Le Grand Cyrus partie 5 Mlle de Scudéry Artamène ou le Grand Cyrus http://www.artamene.org Partie 5 sommaire : - Au camp - Histoire de Panthée et d' Abradate : Panthée, Doralise, Perinthe et Mexaris - Histoire de Panthée et d' Abradate : partie de chasse et rencontre d'Abradate - Histoire de Panthée et d'Abradate : fête organisée par Mexaris - Histoire de Panthée et d' Abradate : fin des réjouissances - Histoire de Panthée et d' Abradate : départ d'Abradate et de Perinthe à la guerre - Histoire de Panthée et d' Abradate : retour de guerre et complots - Histoire de Panthée et d' Abradate : duel et maladie de Basiline - Histoire de Panthée et d' Abradate : retour de Panthée - Histoire de Panthée et d' Abradate : mélancolie de Perinthe et mariage des amants - Générosité de Cyrus à l'égard de Panthée - La renommée de Telephane - Rencontre des ennemis - Les négociations d'Abradate - Histoire de Mazare : les remords de Mazare - Histoire de Mazare : la grotte de Mazare et de Belesis - Histoire de Mazare : Mazare et Belesis quittent la grotte - Histoire de Mazare : Telephane confident du roi de Pont - Histoire de Mazare : rencontre de Telephane et de Cyrus - Dilemme de Cyrus - Désertion et trêve - Histoire de Belesis, d'Hermodore, de Cleodore et de Leonise : amitié de Belesis et d'Hermogène, fierté de Cleodore - Histoire de Belesis, d'Hermodore, de Cleodore et de Leonise : de l'amitié à l'amour - Histoire de Belesis, d'Hermodore, de Cleodore et de Leonise : arrivée de Leonise - Histoire de Belesis, d'Hermodore, de Cleodore et de Leonise : inconstance de Belesis - Histoire de Belesis, d'Hermodore, de Cleodore et de Leonise : la boîte aux deux portraits - Histoire de Belesis, d'Hermodore, de Cleodore et de Leonise : Hermogene amoureux de Cleodore - Histoire de Belesis, d'Hermodore, de Cleodore et de Leonise : vengeance de Cleodore - Histoire de Belesis, d'Hermodore, de Cleodore et de Leonise : désespoir de Belesis - Histoire de Belesis, d'Hermodore, de Cleodore et de Leonise : Cleodore prend le voile - Réconciliation de Belesis et d'Hermogene - Reprise de la guerre Livre premier Au camp Cyrus ne fut pas plustost arrivé au Camp, qu'il songea à donner au Roy de Phrigie toute la consolation qu'il pouvoit luy faire recevoir, apres la prison du Prince Artamas : de sorte que sans tarder à sa Tente, il fut à celle de ce Pere affligé, pour luy aprendre les particularitez du mauvais succés de son entreprise, et pour l'assurer qu'il n'oublieroit rien de tout ce qui pourroit redonner la liberté à son illustre Fils. Seigneur (interrompit ce genereux Prince, lors que Cyrus luy tint ce discours) s'il l'avoit perduë en delivrant la Princesse Mandane, je ne me pleindrois pas de mon malheur : mais je vous advouë que j'ay besoin de consolation, devoir qu'il est inutile pour vostre service : et que bien loin de vous rendre une partie de ce qu'il vous doit, il est en estat de perir, si vous n'estes son Liberateur. je ne pense pas, repliqua Cyrus, que nos Armes soient si peu redoutables au Roy de Lydie, qu'il ose se porter à faire une violence à un Prince qui est engagé dans nostre Parti : et à un Prince encore à qui il doit tant de victoires : n'estant pas croyable qu'il ignore que les Rois sont obligez d'estre reconnoissans comme les autres hommes : et que l'ingratitude est d'autant plus noire en ceux qui s'en trouvent capables, que leur rang est eslevé au dessus de celuy de leurs Sujets : ainsi ne craignez rien pour le Prince Artamas du costé de Cresus. De plus, le Roy de la Susiane et le Roy de Pont, seront sans doute ses Protecteurs : car estant genereux comme ils sont, ils voudront assurément obliger Cresus à n'estre pas plus rigoureux envers les Prisonniers qu'il a faits, que je le suis à la Reine Panthée, et à la Princesse Araminte. Cependant comme il ne faut jamais se confier trop à la generosité de ses ennemis, j'envoyeray demain un des miens vers Cresus, afin de luy aprendre quel interest je prens en la personne du Prince vostre Fils ; j'obligeray mesme les deux Princesses que je viens de nommer, d'écrire en sa faveur : et je vous feray connoistre enfin par mes soins, combien j'estime sa personne, et combien vos interests me sont chers. Le Roy de Phrigie remercia Cyrus avec beaucoup d'affection, de la bonté qu'il avoit pour luy : et ce Prince souffrit l'accident qui luy estoit arrivé, avec beaucoup de constance. Cyrus ne voulut pas luy dire qu'il avoit remarqué que le Prince Artamas estoit fort blessé : tant parce qu'il ne voulut pas l accabler de tant de douleur à la fois, que parce qu'il espera en avoir peut-estre des nouvelles plus favorables. Il se retira donc à sa Tente, où il fut contraint par civilité, de donner une heure à tous les Chess de son Armée qui le vouloient voir : et en suitte encore une autre, aux ordres necessaires pour les choses de la guerre : apres quoy se retirant en particulier avec Chrisante seulement, il passa le reste du soir à considerer la grandeur de ses infortunes, et la multitude de ses malheurs. Cette consideration en l'affligeant sensiblement, ne luy abbatoit pas neantmoins le courage : au contraire, plus il se croyoit malheureux, plus son ame se confirmoit dans le dessein de s'opposer constamment à la mauvaise Fortune : et quoy qu'il eust le coeur fort sensible, il ne laissoit pourtant pas de l'avoir ferme et inébranlable. Il avoit mesme cét advantage, qu'il ne sentoit que les malheurs que l'amour luy faisoit endurer : car pour les autres, son esprit estoit tellement au dessus de tour ce qui luy pouvoit arriver, qu'il n'en pouvoit estre touché que foiblement. Il s'estoit veû prisonnier d'Estat, et tombé du faiste du bonheur, dans un abisme de misere : mais parce qu'il l'avoit esté sans crime, il n'avoit pas eu besoin de toute sa constance pour suporter une si fascheuse avanture. La mort mesme, toute effroyable qu'elle est, n'avoit jamais esbranlé son ame, quoy qu'il l'eust veuë cent et cent fois si prés de luy, qu'il avoit eu lieu de croire qu'il estoit prest de tomber sous sa puissance ; mais si son ame estoit assez ferme pour souffrir toutes les rigeurs de la Fortune, elle estoit aussi assez sensible, pour ne pouvoir endurer sans une douleur inconcevable, tous les suplices que l'amour luy faisoit souffrir. Ce Prince qui eust sans doute pû perdre des Couronnes sans changer de visage, ne pouvoit craindre de perdre Mandane : sans un trouble dans son coeur, dont sa raison ne pouvoit estre Maistresse. Il passa donc une partie de la nuit à s'entretenir avec Chrisante : mais à la fin songeant plustost à donner quelque repos à un homme qui luy estoit si considerable, qu'à en prendre pour luy mesme ; il le congedia, et demeura seul à se pleindre de ses malheurs, jusques à ce que la lassitude l'assoupist insensiblement malgré luy, et donnast quelque tréve à ses ennuis : bien est il vray que cette tréve ne fut pas fort longue, car il s'éveilla à la pointe du jour, aussi malheureux qu'il s'estoit endormy : Il n'oublia pourtant pas la promesse qu'il avoit faite au Roy de Phrigie : de sorte que jettant les yeux sur Aglatidas, pour l'envoyer vers Cresus, il le fit apeller ; et luy donnant un Heraut pour le conduire à Sardis, il luy ordonna de le suivre auparavant, au lieu où estoient la Reine de la Susiane et la Princesse Araminte : afin de luy donner ses derniers ordres, lors qu'il auroit obtenu d'elles ce qu'il en desiroit. Il monta donc à cheval suivy de peu de monde, parce qu'il le voulut ainsi : et arrivant bien tost apres où il vouloit aller, il fut d'abord chez la Reine de la Susiane, qu'Araspe luy dit estre en estat d'estre veuë. En effet, cette Princesse estoit desja revenuë du Temple, où elle alloit tousjours assez matin, parce que ses ennuis ne luy permettoient pas de pouvoir dormir longtemps : et comme elle avoit sçeu ce qui estoit arrivé à Cyrus, elle l'en pleignit extrémement, et s'en pleignit elle mesme : car enfin Seigneur, luy dit elle, si les Dieux eussent permis que vous eussiez delivré la Princesse Mandane, vous eussiez assurément tenu vostre parole : et la guerre cessant, j'eusse pû esperer de revoir mon cher Abradate, et de le revoir mesme vostre Amy : puis que le connoissant genereux comme il est, je suis assurée qu'il ne sçaura pas plustost la maniere dont vous me traittez, qu'il en sera sensiblement touché. Vous pouvez du moins Madame, repliqua t'il, me rendre un bon office, en attendant qu'il plaise à la Fortune d'estre lasse de me persecuter : Helas Seigneur, interrompit Panthée, seroit il bien possible qu'en l'estat où je suis, je pusse faire quelque chose qui peust vous resmoigner le ressentiment que j'ay de toute vos bontez ? Vous le pouvez sans doute, respondit il, en vous donnant la peine d'escrire un mot au vaillant Abradate, afin de le prier d'obliger Cresus à ne maltraitter pas le Prince Artamas : et à bien traitter aussi cous les autres Prisonniers qui ont esté faits en cette funeste occasion, où la victoire luy a si peu cousté, et luy a esté si peu glorieuse : ne doutant nullement qu'il ne vous accorde ce que vous luy demanderez. je ne vous dis pas, Madame, que selon ce qu'il fera, vous serez plus ou moins bien traitée : au contraire, pour vous porter a escrire plus obligeamment, je vous declare que quand il vous refusera, je ne perdray jamais le respect que je dois à vostre condition, et à vostre vertu : et que de mon consentement, vous ne recevrez jamais aucun déplaisir. Ce que vous me dittes est si genereux, repliqua t'elle, que je serois indigne de vostre protection, si je ne faisois pas tout ce qui est en ma puissance pour vous satisfaire : principalement ne me demandant que des choses que l'equité toute seule devroit tousjours obtenir de moy. Apres quelques remercimens que Cyrus luy fit, il luy dit que pour luy laisser la liberté d'escrire, il alloit faire la mesme priere à la Princesse Araminte pour le Roy son Frere : et en effet il y fut. Il ne la trouva pas moins disposée que Panthée, à luy accorder une Lettre pour le Roy de Pont, comme l'autre luy en avoit accordé une pour celuy de la Susiane : au contraire, il parut qu'elle y avoit mesme quelque interest. En effet la personne d'Anaxaris luy estoit devenuë si chere, depuis qu'elle avoit sçeu qu'il avoit sauvé la vie à Spitridate, qu'elle assura Cyrus qu'il ne devoit point luy avoir d'obligation de la recommandation qu'elle alloit faire en faveur des Prisonniers dont il luy parloit, puis qu'il y en avoit un à qui elle estoit si redevable. Lors que Cyrus eut donc esté aussi long temps avec elle, qu'il creut qu'il y faloit estre, pour faire que Panthée eust achevé d'escrire, il quitta Araminte, pour luy donner loisir de faire la mesme chose : et retourna à l'Apartement de la Reine de la Susiane, qui voulut qu'il vist la Lettre qu'elle escrivoit au Roy son Mary. Il s'en deffendit quelque temps, voulant luy tesmoigner une confiance absoluë : mais elle voulant qu'il vist ce qu'elle escrivoit, se mit à la lire tout haut : et elle estoit telle. PANTHEE A SON CHERABRADATE. Quand je vous diray que de tous les malheurs de la captivité, je n'en ay aucun que la privation de vostre veut ; je ne doute pas que vous ne soyez affligé d'estre ennemy d'un Prince qui sçait bien user de la victoire : et qui me fait rendre autant de respect dans son Camp, que j'en recevrois à Suse si j'y estois. Ne trouvez donc pas estrange si je vous suplie de vouloir proteger aupres de Cresus, tous les Prisonniers qu'il a faits, et tous ceux qu'il pourra faire à l'avenir : mais entre les autres le Prince Artamas, qui est infiniment cher à l'illustre Cyrus. je ne vous dis point qu'en la personne de la Princesse Mandane, vous pouvez, luy rendre mille agreables offices : car vous pouvez juger par ceux que je reçois de luy, combien il sentira ceux que vous luy rendrez. je dis ceux que vous luy rendrez, parce que je ne douté point que vous ne veüilliez m'aquiter de ce que je dois à ce genereux Vainqueur : cependant je puis vous assurer, que tous ses soins et toutes ses bontez, n'empeschent pas que je ne me tienne la plus malheureuse personne du monde, d'estre esloignée de mon cher Abradate. PANTHEE. Cette Princesse n'eut pas plustost achevé de lire cette Lettre, que Cyrus luy en rendit mille graces : et comme il estoit prest de la quitter, la Princesse Araminte vint luy aporter la sienne, qui n'estoit pas moins obligeante que l'autre : aussi voulut elle qu'elle fust veuë de luy, auparavant qu'elle fust fermée : de sorte qu'apres en avoir demandé permission à la Reine de la Susiane, il y leût ces paroles. LA PRINCESSE ARAMINTE AU ROY DE PONT. Sçachant quels sont vos sentimens pour l'invincible Cyrus, je pense que vous serez bien aise de sçavoir que vous pouvez, l'obliger sensiblement, en la personne du Prince Artamas, que je vous prie de proteger puissamment aupres du Roy de Lydie. Car je ne doute pas qu'en toutes les choses qui ne regarderont point vostre amour, vous ne fassiez, pour luy tout ce qu'il vous sera possible. j'ay creû que je devois vous donner cét advis : et vous conjurer en mon particulier, d'avoir soin d'un Prisonnier nommé Anaxaris, à qui je dois la vie du Prince Spitridate. Je pense mesme qu'il est à propos de vous dire, que depuis nostre entreveüe, où je ne pûs rien obtenir de vous, l'illustre Cyrus n'a rien changé en sa façon d'agir aveque moy : et que le mauvais succés de ma negociation, ne l'a pas rendu plus rigoureux. Soyez donc, s'il vous plaist le protecteur de tous les Prisonniers que l'on a faits, et particulierement de ceux que je vous ay nommez si vous me voulez témoigner que mes prieres vous sont cheres, et que vous avez encore quelque amitié pour la malheureuse ARAMINTE. Pleust aux Dieux (s'écria Cyrus, apres la lecture de cette Lettre) qu'il me fust permis de vous redonner la liberté toute entiere, pour reconnoistre la bonté que vous avez l'une et l'autre pour moy (dit il en regardant Panthée et Araminte) mais il faut esperer que je ne mourray pas sans avoir du moins eu cette satisfaction. Cependant, adjousta t'il, comme il faut ne perdre pas de temps, vous souffrirez que j'aille dépescher Aglatidas : et en effet apres que ces Princesses eurent respondu à sa civilité, il sortit. Ce fut toutesfois sans prendre congé d'elles : parce qu'il fit dessein de disner en ce lieu là. Il donna donc tous les ordres necessaires à Aglatidas, tant pour parler en faveur des Prisonniers, que pour tascher de sçavoir des nouvelles de Mandane. Il luy recommanda aussi tendrement, d'avoir soin de Feraulas : et allant à la chambre d'Araspe, qui luy parut tousjours fort melancolique, il escrivit à Cresus en ces termes. CYRUS AU ROY DE LYDIE. Quoy que je ne doute pas que vous ne soyez assez genereux, pour bien traiter ceux que le sort des Armes met entre vos mains : je ne laisse pas de vous escrire en faveur des Prisonniers qu'un de vos Lieutenans Generaux a faits, aupres de la Riviere d'Hermes : mais principalement pour le Prince Artamas. Souvenez vous, s'il vous plaist, qu'il ne doit plus estre traité en Prisonnier d'Estat, mais seulement en Prisonnier de Guerre : à qui vous devez faire selon les loix de la generosité, et mesme de la justice, un traitement fort doux et fort civil. Sa condition, sa vertu, et les services qu'il vous a rendu, vous y doivent obliger : que si cela ne suffit pas, j'adjousteray que jusques icy u n'ay pas esté si malheureux, que je n'aye lieu d'esperer que devant que cette guerre soit finie, je trouveray les moyens de vous rendre civilité pour civilité. Agissez donc plus justement four mes Amis, que vous n'agissez, equitablemem pour la Princesse Mandane : qui finira la guerre quand il vous plaira de la rendre au Roy son Pere : vous asseurant que si vous le faites, je seray aussi ardent à combatre pour vos interests, que je le suis presentement à combatre pour les siens. CYRUS. Apres avoir escrit cette Lettre, Cyrus la donna à Aglatidas : il luy recommanda aussi de s'informer si le Roy d'Assirie avoit veû Mandane : et de ne manquer pas à parler en sa faveur, comme en celle des autres Prisonniers. Ce n'est pas, luy dit il, que ce ne soit une dure chose, que de servir son Rival : mais puis que ma parole m'y engage, et que la generosité le veut, il le faut faire. Il luy parla aussi de l'inconnu Anaxaris, de Sosicle, et de Tegée : et il estoit tout prest de le congedier, lors que Ligdamis qui avoit suivy Cyrus, afin de voir sa chere Cleonice, s'avança pour luy dire, qu'ayant sçeu qu'Aglatidas s'en alloit à Sardis, il avoit creû de son devoir de l'advertir qu'il pouvoit luy donner en ce lieu là quelques connoissances qui ne luy seroient pas inutiles. Cyrus le remerciant, l'embrassa : et luy dit qu'il n'apartenoit qu'à un homme parfaitement amoureux, d'avoir pitié d'un Amant : et alors le conjurant de faire ce qu'il disoit, afin qu'Aglatidas peust luy raporter quelques nouvelles un peu plus precises de Mandane ; Ligdamis luy obeïssant, donna un Billet à Aglatidas, pour rendre à un Amy qu'il avoit à la Cour de Cresus, de qui il pouvoit disposer absolument : principalement ne s'agissant que de rendre un office où il n'alloit point de l'interest du Roy de Lydie. Apres donc que Cyrus eut veû ce Billet ; qu'Aglatidas s'en fut chargé ; et qu'il luy eut encore une fois redit les choses les plus importantes qu'il avoit à faire ; il luy ordonna aussi de tascher de voir le Prince Artamas : en suitte dequoy il le congedia, et demeura encore quelque temps dans la chambre d'Araspe, sans autre compagnie que celle de Ligdamis, de qui la conversation luy plaisoit infiniment. Ce n'est pas qu'il n'y ait une notable difference, entre un Amant heureux, et un Amant infortuné : mais comme Ligdamis avoit l'ame tendre et complaisance, il sçavoit si admirablement entrer dans tous les sentimens de Cyrus, que son entretien luy estoit d'une assez grande consolation : aussi ce Prince avoit il principalement fait dessein de passer une partie de ce jour là dans le Chasteau où il estoit : parce qu'il n'estoit presques remply que de personnes qui estoient possedées de mesme passion que celle qui regnoit dans son coeur. Il sçavoit que Panthée aimoit Abradate ; qu'Araminte aimoit Spitridate ; et que Ligdamis et Cleonice s'aimoient tendrement : de sorte que trouvant quelque douceur à se pleindre avec des personnes qui n'ignoroient pas la rigueur du mal qu'il souffroit ; il resolut non seulement de disner en ce lieu là, mais d'y passer le reste du jour. Cependant pour ne perdre point de temps, il envoya Chrisante qui l'avoit suivy, porter divers ordres dans son Armée : et visiter les Machines qu'il faisoit faire, à un Quartier qui n'estoit qu'à cinquante stades de là. Aussi tost que Cyrus sçeut que les Princesses estoient en estat d'estre veuës, il fut les voir : car pour luy il avoit mangé en particulier, dans la chambre d'Araspe, sans autre compagnie que celle de Ligdamis qu'il mena seul à cette visite : de sorte que la conversation se trouva estre composée de la Reine de la Susiane ; de la Princesse Araminte ; de Cleonice ; d'Ismenie ; de Cyrus ; de Ligdamis ; et d'Araspe. A peine chacun eut il pris sa place, que Cyrus se tournant vers la Reine de la Susiane, la suplia de luy pardonner s'il venoit chercher aupres d'elle, quelque consolation à ses malheurs. Seigneur, luy respondit cette sage Princesse, s'il est vray que mes disgraces vous puissent donner quelque soulagement, je les souffriray encore avec plus de patience que je n'ay fait jusques icy : non Madame, interrompit il, ce n'est point par ce sentiment là que je cherche à vous voir : mais seulement parce que je vous crois bonne et pitoyable. La pluspart des gens que je voy, adjousta t'il, veulent que parce que je n'ay pas esté malheureux à la guerre, je ne le puis estre en nulle autre chose : et ils pensent enfin que l'amour est une passion imaginaire, qui ne regne qu'en aparence, et qui ne trouble pas la raison. Ils croyent que quoy que je die, la perte d'une Bataille, m'affligeroit plus que la perte de Mandane : cependant il est certain que la perte de cent Batailles, et celle de cent Couronnes, ne me toucheroit point à légal d'un simple estoignement de cette Princesse. Jugez Madame, quelle peine c'est de se voir eternellement environné de gens qui ne connoissent pas par où je suis sensible : et jugez en mesme temps quelle douceur je trouve à ne voir icy que des personnes pleines de compassion et de tendresse. Il en faut toutesfois, adjousta t'il, excepter Araspe, de qui l'ame m'a tousjours paru fort insensible : mais puis que Ligdamis a pu cesser de l'estre, je ne veux pas desesperer de luy : au contraire je suis persuadé, connoissant la tendresse de l'amitié qu'il a pour moy, qu'il n'est pas impossible qu'il ne puisse un jour avoir beaucoup d'amour pour quelque belle Personne. Araspe rougit à ce discours : neantmoins Cyrus ne faisant pas une grande reflection sur le changement de son visage, la conversation continua : et la Princesse Araminte prenant la parole ; pour moy, dit elle à Cyrus, je suis de vostre opinion : mais pour la Reine, si elle ne vous contredit point, c'est assurément par complaisance. Car enfin elle m'a desja dit plusieurs fois, qu'elle ne trouve pas grande consolation à se pleindre ny à estre pleinte : et en effet elle renferme si soigneusement toute sa douleur dans son coeur, qu'elle n'en parle jamais la premiere. Pour moy qui ne suis pas de son humeur, je luy ay raconte toutes mes infortunes : et il ne se passe point de jour, que je ne l'en entretienne. Il est vray, interrompit Panthée, que je n'aime pas trop à parler de ce qui me touche : je ne pense pas mesme aux choses passées : et l'avenir est ce qui occupe toute mon ame. Il me semble, adjousta t'elle. que j'ay si peu de part à tout ce qui m'est arrivé il y a trois ou quatre ans, que je fais beaucoup mieux de songer seulement à ce qui me peut arriver. L'advenir est si obscur, reprit la Princesse Araminte, que bien loin d'y songer, j'en destache ma pensée : de peur de me faire moy mesme des maux, dont peut estre la Fortune ne s'avisera point. je voudrois bien, repliqua Cyrus, pouvoir faire ce que vous dittes : mais il ne m'est pas possible. Pour moy, poursuivit Panthée, comme la crainte et l'esperance font deux sentimens qui partagent toute mon ame, et qu'aux choses passées je ne trouve plus rien ny à craindre ny à esperer, je n'y sçaurois arrester mon esprit. Encore est-ce beaucoup que d'avoir le coeur partagé entre l'esperance et : la crainte, reprit Cyrus, car j'en connois qui craignent presque tout, et qui n'esperent presques rien. Vostre vertu est si grande, repliqua Panthée, que comme les Dieux ne sont pas injustes, vous avez tort de desesperer de vostre bonheur. Puis que vous n'estes pas heureuse, respondit Cyrus, et que la Princesse Araminte est infortunée, j'aurois tort de m'assurer sur le peu de vertu que j'ay : et puis. Madame, il est aise de voir qu'il y a certaines choses qui paroissent justes devant les hommes, qui ne le sont point devant les Dieux : car enfin il faut advoüer que le Roy d'Assirie, le Roy de Pont, et le Prince Mazare, qui mourut aupres de Sinope, sont trois Princes en qui on n'a remarqué aucun crime, que celuy d'avoir trop aimé Mandane. Cependant on voit que cette Princesse, qui est la vertu mesme, a fait tout le malheur de leur vie et de la mienne. Mazare en a perdu le jour ; le Roy de Pont la liberté et le Throsne ; et le Roy d'Assirie la Couronne et la liberté aussi. Apres cela, Madame, que doit on penser de l'avenir ? et ne faut il pas conclurre, que qui pourroit n'y penser point, seroit assurément fort sage ? Toutefois j'avouë à ma confusion, que je ne fais autre chose, que d'avancer par ma prevoyance, les malheurs qui me doivent arriver : il vaudroit donc bien mieux, reprit la Princesse Araminte, se souvenir des choses passées : quand elles sont agreables, repliqua Panthée, le souvenir en afflige lors qu'on ne les possede plus : et quand elles sont fâcheuses, reprit Araminte, elles consolent, parce qu'on s'en voit delivré. Car pour moy quand je me souviens de l'estat où j'estois dans Capira, lors que le lasche Artane m'y retenoit, il me semble que puis que je suis sortie d'une si rude captivité, il ne me doit pas estre deffendu d'esperer de sortir d'une plus douce. Et pour moy, adjousta Panthée, quand je songe combien j'estois heureuse à Suse, apres avoir vaincu tous les obstacles qui s'estoient opposez à mon bonheur, je ne croy pas possible de me revoir jamais comme je me suis veuë : c'est pourquoy je fais ce que je puis pour ne me souvenir plus de ce qui m'affligeroit encore davantage. Vous m'avez du moins promis, repliqua Araminte, que je sçauray toutes les douceurs, et toutes les infortunes de vostre vie comme vous sçavez toutes celles de la mienne : il est vray que j'ay consenty, respondit elle, que Pherenice vous les aprenne : ainsi vostre curiosité sera satisfaite, sans remettre dans ma memoire, tant de choses que je voudrois en pouvoir effacer entierement. Pourquoy donc (interrompit Cyrus, regardant la Princesse Araminte) ne vous estes vous point fait tenir parole ? Seigneur, reliqua t'elle, je n'en ay pas encore eu le temps : car ce n'a esté que ce matin au retour du Temple, que la Reine m'a fait cette promesse. Il faut donc que je m'en aille, reprit il, de peur de differer l'effet d'une chose que vous desirez : car pour moy, adjousta Cyrus, je n'oserois demander la mesme grace. Ce n'est pas que de la façon dont j'ay oüy parler de la passion de l'illustre Abradate, je n'eusse une forte envie d'en sçavoir les particularitez, afin de la comparer à la mienne : mais je sçay trop bien le respect que je dois à une Grande Princesse, principalement estant un peu avare de ses secrets. Il est vray (reprit Panthée en souriant avec modestie) que je n'en suis pas fort liberale : mais Seigneur, cela n'empesche pas que je ne consente sans repugnance, que vous sçachiez toute ma vie. Aussi bien m'importe t'il en quelque sorte, que vous n'ignoriez pas l'innocente passion qui regne encore dans le coeur d'Abradate et dans le mien : ainsi quand vous aurez quelques heures de loisir, la mesme Personne qui a ordre de contenter la curiosité de la Princesse Araminte, satisfera la vostre. Il me semble Madame, reprit cette Princesse, que sans differer davantage, au lieu de faire une conversation de choses indifferentes, il vaudroit mieux employer le temps que l'illustre Cyrus doit estre icy à contenter sa curiosité et la mienne. Puis que je me suis resoluë à faire ce qu'il vous plaira, respondit Panthée, vous pouvez en user comme vous voudrez : à condition que je n'y seray pas. Alors la Princesse Araminte se levant, dit qu'elle meneroit Cyrus a son Apartement : qui sans aporter de difficulté à son dessein, luy donna la main pour la conduire. Panthée rougit en les salüant, comme s'ils eussent dû aprendre qu'elle auroit commis quelque crime : mais à la fin croyant en effect qu'il luy seroit avantageux que Cyrus connust un peu mieux la vertu d'Abradate, elle envoya avec la Princesse Araminte, celle de ses femmes qui devoit luy raconter sa vie : qui estoit une Personne de qualité et d'esprit, et qui avoit tousjours eu part à tous ses secrets. Cependant Cleonice et Ismenie demeurerent aupres de Panthée, où Araspe et Ligdamis revindrent aussi, apres avoir accompagné Cyrus jusques à l'Apartement d'Araminte : qui estant conduite par ce Prince, et suivie de Pherenice et d'Hesionide, ne fut pas plustost dans sa chambre, qu'apres avoir fait assoir Cyrus, et fait mettre Pherenice sur un siege vis à vis d'eux, elle la pria de commencer sa narration : et de ne leur dérober pas, s'il estoit possible, la moindre pensée de Panthée et d'Abradate : comme en effet, cette agreable Personne leur ayant fait un compliment, pour leur demander pardon du peu d'art qu'elle apporteroit au recit qu'elle leur alloit faire, le commença de cette sorte. Histoire de Panthée et d' Abradate : Panthée, Doralise, Perinthe et Mexaris HISTOIRE D'ABRADATE ET DE PANTHEE. L'Honneur que j'ay eu d'estre eslevée aupres de la Reine de la Susiane, et le bonheur que j'ay d'en estre aimée, et de l'avoir toujours esté, font qu'il ne m'est pas difficile de vous faire sçavoir toutes les particularitez de sa vie, dont les commencement ont esté bien esloignez des fascheuses avantures qui se sont trouvées dans la suitte. je ne vous diray point, Madame, quelle est la Grandeur de sa naissance : car vous n'ignorez pas que le Prince de Clasomene son Pere, est d'un Sang si illustre, que celuy de Cresus ne l'est pas plus. La Princesse sa Mere estoit aussi d'une tres grande Maison : mais elle la perdit si jeune, qu'elle ne se souvient pas de l'avoir veuë. Il est vray que cette Princesse trouva aupres d'une Soeur du Prince son Pere, qui demeuroit chez luy, toute la conduite qu'elle eust pû esperer de la Princesse sa Mere. Basiline (car la Soeur du Prince de Clasomene se nommoit ainsi) estoit une personne de grand esprit et de grande vertu : qui apres avoir perdu son Mary fort jeune, ne s'estoit jamais voulu remarier. Elle avoit esté belle et galante : et quoy qu'elle eust toute la vertu dont une Femme de sa condition peut estre capable, ce n'estoit pas une vertu austere. Elle disoit qu'il faloit estre jeune une fois en sa vie : et qu'il valoit bien mieux avoir l'esprit jeune à quinze ans qu'à cinquante : de sorte que le Prince son Frere se remettant absolument à elle de la conduitte de sa Fille, elle l'esleva avec une honneste liberté, qui sans avoir rien de severe, luy forma l'esprit beaucoup plustost que celles de son âge que l'on nourrit d'une autre sorte n'ont accoustumé de l'avoir : si bien qu'à douze ans, la Princesse de Clasomene agissoit avec autant d'esprit et de jugement, que si elle en eust eu vingt, Pour sa beauté, je ne vous diray pas quelle elle estoit, puis que vous pouvez juger par ce qu'elle est, de ce qu'elle a tousjours esté. je vous diray toutesfois, qu'elle a eu cela de particulier, qu'elle a esclatté tout d'un coup : estant certain que cette Princesse a esté parfaitement belle dés le berçeau. Son humeur quoy que serieuse, n'a pas laissé d'estre tousjours fort agreable, parce qu'elle l'a tousjours euë fort complaisante et ; fort douce : de sorte que joignant beaucoup de bonté a un des plus beaux esprits de la Terre, et à la plus grande beauté de toute la Lydie, il est aisé de comprendre que la Princesse de Clasomene attira l'admiration de tout le monde. Il sembla mesme qu'une partie de sa beauté et de son esprit, se communiquast à toute la Ville : estant certain que lors qu'elle passa de l'enfance a un âge plus raisonnable, le soin de luy plaire rendit toutes les Femmes plus propres et plus aimables, et tous les hommes plus honnestes gens. Comme elle estoit bienfaisante et liberale, elle fut adorée de tous ceux qui l'approcherent, et mesme de ceux qui ne faisoient qu'entendre raconter les excellentes qualitez qu'elle possedoit : si bien que la reputation de cette Princesse s'estendit en fort peu de temps, dans toutes les Provinces qui touchent celle dont le Prince son Pere est Souverain. Cleonice que vous voyez icy, vous peut faire juger qu'elle n'estoit pas seule aimable à Clasomene : et certes à dire vray, il y avoit alors tant de personnes accomplies en ce lieu là, qu'il n'y avoit point d'Estranger, qui ne s'y arrestast avec plaisir : et qui n'avouast qu'il n'estoit pas aisé de trouver autant d'esprit et autant de politesse, en nulle autre ville d'Asie, qu'il y en avoit en celle là. Le sejour de Clasomene devint mesme encore plus agreable, quelque temps apres que Cleonice fut allée demeurer à Ephese : parce que plusieurs Estrangers de grande qualité y vinrent, et y furent assez long temps : parmy lesquels il s'en trouva, de fort honnestes gens, qui fournissoient à la conversation, et qui osterent de Clasomene le deffaut qui se trouve à toutes les Provinces, et mesme à toutes les petites Cours comme estoit celle là : qui est que l'on se connoist trop, et que l'on ne voit tous les jours que les mesmes personnes. Il y avoit encore une autre chose, qui faschoit quelquefois la Princesse Basiline, qui estoit qu'il n'y avoit pas un homme en toute la Principauté de son Frere, qui peust espouser la Princesse sa Niece : si bien que tous ceux qui la voyoient estoient des personnes qui n'osoient avoir que de l'admiration pour elle, ou du moins qui n'osoient tesmoigner avoir d'autres sentimens. Entre tant d'honnestes gens qui estoient à Clasomene, il y avoit un homme nommé Perinthe, ayant cinq ou six ans plus que la Princesse Panthée, qui s'attacha aupres du Prince, et qui aquit de telle sorte son amitié, qu'il le vouloit tousjours avoir aupres de luy. Son Pere avoit passé toute sa vie dans cette Maison, et estoit mesme mort pour le service de son Maistre, en une occasion de guerre qui s'estoit presentée durant le feu Prince de Clasomene. Il faut toutesfois avoüer, que Perinthe n'avoit pas besoin d'une recommandation estrangere pour estre aimé : car sa personne estoit si aimable, et son esprit si charmant, qu'il n'estoit pas possible de luy refuser son estime. Il avoit pourtant une chose fort surprenante, pour un fort honneste homme : c'est qu'il ne faisoit amitié particuliere avec personne. Il estoit bien avec tout le monde : mais il n'ouvroit son coeur à qui que ce soit : et il disoit quelquesfois, quand on luy faisoit la guerre de cette façon d'agir, que c'estoit par un sentiment de gloire qu'il cachoit ses plus secrettes pensées : et qu'il se déguisoit à ses Amis. Cependant il ne laissoit pas d'estre fort aimé : ceux qui le voyoient souvent, ne laissoient pas non plus de luy confier leurs affaires les plus importantes : tant parce qu'il estoit capable, tour je une qu'il estoit, de donner de bons conseils, que parce qu'il avoit une probité exacte, et une fidelité incorruptible : Ainsi sans descouvrir son coeur à qui que ce soit, il voyoit dans celuy de beaucoup de gens. Perinthe estoit bien fait, et de bonne mine ; d'une conversation agreable ; qui sans avoir rien de trop enjoüé ny de trop serieux, plaisoit également à toutes sortes d'humeurs, et à toutes sortes de personnes, de quelque condition qu'elles fussent. En effet, file Prince de Clasomene l'aimoit cherement, la Princesse Basiline ne l'aimoit pas moins : Panthée avoit aussi pour luy, toute l'estime qu'il en pouvoit desirer : toutes mes Compagnes l'aimoient avec tendresse : toutes les Dames de la ville n'en faisoient pas moins qu'elles : et Perinthe enfin eust esté le plus heureux homme de sa condition, s'il n eust pas eu dans le coeur un ennemy caché, qui troubloit quelquesfois tous ses plaisirs, et qui le rendoit aussi infortuné, qu'il paroissoit heureux à tous ceux qui le voyoient. Car Madame, il faut que vous sçachiez, afin de bien entendre toute la suitte de cette Histoire, que Perinthe commença d'avoir de l'amour pour la Princesse de Clasomene, dés que son coeur en pût estre capable : mais une amour si respectueuse, si sage, et si violente tout ensemble, que l'on n'a jamais entendu parler d'une semblable passion. Il m'a raconté depuis, lors que par la suitte des choses qui sont arrivées, il a esté forcé de m'avoüer la verité, que des qu'il sentit dans son ame une passion dont il ne pouvoit estre le maistre, et de laquelle il ne luy estoit pas permis d'esperer la moindre satisfaction ; il fit un dessein premedité, de ne faire amitié particuliere, ny avec pas un homme, ny avec pas une Dame : de peur que s'il en faisoit avec quelqu'un, il n'eust la foiblesse de luy descouvrir ce qu'il avoit dans le coeur, et ce qu'il vouloit tenir caché à tout le monde. Il m'a dit aussi, qu'il connut si parfaitement la folie qu'il y avoit à estre amoureux d'une personne d'une qualité si disproportionnée à la sienne, qu'il n'eut jamais l'audace de penser seulement qu'elle pourroit un jour sçavoir sa passion : car comme la vertu de Panthée a commencé de paroistre avec éclat, dés que ses yeux ont commencé de briller, il m'a iuré cent fois qu'en plusieurs années de service et d'amour, il n'a jamais eu un seul moment d'esperance. Cependant il combatit peu cette passion : et sans sçavoir ny pourquoy il ne s'y opposoit pas plus fortement, ny quelle fin il se proposoit ; il aima la Princesse : mais il l'aima avec un si grand secret, et d'une maniere si respectueuse, que non seulement tant que nous fusmes à Clasomene personne ne s'en aperçeut ; mais la Princesse mesme n'en subçonna jamais rien. Et certes, à dire vray, encore que Perinthe fust d'une Race fort noble, il y avoit si loin de luy à elle, qu'il ne faut pas s'estonner si on ne s'aperçent point d'une semblable chose. Il luy devoit tain de respect par sa naissance, qu'il estoit aisé qu'il cachast les veritables sentimens, en luy rendant tous les jours mille agreables services comme il faisoit. Cependant jugeant bien qu'il ne pouvoit jamais pretendre à son affection, ny seulement à luy faire sçavoir la sienne, il borna tous ses desirs, à aquerir son estime. De sorte que voulant se signaler à la guerre, il fut à celle que l'illustre Cleandre, qui est aujourd'huy le Prince Artamas, faisoit en Mysie : où il fit des choies si admirables, que s'il n'eust pas eu un attachement secret qui l'attiroit à Clasomene, il eust pû faire une grande fortune aupres de ce genereux Favory. Mais enfin il revint chargé d'honneur, aupres du Prince son Maistre, qui le carressa fort à son retour : les Princesses le reçevrent aussi fort bien : et Perinthe eut sans doute sujet d'estre consolé dans son malheur, d'estre au moins arrivé au point, où il avoit desiré d'estre. Voila donc, Madame, quel estoit Perinthe : c'est à dire le plus discret, et le plus malheureux Amant du monde : et voila quelle estoit sa passion, lors que le Prince de Clasomene prit la resolution d'aller demeurer à Sardis, et d'y mener la Princesse sa Fille : avec intention de n'en revenir point, qu'il ne l'eust mariée. Comme il est Vassal de Cresus, et qu'il y avoit un Traité, par lequel les Princes de Clasomene estoient obligez de demeurer la moitié de l'année à Sardis : apres avoir esté tres long temps sans y aller, sur divers pretextes dont il s'estoit servy pour s'en dispenser, il se resolut enfin de satisfaire à son devoir : et il le fit d'autant plustost, que voyant à quel point la valeur de Cleandre avoit porté l'authorité Royale, il eut peur que s'il'obeissoit de bonne grace, on n'entreprist de le faire obeïr de force : et qu'ainsi il n'attirast la guerre dans son Pais. Comme Sardis estoit alors en son plus beau lustre, tous ceux de la Maison du Prince et de la Princesse, eurent quelque joye d'y aller : à la reserve de Perinthe, qui s'en affligea en secret, par un sentiment que son amour luy donna. Jusques alors il avoit eu cet avantage, de ne voir personne entreprendre de servir Panthée : parce que comme je l'ay desja dit, il n'y avoit point d'homme en toute la Principauté de Clasomene, qui peust pretendre à l'espouser. Mais aprenant qu'elle alloit à Sardis, où tous les gens de sa condition demeuroient, il ne douta point qu'elle n'y fust aimée de plusieurs : de sorte que la seule crainte d'avoir des Rivaux, le rendit presques aussi miserable que le sont les autres qui en ont de plus favorivez qu'eux. Je me souviens mesme, que m'estant aperçeuë malgré son déguisement, qu'il n'avoit pas autant de joye d'aller à Sardis, que tous ceux qui devoient estre de ce voyage témoignoient en avoir, je luy en demanday sa cause : mais il me respondit avec autant de civilité que de finesse, que c'estoit parce qu'il voyoit qu'il ne jouïroit plus tant ny de la veuë, ny de la conversation de toutes les personnes qui luy estoient cheres. Car (adjousta t'il, pour déguiser encore davantage la chose) tout ce que le Prince mene d'honnestes gens aveque luy, deviendront amoureux à la Cour : et en suitte (poursuivit il, voulant que je prisse quelque part à son discours) je prevoy que ce qu'il y a de plus honnestes gens où nous allons, deviendront aussi amoureux de tout ce que la Princesse mene d'agreables Personnes avec elle. Mon Maistre mesme, sera si occupé à faire sa Cour, que je ne luy pourray plus faire la mienne : et pour la Princesse, je pense qu'elle ne manquera pas non plus d'occupation. Ainsi prevoyant que je seray sans Maistre ; sans Maistresse ; sans Amis ; et sans Amies ; il ne faut pas s'estonner, si je ne suis pas aussi gay que vous. Pour moy, luy dis-je en riant, il s'en faut peu, à entendre les dernieres choses que vous venez de dire, que je ne croye que nous allons dans les Deserts de Lybie, plustost que d'aller à Sardis : Perinthe sourit de m'entendre parler ainsi : et sans continuer ce discours nous nous separasmes, et chacun se prepara à partir. La Princesse Basiline ne pût estre du voyage, parce qu'elle eut de grandes affaires à démesler, avec les parens de feu son Mary : de sorte que Panthée ne fut à Sardis qu'avec le Prince son Pere. je ne vous diray point, Madame, comment elle y fut reçeuë de Cresus ; du Prince Atys ; du Prince Myrsille ; de la Princesse Palmis ; d'Antaleon ; de Mexaris ; d'Artesilas ; et de l'illustre Cleandre : car j'employerois trop de temps à vous dire des choses peu necessaires à mon recit. Il suffit donc que je vous die en general, qu'on rendit au Pere et à la Fille, tous les honneurs qu'on devoit à leur condition et à leur merite. La Princesse Palmis et la Princesse de Clasomene, lierent d'abord une fort grande amitié : et quoy qu'elles fussent toutes deux assez belles pour faire naistre l'envie dans leur coeur, elles n'en eurent point du tout : leur ame estant sans doute trop haute, pour estre capable d'un sentiment si bas. Elles s'aimerent donc avec sincerité ; quoy qu'à dire les choses comme elles sont, elles n'ayent jamais entré en nulle confiance l'une pour l'autre, de ce qui leur a tenu lieu de secret dans leur vie. Ce n'est pas qu'elles ne s'estimassent assez pour cela : mais apres tout je pense que comme Cilenise avoit toute la confidence de la Princesse Palmis, j'avois aussi le bonheur d'avoir toute celle de la Princesse Panthée. Il est vray qu'en ce temps là, ses secrets estoient de peu d'importance : je ne laissois pourtant pas de luy estre bien obligée, de voir qu'elle me disoit ses veritables sentimens de toutes choses ; ce qu'elle ne faisoit point du tout, devant toutes mes Compagnes. je ne doute pas. Madame, que vous n'ayez sçeu la diversité d'humeur qui estoit entre le Roy de Lydie, et les Princes ses Freres : c'est pourquoy je ne vous feray pas souvenir, que le Prince Antaleon estoit un ambitieux, qui vouloit tout destruire pour regner : et que Mexaris estoit aussi avare, que Cresus est liberal : quoy que Mexaris n'eust gueres moins de richesses que luy. Et certes à dire vray, je ne pense pas que ce vice là aye jamais paru plus estrange qu'en ce Prince, comme vous le verrez par la suitte de ce discours. Cependant il ne laissa pas de se trouver capable d'une passion, de qui un des plus nobles effets, est de produire la liberalité : il est vray que je suis persuadée, que Mexaris creût que pour estre amoureux, il suffisoit de donner son coeur : et qu'ainsi il ne s'opposa point à l'amour que la beauté de Panthée fit naistre dans son ame. Car je ne doute pas que s'il eust oüy dire que la veritable mesure de l'amour, se doit regler sur ce que l'on est capable de donner pour la personne aimée ; il n'eust combatu la sienne de toute sa force. Mais comme il songea seulement à aquerir l'affection de la Princesse, il ne s'alla pas adviser de s'opposer à cette passion naissante : et il l'aima enfin, autant, qu'il estoit capable d'aimer. Ce feu demeura pourtant quelque temps caché : pendant quoy la Princesse fut visitée de tout ce qu'il y avoit de Grand ou d'illustre à Sardis. Entre tant de personnes qui la virent, il y eut une Fille d'assez bonne qualité nommée Doralise, qui luy plût infiniment : et en effet on peut dire que ce n'est pas une personne. ordinaire. Car outre qu'elle a une beauté charmante, elle a un esprit admirablement divertissant : elle pense les choses d'une maniere si particuliere, mais pourtant si raisonnable, qu'elle amene tout le monde dans son sens : elle a une raillerie fine et adroite, dont il n'est pas aisé de se deffendre quand elle le veut : et ce qui est un peu rare, pour une personne qui a un semblable talent, c'est qu'elle ne laisse pas d'avoir de la bonté et de la douceur. Aussi ne s'en sert elle qu'en certaines occasions, où elle donne plus de plaisir à ceux qui l'escoutent, qu'elle ne fait de mal à ceux qu'elle attaque : elle ne laissoit pourtant pas de s'estre renduë redoutable à plusieurs personnes, quand nous arrivasmes à Sardis : mais pour moy l'avoüe que je l'aimay sans la craindre, et que je fis tout ce que je pûs pour confirmer la Princesse en l'opinion avantageuse qu'elle avoit d'elle. Et certes il me fut aisé de le faire : car son inclination pancha si fort de ce costé là, qu'elle l'aima tendrement. Doralise respondit aussi avec tant de respect, et tant de reconnoissance, aux boutez que la Princesse avoit pour elle ; qu'en fort peu de jours la Princesse de Clasomene vescut avec elle, comme si elle l'eust connuë toute sa vie. Elle sçeut par diverses personnes, et en suitte par elle mesme, que comme elle n'avoit ny Pere ny Mere, et qu'elle demeuroit chez une Tante qui ne la vouloit pas contraindre, elle avoit desja refusé vint fois de se marier, quoy qu'elle fust encore jeune : car Doralise n'avoit pas plus de dixhuit ans, quand nous fusmes à Sardis. Cependant ce n'estoit pas que sa vertu parust austere, ny sauvage : au contraire, elle avoit quelque chose de galant dans l'esprit. Elle aimoit la conversation et les plaisirs : et il n'y en avoit aucun dans la Cour dont elle ne fust. De sorte que ne paroissant pas qu'elle eust dessein de se mettre parmy les vierges voilées à Ephese, on la pressoit quelquesfois de dire la raison pourquoy elle avoit refusé tant d'honnestes gens, qui avoient songé à l'espouser ? mais elle respondoit tousjours en riant, que c'estoit parce qu'elle n'avoit pas encore trouve un certain homme qu'elle cherchoit : et qu'elle s'estoit imaginé estre seul capable de faire son bonheur. Ainsi tournant la chose en raillerie, sans que l'on pûst entendre ce qu'elle vouloit dire, on croyoit que Doralise avoit aversion à se marier : et qu'il n'y avoit point d'autre cause à sa façon d'agir. La Princesse ayant donc sçeu ce que je viens de dire, un jour qu'elle se trouvoit un peu mal, et qu'elle avoit envoyé querir Doralise pour la divertir ; elle se mit à luy dire qu'elle eust bien voulu sçavoir quel estoit cét homme qu'elle disoit chercher, et qu'elle ne trouvoit point. Apres qu'elle s'en fut deffenduë quelque temps, puis que vous le voulez Madame, luy dit elle en riant, il faut que vous sçachiez que je me suis mis dans la fantaisie, de n'espouser jamais qu'un homme qui m'aime et que je puisse aimer : la premiere de ces deux choses, interrompit la Princesse, est ce me semble assez aisée à trouver : elle ne l'est pas trop, reprit elle, mais à dire la verité, la seconde est encore un peu plus difficile : ou pour mieux dire elle est impossible. Il me semble, dit la Princesse, que vous faites grand tort à Sardis et à toute la Cour, de croire qu'il n'y ait pas un homme assez accomply pour vous obliger par ses services à recevoir son affection. Madame, luy dit elle, il y a cent honnestes gens : mais il n'y en a pas un qui n'ait aimé quelque chose, et c'est ce que je ne veux point du tout. Car enfin si je pouvois souffrir d'estre aimée, et me resoudre à aimer, je voudrois que la Nature toute seule, sans le secours de l'Amour, eust fait un fort honneste honme : et qu'en cét estat (adjousta t'elle en riant, quoy que ce fussent ses veritables sentimens) il me vinst offrir un coeur tout neuf, qu'il n'eust jamais reçeu que mon image, ny bruslé d'autres flames que de celles que mes yeux y auroient allumées. Mais Madame, où le trouvera t'on cét honneste homme que je recherche ? du moins sçay-je bien qu'entre cent mille que j'ay veûs, je ne l'ay pas encore rencontré. La Nature toute seule, adjousta t'elle, les fait quelquesfois beaux : mais ils ne sont pas mesme de fort bonne mine, s'ils n'ont aime quelque chose : et pour l'esprit, un homme ne peut jamais l'avoir agreable, s'il n'a eu une fois en sa vie, le soin de plaire à quelqu'un. La Princesse se mit à rire, du discours de Doralise : mais enfin, luy dit elle, l'amour ne donne point d'esprit à ceux qui n'en ont pas : je vous assure Madame, repliqua Doralise, que s'il n'en donne pas à ceux qui n'en ont point, il l'augmente et il le polit merveilleusement à ceux qui en ont. je croy bien, poursuivit elle, qu'un honneste homme tel que le definiroit un de ces sept Sages de Grece, dont on parle aujourd'huy tant pat le monde, se pourroit trouver sans qu'il eust rien aimé : car ces gens là n'y veulent autre chose, sinon qu'il sçache bien s'aquitter des affaires dont il se mesle : qu'il ait du sçavoir, de la probité, du courage, et de la venu : mais un honneste homme tel que je le veux, outre les choses absolument necessaires, doit encore avoir les agreables : et c'est ce qu'il est absolument impossible de trouver, en un homme qui n'a jamais rien aimé. En effet Madame, poursuivit Doralise, remettez vous un peu en la memoire, tous les jeunes gens que vous voyez entrer dans le monde : et cherchez un peu la raison pourquoy il y en a tant dont la conversation est pesante et incommode : et vous trouverez que c'est parce qu'il leur manque je ne sçay quelle hardiesse respectueuse, et je ne sçay quelle civilité spirituelle et galante, que l'amour seulement peut donner. Vous les voyez plus beaux que ceux qui sont plus avancez en âge qu'eux : ils ont mesme de l'esprit : ils n'ont encore rien oublié, de tout ce que leurs Maistres leur ont apris : cependant il manque je ne sçay quoy à leurs discours et à leurs actions, qui fait qu'ils ne plaisent point : et pour moy, adjousta t'elle en riant, j'aimerois beaucoup mieux la conversation d'un de ces vieillards qui ont esté galands en leur jeunesse, que celle d'un de ces jeunes indifferents, qui songent plus aux rubans qu'ils portent, qu'aux Dames à qui ils parlent. il est vray (dit la Princesse, en riant à son tour) que je suis contrainte d'advoüer, que j'en ay veû beaucoup de tels que vous me les representez : mais je n'attribuois pas cela à ce que vous dittes : et je croyois seulement, que le peu d'experience qu'ils avoient du monde, estoit la veritable cause, du peu d'agrément que je trouvois en leur entretien. Pour vous monstrer, adjousta Doralise, que cela n'est pas, il ne faut que regarder que ceux qui vieillissent sans rien aimer, et à qui l'experience du monde ne manque point, ont toujours quelque chose de sauvage et de rude dans l'esprit, qui n'est point du tout aimable. Vous trouverez, dis-je, que ce seront ou de ces hommes de fer et de sang, qui passent toute leur vie à la guerre : ou de ces Chasseurs determinez, qui sont tousjours dans des Forests : ou des solitaires sombres, qui sont tousjours dans leur Cabinet avec des Livres, ou dans des Grottes à la Campagne, à s'entretenir eux mesmes : de sorte qu'il faut confesser, que l'amour seul fait les veritables honnestes gens tels que je les cherche. Mais, luy dit la Princesse, si l'amour a le pouvoir que vous dittes, en souffrant d'estre aimée, ceux qui ne le sont point le deviendront. Ha Madame, s'escria t'elle, si je n'estime celuy que je dois espouser, dés le premier instant que je le verray, je ne l'aimeray jamais : c'est pourquoy il faudroit que je le trouvasse tout accomply dés que je le connoistrois. Choisissez en donc un, luy dit elle, de ceux qui se seront rendus honnestes gens en aimant quelque autre, et qui ne l'aimeront plus. je vous ay desja dit Madame, reprit Doralise, que je veux un coeur tout neuf, et des flames toutes pures et toutes vives : et non pas de ces coeurs tous noircis, tels que je me represente ceux qui ont bruslé des années entieres. Enfin, comme on n'offre à une Divinité, que des Offrandes qui n'ont point esté sur l'Autel d'une autre : je voudrois aussi une affection qui n'eust esté à personne qu'à moy. Si bien que ne pouvant aimer un homme qui aura desja aimé, et n'estant presques pas possible, d'en trouver un fort accomply qui n'ait aimé quelque chose, je me resous, et mesme sans peine, à n'aimer jamais rien. Cette regle n'est pourtant pas si generale que vous la croyez, reprit la Princesse, car enfin Perinthe que vous connoissez, est un fort honneste homme, et n'a jamais esté amoureux. Ha Madame, s'escria t'elle, cela n'est pas pas possible : Perinthe aime infailliblement, ou du moins a aimé : et l'on ne sçauroit estre comme il est, sans avoir eu de l'amour. La Princesse m'apellant alors, n'est il pas vray Pherenice, me dit elle, que Perinthe n'a point eu d'amour à Clasomene ? il est vray Madame, luy dis-je, que je n'ay point sçeu qu'il en ait eu : et que mesme on ne l'en a jamais soubçonné. C'est assurément qu'il est fin et adroit, repliqua Doralise, car encore une fois, on ne sçauroit estre ce qu'est Perinthe, sans avoir esté amoureux. Comme elle disoit cela, il entra : de sorte que la Princesse prenant la parole, et ne sçachant pas la passion qu'il avoit dans l'ame ; elle luy dit qu'elle estoit bien aise de le voir afin qu'il luy aidast à guerir Doralise d'une erreur où elle estoit. Mais (adjousta la Princesse, en regardant cette agreable fille) je veux que ce soit vous qui l'interrogiez, afin que vous ne croiyez pas qu'il n'osast me dire la verité. je vous advouë Madame, respondit Doralise, que la chose dont il s'agit me donne tant de curiosité, qu'encore que ce soit en quelque sorte manquer à la bien-seance, que de vous obeïr si promptement, je ne laisseray pas de le faire. C'est pourquoy Perinthe (luy dit elle en se tournant vers luy) je vous prie de me dire si vous n'avez laissé personne à Clasomene, que vous regrettiez à Sardis ? Perinthe fort surpris du discours de Doralise, en changea de couleur, et ne sçavoit comment y respondre : si bien que cette Fille se tournant vers la Princesse, tout à bon Madame, luy dit elle, je suis bien trompée si vous ne vous abusez : et si la rougeur de Perinthe, ne marque que je ne me trompe point. Mais, luy dit Panthée, vous ne donnez pas loisir à Perinthe de vous respondre : et vous voulez desja me condamner sans l'avoir entendu. Cependant, adjousta la Princesse, sçachez Perinthe qu'il s'agit de persuader à Doralise, que l'on peut estre aussi honneste homme que vous estes, sans estre amoureux, on sans l'avoir esté : et c'est pour cela qu'il faut que vous luy disiez, s'il y a quelque belle personne à Clasomene, que vous regrettiez à Sardis. Puis que je suis obligé de respondre precisément (repliqua Perinthe, apres s'estre un peu remis) je vous protesteray sans mensonge, que depuis que je suis à Sardis, je n'ay point songé à Clasomene. Mais c'est peut-estre (adjousta Doralise parlant à la Princesse) que Perinthe est amoureux de quelqu'une de vos Filles : et qu'ainsi sans dire un mensonge, il ne laisse pas d'aimer. Perinthe rougit une seconde fois du discours de Doralise : ce que voyant la Princesse, et croyant que le changement de son visage, n'estoit causé que parce qu'il avoit quelque confusion d'estre obligé d'avoüer qu'il n'aimoit rien ; en verité, luy dit elle, Perinthe, vous estes admirable : d'avoir honte de confesser une chose, dont vous devriez faire gloire. Car enfin, je tiens qu'il est tousjours beau, de n'avoir jamais esté vaincu : il est des Vainqueurs si illustres, reprit il froidement, que je pense que l'on pourroit advoüer sa deffaite sans des honneur. Mais enfin, dit Doralise, aimez vous, ou n'aimez vous pas ? car c'est cela qu'il m importe de sçavoir. Si j'aime, reprit il, il faut croire qu'il m'importe de ne le pas descouvrir, puis que personne ne le sçait : et si je n'aime point, il m'importe encore de ne vous l'avoüer pas : puis que croyant (à ce que je puis comprendre par le discours de la Princesse) que l'on ne peut estre en quelque sorte honneste homme sans estre amoureux, je ne dois pas vous preocuper à mon desavantage. Quoy qu'il en soit, dit Doralise, encore que vous ne veüilliez pas parler plus precisément, je ne laisseray pas de le sçavoir avec certitude devant qu'il soit peu : car si vous l'estes à Clasomene, vos inquietudes et vos chagrins me le tesmoigneront allez : et si vous l'estes à Sardis, je le sçauray encore plus infailliblement. Mais s'il ne l'est en nulle part, comme je le croy, dit la Princesse, il ne manqueroit donc rien à Perinthe, de tout ce que vous desirez : il luy manqueroit encore une chose aussi necessaire que toutes les autres, reprit elle, c'est qu'il m'aimast autant qu'il pourroit aimer. Mais de cela Madame, ne luy en demandez rien je vous en conjure, puis que je suis assuré qu'il ne m'aime pas : et si je l'estois aussi parfaitement qu'il n'aime rien, je le regarderois comme un miracle. Comme Perinthe alloit respondre, un officier de la Princesse Palmis interrompit la conversation : car il vint sçavoir de la santé de la Princesse, et luy demander si elle croyoit estre en estat de pouvoir se trouver le lendemain à une partie de Chasse, qu'elles avoient resoluë il y avoit desja quelques jours : ou si elle vouloit qu'on remist ce divertissement à une autrefois. La Princesse, qui n'avoir pas un mal considerable, et qui jugea bien qu'elle en seroit delivrée le jour suivant, luy manda que bien loin de vouloir differer un plaisir qu'elle devoit recevoir, elle chercheroit tousjours à luy en donner ; et qu'ainsi elle croyoit la pouvoir assurer, qu'elle auroit l'honneur de la suivre à la Chasse le lendemain. Un moment apres, le Prince Mexaris entra : de sorte que la conversation de Perinthe et de Doralise ne se renoüa point de ce jour là. Histoire de Panthée et d' Abradate : partie de chasse et rencontre d'Abradate Cependant le pauvre Perinthe souffrit des maux incroyables, d'avoir entendu de la bouche de la Princesse, qu'elle ne croyoit pas qu'il fust amoureux : car encore qu'il pensast bien qu'elle ne soubçonnoit rien de sa passion, il ne laissa pas de sentir une douleur extréme, d'oüir prononcer ces cruelles paroles, par la seule personne qu'il aimoit, et qu'il pouvoit aimer : et à laquelle il sçavoit bien qu'il n'oseroit jamais descouvrir son amour. Ce n'est pas qu'il n'eust borné tous ses desirs, à ce qu'il luy sembloit, à estre estimé de cette Princesse : mais il y avoit pourtant plusieurs instants au jour, où sa passion malgré qu'il en eust, luy faisoit faire des souhaits, que luy mesme condamnoit un moment apres. Cependant comme il estoit propre à toutes choses, la Princesse luy donna la commission de voir si les Escuyers du Prince son Pere, auroient bien preparé tout ce qui luy estoit necessaire pour la chasse : et si le cheval qui la devoit porter, estoit tel qu'il le luy faloit. Perinthe qui estoit ravi de rendre service à la Princesse, quoy que ce ne fust mesme qu'en de petites choses ; luy obeït si exactement, qu'en effet il se trouva que le lendemain la Princesse Palmis ne fut pas mieux que la Princesse de Clasomene. Et certes à dire vray, je ne pense pas que l'on puisse jamais rien voir de plus beau ny de plus galant que le fut cette Chasse. Toutes les Dames qui en devoient estre, estoient habillées comme on peint Diane : sinon qu'ayant un peu plus de soin de leur beauté, que cette Deesse qui mesprise la sienne, elles avoient sur la teste une espece de Capeline environnée de plumes de diverses couleurs, qui les garantissoit du Soleil : au dessous de laquelle pendoit un voile flottant au gré du vent, dont elles te pouvoient couvrir le visage quand elles vouloient. Leurs cheveux bouclez, quoy que negligeamment espars, et rattachez avec des rubans, leur tomboient jusques sur la gorge : elles avoient toutes une magnifique Escharpe, où pendoit un Arc et un Carquoys : d'une main elles tenoient la bride de leurs chevaux, dont la housse estoit toute couverte d'or, et tous les crins renoüez de cordons d'or et d'argent : et de l'autre elles tenoient une Javeline d'Ebene garnie d'orfevrerie. Les mors et les brides des chevaux, estoient aussi d'or ou d'argent : les habillemens des Dames estoient tous couvers de Pierreries : de sorte que l'on ne peut rien voir de plus magnifique ny de plus beau. Car comme tous ces habillemens estoient de couleurs differentes ; et que les housses de leurs chevaux l'estoient aussi ; cela faisoit parmy les bois et les grandes routes du Parc, le plus bel objet du monde. Chaque Dame avoit un Chasseur destiné pour la conduire, qui devoit marcher aupres d'elle : et deux Escuyers à pied, qui devoient aussi aller des deux costez. Chacune des Princesses devoit encore avoir deux Filles avec elles, habillées de mesme façon, qui les devoient tousjours suivre : de sorte que la Princesse pria Doralise d'en vouloir estre, et me fit la grace de me choisir entre toutes mes Compagnes. Elle voulut aussi que Perinthe fust le Chasseur de Doralise : car pour le sien, ce fut le Prince Mexaris. Le Prince Atys le fut d'une Fille nommée Anaxilée, dont il estoit amoureux : pour la Princesse Palmis, ce fut le Prince Artesilas : mais comme cela ne serviroit de rien à mon discours, de vous nommer tous ceux qui furent de cette Chasse : je vous diray seulement que tous les hommes n'estant pas moins galamment, ny moins magnifiquement habillez que les Dames, tout le monde se rendit dans des Chariots au bord de l'Estang de Gyges, où estoit l'equipage de Chasse, et où tous les chevaux attendoient. Doralise et moy estions dans le Chariot de la Princesse, parce que nous le devions suivre : et comme c'estoit au Prince Mexaris qui estoit son Chasseur, à venir luy aider à descendre de son Chariot, il n'y manqua pas. Mais à peine commença t'il de paroistre, que Doralise remarqua, qu'au lieu d'avoir un habillement fait exprès pour cette belle Feste, comme en avoient le Prince Atys, le Prince Myrsille, Artesilas, Cleandre, et tous les autres, jusques à Perinthe, il en avoit un, qui à ce qu'elle me dit luy avoit servy à une course de Chariots, il y avoit plus de deux ans. De sorte que ne pouvant s'empescher de rire ; tout à bon (me dit elle si haut que la Princesse l'entendit) je voy bien que ce que l'on m'a dit du Prince Mexaris n'est pas vray : et que vous en a t'on dit ? luy dis je ; on m'a assuré, repliqua t'elle, qu'il est amoureux de la Princesse : mais puis qu'il est encore avare, je ne croy point qu'il soit amoureux. Mexaris se trouva alors si proche du Chariot de la Princesse, qu'elle n'y moy, ne pusmes rien dire à Doralise : et certes ce fut bien tout ce que nous pusmes faire, que de nous empescher d'éclatter de rire. Ce n'est pas que Mexaris ne fust de fort bonne mine, et fort bien fait ; et que mesme son habillement et la housse de son cheval ne fussent assez magnifiques : mais comme l'or en estoit un peu terny, en comparaison de ce lustre éclatant qui paroist à tout ce qui est neuf, et que l'on voyoit en l habillement de tous les autres, il est vray qu'il n'estoit pas possible de n'avoir point envie de rire du discours de Doralise : joint qu'il est certains jours qui semblent estre consacrez à la joye : et où la moindre chose fait pancher l'esprit à la raillerie, et donne du divertissement. Cleandre qui estoit celuy qui donnoit le plaisir de la Chasse ce jour la, et qui ne pouvoit pas estre le Chasseur de la Princesse Palmis, quoy qu'il fust desja son Amant, comme nous l'avons sçeû depuis ; ne le voulut estre de Personne : pretextant la chose de ce qu'il vouloit donner ordre à tout : de sorte qu'il alloit tantost à l'une et tantost à l'autre. Cette Chasse se fit dans un grand Parc, que l'on peut presques nommer une petite Forest, tant il est vray qu'il est d'une vaste estendué ; que ses Arbres sont espais ; et que ses routes sont grandes et larges. Ce Parc est pourtant traverse par un chemin assez libre, parce qu'autrement ceux qui veulent aller à Sardis par ce costé là, feroient un fort grand détour : si bien qu'il y a deux portes aux deux bouts du Parc, destinées à donner passage à ceux qui vont et viennent. je ne m'amuseray point, Madame, à vous décrire cette Chasse, ny à vous dire si les Chiens chasserent bien ; si le Cerf rusa ; si le son des Cors estoit agreable ; si les Veneurs furent tousjours à veuë de la Chasse ; et mille autres semblables choses : car outre que je ne m'exprimerois pas en termes propres, ce n'est pas de cela dont il s'agit. Joint qu'à dire la verité, les Dames qui vont à de semblables lieux, y vont à mon advis autant pour y paroistre belles, que pour courre le Cerf : aussi la Chasse estoit disposée de façon, qu'on ne leur donnoit pas un exercice si violent : et on se contentoit de les faire aller assez lentement, en des lieux où par l'adresse des Veneurs le Cerf devoit passer : de sorte que c'estoit une Chasse assez tranquile pour les Dames. Au commencement les Princesses et leurs Chasseurs, marcherent assez prés les uns des autres : mais insensiblement cette belle et magnifique Troupe se prepara par petites bandes : les uns prenant une grande route, et les autres une petite : si bien que sans y songer, la Princesse se trouva dans le plus espais du Bois, sans autre compagnie que celle du Prince Mexaris, Doralise, Perinthe, ses deux Escuyers, et moy. Mais à peine s'en fut elle aperçeuë, que nous entendismes par le son des Cors, et par celuy des voix, que la Chasse estoit proche : et en effet le Cerf passa si prés de nous, que ce fut l'instant où elle nous donna le plus de plaisir. Cependant comme il n'est rien de plus difficile à un homme qui a quelque passion pour la Chasse, que de ne la suivre pas quand il la voit passer : le Prince Mexaris, quelque amoureux qu'il fust de la Princesse, apres luy avoir demandé permission de se trouver à la mort du Cerf, et luy avoir dit qu'il la rejoindroit bientost : piqua à travers l'espaisseur du Bois, et donna une si forte envie de rire à Doralise, qu'elle se communiqua facilement à Perinthe et à moy, et alla mesme jusques à la Princesse. Tout à bon, me dit cette agreable Fille, il faut avoüer que si ce Prince n'est pas liberal, il est du moins bien judicieux aujourd'huy : d'avoir sçeu prendre une occasion si favorable, pour cacher en mesme temps la passion qu'il a pour la Princesse, et sa vieille broderie, en s'éloignant comme il a fait. Perinthe, qui par un sentiment jaloux, estoit ravy de la malice de Doralise, la continua avec adresse ; la Princesse faisant semblant de ne nous entendre point ; parce que comme elle est infiniment sage, elle ne vouloit pas railler du Prince Mexaris : mais comme nous voiyons qu'elle sourioit, nous ne nous taisions pas. Cependant comme elle n'avoit pas resolu d'attendre Mexaris en ce lieu là, elle demanda à Perinthe par où il jugeoit qu'elle peust aller rejoindre la Princesse Palmis ? mais comme il ne le pouvoit pas sçavoir precisément, il m'a dit depuis qu'il songea seulement à l'éloigner autant qu'il pourroit de Mexaris : et pour cét effet, il luy fit prendre une route toute opposée, à celle que la Chasse avoit prise. En commençant donc de marcher, et entendant tousjours moins la voix des Chiens, et le son des Cors, la Princesse se tourna vers Perinthe, et luy dit avec une bonté extréme, qu'elle estoit bien marrie de le priver du plaisir de la Chasse. Perinthe respondit à ce discours qui le surprit, d'une maniere qui fit si bien voir à la Princesse qu'il s'estimoit plus heureux d'estre où il estoit, que d'estre à la mort du Cerf ; qu'appellant Doralise, malicieuse fille, luy dit elle, qui connoissez que Mexaris n'est pas amoureux de moy, parce qu'il a mieux aimé suivre le Cerf, que de demeurer aveque nous ; n'advoüerez vous pas que puis que Perinthe est demeuré si volontiers aupres de vous, ce doit estre parce qu'il vous aime ? Ha point du tout Madame, respondit elle, et je m'en vay le luy faire advoüer tout à l'heure. En effet, elle avoit desja ouvert la bouche pour luy parler, lors qu'estant arrivez à ce grand chemin qui traverse tout le Parc, nous aperçeusmes à la gauche que nous prismes, cinq ou six hommes à cheval qui venoient vers nous. D'abord, comme ils estoient encore assez loin, nous creusmes que c'estoient des gens de la Chasse : mais aprochant plus prés, nous connusmes que nous ne les connoissions point. Celuy qui marchoit à la teste des autres, estoit un homme jeune ; admirablement beau ; et de bonne mine : et de qui l'habillement, quoy que de Campagne, estoit tres magnifique, et paroissoit mesme neuf. Doralise ne l'eut pas plustost veû, que continuant sa raillerie ; cét Estranger, dit elle à la Princesse, quel qu'il puisse estre, est sans doute plus liberal que Mexaris : car puis qu'il est si magnifique en voyageant, il le seroit assurément en une belle Feste comme celle cy. Il a si bonne mine, repliqua la Princesse, que je n'auray pas trop de peine à me laisser persuader qu'il possede une vertu aussi heroïque que celle là, et qui touche si fort mon inclination. Cependant comme la beauté de la Princesse n'estoit pas moins esclatante que la mine de cét Estranger estoit haute ; et que l'habit où elle estoit, contribuoit encore quelque chose à rendre son abord surprenant ; il en parut en effet fort surpris : et s'imagina que ce pouvoit estre la Princesse de Lydie. Neantmoins comme il ne pouvoit et s'en esclaircir entierement, il fut quelque temps irresolu sur ce qu'il devoit faire : mais à la fin craignant de faire une faute, en se faisant connoistre à une Personne qu'il ne connoissoit pas : et ne voulant pas aussi manquer de respect pour la Princesse, de qui la beauté, l'air, et l'habit, luy persuadoient qu'elle estoit de tres grande qualité ; il luy quitta le chemin : et s'arrestant pour la laisser passer, en la salüant avec un profond respect, il la suivir des yeux sans marcher tant qu'il la pût voir. La Princesse de son costé, tourna la teste pour le regarder : mais leurs yeux s'estant rencontrez, elle ne le regarda plus. Cependant cét Estranger l'ayant perduë de veuë, marcha encore quelques pas vers Sardis : puis tout d'un coup la curiosité qu'il avoit de sçavoir qui estoit l'admirable Personne qu'il venoit de rencontrer, augmentant encore, et ayant remarqué que nous avions quitté le grand chemin, et pris une route à droit, il en prit une par où il jugea qu'il pourroit peut-estre nous rencontrer de nouveau : et avoir du moins le plaisir de voir encore une fois la Princesse. Et en effet son dessein reüssit, et mesme mieux qu'il n'avoit pensé : car vous sçaurez, Madame, que la Princesse estant arrivée en un lieu du Bois où il y a une Fontaine, elle s'y arresta avec plaisir : parce qu'elle y trouva quelque fraischeur plus grande qu'ailleurs : et voulut mesme s'y reposer un moment. De sorte que s'estant fait descendre de cheval, et nous autres aussi, elle s'assit sur le gazon dont cette Fontaine estoit bordée : mais elle n'y fut pas plûtost, qu'elle s'aperçeut qu'elle avoit perdu un Portrait que la Princesse Palmis luy avoit donné d'elle, et qui estoit dans une Boiste de Diamans, la plus riche qu'il estoit possible de voir. Ce n'estoit pourtant pas ce qu'elle en regrettoit le plus : mais il luy sembloit que la Princesse Palmis pourroit luy reprocher qu'elle n'auroit pas eu assez de soin d'une chose qu'elle luy avoit donnée comme une marque tres sensible de son amitié. Si bien que s'affligeant extrémement de cette perte, elle commanda aux deux Escuyers qui la suivoient, d'attacher tous nos chevaux à des Arbres, et d'aller du moins aux derniers lieux où nous avions passé, pour voir si par bonheur ils n'y retrouveroient point cette Peinture. Ce n'est pas qu'apres tant de tours que nous avions fait dans le Bois, elle eust beaucoup d'espoir de la recouvrer : neantmoins comme il luy souvenoit confusément de l'avoir encore veüe, lors qu'elle avoit rencontré cét Estranger de bonne mine : et que de plus c'est la coustume de ceux qui perdent quelque chose, de le chercher mesme en des lieux où il ne peut estre, plustost que de ne le chercher point : elle envoya ces deux Escuyers, avec ordre d'aller jusques où elle avoit rencontré cét Estranger. Perinthe leur envia cette commission, et voulut y aller seul : luy semblant qu'il trouveroit bien mieux qu'un autre ce que la Princesse avoit perdu : mais elle voulut qu'il demeurast aupres d'elle. Cependant comme ces deux Escuyers n'avoient jamais esté dans ce Parc que je jour là, ils se tromperent : et prenant une route pour une autre, pensant estre à celle par où ils avoient passé, ils chercherent inutilement : et chercherent si long temps, que la Princesse estoit absolument hors d'esperance de recouvrer ce qu'elle avoit perdu, voyant qu'ils ne revenoient point ; lors que tout d'un coup cét aimable Estranger parut ; qui plus heureux qu'eux avoit trouvé ce Portrait. De sorte que ne cherchant qu'une occasion de parler à la Princesse, et ne doutant pas que cette Boiste ne fust à elle, puis qu'il l'avoit trouvée en un lieu où elle avoit passé ; il descendit de cheval dés qu'il l'aperçeut au bord de cette Fontaine : et s'aprochant d'elle de fort bonne grace, et avec beaucoup de respect ; Madame, luy dit il en Lydien, et en luy presentant la Boiste qu'elle regrettoit, je voudrois bien avoir le bonheur que vous eussiez perdu aujourd'huy ce que je remets entre vos mains : afin d'avoir l'avantage de vous avoir rendu une chose qui vous devroit sans doute estre chere. La Princesse qui s'estoit levée, dés qu'elle avoit veû cét Estranger s'aprocher d'elle, reconnut sa Boiste d'abord qu'elle la vit : si bien que la prenant aveque joye, genereux Inconnu, luy dit elle, si ce que vous me rendez ne m'avoit pas esté donné par la Princesse de Lydie, et que vous n'eussiez pas l'air qui paroist sur vostre visage, je devrois du moins vous offrir la Boiste et ne recevoir que la Peinture. Mais ne pouvant faire une liberalité, de celle d'une si Grande Princesse, principalement à un homme fait comme vous : recevez du moins ma reconnoissance, jusques à ce que j'aye trouvé les moyens de vous la tesmogner par quelque service aussi important, que celuy que vous me rendez m'est agreable. Madame, luy respondit il, c'est un si grand plaisir que celuy d'en causer à une personne faite comme vous, que je me tiens pleinement recompensé, de celuy que je viens de vous donner, en vous rendant une chose qui vous est chere. Pendant que la Princesse et cét Estranger parloient ainsi, Perinthe s'estant aproché d'un des siens, et luy ayant demandé qui il estoit ? il luy aprit que c'estoit le second Fils du Roy de la Susiane, nommé Abradate : et Fils d'une Soeur de Cresus, qui s'en alloit à Sardis. De sorte que Perinthe me l'ayant dit, j'en advertis la Princesse, à qui je le dis tout bas : pendant quoy celuy des gens d'Abradate à qui Perinthe avoit parlé, et qui avoit sçeu par luy qui estoit la Princesse, le dit a son Maistre durant que je luy disois à elle qui il estoit. Si bien que se connoissant tous deux, pour ce qu'ils estoient, il en parut beaucoup de joye dans leurs yeux. Abradate redoubla son respect, et la Princesse sa civilité : je m'estime bienheureux, luy dit il, d'avoit pû plaire un instant de ma vie, à une si belle Princesse : et je m'estime tres heureuse, repliqua t'elle, d'estre obligée le reste de la mienne à un si Grand Prince, et de qui la renommée m'a desja tant dit de choses. Comme ils en estoient là, on entendit un assez grand bruit de chevaux : et un instant apres la Princesse Palmis, Anaxilée, le Prince Atys, Artesilas, Mexaris, Myrsile, et Cleandre arriverent : qui sans songer d'abord à Abradate, se mirent apres estre descendus de cheval, à faire la guerre à la Princesse, d'avoir preferé la solitude à la Chasse : et de ne s'estre pas voulu trouver à la mort du Cerf. La Chasse que j'ay faite, leur repliqua t'elle en sousriant, a esté plus heureuse que la vostre : et je m'assure (adjousta t'elle en presentant Abradate au Prince Atys, et à la Princesse Palmis) que vous en tomberez d'accord, quand vous sçaurez que j'ay arresté icy le Prince de la Susiane, dont on vous a tant dit de choses avantageuses. Dans ce mesme temps, un Escuyer du Prince Atys, qui avoit esté à Suse, s'avança vers son Maistre, pour luy confirmer cette verité : si bien que recevant Abradate avec une joye extréme, tout le monde luy fit en suitte mille caresses, et mille civilitez. j'advoüe (dit la Princesse Palmis à Panthée) que vostre Chasse a esté plus heureuse que la nostre, et que vous en meritez tout l'honneur. l'en ay du moins eu tout l'avantage, reprit Abradate, puis que cela est cause que je vous ay esté presenté par une main si belle et si illustre. Vous n'aviez pas besoin d'un si puissant secours, repliqua la Princesse Palmis, pour vous rendre considerable : pour moy dit Panthée, j'avois bien besoin du sien : car sans luy j'eusse fait aujourd'huy une perte dont je ne me fusse jamais consolée : et alors elle raconta l'avanture du Portrait à la Princesse Palmis. Comme le lieu où elles estoient estoit fort agreable, elles y furent prés d'une heure : mais enfin Cleandre les faisant apercevoir qu'il estoit temps de s'aller reposer à un Chasteau qui est à l'extremité du Parc, au bord de l'Estang de Gyges, à l'opposite du Tombeau d'Alliatte : ces Princesses et ces Princes prirent tous ensemble le chemin de ce Chasteau, où une superbe Colation, et une excellente Musique les attendoit. En y allant, Mexaris marcha tousjours aupres de Panthée, mais il n'y fut pas en estat de l'entretenir avec liberté : parce que le Prince Abradate fut aussi tousjours aupres d'elle. Cependant le pauvre Perinthe alloit derriere eux, bien affligé de remarquer que la beauté de Panthée se faisoit des admirateurs de tous ceux qui la voyoient. Il avoit pourtant, à ce qu'il m'a dit, cette bizarre consolation, de penser que tres rarement les personnes de sa qualité sont elles mariées à des Princes qui les aiment : et de pouvoir esperer, que si quelqu'un la possedoit un jour, ce seroit peut-estre quelque Prince qu'elle espouseroit par raison d'Estat, et non pas par effection. Mais durant qu'il s'entretenoit ainsi, Doralise et moy remarquasmes qu'Abradate regarda tousjours Panthée, avec unes attention extraordinaire : non seulement pendant le chemin que nous fismes pour aller jusques à ce Chasteau, mais mesme durant la Colation et la Musique : On eust dit qu'elle estoit seule belle en cette Compagnie : ce n'est pas qu'il fust incivil, et qu'il ne rendist tout le respect qu'il devoit à la Princesse de Lydie : mais apres tout, il estoit aisé de discerner par ses regards, que la beauté de la Princesse de Clasomene touchoit plus son coeur que celle des autres. Mexaris s'en aperçeut aussi bien que nous, et Perinthe encore mieux : et je pense mesme que Panthée connut dés ce premier jour, une partie du prodigieux effet que sa beauté avoit causé dans le coeur d'Abradate. Car vous sçaviez, Madame, qu'il en devint si esperdûment amoureux, des cette premiere entreveuë, qu'il m'a juré cent fois depuis, que sa passion n'avoit point augmenté. Cependant apres avoir passé toute cette journée le plus agreablement du monde, toutes les Dames s'en retournerent à Sardis dans des Chariots : tous les Princes marchant à cheval, aupres de ceux où leur inclination les attiroit : c'est à dire Artesilas et Cleandre, aupres de celuy de la Princesse Palmis : le Prince Atys aupres de celuy d'Anaxilée : et Mexaris, Abradate, et mesme Perinthe, aupres de celuy de la Princesse de Clasomene. Comme nous fusmes à Sardis, tous les Princes menerent les Dames jusques à l'Apartement de la Princesse Palmis : en suitte dequoy, le Prince Atys mena Abradate à celuy de Cresus, à qui il le presenta : et qui le reçeut avec beaucoup de témoignages d'affection et de joye. Car ayant tousjours fort aimé la Reine de la Susiane sa Soeur, de qui il avoit reçeu une Lettre il y avoit desja quelque temps, qui l'advertissoit du voyage de ce Prince : il fut ravi de le voir dans sa Cour, et de le trouver de si bonne mine et si plein d'esprit. Comme la Reine sa Mere avoit eu soin de luy faire aprendre la langue Lydienne, il la parloit si juste, et avoit mesme si peu d'accent estranger, que tout le monde en estoit surpris : nous sçeusmes quelques jours apres, qu'Abradate devoit sejourner assez long temps en cette Cour, parce qu'il n'estoit pas bien avec le Roy son Pere, à cause qu'il avoit porté les interests de la Reine sa Mere avec trop d'ardeur, contre un Frere aisné qu'il avoit, qui n'avoit pas tant de vertu que luy, et qui devoit pourtant estre Roy. De sorte que je Roy de la Susiane l'ayant menacé, avec beaucoup d'injustice, de le faire mettre en prison ; la Reine sa Mere avoit demande un Azile au Roy de Lydie son Frere pour ce cher Fils, qui n'estoit mal avec le Roy son Pere que pour l'amour d'elle. La cause de l'exil d'Abradate luy estant donc si favorable aupres de Cresus, il en fut fort caressé, comme je l'ay desja dit : et à son exemple, toute la Cour fit la mesme chose. Et certes on peut dire que l'on ne faisoit que luy rendre justice : estant certain que l'on ne peut pas voir un Prince plus accomply qu'Abradate. Aussi apres que Panthée fut retournée chez elle le jour de la Chasse, elle en parla tout le soir : ce qui ne donna pas grand plaisir à Perinthe, qui se trouva present lors qu'elle raconta au Prince son Pere, l'agreable avanture qu'elle avoit euë. Le lendemain Abradate ne manqua pas de faire une visite de ceremonie à la Princesse Palmis, où la Princesse de Clasomene se trouva aussi bien que toute la Cour : et le mesme jour vers le soir, il vint aussi chez Panthée, des qu'il sçeut qu'elle estoit revenué du Palais du Roy. Quelques jours se passerent, sans que l'on s'aperçeust de l'amour d'Abradate, à la reserve de Mexaris, de Perinthe, de Doralise et de moy : mais apres cela : il fut bien facile de voir qu'en effet ce Prince en estoit amoureux : car il ne parloit que de sa beauté ; que de son esprit ; et il ne perdoit pas une seule occasion de la voir. Comme l'amour de Mexaris n'estoit pas encore fort publique, Abradate ne s'oposa point à cette passion naissante, et ne creût pas que ce Prince eust nul interest en la Princesse Panthée : si bien que s'abandonnant sans resistance aux charmes de cette admirable Personne, il ne fit point un secret de sa passion. Cependant Mexaris qui en avoit une aussi forte dans le coeur, qu'un avare en peut avoir pour tout ce qui n'est point Or ; commença de faire esclatter la sienne : il est vray que ce fut d'une maniere bien differente de celle de son Rival : aussi peut on dire que jamais deux Princes n'ont esté plus opposez en toutes choses que ces deux là l'estoient. Car Madame, en l'estat qu'estoit alors la fortune d'Abradate, il y avoit grande aparence qu'il seroit contraint de passer toute sa vie exilé, sans autre bien que sa propre vertu : n'ayant alors autre subsistance, que celle que la Reine sa Mere luy donnoit secrettement, ou celle que luy pouvoit donner Cresus. Pour Mexaris, il n'en estoit pas de mesme : car il avoit une richesse qui ne ce doit presques pas à celle du Roy son Frere : mais si leurs fortunes estoient differentes, leurs inclinations l'estoient encore plus : parce que l'avarice estoit celle qui regloit toutes les actions de Mexaris, et que la liberalité estoit la vertu dominante de l'ame d'Abradate. En effet, je ne pense pas que ce Prince soit plus brave qu'il est liberal, quoy qu'il le soit autant qu'on le peut estre : Mexaris au contraire estoit avare en toutes choses : s'il faisoit bastir, il y avoit tousjours quelque espargne peu judicieuse, qui gastoit tout le reste de la despence qu'il avoit faite : s'il donnoit, c'estoit tard ; c'estoit peu ; et c'estoit encore de mauvaise grace et avec chagrin. Son train estoit assez grand, mais mal entretenu : sa Table estoit petite et mauvaise, pour un si Grand Prince : et desguisant son avarice d'un foible pretexte, il n'avoit presques jamais que des habillemens tous simples : disant qu'il y avoit de la folie à se faire considerer par cette sorte de despense. S'il joüoit, il joüoit seulement pour gagner, et non pas pour son divertissement : et de la façon dont il s'affligeoit quand il avoit perdu, on voyoit que c'estoit plustost un conmerce qu'un jeu. Enfin il paroissoit en toutes ses actions, et mesme quelquefois en toutes ses paroles, qu'il y avoit si peu de magnificence dans son coeur, que ce qu'il avoit de bon d'ailleurs, estoit presques conté pour rien. Il avoit beau estre adroit, et avoir de l'esprit, cette basse inclination faisoit qu'on ne le pouvoit aimer : au contraire, Abradate dans son exil, paroissoit estre si liberal, que tout le monde l'adoroit, et luy souhaitoit les Thresors de l'autre. La maniere dont il faisoit des presens, quelques petits qu'ils pussent estre, les faisoit considerer comme grands : il donnoit non seulement tost, mais avec joye ; mais avec empressement : et l'on eust dit qu'on ne pouvoit l'obliger plus sensiblement, qu'en recevant ses bienfaits. Son Train estoit propre et magnifique : sa Table estoit ouverte et bonne : il estoit tousjours galamment, et mesme superbement habillé : s'il perdoit au jeu, c'estoit sans esmotion et sans chagrin : il cherchoit les occasions de donner, comme Mexaris les fuyoit : et il agissoit enfin de telle sorte, que non seulement il avoit sa gloire de tout le bien qu'il faisoit effectivement, mais encore de tout celuy qu'il ne faisoit pas et qu'il eust pû faire, s'il eust esté plus riche qu'il n'estoit : estant certain qu'il n'y avoit pas un honneste homme malheureux dans la Cour de Lydie, qui ne creust qu'il ne l'eust plus esté, si Abradate eust esté aussi riche que Mexaris. Apres cela, Madame, il vous est aisé de juger que l'amour produisit des effets biens differens, en l'ame de ces deux Princes : aussi leurs desseins eurent ils un succés fort inégal. Ils agirent pourtant esgalement en quelques rencontres : car comme Mexaris en toutes les choses où il n'y avoit point de despense à faire, n'estoit pas moins soigneux et moins complaisant qu'Abradate ; sçachant combien Panthée aimoit Doralise, et estimoit Perinthe, il tascha de s'en faire aimer aussi bien que luy. De sorte que cét Amant secret de la Princesse, eut une persecution, que personne que luy n'a peut estre jamais esprouvée : qui fut de recevoir cent mille civilitez de ses Rivaux, qu'il estoit obligé de leur rendre. Il avoit pourtant quelque consolation, de voir que selon les aparences, Panthée n'aimeroit jamais Mexaris, à cause de la bassesse de ses inclinations ; et qu'elle n'espouseroit aussi jamais Abradate, à cause de sa mauvaise fortune. De sorte que faisant un grand effort sur luy mesme, il rendoit à ces deux Princes, tout le respect qu'il leur devoit : et en parloit le moins qu'il luy estoit possible. Car comme il estoit trop sage, pour dire ouvertement le mal qu'il pensoit de Mexaris ; et trop amoureux aussi, pour prendre plaisir à loüer Abradate : il évitoit l'un et l'autre autant qu'il pouvoit : et estant tousjours tres bien avec la Princesse et avec ses Rivaux, il menoit une vie, ou s'il avoit quelques doux momens, il avoit aussi de fascheuses heures. Cependant ces deux Princes, quoy qu'amoureux de Panthée, n'avoient pas encore eu la hardiesse de luy descouvrir leur passion, lors qu'Adraste, Frere du Roy de Phrigie, vint en cette Cour, pour se faire purger d'un crime qu'il avoit commis innocemment. Cette ceremonie s'estant faite, dans le Temple de Jupiter l'expiateur, il arriva qu'Abradate s'estant trouvé mal ce matin là, n'y fut point : si bien qu'estant venu chez la Princesse l'apres-disnée, et l'ayant trouvée seule, elle luy demanda la cause pourquoy il ne s'estoit pas trouvé à cette ceremonie ? C'est parce Madame, luy repliqua t'il, que je n'avois pas besoin de m'instruire comment il la faut faire : puis qu'à parler veritablement, si j'ay commis quelque crime, ce n'est point à Jupiter à me le pardonner. C'est pourtant le plus Grand des Dieux, repliqua t'elle ; il est vray, dit il, mais comme il est juste, il laisse aux autres Divinitez dont il est le Maistre, le pouvoir de remettre les crimes que l'on commet contre elles. Pour moy, dit Panthée, je croy que vous n'en avez offencé aucune : et que vous n'estes pas venu en cette Cour, pour le mesme sujet qu'Adraste. Il est vray Madame, repliqua Abradate, que son destin et le mien sont bien differents : car il y est arrivé criminel, et je l'y suis devenu. Si cela est dit elle, on vous justifiera, comme on l'a justifié : faites le donc Madame, luy respondit il, en me pardonnant la hardiesse que j'ay de vous aimer, plus que tout le reste de la Terre. Panthée extrémement surprise du discours d'Abradate, quoy qu'elle n'ignorast pas la passion qu'il avoit pour elle, le regarda en rougissant : et prenant la parole avec assez de severité dans les yeux, je sçay bien, luy dit elle, que l'usage le plus ordinaire du monde, est de recevoir un semblable discours, comme une simple civilité : et de tascher de destourner la chose, comme une galanterie ditte sans dessein. Mais outre que je suis persuadée, que celles qui en usent ainsi, veulent peut-estre qu'on leur redie une seconde fois, ce qu'elles sont semblant de ne vouloir pas croire la premiere : je croy encore que vous ayant eu de l'obligation dés le premier instant de nostre connoissance, et vous estimant infiniment ; je dois avoir la sincerité de vous dire, que soit que vous disiez la verité, ou que vous ne la disiez pas, cette hardiesse me desplaist. C'est pourquoy plus il sera vray que je ne vous seray pas indifferente, plus il vous sera avantageux, de ne me parler jamais comme vous venez de faire : et de ne perdre jamais le respect que l'on doit à une personne, je ne dis pas de ma qualité, mais de la vertu dont je fais profession. De sorte Madame, repliqua t'il, que moins je vous parleray de ma passion, plus vous la croirez violente ? le ne dis pas cela (respondit elle en sous riant malgré quelle en eust :) mais je vous dis (adjousta t'elle en prenant un visage plus serieux) que si vous me disiez encore une fois, ce que vous m'avez dit aujourd'huy, je croirois toute ma vie que vous ne m'estimez point : et par consequent je ne vous aurois pas grande obligation Quoy Madame, s'écriat il, c'est vous donner une marque de peu d'estime, que de vous dire qu'on vous adore ? ha si cela est Madame, je ne vous le diray plus. Mais expliquez du moins mon silence, comme il doit l'estre en cette occasion : souvenez vous, toutes les fois que vous me verrez seul aupres de vous sans parler, que je pense dans mon coeur, que vous estes la plus belle Personne de la Terre ; que je vous revere avec un respect sans esgal ; et que je vous aimeray jusques à la mort. Comme Panthée alloit respondre, Mexaris et Doralise entrerent dans la Chambre de la Princesse et l'en empescherent : il est vray que quelques uns de ses regards, respondirent pour elle si cruellement au pauvre Abradate, que s'il eust pû se resoudre à laisser son Rival aupres de Panthée, il seroit sorty à l'heure mesme. Mais n'ayant pas cette force sur luy, il demeura : et fut de la conversation le reste du jour, qui fut assez divertissante, car il y vint beaucoup de monde un quart d'heure apres. D'abord elle ne fut que de la ceremonie qui s'estoit faite le matin, dont la Princesse Panthée ne parla point, parce que cela avoit donné sujet à Abradate de luy descouvrir son amour : de sorte que voulant la destourner, elle se mit à parler à Doralise, de choses fort esloignées. Mais insensiblement, passant d'un discours à un autre, quelqu'un se mit à faire la guerre à Doralise de l'injustice qu'elle avoit, de vouloir que la Nature fist un miracle en sa faveur, en faisant un homme fort accomply, sans le secours de l'amour. Quelques uns luy demanderent si elle n'avoit point changé d'humeur : et si c'estoit un si grand crime que d'avoir aimé devant mesme qu'on la connust ? Comme Mexaris avoit autrefois esté amoureux d'une autre que de la Princesse, il se mit à disputer contre Doralise, comme soutenant sa propre cause : et comme Abradate ne l'avoit jamais esté, il apuyoit ses raisons, lors qu'elle disoit qu'elle ne recevroit jamais de coeur qui eust bruslé d'autres flames que des siennes. Perinthe qui estoit meslé parmy la presse, escoutoit ce que disoient ses Rivaux, et taschoit de deviner ce que pensoit la Princesse : mais encore, disoit Mexaris à Doralise, quelle bonne raison avez vous à donner, d'avoir mesprisé tant d'honnestes gens, seulement parce qu'ils avoient aimé quelque autre devant vous ? j'en ay un si grand nombre, repliqua t'elle, que je ne sçay quel ordre y donner pour vous les dire : et c'est sans doute la seule difficulté que j'ay à vous respondre. je ne pense pourtant pas, reprit Mexaris, qu'il vous soit aisé, quelque esprit que vous ayez, de bien soutenir vostre erreur : car enfin que vous importe tout ce qui s'est passé quand on ne vous connoissoit point ? c'est par le passé, reprit elle, que je juge de l'advenir : car puis qu'on en quitte une autre pour moy, j'ay lieu de craindre qu'on ne me quitte apres pour une autre que cét Amant ne connoist pas encore, et qu'il connoistra peut- estre quelque jour. Mais estes vous plus assurée de la fidelité d'un homme qui n'aura jamais aimé que vous ? repliqua Mexaris : il n'aura du moins pas donné un si mauvais exemple, reprit Abradate ; et il y aura plus de lieu d'esperer que sa premiere passion sera constante, qu'il n'y en aura de croire qu'un autre qui en aura eu plusieurs deviendra constant. Il n'en faut pas douter, poursuivit Doralise, mais le mal est pour moy que je n'ay point encore trouvé d'homme de ma condition, qui fust tel que je le veux, sans avoir aimé, et qui m'aimast : car pour ces gens qui usent autant de chaines que d'habillemens, et qui font deux ou trois Sacrifices d'une mesme Victime, en offrant un mesme coeur à deux ou trois personnes l'une apres l'autre, je ne les sçaurois souffrir : et je les mal traitteray toute ma vie, je les trouve fort honnestes gens, adjousta t'elle, pour estre mes Amis : mais je n'en voudrois point pour estre mes Amants, quand mesme je serois d'humeur à en vouloir. Car en fin je ne sçaurois croire, qu'estant capable de passer de l'amour de la blonde à la brune ; et de celle de la brune à la blonde ; il puisse y avoir de fermeté dans un coeur. Mais, luy dit Mexaris, quand on rencontre une fierté que rien ne peut adoucir, il faut bien tascher de se guerir du mal que l'on souffre : et s'il arrive que l'on guerisse, et que l'on aime une autre personne, pourquoy est ce une raison de soubçonner d'inconstance un homme qui n'auroit point changé, si on l'eust traitté plus favorablement ? Si ce n'en est pas une, repliqua Doralise, de le soubçonner d'inconstance, ce n'en est pas aussi une de le favoriser : estant certain que je n'aimerois pas à estre moins rigoureuse qu'une autre, et à accepter ce que cette autre auroit refusé. Et si elle avoit este rigoureuse par caprice et par extravagance, reprit Mexaris, pourquoy faudroit il en traiter mal ce malheureux Amant ? parce, repliqua Doralise en riant, qu'un homme qui aura esté amoureux d'une capricieuse et d'une extravagante comme vous le dittes, ne me sera pas grand honneur de porter mes fers. Enfin (poursuivit elle, sans luy donner loisir de l'interrompre) soit qu'il ait aimé une personne rigoureuse ou douce ; qu'il ait esté bien ou mal reçeu ; qu'il ait trahi celle qu'il aimoit, ou qu'on l'ait abandonné : je trouve que de quelque façon que je regarde la chose, il ne faut point aimer celuy qui a desja aimé. S'il a esté mal-traitté, c'est un exemple qu'il faut suivre, et le mal-traitter aussi : s'il a esté favorisé, il faut croire que puis que les faveurs d'une autre ne l'ont pû retenir, les nostres ne le retiendroient pas. S'il a trahi sa Maistresse, il ne s'y faut pas fier : si c'est elle qui l'ait abandonné, il est à croire qu'il s'en est rendu digne par quelque crime secret que nous ne sçavons pas : ou que du moins il est à craindre qu'il ne se confiast jamais, et qu'il ne fust ou bizarre, ou jaloux. De plus, si celle qu'il a aimée est belle, il ne s'y faut pas assurer puis qu'il la quitte : et si elle ne l'est point, il faut croire qu'il a le goust si mauvais, que nous devions craindre qu'il ne nous quitte aussi pour une autre qui ne nous vaudra pas. C'est pourquoy je trouve que s'il faut souffrir d'estre aimée, il faut que ce soit d'un coeur, tout entier, et non pas de ces coeurs que mille flesches ont traversez : il faut, dis-je, que ce soit d'un coeur qui sente la moindre blessure qu'on luy face, et qui ne le soit pas endurcy aux rigueurs d'une autre. Enfin il faut que la grace de la nouveauté se trouve à l'amour, comme à toutes les autres choses : et que si quelqu'un doit pretendre estre bien reçeu de moy, il me persuade que je suis et seray tousjours sa premiere et sa derniere passion. J'advoüe, dit Abradate, que je trouve le sentiment de Doralise fort juste : il l'est d'autant plus, reprit Panthée, qu'en prenant cette resolution, on prend sans doute celle de n'aimer jamais rien : estant certain que c'est desirer une chose impossible, Il s'en faut bien que je ne fois de vostre opinion, repliqua Abradate ; je n'en suis pas aussi, reprit Doralise ; car enfin je ne tiens pas impossible que l'on puisse estre capable de n'avoir qu'une passion en sa vie : et la grande difficulté est de trouver tout ensemble un honneste homme qui n'ait rien aimé, et qui n'aime rien que moy. La Princesse (adjousta t'elle regardant Abrabate) m'avoit voulu persuader, que Perinthe n'avoit jamais esté amoureux : mais outre que je ne le croy pas trop, je ne voy pas que je face grand progrés dans son coeur : c'est pourquoy je ne songe plus à faire de conquestes. La mienne vous seroit si peu glorieuse (reprit Perinthe un peu interdit) que vous n'estes sans doute pas marrie de ne l'avoir point faite : en verité Perinthe, interrompit la Princesse, je vous trouve un peu trop sincere : et Doralise me persuadera à la fin que vous estes amoureux. Car si vous ne craigniez pas que celle que peut estre vous aimez, sçeust ce que vous auriez respondu à Doralise, vous luy auriez sans doute parlé un peu plus civilement. Vous en croirez ce qu'il vous plaira Madame, reprit il, mais je ne pensois pas que ce fust incivilité, que de dire ce que j'ay dit : et je pensois au contraire, que cela se devoit plustost apeller respect. Il est un certain respect si froid et si indifferent, repliqua Doralise, qu'il n'y a quelques fois pas lieu de s'en tenir obligé : mais quoy qu'il en soit Perinthe, adjousta t'elle, je suis plus indulgente que vous ne pensez : car je ne me pleins pas du vostre. Toutesfois pour chercher la cause de l'incivilité que la Princesse vous a reprochée, je continuëray de vous observer, comme j'ay fait depuis quelques jours : afin de m'esclaircir pleinement, s'il est bien vray que vous soyez aussi honneste homme que vous estes, sans avoir esté amoureux. mais comme je ne puis pas vous voir tousjours il faut que je prie tous vos Amis et toutes vos Amies, de vous observer comme moy : et de me rendre conte de vos visites ; de vos regards ; de vos paroles ; de vos resveries ; de vos chagrins ; et s'il est possible de vos fondes. Pour moy, dit la Princesse, je m'engage la premiere, à vous dire tout ce que je sçauray de Perinthe : vous en sçaures tousjours tout ce qu'il vous plaira d'en sçavoir Madame, reprit il ; non, non adjousta t'elle, ce n'est point par vos paroles, mais c'est par cent choses où vous ne songerez pas, que je veux sçavoir si je n'ay point eu raison d'assurer à Doralise que vous n'aimiez rien. je trouve Perinthe bien heureux Madame, interrompit Mexaris, que vous veüilliez luy faire l'honneur d'observer ses actions : car pour moy j'en connois qui borneroient presques leur ambition à une pareille chose. Ce que je fais pour Perinthe, repliqua t'elle, ne seroit pas avantageux à tout le monde : car enfin je veux chercher à lire dans son coeur, parce que je croy qu'il n'y a rien de secret ; ou du moins rien où je puisse avoit interest. Vous avez donc plus de curiosité pour ce qui ne vous touche point, reprit Abradate, que pour ce qui vous touche ? ouy en certaines rencontres, repliqua t'elle ; mais cependant afin de satisfaire Doralise (poursuivit cette Princesse, voulant destourner la conversation) je prie tout ce qu'il y a de monde icy, de luy aider à descouvrir la verité de ce qu'elle veut sçavoir et d'observer Perinthe soigneusement, quand l'occasion s'en presentera. Mais Madame, repliqua Perinthe, si je n'ay point de passion dans l'ame, vous donnez une peine bien inutile à tant d'illustres Personnes : et si j'y en ay une, vous exposez à, un rigoureux suplice, un homme qui vous à voüé un service eternel. Quoy qu'il en soit Perinthe, repliqua t'elle, il faut que la chose aille ainsi : et alors elle fit promette en particulier à tous ceux qui se trouverent là, de dire à Doralise tout ce qu'ils sçauroient de Perinthe : de sorte que Mexaris et Abradate le promirent comme les autres : et le pauvre Perinthe eut le malheur de voir ses Rivaux estre ses Espions. Ils n'avoient pourtant garde de trouver ce qu'ils cherchoient : car leur pensée ne se tournoit pas du costé où ce malheureux Amant tournoit toutes les siennes. Voila donc, Madame, comment se passa le premier jour où Abradate parla de sa passion à la Princesse Panthée : qui depuis cela, luy osta, autant qu'elle pût, les occasions de l'entretenir seule. Ce n'est pas qu'elle n'eust beaucoup d'estime pour luy, et mesme peut-estre beaucoup d'inclination : mais ne jugeant pas que sa fortune fust en estat qu'elle le deust espouser, elle ne vouloit rien contribuer à l'amour qu'elle voyoit bien qu'il avoit pour elle : c'est pourquoy elle affecta de vivre un peu plus froidement aveque luy qu'à l'ordinaire. Mais comme c'estoit tousjours avec beaucoup de civilité, cette froideur augmenta plus tost le feu qui brustoit le coeur de ce Prince, qu'elle ne le diminua : si bien que plus Panthée agissoit avec retenuë, plus Abradate tesmoignoit d'empressement à voir et à la suivre en tous lieux. Ses foins ne s'attachoient pas mesme seulement à sa Personne, mais à celle du Prince son Pere, mais encore à se faire aimer de Perinthe, de Doralise, de moy, et de tous les Domestiques jusques aux moindres. Et à dire vray, il y reüssit admirablement : car à la reserve de Perinthe, qui ne le pouvoit aimer, parce qu'il aimoit la Princesse, tout le monde estoit à luy. Il gagnoit les uns par des presens ; les autres par des caresses ; et tous ensemble par un certain air de visage ouvert et civil, qui faisoit qu'on ne luy pouvoit resister. De plus, comme tous les siens l'adoroient, ils faisoient continuellement des Eloges de leur Maistre, aux Officiers et aux Femmes de la Princesse : et au contraire, tous ceux de la Maison de Mexaris, faisoient des pleintes continuelles de son avarice, et du peu d'avantage qu'il y avoit à le servir : si bien que de par tout on n'entendoit chez Panthée que des loüanges d'Abradate, et des Satires de son Rival. Cependant comme Mexaris croyoit que l'ame des autres estoit comme la sienne, il creût que pour toucher le coeur de cette Princesse, et luy faire recevoir favorablement les premieres protestations de son amour, il estoit à propos de luy faire voir auparavant la magnificence de ses Thresors : qui comme je l'ay desja dit estoient presque ; aussi riches que ceux de Cresus. Il chercha donc à trouver invention de la faire aller chez luy, sur quelque pretexte qui ne luy fust pas de despence : et apres y avoir bien songé, il imagina de luy donner la Musique du Roy, qui ne luy cousteroit rien dans une grande Salle voûtée, extrémement propre pour les concerts d'Instrumens. De sorte qu'ayant fait proposer la chose, par la Princesse Palmis qu'il en pria, cette partie se fit, et s'acheva peu de jours apres. Quand Doralise et moy sçeusmes que le Prince Mexaris donnoit la Musique chez luy aux Princesses, nous creusmes qu'enfin son amour alloit esclatter tout de bon : et que nous verrions qu'il n'estoit point de mauvaise habitude, que cette passion ne pûst corriger. Nous attendismes donc cette journée, avec beaucoup plus d'impatience, que n'en avoient Abradate et Perinthe : car ce premier commença de s'apercevoir que son Oncle estoit son Rival : et pour l'autre, il s'en estoit aperçeu, dés le premier instant que la chose avoit esté, Cependant comme l'amour d'Abradate n'estoit plus en termes de pouvoir estre surmontée par la raison, il se prepara à souffrir tout ce qu'il luy en pouvoit arriver. Mexaris de son costé, ne douta point que la veuë de tant de richesses n'agist autant contre Abradate que pour luy, quand il les feroit voir à Panthée : si bien qu'il pressa autant qu'il pût, le jour et l'heure de l'Assemblée qui se devoit faire chez luy : donnant un tel ordre à toutes choses, qu'il n'y avoit pas un seul Apartement en tout son Palais, où il n'y eust des marques de la richesse et de la magnificence du dernier Roy de Lydie son Pere : qui aimant cherement Mexaris, luy avoit donné la moitié de ses Thresors. En effet je ne pense pas que l'on puisse jamais rien imaginer de plus superbe, que ce que l'on fit voir à la Princesse dans ce Palais : car outre que toutes les Salles et toutes les Chambres estoient meublées tres magnifiquement, il y avoit encore une Galerie et trois Cabinets, tous pleins de choses rares, riches, et precieuses. Ce n'estoit toutesfois pas seulement des Statuës, ou des Tableaux que l'on y voyoit : mais c'estoit une abondance prodigieuse de Tables, de Cabinets, et de Vases d'or et d'argent, garnis de Pierreries, d'un prix inestimable. Il y avoit aussi de grandes Figures d'or ; des Vases d'Agathe et d'Albastre Orientale, enrichis de Diamants : enfin je pense pouvoir dire que tous les Chef-doeuvres du Soleil, et de la Nature, se voyoient en ce lieu là : tant j'y vis de Perles ; d'Esmeraudes ; de Rubis ; et de toutes sortes de Pierreries. Apres avoir donc veû toutes ces choses, Mexaris en fit encore voir une plus merveilleuse à la Princesse Panthée : et qu'il luy monstra principalement à mon advis, parce qu'il vouloit que cela servist à luy donner sujet de luy dire quelque chose de sa passion. Je ne doute point, Madame, que vous n'ayez oüy parler de cette fameuse Bague de Gyges, qui comme vous le sçavez, usurpa la Couronne sur les Heraclides : et qui fut le premier Roy de Lydie, de la Race de Cresus. Vous n'ignorez pas, dis-je, que ce fut par le moyen de cette Bague qu'il monta au Throsne : puis que ce fut par sa vertu miraculeuse, qu'il se rendit invisible au Roy Candaule, à qui il osta la vie. Depuis cela, Madame, vous pouvez juger qu'elle a esté fort chere à ceux dans la Maison desquels elle avoit mis une Couronne : et en effet Alliate aimant mieux Mexaris que Cresus, la fit mettre dans la part qu'il luy donnoit à ses Thresors. De sorte qu'apres avoir veû toutes les richesses dont je vous ay parlé, ce Prince faisant aprocher Panthée d'une Table d'or marquetée de Lapis, sur laquelle il y avoit un petit Coffre d'Agathe, il en tira cette admirable Bague : et prenant la parole, Madame, luy dit il, apres vous avoir offert tout ce que vous venez de voir, en vous offrant le coeur de celuy qui le possede, je n'ay garde de remettre cette Bague entre vos mains ; de peur que pour me punir de la hardiesse que j'ay, vous ne me derrobassiez la veuë de la plus belle Personne du monde : c'est pourquoy il faut que vous en voiyez l'espreuve par le moyen d'une autre. Quoy que la Princesse eust allez entendu parler de la merveilleuse qualité de la Pierre qui causoit un effet si admirable, elle ne laissa pas d'en estre surprise, lors que Mexaris ayant fait aprocher un des siens qui sçavoit comment il faloit tenir cette Bague, pour en faire voir la vertu : elle remarqua que dés qu'il en eut tourné la Pierre vers luy, il disparut absolument aux yeux de toute la Compagnie comme aux siens : de sorte que sans respondre au Prince Mexaris, elle dit que cela n'estoit pas possible sans enchantement. Toutes les personnes qui ne l'avoient jamais veuë non plus qu'elle, n'en furent pas moins estonnées : et certes à dire vray, la chose est si surprenante, qu'encore qu'on l'ait veuë plus de cent fois, on en est tousjours surpris. Car tant que l'on tient cette Pierre, que l'ou appelle Heliotrope, et qui se trouve en Ethiope, on disparoist absolument. Histoire de Panthée et d'Abradate : fête organisée par Mexaris Mais est il bien possible, interrompit la Princesse Araminte, que la chose soit comme vous la dittes ? il n'en faut pas douter Madame, repliqua Pherenice : pour moy, adjousta Cyrus, il y a long temps que je me suis informé à diverses personnes, s'il y avoit de la verité à ce que j'entendois raconter de la vertu de l'Heliotrope : et je l'ose dire, sans faire une incivilité à Pherenice, je luy advoüeray, qu'encore que cent personnes m'ayent assuré que la chose est ainsi, je ne laisse pas d'avoir peine à croire que cela soit vray. Ce n'est pas, adjousta t'il, qu'apres avoir veû la merveilleuse qualité de l'Aimant, qui attire le fer avec tant de violence, qu'il semble prendre vie pour se remüer et pour le suivre, il ne faille tomber d'accord qu'on ne doit plus s'estonner de rien : joint que la veuë estant celuy de tous les sens le plus aisé à tromper, il n'est pas assurément impossible, qu'il ne puisse sortir de cette Pierre, je ne sçay quel esclat qui esbloüit, ou qui forme une espece de nuage, qui dérrobe la Personne qui la porte, aux yeux de ceux qui sont aupres d'elle. De plus, adjousta Cyrus, cette autre Pierre nommée Amianthos, que tout le monde connoist, et sur laquelle le feu ne fait aucune impression, n'est guere moins merveilleuse que l'Heliotrope, si on la considere bien : joint aussi que puis que le Basilic tuë par ses regards, l'esclat d'une Pierre peut bien oster la veuë, ou du moins en suspendre l'usage. Araminte estant demeurée d'accord de ce que Cyrus disoit, Pherenice reprit ainsi son discours. Lors que l'on eut donc bien admiré ce miracle de la Nature, de qui la cause est si cachée : la Princesse Panthée voulut prendre cette Bague, quelque resistance qu'y fist Mexaris : luy disant qu'il ne pouvoit pas souffrir qu'elle se rendist invisible, à l'homme du monde qui prenoit le plus de plaisir à la voir : mais il n'y eut pas moyen de l'en empescher, et il falut la contenter. Apres que cét Anneau eut fait son effet entre ses mains, Doralise le prit ; et apres qu'elle l'eut ; elles s'en servit pour aller dire à la Princesse qu'elle voudroit que Mexaris le portast toujours. Pour moy, luy respondit Panthée tout bas, je ne le voudrois pas pour l'amour de vous : car il pourroit souvent entendre tout le mai que vous dittes de luy. Cependant Mexaris qui imagina un instant de plaisir à oster la veuë de son Rival à Panthée, dit à Doralise que peut estre Abradate seroit bien aise de faire cette espreuve aussi bien qu'elle : et en effet ce Prince ayant pris cette Bague, et s'estant aproché de la Princesse, il luy dit si bas que personne ne l'entendit, que si Mexaris ne s'en estoit pas servi à luy aller dire souvent sans estre veû qu'il mouroit d'amour pour elle, il estoit aussi mal adroit qu'autre. Comme la Princesse ne pût s'empescher en soufrire de ce qu'Abradate luy disoit, Mexaris connut par là que cét Invisible se servoit de sa Bague autrement qu'il n'avoit pensé : de sorte qu'estant en colere que son dessein eust si mal reüssi, il ne put s'empescher d'en tesmoigner avoir quelque douleur. Mais comme Abradate prenoit plaisir au despit de son Rival, et que Panthée mesme s'en mit à rire, il luy dit encore plusieurs choses tout bas, où elle ne pouvoit respondre, tant elle rioit de bon coeur du chagrin de Mexaris. Elle pretextoit toutesfois la chose : et disoit qu'il luy estoit impossible de ne trouver pas fort plaisant, d'entendre qu'on luy parloit sans voir personne aupres d'elle. Mais à la fin craignant que cette raillerie n'eust quelque fâcheuse fuite, elle pria Abradate de luy rendre la Bague ; ce qu'il fit : apres quoy elle la donna à Perinthe, et Perinthe à un autre : si bien qu'il n'y eut personne dans la Compagnie qui ne voulust la regarder et s'en servir : mais enfin on la rendit à Mexaris, qui la serra soigneusement : apres quoy la Musique commença, qui fut suivre d'une Colation digne de l'avarice de celuy qui la donnoit, et bien indigne des personnes à qui elle estoit offerte. Elle fut pourtant servie en vingt-quatre Bassins les plus beaux du monde : mais avec tant d'Oeconomie par ses Officiers, que le moindre Baffin valoit plus tout seul, que n'eussent cousté trente colations comme celle là. Je vous laisse à penser si Abradate, Perinthe, et Doralise, s'en divertirent : pour moy, me disoit cette malicieuse Fille, il me semble que Mexaris ne devoit quitter sa Bague qu'apres la Colation, afin de cacher la honte qu'il doit avoir de la voir si mauvaise : et il me semble aussi, adjoustoit Perinthe, que pour faire encore mieux, il devoit rendre cette Colation invisible aussi bien que luy. La Princesse qui devinoit aisément ce que nous disions ; quand elle tournoit la teste de nostre costé, en estoit en quelque inquietude, parce qu'elle craignoit que Mexaris ne s'en aperçeust : de sorte que pour l'en empescher, elle fit un assez mauvais repas par complaisance : luy disant hardiment que cela estoit admirablement bien. On voyoit pourtant aisément qu'il ne le croyoit pas trop : mais aussi ne pensoit il pas que cela fust fort mal : ainsi payant de hardiesse qu'il ne luy coustoit rien, le reste du jour se passa de cette façon : Mexaris ne doutant point du tout, qu'apres la veuë de tant de belles choses, il ne deust trouver Panthée tres favorable, la premiere fois qu'il luy parleroit de sa passion. Cependant Abradate qui ne pouvoit souffrir sans luy porter envie, que son Rival eust eu l'avantage de donner un jour de divertissement à Panthée, imagina une voye de pouvoir obtenir le mesme bonheur. En effet, il se trouva, pour favoriser son dessein, qu'il y avoit alors à Sardis, grand nombre de Musiciens de Phrigie : et comme vous sçavez que la Musique Lydienne et la Phrigienne, passent pour les plus admirables de toute l'Asie, et mesme de toute la Terre : ceux qui avoient entendu les uns etles autres avoient des sentimens differens, selon la conformité qu'il y avoit de leurs inclinations à ces diverses harmonies. Ceux qui estoient melancoliques, ou qui avoient l'ame passionnée, donnoient le prix aux Lydiens : et ceux de qui le temperanment estoit plus guay, le donnoient aux Phrigiens : les uns et les autres tombant toutesfois d'accord, qu'ils meritoient tous beaucoup de loüange. Abradate se servant donc de cette contestation, pour faire reûssir son dessein, fit si bien que le lendemain que nous avions esté chez Mexaris, la conversation ne fut d'autre chose chez la Princesse de Clasomene : qui sans se declarer en faveur ny des uns ny des autres, dit seulement qu'elle croyoit que pour en parler si affirmativement, il faloit les avoir entendus en un mesme jour, et avec un dessein premedité de les observer : et qu'il faloit mesme que ceux qui se mesloient de juger d'une semblable chose, eussent quelque connoissance de la Musique, et fussent incapables de preocupation. Il faudroit encore, dit Abradate, que pour mettre les Musiciens également en bonne humeur on leur proposast un Prix : afin que l'émulation qu'ils auroient, leur fist faire leurs derniers efforts. En suitte de cela, on imagina en quel lieu il les faudroit entendre : et on nomma pour cét effet une Maison du Roy, qui n'est qu'à trente stades de la ville. Enfin quoy que toute la Compagnie creust ne faire qu'une proposition qui ne seroit point suivie, chacun se mesla de regler la chose, seulement pour faite durer la conversation. Cependant Abradate qui n'avoit pas conduit si adroitement son dessein pour le laisser imparfait, dit qu'il ne manquoit plus rien à trouver, que la personne qui devoit juger : il me semble (dit Mexaris qui se rencontra alors chez la Princesse) que cela n'est pas le plus difficile : et qu'il l'est encore plus de trouver celuy qui devroit donner le Prix, et faire les honneurs de la Feste. Quand la personne qui doit juger (reprit Abradate en sous-riant) sera nommée, il ne sera peut-estre pas si difficile de trouver l'autre : car il me semble beaucoup plus aisé de trouver de l'Or et des Pierreries, que de trouver quelqu'un qui ait toutes les qualitez necessaires pour prononcer equitablement sur deux choses aussi admirables, comme sont celles dont il s'agit. Toutesfois (adjousta t'il en regardant la Princesse) si Madame veut s'en donner la peine, je suis assuré qu'elle ne fera point d'injustice ; car outre qu'elle sçait la Musique et qu'elle l'aime, je suis encore persuadé, qu'en une pareille chose, elle sera fort equitable. Mexaris ne pouvant s'opposer à ce que disoit Abradate, l'approuva : et tout le monde tomba d'accord qu'il avoit raison. La Princesse s'en deffendit extrémement, et s'en seroit mesme tousjours deffenduë, si la Princesse Palmis ne fust arrivée : qui ayant sçeu la contestation, condamna sa modestie : et luy dit que pour elle, si elle eust sçeu la Musique comme elle la sçavoit, elle n'auroit fait aucune difficulté de faire ce qu'on desiroit d'elle : mais que ne s'y connoissant, que parce qu'elle l'aimoit passionnément, ce n'estoit pas à elle à juger d'une chose si difficile, à ceux mesme qui s'y connoissoient le mieux. Enfin Madame, apres plusieurs autres petites difficultez que la Princesse aporta, Abradate lia la partie : et il fut resolu que trois jours apres, on iroit à ce Chasteau dont je vous ay parlé : et que ce Prince qui avoit fait cette proposition, auroit soin d'y faire trouver les Musiciens, sans que l'on imaginast qu'il deust y avoir nulle autre chose. Cependant, Madame, cét Amant de qui l'ame estoit tres liberale, n'en usa pas ainsi : et l'on peut dire qu'il ne s'est jamais fait une Feste plus galante que celle là. Pour avoir un peu plus de temps à s'y preparer, Abradate obligea les Musiciens à demander huit jours pour se concerter mieux qu'ils n'estoient : de sorte que sans croire que c'estoit par les ordres de ce Prince, on attendit ces huit jours : apres quoy on fut au lieu ou l'on devoit entendre la Musique. Je ne vous diray point en particulier qui y estoit : car j'auray plustost fait de vous dire que toute la Cour s'y trouva. Je ne m'arresteray pas non plus, à vous dépeindre exactement la magnificence d'Abradate : car elle fut telle, que je ne le pourrois pas. Je diray donc seulement, qu'il donna une Colation admirable : et par la politesse avec laquelle elle fut ordonnée et servie, et par l'abondance de tout ce que la Saison avoit de plus rare et de plus delicieux. Il remit aussi grand nombre de Medailles d'or, entre les mains de la Princesse, où il avoit fait graver son Image, avec une Devise galante dont il ne me souvient pas : afin de les donner aux Musiciens qu'elle en jugeroit dignes. De plus, pour avoir un pretexte de faire quelques presens à toutes les Dames il y eut une quantité fort grande de diverses sortes de choses, belles, bonnes, et agreables : comme des Parfums, des Eaux, des Poudres : et tout cela mis dans de petites Vases de quelque matiere precieuse, avec des Billets pour pretexter sa liberalité : qui les adressoient ou à celles ; qui auroient gardé le silence durant la Musique ; ou à celles qui auroient le plus loüé les Musiciens ; et ainsi sur plusieurs autres pretextes, où il y avoit de la galanterie et de l'esprit, il n'y eut pas une Dame qui ne remportast dequoy se souvenir de cette Feste. La Princesse mesme fut contrainte comme les autres, d'avoir part à la liberalité d'Abradate. et les Musiciens en faveur desquels Panthée ne se declara point, ne laisserent pas non plus d'avoir des presens magnifiques. La Princesse ayant sçeu la chose, luy demanda quelle difference il y avoit donc des vaincus aux Vainqueurs ? mais il luy respondit que l'or qui portoit son Image et qui avoit passé par ses mains, estoit bien d'un autre prix que celuy qui n'avoit passé que par les siennes, et qui ne representoit pas sa beauté. Et puis Madame, adjousta t'il, c'est un si grand malheur que de n'avoir pas vostre aprobation, que j'ay creû qu'il faloit tascher de donner quelque legere consolation à ceux qui ne l ont pas obtenue. Cependant Mexaris estoit au desespoir, de voir la magnificence d'Abradate, et combien toutes les Dames luy donnoient de louanges : Perinthe dans le fonds de son coeur, n'en estoit pas moins affligé : car ayant borné tous ses desirs, à pouvoir faire en sorte que Panthée n'aimast jamais rien, il avoit une douleur extréme, de voir qu'Abradate estoit si aimable, et entreprenoit si hautement de se faire aimer. Si bien que quelque violence qu'il se pûst faire, il fut si melancolique tout ce jour là, que Doralise s'en aperçeut, et en fit mesme apercevoir la Princesse : qui luy en faisant la guerre, le mit dans la necessite de luy respondre. Il luy dit donc, pour pretexter son chagrin, que la Musique faisoit toujours cét effet la en luy, sans qu'il en peust dire la raison. pour moy, dit Doralise, il me semble que ce que vous dittes là est encore une marque assurée que vous n'estes pas ce que vous dittes estre car enfin les gens qui ont l'ame dure, ne sont point sensibles à la Musique : et il faut assurément que vous aimiez, ou que vous ayez aimé, pour estre capable d'attacher si fort vostre esprit à l'harmonie qu'elle vous en rende melancolique. Mais c'est peut-estre, adjousta la Princesse, que bien loin de l'aimer, Perinthe la hait, et s'ennuye de l'entendre si long-temps : ha Madame, s'escria t'il, j'aimerois encore mieux que Doralise creust que je ne suis pas cét homme qu'elle cherche, et qu'on me soubçonnast d'estre amoureux, que de croire que je pusse estre assez stupide pour n'aimer pas la Musique : et il me semble Madame, adjousta t'il, que l'aimant comme vous faites, c'est me donner une assez forte conjecture de la mauvaise opinion que vous avez de moy, que de croire que je la hais. Point du tout, reprit elle, car n'est il pas vray que l'on voit cent personnes raisonnables qui ne l'aiment pas, et qui ne peuvent mesme l'escouter ? il est certain, repliqua Perinthe, que l'on voit ce que vous dittes : mais il est vray que selon mon sens, ces gens là ont une surdité d'esprit (s'il m'est permis de parler ainsi) qui doit estre regardée comme un deffaut. Mais ( luy dit le Prince Atys, qui se trouva a cette conversation) trouvez vous que ce fort un plus grand deffaut d'avoir des oreilles sans aimer la Musique, que d'avoir des yeux comme vous en avez, sans aimer la beauté ? Perinthe rougit à ce discours, et auroit mesme esté fort embarassé à y respondre ; lors que par bonheur pour luy, Doralise prenant la parole, non non Seigneur, adjousta t'elle, ne vous y trompez pas ; je ne croy point que Perinthe soit insensible : et je ne vy de ma vie de gens faits comme luy qui le fussent. Il aime assurément, quoy qu'il die et quoy qu'il fasse : pour moy (dit Abradate afin de s'aquiter de la commission que la Princesse luy avoit donnée d'observer Perinthe) je commence d'estre de l'opinion de Doralise : car je l'ay veû tout aujourd'huy si resveur, que je ne pense pas qu'une autre passion que l'amour, ait pû changer si fort son humeur. Mexaris adjousta, qu'il luy avoit veû prononcer quelques paroles tout bas et tout seul : un autre qu'il ne luy avoit point respondu, une fois qu'il luy avoit parlé ; un autre encore qu'il avoit rencontré trois ou quatre fois ses y eux, sans qu'assurément il l'eust veû, quelques signes qu'il luy eust faits : enfin il n'y eut personne dans la Conpagnie, qui pour luy faire la guerre, soit qu'il fust vray ou faux, ne raportast quelque chose contre luy, qui donnoit lieu de croire qu'il estoit amoureux : si bien que Perinthe vit ses Rivaux employer tout leur esprit, pour le persuader à la Princesse qu'il aimoit. Il n'en estoit pourtant pas plus heureux : au contraire, cette conversation luy donna un si grand chagrin, qu'il m'a dit depuis qu'il s'est estonné cent et cent fois, comment il ne donna point quelques marques convainquantes de la passion qu'il avoit dans l'ame. Il se deffendit neantmoins à la fin avec assez d'adresse : et le reste du jour sa passa de cette sorte. Mais apres que nous fusmes retournez à Sardis, ces trois Amans de Panthée eurent des sentimens bien differens les uns des autres : car Abradate avoit quelque joye, de voir que la Princesse sembloit avoir pris quelque plaisir à tout ce qu'il avoit fait : Mexaris estoit au desespoir de la liberalité d'Abradate : et de voir malgré qu'il en eust, qu'il s'estoit mieux aquité que luy de ce qu'il avoit entrepris : mais pour le pauvre Perinthe, il estoit dans une douleur inconcevable, de voir qu'Abradate estoit aussi honneste homme qu'il le trouvoit. Il y avoit pourtant tousjours quelques instants, où il esperoit que l'estat de sa fortune empescheroit le Prince de Clasomene de luy donner la Princesse sa Fille. Mais que sçay- je, disoit il en luy mesme, si cela empeschera la Princesse de luy donner son coeur ? Toutesfois, reprenoit il ; puis qu'il ne peut jamais estre à moy ; que je n'ay pas mesme l'audace de le demander ; que m'importe qu'il soit à Abradate ? au contraire, ne dois-je pas souhaiter que Panthée soit heureuse en toutes choses ? et ne dois-je pas desirer, que si elle a à espouser quelqu'un, ce soit un Prince qui l'aime et qu'elle puisse aimer ? Ouy sans doute je le dois, si je me considere comme ayant l'honneur d'estre au Prince son Pere, et comme l'honnorant infiniment : mais si je me regarde comme ce malheureux Perinthe, qui l'a aimée dés le Berçeau, et qui l'aimera jusques à la mort, je ne puis m'empescher de souhaiter que du moins elle n'aime jamais rien. Opposons nous donc, disoit il, à tous les desseins d'Abradate : et favorisons ceux de Mexaris, que je sçay bien qu'elle n'aimera jamais. Employons tout le credit que nous avons aupres du Prince son Pere pour cela : et n'oublions rien de tout ce qui nous peut empescher d'avoir le desplaisir de voir un Rival dans le coeur de Panthée. Mais, reprenoit il, sçay-je bien que je veux ce que je dis ? non, adjoustoit il un moment apres, je ne le sçay pas encore : et je sens dans mon ame tant de mouvemens differens, que je ne sçay plus discerner ce que ma passion m'inspire, de ce que ma raison me conseille. Helas, poursuivoit il encore (car il m'a raconté jusques à ses moindres pensées) puis-je croire que j'ay de la raison ; moy, dis - ie, qui n'ay pû bannir de mon coeur la plus temeraire passion, que jamais personne ait euë ? et qui bien loin de m'opposer à elle, l'ay nourrie ; l'ay flattée ; et l'ay accreuë, autant qu'il m'a esté possible ? Cependant, j'ay fait toutes ces choses, sans avoir aucune esperance, et sans sçavoir precisément quelle fin je me proposois : j'ay tousjours bien sçeu que je ne serois pas aimé ; mais j'advoüe que j'ay aussi tousjours esperé que personne ne le seroit. Toutesfois je voy Abradate si aimable, que j'ay grand sujet de craindre qu'il ne soit enfin aimé : et que je ne meure de desespoir. Voila donc, Madame ce que pensoient ces trois Amans de Panthée : qui de son costé ne pût pas s'empescher de longer à Abradate. Car outre que je suis persuadée, qu'elle s'en souvenoit par elle mesme : il est encore vray que Doralise et moy fusmes plus de trois jours à ne luy parler d'autre chose, et à exagerer esgalement, l'avarice de Mexaris, et la liberalité d'Abradate. Pour moy (disoit Doralise, une apresdisnée qu'elle estoit chez la Princesse, où il n'y avoit encore personne) je sçay bien que si ce Prince n'estoit point amoureux, il seroit un peu moins liberal : mais, luy dis-je, quoy que vous donniez tout à l amour, il faut pourtant advoüer, que cette passion ne produit pas un si bon effet en Mexaris : ainsi il faut conclurre que l'amour ne donne pas aux hommes les vertus qu'ils n'ont point. Il est vray, dit Doralise, mais selon mon sens, l'Amour fait dans l'ame de tous ceux qu'il possede, ce que le Soleil fait en tous les lieux qu'il eschausse : car enfin le Soleil ne plante pas les Rosiers, mais il fait esclorre les Roses ; ainsi l'Amour ne donne pas ces premieres inclinations, mais il les fortifie et les fait paroistre : et je ne doute pas mesme que si Mexaris n'estoit point amoureux, il ne fust encore plus avare que nous ne le voyons. Il l'est à un si haut point, reprit la Princesse, que si je juge de sa passion par sa liralité, je ne la croiray pas fort grande. Si la peine que l'on a à faire les choses, en redouble le prix et l'obligation, reprit Doralise en sous-riant, vous devez encore plus à Mexaris qu'à Abradate : estant certain que je suis persuadée, que le peu qu'il a fait pour vous, luy a plus donné d'inquietude, que tout ce qu'a fait son Rival. Je n'en doute pas, repliqua la Princesse, mais ce n'est pas de cette sorte de peine que l'on doit sçavoir gré à ceux qui la prennent : puis qu'elle n'a point d'autre cause, que la bassesse de leur ame. Apres tout (dit Doralise, qui estoit ravie que la Princesse la contrariast, parce qu'elle estimoit fort Abradate) je pense qu'il ne seroit pas trop difficile de soustenir, que celuy qui donne peu contre son inclination, oblige plus que celuy qui donne beaucoup en suivant la sienne. Vous avez bien de l'esprit, reprit la Princesse, mais Doralise, il ne nous seroit pourtant pas si aisé que vous pensez, de soustenir le party d'un avare : et si nous avions un juge, je ne s