Mlle de Scudéry

Artamène ou le Grand Cyrus

http://www.artamene.org



Partie 5 sommaire :

  • Au camp
  • Histoire de Panthée et d' Abradate : Panthée, Doralise, Perinthe et Mexaris
  • Histoire de Panthée et d' Abradate : partie de chasse et rencontre d'Abradate
  • Histoire de Panthée et d'Abradate : fête organisée par Mexaris
  • Histoire de Panthée et d' Abradate : fin des réjouissances
  • Histoire de Panthée et d' Abradate : départ d'Abradate et de Perinthe à la guerre
  • Histoire de Panthée et d' Abradate : retour de guerre et complots
  • Histoire de Panthée et d' Abradate : duel et maladie de Basiline
  • Histoire de Panthée et d' Abradate : retour de Panthée
  • Histoire de Panthée et d' Abradate : mélancolie de Perinthe et mariage des amants
  • Générosité de Cyrus à l'égard de Panthée
  • La renommée de Telephane
  • Rencontre des ennemis
  • Les négociations d'Abradate
  • Histoire de Mazare : les remords de Mazare
  • Histoire de Mazare : la grotte de Mazare et de Belesis
  • Histoire de Mazare : Mazare et Belesis quittent la grotte
  • Histoire de Mazare : Telephane confident du roi de Pont
  • Histoire de Mazare : rencontre de Telephane et de Cyrus
  • Dilemme de Cyrus
  • Désertion et trêve
  • Histoire de Belesis, d'Hermodore, de Cleodore et de Leonise : amitié de Belesis et d'Hermogène, fierté de Cleodore
  • Histoire de Belesis, d'Hermodore, de Cleodore et de Leonise : de l'amitié à l'amour
  • Histoire de Belesis, d'Hermodore, de Cleodore et de Leonise : arrivée de Leonise
  • Histoire de Belesis, d'Hermodore, de Cleodore et de Leonise : inconstance de Belesis
  • Histoire de Belesis, d'Hermodore, de Cleodore et de Leonise : la boîte aux deux portraits
  • Histoire de Belesis, d'Hermodore, de Cleodore et de Leonise : Hermogene amoureux de Cleodore
  • Histoire de Belesis, d'Hermodore, de Cleodore et de Leonise : vengeance de Cleodore
  • Histoire de Belesis, d'Hermodore, de Cleodore et de Leonise : désespoir de Belesis
  • Histoire de Belesis, d'Hermodore, de Cleodore et de Leonise : Cleodore prend le voile
  • Réconciliation de Belesis et d'Hermogene
  • Reprise de la guerre

Livre premier

Au camp


Cyrus ne fut pas plustost arrivé au Camp, qu'il songea à donner au Roy de Phrigie toute la consolation qu'il pouvoit luy faire recevoir, apres la prison du Prince Artamas : de sorte que sans tarder à sa Tente, il fut à celle de ce Pere affligé, pour luy aprendre les particularitez du mauvais succés de son entreprise, et pour l'assurer qu'il n'oublieroit rien de tout ce qui pourroit redonner la liberté à son illustre Fils. Seigneur (interrompit ce genereux Prince, lors que Cyrus luy tint ce discours) s'il l'avoit perduë en delivrant la Princesse Mandane, je ne me pleindrois pas de mon malheur : mais je vous advouë que j'ay besoin de consolation, devoir qu'il est inutile pour vostre service : et que bien loin de vous rendre une partie de ce qu'il vous doit, il est en estat de perir, si vous n'estes son Liberateur. je ne pense pas, repliqua Cyrus, que nos Armes soient si peu redoutables au Roy de Lydie, qu'il ose se porter à faire une violence à un Prince qui est engagé dans nostre Parti : et à un Prince encore à qui il doit tant de victoires : n'estant pas croyable qu'il ignore que les Rois sont obligez d'estre reconnoissans comme les autres hommes : et que l'ingratitude est d'autant plus noire en ceux qui s'en trouvent capables, que leur rang est eslevé au dessus de celuy de leurs Sujets : ainsi ne craignez rien pour le Prince Artamas du costé de Cresus. De plus, le Roy de la Susiane et le Roy de Pont, seront sans doute ses Protecteurs : car estant genereux comme ils sont, ils voudront assurément obliger Cresus à n'estre pas plus rigoureux envers les Prisonniers qu'il a faits, que je le suis à la Reine Panthée, et à la Princesse Araminte. Cependant comme il ne faut jamais se confier trop à la generosité de ses ennemis, j'envoyeray demain un des miens vers Cresus, afin de luy aprendre quel interest je prens en la personne du Prince vostre Fils ; j'obligeray mesme les deux Princesses que je viens de nommer, d'écrire en sa faveur : et je vous feray connoistre enfin par mes soins, combien j'estime sa personne, et combien vos interests me sont chers. Le Roy de Phrigie remercia Cyrus avec beaucoup d'affection, de la bonté qu'il avoit pour luy : et ce Prince souffrit l'accident qui luy estoit arrivé, avec beaucoup de constance. Cyrus ne voulut pas luy dire qu'il avoit remarqué que le Prince Artamas estoit fort blessé : tant parce qu'il ne voulut pas l accabler de tant de douleur à la fois, que parce qu'il espera en avoir peut-estre des nouvelles plus favorables. Il se retira donc à sa Tente, où il fut contraint par civilité, de donner une heure à tous les Chess de son Armée qui le vouloient voir : et en suitte encore une autre, aux ordres necessaires pour les choses de la guerre : apres quoy se retirant en particulier avec Chrisante seulement, il passa le reste du soir à considerer la grandeur de ses infortunes, et la multitude de ses malheurs. Cette consideration en l'affligeant sensiblement, ne luy abbatoit pas neantmoins le courage : au contraire, plus il se croyoit malheureux, plus son ame se confirmoit dans le dessein de s'opposer constamment à la mauvaise Fortune : et quoy qu'il eust le coeur fort sensible, il ne laissoit pourtant pas de l'avoir ferme et inébranlable. Il avoit mesme cét advantage, qu'il ne sentoit que les malheurs que l'amour luy faisoit endurer : car pour les autres, son esprit estoit tellement au dessus de tour ce qui luy pouvoit arriver, qu'il n'en pouvoit estre touché que foiblement. Il s'estoit veû prisonnier d'Estat, et tombé du faiste du bonheur, dans un abisme de misere : mais parce qu'il l'avoit esté sans crime, il n'avoit pas eu besoin de toute sa constance pour suporter une si fascheuse avanture. La mort mesme, toute effroyable qu'elle est, n'avoit jamais esbranlé son ame, quoy qu'il l'eust veuë cent et cent fois si prés de luy, qu'il avoit eu lieu de croire qu'il estoit prest de tomber sous sa puissance ; mais si son ame estoit assez ferme pour souffrir toutes les rigeurs de la Fortune, elle estoit aussi assez sensible, pour ne pouvoir endurer sans une douleur inconcevable, tous les suplices que l'amour luy faisoit souffrir. Ce Prince qui eust sans doute pû perdre des Couronnes sans changer de visage, ne pouvoit craindre de perdre Mandane : sans un trouble dans son coeur, dont sa raison ne pouvoit estre Maistresse. Il passa donc une partie de la nuit à s'entretenir avec Chrisante : mais à la fin songeant plustost à donner quelque repos à un homme qui luy estoit si considerable, qu'à en prendre pour luy mesme ; il le congedia, et demeura seul à se pleindre de ses malheurs, jusques à ce que la lassitude l'assoupist insensiblement malgré luy, et donnast quelque tréve à ses ennuis : bien est il vray que cette tréve ne fut pas fort longue, car il s'éveilla à la pointe du jour, aussi malheureux qu'il s'estoit endormy : Il n'oublia pourtant pas la promesse qu'il avoit faite au Roy de Phrigie : de sorte que jettant les yeux sur Aglatidas, pour l'envoyer vers Cresus, il le fit apeller ; et luy donnant un Heraut pour le conduire à Sardis, il luy ordonna de le suivre auparavant, au lieu où estoient la Reine de la Susiane et la Princesse Araminte : afin de luy donner ses derniers ordres, lors qu'il auroit obtenu d'elles ce qu'il en desiroit. Il monta donc à cheval suivy de peu de monde, parce qu'il le voulut ainsi : et arrivant bien tost apres où il vouloit aller, il fut d'abord chez la Reine de la Susiane, qu'Araspe luy dit estre en estat d'estre veuë. En effet, cette Princesse estoit desja revenuë du Temple, où elle alloit tousjours assez matin, parce que ses ennuis ne luy permettoient pas de pouvoir dormir longtemps : et comme elle avoit sçeu ce qui estoit arrivé à Cyrus, elle l'en pleignit extrémement, et s'en pleignit elle mesme : car enfin Seigneur, luy dit elle, si les Dieux eussent permis que vous eussiez delivré la Princesse Mandane, vous eussiez assurément tenu vostre parole : et la guerre cessant, j'eusse pû esperer de revoir mon cher Abradate, et de le revoir mesme vostre Amy : puis que le connoissant genereux comme il est, je suis assurée qu'il ne sçaura pas plustost la maniere dont vous me traittez, qu'il en sera sensiblement touché. Vous pouvez du moins Madame, repliqua t'il, me rendre un bon office, en attendant qu'il plaise à la Fortune d'estre lasse de me persecuter : Helas Seigneur, interrompit Panthée, seroit il bien possible qu'en l'estat où je suis, je pusse faire quelque chose qui peust vous resmoigner le ressentiment que j'ay de toute vos bontez ? Vous le pouvez sans doute, respondit il, en vous donnant la peine d'escrire un mot au vaillant Abradate, afin de le prier d'obliger Cresus à ne maltraitter pas le Prince Artamas : et à bien traitter aussi cous les autres Prisonniers qui ont esté faits en cette funeste occasion, où la victoire luy a si peu cousté, et luy a esté si peu glorieuse : ne doutant nullement qu'il ne vous accorde ce que vous luy demanderez. je ne vous dis pas, Madame, que selon ce qu'il fera, vous serez plus ou moins bien traitée : au contraire, pour vous porter a escrire plus obligeamment, je vous declare que quand il vous refusera, je ne perdray jamais le respect que je dois à vostre condition, et à vostre vertu : et que de mon consentement, vous ne recevrez jamais aucun déplaisir. Ce que vous me dittes est si genereux, repliqua t'elle, que je serois indigne de vostre protection, si je ne faisois pas tout ce qui est en ma puissance pour vous satisfaire : principalement ne me demandant que des choses que l'equité toute seule devroit tousjours obtenir de moy. Apres quelques remercimens que Cyrus luy fit, il luy dit que pour luy laisser la liberté d'escrire, il alloit faire la mesme priere à la Princesse Araminte pour le Roy son Frere : et en effet il y fut. Il ne la trouva pas moins disposée que Panthée, à luy accorder une Lettre pour le Roy de Pont, comme l'autre luy en avoit accordé une pour celuy de la Susiane : au contraire, il parut qu'elle y avoit mesme quelque interest. En effet la personne d'Anaxaris luy estoit devenuë si chere, depuis qu'elle avoit sçeu qu'il avoit sauvé la vie à Spitridate, qu'elle assura Cyrus qu'il ne devoit point luy avoir d'obligation de la recommandation qu'elle alloit faire en faveur des Prisonniers dont il luy parloit, puis qu'il y en avoit un à qui elle estoit si redevable. Lors que Cyrus eut donc esté aussi long temps avec elle, qu'il creut qu'il y faloit estre, pour faire que Panthée eust achevé d'escrire, il quitta Araminte, pour luy donner loisir de faire la mesme chose : et retourna à l'Apartement de la Reine de la Susiane, qui voulut qu'il vist la Lettre qu'elle escrivoit au Roy son Mary. Il s'en deffendit quelque temps, voulant luy tesmoigner une confiance absoluë : mais elle voulant qu'il vist ce qu'elle escrivoit, se mit à la lire tout haut : et elle estoit telle.

PANTHEE A SON CHERABRADATE.

Quand je vous diray que de tous les malheurs de la captivité, je n'en ay aucun que la privation de vostre veut ; je ne doute pas que vous ne soyez affligé d'estre ennemy d'un Prince qui sçait bien user de la victoire : et qui me fait rendre autant de respect dans son Camp, que j'en recevrois à Suse si j'y estois. Ne trouvez donc pas estrange si je vous suplie de vouloir proteger aupres de Cresus, tous les Prisonniers qu'il a faits, et tous ceux qu'il pourra faire à l'avenir : mais entre les autres le Prince Artamas, qui est infiniment cher à l'illustre Cyrus. je ne vous dis point qu'en la personne de la Princesse Mandane, vous pouvez, luy rendre mille agreables offices : car vous pouvez juger par ceux que je reçois de luy, combien il sentira ceux que vous luy rendrez. je dis ceux que vous luy rendrez, parce que je ne douté point que vous ne veüilliez m'aquiter de ce que je dois à ce genereux Vainqueur : cependant je puis vous assurer, que tous ses soins et toutes ses bontez, n'empeschent pas que je ne me tienne la plus malheureuse personne du monde, d'estre esloignée de mon cher Abradate.

PANTHEE.

Cette Princesse n'eut pas plustost achevé de lire cette Lettre, que Cyrus luy en rendit mille graces : et comme il estoit prest de la quitter, la Princesse Araminte vint luy aporter la sienne, qui n'estoit pas moins obligeante que l'autre : aussi voulut elle qu'elle fust veuë de luy, auparavant qu'elle fust fermée : de sorte qu'apres en avoir demandé permission à la Reine de la Susiane, il y leût ces paroles.

LA PRINCESSE ARAMINTE AU ROY DE PONT.

Sçachant quels sont vos sentimens pour l'invincible Cyrus, je pense que vous serez bien aise de sçavoir que vous pouvez, l'obliger sensiblement, en la personne du Prince Artamas, que je vous prie de proteger puissamment aupres du Roy de Lydie. Car je ne doute pas qu'en toutes les choses qui ne regarderont point vostre amour, vous ne fassiez, pour luy tout ce qu'il vous sera possible. j'ay creû que je devois vous donner cét advis : et vous conjurer en mon particulier, d'avoir soin d'un Prisonnier nommé Anaxaris, à qui je dois la vie du Prince Spitridate. Je pense mesme qu'il est à propos de vous dire, que depuis nostre entreveüe, où je ne pûs rien obtenir de vous, l'illustre Cyrus n'a rien changé en sa façon d'agir aveque moy : et que le mauvais succés de ma negociation, ne l'a pas rendu plus rigoureux. Soyez donc, s'il vous plaist le protecteur de tous les Prisonniers que l'on a faits, et particulierement de ceux que je vous ay nommez si vous me voulez témoigner que mes prieres vous sont cheres, et que vous avez encore quelque amitié pour la malheureuse

ARAMINTE.

Pleust aux Dieux (s'écria Cyrus, apres la lecture de cette Lettre) qu'il me fust permis de vous redonner la liberté toute entiere, pour reconnoistre la bonté que vous avez l'une et l'autre pour moy (dit il en regardant Panthée et Araminte) mais il faut esperer que je ne mourray pas sans avoir du moins eu cette satisfaction. Cependant, adjousta t'il, comme il faut ne perdre pas de temps, vous souffrirez que j'aille dépescher Aglatidas : et en effet apres que ces Princesses eurent respondu à sa civilité, il sortit. Ce fut toutesfois sans prendre congé d'elles : parce qu'il fit dessein de disner en ce lieu là. Il donna donc tous les ordres necessaires à Aglatidas, tant pour parler en faveur des Prisonniers, que pour tascher de sçavoir des nouvelles de Mandane. Il luy recommanda aussi tendrement, d'avoir soin de Feraulas : et allant à la chambre d'Araspe, qui luy parut tousjours fort melancolique, il escrivit à Cresus en ces termes.

CYRUS AU ROY DE LYDIE.

Quoy que je ne doute pas que vous ne soyez assez genereux, pour bien traiter ceux que le sort des Armes met entre vos mains : je ne laisse pas de vous escrire en faveur des Prisonniers qu'un de vos Lieutenans Generaux a faits, aupres de la Riviere d'Hermes : mais principalement pour le Prince Artamas. Souvenez vous, s'il vous plaist, qu'il ne doit plus estre traité en Prisonnier d'Estat, mais seulement en Prisonnier de Guerre : à qui vous devez faire selon les loix de la generosité, et mesme de la justice, un traitement fort doux et fort civil. Sa condition, sa vertu, et les services qu'il vous a rendu, vous y doivent obliger : que si cela ne suffit pas, j'adjousteray que jusques icy u n'ay pas esté si malheureux, que je n'aye lieu d'esperer que devant que cette guerre soit finie, je trouveray les moyens de vous rendre civilité pour civilité. Agissez donc plus justement four mes Amis, que vous n'agissez, equitablemem pour la Princesse Mandane : qui finira la guerre quand il vous plaira de la rendre au Roy son Pere : vous asseurant que si vous le faites, je seray aussi ardent à combatre pour vos interests, que je le suis presentement à combatre pour les siens.

CYRUS.

Apres avoir escrit cette Lettre, Cyrus la donna à Aglatidas : il luy recommanda aussi de s'informer si le Roy d'Assirie avoit veû Mandane : et de ne manquer pas à parler en sa faveur, comme en celle des autres Prisonniers. Ce n'est pas, luy dit il, que ce ne soit une dure chose, que de servir son Rival : mais puis que ma parole m'y engage, et que la generosité le veut, il le faut faire. Il luy parla aussi de l'inconnu Anaxaris, de Sosicle, et de Tegée : et il estoit tout prest de le congedier, lors que Ligdamis qui avoit suivy Cyrus, afin de voir sa chere Cleonice, s'avança pour luy dire, qu'ayant sçeu qu'Aglatidas s'en alloit à Sardis, il avoit creû de son devoir de l'advertir qu'il pouvoit luy donner en ce lieu là quelques connoissances qui ne luy seroient pas inutiles. Cyrus le remerciant, l'embrassa : et luy dit qu'il n'apartenoit qu'à un homme parfaitement amoureux, d'avoir pitié d'un Amant : et alors le conjurant de faire ce qu'il disoit, afin qu'Aglatidas peust luy raporter quelques nouvelles un peu plus precises de Mandane ; Ligdamis luy obeïssant, donna un Billet à Aglatidas, pour rendre à un Amy qu'il avoit à la Cour de Cresus, de qui il pouvoit disposer absolument : principalement ne s'agissant que de rendre un office où il n'alloit point de l'interest du Roy de Lydie. Apres donc que Cyrus eut veû ce Billet ; qu'Aglatidas s'en fut chargé ; et qu'il luy eut encore une fois redit les choses les plus importantes qu'il avoit à faire ; il luy ordonna aussi de tascher de voir le Prince Artamas : en suitte dequoy il le congedia, et demeura encore quelque temps dans la chambre d'Araspe, sans autre compagnie que celle de Ligdamis, de qui la conversation luy plaisoit infiniment. Ce n'est pas qu'il n'y ait une notable difference, entre un Amant heureux, et un Amant infortuné : mais comme Ligdamis avoit l'ame tendre et complaisance, il sçavoit si admirablement entrer dans tous les sentimens de Cyrus, que son entretien luy estoit d'une assez grande consolation : aussi ce Prince avoit il principalement fait dessein de passer une partie de ce jour là dans le Chasteau où il estoit : parce qu'il n'estoit presques remply que de personnes qui estoient possedées de mesme passion que celle qui regnoit dans son coeur. Il sçavoit que Panthée aimoit Abradate ; qu'Araminte aimoit Spitridate ; et que Ligdamis et Cleonice s'aimoient tendrement : de sorte que trouvant quelque douceur à se pleindre avec des personnes qui n'ignoroient pas la rigueur du mal qu'il souffroit ; il resolut non seulement de disner en ce lieu là, mais d'y passer le reste du jour. Cependant pour ne perdre point de temps, il envoya Chrisante qui l'avoit suivy, porter divers ordres dans son Armée : et visiter les Machines qu'il faisoit faire, à un Quartier qui n'estoit qu'à cinquante stades de là. Aussi tost que Cyrus sçeut que les Princesses estoient en estat d'estre veuës, il fut les voir : car pour luy il avoit mangé en particulier, dans la chambre d'Araspe, sans autre compagnie que celle de Ligdamis qu'il mena seul à cette visite : de sorte que la conversation se trouva estre composée de la Reine de la Susiane ; de la Princesse Araminte ; de Cleonice ; d'Ismenie ; de Cyrus ; de Ligdamis ; et d'Araspe. A peine chacun eut il pris sa place, que Cyrus se tournant vers la Reine de la Susiane, la suplia de luy pardonner s'il venoit chercher aupres d'elle, quelque consolation à ses malheurs. Seigneur, luy respondit cette sage Princesse, s'il est vray que mes disgraces vous puissent donner quelque soulagement, je les souffriray encore avec plus de patience que je n'ay fait jusques icy : non Madame, interrompit il, ce n'est point par ce sentiment là que je cherche à vous voir : mais seulement parce que je vous crois bonne et pitoyable. La pluspart des gens que je voy, adjousta t'il, veulent que parce que je n'ay pas esté malheureux à la guerre, je ne le puis estre en nulle autre chose : et ils pensent enfin que l'amour est une passion imaginaire, qui ne regne qu'en aparence, et qui ne trouble pas la raison. Ils croyent que quoy que je die, la perte d'une Bataille, m'affligeroit plus que la perte de Mandane : cependant il est certain que la perte de cent Batailles, et celle de cent Couronnes, ne me toucheroit point à légal d'un simple estoignement de cette Princesse. Jugez Madame, quelle peine c'est de se voir eternellement environné de gens qui ne connoissent pas par où je suis sensible : et jugez en mesme temps quelle douceur je trouve à ne voir icy que des personnes pleines de compassion et de tendresse. Il en faut toutesfois, adjousta t'il, excepter Araspe, de qui l'ame m'a tousjours paru fort insensible : mais puis que Ligdamis a pu cesser de l'estre, je ne veux pas desesperer de luy : au contraire je suis persuadé, connoissant la tendresse de l'amitié qu'il a pour moy, qu'il n'est pas impossible qu'il ne puisse un jour avoir beaucoup d'amour pour quelque belle Personne. Araspe rougit à ce discours : neantmoins Cyrus ne faisant pas une grande reflection sur le changement de son visage, la conversation continua : et la Princesse Araminte prenant la parole ; pour moy, dit elle à Cyrus, je suis de vostre opinion : mais pour la Reine, si elle ne vous contredit point, c'est assurément par complaisance. Car enfin elle m'a desja dit plusieurs fois, qu'elle ne trouve pas grande consolation à se pleindre ny à estre pleinte : et en effet elle renferme si soigneusement toute sa douleur dans son coeur, qu'elle n'en parle jamais la premiere. Pour moy qui ne suis pas de son humeur, je luy ay raconte toutes mes infortunes : et il ne se passe point de jour, que je ne l'en entretienne. Il est vray, interrompit Panthée, que je n'aime pas trop à parler de ce qui me touche : je ne pense pas mesme aux choses passées : et l'avenir est ce qui occupe toute mon ame. Il me semble, adjousta t'elle. que j'ay si peu de part à tout ce qui m'est arrivé il y a trois ou quatre ans, que je fais beaucoup mieux de songer seulement à ce qui me peut arriver. L'advenir est si obscur, reprit la Princesse Araminte, que bien loin d'y songer, j'en destache ma pensée : de peur de me faire moy mesme des maux, dont peut estre la Fortune ne s'avisera point. je voudrois bien, repliqua Cyrus, pouvoir faire ce que vous dittes : mais il ne m'est pas possible. Pour moy, poursuivit Panthée, comme la crainte et l'esperance font deux sentimens qui partagent toute mon ame, et qu'aux choses passées je ne trouve plus rien ny à craindre ny à esperer, je n'y sçaurois arrester mon esprit. Encore est-ce beaucoup que d'avoir le coeur partagé entre l'esperance et : la crainte, reprit Cyrus, car j'en connois qui craignent presque tout, et qui n'esperent presques rien. Vostre vertu est si grande, repliqua Panthée, que comme les Dieux ne sont pas injustes, vous avez tort de desesperer de vostre bonheur. Puis que vous n'estes pas heureuse, respondit Cyrus, et que la Princesse Araminte est infortunée, j'aurois tort de m'assurer sur le peu de vertu que j'ay : et puis. Madame, il est aise de voir qu'il y a certaines choses qui paroissent justes devant les hommes, qui ne le sont point devant les Dieux : car enfin il faut advoüer que le Roy d'Assirie, le Roy de Pont, et le Prince Mazare, qui mourut aupres de Sinope, sont trois Princes en qui on n'a remarqué aucun crime, que celuy d'avoir trop aimé Mandane. Cependant on voit que cette Princesse, qui est la vertu mesme, a fait tout le malheur de leur vie et de la mienne. Mazare en a perdu le jour ; le Roy de Pont la liberté et le Throsne ; et le Roy d'Assirie la Couronne et la liberté aussi. Apres cela, Madame, que doit on penser de l'avenir ? et ne faut il pas conclurre, que qui pourroit n'y penser point, seroit assurément fort sage ? Toutefois j'avouë à ma confusion, que je ne fais autre chose, que d'avancer par ma prevoyance, les malheurs qui me doivent arriver : il vaudroit donc bien mieux, reprit la Princesse Araminte, se souvenir des choses passées : quand elles sont agreables, repliqua Panthée, le souvenir en afflige lors qu'on ne les possede plus : et quand elles sont fâcheuses, reprit Araminte, elles consolent, parce qu'on s'en voit delivré. Car pour moy quand je me souviens de l'estat où j'estois dans Capira, lors que le lasche Artane m'y retenoit, il me semble que puis que je suis sortie d'une si rude captivité, il ne me doit pas estre deffendu d'esperer de sortir d'une plus douce. Et pour moy, adjousta Panthée, quand je songe combien j'estois heureuse à Suse, apres avoir vaincu tous les obstacles qui s'estoient opposez à mon bonheur, je ne croy pas possible de me revoir jamais comme je me suis veuë : c'est pourquoy je fais ce que je puis pour ne me souvenir plus de ce qui m'affligeroit encore davantage. Vous m'avez du moins promis, repliqua Araminte, que je sçauray toutes les douceurs, et toutes les infortunes de vostre vie comme vous sçavez toutes celles de la mienne : il est vray que j'ay consenty, respondit elle, que Pherenice vous les aprenne : ainsi vostre curiosité sera satisfaite, sans remettre dans ma memoire, tant de choses que je voudrois en pouvoir effacer entierement. Pourquoy donc (interrompit Cyrus, regardant la Princesse Araminte) ne vous estes vous point fait tenir parole ? Seigneur, reliqua t'elle, je n'en ay pas encore eu le temps : car ce n'a esté que ce matin au retour du Temple, que la Reine m'a fait cette promesse. Il faut donc que je m'en aille, reprit il, de peur de differer l'effet d'une chose que vous desirez : car pour moy, adjousta Cyrus, je n'oserois demander la mesme grace. Ce n'est pas que de la façon dont j'ay oüy parler de la passion de l'illustre Abradate, je n'eusse une forte envie d'en sçavoir les particularitez, afin de la comparer à la mienne : mais je sçay trop bien le respect que je dois à une Grande Princesse, principalement estant un peu avare de ses secrets. Il est vray (reprit Panthée en souriant avec modestie) que je n'en suis pas fort liberale : mais Seigneur, cela n'empesche pas que je ne consente sans repugnance, que vous sçachiez toute ma vie. Aussi bien m'importe t'il en quelque sorte, que vous n'ignoriez pas l'innocente passion qui regne encore dans le coeur d'Abradate et dans le mien : ainsi quand vous aurez quelques heures de loisir, la mesme Personne qui a ordre de contenter la curiosité de la Princesse Araminte, satisfera la vostre. Il me semble Madame, reprit cette Princesse, que sans differer davantage, au lieu de faire une conversation de choses indifferentes, il vaudroit mieux employer le temps que l'illustre Cyrus doit estre icy à contenter sa curiosité et la mienne. Puis que je me suis resoluë à faire ce qu'il vous plaira, respondit Panthée, vous pouvez en user comme vous voudrez : à condition que je n'y seray pas. Alors la Princesse Araminte se levant, dit qu'elle meneroit Cyrus a son Apartement : qui sans aporter de difficulté à son dessein, luy donna la main pour la conduire. Panthée rougit en les salüant, comme s'ils eussent dû aprendre qu'elle auroit commis quelque crime : mais à la fin croyant en effect qu'il luy seroit avantageux que Cyrus connust un peu mieux la vertu d'Abradate, elle envoya avec la Princesse Araminte, celle de ses femmes qui devoit luy raconter sa vie : qui estoit une Personne de qualité et d'esprit, et qui avoit tousjours eu part à tous ses secrets. Cependant Cleonice et Ismenie demeurerent aupres de Panthée, où Araspe et Ligdamis revindrent aussi, apres avoir accompagné Cyrus jusques à l'Apartement d'Araminte : qui estant conduite par ce Prince, et suivie de Pherenice et d'Hesionide, ne fut pas plustost dans sa chambre, qu'apres avoir fait assoir Cyrus, et fait mettre Pherenice sur un siege vis à vis d'eux, elle la pria de commencer sa narration : et de ne leur dérober pas, s'il estoit possible, la moindre pensée de Panthée et d'Abradate : comme en effet, cette agreable Personne leur ayant fait un compliment, pour leur demander pardon du peu d'art qu'elle apporteroit au recit qu'elle leur alloit faire, le commença de cette sorte.

Histoire de Panthée et d' Abradate : Panthée, Doralise, Perinthe et Mexaris


HISTOIRE D'ABRADATE ET DE PANTHEE.

L'Honneur que j'ay eu d'estre eslevée aupres de la Reine de la Susiane, et le bonheur que j'ay d'en estre aimée, et de l'avoir toujours esté, font qu'il ne m'est pas difficile de vous faire sçavoir toutes les particularitez de sa vie, dont les commencement ont esté bien esloignez des fascheuses avantures qui se sont trouvées dans la suitte. je ne vous diray point, Madame, quelle est la Grandeur de sa naissance : car vous n'ignorez pas que le Prince de Clasomene son Pere, est d'un Sang si illustre, que celuy de Cresus ne l'est pas plus. La Princesse sa Mere estoit aussi d'une tres grande Maison : mais elle la perdit si jeune, qu'elle ne se souvient pas de l'avoir veuë. Il est vray que cette Princesse trouva aupres d'une Soeur du Prince son Pere, qui demeuroit chez luy, toute la conduite qu'elle eust pû esperer de la Princesse sa Mere. Basiline (car la Soeur du Prince de Clasomene se nommoit ainsi) estoit une personne de grand esprit et de grande vertu : qui apres avoir perdu son Mary fort jeune, ne s'estoit jamais voulu remarier. Elle avoit esté belle et galante : et quoy qu'elle eust toute la vertu dont une Femme de sa condition peut estre capable, ce n'estoit pas une vertu austere. Elle disoit qu'il faloit estre jeune une fois en sa vie : et qu'il valoit bien mieux avoir l'esprit jeune à quinze ans qu'à cinquante : de sorte que le Prince son Frere se remettant absolument à elle de la conduitte de sa Fille, elle l'esleva avec une honneste liberté, qui sans avoir rien de severe, luy forma l'esprit beaucoup plustost que celles de son âge que l'on nourrit d'une autre sorte n'ont accoustumé de l'avoir : si bien qu'à douze ans, la Princesse de Clasomene agissoit avec autant d'esprit et de jugement, que si elle en eust eu vingt, Pour sa beauté, je ne vous diray pas quelle elle estoit, puis que vous pouvez juger par ce qu'elle est, de ce qu'elle a tousjours esté. je vous diray toutesfois, qu'elle a eu cela de particulier, qu'elle a esclatté tout d'un coup : estant certain que cette Princesse a esté parfaitement belle dés le berçeau. Son humeur quoy que serieuse, n'a pas laissé d'estre tousjours fort agreable, parce qu'elle l'a tousjours euë fort complaisante et ; fort douce : de sorte que joignant beaucoup de bonté a un des plus beaux esprits de la Terre, et à la plus grande beauté de toute la Lydie, il est aisé de comprendre que la Princesse de Clasomene attira l'admiration de tout le monde. Il sembla mesme qu'une partie de sa beauté et de son esprit, se communiquast à toute la Ville : estant certain que lors qu'elle passa de l'enfance a un âge plus raisonnable, le soin de luy plaire rendit toutes les Femmes plus propres et plus aimables, et tous les hommes plus honnestes gens. Comme elle estoit bienfaisante et liberale, elle fut adorée de tous ceux qui l'approcherent, et mesme de ceux qui ne faisoient qu'entendre raconter les excellentes qualitez qu'elle possedoit : si bien que la reputation de cette Princesse s'estendit en fort peu de temps, dans toutes les Provinces qui touchent celle dont le Prince son Pere est Souverain. Cleonice que vous voyez icy, vous peut faire juger qu'elle n'estoit pas seule aimable à Clasomene : et certes à dire vray, il y avoit alors tant de personnes accomplies en ce lieu là, qu'il n'y avoit point d'Estranger, qui ne s'y arrestast avec plaisir : et qui n'avouast qu'il n'estoit pas aisé de trouver autant d'esprit et autant de politesse, en nulle autre ville d'Asie, qu'il y en avoit en celle là. Le sejour de Clasomene devint mesme encore plus agreable, quelque temps apres que Cleonice fut allée demeurer à Ephese : parce que plusieurs Estrangers de grande qualité y vinrent, et y furent assez long temps : parmy lesquels il s'en trouva, de fort honnestes gens, qui fournissoient à la conversation, et qui osterent de Clasomene le deffaut qui se trouve à toutes les Provinces, et mesme à toutes les petites Cours comme estoit celle là : qui est que l'on se connoist trop, et que l'on ne voit tous les jours que les mesmes personnes. Il y avoit encore une autre chose, qui faschoit quelquefois la Princesse Basiline, qui estoit qu'il n'y avoit pas un homme en toute la Principauté de son Frere, qui peust espouser la Princesse sa Niece : si bien que tous ceux qui la voyoient estoient des personnes qui n'osoient avoir que de l'admiration pour elle, ou du moins qui n'osoient tesmoigner avoir d'autres sentimens. Entre tant d'honnestes gens qui estoient à Clasomene, il y avoit un homme nommé Perinthe, ayant cinq ou six ans plus que la Princesse Panthée, qui s'attacha aupres du Prince, et qui aquit de telle sorte son amitié, qu'il le vouloit tousjours avoir aupres de luy. Son Pere avoit passé toute sa vie dans cette Maison, et estoit mesme mort pour le service de son Maistre, en une occasion de guerre qui s'estoit presentée durant le feu Prince de Clasomene. Il faut toutesfois avoüer, que Perinthe n'avoit pas besoin d'une recommandation estrangere pour estre aimé : car sa personne estoit si aimable, et son esprit si charmant, qu'il n'estoit pas possible de luy refuser son estime. Il avoit pourtant une chose fort surprenante, pour un fort honneste homme : c'est qu'il ne faisoit amitié particuliere avec personne. Il estoit bien avec tout le monde : mais il n'ouvroit son coeur à qui que ce soit : et il disoit quelquesfois, quand on luy faisoit la guerre de cette façon d'agir, que c'estoit par un sentiment de gloire qu'il cachoit ses plus secrettes pensées : et qu'il se déguisoit à ses Amis. Cependant il ne laissoit pas d'estre fort aimé : ceux qui le voyoient souvent, ne laissoient pas non plus de luy confier leurs affaires les plus importantes : tant parce qu'il estoit capable, tour je une qu'il estoit, de donner de bons conseils, que parce qu'il avoit une probité exacte, et une fidelité incorruptible : Ainsi sans descouvrir son coeur à qui que ce soit, il voyoit dans celuy de beaucoup de gens. Perinthe estoit bien fait, et de bonne mine ; d'une conversation agreable ; qui sans avoir rien de trop enjoüé ny de trop serieux, plaisoit également à toutes sortes d'humeurs, et à toutes sortes de personnes, de quelque condition qu'elles fussent. En effet, file Prince de Clasomene l'aimoit cherement, la Princesse Basiline ne l'aimoit pas moins : Panthée avoit aussi pour luy, toute l'estime qu'il en pouvoit desirer : toutes mes Compagnes l'aimoient avec tendresse : toutes les Dames de la ville n'en faisoient pas moins qu'elles : et Perinthe enfin eust esté le plus heureux homme de sa condition, s'il n eust pas eu dans le coeur un ennemy caché, qui troubloit quelquesfois tous ses plaisirs, et qui le rendoit aussi infortuné, qu'il paroissoit heureux à tous ceux qui le voyoient. Car Madame, il faut que vous sçachiez, afin de bien entendre toute la suitte de cette Histoire, que Perinthe commença d'avoir de l'amour pour la Princesse de Clasomene, dés que son coeur en pût estre capable : mais une amour si respectueuse, si sage, et si violente tout ensemble, que l'on n'a jamais entendu parler d'une semblable passion. Il m'a raconté depuis, lors que par la suitte des choses qui sont arrivées, il a esté forcé de m'avoüer la verité, que des qu'il sentit dans son ame une passion dont il ne pouvoit estre le maistre, et de laquelle il ne luy estoit pas permis d'esperer la moindre satisfaction ; il fit un dessein premedité, de ne faire amitié particuliere, ny avec pas un homme, ny avec pas une Dame : de peur que s'il en faisoit avec quelqu'un, il n'eust la foiblesse de luy descouvrir ce qu'il avoit dans le coeur, et ce qu'il vouloit tenir caché à tout le monde. Il m'a dit aussi, qu'il connut si parfaitement la folie qu'il y avoit à estre amoureux d'une personne d'une qualité si disproportionnée à la sienne, qu'il n'eut jamais l'audace de penser seulement qu'elle pourroit un jour sçavoir sa passion : car comme la vertu de Panthée a commencé de paroistre avec éclat, dés que ses yeux ont commencé de briller, il m'a iuré cent fois qu'en plusieurs années de service et d'amour, il n'a jamais eu un seul moment d'esperance. Cependant il combatit peu cette passion : et sans sçavoir ny pourquoy il ne s'y opposoit pas plus fortement, ny quelle fin il se proposoit ; il aima la Princesse : mais il l'aima avec un si grand secret, et d'une maniere si respectueuse, que non seulement tant que nous fusmes à Clasomene personne ne s'en aperçeut ; mais la Princesse mesme n'en subçonna jamais rien. Et certes, à dire vray, encore que Perinthe fust d'une Race fort noble, il y avoit si loin de luy à elle, qu'il ne faut pas s'estonner si on ne s'aperçent point d'une semblable chose. Il luy devoit tain de respect par sa naissance, qu'il estoit aisé qu'il cachast les veritables sentimens, en luy rendant tous les jours mille agreables services comme il faisoit. Cependant jugeant bien qu'il ne pouvoit jamais pretendre à son affection, ny seulement à luy faire sçavoir la sienne, il borna tous ses desirs, à aquerir son estime. De sorte que voulant se signaler à la guerre, il fut à celle que l'illustre Cleandre, qui est aujourd'huy le Prince Artamas, faisoit en Mysie : où il fit des choies si admirables, que s'il n'eust pas eu un attachement secret qui l'attiroit à Clasomene, il eust pû faire une grande fortune aupres de ce genereux Favory. Mais enfin il revint chargé d'honneur, aupres du Prince son Maistre, qui le carressa fort à son retour : les Princesses le reçevrent aussi fort bien : et Perinthe eut sans doute sujet d'estre consolé dans son malheur, d'estre au moins arrivé au point, où il avoit desiré d'estre. Voila donc, Madame, quel estoit Perinthe : c'est à dire le plus discret, et le plus malheureux Amant du monde : et voila quelle estoit sa passion, lors que le Prince de Clasomene prit la resolution d'aller demeurer à Sardis, et d'y mener la Princesse sa Fille : avec intention de n'en revenir point, qu'il ne l'eust mariée. Comme il est Vassal de Cresus, et qu'il y avoit un Traité, par lequel les Princes de Clasomene estoient obligez de demeurer la moitié de l'année à Sardis : apres avoir esté tres long temps sans y aller, sur divers pretextes dont il s'estoit servy pour s'en dispenser, il se resolut enfin de satisfaire à son devoir : et il le fit d'autant plustost, que voyant à quel point la valeur de Cleandre avoit porté l'authorité Royale, il eut peur que s'il'obeissoit de bonne grace, on n'entreprist de le faire obeïr de force : et qu'ainsi il n'attirast la guerre dans son Pais. Comme Sardis estoit alors en son plus beau lustre, tous ceux de la Maison du Prince et de la Princesse, eurent quelque joye d'y aller : à la reserve de Perinthe, qui s'en affligea en secret, par un sentiment que son amour luy donna. Jusques alors il avoit eu cet avantage, de ne voir personne entreprendre de servir Panthée : parce que comme je l'ay desja dit, il n'y avoit point d'homme en toute la Principauté de Clasomene, qui peust pretendre à l'espouser. Mais aprenant qu'elle alloit à Sardis, où tous les gens de sa condition demeuroient, il ne douta point qu'elle n'y fust aimée de plusieurs : de sorte que la seule crainte d'avoir des Rivaux, le rendit presques aussi miserable que le sont les autres qui en ont de plus favorivez qu'eux. Je me souviens mesme, que m'estant aperçeuë malgré son déguisement, qu'il n'avoit pas autant de joye d'aller à Sardis, que tous ceux qui devoient estre de ce voyage témoignoient en avoir, je luy en demanday sa cause : mais il me respondit avec autant de civilité que de finesse, que c'estoit parce qu'il voyoit qu'il ne jouïroit plus tant ny de la veuë, ny de la conversation de toutes les personnes qui luy estoient cheres. Car (adjousta t'il, pour déguiser encore davantage la chose) tout ce que le Prince mene d'honnestes gens aveque luy, deviendront amoureux à la Cour : et en suitte (poursuivit il, voulant que je prisse quelque part à son discours) je prevoy que ce qu'il y a de plus honnestes gens où nous allons, deviendront aussi amoureux de tout ce que la Princesse mene d'agreables Personnes avec elle. Mon Maistre mesme, sera si occupé à faire sa Cour, que je ne luy pourray plus faire la mienne : et pour la Princesse, je pense qu'elle ne manquera pas non plus d'occupation. Ainsi prevoyant que je seray sans Maistre ; sans Maistresse ; sans Amis ; et sans Amies ; il ne faut pas s'estonner, si je ne suis pas aussi gay que vous. Pour moy, luy dis-je en riant, il s'en faut peu, à entendre les dernieres choses que vous venez de dire, que je ne croye que nous allons dans les Deserts de Lybie, plustost que d'aller à Sardis : Perinthe sourit de m'entendre parler ainsi : et sans continuer ce discours nous nous separasmes, et chacun se prepara à partir. La Princesse Basiline ne pût estre du voyage, parce qu'elle eut de grandes affaires à démesler, avec les parens de feu son Mary : de sorte que Panthée ne fut à Sardis qu'avec le Prince son Pere. je ne vous diray point, Madame, comment elle y fut reçeuë de Cresus ; du Prince Atys ; du Prince Myrsille ; de la Princesse Palmis ; d'Antaleon ; de Mexaris ; d'Artesilas ; et de l'illustre Cleandre : car j'employerois trop de temps à vous dire des choses peu necessaires à mon recit. Il suffit donc que je vous die en general, qu'on rendit au Pere et à la Fille, tous les honneurs qu'on devoit à leur condition et à leur merite. La Princesse Palmis et la Princesse de Clasomene, lierent d'abord une fort grande amitié : et quoy qu'elles fussent toutes deux assez belles pour faire naistre l'envie dans leur coeur, elles n'en eurent point du tout : leur ame estant sans doute trop haute, pour estre capable d'un sentiment si bas. Elles s'aimerent donc avec sincerité ; quoy qu'à dire les choses comme elles sont, elles n'ayent jamais entré en nulle confiance l'une pour l'autre, de ce qui leur a tenu lieu de secret dans leur vie. Ce n'est pas qu'elles ne s'estimassent assez pour cela : mais apres tout je pense que comme Cilenise avoit toute la confidence de la Princesse Palmis, j'avois aussi le bonheur d'avoir toute celle de la Princesse Panthée. Il est vray qu'en ce temps là, ses secrets estoient de peu d'importance : je ne laissois pourtant pas de luy estre bien obligée, de voir qu'elle me disoit ses veritables sentimens de toutes choses ; ce qu'elle ne faisoit point du tout, devant toutes mes Compagnes. je ne doute pas. Madame, que vous n'ayez sçeu la diversité d'humeur qui estoit entre le Roy de Lydie, et les Princes ses Freres : c'est pourquoy je ne vous feray pas souvenir, que le Prince Antaleon estoit un ambitieux, qui vouloit tout destruire pour regner : et que Mexaris estoit aussi avare, que Cresus est liberal : quoy que Mexaris n'eust gueres moins de richesses que luy. Et certes à dire vray, je ne pense pas que ce vice là aye jamais paru plus estrange qu'en ce Prince, comme vous le verrez par la suitte de ce discours. Cependant il ne laissa pas de se trouver capable d'une passion, de qui un des plus nobles effets, est de produire la liberalité : il est vray que je suis persuadée, que Mexaris creût que pour estre amoureux, il suffisoit de donner son coeur : et qu'ainsi il ne s'opposa point à l'amour que la beauté de Panthée fit naistre dans son ame. Car je ne doute pas que s'il eust oüy dire que la veritable mesure de l'amour, se doit regler sur ce que l'on est capable de donner pour la personne aimée ; il n'eust combatu la sienne de toute sa force. Mais comme il songea seulement à aquerir l'affection de la Princesse, il ne s'alla pas adviser de s'opposer à cette passion naissante : et il l'aima enfin, autant, qu'il estoit capable d'aimer. Ce feu demeura pourtant quelque temps caché : pendant quoy la Princesse fut visitée de tout ce qu'il y avoit de Grand ou d'illustre à Sardis. Entre tant de personnes qui la virent, il y eut une Fille d'assez bonne qualité nommée Doralise, qui luy plût infiniment : et en effet on peut dire que ce n'est pas une personne. ordinaire. Car outre qu'elle a une beauté charmante, elle a un esprit admirablement divertissant : elle pense les choses d'une maniere si particuliere, mais pourtant si raisonnable, qu'elle amene tout le monde dans son sens : elle a une raillerie fine et adroite, dont il n'est pas aisé de se deffendre quand elle le veut : et ce qui est un peu rare, pour une personne qui a un semblable talent, c'est qu'elle ne laisse pas d'avoir de la bonté et de la douceur. Aussi ne s'en sert elle qu'en certaines occasions, où elle donne plus de plaisir à ceux qui l'escoutent, qu'elle ne fait de mal à ceux qu'elle attaque : elle ne laissoit pourtant pas de s'estre renduë redoutable à plusieurs personnes, quand nous arrivasmes à Sardis : mais pour moy l'avoüe que je l'aimay sans la craindre, et que je fis tout ce que je pûs pour confirmer la Princesse en l'opinion avantageuse qu'elle avoit d'elle. Et certes il me fut aisé de le faire : car son inclination pancha si fort de ce costé là, qu'elle l'aima tendrement. Doralise respondit aussi avec tant de respect, et tant de reconnoissance, aux boutez que la Princesse avoit pour elle ; qu'en fort peu de jours la Princesse de Clasomene vescut avec elle, comme si elle l'eust connuë toute sa vie. Elle sçeut par diverses personnes, et en suitte par elle mesme, que comme elle n'avoit ny Pere ny Mere, et qu'elle demeuroit chez une Tante qui ne la vouloit pas contraindre, elle avoit desja refusé vint fois de se marier, quoy qu'elle fust encore jeune : car Doralise n'avoit pas plus de dixhuit ans, quand nous fusmes à Sardis. Cependant ce n'estoit pas que sa vertu parust austere, ny sauvage : au contraire, elle avoit quelque chose de galant dans l'esprit. Elle aimoit la conversation et les plaisirs : et il n'y en avoit aucun dans la Cour dont elle ne fust. De sorte que ne paroissant pas qu'elle eust dessein de se mettre parmy les vierges voilées à Ephese, on la pressoit quelquesfois de dire la raison pourquoy elle avoit refusé tant d'honnestes gens, qui avoient songé à l'espouser ? mais elle respondoit tousjours en riant, que c'estoit parce qu'elle n'avoit pas encore trouve un certain homme qu'elle cherchoit : et qu'elle s'estoit imaginé estre seul capable de faire son bonheur. Ainsi tournant la chose en raillerie, sans que l'on pûst entendre ce qu'elle vouloit dire, on croyoit que Doralise avoit aversion à se marier : et qu'il n'y avoit point d'autre cause à sa façon d'agir. La Princesse ayant donc sçeu ce que je viens de dire, un jour qu'elle se trouvoit un peu mal, et qu'elle avoit envoyé querir Doralise pour la divertir ; elle se mit à luy dire qu'elle eust bien voulu sçavoir quel estoit cét homme qu'elle disoit chercher, et qu'elle ne trouvoit point. Apres qu'elle s'en fut deffenduë quelque temps, puis que vous le voulez Madame, luy dit elle en riant, il faut que vous sçachiez que je me suis mis dans la fantaisie, de n'espouser jamais qu'un homme qui m'aime et que je puisse aimer : la premiere de ces deux choses, interrompit la Princesse, est ce me semble assez aisée à trouver : elle ne l'est pas trop, reprit elle, mais à dire la verité, la seconde est encore un peu plus difficile : ou pour mieux dire elle est impossible. Il me semble, dit la Princesse, que vous faites grand tort à Sardis et à toute la Cour, de croire qu'il n'y ait pas un homme assez accomply pour vous obliger par ses services à recevoir son affection. Madame, luy dit elle, il y a cent honnestes gens : mais il n'y en a pas un qui n'ait aimé quelque chose, et c'est ce que je ne veux point du tout. Car enfin si je pouvois souffrir d'estre aimée, et me resoudre à aimer, je voudrois que la Nature toute seule, sans le secours de l'Amour, eust fait un fort honneste honme : et qu'en cét estat (adjousta t'elle en riant, quoy que ce fussent ses veritables sentimens) il me vinst offrir un coeur tout neuf, qu'il n'eust jamais reçeu que mon image, ny bruslé d'autres flames que de celles que mes yeux y auroient allumées. Mais Madame, où le trouvera t'on cét honneste homme que je recherche ? du moins sçay-je bien qu'entre cent mille que j'ay veûs, je ne l'ay pas encore rencontré. La Nature toute seule, adjousta t'elle, les fait quelquesfois beaux : mais ils ne sont pas mesme de fort bonne mine, s'ils n'ont aime quelque chose : et pour l'esprit, un homme ne peut jamais l'avoir agreable, s'il n'a eu une fois en sa vie, le soin de plaire à quelqu'un. La Princesse se mit à rire, du discours de Doralise : mais enfin, luy dit elle, l'amour ne donne point d'esprit à ceux qui n'en ont pas : je vous assure Madame, repliqua Doralise, que s'il n'en donne pas à ceux qui n'en ont point, il l'augmente et il le polit merveilleusement à ceux qui en ont. je croy bien, poursuivit elle, qu'un honneste homme tel que le definiroit un de ces sept Sages de Grece, dont on parle aujourd'huy tant pat le monde, se pourroit trouver sans qu'il eust rien aimé : car ces gens là n'y veulent autre chose, sinon qu'il sçache bien s'aquitter des affaires dont il se mesle : qu'il ait du sçavoir, de la probité, du courage, et de la venu : mais un honneste homme tel que je le veux, outre les choses absolument necessaires, doit encore avoir les agreables : et c'est ce qu'il est absolument impossible de trouver, en un homme qui n'a jamais rien aimé. En effet Madame, poursuivit Doralise, remettez vous un peu en la memoire, tous les jeunes gens que vous voyez entrer dans le monde : et cherchez un peu la raison pourquoy il y en a tant dont la conversation est pesante et incommode : et vous trouverez que c'est parce qu'il leur manque je ne sçay quelle hardiesse respectueuse, et je ne sçay quelle civilité spirituelle et galante, que l'amour seulement peut donner. Vous les voyez plus beaux que ceux qui sont plus avancez en âge qu'eux : ils ont mesme de l'esprit : ils n'ont encore rien oublié, de tout ce que leurs Maistres leur ont apris : cependant il manque je ne sçay quoy à leurs discours et à leurs actions, qui fait qu'ils ne plaisent point : et pour moy, adjousta t'elle en riant, j'aimerois beaucoup mieux la conversation d'un de ces vieillards qui ont esté galands en leur jeunesse, que celle d'un de ces jeunes indifferents, qui songent plus aux rubans qu'ils portent, qu'aux Dames à qui ils parlent. il est vray (dit la Princesse, en riant à son tour) que je suis contrainte d'advoüer, que j'en ay veû beaucoup de tels que vous me les representez : mais je n'attribuois pas cela à ce que vous dittes : et je croyois seulement, que le peu d'experience qu'ils avoient du monde, estoit la veritable cause, du peu d'agrément que je trouvois en leur entretien. Pour vous monstrer, adjousta Doralise, que cela n'est pas, il ne faut que regarder que ceux qui vieillissent sans rien aimer, et à qui l'experience du monde ne manque point, ont toujours quelque chose de sauvage et de rude dans l'esprit, qui n'est point du tout aimable. Vous trouverez, dis-je, que ce seront ou de ces hommes de fer et de sang, qui passent toute leur vie à la guerre : ou de ces Chasseurs determinez, qui sont tousjours dans des Forests : ou des solitaires sombres, qui sont tousjours dans leur Cabinet avec des Livres, ou dans des Grottes à la Campagne, à s'entretenir eux mesmes : de sorte qu'il faut confesser, que l'amour seul fait les veritables honnestes gens tels que je les cherche. Mais, luy dit la Princesse, si l'amour a le pouvoir que vous dittes, en souffrant d'estre aimée, ceux qui ne le sont point le deviendront. Ha Madame, s'escria t'elle, si je n'estime celuy que je dois espouser, dés le premier instant que je le verray, je ne l'aimeray jamais : c'est pourquoy il faudroit que je le trouvasse tout accomply dés que je le connoistrois. Choisissez en donc un, luy dit elle, de ceux qui se seront rendus honnestes gens en aimant quelque autre, et qui ne l'aimeront plus. je vous ay desja dit Madame, reprit Doralise, que je veux un coeur tout neuf, et des flames toutes pures et toutes vives : et non pas de ces coeurs tous noircis, tels que je me represente ceux qui ont bruslé des années entieres. Enfin, comme on n'offre à une Divinité, que des Offrandes qui n'ont point esté sur l'Autel d'une autre : je voudrois aussi une affection qui n'eust esté à personne qu'à moy. Si bien que ne pouvant aimer un homme qui aura desja aimé, et n'estant presques pas possible, d'en trouver un fort accomply qui n'ait aimé quelque chose, je me resous, et mesme sans peine, à n'aimer jamais rien. Cette regle n'est pourtant pas si generale que vous la croyez, reprit la Princesse, car enfin Perinthe que vous connoissez, est un fort honneste homme, et n'a jamais esté amoureux. Ha Madame, s'escria t'elle, cela n'est pas pas possible : Perinthe aime infailliblement, ou du moins a aimé : et l'on ne sçauroit estre comme il est, sans avoir eu de l'amour. La Princesse m'apellant alors, n'est il pas vray Pherenice, me dit elle, que Perinthe n'a point eu d'amour à Clasomene ? il est vray Madame, luy dis-je, que je n'ay point sçeu qu'il en ait eu : et que mesme on ne l'en a jamais soubçonné. C'est assurément qu'il est fin et adroit, repliqua Doralise, car encore une fois, on ne sçauroit estre ce qu'est Perinthe, sans avoir esté amoureux. Comme elle disoit cela, il entra : de sorte que la Princesse prenant la parole, et ne sçachant pas la passion qu'il avoit dans l'ame ; elle luy dit qu'elle estoit bien aise de le voir afin qu'il luy aidast à guerir Doralise d'une erreur où elle estoit. Mais (adjousta la Princesse, en regardant cette agreable fille) je veux que ce soit vous qui l'interrogiez, afin que vous ne croiyez pas qu'il n'osast me dire la verité. je vous advouë Madame, respondit Doralise, que la chose dont il s'agit me donne tant de curiosité, qu'encore que ce soit en quelque sorte manquer à la bien-seance, que de vous obeïr si promptement, je ne laisseray pas de le faire. C'est pourquoy Perinthe (luy dit elle en se tournant vers luy) je vous prie de me dire si vous n'avez laissé personne à Clasomene, que vous regrettiez à Sardis ? Perinthe fort surpris du discours de Doralise, en changea de couleur, et ne sçavoit comment y respondre : si bien que cette Fille se tournant vers la Princesse, tout à bon Madame, luy dit elle, je suis bien trompée si vous ne vous abusez : et si la rougeur de Perinthe, ne marque que je ne me trompe point. Mais, luy dit Panthée, vous ne donnez pas loisir à Perinthe de vous respondre : et vous voulez desja me condamner sans l'avoir entendu. Cependant, adjousta la Princesse, sçachez Perinthe qu'il s'agit de persuader à Doralise, que l'on peut estre aussi honneste homme que vous estes, sans estre amoureux, on sans l'avoir esté : et c'est pour cela qu'il faut que vous luy disiez, s'il y a quelque belle personne à Clasomene, que vous regrettiez à Sardis. Puis que je suis obligé de respondre precisément (repliqua Perinthe, apres s'estre un peu remis) je vous protesteray sans mensonge, que depuis que je suis à Sardis, je n'ay point songé à Clasomene. Mais c'est peut-estre (adjousta Doralise parlant à la Princesse) que Perinthe est amoureux de quelqu'une de vos Filles : et qu'ainsi sans dire un mensonge, il ne laisse pas d'aimer. Perinthe rougit une seconde fois du discours de Doralise : ce que voyant la Princesse, et croyant que le changement de son visage, n'estoit causé que parce qu'il avoit quelque confusion d'estre obligé d'avoüer qu'il n'aimoit rien ; en verité, luy dit elle, Perinthe, vous estes admirable : d'avoir honte de confesser une chose, dont vous devriez faire gloire. Car enfin, je tiens qu'il est tousjours beau, de n'avoir jamais esté vaincu : il est des Vainqueurs si illustres, reprit il froidement, que je pense que l'on pourroit advoüer sa deffaite sans des honneur. Mais enfin, dit Doralise, aimez vous, ou n'aimez vous pas ? car c'est cela qu'il m importe de sçavoir. Si j'aime, reprit il, il faut croire qu'il m'importe de ne le pas descouvrir, puis que personne ne le sçait : et si je n'aime point, il m'importe encore de ne vous l'avoüer pas : puis que croyant (à ce que je puis comprendre par le discours de la Princesse) que l'on ne peut estre en quelque sorte honneste homme sans estre amoureux, je ne dois pas vous preocuper à mon desavantage. Quoy qu'il en soit, dit Doralise, encore que vous ne veüilliez pas parler plus precisément, je ne laisseray pas de le sçavoir avec certitude devant qu'il soit peu : car si vous l'estes à Clasomene, vos inquietudes et vos chagrins me le tesmoigneront allez : et si vous l'estes à Sardis, je le sçauray encore plus infailliblement. Mais s'il ne l'est en nulle part, comme je le croy, dit la Princesse, il ne manqueroit donc rien à Perinthe, de tout ce que vous desirez : il luy manqueroit encore une chose aussi necessaire que toutes les autres, reprit elle, c'est qu'il m'aimast autant qu'il pourroit aimer. Mais de cela Madame, ne luy en demandez rien je vous en conjure, puis que je suis assuré qu'il ne m'aime pas : et si je l'estois aussi parfaitement qu'il n'aime rien, je le regarderois comme un miracle. Comme Perinthe alloit respondre, un officier de la Princesse Palmis interrompit la conversation : car il vint sçavoir de la santé de la Princesse, et luy demander si elle croyoit estre en estat de pouvoir se trouver le lendemain à une partie de Chasse, qu'elles avoient resoluë il y avoit desja quelques jours : ou si elle vouloit qu'on remist ce divertissement à une autrefois. La Princesse, qui n'avoir pas un mal considerable, et qui jugea bien qu'elle en seroit delivrée le jour suivant, luy manda que bien loin de vouloir differer un plaisir qu'elle devoit recevoir, elle chercheroit tousjours à luy en donner ; et qu'ainsi elle croyoit la pouvoir assurer, qu'elle auroit l'honneur de la suivre à la Chasse le lendemain. Un moment apres, le Prince Mexaris entra : de sorte que la conversation de Perinthe et de Doralise ne se renoüa point de ce jour là.

Histoire de Panthée et d' Abradate : partie de chasse et rencontre d'Abradate


Cependant le pauvre Perinthe souffrit des maux incroyables, d'avoir entendu de la bouche de la Princesse, qu'elle ne croyoit pas qu'il fust amoureux : car encore qu'il pensast bien qu'elle ne soubçonnoit rien de sa passion, il ne laissa pas de sentir une douleur extréme, d'oüir prononcer ces cruelles paroles, par la seule personne qu'il aimoit, et qu'il pouvoit aimer : et à laquelle il sçavoit bien qu'il n'oseroit jamais descouvrir son amour. Ce n'est pas qu'il n'eust borné tous ses desirs, à ce qu'il luy sembloit, à estre estimé de cette Princesse : mais il y avoit pourtant plusieurs instants au jour, où sa passion malgré qu'il en eust, luy faisoit faire des souhaits, que luy mesme condamnoit un moment apres. Cependant comme il estoit propre à toutes choses, la Princesse luy donna la commission de voir si les Escuyers du Prince son Pere, auroient bien preparé tout ce qui luy estoit necessaire pour la chasse : et si le cheval qui la devoit porter, estoit tel qu'il le luy faloit. Perinthe qui estoit ravi de rendre service à la Princesse, quoy que ce ne fust mesme qu'en de petites choses ; luy obeït si exactement, qu'en effet il se trouva que le lendemain la Princesse Palmis ne fut pas mieux que la Princesse de Clasomene. Et certes à dire vray, je ne pense pas que l'on puisse jamais rien voir de plus beau ny de plus galant que le fut cette Chasse. Toutes les Dames qui en devoient estre, estoient habillées comme on peint Diane : sinon qu'ayant un peu plus de soin de leur beauté, que cette Deesse qui mesprise la sienne, elles avoient sur la teste une espece de Capeline environnée de plumes de diverses couleurs, qui les garantissoit du Soleil : au dessous de laquelle pendoit un voile flottant au gré du vent, dont elles te pouvoient couvrir le visage quand elles vouloient. Leurs cheveux bouclez, quoy que negligeamment espars, et rattachez avec des rubans, leur tomboient jusques sur la gorge : elles avoient toutes une magnifique Escharpe, où pendoit un Arc et un Carquoys : d'une main elles tenoient la bride de leurs chevaux, dont la housse estoit toute couverte d'or, et tous les crins renoüez de cordons d'or et d'argent : et de l'autre elles tenoient une Javeline d'Ebene garnie d'orfevrerie. Les mors et les brides des chevaux, estoient aussi d'or ou d'argent : les habillemens des Dames estoient tous couvers de Pierreries : de sorte que l'on ne peut rien voir de plus magnifique ny de plus beau. Car comme tous ces habillemens estoient de couleurs differentes ; et que les housses de leurs chevaux l'estoient aussi ; cela faisoit parmy les bois et les grandes routes du Parc, le plus bel objet du monde. Chaque Dame avoit un Chasseur destiné pour la conduire, qui devoit marcher aupres d'elle : et deux Escuyers à pied, qui devoient aussi aller des deux costez. Chacune des Princesses devoit encore avoir deux Filles avec elles, habillées de mesme façon, qui les devoient tousjours suivre : de sorte que la Princesse pria Doralise d'en vouloir estre, et me fit la grace de me choisir entre toutes mes Compagnes. Elle voulut aussi que Perinthe fust le Chasseur de Doralise : car pour le sien, ce fut le Prince Mexaris. Le Prince Atys le fut d'une Fille nommée Anaxilée, dont il estoit amoureux : pour la Princesse Palmis, ce fut le Prince Artesilas : mais comme cela ne serviroit de rien à mon discours, de vous nommer tous ceux qui furent de cette Chasse : je vous diray seulement que tous les hommes n'estant pas moins galamment, ny moins magnifiquement habillez que les Dames, tout le monde se rendit dans des Chariots au bord de l'Estang de Gyges, où estoit l'equipage de Chasse, et où tous les chevaux attendoient. Doralise et moy estions dans le Chariot de la Princesse, parce que nous le devions suivre : et comme c'estoit au Prince Mexaris qui estoit son Chasseur, à venir luy aider à descendre de son Chariot, il n'y manqua pas. Mais à peine commença t'il de paroistre, que Doralise remarqua, qu'au lieu d'avoir un habillement fait exprès pour cette belle Feste, comme en avoient le Prince Atys, le Prince Myrsille, Artesilas, Cleandre, et tous les autres, jusques à Perinthe, il en avoit un, qui à ce qu'elle me dit luy avoit servy à une course de Chariots, il y avoit plus de deux ans. De sorte que ne pouvant s'empescher de rire ; tout à bon (me dit elle si haut que la Princesse l'entendit) je voy bien que ce que l'on m'a dit du Prince Mexaris n'est pas vray : et que vous en a t'on dit ? luy dis je ; on m'a assuré, repliqua t'elle, qu'il est amoureux de la Princesse : mais puis qu'il est encore avare, je ne croy point qu'il soit amoureux. Mexaris se trouva alors si proche du Chariot de la Princesse, qu'elle n'y moy, ne pusmes rien dire à Doralise : et certes ce fut bien tout ce que nous pusmes faire, que de nous empescher d'éclatter de rire. Ce n'est pas que Mexaris ne fust de fort bonne mine, et fort bien fait ; et que mesme son habillement et la housse de son cheval ne fussent assez magnifiques : mais comme l'or en estoit un peu terny, en comparaison de ce lustre éclatant qui paroist à tout ce qui est neuf, et que l'on voyoit en l habillement de tous les autres, il est vray qu'il n'estoit pas possible de n'avoir point envie de rire du discours de Doralise : joint qu'il est certains jours qui semblent estre consacrez à la joye : et où la moindre chose fait pancher l'esprit à la raillerie, et donne du divertissement. Cleandre qui estoit celuy qui donnoit le plaisir de la Chasse ce jour la, et qui ne pouvoit pas estre le Chasseur de la Princesse Palmis, quoy qu'il fust desja son Amant, comme nous l'avons sçeû depuis ; ne le voulut estre de Personne : pretextant la chose de ce qu'il vouloit donner ordre à tout : de sorte qu'il alloit tantost à l'une et tantost à l'autre. Cette Chasse se fit dans un grand Parc, que l'on peut presques nommer une petite Forest, tant il est vray qu'il est d'une vaste estendué ; que ses Arbres sont espais ; et que ses routes sont grandes et larges. Ce Parc est pourtant traverse par un chemin assez libre, parce qu'autrement ceux qui veulent aller à Sardis par ce costé là, feroient un fort grand détour : si bien qu'il y a deux portes aux deux bouts du Parc, destinées à donner passage à ceux qui vont et viennent. je ne m'amuseray point, Madame, à vous décrire cette Chasse, ny à vous dire si les Chiens chasserent bien ; si le Cerf rusa ; si le son des Cors estoit agreable ; si les Veneurs furent tousjours à veuë de la Chasse ; et mille autres semblables choses : car outre que je ne m'exprimerois pas en termes propres, ce n'est pas de cela dont il s'agit. Joint qu'à dire la verité, les Dames qui vont à de semblables lieux, y vont à mon advis autant pour y paroistre belles, que pour courre le Cerf : aussi la Chasse estoit disposée de façon, qu'on ne leur donnoit pas un exercice si violent : et on se contentoit de les faire aller assez lentement, en des lieux où par l'adresse des Veneurs le Cerf devoit passer : de sorte que c'estoit une Chasse assez tranquile pour les Dames. Au commencement les Princesses et leurs Chasseurs, marcherent assez prés les uns des autres : mais insensiblement cette belle et magnifique Troupe se prepara par petites bandes : les uns prenant une grande route, et les autres une petite : si bien que sans y songer, la Princesse se trouva dans le plus espais du Bois, sans autre compagnie que celle du Prince Mexaris, Doralise, Perinthe, ses deux Escuyers, et moy. Mais à peine s'en fut elle aperçeuë, que nous entendismes par le son des Cors, et par celuy des voix, que la Chasse estoit proche : et en effet le Cerf passa si prés de nous, que ce fut l'instant où elle nous donna le plus de plaisir. Cependant comme il n'est rien de plus difficile à un homme qui a quelque passion pour la Chasse, que de ne la suivre pas quand il la voit passer : le Prince Mexaris, quelque amoureux qu'il fust de la Princesse, apres luy avoir demandé permission de se trouver à la mort du Cerf, et luy avoir dit qu'il la rejoindroit bientost : piqua à travers l'espaisseur du Bois, et donna une si forte envie de rire à Doralise, qu'elle se communiqua facilement à Perinthe et à moy, et alla mesme jusques à la Princesse. Tout à bon, me dit cette agreable Fille, il faut avoüer que si ce Prince n'est pas liberal, il est du moins bien judicieux aujourd'huy : d'avoir sçeu prendre une occasion si favorable, pour cacher en mesme temps la passion qu'il a pour la Princesse, et sa vieille broderie, en s'éloignant comme il a fait. Perinthe, qui par un sentiment jaloux, estoit ravy de la malice de Doralise, la continua avec adresse ; la Princesse faisant semblant de ne nous entendre point ; parce que comme elle est infiniment sage, elle ne vouloit pas railler du Prince Mexaris : mais comme nous voiyons qu'elle sourioit, nous ne nous taisions pas. Cependant comme elle n'avoit pas resolu d'attendre Mexaris en ce lieu là, elle demanda à Perinthe par où il jugeoit qu'elle peust aller rejoindre la Princesse Palmis ? mais comme il ne le pouvoit pas sçavoir precisément, il m'a dit depuis qu'il songea seulement à l'éloigner autant qu'il pourroit de Mexaris : et pour cét effet, il luy fit prendre une route toute opposée, à celle que la Chasse avoit prise. En commençant donc de marcher, et entendant tousjours moins la voix des Chiens, et le son des Cors, la Princesse se tourna vers Perinthe, et luy dit avec une bonté extréme, qu'elle estoit bien marrie de le priver du plaisir de la Chasse. Perinthe respondit à ce discours qui le surprit, d'une maniere qui fit si bien voir à la Princesse qu'il s'estimoit plus heureux d'estre où il estoit, que d'estre à la mort du Cerf ; qu'appellant Doralise, malicieuse fille, luy dit elle, qui connoissez que Mexaris n'est pas amoureux de moy, parce qu'il a mieux aimé suivre le Cerf, que de demeurer aveque nous ; n'advoüerez vous pas que puis que Perinthe est demeuré si volontiers aupres de vous, ce doit estre parce qu'il vous aime ? Ha point du tout Madame, respondit elle, et je m'en vay le luy faire advoüer tout à l'heure. En effet, elle avoit desja ouvert la bouche pour luy parler, lors qu'estant arrivez à ce grand chemin qui traverse tout le Parc, nous aperçeusmes à la gauche que nous prismes, cinq ou six hommes à cheval qui venoient vers nous. D'abord, comme ils estoient encore assez loin, nous creusmes que c'estoient des gens de la Chasse : mais aprochant plus prés, nous connusmes que nous ne les connoissions point. Celuy qui marchoit à la teste des autres, estoit un homme jeune ; admirablement beau ; et de bonne mine : et de qui l'habillement, quoy que de Campagne, estoit tres magnifique, et paroissoit mesme neuf. Doralise ne l'eut pas plustost veû, que continuant sa raillerie ; cét Estranger, dit elle à la Princesse, quel qu'il puisse estre, est sans doute plus liberal que Mexaris : car puis qu'il est si magnifique en voyageant, il le seroit assurément en une belle Feste comme celle cy. Il a si bonne mine, repliqua la Princesse, que je n'auray pas trop de peine à me laisser persuader qu'il possede une vertu aussi heroïque que celle là, et qui touche si fort mon inclination. Cependant comme la beauté de la Princesse n'estoit pas moins esclatante que la mine de cét Estranger estoit haute ; et que l'habit où elle estoit, contribuoit encore quelque chose à rendre son abord surprenant ; il en parut en effet fort surpris : et s'imagina que ce pouvoit estre la Princesse de Lydie. Neantmoins comme il ne pouvoit et s'en esclaircir entierement, il fut quelque temps irresolu sur ce qu'il devoit faire : mais à la fin craignant de faire une faute, en se faisant connoistre à une Personne qu'il ne connoissoit pas : et ne voulant pas aussi manquer de respect pour la Princesse, de qui la beauté, l'air, et l'habit, luy persuadoient qu'elle estoit de tres grande qualité ; il luy quitta le chemin : et s'arrestant pour la laisser passer, en la salüant avec un profond respect, il la suivir des yeux sans marcher tant qu'il la pût voir. La Princesse de son costé, tourna la teste pour le regarder : mais leurs yeux s'estant rencontrez, elle ne le regarda plus. Cependant cét Estranger l'ayant perduë de veuë, marcha encore quelques pas vers Sardis : puis tout d'un coup la curiosité qu'il avoit de sçavoir qui estoit l'admirable Personne qu'il venoit de rencontrer, augmentant encore, et ayant remarqué que nous avions quitté le grand chemin, et pris une route à droit, il en prit une par où il jugea qu'il pourroit peut-estre nous rencontrer de nouveau : et avoir du moins le plaisir de voir encore une fois la Princesse. Et en effet son dessein reüssit, et mesme mieux qu'il n'avoit pensé : car vous sçaurez, Madame, que la Princesse estant arrivée en un lieu du Bois où il y a une Fontaine, elle s'y arresta avec plaisir : parce qu'elle y trouva quelque fraischeur plus grande qu'ailleurs : et voulut mesme s'y reposer un moment. De sorte que s'estant fait descendre de cheval, et nous autres aussi, elle s'assit sur le gazon dont cette Fontaine estoit bordée : mais elle n'y fut pas plûtost, qu'elle s'aperçeut qu'elle avoit perdu un Portrait que la Princesse Palmis luy avoit donné d'elle, et qui estoit dans une Boiste de Diamans, la plus riche qu'il estoit possible de voir. Ce n'estoit pourtant pas ce qu'elle en regrettoit le plus : mais il luy sembloit que la Princesse Palmis pourroit luy reprocher qu'elle n'auroit pas eu assez de soin d'une chose qu'elle luy avoit donnée comme une marque tres sensible de son amitié. Si bien que s'affligeant extrémement de cette perte, elle commanda aux deux Escuyers qui la suivoient, d'attacher tous nos chevaux à des Arbres, et d'aller du moins aux derniers lieux où nous avions passé, pour voir si par bonheur ils n'y retrouveroient point cette Peinture. Ce n'est pas qu'apres tant de tours que nous avions fait dans le Bois, elle eust beaucoup d'espoir de la recouvrer : neantmoins comme il luy souvenoit confusément de l'avoir encore veüe, lors qu'elle avoit rencontré cét Estranger de bonne mine : et que de plus c'est la coustume de ceux qui perdent quelque chose, de le chercher mesme en des lieux où il ne peut estre, plustost que de ne le chercher point : elle envoya ces deux Escuyers, avec ordre d'aller jusques où elle avoit rencontré cét Estranger. Perinthe leur envia cette commission, et voulut y aller seul : luy semblant qu'il trouveroit bien mieux qu'un autre ce que la Princesse avoit perdu : mais elle voulut qu'il demeurast aupres d'elle. Cependant comme ces deux Escuyers n'avoient jamais esté dans ce Parc que je jour là, ils se tromperent : et prenant une route pour une autre, pensant estre à celle par où ils avoient passé, ils chercherent inutilement : et chercherent si long temps, que la Princesse estoit absolument hors d'esperance de recouvrer ce qu'elle avoit perdu, voyant qu'ils ne revenoient point ; lors que tout d'un coup cét aimable Estranger parut ; qui plus heureux qu'eux avoit trouvé ce Portrait. De sorte que ne cherchant qu'une occasion de parler à la Princesse, et ne doutant pas que cette Boiste ne fust à elle, puis qu'il l'avoit trouvée en un lieu où elle avoit passé ; il descendit de cheval dés qu'il l'aperçeut au bord de cette Fontaine : et s'aprochant d'elle de fort bonne grace, et avec beaucoup de respect ; Madame, luy dit il en Lydien, et en luy presentant la Boiste qu'elle regrettoit, je voudrois bien avoir le bonheur que vous eussiez perdu aujourd'huy ce que je remets entre vos mains : afin d'avoir l'avantage de vous avoir rendu une chose qui vous devroit sans doute estre chere. La Princesse qui s'estoit levée, dés qu'elle avoit veû cét Estranger s'aprocher d'elle, reconnut sa Boiste d'abord qu'elle la vit : si bien que la prenant aveque joye, genereux Inconnu, luy dit elle, si ce que vous me rendez ne m'avoit pas esté donné par la Princesse de Lydie, et que vous n'eussiez pas l'air qui paroist sur vostre visage, je devrois du moins vous offrir la Boiste et ne recevoir que la Peinture. Mais ne pouvant faire une liberalité, de celle d'une si Grande Princesse, principalement à un homme fait comme vous : recevez du moins ma reconnoissance, jusques à ce que j'aye trouvé les moyens de vous la tesmogner par quelque service aussi important, que celuy que vous me rendez m'est agreable. Madame, luy respondit il, c'est un si grand plaisir que celuy d'en causer à une personne faite comme vous, que je me tiens pleinement recompensé, de celuy que je viens de vous donner, en vous rendant une chose qui vous est chere. Pendant que la Princesse et cét Estranger parloient ainsi, Perinthe s'estant aproché d'un des siens, et luy ayant demandé qui il estoit ? il luy aprit que c'estoit le second Fils du Roy de la Susiane, nommé Abradate : et Fils d'une Soeur de Cresus, qui s'en alloit à Sardis. De sorte que Perinthe me l'ayant dit, j'en advertis la Princesse, à qui je le dis tout bas : pendant quoy celuy des gens d'Abradate à qui Perinthe avoit parlé, et qui avoit sçeu par luy qui estoit la Princesse, le dit a son Maistre durant que je luy disois à elle qui il estoit. Si bien que se connoissant tous deux, pour ce qu'ils estoient, il en parut beaucoup de joye dans leurs yeux. Abradate redoubla son respect, et la Princesse sa civilité : je m'estime bienheureux, luy dit il, d'avoit pû plaire un instant de ma vie, à une si belle Princesse : et je m'estime tres heureuse, repliqua t'elle, d'estre obligée le reste de la mienne à un si Grand Prince, et de qui la renommée m'a desja tant dit de choses. Comme ils en estoient là, on entendit un assez grand bruit de chevaux : et un instant apres la Princesse Palmis, Anaxilée, le Prince Atys, Artesilas, Mexaris, Myrsile, et Cleandre arriverent : qui sans songer d'abord à Abradate, se mirent apres estre descendus de cheval, à faire la guerre à la Princesse, d'avoir preferé la solitude à la Chasse : et de ne s'estre pas voulu trouver à la mort du Cerf. La Chasse que j'ay faite, leur repliqua t'elle en sousriant, a esté plus heureuse que la vostre : et je m'assure (adjousta t'elle en presentant Abradate au Prince Atys, et à la Princesse Palmis) que vous en tomberez d'accord, quand vous sçaurez que j'ay arresté icy le Prince de la Susiane, dont on vous a tant dit de choses avantageuses. Dans ce mesme temps, un Escuyer du Prince Atys, qui avoit esté à Suse, s'avança vers son Maistre, pour luy confirmer cette verité : si bien que recevant Abradate avec une joye extréme, tout le monde luy fit en suitte mille caresses, et mille civilitez. j'advoüe (dit la Princesse Palmis à Panthée) que vostre Chasse a esté plus heureuse que la nostre, et que vous en meritez tout l'honneur. l'en ay du moins eu tout l'avantage, reprit Abradate, puis que cela est cause que je vous ay esté presenté par une main si belle et si illustre. Vous n'aviez pas besoin d'un si puissant secours, repliqua la Princesse Palmis, pour vous rendre considerable : pour moy dit Panthée, j'avois bien besoin du sien : car sans luy j'eusse fait aujourd'huy une perte dont je ne me fusse jamais consolée : et alors elle raconta l'avanture du Portrait à la Princesse Palmis. Comme le lieu où elles estoient estoit fort agreable, elles y furent prés d'une heure : mais enfin Cleandre les faisant apercevoir qu'il estoit temps de s'aller reposer à un Chasteau qui est à l'extremité du Parc, au bord de l'Estang de Gyges, à l'opposite du Tombeau d'Alliatte : ces Princesses et ces Princes prirent tous ensemble le chemin de ce Chasteau, où une superbe Colation, et une excellente Musique les attendoit. En y allant, Mexaris marcha tousjours aupres de Panthée, mais il n'y fut pas en estat de l'entretenir avec liberté : parce que le Prince Abradate fut aussi tousjours aupres d'elle. Cependant le pauvre Perinthe alloit derriere eux, bien affligé de remarquer que la beauté de Panthée se faisoit des admirateurs de tous ceux qui la voyoient. Il avoit pourtant, à ce qu'il m'a dit, cette bizarre consolation, de penser que tres rarement les personnes de sa qualité sont elles mariées à des Princes qui les aiment : et de pouvoir esperer, que si quelqu'un la possedoit un jour, ce seroit peut-estre quelque Prince qu'elle espouseroit par raison d'Estat, et non pas par effection. Mais durant qu'il s'entretenoit ainsi, Doralise et moy remarquasmes qu'Abradate regarda tousjours Panthée, avec unes attention extraordinaire : non seulement pendant le chemin que nous fismes pour aller jusques à ce Chasteau, mais mesme durant la Colation et la Musique : On eust dit qu'elle estoit seule belle en cette Compagnie : ce n'est pas qu'il fust incivil, et qu'il ne rendist tout le respect qu'il devoit à la Princesse de Lydie : mais apres tout, il estoit aisé de discerner par ses regards, que la beauté de la Princesse de Clasomene touchoit plus son coeur que celle des autres. Mexaris s'en aperçeut aussi bien que nous, et Perinthe encore mieux : et je pense mesme que Panthée connut dés ce premier jour, une partie du prodigieux effet que sa beauté avoit causé dans le coeur d'Abradate. Car vous sçaviez, Madame, qu'il en devint si esperdûment amoureux, des cette premiere entreveuë, qu'il m'a juré cent fois depuis, que sa passion n'avoit point augmenté. Cependant apres avoir passé toute cette journée le plus agreablement du monde, toutes les Dames s'en retournerent à Sardis dans des Chariots : tous les Princes marchant à cheval, aupres de ceux où leur inclination les attiroit : c'est à dire Artesilas et Cleandre, aupres de celuy de la Princesse Palmis : le Prince Atys aupres de celuy d'Anaxilée : et Mexaris, Abradate, et mesme Perinthe, aupres de celuy de la Princesse de Clasomene. Comme nous fusmes à Sardis, tous les Princes menerent les Dames jusques à l'Apartement de la Princesse Palmis : en suitte dequoy, le Prince Atys mena Abradate à celuy de Cresus, à qui il le presenta : et qui le reçeut avec beaucoup de témoignages d'affection et de joye. Car ayant tousjours fort aimé la Reine de la Susiane sa Soeur, de qui il avoit reçeu une Lettre il y avoit desja quelque temps, qui l'advertissoit du voyage de ce Prince : il fut ravi de le voir dans sa Cour, et de le trouver de si bonne mine et si plein d'esprit. Comme la Reine sa Mere avoit eu soin de luy faire aprendre la langue Lydienne, il la parloit si juste, et avoit mesme si peu d'accent estranger, que tout le monde en estoit surpris : nous sçeusmes quelques jours apres, qu'Abradate devoit sejourner assez long temps en cette Cour, parce qu'il n'estoit pas bien avec le Roy son Pere, à cause qu'il avoit porté les interests de la Reine sa Mere avec trop d'ardeur, contre un Frere aisné qu'il avoit, qui n'avoit pas tant de vertu que luy, et qui devoit pourtant estre Roy. De sorte que je Roy de la Susiane l'ayant menacé, avec beaucoup d'injustice, de le faire mettre en prison ; la Reine sa Mere avoit demande un Azile au Roy de Lydie son Frere pour ce cher Fils, qui n'estoit mal avec le Roy son Pere que pour l'amour d'elle. La cause de l'exil d'Abradate luy estant donc si favorable aupres de Cresus, il en fut fort caressé, comme je l'ay desja dit : et à son exemple, toute la Cour fit la mesme chose. Et certes on peut dire que l'on ne faisoit que luy rendre justice : estant certain que l'on ne peut pas voir un Prince plus accomply qu'Abradate. Aussi apres que Panthée fut retournée chez elle le jour de la Chasse, elle en parla tout le soir : ce qui ne donna pas grand plaisir à Perinthe, qui se trouva present lors qu'elle raconta au Prince son Pere, l'agreable avanture qu'elle avoit euë. Le lendemain Abradate ne manqua pas de faire une visite de ceremonie à la Princesse Palmis, où la Princesse de Clasomene se trouva aussi bien que toute la Cour : et le mesme jour vers le soir, il vint aussi chez Panthée, des qu'il sçeut qu'elle estoit revenué du Palais du Roy. Quelques jours se passerent, sans que l'on s'aperçeust de l'amour d'Abradate, à la reserve de Mexaris, de Perinthe, de Doralise et de moy : mais apres cela : il fut bien facile de voir qu'en effet ce Prince en estoit amoureux : car il ne parloit que de sa beauté ; que de son esprit ; et il ne perdoit pas une seule occasion de la voir. Comme l'amour de Mexaris n'estoit pas encore fort publique, Abradate ne s'oposa point à cette passion naissante, et ne creût pas que ce Prince eust nul interest en la Princesse Panthée : si bien que s'abandonnant sans resistance aux charmes de cette admirable Personne, il ne fit point un secret de sa passion. Cependant Mexaris qui en avoit une aussi forte dans le coeur, qu'un avare en peut avoir pour tout ce qui n'est point Or ; commença de faire esclatter la sienne : il est vray que ce fut d'une maniere bien differente de celle de son Rival : aussi peut on dire que jamais deux Princes n'ont esté plus opposez en toutes choses que ces deux là l'estoient. Car Madame, en l'estat qu'estoit alors la fortune d'Abradate, il y avoit grande aparence qu'il seroit contraint de passer toute sa vie exilé, sans autre bien que sa propre vertu : n'ayant alors autre subsistance, que celle que la Reine sa Mere luy donnoit secrettement, ou celle que luy pouvoit donner Cresus. Pour Mexaris, il n'en estoit pas de mesme : car il avoit une richesse qui ne ce doit presques pas à celle du Roy son Frere : mais si leurs fortunes estoient differentes, leurs inclinations l'estoient encore plus : parce que l'avarice estoit celle qui regloit toutes les actions de Mexaris, et que la liberalité estoit la vertu dominante de l'ame d'Abradate. En effet, je ne pense pas que ce Prince soit plus brave qu'il est liberal, quoy qu'il le soit autant qu'on le peut estre : Mexaris au contraire estoit avare en toutes choses : s'il faisoit bastir, il y avoit tousjours quelque espargne peu judicieuse, qui gastoit tout le reste de la despence qu'il avoit faite : s'il donnoit, c'estoit tard ; c'estoit peu ; et c'estoit encore de mauvaise grace et avec chagrin. Son train estoit assez grand, mais mal entretenu : sa Table estoit petite et mauvaise, pour un si Grand Prince : et desguisant son avarice d'un foible pretexte, il n'avoit presques jamais que des habillemens tous simples : disant qu'il y avoit de la folie à se faire considerer par cette sorte de despense. S'il joüoit, il joüoit seulement pour gagner, et non pas pour son divertissement : et de la façon dont il s'affligeoit quand il avoit perdu, on voyoit que c'estoit plustost un conmerce qu'un jeu. Enfin il paroissoit en toutes ses actions, et mesme quelquefois en toutes ses paroles, qu'il y avoit si peu de magnificence dans son coeur, que ce qu'il avoit de bon d'ailleurs, estoit presques conté pour rien. Il avoit beau estre adroit, et avoir de l'esprit, cette basse inclination faisoit qu'on ne le pouvoit aimer : au contraire, Abradate dans son exil, paroissoit estre si liberal, que tout le monde l'adoroit, et luy souhaitoit les Thresors de l'autre. La maniere dont il faisoit des presens, quelques petits qu'ils pussent estre, les faisoit considerer comme grands : il donnoit non seulement tost, mais avec joye ; mais avec empressement : et l'on eust dit qu'on ne pouvoit l'obliger plus sensiblement, qu'en recevant ses bienfaits. Son Train estoit propre et magnifique : sa Table estoit ouverte et bonne : il estoit tousjours galamment, et mesme superbement habillé : s'il perdoit au jeu, c'estoit sans esmotion et sans chagrin : il cherchoit les occasions de donner, comme Mexaris les fuyoit : et il agissoit enfin de telle sorte, que non seulement il avoit sa gloire de tout le bien qu'il faisoit effectivement, mais encore de tout celuy qu'il ne faisoit pas et qu'il eust pû faire, s'il eust esté plus riche qu'il n'estoit : estant certain qu'il n'y avoit pas un honneste homme malheureux dans la Cour de Lydie, qui ne creust qu'il ne l'eust plus esté, si Abradate eust esté aussi riche que Mexaris. Apres cela, Madame, il vous est aisé de juger que l'amour produisit des effets biens differens, en l'ame de ces deux Princes : aussi leurs desseins eurent ils un succés fort inégal. Ils agirent pourtant esgalement en quelques rencontres : car comme Mexaris en toutes les choses où il n'y avoit point de despense à faire, n'estoit pas moins soigneux et moins complaisant qu'Abradate ; sçachant combien Panthée aimoit Doralise, et estimoit Perinthe, il tascha de s'en faire aimer aussi bien que luy. De sorte que cét Amant secret de la Princesse, eut une persecution, que personne que luy n'a peut estre jamais esprouvée : qui fut de recevoir cent mille civilitez de ses Rivaux, qu'il estoit obligé de leur rendre. Il avoit pourtant quelque consolation, de voir que selon les aparences, Panthée n'aimeroit jamais Mexaris, à cause de la bassesse de ses inclinations ; et qu'elle n'espouseroit aussi jamais Abradate, à cause de sa mauvaise fortune. De sorte que faisant un grand effort sur luy mesme, il rendoit à ces deux Princes, tout le respect qu'il leur devoit : et en parloit le moins qu'il luy estoit possible. Car comme il estoit trop sage, pour dire ouvertement le mal qu'il pensoit de Mexaris ; et trop amoureux aussi, pour prendre plaisir à loüer Abradate : il évitoit l'un et l'autre autant qu'il pouvoit : et estant tousjours tres bien avec la Princesse et avec ses Rivaux, il menoit une vie, ou s'il avoit quelques doux momens, il avoit aussi de fascheuses heures. Cependant ces deux Princes, quoy qu'amoureux de Panthée, n'avoient pas encore eu la hardiesse de luy descouvrir leur passion, lors qu'Adraste, Frere du Roy de Phrigie, vint en cette Cour, pour se faire purger d'un crime qu'il avoit commis innocemment. Cette ceremonie s'estant faite, dans le Temple de Jupiter l'expiateur, il arriva qu'Abradate s'estant trouvé mal ce matin là, n'y fut point : si bien qu'estant venu chez la Princesse l'apres-disnée, et l'ayant trouvée seule, elle luy demanda la cause pourquoy il ne s'estoit pas trouvé à cette ceremonie ? C'est parce Madame, luy repliqua t'il, que je n'avois pas besoin de m'instruire comment il la faut faire : puis qu'à parler veritablement, si j'ay commis quelque crime, ce n'est point à Jupiter à me le pardonner. C'est pourtant le plus Grand des Dieux, repliqua t'elle ; il est vray, dit il, mais comme il est juste, il laisse aux autres Divinitez dont il est le Maistre, le pouvoir de remettre les crimes que l'on commet contre elles. Pour moy, dit Panthée, je croy que vous n'en avez offencé aucune : et que vous n'estes pas venu en cette Cour, pour le mesme sujet qu'Adraste. Il est vray Madame, repliqua Abradate, que son destin et le mien sont bien differents : car il y est arrivé criminel, et je l'y suis devenu. Si cela est dit elle, on vous justifiera, comme on l'a justifié : faites le donc Madame, luy respondit il, en me pardonnant la hardiesse que j'ay de vous aimer, plus que tout le reste de la Terre. Panthée extrémement surprise du discours d'Abradate, quoy qu'elle n'ignorast pas la passion qu'il avoit pour elle, le regarda en rougissant : et prenant la parole avec assez de severité dans les yeux, je sçay bien, luy dit elle, que l'usage le plus ordinaire du monde, est de recevoir un semblable discours, comme une simple civilité : et de tascher de destourner la chose, comme une galanterie ditte sans dessein. Mais outre que je suis persuadée, que celles qui en usent ainsi, veulent peut-estre qu'on leur redie une seconde fois, ce qu'elles sont semblant de ne vouloir pas croire la premiere : je croy encore que vous ayant eu de l'obligation dés le premier instant de nostre connoissance, et vous estimant infiniment ; je dois avoir la sincerité de vous dire, que soit que vous disiez la verité, ou que vous ne la disiez pas, cette hardiesse me desplaist. C'est pourquoy plus il sera vray que je ne vous seray pas indifferente, plus il vous sera avantageux, de ne me parler jamais comme vous venez de faire : et de ne perdre jamais le respect que l'on doit à une personne, je ne dis pas de ma qualité, mais de la vertu dont je fais profession. De sorte Madame, repliqua t'il, que moins je vous parleray de ma passion, plus vous la croirez violente ? le ne dis pas cela (respondit elle en sous riant malgré quelle en eust :) mais je vous dis (adjousta t'elle en prenant un visage plus serieux) que si vous me disiez encore une fois, ce que vous m'avez dit aujourd'huy, je croirois toute ma vie que vous ne m'estimez point : et par consequent je ne vous aurois pas grande obligation Quoy Madame, s'écriat il, c'est vous donner une marque de peu d'estime, que de vous dire qu'on vous adore ? ha si cela est Madame, je ne vous le diray plus. Mais expliquez du moins mon silence, comme il doit l'estre en cette occasion : souvenez vous, toutes les fois que vous me verrez seul aupres de vous sans parler, que je pense dans mon coeur, que vous estes la plus belle Personne de la Terre ; que je vous revere avec un respect sans esgal ; et que je vous aimeray jusques à la mort. Comme Panthée alloit respondre, Mexaris et Doralise entrerent dans la Chambre de la Princesse et l'en empescherent : il est vray que quelques uns de ses regards, respondirent pour elle si cruellement au pauvre Abradate, que s'il eust pû se resoudre à laisser son Rival aupres de Panthée, il seroit sorty à l'heure mesme. Mais n'ayant pas cette force sur luy, il demeura : et fut de la conversation le reste du jour, qui fut assez divertissante, car il y vint beaucoup de monde un quart d'heure apres. D'abord elle ne fut que de la ceremonie qui s'estoit faite le matin, dont la Princesse Panthée ne parla point, parce que cela avoit donné sujet à Abradate de luy descouvrir son amour : de sorte que voulant la destourner, elle se mit à parler à Doralise, de choses fort esloignées. Mais insensiblement, passant d'un discours à un autre, quelqu'un se mit à faire la guerre à Doralise de l'injustice qu'elle avoit, de vouloir que la Nature fist un miracle en sa faveur, en faisant un homme fort accomply, sans le secours de l'amour. Quelques uns luy demanderent si elle n'avoit point changé d'humeur : et si c'estoit un si grand crime que d'avoir aimé devant mesme qu'on la connust ? Comme Mexaris avoit autrefois esté amoureux d'une autre que de la Princesse, il se mit à disputer contre Doralise, comme soutenant sa propre cause : et comme Abradate ne l'avoit jamais esté, il apuyoit ses raisons, lors qu'elle disoit qu'elle ne recevroit jamais de coeur qui eust bruslé d'autres flames que des siennes. Perinthe qui estoit meslé parmy la presse, escoutoit ce que disoient ses Rivaux, et taschoit de deviner ce que pensoit la Princesse : mais encore, disoit Mexaris à Doralise, quelle bonne raison avez vous à donner, d'avoir mesprisé tant d'honnestes gens, seulement parce qu'ils avoient aimé quelque autre devant vous ? j'en ay un si grand nombre, repliqua t'elle, que je ne sçay quel ordre y donner pour vous les dire : et c'est sans doute la seule difficulté que j'ay à vous respondre. je ne pense pourtant pas, reprit Mexaris, qu'il vous soit aisé, quelque esprit que vous ayez, de bien soutenir vostre erreur : car enfin que vous importe tout ce qui s'est passé quand on ne vous connoissoit point ? c'est par le passé, reprit elle, que je juge de l'advenir : car puis qu'on en quitte une autre pour moy, j'ay lieu de craindre qu'on ne me quitte apres pour une autre que cét Amant ne connoist pas encore, et qu'il connoistra peut- estre quelque jour. Mais estes vous plus assurée de la fidelité d'un homme qui n'aura jamais aimé que vous ? repliqua Mexaris : il n'aura du moins pas donné un si mauvais exemple, reprit Abradate ; et il y aura plus de lieu d'esperer que sa premiere passion sera constante, qu'il n'y en aura de croire qu'un autre qui en aura eu plusieurs deviendra constant. Il n'en faut pas douter, poursuivit Doralise, mais le mal est pour moy que je n'ay point encore trouvé d'homme de ma condition, qui fust tel que je le veux, sans avoir aimé, et qui m'aimast : car pour ces gens qui usent autant de chaines que d'habillemens, et qui font deux ou trois Sacrifices d'une mesme Victime, en offrant un mesme coeur à deux ou trois personnes l'une apres l'autre, je ne les sçaurois souffrir : et je les mal traitteray toute ma vie, je les trouve fort honnestes gens, adjousta t'elle, pour estre mes Amis : mais je n'en voudrois point pour estre mes Amants, quand mesme je serois d'humeur à en vouloir. Car en fin je ne sçaurois croire, qu'estant capable de passer de l'amour de la blonde à la brune ; et de celle de la brune à la blonde ; il puisse y avoir de fermeté dans un coeur. Mais, luy dit Mexaris, quand on rencontre une fierté que rien ne peut adoucir, il faut bien tascher de se guerir du mal que l'on souffre : et s'il arrive que l'on guerisse, et que l'on aime une autre personne, pourquoy est ce une raison de soubçonner d'inconstance un homme qui n'auroit point changé, si on l'eust traitté plus favorablement ? Si ce n'en est pas une, repliqua Doralise, de le soubçonner d'inconstance, ce n'en est pas aussi une de le favoriser : estant certain que je n'aimerois pas à estre moins rigoureuse qu'une autre, et à accepter ce que cette autre auroit refusé. Et si elle avoit este rigoureuse par caprice et par extravagance, reprit Mexaris, pourquoy faudroit il en traiter mal ce malheureux Amant ? parce, repliqua Doralise en riant, qu'un homme qui aura esté amoureux d'une capricieuse et d'une extravagante comme vous le dittes, ne me sera pas grand honneur de porter mes fers. Enfin (poursuivit elle, sans luy donner loisir de l'interrompre) soit qu'il ait aimé une personne rigoureuse ou douce ; qu'il ait esté bien ou mal reçeu ; qu'il ait trahi celle qu'il aimoit, ou qu'on l'ait abandonné : je trouve que de quelque façon que je regarde la chose, il ne faut point aimer celuy qui a desja aimé. S'il a esté mal-traitté, c'est un exemple qu'il faut suivre, et le mal-traitter aussi : s'il a esté favorisé, il faut croire que puis que les faveurs d'une autre ne l'ont pû retenir, les nostres ne le retiendroient pas. S'il a trahi sa Maistresse, il ne s'y faut pas fier : si c'est elle qui l'ait abandonné, il est à croire qu'il s'en est rendu digne par quelque crime secret que nous ne sçavons pas : ou que du moins il est à craindre qu'il ne se confiast jamais, et qu'il ne fust ou bizarre, ou jaloux. De plus, si celle qu'il a aimée est belle, il ne s'y faut pas assurer puis qu'il la quitte : et si elle ne l'est point, il faut croire qu'il a le goust si mauvais, que nous devions craindre qu'il ne nous quitte aussi pour une autre qui ne nous vaudra pas. C'est pourquoy je trouve que s'il faut souffrir d'estre aimée, il faut que ce soit d'un coeur, tout entier, et non pas de ces coeurs que mille flesches ont traversez : il faut, dis-je, que ce soit d'un coeur qui sente la moindre blessure qu'on luy face, et qui ne le soit pas endurcy aux rigueurs d'une autre. Enfin il faut que la grace de la nouveauté se trouve à l'amour, comme à toutes les autres choses : et que si quelqu'un doit pretendre estre bien reçeu de moy, il me persuade que je suis et seray tousjours sa premiere et sa derniere passion. J'advoüe, dit Abradate, que je trouve le sentiment de Doralise fort juste : il l'est d'autant plus, reprit Panthée, qu'en prenant cette resolution, on prend sans doute celle de n'aimer jamais rien : estant certain que c'est desirer une chose impossible, Il s'en faut bien que je ne fois de vostre opinion, repliqua Abradate ; je n'en suis pas aussi, reprit Doralise ; car enfin je ne tiens pas impossible que l'on puisse estre capable de n'avoir qu'une passion en sa vie : et la grande difficulté est de trouver tout ensemble un honneste homme qui n'ait rien aimé, et qui n'aime rien que moy. La Princesse (adjousta t'elle regardant Abrabate) m'avoit voulu persuader, que Perinthe n'avoit jamais esté amoureux : mais outre que je ne le croy pas trop, je ne voy pas que je face grand progrés dans son coeur : c'est pourquoy je ne songe plus à faire de conquestes. La mienne vous seroit si peu glorieuse (reprit Perinthe un peu interdit) que vous n'estes sans doute pas marrie de ne l'avoir point faite : en verité Perinthe, interrompit la Princesse, je vous trouve un peu trop sincere : et Doralise me persuadera à la fin que vous estes amoureux. Car si vous ne craigniez pas que celle que peut estre vous aimez, sçeust ce que vous auriez respondu à Doralise, vous luy auriez sans doute parlé un peu plus civilement. Vous en croirez ce qu'il vous plaira Madame, reprit il, mais je ne pensois pas que ce fust incivilité, que de dire ce que j'ay dit : et je pensois au contraire, que cela se devoit plustost apeller respect. Il est un certain respect si froid et si indifferent, repliqua Doralise, qu'il n'y a quelques fois pas lieu de s'en tenir obligé : mais quoy qu'il en soit Perinthe, adjousta t'elle, je suis plus indulgente que vous ne pensez : car je ne me pleins pas du vostre. Toutesfois pour chercher la cause de l'incivilité que la Princesse vous a reprochée, je continuëray de vous observer, comme j'ay fait depuis quelques jours : afin de m'esclaircir pleinement, s'il est bien vray que vous soyez aussi honneste homme que vous estes, sans avoir esté amoureux. mais comme je ne puis pas vous voir tousjours il faut que je prie tous vos Amis et toutes vos Amies, de vous observer comme moy : et de me rendre conte de vos visites ; de vos regards ; de vos paroles ; de vos resveries ; de vos chagrins ; et s'il est possible de vos fondes. Pour moy, dit la Princesse, je m'engage la premiere, à vous dire tout ce que je sçauray de Perinthe : vous en sçaures tousjours tout ce qu'il vous plaira d'en sçavoir Madame, reprit il ; non, non adjousta t'elle, ce n'est point par vos paroles, mais c'est par cent choses où vous ne songerez pas, que je veux sçavoir si je n'ay point eu raison d'assurer à Doralise que vous n'aimiez rien. je trouve Perinthe bien heureux Madame, interrompit Mexaris, que vous veüilliez luy faire l'honneur d'observer ses actions : car pour moy j'en connois qui borneroient presques leur ambition à une pareille chose. Ce que je fais pour Perinthe, repliqua t'elle, ne seroit pas avantageux à tout le monde : car enfin je veux chercher à lire dans son coeur, parce que je croy qu'il n'y a rien de secret ; ou du moins rien où je puisse avoit interest. Vous avez donc plus de curiosité pour ce qui ne vous touche point, reprit Abradate, que pour ce qui vous touche ? ouy en certaines rencontres, repliqua t'elle ; mais cependant afin de satisfaire Doralise (poursuivit cette Princesse, voulant destourner la conversation) je prie tout ce qu'il y a de monde icy, de luy aider à descouvrir la verité de ce qu'elle veut sçavoir et d'observer Perinthe soigneusement, quand l'occasion s'en presentera. Mais Madame, repliqua Perinthe, si je n'ay point de passion dans l'ame, vous donnez une peine bien inutile à tant d'illustres Personnes : et si j'y en ay une, vous exposez à, un rigoureux suplice, un homme qui vous à voüé un service eternel. Quoy qu'il en soit Perinthe, repliqua t'elle, il faut que la chose aille ainsi : et alors elle fit promette en particulier à tous ceux qui se trouverent là, de dire à Doralise tout ce qu'ils sçauroient de Perinthe : de sorte que Mexaris et Abradate le promirent comme les autres : et le pauvre Perinthe eut le malheur de voir ses Rivaux estre ses Espions. Ils n'avoient pourtant garde de trouver ce qu'ils cherchoient : car leur pensée ne se tournoit pas du costé où ce malheureux Amant tournoit toutes les siennes. Voila donc, Madame, comment se passa le premier jour où Abradate parla de sa passion à la Princesse Panthée : qui depuis cela, luy osta, autant qu'elle pût, les occasions de l'entretenir seule. Ce n'est pas qu'elle n'eust beaucoup d'estime pour luy, et mesme peut-estre beaucoup d'inclination : mais ne jugeant pas que sa fortune fust en estat qu'elle le deust espouser, elle ne vouloit rien contribuer à l'amour qu'elle voyoit bien qu'il avoit pour elle : c'est pourquoy elle affecta de vivre un peu plus froidement aveque luy qu'à l'ordinaire. Mais comme c'estoit tousjours avec beaucoup de civilité, cette froideur augmenta plus tost le feu qui brustoit le coeur de ce Prince, qu'elle ne le diminua : si bien que plus Panthée agissoit avec retenuë, plus Abradate tesmoignoit d'empressement à voir et à la suivre en tous lieux. Ses foins ne s'attachoient pas mesme seulement à sa Personne, mais à celle du Prince son Pere, mais encore à se faire aimer de Perinthe, de Doralise, de moy, et de tous les Domestiques jusques aux moindres. Et à dire vray, il y reüssit admirablement : car à la reserve de Perinthe, qui ne le pouvoit aimer, parce qu'il aimoit la Princesse, tout le monde estoit à luy. Il gagnoit les uns par des presens ; les autres par des caresses ; et tous ensemble par un certain air de visage ouvert et civil, qui faisoit qu'on ne luy pouvoit resister. De plus, comme tous les siens l'adoroient, ils faisoient continuellement des Eloges de leur Maistre, aux Officiers et aux Femmes de la Princesse : et au contraire, tous ceux de la Maison de Mexaris, faisoient des pleintes continuelles de son avarice, et du peu d'avantage qu'il y avoit à le servir : si bien que de par tout on n'entendoit chez Panthée que des loüanges d'Abradate, et des Satires de son Rival. Cependant comme Mexaris croyoit que l'ame des autres estoit comme la sienne, il creût que pour toucher le coeur de cette Princesse, et luy faire recevoir favorablement les premieres protestations de son amour, il estoit à propos de luy faire voir auparavant la magnificence de ses Thresors : qui comme je l'ay desja dit estoient presque ; aussi riches que ceux de Cresus. Il chercha donc à trouver invention de la faire aller chez luy, sur quelque pretexte qui ne luy fust pas de despence : et apres y avoir bien songé, il imagina de luy donner la Musique du Roy, qui ne luy cousteroit rien dans une grande Salle voûtée, extrémement propre pour les concerts d'Instrumens. De sorte qu'ayant fait proposer la chose, par la Princesse Palmis qu'il en pria, cette partie se fit, et s'acheva peu de jours apres. Quand Doralise et moy sçeusmes que le Prince Mexaris donnoit la Musique chez luy aux Princesses, nous creusmes qu'enfin son amour alloit esclatter tout de bon : et que nous verrions qu'il n'estoit point de mauvaise habitude, que cette passion ne pûst corriger. Nous attendismes donc cette journée, avec beaucoup plus d'impatience, que n'en avoient Abradate et Perinthe : car ce premier commença de s'apercevoir que son Oncle estoit son Rival : et pour l'autre, il s'en estoit aperçeu, dés le premier instant que la chose avoit esté, Cependant comme l'amour d'Abradate n'estoit plus en termes de pouvoir estre surmontée par la raison, il se prepara à souffrir tout ce qu'il luy en pouvoit arriver. Mexaris de son costé, ne douta point que la veuë de tant de richesses n'agist autant contre Abradate que pour luy, quand il les feroit voir à Panthée : si bien qu'il pressa autant qu'il pût, le jour et l'heure de l'Assemblée qui se devoit faire chez luy : donnant un tel ordre à toutes choses, qu'il n'y avoit pas un seul Apartement en tout son Palais, où il n'y eust des marques de la richesse et de la magnificence du dernier Roy de Lydie son Pere : qui aimant cherement Mexaris, luy avoit donné la moitié de ses Thresors. En effet je ne pense pas que l'on puisse jamais rien imaginer de plus superbe, que ce que l'on fit voir à la Princesse dans ce Palais : car outre que toutes les Salles et toutes les Chambres estoient meublées tres magnifiquement, il y avoit encore une Galerie et trois Cabinets, tous pleins de choses rares, riches, et precieuses. Ce n'estoit toutesfois pas seulement des Statuës, ou des Tableaux que l'on y voyoit : mais c'estoit une abondance prodigieuse de Tables, de Cabinets, et de Vases d'or et d'argent, garnis de Pierreries, d'un prix inestimable. Il y avoit aussi de grandes Figures d'or ; des Vases d'Agathe et d'Albastre Orientale, enrichis de Diamants : enfin je pense pouvoir dire que tous les Chef-doeuvres du Soleil, et de la Nature, se voyoient en ce lieu là : tant j'y vis de Perles ; d'Esmeraudes ; de Rubis ; et de toutes sortes de Pierreries. Apres avoir donc veû toutes ces choses, Mexaris en fit encore voir une plus merveilleuse à la Princesse Panthée : et qu'il luy monstra principalement à mon advis, parce qu'il vouloit que cela servist à luy donner sujet de luy dire quelque chose de sa passion. Je ne doute point, Madame, que vous n'ayez oüy parler de cette fameuse Bague de Gyges, qui comme vous le sçavez, usurpa la Couronne sur les Heraclides : et qui fut le premier Roy de Lydie, de la Race de Cresus. Vous n'ignorez pas, dis-je, que ce fut par le moyen de cette Bague qu'il monta au Throsne : puis que ce fut par sa vertu miraculeuse, qu'il se rendit invisible au Roy Candaule, à qui il osta la vie. Depuis cela, Madame, vous pouvez juger qu'elle a esté fort chere à ceux dans la Maison desquels elle avoit mis une Couronne : et en effet Alliate aimant mieux Mexaris que Cresus, la fit mettre dans la part qu'il luy donnoit à ses Thresors. De sorte qu'apres avoir veû toutes les richesses dont je vous ay parlé, ce Prince faisant aprocher Panthée d'une Table d'or marquetée de Lapis, sur laquelle il y avoit un petit Coffre d'Agathe, il en tira cette admirable Bague : et prenant la parole, Madame, luy dit il, apres vous avoir offert tout ce que vous venez de voir, en vous offrant le coeur de celuy qui le possede, je n'ay garde de remettre cette Bague entre vos mains ; de peur que pour me punir de la hardiesse que j'ay, vous ne me derrobassiez la veuë de la plus belle Personne du monde : c'est pourquoy il faut que vous en voiyez l'espreuve par le moyen d'une autre. Quoy que la Princesse eust allez entendu parler de la merveilleuse qualité de la Pierre qui causoit un effet si admirable, elle ne laissa pas d'en estre surprise, lors que Mexaris ayant fait aprocher un des siens qui sçavoit comment il faloit tenir cette Bague, pour en faire voir la vertu : elle remarqua que dés qu'il en eut tourné la Pierre vers luy, il disparut absolument aux yeux de toute la Compagnie comme aux siens : de sorte que sans respondre au Prince Mexaris, elle dit que cela n'estoit pas possible sans enchantement. Toutes les personnes qui ne l'avoient jamais veuë non plus qu'elle, n'en furent pas moins estonnées : et certes à dire vray, la chose est si surprenante, qu'encore qu'on l'ait veuë plus de cent fois, on en est tousjours surpris. Car tant que l'on tient cette Pierre, que l'ou appelle Heliotrope, et qui se trouve en Ethiope, on disparoist absolument.

Histoire de Panthée et d'Abradate : fête organisée par Mexaris


Mais est il bien possible, interrompit la Princesse Araminte, que la chose soit comme vous la dittes ? il n'en faut pas douter Madame, repliqua Pherenice : pour moy, adjousta Cyrus, il y a long temps que je me suis informé à diverses personnes, s'il y avoit de la verité à ce que j'entendois raconter de la vertu de l'Heliotrope : et je l'ose dire, sans faire une incivilité à Pherenice, je luy advoüeray, qu'encore que cent personnes m'ayent assuré que la chose est ainsi, je ne laisse pas d'avoir peine à croire que cela soit vray. Ce n'est pas, adjousta t'il, qu'apres avoir veû la merveilleuse qualité de l'Aimant, qui attire le fer avec tant de violence, qu'il semble prendre vie pour se remüer et pour le suivre, il ne faille tomber d'accord qu'on ne doit plus s'estonner de rien : joint que la veuë estant celuy de tous les sens le plus aisé à tromper, il n'est pas assurément impossible, qu'il ne puisse sortir de cette Pierre, je ne sçay quel esclat qui esbloüit, ou qui forme une espece de nuage, qui dérrobe la Personne qui la porte, aux yeux de ceux qui sont aupres d'elle. De plus, adjousta Cyrus, cette autre Pierre nommée Amianthos, que tout le monde connoist, et sur laquelle le feu ne fait aucune impression, n'est guere moins merveilleuse que l'Heliotrope, si on la considere bien : joint aussi que puis que le Basilic tuë par ses regards, l'esclat d'une Pierre peut bien oster la veuë, ou du moins en suspendre l'usage. Araminte estant demeurée d'accord de ce que Cyrus disoit, Pherenice reprit ainsi son discours. Lors que l'on eut donc bien admiré ce miracle de la Nature, de qui la cause est si cachée : la Princesse Panthée voulut prendre cette Bague, quelque resistance qu'y fist Mexaris : luy disant qu'il ne pouvoit pas souffrir qu'elle se rendist invisible, à l'homme du monde qui prenoit le plus de plaisir à la voir : mais il n'y eut pas moyen de l'en empescher, et il falut la contenter. Apres que cét Anneau eut fait son effet entre ses mains, Doralise le prit ; et apres qu'elle l'eut ; elles s'en servit pour aller dire à la Princesse qu'elle voudroit que Mexaris le portast toujours. Pour moy, luy respondit Panthée tout bas, je ne le voudrois pas pour l'amour de vous : car il pourroit souvent entendre tout le mai que vous dittes de luy. Cependant Mexaris qui imagina un instant de plaisir à oster la veuë de son Rival à Panthée, dit à Doralise que peut estre Abradate seroit bien aise de faire cette espreuve aussi bien qu'elle : et en effet ce Prince ayant pris cette Bague, et s'estant aproché de la Princesse, il luy dit si bas que personne ne l'entendit, que si Mexaris ne s'en estoit pas servi à luy aller dire souvent sans estre veû qu'il mouroit d'amour pour elle, il estoit aussi mal adroit qu'autre. Comme la Princesse ne pût s'empescher en soufrire de ce qu'Abradate luy disoit, Mexaris connut par là que cét Invisible se servoit de sa Bague autrement qu'il n'avoit pensé : de sorte qu'estant en colere que son dessein eust si mal reüssi, il ne put s'empescher d'en tesmoigner avoir quelque douleur. Mais comme Abradate prenoit plaisir au despit de son Rival, et que Panthée mesme s'en mit à rire, il luy dit encore plusieurs choses tout bas, où elle ne pouvoit respondre, tant elle rioit de bon coeur du chagrin de Mexaris. Elle pretextoit toutesfois la chose : et disoit qu'il luy estoit impossible de ne trouver pas fort plaisant, d'entendre qu'on luy parloit sans voir personne aupres d'elle. Mais à la fin craignant que cette raillerie n'eust quelque fâcheuse fuite, elle pria Abradate de luy rendre la Bague ; ce qu'il fit : apres quoy elle la donna à Perinthe, et Perinthe à un autre : si bien qu'il n'y eut personne dans la Compagnie qui ne voulust la regarder et s'en servir : mais enfin on la rendit à Mexaris, qui la serra soigneusement : apres quoy la Musique commença, qui fut suivre d'une Colation digne de l'avarice de celuy qui la donnoit, et bien indigne des personnes à qui elle estoit offerte. Elle fut pourtant servie en vingt-quatre Bassins les plus beaux du monde : mais avec tant d'Oeconomie par ses Officiers, que le moindre Baffin valoit plus tout seul, que n'eussent cousté trente colations comme celle là. Je vous laisse à penser si Abradate, Perinthe, et Doralise, s'en divertirent : pour moy, me disoit cette malicieuse Fille, il me semble que Mexaris ne devoit quitter sa Bague qu'apres la Colation, afin de cacher la honte qu'il doit avoir de la voir si mauvaise : et il me semble aussi, adjoustoit Perinthe, que pour faire encore mieux, il devoit rendre cette Colation invisible aussi bien que luy. La Princesse qui devinoit aisément ce que nous disions ; quand elle tournoit la teste de nostre costé, en estoit en quelque inquietude, parce qu'elle craignoit que Mexaris ne s'en aperçeust : de sorte que pour l'en empescher, elle fit un assez mauvais repas par complaisance : luy disant hardiment que cela estoit admirablement bien. On voyoit pourtant aisément qu'il ne le croyoit pas trop : mais aussi ne pensoit il pas que cela fust fort mal : ainsi payant de hardiesse qu'il ne luy coustoit rien, le reste du jour se passa de cette façon : Mexaris ne doutant point du tout, qu'apres la veuë de tant de belles choses, il ne deust trouver Panthée tres favorable, la premiere fois qu'il luy parleroit de sa passion. Cependant Abradate qui ne pouvoit souffrir sans luy porter envie, que son Rival eust eu l'avantage de donner un jour de divertissement à Panthée, imagina une voye de pouvoir obtenir le mesme bonheur. En effet, il se trouva, pour favoriser son dessein, qu'il y avoit alors à Sardis, grand nombre de Musiciens de Phrigie : et comme vous sçavez que la Musique Lydienne et la Phrigienne, passent pour les plus admirables de toute l'Asie, et mesme de toute la Terre : ceux qui avoient entendu les uns etles autres avoient des sentimens differens, selon la conformité qu'il y avoit de leurs inclinations à ces diverses harmonies. Ceux qui estoient melancoliques, ou qui avoient l'ame passionnée, donnoient le prix aux Lydiens : et ceux de qui le temperanment estoit plus guay, le donnoient aux Phrigiens : les uns et les autres tombant toutesfois d'accord, qu'ils meritoient tous beaucoup de loüange. Abradate se servant donc de cette contestation, pour faire reûssir son dessein, fit si bien que le lendemain que nous avions esté chez Mexaris, la conversation ne fut d'autre chose chez la Princesse de Clasomene : qui sans se declarer en faveur ny des uns ny des autres, dit seulement qu'elle croyoit que pour en parler si affirmativement, il faloit les avoir entendus en un mesme jour, et avec un dessein premedité de les observer : et qu'il faloit mesme que ceux qui se mesloient de juger d'une semblable chose, eussent quelque connoissance de la Musique, et fussent incapables de preocupation. Il faudroit encore, dit Abradate, que pour mettre les Musiciens également en bonne humeur on leur proposast un Prix : afin que l'émulation qu'ils auroient, leur fist faire leurs derniers efforts. En suitte de cela, on imagina en quel lieu il les faudroit entendre : et on nomma pour cét effet une Maison du Roy, qui n'est qu'à trente stades de la ville. Enfin quoy que toute la Compagnie creust ne faire qu'une proposition qui ne seroit point suivie, chacun se mesla de regler la chose, seulement pour faite durer la conversation. Cependant Abradate qui n'avoit pas conduit si adroitement son dessein pour le laisser imparfait, dit qu'il ne manquoit plus rien à trouver, que la personne qui devoit juger : il me semble (dit Mexaris qui se rencontra alors chez la Princesse) que cela n'est pas le plus difficile : et qu'il l'est encore plus de trouver celuy qui devroit donner le Prix, et faire les honneurs de la Feste. Quand la personne qui doit juger (reprit Abradate en sous-riant) sera nommée, il ne sera peut-estre pas si difficile de trouver l'autre : car il me semble beaucoup plus aisé de trouver de l'Or et des Pierreries, que de trouver quelqu'un qui ait toutes les qualitez necessaires pour prononcer equitablement sur deux choses aussi admirables, comme sont celles dont il s'agit. Toutesfois (adjousta t'il en regardant la Princesse) si Madame veut s'en donner la peine, je suis assuré qu'elle ne fera point d'injustice ; car outre qu'elle sçait la Musique et qu'elle l'aime, je suis encore persuadé, qu'en une pareille chose, elle sera fort equitable. Mexaris ne pouvant s'opposer à ce que disoit Abradate, l'approuva : et tout le monde tomba d'accord qu'il avoit raison. La Princesse s'en deffendit extrémement, et s'en seroit mesme tousjours deffenduë, si la Princesse Palmis ne fust arrivée : qui ayant sçeu la contestation, condamna sa modestie : et luy dit que pour elle, si elle eust sçeu la Musique comme elle la sçavoit, elle n'auroit fait aucune difficulté de faire ce qu'on desiroit d'elle : mais que ne s'y connoissant, que parce qu'elle l'aimoit passionnément, ce n'estoit pas à elle à juger d'une chose si difficile, à ceux mesme qui s'y connoissoient le mieux. Enfin Madame, apres plusieurs autres petites difficultez que la Princesse aporta, Abradate lia la partie : et il fut resolu que trois jours apres, on iroit à ce Chasteau dont je vous ay parlé : et que ce Prince qui avoit fait cette proposition, auroit soin d'y faire trouver les Musiciens, sans que l'on imaginast qu'il deust y avoir nulle autre chose. Cependant, Madame, cét Amant de qui l'ame estoit tres liberale, n'en usa pas ainsi : et l'on peut dire qu'il ne s'est jamais fait une Feste plus galante que celle là. Pour avoir un peu plus de temps à s'y preparer, Abradate obligea les Musiciens à demander huit jours pour se concerter mieux qu'ils n'estoient : de sorte que sans croire que c'estoit par les ordres de ce Prince, on attendit ces huit jours : apres quoy on fut au lieu ou l'on devoit entendre la Musique. Je ne vous diray point en particulier qui y estoit : car j'auray plustost fait de vous dire que toute la Cour s'y trouva. Je ne m'arresteray pas non plus, à vous dépeindre exactement la magnificence d'Abradate : car elle fut telle, que je ne le pourrois pas. Je diray donc seulement, qu'il donna une Colation admirable : et par la politesse avec laquelle elle fut ordonnée et servie, et par l'abondance de tout ce que la Saison avoit de plus rare et de plus delicieux. Il remit aussi grand nombre de Medailles d'or, entre les mains de la Princesse, où il avoit fait graver son Image, avec une Devise galante dont il ne me souvient pas : afin de les donner aux Musiciens qu'elle en jugeroit dignes. De plus, pour avoir un pretexte de faire quelques presens à toutes les Dames il y eut une quantité fort grande de diverses sortes de choses, belles, bonnes, et agreables : comme des Parfums, des Eaux, des Poudres : et tout cela mis dans de petites Vases de quelque matiere precieuse, avec des Billets pour pretexter sa liberalité : qui les adressoient ou à celles ; qui auroient gardé le silence durant la Musique ; ou à celles qui auroient le plus loüé les Musiciens ; et ainsi sur plusieurs autres pretextes, où il y avoit de la galanterie et de l'esprit, il n'y eut pas une Dame qui ne remportast dequoy se souvenir de cette Feste. La Princesse mesme fut contrainte comme les autres, d'avoir part à la liberalité d'Abradate. et les Musiciens en faveur desquels Panthée ne se declara point, ne laisserent pas non plus d'avoir des presens magnifiques. La Princesse ayant sçeu la chose, luy demanda quelle difference il y avoit donc des vaincus aux Vainqueurs ? mais il luy respondit que l'or qui portoit son Image et qui avoit passé par ses mains, estoit bien d'un autre prix que celuy qui n'avoit passé que par les siennes, et qui ne representoit pas sa beauté. Et puis Madame, adjousta t'il, c'est un si grand malheur que de n'avoir pas vostre aprobation, que j'ay creû qu'il faloit tascher de donner quelque legere consolation à ceux qui ne l ont pas obtenue. Cependant Mexaris estoit au desespoir, de voir la magnificence d'Abradate, et combien toutes les Dames luy donnoient de louanges : Perinthe dans le fonds de son coeur, n'en estoit pas moins affligé : car ayant borné tous ses desirs, à pouvoir faire en sorte que Panthée n'aimast jamais rien, il avoit une douleur extréme, de voir qu'Abradate estoit si aimable, et entreprenoit si hautement de se faire aimer. Si bien que quelque violence qu'il se pûst faire, il fut si melancolique tout ce jour là, que Doralise s'en aperçeut, et en fit mesme apercevoir la Princesse : qui luy en faisant la guerre, le mit dans la necessite de luy respondre. Il luy dit donc, pour pretexter son chagrin, que la Musique faisoit toujours cét effet la en luy, sans qu'il en peust dire la raison. pour moy, dit Doralise, il me semble que ce que vous dittes là est encore une marque assurée que vous n'estes pas ce que vous dittes estre car enfin les gens qui ont l'ame dure, ne sont point sensibles à la Musique : et il faut assurément que vous aimiez, ou que vous ayez aimé, pour estre capable d'attacher si fort vostre esprit à l'harmonie qu'elle vous en rende melancolique. Mais c'est peut-estre, adjousta la Princesse, que bien loin de l'aimer, Perinthe la hait, et s'ennuye de l'entendre si long-temps : ha Madame, s'escria t'il, j'aimerois encore mieux que Doralise creust que je ne suis pas cét homme qu'elle cherche, et qu'on me soubçonnast d'estre amoureux, que de croire que je pusse estre assez stupide pour n'aimer pas la Musique : et il me semble Madame, adjousta t'il, que l'aimant comme vous faites, c'est me donner une assez forte conjecture de la mauvaise opinion que vous avez de moy, que de croire que je la hais. Point du tout, reprit elle, car n'est il pas vray que l'on voit cent personnes raisonnables qui ne l'aiment pas, et qui ne peuvent mesme l'escouter ? il est certain, repliqua Perinthe, que l'on voit ce que vous dittes : mais il est vray que selon mon sens, ces gens là ont une surdité d'esprit (s'il m'est permis de parler ainsi) qui doit estre regardée comme un deffaut. Mais ( luy dit le Prince Atys, qui se trouva a cette conversation) trouvez vous que ce fort un plus grand deffaut d'avoir des oreilles sans aimer la Musique, que d'avoir des yeux comme vous en avez, sans aimer la beauté ? Perinthe rougit à ce discours, et auroit mesme esté fort embarassé à y respondre ; lors que par bonheur pour luy, Doralise prenant la parole, non non Seigneur, adjousta t'elle, ne vous y trompez pas ; je ne croy point que Perinthe soit insensible : et je ne vy de ma vie de gens faits comme luy qui le fussent. Il aime assurément, quoy qu'il die et quoy qu'il fasse : pour moy (dit Abradate afin de s'aquiter de la commission que la Princesse luy avoit donnée d'observer Perinthe) je commence d'estre de l'opinion de Doralise : car je l'ay veû tout aujourd'huy si resveur, que je ne pense pas qu'une autre passion que l'amour, ait pû changer si fort son humeur. Mexaris adjousta, qu'il luy avoit veû prononcer quelques paroles tout bas et tout seul : un autre qu'il ne luy avoit point respondu, une fois qu'il luy avoit parlé ; un autre encore qu'il avoit rencontré trois ou quatre fois ses y eux, sans qu'assurément il l'eust veû, quelques signes qu'il luy eust faits : enfin il n'y eut personne dans la Conpagnie, qui pour luy faire la guerre, soit qu'il fust vray ou faux, ne raportast quelque chose contre luy, qui donnoit lieu de croire qu'il estoit amoureux : si bien que Perinthe vit ses Rivaux employer tout leur esprit, pour le persuader à la Princesse qu'il aimoit. Il n'en estoit pourtant pas plus heureux : au contraire, cette conversation luy donna un si grand chagrin, qu'il m'a dit depuis qu'il s'est estonné cent et cent fois, comment il ne donna point quelques marques convainquantes de la passion qu'il avoit dans l'ame. Il se deffendit neantmoins à la fin avec assez d'adresse : et le reste du jour sa passa de cette sorte. Mais apres que nous fusmes retournez à Sardis, ces trois Amans de Panthée eurent des sentimens bien differens les uns des autres : car Abradate avoit quelque joye, de voir que la Princesse sembloit avoir pris quelque plaisir à tout ce qu'il avoit fait : Mexaris estoit au desespoir de la liberalité d'Abradate : et de voir malgré qu'il en eust, qu'il s'estoit mieux aquité que luy de ce qu'il avoit entrepris : mais pour le pauvre Perinthe, il estoit dans une douleur inconcevable, de voir qu'Abradate estoit aussi honneste homme qu'il le trouvoit. Il y avoit pourtant tousjours quelques instants, où il esperoit que l'estat de sa fortune empescheroit le Prince de Clasomene de luy donner la Princesse sa Fille. Mais que sçay- je, disoit il en luy mesme, si cela empeschera la Princesse de luy donner son coeur ? Toutesfois, reprenoit il ; puis qu'il ne peut jamais estre à moy ; que je n'ay pas mesme l'audace de le demander ; que m'importe qu'il soit à Abradate ? au contraire, ne dois-je pas souhaiter que Panthée soit heureuse en toutes choses ? et ne dois-je pas desirer, que si elle a à espouser quelqu'un, ce soit un Prince qui l'aime et qu'elle puisse aimer ? Ouy sans doute je le dois, si je me considere comme ayant l'honneur d'estre au Prince son Pere, et comme l'honnorant infiniment : mais si je me regarde comme ce malheureux Perinthe, qui l'a aimée dés le Berçeau, et qui l'aimera jusques à la mort, je ne puis m'empescher de souhaiter que du moins elle n'aime jamais rien. Opposons nous donc, disoit il, à tous les desseins d'Abradate : et favorisons ceux de Mexaris, que je sçay bien qu'elle n'aimera jamais. Employons tout le credit que nous avons aupres du Prince son Pere pour cela : et n'oublions rien de tout ce qui nous peut empescher d'avoir le desplaisir de voir un Rival dans le coeur de Panthée. Mais, reprenoit il, sçay-je bien que je veux ce que je dis ? non, adjoustoit il un moment apres, je ne le sçay pas encore : et je sens dans mon ame tant de mouvemens differens, que je ne sçay plus discerner ce que ma passion m'inspire, de ce que ma raison me conseille. Helas, poursuivoit il encore (car il m'a raconté jusques à ses moindres pensées) puis-je croire que j'ay de la raison ; moy, dis - ie, qui n'ay pû bannir de mon coeur la plus temeraire passion, que jamais personne ait euë ? et qui bien loin de m'opposer à elle, l'ay nourrie ; l'ay flattée ; et l'ay accreuë, autant qu'il m'a esté possible ? Cependant, j'ay fait toutes ces choses, sans avoir aucune esperance, et sans sçavoir precisément quelle fin je me proposois : j'ay tousjours bien sçeu que je ne serois pas aimé ; mais j'advoüe que j'ay aussi tousjours esperé que personne ne le seroit. Toutesfois je voy Abradate si aimable, que j'ay grand sujet de craindre qu'il ne soit enfin aimé : et que je ne meure de desespoir. Voila donc, Madame ce que pensoient ces trois Amans de Panthée : qui de son costé ne pût pas s'empescher de longer à Abradate. Car outre que je suis persuadée, qu'elle s'en souvenoit par elle mesme : il est encore vray que Doralise et moy fusmes plus de trois jours à ne luy parler d'autre chose, et à exagerer esgalement, l'avarice de Mexaris, et la liberalité d'Abradate. Pour moy (disoit Doralise, une apresdisnée qu'elle estoit chez la Princesse, où il n'y avoit encore personne) je sçay bien que si ce Prince n'estoit point amoureux, il seroit un peu moins liberal : mais, luy dis-je, quoy que vous donniez tout à l amour, il faut pourtant advoüer, que cette passion ne produit pas un si bon effet en Mexaris : ainsi il faut conclurre que l'amour ne donne pas aux hommes les vertus qu'ils n'ont point. Il est vray, dit Doralise, mais selon mon sens, l'Amour fait dans l'ame de tous ceux qu'il possede, ce que le Soleil fait en tous les lieux qu'il eschausse : car enfin le Soleil ne plante pas les Rosiers, mais il fait esclorre les Roses ; ainsi l'Amour ne donne pas ces premieres inclinations, mais il les fortifie et les fait paroistre : et je ne doute pas mesme que si Mexaris n'estoit point amoureux, il ne fust encore plus avare que nous ne le voyons. Il l'est à un si haut point, reprit la Princesse, que si je juge de sa passion par sa liralité, je ne la croiray pas fort grande. Si la peine que l'on a à faire les choses, en redouble le prix et l'obligation, reprit Doralise en sous-riant, vous devez encore plus à Mexaris qu'à Abradate : estant certain que je suis persuadée, que le peu qu'il a fait pour vous, luy a plus donné d'inquietude, que tout ce qu'a fait son Rival. Je n'en doute pas, repliqua la Princesse, mais ce n'est pas de cette sorte de peine que l'on doit sçavoir gré à ceux qui la prennent : puis qu'elle n'a point d'autre cause, que la bassesse de leur ame. Apres tout (dit Doralise, qui estoit ravie que la Princesse la contrariast, parce qu'elle estimoit fort Abradate) je pense qu'il ne seroit pas trop difficile de soustenir, que celuy qui donne peu contre son inclination, oblige plus que celuy qui donne beaucoup en suivant la sienne. Vous avez bien de l'esprit, reprit la Princesse, mais Doralise, il ne nous seroit pourtant pas si aisé que vous pensez, de soustenir le party d'un avare : et si nous avions un juge, je ne serois pas marrie de soustenir aussi contre vous, que l'avarice bien loin de donner un nouveau prix à quoy que ce soit, l'oste entierement à tout ce que fait celuy qui est possedé de cette lasche passion : estant certain que celuy qui donne peu, et de bonne grace, oblige plus que celuy qui donne beaucoup, et qui donne avec chagrin. Si vous voulez reconnoistre Perinthe pour nostre Juge (dit Doralise, en le voyant entrer dans la Chambre de la Princesse) j'auray la hardiesse pour vous obeïr, de disputer quelque chose une fois en ma vie contre vous. Je le veux bien, repliqua Panthée, mais à condition que Perinthe dira ce qu'il pensera, et n'aura aucune complaisance pour moy. Il sera un peu difficile (repliqua Perinthe, sans sçavoir pourtant ce que l'on desiroit de luy, parce qu'il n'avoit entendu que les dernieres paroles de la Princesse) mais apres que Doralise luy eut dit le sujet de la contestation, il jugea bien que la liberalité d'Abradate, et l'avarice de Mexaris, avoient causé cette dispute : de sorte qu'il fit tout ce qu'il pût, pour n'estre pas juge d'un different où il avoit un interest caché, qu'il craignoit de descouvrir. Mais quoy qu'il pûst dire, la Princesse voulut estre obeïe ; et il falut qu'il promist qu'il jugeroit sans complaisance aucune en cette occasion : et certes il ne tint pas mal sa parole, comme vous le sçaurez bien tost. Apres avoir donc arresté leurs conditions, la Princesse dit à Doralise que c'estoit à elle à dire toutes ses raisons : ce sera bien assez Madame, repliqua t'elle, que je die seulement une partie des plus fortes, que vous pourrez me disputer si bon vous semble, et mesme m'interrompre quand vous voudrez : car je pése que c'est une merveilleuse commodité que d'estre souvent interrompu, quand on ne parle pas facilement. Quoy que vous n'ayez pas besoin de ce secours, reprit Perinthe, vous l'allez desja recevoir ; car il me semble que je voy le Prince Mexaris, et si je ne me trompe, le Prince Abradate : et en effet ils entrerent l'un et l'autre. Mais quoy que la Princesse fist signe à Doralise qu'il faloit changer de conversation, cette malicieuse Fille fit semblant d'entendre au contraire, qu'il faloit qu'elle la continuast : de sorte qu'à peine Mexaris et Abradate furent ils entrez, que Doralise avec son enjouëment ordinaire, se plaignit de ce qu'ils l'avoient empeschée d'avoir la gloire de vaincre la Princesse Et pour moy, adjousta t'elle, je ne sçay pas comment Perinthe ne murmure pas comme je fais, de ce que vous le privez du plus grand honneur qu'il ait jamais eu en sa vie. J'en estois si peu digne, repliqua t'il, et je me serois si mal aquitté de la charge que j'avois prise, que je ne suis marry de ne l'avoir plus. Quelque inclination que j'aye à vous souhaiter toute sorte de gloire (reprit Abradate, à qui Doralise avoit adressé la parole) j'advouë toutesfois que je serois bien aise d'avoir empesché que vous n'eussiez pas vaincu la Princesse, qui ce me semble doit toujours vaincre : mais je vous advoüe en mesme temps, que je serois au desespoir d'avoir osté quelque avantage à Perinthe : c'est pourquoy je vous conjure de ne nous tenir pas davantage en inquietude, et de nous aprendre ce que vous voulez dire. En mon particulier, adjousta Mexaris, je joints mes prieres à celles d'Abradate : afin que sçachant le mal que j'ay causé, je tasche d'y remedier. Comme la Princesse jugea bien que Doralise pousseroit la chose jusques au bout, elle pensa qu'il valoit mieux n'en faire pas une finesse, qui pourroit plus nuire que servir : si bien que disant ingenûment le sujet de la dispute, sans dire comme vous pouvez penser ce qui l'avoit fait naistre ; ces deux Princes dirent qu'ils seroient au desespoir s'ils rompoient une si agreable conversation. Il est vray que Mexaris dit cela d'une façon plus contrainte qu'Abradate : ce n'est pourtant pas qu'il creust estre avare : mais je pense du moins qu'il sçavoit bien qu'il n'estoit pas prodigue. Cependant Perinthe, qui par tant de sentimens secrets qu'il avoit dans l'ame, estoit au desespoir d'estre en ce lieu là, fit encore tout ce qu'il pût, pour se deffendre de prononcer sur une matiere si delicate : mais Doralise, sans escouter plus ce qu'il disoit, voyant que la Princesse luy donnoit permission de parler ; n'est il pas vray Madame, luy dit elle, que quand nos Amis ne font pour nous que ce qu'ils feroient tousjours, quand mesme nous n'y aurions nul interest, nous ne douons pas conter cela pour le plus grand service qu'ils nous puissent rendre ? et qu'au contraire, quand nous les obligeons de faire des choses qui choquent toutes leurs inclinations, nous leur devons sçavoir plus de gré lors qu'ils s'y portent, que non pas à ceux qui ne font que des choses qui leur plaisent ? Cela estant ainsi, ne m'advoüerez vous pas, qu'un avare qui donne peu, comme je l'ay desja dit, oblige plus qu'un liberal qui donne beaucoup, puis qu'il a autant de peine à donner, que l'autre y trouve de plaisir ? En verité Doralise, dit la Princesse, puis que vous voulez bien estre interrompue, je ne sçaurois m'en empescher : car le moyen de souffrir que vous veüilliez que parce que celuy qui est mon Amy aura un vice effroyable, je luy sçache plus de gré du peu qu'il donne, que je n'en sçauray à celuy qui possede une vertu heroïque ? non non, Doralise, ne vous y trompez pas, cela ne seroit point equitable. Mais Madame, repliqua t'elle, que deviendra la recompence que vous devrez à ce pauvre avare, de toutes les peines qu'il endure, à faire ce peu qu'il fait ? Je ne soutiens pas, disoit elle, que celuy qui donne avec beaucoup de difficulté, soit plus loüable que l'autre, car je n'ay pas perdu la raison : mais je soutiens que celuy qui regrette ce qu'il donne ; qui ne le peut donner sans se déchirer le coeur, donne une plus grande preuve d'affection, que celuy qui par sa propre generosité seulement, est capable de faire mesme des presens à ses ennemis. Je vous advoüeray, dit la Princesse, qu'en certaines occasions, ce que vous dittes peut estre : et qu'il n'est pas impossible qu'il se trouve quelque avare qui en donnant peu, aimera mieux qu'un autre qui donnera beaucoup : mais quand mesme cela sera vray, je soutiens que celuy qui donne avec peine, oste tellement toute la grace de son present, qu'il n'est pas possible qu'on luy en soit obligé. Je sçay bien Madame, interrompit malicieusement Doralise, qu'en cas d'amour celuy, qui n'est pas capable de donner tout ce qu'il possede, n'aime qu'imparfaitement : mais pour les Amis ordinaires, il me semble que je n'ay pas tort de dire, qu'il est juste de tenir conte à un avare, de toute la peine qu'il à se resoudre de faire quelque despense pour nous. Non non, repartit La Princesse, ne separez point l'amour de l'amitié en cette rencontre : car celuy qui est un Amant avare, ne sera jamais un Amy liberal. Mais (interrompit Mexaris malgré qu'il en eust) s'il n'est pas beau à un Amant de n'aimer point à donner, est il beau à une Dame d'aimer qu'on luy donne ? nullement, reprit la Princesse, et je condamne esgallement tous les deux : et mesme encore beaucoup plus la Dame que l'Amant. Je suis du sentiment de la Princesse, reprit Doralise ; du moins, adjousta Abradate, faut il que celuy qui aime, soit capable de tout donner : mais si cela est, reprit Mexaris, où mettrez vous les bornes de la prodigalité ? Je les mettray, repliqua Abradate, à donner sans choix et sans jugement : ce qui ne sera pas, si je donne à une Personne que j'auray jugée digue de mon affection : car enfin qui donne son coeur, doit donner facilement tout le reste, qui n'est pas si precieux. Ce n'est pas là nostre dispute, dit Doralise, et je ne pretends autre chose, en faveur de ce pauvre avare que je deffends, sinon que tout ce qu'il souffre lors qu'il donne quelque chose, suplée à la petitesse de son present. Quand je vous accorderois ce que vous voulez, reprit la Princesse, et que j'advoüerois qu'il faudroit luy tenir conte de toutes les peines qu'il endure, je ne pourrois du moins pas empescher que dans le mesme temps que je me resoudrois à luy en sçavoir quelque gré, je n'eusse une estrange aversion pour luy. Mais le moyen Madame, repliqua Doralise, d'accorder la reconnoissance et l'aversion dans un mesme coeur ? Il n'est nullement impossible, respondit Panthée, car on peut reconnoistre le bien-fait, et mespriser le bien-faicteur. Ces deux choses son pourtant bien meslées ensmble, repliqua t'elle, et je ne comprends pas comment on les peur separer. Cependant il n'est pas juste, adjousta cette malicieuse Fille, que celuy qui aime ses Thresors plus que sa vie, les aille despenser pour une ingrate : il est vray, reprit la Princesse, mais ils ne le seroit pas non plus, que j'eusse beaucoup d'amitié, pour une personne qui me prefere dans son coeur tant de choses indignes d'estre aimées aveque passion. Et à parler raisonnablement, cettte peine et ces souffrances dont vous voulez que je tienne conte à cét avare, sont une raison tres forte, de ne considerer pas ce qu'il donne. Au contraire, il faut regarder ses presens comme un eschange qu'il veut faire ; et le considerer enfin comme un homme qui a un dessein caché, et qui ne donne que pour recevoir. De grace Madame, interrompit Doralise, n'allons pas si avant dans le coeur d'un avare, car nous n'y trouverions rien de beau : mais accordez moy seulement, que la peine qu'il a en donnant, est une preuve plus forte de l'amour ou de l'amitié qu'il a dans le coeur, puis qu'il se peut resoudre à donner ; que la facilité que celuy qui est liberal a à faire des presens ne le peut-estre. Je ne sçaurois vous accorder ce que vous dittes, repliqua la Princesse, parce qu'à parler raisonnablement, je suis persuadée qu'un avare n'aime rien que ses Thresors : et qu'ainsi je ne luy puis jamais estre obligée. Prononcez donc (dit Doralise parlant à Perinthe) car pour moy je suis si lasse de soustenir une mauvaise cause, que j'aime mieux la perdre que de dire plus long temps de mauvaises raisons. Puis que par ce que vous dittes, il paroist que vous estes de mesme sentiment que la Princesse, respondit Perinthe, il n'y a point d'Arrest à prononcer. Ne laissez pas de le faire, repliqua Panthée, car j'aimeray mieux devoir le gain de ma cause à l'equité de mon Juge, qu'à la foiblesse de ma Partie. Si vous me l'ordonnez (luy dit il pour favoriser Mexaris) je vous condamneray toutes deux ; Doralise, pour avoir mal deffendu une bonne cause : et vous, Madame, de ce que vous voulez qu'un homme qui fait tout ce qu'il peut, perde absolument le merite du peu qu'il donne, et qn'il luy couste plus que ce que donne le liberal. Je declare donc, que pour agir justement, on peut quelquefois juger favorablement de la grandeur de l'affection de celuy qui donne peu : et que tres souvent aussi, il n'est pas à propos de proportionner sa reconnoissance, à la richesse du present qu'on reçoit : puis que si celuy de qui nous le recevons, ne le fait que pour sa propre gloire, nous ne luy en devons pas sçavoir autant de gré, qu'à celuy qui ne donne assurément que pour l'amour de nous, et qui se combat luy mesme pour nous donner. l'advoüe Perinthe (dit la Princesse, apres qu'il eut cessé de parler) que je ne croyois pas que vous me deussiez condamner : si vous ne m'aviez pas commandé, repliqua t'il, de n'avoir point de complaisance, je n'en aurois pas usé ainsi ; et j'aurois parlé comme vous eussiez voulu. Dittes plus tost, repliqua t'elle, que vous avez creû qu'il y avoit plus d'esprit à soustenir un mauvais party qu'un bon : quoy qu'il en soit, comme je suis persuadée que vous ne croyez pas ce que vous dittes, je vous le pardonne. Mais Madame, interrompit Mexaris, avez vous autant de haine pour la prodigalité que pour l'avarice ? Je sçay bien respondit elle, que c'est un vice aussi bien, que l'avarice : mais je vous advoüe que je n'ay pas tant d'aversion pour un prodigue que pour un avare : et si ce n'est pas, adjousta t'elle, que j'aime que l'on me donne : car le mesme temperamment qui fait que l'on aime à donner, et que l'on estime ceux qui donnent, fait que l'on hait à recevoir. De sorte, dit Doralise, que par cette raison, il seroit fort commode à un Amant avare, d'avoir une Maistresse liberale : je sçay du moins, reprit Mexaris, qu'à parler en general, s'il vaut mieux estre Maistresse d'un homme prodigue que d'un avare, il vaut mieux aussi estre Femme d'un avare que d'un prodigue. Je suis pourtant persuadé, reprit froidement Abradate, qu'un prodigue mesme à la fin de sa prodigalité, n'est pas encore si pauvre qu'un avare, au milieu de toutes ses richesses : car que servent les Thresors où l'on n'ose toucher ? Ils servent, reprit Mexaris, à sçavoir qu'on les possede : ou plustost, reprit Doralise, à en estre possedé. De sorte (reprit Mexaris qui vouloit destourner la conversation) que si cét honneste homme que la belle Doralise cherche n'estoit pas liberal, encore quil n'eust rien aimé, il ne toucheroit jamais son coeur ? Il n'en faut pas douter, reprit elle, cependant cette vertu est assurément une de celles qui est la plus difficile à trouer, parmy ceux qui n'ont rien aimé : estant certain que l'amour inspire plus la liberalité en un quart d'heure, que l'estude de la Philosophie ne pourroit faire en dix ans. Je ne m'estonne pas, dit Abradate, que vous qui croyez que l'amour enseigne toutes choses, pensiez ce que vous dittes : mais je voudrois vous suplier de me dire, pourquoy il se trouve tant de Dames accomplies qui n'ont jamais aimé ; et pourquoy il est plus necessaire que les honmes aiment pour estre honnestes gens ? C'est Seigneur, repliqua t'elle, que le soin de plaire polit l'esprit à tous les hommes, et que ce mesme soin ne sied nullement bien aux Dames : qui doivent presuposer que la Nature les a faites assez aimables, sans qu'elles s'empressent pour cela. S'il ne faloit, reprit ce Prince, qu'avoir dessein de plaire à qu'elqu'un, pour estre parfaitement honneste homme, j'en connois un qui le seroit plus que personne ne l'a jamais esté : et cependant je sçay bien qu'il ne l'est pas à ce point là. Abradate en disant cela, regarda Panthée : qui rencontrant ses yeux dans ceux de ce Prince, ne pût s'empecher de rougir : et de luy faire connoistre par là, qu'elle faisoit l'aplication de ce qu'il venoit de dire, de la façon qu'il l'avoit desiré. Le changement de son visage ne fut pas seulement veû d'Abradate, il fut encore remarqué de Mexaris et de Perinthe : le premier en rougit de colere, et l'autre en paslit de douleur : et cette petite chose, quoy que de peu de consideration, occupa si fort l'esprit de ces quatre Personnes, que le reste de la conversation ne fut point du tout suivy, et ne fut plus que de choses destachées les unes des autres. Panthée avoit un sensible dépit d'avoir rougy, parce qu'elle avoit fort bien connu qu'Abradate y avoit pris garde : ce Prince de son costé cherchoit à expliquer cette rougeur favorablement pour luy : Mexaris au contraire, l'interpretoit à son desavantage : et Perinthe sans douter quel sens il devoit donner à la chose, croyoit si fortement que Panthée avoit quelque legere inclination pour Abradate, qu'il en devint plus malheureux qu'il n'estoit auparavant. Car encore que la rougeur soit quelquesfois aussi tost une marque de colere que d'amour, les yeux d'un Amant sont trop fins, pour ne faire pas cette difference et pour s'y pouvoir tromper. Aussi Perinthe avoit il fort bien remarqué, que celle de Panthée n'avoit fait que l'embellir : et n'avoit pas excité un certain trouble sur son visage, qui est inseparable de la colere : et qui fait qu'il y a une notable difference, de la rougeur qu'elle cause, à celle qui vient de modestie seulement, ou de je ne sçay qu'elle foiblesse que je n'ose nommer amour, puis que celles qui s'en trouvent capables ne l'appellent pas ainsi. Cependant la Compagnie se separa de cette sorte : chacun emportant dans son coeur, le mal qui le tourmentoit. Il en faut toutesfois excepter Doralise, de qui l'humeur enjoüée ne luy permettoit pas de se faire de grands malheurs de petites choses : et qui s'en alla aussi gaye chez elle, que Mexaris et Perinthe s'en allerent melancoliques. Ce n'est pas que Mexaris ne creust que s'il vouloit demander Panthée au Prince de Clasomene, il ne l'obtinst aisément : mais il croyoit que par raison d'Estat, Cresus ne souhaitoit pas ce Mariage : de peur que mettant la Principauté de Clasomene entre les mains du plus riche Prince de Lydie, il ne pûst un jour faire une guerre civile apres sa mort : de sorte qu'il aprehendoit estrangement, qu'il ne trouvast un obstacle invincible de ce costé là : et c'est pourquoy il ne vouloit pas en parler ouvertement, jusques à ce qu'il eust mis la chose en termes de pouvoir l'executer, quand mesme Cresus ne le voudroit pas. Mais pour le pouvoir faire, il faloit avoir gagné le coeur de Panthée, et s'estre absolument aquis le Prince son Pere : afin d'avoir une retraite à Clasomene, quand il en auroit besoin : c'est pourquoy il n'oublia rien pour cela. Abradate de son costé, qui sçavoit que Cresus n'approuveroit pas que Mexaris espousast Panthée, concevoit quelque esperance : quoy que d'ailleurs il craignit pourtant beaucoup, que le Prince de Clasomene ne luy fust contraire : toutesfois il aprehendoit encore bien davantage, que Panthée ne luy fust pas favorable. Il connoissoit bien par cent choses, qu'elle l'estimoit plus que Mexaris : mais il voyoit d'ailleurs une si grande retenuë en son humeur, et tant de severité en sa façon d'agir aveque luy, depuis le jour qu'il luy avoit parlé de sa passion ; qu'il souffroit beaucoup, quoy qu'il souffrist moins que Perinthe : qui de quelque costé qu'il regardast la chose, se voyoit tousjours infortuné. Aussi cette triste pensée s'empara t'elle si fort de son esprit, qu'il devint tres melancolique : et à tel point, que par cent choses, qui seroient trop longues à dire, Doralise connut qu'il estoit amoureux. Et comme elle estoit ravie de pouvoir encore soustenir, qu'elle n'avoir jamais connu d'honneste homme qui n'eust rien aimé ; elle le dit non seulement à la Princesse, mais à tout le monde : et en effet la chose alla de telle sorte, qu'il n'y eut personne qui ne creust connoistre par soy mesme, que Perinthe avoit de l'amour. La difficulté estoit de sçavoir pour qui : quant à la Princesse, elle creût que c'estoit de quelque belle Personne, qui estoit à, Clasomene : et que la melancolie que l'on voyoit dans son esprit, n'avoit point d'autre cause que l'absence. Mais pour Doralise, qui pour se divertir l'observoit plus soigneusement, elle soutint tousjours que ce n'estoit point à Clasomene qu'il aimoit : et en effet il fut aisé de le connoistre avec certitude : car le Prince de Clasomene ayant voulu l'y envoyer, pour une affaire tres importante, nous sçeusmes qu'il s'en estoit excusé avec empressement, et qu'enfin il n'y avoit point voulu aller : si bien qu'il fut aisé de juger apres cela, que si Perinthe aimoit, il faloit que ce fust à Sardis. Ce qui embarrassoit toutesfois la Princesse, estoit qu'il ne paroissoit avoir attachement aucun pour personne : il voyoit Doralise tres souvent : mais quoy qu'il eust beaucoup de respect : pour elle, nous n'y voiyons point de marques de passion : ainsi Perinthe cessa de passer pour insensible, sans que l'on soubçonnast pourtant rien de la veritable cause de son amour.

Histoire de Panthée et d' Abradate : fin des réjouissances


En ce temps là, le Prince Atys espousa Anaxilée, dont je pense vous avoir dit qu'il estoit amoureux : si bien que les Festes et les resjoüissances recommencerent dans la Cour. Neantmoins quoy que Mexaris eust entendu de la bouche de la Princesse qu'il aimoit, qu'elle avoit aversion pour les avares, il n'en fut guere plus magnifique : il fit pourtant quelque chose de plus qu'il n'avoit accoustumé : mais ce fut de si peu, qu'à peine s'en aperçeut on. Le Prince Atys, Artesilas, Adraste, Cleandre, et Abradate, firent aussi cent choses par emulation, où ils tascherent de se vaincre : mais pour Mexaris, il ne se soucia pas d'estre tousjours vaincu en magnificence, et de voir tousjours son Rival vainqueur. En effet, si Mexaris donnoit le Bal, on estoit assuré que la Salle estoit mal esclairée ; que la Colation estoit mediocre ; et que l'Harmonie mesme n'estoit pas trop bonne : car comme ceux qui la faisoient, n'estoient pas excitez par la liberalité de celuy qui les devoit payer, à peine pouvoit on dancer en cadence chez Mexaris. Au contraire, quand Abradate donnoit ce divertissement là à toute la Cour, ou pour mieux dire à la Princesse Panthée ; ces mesmes gens qui avoient fait si mal dancer pour Mexaris, joüoient avec une justesse admirable pour Abradate : et il y avoit je ne sçay quel son esclattant et harmonieux qui inspiroit la joye dans le coeur quand Abradate donnoit le bal, que l'on n'entendoit point du tout quand c'estoit Mexaris. Les Dames mesmes paroissoient plus belles : tant parce qu'elles estoient plus gayes, que parce que la Salle estoit tousjours admirablement esclairée. Enfin toutes choses y estoient assurément incomparablement mieux, non seulement que chez Mexaris, mais mesme que par tout ailleurs : estant certain qu'Abradate a un air si propre à faire les honneurs d'une Assemblée, que sa presence seulement inspire de la joye et donne du plaisir. Il vous est aisé de juger, que la Princesse ayant autant d'esprit quelle en avoit, ne pût pas refuser son estime à Abradate : et qu'en tant de lieux où il trouva la liberté de l'entretenir un moment, quoy qu'elle l'esvitast, il fut bien assez adroit, pour trouver les biais de luy donner des marques de son amour, sans perdre le respect qu'il luy devoit. Car outre la belle Chasse dont je vous ay parlé ; la Musique ; et le Bal, qu'il donna plus d'une fois à sa consideration : il y eut encore une course de Chariots, qui fut la plus magnifique chose du monde, et la plus divertissante à voir. Car enfin il faut s'imaginer de voir de front, cent petits Chars de Triomphe, aussi brillans qu'on nous peint celuy du Soleil : il faut, dis-je, se les imaginer, tirez par les plus beaux chevaux du monde : et se representer dans chacun, un homme magnifiquement habillé, qui tienne d'une mains les resnes de ses chevaux qui sont d'un tissu d'or : et de l'autre une longue Javeline ornée de Pierreries : et qui excitant ses chevaux de la voix, en mesme temps que mille Instruments de guerre font retentir l'air des sons esclatans ; part comme tous les autres du bord d'une grande Pelouse qui est destinée pour cela pour arriver au bout de la Carriere, où sont les Eschaffaux pour les Dames, sous des Tentes magnifiques : et où le prix de la victoire leur est donné, par celle que celuy qui fait la Feste a choisie pour cela. Voila, Madame, quelle est la course de Chariots à Sardis : mais il est vray que nous y eusmes un jour un plaisir particulier ; non seulement parce qu'Abradate et Cleandre emporterent le prix esgalement : mais encore parce que le Chariot du pauvre Mexaris, qui assurément n'avoit esté que repeint et redoré, rompit au milieu de la Carriere. Cét accident fut mesme cause, que le malheureux Perinthe en fut encore plus miserable : car comme il n'avoit pas esté de cette course de Chariots, il estoit sur l'Eschaffaut de la Princesse : et il remarqua si bien la joye qu'elle eut de la disgrace de Mexaris, et celle que luy causa la victoire d'Abradate ; qu'il ne douta plus que ce Prince n'eust desja quelque part en son coeur : ainsi au milieu de l'allegresse publique, Perinthe avoit une douleur tres sensible. Il est vray qu'il falut bien tost apres, passer de la joye à la tristesse, par la funeste mort du Prince Atys, qui affligea toute la Cour, mais principalement Abradate : car outre qu'il le regretta, comme un Prince qui avoit d'excellentes qualitez, et de qui il esperoit beaucoup de protection : il considera encore, que cette mort aprochant Mexaris du Throsne, pourroit peut-estre le reculer du coeur de Panthée, et faire un puissant obstacle au dessein qu'il avoit. Ce n'est pas que le Prince Antaleon ne vescust encore : mais enfin il luy sembloit que c'estoit tousjours un grand avantage à son Rival, que d'estre plus près du Throsne qu'il n'estoit auparavant : et en effet je pense que cette consideration servit beaucoup, à consoler Mexaris de la perte du Prince son Neveu. Quelque temps apres, il arriva un nouveau malheur à Abradate : qui fut que Cresus ayant resolu d'aller assieger Ephese, ne voulut point ny qu'Antaleon, ny que Mexaris, ny qu'Artesilas fussent ses Lieutenants Generaux : de sorte qu'il choisit Cleandre pour cela : disant à Abradate, qu'il n'auroit pas manqué de luy offrir cét employ, si la Reine de la Susiane ne luy eust pas mandé qu'elle commençoit d'esperer de pouvoir bien tost faire sa paix. Ainsi Abradate estant sans pretexte de faire le mescontent, au lieu que Mexaris en avoit un ; eut le desplaisir de voir qu'il allast à la guerre, en un temps où son Rival n'y alloit point, et demeuroit aupres de Panthée. Perinthe estoit aussi bien affligé, de s'esloigner de la seule personne qu'il aimoit : mais quoy qu'il laissast Mexaris aupres d'elle, puis qu'Abradate n'y demeuroit pas, il en avoit quelque consolation. Cependant Abradate ne pouvant se resoudre à partir, sans sçavoir un peu plus precisément, en quel estat il estoit dans le Coeur de Panthée, chercha les voyes de luy pouvoir parler en particulier : toutesfois comme elle les esvitoit avec foin, et que Perinthe pour son interest, y faisoit autant d'obstacle qu'il pouvoit, il ne luy estoit pas aisé de les trouver. Car Madame, vous sçaurez que cét Amant caché de la Princesse, avoit une adresse admirable, pour faire qu'elle ne fust presques jamais seule, aux heures où Abradate la pouvoit voir : et voicy par où il en venoit à bout. Premierement, il ne cessoit de dire en particulier, à trois ou quatre Dames de qualité que la Princesse estimoit effectivement, qu'elle les aimoit avec une tendresse extréme : et qu'ils luy faisoient un fort grand plaisir de la visiter souvent. En suite pour faire l'officieux, il se chargeoit de les advertir, quand ils ne l'incommoderoient point, et quand il n'y auroit pas tant de monde : et en effet il faisoit si bien qu'il y en avoit tousjours quelqu'une de si bonne heure, que le malheureux Abradate ne pouvoit trouver aucune occasion d'entretenir la Princesse. Il n'accusoit pourtant de ce malheur que sa mauvaise fortune : et ne sçavoit pas qu'il luy estoit causé par un Rival encore plus miserable que luy : mais à la fin ayant trouvé Panthée à la promenade, dans les Jardins du Palais du Roy, elle ne pût esviter sa conversation. Par bonheur pour luy, Mexaris ne s'y trouva pas ; et par malheur pour Perinthe, il s'y rencontra : car il menoit Doralise, qui avoit esté à cette promenade avec la Princesse. Neantmoins quoy qu'il y fust, il n'y avoit pas moyen de troubler la conversation de deux Personnes de cette qualité là : Doralise m'a dit depuis, que lors qu'Abradate donna la main à la Princesse, Perinthe laissa aller la sienne pour un instant : toutesfois s'estant un peu remis il la reprit : mais si hors de luy, qu'il ne sçavoit pas trop bien ce qu'il luy disoit, quand elle le forçoit de parler. Il y eut mesme des temps où selon les sentimens qui luy passoient dans l'esprit sur quelque action qu'il voyoit faire à Abradate, qui luy persuadoit qu'il parloit de son amour à Panthée ; il serroit si fort la main à doralise, de dépit et de rage de ne le pouvoir empescher, qu'il s'en faloit peu qu'il ne la blessast. Comme elle a beaucoup d'esprit, et qu'elle avoit toute sa vie veû Perinthe le plus sage homme du monde, et le plus regulierement civil, elle fut fort surprise de ce procedé : de sorte que le regardant pour chercher à s'esclairir dans ses yeux, il connut que sa passion estoit plus forte que luy, et qu'il en avoit donné quelques marques ; si bien que ne sçachant que faire, pour desguiser ses sentimens, il prit le premier pretexte que son esprit luy fournit. Ne suis-je pas bien malheureux, luy dit il, qu'Abradate soit venu troubler le plaisir que j'avois à cette promenade ? car comme je n'ay pû le voir, sans me souvenir que nous partons dans deux jours ; je me suis souvenu en mesme temps, d'un ordre que le Prince de Clasomene m'a donné, pour une affaire importante, et qui me force à vous quitter incivilement malgré moy. Il me semble, luy dit Doralise, qu'au lieu de vous pleindre d'Abradate, vous devriez estre bien aise qu'il soit venu, pour vous faire souvenir d'une chose que vous auriez oubliée sans luy : et il me semble (luy dit il en la quittant au premier bout d'Allée qu'il rencontra) que j'ay tousjours sujet de l'accuser : puis qu'il est cause que je vous laisse pour une chose peu agreable. Quoy que ce que Perinthe dit à Doralise, ne la satis fist pas trop, neantmoins il y avoit si peu de raison de croire que les mouvemens qu'elle avoit veûs dans son esprit fussent causez par une passion que la Princesse luy eust donnée, qu'elle ne le creût pas encore : elle prit pourtant la resolution, de tascher de descouvrir s'il estoit vray que Perinthe apres l'avoir quittée, eust esté effectivement occupé à quelque affaire importante. Cependant comme l'enjoüement de son humeur, ne l'empesche pas d'estre tres prudente, elle ne me dit rien de ce qui luy venoit d'arriver ; quoy que je la joignisse un instant apres que Perinthe se fut retiré. Durant que cela se passoit ainsi, Abradate pour ne perdre point des momens si precieux, n'avoit pas plustost esté aupres de la Princesse, que prenant la parole, Madame, luy dit il, j'ay une grace à vous demander, que je voudrois bien que vous ne me refusassiez pas : comme je ne doute point que ce que vous voulez de moy ne soit juste, reprit la Princesse, je pense que vous ne devez pas craindre d'estre refuse. Je ne laisse pourtant pas de l'aprehender, luy dit il, et je croy mesme que si j'examinois bien mes sentimens, je trouverois que je n'aprehendre gueres moins que vous m'accordiez ce que je desire, que je crains que vous me le refusiez. Il me semble, repliqua Panthée, qu'il est assez aisé de ne demander point ce que l'on aprehende d'obtenir : ce que je dis ne laisse pourtant pas d'estre veritable, repliqua t'il, car enfin Madame, estant sur le point de partir, j'ay une passion si forte de sçavoir precisément en quels termes je suis dans vostre esprit, que je ne puis me resoudre à prendre congé de vous, si vous ne me faites la faveur de me l'aprendre. Mais aussi connoissant le peu que je vaux, je crains avec tant de raison, que si vous m'accordez ce que je veux, vous ne me mettiez au desespoir, que je n'ose presques vous regarder, de peur de voir desja dans vos yeux les sentimens de vostre coeur. Cependant, Madame, poursuivit il, sans luy donner loisir de l'interrompre, j'ay à vous faire sçavoir auparavant que vous parliez, que quoy que vous me puissiez dire, je vous adoreray tousjours, avec une passion sans esgale : et que comme je vous ay aimée dés le premier instant que je vous ay veuë, je vous aimeray jusques à la mort. Ainsi ne pensez pas s'il vous plaist, qu'en m'estant rigoureuse, vous puissiez chasser de mon coeur une passion que les plus beaux yeux de la Terre y ont fait naistre : non Madame, la chose n'est plus en ces termes : et toute vostre puissance, ne s'estend pas jusques là. Vous pouvez sans doute me rendre le plus heureux ou le plus infortuné de tous les hommes : mais vous ne pouvez plus m'empescher d'estre eternellement à vous, et plus à vous qu'à moy mesme. Parlez donc Madame, luy dit il, comment suis-je dans vostre esprit ; et me peut il estre permis d'esperer de n'y estre pas plus mal que Mexaris ? Mexaris, reprit elle, est un Grand Prince, que je regarde aveque le respect que l'on doit à sa qualité : mais pour Abradate, adjousta t'elle, s'il ne s'estoit pas advisé de destruire luy mesme ce que son propre merite avoit estably dans mon coeur, je l'estimerois infiniment. Il est vray toutesfois que de l'humeur dont je suis, il a mis un grand obstacle à l'amitié que j'estois capable d'avoir pour luy, en me parlant comme il a fait : quoy Madame, interrompit Abradate, je pourrois croire que je ne serois pas mal dans vostre coeur, si je ne vous avois point donné de marques de mon amour ! ha si cela est, je suis le plus heureux homme de la Terre, et je n'ay plus rien à vous demander. Ne vous abusez pas Abradate, reprit la Princesse, et croyez s'il vous plaist que ce que je vous dis ne vous est pas aussi favorable que vous pensez : car enfin je suis persuadée, que puis que vous avez eu la hardiesse de me parler comme vous avez fait, vous ne m'estimez pas assez. je ne sçay si je ne vous ay point desja dit cela une autrefois : mais quand je vous l'aurois dit cent, ce ne seroit pas encore trop, pour vous persuader que bien que j'estime infiniment toutes les excellentes qualitez qui sont en vous ; puis que vous ne m'estimez pas autant que je veux l'estre, je ne vous sçaurois estre obligée de l'affection que vous dittes avoir pour moy. Mais Madame, reprit Abradate, quelle plus grande marque d estime peut on donner à une personne, que de luy donner son coeur tout entier ; que de la faire Maistresse absolué de son destin ; et que de ne vouloir vivre et mourir que pour elle ? Voila, Madame, l'estat où je parois devant vous : et apres cela vous pouvez dire que je ne vous estime pas avez. Si vous m'aviez donné quelques marques, par vos regards seulement, que vous auriez entendu les miens, j'aurois sans doute eu ce respect là pour vous, que de ne vous parler pas de mon amour : et je me serois accommodé à cette severité qui paroist en vostre humeur. Mais vous sçavez, Madame, que vos yeux ne m'ont jamais rien dit de favorable : que vouliez vous donc que je fisse, estant prest de m'éloigner, et laissant à Sardis un Prince tel que Mexaris ? Du moins Madame, poursuivit il, si vous ne voulez pas que je sçache comment je suis dans vostre esprit, aprenez moy donc seulement comment y est mon Rival : car pourveû qu'il y soit un peu plus mal que moy, je vous proteste que je partiray sans murmurer, et sans vous demander nulle autre grace. Vous n'avez donc, reprit la Princesse en sous-riant, qu'à me laisser en repos, et qu'à vous y mettre ; s'il ne faut que cette ingenuë declaration pour vous satisfaire. Cependant Abradate (poursuivit elle, en prenant un visage plus serieux (sçachez que comme les personnes de ma condition et de ma vertu, ne disposent jamais gueres d'elles mesmes, il faut qu'elles tiennent tousjours leur esprit en estat de pouvoir s'accommoder à leur fortune. C'est pourquoy quand il seroit vray que j'aurois pour vous une forte disposition à souffrir que vous m'aimassiez, je ne le ferois pourtant jamais, que je ne visse les choses en termes de me faire croire que je le pourrois innocemment et sans imprudence. Apres cela, je n'ay plus rien à vous dire : si ce n'est que je vous seray fort obligée, si vous ne me contraignez pas a fuir vostre conversation. Comme Abradate alloit respondre, la Princesse Palmis arriva, qui rompit cét entretien : mais comme nous estions alors dans une grande Allée de Cyprés, qui sont plantez si proche les uns des autres qu'ils font une Palissade assez espaisse, il arriva que sans y penser, je tournay les yeux en un endroit, où je vy remüer les branches ; et où j'aperçeus Perinthe, qui regardoit à travers. je ne l'eûs pas plustost veû, que je le montray à Doralise : qui fut à luy toute estonnée, pour luy faire la guerre de ce qu'il l'avoit quittée sans avoir rien à faire. Perinthe fort interdit, l'assura qu'il avoit rencontré en sortant du Jardin, celuy a qui il avoit à parler : et qu'en suitte il y estoit rentré (quoy qu'en effet il n'en eust point sorty) adjoustant à cela, que s'estant engagé sans y penser, de l'autre costé de l'Allée, il avoit voulu voir si personne n'avoit pris sa place aupres d'elle, devant que d'y rentrer. je vous entends bien Perinthe, luy dit elle, vous voulez m'imposer silence par une civilité : mais il faudra bien autre chose pour cela. Perinthe craignant effectivement que Doralise n'allast dire à la Princesse ou à quelque autre, le trouble qu'elle avoit remarqué dans son esprit, la pria qu'elle trouvast bon qu'il luy redonnast la main : et alors pliant les branches des Cyprés, et passant du costé où nous estions, il se mit à conjurer Doralise tout bas, de ne dire à qui que ce soit, le desordre qu'elle avoit remarqué dans son ame. je le veux bien, luy dit elle, pourveu que vous m'en apreniez la veritable cause, ou pour mieux dire que vous me l'advoüyez : car à vous parler avec sincerité (adjousta t'elle en le regardant fixement) je vous crois amoureux de la Princesse. Ha Doralise, s'escria t'il, je pense que vous avez perdu la raison ; ha Perinthe, repliqua t'elle, la vostre si je ne me trompe, est plus esgarée que la mienne. je voy bien, luy dit il finement, qu'apres cela il faut que je me confie à vostre discretion : mais au nom des Dieux Doralise, ne me descouvrez pas je vous en conjure. je vous le promets, luy dit elle, pourveu que vous soyez sincere ; sçachez donc, poursuivit Perinthe, que le Prince de Clasomene ayant sçeu comme toute la Cour, que le Prince Mexaris et Abradate estoient tous deux amoureux de Panthée, a eu beaucoup de joye du premier, et beaucoup de douleur du second : et c'est pour cela qu'il m'a commandé absolument, de descouvrir si je pouvois, les veritables sentimens de la Princesse sa Fille, et d'empescher, s'il estoit possible, qu'Abradate ne luy parlast en particulier devant son départ. Cependant, adjousta t'il, je puis vous jurer que je n'ay pas dit la moindre chose de la Princesse au Prince son Pere : car l'honnorant au point que je fais, je n'ay garde de vouloir estre son Espion. Mais il est vray que lors qu'Abradate est arrivé, je n'ay pû m'empescher d'en estre fasché : neantmoins comme je ne pouvois remedier à la chose, j'ay creû qu'il faloit que je me retirasse : de peur que si le Prince fust arrivé, il ne se fust imaginé que bien loin de l'en advertir, je l'eusse voulu cacher : si bien que je me suis osté des lieux où l'on se promene ordinairement, afin de ne le rencontrer pas. Mais, luy dit Doralise, si vous n'avez point dessein de nuire à la Princesse, que faisiez vous derriere ces Cyprés, à l'observer si soigneusement ? je taschois, repliqua t'il, à m'instruire en effet de la verité : afin de sçavoir comment je me dois conduire entre Abradate et Mexaris. Leur merite est si different, repliqua Doralise, que sans me donner la peine de regarder les actions de Panthée je devinerois bien ce qu'elle pense. Il est vray, repliqua Perinthe, mais leur fortune presente est si esloignée l'une de l'autre, que je trouve qu'il y a beaucoup à balancer. Et puis, adjousta t'il encore, il me semble que la belle Doralise doit souhaitter pour son interest, que la Princesse demeure à la Cour de Lydie, et non pas à celle de Suse. Cependant, poursuivit il, je vous conjure de ne me descouvrir pas : et de croire que je ne diray ny ne feray jamais rien, qui soit contre le respect que je dois à la Princesse. Doralise escouta tout ce que luy dit Perinthe, sans sçavoir si elle le devoit croire : car si elle se souvenoit du trouble qu'elle avoit remarqué dans son esprit, lors qu'Abradate estoit arrivé, elle ne doutoit point qu'il n'aimast Panthée : mais si elle consideroit le peu d'aparence qu'il y avoit, qu'un homme comme luy osast conserver dans son coeur une passion comme celle là, elle adjoustoit foy à ces paroles. Sa croyance n'estoit pourtant pas si affermie, qu'il n'y eust plusieurs instans, où elle changeoit d'opinion : elle resolut pourtant, quoy qu'il en pûst estre, de ne rien dire de tout ce qui luy estoit arrivé : car, disoit elle, si Perinthe aime Panthée, il est bien assez malheureux, sans que j'aille encore l'accabler, en disant inconsiderément à la Princesse, ce qu'il ne luy dira peut-estre jamais : et si la chose est comme il me l'a ditte, je ne veux point non plus en parler : puis que selon les aparences en ne disant pas une chose agreable à la Princesse, je ne laisserois pas de nuire à Abradate, que j'estime infiniment. Perinthe de son costé, estoit fort satisfait du mensonge qu'il avoit inventé : et en effet pour l'avoir trouvé avec tant de precipitation, il estoit assez adroit. Car si Doralise luy gardoit fidelité et n'en parloit pas, il estoit en repos : et si elle en disoit quelque chose à la Princesse, il esperoit que croyant que le Prince son Pere desaprouvoit l'amour d'Abradate, elle l'esloigneroit peut estre avec adresse. Ainsi le reste de la promenade se fit sans chagrin : car à parler sincerement, la Princesse dans le fonds de son coeur n'estoit pas marrie qu'Abradate l'aimast. Ce Prince de son costé, pensoit avoir obtenu une tres grande faveur, que d'entendre de la bouche de Panthée, que Mexaris n'estoit pas si bien dans son esprit que luy : Perinthe croyoit aussi estre eschapé d'un danger effroyable, d'avoir pû cacher son amour, qu'il avoit descouverte si imprudemment : de sorte qu'il n'y avoit que Doralise qui eust quelque legere inquietude, de ne pouvoir se determiner, sur ce qu'elle devoit croire de Perinthe. Depuis cela, Abradate ne pût plus parler en particulier à Panthée : et il falut qu'il se contentast de luy dire adieu devant tant de monde, qu'à peine osa t'il luy faire voir dans ses yeux une partie de la douleur qu'il avoit en la quittant. Pour Perinthe, comme il estoit de la Maison, il vit la Princesse avec toute la liberté qu'il eust pû desirer : mais c'estoit une liberté qui luy estoit inutile : puis qu' n'osoit s'en servir, à la luy témoigner la passion qu'il avoit dans l'ame : et qu'au contraire, il estoit forcé d'aporter tous ses foins à la cacher. Il ne pût toutesfois empescher que sa melancolie ne parust : mais comme l'amitié en peut causer aussi bien que l'amour, la Princesse luy sçavoit gré d'une chose dont elle se seroit estrangement offencée, si elle en eust sçeu la cause. Par bonheur pour luy, Doralise ne se trouva pas aupres d'elle, lors qu'il s'en separa : car comme elle avoit desja quelque soubçon de la verité, elle se seroit sans doute apperçeüe, que la douleur de Perinthe estoit causée par une affection plus tendre que l'amitié. Comme il estoit desja sorty de la Chambre de la Princesse, elle le rapella, afin de luy ordonner de luy escrire, aussi souvent qu'il le pourroit, pour luy mander les nouvelles de l'Armée : et en eschange, luy dit elle, j'obligeray Doralise à vous respondre quand je ne le feray pas : et à vous mander les nouvelles de Sardis. D'abord Perinthe fut ravi de ce commandement : mais quand il vint à songer que cette faveur ne luy estoit accordée, que parce qu'on ne croyoit pas qu'elle luy fust aussi chere qu'elle luy estoit, sa joye en diminua de la moitié. Neantmoins venant à penser, qu'il auroit un avantage qu'assurément ses Rivaux, tous Grands Princes qu'ils estoient, n'avoient jamais obtenu ; il en sentoit quelque consolation, et en partit moins affligé. De plus, comme le Rival qu'il craignoit davantage, s'esloignoit aussi bien que luy, il en estoit moins inquiet : aussi fut il dire adieu à Doralise avec l'esprit assez libre, pour un Amant qui estoit prest à partir. Il est vray qu'il aporta un soin extréme, à desguiser ses sentimens en cette occasion, où il eut en effet besoin de toute son adresse : car Doralise luy dit cent choses de dessein premedité, où un moins fin que luy auroit eu bien de la peine à respondre. Il s'en tira pourtant avec tant d'esprit, qu'elle ne trouva pas dequoy fortifier ses doutes : cependant je pense que la Reine de la Susiane ne trouveroit pas mauvais, quand mesme elle m'entendroit, que je disse que la Princesse de Clasomene fut un peu melancolique du départ d'Abradate ; mais en eschange, Mexaris en fut si aise, qu'on ne peut pas l'estre davantage. Il ne s'en trouva pourtant pas mieux aupres de Panthée : au contraire, luy semblant qu'elle pouvoit avec plus de bienseance vivre froidement aveque luy en l'absence d'Abradate, que lors qu'il y estoit ; elle le traitta avec une certaine indifference, qui pensa le faire desesperer ; et qui le porta enfin à faire cent choses, qui donnerent bien de l'inquietude à Panthée. Car voyant que plus il luy rendoit de services, moins il la trouvoit favorable : il prit la resolution d'agir secrettement avec le Prince son Pere : qui à cause de quelque incommodité n'avoit point esté à l'Armée. Il ne laissoit pas toutesfois de la voir, avec une assiduité sans esgale : ce n'est pas que Doralise ne dist tous les jours cent choses malicieuses devant luy par les ordres de la Princesse, qui devoient ne luy estre pas fort agreables : disant continuellement, que Sardis n'estoit plus qu'un Desert, depuis le commencement de la Campagne : et qu'il eust beaucoup mieux valu estre aux Champs, que d'y demeurer quand la Cour n'y estoit pas : mais quoy qu'elle pûst dire, il ne se rebutoit point, et il nous persecutoit tousjours. Il avoit pourtant de l'esprit : mais cette basse inclination qui regnoit dans son coeur, et qui faisoit qu'il ne donnoit jamais rien qu'avec chagrin, et qu'il croyoit perdre le peu qu'il donnoit, estoit cause que l'on ne le pouvoit estimer. De plus, l'amitié que l'on avoit pour Abradate, augmentoit encore l'aversion que l'on avoit pour Mexaris : si bien qu'il n'estoit pas fort estrange que la Princesse n'aimast point un Prince que personne n'aimoit : et au contraire, on eust eu raison de s'estonner, si elle eust hai ou oublié Abradate, dont tout le monde luy parloit avec estime, et qu'elle sçavoit bien avoir pour elle une passion extréme. Aussi vous puis-je assurer, qu'il ne fut ny haï ny oublié, pendant toute la guerre d'Ephese, et toute celle de Mysie et de Phrygie : il est vray que la Renommée luy parla si avantageusement de sa valeur durant cette absence, que l'on peut dire qu'il ne fut pas moins obligé de cette faveur à son propre courage, qu'à l'inclination que la Princesse avoit pour luy. Tant que cette guerre dura, Perinthe ne manqua pas d'escrire à la Princesse : bien est il vray que comme il estoit genereux, il se trouva un peu embarrassé à luy obeïr : car le moyen de luy parler de tout ce qui se passoit à l'Armée, sans luy rien dire de tant de belles actions qu'Abradate y faisoit, aussi bien que Cleandre qui s'y signala hautement ? et le moyen aussi de loüer luy mesme son Rival, et de luy aider à conquerir le coeur de Panthée ? La voye qu'il prit fut pour l'ordinaire, de dire les choses en general, sans particulariser les actions de personne : se contentant de dire que les Ennemis avoient esté battus, et de narrer seulement les avantages de l'Armée : comme presuposant que la Princesse ne vouloit sçavoir les nouvelles, que par l'interest qu'elle avoit au bien de l'Estat. De sorte qu'en tant de relations que la Princesse reçeut de Perinthe, le nom d'Abradate ne s'y trouva jamais qu'une seule fois : encore fut-ce malgré luy ; et voicy comment la chose arriva. Deux ou trois jours apres la prise d'Ephese, Perinthe achevant d'escrire à Panthée, vit entrer Abradate dans sa Chambre : et un moment apres, Cleandre y entra aussi : qui sçachant que c'estoit luy qui mandoit toutes les nouvelles de l'Armée à la Princesse, luy dit que celuy qui devoit porter ses paquets à Sardis, partiroit dans deux heures. Perinthe respondit à cela, qu'il n'avoit plus que deux mots à escrire : mais comme il estoit connu de tout le monde pour escrire fort agreablement, Abradate qui n'avoit jamais veû de Lettre de luy, et qui ne le soubçonnoit pas d'estre son Rival, luy dit que s'il n'y avoit rien dans celle qu'il escrivoit que le recit du Siege, il estoit ravy de la voir : ne doutant pas qu'il ne fust aussi beau dans sa relation, qu'il l'avoit esté effectivement. Cleandre prenant la parole pour Perinthe, qui tarda un moment à respondre, luy dit que l'on ne pouvoit jamais mieux escrire que Perinthe escrivoit : et qu'ainsi sa curiosité estoit juste. D'abord Perinthe s'en deffendit avec modestie : mais voyant que Cleandre s'obstinoit à vouloir qu'il leur monstrast ce qu'il venoit d'escrire, il craignit que s'il ne le faisoit pas, il ne creust qu'il n'avoit pas assez bien parlé de luy : de sorte que cedant aux prieres de Cleandre, Abradare prit la Lettre de Perinthe, qui n'estoit pas achevée, et y leût à peu prés ces paroles. PERINTHE A LA PRINCESSE DE CLASOMENE.

Quand vous commanderiez à la Victoire, vos souhaits ne pouvient pas estre plus heureusement accomplu : elle fuit les armes du Roy en tous lieux, et rien ne leur peut resister. La prise d'Ephese merite bien que la plus illustre Princesse du monde, rende graces aux Dieux d'une des plus illustres conquestes que l'on ait jamais faite : et que je ne croy pas moins un effet de ses voeux, que de la valeur de nos Troupes. Les ennemis ont autant resisté qu'il le faloit, pour couvrir leurs Vainqueurs de gloire : mais non pas autant qu'il eust falu, pour les empescher d'estre vaincus. La Fortune a mesme voulu, que les Lauriers dont la Victoire a couronne les Victorieux, ne fussent pas fort sanglants : n'estant mort personne de consideration en cette derniere attaque, je ne vous dis point. . . . .

J'allois adjouster (dit Perinthe, apres qu'Abradate eut achevé de lire) les actions paiticulieres de l'illustre Cleandre, et celles de beaucoup d'autres, lors que j'ay esté interrompu : vous aviez sans doute raison, repliqua Abradate ; et il ne sçauroit jamais estre loüé par une personne qui le sçache mieux faire que vous. Mais comme vostre modestie (luy dit il d'une maniere tres adroite, afin de l'obliger à parler dignement de luy) vous empescheroit sans doute de dire vos propres actions à la Princesse, et que je n'oserois luy escrire de mon chef, n'en ayant pas eu la permission comme vous ; souffrez que j'adjouste quelque chose à vostre Lettre. Et alors sans attendre la responce de Perinthe, qui s'y opposa autant qu'il le pût sans choquer la civilité ; il y escrivit ce que je m'en vay vous dire.

L'agreable relation de Perinthe seroit trop imparfaite, si vous n'y trouviez pas une partie des louanges qu'il mente, pour s'estre signalé comme il a fait, en toutes les occasions qui se sont presentées : c'est pourquoy je vous conjure pour vostre satisfaction pour sa gloire, et pour la mienne, de souffrir que je sois son Historien : et que je vous die qu'à la reserve de l'illustre Cleandre, il merite toute la gloire qu'il donne aux autres. Voila Madame, ce qu'a creû vous devoir dire un homme qui n'en pretend point d'autre, que celle d'estre creû le plus respectueux des Adorateurs de la plus belle Princesse de la Terre.

Apres qu'Abradate eut escrit ce que je viens de dire, et que Cleandre l'eut leû tout haut, Perinthe se trouva le coeur bien partage : car estre loüé si hautement par un Prince comme celuy là, estoit une chose qu'il croyoit luy devoir estre avantageuse aupres de la Princesse : mais aussi envoyer luy mesme une Lettre d'un aussi redoutable Rival à la Personne qu'il aimoit, luy estoit une chose insuportable. De sorte que prenant un brais adroit, pour s'en empescher s'il luy estoit possible, il dit qu'il ne pouvoit se resoudre à envoyer luy mesme son Eloge : que c'estoit le couvrir de confusion, au lieu de le couvrir de gloire : que de plus, il ne sçavoit pas si la Princesse ne trouveroit point estrange, qu'il eust la hardresse de luy faire recevoir un Billet d'un Prince comme Abradate : car (adjousta t'il finement) celle que j'ay de me donner l'honneur de luy escrire, ne tire pas à consequence. Ce n'est pas que ce soit mon interest qui me fasse parler, adjousta t'il, mais je serois au desespoir, dit il se tournant vers Abradate, si parce que vous me voulez mettre bien avec la Princesse, j'estois cause que vous y fussiez mal. Sçachant combien elle vous estime (repliqua ce Prince qui vouloit que son Billet allast entre les mains de Panthée) je ne dois pas craindre qu'elle s'offence que je luy die une venté qui vous est avantageuse. Non non, interrompit Cleandre, je vous respons que la Princesse ne s'offencera point de cette galanterie : car encore qu'elle fort un peu severe, elle est raisonnable, et sçait prendre les choses comme il faut. Mais pour bien faire, adjousta t'il, il faut que Perinthe acheve sa Lettre : et qu'il rende autant d'Encens qu'on luy en a donné. Abradate par civilité s'y voulut opposer : et Perinthe voulut aussi dire encore qu'il n'estoit pas capable de loüer en si peu de temps, deux personnes si illustres : mais enfin Cleandre apres luy avoir dit qu'il le dispensoit de la moitié de cette peine, et qu'il le conjuroit de ne parler point de luy ; le força d'achever sa Lettre, afin de favoriser Abradate, de qui il n'ignoroit pas l'amour. Si bien que Perinthe reprenant par force l'endroit où il l'avoit laissée, la finit de cette sorte, quoy que ce n'eust pas esté sa premiere intention.

Je ne vous du point, Madame, que le Prince Abradate s'est signalé par mille belles actions : car il me semble qu'apres ce qu'il a voulu dire de moy, les louanges que je luy donnerais seroient suspectes de flatterie. Aussi vous puis je assurer, que je suis au desespoir qu'il m'ait obligé par sa civilité, à changer la fin de ma Lettre : et à vous dire les choses d'une autre maniere que je ne m'estois proposé. Je ne vous dis pas non plus, que l'illustre Cleandre a fait des miracles ; car la Renommée vous l'aura apris, quand vous recevrez celle cy : mais je vous diray sans affecter de paroistre modeste, que de ma vie je n'ay rien fait avec tant de repugnance, que de vous envoyer moy mesme mon Eloge, quoy qu'il soit escrie de la main d'un grand Prince, et qu'il semble m'estre advantageux qu'il soit leû de la plus par faite Princesse du monde.

Histoire de Panthée et d' Abradate : départ d'Abradate et de Perinthe à la guerre


PERINTHE.

Lors que Perinthe eut achevé d'escrire, il espera que peut-estre Abradate et Cleandre s'en iroient : et qu'apres cela, il pourroit obliger celuy qui devoit porter cette Lettre à dire qu'il l'avoit perdue Mais à peine avoient ils achevé de la lire, et fait chacun un compliment pour s'opposer aux loüanges qu'il leur donnoit ; que cét Envoyé de Cleandre, vint le trouver chez Perinthe, pour recevoir ses derniers ordres : si bien qu'il falut que le panure Perinthe malgré qu'il en eust, fermast sa Lettre devant eux, qui le voulurent ainsi : et qu'il la donnast à celuy qui la devoit porter, et qui la porta en effet. Cependant Perinthe m'a dit depuis, qu'il eut une douleur si sensible de cette advanture, qu'il en pensa desesperer : ne suis-je pas bien malheureux, disoit il, qu'il faille que ce soit par mon moyen qu'Abradate escrive la premiere fois à la Princesse que l'aime ? que sçay-je encore, adjoustoit il, si elle ne s'imaginera point que je luy ay rendu cét office volontairement : et que je suis le confident de la passion d'Abradate ? Au nom des Dieux adorable Panthée (s'escrioit il, comme si elle l'eust pû entendre) ne me faites pas cette injustice, de croire que je serve jamais ce Prince aupres de vous : c'est bien assez que vous ne croiyez pas que je vous ayme, sans croire encore que je veux que vous en aimiez un autre. Mais Perinthe, reprenoit il tout d'un coup, n'as tu pas resolu de te contenter de l'estime de ta Princesse ? n'as tu pas fait dessein de ne luy descouvrir jamais ton amour ? et ne sçais tu pas bien que tu ne peux jamais avoir de pan à son affection ? pourquoy donc n'es tu pas satisfait des loüanges qu'Abradate te donne, puis que du moins elles peuvent servir à augmenter l'estime qu'elle fait de toy ? si les louanges des Ennemis sont glorieuses et cheres ; pourquoy celles d'un Grand Prince ne te le seroient elles pas ? Mais helas ? ce grand Prince, reprenoit il, est mon Rival : et un Rival encore, qui selon les apparences, sera aimé de ma Princesse. Ne nous estonnons donc plus, de la colere que nous avons, d'avoir esté contraints de le loüer, et de recevoir ses loüanges. Apres, quand il venoit à penser, que la Princesse respondroit dans sa Lettre, à ce qu'Abradate luy avoit escrit ; et qu'il seroit contraint de donner cette joye a son Rival, de luy faire voir les civilitez de Panthée, il ne s'y pouvoit resoudre : et il prenoit la resolution, si cette Lettre estoit trop obligeante pour Abradate, de la suprimer. Il attendit donc cette responce, avec autant d'impatience, que s'il eust envoyé une declaration d'amour à Panthée : quoy que tout ce qui faisoit sa curiosité, ne fust que de voir ce que la Princesse luy diroit d'Abradate : qui de son costé attendoit aussi cette responce avec une esgale impatience, quoy que ce ne fust pas avec une esgale inquietude. Comme il n'y a que trois journées ordinaires d'Ephese à Sardis, la Lettre de Perinthe y arriva en deux jours, parce que celuy qui aportoit la nouvelle de la prise d'Ephese, fit beaucoup de diligence. Doralise qui ne quittoit gueres Panthée, se trouva aupres d'elle aussi bien que moy, lors qu'elle reçeut cette Lettre, qu'elle se mit d'abord à lire tout haut : car comme elle sçavoit que Perinthe ne luy mandoit jamais que des nouvelles, elle ne creût pas y devoir trouver autre chose. Mais lors qu'elle vint à l'endroit qu'Abradate avoit escrit, et qu'elle entrevit son Nom, devant mesme que d'avoir commencé de lire ce qu'elle voyoit estre d'une autre escriture que de celle de Perinthe ; elle baissa la voix, et en changea de couleur : et achevant de lire bas, Doralise et moy creusmes deux choses bien differentes. Car Doralise, dans les soupçons qu'elle avoit quelquesfois, de la passion de Perinthe, s'imagina qu'il avoit peut-estre eu la hardiesse de luy en escrire quelque chose ; et pour moy qui n'en soupçonnois rien, je creûs que c'estoit quelque affaire qu'elle ne vouloit pas que nous sçeussions. Mais apres que la Princesse eut achevé de lire, et que l'esmotion que le Nom d'Abradate avoit excitée dans son ame fut apaisée, elle donna cette Lettre à lire à Doralise et à moy : et voulant pretexter la tendresse de son coeur en cette occasion, elle nous dit que lors qu'elle avoit veû ce changement d'escriture et le Nom d'Abradate, elle avoit eu peur qu'il ne se fust servy de cette occasion, pour luy dire des choses qui luy eussent donné lieu de se pleindre en mesme temps de Perinthe et de luy. Cependant (adjousta t'elle, apres que Doralise eut achevé de lire) vous voyez bien que Perinthe sans estre amoureux, ne laisse pas d'estre vaillant : et qu'il suffit du moins pour estre brave, d'estre amoureux de la gloire. Car encore que j'aye fait semblant de croire conme les autres, que Perinthe aimoit, je vous assure que je ne le crois point du tout : et je vous assure Madame, reprit Doralise, que je ne puis estre de vostre advis. On peut sans doute, adjousta t'elle, estre vaillant sans estre amoureux : mais je soustiens qu'un Brave qui n'aura jamais eu d'amour, sera du moins brave et brutal tout ensemble : et conme Perinthe ne l'est point du tout, il faut conclurre qu'il aime, ou qu'il a aimé. Quoy qu'il en soit, dit la Princesse, quelque amitié que j'aye pour Perinthe, et quelque joye que j'aye de voir ses loüanges escrites de la main d'un Prince si illustre, je ne laisse pas d'estre presque en colere contre luy : car enfin il faut respondre quelque chose à Abradate. Mais Madame, luy dit Doralise, il ne me semble pas qu'il y ait grande difficulté à respondre à ce qu'il vous dit par son Billet : il est vray, dit elle en rougissant, aussi ne fais-je pas consister la difficulté de luy respondre sur ce qu'il m'escrit, mais sur ce qu'il me dit en partant : et alors elle eut la bonté de nous raconter la conversation qu'elle avoit eüe aveques luy. Toutesfois apres avoir bien raisonné là dessus, elle se détermina à la fin, d'escrire de la façon que je vous le diray bien tost. Cependant Abradate et Perinthe qui attendoient impatiemment la responce de la Princesse, surent si soigneux et si exacts à s'informer du jour que celuy qui devoit l'aporter arriveroit à Ephese, qu'ils le sçeurent precisément, et firent si bien qu'ils le virent, dés qu'il eut rendu conte de son voyage à Cleandre : mais le mal fut pour Perinthe, que Cleandre qui aimoit Abradate, et qui n'ignoroit pas sa passion pour la Princesse de Clasomeme, ayant impatience de sçavoir ce qu'elle respondoit, fut à l'instant mesme chercher Abradate, qu'on luy dit estre dans le Jardin du Palais où il estoit logé : et en effet il l'y trouva, et Perinthe aveque luy : qui en sa presence venoit de recevoir la responce de la Princesse. je vous laisse à penser quels estoient les sentimans de Perinthe en ouvrant la Lettre de Panthée, dans la crainte qu'il avoit de la trouver trop obligeante pour Abradate : et conme ce Prince s'aperçent de quelque changement au visage de Perinthe, il s'imagina qu'il craignoit simplement que la Princesse n'eust trouvé mauvais qu'il lui eust envoyé son Billet : de sorte qu'il lui en fit un conpliment, où Perinthe respondit avec le plus de paroles qu'il pût : luy semblant quasi qu'il y avoit quelque advantage pour luy, à n'ouvrir pas si tost cette Lettre. Mais à la fin Abradate et Cleandre l'en ayant pressé, il fut contraint de l'ouvrir, et d'y lire tout haut ces paroles.

PANTHEE A PERINTHE.

Il paroist assez par ce que vous me dittes du Prince Abradate, et de l'illustre Cleandre, et par ce que la Renommée m'en aprend, que la victoire est bien plus un effet de leur courage que de mes voeux : je ne laisseray pourtant pas d'en faire pour l'augmentation de leur gloire, qui n'ira jamais si loin que je le desire. Pour la vostre, Perinthe, je la trouvue à un si haut point, qu'il ne me semble pas possible de vous en souhaiter davantage : car enfin estre loüé par un Prince qui merite tant de loüanges luy mesme, est un honneur si grand, que je croy que toute vostre ambition en doit estre satisfaite. Cependant comme vostre modestie vous auroit empesché de me dire de vous mesme, ce qu'Abradate m'en a dit, je luy suis bien obligée de me l'avoir apris : quoy que d'ailleurs je sois bien marrie de la peine qu'il en a euë. Assurez le que comme il a augmenté l'estime que je faisois de vous, vous avez du moins confirmé puissamment celle que je faisois desja de luy. Apres cela, n'attendez pas que je vous rende nouvelles pour nouvelles : si ce n'est que je vous aprenne que Doralise vous accuse tousjours, et veut absolument que les belles choses que vous faites, soient plustost attribuées à la passion secrette qu'elle croit que vous avez dans le coeur, qu'à vostre propre courage. Pour moy qui suis plus equitable, je soustiens vostre party autant que je puis : Adieu, assurez Abradate et Cleandre, que la victoire les suivra par tout, si la Fortune fuit mes intentions.

PANTHEE.

Perinthe leût si mal toute cette Lettre, mais principalement la fin, qu'Abradate la luy demandant civilement, fut contraint de la relire pour l'entendre : luy disant en riant qu'il n'auroit jamais pensé qu'un homme qui escrivoit si bien, eust pû lire de cette sorte. Mais Dieux, que ne souffrit point le pauvre Perinthe, en voyant la joye qu'avoit Abradate en relisant cette Lettre ! car encore que ce qu'il y voyoit pour luy, ne fust qu'une simple civilité, il ne laissoit pas d'en avoir une satisfaction extréme. Le plaisir de voir seulement son Nom escrit de la main de Panthée, luy donnoit un transport de joye estrange : aussi apres l'avoir leuë haut, il la relisoit bas d'un bout à l'autre : en suitte il en revoyoit seulement quelques endroits : mais quoy qu'il pûst faire, il ne la rendoit point à Perinthe, de qui le chagrin estoit encore plus excessif, que la joye d'Abradate n'estoit grande. Non seulement il estoit au desespoir, que la Princesse eust respondu si civilement pour ce qui regardoit Abradate : mais il craignoit encore que Doralise ne fust retonbée dans les soubçons qu'elle avoit eûs de son amour, et qu'a la fin elle n'en descouvrist quelque chose. Il jugeoit pourtant bien qu'elle n'en avoit encore rien dit à Panthée : estant assez fortement persuadé, que si elle eust sçeu son amour, elle ne luy en auroit pas escrit. Ainsi ayant l'esprit remply de cent pensées differentes, sans qu'il y en eust une seule d'agreable, il paroieeoit sans doute assez inquiet. Tout ce que la Princesse luy disoit d'obligeant dans sa Lettre, ne le satisfaisoit point du tout : parce que les loüanges qu'elle donnoit à Abradate, luy ostoient toute la douceur qu'il eust trouvée à la civilite qu'elle avoit pour luy. Cependant comme Cleandre vouloit obliger Abradate, et qu'il n'avoit garde de soubçonner que Perinthe fust amoureux de Panthée, il luy dit qu'il faloit pour sa satisfaction, qu'il luy laissast la Lettre de la Princesse : en effet, luy dit il, Perinthe, il est aisé de voir qu'ele est autant pour Abradate que pour vous. Eh de grace (adjousta ce Prince amoureux en embrassant Perinthe) accordez moy ce que Cleandre vous demande en ma faveur, et ce que je n'osois vous demander : Seigneur (repliqua Perinthe fort surpris et fort embarrassé) puis que vous dittes vous mesme que vous n'osiez me demander ce que vous desirez, il est à croire que vous connoissez bien que je ne dois pas vous l'accorder. En effet, poursuivit il, que diroit la Princesse, si je faisois ce que vous voulez ? car Seigneur, plus vous estes digne d'avoir cette Lettre entre vos mains, plus le dois craindre d'offencer Panthée en l'y remettant : si elle avoit eu intention que vous eussiez une Lettre d'elle, elle vous auroit escrit separément : mais cela n'estant pas, vous ne trouverez point mauvais que je vous suplie de souffrir que je vous refuse, et que je ne me mette pas mal aupres d'elle. Mais, luy dit Cleandre, la Princesse ne le sçaura pas, et par consequent cela ne vous nuira point : puis que je le sçaurois, reprit il, je serois tousjours assez tourmenté, d'avoir fait une chose contre mon devoir. Mais Perinthe, luy dit Abradate, vous en faites une contre l'amitié, de me refuser cette Lettre : du moins souffrez que je la garde quelques jours, avec promesse de vous la rendre. Tout à bon, dit Cleandre en regardant Perinthe, vous estes un peu trop exact, pour ne pas dire trop rigoureux : car enfin, adjousta t'il, quelque respect que vous ayes pour la Princesse, je ne voy pas que vous luy fissiez un grand tort, de laisser sa Lettre entre les mains d'un Prince, qui la conserveroit avec un soin bien different sans doute de celuy que vous en aurez. Quoy qu'il en soit, dit Perinthe tout esmeu, je seray tres aise de faire ce que je dois : du moins, dit Abradate, suis-je fortement resolu de ne vous la rendre point, que je n'en aye une copie : ha Perinthe (s'escria Cleandre, sans luy donner loisir de parler) il ne faut pas seulement mettre la chose en doute, à moins que de vouloir de dessein premedité desobliger tout à la fois le Prince Abradate et moy. je suis bien malheureux, reprit il, de me trouver en une si fâcheuse conjoncture : enfin, dit Cleandre, il faut obeïr à vos Amis : et pour vous mettre l'esprit en repos, je me charge de dire à la Princesse, si elle vient à sçavoir la chose, que vous vous y estes opposé avec autant d'ardeur, que si vous aviez esté amoureux, et qu'un de vos Rivaux vous eust demandé copie d'une Lettre de vostre Maistresse. Apres cela, Cleandre sans attendre la responce de Perinthe, commanda à un des siens d'aller querir tout ce qui estoit necessaire pour escrire : Perinthe se deffendit encore tres longtemps : mais à la fin craignant que la veritable cause de son opiniastreté ne fust devinée par Abradate ou par Cleandre, il consentit à laisser prendre une copie de cette Lettre à Abradate : de sorte qu'entrant dans un Cabinet de verdure au milieu duquel il y avoit une Table de Jaspe, Abradate se mit à escrire : pendant quoy Cleandre se mit à entretenir Perinthe, et à luy vouloir persuader de servir Abradate aupres du Prince de Clasomene, et aupres de la Princesse sa fille. Mais il estoit si inquiet et si chagrin : qu'à peine respondoit il à propos : et : il eut de si violents transports pendant cette conversation, qu'il fut tenté cent et cent fois, d'arracher la Lettre de la Princesse des mains d'Abradate, et de luy faire mettre l'espée à la main. Toutesfois la presence de Cleandre et de beaucoup d'autres, qui se promenoient dans le Jardin où ils estoient, ayant retenu ces premiers mouvements, la raison reprit sa place dans son ame : et il se déguisa le mieux qu'il pût. Il pensa, pour calmer le trouble de son esprit, qu'apres tout, cette Lettre n'estoit qu'une Lettre de civilité, et qu'ainsi il ne devoit pas s'en affliger avec tant d'excés : de sorte que respondant aux prieres que luy faisoit Cleandre de servir Abradate, il luy dit qu'il estoit vray qu'il avoit l'honneur d'estre bien avec le Prince de Clasomene, et de n'estre pas mal avec la Princesse : mais que sa maxime estoit de ne parler jamais à ses Maistres, des affaires dont ils ne luy parloient pas. Et puis Seigneur, luy dit il, Abradate a tant de merite, qu'il n'est pas necessaire que personne le serve, ny aupres de l'un ny aupres de l'autre : ils dirent encore plusieurs autres choses, à la fin desquelles Abradate ayant achevé d'escrire, les rejoignit : mais auparavant que de rendre la Lettre de Panthée, il fit encore quelque effort pour obliger Perinthe à se contenter de la copie, à luy laisser l'original. Il n'y eut toutesfois pas moyen d'en venir à bout, et il falut que la chose allast autrement : de sorte que tous les deux n'estoient pas contents. Car Abradate estoit bien affligé, de n'avoir pas la Lettre effective de Panthée : et Perinthe estoit au desespoir, que ce Prince en eust seulement la copie. Il eut pourtant encore une plus aigre douleur quelques jours apres : car il sçeut qu'Abradate estant devenu plus hardy, par la civilité de la Princesse, avoit escrit cent choses à Doralise pour luy dire : et qu'en suitte partant d'Ephese, pour aller à la guerre de Phrigie, qui suivit celle qu'on venoit d'achever, il luy avoit escrit à elle mesme. Il sçeut bien que toutes ces Lettres n'avoient pas esté des Lettres écrites en secret : mais comme apres tout il n'ignoroit pas que celuy qui les escrivoit estoit amoureux, il en avoit une douleur extréme : et souhaitoit bien souvent que Mexaris profitast de l'absence d'Abradate : et obligeast le Prince de Clasomene à luy donner sa Fille. Mais durant qu'Abradate et Perinthe estoient à la guerre, Mexaris persecutoit estrangement la Princesse : car non seulement il l'obsedoit eternellement ; mais ayant sçeu qu'Abradate luy avoit escrit, et qu'elle luy avoit respondu, il en entra en une colere si furieuse, qu'il perdit un jour une partie du respect qu'il avoit accoustumé d'avoir pour elle : et voicy comment cela arriva. Doralise, qui sçavoir bien que la Princesse avoit aversion pour ce Prince, prenoit le plus grand plaisir du monde à dire cent choses devant luy, qui ne luy plaisoient pas trop : de sorte qu'elle ne le voyoit jamais guerre, qu'elle ne loüast en general la liberté, et souvent aussi Abradate. Un jour donc qu'il estoit chez la Princesse, et qu'elle connut qu'il l'importunoit estrangement, elle tourna la conversation avec tant d'adresse, qu'insensiblement Mexaris luy mesme vint parler de prodigalité : et peu à peu elle poussa la chose si loin, qu'il soutint que ce vice là estoit le plus grand de tous les vices. Pour moy, luy dit elle, je ne suis pas de vostre opinion : ne m'estant pas possible de croire qu'un vice qui ressemble à la vertu la plus heroïque de toutes, ne soit pas moindre que l'avarice. Quoy, interrompit Mexaris, vous mettriez la liberalité dans l'ame d'un Prince, devant la valeur et la prudence ! et vous voudriez qu'il fust plustost liberal, que sage et courageux ! je ne sçay pas, luy dit elle, si je voudrois qu'il fust plustost liberal que vaillant et prudent : mais je sçay bien que je ne voudrois pas qu'il fust Prince s'il estoit avare. Il y a des gens, dit alors Mexaris, qui n'aiment la liberalité en autruy, que parce qu'ils ont l'ame mercenaire : il est vray, interrompit la Princesse, que cela se rencontre quelque fois : mais il est certain aussi, que cela n'arrive pas tousjours ; et que cela n'est pas en Doralise, qui assurément est née fort genereuse. La liberalité, et la generosité, reprit il, ne sont pas une mesme chose : j'en tombe d'accord, dit Doralise, car je n'ignore pas qu'il y a des gens qui ont de la liberalité, qui ne sont pas esgalement genereux en toutes les autres actions de leur vie : mais je soutiens du moins, que qui n'est point liberal n'est point genereux. je dis bien encore d'avantage (adjousta t'elle l'esprit un peu aigry, de ce que Mexaris avoit dit) car je soustiens qu'un Prince qui ne possede point cette vertu, n'en peut presques posseder pas une : en effet, adjousta t'elle, est- ce avoir de la bonté, que de voir cent honnestes gens maltraitez de la Fortune sans les assister ? est-ce estre prudent, que de se faire haïr, au lieu de s'aquerir mille serviteurs par des bienfaits ; est-ce estre grand Politique, que de ne s'aquerir pas des creatures, mesmes chez ses Ennemis ? est-ce aimer la gloire, que d'aimer demesurément ce que tant de Sages ont trouvé glorieux de mespriser ? est-ce estre bon Amy, que d'estre toujours en estat de refuser tout ce qu'on demande ? est-ce estre bon Maistre, que de ne recompencer pas ceux qui servent ? est-ce estre galant, que de n'estre pas toujours prest à tout donner ? et est-ce enfin estre veritablement Prince, que d'estre avare ? eux, dis je, a qui il ne reste que cette seule vertu, ne qui l'usage les puisse mettre au dessus des autres hommes. Car enfin (adjousta t'elle, sans donner loisit à Mexaris de l'interrompre) je ne voy que cette venu toute seule, par où les Grands puissent raisonablement s'eslever au dessus des autres : la valeur est quelquefois aussi heroique dans l'ame d'un simple Soldat, que dans celle d'un Roy : la bonté peut estre le partage de tous les hommes, et mesme plus des Sujets que des Souverains : la prudence ne leur est pas non plus particuliere : on peut avoir de la sagesse, et la mettre en pratique aussi bien qu'eux : mais pour la liberalité, c'est aux Grands seulement que la gloire en est toute reservée. C'est en vain, poursuivit elle, que ceux qui n'ont rien à donner la possedent, puis qu'ils ne peuvent la faire paroistre avec esclat : mais aussi c'est en vain que les Grands ont la puissance de donner, s'il n'en ont pas la volonté. j'ay pourtant peine à croire, reprit Mexaris, que ce soit l'intention des Dieux, que les hommes à qui ils font la grace de donner de grands biens au dessus des autres, les mesprisent en les jettant comme vous le voulez : il paroist pourtant assez clairement, repliqua Doralise, que les Dieux veulent que ce qu'ils donnent serve à la societé publique, et non pas simplement à l'avarice d'un particulier. En effet, adjousta la Princesse, nous en avons un exemple en mille belles choses de l'Univers : le Soleil donne tous ses rayons, et toute sa lumiere au mon de : la Mer donne toutes ses eaux aux Fontaines : et les Rois mesmes, à qui les Dieux ont donné tant d'authorité, sont obligez de donner tous leurs foins à la conduitte de leurs Estats, et à la deffence de leurs sujets. Ha ! pour des foins, interrompit Doralise en riant, j'en connois qui n'en sont pas avares : quoy que d'ailleurs ils ne soient pas liberaux : il me semble, dit Mexaris, que pour aimer tant la liberalité en autruy, nous n'avons jamais guere entendu parler des liberalitez de Doralise : je vous ay desja dit Seigneur, reprit elle, qu'il n'appartient qu'aux Princes de pratiquer cette vertu : joint que peut-estre ay je plus donné que vous ne pensez. Pour des foins (dit il voulant parler des offices qu'elle rendoit à Abradate) je sçay bien que vous n'en estes pas avare : car vous en avez beaucoup, de servir vos Amis absens. Quoy Seigneur (luy dit la Princesse, qui vouloit destourner la conversation) vous reprochez cela à Doraliser comme si c'estoit un crime ! et je trouve que c'est une fort bonne qualité, que de n'oublier pas ses Amis. je voy bien Madame (reprit il, emporté de colere et d'amour tout ensemble) que Doralise vous a inspire toutes ses inclinations : et qu'elle vous aura fait si liberale, que non seulement vous donnerez jusques à vostre coeur, mais que vous refuserez mesme celuy des autres : excepté. . . . Mexaris s'arresta à ces paroles : peut-estre bien fâché d'en avoir plus dit qu'il ne vouloit : mais il n'estoit plus temps, car de l'air dont il avoit prononcé ces derniers mots, la Princesse s'en offença de telle sorte, qu'elle ne pût s'empeschor de luy en donner des marques. Il est vray (repliqua Panthée, à l'insolent discours de Mexaris) qu'il y a peu de coeurs que je voulusse accepter quand on me les offriroit : et plus vray encore que si je donne jamais le mien, ce sera à une Personne si illustre, que cette liberalité ne me fera pas passer pour prodigue. Quoy Madame (reprit Mexaris, qui vouloit racommoder la chose) je pourrois esperer que vostre coeur ne seroit pas encore donné ? Ce mot d'esperer, luy dit elle, n'est pas en son lieu : car soit que mon coeur soit donné, ou qu'il ne le soit pas, ceux qui m'outragent n'y doivent point pretendre de part. je ne sçay pas qui sont ceux qui selon vous, vous outragent, reprit il ; mais je sçay bien que selon moy, ce sont ceux qui vous aiment sans en estre dignes. j'en tombe d'accord, luy dit elle, et c'est comme cela que je l'entends. Nous ne nous entendons pourtant point, reprit il, car vous voulez parler de Mexaris, et je veux parler d'Abradate : qui tout exilé qu'il est, ose lever les yeux vers vous. Abradate a l'honneur de vous estre si proche, repliqua t'elle, que vous ne pouvez l'offencer, sans vous offencer vous mesme, c'est pourquoy je ne le deffends pas : cependant, Seigneur, je vous suplie de ne trouver pas mauvais si je vous dis franchement, que si je puis disposer de moy, je ne recevray plus de visites de vous. je le veux bien, luy dit il en se levant, mais en eschange j'en rendray au Prince vostre Pere, qui me seront peut-estre plus avantageuses. Apres cela, Mexaris sortit de chez la Princesse : qui demeura avec une colere contre luy, que je ne vous sçaurois exprimer. je pense mesme qu'il rendit un bon office à Abradate : car il me sembla que depuis ce jour là, il parut encore plus d'estime pour luy dans tous les discours de Panthée. Cependant Mexaris pour ne perdre point de temps, fut un jour trouver le Prince de Clasomene : et apres plusieurs discours indifferens, il luy dit qu'il avoit un advis à luy donner, dont il le prioit de faire son profit. En suitte dequoy, il adjousta que l'honnorant comme il faisoit, il croyoit à propos de luy dire, qu'il estoit de sa prudence de donner ordre qu'au retour de la Cour, le Prince Abradate fust prié par la Princesse sa Fille, de n'agir plus comme son Amant : qu'il sçavoit que c'estoit une alliance que Cresus n'aprouveroit pas : que de plus il ne seroit point avantageux à Panthée, d'espouser un Prince exilé, et qui n'auroit pour toutes choses, que les bien faits du Roy, dés que la Reine sa Mere seroit morte. Joint (luy dit il encore apres cela) que de la façon dont elle agira en cette occasion, despend la resolution d'un Prince, qui peut la mettre en un rang plus considerable qu'Abradate. Le Prince de Clasomene remercia Mexaris, de l'advis qu'il luy donnoit : et comme il n'ignoroit pas l'amour qu'il avoit pour sa Fille, et que depuis la mort du Prince Atys, il souhaitoit plustost qu'elle l'espousast qu'Abradate ; il luy promit d'agir selon ses conscils, avec tant de defference, que Mexaris voulant pousser la chose plus loin, luy descouvrit la passion qu'il avoit pour sa Fille : et voulut mesme l'obliger à luy faire espouser devant le retour du Roy. Toutesfois quelques favorables paroles que luy donnast le Pere de la Princesse, il ne pût se resoudre à faire ce qu'il vouloit, et à donner un si grand sujet de pleinte à Cresus, et qui peut estre mesme pourroit causer une guerre civile. De sorte que se contentant de l'assurer qu'il esloigneroit Abradate de ses pretentions autant qu'il pourroit, et qu'il approuvoit et authorisoit les siennes ; il luy refusa de luy faire espouser sa Fille, sans la permission du Roy : ou du moins sans qu'il l'eust refusée. Mexaris creût pourtant avoir beaucoup obtenu, que d'estre assuré que son Rival n'obtiendroit rien à son prejudice : et en effet dés le soir mesme, le Prince de Clasomene par la à Panthée : et luy tesmoigna qu'elle luy desplairoit, si au retour d'Abradate, elle ne l'obligeoit à ne songer plus à elle : et si au contraire, elle ne recevoit avec beaucoup de civilité, les visites de Mexaris. La Princesse fort surprise et fort affligée d'un semblable discours, ne laissa pourtant pas d'y respondre, avec beaucoup de sagesse, et de generosité tout ensemble : car apres avoir assuré le Prince son Pere qu'elle luy obeïroit toute sa vie, elle le suplia de ne l'obliger pourtant pas à faire une chose indigne d'elle et de luy. Pour Abradate, luy dit elle, quoy que je l'honnore extrémement, il me sera neantmoins fort aisé de faire ce que vous voulez que je face : mais pour Mexaris qui m'a outragé sensiblement, et pour qui j'ay une aversion invincible ; je vous conjure de ne me commander pas absolument de vivre aveque luy comme si je l'estimois, et comme si je luy avois de l'obligation : car outre qu'il ne seroit pas juste, je craindrois encore que je ne pusse pas vous obeïr de bonne grace. Le Prince de Clasomene voulut alors sçavoir dequoy elle se plaignoit : mais bien qu'elle exagerast la chose en la luy racontant, il ne prit pas cela comme elle vouloit qu'il le prist : au contraire il luy dit que tout ce qu'elle luy racontoit, n'estoit qu'un effet de la passion que ce Prince avoit pour elle : et qu'enfin il vouloit estre obeï. jusques à ce jour là, Madame, il est certain que Panthée avoit creû n'avoir qu'une simple estime pour Abradate : et elle l'avoit si bien creû, qu'elle pensa mesme encore qu'il luy seroit fort aise de le traitter plus froidement à son retour, qu'elle n'avoit accoustumé. Ce n'est pas qu'elle prist la resolution de mieux vivre avec Mexaris, en vivant plus mal avec Abradate : mais elle croyoit qu'accordant au Prince son Pere la moitié de ce qu'il souhaitoit d'elle, elle seroit plus en droit de luy refuser le reste : de sorte qu'afin de maltraitter Mexaris, elle se resolvoit à ne traitter pas trop bien Abradate. Mais Madame, à la fin de la Campagne, l'illustre Cleandre le ramenant à Sardis, et y rentrant comme en Triomphe, apres tant de victoires obtenuës : la Princesse commença de s'apercevoir, qu'il luy seroit plus difficile de faire ce qu'elle avoit resolu, qu'elle ne se l'estoit imaginé. Car comme tous ceux qui arriverent les premiers, ne parloient que de la valeur d'Abradate, son coeur en eut une joye si sensible, qu'elle connut bien qu'elle n'estoit pas Maistresse absoluë de tous ses mouvemens. Cependant comme elle n'avoit pas eu la force de resister opiniastrément au Prince son Pere, Mexaris apres luy avoir demandé pardon la revoyoit : et quoy qu'elle vescust aueque luy avec une froideur extréme, il ne laissoit pas de la suivre en tous lieux, Le jour de ce petit Triomphe estant donc venu, toutes les Dames se tinrent aux fenestres, dans toutes les Ruës où il devoit passer : de sorte que la Princesse y estant comme les autres, Mexaris qui avoit esté salüer le Roy à une journée de Sardis, et qui par plus d'une raison, n'avoit pas voulu y r'entrer aveque luy ; vint où la Princesse estoit, et plusieurs autres Dames avec elle. D'abord qu'elle le vit, elle en eut un dépit extréme : et si grand, qu'elle ne pût s'empescher de dire à Doralise ce qu'elle en pensoit. Du moins Madame, luy respondit elle, ne souffrez pas que le Prince Abradate qui revient tout couvert de Lauriers, ait la douleur de voir son Rival aupres de vous quand il passera : et qu'il ait sujet de craindre que ce Rival ne l'ait vaincu dans vostre coeur. je voudrois bien esloigner Mexaris pour l'amour de moy mesme, reprit la Princesse, sans considerer Abradate : mais je ne voy pas que je le puisse. Il faut, luy dit Doralise, que je le face tousjours disputer sur quelque chose : ainsi il pourra estre que lors qu'Abradate passera, il ne regardera point à la fenestre. La Princesse sourit de l'invention de Doralise, qui ne reüssit pourtant pas : car comme Mexaris s'estoit resolu de voir de quelle façon la Princesse ragarderoit Abradate, quand il passeroit devant elle ; et de donner mesme un sentiment de douleur à son Rival, de le voir aupres de Panthée ; il ne la quitta point du tout. Quoy qu'elle nait pas l'action inquiette, comme tant d'autres personnes l'ont, elle changea pourtant vingt fois de place, et vingt fois il en changea aussi bien qu'elle : tantost elle se mettoit à une fenestre, et faisoit mettre Doralise aupres d'elle : mais un instant apres, il partageoit incivilement la mesme fenestre où estoit Doralise, afin qu'Abradate le vist tousjours aupres de Panthée : ainsi quoy qu'elle pûst faire, il estoit tousjours aupres d'elle. je ne vous diray point. Madame, combien ce petit Triomphe fut beau et magnifique, car ce seroit perdre le temps inutilement : mais je vous diray qu'apres avoir veû passer les Prisonniers, les Drapeaux, et tout le butin fait sur les Ennemis ; nous vismes enfin paroistre (apres avoir veû auparavant plus de dix mille hommes à Cheval) le Roy, et aupres de luy, Abradate et Cleandre : comme ceux qui avoient en effet merité toute la gloire du Triomphe. Pour moy qui observois soigneusement tout ce qui se passoit, je m'aperçeus que dés qu'Abradate parut, il connut la Princesse, et vit Mexaris aupres d'elle : car depuis que je le vy, il eut tousjours les yeux levez vers la fenestre où elle estoit. Ce Prince avoit ce jour la si bonne mine, et estoit si magnifiquement habillé, que je ne l'avois jamais veû mieux : Mexaris ne l'eut pas plustost aperçeu, qu'il regarda si la Princesse le voyoit : et il fut en effet si heureux, ou pour mieux dire si malheureux, qu'il fut tesmoin du premier sentiment que la veuë d'Abradate luy donna. Car encore qu'elle se fust preparée autant qu'elle avoit pû à cette premiere veuë, elle rougit dés qu'elle aperçeut Abradate : et rougit mesme d'une certaine façon qui fit que Mexaris remarqua de la joye dans ses yeux. Quelque douleur qu'il en eust, il demeura pourtant constamment à sa place : mais quoy qu'il pûst dire à la Princesse, avec intention de la forcer à luy parler quand Abradate passeroit devant leurs fenestres, il ne pût l'obliger à luy respondre. De sorte que Doralise s'en apercevant, Seigneur (luy dit elle afin de l'occuper) ne vous estonnez pas du silence de la Princesse : car l'ay remarqué il y a long temps, que j'ay cette conformité avec elle, de ne pouvoir regarder, escouter, et parler en mesme temps. Aussi ne voudrois je pas qu'elle le fist, reprit il, car je voudrois qu'elle ne regardast point Abradate ; qu'elle m'escoutast ; et qu'en suitte elle me respondist. Cependant comme le Roy avançoit tousjours, et par consequent Abradate ; Mexaris eut la douleur de voir que ce Prince la salüa avec un respect si profond, et d'une maniere si galante, que toutes les Dames qui estoient aupres de Panthée, le loüerent extrémement. Mais pour achever son malheur, la Princesse, quoy qu'elle eust resolu de ne le salüer qu'avec une civilité un peu froide, ne le fit point du tout : au contraire, elle se pancha obligeamment hors de la fenestre : et par je ne sçay quel air ouvert et agreable qui parut sur son visage, elle fit si bien connoistre qu'elle estoit ravie de le voir, qu'Abradate en fut à moitié consolé de la douleur qu'il avoit de voir son Rival aupres d'elle. En eschange, Mexaris en eut un dépit si sensible, que ne pouvant plus durer à la fenestre qu'il avoit gardée si opiniastrément, il s'en retira : et se mit à se promener à grands pas dans la Chambre, durât que la Princesse regardoit encore Abradate, qui tourna diverses fois la teste de son costé : jusques à ce qu'ayant pris dans une Ruë à gauche, il ne la pût plus voir. Le pauvre Perinthe qui par la passion qu'il avoit dans l'ame, avoit aussi eu quelque curiosité de voir cette premiere entre-veuë de Panthée et d'Abradate, avoit suivi ce Prince d'assez prés : et avoit aussi fort bi ? remarqué, que la Princesse l'avoit salüée fort obligeamment. Il estoit mesme demeuré derriere, feignant d'attendre quelqu'un, afin de pouvoir rencontrer les yeux de la Princesse, pour avoir du moins la consolation d'en estre veû : mais comme Panthée avoit l'esprit distrait, il la salua plus d'une fois sans qu'elle s'en aperçeust, quoy qu'elle eust les yeux tournez de son costé : et je pense mesme qu'il eust encore bi ? fait des reverences inutiles, si Mexaris quittât sa promenade, et revenant à la fenestre, ne l'eust aperçeû, et n'en eust fait apercevoir la Princesse. Madame, luy dit il, je pense que l'on pourroit dire sans mensonge, que vous voyez encore ce que vous ne voyez plus, et que vous ne voyez pas ce que vous regardez : car il me semble que Perinthe est un assez honneste homme pour croire que si vous sçaviez qu'il vous saluë, vous luy rendriez son falut. La Princesse fort surprise du discours de Mexaris, où elle ne voulut pas respondre, vit en effet Perinthe sous ses fenestres, à qui elle fit cent signes obligeans, conme luy faisant excuse de ne l'avoir point veû plus tost. Elle apella mesme Doralise, à qui elle le monstra : ainsi Mexaris sans le sçavoir, fit recevoir cent caresses à un de ses Rivaux. Il est vray que Perinthe n'en estoit guere plus heureux ; par la cruelle pensée qu'il avoit, qu'il n'estoit bi ? avec la Princesse, que parce qu'elle ne sçavoit pas la passion qu'il avoit pour elle. Cependant conme il faloit que Mexaris s'en allast au Palais du Roy, et que la Princesse luy dit qu'elle passeroit le reste du jour dans la Maison où elle estoit, dont la Maistresse estoit de ses Amies, il fut contraint de la quitter. Un quart d'heure apres qu'il fut party, Perinthe arriva : à qui la Princesse donna cent tesmoignages d'amitié. Doralise suivant sa coustume, luy fit tousjours la guerre de la passion secrette dont elle l'accusoit : cherchant aveque soin à s'éclaircir de ses soubçons, conme si elle eust eu un interest particulier en Perinthe. Ce n'est pas qu'en effet elle y en prist, car cette Personne estoit trop glorieuse, et avoit l'ame trop bien faite, pour aimer sans estre aimée : mais je pense pourtant pouvoir dire que Doralise n'eust pas esté marrie que Perinthe eust eu l'ame assez libre, pour estre capable d'engager à l'aimer. Ainsi sans avoir un dessein formé de l'assujettir, elle faisoit du moins tout ce qu'elle pouvoit, pour descouvrir s'il estoit vray qu'il fust desja assujetty, conme elle en avoit souvent des soubçons : c'est pourquoy elle ne le voyoit sans luy dire cent choses qui l' ?batrassoient estrangement. Apres plusieurs discours de l'heureux succés de cette guerre, conme il n'est pas aisé de s'empescher de parler de ce qui nous tient au coeur, la Princesse demanda à Perinthé s'il n'avoit pas fait grande amitié avec le Prince Abradate durant ce voyage ? car, poursuivit elle, je vous trouve tous propre à estre fort de ses Amis. L'amitié Madame, repliqua t'il, n'est pas comme l'amour, qui peut estre fort souvent entre personnes inesgales : puis qu'au contraire, il faut pour faire que l'amitié soit parfaite, qu'elle se fasse entre deux personnes dont l'age, l'humeur, et la condition, ayent assez d'égalité. Ainsi comme je suis tres esloignée du Prince Abradate presques en toutes choses, je n'ay pas la temerité de pretendre à la gloire d'estre son Amy. Pour moy, dit la Princesse, si ce n'estoit que je croy que vous parlez ainsi par modestie, je m'estonnerois de voir dans vostre esprit une opinion si opposée à la mienne : car enfin je suis persuadée, que pour l'amour elle doit absolument estre entre personnes esgales : mais pour l'amitié, cela n'est nullement necessaire : et je trouverois le destin des Princes bien malheureux, s'ils ne pouvoient jamais avoir d'autres Amis que ceux de leur condition qui ne se trouvent pas tousjours fort honnestes gens, et qui sont du moins en petit nombre. Comme vostre raison est beaucoup plus esclairée que la mienne, reprit Perinthe, il peut estre que je me trompe : mais il est vray que j'avois toujours crû que les Princes ne pouvoient avoir que des Creatures et des Serviteurs, et peu souvent des Amis : et que j'avois pensé au contraire, que la puissance de l'amour n'estoit pas renfermé dans des bornes si estroites, que celles que vous luy prescrivez. Ha ? pour cette derniere chose, dit la Princesse, je la tiens d'une absoluë necessite : je ne tiens pas, adjousta t'elle, qu'il soit impossible qu'un homme de qualité s'abaisse jusques à aimer au dessous de luy : mais je dis que la disproportion en amour, est la plus extravagante chose du monde. Mais Madame (dit Doralise en riant, et voulant faire parler Perinthe) vous ne songez pas que cette passion est dans le coeur des hommes, devant que la force eust mis de la difference entre eux, et eust fait des Princes et des Souverains : ainsi selon l'intention des Dieux, l'esgalité necessaire à faire que l'amour soit raisonnable, est l'esgalité du merite et de la personne, et non pas de la condition, qui est une chose estrangere : et qui ne sert quelquesfois, qu'à rendre ceux qui la possedent la plus haute, plus mesprisables et plus mesprisez, quand ils ne s'en trouvent pas dignes. Il me semble Madame, reprit Perinthe, que Doralise parle avec beaucoup de raison : il me semble du moins, repliqua la Princesse, qu'elle parle avec beaucoup d'esprit : mais je ne laisse pas de soutenir, qu'il y a une certaine bienseance universelle, que l'usage a establie, qui doit tenir lieu de raison et de loy : et qui veut sans doute que la qualité des personnes qui ont à s'aimer de cette sorte, ne soit pas disproportionnée. Si l'amour, dit Perinthe, estoit une chose volontaire, je pense que ce que vous dittes seroit equitablement dit : mais cela n'estant pas, je suis persuadé qu'il est fort injuste. De sorte, interrompit Doralise en riant, que selon ce que dit Perinthe, de qui je ne combats pourtant pas les sentimens, on peut conclurre que s'il aime, il aime au dessus, ou au dessous de luy : et dés là, adjousta t'elle, je n'ay que faire de me flatter de la pensée que peut- estre j'ay assujetty son coeur : puis qu'estans tous deux à peu prés de mesme qualité, je n'ay rien à y pretendre. Perinthe, interrompit la Princesse, ne parle de cela qu'en general, et ne s'en fait pas l'aplication particuliere : et certes à dire vray, adjousta t'elle, j'aime assez Perinthe pour ne le vouloir pas soubçonner d'une pareille chose : car il me semble assez sage pour n'aller pas entreprendre un dessein impossible : et assez glorieux aussi, pour n'aimer pas une personne de basse condition. Perinthe se trouva alors estrangement embarrassé : car d'advoüer à la Princesse qu'elle avoit raison, son amour n'y pouvoit consentir : de luy dire qu'elle se trompoit, c'estoit s'exposer ou à descouvrir son secret, ou à estre soubçonné d'une passion indigne de luy : de sorte que biaisant sa responce adroitement, il fit si bien que la Princesse ny Doralise, ne trouverent rien à ce qu'il dit, sur quoy elles pussent faire un fondement raisonnable. Cependant, dit la Princesse, mous faisons le plus grand tort du monde à tant d'illustres Guerriers qui n'ont prodigué leur sang, et hazardé leurs vies, qu'afin que l'on parle d'eux : car enfin au lieu de parler des grandes actions qu'ils ont faites à la guerre, nous nous amusons à parler d'amour : et d'une amour encore, adjousta t'elle, pleine d'extravagance et de folie. Apres cela, comme il estoit desja tard, elle se leva, et se retira chez elle : où Abradate estoit desja allé visiter le Prince son Pere, qui le reçeut assez froidement. Mais comme il vit par un Balcon aupres duquel il estoit aveques luy, que la Princesse estoit arrivée, il le quitta bien-tost apres : et fut où sa passion et son devoir l'apelloient.

Histoire de Panthée et d' Abradate : retour de guerre et complots


Panthée le reçeut avec beaucoup de civilité, mais avec un peu moins de franchise, qu'il n'en avoit veû dans ses yeux lors qu'il l'avoit salûée en passant : toutesfois il estoit si aise de se voir aupres d'elle, qu'il ne fit pas d'abord une grande reflection la dessus : et d'autant moins, qu'estant seul à l'entretenir, il s'imagina qu'elle en usoit seulement ainsi, pour luy oster la hardiesse de luy parler de son amour. Il ne perdit pourtant pas une occasion si favorable : car à peine les premiers complimens surent ils faits, qu'il se mit à luy exagerer la douleur qu'il avoit euë d'estre esloigné d'elle ; la joye qu'il avoit de la voir, et de la voir plus belle qu'elle n'avoit jamais esté : si bien, luy dit il, Madame, que s'il plaisoit aux mesmes Dieux qui vous ont encore embellie, de vous avoir renduë un peu plus douce, je serois le plus heureux homme de la Terre ; j'oublierois toutes les peines que j'ay souffertes ; et je ne songerois plus qu'à vous adorer avec tant de plaifir que de respct. La Princesse entendant parler Abradate de cette sorte, et connoissant bien par l'air dont il luy parloit, qu'il avoit en effet dans le coeur la mesme passion qu'il exprimoit par ses paroles, se trouva l'esprit bien partagé : d'un costé, elle n'estoit pas marrie qu'Abradate l'aimast : et de l'autre sçachant ce que le Prince son Pere luy avoit dit, elle croyoit qu'il ne luy estoit pas permis de souffrir la passion de ce Prince. Cependant sans se pouvoir determiner, elle prit un milieu : et sans estre ny douce, ny inhumaine, elle mesnagea si bien cette conversation, qu'Abradate ne pût trouver en tout ce qu'elle luy dit, ny dequoy se desesperer, ny dequoy s'assurer aussi. Il remarqua bien sans doute, qu'elle n'avoit pas l'esprit aussi libre, qu'elle avoit accoustumé de l'avoir : mais il n'en pût penetrer la cause. Au sortir de chez elle, il fut chez Doralise qu'il estimoit fort : et que de plus, il regardoit comme estant fort aimée de la Princesse : afin de s'informer avec adresse, si Mexaris n'avoit point profité de son absence. Et en effet, Doralise n'eut pas plustost descouvert ce qu'il vouloit sçavoir, que comme elle estoit bien aise de le favoriser, elle luy fit entendre (avec la mesme adresse qu'il luy demandoit la chose) que Mexaris estoit encore plus mal dans l'esprit de Panthéc qu'il n'avoit jamais esté. De plus, luy dit elle, je pense aussi que ce Prince n'est pas plus amoureux qu'il estoit quand vous partistes, car il n'est pas plus liberal. Aussi ay-je fait tout ce que j'ay pû, pour persuader à la Princesse, qu'il demeuroit plustost icy pour garder ses thresors que pour l'amour d'elle, ou par raison d'Estat, comme il l'a voulu faire croire. Ha Doralise, s'escria Abradate, vous me dittes si precisément ce que j'ay souhaitté que vous me dussiez, que je crains que vous ne parliez ainsi que pour me faire plaisir : et que tout ce que vous me dittes ne soit inventé. Du moins m'advoüerez vous, reprit Doralise en riant, qu'il n'y a rien de plus vray semblable, que de dire que le Prince Abradate est plus estimé que Mexaris : je ne sçay s'il est vray-semblable ou non, reprit il, mais je voudrois tousjours bien qu'il fust vray. S'il ne manque que cela pour vous rendre heureux, repliqua t'elle, vous devez vous le trouver : puis que je ne pense pas qu'il y ait personne à la Cour, qui ne vous estime plus que Mexaris, sans l'en excepter luy mesme : car enfin vous luy estes si redoutable, que je ne puis croire qu'il ne connoisse bien par quelle raison il vous doit craindre. Vous me respondez si favorablement aujourd'huy, luy dit il, que j'ay presques dessein de vous demander encore beaucoup de choses, que je meurs n'envie de sçavoir. Comme je ne les sçauray peut estre pas si bien, repliqua t'elle, que celles que je vous ay dittes, il pourra estre aussi que mes responces ne vous seront pas si agreables, ou ne seront pas si assurées. Ha Doralise, s'écria t'il, vous sçavez bien precisément en quels termes je suis dans l'esprit de la Princesse que j'adore ! Ne vous ay-je pas desja dit, reprit elle, qu'elle vous estime plus que Mexaris ? Ouy, repliqua t'il, mais apres avoir examiné ce discours, qui m'a d'abord donné tant de joye, je trouve qu'estre un peu plus estimé d'elle qu'un Prince qu'elle n'estime gueres, n'est pas une grande faneur. C'est pourquoy Doralise, puis que je me suis engagé à vous en tant dire, et que la violence de mon amour m'a forcé à vous parler de ce qui occupe toutes mes pensées, ayez de grace la generosité de me dire, si je dois mourir desesperé, ou s'il m'est permis de vivre avec quelque esperance ? Seigneur, luy dit elle, vous m'en demandez plus que je n'en sçay : et par consequent, plus que je ne vous en puis dire. Si je juge de la chose par vostre merite, et par l'esprit de la Princesse, qui est tres capable de faire un juste discernement des honnestes gens, je trouve que vous avez lieu de croire que vous serez choisi par elle : mais si j'en juge par le caprice de la Fortune, qui fait que ceux qui meritent le plus d'estre heureux sont les plus miserables, je trouve aussi que vous avez sujet de craindre que plusieurs choses ne s'oposent à vos intentions. La Fortune, reprit il, peut faire sans doute que je ne possede pas Panthée : mais cette Fortune ne doit rien changer dans son coeur et dans ses sentimens, qui est ce que je veux sçavoir. Comme je ne luy ay pas demandé precisément ce qu'elle pensoit de vous, repliqua Doralise, je ne pourrois pas vous dire rien avec certitude : et tout ce que je puis, est de vous assurer que connoissant Panthée aussi judicieuse qu'elle est, j'ay sujet de croire que si vous ne reüssissez pas dans vostre dessein, ce sera plustost par le caprice d'autruy, que par aversion qu'elle ait pour vous. Abradate connut bien que Doralise ne vouloit pas s'ouvrir davantage : mais il ne laissa pas de juger qu'elle sçavoit qu'il seroit traversé dans son amour. Cependant cette Fille ne manqua pas le lendemain au matin de venir chez la Princesse, pour luy dire tout ce que ce Prince luy avoit dit, et pour sçavoir d'elle ce qu'elle vouloit qu'elle luy dist : car elle prevoyoit bien, qu'apres cette conversation, elle en auroit d'autres aveque luy sur ce mesme sujet. Vous luy direz tousjours, reprit la Princesse, que vous ne sçavez point mes sentimens : et vous ne : vous chargerez d'aucune chose pour me dire de sa part. Mais Madame, reprit Doralise, je puis dire ce que vous voulez que je die d'un air si different, que je serois bien aise que vous me fissiez l'honneur de m'expliquer un peu mieux vos intentions. Ha pour le son de vostre voix, repliqua Panthée en sous-riant ; je pense qu'il n'est pas necessaire que je le regle : puis que je ne croy pas qu'il y ait une personne au monde qui possede plus parfaitement que vous, l'art de dire des choses fâcheuses, sans dire de paroles rudes : ny qui s'exprime aussi plus flatteusement, sans dire mesme de grandes flatteries. Vous ne voulez pas du moins Madame, reprit Doralise qu'en disant au Prince Abradate que je ne sçay point vos sentimens, je luy die cela comme si en effet je sçavois que vous eussiez de l'aversion pour luy : et quil vous fist un outrage irreparable, d'avoir pour vous une passion tres respectueuse ? Nullement, repliqua la Princesse, mais je ne veux pas aussi que vous luy parliez d'un air à luy faire comprendre que si vous ne luy dittes pas ce que je pense de luy, ce soit parce que mes sentimens luy sont trop avantageux. Que voulez vous donc bien precisément que je luy fasse entendre ? interrompit Doralise, je voudrois, respondit, Panthée que sans qu'Abradate pûst soubçonner qu'il y eust de finesse en vos paroles, il creust en effet que vous n'avez osé me parler de luy ; que vous ne sçavez point du tout le secret de mon coeur pour ce qui le regarde ; et que sans luy persuader que j'aye de l'adversion pour sa personne, vous luy fissiez entendre que ce qu'il entreprend est fort difficile : afin que sans me haïr ; sans m'accuser de son malheur : et sans me soubçonnner de foiblesse ; je pusse conserver son estime et demeurer pourtant en repos. Ha Madame, s'escria Doralise en riant, si le son de ma voix seulement doit expliquer tout ce que vous venez de dire, il faut sans doute assembler tous ces Musiciens de Phrigie et de Lydie, qui estoient chez le Prince Abradate, pour les obliger de m'aprendre à la conduire en parlant, comme ils aprennent à chanter, et à exprimer toutes les passions, mesme sans paroles. Serieusement Madame, adjousta Doralise, je ne sçaurois faire ce que vous voulez et je sçay bien que je donneray infailliblement de l'esperance ou de la crainte à Abradate. Choisissez donc la derniere, reprit la Princesse en souspirant ; Doralise qui jusques alors avoit raillé avec elle, suivant la liberté qu'elle luy en donnoit s'apercevant qu'elle avoit soupiré, prit un visage plus serieux : de sorte que Panthée luy ayant apris ce que le Prince son Pere luy avoit dit, elle connut qu'en effet il faloit aporter beaucoup de circonspection à parler à Abradate. Car elle jugeoit bien qu'il n'estoit pas à propos, de luy faire connoistre que Mexaris estoit celuy qui traversoit son dessein secrettement : de peur des fâcheuses suittes que la chose pourroit avoir ? et elle connoissoit aussi, que la Princesse n'eust pas voulu que ce Prince eust creû qu'elle l'eust méprisé : si bien que Doralise se chargeant de la conduitte de cette petite negociation, s'en aquita avec une adresse admirable : estant certain que durant quelques jours elle suspendit de telle sorte l'esprit d'Abradate, qu'il ne sçavoit que penser. Cependant Perinthe qui avoit oüy de la bouche de la Princesse, qu'elle ne trouvoit rien de plus extravagant que l'amour, entre personnes mesgales, en eut une douleur si forte, qu'il falut plusieurs jours pour dissiper la melancolie que ces paroles, dittes sans dessein avoient mise dans son ame. En effet son chagrin fut si excessif, que tout le monde s'aperçeut du changement de son humeur : La Princesse mesme y prit garde : et comme il estoit un matin chez elle, et que Doralise y estoit aussi, Panthée luy demanda si dans l'opinion qu'elle avoit que l'Amour seul faisoit les honnestes gens, elle croyoit encore que quand lis cessoient d'aimer, ils perdissent quelque chose de ce qu'ils avoient d'aimable ? car si cela est, dit la Princesse, il faut conclurre que depuis quelques jours Perinthe n'aime plus : puis qu'il est vray que sa conversation n'est plus ce qu'elle a accoustumé d'estre. Non non Madame, dit Doralise, la chose n'est pas comme vous pensez : estant certain qu'un honneste homme que l'Amour a fait, le demeure toute sa vie. Il est vray pourtant que cette mesme passion, qui luy aura donné cent bonnes qualitez, qu'il n'auroit jamais eues s'il n'eust jamais esté amoureux, pourra bien quelquesfois, si elle devient un peu trop forte, faire qu'il y ait des jours où sa conversation ne sera pas agreable, et où il ne paroistra point du tout ce qu'il est : ainsi Madame, adjousta t'elle, bien loin de croire comme vous, que Perinthe n'est moins sociable que parce qu'il cesse d'aimer, je suis persuadée au contraire, que c'est parce qu'il aime encore plus qu'il ne faisoit, ou que peut-estre on l'aime moins : car pour l'ordinaire c'est plus par les sentimens d'autruy que par les siens propres que l'on est malheureux, lors que l'on est possedé de cette passion. Mais en fin Doralise, adjousta la Princesse, vous n'avez pas encore descouvert ce que vous vous estiez vantée de descouvrir si promptement : il est vray Madame, repliqua t'elle, que je ne suis pas encore assurée si quelques soubçons que j'ay eus sont bien ou mal fondez. je vous prie du moins, dit la Princesse, de me dire ce que vous avez soubçonné : Ha Doralisé (s'écria Perinthe, qui craignit qu'elle n'allast dire à Panthée ce qu'elle luy avoit autrefois dit à luy mesme devant que d'aller au Siege d'Ephese) vous avez trop d'esprit pour ignorer qu'il est certaines choses dont il n'est jamais permis de railler : et trop de bonté aussi pour vouloir me desobliger si cruellement, en me donnant part à une chose, que vous avez imaginée sans aucune aparence. Le soin que vous aportez à m'empescher de parler, dit Doralise, pourroit pourtant estre une marque que je ne me trompe pas : mais quoy qu'il en soit, adjousta t'elle, je m'imposeray silence. La Princesse se mit alors à presser Doralise de luy dire ce qu'elle avoit soubçonné ; neantmoins elle eut beau la tourmenter, elle n'en pût venir à bout. Elle donna pourtant mille aprehensions à Perinthe : toutesfois il aprehendoit sans sujet, car la raison principale qui empescha Doralise de dire à la Princesse ce qu'elle avoit pensé, fut qu'elle craignit qu'elle ne trouvast pas bon qu'elle eust pû soubçonner qu'un homme comme Perinthe, eust osé lever les yeux vers elle. Cette conversation se passa donc de cette sorte : pendant laquelle Doralise vit tant d'agitation dans les yeux de Perinthe, que quelqu'un estant venu parler à la Princesse, elle s'aprocha de luy, pour continuer de luy dire qu'il avoit fortifié tous ses soubçons. Quoy Doralise, luy dit il, vous eussiez voulu que je vous eusse laissé dire une chose comme celle là à la Princesse du monde la plus severe, et qui eust peut-estre pû s'imaginer que je vous aurois donné sujet de penser ce que vous me dittes sans doute sans le croire ! En verité (adjousta t'il avec beaucoup de finesse) vous m'avez causé un battement de coeur aussi fort, que si vous eussiez esté preste de me mettre mal avec la personne que vous dittes que j'aime : Perinthe qui avoit eu loisir de se remettre, dit cela avec un esprit si libre en aparence, qu'il en embarrassa Doralise : et luy persuada en effet qu'elle s'abusoit. Voila donc, Madame, le point où en estoient les choses en ce temps là : Abradate craignoit plus qu'il n'esperoit : Mexaris au contraire, esperoit tout, et ne craignoit presques rien : et Perinthe sans avoir ny crainte ny esperance, s'estimoit le plus infortuné de tous les hommes, par la certitude infaillible où il estoit, d'estre toujours malheureux, quoy qu'il pûst arriver. Pour la Princesse, elle avoit une aussi forte aversion pour Mexaris, qu'elle avoit une puissante inclination pour Abradate : et n'avoit guere moins d'amitié pour Perinthe, que pour Doralise et pour moy. Mais durant que Mexaris songeoit par quelle voye il pourroit obtenir du Roy, la permission d'espouser Panthée ; et qu'Abradate pensoit à s'apuyer de l'amitié de Cleandre ; la conjuration d'Antaleon fut d'escouverte : qui a fait assez de bruit, pour croire que vous ne l'ignorez pas : de sorte que sans m'y arrester, je vous diray que toute la Cour estant broüillée pour cela, on fut contraint de ne parler d'autre chose durant quelque temps. Mais Madame, pour vous faire connoistre la difference qu'il y avoit, de l'ame de Mexaris à celle d'Abradate, je vous diray que ce premier fit tout ce qu'il pût secrettement, pour trouver les voyes de faire croire à Cresus que ce Prince avoit sçeu quelque chose de la conjuration : mais quoy qu'il pust faire, le Roy n'en eut pas seulement le moindre soubçon. Pour Abradate, il en usa d'une autre sorte : car s'estant trouvé deux hommes qui avoient esté au service de Mexaris, et qui n'avoient reçeu aucune recompence de luy ; ils resolurent, sçachant la libéralité d'Abradate, et n'ignorant pas qu'il estoit Rival de leur Maistre, de luy aller dire que s'il vouloir ils l'accuseroient, et le contraindroient par consequent de s'esloigner de la Cour. Et en effet, ces deux hommes de qui l'ame estoit aussi meschante, que celle de Mexaris estoit avare, surent luy faire cette proposition : Abradate l'escouta avec horreur, et la rejetta hautement : mais apres cela, comme je croy, leur dit il, que vous ne vous estes portez à vouloir une si lasche action que parce que l'avarice de vostre Maistre est cause que vous estes pauvres : je veux vous mettre en estat d'avoir loisir d'en chercher un meilleur que luy sans estre contraints de faire des crimes pour subsister : et alors, il fit donner plus qu'ils n'eussent osé pretendre, quand il les eust voulu obliger à faire ce qu'ils luy avoient proposé. Aussi surent ils si surpris de cette generosité, et si confus de leur perfidie, qu'ils ne penserent jamais se resoudre à accepter ce qu'Abradate leur donnoit : ils le firent toutesfois à la fin : mais quelque belle que fust cette action, on ne l'auroit pourtant jamais sçeüe, n'eust esté que ces deux hommes s'estant querellez au sortir de chez Abradate, sur le partage de ce qu'il leur avoit donné, il y en eut un qui tua l'autre : de sorte qu'estant pris, et mis entre les mains de la Justice ; pressé par le remors de sa conscience, il advoüa la veritable cause de son crime : et par ce moyen cette action heroïque d'Abradate fut sçeuë de tout le monde, et de Mexaris mesme : qui ne luy en fit toutesfois qu'un compliment assez froid. Pour la Princesse, elle en eut une joye extréme : et si grande, qu'elle ne pût s'empescher de la tesmoigner mesme à Abradate, en le loüant de sa generosité. Mais Madame, luy dit il, je ne voy pas qu'il y ait lieu de me loüer tant : car selon moy, ce n'est pas estre excessivement vertueux, que de ne vouloir pas faire une mauvaise action. Il est vray pourtant, luy dit il encore, que si vous regardez la chose d'un autre biais, vous trouverez en effet, que s'agissant d'esloigner un Rival, il a falu quelque fermeté, à ne s'y resoudre pas : et je ne sçay si j'aurois eu assez de vertu pour cela, et si l'Amour auroit respecté la Nature, si ce n'eust esté que je sçay des voyes plus nobles de me deffaire de mes ennemis quand ils m'y forceront. Ha Abradate, luy dit elle, ne m'obligez pas à vous faire des leçons, au lieu de vous donner des loüanges : assurez moy du moins, repliqua t'il, que la joye que vous avez de ce que j'ay fait, n'est pas causée de ce qu'en agissant comme l'ay agy, je n'ay pas esloigné le Prince Mexaris : je vous en assure, respondit elle, et sans pretendre mesme que vous m'en ayez de l'obligation. Mais aussi faites moy la grace de me promettre, que vous esviterez autant qu'il vous sera possible, d'avoir rien à demesler avec ce Prince : pour le pouvoir faire Madame, repliqua t'il, il faudroit que je fusse assuré que la Princesse de Clasomene me fust favorable ; car sans cela j'auouë que je ne puis pas respondre que le desespoir ne me porte à me vanger sur mon Rival, de toutes les rigueurs de ma Maistresse. Ce seroit estre fort injuste, repliqua t'elle de punir celuy qui n'auroit point failly : c'est pourquoy il vaudroit mieux, adjousta t'elle en rougissant, abandonner cette severe Personne. Ouy si je le pouvois sans perdre la vie, interrompit Abradate, mais Madame, je ne vous aime pas si peu, que je puisse seulement desirer de vous aimer moins : au contraire, quoy que je vous aime autant que je le puis, il me semble que je ne vous aime pas encore assez. je vous serois pourtant bien obligée, reprit elle, si vous me voiyez avec un peu plus d'indifference : croyez Madame, repliqua t'il, que vous ne me remercierez jamais de vous avoir donné cette satisfaction : mais inhumaine Personne que vous estes, adjousta ce Prince affligé, est il possible que la plus pure et la plus respectueuse passion qui sera jamais vous puisse offencer ? si elle ne m'offence pas, repliqua t'elle, il faut du moins advoüer qu'elle m'inquiette : et qu'ainsi je serois bien aise que vous n'eussiez que de l'estime pour moy. Vous devriez encore adjouster, respondit il, que vous souhaitteriez que j'eusse perdu la veuë et la raison : car sans cela Madame, vous desirez une chose impossible : puis que tant que j'auray des yeux, je vous trouveray la plus belle Personne du monde : et que tant que j'auray l'esprit libre, je vous admireray, comme la plus merveilleuse Princesse de la Terre. je pense mesme, adjousta cét amoureux Prince, que sans yeux et sans raison, je ne laisserois pas encore de vous adorer : ouy Madame, mon coeur est si absolument à vous, et si accoustumé à n'aimer rien que vous, que je pense que si mes larmes m'aveugloient, et que ma douleur me fist perdre l'esprit, mes pas me meneroient encore vers vous, et ma folie mesme ne m'entretien droit que de vous. Iuges apres cela, Madame, si voyant presentement dans vos yeux, plus de charmes que personne n'en a jamais eu ; et si descouvrant dans vostre esprit, autant de beautez que vostre visage m'en montre, je pourrois n'avoir que de l'estime. Non non, Madame, la chose n'est plus en ces termes là : et je ne sçay mesme si dés le premier jour que j'eus l'honneur de vous voir dans le Bois, et au bord de la Fontaine, j'eusse seulement pû obtenir de moy assez de force, pour m'opposer à la puissance de vos charmes. Songez donc, je vous en conjure, à ne trouver point mauvais que je continuë de vous aimer jusques à la fin de ma vie : et que s'il est vray que vous aprehendiez quelques effets violents, de la violente passion que j'ay pour vous, il vous sera aisé de vous mettre l'esprit en repos de ce costé là si vous le voulez : car enfin si vous pouvez vous resoudre à me donner quelques marques d'une affection particuliere : je vous promets de vous ouvrir mon coeur ; de n'avoir aucuns desseins que ceux que vous m'inspirerez ; et de n'agir avec le Prince Mexaris que comme il vous plaira. Mais si au contraire, vous continuez de me traitter avec la mesme severité que vous avez euë jusques icy, il sera difficile, quelque respect que je doive au Frere de Cresus, et de la Reine de la Susiane, que pour m'empescher d'estre encore plus malheureux que je ne suis, je ne cherche les voyes de me vanger de celuy que je croiray estre en partie cause de mes disgraces, Il semble, dit alors la Princesse, que vous assurant comme je fais, que Mexaris n'est pas fort bien aveque moy, c'est vous oster tout sujet de vous attaquer à luy : et il me semble Madame, repliqua t'il, que puis que c'est à sa consideration que le Prince vostre Pere me traitte plus froidement qu'il ne faisoit autrefois, il n'est pas besoin d'une autre raison pour me porter à luy nuire. Si j'ay pourtant quelque pouvoir sur vous, adjousta Panthée, vous n'entre prendrez jamais rien contre luy : du moins Madame, adjousta t'il en me commandant de respecter mon Rival pour l'amour de vous, dittes quelque chose d'obligeant pour l'amour de moy : je diray, respondit Panthée en sous-riant, que je vous pardonne tout ce que vous m'avez dit aujourd'huy, pourveû que vous m'obeissiez exactement. je vous obeïray Madame, respondit il, mais ce sera s'il vous plaist à condition que vous souffrirez que je prenne souvent de nouveaux ordres de vostre bouche : car autrement je craindrois de manquer à ma parole. Comme Panthée alloit respondre, Cleandre arriva, et fit changer de discours à la Princesse : qui depuis ce jour là, s'accoustuma peu à peu : à souffrir que le Prince Abradate se pleignist des maux qu'elle luy causoit. Elle voulut mesme bien que Doralise et moy prissions quelque soin de le consoler de tant de petits chagtins que le Prince Mexaris luy donnoit : car quoy que la Princesse luy eust enfin advoüé qu'elle avoit plus d'estime pour luy que pour tout le reste du monde ; elle luy avoit pourtant tousjours constamment dit, qu'elle ne pourroit jamais se resoudre à desobeir à son Pere : et qu'ainsi tout ce qu'elle pouvoit faire pour luy, estoit de luy promettre de luy resister autant que la bien seance le permettroit. Il ne laissoit pourtant pas d'avoir quelque esperance que Mexaris ne reüssiroit pas dans son dessein : parce que Cleandre l'assuroit que Cresus par raison d'Estat, devoit sans doute s'oposer à cette alliance : et que pour l'amour de luy, il le confirmeroit si puissamment dans ce dessein, que Mexaris n'en pourroit jamais venir à bout : de sorte qu'il ne craignoit pas tant qu'il avoit fait autrefois. Côme il sçavoit que Perinthe estoit fort bi ? aupres du Prince de Clasomene, il luy faisoit cent caresses : la Princesse de son costé, qui eust esté fort aise que Perinthe eust aime Abradate, luy disoit souvent qu'il parloit avantageusement de luy, afin de l'y obliger : mais plus elle luy donnoit de marques de l'estime de ce Prince, plus il sentoit dans son coeur de desirs violents de luy nuire : parce qu'il croyoit que la Princesse ne luy disoit toutes ces choses, que pour avoir le plaisir de parler de luy. Ce n'est pas que comme il estoit genereux, il n'eust quelquesfois honte de sa propre foiblesse, et de l'injustice de ses sentimens : mais l'amour estant pourtant tousjours la plus forte, il ne pouvoit s'empescher d'estre plus affligé de la passion qu'Abradate avoit pour la Princesse, que de celle de Mexaris. Cependant depuis que Panthée et Abradate surent assez bien ensemble pour pouvoir parler de leurs interests, elle voulut qu'il fust un peu moins assidu chez elle, afin qu'elle peust persuader au Prince son Pere, qu'elle luy avoit obeï, pour ce qui regardoit Abradate : et qu'elle eust plus de raison de luy resister, en cas qu'il voulust la presser de consentir au Mariage de Mexaris et d'elle. Il ne laissoit pourtant pas de la voir tous les jours : car si ce n'estoit chez elle, c'estoit chez la Princesse de Lydie, et mesme quelquesfois chez Doralise. Les choses surent donc ainsi, jusques à ce que le Prince Abradate perdit un grand apuy, en la personne de Cleandre : qui comme vous ne l'ignorez pas, fut arresté prisonnier. Cét accident aporta un desordre si grand dans la Cour, que je ne vous le sçaurois extrimer : car à la reserve de Mexaris, qui le regardant comme le protecteur de son Rival, fut bien aise de sa disgrace ; il n'y eut assurément personne qui n'en jettast des larmes : et qui n'accusast Cresus de beaucoup de precipitation et d'injustice, de s'estre laissé porter à soubçonner si legerement un homme à qui il devoit tant de victoires. Mais à peine nos larmes mes estoient elles essuyées pour Cleandre, qu'il en falut verser d'autres pour la Princesse Palmis que l'on arresta aussi, et que l'on mena à Ephese parmy les Vierges voilées. Depuis cela, Mexaris parla avec plus d'authorité qu'il n'avoit accoustumé : et Cresus connut bien tost que Cleandre qu'il ne vouloit pas rcconnoistre pour estre le Prince Artamas, n'estoit pas inutile pour le faire obeïr aveuglément et respectueusement, par tous les Grands de son Estat. En effet, Mexaris commença de parler de son mariage avec Panthée, comme d'une chose presques resoluë : et comme on ne pouvoit croire qu'il parlast ainsi, sans avoir quelque assurance de Cresus, ceux qui advertirent Abradate de la chose, la luy dirent comme n'en doutant pas : de sorte que tout desesperé, il fut chez Doralise qui se trouvoit mal, et que la Princesse estoit allée voir. De vous dire Madame, tout ce qu'Abradate dit ce jour là à la Princesse, il ne me seroit pas possible : car il luy dit tant de choses, qu'à peine pouvoit elle luy respondre. Tantost il se pleignoit de l'indifference qu'elle avoit pour luy : tantost il la conjuroit de l'assister : un moment apres, il ne luy demandoit pour toute grace, que de luy abandonner Mexaris : ainsi passant d'un discours à l'autre, sans changer pourtant de sujet, toute l'apres-disnée se fust passée sans rien resoudre, si Doralise n'eust enfin pris la parole. Mais Madame, dit elle a Panthée, pourquoy n'employez vous pas Perinthe, aupres du Prince vostre Pere ? vous sçavez qu'il y est tout puissant ; il est vray, dit Panthée, mais c'est que je ne puis me resoudre qu'à l'extremité, à descouvrir mon coeur à tant de gens. je promets pourtant, dit elle, si la chose est aussi avancée que le Prince Abradate la croit, de faire cet effort sur moy mesme : et de parler à Perinthe, afin qu'il parle au Prince mon Pere contre Mexaris. Et vous ne luy parlerez point, interrompit ce Prince, pour l'obliger à parler pour Abradate ? je ne le pourrois pas, luy repliqua t'elle, et je vous tromperois, si je vous le promettois. Cependant Perinthe aprenant comme les autres, que Mexaris parloit comme devant bien tost espouser Panthée : et sçachant de plus, par le Prince de Clasomene, qu'en effet Mexaris l'assuroit qu'il n'estoit plus en termes de craindre que Cresus ne voulust choquer, comme il eust fait du Prince Atys, ou devant la prison de Cleandre ; il se trouva l'ame en une assiette mal affermie. Tant qu'il ne s'estoit agy que d'esloigner un Amant aimé, il luy avoit semblé qu'il luy estoit tres avantageux, que Mexaris fust preferé à Abradate : mais il ne regarda pas plustost Mexaris comme devant bien tost espouser Panthée, qu'il eut autant d'envie de destruire son dessein, qu'il en avoit eu de l'avancer. Apres, venant à considerer, quel malheur seroit celuy de la Princesse, d'espouser un Prince pour qui il sçavoit qu'elle avoit une aversion invincible ; il se repentoit de tout ce qu'il avoit fait. Il sentoit pourtant bien que s'il eust encore eu à recommencer, afin de traverser Abradate dans ses intentions, il auroit encore fait la mesme chose, c'est à dire qu'il auroit entretenu comme il avoit fait dépuis son retour de l'Armée, le Prince de Clasomene dans le dessein de faire espouser sa fille à Mexaris. Mais alors croyant que la chose estoit preste de reüssir, il en entra en un desespoir étrange : et il m'a dit qu'il fut tenté cent et cent fois, d'aller confesser tous ses crimes à la Princesse, et de se tüer à ses pieds. En effet, disoit il, que me reste t'il à faire qu'à mourir, puis que je ne puis jamais estre heureux, et que je ne puis mesme vivre miserable, sans traverser le bonheur de la seule Personne que j'ayme ? Mais, disoit il quelquesfois, pourquoy donc ne sçaurois-je consentir qu'elle espouse Mexaris ; car puis que je sçay de certitude, que je n'y puis jamais rien pretendre, je ne sçaurois trouver une meilleure voye de l'oster pour tousjours à Abradate, que de la donner pour tousjours à Mexaris. Mais reprenoit il un moment apres, ce Mexaris n'est il pas mon Rival aussi bien que l'autre ? et peut-on imaginer que l'on puisse avoir de l'amour, et souffrir que quelqu'un possede la personne que l'on aime ; Ha non non, disoit il, je me suis trompé : et je n'ay jamais eu dessein que Panthée fust Femme de Mexaris. je l'ay vouluë oster à Abradate, et je ne l'ay jamais vouluë donner à son Rival et au mien. Et puis, adjoustoit il encore, seroit-il juste que pour diminuer quelque chose de mon malheur je rendisse la Princesse que j'adore, la plus infortunée personne de la Terre ? elle, dis-je, qui m'adonné cent marques d'estime et d'amitié ; à qui je n'ay jamais descouvert ma passion : et à qui je ne l'oserois descouvrir. Elle, dis-je encore, de qui je ne pourrois mesme me pleindre, quand elle me banniroit pour tousjours, si j'avois eu l'audace de luy dire que je l'aime : et elle enfin qui me pourroit haïr sans injustice, si elle sçavoit ce que j'ay fait contre elle. Cependant je ne puis me resondre à la voir Femme d'Abradate : et il me semble que puis que je me resous à ne posseder jamais ce que j'aime, il y a quelque justice que celle qui a mis dans mon coeur une si cruelle passion, esprouve une partie de mon malheur, en n'espousant pas Abradate. Apres avoir donc bien raisonné sur son amour, et sur l'estat present des choses, il imagina une voye par laquelle il creut pouvoir esgalement empescher Mexaris et Abradate d'espouser Panthée, et voicy comment il fit son projet. Depuis la prison de Cleandre, Andramite, qui est le mesme qui vient de conduire la Princesse Mandane et la Princesse Palmis, d'Ephese à Sardis ; s'estoit mis assez bien aupres de Cresus, et estoit Amy particulier de Perinthe qu'il voyoit tous les jours : tant parce qu'ils se rencontroient souvent chez Cresus, que parcé qu'Andramite estant fort amoureux de Doralise la suivoit en tous lieux, et estoit par consequent tres souvent chez la Princesse de Clasomene, où Perinthe estoit tousjours. Cét Amant caché imagina donc, de continuer de nuire à Abradate dans l'esprit du Pere de la Princesse, et de nuire aussi à Mexaris, par l'entremise d'Andramite, qu'il fit dessein de faire parler à Cresus. En effet, sans differer davantage, à executer ce qu'il avoit resolu, il fut trouver son Amy : et pour pretexter la chose, il luy fit une fausse confidence, de laquelle il pretendoit qu'il luy deust estre fort obligé. Il luy dit que la Princesse Panthée ayant une aversion invincible pour le Prince Mexaris, elle l'avoit chargé de chercher les voyes de rendre inutiles les desseins qu'il avoit pour elle : et qu'ainsi il faloit qu'il eust recours à luy : n'ignorant pas qu'il luy seroit aisé de faire que Cresus ne se relaschast point de la resolution qu'il avoit tesmoigné avoir, de n'aprouver jamais ce mariage. Andramite qui aimoit Perinthe ; qui de plus, en attendoit office aupres de Doralise et de la Princesse ? et qui outre cela, sçavoit qu'en effet Cresus avoit raison de ne vouloir pas que Mexaris espousast Panthée ; luy promit d'agir si puissamment, que sans que Mexaris peust soubçonner d'où la chose viendroit, il l'empescheroit absolument d'espouser la Princesse du consentement de Cresus : sçachant assez le peu d'inclination que ce Prince avoit pour cette alliance. Perinthe le remercia avec joye : et n'attendit pas long temps ce qu'il luy avoit fait esperer ? car deux jours apres, Cresus deffendit à Mexaris de songer à espouser Panthée, luy proposant mesme un autre mariage. Comme Mexaris s'estoit resolu à agir plus hautement qu'il n'avoit accoustumé, il reçeut ce discours assez fierement : mais Cresus emporté de colere, d'ouïr une responce si peu respectueuse, luy parla avec tant d'authorité, qu'il fut contraint de ceder ; de se taire ; et de se retirer : et je ne sçay mesme s'il ne seroit point sorty de Sardis, si l'amour qu'il avoit pour Panthée ne l'en eust empesché. Cependant comme il craignit que la chose esclattant comme elle alloit faire infailliblement, le Prince de Clasomene ne se refroidist, il fut la luy dire luy mesme : l'assurant qu'il vaincroit l'obslination du Roy, et le conjurant de ne changer pas de dessein. Et en effet, le Prince de Clasomene croyoit voir Mexaris si prés du Thrône, qu'il luy promit tout ce qu'il voulut. je vous laisse à penser, Madame, quelle joye fut celle de Panthée, quand elle sçeut ce qui s'estoit passé entre Cresus et Mexaris : et quel transport fut celuy d'Abradate, d'aprendre le malheur de son Rival. Comme ils ne sçavoient pas d'où leur venoit ce bonheur, ils l'attribuoient seulement à Cresus, qui par raison d'Estat s'opposoit à ce mariage : si bien qu'à la premiere conversation particuliere qu'Abradate eut avec Doralise et aveque moy, nous fusmes plus de deux heures à ne parler d'autre chose, et à nous en resjouïr. Cependant Perinthe ne laissoit pas dans le mesme temps qu'Andramite agissoit contre Mexaris, d'agir en secret pour luy aupres du Prince de Clasomene, afin d'agir contre Abradate : ainsi voyant quelque lieu d'esperer d'empescher ces deux Princes de posseder la Personne qu'il aimoit, il en parut plus gay, et redevint plus sociable qu'il n'estoit quelques jours auparavant. Mexaris de son costé, apres avoir eu loisir de raisonner sur ce qu'il avoit à faire, fit tant qu'il se racommoda avec le Roy : luy faisant esperer qu'il se defferoit avec le temps, de la passion qu'il avoit dans l'ame : quoy qu'il eust pourtant tousjours le dessein d'espouser Panthée, et qu'il en assurast le Prince son Pere en secret. Mais durant que les choses se passoient ainsi, Andramite qui estoit fort amoureux de Doralise, et qui l'avoit mesme esté, devant que d'estre marié à une belle Personne qui estoit morte il y avoit plus d'un an, pria Perinthe à son tour, de luy rendre office aupres de Doralise, ce qu'il luy promit : luy disant que si ses soins ne luy estoient pas utiles, il prieroit mesme la Princesse de favoriser son dessein. Voila donc en effet Perinthe fort resolu à tascher de servir Andramite, à qui il avoit tant d'obligation ? de sorte que non seulement il se mit à parler avantageusement de luy à Doralise, mais il me pria aussi de luy en dire quelque chose ; ce que je fis à la premiere occasion que j'en trouvay : bien est il vray que je luy dis que c'estoit à la priere de Perinthe. je pense, Madame, vous avoir dit que Doralise estimoit Perinthe ; et que si elle eust peut-estre esté en pouvoir d'inspirer dans son coeur tous les sentimens qu'elle eust voulu, il en auroit eu d'assez tendres pour elle. Vous pouvez donc aisément juger apres cela, que le voyant si empressé à parler pour Andramite, bien loin de le servir comme il le souhaitoit, il luy nuisit plustost. Elle ne luy respondit pourtant pas incivilement : mais ce fut toutesfois d'une maniere, qui luy fit voir qu'il ne rendroit pas grand office a son Amy. Or Madame, pour achever d'embarrasser Perinthe, il arriva que la Princesse qui commençoit d'esperer que peut-estre espouseroit elle un jour le Prince Abradate, et qui prevoyoit qu'elle quitteroit Sardis, se mit dans la fantaisie, pour ne perdre point Doralise, de luy faire espouser Perinthe. Comme elle sçavoit bien que cette Fille l'estimoit beaucoup, elle ne douta pas que s'il pouvoit se resoudre à luy tesmoigner quelque affection, elle ne se resolust à la recevoir favorablement ; joint qu'elle ne croyoit point du tout que Perinthe fust amoureux, comme Doralise l'assuroit en raillant : de sorte que justement au sortir de chez Doralise, d'où si venoit de luy parler d'Andramite, il reçeut ordre d'aller parler à la Princesse. Il ne fut pas plus tost aupres d'elle, qu'elle luy dit qu'elle vouloit luy donner une marque de son amitié : l'en ay desja tant reçeu, luy dit il, Madame, que je ne dois pas estre surpris de vous voir agir avec tant de bonté : mais je dois sans doute aprehender de mourir ingrat. Vous vous aquiterez bien tost de tout ce que vous croyez me devoir, repliqua t'elle, si vous le voulez : dittes moy donc s'il vous plaist, Madame, luy dit il avec precipitation, ce qu'il faut que je face pour cela. Il faut, luy dit elle, que vous vous attachiez un peu plus aupres de Doralise que vous ne faites : ce n'est pas que je ne voye que vous estes souvent avec elle : mais Perinthe, si vous voulez m'obliger, vous y serez comme avec une personne que je vous prie d'espouser, afin que je ne la perde point : et que vous attachant tous deux à mon service, nous soyons toute nostre vie inseparables. je sçay (adjousta t'elle, sans luy donner loisir de parler) que quoy que Doralise en die, elle ne vous croit point amoureux non plus que moy : c'est pourquoy sçachant combien vous l'estimez, et quel est le merite et le bien de cette Personne je ne pense pas vous faire une proposition injuste, ny que vous me douiez refuser. Panthée ayant cessé de parler, et Perinthe estant revenu de l'estonnement où le discours de la Princesse l'avoit mis, luy respondit à la fin avec autant de finesse que de civilité, quoy que ce fust avec une douleur fort sensible. je suis bien malheureux, luy dit il, Madame, que vous souhaittez de moy une chose injuste et impossible : et une chose encore que vous croyez fort equitable et fort aisée : et qui n'est pourtant ny l'un ny l'autre. Quoy, interrompit Panthée, il n'y a pas quelque justice qu'un des hommes du monde le plus accomply, et de qui l'ame n'est point engagée, espouse une des plus aimables Filles la Terre ; et qui voulant un coeur qui n'ait jamais rien aimé, le trouvera en vous ! Mais Madame, reprit il, quand je serois ce que vous dittes que je suis, ce ne seroit pas encore assez : car Doralise veut estre aimée ; et je ne la sçaurois aimer que comme ma Soeur. Faites en du moins semblant, repliqua t'elle, et croyez que je vous en seray tres obligée : puis qu'encore que vous ne l'aimiez que comme vostre Soeur, il pourra estre qu'avec le temps vous viendrez l'aimer comme vostre Femme. je ne suis plus en termes de cela, reprit il, car Madame ne pouvant pas deviner le dessein que vous aviez, je viens presentement de luy parler avec une ardeur estrange en faveur d'Andramite, qui meurt d'amour pour cette Personne : et qui est non seulement plus honneste homme que moy, mais de qui la fortune est aussi plus considerable que la mienne. Ainsi, Madame, quand je pourrois me resoudre à feindre, je feindrois inutilement, apres ce que je luy ay dit. De plus, que pourroit penser Andramite de mon procedé : et qu'en penseriez vous vous mesme, quand vous y auriez songé ? Ha Perinthe, interrompit la Princesse, si vous ne pouvez m'obeïr, du moins ne servez pas Andramite : car je ne veux point s'il est possible que Doralise soit mariée à Sardis. Mais, luy dit Perinthe, si le Prince Mexaris vous espouse, vous ne la perdriez pas quand elle se marieroit à Andramite : vous avez raison, dit elle, mais c'est que graces aux Dieux je n'espouseray jamais Mexaris : et qu'ainsi j'ay lieu de croire que je quitteray bien tost Sardis, pour m'en retourner à Clasomene. Si le Prince Abradate (adjousta t'il, pour descouvrir ses sentimens) estoit plus heureux que Mexaris, il ne vous mencroit pas à Suse, car ses affaires n'y sont pas en termes de cela : et je ne sçay si Cresus souffriroit qu'il allast demeurer à Clasomene. Quoy qu'il en soit, dit la Princesse en rougissant, je ne veux point qu'Andramite espouse Doralise, et je voudrois que Perinthe la voulust espouser : je ne la sçaurois trahir Madame, luy dit il en souspirant. Pour moy, reprit la Princesse, je ne puis pas comprendre qu'estimant Doralise comme vous faites ; l'aimant mesme, dittes vous, comme vostre Soeur ; vous ne pussiez si vous vouliez m'obeïr facilement : car pour Andramite, adjousta t'elle, je me chargerois de le satisfaire. Comme elle disoit cela, Doralise entra, qui trouvant Perinthe seul aupres d'elle, et s'imaginant qu'il l'estoit allée prier de parler pour Andramite ; au nom des Dieux Madame, dit elle à Panthée, faites moy la grace de me dire si je n'ay point de part à vostre conversation ? vous y en avez tellement, repliqua la Princesse, que nous n'avons parlé que de vous : je m'imagine, reprit Doralise, que Perinthe pour vous prouver aussi bien qu'à moy, que je n'ay pas une trop grande part à son coeur, vous prie peut- estre de me commander de considerer plus Andramite que je n'ay fait jusques icy : mais Madame si cela est, je vous suplie de le refuser : car je ne sçache pas un homme au monde, que je n'espousasse plustost qu'Andramite. c'est pourtant un fort honneste homme, reprit Perinthe ; il est vray dit elle, mais comme il l'estoit sans doute devenu aimant la Personne qu'il avoit espousée, qui en effet estoit très belle et tres aimable, il ne m'est nullement propre ; puis que j'en veux un qui n'ait jamais rien aimé que moy. Comme elle achevoit de prononcer ce dernier mot, Andramite arriva : qui s'aperçeut aisément que les soins de Perinthe ne luy estoient pas favorables : car Doralise qui avoit l'esprit irrité, sans pouvoir bien precisément dire pourquoy, le railla cruellement ce jour là ; et d'autant plus, qu'elle vit que la Princesse y prenoit plaisir.

Histoire de Panthée et d' Abradate : duel et maladie de Basiline


Quelque temps apres estant arrivé du monde, et Andramite l'entretenant tout bas, elle le reduisit aux termes de luy protester qu'il n'avoit jamais aimé qu'elle, non pas mesme la Femme qu'il avoit espousée. Ha Andramite s'escria t'elle, comment me pourriez vous donc aimer, moy, dis-je, qui ne suis ny si belle ny si aimable qu'elle estoit ? il voulut alors luy dire que c'estoit parce qu'il l'avoit aimée dés ce temps là, et qu'il ne s'estoit marie que par le commandement de son Pere ; mais cela ne servit à rien : car trouvant quelque chose de plaisant, de l'avoir obligé à luy dire qu'il n'avoit jamais aimé la Personne qu'il avoit espousée ; des qu'il n'y eut plus que Perinthe et Andramite chez la Princesse, elle se mit à luy dire en riant tout ce que ce malheureux Amant luy venoit de dire : et comme en effet c'estoit d'abord une assez bizarre chose à imaginer, que de vouloir persuader à une Personne que l'on veut espouser que l'on n'a jamais aimé sa Femme, la Princesse ne pût s'empescher d'en rire. Andramite avoit beau dire que c'estoit parce qu'il l'avoit tousjours aimée, il parloit inutilement : Perinthe aussi, qui malgré ce que la Princesse luy avoit dit, vouloit du moins tesmoigner à son Amy, qu'il faisoit pour luy tout ce qu'il pouvoit, soutenoit que Doralise luy devoit sçavoir gré de ce qu'il n'avoit pas aimé sa femme, puis que ç'avoit esté pour l'amour d'elle : mais quoy qu'ils pussent dire tous deux, Doralise ne s'adoucit point. Perinthe se trouvoit pourtant fort embarrassé : car il n'osoit parler aussi fortement pour Andramite qu'il eust fait, si la Princesse ne luy eust pas parlé comme elle venoit de luy parler. Il n'osoit pas non plus ne dire rien en sa faneur de peur de l'irriter, apres l'obligation qu'il luy avoit : de sorte qu'il estoit dans une contrainte estrange, et qui ne finit que vers le soir. Depuis cela, la Princesse par la encore plusieurs fois à Perinthe, pour l'obliger à changer de dessein : mais elle le trouva toujours dans une obstination invincible. Elle ne disoit pourtant pas à Doralise l'intention qu'elle avoit ; et j'estois la seule qui la sçavois, et à qui elle en parloir ; car esperant tousjours qu'il changeroit enfin d'humeur, elle ne vouloit pas aprendre à Doralise, la resistance qu'elle avoit trouvée dans son esprit. Cependant Perinthe n'osoit presques plus regarder la Princesse, ny Doralise : et il redevint tres melancolique. Pour Abradate, comme sa liberalité luy avoit aquis tous les Domestiques du Prince de Clasomene, il fut adverty par quelqu'un deux, qui avoit entendu parler Perinthe à son Maistre, qu'il servoit le Prince Mexaris autant qu'il pouvoit : de sorte que s'en allant tout a l'heure chez Doralise, pour luy demander conseil s'il devoit le dire à la Princesse, ou en parler à Perinthe ; il la trouva qui venoit de sçavoir par Andramite : que ç'avoit esté Perinthe qui l'avoit porté à parler à Cresus, afin d'empescher le mariage de Mexaris. Car encore que Doralise l'eust fort mal traité, il y avoit pourtant des jours où elle luy faisoit dire tout ce qu'elle vouloit : de sorce que, dés qu'Abradate luy eut dit ce qu'il venoit d'aprendre, elle luy dit en suitte ce qu'elle venoit de sçavoir : et comme ces deux choses estoient contraires, et paroissoient pourtant toutes deux certaines, cela les embarrana esrangement. Ils resolurent donc de ne rien croire, et de ne rien determiner, qu'apres avoir sçeu de la Princesse ce qu'elle en pensoit : Doralise vint donc à l'heure mesme la trouver : et luy dire ce que le Prince Abradate avoit sçeu, et de qui il l'avoit sçeu : en suitte dequoy, elle luy dit qu'Andramite croyant sans doute rendre office à Perinthe, et s'en rendre à luy mesme, luy avoit dit en confidence que c'estoit par son moyen que Mexaris avoit esté mal reçeu de Cresus. De sorte (reprit la Princesse, apres avoir escouté Doralise) que si Andramite dit vray, je suis fort obligée à Perinthe : et que si ce que l'on a die au Prince Abradate est veritable, j'ay sujet de me pleindre estrangement de luy ; puis qu'enfin il n'ignore pas, que j'ay de l'aversion pour Mexaris. Ce qui m'embarrasse le plus, adjousta la Princesse, est que celuy qui a raporté à Abradate que Perinthe favorise Mexaris, n'est pas un homme à dire un mensonge : ainsi, je croirois que ce seroit plustost Andramite qui ne diroit pas la verité. Ha Madame, s'escria Doralise, je vous responds qu'Andramite n'a point inventé ce qu'il m'a dit : il faut donc, repliqua la Princesse, que je m'en esclaircisse avec Perinthe mesme : car je l'ay tousjours connu si sincere et si homme d honneur, que je suis persuadée qu'il m'advoüera la verité, de quelque façon que soit la chose. Ainsi sans differer davancage, la Princesse envoya querir Perinthe : et Doralise estant venuë dans ma Chambre, laissa Panthée dans la liberté de faire dire à Perinthe ce qu'elle vouloit sçavoir de luy. Il ne fut donc pas plus tost aupres d'elle, que le regardant avec assez d'attention, dittes moy je vous prie Perinthe, luy dit la Princesse, vous dois-je faire des reproches ou des remercimens ? je pense Madame, repliqua t'il, que vous ne me devez faire ny remercimens ny reproches : puis que je ne me souviens pas de vous avoir rendu aucun service considerable ; et que je sçay de certitude, que je n'ay jamais eu dessein de vous desplaire. Cependant, dit la Princesse, je suis advertie par une personne que vous m'avez rendu un grand service : et par une autre que vous m'avez fait une grande infidélité. Parlez donc Perinthe, m'avez vous servie, ou m'avez vous desobligée ? Si j'en croy mon coeur, luy dit elle, je croiray je premier : et je le sens desja tout disposé, à reconnoistre importamment le service que vous m'avez rendu : mais si l'en crois la personne qui a déposé contre vous, je seray obligée de m'en pleindre. je vous promets pourtant de vous pardonner, si vous m'advoüez vostre crime : dittes donc Perinthe, que faut il que je pense de vous ? Madame, luy dit il, quand je sçauray dequoy on m'accuse, je verray si je me pourray justifier : pour vous montrer, luy dit elle, que je cherche plustost à me loüer de vous qu'à vous accuser, dittes moy s'il est vray que ce soit à vous que j'aye l'obligation d'avoir esté cause que Cresus a parlé si fortement à Mexaris ? Il est vray Madame, reprit il, que ne croyant pas que ce Prince là fust digne de vous, et ayant assez remarqué que vous aviez beaucoup d'aversion pour luy, j'obligeay Andramite à parler à Cresus, pour destourner un mariage qui ne vous plaisoit pas. jusques là, interrompit Panthée, je vous ay beaucoup d'obligation : mais pourquoy donc en parlant au Prince mon Pere, n'agissez vous pas dans les mesmes sentimens ? et pourquoy estes vous aupres de luy le protecteur de Mexaris ? Perinthe changea de couleur, entendant parler la Princesse de cette sorte : qui voyant l'altération qui paroissoit dans ses yeux, connut qu'en effet il y avoit quelque vérité à ce qu'on luy avoit dit. Toutesfois comme l'amour fait trouver des excuses à tous les crimes qu'il fait commettre, Perinthe n'en manqua pas : si bien qu'apres avoir surmonté la premiere honte qu'il eut de sa foiblesse, il se remit assez pour luy respondre. J'advoüe Madame, luy dit il, que vos Espions sont assez fidelles : et qu'en certaines occasions, où le Prince vostre Pere m'a tesmoigné estre fortement resolu de vous faire espouser le Prince Mexaris, je ne me suis pas opposé directement à ses intentions : et je l'ay fait d'autant plustost que je sçavois bien qu'il ne les pourroit pas executer. je me suis donc contenté, de luy persuader autant que je l'ay pû, qu'il ne devoit pas songer à souffrir que ce Prince vous espousast, sans le consentement de Cresus, que je sçay qui ne le donnera jamais : ainsi sans rien hazarder, je suis quelquesfois tombé d'accord en luy parlant, que Mexaris est un Grand Prince, qui selon les aparences, pourra un jour estre Maistre de toute la Lydie : de sorte Madame, que sans prejudicier à vos interests, j'ay seulement voulu un peu mesnager les bonnes graces de mon Maistre : et ne m'oster pas les moyens de vous rendre service aupres de luy, si l'occasion s'en presentoit. Ce que vous me dittes, repliqua la Princesse, est plein d'esprit, et paroist mesme vray-semblable : puis qu'il est certain que je ne voy aparence aucune que vous ayez pû vouloir deux choses contraires tout à la fois. Mais comme enfin il y a pourtant je ne sçay quoy en vostre procedé, qui n'est pas de la maniere dont vous avez accoustumé d'agir, il faut reparer ce manquement là, par une sincerité tres exacte, que je demande de vous : c'est pourquoy, si vous voulez me persuader que vos intentions ont esté telles que vous le dittes, vous me rendrez un conte tres fidelle, de tout ce que le Prince mon Pere vous dira de moy : car comme je ne veux rien entreprendre contre son service, que je ne cherche qu'à n'estre pas malheureuse, je ne pense pas vous demander rien d'injuste. je vous promets Madame, luy dit il malicieusement, de vous dire tout ce qu'il me dira du Prince Mexaris : ne changez point mes paroles, reprit la Princesse, et engagez vous à me dire tout ce qu'il vous dira de moy. Perinthe qui connut bien que la Princesse ne luy parloit ainsi, que parce qu'elle vouloir aussi sçavoir ce que le Prince son Pere luy diroit d'Abradate, en fut si, interdit, qu'il fut quelque temps sans luy respondre : mais à la fin comme elle l'en pressa : je crains si fort, luy dit il, d'estre obligé de vous dire quelquesfois des choses peu agreables, que je ne m'engage qu'avec peine à faire ce que vous desirez. La Princesse eust bien voulu pouvoir obtenir d'elle, assez de hardiesse pour luy faire sçavoir qu'elle ne luy seroit pas moins obligée de parler pour Abradate, que de parler contre Mexaris, mais il n'y eut pas moyen : aussi croisie que si elle luy eust fait cette priere, il en seroit mort de douleur : ou luy auroit du moins donné de si visibles marques de sa passion, qu'elle s'en seroit à la fin aperçeuë. Cette conversation s'estant donc passée ainsi, Panthée creut effectivement que Perinthe n'avoit eu autre intention que de mesnager sa fortune en la servant, et le fit croire au Prince Abradate : mais pour Doralise, elle ne se laissa pas persuader si facilement : au contraire, tous ses soubçons qu'elle avoit eus autrefois, de la passion de Perinthe, se renouvellerent dans son esprit. Neantmoins comme elle l'estimoit effectivement, elle n'en dit rien à la Princesse, de peur de luy nuire : mais elle ne pût s'empescher de m'en dire quelque chose, apres m'avoir fait promettre de n'en parler point. D'abord je creus qu'elle ne parloit pas serieusement : mais un moment apres, mes soubçons surent plus forts que les siens : car non seulement je pensay tout ce qu'elle pensoit, mais encore cent autres choses dont je me souvins, et sur lesquelles je n'avois pas arresté mon esprit, lors qu'elles estoient arrivées. je tombay pourtant dans le sens de Doralise : et je me resolus aussi bien qu'elle, à n'aller pas nuire à un aussi honneste homme que Perinthe, sur un soubçon, qui apres tout, pouvoit estre mal fondé : puis qu'il ne l'estoit que sur des conjectures, qui sont bien souvent trompeuses. C'est pourquoy je fis une resolution constante, de ne rien dire à la Princesse : toutesfois comme cela pouvoit avoir de fâcheuses suittes, nous nous resolusmes de l'observer soigneusement : et de nous dire l'une à l'autre, tout ce que nous descouvririons. j'advoüe Madame, que je fis une legereté en cette occasion ; qui fut de dire à Doralise, la proposition que la Princesse avoit faite à Perinthe touchant son mariage : mais il me sembloit que cela estoit une preuve si forte de la passion dont nous le soubçonnions, que je ne pûs m'en empescher. je ne l'eus pourtant pas plustost dit, que j'eusse voulu ne l'avoir pas fait : mais il n'estoit plus temps. Ce n'est pas que je ne disse la chose de façon que Doralise ne pouvoit pas avoir un juste sujet de se pleindre : mais apres tout, je m'aperçeus bien que ce que je luy dis la toucha, car elle en rougit de dépit. Je vous laisse à penser, luy dis-je alors pour l'adoucir, si Perinthe vous estimant autant qu'il vous estime, et tesmoignant avoir tant d'amitié pour vostre Personne : n'auroit par reçeu aveque joye, la proposition que la Princesse luy a faite, quand mesme il n'auroit point eu du tout d'amour pour vous : ainsi il faut conclurre qu'il en a pour quelque autre : et que cette autre est assurément Panthée. S'il aime Panthée, reprit Doralise, je luy pardonne de bon coeur : et je luy pardonne d'autant plustost, qu'il sera assez puny de cette folle passion, par la mesme passion qui le possede. Mais si c'est quelque autre, je me vangeray sur luy, et de son refus, et de l'injure que la Princesse m'a faite, de m'aller offrir sans m'en rien dire. Doralise malgré sa colere, connoissoit pourtant bien que le sentiment de la Princesse avoit esté obligeant pour elle : mais c'est qu'elle ne vouloit pas se pleindre autant de Perinthe que de Panthée. Depuis cela, cet Amant caché ne se pût presques plus cacher à nous : il ne faisoit pas une action, ny ne disoit pas une parole, où nous ne creussions voir des marques de son amour : aussi l'observions nous si soigneusement qu'il s'en aperçeut, et nous en demanda mesme la cause. Comme il, craignoit que la Princesse n'eust dit a Doralise quelque chose de ce qui c'estoit passé entre eux, et qu'il craignoit aussi qu'elle ne luy en voulust mal, il redoubla sa civilité pour elle ; n'osant plus luy parler d'Andramite, que Doralise à la priere de la Princesse, traita un peu moins severement, depuis qu'elle eut sçeu que ç'avoit esté par son moyen, que Mexaris avoit esté traversé dans son dessein. Cependant ce Prince s'assurant tousjours sur la parole du Pere de la Princesse, attendoit quelque occasion favorable, ou de faire changer d'avis à Cresus, ou d'espouser Panthée malgré luy, s'il ne le pouvoit autrement. De sorte qu'il vivoit sans beaucoup d'inquietude : dans la certitude où il pensoit estre de l'heureux succés de son dessein. Abradate estoit pourtant plus heureux que luy : car estant assuré du coeur de Panthée, il avoit d'assez douces heures, malgré tant d'obstacles qui s'oposoient à son bonheur. Mais pour le malheureux Perinthe, il n'estoit jamais sans affliction : il trouvoit pourtant quelque espece de repos, à penser que Panthée n'espousant ny Mexaris ny Abradate, ne se marieroit peut-estre point. Il m'a dit depuis, que lors qu'il trouvoit lieu de croire que cela pourroit arriver ; il avoit presque autant de joye, qu'en peut avoir un Amant, qui est à la veille de posseder sa Maistresse. Les choses surent donc quelque temps de cette sorte : pendant quoy l'amour d'Andramite pour Doralise, estoit ce qui servoit à rendre la conversation plus agreable : estant certain que l'on ne peut rien imaginer de plus bizarre ny de plus galant, que tout ce que cette Fille luy disoit. Car comme il vouloit tousjours soutenir qu'il n'avoit jamais aimé qu'elle, elle aussi luy disoit aussi tousjours, que s'il avoit aimé la Femme qu'il avoit perduë, il ne luy estoit point propre : et : que s'il ne l'avoit point aimée, il avoit esté fort injuste puis qu'elle avoit esté fort aimable : et que par consequent elle n'espouseroit jamais un homme qui auroit esté mauvais Mary. Un jour donc que Mexaris et Abradate se trouverent chez la Princesse, quoy que ce dernier y allast un peu moins souvent par les ordres de Panthée ; Doralise se trouvant en un de ces jours où elle estoit la plus redoutable, se mit à leur demander, comme ils luy parloient d'Andramite, si elle n'avoit pas raison de resister aux persuasions d'un homme, qui n'avoit point pleuré la mort de sa Femme ? mais, luy die Abradate, s'il l'a veuë mourir sans douleur, seulement parce qu'il la regardoit comme un obstacle au dessein qu'il avoit d'estre aimé de vous, bien loin de l'accuser d'insensibilité, vous le devriez loüer de constance et l'en recompenser. Il est vray, dit Doralise, qu'a regarder la chose de ce costé là, je luy ay quelque obligation : mais pourquoy l'espousoit il s'il m'aimoit ? et s'il ne m'aimoit pas, pourquoy ne l'a t'il point regrettée, et pourquoy ne la regrette t'il point encore ? Mais s'il la regrettoit, dit la Princesse, il ne vous aimeroit pas : j'en tombe d'accord, repliqua t'elle, mais aussi en seroit il plus heureux. Son bonheur seroit mediocre, reprit Mexaris, de pleindre eternellement la mort d'une personne qu'il auroit aimée, je vous assure, respondit Doralise en sous-riant, qu'une Maïstresse vivante un peu capricieuse, est bien aussi incommode qu'une femme morte, quand elle auroit elle la meilleure du monde. Il semble par ce que vos dittes, reprit Mexaris, que vous vous acculiez vous mesme : il est certains caprices, adjousta Abradate, dont les Belles sont vanité, et qui ne laissent pas de donner beaucoup de peine à ceux qui les aiment. Il en est aussi, répliqua froidement Mexaris, qui sont fort avantageux à quelques uns : et qui les font quelquesfois preferer sans raison à d'autres qu'ils ne valent pas. Ce que vous dittes peut sans doute arriver, reprit Abradate, mais pour moy qui ay beaucoup de respect pour les Dames, et qui n'ay pas moins bonne opinion de leur jugement que de leur esprit, je suis persuadé que pour l'ordinaire, les Amants heureux méritent de l'estre. Vous avez sans doute raison, dit Doralise ; et tous ces Amants pleintifs, qui ne parlent jamais qu'en accusant la personne qu'ils aiment, de caprice ou de peu de jugement, sont assurément et capricieux, et peu judicieux tout ensemble. Ce sont, dis-je, de ces gens, qui s'offencent de peu de choie : et qui s'estimant beaucoup plus qu'ils ne méritent de l'estre, croyent qu'on leur fait une injustice extrême de ne les choisir pas, et de ne les estimer pas autant qu'ils s'estiment eux mesmes. Il est vray (dit la Princesse sans s'en pouvoir empescher) que j'en connois qui font ce que vous dittes : j'en connois aussi, reprit malicieusement Doralise, et peutestre sont-ce les mesmes dont vous entendez parler. Mais quoy qu'il en toit, adjousta t'elle, comme l'Amour est aveugle aussi bien que la Justice, il faut qu'il agisse dans le coeur des Dames, comme elle doit agir dans le coeur des luges : c'est a dire que sans se soucier de la Grandeur ; delà qualité ; des menaces : et des pleintes des pretendans ; il faut juger equitablement, du mérite et du service de ceux qui se donnent à nous. Que ne jugez vous donc en faveur d'Andramite ? reprit Abradate ; je ne trouve pas que je le puisse, repliqua t'elle, et toute la grâce que je luy puis faire, est de ne le juger encore. Mais puis que vous croyez, dit Mexaris, que l'amour fait tous les honnettes gens qui font au monde, comment pouvez vous ne trouver pas Andramite fore accomply, puis qu'il assure qu'il vous aime infiniment ? Je n'ay jamais dit, repliqua t'elle, que tous ceux qui aiment fussent honnestes gens, mais bien que l'on ne peur estre parfaitement honneste homme sans avoir aime : joint que ce n'est pas par par cette raison que je refuse Andramite, de qui le merite est grand : mais seulement parce que s'il a aimé sa femme, je ne le sçaurois souffrir, puis que je veux un coeur qui n'ait rien aimé : et que s'il ne l'a point aimée, je ne dois pas non plus le choisir, puis que selon mon sens il la devoit aimer. Cette regle generale reprit Abradate, qui dit que pour estre aimé il faut aimer, ne se trouve donc pas bien fondée, puis qu'Andramite ne peut toucher vostre coeur : elle n'est sans doute pas generale comme vous le dittes, repliqua t'elle, et je serois mesme bien marrie qu'elle le fust. Mais ce qui fait que ce discours qui est sçeu de toutes les Nations, est quelquesfois troué faux, c'est assurément que l'on n'entre pas dans le veritable sens de ceux qui l'ont dit la premiere fois, et qui en ont fait une regle universelle. Car enfin ils n'ont jamais entendu, que pour aimer on deust infailliblement estre aimé : mais c'est qu'ils croyoient sans doute aussi bien que moy, qu'à force d'aimer on devient aimable : de sorte qu'en disant à un homme si tu veux estre aime, aime, c'est luy donner le plus court moyen de faire paroistre ce qu'il a de bon dans le coeur. Et quelquesfois aussi ce ce qu'il a de plus mauvais, adjousta la Princesse : en effet combien y a t'il de gens, qui n'auroient jamais commis de grands crimes, s'ils n'avoient point eu de passion violente ? Il n'en faut pourtant pas accuser l'Amour, reprit Doralise : qui ne donne assurément jamais de mauvaises inclinations : et comme on ne se pleint pas du Soleil, que je compare tousjours avec l'Amour, de ce qu'il fait naistre mille Bestes venimeuses, dans le mesme temps qu'il blanchit des Lis, où qu'il colore des Roses : de mesme il ne faut pas accuser l'Amour des bassesses de quelques lasches Amans qui sont au monde : puis qu'il inspire cent actions heroïques, et qu'il fait pratiquer toutes les vertus à mille autres, qui ne seroient peut-estre que des hommes ordinaires sans cette passion. La Princesse se mit à rire de la pensée de Doralise, aussi bien qu'Abradate : mais pour Mexaris il demeura assez interdit : et d'autant plus, que Doralise continuant de parler, dit encore cent choses où il pouvoit prendre part. Il remarqua mesme une fois, que les regards d'Abradate et ceux de Doralise s estant rencontrez, ils avoient sous-ry d'intelligence : et qu'Abradate par une action de teste avoit semblé la remercier de toutes les choses piquantes qu'elle luy avoit dittes : si bien qu'ayant l'esprit fort aigry, il ne parla plus le reste du jour qu'à mots interrompus : et dit mesmes plusieurs choses assez dures à Abradate, qui y respondit avec autant de fermeté, que le respect qu'il vouloit rendre à la Princesse et à la qualité de son Rival le luy permettoit. Comme elle s'aperçeut aisément du chagrin de Mexaris, elle fit ce qu'elle pût pour destourner la conversation : et en effet, la colere de ce Prince se calmant un peu en aparence, elle creut que la chose n'auroit point de fàcheuse suitte. Ils sortirent donc de chez elle en mesme temps : car lors que Mexaris vit qu'Abradate s'en alloit, il prit aussi congé de la Princesse, quoy qu'elle le voulust retenir. Comme ils surent au pied de l'Escalier Mexaris parla bas à un des siens : en suitte dequoy il demanda à Abradate, s'il ne voudroit pas bien s'aller promener dans les Jardins du Palais qui estoient fort proche ? et comme il luy eut respondu qu'il luy suivroit, ils y surent : Mexaris estant accompagné de huit ou dix des siens, et Abradate d'un pareil nombre. Aussi tost qu'ils surent dans ces Jardins, Mexaris mena Abradate dans une grande Allée, où il n'y avoit personne : et apres avoir fait signe qu'il ne vouloit pas estre suivy, il s'arresta : et regardant Abradate d'un air assez imperieux ? il y a long temps, luy dit il, que j'ay eu dessein de vous parler : mais l'esperance que j'avois, que de vous mesme vous vous porteriez à faire ce que mille raisons veulent que vous fassiez, m'a obligé de differer jusques à cette heure à vous advertir, que vous n'agissez nullement comme estant fils de la Reine de la Susiane ma Soeur. Car encore que mon âge ne soit pas fort different du vostre, je ne laisse pas d'estre en droit d'exiger de vous quelque espece de defference : et comme estant mon Neveu, et comme estant refugié dans une Cour, où je dois estre plus consideré que vous. Seigneur (répliqua Abradate, avec une civilité hardie) je ne sçache pas avoir manqué au respect que je vous dois, ny comme estant Fils de la Reine de la Susiane, ny comme estant refugié en un lieu où vous estes en effet tres considerable ; c'est pourquoy je pense pouvoir dire, que la pleinte que vous faites de moy est injuste : et que la maniere dont vous vous en pleignez est un peu outrageante. Ce que vous faites tous les jours, reprit Mexaris, m'est bien plus injurieux : car enfin vous n'avez pas ignoré que l'estois amoureux de la Princesse de Clasomene : et cependant vous n'avez pas laisse de vous engager à la servir, et vous ne laissez pas encore de vous y obstiner. Quoy que la maniere dont vous me parlez, reprit Abradate, deust peut-estre me dispenser de vous rendre raison de mes actions et de mes desseins : le respect que je vous dois, comme estant frere de la Reine ma Mere, et d'un Roy qui m'a donné Azile dans sa Cour, m'oblige à vous dire ; qu'ayant aimé la Princesse de Clasomene dés le premier instant que je l'ay veuë, je n'ay sçeu la passion que vous aviez pour elle, que lors que je n'estois plus en estat d'estre maistre de la mienne. Joint qu'ayant tousjours sçeu que Cresus n'aprouveroit jamais que vous songeassiez à l'espouser, j'ay pensé que je ne vous ferois pas un grand outrage, si je faisois ce que je pourrois pour aquerir un bien que vous ne pourriez jamais posseder. Mais croyez vous, interrompit Mexaris, que cette mesme raison d'Estat, qui ne veut pas que le Roy consente que j'espouse une fille qui me rendroit trop puissant dans son Royaume, veüille que vous qui estes Estranger l'espousiez ? Ha non non Abradate, deffaites vous de cette imagination : et soyez persuadé, que Cresus ne voudra pas que vous pensiez a cette Alliance. Croyez encore, si vous estes sage, que le Prince de Clasomene ne donnera point sa Fille a un Prince exilé : et ne pensez jamais, s'il vous reste quelque raison, à faire une seule action qui me puisse persuader que vous y songez encore. Jusques icy, reprit Abradate, je vous ay parlé comme Fils de la Reine de la Susiane ; comme Prince refugié en Lydie ; et comme Neveu du Prince Mexaris : mais apres ce que je viens d'entendre, il faut que je parle en Amant de Panthée : c'est à dire en homme qui ne la sçauroit ceder à personne, et qui l'aimera et la servira, jusques à la fin de sa vie. Veritablement, adjousta t'il, si la Princesse de Clasomene vous choisit, je n'ay rien à faire qu'à mourir : et j'ay assez de respect pour elle, quand je n'en aurois pas pour vous, pour mourir mesme sans me pleinde : mais si cela n'est pas, sçachez s'il vous plaist que je ne changeray point ma façon d'agir. Quand vous seriez à Suse, repliqua Mexaris, et que j'y serois refugié, comme vous l'estes en Lydie, vous ne parleriez pas avec plus de hardiesse que vous parlez ; je parlerois mesme aveque plus de retenuë, reprit Abradate, parce que je sçay bien qu'il n'est pas beau d'insulter sur les malheureux. Il ne l'est guere davantage, respondit Mexaris, de perdre le respect que l'on doit à ses protecteurs : aussi ne perdray-je jamais celuy que je dois au Roy de Lydie, repliqua Abradate ; et je suis mesme au desespoir que l'amour me force à faire ce que je fais, contre un Prince qui luy est si proche. Vous ferez encore plus, reprit fierement Mexaris, car si vous ne renoncez absolument à Panthée, il faut que je vous voye l'Espée à la main. je feray tousjours tout ce que je pourray, repliqua Abradate, pour ne faire ny l'un ny l'autre : il faut pourtant vous déterminer, luy respondit Mexaris, et resoudre promptement ce que vous voulez faire, et lequel vous voulez choisir. Puis que vous me forcez à vous le dire, reprit Abradate, je veux conserver Panthée ; deffendre ma vie ; et n'attaquer la vostre qu'à l'extremité. Voila Seigneur tout ce que l'amour et le respect peuvent exiger de moy : je voudrois vous pouvoir ceder la Princesse, mais apres tout je ne vous la cederay point : et quoy que je sois resolu de ne faire rien contre le respect que je vous dois, je ne feray pourtant rien contre mon amour. Comme Abradate disoit cela, il vit que Mexaris s'avança vers une palissade sorte espaisse, vis à vis d'une Fontaine jalissante qui estoit au milieu de l'Allée : et qu'il y prit deux Espées, dont il luy en presenta une : luy disant que puis qu'il ne pouvoit luy ceder Panthée, il la luy disputast jusques à la mort. D'abord Abradate ne la prit, que pour parer simplement les coups de Mexaris, sur le visage duquel il voyoit une fureur qui luy pouvoit faire croire qu'il estoit capable de tout entreprendre : mais comme il vit que plus il luy parloit civilement, et que plus il reculoit, plus il l'attaquoit avec fureur, et plus sa colere augmentoit ; l'amour et la jalousie estant à la fin plus fortes que le respect qu'il devoit à Mexaris, il fit ferme, et se batit alors comme un homme qui vouloit vaincre, Cependant comme je ne doute pas que vous ne soyez en peine de sçavoir comment Mexaris pût trouver ces deux Espées dans cette Pallissade ; vous vous souviendrez s'il vous plaist, que je vous ay dit qu'au sortir de chez la Princesse, ce Prince avoit parlé bas à un des siens : apres quoy je vous diray, qu'il luy avoit commandé absolument d'aller porter ces deux Espées au lieu qu'il luy avoit prescrit, et qui estoit fort remarquable, à cause de la Fontaine qui y est. Mais apres luy avoir fait ce commandement, il luy en avoit encore fait un autre, afin de l'esloigner de ce lieu là : et luy avoit ordonné de luy aller querir un homme de qualité, qui demeuroit à l'autre bout de Sardis : luy deffendant de parler à qui que ce soit de ces deux Espées. De sorte que dés que ces Princes avoient esté dans le Jardin, et que Mexaris eut deffendu qu'on les suivist, il avoit esté executer son ordre, avec une diligence extréme : mais comme il fut sorty du Jardin, pour aller chercher cét homme dont Mexaris n'avoit pas besoin, il rencontra un Officier de la Princesse devant sa porte, qui estoit son Amy particulier, à qui il fit confidence de ce qu'il venoit de faire : luy demandant mesme conseil : car la pensée de cét Officier de Mexaris estoit, que son Maistre se vouloit battre contre celuy qu'il luy envoyoit querir. Mais comme cét Officier de la Princesse avoit plus d'esprit que l'autre sçachant que Mexaris et Abradate estoient ensemble, il crëignit qu'il n'arrivast quelque malheur : et apres luy avoir conseillé de retourner plustost au Jardin que d'achever son voyage ; et de dire à son Maistre qu'il avoit sçeu que celuy qu'il luy envoyoit chercher n'estoit pas chez luy, il entra en diligence chez la Princesse, qu'il trouva en conversation avec Perinthe : devant qui il ne laissa pas de luy dire ce qu'il venoit d'aprendre. A peine eut il dit cela, que la Princesse fit un grand cry, et changea si fort de couleur, que Perinthe ne pût pas douter qu'elle ne prist un interest bien particulier en la vie d'Abradate : car il sçavoit bien qu'elle n'en pouvoit avoir d'autre en celle de Mexaris, que celuy que la pitié toute seule luy pouvoit faire prendre. je vous laisse donc à juger en quel estat il se trouva, lors regardant la Princesse, il vit quelques larmes tomber de ses yeux, par la seule crainte de la mort d'Abradate : cependant comme elle sçavoit qu'en ces occasions, les momens sont precieux, elle s'aprocha de Perinthe : et le priant avec une tendresse extréme ; mon cher Perinthe, luy dit elle, faites que je vous aye l'obligation d'avoir empesché qu'il n'arrive quelque malheur de cette querelle : et sçachez, pour vous obliger à estre plus diligent, que vous ne pouvez jamais me rendre un service plus considerable, que celuy que je vous demande. Allez donc, je vous en prie : car je seray bien aise de ne devoir cét office la qu'à vous seul. Il vous est aisé de juger, Madame, combien Perinthe estoit surpris et affligé, de la commission que la Princesse luy donnoit : il voulut deux ou trois fois luy dire quelque chose ; mais la Princesse sans l'escouter, luy disoit tousjours qu'il allast promptement : de sorte que le pauvre Perinthe malgré luy, fut pour separer deux hommes qu'il eust voulu combatre tous deux s'il eust osé. Il est vray qu'il n'y fut pas des premieres : car le bruit des Espées ayant esté entendu par ceux qui estoient dans les autres Allées de ce Jardin, ils y surent en diligence : mais ils y surent pourtant trop tard ; car le combat de ces Princes estoit desja finy, quand ils arriverent aupres d'eux. je ne vous diray point. Madame, comment il se passa : et ce sera assez que je vous aprenne, que Mexaris fut blessé et desarmé, et qu'Abradate vainquit sans avoir reçeu aucune blessure : Mexaris disant luy mesme, que ce Prince avoit une valeur incomparable. Mais de grace, Madame, imaginez vous un peu, quels sentimens estoient ceux de Perinthe : lors que dans l'incertitude de l'evenement de ce combat, il alloit chercher ces deux Princes. Il m'a advoüé depuis, qu'il ne pût jamais demeurer d'accord avec luy mesme de ses propres souhaits : tantost il eust voulu que tons les deux se fussent tuez : quelquefois il desiroit au moins qu'Abradate fust vaincu : et quelques fois aussi, trouvant beaucoup d'injustice et mesme de lascheté à ses souhaits, il se souhaittoit la mort à luy mesme : principalement lors qu'il faisoit reflexion sur la douleur que Panthée avoit tesmoigné avoir, par la seule crainte qu'elle avoit euë qu'il n'arrivast quelque malheur à Abradate. De plus, il eut encore le desplaisir de rencontrer cét illustre Vainqueur de Mexaris, que quelques uns de ses Amis que le hazard avoit amenez dans ce Jardin conduisoient chez luy : et pour l'accabler davantage, il ne le vit pas plustost, qu'Abradate l'abordant, sans attendre ce qu'il luy diroit ; si je puis sans incivilité, luy dit il, vous conjurer de dire à la Princesse de Clasomene, que c'est par elle seule que la valeur du Prince Mexaris ne m'a pas vaincu, je vous prieray de le faire ; et de l'assurer que l'attribuë à la passion que j'ay pour elle, l'heureux succés de mon combat. Perinthe estoit si interdit, qu'il escouta ce discours sans y respondre, que par une profonde reverence : mais Abradate prenant son silence pour un consentement à ce qu'il desiroit de luy, le quitta, et fut attendre avec assez d'inquietude, ce que Cresus penseroit de son action. Cependant tous ses Amis agirent puissamment envers ce Prince : et entre les autres Andramite, qui pensant bien servir Perinthe, qu'il sçavoit l'avoir prié d'empescher que Cresus ne consentist au Mariage de Mexaris et de Panthée, si tout ce qu'il pût pour apaiser le Roy : qui en effet estant informé de la chose, donna tout le tort au Prince son Frere, de qui les blessures n'estoient pas dangereuses : et excusa Abradate autant qu'il pût. Il voulut mesme qu'ils s'embrassassent, dés que Mexaris fut guery : mais ce qu'il y eut de de cruel pour Abradate, fut que Perinthe sçachant que Cresus n'avoit guere plus d'envie que Panthée l'espousast que Mexaris, persuada à Andramite, qu'il devoit obliger le Roy, pour oster absolument tout sujet de querelle à deux si grands Princes, de leur deffendre esgalement de songer au mariage de cette Princesse. Et en effet, Andramite agissant à la priere de Perinthe, qui luy disoit pour colorer la chose, que c'estoit que la Princesse de Clasomene estoit en une aprehension estrange, d'estre cause de la mort de quelqu'un de ces Princes ; il fit que Cresus les accommodant, leur dit à tous deux qu'il ne vouloit point qu'ils pensassent à Panthée. Bien est il vray, qu'il parla d'une maniere diffetente à ces deux Rivaux : car il commanda absolument la chose à Mexaris, et se contenta d'en prier Abradate : traitant l'un comme son sujet, et l'autre comme Prince estranger. Ils ne purent toutesfois se resoudre à luy promettre ce qu'il vouloit : disant tousjours que l'amour estoit une passion que l'on ne surmontoit pas facilement, et de laquelle ils ne croyoient pas se pouvoir deffaire. Ils disoient pourtant cela avec tant de respect pour Cresus, de peur de l'irriter, et de peur qu'ils ne les esloignast de Sardis, que leur resistance ne l'offença point : et il creût mesme qu'ils ne laisseroient pas de luy obeir, quoy qu'ils luy protestassent qu'ils ne pensoient pas le pouvoir faire. Ainsi il se trouva que le Vainqueur, ne fut plus pas heureux que le vaincu : et que ce fut effectivement Perinthe, qui recueillit tout le sruitde la victoire d'Abradate ; par la joye qu'il eut de pouvoir esperer que la Princesse ne l'espouseroit non plus que Mexaris. Mais, Madame, j'oubliois de vous dire, que ce fut une rare chose, que de voir revenir Perinthe rendre conte à la Princesse, du combat de Mexaris et d'Abradate : car encore qu'elle l'eust desja sçeu par d'autres, neantmoins comme l'on est bien aise d'ouïr dire plus d'une fois une chose qui plaist, et où l'on s'interesse : Perinthe ne fut pas plustost aupres d'elle, où il n'y avoit alors que Doralise et moy ; que luy adressant la parole, et bien Perinthe (luy dit elle avec beaucoup de joye dans les yeux) graces aux Dieux le Prince Abradate et le Prince Mexaris ne sont point morts : non Madame, repliqua t'il, mais le dernier est blessé. Il est vray, dit elle, mais comme on m'a dit que ses blessures sont legeres, cela n'empesche pas que je ne sois ravie que ce combat n'ait pas esté plus funeste. je m'imagine Madame, reprit il, que qui trouveroit le juste sens de vus paroles ; trouveroit Abradate plus glorieux de ce que vous dittes, que d'avoir desarmé Mexaris : quoy qu'il en soit, dit la Princesse en rougissant : aprenez moy precisément toutes les particularitez de ce combat. Perinthe se trouvant alors bien embarrassé, et ne pouvant se resoudre à exagerer luy mesme la gloire d'un Rival qu'il voyoit estre si bien dans le coeur de Panthée, luy dit qu'il ne les avoit pas sçeües. Que les Amis de Mexaris les disoient d'une façon, et ceux d'Abradate d'une autre : et qu'enfin il luy sembloit que c'estoit le principal, qu'elle sçeust qu'Abrate n'estoit point blessé, et que Mexaris avoit esté desarmé. Sans mentir, (luy dit Doralise en riant, qui connut aussi bien que moy la veritable cause qui empeschoit Perinthe de satisfaire la curiosité de la Princesse) il faut advoüer que pour un Brave, vous estes mal informé de ce combat : et qu'il n'est pas tousjours vray de dire, que chacun parle bien de son mestier. Pour moy (adjousta t'elle malicieusement, pour descouvrir toujours plus ses sentimens) si j'avois esté à un Bal, et que la Princesse me demandast precisément ce qui s'y seroit passé, je luy dirois sans doute toutes choses. jusques aux moindres circonstances. Elle sçauroit si la Salle auroit esté bien ou mal esclairée, qui auroit le plus dancé ; quelles des Dames auroient esté les plus parées où les plus belles ; qui des hommes auroit paru le plus galant : je luy dirois encore, celle cy a esté la mieux habillée : celuy là a parlé long temps à une telle ; et un tel à une autre : et luy démeslant tous les petits intrigues de l'Assemblée, je ferois qu'elle sçauroit si exactement tout ce qui s'y seroit passé, qu'elle n'ignoreroit pas mesme qui auroient esté celles que l'abondance des lumieres auroit fait rougir avec tant d'excés : qu'elles en auroient perdu une partie de leur beauté. Cependant vous qui estes Brave, venez raconter un combat, comme je le raconterois : et au lieu d'en dire toutes les circonstances exactement, vous dittes seulement à la Princesse qui les veut sçavoir, Mexaris est blessé, et Abradate est Vainqueur. Il est vray (dit Panthée en riant de ce que Doralise disoit) que je trouve que vous avez raison, et que Perinthe a tort : je pensois Madame, repliqua t'il, qu'il ne fust pas trop judicieux, de narrer un combat à des Dames, de la mesme façon qu'on le raconte à des hommes : il ne seroit sans doute pas beau, reprit Doralise, que vous vinssiez tousjours parler de Guerre, et de Batailles, ou conter vos propres victoires : mais pour un combat singulier, et un combat encore où vous n'avez point eu de part, et qui s'est fait entre deux Personnes si remarquables, il faloit le dire fort exactement. je m'en informeray donc mieux une autre fois, reprit il, et je profiteray de vos enseignemens : une autre fois ! interrompit la Princesse, ha veüillent les Dieux que vous n'en soyez pas en la peine. Panthée dit cela d'un air, qui fit si bien voir à Perinthe ce qu'elle pensoit, qu'il en perdit la parole durant un quart d'heure : pendant lequel Doralise continuant de luy parler comme elle avoit commencé pensa le faire desesperer. Mais pour en revenir où l'en estois, je vous diray, Madame, qu'Abradate fut si affligé, de voir qu'en vainquant Mexaris, il avoit vaincu inutilement, qu'on ne pouvoit pas l'estre davantage. Ce n'est pas qu'il n'eust quelque consolation, de voir qu'il estoit du moins en seureté de son Rival : mais cela n'empeschoit pas qu'il ne s'estimast tres malheureux. Quand la Princesse sçeut la chose, elle en fut aussi fort touchée ; quoy qu'elle aportast soin à ne le tesmoigner pas : si bien que la premiere fois qu'Abradate rencontra la Princesse chez Doralise, il se fit une conversation entre eux, qui acheva de lier leur amitié : la Princesse demeurant pourtant tousjours dans les termes qu'elle s'estoit prescrits, de n'espouser jamais Abradate, sans le consentement du Prince son Pere : mais de n'espouser jamais aussi Mexaris, quelque violence qu'on luy voulust faire pour cela. Ainsi ce qui s'opposoit en aparence à leur affection, la rendit plus forte, et Perinthe sans y penser, servit plus Abradate en luy voulant nuire, qu'il n'eust fait en le voulant servir. Cét Amant secret ne laissoit pas de se croire plus heureux, qu'il n'estoit auparavant le combat de ses Rivaux : car encore qu'il connust bien que le coeur de Panthée estoit engagé, il ne laissoit pas d'esperer, que voyant qu'elle ne pouvoit espouser Abradate, elle feroit effort pour le chasser de son ame : de sorte que nous le voiyons plus gay qu'il n'avoit accoustumé de l'estre. Pour Mexaris, il estoit si melancolique, qu'on ne pouvoit pas l'estre plus qu'il l'estoit. ce n'est pas qu'il n'eust tousjours de bonnes paroles du Prince de Clasomene : mais comme elles n'estoient pas décisives, et que Perinthe l'empeschoit de se resoudre à luy donner sa Fille sans le consentement du Roy, il n'en estoit guere moins inquiet. Cependant Abradate et luy, vivoient ensemble avec une civilité froide, qui sembloit toujours estre une disposition à une nouvelle querelle : comme le Roy ne leur avoit pas deffendu de voir Panthée, mais seulement de songer a l'espouser, ils la voyoient l'un et l'autre quelquesfois chez elle ; mais beaucoup plus souvent ailleurs, de peur d'irriter Cresus : ainsi ils menoient une vie fort contrainte et peu agreable. Abradate estoit pourtant beaucoup moins malheureux que son Rival : puis que non seulement il sçavoit qu'il n'estoit pas haï ; mais qu'il avoit encore l'avantage, que la Princesse n'alloit en aucun lieu, qu'il n'en fust adverty à l'heure mesme. Car comme il estoit liberal, ses Espions estoient tres exacts et tres fidelles : et je pense pouvoir dire, qu'il n'y avoit pas un homme, de quelque condition qu'il fust, ny chez le Prince de Clasomene, ny chez la Princesse sa Fille, qui ne fust absolument à luy, à la reserve de Perinthe. Au contraire, l'avarice de Mexaris, faisoit qu'il estoit mesme mal servy et mal adverty pis ses propres gens ; et qu'ainsi il ne sçavoit jamais que ce que personne n'ignoroit. Apres avoir donc vescu quelque temps de cette sorte, il prit enfin une resolution fort injuste et fort violente : qui fut d'enlever Panthée, s'il ne pouvoit obliger lé Prince de Clasomene, à luy faire secrettement espouser sa Fille d'authorité absoluë. Comme il estoit dans ces sentimens, il arriva nouvelle que la Princesse Basiline Tante de Panthée, estoit attaquée d'une maladie mortelle : si bien que cette Princesse qui l'aimoit tendrement, suplia son Pere de luy permettre d'aller rendre les derniers devoirs, à une personne qui luy estoit si chere. Comme cette priere estoit juste, Panthée obtint facilement ce qu'elle demandoit, et le Prince de Clasomene luy mesme eust fait ce voyage, s'il n'eust pas esté adverty qu'il en demanderoit inutilement la permission à Cresus. Il fut donc resolu que Panthée iroit seule, et que Perinthe la conduiroit : qui comme vous pouvez penser, reçeut cette commission agreablement. Il fut pourtant fàché de laisser Mexaris aupres du Prince son Maistre sans qu'il y fust : neantmoins la satisfaction qu'il avoit de voir qu'il alloit estre quelque temps aupres de la Princesse sans y voir ses Rivaux, l'emporta sur toute autre consideration. Cependant Panthée jugeant bien qu'elle auroit besoin de consolation durant ce voyage, dont la cause estoit si fâcheuse, pria la Tante de Doralise, chez qui elle demeuroit, de luy donner sa Niece ; ce qu'elle luy accorda d'autant plustost, que Doralise tesmoigna le souhaiter ardamment : de sorte que dés le lendemain nous partismes, pour aller à Clasomene. Abradate sentit cette separation, avec une douleur estrange : et ce qui la luy rendit encore plus rude, fut que comme ce voyage fut fort precipité, il ne pût dire adieu en particulier à la Princesse : si bien que ce ne fut que moy qu'il sçeut qu'elle vouloit qu'il la pleignist dans son affliction, et qu'il se souvinst d'elle durant son absence. je ne vous diray point, Madame, avec quelle melancolie la Princesse fit ce voyage, ny quelle douleur fut la sienne, lors qu'arrivant à Clasomene, nous trouvasmes que la Princesse Basiline estoit si mal, qu'il n'y avoit plus nulle esperance de guerison pour elle ; car cela seroit et trop long et trop ennuyeux. Mais je vous diray que quatre jours apres nostre arrivée, nous eusmes le desplaisir de voir mourir cette excellente Princesse dont Panthée sentit la mort avec tant d'amertume, qu'elle en tomba malade elle mesme ; de sorte qu'elle ne pût pas retourner si tost à Sardis. Car encore que son mal ne fust pas violent, il estoit tousjours assez grand, pour l'empescher de se pouvoir mettre en chemin : et par ce moyen, Perinthe eut plus longtemps qu'il n'avoit pensé, le plaisir de ne voir point ses Rivaux, et de voir tousjours la Princesse. En effet il luy devint si agreable, et quasi si necessaire, pendant le sejour qu'elle fit à Clasomene, qu'elle ne pouvoit souffrir que sa conversation ; celle de Doralise ; et si je l'ose dire la mienne : si bien que l'on peut assurer que comme les Roses naissent parmy les espines, les plaisirs de Perinthe naissoient parmy les douleurs. Il est vray qu'ils ne surent pas mesme durables non plus qu'elles : car outre que l'amour est une passion ennemie du calme et du repos, il reçeut une lettre d'Andramite qui redoubla son inquietude : parce qu'elle luy aprit que Mexaris estoit eternellement avec le Prince de Clasomene. Neantmoins comme il sçavoit bien que tant que la Princesse ne seroit pas aupres d'eux, ils ne pourroient executer les resolutions qu'ils pouvoient prendre : il esperoit que des qu'il verroit le Prince de Clasomene, il le feroit changer de dessein, s'il en avoit un contraire à ses intentions, Ainsi ce desplaisir ne fut pas le plus grand de ceux qui troublerent la satisfaction qu'il avoit d'estre esloigné de ses Rivaux, et d'estre aupres de la Princesse : car vous sçaurez Madame, que le Prince Abradate ne pouvant vivre sans avoir des nouvelles de Panthée, escrivit regulierement deux fois toutes les semaines à Doralise ou à moy, tant que nous fusmes esloignées : ou pour mieux dire à la Princesse, estant certain que tout ce qu'il nous disoit, n'estoit que des choses qui la regardoient. D'abord il tesmoigna souhaiter ardamment d'obtenir la liberté de luy escrire à elle mesme : mais elle ne le voulut pas, de peur qu'il n'y eust quelques Lettres perdues : car pour celles que nous recevions Doralise et moy, elles estoient escrites d'une certaine façon, qu'elles pouvoient recevoir plusieurs explications. Ainsi la Princesse entendoit parler d'Abradate presques sans danger : et Abradate aprenoit aussi par nous, tout ce qu'il vouloit sçavoir. Mais afin de mieux embroüiller les choses que nous escrivions, nous avions une fois mandé à Abradate par une voye tres seure, que nous luy voudrions dire quelque chose de la Princesse, ce seroit sous le nom de Perinthe : ainsi vous pouvez juger que le nom de Perinthe estoit dans toutes nos Lettres. Il arriva donc une fois par malheur, que Perinthe fut dans la Chambre de Doralise, comme elle escrivoit à Abradate : et quoy qu'elle eust accoustumé quand elle luy faisoit responce, d'ordonner à une fille qui la servoit, de ne laisser entrer personne sans l'en advertir, elle ne luy obeït pas fort exactement ce jour là : au contraire ayant eu besoin d'aller querir quelque chose dans une autre Chambre, elle sortit de celle de sa Maistresse, sans qu'elle s'en aperçeust : et laissant la porte entr'ouverte, elle fut où elle avoit à faire : esperant estre revenuë devant qu'il pust venir personne. Mais ayant trouvé quelqu'une des Femmes de la Princesse, avec qui elle s'arresta à parler, Perinthe arriva : qui n'entendant aucun bruit dans le Chambre de Doralise, creut ou qu'elle n'y estoit pas, ou qu'elle estoit malade : si bien que pour s'en esclaircir, il porta les yeux à l'ouverture de la porte, par laquelle il vit qu'elle escrivoit sur une petite Table, vis à vis d'un grand Miroir, et qu'elle avoit le dos tourné vers luy. Comme Doralise songeoit attentivement à ce qu'elle vouloit dire, on eust peu mesme faire assez de bruit, qu'elle ne l'auroit pas entendu : c'est pourquoy il n'est pas estrange, si elle n'ouït point entrer Perinthe : qui ayant quelque curiosité devoir ce qu'elle escrivoit, afin d'avoir lieu de luy fai- la guerre de quelque chose, comme elle la luy faisoit tousjours ; se mit à ouvrir la porte tout doucement ; et marchant comme on marche quand on a peur d'esveiller quelqu'un, il fut enfin se mettre derriere Doralise : où il ne fut pas si tost, que panchant la teste par dessus son espaule, il se mit à lire ce qu'elle escrivoit à Abradate. Il ne pût toutesfois pas connoistre à qui cette Lettre s'adressoit : mais il fut bien surpris de voir que le premier mot qu'il y leût estoit son Nom. Sa curiosité redoublant donc encore, il leût tout ce qu'il y avoit d'escrit : qui, si je ne me trompe, estoit à peu prés conçeu en ces termes.

Perinthe me parla hier de vous, d'une maniere si obligeante, que je voudrois que vous pussiez avoir entendu tout ce que nous dismes a vostre avantage. Vostre derniere Lettre luy a semblé la plus jolie du monde : et si jolie enfin, que je lu luy ay veû lire trois fois. Vous sçavez que cette Personne s'y connoist assez, pour n'oser apres cela vous donner des louanges : aussi bien ay-je beaucoup d'autres choses à vous dire, qui vous sont plus. . . . . .

Histoire de Panthée et d' Abradate : retour de Panthée


Comme Doralise escrivoit ce dernier mot, et que Perinthe le lisoit, avec une impatience extréme d'en voir la suite, afin d'en entendre le commencement, où il ne comprenoit rien, sçachant bien que Doralise ne luy avoit point monstré de Lettre ; elle leva les yeux ; et regardant dans le Miroir qui estoit sur la Table, elle y vit Perinthe qui lisoit sa Lettre par dessus son espaule. Elle ne l'eut pas plustost veû, qu'elle fit un grand cry : et depuis quand, Perinthe (s'escria t'elle en se levant et en cachant sa Lettre) avez vous oublié le respect que l'on doit aux Personnes de mon sexe ? Et depuis quand, luy dit il en sous-riant, belle Doralise, avez vous apris à me faire dire des choses où je n'ay jamais pensé ? Du moins, adjousta t'il, faites moy voir cette Lettre que vous dittes que je troune si jolie : et si jolie, que je l'ay leuë jusques à trois sois. Doralise voyant alors, qu'il avoit leû tout ce qu'elle avoit escrit, creut qu'il valoit mieux en railler aveque luy, que de parler plus long temps serieusement : croyant que plus elle s'en fâcheroit, plus il y croiroit de mistere. Joint que comme les Personnes enjouées ne peuvent prendre la liberté qu'elles prennent, sans en donner un peu aux autres ; elle jugea bien qu'elle ne devoit pas se fâcher legerement contre Perinthe, à qui elle avoit fait cent malices innocentes en sa vie. De sorte que changeant de visage, et se mettant à rire, elle se mit alors à relire sa Lettre, afin d'avoir le temps d'y chercher une explication : pendant quoy Perinthe la relisant aussi bien qu'elle, qui ne s'en deffendit point, il la repassa parole pour parole. Mais encore, luy dit il, pourquoy dittes vous ce mensonge, et à qui le dittes vous ? car vous sçavez bien que tout hier je ne vous parlay point : et je venois aujourd'huy pour me recompenser de ce malheur. Cependant vous dittes à la personne à qui vous escrivez, que je vous ay parlé d'elle d'une maniere fort obligeante. Vous adjoustez que sa derniere Lettre m'a semblé fort jolie : et vous dittes enfin tous ces mensonges avec une si grande hardiesse, que j'en suis espouventé. Quoy qu'il en soit, dit Doralise, il me semble que je ne vous rends pas un mauvais office : car en disant tout ce que je dis, je ne dis rien à vostre desavantage : au contraire je dis que vous vous connoissez bien en jolies Lettres, et que je n'ose donner de loüanges, à ce que vous avez loüé. Mais de grace, luy dit il, Doralise, monstrez moy ce que vous dittes que je loüe, autrement vous me mettrez au desespoir : en verité, luy respondit elle, si j'estois mauvaise Amie je vous le monstrerois : et pour vous faire voir que je suis bonne, sçachez (adjousta t'elle, pour luy faire une fausse confidence) qu'une Dame de Sardis, que pour son honneur je ne vous veux point nommer, m'a escrit une Lettre où elle se pique si fort de bel esprit, qu'elle est toute composée de grands mots, et de paroles choisies, qui ne veulent pourtant rien dire : de sorte que connoissant bien par son stile qu'elle veut qu'on la louë, je l'ay sans doute loüée le plus que je la pouvois loüer : puis que je luy ay dit qu'elle avoit eu beaucoup de part à vos loüanges. je vous croiray, repliqua t'il, si vous me monstrez cette Lettre : comme vous en connoistriez peut-estre l'escriture, respondit elle, je ne vous la monstreray pas : cependant Perinthe, adjousta Doralise, le vous prie de me laisser la liberté d'achever la mienne. En effet, dit il, je pense que c'est une affaire pressée : car l'endroit où vous l'avez quittée, monstre que vous avez d'autres choses à dire que des complimens. Il est vray, repliqua Doralise en riant, et c'est pour cela que je vous prie de me quitter. je ne le sçaurois, luy dit il, car à vous parler franchement, je ne croy rien de ce que vous venez de me dire. Et que croyez vous donc ? luy dit elle ; je ne sçay encore ce que j'en dois croire, reprit il, mais je suis pourtant le plus trompé de tous les hommes si cette Lettre ne cache quelque secret. Si vous le croyez ainsi, interrompit Doralise, vous n'estes pas ce me semble raisonnable, de me presser de vous le descouvrir : puis que vous sçavez bien que c'est une chose que nos Amis nous doivent dire d'eux mesmes, et : que nous ne devons jamais leur demander. Si je ne voyois pas mon nom dans vostre Lettre, reprit il, je serois sans doute plus discret : mais apres avoir dit trois ou quatre mensonges de moy, je pense estre en droit devons demander la verité que je veux sçavoir de vous. Et que voulez vous precisément que je vous die ? repliqua Doralise : je veux, dit il, que vous m'apreniez à qui s'adresse cette Lettre, le vous ay desja dit, reprit elle, que je ne vous le diray point : et tout ce que je puis pour vostre satisfaction, est de vous protester que vous ne devez prendre nul interest à tout ce que j'ay dit, et tout ce que je dois dire, à la personne qui j'escris. Au nom des Dieux, s'escria Perinthe, ne me traittez point de cette sorte : car si vous me refusez, je diray ce qui me vient d'arriver, non seulement à tout le monde qui est icy, mais encore à toute la Cour, quand nous serons retournez à Sardis. Perinthe est si discret, reprit Doralise, que je n'ay garde de craindre qu'il me veüille fâcher : Doralise est quelquefois si malicieuse, repliqua t'il, que Perinthe ne sera pas fort coupable, de s'en vanger une fois en sa vie. Mais quand vous direz reprit elle, tout ce que vous pretendez dire, que m'en arrivera t'il ? il arrivera sans doute, respondit Perinthe, que l'on sçaura que vous avez une intelligence cachée avec quelqu'un : on sçait assez, reprit elle en sous-riant, que je ne trouve point cét honneste homme que je cherche : qui sans avoir rien aimé, soit en estat de se faire aimer : c'est pourquoy ma reputation ne sera point blessée, quoy que vous puissiez dire contre moy. Peut-estre (dit alors Perinthe, en la regardant fixement) agissez vous pour quelque autre : et peut-estre encore que vous allez moins d'interest que moy au secret de cette Lettre. je n'eusse jamais creû reprit Doralise, qu'un homme qui ne veut dire son secret à personne, eust esté si puissant à vouloir sçavoir celuy des autres : quoy qu'il en soit, dit il, j'ay une telle envie que vous me disiez precisément ce que je demande, ou que vous me l'advoüyez si je le devine, qu'il n'est rien que je ne fisse pour vous y obliger. Dittes moy seulement, dit elle, ce que vous en pensez, et puis apres je verray ce que j'auray à vous respondre. Comme ils en estoient là j'arrivay, sans sçavoir la contestation qui estoit entre eux : et comme la Princesse craignoit tousjours que Doralise n'escrivist trop obligeamment à Abradate, je venois luy dire qu'elle ne fermast pas la Lettre qu'elle escrivoit sans la luy monstrer. Pour m'aquiter donc de ma commission, je luy dis tout bas l'ordre que j'avois : mais quoy que je creusse qu'à peine m'avoit elle oüye, Perinthe m'entendit aussi bien qu'elle : de sorte que joignant ce que je disois, à la Lettre qu'il avoit leue, il creut bien que scelle que la Princesse vouloit voir, estoit la mesme, où son nom estoit meslé malgré luy : et il ne douta plus du tout, que cette Lettre misterieuse ne regardast la Princesse et Abradate. Doralise voulut alors me raconter leur démeslé, mais il n'entendit plus raillerie : et se levant pour s'en aller, je ne vous demande plus, luy dit il, ce que je vous demandois il n'y a qu'un moment : car je le sçay presentement sans que vous vous donniez la peine de me le dire. Doralise voyant un si grand changement en son visage, craignit qu'il n'allast dire quelque chose qui pust nuire à la Princesse, c'est pourquoy elle le retint : et me contant en trois mots le sujet de leur querelle, afin de me faire comprendre ce que je devois luy dire, et afin aussi de luy persuader qu'il n'y avoit point de mistere en cette Lettre ; je fis en effet ce que je pûs, pour luy faire croire que tout cela n'estoit qu'un de ces agreables jeux d'esprit de Doralise, qui estoient quelquesfois si divertissans. Mais je connus bien qu'il ne me croyoit pas : et il nous quitta certainement sans nous croire. A peine fut il sorty de la Chambre, que Doralise et moy le rapellasmes : apres avoir consulté ensemble un moment, et conclu qu'il valoit beaucoup mieux que Perinthe seul soubçonnast quelque chose, que s'il alloit dire ce qui luy venoit d'arriver, à des gens qui le feroient sçavoir à mille autres, qui en tireroient de fâcheuses consequences. Perinthe estant donc rentré dans la Chambre de Doralise, nous le priasmes serieusement de ne dire rien de ce qui c'estoit passé entre luy et elle : luy disant, afin qu'il ne nous refusast pas, et afin de le tromper, que nous luy dirions une autrefois, la verité de cette petite avanture. Non non (repliqua Perinthe, avec une civilité un peu froide) je ne reveleray pas le secret qui vous est si cher : et je respecte trop la Personne qui y a le principal interest, pour en avoir la pensée. Nous voulus mes encore luy dire quelque chose Doralise et moy : mais il s'en alla sans nous respondre. Cependant nous resolusmes qu'il ne faloit point parler à la Princesse de ce qui nous estoit arrivé, de peur de luy donner de l'inquietude : mais qu'il faloit flatter Perinthe, et tascher mesme de luy faire dire precisément tout ce qu'il pensoit. Nous ne peusmes pourtant pas en trouver l'occasion bien promptement, car personne de chez la Princesse ne vit Perinthe de tout ce jour là : ce n'est pas qu'il fust allé s'enfermer seul pour cacher seulement son chagrin : mais c'est qu'il estoit allé chercher les voyes de descouvrir s'il n'y avoit point quelqu'un des gens d'Abradate à Clasomene : et en effet sa perquisition ne fut pas inutile : car il sçeut par un hazard estrange, qu'il y avoit un homme logé chez le Capitaine du Chasteau qui ne vouloit pas estre veû : si bien qu'estant allé pour s'informer luy mesme de ce que c'estoit, il aprit par un domestique de ce Capitaine qui est mon Parent, que cét Estranger partiroit le lendemain au matin ; qu'il n'estoit arrivé que le jour auparavant ; qu'il estoit venu du costé de Sardis ; et que je luy avois parlé dans une Allée du Jardin. je vous laisse à penser Madame, apres cela, si un homme aussi amoureux que Perinthe et aussi plein d'esprit, pouvoit douter qu'il n'y eust pas une intelligence secrette entre Panthée et Abradate : il imagina donc la verité telle qu'elle estoit ; et il comprit fort bien que son nom qu'il avoit veû dans la Lettre de Doralise, ne servoit qu'à cacher celuy de Panthée. De vous dire Madame, quel fut le desespoir de Perinthe, ce seroit une chose impossible : quoy, disoit il, ce n'est pas assez que je ne puisse jamais oser seulement dire que l'aime, à la Personne que j'adore, il faut encore pour me persecuter, qu'il y ait cent circonstances fâcheuses, qui donnent une nouvelle amertume à toutes mes douleurs : et il faut que mon nom serve à cacher les faveurs que la Princesse que j'adore fait à mon Rival ! Ha non non, je ne le sçaurois endurer. En effet cette petite chose, quoy que peu importante à la bien considerer, le choquoit d'une telle maniere, qu'il ne la pouvoit souffrir : et il luy sembloit, tant l'amour inspire de foiblesse et de folie dans l'esprit des plus honnestes gens, qu'il n'eust pas esté si affligé, quand la Princesse auroit fait dire les mesmes choses à Abradate sous un autre nom que sous le sien. Cette bizarre pensée luy tint de telle sorte au coeur, qu'il fit dessein de me prier serieusement, d'obliger Doralise à n'employer plus son nom dans ses Lettres : et pour cét effet, il vint le lendemain chez la Princesse : mais il y vint si melancolique et si changé, que Panthée croyant qu'il se trouvast mal, s'informa de sa santé avec une bonté extréme : luy disant qu'elle ne trouveroit nullement bon, que dans le temps qu'elle recouvroit la sienne, il allast tomber malade ; et qu'elle pretendoit que comme il l'avoit amenée de Sardis à Clasomene, il la remenast aussi de Clasomene à Sardis. Perinthe reçeut toutes ces marques d'amitié de la Princesse fort respectieusement : mais avec tant de tristesse sur le visage, qu'il estoit aisé de voir qu'il avoit quelque desplaisir secret dans l'ame. Cependant comme nous nous cherchions tous deux ce jour là, nous nous trouvasmes bien tost l'un aupres de l'autre : il arriva mesme que la Princesse estant entrée dans son Cabinet avec Doralise et quelques Dames de Clasomene, nous demeurasmes seuls Perinthe et moy, apuyez sur des fenestres qui donnoient sur une Terrasse balustrée, qui estoit à plein pied de cét Apartement : mais nous y demeurasmes quelque temps sans parler, cherchant tous deux ce que nous avions à nous dire. A la fin voyant Perinthe si occupé de ses propres pensées, qu'à peine voyoit il ce qu'il regardoit, je luy parlay la premiere : et je luy demanday s'il n'avoit pas envie que je luy tinsse ma parole, et que je luy disse ce qu'il avoit tant eu de curiosité de sçavoir ? Non Pherenice, me dit il en souspirant, car je ne le sçay que trop : mais l'ay une grace à vous demander, que je vous prie de ne me refuser pas. Si ce que vous voulez est juste et possible, luy dis-je, vous estes assuré de l'obtenir : faites donc je vous en conjure, reprit il, que Doralise ne se serve plus de mon nom en escrivant à la Personne à qui elle escrivoit, quand je la surpris si mal à propos et pour elle et pour moy : puis qu'a mon advis il n'est pas meilleur qu'un autre, à cacher celuy qu'elle ne veut pas que l'on sçache, et que cela me peut plus nuire qu'elle ne pense. je l'en aurois priée elle mesme, adjousta t'il, mais de l'humeur qu'est Doralise, elle ne m'auroit escouté, qu'en raillant : c'est pourquoy je me suis adressé à vous, qui ayant l'esprit moins enjoüé, avez sans doute l'ame plus tendre, et plus capable de vous laisser toucher aux prieres de vos Amis. Perinthe me tint ce discours d'une maniere qui me fit si bien voir qu'il avoit un desplaisir tres sensible dans le coeur, que le mien en fut esmeu de quelque compassion : de sorte que luy respondant fort doucement, afin de l'obliger à prendre quelque confiance en moy ; Perinthe luy dis-je, il ne me sera pas difficile d'obtenir de Doralise qu'elle fasse ce que vous desirez : et porveu que vous ne luy deffendiez pas de dire de vous tout le bien qu'elle en pense, quand l'occasion s'en presentera, je vous assure qu'elle n'aura point de peine à ne se servir plus de vostre nom, lors qu'elle escrira à son Amie, et qu'elle voudra luy donner des loüanges : car je sçay qu'elle vous estime infiniment, et qu'elle ne voudroit pour rien vous facher. Mais encore, adjoustay-je, pourquoy estes vous si irrité de ce qu'elle a pris vostre nom, en une occasion où elle n'en pouvoit prendre un autre qui y convinst mieux ? Pherenice, me dit il, si vous me voulez promettre fidelité, je vous diray une partie de ce que je pense : je vous la promets, luy dis-je, pourveu que vous ne me cachiez rien. Comme vous ne me direz jamais tout, repliqua t'il, je ne dois pas non plus vous descouvrir tout ce que je sçay : c'est pourquoy il suffit que vous me juriez que vous ne direz rien de ce que je vous diray. je creus apres cela que Perinthe m'alloit advoüer qu'il aimoit la Princesse : et comme il y avoit long temps que j'eusse voulu luy pouvoir parler de sa passion, afin de tascher de l'en guerir, je luy promis tout ce qu'il voulut. Apres quoy me regardant fixement ; n'est il pas vray Pherenice (me dit il avec une douleur dans les yeux, à donner de la compassion à l'ame la plus dure et la plus insensible) que La Lettre qu'escrivoit Doralise estoit pour Abradate : et que le nom du malheureux Perinthe estoit employé, pour cacher celuy de l'adorable Panthée ? Mais, luy dis-je en l'interrompant, vous ne demeurez pas dans les termes de nos conditions : car je vous ay promis de ne reveler point le secret que vous m'aurez confié : et cependant je voy parle commencement de vostre discours, que bien loin de vous confier en moy, vous voudriez que je me confiasse en vous presuposé que ce que vous voulez sçavoir fust vray, et que je vous l'avoüasse. Songez bien Perinthe à ce que vous dittes : et ne commencez pas vostre discours par des questions, si vous voulez que je vous responde. Joint qu'à vous dire la verité, je ne comprends pas trop bien, quand tout ce que vous pensez seroit vray, ce qui n'est pas, quel mal vous seroit vostre nom, quand il seroit mis à la place de celuy de Panthée. Si le Prince de Clasomene, repliqua t'il froidement, trouvoit quelqu'une de ces Lettres, ne pourroit il pas croire que je serois de l'intelligence, que je le trahirois ? moy dis-je, adjousta t'il, à qui il a dit plus de cent fois, qu'il ne veut pas que la Princesse espouse jamais Abradate. Ha Perinthe, m'escriay-je, vous n'estes pas assez interessé, pour songer de si loin à conserver vostre fortune ! et vous tesmoignez assez estre attaché au service de la Princesse, pour servir Abradate, si vous croyez qu'elle le regardast favorablement : si ce n'estoit quelque autre raison que je comprends avec assez de facilité, et que je voudrois pour vostre repos qui ne fust pas vraye. Ouy Perinthe, adjoustay-je, vous aimez Panthée : un sentiment jaloux vous a fait imaginer qu'elle aimoit Abradate : et vous a fait trouver si mauvais, que vostre nom fust employé dans une Lettre que vous avez creû estre pour ce Prince. Il y a long temps Perinthe, poursuivis-je, que je m'aperçois de la passion que vous avez pour elle : cependant je ne trouve pas que vous ayez raison de ne vous confier à personne, et de cacher un feu qui vous consume. Une petite estincelle s'estaint en la couvrant : mais un feu bien vif se conserve et ne meurt poïnt quand on le couvre : c'est pourquoy si vous m'en croyez, vous m'advoüerez ingenûment ce que je sçay : ou si vous ne le faites pas, je seray obligée de dire à la Princesse toutes les choses dont je me suis aperçeuë. Si vous vous confiez en moy, adjoustay-je, je vous promets une fidelité inviolable : et si vous ne vous y confiez pas, je vous proteste que le jour ne se pasera point, que je ne die à la Princesse que je croy que vous l'aimiez : et que je ne luy en donne tant de marques, qu'elle vous deffendra peut-estre de la voir jamais. Perinthe m'entendant parler, ainsi, me regardoit attentivement sans rien dire : et cherchoit lequel luy estoit le plus avantageux, de m'advoüer qu'il aimoit, ou de ne me l'advoüer pas ; me voyant si determinée à faire ce que je luy disois. Si je l'advoüe, disoit il, peut- estre qu'elle le dira, et si elle le dit je suis perdu : mais si je ne luy advouë point, reprenoit il un moment apres, elle le dira encore plustost, et ma perte sera encore plus indubitable. Que seray-je done ? poursuivoit ce malheureux Amant en luy mesme : puis tout d'un coup s'imaginât que je ne voudrois pas le presser si fort de sçavoir une chose que je condamnerois absolument, il se flatta de je ne sçay quelle esperance mal fondée, et me respondit en biaisant. Conme je vy son ame esbranlée, je le pressay encore davantage : et luy dis si fortement que je ferois sçavoir à la Princesse qu'il estoit amoureux d'elle, s'il ne me l'advoüoit ; qu'à la fin apres m'avoir fait jurer solemnellement que je ne dirois jamais rien de ce qu'il me diroit, ny à Doralise ; ny à la Princesse ; ny à qui que ce soit, il me promit qu'il me descouvriroit la verité de toutes choses. je luy declaray toutesfois auparavant, que je ne m'engageois qu'à luy estre fidelle et qu'à le consoler, et non pas à le servir dans sa passion. Peut-estre Madame, me demanderez vous pourquoy je voulois obliger Perinthe à m'advoüer son amour ? mais je vous respondray à cela, que je creus rendre un grand service à la Princesse si je pouvois avoir quelque credit sur l'esprit d'un homme, qui pouvoit tout sur celuy du Prince son Pere : et d'estre en estat de l'empescher de nuire à Abradate, que je connoissois bien qu'il n'aimoit pas. Joint que j'esperay mesme que mes conseils pourroient peut-estre le guerir du mal qui le tourmentoit : ainsi ce fut plustost pour le service de la Princesse, et pour le repos de Perinthe que par curiosité, que je voulus sçavoir le secret de son coeur. Pour luy, il ne m'a jamais bien pü dire, pourquoy il me l'advoüa : n'ayant jamais pû bien determiner si ç'avoit esté afin que je le disse à la Princesse, ou afin de m'obliger à ne luy dire pas. Quoy qu'il en soit, Perinthe m'advoüa sa passion ; me raconta tous ses transports ; et me dit tous les sentimens qu'il avoit eus, tels que je vous les ay dits en divers endroits de mon recit. De sorte qu'apres m'avoir exageré la grandeur de son amour ; sa pureté ; et sa constance ; jugez Pherenice, me dit il, si je n'ay pas eu raison de vous prier, que mon nom ne serve point à rendre Abradate heureux ? Perinthe (luy dis-je avec beaucoup de douceur, afin d'aquerir quelque credit sur son esprit) je vous suis bien obligée de m'avoir advoüé une chose que j'avois envie de sçavoir de vostre bouche : aussi vous puis-je assurer, que je cacheray aussi soigneusement que vous, le secret que vous m'avez confié. Ha Pherenice, s'escria t'il, vous le chacherez peut-estre trop bien ! et je ne sçay, si dans le temps que je vous ay priée de ne le reveler pas, je n'ay point desiré que vous le dissiez à la. . . . . A ce mot Perinthe s'arresta, ne pouvant achever de dire la Princesse : puis tout d'un coup se reprenant ; non non Pherenice, me dit il, n'escoutez pas mes transports. et escoutez tousjours la raison : qui veut que je meure pour l'adorable Panthée, sans qu'elle sçache mesme que je meurs pour elle. C'est pourquoy soyez moy aussi fidelle que vous me l'avez promis : et souffrez seulement que j'aye la consolation de pouvoir dire quelquesfois à une personne qu'elle aime, les tourmens que ma passion me fait endurer. Cependant, dit il, comme je ne veux pas vous prier de me rendre office aupres de Panthée, ne me priez jamais aussi de servir Abradate : la chose, repris-je, n'est pas esgalle entre nous : car si j'entre prenois de vous servir aupres de Panthée, je vous y détruirois absolument, et ainsi vous me demanderiez une chose impossible : mais si je vous priois de servir Abradate aupres du Prince de Clasomene je vous demanderois une chose que vous pouvez faire facilement. Facilement. (réprit Perinthe avec precipitation) ha Pherenice vous ne connoissez pas combien il est difficile de rendre office à un Rival : et à un Rival aimé, mesme dans les choses qui ne regardent point sa passion. Mais Perinthe, repris-je à mon tour, voulez vous que la Princesse espouse un homme qu'elle haisse ? je voudrois qu'elle fust contente, repliqua t'il, mais pour estre soulagé dans mes maux, je voudrois qu'elle n'espousast personne. Comme nous en estions là, la Princesse sortit de son Cabinet, pour aller prendre l'air dans le Jardin, où je la suivis : et où Perinthe ne la suivit pas : car il se retira si plein de confusion, que l'on eust dit qu'il craignoit que la Princesse ne devinast en le regardant, tout ce qu'il venoit de me dire. Doralise qui avoit bien remarqué la conversation que nous avions euë ensemble, me demanda ce que nous avions tant dit ? mais quoy que nous nous fussions promis elle et moy de nous rendre côte de tout ce que nous descouvririons de Perinthe, je ne creus pas estre obligée de luy dire ce qu'il m'avoit fait promettre de ne dire pas : et je ne luy apris enfin, que ce que j'avois sçeu devant qu'il m'eust rien advoüé. Depuis cela, Perinthe me parla plus souvent qu'il n'avoit accoustumé, quoy qu'il eust tousjours esté fort de mes Amis : c'est a dire autant que le pouvoit estre un homme qui ne monstroit son coeur à qui que ce soit. Mais quelque soin qu'il aportast à vouloir sçavoir de moy en quels termes Abradate estoit avec Panthée, je ne luy dis pas une parole : et comme il m'en pressoit un jour ; cessez Perinthe, luy dis-je, de me demander une chose que je ne vous dirois pas quand je la sçaurois : et soyez persuadé, que comme je ne vous trahiray point, je ne trahiray pas non plus la Princesse, à qui je dois encore une plus grande fidelité qu'à vous : et en effet depuis ce temps là, il n'osa plus m'en parler. Quelques jours apres il reçeut une Lettre d'Andramite, qui luy aprit que Mexaris avoit eu quelque petit démeslé avec le Prince de Clasomene : et qu'il estoit allé à une Maison qu'il avoit à deux journées de Sardis : de sorte que Perinthe ne sçavoit s'il s'en devoit affliger ou s'en resjouïr. Car lors qu'il regardoit Mexaris, comme devant posseder Panthée, il estoit bien aise qu'il fust mal avec le Prince de Clasomene : mais aussi quand il le consideroit comme un obstacle aux desseins d'Abradate, il estoit fâché qu'il n'y fust plus bien Toutesfois l'esperance qu'il avoit que Cresus ne consentiroit jamais au mariage de Panthée, ny avec l'un ny avec l'autre de ces Princes, luy donnoit quelque consolation : on peut pourtant dire qu'il n'avoit gueres de bonnes heures : onn seulement parce qu'il avoit plusieurs maux effectifs, mais parce encore qu'il faisoit du poison de toutes choses. En effet, lors que la Princesse vint à se mieux porter, au lieu de s'en resjouïr il s'en affligea : prevoyant bien que le retour de sa santé la feroit bien tost retourner à Sardis. Pherenice (me disoit il un jour qu'elle avoit beaucoup meilleur visage qu'elle ne l'avoit eu depuis qu'elle estoit tombée malade) ne suis-je pas bien malheureux, de voir que le mal qu'a eu la Princesse n'a fait que l'embellir ? peut estre, disoit il, que si elle eust esté un peu changée, Abradate auroit eu moins d'amour pour elle : et que si elle s'en fust aperçeue, elle auroit eu aussi moins de bien-veillance pour luy. Mais je suis trop infortuné pour cela : et je commence de voir qu'elle arrivera à Sardis, plus belle encore qu'elle n'estoit quand nous en partismes. Il vous est aisé de juger, Madame, par ce que je dis, de ce que souffroit un homme qui s'affligeoit de la santé et de la beaute de la Personne qu'il aimoit : cependant quelques jours apres il falut partir, et nous partismes effectivement : mais à vous dire la verité, Perinthe parut si melancolique, que si je n'eusse pas sçeu le secret de son coeur, j'aurois creu qu'il laissoit à Sardis l'objet de toutes ses affections. Aussi Doralise luy en fit elle une guerre estrange, le premier jour que nous marchasmes : et ce la servit sans doute à nous le faire passer plus agreablement : car toutes les fois que Perinthe qui estoit à cheval aprochoit du Chariot de la Princesse, dont il ne s'esloignoit guere ; elle luy disoit cent agreables choses, où il respondit avec un chagrin plein de dépit le plus plaisant du monde. Le premier jour de nostre voyage s'estant donc passé de cette sorte, nous le continuasimes le lendemain : mais helas ! nous ne le passasmes pas si agreablement. Car vous sçaurez, Madame, qu'estant arrivez dans une Forest fort obscure, en un endroit où il y a un grand Estang, que l'on laisse à la main droite : et qui s'épanchant parmy l'ombre qui regne dans l'espaisseur du Bois, fait un obiet qui a quelque chose de beau et d'affreux tout ensemble : vous sçaurez, dis-je, qu'estans arrivez en ce lieu là, nous vismes sortir à nostre gauche, par diverses routes de la Forest, quarante ou cinquante hommes à cheval l'Espée à la main : un desquels je reconnus aussi tost, malgré la frayeur que j'eus, pour estre le Prince Mexaris : qui commanda à celuy qui conduisoit le Chariot de la Princesse de s'arrester, ce qu'il fit : ne jugeant pas qu'il peust faire autre chose. Car Madame, il faut que vous sçachiez, que la Princesse n'avoit en ce voyage qu'un Chariot de suitte plein de Femmes ; quinze hommes de cheval, et quelques gens à pied, mais en petit nombre. Bien est il vray qu'il ne faut pas conter Perinthe pour un homme seul, veû les choses prodigieuses qu'il fit ce jour la. A peine eut il veû venir Mexaris l'Espée à la mains suivy de tous les siens, qui en sortant du Bois s'estoient rangez aupres de luy, qu'il se mit en estat de nous deffendre : et appellant tous les gens de la Princesse, il se mit entre le Chariot où elle estoit, et le Prince Mexaris, qui n'eut pas plustost commandé que ce Charoit s'arrestast, que Perinthe s'avançant vers luy l'Espée haute, Mexaris recula d'un pas ; et voulant tascher d'enlever la Princesse sans respandre de sang, ou peut estre sans s'exposer ; Perinthe, luy dit il, ne me forcez pas à vous perdre : et ne faites pas une resistance inutile, à un homme qui est en estat de vous faire obeir par force. Non non Seigneur, repliqua Perinthe, je n'ay point de vie à mesnager : et vous n'enleverez jamais la Princesse, tant que Perinthe sera vivant. Pendant que Mexaris amusoit Perinthe à parler, il vit que quatre des siens s'avançoient vers le Chariot : de sorte que sans s'arrester davantage, il attaqua Mexaris : apres luy avoir crié, qu'il luy seroit peut-estre plus aisé de le vaincre, qu'il ne luy seroit facile à luy d'enlever Panthée tant qu'il vivroit. En effet, il l'attaqua avec tant de fierté, que Mexaris eut besoin d'estre secouru parlessiens, comme nous l'avons sçeu depuis, par les gens de la Princesse : car pour nous, Madame, nous estions tellement espouventées, que nous ne sçavions ce que nous voiyons. Pour moy, je sçay seulement que j'entendois un grand bruit : et que je voyois une confusion estrange, parmy tous ces gens qui se battoient à quinze ou vint pas du Chariot de Panthée. Ce qu'il y eut d'avantageux pour nous fut que ceux à qui Mexaris avoit commandé de se saisir de la Princesse, durant qu'il combattoit, voyant leur Maistre si engagé dans un combat dont ils ne sçavoient pas l'evenement, quelque inesgal qu'il fust par le nombre, ne le firent point : et se resolurent d'attendre que la victoire leur fust un peu plus assurée ; se contentant d'empescher que les Chariots ne marchassent. Mais plus ils attendoient, plus ils voyoient leur party s'affoiblir : car Perinthe combatoit avec une valeur si extraordinaire, que j'ay oüy assurer qu'il tüa de sa main plus de six des gens de Mexaris : l'ayant blessé luy mesme en plus d'un endroit. Ceux qui le secondoient, firent aussi fort bien en cette occasion : neantmoins comme des quinze hommes qu'il avoit, il y en avoit trois de lüez, et quatre hors de combat, il n'avoit presques plus d'autre espoir. que celuy d'avoir la gloire de mourir en deffendant la Princesse : si bien que combatant en desesperé, il fit des choses que l'on ne sçauroit vous representer. Comme le pauvre Perinthe en estoit donc là, il vit paroistre des Cavaliers qui venoient à toute bride, vers l'endroit où il combatoit : et comme il ne douta point que ce ne fussent encore des gens de Mexaris, il se creût absolument perdu. Toutesfois voulant vendre sa vie cherement, et tascher de tüer ce Prince, auparavant que d'estre tüé luy mesme ; il s'eslança vers luy, malgré quelques uns des siens qui le couvroient : et s'engagea d'une telle sorte parmy ces ravisseurs, que si Abradate qui estoit à la teste de ces Cavaliers, que Perinthe avoit crû estre des gens de Mexaris, ne fust venu, et ne les eust écartez, le panure Perinthe estoit mort. Mais à peine ce Prince fut il arrivé avec vint chevaux, que les choses changerent bien de face : car dés qu'il aprocha, voyant Perinthe au danger où il estoit, il fut tout droit à luy, et le degagea entierement. De vous representer, Madame, l'estonnement de Mexaris, de Perinthe, et de nous, de voir arriver Abradate en ce lieu là, c'est ce que je ne sçaurois faire : Mexaris creût alors que les Dieux le vouloient perdre ; Panthée espera qu'ils la vouloient conserver ; et Perinthe m'a dit depuis, que lors qu'il vit Abradate luy sauver la vie, il eut une douleur si sensible, qu'il fut tenté de le combattre aussi bien que Mexaris : qui depuis l'arrivée du Prince de la Susiane, ne songea plus qu'à se retirer : car outre qu'il estoit desja assez blessé dés qu'il le joignit, il luy donna encore un coup au bras droit, qui l'ayant mis hors de combat, fit qu'il ne pensa plus qu'à se mettre en seureté : n'estant plus en estat ny d'enlever sa Maistresse, ny de combatre son Rival. Il fut pourtant poursuivy ardemment : toutesfois comme le principal dessein d'Abradate et de Perinthe n'estoit que de sauver la Princesse, ils n'oserent s'enfoncer dans l'espaisseur de la Forest : de sorte que revenant vers elle, apres avoir tué on fait fuir tout ce qui restoit de gens à Mexaris, elle ne les vit pas plustost, que les apellant ses Liberateurs, elle leur rendit mille grâces, du service qu'ils luy avoient rendu. Or comme elle avoit fort bien remarqué, qu'Abradate par son arrivée, avoit sauvé la, vie à Perinthe ; elle ne le remercia pas moins de la luy avoir conservée, que de ce qu'il estoit cause qu'elle n'estoit pas tombée sous le pouvoir de Mexaris. Et comme elle sentoit avec beaucoup de tendresse, tout ce que Perinthe venoit de faire pour elle, elle luy exagera la chose, avec une reconnoissance extréme. D'autre part, Perinthe regardant Abradate, comme celuy qui venoit recueillir le fruit de ses travaux, il se repentoit presques de ce qu'il avoit fait : et il eust peut-estre mieux aimé que Mexaris eust enlevé la Princesse, que de voir qu'Abradate partageoit aveque luy la gloire de l'avoir deffenduë : et de ce qu'en son particulier, il luy devoit la vie. Comme ce n'estoit pas un lieu fort agreable pour nous à demeurer que celuy là, où nous ne voiyons que des morts ou des mourants ; apres tous ces complimens faits en tumulte ; apres que la Princesse eut demande à Abradate comment il s'estoit trouvé là si à propos ? et apres qu'il luy eut apris que c'estoit parce qu'il avoit esté adverty du dessein de Mexaris, par un de ses Domestiqucs ; et qu'au mesme instant il estoit monté à cheval, pour s'opposer à sa violence, les Chariots marcherent : Abradate laissant quelques uns des siens pour avoir soin de ceux qui n'estoient pas encore morts, tant Amis qu'ennemis : afin de secourir les uns, et de s'assurer des autres. Mais comme en marchant, la Princesse s'aperçeut que Perinthe estoit blessé à la main gauche, et qu'il perdoit assez de sang pour l'affoiblir, elle fit arrester son Chariot : et l'y faisant mettre malgré la resistance qu'il y fit, je luy donnay un voile que je tenois, pour luy bander la main. Ain si le premier Liberateur de Panthée, estoit dans le Chariot : et celuy de Perinthe et de Panthée tout ensemble marchoit aupres, et ne pouvoit se lasser de rendre grace à cét Amant cache, d'avoir si bien deffendu sa Princesse. Mais helas, que le pauvre Perinthe respondoit froidement à toutes les civilitez d'Abradate ! la seule consolation qu'il avoit, estoit de me regarder quelquesfois : et de me faire voir dans ses yeux, une partie des sentimens de son coeur. Au premier lieu habité où nous passasmes, la Princesse fit arrester, pour faire penser la main de Perinthe, de qui le sang ne s'estanchoit pas tout à fait : en suitte dequoy, nous continuasmes nostre voyage. j'avois oublié de vous dire, Madame, qu'apres le combat finy, on avoit trouvé un des gens de Mexaris démonté, dont on s'estoit saisi : et qu'Abradate fit conduire à Sardis, afin que Cresus peust estre mieux instruit de ce qui c'estoit passé. je ne vous diray point, Madame, combien ce Prince fut irrité contre Mexalis, quand il sçeut qu'il avoit voulu enlever Panthée : ny combien le Prince de Clasomene en fut surpris, affligé, et en colere ; mais je vous diray que ce qu'il y eut d'admirable, fut que Perinthe qui avoit fait tout ce qu'il avoit pû pour tuer Mexaris, fit apres toutes choses possibles, par le moyen d'Andramite, pour apaiser Cresus : sans autre motif que celuy de faire obstacle à Abradate en servant son Rival. Ainsi le malheureux Perinthe, tout genereux qu'il estoit, se voyoit forcé par sa passion de servir celuy à qui il avoit voulu oster la vie : et de nuire à un Prince, à qui il devoit la sienne. Il ne pût toutesfois faire ny l'un ny l'autre : car outre que Cresus estoit effectivement fort irrité contre Mexaris, qui contre sa volonté avoit voulu non seulement espouser Panthée, mais l'enlever ; il arriva encore, que la Princesse craignant que Mexaris ne fist sa paix, et ne revinst à Sardis ; pria si instamment Doralise de traitter un peu mieux Andramite, et de le prier d'entretenir le Roy dans les sentimens de colere où il estoit contre Mexaris ; qu'en effet Andramite fut un matin dire à Perinthe, qu'il ne pouvoit plus faire ce qu'il avoit souhaité de luy : parce que Doralise luy demandoit une chose toute opposée : luy disant qu'entre sa Maistresse et son Amy, il pensoit n'estre pas fort injuste de donner la preference à Doralise. je vous laisse à juger. Madame, combien Perinthe fut affligé de cette nouvelle : car il comprit bien que Doralise n'eust pas fait cette priere à Andramite : sans le consentement de la Princesse. Voyant donc qu'il ne pouvoit obliger son Amy à ce qu'il desiroit, il obtint du moins de luy, qu'il entretiendroit tousjours Cresus dans le dessein de ne consentir pas qu'Abradate espousast Panthée ; et en effet Andramite luy promit la chose, pourveû que Doralise ne luy fist pas une priere opposée à la sienne. Ce n'est pas que Perinthe n'eust une repugnance horrible, à nuire à un Prince à qui il estoit obligé : mais quand il songeoit qu'il s'agissoit de l'empescher de posseder la Princesse, il passoit par dessus toute consideration Il ne me disoit pourtant pas alors ce qu'il faisoit, mais seulement les maux qu'il enduroit : et ce ne fut que quelque temps depuis, qu'il m'advoüa tout ce que je viens de dire. Cependant le dangereux poison qu'il avoit dans l'ame, envenima si fort sa blessure, qu'il n'en pouvoit guerir : et son corps vint à n'estre guere plus sain que son esprit. Il estoit foible ; pasle ; et languissant ; ayant une fiévre lente, qui ne l'abandonnoit pas un moment. Mais durant qu'il souffroit tant de maux secrets, Abradate estoit beaucoup plus heureux qu'il n'avoit esté : car le Prince de Clasomene, sçachant ce qu'il avoit fait pour la Princesse sa Fille, le traitoit incomparablement mieux qu'à l'ordinaire : et ne pouvoit pas avec bien-seance, luy deffendre d'aller visiter Panthée : aupres de laquelle ne trouvant plus Mexaris, il avoit de plus douces heures. On sçeut mesme que ce Prince, qui s'estoit retiré dans une Ville dont le Gouverneur estoit à sa disposition, estoit assez dangereusement blessé : si bien que sans avoir seulement la crainte de le voir revenir, il jouïssoit d'autant de plaisirs, que Perinthe avoit d'infortunes. Il avoit pourtant tousjours l'inquietude de sçavoir que Cresus n'estoit pas plus disposé qu'à l'ordinaire à consentir qu'il espousast Panthée : ainsi au milieu de ses plus heureux jours, il avoit de fâcheuses heures. Apres avoir vescu quelque temps de cette sorte, il sçeut que Cresus ayant conferé avec le Prince de Clasomene, avoit enfin resolu qu'il s'en retournast, et qu'il menast la Princesse si fille aveque luy : afin que l'absence guerist Abradate, de la passion qu'il avoit dans l'ame. Perinthe comme vous pouvez penser : ne s'opposa pas à ce dessein : au contraire, il l'appuya si fortement aupres de son Maistre, et le fit apuyer si puissamment par Andramite aupres de Cresus, que lors que l'on commença de parler de ce voyage, on en parla comme d'une chose resoluë et indubitable : si bien que lors qu'Abradate se croyoit le plus heureux, il se trouva le plus infortuné. La Princesse fut aussi sensiblement touchée de cette resolution : et si fort, qu'elle prit enfin le dessein de souffrir que Doralise qui l'en pressoit extrémement, priast encore Andramite de tascher de rompre ce voyage. En mon particulier, sans en rien dire à la Princesse ny à Doralise, j'en parlay aussi à Perinthe, que je ne trouvay pas disposé à m'accorder ce que je souhaittois de luy. Il me dit d'abord, que sçachant que Cresus ny le Prince de Clasomene par diverses raisons, ne souffriroient jamais que Panthée espousast Abradate ; il croyoit que c'estoit le servir que d'esloigner cette Princesse de luy : et que c'estoit aussi servir la Princesse, que d'empescher qu'une plus longue conversation avec ce Prince, n'engageast un peu trop son coeur. Que de plus, le Prince son Maistre n'avoit garde de perdre une occasion si favorable de retourner dans son Estat, et de sortir d'un lieu d'où il n'auroit pas la liberté de se retirer sans cette raison. Enfin il me dit tant de choses, que tout autre que moy auroit creû que l'amour n'avoit point de part à tout ce que faisoit Perinthe : mais à la fin n'ayant pas voulu recevoir tout ce qu'il me disoit, il m'advoüa ingenument, que le seul dessein de separer Abradate et Panthée, estoit ce qui l'avoit obligé à faire tout ce qu'il avoit fait. Mais il me dit cela avec des transports d'amour si grands, que quelque en colere que je fusse contre luy, je ne pûs le quereller, comme j'avois creû le pouvoir faire. Cependant Doralise ayant agy aupres d'Andramite, et ayant employé tout le pouvoir qu'elle avoit sur luy, pour le porter à dire tout ce qu'elle voudroit : et à faire rompre le voyage de Clasomene ; luy disant que c'estoit pour son interest seulement, et parce qu'elle ne pouvoit se resoudre à perdre la Princesse : Andramite luy dit que la chose n'estoit plus en termes de cela : je que ce voyage estoit si absolumemt resolu, qu'il estoit impossible de le rompre. Voila donc Abradate dans une douleur estrange : Panthée ne fut pas aussi sans affliction : car elle voyoit bien que le dessein de ceux qui l'esloignoient de ce Prince, estoit qu'il ne la revist jamais : neantmoins comme elle a l'ame grande et ferme, elle cacha de telle sorte la douleur qu'elle avoit, que celle d'Abradate en augmenta encore de la moitié : luy semblant que l'amour qu'il avoit tesmoigné avoir pour la Princesse ; meritoit bien que du moins elle luy fist voir quelque melancolie sur son visage, et peut-estre mesme quelques larmes dans ses yeux. Il se pleignit donc de son insensibilité, avec tant d'emportement, que la Princesse fut obligée de souffrir pour l'apaiser qu'il la vist chez Doralise : de crainte qu'il ne prist quelque resolution trop violente : car comme la Princesse devoit partir dans deux jours, il n'y avoit point de temps à perdre. Il la vit donc chez Doralise : et il l'y vit si triste ce jour là, qu'il eut lieu d'estre aussi satisfait de la tendresse de son affection, qu'il l'estoit peu de sa mauvaise fortune. Toute cette conversation fut la plus douloureuse du monde : aussi cette separation avoit elle tout ce qui la pouvoit rendre insuportable : puis que non seulement Abradate estoit cause que Panthée quittoit Sardis : mais ce qui estoit le plus fâcheux, estoit que cette absence n'avoit point de bornes : et que la Princesse ne pouvant jamais rien vouloir contre son devoir, disoit toujours à Abradate, qu'elle ne vouloit pas qu'il l'allast voir desguisé comme il l'en pressoit. Enfin Madame, apres s'estre dit toutes les choses que se peuvent dire deux personnes qui ont resolu de s'aimer tousjours, et qui craignent de ne se revoir jamais, ils se separerent : car encore qu'Abradate deust faire une visite de ceremonie à la Princesse, pour luy aller dire adieu, il contoit cela pour rien : puis qu'il sçavoit bien qu'il ne luy pourroit rien dire de particulier. De sorte que lors qu'elle le laissa chez Doralise, il la regarda presques comme ne la devant plus voir : et sentit autant de douleur que l'on en peut sentir. Aussi tost qu'elle fut partie, les gens d'Abradate luy surent dire que Cresus le faisoit chercher par tout : mais comme il avoit l'esprit irrité contre ce Prince, il leur dit qu'ils dissent à ceux qui le cherchoient, qu'ils ne l'avoient pas trouvé : et en effet, il fut encore plus de deux heures avec Doralise, à parler de la Princesse, et du malheureux estat où il se trouvoit. Apres quoy, il s'en alla trouver Cresus : qui l'ayant fait entrer dans son Cabinet, avec une civilité extraordinaire ; luy aprit que sa fortune avoit changé de face : et qu'il venoit de recevoir une Lettre de la Reine de la Susiane, qui luy aprenoit que le Prince son Frere et le Roy son Pere estoient tous deux morts : et qu'ainsi il estoit Roy. Cette nouvelle surprit extrémement Abradate, et luy donna mesme beaucoup de douleur : car encore que ces deux Princes l'eussent fort injustement et soit rigoureusement exilé, la Nature ne laissa pas de faire en luy ce qu'elle fait tousjours en toutes les personnes genereuses ; ainsi il aprit avec déplaisir qu'il estoit Roy de la Susiane. Il est vray que ce ne fut pas un déplaisir inconsolable : et sa douleur, quoy que grande, ne fut pas plus forte que sa raison. Cresus luy dit que celuy qui luy avoit aporté cette nouvelle, avoit une Lettre pour luy de la Reine sa Mere : qui luy mandoit à luy en particulier, qu'elle trouvoit qu'il estoit à propos qu'il tardast encore à Sardis : jusques à ce que quatre des plus grands Seigneurs de son Royaume, qui devoient partir dans trois jours, fussent venus le prier au nom de tous ses Peuples, d'aller prendre le Sceptre que le Roy son Pere luy avoit laissé : et qui dans les derniers momens de sa vie, avoit tesmoigné se repentir de l'avoir exilé : et l'avoit declaré son legitime Successeur : estant mort trois jours apres son Fils aisné, qui seul avoit causé leur mauvaise intelligence. Apres avoir donc sçeu toutes ces choses, Abradate se retira chez luy, l'esprit remply de tant de pensées differentes, qu'il ne pouvoit dire luy mesme ce qu'il pensoit. Comme il estoit fort tard, cette nouvelle ne fut sçeue que de peu de monde ce soir là : mais le lendemain au matin, il n'y eut personne qui ne sçeust qu'Abradate estoit Roy de la Susiane, et qui ne s'en resjouïst. Perinthe mesme en fut bien aise : parce qu'il s'imagina, pour se flatter, qu'Abradate seroit contraint de partir tout à l'heure : et que peut estre l'absence et l'ambition le gueriroient elles de l'amour qu'il avoit pour la Princesse. Ainsi je pense pouvoir dire, qu'elle eut moins de joye que Perinthe du bonheur d'Abradate, parce qu'elle craignit que le changement de la condition de ce Prince, n'en aportast en son coeur. Cependant, quoy que tout le monde se resjouïst de sçavoir qu'il estoit Roy, il ne falut pas laisser de luy aller faire une visite de deüil ; et de s'affliger aveque luy de la mesme chose, dont on se resjouïssoit hors de sa presence. Le Prince de Clasomene y fut, et Perinthe aussi : esperant tousjours qu'Abradate en montant au Throsne, s'esloigneroit de Panthée. La Princesse de son costé, l'envoya visiter par un des siens, et luy tesmoigner la part qu'elle prenoit à tout ce qui luy estoit arrivé : en attendant qu'elle y allast elle mesme avec la Princesse de Lydie. Mais comme ce compliment estoit une chose que la seule ceremonie avoit exigée d'elle, Abradate n'en fut pas pleinement satisfait : et il creut qu'elle eust pû le luy envoyer faire par une personne qui luy eust esté plus confidente, et qui luy eust dit quelque chose de plus particulier. Cependant comme la Princesse devoit partir dans un jour, il avoit l'ame à la gehenne : car outre que la bien-seance ne souffroit pas qu'il allast si, tost chez elle, n'y chez Doralise ; il trouvoit encore que d'aller parler de Mariage, devant mesme que les Deputez de la Susiane fussent venus, et si tost apres avoir sçeu la mort de deux Princes qui luy estoient si proches, estoit une chose hors de raison. Cependant l'amour qu'il avoit pour Panthée estoit si forte, qu'il n'avoit pas deliberé un moment, sur ce qu'il avoit à faire : et dés qu'il s'estoit veû Roy, il avoit resolu de la faire Reine : et de n'accepter la Couronne, que pour la luy mettre sur la teste. D'autre part, Perinthe pressoit autant qu'il pouvoit le Prince de Clasomene de partir de Sardis : mais par bonheur ce Prince s'estant trouvé mal, ce voyage fut differé : ce qui donna beaucoup de joye à Abradate, qui vit que par là les choses se feraient avec moins de precipitation. Mais Madame, comme c'est la coustume du monde de juger legerement d'autruy, deux jours apres qu'il eut reçeu cette nouvelle, on disoit desja que ce Prince ne songeroit plus à Panthée : et ce bruit flatta si doucement Perinthe, qu'il en eut effectivement de la joye. Durant que cette esperance l'entretenoit, les Deputez de Suse arriverent : qui apres avoir assuré Abradate de la fidelité de tous ses sujets, remercierent Cresus de la part de la Reine, de l'Asyle qu'il luy avoit donné pendant son exil : et l'assurerent qu'elle conserveroit tousjours le souvenir d'une obligation si sensible. Apres cela, Abradate qui n'avoit rien voulu mander à Panthée, ny à Doralise, ny à moy, jusques à ce qu'il eust amené la chose au point où il la vouloit ; fut trouver Cresus un matin, pour luy dire que croyant qu'il ne s'estoit opposé au mariage de Panthée et de luy, que parce qu'il ne vouloit pas qu'un Prince Estranger s'establist dans ses Estats : il venoit luy declarer, qu'il estoit prest de renoncer à tous les droits que cette Princesse avoit à la Principauté de Clasomene si elle y vouloit consentir, pourveu qu'il agreast son mariage avec elle. Cresus entendant une proposition si avantageuse pour luy, l'escouta avec plaisir, et promit de la faire au Prince de Clasomene : apres quoy Abradate l'ayant remercié, en le conjurant de luy tenir bien tost ce qu'il luy promettoit : ce Prince fut dés le jour mesme chez le Prince de Clasomene, luy demander Panthée en mariage pour le Roy de la Susiane. Car encore qu'il n'eust pas le consentement de la Reine sa Mere, il ne laissoit pas de croire qu'elle approuveroit un choix authorisé par Cresus : qui ne demandoit mesme cette Princesse, qu'a condition que cette Reine donneroit son consentement, dont Abradate ne doutoit point du tout. Joint que les Deputez de Suse, à qui il avoit dit son dessein, l'assurerent si fortement qu'il ne trouveroit point d'obstacle dans l'esprit de la Reine sa Mere, qu'il ne craignit pas de l'irriter : et d'autant moins, qu'ils luy dirent que tous ses Subjets ne trouvant point de Princesse, ny dans son Royaume, ny dans les Estats voisins qu'il pûst espouser ; auroient beaucoup de satisfaction qu'il leur donnast une Reine si illustre en toutes choses. Cela estant ainsi, Cresus fut donc chez le Prince de Clasomene, pour luy faire cette proposition : qui luy sembla si avantageuse, qu'il l'accepta sans peine : de sorte que sans perdre temps, Cresus envoya querir Abradate, afin que toutes choses estant arrestées entre eux, on dépeschast en diligence vers la Reine de la Susiane. Comme cela ne se pût pas faire, sans qu'il s'en espandist quelque bruit, un Officier de la Princesse me vint dire avec beaucoup d'empressement, qu'elle alloit estre Reine de la Susiane. Quoy que je l'eusse esperé j'advoûe que je ne laissay pas d'en estre surprise :de sorte que dans le premier transport de ma joye, apres m'estre fait dire comment il sçavoit la chose ; j'escrivis promptement un Billet à Doralise, qui estoit chez elle avec Perinthe, afin de la luy raire sçavoir : et comme il estoit fort court, je pense que je m'en souviendray bien : et qu'il estoit à peu pres en ces termes.

PHERENICE A DORALISE

S'il est vray, comme vous le dittes souvent, que celuy qui donne beaucoup, aime beaucoup ; il faut conclure que le Roy de la Susiane aime plus la Princesse, que personne ne l'a jamais aimée : puis qu'en luy donnant la Couronne qu'il vient de recevoir, il luy donne plus que personne ne luy a jamais donne. Si vous estes raisonnable, vous viendrez aider à ce Prince à la luy mettre sur la teste : et partager la joye de

PHERENICE.

Histoire de Panthée et d' Abradate : mélancolie de Perinthe et mariage des amants


A peine Doralise eut elle leû ce Billet, que sans songer à l'opinion qu'elle avoit que Perinthe fust amoureux de Panthée, elle le luy donna à lire : voyez, luy dit elle, Perinthe, ce que Pherenice me mande, et venez en diligence aveque moy : car je serois au desespoir, si quelqu'un m'avoit devancée à me rejouir avec la Princesse, Perinthe se mit donc à lire ce Billet : mais il le leût avec un trouble si grand dans l'esprit, et tant d'émotion sur le visage, que Doralise revenant dans ses premiers sentimens ; qu'avez vous Perinthe, luy dit elle, qui vous trouble si fort ; et seroit il possible que la joye fist en vous, les mesmes effets de la douleur et de la colere ? car enfin, adjousta Doralise, je voy que vous avez tout à la fois du chagrin, du dépit, et du desespoir, mais je n'en voy point la cause : si ce n'est que mes soubçons soient veritables, et qu'il y ait autant d'amour dans vostre coeur, qu'il paroist de melancolie dans vos yeux. Ha Doralise, s'escria t'il, que ne suis je mort en combatant contre Mexaris, plustost que de me trouver au malheureux estat où je me voy ! je voudrois, poursuivit il, vous pouvoir cacher ma folie, comme je l'ay cachée jusques icy ; toutesfois puis que je n'ay pû m'empescher de vous donner des marques de ma passion, en m'affligeant du bonheur de la Princesse Panthée, j'aime mieux vous advoüer mon crime, et avoir recours à vostre discretion, que de vous nier une verité qui ne vous est que trop connue, l'advoüe donc, Doralise, que j'aime la Princesse, et que je l'ay aimée dés que j'ay esté capable d'aimer : mais aimée avec tant de violence, que je m'estonne que je n'en suis mort mille et mille fois : mais aimée aussi avec tant de pureté, que je n'ay jamais rien esperé, ny presque rien souhaité, si ce n'est qu'elle n'espousast point Abradate. Cependant c'est Abradate qui la va espouser ? c'est luy qui la va faire Reine ; et' c'est luy enfin qui me va pousser au Tombeau : bienheureux encore, adjousta t'il, si j'y puis entrer devant le funeste jour destiné à cette grande Feste. Perinthe prononça toutes ces paroles avec tant de vehemence, et d'une maniere si touchante, que Doralise qui l'estimoit infiniment, en eut le coeur attendry, et voulut tascher de le consoler : je m'estois tousjours bien imaginée, luy dit elle, que vous aviez de la passion pour la Princesse : mais je vous avoüe que je ne pensois pas que ce fust une passion si forte. Eh Dieux, interrompit Perinthe, comment avez vous pû penser que l'on pûst aimer la Princesse avec mediocrité ? et comment avez vous pû sçavoir, comme je sçay que vous l'avez sçeu, que je ne respondois pas à la proposition qu'elle me faisoit d'entreprendre de vous servir, sans croire que je devois avoir une passion bien violente : et que Panthée seulement pouvoit empescher Perinthe d'aimer Doralise ? en effet, adjousta t'il, je ne doute nullement qu'ayant pour vous toute l'estime dont je suis capable, je n'eusse eu aussi beaucoup d'amour, si mon coeur n'eust pas esté engagé : c'est pourquoy sans m'accuser d'insensibilité pour vous, pleignez moy je vous en conjure : et m'aidez à cacher pour quelques jours qui me restent à vivre, ce que l'ay caché avec tant de soin toute ma vie. Mais est il possible, interrompit Doralise, que vous ne puissiez sousmettre vostre esprit à vostre fortune, et vouloir enfin ce que vous ne sçauriez empescher ? n'avez vous pas tousjours sçeu, adjousta t'elle, que vous ne polluiez jamais rien pretendre à la Princesse : non pas mesme de l'obliger à souffrir vostre passion ? Ouy, repliqua l'affligé Perinthe en soupirant ; pourquoy donc, reprit elle, estes vous si desesperé ? c'est parce, respondit il, que le seul homme que je ne voulois pas qui fust heureux le va estre. Ce que vous dittes, reprit Doralise, paroist plustost une marque de haine pour Abradate, qu'une prenne d'amour pour Panthée : Ha Doralise, s'écria t'il, que vous este peu sçavante aux effets de l'amour, si vous croyez ce que vous dittes ? car enfin si je n'aimois point Panthée, j'aimerois sans doute Abradate : ouy Doralise, tout preocupé que je suis de ma passion, je ne laisse pas de connoistre qu'il a cent bonnes qualitez : mais plus je connois qu'il en a, plus j'envie sa bonne fortune, et plus il me rend infortuné. Le temps, repliqua t'elle, vous guerira malgré vous : ouy si je vivois assez pour attendre son secours, respondit il, mais ce n'est pas mon opinion, ny mesme mon dessein. Cependant comme je ne veux pas que mon desespoit esclatte, et que je sens qu'il m'est absolument impossible de cacher ma douleur, et que je ne pourrois pas mesme aller chez la Princesse sans y donner des marques de mon amour, il faut que le me retire. Comme il y a longs temps que ma santé est mauvaise, il me sera peut estre aisé de faire croire que les maux du corps causent ceux de l'esprit : et de cacher le sujet de ma melancolie, au peu de gens que je verray. Doralise entendant parler Perinthe de cette sorte, fit ce qu'elle püt pour l'obliger à faire un grand effort sur luy mesme, et pour l'empescher de s'aller enfermer chez luy : mais il n'y eut pas moyen de le divertir du dessein qu'il avoit fait, et il falut qu'elle le laissast aller. Il ne la pria point en la quittant, de ne dire rien de sa passion à la Princesse : et je ne sçay mesme s'il ne desira point qu'elle luy en dist quelque chose. Elle n'eut pourtant garde de luy en parler : sçachant bien qu'elle n'eust pu aprendre l'amour que Perinthe avoit pour elle, et le pitoyable estat où il estoit reduit, sans en avoir de la colere ou de la douleur, ou peut-estre l'une et l'autre ensemble. De sorte que ne voulant pas troubler sa joye, elle ne luy en dit rien, mais elle m'en parla en particulier : si bien que comme je vy qu'elle en sçavoit autant que moy, je luy racontay tout ce que j'en sçavois : et nous eusmes toutes deux tant de compassion de voir un aussi honneste homme que Perinthe estre aussi malheureux qu'il l'estoit, que nous en sentismes avec un peu moins de satisfaction le bonheur de la Princesse. Toutefois comme nous esperasmes que le temps le consoleroit, ce desplaisir ne nous empescha pas de paroistre fort gayes : en effet Doralise dit cent jolies choses à la Princesse, en se souvenant de l'avarice du Prince Mexaris, et en considerant la generosité d'Abradate. Mais apres luy avoir dit qu'elle estoit bien plus heureuse qu'elle, d'avoir trouvé en si peu de jours ce qu'elle cherchoit inutilement depuis si longtemps, c'est à dire un homme accomply, et qui n'eust jamais aimé qu'elle seulement : elle la pria de ne luy commander plus de favoriser Andramite, puis qu'elle n'avoit plus besoin de luy aupres de Cresus. Comme Andramite, repliqua la Princesse, est Amy de Perinthe, j'auray bien de la peine à l'abandonner. Doralise alloit luy respondre, lors que la Princesse l'en empescha : et se mit à luy demander si elle ne sçavoit point où il estoit ? ne polluant comprendre qu'il ne fust pas des premiers à luy faire un compliment. Doralise ne voulut pas dire à la Princesse qu'elle venoit de le quitter : de sorte que disant un petit mensonge, elle die qu'elle ne sçavoit ou il pouvoit estre : et comme un moment apres, le Prince de Clasomene envoya querir Panthée, pour luy dire ce qu'il avoit resolu, le reste du jour se passa, sans qu'elle songeast plus à Perinthe. Mais le lendemain, apres que le Prince Abradate eut esté faire une visite à la Princesse, comme à une personne qu'il duvoit espouser : et qu'elle se souvint le soir, qu'elle n'avoit point veû Perinthe, ny entendu parler de luy, elle commença de s'en estonner : et de me demander si je ne sçavois point ce qu'il estoit devenu ? Comme je luy eus dit que non, elle envoya un des siens chez luy, pour luy dire qu'elle ne touvoit nullement bon qu'il ne vinst point prendre part à sa joye : et qu'à moins que d'aprendre qu'il fust à l'extremité, elle auroit bien de la peine à luy pardonner cette negligence. Apres que celuy que la Princesse envoyoit à Perinthe luy eut fait ce message ; vous direz à la Princesse, repliqua t'il, que puis que je puis obtenir mon pardon en mourant, je puis esperer de mourir bien tost en ses bonnes graces : estant certain que je ne croy pas vivre longtemps, Perinthe adjousta à cela, quelques paroles d'un compliment ordinaire : mais avec une voix si tremblante (à ce que raporta à la Princesse celuy qui luy avoit parle,) qu'elle creut en effet qu'il estoit tres malade : et le creut si bien, que ne doutant pas que les Medecins du Prince son Pere, qui avoient accoustumé de le traitter, ne l'eussent veû, elle en envoya querir un, pour luy demander ce qu'avoit Perinthe, pour qui elle avoit beaucoup d'amitié. Mais elle fut bien surprise, lors qu'il luy dit qu'il ne l'avoit point veû depuis quelques jours : Doralise qui se trouva presente à ce que ce Medecin disoit à Panthée luy dit pour desguiser la chose, que peut-estre Perinthe s'estant ennuyé de voir qu'il ne guerissoit point parfaitement, auroit il apellé quelque autre Medecin : mais comme celuy qui estoit là, creut que Doralise l'attaquoit en son honneur, il assura fort la Princesse que cela ne pouvoit estre : de sorte que pour s'éclaircir mieux de l'estat où estoit Perinthe, elle luy ordonna de l'aller voir de sa part, le lendemain au matin, et de luy en rendre conte. Cependant Abradate estoit si satifait, de pouvoir esperer raisonnablement, que rien ne troubleroit plus ses plaisirs, qu'on ne pouvoit pas l'estre davantage : il luy sembla pourtant que son bonheur n'estoit pas accomply ; parce qu'il n'avoit point rencontré Perinthe pour luy en parler : et il fit en effet dessein de l'entretenir de sa joye le jour suivant. Mais helas, ce malheureux Amant ne songeoit guere à recevoir sa visite, non plus que celle du Medecin que la Princesse luy envoya ! qui voulant s'aquiter exactement de sa commission, fut le voir si matin, qu'à peine le Soleil estoit il levé. Il ne le trouva pourtant pas endormy, car ses ennuis ne luy permettoient pas de reposer un moment : et des qu'il entra dans sa Chambre, il luy vit le visage si changé, qu'il ne douta pas qu'il ne fust plus malade qu'à l'ordinaire. Il luy dit donc, qu'il s'estonnoit qu'il ne l'eust pas envoyé querir : et luy aprit en suitte, l'ordre qu'il avoit reçeu de la Princesse, de luy rendre conte de sa santé. Au nom de la Princesse, Perinthe tressaillit, car il n'avoit pas preveû que cet homme luy deust rien dire de sa part : puis s'estant remis un moment apres, il dit à ce Medecin, qu'il estoit infiniment obligé à la Princesse, des soins qu'elle prenoit de luy : et qu'il luy estoit aussi tres redevable, de ceux qu'il vouloir prendre de le guerir : mais qu'il le suplioit de ne s'en donner pas la peine. Qu'il luy advoüoit, qu'il estoit las de faire des remedes inutilement : et qu'il estoit resolu d'essayer si la Nature toute seule ne le gueriroit pas plustost, que tout l'Art de la Medecine. Pendant que Perinthe parloit ainsi, cét homme luy porta la main sur le bras, quoy qu'il s'en voulust deffendre : et trouva que son pouls estoit tantost foible et inegal ; et tantost viste et eslevé : de sorte que ne pouvant croire qu'il n'eust pas besoin de remedes, il s'obstina longtemps à luy vouloir persuader d'en faire : et si longtemps que Perinthe s'en fust fâché, si ce Médecin accoustumé à avoir quelque indulgence pour les malades qu'il traittoit, n'eust fait semblant de ceder à sa volonté : avec intention toutesfois d'advertir la Princesse, de l'estat où estoit Perinthe, et du besoin qu'il avoit que l'on songeast à luy. Il le quitta donc, apres que Perinthe l'eut chargé de remercier la Princesse, du soin qu'elle avoit de luy : le conjurant de luy dire, qu'il s'estimoit le plus malheureux homme du monde, de ne pouvoir prendre part à la joye qu'elle avoit : et d'estre contraint de se pleindre, quand tour le monde ne jettoit que des cris d'allegresse pour son mariage. Cét homme estant venu au louer de la Princesse, elle ne le vit pas plustost, que luy adressant la parole ; et bien, luy dit elle, en quel estat est Perinthe ? car je vous advoüe que comme il a tousjours esté malade depuis la blessure qu'il reçeut en combattant pour moy, j'ay beaucoup d'impatience de le sçavoir. Madame, reprit il, la santé de Perinthe est assez mauvaise : et ce qu'il y a de pire, est qu'il ne veut ny dire ce qu'il souffre, ny faire de remedes pour guerir. Et que veut il donc faire ? repliqua la Princesse : il dit qu'il veut que la Nature le guerisse sans le secours de nostre Art, respondit ce Medecin ; mais pour moy, adjousta t'il, je dis peut estre plus raisonnablement que luy, que tous les deux ensemble auront bien assez de peine à en venir à bout. La Princesse fort surprise d'entendre ce qu'on luy disoit, se fit redire fort exactement par cét homme, tout ce qu'il avoit remarqué du mal de Perinthe : qui en effet au sortir de chez Doralise, avoit esté contraint de se mettre au lict : tant l'agitation de son esprit, avoit augmente la fiévre lente qu'il avoit depuis sa blessure ; avoit troublé toutes ses humeurs ; et alteré son temperamment. Comme la Princesse estoit donc fort occupée à s'informer de la santé de Perinthe, Abradate envoya sçavoir des nouvelles de la sienne : de sorte qu'apres avoir fait un compliment pour respondre à celuy de ce Prince, elle luy manda qu'elle se porteroit bien si ce n'estoit l'affliction qu'elle avoit, de venir d aprendre que Perinthe estoit malade, et ne vouloit point guerir. Et suitte dequoy, elle acheva de s'habiller, et fut au Temple comme à l'ordinaire : où Abradate se trouva pour luy donner la main, lors qu'elle descendit de son Chariot. Conme la Princesse aimoit Perinthe, elle parla de son mal à Abradate au sortir du Temple : et conme il luy dit qu'il avoit desja fait dessein de l'aller voir, elle luy tesmoigna qu'elle luy en seroit obligée : et le pria de tascher de luy persuader de faire quelques remedes, et de descouvrir la raison pourquoy il sembloit estre resolu de n'en faire pas : luy disant que le respect qu'il avoit pour luy le porteroit peut-estre à faire ce qu'il ne feroit pas pour un autre. Abradate qui ne cherchoit qu'à plaire à la Princesse, et qui d'ailleurs regardoit Perinthe conme un honme qui avoit empesché Panthée d'estre enlevée par Mexaris, ne fut pas plus tost hors d'aveque nous, qu'il fut chez cét Amant infortuné, qui ne passoit que pour malade. Vous pouvez juger combien la veue de ce Prince luy donna d'émotion, et combien il eut de peine à déguiser ses sentimens : aussi tost qu'Abradate fut assis au chevet de son lict, et que le premier conplimont fut fait, est il possible, luy dit il fort obligeanment, que lors que la Fortune cesse de me presecuter, et que je suis sur le point d'estre heureux, Perinthe veüille troubler ma joye, en me donnant la douleur d'aprendre qu'il refuse de faire des remedes, qui le mettroient bi ? tost en estat de la partager aveque moy ? Seigneur, reprit tristement Perinthe, je voy bi ? que la bonté qu'à la Princesse de s'interresser en la vie du plus fidelle de ses serviteurs, vous oblige à parler conme vous faites, et vous preocupe à mon avantage : estant certain qu'à considerer ce que je suis veritablement, je suis fore indigne de l'honneur que je reçois de vous : et si indigne enfin, que si j'osois je vous suplierois de ne m'en faire plus tant, Vous estes trop modeste, repliqua Abradate, car quand vous ne seriez pas aussi honneste homme que vous le paroissez estre, à ceux qui se connoissent le mieux en honnestes gens ; et que vous ne seriez que le Liberateur de Panthée, vostre vie me devroit tousjours estre tres chere. Mais estant tout ensemble un homme tres accomply ; le Liberateur de ma Princesse ; et fort de mes Amis ; je dois sans doute vous forcer à faire tout ce qu'il faut pour vivre, et pour vivre heureux. A ces mots, Perinthe fit un grand souspir, et levant les yeux au Ciel, il tourna la teste à demy de l'autre costé, pour cacher le changement de son visage, Abradate remarquant l'action de Perinthe, commença de soubçonner que son esprit pouvoit estre aussi malade que son corps : neantmoins n'en imaginant pas la veritable cause, il creut que peutestre n'avoit il point d'autre desplaisir que celuy de voir que le Prince de Clasomene n'avoit encore rien fait pour luy : et que la Princesse s'esloignant il perdroit le plus grand suport qu'il eust. De sorte que voulant descouvrir si ses soubçons estoient bien ou mal sondez ; apres quelques autres discours, où Perinthe respondit peu, il luy dit que c'estoit une estrange chose, de voir qu'il voulust renoncer à la vie, dans un temps où elle alloit commencer d'estre plus douce pour luy, qu'elle n'avoit jamais esté. Ha Seigneur, s'écria t'il, vous jugez cette fois là d'autruy par vous mesme ! mais il ya une notable difference de vous à moy : et si grande, que je suis assuré, que ce qui fait bien souvent vos plaisirs, fait aussi bien souvent mes douleurs : tant il est vray que vostre sort et le mien sont opposez l'un a l'autre. Quoy qu'il en soit Perinthe, reprit Abradate, je suis assuré que si vous vivez, comme je le souhaite, vous serez plus heureux que vous n'avez jamais esté : car soit que vous veüilliez venir à Suse, ou demeurer à Clasomene, ou à Sardis, je vous engage ma parole, de mettre vostre fortune en estat, que du costé de l'ambition, vous n'aurez rien à desirer. Si j'estois raisonnable, reprit Perinthe, je devrois vous rendre mille graces, de la generosité que vous avez de parler comme vous faites, à un homme qui vous doit desja la vie : mais Seigneur, il y a presentement en moy une si noire melancolie espanduë ; qui trouble si fort ma raison ; et qui me rend si dissemblable à moy mesme ; que je ne puis avoir un plus sensible déplaisir, que d'ouïr parler de choses agreables. Tout ce qui n'est point funeste, m'irrite et me met en colere : c'est pourquoy je vous conjure de me laisser ou guerir, ou mourir en repos. Mais comment guerirez vous, repliqua Abradate, sans vouloir guerir ? si je ne gueris pas je mourray (respondit il brusquement malgré qu'il en eust :) mais si vous mouriez, reprit Abradate, la Princesse Panthée et moy, en serions inconsolables : c'est pourquoy vous ne devez pas trouver estrange si je veux vous persuader de vivre. C'est de la part de cette Princesse, adjousta t'il, que je vous ordonne de vouloir souffrir qu'on prenne soin de vous : et de ne vous obstiner pas à ne vouloir point estre secouru. La Princesse (respondit Perinthe, en calmant un peu l'agitation de son esprit) me fait trop de grace de songer à moy, en un temps où je croyois qu'elle ne s'en devoit pas souvenir : mais Seigneur, on n'est pas tousjours en pouvoir de vivre quand on le voudroit : et on n'est pas mesme tousjours en puissance de le vouloir. j'advoüe que ceux qui ont de grandes afflictions, reprit Abradate, ne sont quelquesfois pas Maistres de leurs propres desirs : mais pour vous Perinthe, qu'avez vous qui vous puisse porter dans le desespoir ? tout le monde fait cas de vostre vertu, le Prince de Clasomene vous aime ; la Princesse sa Fille vous estime autant qu'il est possible ; et je vous promets ma protection toute entiere. Apres cela, je croiray, si vostre douleur continue, que Doralise a eu raison de penser que vous estiez amoureux : mais quand cela seroit Perinthe, encore ne faudroit il pas se desesperer. Car enfin, peut on estre plus malheureux que je le me suis veû, ny plus esloigné de la possession de Panthée ? Cependant vous voyez l'heureux changement qui est arrivé eu ma fortune. je voy en effet, interrompit Perinthe en soupirant, mais je ne voy pas par où je pourrois estre moins malheureux que je ne le suis. Quoy qu'il en soit Seigneur (poursuivit il avec un chagrin estrange) jouïssez en repos de vostre felicité, et laissez moy s'il vous plaist souffrir les maux qui m'accablent, sans y chercher de remede : car je sens bien que vous y en chercheriez inutilement. Abradate voyant que plus il parloit à Perinthe, plus il l'irritoit, se leva pour s'en aller, luy disant qu'il estoit bien marry d'estre contraint d'aller porter une si fâcheuse nouvelle à la Princesse. Perinthe jugeant donc par le discours de ce Prince, que des qu'il seroit hors d'aupres de luy, il iroit aupres de Panthée, changea de dessein tout d'un coup : car apres avoir fait tout ce qu'il avoit pû pour l'obliger à s'en aller, il fit alors tout ce qu'il pût pour le retenir encore quelque temps : luy semblant que c'estoit un grand avantage pour luy, que de differer de quelques instants, le plaisir que devoit avoir Abradate de voir Panthée. Il est vray que ce qu'il dit à ce Prince fut si mal lié, et fut quelquesfois si peu à propos, qu'il commença de soubçonner quelque chose de la veritable cause du desespoir de Perinthe : de sorte qu'apres avoir encore respondu deux ou trois fois aux questions que luy fit ce malheureux Amant pour le retenir davantage aupres de luy, il le quitta, et vint chez la Princesse, qu'il ne trouva pas : mais m'ayant demandée, et ayant sçeu que je ne l'avois pas suivie, il ne laissa pas d'entrer, en attendant qu'elle revinst. Comme le soubçon qu'il avoit de l'amour de Perinthe, le mettoit en inquietude, il me parut assez resveur : si bien que prenant la liberté de luy demander d'oùr pouvoit venir cette resverie, dans un temps si heureux pour luy ? il me dit que le mal de Perinthe l'affligeoit : en suitte dequoy m'ayant representé toutes les inquietudes qu'il avoit remarquées dans son esprit, il vit bien que je sçavois peut-estre quelchose de ce qui les causoit. Ce n'est pas que je luy disse rien qui deust le luy faire juger : mais c'est que j'ay ce malheur, de ne pouvoir pas empescher mes yeux de descouvrir souvent le secret de mon coeur. Abradate ne pouvoit toutesfois se resoudre à me dire ce qu'il pensoit : et nous parlasmes durant quelque temps d'une maniere assez rare : car nous ne disions pas ce que nous pensions, et nous nous entendions pourtant parfaitement. Mais apres que cela eut duré quelque temps, tout d'un coup Abradate se mit à me prier de ne parler point à la Princesse de ce qu'il m'alloit dire : me jurant qu'il ne me diroit rien que je fusse obligée de luy reveler. En suitte dequoy, il me demanda si je ne croyois pas que Perinthe fust amoureux de Panthée : et si je ne pensois pas aussi bien que luy, que son mariage estoit la cause de son mal ? je ne sçay pas Seigneur, luy dis-je, si ce que vous dittes est vray : mais je sçay bien tousjours que si cela est, la Princesse ne le sçait pas. Non non me dit il, Pherenice, je ne vous dis pas cela par un sentiment de jalousie, mais par un sentiment de pitié : l'estime que j'ay conçeuë de la vertu de Panthée, est si solidement establie, que mille Amans à ses pieds, ne m'obligeroient pas aujourd'huy à craindre qu'elle fust capable de la moindre foiblesse : c'est pourquoy je vous conjure de me dire jegenûment si vous ne trouvez pas que j'aye raison de croire ce que je croy ? car si vous me confirmez dans mon sentiment, je chercheray apres les voyes de soulager du moins le pauvre Perinthe, puis qu'il a un mal dont il ne sçauroit guerir. Mais Seigneur, luy dis-je, il n'est point besoin de croire que Perinthe soit amoureux de Panthée, pour vous obliger à luy ordonner de faire ce qu'il pourra pour guerir, puis que vous l'estimez assez pour cela. je voy bien Pherenice, me dit il, que vous n'estes pas sincere : cependant je vous advertis que Perinthe mourra, si on n'y prend garde : et je vous advoüe que luy douant le salut de Panthée, je seray sensiblement touché de sa perte si elle arrive. Mais quand tout ce que vous dittes seroit vray, luy dis-je, quel remede y auroit il ? celuy de faire que la Princesse luy commandast absolument de ne se desperer point, repliqua Abradate. Comme il disoit cela, Panthée entra dans sa Chambre, car Abradate m'y avoit trouvée : mais à peine le vit elle, qu'elle luy demanda ce que Perinthe luy avoit dit, et ce qu'il luy sembloit de son mal ? Madame, luy dit il, Perinthe m'a tant dit de choses, et avec si peu de suitte, que je crois que son esprit n'est pas moins malade que son corps : et pour moy je pense qu'il a plus besoin de consolation que de remedes. Il me semble pourtant, dit elle, qu'il ne luy est arrivé aucun malheur : il est certain, dit il, qu'il ne paroist pas : mais il est peut- estre arrivé quelque bonheur à quelqu'un dont il est affligé. Perinthe, reprit la Princesse, n'est point envieux, et n'a mesme point d'Ennemis, si ce n'est Mexaris, de qui le bonheur n'est pas assez grand pour estre envié : quoy qu'il en soit Madame, adjousta t'il, je crains que Perinthe ne meure, si vous ne prenez soin de sa vie. Abradate dit cela d'une façon, qui fit connoistre à la Princesse, qu'il y avoit un sens caché à ses paroles : de sorte que ne sçachant qu'en penser, elle changea de discours. Le reste du jour elle songea continuellement à ce qu'Abradate luy avoit dit : neantmoins n'osant ny nous dire ce qu'elle pensoit apres qu'il sut party, ny abandonner le soin qu'elle avoit commencé d'avoïr de Perinthe, à qui elle devoit tant ; elle pria Doralise de luy vouloir faire une visite, et m'ordonna de l'y accompagner, esperant d'estre mieux instruite à nostre retour, qu'elle ne l'avoit este à celuy d'Abradate. Doralise et moy fusmes bien aises de la commission que la Princesse nous donnoit, c'est pourquoy nous nous en aquitasmes en diligence, et mesme aveque joye : croyant effectivement que nous aurions assez de pouvoir sur l'esprit de Perinthe, pour l'obliger à se consoler, et pour le faire resoudre à faire ce qu'il pourroit pour vivre Mais Madame, nous nous trouvasmes estrangement deçeuës, car la visite qu'Abradate luy avoit faite, avoit de telle sorte irrité sa douleur, et redoublé son mal, que nous ne pusmes le voir sans une compassion extréme. Il eut pourtant quelque satisfaction, de nous pouvoir entretenir : en effet, il commanda à ses gens de sortir de sa Chambre, afin de le faire aveque plus de liberté : mais dés que nous voulusmes luy parler, pour luy faire reproche de ce qu'il ne vouloit pas guerir : non non, nous dit il, je ne dois plus songer à la vie : et pourveu que je puisse mourir devant que le Roy de la Susiane ait espousé la Princesse, je ne m'estimeray pas tout à fait malheureux. Il elt vray que depuis une heure, j'ay beaucoup d'aprehension que je ne puisse esviter ce malheur : il y a si loin de Sardis, rerepliquay-je, que j'espere que vous serez entierement guery, et des maux de l'esprit, et de ceux du corps, auparavant que l'on en soit revenu. Vous ne sçavez donc pas encore, reprit il, que depuis une heure il est arrivé un Envoyé de la Reine de la Susiane : qui ayant sçeu l'amour que le Prince son Fils a pour la Princesse de Clasomene, luy vient dire de sa part que s'il continuë de l'aimer, aujourd'huy qu'il est Roy, elle consent qu'il l'espouse : de sorte qu'Abradate n'ayant plus d'obstacle à son dessein, sera infailliblement bien tost en estat de me faire mourir desesperé, si la mort se haste de venir me delivrer. Doralise et moy fusmes estonnées, de voir que Perinthe en l'estat où il estoit, sçeust pins de nouvelles que nous : mais comme nous nous estions arrestées en chemin, nous jugeasmes bien qu'il n'estoit pas impossible que ce que Perinthe disoit fuit vray : et d'autant, plus que nous sçeusmes qu'il sçavoit la chose par Andramite, qui estoit assez bien informé, pour ne douter pas de ce qu'il disoit. Apres cela, nous dit il, je m'assure que vous n'aurez pas l'inhumanité de vouloir que je vive davantage : mais si la Princesse vous le commandoit, luy dismes nous, ne luy obeiriez vous pas ? si la Princesse, dit il, sçavoit ma passion, et qu'apres cela elle eust la bonté ou la cruauté (car je ne sçay lequel de ces deux mots convient le mieux à ce que je dis) de vouloir que je fisse ce que je pourrois pour vivre, peut-estre aurois-je la force de luy obeïr, et de faire quelques efforts inutiles pour ne mourir point. Mais vous sçavez bien qu'elle ne sçait pas que je l'aime : je n'ose mesme desirer qu'elle le sçache : toutefois, adjousta t'il, si vous croyez que quand je seray mort, elle le puisse aprendre sans haïr ma memoire, je vous conjure de le luy dire : et de luy demander pardon, de ce que je n'auray pû me resjouïr de son bonheur. Mais comme j'avois borné toutes mes esperances à tascher de faire en sorte qu'elle n'aimast jamais rien. et que je les voy toutes renversées : ne trouvez pas estrange si je vous dis, que je ne sçaurois souffrir la vie. je dis mesme plus, adjousta t'il, car je pense qu'il n'est guere moins necessaire que je meure, pour le repos de Panthée que pour le mien. Que sçay-je si je serois tousjours Maistre de mes transports et de ma passion ? je l'ay sans doute esté jusques icy ? mais je ne voyois pas Abradate heureux, et je ne voyois pas la Princesse en sa possession. Il vaut donc bien mieux que je meure, que de troubler la felicité d'une personne qui seulement en n'aimant rien, eust pû faire toute la mienne. Qui vit jamais, nous disoit il, un plus pitoyable destin ? je ne voulois autre chose pour estre content, sinon que pas un de mes Rivaux ne le fust : et cependant je n'ay pû obtenir cét avantage de la Fortune. je m'estois resolu à cacher toute ma vie ma passion. j'avois obtenu de moy, de ne desirer mesme pas d'estre aimé, et de me satisfaire de la seule estime de Panthée : mais quoy que je me fusse renfermé dans des bornes si estroites, que jamais nul autre Amant n'a esté capable de faire une pareille chose, il se trouve pourtant que j'ay encore trop desiré : et qu'Abradate enfin va estre aussi heureux que je suis miserable. Du moins, luy dis-je, avez vous cette consolation, de voir que vous ne pouvez vous pleindre ny de vostre Rival, ny de la personne que vous aimez : ha Pherenice, s'escria t'il, ce que vous croyez qui me doit consoler, est ce qui fait mon plus grand desespoir ! estant certain que je serois bien moins à pleindre, si je me pleignois avec justice, de quelque autre que de moy. Mais puis que vous connoissez encore la raison, reprit Doralise, pour-quoy ne la suivez vous pas ? c'est parce, repliqua t'il, que je suis Esclave sans estre aveugle. Je voy sans doute bien le chemin qu'il faudroit prendre, pour recouvrer ma liberté : mais les chaines qui m'attachent sont trop fortes pour les pouvoir rompre : il n'y a que la mort seulement qui le puisse faire : c'est pourquoy si vous estes autant de mes Amies que je vous le croy, vous ne m'accuserez plus, et ne me parlerez plus de vivre. j'ay pourtant une grace à vous demander (mous dit il, d'une maniere à attendrir le coeur le plus dur) que le vous conjure de ne me refuser pas : c'est de trouver, s'il est possible, quelque pretexte pour faire en sorte que l'adorable Panthée n'espouse du moins Abradate, que le lendemain de ma mort Le terme, adjousta t'il, ne sera pas bien long : car si je ne me trompe, je ne vivray pas encore quatre jours. l'eusse aussi fort souhaité, poursuivit il, pouvoir encore une fois jouïr de la veuë de nostre Princesse : mais ce seroit en demander trop pour un malheureux. je vous advoüe, Madame, qu'entendant parler Perinthe de cette sorte, Doralise et moy en fusmes si touchées, qu'il nous fut impossible de retenir nos larmes : nous plurasmes donc aveque luy, voyant que nous n'y pouvions rien gagner : et nous le quitasmes, avec promesse de le revenir voir. Nous fismes pourtant tout ce que nous pusmes pour le consoler, auparavant que de partir, mais ce fut inutilement. Nous allasmes donc retrouver la Princesse, avec une melancolie estrange : en nous en retournant, nous songeasmes à ce que nous avions à dire, sans pouvoir toutesfois resoudre si nous apprendrions à Panthée qu'elle estoit cause de la mort de Perinthe, ou si nous ne le luy dirions pas. Il est vray que nous n'avions que faire de nous en mettre en peine : estant certain que depuis ce qu'Abradate luy avoit dit, elle se l'estoit dit à elle mesme : si bien que comme nous fusmes auprss d'elle, et que nous luy eusmes raporté le pitoyable estat où estoit Perinthe je connus qu'elle nous entendoit mieux que nous n'avions creû qu'elle nous devoit entendre : car comme je luy dis que je croyois qu'elle devoit assez à Perinthe, pour se donner elle mesme la peine de luy commander de vivre : je sçay bien, me dit elle en rougissant, que je luy dois assez, pour prendre soin de sa vie : mais je sçay bien aussi que si Perinthe a quelque sensible douleur dans l'ame, il ne m'obeïra pas. Il n'obeïra donc à personne, repliqua Doralise ; mais du moins Madame, poursuivis-je, ne vous reprocherez vous pas à vous mesme, la mort de Perinthe si elle arrive quand vous aurez fait tout ce que vous aurez pû pour l'empescher : Apres cela, Panthée fit qu'il luy fut possible pour s'excuser de voit Perinthe, sans en dire la veritable raison : sa modestie ne luy permettant pas de nous dire ce qu'elle pensoit. Mais à la fin Doralise se servant de la liberté qu'elle avoit accoustumé d'avoir avec la Princesse, luy dit la chose telle que nous la sçavions : et la dit avec tant d'art, et si obligeamment pour Perinthe, que la Princesse n'eut assurément guere moins de douleur que de colere, d'aprendre la passion qu'il avoit pour elle. Panthée voulut pourtant d'abord nous cacher la moitié de ses sentimens : mais à la fin elle nous advoüa que la mort de Perinthe l'affligeoit : et luy sembloit estre de si mauvais augure pour le reste de sa vie, qu'elle n'osoit plus esperer de le passer heureusement. Elle nous fit alors cent reproches ? de n'avoir pas guery Perinthe de son amour : luy semblant qu'il n'y avoit qu'à dire des raisons, pour guerir d'une pareille maladie. En suitte comme nous voulusmes la suplier de vouloir faire une visite à ce malheureux, elle rejetta fort loin la proposition que nous luy en fismes : mais Madame, luy dis-je, il ne sçaura pas que nous vous ayons descouvert son secret : et vous ne ferez que ce que vous eussiez sans doute fait, si vous n'eussiez rien soubçonné de son amour. Il suffit que je le sçache, dit elle, pour m'empescher de voir Perinthe : ce n'est pas que je ne sois au desespoir de la mort d'un homme à qui j'ay une obligation si considerable, comme est celle de m'avoir empeschée de tomber en la puissance de Mexaris : toutesfois je ne puis me resoudre à ce que vous desirez de moy. Joint aussi que s'il m'aime, ma veuë avanceroit plustost sa mort, qu'elle ne la reculeroit : estant certain qu'il ne me pourroit voir sans douleur. Puis quil le desire, luy dis-je, il me semble qu'il y a de l'inhumauité, à luy refuser cette grace ; ne songez vous point, reprit elle, à ce que diroit Abradate, s'il venoit à sçavoir que Perinthe eust eu de l'amour pour moy, et que je l'eusse esté voir ? s'il ne tient, repliquay-je, qu'à vous en faire prier par ce Prince, il me sera bien aisé, car je voy qu'il entre à propos pour cela. . Et en effet Doralise suivant ma pensée, ne vit pas plus tost Abradate aupres de la Princesse, que luy adressant la parole ; n'est il pas vray Seigneur, luy dit elle, que la Princesse est obligée de faire une visite au paure Perinthe ? il n'en faut pas douter, repliqua t'il, et s'il ne faut que joindre mes prieres aux vostres pour l'y obliger, je le feray volontiers : car je suis persuadé que s'il ne se resout à vivre à sa consideration, il mourra dans peu de jours. Comme la Princesse ne vouloit pas dire douant Abradate la veritable raison qui l'en empeschoit, elle en disoit de si foibles, qu'il luy estoit aisé de les destruire : de sorte qu'il la pressoit estrangement. Mais à la fin nous parlasmes tant que nous nous entendismes tous esgallement bien : ce ne fut toutesfois pas sans que la Princesse en rougist : elle se remit pourtant un moment apres, voyant comment Abradate prenoit la chose : estant certain que l'on ne peut pas agir plus genereusement, qu'il agit en cette occasion. Car comme il estoit bien assuré du coeur de Panthée et de sa vertu, il fit tout ce qu'il pût pour luy persuader de sauver la vie à Perinthe, en luy rendant une visite. Il ne put pourtant l'y obliger qu'a une condition, qui auroit avance la mort du pauvre Perinthe s'il l'eust sçeuë : qui fut que s'il eschapoit, elle ne le verroit jamais. Apres cela, elle vouloit encore qu'Abradate fust present à cette entre-veüe, mais il ne voulut point : de sorte qu'il fut resolu pour la contenter, que du moins toutes ses Femmes iroient avec elle aussi bien que nous. De vous representer, Madame, comment cette visite se passa, il me seroit impossible : et il suffit que je vous die que Perinthe pensa mourir vint fois durant qu'elle y fut. Tantost on luy voyoit une douleur excessive : un moment apres, quelques mouvemens de joye paroissoient dans ses yeux tous mourans qu'ils estoient : un instant en suitte, le desespoir s'emparoit de son esprit, de sorte qu'il n'entendoit presques plus ce qu'on luy disoit : mais apres tout, il demeura pourtant tousjours dans un profond respect. Il remercia la Princesse, de l'honneur qu'elle luy faisoit : luy disant qu'il n'avoit plus rien à faire qu'à mourir, puis qu'il avoit eu l'honneur de la voir. Et comme elle luy commanda absolument de souffrir qu'on luy fist quelques remedes, il fut quelque temps sans parler : puis tout d'un coup levant foiblement les yeux vers elle, Madame, luy dit il, si vous sçaviez ce que vous souhaitez pour moy, quand vous desirez que je vive, vous ne le desireriez pas. Car enfin Madame (adjousta t'il avec une voix languissante) quand Doralise a crû que j'estois amoureux, elle ne se trompoit point : j'aimois, Madame, et je ne meurs assurément que parce que j'ay aimé. C'est pourquoy comme vous ne scavez pas tous mes malheurs, vous estes excusable de souhaitter que je vive, parce que vous croyez que je puis encore vivre heureux. Voila Madame, tout ce que le respect que j'ay pour vous, me permet de vous dire de mes infortunes. Perinthe prononça ces dernieres paroles si foiblement, que l'on eut peur qu'il n'expirast : car la douleur le suffoqua de telle sorte, qu'il en perdit la parole durant un demy quart d'heure : mais conme il ne perdit ny la veuë, ny le jugement, il eut la consolation de voir tomber quelques larmes des beaux yeux de la Princesse. Elle les cacha pourtant autant qu'elle pût : cependant ne pouvant pas demeurer plus longtemps en ce lieu là elle en sortit : apres avoir ordonné que l'on fist venir non seulement les Medecins ordinaires de Perinthe. mais encore ceux de Cresus : qui tous ensemble, dirent qu'il estoit impossible de le sauver, et qu'il mourroit infailliblement bientost. En effet, sa vie ne fut plus guere longue : je pense mesme que la veüe de la Princesse, que nous luy avions procurée conme un remede, acheva de le tüer : car il mourut la nuit suivante, si universellement regretté de tout le monde, que jamais personne ne le fut plus. La Princesse en fut si touchée, qu'elle n'eut pas peu de peine à cacher une partie de sa douleur : dans la crainte qu'elle eut qu'Abradate ne s'imaginast qu'elle eust sçeu quelque chose de la passion de Perinthe, plustost qu'elle ne le luy avoit dit. Mais ce Prince la connoissoit trop bien, pour avoir une si injuste pensée : c'est pourquoy il n'avoit garde de trouver estrange qu'elle regardast un homme, à qui elle avoit une obligation si sensible, et qu'il regrettoit luy mesme. Ainsi le pauvre Perinthe eut l'avantage, d'estre pleuré de sa Maistresse, et d'estre pleint de son Rival, aussi bien que de son Maistre, qui le portant mieux l'avoit esté visiter durant son mal, et en avoit eu tous les soins imaginables. Sa mort mesme differa de quelque temps le mariage d'Abradate : car comme elle avoit sensiblement touché Panthée, elle se trouva assez mal huits jour durant, pendant lesquels on sçeut que le Prince Mexaris estoit mort de ses blessures et de ses chagrins : de sorte que nous prismes le deüil, aussi bien que toute la Cour, quoy que nous n'y deussions plus guere tarder, et quoy que cette mort ne nous affligeast guere. Neantmoins tant de choses funestes arrivées en si peu de temps, ne laisserent pas d'inquieter la Princesse : toutesfois comme les sujets de joye qu'elle avoit, estoient assez grand pour la pouvoir consoler : à quinze jour de là le mariage d'Abradate et d'elle fut accomply sans ceremonie, à cause de la mort de Mexaris : la magnificence en estant remise à Suse, où nous nous acheminasmes quelque temps apres, avec un équipage proportionné à la condition, et à la liberalité d'Abradate. La Princesse eut mesme la consolation de pouvoir mener Doralise avec elle, malgré la resistance qu'y fit Andramite, et celle qu'y aporta le Prince Myrsile, sans que nous ayons sçeu pourquoy : de sorte que depuis cela cette agreable Fille ne l'a point abandonnée : n'ayant non plus trouvé à Suse qu'à Sardis, cét homme accompli qu'elle cherche depuis long temps. je ne vous diray point, Madame, comment la Princesse fut reçeüe par la Reine sa belle Mere, ny comment Abradate a vescu avec elle depuis qu'il l'a espousée, jusques au jour que la Fortune les a separez, et que le sort des armes l'a mise sous la puissance de l'illustre Cyrus, car je ne serois peut-estre pas creuë : du moins pour ce qui regarde la passion du Roy de la Susiane, qui assurément n'a jamais esté plus violente qu'elle est. C'est pourquoy il vaut mieux que je me taise : apres vous avoir tres humblement supliée de me pardonner, si je vous ay raconté avec des paroles si conmunes, les avantures de deux Personnes, de qui la vertu est si extraordinaire.

Générosité de Cyrus à l'égard de Panthée


Il est aisé, repliqua Araminte à Pherenice, de vous accorder le pardon que vous demandez : et plus juste encore, adjousta Cyrus, de luy refuser, puis qu'elle n'en a pas besoin. Pherenice respondit au compliment de Cyrus, avec beaucoup de civilité : en suitte de quoy, Araminte et luy se mirent à parler de la vertu de Panthée ; de la liberaté d'Abradate ; du malheur de Perinthe ; et de l'agreable humeur de Doralise. Mais conme il estoit desja tard, Cyrus prit congé de cette Princesse : et fut à l'Apartement de Panthée, pour luy dire aussi adieu : et pour la remercier de ce qu'elle avoit bien voulu qu'il eust sçeu toutes ses avantures. Il l'assura que Pherenice les avoit racontées avec beaucoup de grace : et il luy demanda pardon d'estre forcé par les loix de la guerre ; par la fidelité qu'il devoit à Ciaxare ; et par l'interest de Mandane, à ne la rendre pas encore au Roy son Mary : la supliant de croire que c'estoit avec une douleur extréme, qu'il separoit pour si longtemps deux Personnes si illustres. En suitte dequoy, passant aupres de Doralise, à qui Araspe parloit, il luy fit aussi un compliment : luy disant qu'il eust souhaité pour la gloire d'Araspe, qu'il eust pû estre cét honneste homme qu'elle cherchoit. Du moins, adjousta t'il, vous puis-je assurer qu'il n'a rien aimé : je vous assure Seigneur, luy dit elle en riant, que si vous croyez ce que vous dittes, vous ne le connoissez pas si bien que moy : car je ne voyois pas tant de marques d'amour en Perinthe, au commencement que je le connus, que j'en remarque dans le procedé d'Araspe depuis quelques jours. Araspe rougit du discours de Doralise : et s'en deffendit assez mal : mais comme Cyrus avoit bien d'autres choses dans l'esprit, il ne s'y arresta pas : et s'en alla, suivy de Ligdamis, et de tous ceux qui l'avoient accompagné à cette visite : Chrisante l'estant mesme venu rejoindre, et luy rendre conte des Machines de guerre que l'on faisoit par ses ordres. Et comme il l'assura que l'on travailloit diligemment, il eut quelque satisfaction d'aprendre que toutes choses s'avançoient : et qu'il se verroit bien tost en estat ou de vaincre ses Ennemis, ou de mourir pour Mandane.

Livre second

La renommée de Telephane


Cyrus ne fut pas plustost au Camp, qu'il envoya dire au Roy de Phrigie, que la Reine de la Susiane, et la Princesse de Pont, avoient escrit si avantageusement pour le Prince Artamas. qu'il esperoit que le voyage d'Aglatidas seroit heureux. Le jour suivant, il dépescha vers Ciaxare, pour luy donner advis de tout ce qui s'estoit passé : et pour le suplier de ne luy envoyer plus de troupes : afin que si Thomiris entreprenoit quelque chose, il fust en estat de luy resister, jusques à ce qu'il eust finy la guerre où il estoit engagé, et delivré la Princesse Mandane. Apres quoy, il ne songea plus qu'à commencer la Campagne : et qu'à reparer par quelque exploit memorable, le malheur qui luy estoit arrivé. Pour cét effet, il ne s'occupa durant quelques jours, qu'à aller voir luy mesme les Machines qu'il faisoit faire ; qu'a aller de Quartier en Quartier, faire une reveuë de toutes ses Troupes en particulier, jusques à ce qu'il en fist une generale : attendant impatiemment le jour bien heureux, où il conmenceroit d'entrer plus avant dans le Pais ennemy. Comme il avoit promis à Ligdamis de ne l'engager à rien qui choquast la generosité, il ne voulut point luy proposer d'obliger son Pere à luy donner passage par le Chasteau d'Hermes : il ne voulut pas mesme songer, à sa consideration, à s'en rendre Maistre par la force : et il resolut d'aller passer la Riviere plus prés de Sardis, en un lieu où il y avoit un Pont, et une petite Ville assez bien fortifiée, qu'il faloit prendre auparavant que d'estre assuré du passage de la Riviere. Cependant il recevoit tous les jours nouvelles que l'Armée de de Cresus grossissoit : il sçeut que les Egiptiens qu'Amasis luy avoit promis. et luy avoit envoyez par Mer, estoient arrivez : que les Thraces l'estoient aussi : et que cette Armée enfin estoit si nombreuse, qu'à peine le plus abondant Pais de toute l'Asie, pouvoit il suffire pour sa subsistance. Il aprit encore par ses Espions que dans peu de jours cette Armée qui s'estoit assemblée aux bords du Pactole, devoit s'avancer jusques à un lieu nommé Thybarra, ou tous les sujets de Cresus avoient ordre de conduire des vivres pour la commodité du Camp : chaque Ville et chaque Village estant taxé à une quantité precisé, des choses qu'ils pouvoient fournir. Cyrus aprenant donc que ses Ennemis viendroient bien tost à luy, s'il n'alloit promptement à eux, ne songea plus rien qu'à les prevenir : pour cét effet, apres avoir fait une reveüe generale de son Armée, qui se trouva alors estre composée de plus de cent quarante mille hommes : il tint Conseil de guerre, afin de resoudre comment se feroit l'attaque de la Ville de Nysomolis, par où il devoit s'assurer du passage de la Riviere. Le Roy de Phrigie ; celuy d'Hircanie ; le Prince Tigrane ; Phraarte ; Persode ; Gobrias, Gadate ; Hidaspe ; Adusius ; Chrisante ; Artabase ; et plusieurs autres, surent de ce conseil : où il sur resolu que l'on ne s'amuseroit pas à faire un Siege regulier, pour s'emparer de Nysomolis, et qu'il valoit bien mieux perdre quelques Soldats en le prenant par assaüt, que de donner loisir aux Ennemis de le venir secourir avec toute leur Armée. La chose ne fut pas plustost resoluë, que Cyrus songea à l'executer : de sorte que dés le jour suivant, ses Troupes commencerent de filer. Il fit pourtant faire une fausse marche durant un jour, afin d'abuser les Ennemis : et en effet ils y surent si bien trompez ; que ne doutant nullement que Cyrus n'eust dessein de passer la Riviere au Chasteau d'Hermes, ce fut là qu'ils envoyerent le plus de Troupes : se contentant de tenir seulement la garnison de Nysomolis extrémement forte. Comme Cyrus ne manquoit jamais à rien de ce qu'il devoit, il fut prendre congé de la Reine de la Susiane, et de la Princesse Araminthe : la plus part des Princes qui l'accompagnoient firent la mesme chose : et entre les autres, Phraarte, de qui la passion augmentoit de jour en jour, quoy que la froideur d'Araminte la deust plus tost diminuer. La conversation de Cyrus avec ces deux Princesses, eut quelque chose de fort touchant : ce Prince les consola pourtant autant qu'il pût : les assurant tousjours qu'il ne vouloit que delivrer Mandane : et que si le sort des armes luy estoit favorable, il se souviendroit à leur consideration, des personnes qui leur estoient cheres parmy les Ennernis, et ne les traiteroit pas comme estant les siens : apres quoy montant à cheval, il poursuivit son voyage. Cependant bien que le souvenir de tant d'Oracles fâcheux, et de predictions funestes, deust abatre le coeur a Cyrus, il cacha si bien sa douleur, que tous ses Soldats qui ne les sçavoient point, ne laisserent pas de marcher conme ils avoient accoustumé de faire, lors qu'ils alloient à une victoire assurée. On ne laissoit pas non plus de voir sur le visage de Cyrus, cette noble fierté, qui paroissoit dans ses yeux, dés qu'il avoit pris les armes, et qu'il estoit à cheval. En effet, ce Prince estoit si dissemblable à luy mesme, dés qu'il s'agissoit de combatre, ou de donner seulement des ordres miliaires ; qu'il n'arrivoit pas un plus grand changement au visage de la Pithie, lors qu'elle rendoit des Oracles, que celuy que l'on voyoit en Cyrus, dés qu'il avoit les armes à la main. On eust dit qu'un nouvel esprit l'animoit, et qu'il devenoit luy mesme le Dieu de la guerre : son taint en devenoit plus vif ; ses yeux plus brillants ; sa mine plus haute et plus fiere ; son action plus libre ; sa voix plus esclatante : et toute sa Personne plus majestueuse : de sorte qu'au moindre commandement qu'il faisoit, il portoit la terreur dans l'ame de tous ceux qui l'environnoient. Il paroissoit pourtant toujours de la tranquilité dans son ame, malgré cette agitation heroique, qui faisoit qu'il changeoit continuellement de lieu, afin d'estre par tout, et de donner ordre à tout : et certes il le faisoit avec tant de prudence, que jamais on n'a pû luy reprocher qu'il eust fait un commandement mal à propos. Aussi estoit il obeï avec une diligence extréme, et une obeissance aveugle : dés qu'il parloit, on commençoit de se disposer à faire ce qu'il vouloit qu'on fist ; et sa presence enfin avoit quelque chose de si divin, et de si terrible tout ensemble : que l'on peut dire que quand il estoit à la teste de son Armée, seulement avec le Baston de General à la main, il ne faisoit pas moins trembler ses Amis que ses Ennemis. Il est vray que ce sentiment faisoit des effets bien differents, dans le coeur des uns et des autres : car les derniers, par la crainte qu'ils avoient de luy, en prenoient bien sousouvent la suitte : et les premiers, par celle qu'ils avoient de luy desplaire, en estoient incomparablement plus vaillants : estant certain que le feu divin qui eschauffoit son coeur, et qui brilloit dans ses yeux, se communiquoit à toute son Armée : et luy donnoit effectivement une ardeur de combattre, qui n'estoit pas une des moindres causes de ces victoires. Voila donc quel estoit Cyrus, lors qu'il avoit les armes à la main : et voila quel il parut à la teste de son Armée, lors qu'il fut attaquer la Ville de Nysomolis. Comme il luy importoit extrémement de l'emporter en peu de temps, quelque resistance que les Rois de Phrigie et d'Hircanie y fissent, il voulut estre en personne à la premiere attaque qu'on y fit : et beaucoup mesme ont assuré, qu'il posa la premiere Eschelle : et qu'il fut aussi le premier qui parut sur le Rampart ennemy. Ce qu'il y a de constamment vray, est que sans luy cette petite Ville eust pû tenir plus de huit jours : toutefois par son incomparable valeur, il la prit en vintquatre heures, sans y avoir mesme perdu que tres peu de gens : plus de la moitie de la garnison ayant esté taillée en pieces, et le reste ayant pris party dans l'Armée de Cyrus. Ainsi le Roy de Lydie perdit en mesme temps, un passage tres considerable sur la Riviere d'Hermes, et trois mille de ses meilleurs Soldats. Ce premier succés donna tant de joye à toute l'Armée de Cyrus, et porta tant de terreur dans tout le Pais qui est le long de la Riviere d'Hermes, que l'on eust dit que ce Conquerant estoit desja Vainqueur de toute la Lydie. Cependant apres avoir reparé quelque desordre qui s'estoit fait en prenant cette Ville, et y avoir mis garnison, Cyrus fit passer toutes ses Troupes sur le Pont de Nysomolis : de sorte qu'en un jour et demy, toute cette grande Armée inonda, s'il faut ainsi dire, toute la Campagne voisine : portant avec elle une terreur si espouventable, que depuis les bords de la Riviere d'Hermes, jusques à ceux du Pactole, il n'y eut personne qui n'en tremblast, et que la peur ne saisist. L'Armée mesme de Cresus en fut estonnee : neantmoins comme elle estoit beaucoup plus nombreuse que celle de Cyrus, elle se rassura bien tost : mais comme il y avoit encore quelques Troupes qui n'estoient pas arrivées, Cresus ne voulut pas si tost descamper : joint qu'il creut qu'il estoit à propos de laisser un peu allentir la surie de ce Torrent, qui faisoit un si grand bruit : croyant en effet que l'Armée de Cyrus se dissiperoit durant que la sienne se grossiroit encore. Il envoya pourtant vint mille hommes, sous la conduite d'Andramite, pour arrester un peu les Coureurs de l'Armée de Cyrus, en attendant qu'il marchast : se fiant d'ailleurs tellement à l'Oracle qu'il avoit reçeu à Delphes, que quand son Armée eust esté aussi foible qu'elle estoit forte, il n'eust pas laissé d'esperer la victoire, et de croire qu'il devoit destruire l'Empire qui sembloit devoir estre un jour à Cyrus. Cependant comme ce Prince vouloit s'assurer de tous les passages ; se rendre Maistre de la Campagne ; et ne laisser point de Villes derriere luy, qui pussent l'incommoder, il prit toutes celles qui se rencontrerent sur sa route : Il est vray que cela ne l'arresta pas longtemps : car l'espouvante estoit si grande par tout, que la plus part se rendirent, dés que les Troupes aprocherent. Ce qui les y obligea encore davantage, sut que Cyrus traitta avec beaucoup de douceur toutes celles qui ne luy resisterent point, ne souffrant pas que ses Soldats y fissent le moindre desordre : mais en eschange, celles qui surent assez hardies pour s'opposer au dessein qu'il avoit d'aller diligemment à Sardis, pour y delivrer sa chere Mandane, sentirent sans doute la pesanteur de son bras : et s'aperçeurent trop tard qu'il y a beaucoup d'imprudence d'entreprendre plus qu'on ne peut, et par consequent plus qu'on ne doit. Apres s'estre donc assuré de tout ce qui luy pouvoit nuire, il se posta avantageusement, à une journée et demie de Sardis : tant pour donner quelque repos à ses Troupes, Si rafraichir son Armée, que pour aprendre des nouvelles dés Ennemis, et attendre le retour d'Aglatidas. Il ne se passoit pourtant point de jour, qu'il n'y eust quelque combat : car comme les vint mille hommes que commandoit Andramite pour Cresus s'estoient postez au bord d'un petit Ruisseau, qui n'estoit qu'à trois cens stades de là, où l'un ne pouvoit aller que par un défilé assez long, ils estoient tous les jours en de continuelles escarmouches, dont le succés n'estoit pas tousjours esgal. Car quelques fois ceux de Cresus avoient quelque avantage : mais pour l'ordinaire, ils estoient pourtant batus : de sorte qu'il n'y avoit point de jour que l'on n'amenast des Prisonniers à Cyrus, qui vouloit tousjours les interroger luy mesme : non seulement pour s'instruire de tout ce qui luy pouvoit estre avantageux, mais encore pour demander s'ils ne sçavoient rien de la Princesse Mandane : car comme il y avoit quelquesfois des Officiers, il avoit tousjours la consolation d'aprendre diverses choses qu'il avoit envie de sçavoir. Il ne s'informoit pas seulement de Mandane, mais encore de ses Rivaux : il sçeut aussi par la mesme voye, qu'il y avoit un Estranger admirablement bien fait, qui s'estoit jetté depuis quelque temps dans le Party de Cresus : et qui estant alors avec Andramite, s'estoit signalé dans les petits combats qui s'estoient faits. Ces Prisonniers ne purent toutesfois luy dire sa condition : luy disant seulement qu'il se faisoit nommer Telephane. En effet, toutes les Parties qui surent à la guerre durant quelques jours, s'aperçeurent bien qu'il y avoit un homme d'une valeur extraordinaire parmy les Lydiens, par la resistance qu'ils trouverent à remporter l'avantage : de sorte que le nom de Telephane, se rendit bientost celebre aux Amis et aux Ennemis. Quoy que Cyrus fust absolument incapable d'un sentiment envieux, la gloire de ce Telephane, luy donna une si forte envie de le rencontrer, qu'il fut luy mesme à cette petite guerre plus d'une fois, mais il ne le rencontra pourtant pas : si bien que se reprochant ce sentiment là, comme une foiblesse et comme une injustice, luy semblant qu'il ne devoit devoit alors desirer de combattre que ses Rivaux : il ne ongea plus à ce Telephane, dont on luy avoit tant parlé : et ne pensa plus qu'à haster sa victoire ou sa deffaite ; ne pouvant pas apres tant de fâcheuses Predictions, ne mettre point la chose en doute. Cependant il sçeut le jour suivant, que le Roy de Pont estoit arrivé au Camp ennemy, et que ce seroit luy qui commanderoit l'Avant garde : Cyrus ne sçeut pas plustost que ce Ravisseur de sa Princesse estoit si proche de luy, qu'il eut une nouvelle ardeur de combatre : ce qui l'obligea à vouloir tenter quelque chose, auparavant que d'en venir à une Bataille generale, comme il jugeoit bien qu'il la faudroit donner : n'ignorant pas que tous ces petits avantages qu'il remportoit tous les jours, n'estoient pas decisifs : et qu'à moins que deffaire entierement cette grande Armée, il ne delivreroit pas Mandane. Il croyoit pourtant que s'il pouvoit ou tüer ou prendre le Roy de Pont, ce seroit un grand acheminement à sa victoire, et à la libetté de cette Princesse : de sorte que pour pouvoit faire l'un ou l'autre, il entreprit le jour suivant de forcer les Ennemis, et de leur faire quitter le Poste où ils estoient retranchez. Mais il estoit si avantageux, que quand ils n'eussent eu que dix mille hommes, il auroit esté tres difficile de les en chasser ; il n'auroit pourtant pas esté impossible à Cyrus, à la valeur duquel rien ne pouvoit resister : si la nuit n'eust fait cesser le combat, deux heures plustost qu'il ne faloit pour les vaincre. Il est vray que ses ennemis perdirent tant de monde à cette attaque, qu'il eut lieu d'estre consolé, de ce qu'il n'avoit pu rencontrer pendant ce combat, ny le Roy de Pont, ny Telephane, qu'on luy avoit dit porter une Mort peinte à son Escu, avec cette Devise je la merite. Cyrus fut pourtant inconsolable, de ce qu'il n'avoit pas rencontré son Rival : et il songeoit desja par quelles voyes il pourroit forcer le lendemain les Retranchemens des Ennemis : lors qu'il vit revenir Aglatidas. A peine fut il entré dans sa Tente (où il estoit presques seul, tout le monde s'estant retiré pour le laisser reposer une heure ou deux) qu'il fut à luy les bras ouverts : et bien mon cher Aglatidas, luy dit il, sçavez vous comment se porte la Princesse, et comment on la traite à Sardis ? Seigneur, repliqua t'il, on la garde si soigneusement, qu'il ne m'a pas esté possible de sçavoir particulierement de ses nouvelles : je sçay toutesfois qu'elle est en santé, et qu'on la sert avec beaucoup de respect : mais comme elle est dans la Citadelle, aussi bien que la Princesse Palmis, que l'on ne garde pas moins exactement que la Princesse Mandane, il n'a pas mesme esté au pouvoir de Feraulas, tout adroit qu'il est, de trouver les moyens de faire rien dire à Martesie. Ce n'est pas que je n'aye. veû la Princesse : quoy, interrompit Cyrus, vous avez veû Mandane ! et comment l'avez vous pû voir sans luy parler ? je l'ay veuë Seigneur, reprit il, sur le haut d'une des Tours de la Citadelle, où elle va tous les soirs se promener, avec la Princesse de Lydie : mais les tossez sont si larges, et cette Tour est si haute, que je l'ay presque veuë sans la voir : puis que je n'ay pû luy parler, ny peut-estre en estre veû. Il me semble pourtant, adjousta t'il, qu'une des Femmes qui la suivoient me fit quelque signe, mais je n'en voudrois pas respondre : quoy qu'il en soit, dit il : Feraulas la voit tous les jours de cette sorte : car le lieu où l'on a logé les Prisonniers de Guerre, est vis à vis de cette Tour. Si bien que le Roy d'Assirie, reprit Cyrus avec precipitation, voit ma Princesse comme les autres ? et plus que les autres, dit Aglatidas, car il est continuellement à une fenestre de sa Chambre, qui donne de ce costé là. Ha Aglatidas, s'écria Cyrus, que me dittes vous ! Seigneur, reprit il, ne soyez pas en peine de ce que je vous dis : estant certain que ce Prince n'en est guere plus heureux : car par les ordres du Roy de Pont, qui a grand credit aupres de Cresus, il est gardé si exactement, qu'il ne peut pas avoir la liberté de donner de ses nouvelles, à la Princesse Mandane. Cyrus ayant calmé l'agitation de son esprit, en aprenant une chose qui luy estoit si agreable, commanda alors à Aglatidas qu'il luy rendist conte de son voyage regulierement : s'informant toutesfois encore auparavant, de la santé du Prince Artamas, comme de celle de tous les autres Prisonniers, et de Feraulas en particulier. Apres qu'Aglatidas luy eut donc apris, que le Prince Artamas estoit hors de danger, et que l'inconnu Anaxaris, Feraulas, Sosicle, et Tegée, se portoient bien : il luy dit qu'il avoit trouvé Cresus à Sardis, dont il avoit esté traité fort civilement. Qu'apres avoir leû sa Lettre, il luy avoit dit que sa recommandation luy seroit tousjours fort chere, excepté pour le Prince Artamas : l'assurant qu'il luy donneroit sa responce le lendemain. Qu'en suitte, luy ayant demandé permission de donner une Lettre au Roy de Pont, de la part de la Princesse sa Soeur, et une de la Reine de la Susiane au Roy son Mary, il la luy avoit accordée : l'ayant fait conduire vers ces deux Princes, par les Gardes qu'on luy avoit donnez pour l'observer, tant qu'il seroit à Sardis. Mais, luy dit Cyrus, le Roy de Pont et Abradate n'estoient il pas au Camp ? non pas alors, reprit Aglatidas, car comme il est fort proche de la Ville, ils y estoient venus pour tenir conseil de guerre : et en effet le Roy de Pont est pany de là pour venir commander l'Avantgarde. De vous dire Seigneur, adjousta t'il, comment Abradate m'a reçeu, il ne me seroit pas possible : mais ce que je vous puis assurer, est que ce Prince aime certainement la Reine Panthée avec une passion estrange. En effet, il n'eut pas plustost leu sa Lettre, qu'il m'assura qu'il seroit le protecteur de tous les Prisonniers que l'on feroit durant cette guerre, aussi bien que de ceux qui estoient desja à Sardis : me disant cent choses genereuses et obligeantes. En suitte dequoy, voulant executer à l'heure mesme les ordres de Panthée, il fut trouver Cresus, comme je vous le diray, apres que je vous auray fait sçavoir comment le Roy de Pont me traita. je m'assure, reprit Cyrus, que j'auray le desplaisir d'aprendre qu'il n'a pas cessé d'estre genereux : il est certain, repliqua Aglatidas, que j'ay esté surpris de voir de quelle façon ce Prince a agy. Car Seigneur, vous n'avez rien fait pour luy, dont il ne se toit souvenu : il vous apella son Protecteur, et son Liberateur : il protesta qu'il estoit au desespoir d'estre ingrat : et me jura que c'estoit bien moins à la consideration de la Princesse sa Soeur, qu'à la vostre, qu'il vouloir proteger le Prince Artamas, et tous les autres prisonniers. En suitte dequoy, m'ayant ramené chez Cresus, je fus tesmoin de tout ce que le Roy de la Susiane et luy dirent en faveur d'Artamas et des autres : Cresus demeurant tousjours ferme, à dire que le Prince de Phrigie ne devoit point estre traité en prisonnier de guerre, mais en criminel d'Estat : et les deux autres soutenant au contraire avec ardeur, qu'il n'avoit aucun droit sur ce Prince, que celuy que la guerre luy donnait. Cependant la chose ne pût estre resoluë ce jour là, ny mesme le lendemain, quoy que Cresus m'eust promis de me dépescher : durant cela je visitay, avec la permission du Roy, tous les Prisonniers, sans pouvoir leur rien dire en particulier : je sçeu toutesfois par Feraulas, que le Roy d'Assirie avoit esté reconnu, douant mesme que d'arriver à Sardis : et que depuis sa prison, il avoit toujours eu une melancolie estrange : ne pouvant se consoler de ce qu'il n'auroit pas la gloire de vous aider à delivrer la Princesse Mandane : et de ce qu'au contraire, il faudroit encore qu'il vous deust sa liberté. En effet, ce Prince me chargea de vous tesmoigner, le déplaisir qu'il avoit de ne partager pas les perils que vous aurez à courre durant cette guerre : m'ordonnant de vous faire souvenir de vos promesses, Pour le Prince Artamas, Seigneur, il m'a dit cent choses obligeantes pour vous dire, aussi bien qu'Anaxaris, Sosicle, et Tegée : mais durant que j'estois avec ces Prisonniers, qui comme je vous l'ay dit, sont logez à un Palais qui est vis à vis de la Citadelle ; dans laquelle on ne les a point mis, parce que Cresus ne veut point que le Prince Artamas soit en mesme lieu que la Princesse de Lydie : et que le Roy de Pont n'a pas aussi voulu que le Roy d'Assirie fust avec la Princesse Mandane. Durant, dis-je, que j'estois avec ces illustres Captifs, Abradate et le Roy de Pont voyant que Cresus ne se rendoit point, luy representerent qu'ils avoient deux Personnes si proches et si cheres en vostre puissance, qu'ils avoient lieu de craindre pour elles, s'il ne traittoit pas Artamas en prisonnier de guerre : mais il respondit à cela, que tant que Mandane seroit en la sienne, ils n'auroient pas lieu de rien aprehender pour la Reine de la Susiane, ny pour la Princesse Araminthe. Comme Abradate est plus violent que le Roy de Pont, il parla plus ferme à Cresus : luy disant qu'il voyoit bien qu'il s'estoit abuse, ayant creû que s'il luy de mandoit le Prince Artamas, afin de vous proposer d'en faire un eschange avec la Reine sa Femme, il ne luy refuseroit point : et que bien loin de cela, il ne vouloit pas seulement demeurer dans les loix ordinaires de la guerre. Adjoustant encore beaucoup d'autres choses, ausquelles Cresus respondit si durement, que je suis le plus trompé de tous les hommes, si Abradate n'a quelque aigreur dans le coeur contre luy. Car lors que je fus prendre sa responce, je luy entendis raconter la chose, parlant à de my bas à un de ses Amis, d'une maniere qui me le fit assez connoistre. Cependant le Roy de Pont et luy, firent pourtant à la fin resoudre Cresus à ce qu'ils souhaitoient : de sorte que j'eus ma responce, telle que je la pouvois desirer. En prenant congé d'Abradate, il me chargea d'une Lettre pour la Reine sa Femme : et m'ordonna de vous dire, que s'il eust este Maistre absolu de la chose, il n'auroit pas seulement protegé Artamas, mais qu'il l'auroit delivré : adjoustant à cela une chaine d'or avec une Medaille, où est le Portrait de Panthée, qu'il me pria de prendre : afin, disoit il, de me pouvoir souvenir de vous dire qu'il y avoit un homme parmy vos ennemis, qui mouroit d'envie de pouvoir avec honneur estre vostre Amy. Seigneur, luy dis-je alors, vous me dispenserez s'il vous plaist de recevoir un present si magnifique, qu'il pourroit me rendre suspect au Prince que je sers : comme son merite, reprit il, a des chaines plus fortes à vous attacher à luy, que celle que je vous donne n'est precieuse, il ne soubçonnera sans doute pas un homme comme vous, de s'estre laissé suborner. Enfin il falut ceder à la liberalité d'Abradate en l'acceptant : en suitte je fus chez le Roy de Pont, qui me donna sa responce pour la Princesse sa Soeur : et qui me chergea tout de nouveau, de vous assurer que vous pouviez tousjours attendre de luy, tout ce qui ne prejudiceroit point à son amour. Apres cela, Aglatidas ayant remis la Lettre du Roy de Lydie entre les mains de Cyrus, il y leût ces paroles.

CRESUS A CYRUS.

Quelque sujet que j'aye de traitter le Prince Artamas en criminel d'Estat, je ne laisse pas de vous assurer qu'à vostre consideration, et à la priere de deux Princes qui ont secondé la vostre, je le traitteray en Prisonnier de guerre : et mesme avec beaucoup de douceur. Je souhaite que je sois souvent en estat de vous rendre de pareils offices : et que je ne me trouve jamais dans la necessité d'en recevoir de semblables de vous.

CRESVS.

Rencontre des ennemis


La Fortune m'abandonnera donc bien tost (dit Cyrus, en respondant à sa pensée, et à la Lettre du Roy de Lydie) apres quoy embrassant Aglatidas, il luy demanda s'il n'avoit point oüy parler à Sardis d'un Estranger de grande reputation, nomme Telephane ? ha Seigneur, s'escria Aglatidas, j'avois bien oublié de vous dire, que l'on n'y parle d'autre chose que de sa bonne mine et de sa valdur : personne ne sçait pourtant qui il est. Cependant, adjousta t'il encore, si on en croit les Lydiens, leur Armée est si grande et si forte : que la victoire leur est assurée : il faudra du moins la leur disputer, repliqua Cyrus, en suitte dequoy ayant envoyé Aglatidas chez le Roy de Phrigie, pour luy dire le succés de son voyage, il passa le peu de temps qu'il avoit destiné pour se reposer, à s'entretenir de l'estat present de sa fortune : et à songer par quels moyens il pourroit avancer la liberté de sa Princesse. Il avoit sans doute quelque consolation, de sçavoir que le Roy de Pont estoit à l'Armée, et d'aprendre que le Roy d'Assirie ne voyoit pas la Princesse Mandane : du moins, disoit il, ne sont ils pas tout à fait heureux, puis qu'ils ne la voyent point : et je ne suis pas aussi tout à fait infortuné, puis que ma Princesse est en lieu où elle peut songer à moy avec liberté. Mais que sçay-je, adjoustoit il, si elle s'en sourient favorablement ? en effet n'ay-je pas sujet de craindre qu'elle ne me regarde comme la cause de tous ses malheurs, et qu'elle ne s'en souvienne avec horreur, au lieu de s'en souvenir avec tendresse ? Que sçay je encore si ces mesmes Dieux qui ont promis au Roy d'Assirie qu'il verroit la fin de ses malheurs, et qu'il auroit la gloire d'entendre soupirer ma Princesse, ne l'ont point fait prisonnier pour haster sa bonne fortune ? peut-estre que sçachant sa prison, elle le pleint durant qu'elle m'accuse : et qu'à l'heure que je parle, il a plus de part que moy à ses pensées et à son affection. Mais injuste que je suis, reprenoit il, j'accuse d'inconstance la plus parfaite Personne de la Terre : et une Personne encore, qui m'a donné cent marques obligeantes d'une fermeté inesbranlable : Elle a veû ce mesme Roy d'Assirie à ses pieds, possesseur d'un grand Royaume, et en estat de commander une Armée de deux cens mille hommes, sans se laisser toucher à ses larmes : pourquoy donc croiray-je qu'aujourd'huy qu'il est sans Royaume et chargé de fers ; et que mesme il ne luy parle point, il puisse la faire changer de sentimens ? Toutesfois, disoit il, la pitié est une chose bien puissante : elle amollit les coeurs les plus durs : elle fléchit les ames les plus fieres ; principalement quand ceux pour qui on en est capable, ne souffrent que pour l'amour de nous. Mais apres tout, adjoustoit il, ma Princesse me delivra : mais apres tout, reprenoit il, elle retint le Roy d'Assirie. En suitte venant à penser, que les Dieux avoient promis la victoire à Cresus : et considerant toutesfois, que depuis qu'il estoit entré en Lydie, il n'avoit eu que d'heureux succés, il ne sçavoit que penser. Tantost il croyoit que les Dieux ne l'eslevoient que pour le precipiter : un moment apres, il pensoit que peut-estre ne les entendoit il pas : de sorte qu'un rayon d'esperance ranimant son coeur, il ne songeoit plus qu'à combatre, et qu'à vaincre ses Rivaux. Apres avoir donc trouvé quelque douceur dans cette derniere pensée, il dormit quelque temps avec plus de tranquilité qu'il n'avoit accoustumé d'en avoir : son sommeil ne fut toutesfois pas long, puis qu'il se resveilla à la pointe du jour. Il ne le fut pas plustost, que le Roy de Phrigie vint luy rendre grace, et luy tesmoigner la joye qu'il avoit, de sçavoir que le Prince son Fils n'estoit plus exposé à la fureur de Cresus : en suitte ce Prince à qui Aglatidas avoit apris quelle estoit la passion d'Abradate pour la Reine sa Femme, luy conseilla de la faire aprocher de l'Armée : luy disant que telle occasion se pourroit il presenter, que sa presence et celle de la Princesse Araminte pourroient beaucoup servir à une negociation, si la chose en venoit là. D'abord Cyrus n'apuya pas extrémement sur ce que luy disoit le Roy de Phrigie : luy semblant qu'il ne faloit employer que son courage, pour la liberté de Mandane : joint que se souvenant du peu d'effet qu'avoit eu l'entreveuë de la Princesse Araminte avec le Roy son Frere, il ne croyoit que cela peust beaucoup servir. Neantmoins voyant que le Roy de Phrigie, Chrisante, Aglatidas, et Ligdamis, qui se trouverent alors aupres de luy, n'estoient pas de son advis, il leur ceda sans resister davantage. Il dépescha donc à l'heure mesme Aglatidas vers ces deux Princesses, pou leur porter les Lettres qu'il avoit pour elles : et pour les suplier de venir à une des Villes qu'il avoit prises, qui estoit tout contre le lieu où il estoit campé. Mais pour faire la chose avec plus de civilité, il leur escrivit à l'une et à l'autre : il voulut aussi, pour obliger Ligdamis qu'il allast avec Aglatidas, afin d'escorter les Princesses aupres desquelles estoit sa chere Cleonice : donnant un ordre à Aglatidas pour Araspe, afin qu'il prist des Troupes à Nysomolis, et à un autre lieu encore, jusques à ce qu'il eust trouvé celles qu'il envoyeroit au devant de ces Princesses : et en effet la chose s'executa ainsi. Cependant Cyrus qui n'estoit pas accoustumé à ne vaincre point tout ce qui s'opposoit à luy, se determina absolument à forcer les Ennemis, et à les chasser du Poste qu'ils occupoient, auparavant que toute leur Armée fust jointe : si bien que prenant cette resolution, il fit dessein de les faire attaquer par tant d'endroits tout à la fois, qu'estant contraints de diviser leurs forces, il luy fut facile de les vaincre. Ce ne pût neantmoins estre le lendemain, à cause qu'il jugea à propos de faire commencer l'attaque devant le jour, pour espargner ses Troupes, et les garantir des coups de Trait que ceux qui gardoient les Retranchemens auroient pû tirer plus juste, s'il n'eust pas esté nuit. D'autre part, le Roy de Pont ne voulant rien hazarder, ne vouloir pas combattre que toute l'Armée de Cresus ne fust arrivée : et vouloit mesme que la Bataille se donnast plus prés de Sardis, afin que si Cresus la perdoit, il peust plus promptement se jetter dans cette Ville, pour y deffendre sa Princesse : de sorte qu'il se resolut à décamper la nuit suivante. Pour cét effet, le jour ne fut pas plustost finy, que faisant allumer grand nombre de feux comme à l'ordinaire, il fit marcher promptement toutes ses Troupes vers la grande Plaine de Sardis : en laissant seulement quelques unes aux bords du ruisseau, jusques à ce que tout le reste eust desja marché quelque temps : celles cy suivant les autres apres avec beaucoup de precipitation, aussi tost que l'heure qu'on leur avoit prescrite fut arrivée. Cyrus fut donc estrangement surpris, lors qu'estant allé pour attaquer les Ennemis il ne les trouva plus : il destacha un gros de Cavalerie pour les suivre : et se mettant à la teste, il les poursuivit tres long temps : mais ils avoient fait une telle diligence qu'il ne les pût joindre : si bien que ne jugeant pas à propos de s'engager plus avant, il retourna sur ses pas : et occupa des le mesme jour le Poste que les Lydiens avoient quitté. Il eut pourtant une douleur tres sensible, de sçavoir par les blessez et parles malades, que les Ennemis avoient laissez dans leur Camp, que le Roy de Pont s'estoit allé poster au delà de la Riviere d'Helle, qui coule le long de la Plaine de Sardis, à l'opposite du Pactole, qui la borne de l'autre costé. Car jugeant par là, que les Ennemis cherchoient à faire durer la guerre, il en entra en un desespoir si grand, qu'on ne peut se l'imaginer tel qu'il estoit : de sorte que sans en rien communiquer a personne, qu'à celuy qu'il envoya, il dépescha Artabase vers le Roy de Pont, pour luy dire que n'estant pas juste que la Princesse Mandane fust si longtemps captive, il le conjuroit d'obtenir de Cresus la permission de faire un Combat singulier entre eux, qui terminast les differents qu'ils avoient ensemble touchant la Princesse : offrant mesme, s'il estoit vainqueur, de ne laisser pas de rendre la Reine de la Susiane, et Pla rincesse Araminte, pourveu qu'on rendist la Princesse Mandane à Ciaxare : adjoustant à cela, que si Cresus vouloit continuer la guerre, il ne laisseroit pas de le faire. Cependant comme Cresus et Abradate avoient avancé dans le mesme temps que le Roy de Pont s'estoit retiré, ces Princes s'estoient joints à la Riviere d'Helle : si bien que lors qu'Artabase arriva au Camp ennemy, on le mena droit à Cresus, en presence duquel il falut qu'il s'aquittast de sa commission. D'abord le Roy de Pont en parut surpris : ce n'est pas que ce Prince ne fust un des plus vaillants hommes du monde ; mais quand il se souvenoit qu'il devoit la liberté et la vie à Cyrus, et qu'apres cela il luy retenoit injustement la Princesse Mandane, il avoit une confusion estrange : et toute son amour et toute sa valeur, ne pouvoient luy faire accepter ce Combat, sans une repugnance extréme. Il est vray qu'il n'en fut pas à la peine : car Artabase n'eut pas plustost achevé de parler, que Cresus luy dit qu'il ne souffriroit point que le Roy de Pont se batist contre Cyrus, pour la liberté de Mandane ; et que pour luy en oster la pensée, il n'avoit qu'à dire à son Maistre, qu'auparavant que de delivrer cette Princesse, il faloit l'avoir vaincu en Bataille rangée ; avoir pris Sardis ; l'avoir renversé du Throsne : et avoir destruit son Empire. Le Roy de Pont ravy de voir qu'il n'avoit point de responce à faire à Artabase, voyant avec quelle fermeté Cresus avoit parlé, touchant cette proposition ; le suplia du moins de luy accorder la permission de voir à Cyrus. Car Seigneur, luy dit il, tout mon Rival qu'il est, je souhaitte encore son estime : et je serois au desespoir, s'il croyoit que ce fust par manque de coeur, que je ne me bats point contre luy. je seray mesme bien aise, adjousta t'il, de luy demander pardon, de ce que je suis forcé d'estre ingrat : et de luy dire moy mesme, une partie de mes sentimens. D'abord Cresus fit difficulté de le permettre : mais Abradate luy ayant representé que cela ne luy pouvoit nuire, Artabase fut renvoyé avec un Heraut du Roy de Lydie : afin de sçavoir de Cyrus, s'il consentoit à cette entreveuë. Comme ce Prince attendoit impatiemment Artabase, parce qu'il esperoit obtenir ce qu'il avoit demandé, il est aisé de juger que son retour luy donna une aigre douleur, voyant que la liberté de sa Princesse, estoit encore si esloignée. Il contenue toutefois à voir le Roy de Pont : esperant peutestre le persuader, ou à luy rendre Mandane, ou à le combatre. Le jour de cette entreveuë estant donc pris, il fut resolu de part et d'autre que Cyrus iroit à la teste de mille chevaux, à un lieu où il y a un petit Ruisseau assez profond, mais qui n'a que trois pas de large : et que le Roy de Pont, avec pareil nonbre de gens, se trouveroit à l'autre bord de cette petite Riviere. Que ces deux Princes s'engageroient par serment solemnel, de ne s'attaquer point : et de se contenter de se parler seulement. La chose ayant donc esté ainsi resoluë ; le jour estant pris ; et l'heure estant arrivée ; chacun de son costé se prepara à se trouver au lieu de l'assignation. Mais ce qu'il y eut d'estrange, fut que l'envie de connoistre Cyrus fut si grande dans le coeur de tous les Chess de l'Armée ennemie, qu'ils supplierent instamment Cresus, de leur permettre d'accompagner le Roy de Pont : si bien qu'au lieu d'avoir de simples Cavaliers aveque luy, on fut contraint de souffrir de peur d'une esmotion, que ce fussent des Volontaires, je des Capitaines. Vous pouvez juger apres cela, que si Cyrus eust eu l'esprit soubçonneux, et aisé à espouventer, il eust sans doute esté surpris : de voir quels estoient les mille hommes qui accompagnoient le Roy de Pont : et il eust eu lieu de croire, qu'on luy vouloit manquer de foy. Car pour ce Prince, à la reserve de trente ou quarante hommes de qualité, il n'avoit que de simples Cavaliers aveque luy, parce qu'il l'avoit voulu ainsi : mais pour le Roy de Pont, il n'en estoit pas de mesme, puis que mesme Abradate y voulut estre ; ayant demandé permission à Cresus de remercier Cyrus de la generosité qu'il avoit, de traiter si bien la Reine sa Femme. Cependant Cyrus souhaittoit, sans sçavoir pourquoy il avoit cette curiosité, que ce Telephane dont on luy avoit parlé s'y pust trouver : ces deux gros de Cavalerie paroissant donc en une esgale distance de cette petite Riviere, s'avancerent lentement, jusques à huit ou dix pas de ses bords, où ils firent alte : pendant quoy Cyrus et le Roy de Pont se destachant en mesme temps de leur Troupe, vinrent aussi prés l'un de l'autre, que le Ruisseau le pût permettre : et sans descendre de cheval, ils se salüerent avec une esgale civilité : ayant toutesfois tant d'esmotion sur le visage, et tant de differens sentimens dans le coeur, qu'ils surent un instant arrestez sans se pouvoir rien dire. En effet, Cyrus ne pouvoit pas voir le Roy de Pont, sans se souvenir qu'autrefois il avoit eu soin de sa conservation, lors qu'il l'avoit envoyé advertir de la conjuration que l'on faisoit contre luy ; et sans se souvenir encore qu'il avoit saillie la vie à sa Princesse. Mais il ne pouvoit pas non plus ne se souvenir point en mesme temps, que c'estoit le Ravisseur de Mandane, et le destructeur de toute sa felicité. Le Roy de Pont ne pouvoit pas non plus voir Cyrus, sans se souvenir qu'il luy devoit la vie et la liberté, et qu'il luy avoit mesme offert de le faire remonter au Thrône : de sorte que s'estimant infiniment tous deux, et se devant aussi beaucoup, ils agirent d'une façon qui faisoit assez connoistre la grandeur de leur ame ; puis que malgré leur amour et leur haine, ils eurent de la civilité l'un pour l'autre. Apres donc que tant de sentimens tumultueux, se surent un peu apaisez dans leur coeur, et que leur raison eut fait un grand effort pour les y renfermer : je suis au desespoir, dit le Roy de Pont à Cyrus : que la Fortune ait voulu que je vous sois si obligé : et que l'Amour n'ait pû consentir, que je ne fusse pas ingrat. Ce n'est point pour les obligations que vous dittes que vous m'avez, reprit Cyrus, que je vous accuse, mais seulement parce que vous faites une injustice effroyable, de retenir une Princesse à laquelle ny la Nature, ny la Fortune, ny l'Amour, ne vous ont donné aucun droit. Car pour ce qui me regarde en particulier, je vous suis le premier obligé : et tout ce que j'ay fait pour vous, ny mesme tout ce que j'ay voulu faire, ne doit estre consideré que comme un effet de ma reconnoissance. Mais de vouloir obtenir par la force, ce qu'on doit aquerir par service et par soumission, est une chose effroyable : encore si la captivité de la Princesse Mandane avoit des bornes, l'esperance de la liberté pourroit rendre sa prison plus douce : mais de vouloir qu'elle ne soit delivrée qu'apres que j'auray deffait une puissante Armée, conduitte par trois Grands Princes, et conquesté un Grand Empire, est un injustice estrange, et dont je ne vous croyois pas capable. Au contraire je pensois que vous aimeriez mieux devoir ma deffaite à vostre propre valeur, qu'à celle de ces deux cens mille hommes, qui sont dans l'Armée de Cresus : c'est pourquoy j'avois esperé, que sous accepteriez je combat que je vous avois envoyé offrir. Qu'importe mesme au Roy de Lydie, que nous terminions nos differens, devant que la guerre soit terminée ? puis qu'encore que j'eusse le bonheur de vous vaincre, je ne demande la Princesse Mandane, qu'en rendant la Reine de la Susiane, et la Princesse Araminte. Au nom des Dieux, adjousta Cyrus, remettez la raison dans l'ame de ce Prince : et aidez moy à delivrer la Princesse que nous adorons, quoy que ce soit vous qui la teniez captive. Plust à ces mesmes Dieux au nom desquels vous me conjurez, reprit le Roy de Pont, que je fusse en estat de faire tout ce que la raison voudroit que je fisse : car si cela estoit, je combatrois ma passion et la vaincrois ; je remettrois la Princesse Mandane en liberté ; et acceptât tant d'offres genereuses que vous m'avez faites, je ferois succeder l'ambition à l'amour, et ne songerois plus qu'à remonter au Throsne par vostre valeur. Que si je ne pouvois vaincre ma passion, du moins ferois-je ce que je pourrois, pour surmonter la repugnance que j'ay à combatre mon Liberateur : afin que me battant contre vous, je pusse trouver la fin de mes malheurs par une victoire glorieuse, ou par une mort honnorable. Mais à vous parler sincerement, je ne suis pas en termes de cela : puis qu'à vous dire la verité, je ne suis plus Maistre ny de ma personne, ny de celle de Mandane. Quand je suis venu me jetter dans le party de Cresus, apres avoir perdu mes Royaumes, je ne luy ay point amené de troupes : et tout l'avantage que j'ay pû offrir à ce Prince, en l'obligeant à me proteger, a esté de remettre la Princesse Mandane en sa puissance : de sorte que n'estant plus en la mienne, je ne suis mesme pas en droit de la luy redemander. C'est un ostage si precieux, que l'on peut dire que cette Princesse met presque son Empire et sa Personne en seureté : jugez donc apres cela ce que je puis : quand mesme je pourrois oublier ce que je luy dois, et ce que je me dois à moy mesme. Vous avez esté mon Liberateur, je l'advoüe, et comme tel je vous dois toutes choses : mais aussi ne puis-je pas nier que Cresus ne soit mon Protecteur : et que par cette qualité, je ne luy doive aussi beaucoup. Ne considerez point, dit Cyrus, ce que vous devez au Roy de Lydie, ny ce que vous me devez : mais seulement ce que vous devez à la Princesse Mandane. Est il juste que les Dieux l'ayant destinée à porter les premieres Couronnes de l'Asie, vous la fassiez mourir en prison ? vostre amour y peut elle consentir ? et croyez vous que ce soit veritablement aimer Mandane, que de la rendre la plus malheureuse Princesse de son Siecle ? Revenez à vous, genereux Rival : escoutez la raison qui vous parle : et faites ce que vous pourrez, ou pour vous vaincre vous mesme, ou pour me vaincre. je vous donne le choix des deux : si vous faites le premier, et qu'en suitte vous obligiez Cresus à faire la paix, pour vous montrer que je ne la cherche pas, afin de m'épargner la peine de faire la guerre, je vous engage ma parole de la faire encore pour vous remettre dans de Thrône de vos Peres : et de la faire mesme pour Cresus, s'il a besoin de mon assistance. Mais si vous choisissez le dernier, persuadez luy du moins qu'il luy sera peut estre avantageux, que vous m'ayez ou vaincu ou lassé, devant que de donner la Bataille : car enfin je ne puis plus souffrir que la Princesse Mandane soit captive : et je ne sçay comment vous le pouvez endurer. je ne le sçay pas moy mesme, reprit le Roy de Pont ; et je suis si peu d'accord de mes propres sentimens, qu'il n'y a point de jour que je ne vous aime et ne vous haïsse : et où je ne sois aussi mon plus grand Ennemy. Mais comme il n'y a point d'instant en ma vie, où je n'aime esperdûment la Princesse Mandane, je ne puis prendre nulle resolution raisonnable : et je demeure tousjours injuste, et malheureux tout ensemble. Non non, s'escria Cyrus, ce que vous dittes n'est point vray-semblable ; et si vous voiyez tousjours Mandane irritée, ou Mandane les larmes aux yeux, vostre coeur s'attendriroit, ou se desespereroit : c'est pourquoy il y a grande aparence, que je suis plus infortuné que je ne le croyois estre : et que vous ne l'estes pas tant que je le pensois. Du moins, adjousta t'il, ayes la sincerité de me dire si je me trompe : je vous en conjure par tout ce que j'ay fait pour vous ; partout ce que je ferois encore, si vous n'estiez plus mon Rival, et mesme par Mandane. De grace ne me refusez pas toutes choses : et puis que vous ne voulez ny delivrer vostre Maistresse, ny combattre vostre Rival, parlez du moins ingenûment, à un Prince qui seroit encore vostre Amy si vous le vouliez. Ha Seigneur, s'escria le Roy de Pont, vostre rigueur est trop grande ! de vouloir que je vous aprenne moy mesme, que vous estes aussi bien avec la Princesse Mandane que j'y suis mal. Contentez vous que je vous asseure seulement, que si je ne la rends point, ce n'est pas que j'aye l'esperance d'en estre aimé. Et qu'esperez vous donc ? luy dit Cyrus ; mourir devant que vous la possediez, repliqua le Roy de Pont. Ce n'est pas le moyen de m'empescher de la posseder, reprit Cyrus, que de ne me vouloir pas combatre : je ne le veux aussi que trop quelquefois, repliqua le Roy de Pont ; et il y a des instants, où quand je vous regarde comme mon Rival, et comme un Rival aimé, je ne me souviens plus de ce que je vous dois. Oubliez le pour tousjours, reprit Cyrus, puis qu'en vous en souvenant, vous ne rendez pas la Princesse que j'adore. Du moins, adjousta encore ce Prince, faites que Cresus ne tire pas la guerre en longueur : et qu'il se resolue promptement à donner une Bataille decisive, qui fasse pancher la victoire d'un Party ou d'autre. Je vous le promets, luy repliqua le Roy de Pont, bien fasché de ne pouvoir accorder davantage, non seulement à mon Liberateur, mais encore au Protecteur de la Princesse Araminte. Ne prenez point de part, repliqua Cyrus, au respect que je rends à cette illustre Personne, puis que je le fais, et pour l'amour d'elle, et pour l'amour de moy seulement. Apres cela, ces deux Princes se dirent encore plusieurs choses, où il y avoit tantost de la generosité, et tantost de la colere : mais où il paroissoit tousjours de l'amour. En fuitte dequoy estant prests de se separer, Abradate s'avança, et le Roy de Pont le nommant à Cyrus, ce Prince le salüa avec un respect, qui luy fit alternent connoistre celuy qu'il rendoit à Panthée. Ce premier compliment estant passé, où Abradate luy rendit grace de la generosité qu'il avoit de traiter si bien la Reine sa femme : Cyrus prenant la parole, et regardant le Roy de Pont ; n'avez vous point pitié du Roy de la Susiane, luy dit il, et ne voulez vous pas me mettre en estat de luy rendre la seule Personne qui le peut faire heureux ? Eh de grace, donnez moy la joye de pouvoir rompre les chaines de deux Grandes Princesses, en rompant celles de Mandane. Quelque interessé que je fois, repliqua Abradate, je n'ay pas la force de joindre mes prieres aux vostres : parce que je connois trop bien quelle peine il y a à se priver de ce que l'on aime. C'est pourquoy Seigneur, sans insulter sur un Grand Prince malheureux, je souffre mes infortunes sans l'en accuser : bien heureux encore, d'avoir trouvé un Ennemy aussi genereux que vous. Durant qu'Abradate parloit ainsi, le nom de Telephane estant revenu dans l'esprit de Cyrus malgré luy, il se mit à chercher des yeux parmy ce gros de Cavalerie Lydienne qui estoit fort proche, s'il ne le pourroit point connoistre à l'Escu qu'on luy avoit assuré qu'il pourroit toujours ; car encore que l'on sçeust bien qu'il ne s'agissoit pas de combatre ce jour là, tous ces Cavaliers ne laissoient pas d'estre armez. Cyrus regardant donc soigneusement parmy eux, durant qu'Abradate parloit, il vit au premier rang un homme de belle taille et bien monté, qui ayant alors la teste tournée pour parler à un autre qui estoit au second rang, ne luy permit pas d'abord de luy voir le visage : mais qui par cette action détournée, luy monstroit aussi beaucoup mieux son Escu, qu'il vit estre le mesme qu'on luy avoit assuré que Telephane portoit tousjours. De sorte qu'impatient qu'il estoit qu'il détournast la teste, il escouta Abradate sans le regarder : et par un sentiment dont il ignoroit la cause, il sentit dans son ame une esmotion extraordinaire. Elle augmenta bien encore davantage, lors que ce pretendu Telephane se retournant, il vit que c'estoit le Prince Mazare ou son Phantôme : car comme il avoit veû ce Prince plusieurs fois à Babilone, devant que de l'avoir veû mourant aupres de Sinope ; et que l'idee d'un Rival ne s'efface jamais de la memoire, il le reconnut d'abord. Neantmoins comme il avoit creû avec certitude qu'il ne vivoit plus, cette veuë le surprit d'une telle sorte, qu'il ne pût s'empescher d'interrompre Abradate : et de grace (luy dit il en montrant celuy dont il vouloit parler) depuis quand ce Cavalier est il parmy vous ; et pourquoy se fait il nommer Telephane ? le Roy de Pont prenant la parole, bien aise d'esperer de pouvoir sçavoir qui estoit un homme qui avoit desja fait de si belles actions, depuis qu'il estoit en Lydie ; luy dit qu'il estoit arrivé à Sardis, quelque temps auparavant que la Princesse Mandane y fust : mais que pour le nom qu'il portoit, il ne sçavoit pas si c'estoit le sien. Non non, luy dit Cyrus, si mes yeux ne me trompent, Telephane n'est pas Telephane : mais ouy bien le Prince Mazare, un des Ravisseurs de ma Princesse, que les Dieux auront sans doute ressuscité, pour me tourmenter davantage. Mazare s'entendant nommer par Cyrus (car c'estoit effectivement luy) s'avança jusques au bord du Ruisseau : et le regardant avec plus de melancolie que de fierté ; puis que vous avez descouvert mon veritable nom, luy dit il, je ne le veux pas cacher davantage. j'advoüe donc que je suis Mazare, le plus criminel, et le plus malheureux homme du monde : mais Seigneur, comme je ne suis ressuscité que pour mourir une seconde fois, ne vous repentez pas de m'avoir laissé la vie. je vous la laissay (reprit Cyrus, avec un ton de voix où il paroissoit clairement qu'il y avoit beaucoup d'agitation dans son esprit) parce que je ne pouvois alors vous l'oster aveque gloire : mais aujourd'huy que je vous voy en estat d'en faire aquerir à celuy qui entreprendra de vous la faire perdre, je ne suis pas resolu de faire la mesme chose. Nous nous rencontrerons peut-estre devant que la guerre finisse, reprit froidement Mazare ; du moins vous chercheray-je aveque foin, repliqua Cyrus ; et si je ne sçavois que le droit des gens est inviolable, nous terminerions nos differens à l'heure mesme. Abradate craignant que Mazare ne repliquast quelque chose, qui portast Cyrus à n'estre pas Maistre de son ressentiment, rompit cette conversation : leur disant à tous deux qu'il ne leur estoit pas permis de se parler, puis que Cyrus n'avoit accordé cette permission qu'au Roy de Pont et à luy. Mazare ne laissa pourtant pas de respondre d'une façon qui fit esgallement paroistre son courage et sa sagesse : cependant le Roy de Pont, qui tant qu'il l'avoit regardé comme Telephane, l'avoit fort aime, ne sçavoit alors comment il le devoit considerer. Neantmoins venant à penser que si Mazare n'eust point enlevé Mandane, elle ne seroit pas en Lydie, il n'avoit pas pour luy les mesmes sentimens que Cyrus avoit : au contraire, venant encore à considerer, que sans luy Mandane eust este en la puissance du Roy d'Assirie, ou en celle de Cyrus, il ne trouvoit pas qu'il pûst avoir pour luy toute la haine que l'on a ordinairement pour un Rival. Il estoit pourtant si occupé à determiner ce qu'il devoit penser de Mazare, et comment il devoit agir aveque luy, qu'il ne se mesla point dans cette conversation, qui finit par la prudence d'Abradate : chacun se retirant de son costé, avec des sentimens bien differents. Cyrus partit pourtant le dernier : tant il avoit de peine à s'esloigner de deux hommes qu'il eust voulu combattre tous deux ensemble, plustost que de ne les combatre point. Il estoit au desespoir, de ne sçavoir pas un peu mieux comment il pouvoit estre que Mazare ne fust point mort ; que Mazare fust dans le party du Roy de Pont qui estoit son Rival ; et qu'il eust voulu cacher son nom. Cependant il falut s'en retourner au Camp sans le sçavoir : mais il s'y en rétourna avec tant de pensées furieuses dans l'esprit, qu'il ne s'estoit jamais senty si pres de n'estre point Maistre de luy mesme que cette fois là. Comme il y fut arrivé, et qu'il eut donné les ordres necessaires, il eut impatience d'estre seul avec Chrirante, afin de pouvoir raisonner avec liberté, sur une si estrange rencontre : Apres avoir donc congedié tout le monde ; et bien, luy dit il, cher Tesmoin de toutes mes disgraces, que dittes vous de ce que vous venez de voir ? car Chrisante avoit accompagné Cyrus à cette entreveuë. je dis Seigneur, repliqua t'il, que comme la Fortune fait des prodiges pour vous tourmenter, elle fera en suitte des miracles pour vous mettre en repos. Pour moy, reprit Cyrus, je ne suis pas de vostre opinion : au contraire, il me semble qu'apres ce qui me vient d'arriver, je dois encore craindre qu'Astiage ne ressuscite aussi bien que Mazare pour me persecuter ; que tant de millions d'hommes qui ont perdu la vie dans les Armées de mes Ennemis, en tant de Batailles que l'ay gagnées, ne ressuscitent aussi pour venir fortifier celle de Cresus ; et qu'en fin ceux que j'ay vaincus tant de fois, ne soient mes vainqueurs. En effet, le moyen de ne croire pas toutes choses possibles, apres ce que je voy ? ne vis-je pas Mazare mourant dans la Cabane d'un Pescheur, ou plustost ne le vis-je pas mort de mes propres yeux ? A peine entendis-je les tristes paroles qu'il me dit, lors qu'il me donna l'Escharpe de ma Princesse, qui luy estoit demeurée entre les mains en faisant n'aufrage avec elle, tant il avoit la voix foible et basse. Il ne pût mesme parler davantage : il perdit la parole, devant que je le quittasse : et on m'assura le lendemain qu'il estoit mort. Toutesfois Mazare est vivant ; Mazare est en mesme lieu que Mandane ; et combat pour un de ses Rivaux. Qui vit jamais une pareille avanture ? encore si le Roy d'Assirie qu'il a trahi, sçavoit qu'il est à Sardis, il pourroit peut- estre trouver les voyes de sçavoir ce qu'il y fait, et de me l'aprendre un jour : mais les Dieux ont sans doute resolu de m'accabler de toutes sortes de malheurs. J'avois du moins creû qu'il ne m'en pouvoit plus arriver, dont ils ne m'eussent adverty : et que j'aurois l'avantage de n'estre point surpris. En effet, n'avois-je pas lieu de le croire ainsi ? Par l'Oracle du Roy d'Assirie, ils luy ont assurément fait esperer la possession de Mandane : par celuy de Cresus, ils luy ont affirmativement promis la ruine de l'Empire, que selon les aparences je dois un jour posseder : et par la responce de la Sibille, ils m'ont annoncé la fin de ma vie. Cependant ils m'ont encore caché une partie de mes malheurs : puis qu'ils ne m'ont pas adverty que Mazare n'estoit point mort. Mais Seigneur, luy dit Chrisante, ce n'est presentement point Mazare qui tient Mandane captive ; ce n'est mesme pas trop le Roy de Pont : et Cresus est assurément celuy qui la tient prisonniere. Il est vray, interrompit Cyrus, mais ce sont mes Rivaux qui l'ont mise en sa puissance : le Roy d'Assirie à commencé mes infortune, en l'enlevant de Themiscire ; Mazare les a augmentées, en la faisant partir de Sinope, que j'estois prest de prendre, et en la faisant sortir de Babilone, dont j'allois estre le Maistre : mais le Roy de Pont les a achevées, en ne la sauvant d'un n'aufrage, que pour la precipiter dans un abysme de misere. Il est vray que sans m'en prendre à autruy, je dois m'en accuser le premier : car enfin si Artamene eust connu Philidaspe, lors qu'il le rencontra dans ce Bois où il luy sauva la vie, Mandane seroit en liberté ; le Roy de Pont seroit encore sur le Throsne ; Mazare ne seroit point criminel ; et je serois le plus heureux de tous les hommes. Quoy qu'il en soit, adjousta t'il, comme le passé ne se peut revoquer, il faut ne songer qu'au present et à l'avenir : et tascher d'avoir du moins la satisfaction d'immoler quelqu'un de mes Rivaux, à ma fureur et à ma vangeance, auparavant que tous les malheurs dont je suis menacé me soient arrivez. Ce Prince ne pût toutesfois si tost executer son dessein : parce que les Ennemis estant au de là d'une assez grande Riviere, il ne pouvoit pas aller à eux facilement : joint que faisant faire encore quelques Chariots de guerre, qui n'estoient par achevez, il falut attendre quelque temps, devant que de rien entreprendre de considerable. Il ne se passoit pourtant point de jour, qu'il n'y eust quelques rencontres, qui de part et d'autre entretenoient les Soldats dans un violent desir de vaincre : car comme Cresus gardoit un Pont qui traversoit la Riviere d'Helle, il envoyoit continuellement des parties à la guerre. Cependant comme Aglatidas et Ligdamis s'estoient aquitez exactement des ordres de Cyrus, la Reine de la Susiane et la Princesse Araminte, arriverent à la Ville où ce Prince vouloit qu'elles demeurassent, jusques apres la Bataille qu'il esperoit bien tost donner : mais elles n'y furent pas plustost, que Panthée envoya suplier Cyrus par Ligdamis, qu'elle peust avoir la liberté de le venir trouver, pour luy parler d'une chose qui luy importoit extrémement. Cyrus demanda donc alors à Lygdamis, s'il ne sçavoit point ce que ce pouvoit estre ? il luy respondit que non : mais qu'il avoit trouvé Panthée si triste et si changée, qu'il estoit persuadé qu'il faloit qu'elle eust un sensible déplaisir. Ce Prince qui naturellement estoit porté à soulager tous les malheureux, sans differer davantage, et sans vouloir donner la peine à Panthée de le venir trouver, fut aussi tost apres disner au lieu où elle estoit, qui n'estoit qu'à trente stades de son quartier. Comme il arriva dans le Chasteau où on l'avoit logée, il demanda tres particulierement à Araspe, qu'il vit fort melancolique, comment s'estoit portée la Reine de la Susiane, depuis qu'il ne l'avoit veuë : et s'il ne sçavoit point qu'il luy fust arrivé quelque nouveau desplaisir ? Araspe rougit au discours de Cyrus, et respondit d'une maniere, qui fit croire à ce Prince ce qu'il avoit promis fidelité à Panthée, et qu'il ne luy vouloit pas advoüer ce qu'il en sçavoit : de sorte que loüant sa discretion au lieu de le blasmer, il entra dans la Chambre de la Reine de la Susiane. Araspe y voulut entrer aussi, comme il avoit accoustumé quand Cyrus y alloit, mais ce Prince l'en empescha : apres quoy estant entré, il aperçeut Panthée qui n'avoit que Cleonice aupres d'elle : mais il la vit si triste qu'il en fut surpris. Seigneur, luy dit elle, je vous demande pardon de la peine que je vous donne : c'est plustost à moy à vous le demander, repliqua t'il, de la melancolie que vous avez, quoy que je n'en sçache pas la cause : car Madame, il me semble que je suis responsable de tous les maux qui vous arriveront, tant que je seray assez malheureux pour estre obligé à ne vous delivrer pas. Seigneur, luy respondit elle, je ne suis pas assez injuste pour vous charger des fautes d'autruy : j'ay mesme assez de respect pour vous, pour ne vouloir pas exagerer le crime d'une Personne que vous honnorez de vostre affection : c'est pourquoy sans vous dire precisément dequoy je me pleins, je vous suplieray seulement. . . . . Non non Madame, interrompit Cyrus, il ne faut point cacher ny le crime, ny le criminel, quel qu'il puisse estre : vous protestant, que s'il y a quelqu'un qui vous ait donné le moindre sujet de pleinte, de le punir avec une severité si grande, que vous connoistrez aisément que je suis plus sensible aux injures, que l'on fait aux personnes que j'honnore, qu'à celles qu'on me pourroit faire à moy mesme. j'ay bien creû Seigneur, reliqua Panthée, que vous seriez assez genereux, pour en user comme vous faites : c'est pourquoy encore que ce ne soit pas la coustume que des Captives choisissent leurs Gardes, je ne feray point de difficulté de vous suplier tres humblement, de deffendre à Araspe de me voir jamais : et de mettre apres cela qui il vous plaira des vostres à sa place. Vous serez obeïe exactement Madame, reprit Cyrus ; mais si Araspe a eu l'audace de vous desplaire en quelque chose, ce n'est pas assez que de le bannir de vostre presence, il faut encore le bannir de la societé des hommes, ou comme un Barbare, ou comme un meschant : c'est pourquoy je vous conjure de me dire un peu plus precisément, quel est le crime qu'il a commis. Il suffit Seigneur, luy dit elle en rougissant, que je vous die qu'Araspe est plus propre à mettre à la teste d'une Armée le jour d'une Bataille, qu'à garder une personne de ma condition et de ma vertu. Apres cela Seigneur, ne m'en demandez pas davantage : car c'est tout ce que la modestie me permet de vous dire. C'en est assez Madame, c'en est assez, reprit Cyrus ; et sans vous donner la peine de me raconter un crime qui ne peut estre petit puis qu'il s'adresse à vous, je le feray bien confesser au criminel : afin que je puisse proportionner le chastiment à la faute qu'il a faite. Cependant Madame, adjousta Cyrus, pour vous tesmoigner que ce n'est pas mon intention, de vous exposer à recevoir aucun desplaisir par ceux qui sont aupres de vous, choisissez qui vous voudrez pour vous servir, et non pas pour vous garder : ne voulant à l'advenir autre seureté que vostre parole, et vous donnant l'authorité toute entiere de chasser qui il vous plaira de ceux qui sont destinez à vostre service. Ha Seigneur, s'ecria t'elle, vostre generosité va trop loin ! Non non Madame, repliqua t'il, ne me resistez pas s'il vous plaist : et souffrez que par l'impatience que j'ay de punir celuy qui vous a offencée, le vous quitte plustost que je n'en avois eu le dessein. Panthée rauie de la magnanimité de Cyrus, luy rendit mille graces de la bonté qu'il avoit pour elle : et luy demanda mesme pardon de luy causer un nouveau desplaisir : mais, Seigneur, adjousta t'elle, comme il est des crimes que la vertu ne permet pas de tolerer, j'espere que vous m'excuserez. Cyrus respondit encore à ce discours, avec une generosité sans esgalle : apres quoy il se retira : mais ayant rencontré Doralise avec Pherenice dans l'Antichambre, il s'arresta un moment avec elles, afin de tascher de sçavoir precisément quel estoit le crime d'Araspe : n'ignorant pas qu'elles sçavoient toutes deux tous les secrets de Panthée. Ce n'est pas qu'il n'eust bien compris à peu prés par le discours de cette Princesse, quelle pouvoit estre la faute d'Araspe : toutefois pour en pouvoir dire plus assuré, il ne vit pas plustost ces deux Filles, que les tirant à part, ne me direz vous point, leur demanda t'il, ce qu'a fait Araspe, qui ait donné sujet à la Reine de se pleindre de luy, apres s'en estre tant loüée ? car je voudrois bien auparavant que de le punir, sçavoir un peu mieux que je ne le sçay, en quoy il a failly. Seigneur, respondit Doralise en sous-riant, je ne sçay s'il vous souvient que je vous dis un jour qu'Araspe n'estoit pas si insensible que vous le croiyez : et que du moins vous pouvois-je assurer, que Perinthe l'avoit autrefois paru plus que luy dans un temps où il ne l'estoit pourtant pas. je m'en souviens fort bien, reprit il ; mais seroit il possible qu'Araspe eust esté assez temeraire, pour lever les yeux jusques à Panthée : et assez insolent, pour luy donner quelques marques de sa passion ? Il a sans doute esté assez hardy pour l'aimer, reprit Pherenice ; et assez malheureux, pour faire que la Reine s'en soit aperçeuë. Voila Seigneur, quel est le crime d'Araspe : qui est sans doute assez grand, pour vous obliger à donner la satisfaction à la Reine de l'esloigner d'elle. je pense neantmoins estre obligée de vous dire, qu'une vertu moins scrupuleuse que la sienne, auroit pû dissimuler quelque temps la faute d'Araspe : qui apres tout l'a servie avec un respect sans esgal. Il est pourtant certain que depuis quelques jours, il eust falu avoir perdu la raison, pour ne s'apercevoir pas qu'il estoit amoureux d'elle : mais ce qu'il y a de constamment vray, est que l'on voyoit aisément qu'il ne monstroit pas sa passion avec dessein qu'on la connust. Cependant malgré toute sa discretion, la Reine est de telle sorte indignée contre luy, qu'elle ne peut souffrir sa presence : elle n'en sera jamais importunée, reprit Cyrus, et je la satisferay si pleinement, qu'elle aura autant de sujet de se loüer de moy, qu'elle en a de se pleindre d'Araspe. Apres cela Cyrus sortit de cette Antichambre, et fut faire une petite visite à la Princesse Araminte, durant que l'on cherchoit Araspe, que l'on ne trouvoit en aucun lieu de ce Chasteau. Car comme il avoit sçeu que Panthée avoit fait demander à Cyrus la permission de l'aller trouver, il avoit bien creû que cette Princesse se pleindroit de luy : sçachant mieux le crime qu'il avoit commis, que Doralise et Pherenice ne le sçavoient : parce que par grandeur d'ame et par modestie, Panthée le leur avoit caché. Araspe estoit donc en une peine extréme : toutesfois ne jugeant pas qu'il pûst long temps esviter la veuë de ce Prince, il se determina, et se resolut de luy advoüer sa faute, et d'avoir recours à sa bonté. Il se presenta donc à luy, mais avec tant de confusion sur le visage, qu'il n'estoit presque pas connoissable : Cyrus estoit alors dans une grande Gallerie, qui respondoit à la Chambre d'Araminthe, d'où il venoit de sortir : mais Araspe n'y fut pas plustost entré, que Cyrus faisant signe qu'il vouloit estre seul aveque luy, chacun se retira, et luy laissa la liberté toute entiere de l'accuser. Comme ce Prince aimoit Araspe ; qu'il avoit beaucoup de disposition à excuser les fautes que l'amour fait commettre ; et que de plus Doralise et Pherenice luy avoient parle d'une façon qui ne l'aigrissoit pas contre luy, il ne luy parla pas d'abord avec beaucoup de colere : de sorte qu'Araspe qui ne doutoit nullement que Cyrus ne sçeust precisément quel estoit son crime, prit quelque assurance, et se resolut de luy advoüer tout ce qu'il luy demanderoit. N'est-ce pas assez Araspe, luy dit il, que je sois persecuté par mes Ennemis, sans qu'il faille encore que mes Amis m'accablent ; et que vous que j'ay toujours si cherement aimé, contribuyez quelque chose a mes desplaisirs ? ne deviez vous pas juger, par le respect que je rendois à la Reine de la Susiane, quel devoit estre celuy que je voulois que vous luy rendissiez ? je vous avois choisi comme un homme sage, et comme un insensible, que vous faisiez vanité d'estre : et cependant vous avez eu l'inconsideration d'aller donner des marques d'amour à une Grande Reine, qui est encore plus illustre par sa vertu que par sa condition. Il est vray Seigneur que je suis coupable, reprit Araspe, si c'est estre coupable que d'avoir fait ce que je n'ay pû m'empescher de faire. Du moins, luy dit Cyrus, avoüez moy la chose comme elle est : et dittes moy un peu comment vous ne vous estes point esloigné de Panthée, dés que vous vous estes senty amoureux d'elle ? Vous sçavez que vous ayant veû une fois assez triste, et croyant que l'employ que je vous avois donné ne vous plaisoit pas, je vous offris de le donner à un autre, et de vous r'apeller aupres de moy : pourquoy donc n'acceptiez vous pas cette offre, si vous vous sentiez quelque disposition à une passion si peu raisonnable ? Il est vray Seigneur, reprit il, que je devois faire ce que vous dites : mais il est encore plus vray, que je n'ay jamais pû obtenir de cette imperieuse passion assez de pouvoir sur moy mesme, pour me resoudre à m'esloigner de Panthée : et j'esperois seulement que je l'aimerois sans qu'elle s'en aperçeust. Que n'en avez vous du moins usé ainsi ? reprit Cyrus : car tant qu'elle auroit ignoré vostre amour, je ne l'aurois jamais sçeuë : ou si je m'en estois aperçeu, je vous aurois pleint au lieu de vous accuser. Ha Seigneur, s'escria Araspe, le hazard seul a fait mon crime ! estant certain que je m'estois repenty du dessein que j'avois eu de luy descouvrir ma passion : et que la Lettre qu'elle a veuë, elle l'a veuë malgré moy, Cyrus jugeant alors qu'il faloit qu'il y eust quelque chose que la Reine de la Susiane ne luy avoit point dit, et que Doralise et Pherenice ne sçavoient pas, ou avoient fait semblant d'ignorer ; il le pressa de luy dire tout ce qui c'estoit passé entre elle etluy. Il luy aprit donc, qu'il l'avoit aimée, dés qu'il l'avoit veüe : qu'il avoit combatu sa passion autant qu'il avoit pû : qu'en suitte ne la pouvant vaincre, il l'avoit cachée avec beaucoup de foin : mais qu'apres tout, depuis quelques jours il luy avoit este impossible de ne la descouvrir pas, par cent actions qu'il avoit faites malgré luy. Qu'il luy confessoit encore, qu'il avoit eu intention d'en dire ou d'en escrire quelque chose à Panthée : mais que dans le choix des deux, il avoit mieux aimé escrire que parler. Quoy Araspe, interrompit Cyrus, vous avez escrit une Lettre d'amour à Panthée ; ouy Seigneur, repliqua t'il, mais m'en estant repenty, je fis dessein de ne la luy pas faire voir. Neantmoins comme il me sembloit qu'elle expliquoit assez bien mes sentimens, je la gardois sans sçavoir pourquoy : et je portois les Tablettes dans lesquelles je l'avois escrite : la relisant tres souvent, comme si j'eusse trouvé quelque soulagement à me dire à moy mesme, ce que je n'osois dire à Panthée. Cela estant ainsi, il y a quelques jours que cette belle Reine ayant la curiosité de voir l'Oracle que Cresus a reçeu à Delphes, et qu'elle avoit sçeu que j'avois, elle me l'envoya demander par un Esclave, un soir qu'elle estoit desja retirée : de sorte qu'impatient de luy obeïr, et croyant bien connoistre les Tablettes dans lesquelles je l'avois escrit, je me trompay malheureusement : et au lieu de celles là, j'envoyay celles dans quoy estoit la Lettre que je m'estois repenty d'avoir escrite, et que je m'estois resolu de ne faire point voir à Panthée. A peine celuy à qui je la donnay fut il sorty, que je m'aperçeus de mon erreur : d'abord j'en fus au desespoir, et je commanday à mes gens de le rapeller s'ils pouvoient : mais un instant en suitte, l'Amour seduisant ma raison, je leur fis un commandement contraire : ainsi leur disant jusques à quatre fois qu'ils rapellassent cét Esclave, et puis qu'ils ne le rapellassent point ; à la fin quand j'eus determiné de le faire rapeller tout de bon, il n'estoit plus temps : car il estoit dé-ja dans la Chambre de la Reine. De vous representer, Seigneur, comment je passay ce fou là et toute la nuit, il me seroit impossible : estant certain qu'on ne peut pas avoir plus d'inquietude que j'en eus. Mais encore quelle estoit cette Lettre ? reprit Cyrus : il ne me sera pas difficile de vous la reciter, repliqua Araspe, car je pense l'avoir leüe plus de cent fois : de sorte que je puis vous assurer qu'elle estoit elle que je vous la vay dire.

LE MALHEUREUX ARASPE A LA PLUS BELLE REINE DU MONDE.

Ce n'est ny pour vous demander pardon de la hardiesse que l'ay de vous aimer, ny four vous en demander recompense, que je vous aprens que l'Amour m'a plus rendu vostre captif, que la guerre ne vous a renduë captive : mais seulement parce que je trouve juste, que vous n'ignoriez pas que mesme dans les fers et dans l'esclavage, vous regnez absolument sur mon coeur. Si je ne vous demande point pardon de ma temerité, c'est plus parce que je suis sincere, que parce que je suis presomptueux : estant certain que je ne puis me repentir de vous aimer ; et si je vous demande point recompense, c'est que je sçay bien que je merite plustost chastiment. Ainsi Madame, ne pretendant autre chose, dans ma respectueuse passion, que de mourir en portant vos chaines : ayez s'il vous plaist seulement la bonté de ne m'en accabler pas, en me les donnant si pesantes, que je ne les puisse porter. Voila Madame, ce qu'il y a longtemps qu'avoit envie de vous dire, un homme qui se tiendra assez favorisé, malgré la violente passion qu'il a pour vous, si vous pouvez aprendre sans le haïr, qu'il vous aime plus que personne n'a jamais aimé

ARASPE.

Les négociations d'Abradate


Cette Lettre (reprit Cyrus apres l'avoir escoutée) eust esté raisonnable, si elle eust esté escrite à Doralise où à Pherenice : mais parler ainsi à une Reine ; et à une Reine malheureuse, est une hardiesse si peu excusable, et si offençante pour moy, que je ne vous puis exprimer combien vous m'avez sensiblement desobligé. J'en fus bien cruellement puny le lendemain, repliqua Araspe ; car lors que je voulus aller dans la Chambre de Panthée suivant ma coustume, afin de la conduire au Temple, elle me fit dire qu'elle n'y vouloit pas aller ce jour là. Mais ce qu'il y eut de plus cruel pour moy, fut que vers le soir elle m'envoya querir : et me faisant entrer dans son Cabinet, Araspe (me dit elle, avec une majesté qui me fit trembler) comme il y va de ma gloire, de ne publier pas moy mesme qu'il y ait un homme au monde qui ait pû perdre le respect qu'on me doit, jusques au point que vous l'avez perdu, je ne feray point esclater mon ressentiment contre vous, jusques à ce que l'illustre Cyrus soit en lieu où je le puisse suplier de vous oster d'aupres de moy. Cependant comme je ne puis souffrir que vous me voiyez, apres la hardiesse que vous avez euë, n'entrez plus dans ma Chambre, si vous ne voulez me porter à quelque extréme resolution. je voulus alors luy protester, que j'estois au desespoir de ce que j'avois fait : et je voulus mesme luy dire que je m'estois repenty de luy avoir escrit, et qu'elle avoit reçeu ma Lettre contre mon intention, mais elle ne voulut jamais m'escouter : et elle me fit voir tant de colere et tant d'aversion sur son visage, que je me retiray avec une douleur qui n'eut jamais de semblable. Depuis cela, je n'ay pas eu ma raison bien libre : en estet je vous ay veû arriver sans vous prevenir, tant je me suis trouvé incapable de songer à ce que je devois faire. Voila Seigneur, quel est mon crime : c'est à vous à faire de moy ce qu'il vous plaira : il me semble toutefois, adjousta t'il, qu'un Prince qui connoist si parfaitement la puissance de l'Amour, doit avoir quelque indulgence pour un homme qui n'est coupable, que parce qu'il est amoureux. j'en ay aussi beaucoup pour vous, reprit Cyrus, car je vous pleins infiniment : et il est peu de choses que je ne fisse, pour revoquer le passé s'il estoit possible, et pour faire que vous n'eussiez pas offencé Panthée. Mais puis que cela est, Araspe, il la faut satisfaire : il y va de mon honneur, aussi bien que de sa gloire : c'est pourquoy il faut, quelque amitié que j'aye pour vous, que je vous esloigne mon seulement d'elle, mais encore de moy. Quoy Seigneur, interrompit Araspe, ce ne fera pas assez pour me punir, que de me separer pour tousjours d'une Personne que j'adore, et vous voudrez encore me priver d'avoir la satisfaction de mourir pour vous, à la teste de vostre Armée le jour de la Bataille ! songez Seigneur, que Panthée sera bien mieux vangée par ma mort que par mon exil : il n'en est pas de mesme de moy, reprit Cyrus, car j'aime mieux vostre exil que vostre mort. Mais enfin Araspe, ne me resistez plus : retirez vous sans parler davantage, ou en Medie, ou en Capadoce, ou en quelque autre lieu qu'il vous plaira : jusques à ce que la Reine de la Susiane ne soit plus en ma puissance. Araspe voulut encore dire quelque chose, mais Cyrus se fâchant de sa resistance, luy parla d'une maniere à luy faire connoistre qu'il vouloit estre obeï : et en effet Araspe partit à l'heure mesme aussi bien que Cyrus, qui ne se fit pas une petite violence de se priver de la presence d'un homme qui luy estoit si agreable. Il envoya alors dire à Panthée, qu'il avoit exilé Araspe : et que si elle le trouvoit bon, Artabase la serviroit au lieu de luy. Panthée ravie de la generosité de Cyrus, l'envoya remercier ; et non contente de cela, elle depescha un Esclave qu'elle avoit (qui estoit venu de Suse avec elle, et qui luy estoit fort affectionné) vers son cher Abradate : le chargeant d'une Lettre pour luy, qui luy aprenoit l'obligation qu'elle avoit à Cyrus : et ordonnant à cét Esclave de tascher de se rendre au Camp des Lydiens, et de la rendre au Roy son Mary. Pour Araspe, devant que de s'esloigner davantage de Cyrus, il luy escrivit un Billet, qui luy fut rendu par un Soldat ; mais ce Prince ne le monstra point alors, et ce ne fut que quelque temps apres que l'on sçeut ce qu'il luy avoit escrit. La disgrace d'Araspe fit un grand bruit dans l'Armée : la cause mesme en fut bien tost sçeuë : et il n'y eut personne qui ne loüast Cyrus, et qui ne pleignist pourtant Araspe. Cependant cét illustre Conquerant qui estoit persuadé que ceux qui cherchent leurs Ennemis, sont plus forts que ceux qui se contentent de les attendre, quoy qu'ils soient esgaux, ou mesme inferieurs en nombre ; quitta le Poste où il estoit, et fut en prendre un si prés de l'Armée de Cresus, que si la Riviere d'Helle ne les eust separez, il eust sans doute forcé ce Prince à donner Bataille. Il n'y avoit point de jour que Cyrus ne sçeust par ses Espions, ce que faisoient les Ennemis : mais ce qui l'affigeoit, estoit qu'il ne comprenoit pas parfaitement ce qu'ils pretendoient faire. Il sçeut mesme qu'à cause de ce grand nombre d'Egiptiens qui estoient dans leur Camp, ils devoient changer l'ordre qu'ils avoient accoustumé de garder à ranger leurs Troupes en Bataille : de sorte qu'il eut une envie extréme de pouvoir sçavoir precisément quel il devoit estre : mais il ne jugeoit pas qu'il fust possible. I ! envoyoit pourtant tous les jours de nouveaux Espions, et faisoit aussi tous les jours de nouveaux prisonniers : il sçeut par eux que Cresus s'estoit trouvé un peu mal, et estoit retourné à Sardis, dont ils n'estoient pas fort esloignez ? et qu'il n'y avoit point de jour que le Roy de Pont n y allast. Comme if s'imagina que c'estoit bien plus pour voir Mandane, que pour voir Cresus, il en eut une douleur extréme : se resolut plustost à perdre beaucoup d'hommes à forcer le passage de la Riviere d'Helle, que d'attendre plus longtemps. Neantmoins les Rois de Phrigie et d'Hircanie, aussi bien que Gobrias, Gadate, le Prince Tigrane, et Phraarte luy ayant fortement representé qu'il valoit mieux attendre quelques jours la victoire, que de la bazarder, le firent resoudre à avoir encore un peu de patience. Il estoit pourtant tout le jour à cheval, tantost à empescher qu'il ne passast des vivres aux Ennemis ; tantost à les aller reconnoistre ; et tantost à combatre les Parties qu'ils envoyoient à la guerre. Mais quoy qu'il fist, et où qu'il fust, il pensoit tousjours à Mandane où à ses Rivaux : principalement à Mazare, de qui l'avanture luy sembloit tousjours plus surprenante. Quelques jours s'estant passez de cette sorte, il aprit que Cresus se portoit bien, et qu'enfin il estoit resolu à donner Bataille : mais que ce qui la pourroit encore retarder, estoit qu'il craignoit qu'il n'attaquast ses Troupes à demy passées. Ce Prince sçachant cela, et bruslant d'impatience d'accourcir cette guerre, et de se voir aux mains avec ses Ennemis, prit la resolution d'envoyer dire à Cresus par un Heraut, que s'il vouloit il se retireroit de la Riviere autant qu'il faloit pour luy donner un, juste espace, afin de faire passer son Armée, et la ranger en Bataille : pourveu qu'il se resolust à ne reculer plus de combatre, comme il avoit fait jusques alors. Cyrus n'eut pas plustost fait ce dessein, qu'il fut executé : et Cresus n'eut pas aussi plustost oüy cette proposition qu'il l'accepta : et renvoya le Heraut que Cyrus luy avoit envoyé, avec promesse que dans quatre jours il seroit aux mains avec le Prince son Maistre. Depuis cela, Cyrus reprit une nouvelle vigueur : et il espera mesme de vaincre, malgré tous les funestes Oracles qu'il avoit reçeus. Cette esperance passa en suitte, de son coeur, dans celuy de tous ses Soldats qui agissoient en ces occasions, comme agissent tous les Matelots qui sont conduits par un fameux Pilote, qui ne s'estonnent de la fureur des vagues, que lors qu'ils le voyent estonné. De mesme les Troupes de Cyrus sans s'informer de rien, ne consultoient que le visage de ce Prince, pour bien augurer de la victoire : de sorte qu'y voyant tousjours de la tranquilité, mesme au milieu des plus grands perils, ils combatoient comme des Soldats qui croyoient que leur General ne pouvoit ny faire de faute, ny estre vaincu. Mais durant que ce Grand Prince se preparoit à combatre, et ne songeoit qu'à cela, il arriva beaucoup de choses, qui reculerent de quelque temps la gloire qu'il en attendoit, et qui embarrasserent estrangement Cresus. Lors que ce Prince avoit donné responce au Heraut que Cyrus luy avoit envoyé, il estoit à Sardis, et le Roy de Pont et Abradate estoient au Camp : de sorte que ces deux Princes ayant sçeu la chose, trouverent un peu estrange que le Roy de Lydie eust si absolument determiné le jour de la Bataille sans leur en parler : puis que c'estoit principalement eux qui devoient respondre du bon ou du mauvais succés de cette journée : le Prince Myrsile ne pouvant â cause de son incommodité, servir que de sa personne : et le Prince Mazare quoy que connu pour ce qu'il estoit, n'ayant pas non plus assez d'authorité, pour faite autre chose que servir par son courage. Ces deux Princes estant donc assez irritez, se pleignirent hautement de Cresus : mais principalement Abradate, qui en ce mesme temps reçeut la Lettre que Panthée luy avoit escrite, par l'Esclave qu'elle luy avoit envoyé : et par la quelle cette Princesse se l'oüoit si fort de Cyrus, sans luy particulariser toutesfois la derniere obligation qu'elle luy avoit, que cela le disposa encore davantage à se pleindre du Roy de Lydie. Joint que venant à considerer, qu'il luy seroit bien plus difficile de retirer Panthée des mains de Cyrus apres la Bataille, quel qu'en peust estre le succés, que non pas auparavant ; il se resolut de prier Cresus de vouloir proposer un eschange du Prince Artamas, afin de delivrer Panthée s'il estoit possible. Mais pour faire mieux reûssir ce qu'il souhaitoit, il le communiqua à Andramite, qu'il sçavoit estre tousjours amoureux de Doralise, qui estoit avec la Reine de la Susiane : de sorte que l'interressant dans son dessein, il luy promit de se trouver aupres de Cresus lois qu'il luy en parleroit. Quant au Roy de Pont, il ne s'y opposa point : car comme Abradate ne demandoit pas qu'on rendist la Princesse Mandane pour delivrer Panthée, mais seulement le Prince Artamas, il n'eust pas osé tesmoigner qu'il n'aprouvoit pas trop la chose. Abradate fut donc un matin au lever de Cresus : où apres luy avoir fait connoistre qu'il avoit quelque mescontentement de ce qu'il avoit resolu le jour de la Bataille sans qu'il le sçeust, il le suplia de vouloir auparavant que de la donner, tascher de faire un eschange du Prince Artamas avec la Reine sa Femme. Si nous gagnons la Bataille, reprit Cresus, nous la delivrerons bien plus glorieusement, que par une negociation : vous la pourriez gagner, repliqua t'il, que je ne laisserois pas de perdre Panthée : estant certain que plus un Party est foible, plus les Prisonniers y son soigneusement gardez. Enfin Seigneur, adjousta t'il, comme je ne fais pas la guerre pour conquerir des Provinces, mais principalement pour delivrer Panthée, et pour m'opposer à la trop grande puissance de Cyrus : je ne voy pas que je doive me mettre en estat de perdre pour tousjours une Personne qui m'est si chere, à faute de faire une proposition raisonnable : c'est pourquoy je vous conjure de ne trouver point mauvais, si je vous suplie instamment de vouloir faire faire cette proposition à Cyrus. Les negociations de cette nature, repliqua ce Prince, ne se font pas en aussi peu de temps qu'il nous en reste : j'espere tant de la generosité de Cyrus, respondit Abradate, que je croy qu'il ne refusera pas de faire une tresve de quelques jours, si vous la luy demandez. je n'ay pas seulement accoustumé de l'accorder à mes Ennemis, respondit brusquement Cresus, c'est pourquoy je ne sçay pas comment je la demanderois : joint, adjousta t'il, que je ne voy pas que cét eschange soit fort juste ny fort à propos, sur le point de donner une Bataille. Car enfin vous voulez mettre une Princesse dans Sardis : et dans le mesme temps, envoyer dans le Camp Ennemy, un des plus vaillants hommes de la Terre. Non non Abradate, poursuivit Cresus, je ne m'y sçaurois resoudre. Qui peut craindre un homme, respondit le Roy de la Susiane, estant à la teste d'une Armée de deux cens mille, ne se fie guere à la valeur de ses Troupes : quoy qu'il en soit, dit fierement Cresus, comme Artamas, quoy que prisonnier de guerre, est pourtant criminel d'Estat, il ne sera pas eschangé contre la Reine vostre Femme : vous combatrez donc sans moy, reprit Abradate. Seigneur (interrompit Andramite parlant à Cresus) ne refusez point ce qu'on vous demande : je refuse toujours ce qui n'est point juste, respondit il, c'est pourquoy ne me pressez pas davantage. Andramite adjousta encore beaucoup de choses pour le persuader, mais il n'y eut pas moyen : et Abradate se retira tres mal satisfait de Cresus, et absolument resolu à ne combatre point, qu'auparavant on n'eust proposé à Cyrus de faire cét eschange. Andramite hors de sa presence, parla encore au Roy de Lydie, qui s'en offença estrangement : le Roy de Pont qui craignoit que ce desordre ne mist de la division parmy les Soldats, fit en mesme temps tout ce qu'il pût pour persuader Cresus à accorder au Roy de la Susiane ce qu'il demandoit : et pour obliger aussi Abradate à ne s'obstiner point à vouloir la chose, si Cresus ne s'y resolvoit pas : maiz quoy qu'il pûst faire, il n'avança rien ny envers l'un ny envers l'autre. Dans ce mesme temps le Pere de Panthée vint de Clasomene à Sardis où il estoit allé lever quelques Troupes : de sorte que trouvant les choses en ces termes, il se joignit à Abradate et à Andramite, et pressa Cresus aussi bien qu'eux, et mesme plus qu'eux : car comme il avoit une grande Province en sa puissance, ses prieres embarrasserent plus Cresus, que n'avoient fait celles des autres : pas la crainte qu'il eut d'aller causer une guerre civile dans son Estat, au mesme temps qu'il en avoit une estrangere, de si grande consideration. D'autre part, le Prince Myrsile, sans que l'on en sçeust la veritable cause, protegeoit Abradate autant qu'il pouvoit, tesmoignant qu'il souhaitoit ardamment que l'on taschast de delivrer la Reine de la Susiane par un Traité : si bien qu'il faisoit connoistre à toutes ses Creatures, qu'ils ne pouvoient l'obliger plus sensiblement, qu'en faisant que le Roy son Pere y consentist. Les choses se broüillerent donc de telle sorte, et à Sardis, et au Camp, que quand Cresus eust voulu donner la Bataille, le jour qu'il s'y estoit engagé, il n'eust pas esté en son pouvoir. Cependant il ne pouvoit se resoudre a delivrer le Prince Artamas : c'est pourquoy se voyant pressé fortement, il proposa de delivrer le Roy d'Assirie, pour retirer Panthée des mains de Cyrus : mais Abradate repliqua, qu'il ne consentiroit jamais que cette proposition fust faite, parce que ce seroit plustost irriter Cyrus que le porter à ce qu'il desiroit : puis qu'apres tour, il luy sembleroit fort estrange, qu'on luy allast proposer de delivrer son Rival et son Ennemy. De plus, le Roy de Pont aimoit encore mieux que ce fust le Prince Artamas que le Roy d'Assirie : ainsi cette contestation estant fort grande, et craignant quelque revolte considerable dans une Armée, composée de tant de Nations differentes, Cresus se resolut à faire demander Treve pour quelques jours, afin de traitter de la liberté de quelques Prisonniers : ne faisant pas dire precisément qu'els ils estoient, parce qu'en effet il n'avoit pas encore bien determiné ce qu'il devoit faire. Il dépescha donc vers Cyrus, qui fut fort surpris de cette demande : et qui l'auroit infailliblement refusée, si ayant mis la chose en deliberation, elle n'eust esté resoluë autrement : et d'autant plustost, que l'on ne pouvoit pas, sans perdre beaucoup de monde, forcer les ennemis à combatre. Cyrus accorda donc la Tréve pour huit jours, à condition que ceux des siens qui voudroient aller dans Sardis, le pourroient avec autant de seureté, que ses Ennemis pourroient venir dans son Camp : ce Prince ayant voulu que cette circonstance fust specifiée ; parce que tout l'avantage qu'il esperoit de cette Tréve, estoit de sçavoir des nouvelles de Mandane, de ses Rivaux, et de ses Amis prisonniers. Joint que sçachant la division qui estoit entre tous ces Princes, il espera encore l'augmenter : de sorte que cette Tréve ayant esté resoluë, on la publia dés le lendemain dans toutes les deux Armées et dans Sardis : si bien qu'apres cela, il se fit une grande confusion d'Amis et d'Ennemis en tous ces trois lieux, que l'on ne pouvoit plus faire de distinction de Party, en regardant les gens que l'on y voyoit. Toutes les Ruës de Sardis, aussi bien que le Camp de Cresus, estoient pleines de Persans, de Medes, d'Armeniens, d'Assiriens, et d'Hircaniens : et le Camp de Cyrus estoit aussi tout remply de Lydiens, de Mysiens, de Grecs, de Thraces, et d'Egiptiens. Cependant la Tréve ne fut pas plustost publiée, que Cyrus envoya Ortalque à Sardis, afin de luy raporter au vray, s'il n'y auroit point moyen qu'il pûst voir sa chere Mandane : Lygdamis mesme se déguisa pour cela, ne voulant pas se monstrer publiquement dans cette Ville, parce qu'il y estoit trop connu : mais par tous les deux, il sçeut qu'il estoit absolument impossible : et que depuis la Tréve, la Princesse Mandane n'alloit mesme plus se promener sur le haut de la Tour, comme elle avoit accoustumé : de sorte que quand il fust allé à Sardis, comme il en avoit envie, il n'auroit pu voir que les Murailles dans lesquelles elle estoit enfermée. Ce Prince eut pourtant beaucoup de peine à s'en empescher : et je ne sçay s'il l'auroit pû, si ses Amis qui aprehendoient qu'il n'y allast, ne fussent devenus ses Gardes en l'observant si soigneusement, qu'il ne fut pas Maistre de ses actions pendant tout ce temps là. Ce n est pas qu'ils craignissent que Cresus voulust violer la foy publique : mais ils aprehenderent la rencontre de Mazare et celle du Roy de Pont, et qu'il ne se fist un combat particulier entre eux, qui pourroit causer un desordre general. Cependant Abradate, en attendant que Cresus eust bien resolu ce qu'il vouloit proposer, envoya demander à Cyrus la permission de voir Panthée, en presence de qui il luy plairoit : afin qu'il ne pûst pas croire que ce fust pour luy parler des affaires de la Guerre, et sçavoir par elle les nouvelles de son Camp. Cyrus, qui sçavoit par son experience, combien il est doux de voir ce que l'on aime, et qui espera mesme d'abord, que peut-estre Abradate luy pourroit il faire recevoir la satisfaction de voir Mandane, luy accorda de bonne grace ce qu'il demandoit : si bien que donnant ordre à cette entreveüe, qui se fit le mesme jour, Abradate fat conduit à Cyrus, qui le reçeut avec une civilité extréme : en suitte dequoy il le conduisit luy mesme à la petite Ville où estoit Panthée, qu'il voulut surprendre agreablement. Il le mena donc dans la Chambre de cette Princesse, avec laquelle Cleonise, Doralise, et Pherenice estoient alors : mais il n'y fut pas plustost, que prenant la parole : Madame, dit il à Panthée, je pense que vous me pardonnerez aisément tous les maux que vous avez endurez, durant l'absence de l'illustre Abradate, puis que c'est par mon moyen, que vous le revoyez adjourd'huy. Mais afin que durant vostre conversation, adjousta t'il, la veuë d'un Prince qui a le malheur d'estre obligé de vous tenir captive ne la trouble pas, je m'en vay vous laisser en liberte de raconter toutes vos douleurs, à celuy qui les a causées. Panthée demeura si surprise de la veuë de son cher Abradate, qu'elle n'entendit pas la moitié de ce que Cyrus luy dit : elle ne laissa pourtant pas (apres qu'elle eut salüé son illustre Mary, avec autant d'affection que de respect) de suplier ce Prince d'estre le tesmoin de leur entretien : mais quoy qu'elle pûst dire, il les laissa, pour aller faire une visite à la Princesse Araminte, à laquelle il aprit qu'il venoit de laisser le Roy de la Susiane avec Panthée. Cette Princesse ne le sçeut pas plustost, qu'elle eut une extréme envie de le connoistre : elle ne voulut pourtant pas interrompre si promptement un entretien si doux ; de sorte qu'elle reçeut la visite de Cyrus : qui pour la consoler voulut luy persuader qu'elle auroit un jour la joye de revoir Spitridate, comme Panthée revoyoit le Roy de la Susiane. Mais durant qu'ils s'entretenoient ainsi, ces deux autres illustres Personnes, faisoient un eschange de toutes leurs douleurs passées, et de tous leurs plaisirs presens : toutesfois comme ils sçavoient qu'ils ne seroient pas longs, ils en estoient moins sensibles. Cependant cette Grande Princesse, qui vouloit en quelque sorte reconnoistre la generosité de Cyrus en la publiant ; apres qu'ils se furent dits Abradate et elle tout ce qu'une véritable affection peut faire dire à deux Personnes d'esprit, et d'esprit passionné : elle se mit à luy exagerer les bontez de Cyrus : apellant à tesmoin. de ce qu'elle disoit, Cleonice, Doralise, et Pherenice qui estoient dans sa Chambre : s'affligeant aveque luy de ce qu'il estoit engagé dans un Party si injuste comme estoit celuy de Cresus : et au service d'un Prince si peu reconnoissant ; qu'il luy refusoit un Prisonnier pour luy faire obtenir sa liberté. Enfin Panthée parla avec tant d'eloquence, qu'elle porta Abradate à desirer ardamment que Cresus achevast de le desobliger, et de luy donner un juste pretexte de changer de Party. Elle luy exagera encore l'obligation qu'elle luy avoit, d'avoir exité Araspe : à ce nom d'Araspe, Abradate l'arresta : luy aprenant que celuy qu'elle nommoit, s'estoit presenté au Roy de Lydie, comme se pleignant de Cyrus, et comme voulant le servir : et qu'en effet il en avoit esté bien reçeu. Cela estant, dit Panthée, j'oste un vaillant homme à Cyrus, et le donne à son Ennemy : c'est pourquoy je vous conjure, si vous en trouvez l'occasion, de vouloir persuadcr au Prince mon Pere de porter Cresus à la Paix, ou du moins de ne se mesler plus de cette guerre. Abradate aimoit trop Panthée, pour luy pouvoir rien refuser : il luy dit toutesfois que si l'eschange du Prince Artamas et d'elle se faisoit, il ne pourroit pas abandonner Cresus : mais que s'il ne se faisoit pas par quelque obstacle que ce Prince y aportast, il luy engageoit sa parole, qu'il seroit bientost aupres d'elle. Comme ils en estoient là, Cyrus amena la Princesse Araminte chez Panthée, afin de voir Abradate : qui luy rendit grace de l'honneur qu'elle luy faisoit, d'une maniere qui luy fit aisément connoistre, que Panthée l'avoit aimé sans preocupation, et qu'il n'avoit pas moins d'esprit que de courage. La conversation que ces quatre illustres Personnes eurent ensemble, augmenta encore l'estime qu'elles faisoient l'un de l'autre, principalement entre Cyrus et Abradate : car encore qu'ils ne se fussent jamais veus que ce jour là, il n'y eut pourtant entre eux, ny complimens, ny ceremonie incommode : et ils se parlerent avec une civilité pleine de franchise, qui faisoit assez voir que la Renommée leur avoit apris ce qu'ils estoient. Mais pendant qu'Araminte tesmoignoit à Panthée la joye qu'elle avoit de la sienne, Cyrus demanda à Abradate, s'il ne pourroit point obtenir de Cresus, la grace de voir Mandane durant la Tréve ? Je ne desespererois pas, luy dit il, de vous faire recevoir cette satisfaction, si ce n'estoit le Roy de Pont, et peut- estre le Prince Mazare qui s'y opposeront : du moins vous puis- je promettre, que je feray tout ce qui sera en mon pouvoir, pour les persuader tous à souffrir que vous la voryez. S'ils craignent que je ne luy die quelque chose qui leur nuise, adjousta Cyrus, je consens de la voir sans luy parler : cependant, poursuivit il, je vous suplie de croire que si Mandane n'estoit pas la cause de la Guerre, vous ne vous en retourneriez pas seul à Sardis : estant certain. que je donnerois la liberté toute entiere à la Reine de la Susiane. Mais puis que c'est pour elle que je suis en Lydie, vous ne devez pas trouver mauvais que je mesnage jusques aux moindres avantages : et que par consequent j'en conserve un si considerable. je vous proteste toutesfois, que je le faits avec un regret extréme ; et que je voy avec une douleur bien sensible, le desplaisir que je vous cause. je ne vous fais point souvenir, adjousta t'il, que vous vous l'estes attiré en donnant retraite au Ravisseur de Mandane, et en vous engageant dans le Party de Cresus : car outre que je ne veux pas faire de reproches à un si genereux Ennemy, je dois encore croire que les Dieux l'ont ainsi voulu pour me faire acheter la victoire bien cher : estant certain que si vous eussiez elle dans nostre Party, celuy de Cresus ne m'auroit pas resisté long temps. Mais puis que le Destin en a autrement disposé, je vous conjure de ne me refuser pas la grace que je vous demande : puis qu'elle ne contrevient point à ce que vous devez au Roy de Lydie. je vous le promets, luy dit Abradate ; bien fâché de ne pouvoir vous assurer du succés de ma priere. Et suitte de cela, ils se dirent encore beaucoup de choses : et la conversation ayant recommencé entre ces Princes et ces Princesses, ils furent près d'une heure ensemble, à parler de leurs malheurs passez, et de leurs maux presens. Mais à la fin il falut se separer : Cyrus en remenant Abradate jusques à la Garde avancée de son Camp, luy fit voir une partie de ses Troupes rangées en Bataille : et comme elles estoient les plus belles du monde, Abradate luy dit qu'il estoit aisé de voir que sous un tel Capitaine, il ne pouvoit y avoir que de bons Soldats. En effet, luy dit il, vostre presence inspire ce me semble je ne sçay quoy d'heroique : et je ne doute nullement que je ne m'en retourne plus vaillant à Sardis que je n'estois quand je suis arrivé aupres de vous. Il n'en est pas de mesme de moy, reprit Cyrus en sous-riant : puis que tout vaillant que vous estes, vous m'avez donné de la repuguance à vous combatre, depuis que je vous connois. Abradate respondit à un discours si obligeant, avec autant de civilité que d'esprit : apres quoy ces deux Grands Princes se separerent extrémement satisfaits l'un de l'autre. Cependant Abradate pour ne manquer pas à sa parole, suplia le Roy de Lydie d'accorder à Cyrus la liberté de voir Mandane, comme Cyrus luy avoit accordé celle de voir Panthée : d'abord ce Prince n'en fit pas grande difficulté : il y mit toutesfois une condition, qui rendit la chose impossible : qui fut qu'il souffriroit cette entreveuë, pourveu que le Roy de Pont y consentist. Abradate fut donc à l'heure mesme le trouver, pour tascher de luy persuader de ne refuser pas cette grace à un Prince à qui il confessoit estre si redevable. Car enfin, luy dit il, quel mal vous peut il arriver de le satisfaire ? vous sçavez qu'il n'ignore pas qu'il est aussi bien avec Mandane qu'il peut desirer d'y estre : et qu'ainsi quand cette Princesse luy diroit quelque chose d'obligeant, cela ne luy aprendroit rien de nouveau. Du moins, adjoustoit Abradate ; sçaura t'il par elle que vous ne perdez pas le respect que vous luy devez : de sorte que le reste de la guerre se fera avec moins d'animosité. Si je ne jugeois, reprit le Roy de Pont, que vous ne parlez comme vous faites, que parce que vous voulez obliger un Prince qui peut : obliger une Personne que vous aimez, je dirois que vous estes le plus injuste de tous les Hommes, de souhaiter de moy une pareille chose : car enfin, puis qu'il faut vous descouvrir le fonds de mon coeur, sçachez que mon malheur est arrivé aux termes, que je ne fais plus la guerre pour la possession de Mandane. j'ay pleuré et soupiré mille fois à ses pieds, mais ç'a esté inutilement : je l'ay amenée au point de m'advoüer qu'elle croyoit que je l'aimois autant que je pouvois aimer : et elle m'a mesme dit quelquefois, que si je n'estois pas son Amant, elle ne me refuseroit pas son estime. Mais apres tout cela, elle m'a si fortement et si constamment dit qu'elle ne m'aimeroit jamais ; et m'a si bien fait entendre sans me le dire, qu'elle aimeroit tousjours Cyrus ; que je ne doute nullement que Mandane ne soit toujours inexorable pour moy, et tousjours fidelle pour mon Rival. C'est pourquoy je ne songe plus à aquerir son coeur, ny à la posseder : mais je veux, s'il est possible, la voir eternellement, la dérober à la veuë de tous mes Rivaux : et les voir perir si je puis, les uns apres les autres, dans une longue Guerre, ou y perir moy mesme, plustost que de rendre cette Princesse. je sçay bien que je suis injuste ; que ce que je fais choque esgalement la generosité et la raison, et je ne suis pas si preocupé de mon amour, que je ne connoisse que je dois estre blasmé de tout le monde. Mais apres tout, je ne sçaurois me vaincre moy mesme : il faut que je cede à ma malheureuse destinée : et que je ne songe pas seulement à luy resister. Cessez donc, je vous en conjure, de me mettre dans la cruelle necessité, de refuser quelque chose à un Prince qui m'a accordé si genereusement azile dans sa Cour : et pensez que je n'ay point d'autre douceur en la vie, que celle de sçavoir que mes Rivaux ne voyent point ma Princesse. Encore pour le Roy d'Assirie, et pour le Prince Mazare, adjousta t'il, comme ils ne la pourroient voir qu'irritée, je ne m'en soucierois pas tant : mais pour Cyrus, qui ne verroit dans ses yeux que marques de tendresse et d'affection, c'est ce que je ne sçaurois souffrir. Abradate entendant parler le Roy de Pont de cette sorte, creût bien qu'il n'obtiendroit pas ce qu'il souhaitoit, neantmoins l'obligation qu'il avoit à Cyrus, fit qu'il n'en demeura pas là, et qu'il le pressa beaucoup davantage. je voy bien, luy dit il, que je vous demande une chose un peu difficile à faire : mais si vous considerez que j'ay perdu pour l'amour de vous l'objet de toutes mes affections, que Panthée n'est captive, que parce que je vous ay reçeu dans ma Cour : et que si vous me refusez, Cyrus sera en droit de se vanger sur elle par la rigueur que vous luy tiendrez : je pense que vous trouverez que j'ay un juste sujet de vous conjurer de m'accorder ce que je vous demande. Cyrus est si genereux, reprit le Roy de Pont, que vous ne devez rien craindre pour Panthée ; que ne vous determinez vous à estre encore plus genereux que luy s'il est possible ? reprit Abradate : il suffit que je songe à le surpasser en amour et non pas en generosité, repliqua le Roy de Pont ; puis que le n'en puis avoir qui ne soit contraire à ma passion. je n'ignore pas qu'estant cause de la captivité de Panthée, je vous dois tout accorder : mais Dieux, il s'en faut bien que je ne sois en estat de faire ce que je dois : c'est pourquoy pleignez moy, et ne m'accusez pas d'ingratitude, quoy que je vous refuse tout : puis que je ne fais pas ce que je veux, mais seulement ce que veut la passion qui me possede. Abradate voyant qu'il ne pouvoit persuader le Roy de Pont, le quitta avec assez de froideur : luy semblant que puis qu'il avoit perdu Panthée pour l'amour de luy seulement, il eust deû ne luy refuser pas une chose qui n'ostoit point Mandane de sa puissance. Il escrivit donc à Cyrus, pour luy faire excuse de ce qu'il ne pouvoit obtenir ce qu'il desiroit : mais auparavant que d'envoyer sa Lettre, il fut sommer Cresus de sa parole : et le suplier d'envoyer du moins proposer à Cyrus d'eschanger le Prince Artamas, pour la Reine de la Susiane. D'abord Cresus luy dit qu'il y envoyeroit Andramite : mais qu'il vouloit que ce Prince ne fust delivré, qu'à condition qu'il promettroit devant que de sortir de Sardis qu'il ne songeroit jamais à la Princesse sa Fille. Cette proposition sembla si estrange à Abradate, qu'il ne douta pas que Cresus ne la fist pour acrocher la chose et pour la rompre : car quelle aparence y avoit il, que le Prince Artamas pour recouvrer la liberté, allast s'engager de ne penser plus à une Princesse qu'il aimoit depuis un si longtemps : qu'il estoit resolu daimer toute sa vie ; et dont il estoit aimé ? c'est pourquoy prenant la parole assez fierement, en presence du Prince Myrsile et d'Andramite, qui estoient dans ses interests ; Seigneur, luy dit'il, lors que vous m'avez promis de faire proposer un eschange, ç'a esté suivant les loix ordinaires de la Guerre : et non pas en cherchant des biais de rendre cette proposition inutile. Quand vous delivrerez le Prince Artamas ce sera comme vostre Ennemy, et non pas comme Amant de la Princesse Palmis : l'amour n'a point de part à cette negociation : et je ne consentiray pas que l'on propose une pareille chose à Cyrus. Que vous importe, reprit Cresus, qui on delivre, et comment on le delivre, pourveû que Panthée soit libre ? Il ne m'importe pas sans doute, reprit Abradate : mais ce qui est de considerable pour moy, est que l'on ne face pas une proposition qui ne serve qu'à irriter celuy à qui on la doit faire : c'est pourquoy sçachant que le Prince Artamas est tres considerable à Cyrus, je trouve plus seur que ce soit luy qu'un autre que l'on propose d'eschanger. Car pour le Roy d'Assirie, vous jugez bien que quelque genereux que soit Cyrus, il ne peut pas autant souhaiter sa liberté que celle du Prince Artamas : et pour les autres Prisonniers, ils ne sont pas d'un rang à estre eschangez contre Panthée. Anaxaris est inconnu ; Sosicle et Tegée sont vos Sujets : et Feraulas est Domestique de Cyrus. Apres cela Seigneur, que me reste t'il à proposer pour delivrer Panthée, si ce n'est de delivrer le Prince Artamas ? la Tréve n'a esté demandée, que pour cela : et cependant il me semble que vous deliberiez encore. je delibere en effet, reprit il, et mesme avec raison : car enfin excepté Cyrus, il n'y a pas un homme en toute son Armée, qui me soit si important d'avoir en ma puissance que le Prince Artamas : et vous voulez que je le rende, pour vos interests seulement. Quoy qu'il en soit (dit Abradate, avec une froideur qui marquoit assez qu'il estoit mal satisfait de Cresus) je vous suplie de me dire precisément ce que vous avez resolu : et pourquoy vous avez fait la Tréve, si vous ne vouliez pas m'accorder ce que je vous ay demandé, le l'ay faite, reprit il, pour tascher de delivrer Panthée en rendant le Roy d'Assirie, ou tous les autres Prisonniers : ou en rendant le Prince Artamas, de la façon que je l'ay dit. Apres cela Abradate se retira, aussi bien que le Prince Myrsile et Andramite : mais au lieu de s'en aller chez luy, il fut droit à son Quartier : Andramite fit la mesme chose : et le Prince de Clasomene fut aussi avec Abradate. De sorte que Cresus craignant que ces trois Personnes ne fissent quelque soulevement dans l'Armée, se resolut enfin à faire faire la proposition d'eschanger le Prince Artamas : si bien qu'il envoya en diligence vers Abradate, pour l'advertir de ses intentions : qui cependant avoit desja envoyé sa Lettre à Cyrus, pour s'excuser de ce qu'il n'avoit pû obtenir se qu'il demandoit. Il le fit mesme avec des termes si expressifs, que Cyrus creût qu'il y avoit agy sincerement : et ainsi il se pleignit de son malheur, sans se pleindre d'Abradate. Cependant Cresus ne manqua pas d'envoyer vers Cyrus : il voulut mesme que ce fust Andramite qui y allast : mais quoy qu'il pûst mander à Abradate, pour l'obliger d'aller à Sardis durant cette negociation, il ne le voulut jamais faire : et il demeura tousjours au Camp, où en effet il estoit plus redoutable à Cresus, qu'il n'eust esté à Sardis : non pas tant parce qu'il avoit un Corps de quatre mille hommes les meilleurs de toute l'Armée, duquel il estoit Maistre absolu : que parce qu'il estoit fort consideré de tous les gens de guerre en general. Andramite agissant en cette occasion comme Amant de Doralise, et par consequent comme estant fort interessé en la liberté de Panthée avec qui ellé estoit, n'oublia rien de tout ce qui pouvoit rendre sa negociation heureuse : car non seulement il parla à Cyrus avec beaucoup d'eloquence et beaucoup d'adresse, mais il prit mesme si bien son temps, que le Roy de Phrigie estoit avec ce Prince, lors qu'il luy proposa de la part du Roy son Maistre de delivrer la Reine de la Susiane, en luy rendant le Prince Artamas. De sorte qu'encore que Cyrus eust eu quelque pretexte de vouloir retenir cette Princesse, jusques à ce que Mandane fust delivrée, il n'auroit osé s'en servir de peur de desobliger un Grand Roy, et de faire une action peu genereuse, en pensant en faire une fort prudente. Joint que la Reine de la Susiane n'interessant pas de ses Rivaux, Cyrus creût qu'en effet il luy estoit bien plus avantageux de rendre Panthée à Abradate, qui ne laisseroit pas de s'en tenir obligé : et de delivrer le Prince Artamas, qui estant un des plus vaillans hommes du monde, ne pouvoit pas manquer de luy estre tres utile durant la suitte de cette guerre. Il ne pût toutesfois se resoudre à faire cét eschange, sans tascher d'en tirer quelque satisfaction pour son amour : de sorte qu'il dit à Andramite en presence du Roy de Phrigie, qu'encore qu'il luy eust esté tres avantageux pour beaucoup de raisons, d'avoir la Reine de la Susiane en sa puissance, jusques à la fin de la Guerre ; que neantmoins il honnoroit si fort le Roy de Phrigie ; il aimoit tant le Prince Artamas ; il estmoit de telle sorte Abradate ; et respectoit Panthée d'une maniere si peu commune, qu'il consentoit à ce que Cresus souhaitoit de luy : avec une condition seulement, qui estoit que durant la Tréve on luy permist de voir Mandane. Andramite l'entendant parler ainsi, le suplia de ne vouloir pas insister sur cela : parce que le Roy de Pont avoit si fortement refusé Abradate, lors qu'il luy avoit demandé cette permission, qu'il ne croyoit pas possible de l'y faire consentir. Comme Cresus est Maistre dans ces Estats, reprit Cyrus, il doit s'y faire obeïr : c'est pourquoy il ne juge pas que le consentement du Roy de Pont soit absolument necessaire à ce que je le veux. Il ne l'est pas sans doute, repliqua Andramite ; mais je suis pourtant persuade par plus d'une raison, qu'il ne voudra pas agir d'authorité absoluë en cette rencontre : et qu'il rompra plustost le Traité. je consens qu'il le rompe, interrompit genereusement le Roy de Phrigie, plustost que de souffrir que l'on refuse cette satisfaction à un Prince à qui je suis si redevable : non non, reprit Cyrus, il ne faut pas croire que le Roy de Lydie soit si mauvais mesnager de ses interrests, qu'il ne conçoive bien qu'il luy est plus dangereux de desobliger Abradate que le Roy de Pont : puis que l'un a des Troupes, et un Royaume d'où il en peut encore tirer : et que l'autre n'a pas une de ces deux choses : c'est pourquoy Andramite, dittes s'il vous plaist au Roy vostre Maistre ce que je vous ay dit, et me faites sçavoir sa resolution. Cependant (adjousta Cyrus, qui estoit bien aise que les flames d'Andramite se ralumassent pour Doralise, afin qu'il agist encore plus fortement aupres de Cresus) il ne tiendra qu'à vous que vous ne portiez des nouvelles de Panthée à l'illustre Abradate : car si vous le voulez, je vous feray conduire vers cette Princesse. Andramite entendant parler Cyrus de cette sorte, ne pût refuser de voir une Personne qu'il aimoit, depuis qu'il avoit esté capable d'aimer : si bien qu'acceptant l'offre qu'on luy faisoit, il se laissa conduire par Lygdamis, estant ravy de joye de pouvoir aller dire à Doralise qu'il travailloit pour sa liberté, aussi bien que pour celle de Panthée aupres de qui elle estoit. Andramite fut reçeu de cette Princesse, avec beaucoup de civilité, et mesme avec beaucoup de satisfaction : car comme elle ne sçavoit point que Cresus ne cherchoit qu'un pretexte pour faire que ce Traité ne s'achevast pas, elle ne douta point du tout qu'elle ne fust bientost en estat de revoir son cher Abradate. Doralise de son costé, ne fut pas incivile pour Andramite : il la retrouva pourtant telle qu'il l'avoit veuë autre fois : c'est à dire fort belle, infiniment aimable, et un peu malicieuse. En effet, au lieu de le remercier des foins qu'il prenoit pour la liberté d'une Princesse qui devoit causer la sienne, elle luy dit en riant, qu'elle ne trouvoit pas que ce qu'il proposoit fust une chose qui valust la peine de sortir de prison, pour y devoir si tost rentrer : car enfin (luy dit elle, pendant que Panthée escrivoit à Abradate) à vous dire la verité, je trouve que nous sommes bien plus seurement dans le Camp de Cyrus, que nous ne serions dans Sardis ; puis qu'il sera selon toutes les aparences, bien tost pris par ce Prince : qui ayant la Justice de son costé et la Fortune, sera infailliblement victorieux de tous ses Ennemis : Mais que deviendroit l'Oracle que Cresus a reçeu à Delphes, repliqua t'il, si ce que vous dittes arrivoit ? En verité Andramite, luy dit elle, il y a bien de la temerité à croire que l'on entend le langage des Dieux, puis que bien souvent on n'entend pas seulement celuy des Hommes. l'advouë, luy dit il, que quelques fois vous ne l'avez pas entendu : mais je pense, à vous dire la verite, que c'est parce que vous ne l'avez pas voulu entendre : et je ne sçay, adjousta t'il, si vous m'entendrez encore aujourd'huy, quand je vous assureray que je n'ay jamais rien aimé que vous, et que je n'aimeray jamais autre chose. je l'entendray encore bien moins qu'autrefois, reprit elle ; car Andramite, il faut que vous sçachiez, que comme je n'entends tous les jour parler que des Persans, des Hircaniens, des Assiriens, des Armeniens, et des Medes, je ne sçay presques plus la langue Lydienne : c'est pourquoy auparavant que vous me parliez de rien qui vous importe, il est à propos que j'aprenne à parler, et que j'aye pour le moins esté un an ou deux en Lydie. Conme Andramite alloit repartir à Doralise, et la conjurer de luy vouloir respondre un peu plus serieusement, Panthée, qui avoit achevé son Billet, le luy donna : si bien que comme il estoit temps de partir pour s'en retourner, il ne pût tirer autre satisfaction de Doralise, que celle de l'avoir veuë aussi aimable qu'elle avoit jamais esté. Son amour ne laissa pourtant pas d'en augmenter encore : et il s'en retourna fortement resolu de faire toutes choses possibles, pour obliger le Roy de Lydie à faire en sorte que Cyrus vist Mandane. Pour cét effet, repassant au Camp, devant que d'aller à Sardis, il conseilla au Prince de Clasomene et à Abradate, de n'en partir point, quoy que Cresus pust leur mander, jusques à ce que le Traité fust achevé : et de le laisser agir avec le Prince Myrsile, qu'il sçavoit souhaiter fort que ce Traité s'achevast. Il croyoit toutesfois que ce Prince n'avoit autre interest en la chose, que celuy de satisfaire Abradate : et de delivrer le Prince Artamas qu'il avoit tousjours souhaité que la Princesse sa Soeur espousast. Ces deux Princes croyant donc le conseil d'Andramite, le laisserent aller seul à Sardis : où il ne fut pas si tost, qu'il fut rendre conte de son voyage à Cresus. Mais dés qu'il eut cessé de parler, ce Prince luy dit que Cyrus luy demandoit une chose qui ne dépendoit pas de sa volonté : parce qu'il ne se resoudroit jamais à violenter celle du Roy de Pont. Il sera donc impossible de conclure ce Traité, reprit Andramite ; car Cyrus est si absolument resolu d'obtenir ce qu'il demande, et le Roy de Phrigie est aussi si determiné, à souhaiter que ce Prince soit satisfait, que je pense mesme que quand Cyrus voudroit se relascher, il s'opposeroit à son dessein. Quand ce Traité sera rompu, reprit Cresus, je m'en consoleray facilement : il est pourtant assez dangereux, repliqua Andramite, d'irriter le Roy de la Susiane, et le Prince de Clasomene. Cresus prenant le discours d'Andramite, qu'il sçavoit estre leur Amy, pour une menace, s'en offença : et sans luy respondre precisément, il luy dit qu'il envoyeroit sa responce à Cyrus devant qu'il fust peu. Andramite s'estant donc retiré de cette sorte, le Roy de Pont arriva : qui suplia si instamment Cresus de n'accorder pas la veuë de Mandane à son Rival, qu'il le confirma puissamment dans le dessein qu'il en avoit : et dans celuy de se servir de ce pretexte pour rendre la negociation d'Andramite inutile. Le Roy de Pont estoit pourtant bien fâché de desobliger Abradate, à qui il estoit : tres redevable : mais cette passion tirannique et dominante qui regnoit dans son coeur, faisoit qu'il ne pouvoir pas estre Maistre de ses propres sentimens. Cependant Abradate et le Prince de Clasomene, sçachant la resistance de Cresus et du Roy de Pont, parloient comme des Princes qui n'estoient pas resolus de souffrir qu'on les tratast de cette sorte : Andramite et le Prince Myrsile cabaloient aussi dans Sardis ; et publioient que l'on vouloit porter les choses à la derniere extremité : estant à croire qu'apres ce qu'on refusoit à Cyrus, il seroit en droit s'il estoit vainqueur, d'estre aussi rigoureux aux vaincus, qu'on estoit injuste envers luy : Si bien que dans Camp et dans la Ville, tout estoit en une esmotion estrange : car comme il est tousjours assez aisé de faire croire Peuples les choses les plus esloignée de vray-semblancé ; sur ce fondement veritable, diverses Personnes affectionnées au Prince Artamas, qui pour ses grandes vertu et par son extréme valeur, s'estoit acquis mille serviteurs secrets qui agissoient sourdement pour luy, firent que l'on disoit fort haut, que Cresus ne vouloit point la paix, et qu'il ne se soucioit pas de la desolation de tous ses Peuples, pourveu que son ambition fust satisfaite. Le souvenir de toutes les victoires d'Artamas revenant alors dans la memoire des habitans de Sardis, ils murmuroient hautement : et se disoient les uns aux autres, que s'il n'eust jamais esté prisonnier, ils ne se fussent pas souciez d'avoir une guerre estrangere : mais que de voir une Armée de plus de cent mille hommes à leurs portes ; et n'avoir point le Prince Artamas pour les deffendre, estoit ce qu'ils ne pouvoient souffrir sans murmurer. En fin la chose alla si avant, qu'ils creurent qu'il leur seroit encore plus avantageux, que le Prince Artamas fust dans le Party de Cyrus, que d'estre toujours en prison : car outre qu'ils sçavoient bien qu'estant amoureux de leur Princesse : il ne voudroit pas destruire Cresus : et qu'il porteroit toujours les choses à la douceur ; ils pensoient encore que l'injustice que l'on avoit euë pour luy, en l'arrestant la premiere fois, ne pouvoit estre reparée qu'en le delivrant la seconde : de sorte que tout estoit en division, et dans le Camp, et dans Sardis. Cyrus sçachant donc ce qui se passoit en avoit une extréme joye ; car, disoit il, s'ils font ce que je veux, je verray ma chere Princesse, et ses regards favorables m'inspireront une nouvelle ardeur dans l'ame, et me donneront peut-estre la force de vaincre tout ce qui pourroit m'empescher de la delivrer : malgré tant de funestes predictions. Que si au contraire ; ils ne le veulent point, j'auray du moins la satisfaction, d'avoir mis le desordre dans leurs Troupes : et de me trouver en estat de remporter la victoire avec moins de peine. Il estoit pourtant un peu estonné, de n'entendre point dire que Mazare se mesla de cette affaire : et tous ceux qui revenoient de Sardis, disoient seulement que ce Prince, à ce que l'on assuroit, gardoit la Chambre, pour quelque legere incommodité. Mais il aprenoit de moment en moment que le desordre et la division augmentoit, et entre les Princes, et entre les Peuples, et entre les Soldats : cependant comme la Tréve avoit un jour limité, et que Cyrus n'estoit pas capable de manquer à sa parole, il estoit au desespoir de ne pouvoir profiter de ce desordre : et il attendoit avec une impatience estrange, la derniere responce de Cresus. Il alloit pourtant quelques fois visiter Panthée : et comme c'est la coustume, mesme des plus sages, mais principalement de ceux qui ont de l'amour, d'aimer à prevoir par leurs raisonnemens, tout ce qui leur doit arriver : Cyrus ne parloit d'autre chose, que de l'affaire dont il s'agissoit, ny à Panthée, ny à la Princesse Araminte. Tantost il demandoit à la premiere, si elle croyoit qu'Abradate soufrist l'injustice de Cresus ? une autrefois il prioit Araminte de luy dire, si elle pensoit que le Roy son Frere s'obstinast jusques à la fin, à ne soufrir pas qu'il vist Mandane ? mais quoy qu'il leur pust dire, il leur parloit tousjours de ce qui luy tenoit au coeur. Il assura toutesfois à la Reine de la Susiane, que si Cresus ne vouloit pas luy accorder ce qu'il souhaitoit, il ne laisseroit pas de la delivrer : la conjurant de luy pardonner, s'il differoit de conclure de Traitté jusques à la derniere heure de la Tréve, afin de tascher d'obtenir ce qu'il demandoit. Mais il luy dit cela avec des termes si obligeants, que Panthée le pria elle mesme, de reculer sa liberté autant qu'il pourroit. Comme il estoit donc avec ces deux Princesses, Ortalque luy fut dire qu'Orsane venoit d'arriver au Camp, qui disoit avoir une chose si importante à luy aprendre, qu'il le luy avoit amené à l'heure mesme. Le nom d'Orsane fit changer de couleur à Cyrus : ne luy estant pas possible de l'oüir nommer, sans songer aussi tost à Mazare : et sans croire qu'il luy estoit peut-estre envoyé par luy, quoy qu'il en conprist pas trop bien comment Orsane qui estoit party de Sinope, pour s'en retourner en son Pais, se pouvoit trouver en Lydie. L'esmotion du visage de Cyrus ayant donné beaucoup de curiosité à ces deux Princesses, elles luy en demanderent la cause : il ne voulut pourtant pas alors la leur dire, ne sçachant pas ce qu'Orsane luy vouloit : de sorte que ne leur respondant pas precisément, il les quita, pour aller parler à luy : souhaitant ardamment dans son coeur, qu'il luy dist que Mazare le vouloit voir l'Espée à la main. Comme il avoit beaucoup d'obligation à Orsane, pour les services qu'il avoit autrefois rendus à Mandane et à Martesie, il ne confondit pas l'innocent avec le coupable : et malgré l'obligation de son esprit, et la haine qu'il avoit pour Mazare, il reçeut Orsane avec civilité. En suitte dequoy, luy adressant la parole ; apres vous avoir reçeu comme Amy de Martesie, luy dit il, il faut en suitte que je vous escoute comme Envoyé d'un de mes plus mortels Ennemis. Seigneur, reprit Orsane, auparavant que de determiner quel nom vous devez donner au Prince mon Maistre, il faut que vous me faciez la grace de m'accorder une heure d'audiance : et que vous me la donniez mesme le plustost que vous le pourrez : car si je vous aprenois d'abord ce que je vous diray à la fin de mon recit, vous en seriez peut-estre si surpris, que vous auriez peine à me croire : c'est pourquoy il importe extrémement que je dispose vostre esprit peu à peu, à se laisser persuader plusieurs choses fort surprenantes. Cyrus entendant parler Orsane de cette sorte, chercha à deviner ce qu'il luy vouloit dire : mais ne sçachant qu'imaginer, il se resolut de luy donner audiance : si bien que luy commandant de le suivre, il passa d'un grand Vestibule où il estoit, dans une grande Sale, afin de l'escouter en ce lieu la. Mais comme la Reine de la Susiane et la Princesse Araminte avoient esté adverties que celuy qui avoit demandé à parler à Cyrus estoit au Prince Mazare, elles eurent peur que ce ne fust pour engager ce Prince en quelque combat particulier, et craignirent mesme que le Roy de Pont et Abradate n'en fussent : de sorte qu'elles se resolurent d'envoyer suplier Cyrus de vouloir bien qu'elles luy pussent dire un mot. Comme ce Prince les respectoit extrémement, quelque impatience qu'il eust de sçavoir ce qu'Orsane luy vouloit dire, il fut trouver ces Princesses : qui luy tesmoignerent si obligeamment linquietude où elles estoient, d'avoir apris qu'Orsane estoit à Mazare, qu'elles le forcerent pour les rassurer, de leur offrir de n'aprendre qu'en leur presence ce qu'Orsane avoit à luy dire : ayant bien jugé, veû comme il luy avoit parlé, qu'il ne venoit pas luy proposer un combat. Ces Princesses acceptant donc ce qu'il leur offroit, il envoya querir Orsane : à qui il dit qu'il pouvoit parler avec autant de liberté devant ces deux Princesses, que s'il eust esté seul. En suitte dequoy, Cyrus ayant pris place aupres d'elles, et n'estant demeuré personne dans la Chambre, Orsane commença son discours en ces termes.

Histoire de Mazare : les remords de Mazare


HISTOIRE DE MAZARE.

Si je n'avois à parler de mon Maistre qu'à j'illustre Cyrus, mon recit seroit sans doute beaucoup plus court qu'il ne sera : mais devant en entretenir deux Grandes Princesses, de qui il n'a pas l honneur d'estre connu, que comme les Personnes de cette condition se connoissent ordinairement, c'est à dire sans se voir ; je pense que je seray obligé de leur aprendre en peu de mots, le commencement de sa vie : afin qu'elles en puissent mieux entendre la suitte. Il n'est nullement necessaire, interrompit la Princesse Araminte, que vous preniez la peine de nous dire tout ce qui est advenu au Prince Mazare, depuis qu'il arriva à Babilone, jusques à ce qu'il fut laissé pour mort aupres de Sinope, dans la Cabane d'un Pescheur : car nous sçavons qu'il ne pût devenir amoureux de la Princesse Istrine, quoyque le Prince d'Assirie l'en priast : et qu'il le devint malgré luy de la Princesse Mandane, le jour qu'elle entra en Triomphe dans cette grande Ville. Nous n'ignorons pas nô plus, qu'il la servit importamment tant qu'elle y fut : nous sçavons que par un sentiment d'amour, plus fort que sa raison et que sa generosité, ce fut luy qui voyant qu'elle alloit estre delivrée par la prise de Babilone, trouva l'invention de la faire sortir sur la neige, avec un habillement blanc : et qu'en suitte estant à Sinope, cette mesme passion fit que tout genereux qu'il estoit, il la trompa pour l'enlever esgalement, et au Roy d'Assirie, et à Cyrus : et que pour le punir de cette action, les Dieux permirent qu'il fist naufrage. Quand vous sçaurez ce que j'ay à vous dire, reprit Orsane, je ne sçay Madame si l'intention des Dieux vous sera aussi bien connuë que vous le croyez presentement : puis que dans l'instant qu'ils le mirent en estat de perir, c'estoit lors que par les sentimens qu'il avoit dans le coeur, ils le devoient plustost sauver : Mais auparavant que de vous expliquer cét Enigme, il faut que je vous die que le plus grand et le plus merveilleux effet de la beauté de la Princesse Mandane, est sans doute d'avoir si fort troublé la raison de ce Prince, qu'il ait pû estre capable de faire quelques actions injustes : estant certain que je ne pense pas qu'il y ait jamais eu d'homme de sa condition, de qui la naissance ait esté plus heureuse, ny de qui l'education ait esté meilleure. Au reste, les inclinations qu'il a pû tirer de ses Parens, n'ont pu aussi estre que tres bonnes : puis qu'il est vray qu'on ne peut pas trouver un Prince plus vertueux que le Roy des Saces, ny une Princesse plus Heroïque que la Reine Tarine, Mere de mon Maistre. Mais comme sa reputation est espanduë par toute l'Asie, je ne m'arresteray pas à en parler davantage : et je diray seulement, que le Prince Mazare estant leur Fils, il n'est pas estrange qu'il ait autant de vertus qu'il en a. Pour reprendre donc les choses au point que vous les sçavez, et vous en dire pourtant que vous ne pouvez sçavoir ; il faut que je vous aprenne, que la nuit qui preceda le naufrage que fit la Princesse Mandane, et pendant la quelle le Prince Mazare ne la vit point, n'ayant pas par respect voulu entrer dans la Chambre où elle estoit ; il sentit tout ce qu'un coeur genereux et passionné peut sentir. En effet, je pense pouvoir dire à l'illustre Cyrus qui m'escoute, que s'il avoit entendu exagerer à mon Maistre, la douleur qu'il souffrit en cette occasion, il le pleindroit sans doute dans son malheur, et ne l'accuseroit pas : cent fois il se repentit de son crime, sans pouvoir se repentir de sa passion : et cent fois aussi il se determina de l'achever. Mais la pointe du jour estant venuë, et la Princesse Mandane ayant recommencé ses pleintes et ses prieres, il m'a dit que dés qu'il la vit, et qu'il remarqua le changement que la douleur avoit fait en son visage en si peu de temps, le remords saisit son coeur de telle sorte, et il se determina si absolument à reparer le mal qu'il luy avoit fait, que sans luy parler il fut en diligence vers le Pilote, de crainte qu'il avoit de changer d'avis : et luy commanda de reprendre la route de Sinope, afin de remettre la Princesse, ou entre les mains de Ciaxare, ou en celles de l'illustre Artamene. Mais Dieux, que ce commandement, tout equitable qu'il estoit, pensa estre funeste à celuy qui le fit, et à celle en faveur de qui il estoit fait ! car à peine le Pilote l'eut il reçeu, que voulant obeïr au Prince Mazare, et remener Mandane à Sinope (dont l'invincible Artamene par son incomparable valeur s'estoit rendu Maistre) il voulut tourner la Proüe ; mais la Galere tourna toute entiere, et nous mit en estat de perir. Apres cela, il ne me semble pas qu'il soit permis de juger de l'intention des Dieux, lors qu'ils font du bien ou du mal aux hommes ; et qu'il vaut beaucoup mieux admirer leur conduitte, sans la vouloir penetrer. En effet, qui ne croiroit, à parler raisonnablement, qu'un Prince amoureux qui tient la personne qu'il aime en sa puissance, et qui a pourtant assez de vertu pour se repentir de l'avoir enlevée, et pour se resoudre à la remettre en liberté, ne deust pas estre plustost recompensé que puny ? Cependant le Prince Mazare fit naufrage ; il creût avoir causé la mort de la Princesse qu'il adoroit ; et il souffrit enfin plus que personne n'a jamais souffert. Aussi pensa t'il bien plustost mourir, par la violence de son desespoir, que par le naufrage qu'il avoit fait : et il n'est nullement douteux, qu'il seroit mort effectivement, si les Dieux par une rencontre prodigieuse, ne luy eussent envoyé du secours Vous sçaurez donc, Madame, que le Maistre de la Cabane où l'illustre Artamene vit Mazare mourant, et où il reçeut de sa main une magnifique Escharpe qui estoit à la Princesse Mandane, estant allé pescher un peu auparavant que la tempeste se fust levée, en avoit esté accueilly si inopinément qu'il n'avoit pû regagner le bord : de sorte qu'il avoit esté contraint de laisser presques aller sa Barque au gré du vent, qui enfin l'avoit poussée au pied d'un Rocher qui s'esleve dans la mer, et où un grand Vaisseau se seroit brisé : mais où sa Barque qui estoit legere, aborda heureusement. Si bien que se jettant sur ce Rocher, et arrestant sa Barque avec un chable, il se resolut de laisser passer l'orage en ce lieu là : et en effet il y demeura jusques à ce que la Tempeste commençant de calmer, il vit un Vieillard qui tenoit une Planche, et qui s'en servant pour se soutenir sur l'eau, taschoit de gagner ce Rocher : mais il paroissoit si foible, et il en estoit encore si loin, qu'il y avoit aparence qu'il periroit, s'il n'alloit le secourir. La pitié agissant donc dans l'ame de ce Pescheur, et le portant à l'assister, il se remit dans sa Barque, et fut au devant de cét homme, apellé Tiburte. Grec de Nation, et qui estoit aupres du Prince Mazare, pour luy aprendre les sciences proportionnées à sa qualité. A peine fut il aupres de luy, que luy tendant la main il le fit monter dans sa Barque : où il ne fut pas plus tost, qu'il pensa s'esvanouïr, tant il le trouva foible. Toutesfois estant revenu, il luy aprit comment il avoit fait naufrage, sans luy dire que ç'eust esté en enlevant la Princesse Mandane : de peur de luy oster une partie de l'ardeur qu'il avoit à le servir. De sorte que ce Pescheur le consolant à sa mode, luy offrit sa Cabane pour retraite, ce que Tiburte accepta : afin de tascher d'aprendre le long du rivage, s'il ne seroit eschapé que luy, de tant de personnes qui estoient dans la Galere où il avoit fait naufrage, et si son Maistre avoit pery comme les autres. Ce Pescheur reprenant donc sa route, quand la mer fut tout à fait apaisée, il commença de ramer : mais comme il avoit perdu uné de ses rames, il fut longtemps à regagner le bord : et si longtemps enfin, qu'il n'arriva à sa Cabane, qu'une heure apres que l'illustre Artamene en fut sorty. je vous laisse à penser Madame, quelle surprise fut celle de Tiburte, de voir le Prince Mazare comme il le vit : car il n'estoit pas encore revenu de l'esvanouïssement où l'illustre Artamene l'avoit laissé. D'abord qu'il l'aperçeut, il en eut de la joye : mais ayant consideré le pitoyable estat où il le voyoit, il s'en afligea extrémement. Cependant comme cét homme est universellement sçavant en toutes choses, et que la Medecine mesme ne luy est pas entierement inconnuë, il commença de tascher de s'esclaircir si ce Prince estoit encore vivant, et s'il n'y avoit nul moyen de le secourir : de sorte qu'apres l'avoir observé soigneusement, il connut que son coeur palpitoit encore : si bien que sans perdre temps, il luy fit tous les remedes que la pauvreté du lieu où il estoit, luy pouvoit permettre de faire : et il les fit si utilement, que Mazare revint de sa foiblesse. Mais il en revint l'esprit si peu à luy, que voyant Tiburte au chevet du lict sur lequel on l'avoit mis, il luy demanda où estoit Mandane ? en suitte il prononça quatre ou cinq fois le nom d'Artamene : et confondant ainsi toutes choses durant plus d'une heure, on voyoit clairement que la douleur troubloit si fort sa raison, qu'il ne sçavoit si Artamene estoit son Rival ; si Mandane estoit vivante ou morte ; et s'il estoit vivant luy mesme. Mais à la fin Tiburte luy ayant parlé pour tascher de remettre peu à peu son esprit en son assiette ordinaire, il commença de voir les choses comme elles estoient : et par consequent de rentrer dans son premier desespoir. Il avoit pourtant quelque consolation, de voir Tiburte aupres de luy : qu'il avoit tousjours fort aimé : et qui s'estoit embarqué, sans sçavoir precisément le dessein du Prince Mazare, qui n'avoit osé le luy dire. Il espera mesme en le voyant, que peut - estre Mandane auroit elle pû se sauver du naufrage aussi bi ? que luy : mais il espera si foiblement, que l'on peut dire qu'il n'espera qu'autant qu'il faloit pour l'obliger à souffrir que l'on eust soin de luy, et pour le forcer à prendre quelque chose. Cependant Tiburte ne jugeant pas qu'il fust seurement si près de Sinope, et en un lieu encore où l'illustre Artamene estoit venu, et ou il pourroit l'envoyer querir, il tira le Maistre de cette Cabane à part, et le conjura, apres luy avoir sauvé la vie, de luy vouloir encore rendre un autre office, sans lequel le premier qu'il luy avoit rendu demeureroit inutile. Mais afin que sa priere ne la fust pas, il luy donna une grande Medaille d'or, pendue à une chaine de mesme metal, que la Reine Nitocris luy avoit autrefois donnée à Babilone, quand il y accompagna le Prince son Maistre. La veuë d'un present qui parut si riche aux yeux d'un pauvre Pescheur, fit que cét homme luy promit absolument de faire tout ce qu'il voudroit, quand mesme il faudroit hazarder sa vie pour le servir : de sorte que Tiburte sans perdre temps, fit porter la nuit prochaine le Prince Mazare dans la Barque qu'il fit couvrir, de peur qu'en l'estat où il estoit le grand air ne luy fist mal. Le Prince Mazare fit d'abord quelque difficulté de consentir à ce que Tiburte souhaitoit : ne voulant point, disoit il, abandonner le Rivage où la Princesse Mandane avoit pery, et aimant mieux mourir en ce lieu là qu'en un autre : mais Tiburte luy ayant promis qu'il ne l'en esloigneroit pas beaucoup ; que ce ne seroit mesme que jusques à ce que l'on eust sçeu si l'on n'avoit point eu de nouvelles de la Princesse qu'il regrettoit ; et qu'il ne l'obligeoit à en partir, que parce qu'il seroit tres facheux qu'il tombast entre les mains de Ciaxare ; il commença de ceder à sa volonté. Ce ne fut toutesfois pas tout d'un coup ; car Tiburte, luy disoit il, puis que je ne cherche qu'à mourir, que m'importe que le Roy des Medes ou Artamene me donnent la mort ? s'il n'importe pas pour vous, luy dit Tiburte, il m'importe du moins pour le Roy vostre Pere, et pour la Reine vostre Mere : et il importe mesme à, tous les Peuples sur lesquels vous estes destiné à regner. C'est pourquoy ne me resistez pas s'il vous plaist : et laissez vous persuader à la raison, qui vous parle par ma bouche. Ha Tiburte, s'escria t'il, un homme qui ne veut plus vivre, n'a garde de songer à regner : du moins, repliqua Tiburte, si vous ne pretendez plus rien à la vie, ne donnez pas ce desplaisir à tous ceux qui s'interressent en ce qui vous touche, de vous voir entre les mains d'un Prince qui vous traiteroit en criminel, je le suis de telle sorte, reprit il, que l'on ne me sçauroit faire injustice, quelque rigoureux qu'on me pûst estre : mais Tuburte, ne laissez pas de faire de moy ce qu'il vous plaira. Apres cela Mazare fut mis dans la Barque : et tous ceux de la Cabane eurent ordre de dire, si on venoit demander ce Prince, qu'il estoit mort aussi tost apres que l'illustre Artamene l'avoit eu quitté. Cependant le pitoyable estat ou estoit le Prince Mazare, fit que Tiburte ne pût pas songer à le mener fort loin : joint que les provisions qu'il avoit dans la Barque estoient si petites, que leur voyage ne pouvoit tout au plus durer que deux ou trois jours. Comme ce sage Vieillard n'estoit pas de ce Pais là, et qu'il n'y avoit pas mesme demeuré longtemps, il n'y avoit nulle habitude, et ne sçavoit pas trop bien qu'elle resolution prendre : et comme il estoit extrémement esloigné du sien (car vous sçavez qu'il y a un grand chemin à faire, de Sinope au Païs des Saces, qui touchent la Scithie Asiatique) il ne pouvoit trouver de secours fort proche. Il avoit mesme peu de chose pour subsister : ne luy estant demeuré du naufrage, que la chaine d'or qu'il avoit donnée au Pescheur, et une Bague d'un prix assez considerable. Il est vray que le Prince Mazare se trouva fortuitement avoir des Tablettes extrémement magnifiques : de sorte qu'avec ces deux choses il creût bien pouvoir trouver les voyes de subsfister quelque temps : mais la difficulté estoit d'aborder en un lieu seur. Ne scachant donc quel conseil prendre, ils s'esloignerent de Sinope, sans sçavoir precisément quelle route ils devoient tenir : à la fin neantmoins ce Pescheur voyant l'inquietude de Tiburte, luy dit que s'il vouloit se fier à luy, il le meneroit en un lieu où on ne le trouveroit point. Et en effet, luy ayant apris qu'il n'estoit pas nay où il demeuroit presentement, et qu'il estoit d'une petite Isle qui n'estoit habitée que par des Pescheurs, parmy lesquels il avoit plusieur Parens, il consentit qu'il les y menast : ce Pescheur promettant à mon Maistre de luy aller dire en ce lieu là, si on auroit eu quelques nouvelles de la Princesse Mandane, ou si on auroit retrouvé son corps. Ne pouvant donc faire autre chose, ils furent aborder à cette petite Isle, qui n'est presque qu'un grand Rocher, et qui n'est qu'à une journée et demie de Sinope : celuy qui les conduisoit les logea chez une Soeur qu'il avoit, dont le mary estoit Pescheur comme luy, et qui les reçeut fort humainement, dés que son beau- Frere luy eut apris de quelle façon Tiburte l'avoit recompensé. Cependant comme les Dieux avoient sans doute resolu de conserver le Prince Mazare malgré luy, il vescut quoy qu'il n'en eust point d'envie, et quoy qu'il creust la Princesse Mandane morte : il est vray que ce fut d'une maniere si pitoyable, que la mort luy eust sans doute esté plus douce, que la vie qu'il menoit ne luy estoit agreable. Le peu d'esperance qu'il avoit euë que peut-estre la Princesse seroit elle eschapée, ne luy dura mesme plus guere : car le Pescheur, suivant sa promesse, fut huit jours apres qu'il fut à cette Isle, luy dire que l'on n'avoit eu aucune nouvelle d'elle, et que l'on n'avoit pas mesme trouve son corps. Neantmoins cette derniere chose luy laissant encore quelque loger espoir, qui faisoit qu'il ne vouloit point songer à partir de ce lieu sauvage, Tiburte pria le mesme Pescheur, de luy venir dire une autrefois que le corps de Mandane avoit esté trouvé : car comme Tiburte croyoit bien que cette Princesse estoit morte, et que quand mesme elle eust esté vivante, il eust tousjours esté bon de tascher d'en oster la memoire au Prince Mazare, il creût qu'il estoit à propos de ne le laisser pas plus long temps dans une esperance incertaine, qui ne faisoit qu'aigrir ses douleurs, et augmenter ses inquietudes. De sorte que le Pescheur qu'il avoit prié de luy dire ce mensonge, n'y ayant pas manqué, le Prince Mazare en eut une affliction si sensible, qu'il fut aisé de voir la difference qu'il y a d'un mal indubitable, à un autre où il reste encore un peu d'incertitude. Quand les premiers transports de son desespoir furent apaisez, il dit à Tiburte qu'il vouloir aller mourir sur le Tombeau de Mandane, et cette pensée luy tint en l'esprit pendant plusieurs jours : mais à la fin les prieres de Tiburte l'en empescherent, et le firent changer d'advis. Il ne pût pas faire la mesme chose, lors qu'il luy voulut persuader de retourner vers. je Roy son Pere : non non, Tiburte, luy dit il, vous n'obtiendrez pas de moy ce que vous desirez : je ne me resoudray jamais à vivre conme vous je souhaitez. C est bi ? assez que je vous accorde de ne me tüer point ; de ne me precipiter pas ; et de ne prendre point de poison ; sans vouloir que j'aille montrer mon crime et mon malheur à toute l'Asie, le veux vivre Tiburte, puis que vous ne voulez pas que je meure : mais je veux vivre pour souffrir et pour pleurer eternellement, la Princesse à qui j'ay fait perdre la vie. O malheureux Prince, s'escrioit il, si tu avois à trahir quelqu'un, que ne trahissois tu le Roy d'Assirie en faveur de ta Princesse ; et que ne la delivrois tu effectivement ? que ne la remettois tu entre les mains de l'invincible Artamene, qui seul estoit digne d'elle ? du moins elle t'auroit conservé son estime et son amitié : et quand mesme tu eusses deû estre toute ta vie le plus infortuné de tous les hommes, il le valoit beaucoup mieux, que d'estre son Ravisseur. Insensé que j'estois, adjoustoit il, comment pouvois-je esperer d'estre aimé, en faisant une chose si propre à me faire hair ? il faloit bien sans doute que j'eusse perdu la raison, pour pouvoir croire qu'en enlevant Mandane j'en serois aimé. N'avois-je pas un exemple illustre en la personne du plus Grand Roy de toute l'Asie ? qui l'avoit enlevée inutilement : et qui n'avoit tiré autre avantage de cette violence, que celuy d'avoir aquis la haine de cette Princesse. Cependant je n'ay pas laissé de l'enlever : mais aussi les Dieux m'en ont ils assez rigoureusement puny. Si ma mort, adjoustoit il, eust pû satisfaire leur justice, j'aurois assurément pery au lieu d'elle : mais comme ils ont bien connu que la sienne me puniroit beaucoup plus severement, ils ont voulu me faire esprouver le plus rigoureux suplice de la Terre. Voila donc, Madame, comment raisonnoit le Prince Mazare : c'estoit en vain que Tiburte luy representoit qu'il faloit sousmettre son esprit aux volontez des Dieux : car il luy demandoit une chose qu'il ne pouvoit pas faire, tant sa douleur estoit forte. C'estoit aussi inutilement, qu'il taschoit de le faire souvenir du temps qu'il avoit tant aimé la gloire, et de ce qu'il se devoit à luy mesme : l'ambition estoit morte dans son coeur : et il ne trouvoit pas qu'il pûst faire rien de plus glorieux, apres ce qui luy estoit arrivé, que de pleurer eternellement la mort de Mandane. Tiburte ne se rebutoit pourtant pas : et quoy que le Prince Mazare luy pûst dire, il luy parloit continuellement de retourner vers le Roy son Pere, Enfin il luy en parla tant, que ce malheureux Prince jugeant bien qu'il ne pourroit jamais persuader Tiburte, ny l'obliger à le laisser passer sa vie inconnu, se resolut de se derober de luy : et de s'en aller seul pleindre ses malheurs. Pour cét effet, il gagna : n jeune Pescheur, et l'obligea de le passer une nuit dans sa Barque, jusques au bord du rivage opposé, qui n'estoit qu'à cinquante stades de l'Isse : luy laissant une Lettre pour Tiburte, qui estoit à peu près en ces termes.

L'INFORTUNE MAZARE AU SAGE TIBURTE.

Comme cest en vain que vostre prudence veut remettre lu raison dans mon ame, qui ne connoist plus rien que la douleur qui la possede, j'ay creû que je devois me separer de vous, de crainte que mon malheur ne vous devinst contagieux : mais afin que vous puissiez vous justifier envers le Roy, et aupres de la Reine, vous leur ferez voir par cette Lettre que ne me jugeant plus digne d'estre leur Fils, ny mesme de leur escrire, je renonce à la societé civile pour tousjours. Assurez, les toutesfois, que l'amour seulement m'a rendu criminel : et que si je n'eusse jamais aimé la divine et malheureuse Mandane, je n'aurois rien fait indigne d'eux ny de vous, qui m'avez donne cent bons conseils, que celle passion seulement m'a empesché de suivre.

MAZARE.

Histoire de Mazare : la grotte de Mazare et de Belesis


Ce Prince ayant donc donné cette Lettre au jeune Pescheur qui le mena au Rivage prochain, et qui luy avoit acheté un cheval, et fait faire un habillement fort simple, à une petite Ville où il alloit vendre son Poisson ; il prit le premier chemin qu'il trouva : sa douleur ne luy permettant pas de songer seulement où il vouloit aller. Cependant le je une Pescheur estant retourné à l'Isle, donna à Tiburte la Lettre que ce Prince infortuné luy escrivoit ; et se mit dans un desespoir si grand, que jamais on n'a entendu parler d'une douleur plus excessive. Ce fut en vain qu'il voulut se pleindre à luy de ce qu'il l'avoit mené où il avoit voulu aller : car outre que ce Pescheur n'en avoit point eu de deffence, c'estoit encore se pleindre inutilement : de sorte que pour ne perdre point de temps, et pour tascher de retrouver son cher Maistre il quitta cette Isle, et fut à la ville la plus proche, acheter un cheval, et prendre le chemin que le jeune Pescheur luy avoit dit qu'il avoit pris. Mais comme il y avoit eu un temps assez considerable, de puis l'heure où ce Prince estoit party, jusques à celle où Tiburte commença de le suivre, il ne le pût joindre : il marcha pourtant un jour et demy, pendant quoy il eut la consolation de sçavoir deux ou trois fois, qu'il marchoit par les mesmes lieux où il avoit passé. Mais ce qui l'affligeoit estrangement, estoit de voir par le raport de ceux qui luy disoient l'avoir veû, aux signes qu'il leur en donnoit, qu'il ne tenoit point de routte assurée, et qu'il quittoit tous les grands chemins. Comme Tiburte estoit fort vieux, il ne pût pas voyager longtemps avec tant d'affliction sans tomber malade : de sorte qu'il fut contraint de s'arrester, douze ou quinze jours apres que le Prince Mazare se fut separé de luy. Par bonheur, il trouva un Petit Temple dedié à Cerés, basti au milieu d'une Campagne, sans autre habitation que c'elle du Sacrificateur qui demeure tout contre : si bien que se sentant fort mal, il s'arresta en ce lieu là, et demanda du secours. En effet la Sacrificateur qu'il y trouva, en eut un soin fort particulier : car comme Tiburte estoit un homme de beaucoup d'esprit, il fit bientost connoistre à cét hoste charitable, qu'il meritoit d'estre secouru. Aussi le fut il admirablement : il ne pût toutesfois recouvrer la santé : et tout ce qu'il pût faire, fut seulement de faire durer ses maux, et de prolonger sa vie, jusques à ce que le hazard, qui fait quelquesfois des prodiges, m'eust conduit au mesme lieu où il estoit, comme je vay vous le dire. Vous sçaurez, Seigneur, dit Orsane à Cyrus, que lors que vous partistes de Sinope, pour aller en Armenie, je vous demanday la permission de retourner vers le Roy mon Maistre, quoy que j'eusse une assez grande douleur d'estre contraint de le revoir sans luy remener le Prince Mazare : de sorte qu'estant party d'aupres de vous chargé de presens ; ravy d'admiration : et charmé de vostre vertu ; je pris le chemin qui me pouvoit conduire le plus seurement où je voulois aller. Mais le troisiesme jour de mon voyage m'estant esgaré, je me trouvay dans une grande Plaine, au milieu de la quelle je vy un petit Temple et une assez agreable Maison : comme il estoit desja assez tard, je fis dessein non seulement d'aller demander le chemin en ce lieu là, mais encore la grace d'y estre reçeu pour y passer la nuit : et en effet, j'y fus sans deliberer davantage : et j'y fus reçeu avec autant d humanité que je l'avois attendu, et que je le pouvois desirer. Le Sacrificateur me fit toutesfois quelque excuse de ce que je ne serois pas aussi commodement chez luy, que j'y eusse pû estre en autre temps : me disant que le peu de gens qu'il avoit, estoient si occupez aupres d'un Estranger qui estoit demeuré malade dan sa Maison, et qui estoit à l'extremité, qu'il craignoit qu'ils ne pussent pas me servit aussi bien qu'il l'eust souhaité. Comme il me parloit ainsi, on vint l'advertir que cét Estranger estoit plus mal, et qu'il demandoit â parler à luy, pour luy reveler un secret qui luy importoit extrémement : apres avoir entendu cela, je le supliay de satisfaire celuy qui l'envoyoit querir : neantmoins, sans sçavoir bien precisément pourquoy, je le voulus mener jusques à la porte de la Chambre de ce malade : mais Dieux, que je fus estrangement surpris, lors qu'estant prest d'y laisser entrer ce Sacrificateur, je vy que celuy qu'il alloit visiter estoit Tiburte, que je croyois avoir esté noyé avec le Prince nostre Maistre ! j'en fus si estonné, que je fus quelque temps sans pouvoir mesme tesmoigner mon estonnement : mais apres m'estre un peu remis : j'entray dans la Chambre : et m'aprochant du lict de Tiburte, ma veuë ne le surprit guere moins, que la sienne m'avoit surpris. je pense mesme que le Sacrificateur voyant par nostre action, que nous nous connoissions extrémement, et que nous avions beaucoup de joye de nous revoir, en demeura aussi avez estonné : Tiburte me tendant la main, me dit qu'il rendoit graces aux Dieux, de ce qu'il me pouvoit embrasser auparavant que de mourir : je taschay alors de luy persuader qu'il n'estoit pas aussi mal qu'il croyoit estre, mais je vy bien qu'il connoissoit mieux la grandeur de sa maladie que je ne la connoissois. Car prenant la parole en m'interrompant, non non Orsane, me dit il, ne nous flattons pas : les Dieux ne font pas tous les jours des miracles : et nous nous en rendons si peu souvent dignes, que nous ne devons pas mesme murmurer lors qu'ils n'en font point. je sens bien que les remedes me sont inutiles, et que la fin de mes jours est proche : c'est pourquoy j'avois envoyé suplier ce sage et charitable Sacrificateur, de vouloir bien estre depositaire d'un secret qu'il est important qui ne soit pas ensevely dans mon Tombeau. Mais puis que les Dieux vous ont amené si à propos icy, je veux le décharger d'une chose qui ne luy importe pas de sçavoir, et vous la dire en peu de mots. Le Sacrificateur entendant parler Tiburte de cette sorte, se retira afin de le laisser en liberté de me dire ce qu'il voudroit : Tiburte l'assurant auparavant, que s'il changeoit le dessein de luy reveler ce qu'il avoit dans le coeur, ce n'estoit pas qu'il ne l'estimast autant qu'il pouvoit l'estimer : mais seulement parce qu'il s'agissoit d'une personne que je connoissois, et qu'il ne connoissoit point. Apres donc que ce Sacrificateur se fut retiré, je voulus commencer de me pleindre aveque luy la mort de nostre Maistre : mais Tiburte m'arrestant tout court, m'aprit tout ce que je viens de vous dire. Apres cela, poursuivit il, vous devez bien connoistre que les Dieux en vous amenant au lieu où vous estes, ont eu dessein que je vous aprisse que le Prince Mazare n'est point mort : afin que faisant ce que j'avois resolu de faire, vous l'alliez chercher toute vostre vie, jusques à ce que vous l'ayez trouvé. Voila Orsane quel estoit mon dessein : et voila quel doit estre le vostre, s'il est vray que vous ayez tousjours pour ce Prince l'affection que vous avez euë autrefois. Si vous ne fussiez pas arrivé, j'eusse engagé par serment le Sacrificateur que j'avois envoyé querir, à me promettre de faire advertir le Roy des Saces que le Prince son Fils n'est pas mort : mais puis que vous estes icy, je ne juge pas à propos de faire sçavoir qu'il est vivant, à un Sujet du Roy des Medes. Car enfin en enlevant la Princesse Mandane, il s'est fait de si redoutables Ennemis en la personne de Ciaxare, du Roy d'Assirie, et de l'invincible Artamene, qu'il est bon presentement que la chose ne soit sçeuë que de vous. Tiburte ayant cessé de parler, et luy ayant promis si les Dieux disposoient de luy, de chercher nostre illustre Maistre par toute l'Asie, il parut estre un peu mieux : de sorte que nous fusmes prés de deux heures à parler du Prince Mazare. Comme il avoit sçeu depuis qu'il estoit en ce lieu là ; que la Princesse Mandane n'estoit point morte ; et qu'elle estoit en la puissance du Roy de Pont, que l'on croyoit l'avoir menée en Armenie : il me conseilla apres avoir encore erré quelque temps en Capadoce, de m'y en aller aussi : estant à croire que ce Prince, où qu'il fust, entendroit parler d'une chose qui estoit sçeuë de toute la Terre : et qu'il se resoudroit peut-estre à prendre party, ou du moins à se raprocher de la Princesse qu'il aimoit. Mais Madame, pourquoy m'amuser davantage à vous parler de Tiburte ; qui sembla n'avoir languy si longtemps, que pour attendre que je l'eusse veû ? car le jour suivant il luy empira considerablement, et il mourut le lendemain. Je sentis sans doute cette perte avec beaucoup de desplaisir : de sorte que je ne jouïs pas avec tranquilité, de la joye que j'avois de sçavoir que le Prince mon Maistre n'estoit pas mort comme je l'avois creû. Cependant apres avoir rendu les derniers devoirs à Tiburte, et avoir remercié le mieux qu'il me fut possible celuy qui l'avoit assisté, sans l'avoit pû obliger à accepter nulle marque de ma reconnoissance ; je partis pour m'en aller errant sans sçavoir precisément où j'allois. je creûs pourtant que le mieux que je pouvois faire, estoit de m'aprocher de Mandane : estant à croire qu'un Prince qui estoit esperdûment amoureux d'elle, et qui l'avoit creuë morte, voudroit chercher les occasions de la voir ressuscitée. Enfin concluant que s'il n'avoit plus d'amour, il s'en retourneroit aupres du Roy son Pere, et que s'il en avoit encore il suivroit cette Princesse, je me resolus à faire deux choses : l'une d'envoyer un Esclave qui me servoit, et qui estoit fidelle et plein d'esprit, vers la Reine des Saces, afin de la tirer de l'inquietude où elle estoit ; luy mandant toutesfois que je pensois qu'il estoit à propos de ne publier pas que le Prince Mazare fust vivant, jusques à ce qu'on l'eust retrouvé : et l'autre, apres avoir erré encore quelques jours à l'entour de Sinope, où je craignois qu'il ne fust demeuré malade, de m'en aller en Armenie, où l'on disoit alors qu'estoit la Princesse Mandane. En effet, je fis ce que j'avois resolu : j'envoyay l'Esclave, et je cherchay avec un soin tres exact, à tascher d'aprendre quelque chose de Mazare, sans en pouvoir rien sçavoit en Capadoce : apres quoy je fus à Artaxate, pendant que l'Armée de Ciaxare croyoit que Mandane estoit enfermée dans un Chasteau au bord de l'Araxe. Et comme je le croyois aussi bien que les autres, et que je m'imaginois que si le Prince Mazare vivoit, il estoit à Artaxate aussi bien que moy, je passois les journées entieres à aller de Temple en Temple, et par toutes les Places publiques, pour voir si je ne le trouverois point. Apres, quand on faisoit quelques reveuës de Troupes, j'allois encore regarder Soldat à Soldat, pour voir si je ne le trouverois point : car je croyois l'amour de ce Prince capable de luy faire toutes choses. Il me vint en suitte dans la fantaisie, voyant que je ne le rencontrois en nulle part, que peut-estre auroit il esté assez adroit, pour trouver les voyes d'entrer dans ce Chasteau où l'on croyoit qu'estoit la Princesse Mandane, et où estoit alors la Princesse de Pont devant qui je parle : de sorte que je me resolus d'attendre en ce lieu là, qu'el seroit l'evenement de cette guerre : n'y ayant pas aparence que je pusse trouver ailleurs le Prince que je cherchois. En effet, Seigneur, (dit Orsane, adressant la parole à Cyrus) j'y fus jusques à ce que par vostre incomparable valeur, vous eustes pris ce Chasteau avec fort peu de Troupes, à la veuë d'une des plus grandes Villes du monde, et d'une multitude innombrable de gens armez. De vous dire la douleur que j'eus, de sçavoir que la Princesse Mandane n'estoit point dans ce Chasteau, il ne me seroit pas aisé : estant certain que je pense vous pouvoir assurer sans mensonge, avec tout le respect que je vous dois, que vous ne fustes gueres plus affligé de n'avoir pas delivré la Princesse Mandane, que je le fus de n'avoir pas trouvé mon Maistre, et de ce que je ne pouvois plus où le chercher, ne sçachant pas en quel lieu estoit cette Princesse, que je cherchois seulement afin de trouver plustost le Prince Mazare. Cependant il falut prendre patience, et tascher de se consoler, d'avoir perdu tant de temps inutilement. Comme je n'ignorois pas que vous aportiez tous les foins imaginables à descouvrir ce qu'estoit devenuë la Princesse Mandane, je me resolus de suivre tousjours la route que vous prendriez : mais comme je ne voulois pas estre connu de vous, encore que j'en eusse esté si favorablement traité à Sinope, parce que je ne voulois ny vous aprendre la veritable cause qui me retenoit en Armenie, ny aussi vous la déguiser ; j'esvitay vostre rencontre avec tant de foin, qu'en effet je ne fus point veû de vous. je demeuray donc caché à Artaxate, jusques à ce que sçachant que vous croiyez que la Princesse Mandane estoit à Suse, et qu'elle devoit aller traverser le Païs des Matenes, qui touche l'Armenie et la Cilicie, je pris le dessein de prendre cette route là : et en effet ayant trouvé un Guide qui sçavoit admirablement les chemins, il me conduisit par un si court que je joignis Abradate et le Roy de Pont qui conduisoient cette Princesse, devant qu'ils se fussent separez : et par consequent devant que vous eussiez combatu le Roy de la Susiane. Il est vray que je ne jugeay pas à propos de me monstrer à la Princesse Mandane : et je me contentay de regarder passer toutes les Troupes qui l'escortoient, et tout le train qui la suivoit. Mais n'y ayant pas trouvé ce que je cherchois, je pensay que peut-estre le Prince Mazare se contentoit il de tenir la mesme route, sans la suivre de si prés : c'est pourquoy ayant sçeu que cette Princesse alloit s'embarquer à un Port de Cilicie qu'on me nomma, pour faire voile à Ephese, je gagnay le devant, et fus en ce lieu là, m'informant à toutes les Maisons où les Estrangers logeoient, si celuy que je cherchois n'y seroit point. Je fus aussi à tous les Vaisseaux qui devoient bientost faire voile, afin de sçavoir s'il n'y avoit point quelques Passagers qui deussent s'embarquer : mais quoy que je pusse faire, ny devant que la Princesse Mandane fust arrivée en ce lieu là, ny apres qu'elle y fut, ny depuis qu'elle en fut partie, je n'apris nulles nouvelles de ce que je cherchois : de sorte que je demeuray sur le Rivage, avec une douleur si grande, apres avoir veû embarquer la Princesse Mandane, que l'on peut dire que le Prince Mazare mourut encore une fois pour moy ce jour là. En effet, je ne doutay point du tout qu'il ne se fust porté à quelque extréme resolution, ou que du moins il ne fust mort de melancolie, en quelque lieu où il ne se seroit pas mesme fait connoistre en mourant : car comme je sçavois par diverses Personnes que j'avois veuës à l'Armée d'Armenie, que le Prince Mazare n'estoit point retourné aupres du Roy son Pere, et que je ne le trouvois point aupres de la Princesse qu'il adoroit, je ne pouvois m'imaginer autre chose, sinon qu'il estoit mort. Estant donc dans un desplaisir si grand, et ne pouvant plus conserver nulle esperance, je me resolus de m'en retourner en mon Pais : car encore que j'eusse promis à Triburte d'errer toute ma vie, jusques à ce que l'eusse trouvé mon cher Maistre ; je ne creûs pas qu'il falust executer si scrupuleusement cette promesse : et je pensay que n'esperant plus du tout de trouver le Prince Mazare, il y auroit de la folie à continuer de le chercher. Me voila donc resolu de m'en retourner : et pour cét effet, je me fis enseigner le chemin le plus seur et le plus aisé à tenir. je sçeus donc que le plus court et le meilleur, estoit d'aller le long de la Riviere de Cydne : et de laisser cette grande Montagne de Cilicie, que l'on apelle le Mont Noir, à main gauche, peu de gens osant se hasarder de la traverser. Qu'en suitte il faloit aller passer en Armenie, et gagner le fleuve d'Araxe, où je n'aurois plus besoin de Guide : sçachant fort bien le chemin, depuis là jusques en mon Pais. Mais comme les Dieux se plaisent quelquesfois à faire que la tempeste pousse des Vaisseaux au Port au lieu de les briser, ils firent que je m'esgaray heureusement : et qu'au lieu de prendre le chemin qui me pouvoit conduire à la Riviere de Cydne, l'en pris un autre qui m'engagea si avant dans les détours de cette grande et prodigieuse Montagne dont je vous ay parlé, que je ne pus jamais trouver les moyens de m'en retirer. Neantmoins comme il faisoit encore alors assez chaud : et que tout le reste de la Cilicie est un Païs extrémement descouvert, je ne fus pas d'abord trop marry d'avoir pris un chemin où par l'excessive hauteur des pointes de Rochers qui s'slevent les unes sur les autres, je pouvois marcher à l'ombre. Mais à la fin voyant que je ne rencontrois personne dans cette affreuse solitude, et que je n'y voyois rien de vivant, qu'une quantité fort grande d'une espece de petites Bestes sauvages, que les habitans du Païs apellent Squilaques, et qui sont si naturellement portées au farcin, qu'elles suivent tous ceux qui passent de nuit en ce lieu là, pour leur dérober quelque chose ; j'advoüe que je me repentis de m'estre engagé si avant : principalement dans la crainte que j'avois de m'esgarer de telle sorte dans les divers détours de cette affreuse Montagne, que je ne pusse en sortir devant que la nuit fust venuë. Si bien que jugeant plus aisé de retourner sur mes pas, et de repasser par des endroits que je creûs devoir bien reconnoistre, que de poursuivre une route qui m'estoit inconnuë, et où aparemment je ne rencontrerois personne ; je rebroussay chemin, et je marchay en effet quelque temps par les mesmes endroits où j'avois passé. Mais estant armé en un lieu où il y a plusieurs sentiers peu battus, je me trompay : et pris point du tout celay par où j'estois venu. je marchay donc fort longtemps en tournoyant, croyant toujours que j'allois fort bien : il me sembla pourtant quelquesfois que je voyois des choses que je n'avois pas veuës : et d'autressois aussi je creûs que je reconnoissois l'endroit où j'estois. Ainsi croyant tantost que j'allois comme il faloit aller, et tantost craignant d'aller mal, j'avançois tousjours chemin : ayant beaucoup d'impatience d'estre hors d'encre ces Rochers. Car bien souvent j'avois une haute Montagne et ma droite, et un precipice effroyable à ma gauche : et le meilleur chemin que j'eusse, estoit du moins fort inégal et fort raboteux. je vous demande pardon, Seigneur, si je m'arresté si longtemps à vous descrire toutes ces choses ; mais j'advoüe qu'elles firent une si forte impression dans mon esprit, que je ne puis m'empescher de les representer telles que je les ay veuës. Apres avoir donc marché de cette sorte, et avoir elle en descendant durant une demy-heure, sans voir alors aucune trace de chemin, je fus contraint de m'arrester : parce que la nuit venant tout d'un coup, je me fusse exposé à tomber dans quelque precipice, si je me fusse obstiné à marcher plus longtemps. je descendis donc de mon cheval : et apres en avoir passé la bride à mon bras (car je ne pouvois où l'attacher, n'y ayant point d'Arbre en cét endroit) je m'assis sur une Roche : et m'apuyay contre une autre, me resolvant à passer la nuit en cét estat, et à faire tout ce que je pourrois, pour m'empescher de dormir : de peur que mon cheval ne s'eschapast, ou que quelque beste sauvage ne vinst à moy. Et en effet, je la passay presque tout entiere sans pouvoir fermer les yeux, et sans mesme en avoir envie : tant parce que l'obscurité en un lieu desert comme celuy là, porte avec elle je ne sçay quelle terreur, qui est incompatible avec le sommeil ; que parce que l'entendis continuellement passer et repasser à l'entour de moy, une multitude estrange de ces Animaux larrons dont je vous ay dit que toute la Montagne est remplie. Mais à la fin m'estant accoustumé au bruit qu'ils faisoient, la lassitude où j'estois d'avoir tant erré parmy ces Rochers sans avoir mangé, fit qu'un peu devant le jour je m'assoupis malgré moy, et ne me resveillay qu'au Soleil levant : encore crois-je que j'aurois dormy plus longtemps, si une de ces Bestes malicieuses, suivant son inclination naturelle, ne m'eust resveillé en sur-saut, en me tirant de ma poche des Tablettes dans lesquelles j'avois escrit la route que je devois tenir : De sorte qu'encore que l'on die que pour l'ordinaire ces Squilaques sont aussi adroits au larcin, que le le sont les Lacedemoniens : celuy qui me prit mes Tablettes m'esveilla. je n'eus pas plustost les yeux ouvers, que voyant cét Animal qui s'enfuyoit avec mes Tablettes à sa gueule, je montay à cheval et courus apres, criant de toute ma force, afin qu'en l'espouventant, je l'obligeasse à les laisser tomber : et en effet, apres m'avoir fait longtemps courir par des lieux où de propos deliberé je n'aurois jamais osé passer, il tourna tout court à droit, derriere une grande Roche qui me le fit perdre de veuë : si bien que doublant le pas je tournay comme luy, et vy qu'il avoit laissé tomber ce qu'il m'avoit dérobé, et qu'il s'enfuyoit de toute sa force. Mais Seigneur, je fus estrangement surpris, apres avoir tourné à droit comme je l'ay dit, de voir que la fuitte de cét Animal, m'avoit conduit dans une petite Plaine qui a environ quinze ou vint stades de long, et dix ou douze de large : et de voir quelle estoit bornée par le plus agreable Bois qui soit en tout le reste de l'Univers : le long duquel s'esleve une grande et sterile Montagne, qui semble toucher les nuës tant elle est haute : et qui estant escarpée depuis la cime jusques au pied, fait le plus affreux et le plus bel objet du monde tout ensemble : n'estant pas possible de concevoir, à moins que de l'avoir veû, combien la verdure de cét agreable Bois, opposée à la secheresse de cette Montagne, fait un effet admirable à la veuë de ceux qui se connoissent un peu aux beautez universelles, et qui sont capables de s'en laisser toucher. D'abord que je vy ce que je viens de descrire, je m'arrestay : ne sçachant si je devois aller m'enfoncer dans ce bois, dont je ne connoissois point les routés : neantmoins comme je ne sçavois pas plus seurement un autre chemin que celuy là, je creûs qu'il valoit encore mieux s'égarer sous un si bel ombrage, que de faire la mesme chose parmy des Rochers où l'on ne voyoit pas seulement pousser une herbe. je traversay donc cette petite Plaine, par où il faloit aller dans ceBois : au milieu duquel je voyois une grande route en forme de Berçeau, que les rayons du Soleil ne pouvoient traverser, tant il estoit espais et touffu : ce Bois a mesme cela de particulier, que la verdure y est eternelle : estant tout composé de Cedres, de Pins, de Mirthes, de Therebinthes, et d'autres Arbres semblables, qui passent les Hivers sans perdre leurs feüilles, quoy que le Printemps leur en donne pourtant tousjours de nouvelles. Ce qu'il y a encore de merveilleux, est que tous ces Arbres y sortent d'entre les Rochers : et que tous ces Rochers y sont couverts d'une mousse si belle, et si differente en ses couleurs, qu'il n'est point de Marbre ny de Jaspe plus beau. Enfin soit par son ombrage ; par sa fraischeur ; par la diversité de ses Arbres ; ou par sa verdure eternelle, ce Bois est incomparable. je marchay donc dans cette grande et sombre route, que mille oyseaux faisoient retentir agreablement de leurs chants : tesmoignant assez par le peu de frayeur qu'ils avoient de moy, que ce lieu là estoit peu frequenté. Apres avoir fait cinq ou six cens pas, je vis à ma droite une fort belle Fontaine : qui sortant à gros boüillons d'entre des cailloux, couverts d'une petite mousse de couleur d'Esmeraude, faisoit un petit ruisseau, qui traversant la route où j'estois, s'alloit perdre en serpentant dans le costé du Bois opposé à celuy le long duquel s'eslevoit cette espouventable Roche dont je vous ay parlé. Estant donc au bord de cette Fontaine, je pris garde qu'il y avoit un petit sentier, qui partant de la grande route, alloit en montant entre l'espaisseur des Arbres : de sorte que trouvant plus d'aparence de le suivre que l'autre, quoy qu'il ne fust guere plus battu ; apres m'estre un peu reposé au bord de cette belle source, je le pris sans hesiter : et marchant tousjours en montant, par ce petit chemin qui va tantost un peu à droit, et tantost un peu à gauche, à cause que la montée seroit trop droite et trop aspre : je fus enfin jusques au milieu de la grande Roche, le Bois allant jusques là en cét endroit. Mais Dieux, que devin-je, lors qu'estant arrivé en un lieu où les Arbres s'esclaircissent, je descouvris l'ouverture d'une grande Grotte qui s'enfonce dans le Rocher, et que je vy devant cét Antre sauvage, le Prince Mazare assis sur une Pierre ! qui au bruit que j'avois fait, ayant tourné la teste de mon costé me reconnut, et me donna moyen de le reconnoistre. je fus si surpris et si espouventé de cette veuë que je fus un temps sans descendre de cheval, tant je sçavois peu ce que je faisois, et tant mes yeux et mon esprit estoient occupez à s'esclaircir si ce que je voyois estoit veritable : mais à la fin mon cher Maistre ayant fait un grand cry en se levant, et m'ayant nommé, je revins de mon estonnement de sorte que descendant de mon cheval, et l'attachant diligemment au premier Arbre que je trouvay, je fus me jetter à ses pieds. Mais il me releva à l'heure mesme : et m'embrassant avec une tendresse extréme ; mon cher Orsane, me dit il, est il possible que je vous voye, et que vous me forciez malgré que j'en aye, à recevoir un moment de consolation en toute ma vie ? Seigneur (luy dis-je les larmes aux yeux, de voir la melancolie qui paroissoit sur son visage, et d'imaginer comment il avoit vescu tristement depuis que je ne l'avois veû) je ne pretends pas seulement vous donner quelques instans de consolation, mais encore vous consoler pour tousjours. Vostre veuë m'est sans doute bien chere, reprit il, mais Orsane apres avoir causé la mort de la divine Mandane, ce que vous me dittes ne sçauroit estre. Mais Seigneur, repris-je avec precipitation, si je vous dis que cette Princesse est vivante, ne vous consoleray-je point ? nullement Orsane, repliqua t'il, parce que je ne le croiray pas : et que je penseray que vous ne me le dittes que pour tascher de me retirer de la Solitude où je vy, et où je suis resolu de mourir. Il est pourtant certain, repliquay-je, qu'il n'est pas plus vray que je parle, qu'il est veritable que la Princesse que vous croyez morte est vivante, et que je l'ay veuë de mes propres yeux. Ha Orsane, s'escria t'il, que ne vous puis je croire, et mourir un instant apres ! afin de n'estre pas desabusé d'un si agreable mensonge : et d'estre delivré pour tousjours, de toutes les peines que je souffre. Mais Seigneur, repris-je, est il possible que ce Desert soit si peu frequenté, et l'Antre que vous habitez si inconnu à tous les hommes, qu'il n'en soit pas seulement venu un icy, pour vous aprendre que toute l'Asie est en armes pour la Princesse Mandane, que l'illustre Anamene n'est plus Artamene, et est maintenant reconnu pour estre Cyrus, fils de Cambise Roy de Perse ; que Ciaxare apres l'avoir tenu en prison l'a delivré, et l'a remis à la teste de son Armée ; que le Roy de Pont apres avoir perdu ses Royaumes, s'enfuyant dans un Vaisseau sauva la vie à la Princesse Mandane, un instant apres que la fureur des vagues vous eut separé d'elle ; que l'invincible Cyrus croyant que ce Prince l'avoit menée en Armenie, y a porté la guerre, et s'en est rendu Maistre, qu'au lieu de delivrer la Princesse Mandane, il n'a delivré que la Soeur de son Rival, c'est à dire la Princesse de Pont ; qu'en suitte ayant apris que le Roy son Frere estoit à Suse, avec la Princesse Mandane, et qu'elle en devoit partir, pour venir s'embarquer en Cilicie, conduite par le Roy de la Susiane, et par la Reine Panthée, jusques au bord d'une Riviere, Cyrus a suivy Abradate ; l'a deffait ; et pris la Reine sa Femme, en pensant encore prendre Mandane ; et qu'enfin le Roy de Pont, suivant son dessein, s'est embarqué avec la. Princesse des Modes, et a pris la route d'Ephese ? Pendant que je parlois ainsi, le Prince Mazare m'escoutoit, avec une attention estrange : et par des regards vifs et perçants sembloit chercher dans mes yeux à penetrer jusques au fonds de mon coeur, pour connoistre si je parlois sincerement. De sorte que voyant bien qu'il vouloit et n'osoit me croire, Non non Seigneur, luy dis-je, ne me soubçonnez point de mensonge : estant certain que la verité que je vous dis, est si universellement sçeuë, qu'il n'y a pas mesme un Berger en toute l'Asie, qui ignore que la Princesse Mandane est vivante, et qu'il y a deux cens mille hommes en armes pour la delivrer. Cette Princesse, adjoustay-je, a mesme passé si prés de vous, qu'elle a sans doute veû le haut des Cedres de vostre Desert : et en effet je ne m'entois pas : car je sçavois bien qu'elle ne pouvoit avoir passé pour s'aller embarquer, qu'elle n'eust veû de loin la Montagne où il estoit. Quoy Orsane, s'escria t'il, je pourrois croire que Mandane ne seroit point morte ! et je pourrois penser que vos yeux qui se rencontrent presentement dans les miens, auroient veû ma chere Princesse, et que cette admirable Personne, auroit seulement regardé la cime de cette Montagne ! ha si cela est Orsane, je ne suis plus si malheureux que je le croyois estre. Comme ce Prince alloit continuer de parler, je vy sortir de cette Grotte un homme merveilleusement bien fait, et d'une phisionomie agreable, quoy qu'il parust fort melancolique : de sorte qu'estant aussi surpris de trouer le Prince Mazare en conversation aveque moy, que je le fus de voir que mon Maistre avoit compagnie dans sa Solitude, nous nous regardasmes avec un esgal estonnement. Mais le Prince Mazare l'ayant apellé, venez Belesis, luy dit il, venez m'aider à connoistre si Orsane dont je vous ay tant parlé, et que je contois entre les pertes que je croyois avoir faites, dit effectivement la verité. Alors celuy que mon Maistre avoit apellé Belesis entendant mon nom s'avança : et me salüant avec une civilité qui me fit connoistre que tout ce que le Prince Mazare aimoit luy estoit cher, je luy rendis son falut avec beaucoup de respect : apres quoy mon Maistre me fit redire à Belesis tout ce que je luy avois desja dit : m'obligeant encore plus d'une fois, à luy assurer que je parlois avec sincerité. En suitte m'ayant demandé comment j'estois eschapé du naufrage ; comment j'estois venu en Cilicie ; comment j'avois pû trouver son Desert ; et si je n'avois point sçeu ce qu'estoit devenu Tiburte ; je satisfis pleinement sa curiosité : et luy apris mesme la mort de ce sage Vieillard, jugeant qu'il la sentiroit moins aigrement dans le mesme temps qu'il aprenoit que Mandane n'estoit point morte, que si je differois davantage à la luy dire. Il ne laissa pourtant pas d'en estre touché, et de le regretter extrémement : et comme Belesis et luy n'avoient fait autre chose depuis qu'ils estoient ensemble, que se raconter toute leur vie, et que parler continuellement de leurs malheurs, il pleignit aussi le pauvre Tiburte, comme s'il l'eust fort pratiqué, quoy qu'il ne le connust que sur le raport du Prince Mazare. Cependant comme j'avois une curiosité extreme de sçavoir comment mon Maistre estoit venu en ce lieu là, et d'aprendre qui estoit cét Estranger, et quand ils s'estoient rencontrez, je pris la liberté de le luy demander ; le supliant de me pardonner si je la prenois, et le conjurant de croire, qu'elle n'estoit causée que par l'affection que j'avois pour luy. Il est juste, me dit il, Orsane, qu'un Prince de qui vous avez tant eu de foin, et que vous avez cherché si longtemps, vous rende conte de sa vie : mais pour le pouvoir faire plus commodément, suivez nous Belesis et moy, me dit il, et venez voir le Palais que nous habitons. Helas Seigneur, luy dis-je en le suivant, je pense que ce Palais est plus beau par dehors que par dedans : et qu'il y a une notable difference de vostre Grotte au bois qui la borde. Vous en jugerez bientost, me respondit Belesis ; et en effet estant entré apres eux, je fus estrangement espouventé de voir ce que je vis : car Seigneur, l'Art ny la Nature joints ensemble, n'ont jamais rien fait de si beau en nul lieu du monde, que ce que la Nature toute seule a fait en celuy là. je vy donc que cette Grotte estoit extrémement profonde sans estre obscure, parce que divers soupiraux qui percent la Montagne en biaisant, l'esclairent assez pour faire que l'on en puisse remarquer toutes les beautez, qui ne sont pas ordinaires. Mille congelations admirables, sont les ornemens de cette Grotte, où l'on voit des Colomnes ; des Pilastres ; des Festons ; des Feüillages ; des Arabesques ; des Animaux ; des Urnes ; des Tombeaux, et mille autres belles choses, toutes d'une matiere si transparente, que le Cristal ne l'est pas davantage. Aux deux costez de cette merveilleuse Grotte, je vy encore deux Fontaines, qui sans se déborder et sans tarir, demeurent tousjours en mesme estat : leurs eaux s'escoulant sans doute imperceptiblement, par quelques fentes du Rocher, à mesure qu'elles en reçoivent par d'autres. Voyant donc une chose si surprenante et si belle, je ne pûs m'empescher d'admirer la providence des Dieux, qui avoient du moins amené le Prince Mazare en un si aimable Desert. Et bien Orsane (me dit Belesis, voyant l'admiration où j'estois) trouvez vous que le Prince Mazare ait eu tort d'apeller cette Grotte un Palais ? Non Seigneur, luy dis-je, mais j'advouë que je ne conçois pas encore trop bien, dequoy vous y pouvez vivre. Vous le sçaurez bientost me dit il, et alors estant allé à l'entrée de la Grotte il apella un Esclave qu'il avoit ; qui sortit d'une autre plus petite et moins belle, qui touchoit celle là : et luy ordonna de me donner quelque chose à manger, et de me faire voir le Jardin qui les nourrissoit, et d'avoir soin de mon cheval, que l'on mit dans un petit Antre plus esloigné, toute cette Montagne estant creuse. En effet cét Esclave de Belesis, nommé Arcas, apres m'avoir fait manger, me fit voir à cinquante pas de là, au pied de la Roche, un petit Jardin si plein d'herbes, de racines, et de legumes, que je compris aisément que des gens qui ne s'estoient separez du monde que pour mourir plustost que les autres hommes, pouvoient trouver dequoy subsister en ce lieu là, principalement Arcas m'ayant dit qu'il alloit aussi quelquefois à la Chasse. je sçeus par luy que son Maistre par divers chagrins qui l'avoient obligé à renoncer à la societé civile, ayant descouvert autrefois cét admirable endroit du Mont Noir, avoit pris la resolution de le venir habiter tout le reste de sa vie : de sorte que dans ce commencement là, il l'avoit pourveu des choses absolument necessaires, malgré que son Maistre en eust. En suitte il me conta que quelque temps apres qu'il y avoit esté, le Prince Mazare estoit arrivé fortuitement en cette Solitude ; et que depuis cela, Belesis et luy avoient lié une amitié si estroite, qu'ils s'estoient promis de ne se quitter jamais, et de mourir en ce Desert. Mais, luy dis-je, à quoy employent ils tous les jours ? à se pleindre, et à se promener quelquesfois seuls, et quelquesfois ensemble, repliqua t'il ; ils ont aussi quelques Livres : car je vous ay desja dit qu'au commencement que mon Maistre choisit cette Grotte pour sa demeure, j'y aportay tout ce que je creus la luy pouvoir rendre la moins incommode ; et en effet ces deux illustres Solitaires sont si bien accoustumez à la vie qu'ils menent, que je croy qu'ils auront assez de difficulté à se resoudre de la changer. Cependant il est certain que je ne pense pas qu'ils y puissent vivre longtemps : et je m'estonne, adjousta t'il, qu'ils ne sont desja morts, veû l'extréme melancolie qui les possede. Arcas ayant achevé de parler, et de me monstrer tout son Jardinage, me laissa reprendre le chemin du lieu où l'avois laissé le Prince Mazare avec Belesis : et s'en alla prendre soin de mon cheval, qu'il mit avec celuy que mon Maistre avoit amené à ce Desert. l'estois encore un peu embarrassé, à comprendre comment ils faisoient quand il estoit nuit ; mais j'en fus bientost esclaircy ; car je vy lors que le soir fut venu qu'en divers endroits à l'entour de la Grotte, il y avoit plusieurs morceaux de cette Roche transparente, qui se jettant hors d'oeuvre, estoient creusez par dedans : et remplis d'une espece d'huile qu'Arcas tiroit des Therebinthes, dont il y avoit abondance dans ce Bois ; qui ayant aussi quelques Cotonniers, faisoit que ce fidelle Esclave de Belesis avoit tout ce qu'il faloit pour esclairer cette admirable Grotte : qui me sembla encore incomparablement plus belle, lors que ces Lampes rustiques furent allumées, qu'elle n'avoit fait au jour. Les lias de ces deux malheureux exilez estoient mesmes assez propres et assez commodez, quoy qu'ils ne fussent faits que de Jones, de Mousse, et de Roseaux : et quoy qu'ils ne se fussent guere souciez de chercher les choses qui leur estoient agreables. Le Prince Mazare estoit mesme si accoustumé à la melancolie, qu'il ne pouvoit presques se resjouïr : et Belesis tout affligé qu'il estoit, prenoit plus de part à la satisfaction qu'il devoit avoir, d'aprendre que Mandane n'estoit pas morte, qu'il n'y en prenoit luy mesme : tant son ame avoit fait une forte habitude avec la douleur. En effet, trouvant encore quelque satisfaction à s'entretenir de choses tristes, il me raconta quels estoient ses sentimens, lors qu'il se déroba de Tiburte : il m'aprit qu'ayant fait dessein d'aller chercher quelque lieu où il ne pûst estre connû, il avoit pris la resolution de s'aller embarquer en Cilicie, pour passer en l'Arrabie deserte, et y finir ses jours. Que neantmoins ayant consulté un Oracle auparavant, le Dieu luy avoit respondu qu'il ne le fist pas : et qu'il allast habiter le Mont Noir en Cilicie, où il trouveroit de la consolation. j'y vins donc, me dit il, et je creus d'abord que la consolation que le Ciel m'avoit promise estoit la mort : car ayant passé un jour et demy dans ces montagnes sans trouver personne, je ne doutay point du tout que je n'y deusse bientost mourir. Mais enfin les Dieux qui me guidoient, m'ayant fait venir icy, et rencontrer Belesis, qui se promenoit dans la grande route du Bois, je luy parlay : et nous connusmes si bien l'un et l'autre, dés que nous nous vismes, que nous estions tous deux malheureux. que nous entrasmes en confidence dés le mesme jour : et liasmes une amitié si forte, que nous nous promismes de ne nous se parer jamais. je suis pourtant prest, interrompit Belesis, de vous dégager de vostre parole : n'estant pas juste qu'aujourd'huy que la Princesse Mandane est vivante, vous demeuriez d'avantage attaché à la fortune d'un malheureux, qui ne peut jamais devenir meilleure qu'elle est. l'auray mesme cét advantage, poursuivit il, que la fin de vos malheurs accourcira les miens : ne doutant point du tout que je ne meure bientost, dés que je seray privé de la douceur de vostre entretien. Ha Belesis, s'escria le Prince Mazare, vous ne connoissez pas encore toute la malignité de ma destinée, si vous croyez que je puisse estre heureux ? j'advoüe que ce m'est une consolation extréme, de sçavoir que la Princesse Mandane n'est point morte, et qu'apres avoir esté son Ravisseur, je n'ay pas este son Bourreau : mais apres tout, ne pouvant cesser de l'aimer, et sçachant qu'il est absolument impossible que je puisse jamais me retrouver seulement avec elle au point où je m'y suis veû, on peut dire que je n'ay fait que changer d'infortune. En effet, de quelque façon que je regarde la chose, je me trouve tousjours le plus malheureux Prince du monde : car enfin comme c'est moy qui suis cause que cette Princesse est entre les mains du Roy de Pont ; qu'elle erre de Royaume en Royaume ; et que toute l'Asie est en guerre ; je suis presque assuré qu'il n'y a pas un moment au jour, où elle ne deteste ma memoire : et où elle ne trouve du moins quelque consolation, à penser que les Dieux m'ont puny en me noyant. je dois mesme estre assuré, que si elle aprenoit que je ne suis point mort, elle en auroit autant de douleur, que j'ay de joye de sçavoir qu'elle est vivante : de plus, adjousta t'il, j'ay encore le malheur, de n'avoir point de Rivaux, que je puisse raisonnablement haïr, ny de qui je me doive pleindre. Le Roy d'Assirie a esté cruellement trahy par moy, et je luy ay enlevé la seule Personne qu'il aimoit, et pour laquelle il venoit d'estre renversé du Throsné, et de perdre le plus grand Royaume d'Asie. Pour le Roy de Pont, poursuivit il, que pourrois-je luy dire pour m'en pleindre ? je fais perir Mandane, il la fauve : l'accuserois-je apres cela, sans m'accuser moy mesme ? et pourrois-je avoir l'injustice d'attaquer un Prince qui seul a empesché Mandane d'entrer au Tombeau, que je luy avois ouvert ! Que dirois-je encore à l'illustre Cyrus ? reprenoit il, et de quel crime l'accuserois-je ; ou pour mieux dire dequoy ne m'accuseroit il pas ? l'employay le nom d'Artamene qu'il portoit alors, pour tromper l'adorable Mandane ; ce fut par cét illustre Nom que je la seduisis, et que je me mis en estat de perdre son estime et son amitié, que je possedois si absolument. Vous souvient il Orsane, me dit il, du temps que cette illustre Princesse estoit à Babilone ; qu'elle m'apelloit son Protecteur ; et que je l'estois en effet ? helas que je suis loin de ce glorieux estat : j'ay mesme lieu de croire, que de tous ceux qui l'ont persecutée par leur passion, je suis celuy qu'elle hait le plus : le Roy d'Assirie, tout violent qu'il est, ne l'a pas tant outragée que moy : le Roy de Pont non plus, n'ayant fait que garder ce que la Fortune luy a donné, n'est pas encore si criminel ; mais pour moy, je ne suis pas seulement un Amant injuste, temeraire, et insolent ; je suis encore pour cette Princesse, un Amy infidelle ; je suis un fourbe et un meschant, qui ne dois plus songer seulement à luy faire sçavoir que je vy, de peur de resveiller dans son coeur, une haine qui ne s'attache presentement qu'à ma memoire, et qui s'attacheroit à ma Personne. Ne soyons pas mesme en peine de sa liberté, disoit il, car si l'illustre Cyrus ne la luy fait recouvrer, personne ne le fera jamais. Le Prince Mazare adjousta encore beaucoup de choses de mesme force que celles là, où je ne creus pas qu'il falust respondre en s'y opposant directement : de peur de le confirmer dans les sentimés où il estoit, en y resistant trop. Si bi ? que luy conce dant une partie de ce qu'il disoit, et luy disputant l'autre, la conversation se passa de cette sorte : jusques à ce que le fidelle Arcas vint servir le souper, qui fut plus propre que magnifique comme vous pouvez vous l'imaginer. Apres cela, mon cher Maistre passa le reste du soir à me demander encore comment j'avois veû Mandane, si Martesie et Arianite estoient avec elle ? (car je luy avois raconté qu'elles n'avoient pas pery non plus que la Princesse) et comme en luy redisant toutes ces choses, je vins à reparler d'Abradate comme estant aujourd'huy Roy de la Susiane, Belesis m'arresta, et me demanda comment il estoit possible qu'Abradate fust Roy, veû que quand il estoit entré dans sa Solitude, le Roy son Pere et le Prince son Frere aisné vivoient, et que luy estoit exilé à Sardis ? C'est, luy repliquay-je, que ces deux Princes sont morts : et que par consequent Abradate est Roy. Les Dieux en soient loüez, reprit Belesis, car il est plus digne de porter la Couronne que ne l'estoit le Prince son Frere, qui m'a tant persecuté,Quoy Orsane, interrompit Panthée, ce Belesis dont vous parlez, seroit le mesme dont j'entendis tant parler à Suse lors que j'y arrivay, et qui est un des hommes de toute la Terre le plus accomply, et à qui l'amour a fait souffrir le plus de suplices ! je ne sçay pas si c'est celuy dont vous voulez parler, reprit Orsane, mais je sçay seulement que Belesis est de la Mantiane ; qu'il a long temps demeuré à Suse ; que l'amour a fait toute l'infortune de sa vie ; et que le Prince de Suse, Frere aisné de l'illustre Abradate, luy beaucoup de sujets de se pleindre de sa violence. Il n'en faut pas douter, dit Panthée, c'est le mesme dont j'entens parler : de sorte que je puis vous assurer, que le Prince Mazare estoit en la compagnie d'un des hommes de toute l'Asie le plus aimable, à ce que m'ont dit tous ceux qui l'ont connu : et mesme les personnes du monde qu'il a le plus aimées, et qui l'ont depuis le plus haï. Mais Seigneur, dit elle à Cyrus, je vous demande pardon d'avoir interrompu le recit d'Orsane, qui le continuera s'il luy plaist. Cyrus ayant fait un compliment à Panthée, sur ce qu'elle venoit de luy dire, et fait signe à Orsane qu'il reprist son discours, il le fit de cette sorte.

Histoire de Mazare : Mazare et Belesis quittent la grotte


Voila donc, Seigneur, comment se passa le premier soir que je fus à ce Desert : le fidelle Arcas me donnant son lict pour me reposer, et s'en faisant un autre le mieux qu'il pût. Il est vray que je me couchay si tard, que les oyseaux à l'aproche du jour, m'esveillerent trois heures apres que je fus retiré. je ne fus pourtant pas encore si tost resveillé que mon Maistre : car bien qu'il eust une joye inconcevable d'aprendre que la Princesse Mandane estoit vivante, c'estoit pourtant une joye inquiette : et qui estoit meslée de tant de fâcheuses pensées, qu'il ne pût dormir cette nuit la Aussi le trouvay-je desja hors de la Grotte quand je sortis de celle où j'avois couché : si bien qu'ayant trouvé Belesis seul, je le supliay de vouloir m'aider à persuader au Prince Mazare de quitter la vie qu'il menoit. Mais Seigneur, luy dis-je, pour le pouvoir mieux faire, il faudroit la quitter vous mesme : et le persuader plustost par vostre exemple que par vos raisons. Ha Orsane, s'escria Belesis, le destin du Prince Mazare et le mien, sont aujourd'huy bien differents, et ce qui est bon pour luy ne l'est pas pour moy ! Seigneur, repliquay-je, comme je ne sçay pas vos infortunes, et que je n'ay pas mesme la hardiesse de vous demander de quelle nature elles sont, je ne puis pas vous convaincre si fortement que je ferois peut-estre, si je les sçavois : mais ce qu'il a de vray, est qu'à parler en general, il n'est point de malheurs dont un homme de vostre esprit ne se doive consoler. Non pas de ceux que la Fortune cause, reprit il ; mais pour ceux dont l'amour nous accable, il faut ne s'en consoler jamais : principalement quand ils sont aussi particuliers que les miens. Cependant je vous promets de faire tout ce qui sera en mon pouvoir, pour obliger le Prince Mazare à partir d'icy dés demain : je dirois dés auojurd'huy, reprit il en soupirant, si l'amitié que j'ay pour luy, ne meritoit pas en quelque sorte, que vous m'accordiez cette journée, à me preparer à une si dure separation. Pendant que je parlois à Belesis, le Prince Mazare erroit dans le Bois, plustost qu'il ne s'y promenoit : le desordre de son esprit estant si grand, qu'il sa communiquoit à ses pas : et faisoit qu'au lieu de s'aller promener loin de la Grotte, il y revenoit sans en avoir le dessein. Il nous trouva donc Belesis et moy, comme nous en sortions pour l'aller chercher ; nous ne l'eusmes pas plustost joint, que Belesis pour me tenir sa parole, commença de luy dire qu'il le suplioit de vouloir encore luy donner le reste du jour : voulant presuposer qu'il ne mettoit point en doute qu'il n'eust dessein de le quitter. Mais à peine eut il dit cela, que mon Maistre le regardant ; non non Belesis, luy dit il, le changement qui est arrivé en ma fortune, n'en doit guere aporter à ma forme de vivre : et c'est bien un assez grand malheur pour moy, de ne pouvoir seulement jamais rien pretendre à l'estime de la Princesse Mandane, sans qu'il soit besoin qu'elle soit morte, pour m'obliger à renoncer à la societé des hommes. Il est pourtant vray, dit Belesis, que le desespoir de sa mort, fut ce qui vous porta à prendre la resolution de vous esloigner de la veuë du monde : il est certain, repliqua Mazare ; mais pourquoy voulez vous aujourd'huy que je n'ay plus que quelques pas à faire pour mourir, et que je me suis accoustumé en quelque sorte avec la douleur, que j'aille commencer une autre vie, où j'en trouveray une plus aigre ? Songez bien Belesis à ce que vous me conseillez : et dittes moy precisément ce que vous jugez que je doive faire. Seigneur, reprit il, je pense qu'un homme sans amour, vous conseilleroit de tascher d'oublier la Princesse Mandane, et de vous en retourner, pour donner la joye au Roy vostre Pere et à la Reyne vostre Mere de vous revoir : mais comme je ne suis pas ignorant de la puissance de la passion qui vous possede, je vous dis ingenûment, qu'encore que je trouve que vous deviez quitter mon Desert, je ne voy pas ce que je voudrois que vous fissiez : c'est pourquoy c'est à vous à vous conseiller vous mesme, et à suivre vostre inclination. j'ay passé toute la nuit, repliqua le Prince mon Maistre, à resver sur ma fortune presente, sans pouvoir imaginer ce que je veux faire, ny seulement ce que je dois faire. j'advoüe toutesfois que je sens dans mon coeur, malgré que j'en aye, un si violent desir de voir la Princesse Mandane, que je ne sçay si l'y pourray resister ; mais je sens en mesme temps, une si grande confusion de mon crime, que je ne pense pas que je puisse me resoudre à en estre veû : si bien que craignant en un mesme moment, la mesme chose que je desire avec ardeur, je ne sçay quelle resolution prendre. De plus, quand je me seray determiné à la voir, comment feray-je pour en venir à bout ? si je vay en Lydie où elle est allée, et que je me presente à Cresus. qui est Chef de la Ligue qu'Orsane dit que l'on fait contre Cyrus, il se trouvera que je combatray pour le Roy de Pont, et contre un Prince qui veut delivrer la Princesse. Si je vay à l'Armée de Cyrus afin d'avoir la gloire de combatre pour Mandane, il faudra au lieu de cela, combatre peut-estre, et Cyrus, et le Roy d'Assirie, et mourir sans avoir reparé mon crime, par quelque service considerable. Que feray-je donc ? disoit il, je ne puis me resoudre à combatre ny pour le Roy de Pont ; ny pour le Roy d'Assirie ; ny pour Cyrus : cependant je ne puis prendre de party dans cette guerre, sans servir quelqu'un de mes Rivaux, tant mon destin est bizarre : et il est absolument impossible, que j'imagine rien qui me puisse jamais estre avantageux. Au reste, adjousta t'il, puis que la Princesse Mandane aimoit Cyrus, quand il n'estoit qu'Artamene, et que pour luy estre fidelle elle mesprisoit le plus Grand Roy de toute l'Asie, qu'elle aparence y a t'il, qu'aujourd'huy que cét Artamene est devenu Cyrus, c'est à dire fils du Roy de Perse, et que depuis cela il a conquis plusieurs Royaumes, elle change de sentimens pour luy ? Non, non adjousta t'il, elle n'en changera jamais : et je suis mesme contraint d'avoüer, qu'elle a raison de n'en changer point. Aussi ne songez-je plus à pretendre rien à la possession de cette Princesse : et je borne toute mon ambition, à n'en estre plus haï. Ouy Mandane, poursuivit il, je pouvois vous faire voir mon veritable repentir, et vous rendre quelque service si considerable que vous fussiez forcée par vostre generosité de me pardonner, et de me redonner vostre amitié, je serois ce me semble assez satisfait dans mon malheur. Du moins suis-je persuadé, que si je n'estois pas content, je serois tousjours en estat de souffrir patiemment, et sans m'en pleindre jamais, tous les maux que l'amour me feroit endurer : mais le moyen, disoit il, de parvenir à ce que je veux ? Seigneur (luy dis-je, afin de le faire resoudre à quitter fou Desert) vous pourriez ce que vous dittes, si vous imaginiez les voyes de delivrer la Princesse des Medes, et de la remettre entre les mains du Roy son Pere : mais pour cela, il faut renoncer à la Solitude ; il faut aller où est Mandane ; et chercher les moyens de faire ce que je dis. Ha Orsane, s'escria t'il, vous ne parlez comme vous faites, que pour me faire abandonner cette Grotte : car enfin vous jugez bien que ce que vous dittes n'est pas aisé à faire. Si nous estions sur les lieux, repris-je, j'en parlerois plus affirmativement : mais ce qu'il y a de vray est que tant que vous serez dans ces Bois, vous ne rendrez jamais aucun service à la Princesse que vous aimez ? qui haïra tousjours vostre memoire, et qui ne sçaura jamais que vous vous estes repenty de l'avoir enlevée : c'est pourquoy je ne voy pas ce qui vous y peut retenir. Au reste, si vous ne pouvez faire ce que je dis, adjoustay-je, et que vous soyez absolument resolu de renoncer au monde, et d'entrer au Tombeau tout vivant, vous trouverez tousjours vostre Grotte preste à vous recevoir : et il y trouvera mesme tousjours Belesis (reprit cét illustre Solitaire qui nous escoutoit) si ce n'est que la mort ait finy ses peines, auparavant qu'il y revienne. Non non Belesis, repliqua le Prince Mazare, nous ne nous separerons jamais : et si Orsane me persuade de quitter nostre Desert, vous le quitterez aussi, ou je ne le quitteray pas. Belesis entendant parler mon Maistre de cette sorte, luy respondit comme un homme qui auroit une peine estrange à le voir partir, et qui en auroit aussi beaucoup à abandonner ses Rochers : il se fit donc alors entre eux, une contestation la, plus genereuse du monde de part et d'autre : Belesis voulant que le prince Mazare partist, et le laissast dans sa Solitude : et le Prince mon Maistre ne l'y voulant point laisser, en cas qu'il se resolust à en partir. Enfin la chose alla de telle sorte, que tout ce jour là se passa sans pouvoir rien resoudre : le lendemain mon Maistre se determina à abandonner cette sauvage demeure, pourveu que Belesis le voulust suivre : etle jour d'apres, mes prieres et mes larmes gagnerent Belesis, et l'obligerent à se resoudre d'accompagner mon Maistre, jusques à ce qu'il fust en un estat plus heureux. Les voyant donc à la fin tous deux resolus, je les pressay de partir, de peur qu'ils ne changeassent de dessein : il falut pourtant quelque temps pour cela, ne voulant ny l'un ny l'autre paroistre avec les habillemens qu'ils avoient. Comme j'avois assez de ce que vous m'aviez donné pour nous mettre en equipage ; et que de plus Belesis avoit quantité de Pierreries que son Esclaveavoit conservées soigneusement, nous l'envoyasmes avec mon cheval ; à la Ville la plus proche, en acheter encore un : et faire faire des habillemens pour mon Maistre et pour Belesis. De sorte que trois jours apres qu'il fut party, il revint avec une partie de tout ce qui estoit necessaire pour nôtre voyage, que nous commençasmes d'une estrange sorte. Car je remarquay que le Prince Mazare et Belesis, ne quitterent leur Desert, que comme des gens qui avoient dessein d'y revenir : je ne fis pourtant pas semblant de m'en apercevoir : esperant que le temps et le monde leur feroient changer d'avis. Cependant il falut qu'Arcas fust nostre Guide, pour sortir de la Montagne, dont il avoit fort bien retenu les détours : et en effet il nous en fit sortir heureusement. Pour moy, quoy que ce lieu là soit le plus beau du monde, j'eus bien de la joye de le quitter : et je ne tournay pas tant de fois la teste pour le regarder comme fit Belesis, qui tant qu'il pût voir cette Montagne, la regarda tousjours en souspirant. Mais comme il nous manquoit encore plusieurs choses pour nôtre voyage, nous fusmes à la premiere Ville que nous rencontrasmes, où mon Maistre fit faire l'Escu qu'il a tousjours porté depuis : et qui vous à pû faire voir Seigneur (fi vous l'avez remarque) combien il se juge rigoureusement luy mesme : puis qu'il se juge digne de mort pour avoir enlevé Mandane. Belesis fit aussi faire des Armes telles qu'il les vouloit : et durant que l'on travailloit pour cela, je fis ce que je pûs pour persuader au Prince Mazare d'aller plustost vers le Roy son Pere que vers Mandane, à laquelle il advoüoit luy mesme ne pretendre plus rien. Mais il me dit qu'il ne quittoit son Desert que pour la delivrer s'il pouvoit : et qu'avec intention d'y rentrer, S'il ne pouvoit executer son dessein. Voyant alors avec quelle fermeté il me disoit cela, je creûs qu'il valoir mieux ceder que de luy resister davantage ; de sorte que je consentis à ce qu'il voulut. Nous nous informasmes donc en quel estat estoient les choses : et nous sçeusmes que vostre Armée avoit quitté l'Armenie, et avoit tourné teste vers la Capadoce : pour aller de là sur les frontieres de Phrigie, qui touchent la Lydie ; et que l'on disoit qu'Abradate partiroit bientost de Suse, pour s'aller jetter dans le Party de Cresus. Nous songeasmes alors si nous irions à Ephese, ou par mer, ou par terre : mais le Prince Mazare ne voulut point se mettre au hazard de n'arriver pas où il vouloit aller, en se confiant à l'inconstance des vents : joint que venant à songer qu'il y avoit plus loin par eau qu'autrement, et que le Roy de Pont n'avoit mené Mandane par cette voye, que parce qu'il aprehendoit d'estre suivy par l'illustre Cyrus, il fut resolu que nous n'irioins point par mer : adjoustant encore à toutes ces raisons, que dans un Vaisseau nous ne sçaurions point de nouvelles de la Princesse Mandane, que nous ne fussions arrivez à Ephese : où au contraire par terre nous en entendrions parler par tout : n'y ayant point de lieu en toute l'Asie, où l'on n'en parlast alors. je ne vous diray point, Seigneur, quelle fut nostre route, car ce seroit perdre le temps inutilement : mais je vous diray que nous fusmes contraints pour marcher seurement, de prendre un assez long détour, et de nous arrester à un endroit de Paphlagonie, qui touche la Capadoce. Car soit par le changement d'air, ou par le changement de nourriture, Belesis tomba malade : et si malade, que le Prince Mazare creût qu'il mourroit, et en eut une affliction la plus grande du monde. Belesis le pria cent et cent fois, de le laisser mourir en ce lieu là, et de poursuivre son voyage, mais il ne le voulut pas : au contraire, il luy protesta, qu'il ne l'abandonneroit jamais. Cependant il se trouva que la maladie de Belesis ne fut pas seulement dangereuse, mais qu'elle fut encore tres longue : ce qui consola pourtant un peu le Prince Mazare, fut qu'il apprit que la Princesse Mandane estoit dans le Temple de Diane à Ephese ; qu'en la saison où l'on estoit, vous ne pouviez faire la guerre : et que quand il eust esté à Ephese, il n'eust pû ny voir Mandane, ny songer à l'oster d'un lieu si sacré que celuy là. Il ne laissoit pourtant pas de souffrir avec beaucoup d'impatience, la longueur du mal de Belesis : qui enfin commença de se mieux porter, et de faire croire qu'il eschaperoit : et en effet il eschapa. Comme il fut donc absolument hors de danger, et qu'il commença de quitter le lict, son Medecin luy dit que pour recouvrer plus promptement ses forces, il faloit qu'il allast prendre l'air peu à peu, et qu'il se promenast : Belesis qui mouroit d'envie d'estre bientost en estat de n'arrester plus le Prince Mazare, creût le conseil qu'on luy donnoit : de sorte qu'apres s'estre promené quelques jours à pied, il se trouva avoir assez de force pour monter à cheval : si bien que pour essayer s'il en pourroit avoir assez pour se mettre en chemin, mon Maistre et luy firent dessein de s'aller promener jusques à quarante ou cinquante stades de là, où il y avoit un Bois extrémement grand, et effectivement ils y furent, et je les y suivis. Mais Seigneur, à peine eusmes nous fait cent pas dans ce Bois, que mon Maistre qui marchoit seul, vingt pas devant Belesis et moy qui parlions ensemble, vint à nous avec beaucoup d'esmotion sur le visage : et m'adressant la parole ; venez Orsane, me dit il, venez me dire si mes yeux m'abusent : car comme je n'ay jamais veû Cyrus qu'une seule fois, et que je n'estois pas trop en estat de remarquer son visage, je n'ose assurer que ce soit luy qui vient de me salüer, et de me demander si je n'avois point rencontré un homme qu'il m'a dépeint. Il est pourtant vray, que si mon imagination a bien conservé l'idée de ce Prince, celuy que je viens de voir est Cyrus : mais Seigneur, luy dis-je, n'aprenons nous pas par tous les lieux où nous passons, que Cyrus est à la teste de son Armée ? je suis pourtant le plus trompé de tous les hommes, reprit il, si je ne le voy encore au pied d'un Arbre : en disant cela, il me monstra en effet l'Arbre contre lequel Vous estiez apuyé. Ha Orsane, reprit Cyrus, il faut que j'interrompe rompe vostre recit, afin de vous desabuser ! et que je vous assure que je n'estois point en Paphlagonie, lors que vous y avez passé. je vous respecte de telle sorte, respondit Orsane, que j'aime mieux croire à vos paroles qu'à mes propres yeux : vos yeux, repliqua la Princesse Araminte en rougissant, ne sont pas si mauvais que vous pensez : puis que selon les apparences, c'est le Prince Spitridate que vous avez rencontré : qui ressemble si fort à l'illustre Cyrus, qu'il ne faut pas trouver estrange que vous vous y soyez trompé. Mais de grace, j'adjousta telle, dittes moy precisément le temps où vous vistes celuy dont je parle. Orsane obeïssant à la Princesse Araminte, luy apprit ce qu'elle vouloit sçavoir : de sorte que par la supputation que Cyrus et elle en firent, ils trouverent qu'Orsane avoit rencontré Spitridate, trois semaines depuis que l'inconnu Anaxaris l'avoit laissé blessé en Paphlagonie : et assez près d'un bois, tel que le representoit Orsane. Si bien que par là cette Princesse eut la consolation de sçavoir avec certitude, que Spitridate n'estoit pas mort des blessures qu'il avoit reçeuës : mais en eschange elle eutla douleur de ne pouvoir comprendre, pourquoy ce Prince ne luy donnoit point de ses nouvelles. Apres avoir donc eu tout l'esclaircissement qu'elle pouvoit tirer d'Orsane, il continua son discours en ces termes. Le Prince Mazare ne m'eut pas plus tost monstré celuy que je creûs estre l'illustre Cyrus, que voyant qu'il n'osoit tout à fait se fier à ce qu'il en pensoit, et qu'il s'en raportoit à moy ; je luy dis par prudence, de peur de quelque fascheux accident, que celuy qu'il venoit devoir, n'estoit assurément point celuy qu'il croyoit, quoy qu'il luy ressemblast assez. Mazare eut pourtant beaucoup de peine à me croire : et je pense qu'il auroit esté luy mesme s'en esclaircir, et demander à ce pretendu Cyrus s'il estoit effectivement, ou s'il ne l'estoit pas, n'eust esté que pendant que nous contestions, et que Belesis disoit au Prince Mazare que je devois vous mieux connoistre que luy, et qu'il devoit par consequent s'en fier à moy : celuy qui estoit le sujet de la contestation s'enfonça dans le Bois, et le déroba à nos yeux. Belesis dit mesme qu'il avoit veû un Escuyer qui l'estoit venu joindre : ainsi le Prince Mazare fut contraint de continuer sa promenade. je ne vous dis point. Seigneur, quels furent les sentimens qu'il eut en cette occasion : car il n'a jamais pû nous les dire luy mesme, tant ils furent tumultueux, et mesme peu distincts dans son esprit. Tantost il estoit bien aise que ce n'eust pas esté vous qu'il eust trouvé : et tantost il en estoit bien fasché, sans sçavoir pourtant ny pourquoy il avoit de la joye, ny pourquoy il avoit de la douleur. Mais comme il sçavoit tousjours bien qu'il ne pretendoit plus rien sinon que de delivrer Mandane, et d'obtenir son pardon ; nous ne rencontrions personne, à qui il ne s'informast d'elle et de vous aussi. Ce qui m'espouventoit, dans la croyance où j'estois de vous avoir veû, estoit que toux ceux à qui nous parlions, nous parloient tousjours de vous comme estant vers les Frontieres de Lydie : et cette pensée m'occupa d'une telle sorte, que ne pouvant la cacher, deux jours apres que nous eusmes rencontré celuy qui vous ressemble si fort, et que nous nous fusmes remis en chemin, je ne pûs m'empescher de dire à mon Maistre, que je luy avois déguisé la verité : et que je croyois effectivement vous avoir veû dans le bois où nous avions passé. Si bien que nous mettant à chercher le sujet pourquoy vous y estiez, nous fusmes un jour tout entier à raisonner inutilement sur cela : et à ne pouvoir concilier deux choses si opposées, comme estoit celle d'entendre dire que vous estiez à l'Armée, et celle de croire vous avoir veû en Paphlagonie. Neantmoins ne pouvant démentir mes propres yeux, je ceûs que vous aviez fait quelque voyage secret, pour faire ligue avec quelque Prince voisin : et qu'encore que le bruit fust espandu par tout que vous estiez à vostre Armée, il n'estoit pas impossible que vous en eussiez esté quelques jours absent. Ainsi croyant tousjours vous avoir veû, et que vous n'aviez pas connu mon Maistre, nous arrivasmes enfin à Ephese : le Prince Mazare changeant alors son nom, en celuy de Telephane : Belesis ne se souciant pas de déguiser le lien, qu'il sçavoit bien n'estre pas connu en Lydie. je ne vous diray point, Seigneur, quelle esmotion fut celle du Prince Mazare (que j'apelleray Telephane jusques à ce que je sois arrivé à l'endroit où vous le rencontrastes) en voyant le Temple où estoit la Princesse Mandane : car je voudrois bien s'il estoit possible, vous cacher sa passion, de peur qu'elle ne vous aigrisse l'esprit contre luy. Neantmoins comme la grandeur de son amour, est ce qui fait voir la grandeur de sa vertu : il faut que j'aye assez bonne opinion de la vostre, pour croire qu'à la fin de mon recit, vous vous trouverez capable d'avoir quelque admiration, et peut-estre quelque amitié pour un Rival tel que luy, quoy que je vous represente sa passion extrémement forte pour Mandane. En effet, on ne peut pas en avoir une plus violente : mais ce qu'il y a eu d'admirable, est que depuis qu'il a esté sorty de son Desert, il n'a jamais eu d'autre pensée, que celle de reparer sa faute, et d'en obtenir le pardon. Et certes je pense pouvoir dire, que jamais criminel ne s'est repenty comme luy, et n'a eu de si cruels remors. Toutes les fois qu'il pensoit que c'estoit par la tromperie qu'il avoit faite à Mandane, qu'elle estoit enfermée dans le Temple où elle estoit, il en avoit une douleur si sensible, que je suis estonné qu'il n'en est mort : et je pense que si ce n'eust esté que lors que nous arrivasmes à Ephese, le Roy de Pont gardoit le lict, à cause qu'il estoit si blessé à une jambe, qu'il n'avoit pas mesme esté en estat de s'oposer à ceux qui avoient voulu enlever du Temple la Princesse Mandane, et la Princesse Palmis : je pense ; die-je, qu'il auroit eu de la peine, quoy que ce Prince eust sauvé la vie à la Princesse, à ne l'attaquer pas dans les premiers transports de la douleur qu'il eut en arrivant en ce lieu là. Mais à la fin venant à songer que la mort du Roy de Pont ne delivreroit pas Mandane, puis qu'en l'estat où estoient les choses, Cresus ne la rendroit pas : il pensa qu'il valoit mieux tascher de chercher les voyes de rompre ses chaines par adresse. De sorte que considerant qu'il luy seroit impossible au lieu où elle estoit rien entreprendre pour sa liberté ; il jugea qu'il valoit mieux aller à Sardis, où on la devoit conduire aussi tost que Cresus et le Roy de Pont seroient tombez d'accord de toutes leurs conditions, qui n'estoient pas encore reglées, quoy que cette negociation eust tousjours duré, depuis que le Roy de Pont estoit arrivé à Ephese. Car il n'y avoit pas plustost esté, qu'il avoit envoyé demander Asile et protection à Cresus : à condition que quelque Traitté qu'il pûst faire avec Ciaxare ou aveque vous, il ne se parleroit jamais de rendre Mandane. Comme cette proposition sembloit un peu dure, parce qu'en accordant au Roy de Pont ce qu'il demandoit, c'estoit vouloir commencer une guerre, qui ne devoit point estre suivie de Paix, que par la ruine entiere d'un des deux Partis, n'y ayant pas aparence que Ciaxare la voulust jamais, si on ne luy rendoit la Princesse sa Fille, la chose tira fort en longueur ; jusques à ce que Cresus ayant reçeu la responce de l'Oracle qui luy paroist estre si favorable, se determina à accorder precisément au Roy de Pont ce qu'il vouloit. Neantmoins, pour trouver un expedient qui ne choquast pas directement la justice ; il s'engagea à ne parler jamais dans aucun Traitté, de rendre la Princesse Mandane, sans que le Roy de Pont y consentist : ainsi apres avoir envoyé plusieurs fois l'un vers l'autre, la chose estoit presques achevée de conclurre entre eux, quand nous fusmes à Ephese. Si bien qu'apres avoir pris la resolution d'aller à Sardis, et nous estre mis en quelque équipage, nous partismes pour aller à cette magnifique Ville, où le Prince mon Maistre ne craignit pas d'estre connu : car encore que Cresus eust autrefois esté dans le Party du Roy d'Assirie aussi bien que luy, ils ne s'estoient pourtant point veûs : tant parce que Cresus n'avoit point esté à Babilone, que parce qu'il avoit en quelque façon tousjours esté en un corps separé. Ainsi il fut hardiment se presenter à luy, pour luy offrir son service : l'amour luy persuadant que ce n'estoit pas directement choquer la generosité, que de cacher le dessein qu'il avoit delivrer Mandane, par des assurances de fidelité, où il ne vouloit manquer que pour elle seulement. Enfin il creût que comme on peut surprendre des Villes, et faire des ruses de guerre innocemment, il pouvoit entreprendre sans lascheté, de delivrer Mandane par adresse, puis qu'il ne le pouvoit pas par la force. Pour s'aquerir donc quelque credit aupres de Cresus, il aporta soin à se faire connoistre pour ce qu'il est, c'est à dire pour avoir beaucoup d'esprit, et mesme de capacité pour les choses de la guerre : de sorte que son dessein reüssissant, ce Prince le reçeut fort bien : et nous traitta aussi Belesis et moy, avec beaucoup de civilité : car pour nous déguiser mieux, il ne paroissoit point qu'il y eust de difference de condition entre nous. L'inclination de Cresus ne laissa pourtant pas de faire ce que nous ne faisions point : puis qu'encore que Belesis soit tres bien fait, et aye infiniment de l'esprit, ce Prince aima mieux le pretendu Telephane que luy. Il est vray que comme il ne surmontoit sa douleur, que par l'amitié qu'il avoit pour ce Prince, et que ce Prince surmontoit la sienne, pour tascher de delivrer sa Maistresse, ils agissoient differemment : l'un s'empressant beaucoup plus que l'autre. Quoy qu'il en soit, en fort peu de jours Telephane fut connu de toute le Cour et de toute l'Armée : Cresus luy offrit mesme employ, mais il ne voulut toutesfois pas en prendre : de peur que cela ne luy ostast la liberté de profiter de l'occasion s'il s'en presentoit quelqu'une : et il songea seulement à n'estre point suspect, et à s'intriguer avec diverses personnes. Comme il sçavoit que ce seroit dans la Citadelle que l'on logeroit la Princesse Mandane, quand elle arriveroit à Sardis : il fit dessein de faire amitié avec celuy qui en estoit Gouverneur ; et il reüssit si bien, qu'en effet il acquit grand pouvoir sur son esprit. Cependant la negociation de Cresus et du Roy de Pont, ne se pouvant tout à fait achever sans une entreveuë, il fut resolu qu'ils se verroient assez proche de Sardis : de sorte qu'apres estre tombez d'accord de toutes leurs conditions, comme ils craignoient qu'en amenant la Princesse Mandane, et la Princesse Palmis, on n'entreprist quelque chose pour les delivrer ; afin de mieux cacher leur départ, Cresus voulut d'authorité absoluë, qu'elles partissent d'Ephese durant que le Roy de Pont n'y estoit pas : afin de tromper les Espions que vous ou le prince Artamas pouviez y avoir. Le Roy de Pont s'y opposa pourtant extrémement : disant que puis que la Riviere d'Hermes estoit entre vostre Camp et le chemin que ces Princesses devoient tenir, il ne devoit rien aprehender : mais Cresus luy ayant dit que le Prince Artamas avoit tant de Creatures dans son Estat, qu'il devoit tout craindre de ses propres Sujets, aussi bien que de ses Ennemïs, il falut qu'il ce dast par force : et qu'il consentist que l'on envoyast ordre à Andramite d'escorter ces Princesses, et de les conduire avec les Troupes qu'il avoit, jusques à un lieu où le Roy de Pont les devoit aller rencontrer avec d'autres : et en effet la chose s'executa ainsi. Cependant comme Cresus avoit voulu que mon Maistre le suivist, lors qu'il estoit allé au lieu où le Roy de Pont et luy se virent, il se trouva en un embarras estrange ; quand ce Prince pour luy faire honneur, le presenta à son Rival, comme un homme qui venoit embrasser son Party, et de qui il attendoit de grands services. Si bien que le Roy de Pont, jugeant par le procedé de Cresus, que ce Telephane estoit fort consideré de luy : et sa bonne mine luy persuadant aisément que c'estoit avec raison qu'il l'estimoit, il le reçeut avec une civilité extréme : où mon Maistre respondit avec tant d'esmotion sur le visage, que je me suis estonné cent fois, que Cresus et le Roy de Pont ne s'en aperçeurent. Il est vray que s'estant remis un moment apres, il se tira en suitte de cette conversation, avec toute l'adresse que peut avoit un homme amoureux, qui veut tromper son Rival, pour delivrer sa Maistresse. Le Roy de Pont fut donc aussi satisfait de Telephane, qua Telephane l'eust esté de luy, s'il n'eust pas eu une raison cachée qui ostoit toute la force aux civilitez que ce Prince avoit pour mon Maistre, et qui l'empeschoit de s'en tenir oblige. Il y avoit pourtant quelques instans, où le considerant comme ayant sauvé la vie à la Princesse Mandane, il ne pouvoit pas qu'il n'en sentist quelque reconnoissance dans son coeur, cependant quelque envie que Telephane eust de voir la Princesse qu'il adoroit, il n'ose aller aveque le Roy de Pont ; qui comme je l'ay desja dit, devoit aller rencontrer Andramite qui l'escortoit. Car comme il n'estoit pas si aisé de déguiser son visage que son nom, il ne doutoit pas que si elle le voyoit, elle ne le connust : et que si elle le connoissoit, auparavant que de sçavoir le veritable repentir qu'il avoit de l'avoir enlevée, et d'estre cause de toutes ses disgraces, elle ne le fist connoistre aussi tost, par l'aversion qu'elle tesmoigneroit avoir pour luy : et qu'ainsi le dessein qu'il avoit de tascher de luy redonner la liberté qu'il luy avoit ostée, ne fust entierement détruit. De sorte que se faisant une extréme violence, il trouva quelque pretexte pour n'accompagner point le Roy de Pont qui l'en pria : et il retourna à Sardis avec une inquietude, que je ne vous puis representer, parce qu'il ne pouvoit seulement regler ses souhaits. Car lors que le repentir de sa faute, et sa generosité, estoient les plus forts dans son coeur, il desiroit que le Prince Artamas pûst entreprendre quelque chose pour la liberté de ces Princesses ; et qu'au lieu de les conduire à Sardis, on les menast dans vostre Camp. Mais aussi quand l'amour qui le possedoit estoit la Maistresse, il ne pouvoit s'empescher de desirer de voir Mandane : et de souhaiter avec ardeur, que ce fust luy qui la delivrast, et mesme qui vous la rendist, plustost que de laisser à un autre, la gloire de l'avoir mise en liberté. Il ne pût toutesfois se resoudre à ignorer ce qui se passeroit à l'entreveuë du Roy de Pont, et de la Princesse Mandane : si bien que pour en estre informé, il pria Belesis de vouloir accompagner ce Prince : n'osant m'y envoyer ; parce qu'elle me connoissoit trop. Mais comme il ne pouvoit se passer de la veuë de cette Princesse, puis qu'elle alloit entrer dans une Ville où il estoit, il fit dessein de la voir d'une fenestre, lors qu'elle traverseroit Sardis, pour aller dans la Citadelle : de sorte qu'il attendit avec quelque espece de satisfaction, le retour du Roy de Pont, et l'arrivée des Princesses, qu'il devoit amener. Deux jours apres la nouvelle vint que le Prince Artamas ayant voulu entreprendre quelque chose, pour la liberté des Princesses, avoit esté pris et blesse en divers endroits : et que tous ceux qui l'avoient accompagné, avoient esté deffaits où faits prisonniers. A deux heures de là, un autre Courrier d'Andramite arriva, qui vint aprendre à Cresus que le Roy d'Assirie se trouvoit estre parmy ces Prisonniers : ayant esté reconnu par un Capitaine qui avoit esté à la guerre de Babilone. Cette nouvelle qui resjouït extrémement Cresus, affligea mon Maistre : car encore que le Roy d'Assirie fust son Rival, il ne pût aprendre sans douleur, qu'un si Grand Prince fuit en un si pitoyable estat : principalement considerant que ce dernier accident ne luy seroit point arrivé, s'il ne luy eust jamais enlevé la Princesse Mandane. Joint aussi que ne craignant pas moins d'estre reconnu par ce Prince que par la Princesse, de peur que tous ses desseins ne fussent traversez ; il se vit encore contraint de se cacher plus soigneusement, le jour que la Princesse, et les prisonniers entrerent dans Sardis. Et en effet, je le confirmay si puissamment dans la resolution où il estoit, d'aporter beaucoup de soin à s'empescher d'estre connu ; que le jour de l'arrivée de ces Princesses estant venu, il demeura au lieu où il logeoit : car par bonheur, la Ruë où nous demeurions, se trouva estre de celles par où Mandane devoit passer, et où elle passa en effet. De vous dire, Seigneur, ce que la veuë de cette Princesse fit dans le coeur de mon Maistre, c'est ce que je ne sçaurois faire : ce qu'il y a de vray, est qu'elle n'augmenta pas tant son amour que son repentir : car lors que passant devant nous, il la vit si belle et si triste tout ensemble ; et qu'il s'imagina qu'il estoit la cause de cette tristesse ; il eut une douleur que je ne vous puis representer, qu'en vous disant qu'il est impossible de vous la dépeindre. A peine avoit il perdu de veuë le Chariot où estoit la Princesse Mandane, avec la Princesse Palmis, que comme il estoit prest de se retirer de la fenestre, il vit paroistre le Roy d'Assirie, environné de Soldats, qui le conduisoient avec les autres Prisonniers : à la reserve du Prince Artamas, qui ne fut amené à Sardis que quelques jours apres, à cause de ses blessures. Mon Maistre voyant donc en mesme temps, le Prince qu'il avoit offencé, et la Princesse qu'il avoit enlevée : il sentit une douleur si excessive, qu'il fut fort longtemps sans pouvoir seulement respondre à ce que je luy disois pour le consoler : et je croy mesme qu'il n'auroit pas encore si tost cessé d'entretenir ses propres pensées, si Belesis ne fust entré. Il n'eut pourtant plus cette sorte curiosité, de sçavoir comment c'estoit passé l'entreveuë du Roy de Pont et de Mandane : et il escouta presques Belesis sans l'entendre, tant la veuë de cette Princesse avoit aporté de trouble dans son esprit. Mais Seigneur, luy dis-je, j'avois persé que comme la croyance de la mort de la Princesse Mandane avoit causé vostre plus grand desespoir, la certitude de sa vie, telle que vous la venez d'avoir par sa veuë, feroit aussi vostre plus sensible consolation : et cependant je vous voy plus affligé que vous n'estiez ces jours passez. Quoy Orsane, me dit il, vous croyez que je puisse voir Mandane triste et captive, sans en avoir une douleur extréme ? et triste et captive encore par moy seulement. Ha non Orsane, je ne sçaurois estre sensible à la joye, jusques à ce que j'aye reparé tous les crimes. Il m'a semblé, nous dit il, que dans le mesme temps que je la regardois, elle a souspiré : et que je voyois dans son coeur, que la juste mesure de la haine qu'elle a pour moy, estoit celle de sa douleur, l'ay donc veû dans son ame, adjousta t'il, tant d'horreur pour la memoire de Mazare, que je me suis persuadé, qu'elle s'en souvient tousjours malgré qu'elle en ait : et que cette haine renaist tous les jours dans son ame, à mesure qu'il luy arrive de nouvelles disgraces. jugez apres cela, si j'ay pû voir cette divine Princesse avec une joye tranquile ; je ne voudrois pourtant pas, poursuivit il, ne l'avoir point veuë, et ne l'avoir point veuë affligée : car enfin ma vertu estoit encore un peu foible et chancelante : et je ne sçay, si j'eusse trouvé les voyes de delivrer Mandane, si je ne l'eusse pas encore voulu delivrer pour moy. Mais aujourd'huy que j'ay veû ses beaux yeux tous prests à respandre des larmes, tant ils estoient melancoliques ; je suis Maistre de mon amour ; et je ne veux plus delivrer Mandane que pour elle mesme. Non imperieuse passion, s'escrioit il, qui as fait tous les crimes de ma vie ; tu ne m'en feras plus commettre : ma vertu est presentement plus forte que toy, et tu ne la pourras plus vaincre. Mais que dis-je ? reprenoit il un moment apres, ne donnons point à la Vertu, ce qui n'apartient qu'à l'Amour : et disons, pour parler plus veritablement, que c'est parce que je suis parfaitement amoureux, que j'agiray comme je veux agir. Jusques icy, nous dit il, j'avois aimé Mandane pour l'amour de moy : mais je veux commencer de l'aimer pour l'amour d'elle seule. je ne sçay pas poursuivit il, si je la pourray aimer sans desirs : mais je sçay du moins que je l'aimeray sans esperance, et par consequent sans l'offencer. Travaillons donc mon cher Belesis, luy dit ce genereux Prince, à delivrer ma Princesse : et pour y travailler avec plus de courage ne songeons jamais que nous la delivrerons pour un Prince plus heureux que nous : car encore qu'il merite son bonheur, j'aurois peut-estre quelque peine à n'en murmurer pas, quoy que je sois resolu de ne le troubler jamais. Voila Seigneur, quels furent les sentimens de l'illustre Mazare, qui passa le reste du jour, et toute la nuit suivante, dans une douleur extréme. Cependant pour ne s'amuser pas à souspirer inutilement, il songea à observer avec beaucoup de foin, quelle garde on faisoit à la Citadelle à entretenir l'amitié qu'il avoit avec celuy qui en est Gouverneur : afin de voir ce qu'il y auroit moyen de faire, pour la liberté de Mandane. Pour se faire donc des Amis et des Creatures, il rendoit office jusques aux moindres Soldats, ou aupres de Cresus, ou aupres du Roy de Pont, ou aupres d'Abradate, de qui il a aussi esté fort aimé. Il chercha encore à faire amitié avec Andramite, qu'il obligea bientost après qu'il eut amené les Princefles d'Ephese à Sardis ; car le bruit s'estant enfin espandu, toit par les prisonniers, ou par quelque autre voye qui m'est inconnue, que vous aviez esté pris aussi bien que le Roy d'Assirie et le Prince Artamas, et qu'Andramite à la priere de la Princesse Palmis, vous avoit redonné à la Princesse Mandane, et vous avoit delivré ; Cresus en entra en une colere si grande que les Princesses en furent resserrées pour quelques jours : et qu'Andramite en fut disgracié, quoy qu'il eust mis le Roy d'Assirie et le Prince Artamas entre les mains de ce Prince. Mais comme il paroistoit clairement qu'Andramite avoit fait la chose sans penser la faire, tout le monde le pleignoit : de sorte que mon Maistre, qui dans le dessein qu'il avoit, ne cherchoit qu'à faire amitié avec des gens de qualité, puissans et mescontens tout ensemble, servit Andramite autant qu'il pû»t en cette occasion, et le servit mesme utilement : estant certain que Cresus deffera plus aux raisons et aux prieres de mon Maistre, qu'il n'avoit fait à celles de beaucoup d'autres, qui luy avoient parlé pour Andramite : ce qui l'obligea si sensiblement, qu'il luy promit une amitié eternelle. Mais quoy que Cresus revist Andramite comme auparavant, il demeura toujours dans son coeur un secret despit d'avoir pû estre soubçonné par un Prince à qui il avoit tant donné de marques d'une grande fidelité : pour le Roy de Pont, il eut une douleur la plus grande du monde, que vous n'eussiez pas esté pris : luy semblant que si cela eust esté, la guerre eust pû se terminer heureusement pour luy, en vous rendant la liberté, pour satisfaire à ce qu'il vous doit : et en ne la rendant jamais à la. Princesse Mandane, pour satisfaire sa passion. Comme les choses estoient en cét estat, nous sçeusmes aussi que Tegée fils du Gouverneur de la Citadelle, estoit parmy les prisonniers de guerre que l'on avoit faits : et comme nous aprismes en mesme temps, qu'il estoit amoureux d'une Fille apellée Cylenise, qui estoit dans la Citadelle avec la Princesse Palmis ; le Prince mon Maistre pria Belesis qui a l'esprit fort adroit, de chercher les voyes de le voir : et de sçavoir de luy s'il n'avoit plus nulle intelligence dans la Citadelle afin que l'on pust delivrer sa Maistresse, et peut- estre le delivrer luy mesme. Belesis se chargea donc de cette commission, à cause que mon Maistre ne pouvoit pas me la donner ; parce que Feraulas qui estoit prisonnier avec Tegée m'auroit reconnu : et qu'il ne vouloit pas non plus aller au lieu où estoient les prisonniers de guerre, de peur que le Roy d'Assirie ne le vist : si bien qu'il falut que Belesis eust cét employ ; et certes il eust esté difficile de mieux choisir : car il s'en aquita admirablement, comme vous le sçaurez par la suitte de mon discours. En mon particulier, je taschois aussi de gagner quelques Soldats de la Citadelle, sans leur dire pourtant a quoy je les voulois employer : ainsi travaillant tous chacun de nostre costé, quoy que nous ne vissions pas encore grande apparence d'heureux succés à nostre entreprise, nous vivions pourtant avec un peu moins d'inquietude. Cependant comme le Roy de Pont estimoit infiniment le pretendu Telephane, il fit tout ce qu'il pût pour acquerir son amitié, bien qu'il n'y respondist pas trop : toutesfois comme il n'osoit pas sortir des termes de la civilité qu'il devoit à un homme de cette condition, le Roy de Pont ne s'en apercevoit pas, et l'aimoit extrémement : et jusques au point, que l'ayant trouvé un jour dans les Allées des Jardins du Roy, apres estre sorty du Conseil de guerre, qui c'estoit tenu ce jour là dans le Cabinet de Cresus ; il se mit à luy parler de ses malheurs et de son amour. Mais entre tant d'infortunes qui luy sont arrivées, il n'en exagera aucune avec tant d'ardeur, que celle d'avoir un Rival qu'il avoit tant aimé, et à qui il avoit tant d'obligation. En effet, (luy dit il, car mon Maistre nous raconta toute cette conversation à Belesis et à moy) n'est - ce pas une cruelle chose, qu'il faille estre injuste et ingrat, au plus Grand Prince du monde ? à qui je dois la vie et la liberté ; et à qui je devrois le Sceptre qui m'apartient et que j'ay perdu, si j'avois pû me resoudre à le recevoir de luy. Toutesfois je ne puis faire autrement : et l'amour que j'ay pour Mandane est si violente, que je ne suis plus Maistre de ma raison. Telephane entendant parler le Roy de Pont de cette sorte, creût que fortifiant un peu sa generosité, il pourroit peut - estre le porter à delivrer Mandane : si bien que poussé par un sentiment d'amour, qui ne luy permit pas d'hesiter un moment, sur ce qu'il avoit à dire ; il se mit à luy representer tout ce qu'il s'estoit tant dit de fois à luy mesme, depuis qu'il s'estoit repenty d'avoir enlevé la Princesse Mandane. Ne songez vous point (luy dit il apres plusieurs autres choses qu'il luy avoit dittes auparavant) que chaque moment que vous retenez la Princesse que vous aimes, elle vous haït davantage ? Ouy je le sçay bien, repliqua le Roy de Pont ; mais Telephane, adjoustoit il, imaginez vous, si vous avez aimé quelque chose, quelle difficulté il y a, à se resoudre de rendre une Princesse, qui dés qu'elle sera en liberté, sera en la possession d'un autre. Ha Telephane, pour me conseiller comme vous me conseillez, il faut n'avoir rien aimé ! Plust aux Dieux Seigneur (reprit il en soupirant, et ayant tant d'agitation dans l'esprit qu'il estoit aisé de voir qu'il ne mentoit pas) que ce que vous dittes fust vray. Non Seigneur, je connois l'amour : et c'est parce que je connois toute la puissance de cette passion, que je vous parle comme je fais. Car enfin quand on aime, n'est-ce pas pour estre aime ? Ouy sans doute, reprit le Roy de Pont : pourquoy donc, repliqua Telephane, faites vous tout ce qu'il faut faire pour estre haï ? C'est parce que je ne puis faire autrement, reprit il, car par quelle voye pourrois-je ne l'estre pas ? En redonnant la liberté à Princesse que vous aimez, respondit il ; n'estant pas possible qu'elle ne vous estimast pas infiniment, si vostre vertu avoit surmonté vostre passion. Apres cela Seigneur, vostre gloire s'épandroit par toute l'Asie : tous vos Sujets se rebelleroient contre celuy qui a usurpé vostre Royaume : tous les Princes s'armeroient pour vous faire reconquerir vostre Estat : et Cyrus mesme vous remettroit sur le Throsne. Enfin Seigneur (adjousta t'il, emporté par l'impetuosité de la passion qui le faisoit parler) je voudrois avoir fait une action semblable à celle que je vous conseille, et estre mesme assuré de mourir le lendemain, tant je la trouve glorieuse. Ha Telephane, s'escria le Roy de Pont, vous ne sçavez pas quelle est la passion que j'ay dans l'ame, quoy que vous ayez aimé ! L'Amour, adjousta ce Prince, est grande ou petite, selon la beauté qui la fait naistre, ou selon la sensibilité du coeur de celuy qui en est touché : c'est pourquoy tout le monde n'aime pas esgalement. Mais Telephane, je suis le plus sensible de tous les hommes, et Mandane est la plus belle et la plus parfaite Personne de la Terre : venez Telephane (luy dit il en le prenant par le bras, et luy voulant faire prendre le chemin de la Citadelle) venez voir ma justification ou mon excuse, dans les beaux yeux de la Princesse que j'adore : car encore que je ne les voye jamais qu'irritez, ou du moins melancoliques, vous ne laisserez pas de connoistre qu'il est impossible de m'en priver, sans mourir. Telephane fort surpris de la proposition que le Roy de Pont luy faisoit, en fut si interdit, que si ce Prince eust eu l'esprit libre, il s'en seroit apperçeu. Ce qui causoit son chagrin, estoit que quelque passion que mon Maistre eust de voir Mandane, il ne la vouloit pas voir avec le Roy de Pont : de sorte que pour s'en excuser, Seigneur, luy dit il, s'il ne faloit qu'avoir veû la beauté de la Princesse que vous aimez pour vous justifier, vous le seriez desja dans mon esprit : car je la vy le jour qu'elle arriva à Sardis : Joint que plus je la verrois triste, et plus je vous accuserois. Le Roy de Pont ne se rebuta pourtant pas : et il pressa encore plusieurs fois mon Maistre de l'accompagner chez cette Princesse.

Histoire de Mazare : Telephane confident du roi de Pont


Pardonnez moy Orsane, dit Cyrus, si j'interromps vostre recit, pour vous demander si ce Prince la voit tous les jours ? Ouy tant qu'il est à Sardis, repliqua t'il, nulle autre Personne n'en ayant eu la liberté depuis qu'elle y est. Il est vray toutesfois qu'il n'en a guere esté plus heureux : car à ce que j'ay oüy dire à un des siens, qui est fort avant dans ses secrets, et qui n'est pourtant pas trop secret ? il ne luy rend pas une visite, qui n'augmente tout à la fois, son amour et son desespoir : la trouvant tousjours plus belle et plus rigoureuse. Cyrus ayant alors demandé pardon aux deux Princesses avec qui il estoit, Orsane reprit son discours de cette sorte. Le Roy de Pont ayant donc fort pressé mon Maistre d'aller chez Mandane, et pressé jusques au point que le pauvre Telephane ne luy disoit que de mauvaises raisons pour s'en excuser ; il fut contraint de le laisser, et d'entrer sans luy dans la Citadelle : où il fut par une grande Allée de Cyprès, qui le conduisit jusques à une porte du Jardin qui donne vers les Fossez de cette Place. Apres qu'il l'eut quitté, il se promena plus de deux heures dans cette Allée où il estoit, afin de s'entretenir de l'avanture qui luy venoit d'arriver : par hazard Belesis et moy l'ayant trouvé, il nous dit ce qui luy estoit advenu : en suitte dequoy s'arrestant vis à vis de nous et nous regardant fixement, ne faut il pas advoüer, nous dit il, que la Fortune est bien ingenieuse à me tourmenter, et à vouloir que je sois tousjours criminel, et tousjours malheureux ? puis qu'enfin, nous dit il, je voy bien que pour faire une bonne action, comme est celle de delivrer la Princesse que j'ay enlevée, il faudra que j'en face cent mauvaises : il faudra, dis-je, que je me déguise ; que je trompe ceux qui se fient en moy ; que je parle tousjours contre la verité ; que je sois d'un Party, en faisant semblant d'estre d'un autre ; et tout cela pour mettre la Personne que j'adore en la puissance d'un Rival aimé. Car mes chers Amis (nous dit il presques les larmes aux yeux) mettre Mandane en la sienne propre, c'est la mettre assurément bien tost en celle de Cyrus : cependant je me le suis promis à moy mesme : et il faut ou l'executer, ou mourir. Seigneur, reprit Belesis, je ne desespere pas de vous donner les voyes de faire le premier : car, luy dit il, j'ay trouvé les moyens en subornant quelques uns des Gardes de Tegée de parler à luy plusieurs fois : et de le disposer à faire tout ce qu'il pourra pour tascher de surprendre la Citadelle. Il m'a mesme donné un Billet pour un vieil Officier qui y demeure, qu'il m'a dit estre fort avare, et que j'ay en effet trouve tout prest à recevoir des presens : etpar consequent aussi tout prest à faire tout ce que l'on voudra pourveû qu'on luy donne. Il m'a dit de plus, que lors que l'on aura trouvé les voyes de delivrer les Princesses et sa chere Cylenise, il sçaura bien trouver celles de s'eschaper, sans que personne s'en mesle. Parce que celuy qui commande tous ceux qui gardent les Prisonniers de Guerre, est tellement à luy, que s'il l'avoit entrepris, il les feroit tous sauver, à la reserve du Prince Artamas, qui a ses Gardes à part. Mais, interrompit mon Maistre, pourquoy Tegée est il encore Prisonnier, s'il est en pouvoir de recouvrer la liberté ? c'est parce, repliqua Belesis, qu'en cét estat là il n'est point suspect : et qu'il a voulu tascher de trouver les moyens de delivrer les Princesses, pour obliger deux Grands Princes, et de delivrer Cylenise pour se satisfaire luy mesme. De sorte, adjousta Belesis, que j'ay presques trouvé l'affaire toute faite : ne luy manquant plus que deux choses, c'est à dire quelques gens d'execution que je luy ay promis : et de pouvoir faire sçavoir aux Princesses que l'on songe à leur liberté, afin qu'elles se preparent à suivre leurs Liberateurs. Aussi est-ce pour cela qu'il m'a donné un Billet pour ce vieil Officier dont je vous ay parlé : avec intention qu'il tasche de faire sçavoir aux Princesses que l'on pense à les delivrer : mais il m'a dit qu'il luy sera fort difficile : et qu'il luy sera bien plus aisé de nous livrer une porte pour les enlever tout de bon, que de leur parler. Mais Belesis, reprit Telephane, pourquoy ne m'avez vous rien dit de vostre negociation ? C'est parce que j'ay voulu que la chose fust un peu plus avancée, repliqua t'il ; et je pense mesme que si ce n'eust esté pour vous consoler, je ne vous en eusse pas encore parlé, à cause que l'entreprise ne se peut pas executer si tost ; d'autant qu'un Capitaine qui est celuy qui ale plus de pouvoir dans la Citadelle apres le Gouverneur, et qui est amy particulier de Tegée, n'y est pas presentement, et n'y sera de quinze jours : estant allé hors de Sardis pour quelque affaire particuliere qu'il a. Telephane voyant donc que Tegée estoit Maistre de ses Gardes ; qu'il avoit une puissante intelligence dans la Citadelle ; que j'y avois gagné plusieurs Soldats ; et qu'il ne s'agissoit plus que d'avoir une escorte, et d'avertir les Princesses, ne songea plus à rien qu'à vaincre ces deux obstacles. Quelques jours apres ; la nouvelle estant venuë de la prise de Nysomolis, et de la terreur que vos Armes portoient par toute la Lydie, il falut malgré qu'en eust Telephane, pour ne se rendre pas suspect, etpour satisfaire à l'opinion avantageuse que l'on avoit conçeuë de luy, qu'il allast montrer qu'il la meritoit, et qu'il allast à la guerre : il fut donc avec Andramite ; où en diverses petites rencontres, il se signala hautement. Il voulut pourtant que Belesis et moy de meurassions à Sardis, pour tenir Tegée et tous ceux qui estoient de son intelligence, dans la volonté d'executer l'entreprise, quand l'heure en seroit venuë : avec ordre de l'en advertir promptement, afin qu'il trouvast : un pretexte pour revenir à Sardis. Voila donc, Seigneur, où en estoient les choses pendant que vous preniez des Villes, et que vous faisiez quitter les Postes qu'occupoient les Troupes Lydiennes : mais pour accourcir mon discours autant que je le pourray, voila encore Seigneur, les termes où en estoit l'entreprise de delivrer Mandane : lors qu'apres que vous eustes demandé à combatre le Roy de Pont, il se fit une entreveuë de vous et de ce Prince, où vous reconnustes le Prince Mazare parmy ceux qui l'accompagnoient. je ne doute pas, Seigneur, que vous n'ayez quelque curiosité de sçavoir pourquoy mon Maistre fut à ce lieu là, car je l'ay euë comme vous : mais il ne m'en a pû dire autre chose, sinon que croyant assurément vous avoir rencontré et parlé à vous en Paphlagonie, sans que vous l'eussiez connu : il crût au avec certitude, que vous ne le connoistriez pas non plus en Lydie : et qu'ainsi il pouvoit hardiment sans s'exposer à estre descouvert, accompagner le Roy de Pont qui l'en pressa extrémement : et satisfaire l'envie qu'il avoit d'estre present à une entreveuë où il avoit un interest caché, que personne ne sçavoit que luy. Car enfin il m'a dit qu'en allant au lieu où vous et le Roy de Pont vous deviez voir, il y eut des momens où il craignit que vous ne persuadassiez à ce Prince de rendre Mandane, et que ce ne fust pas luy qui eust la gloire de la delivrer : et il y en eut d'autres aussi où se deffiant de l'heureux succés de son entre prise, il desira que le Roy de Pont se laissast toucher à vos raisons. Quoy qu'il en soit, le Prince Mazare (que je ne nommeray plus Telephane, puis que je suis arrivé à l'endroit où il fut reconnu) fut avec le Roy de Pont, pour des causes si differentes et si opposées, qu'il n'a mesme jamais pû me les bien démesler. Cependant, Seigneur, faites moy s'il vous plaist la grace de m'avoüer, qu'il ne faut jamais juger sur des aparences : car enfin j'ay sçeu que quand vous vistes cét Escu où le Prince mon Maistre a fait representer la Mort, et fait mettre des paroles qui témoignent qu'il s'en juge digne : que vous eustes, dis-je, veû celuy qui le portoit, et reconnu que c'estoit le Prince Mazare ; vous eustes de la haine et de la colere pour luy : et que vous en donnastes des marques si visibles, et par vos paroles, et par vostre action, que personne ne pût douter de vos sentimens. Toutesfois, Seigneur, cét homme que vous haissiez, ne songeoit alors à rien, qu'à vous rendre la Princesse Mandane, et qu'à s'en priver pour toujours : et en effet j'ay sçeu qu'il vous respondit, avec toute la moderation, dont un homme courageux peut estre capable. je ne vous diray point, Seigneur, quels furent ses sentimens en cette occasion ; car vous pouvez facilement vous les imaginer : mais je vous diray qu'apres que par la prudence d'Abradate cette dangereuse conversation eut finy, et que chacun entrepris le chemin de son Quartier, le Roy de Pont ne sçavoit plus comment agir avec le Prince Mazare : qui de son costé ne sçavoit aussi pas trop bien ce qu'il devoit dire au Roy de Pont. Car dans l'inquietude qu'il avoit, de craindre qu'estant découvert pour ce qu'il estoit, il n'eust beaucoup plus de difficulté à executer son entreprise, il n'avoit pas l'esprit bien libre : et si le Roy de la Susiane n'eust fait le tiers en cette conversation, il en seroit peut-estre arrivé quelque malheur. Apres avoir donc marché quarante ou cinquante pas sans rien dire, Abradate s'aprocha de mon Maistre avec beaucoup de civilité : et luy adressant la parole, genereux Prince, luy dit il, je suis bien fâché d'estre obligé de vous rendre plus de respect que je ne vous en ay rendu jusques icy : car puis que vous ne vouliez pas estre connu, je pense que vous aimeriez mieux estre encore Telephane, que d'estre le Prince Mazare : quoy que vous ayez rendu ce Nom si celebre, que vous ne puissiez je quitter sans vous faire tort. Seigneur, reprit il (car j'ay sçeu exactement tout ce que ces Grands Princes se dirent en cette occasion) j'ay tousjours esté si malheureux, tant que j'ay porté le Nom de Mazare, qu'il n'est pas fort estrange que j'aye eu le dessein. de le quitter durant quelque temps : mais à ce que je voy, celuy de Telephane ne m'est guere plus heureux. Pendant cela, le Roy de Pont ne parloit point, et rapelloit dans sa memoire, de quelle façon Mazare avoit vescu à Sardis : il se souvenoit qu'il n'avoit point voulu aller voir Mandane, quand il l'en avoit pressé et en comprenoit alors la raison. Il pensoit qu'il avoit fait amitié avec le Gouverneur de la Citadelle, et avec tous les gens de qualité de la Cour : et il voyoit enfin qu'il faloit que Mazare eust un dessein. Mais ne le pouvant comprendre, et voulant en estre esclaircy sans differer davantage, il s'approcha du Roy de la Susiane et du Prince Mazare, et regardant mon Maistre ; de grace, luy dit il, tout mon Rival que vous estes, ne me refusez pas une faveur que je vous demande, comme si vous estiez encore Telephane, de qui j'estois Amy, et Amy passionné, il n'y a pas un quart d'heure. Bien que je sois vostre Rival, reprit le Prince des Saces, et que par consequent Telephane n'ait jamais pû estre fort de vos Amis, non plus que Mazare, je ne laisse pas de vous dire, qu'il n'y a qu'un tres petit nombre de choses que vous ne puissiez pas obtenir de moy : car enfin apres avoir sauvé la vie à la Princesse Mandane, que j'avois fait perir malheureusement, vos prieres me doivent estre fort considerables, et me le seront en effet tousjours. Cela estant, repliqua le Roy de Pont, dittes moy un peu ce que je dois penser de vous : car je vous avoüe que je n'en sçay rien. Quand je me souviens, poursuivit il, de tout ce que je vous ay veû faire, je ne sçay plus où j'en suis : et je doute encore si vous estes Telephane, ou si vous estes le Prince Mazare. je suis sans doute le dernier, reprit il : mais puis que cela est, adjousta le Roy de Pont, comment vous elles vous venu jetter dans le Party de Cresus ; pourquoy avez vous caché vostre Nom ; et par quel motif avez vous agi comme vous avez fait ? est ce pour vous ou pour moy que vous avez combatu ? Ce n'est n'y pour vous ny pour moy (interrompit mon Maistre, avec autant de finesse que d'esprit, pour déguiser la verité de ses sentimens) mais ç'a esté contre Cyrus. Il ne me semble pourtant pas, reprit ce Prince, que vous luy ayez parlé avec autant de marques de haine qu'il en faut avoir, pour combatre en faveur d'un de ses Rivaux, afin de nuire à un autre : parlez donc je vous en conjure, que dois-je penser de ce que vous faites, et comment vous dois- je considerer ? Comme un homme, repliqua t'il en souspirant, qui ne pretend plus rien à la possession de Mandane : et plust aux Dieux, adjousta ce genereux Prince, que je pusse vous inspirer le repentir que j'ay de l'avoir enlevée : et d'estre cause de la plus grande partie des malheurs qu'elle a eus. Quoy Mazare, interrompit le Roy de Pont, vous ne pretendez plus rien à Mandane, et vous venez pourtant déguisé dans le lieu où elle est ; vous servez un de vos Rivaux ; vous combatez contre les Troupes de l'autre ; vous aportez soin à acquerir des Amis ; vous tesmoignez mesme estre des miens ; et tout cela sans avoir aucune pretention ! non non, cela n'est pas possible, et vous ne me le persuaderez jamais. Il n'est toutesfois pas bien aisé, dit le Roy de la Susiane, de concevoir quelle peut estre l'intention du Prince Mazare : il en a pourtant une, repliqua le Roy de Pont, de quelque nature qu'elle soit. Ce qui m'espouvante (poursuivit il en parlant à Abradate) c'est qu'il n'est rien que ce Prince n'ait fait, pour me persuader de rendre la Princesse Mandane à Cyrus : car enfin (adjousta t'il en parlant à mon Maistre) comment est il possible, si vous aimez encore cette Princesse, que vous m'ayez pû conseiller de la remettre entre les mains d'un Prince qui l'adore, et pour qui elle méprise tous ceux qui ont de l'amour pour elle ? Pour vous tesmoigner, dit Mazare, que je n'ay point d'interest caché : c'est qu'aujourd'huy que vous me connoissez pour ce que je suis, je vous dis encore la mesme chose : et je vous conjure de tout mon coeur, de redonner la liberté à la Princesse Mandane. je vous engage mesme ma parole, qu'en reconnoissance de ce que vous luy avez conservé la vie, et de ce que vous l'aurez delivrée, de partager un jour aveque vous le Royaume que je dois posseder, si nous ne pouvons conquerir les vostres. Non non, interrompit le Roy de Pont, vous ne voulez pas ce que vous dittes : ou si vous le voulez, vous n'estes plus mon Rival, et je puis vous regarder comme mon Amy. je ne sçay pas precisement, repliqua t'il, si je suis vostre Amy ou vostre Rival, tant ma raison est troublée : mais je sçay toutesfois que j'aime Mandane plus parfaitement que vous : puis que ne pouvant en estre aimé, je sçay borner mes esperances, et ne chercher plus que son repos. Si vous sçaviez, adjousta t'il, aussi bien aimer que je le sçay, vous sentiriez plus que vous ne faites, les souffrances de la personne aimée : pour moy qui ay creû l'avoir veuë noyer, je serois plus sensible à ses larmes que vous n'estes : et je ne serois pas capable d'estre si longtemps criminel. Au nom des Dieux, luy dit il encore, repentez vous comme je me suis repenty : et ne souffrez pas qu'un de vos Rivaux, ait cét avantage là sur vous. Au reste, ne pensez pas que je die que je ne pretens plus rien à la Princesse Mandane, pour m'empescher d'avoir un Ennemy aussi vaillant que vous l'estes : car l'ay si peu d'attachement à la vie, que si je ne considerois que moy, je devrois chercher une pareille occasion, afin de mourir plustost, et plus glorieusement. Mais c'est qu'effectivement je dis la chose comme je la pense ; et qu'il n'est pas plus vray que vous estes amoureux de la Princesse Mandane, qu'il est vray que je n'y pretens plus rien : et qu'il est vray que je souhaite avec ardeur que vous la remettiez en liberté, et mesme entre les mains de Cyrus, plustost que de la sçavoir malheureuse. Si ce que vous dittes est veritable, reprit le Roy de Pont, vous estes le plus vertueux de tous les hommes, ou le moins amoureux : et je m'estonne estrangement, si c'est le dernier, qu'une passion aussi mediocre que doit estre la vostre, vous ait obligé autrefois à enlever la Princesse Mandane, et à oublier tout ce que vous deviez au Roy d'Assirie. Comme les grands crimes, reprit mon Maistre, sont ceux qui donnent les grands repentirs, il n'est pas fort estrange qu'ayant fait une double injustice, j'en aye une confusion espouventable. Il est vray, repliqua le Roy de Pont, mais il l'est toujours beaucoup d'aimer, et de vouloir que l'on rende sa Maistresse à un Rival aimé. Cependant, dit le Roy de la Susiane, le Prince Mazare parle d'un air, qui me fait voir que sa bouche exprime les veritables sentimens de son coeur : c'est pourquoy je vous conjure tous deux de ne vous desunir point, quels que puissent estre vos desseins à l'un et à lautre. Pour moy, respondit le Roy de Pont, si le Prince Mazare m'engage sa parole, qu'il ne pretend plus rien à la Princesse Mandane, et qu'il n'a aucun dessein caché de l'enlever esgalement et à Cyrus, et à moy, je vivray aveque luy comme s'il n'estoit point mon Rival. Abradate prenant alors la parole, demanda à Mazare s'il ne vouloit pas bien s'engager à ce que desiroit le Roy de Pont ? puis que de luy mesme il avoit advoüé ne pretendre plus à la possession de la Princesse Mandane. Pendant que ce Prince luy disoit cela, il agitoitia chose dans son esprit : et trouvant en effet qu'en promettant ce qu'on vouloit qu'il promist, il ne s'engageroit à rien qui fust contraire à son dessein, puis qu'il ne vouloit pas enlever Mandane pour luy ; il le fit, quoy qu'avec beaucoup de repugnance : et s'il n'eust pas sçeu avec certitude que la mort du Roy de Pont ne delivreroit point Mandane, je pense qu'au lieu de promettre ce qu'il promit, il auroit mis l'Espée à la main, et auroit combatu ce Prince. Voila donc, Seigneur, comment cette conversation se passa : en suitte dequoy Abradate ayant apris à Cresus quand il fut à Sardis, la condition de mon Maistre, et luy ayant dit la chose avec beaucoup d'adresse, et fort obligeamment pour luy, il n'eut pas tant de soubçons dans l'ame que le Roy de Pont : qui depuis cela fit observer si soigneusement tout ce que nous faisions, que ce ne fut pas sans peine que nous entretinsmes les intelligences que nous avions sans qu'on s'en aperçeust. Cependant le Prince Mazare avoit une repugnance horrible à se déguiser comme il faloit : et si Belesis et moy ne luy eussions persuadé que la gloire d'une entre prise de cette nature, consistoit seulement à la faire reussir, et non pas aux moyens par lesquels on la cachoit : et qu'enfin les Conjurateurs qui soutenoient un mensonge le plus hardiment, quand la cause de la Conjuration estoit juste, meritoient le plus de loüange ; je pense que plustost que de faire ce qu'il faloit qu'il fist pour cacher son dessein, il se seroit porté à prendre quelque resolution fort violente. Depuis cela Seigneur, vous sçavez comment les choses se sont broûillées entre tous ces Princes, pour la liberté du Prince Artamas, et de la Reine devant qui je parle : et comment Andramite, et le Prince Myrsille ont pris le Party du Roy de la Susiane. Mais vous ne sçavez pas sans doute, que mon Maistre profitant de toutes ces divisions, vit secrettement plusieurs fois le genereux Abradate et Andramite : et leur disposa de telle sorte l'esprit, qu'ils luy promirent si les choses s'aigrissoient davantage, de ne rien entreprendre sans luy : mon Maistre ne s'ouvrant toutesfois pas à eux. Apres cela, je vous diray que la Tréve estant publiée, et le Capitaine Amy de Tegée qui estoit absent estant revenu à la Citadelle : mon Maistre fit semblant de se trouver un peu mal, afin d'avoir plus de temps à songer tout de bon à tascher de parler à la Princesse Mandane, ou du moins à Martesie : et nous fusmes si heureux, que par le moyen de cét Amy de Tegée, qui avoit la garde particuliere de l'Apartement des Princesses, il nous promit de me faire entrer de nuit dans la Citadelle, et de me faire parler à Martesie. Comme je sçavois que cette agreable Fille avoit tousjours eu assez d'amitié pour moy, depuis que j'avois esté son Guide, et que je l'avois remenée à Sinope, je creûs que je m'aquitterois fort bien de cét employ : mais quoy que le pusse faire, je ne pûs jamais empescher mon Maistre d'y vouloir venir : luy semblant que je n'exagererois pas assez bien son repentir. De sorte que ne pouvant pas luy resister davantage, je ceday à sa volonté : et je mis les choses en estat, que justement à neuf heures du soir, l'Amy de Tegée nous fit entrer mon Maistre et moy, sans que personne nous pust connoistre : et nous menant par un Escalier dérobé, il nous mit dans sa Chambre, et fut à celle de Mandane : où trouvant Martesie, qui avoit pour luy toute la complaisance qu'une personne judicieuse doit toujours avoir pour ceux qui la tiennent prisonniere ; il la suplia de luy vouloir donner une heure d'audiance : si bien que Martesie passant de la Chambre de sa Maistresse à la sienne qui estoit tout proche, ce Capitaine nous vint querir : et suivant ce que nous avions concerté mon Maistre et moy, je fus seule parler à Maitefie, afin de la tromper comme je m'en vay vous le dire. Car nous sçavions bien que la Princesse Mandane ne sçavoit pas que mon Maistre ne fust point mort, et qu'il estoit à Sardis : parce qu'il y avoit un ordre si exprès de Cresus et du Roy de Pont, de ne dire nulle nouvelle aux Princesses, que nous ne douions pas craindre qu'on eust dit celle là à la Princesse Mandane. Estant donc dans cette opinion, je fus conduit par ce Capitaine qui me laissa dans la Chambre de Martesie : qui ne me vit pas plustost qu'elle me donna cent marques de joye et de tendresse. Ha Orsane, me dit elle, ne pourriez vous point encore une fois en vostre vie me remener à Sinope, et m'y remener avec la Princesse ? Ouy aimable Martesie, luy dis-je, et c'est pour vous en faire la proposition que je suis icy. Ce que vous dittes a si peu d'aparence, repliqua t'elle que j'ay bien plus de sujet de croire que l'on vous met prisonnier aveque nous, que je n'en ay de penser que vous nous puissiez mettre en liberté : c'est pourquoy sans vous amuser à me dire un si agreable mensonge, dittes moy un peu en quel estat sont les affairez generales ; car nous ne sçauons rien icy, que ce qu'il plaist au Roy de Pont, qui ne veut pas que l'on sçache autre chose, sinon qu'il est amoureux. Aprenez moy donc, je vous en conjure, ce que fait l'illustre Cyrus, et en quel lieu est son Armée : dittes moy encore si le Prince Artamas est guery de ses blessures, car la Princesse de Lydie en est en une peine estrange : et si ce n'est pas vous demander trop de choses à la fois, vous me ferez aussi plaisir de m'aprendre ce qu'est devenu le pauvre Feraulas. Martesie m'ayant parlé de cette sorte, je satisfis sa curiosité : apres quoy reprenant le discours que j'avois conmencé, je l'assuray si fortement que je sçavois une voye infaillible de delivrer les Princesses, et de remettre Mandane entre les mains de Cyrus, qu'enfin elle creut qu'il y avoit de la verité en mes paroles. Mais en mesme temps elle me dit que quant à la Princesse Palmis, elle ne croyoit pas qu'elle voulust sortir de prison, que par la main du Roy son Pere : principalement puis que le Prince Artamas estoit prisonnier de guerre : mais que cela n'empescheroit pas que la Princesse Mandane ne sortist : c'est pourquoy, me dit elle, aprenez moy promptement ce qu'il faut faire. Il faut premierement, luy dis-je, que j'aye l'honneur de voir la Princesse : et que de plus, celuy qui est Chef de cette entreprise, et qui est presentement dans la Chambre du Capitaine qui m'a conduit icy, ait aussi la satisfaction de recevoir ses ordres de sa bouche. Tout ce que vous dittes, repliqua Martesie, n'est pas bien difficile à faire, pourveu que vous ayez patience : car je croy que la Princesse de Lydie se retirera bientost. Mais en attendant, adjousta t'elle, dittes moy quel est ce genereux Liberateur ; comment il pourra faire pour nous tirer d'icy ; et quand ce sera ? car je voudrois que ce fust à l'heure mesme s'il estoit possible. Vous sçaurez à loisir ces deux premieres choses que vous demandez, repliquay-je, mais pour ce qui est de vous tirer d'icy, ce sera dans trois jours si la Princesse le veut. Si elle le veut ! reprit elle, ha Orsane je vous assure qu'elle le voudra : puis qu'encore que le Roy de Pont soit aussi respectueux pour elle qu'il est injuste, je suis assurée qu'il n'est rien qu'elle ne fist pour sortir de sa puissance. Cependant, dit elle, afin de sçavoir plus promptement quand la Princesse de Lydie se retirera, et que nous puissions plus tost voir nostre Liberateur, suivez moy s'il vous plaist : en disant cela elle me mena par un petit Cabinet qui respondoit dans la Chambre de la Princesse, où l'on avoit fait un retranchement pour pouvoir avoir une Garderobe : car comme vous sçavez, les Places de guerre ne sont pas basties comme les Palais. Estant donc en ce lieu là, d'où nous pouvions entendre tout ce que ces Princesses disoient, nous nous mismes à escouter, afin de juger si la conversation finiroit bien tost : de sorte qu'apres nous estre teûs, j'entendis qu'une personne de qui la voix m'estoit inconnuë, et que Martesie me dit estre la Princesse Palmis, se pleignoit de l'opiniastreté de sa mauvaise fortune. Pour moy, luy repliqua la Princesse Mandane ; je n'ose presques plus me pleindre de la mienne : car puis que la conformité de nos malheurs m'a fait acquerir vostre affection, et a en quelque façon causé l'amitié du Prince Artamas, et de l'illustre Cyrus, il me semble que je les dois souffrir plus patiemment. Ha Madame, interrompit la Princesse Palmis, ne donnez pas une cause si fâcheuse à l'affection que j'ay pour vous : et ne cherchez pas en la conformité de nos disgraces, ce que vous ne pouvez trouver qu'en vostre rare merite. Joint qu'à regarder les choses de fort prés, il y a tousjours eu une notable difference, entre les malheurs de Cyrus et ceux d'Artamas : et entre les vostres et les miens. Il y a pourtant beaucoup de choses qui se ressemblent, repliqua Mandane : car enfin si le malheureux Cyrus a esté exposé, Artamas l'a esté aussi : que si l'un a changé son Nom en celuy d'Artamene, l'autre a porté celuy de Cleandre qui n'estoit pas le sien. Ils ont tous deux esté braves ; ils ont tous deux esté Conquerans ; ils ont tous deux esté amoureux : et s'il y a quelque difference, c'est que le Prince Artamas a aimé par raison, et que Cyrus a aimé par inclination seulement. Vous n'avez, interrompit la Princesse Palmis, qu'à transposer le Nom d'Artamas, et à le mettre à la place de celuy de Cyrus, et vostre discours sera juste : de grace, laissez moy achever, poursuivit Mandane : et voyons si je n'ay pas raison d'attribuer à la conformité de nos infortunes, la pitié que vous avez des miennes. En effet outre ce que j'ay desja dit, ces deux Princes ont esté aimez des Rois qu'ils ont servis, et ont tous deux esté mis en prison, par ceux pour qui ils avoient hasardé mille fois leur vie. Si Cresus vous a voulu mal, parce que vous ne haissiez pas l'illustre Cleandre, Ciaxare durant longtemps m'a presques haie, parce que j'estimois trop Artarmene. Enfin que vous diray-je encore de plus ? Cyrus et Artamas ne furent ils pas prisonniers de guerre, quand Andramite nous amena icy ? n'avez vous pas eu plusieurs persecuteurs aussi bien que moy. ' et si Adraste et Artesilas sont morts pour vous, le malheureux Mazare ne perit il pas à ma consideration ? Ne sommes nous pas à l'heure que je parle en mesme prison ? et ne faut il pas tomber d'accord, qu'il semble que le Ciel ait eu dessein de faire que ne me pouvant aimer par la ressemblance de tant d'admirables qualitez qui sont en vous, et qui ne sont pas en moy, vous m'aimassiez seulement parce que je suis malheureuse comme vous, et de mesme maniere que vous ? Pour vous montrer, repliqua la Princesse Palmis, que l'amitié que je vous porte ne vient que de vostre merite seulement, et point du tout de la ressemblance de nos avantures ; il faut que je vous fasse voir qu'il ne peut y avoir rien de plus esloigné : estant certain que les evenemens qui en aparence ont le plus de rapport, ont des circonstances qui les rendent si differents, qu'à parler raisonnablement, on ne peut pas dire qu'ils se ressemblent : et par consequent vous ne devez pas croire que l'affection que j'ay pour vous, ait une semblable cause. j'advoüe toutesfois que quant à la naissance, il y a de l'égalité : mais comme vous ne parlez que des malheurs, je ne la mets pas en conte. je sçay bien aussi, qu'encore que la maniere dont Cyrus et Artamas ont esté exposez, soit absolument differente, c'est pourtant quelque espece de raport : cela est toutesfois une circonstance de leur vie si generale, qu'ils ont cela de commun aussi bien avec Semiramis et beaucoup d'autres de l'Antiquité qu'entre eux. Mais depuis cela, Madame, tout est different en leurs advantures : car enfin quand Cyrus n'estoit qu'Artamene, il sçavoit pourtant qu'il estoit Cyrus, et n'ignoroit nullement sa condition : où au contraire, le malheureux Cleandre ne sçavoit luy mesme qui il estoit : et se trouvoit si esloigné de ce que je suis, qu'il ne condamnoit guere moins son amour, que je l'eusse condamnée si je l'eusse sçeuë alors, et que je la condamnay quand je la sçeus. Artamene n'avoit qu'à dire qu'il estoit Cyrus, pour faire connoistre qu'il estoit d'une naissance égalle à la vostre ; mais au lieu de cela Cleandre durant tres long temps, n'osoit presques souhaiter de sçavoir qui il estoit : de peur qu'il ne luy fust plus desavantageux d'estre connu que de ne l'estre pas. Les faux noms qu'ils ont portez l'un et l'autre, leur ont mesme esté donnez bien differemment : car Cyrus prit celuy d'Artamene pour se déguiser, et Artamas sans sçavoir seulement son veritable Nom, reçeut celuy de Cleandre, de Thimettes qui le luy donna, ne croyant pas qu'il le deust jamais quitter. Il est vray qu'ils ont esté tous deux braves, et tous deux Conquerans, mais avec une notable difference : puis qu'enfin la Fortune a presques renfermé les victoires d'Artamas dans le Royaume de mon Pere : pendant qu'elle a estendu les conquestes de Cyrus par toute l'Asie. La naissance de leur passion, est mesme aussi differente, que le merite des deux Personnes qui leur en ont donné est esloigné l'un de l'autre : et quant à la prison où ils ont esté tous deux, ç'a esté encore par des causes bien dissemblables. La jalousie et la meschanceté d'Artesilas, firent la prison de Cleandre : et la preocupation de Ciaxare celle d'Artamene : quoy que je sois contrainte d'advoüer, qu'il y a eu une égalle injustice en l'une et en l'autre : De plus, la haine que Ciaxare a portée à Cyrus, n'a esté que parce qu'il avoit mal entendu les menaces des Dieux : mais pour le Roy mon Pere, il n'a haï Artamas, que parce qu'il a creû que je l'aimois : et par consequent la cause de sa haine ne sçauroit cesser, conme celle de la haine de Ciaxare a cessé. Au reste, il ne me semble pas que vous ayez raison de trouver qu'il y ait de l'égalité en leur derniere prison : puis que celle de Cyrus ne dura qu'une heure au plus ; que celle d'Artamas dure encore, et qu'outre cela il fut dangereusement blessé. Renfermez donc de grace, poursuivit elle toutes ces ressemblances que vous trouvez en nos advantures, en une seule, qui est que nous sommes en prison : encore est-ce bien differemment : car vous sçavez qu'il y a deux cens mille hommes en armes pour vostre liberté, que le plus vaillant Prince de la Terre, et le plus Grand Capitaine tout ensemble, commande cette grande Armée, et qu'il ne combat que pour vous. De plus, vous pouvez luy souhaiter la victoire, et faire des voeux pour l'obtenir : mais pour moy, je ne suis pas seulement privée de toute esperance de secours, mais encore de toute consolation : si ce n'est de celle de vostre amitié, qui en est veritablement une fort grande. Car enfin, il ne m'est pas permis de desirer pour recouvrer ma liberté, que le Roy mon Pere soit vaincu ; qu'il perde la Couronne ; et qu'il devienne Esclave. Cependant si Cyrus est vainqueur, la chose sera ainsi : et s'il ne l'est pas, le Prince Artamas perira en prison, et je mourray en celle où je suis. De sorte que sans pouvoir seulement faire un desir innocent qui me soit avantageux, il faut que je souffre les maux qui m'accablent, sans en souhaiter mesme la fin. jugez apres cela, si je puis tomber d'accord que je dois vostre affection à mes infortunes : et si je ne dois pas vous soutenir, que cela n'est point du tout, afin d'avoir du moins la consolation de m'en pleindre : ce que je ne pourrois faire, si je croyois leur devoir vostre amitié. Ce que vous me dittes, repliqua Mandane, est aussi spirituel qu'obligeant : mais apres tout, je ne laisse pas d'estre persuadée que les Dieux ont eu dessein que le Prince Artamas aimast et servist Cyrus, et que Cyrus aussi protegeast et consolast Artamas : et qu'ils n'ayent du moins eu intention que la pitié qui attache si facilement les malheureux les uns aux autres, fist que nous trouvassions quelque soulagement à nous entretenir de la difference de nos malheurs, et à nous rendre tous les offices que des Personnes prisonnieres se peuvent rendre. Apres cela, ces deux Princesses dirent encore beaucoup de choses que je n'entendis pas bien, parce que Martesie m'en empeschoit. j'avois mesme eu asses de peine à l'obliger de me permettre d'escouter ce que je viens de vous dire : car elle me faisoit tousjours quelque question, où je respondois en deux mots, et mesme quelquefois de la teste seulement : parce qu'ayant oüy que la Princesse Mandane avoit nommé une fois le Prince mon Maistre, je voulois tousjours sçavoir si elle n'en parleroit point davantage. C'est pourquoy malgré Martesie, qui s'estoit ennuyée d'escouter, et qui me vouloit entretenir, l'entendis ce que je viens de dire : que j'ay esté bien aisé d'apprendre à l'illustre Cyrus, afin de luy faire juger qu'estant aussi fidelle à mon Maistre que je le suis, je ne luy apprendrois pas les sentimens avantageux que la Princesse Mandane a pour luy, si je ne sçavois avec certitude que le Prince Mazare n'y pretend plus rien. Mais pour revenir à mon discours, vous sçaurez, Madame, qu'enfin la Princesse de Lydie quitta Mandane, et passa de sa Chambre dans la sienne, qui n'en estoit separée que par une petite Antichambre, qui estoit commune à toutes les deux.

Histoire de Mazare : rencontre de Telephane et de Cyrus


Elle ne fut pas plustost sortie, que sçachant qu'il n'y avoit plus qu'Arianite avec elle, je fus prendre mon Maistre au lieu où je l'avois laissé, pour l'amener dans la Chambre de Mandane : le Capitaine qui nous avoit fait entrer dans la Citadelle, nous menant encore jusques à la porte et nous y laissant, afin d'aller prendre garde que l'on ne nous peust descouvrir. Comme Martesie estoit allée preparer la Princesse à recevoir un homme qui la vouloit delivrer ; et qu'elle luy avoit dit que c'estoit moy qui le luy conduisois, elle chercha à s'imaginer quel pouvoit estre ce Liberateur : et j'ay sçeu depuis par Martesie, qu'elle avoit creû que ce ne pouvoit estre que l'illustre Cyrus. De sorte qu'ayant une extréme frayeur de penser qu'il se fust mis en un si grand danger à sa consideration, elle n'avoit pas toute la joye qu'elle devoit avoir, de la liberté qu'on luy faisoit esperer. Apres cela, Madame, il vous est ce me semble aisé de vous representer quel fut l'estonnement de cette Princesse : lors qu'au lieu de voir entrer l'invincible Cyrus, dont elle avoit l'imagination toute remplie, elle vit à ses pieds le Prince Mazare qu'elle croyoit mort. Elle se tourna alors avec precipitation vers Martesie, comme pour luy demander si ce qu'elle voyoit estoit vray ? et pourquoy s'il l'estoit, elle l'avoit trompée ? Martesie de son costé, qui n'estoit pas moins surprise que la Princesse, me regardoit avec un estonnement si grand, qu'elle ne pouvoit me demander pourquoy je luy avois déguisé la verité ? Cependant mon Maistre ne fut pas plustost à genoux aupres de Mandane, qui n'avoit pas la force de se lever, que luy adressant la parole ; Madame, luy dit il, vous voyez à vos pieds un homme ressuscité : mais ressuscité aussi innocent qu'il estoit criminel, un quart d'heure devant que de faire naufrage avecque vous. C'est pourquoy je vous conjure de ne me traitter plus comme je meritois de l'estre, lors que j'eus l'injustice de vous enlever : puis que je ne suis plus maintenant, le mesme que j'estois alors. je ne vous demande plus, divine Princesse, que vous souffriez que je vous adore, puis que c'est une chose que je suis resolu de faire en secret dans mon coeur, tout le reste de ma vie : mais je vous suplie seulement, de me vouloir pardonner un crime, que je suis prest de reparer, en vous redonnant la liberté que je vous ay ostée. Ha Mazare, interrompit la Princesse, on ne m'abuse pas à Sardis, comme on me trompa à Sinope ! et je n'ay plus presentement pour vous, les sentimens que j'avois en ce temps là. je suis pourtant, repliqua t'il en soupirant, moins indigne de vostre amitié, que je ne le fus jamais : car enfin, Madame, lors que vous me l'aviez accordée à Babilone, je ne faisois que combatre contre la passion que vous aviez fait naistre dans mon coeur : et l'on peut dire qu'encore que je creusse combattre de toute ma force, je me deffendois pourtant foiblement : En effet, je suis vaincu par cette imperieuse passion : ma vertu luy ceda absolument : elle chassa de mon ame la generosité et la raison : et me força enfin a Sinope à faire la plus violente et la plus injuste action, dont on puisse estre capable. je vous enlevay donc, Madame, et je vous enlevay en vous trompant, et en vous persuadant que je voulois vous remettre entre les mains de qui il vous plairoit : mais divine Princesse, je ne fus pas longtemps criminel : puis que je me repentis aussi tost de ce que j'avois fait, et que le commandement que je fis au Pilote, de tourner la Proüe de la Galere vers Sinope, fut ce qui vous mit en estat de perir. Non non, interrompit Mandane, vous ne me persuaderez pas ce que vous dittes : je fus trop cruellement trompée de vous, pour m'y pouvoir jamais confier : car Mazare, pour vous faire voir combien vostre crime me doit paroistre grand, il faut que je vous advoüe, qu'excepté Cyrus, je ne croyois pas qu'il y eust un homme au monde, de qui la vertu égalast la vostre. je vous estimois autant que j'estois capable d'estimer quelqu'un ; je croyois vous avoir de l'obligation, et je vous en avois en effet : et pour dire quelque chose de plus, je vous aimois comme si vous eussiez esté mon Frere. jugez apres cela, comment j'ay deû passer d'une extremité à l'autre, apres la violence que vous m'avez faite ; apres m'avoir trompée avec tant d'adresse ; et m'avoir causé tous les malheurs qui me sont arrivez. En verité Mazare, adjousta t'elle, je ne sçay comment les Dieux vous ont conservé la vie : puis que non seulement vous estes cause de toutes mes infortunes, mais de celles de toute l'Asie, qui n'est en guerre que parce que vous m'avez enlevée. Cessez Madame, reprit ce Prince affligé, cessez de me reprocher mon crime, puis que je le voy aussi grand qu'il est : car sans considerer les malheurs des autres, je n'ay qu'à penser à ceux que je vous ay causez, et que je vous cause encore : et je n'ay enfin qu'à me souvenir que j'ay perdu le respect que le vous devois : Mais Madame, le repentir que j'en ay eu, et que j'en auray jusques à la mort, est un chastiment si rude, que si vous en connoissiez la grandeur, vous auriez peut-estre pitié de ce que je souffre. Ne le trouvant pourtant pas proportionné à ma faute, je m'en suis encore imposé un plus rude : c'est Madame, de vous remettre moy mesme entre les mains de Cyrus : de cét heureux Rival, dis-je, à qui les Dieux ont reservé de si favorables avantures, que ses Rivaux mesmes travaillent à delivrer pour luy seulement, la Princesse qu'il adore, et qu'ils adorent aussi bien que luy. C'est pour cela, Madame, adjousta t'il, que j'ay quitté un Desert où je m'estois confiné : que je suis venu en Lydie, sous un autre Nom que le mien : et que je me suis déterminé à vous tirer de prison. Les Dieux ont sans doute favorisé mon entreprise : et j'ay amené la chose au point, que si vous le voulez, dans trois jours vous serez hors d'icy, et dans le Camp de Cyrus. En achevant ces paroles, le Prince Mazare souspira malgré qu'il en eust, d'une maniere si touchante, qu'il estoit ce me semble aisé de voir qu'il se repentoit veritablement : neantmoins la Princesse Mandane ne se le pût jamais imaginer. Il y avoit pourtant quelques instants, où toutes les choses que luy disoit ce Prince affligé l'esbranloient : mais un moment apres, la défiance reprenoit sa place dans son coeur : et faisoit qu'elle ne pouvoit croire que le Prince Mazare eust effectivement dessein de la remettre en liberté. Elle voyoit bien qu'il faloit qu'il eust une grande et puissante intelligence dans la Citadelle : et elle pensoit aussi que puis qu'il avoit eu assez d'adresse pour trouver les moyens d'y entrer, il pourroit encore avoir celle de l'en pouvoir faire sortir. Mais en mesme temps elle croyoit que ce seroit pour l'enlever une seconde fois, et non pas pour la delivrer veritablement : de sorte que quoy qu'il luy peust dire, elle ne le croyoit point : et luy disoit tousjours constamment, qu'elle aimoit mieux demeurer prisonniere que de le suivre conme il le luy proposoit. Quoy Madame, luy disoit il, vous ne voulez point me croire, lors que je vous assure que je me repens, et que pour reparer mon crime, je veux vous remettre en liberté ! je n'ay pas la force, adjoustoit il, de vous dire que je n'ay plus d'amour pour vous : car Madame, je ne veux pas mesler le mensonge avec la verité : mais je vous proteste en presence des Dieux qui m'escoutent, que cette passion est sans esperance, et sans aucune pretention. je ne veux autre chose, qu'obtenir mon pardon, et vous remettre en liberté : apres cela, je mourray sans murmurer. Il est mesme juste, adjousta t'il, que pour me punir plus rigoureusement, cette passion demeure dans mon ame : regardez la donc comme un suplice, qui me punit de ma faute, et vous la souffrirez sans doute : principalement quand vous verrez que je ne vous en demanderay aucune reconnoissance. Cependant ne me donnez pas le desplaisir, de voir que quand je vous ay dit un mensonge, qui vous estoit desavantageux, vous m'avez creû : et que lors que je vous dis une verité qui peut rompre vos chaines, vous ne me croyez pas. Non non, interrompit la Princesse, vous ne me tromperez pas une seconde fois ; je me fiay en vous, parce que je vous croyois incapable de me tromper : mais apres m'avoir trompée, je ne m'y sçaurois plus fier. Ne considerez vous point Madame, reprit il, que mesme il est impossible que je puisse avoir un mauvais dessein ; car comment ferois-je pour l'executer ? je puis sans doute vous tirer de prison, parce que le Camp de Cyrus est un lieu de retraitte tres proche et tres assuré : mais si je voulois vous enlever au Roy de Pont seulement, et vous enlever pour moy mesme, comment en viendrois-je à bout ? Sardis ne seroit pas un lieu seur à vous cacher : et toute la Campagne est couverte des Troupes de Cyrus. je ne sçay, dit elle, ny où est Cyrus, ny comment vous pourriez faire : mais je sçay bien que je ne vous croiray pas. Quoy Madame, luy dit il, vous refuseriez la liberté, parce qu'elle vous est offerte par un Prince que vous n'aimez point ! La raison qui fait que je ne l'aime pas, repliqua t'elle, est que je croy qu'il n'a pas dessein de me delivrer, et qu'il ne cherche qu'à me faire changer de chaines : mais prison pour prison, j'aime mieux estre avec la Princesse de Lydie qu'aveque vous. Pour vous tesmoigner Madame, interrompit il, que je ne veux pas vous delivrer pour moy, je n'ay qu'a vous dire que je ne veux pas vous delivrer seule, puis que je pretends aussi donner la liberté à la Princesse Palmis : et que c'est par un Amant d'une fille qu'elle a aupres d'elle, qui s'apelle Cylenise, que j'ay intelligence dans la Citadelle où vous estes prisonniere. Apres cela, Madame, douterez vous de la sincerité de mes intentions ? je douteray de tout, repliqua t'elle : car j'aime mieux douter de vos paroles, que si vos paroles me trompoient une seconde fois. Mais Orsane (me dit elle en se tournant vers moy) conment est il possible que vous ayez servy vostre Maistre en une pareille occasion ? pour moy, adjousta t'elle, j'ay tousjours connu tant de vertu en vostre ame, que j'aime mieux croire qu'il vous trompe, que de penser que vous me trompiez comme luy. Madame, repliquay-je, je puis vous assurer que le Prince Mazare n'a autre intention que celle qu'il vous dit : Ha Orsane, s'escria t'elle, vous estes moins sage que moy, si vous croyez ce que vous dittes ! En verité (dit Manesie parlant à la Princesse) il me semble puis qu'Orsane parle comme il fait, qu'il faudroit adjouster foy à ses paroles : car enfin il n'est pas amoureux, et par consequent il est plus croyable que le Prince Mazare. Pour vous tesmoigner (interrompit mon Maistre, parlant à Mandane) que je ne veux que vous delivrer, je m'offre à demeurer dans vostre prison, lors que vous en sortirez : Orsane et un illustre Amy que j'ay acquis dans ma Solitude, vous conduiront au trop heureux Cyrus : et je demeureray icy, à souffrir constamment la mort que Cresus me fera donner. je vous promets mesme de la recevoir aveque joye, pourveu que vous me promettiez que ma memoire ne vous sera point en horreur : je feray encore plus (adjousta t'il, emporté par la violence de son amour, et par le desespoir où il estoit de voir que cette Princesse ne le croyoit pas) car si vous le voulez, je me tuëray devant que vous sortiez de la prison que je vous auray ouverte. Si je croyois ce que vous dittes, repliqua qua la Princesse, je vous dirois que si vostre mort arrivoit de cette sorte, elle me toucheroit trop : mais enfin je ne sçaurois me resoudre à vous croire. Advoüez moy du moins, reprit il, en attendant que j'aye trouvé les moyens de vous persuader, que si vous me croiyez vous diminuëriez une partie de la haine que vous avez pour moy. je dis mesme plus, adjousta t'elle, car si je vous croyois, je serois capable d'oublier le passé ; de vous pardonner ; et de vous redonner mon amitié, tant je trouverois la liberté douce, et vostre action genereuse. Mais le mal est que je ne vous crois pas, et que je ne vous sçaurois croire : et qu'ainsi vous regardant comme un Prince qui me veut tromper une seconde fois, je vous regarde avec colere et avec haine. Qui vit jamais, s'écria t'il alors, un malheur égal au mien ! vous me dittes que vous me pardonneriez, et que vous me redonneriez vostre amitié, si ce que je dis estoit vray : et cependant vous avez l'injustice de me regarder avec colere et avec haine : quoy qu'il n'y ait rien de plus certain que je vous veux delivrer. Dittes moy du moins ce qu'il faut faire, pour vous persuader que je ne ments pas, et pour vous monstrer mon coeur à descouvert : je n'en sçay rien, reprit elle, mais je sçay que je ne me fieray pas à ce que vous dittes : c'est pourquoy obligez ceux qui vous ont fait entrer, à vous faire sortir promptement : et contentez vous que j'aye la generosité de ne vouloir pas vous perdre : et de ne faire pas advertir les Gardes, que vous ne pouvez pas avoir tous gagnez, que vous estes icy. Ne pensez pas, adjousta t'elle, que ce soit parce que je doute si ce que vous dittes est vray ou faux, que j'agisse comme je fais : mais c'est que je ne suis pas cruelle : et que de plus les premiers services que vous m'avez rendus, ont esté assez considerables, pour m'obliger à ne vouloir pas estre cause de vostre mort. Au nom des Dieux Madame, luy dit il, ne me desesperez pas, et croyez moy : au nom des Dieux, repliqua t'elle ne me persecutez pas davantage, et me laissez en repos. De grace Martesie, adjoustoit ce Prince, persuadez vostre illustre Maistresse, de se fier en mes paroles : Seigneur, luy repliquoit cette sage Fille, j'advoüe que je vous croy : mais j'advoüe en mesme temps, que je n'oserois pourtant conseiller à la Princesse de vous croire : c'est pourquoy ce n'est pas à moy à la persuader. Que faut il donc que je face ? reprit il, et que puis je faire autre chose que mourir ? car comme je n'avois quitté ma Solitude que pour vous delivrer, dit il à Mandane, et pour obtenir mon pardon : ne pouvant faire ny l'un ny l'autre, je n'ay plus rien à chercher que la mort. Aussi la chercheray-je en des lieux et en des occasions où apparamment je la trouveray : en effet Madame, poursuivit il, puis que je ne puis estre souffert de vous, ny comme vostre Amant, ny comme vostre Amy ; et que vous ne pouvez croire que je sois capable de repentir : il faut bien que je cherche les voyes de me jetter en un peril si grand, qu'il y ait certitude de vous delivrer pour toujours, de la veuë d'un Prince que vous haïssez jusques au point, de ne vouloir pas recevoir la liberté de sa main. La Princesse entendant parler mon Maistre avec tant de violence, creût par ce qu'il luy disoit, et par ce peril qu'il vouloit chercher, qu'il entendoit de se battre avec l'illustre Cyrus : de sorte, Madame, que prenant la parole, elle luy dit certains mors qui firent connoistre au Prince Mazare, la crainte qu'elle avoit qu'il ne voulust entreprendre quelque chose contre ce Prince. Mais à peine eut il compris ce qu'elle vouloit dire, que sans luy donner loisir d'achever d'expliquer la pensée ; je vous entens, Madame, je vous entens, luy dit il ; vous ne voulez pas que Cyrus ait l'avantage de me vaincre, puis que vous ne voulez pas que je le combatte : mais ne craignez pas Madame, que dans les sentimens où je suis, j'entreprenne rien contre luy. j'ay trop de respect pour ce que vous aimez pour y songer : et je suis moy mesme assez obligé à ce Prince, pour ne pouvoir m'y porter avec honneur. Ainsi Madame, si je meurs par la main de l'illustre Cyrus. il faudra qu'il me cherche, et qu'il me tuë mesme sans que je me deffende ; ce qu'il n'est pas capable de faire. Voila Madame, jusques où va le respect que j'ay pour vous : et quels sont les sentimens de cét homme que vous dittes qui vous veut tronper une seconde fois. Croyez donc que si je rencontre Cyrus, je luy demanderay la mort comme une recompense des services que je vous ay voulu rendre : et comme le seul remede aux maux que je souffre. Apres cela, Madame ma memoire vous sera t'elle encore en horreur, et haïrez vous Mazare et vivant, et mort ? Pendant que ce Prince parloit ainsi, la Princesse le regardoit attentivement : et il y eut des instants, où j'esperay qu'elle se laisseroit persuader : mais il n'y eut pourtant pas moyen. Elle luy parla toutesfois avec plus de douceur, depuis ce qu'il luy eut dit de l'illustre Cyrus : et je ne sçay si cette conversation eust duré un peu plus long temps, si à la fin cette vertueuse Princesse n'eust pas connu la verité. Mais ce Capitaine qui nous avoit fait entrer, nous estant venu advertir qu'il estoit temps de sortir de l'Apartement de la Princesse, et de retourner au sien, jusques à ce qu'il nous pust faire sortir de la Citadelle, il falut en effet nous retirer, sans avoir pû persuader la Princesse Mandane : et avec le déplaisir d'avoir amené inutilement une si grande et si hardie entreprise, si prés d'estre executée. Aussi vous puis-je assurer, que mon Maistre en eut une douleur extréme : et quand je me souviens quel transport fut le sien, lors qu'apres que nous fusmes sortis de la Citadelle il raconta à Belesis ce qui luy venoit d'arriver ; je ne puis que je n'admire encore la grandeur de sa passion, par la grandeur de son desespoir. Car enfin il vouloit mourir absolument : et ne pouvoit pas comprendre, ny qu'il pûst vivre ny qu'il le deust : de sorte que Belesis et moy n'eusmes pas peu de peine, à moderer la fureur qu'il avoit contre luy mesme. Ce que j'admiray le plus. fut que la veuë de Mandane ne fit qu'augmenter son repentir, et que le confirmer dans le genereux dessein qu'il avoit : les Gardes de cette Princesse ; son logement ; et mille autres choses qu'il avoit remarquées ou en entrant, ou en sortant de la Citadelle, quoy qu'il fist fort obscur, redoubloient encore ses desplaisirs. C'est moy, disoit il, c'est moy qui suis cause qu'elle est prisonniere, qu'elle voit tous les jours mille fascheux objets : et qu'elle n'a pas un moment de repos : aussi a t'elle bien proportionné la haine qu'elle me porte, aux maux que je luy fais souffrir : car je ne pense pas que l'on puisse plus haïr personne qu'elle me hait En effet, adjoustoit il, si cela n'estoit pas, elle n'agiroit pas comme elle agit, et elle n'aimeroit pas mieux estre dans une forte Citadelle, et au pouvoir d'un Prince qui a une puissante protection, et une grande Armée pour s'opposer à Cyrus, que de s'exposer au malheur qu'elle craint. Il faut bien sans doute qu'elle me haïsse plus que le Roy de Pont : puis que quand il seroit vray, ce qui n'est pas, que je la voudrois enlever une seconde fois, il serort bien plus aisé à Cyrus de la tirer de mes mains, que de celles de deux Princes, qui ont la moitié de l'Asie engagée dans leurs interests. Mais c'est sans doute que les Dieux non seulement ne veulent pas que je sois le plus aimé : mais c'est qu'ils veulent mesme que je sois le plus haï. Cependant j'ay entendu, ou j'ay creû entendre (car je ne me fie pas à mes propres sens, tant ma raison est troublée) que si Mandane croyoit que j'eusse un veritable repentir, elle auroit encore une veritable amitié pour moy : et malgré cela, j'ay beau avoir dans l'ame des sentimens equitables et genereux, elle n'en croit rien et n'en veut rien croire. Car je suis assuré qu'elle combat sa propre raison, qui luy dit sans doute qu'elle doit adjouster foy à mes paroles : et qu'à quelque prix que ce soit, elle veut que je sois coupable. Au nom des Dieux Orsane, adjousta t'il, voyez encore une fois Martesie, et taschez, de faire ce que je n'ay pas fait, Dittes luy qu'elle die a son incomparable Maistresse, qu'el- ne refuse point la liberté : et qu'elle cherche dans son esprit, par quelle voye je la puis assurer que je n'ay point d'autre dessein que de la delivrer. La chose presse extrémement : et si nous n'achevons nostre entreprise durant la Tréve, nous ne la pourrons jamais faire reüssir : puis que dés qu'elle sera rompuë, il faudra que j'aille à l'Armée, et par consequent je ne pourray plus demeurer icy sans estre suspect. L'incommodité que je feins d'avoir presentement afin d'estre en liberté d'agir, commence de donner quelque inquietude au Roy de Pont : c'est pourquoy encore une fois songez à moy, et faites vos derniers efforts : et s'il est. possible, ne les faites pas inutilement. je vous laisse à juger si je pouvois refuser quelque chose, à un Prince qui pouvoit tout sur moy, et qui ne me demandoit rien d'injuste : mais afin de mieux agir, Belesis fut prendre un Billet de Tegée pour Cylenise, que je portay avec intention d'obliger Martesie à le rendre à cette Fille : de sorte qu'ayant parlé à ce Capitaine qui estoit de nostre intelligence, il me fit entrer le soir suivant dans la Citadelle, et me donna encore moyen de parler à Martesie, à qui je dis tout ce qu'on peut dire, pour luy faire connoistre que la Princesse avoit tort de ne vouloir pas qu'on la delivrast. Et en effet je parlay si fortement, que je suis persuadé qu'elle me creût : mais elle m'assura que quant à la Princesse, elle ne me croiroit pas. En suitte, comme je luy eus dit que j'avois un Billet pour Cylenise, elle me repliqua que cela ne serviroit de rien, comme elle me l'avoit desja dit : parce que la Princesse Palmis ne vouloit assurément point sortir de Prison, si ce n'estoit de la main du Roy son Pere : et que Cylenise ne voudroit pas quitter sa Maistresse, le ne laissay pourtant pas de la prier de l'envoyer querir, afin que je luy donnasse le Billet de Tegée : et en effet Martesie le fit. Mais lors qu'elle fut venuë, elle me dit les larmes aux y eux, qu'elle estoit bien redevable à Tegée : mais qu'elle ne pouvoit ny persuader sa Maistresse, ny la quitter. Que la Princesse Mandane ayant dit à la Princesse Palmis ce qu'il luy estoit arrivé, elle avoit oüy leur conversation : et avoit connu que cette Princesse croyoit absolument que Mazare trompoit Tegée et moy aussi, et avoit un mauvais dessein : et qu'en suitte la Princesse Palmis luy avoit fait connoistre, que quant à elle, il luy estoit impossible de le pouvoir plus resoudre à faire ce qu'elle avoit voulu faire à Ephese : luy semblant que la bien seance ne pouvoit souffrir qu'elle voulust sortir aveque violence d'une prison où le Roy son Pere l'avoit mise. Voyant donc que l'assistance de ces deux Filles m'estoit inutile, je pressay tant Martesie de me faire encore une fois parler à la Princesse Mandane, qu'enfin elle s'y resolut : j'entray donc avec elle dans la Chambre, apres qu'elle eut esté luy en demander la permission, et qu'elle l'eut assurée que le Prince Mazare n'y estoit pas. Mais quoyque je pusse luy dire, il me fut impossible de luy faire croire ce que je voulois qu'elle creust : et tout ce que je pus obtenir d'elle, fut que je l'amenay au point d'en douter ; ce qu'elle ne faisoit pas auparavant que je l'eusse veuë cette derniere fois. Cela ne changea pourtant rien à sa resolution, ne voulant pas bazarder de sortirs sur une chose douteuse. Mais Madame, luy dis-je alors, presuposé que ce que je dis soit veritable, n'y a t'il pas de l'injustice de ne vouloir pas du moins donner à mon Maistre les moyens de vous faire connoistre qu'il est effectivement dans le dessein de reparer la faute qu'il a faite ? Pour moy Madame, adjoustay-je, il ne me semble pas que vous agissiez selon toute l'estenduë de vostre bonté : car que voulez vous que mon Maistre devienne ? Comme je sçay tous ses sentimens, je puis vous assurer qu'il n'est venu se jetter dans le Party de Cresus, qu'avec l'intention de vous delivrer : et qu'il n'a combatu pour luy, que pour pouvoir trouver les moyens de vous mettre en liberté. Mais aujourd'huy que vous ne voulez pas qu'il vous y mette, il ne demeurera pas dans un Party qui n'est point le vostre : il ne peut pas non plus aller dans l'Armée de Cyrus, à moins que de vous y remener : que voulez vous donc qu'il face ? De grace Madame, adjoustay-je, ne souffrez pas qu'un si Grand Prince perisse pour l'amour de vous : comme il fera sans doute, si du moins vous ne luy donnez les moyens d'esperer d'estre justifié dans vostre esprit, et de vous faire voir que sa vertu est aussi grande que son amour : et que son repentir est encore plus grand que son crime. Enfin Madame, si je le puis dire sans perdre le respect que je vous dois, je ne partiray point d'icy, que je n'aye obtenu par mes tres humbles prieres, ce que je vous demande pour mon Maistre. Orsane, me dit elle, ce que vous me dittes m'espouvante et m'afflige tout ensemble : car le moyen de croire que vous ne parliez pas sincerement ? le moyen encore de penser que l'on vous puisse tromper ? et le moyen aussi de s'imaginer qu'un Prince qui a esté assez injuste pour m'enlever, soit en suitte assez genereux pour vouloir reparer sa faute ? Cependant à vous parler avec sincerité, je conmence de croire qu'il n'est pas impossible que cela soit : mais ce qui fait mon affliction, est que je ne puis le croire assez fortement, pour me fier au Prince Mazare. Ainsi j'entre-voy, ce me semble, un chemin de pouvoir sortir de ma prison, mais je ne le sçaurois suivre, quoy que l'on m'en puisse dire. En effet, l'action de Mazare, et celle du Roy de Pont, font que tout m'est suspect, et que je ne me puis fier a rien : c'est pourquoy ne vous obstinez pas davantage à me presser d'une chose que je ne puis faire. Mais, adjoustay je, que deviendra mon Maistre, si vous ne luy donnez du moins les moyens de vous faire connoistre qu'il a effectivement voulu vous delivrer ? Eh de grace Madame, songez bien à ce que je dis : et ne vous mettez pas en estat de vous reprocher un jour à vous mesme, la mort d'un des plus vertueux Princes du monde. Pour vous monstrer Orsane, me dit la Princesse, que je ne veux pas vous refuser toutes choses, et que je veux bien que le Prince Mazare, s'il est tel que vous le dittes, ait les moyens de me donner des marques convainquantes de son veritable repentir, et une voye infaillible de recouvrer mon estime, etmesme mon amitié : dittes luy qu'il aille combatre pour ma liberté en combattant pour Cyrus : et que s'il le fait, je croiray effectivement qu'il m'a voulu delivrer. Mais Madame, luy dis-je, Cyrus ne recevra peut estre pas trop bien le Prince mon Maistre : il le recevra sans doute comme son Amy, repliqua Mandane, s'il est persuadé qu'il a voulu estre mon Liberateur. Mais afin de n'exposer pas la vie d'un Prince, qui me sera chere, s'il est redevenu aussi vertueux que je l'ay connu autrefois, je m'en vay vous donner un Billet pour Cyrus, que Mazare luy rendra : et en effet ayant accepté ce qu'elle m'offroit, non seulement parce que je mourois d'envie de voir mon Maistre hors de Sardis, de peur que ce que nous avions tramé ne fust descouvert par Cresus ou par le Roy de Pont ; mais encore parce que j'en avois infiniment davantage de le voir Amy de l'illustre Cyrus :Enfin Madame, cette Grande Princesse escrivit : et me dit si fortement, que si Mazare agissoit ainsi, elle croiroit qu'il l'avoit vouluë delivrer, et luy redonneroit son estime et son amitié, que je la quittay, en l'assurant qu'elle n'avoit qu'à se preparer à luy rendre cette justice. Je taschay encore auparavant à l'obliger de faire plus, mais il n'y eut pas moyen, quoy que Martesie luy pust dire. Apres cela, je fus retrouver mon Maistre, qui m'attendoit avec une impatience extréme, quoy qu'il n'esperast rien du tout de mon voyage : et certes à dire vray, il luy fut avantageux de n'avoir rien esperé, parce que cela luy fit recevoir plus favorablement la proposition que la Princesse Mandane m'avoit faite. Car enfin Madame, comme en faisant ce qu'elle vouloir, je l'assurois qu'elle luy seroit aussi obligée, que s'il l'avoit remise en liberté : puis qu'elle connoistroit par là, qu'il auroit eu dessein de le faire : et qu'elle luy prometroit de luy pardonner, et de luy redonner son amitié, il ne pût s'empescher d'en avoir quelque joye. Il eut pourtant beaucoup de douleur de voir qu'il ne pouvoit obeïr à la Princesse, sans changer de Party legerement : son amour faisant aussi un dernier effort contre sa vertu, fit encore qu'il fut une peine estrange à se resoudre de rendre à l'illustre Cyrus le Billet de la Princesse Mandane : mais apres un combat de deux heures, qui se passa dans son coeur, la Vertu vainquit l'Amour : de sorte qu'apres avoir esté ce temps là à s'entretenir seul, il revint à Belesis et à moy, avec beaucoup de melancolie sur le visage, mais pourtant avec plus de tranquilité dans les yeux, que nous ne luy en avions veû il y avoit plusieurs jours. Enfin, nous dit il, ma passion a cedé : j'ay achevé de la vaincre : et je suis resolu à faire tout ce que la Princesse veut, puis que je ne la puis delivrer. Mais comme je suis criminel envers le Roy d'Assirie, aussi bien qu'envers la Princesse ; et que le voudrois avoir reparé ce crime là, comme j'ay voulu reparer l'autre : je voudrois bien encore que par le moyen de Tegée, et de nos autres Amis, nous pussions le delivrer. Comme il disoit cela, Andramire le vint voir, pour luy dire que les choses estoient en une confusion estrange : que Cresus et Abradate estoient broüillez : qu'Abradare et le Roy de Pont l'estoient aussi : que chacun prenoit Party entre tous ces Princes, et mesme le Peuple : qu'un homme apellé Araspe, qui avoit quitté le Party de l'invincible Cyrus depuis quelque temps, et s'estoit jetté dans celuy du Roy de Lydie, fomentoit toutes ces divisions adroitement : que cependant il venoit, suivant sa promesse, l'advertir que le Roy de la Susiane sçachant que Cresus ne cherchoit qu'un pretexte de le quereller, afin de rompre absolument le Traitté de l'eschange du Prince Artamas et de vous, Madame, estoit resolu de quitter son Party : et d'autant plus, qu'il sçavoit encore que l'on devoit s'assurer du Prince vostre Pere : qui pour eviter ce malheur venoit de s'en aller déguisé, pour se jetter dans Clasomene. De plus, dit encore Andramite, j'ay sçeu en mon particulier que l'on me veut arrester : de sorte que je suis au desespoir de ce que sans doute vous ne pourrez faire ce que nous avons resolu : qui est de nous aller jetter dans le Party de Cyrus. je ne pense pourtant pas que vous nous blasmiez : car je croy que pour mettre sa personne en seureté, et pour delivrer sa Maistresse, il est permis de passer dans le Party ennemy. Le Prince Mazare entendant parler Andramite de cette sorte, en fut bien aise, parce qu'il vit qu'il avoit une voye d'enveloper son changement dans celuy des autres : et qu'il luy seroit bien plus aisé de passer du Camp de Cresus à celuy du Party contraire, que s'il eust esté seul : parce que le Roy de Pont le faisoit tousjours observer avec grand soin, tant qu'il estoit à Sardis. Apres avoir donc oüy tout ce qu'Andramite avoit à luy dire, qui luy exagera l'injustice de Cresus, avec toute la chaleur d'un homme qui mouroit d'envie d'estre aupres de la belle Doralise : il luy dit que ses interests seroient tousjours les siens : et qu'il feroit tout ce qu'il luy plairoit qu'il fist. Car encore, luy dit il, que vous ayez lieu de croire que je ne dois pas aller trouver Cyrus, apres ce qui s'est passé, j'ay d'autres raisons que vous ne sçavez pas, qui feront que je ne laisseray pas de le faire : mais il me semble que si nous pouvions trouver les moyens de delivrer les prisonniers qui sont icy, nous serions mieux reçeus de ce Prince. j'en ay sans doute une voye assez seure : toutesfois elle la sera encore davantage, si vous vous joignez à moy. Enfin Madame, que vous diray-je ? Andramite consentit à ce que mon Maistre voulut ; et Belesis et moy agismes si bien avec Tegée, que nous mismes la chose en estat d'estre executée la nuit suivante. Mais quoy que nous pussions faire, nous ne pusmes imaginer les voyes de delivrer le Prince Artamas : par ce qu'il avoit ses Gardes en particulier, avec lesquels ny Tegée, ny nous, n'avions nulle habitude. Et ce qui faisoit qu'on le gardoit plus exactement que les autres, estoit qu'il avoit cent mille Amis en Lydie : et qu'ainsi ce qui le devoit rendre plus heureux, estoit ce qui le rendoit plus miserable. De sorte qu'il falut se contenter de songer à la liberté du Roy d'Assirie, et à celle de Sosicle, de Tegée, de Feraulas, et d'un Estranger apellé Anaxaris, Comme celuy qui commandoit les Soldats qui les gardoient, estoit Amy particulier de Tegée, quoy que Cresus ne le sçeust pas, il nous fut aisé d'executer la chose : ainsi des la nuit prochaine, environ deux heures devant le jour, le Prince Mazare, Andramite, Belesis, quelques autres de leurs Amis, et moy, fusmes trouver ce Capitaine qui nous attendoit : et suivant ce que nous estions convenus ensemble, il nous mena droit à la Chambre du Roy d'Assirie, qui s'estant esveillé au bruit que l'on avoit fait en y entrant, fut estrangement surpris, de voir à la faveur d'une Lampe magnifique qui estoit penduë au milieu de sa Chambre, que c'estoit le Prince Mazare qu'il croyoit mort, qui s'aprochoit de luy. Comme ce Prince est d'un naturel violent, quoy qu'il ne sçeust pas trop bien s'il estoit esveillé ou endormy ; si ce qu'il voyoit estoit un Phantosme ou un Homme : il s'assit sur son lict : et troussant de la main droite un grand Pavillon de Pourpre de Tir qui le couvroit, que voy-je, luy dit il d'un ton de voix fier et eslevé, sortez vous d'entre les Ombres des Morts, pour m'annoncer la fin de ma vie ; ou estes vous encore entre les vivants, pour me donner lieu de vous punir de vostre trahison ? Seigneur (repliqua le Prince mon Maistre sans s'émouvoir) vous sçaurez tout à loisir d'ou je sorts, quand vous serez sorty de la prison où vous estes, et d'où je viens vous tirer : afin de reparer si je puis, la faute que je commis contre vous. Quoy Mazare, reprit il, les Dieux voudroient encore que je vous deusse ma liberte ! ils le veulent sans doute, repliqua mon Maistre ; mais pour faire que cela soit, hastes vous s'il vous plaist de vous mettre en estat de nous suivre. Ha non non, repliqua ce Prince violent, je ne veux rien devoir à celuy qui m'a ravy la Princesse Mandane : quand je vous auray delivré, reprit Mazare, je ne pretens pas que vous me soyez redevable : puis qu'en vous rendant la liberté, je vous auray encore moins rendu, que je ne vous auray osté. Cependant, adjousta t'il, si vous voulez aider à Cyrus à delivrer cette Princesse, il faut accepter la liberté que je vous offre, et l'accepter mesme promptement, car les moments nous sont precieux. Ha Mazare, s'escria le Roy d'Assirie, vous avez trouvé la voye de faire que je reçoive la liberté que vous m'offrez ? je ne puis encore toutesfois vous promettre d'oublier le passé : car il faudroit que je pusse oublier Mandane, et que je me pusse oublier moy mesme : et tout ce que je puis, est de vous dire que comme je fais tousjours tout ce qui est en ma puissance, pour faire que mes Amis, mes Rivaux, et mes Ennemis, ne me surpassent pas en generosité, il est à croire que je ne seray pas moins genereux que vous : et que je seray Maistre d'une partie de mes seutimens. Quoy qu'il en soit, reprit le Prince Mazare, hastons nous : alors les Gardes du Roy d'Assirie, qui estoient tous de nostre intelligence, luy aiderent à se lever : en suitte dequoy, le Prince Mazare luy donnant une Espée avec le mesme respect qu'il avoit accoustumé d'avoir pour luy, quand il estoit à Babilone : tenez Seigneur, luy dit il, tenez, voicy dequoy punir Mazare, quand vous aurez delivré Mandane, si vous n'estes pas satisfait. Eh veüillent les Dieux (repliqua le Roy d'Assirie, en prenant cette Espée assez civilement) que nous la pussions delivrer, cette admirable Princesse qui nous a rendus vous et moy si criminels et si malheureux. Apres cela faisant un grand effort sur luy mesme, il surmonta une partie de sa colere et de sa fierté : et apres avoir remercié Andramite qu'il reconnut fort bien, pour estre celuy qui avoit escorté les Princesses, et qui l'avoi amené à Sardis, il se laissa conduire à Mazare et à luy : ou pour mieux dire, nous nous laissasmes mener à Tegée et au Capitainé qui avoit gardé ces Prisonniers : qui par un Escalier dérobé, nous fit sortir si secrettement, que les Soldats qui n'estoient pas gagnez, ne s'en aperçeurent point. Cela estant fait, nous ne trouvasmes plus de difficulté à rien : parce qu'Andramite qui estoit un des Lieutenans Generaux de l'Armée de Cresus, avoit fait en sorte qu'un Capitaine qui estoit sa Creature, estoit en garde à une Porte de la Ville, qui regardoit vers le Quartier d'Abradate où nous voulions aller, et où nous gusmes en effet, sans rencontrer aucun obstacle. Nous n'y fusmes pas si tost, qu'allant droit à la Tente d'Abradate, nous avisasmes ce que nous avions à faire, et il fut resolu Seigneur (poursuivit Orsane, adressant la parole à Cyrus) que pour ne rien hazarder, ces Princes n'entreprendroient pas encore de se venir jetter dans vostre Camp, parce que le jour commençoit de paroistre : et qu'un Frere d'Andramite qui commande les gens de guerre qui tiennent le passage de la Riviere d'Helle, n'aurait pas le temps de disposer les choses à nous laisser passer si promptement. Joint que comme Abradate à son Quartier à un Poste fort avantageux, il ne craignit pas que Cresus entreprist de le forcer en ce lieu là : de plus, il creût bien encore qu'il ne reviendroit pas si tost de l'estonnement où le départ du Prince de Clasomene, et la fuitte du Roy d'Assirie l'avoient mis. Cependant ne voulant pas vous surprendre ; et estant mesme à propos que vous donniez quelques ordres, afin que les Troupes d'Abradate puissent passer sans difficulté : j'ay bien fait que j'ay obtenu que ce seroit moy qui viendrois vous aprendre que vostre Party va estre fortifié de trois des plus vaillants Princes du monde ; de beaucoup d'autres gens de qualité ; et. de quatre mille des meilleurs Soldats de l'Armée de Cresus. Feraulas a fait ce qu'il a pû pour m'oster cét avantage : mais comme il n'eust pu vous instruire de tant de chose qu'il estoit necessaire que vous sçeussiez, je me suis opposé à son dessein. Il ne sera pourtant pas privé pour long temps de l'honneur de vous voir : car le Roy de la Susiane a resolu de décamper camper ce soir, dés que la nuit sera venuë : afin de passer la Riviere d'Helle devant le jour, et : d'estre aupres de vous au Soleil levant. Voila Seigneur, ce que j'avois à vous dire : vous supliant tres humblement de croire que je n'aporte autre changement aux sentimens de mon Maistre, si ce n'est qu'ils sont encore plus genereux que je ne vous les depeints : c'est pourquoy je vous conjure de vouloir le regarder comme vostre Amy, et de ne le regarder plus comme vostre Rival. Mais comme mes prieres sont trop peu considerables pour obtenir ce que je vous demande ; je suplie tres humblement ces deux Grandes Princesses qui m'escoutent, de vouloir vous en prier : ne doutant nullement qu'elles ne puissent tout obtenir de vous.

Dilemme de Cyrus


Orsane ayant cessé de parler, Panthée et Araminte voulurent luy accorder ce qu'il souhaitoit d'elles, et suplier Cyrus d'oublier les choses qui s'estoient passées, et de ne douter point du repentir de Mazare : mais ce Prince les empeschant de continuer ; de grace, leur dit il, ne m'ostez pas la gloire de m'estre vaincu tout seul si j'ay à me vaincre : et faites s'il vous plaist que Mazare ne doive pas à vostre generosité, ce qu'il devoit attendre de la mienne. Ce n'est pas, adjousta t'il, que ce ne soit une assez difficile chose à faire, que de faire son Amy d'un Rival, et d'un Rival encore qui a enlevé la Princesse Mandane ; et qu'ainsi je ne deusse estre bien aise que ma vertu fust soutenuë par la vostre : mais apres tout, comme le Prince Mazare n'est pas plus mon Rival que je suis le sien, s'il peut estre mon Amy. je ne dois pas trouver impossible de le recevoir comme tel : c'est pourquoy je ne desespere pas de profiter de son exemple, et d'estre peut-estre aussi genereux en oubliant l'outrage qu'il a fait à Mandane, qu'il l'a esté en se repentant de son crime. Mais Madame (adjousta Cyrus en parlant à Panthée) c'est sans doute a vous que je dois le puissant secours que j'attens du vaillant Abradate : puis que sans l'amour qu'il a dans le coeur, il n'auroit pas senty si aigrement l'injustice de Cresus. je voudrois bien Seigneur, repliqua t'elle, que ce que vous dittes fust vray : car je serois bien aise de vous pouvoir rendre une partie de ce que je vous dois. Plust aux Dieux interrompit la Princesse Araminte que je pusse avoir le mesme avantage que vous : et que le Roy mon Frere pûst se laisser toucher à l'illustre exemple que le Prince Mazare luy donne par son repentir. Quoy qu'il en soit, dit Cyrus à cette Princesse, ne vous affligez pas s'il vous plaist, de voir le Parti de Cress s'affoiblir, et le mien se fortifier : puis que je vous engage ma parole, que plustost je vaincray, et plustust les malheurs de vostre Maison finiront. Cependant comme il y a quelques ordres à donner, afin qu'on reçoive la nuit prochaine ceux qui viennent nous aider à vaincre, vous me permettrez s'il vous plaist de vous quitter. Apres cela Cyrus se retira, laissant Panthée avec beaucoup de joye, et emmenant Orsane aveque luy, à qui il fit encore cent questions, en s'en retournant à son Quartier : où il ne fut pas si tost, qu'il choisit les Troupes qu'il vouloit envoyer recevoir celles d'Abradate, avec lesquelles Orsane retourna vers son Maistre, pour l'assurer de la protection de Cyrus. En suitte ce Prince disposa toutes choses comme il vouloit qu'elles allassent, jusques au logement du Roy de la Susiane, de Mazare, d'Andramite, des autes personnes de qualité qui les suivoient, et des Troupes qu'ils amenoient. Ce n'est pas qu'il eust l'esprit fort libre : mais c'est qu'il avoit l'ame si Grande, qu'il estoit incapable de manquer jamais à rien de ce qu'il estoit obligé de faire. En s'en retournant à sa Tente, il rencontra Aglatidas et Ligdamis qu'il apella, et qu'il mena aveque luy : afin de leur aprendre, comme à des gens qui avoient l'ame tendre et passionnée, ce qui luy venoit d'arriver. N'admirez vous point (leur dit il, apres leur avoir raconté en peu de mots les choses les plus essentielles du recit d'Orsane) l'opiniastreté de la Fortune à vouloir tousjours que toutes mes advantures ayent quelque chose de particulier, et qui me distingue de tous les autres malheureux qui sont au monde ? En effet ne voyez vous pas qu'elle n'a pas encore trouvé que ce fust assez que j'eusse des Rivaux que je pouvois regarder comme mes Ennemis et les haïr, sans choquer la generosité ; et qu'elle veut pour m'accabler davantage, que j'en aye un qui devienne mon Amy ; à qui je donne Asile dans mon Armée ; et qui m'aide peut-estre à delivrer Mandane, pour me l'enlever une seconde fois ? Ce n'est pas, adjousta t'il, que je ne croye tout ce que m'a dit Orsane, de qui la probité ne me peut estre suspecte : mais apres tout, j'advoüe que quelque desinteressée que soit la passion que j'ay pour la Princesse Mandane, j'ay pourtant quelque peine à comprendre comment on la peut aimer, sans pretendre d'en estre aimé. Si vous l'aviez offencée comme le Prince Mazare, reprit Aglatidas, je pense Seigneur que vous trouveriez que quelque amoureux que vous fussiez, il vous sembleroit que ce seroit bien assez d'estre justifié pour estre content. je le croy aussi bien que vous, adjousta Cyrus, mais je croy en mesme temps que des que je serois justifié, je voudrois quelque chose de plus : car c'est tellement la nature de l'amour de desirer ; que je croy qu'il faut conclurre que si Mazare ne desire plus, il n'aime plus. Cependant je sçay bien que l'on ne peut pas cesser d'aimer Mandane : et je suis assuré que Mazare est tousjours mon Rival. Il paroist pourtant assez, repliqua Ligdamis, que la generosité l'emporte presentement sur l'amour dans le coeur de ce Prince : puis que si cela n'estoit pas, il n'auroit ce me semble pas delivré le Roy d'Assirie, qui est son Rival aussi bien que vous. Que voulez vous que je vous die ? reprit Cyrus ; si ce n'est que tout ce qui m'arrive est si surprenant, qu'il ne me laisse pas la liberté de raisonner juste. Apres cela, Cyrus s'affligeoit de ce que Mandane n'avoit pas voulu que Mazare la delivrast : un moment apres il en estoit presques bien aise : luy semblant qu'il luy eust esté honteux qu'un autre que luy l'eust delivrée. En suitte il craignoit que ce ne fust pas tant par l'aprehension d'estre trompée par Mazare, que Mandane eust agy comme elle avoit fait, que par quelque autre sentiment, qu'il n'osoit pas mesme déterminer dans son esprit ; mais qui tout confus qu'il estoit, luy donnoit pourtant beaucoup d'inquietude. Toutesfois cette inquietude ne duroit pas longtemps : et la fermeté qu'il avoit tousjours veuë dans l'esprit de la Princesse Mandane, dissipoit bien tost cette legere crainte qui le tourmentoit. Il est vray qu'il avoit tant de justes sujets d'estre affligé d'ailleurs, qu'il n'avoit que faire de se former des malheurs imaginaires : il voyait pourtant bien que son Party alloit estre fortifié considerablement : de sorte qu'adoucissant tous ses desplaisirs, par l'esperance de la victoire, il s'entretint assez tranquilement le reste du soir avec Aglatidas et avec Ligdamis, Il dormit pourtant fort peu cette nuit là : tant parce qu'il vouloit voir arriver ceux qu'il attendoit, que parce que l'entreveuë de Mazare et de luy l'inquietoit assez. Neantmoins, quand il se souvenoit des choses que Martesie luy avoit racontées de la vertu de ce Prince, il se r'assuroit un peu : et il se détermina enfin si absolument à le bien recevoir, qu'il ne douta point qu'il ne le fist. En effet, Cyrus ne sçeut pas plustost par quelques Espions qu'il avoit envoyez expres pour cela, qu'Abradate avoit passé la Riviere d'Helle avec ses Troupes : qu'il monta à cheval, apres avoir envoyé advertir les Rois de Phrigie et d'Hircanie, aussi bien que les plus considerables des autres Princes de son Armée, qui se trouverent alors à son Quartier : de sorte qu'en fort peu de temps tout le monde se rangeant aupres de luy, il fut au devant de ces Princes jusques à trente stades de son Camp. Mais à peine fut il arrivé sur une petite eminence, qu'il vit paroistre les Troupes d'Abradate, et celles qu'il avoit envoyées à sa rencontre jointes ensemble : si bien que s'avançant, suivy d'environ cinq cens chevaux seulement, il fut au devant d'Abradate et de ses Rivaux. Il est vray qu'il y fut un peu lentement, afin d'avoir plus de temps à se preparer à une entre veuë qui avoit tant de choses capables d'esbranler l'ame la plus ferme : ces deux Corps avançant donc chacun de leur costé, furent bientost assez prés l'un de l'autre pour permettre à ceux qui estoient aux premiers rangs de se connoistre ; si bien que le Roy d'Assirie, Abradate, et Mazare, n'eurent pas plustost connu Cyrus, que voulant luy rendre le respect qu'il luy devoient, comme à leur ancien Vainqueur, et comme à leur Protecteur qu'il alloit estre ; ils s'avancerent vers luy en quittant leurs Gros. Cyrus de son costé n'eut pas plustost veû leur action, qu'il fit aussi la mesme chose : et descendans tous de cheval en mesme temps, à quinze ou vingt pas les uns des autres ; Abradate, suivant qu'ils en estoient convenus le Roy d'Assirie, Mazare, et luy, s'avança le premier, en les presentant à Cyrus ; Seigneur luy dit il, si j'estois venu seul aupres de vous, j'aurois deû craindre de n'y estre pas bien reçeu, mais vous amenant deux si vaillants Princes, et tant de braves gens qui les suivent, j'ose esperer que vous ne me refuserez pas la protection que je vous demande : principalement si vous considerez que je vous amene un Prince, dit il en monstrant Mazare, qui vous auroit amené la Princesse Mandane, si elle l'eust voulu croire : et qui est bien marry de ne vous amener pas le Prince Artamas, de qui vous desirez tant la liberté. En disant cela, le Roy d'Assirie et le Prince Mazare salüerent Cyrus : le premier avec une civilité un peu fiere : et l'autre avec un respect melancolique : Cyrus recevant leur salut et le leur rendant fort civilement, quoy qu'avec plus de froideur qu'il n'avoit resolu d'en avoir. Il leur parla pourtant avec une generosité sans égale, dés qu'il eut surmonté la repugnance qu'il avoit à embrasser ses Rivaux, et les Ravisseurs de Mandane : en effet, aussi tost que cette premiere et fâcheuse ceremonie fut faite, je ne pense pas, leur dit il, que la victoire puisse desormais estre douteuse pour nous ; ny que la Fortune, toute puissante qu'elle est, puisse s'opposer à la liberté de Mandane. Vous verrez (luy dit alors Mazare, en luy presentant le Billet que Mandane avoit voulu qu'il luy aportast) que s'il eust pleû à l'admirable Princesse dont vous parlez, elle ne seroit plus en prison : et que j'aurois fait pour elle, tout ce que j'estois capable de faire, pour obtenir mon pardon. Cyrus prenant alors des mains de son Rival le Billet de Mandane, avec une agitation d'esprit aussi grande, qu'estoit celle de Mazare en le luy donnant, quoy qu'elle fust differente : il l'ouvrit, et y leût ces paroles, apres en avoir fait un compliment à ces Princes.

MANDANE A L'INVINCIBLE CYRUS.

Si le Prince Mazare est assez genereux pour vous rendre ce Billet, et pour vouloir combattre pour vous, recevez le comme s'il m'avoit delivrée : puis qu'il est vray qu'il n'a tenu qu'a moy que je ne l'aye este par luy. Rendez donc à sa vertu en cette rencontre, ce que je luy ay refusé : et soyez assuré que si son repentir est veritable, il merite que vous luy donniez vostre amitié, comme je luy avois donné autrefois la mienne. C'est pourquoy sans vous souvenir jamais qu'il m'enleva à Sinope. souvenez vous seulement qu'il me protegea à Babilone, et qu'il m'a voulue delivrer à Sardis. Vivez donc aveque luy, comme s'il avoit tousjours esté vostre Amy, et qu'il n'eust jamais esté vostre Rival : vous assurant que vous obligerez sensiblement la personne du monde qui est la plus equitable et la plus reconnoissante. Adieu ; tirez des dernieres paroles de ce Billet, toute la consolation que vous peut donner la malheureuse

MANDANE.

Pendant que Cyrus lisoit ce que cette Princesse luy avoit escrit, le Roy d'Assirie souffroit ce que l'on ne peut s'imaginer qu'imparfaitement : et parlant bas à Mazare ; que vous estes heureux, luy dit il, d'avoir une passion si moderée, qu'elle vous rend capable de donner une Lettre de Mandane à un de vos Rivaux ! je ne pensois pas, repliqua tristement Mazare, devoir estre en estat d'estre en vie : aussi crois-je que vous ne parlez ainsi que parce que vous ne sçavez pas ce qui se passe dans mon coeur. Comme ils alloient continuer de parler et qu'Abradate les alloit interrompre, Cyrus ayant achevé de lire, et la joye d'avoir en ses mains une chose qui avoit esté en celles de sa Princesse, ayant remis le calme dans son esprit, il regarda Mazare avec plus de douceur : et l'assura si obligeamment, et si genereusement tout ensemble, de ne le considerer plus que comme le Liberateur de Mandane, et de ne se souvenir plus de l'advanture de Sinope, que ce vertueux Prince ce malgré la passion qu'il avoit tousjours dans l'ame, en fut ravy d'admiration, aussi bien que le Roy de la Susiane. Mais comme le Roy d'Assirie suportoit impatiemment cét entretien, Cyrus le finit bientost avec adresse : Abradate luy presenta pourtant Andramite, auparavant que de remonter à cheval : et le Prince Mazare luy presenta aussi Belesis : luy disant que cét illustre Amy luy pourroit dire un jour quel avoit esté son repentir. En suitte Anaxaris s'estant avancé, aussi bien que Sosicle, Tegée et Feraulas, Cyrus les embarassa tous avec beaucoup de joye de les revoir : principalement le dernier, pour qui il avoit une fort grande tendresse. Apres quoy, remontant tous à cheval, ils prirent le chemin du Camp, où Cyrus ne fut pas plus tost, que suivant les ordres qu'il en avoit donnez, on assembla le Conseil de Guerre dans sa Tente : afin d'aviser si on continueroit d'observer la Tréve, ou si ce qui venoit d'arriver la devoit faire rompre. De sorte que dés le premier jour Mazare y donna sa voix, comme s'il eust esté des plus anciens Amis de Cyrus : la chose fut quelque temps douteuse : les uns voulant que l'on rompist la Tréve, et que l'on profitast du desordre où estoit alors Cresus : et les autres soutenant qu'il iroit de la gloire de Cyrus, s'il en usoit ainsi. Ceux qui estoient de cette opinion, disoient que ce qui venoit d'arriver, n'estoit point une chose que l'on pust attribuer à Cyrus : puis qu'il n'avoit rien fait que recevoir des Prisonniers qui s'estoient sauvez : et qu'accorder retraitte à un Prince mal traitté, et à quelques gens de qualité mescontents. Qu'ainsi il faloit se donner patience : puis que la Tréve ne devoit plus durer que trois jours. Enfin la chose ayant esté bien contestée, quelque envie qu'eust Cyrus de combattre, principalement ayant presentement le passage de la Riviere d'Helle libre, par le moyen du Frere d'Andramite, il ne voulut toutesfois pas qu'on luy pust reprocher d'avoir violé les loix de la guerre : si bien que resolution estant prise, tous ces Princes se retirerent aux Tentes qui leur avoient esté preparées : à la reserve d'Abradate, que Cyrus fit conduire à la petite Ville où. estoit sa chere Panthée : faisant ordonner à Artabase de se retirer, afin qu'elle ne vist plus aucune marque de captivité. Cyrus voulut mesme encore qu'Andramite suivist Abradate, afin de voir Doralise : luy semblant que les Dieux les recompenseroient un jour de la pitié qu'il avoit des Amans malheureux comme luy et du soin qu'il aportoit à soulager leurs maux, lors qu'il ne voyoit presque point de remede aux siens.

Livre troisiesme

Désertion et trêve


Apres que Cyrus eut satisfait à tout ce que la dignité de son employ ; le besoin des affaires ; la civilité ; la generosité ; et la tendresse de son ame, pouvoient exiger de luy, en une pareille rencontre ; il voulut entretenir son cher Feraulas en particulier, et l'entretenir de Mandane : car il avoit sçeu par Orsane qu'il pouvoit l'avoir veuë se promener sur le haut de la Tour où elle estoit captive. De sorte que l'ayant fait apeller, il luy fit toutes les caresses qu'un Prince amoureux pouvoit faire à un confident de sa passion : et à un confident encore, de qui il avoit reçeu cent services considerables, et cent consolations dans ces malheurs. Il s'entretint donc aveque luy plus de deux heures, sans pouvoir pourtant presques rien aprendre de sa Princesse : car Feraulas avoit veû Mandane de si loin, qu'il ne pouvoit pas tirer grande satisfaction de ce qu'il luy en pouvoit dire. Mais l'amour a cela de particulier, qu'elle fait que ceux qui en sont possedez, ne s'ennuyent jamais de parler d'une mesme chose, pourveu que l'interest de la Personne qu'ils aimnent s'y trouve meslé : c'est pourquoy quand Cyrus avoit assez parlé des derniers evenemens de sa vie, il parloit encore des premiers, avec le mesme empressement, que s'ils fussent venus de luy arriver. Il est vray que ce jour là il n'avoit pas ; besoin de chercher à s'entretenir de choses fort esloignées : puis que le retour du Roy d'Assirie, et l'arrivée de Mazare, luy donnoient assez d'occupation. De plus, la Lettre qu'il avoit receuë de Mandane, luy donnoit encore assez dequoy parler : ne pouvant s'empescher de trouver quelque chose de difficile à souffrir, que cette Princesse luy eust escrit si obligeamment pour Mazare. Toutesfois les dernieres paroles de son Billet, le consoloient de toutes les autres : et quand il songeoit qu'elle luy permettoit de les expliquer le plus favorablement qu'il pourroit, il sentoit une douceur dans son ame, plus aisée : à imaginer qu'à dépeindre. Quoy ma Princesse, disoit il, vous permettez à mes pensées d'interpreter vos paroles les à mon avantage ! mais sçavez vous bien divine Mandane, adjoustoit il, jusques où se peut flatter un Amant ; et ne craignez vous point que je vous face dire ce que vous ne me direz jamais ? Ne pensez pas en me disant que vous estes equitable et reconnoissante, renfermer la justice que vous me voulez faire, et la reconnoissance que vous voulez avoir, dans des bornes si estroites, que vous n'y compreniez que ce que j'ay fait pour vous delivrer : non non diune Mandane, ce n'est point là le sens que je veux donner à vos paroles. Ne contez s'il vous plaist pour rien, ny les Combats que j'ay faits ; ny les Villes que j'ay prises ; ny les Batailles que j'ay gagnées ; mais contez pour quelque chose, la violente et respectuese passion que j'ay pour vous. C'est de cela seulement, que je souhaite que vous me soyez obligée, et que vous me rendiez justice : ne contez donc point les perils que j'ay courus, ny les blessures que j'ay reçeuës : mais tenez moy conte des souspirs que j'ay poussez, et des larmes que j'ay versées, depuis que j'ay commencé de vous aimer. Enfin (adjoustoit il encore, comme si elle eust pû l'entendre) souffrez que le transport de mon amour, me fasse interpreter si favorablement ce que vous m'avez escrit, que je puisse croire qu'en m'assurant que vous estes equitable vous voulez bien que je croye que vous m'aimez autant que je vous aime. Mais que dis- je ! (reprenoit il un moment apres, adressant la parole à Feraulas) ne seroit-ce pas une injustice que Mandane m'aimast autant que je l'aime ? ouy sans doute, et c'est pourquoy pour adoucir un peu la chose, souhaitons seulement que cela soit : et appellons grace, ce que nous avons apellé justice fort improprement. Pour moy Seigneur, interrompit Feraulas, je ne pense pas que la Princesse Mandane face ce que vous voulez : car enfin vos victoires ne sont pas moins des marques de vostre amour, que vos soupirs et vos larmes : c'est pourquoy si elle joint toutes ces choses ensemble, comme je n'en douce pas, je suis persuadé que sans vous faire grace, elle vous aimera un jour autant que vous l'aimez. Ha Feraulas, interrompit ce Prince, que ce jour est peut-estre loin ! et que de choses j'ay encore à faire, auparavant que de pouvoir estre heureux, quand mesme la Fortune, Ciaxare, et ma Princesse, voudroient que je le fusse ! Il faut donner une Bataille et la gagner ; il faudra en suitte faire un Siege considerable ; et apres cela encore, combatre du moins le Roy d'Assirie. Voila Feraulas, les moindres difficultez que je puisse trouver, pour arriver jusques aux pieds de Mandane : afin de luy demander à genoux, la grace d'estre aimé d'elle. jugez donc si je ne dois pas plus craindre qu'esperer : principalement apres tant de menaces des Dieux. Pendant que Cyrus s'entretenoit de cette sorter ses Rivaux n'avoient pas de plus douces pensées que luy : Belesis et Orsane consoloient le Prince Mazare autant qu'ils pouvoient : et taschoient, en le loüant de la genereuse resolution qu'il avoit prise, de l'y confirmer si puissamment, qu'il ne s'en repentist jamais. Ils avoient mesme l'adresse de flatter sa passion, quoy qu'ils l'en voulussent guerir : c'est pourquoy ils luy disoient, qu'infailliblement Mandane luy redonneroit son estime et son amitié, s'il continuoit d'agir comme il avoit commencé. Veüillent les Dieux (interrompit il, lors que Belesis luy tint ce discours) que je ne desire jamais davantage, si je suis assez heureux pour obtenir ce que vous dittes : je feray sans doute tout ce que je pourray pour cela, poursuivit il ; mais s'il arrive que je ne le puisse, et qu'en l'estat où seront les choses, je n'aye pas plus de raison d'esperer que l'en ay aujourd'huy, je retrouveray du moins tousjours ma Grotte et mon Desert, pour y cacher ma souffrance et pour y mourir. Non non Seigneur, repliqua Belesis, les choses n'en viendront pas là : Mandane vous redonnera son amitié, et vostre vertu sera tousjours Maistresse de vostre passion. C'est pourquoy il faudra que vous me laissiez retourer seul dans ma Solitude ; moy, dis-le, qui ne puis jamais rien esperer. L'esperance que j'ay est d'une telle nature, reprit Mazare, qu'elle est absolument sans douceur : parce que ce que j'espere, n'est sans doute que ce que ma raison me conseille de vouloir, et non pas ce que mon coeur souhaite effectivement. Et puis Belesis, s'il est vray de dire, que la felicité consiste principalement à satisfaire ses desirs, et à faire toujours sa volonté ; on peut assurer que je suis le plus malheureux de tous les hommes : estant certain que je ne fais rien de ce que je veux, et que je n'auray jamais rien de ce que je desire. De Grace, adjousta ce Prince affligé, ne pensez pas qu'encore que je parle comme je fais, je me repente de m'estre repenty : non Belesis, je ne le fais pas : et je suis si absolument determiné à combattre pour Cyrus, jusques à ce que la Princesse Mandane soit delivrée, et à ne demander jamais à cette Princesse d'autre grace que celle de me pardonner, et de me redonner son estime et son amitié ; que je ne croy pas possible que toute la violence de mon amour et de mon desespoir, me puisse faire changer de resolution. Mais cela n'empesche pourtant pas, que je ne sente dans mon coeur tant de mouvemens tumultueux, que je dois me preparer à une guerre eternelle contre moy mesme. Au reste, il faut que je vous die encore, que pour faire que mon destin soit tout particulier, je ne suis pas comme ceux qui par un sentiment d'amour trouvent tous leurs Rivaux peu honnestes gens, quelques accomplis qu'ils puissent estre : au contraire, il me semble que je voy Cyrus tant au dessus de tous les autres hommes, et si digne de Mandane, qu'il y auroit une injustice estrange s'il ne l'aimoit pas, et s'il n'en estoit pas aimé. De sorte que jugeant par la grandeur du merite de ce Prince, de la grandeur de l'affection que cette Princesse doit avoir pour luy ; je conclus que nul autre n'y doit rien pretendre : et qu'ainsi je n'ay rien à faire qu'a chercher à mourir plus doucement : comme je feray sans doute, si je puis obtenir mon pardon. D'autre part, le Roy d'Assirie n'estoit pas sans chagrin : il estoit pourtant bien aise d'estre delivré, afin que Cyrus ne fust pas seul à combattre pour Mandane, mais il estoit au desespoir d'avoir cette obligation à Mazare. Toutefois comme la veuë d'un Rival aimé, aigrit bien davantage l'esprit, que celle d'un qui ne l'est pas, toute la haine du Roy d'Assirie estoit pour Cyrus. Il l'estimoit pourtant malgré luy : car sa vertu brilloit avec tant d'esclat, que la plus maligne jalousie de ce Prince, ne pouvoit jamais faire qu'il fust assez preocupé, pour ne voir pas que Cyrus estoit le plus Grand Prince du monde, et le plus digne de Mandane. Mais pendant que ces trois illustres Rivaux s'entretenoient avec tant de melancolie, Abradate et Panthée se consoloient de toutes leurs disgraces en se les racontant : Andramite trouvoir aussi beaucoup de consolation, à voir l'aimable Doralise : de qui l'humeur enjoüée et indifferente, ne luy donnoit pourtant pas peu de peine. Ligdamis et Cleonice avoient encore d'assez douces heures, lors qu'ils pouvoient estre ensemble : mais pour le Prince Phraarte, il n'en estoit pas de mesme : luy estant absolument impossible de voir jamais la Princesse Araminte qu'irritée. Le Prince Tigrane regrettoit l'absence de sa chere Onesile, comme faisoit Aglatidas celle d'Amestris : aussi bien que Tegée et Feraulas s'affligeoient de la captivité de Cylenise, et de celle de Martesie. Enfin on eust dit que l'amour estoit l'ame de cette Armée, n'y ayant presques pas une personne considerable en tout le Camp de Cyrus, qui ne se louast ou ne se plaignist de cette passion. Mais pendant qu'elle partageoit les pensées de tant de Personnes illustres dans le Party de Cyrus, le Roy de Lydie ne donnoit toutes les siennes qu'à la colere et qu'à la vangeance. La fuitte des Prisonniers de guerre l'affligeoit sensiblement : le départ du Prince de Clasomene l'inquietoit encore plus : et le changement de Party du Roy de la Susiane et d'Andramite, le mettoient en une fureur estrange. Le Prince Myrsile parut aussi fort affligé ; qu'Andramite eust fait ce qu'il avoit fait, quoy qu'il eust beaucoup contribué à aigrir les choses, sans que l'on en comprist la raison. Pour le Roy de Pont, il eut des sentimens bien differents : car il fut fort fâché qu'Abradate, le Prince de Clasomene, et Andramite fussent allez fortifier le Party de Cyrus : mais il ne fut pas marry que le Roy d'Assirie et le Prince Mazare ne fussent plus à Sardis. Car encore que ce premier fust prisonnier, il ne laissoit pas de craindre qu'il ne tramast quelque chose ; joint que c'est un sentiment si naturel, que d'estre bien aise de l'absence d'un Rival, qu'il ne pût estre fâché de celle de deux tout à la fois. Ainsi n'estant pas aussi affligé que Cresus, il fit ce qu'il pût pour luy persuader qu'il n'avoit pas autant perdu qu'il avoit pensé : le mal estoit que la fin de la Tréve aprochoit : si bien que n'y ayant plus de negociation à faire, puis que le Roy de la Susiane avoit changé de Party, on ne sçavoit comment demander à la prolonger. Cependant ce qui estoit arrivé, avoit causé une si grande espouvente à Sardis, et si fort esmeu toute l'Armée de Cresus, qu'il avoit grand besoin de quelques jours pour rassurer les Peuples et les Soldats. De plus, le passage de la Riviere d'Helle estant à Cyrus, il faloit alors de necessité donner Bataille, si ce Prince en avoit envie : de sorte qu'il voyoit bien que s'il la donnoit, auparavant que les choses fussent un peu raffermies, il estoit perdu. C'est pourquoy, comme aux extrémes maux, il faut aussi avoir recours aux extrémes remedes, Cresus se resolut de commencer une autre negociation, quoy qu'il n'eust pas dessein de l'achever, mais seulement de gagner temps. Il dit donc au Roy de Pont, qu'il estoit d'avis d'envoyer proposer à Cyrus, l'eschange de la Princesse Araminte, avec le Prince Artamas : mais ce fut avec des conditions bizarres, qui faisoient assez connoistre qu'il cherchoit à alonger la Tréve, plustost qu'à faire cét eschange : puis que non seulement il vouloit que le Prince Artamas promist de ne songer plus à la Princesse Palmis : mais qu'il demandoit encore, qu'on luy rendist tous les Prisonniers qui avoient esté faits, depuis que Cyrus estoit entré dans ses Estats. Le Roy de Pont ne manqua d'aprouver tout ce que Cresus luy proposa : car encore qu'en effet il eust esté bien aise que la Princesse sa Soeur n'eust pas esté en la puissance de Cyrus : il n'osoit pourtant pas dire au Roy de Lydie que toutes ces propositions là ne pouvoient pas reüssir : parce qu'estant son Protecteur, c'estoit à luy à s'accommoder à ses sentimens. Cresus ne pouvant donc mieux faire, envoya demander à prolonger la Tréve pour huit jours, afin de traiter de la liberté du Prince Artamas, etde celle de la Princesse Araminte. Dés que cette proposition fut faite à Cyrus, ce Prince connut bien le veritable dessein du Roy de Lydie : et s'il eust suivy son inclination, il l'auroit absolument rejettée, afin de profiter du desordre qui estoit dans l'Armée de Cresus. Mais comme elle luy fut faite en presence du Roy de Phrigie (qui quelque habile qu'il fust, espera que peut-estre le Prince son Fils pourroit il estre delivré par cette negociation) Cyrus voyant les sentimens de ce Prince, ne voulut pas le desobliger : ny persuader aussi à la Princesse Araminte, qu'il estimoit extrémement, qu'il eust moins d'envie de contribuer à sa liberté qu'à celle de Panthée. Ce n'est pas que quelque estime qu'il fist de cette Princesse, il n'eust eu peine à la rendre : parce qu'il luy sembloit qu'estant Soeur du Roy de Pont, cela luy estoit d'une extréme consideration. Mais comme il jugeoit bien qu'il importoit encore plus à Cresus de ne rendre pas le Prince Artamas, qu'à luy de ne rendre pas la Princesse Araminte, il accorda la Tréve qu'on luy demandoit : et d'autant plustost, qu'estant assuré du passage de la Riviere d'Helle, il sçavoit bien qu'il faudroit de necessité que Cresus combatist des qu'il le voudroit. De sorte que ne s'agissant que de huit jours plustost ou plus tard, il se resolut de satisfaire le Roy de Phrigie : et de n'irriter pas la Princesse de Pont, à qui il envoya dire la chose. De plus, ces huit jours ne luy estoient pas encore absolument inutiles non plus qu'à Cresus : car comme les Lydiens avoient fait le dégast dans toute la Campagne qui alloit de la Riviere d'Helle à Sardis, il faloit bien ce temps là, afin d'avoir assez de munitions pour son Armée, dans toutes les Villes voisines, de peur de s'engager mal à propos. La Tréve ayant donc esté renouvellée, le Prince Phraarte ne songea qu'à empescher s'il pouvoit que cette negociation ne s'achevast heureusement : ce n'est pas qu'il n'estimast fort le Prince Artamas, et qu'il n'eust voulu qu'il eust esté delivré : mais estant amoureux d'Araminte au point qu'il l'estoit, il ne pouvoit pas consentir qu'elle passast dans le Party Ennemy, et de la perdre de veuë pour tousjours. Cependant comme les premiers jours de cette nouvelle Tréve ne furent employez qu'à faire simplement les propositions de Cresus, que l'on faisoit aussi au nom du Roy de Pont : Cyrus n'estoit pas si ocupé, qu'il n'allast visiter Panthée, et prendre part à la joye qu'elle avoit de revoir Abradate. Le Roy d'Assirie y alloit aussi quelquesfois, aussi bien que tous les autres Princes qui estoient dans cette Armée : de sorte que pendant cette Tréve, on peut dire que la Cour de Panthée estoit la plus belle Cour du monde : n'y ayant pas un lieu en toute la Terre ; où il y eust tant d'honnestes gens ensemble qu'en celuy là. L'inconnu Anaxaris, fit voir pendant cette petite paix (s'il est permis de parler ainsi) qu'il avoit autant d'esprit que de courage : le Prince Mazare quoy que tres melancolique, n'estant pas devenu incivil dans la Solitude où il avoit vescu, visita aussi la Reine de la Susiane ; Il vit aussi la Princesse Araminte : mais les visites qu'il leur rendoit, estoient simplement des visites de civilit ;, et non pas de divertissement. Cependant le Roy de la Susiane sçachant les divers interests de Cyrus et de Mazare, et de Mazare et du Roy d'Assirie, mesnagea si adroitement leurs esprits, qu'ils vinrent enfin à vivre presques ensemble comme s'ils eussent oublié le passé. . Le Roy d'Assirie s'eschapoit pourtant tousjours de temps en temps, à dire quelque chose qui faisoit aisément voir qu'il s'en souvenoit, et que mesme il ne l'oublieroit jamais : toutesfois cela n'avoit point de suitte : et la sagesse de Mazare temperoit si à propos 1 humeur impetueuse du Roy d'Assirie, qu'il n'en arrivoit point de desordre entre eux Ils en vinrent mesme aux termes, de parler tous trois ensemble de leur amour, et d'en parler sans se quereller : il est vray que ce fut en la presence d'Abradate : car on aportoit un soin extréme à ne les laisser jamais seuls, de peur qu'une passion aussi violente que celle qu'ils avoient dans l'ame, ne produisist enfin quelque funeste evenement, Cependant Belesis au milieu d'une Armée de cent cinquante mille hommes, et dans une Ville où il y avoit deux Grandes Princesses, et grand nombre d'autress Dames de qualité, tant de celles que l'on avoit fait Prisonnieres, que de celles de la Ville mesme ; ne voyoit personne que le Prince Mazare, avec qui il estoit logé, tant la melancolie l'accabloit. Les choses estant donc en ces termes, un jour que Cyrus et Maxare estoient chez la Reine de la Susiane, chez qui estoit aussi la Princesse Araminte ; Belesis estant allé jusques dans cette petite Ville aveque le Prince des Saces, afin de faire racommoder quelque chose à la Boiste d'un Portrait qui luy estoit infiniment cher, et qu'il ne vouloit confier à personne : comme il parloit à celuy qui y devoit travailler, et qu'il en ostoit la Peinture, qu'il ne vouloit pas abandonner : cét Ouvrier qui se connoissoit en cét Art, la trouvant merveilleuse, ne pouvoit se lasser de la regarder. Pendant qu'il la consideroit de cette sorte, avec autant d'admiration que de plaisir ; un Estranger de bonne mine arrivant dans cette Ville, vint descendre de cheval, devant la Maison qui touchoit celle où Belesis estoit : de sorte que jettant fortuitement les yeux sur cette Peinture, il la reconnut : et en fut si surpris, que ne pouvant comprendre comment ce Portait pouvoit estre en Lydie, il ne pût s'empescher de demander à celuy qui le tenoit, qui luy avoit donné cette Peinture ? adjoustant mesme qu'elle luy apartenoit : car cét Estranger sçavoit la langue Lydienne. Mais à peine eut il dit cela, que Belesis l'entendant, et connoissant le son de la voix de celuy qui parloit, il reprit avec precipitation, le Portrait qui estoit à luy : et se tournant vers cét Estranger, il vit en effet qu'il ne se trompoit pas : etque c'estoit effectivement celuy qu'il avoit pensé entendre. De sorte que se reculant d'un pas ; ha Hermogene (s'escria t'il, emporté de douleur et de desespoir, et en portant mesme la main sur son Espée) c'est me poursuivre trop loin, ettrop opiniastrément, que de venir jusques en Lydie, pour m'arracher une Peinture, dont vous m'avez si cruellement dérobé l'Original. Hermogene fut si surpris de la rencontre de Belesis ; et tant de choses differentes occuperent son esprit : tout à la fois, qu'il fut un temps sans se mettre en deffence, et sans sçavoir seulement si ce qu'il voyoit estoit possible. Il n'eut mesme pas le loisir de deliberer ce qu'il avoit à faire : car Orsane qui avoit accompagné Mazare chez Panthée, ayant eu besoin d'aller dans la Ville, passa fortuitement comme Belesis avoit porté la main sur la Garde de son Espée, et comme Hermogene ne sçavoit si ce qu'il voyoit estoit vray ou faux. Si bien qu'appellant du monde à son secours, il se saisit, et de Belesis, et d'Hermogene qu'il ne connoissoit pas, comme de deux hommes qui avoient querelle : envoyant à l'heure mesme en advertir le Prince Mazare, qui ne sçeut pas plustost la chose, qu'il suplia, Cyrus d'y donner ordre. Et comme en luy faisant cette priere, il nomma Belesis ; la Reine de la Susiane joignit ses prieres aux siennes : s'accusant alors de ne s'estre pas souvenuë qu'Orsane luy en avoit parlé, comme estant aveque luy. Il est vray qu'elle estoit excusable, de n'avoir pas si tost pensé à s'informer de Belesis, en revoyant son cher Abradate : neantmoins pour reparer la faute qu'elle disoit avoir faite, d'avoir eu quelque negligence à demander des nouvelles d'un homme d'un si Grand merite ; elle fit sçavoir la chose au Roy de la Susiane : qui ayant assuré Cyrus que Belesis estoit un homme de grande qualité, et de beaucoup d'esprit ; et qui de plus avoit aussi beaucoup de coeur, tous ces Princes voulurent passer dans une autre Chambre, afin d'y faire venir Belesis, et celuy contre qui on disoit qu'il avoit querelle. Mais la Reine de la Susiane qui avoit une envie estrange de connoistre Belesis, suplia Cyrus de les faire venir dans la sienne : si bien que luy obeïssant, il commanda qu'on les fist entrer. A peine furent : ils dans cette Chambre, qu'Abradate et Panthée reconnurent Hermogene qui estoit de Suse, et de tres grande condition : et qui ayant eu dessein de s'aller jetter dans Sardis, avoit apris par bonheur qu'Abradate avoit changé de Party : si bien qu'il avoit changé sa route, et estoit venu à cette Ville, où il avoit sçeu qu'estoit la Reine de la Susiane. Abradate et Panthée qui estimoient fort Hermogene, le carresserent extrémement, aussi bien que Belesis, quoy qu'ils ne connussent le dernier que de reputation, parce qu'il n'estoit plus à Suse lors qu'ils y estoient allez, apres la mort du feu Roy de la Susiane. Apres avoir donc dit à ces deux querellans, tout ce que la civilité vouloit qu'ils leur dissent, ils suplierent tout de nouveau Cyrus de vouloir les accommoder : et de les obliger à dire quel estoit leur different. Il est de telle nature, interrompit Belesis, qu'il est impossible qu'il puisse jamais estre bien entendu, à moins que de sçavoir toute la vie d'Hermogene et toute la mienne : c'est pourquoy je pense qu'il vaut mieux nous laisser Ennemis, que d'occuper si long temps tant de Grand Princes à entendre tant de choses qui leur doivent estre indifferentes. L'interest des Personnes de vostre merite, respondit Cyrus, ne doit jamais estre indifferent aux plus Grands Princes du Monde : c'est pourquoy s'il ne faut pour vous rendre justice qu'escouter le recit de toute vostre vie, vous nous trouverez tous disposez à l'entendre paisiblement, Aussi bien ne pensay-je pas que nous puissions plus utilement employer le loisir que la Tréve nous donne, qu'à tascher de vous rendre Amis Hermogene et vous : j'y trouveray mesme quelque avantage (adjousta Cyrus en sous-riant) puis que si je vous accommode, j'espere que vous en combatrez mieux le jour de la Bataille : c'est pourquoy je suplie tres humblement la Reine, de se servir du droit qu'elle a de commander à Hermogene ; et de luy ordonner da me dire vos avantures, si vous ne voulez pas que je les sçache par vous mesme. Hermogene, repliqua Belesis, est trop interessé en la chose, et a l'esprit : trop adroit, pour m'obliger à souffrir que se soit sur sa narration que vous jugiez de la justice de ma cause, et de l'injustice de la sienne : car Seigneur, comment ne vous preocuperoit il pas ; luy dis-je, qui m'a pensé persuader à moy mesme plus de vint fois que j'avois tort, et qu'il avoit raison ? Pour vous monstrer, dit alors Hermogene, que je n ay pas besoin de déguiser la verité, je contents que vous disiez vous mesme tout ce qui s'est passe entre nous : je ne le pourrois pas, reprit il, car le temps m'a si peu soulagé, qu'il me seroit impossible de redire tout ce qui m'est advenu, sans rentrer dans mon premier desespoir. Pour les mettre d'accord (interrompit Abradate parlant à Cyrus) il faut que ce ne soit ny Belesis, ny Hermogene, qui racontent leurs advantures : et qu'un de leurs Amis communs, qui n'ignore pas la moindre de leurs pensées vous les aprenne. Ha Seigneur, repliqua Belesis, il n'y a qu'Alcenor au monde qui puisse faire ce que vous dittes ! aussi est- ce luy dont j'entens parler, repliqua Abradate, et je m'estonne que vous ne l'ayez pas veû : puis qu'il arriva à Sardis deux jours devant que l'en partisse, et m'a par consequent suivy icy. Il faudroit plustost s'estonner s il l'avoit veû, reprit le Prince Mazare, car Belesis n'a voulu voir personne depuis que nous avons quitté nostre Desert, que lors qu'il a creû me pouvoir servir à delivrer la Princesse Mandane. Apres cela Cyrus pressant ces deux Ennemis de trouver bon que celuy qu'Abradate leur avoit nomme, luy aprist la cause de leurs differents, puis qu'ils ne vouloient pas la dire eux mesmes, ils y consentirent : demandant toutesfois à voir Alcenor auparavant qu'il parlast, ce qu'on leur accorda sans resistance. Si bien que sans perdre temps, la Reine de la Susiane l'ayant fait chercher, on le trouva à l'heure mesme ; et on le fit voir à ces deux Amis, qui luy recommanderent l'un et l'autre, de dire la verité toute pure : leur semblant qu'ils n'avoient besoin d'autre chose pour se justifier. En suitte dequoy, s'estant retirez dans une autre Chambre, et n'estant démeuré que la Reine de la Susiane ; la Princesse Araminte ; Cyrus ; Abradate ; et Mazare ; Alcenor commença le recit qu'il devoit faire en ces termes : Panthée luy ayant ordonné d'adresser tousjours la parole à Cyrus comme devant estre l'Arbitre de ce different : joint qu'elle estoit desja assez informée de cette avanture : quoy qu'elle fust bien aise de l'entendre encore une fois.

Histoire de Belesis, d'Hermodore, de Cleodore et de Leonise : amitié de Belesis et d'Hermogène, fierté de Cleodore


HISTOIRE DE BELESIS, D'HERMOGENE, DE CLEODORE, ET DE LEONISE.

Il vous doit sans doute sembler estrange, Seigneur, que je sois si également Amy dés deux Ennemis, dont vous voulez terminer les differents, que je sçache jusques aux moindres evenements de leur vie, et jusques à leurs pensées les plus secrettes : et qu'ils ayent cous deux si bonne opinion de ma sincerité, qu'ils consentent que je vous aprenne leurs avantures hors de leurs presence, quoy qu'elles soient de telle nature, que la plus petite circonstance oubliée, les changeroit extrémement, l'espere toutesfois ne me rendre pas indigne de la grace qu'ils me font, estant resolu de ne vous déguiser rien : et de vous dire avec beaucoup d'ingenuité, toutes les foiblesses dont ils se sont tous deux trouvez capables. Mais Seigneur, comme il importe ce me semble que vous sçachiez ce qu'ils sont, je vous diray que Belesis est de la Mantiane, et de la premiere qualité dans son Pais : et qu'Hermogene est de Suse, et d'une condition qui est aussi tres grande. Outre cét avantage de la Naissance, ils ont encore eu celuy d'estre eslevez avec beaucoup de soin : et d'avoir eu l'un et l'autre des Parents qui leur ont sait enseigner non seulement tout ce que les honnestes gens ne peuvent ignorer sans honte ; mais encore cent autres choses qui ne sont pas d'une absouluë necessité : mais qui ornent pourtant infiniment l'esprit de ceux qui les sçavent, et qui plaisent beaucoup à ceux mesmes qui ne les sçavent pas. Ils ont aussi eu cela de commun entre eux, que leurs Parents voulurent qu'ils voyageassent : et comme si les Dieux eussent eu dessein de faire qu'ils se rencontrassent, et qu'ils eussent de l'amitié l'un pour l'autre, ils firent que l'un partant de Suse, et l'autre de la Capitale de la Mantiane, ils ne laisserent pas de se rencontrer à Babilone, non seulement en mesme temps, mais encore en mesme Maison. De sorte que comme ils ont tous deux une mine à se donner une égalle curiosité de se connoistré, ils chercherent occasion de se parler, et la trouverent aisément : car comme auparavant que d'entreprendre leurs voyages, ils avoient apris une grande partie des langues Asiatiques ; et que de plus, celle de Suse et celle de la Mantiane le ressemblent fort : dés la premiere fois qu'ils se parlerent, ils se parlerent long temps : et furent : mesme ensemble voir une partie des merveilles de cette grande et superbe Ville. Ils connurent aussi dés cette premiere conversation, qu'ils aimoient les mesmes plaisirs, et qu'ils se connoissoient aux mesmes choses : de sorte que depuis cela, ils furent tousjours l'un aveque l'autre. D'abord ils n'eurent pourtant dessein d'estre ensemble que durant qu'ils seroient à Babilone, où ils firent un mois de sejour : mais comme pendant ce temps la ils se connurent plus particulierement, et s'aimerent davantage, ils ne purent se resoudre à se separer si tost : et ils prirent enfin la resolution de faire tous leurs voyages ensemble. En effet, ces deux aimables Amis, furent une année entiere à aller de Cour en Cour, et de Pais en Païs, avec un plaisir extréme : n'ayant jamais eu la moindre contestation. Apres avoir donc veû tout ce qu'ils avoient à voir, Hermogene obligea Belesis d'aller passer quelque temps à Suse, au lieu de s'en retourner chez luy : et certes ce n'estoit pas sans raison qu'il luy donnoit la curiosité de voir cette belle Ville : estant certain que je ne croy pas qu'il y en ait une au monde qui soit plus capable de plaire. Belesis s'estant donc laissé persuader aisément d'aller à un des plus beaux lieux de la Terre, avec un Amy dont il n'eust pû se separer sans une douleur extréme, il arriva à Suse quelque temps apres que l'illustre Abradate en fut exilé : mais pour faire qu'il ne se repentist pas d'y estre venu, Hermogene qui en sçavoit toutes les aduenuës, fit qu'ils y arriverent par le codé le plus agreable : qui en effet est une des plus belles choses qui puisse tomber sous la veuë Car Seigneur, en aprochant de Suse par cét endroit, on trouve une petite eminence, d'où on descouvre une grande Prairie, qui contient plus de cent stades au milieu de laquelle passe en serpentant le Fleuve Choaspe, dont les eaux sont si pures, que celles des Fontaines les plus vives et les plus fraiches, ne les égallent pas. Au bord de ce Fleuve est la Ville de Suse, que grand nombre de Palais magnifiques font paroistre aussi belle par dehors, qu'elle l'est par dedans : et ce qui rend son abord plus agreable, et son sejour plus sain, est que toute cette grande Prairie, aussi bien que les deux bords de la Riviere, sont entierement couverts d'Iris de mille couleurs differentes : qui par un Esmail admirable, charment les yeux par leur diversité, et parfument l'air de leur odeur, qui ne ressemble point du tout celle des autres Iris que l'on trouve ailleurs, Aussi est-ce par l'abondance de ces belles fleurs, que la Ville de Suse prend son Nom : car en nostre langue l'un signifie l'autre : et c'est pour cela que l'on apelle ces Iris par toute l'Asie, Iris de Suse. De plus, en arrivant du costé par où Hermogene mena Belesis, on trouve le long de ce beau Fleuve, quatre grandes Allées si droites, et si sombres, par la hauteur des Abres qui les forment, quoy qu'il n'y en ait pas beaucoup en tout le reste du Pais, que l'on ne peut pas voir une promenade plus agreable que celle la. Aussi est-ce le lieu où toutes les Dames vont le soir, dans de petits Chariots descouvers : et où tous les hommes les suivent à cheval : de sorte qu'ayant la liberté d'aller tantost à l'une et tantost à l'autre, cette promenade est tout ensemble promenade et conversation, et est sans doute fort divertissante. Comme Hermogene avoit eu dessein de faire que le premier instant où Belesis arriveroit à Suse, fust un instante plaisir, il avoit voulu le surprendre : et ne luy avoit pas dit qu'il le meneroit par ce lieu là, dont il avoit assez entendu parler : neantmoins afin de ne donner pas à son Amy le déplaisir de paroistre au milieu de tant de monde en habillement negligé, il fit que le matin dont il devoit arriver le soir à Suse, il s'habilla comme un homme qui devoit aller loger dans une maison où il y aurait des Dames : comme en effet il y en avoit chez Hermogene, qui avoit et sa Mere, et une Soeur. Si bien que Belesis sans prevoir l'innocence et agreable tromperie que son Amy luy vouloit faire, fut tout ensemble et propre, et magnifique, contre la coustume de ceux qui voyagent. Mais il s'aperçeut aisément de l'adresse d'Hermogene : lors qu'il se trouva au bout de ces grandes Allées, qu'il vit estre toutes remplies de ces petits Chariots peints et dorez, dans lesquels les plus belles Dames de Suse estoient : et aupres de qui un nombre infiny d'hommes de qualité, admirablement bien montez, et magnifiquement vestus, alloient et venoient en les salüant. Ce fut donc alors qu'il remercia Belesis de l'avoir surpris si agreablement, et de ne luy avoir pas differe un si grand plaisir comme estoit celuy de voir tant de belles Personnes en un mesme lieu : et de les y voir d'une maniere si galante. Apres quoy envoyant tout leur Train par un autre chemin, Belesis et Hermogene se mirent à se promener, comme s'ils fussent sortis de Suse, au lieu de venir d'un long voyage. Pour moy qui estois le plus particulier Amy d'Hermogene, auparavant qu'il eust connu Belesis, je fus estrangement surpris de le voir arriver pendant que j'entretenois des Dames, car je ne l'attendois pas encore. Je ne l'eus pas plustost aperçeû, que le montrant à celles à qui je parlois, afin qu'elles ne trouvassent pas mauvais que je les quitasse si brusquement, je fus au devant de luy : et comme nous n'estions pas en lieu où la bien-seance permist de descendre de cheval, parce que cela auroit embarrassé la promenade des Dames, nous nous embrassasmes en aprochant nos chevaux l'un de l'autre. Apres ce premier transport de ioyc que nous eusmes en nous revoyant, Hermogene me pria d'aimer Belesis, comme il pria Belesis de m'aimer : en suitte dequoy nous nous salüasmes Belesis et moy avec une civilité pleine de franchise, qui faisoit aisément voir que nous estions tous deux disposez à ne refuser pas à Hermogene ce qu'il souhaitoit de nous. Tous nos conplimens estant faits, Hermogene qui s'empressoit fort a divertir Belesis, et qui vouloit que le sejour de Suse luy plust, me demanda si toutes les Belles estoient ce soir là à la promenade ! souhaitant que son Amy vist tout d'un coup ce que Suse avoit de plus beau. Et comme je luy nommay celles qui y estoient, et celles qui n'y estoient pas ; il se trouva qu'une Fille de qualité, nommée Cleodore, qui estoit sans doute une des plus belles de Suse ne s'y trouva point, dont Hermogene parut en chagrin : et comme je luy demanday d'où pouvoit venir qu'il regrettoit si fort celle là, veû que je sçavois qu'il n'en estoit pas amoureux ? c'est Alcenor, me dit il, que je voudrois que tout ce qu'il y a de belles Personnes à Suse fussent icy : afin qu'il s'en pûst trouver quelqu'une qui donnast de l'amour à Belesis, et qui l'arrestast parmy nous. Si cela estoit, reprit Belesis, vous ne m'auriez nulle obligation du sejour que je serois à Suse : c'est pourquoy j'ame mieux y demeurer par amitié que par amour. Apres cela nous nous mismes à regarder toutes les Dames, et à les salüer : tout le monde estant fort surpris de voir Hermogene, et tout le monde luy faissant carresses, etluy demandant qui estoit Belesis ? Apres avoir donc fait plusieurs tours ; et bien Belesis, luy dit Hermogene, trouvez vous quelqu'une de nos Belles, qui puisse raisonnablement pretendre à la gloire de vous vaincre ? le trouve leur beautê admirable, luy repliqua t'il, mais s'il faut vous dire la verité, je n'en ay point veû qui m'ait donné une certaine esmotion de coeur et d'esprit, qui pour 1 ordinaire suit le premier instant que l'on voit une tres belle Personne que l'on est destiné d'aimer, et qui precede tousjours l'amour que l'on doit avoir pour elle : de sorte que si cette Cleodore, que vous dittes qui n'est point icy, ne fait ce que les autres n'ont pu faire, vous me tiendrez conte s'il vous plaist du sejour que je seray à Suse : puis que selon les aparences, je n'y deviendray pas amoureux. Comme Belesis disoit cela, je vy paroistre au bout des Allées du costé de Suse, un Chariot qui me sembla estre celuy d'une Tante de Cleodore, chez qui elle demeuroit, n'ayant point de Mere : je ne l'eus pas plustost veû, que je le montray à Hermogene : qui l'ayant reconnu aussi bien que moy, dit en riant à Belesis, qu'il faloit aller au devant de sou Vainqueur. Je ne suis pas encore enchaisné, reprit il en sous-riant à son tour : cependant il ne laissa pas de nous suivre : Hermogene le faisant passer du costé qu'il sçavoit que cette belle Personne avoit accoustumé de se mettre. Mais enfin estant arrivez aupres de ce Chariot, Belesis y vit Cleodore plus belle que je ne l'avois jamais veuë : comme elle estoit venuë tard à cette promenade, son voile n'estoit pas abaissé : de sorte que Belesis la vit comme il la faloit voir pour en estre vaincu, aussi le fut il en effet. Cleodore estoit ce jour là habillé de blanc, et parée de Diamants : ayant sur la teste quantité de plumes incarnates, que l'on entrevoyoit à travers son voile : et dont quelques unes pendoient mesme si bas par derriere, qu'elles touchoient sa gorge quand elle tournoit un peu la teste. Comme une des beautez de Cleodore est d'avoir les yeux admirablement beaux ; le taint fort blanc, et la mine fort haute ; elle n'est pas de celles de qui il faut chercher la beauté pour la trouver : car dés qu'on la voit on la trouve belle : et on est mesme persuadé qu'on la trouvera encore beaucoup plus belle, quand on aura eu loisir de la considerer ; de sorte qu'il ne faut pas s'estonner, si Cleodore fit ce que tant d'autres n'avoient point fait. Belesis ne la vit donc pas plustost, qu'il la prefera à toutes celles qu'il venoit de voir, et qu'il pria Hermogene de vouloir faire encore un tour de promenade : à peine eut il dit cela, que nous luy demandasmes en riant, s'il avoit senty cette esmotion de coeur et d'esprit, qu'il disoit devoir tousjours preceder l'amour ? il nous respondit alors en riant aussi, qu'il n'estoit pas encore vaincu : mais qu'il craignoit fort de l'estre. Si vous le craigniez, luy dis-je, vous ne suivriez pas une si redoutable Ennemie : et il vaudroit mieux la fuir. C'est, me respondit il encore, que je n'aime pas à devoir mon salut à ma fuitte : et que j'aime mieux le devoir à ma resistance. Parlant donc ainsi, Belesis, Hermogene, et moy, rencontrasmes une seconde fois Cleodore, qui reconnut Hermogene : car à la premiere elle ne l'avoit pas aperçeu, parce qu'ayant fortuitement jetté les yeux sur Belesis, elle les y avoit attachez long temps : estant avez ordinaire en ces lieux là, de regarder plus les Estrangers que ceux de sa connoissance, quand ils sont aussi bien faits que luy. De sorte que cela avoit fait qu'elle n'avoit pas veû Hermogene : mais l'ayant enfin connu, elle l'apella : estant bien aise de luy faire civilité pour l'amour de luy : mais estant bien aise aussi d'avoir lieu de luy demander le Nom de cét Estranger qu'elle voyoit bien qui estoit de sa connoissance. C'est pourquoy elle ne le vit pas plustost passer aupres d'elle, que l'appellant, comme je l'ay desja dit, et depuis quand Hermogene, luy dit elle, estes vous revenu ? Il y a si peu, repliqua t'il, que je ne suis pas mesme obligé de vous faire excuse de ce que je n'ay pas encore eu l honneur de vous voir : quoy que vous soyez une des personnes du monde pour qui je veux avoir le plus de respect : puis qu'enfin je n'ay point encore entré dans Suse. C'est estre ce me semble bien galand, reprit elle, que de vouloir finir un voyage d'un an, par une promenade comme celle cy : et si l'on vous eust accusé d'estre amoureux quand vous partistes, je croirois que vous auriez donné assignation au lieu où nous sommes à quelque belle Personne. Ane vous en mentir pas, repliqua t'il, l'amitié que j'ay pour cét Estranger que vous voyez, et qui vous regarde si fort, est ce qui est cause que je vous ay veuë aujourd'huy : car comme je meurs d'envie qu'il tarde icy, je fais ce que je puis pour l'enchaisner : c'est pourquoy, belle Cleodore, je vous conjure de vouloir me rendre cét office. Vous estes un mauvais Amy, respondit elle, de vouloir ce que vous dittes : aussi ne crois-je pas que vous le souhaitiez. Mais pour parler un peu plus serieusement, adjousta Cleodore, aprenez moy le Nom de cét Estranger ; sa condition ; et son Pais : je vous aprendray encore plus, reprit Hermogene en sous-riant, car apres vous avoit dit qu'il s'apelle Belesis ; qu'il est de haute qualité ; et qu'il est de la Mantiane ; je vous diray encore qu'il vous trouve mille fois plus belle que tout ce qu'il a veû icy : et si vous ne m'en voulez pas croire, je m'en vay l'obliger à vous le dire luy mesme. En achevant de prononcer Ces paroles, sans donner loisir à Cleodore de respondre, il se tourna vers Belesis : et l'apellant avec empressement, venez, luy dit il, venez confirmer ce que je dis à l'aimable Cleodore. Pourveû que vous luy disiez que je la trouve la plus belle Personne du monde, (dit Belesis en s'aprochant du Chariot qui alloit tres lentement, et en la salüant avec un profond respect) je confirmeray vos paroles aveque joye : et mesme avec serment s'il en est besoin. Vous croyez sans doute genereux Estranger, respondit elle en sous - riant, faire un fort grand plaisir à Hermogene de loüer tout ce qu'il vous fait voir : et je reçois sans doute aussi les flatteries que vous me dittes plustost comme une marque de l'amitié que vous avez pour luy, que de la bonne opinion que vous avez de moy. Si ce que vous dittes estoit vray, reprit Belesis, j'aurois loüé tout ce que j'ay veu de Belles icy, afin d'obliger Hermogene : ce pendant je puis vous assurer que je n'ay loüé que vous : et je puis mesme adjouster interrompit Hermogene, que si Belesis doit aimer quelque chose à Suse, ce sera la belle Cleodore : car il nous a assuré Alcenor et moy, qu'il a desja senty pour vous je ne sçay quelle agitation de coeur, qui a accoustumé de preceder l'amour dans le sien. Comme Hermogene achevoit de dire cela, tant de Chariots se croiserent en ce lieu là, qu'il falut de necessité que la conversation cessast : Belesis ne pouvant faire autre chose, qu'advoüer des yeux à Cleodore, que tout ce qu'Hermogene venoit de dire estoit vray ; et Cleodore ne pouvant aussi de son costé, faire entendre qu'elle ne croyoit pas ce qu'on luy disoit, que par une action de teste et de main, qui ne laissa pourtant pas d'expliquer sa pensée. Depuis cela nous la salüasmes encore deux ou trois fois : apres quoy toutes les Dames se retirerent, et nous nous retirasmes aussi. En nous en allant, Belesis nous demanda de quelle humeur estoit Cleodore, et si elle avoit beaucoup d'Amants ? comme j'en estois encore mieux informé qu'Hermogene, qui estoit absent depuis un an, ce fut moy qui pris la parole pour luy respondre, et pour satisfaire sa curiosité : qui en effet estoit mieux fondée qu'il pensoit : estant certain que l'humeur de Cleodore a tousjours esté assez particuliere : de sorte que pour le contenter, je commençay à luy dire en general, qu'il n'y avoit pas une Personne de son sexe à Suse, qui eust plus d'esprit qu'elle en avoit. Je m'en suis desja bien aperçeu, repliqua t'il, et par sa phisionomie, et par l'air dont elle a parlé : mais ce que je veux de vous, est que vous me disiez de quelle sorte d'esprit elle a. Puis que vous le voulez, repris-je, je vous diray que Cleodore a en aparence plus de douceur qu'on n'en a jamais veû en personne : cependant ceux qui la connoissent jusques dans le fonds du coeur, disent qu'elle ne laisse pas d'estre un peu fiere. Elle s'en deffend pourtant extrémement : mais quoy qu'il en soit, il est certain qu'il faut que tout le monde ait de la complaisance pour elle, quoy qu'elle n'en ait guere pour personne. Il y a pourtant dans son esprit, malgré ce que je vous dis, de la tendresse et de la bonté : ainsi il se fait un meslange de douceur et de fierté dans son ame, qui fait qu'elle n'est pas toujours d'humeur absolument égalle, quoy qu'elle soit tousjours agreable. De plus, elle a une delicatesse à choisir ses Amis, qui est loüée de quelques uns, et blasmée de beaucoup d'autres : car si ceux qui la voyent ne sont fort honnestes gens, elle ne fournit guere à la conversation ; et ne se soucie pas beaucoup s'ils l'estiment ou s'ils ne l'estiment pas. Vous m'embarrassez estrangement, dit Belesis. car vous me dittes cent choses à me rendre Cleodore fort redoutable : et cependant je ne puis m'empescher de croire qu'il y auroit grand plaisir à pouvoir un peu engager le coeur d'une Personne telle que vous me representez celle-là. Si vous tentez cette advanture, reprisie, vous serez plus hardy que grand nombre d'honnestes gens de nostre Cour ; qui ont eu sans doute beaucoup de disposition à aimer Cleodore, mais qui n'ont osé l'entreprendre. Ce n'est pas, comme vous avez veü, qu'elle ne soit fort civile : mais c'est qu'il est si difficile d'estre ce qu'elle veut qu'on soit pour luy plaire ; que peu de gens ont eu assez bonne opinion d'eux mesmes, pour oser y songer. Au reste, il faut dire cela à sa loüange, qu'elle ne se trompe guere en son choix : et que ce qu'elle estime, merite assurément de l'estre. Mais apres tout, il seroit à souhaite, qu'elle se resolust à estre un peu plus indulgente qu'elle n'est aux deffauts d'autruy : ce n'est pas qu'elle en parle, mais c'est qu'elle ne parle point à ceux qui en ont : ou si elle le fait, c'est avec une langueur, et une indifference, à faire desesperer ceux qui ont assez d'esprit pour s'en apercevoir. Cela n'empesche pourtant pas, que Cleodore ne soit admirable, principalement à ceux pour qui elle la veut estre : c'est pourquoy comme vous avez sans doute tout ce qu'il faut pour estre de ce nombre choisi qu'elle estime, je vous conseille de la voir, et de la voir mesme souvent pendant que vous serez à Suse. Quand ce ne seroit que par curiosité, reprit Belesis, je la verray infailliblement : j'ay encore un avis à vous donner, interrompit Hermogene, car il faut que vous sçachiez, que si Cleodore n'a changé d'humeur, elle a encore une fantaisie : qui est de faire une notable difference des honnestes gens de la Cour aux autres : c'est pourquoy si vous luy voulez plaire, il ne faut pas que vous viviez, en Estranger, qui ne veut pas estre connu. C'est peut-estre, reprit Belesis, qu'elle est persuadée qu'il est impossible d'estre fort honneste homme, sans avoir effectivement un certain air qui ne s'aquiert que rarement hors de la Cour. Outre cela, adjoustay-je, c'est que Cleodore ne sçait que dire à ceux qui ne sçavent pas les nouvelles du monde, qu'elle sçait admirablement : de sorte, reprit Belesis, que pour plaire à Cleodore, il faudra que je m'instruise de cent mille choses dont je n'ay que faire. Il le faudra sans doute, repris-je, si vous voulez qu'elle vous parle long temps : si ce n'est que vous ayez quelque privilege particulier. Voila donc, Seigneur, comment Hermogene et moy fismes connoistre Cleodore à Belesis : qui fut reçeu chez son Amy, avec beaucoup de magnificence. Le jour suivant Hermogene fut chez le Roy et chez le Prince de Suse qui estoit alors, et y mena Belesis, de qui le Nom n'estoit pas inconnu à ces Princes : car son Pere avoit autrefois esté assez long temps à Suse. Apres cela, deux ou trois jours se passerent à recevoir les visites qu'on rendoit à Hermogene, et faire voir les raretez de la Ville à Belesis : en suitte dequoy, il demanda à Hermogene quand il vouloit le mener chez Cleodore ? car encore, dit il, que je ne sçache pas tout ce qu'il faut sçavoir pour la divertir, je ne laisse pas d'avoir beaucoup d'envie de la visiter. A l'instant mesme Hermogene envoya demander si Cleodore estoit chez elle : mais on luy vint dire qu'il n'y avoit qu'une heure qu'elle estoit partie pour aller aux champs, et qu'elle n'en reviendroit de quinze jours. Comme j'ay dessein de passer trois mois icy, reprit Belesis, il faut pour me consoler, que je pense que du moins ce n'est qu'un plaisir differé, et non pas un plaisir perdu : pendant cette petite absence de Cleodore, Hermogene fit voir à Belesis toutes les belles, et de là Cour, et de la Ville, sans que son coeur en fust touché : et comme il a un esprit adroit, il s'aquit tous les Amis d'Hermogene en fort peu de jours, et sçeut aussi bien les divers interests de toute nostre Cour, que s'il y eust esté toute sa vie. Mais enfin quinze jours apres ton départ, la belle Cleodore revint : le hazard voulut mesme que Belesis, Hermogene, et moy, qui venions de nous promener, la vismes revenir, et la salüasmes : de sorte que sçachant son retour auparavant que personne le sçeust, nous y fusmes des premiers : car comme elle estoit arrivée d'assez bonne heure, nous luy fismes nostre visite sans choquer la bien - seance : apres luy avoir toutefois donné autant de temps qu'il luy en faloit pour consulter son Miroir, afin de voir si elle estoit en estat de recevoir compagnie. Comme nous fusmes donc chez elle, Hermogene presenta Belesis à sa Tante et à elle aussi : et pour faire la civilité toute entiere à son Amy, il se mit à entretenir la premiere : nous bissant Cleodore à Belesis et à moy. Cependant comme les flatteries ne s'oublient jamais, quand elles sont dittes agreablement ; celles que Belesis avoit dittes à Cleodore à la promenade, le jour qu'il estoit arrive à Suse, firent qu'elle se contraignit un peu plus qu'elle n'avoit accoustumé : et qu'elle luy parla davantage qu'elle ne parloit pour l'ordinaire, à ceux qui n'estoient pas du monde qu'elle voyoit. Elle le traita pourtant en Estranger, à qui elle creut ne devoir parler que de choses generales : c'est pourquoy prenant la parole ; je ne demande pas (luy dit elle avec un air qui faisoit assez connoistre à ceux qui la connoissoient, qu'elle se preparoit à s'ennuyer) si Hermogene vous a fait voir tout ce qu'il y a de beau à Suse, car je ne doute pas qu'il ne vous ait mené en tous les lieux où il aura creû vous divertir : c'est pourquoy faites moy la grace de me dire ce qu'il vous semble de nos Places publiques ; de nos Temples ; et de nos Promenoirs ; Tout ce que vous dittes là, reprit Belesis, me semble admirablement beau : mais à vous parler sincerement, adjousta t'il en riant, il ne me semble pas fort propre à vous divertir : c'est pourquoy je vous conjure de ne me traitter pas en Estranger à qui on ne peut parler que des coustumes de son Pais, ou que du chaud ou du froid qu'il fait en la Saison où on luy parle. Si j'eusse eu l'honneur de vous voir dés le lendemain que j'arrivay icy, j'aurois eu patience que vous m'eussiez parlé comme vous venez de faire : mais aimable Cleodore, il y a quinze jours que je suis à Suse : de sorte que si vous croyez que je ne sçache encore rien, sinon que vos Rues sont grandes, et droites : que vos Temples sont beaux ; et vos Palais magnifiques, vous me traitez un peu cruellement : c'est pourquoy ne vous contraignez pas pour l'amour de moy ; et ne laissez pas de me demander des nouvellez, comme si j'estois de Suse, et mesme de la Cour. Cleodore entendant Belesis parler ainsi, se mit à rire, ne croyant pas toutesfois qu'il pûst luy dire rien de particulier : et pensant seulement qu'il ne parloit comme il faloit, que parce qu'il avoit sçeu quelque chose de son humeur : de sorte que prenant la parole, je voy bien, luy dit elle, que du moins vous sçavez que je crains les nouvelles connoissances : et les connoissances encore de ces gens qui ne sçavent les choses du monde, que lors que ceux qui en sont les ont oubliées. Mais Belesis je ne suis pas aussi injuste qu'on vous l'a dit : car ce que je trouve estrange, est de voir des gens de Suse qui ne sçavent rien de ce qui s'y passe : mais pour vous qui n'en estes pas, et qui n'y demeurez point, je serois fort déraisonnnable, de vous blasmer de ce que vous ne sçavez pas toutes les bagatelles qui sont le secret de nostre Cour : et fore incivile aussi, de vous aller parler de choses que vous n'entendriez point. Pour moy (interroropis-je parlant à Belesis) il me semble que vous avez sujet de vous loüer de Cleodore : au contraire, reprit il, j'ay peut-estre plus de sujet de m'en pleindre que vous ne pensez : mais quoy qu'il en soit, adjousta t'il encore en parlant à elle, voulez vous promettre de ne me traiter plus en Estranger, si je vous aprends des nouvelles ? mais j'entends, poursuivit Belesis en sous riant, de celles que l'on ne dit pas tout haut, et qui passent d'oreille en oreille, durant plus de quatre jours, devant qu'on les die sans baisser la voix. Ha Belesis, s'escria t'elle, vous me seriez la plus grande honte du monde, et pourtant le plus grand plaisir, si vous faisiez ce que vous dittes ! je n'y voy toutesfois pas d'aparence, car excepté hier, j'ay tousjours eu des Lettres de Suse, qui m'ont apris toutes choses. Du moins, luy dit il, voux veux-je faire connoistre que si je ne vous puis rien aprendre, vous ne me devez pas aussi reprocher de rien ignorer : en suitte de cela, il se mit à luy raconter cent choses ; et à luy parler comme un homme qui sçavoit tout les divers interests des personnes de qualité, soit d'ambition, soit d'amour : et ils en vinrent au point Cleodore et luy (devant que la conversation finist) à se parler bas plusieurs fois, et à me forcer de changer de place, et de parler avec la Tante de Cleodore et Hermogene : de sorte que dés ce premier jour là, Belesis fut en confidence avec Cleodore : qui advoüa tout haut qu'il luy avoit apris beaucoup de choses, qu'on ne luy avoit point escrites. En verité (luy dit elle comme nous estions debout, et prests à sortir) je pense qu'il y a long temps que vous estes caché dans Suse : car il ne seroit pas possible que vous sçeussiez tout ce que vous m'avez dit, s'il n'y avoit que quinze jours que vous y fussiez. Je sçay mesme encore quelque chose que vous ne sçavez pas sans doute, reprit il ; eh de grace, repliqua Cleodore, ne vous en allez pas sans me le dire : je le veux bien, luy dit Belesis ; alors s'approchant de son oreille, n'est. il pas vray, luy dit il, aimable Cleodore, que vous ne sçavez pas que selon toutes les aparences, je vous aimeray trop pour vostre repos et pour le mien ! Il est vray, repliqua t'elle tout haut en rougissant, que je ne sçay point ce que vous dittes : et plus vray encore que je ne crois pas que cela soit : ny mesme que cela puisse estre. Le temps vous l'aprendra et à moy aussi, respondit Belesis en se retirant ; apres quoy nous sortismes, et fusmes chez Hermogene. Quand nous fusmes dans la Chambre de Belesis, nous luy demandasmes, ce qui luy sembloit de Cleodore ? Je ne veux pas vous le dire, repliqua t'il, car peut- estre ne me tiendriez vous plus conte du sejour que je seray icy. Je ne m'estonne pas, repliquay-je, si vous estes satisfait de cette belle Personne : puis qu'enfin elle vous a traité tout autrement qu'elle n'a accoustumé de traiter ceux qui ne sont pas de ses Amis. Elle a pourtant la mine, adjousta t'il, de me donner de fâcheuses heures, si je ne puis m'empescher de l'aimer : car malgré sa douceur, j'ay pourtant descouvert dans son ame je ne sçay quoy de fier et de superbe, qui me fera bien de la peine. Elle à toutesfois quelque chose de si attirant dans les yeux, poursuivit il, que je ne sçay n je m'en pourray deffendre, quoy que j'en aye grande envie. Pour moy, dit Hermogene, je m en suis tousjours deffendu : car encore que Cleodore soit tres charmante, il y a beaucoup de choses dans son humeur, qui sont du contrepoison pour moy : et qui font que je ne suis pas exposé à mourir jamais d'amour pour elle. Il n'en est pas ainsi de moy, dit Belesis, et je crains bien que je ne me pleigne un jour estrangement du plaisir que j'ay aujourd'huy à la connoistre.

Histoire de Belesis, d'Hermodore, de Cleodore et de Leonise : de l'amitié à l'amour


Voila donc, Seigneur, quel progrés fit cette belle Fille dans le coeur de Belesis : apres quoy je vay vous dire celuy que fit Belesis dans le coeur de Cleodore. Mais pour vous faire voir comment les petites choses faites à propos, font quelquefois aquerir une grande estime parmy les Dames ; il faut que vous sçachiez que Belesis ayant sçeu qu'il y avoit assez d'amitié entre la Soeur d'Hermogene, nommée Prasille, et Cleodore, eut une civilité particuliere pour elle, comme elle en avoit une pour luy. Belesis estant donc en conversation avec elle, le lendemain qu'il eut veû Cleodore, il la pria de vouloir luy faire voir quelque beau Jardin, aux environs de Suse : je demanderois bien, luy dit il, cette grace à Hermogene seul : mais je vous advoüe que pour les promenades, je ne les trouve point agreables si ce n'est avec des Dames : c'est pourquoy si vous voulies m'obliger, vous me feriez la grace de faire quelque partie pour cela. A peine Belesis avoit il prononcé cette derniere parole, que Cleodore entra, qui venoit visiter Prasille : elle ne fut pas plus tost assise, que Prasille commença de vouloir dire à Cleodore la priere que Belesis luy venoit de faire : qui pour mieux arriver à la fin qu'il s'estoit proposée, fit semblant de vouloir empescher Prasille d'achever le discours qu'elle avoit commencé. De grace, luy dit il, ne me rendez pas un si mauvais office, que de me vouloir faire encore passer pour Estranger aupres de la belle Cleodore, avec qui je ne le suis desja plus : la resistance que fit Belesis, ne manqua de faire son effet, et de donner une envie estrange à cette belle Fille, de sçavoir ce que Prasille luy vouloit dire. De sorte que la pressant extrémement, Prasille luy dit dequoy il s'agissoit : la priant de luy vouloir aider à faire les honneurs de Suse. Cleodore qui fut bien aise d'avoir lieu de faire un compliment à Belesis, luy dit qu'elle estoit ravie de voir qu'il n'estoit pas comme ces voyageurs qui ne sçavent qu'à peine qui regne aux lieux où ils passent : et qui se contentent de faire des memoire des Temples qu'ils ont veûs ; des Montagnes ; des Fleuves ; et d'autres semblables choses : sans s'informer des moeurs ; des coustumes ; et des gens qui habitent les Villes dont ils remarquent seulement les Ruës et : les Places publiques. Mais aujourd'huy, adjousta t'elle, que je sçay que vous connoissez mieux les honnestes gens de nostre Cour, que vous ne sçavez où sont nos Jardins, je veux bien aider à Prasille à vous les faire voir : c'est pourquoy si elle le veut, nous ferons demain une partie avec quelques Dames de nos Amies, pour aller à un des aimables lieux du monde, qui n'est pas trop esloigné de nostre Riviere. Je le veux bien, dit Prasille ; et alors convenant des Personnes qui en devoient estre, Belesis n'eut plus autre chose à faire qu'à consentir à ce que ces deux aimables Filles vouloient : faisant toutesfois tousjours semblant de n'estre point bien aise que Cleodore le traitast en Estranger. La chose estant donc resoluë ainsi, et le lendemain estant venu, Hermogene, Belesis, et moy, fusmes prendre les Dames qui devoient estre de cette promenade : et comme Cleodore estoit en un de ses plus agreables jours, nous ne fusmes pas plustost arrivez au lieu où nous voulions aller, et elle ne sur pas plustost descenduë du Chariot où elle estoit, que tendant la main à Belesis ; venez genereux Estranger, luy dit elle, venez voir les beautez de nostre Pais, afin de les raconter au vostre quand vous y serez retourné. Au nom des Dieux Madame, luy dit il, ne m'apellez point ainsi : il faut bien que je vous y nomme du moins aujourd'huy, reprit elle en riant, puis que je vay vous faire voir mille choses que vous n'avez point veuës : et que-vous estes presentement en un lieu où vous n'avez nulle habitude. Je consens donc, luy dit il, d'estre encore Estranger pour vous, jusques à la fin de la promenade : je le veux, repliqua t'elle, et alors faisant entrer Belesis dans le Jardin qu'on vouloit luy faire voir, elle se mit à luy en faire remarquer toutes les beautez : le reste de la compagnie les suivant, et se meslant mesme à leur conversation. D'abord Cleodore le mena par une grande Allée de Cypres, au bout de la quelle estoit une Fontaine, dont les eaux en s'esluant par gros boüillons les uns sur les autres, faisoient continuellement voir un grand Rocher de Cristal, à qui les rayons du Soleil donnoient les couleurs de l'Arcen-Ciel. De là tournant à droit, de l'autre costé d'une espaisse Palissade, le long de laquelle coule un petit ruisseau ; Cleodore fit voir à Belesis un grand Parterre, au de là duquel, par dessus une Balustrade qui le bornoit, on voyoit une agreable Prairie : et au delà de la Prairie, la mesme Riviere qui passe à Suse. Apres avoir donc esté jusques à cette Balustrade, et veû en passant un grand Rondeau au milieu du Parterre, nous tournasmes à gauche : pour luy aller faire voir un grand Canal, qui borne le Jardin d'un costé. En suitte Cleodore mena Belesis voir un Parterre d'eau admirable, qui est encore en ce lieu là : apres quoy nous fusmes nous assoir dans un grand Cabinet de Mirthe où il y a vintquatre Statuës dans des Niches de verdure. Au milieu de ce Cabinet, il y a une Fontaine, dont les eaux sont jettées par douze Monstres Marins, que l'on ne voit qu'à demy corps : la Figure du milieu estant un Neptune avec son Trident. Comme ce Cabinet est fort agreable, et qu'il y a des sieges tout à l'entour, nous y fusmes assez long temps : Cleodore faisant tousjours la guerre à Belesis, et voulant luy persuader qu'il n'y avoit rien de tout ce qu'il voyoit en son Païs : luy nommant jusques aux herbes les plus un universellement connuës : et faisant enfin si bien, que d'une conversation de bagatelles, elle en divertissoit toute une grande compagnie. Belesis de son costé, contribuoit autant qu'il faloit pour la rendre agreable : mais enfin apres avoir esté long temps en ce lieu là, Belesis dit à Cleodore que pour achever de luy faire la grace toute entiere, il faloit encore qu'elle luy fist : voir la Maison, apres luy avoir fait voirie Jardin. Vous ne la trouverez pas si belle que ce que vous avez desja veû, dit elle, car à la reserve d'une Sale basse et voûtée, qui est extrémement fraische en Este', tout le reste est peu de chose : toutesfois puis que vous le voulez, il y faut aller. En disant cela, Cleodore se leva ; Belesis continuant de luy aider à marcher : et toute la compagnie les suivant, nous fusmes à la Porte de la Salle : Cleodore ayant envoyé dire au Concierge qu'il la fist ouvrir. Mais Seigneur, il ne fut pas besoin d'attendre : car dés que Cleodore et Belesis furent au haut du Perron, l'on ouvrit la porte de la Salle : et Cleodore vit qu'il y avoit en ce lieu là, une Colation magnifique. Elle fut si surprise de cette veuë, et soupçonna si peu que ce pûst estre Belesis qui l'eust fait preparer, qu'elle se retira, et voulut mesme refermer la Porte, croyant que c'estoit quelque galanterie secrette d'autres gens, et cherchant desja qui ce pouvoit estre qui estoit dans cette Maison. Mais elle ne tut pas long temps en cette erreur ; car Belesis poussant la Porte, on commença d'ouïr un concert admirable d'instruments, apres quoy se tournant vers Cleodore, il la pria de l'excuser comme Estranger, s'il ne la traittoit pas aussi poliment que s'il ne l'eust pas esté. Quoy Belesis, luy dit elle, c'est moy qui viens vous monstrer un Jardin, et c'est vous qui nous y donnez cette magnifique Colation ! du moins advoüez qu'Hermogene et Alcenor en ont eu le soin. Je ne veux pas leur faire cette honte, reprit il, en disant un pareil mensonge, pour m'excuser de ne vous traiter pas assez bien : alors Hermogene et moy dismes, conme il estoit vray, que nous n'en avions rien sçeu : de sorte qu'apres cela, ce ne furent que des exclamations et des loüanges, en faveur de Belesis : Cleodore luy demandant pardon de l'avoir traitté en Estranger : et luy declarant qu'elle ne le feroit plus de sa vie. Enfin nous loüasmes tant Belesis, que nous ne pensasmes jamais nous imposer silence : et la Compagnie s'en retourna si satisfaite de l'agreable surprise qu'elle avoit euë, que cela ne fit pas un petit effet dans le coeur de Cleodore : n'y ayant rien de si important dans une affection naissante, que de faire quelque galanterie d'esclat, qui face que diverses personnes vous loüent en la presence de celle que vous aimez. Voila donc, Seigneur, comment Belesis cessa d'estre Estranger aupres de Cleodore, qu'il vit tres souvent depuis cela : et dont il devint si amoureux, qu'il fit dessein de s'arrester le plus long temps qu'il pourroit à Suse. Il fit donc si bien, que ses Parents luy ayant envoyé dequoy se mettre en equipage, il n'y eut pas un homme de sa condition à la Cour, qui fist une plus belle despence que luy. Cependant comme il sçeut admirablement prendre le biais de l'esprit de Cleodore, il fut fort bien avec elle, sans oser pourtant jamais l'entretenir de sa passion serieusement : car il connoissoit à cent choses, que c'estoit une resolution dangereuse à prendre, que celle de luy parler d'amour. D'abord elle declara qu'elle le mettoit au rang de ses Amis en general : quelque temps apres elle luy fit la grace de luy advoüer publiquement, qu'il estoit du nombre de trois ou quatre qu'elle preferoit à tous les autres : et quelque temps encore en suitte, je pense que Belesis connut sans qu'elle le luy dist, qu'il estoit le premier de ses Amis. Cependant il n'osoit luy descouvrir qu'il estoit plus son Amant que son Amy : car comme il estoit dans sa confidence, elle luy avoit advoüe un jour, qu'elle seroit la plus satisfaite Personne du monde, si elle avoit pû voir jusques où pourroit aller la patience d'un Amant mal-traitté. Vous pouvez penser, luy disoit elle, que je ne suis pas d humeur à faire galanterie : mais si par hazard je perdois la raison, jusques au point que je voulusse me divertir de la folie d'autruy ; et que le caprice de l'Amour me donnast un Amant ; il est certain que je n'aurois pas un plus grand plaisir, que celuy de le tourmenter. En effet, adjoustoit elle, je ne croy point qu'il y ait rien de si doux, que de faire, souffrir de ces sortes de gens, qui se font de si grands malheurs de si petites choses : mais est il possible (luy disoit Belesis qui m'a raconté depuis jusques à ses moindres pensées) que vous soyez capable d'un sentiment si cruel ? S'il faloit, disoit elle en riant, égorger un homme de ma main ; empoisonner quelqu'un ; mettre le feu à une Ville ; et mille autres semblables choses, j'en aurois sans doute horreur, et j'aimerois mieux mourir que d'y penser : mais Belesis tant qu'il ne faudra pour faire des malheureux, qu'estre un peu inesgale ; un peu fiere, et un peu insensible ; je m'y resoudray sans peine : et je trouverois sans doute beaucoup plus agreable, que l'on me nommast inhumaine ; inexorable ; et cruelle ; et mesme Tigresse si vous voulez ; que de me venir simplement dire que je serois belle ; que je serois aimamable ; et que je serois charmante. C'est pourquoy, adjousta t'elle, c'est un grand bonheur que je ne sois pas née avec une beauté à faire beaucoup de conquestes : car assurément mon regne n'eust pas esté doux. l'en connois pourtant, reprit Belesis, qui vivent sous vostre puissance, qui n'ont pas dessein de se rebeller : si ce que vous dittes est vray, reprit elle, c'est que je ne sçay pas qu'ils soient mes Sujets : car si je le sçavois j'en ferois bien tost des Esclaves : et des Esclaves encore si chargez de la pesanteur de leurs fers, qu'ils seroient peut-estre contraints d'essayer de les rompre. Cleodore dit cela par un certain emportement d'esprit qui estonna Belesis, et qui luy osta la hardiesse de se declarer, comme il en avoit eu l'intention : parce qu'il creût que Cleodore parloit ainsi, avec dessein de luy faire entendre qu'il ne devoit pas s'engager à la servir. En effet cette pensée s'empara si fort de son esprit, que depuis ce jour la il devint assez resveur, et assez melancolique : et jusques au point, qu'il ne s'informa plus de rien : de sorte qu'au lieu qu'il avoit accoustumé de fournir de nouvelles à Cleodore, et de luy aprendre tout ce qui se passoit, devant que tout le monde le sçeust, c'estoit à Cleodore à luy aprendre tout, car il ne sçavoit pas seulement les choses les plus publiques. Cette aimable Fille s'estant donc aperçeuë de ce changement, se mit un jour qu'il estoit seul avec elle à luy en faire la guerre, et à la luy faire obligeamment : car par bonheur pour luy, elle estoit en un de ces jours où sa fierté estoit si cachée, qu'on ne la descouvroit point. Est il possible, luy dit elle, que je voye ce que je voy ? car enfin vous ne m'espouventez guere moins aujourd'huy de ne sçavoir point ce que l'on fait dans Suse, que vous m'espouventastes lors que vous y veniez d'arriver, et que vous sçaviez pourtant toutes choses. Est-ce que vous estes desja las d'estre complaisant pour moy ? est-ce que le sejour de Suse vous ennuye ? est-ce que vous croyez que les nouvelles ne doivent pas faire partie de la conversation, et que vous veüilliez reformer le monde par vostre exemple ? Ce n'est rien de ce que vous dittes, reprit il, mais c'est que j'ay quelque chose dans l'esprit, qui m'occupe d'une t'elle forte, que je ne songe a rien qu'à cela. Quand on se sent de cette humeur, reprit Cleodore, il faut n'aller qu'aux lieux où l'on à affaire : afin que venant bientost à bout de son dessein, on redevienne apres comme les autres : car selon mon sens, il n'y a pas grand plaisir à se faire remarquer pour estre different des autres, et different de soy mesme. Ce qui fait que je ne sçay presque rien, reprit Belesis, est qu'effectivement je ne vay en aucun autre lieu qu'en celuy où l'ay affaire : et qu'en ce lieu là encore, je n'escoute pas tout ce que l'on y dit. Mais Belesis (repliqua Cleodore sans deviner ce qu'il vouloit dire) je vous voy eternellement icy : il est vray Madame, repondit il, mais ce qui fait que vous m'y voyez toujours, est qu'il n'y a point d'autre lieu au monde où je me plaise. Il paroist bien, repliqua t'elle avec un sourire malicieux, que vous ne vous y plaisez pas, et que mesme vous n'y voulez pas plaire : car depuis quelque temps vous y resvez tousjours, et vous n'y parlez point. C'est Madame, reprit il, que j'ay peur de dire ce que vous ne voulez point sçavoir : pourveû que vous ne me parliez point de chose où j'aye interest, respondit elle, il n'est presques rien que vous ne me puissiez dire Il me semble, repliqua Belesis, que vostre curiosité seroit plus raisonnable, si vous souhaitiez sçavoir ce qui vous regarde, que ce qui ne vous touche point : quoy qu'il en soit, dit elle, c'est mon humeur : et c'est à ceux qui me veulent plaire à s'y conformer. Mais Madame (reprit il avec un visage fort serieux) si je vous disois qu'il y a une Personne qui se pleint de vous, et une Personne encore pour qui je vous ay entendu dire avoir quelque estime, n'auriez vous point envie de sçavoir dequoy elle vous accuse, afin de vous justifier ? nullement, reprit elle, car si elle m'accuse à tort, elle est indigne que je me justifie : et si je suis coupable, c'est assurément que je l'ay voulu estre : et que je suis incapable, ny de me repentir, ny de m'excuser. Je ne vous croyois pas si injuste, reprit Belesis : mais adjousta t'il, puisque vous l'estes jusques au point que de ne vouloir ny vous justifier, ny vous excuser, ne dois-je point encore craindre que vous ne veüilliez pas que les autres ne se justifient, ny s'excusent ? Au contraire, dit elle, par la mesme raison que je n'aime point à rendre conte de mes actions, j'aime que les autres facent ce que je ne fais point : cela estant Madame, reprit Belesis, vous ne vous offencerez donc pas si je vous dis que la raison pourquoy je ne sçay plus ce qui se passe dans le monde, est que le ne songe qu'à tascher de sçavoir ce qui se passe dans vostre coeur : et que ce qui fait que je ne parle guere, est que je crains de parler trop tost : et de vous dire que je vous aime, en un instant si malheureux, que je m'en face haïr pour tousjours. Je vous assure, reprit Cleodore, qu'il n'y a point d'instant à choisir pour cela : et qu'il n'en est aucun où je puisse trouver bon que l'on me die une pareille chose : c'est pourquoy si vous m'en croyez ne le faites pas. Vous n'estes pas encore engagé si avant en un si fâcheux discours, adjousta t'elle que vous ne le puissiez tourner en raillerie : non non Madame, interrompit Belesis, je parle serieusement : et j'aime beaucoup mieux vous irriter, en vous descouvrant la violente passion que j'ay pour vous, que si vous l'ignoriez toute vostre vie. Vous m'avez autre autrefois fait l'honneur de me dire, que vous aimeriez mieux que l'on vous apellast cruelle ; inhumaine ; et inexorable ; que de vous donner des loüanges : c'est pourquoy vous ne devez pas ce me semble trouver estrange, si j'aime encore mieux que vous m'apelliez temeraire ; presomptueux ; et insolent ; que de vous loüer de moy, comme du meilleur de vos Amis. Si vous ne voulez que des injures, reprit Cleodore, je seray ce que je pourray pour vous satisfaire : quoyque jusques à cette heure, personne ne m'ait mise en necessité d'en dire. De grace Madame, interrompit Belesis, ne me traitez pas selon toute l'estenduë de vostre fierté : j'en suis bien esloignée, repliqua t'elle en riant, car si j'estois aujourd'huy en humeur fiere, je suis asseurée que vous n'auriez pas tant parlé, et que je vous aurois desja imposé silence : mais je vous avouë ingenûment, qu'il y a desja plus d'un quart d'heure, que je fais ce que je puis pour me mettre en colere contre vous, sans en pouvoir venir about. Il est vray que ce qui fait que je suis si douée, est que je ne croy point du tout ce que vous dittes : ha Madame, s'écria Belesis, je ne veux point de vostre douceur, à une si dure condition : toutesfois, reprit il, quelle aparence y a t'il, que l'aimable Cleodore sçache tout ce qui se passe par tous les lieux où elle n'est pas, et qu'elle ignore ce qui se passe dans mon coeur où elle est tousjours ? De plus Madame, adjousta t'il, qui me peut retenir à Suse si ce n'est vous qui m'y retenez ? l'amitié d'Hermogene, reprit elle, qui vous y a fait venir. Mais Madame, repliqua t'il, je ne voy presques plus Hermogene, et je vous voy eternellement. Il est vray que j'y suis venu pour luy : mais il est encore plus vray que j'y demeure pour l'amour de vous. Si ce que vous dittes est veritable, reprit elle, je vous conseille de partir de Suse, le plustost que vous pourrez : car Belesis, pour ne vous en mentir pas, je suis meilleure Amie que je ne serois bonne Maistresse : quand mesme je pourrois me resoudre à souffrir que vous m'aimassiez. Mais adjousta t'elle, je n'en suis pas là : et vous ne sçauriez me faire un plus sensible dépit, que de vous obstiner à me vouloir persuader que vous m'aimez. Car quelque inclination que j'aye à aimer les nouvelles, je n'aime pas à estre la nouvelle des autres (s'il faut ainsi dire) et quand je songe que si vous vous mettiez dans la fantaisie d'aller faire pour moy tout ce que font ces gens qui veulent que l'on croye qu'ils sont amoureux, tout le monde se diroit à l'oreille durant plusieurs jours, Belesis aime Cleodore : et que peut-estre on y adjousteroit aussi, que Cleodore le souffre sans chagrin ; j'en ay une colere si grande, qu'il s'en faut peu que je ne vous haisse. Mais Madame, reprit Belesis, le moyen de faire que personne ne se die à l'oreille que je suis amoureux de vous, est que vous enduriez que je vous le die tout bas, et que vous ne me desesperiez point. Car Madame, il est ce me semble bien aise à un Amant heureux d'estre secret : mais si vous ne voulez point croire que le vous aime, et si vous ne voulez point que je vous le die quelquesfois, je seray contraint, pour vous persuader cette verité malgré vous, de faire cent choses qui descouvriront ma passion à toute la Terre. C'est pourquoy, aimable Cleodore, examinez bien auparavant que de prononcer mon Arrest de mort, si je la merite. Si vous le voulez, adjousta t'il, personne ne sçaura que le vous aime, et vous serez seule qui sçaurez jusques où s'estend vostre pouvoir sur mon ame : mais si vous ne voulez pas que je vous parle de mon amour en particulier, je vous declare qu'il n'y à point de gens à qui je ne face confidence de la passion que j'ay pour vous : non seulement afin d'avoir la consolation de me pleindre de vostre rigueur, mais aussi afin que tout le monde vous parle. Voyez donc, inhumaine Fille que vous estes, si vous aimez mieux que cent mille Personnes vous disent que je vous aime, que si je suis seul à vous le dire, et à vous le dire encore, avec un respect qui n'eut jamais d'égal. De grace Belesis, interrompit Cleodore, taisez vous, si vous ne voulez que je vous parle rudement : car je sens enfin que pour peu que vous continuyez, la colere que je ne pouvois exciter dans mon coeur il n'y a qu'un moment, me fera éclater contre vous. Comme Cleodore disoit cela, j'arrivay, et rompis leur conversation : il me fut aisé de remarquer que cét entretien avoit quelque chose de particulier : car je vy un incarnat si vif sur le visage de Cleodore, et tant d'inquietude dans les yeux de Belesis, que je devinay à peu prés ce qui c'estoit passé entre eux. Depuis cela, Cleodore mit en pratique ce qu'elle avoit un jour dit à Belesis : car il n'y a point de rigueur que cette cruelle Fille n'eust pour luy, quoy qu'elle l'estimast infiniment, et qu'elle l'aimast peut-estre desja. Non seulement elle luy osta l'occasion de l'entretenir srule : mais il n'estoit jamais chez elle, qu'elle n'entretinst quelque autre en sa presence. Elle estoit pourtant toujours tres civile pour luy : car je pense qu'elle ne cherchoit pas à esteindre le feu qu'elle avoit allumé dans son ame, et qu'elle vouloit plustost l'augmenter. Cette civilité ne laissoit pourtant pas d'assiger Belesis, au lieu de le consoler : et en effet l'ayant trouvée un jour seule malgré qu'elle en eust, il s'en pleignit comme d'un assez grand mal. Je vous respecte si fort, luy dit il, que je n'ay garde de me pleindre à vous de toutes vos rigueurs et de tous vos mespris, car enfin je veux croire que j'en suis digne : mais Madame, à quoy bon la civilité que vous gardez encore pour moy, si vous avez resolu ma perte ? Est-ce que vous aimez les longs suplices, et qu'une mort violente ne satisferoit pas pleinement vostre cruauté ? La civilité, reprit Cleodore, est une chose que l'on doit tousjours avoir, mesme pour ses Ennemis : je sçay bien Madame, repliqua t'il, qu'elle n'est pas mesme bannie de la guerre et des combats : mais je sçay aussi que vous n'en devez point avoir pour un homme dont l'amour vous importune, et dont la presence vous fâche. Ha Belesis, s'escria t'elle en sous-riant, il faut distinguer Belesis de Belesis (s'il est permis de parler ainsi) car enfin j'estimois infiniment cét agreable Estranger qui me donna de la curiosité des le premier instant que je le vy, et avec qui j'ay eu depuis cent agreables conversations, et fait tant de promenades divertissantes : mais j'advoüe que le Belesis d'aujourd'huy, n'est pas tant selon mon humeur que l'autre. Pourveû que vous en aimiez un des deux (reprit il en sous - riant aussi bien qu'elle) je vous promets que l'autre ne se pleindra point de vous. Serieusement Belesis, luy dit elle, y a t'il quelque verité en vos paroles ? Sincerement cruelle Personne, reprit il, en pouvez vous encore douter, apres m'avoir traitté comme vous avez fait ? Car à quoy bon d'esviter m'a racontre, si vous croyez que je n'ay rien de particulier à vous dire ? à quoy bon encore de détourner si souvent vos beaux yeux, afin de ne voir pas les miens, si vous ne craignez point d'y voir la passion que j'ay pour vous ? Enfin cruelle Cleodore, si vous ne sçavez point que je vous aime, vostre procedé est deraisonnable : et si vous le sçavez, il est injuste et inhumain. Songez donc à vous, je vous en conjure : ou pour mieux dire songez à moy, et ne me mettez pas au desespoir. Pout vous monstrer, luy dit elle, que je ne veux pas vous desobliger absolument, je veux bien vous faire une declaration ingenuë, mais de grace, ne donnez pas plus de force à mes paroles, que je ne veux qu'elles en ayent. Ne craignez pas divine Cleodore, luy dit il, que je me flatte, quoy que vous me puissiez dire : puis que de l'humeur dont je suis, je voy tousjours mes maux plus grands qu'ils ne sont en effet, et mes biens plus petits. Cela estant, reprit elle, je ne craindray donc point de vous dire que je vous estime infiniment : et que si j'avois à s'estre capable d'une foiblesse, j'aimerois mieux que ce fust pour vous que pour aucun autre : Mais apres tout, il faut encore que je vous die, que pour vostre bonheur et pour le mien, il est à propos que je ne vous aime jamais que mediocrement : car enfin si j'en estois venuë au point de vous dire que vostre passion ne me déplairoit pas, j'en aurois une si grande honte, que j'en deviendrois tres melancolique : et comme on passe aisément de la melancolie au chagrin, et que le chagrin est une grande disposition à la colere, nous serions tousjours en querelle. C'est pourquoy pour accommoder les choses, et pour faire que vous ne vous pleigniez point de mon injustice, je vay vous faire une proposition, par laquelle je ne veux pas que vous faciez un pas plus que moy. Belesis croyant alors que Cleodore alloit luy dire quelque chose de fort doux, luy dit que ce cela n'estoit pas juste : qu'il suffisoit qu'elle abaissast les yeux jusques à luy, et qu'elle souffrist qu'il fist toutes choses pour son service. Ne vous hastez pas encore tant, reprit Cleodore, de vous opposer à ce que je veux de vous, afin que nous soyons toute nostre vie bien ensemble : mais encore, repliqua t'il, que faut il faire pour cela ? il faut dit elle, que vous m'aimiez beaucoup moins que vous ne faites, et que je vous aime un peu plus que je ne fais : afin que nostre affection devienne une veritable et solide amitié. Quand vous aurez commencé de m'aimer un peu plus, reprit il, je verray si je vous pourray aimer beaucoup moins : ha Belesis, interrompit elle, c'est à vous à commencer et non pas à moy ! ha Madame, repliqua t'il en souspirant, si vous ne me pouvez aimer quand je vous aime plus que ma vie, vous ne m'aimeriez sans doute pas, si je vous aimois mediocrement ! Mais cruelle Personne, adjousta t'il, l'affection que j'ay pour vous n'est pas en mon choix, comme il semble que celle que vous avez pour moy est au vostre : car soit que vous veüilliez que je vous aime, ou que je ne vous aime pas ; je vous aimeray non seulement malgré vous, mais malgré moy mesme. Ouy, poursuiit il, in humaine Fille que vous estes, vous me reduisez souvent aux termes de vouloir ne vous aimer plus, sans que je puisse toutesfois chasser de mon coeur la passion qui le tirannise. Belesis adjoust en suitte beaucoup d'autres choses, à celles que je viens de dire, sans pouvoir rien obtenir : encore s'estimat'il bienheureux, de n'avoir pas esté plus mal-traitté. Cependant le rare merite de Belesis, ae laissoit pas d'avoir puissamment touché le coeur de Cleodore : elle fut pourtant long temps sans pouvoir se resoudre à luy en donner volontairement quelques marques : il est vray que sans qu'elle en eust dessein, elle fit beaucoup de choses, qui nous firent connoistre à Hermogene et à moy qui sçavions le secret de Belesis, qu'elle ne le haissoit pas. Ce n'est pas que pour l'ordinaire, elle n'eust une froideur estrange pour luy, quand il cherchoit les occasions de la voir avec empressement : mais c'est que quand il arrivoit qu'il ne se trouvoit point aux lieux où elle pensoit qu'il la deûst suivre, elle luy en faisoit tousjours quelque raillerie piquante : de sorte que l'on peut dire (s'il est permis de parler ainsi d'une personne aussi aimable que Cleodore) que sa bizarrerie fut la premiere faveur que Belesis reçeut d'elle. Mais à la fin apres que la fierté de Cleodore eut bien combatu sa douceur, elle ceda peu à peu : et advoüa enfin à Belesis qu'elle ne seroit pas bien aise qu'il ne l'aimast plus. De vous representer quelle fut la joye de cét Amant, quand il eut obtenu la permission de parler de son amour à Cleodore, il ne me seroit pas aisé : le souvenir des rigueurs de cette Personne luy devint mesme agreable ; car encore qu'elle ne luy accordast autre faveur que celle de souffrir d'estre aimée, il ne laissoit pas de s'estimer le plus heureux homme du monde. Son bonheur ne fut pourtant pas long temps tranquile : parce que plus Cleodore vint à aimer Belesis, plus elle devint difficile à contenter. Sil luy tesmoignoit beaucoup d'amour, elle disoit qu'il estoit imprudent, de donner des marques si visibles de la passion qu'il avoit pour elle : s'il aportoit soin à la cacher, elle luy reprochoit qu'il estoit change, et qu'il l'aimoit moins : s'il estoit guay, elle croyoit qu'elle luy avoit donné trop de preuve de son affection, et disoit quelle s'en repentoit : s'il estoit triste, elle l'accusoit de ne sentir pas les graces qu'elle luy avoit faites, avec assez de transport de joye : de sorte que quoy que pûst faire ou dire Belesis, il y avoit tousjours quelque petit chagrin entre eux. Cependant ils ne laissoient pourtant pas de sçavoir qu'ils s'aimoient, et de le croire fortement, quoy qu'ils se dissent bien souvent des choses qui eussent pu faire penser qu'ils ne le croyoient point du tout. Belesis avoit pourtant d'assez douces heures : car enfin Cleodore souffroit qu'il luy escrivisst, quand il ne la pouvoit voir : elle luy avoit aussi donné son Portrait : et l'on peut dire enfin, que par l'inégalité de l'humeur de cette aimable Fille, il n'avoit jamais d'espines sans fleurs, ny de fleurs sans espines.

Histoire de Belesis, d'Hermodore, de Cleodore et de Leonise : arrivée de Leonise


Voila donc, Seigneur, comment vescut Belesis, durant un assez longtemps : pendant quoy Hermogene et moy, sans avoir de dessein formé, nous divertissions à visiter toutes les Dames indifferemment. Hermogene alloit pourtant moins chez Cleodore que chez les autres : afin, disoit il, que son Amy ne luy pûst pas souvent reprocher de luy avoir fait perdre l'occasion d entretenir sa Maistresse seule. Les choses estant donc en ces termes, il arriva qu'une Soeur de la Tante de Cleodore, estant morte dans une Province où elle demeuroit il y avoit assez long temps, et n'ayant laissé qu'une Fille nommée Leonise, âgée de quinze ans, cette Fille vint à Suse, et vint demeurer chez la Soeur de sa Mere : par consequent en mesme Maison que Cleodore. Lors qu'elle y arriva, Belesis, Hermogene, et moy, estions allez faire un voyage de huit jours seulement : à nostre retour nous fusmes ensemble chez Cleodore, qui avoit desja lié une amitié assez estroite avec sa Parente. Mais Seigneur, nous fusmes extrémement surpris de voir Leonise, que nous trouvasmes avec elle : car encore que nous eussions sçeu qu'elle devoit venir à Suse ; que nous eussions oüy dire qu'elle estoit belle ; et qu'Hermogene et moy nous souvinssions que lors qu'elle estoit enfant nous avions toujours preveû qu'elle auroit beaucoup de beauté ; nous ne laissasses pas estre esbloüis de l'éclat de son taint, et de celuy de ses yeux. Car Seigneur, pour vous faire imaginer ce que nous parut Leonise, il faut que je vous die que la Nature n'a jamais donné à personne de plus beaux cheveux, ny un plus beau taint ; de plus beaux yeux, ny une plus belle bouche. Au reste, quoy que sa taille ne soit pas des plus grandes, elle n'est pourtant pas petite : au contraire, elle est si noble et si bien faite, qu'on ne peut rien voir de plus agreable. Outre toutes ces choses, Leonise a encore un agréement plus grand que sa beauté : et je ne sçay quoy de si doux et de si flatteur dans l air du visage, que ses yeux n'ont assurément jamais pris de coeurs sans donner esperance de toucher le sien : quoy qu'elle ait pourtant de la modestie autant qu'on en peut avoir. Voila donc, Seigneur, quelle estoit Leonise, lors que Belesis la vit la premiere fois chez Cleodore : qui nous presenta tous trois à sa belle Parente, de qui la civilité nous fit assez paroistre qu'elle estoit aussi spirituelle que belle. Comme Cleodore et Leonise estoient des beautez toutes differentes, l'envie n'eut point de place en leur ame : elles avoient mesme cet advantage, qu'elles ne se deffaisoient pas l'une l'autre : quoy qu'il faille pourtant advoüer, que Leonise avoit un air de jeunesse sur le visage, encore plus aimable que Cleodore : quoy qu'il n'y eust que trois ans à dire de l'une à l'autre. Cependant comme la civilité veut que l'on loüe toutes les Belles, et principalement celles que l'on voit la premiere fois, nous loüasmes extrémement la beauté de Leonise Hermogene et moy : Belesis la loüa aussi, quoy que ce fust moins que nous, parce qu'il estoit devant sa Maistresse : et qu'il n'ignoroit pas que c'est presques un sentiment general à toutes les belles, de ne pouvoit souffrir sans chagrin que leurs Amans en loüent d'autres en leur presence. Pour moy qui n'avois pas une si puissante raison de songer à ce que je disois, j'exageray autant que je le pus, les loüanges de Leonise : je luy demanday si on ne luy avoit pas desja escrit du lieu d'où elle venoit, la mort de plusieurs de ses Amans, que la douleur de son absence devoit avoir fait mourir ? car, luy dis-je, s'ils n'estoient point morts, ils vous auroient tous suivis, et nous les verrions icy. Je vous assure, dit elle en riant, que quand j'aurois eu assez de beauté pour avoir des Amans au lieu d'où je viens, et pour m'en faire suivre à Suse, je n'y aurois pas amené fort bonne compagnie : c'est pourquoy il est avantageux que je n'aye point fait de conquestes. Vous en ferez assurément bien tost icy, reprit Hermogene ; et je ne doute pas mesme, adjoustay-je, qu'elle n'y face plusieurs inconstants Eh de grace, interrompit Cleodore, ne presagez pas tant de choses fâcheuses à la fois à Leonise ; comme seroient celles d'estre aimée par des hommes inconstants, et d'estre haie de leurs Maistresses. Il paroist bien (dit agreablement Leonise en rougissant) que je n'ay encore guere vescu, et que je viens d'un lieu sauvage, où l'on ne connoist point l'Amour : car pour moy, il me semble que si j'estois telle qu'il faut estre pour faire des conquestes, et que je fusse d'humeur à en faire ; je trouverois plus glorieux d'arracher des coeurs d'entre les mains des Belles qui les auroient pris, que d'en prendre d'autres qui ne seroient encore à personne. Il y a bien de la malice à dire une semblable chose, repliqua Cleodore, et mesme bien de l'injustice, et bien de la vanité. Ne vous ay-je pas dit, reprit Leonise, que je ne sçay point raisonner juste, sur une pareille matiere ? Je pense pourtant, adjousta t'elle, quoy que vous m'en puissiez dire, que cela seroit assez plaisant : mais voudriez vous bien que l'on vous quittast pour une autre ? repliqua Cleodore ; nullement, respondit Leonise, et c'est parce que je conçois admirablement le dépit que j'aurois, si une semblable avanture m'arrivoit, que je comprens parfaitement, le plaisir qu'il y auroit à causer ce dépit là aux autres. Si les malheurs d'autruy vous donnent du divertissement (interrompit Belesis, qui n'avoit point encore parlé) je pleins estrangement ceux qui sont destinez à vous aimer : je pense, repliqua t'elle, qu'ils seront en si petit nombre, que je ne donneray pas une ample matiere à vostre compassion. Pour moy (dit Cleodore, seulement pour faire disputer sa Parente) je souhaite de toute mon ame, que bien loin de faire des inconstants, le premier coeur que vous gagnerez le deviene, afin de vous punir d'un si injuste sentiment. Je ne me sçaurois pourtant repentir de l'avoir eu, poursuivit Leonise, car quand je songe à la joye que j'aurois d'effacer l'image d'une autre, du coeur que j'aurois assujetty ; de forcer cét Amant à remettre entre mes mains les Portraits, et les Lettres de sa premiere Maistresse ; et combien j'aurois de plaisir à voir les uns, et à lire les autres ; je vous assure qu'il s'en faut peu que je ne souhaite estre assez belle pour pouvoir esperer de faire quelque inconstant. Tout à bon, luy dit Cleodore en riant, vous me serez croire à la fin, que vous ne sçavez pas encore precisément les choses qu'il faut dire ou ne dire pas : je l'advoüe, dit Leonise, mais je sçay bien du moins celles qui me plaisent. Et puis, adjousta t'elle, je ne vous dis pas que j'aimerois cét inconstant, que j'aurois fait : mais seulement que je me divertirois fort à l'avoir rendu tel. Ha belle Leonise, s'escriâ Hermogene, vous estes cette fois la encore plus malicieuse que vostre aimable Parente ne croyoit ! car pourquoy voudriez vous gagner des coeurs, si vous aviez absolument resolu de ne donner jamais le vostre ? Cette resolution, reprit Leonise, ne m'est à mon advis pas particuliere : et j'ay si bonne opinion de toutes les Personnes de mon sexe, que je croy qu'il ny en a pas une qui face une semblable liberalité. Ce n'est pas, adjousta t'elle en riant, que je n'aye quelquesfois entendu dire, que quelques hommes se sont vantez de posseder les coeurs de quelques belles Personnes : mais c'est qu'assurément ils les avoient dérobez par adresse, on arrachez par violence. Je vous assure, repliqua Hermogene, que de quelque façon que l'on puisse posseder le vostre, ce sera toujours une chose fort glorieuse, et fort agreable : quand ce que vous dittes seroit vray, respondit elle, ce seroit un bonheur qui n'arriveroit pas sans peine à celuy qui le devroit recevoir : puis qu'il est certain que je suis resoluë de ne donner pas seulement place en mon coeur, bien loin de le donner tout entier. De grace Leonise, interrompit Cleodore, ne parlez pas si determinément : puis qu'a dire la verité, il y a tousjours beaucoup d'imprudence à chanter le Triomphe devant la victoire. Vous n'avez encore escouté, luy dit elle en raillant, que des galanteries de village : et vous n'avez enfin assujetty que des Provinciaux assez rustiques : cependant vous estes aussi assurée de vous mesme, que si vous aviez veû à vos pieds tout ce qu'il y a d'honnestes gens à Suse, et que vous les eussiez mesprisez. Croyez Leonise, poursuivit elle, qu'il n'est pas trop à propos d'avoir si bonne opinion de ses forces : et j'en connois de plus fieres que vous, qui pour avoir mesprisé leurs Ennemis, se sont quelquesfois trouvées vaincuës : c'est pourquoy ne vous hastez pas tant de publier que vous elles invincible. Quand vous aurez esté une année ou deux à la Cour, et que vostre beauté vous y aura fait un nombre infiny de ses Esclaves qui ne portent des chaines que pour les donner s'ils peuvent, à celles qu'ils apellent leurs Maistresses, et que vous vous en serez bien deffenduë ; nous souffrirons alors que vous parliez avec toute la hardiesse que vous venez d'avoir : mais jusques à ce temps là, je vous déclare que je ne le souffriray pas. J'aime donc mieux me taire, reprit Leonise que de disputer contre vous : apres cela nous fusmes encore quelque temps en conversation : en suitte de quoy nous nous retirasmes, Belesis, Hermogene, et moy, fort satisfaits de la beauté et de l'esprit de Leonise, et trouvant tous, comme il estoit vray, qu'il n'y avoit rien de plus beau ny de plus aimable qu'elle, en toute la Cour ny en tonte la Ville. Belesis ne s'expliqua pourtant pas si precisément que nous : et il nous dit seulement, que si Leonise n'eust : point eu de Parente à Suse, elle eust esté au dessus de tout ce qu'il y avoit d'aimable. Cependant comme il ne pouvoit presques plus voir Cleodore sans voir Leonise, parce qu'elles demeuroient en mesme Maison, il falut qu'il la vist tous les jours : car s'il ne la voyoit chez sa Tante, il la voyoit chez la Reine, ou à la promenade, ou en quelques visites : et comme Leonise n'est pas de celles qui se détruisent elles mesmes lors qu'on les voit en particulier : et qu'au contraire, plus on la voit, plus on la trouve charmante : Belesis la voyant plus souvent qu'aucun autre, l'estima aussi encore plus que tous les autres ne l'estimoient, quoy qu'elle le fust universellement de tout le monde. Leonise de son costé, eut pour Belesis plus de civilité et plus de complaisance, que pour tous les hommes qu'elle voyoit : non seulement parce qu'en effet il le meritoit plus que tous les autres, mais encore parce qu'elle remarqua aisément qu'il estoit fort estimé de sa Tante et de Cleodore : de sorte que Belesis la trouvant toujours d'une humeur égallement douce, s'accoustuma à chercher quelque consolation en son entretien, dans les heures où il estoit mal avec Cleodore ; ce qui luy arrivoit assez souvent ; comme je l'ay desja dit. Il avint mesme que Leonise leur causa une querelle sans y penser : car comme sa beauté fit grand bruit, lors qu'elle arriva à Suse, elle attira indifferemment chez elle, les honnestes gens, et ceux qui ne l'estoient pas : si bien que Cleodore qui n'estoit accoustumée qu'à voir des personnes choisies, se trouva bientost importunée de cette multitude de monde, et sa complaisance n'alla pas fort loin. Elle en parla donc à Leonise à diverses fois : mais comme elle n'estoit pas de l'humeur de sa Parente, et qu'elle estoit un peu plus jeune qu'elle, elle ne pouvoit se resoudre à bannir des gens qui la cherchoient : et qui luy tesmoignoient avoir de l'estime pour elle. Si bien qu'elle se contentoit de dire à Cleodore, qu'elle ne pouvoit jamais faire d'incivilité à personne : et que de plus elle ne croyoit pas qu'elle deust entreprendre rien, dans une Maison où elle n'estoit que pour obeïr. Cleodore n'osoit pas en parler à sa Tante, parce qu'elle sçavoit bien qu'elle ne trouvoit pas bon qu'elle fust d'humeur si particuliere : ainsi ne sçachant que faire, elle pria un jour Belesis (apres avoir remarqué qu'il parloit souvent à Leonise, et que Leonise avoit beaucoup de creance en luy) de vouloir luy dire qu'elle se faisoit tort d'avoir une civilité si universelle : car enfin, luy dit elle, si elle vous dit qu'elle n'aime point à desobliger personne ; dittes luy qu'elle doit plus raisonnablement aprehender de n'obliger jamais un honneste homme à l'estimer : et en effet, comment pourra t'on croire qu'elle ait autant d'esprit qu'elle en a, si elle continuë d'avoir une civilité si égalle pour tous ceux qui la voyent ? Comme Cleodore disoit cela, sans penser estre entenduë que de Belesis, Leonise qui estoit dans un Cabinet où elle ne pensoit pas qu'elle fust, sortit en riant : et venant à Cleodore avec une bonté extréme ; du moins, luy dit elle, ne me faites pas mon procès sans m'entendre : et escoutez moy auparavant que de me condamner. Cleodore voyant que Leonise avoit entendu ce qu'elle avoit dit, fit semblant d'avoir bien sçeu qu'elle estoit dans ce Cabinet, et d'avoir parlé exprès comme elle avoit fait, afin qu'elle l'entendist. Cependant, adjousta t'elle, je ne laisse pas de vous redire serieusement devant Belesis, qui sçait admirablement bien le monde, qu'il n'y a que de deux sortes de personnes qui aiment cette multitude de gens sans choix, qui vous accablent aujourd'huy. Mais encore, dit Leonise, aprenez moy un peu de quel ordre je suis : et qui sont ces deux sortes de Personnes qui aiment ce que je ne hais pas. Ce sont, repliqua Cleodore, les Provinciales nouvelles venuës, ou les Coquettes. Du moins, reprit Leonise sans se fâcher, ne suis-je pas des dernieres : je l'advoüe, dit Cleodore, et si vous en estiez, je ne m'estonnerois pas tant de ce que vous faites. Je dis mesme encore une chose à vostre avantage, adjousta t'elle, c'est que vous n'avez rien d'une Provinciale que cela seulement : mais Cleodore, repliqua Leonise, n'ay-je pas oüy dire que la civilité doit estre universelle : et n'est-ce pas par l'estime que l'on doit faire la distinction, des gens que l'on voit ? Nullement, interrompit Cleodore, car par quelle voye une honneste Personne peut elle donner des marques d'estime, que par la civilité qu'elle a pour ceux qu'elle distingue des autres ? Vous sçavez bien, poursuivit elle, que la bien-seance ne permet pas que l'on die aux hommes beaucoup de choses tendres et obligeantes : le mot d'amitié est mesme quelquesfois assez difficile à prononcer : et on n'ose presques s'en servir, en parlant à un homme un peu galand, quand il est jeune et enjoüë. Et à parler raisonnablement, il faut qu'un homme ait donné mille preuves de sagesse, ou nous ait rendu quelque service considerable, pour pouvoir dire avec bien-seance que l'on a beaucoup d'affection et beaucoup de tendresse pour luy. Jugez apres cela Leonise, si vous estes si prodigue de vostre civilité, ce que vous reserverez pour les gens que vous estimerez veritablement : je reserveray mes loüanges, reprit Leonise, dont je ne suis pas si prodigue que de cent mille petites choses qui ne sont purement que civilité. Vos loüanges, repliqua Cleodore, sont assurément d'un prix inestimable : mais Leonise, adjousta t'elle, il n'y a guere que les hommes qui puissent avec bien-seance loüer souvent, en parlant aux Dames qu'ils loüent : et je m'assure, que depuis que Belesis vous voit, vous ne luy avez point encore dit que vous le trouvez de fort bonne mine ; que son esprit vous plaist infiniment ; et que sa conversation vous charme. Ha Madame, interrompit Belesis, ne me meslez pas dans vostre dispute, en me raillant si cruellement ! car ce n'est pas moy qui suis cause que les beaux yeux de Leonise attirent tant de gens qui vous importunent. Je vous prie, dit Leonise à Belesis, de me laisser respondre à ce que Cleodore vient de dire ; respondez y donc precisément, repliqua t'elle : aussi feray-je, reprit Leonise, et c'est pour cela que je vous advoüe que je n'ay en effet rien dit à Belesis de ce que vous dittes : cependant je suis assurée, que malgré cette civilité universelle que vous me reprochez, Belesis n'a pas laisse de remarquer que je fais une notable difference de luy à beaucoup d'autres. Parlez Belesis, interrompit Cleodore, Leonise dit elle la verité ? et avez vous pû estre assez fin, pour discerner l'estime qu'elle fait de vous, de celle qu'elle tesmoigne avoir pour toute la Terre ? Belesis se trouva alors bien embarrassé : car il ne vouloit point desobliger Leonise, et craignoit aussi de fâcher Cleodore. De sorte que prenant un biais, assez adroit ; j'ay si peu de droit à l'estime de la belle Leonise, reprit il, que je ne devrois pas sans doute m'estre imaginé qu'elle deust faire quelque difference de moy, aux moins honnestes gens qui la voyent : mais comme je me flatte assez souvent, et que je crois facilement les choses que je desire, j'advoüe qu'il m'a semblé que je remarquois je ne sçay quoy en la civilité qu'elle avoit pour moy, de plus obligeant que pour quelques autres, à qui elle faisoit mesme de plus longues reverences : tant il est vray qu'elle sçait admirablement l'art d'obliger de peu de chose. Ne croyez pas Belesis (interrompit Cleodore, en parlant à Leonise) puis que je suis assurée qu'il n'aime nullement la presse : et certes il a raison : car apres tout, adjousta t'elle, que voulez vous faire de tous ces gens là ? Vous ne voulez point estre coquette, et vous ne l'estes pas en effet : vous ne les pouvez pas tous espouser : vous ne pouvez pas mesme les estimer : à quoy bon donc de les endurer ? C'est, repliqua Leonise, que je ne trouve rien de plus doux, que de penser que personne ne me hait : et qu'au contraire tout le monde m'estime et se loüe de moy. Ha Leonise, s'escria Cleodore, qu'il y a de foiblesse à dire ce que vous dittes ! car enfin à quoy vous sert l'estime, de mille personnes que vous n'estimez pas ? croyez s'il vous plaist ma chere Leonise, que c'est bien avez de vivre de façon que personne n'ait sujet de nous haïr, sans vouloir que tout le monde nous aime. Je tombe d'accord qu'il ne faut point estre médisante ; qu'il faut faire tout le bien que l'on peut ; et ne laisser noyer personne faute de luy tendre la main : mais il faut pourtant vivre pour soy et pour ses Amis, et non pas pour le public : il faut avoir de la civilité aux Temples ; aux Promenades ; et dans les Ruës : mais pour dans ma Chambre, si ce n'estoit pas assez d'estre froide, pour en chasser ceux qui m'incommodent, je serois encore incivile : et je pourrois mesme quelquesfois aller encore plus loin, pour me delivrer de la conversation de certaines gens que je connois. Et certes ce n'est pas sans raison : puis que de l'humeur dont je suis, il ne faut qu'un seul homme stupide, pour m'empescher de joüir avec plaisir de la conversation des plus honnestes gens du monde : tant il est vray que j'ay l'esprit delicat, et que je suis incapable de cette espece de complaisance, qui en mille ans ne me donneroit pas un veritable Amy. Il est vray, dit Leonise, que j'ay peut-estre moins d'Amis que vous : mais aussi puis-je peut-este me vanter d'avoir moins d'Ennemis : car combien pensez vous qu'il y a de gens qui trouvent que vous avez l'esprit trop particulier et trop misterieux ? Combien en avez vous desobligé en ne leur parlant point, ou en parlant trop à d'autres qui vous plaisoient plus qu'eux ? Je n'ignore pas ce que vous dittes, reprit Cleodore, mais sçachez s'il Vous plaist, qu'à une Personne de mon humeur, le mespris ou la haine de certaines gens ne touche guere. Car enfin depuis que je suis dans le monde, je m'en suis fait un à part, au delà duquel je ne prens interest à rien : c'est pourquoy je ne me soucie point du tout de l'estime de ceux qui n'en sont pas. Quand j'ay commence de regler ma vie, je me suis resoluë à ne faire jamais rien qui me deust faire haïr : mais aussi à ne me tourmenter pas de vouloir estre aimée de tout le monde. Au contraire, j'ay songé à l'estre de peu : parce que j'ay creû qu'il y en avoit peu qui en fussent dignes. De plus, j'ay consideré qu'une seule Personne ne peut pas aimer tant de gens : et que pour estre heureux, il faut vivre avec ce que l'on aime, et ne voir pas ce que l'on n'aime point. Voila Leonise quelle est ma maxime ; qui ne sera jamais la vostre, si vous ne changez bien d'humeur. Pour vous tesmoigner, dit Leonise, combien je deffere à vos sentimens, apres avoir dispute autant qu'il le faloit, pour vous faire dire si agreablement la cause de la rudesse que vous avez pourtant de personnes : je vous declare que je veux vivre absolument comme il vous plaira. Ha Madame (interrompit Belesis parlant à Cleodore) il ne faut pas s'il vous plaist apres cela, faire le moindre reproche à Leonise : à ce que je voy, luy dit Cleodore, vous estes desja devenu complaisant avec excès en la voyant : car ne diroit on point, à vous entendre parler, que j'ay tous les torts du monde, et que Leonise a raison ? vous, dis-je, qui m'avez dit plus de mille fois en vostre vie, que la multitude estoit une chose qui vous estoit si insuportable, que mesme celle des honnestes gens ne vous estoit pas commode ; et que des que la conversation alloit au de là de trois ou quatre, elle n'estoit plus charmante pour vous. Cependant vous n'avez pas dit un mot, pour fortifier mon Party : et vostre silence a tellement fortifié celuy de Leonise, qui je suis assurée que dans le fonds de son coeur elle croit que si vous n'avez point parlé, ç'a esté par discretion : et parce que vous ne me vouliez pas condamner. Mais Madame, luy dit il, je pense que voyant que Leonise vous cede, vous venez chercher à me faire une nouvelle guerre : il n'est pourtant juste ce me semble, de me faire entrer en part d'un chose où je n'ay point d'interest. Il est vray, dit elle avec un sous-rire piquant, que quand on va en un lieu où la personne qui tient la conversation n'est pas agreable, on est bien aise d'y en trouver beaucoup d'autres : on y fait mesme ses affaires, adjousta t'elle, car Leonise ne vous y trompez point (poursuivit Cleodore sans donner loisir à Belesis de parler) la plus part de ces gens qui vont dans ces Maisons qui sont aussi publiques que les Temples, s'y entre-cherchent bien souvent : ou du moins y cherchent leur commodité. Si c'est en Hiver ils cherchent les Chambres chaudes : en Esté ils choisissent les Sales fraisches : ils prennent mesme garde jusques aux sieges : les uns parlent de torquer des chevaux ; les autres d'un interest qu'ils ont : quelques uns attendent l'heure d'une assignation ; les autres encore ne sçachant où aller, se tiennent là par necessité ; et peut-estre y aura t'il tel jour, où de cent hommes qui iront dans une de ces Maisons, il n'y en aura pas un qui y aille pour celle qui en fait les honneurs. Pour moy qui ne veux que des gens qui me cherchent, je ne puis pas vivre ainsi ! c'est pourquoy, adjousta t'elle en se levant, de peur que ma conversation ne vous semble trop longue à tous deux, je m'en vay à ma Chambre, où il n'entre guere que des gens qui me plaisent, et à qui je ne desplais pas. Par cette raison dit Leonise nous vous y suivrons Belesis et moy : car je veux esperer que nous ne vous deplaisons pas : et vous sçavez bien que vous nous plaisez beaucoup. Je vous suis infiniment obligé, dit Belesis à Leonise, de parler si fort à mon avantage : mais j'ay bien peur que Cleodore ne demeure pas d'accord d'une partie de ce que vous dittes. Je fais encore moins que vous ne pensez, dit elle, car je ne demeure d'accord de rien : estant certain qu'en la colere où je suis, ny je ne vous plais, ny vous ne me plaisez. En disant cela Cleodore s'en alla, et tira la porte de la Chambre apres elle : tesmoignant par cette action, qu'elle ne vouloit pas que Leonise ny Belesis la suivissent. Ils n'auroient pourtant pas laissé de le faire, si dans le mesme temps qu'ils ouvrirent la porte pour suivre Cleodore, il ne fust arrivé du monde : qui fit que Leonise ne pût executer le dessein qu'elle avoit. Cependant Belesis qui connoissoit l'humeur de cette Personne, se separa de la Compagnie, et voulut aller à l'Apartement de Cleodore, mais en y allant, il rencontra le Prince de Suse qui venoit voir Leonise, qui le força de rentrer : luy disant qu'il vouloir l'entretenir de quelque chose. Le respect qu'il devoit à ce Prince, qui de son naturel estoit assez violent, fit que Belesis ne pût refuser de luy obeïr : de sorte qu'il rentra aveque luy dans la Chambre où estoit Leonise. Il n'y fut pourtant pas plus d'une demie heure : car apres que le Prince de Suse luy eut dit ce qu'il avoit à luy dire, il se déroba de la Compagnie, afin d'aller trouver Cleodore. Mais il n avoit garde de la rencontrer : car comme elle avoit veü que Belesis ne l'avoit pas suivie, sans se donner la peine d'en sçavoir la raison, elle estoit sortie par un Escallier dérobé, pour aller faire une visite chez une de ses Amies, qui demeuroit assez prés de là : afin que quand Belesis la voudroit aller voir à sa Chambre, il ne l'y trouvast plus Comme il se la connoissoit admirablement, il se douta bien qu'elle n'estoit sortie que pour luy faire despit : cependant je ne sçay en quelle disposition se trouva son ame ce jour là mais il ne sentit pas ce qu'il avoit accoustumé de sentir, quand Cleodore avoit quelque caprice pour luy. Car pour l'ordinaire, il en avoit une extréme douleur ? et mesme il n'avoit point de repos qu'il n'eust fait sa paix avec elle : mais cette fois là, au lieu d'avoir du despaisir il eut de la colere : et s'en alla resolu d'en donner mesme quelques marques à Cleodore, la premiere fois qu'il la verroit. Apres cela, il ne faut pas ce me semble trouver fort estrange, si ces deux Personnes irritées, eurent le lendemain une conversation assez aigre et assez piquante : Belesis ne dit pourtant rien à Cleodore contre le respect qu'il luy devoit : mais il n'aporta pas tout le soin qu'il eust eu en un autre temps pour l'apaiser. Il luy dit simplement les choses qui le devoient justifier, sans y joindre ny prieres, ny conjurations, ny soupirs : mais comme Cleodore n'estoit pas accoustummée de le voir ainsi, bien loin de recevoir ses justifications, elle l'accusa encore de la froideur avec laquelle il se justifioit : si bien que ce qui n'estoit qu'une petite querelle, en devint une tres considerable : et ils se separerent si mal, que Belesis fut plusieurs jours sans oser aller chez Cleodore, et peut estre aussi sans le vouloir.

Histoire de Belesis, d'Hermodore, de Cleodore et de Leonise : inconstance de Belesis


Pendant ce temps là, le hazard voulut qu'il ne laissast pas de voir Leonise, et de luy parler diverses fois : de sorte que l'Amour qui avoit resolu de faire plus souffrir Belesis que tous les hommes qui ont reconnu la puissance n'ont jamais souffert, fit que la douceur de cette Fille, qui sans doute avoit desja un peu touché, son coeur, le charma absolument. L'on peut toutesfois dire, pour excuser Belesis, que le despit qu'il avoit de voir qu'il ne pouvoit jamais jouïr : en repos de l'affection de Cleodore, ne fut pas une des moindres causes de l'amour qu'il eut pour Leonise : quoy qu'il en soit, il est certain qu'il l'aima : et qu'à mesure que sa passion augmenta pour elle, elle diminua pour Cleodore. Au commencement il ne creut pas aimer Leonise, et il s'imagina seulement qu'il estoit irrité contre Cleodore : mais insensiblement il vint à craindre que Cleodore s'apaisast : et qu'il ne fust obligé de la revoir comme son Amant. Il se trouva pourtant bien embarrassé à determiner ce qu'il vouloit : car s'il ne se racommodoit point avec Cleodore, il voyoit qu'il n'oseroit plus aller chez elle, et que par consequent il ne verroit point Leonise, ou au moins ne la verroit guere. Il consideroit aussi, que s'il se racommodoit avec elle, il ne luy seroit pas aisé de faire croire à Leonise qu'il l'aimoit : joint qu'il avoit une honte estrange de son inconstance, et une repugnance horrible à tromper une Personne qu'il avoit tant aimée, et qu'il estimoit encore tant, malgré sa nouvelle passion. Elle estoit pourtant si violente, qu'encore qu'il connust son crime, il ne s'en pouvoit repentir. Il avoit donc l'ame en une assiette bien fâcheuse, et ses sentimens estoint bien confus et bien embroüillez : mais quelque douleur qu'il eust, il ne faisoit point confidence de sa nouvelle amour, ny à Hermogene, ny à moy : se contentant de se pleindre à nous des caprices de Cleodore. Cependant cette aimable Fille qui avoit dans le coeur une veritable affection pour Belesis, se repentoit de ce qu'elle avoit fait, voyant qu'il ne revenoit point à elle comme il avoit accoustumé : de sorte que toute fiere qu'elle estoit, elle se resolut à la premiere occasion qu'elle en trouveroit, de tascher de le rapeller. Estant donc allée un jour chez la Reine avec sa Tante, sans que Leonise y fust ; le bazard fit qu'il s'y trouva : et qu'il se trouva mesme assez près d'elle. Cleodore ne l'eut donc pas plus tost veû : qu'elle voulut luy dire quelque chose : mais quelque resolution qu'elle en eust faite, il luy fut impossible de gagner cela sur elle : et elle creut qu'il suffisoit qu'elle le regardast sans colere, et qu'elle luy respondist : sans aigreur s'il luy parloit. D'autre part, Belesis estoit si interdit, qu'il ne sçavoit que faire ny que dire : car la veuë de Cleodore luy donna tant de confusion de sa foiblesse, qu'en un instant il se resolut d'agir avec elle comme s'il n'eust point eu d'autre passion. C'est, disoit il en luy mesme, tout ce que je puis, et peut-estre plus que je ne dois : puis qu'enfin je ne pense pas qu'il soit juste de se rendre malheureux soy mesme, comme je m'en vay me le rendre, en disant tousjours à Cleodore que je meurs d'amour pour elle, lors qu'il est vray que j'en meurs pour Leonise. Mais le moyen aussi, reprenoit il, de rompre avec une Personne, qui m'a donné cent marques d affection ; et de qui mesme les caprices sont des preuves de tendresse ? Le moyen dis-je, que j'ose jamais luy faire sçavoir que je suis un inconstant ? Mais le moyen aussi que je feigne eternellement, et quel fruit puis-je esperer de cette feinte ? Toutesfois, disoit il, soit que je veüille faire effort pour remettre Cleodore dans mon coeur, et pour en chasser Leonise ; ou soit que je veüille suivre Leonise et abandonner Cleodore ; il faut tousjours presentement que je me racommode avec cette derniere : car si je veux qu'elle reprenne sa premiere place dans mon coeur, il faut bien que je me raproche de ses beaux yeux, afin qu'ils y rallument la flame qui m'a bruslé si long temps : et si je veux au contraire estre éclairé de ceux de Leonise, il faut encore que je me mette bien avec Cleodore, puis que je ne puis voir l'une sans l'autre. Ainsi Belesis ne sçachant s'il pourroit n'estre point inconstant, ou s'il vouloit l'estre, si c'estoit pour tromper Cleodore ou pour l'apaiser ; s'aprocha de cette belle Fille, avec une confusion, qui fit un grand effet dans le coeur de cette Personne, qui n'en sçavoit pas la veritable cause : puis que bien loin de cela, elle attribuoit les divers changemens de son visage à son repentir. Il luy demanda donc alors en tremblant, si sa colere estoit passée ? Vous avez esté si long temps à me le demander, luy dit elle en sous-riant, que si j'estois equitable, je devrois vous dire qu'elle dure encore : mais Belesis vous me le demandez d'une maniere, qui me fait croire que je n'en dois pas user ainsi : c'est pourquoy je vous declare que je vous pardonne de bon coeur tout le passé. Ha Madame, luy dit Belesis en rougissant, c'est estre trop bonne, que de ne me punir pas : si vous eussiez parlé comme vous parlez, reprit elle, au commencement de nostre querelle, elle n'auroit pas duré si long temps : mais le mal fut, poursuivit elle en riant, que nous nous trouvasmes tous deux capricieux en un mesme jour : c'est pourquoy ne le soyons s'il vous plaist du moins que l'un apres l'autre : ou pour mieux faire encore, ne le soyons plus du tout : et pour vous y obliger davantage, je vous promets de faire ce que je pourray pour m'en corriger. Je vous laisse à penser Seigneur, quelle confusion devoit avoir Belesis : aussi m'a t'il dit depuis, que de sa vie il n'avoit tant souffert. Il fit mesme dessein alors, de recommencer d'aimer Cleodore : mais il ne luy dura que jusques à ce que l'ayant remenée chez elle, il revit Leonise : qui le voyant rentrer avec sa Parente, fut au devant d'elle pour se resjouïr de ce qu'elle ramenoit Belesis : disant en suitte cent choses obligeantes pour luy, qui acheverent de le gagner, et qui détruisirent le dessein qu'il avoit fait de n'estre point inconstant. Depuis cela, Belesis devint si inquiet et si resueur qu'il n'en estoit pas connoissable : cependant il ne disoit rien de sa passion à Leonise, et parloit tousjours à Cleodore, comme s'il l'eust encore aimée : c'estoit pourtant avec un chagrin si grand, qu'il n'y avoit point de jour qu'il n'eust besoin d'inventer un mensonge pour le pretexter. Tantost il disoit avoir reçeu des nouvelles, qui luy aprenoient que son Pere estoit malade : une autre fois il disoit se trouver mal luy mesme : et quelque fois aussi ne trouvant rien à dire, il mettoit la pauvre Cleodore en une peine estrange. Car comme elle aimoit effectivement Belesis, et qu'elle voyoit qu'elle avoit pensé le perdre par un petit caprice, elle contraignit si. bien son humeur, qu'elle ne luy donna plus sujet de pleinte : de sorte qu'il en avoit alors autant de despit, qu'il en avoit eu autrefois, quand elle luy en avoit donné. Les choses estant donc en ces termes, Hermogene chez qui logeoit Belesis, remarqua qu'il n'estoit plus si soigneux des Lettres qu'il recevoit de Cleodore, qu'il j'avoit tousjours esté depuis qu'il l'aimoit : car il en trouva deux on trois fois sur la Table : luy qui auparavant son inconstance, ne pouvoit pas seulement souffrir qu'elles partissent de ses mains lors qu'il les luy montroit : car pour l'ordinaire, il ne vouloit pas qu'Hermogene les l'eûst, et il les luy lisoit luy mesme. De plus, il luy rendit aussi le Portrait de cette belle Fille qu'il avoit laissé tomber, mais il ne luy rendit qu'apres l'avoir gardé trois jours, sans que Belesis se fust aperçeu de l'avoir perdu, ce qui estoit bien contre sa coustume : estant certain que du temps qu'il aimoit Cleodore, il ne pouvoit estre un quart d'heure esloigné d'elle (quand il estoit en liberté) sans le regarder. Ce qui embarrassoit estrangement Hermogene, estoit qu'il voyait que Cleodore navoit jamais si bien traité Belesis qu'elle le traitoit : et que cependant Belesis estoit plus chagrin qu'il ne l'avoit jamais veû, dans le temps où elle luy estoit la plus rigoureuse. Estant donc assez en inquietude de sçavoir la cause d'un si grand changement en l'humeur de son Amy, il fut un matin le trouver dans sa Chambre, pour luy rendre le Portrait de Cleodore, comme je l'ay desja dit : mais comme il ne voulut pas d'abord luy parler serieusement, afin de mieux descouvrir ses veritables sentimens ; si la vertu de Cleodore (luy dit il en luy rendant cette Peinture) m'estoit moins connue, je croirois que vous l'avez espousée secrettement sans le consentement de ses Parens et des vostres : car comme c'est la coustume de beaucoup d'Amans de ne se soucier plus guere de toutes les petites choses que leurs Maistresses leur ont donnés quand ils les possedent, je pourrois penser que puis que vous avez pû estre trois jours sans vous apercevoir que vous aviez perdu le Portrait de Cleodore ; et que vous ne prenez plus le soin que vous aviez accoustumé d'avoir de ses Lettres, il faudroit que ce fust parce que vous seriez si heureux d'ailleurs, que vous n'auriez plus besoin ny de Portraits, ny de Lettres, pour vous consoler dans vos souffrances. Il est vray, adjousta t'il, que je vous voy si chagrin, qu'il n'y a personne qui pust penser que vous fussiez fort content : c'est pourquoy ne pouvant penetrer jusques au fons de vostre coeur, je vous conjure de me dire s'il faut que je me resjouïsse ou que je m'afflige aveque vous : car si vous ne me dittes vos veritables sentiments, j'iray les demander à Cleodore, qui à mon advis les doit sçavoir. Eh de grace Hermogene, dit Belesis, n'allez pas luy dire que j'ay perdu son Portait sans m'en apercevoir, et laissé ses Lettres en lieu où elles pouvoient estre veuës ! Dittes moy donc, reprit Hermogene, quel est le changement que je voy en vostre humeur : ne suffit il pas que vous connoissiez celle de Cleodore, reprit il, pour ne demander jamais raison de la mienne ? L'humeur de Cleodore, repliqua Hermogene, est presentement si égalle pour vous et si douce, que celle de Leonise ne l'est pas plus pour tout le monde, que celle de Cleodore l'est pour Belesis. Ha Hermogene (s'escria cet Amant inconstant, emporté par l'excès de sa nouvelle passion) plûst aux Dieux que Cleodore eust tousjours esté de l'humeur de Leonise : de Leonise, dis-je, sur le visage de laquelle je n'ay pas veû un moment de chagrin, depuis que je la connois : et de qui les beaux yeux sont des Astres sans nuages, qui brillent tousjours égallement. Je pensois (repliqua Hermogene, en regardant fixement Belesis) qu'un honme amoureux ne trouvoit de beaux yeux que ceux de sa Maistresse ; mais à ce que je voy, ceux de Leonise vous plaisent aussi bien que ceux de Cleodore. Belesis revenant alors à luy mesme, rougit du discours de son Amy : et luy fit si bien conprendre, qu'il y avoit quelque grand changement dans son ame, qu'enfin prenant la parole ; advoüez la verité, luy dit il, et dittes moy franchement si je me trompe, lors que je croy que Leonise prend la place de Cleodore dans vostre coeur : et que si elle ne l'en a chassée, repliqua Belesis, elle l'en chassera bien-tost. Cruel Amy, quel plaisir prenez vous à vouloir que je vous advoüe ma foiblesse ? Quoy, repliqua Hermogene, il est donc bien vray que vous aimez Leonise, et que vous n'aimez plus Cleodore ! Je ne sçay, luy dit il alors, si je n'aime plus Cleodore : mais je sçay bien que j'aime éperdûment Leonise. Il n'est donc pas douteux, respondit il, que Cleodore n'est plus aimée de vous : car on n'en peut pas aimer deux à la fois : cependant j'advoüe, poursuivit Hermogene, que je ne puis pas que je ne vous blasme un peu : car enfin l'inconstance est une foiblesse inexcusable, si ce n'est par l'infidelité, ou par l'excessive rigueur de la Personne que nous aimons. Vous estes toutesfois bien éloigné de cét estat là, puis que vous ne pouvez reprocher nulle infidelité à Cleodore : et qu'elle n'a que la rigueur que la vertu et la bien- seance veulent qu'elle ait. Je sçay bien, respondit Belesis, que je suis coupable : ce n'est pas que je ne pusse trouver quelque excuse à mon crime si je le voulois : car enfin Cleodore ma fait cent mille querelles sans sujet : et a de telle sorte lassé ma patience, que ma passion s'en est peu à peu affoiblie malgré moy. Les Dieux scavent pourtant, si je n'ay pas fait tout ce que j'ay pû, pour resister à Leonise, et pour conserver mon coeur tout entier à Cleodore : mais il m'a este impossible. Je voy bien que ce que je fais est foible, pour ne pas dire lasche : toutesfois je n'y sçaurois que faire. Tous mes desirs et toutes mes pensées ont changé d'objet : je ne voy plus Cleodore comme je la voyois : et par un enchantement épouventable, ce que je croyois autrefois qui devoit faire ma felicité, ne pourroit presentement me donner un quart d'heure de joye. Que voulez vous apres cela que je face ? puis-je changer ma destinée, et puis-je faire que l'amour soit un acte de volonté ? Je connois bien que Cleodore a cent bonnes qualitez, et qu'elle est tres belle : mais je sens malgré que j'en aye, que Leonise arrache mon coeur d'entre ses mains, et que mon coeur est ravy de changer de Maistresse. J'ay hôte de mon inconstance, je l'advoüe : mais je ne puis m'empescher d'estre inconstant. C'est pourquoy pleignez moy sans m'accuser, et me servez aupres de Leonise : vous, dis-je, qui en m'amenant à Suse, avez causé toutes mes disgraces. Car apres tout, quel Amant peut jamais avoir esté plus malheureux que moy ? J'aime une Personne d'humeur difficile et inesgale : j'endure tout ce qu'on peut endurer : à la fin je suis aimé : etlors que selon les aparences je vay estre heureux, le caprice de la Fortune veut que je cette de desirer la possession de Cleodore en cessant de l'aimer : et que tout le temps que j'ay employé à aquerir l'affection de cette Personne que je croyois devoir faire toute ma felicité, est entierement perdu, puis que cette affection ne me sert plus à rien qu'à me rendre criminel et miserable, et puis qu'il fâut recommencer de soupirer pour une autre. Cependant je ne sçaurois y trouver de remede : c'est pourquoy encore une fois, mon cher Hermogene, servez moy je vous en conjure. Mais encore, reprit il, en quels termes en estes vous avec Cleodore et avec Leonise ? Cleodore, reprit Belesis, croit que je l'aime tousjours : mais pour Leonise, je ne luy ay encore parlé que des yeux. Je juge toutesfois pas ses regards, qu'elle a entendu les miens : quoy, luy respondit Hermogene, Leonise entend ce langage et y respond ! ce n'est pas parce qu'elle y respond, reprit Belesis, que je connois qu'elle l'entend : mais parce qu'elle aporte soin à n'y respondre pas. Mais comment, repliqua Hermogene, pourrez vous jamais oser parler d'amour à Leonise ? ne craindrez vous point qu'elle ne vous reproche vostre inconstance ? et aurez vous mesme la hardiesse, en voyant Cleodore, de dire à Leonise que vous l'aimez ? Pour moy Belesis, je ne sçay pas comment vous pensez faire : mais j'advoüe que je n'entreprendrois pas ce que vous voulez entreprendre, quand mesme il iroit de ma vie. Si Cleodore demeuroit à l'autre bout de Suse, la chose ne seroit pas si difficile : mais aimer une Personne effectivement, et feindre d'en aimer une autre, dans une mesme Maison ; et une autre encore, que vous avez veritablement aimée ; est une chose si hardie, que j'en suis espouventé. Car enfin Belesis, adjousta t'il, je ne pense pas que vous puissiez long temps tromper Cleodore : je ne trouve pas impossible, poursuivit Hermogene, de persuader à une Fille que l'on a de la passion pour elle, quoy qu'on n'en ait pas, pourveû que l'on n'en ait effectivement point eu pour elle autrefois : mais de persuader à une Personne de qui on a esté fort amoureux, qu'on l'est encore, bien qu'on ne le soit plus, c'est ce que je ne sçaurois croire possible. Je voy toutes les difficultez que vous me faites, reprit Belesis, aussi grandes et plus grandes qu'elles ne sont : mais comme la passion qui me tirannise est plus forte que tout ce qui se veut opposer à elle, je ne laisse pas, quelque repugnance secrette que j'y aye, de vouloir tromper Cleodore, puis que sans cela je ne pourrois jamais voir Leonise. Je pretens donc (fi je le puis dire sans rougir de confusion) continuer d'aller voir Cleodore, et de vivre avec elle conme si je l'aimois tousjours : si ce n'est aux heures où je pourray regarder Leonise, sans qu'elle s'en aperçoive : ou l'entretenir sans qu'elle entre en deffiance. Je vous ay desja dit, reprit Hermogene, que je ne croy point que vous le puissiez faire : et je suis le plus tronpé de tous les honmes, si devant qu'il soit huit jours, Cleodore n'est détrompée : et si vous ne perdez tout à la fois, et Cleodore, et Leonise. Apres cela, Belesis se mit à se promener par sa Chanbre, avec une agitation d'esprit la plus grande du monde : puis tout d'un coup s'arrestant devant Hermogene, mon cher Amy, luy dit il, si vous voulez faire ce que je viens d'imaginer, je vous devray quelque chose de plus que la vie, puis que je vous devray en quelque façon l'honneur : et que du moins je vous devray toute ma felicité. Dittes moy donc ce que vous voulez que je face, reprit Hermogene, afin que je juge si je le dois : car vostre raison est ce me semble si troublée, que je ne me dois pas fiera vous. Il faut, repliqua t'il, que vous feigniez d aimer Cleodore, et de devenir mon Rival : ce qui vous sera fort aisé, puis que vous venez de tomber d'accord, que pourveû que l'on n'ait jamais aimé celle à qui l'on parle d'amour, il n'est pas impossible de luy persuader que l'on est amoureux d'elle, encore qu'on ne le soit point : c'est pourquoy je vous conjure de faire tout ce qu'il faut, pour persuader à Cleodore, que vous estes son Amant. Mais quel avantage pretendez vous tirer de cette feinte ? reprit Hermogene ; je pretens, repliqua Belesis, que vous faciez Cleodore inconstante, comme Leonise m'a fait inconstant : ou que du moins vous donniez un pretexte à mon inconstance, en vivant avec elle de façon, que je puisse avoir lieu de l'accuser de changement : et qu'elle ne puisse regarder le mien, que comme une suitte de celuy que je luy reprocheray. Croyez Belesis, reprit Hermogene, que je ne feray point Cleodore inconstante : et que tout ce que je puis, est de vous donner un mauvais pretexte texte de la quereller. Mais si elle vous est fidelle, comme le n'en doute point, et que tous les soins que j'aporteray à luy persuader que je l aime, ne puissent esbranler sa constance, vous en serez plus criminel : je l'advoüe, repliqua Belesis, mais je ne laisseray pas d'en estre moins malheureux. Car enfin il suffit que vos conversations me donnent un sujet apparant de pleinte, pour m'excuser quelque jours envers Cleodore : et pour luy persuader, que l'amour de Leonise aura pris naissance, dans le temps que je l'auray creuë infidelle. Cependant durant que vous parlerez à Cleodore, je parleray quelquesfois à Leonise : ainsi je puis dire que c'est de vous seul que dépend tout mon repos. J'advoüe, dit Hermogene, que je vous dois toutes choses : mais j'advoüe en mesme temps, que j'ay une estrange repugnance, à vous rendre l'office que vous desirez de moy. Belesis l'en pressa pourtant si instamment, qu'à la fin il s y resolut : mais pour faire la chose avec plus d'adresse, comme il n'alloit pas souvent chez Cleodore, il ne fut pas tout d'un coup luy parler de sa feinte passion : et il commença seulement d'y aller plus qu'il n'avoit accoustume, et de s'attacher plus aupres d'elle qu'aupres de Leonise. Ce qu'il y avoit de raire en cette avanture, estoit de voir avec quelle ardeur Belesis souhaitoit quelquesfois que Cleodore pûst assez bien traitter Hermogene, pour luy donner un veritable sujet de luy faire une querelle : cependant il faut que vous sçachiez, qu'encore qu'il y eust assez d'amitié entre Cleodore et Leonise, il n'y avoit pourtant pas assez de liaison entre elles, pour se faire confidence de toutes choses : de sorte que Cleodore n'avoit jamais parlé à Leonise de l'intelligence qui estoit entre elle et Belesis : et comme ce n'est pas trop la coustume d'aller dire une pareille chose à une Parente, personne n'avoit dit à Leonise que Cleodore ne le haïssoit pas. Elle voyoit bien qu'ils n'estoient pas mal ensemble : mais elle croyoit que ce n'estoit qu'amitié, et soupçonnoit mesme qu'il fust amoureux d'elle. Estant donc dans ce sentiment là, un jour que Prasille Soeur d'Hermogene, avec qui elle avoit lié une affection assez particuliere, estoit seul avec elle, cette belle Fille qui estimoit infiniment Belesis, se mit à en parler à Prasille, et à luy en demander cent choses, sçachant qu'elle estoit Soeur de son meilleur Amy. D'abord elle s'informa de sa Maison ; des lieux où il avoit passé sa vie ; de l'amitié qu'il avoit pour Hermogene ; de celle qu'Hermogene avoit pour luy ; et de cent autres choses, qui tesmoignoient une grande curiosité, pour tout ce qui regardoit Belesis. Apres que Prasille luy eut respondu exactement, à tout ce qu'elle luy avoit demandé, et qu'elle vit que Leonise se preparoit à luy faire encore de nouvelles questions ; mais de grace (luy dit Prasille en riant, qui depuis a raconte toute cette conversation à son Frere qui me l'a ditte) aprenez moy un peu par quelle raison vous ne voulez aujourd'huy parler que de Belesis : et pourquoy vous voulez sçavoir jusques aux moindres choses qui le touchent ? Est-ce amour ou curiosité ? Je ne puis en verité, repliqua Leonise en raillant, déterminer si c'est curiosité ou si c'est amour : mais je sçay tousjours bien que ce n'est pas par haine que je m'en informe. Il n'est pas croyable aussi que ce soit par amour, reprit Prasille, quoy que je vous l'aye demandé : car vous estes trop raisonnable, pour aimer sans estre aimée, et trop prudente aussi, pour vouloir faire des conquestes au prejudice de Cleodore, qui ne vous le pardonneroit pas. Belesis est donc amoureux de Cleodore ? reprit Leonise en rougissant ; je pense, repliqua Prasille, qu'il y a long temps qu'elle n'en doute plus : et que vous estes seule à Suse qui ne le sçachiez point. Mais Leonise, adjousta t'elle, d'où vient que vous changez de couleur, quand je dis que Belesis est amoureux ? C'est (repliqua Leonise, en rougissant encore davantage, et sans avoir le temps de songer à ce qu'elle devoit respondre) que je pensois qu'il le fust d'une autre. Et de qui ? luy demanda Prasille ; vous m'avez si cruellement fait la guerre de ma curiosité, reprit elle, que je ne veux point contenter la vostre. Je voudrois pourtant bien. sçavoir, respondit Prasille, de qui vous pensiez que Belesis fust amoureux : j'ay tant de dépit de m'estre tronpée en mon jugement, repliqua Leonise, que je mourrois plustost que de vous le dire. Je ne vous diray donc plus jamais rien de toutes que vous voudrez sçavoir, respondit Prasille ; je voudrois pourtant bien que vous m'aprissiez tout ce que vous sçavez de l'intelligence de Belesis et de Cleodore, reprit Leonise : j'en sçay sans doute plus de cent choses, repliqua Prasille mais je ne vous en diray pas une, si vous ne me dittes qui vous vous estez imaginée que Belesis aimoit. Puis que vous le voulez, luy dit Leonise, je vous diray que je pensois qu'il fust amoureux de vous : ha Leonise, s'escria Prasille, que vous estes peu sincere, et que vous me croyez stupide, si vous pensez me persuader ce que vous dittes ! non non, adjousta t'elle, on ne m'attrape pas si aisément : mais pour vous punir de l'avoir voulu faire, je m'en vay vous dire ce que vous ne voulez pas m'advoüer Gardez vous bien, luy dit Leonise en riant, d'aller diviner la verité, car je ne vous le pardonnerois jamais : principale ment puis que je me suis trompée : et je me vangerois mesme sur Belesis. Voila donc, Seigneur, comment ces deux aimables Personnes s'entendirent à la fin, sans s'expliquer precisément : et voila comment Leonise aprit qu'il y avoit intelligence entre Belesis et Cleodore. Cependant les yeux de Belesis luy avoient tant dit de choses, qu'il y avoit des instants où elle ne sçavoit si elle devoit plustost croire les paroles de Prasille, que les regards de Belesis : toutesfois comme elle estoit glorieuse quoy qu'elle fust douce, elle se resolut de vivre plus froidement aveque luy : comme le voulant punir de ce qu'il estoit cause qu'elle avoit eu cette conversation avec Prasille, qui ne luy avoit pas esté agreable. Il vous est aise de juger, apres ce que je viens de dire, que ces quatre Personnes ne furent pas sans occupation : car Cleodore faisoit ce qu'elle pouvoit pour contraindre son humeur, et pour descouvrir d'où venoit le chagrin de Belesis : et Belesis de son costé, avoit bien assez d'affaire à continuer de tromper Cleodore, et à tascher de trouver les voyes de descouvrir son amour à Leonise. Hermogene s'estant resolu à feindre d'estre amoureux, n'estoit pas aussi sans soin : et Leonise voulant descouvrir precisément les sentimens de Belesis, avoit une espece de curiosité inquiette, que l'on pouvoit peut-estre nommer autrement. D'abord qu'Hermogene commença d'aller plus souvent chez Cleodore, elle luy fit cent carresses ; luy semblant que c'estoit obliger Belesis, que d'obliger Hermogene : et croyant mesme qu'il n'y venoit que pour rendre office à son Amy : quoy qu'elle n'imaginast pourtant pas la chose comme elle estoit, et qu'elle en fust bien esloignée. Quelques jours se passerent donc de cette sorte, sans que toutes ces personnes eussent nul sujet d'augmentation d'inquietude : il est vray que pour Belesis il en avoit tant, qu'il n'eust pas esté aisé qu'il en eust eu davantage : car lors qu'il estoit seul avec Cleodore, il ne pouvoit plus que luy dire : et quand il estoit avec Leonise et avec elle, il estoit si interdit et si confondu, qu'il ne trouvoit pas non plus dequoy fournir à la conversation, si ce n'estoit de choses indifferentes. Cependant Hermogene pour contenter son Amy, s'accoustuma tellement à parler à Cleodore, qu'il luy laissoit beaucoup de temps à parler à Leonise : cela embarrassoit pourtant estrangement Cleodore : parce que dans la croyance où elle estoit, qu'Hermogene sçavoit l'intelligence qui estoit entre eux, elle ne comprenoit pas trop bien pourquoy il ne donnoit pas lieu à Belesis de l'entretenir, et pourquoy il l'entretenoit tousjours. Elle s'imagina pourtant à la fin, que peutestre Hermogene estoit il amoureux de Leonise, et qu'il avoit prié Belesis de luy parler à son avantage : Cleodore s'estonnoit toutesfois si cela estoit, que Belesis ne luy en eust point parlé : neantmoins ne pouvant imaginer rien de plus vray semblable, elle demeuroit dans cette opinion, Mais quelque commodité que Belesis eust d'entretenir Leonise, parce qu'Hermogene entretenoit toujours Cleodore, il ne pût jamais avoir la force de luy descouvrir la passion qu'il avoit pour elle, en presence d'une Personne qu'il avoit tant aimée, et qu'il estimoit encore tant : c'est pourquoy il chercha avec beaucoup de soin l'occasion de la voir sans que Cleodore y fust. Il ne l'auroit mesme jamais trouvée sans Hermogene, qui se trouva à la fin n'estre pas moins interessé à vouloir entretenir Cleodore en particulier, que Belesis l'estoit à vouloir entretenir Leonise : car Seigneur, il faut que vous sçachiez, qu'en voyant Cleodore avec plus de liberté qu'il n'avoit jamais fait, il descouvrit dans son esprit tant de charmes et tant de beautez, que sa personne mesme luy en parut plus aimable, En effet il m'a juré plus de cent fois, que qui n'a veû Cleodore dans cette humeur de confiance qu'elle a pour ses veritables Amis, ne la connoist point du tout pour ce qu'elle est : et ne peut imaginer jusques où va la puissance de ses charmes : Belesis descouvrant donc dans l'esprit et dans le coeur de Cleodore mille graces et mille bonnes qualitez qu'il ignoroit auparavant, se trouva plus sensible aux traits de ses beaux yeux, et vint insensiblement à l'aimer. D'abord il ne creut pas que ce qu'il sentoit fust amour, car il ne faisoit autre chose que blasmer Belesis, de ce qu'il quittoit Cleodore pour Leonise : mais peu à peu il ne parla plus à son Amy contre son inconstance, et vint à aimer cette belle Fille si esperdûment, que Belesis ne l'avoit pas aimée davantage, et n'aimoit pas plus Leonise. Il ne dit pourtant point à son Amy cette passion naissante, sans sçavoir toutesfois pourquoy il luy en faisoit un secret : si ce n'est que de sa nature l'Amour est misterieux. Il ne s'opposa pas mesme à cette puissante affection qu'il sentoit naistre dans son coeur : car encore qu'il sçeust que celuy de Cleodore estoit un peu engage pour belesis, il espera pourtant que dés qu'elle sçauroit son inconstance, elle s'en dégageroit : et que peut-estre apres cela, il pourroit occuper dans son ame la place dont Belesis se seroit rendu indigne, Hermogene estant donc dans ces sentimens, voyoit Cleodore avec une assiduité si grande, que Belesis qui ne sçavoit pas ce qu'il avoit dans le coeur, ne faisoit autre chose quand ils estoient seuls, que luy demander pardon de la contrainte où il vivoit pour l'amour de luy : mais afin de commencer de tirer quelque fruit de la fourbe qu'il avoit inventée, Belesis fit semblant de devenir un peu jaloux d'Hermogene : et agit de telle sorte avec Cleodore, qu'il luy persuada qu'elle s'estoit trompée, lors qu'elle avoit creû qu'il parloit à Leonise pour Hermogene : car depuis certaines choses qu'il luy dit, elle pensa qu'il luy parloit seulement pour luy faire dépit. D'abord comme elle creut que ce procedé bizarre et jaloux, estoit une preuve de l'amour que Belesis avoit pour elle, elle ne s'en offença point : et d'autant moins, que ne soupçonnant encore rien de l'amour d'Hermogene, Cleodore s'imagina qu'il luy seroit aisé de guerir Belesis de sa jalousie quand elle le voudroit, en priant son Amy de ne s'attacher pas tant à luy parler. De sorte que trouvant je ne sçay quel plaisir à tourmenter Belesis pour quelques jours, elle ne se mit pas en peine de faire ce qu'elle pouvoit, pour luy oster la croyance qu'elle pensoit qu'il eust : si bien que cela facilita à Belesis le dessein qu'il avoit de descouvrir à Leonise la passion qu'il avoit pour elle. Un jour donc qu'ils estoient tous quatre ensemble, et que Leonise gardoit la Chambre, Cleodore voulant faire dépit à Belesis, demanda à Hermogene s'il vouloit bien la mener à une visite qu'elle avoit à faire : Leonise l'entendant parler ainsi, se mit à se pleindre agreablement de ce qu'elle l'abandonnoit : la menaçant de la traitter avec une égalle indifference, s'il arrivoit jamais qu'elle se trouvast un peu mal. Mais Cleodore luy dit, qu'elle la laissoit en si bonne compagnie, qu'elle ne comprenoit pas qu'elle pûst avoir raison de regretter la sienne : Belesis ravy de voir qu'elle s'en alloit, quoy qu'il eust autrefois tant souhaitté sa presence, luy dit qu'elle jugeoit des autres par elle mesme : qui emmenant Hermogene, ne regrettoit point ceux qu'elle laissoit chez elle. En suitte dequoy, Cleodore et Hermogene sortant, Belesis demeura seul aupres de Leonise, qui ne sçavoit que penser de ce qu'elle voyoit. Car si elle se souvenoit de ce que Prasille luy avoit dit, elle devoit croire que Belesis aimoit Cleodore, et que ce qu'il faisoit n'estoit que pour cacher sa passion : mais si elle consideroit toutes ses actions, elle croyoit qu'il ne la haïssoit pas, et qu'il n'aimoit plus Cleodore. Toutefois ne sçachant que penser, et n'osant mesme se déterminer à rien souhaiter, elle se tourna vers Belesis : et le gardant avec un sous-rire malicieux ; je vous pleins extrémement aujourd'huy, luy dit elle, de vous trouver engagé par la rigueur de Cleodore en une conversation qui ne vous consolera guere de la perte de la sienne : de grace Madame, luy dit il, si vous avez à me pleindre, pleignez moy avec plus de raison que vous ne faites, de ce qu'il y a si long temps que je cherche l'occasion de vous parler seule, sans l'avoir jamais pû trouver qu'aujourd'huy. Nous sommes si souvent ensemble, reprit Leonise, que je ne juge pas que vous puissiez rien avoir à me dire : car ne vous ay je pas veû presques tous les jours, depuis que je suis à Suse ? Il est vray que je vous ay veuë tous les jours, reprit Belesis, et c'est principalement pour ce que je vous ay veuë tous les jours, que j'ay à vous entretenir en particulier. Car divine Leonise (poursuivit il sans luy donner loisir de l'interrompre) si je ne vous avois veuë que rarement, je n'aurois peut-estre pas pû remarquer toutes les rares qualitez de vostre esprit et de vostre ame : et je serois sans doute moins amoureux de vous que je ne le suis. Ha Belesis, s'escria Leonise, je pensois parler serieusement, et cependant je voy que je me suis trompée ! non nô Madame, reprit il, vous ne me sçauriez soupçonner de railler sur une pareille chose : et il y a tant de vray semblance à dire que je suis amoureux de la belle Leonise, qu'il n'est pas mesme possible qu'elle en puisse douter. Comme il est une espece de raillerie, interronpit Leonise, dont la finesse consiste à parler comme si on parloit serieusement, je veux croire que celle que vous faites presentement est de cette nature : mais Belesis, ce qui m'embarrasse un peu, est de deviner à quoy cela vous peut servir : si ce n'est que vous veüilliez m'empescher de connoistre par là, que vous estes amoureux de Cleodore. Mais afin que vous n'emploiyez pas beaucoup de paroles inutilement, à me vouloir persuader que vous ne l'aimez pas ; sçachez Belesis que je sçay que vous l'aimez, depuis le jour que vous vinstes à Suse : j'advoüe, luy repliqua Belesis avec quelque confusion, que j'ay aimé Cleodore : mais afin que vous sçachiez la fin de cette passion, comme vous en sçavez la naissance, sçachez encore que comme je conmençay d'aimer Cleodore le jour que j'arrivay à Suse, je cessay d'en estre amoureux, le jour que vous y arrivastes pour moy : c'est à dire le premier jour que j'eus l'honneur de vous y voir. Ha Belesis, s'écria t'elle, vous vous souvenez sans doute que je vous dis ce jour là, que je trouverois quelque plaisir à faire un inconstant, et à arracher des coeurs d'entre les mains de celles qui les auroient assujettis ! et c'est assurement pour me faire la guerre de cette folie que je dis sans y penser, que vous parlez comme vous faites. Nullement, reprit il en prenant un visage fort serieux, mais c'est parce qu'en effet vous m'avez rendu inconstant pour Cleodore, et le plus constant de tous les hommes pour la belle Leonise. L'inconstance, respondit elle, est une chose dont ceux qui en sont une fois capables, peuvent l'estre toute leur vie : non pas, repliqua Belesis, quand elle n'est pas née par caprice, mais par raison : et que la Personne que l'on laisse, est moins belle et moins parfaite que celle que l'on choisit. Du moins reprit Leonise en sous-riant, faudroit il auparavant que je vous escoutasse, que vous m'eussiez permis de m'informer bien exactement, si je suis la plus belle et la plus accomplie Personne de Suse : car Belesis si cela n'est pas, et qu'au contraire je vous prouve qu'il y en a un nombre infini de plus aimables que moy, il ne seroit pas juste que j'allasse recevoir vostre affection pour la perdre dés le lendemain. Cruelle Personne, luy dit il, ne me traittez pas si rigoureusement : et souvenez vous s'il vous plaist, que puis que je vous aime plus que je n'ay jamais aimé Cleodore, je n'aimeray jamais rien que Leonise : estant certain que pour avoir arraché mon coeur d'entre ses mains, il faut que vous ayez eu une puissance, que nulle autre ne sçauroit surmonter. Quoy qu'il en soit, reprit elle, je pense estre obligée de vous dire, que si ce que vous dittes estoit vray, vous en seriez plus malheureux : estant certain qu'il n'est rien que je ne fisse, pour vous punir de l'inconstance que vous auriez euë pour Cleodore. Du moins, luy dit il, ne me refuserez vous pas d'ajouster foy à mes paroles : je vous refuseray tout ce que vous me demanderez, repliqua t'elle. Quoy, reprit Belesis, je pourrois croire que vous ne me croyez point, et je pourrois penser que me croyant vous seriez tousjours inexorable ! Vous le devez sans doute, respondit elle, car je suis absolument resoluë de ne vous donner jamais lieu de penser que je fusse capable de prendre plaisir à estre aimée. Quoy Leonise, interrompit il, vous me refuserez toutes choses, et ne me donnerez jamais rien de ce une je vous demanderay, non pas mesme un peu d'esperance ! Ha, pour l'esperance, reprit elle, je ne vous la puis pas oster ! Il est vray, respondit Belesis, mais vous me la pouvez donner. Puis que vous la pouvez trouver en vous mesme, repliqua Leonise, il ne faut point la chercher en autruy : de grace, reprit il, ne me refusez pas absolument tout ce que je vous demande : et faites du moins une chose pour moy. Mais afin que vous me la promettiez sans repugnance, je vous declare que ce que je vous demanderay ne se pour a apeller faneur : avec cette condition, reprit elle, je vous permets de dire ce que vous voulez. Apres cela, repliqua Belesis, je ne craindray point de vous suplier de croire, que toutes les fois que je parleray à Cleodore, j'auray une extréme douleur de ne parler point à Leonise : et que tous les tesmoignages d'affection que je luy rendray, de peur qu'elle ne me bannisse d'aupres de vous, seront des preuves de la passion que j'ay pour cette belle Leonise. Et vous n'apellez pas cela faveur ? reprit elle en riant ; non respondit Belesis, mais un moyen pour en obtenir. Mais de grace, reprit elle, quelle plus grande faveur peut on faire, que d'escouter ? escouter, repliqua Belesis, n'est assurément que civilité : mais aimer est une veritable faveur. Cela estant, repartit Leonise, vous avez bien fait, de ne pretendre pas d'estre favorisé de moy : car Belesis, à vous dire la verité, je trouverois sans doute quelque vanité à faire, si j'avois osté un Amant à Cleodore : mais apres tout (s'il m'est permis de dire une si grande rudesse, à un homme qui me dit de si grandes douceurs) je pense qu'il est de l'inconstance, et des inconstants, comme de la trahison et des traistres : c'est à vous Belesis (adjousta t'elle en sous-riant, pour oster quelque chose de l'amertume de ses paroles) à faire l'aplication de ce que je dis. Je voy bien Madame, reprit il, que vous voulez que j'entende, que vous aimeriez l'inconstance, et que vous haïriez l'inconstant. Cependant il ne seroit ce me semble pas juste, de me traiter plus cruellement que vous ne traitteriez un Amant qui n'auroit jamais rien aimé que vous, et qui ne quitteroit rien pour l'amour de vous. Mais Madame, si vous voyez ce que je perds pour vous aimer, je m'assure que vous avouërez que vostre beauté ne vous a jamais donné de grandes marques de sa puissance, qu'en assujettissant mon coeur. Comme Leonise alloit respondre, il arriva compagnie : de sorte que cette conversation finit, sans que Belesis sçeust si Leonise croyoit ce qu'il luy disoit, ou si elle ne le croyoit pas. Il espera pourtant qu'à l'avenir, elle prendroit garde de plus prés à ses actions : et que par consequent elle s'apercevroit plus qu'elle n'avoit fait de l'amour qu'il avoit pour elle. Pendant cette conversation, Hermogene qui estoit allé avec Cleodore pour faire une visite, n'ayant pas trouvé celle qu'ils alloient chercher, l'avoit ramenée dans si chambre, n'ayant pas voulu rentrer dans celle de Leonise : si bien que se trouvant dans la liberté de l'entretenir, si passion le sollicita si puissamment d'aprendre à Cleodore ce qu'il souffroit pour elle, qu'il s'y resolut. Il ne trouva pourtant pas aisément les paroles avec lesquellse il se vouloit exprimer : et je pense que si Cleodore ne luy eust, sans y penser, donné lieu de luy descouvrir son amour, il n'auroit pû tomber d accord avec luy mesme de ce qu'il luy vouloit dire, tant il avoit de peur de l'irriter. Mais apres avoir esté un quart d'heure presques sans parler l'un ny l'autre, parce qu'Hermogene pensoit à ce qu'il avoit à dire, et que Cleodore resvoit au procedé de Belesis : tout d'UN coup Cleodore revenant de sa resverie, et se tournant vers Hermogene en sous-riant ; si Belesis, luy dit elle, n'entretient pas mieux Leonise que vous m'entretenez, et si Leonise aussi n'est pas de meilleure conversation pour Belesis que je ne suis pour Hermogene, nous ne leur avons pas rendu un grand office de les laisser seuls : et nous ne nous en sommes pas rendus un fort grand à nous mesmes : puis que peut-estre si nous estions tous quatre ensemble, resverions nous moins que nous ne faisons. Je ne sçay pas Madame, reprit Hermogene, ce que vous feriez : mais pour moy je sçay bien que tout réveur que je suis, et que toute réveuse que vous estes, j'aime mieux estre seul aupres de vous, que d'estre en plus grande compagnie. Il n'y a pourtant pas grand plaisir, adjousta t'elle, d'estre avec une personne de qui l'esprit est distrait, et de qui la pensée est aussi esloignée de celle à qui elle parle, que si elle en estoit separée par des Fleuves et par des Mers : et je vous advoüe que lors que je suis revenuë de ma resverie, et que le vous ay trouvé aussi loin de moy par la vostre, que je l'estois de vous par la mienne, j'ay trouve cela fort incivil : et que j'ay fait dessein de m'en corriger. Quoy Madame, interrompit Hermogene, vous croyez que je ne pensois point à vous, encore que je ne vous parlasse pas ! Je le croy sans doute, reprit elle, mais pour vous aprendre à estre sincere, et à ne nier pas la verité, je vous diray que cette fois là je juge d'autruy par moy mesme : estant certain qu'il n'y a qu'un moment que j'estois aupres de vous sans y estre, et que j'en estois assez esloignée. Nous sommes donc bien opposez, dit Hermogene, car si vous n'estes pas aveque moy quand je suis aveque vous, je suis tousjours aupres de vous lors mesme que je n'y suis pas. Vous voulez sans doute reparer l'incivilité dont je vous accuse, reprit Cleodore, par une civilité excessive : mais sçachez Hermogene, qu'aux Personnes de mon humeur, il ne faut pas mesme leur dire des veritez qui ne soient point vray semblables, bien loin de leur dire des mensonges qu'on ne puisse croire possibles. Je pensois, dit Hermogene, que ce que je viens de dire ne fust pas difficile à croire : car enfin Madame, il est ce me semble assez aisé de s'imaginer qu'on se souvient de vous quand on ne vous voit plus : et pour moy je vous declare que le ne songe à autre chose, en quelque lieu que je sois. Si vous me disiez, repliqua Cleodore, que vous vous en souvenez souvent, je vous en serois obligée, parce que je pourrois croire que vous parleriez sincerement : mais de me dire que vous vous en souvenez toujours, c'est ne me dire rien, à force de me dire trop. Je ne vous en dis pourtant pas encore assez, respondit Hermogene, puis qu'il est vray que si je vous disois tout ce que je sens pour vous, je vous dirois plus de choses que Belesis ne vous en a jamais die : estant certain que je vous aime plus qu'il ne vous jamais aimée. Ha Hermogene, s'escria Cleodore, vous me voulez faire trop d'outrages a la sois ! car non seulement vous voulez que j'escoute de vous une declaration d'amour, mais vous me faites encore connoistre, que vous presuposez que j'en aye escouté une autre de Belesis : et je pense mesme que qui considereroit bien ce que vous venez de dire, trouveroit encore que vous offencez Belesis aussi bien que moy, et que vous vous offencez vous mesme. Car si Belesis ne m'aime pas, il a lieu de se plaindre que vous le croiyez capable de s'estre laissé assujettir à une Personne de qui la beauté est si mediocre : et si vous le croyez, vous estes mauvais Amy, et mauvais mesnager aussi de vostre gloire, de publier si hardiment vostre crime. Quoy qu'il en soit Madame, repliqua Hermogene, je vous aime, et je vous aime assurément sans estre criminel : quand mesme il n'y auroit point d'autre raison à m'excuser, que de dire que je ne sçaurois faire autrement. Non non Hermogene, interrompit Cleodore, vous ne m'abuserez pas : je voy bien que ce que vous me dittes est une chose concertée avec Belesis : c'est pourquoy sans me mettre en colere contre vous, je veux seulement me vanger de luy. Car enfin je ne trouve nullement bon, qu'il vous ait obligé ame parler comme vous venez de faire : et il est enfin certaines choses, dont on ne doit jamais railler. Je vous proteste Madame, repliqua Hermogene, que Belesis ne sçait rien des sentimens d'amour que j'ay pour vous, quoy que je sçache tous les siens : vous estes donc un mauvais Amy, respondit Cleodore : je ne sçay pas si je suis un mauvais Amy, reprit il, mais je sçay bien que je suis un Amant fidelle et passionné. Cependant, Madame, laissez s'il vous plaist à Belesis à se plaindre de mon infidélité quand il la sçaura : et souffrez seulement que je vous demande une grace ; qui est de vouloir observer la passion de Belesis et la mienne : et de me promettre que si Belesis consent que je sois heureux, vous ne vous y opposerez point. Vous me dittes tant de choses surprenantes, repliqua Cleodore, que je ne sçay comment y respondre : je sçay pourtant bien que je trouve fort mauvais que vous me parliez comme vous faites : je vous parleray pointant toute ma vie ainsi, reprit il ; vous ne me parlerez donc plus, repliqua t'elle, du moins en particulier. Mais encore une fois Hermogene, adjousta Cleodore, vous n'agissez comme vous faites que par les ordres de Belesis, sans que j'en puisse toutesfois comprendre la raison : car enfin, puis qu'il faut vous parler avec sincerité, si vous estiez devenu son Rival, vous seriez un peu moins son Amy. Cependant je vous voy vivre aveque luy comme à l'ordinaire : c'est pourquoy si vous me voulez obliger, dittes moy un peu quel avantage il pretend de cette fourbe ? Comme je ne suis pas aussi mauvais Amy que vous me l'avez reproché, dit il, je ne vous diray rien de ce qui regarde Belesis : mais je vous diray seulement, qu'il ne sçait point la passion que j'ay pour vous : et que par consequent il ne peut pas sçavoir que j'aye la hardiesse de vous dire que je vous aime. Mais Madame, ne m'accusez pas legerement, ny d'infidelité pour mon Amy, ny de temerité pour ma Maistresse : et laissez au temps et à vostre raison, à connoistre de toutes ces choses. Je n'ay que faire du temps, reprit elle, pour sçavoir que je ne dois pas souffrir que vous me parliez comme vous faites : c'est pourquoy ne le faites plus, si vous ne voulez que je passe de la colere où je suis à la haine. Apres cela, Hermogene dit encore beaucoup de : choses plus passionnées que les premieres : il les dit mesme d'un air qui fit que Celodore connut en effet qu'il ne la haïssoit pas. Aussi fut-ce par cette croyance, qu'apres qu'elle eut bien agité la chose en elle mesme, lors qu'Hermogene l'eut quittée, elle prit la resolution de ne rien dire à Belesis de ce qui c'estoit passé entre eux, quand mesme ils se remettroient tout à fait bien ensemble, de peur qu'il n'en arrivast quelque desordre. Car encore qu'elle eust dessein d'estre tres fidelle à Belesis, elle ne laissoit pas de souhaitter qu'il n'arrivast point de malheur à Hermogene pour l'amour d'elle : c'est pourquoy elle ne püt pas prendre la resolution de rompre absolument aveque luy : se contentant de faire ce qu'elle pourroit, afin d'esviter qu'il fust seul avec elle.

Histoire de Belesis, d'Hermodore, de Cleodore et de Leonise : la boîte aux deux portraits


Apres qu'Hermogene fut party, elle fut à la Chambre de Leonise, d'où Belesis ne faisoit que de sortir : mais comme elles avoient toutes deux l'esprit fort occupé à penser à tout ce qu'on leur avoit dit, et à tascher de connoistre la verité ; leur conversation eut quelque chose d'assez particulier. D'abord que Cleodore entra. Leonise prenant la parole ; du moins, luy dit elle, apres avoir eu la cruauté de me quitter aujourd'huy, aprenez moy ce que vous avez apris à vos visites. Comme je n'ay trouvé personne, reprit Cleodore, et que depuis cela je n'ay bougé de ma Chambre avec Hermogene, je ne sçay que ce que je sçavois quand je vous ay quittée : et c'est plus tost à vous à me dire des nouvelles, que non pas à moy à vous en aprendre. Je vous assure, repliqua Leonise, que si vous ne sçavez que ce que je sçay, vous n'en serez pas bien informée : car je n'ay veû que Belesis, qui ne m'a rien apris du tout. Vous avez pourtant esté avez long temps ensemble, repliqua Cleodore ; je n'y ay pas esté davantage, reprit Leonise, que vous avez esté avec Hermogene : il est vray, dit Cleodore, mais c'est que Belesis a accoustumé de sçavoir mieux les nouvelles que luy. Il ne m'en a pourtant point dit, repliqua t'elle, je voudrois du moins bien sçavoir, reprit Cleodore, de quoy vous avez tant parlé : durant quelque temps, respondit Leonise, nous nous sommes entretenus de vous : et le reste de l'apres-disnée s'est passé à dire cent choses que je ne vous sçaurois redire, tant elles ont fait peu d'impression dans mon esprit. Mais vous qui retenez mieux tout ce qu'un vous dit, adjousta t'elle, dittes moy un peu ce que vous avez pû tant dire avec Hermogene, puis que les nouvelles n'ont point eu de part à vostre conversation ? En verité, luy dit Cleodore, je suis plus sincere que vous : car je vous advoüe que je me souviens fort bien de tout ce que m'a dit Hermogene : mais en mesme temps je vous declare que je ne vous le diray point : si du moins vous ne me dittes ce que Belesis vous a dit de moy. Ne pouvez vous pas bien vous imaginer, reprit Leonise, ce que Belesis et moy en pouvons dire ? Non pas en l'humeur où il est de puis quelques jours, repliqua Cleodore, c'est pourquoy je voudrois bien sçavoir s'il ne se pleint point de quelque chose que j'ay ditte sans y penser. Il ne m'a pas semble qu'il se pleingne de vous, reprit Leonise ; que vous en a t'il donc dit ? repliqua Cleodore ; sincerement, respondit Leonise, je ne sçaurois vous je dire : et je sçay seulement que nous avons parlé de vous, sans sçavoir precisément en quels termes. Je n'oublierois pas si tost ce que l'on me diroit de vous, reprit Cleodore en rougissant de dépit d'avoir tessmoigné inutilement qu'elle avoit tant de curiosité de sçavoir ce que Belesis avoit dit elle : apres quoy, chacune se mettant à resver de son costé, elles passerent le reste du soir sans se parler qu'à mots interrompus. Voila donc où en estoient les choses, lors qu'un homme de la plus haute qualité, et de la plus grande richesse, nommé Tisias, devint amoureux de Leonise, aussi bien que Belesis : mais comme il n'estoit pas fort honneste homme, elle ne pouvoit pas raisonnablement tirer grande vanité de cette conqueste. Toutesfois comme elle estoit jeune, et qu'en l'âge où elle estoit, il est difficile que les choses d'un grand esclat ne plaisent pas ; elle ne fut pas marrie qu'un homme de ce rang la pensast à elle : quoy qu'elle n'eust nulle estime pour luy, et qu'elle ne le considerast que pour sa grande naissance ; pour la magnificence de son Train ; et à cause qu'il estoit fort bien avec le Prince de Suse. Ainsi Belesis se trouva encore plus malheureux : parce que depuis que Tisias fut amoureux de Leonise, il estoit presques tousjours chez elle : et l'empeschoit non seulement d'entretenir Leonise, mais le forçoit encore bien souvent de parler à Cleodore, à la quelle il ne pouvoit presques plus que dire. Hermogene avoit aussi sa part à cette fâcheuse avanture : parce qu'il en parloit moins à Cleodore, pour qui sa passion estoit venuë à un point, qu'il n'avoit plus de repos. C'estoit pourtant en vain qu'il luy donnoit des marques de son amour : car cette Personne avoit une affection si constante pour Belesis, que rien ne la pouvoit faire changer : et tout ce qu'elle faisoit en sa faveur, estoit qu'elle n'en parloit pas à Belesis, la croyance où elle estoit que si elle l'eust fait, il seroit arrivé quelque desordre entre eux. Ce qui l'obligeoit d'en user ainsi, estoit que Belesis faisoit semblant d'estre jaloux d'Hermogene : et qu'il feignit mesme à la fin de vivre plus froidement avec son Amy, pour mieux tromper Cleodore. C'est pourquoy elle se contentoit de luy offrir de ne voir plus Hermogene, et de luy nier qu'il fust amoureux d'elle : mais quoy quelle pûst : dire, Belesis qui ne se pleignoit pas pour estre appaisé, luy disoit tousjours qu'il vouloit tascher d'aimer Leonise pour se vanger de Cleodore, comme elle aimoit Hermogene pour se moquer de Belesis et de sa passion. De sorte que Cleodore venant enfin a croire que Belesis estoit effectivement jaloux d'Hermogene, commença de le fuir avec beaucoup de soin : et de le mal traitter estrangement. D'autre part, Belesis n'estoit pas heureux : ce n'est pas qu'il ne connust bien que Leonise l'estimoit, et qu'elle n'estoit pas mesme marrie qu'il l'aimast : mais il avoit si peu souvent occasion de luy parler en particulier, principalement depuis que Tisias en fut amoureux, qu'il n'estoit pas possible qu'il fist un grand progres dans son esprit. Il fit pourtant si bien, qu'il trouva un jour l'occasion de luy parler, sans que Cleodore ny Tisias y fussent, et sans que personne pûst : entendre ce qu'il luy disoit : Belesis ne voulant donc pas perdre des momens si precieux, se mit à luy exagerer la grandeur de sa passion : mais comme Leonise toute douce qu'elle estoit, avoit pourtant je ne sçay quoy d'imperieux dans l'esprit, elle prit la parole : et le regardant d'un air assez malicieux ; en verité Belesis, luy dit elle, je ne sçay comment vous avez la hardiesse de vouloir me persuader que vous m'aimiez, dans la mesme temps que tout le monde sçait que vous aimez tousjours Cleodore. Si je pouvois abandonner Cleodore, sans abandonner Leonise, reprit Belesis, tout le monde seroit bientost desabusé : car je vivrois de façon avec elle, que je ne laisserois pas lieu de douter que je n'en serois plus amoureux : quoy que je ne perdisse pourtant pas le respect que je dois à une Personne de son merite et de sa vertu. Mais puis que mon destin veut que je ne puisse vous dire veritablement que je vous aime, qu'en faisant semblant de l'aimer encore : il y a sans doute beaucoup d'injustice dans l'esprit de la belle Leonise, de me reprocher une chose que je ne fais que pour l'amour d'elle. Je m'en vay vous en dire une que vous faites, repliqua t'elle, où a mon advis vous ne pouvez pas respondre si precisément : car enfin si vous n'aimez plus Cleodore, pourquoy regardez vous eternellement un Portrait que vous avez d'elle, des que vous le pouvez faire sans qu'on puisse voir la Peinture qui est dans la Boiste que l'on vous voir ouvrir si souvent ? Afin de sçavoir precisément ce que je regarde (reprit Belesis en montrant cette Boiste à Leonise, et en la luy faisant ouvrir à elle mesme) voyez le je vous prie : et jugez apres cela, si je suis coupable de prendre plaisir à voir cette Peinture. Alors Leonise prenant cette Boiste, et l'ouvrant du costé que Belesis la luy presenta, fut estrangement surprise de voir qu'au lieu d'y trouver la Peinture de Cleodore, comme elle l'avoit creû, elle y trouva la sienne. Ha Belesis, s'escria t'elle en rougissant, vous estes bien plus criminel que je ne pensois : car enfin je ne trouve nullement bon que vous ayez un Portrait de moy : Belesis craignant alors qu'elle ne voulust pas le luy rendre, reprit sa Boiste si adroittement, qu'elle n'eut pas le temps de s'y opposer. Je vous demande pardon Madame, luy dit il, de mon incivilité : mais je suis si malheureux, que je dois craindre de perdre la seule consolation que vostre rigueur me laisse. Ne vous y abusez pas, dit Leonise, car ce n'est pas mon dessein de vous la laisser, et de m'exposer au danger que l'on croye que je vous ay donné mon Portrait : je ne suis pas assez vain, reprit Belesis, pour me vanter d'avoir reçeu cette grace de vous : et vous devez croire qu'un homme qui cacheroit tres soigneusement une veritable faveur, s'il l'avoit reçeuë, ne dira pas faussement que vous luy ayez accordé celle de luy donner vostre Portrait. Vous n'avez pourtant pas esté si discret, repliqua Leonise, que je n'aye sçeu que vous aviez celuy de Cleodore : il est vray, respondit Belesis, mais il faut que vous l'ayez apris parla Soeur d'Hermogene : qui ne l'auroit jamais sçeu elle mesme, si je ne vous avois jamais aimée : car ce n'a esté que par cette raison que l'en suis, devenu moins soigneux, et qu'il m'est arrivé de l'esgarer une fois. Ha Belesis, interrompit Leonise, je ne veux point que mon Portrait soit entre les mains d'un homme accoustumé à les perdre ! Jusques icy, repliqua t'il, je n'en ay point encore perdu : puis que cela est, reprit Leonise, vous avez donc encore celuy de Cleodore ? Il est vray, dit il, et ce n'est que par son moyen que j'ay quelquesfois le plaisir de voir le vostre, mesme en sa presence, Leonise ne comprenant pas alors trop bien ce que Belesis luy vouloir dire, le força de s'expliquer : et de luy aprendre aussi, comment il avoit eu sa Peinture. Belesis luy dit donc, que sçachant qu'elle s'estoit fait peindre, pour envoyer son Portrait à quelques Parent qu'elle avoit dans la Province qu'elle avoit quittée, il avoit suborné le Peintre : en suitte il luy fit voir que la Boiste de Portrait qu'il portoit estoit double, quoy qu'elle ne le parust pas : et qu'ainsi la Peinture de Cleodore y estoit aussi bien que celle de Leonise. De sorte que par ce moyen, Belesis regardoit bien souvent le Portrait de sa nouvelle Maistresse, en des temps où la pauvre Cleodore croyoit que c'estoit le sien : parce qu'elle en connoissoit la Boiste ; et que de plus Belesis, pour la mieux tromper, luy laissoit quelquesfois effectivement voir son veritable portrait, afin qu'elle creust que c'estoit ce qu'il regardoit si souvent : car encore que Belesis aimast éperdûment Leonise, il craignoit et respectoit encore Cleodore. Leonise aprenant donc cette fourbe, fit tout ce qu'elle pût pour obliger Belesis à remettre entre ses mains le Portrait qu'il avoit d'elle : mais elle ne pût jamais l'y faire resoudre, quoy qu'elle luy pûst dire. Si bien que voulant trouver sa seureté de quelque façon que ce pûst estre ; et voulant aussi contenter une curiosité qu'elle avoit il y avoit long temps ; ou esprouver du moins la vertu de Belesis : enfin Belesis (luy dit elle apres beaucoup d'autres choses) je ne puis croire que vous m'aimiez, ny me resoudre à laisser mon Portrait entre vos mains, qu'à une condition : qui est, que vous remettiez entre les miennes, toutes les Lettres que vous avez de Cleodore : et mesme son Portrait : car sans cela, je vous declare que je croiray que vous ne m'aimez point ; que vous aimez tousjours Cleodore ; et que vous ne portez ma Peinture qu'afin de mieux cacher la sienne. Tout ce que vous me dittes est si injuste, reprit Belesis, que je veux m'imaginer que vous ne voulez pas que je le croye : joint que ce que vous voulez n'est pas mesme possible : car enfin Cleodore ne m'a jamais fait l'honneur de m'escrire : et pour son Portrait, je l'ay certainement eu par adresse aussi bien que le vostre : et par consequent je serois peu sincere, si je voulois le faire passer pour une faveur. Si cela est, dit Leonise en riant, vous ne devez ce me semble pas trouver si estrange que je ne face pas plus pour vous, que ce qu'a fait Cleodore : car je ne pretens pas estre moins severe qu'elle. Mais apres tout, adjousta Leonise, je sçay de certitude que le Portrait que vous avez de Cleodore, vous l'avez eu de sa main : et je sçay aussi que vous avez cent Lettres d'elle. Si cela est, reprit Belesis, soyez donc aussi douce que Cleodore : je verray ce que je devray estre, reprit elle, quand vous m'aurez accordé ce que je vous demande. Je dois sans doute vous accorder toutes choses, repliqua Belesis, excepté ce qui pourroit me faire perdre vostre estime : car pour cela, Madame, l'amour que j'ay pour vous n'y pourroit jamais consentir : c'est pourquoy ne trouvez pas s'il vous plaist mauvais que je vous refuse ce que vous desirez de moy. Car conment pourriez vous confier jamais à ma discretion la plus legere faveur, si j'allois seulement vous advoüer d'en avoir reçeu quelqu'une de Cleodore ? C'est bien assez Madame, luy dit il, que je l'abandonne pour vous, sans la trahir encore si laschement : aussi ne crois-je pas que vous ayez fait reflection sur ce que vous m'avez demandé. Veritablemcnt, adjousta t'il en sous-riant, si vous me disiez que vous voulez sçavoir precisément jusques à quel point elle m'a favorisé, afin d'aller encore plus loin qu'elle n'auroit esté : en ce cas là, je pense que je suposerois des Lettres, et que j'enventerois mille mensonges avantageux pour moy : mais comme je sçay bien que quand j'aurois effectivement reçeu mille faveurs de toutes les Belles qui sont au Monde, vous ne m'en seriez pas plus favorable ; ne m'obligez pas s'il vous plaist à vous dire des faussetez : et si vous voulez que je vous raconte quelque chose de ce qui c'est passé entre Cleodore et moy, souffrez Madame que ce soit sa rigueur et sa cruauté : afin que vous exagerant les maux qu'elle m'a fait souffrir, vous vous resolviez à estre plus douce qu'elle, et à me rendre moins malheureux. L'exemple, reprit malicieusement Leonise, est une chose qui touche puissamment mon esprit : c'est pourquoy si vous ne m'entretenez que des rigueurs de Cleodore, il pourra estre aisément que j'auray pour vous les mesmes sentimens que vous m'aprendrez qu'elle aura eus. Si je pensois que ce que vous dittes fust vray, repliqua Belesis, je ferois ce que je vous ay desja dit : mais je sçay que vous estes trop raisonnable pour parler comme vous faites, et parler sincerement. Car enfin quand il seroit vray que Cleodore m'auroit escrit obligeamment, et que j'aurois encore ses Lettres, je ne devrois pas vous les donner : un Amant doit sans doute obeir aveuglément à la Personne qu'il aime : mais non pas, comme je l'ay desja dit, lors qu'on obeïssant il s'expose à perdre son estime. Il est pourtant certaines choses, reprit Leonise, qu'une Maistresse pourroit vouloir, qui en ne meritant pas son estime, pourroient neantmoins meriter son affection : et je ne sçay si celle que je veux de vous, n'est point de ce nombre là. Car encore que je sois contrainte d'advoüer, qu'il est plus beau d'en user comme vous faites, que si vous en usiez autrement : je ne laisse pas de connoistre qu'il n'est pas si obligeant : puis qu'apres tout, vous ne pouvez me refuser que par deux raisons : l'une parce que vous ne vous fiez pas à ma discretion et l'autre parce que peut-estre vous voulez tousjours estre en termes de renoüer avec Cleodore : et lequel que ce soit des deux, il n'est assurément pas Fort avantageux pour moy. l'advoüe, dit Belesis, que quelque discrette que vous soyez, je ne croy point que je fusse obligé de vous confier rien qui pûst nuire à une Personne que j'aurois aimée, et qui ne m'auroit pas haï : car enfin si je le faisois, je vous donnerois un si bel exemple d'indiscretion, que j'aurois lieu de croire que vous pourriez n'estre pas plus discrette que j'aurois esté discret, sans me donner un juste sujet de pleinte. Mais Madame, quant à ce que vous dittes que peut-estre je veux garder tout ce que vous vous estes imaginé que j'ay entre les mains, pour estre tousjours bien avec Cleodore : j'ay à vous dire, que si vous le voulez, je ne luy parleray plus, ny mesme ne la regarderay plus. J'iray si vous le souhaitez, jusques a l'incivilité pour elle : mais non pas s'il vous plaist jusques à la trahison. Ne croyez pas toutesfois, reprit il, que je parle de cette sorte parce que la passion que j'ay pour vous n'est pas assez violente : car d'ans le mesme temps que je vous refuse ce que vous desirez de moy, je vous offre de faire pour vostre service les choses du monde les plus difficiles. A ces mots, Leonise interrompit Belesis, c'est assez, luy dit elle, c'est assez esprouvé vostre vertu : mais afin que vous n'ayez pas moins bonne opinion de la mienne que j'ay de la vostre, sçachez Belesis que si vous m'eussiez accorde ce que je vous demandois avec tant d'empressement, je ne me serois jamais confiée à vous de la moindre chose : mais puis que vous m'avez resisté avec une si sage opiniastreté, et que vous m'avez refusé le Portrait de Cleodore, je consens que le mien vous demeure, quoy que vous l'ayez dérobé. En prononçant ces dernieres paroles, Leonise se teut en rougissant : et je ne sçay si Belesis ne se fust hasté de luy rendre grace, si elle n'eust point diminué le sens obligeant de ce qu'elle venoit de luy dire. Mais il sentit si promptement la joye que luy donna un consentement si avantageux, que les paroles de Leonise ne fraperent pas plustost son oreille, qu'elles toucherent son coeur ; et que sa bouche s'ouvrit pour la remercier. Quoy que vous ne fassiez, luy dit il, que consentir à une chose que vous ne pourriez empescher, je ne laisse pas de vous estre infiniment redevable de ce que vous voulez bien que je puisse desormais regarder comme un present, et non pas comme un larcin, ce que j' avois dérobé : je suis mesme assuré, adjousta t'il, que je trouveray que vostre Portrait vous ressemblera mieux qu'il ne faisoit : estant certain que les trois ou quatre paroles que vous venez de dire en ma faveur, flattent si doucement mon imagination, que je ne doute point que je ne sois cent fois plus heureux que je n'estois, lors que je regarderay cette admirable Peinture. De grace Belesis, dit Leonise, ne me remerciez pas tant, de peur que je ne croye vous avoir trop accordé, et que je ne m'en repente : il faut donc que je renferme ma reconnoissance dans mon coeur, dit Belesis, et que je me contente de vous monstrer mon amour. Apres cela Leonise voulut voir son Portrait avec un peu plus de loisir : de sorte que Belesis luy ayant redonné, il eut la satisfaction de le reprendre des mains de sa chere Leonise sans luy faire de violence ; ce qui ne luy causa pas moins de joye, que si elle le luy eust effectivement donné. Mais auparavant, il luy fit remarquer, par la difference des Fermoirs, quel estoit le costé où estoit le Portrait de Cleodore : afin que lors qu'elle le surprendroit en ouvrant cette Boiste, elle pûst tousjours connoistre que c'estoit le sien qu'il regardoit. Car encore que ce ne soit pas la coustume de ceux qui ont des Portraits des Personnes qu'ils aiment, de les regarder en leur presence, il n'en estoit pas ainsi de Belesis : puis que soit qu'il ait aimé Cleodore ou Leonise, ç'a tousjours elle avec des transports d'amour si grands, et des sentimens si particuliers, qu'il eust voulu les voir en tous lieux, et en cent manieres differentes. Aussi n'estoit il jamais plus satisfait, que lors qu'il voyoit Leonise dans un grand Cabinet qu'avoit sa Tante, où il y avoit aux quatre faces quatre grands Miroirs d'acier bruni : parce que de quelque costé qu'il se tournast, il voyoit tousjours Leonise, et mesme plusieurs Leonises : du moins parloit il ainsi, quand il m'exageroit sa passion. Il ne faut pas donc s'estonner de la precaution qu'il prenoit avec elle : car il luy arrivoit souvent de ragarder sa Peinture, encore qu'il fust dans la mesme Chambre où elle estoit. Voila donc, Seigneur, en quels termes en estoit Belesis avec elle : cependant la pauvre Cleodore croyant que l'amour d'Hermogene estoit la veritable cause de la façon d'agir de Belesis, prit une ferme resolution de le prier de ne la voir plus : voyant que toutes les rudesses qu'elle luy faisoit ne le rebutoient pas. Comme elle connoissoit qu'il estoit fort sage, et qu'elle n'ignoroit pas qu'il avoit sçeu la plus grande partie de ce qui c'estoit passé entre elle et Belesis, elle creût qu'il valoit mieux luy parler avec sincerité : si bien que l'ayant trouvé dans la Chambre de sa Tante, un jour qu'elle estoit occupée à parler à d'autre monde, elle se mit à 1 entretenir. Cependant comme il y avoit desja quelque temps qu'elle le fuyoit ; Hermogene fut ravy de voir un changement si avantageux pour luy : il est vray que la joye ne fut pas long temps dans son coeur, car à peine eut elle ouvert la bouche, qu'il connut qu'il alloit avoir plus de sujet de se pleindre de Cleodore, que de la remercier. De grace, luy dit elle, ne murmurez point de la priere que je m'en vay vous faire : et prenez s'il vous plaist la confiance que je vay prendre en vous, pour la plus grande marque d'estime et d'affection, que vous puissiez jamais recevoir de moy. Au nom des Dieux Madame, interrompit Hermogene, ne me demandez rien que je sois contraint de vous refuser : si je pensois estre refusée, dit elle, je ne vous demanderois pas ce que je m'en vais vous demander : mais me confiant en vostre sagesse, j'espere que vous me ferez la faveur de m'accorder ce que je veux de vous. Mais Madame, reprit Hermogene, que pouvez vous vouloir de moy davantage, que ce que je vous ay donne ? Je veux, luy dit elle, que pour certaines considerations qui me regardent, vous ne vous attachiez plus tant à me voir ny à me parler. Ha Madame, repliqua t'il, vous me demandez ce qui n'est pas en mon pouvoir de vous accorder ! mais Madame, adjousta t'il, est-ce là une marque d'estime et d'affection ? C'en est une sans doute, reprit elle, car si je n'avois pas voulu garder quelque mesure aveque vous, je vous aurois banny sans vous en parler : c'est pourquoy il me semble que vous devez me sçavoir quelque gré de ma façon d'agir. Si vous me vouliez bannir, reprit il, parce que la Personne qui a pouvoir sur vous ne trouveroit pas bon que j'eusse l'honneur de vous voir ; ou parce que ma passion feroit trop de bruit dans le monde, j'advoüe que je pourrois en me flattant donner quelque sens à ce que vous faites, qui me seroit avantageux : mais aimable Cleodore, je comprens bien que vous ne m'esloignez de vous, que pour en raprocher Belesis. Je vous demande pardon ('adjousta t'il, voyant que Cleodore rougissoit de ce qu'il venoit de dire) de la liberté que je prens de vous parler avec tant de sincerité : mais le pitoyable estat où je me trouve, doit ce me semble me servir d'excuse aupres de vous. Cependant, poursuivit Hermogene, j'ay à vous dire que quand ce ne seroit que pour rapeller ce trop heureux Belesis, pour lequel vous me voulez chasser, vous devez souffrir que je vous aime, et le souffrir mesme agreablement : car Madame, si la jalousie ne le ramene, rien ne le ramenera. Ainsi soit que vous me consideriez, ou que vous ne consideriez que vous, il faut s'il vous plaist me laisser vivre comme j'ay commencé : non Hermogene, repliqua Cleodore, ne vous obstinez pas à me refuser : et contentez vous que je ne me fâche point de ce que vous venez de me dire. Je veux mesme vous advoûer (adjousta t'elle en portant la main sur ses yeux, et en détournant un peu la teste, pour cacher la rougeur de son visage) que la jalousie de Belesis commence de me facher : principalement parce qu'elle fait connoistre sa folie, à des gens qui n en amoient peutestre jamais rien sçeu sans cela. De grace Madame, interrompit Hermogene, n'entreprenez point de me déguiser la verité : et souvenez vous s il vous plaist, que Cleodore estant ma Maistresse, et que Belesis ayant tousjours esté mon Amy ; il n'est pas possible que je ne sçache à peu prés les choses comme elles sont. Vous douiez encore adjouster, reprit elle, que Belesis estant vostre Rival, vous ne pouvez manquer d'estre son Espion. C'est, repliqua Hermogene, que Belesis agissant presentement plus comme Amant de Leonise, que comme Amant de Cleodore, il ne s'est pas presenté à mon imagination comme estant mon Rival. Quoy qu'il en soit Hermogene, reprit elle, ne me refusez pas ce que je vous demande : et ne me forcez point à vous bannir avec esclat. Mais Madame, repliqua t'il, s'il estoit vray que Belesis fust amoureux de Leonise, seroit il juste de traitter Hermogene comme vous le voulez traitter ? Il le seroit sans doute, respondit elle, car j'aurois tant d'horreur pour tous les hommes, que je ne pourrois pas manquer d'en avoir pour vous. La vangeance, reprit il, seroit pourtant une douce chose : je l'advoüe, repliqua Clodore, mais il ne faut pourtant jamais se vanger sur soy mesme, en se voulant vanger d'autruy. Et puis Hermogene, adjousta t'elle, vous avez trop de bonnes qualitez, pour devoir l'affection qu'on auroit pour vous, à la haine que l'on auroit pour vostre Rival : c'est pourquoy il vaut mieux que vous alliez chercher quelque meilleure fortune. Non non Madame, reprit il, je ne suis pas de ces gens delicats et difficiles, qui veulent que l'on songe exactement de quelle main on leur offre des presens : car pourveû que vous m'aimiez, je ne songeray point si ce sera par vangeance ou par inclination. Apres tout Hermogene, interrompit Cleodore, je veux estre obeïe : encore est ce quelque grace que vous me faites, reprit il, de me commander absolument, apres avoir commencé de me prier. Il est vray, dit elle, mais pour faire que je ne me repente pas de vous l'avoir accordée, faites donc precisément ce que je veux. Hermogene voyant avec quelle fermeté Cleodore luy parloit, creut qu'il ne faloit pas luy resister absolument : de sorte que pour gagner temps, afin d'executer un dessein qu'il avoit, il la conjura de luy vouloir accorder six jours seulement : à la fin desquels il luy demandoit une heure d'audience. Comme Cleodore estimoit fort Hermogene, elle luy accorda ce qu'il vouloit, et ils se se parerent de cette sorte : Cleodore esperant que dés qu'elle auroit banny Hermogene, Belesis reviendroit à elle ; et Hermogene esperant aussi, que des qu'il auroit obtenu de Belesis une chose qu'il luy vouloit demander, il seroit changer de dessein à Cleodore. Pour cét effet, il fut le chercher à l'heure mesme : et par bonheur pour luy, il le trouva qu'il venoit de r'entrer dans sa Chambre. Il ne le vit pas plustost, que Belesis vint au devant de luy, pour luy rendre grace de ce qu'il avoit si fort occupé Cleodore ce jour là, qu'elle n'avoit point esté aupres de Leonise, qu'il avoit entretenuë avec un plaisir extréme. Je suis ravy, luy dit Hermogene, de pouvoir contribuer quelque chose à vostre felicité : mais mon cher Belesis, luy dit il en l'embrassant, il faut que vous faciez aussi quelque chose pour tascher de m'empescher d'estre malheureux. Il n'est ce ne semble pas besoin : reprit Belesis, de me faire une conjuration si forte : car pouvez vous douter que je ne face pas tout ce que je pourray pour vostre service ? Tout à bon Hermogene, poursuivit il, vostre procedé m'offence estrangement : puis que selon moy, il n'est point permis de faire de prieres à ses veritables Amis : suffisant sans doute de leur faire sçavoir le besoin que nous avons d'eux, pour les obliger à nous servir. Parlez donc le vous en conjure et me dittes promptement ce qu'il faut que je face pont vous. Il faut, repliqua Hermogene, puis que vous ne voulez pas qu'on vous prie, que vous me permettiez de faire sçavoir à Cleodore que vous ne l'aimez plus, et que vous aimez effectivement Leonise. Ha Hermogene, reprit Belesis, il n'y a pas encore assez long temps que je suis inconstant, pour pouvoir me resoudre à paroistre tel aux yeux de Cleodore ! Et puis à quoy bon de luy descouvrir mon crime ? si c'est, adjousta t'il, que vous soyez las de l'entretenir si souvent ; et que vous soyez ennuyé d'estre tousjours en un lieu où vous n'avez point d'attachement ; j'aime encore mieux que vous cessiez de voir Cleodore sans luy rien dire, que d'aller luy aprendre ce qu'elle ne sçaura que trop tost. Non non, luy dit Hermogene, vous ne comprenez pas le sens de mes paroles : et pour vous l'expliquer, poursuivit il, sçachez cruel Amy que vous estes, qu'en vous deschargeant des fers que la belle Cleodore vous faisoit porter, vous m'en avez accablé : et qu'enfin vous n'avez jamais tant aimé cette belle Personne que je l'aime : puis que je ne la quiterois pas pour mille Leonises comme la vostre. Quoy Hermogene (reprit Belesis avec precipitation, et avec estonnement) vous aimez Cleodore ! ouy, repliqua t'il, je l'aime : et je loüe les Dieux de ce que vous ne l'aimez plus, et de ce que vous estes en estat de me pleindre et de m'accorder la permission que je vous demande. Belesis voyant qu'Hermogene parloit serieusement, n'eut pas lieu de douter de la verité de ses paroles : mais ce qu'il y eut d'estrange, fut qu'il en parut si surpris, qu'il fut quelque temps à se promener sans parler : de sorte qu'Hermogene s'estonnant de le voir si interdit, continua de le presser de luy permettre de faire sçavoir son inconstance à Cleodore. Car enfin, luy dit il, si vous faites cét effort sur vous mesme en ma faveur, vous y gagnerez aussi bien que moy : puis que Cleodore ne pretendant plus rien à vostre affection, ne vous tourmentera pas comme elle fait. Si son affection, reprit il, ne me tourmentoit plus, sa haine me tourmenteroit : c'est pourquoy je vous prie de ne luy dire jamais positivement que je ne l'aime plus. Il en rejaliroit mesme quelque chose sur Leonise, adjousta Belens : ainsi vous augmenteriez mes malheurs, sans diminuer les vostres : car je ne voy pas quel avantage vous pourriez tirer, quand Cleodore sçauroit avec certitude que je suis amoureux de Leonise. Puis qu'il faut le dire, repliqua t'il, c'est que Cleodore qui vous croit jaloux de moy, et qui s'imagine que vous feignez d'aimer Leonise pour luy faire dépit, vous aime encore mille fois plus qu'elle ne doit : de sorte que quelque passion que j'aye pour elle, je suis assuré que je ne toucheray jamais son coeur, que je ne vous en aye chassé. Obligez la si vous pouvez à me haïr, parce qu'elle vous aimera trop, repliqua Belesis ; mais de grace ne songez pas à vous en faire aimer, parce qu'elle me haïra, Il me semble, dit Hermogene en sous-riant, que cette delicatesse est un peu chimerique : car enfin vous aimez Leonise, ou vous ne l'aimez pas : si vous ne l aimez pas, il faut me dire positivement que vous aimez tousjours Cleodore, et que vous voulez estre mon ennemy, puis que je suis vostre Rival : mais si au contraire vous aimez Leonise, je ne voy pas pourquoy vous faites difficulté de me permettre de dire une chose à Cleodore, qui me peut servir aupres d'elle, et qui vous delivrera sans doute de son affection : car je suis persuadé, que quand ce ne seroit que pour se vanger, elle m'en traitera moins mal. Cependant afin de ne vous déguiser rien, si vous ne m'accordez ce que je dis, elle voudra que je ne la voye plus, et que je ne l'aime plus : et alors Hermogene raconta à Belesis ce qui c'estoit passé entre Cleodore et luy. Pendant qu'il parloit, il remarqua une agitation estrange dans son esprit, quoy qu'il n'en comprist pas bien la raison : si ce nestoit la honte qu'il avoit d'estre connu pour inconstant. Mais enfin (luy dit il, apres luy avoir tout raconté) il faudra bien que Cleodore vienne un jour à sçavoir que vous ne l'aimez plus, et que vous aimez Leonise : cela estant, ne vaut il pas mieux qu'elle le sçache, aujourd'huy que cela me peut servir à quelque chose, que d'attendre que cela ne me puisse servir à rien ? Plus vous cacherez vostre crime, adjousta t'il, et plus vous serez criminel : c'est pourquoy souffrez je vous en conjure, que je tasche de gagner ce que vous avez voulu perdre. Considerez, pour ne me refuser pas, que c'est vous qui estes cause que j'aime Cleodore : puis que sans vous je ne l'aurois jamais veuë si particulierement que j'ay fait. Je l'avois veuë toute ma vie sans l'aimer : je l'aurois encore veuë de mesme le reste mes jours : mais ayant eu la complaisance de m'attacher à la voir pour vos interests, et en estant devenu amoureux, il est ce me semble juste que vous faciez tout ce que vous pourrez pour soulager le mal que vous m'avez causé. Je voudrois le pouvoir faire, repliqua Belesis fort interdit, mais je vous avoüe qu'il m'est impossible d'obtenir de moy, de vous permettre de descouvrir mon crime à Cleodore. De plus, adjousta t'il, ne considerez vous point, que n'estant pas encore tout à sait bien avec Leonise, il pourroit estre que Cleodore venant à sçavoir la verité, m'y rendroit cent mauvais offices ? c'est pourquoy quand j'aurois à vous permettre ce que vous desirez, ce ne seroit que lors que j'aurois absolument gagné le coeur de Leonise. Mais durant que vous ferez cette conqueste, reprit Hermogene, que voulez vous que je devienne ? Cleodore dans six jours ne voudra plus que je luy parle, et ne voudra plus que je la voye : songez de grace, adjousta t'il, ce que vous feriez, si vous estiez à ma place. Je n'en sçay rien, repliqua Belesis, mais je sçay bien que je ne sçaurois vous permettre de descouvrir mon crime à Cleodore. Mais aussi, reprit il, pourquoy en estes vous devenu amoureux ? ne sçaviez vous pas tout ce que je vous avois dit de son humeur ? Que ne vous faisiez vous sage à mes despens, et que ne le devenez vous encore ? Croyez moy, adjousta t'il, au lieu de tascher de toucher son coeur, taschez de dégager le vostre, d'une servitude si penible : plus vous seriez bien avec Cleodore, plus vous auriez d'inquietude : et quand je ne considererois que vous en cette rencontre, je devrois tousjours vous refuser ce que vous desirez que je vous accorde. Non non Belesis, interrompit Hermogene, nous ne douons pas servir nos Amis selon nostre goust, mais selon le leur : et quand j'ay commencé de feindre d'estre amoureux de Cleodore, je n'ay pas raisonne si sagement que vous, quoy que j'eusse peut-estre plus de sujet de le faire que vous n'en avez. Cependant puis qu'en feignant de l'aimer, je l'ay aimée effectivement, je ne voy pas que vous deviez vous obstiner à ne vouloir point ce que je veux. Hermogene eut pourtant beau parler, il ne persuada pas Belesis : qui n'ayant point de bien puissantes raisons pour pretexter le refus qu'il luy faisoit, employa ses prieres avec ardeur, pour l'empescher de dire à Cleodore qu'il ne l'aimoit plus, et qu'il aimoit Leonise.

Histoire de Belesis, d'Hermodore, de Cleodore et de Leonise : Hermogene amoureux de Cleodore


Apres que cette contestation eut duré tres long temps, ces deux Amis se separerent en se pleignant l'un de l'autre : il est vray qu'ils s'en pleignirent ce jour la, sans aigreur : et qu'ils se parlerent tousjours comme des gens qui esperoient de s'entre-persuader ; mais apres qu'ils se furent separez, ils sentirent mieux qu'ils ne faisoient auparavant, l'inquietude que cette bizarre rencontre leur donnoit. Hermogene fut si pressé de la douleur qu'il eut de voir que Belesis luy refusoit la seule chose qui pouvoit luy servir aupres de Cleodore, qu'il vient me raconter tout ce qui luy estoit arrivé : m'exagerant l'injustice du refus que Belesis luy avoit fait, avec des paroles qui me firent aisement connoistre la grandeur de sa passion. Mais afin que je n'ignorasse rien de ce qui les regardoit, le lendemain au matin Belesis sçachant que j'estois leur Amy commun, vint aussi me dire tout ce qui luy estoit advenu, et me prier de faire tout ce que je pourrois, pour empescher Hermogene d'aller aprendre à Cleodore qu'il la trompoit : de sorte qu'estant le confident de tous les deux, et leur estant fidelle à l'un et à l'autre, je me servois de la connoissance que j'avois de leurs veritables sentimens, pour empescher qu'ils ne se broüillassent : taschant de mesnager leur esprit, et de faire qu'ils ne se pleignissent, du moins l'un de l'autre qu'avec civilité. La chose n'en pût pourtant pas demeurer en ces termes là comme vous le sçaurez bientost : cependant Belesis ne se trouva pas peu embarrassé, lors qu'il fut chez la Tante de Cleodore et de Leonise : car lors qu'il ne parloit point à cette derniere, il n'estoit pas content : et lors qu'il voyoit Hermogene parler à Cleodore, il ne pouvoit l'endurer : s'imaginant tousjours qu'il alloit luy descouvrir son inconstance, malgré toutes ses prieres. Si bien que pour differer du moins ce malheur qu'il aprehendoit, sans sçavoir pourtant precisément pourquoy il le craignoit si fort ; il quittoit quelquefois Leonise, et alloit interrompre Hermogene et Cleodore, et se mesler dans leur conversation : pretextant la chose aupres de Leonise le mieux qu'il pouvoit. Cleodore de son costé, voyant que Belesis estoit si interdit et si inquiet, et qu'il parloit pourtant plus à elle qu'il n'avoit accoustumé depuis quelque temps, expliquoit toutes ses inquietudes à son avantage : et pensoit qu'il estoit toujours fort amoureux d'elle. D'autre part, Hermogene voulant profiter de tout, disoit quelquesfois bas à Cleodore, quand il en pouvoit trouver l'occasion, que si elle vouloit bien rapeller Belesis, il faloit qu'elle ne bannist pas Hermogene. Mais pour Leonise, elle ne sçavoit que penser de 1 inquietude de Belesis : et faisoit du moins ce qu'elle pouvoit, pour ne perdre pas ce qu'elle avoit fait perdre à Cleodore. Enfin Seigneur, je pense pouvoir assurer, que je vy cette fois là ce que l'on n'avoit jamais veû auparavant, et ce que l'on ne verra peut-estre jamais : je veux dire un homme jaloux sans amour : estant certain que durant quelques jours, Belesis agit avec Cleodore et avec Hermogene, comme s'il eust encore esté Amant de l'une et Rival de l'autre : c'est à dire avec les mesmes changemens de visage ; et les mesmes impatiences, que la jalousie a accoustumé de donner, à ceux qu'elle tourmente le plus. Cependant il disoit tousjours qu'il n'aimoit plus Cleodore, et qu'il aimoit esperdûment Leonise : j'ay bien oüy dire (luy disois-je un soir que je luy demandois conte de ses veritables sentimens) qu'il n'est pas aisé d'estre longtemps fort amoureux sans estre un peu jaloux ; mais je ne pensois pas qu'il fust possible d'estre jaloux sans estre amoureux : et toutefois je vous voy agir de cette sorte. Car enfin vous ne pouvez souffrir qu'Hermogene parle eu particulier à Cleodore ; vous rompez leur conversation quand vous le pouvez ; quand vous ne le pouvez pas, vous les regardez avec des yeux à penetrer jusques au fond du coeur, et à deviner mesme leurs pensées ; et vous en estes si transporté, que vous n'en regardez pas seulement Leonise, quoy que vous soyez aupres d'elle. Que voulez vous que j'y face ? me dit il ; je voudrois que vous escoutassiez la raison, luy dis-je, et que puis que vous n'estes plus amoureux de Clodore, vous ne vous opposassiez point à la passion qu'Hermogene a pour elle : et que de plus, vous luy permissiez de faire tout ce qu'il croiroit luy pouvoir estre utile. Non non Alcenor, me dit il, je ne sçaurois gagner cela sur moy : et par une bizarrerie que je ne puis vaincre, il faut que j'avoüe que je ne puis souffrir non seulement qu'Hermogene aille dire à Cleodore que je la trahis ; mais encore qu'Hermogene l'aime et en soit aimé. Je ne me soucierois ce me semble pas, adjousta t'il, que cent autres personnes l'aimassent : mais pour Hermogene, je ne le sçaurois endurer. Vous estes pour tant plus obligé de le souffrir que d'aucun autre, repris-je ; car il est plus vostre Amy que qui que ce soit. Il est vray, reprit Belesis, et si vous sçaviez la confusion que j'ay de ma folie, vous auriez pitié de moy. Cependant elle est si forte, que je sens bien que je ne pourray jamais ny retourner absolument à Cleodore ; ny trouver bon qu'Hermogene l'aime ; ny abandonner Leonise. Comme nous en estions là, Hermogene entra, qui se mit en ma presence à dire à Belesis, tout ce qu'on peut dire d'obligeant : il luy aprit que les six jours que Cleodore luy avoit donnez devant expirer ce soir là, il venoit le conjurer de luy accorder la permission qu'il luy avoit demandée. Au reste, luy dit il, j'ay une chose à vous dire, auparavant que vous me refusiez pour la derniere fois ; qui est que si contre toute aparence, vous vous estiez repenti de vostre faute, et que vous voulussiez quitter Leonise, et retourner à Cleodore, pour estre aussi fidelle que vous avez esté inconstant ; je vous promets de ne vous demander jamais rien, et de ne luy descouvrir point vostre crime ; vous protestant de plus, de m'esloigner non seulement de Cleodore, mais mesme de Suse. Mais aussi je presens apres cela, que s'il est vray que vous aimiez tousjours Leonise, et que par consequent vous ne pretendiez plus rien à Cleodore ; je pretens, dis-je, que vous me serviez, et que vous ne vous opposiez plus à ce que je veux. Tout ce que vous me dittes est si raisonnable (reprit Belesis, avec une extréme confusion sur le visage) que je meurs de honte d'y respondre aussi extravagamment que je vay faire : mais apres tout Hermogene, si vous m'aimez, vous aurez quelque pitiê de la foiblesse de vostre Amy : et vous m'excuserez enfin si je vous refuse : et si je vous avoüe que je ne pourrois jamais recevoir un plus sensible déplaisir, que de vous voir aimé de Cleodore, quoy que j'aime tousjours Leonise. Je sçay bien, adjousta t'il, qu'il y a de la folie à parler ainsi : mais apres tout, puis que je sens ce que je dis, je pense que je ne dois point déguser mes sentimens : c'est pourquoy c'est à vous qui estes plus sage que je ne suis, à vous accommoder à ma foiblesse. C'est vous, adjousta t'il, qui m'avez amené à Suse, et qui avez causé toutes mes disgraces : c'est donc à vous à les soulager. Il est vray que je vous ay amené à Suse, reprit Hermogene, mais c'est vous qui m'avez fait connoistre particulierement Cleodore : et par consequent c'est donc à vous à soulager mes maux, aussi bien que c'est à moy à soulager les vostres. Apres cela, je me mis à leur parler à tous deux, mais je parlay inutilement : et nous nous deparasmes sans avoir rien avancé ny rien conclu. Et certes il fut avantageux que Belesis ne logeast plus chez Hermogene, comme il y avoit logé au commencement qu'il fut à Suse ; car ils se seroient encore broüillez plus fort qu'ils ne firent. Cependant le pauvre Hermogene se trouva estrangement embarrassé : parce que Cleodore remarquant toutes les inquietudes de Belesis, et croyant qu'il souffroit infiniment pour l'amour d'elle, avoit une envie extréme de pouvoir bannir Hermogene : si bien que le sixiesme jour qu'elle luy avoit accordé ne fut pas plus tost expiré, qu'elle se prepara à luy donner cette heure d'audiance qu'il luy avoit demandée, et qu'elle luy avoit promise. De sorte qu'en faisant naistre l'occasion adroitement dans la Chambre de sa Tante, ils se trouverent tous deux vers des fenestres assez esloignées du reste de la Compagnie, pour pouvoir parler sans estre entendus. C'est pourquoy Cleodore prenant la parole, se mit à le conjurer de commencer de ne luy parler dus avec tant d'attachement : et de se desacoustumer peu à peu d'aller chez elle. Du moins Madame, luy dit il, avoüez moy en me bannissant, que c'est pour Belesis que vous me bannissez : et que si Belesis n'estoit point amoureux de vous, vous ne me banniriez point. Cleodore croyant qu'en effet Hermogene la laisseroit plustost en repos si elle luy parloit sincerement, que si elle luy déguisoit une verité qu'il n'ignoroit pas ; luy dit à la fin avec des paroles assez obligeantes, qu'il estoit vray qu'elle ne seroit pas marrie d'oster à Belesis tout sujet de faire esclatter sa jalousie : et de se pleindre d'elle à des gens qui pourroient en tirer des consequences qui ne luy seroient pas avantageuses : l'assurant que si elle n'eust pas eu quelque sorte de compassion de Belesis, elle ne se seroit pas privée de sa conversation : et se seroit contentée de le prier de regler l'affection qu'il disoit avoir pour elle. Hermogene entendant parler Cleodore avec toute la douceur que peut avoir une Personne qui en bannit une autre, sans la vouloir desobliger absolument, creût effectivement que si elle sçavoit l'inconstance de Belesis, il pourroit peut- estre occuper la place que cét inconstant occupoit dans le coeur de cette belle Personne : de sorte qu'emporté par l'excés de son amour, et voyant qu'il faloit ou quitter Cleodore, ou tascher de la détromper de la croyance où elle estoit, d'estre tousjours aimée de Belesis, afin de faire changer son Arrest dé mort : il se mit à agiter la chose en luy mesme. Comme il avoit tousjours extrémement aimé Belesis, il eut quelque peine à se resoudre de dire ce qu'il sçavoit bien qu'il ne vouloit pas qu'il dist : mais apres tout, s'agissant de toute la felicité de sa vie, l'amour l'emporta sur l'amitié : et d'autant plus, qu'il avoit l'esprit fort aigry contre Belesis. Pendant qu'Hermogene songeoit donc à ce qu'il seroit, Cleodore le regardoit : croyant que tous les divers changemens qu'elle voyoit en son visage, n'estoient causez que par la douleur qu'il avoit d'estre contraint de ne luy parler plus comme à l'ordinaire. Mais à la fin Hermogene faisant un grand effort sur luy mesme, les Dieux me sont tesmoins. Madame, luy dit il, si je n'ay pas une repugnance extréme à chercher quelque remede aux maux que je souffre, en vous aprenant une chose qui vous affligera sans doute : et qui ne me sçauroit estre agreable. Car enfin je sens bien que je ne pourray voir dans vos beaux yeux, la melancolie que vous aurez d'aprendre que Belesis n'est pas digne de l'honneur que vous luy faites, sans en avoir moy mesme infiniment. Mais Madame, quand je ne voudrois pas essayer de faire revoquer le cruel Arrest que vous avez prononcé contre moy, je pense que pour vostre interest seulement, je serois oblige de vous descouvrir ce que je sçay : car je suis persuadé, qu'entre une Maistresse et un Amy, il n'y a point à balancer. Joint aussi que je ne suis plus en termes de choisir, ny de deliberer : puis qu'en l'estat où je suis reduit, il faut que je vous aprenne que Belesis est un inconstant ; que sa jalousie est feinte ; et qu'il est devenu amoureux de Leonise. D'abord Cleodore ne creut point du tout ce qu'Hermogene luy dit : et elle pensa qu'il inventoit ce qu'il luy disoit. Mais comme il n'est rien si aisé que de jetter la defiance dans un esprit amoureux ; elle n'eut pas plustost dit à Hermogene qu'elle ne pouvoit adjouter foy a ses paroles, qu'elle commença pourtant d'y en adjouster. Car insensiblement, apres luy avoir dit qu'elle ne le pouvoit croire : elle vint à luy demander sur quelles conjectures il avoit fondé la creance qu'il avoit ? de sorte que peu à peu, et presques sans sçavoir ce qu'elle disoit, elle demanda encore plus de choses à Hermogene qu'il n'en sçavoit : et il luy en dit aussi plus qu'elle n'en vouloit sçavoir. Neantmoins comme il demeuroit encore quelque doute dans l'esprit de Cleodore, Hermogene luy dit que pour s'esclaircir de cette verité, elle n'avoit qu'à tascher de tirer des mains de Belesis, la Boiste dans laquelle estoit le Portrait qu'il avoit d'elle : afin d'y voir aussi celuy de Leonise. Ha Hermogene, reprit Cleodore, si je puis voir ce que vous dittes, je haïray estrangement Belesis ! vous le verrez sans doute, reprit il, pour peu que vous y aportiez de soin. Mais Madame, adjousta t'il, ce ne sera pas assez que de haïr Belesis, si vous n'aimez encore un peu Hermogene : je vous assure, luy dit elle, que si ce que vous dittes est vray, il ne sera pas aisé que j'aime jamais rien : et j'auray mesme tant de haine pour moy, que je ne seray pas en estat d'aimer les autres, puis qu'à parler sincerement, on n'aime gueres que pour l'amour de soy : mais du moins vous puis-je assurer, que je vous seray eternellement obligée, de m'avoir descouvert la perfidie de Belesis. Comme elle achevoit de prononcer ces paroles, Belesis entra, qui voyant Hermogene et Cleodore separez de la Compagnie, fut droit à eux pour interrompre leur conversation. quoy que Leonise fust dans la mesme Chambre. En y allant, il pensa pourtant s'arrester et changer d'avis : parce qu'il craignoit qu'Hermogene n'eust descouvert son crime à Cleodore : neantmoins comme il avoit desja fait quelque pas, vers l'endroit où ils estoient, il continua d'y aller, avec une esmotion sur le visage, qui fit bien connoistre à Cleodore qu'il n'avoit pas l'esprit tranquile. D'autre part, cette belle Fille n'eut pas peu de peine à se contraindre, et à déguiser ses sentimens : Mais comme il le faloit, afin des s'esclaircir de ce qu'elle vouloit sçavoir, elle se fit une violence estrange, pour parler à Belesis comme elle avoit accoustumé. Elle le reçeut toutesfois avec une civilité contrainte, qui embarrassa fort Belesis : ne sçachant si c'estoit un effet de la connoissance qu'elle avoit de son crime, on si c'estoit que pour luy faire dépit elle le vouloit traitter ainsi. Hermogene estoit aussi tellement interdit, qu'il n'osoit regarder Belesis : c'est pourquoy il n'est pas estrange si ces trois Personnes ne purent durer seules ensemble : et si elles se raprocherent de la Compagnie, aussi tost que les premiers Complimens furent faits. Cependant Leonise qui avoit veû entrer Belesis, tournoit continuellement la teste pour regarder s'il parloit à Cleodore : mais comme elle vit qu'ils ne se disoient presques rien, et qu'ils venoient où elle estoit, le dépit qu'elle avoit eu en diminua. Elle ne laissa pourtant pas de s'en vouloir vanger, conme elle le fit un moment apres : car Seigneur, vous sçaurez que Belesis qui en entrant dans cette Chambre avoit plustost choisi d'aller vers Cleodore que vers Leonise, parce qu'elle estoit seule avec Hermogene ; ne vit pas plustost qu'ils estoient separez, et meslez dans le reste de la Compagnie, qu'il se mit aupres de Leonise, qui pour se vanger, comme l'ay desja dit, le reçeut avec une froideur qui ne le consola pas de tous ses desplalsirs secrets. Car se tournant un moment apres vers Tisias, qui estoit de l'autre costé, afin d'aprendre à Belesis par son experience, quel dépit est celuy de voir preferer un autre à soy ; il ne pût l'obliger à luy parler de tout le reste du jour. Mais pendant que Leonise se vangeoit de cette sorte, Cleodore qui avoit une impatience estrange de s'esclaircir absolument de ce qu'Hermogene luy avoit dit, fit si bien que sans que personne pûst prendre garde qu'elle eust affecté la chose, elle fit que toute la Compagnie prit la resolution de s'aller promener au bord du Fleuve qui passe à Suse : Cleodore n'ayant pas voulu aller à la promenade ordinaire, parce qu'elle n'auroit pas eu la liberté de parler à Belesis comme elle le vouloit. Comme Tisias estoit aupres de Leonise ; et qu'il estoit d'une condition si considerable dans Suse ; que personne ne luy pouvoit disputer la place qu'il vouloit prendre, ce fut luy qui mit Leonise dans le Chariot, où elle fut jusques au bord de l'eau : et qui luy aida aussi à en descendre, lors que toute la Compagnie estant arrivée dans une grande Prairie où il y a quantité de Saules le long de la Riviere, se mit à se promener à pied. Belesis voyant donc qu'il ne pouvoit aider à marcher à Leonise, et voulant aussi empescher Hermogene de donner la main à Cleodore, la luy presenta : quoy que ce ne fust pas de l'air qu'il avoit accoustumé de la luy donner, devant qu'il aimast Leonise. Comme Cleodore avoit eu quelque temps pour se remettre, elle se mit à luy parler avec beaucoup de civilité et de douceur : de sorte que Belesis se rassurant, creut qu'Hermogene ne luy avoit encore rien dit contre luy ; si bien que se souvenant que par le discours de son Amy, il avoit connu que Cleodore l'aimoit tousjours cherement ; il sentoit dans son ame un remords estrange, d'avoir trahy cette belle Personne. Ce n'est pas que de temps en temps, il ne tournast la teste vers Leonise, pour voir comment Tisias l'entretenoit : et l'on peut dire, que son coeur estoit cruellement déchiré. Cependant Cleodore qui avoit un dessein caché, regla son pas de façon, que malgré que Belesis en eust, qui n'osoit pas luy resister, ny la presser d'aller plus viste, elle se separa un peu de la Compagnie : prenant un petit sentier plus prés de la Riviere, afin, disoit elle, d'estre plus à l'ombre de Saules qui la bordoient. Apres avoir marché quelque temps ainsi, sans que Cleodore tesmoignast avoir aucun chagrin dans l'esprit : tout d'un coup levant son voile, et feignant de se regarder dans la Riviere qui estoit extrémement tranquile ; ha Belesis, s'escria t'elle, je pensois que mon Miroir estoit fort mauvais ; quant je me trouve desagreable depuis quelque temps : toutesfois je voy bien qu'il ne l'est pas, car cette Riviere ne me flatte non plus que luy. Belesis ne soupçonnant rien de son dessein, se mit à la contredire : et à lüy vouloir persuader, comme il estoit vray, qu'elle n'avoit jamais esté plus belle : croyant qu'elle ne parloit ainsi, que pour l'obliger à n'en tomber pas d'accord : quoy que ce ne fust pas trop la coustume de Cleodore, d'estre capable de tant de petites foiblesses, dont presques toutes les Belles ne se peuvent deffendre. Belesis estant donc dans ce sentiment là, luy dit, croyant bien la contenter, qu'il ne l'avoit pas trouvée plus belle, le jour qu'il arriva à Suse : je sçay bien du moins, reprit Cleodore, que j'estois un peu moins mal que je ne suis, le jour que je me fis peindre pour vous : et je m'assure adjousta t'elle malicieusement, que si vous voulez regarder mon Portrait, il vous reprochera la flatterie que vous me faites : et me reprochera à moy mesme mon changement. Pour vous montrer (luy dit il, afin de ne luy faire pas voir son Portrait de peur qu'elle ne vist celuy de Leonise) que je vous trouve plus belle que vostre Peinture, je ne veux pas la regarder presentement que je suis aupres de vous : aimant beaucoup mieux vous voir qu'elle. Flatterie à part, luy dit Cleodore, je vous prie de me la montrer : je voudrois bien le pouvoir faire, luy dit il, pour vous faire voir l'outrage que vous vous faites à vous mesme, en parlant mal de vostre beauté : mais je suis si malheureux que je l'ay laissée aujourd'huy dans mon Cabinet sans y penser. En disant cela, Belesis changea de visage, et Cleodore en changea aussi : car elle connut bien qu'il ne disoit pas la verité. Mais pour donner un pretexte à l'esmotion qui paroissoit dans ses yeux malgré elle ; je ne vous avois pas donné mon Portrait, reprit Cleodore, pour le laisser sans y penser : eh de grace, luy dit Belesis fort interdir, ne redevenez pas capricieuse : et ne me condamnez pas pour m'estre mal exprimé. Car enfin je n'ay pas voulu dire que je ne pense point à vous : mais seulement que sans en avoir eu le dessein, j'ay laisse vostre. Portrait dans mon Cabinet. Quoy qu'il en soit, dit elle je ne vous l'avois pas donné pour cela : cependant je vous prie de me le faire voir le plustost que vous pourrez : et de chercher mesme si vous ne l'avez point icy : car comme vous dittes que vous l'avez laissé sans y penser, peut-estre encore que sans y penser vous l'avez sur vous. Belesis s'obstina long temps à ne vouloir pas chercher : disant tousjours qu'il sçavoit bien qu'il ne l'avoit point : mais à la fin craignant de rendre ce qu'il disoit suspect à Cleodore, il fit semblant de voir s'il ne se trompoit pas. Pour cét effet, il regarda parmy des Tablettes qu'il portoit tousjours, comme s'il eust voulu s'esclarcir s'il n'y seroit point : aportant grand soin à ne tirer pas ce qu'il ne vouloit point que Cleodore vist. Mais par malheur pour luy, un des fermoirs de ces Tablettes s'estant acrochée à un tissu de soye et d'or où la Boiste du Portrait de Cleodore estoit penduë, en tirant des Tablettes il la tira aussi : de sorte que Cleodore ne la vit pas plustost, qu'elle la prit sans que Belesis l'en pûst empesher ; car par malheur pour luy, ce cordon se détacha facilement des Tablettes. Cleodore n'eut pas plustost cette Boiste, que craignant que Belesis ne la voulust reprendre, elle la mit dans sa poche : puis se tournant vers luy, une autrefois (luy dit elle sans s'esmouvoir, et faisant semblant de ne s'aperçevoir pas qu'il eust voulu luy dire un mensonge) ne vous fiez plus à vostre memoire. Cependant Belesis se trouva bien embarrassé : car encore qu'il ne creûst pas que Cleodore sçeust que le Portrait de Leonise fust dans cette Boiste aussi bien que le sien, il ne laissoit pas de voir que si elle demeuroit dans ses mains elle le verroit. Ce n'est pas qu'elle ne fust faire de façon, qu'il y avoit quelque peine à ceux qui ne sçavoient pas la chose, de s'aperçevoir qu'elle s'ouvroit des deux costez : mais apres tout, il jugeoit que Cleodore estant soupçonneuse et adroite, s'en aperçevroit aisément, si elle avoit le loisir de la considerer. C'est pourquoy prenant un biais qu'il creut assez fin, il se mit à la conjurer instamment, de luy vouloir rendre son Portrait ; n'osant pas avoir recours à la force, contre une Personne à qui il devoit tant de respect. Je ne sçay toutesfois s'il auroit pû en avoir pour Cleodore en cette occasion : si ce n'eust esté que malicieusement sans qu'il y prist garde, tant il songeoit à ce qu'il luy vouloit dire, elle ne l'eust remené vers la Compagnie, dont ils n'estoient pas fort esloignez. Mais Madame, luy disoit il, vous m'avez demandé vostre Portrait, pour regarder s'il estoit plus beau que vous, que ne le regardez vous donc, afin de vous rendre justice, et de me le rendre tout à l'heure ? Je le regarderay, dit elle, quand je seray dans ma Chambre aupres de mon Miroir : mais comment pensez vous, luy dit il encore, que je puisse passer le reste du jour sans l'avoir ? Puis que vous voyez la Personne que vous aimez (reprit elle avec un sous-rire plus malicieux qu'il ne le croyoit) vous ne devez pas regretter de ne voir point sa Peinture. Promettez moy donc, repliqua t'il, que vous me la rendrez devant que nous nous separions : je vous la rendray peut-estre demain, dit elle ; du moins vous prieray-je de me venir faite une visite dans ma Chambre, pour sçavoir ce que j'en auray trouvé. Apres cela Belesis luy fit cent conjurations : en suitte il luy parla presques avec colere : il s'en falut peu que mesme il n'employast ses larmes aussi bien que ses paroles : mais à la fin il fut contraint de se taire : car Cleodore l'ayant remené, comme je l'ay desja dit, dans la Compagnie, il ne pût plus l'entretenir en particulier. Pour luy en oster mesme toutes les occasions, elle se joignit à Leonise, et' ne la quitta point de tout le reste du jour : je vous laisse à penser, Seigneur, en quelle inquietude estoit Belesis, et quelle impatience estoit aussi celle de Cleodore, de pouvoir estre en lieu où elle pûst s'esclaircir si Hermogene luy avoit dit la verité. Elle fut si grande, qu'elle se pleignit du serain, long temps devant qu'il en fist, afin de faire finir la promenade le plustost qu'elle pourroit : au contraire Belesis croyant trouver quelque remede au mal qu'il craignoit, et trouvant du moins quelque consolation à le differer, faisoit ce qu'il pouvoit pour la faire durer long temps : disant à Cleodore qu'elle estoit peu complaisante, de vouloir que toute une grande et belle Compagnie se privast d'un grand plaisir pour l'amour d'elle. Mais quoy qu'il pûst dire, on se retira d'assez bonne heure : il espera pourtant que quand elle arriveroit chez elle, il pourroit peut-estre la remener jusques à sa Chambre, et la presser encore de luy rendre son Portrait : mais elle demeura malicieusement dans celle de sa Tante, jusques à ce qu'il fust sorty. A peine le fut il, qu'impatient de s'esclaircir de ce qu'elle souhaitoit, et de ce qu'elle craignoit pourtant d'aprendre ; elle fut dans son Cabinet, où elle s'enferma et se mit avec une precipitation extréme, à ouvrir cette Boiste, où d'abord elle ne vit que sa Peinture. Mais comme Hermogene luy avoit assuré si fortement que cette Boiste estoit double, elle se mit à la considerer attentivement : de sorte qu'elle la regarda tant, et la tourna de tant de costez, qu'à la fin lors qu'elle desesperoit de pouvoir trouver par où elle s'ouvroit, elle s'ouvrit tout d'un coup, et luy fit voir le Portrait de Leonise. Elle ne l'eut pas plustost veû, qu'elle le laissa tomber : car elle m'a raconté depuis tout ce qu'elle fit alors. Puis le reprenant un moment apres, elle le regarda encore une fois : en suitte dequoy le jettant sur sa Table, avec autant de colere que de douleur : ha Hermogene. s'escria t'elle, vous n'estes que trop veritable ! et plus taux Dieux que vous l'eussiez esté moins. Quoy perfide Belesis, poursuivit elle en elle mesme, il est donc bien vray que vous estes un inconstant, et que vous m'avez trahie ? Quoy Leonise, adjousta Cleodore, vous ne serez venuë à Suse, que pour me rendre la plus malheureuse personne du monde ? Quoy Hermogene, vous ne m'aurez aimée, que pour me faire sçavoir plustost la fourbe de vostre Amy ? Mais à quoy bon, poursuivit elle, me prendre à Belesis, à Leonise, et à Hermogene, des maux que je souffre ? puis que c'est moy mesme que je dois accuser de toutes mes disgraces. Car en fin (adjousta Cleodore, en s'adressant la parole comme à une tierce personne) à quoy t'a servy d'estre si difficile au choix de tes Amis, si tu as si mal choisi un Amant ? Tu ne pouvois souffrir que quatre ou cinq Personnes en toute la Terre, et de ces quatre ou cinq tu en as preferé une aux autres : cependant c'est justement celle là qui te trahit et qui t'abandonne : toy qui abandonnois tout le monde pour Belesis. Tu avois mesme changé ton humeur pour luy : tu n'estois plus ny fiere ny inégale : et toutesfois il te quitte, et te quitte lors que tu luy estois la plus favorable. Il faloit sans doute, reprenoit elle, le traitter comme on traitte certains Esclaves, qui ne servent bien que lors qu'on les traite mal : où pour mieux dire encore, il ne faloit avoir ny bonté ny rigueur pour luy : car pour nostre repos, il faloir ne le voir du tour. Mais il n'est plus temps de raisonner là dessus, puis qu'il n'est que trop vray que je l'ay veû ; que je l'ay estimé ; et que je l'ay aimé : du moins, adjoustoit elle, sçay-je bien que je ne le verray plus qu'une fois en particulier, pour luy reprocher son infidelité : et je sçay bien encore que je ne l'estime plus. Mais apres tout, poursuivit elle en soupirant, je ne sçay pas si je ne l'aime plus : il me semble que j'ay plus de douleur et de colere que de haine : et que j'ay quelque peine à m'empescher de souhaiter qu'il se repente, le suis pourtant resoluë, quand mesme il se repentiroit, de ne luy pardonner jamais : et de me vanger sur luy, et de son propre crime, et de ma foiblesse. Apres cela Cleodore m'a raconté qu'elle dit encore cent choses, dont elle ne se souvenoit pas mesme precisément : qu'elle forma cent resolutions contraires les unes aux autres : et que tout ce quel amour, la haine, la colere, et la jalousie peuvent inspirer de plus violent, luy passa dant l'esprit. Elle fut mesme si long temps à s'entretenir, que ses Femmes furent contraintes de l'advertir qu'il estoit extraordinairement tard : et que si elle vouloit dormir devant qu'il fust jour, il faloit qu'elle se couchast bientost. Cleodore voulant donc cacher ses chagrins, reprit le Portrait qu'elle avoit jetté sur sa Table avec tant de violence ; et se fut mettre au lict, où elle m'assura n'avoir jamais pû fermer les yeux de toute la nuit. Mais enfin apres avoir bien pensé à ce qu'elle avoit à faire, elle prit la resolution d'employer toute son adresse pour mettre Belesis mal aveque Leonise : et pour faire en sorte que Tisias l'épousast. Toutesfois comme elle ne pouvoit pas faire cette derniere chose toute seule, et qu'elle avoit besoin du secours d'Hermogene, qui pouvoit aisément faire reüssir ce dessein ; elle prit encore celuy de le souffrir, et de se confier à luy de sa vangeance. Comme elle a l'ame fiere, elle estoit dans une apprehension estrange que l'on ne pûst remarquer à ses yeux qu'elle n'avoit point dormy, et qu'elle avoit pleuré : de sorte que faisant un grand effort sur elle mesme, dés que le Soleil parut, elle renferma toutes ses larmes ; elle retint tous ses soupirs ; et tascha de remettre une tranquilité sur son visage, qui n'estoit pas dans ton coeur. Elle voulut mesme ce jour là estre assez parée, et plus qu'elle ne l'estoit le jour auparavant : luy semblant qu'en faisant ce qu'elle avoit accoustumé de faire quand elle estoit gaye, qu'elle la paroistroit davantage. Apres donc qu'elle eut aporté tous ses soins à cacher sa melancolie, elle passa de sa Chambre à celle de Leonise, qui n'en estoit pas fort esloignée : mais comme cette belle Fille ne s'estoit pas levée si matin que Cleodore, elle n'estoit pas encore habillée. Si bien que ne sçachant pas d'où venoit sa diligence ; au lieu de s'accuser de paresse, elle luy fit la guerre de s'estre levée de si bonne heure, luy en demandant la raison avec empressement. Car enfin, luy dit elle, je ne sçay que penser de vous voir si matineuse et si parée : quand vous auriez mesme dessein, adjousta t'elle en riant, de faire quelque nouvelle conqueste au Temple, et que vous seriez assez prophane pour en concevoir la pensée, vous vous seriez encore levée trop tost : puis que quand il seroit vray que vous auriez le taint aussi reposé, et les yeux aussi brillans que si vous aviez dormy dix heures ; du moins suis-je assurée que devant que nous allions au Temple plus de la moitié des boucles de vos cheveux seront desja trop pendantes et trop negligées. Je vous assure (luy repliqua Cleodore, avec un enjouement qui n'estoit pas trop naturel) que pourveû que je vous plaise aujourd'huy, je ne pleindray point la peine que j'ay euë à me coiffer : et que je tiendray toute ma parure bien employée. Car pour des conquestes, adjousta t'elle, je vous jure ma chere Parente, que je ne songe point à en faire : puis qu'au contraire, si l'en avois fait, je chercherois plustost à les perdre. Apres cela, ces deux belles Personnes se dirent encore plusieurs choses de Pareille nature : jusques à ce que Leonise fut achevée d'habiller. Mais lors qu'elle le fut, et que ses Filles furent entrées dans sa Garderobe, Cleodore prenant un visage plus serieux, et voulant luy faire une fausse confidence, pour se vanger de Belesis, je suis bien fâchée, luy dit elle, d'estre contrainte de vous donner une preuve de mon amitié, qui ne vous sera pas agreable : et d'estre obligée de vous reveler tout le secret de ma vie, en un temps, où peut - estre vous ne m'en aurez pas d'obligation. Mais apres tout, estant persuadée que je le dois, je m'y resous sans repugnance : vous supliant seulement de croire, que je n'ay nulle intention de conserver ce que je vous Conseilleray de perdre. Il y a tant d'obscurité pour moyen vos paroles, reprit Leonise, que je n'y sçaurois respondre à propos : et tout ce que je vous puis dire, est que j'ay toute la disposition que vous pouvez desirer que j'aye à expliquer favorablement tout ce que vous me direz : et à reconnoistre comme il faut, la confiance que vous aurez en moy. Cela estant, reprit Cleodore, je vous advoüeray donc (quoy que je ne le puisse faire sans rougir) que long temps devant que Vous arrivassiez à Suse, Belesis s'estoit attaché à me voir, et si je l'ose dire à m'aimer : mais à m'aimer d'une maniere à faire un si grand esclat dans le monde, que je fus contrainte, pour empescher qu'il ne fist beaucoup de choses qui m'eussent pu nuire, d'estre un peu moins severe que je ne l'eusse esté sans cela. Je souffris donc qu'il me dist quelquesfois qu'il ne me haïssoit pas afin qu'il ne l'allast pas dire aux autres : ainsi ayant beaucoup d'estime pour Belesis, et quelque legere reconnoissance de l'affection qu'il avoit pour moy ; je vescus aveques luy dans une assez grande confiance. Voila donc, ma chere Leonise, l'estat où estoient les choses, lors que vous arrivastes icy : mais comme l'amour est une passion difficile à cacher, j'advoüe que j'eus peur que vous ne vous aperçeussiez de celle que Belesis avoit pour moy : car comme je ne vous avois point veuë depuis l'âge de cinq ou six ans, on peut dire que je ne vous connoissois point. De sorte que vos ne pouvez ce me semble pas raisonnablement vous offencer, que je me défiasse de vous en ce temps là : et puis, à vous dire la verité, comme vous n'aviez jamais esté à la Cour, je pensois que vous expliqueriez les choses de cette nature fort criminellement : et que vous ne sçauriez peut-estre pas faire le discernement d'une passion innocente, à une passion déreglée. Si bien que craignant estrangement que vous ne vinssiez à descouvrir l'intelligence qui estoit entre Belesis et moy, je luy declaray que je ne l'aimois pas assez pour m'exposer à ce malheur : et que je voulois absolument qu'il ne me parlast jamais en particulier devant vous. Enfin j'en vins au point, que je ne voulois quasi pas qu'il me regardast quand vous y estiez : car comme j'avois aisément remarqué que vous avez infiniment de l'esprit, je vous aprehenday encore plus quand je vous connus, que je ne vous craignois quand je ne vous connoissois pas : Estant donc dans cette inquietude, et n'ayant pas un attachement aussi fort pour Belesis, qu'il en avoit un pour moy ; je luy dis absolument que je ne voulois plus vivre dans l'aprehension où je vivois : ainsi me voyant presques determinée à rompre aveques luy, plustost que de m'exposer à faire que vous sçeussiez l'intelligence qui estoit entre nous ; il s'advisa de me proposer (afin de me mettre l'esprit en repos, et de vous empescher de descouvrir la verité) de luy permettre de feindre d'estre amoureux de vous. De sorte que ne vous aimant pas en ce temps là, comme je vous aime aujourd'huy, je consentis à ce qu'il voulut : me semblant mesme que c'estoit donner quelque joye à une je une personne nouvelle venue, que de luy donner lieu de croire qu'elle avoit gagné le coeur d'un aussi honneste homme que Belesis. Je vous assure (interrompit Leonise en rougissant, et sans avoir loisir de raisonner sur ce Cleodore luy disoit, voulant seulement nier qu'elle eust esté trompée) que Belesis s'aquitta donc fort mal de sa commission : car il ne m'a jamais dit qu'il m'aimast, et je me suis toujours bien aperçeuë qu'il vous aimoit. Non non Leonise (reprit Cleodore avec beaucoup de finesse) ne me niez pas ce que je sçay aussi bien que vous : et pardonnez moy seulement le consentement que j'ay aporté à la fourbe que Belesis vous à faite. Mais pour vous monstrer que je n'ay jamais eu intention qu'il poussast la chose aussi loin qu'elle a esté, il faut que vous vous donniez la patience de m'escouter : je vous diray donc, qu'en consentant à ce qu'il me proposoit, je luy declaray que je voulois qu'il se contentast de vous dire quelques galanteries : ne voulant nullement qu'il allast vous engager à luy vouloir effectivement du bien : parce qu'alors ce n'eust plus esté une simple tromperie, mais une horrible trahison, dont je ne voulois pas estre capable. Il me promit donc ce que je voulus : et depuis cela je me mit l'esprit en repos : connoissant bien que vous croiyez qu'il avoit quelque affection pour vous : et qu'ainsi vous ne soupçonniez pas qu'il m'eust aimée ; ou que du moins si vous en soupçonniez quelque chose, vous croiyez qu'il ne m'aimoit plus. Au commencement, je m'accoustumay à luy demander ce qu'il vous disoit, et ce que vous luy respondiez : mais à la fin je m'en lassay, et ne m'en informay plus. Ayant remarqué depuis cela qu'il vous parloit beaucoup davantage, j'advoüe ma chere Leonise, que vos yeux m'ont esté redoutables : et que j'ay eu peur que la feinte n'eust cessé d'estre feinte. Je me suis donc resoluë d'en dire quelque chose à Belesis : qui m'a juré plus de mille fois n'avoir jamais eu un moment d'amour pour vous. Et pour me le prouver plus fortement, il m'a non seulement offert de ne vous parler jamais, mais il m'a remis entre les mains tout ce qu'il a eu de vous, jusques à vostre Portrait. En disant cela, Cleodore le fit effectivement voir à Leonise : de vous representer, Seigneur, l'estonnement et le dépit de cette belle Fille, il ne seroit pas aisé : car je luy ay oüy dire à elle mesme, que de sa vie elle n'avoit eu l'esprit si troublé. Ha Cleodore, s'écria Leonise, je n'ay jamais donné mon Portrait à Belesis ! Je le veux croire, reprit elle, mais il n'a pas laissé de me le dire : et ce qui fait que je vous crois d'autant plustost, est que je ne luy avois pas donné le mien. II m'a pourtant dit, reprit Leonise en colere, qu'il le tenoit de vostre main : et non seulement il me l'a dit, mais je pense mesme qu'il l'a dit à Hermogene, car je l'ay oüy dire à sa Soeur. Quoy qu'il en soit, dit Cleodore, j'ay crû que j'estois obligée de remedier au mal que j'avois fait : et de vous détromper absolument. Mais pour vous faire voir, luy dit elle, qu'en vous descouvrant la verité, je ne le fais pas par jalousie ; j'ay à vous dire que j'ay eu l'esprit si choqué du procedé de Belesis, que je me suis resoluë de rompre aveque luy : et d'autant plus que j'ay sçeu par une autre voye, qu'il a encore une intelligence secrette dans Suse, avec une personne de plus haute qualité. C'est pourquoy si vous m'en croyez, et que vous puissiez estre capable de croire les conseils d'une personne qui a consenty au commencement de la tromperie que l'on vous à faite ; vous vous détacherez de luy, comme je m'en veux détacher, et nous ne le verrons jamais. Je sçay bien, adjousta t'elle, que si je regardois la chose comme je la pourrois regarder, j'aurois lieu de me pleindre de vous : puis que par vos propres paroles, vous dittes avoir creû que je ne haïssois pas Belesis : et que cependant vous n'avez pas laissé de l'engager à vous aimer autant qu'il a esté en vostre puissance. Mais comme j'ay fait la premiere faute, je vous pardonne la seconde : m'offrant mesme de vous vanger de Belesis, beaucoup mieux que vous ne vous en vangeriez sans moy. Leonise entendant parler Cleodore comme elle faisoit, ne sçavoit que penser : et n'avoit pas la force de douter de ses paroles, tant elle trouvoit de vray semblance à tout ce qu'elle luy disoit. De sorte que la colere d'avoir esté trompée par Belesis, s'empara si puissamment de son esprit, qu'elle n'en eut presques point pour Cleodore, et qu'elle luy pardonna sans peine. En suitte dequoy, la voulant irriter contre Belesis, elle luy raconta avec exageration, tout ce qu'il luy avoit dit de plus passionné, et de plus obligeant : mais comme elle avoit trop de douleur pour avoir son jugement absolument libre, en voulant irriter Cleodore, elle luy dit pourtant une chose qui pensa un peu l'adoucir. Car comme elle luy disoit combien elle avoit creu fortement que Belesis l'aimoit : je connois pourtant, luy dit elle, que j'avois tort de n'entrer pas en soupçon, un jour que je le pressay de remettre entre mes mains vostre Portrait et toutes les Lettres qu'il avoit de vous : mais le meschant qu'il est, adjousta t'elle, me fit passer le refus qu'il m'en fit, pour un effet de sa discretion et de sa vertu ; et je luy en sçeus si bon gré, que le luy accorday plus de graces ce jour là, qu'il n'en avoit eu de puis que je le connoissois.

Histoire de Belesis, d'Hermodore, de Cleodore et de Leonise : vengeance de Cleodore


Voila donc Seigneur, comment la pauvre Leonise seconda admirablement le dessein qu'avoit Cleodore, de se vanger de Belesis : elle ne fut pourtant pas marrie qu'il eust eu ce respect là pour elle, de ne donner pas ses Lettres à Leonise : mais il estoit si criminel d'ailleurs, que cela ne la fit pas changer d'avis : et elle le regarda comme un homme qui naturellement estoit discret, mais qui ne faisoit pas d'estre inconstant. Elle se mit donc a flatter Leonise, et à la confirmer puissamment dans le dessein de bannir Belesis : cherchant ensemble quel pretexte elles pourroient trouver, pour faire que leur Tante ne le trouvast pas mauvais. Cependant comme Leonise ne se sentit pas l'ame assez ferme pour dissimuler bien sa douleur ce jour là, elle pria Cleodore de dire qu'elle se trouvoit mal, et qu'on ne la voyoit point : et en effet elle se mit au lict, afin de pouvoir peut-estre cacher quelques larmes qu'elle n'eust pû retenir : apres quoy Cleodore s'en alla au Temple, attendant l'apres-disnée avec beaucoup d'impatience : car elle s'imagina bien, que Belesis ne manqueroit pas d'aller luy faire une visite à sa Chambre, sçachant ce qu'elle luy avoit dit. Il n'y fut pourtant pas d'aussi bonne heure qu'elle l'avoit esperé, car il aprehendoit tellement qu'elle n'eust veû le Portrait de Leonise, qu'il fut tres long temps sans pouvoir se resoudre à voir Cleodore. Mais enfin voyant que quand il auroit bien differé, il faudroit tousjours la voir, il y fut ; mais il y fut avec des sentimens, que luy mesme ne connoissoit pas : car bien qu'il souhaitast ardemment, qu'Hermogene ne fust point aimé de Cleodore, il ne laissoit pourtant pas d'estre toujours aussi amoureux de Leonise, qu'il l'avoit jamais esté : quoy qu'il eust pourtant conservé beaucoup de respect pour Cleodore. Mais encore qu'il sentist qu'il ne pouvoit s'empescher de la craindre, il s'imagina toutesfois qu'il n'aprehendoit qu'elle sçeust la trahison qu'il luy faisoit, que par un sentiment d'amour. Estant donc assez inquiet, et craignant mesme, que Leonise ne trouvast mauvais, qu'il eust tant entretenu Cleodore le jour auparavant ; et qu'il allast encore à sa Chambre devant que d'aller à la sienne : il partit de chez luy fort resveur, et arriva fort melancolique chez Cleodore. Pour elle, comme elle esperoit, que Leonise sans en avoir le dessein, la vangeroit de Belesis : elle avoit quelque joye sur le visage, ce qui le rassura extrémement : croyant que si Cleodore, eust veû le Portrait de Leonise, elle ne luy eust pas paru aussi tranquile qu'il la voyoit. Et bien Madame, luy dit il, n'avez vous pas trouvé, que vous estes plus belle que vostre Portrait ; vostre Miroir ne vous a t'il pas convaincuë d'erreur ; et n'estes vous pas dans l'opinion où je suis, que vous estes mille fois plus aimable que vostre Peinture ? Je ne sçay pas, luy elle, si vous avez tort, ou si vous avez raison, de dire ce que vous dittes : mais du moins sçay-je bien qu'il y a un Portrait dans la Boiste que je vous ay prise, que vous trouvez plus beau que le mien, et plus beau que moy. En disant cela, Cleodore rougit de colere, et Belesis paslit de crainte, et d estonnement, n'ayant pas seulement la force d'ouvrir la bouche : car encore, qu'en allant chez Cleodore, il eust songé à ce qu'il diroit, si par malheur elle avoit veû le Portrait de Leonise : il ne trouva pourtant rien à dire. De sorte que Cleodore voyant qu'il ne parloit pas : vous avez raison Belesis, luy dit elle, vous avez raison, de n'entreprendre pas de vous excuser : car vous le feriez si mal, que vous ne feriez qu'augmenter ma colere, si toutesfois quelque chose la peut augmenter. Je sçay bien Madame, luy dit il alors, que vous avez lieu de me croire bien criminel, puis que vous avez veû le Portrait de Leonise : et je sçay encore de plus, interrompit elle, que vous ne me persuaderez jamais le contraire. Car enfin, pour vous espargner la peine de me dire de mauvaises raisons, et d'inventer cent mensonges : je sçay tout ce qui s'est passé, entre Leonise et vous : vous ne luy avez pas dit une parole que je ne sçache, soit par elle, ou par quelque confidente qui la trahie : et j'ay pour mon malheur dans ma memoire, tout ce que vous avez fait contre moy. Jugez apres cela, quels sentimens je dois avoir pour vous, et si je ne dois pas vous mépriser jusques au point, de ne pouvoir seulement vous haïr. l'advoüe toutesfois, adjousta t'elle, que je n'en suis pas encore là, car il est vray que je vous haïs horriblement : non seulement parce que l'inconstance est une foiblesse indigne d'un esprit raisonnable, et d'un homme genereux : mais encore, parce que vous avez voulu cacher cette inconstance, en feignant d'estre jaloux ; et que vous m'avez voulu noircir injustement de vostre crime. Mais Madame, luy dit il, pourquoy durant si long temps m'avez vous traitté si cruellement, et pourquoy m'avez vous rendu si malheureux, que j'aye esté contraint d'essayer de vous donner de la jalousie, et de feindre mesme d'en avoir pous vous, afin de tascher de vous donner de l'amour ? Non non Belesis, luy dit elle, ne déguisez pas les choses, vous avez aimé Leonise, et nous n'avez point creû que j'aimasse Hermogene. Je ne sçay, dit il, si je l'ay creû : mais je sçay bien que je le crains estrangement : et qu'il n'est rien que je ne fasse pour l'empescher d'estre bien aveque vous. Ce que vous me dittes est si extravagant, repliqua Cleodore en colere, que je ne comprens pas que je puisse avoir la patience de souffrir que vous soyez encore un moment aupres de moy. Mais comme c'est icy la derniere fois de ma vie, que je vous parleray, je seray bien aise de sçavoir, par quels motifs vous avez changé de sentimens : car devant que Leonise fust à Suse, vous y aviez veû nulle Personnes plus belles que moy, et plus belles que Leonise : cependant vous ne m'aviez pas quittée pour elles : ce ne sont pas aussi mes rigueurs qui ont lassé vostre patience ; puis que tant que j'ay elle rigoureuse vous m'avez aimée : et que quand j'ay commencé de l'estre moins, vous avez changé de sentimens. Ce n'ont pas esté non plus mes faveurs, qui ont détruit vostre amour : car graces aux Dieux, je ne vous en ay pas accablé. Quelle est donc la cause de vostre inconstance, suis-je plus stupide que je n'estois, ou d humeur plus inégale ? au contraire, j'ay à me reprocher de m'estre changée pour l'amour de vous. Parlez donc Belesis, mais parlez moy comme si je n'estois point Cleodore, et dittes moy precisément, comment Leonise m'a chassée de vostre coeur : car je seray bien aise de sçavoir si j'en suis sortie de vostre gré, ou aveque violence ; si ç'a esté par vostre propre foiblesse, ou par ma faute ? Belesis se trouvant si pressé par Cleodore, ne sçavoit pas trop bien que luy respondre : car il avoit tant de honte de son inconstance, qu'il ne pouvoit resoudre à l'advoüer. D'autre par il voyoit bien qu'il ne la pouvoit nier : et il jugeoit encore que quand il feroit semblant de s'en repentir, et que Cleodore luy voudroit pardonner, ce ne seroit qu'à condition d abandonner Leonise, ce qu'il ne pouvoit pas faire. De sorte, que ne sçachant que resoudre, il respondit si ambigûment à Cleodore, qu'elle s'en fâcha presques autant que de son inconstance. Car enfin, luy dit elle, apres qu'il eut cessé de parler, la sincerité est une chose que tout le monde peut avoir : le veux bien croire, poursuivit Cleodore, que vous ne pouvez plus m'aimer, et que vous ne pouvez pas aussi n'aimer plus Leonise : mais vous pouvez du moins m'advoüer la verité, et de n'adjouster pas la fourbe, à la foiblesse. Que voulez vous que je vous die, repliqua Belesis, si je ne sçay pas presentement ce que je pense ? l'advoüe, poursuivit il, que je vous ay plus aimée, que je ne vous aime ; mais vous en avez esté cause : puis que dans le plus fort de ma passion, vous avez mis ma patience à des épreuves si rudes, que tout autre que moy vous auroit haie. De sorte, interrompit brusquement Cleodore, que selon vous, je vous suis encore obligée de ce que vous n'avez simplement fait que passer de l'amour, à l'indifference. Mais sçachez, foible, et inconstant que vous estes : que l'indifference est quelque chose de plus offençant que la haine, parmy les personnes qui ont l'ame tendre : et qu'ainsi je vous dois plus haïr, de ce que vous ne me haïssez pas, que si vous me haïssiez. Mais Madame, reprit Belesis, vous voulez que je sois sincere, et cependant ma sincerité ne fait que vous irriter davantage. Ne laissez pourtant pas d'en avoir, repliqua t'elle, car je seray tousjours bien aise d'aprendre quelque chose, qui ne vous soit pas avantageux. Vous aprendrez donc, luy dit il, que je ne sçaurois vous obeïr, ny me resoudre à vous redire tout ce qui s'est passé dans mon ame ; et tout ce que je puis presentement est de vous assurer, que je n'ay jamais perdu le respect que je vous dois ; ny dit une parole contre vous à Leonise : je luy ay mesme refusé vostre Portrait, c'est pourquoy, je vous conjure d'avoir la generosité. de ne vouloir pas mal user du sien. Je vous entens bien, luy dit elle, vous voulez que je vous le rende, mais comme il vous sera plus agreable, de le reçevoir des mains de Leonise, que des miennes ; je le luy rendray, afin quelle vous. le redonne une seconde fois. Eh de grace Madame, luy dit il, ne donnez pas un si sensible déplaisir, à une personne qui n'est pas coupable. Car presuposé que je sois un inconstant, qui ne vous aime plus : et qui vous à trahie : Leonise n'auroit tousjours autre part à mon crime, que de s'estre laissé voir. Quoy qu'il en soit, dit Cleodore, ta chose ira comme je le dis. Je voy bien reprit il, que vous ne cherchez qu'un pretexte à me rendre de mauvais offices aupres de Leonise ; mais Madame, quoy que vous croiyez que je ne vous aime plus, je ne laisse pas de m'interesser encore assez en tout ce qui vous touche, pour m'aperçevoir que vous estes ravie de joye de pouvoir m'accuser d'inconstance : de peur que je ne vous die qu'Hermogene vous a renduë infidelle. Je ne vous conseille pas, luy dit elle, de vous servir d'une si mauvaise finesse, car elle vous seroit inutile. Cependant puis que vous ne voulez pas que je sçache vos veritables sentimens, il faut que je vous die les miens. Sçachez donc, qu'on ne peut pas avoir plus d'horreur que l'en ay pour vostre inconstance, ny moins de regret d'avoir perdu ce qui estoit si aisé à perdre. Apres cela, allez vous en chercher quelque consolation aupres de Leonise, de ce que vous avez esté une nuit sans sa Peinture : aussi bien elle se trouve mal, et a ordonné de dire qu'on ne la voit pas aujourd'huy : mais comme je pense que vous avez quelque privilege particulier aupres d'elle, il pourra estre que vous la verrez. Cependant preparez vous s'il vous plaist, à la voir ailleurs qu'en ma prensence : car j'ay assez de credit aupres de ma Tante, et assez d'adresse, pour faire que vous n'ayes plus la liberté de venir dans sa Maison. C'est sans doute, reprit Belesis, sans sçavoir presques ce qu'il disoit, que vous voulez voir Hermogene plus commodément : c'est assurément, dit elle, que je ne veux plus voir Belesis, ny inconstant, ny assez hardy pour me dire des choses qu'il ne devroit pas mesme penser. Au reste, ne jugez pas s'il vous plaist, de ma colere par le peu d'aigreur que vous trouvez en mes paroles : car si je suivois mon inclination je vous dirois les choses du monde les plus estranges. Mais comme vous pourriez vous imaginer, que la grandeur de ma colere, seroit une marque de la grandeur de l'affection que j'ay euë, ou que j'aurois encore pour vous : je veux vous faire voir, qu'ayant assez de pouvoir sur moy, pour estre Maistresse absoluë d'une passion, qui a accoustumé d'estre fort difficile à retenir dans les bornes de la raison ; je sçaurois facilement en vaincre une autre plus douce, quand j'en aurois esté capable. Belesis voulut encore dire quelque chose du Portrait de Leonise, et d'Hermogene aussi ; mais à la fin la patience de Cleodore s'eschapa, et il falut qu'il s'en allast. Il ne fut pas plustost sorty de la Chambre de Cleodore, qu'il fut pour chercher quelque consolation à celle de Leonise : voulant aussi la prevenir de peur que Cleodore ne luy rendist quelque mauvais office. Mais comme il arriva à deux pas de la porte, une Fille qui estoit à elle luy dit qu'on ne voyoit point sa Maistresse : toutesfois comme il y avoit long temps qu'il avoit aporté soin à se la rendre favorable, il fit si bien, qu'il luy persuada de laisser la porte ouverte, afin qu'il pûst dire estre entré sans AVOIr parlé à personne : et qu'ainsi elle en fust quitte à meilleur marché. Et en effet cette Fille rentrant dans la Chambre de Leonise, par une porte dégagée, fit ce que Belesis souhaitoit : de sorte qu'estant allé un moment apres cette Fille, et estant entré sans resistance, il fut au chevet du lict de Leonise, sans que deux ou trois Femmes qui estoient à un costé de la Chambre à parler bas ensemble, y prissent garde ; et ce fut celle qui luy avoit ouvert la porte, qui courut à luy, faisant semblant qu'elle estoit bien fâchée qu'il fust entré : et en demandant mesme pardon à sa Maistresse, qui en effet en sur en colere. Aussi voulut elle d'abord l'obliger à sortir de sa Chambre, mais comme il s'obstina à ne le vouloir pas faire, et que Leonise eut peur que les Femmes qui estoient aupres d'elle, ne tirassent quelque consequence de cette contestation ; et que de plus elle avoit une extréme envie de faire des reproches à Belesis : elle souffrit enfin qu'il demeurait, et qu'il luy fist une visite. Une fut pas plustost assis qu'il luy demanda pourquoy elle avoit voulu le chasser si cruellement, en un temps où il avoit tant de besoin d'estre consolé. Mais Leonise prenant la parole avec precipitation ; c'est, luy dit elle, qu'ayant resolu de vous chasser de mon coeur, j'ay voulu dés aujourd'huy commencer à vous chasser de ma Chambre. Madame, luy dit il, je voy bien que Cleodore vous a preoccupée à mon prejudice : ha Belesis, repliqua t'elle, vous voyez bien que celle que vous nommez se repentant du consentement qu'elle avoit aporté à vostre fourbe, me l'a enfin découverte. Belesis forte estonné d'entendre parler Leonise, ne sçavoit que penser de ce qu'elle luy disoit : car il ne sçavoit que trop que c'estoit Cleodore qu'il avoit trompée, et qu'il n'avoit jamais trompé Leonise. Il la pria donc de vouloir luy dire dequoy elle l'accusoit : de sorte que Leonise toute douce qu'elle estoit, si irritée de cette demande, qu'elle luy dit cent choses fâcheuses : luy faisant pourtant entendre le crime qu'elle croyoit qu'il eust commis. Belesis voulut alors se justifier, mais elle ne pût souffrir qu'il parlast : Non non, luy dit elle, vous estes coupable, et plus coupable qu'on ne sçauroit se l'imaginer. Car enfin, pourquoy aller remettre mon Portrait entre les mains de Cleodore, vous qui m'aviez refusé le sien ? N'estoit-ce pas assez que vous feignissiez de m'aimer pour la satisfaire, et pour cacher la passion que vous aviez et que vous avez encore pour elle, sans triompher de mon innocence et de ma credulité, en remettant dans ses mains un Portrait que je ne vous ay pas mesme donné, et que je n'ay fait simplement que consentir que vous gardassiez ; parce que vous aviez eu la discretion de ne me donner pas celuy de Cleodore ? Quoy Madame, interrompit il, vous croyez que j'ay donné volontairement vostre Portrait a Cleodore ! il faut bien que je le croye, dit elle, car elle ne peut pas vous l'avoir pris aveque violence. Belesis se mit alors à conjurer Leonise de souffrir qu'il se justifiast : mais elle luy respondit qu'elle croiroit plustost ses yeux que ses paroles : et quoy qu'il pûst dire, il ne pût jamais obtenir la permission de parler, Car Leonise avoit un si sensible dépit contre luy, de ce qu'elle croyoit qu'il avoit feint de l'aimer, qu'elle ne pouvoit souffrir qu'il se voulust justifier : il auroit pourtant à la fin lassé son obstination, et obtenu la liberté de dire ce qu'il eust voulu, n'eust esté que la Tante de Leonise entra, qui ayant sçeu qu'elle ne vouloit voir personne, venoit s'informer elle mesme quelle estoit son incommodité. Mais elle fut bien surprise de voir Belesis aupres d'elle ; c'est pourquoy prenant la parole, je pensois, dit elle à Leonise, vous trouver fort mal : mais au lieu de cela, je vous trouve en fort bonne compagnie, quoy qu'elle ne soit pas grande. Je vous au Lire, repliqua t'elle un peu interdite, que je ne m'en porte pas mieux, et vous me serez le plus grand plaisir du monde, si vous pouvez obliger Belesis qui est entre sans permission, à me laisser en repos et en solitude, qui est un assez grand remede pour la douleur que je sens. Cette Dame l'entendant parler ainsi et voyant qu'elle avoit les yeux fort gros, et le visage fort rouge, creut aisément qu'elle avoit mal à la teste : de sorte que presentant la main à Belesis, elle l'obligea de la suivre : luy disant en riant qu'elle vouloit luy aprendre une chose qu'il ne sçavoit peut-estre pas : qui estoit de ne voir jamais les Dames qu'aux heures où elles veulent estre veuës. Car enfin, luy die elle, je suis la plus trompée du monde, si Leonise vous pardonne de long temps de l'avoir veuë negligée : du moins sçay-je bien que la rougeur que j'ay remarquée sur son visage, estoit assurément un peu meslée de colere. Belesis fit alors cent excuses à cette Dame : voulant du moins estre bien avec celle qui estoit en pouvoir de le reçevoir chez elle ou de l'en chasser. Mais comme il avoit l'esprit estrangement inquiet, il ne luy respondit pas long temps de suitte : et il s'egara quelquefois si fort, que croyant que c'estoit qu'il s'ennuyast avec elle, et qu'il ne peust souffrir que les jeunes Personnes, elle s'en fâcha, et luy dit mesme quelque raillerie piquante sur cela : si bien que le pauvre Belesis sortit de cette Maison mal avec toutes celles qui l'habitoient, et si mal avec luy mesme qu'il se pleignoit encore plus de luy que des autres. Il s'accusoit quelquesfois d'estre inconstant, et se repentoit d'avoir quitté Cleodore : mais il n'avoit pas plustost eu ce sentiment là, qu'il l'abandonnoit, et se vouloit mal de ce qu'il conservoit encore tant de respect pour elle. Apres cela, il se pleignoit de la facilité que Leonise avoit euë à la croire : en suitte il accusoit Cleodore de son ancienne inégalité, et n'épargnoit pas mesme Hermogene. Il n'avoit pourtant pas de preuves convainquantes contre luy : au contraire, il pensoit que le Portrait de Leonise estoit ce qui avoit fait descouvrir la verité à Cleodore, qui de son costé n'estoit pas sans inquietude. Le desir de se vanger, occupoit pourtant si fort son ame, qu'elle ne sentoit presques pas la perte de Belesis : aussi fut-ce par ce sentiment là, qu'elle reçeut Hermogene avec une civilité extraordinaire, pendant que Belesis estoit aveque Leonise. D'abord qu'elle le vit, elle le remercia de luy avoir fait descouvrir la fourbe de son Amy : elle l'apella son Liberateur ; et luy dit enfin tant de choses obligeantes, que s'il eust eu moins d'esprit qu'il n'en avoit, et qu'il eust este moins amoureux qu'il n'estoit, il s'en seroit tenu fort obligé. Mais parce que tout ce que Cleodore luy disoit, estoit une marque de l'affection qu'elle avoit pour Belesis, quoy qu'elle parust fort irritée contre luy, il ne s'en pouvoit resjouir. Neantmoins elle luy dit tant de fois qu'elle n'oublieroit jamais le service qu'il luy avoit rendu, qu'à la fin il espera qu'il pourroit tirer quelque avantage de ce qu'il luy avoit descouvert l'inconstance de son Amy : mais comme il luy voyoit l'esprit fort agité, il n'osoit presques la presser de luy donner dans son coeur la place que Belesis meritoit de perdre : et il escoutoit toutes les exagerations qu'elle lay faisoit de la perfidie de Belesis, sans luy parler de sa passion que des yeux seulement. Apres qu'elle luy eut donc raconté comment elle avoit eu le Portrait de Leonise et le sien, et qu'elle luy eut apris tout ce qu'elle avoit dit à Belesis, mais Hermogene, adjousta t'elle, ce n'est pas assez de m'avoir revelé son crime : il faut encore que vous m'aidiez à le punir. Pourveû que ce ne soit qu'en me donnant une partie des biens dont vous l'aviez enrichy, repliqua t'il, je suis tout prest d'aider à vostre vangeance : et de les deffendre apres cela contre toute la Terre. Il paroist assez, reprit elle, que ces biens dont vous parlez n'estoient pas fort precieux, puis que Belesis ne s'est pas soucié de les perdre : mais Hermogene il n'est pas temps de me dire une pareille chose, puis que je n'ay pas besoin d'augmentation de malheurs : c'est pourquoy je vous conjure de me dire sincerement, si vous ne voulez pas m'aider à me vanger de Belesis ? Car sans cela je pense que l'oublieray le service que vous m'avez rendu, en me descouvrant son crime. Du moins Madame, reprit il, dittes moy quelle espece de vangeance vous en voulez tirer, auparavant que je vous promette rien : ce n'est pas que le croye que je vous puisse rien refuser, ny que je vous soupçonne d'estre capable de vouloir m'obliger à faire une chose qui fust indigne d'un homme d'honneur : mais j'advoüe que j'ay fait un si grand mal à Belesis quoy qu'il ne le connoisse pas pour tel, de luy oster vostre estime et vostre affection, en vous aprenant son inconstance, que je ne seray pas marry de sçavoir ce que vous voulez que je face. Je veux, luy dit elle, que par le credit que je sçay que vous avez et aupres du Prince de Suse, et aupres des Amis de Tisias, vous faciez en sorte que ce dernier espouse Leonise : vous sçavez qu'il en a envie, et qu'il n'y a que quelques considerations de cabale et de famille qui l'empeschent de pousser la chose plus loin : c' est pourquoy comme je sçay que si vous le voulez, vous pouvez surmonter tous ces obstacles, je vous conjure de le vouloir faire ; car pour Leonise, je suis assurée qu'en l'humeur où elle est presentement, et où je l'entretiendray autant que je pourray, elle épousera qui on voudra. Je voudrois donc bien Madame, reprit Hermogene, que le dépit eust : mis dans vostre ame une aussi favorable disposition à reçevoir mes services : je reçevray fort agreablement, repliqua t'elle, celuy que je vous demande : mais Madame, respondit il, je voy bien que vous songez admirablement à vous vanger, et que vous ne le pouvez jamais mieux faire, qu'en ostant Leonise à Belesis : mais je ne voy pas que vous songiez à l'interest que je puis avoir à cette vangeance. Ne considerez vous point, divine Cleodore, adjousta t'il, qu'en mettant Leonise en estat de ne pouvoir jamais estre à Belesis, je mettrois peut-estre Belesis en estat de revenir à Cleodore ? Ha quand cela seroit, interrompit elle, il y reviendroit inutilement ! de plus Madame, poursuivit Hermogene, j'ay encore à vous dire que l'amour que j'ay pour vous, m'aprend si parfaitement quelle doit estre la douleur d'un homme à qui on oste l'esperance de posseder sa Maistresse, que quelque passion que j'aye de vous plaire, je sens une repugnance horrible à vous obeïr : c'est pourquoy je vous conjure de vouloir punir Belesis par une autre voye. Comme il n'est pas mon Rival, puis qu'il ne vous aime plus, j'advoüe que je ne puis pas cesser de le regarder encore comme mon Amy : ce n'est pas qu'il ne m'ait refusé certaines choses, qui m'ont irrité contre luy : mais apres tout je ne luy puis faire cette trahison. Je sçay bien que je vous ay revelé son crime : mais ç'a esté parce que je ne luy ostois pas une personne dont il souhaitast la possession, puis qu'il cherchoit celle d'une autre : ainsi Madame, encore une fois, ayez la bonté de ne m'obliger pas à faire une chose que vous mesme me pourriez un jour reprocher, quand vostre colere seroit passée, et que vostre raison seroit plus libre. Vangez vous de Belesis en l oubliant : ou si vous ne pouvez l'oublier, ne vous en souvenez du moins que pour le haïr, et pour detester son inconstance. Et si vous voulez mesme le punir encore davantage, rendez moy si heureux, que ma felicité luy face envie ; en luy faisant connoistre qu'il a quitté des Diamants pour du Verre, en abandonnant Cleodore pour Leonise. Non non Hermogene, reprit elle, je ne sçaurois estre capable de cette generosité que vous me voulez persuader d'avoir : et qui n'est peut-estre dans vostre coeur, que parce qu'il y a peu de disposition à m'obliger. Ha Madame, interrompit Hermogene, vous me connoissez mal, si vous croyez que ce soit par deffaut d'affection que je parle comme je fais ! Vous me connoissez encore plus mal que je ne vous connois, repliqua t'elle, si vous croyez que je puisse garder quelque mesure en ma vangeance : et que JE puisse trouver que vous ayez raison de ne m'y vouloir pas servir. Car enfin, dit elle, il n'y a point à balancer : il faut que vous m'aidiez à faire écouser Tisias à Leonise, ou qu'Hermogene ne voye jamais Cleodore. Eh de grace Madame, luy dit il, ayez quelque soin de mon honneur : et ne me forcez pas à faire une chose qui me rendra criminel aux yeux toute la Cour. Je ne pretens pas, repliqua t'elle, que vous alliez ouvertement parler du mariage de Tisias et de Leonise : mais je veux que vous fassiez la chose avec adresse, et mesme fort secrettement. Enfin Madame, luy dit il, puis que vous me pressez de vous dire tout ce que je pense là dessus, il faut que je vous declare, que je ne vous refuse pas seulement par generosité, mais encore par amour : car Madame, quelque haine que vous ayez pour Belesis, et quelque passion qu'il ait pour Leonise, je ne seray pourtant jamais en repos, que je ne voye une impossibilité absoluë que vous puissiez vous remettre bien ensemble. Jugez apres cela Madame, si c'est par deffaut d'affection que je m'oppose à ce que vous desirez de moy : quoy qu'il en soit, reprit elle, vous me refusez : et vous me refusez la chose du monde que je souhaite le plus. Mais apres tout, comme je n'ay pas droit de forcer les volontez, je vous dispense de m'obeïr ; et je le fais d'autant plustost, que je viens d'imaginer une voye de faire reussir mon dessein, sans que vous vous en mesliez : n'estant pas mesme marrie de ne vous avoir pas une obligation si sensible : car je ne sçay comment j'aurois pû la reconnoistre. A ces paroles, Hermogene croyant que Cleodore estoit irritée contre luy, se mit à luy dire cent choses infiniment touchantes : luy protestant que quoy qu'il luy eust dit, si elle le vouloit absolument, il ne laisseroit pas de luy obeïr. De sorte que Cleodore qui n'avoit parlé comme elle avoit fait, que pour piquer Hermogene, le prit au mot à l'heure mesme. Mais Madame, luy dit il, afin que du moins j'aye quelque puissante excuse à donner à ceux qui sçauront mon crime, que me faites vous esperer, si je fais ce que vous voulez ? Presques toutes choses, reprit elle, car je vous advoüe que si je puis oster Leonise à Belesis, j'auray une joye que je ne vous puis exprimer : et par consequent une reconnoissance pour vous, qui ne donnera gueres de bornes à vos esperances, pourveû qu'elles ne soient pas injustes. Puis que vous me parlez avec tant de bonté, repliqua Hermogene, souffrez donc Madame que je vous conjure de m'assurer, afin de me mettre l'esprit en repos, que si l'oste Leonise à Belesis, vous donnerez Cleodore à Hermogene Non non, luy dit elle, je ne capitule point avec ceux que je veux qui me rendent office : et je ne sçay comment vous pouvez avoir la hardiesse de me dire une semblable chose. Mais Madame, respondit il, comment pouvez vous concevoir, qu'estant aussi amoureux de vous que je le suis, je puisse estre capable d'aller empescher Belesis d'espouser Leonise ; moy, dis-je, qui dois souhaiter ardemment ce mariage ? Et comment pouvez vous vous imaginer que je ne craigne pas que vous ayez un dessein caché, si vous ne vous engagez à rien ? Je veux mesme, adjousta t'il, que vous n'en ayez point presentement : mais apres tout, puis que vous n'avez pas haï Belesis, tant qu'il sera libre je dois tout craindre : car comme il y a tant de raisons qui veulent qu'il se repente, je suis assuré que vous ne sçauriez respondre de vous s'il se repentoit effectivement c'est pourquoy Madame, ne trouvez s'il vous plaist pas mauvais, si je ne me resous pas facilement à rompre un mariage qui pourroit causer le vostre avec Belesis. Enfin, luy dit elle, Hermogene, je voy bien que vous ne voulez pas me rendre l'office que je veux de vous : et que pour me desobliger moins, vous feignez que ce soit par un sentiment d'amour, quoy qu'en effet ce ne soit que par generosité seulement. Je ne veux pas vous blasmer de ce que vous faites, car je n'ay pas encore absolu ment perdu la raison : mais aussi n'ay-je pas lieu de m'en loüer, puis que comme je l'ay de-ja dit, vous me refusez ce que je vous demande : et me refusez mesme la chose du monde que je desire le plus. Cependant puis que vous ne me pouvez servir, qu'à une condition où je ne puis pas m'engager, faites s'il vous plaist que la mesme generosité qui fait que vous ne voulez pas trahir vostre Amy, vous empesche aussi de trahir une Personne qui vous à confié son secret et sa vangeance. Hermogene voyant que Cleodore ne vouloit pas luy promettre ce qu'il souhaitoit, creut effectivement qu'elle ne vouloit faire marier Leonise à Tisias, qu'afin que Belesis perdant tout à fait l'esperance de la posseder, revinst plus tost à elle : de sorte que se déterminant à ne faire point ce qu'il croyoit estre si nuisible et à son honneur, et à son amour ; il dit encore cent choses à Cleodore, pour s'excuser de ce qu'il la refusoit : et il les luy dit d'une façon si touchante, qu'elle connut parfaitement qu'Hermogene n'avoit pas moins d'amour que de vertu, de sorte qu'ils ne se separerent pas fort mal. Hermogene imagina mesme une chose, qui luy fut avantageuse : car comme il vit que Cleodore ne tesmoignoit avoir dans l'esprit que des sentimens de vangeance pour Belesis, il luy fit sçavoir adroitement, que bien que sa jalousie eust esté feinte, il estoit pourtant vray qu'il ne pouvoit recevoir un plus sensible dépit, qu'en aprenant qu'il la voyoit, et qu'il n'en estoit pas méprisé. Il est vray qu'il dit cela avec beaucoup d'art, par la crainte qu'il avoit que Cleodore n'attribuast ce sentiment là à jalousie, et à un reste d'amour : aussi choisit il si bien toutes les paroles dont il se servit pour s'exprimer, que Cleodore appella cent et cent fois Belesis bizarre aussi bien qu'inconstant. De sorte que comme en l'humeur où elle estoit, elle ne pouvoit negliger les plus petites choses qui pouvoient déplaire à Belesis, elle prit la resolution de parler beaucoup plus souvent à Hermogene qu'elle n'avoit accoustumé, et de le traitter incomparablement mieux. Cependant comme elle avoit un Amy assez puissant sur l'esprit du Prince de Suse, et sur celuy de Tisias, elle prie enfin le dessein de s'en servir : quoy que d'abord elle eust eu quelque repugnance à se confier à une personne qui ne scavoit rien de ses affaires. Mais comme la vangeance ne trouve point d'obstacles qu'elle ne surmonte, elle chercha à parler à celuy qui luy pouvoit rendre l'office qu'elle souhaitoit : et mena la chose avec tant de finesse, que sans que le Prince de Suse ny Tisias creussent estre portez par autruy à ce mariage, ils vinrent à le souhaiter ardemment : le premier par certains interests d'Estat, qu'on luy avoit fait trouver à cette alliance, et l'autre parce que luy ayant osté les obstacles qui s'opposoient à son amour, il estoit tout disposé à espouser Leonise. Pour elle, comme elle estoit rebutée de la tromperie qu'elle croyoit que Belesis luy eust faite, elle tournoit son coeur du costé de l'ambition : et souhaitoit autant alors que Tisias l'épousast, qu'elle l'avoit aprehendé quelques jours auparavant. Il est vray que les conseils de Cleodore servoient beaucoup à cela ; et elle la croyoit d'autant plustost, qu'elle la voyoit resoluë à ne voir jamais Belesis : et qu'elle s'aperçevoit bien qu'elle traitoit beaucoup mieux Hermogene. De sorte que la croyant absolument desinteressée, elle agissoit comme elle vouloit : si bien que quand le pauvre Belesis voulut aller voir Leonise, il se trouva fort embarrassé : car comme il importoit extrémement à Cleodore qu'il ne parlast pas à Leonise en particulier ; et que Leonise aussi croyant Belesis amoureux de sa Parente, n'estoit pas trop marrie qu'il ne luy parlast point, elles s'estoient promis de ne se quitter point du tout, jusques à ce que le mariage de Tisias que l'on tramoit se crettement, mesme du consentement de Leonise, fust achevé. Ains lors que Belesis voulut chercher quelque occasion de se justifier aupres de Leonise, et d'apaiser Cleodore, il les vit tousjours l'une aupres de l'autre : sans leur pouvoir non seulement parler se parément, mais mesme sans leurs pouvoir parler ; parce que si elles estoient sans compagnie étrangere, elles s'entretenoient bas et le laissoient avec leur Tante. Mais ce qui l'affligeoit encore plus, estoit que pour l'ordinaire, Tisias parloit à Leonise, et Hermogene à Cleodore : enfin Seigneur, le pauvre Belesis en vint au point, qu'il ne suportoit guere moins impatiemment que Cleodore parlast civilement à Hermogene, que de voir que Leonise luy parloit point, ou ne luy parloit qu'à mots interrompus, et encore avec colere. Si bien que quand il eust aimé égallement Cleodore et Leonise, il n'eust pû faire que ce qu'il faisoit : aussi crois-je, à vous parler sincerement, que l'amour d'Hermogene pour Cleodore, ralluma dés lors dans son coeur quelque estincelle de sa premiere flame, quoy qu'il ne le creust pas : mais il seroit impossible que la chose fust autrement, veû tout ce que je luy vis faire, et tout ce que je luy entendis dire. Il en vint mesme au point de haïr presques son Amy : il est vray qu'ils ne se voyoient gueres si ce n'estoit chez la Tante de Cleodore, où Belesis ne se pouvoit empescher d'aller : et où il n'alloit pourtant jamais, sans recevoir un nouveau déplaisir. Car comme Leonise croyoit en avoir esté trompée, elle vint à le haïr : et comme Cleodore voyoit qu'en favorisant Hermogene, elle luy faisoit dépit, elle affectoit dés qu'il entroit, de redoubler sa civilité pour Hermogene : en attendant que sa grande vangeance esclatast tout d'un coup. La chose prit mesme un si mauvais biais, que deux ou trois sois Belesis et Hermogene penserent se quereller : et si je ne m'y fusse trouvé un jour, il en seroit sans doute arrivé quelque malheur. Mais ce qui nuisit à Belesis, servit beaucoup à avancer le dessein d'Hermogene : car Cleodore jugeant combien Belesis seroit irrité, si elle espousoit Hermogene, puis qu'il l'estoit tant de la civilité qu'elle avoit pour luy souffrir en effet qu'il la fist demander secrettement à ses Parens : afin que le mariage de Leonise et le sien se publiassent en mesme temps : imaginant un plaisir extréme à l'accabler de tant de choses fâcheuses à la fois. Et en effet, on les trama si secrettement, et on les avança de telle sorte en peu de jours, que tous les Parens estant d'accord, et la chose paroissant indubitable, Tisias et Hermogene furent un peu plus favorisez : de sorte qu'Hermogene ayant trouvé un jour le Portrait que Cleodore avoit donné à Belesis, et qu'elle luy avoit osté ; il le prit, et elle le luy laissa : car pour celuy de Leonise, elle l'avoit osté de la Boiste, et le luy avoit rendu. Ainsi Hermogene fut enrichy des pertes de son Amy : ce n'est pas que Cleodore aimast Hermogene ; mais la vangeance occupoit si fort son esprit, qu'elle ne faisoit reflexion qu'à ce qui la pouvoit haster. Pendant que toutes ces choses se passoient, Belesis menoit la plus malheureuse vie du monde : car son ame estoit en telle assiette, qu'il ne pensoit guere moins à Cleodore qu'à Leonise, et qu'il haïssoit autant Hermogene que Tisias. Au commencement, ses desirs estoient pourtant differens pour ces deux belles Personnes : car il souhaitoit posseder Leonise, et desiroit seulement qu'Hermogene ne possedast point Cleodore : mais à mesure que Cleodore favorisoit Hermogene, les sentimens de Belesis devenoient plus tendres pour elle. La honte qu'il eut de son inconstance s'augmenta, sans que la passion qu'il avoit pour Leonise diminuast : si bien qu'il estoit le plus malheureux des hommes.

Histoire de Belesis, d'Hermodore, de Cleodore et de Leonise : désespoir de Belesis


Les choses estant donc en ces termes, il en aprit deux qui luy donnerent une merveilleuse douleur : l'une fut qu'Hermogene avoit le Portrait qui avoit esté à luy : et l'autre fut que le Prince de Suse tramoit le mariage de Tisias avec Leonise : et qu'enfin c'estoit une chose resoluë, et qui alloit esclatter dans deux jours. Je ne vous rediray point tous ses transports, car mon recit n'est desja que trop long : joint aussi que vous les connoistrez assez par ce qu'il fit, sans qu'il soit besoin de vous faire sçavoir ce qu'il pensa, et ce qu'il dit en cette rencontre. Je vous diray donc qu'apres avoir senty ces deux choses avec des douleurs extrémes ; comme le mariage de Tisias estoit le plus pressé, et qu'alors la passion de Leonise estoit encore la passion dominante dans son coeur : il resolut de quereller Tisias sur quelque autre pretexte, devant que l'affaire esclattast : afin que le Prince de Suse n'eust pas lieu de prendre part à cette action, et de l'accuser de luy avoir manqué de respect. Si bien qu'estant allé le joindre un matin au Temple, comme si ç'eust esté sans dessein, il en sortit aveque luy : l'engageant en une conversation de nouvelles de guerre, et contestant opiniastrément tout ce que Tisias luy disoit. Car son dessein estoit d'obliger Tisias à le quereller : parce que connoissant l'humeur violente du Prince de Suse, il aprehendoit d'estre banny, s'il paroissoit que ce fust luy qui eust attaqué un homme qu'il aimoit. Mais comme Tisias avoit plus de coeur que d'esprit, il fut assez long temps sans s'aperçevoir qu'il se devoit fâcher : neantmoins à la fin Belesis poussa la chose si loin, que Tisias mit le premier l'espée à la main. Il est vray que ce fut de si peu de momens, que cela ne l'empescha pas de recevoir le premier coup : leur combat fut grand et beau : et si ceux qui y suruindrent ne les eussent separez, ils auroient pu demeurer tous deux sur la place. Cependant quelque diligence que l'on pûst aporter à empescher ce malheur, ils ne laisserent pas d'estre tous deux blessez : toutesfois. Belesis le fut si legerement au bras gauche, qu'il n'en garda pas le lict : mais il n'en fut pas de mesme de Tisias, qui reçeut deux coups d'Espée assez considerables, et qui eut beaucoup de desavantage en ce combat. Car outre qu'il fut plus blessé que son Ennemy, il eut mesme le malheur que Belesis luy arracha son Espée des mains, lors que voyant qu'on les vouloit separer, il passa sur luy, et la luy osta de force. Cependant quoy que ce combat ne passast d'abord dans le monde que pour une querelle impreveuë, le Prince de Suse ne laissa pas d'en estre fort irrité contre Belesis : parce que s'estant fait redire le sujet de leur querelle, il connut mieux que Tisias ne l'avoit connu, que Belesis l'avoit voulu pousser : de sorte qu'encore que ce Prince eust assez aimé Belesis, an commencement qu'il fut à Suse ; comme Tisias estoit alors son Favory, il s'emporta fort contre Belesis : et il n'y eut que ceux qui estoient bien desinteressez, et bien genereux, qui le furent visiter en cette occasion : toute la presse du monde allant chez Tisias, comme estant Favory du Prince. Mais pour Hermogene, comme il a beaucoup de generosité, et que de plus ce combat la le confirmoit dans l'opinion que son Amy estoit tousjours plus amoureux de Leonise, il fut le visiter et s'offrir à luy. Le hazard ayant fait que j'estois chez Belesis lors qu'il y vint, je fus tesmoin de leur entre veuë : il est vray que je fus extrémement surpris, de voir avec quelle froideur Belesis reçeut Hermogene : de sorte que craignant qu'une longue conversation entre eux, ne causast quelque malheur, je dis à Hermogene que j'avois à l'entretenir de quelque affaire, et je l'emmenay aveque moy : ne pouvant assez m'estonner du procedé de Belesis. Cependant ce combat acheva d'irriter Cleodore contre luy, et de la confirmer dans le dessein qu'elle avoit de s'en vanger, en luy ostant Leonise, et en espousant Hermogene : principalement quand elle sçeut avec quelle froideur il avoit reçeu sa visite. D'autre part le Prince de Suse tesmoigna avoir tant de colere contre Belesis, que ses Amis luy dirent qu'ils ne croyoient pas qu'il y eust de seureté pour luy à demeurer à la Cour : et que du moins ils luy conseilloient de garder le logis durant quelques jours. Il n'y eut pourtant pas moyen de l'obliger à ne sortit point : parce qu'il vouloit s'eclaircir si le Portrait de Cleodore estoit entre les mains d'Hermogene. Comme il s'en alloit donc un matin chez son Amy sur le pretexte de luy rendre sa visite, afin de luy demander ce qui en estoit ; il aprit que son Mariage estoit resolu avec Cleodore : et que dans peu de jours on en devoit faire la ceremonie. De vous representer ce qui se passa dans le coeur de Belesis, c'est ce que je ne vous sçaurois dire, quoy qu'il me l'ait raconté fort exactement : ce qu'il y a de vray, est que n'estant pas bien d'accord avec luy mesme, au lieu d'aller droit chez Hermogene, comme il en avoit eu le dessein, il fut se promener dans une grande Place qui est derriere le lieu où il demeuroit, et où il ne passoit que peu de monde. Apres avoir donc bien resvé, et bien excité sa colere il forma la resolution d'empescher ce Mariage, à quelque prix que ce fust : et l'amour qu'il avoit euë autrefois pour Cleodore, commença de reprendre tant de force dans son coeur, qu'il estoit luy mesme estonné de ce qu'il sentoit. Estant donc dans des sentimens si bizarres et si extraordinaires, il reprit le chemin de la Maison d'Hermogene : mais en y allant, il rencontra Cleodore, qui estoit dans un Chariot. Comme son voile estoit levé, il la vit si belle ce jour là, qu'elle ne l'avoit jamais tant esté à ses yeux : mais comme elle l'aperçeut, et qu'il se preparoit à la salüer, elle destourna la teste méprisamment : et par cette action ralluma encore plus fort le feu qui recommençoit de le brusler avec tant de violence. Belesis continuant donc son voyage, fut chez Hermogene, où je me rencontray fortuitement : mais comme il sçavoit que je n'ignorois pas tout ce qui s'estoit passé entre eux, ma presence ne l'empescha pas de luy parler. Il ne fut donc pas plustost entré, qu'adressant la parole à Hermogene, ne voulez vous pas, luy dit il, me restituer le bien que vous m'avez osté, et que je n'avois fait que vous confier ? Si c est de mon amitié que vous entendez parler, repliqua Hermogene, je puis vous assurer que je ne vous l'ay jamais ostée : et qu'ainsi il vous est aisé de la retrouver. Non Hermogene, luy dit il, ce n'est pas ce que j'entend, car je ne doute point que malgré toutes mes bizarreries, vous ne me l'ayez côseruée : mais c'est Cleodore, que je vous demande, Cleodore, dis-je, que je vous ay prié de feindre d'aimer, mais que je ne vous ay jamais permis d'aimer effectivement ; c'est pourquoy je vous conjure, de ne vouloir pas me la disputer. Si l'amour estoit une chose volontaire, reprit Hermogene, je pense que vous n'auriez pas tort de me parler comme vous faites : mais Belesis, vous sçavez assez par vostre propre experience, que l'on ne cesse pas d'aimer quand on veut : et que par la mesme raison, on n'aime pas tousjours ce que l'on voudroit aimer : car si cela estoit autrement je suis persuadé que vous n'auriez pas cessé d'aimer Cleodore, pour Leonise. Mais, adjousta t'il encore, je ne comprens pas bien, pourquoy vous me parlez comme vous faites : puis qu'enfin il n'y a pas d'aparence, qu'un homme qui vient de se battre contre Tisias pour l'empescher d'espouser Leonise, songe en mesme temps à Cleodore, qu'il a achevée d'irriter pas ce combat. Quand je me suis battu contre Tisias, reprit il, je ne sçavois pas qu'Hermogene alloit espouser Cleodore : de sorte, repliqua Hermogene, que c'est plus pur la haine que vous avez pour moy, que par l'amour que vous avez pour elle, que vous voulez vous opposer à mon bonheur ? Nullement, repliqua Belesis, mais c'est que pour mon malheur, comme je passay en un instant de l'amour de Cleodore, à celle de Leonise ; j'ay aussi repassé en un moment, de l'amour de Leonise, à celle de Cleodore. Je ne sçay, adjousta t'il, si en perdant l'esperance de posseder Leonise, cela a contribué a esteindre la flamme que je sentois pour elle, et à rallumer l'autre dans mon coeur : mais je sçay bien que je n'ay pas plustost sçeu que Cleodore alloit estre à vous, que j'ay senty renouveller mon ancienne passion dans mon ame : mais avec tant de force, que je croy que j'en perdray la raison si vous n'avez pitié de moy. l'advoüe, Seigneur, que de ma vie je ne fus si espouventé, que d'entendre parler Belesis de cette sorte. Hermogene comme vous pouvez penser, l'estoit encore plus que moy, et ne sçavoit pas trop bien que luy respondre. Car enfin quoy que Cleodore eust consenty à son Mariage, il connoissoit pourtant bien que c'estoit plus pour se vanger de Belesis, que pour le rendre heureux : aussi estoit- ce pour cela qu'il aprehendoit estrangement, que Cleodore ne vinst à sçavoir qu'il se repentoit, de peur qu'elle ne se repentist aussi. C'est pourquoy prenant la parole, je sçay bien, luy dit il, que ce que je m'en vay vous dire vous affligera ; mais puis qu'il faut que vous le sçachiez pour vostre repos. et pour le mien ; il faut que je vous die, que quand je le voudrois, vostre bonheur n'est plus une chose possible, s'il est vray qu'il soit attaché à la possession de Cleodore : estant certain qu'elle est tellement irritée contre vous, qu'on peut dire qu'elle vous hait, autant qu'elle vous a aimé. C'est parce qu'elle me hait, reprit Belesis, que j'espere encore qu'elle m'aimera : car si son ame estoit en termes de n'avoir pour moy que de l'indifference, ou du mépris ; je desesperois tout à fait d'obtenir mon pardon : mais puis que cela n'est pas, faites je vous prie, que je ne trouve point d'autre obstacle' ma bonne fortune que Cleodore mesme, au reste, luy dit il je sçay qu'elle vous a donné un Portrait, qu'elle ne vous pouvoit donner, puis qu'elle me l'avoit donné, c'est pourquoy je vous prie de me le rendre. Mais est il possible, luy dis-je en l'interrompant, que ce que vous dittes soit vray, et puis-je croire que cét homme qui disoit n'aimer que Leonise il n'y a que huit jours, n'aime aujourd'huy que Cleodore ? Je ne puis pas, nous dit il, vous bien exprimer mes sentimens, car il s'est passé tant de choses dans mon coeur en peu de temps, que je ne puis moy mesme vous rendre conte de mes propres pensées. Ce que je vous puis dire est, que j'ay connu si visiblement que les Dieux m'ont voulu punir de mon inconstance, que j'en ay un repentir extréme. En effet, adjousta t'il, il faut bien que je regarde la chose de ce costé là : car enfin je suis assuré qu'il n'y a pas huit jours que je n'estois pas haï, ny de Cleodore, ny de Leonise. Cependant par un renversement estrange, je me voy en estat de les perdre toutes deux, et de les perdre encore d'une maniere très cruelle : car Leonise m'a esté ravie par l'homme du monde que je méprise le plus, et Cleodore me la sera peut-estre, par celuy que j'ay le plus tendrement aimé. A vous dire la verité, interrompis-je, vous ne devez vous prendre de vostre malheur qu'à vous mesme : je sçay bien que je suis coupable, repliqua t'il, mars c'est principalement à cause que je le suis, que je m'estime malheureux. le voy bien mesme que la priere que je fais à Hermogene, n'est pas trop juste : toutesfois, puis que l'amour de Cleodore, a repris sa premiere place dans mon coeur, il me semble qu'Hermogene doit avoir pitié de ma foiblesse. J'en ay aussi beaucoup de compassion, reprit il, mais je ne dois pas ce me semble n'avoir point pitié de moy mesme. Du moins mon cher Hermogene, luy dit il, faites au Nom des Dieux, que je vous aye l'obligation de me dire avec sincerité, si vous croyez que Cleodore vous aime effectivement : ou si ce n'est que : par dépit, qu'elle se porte à souffrir que vous la serviez. Je sçay bien, adjousta t'il, que vous avec plus de merite que moy, Si qu'ainsi puis que l'avois eu le bonheur de n'en estre pas haï, il ne doit pas estre impossible, que vous en soyez aimé. Mais apres tour, je vous demande cela en grace, de me dire ce que je veux sçavoir : vous protestant que si vous me jurez en homme d'honneur, que vous croyez qu'elle vous aime, autant qu'elle m'a aimé ; de ne chercher plus d'autre remede à mes maux que la mort. Tout ce que je vous puis respondre (repliqua Hermogene qui ne pouvoit se resoudre à dire ce qu'il croyoit) est que je suis persuadé, que Cleodore vous hait, et que je sçay qu'elle consent que je l'espouse. C'en est assez, luy dit il, pour me faire connoistre, que vous n'estes pas si bien avec elle que je le craignois : c'est pourquoy, poursuivit Belesis, je vous conjure seulement de me faire une faveur, qui est de souffrir que je parle une fois en particulier a Cleodore, car si elle vous aime assez, pour ne se soucier pas de mon repentir, vous en serez plus heureux : et si par bonheur pour moy, je la ramenois aux mesmes termes où je l'ay veuë autrefois, vous y gagneriez encore : puis qu'enfin, ce ne seroit pas estre tout à fait heureux, que d'espouser une personne, qui n'auroit pas une affection bien force pour vous : C'est pourquoy, ne me refusez pas je vous en conjure. J'advoüe que ne trouvant pas ce que Belesis disoit trop esloigné de la raison, je fis ce que je pûs pour obliger Hermogene à y consentir, mais il n'y eut pas moyen. Cependant plus il y resistoit, et plus Belesis concevoit d'esperance de n'estre pas tout à fait détruit dans le coeur de Cleodore : si bien que n'en ayant point du tout, du costé de Leonise, et en trouvant un peu, ce luy sembloit, de celuy de Cleodore : sa passion en augmenta de beaucoup. Voyant donc qu'Hermogene ne vouloit point consentir qu'il parlast a cette belle Personne, il se mit à luy redemander le Portrait qu'il en avoit. Mais Hermogene luy repliqua, qu'il ne devoit point entrer en connoissance, s'il avoit esté à luy, ou non ; qu'il suffisoit qu'il l'avoit reçeu de Cleodore, et qu'ainsi il ne le luy rendroit pas. Conme j'avois condamné Hermogene, un moment auparavant, lors qu'il s'estoit obstiné a ne vouloir pas que Belesis par last à Cleodore : je condamnay en suitte Belesis, lors qu'il voulut presser son Amy, de luy rendre un Portrait qu'il ne tenoit pas de luy. Cependant craignant estrangement, qu'estant seul avec eux, je ne pusse à la fin empescher qu'ils ne s'aigrissent trop, ie leur dis qu'estant tous deux possedez d'une passion trop violente, pour pouvoir parler de leurs interests avec moderation ; je les priois de vouloir ne sçavoir à l'advenir leurs pretentions que par moy : adjoustant que quand ils seroient separez, je leur dirois des choses, que je ne leur pouvois pas dire en leur presence. De sorte que mesnageant leur esprit le mieux que je pûs, je fis qu'ils se quiterent sans s'estre querellez : en suitte dequoy, je fus tantost vers l'un, et tantost vers l'autre sans sçavoir de quel costé me ranger En effet quand l'estois avec Belesis, il me faisoit pitié, tant il avoit de repentir de son inconstance : et quand je voyois Hermogene, il me persuadoit qu'il avoit raison ; car enfin, me disoit il, si Belesis n'eust point abandonné Cleodore, non seulement je n'en fusse point devenu amoureux, mais quand mesme je l'aurois aimée, je n'en eusse jamais rien tesmoigné, par le respect que j'eusse eu pour nostre amitié. Mais apres m'avoir forcé à la voir souvent, et m'avoir prié de feindre que j'avois de la passion pour elle ; vouloir m'obliger à ne la voir plus, et à arracher de mon coeur, une amour qu'il y a fait naistre, c'est ce que je ne puis, ny ne dois faire. D'autre part, me disoit Belesis, quand r'estois seul aveque luy, est il juste, que parce que l'ay prié Hermogene de voir la Personne que l'aime, que ce soit luy qui me la dérobé ? ne sçait il pas, que dés la premiere fois qu'il me demanda la permission de luy descouvrir mon inconstance, je luy tesmoignay que je ne le pouvois soufrir : ne pouvoit il pas juger, que je ne pouvois ne le vouloir pas, que par un sentiment d'amour, quoy que je ne le nommasse point ainsi ? Est on jaloux sans avoir de l'affection pour si Personne pour qui l'on a de la jalousie ? et Hermogene n'a t'il pas deû plustost croire que j'aimois deux Personnes à la fois, sans que je le pensasse faire, que de penser que je fusse jaloux de luy, sans estre amoureux de Cleodore ? Et puis, me dit il, je ne luy demande rien d'injuste, quand je luy propose de laisser juger nostre different à Cleodore, pourveû qu'il souffre que je la voye et que je luy parle : car si apres cela elle le choisit encore, je quitteray Suse, et m'en iray en des lieux si esloignez d'icy, et si cachez à la connoissance des hommes, que ny luy ny Cleodore, n'entendront jamais parler de moy. En suitte Belesis se mettoit à exagerer son malheur ; apres, la colere s'emparoit de son esprit ; et sans se souvenir plus de l'amitié qu'il avoit pour Hermogene, il disoit qu'il n'estoit point de resolution qu'il ne fust capable de prendre plustost que de souffrir qu'il espousast Cleodore Cependant le Prince de Suse, ayant sçeu que Belesis ne laissoit pas de sortir de chez luy, en fut si irrité, que je fus adverty qu'il avoit dessein de luy faire commander de se retirer. Je sçeus encore le mesme jour, que Tisias croyant que tant qu'il ne pourroit sortir, Belesis agiroit peut- estre contre luy, l'esprit de Leonise ; avoit obligé le Prince de Suse, à faire en sorte sur quelque pretexte que l'on trouva pour cela, de la mettre chez la Reine, jusques à ce qu'il fust entierement guery ; de sorte que ne voulant pas que mon Amy réçeust un commandement si facheux, je fus le conjurer, de vouloir s'esloigner de Suse pour quelques jours : mais il me dit qu'il n'en sortiroit point, qu'il n'eust parlé à Cleodore ; et parlé en particulier. Il m'aprit qu'il avoit esté plusieurs fois chez elle, mais qu'on luy avoit tousjours fait dire qu'elle n'y estoit point, ou qu'on ne la voyoit pas : adjoustant, que c'estoit donc à Hermogene s'il la vouloit posseder en repos, à luy procurer l'occasion de la voir. Voyant donc son obstination, je fus trouver son Amy, afin de l'y obliger : mais il n'y eut pas moyen de l'y faire resoudr