertie, et me divertira encore. Apres cela, Zenocrite se retira, et tout le reste de la Compagnie aussi : Thrasimede demeurant seul à entretenir ses pensées. Il est vray qu'il n'en eut pas beaucoup de differentes : car la beauté d'Arpalice l'occupa si agreablement, qu'il ne songea à autre chose.

Histoire d'Arpalice et de Thrasimède : cadeaux de Menecrate


Mais enfin, aymable Doralise, sans m'amuser à vous raconter tous les premiers sentimens de Thrasimede pour Arpalice, je vous diray seulement, que sa foiblesse estant fort grande, il fut long-temps à guerir : qu'ainsi il vit presques tous les jours Arpalice : et qu'à mesure que les blessures qu'il avoit receuës pour elle guerissoient, sa beauté luy en faisoit de plus profondes dans le coeur. Il m'a dit depuis, que d'abord il s'opposa à cette passion : mais que ne l'ayant peu vaincre, il y avoit entierement abandonné son ame. Comme Thrasimede a infiniment de l'esprit, et de l'esprit galant, il acquit bien-tost l'estime d'Arpalice : il eut mesme le bonheur de plaire à Zenocrite : car ce n'est pas tousjours assez, que d'avoir du merite pour luy plaire. Pour moy j'advouë que j'eus une grande felicité, à devenir Amie de Thrasimede : et que je ne m'opose pas aux sentimens avantageux qu'Arpalice avoit pour luy. Cependant quelque amoureux qu'il fust d'elle, il n'osoit le luy tesmoigner : car en l'estat où estoient les choses, il n'estoit guere moins offençant de luy parler d'amour, qu'à une Femme mariée. Neantmoins comme il sçavoit qu'elle avoit une grande adversion pour Menecrate, il ne laissa pas d'esperer : mais comme il sçavoit aussi qu'un des plus grands secrets pour estre aymé, est de plaire et de divertir ; et qu'on amolit autant de coeurs par la joye que par des larmes, il ne songea qu'à divertir Arpalice et toutes ses Amies. Le premier plaisir qu'il nous donna, nous surprit mesme si fort, que je ne puis m'empescher de vous le redire : imaginez vous donc, que comme nous estions un soir dans sa Chambre avec Lycaste, Zenocrite, Cydipe, Arpalice, beaucoup d'autres, et moy : tout d'un coup nous ouïsmes une Harmonie admirable dans la Ruë. D'abord Zenocrite nous regarda toutes, et nous demanda pour qui c'estoit ? adjoustant que du moins sçavoit elle bien, que cette Serenade n'estoit pas donnée par un de ces Amans declarez, qui ne faisoient jamais rien de bonne grace. Pour moy, dit Cydipe, je sçay bien que je n'y ay point d'interest : j'y en dois encore moins prêdre que vous, adjousta Arpalice. C'est peut estre pour la Compagnie en general, repliquay-je ? ce n'est guere la coustume, reprit froidement Thrasimede, de donner des Serenades publiques : car encore que tous ceux qui les entendent, les entendent esgallement ; je pense pourtant qu'on a tousjours dessein que quelqu'un s'en face l'application particuliere. En suitte nous nous mismes à chercher qui ce pouvoit estre : et nous nommasmes tous les hommes de nostre connoissance, sans pouvoir tonber d'accord entre nous, que ce peust estre quelqu'un d'eux. Car si j'en nommois un, Cydipe me disoit que cela ne pouvoit estre : parce qu'elle sçavoit qu'il estoit engagé en quelque conversation. Si j'en nommois un autre, Zenocrite m'asseuroit qu'elle sçavoit qu'il n'estoit pas en estat de donner des Serenades, et qu'il avoit un chagrin estrange ce soir là. Si Lycaste pensoit avoir deviné, nous luy faisions toutes voir qu'elle s'abusoit : et pour Zenocrite, elle advoüoit elle mesme, qu'elle ne pouvoit qui soubçonner de cette galanterie. Mais durant que nous cherchions qui la pouvoit avoir faite, Arpalice ne disoit mot : et sembloit mesme ne se vouloir pas donner la peine de chercher qui ce pouvoit estre, Ne diroit on pas, dit alors Zenocrite, qu'Arpalice est estrangere aussi bien que Thrasimede, et qu'elle ne connoist personne icy ? Mon silence, repliqua-t'elle en riant, vient de ce que je n'ay pas un deffaut dont on accuse presques toutes les Femmes : qu'on dit qui n'aiment jamais tant à parler, que lors qu'il y a quelque chose qu'il faut escouter avec attention, et qui demanderoit qu'elles se teussent : et pour moy je trouve qu'on a raison de blasmer celles qui en usent ainsi : car le moyen, adjousta t'elle, que vous puissiez avoir nul plaisir de la Serenade, si vous ne l'escoutez point ? Arpalice eut pourtant beau nous vouloir imposer silence : la curiosité de sçavoir qui estoit celuy qui nous donnoit ce divertissement, l'emporta par dessus toute autre consideration. Nous fismes mesme sortir par une Porte de derriere, un esclave fin et adroict, qui connoissoit tous les Gens de qualité de la Ville : avec ordre d'aller tascher de remarquer qui donnoit cette Serenade. Mais nous fusmes bien surprises, lors qu'il nous asseura à son retour, qu'excepté ceux qui faisoient l'Harmonie, il n'y avoit personne dans la Ruë. Cét Esclave n'eut pourtant pas plustost dit cela, que Zenocrite plus fine que les autres, nous dit qu'elle n'estoit plus en peine de sçavoir qui la donnoit : et qu'il ne s'agissoit plus que de sçavoir à qui elle estoit donnée. Il me semble interrompit Thrasimede, qu'il est assez difficile de comprendre par quelle voye vous pouvez sçavoir, ce que vous ignoriez il n'y a qu'un moment : c'est parce que je l'ay ignoré que je le sçay, respondit elle. Cét Egnime est si obscur, repliquay-je, que j'avouë que j'ay quelque peine à le comprendre : et que je ne croy pas que Thrasimede l'entende. Je m'asseure pourtant, dit-elle, qu'il advoüera que je ne me trompe pas : et alors se panchant vers luy, elle luy demanda tout bas, si c'estoit à Arpalice, à Cydipe, ou à moy, qu'il donnoit cette Serenade ? Thrasimede surpris de voir que Zenocrite avoit effectivement deviné, s'en deffendit avec empressement : mais plus il luy dit qu'elle s'abusoit, plus il la confirma dans son opinion. De sorte que Zenocrite estant ravie d'avoir trouvé ce que nous avions tant cherché inutilement ; nous dit tout bas les unes apres les autres ce qu'elle avoit pensé, à la reserve de Lycaste, à qui elle n'en parla point. Pour moy elle ne m'eut pas plustost dit ce qu'elle pensoit, que je n'en doutay point : Cydipe fit la mesme chose, et toutes ces autres Dames aussi. Quant à Arpalice, soit qu'elle voulust dissimuler ses sentimens, et qu'elle soubçonnast desja que Thrasimede ne la haïssoit pas ; ou qu'en effect elle ne creust point ce qu'on luy disoit ; elle nous dit tousjours qu'asseurémêt nous nous trompions. Il est vray qu'elle ne fut pas longtemps en pouvoir de parler ainsi : car le lendemain au matin, j'envoyay querir un de ceux qui avoient esté de la Musique, et qui avoit esté mon Maistre : pour le conjurer de m'aprendre, qui l'avoit employé le soir auparavant. Comme il estoit accoustumé de ne me faire pas un secret de pareilles choses ; quelque fidelité qu'il eust promise, il me dit qu'il ne me pouvoit dire precisément, qui avoit donné cette Serenade, que tout ce qu'il en sçavoit, estoit qu'on les avoit fort magnifiquement recompensez : qu'ils n'avoient esté en nul autre lieu, que devant la Maison de Lycaste : que celuy qui avoit parlé à eux, sembloit n'estre qu'un Escuyer : qu'il avoit quelque accent estranger : et qu'il leur avoit fort recommandé le secret. De sorte que comme il me dépeignit cét homme ; et que je connoissois l'Escuyer de Thrasimede ; je ne doutay point du tout de la verité, dont je ne fis pas un secret à Arpalice. Il arriva mesme encore une autre chose plus surprenante que celle là : car il faut que vous sçachiez, que le soir de la Serenade, nous fismes partie d'aller dans deux jours nous promener à quarante stades de Patare : à une fort belle et magnifique Maison, qui appartient à un homme qui n'a jamais plus de joye, que lors qu'il n'en est pas le Maistre : et que son Concierge luy raporte qu'il y a eu beaucoup de monde ; qu'on s'y est bien diverty ; et qu'on l'a trouvée admirable. Car enfin il se pique autant de la beauté de sa Maison, qu'une belle Dame fait de la sienne : le plaisir qu'y prenoient les autres, estoit mesme le seul qu'il en avoit alors : parce qu'il y avoit trois mois qu'il estoit incommodé, et qu'il n'avoit point sorty de la Ville. Voila donc quelle estoit la commodité du lieu où nous fismes dessein d'aller, en presence de Thrasimede : luy tesmoignant toutes beaucoup de douleur, de ce qu'il n'estoit pas encore en estat d'y venir avecque nous : chacune luy representant, ce qu'il y avoit de plus beau à cette Maison. Lycaste en loüoit l'Architecture et la scituation ; Zenocrite, un grand Vestibule, à trente-deux Colomnes, et un grand et magnifique Escalier ; Cydipe, une Salle admirable, et digne de la magnificence des Rois d'Egypte : pour moy je loüay principalement la belle veüe ; les Jardins ; les Fontaines ; et les Balustrades. Mais pour Arpalice, qui estoit ce jour là en humeur de n'estre pas du sentiment des autres, elle nous dit qu'il y avoit un certain petit Cabinet solitaire, qu'elle preferoit à tout le reste de ce superbe Bastiment. Ce n'est pas, dit-elle, que je ne sçache bien que toutes les autres choses que vous loüez, sont essentiellement plus belles que ce qui me plaist : mais apres tout, adjousta-t'elle, je pretens le jour de nostre promenade, ne me promener que des yeux : et demeurer dans ce Cabinet dont je parle, à resver agreablement. Imaginez-vous (dit-elle à Thrasimede, pour justifier le choix qu'elle faisoit de ce lieu là) que ce Cabinet qui touche mon inclination, est scitué de façon, qu'encore qu'il soit ouvert de deux faces, et qu'on descouvre aussi loing que la veuë peut s'estendre, on n'aperçoit pourtant rien que de solitaire. Les Jardins que l'on voit de ce costé là, ne sont que des parterres de gazon, et des Vergers pleins d'Arbrisseaux : les Fontaines qui y coulent, n'ont que des Bassins rustiques : les Ruisseaux qui en partent, semblent estre conduits par la Nature seulement, quoy qu'ils le soient avec Art. Au delà de ces Jardins, on voit une grande Forest : et par dessus un coing de cette Forest, on voit des Prairies ; des Plaines ; et des Rivieres : sans voir ny Villages, ny Villes, ny autres Habitations, que quelques petites Cabanes, semées en divers endroicts de ce Païsage : de sorte que quand on seroit seul en tout l'Univers, on ne seroit presques pas plus solitaire, qu'on paroist l'estre en ce lieu-là. Jugez donc je vous en conjure, quel plaisir il y a de trouver un Cabinet, tel que je vous le represente, dans un Palais magnifique, et si j'ay tort de m'y plaire : car enfin je puis trouver en divers endroits de nostre Ville, la belle Architecture, et les beaux Apartemens de ce Bastiment : mais je ne trouve en nulle part, l'aymable solitude de ce Cabinet. De la façon dont vous le representez, dit Thrasimede à demy bas, il ne m'est pas possible de n'estre point de vostre opinion : et de ne croire pas que ce que vous loüez, doit tousjours estre preferé à tout ce que les autres loüent. Apres cela, nous dismes encore plusieurs choses, qui ne servent de rien à mon sujet : mais enfin le jour de nostre Promenade estant venu, nous la fismes, et la fismes mesme plus agreablement, que nous ne l'avions esperé. Premierement en traversant un coing de la Forest, nous entendismes un Concert de Hauts-bois, infiniment agreable : quand nous fusmes dans le grand Vestibule, nous en oüismes un autre de Voix au haut de l'Escalier, et quand nous fusmes dans la Chambre, une Lire merveilleuse, accompagnée d'une Voix admirable, imposa silence à toute la Compagnie, qui n'eut pas cette fois là beaucoup de peine à le garder, parce que l'estonnement l'avoit rendü müette, tout le monde ne faisant que s'entreregarder, et escouter l'Harmonie. Nous avions trois ou quatre hommes avec que nous, qui avoient une confusion que je ne vous puis exprimer : car chacun croyant que ce fust quelqu'un des autres, qui fist cette galanterie surprenante, aucun d'eux n'estoit bien ayse que cét autre eust fait plus que luy. Mais à la fin ils connurent qu'ils n'y avoient tous aucune part : et qu'ils devoient avoir une esgalle confusion. La chose n'en demeura pas mesme là : car il y eut une Colation si magnifique, que Zenocrite disoit, qu'il n'estoit pas possible de croire, qu'elle fust donnée par un homme indifferent. Cependant comme cét homme ne paroissoit point, on ne sçavoit qu'en penser : neantmoins il n'en fut pas cette fois là, comme de la Serenade : estant certain que je ne doutay point du tout, que ce ne fust Thrasimede, qui fist toute cette galanterie. Toutefois comme il estoit logé chez Lycaste, où on l'avoit si bien reçeu ; je ne sçavois encore si tout ce que je voyois estoit une simple marque de reconnoissance et de liberalité, ou une grande marque d'amour. Il est vray que je n'en doutay pas long-temps : mais pour vous aprendre ce qui m'aprit la verité, il faut que vous sçachiez que l'Escuyer de Thrasimede, qui est le plus adroit homme de sa condition, fit si bien que le Concierge de cette Maison, luy permit douant que la Compagnie fust arrivée, de mettre des Tablettes sur la Table de ce Cabinet, qui plaisoit tant à Arpalice : l'obligeant à faire en sorte, qu'il ne l'ouvrist à personne, si ce n'estoit à elle seule : luy enseignant mesme à pretexter la chose : et il l'instruisit si exactement, qu'il fit positivement tout ce qu'il vouloit qu'il fist. En effet, lors que Lycaste et Zenocrite voulurent y entrer, il leur dit qu'il ne pouvoit pas le leur ouvrir : parce que c'estoit sa Femme qui en avoit un soin particulier : et qui estoit alors dans les Jardins : ainsi se servant de divers pretextes, il ne l'ouvrit poïnt, qu'Arpalice ne fust toute seule, dans la Chambre où est ce Cabinet. Ce n'est pas qu'elle luy demandast d'y entrer : car comme elle en avoit veu refuser l'entrée aux autres, elle n'osoit l'en presser : et ce fut plustost parce qu'elle ne sçavoit que dire à cét homme, que par nulle autre raison, qu'elle se mit à le prier de luy apprendre le sujet pourquoy il ne monstroit plus ce lieu là ? Mais comme il ne faisoit qu'attendre une occasion de l'y faire entrer ; il luy dit que puis qu'elle estoit seule ; il alloit le luy ouvrir : et que la raison pourquoy il ne l'ouvroit pas à tant de monde à la fois, estoit que son Maistre depuis quelque temps, le luy avoit deffendu. Arpalice le prenant donc au mot, le pria d'ouvrir ce Cabinet : consentant mesme qu'il l'y enfermast s'il vouloit, pourveu qu'il luy vinst ouvrir dans un quart d'heure, et en effect ce Concierge l'ouvrit, et le referma, aussi tost qu'Arpalice y fut entrée : cét homme faisant un grand mistere, de la grace qu'il luy accordoit. D'abord qu'elle y entra, elle m'a dit qu'elle alla droict aux Fenestres, pour jouïr de la belle veüe ; mais apres avoir regardé d'un costé, comme elle voulut aller de l'autre, elle passa devant une Table de Marbre blanc marquetée de Jaspe, sur quoy elle vit des Tablettes ouvertes : et dans la premiere feüille de ces Tablettes, elle leut cette suscription. A LA BELLE ET SOLITAIRE ADORALICE. Vous pouvez juger, aymable Doralise, combien cette avanture surprit vostre Parente : si ces Tablettes eussent esté fermées, elle ne les auroit asseurément point ouvertes : mais comme Thrasimede n'avoit pas voulu qu'elles le fussent, afin qu'elle n'eust pas de pretexte de ne lire point ce qui estoit dedans : elle jugea que puis qu'elles n'estoient point fermées, quand mesme elle ne liroit pas ce qui estoit dedans, on ne laisseroit pas de croire qu'elle l'auroit fait : de sorte que les prenant avec assez de precipitation, elle y leut ces paroles.

Dans la necessité où vostre beauté m'a mis, de ne pouvoir plus vous cacher le mal qu'elle m'a fait ; j'ay creû que je ne pouvois vous l'aprendre plus à propos, qu'en un lieu solitaire, et qui vous est agreable. Si j'avois remarqué que vos yeux eussent entendu les miens, je ne vous aurois pas escrit que je meurs d'amour pour vous : mais comme il ne m'a pas semblé que leur langage vous fust intelligible, j'ay creû qu'il y avoit encore plus de respect à vous escrire qu'à vous parler. Si toutesfois je me suis abusé, je suis tout prest de reparer ma faute : et de vous dire à genoux, à la premiere occasion que j'en trouveray, que j'ay une passion pour vous, dont la grandeur ne peut estre esgallée que par vostre beauté.

THRASIMEDE.

Apres qu'Arpalice eust leû ce Billet, elle demeura fort irresoluë, de ce qu'elle en devoit faire : de le prendre, elle croyoit que c'estoit agir trop obligeamment, pour celuy qui l'avoit escrit : de le laisser : elle craignoit que lors qu'on luy ouvriroit ce Cabinet, quelqu'un n'y entrast, qui vist ce que Thrasimede luy avoit escrit : mais à la fin elle imagina une voye, qu'elle creût qui la mettroit en seureté de tous les deux costez : qui fut d'effacer tout ce que Thrasimede avoit escrit dans ces Tablettes. Elle ne peust toutesfois s'y resoudre, sans en avoir pris une copie : soit qu'elle me la voulust monstrer, soit qu'elle la voulust garder : si bien que tirant d'autres Tablettes de sa poche, elle y escrivit ce qui estoit dans celles de Thrasimede. En suitte de quoy, elle en effaça si parfaitement l'escriture, qu'on ne pouvoit plus voir ce qu'il y avoit eu d'escrit : de sorte que les remettant sur la Table, elle ne craignit plus qu'elles fussent veües : et elle pensa mesme que Thrasimede ne pourroit pas l'accuser d'avoir eu trop d'indulgence. Mais à peine eut elle achevé d'effacer toute l'escriture de ces Tablettes, que le Concierge luy vint ouvrir le Cabinet : luy disant que ses Amies la cherchoient par tout. Elle en sortit donc promptement : mais elle en sortir son Voile à demy abaissé, pour cacher à cét homme l'esmotion de son visage : n'ayant pas la force de luy dire seulement une parole. Elle n'en fut pas plustost sortie, que me voyant par une Fenestre qui donnoit dans le Jardin, elle vint aussi tost où j'estois. Mais apres qu'on luy eut fait la guerre de sa retraitte, elle me separa des autres : et me dit ce qui luy estoit arrivé, et ce qu'elle avoit fait : me monstrant la copie du Billet de Thrasimede. Pour moy j'advouë que je ne pus m'empescher de dire à Arpalice, que je trouvois le procedé de Thrasimede extrémement galant : je le trouve tel aussi bien que vous, dit-elle, mais je le trouve pourtant bien hardy, et mesme un peu offençant pour moy : car enfin il sçait bien quelle est ma mauvaise fortune, et mon engagement avec Menecrate : et par consequent que je ne puis ny ne dois pas souffrir qu'il agisse, comme si cela n'estoit pas. Si l'amour, luy dis-je, n'estoit point une passion, et une passion violente ; je pense que Thrasimede seroit obligé d'escouter la raison, et de la suivre : mais Arpalice, s'il est fort amoureux, comme il y a grande apparence, c'est estre injuste que de vouloir qu'il agisse par les regles de la raison : joint qu'à parler mesme raisonnablement, je ne voy pas que Thrasimede doive croire qu'il soit obligé de ne pretendre rien au prejudice d'un rival, qui jouë le Portraict de sa Maistresse. Nous en eussions dit davantage, mais il falut s'en retourner : cependant quoy qu'en arrivant au Logis, Lycaste et Cydipe allassent droict à la Chambre de Thrasimede, Arpalice n'y voulut point aller : feignant de se trouver un peu mal. Comme il a infiniment de l'esprit, il comprit aysement la raison pourquoy il ne voyoit point Arpalice, c'est pourquoy il craignit extremément qu'elle ne fust irritée : mais il fut pourtant bien ayse de connoistre par son procedé, qu'elle avoit leu son Billet. Pour Lycaste, quoy qu'elle creust bien alors que Thrasimede estoit celuy qui avoit donné la Musique et la Colation, elle ne croyoit pourtant pas qu'il eust de dessein particulier : si bien qu'elle loüa avec beaucoup d'empressement, la magnificence de cét Invisible, qui nous avoit si superbement traittées. Mais apres qu'elle fut retirée, l'Escuyer de Thrasimede estant revenu, apprit plus particulierement à son Maistre, comment Arpalice avoit veu son Billet : luy rapportant ses Tablettes effacées. D'abord il craignit extremement que le procedé d'Arpalice, ne fust une marque d'une plus grande colere, qu'il ne l'avoit apprehendé : mais à la fin l'esperance temperant la crainte, il demeura avec beaucoup d'impatience de voir Arpalice, afin de pouvoir connoistre dans ses yeux, s'il luy estoit permis de pouvoir esperer de se voir un jour dans son coeur. Mais il ne fut pas si-tost en estat de satisfaire son envie : car Arpalice continüa de feindre de se trouver mal, pour n'estre point obligée d'accompagner Lycaste à la Chambre de Thrasimede : et ce qui l'obligeoit d'en user ainsi, estoit qu'elle sçavoit qu'il avoit dessein de sortir bien-tost de chez Lycaste, et qu'ainsi sa contrainte ne dureroit pas long-temps. Il n'avoit pourtant point encore quitté la Chambre : il est vray que voyant qu'il ne voyoit plus Arpalice, et ne pouvant vivre plus long-temps dans l'incertitude où il estoit ; il fit un effort sur luy-mesme, pour tascher d'agir comme un homme en santé. Ce n'est pas qu'il n'eust esté bien ayse de tarder un peu davantage chez Lycaste, s'il y eust peu voir Arpalice : mais puis qu'au contraire en y demeurant, il se privoit du plaisir de la voir ; il dit un matin à Menophile, qu'il avoit dessein de n'abuser pas davantage de sa generosité : et il luy parla enfin comme un homme qui avoit tout à fait resolu d'aller loger chez celuy qu'il connoissoit à nostre Ville. Menophile resista pourtant à Thrasimede, mais à la fin il falut qu'il cedast : de sorte que bien que Thrasimede fust encore un peu foible, il ne laissa pas de se disposer à changer de Logis. Il est vray que celuy où il alloit n'estoit pas fort esloigné de celuy d Lycaste : cependant il s'habilla ce jour là, avec autant de magnificence que de propreté : et comme un homme qui devoit voir en une seule Personne, ce qu'il preferoit à tout le reste du monde. D'abord il fut à la Chambre de Lycaste, où estoit Cydipe : où il les remercia avec autant d'esprit que de civilité, de tant de courtoisies qu'il en avoit receuës. Mais comme il craignit que lors qu'il voudroit aller prendre congé d'Arpalice, qui gardoit la Chambre, Lycaste ne l'y voulust mener, il fit sa visite un peu longue : esperant qu'il viendroit quelqu'un, et qu'ainsi il pourroit plus aysément aller seul voir Arpalice. Et en effect la chose arriva comme il l'avoit esperée : car il vint tant de monde chez Lycaste, que pendant qu'elle reçevoit les Dames qui arrivoient, Thrasimede sortit de sa Chambre, et fut à celle d'Arpalice : avec plus de diligence, que la foiblesse où il estoit ne sembloit le luy devoir permettre. Comme elle avoit bien preveu que Thrasimede, apres avoir esté à la Chambre de Lycaste, iroit à la sienne, elle m'avoit envoyé prier de l'aller voir, afin qu'il ne la peust trouver seule : mais comme j'estois preste de sortir pour aller chez elle, il vint Compagnie qui m'arresta. De sorte que Thrasimede fut plus heureux, qu'Arpalice n'avoit intention qu'il le fust : car il la trouva en estat de la pouvoir entretenir seule n'ayant aupres d'elle qu'une Femme qui la servoit. Quelque envie que Thrasimede eust de voir Arpalice, il ne la vit pas plus-tost, qu'il eut plus de crainte que de joye : parce qu'il la vit si serieuse, qu'il apprehenda estrangement, de se trouver engagé en une entreprise plus difficile qu'il n'avoit pensé. Elle le reçeut pourtant, avec assez de civilité : mais ce fut avec une civilité froide, qui n'avoit rien d'obligeant. Neantmoins comme Thrasimede n'estoit pas resolu de laisser eschaper une occasion si favorable ; apres que le premier compliment fut fait, et qu'Arpalice l'eut fait asseoir ; je pensois Madame, luy dit-il, vous trouver assez malade, pour donner de la compassion à ceux qui vous verroient : mais à ce que je voy, vous estes en termes de mettre ceux qui vous regardent, en estat de faire pitié Aussi veux-je croire, que vous ne cherchez la solitude, que de peur de faire des miserables : je vous asseure, reprit-elle, que quand on le doit estre, on ne sçauroit l'esviter : et il n'y a point de lieu si solitaire, où il ne puisse arriver un malheur. Je vous entends, bien, luy dit-il, Madame ; et je ne suis pas assez stupide, pour ne comprendre pas que vous mettez au nombre de vos infortunes, la hardiesse que j'ay euë, de troubler la solitude que vous alliez chercher dans cét aymable Cabinet, dont vous m'aviez tant parlé. Mais Madame, adjousta-t'il, est-ce un si grand malheur, de vous avoir appris que je vous adore ? est-ce un crime que de n'avoir peu vivre sans que vous sçeussiez que je suis absolument à vous ? Je ne vous ay encore demandé, ny vostre estime, ny vostre affection, adjousta-t'il ; et je ne vous ay parlé que de la mienne : pourquoy donc me recevez vous avec une froideur, que j'ay si peu meritée ? Il a long-temps que j'ay entendu dire, reprit-elle, que c'est la coustume de ceux qui ont le plus failly, de se plaindre devant qu'on les accuse : mais je ne pensois pas que ce peust estre en une pareille chose. Mais Madame, repliqua t'il, quel crime ay-je commis ? suis-je cause que vous estes la plus belle Personne du monde ? puis-je m'empescher de vous admirer ? et puis-je faire enfin que je n'aye pas le coeur sensible ? Croyez s'il vous plaist, que si je l'avois peu, je l'aurois fait : mais puis que je ne l'ay peu faire pour mon propre interest, et pour mon propre repos, je doute si je le pourrois pour obeïr à un injuste commandement. Et puis, Madame quand je serois en quelque façon coupable, ne m'avez-vous pas desja assez puny ? vous avez cruellement effacé tout ce que je vous avois escrit : et vous m'avez privé de vostre veuë durant trois jours. Jugez apres cela, si cette punition ne suffiroit pas, pour expier toutes les fautes qu'une violente passion pourroit m'avoir fait commettre. Si vous me disiez, respondit Arpalice, que vous n'aviez eu autre dessein que de me faire haïr la Solitude, en m'escrivant malicieusement le Billet que je trouvay dans le Cabinet où je n'estois entrée que pour y resver agreablement, je vous pardonnerois sans doute, et je croyrois vous avoir assez puny : mais continuant de parler comme vous faites, je ne puis que je ne vous tesmoigne que je m'en tiens offensée. Vous estes donc aussi rigoureuse que belle, reprit-il ; mais si cela est Madame, faites moy la grace de me dire quelle sorte de supplice vous reservez pour Menecrate ? car je ne trouve pas qu'il soit juste que je fois puny, parce que je vous adore : et qu'il soit recompensé, parce qu'il ne vous adore pas. Il me semble, repliqua t'elle, que ce n'est guere la coustume, de chercher sa justification dans les crimes d'autruy, puis qu'enfin encore que Menecrate soit coupable, cela n'empesche pas que Thrasimede ne fait criminel. Du moins Madame, reprit-il, faites moy l'honneur de me dire precisément quel est mon crime : encore une fois qu'ay je fait ? vous m'avez escrit resprit elle, et cela suffit. Vous plaignez vous que je ne vous aye pas dit la verité ? repliqua Thrasimede : il ne m'importe, dit-elle, si ce que vous m'avez dit est vray ou faux : et vostre crime est de me l'avoir dit. Mais encore, reprit-il, me tiendriez vous moins coupable, si je vous avois dit un mensonge que de vous avoir parlé sincerement ? Quoy qu'il en soit, dit-elle, vous m'avez offencée : et je sens d'autant plus vostre faute, que j'avois la plus grande disposition du monde à estre de vos Amies. Ha Madame, interrompit Thrasimede, si ce que vous dites est vray, il n'est pas possible que vous me haïssiez, parce que je vous ayme ! et si cela est, il faut du moins que ce soit seulement parce que je vous l'ay dit, ou seulement parce que je vous l'ay mal dit. Toutes ces distinctions là sont bien delicates, reprit Arpalice en sousriant : mais sans m'amuser à chercher si je suis irritée, ou parce que vous m'aimez ; ou parce que vous me l'avez escrit ; ou parce que vous ne me l'avez pas assez bien dit ; je vous asseure que je le suis. De grace, repliqua-t'il, puis que j'ay failly sans dessein, apprenez moy par qu'elle voye on peut vous appaiser ? en faisant le contraire de ce qui m'a offensée, dit elle. Il faut donc, reprit-il, que je vous haïsse horriblement : car puis que mon crime est de vous aymer, et de vous le dire, je ne voy pas que ce puisse estre autre chose. Cependant comme cela n'est pas en ma puissance, il faut tascher de vous fléchir par une autre voye : et ce sera Madame par un profond respect, et mesme par un profond silence. Oüy Madame, puis que ce que je vous ay dit vous a irritée, je ne vous diray plus rien de ma passion : jusques à ce que vos yeux m'ayent asseuré que vous m'avez accordé mon pardon. Je vous asseure, dit-elle, que si vous entendez bien leur langage, ils ne vous diront jamais rien, qui vous doive persuader que j'aye oublié l'offense que vous m'avez faite. Ha pour l'oublier Madame, repliqua-t'il ce n'est pas ce que je desire que vous faciez ! au contraire, je souhaitte de tout mon coeur, que vous n'en perdiez jamais la memoire, et que vous vous souveniez toute vostre vie, que je suis le plus zelé, et le plus respecteux Amant que vous aurez jamais. Comme Arpalice alloit respondre, et peut estre respondre aygrement, j'arrivay : faisant mil-excuses à mon Amie, de n'avoir peu venir plustost. Encore, luy dis-je, si j'eusse esté en quelque conversation agreable, qui m'eust peu en quelque façon consoler de la perte de la vostre, j'aurois eu patience : mais j'estois avec des Gens qui m'importunoient estrangement : et que je n'ay jamais peu ennuyer, quelque soing que j'ya ye apporté. Comme l'eus achevé mes excuses et mon compliment, je m'aperçeus qu'Arpalice et Thrasimede avoient tous deux l'esprit si distraict, qu'ils n'avoient point entendu ce que j'avois dit : de sorte que leur en faisant la guerre je fis rougir Arpalice et sousrire Thrasimede, qui s'en alla un quart d'heure apres : me disant qu'il ne manqueroit pas de me venir remercier chez moy, de la grace que je luy avois faite, de le visiter durant son mal. Mais à vous parler sincerement, je pense que je ne dois pas tirer grande vanité des premieres visites qu'il me rendit : puis qu'il me vit bien plus comme Amie de la Personne qu'il aymoit, que par nulle autre raison. Cependant apres qu'il fut sorty de la Chambre d'Arpalice, elle me raconta leur conversation : mais quoy qu'elle fust en colere, de ce que Thrasimede luy avoit parlé si ouvertement de son amour ; je connus pourtant bien qu'elle ne le haïssoit pas : et qu'il y avoit dans son coeur, une tres forte disposition à l'estimer. Si bien que prenant la parole ; de grace, luy dis-je, Arpalice, apprenez moy un peu en quoy vous faites consister la liberté ? vous, dis-je, qui vous declarez ennemie de toute contrainte ; qui voulez en jouïr jusques aux plus petites choses ; qui ne vous promeneriez pas agreablement, si vous ne choisissiez les Allées où vous voulez marcher ; qui dittes que ce qu'on appelle bien seance, est tres-souvent une rigueur insuportable ; que le seul avantage qu'ont les hommes par dessus les femmes, est la liberté ; que le plus grand plaisir de ceux qui voyagent, est de ce qu'ils ne sont point assujettis à la pluspart des Loix des lieux où ils passent ; et qui trouvez que la derniere felicité de l'amitié, consiste principalement à se dire l'un à l'autre sans contrainte, tout ce qu'on a dans le coeur. Cependant cette Amie de la liberté, se fait Esclave de tout, et Esclave d'elle mesme Mais encore, me dit-elle, qui vous oblige à me dire ce que vous dittes ? la raison, repliquay-je, car enfin n'est-il pas vray, que vous haissez horriblement Menecrate ? Je l'advoüe, reprit elle ; et n'est il point encore vray, adjoustay-je, que pour peu que vous voulussiez, vous ne haïriez point Thrasimede ? S'il vivoit avecque moy, comme je voudrois qu'il y vescust, reprit-elle, je pense en effect que je ne le haïrois pas : car sa personne me plaist ; son esprit est infiniment agreable ; et il semble apporter quelque soing à me persuader qu'il m'estime. Mais encore, luy dis-je, faites moy la grace de me dire, comment vous voudriez qu'il vescust : et ce que vous voudriez qu'il vous dist ? mais je veux que vous parliez sincerement. Tout à bon (poursuivis-je, voyant qu'elle ne me respondoit pas) voudriez vous que Thrasimede ne vous considerast point plus qu'une autre ? qu'il ne preferast point vostre conversation à la mienne ? qu'il vous regardast en homme qui ne pense à rien ? qu'il ne vous parlast jamais, que de choses absolument indifferentes ? qu'il en parlast mesme indifferement : et comme n'ayant aucun dessein particulier de vous plaire ? qu'il ne vous loùast jamais ? et qu'il ne fist rien enfin qui deust raisonnablement vous donner lieu de penser qu'il eust de l'amour pour vous ? Parlez donc, je vous en conjure : et avoüez-moy ingenûment, que si Thrasimede agissoit comme je viens de dira, il s'en faudroit beaucoup qu'il ne fust aussi bien dans vostre esprit qu'il y est, quoy qu'il vous ait dit un peu trop franchement qu'il vous aime. Vous vous contraignez si peu aujourd'huy, reprit Arpalice en riant, que je pense que vous m'en ferez haïr la liberté : puis que celle que vous prenez, vous oblige à me dire tant de choses qui ne me plaisent pas : mais qui ne me faschent pas neantmoins autant que je le voudrois. Encore est-ce quelque chose, repris-je, d'avoir pû tirer une parole sincere de vostre bouche : cependant, luy dis-je, pour parler un peu plus serieusement, je vous conseille de resoudre ce que vous voulez faire du pauvre Thrasimede : car je le voy si amoureux, que je ne pense pas qu'il s'en retourne jamais à son Pays. Pour moy, me dit Arpalice toute en chagrin, je pense que vous ne me trouvez pas assez malheureuse, de me voir engagée à espouser un homme que je n'ayme point : et que vous voulez que j'ayme encore Thrasimede, à qui je ne dois rien pretendre. Tout à bon Candiope, je croy que vous avez perdu la raison, ou que vous voulez que je la perde : car pourquoy ne me dites vous pas tout le contraire de ce que vous dites ? c'est parce que je ne sçaurois trahir mes sentimens (repris-je en riant de sa colere) et que de plus je ne veux pas contrarier les vostres : Apres cela, insensiblement Arpalice m'advoüa que depuis qu'elle estoit au monde, elle n'avoit jamais veu d'homme qu'elle eust deu apprehender d'aimer, excepté Thrasimede. Ha Arpalice, m'escriay-je, dés que nous craignons d'aimer quelqu'un, nous l'aimons desja ! et je ne doute point, puis que vous apprehendez d'aimer Thrasimede, qu'il ne soit plus heureux qu'il ne le croit estre. Mais enfin sans m'arrester à vous dire tout ce que nous dismes ce jour là, et tous autres suivans ; je vous diray seulement, qu'il parut bien que Thrasimede n'avoit pas dessein de partir si-tost de Lycie : car il se mit en un esquipage magnifique. Ce fut alors qu'il fit connoissance avec tous les honnestes Gens de nostre Ville, mais pour les Dames, il ne visita que les Amies d'Arpalie, et entre ses Amies, je fus celle qu'il vit le plus souvent, et avec qui il lia le plus d'amitié. Comme il estoit fort aymable, il fut bien-tost l'objet de l'estime universelle : de sorte qu'il eust esté assez dif-cile, qu'Arpalice l'eust mesprisé. Joint qu'à vous dire la verité, je ne pense pas qu'il y ait jamais eu un homme au monde, qui ait sçeu si bien mesnager toutes ces petites occasions de plaire, et d'obliger, qui se peuvent trouver tous les jours aupres d'une Personne qu'on ayme : estant certain qu'il n'en a jamais perdu une seule, tant il est soigneux de les chercher, et tant il est adroict à en profiter. Thrasimede n'est pas de ces Amans évaporez, qui sans se souvenir qu'ils parlent devant les Personnes qu'ils ayment, viennent raconter avec exageration, qu'ils se sont admirablement divertis, en quelque lieu où elles n'estoient pas : ou de ces autres encore, qui loüent avec excés une beauté brune, devant une Maistresse blonde : au contraire, Thrasimede est si exact, et si judicieux dans sa passion ; (quoy qu'il ne paroisse ny contrainte, ny affectation en toutes ses actions) que s'il louë quelque belle Personne en presence d'Arpalice, c'est principalement de ce qu'Arpalice a de plus beau : afin de luy faire connoistre, que c'est ce qu'il trouve de plus digne de loüange. De plus, je ne crois pas que jamais personne ait sçeu si bien l'art de se trouver tousjours à la place où il veut estre, qu'il le sçait : en effect je pense pouvoir dire, que depuis que je le connois, et que je le voy avec Arpalice, et au Temple ; et en Visite ; et en Promenade ; et en Assemblée ; je ne l'ay jamais veu faire l'empressé ; je ne l'ay jamais veu oster la place à personne ; je ne l'ay jamais veu faire incivilité à qui que ce soit ; et je l'ay pourtant tousjours veu aupres d'Arpalice Jugez apres cela, s'il n'eust pas falu qu'elle eust eu le coeur insensible, pour ne se laisser pas un peu toucher, à la passion d'un aussi honneste homme que Thrasimede ; et aussi sçavant, en l'art de se faire aymer. Je ne m'amuseray point à vous dire quelles furent toutes les premieres rigueurs d'Arpalice ; ny avec quelle obstination elle entreprit de resister au merite de Thrasimede ; car vous auriez peut-estre peine à croire, qu'elle eust peu si mal traitter un homme qu'elle estimoit tant. Mais je vous diray, qu'en fin la passion de Thrasimede esclatta de telle sorte, que les Parens de Menecrate, en parlant à ceux d'Arpalice, ils se virent obligez, quelque estime qu'ils eussent pour Thrasimede, d'en dire quelque chose à leur Parente. Jusques-lâ, je vous ay dit qu'Arpalice s'estoit combattuë elle mesme : mais dés que Menophile et Lycaste luy eurent parlé de Thrasimede ; et luy eurent commandé de luy faire connostre adroitement, qu'il ne devoit point s'engager à la servir ; ce qu'elle avoit fait contre elle-mesme, luy devint impossible ; elle cessa de combattre son inclination ; et elle se revolta tellement, contre ceux qui luy avoient commandé de bannir civilement Thrasimede ; que ce fut justement en ce temps là, qu'elle commença d'avoir un peu moins de froideur pour luy. Elle ne souffroit pourtant pas qu'il luy parlast ouvertement de son amour : mais enfin elle luy imposoit silence, sans colere et sans aygreur. Les choses estant en ces termes, on sçeut que Parmenide et Menecrate, devoient arriver dans deux jours : cette nouvelle fit des effects bien differens dans le coeur d'Arpalice : car l'amitié qu'elle avoit pour son Frere, faisoit qu'elle estoit bien ayse d'aprendre qu'elle le reverroit bien tost : et la haine qu'elle avoit pour Menecrate, faisoit aussi qu'elle apprehendoit estrangement son retour. D'autre part, Thrasimede se voyoit si peu avancé dans le coeur d'Arpalice, qu'il ne sçavoit quelle resolution prendre, ny de quelle façon il devoit agir avec Menecrate : c'est pourquoy il se determina de chercher une voye de parler à Arpalice, et de luy parler en particulier. Mais comme elle estoit accoustumée à ne luy en donner pas d'occasion ; et que ce qu'il avoit à luy dire, demandoit plus de temps qu'on n'en peut trouver dans les conversations ordinaires, où il est quelquesfois permis de parler un quart d'heure bas ; il s'advisa d'une invention, pour entretenir Arpalice, qui luy reüssit admirablement. Imaginez vous donc, que pour venir à bout de son dessein, il me vint faire une visite, où apres plusieurs discours, il se mit à parler de Menecrate, et à me demander confidemment, comment je croyois qu'Arpalice le recevroit ? En suitte passant d'un discours à un autre, il me dit qu'il avoit une envie estrange de donner encore un divertissement à Arpalice, devant que Menecrate fust venu : car, adjousta t'il, si on en croit Zenocrite, elle n'osera tourner les yeux dés qu'il sera arrivé. Pour moy, quoy que je sçeusse bien que Thrasimede estoit amoureux d'Arpalice, je ne compris pourtant pas qu'il y eust de sens caché sous ses paroles, et il estoit si accoustumé de nous donner quelque nouveau plaisir, que cette proposition ne me surprit point. Je luy demanday donc quel devoit estre ce divertissement ? adjoustant qu'il faloit que ce fust bien tost qu'il le donnast, s'il vouloit que ce fust devant l'arrivée de Menecrate.

Histoire d'Arpalice et de Thrasimède : concert du fameux chanteur Arion


Thrasimede me voyant si aysée à tromper, me dit que le fameux Arion, dont on parloit alors par tout le Monde, estoit arrivé à Patare : mais que comme il y vouloit passer sans estre connu, on ne pouvoit l'obliger à chanter ny à jouër de la Lire, à moins que d'avoir quelque amitié particuliere avecque luy. Qu'ainsi l'ayant connu à Corinthe, lors qu'il y avoit esté, il pouvoit leur donner ce plaisir là, pourveu que ce fust sans grande Compagnie. S'il n'y a que cét obstacle, repris-je, il est aysé de le surmonter : et il faudra obliger Lycaste à faire dire qu'elle n'est point chez elle. La Compagnie seroit encore trop grande en ce lieu là, reprit-il, car enfin le moins qu'il y peust avoir, seroit Lycaste, Zenocrite, Cydipe, Arpalice, et vous : et je vous laisse à penser, s'il seroit possible que Zenocrite peust s'imposer un assez long silence, pour obliger Arion à chanter de son mieux. Car il faut que vous sçachiez, poursuivit-il, qu'un homme de qui la voix est accoustumée à charmer jusques aux Dauphins, ne trouveroit nullement bon que des Dames ne l'escoutassent pas, c'est pourquoy au lieu de me donner un plaisir en vous en donnant, je me causerois un chagrin estrange. Il me semble que je le voy desja, poursuivit-il, remettre sa Lire sur la Table, à la premiere parole que Zenocrite diroit, ne voulant ny en jouër, ny chanter : et agir enfin avec toute la bizarrerie qui suit pour l'ordinaire ceux qui sçavent quelque chose excellement à la Musique. Mais que faut-il donc faire ? luy dis-je ; il faudroit, repliqua-t'il, que demain apres disner, vous fissiez venir Arpalice icy sur quelque pretexte ; qu'elle y fust seule ; et que vous fissiez dire tout le jour que vous n'y seriez point, excepté à Arion et à moy, qui viendrions ensemble. Thrasimede ne m'eut pas plustost proposé cela, que je l'acceptay : car comme mon Pere m'a tousjours donné assez de liberté, sçachant bien que je n'en abuse pas ; il me fut aysé de faire ce que Thrasimede me proposoit. Ce n'est pas que je ne creusse qu'Arpalice en feroit peut estre quelque difficulté : mais je ne laissay pas de promettre affirmativement la chose à Thrasimede : qui avoit fondé cette innocente fourbe, sur ce qu'il estoit arrivé à Patare un de ses Amis d'Harlicarnasse, qui joüoit passablement de la Lire, et qui ne chantoit pas mal. Mais enfin pour accourcir mon discours autant que je le pourray, je fis si bien que je forçay Arpalice de me venir voir : je dis que je la forçay : car il est vray qu'elle y resista autant qu'elle peut. Mais enfin voyant que je me faschois, elle y vint le jour suivant de fort bonne heure : vous pouvez juger que Thrasimede ne manqua pas d'y venir, et d'y amener aussi ce pretendu Arion. Mais j'oubliois de vous dire qu'il m'avoit dit qu'il falloit luy faire beaucoup de civilité, et luy donner beaucoup de loüanges. Il m'advertit mesme que le vray moyen de le faire bien chanter, estoit de le bien entretenir devant qu'il chantast : car c'est la coustume, me disoit il, presques de tous les Musiciens qui sont au monde, d'aymer mieux à faire ce qu'ils ne font pas si bien que ce qu'ils font excellemment : c'est pourquoy il faut se donner la patience, de luy entendre raconter quelqu'une de ses avantures amoureuses, ou son advanture du Dauphin, si l'on veut avoir le plaisir de l'entendre bien chanter. S'il ne faut que cela, luy dis-je, laissez moy faire les honneurs de ma Chambre : nullement, dit-il, et ce ne doit pas estre à vous à choisir si vous le devez entretenir ou non : et pour luy faire la civilité toute entiere, il faut le laisser libre entre Arpalice et vous. Et en effect lors qu'il arriva le lendemain, apres le premier compliment, je luy laissay la liberté de se mettre aupres d'Arpalice, ou aupres de moy : mais à vous dire la verité, il n'avoit garde de s'y tromper : car Thrasimede luy avoit si bien dépeint la Personne qu'il aymoit, qu'il ne manqua de la luy laisser, et de faire precisément ce que Thrasimede vouloit qu'il fist. De sorte que le feint Arion, qui a extrémement de l'esprit, se mit à m'entretenir, en attendant qu'un des Gens de Thrasimede luy eust apporté sa Lire. D'abord la conversation se fit entre tous les quatre : mais insensiblement il ne parla plus qu'à moy : et il conduisit la chose avec tant d'art, que je creus que pour l'obliger à bien chanter, il faloit l'entretenir avecque soing, et l'escouter paisiblement : le priant mesme de me vouloir raconter cette merveilleuse advanture du Dauphin, qui estoit sçeuë de toute la Terre. Et en effect il commença de me la dire, et de me la circonstancier de telle sorte, que je m'imaginay qu'il n'acheveroit de me la raconter, que le lendemain au matin, et qu'ainsi il ne chanteroit point. Au reste Thrasimede m'avoit si fortement dit qu'il estoit capricieux ; et j'estois si persuadée qu'il le devoit estre ; que je n'osois tesmoigner l'inquietude où j'estois Cependant Thrasimede qui ne vouloit pas perdre une occasion qu'il avoit eu tant de peine à trouver, s'aprocha encore un peu plus prés d'Arpalice qu'il n'estoit : et prenant la parole ; Madame, luy dit il tout bas, il me semble que puis que Candiope a bien la bonté de souffrir qu'Arion luy raconte ses malheurs passez, vous devez bien avoir celle d'endurer que je vous raconte mes malheurs presens. Mais de grace Madame (adjousta t'il, voyant sur son visage qu'elle se preparoit à le refuser) n'ayez pas l'inhumanité de ne vouloir pas m'entendre : la Lire d'Arion, poursuivit-il, m'imposera bien-tost silence, sans que vostre rigueur s'en mesle : c'est pourquoy je vous conjure de me laisser parler. Arpalice qui croyoit qu'en effect on apporteroit bien-tost cette Lire, et que ce pretendu Arion commenceroit de chanter dés qu'on l'auroit apportée, ne se servit pas de toute son autorité, pour imposer silence à Thrasimede. De sorte que cét Amant prenant la parole, sans craindre d'estre bien-tost interrompu par le chant d'Arion ; Madame, luy dit-il, je ne pense pas estre assez malheureux, pour ce que vous ne soyez pas persuadée, que je vous ayme autant que je puis aymer : toutes mes actions vous l'ont dit ; tous mes regards vous en ont asseurée ; et vous vous l'estes sans doute dit à vous mesme, toutes les fois que vous avez songé à moy malgré vous : n'estant pas possible qu'il y ait tant d'amour dans mon coeur sans que vous le sçachiez. Ainsi Madame je ne vous parle pas pour vous persuader que je vous ayme : car je veux presuposer que vous le sçavez : mais je vous parle pour vous demander ce qu'il vous plaist que je devienne : et comment vous voulez que je vive avec ce Rival sans amour, qui va bien tost arriver ? car je vous declare, Madame, que je ne puis changer mon coeur. Au reste (poursuivit il, sans luy donner loisir de l'interrompre) souffrez que je vous asseure. Madame que si j'estois assez heureux, pour estre plus consideré de vous que Menecrate ; l'engagement que vous avez avecque luy, ne seroit pas un obstacle à mon bon heur : car encore que je sçache que si vous refusez de l'espouser, le Testament de vos Parens vous oste la plus grande partie de vostre bien : j'ay à vous dire que j'en ay assez pour vous recompenser de cette perte : en ayant sans doute plus moy seul, que vous et Menecrate n'en pourriez avoir ensemble. Laissez luy donc tout ce que les Loix de vostre Pays luy donnent : et accordez moy ce que la raison et mon amour veulent que vous m'accordiez ; je veux dire vostre affection. Ce que vous me dites, reprit Arpalice, est si genereux, que je ne sçaurois m'en offenser : mais apres vous en avoir donné des loüanges, je ne laisse pas de vous dire, que quelque estime que j'aye pour vous ; quelque adversion que j'aye pour Menecrate ; et quelque repugnance que j'aye à la contrainte ; je ne laisse pas, dis je, de vous advoüer, que je ne pense pas que je puisse avoir la force de dire que je ne veux plus ce que j'ay tesmoigné vouloir toute ma vie. Ainsi, genereux Thrasimede, s'il est vray que vous ayez quelque estime pour moy, vous me pleindrez dans mon infortune, sans entreprendre de la changer : et si vous me voulez obliger, vous vivrez avec Menecrate, comme vous y viviez à Apamée : et vous vivrez avecque moy, comme avec une personne indifferente. Quoy Madame, interrompit-il, vous trouvez qu'il y ait de l'equité à parler comme vous faites ! vous croyez que je puisse vivre avecque vous, comme avec une personne indifferente ! vous pretendez que je vive avec Menecrate, comme je faisois à Apamée ! De grace, Madame, songez à ce que vous dites : pensez quelle douleur il y a d'espouser un homme qui n'a point d'amour : et quelle injustice il y auroit, de desesperer un homme qui en meurt pour vous : et qui en mourra infailliblement, si vous ne prenez quelque soing de sa vie. Au nom des Dieux, Madame, poursuivit-il, faites quelque difference de Menecrate à moy : songez s'il vous plaist qu'il recevra sans aucune joye, l'honneur que vous luy voulez faire : et considerez que puis qu'il a peu jouër vostre Peinture, il pourroit peut-estre ceder vostre Personne sans peine, aux conditions que je vous ay dites. Pour moy, Madame, la passion que j'ay pour vous, me feroit recevoir à genoux, la plus legere faveur : et pour vous tesmoigner si j'en sçaurois bien user, et si mon coeur en seroit touché ; voyez, luy dit-il, pour connoistre la passion de Thrasimede, jusques où il porte sa veneration : et en disant cela, il luy fit voir qu'il conservoit soigneusement les Tablettes dans lesquelles je vous ay dit qu'il luy avoit escrit. Ne pensez pas Madame, adjousta-t'il, que je les porte pour m'en servir : au contraire, c'est pour ne m'en servir jamais : et je ne les conserve que parce que vos belles mains les toucherent, lors que vous eustes l'inhumanité d'en affacer le premier tesmoignage d'amour que je vous ay donné. Jugez donc, Madame, avec quel respect je recevrois une veritable faveur : eh de grace, poursuivit-il encore, ne remettez point un Thresor, en la possession d'un aveugle, qui n'en connoist pas le prix : laissez le dans la liberté de se punir par un mauvais choix : et choisissez vous-mesme un coeur, qui vous sçache adorer comme vous meritez de l'estre. Vous trouverez sans doute dans le mien, autant de respect que de passion, et autant de fidelité que d'amour : advisez donc, Madame, à ce que vous avez à faire : et reglez, s'il vous plaist, toutes mes actions, par une seule de vos paroles : car enfin, c'est sur ce que vous m'allez respondre, que porte toute la suitte de ma vie. Je n'ay pas assez de vanité, respondit-elle, pour croire positivement, tout ce que vous venez de me dire : mais j'ay assez bonne opinion de vous, pour esperer que vous ne me refuserez pas la priere que je vous fais, de vivre civilement bien avecque Menecrate, seulement pour l'amour de moy : de peur que si cela n'estoit pas, on ne creust quelque chose à mon desavantage, qui retomberoit infailliblement sur vous si je la sçavois : car dans le chagrin où je suis, je n'aurois peut-estre pas l'equité, de n'accuser de mon malheur, que ceux qui en sont la veritable cause. Si vous me faites l'honneur de me promettre, reprit Thrasimede, que Menecrate ne sera jamais heureux, je vous promettray de vivre admirablement bien avecque luy : mais Madame, si vous me desesperez absolument, je ne vous responds pas de ce que je feray. Je vous asseure, repliqua Arpalice en souspirant, que je me desespererois moy-mesme, si je croyois affirmativement que rien ne me peust empescher d'espouser Menecrate : et je suis persuadée, que si ce malheur doit m'arriver, je ne le croiray pas encore au moment qui le precedera. Mais pendant que Thrasimede entretenoit Arpalice, elle regardoit continuellement, si on n'aportoit point la Lire d'Arion : ce n'est pas qu'elle haïst celuy qui luy parloit : mais c'est qu'elle ne vouloit pas luy respondre trop obligeamment, ny trop aygrement aussi : c'est pourquoy elle eust esté ravie que leur conversation eust esté interrompuë. Pour moy je regardois aussi bien qu'elle, si cette Lire ne venoit point : car comme Thrasimede m'avoit dit qu'il y avoit une notable difference de la conversation d'Arion à sa Lire et à ses Chansons, je me preparois à recevoir le plus grand plaisir que j'eusse jamais receu : en effect je trouvois qu'il parloit si bien, et si agreablement ; que croyant qu'il chantoit cent fois mieux qu'il ne parloit j'avois lieu de croire que ce que j'entêdrois me charmeroit. Mais enfin quand il pleut à celuy que Thrasimede avoit envoyé, avecque ordre d'estre long-temps à revenir, la Lire fut apportée : des que je la vis, je voulus la presenter à ce feint Arion : croyant que je ne pouvois l'obliger davantage, qu'en tesmoignat avoir beaucoup d'impatience de l'entendre. Mais pour luy qui n'en avoit pas tant de se faire oüyr, il la prit, et la mit sur la Table : disant qu'il vouloit achever ce qu'il avoit commencé de me dire, et ce que je luy avois commandé de m'aprendre. De sorte que craignant de l'irriter, je me remis à ma place ; et j'escoutay le reste de son advanture du Dauphin, qu'il exagera, jusques à me despeindre boüillonnement de la Mer à l'entour de ce Roy des Poissons qui le portoit : et jusques à me representer ces Cercles que font les Dauphins en nageant et qui en sont d'autres sur l'eau qui se perdent les uns dans les autres en s'eslargissant. J'estois pourtant si simple, que je croyois qu'il ne me faisoit cette description si estenduë, que parce qu'il estoit fort accoustumé à faire des Vers : et que je pensois que l'habitude qu'il y avoit, estoit cause, qu'il parloit en Prose d'une maniere un peu trop figurée : quoy que je remarquasse pourtant en d'autres endroits, qu'il parloit tout à fait conme les honnestes Gens parlent. Mais à la fin ayant achevé le recit de cette advanture, il falut prendre la Lire, et il la prit en effect. Arpalice voulut alors se lever pour s'aprocher, et imposer silence à Thrasimede : mais ce feint Arion luy dit qu'il n'estoit pas encore temps : parce qu'il estoit un peu difficile à trouver qu'une Lire fust d'accord : et par consequêt, un peu long à accorder la sienne : et que toute la grace qu'il luy demandoit, estoit de parler bas : adressant en suitte la parole à Thrasimede pour le conjurer d'en monstrer l'exemple à Arpalice. Et en effect, il n'y manqua pas : car il continua de l'entretenir, tant que ce pretendu Arion fut à accorder sa Lire, dont il ne pensa jamais demeurer satisfait. Vingt fois il en abaissa et haussa toutes les Cordes, les unes apres les autres, et vingt fois apres les avoir abaissées et haussees, il les remit au point où elles estoient auparavant. Il tourna et retourna toutes les Chevilles de sa Lire : il en avança, et recula, cinq ou six fois le Chevalet : il en changea, ou fit semblant d'en changer toutes les Touches : il rompit et remit dix ou douze Cordes, et apres levant les yeux vers le Ciel, et tournant à demy le dos vers la Campagnie ; il fut encore plus de demie heure, à former certains accords peu distincts, et à gronder à demy bas, certains tons confus, qui ne permettoient pas de pouvoir juger pleinement de son sçavoir ou de son ignorance en la Musique : se balançant tout le corps pour marquer la mesure, et la marquant encore du pied. Enfin cét adroict et malicieux Amy, n'oublia aucune de toutes les grimaces des Musiciens : et il donna tant de temps à Thrasimede, et il fut si long et si difficile à contenter, en matiere d'accords et d'harmonie ; que je creus vingt fois qu'il alloit remettre la Lire dans son Estuy, et qu'il ne chanteroit point. Il alongea mesme encore la chose, par un discours de la Musique, où il fit entrer les plus obscurs termes de l'Art : il me parla des trois Modulations, Phrigienne, Dorienne et Lydienne : il me parla de Diatonique ; de Chromatique ; d'Enharmonique ; de Mese ; de Paramese ; de Diapasion ; et de cent autres grands et terribles mots, que je m'entendis point du tout ; que je n'entends pas encore ; et que je ne sçay comment j'ay peu retenir : mais tout cela d'un ton de Maistre, et tel que l'auroient peu avoir Amphion, Linus, ou Orphée. Cependant il faut que vous sçachiez, que pensant effectivement que je ne pouvois faire un plus grand plaisir à un Musicien qui avoit esté mon Maistre, et qui estoit celuy à qui je m'estois informée de la premiere Serenade de Thrasimede, je l'avois envoyé querir sans en rien dire : et avois ordonné à une Fille qui estoit à moy, de le faire entrer dans mon Cabinet, par ve Escalier dégagé. Et en effect, lors que le feint Arion conmença d'accorder sa Lire, ce Musicien estoit dans ce Cabinet, avec toutes les Femmes du Logis. Je vous laisse donc à penser, combien il avoit d'impatience d'entendre cét homme, dont la reputation alloit par toute la terre. Cependant comme je sçavois qu'il n'estoit pas moins celebre par ses Vers, que par sa Lire et par son Chant ; et que je jugeay que ceux qu'il avoit chantez lors qu'il croyoit mourir, devoient estre les plus beaux et les plus touchans ; je creus que je devois le prier de le vouloir chanter. C'est pourquoy prenant la parole, je luy expliquay mon intention, et je l'embarrassay estrangement : car vous jugez bien qu'il ne pouvoit pas m'accorder ce que je luy demandois : puis que le veritable Arion n'a jamais voulu donner cét admirable Poëme à personne. Mais comme cét Amy de Thrasimede a merveilleusement de l'esprit, il s'en deffendit pourtant avecque adresse : il me dit donc que c'estoit un chant si triste, et des paroles si lamentables, qu'au lieu de nous donner de la joye, il nous donneroit de la douleur. Pour moy qui voulois qu'il eust bonne opinion de ma suffisance, en matiere de Musique, je le suppliay de croire, qu'Arpalice et moy n'estions pas tout à fait de l'humeur des Femmes en general ; qui n'aiment que certains petits Airs de mouvement extremement gais : puis qu'au contraire, nous ne trouvions rien de si beau que ces grands Airs melancholiques, qui par des sons douloureux et plaintifs, attendrissent le coeur de ceux qui les entendent : et portent avec eux je ne sçay quels tristes accens, qui excitent à la compassion. Ha Madame (interrompit-il, en me regardant fixement) vous venez de parler en des termes, qui n'ont garde de me permettre de chanter ce que vous desirez que je chante ! car la maniere dont je voy que vous entrez dans les veritables sentimens qu'on doit avoir pour la Musique ; je suis asseuré que ce qui a donné de la compassion aux Dauphins, vous feroit mourir de douleur. Voyant donc que je ne pouvois l'obliger à m'accorder ce que je voulois, je ne l'en pressay plus : et je le laissay dans la liberté de chanter ce qu'il voudroit. Cependant Thrasimede parloit toûjours de son amour à Arpalice : qui craignant de ne pouvoir s'empescher de donner un peu trop d'esperance à cét Amant, se leva enfin déterminément, et s'aprocha du feint Arion : qui voyant que son Amy n'avoit plus de temps à mesnager, et qu'il n'entretenoit plus Arpalice, se resolut de chanter. Mais quoy qu'il le fist assez bien, pour un homme de qualité, qui n'en fait pas profession : il est vray qu'ayant l'imagination toute remplie de ce merveilleux chant d'Arion, dont on parloit par tout le monde ; je fus estrangement estonnée, lors que cét Amy de Thrasimede commença de chanter si mediocrement. Mais si je le fus, ce Musicien qui escoutoit dans mon Cabinet, le fut encore davantage : cependant Arpalice et moy, n'osions tesmoigner nostre estonnement : et nous faisions semblant de trouver qu'il chantoit miraculeusement bien. Je ne peus pourtant jamais m'empescher de dire tout bas à Arpalice, durant qu'il accordoit sa Lire pour chanter un autre Air, une partie de ce que j'en trouvois. Ne pensez vous pas, luy dis-je à l'oreille, qu'il faut estre Dauphin, pour trouver cette harmonie merveilleuse ? Pour moy adjousta-t'elle, tout ce que je vous en puis dire, est que si Arion ne parle pas mieux qu'il ne chante, il vous a bien ennuyée. Je vous asseure, luy dis-je, qu'il ne chante pas si bien qu'il parle : et je suis asseurée que ce fut en faisant conversation, et non pas en chantant, qu'il attendrit le coeur de ce Dauphin qui le sauva. Quoy que nous n'eussions eu dessein de dire qu'un mot Arpalice et moy, j'avois une telle envie de rire, que je fus contrainte de luy parler plus long-temps pour m'en empescher : mais ce qui commença de me faire entrer en soubçon de quelque chose, fut que durant que je parlois à Arpalice, je remarquay que ce feint Arion en accordant sa Lire, nous monstra des yeux à Thrasimede : ayant luy-mesme une si forte envie de rire, qu'il ne s'en pouvoit empescher qu'à peine non plus que nous. Il contrefit pourtant le Musicien jusqu'au bout : et le contrefit mesme plaisamment. Car comme il vid que son Amy n'avoit plus besoin qu'il fist durer la conversation, il fit semblant de se fascher de celle que nous faisions Arpalice et moy : de sorte que mettant sa Lire sur la Table assez brusquement, il agit comme un homme qui ne vouloit plus chanter. Arpalice qui n'avoit pas veu ce que j'avois remarqué, se mit à luy en faire mille excuses, et à le conjurer de continuer de chanter : mais il luy dit avec un chagrin de Musicien, que ce seroit pour une autre fois. Pour moy je resvois si fort à l'action que j'avois veue faire à ce pretendu Arion, que je n'escoutois pas leurs complimens : de sorte que se servant de mon silence, pour pretexter le refus qu'il faisoit à Arpalice ; il luy dit qu'aussi bien n'estois-je pas satisfaite de ce qu'il n'avoit pas voulu chanter la mesme chose qu'il avoit chantée, lors que le Dauphin luy avoit sauvé la vie : c'est pourquoy, dit il, je veux attendre que je me sois remis parfaitement ce chant dans la memoire. Si vous luy devez la vie, repliqua Arpalice, il n'est pas croyable que vous l'ayez oublié : pendant qu'elle parloit ainsi, Thrasimede qui n'estoit par marry que sa fourbe fust descouverte, parce qu'il esperoit qu'elle seroit prise pour une marque d'amour : et que d'ailleurs son Amy devant tarder quelque temps à nostre Ville, n'y vouloit pas passer pour ce qu'il n'estoit point, s'aprocha de moy, et me demanda en sousriant, ce qu'il me sembloit de luy ? Il me semble, luy dis-je, en abaissant la voix, que cét Arion parle si bien, et chante si mal pour estre ce fameux Arion dont on parle tant ; que je le tiens bien plus propre à divertir une agreable Compagnie par conversation, qu'à enchanter des Dauphins par sa voix. Pour moy si j'avois esté à la place de celuy qu'il dit qui le sauva, j'aurois mieux aymé escouter le bruit que font les Vagues en bondissant contre des Rochers, que d'escouter ses Chansons. Quoy qu'il en soit, me dit Thrasimede, sa Lire m'a causé plus de satisfaction, que son eloquence. Je n'en dis pas autant que vous, repris-je, car son entretien m'a plus divertie que sa Musique. Apres cela, Thrasimede me dit que conme Arion ne vouloit pas estre connu, il se feroit nommer Philistion, tant qu'il seroit à nostre Ville : et ce qu'il y avoit de rare estoit que ce nom là que Thrasimede me disoït estre un nom emprunté, estoit veritablement celuy de ce pretendu Arion : qui apres avoir fait remarquer en peu de mots, qu'il avoit infiniment de l'esprit ; s'en alla avecque Thrasimede : qui me dit tant de choses, qu'enfin je ne doutay plus du tout de la fourbe qu'il nous avoit faite. De sorte que craignant que cela ne fist quelque bruit dans le monde, je passay un moment dans mon Cabinet, pour dire à ce Musicien, que je le priois de ne dire point qu'Arion fust à Patare : mais comme une Fille d'Arpalice avoit oüy ce nom là, et qu'une Fille qui estoit à moy l'avoit aussi entendu, il n'y eut pas moyen que ce secret demeurast secret entre trois personnes : principalement parce que ce Musicien estoit ravy d'avoir trouvé qu'Arion avoit si mal chanté. Il est vray qu'il ne dit pas qu'il eust veu Arion dans ma Chambre : mais il dit qu'il l'avoit oüy. Les deux Filles qui estoient à Arpalice et à moy, n'oserent pas aussi dire toute la verité qu'elles croyoient sçavoir : mais elles dirent seulement aux Femmes de Zenocrite, qu'Arion estoit a Patare, et que Thrasimede le connoissoit fort : de sorte que dés le lendemain, tout le monde se disoit cette nouvelle : et chacun se demandoit si on avoit veu Arion ? Mais ce qu'il y eut de rare, fut que ce jour là Zenocrite estant venuë chez Lycaste, où j'estois avecque Cydipe et Arpalice, Thrasimede y vint, qui y amena Philistion, comme Philistion : c'est à dire comme un homme de qualité d'Halicarnasse, et non pas comme Arion. Pour moy, quoy que j'eusse bien creû que Thrasimede nous avoit fait une fourbe ; toutesfois je ne sçavois pas encore trop bien pour qui je devois prendre cét Estranger : et j'en fus d'autant plus embarrassée, que tous ceux qui vinrent ce jour là chez Lycaste, parlerent tous d'Arion : les uns disant une chose, et les autres une autre : selon que cette fausse nouvelle s'estoit changée, par la bouche de ceux qui l'avoient dite. Pour moy, dit Zenocrite, je ne desespere pas de l'entendre : car on m'a asseuré qu'il est fort des Amis de Thrasimede. Je vous advouë que lors que Zenocrite parla ainsi, je creus que c'estoit une attaque qu'elle nous donnoit à Arpalic et à moy, et qu'elle avoit sceu quelque chose de nostre advanture du jour precedent : car encore que nous fussions de ses Amies, nous ne nous en tenions pas plus en seureté pour cela. D'autre part, Thrasimede et Philistion ne sçavoient qu'en penser : mais à la fin le premier prenant la parole, dit qu'il n'avoit point encore veu Arion : et que s'il le voyoit, il promettoit à Zenocrite de le luy faire entendre. Il n'eut pas plustost promis cela, que toute la Compagnie luy demanda la mesme grace, qu'il ne refusa à personne : et Philistion, le plus hardy de tous les hommes, l'en pressa comme les autres : si bien qu'Arion demandoit à voir Arion. Cependant Arpalice et moy, avions une estrange envie de rire : elle la cachoit pourtant le mieux qu'elle pouvoit : luy semblant que Thrasimede en tireroit quelque conjecture avantageuse pour luy. Il est vray qu'elle n'avoit pas grande peine à rapeller quelque fascheuse idée dans son esprit pour s'en empescher : puis qu'elle n'avoit qu'à se souvenir que Menecrate arrivoit le lendemain. Cependant le reste de ce jour là, fut encore donné à la joye : et pour me la donner toute entiere du feint Arion, Thrasimede s'aprochant de moy, me demanda pardon de la fourbe qu'il m'avoit faite, et me la conta exactement : me conjurant de luy vouloir estre favorable aupres d'Arpalice, et d'avoir pitié de luy.

Histoire d'Arpalice et de Thrasimède : départ d'Arpalice à la campagne


Je ne vous diray point tout ce que nous dismes, car cela seroit trop long : ny combien Thrasimede fut persecuté, de ceux qui vouloient qu'il leur fist entendre Arion : ny combien Zenocrite fut divertissante ce jour là, sur le retour de Menecrate : mais je vous diray qu'enfin Arpalice voyant que le lendemain au soir Menecrate arriveroit, et que peut-estre dans peu de jours on luy commanderoit de l'espouser ; en conceut une telle douleur, qu'elle s'en trouva mal, jusques à garder le Lict. Je pense, à dire les choses comme elles sont, que l'estime qu'elle avoit pour Thrasimede, augmentoit encore l'adversion qu'elle avoit pour Menecrate : quoy qu'il en soit, le desplaisir la fit malade : de sorte que moitié chagrin, moitié maladie, elle garda le Lict le jour suivant, que je passay tout entier aupres d'elle : demeurant mesme le soir chez Lycaste, parce qu'Arpalice voulut que je visse arriver Menecrate. Et en effect, je me trouvay à cette entreveuë, qui se fit à peu prés comme je l'avois pensé : c'est à dire assez civilement, du costé de Menecrate, quoy qu'avecque beaucoup d'indifference : mais avecque une froideur estrange du costé d'Arpalice. Il est vray que comme elle estoit au Lict, et qu'elle disoit se trouver mal, il n'y prist pas garde : et il s'attacha bien plus à regarder Cydipe, qui estoit fort propre ce jour là, qu'à entretenir Arpalice. Aussi tesmoigna t'elle si ouvertement, qu'on luy feroit plaisir de la laisser seule, qu'on se retira ; à la reserve de Parmenide qu'elle retint, et à qui elle donna toutes les marques qu'elle pouvoit donner, d'une veritable amitié. Elle eut aussi la bonté de vouloir que je demeurasse : mais ce qu'il y eut d'admirable, fut que cét Amant qui à son retour trouvoit sa Maistresse malade, en fut si peu affligé, qu'il fut extraordinairement tard à entretenir Cydipe à la Chambre de Lycaste, estant de la plus belle humeur du monde ce soir là. Je vous laisse à penser si cette façon d'agir, diminuoit l'aversion d'Arpalice : qui en effect fut si touchée de ce bizarre procedé, qu'elle en fut effectivement malade, durant plus de quinze jours : pendant quoy Menecrate ne la voyoit qu'un quart d'heure chaque jour ; employant tout le reste à se divertir, et à entretenir Cydipe, qui luy plaisoit extrémement. Il fut mesme visiter Thrasimede, aussi bien que Parmenide : car encore qu'on luy eust parlé de l'advanture du Portraict, et qu'on luy eust dit quelque chose qui deust luy persuader que Menecrate estoit amoureux d'Arpalice ; comme il ne l'estoit point alors, il ne s'en soucioit pas. si bien que cela ne l'empescha point de faire civilité à Thrasimede : qui depuis le jour qu'il m'eut avoüé la tromperie qu'il m'avoit faite, continua tousjours de me parler de son amour pour Arpalice. Cependant comme elle ne vouloit pas faire la grace à Menecrate de luy tesmoigner qu'elle fust irritée contre luy, de ce qu'il avoit joüé son Portraict ; et qu'elle se contentoit de luy faire froid sans luy en dire la veritable cause ; elle fut bien ayse, pour avoir un peu plus de temps de resoudre ce qu'elle vouloit faire, d'aller aux champs avecque Zenocrite, qui la demanda à Lycaste : luy disant que l'air luy redonneroit la santé. De sorte qu'Arpalice, sans que Menecrate sceust si elle estoit embellie ou non, tant il l'avoit veuë dans l'obscurité, s'en alla pour quinze jours avec Zenocrite : ainsi elle sortit de son Lict pour entrer dans un Chariot. Elle ne s'en trouva pourtant pas mal : car comme elle avoit l'esprit plus malade que le corps, l'agitation n'augmenta point ses incommoditez : au contraire, elle s'en porta mieux. Pour moy je demeuray à Patare : mais ce fut avecque ordre de mander des nouvelles à Arpalice. Et certes je ne manquay pas de matiere, à luy faire d'amples Relations : car Menecrate continüa de paroistre fort touché de la beauté de Cydipe : Parmenide devint fort amoureux de Cleoxene Soeur de Menecrate : et le feint Arion, fit semblant de ne me haïr pas. Mais en mandant toutes ces nouvelles à Arpalice, c'estoit tousjours dans une Lettre separée, et luy en envoyant une autre qu'elle pouvoit monstrer à Zenocrite : car encore que ce soit une fort genereuse Personne, il est pourtant vray qu'il est une espece de secrets, qu'on ne luy confie point de soy-mesme. Ce n'est pas qu'on ne luy face cent confidences : mais ce sont des affaires d'autruy plus que des siennes propres : ainsi elle sçait tout, mais elle le sçait par ceux qui n'y ont point d'interest. Suivant donc cét ordre general, je laissois à la discretion d'Arpalice, de luy apprendre ce qu'elle jugeroit à propos qu'elle sceust : cependant elle apprit avecque joye que Menecrate s'attachoit à Cydipe : mais elle apprit avecque douleur que Parmenide aymoit la Soeur de Menecrate. Je luy manday aussi en raillant, que Thrasimede me voyoit si souvent, que Philistion n'avoit pas loisir de me dire la moitié de l'estime qu'il avoit pour moy. Cependant comme l'amour de Thrasimede estoit tres-violente, l'absence d'Arpalice luy sembla tres-longue : aussi ne peut il se resoudre de la laisser durer davantage sans luy escrire. Comme il sçavoit que je luy donnois souvent de mes nouvelles ; et qu'il m'avoit fait dire adroitement quel estoit le jour que je luy escrivois ; il prit si bien son temps, qu'il me vint voir, comme j'estois preste de faire mon Paquet ; et comme il sçavoit que je luy envoyois toutes les jolies choses qu'on faisoit, il me donna de certains Vers, qu'il y avoit plus de deux ans qu'il avoit ; mais comme je ne les avois point veus, je les pris pour une nouveauté ; de sorte qu'apres qu'il me les eut leus, je ne fis point de difficulté de les envoyer à Arpalice. Mais Thrasimede en me les donnant, glissa adroitement un Billet dedans, sans que je m'en apperceusse ; si bien que lors qu'Arpalice vint à ouvrir mon Paquet, elle fut fort surprise d'y trouver un Billet de Thrasimede, dont elle connoissoit bien l'escriture ; ne concevant pas que j'eusse voulu m'en charger, principalement sans luy en rien dire. Il est vray que celuy qui fut cause qu'on m'accusa durant un moment, me justifia luy-mesme : car le Billet de Thrasimede estoit tel.

A LA PLUS BELLE PERSONNE DU MONDE.

Je ne vous prie pas seulement de me pardonner la liberté que je prens de vous escrire ; je vous conjure encore d'obtenir mon pardon de Candiope, pour la tromperie que je luy fais. Mais, Madame, le moyen de s'empescher de vous demander jusques à quand doit durer cette rigoureuse absence, qui me prive de vostre veuë ? et le moyen encore de ne vous demander pas si vous n'esloignerez jamais tout à fait de vostre coeur, un homme qui peut estre esloigné de vous sans desespoir ? et si vous n'y recevrez jamais le plus amoureux de tous les hommes ? Je vous dirois, Madame, comment on l'apelle, mais dites le vous à vous mesme, je vous en conjure : afin que mon nom ait la gloire d'estre prononcé par la plus belle bouche qui sera jamais.

Comme ce Billet estoit aussi respectueux que galant, il divertit plus Arpalice qu'il ne l'irrita : et la tromperie que Thrasimede m'avoit faite, eut un aussi heureux succez qu'il l'avoit peu desirer. Elle feignit pourtant d'estre en colere : mais elle se pleignit avecque des paroles qui avoient si peu d'aigreur, qu'il estoit aysé de connoistre qu'elle se pleignoit plus par bien seance que par ressentiment. Arpalice ne respondit pourtant point au Billet de Thrasimede : au contraire, elle me le renvoya : et si je me pouvois aussi bien souvenir de sa Lettre, que je me suis souvenuë du Billet que je vous ay recité, je vous ferois advoüer, qu'Arpalice escrit aussi bien qu'elle parle. En effect, cette Lettre estoit l'une des plus spirituelles que je vy jamais : car Arpalice y conservoit toute la severité d'une honneste Personne un peu en colere : et ne laissoit pourtant pas d'y dire certaines choses, infiniment obligeantes pour Thrasimede. Il est vray qu'elle me deffendoit, de luy monstrer sa Lettre : mais à vous dire la verité, je voyois qu'elle avoit tant pris de peine à la bien escrire, que je creus qu'elle n'avoit pas eu dessein d'estre obeïe. Car lors qu'elle n'escrivoit que pour moy seulement, son caractere estoit moins lisible, et elle ne s'amusoit pas mesme à choisir si exactement toutes ses paroles : de sorte que suivant son intention, je la fis voir à Thrasimede : apres luy en avoir fait toutes les façons que je m'imaginois bien qu'Arpalice vouloit que j'en fisse : luy faisant toutesfois auparavant mille reproches, de la tromperie qu'il m'avoit faite. Mais enfin je me laissay appaiser, et je luy monstray la Lettre d'Arpalice, dont il fut charmé : non seulement parce qu'elle estoit belle, mais encore parce qu'il entendit admirablement ce qu'il y avoit d'obligeant pour luy. Que ne fit il point, pour me persuader de luy donner une Copie de l'endroict qui parloit de luy ! mais je ne le voulus pas faire. Il est vray qu'il le leut tant de fois, qu'il s'en falut peu qu'il ne le retinst. Cependant il faut que vous sçachiez, que la conversation que j'eus ce jour là avecque Thrasimede ; me fit si bien connoistre la veritable passion qu'il avoit pour Arpalice ; qu'il est certain que j'eusse souhaitté pour le bon-heur de tous les deux, que Menecrate fust devenu si amoureux de Cydipe, qu'il se fust resolu à l'espouser, et à ne songer plus à Arpalice. Aussi vous puis-je ausseurer, que tant que son absence dura, je fis tout ce que je peus pour y contribuër quelque chose : en effect je ne voyois jamais Cydipe un peu negligée, que je ne luy en fisse la guerre afin de l'empescher de l'estre. Elle ne la fut pourtant guere en ce temps là : car quoy qu'elle veüille dire aujourd'huy, elle n'estoit pas marrie que Menecrate la preferast à la plus belle Personne de Lycie. Ainsi sans prevoir precisément, jusques où la chose pouvoit aller ; Cydipe eut asseurément pour Menecrate, toute l'honneste complaisance, qu'une Personne de sa vertu peut avoir. Il est vray que comme Cydipe a une civilité fort universelle et fort esgalle, il n'y avoit que ceux qui avoient de la finesse en de pareilles choses, qui le remarquassent : mais pour moy je n'y fus point trompée : et je connus sans en pouvoir douter, que Cydipe estoit bien ayse que Menecrate l'aymast. Cependant Parmenide, qui estoit devenu fort amoureux de Cleoxene, n'osoit tesmoigner à Menecrate, qu'il trouvast estrange qu'il rendist si peu de soings à sa Soeur, parce qu'il craignoit de l'irriter : joint que sçachant bien qu'Arpalice n'aymoit pas Menecrate, il n'avoit autre interest en la chose, que celuy d'estre bien avecque le Frere de Cleoxene, qui ne luy donnoit pas peu d'occupation. Car il faut que vous sçachiez, pour bien entendre cette advanture, que Cleoxene a autant d'esprit que de beauté : mais c'est un esprit si fin et si caché, que ceux qui pensent le mieux connoistre, trouvent quelquefois qu'ils n'y connoissent rien. En effect elle passoit en ce temps-là, pour une Personne indifferente, qui ne se soucioit point qu'on l'aymast, qui se divertissoit de toutes choses ; qui n'aymoit que le plaisir en general ; qui ne s'attachoit à nul plaisir particulier ; qui n'avoit confidence avecque qui que ce soit ; et qui disoit à tout le monde, qu'elle ne concevoit pas de quoy on pouvit faire un secret. Cependant cette Personne, telle que je vous la despeins, avoit un engagement tres-estroict, il y avoit plus d'un an, avecque un Frere que j'ay, qui se nomme Lysias ; sans qu'on en eust jamais rien soubçonné. Il est vray que Lysias est aussi discret, que Cleoxene est fine : et je n'aurois mesme jamais sceu cét intrigue, si le hazard ne m'eust fait trouver une Lettre de Cleoxene, dont je connoissois l'escriture : qui obligea mon Frere à me confier absolument son secret, de peur que je ne le revelasse. Vous pouvez donc bien juger, apres ce que je viens de vous dire, que Cleoxene donna beaucoup de peine à Parmenide : neantmoins comme il croyoit que sa rigueur venoit de son indifference, plus elle le mal traittoit, plus il devenoit amoureux. Car comme ceux qui ont comme luy quelque chose de superbe et fier dans l'esprit, ou se rebutent tost, ou s'attachent opiniastrement ; Parmenide n'ayant pas fait le premier, fit le second : et s'obstina de telle sorte, à vouloir estre aymé de Cleoxene, que si Lysias eust esté capable de jalousie, il eust deu en avoir pour un tel Rival. Mais la maniere dont Cleoxene vivoit avecque luy, ne luy permettant pas d'estre jaloux, l'amour de Parmenide ne servoit qu'à les divertir, et qu'à lier plus estroittement leur affection : car Lysias estoit plus soigneux, et Cleoxene plus exacte et plus obligeante. Au reste on m'avoit fait promettre et jurer une si grande fidelité, que je n'avois mesme jamais rien dit de cette affection à Arpalice qui croyoit Cleoxene aussi indifferente, qu'elle l'estoit peu. En effect je luy avois oüy souhaitter cent fois, d'estre de son temperament : afin d'avoir l'ame aussi desgagée, qu'elle croyoit que Cleoxene l'avoit. Pour Philistion, il vivoit avecque moy, comme estant persuadé, qu'il n'estoit pas honneste à un homme d'esprit de tarder quelque temps à une Ville, sans y avoir fait quelque amitié un peu galante ; et je vivois aussi avecque luy, comme n'estant pas marrie qu'il m'estimast assez pour parler plus de moy que d'une autre, quand il seroit retourné en son Pays ; ainsi sans avoir le coeur fort engagé, Philistion agissoit pourtant d'une maniere fort agreable et fort obligeante. Menecrate ne songeant donc qu'à plaire à Cydipe ; Parmenide ne pensant qu'à toucher le coeur de Cleoxene ; raillant continuellement de sa passion avec Lysias ; et Philistion et moy n'ayant asseurément dessein que d'avoir quelque estime l'un pour l'autre ; Arpalice revint enfin avecque Zenocrite : mais elle revint si belle, et si parfaitement remise de son mal, qu'on reparla presques autant de sa beauté, que d'une beauté nouvelle. Je pense mesme qu'elle revint avecque le dessein formé, de mal traitter Menecrate : et certes elle ne le fit pas mediocrement, comme je m'en vay vous le dire. Vous sçaurez donc, que Zenocrite voulant remener Arpalice jusques chez Lycaste ; ne se contenta pas de la faire descendre à la Porte, car elle descendit elle mesme, pour la mener jusques à la Chambre de sa Tante, où elle trouva qu'il y avoit beaucoup de monde : et entre les autres Menecrate, qui parloit à Cydipe lors qu'elle y entra. Elle n'y fut pas si-tost, qu'adressant la parole à Lycaste ; J'ay voulu, luy dit-elle, remettre Arpalice en vos mains : afin de ne perdre pas le Compliment que vous me devez, de vous la ramener si belle et si gaye, apres me l'avoir donnée si malade, si melancholique. Car je vous asseure, adjousta-t'elle malicieusement, que si tout le monde la voit comme je la voy, on m'advoüera qu'elle ne fut jamais si belle : non pas mesme lors qu'on la fit peindre, pour envoyer à Menecrate le Portraict qu'il perdit contre Thrasimede. Eh de grace Madame (dit Menecrite, à Zenocrite avecque autant de hardiesse que de confusion) ne me reprochés pas si cruellement d'avoir perdu un Portraict, qui de vostre propre confession ne ressembleroit plus parfaitemêt à Arpalice, puis qu'elle est plus belle aujourd'huy, qu'elle n'estoit en ce temps là ! Joint qu'à dire les choses comme elles sont, c'estoit plustot publier sa beauté que luy faire outrage, que de remettre sa Peinture entre les mains d'un homme qui voyageoit. Je vous asseure (interrompit Arpalice, avecque toute la fierté que peut avoir une belle Personne, qui sent qu'elle est en un de ses plus beaux jours) que quand Thrasimede ne seroit pas aussi honneste homme qu'il est, je ne laisserois pas de dire que mon Portraict estoit mieux entre ses mains qu'entre les vostres. Car enfin il me semble que je dois avoir plus d'obligation, à celuy qui a eu dessein de gagner ma Peinture, qu'à celuy qui l'a voulu