Mlle de Scudéry

Artamène ou le Grand Cyrus

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Partie 4 sommaire :

  • Panthée
  • Histoire de la princesse Palmis et de Cleandre : enfances et début des amours
  • Histoire de la princesse Palmis et de Cleandre : la fable d'Esope
  • Histoire de la princesse Palmis et de Cleandre : le mystère de la naissance de Cleandre
  • Histoire de la princesse Palmis et de Cleandre : l'arrestation de Cleandre
  • Générosité de Cyrus
  • Echec de la libération de Mandane
  • Suite de L'histoire d'Aglatidas et d'Amestris : jalousie d'Otane
  • Suite de l'histoire d'Aglatidas et d'Amestris : jalousie d'Otane
  • Suite de l'histoire d'Aglatidas et d'Amestris : mort présumée d'Otane et retour d'Aglatidas
  • Suite de l'histoire d'Aglatidas et d'Amestris : mariage et vengeance d'Anatise
  • Suite de l'histoire d'Aglatidas et d'Amestris : retour et mort d'Otane : mariage d'Amestris et d'Aglatidas
  • Arrivée imminente d'Aglatidas avec dix mille hommes
  • Interception du chariot
  • Histoire de Ligdamis et Cléonice : différences, ressemblances et amitiés
  • Histoire de Ligdamis et de Cléonice : méprise
  • Histoire de Ligdamis et de Cléonice : réconciliation
  • Histoire de Ligdamis et Cleonice : amour et bannissement
  • Histoire de Ligdamis et de Cléonice : retour de Ligdamis
  • Histoire de Ligdamis et de Cléonice : exil politique de Ligdamis
  • Histoire de Ligdamis et de Cléonice : Hermodore démasqué
  • Rencontre de Cyrus et d'Anaxaris
  • Rencontre de Mandane et de Cyrus
  • Cyrus entre désespoir et courage

Livre premier

Panthée


Apres avoir marché assez longtemps, peu à peu la Forest s'éclaircissant, et le jour commençant de paroistre ; Cyrus retrouva le bord de la Riviere : et ses Guides se reconnoissant, reprirent le chemin du lieu où ce Prince vouloit aller. Enfin il arriva en un endroit, d'où il desouvrit des Chariots et des Gens de guerre, qui alloient assez loing devant luy : cette veuë le troubla estrangement : et confondit de telle sorte dans son coeur, la joye, la douleur ; l'amour ; la jalousie ; l'esperance ; et la crainte : qu'il ne sçavoit luy mesme ce qu'il sentoit. Il prononça pourtant le nom de Mandane, en regardant Feraulas : et doublant le pas en luy monstrant ces Chariots, allons, luy dit-il, allons jouïr de la veuë de nostre Princesse, et troubler du moins la joye de nostre Rival. Commençant donc d'aller assez viste, il joignit quelques Cavaliers, qui estoient demeurez deux cents pas derriere les Chariots et les Troupes : et les reconnoissant d'abord pour estre Medes ; le Roy d'Assirie, leur dit-il, n'est il pas aupres de la Princesse Mandane ? Nous n'en sçavons rien, Seigneur, reprirent ils, car aussi tost apres le combat que nous fismes hier contre Abradate, comme il vit qu'au lieu de delivrer la Princesse ; il n'avoit fait que prendre la Reine de la Susiane, il parut tout furieux, et prit une autre route, avec une partie de ses gens. Quoy, s'escria Cyrus, Mandane n'est pas dans ces Chariots que je voy ? Non Seigneur, repliquerent ils, et l'on donna advis au Roy d'Assirie, qu'elle estoit de vostre costé : si bien que voulant vous aller joindre, et avoir part à sa delivrance, il prit un sentier destourné que ses Guides luy enseignerent : par lequel il devoit aller couper chemin au Roy de Pont, apres avoir passé la Riviere à un lieu dont nous avons oublié le nom ; esperant mesme retrouver peut-estre Abradate et vous rejoindre. Mais puis que vous estes icy sans luy, nous ne sçavons plus où il est, ny ou est la Princesse Mandane : y ayant aparence que vous n'en avez pas apris de nouvelles, puis que nous vous revoyons sans la revoir. Cyrus fut si surpris et si affligé, d'aprendre que Mandane n'étoit point delivrée ; de sçavoir que s'il eust tousjours suivy le chemin qu'il tenoit d'abord il l'auroit pû delivrer : et de ce que son Rival avoit peut-estre la gloire de combatre pour elle à l'heure mesme qu'il parloit : que sans tarder davantage en ce lieu là, et sans aller jusques aux Chariots où estoit Panthée, il retourna sur ses pas en diligence, envoyant seulement Araspe, qui se trouva aupres de luy pour avoir soing de cette Reine. Il retourna donc jusques au premier lieu où il pouvoit passer la Riviere : et marchant presque aussi viste que s'il eust esté seul, il sentoit des transports de colere contre luy mesme, qu'il n'avoit pas peu de peine à retenir. Il souhaitoit que le Roy d'Assirie eust trouvé Mandane : il desiroit qu'il ne l'eust pas encore rencontrée quand il le joindroit : et ne pouvant enfin demeurer d'accord avec luy mesme de ses propres desirs, il souffroit une peine incroyable ; principalement quand il pensoit, que selon les aparences, le Roy d'Assirie auroit desja delivré Mandane, quand il y arriveroit : où ce qui estoit encore le pire, que ny l'un ny l'autre ne la pourroient peut estre delivrer. Apres avoir marché tres long temps sans rien aprendre, il rencontra des Cavaliers que le Roy d'Assirie qui avoit sçeu qu'il avoit repassé la Riviere luy envoyoit : pour luy dire qu'il suivoit tousjours le Roy de Pont, avec esperance de le pouvoir bien-tost joindre : mais qu'il l'advertissoit qu'il venoit d'aprendre qu'il avoit laissé la Riviere à sa gauche : et qu'il avançoit tant qu'il pouvoit vers une autre qu'il faloit qu'il traversast, auparavant que d'estre en Cilicie, Cyrus à cét advis redoublant encore sa diligence, quoy que les chevaux des siens fussent tres las, fit tant qu'en fin il joignit le Roy d'Assirie : et par un bizarre sentiment d'amour et de jalousie tout ensemble, il n'eut gueres moins de joye que de douleur, de voir qu'il n'avoit pas delivré Mandane. Ces deux illustres Rivaux se rendirent conte de tout ce qu'ils avoient fait : et forcez par la necessité, ils donnerent un quart d'heure à leurs gens pour faire un leger repas, et pour faire repaistre leurs chevaux au Village où ils se rencontrerent : apres quoy ils furent ensemble avec plus de diligence qu'auparavant, suivant tousjours la route du Roy de Pont : qui estoit contraint d'aller lentement, à cause du Chariot où estoit Mandane. Enfin apres avoir marché jusques au Soleil couchant, ils découvrirent cette autre Riviere dont on leur avoit parlé. Mais ce qui les surprit extrémement, c'est qu'ils aperçeurent qu'un grand Pont de bois par où ils esperoient la passer, venoit d'estre rompu : et que jettant les yeux de l'autre costé de l'eau, ils virent dans une grande Prairie, à quatre on cinq cens pas du bord, environ cinquante chevaux seulement, et un Chariot, qu'ils creurent bien estre celuy où estoit la Princesse qu'ils cherchoient : car ce Pont presque entierement rompu le faisoit assez connoistre. Ils estoient pourtant un peu embarrassez à comprendre pourquoy il n'y avoit que cinquante chevaux, et ce qu'estoient devenus les autres : mais enfin ils ne doutoient point du tout, que ce ne fust la Princesse Mandane. Comme ce Fleuve est fort profond et fort rapide, et que de plus il estoit extrémement débordé, il n'y avoit point de possibilité de le passer : Cyrus et le Roy d'Assirie le voulurent toutesfois essayer, mais ce fut inutilement : et ils penserent estre noyez l'un et l'autre. Outre cela, il faloit faire prés d'une journée, auparavant que de trouver un autre Pont : et retourner d'autant en arriere, n'y en ayant plus depuis le lieu où ils estoient, jusques à la Mer, où ce Fleuve se jette. Ils ne pouvoient pas mesme passer dans des Bateaux, car il n'y en avoit point où ils estoient : et il n'y en avoit mesme gueres sur toute cette Riviere, qui n'est pas navigable, à cause de son impetuosité : et qui n'estant pas non plus poissonneuse, fait qu'il n'y a que fort peu de Barques de Pescheurs. Ainsi ne sçachant que faire, la veuë de ce Chariot, qui s'éloignoit tousjours, mettoit l'ame de ces deux Princes à la gehenne. Le Pont estoit si absolument rompu, qu'il n'y avoit pas moyen d'imaginer aucune voye de faire un faux Pont de planches, quand mesme ils en auroient eu : ainsi sans sçavoir, ny pouvoir que faire, ils regardoient ce Chariot, qui peu à peu s'éloignoit d'eux : si bien que le Soleil s'estant, couché et ce Chariot estant entré dans un Bois de Cedres, qui est sur une Montagne, au delà de la Prairie, ils le perdirent de veuë : et perdirent presques la vie, en perdant l'esperance de pouvoir delivrer Mandane. Car quand ils venoient à penser, qu'ils estoient si prés de cettte Princesse, sans pouvoir pourtant s'en aprocher davantage : et qu'au contraire elle s'éloignoit tousjours plus ; ils ne pouvoient supporter leur douleur, sans en donner des marques bien visibles. Mais quoy qu'ils souffrissent tous deux le mesme mal, ils n'avoient pourtant pas la consolation qu'ont les mal-heureux de se pleindre ensemble : au contraire la conformité de leur affliction, en redoubloit encore la violence : et s'ils n'eussent pas eu tous deux une generosité qui n'estoit pas moins grande que leur passion, il leur eust esté absolument impossible d'agir ensemble comme ils agissoient. Toutesfois Cyrus estoit encore plus affligé que le Roy d'Assirie : qui se fiant tousjours un peu au favorable Oracle qu'il avoit reçeu à Babylone, ne desesperoit jamais de rien : Mais pour Cyrus qui n'avoit pas ce secours dans ses mal-heurs, il craignoit tout, et n'esperoit presque aucune chose. Le Prince Tigrane, le Prince Phraarte, et toutes les autres Personnes de qualité, faisoient ce qu'ils pouvoient pour les consoler tous deux : principalement Cyrus, qui avoit l'amour de tout le monde, mais c'estoit inutilement. Comme ces Princes jugeoient que les Troupes que devoit avoir laissées le Roy de Pont au deça de la Riviere, ne pouvoient pas estre fort esloignées, ils se tinrent sur leurs gardes, et marcherent en bon ordre, en retournant sur leurs pas, pour aller vers cét autre Pont où l'on pouvoit passer ce Fleuve. Cependant l'Amour, qui ne fait faire que des actions heroïques, aux coeurs qui en sont possedez : fit que Cyrus et le Roy d'Assirie ne pouvant se resoudre à marcher si lentement avec tant de monde, prirent seulement cent Chevaux : Cyrus commandant absolument au reste de ses gens, d'attendre de ses nouvelles en ce lieu là, et de garder le Pont, de peur qu'Abradate ne s'en saisist, s'il aprenoit qu'ils fussent allez apres Mandane. Tous ces autres Princes le suivirent en cette occasion : et furent aussi bien que luy avec le plus de diligence qu'ils purent, vers l'endroit où l'on pouvoit passer la Riviere : ils furent pourtant contraints de laisser reposer une heure ou deux leurs chevaux : apres quoy, ils reprirent leur chemin, et le lendemain à la pointe du jour ils passerent ce Fleuve, et eurent au moins la consolation de penser que rien ne les separoit plus de Mandane. Cyrus crût à propos d'envoyer Feraulas à Tarse, vers le Prince de Cilicie, pour luy dire la chose : et pour le prier de faire deffendre par tous les Ports des son Païs, que l'on ne laissast embarquer nuls Estrangers : apres quoy il continua de s'informer de ce qu'il cherchoit, et de suivre la route qu'il s'imaginoit que le Roy de Pont auroit pû tenir. Mais comme la nuit les surprit, ils s'arresterent à la premiere Habitation : et dés la pointe du jour ils remonterent à cheval, et marcherent non seulement jusques au soir, sans rien aprendre de ce qu'ils vouloient sçavoir, mais jusques au lendemain à midy. Comme la Cilicie en cét endroit n'est pas extremement large, ils estoient desja assez prés de la Mer, lors qu'ils virent venir vers eux deux hommes à cheval, qu'ils ne pouvoient pas connoistre, estant encore fort esloignez : mais en aprochant davantage, Cyrus reconnut le cheval de Feraulas : si bien que sans en rien dire au Roy d'Assirie, qui le suivit pourtant un moment apres ; emporté par sa passion, il piqua droit vers Feraulas : et il demeura fort surpris, de voir que cét autre qui estoit aveques luy estoit Ortalque : ce mesme homme qui avoit eu ordre d'aller escorter Martesie, et qui avoit tant tardé à revenir. Une rencontre si inopinée le surprit extrémement : neantmoins comme il croyoit qu'Ortalque ne luy pouvoit dire de nouvelles que de Martesie ; et qu'il pensoit que c'estoit à Feraulas à luy en aprendre de Mandane : quelque estime qu'il eust pour cette sage Fille, il ne s'en informa point d'abord : et regardant Feraulas, comme pour deviner ce qu'il avoit à luy dire ; et bien, luy dit-il, Feraulas, sçaurons nous où est ma Princesse, et le Prince de Cilicie a t'il pû faire ce que j'ay souhaité de luy ? Seigneur, luy repliqua-t'il, je suis au desespoir d'estre obligé de vous dire, que quelque diligence que j'aye pû faire, je suis arrivé quatre heures trop tard, avec les ordres du Prince de Cilicie, au Port où le Roy de Pont et la Princesse Mandane se sont embarquez. Quoy Feraulas, reprit Cyrus, Mandane n'est plus en Cilicie ! Non Seigneur, luy répondit-il, et elle s'embarqua dés hier à midy. Ce qui a causé ce malheur, adjousta-t'il, c'est que le Prince de Cilicie estoit allé à la chasse quand j'arrivay à Tarse : ainsi il falut que je l'y allasse trouver, ce qui emporta beaucoup de temps, car il estoit assez loing. Comme je l'eus rencontré, et que je luy eus dit precisément l'endroit ou nous avions veu le Chariot de la Princesse, il jugea qu'infailliblement le Roy de Pont alloit s'embarquer à un Port où il m'envoya à l'heure mesme, avec son Capitaine des Gardes : et avec ordre aux Magistrats de la Ville de retenir tous les Estrangers qui voudroient se mettre en Mer : envoyant aussi plusieurs autres personnes en divers autres lieux, avec le mesme commandement. Enfin, Seigneur, que vous diray-je ? j'arrivay quatre heures plus tard qu'il ne faloit : mais par bonheur j'ay trouvé Ortalque, qui a eu ordre de la Princesse Mandane de vous venir trouver. De la Princesse Mandane ! reprit Cyrus, et comment est il possible qu'il en sçache quelque chose ? Seigneur, repliqua Ortalque, vous serez sans doute bien surpris, quand je vous diray qu'ayant eu l'honneur par vos commandemens d'escorter les Dames avec qui Martesie partit de Sinope, je les conduisis heureusement jusques au bord de la Riviere d'Halis, sur laquelle elles se mirent, afin de se délasser : envoyant leur Chariot en un lieu où elles le devoient rejoindre. Ainsi me faisant mettre dans leur Bateau, les deux cens Chevaux que je commandois, marcherent sous la conduite de mon Lieutenant le long du rivage. Nous n'eusmes pas fait une journée sur ce grand Fleuve, que la Parente de Martesie tomba malade : mais avec tant de violence, que l'on fut contraint de s'arrester à un Chasteau qui est basty sur le bord de cette Riviere. Estant donc abordez en ce lieu là, où il n'y a point de Village qui ne soit à plus de vingt stades du bord de l'eau ; je fus demander à parler à celuy qui y commandoit : mais comme il voyoit des gens de guerre, il fit grande difficulté de m'accorder ce que je voulois de luy. Il voulut sçavoir qui j'estois ; où j'allois ; et qui estoient ces Dames : mais comme nous estions en Paphlagonie, où je sçavois qu'il y avoit de la division entre les Peuples, je desguisay le Nom des Dames et le mien, et je dis seulement que j'estois leur Parent, et que je n'avois autre dessein que de les escorter. Il eut pourtant encore beaucoup de peine à se resoudre à ce que je souhaitois : Toutesfois à la fin luy disant qu'il n'entreroit que des Dames dans son Chasteau : et qu'il y auroit de l'inhumanité à n'assister pas une Personne malade, le pouvant faire sans danger : il consentit à la recevoir et à l'assister à la priere de sa femme qui l'en pressa fort, et qui me parut estre une Personne bien faite. Je fus donc retrouver Martesie : et faisant porter sa Parente dans une Chaize que le Capitaine de ce Chasteau nous envoya, je conduisis ces Dames jusques à la Porte : m'en allant apres donner ordre au logement de mes gens, au Village le plus proche de là. Ce Capitaine voulut toutesfois m'obliger le lendemain à loger aussi chez luy, mais je ne le voulus pas : et je me contentay d'avoir la permission d'y entrer, pour sçavoir des nouvelles de Martesie et de sa Parente, qui fut admirablement bien assistée, par un Medecin et par un Chirurgien qui estoient dans ce Chasteau, et qui n'en sortoient point depuis longtemps, à ce que quelques gens du lieu où je fus loger me dirent. Comme Martesie est infiniment aimable, elle fut bien tost aimée de la femme de ce Capitaine : de sorte que parlant un jour ensemble, elle luy dit qu'ils estoient heureux à trouver occasion d'assister les Dames malades : et comme Martesie sçavoit que sa chere Maistresse avoit passé sur ce mesme Fleuve, elle luy demanda si elle en avoit eu quelque autre occasion que celle que sa Parente luy en avoit donnée ? Elle luy respondit qu'il y avoit desja plus de trois mois que la plus belle Personne du monde estoit malade chez eux : mais que se trouvant beaucoup mieux presentement, elle en partiroit bien tost. Martesie devenuë encore plus curieuse par ce discours, s'informa de sa condition et de son Nom, et la pria de la luy faire voir : mais cette Dame luy dit qu'elle ne sçavoit ny son Nom ny sa condition : et que si son Mary descouvroit qu'elle luy eust dit qu'elle estoit dans ce Chasteau, il luy en voudroit sans doute mal. Elle luy aprit de plus, que la difficulté qu'il avoit faite de les laisser entrer, estoit parce que cette Dame estoit chez luy : que cependant elle estoit en un Apartement du Chasteau, assez esloigné de celuy où on les avoit mises : et où personne n'entroit, que les gens qui la servoient, et une Fille qu'elle avoit amenée avec elle, qui ne la quittoit jamais. Qu'il y avoit aussi un homme fort bien fait, et qui avoit pensé mourir de douleur, pendant la violence du mal de cette belle Personne. Apres cela, Martesie la pria de luy dépeindre la beauté de cette Dame, et la mine de cét homme dont elle parloit : et par la response que cette Femme luy fit, elle creût que la Princesse Mandane et le Roy de Pont estoient certainement dans ce Chasteau. Comme elle estoit appuyée sur une fenestre qui donnoit sur la Riviere, elle vit un grand Bateau si semblable à celuy dans lequel elle avoit esté avec la Princesse, qu'elle demanda à cette Femme si ce n'étoit point celuy qui avoit amené chez eux cette belle malade ? et l'autre luy ayant dit qu'ouy, Martesie ne douta presques plus du tout que ce qu'elle pensoit ne fust vray. Elle dissimula pourtant sa joye, jusques à ce qu'elle m'eust dit ses soupçons, ce qu'elle fit le mesme jour : nous resolusmes donc ensemble qu'elle tascheroit de gagner par des caresses et par des presens, cette Femme, qui luy avoit descouvert la chose, afin qu'elle luy fist voir la Personne dont elle luy avoit parlé : car comme elle estoit fort jeune, elle estoit fort propre à se laisser persuader de cette sorte. Enfin, Seigneur, Martesie le fit avec tant d'adresse, que le lendemain sans que le Mary s'en aperceust, cette Femme la mena par un Escalier dérobé, à une Chambre qui donnoit vis à vis de celle de cette belle Inconnue : et comme les fenestres en estoient ouvertes, elle n'y fut pas longtemps qu'elle ne vist la Princesse Mandane et Arianite, qui s'apuyant contre une des Croisées, parloient ensemble avec beaucoup de melancolie. Ha Ortalque, s'escria Cyrus en l'interrompant, comment n'avez-vous point delivré cette Princesse ? Vous le sçaurez, Seigneur, repliqua t'il, en vous donnant un peu de patience. Martesie ayant donc bien reconnu la Princesse Mandane, en fut si surprise, que sans raisonner sur ce qu'elle faisoit, elle s'avança à moitié hors de la fenestre : et fit un si grand cry, que la Princesse tournant la teste, et jettant les yeux de son costé, la reconnut d'abord, et ne fut gueres moins surprise de sa veuë, que Martesie l'estoit de la sienne. Cette rencontre fut si surprenante, qu'il leur fut absolument impossible de ne tesmoigner pas qu'elles se connoissoient : mais par bonheur le Roy de Pont n'estoit point alors dans la Chambre de la Princesse : et la seule femme du Capitaine du Chasteau, s'aperçeut de l'agreable surprise de ces deux Personnes. Bien est il vray qu'elle en fut elle mesme si estonnée, qu'elle ne pût se resoudre de laisser longtemps Martesie jouïr de ce plaisir là : joint qu'Arianite entendant ouvrir la Porte de la Chambre de la Princesse fit signe à Martesie qu'elle se retirast. Enfin, Seigneur, estant bien assurez que Mandane estoit dans ce Chasteau, je fis resoudre Martesie à me permettre d'entreprendre de le forcer. Elle voulut toutesfois essayer de parler à la Princesse, mais ce fut inutilement : car cette femme qu'elle avoit gagné, n'avoit point de credit sur ceux qui gardoient Mandane. Ainsi nous estant resolus à tout hazarder pour delivrer la Princesse, je trouvay moyen d'avoir des Eschelles : je fis tenir nostre Bateau tout prest à ramer : et par un endroit de la Muraille qui n'estoit pas hors d'escalade, je fis dessein de tenter la chose la nuit suivante. Mais par malheur le Roy de Pont qui depuis le temps que la Princesse estoit demeurée malade en ce lieu là, avoit envoyé vers Abradate, pour luy demander retraite dans sa Cour, et escorte pour y aller par les Matenes, que la Riviere d'Halis traverse : par malheur, dis-je, il advint que ce Prince vit arriver quatre cens Chevaux de la Susiane, qui venoient pour querir la Princesse. De sorte que le Roy de Pont ne les vit pas plustost, qu'il resolut de partie dés le lendemain : ce qu'ayant esté sçeu par Martesie, elle m'en advertit : et je me resolus aussi, quoy que la partie ne fust pas égale, à ne laisser pas d'attaquer le Roy de Pont dés qu'il marcheroit : ne pouvant plus entreprendre de forcer ce Chasteau, où il y avoit tant de monde. Cependant Martesie qui vouloit du moins suivre sa chere Maistresse, si elle ne la pouvoit pas delivrer ; fit si bien, que s'en allant hardiment par cét Escalier dérobé à la chambre qui estoit vis à vis de celle de la Princesse, elle apella Arianite de toute sa force, et luy dit que si leur Maistresse n'obtenoit pour elle la permission de luy parler, elle se desespereroit. Cette Fille luy fit signe qu'elle eust patience : et en effet nous sçeusmes depuis que justement dans le temps que Martesie luy parloit, la Princesse aprenoit au Roy de Pont qu'elle estoit retrouvée : et : qu'elle vouloit absolument l'avoir aupres d'elle ; ce que ce Prince luy accorda ; ne sçachant pas que je fusse à vous, et croyant que par quelques bizarres avantures elle seroit demeurée le long de ce Fleuve, comme Mandane elle mesme y estoit depuis demeurée malade. Enfin, Seigneur, Martesie et sa Parente, qui se portoit beaucoup mieux, aussi bien que ces autres Femmes, furent mises aupres de la Princesse, qui les receut avec une joye extréme. Cependant il falut qu'elle se resolust à partir, et à s'embarquer, pour aller jusques à la Mantiane, où des Chariots la devoient attendre. Mais Seigneur, pourquoy differer à vous dire que le lendemain j'attaquay les gens qui escortoient le Roy de Pont ? que comme le nombre n'estoit pas esgal, presque tous mes compagnons y perirent : et que l'y fus blessé en quatre endroits, sans pouvoir empescher que ce Prince (qui d'abord s'estoit jetté à terre l'Espée à la main, et qui fit des choses prodigieuses) n'emmenast la Princesse : qui eut du moins la consolation d'avoir Martesie avec elle. Mais pour sa Parente, comme c'estoit une personne qui estoit mariée, Martesie obtint du Roy de Pont la permission de la renvoyer chez elle : ce qu'il fit, priant ce Capitaine du Chasteau, de la faire conduire au lieu où son Chariot l'estoit allé attendre. Pour moy, Seigneur, quoy que je fusse tres blessé, je ne laissois pas encore d'aller apres quelques Cavaliers, et de les suivre l'Espée à la main : lors qu'il en vint deux, qui par les ordres de la Princesse empescherent qu'on ne me tuast : et me faisant prisonnier ils me remenerent tous ensemble à ce Chasteau, avec priere à ce Capitaine de me bien traiter, et de me faire penser aveques soing ; ce qu'il fit tres civilement. Pendant que je fus chez luy, j'apris qu'il estoit nay Sujet du Roy de Pont : et que par diverses avantures, il s'estoit marié en ce païs là : et y estoit devenu Gouverneur de ce Chasteau, qui est scitué en Paphlagonie : et où le Roy de Pont s'estoit veû contraint d'aborder, le lendemain que Martesie et Orsane furent laissez le long du rivage : parce que la Princesse s'en affligea si fort, qu'elle en tomba malade à l'extremité. Cependant, Seigneur, je n'ay pas plustost esté guery, que je suis allé à Suse : où ce Capitaine avec qui je fis assez grande amitié durant que je fus chez luy, m'assura que je trouverois la Princesse. J'y fus donc, et je la trouvay en effet : et comme le Roy de Pont ne pouvoit pas craindre un homme seul, et que la Princesse a un si grand Empire sur luy, que hors sa liberté il ne luy peut rien refuser ; j'eus la permission d'estre à elle, parce qu'il creût que j'y estois auparavant, et qu'il ne songea point que je fusse à vous. Quelques jours apres, je sçeus que Cresus Roy de Lydie, avoit envoyé vers Abradate, et qu'il se tramoit quelque grand dessein : cependant le Roy de Pont craignant que si vous apreniez en Armenie, ou il sçavoit bien que vous estiez, qu'il estoit : à Suse, vous ne tournassiez teste de ce costé-là, et qu'Abradate ne peust vous resister, il fit dessein d'en partir. Mais comme il y a asseurément quelque grande ligue entre plusieurs Princes, qui lie l'amitié de ces deux-là, Abradate ne voulut pas le laisser aller seul. La Reine Panthée aimant aussi fort Mandane, et ayant aussi bien dessein d'aller visiter un fameux Temple de Diane qui est dans le païs des Matenes, la voulut conduire jusques vers les frontieres de la Cilicie, esperant faire sa devotion à son retour. Mais comme ils arriverent au Fleuve aupres duquel elle a esté prise, afin de marcher plus commodement, et plus seurement aussi pour le Roy de Pont, ils se separerent : ce dernier conduisant Mandane du costé le plus esloigné de l'Armenie, et Abradate demeurant de l'autre, avec la Reine de la Susiane, qui se separa d'elle au passage de ce Fleuve : et qui continua encore de marcher du mesme costé où elle a esté prise par vos Troupes : parce que c'estoit le chemin du lieu où elle vouloit aller. Pour nous autres, nous marchasmes tousjours aveques tant de diligence, qu'il vous eust esté difficile de nous voir encore, comme vous nous vistes sans doute à travers de la Riviere : si ce n'eust esté qu'Abradate apres avoir esté deffait, vint nous rejoindre, quelque temps devant que nous y fussions, suivi seulement de quinze ou vingt des siens. Cette veuë affligea sensiblement le Roy de Pont : car il connut bien qu'Abradate avoit esté attaqué et vaincu : mais lors qu'il l'eut joint, et qu'il luy eut apris que Panthée estoit prisonniere, il en eut une douleur extresme. J'estois alors derriere ces Princes, de sorte que comme ils estoient tous deux fort affligez, ils ne prirent pas garde à moy, et j'entendis qu'Abradate dit au Roy de Pont, qu'il le conjuroit de luy redonner ses Troupes, afin d'aller apres les Ravisseurs de Panthée. Comme le Roy de Pont n'avoit que mille Chevaux ; qu'Abradate n'en avoit plus que quinze ou vingt des mille qu'il avoit eus ; et que le Roy de Pont avoit sçeu en marchant qu'il estoit suivi, il fit comprendre à Abradate, que ce seroit exposer Mandane, et s'exposer luy mesme inutilement, que d'aller peut-estre attaquer toute vostre Cavallerie avec si peu de gens. Au reste, luy dit il, ne craignez rien pour la Reine vostre Femme : car Cyrus est le plus genereux Prince du monde : et pour ce qui est de Ciaxare, tant que nous aurons la Princesse Mandane en nos mains, il ne mal-traitera pas Panthée. C'est pourquoy, luy dit il, laissez moy aller jusques au Pont, que je dois rompre apres l'avoir passé : et retournez vous en apres executer promptement et genereusement ce que vous avez promis à Cresus : et attendez la liberté de Panthée, par la mesme voye qui la donnera à toute l'Asie. Enfin, Seigneur, apres plusieurs autres discours, où l'on voyoit bien qu'il y avoit beaucoup d'incertitude en leurs esprits, et que je ne pouvois pourtant pas tous entendre : nous allasmes au Pont, où Abradate quitta ce Prince, et dit adieu à Mandane : qui ayant sçeu la prise de Panthée : l'asseura que si elle estoit en vos mains, elle y estoit seurement : le conjurant d'obliger le Roy de Pont à la rendre à Ciaxare, à condition de luy faire rendre Panthée. Abradate estoit si occupé de sa propre douleur, qu'il n'entendit pas bien cette proposition : de sorte que le Roy de Pont craignant que Mandane ne redist encore la mesme chose, et qu'Abradate n'y fist quelque reflexion, il commanda que le Chariot marchast, apres avoir pris cinquante chevaux seulement. Comme nous eusmes passé la Riviere, les gens d'Abradate de leur costé, et ceux du Roy avec qui j'estois du leur, rompirent ce Pont de bois, et chacun d'eux prit son chemin : c'est à dire Abradate celuy de Suse parle haut des Montagnes, et le Roy de Pont celuy de la mer de Cilicie. Mais lors que la Princesse Mandane, aupres du Chariot de laquelle je me trouvay, eut aperçeu toute vostre Cavalerie à travers de la Riviere, durant que nous estions dans la Prairie, je n'ay jamais veû une Personne plus affligée qu'elle me le parut. Elle vous regarda, Seigneur, autant qu'elle vous pût voir : car elle s'imagina bien que vous estiez en ce lieu là en Personne : et nous estions desja bien avant dans le Bois ou nous entrasmes, qu'elle regardoit encore, comme si elle eust pû vous aperçevoir. Enfin, Seigneur, nous arrivasmes trop heureusement au Port, où le Roy de Pont vouloit s'embarquer : il y trouva mesme un Vaisseau prest à faire voile pour Ephese, où il fut reçeu : et il s'embarqua le lendemain à midy, qui fut hier. Mais deux heures devant que de partir, Martesie me tira à part : et me dit que je m'échapasse, comme j'ay fait, et que je vous donnasse cette Lettre, que je venois vous aporter, lors que j'ay rencontré Feraulas, qui sortoit de la Ville aussi bien que moy. En disant cela Ortalque en presenta une de la Princesse Mandane à Cyrus, qui la prit avec autant de joye que le Roy d'Assirie en eut de douleur. Il eust bien voulu ne la lire pas devant luy : mais ne pouvant differer à voir ce que sa Princesse luy mandoit ; et trouvant mesme un moment apres quelque douceur à l'ouvrir devant son Rival ; il la décacheta, et y leut ces paroles.

LA PRINCESSE MANDANE, A Cyrus.

Comme je ne sçay pas si le Roy mon Pere est encore à son Armée, et que je ne doute point que vous n'y soyez, c'est à Vous que je m'adresse : pour vous prier de faire en sorte que la Reine de la Susiane soit bien traittée. C'est par elle que j'ay sçeu qu'il est maintenant permis à l'Illustre Artamene d'estre Cyrus : et elle a pris tant de soin d'adoucir ma captivité, que je suis obligée de tascher de rendre la sienne la moins rigoureuse qu'il me sera, possible. Je ne vous dis point que je suis la plus malheureuse Personne du monde, car vous ne pouvez pas l'ignorer : mais pour reconnoistre autant que je le puis, la generosité que vous avez, d'exposer tous les jours vostre vie pour ma liberté, je n'ay qu'à vous dire que je ne souhaite avec gueres moins d'ardeur la continuation de vostre gloire et de vostre bon heur, que la fin des malheurs de

MANDANE.

Cette Princesse avoit encore adjousté en Apostille,Apres vous avoir mandé à faux, que j'allois en Armenie, je n'ose presque plus vous dire, que je crois que l'on me mene à Ephese.Lors que Cyrus eut achevé de lire cette Lettre, il ne pût s'empescher de regarder le Roy d'Assirie, de qui il rencontra les yeux dans les siens : mais avec tant de chagrin et tant de marques de douleur, que la joye de Cyrus en augmenta encore de la moitié. Toutesfois pour demeurer dans les termes de leurs conditions, et pour n'avoir point de secret pour toutes les choses où la Princesse Mandane avoit interest : Cyrus leut tout haut la Lettre de la Princesse : ce qui ne fut pas un petit redoublement de douleur pour le Roy d'Assirie. Car quoy que cette lettre ne fust presques qu'une lettre de civilité ; neantmoins il y avoit certaines paroles si cruelles pour luy, principalement vers la fin, qu'il eut beaucoup de peine à n'esclatter pas : et à ne donner point de marques trop violentes de sa jalousie et de son desespoir. Il changea de couleur diverses fois : il fit mesme quelque action de la teste et de la main, qui faisoit voir son inquietude : et levant les yeux vers le Ciel, et les attachant apres fixement dans ceux de Cyrus ; allons trop heureux Prince, dit-il en soûpirant, allons à Artaxate, afin d'aller promptement en Lydie : pour voir ce que les Dieux ont resolu de nostre destin. Apres cela le Roy d'Assirie marcha le premier : et sans attendre que Cyrus luy respondist, il se mit à s'entretenir luy mesme si profondément, qu'il estoit aisé de connoistre qu'il souffroit beaucoup. Cependant Cyrus qui ne vouloit pas perdre de temps, ny aller à Tarse, y envoya un des siens remercier le Prince de Cilicie, qui s'estoit desja disposé à le recevoir : et reprenant le mesme chemin par où ils estoient venus, ils joignirent ceux de leurs gens qu'ils avoient laissez à ce Pont : et furent rejoindre Panthée dans un Chasteau, qui estoit sur les Frontieres d'Armenie, où Araspe l'avoit conduite. Comme elle avoit esté recommandée de bonne main à Cyrus, il ne vit pas plustost Araspe, qu'il luy ordonna de la faire servir avec tout le respect deû à sa condition : et quelque resolution qu'il eust prise de ne la voir point, par le chagrin qu'il avoit eû d'aprendre que Mandane n'estoit pas delivrée, et que c'estoit seulement elle qui estoit prisonniere : il changea de dessein et voulut la voir. Bien est il vray qu'il fit presque un secret de cette visite : parce qu'il souhaita que le Roy d'Assirie n'en fust pas : afin de pouvoir parler de sa chere Princesse avec plus de liberté. Ainsi dés qu'il fut dans ce Chasteau, il fut à l'Apartement d'Araspe : où feignant d'avoir à faire avecques luy, il demeura presques seul. Comme il estoit assez prés de celuy de la Reine de la Susiane, il y fut sans estre suivi que d'Araspe et de Feraulas, et sans estre veû : et c'est ce qui fit dire à tout le monde que Cyrus avoit esté si fidelle à Mandane, qu'il n'avoit pas mesme voulu regarder cette Reine, parce qu'on la disoit estre une des plus belles Personnes de la Terre. Cependant il est certain qu'il la vit, mais il la vit pour l'amour de Mandane : et comme il sçeut par Araspe, qu'elle estoit fort en peine d'Abradate, il luy fit dire ce qu'il en sçavoit, en luy envoyant demander la permission de la voir : de sorte que lors qu'il entra dans sa chambre, cette belle et sage Reine le reçeut avec beaucoup de civilité. Et sans donner aucune marque de foiblesse pour sa Prison, Seigneur, luy dit elle, la Princesse Mandane avoit raison de me dire, que vous estiez le Prince du monde qui sçavoit le mieux user de la victoire : puis que toute captive que je suis, vous me faites la grace de me voir : et de m'envoyer assurer de la vie et de la santé du Roy mon Seigneur. Je ne veux point, luy dit-il, Madame, que vous me soyez obligée d'une chose si peu considerable : mais je veux qu'en vous donnant la peine de lire cette Lettre (adjousta t'il en luy monstrant celle de Mandane) vous connoissiez que je ne dois point avoir de part à tous les services que j'ay dessein de vous rendre. Car apres ce que la Princesse de Medie m'a escrit, je ne suis plus Maistre de mes volontez ; et je ne puis que suivre les siennes. Je veux bien Seigneur (repliqua Panthée, apres avoir leû la Lettre de la Princesse Mandane, et la luy avoir renduë) partager cette obligation entre vous d'eux : estant bien certaine que vous le souffrirez l'un et l'autre sans en murmurer. En suite Cyrus s'informa soigneusement de la santé de sa chere Princesse : et apres luy avoir demandé pardon de la liberté qu'il alloit prendre : il la conjura de luy vouloir dire, comment le Roy de Pont vivoit avec elle : n'osant pas luy demander comment elle vivoit aveque luy. Seigneur, reprit Panthée, pour vous mettre l'esprit en repos, je vous diray que le Roy de Pont est tellement esclave des volontez de la Princesse Mandane, que c'est une chose inconcevable, de voir qu'il ait la force de la retenir comme il fait : car excepté sa liberté, il n'est rien qu'il ne soit capable de luy accorder. Ainsi je puis vous assurer qu'il ne luy donne aucun sujet de pleinte, que celuy de ne la vouloir point abandonner, et de ne la vouloir point rendre. Pour moy j'ay fait toutes choses possibles pour l'y obliger : mais il m'a tousjours respondu qu'il ne le peut : et que quand il n'auroit autre satisfaction en toute sa vie, que celle d'empescher qu'un Rival ne la possede : il fuiroit tousjours par toute la Terre, jusques à ce qu'il eust trouvé un Azile assuré pour sa retraite, et un Protecteur assez puissant pour le deffendre. Ha Madame, s'écria Cyrus, les Dieux n'en sçauroient donner au Ravisseur d'une Princesse si innocente et si accomplie : en effet, reprit Panthée, il paroist assez que nous sommes desja punis, de luy avoir donné protection. Cyrus luy fit alors beaucoup de civilité : et luy dit que s'il n'eust pas despendu de Ciaxare ; et s'il ne se fust pas agy de Mandane, il luy auroit redonné la liberté. Mais qu'ayant apris qu'il se formoit une Ligue, dont le Roy son Mary estoit, il faloit voir auparavant ce que ce pouvoit estre : et que cependant il l'assuroit, qu'elle seroit servie avec tout le respect qui luy estoit deû. Panthée le remercia fort civilement : et ils se separerent tres satisfaits l'un de l'autre. En effet il eust esté difficile, que deux Personnes si accomplies, n'eussent pas eu beaucoup d'estime l'un pour l'autre en se connoissant : car si Cyrus estoit admirable en toutes choses, Panthée estoit une Princesse tres parfaite. Sa beauté estoit une des plus esclatantes du monde : et de celles qui surprennent le plus les yeux, et qui inspirent le plus d'amour. Elle avoit une majesté si douce, et une modestie si charmante, qu'on ne la pouvoit voir sans s'interesser en ses malheurs. Cependant Cyrus ordonna à Araspe, de la conduire à Artaxate, luy laissant cinq cens Chevaux pour cela : apres quoy remontant à cheval avec le Roy d'Assirie, il fit une si grande diligence, qu'en trois jours il arriva aupres de Ciaxare, auquel il rendit conte de son voyage. De là il fut chez la Princesse Araminte, où le Prince Phraarte estoit desja : il luy demanda pardon d'estre party sans luy dire adieu : l'assurant qu'à sa consideration, il n'avoit eu dessein que de delivrer sa Princesse, et qu'il n'avoit point eu celuy de perdre le Roy son Frere. Elle luy aprit aussi les inquietudes qu'elle avoit euës, par la crainte de recevoir quelque funeste nouvelle de son entreprise. Comme il estoit chez cette Princesse, on le vint querir : parce qu'il estoit arrivé un Courrier d'Ecbatane, qui pressoit encore Ciaxare d'y aller. Il en vint aussi un autre ce mesme jour d'Ariobante : qui mandoit qu'il estoit adverty qu'il y avoit desja quelque temps que Cresus avoit envoyé consulter divers Oracles, sur une entreprise importante qu'il vouloit faire : et qu'il avoit fait partir en un mesme jour des gens d'esprit, et de probité, pour aller à Delphes ; à Dodone ; mesme au Temple d'Amphiaraus ; à l'Antre de Trophonius aux Branchides qui estoient sur la frontiere des Milesiens ; et en Affrique, au Temple de Jupiter Ammon : afin que par la réponse de tous ces Oracles, il peust estre confirmé ou dissuadé d'executer son dessein : que cependant il armoit puissamment, et solicitoit tous ses Alliez d'armer comme luy. Les choses estant donc en ces termes, il fut resolu, veu mesme la mauvaise santé de Ciaxare, qu'il s'en retourneroit à Ecbatane, pour appaiser les troubles qui s'y estoient élevez : et que Cyrus avec toute son Armée marcheroit vers la Lydie : tant pour songer à la liberté de Mandane que l'on menoit à Ephese, que Cresus avoit conquestée : que pour s'opposer aux desseins de ce Prince quels qu'ils pussent estre. Ainsi l'ambition et l'amour demandant une mesme chose de Cyrus : il s'y porta avec toute l'ardeur que deux passions si violentes peuvent inspirer à un coeur heroïque et amoureux comme estoit le sien. On resolut aussi, que pour tenir Abradate en devoir, il faloit retenir Panthée, et la conduire en Capadoce, vers les Frontieres de Lydie : car on avoit sçeu par un Prisonnier, que ce Prince avoit assurément fait Ligue avec Cresus : ce qui confirmoit puissamment ce qu'Ortalque en avoit dit. Comme la Princesse Araminte ne souhaitoit pas de demeurer en Armenie, à cause du Prince Phraarte ; et que de plus Cyrus esperoit quelque chose de sa negociation aupres du Roy son Frere : il fut bien aise qu'elle prist la resolution d'aller avec la Reine Panthée, qui arriva à Artaxate, comme toutes ces resolutions se prenoient : et qui y fut traittée selon l'intention de Mandane, c'est à dire avec tous les honneurs possibles. Pour cét effet Araspe eut encore un nouvel ordre de Cyrus, d'en avoir un soin tout particulier : ce Prince luy disant, avec un sous-ris qui n'effaçoit pourtant pas la melancolie de ses yeux, qu'il ne croyoit pas pouvoir plus seurement, confier la plus belle Reine du monde, qu'au plus insensible homme de la Terre. Enfin deux ou trois jours apres cette grande separation se fit : car dés ce jour là, Ciaxare avec dix mille hommes, entre lesquels estoit Megabise, se prepara à s'en retourner à Ecbatane : et Cyrus accompagné des Rois d'Assirie, de Phrigie, d'Hircanie, et de tous les autres Princes qui estoient dans cette Armée, commença de décamper, et de la faire marcher vers la Lydie : apres avoir assujetty de nouveau un Royaume à Ciaxare, et dompté en suite les Chaldées. Le Prince Tigrane par l'amitié qu'il avoit pour Cyrus, et par la reconnoissance de ce qu'il avoit si genereusement laissé la Couronne au Roy son Pere, le voulut suivre à cette guerre : et Phraarte par sa propre generosité, et plus encore par l'amour qu'il avoit pour Araminte, ne le voulut pas abandonner : de sorte que la prévoyance de cette Princesse se trouva inutile. Cependant pour faire conduire la Reine de la Susiane et la Princesse de Pont plus commodement, Araspe avec cinq cens Chevaux prit un chemin un peu détourné de celuy de l'Armée, et partit mesme un jour auparant : ce qui fut cause qu'un Envoyé d'Abradate ne trouva plus la Reine sa Femme à Artaxate, ou il estoit venu pour la redemander : mais on luy répondit, qu'un Prince Allié des Rois de Medie, qui donnoit protection au Ravisseur de la Princesse Mandane, ne devoit rien obtenir, à moins que de l'obliger à la rendre. Auparavant que de partir, Cyrus fut dire adieu à la Reine d'Armenie, et prendre part à la douleur que la Princesse Onesile avoit de l'esloignement de son cher Tigrane : en suite dequoy chargé des voeux du Roy d'Armenie, et des acclamations de tout le Peuple d'Artaxate, il en partit pour aller conduire Ciaxare, jusques à trente stades loing de la route qu'il devoit prendre. Cette separation fut tendre et touchante de part et d'autre : Ciaxare luy parla de la Princesse Mandane, en des termes qui luy faisoient connoistre, qu'il y avoit autant de part que luy : et. Il luy donna un pouvoir si absolu, par toute l'estenduë de son Empire, qu'il ne l'eust pû avoir plus grand, mesme apres sa mort. Le Roy d'Armenie paya volontairement le Tribut qu'il devoit, et en offrit encore quatre fois autant pour les frais de cette guerre, ce que Cyrus refusa : se contentant de ce qui estoit legitimement deû. Cependant le souvenir de Mandane, fut toute son occupation et toute celle du Roy d'Assirie durant cette marche : et lors qu'ils estoient contraints d'estre ensemble, et qu'ils se surprenoient tous deux en cette resverie dont ils s'imaginoient aisément le sujet, ils en avoient du chagrin : et ils eussent bien voulu chacun en particulier, estre seuls à penser à cette Princesse. Ils sçeurent en aprochant de Capadoce que le Prince Thrasibule, non plus qu'Harpage, ne s'y estoit point arresté : et qu'Ariobante luy ayant seulement donné les Troupes qu'il avoit, pour joindre à celles qu'on luy avoit desja données, il estoit party en diligence, pour aller vers la basse Asie, l'amour et l'ambition ne luy permettant pas d'attendre que l'on eust fait de nouvelles levées. Comme Cyrus n'avoit que Mandane dans le coeur, et qu'elle luy avoit écrit qu'elle s'en alloit à Ephese : pour en estre pleinement éclaircy, il resolut d'y envoyer Feraulas déguisé : sçachant bien qu'il ne pouvoit choisir personne qui peust agir avec plus d'adresse, plus d'esprit, et plus d'affection que luy. Joint que puis que Martesie estoit avecque Mandane, il y avoit un redoublement d'obligation pour luy, à travailler à la liberté de cette Princesse. Il accepta donc cette commission avecques joye : et pendant que Cyrus tarda en Capadoce, pour laisser un peu reposer ses Troupes, et pour s'informer un peu mieux des desseins de Cresus : il prit le chemin d'Ephese, apres s'estre travesti, sans estre accompagné que d'un Esclave seulement. Le Roy d'Assirie de son costé, y envoya aussi un homme tres fidelle et tres entendu en toutes choses : cependant Cyrus recevoit des advis de toutes parts, des grands preparatifs de guerre que l'on faisoit à Sardis : mais quoy qu'on luy dist, et quoy qu'on luy mandast, on ne parloit point de Mandane : et on ne disoit point mesme avec certitude, ce que Cresus vouloit faire. Durant qu'il estoit en cette peine, on luy vint dire que le Roy de Phrigie venoit le trouver en diligence : parce qu'il estoit arrivé le matin à sa Tente trois Estrangers que l'on ne connoissoit pas, qui luy avoient apris quelque grande nouvelle : du moins à ce que l'on en pouvoit juger, par l'émotion qu'il avoit euë en leur parlant. Un moment apres ce Prince entra, comme un homme qui avoit en effet de grandes choses dans l'esprit : Seigneur, dit-il à Cyrus, il est bien juste que je vous parle de vos interests, avant que de vous entretenir des miens : et que je vous die que je vous amene un homme qui a veû aborder la Princesse Mandane à Ephese : et qui vous peut du moins assurer qu'elle n'a pas fait n'aufrage. Cyrus tout transporté de joye d'entendre le Nom de Mandane, et de sçavoir du moins avec certitude ou elle estoit ; demanda avec empressement au Roy de Phrigie, où estoit celuy qui luy avoit aporté cette nouvelle ? de sorte que ce Prince le faisant aprocher (car il l'avoit amené aveques luy) le presenta à Cyrus : qui le reçeut avec une douceur qui n'estoit pas moins une marque de son amour pour Mandane, que de sa civilité naturelle. Cét homme qui estoit Grec, et qui se nommoit Sosicle, estant de fort bonne condition, et ayant beaucoup d'esprit, respondit à Cyrus avec beaucoup de respect : et luy aprit fort exactement tout ce qu'il vouloit sçavoir de luy. Il luy dit donc qu'estant à Ephese, il avoit veû aborder un Vaisseau Cilicien : et qu'il avoit sçeu apres au Port, que le Roy de Pont estoit dedans. Qu'en effet il l'en avoit veû descendre, et en suitte la Princesse Mandane, que le Gouverneur d'Ephese avoit logée magnifiquement. Il luy dit encore, que cette Princesse estant allée au Temple de Diane pour faire ses devotions, s'estoit mise parmi les Vierges voilées qui y demeurent. Que le Roy de Pont l'ayant sçeu, avoit voulu faire effort pour l'en retirer : mais que le Peuple s'estoit esmeû, et ne l'avoit pas voulu souffrir ; de sorte qu'il avoit falu qu'il se contentast que le Gouverneur d'Ephese fist faire une garde fort exacte aux Portes de la Ville, et à l'entour de ce Temple, jusques à ce que l'on eust eu ordre de Cresus, vers lequel il avoit aussi tost : envoyé, et que les choses estoient en cét estat, lors qu'il estoit parti d'Ephese. Cyrus fit encore cent questions à Sosicle ; apres quoy le remerciant de l'avoir tiré de la peine où il estoit, il se mit à parler au Roy de Phrigie en particulier : se réjouïssant de ce que Feraulas pourroit peut-estre luy donner quelque advis favorable, puis qu'il ne pouvoit manquer de trouver la Princesse. Comme elle estoit en un lieu maritime, Cyrus ne jugeoit pas qu'il falust tourner teste de ce costé là, se souvenant toujours de l'advanture de Sinope : et il pensoit qu'il valoit mieux attendre qu'elle fust à Sardis, y ayant beaucoup d'aparence qu'on l'y conduiroit. Neantmoins l'impatience qu'il avoit de s'aprocher tousjours davantage d'elle, pensa luy faire changer de dessein, et prendre celuy de partir à l'heure mesme : mais le Roy de Phrigie luy dit qu'il sçavoit encore quelque chose, qui l'en devoit empescher, et l'obliger d'avoir seulement trois ou quatre jours de patience. En effet s'estant mis à luy parler bas, il parut bien par le visage de Cyrus, que ce que ce Prince luy disoit, le surprenoit extrémement, et luy donnoit mesme de la joye et de l'esperance. Le Roy d'Assirie estant arrivé, Cyrus forcé par sa generosité et par sa parole, luy aprit ce qu'il sçavoit de Mandane, et luy dit fidellement l'estat des choses : le Roy d'Assirie en fut aussi agreablement surpris que luy : mais enfin ayant trouvé que le Roy de Phrigie avoit raison, et qu'il faloit attendre l'advis qu'il devoit recevoir, auparavant que de rien entreprendre : Cyrus dit en suitte à ce Prince, qu'il vouloit sçavoir plus au long la merveilleuse avanture dont il ne luy parloit qu'en passant, n'estant pas juste qu'il ne s'interessast pas autant aux choses qui le touchoient en particulier, qu'il faisoit à celles qui le regardoient. Le Roy de Phrigie luy dit que Sosicle le satisferoit là dessus, quand il l'auroit agreable : et luy feroit mieux comprendre la cause de l'entreprise dont il faloit attendre l'effet. Apres cela Araspe vint trouver Cyrus, pour l'advertir que la Reine de la Susiane, et la Princesse Araminte estoient arrivées le soir auparavant, à une petite Ville qui n'estoit qu'à quarante Stades du Camp : de sorte que Cyrus ne le sçeut pas plustost, qu'il leur envoya faire compliment : et le lendemain il y fut luy mesme, suivi seulement d'Hidaspe, et de quelques autres, ne voulant pas y mener le Prince Phraarte, de qui la passion affligeoit Araminte. Mais comme Panthée s'estoit trouvé mal la derniere nuit, il ne vit que la Princesse Araminte, à qui il rendit conte de l'estat des choses ; sçachant bien qu'elle auroit de la joye d'aprendre, que peut-estre sans combatre le Roy son Frere, pourroit on finir cette guerre. Mais comme elle ne pouvoit pas comprendre parfaitement tous les divers interests de ceux qui tramoient la chose, à moins que de sçavoir toute la vie de deux personnes fort illustres, qui en faisoient tout le fondement : elle tesmoigna avoir une si forte envie de l'aprendre, que Cyrus pour la satisfaire, luy promit qu'il ne la sçauroit luy mesme exactement qu'en sa presence. Et en effet, ayant envoyé prier le Roy de Phrigie de luy envoyer Sosicle, il le fit au mesme instant : de sorte que comme il y avoit encore assez de temps pour luy donner audience, parce que Cyrus estoit allé de fort bonne heure visiter cette Princesse : Sosicle ne fut pas plustost arrivé, que le faisant aprocher, et le presentant à Araminte ; Voila, luy dit-il, Madame, celuy qui doit contenter vostre curiosité et la mienne : et vous aprendre des choses qui ne sont pas sans doute ordinaires : du moins ce que j'en sçay desja me semble t'il fort merveilleux. Je pretens toutefois, adjousta Cyrus, que Sosicle vous parle comme si je ne sçavois rien du tout de ce qu'il vous doit dire : et qu'il n'oublie aucune circonstance de la vie d'une Princesse de qui le Nom est aussi celebre par sa beauté et par sa vertu, que celuy de son Amant l'est par son courage et par son esprit. Apres que la Princesse Araminte eut joint ses prieres à celles de Cyrus, Sosicle sçachant bien qu'il importoit extremement aux personnes à qui il prenoit interest, que ce Prince s'affectionnast : à elles et les protegeast, luy obeïr avec joye, et commença son discours de cette sorte, adressant la parole à la Princesse Araminte.

Histoire de la princesse Palmis et de Cleandre : enfances et début des amours


HISTOIRE DE LA PRINCESSE PALMIS,ET DE CLEANDRE.

Vous serez peut-estre étonnée, Madame, de voir qu'un Grec sçache si precisément, tous les interests de la Cour du Roy de Lydie : mais quand je vous auray dit que j'y fus mené à l'âge de dix ans, et que j'ay eu l'honneur d'estre élevé dans la maison de Cresus, aupres des Princes ses Enfans, vostre étonnement cessera, et je vous seray mesme plus croyable. Cependant pour vous faire mieux comprendre toutes les choses que j'ay à vous dire, il faut que je vous aprenne que mon Pere est de l'Isle de Delos (si fameuse par le celebre Temple d'Apollon) quoy que ses predecesseurs fussent originaires de Sardis, et d'une des premieres Familles de cette Ville. Mais enfin diverses avantures qui ne font rien à mon sujet, ayant changé leur fortune, et leur ayant donné un establissement considerable à Delos, ils y ont tousjours demeuré depuis : et mon Pere y vivoit assez heureusement, lors que le desir de voir la Patrie de ses Peres, le fit aller à Sardis. Vous trouverez sans doute encore estrange, que je commence mon recit, par des choses qui vous semblent prerentement inutiles aux avantures d'une Grande Princesse : mais je vous diray toutesfois, que si mon Pere ne fust point allé à Sardis, rien de tout ce que j'ay à vous aprendre ne seroit arrivé : et que par consequent il faut que vous sçachiez et tout ce que je vous ay desja dit, et tout ce que j'ay encore à vous dire. Un matin donc, du temps qu'il estoit encore à Delos, se promenant le long de la Mer, sur une Terrasse qu'il avoit fait faire à un jardin qu'il avoit derriere sa maison : et prenant plaisir à regarder toutes ces Isles qui environnent celle de Delos ; et qui à cause de leur scituation, s'apellent en effet les Isles Cyclades : il vit une Barque qui flottoit lentement au gré des Vagues, où il ne paroissoit personne dedans qu'une Femme, qui taschoit de la conduire, et qui ne pouvoit pourtant en venir à bout : car mon Pere voyoit bien que cette Barque alloit d'un costé quoy qu'elle fut sous ses efforts pour la faire aller de l'autre. Estant donc poussé de quelque curiosité, et de quelque compassion, de voir cette femme si occupée inutilement : il obligea quelques Mariniers, qui estoient assez prés de là, d'aller dans un Esquif, voir ce que c'estoit : et en effet ils y furent, et trouverent qu'il n'y avoit dans cette Barque que cette mesme Femme que mon Pere voyoit : et à ses pieds sur un Quarreau de drap d'or, un Enfant de trois ans admirablement beau : et qui sans se soucier du pitoyable estat de sa fortune, se mit à sous-rire à ces Mariniers, dés qu'ils aprocherent de la Barque où il estoit. La prodigieuse beauté de cet Enfant, et son action agreable et : enjoüée ; firent que tous grossiers qu'ils estoient, ils se resolurent de conduire cette Barque où celle qui la guidoit la vouloit mener : c'est pourquoy regardant cette Femme qui en tenoit le Timon, ils luy demanderent d'ou venoit qu'elle estoit seule, et où elle vouloit aller ? Mais ils furent estrangement surpris, de voir que cette Femme estoit muëtte : et ne pouvoit faire autre chose, que de leur monstrer Delos de la main : comme leur voulant dire que c'estoit là qu'elle vouloit qu'ils la menassent. Neantmoins comme C'estoit mon Pere qui les avoit envoyez, au lieu de la mener droit au Port ; ils la firent aborder au pied de la Terrasse où il se promenoit : et où il y avoit un escalier, par où l'on pouvoit aller jusques à la Mer. Cette Femme qui estoit fort âgée, s'affligea d'abord, de voir qu'ils ne faisoient pas precisément ce qu'elle vouloit : mais enfin comme elle fut plus prés, voyant bien à la mine de mon Pere que ce n'estoit pas un homme à faire outrage à l'Enfant qu'elle conduisoit, elle se r'assura un peu : et par cent signes qu'il n'entendit pas, elle luy voulut dire beaucoup de choses. tantost elle monstroit cet Enfant : tantost elle levoit les mains et les yeux au Ciel : et sans se pouvoir mieux faire entendre, et sans entendre ce qu'on luy disoit, elle donnoit une compassion extréme. Elle monstra à mon Pere des Tablettes de Cedre garnies d'or, dans lesquelles il y avoit écrit en Grec, en assez mauvais caractere, et d'une ortographe peu exacte. Cet Enfant est recommandé au Dieu que l'on adore à Delos.Mon Pere voyant donc cet Enfant si beau ; si aimable ; et si jeune. et voyant cette Femme si affligée, et sans avoir autre dessein, à ce que l'on pouvoit juger par ses signes, que de se remettre à la Providence des Dieux, n'ayant pour tous biens qu'un petit Tableau, dont la bordure estoit d'or, et d'un travail admirable : mais qui ne pouvoit pas, quand mesme on l'eust venduë ce qu'elle valoit, suffire pour la subsistance de cét Enfant et d'elle durant un fort long temps ; il se resolut d'avoit pitié de l'un et de l'autre, et de prendre soin de tous les deux. La Peinture qui estoit dans cette riche Bordure et qui y est encore, represente une jeune Personne, mais belle admirablement : habillée comme on peint quelquesfois Venus couchée sur un lict de Roses ; avec cette difference pourtant, qu'il y a une Draperie merveilleuse qui la couvre presques toute : et qui ne luy laisse qu'une partie de la gorge descouverte. Aupres d'elle, l'Amour est representé sans bandeau, qui se jouë avec son Carquois et ses fleches : et au bas de ce Tableau, il y a deux Vers Grecs qui disent. L'Arc et les Traits du Fils, que tout craint et revere,Blesseront moins de coeurs que les yeux de la Mere.Cette Femme müette en monstrant ce Tableau à mon Pere, luy fit comprendre par ses signes, qu'il le faloit garder soigneusement : mais il n'eut pas plustost jetté les yeux dessus, qu'il remarqua que le Cupidon qu'on y voyoit representé, estoit le Portrait de ce jeune Enfant, que l'on avoit trouvé dans la Barque. Ainsi il ne douta point, apres avoir leû cette inscription, que le visage de cette Venus ne fust celuy de la Mere : et que ce Tableau n'eust esté fait de cette sorte par galanterie. Si bien que trouvant quelque chose de fort extraordinaire en cette avanture : et la compassion, comme je vous l'ay desja dit, attendrissant son coeur ; il fit entendre par des signes à cette Femme, que si elle vouloit demeurer dans sa maison, avec l'Enfant qu'elle conduisoit, il en prendroit soin, et en seroit bien aise. Comme elle ne pouvoit pas mieux faire, elle y consentit, et comme mon Pere estoit veuf, et qu'il n'avoit que moy d'Enfans, il ne fut mesme pas marri de me donnée cette nouvelle compagnie, proportionnée à mon âge, car je n'avois que cinq ans en ce temps là. Il fit donc entrer cette Femme et cét Enfant dans sa maison, et congedia ces Mariniers, qui eurent la Barque de la Müette pour leur peine. Cependant mon Pere durant quelques jours ne faisoit autre chose que de tascher de s'éclaircir de ce que c'estoit que cette avanture sans le pouvoir faire : car plus cette Femme luy faisoit de signes moins il en comprenoit le sens. Il serra soigneusement le petit Tableau et les Tablettes qu'elle luy confia : et il fit mesme mettre le Quarreau de Drap d'or, sur lequel estoit cét Enfant dans la Barque, en lieu où il peust estre conservé : il luy fit aussi donner d'autres habillemens, afin de pouvoir garder les tiens : dans la pensée qu'il eut que toutes ces choses pourroient peut estre quelque jour servir à sa reconnoissance. Il observa aveque soing le begayement de cét Enfant, qui prononçoit desja quelques paroles : mais il n'y pût rien discerner assez nettement, pour en pouvoir tirer la connoissance de sa Patrie : car il y en avoit quelques unes Greques, et quelques autres qui ne l'estoient pas. A quelques jours delà, cette femme müette mourut : recommandant de telle sorte cét Enfant à mon Pere par des signes et par des larmes, qu'il se resolut en effet d'avoir mesme soing de luy que de moy. Comme il s'imagina bien, que la Barque dans laquelle cét Enfant avoit esté trouvé, veû comme elle estoit faite, ne pouvoit estre venuë que de quelqu'une des Isles Cyclades, il eust bien voulu les visiter toutes, pour tascher de descouvrir à qui il apartenoit : Mais comme il y en a tant, il n'eust pas esté aisé d'en faire une recherche exacte. Il ne laissa pas toutesfois d'envoyer exprès à quelques unes : et de se faire informer à la plus grande partie des autres par des Marchands de Delos qui y avoient commerce, si l'on n'y sçavoit rien de cette avanture, mais ce fut inutilement. Cependant ne sçachant pas le veritable Nom de cét Enfant, il luy donna celuy de Cleandre qu'il aimoit, à cause d'un fils qu'il avoit eu qui l'avoit porté, et qui estoit mort depuis peu de temps. Je ne m'amuseray point à vous dire les soings que mon Pere eut du jeune Cleandre : pour qui il conçeut une amitié qui n'estoit gueres differente de celle qu'il avoit pour moy. Mais je vous diray seulement, que comme cét Enfant inconnu estoit recommandé au Dieu que l'on adore à Delos, qui est celuy de toutes les Sciences : mon Pere luy fit en effet apprendre tous les choses qu'Apollon luy-mesme eust pû enseigner. Ainsi on peut assurer sans mensonge, que cét Enfant fut un prodige : et que dés sa cinquiesme année il ne venoit point d'Estrangers à Delos, qui n'eussent la curiosité de voir le jeune Cleandre. Car outre qu'il avoit une beauté admirable, il avoit desja un esprit si merveilleux, et une memoire si extraordinaire, que cela le faisoit passer pour un miracle. Nous vivions ensemble durant ce temps là, comme si nous eussions esté freres : mon Pere, ainsi que je vous l'ay dit, ne faisant presques aucune difference de luy à moy ; disant à ceux : qui luy en parloient, et qui y trouvoient quelque chose d'estrange, que nous luy avions tous deux esté donnez par les Dieux : et qu'ainsi il ne devoit point faire de distinction entre nous. Cleandre pouvoit donc avoir huit ans et moy dix, lors que l'on trouva dans la terre une vieille Lame de Cuivre, où estoit gravée une ancienne Prediction, qui disoit en faisant parler Jupiter,J'ébranleray Delos, immobile qu'elle est.Or, Madame, vous sçavez sans doute que tout le monde croit que cette Isle a esté long-temps flottante : et que l'on croit aussi qu'elle n'est devenuë ferme, que depuis que Latone y accoucha d'Apollon et de Diane : de sorte que cette Prediction fit croire à tout le Peuple, que cette Isle redeviendroit flottante comme autrefois : si bien que l'épouvante prit d'une telle façon à tous ceux qui l'habitoient, qu'elle pensa devenir deserte. Mon Pere fit tout ce qu'il pût pour r'assurer les esprits (car il estoit des plus considerables de l'Isle) mais il ne luy fut pas possible : et il falut plus d'une année entiere, auparavant que cette frayeur fust dissipée. Cependant comme en ce temps là il vint à Delos un Ambassadeur de Cresus, qui venoit aporter des Offrandes au Temple d'Apollon ; et que par quelques gens de sa suitte, mon Pere qui se nomme Timocreon, reçeut des Lettres de quelques-uns de ses Parents qui demeurent à Sardis, il se resolut de s'y en aller avec cet Ambassadeur : tant pour future le violent desir qu'il avoit de voir l'ancienne Patrie de ses Peres, que pour laisser dissiper la frayeur que les habitans de Delos avoient dans l'ame, et qui les avoit presques tous dispersez dans toutes les Isles Cyclades. Mais comme mon Pere ne pouvoit se resoudre d'abandonner ny Cleandre ny moy, il nous mena avecques luy : et ayant demandé passage à cet Ambassadeur de Cresus, qui s'apelle Menecée, nous nous embarquasmes dans son Vaisseau. Pendant cette navigation, il se fit une amitié assez estroite, entre mon Pere et cet Ambassadeur : car s'il m'est permis de parler si advantageusement de celuy qui m'a donné la vie, il est certain que Timocreon n'est pas un homme ordinaire. Mais ce qu'il y eut d'admirable, fut que Menecée trouva tant de charmes en la personne du jeune Cleandre, qu'il ne pouvoit durer sans le voir : et il fut tout le divertissement du voyage. D'abord Menecée creut que nous estions freres : mais mon Pere l'ayant détrompé, et luy ayant apris de quelle façon il avoit trouvé Cleandre, cela redoubla son admiration : ne pouvant assez s'étonner de la conduite des Dieux, en de certaines rencontres. Et comme naturellement l'esprit des hommes aime les choses extraordinaires et qui ont de la nouveauté ; Menecée aima encore plus Cleandre, qu'il ne faisoit auparant qu'il sçeust la maniere dont il estoit venu à Delos. Comme nous fusmes abordez à une Ville d'Ionie, où cét Ambassadeur avoit à faire, nous fusmes apres par terre à Sardis, où mon Pere fut reçeu de tous ceux à qui il avoit l'honneur d'apartenir, avec toute sorte de civilité, et de témoignages de joye. Cependant dés le lendemain qu'il fut arrivé, Menecée luy envoya dire que le Roy le vouloit voir : et qu'il vouloit mesme qu'il luy menast Cleandre, et qu'il m'y menast aussi. Mais, Madame, auparavant que de m'engager davantage dans mon recit, il faut que je vous die en quel estat estoit la Cour de Lydie en ce temps là : et que vous sçachiez que Cresus avoit deux freres, dont l'un se nommoit Antaleon, et l'autre Mexaris, qui estoit encore fort jeune. De plus ce Prince avoit deux fils et une fille : l'ainé de ses Enfans qui se nommoit Atys, pouvoit avoit alors onze ou douze ans : et le second qui est müet, et qui se nomme Myrsile, en avoit bien neuf ou dix. La Princesse Palmis sa fille, n'en avoit que cinq ou six : mais toutesfois dés ce temps là, elle estoit desja un miracle de beauté. Comme la Cour ne faisoit que de quitter le deüil de la Reine de Lydie, quand nous arrivasmes à Sardis, il y avoit desja longtemps que l'on n'y avoit eu de divertissemens publics : jusques à une course de Chevaux que l'on faisoit, le jour mesme que Menecée presenta mon Pere au Roy, et m'y mena aussi avec Cleandre. Puis que vous n'ignorez pas sans doute la prodigieuse richesse de Cresus ny sa magnificence, je ne vous representeray point la somptuosité de son Palais : mais je vous diray seulement, que Cleandre et. moy qui estions alors en un âge où tout ce qui brille aux yeux plaist à l'esprit ; fusmes charmez de la veuë de tant d'or et de tant de richesse que nous vismes dans toutes les Chambres où nous passasmes. D'abord Cresus fut ravy de la beauté de Cleandre ; de sa grace : et de sa hardiesse : mais plus encore de cent réponses agreables qu'il luy fit, lors qu'il se mit à luy parler. Car comme il luy demanda ce qu'il luy sembloit de son Palais ? ce hardy Enfant luy répondit ; qu'il le trouveroit assez beau pour un Temple, et qu'il le trouvoit trop beau pour un Palais : ne luy semblant pas juste qu'Apollon que son adoroit à Delos, n'eust pas tant d'or que luy qui n'estoit qu'un homme : si ce n'estoit, adjousta t'il, qu'il eust encore plus de vertus, et plus de pouvoir qu'Appollon. Cette réponse sur prenant Cresus, il le fit aprocher de luy, et le mena dans une Galerie d'où il devoit voir la Course de Chevaux que l'on devoit faire devant luy, dans une grande place qui est au dessous de cette Galerie dans laquelle estoit toute la Cour avec les jeunes Princes et la petite Princesse Palmis, que Cleandre regarda fort attentivement. Cependant Cresus qui se divertissoit aux choses que disoit Cleandre, luy fit encore cent questions : et entre les autres, luy demandant s'il ne prenoit pas plaisir à voir ces courses de Chevaux ? il luy répondit qu'il en prendroit bien davantage à les faire luy mesme qu'à les regarder. Mais, luy dit Cresus, que feriez-vous du Prix que l'on donne, si vous l'aviez remporté ? et que feriez-vous au contraire, si vous ne le remportiez pas ? Si je ne le remportois pas, dit-il tans hesiter, j'en mourrois de dépit : et si je le remportois, je viendrois l'offrir à la Princesse vostre Fille que je voy aupres de vous. Enfin Madame, que vous diray-je ? Cleandre satisfit si fort le Roy, qu'il voulut que luy et moy fussions mis aupres des Princes ses Enfans : et connoissant mesme la capacité de mon Pere, il voulut aussi qu'il s'attachait à leur service. Ainsi il falut qu'il donnast ordre de faire transporter de Delos à Sardis tout ce qui estoit de nature à l'estre : et qu'il se resolust à demeurer en Lydie. De m'amuser à vous dire, Madame, toutes les premieres années de la vie de Cleandre, ce seroit abuser de vostre patience, et perdre un temps que je pourray mieux employer à vous raconter les actions heroïques qu'il a faites, qu'à vous dépeindre l'agrément de son enfance. Je vous diray toutes fois en general, que jamais personne n'a mieux reüssi que luy, en tous les exercices du corps, ny plus parfaitement apris tout ce qu'on luy a enseigné pour luy former l'esprit et le jugement. Le Prince Atys, au service duquel il fut particulierement attaché, et qui estoit assurément un des plus beaux Princes du Monde, l'aima avec une tendresse qui n'eut jamais de semblable : et le Prince Myrsile, tout müet qu'il est, luy a tousjours tant donné de marques d'affection, qu'il n'en pouvoit pas souhaiter davantage. Car, Madame, ce Prince müet ne l'est pas comme les autres müets le sont : parce que l'impossibilité qu'il a de parler, ne luy vient pas de ce qu'il est sourd, mais de quelque empeschement qu'il a à la langue. Ainsi entendant tout ce que l'on dit, il comprend aussi bien les choses que s'il parloit : de sorte que tout müet qu'il est, il y a peu de gens au monde, qui ayent plus d'esprit qu'il en a : et cela estant de cette façon, il n'eust pas esté possible qu'il n'eust point aimé Cleandre. Mais quoy qu'Atys et Myrsile fussent admirablement bien faits, si faut-il pourtant advoüer, que Cleandre avoit encore quelque chose de plus Grand qu'eux dans l'air du visage : et que quoy qu'il parust bien au dessous d'eux par sa condition, il estoit beaucoup au dessus par sa mine. Il eut donc fort peu de temps, l'amour du Peuple ; l'admiration des honnestes gens ; l'inclination de toutes les Dames ; et la faveur des Princes, de la jeune Princesse, et du Roy. Mais ce qu'il y eut de plus admirable fut que l'on remarqua toujours en Cleandre, que quoy que la fortune fist pour luy, il paroissoit encore estre infiniment au dessus de ses plus grandes faveurs. Ce n'en pas qu'il les méprisast, mais c'est qu'il en usoit bien : et que sans les chercher par des voyes lasches et basses, il les possedoit sans orgueil et sans vanité : et en faisoit part à tous ceux qui le meritoient, avec autant de liberalité que s'il eust esté Roy, comme celuy dont il recevoit ces graces. Dans les commencemens de nostre illustre servitude, toutes les fois que Cleandre alloit de la part des Princes faire quelques compliments à la jeune Princesse leur Soeur, cette admirable petite Personne, luy demandoit tousjours cent choses : tantost s'il ne s'ennuyoit point à Sardis ; une autrefois si le Temple de Delos estoit plus magnifique que ceux qu'il voyoit en Lydie : et luy faisant cent autres semblables questions, on remarquoit aisément, que Cleandre plaisoit à cette jeune Princesse. Car lors que les Princes luy envoyoient quelques autres de ceux qui estoient nourris aupres d'eux, elle se contentoit de répondre à ce qu'ils luy disoient de la part de leurs Maistres, sans faire une plus longue conversation. Il est vray que cela n'arrivoit gueres souvent : car Cleandre estoit si soigneux de se monstrer aux Princes, quand il jugeoit qu'ils auroient quelque chose à mander à la Princesse leur Soeur, qu'il estoit presques le seul qui y alloit : et de cette sorte il n'y avoit presques point de jour qu'il ne luy parlast. La grande disproportion qu'il y avoit de Cleandre à la Princesse Palmis, fit que sa Gouvernante ne trouva point mauvais qu'elle parlast plus à luy qu'aux autres : ainsi tant que son enfance dura, il fut le plus heureux du monde à toutes choses, puis que rien ne s'opposoit à tout ce qui luy pouvoit plaire. Nous vécusmes donc de cette sorte, jusques à sa quinziesme année, que quelques Subjets de Cresus se rebellerent : si bien qu'il falut aller à la guerre contre eux, où Cleandre fit des choses si surprenantes, qu'elles paroistroient incroyables à tout autre qu'à l'illustre Cyrus : qui ne peut sans doute pas croire qu'il y a t de l'impossibilité à estre jeune et extraordinairement brave tout ensemble, apres les Grandes actions qu'il a faites. Aussi Cleandre le parut il de telle sorte aux yeux de toute l'Armée, que l'on commença à ne parler pas moins de son courage, que jusques alors on avoit parlé de sa beauté, de son esprit, et de son adresse. Il reçeut mesme une blessure favorable au bras gauche, en voulant s'opposer à un des ennemis, qui vouloit fraper le Prince, ce qui redoubla encore sa faveur aupres de Cresus : si bien que lors que nous retournasmes à Sardis, apres avoir sousmis ces Peuples rebelles, on commença de ne regarder plus Cleandre comme un agreable Enfant, mais comme un fort honneste homme. Car encore qu'il fust tres jeune, comme il avoit autant de sagesse, de jugement, et de discretion, que l'âge et la raison en peuvent donner à qui que ce soit : et que l'on ne voyoit en luy de la jeunesse que ce qui la rend aimable, sans en avoir pas un des deffauts : on ne vescut plus aussi aveques luy comme l'on a accoustumé de vivre avec les autres jeunes gens, durant les premieres années qu'ils voyent le monde, et qu'ils sont de la conversation. Au contraire, au retour de cette Campagne, on traita tout à fait le jeune Cleandre en homme tres raisonnable : la Princesse mesme, qui avoit alors treize ans, commença de parler à luy avec un peu moins de liberté, et à le traiter moins familierement, quoy que ce fust toujours avec les mesmes bontez. En ce temps-là le Prince Atys, qui avoit dix-neuf ans, devint amoureux d'une personne qui estoit à la Cour, qui se nomme Anaxilée : et comme Cleandre estoit son plus cher Favory, il le fit confident de sa passion, et luy descouvrit le fonds de son coeur. Cette Personne est assurément fort belle : mais elle estoit d'une condition si disproportionnée à la qualité du Prince de Lydie, qu'il jugeoit bien que Cresus n'approuveroit pas qu'il en fist l'amoureux ouvertement, et qu'il s'y attachast aux yeux de toute la Cour. C'est pourquoy il taschoit de déguiser ses sentimens, et de paroistre fort civil et fort galant aupres de toutes les Dames en general, afin de cacher sa veritable inclination au Roy son Pere. Cleandre ne fut donc pas peu occupé durant quelque temps : il est vray que ce n'estoit pas son plus grand tourment : car Madame, il faut que vous sçachiez, qu'au retour du Roy à Sardis, la Princesse de Lydie parut si admirablement belle à Cleandre, qu'elle eut pour luy toutes les graces de la nouveauté : estant certain que quand il ne l'eust jamais veuë, il n'en eust pas esté plus surpris. Et certes il avoit raison, puis que pendant les dix mois que la guerre avoit duré, elle estoit encore si prodigieusement embellie, que tout le monde estoit contraint d'advoüer que l'on n'avoit jamais rien veû de si beau : de sorte que comme elle n'avoit pas moins d'esprit que de beauté, il ne faut pas s'estonner si l'ame de Cleandre ne pût resister à une passion, dont la cause estoit si puissante. La sienne eut cela d'extraordinaire, qu'il commença d'aimer sans esperance : et l'Amour s'empara de son coeur malgré luy, sans qu'il luy fust possible de luy resister. Il y avoit alors à Sardis un Prince nommé Artesilas, qui devint aussi fort amoureux de la Princesse Palmis : mais qui dans sa passion, avoit aussi quelques sentimens ambitieux. Ainsi on eust dit que l'Amour avoit pris naissance à la guerre : car au retour de celle que nous avions faite, la Cour changea de face entierement : et ce ne furent plus que des Festes, et des Parties de galanterie, qui durant quelque temps rendirent le sejour de Sardis fort agreable. Mais vers la fin de l'Hyver, on reparla de guerre contre les Misiens : et en effet le Printemps ne fut pas plustost venu, que Cresus se remit en campagne : et l'Esté tout entier fut employé à faire deux Sieges, et à donner deux Batailles : où Cleandre se signala encore de telle sorte, qu'estant party de Sardis simple Volontaire, il y revint Lieutenant General, sous le Prince Atys, qui commanda l'Armée vers la fin de la Campagne en l'absence de Cresus, que quelque incommodité avoit obligé d'en partir. J'ay sçeu depuis par une Personne qui est à la Princesse, et qui est ma Parente, qu'elle eut une joye extresme de la bonne fortune de Cleandre : disant à tout le monde qu'elle avoit tousjours bien preveu que ce ne seroit pas un homme ordinaire. Apres avoir donc vaincu les Misiens, les Chalibes, et les Mariandins, qui s'estoient joints à eux, nous revinsmes encore à Sardis : où Cleandre commença d'estre consideré d'une autre sorte. Car bien qu'il fust le mesme qu'il estoit auparavant ; neantmoins suivant la foiblesse ordinaire presque de tous les hommes, qui font une grande difference entre la Vertu malheureuse, et la Vertu en prosperité : non seulement tout le Peuple, mais mesme tous les plus honnestes gens, vescurent avecques luy d'une autre maniere ; et il vescut luy mesme d'une autre sorte. Car comme il devenoit tous les jours plus amoureux, parce que la Princesse devenoit en effet tous les jours plus belle et plus aimable, il estoit aussi plus chagrin. Comme je m'aperçeus aisément de cette melancolie, et que je n'en voyois point de cause raisonnable, je le suppliay de vouloir m'en dire le sujet : et je pris cette liberté, parce que je changement de sa fortune n'en ayant point aporté dans son coeur, il m'aimoit encore autant, qu'il m'avoit jamais aimé. Toutesfois il ne m'acorda pas d'abord ce que je luy demandois : et il falut qu'il fust estrangement pressé par sa douleur, pour se resoudre à m'advoüer qu'il aimoit, et qu'il aimoit la Princesse Palmis. Il est certain que je le pleignis extrémement, d'avoir une passion dans l'esprit, qui ne luy pouvoit raisonnablement permettre d'esperer, veû l'ignorance où il estoit de ce qu'il estoit né. Je fis donc tout ce que je pûs, pour tascher de le guerir d'un mal qui luy plaisoit, quoy qu'il en fust fort tourmenté : et je luy representay cent fois, que pouvant estre fort heureux, c'estoit une estrange chose, que de se rendre soy mesme volontairement infortuné. Mais quoy qu'il advoüast que j'avois raison, il ne pouvoit pourtant faire autrement : au lieu de combattre son amour aveques violence, il l'entretenoit aveques soing. Car il voyoit la Princesse le plus souvent qu'il pouvoit : il luy parloit toutes les fois qu'il en trouvoit l'occasion : il luy rendoit tous les services dont il se pouvoit adviser : et s'enchaisnant luy mesme, s'il faut ainsi dire, il gemissoit sous la pesanteur de ses fers sans oser se plaindre ouvertement : et tout heureux qu'il estoit en apparence, il estoit pourtant fort malheureux en effet. Car quand il venoit à penser, qu'il ne sçavoit point ce qu'il estoit, et qu'il y avoit lieu de croire qu'il ne le sçauroit jamais : son chagrin devenoit insuportable, qu'il n'estoit pas maistre de son esprit : et il me disoit des choses si touchantes, que je n'estois gueres moins affligé que luy. Cependant le Prince Atys, de qui la condition n'estoit guere moins considerable à la belle Anaxilée que son merite et son affection, en fut si favorablement traité, qu'il lia une amitié assez estroite avec elle, quoy que fort innocente : et jusques au point, qu'il ne songeoit plus qu'à bien cacher cette secrette intelligence qui estoit entre eux, non seulement aux yeux de Cresus, mais à ceux de toute la Cour. Si bien que ce Prince qui croyoit aveque beaucoup d'aparence, avoir un pouvoir absolu sur l'esprit de Cleandre, pensa que le mieux qu'il pouvoit faire pour tromper tout le monde, estoit de l'obliger à feindre d'estre amoureux d'Anaxilée : de sorte que l'envoyant quérir un matin, et l'entretenant en particulier ; mon cher Cleandre, luy dit-il, je ne sçaurois estre heureux sans vous : et si vous ne m'aidez à couvrir ma veritable passion, en faisant semblant d'en avoir pour Anaxilée, je me pourray cacher mon bonheur, que vous sçavez bien qui sera destruit, dés qu'il sera descouvert. C'est pourquoy je vous conjure de vouloir agir avec elle, comme si vous l'aimiez esperdûment, afin que toute la Cour le croye ; car si vous le faites, luy dit-il en l'embrassant, je seray le plus heureux de tous les hommes ; puis que non seulement toute la Cour croira sans peine que je ne songe point à elle : mais que le Roy et la Princesse ma Soeur croiront encore que vous en serez aimé. Ainsi vous demandant un office qui vous donnera de la gloire, j'espere que vous ne me le refuserez pas. Si vous aimiez quelque chose, luy dit-il, je n'aurois garde de vous faire cette priere : mais n'ayant pas remarqué que vous ayez aucun attachement à la Cour, je ne mets pas mon bonheur en doute. Seigneur (luy repliqua Cleandre fort surpris et fort affligé de ce que le Prince luy disoit) je sçay si peu déguiser mes sentimens, que je craindrois de descouvrir les vostres en les voulant cacher. Et puis (adjousta-t'il, esperant de pouvoir tourner la chose en raillerie) comment croyez vous qu'un homme que vous dites vous mesme qui n'a jamais rien aimé, peust persuader aisément qu'il aimeroit ? Croyez moy Seigneur, dit-il en sous-riant, pour pouvoir faire croire que l'on est amoureux, il faut avoir tesmoigné l'estre en quelque autre rencontre : et je ne pense pas qu'il y ait un homme au monde si peu propre que moy, à l'employ que vous me voulez donner. Vous avez tant d'esprit et tant d'adresse, luy repliqua le Prince de Lydie, que vous vous en aquiterez admirablement : car enfin il ne faut que parler tres souvent à Anaxilée : et principalement quand il y aura bien du monde, et que la Princesse ma Soeur y sera. Comme sa conversation est agreable, et que vous luy parlerez de moy que vous ne haïssez pas, j'espere qu'il ne vous ennuyera point avec elle : mais mon cher Cleandre, je vous prie afin. que la chose face plus viste un grand esclat, et vienne plus promptement à la connoissance du Roy, que vous faciez en sorte que la Princesse ma Soeur s'aperçoive le plustost qu'il vous sera possible, des soings que vous rendrez à Anaxilée. Cleandre rougit au discours du Prince : et parlant plus serieusement qu'il n'avoit fait, Vous n'ignorez pas Seigneur, luy dit-il, que je mourrois avec joye pour vostre service, si l'occasion s'en presentoit : mais si je puis le dire sans crime et sans vous fascher, je ne pense pas que je puisse faire ce que vous souhaitez de moy. Quoy Cleandre, reprit le Prince un peu étonné, vous ne pouvez parler souvent à une des plus belles Personnes du monde pour l'amour de moy ! est-ce que vous craignez d'en devenir amoureux ? Nullement Seigneur, répondit-il, et je sçay trop le respect que je vous dois. Mais j'ay une aversion si sorte au déguisement, que je suis persuadé que je ferois fort mal ce que vous m'ordonnez si je l'entreprenois. Entreprenez-le du moins, reprit le Prince, si vous ne voulez me desobliger : ou dites moy ingenûment ce qui vous en empesche. Car estant persuadé comme je le suis que vous avez beaucoup d'affection pour moy ; et sçachant de certitude que vous n'avez pas l'esprit bizarre : il faut bien de necessité qu'il y ait quelque raison cachée, qui face vostre resistance. En verité Seigneur, repliqua Cleandre, je ne scaurois vous dire d'autre excuse, que celle que je vous ay desja dite : Ne seroit ce point, adjousta le Prince, que je me serois trompé, lors que j'ay creu que vous n'aimiez rien ? Et ne seroit-il point vray que vous aimeriez quelque belle Personne, à qui vous craindriez de donner de la jalousie ? Si cela est, poursuivit-il, advoüez le moy sincerement : parce que si vous estes assez bien avec elle pour luy confier un secret, je consentiray que vous luy disiez le mien : et de cette sorte vous cacherez vostre passion aussi bien que la mienne : car je ne doute pas si vous aimez, que ce ne soit une Personne fort raisonnable. Que si vous n'estes pas encore en ces termes là, aupres de celle qui vous a assujetty, dites encore la chose avec la mesme sincerité, et je vous laisseray en repos. Cleandre se trouva alors estrangement embarrassé ; et s'il ne fust arrivé du monde qui rompit cette fascheuse conversation ; je ne sçay comment il eust pu répondre à un discours si prenant, sans donner beaucoup de marques de l'agitation de son ame au Prince de Lydie. Mais Artesilas luy estant venu faire une visite, Cleandre eut le temps de songer avec un peu plus de loisir, aux choses qu'il avoit à dire, puis que de tout ce jour là Atys ne pût avoir la liberté de renouer cette conversation. De sorte que Cleandre me cherchant, et me menant promener dans les jardins du Palais, il me raconta ce qui luy estoit arrivé : mais avec des termes si expressifs, pour me dépeindre l'inquietude où il avoit esté, pendant le discours du Prince de Lydie, que j'en avois moy mesme l'ame à la gehenne. Car imaginez-vous bien, me disoit-il, la bizarrerie de cette avanture, qui fait que j'aime passionnément une personne à qui je n'en ose donner aucune marque, et qui fait en suite que l'on mordonne de donner cent mille preuves d'affection à une autre que je n'aimeray jamais. Et ce qui est le plus estrange, c'est que l'on veut que j'en use ainsi, principalement afin que la Personne que j'adore croye que je suis amoureux d'une Fille que je n'aime point, que je ne scaurois aimer ; et que mesme on ne voudroit pas que j'aimasse. Ha Fortune, s'écrioit-il, c'est bien assez que j'aye le malheur d'aimer une Princesse à qui je n'oserois le dire ; sans que j'aille encore moy mesme luy persuader que je suis amoureux d'une autre. Mais puis que vous ne luy oseriez dire vostre passion, repris-je, et que selon les apparences vous ne la luy direz jamais, je ne trouve pas qu'il vous doive beaucoup importer de ce qu'elle pensera de vous. Ha Socicle, s'écria t'il encore, vous ne sçavez sans doute point aimer, car si cela estoit, vous comprendriez que quand un Esclave chargé de fers, et le plus respectueux du monde, aimeroit une Reine ; il l'aimeroit pourtant avec cet innocent desir qu'elle peut deviner sa passion : et puis qu'il vous faut découvrir le fonds de mon coeur, me dit-il, voila mon cher Sosicle l'unique terme de tous mes desirs. Je sçay bien, adjousta l'affligé Cleandre, qu'à moins que de perdre absolument la raison, je ne dois jamais songer à entretenir Palmis de l'amour que j'ay pour elle : mais je sçay bien aussi, qu'à moins qu'elle cesse de me voir, il faudra dans la suite du temps, qu'elle devine une partie des sentimens que j'ay pour elle. Que si cela estoit, il me semble mon cher Sosicle, que je serois heureux : cependant on veut que je mette moy mesme un obstacle invincible à la seule felicité que je me suis proposée : car comment la Princesse pourroit-elle deviner que je suis amoureux d'elle, si elle me le croyoit d'Anaxilée ? Ha non non, je ne me sçaurois resoudre à obeïr au Prince : et quand je le luy promettrois, je ne luy pourrois pas tenir ma parole. Mais, luy dis-je, si vous l'irritez, ne songez-vous point qu'il est Frere de Palmis : et que sans luy dire le veritable sujet de pleinte qu'il aura contre vous, il luy parlera peut-estre à vostre desadvantage ? Que voulez-vous que j'y face ? me répondit-il : je voudrois du moins, luy dis-je, advoüer au Prince que je serois amoureux, sans luy nommer la personne qui m'auroit assujetty. Mais, repliqua-t'il, ne jugez-vous pas que je dois autant craindre qu'Atys découvre ma passion, que je dois desirer que la Princesse Palmis la devine ? Ne disant point le Nom de celle que vous aimez, luy dis-je, il me semble que vous ne hazardez rien : le hazarderois tout, repliqua-t'il, car de la façon dont j'adore cette admirable personne, je n'aurois pas plustost advoüé au Prince que j'aime, que la confusion que j'en aurois, luy découvriroit mon secret : et luy feroit voir malgré moy l'Image de l'adorable Palmis dans le fonds de mon coeur où je la cache. Ce n'est pas que je ne sçache bien à mon grand regret, qu'il y a si peu d'apparence à la chose, qu'elle n'est peut-estre pas si aisée à soupçonner que je me l'imagine : Mais puis que ce Prince sçait par sa propre experience, que l'on peut aimer une personne beaucoup au dessous de soy : il pourroit aussi aisément croire, que l'on en peut aimer une beaucoup au dessus. Et puis, ne s'offenceroit-il pas que je luy fisse un secret de la cause de mon amour, luy qui me découvre si confidemment la sienne ; En un mot, parce que je sçay la chose, il me semble qu'il la scauroit : et cette confidence que je ne ferois qu'a demy, me semble trop dangereuse. Je luy en ferois donc une fausse, luy dis-je encore, et je luy nommerois quelque autre personne de la Cour : mais Sosicle, me répondit-il, le moyen que le Prince croye que je suis amoureux de cette Personne, s'il voit que je ne luy parle pas souvent ? Et si je luy parle souvent, le moyen que la Princesse ne s'imagine pas que je l'aime ? Enfin apres avoir bien raisonné sur cette bizarre avanture, nous nous separasmes sans rien resoudre : et le lendemain au matin, Cleandre se trouva aussi embarrassé à répondre au Prince, que s'il n'eust point eu de temps à s'y preparer. De sorte qu'Atys ne pouvant penetrer dans le fonds du coeur de Cleandre, eut l'esprit un peu irrité, de voir qu'il ne pouvoit l'obliger à ce qu'il souhaitoit de luy. Ce n'est pas qu'en le luy refusant, Cleandre ne luy dist les choses du monde les plus tendres : mais comme il ne luy disoit point de raison, et qu'il estoit amoureux, il sentoit tres vivement le refus qu'il luy faisoit, et sentoit beaucoup moins les témoignages d'affection qu'il luy rendoit par ses paroles. Atys cessant donc de presser Cleandre, garda pourtant dans son coeur un petit ressentiment : qui fit que durant quelques jours il le traita avec plus de froideur qu'à l'ordinaire, si bien qu'il y en eut un assez grand bruit dans la Cour. Comme la Princesse Palmis estimoit fort Cleandre, elle demanda au Prince son Frere d'où venoit ce changement là ? mais il luy répondit si ambigûment, qu'elle n'y put rien comprendre. De sorte que Cleandre estant allé chez elle une heure apres, elle se mit à le presser si fort, de luy aprendre ce qu'il y avoit entre le Prince et luy : qu'il ne fut gueres moins embarrassé à répondre à la Princesse Palmis, qu'il l'avoit esté à répondre au Prince de Lydie. Il avoit beau luy dire qu'il ne sçavoit point la cause de sa disgrace ; et qu'il se contentoit de sçavoir qu'il n'avoit jamais manqué au respect qu'il devoit au Prince, elle n'en estoit pas satisfaite. La chose alla mesme si loing, que Cresus en entendit parler : et demanda au Prince son Fils par quelle raison il ne vivoit plus avecque Cleandre comme auparavant ? A quoy ne pouvant pas bien respondre, parce qu'il n'avoit garde de luy en oser dire la cause, Cresus luy fit une grande leçon, contre l'inconstance de ceux qui changent de sentimens sans sujet : luy commandant de n'agir plus de cette sorte. Cependant il arriva que le Prince Atys et Anaxilée eurent un démesle ensemble de si grande importance, que ce Prince qui estoit violent de son naturel, rompit avec elle assez brusquement : et prit la resolution de la quitter pour toujours. Or comme le secret en amour, n'est jamais bien exactement observé, que tant que la passion qui l'a fait naistre dure : le Prince Atys qui n'avoit rien plus aprehendé au monde pendant qu'il avoit aimé Anaxilée, sinon que la Princesse Palmis sçeust sa passion, n'eut pas plûtost rompu avec cette Fille, qu'il eut une envie extréme de raconter son avanture à la Princesse sa Soeur : et d'autant plus qu'il ne sçavoit pas trop bien à qui en parler ; parce qu'il n'avoit jamais ouvert son coeur qu'à Cleandre, à qui il ne parloit pas encore avecque sa franchise ordinaire. De sorte qu'estant un jour seul avec la Princesse Palmis, et venant insensiblement à reparler avec elle de son changement pour luy : ce Prince commença de luy raconter sa foiblesse pour Anaxilée, et la cause de sa froideur pour Cleandre. Et s'étonnant luy mesme de se trouver si changé en peu de temps ; imaginez-vous, luy disoit-il, que lors que Cleandre me refusa de feindre d'aimer Anaxilée, et qu'il m'en donna de si mauvaises excuses : j'en eus un si sensible dépit ; et je comprenois si peu me devoir jamais trouver en termes d'avoir la liberté de vous parler d'une chose, que je voulois vous cacher avec tant de soing en ce temps là : que je n'eusse jamais creû vous devoir un jour entretenir de mes folies. Cependant j'avoüe que vous me faites aujourd'huy grand plaisir de souffrir que je vous les raconte : car encore que je n'aye plus dans l'esprit la mesme aigreur que j'avois alors pour Cleandre : et qu'au contraire je sente bien que je l'aime encore cherement : neantmoins comme je ne voy pas bien précisément par quelle raison il m'a resisté avec une opiniastreté si grande : je vous advoüe que j'ay quelque peine à me resoudre de parler avecques luy de la mesme chose qui nous avoit mis mal ensemble : ainsi ma chere Soeur, je ne vous suis pas peu obligé, de ce que vous m'écoutez favorablement. Ce n'est pas (répondit la Princesse, sans soupçonner que Cleandre fust amoureux d'elle) pour me décharger de vostre confidence, que je vay vous dire que vous ne devez, à mon advis, point vouloir de mal à Cleandre, de ce qu'il vous a refusé : mais c'est parce qu'en effet je croy qu'il n'est pas si coupable que vous pensez : et qu'il ne vous resista, que parce qu'il est amoureux. Car enfin je sçay qu'il a une passion pour vostre service, la plus grande que l'on puisse avoir : ainsi il faut necessairement conclurre, qu'il ne s'est opposé aux volontez de son Maistre que pour ne nommer point sa Maistresse. Mais puis que je luy nommois la mienne, reprit le Prince, pourquoy me faire un secret de son affection ? C'est parce, repliqua-t'elle en riant, que peut-estre Cleandre est plus discret Amant que vous : et puis, à vous dire la verité, il est plus ordinaire et plus seur, que le Prince confie son secret à son Favory, qu'il ne l'est au Favory de confier le sien à son Maistre. Mais ma Soeur, luy répondit-il, si Cleandre estoit amoureux, le moyen que l'on ne s'en aperçeust pas ? Comme je sçay, adjousta la Princesse, qu'il a grande impatience de se revoir avecques vous aux mesmes termes où il estoit auparavant sa disgrace, il faut que je luy propose de faire sa Paix, à condition qu'il nous dira confidemment qui il aime : ou du moins qu'il nous advoüe precisément s'il est vray qu'il aime quelque chose. Comme la Princesse disoit cela ; et qu'en effet poussée par un sentiment dont elle ne sçavoit pas elle mesme la cause, elle souhaitoit passionnément de sçavoir si Cleandre aimoit, et qui il aimoit ; il entra dans sa Chambre : de sorte que voulant se divertir, contenter sa curiosité, et remettre Cleandre tout à fait bien avecque le Prince, elle l'appella. Et comme il se fut aproché, Cleandre, luy dit elle, j'ay trouvé le Prince mon Frere si disposé à vous redonner son amitié toute entiere, que j'ay esté bien aise de vous dire promptement une nouvelle que j'ay creu qui vous seroit agreable. Mais j'ay mis une condition à cet accommodement, que je m'imagine que vous ne ferez pas difficulté d'observer. Je n'appelleray jamais, Madame, repliqua-til, d'un Arrest que vous aurez prononcé : et je m'estime si criminel d'avoir despleu à un Prince pour qui je voudrois mourir, qu'il n'est point de punition que je ne souffre sans en murmurer. Ce que je veux de vous presentement, dit elle en rougissant malgré qu'elle en eust, est que vous advoüiez au Prince mon Frere et à moy, s'il n'est pas vray que ce qui vous obligea à luy refuser de feindre d'aimer Anaxilée, fut que vous craignistes de donner de la jalousie à quelque belle Personne que nous ne pouvons deviner. Quoy Madame, répondit Cleandre fort surpris, vous sçavez aujourd'huy ce que le Prince vouloit vous cacher avec tant de soing dans le temps que j'eus le malheur d'estre contraint de luy refuser ce qu'il souhaittoit de moy ! Ouy, interrompit Atys, elle le sçait : et c'est ce qui vous doit assurer que je ne reveleray vostre secret à personne : car puis que je le luy ay dit, c'est une marque que je n'aime plus Anaxilée : et cela estant vous devez estre assuré qu'il n'y a que la Princesse ma Soeur en toute la Terre, à qui je voulusse confier une chose de cette nature. Seigneur, repliqua Cleandre, apres s'estre un peu remis, je suis bien aise que le discours que je viens d'entendre de la bouche de la Princesse, me mette dans les termes de pouvoir respondre sincerement : et de pouvoir vous assurer, que je n'ay point eu de peur de donner de la jalousie à personne, en feignant d'aimer Anaxilée. Ce que vous dites, repartit la Princesse, est à mon advis plus modeste que sincere : c'est pourquoy dites nous du moins un peu plus precisément si vous aimez, si vous ne voulez pas nous dire qui vous aimez. Mais Madame, reprit Cleandre, ne suffit il pas pour me justifier dans l'esprit du Prince, que je luy proteste douant vous, que je ne luy ay desobeï, que parce qu'il m'estoit absolument impossible de luy obeïr ? Non, respondit elle, cela ne suffit pas : car si les choses en demeuroient là, il faudroit vous faire grace pour vous pardonner, et vous traitter en coupable : où au contraire si vous faites ce que je veux, on dira qu'on vous fait justice, et on vous traittera en innocent justifié. Mais Madame, repliqua t'il, quand je n'aimerois rien, le moyen d'oser advoüer d'estre insensible à Sardis, où tout ce qu'il y a de plus beau au monde se trouve ? et si j'aime quelque chose, le moyen aussi de se resoudre de dire à deux Personnes à la fois, ce que je n'ay peut-estre jamais dit à celle qui cause ma passion (supposé qu'il soit vray que j'en aye) et ce que je ne luy diray peut estre jamais ? Sil n'y a que le nombre de conscients qui vous empesche de parler, reprit le Prince en sous-riant, je consens que vous ne disiez vostre secret qu'à ma Soeur, Non non, interrompit la Princesse, je ne suis pas si indulgente que vous : et je pretens que Cleandre vous advouë aussi bien qu'à moy qu'il est amoureux : autrement je le declare criminel, et envers vous, et envers moy. Pleust aux Dieux Madame (répondit Cleandre avec beaucoup de confusion sur le visage, et la regardant pourtant malgré luy d'une maniere tres passionnée, quoy que tres respectueuse) que vous pussiez voir dans mon coeur, mes plus secrettes pensées : puis que si cela estoit, vous verriez bien que je ne dis que ce que je dois dire. En verité ma Soeur, interrompit le Prince de Lydie, Cleandre me fait pitié : et je vous prie de ne le presser pas davantage. Car quand je me souviens quel dépit estoit le mien, lors que je croyois que l'on soupçonnoit quelque chose de ce que je voulois cacher, je sens la peine qu'il souffre. Vous estes trop bon, repliqua Cleandre, et la Princesse n'est pas si indulgente que vous. Je l'advoüe, dit-elle en sous-riant, et ce qui fait ma severité en cette rencontre, est que je trouve quelque chose d'offençant, à voir que vous ne me croyez pas assez discrette, pour me dire un mediocre secret : Et en effet advoüer simplement que vous estes amoureux, n'est pas dire toute vostre advanture. Et bien Madame, interrompit Cleandre tout hors de luy mesme, s'il ne faut que cela pour vous satisfaire, je l'advouë : mais de grace ne me demandez plus rien : car je mourrois mille fois plustost, que d'en dire jamais davantage. Quand vous serez mal avecque vostre Maistresse, reprit la Princesse en riant, comme le Prince mon frere l'est avec Anaxilée ; nous sçaurons toute vostre galanterie, comme je sçay presentement la sienne. Je ne pense pas Madame, repondit froidement Cleandre, que j'y sois jamais assez bien, pour y pouvoir estre mal. Le temps nous en éclaircira, adjousta-t'elle, cependant je vous declare innocent : et je prie le Prince mon frere de vous recevoir comme tel. Je ne sçay ma Soeur, reprit Atys fort agreablement, si apres que vous nous aurez accommodez Cleandre et moy, ce ne sera point en suite à Cleandre à nous accorder à son tour : car vous venez de railler de ma foiblesse si cruellement, que je ne sçay pas comment je le pourray souffrir. vostre raison est aujourd'huy trop libre, répondit la Princesse, pour craindre que vous vous fâchiez sans sujet : mais pour Cleandre, puis qu'il est amoureux il faut bien songer comme on luy parle : car j'ay entendu dire que les Amans sont fort chagrins, et fort aisez à mettre en colere. C'est sans doute par cette remarque peu advantageuse, interrompit le Prince Atys, que vous avez connu la passion qu'Artesilas que je voy entrer, a pour vous : vous estes bien vindicatif, reprit la Princesse en se levant, de me dire une raillerie si fâcheuse, en réponse d'une si douce. Atys ne pût pas repartir à ce discours, parce qu'Artesilas estoit si prés, qu'il eust pû entendre ce qu'il eust dit : mais comme resprit et la conversation de ce Prince ne luy plaisoient pas, et que sa visite avoit esté assez longue, il s'en alla, et emmena Cleandre avecque luy ; qui estoit bien fâché de laisser son Rival aupres de la Princesse. Le reste du jour il fut tousjours aupres du Prince de Lydie : qui recommença de le traiter selon sa coustume, c'est à dire avec beaucoup de franchise. Mais le soir estant venu, et estant dans la liberté de s'entretenir avecques moy, de ce qui luy estoit arrivé, je commençay de connoistre qu'il avoit un mal dont il ne guerirait jamais que par la mort. Ne suis-je pas bien malheureux ? disoit-il, je ne refuse au Prince Atys de feindre d'aimer Anaxilée, que de peur que la Princesse que j'adore ne croye que j'en sois effectivement amoureux, et qu'ainsi elle ne puisse deviner que je l'aime : et je voy aujourd'huy que cette mesme resistance que j'ay faite au Prince, a persuadé à l'incomparable Palmis que je le suis, et m'a mis dans la necessité de le luy advoüer malgré moy, d'une maniere qui luy fait croire sans doute que j'aime quelque personne qu'elle s'amuse à chercher dans la Cour et dans la Ville, et qu'elle ne peut trouver qu'en elle mesme. Car si cela n'estoit point, elle n'auroit pas raillé comme elle a fait : estant certain que si elle avoit eu le moindre soupçon de la venté, j'aurois veû quelques marques de colere dans ses yeux. Mais, luy dis-je, de la façon dont je vous entends parler, il semble que vous vous tiendriez heureux de l'avoir irritée : Cleandre s'arresta alors un moment ; puis reprenant la parole, je pense en effet, me dit-il, que plustost que de mourir sans qu'elle sçeust l'amour que j'ay pour elle, je consentirois à la voir en colere. C'est là une espece de faveur, repliquay-je en sous riant, que vous pouvez tousjours obtenir facilement : ha cruel Amy, me dit-il, je vous trouve tousjours plus ignorant en amour. Mais puis qu'il faut que je vous en aprenne tous les secrets, sçachez que je souhaite presque en un mesme instant, des choses toutes contraires les unes aux autres : que je ne suis jamais d'accord avec moy mesme : et que je n'ay pas plustost eu dit que je voudrois la voir irritée, pourveu qu'elle sçeust mon amour, que je m'en repens : et que l'aime mieux mourir que de luy déplaire. Mais comment, repris-je, avez vous donc eu la force de pouvoit dire en sa presence que vous aimiez ? je n'en sçay rien, repliqua t'il, mais je sçay bien que je ne l'ay pas plustost eu advoüé, que j'eusse voulu ne l'avoir pas dit. Car je me luis imaginé, qu'elle alloit d'abord connoistre mes veritables sentimens, et que j'allois voir dans ses yeux beaucoup de marques d'indignation : toutesfois un moment apres, j'ay connu avec beaucoup de douleur, qu'elle me croyoit amoureux, mais qu'elle ne soupconnoit pas que ce fust d'elle : de sorte que j'ay souffert tout ce que l'on peut souffrir. Ne me demandez donc point, Sosicle, ce que j'ay voulu qu'elle creust, quand je luy ay advoüé que j'aymois, car je n'en sçay rien moy-mesme : mais je sçay bien qu'à moins que d'estre Roy, il y a de la folie à s'obstiner d'aymer l'incomparable Palmis. Cependant quoy que je ne sçache pas seulement si je suis fils d'un homme libre, je l'aime. et je l'aimeray eternellement : et je ne puis mesme souffrir que le Prince Artesilas en soit amoureux. Comme les choses estoient en cét estat, il arriva à Sardis une augmentation de belle et agreable Compagnie : car le Prince Abradate second fils du Roy de la Susiane qui regnoit alors, et fils d'une Soeur de Cresus, que ce Roy avoit épousée, y vint : et en mesme temps la belle Panthée, fille du Prince de Clasomene vassal de Cresus, vint aussi demeurer à la Cour de Lydie, avec le Prince son Pere : de sorte que l'on renouvella tous les divertissemens à leur arrivée. En ce mesme temps encore, on vit venir à Sardis un Frere du Roy de Phrigie nommé Adraste : qui disoit avoir tué sans y penser un autre Frere qu'il avoit eu : et qui demandoit à estre purgé de ce crime, selon les Loix du Pais : qui sont à peu prés égales entre les Lydiens et les Grecs. Comme ce Prince estoit admirablement bien fait ; de beaucoup d'esprit, et que la cause de son bannissement paroissoit plustost un malheur qu'un crime, Cresus le receut fort bien : et suivant l'usage de Lydie, on le purifia dans le Temple de Jupiter expiateur : et apres cela, il parut à la Cour comme un Prince Estranger à qui l'on faisoit beaucoup d'honneur : Cresus luy donnant dequoy subsister selon sa qualité, et luy promettant mesme de tascher de faire sa paix, avec le Roy de Phrigie son frere. Il faut dire à la louange de Cresus, qu'il a fait une chose que jamais Prince que luy n'a faite : qui est d'assembler plus de Thresors que personne n'en aura jamais, et d'estre pourtant le plus magnifique Prince de la Terre : estant en cela fort opposé au jeune Prince Mexaris son frere qui n'estoit gueres moins riche que luy, mais qui a tousjours esté aussi avare, qu'Antaleon son autre Frere a esté ambitieux, et que Cresus estoit liberal. La Cour estant donc aussi grosse que je vous la dépeins, Esope si connu par ces ingenieuses Fables, qui cachent une Morale si solide et si serieuse, sous des inventions naïves et enjoüées, y vint aussi : et malgré la laideur de son visage, et la difformité de sa taille, la beauté de son esprit et la grandeur de son ame parurent avec tant d'éclat à Sardis, qu'il y fut admirablement bien reçeu. Et afin qu'il y eust de toute sorte de gens à cette celebre Ville ; Solon, si fameux partes Loix, y vint encore : qui d'abord fut receu de Cresus avec tous les honneurs imaginables. Ainsi on peut dire, que jamais Sardis n'avoit esté si remply de personnes illustres qu'il l'estoit alors : puis qu'en ce mesme temps, tout ce qu'il y avoit d'hommes excellents pour les Arts en toute la Grece venoient souvent en Lydie, ou y envoyoient de leurs ouvrages : de sorte que quoy que l'on y vist, et quoy que l'on y entendist, il y avoit tousjours dequoy aprendre, et dequoy se divertir. Mais bien que cette Cour fust la plus belle chose du monde, Cleandre y estoit pourtant le plus malheureux Amant de toute la Terre : parce qu'encore qu'il fust adore de toute la Cour, comme la Princesse Palmis ne sçavoit point qu'il l'aimoit, et qu'il n'osoit mesme le luy dire ; il vivoit avec un chagrin extréme ; et durant que le Prince Atys, Antaleon, Mexaris, Abradate, Adraste, Artesilas, et tous les autres de mesme vollée se divertissoient, Cleandre seul soûpiroit en secret : ne pouvant toutesfois s'empescher de faire voir quelques marques de melancolie dans ses yeux. Le Prince Myrsile à cause du seul deffaut qu'il a, estoit aussi tousjours assez resveur, et mesme assez solitaire : cependant la conversation estoit fort agreable chez la Princesse : qui sans soupçonner rien de la passion que Cleandre avoit pour elle, avoit seulement une forte curiosité de pouvoir aprendre de qui il estoit amoureux. Mais une curiosité si extraordinaire (à ce que j'ay sçeu par ma Parente qui me l'a dit depuis) que sans en pouvoir dire la raison, elle ne craignoit gueres moins en effet de sçavoir qui aimoit Cleandre, qu'elle le souhaitoit en aparence. Car cette fille m'a dit, que luy parlant un jour de cette pretenduë passion, et luy donnant commission de s'en informer ; elle s'estoit mise à vouloir deviner qui pouvoit en estre la cause : et comme cette Personne luy nomma presque toutes les Belles de la Cour, elle n'en trouva pas une qu'elle eust aprouvé que Cleandre eust aimée : et la chose alla si loing, que cette Fille qui s'appelle Cylenise, et qui est fort bien avec la Princesse, se mettant à rire : mais Madame, luy dit elle, vous ne voulez donc pas que Cleandre soit amoureux : ou vous voulez qu'il le soit beaucoup au dessus ou beaucoup au dessous de luy : car je vous ay nommé toutes les personnes vers lesquelles raisonnablement en l'estat qu'est : sa fortune presentement il peut tourner les yeux. Vous avez raison, luy dit la Princesse Palmis en rougissant, mais c'est que je ne cherche pas une Maistresse de Cleandre proportionnée à sa condition, puis qu'il ne la sçait pas luy mesme : ny à sa fortune, qui n'est encore que mediocre : mais à sa vertu, qui est fort extraordinaire : et c'est ce qui fait sans doute que je ne devine point qui il aime, parce que je ne trouve rien digne de son affection, parmy toutes celles que vous m'avez nommées : et qu'ainsi je concluds qu'il faut qu'il aime au dessous de luy. Voila, Madame, quels estoient les sentimens de la Princesse de Lydie pour Cleandre : qui se trouva encore diverses fois fort embarrassé à luy répondre. Car se souvenant qu'elle luy avoit dit qu'il découvriroit de qui il estoit amoureux, lors qu'il seroit broüillé avec la personne qu'il aimoit : elle luy demandoit tousjours en riant, quand l'occasion s'en presenteroit, s'il n'estoit point encore mal avec sa Maistresse : et s'il ne seroit point bien tost en termes de reveler son secret ? Si je vous l'aurois revelé, luy dit-il un jour, j'y serois sans doute fort mal : mais tant que je ne vous le diray pas, je ne dois point redouter sa colere. Quoy Cleandre, prit la Princesse, si je sçavois vostre passion, vous seriez bien mal avec elle ! et ne pourriez-vous pas me la dire sans quelle le sçeust ? Non Madame, répondit-il ; et je ne vous aurois pas plustost advoüé ce que vous voulez sçavoir, que la Personne que j'aime sçauroit mon crime, par la confusion qu'elle verroit dans mes yeux, et qu'elle m'en puniroit cruellement. Attendons donc, luy dit-elle en riant, que vous ayez querelle ensemble : et que vous ne soyez plus dans la crainte de l'irriter. C'estoit de cette sorte que la Princesse sans y penser, donnoit lieu à Cleandre de luy découvrir sa passion s'il en eust eu la hardiesse : cependant il pensa estre disgracié de Cresus, par une raison assez estrange. Je vous ay desja dit, ce me semble, que Solon avoit esté bien reçeu de ce Prince à son arrivée à Sardis : mais comme c'est la coustume des magnifiques, d'aimer que l'on loue leur magnificence : Cresus ayant fait monstrer tous ses Thresors à Solon, et luy ayant fait voir toutes ces prodigieuses richesses dont son Palais est remply ; il luy demanda s'il avoit veu quelqu'un plus heureux que luy pendant ses voyages ? Et conme ce Grand homme ne fait pas consister la felicité en de pareilles choses, il parla admirablement en Sage, mais il ne parla pas en bon Courtisan, ny en flateur. Au contraire, il luy dit qu'il en avoit connu plusieurs, et entre les autres, il luy nomma Tellus, qui estoit mort pour sa Patrie, et en gagnant une Bataille : disant enfin, Que nul n'estoit heureux avant sa mort. Cresus sçeut mesme que Solon avoit dit, qu'il preferoit la vertu de Cleandre, avec qui il fit amitié, à toutes les richesses du Roy de Lydie : et que ce Prince possedoit en luy un Thresor caché, qu'il ne connoissoit pas parfaitement ; et qui valoit beaucoup mieux que celuy qu'il monstroit avec tant de soing. Comme il n'est rien qui irrite plus l'esprit de tous les hommes, mais principalement des Rois, que de mépriser ce qu'ils estiment : Cresus ne pût souffrir la sincerité peu flateuse de Solon, et l'humeur enjoüée et complaisante d'Esope, luy plût beaucoup davantage : de sorte que ce Grand homme partit assez mal satisfait de luy. Comme Cleandre a sans doute l'ame tres genereuse, il voulut reparer ce manquement autant qu'il pût ; et mesme par les ordres de la Princesse, il eut un soin tres particulier de ce fameux Legislateur d'Athenes : et il le conduisit jusques à trente stades de Sardis ; ce qui irrita fort Cresus, ne pouvant souffrir que Cleandre eust eu la hardiesse de redoubler ses bons offices pour un homme de qui il croyoit avoir esté méprisé : si bien que cette petite chose pensa apporter un grand changement en la fortune de Cleandre. Toutesfois le Prince Atys, et la Princesse de Lydie, agirent si puissamment aupres de Cresus, qu'ils rirent enfin sa paix. Cependant Adraste devint si éperdûment amoureux de la Princesse Palmis, qu'Artesilas et Cleandre ne l'étoient pas davantage : Atys renoua aussi amitié avec Anaxilée, malgré tout ce qu'il avoit resolu : mais de telle sorte que ce ne fut plus un secret : et quoy que Cresus ne l'aprouvast point :, il ne laissa pas de donner cent marques publiques de sa passion. le pense aussi que des ce temps là Abradate et Mexaris devinrent amoureux de Panthée : neantmoins comme cette avanture ne tient pas à celle de la Princesse Palmis, je ne m'éloigneray point de mon sujet ; et je vous diray seulement, que ce fut alors que Cleandre fut le plus malheureux. Il eut pourtant la consolation de remarquer, que la Princesse de Lydie avoit une forte aversion pour ce nouveau Rival : mais il sçeut aussi que le Prince Atys n'estoit pas marry qu'Adraste songeast à la Princesse sa Soeur. Car comme le Roy de Phrigie n'avoit point d'Enfans, et que l'on disoit qu'il ne se remarieroit jamais, il y avoit apparence qu'Adraste devoit estre Roy : de sorte que croyant que ce Mariage seroit avantageux à la Princesse, il faisoit tout ce qu'il pouvoit, pour servir ce Prince auprès d'elle, et pour le faire agréer à Cresus. Il la pressa mesme si instamment à diverses fois, de vouloir estre favorable au Prince Adraste ; que ne sçachant plus quelles raisons luy dire pour l'empescher de prendre part à la froideur qu'elle avoit pour luy : elle s'avisa d'employer le crédit qu'avoit Cleandre sur l'esprit du Prince son Frere, ignorant l'interest qu'il y avoit ; et n'ayant pas sçeu qu'il avoit desja fait avec adresse tout ce qu'il avoit pû pour cela. Elle envoya donc querir Cleandre ; et le faisant entrer dans son Cabinet, apres qu'elle luy eut fait : un compliment pour preparer son esprit à luy accorder ce qu'elle souhaitoit de luy ; et qu'il l'eut assurée qu'elle pouvoit mesme disposer de sa vie : Ce que je veux de vous, luy dit-elle, n'est peut-estre pas si aisé que vous vous l'imaginez ; puis que pour me rendre l'office que je desire, il faut que vous combatiez de toute vostre force, les volontez d'un Prince que vous aimez beaucoup, et qui vous aime aussi infiniment. Enfin, dit-elle, il faut persuader au Prince mon Frere, qu'il ne doit point s'obstiner à proteger Adraste aupres de moy ; et que c'est bien assez qu'il ait trouvé un Azile dans cette Cour, sans vouloir que j'en sois importunée. Ce n'est pas, adjousta t'elle, que je ne connoisse que l'aversion que j'ay pour luy, n'est pas absolument raisonnable ; puis que je n'ignore pas, qu'il est d'une naissance fort illustre : que selon les apparences il sera Roy : que sa personne est bien faite : qu'il a de l'esprit : qu'il témoigne avoir beaucoup d'affection pour moy : que le Roy ne desaprouve pas son dessein : que le Prince Atys l'authorise : et que mon ame n'est point engagée ailleurs. Mais cependant j'ay une si forte aversion pour luy, que ne pouvant pas esperer de la vaincre jamais, et ne voulant pas mesme l'essayer, je vous conjure par tout ce qui vous est cher, d'employer tout le pouvoir que je sçay que vous avez sur l'esprit du Prince mon Frere, pour l'obliger à ne me persecuter pas davantage. Comme je ne m'oppose point à la passion qu'il a pour Anaxilée, quoy qu'elle ne soit pas fort juste, faites aussi qu'il ne s'opose pas si fort à l'aversion que j'ay pour Adraste, quoy qu'elle ne soit pas bien fondée. le vous laisse à penser. Madame, quelle joye eut Cleandre d'entendre de la bouche de Palmis la haine qu'elle avoit pour un de ses Rivaux : mais comme il eust bien voulu luy entendre dire la mesme chose de l'autre : Madame, luy dit il avec beaucoup d'adresse, je trouve le Prince Adraste st malheureux d'estre haï de vous : que c'est estre en quelque sorte cruel, que de n'en avoir pas de pitié : neantmoins je m'interesse tellement à tout ce qui vous touche, que je vous dis sans exception, qu'il n'est rien que je ne face, pour vous delivrer de l'importunité que vous en recevez. Mais Madame, s'il m'est permis apres la bonté que vous avez de me commander quelque chose pour vostre service de vous parler sincerement : je vous diray que selon mon sens, une des choses qui porte le plus le Prince à proteger Adraste, est qu'il hait Artesilas : et qu'il ne croit pas luy pouvoir causer un plus sensible déplaisir, que celuy de faire en sorte que vous luy preferiez ce Prince Phrigien. C'est pourquoy, Madame (si ce n'est point perdre le respect : que je vous dois que de parler en ces termes) c'est à vous à regarder, si durant que j'agiray avec le Prince, vous pourrez aussi agir avec Artesilas de la façon qu'il faut, pour faire que ce ne me soit pas un obstacle à obtenir ce que vous souhaitez. Je vous ay desja dit, repliqua la Princesse, que mon ame n'a aucun engagement : si bien qu'encore que je n'aye pas une aussi forte aversion pour Artesilas que pour Adraste : comme j'ay du moins beaucoup d'indifference pour luy, il me sera fort aisé de contenter le Prince mon Frere en cette occasion : et pourveu qu'il me laisse la liberté de mal traiter Adraste, Artesilas n'aura pas grand sujet de se louer de moy. Cleandre entendant parler la Princesse de cette sorte, en fut si transporté de plaisir, que je m'étonne qu'elle ne connut son amour, par la joye qui parut dans ses yeux : il est vray qu'elle n'y fut pas longtemps ; car venant à penser que la Princesse ne soupçonnoit rien de sa passion : et que selon les aparences, il n'obtiendroit pas du Prince de Lydie ce qu'elle en souhaitoit : la melancolie succeda à cette joye. Neantmoins la certitude qu'il venoit d'avoir, que ses Rivaux n'estoient point aimez, estoit pour luy une cause si essentielle de satisfaction, que la joye l'emporta enfin sur la douleur : et : il partit d'aupres de la Princesse, assez content d'avoir pu penetrer dans le fonds de son ame. Il y avoit toutesfois des momens, où quand il venoit à songer, que toute cette joye n'estoit fondée, que sur ce que sa Princesse n'aimoit rien : ô Dieux ! s'écrioit-il, n'ay-je pas perdu la raison, de me réjouir de ce qui me devroit faire pleurer ! Car peut on jamais estre heureux et n'estre point aimé ? et peut-on estre aimé quand la Personne aimée ne sçait pas seulement que l'on aime ? Mais apres tout, reprenoit-il, je suis assuré que ce coeur dont je desire la possession n'est à personne : Ouy, adjoustoit-il, mais je suis aussi presques certain qu'il ne sera jamais à moy. Ainsi de quelque costé que je regarde la chose, je ne puis jamais esperer d'estre content : et la plus grande felicité que je puisse attendre, est de faire que mes Rivaux soient malheureux comme je le suis. Cependant il commença d'obeïr à la Princesse : et comme le Prince Atys luy devoit la vie, du temps qu'il estoit à la guerre des Misiens : et que de plus il sçavoit que son esprit luy plaisoit extrémement : il employa toute sa faveur et toute son adresse une seconde fois, pour luy faire abandonner la protection d'Adraste, mais il ne luy fut pas possible d'en venir à bout. Car outre qu'en effet le Prince avoit quelque aversion pour Artesilas : il y avoit encore une raison plus puissante que celle là qui le faisoit agir, et que Cleandre découvrit enfin : qui estoit qu'Adraste estoit celuy qui avoit remis Anaxilée bien avec Atys : de sorte que cette Fille voulant reconnoistre ce bon office, le protegeoit si puissamment aupres de luy, que toute l'adresse de Cleandre et tout son credit ne se trouverent point assez forts, pour luy faire changer de resolution. Il voulut mesme tascher de gagner Anaxilée, mais il luy fut impossible : à cause qu'elle avoit un secret dépit dans le coeur, de ce qu'il avoit refusé de feindre dé l'aimer : tant parce que par là il avoit déposé sa fortune, que parce qu'il luy sembloit qu'il y avoit eu quelque chose de méprisant pour elle dans ce refus. Cleandre se voyant donc desesperé de rien obtenir de l'un ny de l'autre, fut tenté cent et cent fois de quereller Adraste, et d'en deffaire la Princesse Palmis, par une voye plus violente que celle qu'elle souhaittoit : mais sçachant bien qu'elle n'approuveroit pas cette action, et qu'apres cela il faudroit la perdre pour tousjours : il retenoit sa jalousie et sa colere, et souffroit un mal incroyable. Ce qui le faisoit encore desesperer, estoit que durant qu'il agissoit pour cette affaire, la Princesse, suivant ce qu'ils avoient resolu ensemble, mal-traittoit si fort Artesilas, que Cleandre n'en auroit pas esté peu consolé, si le mauvais succés de sa negociation n'eust troublé toute sa joye. Cependant il falut qu'il allait luy en rendre conte : il y fut donc un matin, mais il y fut avec tant de marques de douleur dans les yeux, qu'elle connut dés qu'il entra dans sa chambre, la réponce qu'il avoit à luy faire. Je vous entens bien Cleandre (luy dit-elle, lors qu'il fut assez prés pour luy pouvoir parler sans estre entenduë de ses Femmes) le Prince mon Frere prefere Adraste à mon repos et à vos prieres, et ne veut point changer d'avis. Je suis au desespoir. Madame, repliqua-t'il, d'estre forcé de vous avoüer que j'ay agy inutilement : et alors il luy raconta exactement tout ce qu'il avoit fait et tout ce qu'il avoit dit, pour faire reüssir son dessein. Mais Madame, luy dit-il, Adraste a peut estre quelque ennemy caché dans cette Cour qui vous en defferoit aisément, s'il estoit assuré de ne vous déplaire pas. Ha non Cleandre, die la Princesse, je ne veux point que la vengeance d'autruy se mesle avecques la mienne : et on me desobligeroit extrémement, d'entreprendre aucune action violente contre ce Prince. Je trouveray peut-estre bien les voyes de le punir de son opiniastreté à m'importuner, sans avoir besoin du secours de personne : et si ce que vous m'avez dit est vray, que le Prince mon Frere haït si fort Artesilas, que cela est cause qu'il en protege plus puissamment Adraste : je me vangeray de tous les deux, en traittant si bien le Rival de l'un et l'ennemy de l'autre ; que peut estre partageront ils à leur tour l'inquietude qu'ils me donnent. Ha Madame (s'écria Cleandre estrangement surpris de ce discours) seroit-il bien possible que la plus sage Princesse du monde, voulust se vanger sur elle mesme, en se voulant vanger d'autruy ? Car Madame (adjousta-t'il, avec un redoublement de melancolie extréme) ne me fistes vous pas l'honneur de me dire l'autre jour, qu'Artesilas vous estoit fort indifferent ? Ouy, luy dit- elle ; mais entre l'indifference et la haine, il y a encore bien à choisir. Au nom des Dieux Madame, luy dit Cleandre, ne prenez point un dessein, qui, si je l'ose dire, vous feroit peut estre passer pour bizarre : car enfin vous venez de mal traitter Artesilas aux yeux de toute la Cour : que dira t'on de vous voir changer si promptement ? Il y a sans doute quelque raison à ce que vous dites, repliqua t'elle, mais j'aime encore mieux estre creuë un peu inégale, que d'estre persecutée impunément, et par le Prince mon Frere, et par Adraste. Enfin Cleandre, luy dit-elle encore, je sçay bien que cette vangeance est capricieuse : et que je ne me feray gueres moins de mal que j'en feray aux autres : mais je n'y sçaurois que faire. Madame, interrompit-il (ne pouvant consentir qu'elle prist la resolution de bien traitter Artesilas) donnez moy encore quelques jours, pour voir si je n'imagineray point quelque nouvelle voye de vous servir. Non non, luy dit-elle, vous ne me tromperez pas : je me suis aperçeuë il y a desja longtemps, poursuivit la Princesse en sous-riant, que vous n'aimez pas trop Artesilas non plus qu'Adraste : ainsi il peut-estre que pour vous vanger en vostre particulier, vous ne voulez pas que je me vange de la façon que je l'entends. Mais Cleandre, estant genereux comme vous estes, il ne faut pas que la chose aille de cette sorte : et il faut au contraire en cette rencontre, que mes interests l'emportent sur les vostres. Vos interests Madame, repliqua-t'il, me seront tousjours mille fois plus chefs que les miens : mais en cette occasion j'ose vous dire, que si vous sçaviez tout le mal que vous ferez, en favorisant Artesilas, peut-estre, dis-je, ne le feriez vous point. Cleandre prononça ces paroles avec tant d'émotion sur le visage, que la Princesse en fut surprise : et comme elle n'en comprenoit pas le sens ; je ne sçay point, luy dit-elle, deviner les Enigmes : et mesme je ne m'en veux pas donner la peine. C'est pourquoy parlez plus clairement, si vous voulez estre entendu : ou ne parlez point du tout, si vous jugez qu'il toit à propos que je ne vous entende pas. Je pense que c'est le dernier que je dois faire Madame, repliqua-t'il en soûpirant, et que sans vous expliquer ce que je vous ay dit malgré moy, je dois remercier les Dieux, de ce que vous ne m'avez pas entendu. La Princesse rougit à ce discours : et par le trouble qui parut dans ses yeux, elle luy fit connoistre qu'elle commençoit de l'entendre. Mais comme il craignit qu'elle ne le mal-traitast s'il luy donnoit loisir de faire reflexion sur ses paroles : enfin Madame, luy dit-il encore, que vous plaist-il que je face pour vostre satisfaction ? que vous ne me disiez plus rien que je n'entende, et que je ne doive entendre, repliqua-t'elle : et que cependant vous demeuriez simplement dans les termes que je vous ay prescrits, de me rendre office aupres du Prince mon Frere, quand l'occasion s'en presentera. Je le feray, Madame, répondit-il en la salüant avec un profond respect ; et alors il luy fit voir sur son visage des signes si certains de la passion qu'il avoit dans l'ame ; qu'à moins que de n'avoir point d'yeux, il n'estoit pas possible qu'elle ne s'en aperçeust. Aussi la vit-elle si clairement en cét instant, qu'elle ne pouvoit assez s'étonner de ne s'en estre pas aperçeuë plustost : car lors qu'elle se souvenoit de toutes les actions de Cleandre, elle s'accusoit de stupidité, de n'avoir pas soupçonné qu'il n'avoit refusé au Prince Atys de feindre d'aimer Anaxilée, que parce qu'il l'aimoit elle mesme. En suitte quand elle repassoit en sa memoire, avec quelle joye il avoit accepté la commission de nuire à Adraste : et avec quelle douleur il avoit entendu qu'elle vouloit mieux traiter Artesilas qu'elle n'avoit accoustumé ; elle estoit si fortement persuadée de la verité, que Cleandre n'eust gueres pû souhaiter qu'elle l'eust esté davantage. Apres, quand elle rapelloit en son souvenir, combien elle l'avoit pressé inutilement de luy vouloir dire s'il aimoit, et qui il aimoit : elle s'accusoit encore de simplicité, de n'avoir pas compris la cause du secret que faisoit Cleandre de sa passion. Neantmoins il y avoit des momens, où la grande disproportion qu'il y avoit de luy à elle, faisoit qu'elle en vouloit douter. Car (disoit-elle en elle mesme, à ce qu'elle raconta apres à Cylenise ma Parente, qui. me l'a redit depuis) si je le croy amoureux de moy, il faut que je m'en offence : et il faudra que je me prive de sa veuë et de sa conversation, qui me plaisent infiniment. Ne le croyons donc pas, adjoustoit elle : mais un instant apres cent mille choses luy revenant en la memoire, elle ne pouvoit pas ne le croire point : et elle se resoluoit d'aprendre de telle sorte à Cleandre le respect qu'il luy devoit, qu'il ne le pourroit plus jamais oublier. Toutesfois venant à penser qu'apres tout, Cleandre ne luy avoit rien dit qui deust effectivement fort l'irriter, elle creût que mesme par un sentiment de gloire, il ne faloit pas luy faire connoistre qu'elle soupçonnast rien de sa passion : si bien qu'elle prit le dessein de vivre avecques luy comme auparavant : et la chose fut ainsi pendant quelques jours ; durant lesquels elle avoit assez de douceur pour Artesilas, suivant ce qu'elle avoit resolu. Mais afin qu'elle ne peust plus douter de l'amour de Cleandre, Cylenise la fut trouver un soir dans son Cabinet, où elle s'estoit retirée pour mieux cacher la melancolie qu'elle avoit dans l'ame : et comme elle vit autant d'enjouement dans les yeux de cette Fille, qu'elle avoit de disposition au chagrin : qu'avez vous Cylenise, luy dit-elle, qui vous donne tant de joye ? Madame, luy dit cette Fille, c'est qu'il m'est arrivé une si bizarre avanture aujourd'huy, que si je ne craignois de vous fascher, je vous la raconterois. Mais est il possible, luy dit la Princesse, que cette avanture bizarre qui me pourroit fascher, vous puisse divertir ? Vous en jugerez Madame, luy dit-elle, quand vous la sçaurez. La Princesse qui estoit effectivement accoustumée d'avoir la bouté de souffrir quelquefois que Cylenise luy racontast une partie des nouvelles qu'elle avoit aprises, se resolut de l'écouter : plustost par coustume et par indulgence, que par curiosité. Parlez donc, dit-elle à cette Fille, car je voy que vous en avez tant d'envie, que par pitié je ne veux pas vous en empescher. Puis que vous m'en donnez la permission Madame, reprit elle, je vous diray qu'une de mes Compagnes se trouvant mal, et ayant aujourd'huy gardé la Chambre, j'ay passé une partie de l'apresdisnée aupres d'elle, où diverses personnes sont venuës, et entre les autres Esope. Lors qu'il est arrivé, vous estiez le sujet de nostre conversation : car comme vous ne l'ignorez pas, l'amour du Prince Adraste et celle d'Artesilas font un assez grand bruit dans le monde. Et comme ces deux Princes ont chacun leurs Partisans, il se fait cent mille contestations tous les jours pour cela : principalement depuis que l'on s'aperçoit que vous traittez Artesilas avec un peu moins de severité qu'à l'ordinaire. Si bien que comme la conversation n'a pas changé pour l'arrivée d'Esope : les uns ont dit que la protection du Prince Atys, l'emporteroit sur Artesilas : et les autres ont dit au contraire, que vostre choix seul, feroit le destin de ces deux Amants. Les uns ont adjousté que la qualité d'Estranger estoit ; un obstacle à Adraste : les autres que celle de Subjet de Cresus en estoit un plus puissant à Artesilas : enfin chacun soustenoit son opinion, et vouloit deviner quel sera le succez des desseins de ces deux Princes. Durant toute cette longue dispute, Esope qui s'estoit appuyé sur la Table aupres de laquelle j'estois aussi, ne parloit point ; et se contentoit découter ce que l'on disoit : ayant toutesfois un certain sous-rire malicieux sur le visage, qui m'a fait croire qu'il ne disoit pas tout ce qu'il pensoit. De sorte que me tournant vers luy ; et quoy, luy ai-je dit en riant, Esope qui fait si bien parler les bestes les plus sauvages, ne voudra point parler en cette rencontre : luy, dis-je, qui est le plus sociable et le plus agreable de tous les hommes ! Cette flatterie Cylenise, m'a-t'il répondu à demy bas, merite que je vous die à ma mode, une venté sur le sujet de la conversation d'aujourd'huy : car si je ne me trompe, tout ce que j'ay entendu dire, n'est pas ce qu'il faut penser en cette occasion. En disant cela, il a pris sur la Table ou il estoit appuyé, des Tablettes que je vous aporte, que le hazard y a fait trouver : et apres avoir resvé un moment, il y a écrit quelque chose, et m'a donné ce que vous pouvez lire vous mesme. La Princesse prenant alors ces Tablettes que Cylenise luy presentoit, y lent ces paroles.

Histoire de la princesse Palmis et de Cleandre : la fable d'Esope


FABLE D'ESOPE DEUX

Chasseurs furent advertis, qu'il y avoit une Biche blanche dans un Bois : ils furent pour la prendre avec des Toiles ; des Chiens ; des Cors ; des Espieux, et des Dards : mais faisant un trop grand bruit ils l'épouvanterent de loin, et la forcerent de fuir. Or en fuyant, elle rencontra sous ses pieds un jeune Berger endormy, qu'elle blessa sans y penser. Le Berger s'éveilla en surfaut, et la poursuivit comme le s autres avec sa Houlette, et mieux que les autres ; car ce fut par des sentiers plus couverts. Nous sçaurons quelque jour s'il l'aura, prise : mais pour moy Cylenise je le souhaite, et je j'espere.

Apres avoir achevé de lire, la Princesse rougit, et regardant Cylenise, et bien, luy dit-elle, qu'avez-vous enfin entendu par cette Fable, et que vous a fait entendre celuy qui l'a composée ? Madame, repliqua-t'elle, il n'a pas eu plustost achevé d'écrire, que toute la Compagnie a voulu voir ce que c'estoit : avec cét empressement que l'en a accoustumé d'avoir pour toutes les choses qui partent d'Esope : mais il a die que ce n'estoit : que pour moy seulement qu'il avoit écrit : de sorte que voyant qu'en effet il estoit absolument resolu à ne le monstrer pas, on nous a laissez en repos : et je me suis mise à lire ce que vous venez de voir. Apres l'avoir leû. , j'avouë, luy ay-je dit, que le commencement de cette Fable, est le plus joly du monde, et le plus facile à entendre : car enfin qui ne comprendroit pas, que cette Biche blanche est la Princesse ; que ces deux Chasseurs sont Adraste, et Artesilas ; que ces Toiles, ces Chiens, ces Cors, ces Espieux, ces Dards, et tout ce grand bruit, marquent en effet tout ce que font ces deux Princes, et par adresse, et par force, et par magnificence, pour obtenir ce qu'ils souhaitent, auroit sans doute beaucoup de stupidité. l'entends bien encore, ay-je adjousté, que la Biche qui suit, marque precisément qu'elle ne vent pas estre prise par ces deux Chasseurs qui la suivent : Mais pour ce jeune Berger endormy, qu'elle blesse sans y penser, et qui la poursuit comme les autres ; et à ce que vous dites, mieux que les autres ; j'advouë que je ne le connois pas. Vous le connoissez pourtant bien, m'a t'il dit en sous-riant. Comme nous en estions là, le Prince Myrsile est arrivé. Esope ne l'a pas plustost veu, qu'il m'a voulu oster les Tablettes que je tenois : mais pour moy qui m'estois resoluë de vous les monstrer, je m'en suis opiniastrement deffenduë. Joint que le respect qu'il doit au Prince Myrsile l'ayant empesché de s'obstiner davantage à vouloir que je luy rendisse ce qu'il m'avoit donne ; il a esté contraint de me le laisser. Le Prince Myrsile qui avoit remarqué l'action d'Esope, et qui s'est bien imaginé que c'estoit quelque nouvelle production de l'on esprit, s est aproché de moy : et se faisant entendre avec son adresse ordinaire, il m'a témoigné une si grande curiosité de voir ce que je tenois ; que malgré tout ce qu'Esope a pu dire, n'y entendant point de finesse, je l'ay donné au Prince, qui l'a leû en sous riant vers la fin : et témoignant par une certaine action de teste, que c'étoit ce qu'il en trouvoit le plus joly. Et quoy Seigneur, luy ay-je dit, il semble que vous entendiez aussi bien la fin de cette Fable, que j'en entends le commencement ? Si cela est, ay-je adjousté encore, je vous suplie d'aider à ma stupidité, et de me le vouloir expliquer. Je n'ay pas plustost eu dit cela, que le Prince Myrsile, qui comme vous sçavez porte tousjours un Crayon pour se faire entendre à ceux qui ne sont pas accoustumez au langage de ses yeux et de ses mains seulement : a pris ce qu'Etape avoit escrit : et justement à l'endroit où il y a, Mais en fuyant elle rencontra sous ses pieds un jeune Berger endormy : il a écrit sous ces dernieres paroles, nommé Cleandre : et aussi tost apres me l'avoir monstré, il l'a effacé, comme vous le pourrez encore remarquer, si vous voulez vous en donner la peine. J'advouë, Madame, que je suis demeurée fort surprise, de voir qu'Esope qui est Estranger, et qu'un Prince qui ne parle point, m'aprenoient les nouvelles de la Cour : car enfin, adjousta Cylenise en riant, si je ne suis trompée, cette Fable cache cette verité. A ce que je voy, luy dit la Princesse, vous n'estes pas difficile à persuader ; puis qu'un homme qui fait profession ne ne dire que des mensonges, et un autre qui ne peut pas estre fort bien instruit des nouvelles, vous ont en si peu de temps persuadé une chose que vous ne croyiez pas seulement vray-semblable il n'y a qu'un jour. La Princesse Palmis dit cela si froidement, que Cylenise connut quelle avoit quelque fascheuse pensée qui l'occupoit : et comme elle avoit toujours esté fort aimée de la Princesse ; Madame, luy dit-elle, je pense que j'ay fait une faute, de venir vous entretenir de folies et de bagatelles, dans un temps où vous avez peut-estre quelque chose de plus grande importance dans l'esprit : mais l'honneur que vous m'avez fait à diverses fois, de me confier vos plus secrettes pensées, m'avoit fait croire que vous n'aviez point de chagrin extraordinaire, puis que je ne le sçavois pas. La Princesse qui estoit si accablée d'inquietude, qu'elle ne pouvoit plus en effet la renfermer dans son coeur : se resolut d'avoir une confiance entiere en Cylenise : de sorte qu'elle luy aprit ce qu'elle croyoit de la passion de Cleandre. Cependant, dit-elle, comme je l'estime beaucoup, et que je croyois qu'il y alloit de ma gloire qu'il ne creust pas que je connoissois sa folie ; j'avois resolu de vivre avecques luy comme à l'ordinaire, et j'avois desja commencé : mais Cylenise, apres ce que vous venez de me dire, il n'y a plus moyen d'y songer. Car enfin, puis que les Estrangers et les Müets s'en aperçoivent, beaucoup d'autres s'en apercevroient bien tost : c'est pourquoy il faut commencer de bonne heure d'agir de façon, que l'on ne puisse pas me soupçonner d'avoir rien contribué à l'extravagance de Cleandre, si elle vient à estre sçeuë. Madame (luy dit Cylenise, apres y avoir un peu pensé) je m'estonne moins que je ne faisois, de ce que le Prince Myrsile et Esope voyent plus clair que les autres gens : car outre qu'ils ont tous deux plus d'esprit que tous les autres n'en ont, ils ont encore plus de loisir d'observer les actions d'autruy : l'un comme un Estranger qui n'a rien à faire au lieu où il est : et l'autre comme n'ayant qu'à écouter et qu'à regarder. Quoy qu'il en soit Cylenise, dit la Princesse, ils le sçavent, etils peuvent le faire sçavoir aux autres. Que sçay-je mesme, adjousta-t'elle, si Esope n'a point fait cette Fable parles ordres de Cleandre que je sçay qui luy a fait tant de presens ? Cela ne peut pas estre, Madame, repliqua Cylenise, car il ne pouvoit pas deviner, quand il est venu visiter ma Compagnie, que l'on parleroit des choses qui luy ont donné sujet de la faire. Et puis, poursuivit-elle, Madame, vous voyez bien que toute cette Fable n'est pas historique ; puis qu'il parle vers la fin comme s'il connoissoit parfaitement, que peut-estre un jour Cleandre pourroit toucher vostre coeur, au préjudice d'Adraste et d'Artesilas. C'est ce qui m'épouvente Cylenise, interrompit la Princesse, et ce qui m'offence tout ensemble : car enfin je trouve Esope bien hardy, d'oser penser cela d'un homme de qui la condition n'est point connue : mais je le trouve aussi, adjousta-t'elle en rougissant, encore plus incomprehensible, de voir qu'il ayt pu penetrer si avant dans le fonds de mon coeur, et jusques au point de connoistre qu'en effet si Cleandre estoit de la condition d'Adraste et d'Artesilas, il seroit peut-estre en estat de rendre sa Fable aussi juste à la fin qu'elle l'est au commencement. Mais comme cela n'est pas, il faut détromper Esope ; faire changer d'opinion au Prince Myrsile ; et guerir Cleandre s'il est possible. Cette derniere chose sera la plus difficile, reprit Cylenise. le ne le pense pas, dit la Princesse, puis qu'apres tout Cleandre a de la raison. Il ne seroit pas amoureux s'il en avoit encore, reprit Cylenise. Mais d'où vient, luy dit la Princesse, que vous estes si fort persuadée de la grandeur de sa passion, vous qui ne la soupçonniez pas il n'y a qu'un jour ? C'est Madame, répondit-elle, que je n'y avois aporté aucune aplication d'esprit : mais presentement que je me souviens de cent choses qu'il m'a dites, et de cent autres que je luy ay veu faire ? je connois bien que j'estois aveugle de n'en connoistre pas la cause. Je me souviens qu'un soir que nous avions obligé Esope mes compagnes Se moy, à nous raconter son amour pour cette belle esclave qui se nomme Rhodope, et qui servoit chez le Philosophe Xanthus, du temps qu'il y demeuroit aussi : Cleandre qui estoit present à cét agreable recit ; apres qu'il fut achevé, et que tout le monde le loüoit : pour moy, luy dit-il, je vous crois si heureux d'avoir porté mesmes chaisnes que la belle Rhodope, que je trouve lieu de vous en porter envie. Car enfin, poursuivit il, c'est assurément un grand malheur à ceux qui aiment, quand il faut qu'ils baissent ou qu'ils levent les yeux pour regarder ceux qu'ils adorent : et c'est sans doute une assez grande douceur, de les rencontrer justement dans les siens avec égalité : et d'estre en estat de faire valoir les soûmissions que l'on rend à la personne que l'on aime. J'avoüe que j'écoutay alors ce discours, sans y faire aucune reflexion : mais je connois bien presentement que je m'abusois, de n'y chercher point de sens caché. le me souviens encor du jour où la Princesse de Clasomene arriva à Sardis : d'un jour, dis-je, où vous estiez extraordinairement parée, et auquel toute la Cour vous trouva si admirablement bien : car Cleandre venant à s'entretenir avec mes compagnes et avecques moy qui parlions de vostre beauté, nous nous mesmes à luy dire que c'estoit un grand bonheur pour tous les gens de sa voilée, et pour toutes les Belles qui pretendoient à faire des conquestes, que vous ne fussiez pas d'une condition à les en empescher, en assujettissant tous leurs Amants, et en leur faisant rompre leurs fers pour prendre les vostres. Et quoy, me dit-il, Cylenise, vous croyez qu'il n'y ait que les Rois et les Princes qui ayent des yeux pour admirer ce qui est beau, et des coeurs pour l'aimer ? Ce n'est pas ce que je dis, luy repliquay-je, mais c'est que les Filles de Rois ne pouvant recevoir d'autres coeurs, personne ne s'advise de leur en offrir. La beauté, dit- il, se fait des Sujets de toutes conditions : et comme la belle Anaxilée s'est fait un esclave du Fils de son Souverain, les Reines peuvent se faire aussi des Adorateurs de leurs Sujets. l'advoüe que j'écoutay alors ce que disoit Cleandre, comme une chose qui fournissoit simplement à la conversation : mais aujourd'huy que je me remets en la memoire l'air dont il me parla ; je voy sa passion non seulement dans ses yeux mais dans son coeur. l'en suis bien faschée, dit la Princesse. Elle dit cela d'une façon qui fit en effet connoistre à Cylenise, que si elle eust esté seule qui s'en fust aperçeuë, et que Cleandre n'eust pas soupçonné qu'elle en eust eu connoissance, peut-estre n'auroit-elle pas esté irritée contre luy : mais parce que le Prince Myrsile, Esope, et Cylenise la sçavoient, elle ne la pouvoit plus souffrir : et elle prit la resolution de traiter Cleandre fort rigoureusement, quoy qu'elle l'estimast beaucoup : et qu'elle l'aimast sans doute desja un peu plus qu'elle ne le croyoit elle mesme. Cependant Cleandre qui ne sçavoit pas ce que la Princesse Palmis premeditoit contre luy, quoy que tres affligé, de voir qu'Artesilas n'estoit pas si mal reçeu qu'à l'acoustumée, avoit pourtant quelques instants de consolation, de voir qu'apres ce qu'il avoit eu la hardiesse de dire à la Princesse, il n'estoit pas en apparence plus mal avec elle qu'à l'ordinaire. Car encore qu'elle eust feint de n'entendre pas l'ambiguité de les paroles, elle ne l'avoit pas absolument desçeu : et il y avoit plusieurs heures au jour, où il croyoit avoir descouvert dans les yeux de la Princesse qu'elle l'avoit entendu. Mais il ne joüit pas long temps de cette consolation ; parce que depuis qu'elle sçeut ce que le Prince Myrsile et Esope en pensoient, elle changea de façon d'agir : et elle vescut avec Cleandre avec beaucoup plus de froideur et plus de retenue qu'auparavant. Elle ne pût toutesfois jamais obtenir d'elle, d'avoir pour luy toute cette rigueur qu'elle s'estoit proposée d'avoir : mais pour peu qu'elle en eust, Cleandre la sentit de telle sorte, qu'il pensa en mourir de douleur. Cependant Adraste estant tousjours protegé par le Prince Atys, et ayant mesme gagné Cresus, on parloit presque du Mariage de la Princesse et de luy comme d'une chose assurée. On ne le disoit pas ouvertement, mais chacun se le disoit à l'oreille : Enfin on peut quasi dire que c'estoit un de ces secrets publics, que l'on fait si souvent à la Cour ; dont tout le monde fait mistere, et que personne n'ignore : si bien que Cleandre et Artesilas n'estoient pas en une petite peine non plus que la Princesse, qui ne pouvoit absolument se resoudre à ce Mariage. Durant ce temps là, Cylenise demanda diverses fois à Esope, en raillant aveques luy, s'il croyoit tousjours que le Berger prendroit la Biche ? Je ne sçay pas encore bien s'il la prendra, respondoit il, mais je sçay bien que les Chasseurs ne la prendront pas. Comme les choses estoient en ces termes, et que Cresus mesme qui aimoit passionnément le Prince Atys ne s'opposoit plus si fort au dessein qu'il avoit d'espouser Anaxilée : il y eut plusieurs signes prodigieux, par lesquels il paroissoit que ce jeune Prince estoit menacé de mourir d'un coup de Dard. Cresus fit aussi un songe qui passa pour une aparition, parmi les gens qui se meslent de connoistre de pareilles choses : et qui luy fit voie le corps de son fils mort, et traversé d'une espece de Javeline : avec tant d'autres objets funestes à l'entour de luy, affreux, et surprenans, que ce Prince tout Grand et sage qu'il est, en fut estonné : de sorte que d'abord toute la Cour en fut en trouble. Le Prince Atys n'en eut pourtant pas l'ame ébranlée, et n'interrompit pas sa galanterie. Tout le monde estoit assez occupé à deviner par quelle voye ce malheur pouvoit arriver : car la paix estoit par tout le Royaume, et ce Prince n'estoit point haï. Ceux qui connoissoient l'humeur ambitieuse d'Antaleon Frere de Cresus, apprehendoient qu'il n'y eust quelque conjuration cachée : et durant quelques jours, on ne faisoit autre chose que parler de cette fâcheuse Prediction. Cresus fit oster de tous les lieux où il y avoit des Armes pendues dans son Palais, tous les Dards, et toutes les javelines : et selon l'ordinaire foiblesse des hommes, qui croyent pouvoir empescher par leur prudence ce que les Dieux ont determiné de faire : il n'oublia rien de tout ce qu'il creût propre à conserver le Prince son fils, qu'il regardoit comme l'unique successeur de ses Estats : ne contant presque pas le Prince Myrsile, à cause de son in commodité. Cpendant quelque temps s'estant passé sans qu'il arrivast aucun malheur an Prince Atys, les esprits commencerent de se r'assurer, à la reserve de celuy de Cresus : qui absolument preocupé de la crainte qu'il avoit, voulut songer à le marier promptement. Mais la difficulté estoit de luy choisir une femme : car il ne vouloit qu'Anaxilée, et Cresus eust bien voulu qu'il en eust choisi une autre. Le Prince Adraste toutefois commença d'ébranler un peu son esprit : mon Pere y servit aussi extrémement, à la priere de Cleandre : qui creût qu'il luy estoit tousjours advantageux, de donner un exemple d'une Alliance inégale ; de diminuer le prix des soings d'Adraste en les partageant avecques luy ; et de satisfaire le Prince Atys, qui neantmois parut estre plus obligé du contentement du Roy son Pere au Prince Adraste, qu'à Cleandre ny à Timocreon. Enfin, Madame, ce Mariage se fit avec beaucoup de magnificence : mais à la reserve des deux Amants et d'Adraste, ce ne fut pas avec beaucoup de joye. Cresus n'y avoit consenti qu'avecques peine : la Princesse Palmis n'estoit pas fort satisfaite de voir au dessus d'elle une Fille née si fort au dessous : Antaleon et Mexaris qui n'eussent pas esté trop aises que ce Prince se fust marié à une Reine, ne pouvoient pas l'estre qu'il espousast sa Sujette : Artesilas et Cleandre qui croyoient aussi que quoy qu'ils eussent pu faire, ce Mariage authorisoit encore Adraste, en estoient bien faschez, car Cleandre n'y avoit servi que par adresse, et que parce qu'il ne le pouvoit empescher : le Prince Myrsile avoit tousjours tant de melancolie pour son propre malheur, qu'une Alliance beaucoup plus illustre que celle là ne l'auroit guere resjouï : et le seul Abradate, et la Princesse de Clasomene, estoient absolument des interessez, et n'y prenoient de part qu'à cause de la Princesse Palmis, qu'ils aimoient beaucoup. Mais le plus fascheux estoit pour Cleandre, que l'on disoit tout haut que le Mariage d'Adraste se feroit bien tost. Cependant quatre ou cinq jours apres les nopces d'Anaxilée, les Misiens envoyerent advertir Cresus, que l'on voyoit en leur païs, aux environs du Mont Olimpe, un Sanglier d'une grandeur, extraordinaire et prodigieuse ; qui gastoit tous les bleds, et qui desoloit toute la campagne : supliant le Roy de vouloir envoyer quelques gens courageux avec tout son equipage de chasse, pour les delivrer de ce terrible Animal, qui passoit plustost pour un Monstre que pour un Sanglier. Cresus leur dit qu'il leur accordoit ce qu'ils souhaitoient : mais comme il parloit à ces Deputez, le Prince Atys qui sçavoit la chose, arriva suivi d'Adraste, d'Artesilas, d'Abradate, de Cleandre, et de beaucoup d'autres : qui dit au Roy son Pere qu'il vouloit estre de cette chasse. Cresus qui avoit toujours dans l'esprit la mesme crainte qu'il avoit euë, s'opposa à ce dessein avec beaucoup d'opiniastreté : Mais comme le Prince ne pouvoit souffrir de passer dans l'esprit de tous les Peuples pour un Prince qui ne s'exposoit jamais à aucun peril ; il s'obstina d'y vouloir aller. Neantmoins il ne l'auroit pas emporté, s'il ne se fust advisé de representer à Cresus, une chose qui le convainquit. Vous dites Seigneur, luy dit il, que je suis menacé d'un coup de Dard : mais je ne vay pas en lieu où l'on en doive lancer contre moy. Si l'on vous avoit prédit, adjoûta t'il, que je dois estre déchiré par une Beste sauvage, vous auriez raison de m'empescher d'aller à cette Chasse : mais cela n'estant pas, quel sujet d'aprehension avez vous ? Le Prince Adraste, dit il en riant, ne me tuëra pas : Artesilas, Abradate, . et Cleandre, ne le feront pas non plus que luy : ainsi n'ayant à combattre qu'une Beste, qui ne lance point de Dards, et qui n'a. point d'autres armes que celles que la Nature luy a données ; il me semble que vous devez ne me faire pas un commandement, où j'aurois beaucoup de peine à obeïr. Car, Seigneur, que diront vos Subjets, s'ils voyent que je n'ose seulement aller à la chasse ? et pourroient-ils croire que je pusse donner des Batailles et les gagner, si je n'osois pas mesme combattre un Animal assez ordinaire ? Enfin, Madame, Cresus luy permit ce qu'il vouloit : et tout le monde se prepara pour cette grande Chasse. Mais quand le Prince vint à partir, le Roy tira Adraste à part : et luy dit que comme le Prince son Fils estoit son protecteur, il vouloit qu'il fust aussi le sien en cette occasion. Seigneur (luy dit Adraste, avec une joye extréme, de la confiance que Cresus avoit en luy) si je ne vous ramené le Prince Atys victorieux du Monstre qu'il va combatre, refusez moy toutes les graces que je vous ay demandées, et que vous m'avez fait esperer. Apres cela, Madame, on partit pour cette Chasse, dont l'équipage fut la plus magnifique chose que l'on eust jamais veuë en Lydie, Cleandre fut prendre congé de la Princesse Palmis : mais ce fut avec tant de monde, que cét adieu n'eut rien de particulier ny de remarquable. Le Prince Myrsile et Mexaris, furent aussi de cette Chasse : et comme Esope les vit tous partir, Cylenise luy demanda encore, si le Berger estoit parmy ces Chasseurs ? Ouy, luy dit-il, mais ils ne le connoissent pas pour le Chasseur de la Biche, quoy qu'il le soit beaucoup meilleur qu'eux. Lors que cette Troupe de Princes et de Grands Seigneurs, qui deserta toute la Cour, fut arrivée aupres du Mont Olimpe, ils se mirent en queste du Sanglier : et quand ils eurent découvert sa Bauge, ils firent leur enceinte de tous costez : et chacun voulant avoir l'avantage d'avoir frappé le premier ce terrible Animal, qui par sa seule grandeur effrayoit tous ceux qui le regardoient ; ils s'en aprocherent, et luy lancerent tous leurs Dards. Celuy du Prince manqua la Beste, aussi bien que ceux d'Adraste, de Mexaris, d'Abradate, et des autres : mais celuy de Cleandre l'atteignit et la blessa, mortellement. Cependant durant qu'il s'avançoit l'Espée à la main contre ce fier Animal, Adraste envieux de la gloire de Cleandre, perdant le jugement en cette occasion, lança un second Dard, qui comme toute l'Asie l'a sçeu, alla traverser le coeur du Prince Atys, qui avoit changé déplace, depuis qu'Adraste ne l'avoit regardé. La chutte de ce Prince fit faire un grand cry à tous ceux qui la virent : de sorte que Cleandre qui venoit de joindre le Sanglier, et de luy donner un si grand coup dans le corps qu'il en estoit tombé ; tourna la teste, croyant que l'on ne crioit que pour se réjoüir de sa victoire. Mais discernant mieux le son lugubre de ces tristes voix, il quitta le fier ennemy qu'il venoit de vaincre, et qui se roulant dans son sang, se debatoit inutilement à terre : pour aller où tous les autres estoient. Mais il fut estrangement épouvanté, de voir le Prince Atys mort : et Adraste si furieux et si desesperé, que jamais on n'a entendu parler d'une telle douleur que la sienne. Cleandre emporté par le veritable déplaisir qu'il avoit de la mort de ce Prince, aprenant que c'estoit Adraste qui l'avoit tué, s'avança vers luy l'Espée haute : Mais enfin voyant que tous ces Princes qui estoient plus interessez que luy en cette perte, ne faisoient que se pleindre, il ne fit que le pleindre comme eux ; joint qu'à dire les choses comme elles font, Adraste estoit plus en estat de donner de la compassion que de la colere : car je n'ay jamais rien veû de si pitoyable. Il avoit sur le visage une douleur si furieuse, et il y avoit en toutes ses paroles tant de marques de desespoir ; que l'on ne peut s'imaginer La chose comme elle estoit. Enfin, Madame, il essaya diverses fois de se tuer : et on fut contraint de luy oster son Espée, et de le faire garder. L'on envoya advertir Cresus de cét accident : et nous suivismes tous le Chariot dans lequel on remporta le corps du Prince de Lydie. Jamais retour de chasse n'a esté si triste que celuy-là, et jamais accident n'a esté si funeste, ny si surprenant : aussi Cresus en fut si affligé, que l'on ne peut l'estre davantage. Il appella à son secours, Jupiter l'Expiateur : il l'invoqua comme estant le Dieu de l'Amitié, et de l'Hospitalité, qu'Adraste avoit violée. Comme au Dieu de l'Hospitalité, il se pleignit à luy d'avoir reçeu dans sa Cour le meurtrier du Prince son Fils, en pensant y recevoir un Hoste reconnoissant. Et comme au Dieu de l'Amitié, parce qu'il rencontroit son plus mortel ennemy en celuy à qui il avoit confié son Fils, et à qui il vouloit donner sa Fille. La Princesse Anaxilée et la Princesse Palmis estoient aussi dans une douleur extréme : cependant nous conduisismes le Corps du Prince de Lydie à Sardis : et lors que Cresus le vit arriver dans la Cour de son Palais, suivy de son meurtrier, qui ne le voulut jamais perdre de veuë ; il sentit ce que l'on ne sçauroit dire, et ce que l'on ne peut mesme imaginer. Cleandre et Adraste estoient alors en estat bien different : car le premier avoit tué le Sanglier qui estoit le sujet de la chasse, et qui desoloit toute une province : et Adraste avoit tué le successeur d'un Grand Roy ; le Fils de son Protecteur, et son Protecteur luy mesme : et ce qui estoit encore le plus estrange, le Frere de la Princesse qu'il aimoit, et qu'il croyoit devoir bientost épouser. Aussi avoit il dans les yeux tant de douleur, tant de rage, et tant de fureurs differentes, que jamais on n'a entendu parler de rien de semblable. L'on eut beau le vouloir empescher de voir Cresus, il s'échapa de ceux qui le vouloient retenir, et fut se presenter à ce Prince : mais avec des paroles si touchantes, qu'il en attendrit mesme le coeur de ses Rivaux. Il demandoit quel suplice on luy vouloit ordonner ? Il prioit qu'on le chastiast rigoureusement ; il conjuroit qu'on se hastast de le punir ; et il disoit enfin tout ce qu'un homme qui vouloit effectivement mourir pouvoit dire. Il mesloit le Nom de la Princesse à toutes ses pleintes : et sans avoir dessein de vivre, il disoit pourtant tout ce qu'il faloit pour obliger Cresus à luy pardonner un crime, qui n'estoit pas en effet un crime, mais un malheur tres funeste, et tres digne de pitié. Aussi Cresus luy mesme en fut-il émeû de compassion : et agissant en Grand Prince, il luy pardonna genereusement ; se contentant de le prier de le laisser pleindre son malheur en liberté. Adraste se retira donc, et se laissa conduire à son logis, ou on le garda : mais le lendemain ayant sçeu que l'on avoit porté le corps du Prince Atys dans le superbe Tombeau qu'Aliatte avoit fait bastir sur les bords d'un Estang, que l'on appelle l'Estang de Giges ; il se déroba de ses Gardes la nuit suivante, et fut comme un Furieux à cette magnifique Sepulture, où il ne tut pas plustost arrivé, qu'il monta jusques sur le haut du grand Tombeau. Mais à peine y fut il, qu'entre des Colomnes et : des Statues qui y sont, il se laissa tomber les bras ouverts, sur la pointe de son Espée qu'il avoit reprise, et se tüa à la veuë de ceux qui l'avoient suivy, et qui le joignirent au point du jour. Ainsi se punissant luy mesme, il merita par sa mort, des pleintes de ceux qui avoient le plus de sujet de l'accuser de leurs malheurs. Cresus considerant donc sa naissance Royale ; son repentir marqué par son sang ; et sa fortune toute extraordinaire, fit mettre son corps aupres de celuy du Prince Atys, dans le superbe Tombeau de ses Peres : avec une inscription qui contenoit toute cette estrange avanture. Depuis ce funeste accident, la faveur de Cleandre augmenta encore aupres de Cresus : et il le regarda comme le seul homme qui pouvoit affermir le Sceptre apres sa mort, entre ses mains du Prince Myrsile. Menecée qui le luy avoit autrefois presenté, l'entretenoit dans ces sentimens là, quoy qu'Antaleon s'y opposast : car cét ambitieux Prince pretendoit à la Couronne, au prejudice de son neveu. Cependant comme il n'est point de douleurs que le temps ne guerisse, ou du moins qu'il ne soulage, on commença de se consoler de la mort d'Atys : et Cleandre ne se trouvant plus qu'un Rival, en estoit un peu moins malheureux. Et d'autant plus, que la Princesse Palmis n'ayant plus à se vanger du Prince son Frere, ny à faire despit à Adraste ; recommença de traiter Artesilas comme auparavant, c'est à dire avec beaucoup de rigueur. Mais comme elle avoit aussi une extréme froideur pour Cleandre, il ne sçavoit qu'en penser : et ne pouvoit par où trouver les voyes de se remettre au point ou il avoit : esté. Il la voyoit aussi souvent qu'il le pouvoit : il avoit pour elle un respect que la seule condition des plus Grandes Reines du monde ne pourroit donner : et toute la severité de cette Princesse, ne pouvoit trouver rien à redire à toutes ses actions. Il y avoit bien quelques uns de les regards qu'elle eust voulu ne rencontrer pas, comme elle faisoit quelquesfois : mais elle voyoit si clairement, qu'il eust voulu luy mesme pouvoir la regarder sans qu'elle s'en fust aperceuë, qu'elle ne pouvoit l'accuser avecques justice. Aussi ay-je bien sçeu par Cylenise, qu'elle ne le condamnoit pas rigoureusement : et que parmi les souhaits qu'elle faisoit pour sa liberté, elle n'y m'estoit rien de desobligeant pour Cleandre. Cependant divers interests de Cresus luy faisant naistre divers sujets de guerre contre les Ephesiens, on refit une puissante Armée, dont Cleandre fut Lieutenant General : car comme Abradate ne pouvoit pas s'engager, ne sçachant quand le Roy son Pere le r'appelleroit ; Si que l'incommodité du Prince Myrsile ne souffroit pas qu'il le fust, l'illustre Cleandre eut cét honneur : le Roy pour diverses raisons cachées, n'en voulant gratifier ny Antaleon, ny Mexaris, ny Artesilas, qui en murmurerent estrangement. Mais quelque grand que fust cét honneur, Cleandre le sentoit bien imparfaitement, quand il venoit à songer que la Princesse ne sçavoit point qu'il estoit amoureux d'elle : ou que si elle en soupçonnoit quelque chose, elle ne l'aprouvoit pas, et mesme ne le pouvoit pas aprouver. Il ne sçavoit donc s'il devoit prendre la hardiesse de luy descouvrir un peu pins precisément ses sentimens : et il estoit estrangement irresolu, lors qu'Esope qui l'aimoit avec une passion extréme, fut le voir pour luy monstrer en particulier devant qu'il partist, toute l'histoire de la Cour, qu'il avoit faite en Fables, aussi bien qu'il a compote une Morale de cette espece : car encore que cette histoire soit un Chef-d'oeuvre, elle a esté veuë de peu de personnes : parce que comme elle contient tous les intrigues. et toute la galanterie de la Cour, il n'avoit pas jugé à propos d'en rendre la lecture publique. Esope estant donc allé faire voir à Cleandre cét agreable travail, comme estimant plus son approbation que celle de toute la Cour : apres avoir leû plusieurs de ces ingenieuses Fables, qui faisoient de si agreables Tableaux des avantures de tout le monde : Cleandre trouva celle qu'Esope avoit faite pour luy, dans les Tablettes de Cylenise : et comme il ne l'entendit, pas et qu'il luy en demanda l'explication ; Seigneur, luy dit Esope, je ne pensois pas qu'elle suit si mauvaise : car des Personnes qui n'ont pas tant d'esprit que vous, et qui n'ont pas tant de connoissance de la chose qu'elle represente, ont entendu parfaitement ce qu'elle vouloit dire. Cleandre devenu plus curieux par le discours d'Etape, le pressa de telle sorte de la luy vouloir expliquer, qu'enfin il l'obligea à luy dire la verité : mais il ne l'eut pas plûtost sçeuë, que ne pouvant d'abord déguiser ses sentimens ; ha Esope qu'avez vous fait ! s'escria Cleandre : j'ay fait Seigneur, luy repliqua t'il, ce que vous n'auriez peut-estre jamais osé faire. Je l'advouë (reprit Cleandre, qui voulut cacher ses sentimens, apres s'estre un peu remis) car je ne sçay pas déguiser la verité agréablement comme vous ; et c'est pourquoy je n'aurois pas voulu dire un mensonge. Cependant Esope, adjousta t'il, si Cylenise vous avoit creû, et qu'elle eust en suitte persuadé vostre erreur à la Princesse, en quel estat m'auriez vous reduit ? Mais Seigneur, reprit Esope, si par hasard aussi il estoit ; vray que vous fussiez amoureux de la Princesse Palmis ; que vous ne le luy eussiez jamais dit ? et que vous ne le luy dissiez jamais, ou en seriez vous ? et ne seriez vous pas bienheureux qu'Esope eust eu la hardiesse de luy descouvrir ce que vous ne luy auriez jamais descouvert ? Nullement, luy repliqua Cleandre : car un homme inconnu comme je suis, et qui tient tout son éclat des seules mains de la Fortune, doit tousjours presupposer que la Princesse Palmis croiroit qu'il ne la pourroit pas aimer, sans luy faire un sensible outrage. Croyez Seigneur, luy dit Esope, que l'on n'outrage jamais gueres une belle Personne en l'aimant, de quelque condition qu'elle soit, et de quelque qualité que puisse estre celuy qui l'adore, pourveû qu'il se contente d'aimer. Mais, luy respondit Cleandre, Esope de sa propre confession, n'a aimé qu'une esclave : mais, luy repliqua t'il, Cleandre en aimant une Princesse, aime une belle Princesse : et qui dit belle. Seigneur, adjousta t'il, dit assurément une Personne qui fait consister son plus grand plaisir à estre creuë telle, et respectée comme telle : Ouy, poursuivit il, je soûtiens qu'une belle Reine, preferera tousjours un esclave de sa beauté, à tous les Subjets que sa naissance luy aura donnez ; et qu'une conqueste de ses yeux luy fera plus chere mille et mille fois, que toutes celles qu'elle pourroit faire avec des Armées de cent mille hommes. C'est pourquoy Seigneur, adjoûta t'il, quand j'aurois fait croire à Cylenise que vous estes amoureux de la Princesse de Lydie, et qu'en suitte elle le luy auroit persuadé, vous n'en seriez pas plus mal avec elle le m'aperçoy pourtant, dit Cleandre, qu'environ depuis le temps que vous dites avoir compote cette Fable, la Princesse me traite beaucoup plus froidement qu'elle n'avoit jamais fait. C'est signe, respondit Esope, que vous estes beaucoup mieux dans son coeur que vous ne croyez : car si elle ne vous craignoit pas, et si elle ne se craignoit pas elle mesme, elle ne fuiroit pas un homme qu'elle estime extremement. Enfin Seigneur, dit-il en riant, croyez je vous prie, que m'estat donné la peine de connoistre avec tant de soing, jusques au naturel des Renards, des Tigres, des Ours, et des Lions, je ne suis pas absolument ignorant en la phisionomie des belles Personnes, qui sont plus agreables à regarder que toutes ces belles sauvages C'est pourquoy soyez assuré, que vous n'estes point haï : et que ma Fable sera quelque jour aussi juste à la fin qu'au commencement. Quoy que Cleandre sçeust bien qu'Esope estoit aussi sage que spirituel, neantmoins il n'eut jamais la force de luy advoüer qu'il aimoit la Princesse, il le pria donc seulement, de ne monstrer cette Fable à personne : et de ne dire plus rien de ses erreurs, de peur de les persuader aux autres. Comme ils en estoient là, j'arrivay : et apres qu'Esope fut parti, Cleandre me raconta leur conversation :et me dit qu'assurément il estoit la cause de la froideur que la Princesse avoit pour luy. Il eust pourtant bien voulu le sçavoir avec certitude : car encore que cette froideur luy fust insuportable ; s'il eust esté assuré que Palmis eust sçeu sa passion, il en eust esté consolé : parce qu'enfin il ne remarquoit pas qu'elle fust accompagnée d'incivilité ny de mépris. Ainsi apres avoir bien raisonné sur la chose, il se resolut d'aller prendre congé de la Princesse, lors qu'il y auroit peu de monde chez elle, et de tascher de s'esclaircir de la verité. Il fut donc si soigneux de s'informer de l'heure où il la pourroit voir en particulier, et il prit si bien son temps, qu'en effet il la trouva seule. Apres les premiers complimens, qui ne regardoient que son voyage ; et apres que la Princesse luy eut recommandé la Personne du Roy, et celle du Prince Myrsile : Madame, luy dit-il, vous me trouverez sans doute bien hardy, d'oser vous suplier tres humblement comme je fais, de me faire l'honneur de me dire si j'ay fait quelque faute contre le respect que je vous dois, qui vous ait portée à diminuer quelque chose de cette bonté sincere et obligeante, dont vous m'honnoriez, autrefois. Il paroist bien, repliqua t'elle, que je me confie extrémement en vous, puis que je vous recommande les deux Personnes du monde qui me sont les plus cheres. Je vous en suis sans doute bien redevable, répondit-il, mais Madame, comme je suis persuadé, que celuy qui perdroit un Thresor sans s'en aperçevoir et sans s'en pleindre, témoigneroit ne l'estimer pas assez : je pense que vous ne pourrez pas vous offencer avec raison si je me pleins un peu du changement que je remarque en mon bon-heur. Mais en m'en pleignant, je ne vous accuse toutesfois pas d'injustice : et je me contente de vous supplier tres humblement, de m'aprendre par quel crime j'ay merité ce malheur. Cleandre a tant d'esprit (repliqu'a t'elle en sous-riant à demy, quoy que ce ne peust estre sans rougir) que s'il avoit fait un crime, il l'auroit sans doute voulu faire : et par consequent il ne seroit pas aise qu'il s'en repentist ? ny mesme gueres necessaire de l'en accuser : puis qu'infailliblement il s'en accuseroit le premier. Mais, adjousta t'elle avec un visage plus serieux, je n'ay point sçeu que vous m'ayez rendu de mauvais offices : et si vous remarquez quelque changement en mon humeur, c'est que depuis la mort du Prince mon Frere, je ne me suis plus trouvée avec la mesme disposition à la joye, que j'avois auparavant. Madame répondit Cleandre, mon malheur a precedé celuy de cét infortuné Prince ; c'est donc peut-estre, répliqua t'elle, que j'ay un défaut plus que je ne pensois : et qu'à tant d'autres que j'ay, on peut encore joindre celuy d'estre d'humeur inégale. Me preservent les Dieux, interrompit-il, d'accuser la plus accomplie Princesse du monde, de la plus petite imperfection : non, Madame, vous ne m'entendez pas, ou vous ne voulez pas m'entendre. Car enfin je ne vous accuse point : mais si vous me croyez coupable, je vous conjure de m'accuser, afin que je me corrige, et que je vous demande pardon. En verité Cleandre, reprit-elle, je ne pense pas qu'il y ait jamais eu personne que vous, qui ait voulu paroistre criminel, avec tant d'empressement : mais sçachez, je vous prie, une chose, pour vous obliger à me laisser en repos, et à vous y mettre : qui est, que ce que je ne dis point la premiere fois qu'on me le demande, on me le demande apres inutilement ; parce que je ne le dis jamais. De sorte Madame, répondit-il, que je ne sçauray donc jamais dequoy vous m'accusez ? Non pas mesme si je vous accuse, dit elle ; C'est pourquoy, Cleandre, cherchez dans vostre coeur vostre satisfaction, et non pas dans mes paroles. Si vous estes innocent, vivez en repos, car je ne fais jamais d'injustice : et si vous ne l'estes pas, repentez vous et vous corrigez. Mais quoy qu'il en toit n'en parlons plus : et soyez seulement assuré, qu'innocent ou coupable, je souhaite que vous me rameniez le Roy victorieux de ses ennemis, et que vostre gloire s'augmente de jour en jour. Comme je n'en auray jamais, repliqua-t'il, qui me toit si chere que celle de vous obeïr, commandez moy donc quelque chose pour vostre service : C'est assez que je vous aye prié, luy répondit-elle, de prendre soin du Roy mon Pere, et du Prince mon Frere : si ce n'est que je vous conjure encore, de n'exposer pas trop une personne qui leur est si chere que la vostre. La Princesse se leva apres ces paroles : et Cleandre fut contraint de la quitter, sans avoir eu la force de luy parler plus ouvertement de son amour. Neantmoins il avoit eu la consolation en cette derniere visite, d'avoir connu qu'elle sçavoit sa passion : et de l'avoir pourtant trouvée un peu moins froide qu'à l'ordinaire. Il partit donc avec un si violent desir de mériter par ses grandes Actions l'estime de cette Princesse : et de rendre sa vie aussi éclatante, que sa naissance estoit obscure ; qu'il ne faut pas s'estonner des belles choses qu'il fit à la guerre d'Ephese. Je ne vous diray point, Madame, tout ce qui s'y passa : car toute l'Asie a sçeu qu'il y eut plusieurs combats, dont Cleandre emporta toute la gloire : qu'en suitte il alla assieger Ephese : et qu'encore que les Habitans creussent se mettre en seureté, en attachant par une ceremonie superstitieuse, un Cordeau qui alloit de la vieille Ville au Temple de Diane, comme se remettant tout de nouveau sous sa protection, ils ne laisserent pas d'estre contraints de se rendre, malgré toute la resistance qu'un courageux Estranger qui se trouva dans la Ville, y apporta. Mais certes, à dire les choses comme elles font, la prise d'Ephese fut si particulierement deuë à Cleandre, que Cresus n'eut guere de part à l'honneur de cette conqueste : car estant tombé malade, ce fut Cleandre seul qui agit pendant ce Siege ; qui fut un des plus memorables dont on ait entendu parler. Artesilas n'eut pas mesme le bonheur d'y estre ; parce qu'ayant esté blessé à la premiere rencontre qu'ils avoient faite des Ennemis, Cleandre joüit tout seul de la gloire de cette conqueste : dont Cresus luy mesme envoya advertir la Princesse sa Fille, d'une façon tres advantageuse pour luy Mais comme la fin de la Campagne aprochoit, et qu'il esperoit de retourner bien tost à Sardis, pour chercher le plus doux fruit de sa Victoire dans les regards favorables de sa Princesse : les Misiens, les Doriens, et les Pamphiliens se joignirent, et l'on parla d'une Ligue contre Cresus, qui se resolut de les prevenir. Il envoya alors solliciter le Roy de Phrigie de luy donner du secours : mais comme il estoit engagé en ce temps là avecques le Roy de Pont, il le refusa : de sorte qu'il falut qu'il agist seulement avec ses propres forces. Mais, Madame, la valeur de Cleandre estoit devenuë si redoutable à tous ces Peuples ; qu'il termina cette guerre aussi heureusement que l'autre ; la faisant mesme malgré l'Hyver. Cependant comme Cresus vit que la Fortune luy estoit favorable, il ne voulut pas en demeurer là : et durant que le Roy de Phrigie estoit occupé avec le Roy de Pont ; il entra au commencement du Printemps dans les Estats de ce Prince, justement apres que ces deux Rois eurent perdu deux Batailles en un mesme jour. De sorte que le Roy de Phrigie avec le débris de ses Troupes, fut contraint de revenir pour deffendre son propre Royaume, et d'abandonner celuy de son Allié. Comme ce Prince est brave, Cresus trouva beaucoup plus de resistance, qu'il n'avoit fait jusques alors : et la valeur de Cleandre trouva sans doute dequoy s'occuper encore plus glorieusement. Comme la Phrigie n'est pas fort nombreuse en Villes, presques toute cette guerre se passa en Batailles et en rencontres : mais elles furent si frequentes, et si glorieuses pour Cleandre, que Cresus ne pouvoit se lasser d'admirer combien il estoit obligée à Menecée et à mon Pere, de luy avoir donné un homme d'un courage si heroïque. En diverses occasions, le Roy de Phrigie combatit en personne contre Cleandre, qui pensa le tuer une fois : mais comme il avoit desja le bras levé, un sentiment dont il ne pût estre le Maistre, le fit changer d'avis : et destournant le coup sur un autre qui touchoit le Roy de Phrigie, il le tua d'un revers, disant en luy mesme, peut estre que je suis nay Subjet de ce Prince. Enfin, Madame, apres avoir contraint le Roy de Phrigie de se retirer dans Apamée ; et la saison commençant d'estre fort fascheuse ; Cleandre apres avoir mis ses Troupes en leurs Quartiers d'Hyver, s'en retourna à Sardis : où il y avoit plus d'un an qu'il n'avoit esté. Bien est il vray que la Renommée avoit parlé si avantageusement de luy à la Princesse Palmis, qu'elle ne pouvoit pas l'avoir oublié : mais je ne sçay si encore qu'elle ne voulust pas souffrir la passion de Cleandre ; elle ne craignit pas toutesfois un peu, que l'absence n'eust changé son coeur. Cresus fut reçeu avec une magnificence extréme : et Cleandre fut effectivement regardé, comme le Vainqueur de plusieurs Nations : et en la posture où il revint à Sardis, il n'y avoit plus personne avec qui il ne peust aller du pair, et qui ne s'estimast heureux d'en estre regardé favorablement. Mais Madame, au milieu de tous ses Triomphes, l'Amour triomphoit tousjours de son coeur : et le jour qu'il devoit revoir la Princesse, il se trouva beaucoup plus émeu qu'il ne l'estoit sur le point de donner des Batailles. Aussi alloit-il aux combats, avec l'esperance de vaincre : et il n'alloit s'exposer aux regards de cette Princesse, qu'avec la certitude d'en estre tousjours vaincu, et avec l'incertitude d'en estre jamais bien traité. Cette premiere entre veuë se fit en presence du Roy : qui voulant favoriser Cleandre, dit à la Princesse sa Fille, qu'elle le regardast comme le seul Victorieux, et comme le plus ferme appuy de son Empire. Cleandre répondit à ce discours avec une modestie extréme : et la Princesse le continua, avec une civilité fort obligeante. Mais le lendemain, Cleandre la fut voir chez elle, où elle le reçeut de fort bonne grace : sans toutesfois qu'il retrouvast encore en elle son ancienne franchise ; mais aussi n'y remarqu'a-t'il pas sa derniere froideur. Comme elle estoit encore devenuë plus belle, il devint encore plus amoureux : et comme la victoire éleve l'esprit, et donne je ne sçay quel air hardy, qui sied bien à ceux qui conservent aussi quelque modestie ; Cleandre estoit encore incomparablement plus aimable, qu'il n'avoit jamais esté. Au contraire, Artesilas l'estoit beaucoup moins : car le chagrin qu'il avoit de la gloire de Cleandre, le rendoit de si mauvaise humeur, que tout le monde le fuyoit. De sorte qu'estant venu chez la Princesse, comme Cleandre l'entretenoit ; elle vit si parfaitement la difference qu'il y avoit de l'un à l'autre ; qu'elle ne pût s'empescher le soir, en parlant à Cylenise, de souhaiter que Cleandre fust de la naissance d'Artesilas, ou qu'Artesilas eust toutes les bonnes qualitez de Cleandre. Cependant quoy qu'il se vist tout couvert de gloire ; que Cresus l'estimast infiniment ; que le Prince Myrsile l'aimast avec une tendresse extréme ; et qu'il fust adoré de tout le monde ; il s'estimoit tousjours tres malheureux. Car toutes les fois qu'il venoit à penser, qu'il ne sçavoit qui il estoit : et que selon toutes les aparences, l'incertitude de sa naissance seroit tousjours un obstacle invincible à l'heureux succés de sa passion, il n'estoit pas consolable ; et tout ce que je luy pouvois dire, irritoit plustost sa douleur, que de la diminuer. Mais, Madame, sa grande faveur faisant ombre à Antaleon, ce Prince ambitieux qui vouloit s'emparer de la Couronne, traita en secret avec Artesilas : à qui il promit de faire espouser la Princesse Palmis sa Niece, s'il vouloit luy aider à se deffaire de Cresus et du Prince Myrsile. Cette conjuration fut si noire, que je ne puis me resoudre de vous en aprendre les particularitez : et quand je songe qu'un Frere vouloit faire perir son Frere et son Neveu et qu'un Amant vouloit tremper ses mains dans le sang du Pere de sa Maistresse pour la posseder : j'en conçoy tant d'horreur, qu'il faut que je passe sur cét endroit legerement : et que je vous die qu'Esope qui estoit encore à Sardis, ayant apris quelque chose de cette conspiration, en advertit Cleandre : qui agit avec tant de prudence, que non seulement il la découvrit, mais qu'il la détruisit : et qu'Antaleon fut contraint de s'enfuir, avec intention de se refugier chez le Roy de Phrigie. Il n'acheva pourtant pas son dessein, parce qu'en y allant il tomba dans un précipice, et se blessa de telle sorte, qu'il mourut quelques jours apres : les Dieux ne voulant pas differer plus long-temps la punition d'un crime si noir que le sien. Mais pour Artesilas, il fut impossible en ce temps là, de rien prouver contre luy : et quoy que nous ayons bien sçeu depuis, qu'il estoit de cette conjuration : il demeura dans la Cour, comme s'il eust esté innocent. Bien est-il vray, qu'il n'osoit pourtant plus agir ouvertement comme Amant de la Princesse : et si elle eust pû écouter sans colere une declaration d'amour, Cleandre eust esté presque heureux. Car Cresus luy estoit tellement obligé, du dernier service qu'il luy venoit de rendre ; qu'il ne croyoit pas que tous ses Thresors eussent pû l'en recompenser dignement. Le Prince Myrsile de son costé, luy devant la vie, croyoit luy devoir toutes choses : ainsi quoy qu'il connust bien qu'il estoit amoureux de la Princesse sa Soeur, il ne tesmoigna jamais s'en apercevoir. Cependant Cleandre ne pouvant plus vivre, sans avoir la liberté de parler ouvertement de son amour, à celle qui l'avoit fait naistre, menoit une vie tres melancolique : et la Princesse ne pouvant plus aussi s'empescher d'estimer un peu trop Cleandre, en avoit un chagrin extréme. Car (disoit elle un jour à Cylenise) quand cette estime ne me feroit jamais autre mal, que de m'empescher de pouvoir aimer celuy que le Roy voudra que j'épouse, ne seroit-il pas tousjours assez grand, et ne devrois je pas souhaiter de ne l'avoir jamais veu ? Il me semble, disoit Cylenise, que ce souhait seroit fort injuste : et que peut-estre Cleandre auroit il plus de raison que vous, de desirer de n'avoir jamais veu vostre beauté. Vous sçavez, Madame, que le Roy luy doit plusieurs victoires, et que vous luy devez la vie de deux Princes qui vous sont fort chers : mais pour luy, je ne voy pas qu'il vous ait beaucoup d'obligation. Car enfin vous le traitez avec une extréme froideur, parce que vous croyez qu'il vous ayme : et vous voudriez ne l'avoir jamais connu, parce qu'il est fort aimable. Je pense, luy dit la Princesse en sous-riant, que veu la façon dont vous parlez, Esope vous a subornée, afin de rendre sa Fable juste. Comme Cylenise alloit répondre, le Capitaine des Gardes de Cresus, qui avoit tousjours eu beaucoup d'amitié pour Antaleon, sans qu'on s'en fust aperçeu, et qui par consequent n'en pouvoit pas avoir beaucoup pour Cleandre ; vint la trouver pour luy dire une nouvelle dont il creut devoir estre bien recompensé, quoy qu'il ne la creust pas agreable. Madame, luy dit il, je vous demande pardon, d'estre obligé de vous aprendre une chose, qui sans doute vous affligera sensiblement : mais comme vous y pouvez remedier en la sçachant de bonne heure, je ne l'ay pas plustost aprise, que je suis venu vous en advertir. La Princesse croyant que c'estoit quelque nouvelle Conjuration, le remercia du zele qu'il témoignoit avoir pour son service : et le pressa de vouloir luy apprendre ce qu'il sçavoit. Madame, repliqua-t'il, c'est une chose si estrange, que je n'oserois presques vous la dire : car enfin je suis adverty par un des Officiers de la Maison du Roy qui l'a entendu, que ce Prince a dessein (à ce qu'il a dit aujourd'huy en fort grand secret à un de ses plus anciens serviteurs) de vous faire épouser Cleandre : afin, dit-il, d'aider au Prince Myrsile à soustenir la pesanteur du Sceptre qu'il doit porter apres sa mort. Il a témoigné, poursuivit ce Capitaine des Gardes, craindre extrémement que vous n'y veüilliez pas consentir, à cause que la naissance de Cleandre n'est pas connuë, et il a mesme adjoûté, que cela le faschoit fort ; et que de plus, il ne voudroit pas vous y forcer. C'est pourquoy. Madame, jugeant que vous pouvez empescher un si grand malheur, par une resistance courageuse : je suis venu en diligence, vous dire tout ce que je sçay de cét estrange dessein ; car connoissant vostre Grand coeur comme je le connoy, j'ay bien creu que vous ne voudriez pas consentir à une chose qui vous seroit si honteuse. La Princesse Palmis extrémement surprise du discours de cét homme, et ne sçachant ce qu'elle en devoit penser, le remercia de son zele, et luy dit qu'elle l'en recompenseroit : mais qu'elle le conjuroit toutesfois de deux choses : l'une de ne parler à qui que ce fust, de ce qu'il venoit de luy dire : et l'autre de n'accoustumer point ceux qui estoient sous sa Charge, à vouloir penetrer dans les secrets du Roy, et moins encore à les découvrir. Que cependant il pouvoit croire qu'elle agiroit en cette rencontre, comme la raison et la vertu vouloient qu'elle agist. Mais admirez, Madame, le caprice de l'amour, mesme dans l'esprit des plus sages personnes : la Princesse Palmis estimoit infiniment Cleandre, et l'aymoit peut-estre desja avec assez de tendresse cependant dés qu'elle eut apris que Cresus vouloit qu'elle l'épousast ; l'obscurité de sa naissance troubla si fort son esprit, qu'elle ne sçavoit quelle resolution prendre. Elle n'eust pas voulu que Cleandre ne l'eust point aimée : elle ne vouloit pas toutefois qu'il luy dist qu'il l'aimoit : et elle ne pouvoit non plus consentir à épouser un Inconnu. Mais sa vertu est si éclatante et si visible, disoit cette Princesse ; mais sa naissance est si obscure et si cachée, adjoustoit-elle un moment apres, que luy-mesme ne la sçait pas. Mais, Madame, luy disoit Cylenise, vous sçavez du moins qu'il est digne de toutes choses : qu'il a toutes les vertus que les plus grands Rois pourroient souhaitter d'avoir : que sa valeur l'a mis au dessus de tous les Princes qui font Subjets du Roy vostre Pere : et que si ses conquestes estoient aussi effectivement à luy, comme effectivement il en a toute la gloire ; il seroit desja un des plus puissans Princes d'Asie. Les premiers Rois, Madame, adjousta Cylenise, n'estoient peut-estre pas de si bonne maison que Cleandre : car enfin, comme je l'ay entendu dire, il fut trouvé sur un Carreau de drap d'or : et le Portraict de sa Mere et le sien, ont une bordure si magnifique, qu'il ne semble pas que sa naissance doive estre basse. Il pourroit estre nay de parens assez riches, reprit la Princesse, que ce ne seroit pas encore assez pour me satisfaire : ce n'est pas, Cylenise, que je ne sçache bien que la naissance et la mort sont égales entre les Rois et les Subjets : et qu'en quelque façon la vanité que l'on tire seulement de ses Predecesseurs n'est pas trop bien fondée : mais apres tout, cette illustre Chimere qui flatte si doucement le coeur de tous les hommes, est trop universellement establie par toute la Terre, pour ne s'y arrester pas. Il faut pourtant advoüer, Madame, dit Cylenise, que la naissance toute seule, n'est pas une chose fort considerable : en effet, adjousta-t'elle, si le Fils du plus Grand Roy du monde estoit amoureux de vous, et qu'il eut tous les deffauts imaginables, et pas une bonne qualité : n'est-il pas vray que vous ne l'aimeriez point ? et que toute la grandeur de ses illustres Ayeuls ; ny mesme toutes leurs vertus ne luy acquerroient jamais vostre estime ? Tant s'en faut, dit la Princesse, je le mépriserois plus qu'un autre qui auroit les mesmes imperfections, et le haïrois davantage : neantmoins je pourrois pourtant l'épouser sans honte, et par raison d'Estat seulement : mais au contraire, Cleandre estant aussi accomply qu'il est, merite sans doute toute mon estime : et cependant n'estant pas Prince, et ne sçachant pas seulement s'il est d'une Race Noble, je ne puis certainement, selon les maximes ordinaires du monde, que luy donner quelque place en mon amitié, sans songer jamais à l'épouser. Je sçay bien, adjousta Cylenise, que tout le monde pense ce que vous dites : mais vous, Madame, qui avez l'ame au dessus du vulgaire : qui voyez les choses comme elles sont, et non pas comme la multitude les voit, qu'en pensez-vous ? et croyez-vous que la vertu de Cleandre, et le commandement du Roy, n'empeschent pas que l'on ne vous puisse blasmer, quand vous luy obeïrez sans resistance ? Ha Cylenise, luy dit-elle, que me demandez vous ! et comment pensez-vous que je vous puisse répondre ? Mon coeur et ma raison sont si peu d'accord, adjousta-t'elle, qu'il me faut quelque temps pour sçavoir lequel des deux je dois satisfaire : c'est pourquoy je ne puis presentement vous dire ce que je veux, ny ce que je feray : car en verité, Cylenise, je ne le sçay pas moy mesme. Ce fut de cette sorte que cette conversation se passa : car bien que cette Fille de la Princesse qui est ma Parente, ne fust pas encore en confidence des interests de sa Maistresse avecques moy ; neantmoins comme nous avions assez d'amitié ensemble, elle ne laissoit pas d'avoir une affection particuliere pour Cleandre, à ma consideration : parce qu'elle sçavoit bien que ma fortune et celle de Timocreon estoient inseparablement attachées à la sienne, qu'il rendoit commune entre nous, par sa liberalité et par ses bons offices. Aussi Cleandre sans en rien sçavoir, avoit en elle un puissant appuy aupres de la Princesse Palmis cependant l'advis qu'elle avoit reçeu, fit un effet tres avantageux pour Cleandre ; puis qu'insensiblement elle diminua une partie de cette froideur qui redoubloit ses suplices. De sorte que flatté par cet heureux changement dont il ignoroit la cause, l'esperance commença de le consoler : et peu apres le rendant plus hardy, il rendit ses soins et ses soûmissions à la Princesse, avec un peu moins de circonspection, quoy que ce fust tousjours avec un égal respect. Mais enfin il la regardoit un peu plus souvent ; il la visitoit davantage ; et l'entretenoit avec un peu moins de crainte. Toutesfois je ne pense pas qu'il eust jamais eu la hardiesse de se declarer ouvertement, si l'illustre Cyrus, qui n'estoit en ce temps-là qu'Artamene, ne luy en eust fourny le sujet : et voicy comme la chose arriva.

Histoire de la princesse Palmis et de Cleandre : le mystère de la naissance de Cleandre


Cresus avant sçeu tout ce qui s'estoit passé à la guerre de Pont et de Bithinie, et toutes les merveilleuses actions que le fameux Artamene y avoit faites : avoit eu soing de s'informer de quelle Nation estoit un homme d'une valeur si extraordinaire. De sorte que ceux à qui il avoit donné cette commission, luy aprirent que l'on ne le sçavoit pas : et luy dirent en suitte comment il avoit fait delivrer le Roy de Pont, et comment la Princesse Mandane avoit pensé estre enlevée par un autre Estranger nommé Philidaspe, que l'on ne connoissoit non plus qu'Artamene, et qui estoit aussi extrémement brave : adjoustant toutesfois à cela, que ce Philidaspe s'estoit dit estre Fils de la Reine d'Assirie, par une Lettre qu'il avoit écrite à un homme de son intelligence, et que l'on avoit interceptée. Cresus sans y penser raconta tout ce que je viens de dire à la Princesse Palmis, comme une nouvelle agreable : luy parlant avecque beaucoup d'admiration de toutes les Grandes choses qu'il avoit entendu dire de l'illustre Artamene. Aussi tost apres qu'il fut sorty de chez la Princesse, Cleandre y arriva : et comme elle n'avoit l'esprit remply que de ce que le Roy luy venoit de dire, elle en parla avecques luy : et luy demanda plusieurs particularitez qu'elle n'avoit pas demandées au Roy : jugeant bien qu'il avoit esté present lors que l'on avoit raconté cette merveilleuse advanture à Cresus. Pour moy, disoit-elle, j'aurois une extréme envie que ce Philidaspe tout Fils de Roy qu'il se dit estre, fust puny de la violence qu'il a voulu faire, et je voudrois aussi qu'Artamene tout inconnu qu'il est, fust recompensé de sa vertu. Il me semble, Madame, dit Cleandre, que je vous dois rendre grace pour luy : car outre que je suis amoureux de sa gloire ; estant inconnu comme il l'est, il me semble, dis-je, que cette conformité me doit interesser en ce qui le touche. Sa condition, dit la Princesse, n'est pourtant pas égale avec la vostre ; car il sçait bien ce qu'il est nay, à ce qu'il m'a paru par le recit que m'a fait le Roy : et vous ne sçavez pas ny d'où vous estes, ny qui vous estes. Cleandre soûpira à ce discours de la Princesse : qui craignant de l'avoir irrité, se hasta de reprendre la parole en ces termes. Non non, Cleandre, dit-elle, ne vous affligez pas tant de vostre malheur : car si vous ne sçavez pas de quelle condition vous estes, tout le monde sçait qu'il n'y en a point de si haute dont vous ne puissiez soustenir l'éclat : et pleust aux Dieux, adjousta t'elle, que pour la Grandeur de nostre maison, vous pussiez devenir mon Frere : puis que comme je connois le Prince Myrsile et qu'il vous connoist, je suis asseurée qu'il ne s'offenceroit pas du souhait que je fais. Il est bien glorieux et bien obligeant pour moy, Madame, reprit-il, mais apres tout (poursuivit Cleandre emporté par sa passion) je ne voudrois pas qu'il peust vous estre accordé : et j'ayme encore mieux estre ce que je suis, que d'étre Frere de l'adorable Palmis Songez vous bien à ce que vous dites, repliqua t'elle, et ne craignez vous point de m'offencer ? Ouy, Madame, je le crains : et je le crains d'autant plus, adjousta t'il, que je sçay que vous avez raison de le faire. Mais enfin comme je suis ingenu, il faut que je vous advoüe, que j'aime incomparablement mieux estre toute ma vie l'esclave de la divine Palmis, que d'estre son Frere, et que de devoir estre Roy. Ouy Madame (poursuivit il, sans luy donner loisir de parler) je trouve les chaines que je porte si douces et si glorieuses, toutes pesantes qu'elles sont : que je ne les voudrois pas changer avec les plus magnifiques Couronnes de l'univers. Cleandre, luy dit la Princesse, je pense que vous ne me connoissez pas mieux que vous vous connoissez vous mesme : car si vous sçaviez encore qui je suis, vous ne me parleriez pas comme vous faites. Pardonnez moy Madame, reprit-il, je sçay que vous estes Fille d'un Grand Roy ; que vous estes la plus belle Princesse du monde et la plus vertueuse : mais je sçay aussi que je suis le plus malheureux homme de la Terre, seulement parce que je suis le plus amoureux. Si je ne croyois pas, luy dit-elle, que vous avez perdu la raison, je vous traiterois bien d'une autre sorte : Non Madame, dit-il, ne vous y abusez point : l'amour que j'ay pour vous, m'a laissé la raison toute entiere : et je connois parfaitement que je ne dois rien esperer. Aussi ne vous demanday je rien qu'un peu de compassion : encore n'ay-je pas l'audace de vous demander de celle qui fait que l'on aporte quelque remede aux maux que l'on pleint : mais de celle qui les fait seulement pleindre sans les soulager. Le Roy mon Pere, luy dit la Princesse Palmis en l'interrompant, vous doit tant de choses, et je vous dois tant moy-mesme, que je suis resoluë de ne m'emporter pas contre vous, autant que raisonnablement je le devrois faire : c'est pourquoy je vous dis avec le moins de colere que je puis, que si ce que vous dites n'est pas vray, quoy que vostre hardiesse merite que je vous defende de me parler jamais, je ne laisseray pas d'oublier vostre crime et de vous le pardonner : mais si pour vostre malheur, il y a de la verité en vos paroles, vous ne serez pas traité si favorablement. Quoy, Madame, reprit-il, vous me puniriez moins rigoureusement de vous avoir dit un mensonge insolent, qu'une verité tres-respectueuse ! le se, rois bien davantage, respondit elle, car je me punirois moy-mesme de vostre crime, quoy que je n'y eusse rien contribué. Helas, Madame, repliqua t'il, si je suis coupable vous me l'avez rendu : mais au nom des Dieux ne me condamnez pas si legerement. Vous avez autrefois eu, luy dit il, une si forte envie de sçavoir si j'aimois, et qui j'aimois ; lors que le Prince Atys vous aprit que je n'avois pas voulu feindre d'aimer Anaxilée ; que je n'ay pas deû croire vous faire un si sensible outrage, de vous dire cette verité une seule fois en ma vie. Considerez, Madame, que je ne puis estre accusé avec justice, que de ce que je viens de vous descouvrir : puis que vouloir m'accuser de ce que je vous aime, ce seroit choquer l'equité directement. Car, Madame, peut on me soupçonner de ne m'estre pas opposé à cette passion ? et peut on me dire criminel, d'avoir esté vaincu par une personne capable de vaincre toute la Terre ? Il faloit du moins cacher vostre deffaite, reprit la Princesse ; je la cache aussi à tout le monde, repliqua t'il, sçachant bien que mon malheur est si grand qu'elle est mesme honteuse à mon illustre Vainqueur. Mais pour vous. Madame, j'advoüe que je n'ay pû me resoudre à ne vous la descouvrir jamais : et à me priver du. merite que j'auray à ne vous parler plus de ma passion. Car, Madame, si vous pouvez obtenir de vostre bonté de me pardonner ce premier crime, je vous promets de regler ma vie à l'advenir comme il vous plaira : et de renfermer dans mon coeur, toute la violence de mon amour. Faites le donc, luy dit elle, mais de telle sorte, que pas une de vos actions, de vos paroles ny mesme de vos regards ; ne puisse jamais rapeller dans mon souvenir la faute que vous avez faite aujourd'huy : et que je me resous d'oublier, si vous agissez comme je le veux, et comme je vous l'ordonne. Je feray tout ce que je pourray pour vous obeïr, Madame, repliqua-t'il : mais au nom des Dieux, ne me traitez jamais en innocent, et traitez-moy tousjours en criminel à qui vous faites grace. La Princesse ne pouvant souffrir que cette conversation durast plus long-temps, congedia Cleandre, n'estant gueres moins irritée contre elle mesme, que contre luy ; parce qu'elle ne trouvoit pas qu'elle luy eust parlé avec assez de fierté. Comme il ne sçait pas, disoit-elle, ce que le Roy a dessein de faire à son avantage, que pensera-t'il de moy, de l'avoir écouté avec si peu de marques de colere ? et ne dois-je point craindre d'avoir détruit par mon indulgence toute l'estime qu'il en peut avoir ? Toutesfois, reprenoit-elle, luy devant la vie du Roy mon Pere, et celle du Prince mon Frere, eust il esté juste d'agir avec toute la severité que sa hardiesse meritoit ? Mais enfin, disoit elle encore, Cleandre de qui le Pere est peut-estre de telle condition, qu'il me feroit rougir de confusion et de honte si je le sçavois, a eu la hardiesse de m'avoüer qu'il m'aimoit ; et je ne l'ay pas banny pour tousjours. Ha mon coeur, s'écrioit-elle, vous m'avez trahie, j'aime assurément Cleandre plus que je ne pense, et mesme plus que je ne dois. Mais si cela est, je dois comprendre par ma propre experience, que Cleandre n'est pas si criminel car puis que je ne le puis haïr quand je le veux, il est excusable de ne pouvoir pas cesser de m'aimer quand je le souhaite. Qu'il m'aime donc, adjoustoit-elle, pourveu qu'il m'aime en secret, et qu'il ne me le die plus jamais. Elle n'estoit pourtant pas tout à fait d'accord avec elle mesme sur cét article : et elle eut l'ingenuité de l'advoüer à Cylenise, lors qu'elle fut seule aupres d'elle, et qu'elle luy raconta tout ce qu'elle avoit pensé. Mais enfin, Madame, l'illustre Cleandre agit si judicieusement, et avec tant de respect et de discretion pour la Princesse durant tout l'Hyver, qu'elle fut à la fin contrainte d'abandonner son coeur à l'innocente passion qui s'en vouloit emparer. Elle ne la fit toutesfois paroistre à Cleandre, que sous les apparences d'une amitié solide et sincere, et luy disant tousjours qu'il faloit qu'il reglast la sienne de cette sorte : parce qu'il y avoit un obstacle invincible, qui s'opposoit à son bon-heur. Car (luy dit-elle un jour, apres qu'il eut obtenu d'elle la revocation de ce cruel arrest qui luy deffendoit de l'entretenir quelquesfois de son amour) si vous ne rencontriez de difficulté à vostre bon-heur, que parce que je ne vous estimerois pas ; que parce que j'en estimerois un autre plus que vous ; ou que parce que je serois insensible ; le temps pourroit changer toutes ces choses : mais je vous avouë ingenûment que je trouve en vostre personne et en vostre esprit, tout ce qui est necessaire pour acquerir mon estime : vous m'avez rendu cent mille services en la personne du Roy et en la mienne : je suis persuadée que vous m'aimez : mon inclination me porte à ne vous haïr pas : et toutes choses enfin, à la reserve d'une seule, contribuent à lier nostre amitié. Mais, Cleandre, apres toutes ces choses, toute l'Asie sçait que vous ne sçavez qui vous estes : et comme vous ne le sçaurez peut-estre jamais, et qu'il faudroit un miracle, pour faire que quand mesme vous le sçauriez, ce fust d'une maniere qui me pleust ; il faut ne s'engager pas davantage, et demeurer dans les simples termes de l'amitié. Ce n'est pas, adjousta-t'elle, que je vous en estime moins, et que je ne croye mesme que vostre naissance doit estre illustre : mais je vous advouë ma foiblesse : comme tout le monde n'est pas persuadé de ce que je pense, je ne puis guerir mon esprit de la crainte d'estre blâmée : si l'on venoit à sçavoir que j'eusse donné une place si particuliere dans mon coeur à un Inconnu. Ainsi, Cleandre, pour ma propre gloire contentez vous de mon amitié : aimez moy dans le fond de vostre coeur de la maniere que vous voudrez, luy dit-elle en rougissant, mais n'attendez jamais de Palmis que des offices d'une veritable Amie. Je trouve tant de raison en vos paroles, luy repliqua-t'il, et pourtant si peu de satisfaction pour moy, que je n'y sçaurois répondre. Car pour ce qui est de ma naissance, Madame, adjousta-t'il, je n'en ay qu'un indice que je croy tres puissant, pour me persuader qu'elle n'est pas basse : c'est, Madame, que j'ay la hardiesse de vous aimer ; et de vous aimer mesme sans scrupule. Ouy, divine Princesse, je sens dans mon ame je ne sçay quel noble orgueil, qui me persuade que je puis vous adorer sans vous faire outrage : cependant comme cette preuve n'est convainquante que pour moy, je ne vous demande que ce qu'il vous plaist de m'accorder ; et tant que vous ne me deffendrez point de vous aimer, je ne me pleindray jamais. Car, Madame, l'estime que j'ay conçeuë de vostre merite est si grande ; que quand je serois Fils d'un Grand Roy, je ne croirois pas mesme qu'il me fust permis de vous demander vostre affection qu'à genoux ; et je penserois encore que vous me la pourriez refuser sans que j'eusse sujet de m'en pleindre. Les choses estant en ces termes, quoy que la Princesse agist envers Cleandre avec une retenuë extréme ; neantmoins luy parlant un peu plus souvent en particulier qu'à l'ordinaire : et l'amour estant d'une nature à ne pouvoir estre long temps cachée, principalement entre personnes inégales : Artesilas commença de s'aperçevoir qu'il y avoit quelque changement entre eux : et à quelques jours de là, il ne douta point que du moins Cleandre ne fust amoureux delà Princesse Palmis, Comme il estoit mal traitté, la jalousie agit dans son coeur d'une maniere plus violente ; elle n'éclatta pourtant pas d'abord, parce qu'il voulut auparavant s'éclaircir de ses soupçons. Mais apres avoir observé jusques aux regards de Cleandre : ne doutant plus du tout qu'il ne fust assurément son Rival, et craignant mesme qu'il ne fust la cause des mépris que la Princesse avoit pour luy : il commença de sentir une aversion pour Cleandre, la plus forte qu'il estoit possible d'avoir : et d'avoir mesme le dessein. Formé de luy faire un outrage, et de le quereller, à la premiere occasion qu'il en pourroit trouver. Et ce qui l'y obligeoit encore davantage, estoit qu'il sçavoit que Cleandre partiroit bien tost, pour aller commander l'Armée, et finir la guerre de Phrigie : mais quelque envie qu'il eust de le quereller, il fut pourtant quelques, jours sans le pouvoir faire : parce que Cleandre n'alloit gueres que chez le Roy ou chez la Princesse, si ce n'estoit quelquefois chez la Princesse de Clasomene. Aussi, fut-ce au sortir de chez elle, qu'Artesilas l'ayant rencontré, l'aborda : et luy adressant la parole assez froidement ; il y a desja quelques jours que je vous cherche, luy dit-il, mais il n'y a pas moyen de vous rencontrer, si ce n'est chez le Roy on chez la Princesse, où vous estes eternellement. Si j'avois sçeu vos intentions (repliqua Cleandre avec la mesme froideur, quoy qu'avec assez de civilité) j'aurois esté chez vous pour aprendre ce que vous aviez à me dire. peut-estre que si vous l'aviez préveu, répondit Artesilas, bien loin de venir chez moy, vous ne seriez pas venu, chez la Princesse de Clasomene. Comme je ne suis guere accoustumé de fuir mes Amis ny mes Ennemis, répondit Cleandre, je ne sçay pas pourquoy vous me parlez de cette sorte : je sçay encore moins, repliqua Artesilas, pourquoy vous agistez comme vous faites depuis quelque temps. Comme j'ay tousjours suivy la raison, répondit Cleandre, je n'ay pas agy de maniere differente, depuis que je la connois. Quand vous arrivastes à Sardis, reprit Artesilas, il n'eust : pourtant pas esté aisé de prévoir, que vos frequentes visites chez la Princesse, m'importuneroient un jour : et qu'un homme de vostre naissance, auroit la hardiesse de s'opposer à un homme de la mienne. Ma naissance, repliqua Cleandre fort irrité, m'est à la verité inconnuë : mais j'aime toutefois mieux estre receu chez la Princesse par ma propre vertu, que de n'y estre souffert que par ma condition seulement. Vous ferez pourtant bien de vous souvenir tousjours de la vostre, repliqua Artesilas : car si vous ne le faites, je chercheray les voyes de vous empescher de l'oublier. C'est pourquoy agissez de façon, que je ne vous trouve plus chez la Princesse ; que comme vous y estiez autrefois, du temps que le Prince Atys vous y envoyoit. Autrement. . . . . Ha Seigneur, s'écria Cleandre en l'interrompant ; ne me forcez pas à perdre le respect : que je dois peut-estre à. vostre seule qualité : et souvenez-vous que les gens de coeur, ne peuvent souffrir les menaces que des Dieux seulement. Vous souffrirez pourtant, repliqua Artesilas, celles d'un homme qui les fera peut estre suivre par des effets qui ne vous plairont pas, si vous ne vous corrigez. pourveu que nos Espées soient égales, repliqua fierement Cleandre, l'inégalité de nos conditions ne m'empeschera peut-estre point de vous en empescher. Mais, Seigneur ne prophanez point le Nom de là Princesse, en une occasion où il ne doit pas estre meslé, et si vous avez quelque haine secrette pour moy, vangez vous genereusement : et faites moy l'honneur de m'aprendre l'Espée à la main, si c'est la Nature ou la Fortune qui met de la difference entre nous. Vous le sçaurez dans un moment (repliqua Artesilas, en mettant effectivement l'Espée à la main, aussi bien qu'un Escuyer qui le suivoit) de sorte que Cleandre n'ayant aussi qu'un des siens avecques luy, ce combat se fit avec égalité pour le nombre, mais avec beaucoup d'inégalité pour le succés. Car Cleandre animé pour son amour ; par sa jalousie ; et par le ressentiment des choses fascheuses qu'Artesilas luy venoit de dire ; se batit avec tant d'ardeur, que ce Prince quoy que brave, se trouva estrangement embarrassé à luy resister. Comme Cleandre craignoit qu'il ne vinst du monde pour les separer, il ne se ménagea point ; et portant coup sur coup à son ennemy, sans s'amuser à parer ; il le pressa de telle sorte, qu'il en perdit le jugement, et qu'il ne sçavoit plus prendre son temps, ny pour se deffendre, ny pour attaquer. Ce n'est pas qu'Artesilas n'eust du coeur : mais la prodigieuse valeur de Cleandre le surprit et le mit en desordre. D'abord il fut blessé en deux endroits, sans avoir pû toucher Cleandre : qui apres luy avoir encore fait deux autres blessures, passa sur luy ; le jetta à terre ; luy osta son Espée ; et apres l'avoir desarmé : N'avoüerez-vous pas, luy dit-il, qu'il y a lieu de croire que ma naissance n'est pas inferieure à la vostre ? et ne direz-vous pas du moins, que s'il y a de la difference entre nous, ce n'est que la Fortune qui la fait ? Artesilas estoit si blessé, et si honteux de sa deffaite, qu'il n'eut pas la force de répondre, joint qu'en mesme temps des femmes de chez la Princesse de Clasomene qui estoient à des fenestres, et qui avoient crié dés le commencement de ce combat qu'elles avoient veu ; avoient enfin envoyé des gens pour les separer. Mais ils n'arriverent que comme c'estoit desja fait, l'Escuyer de Cleandre ayant aussi blessé celuy d'Artesilas, de qui l'Espée estoit rompuë. Abradate arriva encore, qui fit porter le Prince Artesilas chez luy, et qui mena Cleandre à son logis, ne voulant pas qu'il allast au sien, qu'il n'eust sçeu la cause de ce combat, et comment le Roy en recevroit la nouvelle. Comme Cresus aimoit fort Cleandre, et qu'il n'aimoit guere Artesilas, on n'eut point de peine à luy persuader que ce Prince avoit esté l'agresseur : de sorte qu'il témoigna estre fort irrité contre luy, de ce qu'il avoit voulu outrager une personne qui luy estoit si chere. Les Amis d'Artesilas adoucirent pourtant la chose : et dirent au Roy que les réponses que Cleandre luy avoit faites l'avoient aigri : et comme pas un de ces deux Rivaux ne nomma la Princesse, cette querelle passa pour n'avoir point en d'autre fondement, que quelques paroles piquantes qu'Artesilas avoit dites, sur la naissance de Cleandre. Cependant toute la Cour fut le visiter, à la reserve des parens de son ennemy : encore y en eut-il quelques-uns qui l'abandonnerent, et qui se furent offrir à Cleandre, que la Princesse envoya aussi visiter en secret, pour se réjouir de ce qu'il n'estoit point blessé : ne sçachant pas encore quelle estoit la cause de ce combat : tout le monde croyant que ce n'estoit, comme je l'ay dit, que parce qu'Artesilas l'avoit voulu traitter en inconnu. On ne parloit donc d'autre chose : et ceux qui avoient ouy raconter cent fois comment il avoit esté trouvé, se le firent redire, et le raconterent à leur tour. La Princesse mesme se fit encore reciter exactement par mon Pere, comment il avoit veu floter cette Barque, qu'une femme ne pouvoit conduire : comment il avoit envoyé des Mariniers pour la secourir : comment il avoit veu ce jeune Enfant sur un Carreau de Drap d'or : comment celle qui le conduisoit estoit müette : comment elle luy avoit remis entre les mains un petit Tableau, où cét Enfant estoit representé comme on peint l'Amour, et avec luy une belle Personne qui paroissoit estre sa Mere, par les Vers qui estoient écrits au bas : et enfin comment cette Femme estoit morte. La Princesse qui n'avoit jamais osé demander à voir cette Peinture, surmonta alors dans son coeur les sentimens, qui s'estoient opposez à sa curiosité : et pria Timocreon de la luy envoyer, ce qu'il fit, et ce fut moy qui la luy portay, sans que Cleandre en sçeust rien : car il estoit encore chez Abradate, jusques à ce que l'on sçeust si Artesilas échaperoit de ses blessures : y en ayant une assez dangereuse. Cette Princesse rougit en prenant cette Peinture, lors que je la luy presentay ; ne pouvant sans doute recevoir sans confusion le Portrait d'un homme qui l'aimoit, quoy que ce ne fust que celuy d'un Enfant ; et d'un Enfant encore representé comme un Dieu. Comme elle se connoist à toutes les belles choses, elle admira l'art du Peintre, qui en effet est merveilleux : et remarqua mesme que Cleandre conservoit encore une assez grande ressemblance de ce qu'il avoit esté. Mais elle fut charmée de la beauté de la Mere, qu'elle loüoit avec moins de scrupule que celle du fils : quoy qu'elle ne peust loüer l'une sans loüer l'autre, parce qu'ils se ressembloient parfaitement. Elle trouva l'invention de la Peinture et des Vers jolie : et je remarquay qu'elle regarda la bordure magnifique de ce petit Tableau avec plaisir ; parce que c'estoit une marque comme infaillible, que la naissance de Cleandre n'estoit pas fort basse. Enfin loüant tousjours extrémement le Peintre qui avoit fait cette Peinture, elle me demanda si Timocreon ne voudroit pas bien la luy confier pour quelques jours, pour la faire voir à quelques unes de ses Amies ? Vous pouvez juger, Madame, que je ne luy resistay pas : et que je ne fus pas long temps sans advertir Cleandre, que la Princesse avoit voulu garder son Portrait : mais il me répondit qu'il se croiroit bien plus heureux, si elle luy avoit donné le sien : puis que l'un n'estoit qu'un simple effet de sa curiosité, et que l'autre en seroit un de son affection. Comme les choses estoient en ces termes, l'on eut nouvelles que le Roy de Phrigie se preparoit à se mettre en campagne : de sorte que Cresus commanda à Cleandre de se preparer aussi à partir, ce qu'il : fit à l'heure mesme, envoyant aussi tost. son Train devant : le Roy les accommodant le lendemain Artesilas et luy, d'authorité absoluë. En ce mesme temps encore, un homme de qualité de Phrigie, qui en estoit exilé, vint à Sardis pour y traitter de la rançon d'un Prisonnier de guerre : et comme son Nom estoit connu, et que c'estoit un homme d'esprit, Cresus le reçeut fort bien : et l'assura. que s'il faisoit jamais la paix avec le Roy de Phrigie, il feroit la sienne particuliere avec ce Prince. Thimettes (car ce Phrigien se nomme ainsi) ne fut pas long-temps à Sardis sans rendre ses devoirs à la Princesse : si bien qu'allant chez elle un jour qu'elle estoit dans son Cabinet ; pendant qu'on la fut advertir qu'il demandoit à la voir, il vit sur la Table de sa Chambre, le Tableau de cette Venus et de cet Amour, dont je vous ay desja parlé. Mais à peine l'eut-il veu, que le prenant, il en parut fort surpris : il en leut les Vers ; il en regarda la bordure ; il l'observa soigneusement : et sans le pouvoir quitter, il demanda à Cylenise, qui estoit dans cette Chambre, qui avoit donné ce Tableau à la Princesse ? Cette Fille qui sçavoit bien que ce n'estoit pas une chose dont il falust faire un secret, luy en dit la verité en peu de mots, dont il parut fort émeu : neantmois Cylenise croyant seulement que sa surprise n'estoit causée que par la nouveauté de cette advanture, elle n'y fit pas grande reflexion : Thimettes se contentant aussi de luy dire, que cette Peinture meritoit bien d'estre conservée soigneusement Comme on le fut venu advertir qu'il pouvoit entrer, il fut en effet voir la Princesse, mais sa visite ne fut pas longue : et dés qu'il fut sorty de chez elle, il eut intention d'aller chez Cleandre : qui estoit retourné chez luy, depuis qu'Artesilas se portoit mieux, et qu'on les avoit accommodez. Il n'y pût toutefois pas aller si tost, à cause d'un homme qu'il rencontra, qui luy aprit de grandes choses, comme nous le sçeusmes en suitte. Mais enfin apres avoir entretenu cét homme assez long temps : il fut chez Cleandre ; qui s'imagina que Thimettes le venoit voir comme le Favory du Prince : et comme on luy eut dit qu'il demandoit à l'entretenir en particulier, il creut encore que ce n'estoit que pour luy parler de ses interests avec le Roy de Phrigie, sçachant qu'il devoit partir dans un jour pour s'en aller à l'Armée. Toutesfois luy ayant accordé ce qu'il souhaittoit de luy, il ne fut pas plustost seul, que Thimettes prenant la parole ; Seigneur, luy dit-il, j'ay une nouvelle si surprenante à vous dire, que je ne sçay si je seray creu d'abord, quand je vous assureray, que l'illustre Cleandre, tout inconnu qu'il est à tout le monde, et qu'il se l'est à luy mesme ; est pourtant Fils d'un grand Roy. Thimettes (luy dit Cleandre fort surpris, et n'osant croire ce qu'on luy disoit) si j'en croy mon coeur, je dois adjouster foy à vos paroles : mais si j'en croy aux apparences : je doy douter de ce que vous dites. Il est pourtant aussi certain, repliqua Thimettes, que vous estes Fils du Roy de Phrigie, qu'il est certain que je suis son Subjet. Quoy, s'écria Cleandre, je suis Fils du Roy de Phrigie que j'ay combatu, et que j'ay ordre d'aller encore combattre ! Ouy Seigneur, répondit-il, vous l'estes : et vous l'estes si certainement, que vous n'en douterez pas vous mesme, dés que vous vous serez donné la peine de m'écouter. Parlez donc Thimettes, repliqua Cleandre avec précipitation, car vous me dites tant de choses agreables et fascheuses tout à la fois, que je ne puis sçavoir trop tost cette verité, afin de me déterminer à la joye ou à la douleur. Seigneur, reprit Thimettes, je ne puis pas vous dire de si grandes choses en peu de paroles : et la Couronne que je vous aporte, merite bien que vous me donniez un quart d'heure de patience. Vous sçaurez donc, Seigneur, que le Roy vostre Pere qui regne aujourd'huy ; et qui du vivant du feu Roy se nommoit le Prince Artamas, estant devenu éperduëment amoureux d'une Fille nommée Elsimene, qui estoit d'un Sang assez noble, et qui n'estoit pourtant pas Princesse : il fit tout ce qu'il pût pour l'engager à son affection. Mais comme cette personne se trouva estre aussi vertueuse que belle, quoy qu'elle fust la plus belle Personne de la haute et basse Phrigie : elle resista avec beaucoup de fermeté à la passion du Prince ; luy disant tousjours que tant que son amour seroit criminelle, il la trouveroit rigoureuse. Je ne vous diray point, Seigneur, toutes les particularitez de cette amour : mais je vous diray seulement, que le Prince Tydée, Frere du Roy vostre Pere, et du Prince Adraste, qui a pery en cette Cour, et qui n'estoit qu'un Enfant en ce temps-là, fut son Rival ; et qu'ils se donnerent beaucoup de peine l'un à l'autre, cette Fille agissant toutesfois avec tant de prudence envers tous les deux, que sa conduite estoit admirée de tout le monde. J'avois alors l'honneur d'estre fort aimé du Prince Artamas, et d'estre confident de sa passion : et je me trouvay mesme un jour chez Elsimene, qui estoit d'Apamée, lors que ces deux illustres Rivaux y estoient : et lors que sans leur déguiser ses sentimens, elle leur dit que celuy qui seroit preferé, seroit sans doute celuy qui commenceroit de luy donner de veritables marques d'une passion vertueuse. Ce n'est pas que l'un et l'autre ne voulussent luy persuader, que celle qu'ils avoient pour elle l'estoit : mais c'est qu'ils luy disoient tous deux, qu'ils ne la pouvoient pas épouser du vivant du Roy leur Pere. Cependant comme elle aimoit mieux le Prince Artamas, que le Prince Tydée, elle fit voeu d'envoyer des Offrandes à Delos, s'il plaisoit au Dieu qu'on y adore, de luy inspirer le dessein de l'épouser. De sorte que soit par ce voeu qu'elle fit, ou soit que le Prince Artamas fast le plus amoureux, il prit enfin la resolution de l'épouser secrettement : et je fus témoin de la chose, avec quatre autres personnes de qualité qui vivent encore. Ce Mariage fut mesme fait dans le mesme Temple où l'on garde le Noeud Gordien : semblant à cét amoureux Prince, que cette union en seroit plus indissoluble. La chose fut pourtant si secrette, parce que le Sacrificateur estoit absolument gagné, qu'il ne s'en épandit aucun bruit d'abord ; Elsimene continuant de traitter le Prince son Mary devant le monde, comme s'il n'eust encore esté que son Amant. Mais pour se delivrer de la persecution du Prince Tydée, et pour pouvoir joüir avecques plus de liberté de la conversation du Prince Artamas, qui en devint encore plus amoureux apres l'avoir épousée, qu'il ne l'estoit auparavant : elle alla demeurer avec sa Mere à un Chasteau sur le bord de la Mer, où ce Prince alloit tres souvent sans qu'or le sçeust ; feignant divers petits voyages, ou diverses parties de chasse, où je l'accompagnois tousjours. Jamais passion ne fut si violente que la sienne, ny si bien fondée : estant certain qu'Elsimene estoit un prodige de beauté, d'esprit, et de vertu. Mais enfin, Seigneur, cette Princesse devint grosse, et elle vous donna la vie heureusement : le Prince Artamas ayant une si grande joye de se voir un Fils, que l'on n'en peut pas avoir davantage. Il s'épandit alors quelque bruit dans le monde de son Mariage, pendant ses couches : et le Prince Tydée eut deux ou trois démeslez avec le Prince son Frere pour ce sujet. Car il fit en sorte que le Roy en entendit parler : qui deffendit si absolument au Prince Artamas de voir Elsimene, qu'il ne le pouvoit plus qu'avec beaucoup de difficulté : parce qu'on l'observoit si soigneusement, qu'il n'estoit plus Maistre de ses actions. Cependant, Seigneur, vous viviez : et vous eustes l'avantage de ressembler si admirablement à la Princesse vostre Mere, que jamais on n'a veu une ressemblance si parfaite, entre deux personnes de Sexe different, et d'âge si éloigné. Comme le Prince Artamas ne pouvoit donc plus voir Elsimene que tres rarement, il m'ordonna de chercher les voyes de luy en faire avoir le portrait : de sorte que menant un excellent Peintre au lieu où elle estoit alors, elle voulut luy envoyer le Portrait de son Fils aussi bien que le sien : et comme elle eut dit son intention au Peintre, il imagina le dessein d'un petit Tableau, où il la peignit en Venus, et vous en Amour ; tel que je l'ay veu chez la Princesse de Lydie. La chose plût tellement à la Princesse, qu'elle en fit faire deux tous semblables, avec intention d'en garder un ; les envoyant toutesfois l'un et l'autre au Prince afin qu'il choisist. Mais comme il estoit tousjours Amant quoy qu'il fust Mary ; il fit écrire les Vers que vous avez veus, au dessous de tous les deux Tableaux : ce qui rendit celuy que je reportay, encore plus cher qu'auparavant, à la Princesse Elsimene, par cette nouvelle marque d'amour, qu'elle recevoit d'un Prince qu'elle aimoit si cherement. Il eut mesme cette complaisance pour elle, de vouloir que ces Vers fussent en Grec : parce que cette Princesse aprenoit alors cette Langue, qui est fort en usage parmy toutes les Dames de qualité d'Apamée, qui ont quelque reputation d'esprit. Cependant le Roy de Phrigie mourut : et le Prince Artamas comme estant aisné du Prince Tydée et du Prince Adraste, monta au Throsne, et se vit enfin en estat de couronner bien-tost Elsimene. Aussi dés que les Funerailles du feu Roy furent faites, il publia son Mariage : et. Fit faire des preparatifs magnifiques pour recevoir cette Princesse à Apamée ; pour la faire reconnoistre comme Reine de tous ses Peuples ; et pour vous declarer par consequent, pour son legitime et unique successeur. Cette grande Feste estoit si proche, que l'on avoit desja mené à la Reine le superbe Chariot dans lequel elle devoit faire son Entrée : et je luy avois mesme fait porter jusques à un Carreau de Drap d'or, sur lequel vous deviez estre assis, aux pieds de la Reine vostre Mere, le jour de cette grande ceremonie. Mais, Seigneur, elle fut bien troublée : car deux jours auparavant qu'elle se deust faire, comme toutes choses estoient prestes pour cette superbe Entrée : et que le Roy vostre Pere avoit une joye que l'on ne sçauroit exprimer : estant allé de sa part vers cette Princesse, pour luy tesmoigner tout de nouveau la satisfaction qu'il avoit, de luy pouvoir bien tost donner la derniere marque d'amour qu'il luy pouvoit rendre : et pour l'assurer que le jour suivant, il luy envoyeroit des Gardes : je rencontray en chemin des gens qui venoient advertir le Roy, que la nuit auparavant on avoit surpris le Chasteau ; enlevé la Reine vostre Mere et vous ; et tout ce qu'il y avoit de precieux en ce lieu là, qui n'estoit pas une chose peu considerable : car toutes les Pierreries de la Courony estoient ? Artamas les ayant envoyées à sa chere Elsimene, dés qu'il avoit esté Roy. Je vous laisse à penser, Seigneur, quelle surprise fut la mienne : comme je n'estois pas fort loing de ce Chasteau, je fus encore jusques là, et je sçeus par la Mere d'Elsimene, qui mourut de douleur peu de jours apres, que des gens armez que l'on ne connoissoit pas, l'avoient surpris : et avoient mis cette Princesse et vous, avec tout ce riche butin qu'ils avoient fait, dans un vaisseau : sans que l'on sceust quelle route ces ravisseurs avoient tenu, parce qu'il estoit nuit : ayant emporté si absolument tout ce qu'il y avoit dans ce Chasteu, qu'il n'y demeuroit presques plus rien. Ce qu'il y eut de plus cruel en cette avanture, fut que si ces ravisseurs eussent encore attendu un jour ; ils n'eussent pû executer leur detestable entreprise : parce que comme je l'ay desja dit, l'on devoit envoyer le lendemain des Gardes à la Reine : joint que de plus une bonne partie de la Cour se devoit aussi rendre aupres d'elle. Cependant il falut aller porter en diligence cette triste nouvelle au Roy : qui la reçeut avec un desespoir si grand, que je creus qu'il en perdroit la vie ou la raison. Il fit faire une recherche la plus exacte du monde, pour tascher de descouvrir qui pouvoit avoir executé la chose : mais ce fut inutilement. Il envoya divers vaisseaux à l'advanture, chercher ce qu'ils ne trouverent point. Il soupçonna fort le Prince Tydée, et comme son Rival, et comme un ambitieux, de luy avoir voulu oster en un mesme jour, un successeur et une personne qu'il aimoit aussi bien que luy : mais n'ayant aucunes preuves contre ce Prince qui n'avoit point party de la Cour, non pas mesme seulement aucunes conjectures effectives : il n'y eut pas moyen de trouver les voyes de l'accuser. Ce Prince feignit mesme d'estre fort touché de cette perte : et le Roy votre Pere fut enfin contraint de souffrir son malheur, sans avoir eu la consolation de sçavoir de qui il se devoit vanger, ny seulement de qui il se devoit pleindre. Depuis cela, il a continuellement fait rechercher, et continuellement regretté sa chere Elsimene, n'ayant jamais voulu écouter ceux qui luy ont proposé de prendre une seconde Femme : et n'ayant eu autre consolation, que celle de conserver soigneusement le Portrait de la chere personne qu'il avoit perdue. Cependant depuis ce temps là il ne pût toutesfois se resoudre d'avoir jamais aucune confiance au Prince Tydée : qui de luy mesme s'éloigna de la Cour, fit plusieurs voyages ; et fut enfin demeurer à l'extrémité de la basse Phrigie. Je ne vous diray point, Seigneur, que peu de temps apres son retour, le Prince Adraste son Frere, qui estoit devenu grand, l'estant allé visiter, eut le malheur en essayant des Arcs et des Fléches dans son Parc, de le tuër, sans en avoir le dessein ; car vous ne l'ignorez pas : la justice des Dieux qui voyoit son crime, que les hommes ne voyoient point, l'en ayant puny par une voye si extra ordinaire. Mais je vous diray qu'aussi tost apres sa mort, quelques ennemis que j'ay, m'ayant broüillé aupres du Roy avec beaucoup d'injustice, j'ay esté contraint de m'éloigner pour quelque temps : et je ne suis venu en cette Cour, qu'afin de tascher d'obtenir la liberté d'un neveu que j'ay : que vous fistes prisonnier à la derniere Bataille, et non pas pour porter les armes contre le Roy mon Maistre. Cependant, Seigneur, je ne vous vy pas plustost aupres du Roy de Lydie, que je remarquay quelque chose sur vostre visage, qui me remit si fort en l'imagination la Reine vostre Mere, que je ne sçay comment je ne vous reconnus point. Neantmoins la longueur du temps, et le peu d'apparence de la chose, furent cause que je n'y fis aucune reflexion : car j'avois bien oüy dire que vous estiez un homme que la Fortune avoit élevé : mais je n'avois pas sçeü particulierement que vous ne sçaviez pas vous mesme qui vous estiez. En suitte, Seigneur, estant allé chez la Princesse, j'y ay veu ce mesme Tableau que je fis faire, et que cette Femme müette donna à Timocreon : ce qui m'a si extraordinairement surpris, que je ne sçay pas trop bien ce que cette Princesse pensera de ma conversation ; tant il est vray que j'avois l'esprit distrait en l'entretenant. Au sortir de chez elle, comme si ce jour estoit un jour de prodiges, j'ay rencontré un Vieillard qui m'a reconnu, et que je ne le connoissois pas d'abord, qui m'a prié qu'il me peust parler en particulier, d'une affaire de consequence. Apres l'avoir regardé attentivement, il m'est souvenu de l'avoir veu autrefois aupres du Prince Tydée : de sorte qu'estant assez surpris de le voir à Sardis, je luy ay donné audience. Il m'a donc dit, Seigneur, qu'estant sur le bord de son Tombeau, et prest d'aller rendre conte aux Dieux de tous ses crimes ; il vouloit tascher d'en meriter le pardon, par une confession ingenuë qu'il men vouloit faire. Il m'a descouvert en suitte, que le feu Prince Tydée son Maistre, estoit celuy qui avoit fait enlever la Princesse Elsimene et vous, par un sentiment de jalousie, de rage, et d'ambition : trouvant quelque douceur à priver son Rival de la seule Personne qu'il aimoit : et en trouvant encore plus, à luy oster un successeur : et par ce moyen à s'assurer la Couronne, ou du moins à se rendre tousjours plus considerable dans le Royaume ; puis qu'il y seroit regardé, comme devant estre Roy : Car il croyoit bien que le Roy son Frere ne pourroit jamais oublier Elsimene, ny se resoudre à se remarier. Cét homme m'a donc dit qu'il fut le Chef de cette entreprise : que le Prince Tydée luy ordonna d'aller habiter à la moins peuplée des Isles Cyclades : et d'empescher Elsimene d'y parler à qui que ce soit : ne voulant point la faire mourir ny vous aussi, parce qu'il croyoit que si par hasard son crime estoit descouvert, il auroit tousjours une voye assurée de sauver sa vie, estant Maistre de la vostre, et de celle de la Reine vostre Mere. Cet homme, qui s'appelle Acrate, m'a donc dit, qu'obeïssant à son Maistre, il enleva la malheureuse Elsimene avecques vous ; et qu'il prit toutes les richesses de ce Chasteau. Mais qu'afin de ne pouvoir estre descouvert, il ne prit pas une des Femmes de la Reine pour la servir : et qu'il ne mit aupres d'elle qu'une esclave müette qu'il avoit chez luy ; qui par consequent ne pouvoit pas reveler son secret. Il adjouste que comme il fut arrivé à une des Isles Cyclades, avec cette deplorable Princesse, il vendit le vaisseau dans lequel il l'avoit amenée : et qu'il demeura possesseur de toutes les richesses qu'elle avoit, avec trois de ses complices. Il m'a protesté qu'il ne la traitta pourtant pas rigoureusement : mais que la douleur qu'elle eut la changea si fort, qu'elle n'estoit pas connoissable. Que cependant le Prince Tydée voyant qu'il n'estoit point accusé de son crime, et que selon les apparences le Roy son Frere ne le sçauroit pas, avoit changé d'avis : et avoit resolu de faire mourir et la Princesse Elsimene, et vous : de crainte que dans la suitte du temps, ce qu'il avoit pensé le devoir sauver ne le perdist. De sorte qu'il envoya ordre à Acrate, de vous faire perir tous deux ; luy donnant tous les Thresors qu'il avoit pour sa recompense, et à luy, et à trois complices de son crime : car pour les Soldats et les Mariniers dont il s'estoit servy à vous enlever l'un et l'autre, ils estoient tous Estrangers ; et n'avoient pas sçeu precisément à quoy on les employoit : les Soldats estant une espece de Bandits, et les Mariniers estant des Pirates : tous gens qui se portent facilement aux mauvaises actions, sans examiner si elles sont telles. Ainsi ces méchants qui avoient fait main basse sur tout ce qui avoit voulu resister dans ce Chasteau où ils vous prirent, apres vous avoir menez à cette Isle, se disperserent, avec la recompense qu'on leur avoit donnée avant que de commettre ce crime : et ne laisserent aupres d'Elsimene que l'esclave müette et ces quatre hommes. Acrate assure donc, qu'ayant reçeu cét ordre, il resista à ses Compagnons autant qu'il pût : mais qu'estant seul contre trois, il ne pût faire autre chose, que d'advertir secrettement Elsimene, qu'ils avoient commandement de la faire mourir elle et son Fils ; et que ces gens malgré sa resistance, l'executeroient sans doute bien tost. Il adjouste que cette malheureuse Reine estant malade, n'avoit pu songer à se sauver : de sorte qu'elle n'avoit pense qu'à vous conserver la vie. Qu'en effet, elle vous avoit pris entre ses bras, et qu'apres vous avoir baisé, le visage tout couvert de larmes ; elle vous avoit remis entre les mains de l'Esclave müette, luy faisant signe qu'elle allast à Delos si elle le pouvoit : car Elsimene estant logée au bord de la Mer, on voyoit cette Isle de ses fenestres. Que de plus, comme on luy avoit laissé sa Cassette, elle en avoit tiré le petit Tableau où vous estiez peints ensemble : et qu'escrivant quelques lignes dans des Tablettes avec precipitation ; elle les avoit encore baillées à cette esclave. Il dit que cette Müette trouvant ce mesme Carreau de Drap d'or, sur lequel vous deviez estre porté, le jour du Couronnement de la Reine vostre Mere, vous y mit dessus : et que sortant en diligence à l'entrée de la nuit, suivie de loing par Acrate, elle estoit allée trouver un vieux Pescheur : le conjurant par des signes de la passer à Delos : et luy presentant pour sa recompense, quelque Bague qu'elle avoit. Que cependant l'infortunée Elsimene avoit esté si touchée de son malheur, qu'il n'avoit point esté necessaire a ses Compagnons d'employer le fer ny le poison, pour luy faire perdre la vie ; estant tombée en une pasmoison, dont elle n'estoit point revenuë : et que les Funerailles de cette deplorable Princesse furent faites le lendemain, sans aucune ceremonie. Acrate dit de plus, que l'absence de cét Enfant les avoit fort inquietez : et que s'estant informez où il pouvoit estre, ils n'en avoient pû aprendre autre chose, sinon que cette esclave muette s'estoit mise dans une Barque, où il n'y avoit qu'un Vieux Pescheur pour la conduire : et qu'estant desja assez loing du Rivage (sur lequel la Femme de ce Pescheur estoit, qui avoit mesme persuadé à son Mary de mener cette Femme et cét Enfant) ce vieux Marinier voulant racommoder quelque chose au Gouvernail, estoit tombé dans la Mer, et s'estoit noyé, à cause qu'il estoit trop vieux et trop foible pour pouvoir nager. De sorte que cette Bar que s'en estoit allée au gré des vents et des vagues : qui repousserent le corps de ce pauvre Pescheur à terre. Acrate raconte encore, que lors que ses Compagnons revinrent à cette maison, et qu'ils n'y trouverent plus l'Enfant ny l'esclave, ils penserent le soupçonner d'avoir servi à cette fuitte : mais il dit qu'il se déguisa si bien, qu'ils changerent enfin d'avis. Joint que se flattant dans leur crime, ils creurent que cét Enfant auroit peri dans cette Barque sans conduite : de sorte qu'apres cela ils partagerent les Thresors qu'ils avoient : mandant au Prince Tydée, que la Mere et l'Enfant estoient morts : en fuite dequoy se separant, chacun prit une route differente. Pour Acrate, il vint à Sardis, où il dit qu'il a toujours mené une vie fort inquiete et fort solitaire malgré sa richesse : il adjouste encore, que depuis le combat d'Artesilas et de vous, ayant fort oüy parler de vostre obscure naissance ; et ayant entendu dire de quelle façon Timocreon vous avoit trouvé : il n'avoit point douté que vous ne fussiez Fils du Roy de Phrigie : mais il dit qu'il n'avoit pu se resoudre d'abord, à vous confesser son crime. Que toutefois m'ayant veû ; il ne luy avoit pas esté possible de s'empescher de me le descouvrir : afin de redonner un successeur au Roy de Phrigie, qui n'en a plus de sa maison. Si bien, Seigneur, reprit Thimettes, qu'il ne me reste plus qu'à vous prier, de me faire la grace de me faire voir les Tablettes dans lesquelles cette Princesse escrivit : car j'ay sçeu chez la Princesse de Lydie que Timocreon les a encore. Cleandre estoit si surpris, d'entendre tout ce que Thimettes luy racontoit, qu'il ne pût presques luy respondre : neantmoins à la fin ayant envoyé querir mon Pere, et luy ayant mandé qu'il apportast les Tablettes que l'esclave müette luy avoit autrefois données ; il vint à l'instant, et les donna à Cleandre, qui les bailla à Thimettes. Mais il ne les vit pas plustost, que s'escriant en frapant des mains ; Ha Seigneur, luy dit il, je n'ay que faire de les ouvrir, pour connoistre qu'elles ont esté à la Princesse Elsimene : car je connois assez les fermoirs que j'y voy. En disant cela il les ouvrit ; et y lisant ces paroles, cét Enfant est recommandé au Dieu que l'on adore à Delos, il s'écria une seconde fois, n'en doutez point, Seigneur, n'en doutez point, vous estes Fils du Roy de Phrigie : et ces caracteres font si veritablement de la main de la Princesse Elsimene, qu'il n'y a rien au monde de plus certain, puis que je connois non seulement son écriture, mais son orthographe : car je pense avoir porté cent Lettres de cette Princesse au Roy vostre Pere, qui avoit mesme la bonté de me les monstrer tres souvent, pour avoir le plaisir de me voir admirer l'esprit d'Elsimene, qui écrivoit si bien en une Langue estrangere. De plus, Seigneur, je vay peut estre vous faire voir une chose bien surprenante : vous sçaurez donc, que quelque temps auparavant que de l'espouser, comme il voulut luy en donner par escrit les premieres assurances ; il se servit pour luy escrire plus seurement d'une espece de Tablettes dont je luy donnay l'invention qui n'est pas commune. Car, Seigneur, apres que l'on a écrit ce que l'on veut, on couvre ces caracteres d'une certaine composition, qui remet les Tablettes comme s'il n'y avoit point d'écriture : cependant quand on le veut, on oste facilement ce qui la cache, et on la recouvre de mesme, l'ors que l'on en a la volonté. De sorte que si ma memoire ne s'abuse, ce fut dans ces mesmes Tablettes, que je portay à la malheureuse Elsimene, la premiere assurance que le Prince Artamas luy donnoit de l'épouser : comme c'estoit sa coustume de recouvrir toutes les Lettres que le Prince luy écrivoit, apres les avoir leuës, afin de les pouvoir garder plus seurement : il faut que je voye si je ne me trompe point. Et alors s'étant aproché du feu, il osta effectivement, ce qui cachoit une Lettre du Roy de Phrigie à cette aimable personne, et y leut tout haut ces paroles.

LE PRINCE ARTAMAS, A L'INCOMPARABLE ELSIMENE.

Enfin mon amour a vaincu cette cruelle raison d'estat, qui s'opposoit à mon bon heur : et quand je serois assuré que pour vous avoir épousée, je perdrois la Couronne que je dois un jour posseder, je ne laisserois pas de m'y resoudre ; ne faisant point de comparaison entre vous et cette Couronne. Mais ii faut pourtant esperer, que les Dieux me la conserveront, pour vous la donner un jour : cependant Thimettes a ordre de demander à la personne qui vous a donné la vie, et qui dispose de vous, quand elle veut que je sois heureux. Le Sacrificateur du Temple d'Apollon, m'a promis d'estre secret et fidelle : et je vous assure, ma chere Elsimene, que ce Noeud si serré que l'on y conserve, est moins indissoluble que celuy qui attache mon coeur à vostre service.

ARTAMAS.

Apres que Thimettes eut leu cette Lettre, voyez Seigneur, dit-il à Cleandre, s'il reste quelque chose à souhaiter à vostre reconnoissance : car enfin voila l'escriture du Roy vostre Pere, et celle de la Reine vostre Mere, qui oste tout sujet de douter. De plus (dit il encore en regardant ces Tablettes de plus prés) j'aperçoy quelques traits mal formez, de la mesme main de la Reine, qui se sont découverts en les approchant du feu, et qui ont sans doute esté cachez sans dessein, par cette composition subtile, qui par hazard aura coulé dessus, échauffée par la chaleur du Soleil, lors que l'esclave avoit ces Tablettes dans la Barque. Et en effet, ayant regardé cét endroit, où il y avoit, Cét enfant est recommandé au Dieu que l'on adore à Delos : ils virent qu'il y avoit encore en fuite, Qui sans doute le rendra du, Roy de Phrigie son Pere. Timocreon estoit si aise, Cleandre estoit si estonné ; et Thimettes s'estimoit si heureux, d'avoir pû découvrir une chose si importante ; qu'ils ne pouvoient tous trois s'exprimer. Mon Pere fit encore apporter le Carreau de Drap dor, sur lequel cét Enfant avoit esté trouvé dans la Barque avec ses habillemens, qu'il avoit tousjours conservez : mais Thimettes auparavant que de les voir, marqua precisément la façon du Drap d'or dont estoit le Carreau, et celle de l'habillement, qui estoit d'une couleur fort remarquable. Si bien que toutes ces choses se trouvant : telles qu'il les disoit, il ne demeuroit plus aucun scrupule à avoir, ny aucune objection à faire : et toutes les fois que Thimettes regardoit la ressemblance de Cleandre et d'Elsimene ; il ne pouvoit assez s'estonner de n'avoir pas creû. D'abord qu'il estoit effectivement Fils du Roy de Phrigie. Mais Seigneur, luy dit il, apres vous avoir apris quelle est vostre qualité, il faut que je vous die encore vostre premier Nom : et que je vous aprenne que le Roy vostre Père vous fit donner celuy qu'il portoit en ce temps là : et qu'ainsi il vous faudra un jour changer le fameux Nom de Cleandre, en celuy d'Artamas qui est le vostre. En fuite de cela, Cleandre voulut voir Acrate, et entendre de sa bouche le recit de son crime : assurant Thimettes, et l'assurant luy mesme, qu'il le luy pardonnoit. Cependant comme il y avoit guerre entre le Roy de Phrigie et Cresus, on ne jugea pas à propos de divulguer la chose : et Cleandre qui avoit des desseins secrets que Timocreon ne sçavoit pas ; apres l'avoir embrassé, et luy avoir dit qu'il ne luy devoit pas moins la vie qu'au Roy son Pere : apres, dis je, avoir donné cent marques de reconnoissance à Thimettes ; il les pria de le laisser dans la liberté de s'entretenir : ne voulant pas encore traiter le dernier en Subjet du Roy son Pere ; ny cesser de regarder Timocreon avecques le mesme respect. qu'il avoit toujours eu pour luy. Comme je ne sçavois pas ce qui se passoit, j'entray dans sa Chambre, lors que ces trois personnes en sortoient : et comme il m'avoit confié tous ses secrets, et descouvert tous ses malheurs, il voulut aussi me faire part de sa bonne fortune, et des inquietudes qu'elle luy donnoit. De sorte que m'ayant retenu aupres de luy, apres m'avoir raconté en peu de mots tout ce qu'il venoit d'aprendre : comme je voulus me resjoüir de le voir Fils d'un Grand Roy ; Ha Sosicle, me dit-il, que cette COUronne me semble desja pesante, quoy que je ne la porte pas encore ! Car enfin je voy beaucoup de choses fascheuses, parmy celles qui sont agreables, je trouve pourtant, luy repliquay-je, que puis que la Princesse Palmis ne pouvoit rien desirer en vous qu'une naissance illustre ; vous avez lieu d'estre satisfait, et d'esperer d'estre heureux. Vous ne songez donc pas Sosicle, me dit-il, que dés que le luy declareray que je suis Fils de Roy, il faudra que je luy die en mesme temps que je suis Fils d'un Prince ennemy du Roy son Pere. De plus, ne considerez vous point, que Cresus croit que je dois partir dans deux jours au plus tard, pour aller combattre le Roy de Phrigie ? Et comment voulez vous, Sosicle, que j'aille luy aprendre que je ne le puis ny ne le dois ? Apres cela, ne dois-je pas encore aprehender qu'il ne me regarde comme Neveu du meurtrier du Prince son Fils ? Et enfin, Sosicle, n'y a t'il pas plus de sujet de craindre que ce bonheur apparent, ne me cause un malheur effectif, que d'esperer que je sois à la fin de mes infortunes ? Si je vay aupres du Roy mon Pere que j'ay combatu ; que j'ay vaincu ; et que j'ay pensé tuer de ma propre main ; n'y a t'il pas lieu de croire, qu'il voudra du moins que cette mesme valeur qui luy a esté si fatale, luy redonne ce qu'elle luy a osté ? Cependant, puis-je seulement penser à combatre mon bien-faicteur ; et ce qui est encore plus, le Pere de la Princesse Palmis ? Mais aussi sçachant comme je fais, que je suis Fils du Roy de Phrigie, demeureray-je plus long temps dans le Party de Cresus ? et meriterois-je d'estre advoüé par le Roy mon Pere, et reconnu par luy pour son Fils, si je continuois de combattre non seulement pour ses ennemis, mais contre luy ? Toutesfois, Sosicle, je me voy en cette fascheuse extremité : eh veüillent les Dieux du moins, que ma Princesse qui ne m'a pas haï tout inconnu que j'estois, ne me haïsse point quand elle me connoistra. Mais Sosicle, adjousta t'il, je vous le declare : si cette Princesse ne peut trouver les voyes de concilier tant de choses contraires ; et qu'estre son Amant et Fils de son ennemy, soient deux qualitez incompatibles : je pense que je renonceray au Trosne ; et que sans prendre jamais le nom du Prince Artamas, je seray eternellement Cleandre. Mais Seigneur, luy dis-je, tant que vous serez Cleandre, il faudra aller combattre contre le Roy vostre Pere ? Ha Sosicle, s'écria t'il, j'ay tant d'horreur des combats que j'ay faits contre luy, que quand je le voudrois, ma main ne m'obeïroit sans doute pas. Ne vous avois-je pas bien dit, adjousta t'il, que je n'estois pas si heureux que vous me le croyez ? O Fortune cruelle. Fortune disoit il encore, ne pouvois tu me faire de presents, sans les empoisonner ? Car Sosicle, admirez mon malheur, adjoustoit-il, le Roy de Phrigie et celuy de Lydie n'ont jamais eu de guerres ensemble que depuis un an : de sorte que si en tout autre temps que celuy cy, ma naissance eust esté descouverte, j'estois absolument heureux. De plus, ne considerez vous point encore, que mon destin m'ayant fait naistre Fils de Roy, a justement voulu que ce fust du seul à qui Cresus a declare la guerre ? Apres cela ne faut il pas advoüer, qu'il y a quelque chose de bien bizarre à mon avanture ; et qu'il n'est pas aisé de prevoir quelle en doit estre la fin ? Mais quoy qu'il en arrive, j'aimeray toujours ma Princesse : et je ne feray jamais consister mon bonheur, qu'en la possession de son coeur. Comme Cleandre en estoit là, on luy vint. Dire que Cresus le demandoit : et qu'il venoit de recevoir nouvelles que le Roy de Phrigie estoit entré dans ses Estats. Je vous laisse à juger, Madame, quel redoublement d'inquietude il en eut : cependant il falut aller trouver ce Prince, et il y fut en effet : Mais il se trouva si embarrassé à luy respondre, que Cresus s'aperçeut qu'il avoit quelque chose en l'esprit, et luy demanda ce que c'estoit. Cleandre ne le luy aprit pourtant pas : car comme il n'avoit point veû sa Princesse, il ne sçavoit pas encore ce qu'elle voudroit qu'il fist. Il respondit donc avec des paroles obscures : toutesfois comme la guerre de Phrigie occupoit fort l'esprit de Cresus, il n'y prit pas garde : et il luy dit qu'il faloit qu'il partist dans un jour, pour aller achever de surmonter cét Ennemy, qui sembloit avoir dessein de vaincre son vainqueur. Mais Cleandre, luy dit-il, il faut se souvenir que ce ne font que les dernieres victoires, qui donnent le prix à toutes les autres : et qu'en vostre particulier, vous avez tant d'honneur et tant de gloire à conserver, que vous n'estes pas moins interessé que moy, au bon ou au mauvais succez de cette guerre. En suitte apres avoir parlé des moyens donc il estoit resolu de se servir, pour la subsistance de ses Troupes : il le congedia, et luy dit qu'il allast faire ses adieux. Cleandre bien aise d'estre delivré d'une conversation, où il avoit tant de peine à tenir sa place ; fut au sortir de là chez la Princesse : qui croyant en effet qu'il alloit luy dire adieu, ne le vit pas plustost entrer dans son Cabinet, où elle estoit seule avec Cylenise, que luy adressant la parole ; Quoy que je ne doute pas, luy dit elle, que vous n'alliez vaincre nos Ennemis, puis que vous allez les combatre : comme vous ne le pouvez faire sans exposer vostre vie, et sans me quitter, je ne puis sans doute vous voir partir sans douleur. Madame, luy respondit-il en soupirant, la victoire est une chose où je ne dois plus songer : et quand vous sçaurez ce que j'ay apris, depuis que je n'ay eu l'honneur de vous voir, je m'assure que vous serez de mon advis. Et quoy, luy dit elle, Cleandre, avez vous offert quelque Sacrifice qui n'ait pas esté bien reçeu ; et les Dieux vous ont ils adverty par quelques sinistres presages, de quelque funeste accident ? Les Dieux Madame, repliqua t'il, m'ont en apparence fait sçavoir la plus agreable nouvelle du monde : puis qu'enfin ils m'ont apris par une rencontre merveilleuse, de quelle qualité je suis : et qu'ils ont mesme fait que c'est par vostre moyen que je sçay ce que je dis. Mais au nom de ces mesmes Dieux, Madame, promettez moy que vous ne me haïrez pas, quand Vous sçaurez ma condition. La Princesse fort surprise du discours de Cleandre, ne sçavoit ce qu'elle y devoit respondre : neantmoins n'imaginant autre chose, sinon qu'il n'estoit pas d'une aussi haute naissance qu'il l'avoit desiré : elle luy respondit en ces termes, quoy qu'avec beaucoup d'inquietude et d'impatience. Comme vostre vertu sera tousjours également estimable, de quelque condition que vous soyez : je vous assure qu'elle sera aussi tousjours également estimée de moy : et que si la connoissance que j'auray de ce que vous estes, me fait changer ma forme de vivre avecques vous, elle ne changera du moins pas mon coeur. Apres cela Madame, luy dit-il, je ne craindray plus de vous dire, que je suis Fils du Roy. . . . . . . Ha Cleandre, luy dit elle en l'interrompant, quel plaisir avez vous pris à me mettre en peine ? et pourquoy avez vous voulu me faire acheter une si agreable nouvelle, par une grande inquietude ? Vous verrez bien. Madame, repliqua t'il, que la chose n'est pas comme vous la pensez : quand vous m'aurez donné loisir de vous aprendre, que ce Prince à qui je dois le jour, est ce mesme Roy de Phrigie, que vous m'ordonnez d'aller vaincre, et qu'il ne m'est plus permis de combattre. Et alors il luy raconta avec le moins de paroles qu'il put, comment Thimettes avoit veû ce petit Tableau de Venus sur la Table de sa Chambre : comment Cylenise luy avoit dit de quelle facon il avoit esté trouvé : et en suitte la rencontre que Thimettes avoit fait d'Acrate, et tout ce qu'il luy avoit apris : sans oublier pas une circonstance, de toutes celles qui pouvoient justifier sa condition à la Princesse : qui l'écouta avec une attention extréme, et une joye qui n'estoit pas mediocre, quoy qu'elle fust meslée. De beaucoup d'inquietude. Apres qu'il eut achevé de parler, quelque redoutable ennemy que vous soyez, luy dit-elle, je vous estime si fort, que je ne voudrois pas que vous fussiez encore l'inconnu Cleandre : et j'aime beaucoup mieux, que vous soyez le Prince Artamas. Ce n'est pas, adjousta t'elle, que je ne prevoye bien les fâcheuses suittes que peut avoir cette glorieuse qualité que vous devez porter, mais enfin le Roy de Phrigie et le Roy mon Pere peuvent faire la paix : et vous ne pourriez pas devenir Fils de Roy, si vous ne l'estiez pas nay. Mais, poursuivit-elle, qu'avez vous dessein de faire ? car je ne juge pas qu'il soit bien aisé, que les sentimens du Prince Artamas puissent s'accorder avec ceux de l'inconnu Cleandre. Ceux de Cleandre ne sont pourtant pas changez, luy dit-il, depuis qu'il sçait qu'il est le Prince Artamas : mais je ne sçay si ceux de la Princesse de Lydie ne changeront point. Ils changeront, sans doute, répondit-elle, car j'auray plus de civilité pour le Prince Artamas, que je n'en ay eu pour Cleandre. Ce n'est pas ce que je demande, luy dit-il, mais je veux seulement. Madame, que vous me conserviez toute la bonté que vous avez euë pour moy ; et que vous me conseilliez ce que je dois faire : puis qu'en verité j'en ay grand besoin. Il faudroit estre plus prudente et plus des-interessée que je ne suis, répondit-elle, pour vous pouvoir bien conseiller. Commandez moy donc absolument, luy dit-il, ce que vous voulez que je fasse : ne doutant pas que vous ne songiez a ma gloire en me commandant. C'est pourquoy, divine Princesse, je ne vous prescrits rien : et je m'abandonne à vostre conduitte. Parlez donc, Madame, je vous en conjure : que vous plaist il que je devienne ? et comment puis je n'obeïr point à Cresus qui veut que je parte ; que je combate ; et que je vainque le Roy de Phrigie ? et comment puis-je aussi le faire, puis que j'ay l'honneur d'estre Fils de ce Prince ? Me preservent les Dieux, repliqua-t'elle, de vous donner un semblable conseil. Je n'avois pas moins attendu de vostre vertu, luy dit-il, mais je ne laisse pas de vous rendre grace, de n'avoir pas mis la mienne à une si dangereuse épreuve : et de ne m'avoir pas forcé à vous desobeïr, ou à estre le plus criminel de tous les hommes. Aussi Madame, comme vous contentez que je ne combate pas contre le Roy mon Pere ; je ne me resoudray pas non plus à conbattre contre le vostre. Je vous en conjure, luy dit elle, par l'affection que vous m'avez promise : il n'est pas besoin d'une conjuration si forte, répondit-il, car je ne vous promets que ce que je ferois sans doute quand je ne vous l'aurois pas promis. Mais Madame, adjousta-t'il, je voy donc bien ce que je dois ne faire pas : mais je ne voy pas encore ce que je dois faire. Cependant il faut faire quelque chose, et se resoudre mesme promptement : car le Roy veut que je parte dans un jour ou deux ; tous mes gens sont desja sur la route de l'Armée ; les Troupes que je dois commander, font peut-estre desja aux mains avec le Roy de Phrigie ; et le moindre retardement me pourroit estre funeste. Parlez donc Madame, voulez vous que j'aille me découvrir au Roy vostre Pere ? voulez vous que j'aille me faire reconnoistre par le Roy de Phrigie ; et que je tasche de l'obliger à faire la paix, pendant que vous agirez aupres de Cresus ? Enfin prononcez mon arrest : mais quel qu'il puisse estre, ne me bannissez pas de vostre coeur, et ne m'exilez mesme pas pour long-temps. Il faut donc, luy dit elle en soûpirant, sçavoir faire des miracles : puis qu'à moins que de cela, il n'est pas possible de vous contenter. Car enfin, poursuivit elle, puis que la condition dont vous estes, me permet avec plus de bien-seance de vous ouvrir mon coeur : j'ay une chose à vous dire qui vous surprendra, et qui vous affligera tout ensemble : qui est, que si vous fussiez demeuré dans l'incertitude de vostre Naissance, au retour de cette Campagne ; le Roy mon Pere, qui veut que celuy que je dois épouser, aide au Prince Myrsile à regner apres sa mort, et soûtienne le Sceptre entre ses mains ; avoit resolu, si je le puis dire sans rougir, de vous choisir pour cela, et de vous y engager par son alliance. Ha Madame, interrompit Cleandre, je n'ay que faire d'estre Fils de Roy si cela est : puis que je n'ay souhaitté de l'estre, que pour obtenir cét honneur. Non, luy dit la Princesse, la chose n'est plus en ces termes : et quand on pourroit trouver les voyes de vous empescher d'aller combattre le Roy vostre Pere ; on ne pourroit pas trouver celles de cacher vostre illustre naissance : et Thimettes, Timocreon, Sosicle, et Acrate, ne voudroient pas garder un secret qui vous osteroit une Couronne : joint que je ne le voudrois pas moy mesme. Mais ce qui m'a obligée a vous dire cela, est pour vous faire voir que vous vous découvririez inutilement au Roy mon Pere : car j'ay sçeu ce matin par la mesme personne qui m'avoit donné ce premier advis : que divers Princes Estrangers ont fait pressentir de luy, s'il voudroit me marier : et qu'il a répondu qu'il estoit absolument resolu de ne me donner qu'à un homme qui comme je l'ay déja dit, aide un jour à regner au Prince mon Frere. Quoy Madame, s'écria Cleandre, la qualité de Fils de Roy que j'ay tant souhaittée ; principalement parce que je croyois qu'elle estoit absolument necessaire à obtenir un bon-heur que je n'osois esperer, fera donc un obstacle invincible à ma felicité ! Ha Madame, encore une fois, si cela est, je ne veux point de Couronne : et j'aime beaucoup mieux n'estre que Cleandre, que d'estre le Prince Artamas. Je ne vous dis pas si precisément, luy repliqua-t'elle, que cét obstacle soit invincible : mais je vous dis qu'il est grand. De plus, adjousta-t'elle, s'il m'est permis de vous découvrir ma foiblesse, il faut que je vous confesse encore, qu'il ne me seroit pas aisé de me resoudre à épouser un homme que toute l'Asie croiroit d'une naissance mediocre : c'est pourquoy agissons comme nous devons, et laissons le reste à la providence des Dieux. Cette resignation absoluë, reprit Cleandre en soûpirant ; marque assez. Madame, que toute mon affection ; tous mes soings ; et tous mes services ; n'ont tout au plus obtenu autre chose de vous ; sinon que vous souffrez que je vous aime sans me haïr. Car si vous aviez un peu plus de tendresse pour moy, vous trouveriez, Madame, qu'il n'est pas si aisé de faire ce que l'on doit, ny mesme de connoistre son devoir. Je pense pourtant, reprit-elle, que pourveû que vous ne combattiez point ny contre le Roy vôtre Pere, ny contre le mien, vous ne pourrez pas estre blâmé. Mais, Madame, répondit-il, je ne voy pas que je le puisse faire, qu'en me découvrant au Roy, et qu'en me contentant d'envoyer de son consentement vers le Roy de Phrigie. Il seroit difficile, repartit-elle, que le Roy vostre Pere vous reconnust pour son Fils sans vous voir, et vous sçachant tousjours dans le party de ses Ennemis. De plus adjousta-t'elle, pensez-vous que le Roy mon Pere peust se resoudre à perdre en un mesme jour le Conquerant et les conquestes ? et ne croyez-vous pas qu'il y a plus d'aparence qu'il écouteroit la Politique que la generosité en cette rencontre ? Non poursuivit-elle, je ne vous conseilleray pas de cette sorte : Que me conseillez vous donc, Madame ? reprit-il ; puis que Timocreon, repliqua la Princesse, sçait l'estat de vostre fortune, découvrez-luy encore vostre affection pour moy : je sçay qu'il est sage et genereux ; et qu'il ne voudroit pas vous conseiller rien, ny contre le service du Roy son Maistre, ny contre vous. Enfin apres plusieurs autres discours semblables, Cleandre envoya querir mon Pere : il fit mesmes voir secrettement Thimettes et Acrate à la Princesse : et luy monstra les Tablettes dans lesquelles estoit la Lettre du Roy de Phrigie, et le Billet de la Reine la femme. Apres avoir donc bien consulté sur ce qu'ils devoient faire : il fut resolu que Cleandre partiroit sans rien dire à Cresus : que mon Pere et moy l'accompagnerions : que Thimettes et Acrate seroient du voyage : qu'à une journée de Sardis, Cleandre envoyeroit un des siens à Menecée, avec une Lettre pour luy, et une autre pour le Roy, qu'il luy presenteroit, par laquelle il luy découvriroit sa naissance, et l'assureroit de ne faire jamais rien contre son service, et de n'oublier jamais ses bienfaits. Qu'il éçriroit aussi au Prince Myrsile ; à Mexaris ; et à Abradate, afin qu'ils le servissent aupres du Roy : que cependant il s'arresteroit sur les frontieres de Phrigie : et envoyeroit Timocreon vers le Roy son Pere, pour luy aprendre toutes choses : et pour luy demander la grace de s'en vouloir éclaircir avec Thimettes et avec Acrate, qui fut aussi genereux dans son repentir, qu'il avoit esté foible à commettre un crime, par le commandement de son Maistre. Que cependant Cleandre quand il seroit reconnu, tâcheroit d'obliger le Roy son Pere à la Paix : et que la Princesse aussi bien que Menecée, y porteroient de leur costé le Roy de Lydie autant qu'ils pourroient. Apres cette resolution prise, elle remit le petit Tableau qu'elle avoit, entre les mains de Timocreon : qui n'aimant pas moins Cleandre que s'il eust esté son Fils, voulut tousjours estre dépositaire de tout ce qui pouvoit servir à sa reconnoissance. Comme toutes ces entre-veuës ne pûrent estre faites sans que les espions que le Prince Artesilas avoit continuellement chez la Princesse s'en aperçeussent, il en fut bien tost adverty. De plus, comme Cleandre n'avoit pas encore dit le dernier adieu à la Princesse Palmis, il fit tant qu'il l'obligea à luy accorder encore une fois la permission de l'entretenir en particulier : et en effet le lendemain au retour du Temple, Cleandre fut chez elle, et luy parla près de deux heures : luy disant des choses si passionnées ; et elle luy en respondant de si genereuses et de si obligeantes tout ensemble ; que sans rien relascher de cette exacte vertu, dont elle faisoit profession ; Cleandre tout amoureux qu'il estoit, ne pût jamais avoir la hardiesse de se pleindre : ny trouver qu'il en eust sujet, quoy qu'elle ne fist rien pour luy, et qu'elle ne s'engageast absolument qu'à l'estimer toute sa vie. Cette separation fut si tendre et si touchante de part et d'autre, qu'il ne fut pas possible que Cleandre peust effacer de ses yeux en sortant de chez la Princesse, la profonde melancolie qu'il y avoit : de sorte que ceux qui l'observoient par les ordres d'Artesilas, luy aprirent ce qu'ils avoient veû. Si bien que sçachant toutes ces entre-veuës secrettes de Timocreon ; de Thimettes ; d'Acrate ; de Cleandre ; de la Princesse, et de moy ; il creût bien qu'il y avoit quelque chose de caché là dessous.

Histoire de la princesse Palmis et de Cleandre : l'arrestation de Cleandre


Il employa donc toutes les inventions dont il se pût aviser, pour descouvrir ce que c'estoit : il fit suborner un des domestiques de mon Pere par de l'argent : et par luy il sçeut qu'il se preparoit à un voyage, et qu'il faisoit oster de chez luy ce qu'il y avoit de plus precieux. Il sçeut mesme que Cleandre avoit envoyé en diligence contre mander ses gens qui estoient partis pour l'Armée ; et il aprit encore, que l'on avoit envoyé des chevaux de relais pour cinq ou six personnes en un lieu qui n'estoit pas sur la route du Camp. Enfin il en sçeut tant, qu'il en sçeut assez, pour faire persuader au Roy par va de ses Amis, que Cleandre le vouloit trahir ; que mon Pere et moy faisions la mesme chose ; et que cette conjuration avoit esté tramée par Thimettes, qui faisoit semblant, disoit cét Amy d'Artesilas, d'estre mal avec le Roy de Phrigie, afin de n'estre point suspect dans cette Cour, et de n'y estre venu que pour y traiter de la rançon de fou neveu. Que de plus, Acrate Phrigien en estoit aussi : et qu'il paroissoit assez, qu'il y avoit quelque grand dessein caché : puis que Thimettes qui estoit venu à Sardis, à ce qu'il disoit, pour delivrer son Parent, s'en alloit auparavant que d'avoir fait la chose : et que Timocreon ne tenoit pas ses meubles en seureté chez luy pendant son absence. Neantmoins Artesilas ne fit rien dire contre la Princesse, et il ne fit advertir le Roy que de ce qui s'estoit passé chez mon Pere. Mais enfin, Madame, la chose fut conduitte avecques tant de finesse, que bastissant sur ces fondemens veritables, une conjuration tres apparente : le lendemain au matin, Cleandre estant prest d'aller prendre congé du Roy, et ayant desja dit adieu au Prince Myrsile ; à Mexaris ; à Abradate ; et mesme à Artesilas, comme il embrassoit Esope, qui estoit allé recevoir ses commandemens ; et que Timocreon, Acrate, et moy estions dans sa Chambre : ce mesme Capitaine des Gardes qui avoit autrefois adverty la Princesse du dessein que Cresus avoit, vint suivy de ses compagnons, non seulement arrester Cleandre de la part de Cresus ; mais encore Thimettes, Timocreon, Acrate, et moy. je vous laisse à juger de nostre surprise : Cleandre demanda à estre conduit au Roy, mais on le luy refusa : et on nous mena aveques luy dans la Citadelle de Sardis, nous logeant toutesfois en des Apartemens differens. Dans ce grand desordre mon Pere fut si prudent et si heureux, qu'il trouva lieu d'ordonner, sans que l'on s'en aperçeust, à celuy des siens qui devoit porter toutes les choses qui pouvoient servir à la reconnoissance de Cleandre, de les remettre secrettement entre les mains de la Princesse. Cependant la prison de Cleandre fut un remede merveilleux, pour la guerison d'Artesilas, qui commença de sortir peu de jours apres. Je ne m'arresteray point à vous exagerer la surprise de la Princesse, non plus que celle de Cleandre : je ne vous diray pas aussi celle de Cresus, d'estre obligé de croire qu'un homme si genereux, et qui luy avoit de l'obligation, l'eust trahi : car il vous est assez aisé de vous imaginer les divers sentimens qu'un semblable accident luy pouvoit donner. Mais je vous aprendray que Cleandre s'informant à ceux que l'on avoit mis aupres de luy, de quel crime on l'accusoit ; sçeut que le bruit estoit dans Sardis qu'il avoit voulu trahir Cresus, abandonner son Parti, et s'aller jetter dans celuy du Roy de Phrigie. Sçachant donc quel estoit le crime qu'on luy imputoit. et sçachant que son innocence ne pouvoit estre connuë qu'en avoüant la verité : puis qu'il ne pouvoit pas nier une grande partie des choses qu'on luy disoit pour le convaincre d'avoir eu un dessein caché ; il s'y resolut ; et fit dire au Roy par celuy qui commandoit dans la Citadelle, qu'il le conjuroit de luy envoyer une personne à laquelle il peust confier une chose fort importante. Cresus, qui creût en effet qu'il luy importoit beaucoup que Cleandre se repentant de son crime, voulust le luy confesser : luy envoya Menecée, s'imaginant qu'il luy diroit encore plus franchement qu'à un autre, toutes les particularitez de son dessein. Comme Menecée avoit tousjours fort aimé Cleandre, et que malgré toutes les apparences dont Artesilas et son Amy coloroient la chose, il ne croyoit point qu'il fust coupable, il luy fut aisé de luy persuader son innocence, et de luy faire croire la verité. Il la luy dit donc telle qu'elle estoit, en luy descouvrant sa veritable naissance : et luy aprenant toutes les marques qu'il en avoit, sans luy dire rien de la Princesse. Et comme Menecée luy demanda qui avoit ce petit Tableau, ces Tablettes, et toutes les autres choses qui pouvoient justifier ce qu'il disoit ; il luy a prit qu'il faloit le demander à Timocreon, qui en avoit tousjours eu le soing. Apres cela, Menecée fut retrouver Cresus, et luy dit tout ce que Cleandre luy avoit raconté : mais comme ce Prince avoit l'esprit preoccupé, il n'adjousta pas beaucoup de foy aux paroles de Cleandre. Neantmoins à la solicitation de Menecée il luy ordonna de voir Timocreon ; afin d'avoir principalement les Tablettes dont il luy parloit : parce qu'il avoit veû autrefois deux Lettres escrites de la main du Roy de Phrigie, et que de cette sorte s'il y avoit de ! a verité à ce qu'on luy disoit, il pourroit reconnoistre cette escriture. Menecée fut donc trouver Timocreon, qui fut alors contraint de luy confier que la Princesse sçavoit quelque chose du dessein de Cleandre : car croyant que celuy à. qui il avoit : commandé de porter à cette Princesse tout ce qu'il luy avoit donné en garde n'y auroit pas manqué : il fut forcé pour pouvoir justifier la naissance de Cleandre à Cresus, de prier Menecée d'aller trouver la Princesse Palmis, pour luy demander toutes ces choses : et de dire seulement à Cresus, que c'estoit un des domestiques de Timocreon qui les luy avoit données. En effet Menecée qui aimoit et qui aime encore mon Pere avec une tendresse extresme, luy tint sa parole, et fit exactement ce qu'il luy avoit dit : mais il fut estrangement surpris, d'apprendre que la Princesse qu'il fut trouver, n'avoit point veû ce Domestique de mon Pere : et que par consequent elle n'avoit point receû ce qu'il croyoit qu'elle deust avoir. Menecée fit chercher cét homme aveques soing, mais ce fut inutilement : et on ne sçeut point alors, ce qu'il estoit devenu. De sorte que ne pouvant faire rien voir à Cresus de tout ce qu'on luy avoit promis, il ne voulut plus souffrir qu'on luy parlast de Cleandre, comme estant Fils du Roy de Phrigie : et il traitta cela de fourbe et de mensonge : deffendant expressément à Menecée d'en parler à personne, si bien qu'il ne s'en espandit aucun bruit à la Cour. Je vous laisse donc à juger quel fut le desespoir de mon Pere, de voir qu'il avoit perdu non seulement ce qui pouvoit justifier Cleandre aupres de Cresus, mais encore ce qui pouvoit le faire reconnoistre au Roy de Phrigie. Lors que Cleandre le sçeut, il en fut tres affligé : et la Princesse en fut si touchée, qu'il ne luy fut pas possible de cacher sa melancolie. Cependant Artesilas estant entierement gueri de ses blessures, triomphoit du malheur de son Rival : le Prince Myrsile et Abradate croyoient bien que Cleandre n'estoit pas coupable. Mais il y avoit toutesfois tant d'obscurité en sa justification, qu'ils ne pouvoient pas persuader à Cresus qu'il fust innocent. Pour le Prince Mexaris, quoy qu'il ne le creust pas criminel non plus que les autres : l'on a neantmoins pensé qu'il ne fut pas trop marri de sa disgrace, par un sentiment d'ambition : qui luy fit croire que Cleandre n'estant plus en credit quand Cresus mourroit (car il y avoit une grande difference d'âge entre ces deux Freres) il pourroit plus aisément venir à bout d'exclurre le Prince Myrsile du Throsne, et de s'emparer de la Couronne. Il n'y avoit donc presques que Menecée, qui agist ouvertement pour Cleandre et pour nous : la Princesse ne l'osant faire qu'en secret, et par des voyes détournées. Il en faut toutesfois excepter Esope, qui parla tousjours avec une hardiesse digne de beaucoup de loüange : ainsi voila le malheureux Cleandre criminel en aparence, et en effet le plus innocent, et le plus infortuné d'entre les hommes. Mais quelque douleur qu'il eust de voir qu'il n'avoit presques plus d'esperance de se faire reconnoistre au Roy son Pere ; ny mesme de sortir de prison : l'absence de sa chere Princesse le tourmentoit beaucoup davantage : et quand il songeoit qu'il en estoit si proche, et qu'il y avoit neantmoins tant d'impossibilité à la voir, il ne pouvoit suporter son malheur aveque patience. Cependant Artesilas qui vouloit que la punition suivist la prison ; et qui estoit de l'humeur de ceux qui craignent encore les Lions enchainez ; faisoit tous les jours imposture sur imposture, pour faire perir Cleandre : et il en couroit de si fascheux bruits dans la Cour, que la Princesse en fut estrangement allarmée. Elle croyoit bien que si elle eust pû avoir la hardiesse de dire au Roy qu'elle avoit veû tout ce qui justifioit la naissance de Cleandre, cela auroit peut-estre servi de quelque chose : mais comme elle ne le pouvoit faire sans descouvrir en quelque sorte l'innocente intelligence qui estoit entre eux, elle ne s'y pouvoit resoudre. Neantmoins aprenant que ses ennemis n'estoient pas satisfaits de sa prison, et qu'ils en vouloient encore à sa vie : elle tascha de se vaincre, et celle se vainquit en effet. Mais la difficulté fut de pouvoir advertir Cleandre, de la resolution qu'elle prenoit de parler au Roy, en cas qu'elle aprist avec certitude qu'il vouloit porter les choses à la derniere extremité. Car elle craignoit que s'il n'estoit pas adverti, il ne contredist ce qu'elle diroit : et qu'il ne fist luy mesme obstacle à sa justification. De sorte que consultant avec Cylenise sur ce sujet, cette Fille qui voyoit sa Maistresse dans une inquietude assez bien fondée : apres y avoir un peu pensé, luy aprit ingenûment qu'il y avoit desja assez long-temps que le fils de celuy qui commandoit dans la Citadelle de Sardis, faisoit semblant de ne la haïr pas : et qu'ainsi elle croyoit que si elle luy demandoit quelque office, elle le trouveroit, disposé à le luy rendre, quelque dangereux qu'il peust estre. La Princesse fit d'abord quelque difficulté de se confier à un homme jeune et amoureux : mais enfin ne pouvant trouver d'autre expedient, elle consentit que Cylenise l'employast. Elle imagina pourtant une chose, qui la mettoit un peu à couvert : car comme Cylenise estoit ma Parente, elle fit que je fus le pretexte du service qu'elle devoit demander à son Amant. Comme je ne pouvois estre justifié, sans que Cleandre le fust, et que tout le monde sçavoit bien que ses interests estoient les miens, elle pensa que Tegée (car l'Amant de Cylenise se nomme ainsi) ne trouveroit pas estrange qu'elle demandast à luy parler : Enfin, Madame, cette Fille sçeut si bien mesnager l'esprit de Tegée, que quelque difficulté qu'il y eust a trouver les voyes de parler a Cleandre, il luy promit de les chercher : et en effet il luy tint sa parole : et. Il fut un matin luy dire que si elle vouloit, elle pourroit luy parler la nuit prochaine, la chose ne se pouvant pas à une autre heure. D'abord Cylenise ne s'y pouvoit resoudre : mais enfin Tegée luy fit comprendre que cela n'estoit pas si difficile qu'elle se l'imaginoit : parce que les jardins du Palais donnent presques jusques sur la contr'escarpe des fossez de la Citadelle, y en ayant mesme une Porte de derriere de ce costé là : et justement à l'endroit par où il faloit aller, pour pouvoir parler à Cleandre, par une fenestre grillée et fort basse qui y donnoit, et à la quelle il le feroit venir, à l'heure qu'ils concerteroient ensemble, faisant abaisser un petit Pont qui estoit sous cette fenestre, et d'où elle pourrroit l'entretenir assez commodement sans qu'on s'en apperçeust ; parce que ce seroit luy qui seroit en garde de ce costé là. Tegée luy ayant donc bien fait voir la possibilité de la chose, Cylenise demeura d'accord aveques luy, qu'elle s'iroit promener un soir fort tard dans les jardins, avec une de ses Compagnes ; ce qu'elle pouvoit faire d'autant plus aisément, qu'il y avoit un escalier dérobé assez prés de la Chambre des Filles, qui respondoit dans ces jardins. Que quand il seroit precisément l'heure dont ils convinrent, elles iroient jusques au bout de ce petit Pont : et que pour marquer que ce seroit elles, Cylenise descouvriroit deux ou trois fois une petite Lampe qu'il dit qu'il luy envoyeroit : qui estoit faite de facon, qu'on en pouvoit cacher la lumiere, en tournant un ressort qu'il y avoit. La chose estant donc ainsi resoluë, elle fut retrouver la Princesse, pour luy dire ce qu'elle avoit fait : mais voyant ce dessein si avancé, elle pensa s'en repentir. Toutesfois le peril ou elle voyoit Cleandre ; la pensée qu'elle eut que quand elle voudroit apres luy faire sçavoir ses intentions, elle ne le pourroit peut estre plus, puis que l'ordre de la garde que faisoit Tegée pouvoit changer, firent qu'elle se resolut enfin d'envoyer Cylenise aprendre à Cleandre ce qu'elle avoit dessein de faire pour luy, afin qu'il ne la contredist pas. Mais quand elle vint à considerer, que Cylenise ne pouvoit pas aller seule en ce lieu là, elle changea presques de sentiment ; parce qu'elle ne pouvoit se resoudre à se confier à pas une autre de ses Filles. Enfin apres avoir bien cherché ; Mais Madame, luy dit Cylenise, la crainte et la recompense font que l'on peut aisément trouver des gens fidelles : c'est pourquoy souffrez que je gagne une de mes Compagnes, et que je suborne aussi le Portier des jardins, du costé de la Citadelle ; afin qu'apres nous estre promenées assez tard elle et moy, nous allions avec cette Lampe que Tegée me doit envoyer, par cette grande Allée de Cyprès, qui donne jusques à la Porte qui est vis à vis du bout de ce Pont sur lequel je dois parler à Cleandre. Ha Cylenise, s'écria la Princesse, que vostre expedient est fascheux ? Il n'y en a pourtant point d'autre Madame, reprit - elle, si vous ne voulez escrire, et : confier vostre Lettre à Tegée : il me semble toutesfois qu'estant Parente de Sosicle, il y a moins de danger que je parle à Cleandre ; qu'il n'y en a que vous luy écriviez. La Princesse s'affligea alors extrémement et sans pouvoir se resoudre à ce que Cylenise luy proposoit, elle ne resoluoit rien. Mais Madame, luy dit elle, il y va de la vie de Cleandre : Mais Cylenise, adjousta la Princesse, il y va de mon honneur. Il n'y va pas du moins de vostre vertu, répondit cette Fille, et je ne sçay si la generosité veut que l'on s'empesche de faire une bonne action, par la seule crainte d'estre soupçonné d'en avoir fait une mauvaise. Et puis, Madame, cette action quand mesme elle seroit sçeuë, passeroit bien plustost pour une action de charité, que pour une de galanterie. Apres tout. Madame, puis que vous estes resoluë de parler au Roy ; que de plus, vous sçavez que ce Prince vous a voulu faire espouser Cleandre, et que vous pouvez mesme luy faire connoistre que vous le sçavez : je ne voy pas qu'il y ait tant à hasarder. La Princesse pensa toutefois se contenter d'escrire, et de faire donner la Lettre à Tegée, pour la rendre à Cleandre : mais quand elle venoit à penser au grand nombre de choses qu'il faloit dire : et que si par malheur cette Lettre estoit perduë, elle pourroit nuire également et à elle, et à Cleandre, elle changeoit encore de dessein : et elle ne vouloit plus ny que Cylenise allast à cette assignation, ny escrire : et elle demeuroit infiniment affligée. Mais Esope l'estant venu voir, et luy ayant dit que l'on parloit si mal de l'affaire de Cleandre, qu'il avoit creû à propos de prendre la liberté de la venir suplier de vouloir proteger un homme aussi illustre que celuy là : apres qu'il fut parti fort satisfait de la response de la Princesse, elle acheva de se resoudre : et elle dit enfin à Cylenise, qu'elle consentoit qu'elle allast parler à Cleandre : et qu'elle luy laissoit le soin de choisir celle de toutes ses Compagnes qu'elle croiroit la plus discrette. Mais pour abreger mon discours autant que je le pourray, puis qu'il n'est desja que trop long : je vous diray que Tegée envoya la Lampe qu'il avoit promise ; que Cylenise choisit : celle qui la devoit accompagner, et qu'apres avoir esté instruite exactement de ce qu'elle devoit dire, elles demeurerent seules dans les jardins, avec cette Lampe obscure qui n'esclairoit que quand on vouloit. Elles furent donc par l'Allée de Cyprés, jusques à la porte du jardin, qui donne vers le petit Pont dont Tegée avoit parlé à Cylenise : mais à ce qu'elle m'a dit depuis, elles y furent en tremblant, et penserent vingt et vingt fois s'en retourner. Neantmoins elle acheverent leur voyage, comme je l'ay desja dit, et estant arrivées au bout du Pont, apres que le Jardinier qui estoit gagné leur eut ouvert sa porte ; Cylenise ayant descouvert et caché deux ou trois fois la Lampe qu'elle portoit, comme elle en estoit convenuë avec Tegée (car elles avoient traversé le jardin et passe la porte à la seule clarté des Estoiles) un moment apres le Pont s'abaissa ; la fenestre grillée fut ouverte ; et Cleandre y parut, ou pour mieux dire s'y fit entendre : car aussi tost que Cylenise fut à l'endroit où elle devoit parler, elle tourna sa Lampe, et en fit de nouveau tourner le ressort, de peur d'estre descouverte. Comme la fenestre estoit fort basse, Cleandre prenant la parole sans hausser la voix : est-il possible, luy dit-il, que je puisse encore avoir la satisfaction de vous parler, et n'est-ce point un songe agreable que je fais ? parlez donc Cylenise, adjousta t'il, afin que je vous connoisse : et dites moy qui est la personne que j'entre-voy aveques vous. Seigneur, luy dit elle, vous pouvez juger que puis qu'elle est icy, c'est une personne fidelle : ainsi pour ne perdre pas des moments si precieux. Il faut que je me haste de vous dire, que la Princesse est resoluë, pour conserver vostre vie de dire au Roy ce qu'elle sçait de vostre naissance. Elle a voulu, Seigneur, vous en advertir, de peur que vous ne contre-disiez ce qu'elle dira : et alors Cylenise commença de luy faire sçavoir tout au long, toutes les choses que la Princesse luy avoit ordonnées : soit de ce qu'elle devoit dire au Roy son Pere, soit de ce que Cleandre devoit respondre. Quoy Cylenise (luy dit-il, apres l'avoir escoutée avec beaucoup d'attention) cette admirable personne prend soin de ma vie, et veut bien se resoudre pour la conserver, de faire une chose si fâcheuse pour elle, et si difficile ! ha Cylenise, je ne puis presques me l'imaginer. Mais si elle ne me la peut conserver, qu'en le faisant une si grande violence : dites luy, je vous en conjure, que j'aime mieux mourir que de luy causer cette peine. Mais Seigneur, dit-elle, croyez vous que vostre mort luy fust agreable ? Non, repliqua t'il, je la croy trop bonne pour cela : mais ma vie luy est : si inutile, et luy donne tant de déplaisirs, qu'il me semble en quelque sorte juste de ne la conserver pas par une voye où elle s'expose sans doute à entendre du moins beaucoup de choses fascheuses du Roy son Pere. Assurez la donc, luy dit il, qu'elle peut me laisser mourir, sans que j'en murmure : dites luy, Cylenise, que je ne sens mon malheur, que pour l'amour d'elle : que je ne trouve ma prison rude, que parce que je ne la voy plus : et que pourveû que je ne perde point son amitié, je me consoleray sans peine de la perte d'une Couronne, et mesme de celle de ma vie. Comme ils en estoient là, un Soldat qui avoit discerné la voix d'une Femme, et qui n'estoit pas de ceux qui estoient gagnez, en fut advertir le gouverneur ; qui se louant aussi tost, fit mettre tous ses gens en armes ; ut à la Chambre de Cleandre ; fit ouvrir la porte de ce Pont ; et fit sortir quelques uns de ses Soldats, pour s'éclaircir de ce qu'on luy avoit dit. Tegée s'y voulut opposer, mais il n'estoit pas le plus fort ; et son Pere le fit prendre luy mesme. Cependant Cylenise et sa Compagne oyant ce bruit, et entendant ouvrir la porte, voulurent fuir, et regagner celle du jardin, mais il leur fut impossible : et Cleandre voyant prendre une Fille de la Princesse devant luy, et pour l'amour de luy, sans la pouvoir secourir, disoit et faisoit des choses capables de descouvrir ce qu'il avoit si long temps caché. Comme Cylenise vit venir ces Soldats à elle, et qu'il n'y avoit point de moyen d'échaper, elle fit tourner le ressort de la Lampe, et se faisant connoistre à eux, ils en furent si surpris, qu'ils changerent leur violence en civilité : n'y ayant pas un de ces Soldats qui ne l'eust veuë cent fois aupres de la. Princesse, quand elle alloit se promener à la Citadelle. Cette Fille qui a sans doute beaucoup d'esprit, leur dit que le danger où j'estois pour l'amour de Cleandre, estant la cause de ce qu'elle faisoit, on ne devoit pas trouver estrange qu'elle voulust sauver la vie à un de ses Parents ; en concertant avec celuy qui l'avoit mis en peine, par quelle voye on pourroit faire connoistre son innocence. Ces Soldats l'escouterent paisiblement, et mesme ils ne la contredirent point : toutesfois ils la menerent avec sa compagne au gouverneur de la Citadelle, qu'elle voulut persuader de la rendre à la Princesse, sans faire sçavoir au Roy ce qui s'estoit passé ; mais elle n'en pût venir à bout. Au contraire, comme il estoit fort exact, apres avoir fait mettre ces deux Filles dans une chambre, avec beaucoup de civilité, et donné ordre que l'on gardast soigneusement les Prisonniers, et mesme son Fils ; il envoya advertir le Roy de ce qui s'estoit passé, et envoya aussi vers la Princesse, luy demander pardon, de ce qu'il retenoit deux Filles qui estoient à elle : presupposant, disoit il, qu'elle ne les voudroit plus advoüer, apres la hardie et criminelle action qu'elles avoient faite. Comme vous pouvez aisément vous imaginer les divers sentimens de toutes ces Personnes, je ne m'arresteray pas à vous les dire : car je m'assure que vous comprenez facilement quelle fut la surprise de la Princesse et son affliction ; le desespoir de Cleandre ; celuy du pauvre Tegée, qui craignoit que Cylenise qu'il aimoit, ne le punist de la violence de son Pere, ou ne le soupçonnast de l'avoir trahie ; l'embarras de cette Fille, aussi bien que de sa Compagne, et enfin l'estonnement de Cresus, d'aprendre l'action de Cylenise. Il fut si grand, que pour sçavoir precisément ce que c'estoit, il envoya ordre au gouverneur de la Citadelle, nommé Pactias, de la luy amener à l'heure mesme avec celle qui l'avoit accompagnée ; et en effet la chose fut executée comme il le vouloit. Quand Cylenise fut en sa presence, est il possible, luy dit il, que ma Fille puisse avoir nourri aupres d'elle, une personne capable de faire une action si esloignée de la modestie de son Sexe ? Seigneur, luy dit-elle, les aparences sont quelquesfois bien trompeuses : et cette hardiesse qui vous paroist si criminelle, vous paroistroit peut estre fort loüable, si vous estiez persuadé des veritez que je vay vous dire : Car enfin, Seigneur, je suis Parente de Sosicle. Il est vray, interrompit le Roy, mais c'estoit à Cleandre que vous parliez : je l'advoüe encore, repliqua t'elle, car puis que c'est par luy que Sosicle peut estre justifié, il a bien falu parler à celuy qui peut faire connoistre son innocence. Quoy qu'il en soit, Cylenise, dit-il, croyez vous que ma Fille trouve bon que vous sortiez de chez elle au milieu de la nuit ? et croyez vous que je me laisse persuader que vous ne parliez à Cleandre, que pour les interests de Sosicle ? Parlez Cylenise, parlez : et découvrez moy ingenument qui vous fait agir. Comme les choses en estoient là, Pactias s'aprocha de l'oreille du Roy, et luy dit tout bas, à ce que l'on a sçeu depuis, que le Soldat qui l'avoit adverti qu'il y avoit des gens sur le Pont de la Citadelle, l'avoit assuré avoir entendu le Nom de la Princesse, en la bouche de Cleandre, et en celle de Cylenise : mais qu'il n'osoit pas luy respondre que cela fust vray : et qu'il ne le luy disoit qu'afin qu'il interrogeast mieux cette Fille. Le Roy parut fort troublé de ce que Pactias luy avoit dit : car se souvenant tout d'un coup, de la douleur que la Princesse avoit témoigné avoir de la prison de Cleandre, et des soings qu'elle avoit pris à le vouloir justifier : il creût qu'il y avoit sans doute quelque chose de caché, que Cylenise ne disoit pas. De sorte que changeant sa façon d'agir avec elle, il luy parla avec plus de rudesse qu'il n'avoit fait ; neantmoins quoy qu'il peust dire, et quoy qu'il peust faire, il ne pût jamais l'obliger à dire rien contre la Princesse. Mais la Fille qui estoit avec elle, n'estant ny si adroite, ny si hardie, ny mesme si affectionnée qu'elle : et le Roy s'estant advisé de les faire separer ; il l'obligea par promesses et par menaces, à dire ce qu'elle sçavoit. Elle dit donc ingenûment, que la Princesse sçavoit la chose : mais croyant qu'elle la justifioit fort, elle protestoit qu'assurément ce n'estoit que par la compassion qu'elle avoit de ces prisonniers qu'elle avoit envoyé Cylenise leur parler. Le Roy voulut luy faire dire ce qu'elle avoit entendu, pendant cette conversation de nuit, mais elle ne pût luy obeïr : car elle luy avoüa qu'elle avoit eu tant de frayeur, de se voir seule avec Cylenise au lieu ou elles estoient, et à l'heure qu'il estoit : qu'elle n'avoit oüy leur conversation que fort confusément : advoüant toutesfois que le Nom de la Princesse y avoit esté fort meslé. Il n'en falut pas davantage, pour exciter un grand trouble dans l'ame du Roy, qui ne douta plus du tout qu'il n'y eust une intelligence secrette, entre Cleandre et la Princesse sa Fille. Il revit encore une fois Cylenise : mais il la vit avec tant de colere dans les yeux, et tant de marques de fureur dans ses paroles ; qu'elle eut besoin de toute sa constance, pour n'en estre pas ébranlée. Cependant on les remena à la Citadelle, et le Roy envoya chez la Princesse (car il estoit desja jour) pour luy ordonner de le venir trouver, ce qu'elle fit à l'heure mesme. Il ne la vit pas plustost, qu'il commanda qu'on le laissast seul avec elle : et on ne luy eut pas plustost obeï, que la regardant avec beaucoup de fierté, le n'eusse jamais creû, luy dit-il ; que vous eussiez eu le coeur si bas, que de vouloir lier une affection particuliere, avec un homme inconnu. Avec un homme, dis-je, qui est assurément d'une naissance fort mauvaise ; puis qu'il a la lascheté de faire une imposture pour sauver sa vie, en se disant Fils de Roy. Un homme enfin, qui apres tant de bien-faits qu'il a reçeus de moy, m'a trahy, et a voulu renverser mon estat. La Princesse entendant parler le Roy de cette sorte, creût que Cylenise luy avoit tout advoüé : si bien que ne voulant pas nier une verité fort innocente, et se rendre effectivement criminelle par un mensonge, elle se resolut de ne luy déguiser rien. Seigneur, luy dit elle, je voy bien que je vous parois fort coupable : mais graces aux Dieux j'ay la satisfaction de sçavoir, que je ne la suis pas autant que vous le croyez. Quoy, interrompit il, vous ne l'estes pas infiniment, d'avoir une intelligence secrette avec un criminel d'estat ! Si le moindre de mes Subjets, adjousta t'il, en avoit fait autant que vous, il perdroit la vie infailliblement : jugez donc si vostre crime n'est pas plus grand que ne seroit le sien ; vous qui estes ma Fille ; qui estes interessée en la gloire de mon regne, et au bien de mes Peuples, et qui ne devez enfin avoir autre interest que le mien. Seigneur, luy dit elle, si j'en avois eu d'autre, je me croirois sans doute fort coupable : Mais cela n'estant pas, je vous supplie tres humblement de me donner un quart d'heure d'audience pour me justifier. Le Roy faisant alors un grand effort sur luy mesme, se teût et la laissa parler : Cette sage Princesse commença son discours adroitement, par l'amitié que le Roy avoit euë pour Cleandre dans son enfance : par celle des Princes ses Freres : par l'estime qu'elle en avoit fait : repassant aussi en peu de mots, et avec beaucoup d'art, tous les services qu'il avoit rendus au Roy : Ses Victoires ; ses conquestes, et toutes les Grandes choses qu'il avoit faites : disant pourtant tout cela de façon, qu'il ne sembloit pas qu'elle l'affectast : et paroissant au contraire, qu'elle ne le disoit que parce que sa justification vouloit qu'elle le dist. Cependant Seigneur (luy dit elle, apres avoir rappellé malgré luy dans sa memoire tout ce qu'il devoit à Cleandre) cét homme si illustre en toutes choses ; à qui le Prince Atys devoit la vie ; et à qui je dois la vostre, n'auroit jamais obtenu aucune place particuliere dans mon coeur, sans deux considerations, tres puissantes. L'une, que j'ay sçeu que vous aviez dessein de me commander de l'espouser, au retour de cette campagne : l'autre, que j'ay apris qu'il est d'une naissance égale à la mienne : joint qu'outre ces deux raisons, je sçay de certitude qu'il ne vous a point voulu trahir : et qu'il n'a point de passion plus violente, que celle de pouvoir reconnoistre vos bienfaits. Le Roy surpris et en colere, de voir que la Princesse sa Fille sçavoit le dessein qu'il avoit eu touchant son Mariage : luy dit en l'interrompant, vous deviez du moins attendre que je vous eusse commandé d'espouser Cleandre, à luy donner des marques de vostre affection ; mais puis que vous estes si obeïssante à mes volontez, que vous l'eussiez espousé si je l'eusse voulu, haïssez-le aussi quand je le veux : et regardez la punition que je veux faire de son crime, sans y prendre autre interest que le mien. S'il estoit criminel je le ferois, luy repliqua t'elle, mais estant innocent et Fils d'un Grand Roy, je croy, Seigneur, que c'est vous servir, que de vous empescher d'attirer sur vous la colere des Dieux, en perdant un Prince qui ne vous a point offensé. Car enfin, Timocreon, Thimettes, et Acrate, ne disent point un mensonge, quand ils assurent que Cleandre est Fils du Roy de Phrigie. J'ay veû moy mesme toutes les choses qui justifient sa naissance : et je sçay de plus, qu'il n'alloit pas se jetter dans le Parti de vostre ennemi pour vous combattre. Vous en sçavez trop, luy dit Cresus en l'interrompant : et quand vous n'auriez point fait d'autre crime, que celuy d'estre informée si particulierement, à ce que vous dites, des pensées les plus secrettes d'un homme comme Cleandre, inconnu et criminel ; vous seriez assez coupable pour estre indigne de pardon. Mais Seigneur, luy dit-elle, puis que je ne puis me justifier envers vous, qu'en justifiant Cleandre, et qu'en vous faisant voir sa veritable condition : pourquoy ne voulez vous pas vous en donner à vous mesme la patience ? Quoy, luy dit-il, vous voulez que je croye à vos paroles, parce que vous avez peut estre creû à celles de Cleandre, avec beaucoup de legereté ! Encore ne sçay je, adjousta t'il, si vous n'estes point complice de cette imposture grossiere, qui fait qu'il se dit Fils de Roy, justement lors qu'il est accusé d'un crime qui met sa vie en danger. Enfin où. Font toutes ces marques convainquantes ? Vous dites les avoir veues, mais vous ne les pouvez faire voir : car pour ce Tableau que toute la Cour a veû, et que j'ay veû comme les autres, cela ne conclut rien, non plus que toutes ces autres choses, à la reserve de la Lettre du Roy de Phrigie. Pour celle là, j'advoüe que comme je connois son caractere, elle auroit esté de quelque consideration. mais on s'est contenté de vous la monstrer, à vous qui ne la pouviez connoistre ; et on ne me l'a pas monstrée à moy, parce que l'en aurois descouvert la fausseté. En un mot, Cleandre est un inconnu ; vous ne l'avez deû regarder que comme tel ; vous n'avez pas mesme deû croire que je vous deusse commander de l'espouser, que je ne vous l'eusse dit moy mesme, et je ne sçay encore si par quelque bizarre raison d'estat je vous l'avois commandé, si vous eussiez deû m'obeïr sans repugnance. De plus, quand Cleandre seroit fils de Roy, vous n'auriez pas deû encore avoir une intelligence secrette aveques luy : outre cela, se disant estre Fils de mon ennemy, estoit il juste de ne me le faire pas sçavoir à l'heure mesme ? et ne deviez vous pas presupposer, que cette seule qualité suffisoit pour m'empescher de souffrir jamais qu'il entrast dans mon alliance ? Concluons donc que de quelque façon que je considere ce que vous avez fait ; je vous voy si criminelle, que je ne vous scaurois plus voir. C'est pourquoy retirez vous à vostre Apartement, et attendez y mes ordres : sans vous mesler plus de la justification de Cleandre. Puis que la mienne est inseparablement attachée à celle de ce malheureux Prince, repliqua t'elle, il me semble, Seigneur, que c'est me faire un commandement fort injuste : Allez, luy dit-il, allez ; ne me répondez pas davantage : et sans songer à vostre prétenduë innocence, pensez seulement à prier les Dieux qu'ils vous pardonnent : car pour moy je ne vous sçaurois pardonner. La Princesse Palmis voulut encore luy repliquer quelque chose, mais il l'en empescha : et commanda au Lieutenant de ses Gardes, qui se trouva aupres de luy, de la remener à sa chambre, et de luy respondre de sa personne. Cette Princesse voyant donc qu'il n'y avoit pas moyen de fléchir le Roy son Pere, luy obeït les larmes aux yeux, et s'en retourna chez elle ; sans avoir mesme la consolation d'avoir sa chere Cylenise à se pleindre de ses malheurs. Sa Chambre estant devenuë sa prison, personne n'eut plus la liberté de la voir, non pas mesme le Prince Myrsile, parce qu'il avoit toûjours paru fort affectionné à Cleandre. La Princesse de Clasomene la demanda, mais ce fut inutilement : Abradate s'empressa aussi beaucoup pour luy rendre quelque service, et toutesfois il n'en pût venir à bout : le Prince Mexaris quoy que peut-estre bien aise de tous ces desordres, en parut neantmoins fasché : la Princesse Anaxilée veusve du Prince Atys se souvenant de l'obstacle que la Princesse avoit autrefois aporté à son Mariage, n'en usa pas trop genereusement : mais pour Esope, il agit tousjours également bien : et quoy qu'il sçeust la Cour admirablement, sa Philosophie enjoüée et divertissante, eut pourtant toute la solidité imaginable : car il parla tousjours au Roy avec beaucoup de hardiesse, et pour Palmis, et pour Cleandre. Menecée fut aussi tres genereux : et il parla si hautement, que le Roy s'en fascha, et ne l'employa plus dans ses conseils ; luy deffendant absolument de publier que Cleandre se disoit Fils de Roy. Pour Artesilas, tout Amant qu'il estoit de la Princesse Palmis, il ne s'affligea pas de sa prison avec excès ; parce qu'il espera que cette fâcheuse avanture l'obligeroit peut-estre à se repentir de l'affection qu'elle avoit pour pour Cleandre : et il espera mesme agir avec tant d'adresse, qu'aveques le temps il pourroit faire en sorte qu'elle croiroit luy devoir sa liberté. Cependant Cleandre ayant sçeu le lendemain par quelqu'un de ses Gardes, que la Princesse estoit prisonniere, sentit un redoublement de douleur si grand, que tontes celles qu'il avoit souffertes en toute sa vie, n'estoient rien en comparaison. Aussi voyoit il sa fortune en un pitoyable estat : il sçavoit de certitude qu'il estoit Fils de Roy, sans avoir plus en sa puissance ce qui le pouvoit justifier, et le faire sçavoir aux autres : il paroissoit ingrat et criminel envers Cresus, sans pouvoir luy donner de preuves convainquantes du contraire : il n'ignoroit pas qu'il estoit aimé de la Princesse qu'il armoit, mais il voyoit que selon les apparences, il ne la verroit plus jamais en estat de luy pouvoir donner de nouvelles marques d'affection : et il aprenoit qu'elle estoit prisonniere pour l'amour de luy. Cette derniere consideration estoit si forte dans son esprit, qu'il ne songeoit plus à toutes les autres choses qui le devoient affliger : jusques là, il avoit porté ses fers sans les vouloir rompre, mais dés qu'il sçeut que la Princesse estoit en prison, il ne songea plus qu'à sa liberté, afin de l'aller delivrer. Il prioit ses Gardes d'aller dire au Roy qu'on le fist mourir, pourveu qu'on delivrast la Princesse : et il donna enfin de si grandes marques d'amour, et d'une maniere si touchante : qu'un de ses Gardes en effet s'offrit à faire du moins tout ce qu'il pourroit pour sa consolation, s'il ne faisoit rien pour sa liberté. Cleandre acceptant son offre, le conjura d'aller au Palais, et de s'informer bien exactement quel ordre il y avoit à garder la Princesse ; afin de pouvoir apres juger, s'il y auroit impossibilité de luy faire tenir un Billet. Cét homme officieux fit ce que Cleandre luy dit, et fut effectivement au Palais : mais comme il n'estoit pas aussi adroit que bien intentionné, quelques uns de ces gens qui s'empressent ordinairement tant aupres des Rois, lors qu'il s'agit de rendre de mauvais offices, sçachant que ce Soldat estoit des Gardes de Cleandre, en advertit Cresus, qui le fit prendre aussi tost. Et comme il ne dit pas une bonne raison de ce qu'il estoit allé faire au Palais : et que quelques uns de ceux à qui il avoit parlé, dirent qu'il leur avoit demandé quel ordre on observoit à garder la Princesse : on le mit en prison, et le Roy creüt que l'on vouloit songer à la delivrer. Si bien que pour la mettre en un lieu qu'il croyoit inviolable, et pour l'esloigner de Cleandre, qu'il ne pouvoit se resoudre de faire mourir, quelque irrité qu'il fust contre luy : il fit conduire le lendemain cette Princesse à Ephese, dans le Temple de Diane : ordonnant à celle qui commande les cent Vierges voilées qui y font, de ne la laisser parler à qui que ce fust : faisant delivrer la Compagne de Cylenise, et faisant mettre aussi en liberté le Fils de Pactias, à cause de la fidelité de son Pere. Cette sage Princesse demanda à prendre congé du Roy, mais il luy refusa cette grace : en suitte elle pria que du moins on luy rendist Cylenise, et qu'on luy donnast mesme prison qu'à elle ; ce qu'on luy refusa encore : de sorte que le jour suivant, sans que personne eust la liberté de la voir, elle partit de Sardis, escortée par cinq cens chevaux, pour s'en aller à Ephese, qui n'en est qu'à trois journées seulement. Mais, Madame, comme pour y aller, il faloit de necessité passer par derriere les jardins du Palais, et devant la Citadelle ; justement vis à vis de la fenestre par où Cleandre avoit parlé à Cylenise : il arriva que ce malheureux Prince se promenant dans sa. Chambre, et s'entretenant tousjours de ses infortunes, vit passer cette Princesse, et la reconnut : et qu'elle aussi levant les yeux pour regarder cette mesme fenestre en passant, y vit Cleandre. De vous dire, Madame, ce que ces deux illustres Personnes sentirent en cét instant ; et de vous exagerer tout ce que cette veuë eut de douloureux et pour l'un et pour l'autre, il ne seroit pas aisé. Cleandre eust bien voulu pouvoir rompre ses Grilles ; la Princesse eust du moins souhaité pouvoir faire aller son Chariot un peu plus lentement : mais enfin marchant tousjours, ils se virent assez pour redoubler toutes leurs douleurs ; et ils ne se virent pas autant qu'il faloit, pour en pouvoir tirer quelque consolation. La Princesse luy fit toutesfois un signe de teste et de main, qui luy fit comprendre qu'elle le pleignoit dans ses infortunes : et il luy fit connoistre aussi par une action tumultueuse et violente, quoy que pleine de respect, quel estoit le trouble de son ame. Cependant le Chariot marchant tousjours, ils ne se virent bientost plus : mais la Princesse regarda pourtant encore long temps le lieu de la prison de Cleandre, à ce que m'a dit un de ceux qui l'accompagnerent. Depuis cela, Madame, la Cour de Lydie fut aussi melancolique qu'elle avoit esté agreable et divertissante : le Mariage d'Abradate et de la Princesse de Clasomene ne laissa pas toutesfois de se faire : cependant Artesilas ne vint pas à bout de tous ses desseins : car il ne pût obliger Cresus à faire mourir Cleandre, ny à rapeller la Princesse Palmis. Joint que Cresus, qui sçavoit que le Roy de Phrigie estoit entre dans les Estats, fut contraint d'aller en personne à l'Armée ; et ce fut une des raisons qui l'obligerent d'envoyer la Princesse sa fille à Ephese : ne voulant pas qu'elle demeurast au mesme lieu où Cleandre estoit prisonnier. Les affaires generales changerent pourtant de face ; car, comme vous le sçavez, le Roy d'Affine qui avoit en levé la Princesse Mandane, envoya solliciter ces deux Rois qui estoient ses Alliez, d'entrer dans son Parti : ce qu'ils firent l'un et l'autre par Politique, faisant une Tresve entre eux, pendant qu'ils iroient secourir le Roy d'Assirie, et s'opposer à la puissance des Medes qu'ils redoutoient, ou plustost à la valeur de l'illustre Cyrus sous le nom d'Artamene ; si redoutable par toute l'Asie. Le Roy de Phrigie demanda toutesfois malgré la Tresve, que ses Troupes ne fussent pas meslées aux Troupes Lydiennes : Enfin, Madame, vous sçavez trop bien tout ce qui s'est passé en Asie depuis ce temps là, pour vous en entretenir : joint que Cleandre n'y ayant aucune part, puis qu'il a tousjours esté en prison, je n'ay rien à vous en dire. Car apres la premiere deffaite du Roy d'Assirie, Cresus ayant eu quelque mescontentement de luy, se retira, et retourna à Sardis, sans changer rien ny à nostre prison, ny à celle de la Princesse. Cependant Artesilas n'estoit pas non plus trop heureux ; puis que ne pouvant faire absolument perir son Rival, ny voir sa Maistresse, on peut dire qu'il s'estoit puny luy mesme d'une partie de ses crimes. Pour Cleandre, comme il est soit aimable, il se fit aimer de ses Gardes : et jusques au point qu'ils luy laissoient la liberté d'escrire et de recevoir des Lettres, malgré les deffences de Pactias : de sorte qu'il escrivit à Esope, afin qu'il luy donnast moyen de pouvoir donner de ses nouvelles à la Princesse, ce qu'Esope luy accorda sans que j'aye pû descouvrir encore par quelle voye il le pût faire. Cependant Cleandre, Thimettes, Timocreon, Acrate, et moy, vivions dans une melancolie estrange ; et nous vescusmes tousjours ainsi, jusques à ce que Cresus estant en inquietude d'aprendre les prodigieuses victoires de l'illustre Cyrus, envoya par tous les celebres Oracles qui sont au monde, sans que j'aye pourtant sçeu ce qu'il leur a fait demander : car on. n'en estoit pas encore revenu, quand je suis party de Sardis. Mais pendant le voyage de tous ces ambassadeurs, qu'il a envoyez consulter les Dieux, il ne laissa pas de faire de grandes levées : il envoya diverses Personnes chez divers Princes : et il estoit enfin si occupé de quelque grand dessein qu'il avoit et qu'il a encore assurément dans l'esprit, qu'il songeoit beaucoup moins à Cleandre. Or Madame, pour accourcir mon recit, il faut que je me haste de vous dire, que Cresus estant allé faire la reveuë de ses Troupes, Tegée Fils de Pactias et Amant de Cylenise, trama avec Menecée, et trouva les voyes de nous delivrer : l'amour l'emportant dans son coeur, sur toute autre consideration. Il eust peut-estre bien voulu ne delivrer que Cylenise : mais Menecée dont il avoit besoin, ne voulant l'assister que pour delivrer Cleandre, Thimettes, Timocreon, Acrate, et moy, il falut qu'il s'y resolust. De sorte qu'une nuit, que je ne songeois pas seulement à la liberté, Tegée qui avoit suborné la plus grande partie des Gardes de Cleandre, et de la garnison de Pactias, entra dans la Citadelle (car il n'y avoit plus logé depuis l'avanture de Cylenise) et allant à la Chambre de Cleandre il luy dit qu'il estoit libre : et en suitte passant à celles où nous estions tous, nous nous trouvasmes en liberté, quand nous n'y pensions point du tout, et mesme le Garde qui avoit voulu servir Cleandre Ce qui facilita la chose, fut que Pactias estoit allé pour deux jours seulement hors de Sardis, et qu'Artesilas estoit avecques le Roy : de plus, Menecée qui avoit conduit l'entreprise, avoit cinquante chevaux tous prests pour nous faire escorte : si bien que sans combat et sans grand tumulte, nous sortismes de la Citadelle par cette mesme Porte par ou la pauvre Cylenise y estoit entrée. J'oubliois toutesfois de vous dire, que Tegée ne fut à la Chambre de Cleandre pour le delivrer, qu'apres avoir esté à celle de Cylenise : pour laquelle il y eut un Chariot tout prest au sortir de la Citadelle. Cependant comme Menecée a beaucoup d'Amis dans Ephese ; que de plus c'est un lieu, où il est plus facile de se cacher qu'en tout autre, à cause de ce grand abord d'Etrangers, que le fameux Temple de Diane y attire : et qu'outre cela, il est aussi plus aisé d'y fuir quand on le veut, parce que la Mer y donne : il fut resolu que ce seroit là qu'on se retireroit, et d'autant plus que Cleandre ne vouloit point aller ailleurs, à cause de la Princesse Palmis, et que personne ne le voulut abandonner. Joint aussi que le gouverneur d'Ephese estoit Amy si particulier de Menecée, que quand il l'auroit reconnu, il ne craignoit pas qu'il l'eust voulu perdre, ny ses Amis non plus que luy. Enfin, Madame, quand nous fusmes à une journée de Sardis, nous nous déguisasmes tous le mieux que nous peusmes : et Cylenise avec une Fille qu'on luy avoit donnée pour la servir, et qui ne la quitta point, firent aussi la mesme chose : de sorte que nous arrivasmes à Ephese comme des Estrangers, qui alloient visiter le Temple de Diane. Menecée fit mesme entrer par diverses Portes tous ces Cavaliers qui nous avoient escortez : resolu d'avoir tousjours de quoy se deffendre, en cas qu'il en fust besoin. La premiere chose que fit Cleandre, fut de passer devant le Temple de Diane : voulant du moins voir le lieu où demeuroit sa Princesse, puis qu'il ne la pouvoit pas voir elle mesme. Cependant, Madame, il arriva une chose assez extraordinaire pour la consolation de ces illustres Amants : qui fut que celle qui commande les Vierges voilées, et qui se nomme Agesistrate, se trouva estre Soeur d'une Dame d'Ephese, dont Menecée dans sa jeunesse avoit esté fort amoureux : et qu'il auroit espousée, si ses parents ne s'y fussent pas opposez. Si bien que cette Dame luy ayant cette obligation, il estoit tousjours demeuré une grande amitié entre eux, quoy qu'il y eust long-temps qu'ils ne se fussent veus : Menecée luy ayant mesme rendu des services considerables aupres de Cresus, en la personne du Mary qu'elle avoit espousé, et qui estoit mort depuis ce temps là. Enfin, Menecée se confiant à elle, luy representant l'injustice de Cresus : de ne vouloir pas souffrir que Cleandre se justifiast, et que la Princesse sa Fille fist voir son innocence : il fit si bien, qu'elle obtint de sa Soeur que Cylenise entreroit dans l'enclos du Temple, et seroit mise aupres de la Princesse : n'osant pas encore luy demander la permission de la faire parler à Cleandre, de peur d'estre refusé, et de luy nuire au lieu de le servir. Il vous est aisé de vous imaginer, quelle joye fut celle de la Princesse Palmis, de revoir sa chere Cylenise : et d'aprendre par elle que Cleandre estoit hors de prison, et qu'il estoit mesme à Ephese. Ce n'est pas qu'elle n'eust beaucoup d'inquietude, par la crainte qu'elle avoit qu'il ne fust reconnu, et qu'il ne fust repris : mais enfin Cylenise luy ayant dit qu'il sortoit peu, si ce n'estoit vers le soir, ou le matin pour aller au Temple, et que de plus il estoit fort bien desguisé ; elle se consola, et se r'assura mesme un peu. Il est vray que la liberté de Cleandre, resserra la prison de la Princesse (s'il est permis de nommer ainsi un lieu si sacré que celuy là) car dés que Cresus sçeut que Cleandre estoit delivré ; il vint de nouveaux ordres à Agesistrate, de prendre encore garde de plus prés à la Princesse Palmis : Mais comme l'Amie de Menecée estoit pour nous, le redoublement des Gardes ne servit de rien. Il arriva mesme un cas fortuit fort estrange : qui fut que Cleandre retrouva dans la maison où il estoit logé, tout ce qui pouvoit servir : à sa reconnoissance, et voicy comme la chose estoit arrivée. Nous sçeusmes donc, que ce domestique de mon Pere qui estoit chargé de toutes ces choses, et de beaucoup d'autres encore ; voyant son Maistre prisonnier, s'estoit resolu de dérober tout ce qu'il avoit à luy, et qu'il s'estoit allé embarquer à Ephese. Que connoissant un serviteur de cette maison, il luy avoit laissé beaucoup de choses à garder : et entre les autres, tout ce qui pouvoit servir à la reconnoissance de Cleandre : luy declarant que s'il mouroit, il luy donnoit tout ce qu'il luy laissoit entre les mains : et luy disant qu'il n'oseroit revenir que son Maistre ne fust hors de peine : Mais en effet il est à croire qu'il pensoit que Cresus feroit mourir mon Pere : et qu'apres il pourroit revenir à Ephese, et y joüir en repos de son larcin. Cependant comme il s'embarqua dans un vaisseau de la Ville, et qu'il n'alla qu'à l'Isle de Chio, son Amy avoit souvent de ses nouvelles : mais il aprit enfin qu'il estoit mort, lors que Cleandre estoit logé chez son Maistre ; qui estoit Amy particulier lier de Menecée : de sorte que voulant voir ce qu'on luy avoit donné, il visita toutes les choses que ce Domestique de mon Pere luy avoit laissées : et y trouva toutes celles dont je vous ay desja parlé. Si bien que ne pouvant cacher sa richesse, dans la joye qu'il avoit de la posseder, il fit voir ce petit Tableau à la Femme de son Maistre : qui trouvant quelque legere ressemblance de cét Amour que vous sçavez qui y est representé avec Cleandre, le luy fit voir, comme un cas fortuit tort extraordinaire. Si bien, Madame, que par là nous recouvrasmes tout ce qui avoit esté perdu ; en recompensant celuy à qui on l'avoit donné. Je vous laisse à juger de la joye de Cleandre, de voir qu'il retrouvoit une Couronne, lors qu'il n'avoit plus d'esperance de la posseder. Il fit donc sçavoir à la Princesse Palmis, cette prodigieuse rencontre : mais quoy que Menecée peust faire, il luy fut impossible d'obtenir pour Cleandre la permission de voir la Princesse : et tout ce que nous peusmes fut que par l'adresse de Cylenise, il eut la liberté de luy écrire, et qu'elle eut la bonté de luy répondre. Cependant nous ne sçavions pas trop bien que faire ; parce que Cleandre ne pouvoit se refondre de s'en aller se faire reconnoistre au Roy son Pere, et laisser la Princesse Palmis à Ephese. Il n'osoit aussi songer à l'enlever de là, quand mesme elle y auroit consenty ; ne sçachant pas s'il trouveroit un Azile assuré pour elle, et s'il seroit reconnu pour ce qu'il estoit. Il n'osoit non plus songer à faire sçavoir à Cresus qu'il avoit retrouvé tout ce qui pouvoit servir à la reconnoissance ; ayant sçeu par une Lettre de la Princesse, que la qualité de Fils du Roy de Phrigie ne luy seroit pas avantageuse dans l'esprit du Roy son Pere. Estant donc fort incertain de ce qu'il feroit, il sçeut deux choses en un mesme jour, qui luy firent prendre la resolution que je vous diray. La premiere fut que je luy dis que j'avois veu aborder un vaisseau Cilicien, dans lequel estoit le Roy de Pont, et la Princesse Mandane : et l'autre fut, qu'il estoit venu un ordre absolu de Cresus, de faire prendre l'habit des Vierges voilées à la Princesse sa Fille : et de la disposer à faire les derniers voeux quand il en seroit temps. Je vous laisse à juger combien cette rigueur de Cresus toucha Cleandre, et combien la Princesse Palmis en fut affligée : car outre qu'elle n'avoit point cette intention, Cleandre ne luy estoit pas assez indifferent, pour pouvoir obeïr au Roy son Pere sans beaucoup de peine. Agesistrate protesta mesme à la Princesse, qu'elle ne la recevroit pas quand elle le voudroit, parce que cette volonté seroit forcée : cela estant absolument opposé à leurs coustumes. Les choses estant en ces termes, la Princesse Mandane se déroba de ceux qui l'observoient, et se jetta dans le Temple de Diane, comme à un Azile : et en effet le Roy de Pont ne put l'en retirer, parce que le Peuple voulut se souslever contre luy, lors qu'il voulut l'entreprendre. Mais, Madame, elle n'y fut pas plustost, que Cleandre creut avoir trouvé un moyen infaillible d'obtenir un Azile inviolable pour sa Princesse, s'il pouvoit enlever Mandane, en enlevant la Princesse Palmis, afin de l'oster au Roy de Pont, et de la rendre à Ciaxare : ou en son absence, à l'illustre Cyrus. Car, disoit-il, si ce dessein reüssit, quand mesme le Roy mon Pere, qui est auprés de luy, ne me voudroit pas reconnoistre : le service que j'auray rendu à une Princesse si considerable et à un si Grand Prince, meritera du moins que j'obtienne de Cyrus qu'il protege la Princesse Palmis. Et il est mesme à croire, adjoûtoit-il, que le Ciel favorisera un dessein qui n'a rien que de juste ; puis que pour delivrer une Princesse innocente, j'en arracheray une autre des mains de son ravisseur, pour la redonner au Roy son Pere. Enfin cette pensée sembla si raisonnable, pourveu qu'on la peust executer, qu'elle ne fut point contestée, luy par Thimettes, ny par Menecée, ny par Tegée, ny par mon Pere, ny par moy. Nous cherchasmes donc promptement les voyes de faire ce que Cleandre avoit imaginé : nous avions bien quelques gens à nous, mais nous n'en avions pas assez pour avoir recours à la force ouverte. Il falut donc agir avec adresse : et Menecée employa si utilement le pouvoir qu'il avoit sur l'esprit de son ancienne Maistresse, qu'elle le fit parler à sa Soeur ; qui est une personne de beaucoup de vertu et de beaucoup d'esprit, et de qui l'ame est grande et hardie. Il la vit donc, et luy representa de telle sorte l'injustice de Cresus, et celle du Roy de Pont ; qui la forca d'avoüer que quiconque pourroit mettre en lieu seur la Princesse Mandane, et la Princesse Palmis, feroit une action agreable aux Dieux. Elle ne luy eut pas plustost dit cela, que la prenant par ses propres paroles, il luy dit que c'estoit donc à elle à faire une action si genereuse : il ne put toutesfois l'obliger de remettre ces deux princesses entre ses mains : Mais elle luy aprit qu'il y avoit une regle parmy elles, qui portoit qu'il n'estoit pas permis de refuser de laisser sortir une fois celles qui devoient prendre l'habit des Vierges voilées ; afin qu'il parust qu'elles le venoient demander sans contrainte. Que de cette sorte, si la Princesse Palmis vouloit, elle pouvoit demander cette grace : et faire sortir en mesme temps qu'elle la Princesse Mandane. Qu'elle donneroit ordre que la chose se fist un jour que le Roy de Pont ne le sçauroit point, et par une porte où l'on ne faisoit pas une garde fort exacte, parce que l'on ne l'ouvroit jamais : et qu'alors, si elles y consentoient, elles pourroient se confier à Cleandre. Apres cela, ayant obtenu la permission de parler à Cylenise, et Cylenise ayant ménagé l'esprit de la Princesse Palmis, et celuy de la Princesse Mandane, qui ont fait une grande amitié ensemble en peu de jours ; il a esté resolu que la Princesse Palmis feindra de vouloir obeïr au Roy son Pere : et qu'un jour, suivant la coustume, elle demandera à sortir, et sortira en effet, accompagnée de la Princesse Mandane, avec leurs femmes : et qu'à trois pas du Temple, il y aura un Chariot pour mettre ces princesses. Que Cleandre, Menecée, Timocreon, Tegée, et leurs gens, les escorteront jusques au bord de la Mer qui est fort proche : où une Barque les attendra pour les mener en Phrigie, et de là ils viendront par terre icy. De sorte que quand je suis party, la Barque estoit desja retenuë : et toutes choses estoient si bien disposées pour executer cette entreprise ; que selon les aparences, elle ne peut avoir manqué. Ce qui la facilite encore, est que le Roy de Pont s'est un peu blessé à une jambe, un cheval s'estant abatu sous luy, en allant de la vieille Ville à la Ville neusve, où est le Temple de Diane : et qu'ainsi quand la chose feroit quelque bruit, il n'y pourroit pas aller : car enfin il garde le lit avec assez de douleur, et sans qu'il puisse marcher. La Princesse Palmis a pourtant voulu que Cleandre luy promist par une Lettre, qu'il la laissera tousjours aupres de la Princesse Mandane, jusques à ce qu'il ait fait sa paix avec Cresus, et qu'il le soit fait reconnoistre par le Roy de Phrigie. Cependant pour agir plus seurement, Menecée fit resoudre Cleandre à envoyer Thimettes, Acrate, et moy, vers le Roy son Pere, avec toutes les choses qui pouvoient servir à la reconnoissance du Prince son Fils, afin de luy preparer l'esprit à le mieux recevoir : et afin aussi d'advertir t'illustre Cyrus de l'office que le genereux Cleandre luy veut rendre, pour meriter sa protection. J'oubliois de vous dire, que pendant que nous avons esté à Ephese, Thimettes a sçeu fortuitement que ses Amis avoient fait sa paix avec le Roy son Maistre : de sorte que s'estant presenté à luy sans rien craindre, ce Prince ne l'a pas plustost veû, qu'il luy a donné beaucoup de marques de tendresse. Mais quand apres cela il luy a eu apris tout ce que je viens de vous dire : qu'il luy a eu monstré ce petit Tableau, ces Tablettes, et toutes les autres choses dont il estoit chargé : que ce Prince a eu leû sa Lettre et le Billet de sa chere Elsimene ; dont il a reconnu d'abord l'escriture ; il en a eu tant de joye et tant de douleur tout ensemble ; qu'il n'a jamais pensé pouvoir se determiner à laquelle des deux il devoit abandonner son ame. Comme j'ay esté celuy qui ay eu l'honneur de luy raconter toute cette histoire, qu'il a escoutée avec une attention extréme, j'ay aussi esté le tesmoing de cette agreable irresolution. Mais enfin le plaisir d'avoir un Fils, et un Fils si illustre, l'ayant un peu consolé de la perte de sa chere Elsimene : il a voulu voir Acrate, qui par son repentir a obtenu son pardon facilement. Ce Prince a aussi voulu confronter ce Tableau avec celuy qu'il garde tousjours, et qui fut fait en mesme temps que l'autre ; et ne pouvant se laisser de regarder le Billet d'Elsimene, dont il reconnoissoit si bien l'escriture, que comme je l'ay dit, il ne pouvoit pas douter que ce n'en fust ; il a donné cent marques de gratitude et de reconnoissance, et à Thimettes, et à moy : et tout impatient d'apprendre cette agreable nouvelle à l'illustre Cyrus, il l'est allé trouver à l'heure mesme, et m'a commandé de le suivre : laissant Thimettes et Acrate dans la liberté de se reposer, car nous sommes venus avec une diligence extréme. Ainsi, Madame, j'espere que dans d'eux ou trois jours on aura nouvelle assurée que cette entreprise importante aura heureusement reüssi.

Générosité de Cyrus


Sosicle ayant finy son recit, la Princesse Araminte le remercia de la peine qu'il avoit euë de parler si long temps : et le loüa fort d'avoir sçeu démesler si nettement une histoire, dont les evenemens estoient si extraordinaires et si embrouillez. Cyrus de son costé luy dit cent choses tres obligeantes : apres quoy Sosicle s'estant retiré : Seigneur, dit la Princesse Araminte à Cyrus, n'aurez vous pas la generosité de me promettre, que quand les Dieux vous auront rendu la Princesse Mandane, vous ne regarderez plus le Roy mon frere comme vostre Rival ? je vous promets bien plus que cela, luy repliqua t'il, puis que je vous promets de le servir malgré luy, comme son Amy que je veux estre ; et. De luy redonner la Couronne de Pont : car pour celle de Bithinie, luy dit il, en sous-riant, il la faut laisser entre les mains d'Arsamone : afin que le Prince Spitridate vous la puisse donner un jour. Comme ils en estoient-là, le Roy de Phrigie arriva : à qui la Princesse Araminte tesmoigna la joye qu'elle avoit d'avoir apris qu'il avoit un Fils si illustre : et repassant alors les plus considerables evenemens de sa vie ; ils ne pouvoient assez admirer la merveilleuse conduite des Dieux en toutes choses. Pour moy, disoit le Roy de Phrigie, toutes les fois que je me souviens de la sorte repugnance que j'avois à la guerre que je faisois contre Cresus, je ne puis pas douter que les Dieux ne m'advertissent que je ne la devois pas faire : cependant, adjoustoit-il, si je puis avoir la joye de voir que mon Fils rende la Princesse Mandane à l'illustre Cyrus, je ne demande plus rien aux Dieux. Ce bonheur est trop grand, interrompit ce Prince en souspirant, et quoy que je face, je ne le puis presque esperer. Vous le devez pourtant, repliqua la Princesse Araminte, puis que de la façon dont Sosicle a raconté la chose, elle paroist indubitable. Quand je fus à Sinope, reprit Cyrus, qui m'eust dit que je ne delivrerois pas Mandane, je ne l'eusse pas creu : et quand nous prismes Babilone, je n'aurois pas non plus pensé qu'elle en eust pu sortir. Enfin apres s'estre encore entretenus quelque temps de cette sorte, comme il estoit desja tard, Cyrus prit congé de la Princesse Araminte : et s'en retourna au Camp, suivi du Roy de Phrigie, l'esprit partagé de crainte et d'esperance, et absolument occupé par sa chere Princesse : ordonnant toutesfois auparavant à Araspe, de faire sçavoir à la Reine de la Susiane, qu'il estoit bien marri de son mal : et luy commandant tout de nouveau d'en avoir tout le soing imaginable.

Livre second

Echec de la libération de Mandane


Jamais l'esperance n'a donné de plus doux moments aux malheureux qu'elle a flatez, et jamais la crainte n'a aussi donné de plus cruelles inquietudes à ceux qu'on luy a veu tourmenter, que ces deux sentimens contraires en donnerent, et à Cyrus, et au Roy d'Assirie. Mandane delivrée, ou bien Mandane captive, occupoit tousjours leur esprit : et selon que cette image se presentoit à eux, ils avoient de la douleur ou de la joye ; quoy qu'ils eussent pourtant tousjours l'un et l'autre quelque déplaisir parmy leur satisfaction, de penser que si Mandane estoit en liberté, elle n'y estoit pas par leur assistance. Neantmoins comme elle devoit recevoir cét office par un Prince qui n'estoit point leur Rival, ce sentiment ne diminuoit pas beaucoup leur plaisir, dans les moments où ils en avoient : et il y avoit des instants, où ne doutant point du tout qu'ils ne vissent bien-tost leur Princesse ; ils songeoient desja chacun en particulier, comment ils se pourroient vaincre l'un l'autre, au combat qu'ils devoient faire. Trois jours se passerent de cette sorte, pendant lesquels Cyrus parla encore plusieurs fois à Sosicle, parce qu'il avoit veu sa Princesse à Ephese : et pendant lesquels aussi, le Roy de Phrigie entretint encore Thimettes et Acrate, avec beaucoup de satisfaction : par l'esperance qu'ils luy donnoient, qu'il reverroit sur le visage de Cleandre une ressemblance si parfaite de sa chere Elsimene, qu'il ne pourroit douter qu'il ne fust son Fils. La Princesse Araminte avoit aussi de la joye et de l'esperance, croyant que si une fois le Roy son Frere n'avoit plus la Princesse Mandane en son pouvoir ; il se resoudroit à estre Amy d'un Prince qui luy offroit de le remettre sur le Throsne ; et qu'ainsi elle pourroit un jour se voir en un estat plus heureux que celuy où elle estoit, pourveu que Spitridate revinst. La Reine de la Susiane, quoy que captive et un peu malade, avoit toutesfois la consolation d'estre servie avec le mesme respect que si elle eust esté à Suse : car Araspe executoit les ordres de Cyrus avec beaucoup de joye et d'exactitude : et mesme avec tant d'assiduité auprès de cette belle et sage Reine, que Cyrus qui l'aimoit se pleignit obligeamment de ce qu'il ne le voyoit presque plus. Enfin apres avoir passé trois jours de cette façon, comme je l'ay desja dit, Timocreon arriva : et fut trouver Sosicle son Fils, pour apprendre de luy comment le Roy de Phrigie avoit receu les choses que Thimettes, Acrate, et luy, avoient racontées à ce Prince. Ayant donc apris la verité de ce qu'il vouloit sçavoir, il fut à la Tente du Roy de Phrigie, dans la quelle Cyrus entra un moment apres que Thimettes qui avoit joint Timocreon le luy eut presenté, de sorte que ce Prince qui n'avoit point de secret pour luy, principalement en une occasion où il avoit autant d'interest qu'il y en pouvoit avoir, ne le vit pas plustost, que luy adressant la parole. Seigneur, luy dit-il, voila ce mesme Timocreon qui m'a conservé mon Fils : et qui vient vous aporter des nouvelles de la chose que vous avez tant d'envie de sçavoir : Mais je ne sçay point encore si elles sont bonnes ou mauvaises, parce qu'il ne fait que d'arriver. Elles sont du moins mauvaises pour moy infailliblement, reprit Cyrus, et je ne suis pas assez heureux, pour aprendre aujourd'huy la liberté de la Princesse Mandane. Il est vray, Seigneur, qu'elle n'est pas libre, repartit Timocreon, mais il n'a pas tenu à l'illustre Cleandre qu'elle ne le soit ; puis qu'il a fait des choses tres difficiles pour cela : et sans un malheur que l'on ne pouvoit prévoir, la Princesse Mandane et la Princesse Palmis seroient sans doute en liberté. Racontez-nous du moins, reprit l'affligé Cyrus, de quels moyens la Fortune s'est servie pour m'empescher d'estre heureux. Seigneur, répondit Timocreon, comme j'ay apris pat Thimettes que vous sçavez toutes choses jusques à son départ d'Ephese, je ne vous rediray point ce que l'on vous a desja dit ; mais je vous assureray que jamais entreprise n'a esté mieux conduite que celle-là. Car dés qu'Agesistrate eut adverty Menecée du jour que la Princesse Palmis devoit sortir, qui devoit estre suivie de la Princesse Mandane ; de deux Filles qui la servent ; et d'une qui est à la Princesse de Lydie : Menecée fit tenir la Barque preste dont il s'estoit assuré : les cinquante hommes que nous avions dans la Ville, se tenant en embuscade sur toutes les advenuës par où l'on eust pû venir à la porte du Temple, par laquelle les princesses devoient sortir. Outre cela, plus de trente Amis de Menecée, se joignirent encore avec Cleandre, qui se mit à la teste de douze ou quinze seulement : car on s'estoit ainsi partagé par petites Troupes, afin que cela ne fist rien soupçonner à ceux qui passoient. Il se plaça mesme le plus prés qu'il pût de la porte du Temple, y ayant un Chariot à six pas de là, pour conduire les princesses jusques à la Mer, qui en est assez proche, et où la Barque les attendoit. Comme il n'y avoit que des Sentinelles en ce lieu là ; parce que c'est une porte par où l'on ne sort que rarement, cela ne pouvoit faire aucun obstacle à cette entreprise : et sans mesme les tuër, il estoit aisé de s'assurer d'eux, sans que le Corps de garde le plus proche s'en aperçeust. Enfin, Seigneur, toutes choses estant disposées pour executer nostre dessein ; la Barque, comme je l'ay desja dit, estant preste ; le Chariot estant venu ; et tous nos gens estant placez, sur toutes les avenuës du Temple : Cleandre ne faisoit plus qu'attendre que la porte s'ouvrist. Et la chose alla jusques au point, qu'en effet elle s'ouvrit : et je vy la Princesse Palmis qui vouloit faire passer devant elle une Personne d'une beauté admirable, que je crois estre la Princesse Mandane, et que je ne fis qu'entre-voir. Car comme ces Princesses alloient sortir ; que nous avancions déja pour les recevoir ; et que le Chariot recula un pas afin qu'elles marchassent moins pour y entrer ; il sortit d'une maison qui est seule en cét endroit-là, plus de deux cens hommes armez, à la teste desquels estoit le Prince Artesilas. Je vous laisse donc à penser, quelle surprise fut celle de Cleandre, qui n'avoit songé qu'à se précautionner contre les efforts que pourroient faire les gens du Roy de Pont : lors qu'il se vit en teste le Prince Artesilas, qu'il croyoit estre auprès de Cresus. Mais si la surprise de Cleandre fut grande, celle d'Artesilas ne fut pas petite ; de voir Cleandre l'épée à la main, qui se mit dés qu'il l'aperçeut entre luy et la porte du Temple. Cependant aussi-tost que la Princesse Palmis vit Artesilas, elle recula, et fit r'entrer la Princesse Mandane comme elle : la porte de ce Temple fut à l'instant refermée : de sorte que Cleandre ne pouvant plus delivrer sa Princesse, et Artesilas ne la pouvant plus enlever, comme il en avoit eu le dessein : ces deux Rivaux furent l'un contre l'autre avec une fureur aussi grande, que la passion qui les faisoit agir estoit violente. Ils se dirent quelque chose l'un à l'autre, mais à mon advis ils ne s'entendirent gueres : cependant tous nos gens dispersez par diverses Troupes, se rassemblant autour de Cleandre, nous nous trouvasmes en estat non seulement de resister à Artesilas, mais mesme de le vaincre : et en effet Cleandre combatit avec tant de courage, qu'il tua son Rival de sa propre main, et plusieurs autres encore. De sorte qu'apres la mort de ce Prince, ce qui restoit des siens se dispersa, et disparut en un moment : si bien que si à l'heure mesme on eust r'ouvert la porte du Temple, nous pouvions encore delivrer les princesses. Mais nous eusmes beau fraper à cette porte, car à mon advis la frayeur estoit si grande parmy ces Filles, qu'elles n'oserent ouvrir : joint qu'en mesme temps tous les gens du Roy de Pont, et tous ceux du gouverneur d'Ephese vinrent à nous : et nous nous trouvasmes si accablez par la multitude, que c'est un miracle de voir que nous en soyons échapez. Car Cleandre ne pouvant se resoudre de se sauver dans la Barque qui nous attendoit, vouloit tousjours estre auprés de la porte de ce Temple : mais enfin voyant qu'il estoit absolument impossible de resister à tous ceux que nous avions alors sur les bras : et sentant aussi qu'il estoit blessé à la main droite, il se resolut de se retirer en combatant comme nous fismes, jusques dans nostre Barque, où nous entrasmes, malgré ceux qui nous poursuivoient : et nous nous éloignasmes du bord en diligence. Ils nous tirerent encore plusieurs Traits, et nous lancerent plusieurs Javelines : cependant quand nous fusmes assez loing pour ne craindre plus leurs fléches, nous regardasmes si la blessure de Cleandre estoit considerable : et nous vismes qu'elle estoit plus incommode que dangereuse. En suitte nous voulusmes voir si nous avions tous nos gens : et à la reserve de dix ou douze des Soldats que nous avions amenez à Ephese, et de ceux qui estans d'Ephese mesme ne voulurent pas s'embarquer avecque nous ; nous trouvasmes que nous n'avions perdu personne. Mais en faisant cette recherche, je trouvay parmy nous un Escuyer d'Artesilas, qui dans ce tumulte avoit encore mieux aimé entrer dans nostre Barque, que de se laisser tuer, ou de tomber vivant entre les mains du gouverneur d'Ephese. A peine eut il veu que je le reconnoissois, et que je le monstrois à Cleandre, que se jettant à ses pieds ; Seigneur, luy dit-il, je vous demande pardon d'avoit eu la hardiesse de chercher un Azile auprés de vous. Mon Amy, luy dit Cleandre, la haine que j'avois pour ton Maistre est morte avecque luy, et ne s'estendra pas jusques à toy. Mais, luy dit-il, apprens nous du moins par quelle rencontre prodigieuse, nous nous sommes trouvez aujourd'huy. Seigneur, reprit cét Escuyer, personne ne vous peut mieux dire que moy, quel estoit le dessein du Prince que je servois : car je n'ay que trop eu de connoissance de ses secrets, depuis la fuitte du Prince Antaleon. Et alors comme s'il eust creu meriter beaucoup auprés de Cleandre en noircissant son Maistre : au lieu de répondre precisément à ce qu'on luy demandoit, il dit encore ce qu'on ne luy demandoit pas, et nous raconta comment le Prince Artesilas avoit esté de la conjuration criminelle du Prince Antaleon. Ce n'est pas que nous ne l'eussions desja sçeu en allant de Sadrdis à Ephese : mais il nous le dit plus exactement. En suitte, il nous apprit que ce Prince ayant sçeu l'ordre que Cresus avoit envoyé à Agesistrate, par lequel il vouloit que la Princesse sa Fille prist l'habit des Vierges voilées, il avoit esté si desesperé, de voir que par là il auroit fait tant de crimes inutilement, qu'il s'estoit enfin resolu d'en faire encore un qui luy fust utile ; De sorte qu'il avoit formé le dessein d'enlever la Princesse. Que pour cét effet, il avoit quitté le Roy sur quelque pretexte : qu'il s'estoit déguisé ; qu'il avoit fait entrer des Soldats dans Ephese, déguisez aussi en Païsans, et les avoit enfermez dans cette maison d'où nous les avions veu sortir, et dont le Maistre avoit autrefois esté à luy. Il nous dit de plus, qu'Artesilas avoit resolu d'attendre durant quelques jours que l'on ouvrist la Porte de ce Temple pour s'en saisir, et pour aller prendre la Princesse Palmis, et l'emmener dans un vaisseau, dont il estoit asseuré : avec intention, si cette Porte du Temple ne s'ouvroit point durant trois jours, de la forcer pendant une nuit, et d'executer son entreprise comme il avoit voulu faire, lors qu'il nous avoit rencontrez, et que nous l'en avions empesché. Si bien que nous a prismes par le discours de cét Escuyer, que du moins Cleandre avoit fait que la Princesse n'avoit point esté enlevée par Artesilas : et que les Dieux s'estoient voulu servir de sa main, pour le punir d'avoir eu part à une conjuration si noire, comme avoit esté celle du Prince Antaleon. Cependant la nuit estant venuë, nous fusmes moüiller à une petite Ville où nous fismes penser Cleandre, et trois ou quatre Soldats qui estoient plus blessez que luy, et que nous y laissasmes avec des gens pour en avoir soing. En suitte quittant la Mer, et prenant des chevaux qui nous attendoient à cette Ville, et que nous y avions envoyez, en cas que nostre entreprise manquast, et que nous voulussions nous sauver par terre ; nous sommes venus icy. Nous nous sommes pourtant arrestez deux jours en chemin, pour envoyer sçavoir des nouvelles de la Princesse : et nous avons sçeu par un homme que Menecée a envoyé à la Personne qui l'a si bien servy en cette occasion, que la garde est presentement si exacte à l'entour du Temple, qu'il n'y a plus moyen d'y rien entreprendre. Joint qu'Agesistrate mesme ne peut plus se resoudre à favoriser la sortie de ces princesses, luy semblant que ce funeste accident luy marque clairement, que les Dieux n'ont pas approuvé le consentement qu'elle y avoit donné. Mais en mesme temps nous avons sçeu que la Princesse Palmis est absolument resoluë de ne faire point ce que le Roy son Pere veut qu'elle face : et que ce sera Agesistrate qui mandera au Roy qu'elle ne la peut recevoir. Nous avons aussi apris que la Princesse Mandane et elle, se seront promis de ne se quitter point, que leur fortune ne soit plus heureuse. Enfin, Seigneur, apres avoir sçeu cela : Menecée et moy avons amené Cleandre, qui arrivera sans doute bien-tost ; et que j'ay voulu devancer de quelques heures seulement, pour advertir le Roy de ce qui s'estoit passé. Apres que Timocreon eut achevé de parler, Cyrus tout affligé qu'il estoit, ne laissa pas de témoigner au Roy de Phrigie qu'il estoit bien obligé au Prince son Fils, de ce qu'il avoit voulu faire pour Mandane : luy demandant pardon avec beaucoup de bonté, de ce que son ame n'estoit pas aussi sensible à la joye qu'il alloit avoir de voir le Prince son Fils, qu'elle l'auroit esté en un autre temps. Ce n'est pas, dit-il, que je ne m'interesse fort en ce qui vous regarde : mais c'est que tant que la Princesse Mandane sera captive, je ne sçaurois estre capable de plaisir. Comme il vouloit sortir, le Roy d'Assirie, arriva, qui venoit pour sçavoir quelles nouvelles avoit aportées Timocreon, car il avoit sçeu qu'il estoit arrivé : mais à peine Cyrus le vit-il, qu'ayant impatience qu'il fust aussi affligé que luy, vostre esperance, luy dit-il, est trompée aussi bien que la mienne : et nostre Princesse est plus captive qu'elle n'estoit, comme vous le pouvez sçavoir par Timocreon. Le Roy d'Assirie s'aprochant alors de luy, se fit redire tout ce qu'il avoit dit à Cyrus, qui s'en alla à sa Tente, se pleindre de ses infortunes, avec un peu plus de liberté. Il ordonna toutes-fois que l'on allast au devant de Cleandre l'asseurer de sa part, qu'il trouveroit un Azyle inviolable aupres de luy : et il voulut mesme qu'on le luy amenast, afin qu'il le presentast au Roy son Pere. En effet apres qu'il eut employé prés de deux heures à considerer l'opiniastreté de son malheur : et qu'il eut envoyé advertir la Princesse Araminte de ce fascheux succez ; elle qu'il sçavoit bien estre en peine de la chose pour plus d'une raison ; on luy vint dire que Cleandre, Menecée, et Tegée estoient arrivez. Faisant donc tresve avec sa douleur pour un moment ; ou pour mieux dire, en renfermant une partie dans son coeur pour carreffer un Prince, de qui la reputation estoit si grande, il commanda qu'on le fist entrer, et s'avança pour le recevoir. Cette premiere entreveüe se fit de fort bonne grace de part et d'autre : et comme Cleandre estoit affleurement un des hommes du monde le mieux fait, et de la meilleure mine, Cyrus en fut charmé d'abord : et l'on vit sur le visage de ces deux Princes, au premier instant qu'ils se virent, que quoy qu'ils eussent entendu dire l'un de l'autre, tout ce que l'on peut dire de deux personnes fort extraordinaires, ils ne laisserent pas d'estre surpris ; et : ils se regarderent avec tant de marques d'admiration dans les yeux, qu'il leur fut aisé de prevoir qu'ils s'aimeroient un jour avec beaucoup de tendresse. Je suis bien malheureux (luy dit Cleandre, qui avoit encore le bras en écharpe, de la blessure qu'il avoit reçeuë à Ephese) d'estre contraint de paroistre devant vous sans vous avoir rendu le service que j'avois eu dessein de vous rendre. C'est plustost à moy à me pleindre, repliqua Cyrus, de voir que peut-estre mon malheur a causé le vostre, en devenant contagieux pour vous. J'ay bien plus de sujet, répondit Cleandre, d'aprehender que ma mauvaise fortune ne m'ait suivy jusques dans vôtre Armée. Je ne sçay pas, reprit Cyrus, si vôtre mauvaise fortune vous y aura suivy : mais je sçay bien que la Renommée vous y a devancé : et qu'il y a desja long-temps que le Nom de l'illustre Cleandre m'est connu, et que sa gloire m'a donné de l'amour : mais de l'amour toute pure, adjousta-t'il, c'est à dire sans envie, et sans jalousie. Les Amans heureux, répliqua Cleandre en sous riant, ne sont jamais gueres jaloux : et ceux qui possedent la gloire, et qui meritent de la posseder, comme l'illustre Cyrus, souffrent alternent que les autres en soient seulement amoureux : Mais Seigneur, adjousta-t'il, je n'en veux presentement point d'autre, que celle que je trouveray à vous servir. Vous estes si couvert de gloire, répondit Cyrus, que vous avez raison de n'en souhaiter pas davantage que vous en avez : mais pour celle que vous semblez desirer, souffrez que je m'y oppose : et que puis que je vous suis desja assez obligé, je tasche du moins de rendre au Prince Artamas, une partie de ce que je dois à l'illustre Cleandre. Je merite si peu de porter ce premier Nom, repliqua-t'il, que je n'oseray presques le prendre, quand mesme le Roy mon Pere me l'ordonnera : il faut donc l'aller obliger de vous le commander d'authorité absoluë, reprit Cyrus, et en effet ce Prince se preparoit à mener Cleandre à la Tente du Roy son Pere, lors qu'il entra dans celle ou ils estoient. A peine y fut-il, que Cyrus le luy presentant, recevez aveque joye, luy dit-il, un Prince digne d'estre vostre Fils : et digne de plus de Couronnes, que la Fortune toute prodigue qu'elle est quelquesfois, n'en sçauroit donner. Le Roy de Phrigie eust bien voulu garder le respect qu'il avoit accoustumé de rendre à Cyrus ; mais ce Prince voulant qu'il embrassast Cleandre, et les sentimens de la Nature estant plus forts que toutes les regles de la civilité, il l'embrassa en effet avec une tendresse extréme, et un plaisir inconcevable. Car dés qu'il aperçeut Cleandre, il vit une ressemblance si grande de luy à sa chere Elsimene, qu'il en changea de couleur : de sorte que son coeur ne luy disant pas moins fortement que ses yeux et sa raison que Cleandre estoit veritablement son Fils : il le receut avec toutes les marques d'affection qu'un Pere genereux pouvoit donner. Seigneur, luy dit Cleandre, me pourrez-vous bien reconnoistre, apres ce que j'ay eu le malheur de faire contre vous ? Ouy, luy repliqua le Roy de Phrigie en sous-riant ; et il m'est mesme advantageux de vous advoüer pour mon Fils : puis que si cela n'estoit pas, il faudroit que je vous reconnusse pour mon Vainqueur. Si vous m'avez pardonné ce crime, respondit-il, ne m'en faites plus souvenir : C'est un crime si glorieux, interrompit Cyrus, que je doute si le Roy vôtre Pere voudroit que vous ne l'eussiez pas commis : joint, qu'à ce qu'il m'a dit luy-mesme, si vous luy devez la vie, vous la luy avez conservée durant cette guerre. Toutesfois si vous voulez desadvoüer Cleandre de ce qu'il a fait contre le Roy de Phrigie, je l'obligeray à ne se souvenir que de ce que fera le Prince Artamas pour luy à l'advenir. Je vous en conjure Seigneur, repliqua-t'il ; et je vous commande, interrompit le Roy de Phrigie (si toutefois il m'est permis de vous commander en la presence d'un Prince à qui j'obeïray tousjours) que vous regardiez preferablement à vos interests, ceux de l'illustre Cyrus. Ce commandement est si injuste, reprit l'invincible Prince de perse, que je ne veux pas donner loisir au Prince Artamas d'y répondre : et je veux luy declarer devant vous, que je ne desire de luy, que ce que je luy veux rendre le premier ; c'est à dire beaucoup d'amitié : afin que dans mes malheurs, j'aye du moins la consolation d'avoir aquis un illustre Amy, le mesme jour que les Dieux vous ont redonné un illustre Fils. Le Roy de Phrigie et le Prince Artamas, que nous ne nommerons plus Cleandre, répondirent à Cyrus avec toute la civilité possible : et apres que cette conversation eut encore duré quelque temps, le Roy de Phrigie impatient d'entretenir le Prince son Fils en particulier, se retira, et fut en effet suivy par luy. Il le mena toutesfois en passant chez le Roy d'Assirie, et chez le Roy d'Hircanie, qui le receurent fort civilement : le premier n'osant pas témoigner le mécontentement secret qu'il avoit toûjours contre le Roy de Phrigie. Cependant tout ce qu'il y avoit de Princes et de gens de qualité dans l'Armée furent visiter le Prince Artamas ; qui se fût sans doute estimé tres heureux, si l'amour qu'il avoit pour la Princesse Palmis, ne l'eust cruellement tourmente. Cyrus ne voyant donc plus d'espoir de delivrer Mandane que par la force, tint conseil de guerre le jour suivant : où le Prince Artamas tint sa place avec beaucoup d'honneur : parlant de toutes les choses que l'on y proposa, avec autant d'esprit et de jugement, que si une plus longue experience eust fortifié sa raison : et il parut bien enfin, que ceux qui aprennent à vaincre de bonne heure, sçavent les choses parfaitement, quand les autres les ignorent encore : et qu'il n'est pas impossible qu'un jeune Conquerant soit plus habile, qu'un vieux Capitaine qui n'aura pas tant veû que luy, quoy qu'il ait vécu davantage. La resolution de ce conseil fut, que comme la saison estoit fort avancée, et que Cresus n'avoit encore rien entrepris ; Il faloit luy envoyer demander la Princesse Mandane, auparavant que de luy declarer la guerre. Le Prince Artamas insista le plus à faire prendre cette resolution : ne pouvant oublier les obligations qu'il avoit à Cresus, malgré tous les mauvais traitemens qu'il en avoit reçeus depuis. De sorte qu'il n'oublia rien pour persuader à Cyrus de tenter toutes les voyes de la douceur, auparavant que d'avoir recours à la force. Cyrus eut pourtant bien de la peine à s'y resoudre : alleguant pour raison, qu'il s'estoit si mal trouvé d'avoir envoyé en Armenie, qu'il avoit sujet de s'en repentir. Mais on luy dit que la chose n'estoit pas égale : puis que le Roy de Lydie ne pouvoit pas nier que la Princesse Mandane ne fust dans ses Estats : et qu'ainsi il faudroit qu'il répondist precisément. De plus, on luy representa qu'il n'estoit pas possible d'assieger Ephese en la saison ou l'on estoit, quand mesme il auroit eu une Armée navale qu'il n'avoit pas ; de sorte qu'il sembloit plus raisonnable d'en user ainsi : parce que si Cresus vouloit proteger le ravisseur de Mandane, il y auroit un sujet de guerre plus apparent aux yeux des Peuples. Cyrus eust bien voulu du moins que Feraulas eust esté revenu, auparavant que d'envoyer vers Cresus : mais craignant qu'il ne tardast trop longtemps, il resolut qu'Hidaspe partiroit dans deux ou trois jours pour y aller. Que cependant toute l'Armée ne laisseroit pas tousjours d'avancer, et de traverser une partie de la Phrigie ; pour entrer apres en Lydie par cét endroit, si la réponse de Cresus n'estoit pas favorable. Durant ce temps là, il sçeut qu'Abradate estoit allé se jetter dans Sardis, et le fit sçavoir à la Reine sa Femme, qui témoigna en estre fâchée : il ne laissa pourtant pas de l'aller visiter, et de luy dire fort obligeamment, qu'il estoit marry que le Roy de la Susiane n'eust pas plustost voulu la delivrer en devenant son Amy, qu'en essayant peut estre inutilement de le faire, en se declarant son ennemy : que neantmoins il l'assuroit qu'elle seroit tousjours traittée avec un égal respect. Cette grande Reine le remercia avec une civilité digue de la generosité qu'il avoit pour elle : et se louant extrémement d'Araspe, elle donna sujet à Cyrus de luy témoigner au sortir de sa chambre qu'il estoit satisfait de luy, puis que Panthée en estoit satisfaite. De là il passa chez la Princesse Araminte, qui le conjura de faire en sorte qu'elle peust parler au Roy son Frere : si bien qu'il fut resolu qu'elle avanceroit vers les Frontieres de Lydie : et que la Reine de la Susiane qui se portoit mieux, seroit aussi de ce voyage : ces deux Princesses ayant lié une fort grande amitié ensemble : joint que peut-estre cette Reine, à ce qu'ils creurent, pourroit elle servir à quelque chose, puis que le Roy son Mary estoit dans le Party ennemy. Cette resolution estant prise, et approuvée par le Roy d'Assirie qui s'y trouva, Cyrus s'en retourna au Camp : où il ne fut pas si tost, que Feraulas y arriva, aussi bien que celuy que le Roy d'Assirie avoit envoyé à Ephese. Mais ils raporterent tous deux, qu'il leur avoit esté impossible d'imaginer les voyes de faire tenir une Lettre à la Princesse Mandane. Ils voulurent alors raconter tout ce qui s'y estoit passé, comme y estans arrivez le lendemain : mais aprenant qu'on sçavoit tout ce qu'ils vouloient dire, ils se contenterent d'aprendre à ceux qui les écoutoient, de quelle façon on gardoit presentement et le Temple, et la Ville. Ils dirent donc, que non seulement tout ce qu'il y avoit de gens de guerre estoient tousjours sous les armes ; mais qu'une partie des Bourgeois y estoient aussi. Que l'on avoit envoyé de nouveau à Cresus pour recevoir ses ordres : que le Roy de Pont se portoit mieux : qu'il couroit dans Ephese une Prediction de la Sibile Helespontique, qui y faisoit un grand bruit, et que personne ne pouvoit pourtant entendre ; parce qu'elle se pouvoit expliquer de deux façons. Que comme cette Femme estoit une personne admirable en ses propheties, et qui ne s'y trompoit jamais ; toute la Ville d'Ephese ne sçavoit si elle devoit se réjoüir ou s'affliger : à cause que cette Prediction luy promettoit un grand bonheur, ou la menaçoit d'une grande infortune. Feraulas et cét autre homme dirent qu'ils, avoient fait l'un et l'autre tout ce qu'ils avoient pû, pour avoir cette Prediction ; mais qu'estant Estrangers on n'avoit pas voulu la leur donner, voyant qu'ils la demandoient avec empressement. En fin leur voyage n'ayant servy qu'à augmenter l'inquietude de leurs Maistres, ils en estoient si fâchez, qu'ils n'osoient presques les regarder. Cyrus n'en traita pourtant pas moins bien Feraulas : mais pour le Roy d'Assirie, comme il estoit plus violent, il ne pouvoit croire qu'il n'y eust de la faute de celuy qu'il avoit envoyé ; de n'avoir pû trouver les voyes de luy aporter des nouvelles plus assurées de la Princesse Mandane. Cyrus voyant donc que le retour de Feraulas ne luy avoit rien apris de bon, estoit prest à faire partir Hidaspe, lors qu'il sçeut qu'enfin Cresus au retour de tous ces ambassadeurs qu'il avoit envoyé consulter tous ces Oracles, s'estoit declaré, et avoit fait le premier acte d'hostilité contre Ciaxare. Cette nouvelle fit rompre le voyage d'Hidaspe, et haster la marche de l'Armée, qui dés le lendemain commença de décamper. La Princesse Araminte qui craignoit que les premieres occasions de cette guerre ne fussent funestes au Roy son Frere, obligea la Reine de la Susiane à partir : afin de pouvoir estre sur la Frontiere pour parler au Roy de Pont ; auparavant qu'il fust venu aux mains avec Cyrus. De sorte qu'Araspe en ayant eu le commandement de ce Prince, les mena avec escorte par un chemin destourné, à une Ville de Phrigie tirant vers la Lydie ; et justement en un lieu que l'Armée de Cyrus devoit couvrir, et où par consequent elles seroient en seureté. Cyrus dépescha à Ciaxare, pour j'advertir de la chose : et reçeut des nouvelles de Thrasibule, qui l'assuroient seulement en general, qu'il esperoit estre heureux, et en guerre, et en amour. En suite dequoy marchant avec autant de diligence qu'une Armée de plus de cent mille hommes peut marcher, il avança à grandes journées vers ses Ennemis. Bien est il vray que comme la saison estoit desja tres fâcheuse, sa marche fut aussi fort longue : et lors qu'il arriva sur la Frontiere, il n'estoit plus temps de faire des Sieges, ny de donner des Batailles. Joint que Cresus qui n'avoit voulu qu'avoir la gloire d'avoir attaqué le premier, se posta si avantageusement apres cela, qu'il ne fut pas possible de l'attaquer d'abord, ny de l'empescher de mettre en fuite ses Troupes en leurs Quartiers d'Hiver. Si bien que tout ce que l'on pouvoit faire, estoit seulement de faire des courses dans le Païs ennemy, et d'aller à la petite guerre : ce qui affligeoit si sensiblement Cyrus, qu'il avoit besoin de toute sa constance, pour supporter une douleur si excessive. Il ne pouvoit assez s'estonner du procedé de Cresus, qui avoit commencé la guerre, quand on ne la pouvoit faire : et il croyoit enfin qu'un si grand Prince n'avoit esté forcé de suivre une Politique Militaire si opposée à la raison, que par son mauvais destin qui le vouloit perdre. Il y avoit des jours où il estoit tenté de se déguiser, et d'aller luy mesme à Ephese, voir s'il estoit aussi difficile de rien entreprendre pour delivrer sa Princesse comme on le luy disoit : tantost il vouloit malgré la saison, aller forcer les Lydiens dans leurs quartiers retranchez les uns apres les autres : mais lors qu'il venoit à penser que quand cela seroit fait, il n'auroit pas delivré Mandane, que le Roy de Pont pourroit encore enlever d'Ephese ; il se retenoit, et écoutoit la raison, et se resolvoit d'attendre que l'on pûst faire la guerre avec apparence d'un bon succés. Cependant ennvié de l'incertitude de sa fortune, quoy qu'il n'eust jamais eu d'envie de s'informer de l'advenir : tout d'un coup entendant parler de la Sibille Helespontique avec tant d'eloges ; il se determina d'y envoyer : et y envoya en effet Ortalque, avec ordre de luy demander quand il devoit esperer quelque repos : et de luy en raporter la réponse écrite de sa main. En ce mesme temps, la Princesse Araminte le somma de luy tenir sa parole : et luy mesme souhaittant extrémement ce qu'elle desiroit, il dépescha Adusius vers le Roy de Pont, qui estoit tousjours à Ephese : pour le supplier de vouloir obtenir de Cresus, la liberté de parler à la Princesse Araminte, qui vouloit l'entretenir de quelque chose qui luy importoit beaucoup. Ce Prince reçeut Adusius fort civilement : et le faisant attendre, il envoya à Sardis demander à Cresus la permission de parler à la Princesse sa Soeur, ce que le Roy de Lydie luy accorda. Ils convinrent donc ensemble le Roy de Pont et Adusius, que cette entre-veuë se feroit à un Temple qui est à une petite journée d'Ephese ; ayant seulement chacun cinq cens Chenaux pour Escorte. Adusius avoit eu ordre de s'informer de la santé de la Princesse Mandane : et par les intelligences de Menecée, il sçeut qu'elle se portoit bien : mais il ne put jamais luy parler, ny luy faire rien dire. Estant donc revenu au Camp, et le jour ayant esté pris, où l'entre veuë du Roy de Pont, et de la Princesse sa Soeur se devoit faire : le mesme Adusius qui l'avoit negociée ; escorta cette Princesse : Araspe s'en estant excusé, et Araminte n'ayant pas voulu que le Prince Phraarte l'accompagnast comme il le vouloit. Auparavant qu'elle partist, Cyrus et le Roy d'Assirie la visiterent : et luy dirent tout ce que l'interest qu'ils avoient en cette negociation importante devoit leur inspirer. Comme Cyrus y avoit esté le premier, il avoit eu loisir de dire à la Princesse Araminte, qu'il luy engageoit son honneur, qu'elle pouvoit assurer le Roy de Pont, qu'il se souvenoit encore de toutes les obligations qu'il luy avoit : et qu'il luy promettoit de luy redonner une Couronne, s'il vouloit rendre Mandane. De plus, ce Prince par certaines paroles adroites, fit si bien comprendre à cette Princesse qu'elle l'engageroit encore plus fortement à estre le protecteur de Spitridate, si elle agissoit bien en cette occasion ; que comme elle l'entendit d'abord, elle interrompit Cyrus : et l'arrestant par ce discours, Seigneur, luy dit-elle, ne confondez point s'il vous plaist mon interest avec le vostre : et laissez moy du moins la gloire de n'avoir regardé que celuy de l'illustre Cyrus, et celuy du Roy mon Frere en cette rencontre. Ce Prince alloit luy répondre, lors que le Roy d'Assirie entra dans la Chambre d'Araminte : et joignant ses prieres à celles de son Rival, il la conjura par d'autres raisons de faire la mesme chose. Ces deux Princes la furent conduire jusques à deux cens stades du Camp, apres qu'elle eut esté dire adieu à la Reine de la Susiane ; qui ne la vit pas partir sans douleur, quoy que cette absence ne deust pas estre longue. Le Roy de Pont qui estoit adverty du jour de cette entreveuë, partit aussi d'Ephese, et se rendit à ce Temple, suivant ce qui avoit esté arresté entre luy et Adusius : et il y arriva mesme deux heures devant la Princesse sa Soeur. Comme ils ne s'estoient point veus depuis la perte de ses Estats, cette entre-veue de part et d'autre, renouvella dans leur esprit, le souvenir de toutes leurs infortunes. Lors que la Princesse Araminte arriva, on la fit entrer dans une grande Sale voûtée, où l'on faisoit les festins des Sacrifices extraordinaires : et qui par la beauté de sa structure, et par la magnificence de ses meubles, estoit bien digne de servir à l'entre-veuë de deux personnes si illustres. Le Roy de Pont fut au devant de la Princesse sa Soeur, jusques à un grand et superbe Vestibule par où les Sacrificateurs qui l'avoient reçeuë la firent passer, pour aller à la Sale où ils se devoient entretenir. Apres que ce Prince l'eut salüée avec beaucoup de témoignages de tendresse, et qu'il l'eut fait assoir, tout le monde s'estant retiré : est-il possible Seigneur, luy dit-elle, qu'apres tant de disgraces, la Fortune ait pû consentir que j'eusse la consolation de vous revoir ? L'estat où vous me revoyez, luy répondit-il, est si malheureux, que je doute si cette veuë ne vous affligera pas plûtost qu'elle ne vous consolera : et si ce que vous prenez pour une indulgence de la Fortune, n'est point un artifice dont elle se sert, pour nous rendre encore plus miserables. En effet, ma chere Soeur, à quoy nous peut servir cette entre-veuë, sinon à faire que vous sentiez encore plus mes malheurs, quand je vous les auray apris, comme je sentiray tous les vostres, quand vous me les aurez contez ? Il vous est aisé de juger par ce que je dis, poursuivit-il, que je ne suis plus ce mesme Prince qui ne pouvoit excuser en vous cette innocente affection que vous avez euë, et que je croy que vous avez encore pour le Prince Spitridate : sa vertu et ma propre passion, m'ont apris à ne condamner pas l'amour si severement. En effet, luy dit-il encore, vous voyez bien que j'avois grand tort de blâmer en autruy, ce qui fait en moy des choses si extraordinaires : car enfin depuis que je ne vous ay veuë, j'ay perdu des batailles ; j'ay perdu la liberté ; j'ay perdu des Couronnes : et malgré tout cela, devant que de me pleindre de ma fortune, je me pleins de mon amour. Seigneur, luy dit-elle, c'est par là aussi que vous estes veritablement à pleindre : puis qu'il est vray que si vous pouviez vaincre en vous cette passion, vous pourriez encore estre heureux. Ha ma Soeur, s'écria-t'il, je ne sçaurois point aimer, si je pouvois imaginer seulement qu'il puisse y avoir d'autre bon-heur au monde, que celuy d'estre aimé de la Princesse Mandane. Mais cependant, adjousta-t'il, dites-moy je vous prie par quel sentiment vous avez desiré de me voir : est-ce seulement par bonté et par tendresse ? est-ce pour me pleindre ou pour vous pleindre vous-mesme ? est-ce pour l'interest de Spitridate, pour celuy de Cyrus, pour le vostre, ou pour le mien ? Enfin dites-moy je vous prie vostre veritable dessein ; afin que je sçache precisément de quelle façon je vous dois parler. Seigneur, luy dit-elle, quoy que toutes les choses que vous venez de me dire pûssent avoir part au dessein que j'ay fait de vous voir, il est pourtant certain qu'à parler sincerement, vostre seul interest est ce qui m'y a le plus puissamment portée. Car apres tout, Seigneur, j'ay creu que je devois vous dire, qu'il ne tiens qu'à vous d'estre heureux : et de faire une action la plus heroïque, que personne ait jamais faite. J'aime sans doute fort la gloire, reprit ce Prince, et pourveu qu'il ne faille point quitter la Princesse Mandane, je feray certainement tout ce que vous me proposerez pour en acquerir. Seigneur, luy dit la Princesse Araminte, Mandane ne vous aime pas, et ne vous aimera jamais : Il est vray, répondit- il, mais du moins tant qu'elle fera en mon pouvoir, son affection ne rendra pas mes Rivaux heureux. Et quoy. Seigneur, interrompit elle, ne songez-vous point qu'en faisant l'infortune de vos Rivaux, vous faites encore celle de la personne que vous aimez, et que vous augmentez la vostre ? Car enfin, je me suis chargée de vous dire, que si vous pouvez vous resoudre d'avoir l'équité de rendre à Cyrus, à qui vous devez la liberté, une Princesse de qui il possede l'affection toute entiere : il vous redonnera une Couronne, où selon les apparences, vous n'aurez jamais gueres de part sans luy : puis qu'il n'est pas ordinaire de trouver des Protecteurs qui conquestent des Royaumes, pour les rendre à ceux qu'ils ont protegez. Ma Soeur, luy dit ce Prince en soûpirant, je croy aisément que Cyrus feroit ce qu'il dit, car je connois sa generosité mieux que vous, et ; devant vous : Mais quoy que j'estime malgré-moy cét illustre Rival autant et plus que je ne l'ay jamais estimé : que je sois au desespoir de luy devoir la vie et la liberté comme je fais : que je sente encore malgré mon amour, les obligations que vous luy avez, de vous avoir si bien traitée, depuis que vous estes en sa puissance : apres tout, Cyrus n'est plus pour le Roy de Pont ce qu'estoit Artamene. Mais Seigneur, interrompit cette Princesse, cét Artamene que vous aimiez avec tant de tendresse, non seulement estoit dans le party de vos Ennemis, mais il vous arrachoit ta victoire d'entre les mains, et s'opposoit mesme à vostre amour en vous surmontant : cependant quoy qu'il vous disputast la gloire, et qu'il vous fist perdre des batailles, vous l'aimiez jusques à l'envoyer advertir des conjurations que l'on faisoit contre sa vie, et jusques à commander que l'on ne tirast point contre luy quand on le connoistroit. Depuis cela, Seigneur, il vous a redonné la liberté ; il vous a rendu ce qu'il avoit conquesté dans vos Estats, il vous a fait donner des Troupes pour vous opposer à ceux qui s'estoient sous levez contre vous ; et il vous offre un Royaume presentement, pourveû que vous luy rendiez la Princesse Mandane, dont vous ne serez jamais aimé, Tout ce que vous dites là ma Soeur, repliqua-t'il, paroist sans doute raisonnable : et il j'avois plus d'ambition que d'amour, ou pour mieux dire encore si mon amour n'estoit pas plus sorte que ma raison : il est certain que je devrois et par generosité, et par politique, et par ambition, écouter la proposition que vous me faites. Mais en l'estat où est : mon ame, il ne m'est pas possible d'y songer seulement : et je m'estonne comment la Princesse Araminte peut s'imaginer, que l'on puisse quitter si facilement ce que l'on aime : elle, dis-je, qui a eu l'équité d'aimer un Prince de qui le Pere estoit devenu ennemy declaré de sa maison. Seigneur, reprit elle en rougissant, Spitridate aimoit Araminte, et Mandane n'aime pas le Roy de Pont. Si j'aimois cette Princesse parce qu'elle m'aimeroit, repliqua-t'il, je devrois changer pour elle dés qu'elle ne m'aimeroit plus : mais l'aimant parce qu'elle est la plus aimable personne de la Terre, je l'aimeray eternellement, quand mesme elle ne m'aimera jamais. Si j'eusse sçeu, adjousta-t'il, lors que la Fortune fit que j'eus le bonheur de sauver la vie à cette Princesse, en la retirant des abismes de la Mer (s'il faut ainsi dire) qu'Artamene estoit Cyrus, et que Cyrus estoit mon Rival, peut-estre qu'en l'estat qu'estoit mon esprit, je me serois resolu à la luy rendre. J'estois encore si prés du Throsne d'où, l'on m'avoit renversé, que je ne croyois pas qu'un Roy peust vivre sans Couronne : mais aujourd'huy que les charmes de la Princesse Mandane ont achevé d'enchanter mon coeur, et que je me suis desacoustumé de la Royauté, l'amour a presque estoussé l'ambition dans mon ame : Et si je pouvois passer ma vie dans quelque Isle deserte avec cette incomparable personne, sans avoir ny Maistre ny Sujets, je m'estimerois tres heureux. Ne venez donc point accroistre mes malheurs, en réveillant une passion qu'une autre plus sorte qu'elle a surmontée : et qui ne l'est toutesfois pas de telle sorte, qu'elle ne pust encore augmenter mon suplice, par de semblables propositions. Mais enfin Seigneur, que pouvez vous esperer ? reprit la Princesse de Pont ; si je pouvois esperer quelque chose, respondit-il, je ne serois pas si malheureux que je le suis : et je vous declare que je n'espere rien, et que j'attens tous les jours infortunes sur infortunes. Cependant vous pouvez assurer Cyrus, pour répondre autant que je le puis à sa generosité : que lors que j'apris que j'estois son Rival, je n'eus guere moins de douleur, que j'en avois eu d'avoir perdu deux Couronnes. Mais comme il y auroit de l'injustice à desirer les choses impossibles, obligez le à ne m'accuser point d'ingratitude, si je ne luy rends pas la Princesse Mandane. Je l'ay aimée devant qu'il la connust : et je l'aimeray jusques à la mort. Si j'avois quelque chose en mon pouvoir,. Adjousta ce Prince en soûpirant, que je pusse luy offrir pour vostre rançon, je le ferois avecque joye : mais ma chere Soeur, la Fortune m'ayant tout osté, et n'ayant plus que Mandane en ma puissance, vous me pardonnerez donnerez s'il vous plaist, si je ne rachette pas vostre liberté par sa perte : joint que vous estes entre les mains d'un Vainqueur si genereux, que je ne dois pas craindre qu'il se vange sur vous de l'injustice que je luy fais. Vous n'avez, apres tout, pour excuser ce que je fais aujourd'huy, luy dit-il encore, qu'à considerer ce que l'amour fait faire à Spitridate, car pour vostre seul interest, il quitte son Pere ; il renonce à des Couronnes ; il erre inconnu par le monde ; et il fait plus encore pour vous, que je ne fais pour Mandane. C'est pourquoy, ma chere Soeur, pleignez-moy ; et n'entreprenez plus de me persuader, ce que je ne sçaurois faire. Mais, Seigneur, luy dit-elle, je ne haïssois pas Spitridate, comme Mandane vous haït : de plus, si je voyois qu'il y eust aparence que vous pussiez conserver cette Princesse, je vous pleindrois seulement pour les malheurs qu'elle vous causeroit, et je ne m'opposerois plus à vostre dessein : mais de la façon dont je voy les choses, je suis persuadée que toute la puissance de Cresus succombera, et que vous succomberez avec elle. Car enfin remettez-vous un peu dans la memoire, toutes les prodigieuses choses qu'a fait Artamene et qu'a fait Cyrus : le nombre de ses Victoires et de ses conquestes est si grand, que l'on ne s'en peut souvenir sans estonnement. Croyez-vous donc que les Dieux ne l'ayent élevé si haut, que pour le précipiter ? La Fortune l'aura-t'elle suivy si constamment contre sa coustume, pour apres l'abandonner ? luy qui devient tous les jours plus puissant, et qui semble tenir entre ses mains le destin de toute l'Asie. Ainsi prévoyant presques de certitude, que vous perdrez un jour la Princesse Mandane, ne vaudroit-il pas mieux la rendre genereusement, et gagner un Royaume en la perdant, que de vous perdre vous mesme, en pensant la conserver ? Ouy si je le pouvois, repliqua-t'il, mais ne le pouvant pas, il n'y faut absolument plus songer : c'est pourquoy, ma Soeur, n'en parlons plus s'il vous plaist : car si quelqu'un m'avoit pû persuader de rendre Mandane ç'auroit esté Mandane elle mesme : et puis que j'ay resisté à ses larmes et à ses prieres, je resisteray aisément à la proposition que vous me faites : et il me sera bien plus facile de refuser une Couronne, qu'il ne me l'a esté de refuser la liberté à une personne que j'adore. Cette admirable Princesse, poursuivit-il, m'a mesme offert quelque chose de plus précieux encore qu'une Couronne ; puis qu'elle m'a dit plus de cent fois, que si je luy donnois la liberté, elle me donneroit son amitié toute entiere. Jugez apres cela, si je puis écouter ce que vous me dites de la part de Cyrus : Mais ma. Soeur, adjousta-t'il, faites moy la grace de ne donner pas à mon Rival la joye de luy aprendre si précisement la constance de la Princesse Mandane. Je vous j'ay dit sans en avoir le dessein : mais ayez s'il vous plaist la bonté de ne luy en parler point : il en est sans doute persuadé, pour n'avoir pas besoin que je luy confirme moy-mesme une verité si advantageuse : et ne faites pas servir mes propres paroles à la felicité d'un Prince que je devrois haïr encore plus que je ne le hay. Car il est vray que j'estime de telle sorte celuy-là, qu'il y a des instants où je veux mal à la Fortune de m'avoir forcé d'estre son ennemy. Comme je luy dois la vie, vous pouvez l'assurer de ma part, que s'il n'y avoit à disputer entre nous qu'une Couronne, je la luy cederois ; et mesme la gloire, qui est quelque chose de plus precieux : mais que pour Mandane, cela ne se peut absolument. Au reste, luy dit-il, le party de Cresus n'est pas si foible que vous pensez : celuy du Roy d'Assirie, interrompit Araminte, estoit bien puissant : et il n'a pas laissé d'estre détruit. Celuy de Cresus est plus fort, reprit-il, car il est plus uny : et comme il s'agit d'empescher Cyrus d'estre Maistre de toute l'Asie, nos Soldats combattant pour la Patrie et pour la liberté, ne seront gueres moins animez que moy, qui combatray pour Mandane. La Princesse Araminte voyant qu'elle ne pouvoit rien gagner sur l'esprit du Roy son Frere ; ne pût s'empescher de répandre quelques larmes, et de joindre les prieres aux raisons : mais les unes et les autres furent inutiles ; et elle fut contrainte de se separer de ce Prince, sans en avoir pû rien obtenir. Elle voyoit bien qu'en effet il avoit quel que confusion, d'estre injuste et ingrat envers Cyrus, à qui il devoit tant de choses, et pour qui il avoit tant d'estime : l'amour toutesfois estoit plus sorte que la raison dans son ame, qui n'estoit plus sensible qu'à cette seule passion. Les Sacrificateurs de ce Temple presenterent une magnifique colation à la Princesse Araminte, car cette entre-veuë s'estoit faite apres disner : mais elle la vit et la loüa sans vouloir manger, tant elle estoit affligée : et elle repartit de là, pour aller coucher à un Chasteau qui n'en estoit qu'à cinquante stades. La separation du Roy de Pont et d'elle fut fort tendre : car cette Princesse s'imaginant qu'elle ne reverroit peut-estre jamais le Roy son frere, ou que si elle le revoyoit, elle le verroit peut-estre vaincu et prisonnier, ne pût retenir ses larmes. Hesionide qui entroit dans tous ses sentimens, pleuroit aussi bien qu'elle : et le Roy de Pont luy mesme en fut si attendry, qu'il détourna ses regards, aussi-tost qu'il l'eut remise dans son Chariot. Et se tournant vers Adusius, dites à vostre illustre Maistre, luy dit-il, qu'il n'a pas tenu à la Princesse Araminte que je ne l'aye satisfait, et je puis mesme dire, adjousta t'il, qu'il n'a pas tenu à ma propre raison : puis qu'elle m'a assez fait voir que je le devois. Ainsi, genereux Adusius, c'est seulement la Princesse Mandane qu'il faut accuser de mon, crime : asseurez le cependant, que je tâcheray de la disputer contre luy avec tant de courage, que si je suis vaincu, je le seray du moins sans honte ; afin que ma mort ou ma deffaite ne soit pas indigne de ma Princesse et de mon vainqueur. Adusius luy ayant asseuré qu'il luy obeïroit, le Chariot marcha : et le Roy de Pont montant à cheval un moment apres, la Princesse reprit le chemin du Camp, et le Roy son frere celuy d'Ephese : ayant l'un et l'autre l'esprit remply de pensées fort differentes, mais toutes tres melancoliques. Cyrus et le Roy d'Assirie durant l'absence d'Araminte, n'estoient pas sans inquietude : ce n'est pas qu'ils eussent fortement esperé que cette entre-veuë deust produire la liberté de Mandane : puis que quand le Roy de Pont l eust voulu, Cresus n'y auroit peut-estre pas consenty. Mais comme c'est l'ordinaire de l'amour, de donner de la crainte et de l'esperance à tous ceux qui en sont possedez ; ils craignirent et ils espererent successivement : et le jour qu'ils sçavoient que la Princesse Araminte devoit revenir, ils furent au devant d'elle, suivis de grand nombre de personnes de qualité, et de Phraarte entre les autres. Ces deux illustres Rivaux marchant seuls éloignez de quelques pas de tout le reste ; apres avoir esté quelque temps sans parler, se mirent enfin, emportez par leur passion, à s'entretenir presques malgré qu'ils en eussent. Croyez vous, dit le Roy d'Assirie à Cyrus, que nostre Rival ait seulement écouté la Princesse Araminte ? Comme je sçay qu'il est doux et civil, reprit Cyrus, je suis assuré qu'il luy aura donné audience : mais comme je suis assuré qu'il est amoureux, interrompit le Roy d'Assirie, je suis certain qu'il aura refusé la proposition que vous luy avez fait faire : du moins sçay je bien que quand on m'offriroit de me rendre Babilone et tous mes Estats, qui sont plus considerables que ceux du Roy de Pont : et que je serois assuré d'estre encore vaincu par vous au combat que nous devons faire, si nous delivrons nostre Princesse : j'aimerois encore mieux mourir en disputant Mandane, que de remonter au Throsne en vous la cedant. Ce sentiment là est si digne de vous, et de la Princesse que nous aimons, repliqua Cyrus, et marque si parfaitement une affection violente ; qu'il faut bien conclurre apres cela, que ceux qui disent que pour estre aimé il ne faut qu'aimer, se trompent : puis que si cela estoit, la Princesse Mandane devroit avoir le coeur bien partagé estant si fortement aimée du Roy d'Assirie, du Roy de Pont, et du malheureux Cyrus. Car Seigneur, adjousta-t'il en regardant son Rival, si vous estes capable de refuser une Couronne, plustost que de ceder Mandane : je le suis d'en perdre cent si je les possedois ; et de porter mesme autant de chaines que j'aurois quitté de Sceptres, plûtost que de changer de sentimens pour elle. Comme ils s'entretenoient de cette sorte, ils aperceurent de la cavalerie, et peu de temps apres le Chariot de la Princesse Araminte : si bien que doublant le pas, et s'avançant devant tous les autres, ils furent à sa rencontre : et le Chariot s'arrestant ; ils descendirent de cheval, et s'aprocherent d'elle avec un battement de coeur effrange. Mais à peine eut-elle levé son voile, qu'ils virent dans ses yeux que sa negotiation n'avoit pas reüssi, et connurent par les premieres paroles qu'elle leur dit, qu'ils avoient eu plus de raison de craindre que d'esperer. Ils la remercierent toutesfois tres civilement l'un et l'autre : principalement Cyrus, qui ne voulant pas luy donner l'incommodité de tarder davantage en ce lieu là, luy dit qu'ils sçauroient chez elle avec plus de loisir toute l'obligation qu'ils luy avoient. Elle eust bien voulu leur faire prendre place dans son Chariot : mais ayant plusieurs Femmes avec elle, la chose ne se pût pas : et ces Princes apres estre remontez à cheval, lors que le Chariot eut commencé de marcher, furent en effet jusques chez elle où la Reine de la Susiane vint aussi-tost, conduite par Araspe, qui ne l'abandonnoit presques point. Comme ils y furent, cette sage Princesse leur dit effectivement ce qu'elle ne leur pouvoit cacher ; qui estoit que le Roy son Frere ne pouvoit se resoudre à tendre la Princesse Mandane : mais elle le fit avec tant de prudence, et choisit si bien tous les termes avec lesquels elle leur aprit une chose si fâcheuse ; qu'elle diminua. plustost leur ressentiment contre le Roy de Pont qu'elle ne l'augmenta. Adusius avoit aussi apris a Cyrus lors qu'il estoit : descendu de cheval ce que ce Prince l'avoit chargé de luy dire : si bien que sans s'emporter contre luy, pat le respect qu'il vouloit rendre à la Princesse Araminte ; je suis au desespoir, luy dit-il, qu'il faille que je sois contraint d'estre ennemy d'un si grand Prince : je vous promets toutesfois, Madame, adjousta-t'il encore, si le sort des Armes m'est favorable, de ne me servir jamais contre luy du droit des Conquerans et des Vainqueurs, que pour le seul interest delà Princesse Mandane : je vous declare de plus aujourd'huy, qu'il ne portera jamais d'autres fers, que ceux que cette belle Personne luy a donnez : et que la mesme main qui luy a offert une Couronne, ne luy donnera point de chaisnes. Le Roy d'Assirie plus impatient de son naturel, eut bien de la peine à se retenir : et quelque respect qu'il eust pour Araminte, il ne pût s'empescher de laisser aller quelques paroles piquantes, qui tenoient beaucoup de la colere et des menaces. Apres cela Cyrus se retirant, ce Prince fit la mesme chose : et le seul Phraarte demeura lors que tout le monde fut party, pour faire sa visite à part. Cependant depuis le retour de cette Princesse, Cyrus agit d'une autre sorte : et quoy que l'hiver ne fust pas encore finy, il commença tout de bon de donner beaucoup de peine à ses ennemis. Il ne se passoit point de jour qu'il n'envoyast des parties à la guerre : et peu qu'il n'y allast luy mesme. Il recevoit advis sur advis de par tout, et il employoit tout son temps à s'informer de ce que faisoit Mandane ; quelles estoient les forces de Cresus ; quels pouvoient estre ses desseins : par ou il les pourroit traverser ; et par quels moyens il pourroit delivrer sa Princesse. Il donnoit ordre à toutes les Machines necessaires pour un grand Siege, ne sçachant pas s'il n'en faudroit point faire un : il dépescha vers Thrasibule, afin que par ses intelligences il pûst avoir des Vaisseaux de guerre, en cas qu'il falust assieger Ephese. Mais comme le commencement du Printemps aprochoit, il sçeut une nouvelle qui le réjoüit fort ; qui fut que Cresus ayant apris par la renommée, qu'Artamas qu'il ne connoissoit que sous le nom de Cleandre estoit dans l'Armée de Cyrus ; qu'il estoit effectivement Fils du Roy de Phrigie, et qu'il avoit esté reconnu de luy, avoit dessein de rapeller dans peu de temps la Princesse sa Fille à Sardis, comme l'y croyant plus seurement, et d'y faire aussi conduire la Princesse Mandane. Cette nouvelle donna beaucoup de joye à Cyrus, tant parce que Mandane ne seroit plus en un lieu maritime, que parce qu'il espera la pouvoir delivrer, pendant le chemin qu'elle auroit à faire. Comme le Prince Artamas connoissoit admirablement ce païs là, il luy dit que selon les aparences, il sçavoit une voye infaillible de dresser une embuscade dans un Bois par où il faloit de necessité passer, pour aller d'Ephese à Sardis, que leurs Ennemis ne pourroient éviter, et qui leur donneroit lieu de delivrer leurs princesses. De sorte que ne s'agissant plus que d'estre bien adverty du temps qu'elles partiroient d'Ephese, et du nombre des Troupes qu'on leur donneroit pour leur Escorte : Feraulas y fut renvoyé avec des Lettres de Menecée aux Amis qu'il y avoit. Timocreon envoya aussi à Sardis, et Tegée y envoya comme luy, afin qu'estant advertis de divers endroits, ils ne peussent estre trompez. Cette nouvelle esperance remit dans les yeux de Cyrus je ne sçay quelle legere impression de joye. qui fit qu'il n'avoit jamais paru plus aimable qu'il je paroissoit alors. Sa conversation estant moins melancolique, charmoit une partie des ennuis de la Reine de la Susiane, et de ceux de la Princesse Araminte, qui n'estoient pas mediocres : car pour la derniere, l'estat où estoit le Roy de Pont, l'éloignement de Spitridate, et l'amour du Prince Phraarte luy donnoient de fâcheuses heures. Panthée avoit aussi ses chagrins et ses douleurs : mais la civilité de Cyrus, son adresse, et son esprit les suspendoient quelquesfois : cherchant avec une bonté extréme à rendre leur captivité la moins rude qu'il luy estoit possible. Durant que les choses estoient en cét estat, c'est à dire durant que toute l'Asie estoit en armes, et ne faisoit plus qu'attendre que le Soleil eust seché le Champ de Bataille, S'il est permis de parler ainsi, et donné un nouveau vert aux Palmes qui devoient couronner les Vainqueurs : Cyrus estant dans une impatience qui n'avoit pourtant rien de chagrin, parce qu'il esperoit delivrer bien-tost Mandane, et aquerir une nouvelle gloire, vit arriver Artabane, que Ciaxare luy envoyoit : qui luy aprit que toute la Medie estoit paisible, que ce Prince estoit en santé, et qu'il luy renvoyoit Aglatidas, avec des nouvelles Troupes. Au nom d'Aglatidas, Cyrus embrassa encore Artabane, et le conjura instamment de luy dire s'il estoit heureux. Seigneur, luy dit-il, j'ay ordre de luy de vous aprendre la fuite de son histoire, qui n'est pas moins surprenante, que ce que vous en sçavez desja est extraordinaire. C'aura donc esté Megabise, repliqua Cyrus, qui aura troublé son bonheur : c'est en vain Seigneur, reprit-il, que vous voulez deviner ses avantures : car elles sont si bizarres, que cela n'est pas possible. Cependant comme Artabane paroissoit extremement las, Cyrus ne voulut pas le retenir plus longtemps : et l'envoyant reposer, il remit la chose au lendemain. En effet, il ménagea si bien son temps, qu'apres avoir donné tous, les ordres necessaires, il trouva celuy d'écouter Artabane. Comme il fut seul avec Cyrus, il rapella en la memoire de ce Prince, la fourbe d'Arbate ; la jalousie d'Aglatidas, apres avoir veû Megabise et Amestris dans un jardin en conversation particuliere ; son desespoir et son exil ; la feinte qu'il fit à son retour d'aimer Anatise ; la douleur qu'eut Amestris de cette feinte passion qu'elle croyoit veritable ; comment elle sçeut qu'Aglatidas estoit jaloux, sans sçavoir de qui il l'estoit ; la bizarre resolution qu'elle prit, de se justifier dans son esprit, en épousant Otane, dont elle sçavoit de certitude qu'il n'estoit pas jaloux, et qu'il ne le pouvoit pas estre ; son mariage ; son desespoir, et celuy de son Amant, lors qu'ils sçeurent leur innocence reciproque ; et enfin leur derniere separation. Apres avoir donc repassé succintement toutes ces choses, Cyrus se tournant vers Artabane, je m'en souviens assez, luy dit-il, et les malheurs de mes Amis ne s'effacent pas si aisément de ma memoire : contentez donc la curiosité que j'ay, de sçavoir tout ce qui regarde Aglatidas, et n'en oubliez rien je vous en conjure. Artabane obeïssant à l'ordre qu'il recevoit, apres avoir un peu songé à ce qu'il avoit à dire, commença son recit par ces paroles.

Suite de L'histoire d'Aglatidas et d'Amestris : jalousie d'Otane


SUITTE DE L'HISTOIRE D'AGLATIDAS ET D'AMESTRIS.

Pour vous bien faire entendre tout ce qui est arrivé à Aglatidas depuis son retour en Medie, il faut, Seigneur, que je vous aprenne aussi tout ce qui est advenu à Amestris depuis son mariage avec Otane : et depuis cette cruelle separation d'Aglatidas et d'elle, qui se fit en la presence de Menaste ; où l'amour et la vertu parurent également : et regnerent toutes deux à la fois dans le coeur d'Amestris. Mais pour vous faire mieux voir ses souffrances, il est à propos que je vous dépeigne un peu plus particulierement la personne, l'humeur, et l'esprit d'Otane : car comme je sçay que ce fut Aglatidas qui vous en parla à Sinope, et que je n'ignore pas qu'il est le plus sage et le plus retenu de tous les hommes, il ne se sera pas sans doute arresté à vous exagerer ses deffauts. Il faut donc s'imaginer Otane d'une assez grande taille, mais peu agreable : d'une phisionomie sombre, fiere, et fine ; d'une action contrainte et déplaisante ; d'une humeur inégale et soupçonneuse ; d'une conversation pesante et incommode ; et parmy tout cela, il faut pourtant concevoir qu'on ne peut gueres avoir plus d'esprit ny plus de coeur que luy. De sorte que si l'on eust pû trouver l'art de separer les bonnes et les mauvaises qualitez d'Otane, il y auroit eu en sa personne dequoy faire un assez honneste homme, et un Monstre tout ensemble. Cependant comme ce qu'il avoit d'esprit estoit un esprit inquiet, il eust mieux valu et pour luy, et pour Amestris, qu'il eust esté fort stupide, comme vous l'allez sçavoir. Car enfin si cela eust esté ainsi, il ne se seroit pas tourmenté comme il a fait, et n'auroit pas tant persecuté Amestris. Vous vous souvenez bien, Seigneur, avec quelle précipitation il se trouva heureux, par le bizarre dessein de cette belle Personne : ce bon-heur fut pourtant si grand pour luy, que sans songer d'abord à autre chose, sinon qu'il alloit posseder ce qu'il aimoit, il abandonna son coeur à la joye : et de telle sorte, que je pense qu'il ne remarqua pas la melancolie qu'avoit Amestris le jour de ses nopces, et que ce ne fut que quelque temps apres, qu'il essaya de se souvenir si elle avoit esté gaye on chagrine. En effet, son bon-heur paroissoit estre alors le plus grand du monde : car il épousoit de son consentement la plus belle et la plus riche personne d'Ecbatane : qui toute belle et toute riche qu'elle estoit, le choisissoit preferablement à tout ce qu'il y avoit d'honnestes gens à la Cour. Outre cela, les deux plus redoutables de ses Rivaux estoient éloignez, c'est à dire Aglatidas et Megabise : de sorte qu'à regarder sa felicité de ce costé là, on n'en pouvoit pas imaginer une plus grande. Aussi la sentit il durant quelques jours avec un tel excès, qu'il ne parloit d'autre chose : et pendant qu'Amestris pleuroit en secret avec sa chere Menaste, Otane publioit sa joye à tout le monde. Cette sage personne avoit mesme la prudence de cacher l'a melancolie à son Mary : mais comme elle ne pouvoit pas se resoudre d'estre en une perpetuelle contrainte, elle fuyoit les compagnies autant qu'elle pouvoit, et ne se contraignoit que pour Otane seulement. Elle preferoit donc la solitude à la conversation : Ainsi Otane se voyoit en aparence bien esloigné de devoir jamais estre jaloux. Mais enfin apres que les premiers transports de sa joye furent passez, et que son humeur ordinaire luy fut revenuë : venant un jour à penser dans ses resveries melancoliques et sombres, par quelle raison Amestris l'avoit si long temps et si rigoureusement mal-traitté, pour changer apres tout d'un coup pour luy, et pour le rendre heureux : il prit la resolution de luy demander la cause d'un changement si subit. Et en effet, il la pressa fort de luy bien démesler par quelles raisons elle l'avoit haï, et par quelles raisons elle l'avoit aimé : car, luy disoit-il, je ne suis pas changé depuis le temps que vous me connoissez, et il faut que ce soit vostre coeur qui le soit. Cette question où Amestris ne s'attendoit pas, la surprit si fort qu'elle en rougit, et n'y respondit pas trop bien : elle luy dit toutesfois, que tant que son Pere avoit vescu, elle n'avoit pas disposé d'elle mesme : et que depuis sa mort, elle avoit voulu esprouver son affection. Mais elle luy dit cela avec tant d'esmotion sur le visage, que celuy d'Otane en changea de couleur a son tour : et la laissant sans la presser plus long temps, il fut se promener seul, à ce qu'il a dit depuis à un de mes Amis qui estoit des siens, et qui m'a revelé tous ses secrets. Mais Dieux, que de bizarres pensées l'entretinrent durant cette promenade, et qu'il se punit rigoureusement luy mesme de son propre caprice : Il rapella alors dans son esprit toutes les rigueurs qu'Amestris avoit euës pour luy : il se souvint de toutes les marques de mespris qu'elle luy avoit données : de la difference qu'elle faisoit de luy à Aglatidas et à Megabise : et il n'oublia rien de tout ce que cette belle Personne avoit fait à son desavantage, ou à l'avantage de ses Rivaux. Cependant (disoit il apres s'estre bien souvenu de toutes ces choses) je suis possesseur d'Amestris : et tous ces Rivaux autrefois plus heureux que moy en apparence, sont malheureux en effet. Que veux je donc ? disoit il, et que peut il manquer à mon bonheur ? Il se promenoit alors avec un peu plus de tranquilité : et croyant avoir bien estably son repos : il vouloit détacher son esprit de toutes ces choses : et il pensoit estre en estat de prendre plaisir à la diversité des Fleurs dont le parterre du jardin où il se promenoit estoit peint en cette saison. Il quitta donc une sombre Allée qu'il avoit choisie d'abord, et fut en un lieu plus descouvert : mais malgré l'Esmail du Parterre, à peine eut il changé de place, que le comparant luy mesme à tous les Rivaux qu'il avoit eus, il ne pouvoit trouver la raison pourquoy Amestris l'avoit choisi : et bien que ce soit la coustume que tout le monde se flatte, et ne se face pas justice, quand il s'agit de juger de soy mesme : Otane en cette occasion se la rendit avec autant de severité, que qui que ce soit la luy eust pû rendre. Il conclut donc en luy mesme, qu'Amestris ne l'avoit pas deû choisir : n'estant preoccupée d'aucune affection pour luy, comme il sçavoit bien qu'elle ne l'avoit pas esté. Car, disoit-il, le jour qui preceda mon bon-heur, elle avoit eu une fierté insuportable pour moy : je ne l'avois jamais trouvée ny plus cruelle, ny mesme plus incivile : et le lendemain elle se refond à m'épouser, et elle m'épouse en effet, sans que je puisse concevoir par quelle raison ce bon-heur m'est arrivé. Mais qu'importe, reprenoit-il un moment apres, par quelle voye les biens nous arrivent, pourveû que nous les possedions ? Amestris est à moy, et tous mes Rivaux ne jouïssent seulement pas de sa veuë puis qu'ils sont absens : et il n'y a pas mesme aparence qu'ils ayent aucune part à son coeur, puis qu'elle ne les a pas choisis, comme elle le pouvoit faire, et qu'elle leur a prefere un homme qu'ils n'aimoient pas. Mais apres tout, disoit il, Amestris ne m'aimoit point, deux jours auparavant que je l'épousasse : je n'ay employé ny charmes ny enchantemens pour changer son coeur : je ne demandois mesme presques plus cette grace au Ciel, tant je trouvois peu d'aparence de l'obtenir : cependant tout d'un coup je suis heureux, et. . . . . . Il s'arresta alors un moment sans achever : puis se repentant de ce qu'il avoit dit, et de ce qu'il avoit pensé dire ; mais sçay-je bien que je suis heureux ? reprit il, et ne seroit il point vray que je n'aurois fait que changer d'infortune ? Enfin Otane (à ce qu'il dit depuis à un de mes Amis nommé Artemon, dont je vous ay desja parlé) apres avoir bien examiné la chose, et s'estre bien tourmenté, ne pût jamais déterminer en luy mesme s'il estoit heureux ou malheureux : et il s'en retourna chez luy assez resveur, et assez melancolique. Il eut pourtant dessein de tascher de vaincre dans son esprit, ce qui vouloit troubler sa bonne fortune : et en effet il fut quelques jours, durant lesquels il essayoit de se persuader qu'il devoit estre content. Pour Amestris, elle estoit dans des sentimens qui n'étoient pas douteux comme ceux d'Otane : et elle sçavoit bien qu'elle estoit la plus malheureuse persone de la Terre : principalement depuis qu'elle avoit connu l'innocence d'Aglatidas. Car auparavant, quoy qu'elle eust pour Otane une aversion extréme, neantmoins elle avoit quelque consolation à esperer qu'elle desabuseroit Aglatidas de l'opinion qu'il avoit euë d'elle : et que s'il estoit une fois desabusé, elle se vangeroit cruellement de luy. Mais en l'estat qu'estoient les choses, sçachant que si elle n'eust point espousé Otane, elle eust esté heureuse, et qu'Aglatidas eust esté content, elle souffroit une peine qui ne se peut concevoir. Elle ne pouvoit pas pour se consoler, en accuser celuy qui la luy faisoit souffrir : et elle ne pouvoit s'en prendre qu'à elle mesme. Cependant Aglatidas en partant, ayant envoyé une Lettre à Menaste, pour la donner à Amestris, cette personne s'aquita de sa commission et la luy rendit : ce ne fut pourtant pas sans peine qu'elle la fit resoudre à la reçevoir : car comme Amestris est aussi vertueuse que belle, elle trouvoit que c'estoit faire quelque chose contre la vertu, que de souffrir qu'Aglatidas luy donnast encore de nouvelles marques d'amour. Toutefois elle la leut, apres que Menaste luy eut promis que ce seroit la derniere dont elle se chargeroit : et comme elle n'estoit pas longue, je pense que voicy à peu prés ce qu'elle contenoit.

LE MALHEUREUX AGLATIDAS, A L'INFORTUNEE AMESTRIS.

Je ne sçaurois consentir de m'éloigner de vous, sans vous demander pardon de la douleur que je vous cause. Je voudrais bien pouvoir soubaitter pour vostre repos, que vous m'oubliassiez, absolument : mais je vous advouë ma foiblesse ; je ne sçaurois estre assez genereux pour cela : et je desire au contraire, que je ne fois pas innocent des maux que vous souffrirez : et que le souvenir de ma constante passion, soit le plus rigoureux tourment de vostre vie. Pour la mienne, je vous promets quelle sera si malheureuse, qu'à moins que d'estre la plus inhumaine personne du monde, vous aurez la bonté de me faire sçavoir que vous me pleignez, afin que je ne meure pas desesperé.

AGLATIDAS.Apres qu'Amestris eut leû cette Lettre les larmes aux yeux ; quoy qu'elle l'eust voulu refuser, neantmoins elle la garda, et ne la rendit pas à Menaste. En suitte venant à repasser ensemble la bizarrerie de toutes ses advantures ; mais enfin, luy dit Menaste, les choses passées n'ayant point de retour, il faut faire effort sur vous mesme, afin de vous consoler. Ha Menaste, s'écria Amestris, que ce conseil est difficile à pratiquer, et qu'il est malaisé de trouver de la consolation, lors que l'on est contraint de voir à tous les momens ce que l'on hait, et de ne voir jamais ce que l'on aime. Tout à bon, luy disoit elle, depuis le moment qu'Aglatidas a esté justifié dans mon esprit, l'aversion que j'avois tousjours euë pour Otane s'est si fort augmentée, que je ne sçaurois dire si je souffre plus de ne voir point Aglatidas, que de voir eternellement Otane. Car encore quand je ne voy point Otane, je n'ay que la moitié de mes malheurs, parce que bien souvent je pense à Aglatidas, sans me souvenir d'Otane : mais pour Otane, j'advouë ma chere Menaste avec confusion, que je ne le sçaurois voir, sans penser à Aglatidas, et sans le regarder en mesme temps, comme le destructeur de ma felicité et de la sienne. Je fais tout ce que je puis pour n'en user pas ainsi ; mais je ne sçaurois m'en empescher : Otane ne fait pas une action, ny ne dit pas une parole qui ne me déplaise : et qui ne me fane souvenir qu'Aglatidas m'en a dit autrefois cent mille fort agreables. Cependant ne pouvant estre Maistresse des secrets mouvemens de mon coeur, je tasche toutesfois de l'estre de ceux de mon visage en sa presence : et sçachant enfin qu'il est mon Mary ; que les Dieux, la vertu, et la bien seance veulent que je luy obeïsse, et que j'aye de la complaisance pour luy, je le fais : mais c'est avec une repugnance si horrible, et en me faisant une violence si grande, que je m'estonne que je n'en pers la vie ou la raison. Mais, luy dit Menaste, le moyen de trouver quelque repos, seroit de tascher de vous divertir et de voir le monde, comme vous faisiez autrefois : car enfin pendant qu'il y aura grande compagnie chez vous ; que vous vous promenerez ; et que vous ferez en conversation avec des gens qui ne vous parleront que de choses divertissantes, vous ne verrez point Otane, et vous songerez mesme moins à Aglatidas puisqu'apres tout, le tumulte du monde occupe du moins l'esprit, s'il ne le divertit pas. La diversité des gens que l'on voit ; les nouvelles ; les promenades, la musique et la conversation, font qu'insensiblement on se desacoustume de s'entretenir soy mesme : et que peu a peu on vient à prendre plaisir à entretenir les autres. Ceux qui font ce que vous dites, repliqua Amestris, n'ont assurément que de mediocres douleurs : car pour ceux qui souffrent ce que je sens, sçachez Menaste que toutes les choses que vous me proposez comme un remede, l'ont un redoublement d'affliction. En effet, le moyen que je pusse prendre soing de me parer comme j'avois accoustumé, moy qui ne veux plaire à qui que ce soit, et à qui tout le monde déplaist ? Le moyen que je pusse souffrir d'estre eternellement en conversation de gens qui m'importuneroient, et qui m'affligeroient encore davantage, au lieu de me consoler ? Vous sçavez bien que tous ceux que je pourrois voir, sont ou Amis ou Ennemis d'Aglatidas : ainsi ce que vous pensez qui me le feroit oublier, m'en renouvelleroit encore le souvenir. Si j'allois au Bal, je ne pense pas que dans l'humeur où je suis, je pusse seulement dancer en cadence, bien loing de m'y divertir : la Musique mesme, ne feroit qu'entretenir la melancolie dans mon coeur, au lieu de l'enchasser : et pour les nouvelles, comme vous le sçavez, elles ne divertissent fort, que certaines gens qui s'interessent en toutes les affaires qui ne sont pas les leurs : et par consequent elles ne me divertiroient pas : moy, dis je, qui ne songe qu'à ce qui me touche, et qui ne me soucie gueres du reste. Concluons donc, Menaste, que la promenade solitaire est le seul divertissement que je puis prendre : car pour celle que vous entendez, qui fait que l'on ne va sur les bords de l'Oronte que pour voir, et pour estre veuë, elle n'est pas presentement à mon usage. Je n'y verrois sans doute rien qui me pleust : je ne suis pas en estat de plaire, et je n'en ay pas le dessein : et peut-estre mesme, adjousta t'elle encore, que pour augmenter mes malheurs (si toutefois cela est possible) Otane deviendroit il jaloux, si je vivois comme vous me le conseillez. Mais comment pretendez vous donc vivre ? luy demanda Menaste ; je pretens, luy repliqua t'elle vivre comme une personne qui veut bien tost mourir. Cette resolution est : trop funeste et trop violente, reprit Menaste, mais du moins ne me bannissez pas comme les autres : Vous m'estes trop chere, luy dit Amestris, pour en avoir la pensée : toutesfois comme vous ne pourriez me voir souvent qu'en vous banissant de tout le reste du monde, je dois mesme me priver de la seule consolation que je puis recevoir, qui est celle de vostre entretien. Menaste luy fit alors de nouvelles protestations d'amitié : et elles se separerent de cette sorte. Cependant Amestris ne manqua pas de faire ce qu'elle avoit dit : et quoy que ce soit la coustume que les nouvelles mariées soient plus magnifiques, et fartent plus de despence qu'en aucun autre temps de leur vie ; elle au contraire, ne pouvant cesser d'estre propre, cessa dû moins d'estre magnifique, et ne parut plus jamais qu'avec une negligence qui faisoit assez voir qu'elle n'avoit pas dessein de plaire, quoy qu'elle plust tousjours infiniment. Elle feignit mesme d'estre un peu malade, pour s'empescher d'aller à tous les lieux de divertissement où elle avoit accoustumé de se trouver : elle ne faisoit plus que les visites d'une obligation absoluë, et faisant tousjours dire chez elle qu'on ne la voyoit pas, ou qu'elle n'y droit point, insensiblement on vit la personne de toute la Cour la plus visitée devenir la plus solitaire. Elle alloit mesme si matin au Temple, que non seulement : toutes les Dames, mais tous les Galans d'Ecbatane dormoient encore quand elle en revenoit : de sorte que jamais Mary n'a deu estre plus en repos qu'Otane : et de la façon dont vivoit Amestris, elle eust sans doute guery le plus jaloux Amant du monde. Cependant, Seigneur, toutes ces choses qui domine je viens de vous le dire auroient deu chasser la jalousie du coeur d'Orade, si elle y eust esté, l'y firent naistre : mais avec tant de violence, que jamais on n'a entendu parler d'une pareille avanture. D'abord toutesfois il fut presques bien aise de ce qui le tourmenta tant apres : et il trouvoit enfin, qu'avoir une belle Femme que personne ne voyoit que luy, n'estoit pas un petit advantage. Mais comme la retraite d'Amestris faisoit grand bruit dans le monde, on ne parloit d'autre chose : et comme on n'avoit pas sçeu qu'elle et Aglatidas s'estoient veus, et s'estoient bien ensemble, on n'en comprenoit point du tout la veritable cause : et on croyoit qu'Amestris vivoit ainsi, parce qu'Otane estoit jaloux, et qu'il le luy avoit ordonné. Si bien que l'on faisoit cent imprecations contre luy, d'estre cause qu'une si belle Personne menast une si malheureuse vie : et comme il n'est rien si propre à faire inventer cent mille contes extravagants, qu'un Mary jaloux, on se mit à dire cent choses bizarres d'Otane : et en moins de huit jours, on faisoit de longues histoires de ses jalousies, que mille circonstances rendoient croyables. De sorte qu'Artemon, dont je vous ay desja parlé, qui estoit son Amy et un peu son Parent, se resolut enfin de l'advertir de ce que l'on disoit de luy, croyant par là rendre office, et à Otane, et à Amestris aussi. Il fut donc le trouver un jour ; ce ne fut toutefois pas sans repugnance : car outre qu'il sçavoit bien qu'Otane avoit l'esprit bizarre, la chose d'elle-mesme estoit assez difficile à dire. Neantmoins il s'y resolut. Apres avoir donc parlé quelque temps de choses indifferentes, il luy demanda des nouvelles d'Amestris : et comme il luy eut répondu qu'elle se portoit bien ; il luy dit que toutes ses Amies se pleignoient d'elle, de ce qu'on ne la voyoit plus ou pour vous parler plus sincerement, luy dit-il, elles se pleignent de vous : car elles s'imaginent qu'elle ne les abandone que par vos ordres. Et lors il luy dit en effet une partie des choses que l'on disoit de luy ; en adoucissant neantmoins les endroits les plus desavantageux et les plus rudes. Otane surpris du discours d'Artemon, luy protesta comme il estoit vray, qu'il n'avoit point témoigné à Amestris souhaiter qu'elle se retirast des compagnies, et que sa retraite estoit volontaire. Non non, luy dit Artemon, vous ne me persuaderez pas : et estant autant vostre Amy que je le suis, vous me devriez confesser vostre foiblesse ingenûment. Je diray apres ce qu'il vous plaira à tout le monde : mais de vouloir me faire croire qu'Amestris qui a passé toute sa vie dans la conversation de tous les honnestes gens, et dans tous les plaisirs, change tout d'un coup le lendemain de ses Nopces, sans que vous le veüilliez, ou du moins sans qu'elle ait connu qu'elle vous plairoit, si elle vivoit de cette sorte, c'est ce que je ne sçaurois faire. Je vous proteste, luy dit Otane, que je n'ay aucune part au changement d'Amestris ; et je vous proteste, repliqua Artemon, que je ne vous croiray pas. Cependant, luy dit-il, pour vous parler sincerement, croyez Otane, qu'Amestris est trop jeune, pour vouloir exiger d'elle une chose où elle est si peu accoustumée : et j'ay oüy dire à diverses personnes, qu'un Mary jaloux sans sujet, se met quelquefois en termes de l'estre un jour avecques raison. Je sçay bien, adjousta-t'il, que la vertu d'Amestris est si grande, que vous n'estes pas exposé à ce malheur : mais apres tout, il n'y a pas grand plaisir d'estre l'entretien de tout le monde : et plus une Femme est vertueuse, plus le Mary paroist bizarre, et plus on en fait de contes quand il est jaloux. C'est pourquoy si vous m'en croyez, vous ne le ferez plus : ou si vous ne pouvez vous en empescher, du moins vous le cacherez. Un Amant, adjousta-t'il, peut estre jaloux sans deshonneur : et il ne seroit presques pas dans la bien-seance d'estre long-temps amoureux, sans avoir un peu de jalousie : mais pour un Mary, il ne sçauroit témoigner d'en avoir, sans s'exposer à se faire mocquer de luy. Je sçay bien qu'il y a quelque injustice d'excuser l'un et condamner l'autre : mais puisque c'est le sentiment universel, vous ne le ferez pas changer : c'est pourquoy changez-vous vous mesme si vous pouvez. Otane voyant qu'il ne pouvoit persuader Artemon, et ayant l'esprit irrité d'aprendre que l'on faisoit des contes de luy, le mena malgré qu'il en eust à la Chambre d'Amestris : afin de luy demander devant luy s'il n'estoit pas vray que jamais il ne luy avoit dit qu'il souhaittoit qu'elle vist moins de monde qu'à l'ordinaire. Toutesfois Artemon croyant qu'enfin Amestris luy sçauroit gré de contribuer quelque chose à luy faire changer de vie, y fut, sans s'en faire presser davantage. Aussi-tost qu'ils furent entrez, voyant qu'elle estoit seule dans son Cabinet où ils la trouverent : n'est-il pas vray Madame, luy dit Otane, que je ne vous ay point priée de ne faire plus de visites ; de n'aller plus à la promenade ny au Bal ; de ne vous parer plus ; de ne recevoir plus compagnie chez vous ; et d'aller au Temple à la pointe du jour, comme on le dit dans Ecbatane ? Seigneur, répondit Amestris en rougissant, je ne pense pas qu'il y ait personne qui ait assez mauvaise opinion de vous et de moy, pour dire une semblable chose ; voila pourtant Artemon, repliqua-t'il, qui vous dira que parce que vous estes plus solitaire que vous n'estiez autrefois, on dit que je suis jaloux. J'aime encore mieux, répondit Amestris, que l'on die que vous avez de la jalousie, et que j'ay de l'obeïssance : que si on disoit que j'allasse au Bal et à la promenade contre vos ordres. Mais puis qu'il faut que je vous justifie, sçachez Artemon, dit-elle en se tournant vers luy, que le changement que l'on voit en mon humeur, n'est pas proprement un changement ; puis que ç'a tousjours esté mon inclination, que j'ay contrainte tant qu'Artambare et Hermaniste ont vescu : parce qu'ils n'avoient pas mesme indulgence pour moy qu'Otane qui me laissant Maistresse de ma volonté, m'a mise en estat de ne me contraindre plus. Il faut advoüer, reprit Artemon en sous-riant, que vous vous déguisiez admirablement, si vous forciez vostre inclination, lors que le monde vous voyoit : quoy qu'il en soit (dit-il encore, croyant qu'il obligeoit fort Amestris, pour qui il avoit beaucoup d'estime) puis que vous vous estes bien contrainte autrefois pour obeïr à un Pere qui vouloir que vous fussiez visible ; vous le ferez encore sans doute pour sauver l'honneur d'un Mary, que l'on accuse d'une fort grande injustice. Je ne pense pas, dit Amestris fort embarrassée, qu'Otane se laisse persuader une chose si mal fondée que celle là : car puis que je n'ay veu personne depuis que je suis mariée, de qui pourroit-il estre jaloux ? aussi c'est par cette raison que j'espere que malgré tout ce que vous luy direz, il me lassera dans la liberté de préferer le repos de mon Cabinet, au tumulte de la Cour, dont je suis lasse. Du moins (dit Artemon, qui croyoit tousjours qu'Amestris ne parloit ainsi que pour plaire à Otane, dites moy donc ce que vous voulez que je die que vous faites, à ceux qui me le demanderont : Vous leur direz, repliqua-t'elle, que je lis quelquesfois ; que je fais des Ouvrages d'or et d'argent, que je crayonne ; que je resve : et que pour aimer encore plus la solitude, et me souviens de toutes les folies que j'ay souvent entendu dire à des gens qui se croyoient fort sages, et qui ne l'estoient pas trop Cependant qu'Amestris parloit, Otane se promenoit sans rien dire : et remarquant en effet qu'elle avoit quelque colere de ce qu'Artemon luy disoit : Madame, luy dit-il, je pense que vous ne devez pas me refuser de me justifier dans l'esprit du monde : c'est pourquoy revoyez-le, je vous en conjure : car j'aurois quelque peine à souffrir que l'on m'accusast plus long temps de vous tenir captive. Seigneur, luy dit-elle, si vous faites consister vostre felicité en l'opinion d'autruy, je la tiens mal assurée : et je ne sçay si ces mesmes gens qui vous font injustice ne me la feroient point à moy si je les revoyois ; et si apres vous avoir fait passer pour jaloux, ils ne me feroient point aussi passer pour estre un peu trop galante : c'est pourquoy il vaut mieux ne m'exposer pas à ce malheur. Quelqu'un estant alors venu demander Otane, il ne put répondre au discours d'Amestris : et Artemon sortant avecques luy, elle demeura seule et fort surprise de cette avanture. Menaste arriva un moment apres : et la trouvant encore avec quelque agitation sur le visage ; qu'avez-vous luy dit-elle, depuis hier que je vous quittay ? j'ay une si grande colere, reprit Amestris, que j'auray quelque peine à vous en dire la cause sans m'emporter. Car enfin Menaste excepté vous, je n'avois plus qu'une seule consolation en ma vie, qui estoit la solitude, dont je pensois jouir paisiblement jusques à la mort, et cependant on veut que je m'en prive : et alors elle luy raconta tout ce qui luy venoit d'arriver. Mais Menaste, luy dit elle encore, est il vray que le monde dit qu'Otane est jaloux ? Il est certain, luy repliqua-t'elle, que c'est un bruit épandu par toute la Ville : et plus certain encore que je n'ay pas aporté soing à en desabuser ceux qui m'en ont parlé, parce que j'ay eu peur que si on croyoit que vous vécussiez comme vous faites de vostre propre mouvement ; on n'en cherchast la cause ; et qu'enfin on ne la trouvast. Et pourquoy, dit Amestris, ne m'avez vous point advertie de toutes ces choses ? c'est, répondit Menaste, que je vous ay tousjours veuë si triste, que j'ay fait beaucoup de scrupule de vous aller encore dire une nouvelle si peu agreable. Cependant, luy dit-elle, puis que vous sçavez ce que l'on dit, je souhaite que cela serve à vous redonner à vos Amies : on non, luy répondit Amestris, ne vous y trompez pas, je ne sçaurois faire ce que vous dites : et quand je n'aurois autre raison de fuir le monde, que celle d'avoir un Mary comme Otane, je ne le verrois assurément gueres. Mais Menaste, j'ay bien d'autres sujets de ne l'aimer pas : et quoy qu'on face, on ne m'obligera point à m'y remettre. Pour moy, dit Menaste, je ne croy pas qu'Otane vous en presse si fort que vous pensez : et il a parlé comme il a fait, parce qu'Artemon estoit present. Cependant, luy dit-elle, il faut que je vous die pour vous divertir, qu'Anatise ayant sçeu vostre mariage avec Otane à la campagne où elle estoit, en eut une joye inconcevable : et ne douta point que le sien ne se deust bien-tost faire avec Aglatidas, quand elle seroit revenuë à Ecbatane. Mais ayant apris en fuite qu'il a disparu : et qu'il a donné ordre à les affaires, comme un homme qui ne songe pas à revenir : elle en a une douleur aussi excessive, que sa joye avoit esté grande. Et comme vous sçavez que les Coquettes ne sont jamais gueres aimées, ny de celles qui le sont comme elles, ny des autres qui ne le sont pas : tout le monde dit cent choses desavantageuses d'Anatise : qui en effet cache si peu la passion qu'elle a euë pour Aglatidas, et la colere qu'elle a presentement contre luy, que je ne pense pas que cette personne face jamais de grandes conquestes : quoy que depuis son retour elle tâche pourtant de reparer la perte qu'elle croit avoir faire par quelque autre victoire. Amestris écouta Menaste avec quelque plaisir, parce que la colere d'Anatise luy estoit encore une preuve assurée de la fidelité d'Aglatidas. Car bien qu'elle eust resolu de ne le voir jamais, elle avoit pourtant fait dessein de l'aimer en secret dans le fond de son coeur tout le reste de sa vie. Cependant apres que ceux qui avoient demandé Otane furent partis, et qu'Artemon s'en fut aussi allé, il demeura seul à entretenir ses pensées : et rapellant dans son esprit toutes les choses qui l'avoient desja tourmenté, il se retrouva l'ame plus en inquietude qu'auparavant : et ce qui d'abord luy avoit donné quelque repos, fut ce qui l'embarrassa le plus. En effet, disoit il en luy mesme à ce qu'il a raconté depuis, d'où peut venu ce changement d'humeur d'Amestris ; et par quelle raison a t'elle cessé tout d'un coup de me haïr ; et par quelle raison a t'elle commencé de n'aimer plus le monde ? quelle bizarre avanture est celle là, et par quelles voyes puis-je en sçavoir la veritable cause ? Enfin apres avoir bien raisonné sans pouvoir trouver de repos, il se mit pourtant dans la fantaisie, principalement parce qu'il avoit remarqué qu'Amestris y avoit de l'aversion, de vouloir qu'elle vist plus le monde qu'elle ne le voyoit depuis son mariage. Il y avoit neantmoins des instants où il craignoit de se repentir de ce qu'il Vouloit qu'elle fist : mais toutesfois ce qu'Artemon luy avoit assuré que l'on disoit de luy estant le plus fort, il dit le soir à Amestris, qu'il la conjuroit de ne se negliger plus tant, et de faire quelques visites. Mais comme elle y resista, quoy que ce fust avec beaucoup de respect, son esprit s'aigrit estrangement : et il luy parla avec autant de rudesse pour l'obliger à se parer, à aller à la promenade et au Bal, qu'un Mary jaloux et fâcheux eust pû faire, pour empescher sa Femme d'aller où Otane vouloit que la sienne allast. De sorte que cessant de luy resister, elle luy dit qu'elle feroit ce qu'elle pourroit pour luy obeïr : et en effet dés le lendemain elle se coissa avec un peu plus de soing qu'à l'ordinaire, et elle fut au Temple à l'heure que les autres Dames y vont : mais ce fut avec une si grande melancolie dans les yeux, qu'elle n'inspira point de joye à ceux de ses Amis qui la virent, et par malheur deux ou trois personnes l'ayant veuë si triste, et ayant apres rencontré Otane, luy dirent qu'ils ne demandoient plus pourquoy on avoit esté si long temps sans voir Amestris : puis qu'il paroissoit assez à son visage qu'elle avoit esté malade. Si bien qu'Otane qui sçavoit qu'elle ne l'avoit point esté, concluoit qu'elle avoit quelque chose dans l'esprit qu'elle luy cachoit, et qu'il ne pouvoit découvrir. Amestris vécut donc durant trois ou quatre jours un peu moins solitaire : mais ce fut avec tant de contrainte, qu'elle ne la pût souffrir davantage. Car si elle voyoit des Amis d'Aglatidas, son ame estoit à la gehenne : si c'estoient des gens indifferents, ils luy donnoient quelque attaque de la pretenduë jalousie d'Otane qui ne luy plaisoit pas : ou s'ils estoient plus discrets, ils l'entretenoient du moins de choses si opposées à son humeur presente, qu'ils l'ennuyoient infiniment. Si on loüoit quelque honneste homme, l'image d'Aglatidas luy aparoissoit : si on blasmoit quelqu'un, le souvenir d'Otane luy faisoit baisser les yeux de confusion : et il n'estoit point de conversation ou elle ne trouvast quelque chose de fâcheux. Il luy sembloit mesme que tous ceux qui la regardoient, la blâmoient d'avoir épousé Otane : si bien que ayant vécu trois ou quatre jours de cette sorte, et ne pouvant se resoudre de continuer davantage, elle feignit de se trouver mal, afin de ne sortir plus, et de ne recevoir plus de visites. Mais comme elle ne pouvoit pas tromper Otane si aisément que le reste du monde qui ne la voyoit pas, ses inquietudes redoublerent encore ; et sans sçavoir ce qu'il avoit, il souffroit pourtant tous les suplices d'un jaloux, et plus mesme qu'un jaloux ordinaire ne peut souffrir. Car du moins ceux qui ont de la jalousie, sçavent sur quoy ils la fondent : au lieu qu'il ne pouvoit mesme seulement imaginer par quelle raison il estoit si tourmenté. Il se resolut pourtant à la fin de tâcher de s'en éclaircir, et ne pouvant mesme renfermer toute son inquietude dans son coeur, il découvrit toutes ses plus secrettes pensées à Artemon : qui apres avoir bien observé ses transports, et bien écouté ses pleintes et ses raisons, se trouvoit bien, empesché à determiner quel estoit le mal de son Parent. Car, luy disoit-il, on ne peut pas dire que vous soyez jaloux, puis que vostre inquietude n'a point de cause qui puisse la faire nommer ainsi. Amestris ne voit et ne veut voir personne, Amestris estant libre vous a choisi et vous a épousé, que voulez vous davantage ? je veux, luy dit-il, sçavoir precisément pourquoy tout d'un coup elle a bien voulu m'épouser : et pourquoy tout d'un coup elle n'a plus voulu voir le monde. J'advoüe, luy dit Artemon, que cette derniere chose m'embarrasse un peu, puis que vous m'assurez serieusement n'y avoir point de part : mais apres tout, c'est à nous qui la perdons à nous en pleindre, et non pas à vous ; puis que sa retraite fait que vous la pouvez voir plus souvent : et l'entretenir avec plus de liberté. Point du tout, reprit Otane, car elle est aussi adroite a me persuader qu'il faut que je vive comme j'avois accoustumé, qu'elle l'est à me faire aprouver son changement. Je sçay bien, disoit-il, qu'autresfois elle n'a pas haï Aglatidas : neantmoins ils ont elle si mal ensemble depuis ; que je ne sçaurois faire grand fondement là dessus. Mais, luy disoit Artemon, dequoy vous tourmentez vous, puisque vostre Femme ne voit non plus Aglatidas qu'un autre, et que mesme elle ne le peut plus voir puis qu'il est absent ? C'est peut-estre (reprit-il tout d'un coup, apres avoir un peu resvé) parce qu'il est absent qu'elle vit ainsi. Et pourquoy, luy repliqua Artemon, vous auroit elle épousé, si elle eust encore aimé Aglatidas ? C'est ce que je ne sçay pas, luy dit-il, et c'est ce que je voudrois bien sçavoir. Aglatidas, repliqua Artemon, est un fort honneste homme : mais il est si inconstant, que je ne pense pas qu'il ait plus aucune part dans l'esprit d'Amestris : et il ne faut qu'entendre toutes les pleintes qu'Anatise qui est revenue des champs fait de luy, pour estre instruit de son inconstance. Quoy, interrompit Otane, Aglatidas et Anatise ne sont plus bien ensemble ? au contraire, répondit-il, ils y sont fort mal. Ha Artemon, adjoûta Otane, ce que vous me dites là m'embarrasse encore bien davantage : je ne voy pas que vous en avez sujet, luy repliqua-t'il, car enfin qu'imaginez vous en cela, ou vous puissiez avoir interest ? Aglatidas, quand vous avez épousé Amestris, aimoit Anatise, à ce que tout le monde croyoit : depuis ce temps là il rompt avec elle et s'en va ; que vous importe, et que vous peuvent importer toutes ces choses ? je ne vous puis pas bien démesler tout ce que je pense ; répondit-il, mais je voudrois pourtant bien qu'Aglatidas fust encore amoureux d'Anatise. Elle le voir droit bien aussi, reprit Artemon en riant, car il estoit bien aise d'avoir un prétexte de le pouvoir faire, sans qu'Otane s'en pust offencer : et en effet l'embarras où il luy voyoit l'esprit, luy en donnoit une si sorte envie, qu'il ne pouvoit s'en empescher. De sorte que voulant du moins railler avecques luy en façon qu'il ne s'en fâchast pas ; Enfin, luy dit-il, Otane determinez vous un peu : estes vous jaloux ou bizarre ? je ne sçay pas bien ce que je suis, reprit-il, mais je sçay tousjours que je suis fort inquiet : et que je sens à peu prés tout ce que la jalousie peut faire sentir. C'est pourtant la premiere fois, répondit Artemon, qu'une Femme a donné de la jalousie à son Mary en se negligeant ; en ne sortant point ; en ne voyant personne, et en cachant sa beauté avec autant de soing que les autres monstrent la leur. C'est par ou je suis le plus à pleindre, repartit Otane, car je ne voy point de remede à mes maux. Si Amestris alloit au Bal, et que je ne le trouvasse pas bon, je n'aurois qu'à l'empescher d'y aller : mais de la façon qu'est la chose, je ne sçay pas trop bien quel remede y chercher. Si vous m'en croyez, luy dit Artemon, vous n'y en chercherez point : estant certain que les petits maux augmentent quelquesfois par les remedes. Celuy que je sens, reprit-il, n'est pas de ceux que l'on peut apeller petits : je ne voy pourtant pas, repliqua Artemon, par où vous le pouvez nommer grand. Peut on avoir un plus grand mal, reprit Otane, que de voir que ce qui devroit faire ma felicité fait mon infortune ? Mais pourquoy n'estes vous pas heureux ? interrompit Artemon, Amestris n'est elle pas une des plus belles Femmes du monde ? n'est elle pas encore une des plus riches personnes de sa condition ? n'a t'elle pas autant d'esprit que de richesses et de beauté, et plus encore de vertu que de beauté, d'esprit, et de richesses tout ensemble ? N'est elle pas douce et complaisante pour vous, que vous faut il davantage ? je voudrois voir, repliqua t'il, jusques dans le fond de son coeur : et si elle n'y a rien que ce qu'elle vous dit, répondit Artemon, que voulez vous qu'elle vous die ? le veux du moins (repartit il à demy en colere) qu'elle me die un mensonge vray semblable, plustost que de ne me dire rien. Artemon voyant qu'Otane se fâchoit, ne voulut pas l'irriter davantage, de crainte de s'oster les moyens de pouvoir servir Amestris : car encore qu'il fust son Parent, il n'estoit pourtant son Amy que par consideration et par generosité : et : entre Amestris et luy, il n'auroit pas balencé à prendre party : sçachant bien que celuy de la raison, ne pouvoit jamais estre celuy d'Otane. Cependant jugeant qu'il estoit à propos d'avoir quelque complaisance pour luy, il luy demanda s'il vouloit qu'il parlast à Amestris ; mais l'Eloge qu'il venoit de luy en faire, fit qu'il ne voulut pas luy en donner la commission : car Otane estoit d'humeur à ne pouvoir ouïr sans chagrin les loüanges de sa Femme : et je pense toutesfois qu'il n'auroit pu souffrir que l'on eust parlé à son desavantage. Artemon ne pouvant donc rien gagner sur son esprit, se retira, et le laissa entretenir son humeur sombre et chagrine : mais à peine fut-il party, qu'Otane changeant d'avis, suivant la coutume des gens inquiets et jaloux, luy écrivit un Billet, pour le prier de voir Amestris le lendemain : afin de tâcher de découvrir tes veritables sentimens. Ce Billet se contredisoit toutesfois en deux ou trois endroits, et il estoit aisé de remarquer que celuy qui l'avoit écrit n'avoit pas l'esprit en repos. Artemon ne manqua pas de faire ce qu'Otane devroit de luy : qui cependant avoit donné ordre que l'on le laissast entrer, quoy qu'Amestris eust dit qu'elle se trouvoit mal, et qu'elle ne vouloit voir personne. Comme il fut donc aupres d'elle, il luy demanda pardon d'interrompre sa solitude : et voulant effectivement la servir de bonne grace, il ne luy fit point un secret de la conversation qu'il avoit euë avec Otane. Au contraire, il luy dit le véritable estat où estoit l'esprit de son Mary, afin qu'elle cherchast les voyes de le guerir de son chagrin, de peur que son inquiétude ne retombast sur elle. Puis qu'Otane veut bien, luy dit-il, que vous luy disiez un mensonge vray semblable, plustost que de ne luy rien dire, inventez en un je vous prie, qui le mette en repos et qui vous y laisse : s'il est vray qu'il y ait quelque verité dans vostre coeur que vous ne veüilliez pas qu'il sçache. Je vous suis bien obligée, repliqua Amestris, de la sincerité que vous avez pour moy : neantmoins genereux Artemon, je n'ay rien à dire que ce que j'ay dit : mon humeur a changé pour toutes choses, sans que j'en puisse dire la raison : mais puis qu'en changeant de sentimens, j'ay changé advantageusement pour Otane, dequoy se pleint-il ? Ne cherchons point de raison à ses pleintes, reprit Artemon, car nous n'y en trouverions point : ce n'est pas Madame, luy dit-il, que je ne sois contraint d'avoüer, que vostre retraite est surprenante : et qu'il n'est pas absolument estrange qu'Otane soit estonné de ce qui estonne toute la Cour, et toute une grande Ville. Cependant n'estant pas aussi curieux que luy, et ayant pour vous un respect extréme ; je veux croire que tout ce que vous faites est bien fait : et je ne veux point penetrer dans le secret de vostre coeur. Mais au nom des Dieux, Madame, si vous le pouvez, dites quelque chose à Otane qui le satisface, et s'il est possible, n'affectez point tant la solitude. Je ne puis faire que la moitié de ce que vous me demandez, luy dit-elle, qui est de voir un peu plus de monde que je n'en voy : car pour dire des mensonges à Otane, je ne le sçaurois faire : et je les inventerois si mal, qu'il ne les pourroit jamais croire. Mais Artemon, luy dit-elle encore, croyez qu'en suivant vostre conseil, je m'expose à bien des malheurs : estant à croire que puis qu'Otane est jaloux sans sçavoir de qui, et dans un temps où mon Cabinet est ma prison, et où je ne voy personne ; il sera bien difficile, si je voy compagnie, qu'il ne le soit d'une autre maniere. Toutesfois apres tout, puis qu'il a plu aux Dieux qu'il fust mon Mary, je dois suivre ses volontez, et contraindre toutes les miennes. Vous pouvez donc l'assurer, luy dit-elle, que je verray qui il luy plaira, pourveû qu'il me promette que dés qu'il se repentira repentira d'avoir souhaité que je revoye le monde, il me fera la grace de me le dire : car je ne doute pas que cela n'arrive bien-tost. Artemon apres avoir assuré Amestris qu'il la serviroit en toutes choses, fut porter cette nouvelle à Otane qui eut quelque satisfaction de la deference qu'elle avoit pour luy : il ne fut toutesfois pas entierement content, parce que cela ne luy aprenoit point ny pourquoy elle l'avoit épousé si brusquement ; ny pourquoy elle avoit tout d'un coup aimé la solitude. Mais enfin trouvant beaucoup d'obeïssance dans le coeur d'Amestris, il ne pouvoit pas avec toute sa bizarrerie, trouver un pretexte raisonnable de s'en pleindre.

Suite de l'histoire d'Aglatidas et d'Amestris : jalousie d'Otane


Voila donc Amestris, quoy qu'avec une repugnance extréme, qui souffre de nouveau d'etre veuë : et en moins de quatre jours le bruit s'estant épandu qu'elle estoit visible, toute la Cour et toute la Ville fut chez elle : et quoy qu'elle fust beaucoup plus melancolique qu'elle n'estoit autresfois ; comme elle ne pouvoit pas faire qu'elle ne fust toujours tres belle et tres spirituelle ; et que de plus elle estoit tousjours douce et civile, il y eut une joye universelle dans Ecbatane, d'avoir retrouvé un thresor que l'on croyoit perdu. Il n'y avoit point d'honneste homme qui ne luy proposast quelque divertissement, et qui ne s'empressast à luy donner des marques d'estime et de complaisance. On eust dit que c'estoit une personne nouvellement venue : et qui par ce charme secret qui suit ordinairement la nouveauté, attiroit tout à elle : estant certain que toutes les autres maisons estoient desertes et solitaires ; en comparaison de la sienne. Ceux qui avoient dessein de luy plaire, n'arrivoient pourtant pas à leur fin : car elle se trouvoit si malheureuse, de vivre dans une si grande contrainte, qu'elle ne pouvoit s'empescher de s'en pleindre à sa chere Menaste. Anatise comme les autres fut aussi visiter Amestris avec d'autres Dames : et comme il y a tousjours dans le monde des gens indiscrets, et qui prennent autant de plaisir à dire des choses fâcheuses, que d'autres en ont à en dire d'agreables : il y eut un homme, qui voulant embarrasser ces deux personnes, commença de parler devant elles d'Aglatidas et de son absence : demandant tout haut si quelqu'un en sçavoit la cause. Amestris et Anatise rougirent toutes deux ; l'une de colere, et l'autre par modestie : et comme la parole de celuy qui avoit parlé si mal à propos, s'estoit plûtost adressée à Amestris, qu'aux autres, elle répondit qu'il y avoit desja si long temps qu'Aglatidas ne luy faisoit plus de visites quand il estoit party d'Ecbatane, qu'il n'y avoit pas d'apparence qu'elle pûst estre bien informée de ses desseins : et il y en a beaucoup davantage (dit-elle en se tournant malicieusement vers Anatise) que cette belle Personne en sçache quelque chose. Je ne sçay mesme, adjousta-t'elle, si ce n'est point sa cruauté que l'on doit accuser, de la perte qu'Ecbatane a faite d'un si honneste homme : estant à croire qu'elle aura eu tant de rigueur pour luy, qu'il se sera banny luy mesme de desespoir. Anatise irritée de la malicieuse raillerie d'Amestris, luy répondit avec un ton de voix un peu aigre, et qui fit assez connoistre qu'elle sçavoit bien que sa cruauté n'estoit pas la cause de l'absence d'Aglatidas. Comme elle est fiere, et qu'elle n'ignoroit pas que tout le monde sçavoit qu'Aglatidas l'avoit quittée, lors qu'elle ne s'y attendoit point, elle n'en fit pas un secret : et regardant Amestris, quoy qu'il en soit, dit-elle, vous me devez avoir quelque obligation de vous avoir autrefois osté le coeur d'Aglatidas : car puis qu'il est si inconstant, vous devriez en effet, ce me semble, me sçavoir aujourd'huy autant de gré, que vous me voulustes de mal, lors qu'il eut l'injustice de quitter vos chaines pour prendre les miennes. Comme je ne vous hays point en ce temps là, repliqua Amestris, souffrez que je ne vous remercie pas en celuy cy : car aussi bien puis que ce n'est que l'intention qui donne le prix aux bons offices, je suis assurée que je ne dois pas vous faire beaucoup de complimens pour celuy-là. J'advoüe, dit Anatise, que je n'avois pas dessein de vous obliger : et advoüez aussi, repliqua Amestris, que vous n'aviez pas sujet de faire tant de vanité d'une conqueste que vous avez si peu gardée. Cependant, adjousta-t'elle, comme Aglatidas ne songe peut-estre gueres plus à vous qu'à moy, il me semble que c'est luy faire trop de grace de parler si longtemps de luy. Amestris dit cela d'une certaine maniere, qui surprit un peu Anatise : et il luy sembla qu'elle avoit trop peu d'aigreur pour Aglatidas, veû celle qu'elle sçavoit qu'elle avoit euë autrefois : car elle ne pouvoit croire qu'Otane pûst l'avoit consolée de cette perte ; si bien qu'elle s'en retourna chez elle l'esprit un peu inquiet. Amestris vescut donc quelque temps de cette sorte : mais enfin Otane voyant ce grand nombre de monde qui la visitoit, et remarquant qu'il y avoit mesme plusieurs personnes qui affectoient d'avoir plus de complaisance pour luy qu'à l'accoustumée ; il jugea par ces soings extraordinaires que l'on avoit de luy plaire et de le divertir, que c'estoit plûtost comme au Mary d'Amestris qu'on les luy rendoit, que pour l'amour de luy seulement : de sorte que son chagrin recommença d'estre plus fort qu'auparavant. Il n'avoit pourtant pas dessein de le témoigner ouvertement : mais quoy qu'il peust faire, on s'en aperçeut bien-tost. Il recevoit les civilitez qu'on luy faisoit, d'une façon si contraire, il les rendoit si froidement ; et il estoit si assidu chez luy contre sa coustume ; qu'en fort peu de jours sa jalousie fut connuë de tout le monde : et mesme plus connue que lors qu'Amestris ne voyoit personne : puis qu'en ce temps là on ne faisoit que le soupçonner d'estre jaloux, et qu'en celuy-cy on ne pouvoit pas en douter : ses regards, ses paroles, ses actions, et toutes ses inquietudes, estant des preuves convainquantes, des plus secrets mouvemens de son coeur. Et comme les domestiques sont pour l'ordinaire des espions qui revelent le secret de leurs Maistres à tout le monde : on sçeut par ceux d'Otane qu'il ne rentroit jamais chez luy, qu'il ne fist demander à son Portier qui estoit venu voir Amestris ; qui y estoit encore ; si quelqu'un qu'il faisoit nommer y avoit esté longtemps ; s'il y avoit esté seul ; s'il ne venoit que d'en sortir ? et cent autres choses semblables, qui firent que l'on reparla de sa jalousie plus que devant. Il commença mesme aussi de donner de nouvelles marques de son chagrin à Amestris, qui s'en pleignit à Artemon, qui luy témoignoit tousjours beaucoup d'amitié : je priant de vouloir sçavoir ce qu'Otane avoit dans le coeur : et l'assurant que si c'estoit qu'il eût change d'avis, et qu'il ne trouvast plus bon qu'elle vist le monde, elle luy obeïroit avec beaucoup plus de joye, qu'elle n'avoit fait en le revoyant. Artemon luy promit en effet de sçavoir ce qu'Otane avoit dans l'esprit : mais comme il ne pouvoit consentir de voir renfermer Amestris, il voulut prendre un autre chemin : et se souvenant qu'Otane, pour empescher qu'on ne dist qu'il estoit jaloux, s'estoit resolu de souffrir que sa Femme vist tout ce qu'il y avoit d'honnestes gens à Ecbatane : il creut encore que luy aprenant de nouveau que sa façon d'agir l'exposoit au mesme malheur, il s'en corrigeroit peut estre une seconde fois. Mais il n'en alla pas ainsi : car dés qu'Artemon luy eut dit que son assiduité aupres de sa Femme ; ses soings extraordinaires de sçavoir ce qu'on luy disoit et qui la voyoit quand il n'y estoit pas ; luy redonnoient desja la mesme reputation qu'il avoit euë, lors qu'Amestris ne voyoit personne : puis que cela est, luy dit il l'esprit fort irrité, jaloux pour jaloux, il faut du moins que je le sois seurement : et puis que soit qu'Amestris voye le monde ou qu'elle ne le voye pas, je dois tousjours estre regardé comme ayant de la jalousie : j'aime encore mieux ne voir pas eternellement ma maison remplie d'oisifs et de faineants, qui passent toute leur vie à dire des bagatelles, et des choses inutiles. Artemon fut si surpris d'ouïr parler Otane de cette sorte, qu'il eut deux sentimens fort opposez presques en un mesme instant : car il ne put s'empescher d'avoir une envie de rire estrange, de voir la bizarrerie d'Otane : et un moment apres, d'avoir aussi une tres sensible douleur, de voir à quelle persecution Amestris estoit exposée. Il fit donc tout ce qu'il put, pour remettre la raison dans le coeur d'Otane, mais il luy fut impossible : et dés le soir mesme, sans attendre davantage ; Madame, dit-il à Amestris, je suis satisfait de la complaisance que vous avez euë pour moy, en quittant la solitude comme vous avez fait à ma priere : mais comme vous avez passé d'une extremité à l'autre, s'il est vray que vous vous contraigniez en voyant le monde, vous m'obligerez de suivre vostre inclination, et de ne le voir plus. Seigneur (luy dit-elle avec beaucoup de joye sur le visage) vous me faites un plaisir signalé, de me delivrer de la peine que j'avois à vous obeïr : mais afin que la chose se face avec plus de bien-seance, je crois que ce ne seroit pas mal fait de faire un voyage à la campagne ; afin qu'à mon retour je reprenne ma solitude, sur le pretexte de m'y estre accoustumée aux champs. Otane surpris de voir le peu de repugnance qu'avoit Amestris à se priver de la conversation de tant d'honnestes gens qui la voyoient : au lieu de luy en sçavoir gré, en devint plus resveur et plus inquiet : et il pensa encore changer d'avis. Neantmoins il la prit au mot : et sans differer davantage, il luy dit qu'il faloit partir dans deux jours, et en effet ils partirent : Amestris menant avec elle sa chere Menaste, pour la consoler dans ses déplaisirs. Artemon ayant sçeu le dessein d'Otane, le fut trouver pour l'en divertir ; mais il ne luy fut pas possible : et deux jours apres sans qu'Amestris allast dire adieu à personne, elle s'en alla aux champs : avec intention, si elle le pouvoit, de n'en revenir de tres longtemps : tant pour joüir en repos de la solitude, que pour cacher autant qu'elle pourroit la bizarrerie de son Mary. Elle partit donc avec quelque espece de joye : mais pour Otane, le changement de lieux ne changea point sa mauvaise humeur : car encore qu'il remarquast qu'Amestris avoit pour luy non seulement toute la complaisance qu'une Femme vertueuse est obligée d'avoir pour son Mary ; mais encore toute l'obeïssance d'une esclave : comme elle ne pouvoit pas avoir toute la tendresse qu'elle eust euë si elle l'eust estimé et aimé, puis qu'au contraire elle avoit une aversion extrême pour luy : il n'estoit pas satisfait d'elle : et le respect qu'elle luy rendoit, l'irritoit plustost que de l'appaiser. Ce voyage se fit donc avec beaucoup de melancolie : toutefois comme ils furent arrivez au lieu où ils vouloient aller, Amestris eut un peu plus de repos ; parce qu'Otane alloit ordinairement passer ses chagrins à se promener dans un grand Bois qui est derriere sa maison ; de sorte que durant cela, Amestris avoit la liberté de parler avec sa chere Menaste, et de s'entretenir quelquesfois d'Aglatidas. Elle en faisoit pourtant bien souvent quelque scrupule : et faisoit presques dessein de n'en parler de sa vie. Mais apres tout, venant à penser combien cette affection estoit innocente, et combien elle la seroit toûjours, puis qu'elle avoit resolu de ne le voir jamais : elle se resolvoit en fin, de garder dans son souvenir toutes les marques qu'elle avoit reçeuës, de la passion d'une personne qu'elle ne pouvoit oublier : se determinant neantmoins, malgré la tendresse qu'elle avoit encore pour Aglatidas, à brûler toutes les Lettres qu'elle avoit de luy. Estant donc un jour Menaste et elle à parler ensemble sur ce sujet, et Amestris voulant revoir pour la derniere fois toutes ces Lettres auparavant que de les jetter au feu, elle ouvrit sa Cassette pour les prendre : mais elle n'y trouva point un petit Coffre d'Orsevrerie dans lequel elles estoient : et elle fut si surprise de cét accident, qu'elle ne pouvoir le dire à Menaste. Cependant elle chercha dans cette Cassette, et chercha inutilement : elle demanda à une Fille qui la servoit, et qui luy estoit fidelle, si Otane ne l'avoit point ouverte ? et elle luy répondit que non. Elle luy demanda en fuite, si elle ne sçavoit point ce qu'estoit devenu un petit Coffre qu'elle croyoit y avoir mis le jour qu'elles estoient parties d'Ecbatane ? et elle luy répondit encore, qu'elle le vit bien sur la Table de son Cabinet, mais qu'elle ne sçavoit pas ce qu'elle en avoit fait. Enfin Amestris rapellant alors en sa memoire, tout ce qu'elle avoit fait devant que de partir, se ressouvint confusément qu'elle avoit eu dessein de le mettre dans sa Cassette : mais qu'Otane estant entré, elle l'avoit couvert d'un voile qui s'estoit trouvé sur la Table ; avec intention de le serrer quand il seroit sorty : et elle concluoit de là, qu'elle l'avoit oublié sous ce voile et sur cette Table, Neantmoins comme Otane estoit au mesme lieu où elle estoit, son inquietude diminua, apres y avoir bien pensé ; parce que ses Femmes avoient la Clef de son Cabinet : et ce qui estoit cause qu'elle ne s'estoit pas aperçeuë plustost de ce malheur, estoit qu'elle n'avoit encore osé ouvrir cette Cassette depuis qu'elle estoit arrivée. Otane n'ayant pas esté se promener assez loing pour ne craindre pas d'estre surprise. Cependant le soir estant venu, il dit à Amestris qu'il faloit qu'il allast faire un tour à Ecbatane, pour quelque affaire qui luy estoit survenuë. Elle rougit à ce discours, et regarda Menaste : le voy bien (luy dit ce fâcheux Mary, avec une raillerie contrainte et piquante) que vous me portez envie : pardonnez-moy Seigneur luy dit-elle, et j'aime beaucoup mieux demeurer icy, que d'aller à Ecbatane. Quoy qu'il en soit, luy répondit-il ; je m'aperçoy, ce me semble, que mon voyage ne vous est pas indifferent : mais vostre rongeur ne m'a pas bien expliqué si vous en avez de la douleur ou de la joye. C'est assurément (dit Menaste en riant, afin de rompre cét entretien) qu'Amestris s'est imaginée que vous voudriez qu'elle retournast avecques vous à la Ville : et qu'elle a eu peur de quitter si-tost un lieu où elle se plaist infiniment. Otane ne dit plus rien apres cela, que quelques paroles que l'on n'entendit pas, et se retira fort chagrin : car encore qu'il laissast sa Femme en une maison tres solitaire : neantmoins il ne laissoit pas d'estre inquiet ; et d'estre fort empesché à expliquer la rougeur d'Amestris et pour quel sujet elle avoit regardé Menaste, qui depuis ce jour là luy devint suspecte sans sçavoir pourquoy. Cependant Amestris n'estoit pas en une petite peine : de voir qu'Otane s'en alloit en un lieu où il y avoit une chose qu'elle craignoit tant qu'il ne vist. Elle ne sçavoit donc quelle resolution prendre : car comme tous les domestiques estoient tes espions, et qu'il enduroit cent impertinences d'eux, parce qu'il les employoit à observer ce qu'elle faisoit : elle n'osoit pas entreprendre d'en gagner un, pour luy donner la Clef de son Cabinet : et pour l'obliger à luy aporter ce petit Coffre, qui luy donnoit tant d'inquietude. Elle apprehendoit aussi estrangement qu'Otane ne s'allast adviser de faire ouvrir ce Cabinet : toutesfois ne trouvant pas grande aparence qu'il le deust faire, puis qu'il n'y en avoit point qu'elle deust y avoir rien laissé de pareille nature : elle se resolut de laisser aller la chose au hazard. Menaste luy proposa pourtant de dire à son Mary, qu'elle seroit bien aise d'aller pour deux ou trois jours à Ecbatane, et qu'elle le prioit de l'y remener : mais dés qu'elle en pensa ouvrir la bouche, Otane luy dit que l'affaire pour laquelle il alloit estoit pressée ; qu'il ne pouvoit pas aller en Chariot ; et qu'ainsi ce seroit pour une autre fois : de sorte qu'il falut le laisser partir, et qu'Amestris demeurast en une inquietude estrange. Et certes ce n'estoit pas sans sujet, car à peine Otane fut il arrivé chez luy, qu'il se mit dans la fantaisie de visiter tout l'Apartement d'Amestris fort exactement. Le Concierge le luy ouvrit : donc tout entier, à la reserve du Cabinet, dont il luy dit qu'il n'avoit pas la Clef : et quoy que cela ne fust pas fort extraordinaire, neantmoins sans tarder davantage, feignant d'avoir besoing de quelque chose qu'il disoit avoir donne à garder à Amestris, il en fit enfoncer la porte, et il y entra, y demeurant seul avec un Escuyer qu'il avoit, qui se nommoit Dinocrate, et qui avoit part à tous ses secrets. Il chercha d'abord dans les Tiroirs de deux grands Cabinets qui y estoient, et dont il fit rompre les Serrures : il ouvrit plusieurs Boittes qu'il y trouva : il regarda sur toutes les Tablettes : dans des vases qui estoient dessus : il leva mesme les Tableaux et la tapisserie : et il estoit tout prest de ressortir, bien satisfait de n'avoir rien trouvé de ce qu'il cherchoit ; lors que Dinocrate voyant un voile de Gaze sur la Table, où il paroissoit y avoir quelque chose dessous, le tira, et descouvrit ce petit Coffre d'Orsevrerie, où estoient les Lettres d'Aglatidas. Dinocrate fit alors un grand cry, comme s'il eust trouvé un grand thresor : et Otane se raprochant en diligence, avec un battement de coeur estrange ; le prit, et sans considerer que l'ouvrage en estoit admirable, il le rompit avec une violence extréme. Mais ô Dieux ! dés qu'il l'eut ouvert, et que tirant les Lettres qui estoient dedans, il y vit les Noms d'Amestris et d'Aglatidas : il entra en une telle fureur, qu'il fut plus d'une heure sans les pouvoir lire. Il les ouvroit pourtant, et mesme les regardoit toutes : mais il estoit si transporté, qu'il ne sçavoit ce qu'il lisoit. A l'instant mesme il envoya querir Artemon ; qui venant aussi tost, voyez, luy dit il, voyez si j'avois tort d'estre chagrin : et alors il luy raconta, comme si cela eust esté bien necessaire à sçavoir, comment il avoit fait ouvrir ce Cabinet ; comment il avoit cherché par tout ; et bref il luy dit jusques à la moindre circonstance des choses que je viens de vous dire : en suitte dequoy, il luy bailla une des Lettres qu'il avoit trouvées. Artemon la prenant, et connoissant par ce qu'elle contenoit qu'elle avoit esté escrite du temps qu'Artambare Pere d'Amestris vivoit, et que l'on croyoit qu'Aglatidas la devoit espouser ; luy dit qu'il ne voyoit pas qu'il y eust rien là de fort criminel. Quoy, repliqua Otane, vous croyez qu'Amestris soit innocente, de garder des Lettres de galanterie apres estre mariée : Non Artemon, luy dit-il, elle ne le sçauroit estre : et puis qu'Amestris conserve les Lettres d'Aglatidas, elle en conserve sans doute l'affection dans le fond de son coeur. Et alors repassant toutes ces Lettres, il vint enfin à trouver celle qu'Aglatidas avoit escrite en partant. Ha ç'en est fait, s'écria-t'il, je suis le plus malheureux homme du monde : et je ne voy que trop la cause de la retraite d'Amestris. Artemon prenant cette Lettre, et voyant en effet qu'elle avoit esté écrite depuis le Mariage d'Otane, et qu'il falloit de necessité qu'ils se fussent remis bien ensemble sans que l'on en eust rien sçeu, fut quelque temps sans parler ; pendant quoy Otane dit plus de choses qu'un homme qui ne seroit point jaloux n'en pourroit penser en un jour. Mais enfin Artemon arrestant ce torrent de paroles inutiles ; est-ce là, luy dit-il, tout le crime d'Amestris ? si cela est, adjousta Artemon, vous n'estes pas si malheureux que vous le dites : car ne voyez-vous pas par cette Lettre, que puis qu'Aglatidas se prepare à estre tousjours infortuné, il faut que ce soit qu'Amestris l'ait banny ? De plus, ne voyez-vous pas encore que personne ne sçait la cause de son depart ? ainsi je croy plustost que si vous sçaviez la chose comme elle est, vous trouveriez que la vertu d'Amestris merite beaucoup de loüange. Je ne trouveray jamais cela, repliqua-t'il, car enfin Amestris n'a point deu recevoir cette Lettre depuis qu'elle est ma Femme : et moins encore l'avoir conservée. Artemon eut beau vouloir excuser Amestris, il n'y eut pas moyen d'appaiser Otane : qui sans se soucier plus des affaires qui l'avoient amené à la Ville, s'en retourna aux champs dés le lendemain. Bien est-il vray qu'Artemon ne le voulut point abandonner : et fut malgré qu'il en eust aveques luy. Cependant Amestris vivoit dans une crainte extréme : mais dés qu'elle vit arriver son Mary sans qu'il pûst avoir eu le temps de faire les choses qui avoient causé son voyage, le coeur luy battit, et peu s'en falut qu'elle ne s'évanoüist. Aussi-tost qu'Otane fut descendu de chenal, quoy qu'Artemon l'en voulust empescher, il fut droit à la chambre d'Amestris : et s'approchant d'elle avec une fierté incivile ; Madame, luy dit-il, vous me devez avoir quelque obligation, de vous rapporter si promptement ce que vous avez sans doute oublié à Ecbatane : et en disant cela il luy jetta sur la Table, auprès de laquelle elle estoit, toutes les lettres d'Aglatidas. Je vous laisse à penser ce que cette veuë fit dans le coeur d'Amestris : neantmoins comme elle sçavoit bien qu'elle n'estoit pas aussi coupable qu'Otane la croyoit, elle rapella toute sa confiance : et sans s'émouvoir extremement, Seigneur, luy dit-elle, il me semble que vous avez si bien sçeu que feu mon Pere m'avoit commandé de regarder Aglatidas comme devant estre mon Mary, que vous ne devez pas trouver estrange que j'en aye receu des Lettres. Mais la derniere de toutes, reprit-il, ne souffre pas cette excuse : joint que si vous n'avez pas failly en recevant les premieres, vous avez du moins fait une faute irreparable en les conservant. J'advouë, dit-elle que l'ay failly contre la prudence, de ne les brûler pas dés que je me resolus à vous épouser : mais cette faute n'est pas si grande que vous le croyez. Et pour cette derniere Lettre que j'ay reçeuë, il ne m'a pas esté possible de ne la recevoir point : mais je puis vous asseurer que je n'y ay pas respondu : et que s'il eust esté en mon pouvoir, je l'eusse renvoyée à Aglatidas. Elle est pourtant conceuë en des termes, repliqua-t'il, où il ne paroist pas qu'il fust fort mal avecques vous. Seigneur, dit-elle, je n'ay que deux choses à vous dire, pour vous mettre l'esprit en repos : l'une que je ne verray jamais Aglatidas : l'autre que je ne recevray jamais de ses lettres, ny qu'il ne recevra jamais des miennes. Il me semble (dit Artemon qui estoit present à cette conversation fascheuse) qu'Amestris va au delà de la raison : car enfin connoissant sa vertu comme vous la devez connoistre, quand elle verroit un honme qui auroit esté amoureux d'elle, vous n'en devriez pas estre en peine. Mais qui m'asseurera (dit Otane à Amestris, sans écouter Artemon) de ce que vous dites ? Seigneur, luy repliqua-t'elle, vous pouvez me laisser icy, et faire que je n'aille jamais à Ecbatane, où peut-estre Aglatidas pourroit revenir quelque jour. La solitude reprit-il en branlant la teste, est fort propre pour des entreveuës secretes : remenez moy donc à la Ville, respondit-elle sans s'émouvoir, afin que toute la Terre soit tesmoin de mes actions : et afin que toute la terre sçache, repliqua-t'il tout en fureur, vostre crime et mon infortune. Mais apres tout, dit-il, qui vous a donné cette derniere Lettre ? une personne que je ne connois pas, (répondit-elle, ne voulant pas luy nommer Menaste) Et où est Aglatidas presentement ? luy demanda Otane ; je n'en sçay rien, repliqua-t'elle, et je n'ay pas assez d'intelligence avecques luy pour estre informée de ses desseins. Et pourquoy, luy dit il, m'avez-vous épousé, puis que vous aimiez Aglatidas ? je pensois, respondit Amestris, veû la façon dont vous aviez agy, vous avoir assez obligé en vous preferant à beaucoup d'autres, pour vous obliger aussi à ne me traiter pas comme vous faites. Et je pensois, dit-il, que quand vous ne m'eussiez pas aimé, vous auriez assez aimé la gloire, pour ne rien faire indigne de vous. Mais enfin, dit Artemon, pourquoy n'estes-vous pas content de ce qu'Amestris vous promet ? Elle vous dit qu'elle ne verra jamais Aglatidas ; qu'elle ne recevra point de ses Lettres, ny ne luy fera point recevoir des siennes, que voulez vous davantage ? Je voudrois qu'elle n'eust pas receu cette derniere, reprit-il, et qu'elle n'eust pas gardé toutes les autres : car enfin c'est une marque asseurée, adjousta-t'il, qu'elle ne hait pas Aglatidas ; qu'elle ne m'aime gueres, et que par consequent je dois tout craindre. Seigneur, reprit Amestris, sçachez s'il vous plaist une chose : qui est, que quand je vous haïrois effroyablement, et que j'aimerois Aglatidas plus que moy-mesme, je ne luy parlerois jamais : et que plus j'aurois de tendresse pour luy, plus j'apporterois de soin à éviter sa rencontre : ainsi mettez-vous l'esprit en repos de ce costé là ; et s'il est possible laissez y moy. Il n'est pas aisé, reprit-il, qu'un homme que vous allés rendre malheureux le reste de ses jours, puisse vous y laisser : Mais apres tout, interrompit Artemon, que voulez-vous ? je n'en sçay rien, repliqua-t'il brusquement, c'est pourquoy en attendant que j'aye bien resolu ce que je veux, j'entens tousjours que Menaste, qui est parente d'Aglatidas, et qui en est sans doute la confidente, s'en retourne à Ecbatane : et qu'Amestris ne la voye jamais. Seigneur, interrompit-elle, faites-moy s'il vous plaist la grace de ne faire pas une outrage à une personne de la condition et de la vertu de Menaste : augmentez vos reproches contre moy s'il est possible, mais ne perdez pas la civilité pour elle. Que si toutefois vous voulez que je ne la voye plus, je feray en sorte qu'elle s'en retournera dans quelques jours à Ecbatane sous quelqu'autre pretexte. Je vous entens bien, luy dit-il, vous voulez auparavant qu'elle parte, avoir loisir de concerter avec elle par quelle voye vous recevrez des nouvelles d'Aglatidas. Mais Seigneur, reprit-elle, si Aglatidas estoit en termes avecques moy de pouvoir me donner de ses nouvelles, et de recevoir des miennes, pourquoy seroit-il si éloigné d'icy ? Que voulez-vous que je vous die ? repliqua-t'il tout en colere, sinon que vous me ferez perdre la raison et la vie. Artemon voyant que tout ce qu'Amestris luy disoit, l'aigrissoit plutost que de l'appaiser, le fit sortir de sa chambre presque par force : cependant poussé par un sentiment jaloux qu'il ne pût retenir, il ne voulut pas laisser les Lettres d'Aglatidas à Amestris ; et il ne voulut pas non plus les brûler, s'imaginant qu'il la tiendroit mieux en son devoir, sçachant qu'il les auroit en ses mains. Il les reprit donc toutes avec autant de soin que si c'eust esté une chose qui luy eust esté fort chere : et regardant Amestris avec une fierté insupportable ; Vous souffrirez bien, Madame, luy dit il, que je les conserve à mon tour. Je souffriray tout avec patience, dit-elle, car il n'est point de mal-heur où je n'aye preparé mon esprit. Apres qu'il fut sorty, il voulut aller trouver Menaste à sa chambre, qui s'estoit trouvée un peu mal, et qui gardoit le lit ce jour là : mais Artemon l'en empescha, et luy dit tant de choses, qu'il le fit resoudre à souffrir que cette Personne ne s'en allast que dans quelques jours, ne pouvant jamais obtenir qu'il la laissast plus long-temps avec Amestris. Il voulut encore, quoy qu'Artemon luy pûst dire, changer toutes ses femmes, et tous ceux qui estoient destinez à la servir : si bien que tout ce qu'Artemon pût faire, fut d'empescher qu'Otane ne la maltraitast, et ne se portast à quelque estrange resolution. Cependant il se trouvoit bien embarrassé à choisir le lieu où il vouloit demeurer : car à la campagne, pourveû qu'il y fust, il luy sembloit en effet plus aisé de prendre garde aux actions d'Amestris : mais comme il n'y pouvoit pas tousjours estre, il croyoit aussi bien plus facile qu'Aglatidas la pûst voir, et la pûst mesme enlever ; estant de ceux qui ne se servent de la prevoyance, que pour le tourmenter inutilement, De plus, il estoit persuadé avecques raison, qu'Amestris estoit belle aux yeux de tous ceux qui la voyoient : ainsi il ne craignoit pas seulement Aglatidas ; et il en vint au point, que ses plus proches Parens et ses meilleurs Amis, luy donnerent de la jalousie. Artemon mesme ne fut pas privilegié : et s'il y eut quelque difference de luy aux autres, ce fut qu'Otane luy tesmoigna sa jalousie avecque moins d'aigreur : et qu'Artemon la souffrit avec plus de patience et moins de malice que beaucoup d'autres, qui estoient bien aises de le persecuter. Mais enfin, il falut que Menaste s'en retournast à Ecbatane, et qu'Artemon l'y remenast : la separation de ces deux Amies fut d'autant plus fascheuse, qu'elles ne pûrent se parler qu'un quart d'heure en particulier : encore falut-il qu'Artemon employast toute son adresse, pour leur faire avoir cette legere consolation. Ce genereux Amy fit promettre en partant à Otane, qu'il ne parleroit plus jamais d'Aglatidas à Amestris, et qu'il vivroit bien avec elle ; parce qu'autrement il se pleindroit de luy en son particulier. De plus, comme il jugeoit qu'Amestris seroit encore mieux à Ecbatane, quoy qu'elle n'y vist personne, que d'estre à la campagne, ou. Elle verroit eternellement son Mary : il luy fit un discours adroit, où justifiant toûjours Amestris, il luy donnoit pourtant lieu de craindre qu'Aglatidas n'entreprist plustost de la voir aux champs qu'à la ville. Ce n'est pas luy disoit-il, que je soupçonne Amestris d'estre capable d'y rien contribuer : Mais apres tout, vous sçavez bien qu'Aglatidas l'a aimée avec une passion extréme : et selon les apparences, il ne la hait pas encore. De sorte que desesperé qu'il est, que vous soyez plus heureux que luy, il pourroit sans doute du moins chercher les voyes de faire sçavoir sa souffrance à Amestris : c'est pourquoy, si vous m'en croyez, vous la ramenerez à Ecbatane. D'abord Otane trouva ce qu'Artemon luy disoit fort raisonnable : mais un moment apres il le desaprouva : et Artemon partit avec Menaste, sans sçavoir si Otane demeureroit tousjours aux champs, ou s'il retourneroit à la ville, et sans qu'Otane luy mesme sçeust ce qu'il vouloit faire. Cependant comme le prompt retour de Menaste fit quelque bruit, et que par les domestiques des maisons on sçait tout ce qui s'y passe, la jalousie d'Otane fit une nouvelle rumeur dans le monde. De plus, Anatise ayant une Fille auprès d'elle qui estoit Soeur de Dinocrate Escuyer d'Otane et son confident, elle sçeut par luy que l'on avoit trouvé des Lettres d'Aglatidas entre les mains d'Amestris : de sorte qu'Anatise entrant en une nouvelle fureur contre elle, dit cent choses malicieuses qui ne firent pourtant nul effet, et qui retournerent toutes contre elle mesme. Car il estoit si ais de voir qu'elle parloit avec animosité, que si elle eust pû dire vray, et parler mal d'Amestris, on ne l'eust non plus creuë que lors qu'elle disoit des mensonges. Pendant cela, Otane n'estoit pas peu occupé à garder les advenuës de sa maison : s'il voyoit de loing un Païsan un peu propre traverser un Bois qu'il avoit, il croyoit que c'estoit peut-estre Aglatidas déguisé. S'il voyoit parler les Femmes d'Amestris à quelques gens qu'il ne connoissoit point, il vouloit sçavoir ce qu'on leur disoit : et s'imaginoit qu'on leur avoit donné des Lettres d'Aglatidas pour leur Maistresse. Afin qu'elle ne pûst gagner par des presens celles qu'il mettoit auprès d'elle, il fit faire un rolle fort exact de toutes ses Pierreries, et le garda tousjours luy-mesme, les revoyant de temps en temps pour voir si tout y estoit. Il cherchoit soigneusement par tous les lieux où il pouvoit s'imaginer qu'elle pouvoit cacher des Lettres : et l'on peut dire que quelque persecution qu'il luy fist souffrir, il estoit encore plus malheureux qu'elle. Il la regardoit avec des yeux où l'on voyoit si clairement sa jalousie et son inquiétude, qu'elle ne pouvoit pas douter des sentimens qu'il avoit dans l'ame. Cependant ayant esté forcé de retourner à Ecbatane pour une affaire importante, il l'y remena, ne voulant pas la laisser seule en ce lieu là. Car conme il ne sçavoit point avec certitude ou estoit Aglatidas, il s'imaginoit tousjours qu'il estoit caché en quelque lieu proche, en attendant qu'il quittast Amestris pour la venir visiter. Mais en retournant à la Ville, il luy prescrivit les personnes qu'elle y devoit voir : et luy dit que principalement il ne vouloit pas qu'elle vist beaucoup de ces gens qui n'ayant rien à faire, sont les Galants de profession : et passent toute leur vie de rüelle en rüelle, et de conversation en conversation, à dire à peu prés les mesmes choses. Amestris qui s'estoit resoluë à une patience sans égale, fit ce qu'il voulut sans en murmurer : et ne vit mesme Menaste qu'en secret, par le moyen d'Artemon. Mais comme elle ne pouvoit pas faire que tout ce qu'il y avoit de gens raisonnables à Ecbatane ne prissent plaisir à la voir, on la cherchoit aux Temples, on la suivoit dans les rués ; et on alloit mesme la trouver chez trois ou quatre Personnes qu'il luy avoit permis de visiter. De plus, comme il y a tousjours des gens qui aiment à se divertir eux mesmes, sans songer s'ils nuisent à autruy : il y eut un homme entre les autres nommé Tharpis, qui pour punir Otane de sa jalousie, se resolut de l'augmenter autant qu'il pourroit : Si bien qu'Amestris ne sortoit jamais, qu'il n'y eust de ses gens à observer où elle alloit pour l'y suivre. Toutes les fois qu'Otane entroit ou sortoit, il voyoit tousjours quelque Officier de Tharpis en garde à quelque coing de ruë proche de chez luy : ainsi je puis assurer sans mensonge, qu'en fort peu de temps il ne fut gueres moins jaloux de Tharpis que d'Aglatidas : ou pour parler encore plus raisonnablement, il le fut presques esgalement de tout le monde. Quand Amestris estoit malade, elle l'estoit toûjours de telle sorte, et avec tant de violence, à ce que l'on disoit à la porte de son logis, que l'on ne la pouvoit voir : et quand Otane l'estoit, il faisoit dire aussi qu'il l'estoit si fort, qu'Amestris ne le pouvoit pas quitter : de façon qu'ils ne se trouvoient jamais mal ny l'un ny l'autre, que l'on n'agist chez eux comme s'ils eussent esté à l'extremité. Si quel qu'un parloit bas à Amestris, à qui il n'osast pas demander tout haut ce qu'il luy disoit, il le leur demandoit apres à tous deux separément : et se servoit pour cela de pretextes si bizarres, qu'il estoit impossible de n'en rire pas. Voila donc à peu prés de quelle façon vescut Amestris, jusques à la mort d'Astiage : qui comme vous l'avez sçeu, mourut en partie de douleur par la nouvelle qu'il reçeut, de l'enlevement de la Princesse Mandane. Mais quelques jours en fuite, sçachant que Ciaxare devoit venir à Ecbatane prendre possession de la Couronne de Medie, et que la Cour seroit fort grosse : Otane s'imaginant mesme qu'Aglatidas pourroit revenir de ses Voyages pour voir le nouveau Roy ; il remena Amestris aux champs : quoy que de la condition dont il estoit, il eust deu revenir des champs à la Ville s'il y eust esté. Mais comme ses resolutions estoient ordinairement contraires à la raison et à la bien-seance, il sortit d'Ecbatane quand tout le monde y revenoit. De sorte que quand vous y passastes avec Ciaxare elle n'y estoit pas. Mais quand vous en fustes partis, pour aller commencer la guerre d'Assirie, il revint avec elles : ce ne fut toutesfois pas pour la mieux traiter qu'à l'ordinaire : et elle vescut encore de la mesme façon que je vous ay dit, jusques à ce que l'on sçeut qu'Aglatidas avoit esté joindre l'Armée sur sa route, sans que l'on dist d'où il venoit : et que l'on aprit en suite qu'il estoit fort bien auprès de vous, et par consequent fort consideré de Ciaxare. Cette nouvelle luy donna deux sentimens fort contraires : car il fut bien aise de sçavoir de certitude qu'Aglatidas estoit loing d'Ecbatane : mais il ne fut pas si satisfait d'aprendre l'honneur que le Roy et vous luy faisiez. Si bien que comme toutes les nouvelles qui venoient de l'Armée, parloient advantageusement de sa valeur, Amestris n'osoit plus s'informer des affaires generales, ny de la guerre : parce qu'il s'imaginoit qu'elle ne demandoit toutes ces choses qu'afin qu'on luy parlast d'Aglatidas. Mais enfin, Seigneur, le gouverneur de la province des Arisantins estant mort, il eut une envie estrange d'employer ses Amis à demander ce Gouvernement là pour luy à Ciaxare ; à cause que tout le bien d'Amestris, qui est fort grand, est scitué dans cette province. Neantmoins comme il sçeut que l'on n'obtenoit plus rien du Roy que par vostre moyen, il ne voulut pas avoir recours à une personne qu'Aglatidas aimoit, et dont il estoit aimé. Joint qu'apres avoir manqué à ce que devoit un honme de sa condition, en ne voyant point Ciaxare, à son avenement à la Couronne : et apres que sa jalousie l'avoit en suitte empesché de le suivre à la guerre, comme sa naissance l'y obligeoit ; il ne voyoit nulle apparence de luy demander cette grace, et moins encore de l'obtenir, quand il la luy eust demandée. Ce qui l'affligeoit le plus en cette rencontre, estoit qu'il sçavoit que l'ennemy declaré de la Maison d'Amestris l'avoit envoyé demander, sans qu'il peust imaginer par où il pourroit traverser son dessein. Mais à quelque temps de là ; il reçeut un Paquet qui le surprit fort : car il trouva dedans les Expeditions de ce Gouvernement, que vous luy envoyastes au nom de Ciaxare. D'abord il eut une joye extréme de la chose : et quoy qu'il ne sçeust pas bien precisément d'où ce bon-heur luy venoit, neantmoins il ne devina point la verité : et il creut qu'elle s'estoit faite par le seul mouvement du Roy. De sorte qu'il la publia avec plaisir : exagerant comment il avoit eu ce Gouvernement sans qu'il s'en fust meslé, et sans qu'il eust employé personne pour luy. Toute la Ville fut donc luy faire compliment : et il souffrit mesme qu'Amestris reçeust visite de tous ceux qui luy en voulurent rendre. Mais trois jours apres qu'il eut reçeu cette premiere nouvelle il en aprit une seconde, qui luy fut aussi fâcheuse, que l'autre luy avoit esté agreable ; qui fut qu'un vieil Officier de la maison de Ciaxare qui estoit fort de sa connoissance, et qui ne sçavoit pas les sentimens d'Otane pour Amestris, parce que depuis son Mariage il n'avoit pas tardé en Medie : luy manda qu'il jugeoit à propos de l'advertir qu'il devoit remercier Aglatidas, du Gouvernement qu'on luy donnoit, puis que sans luy il ne l'auroit pas obtenu : luy exagerant en suitte, avec quelle ardeur vous aviez demandé la, chose, à la priere d'Aglatidas. Quand Otane reçeut cette Lettre, il estoit dans la Chambre d'Amestris, où il y avoit avez grande compagnie : et comme on sçeut qu'elle venoit de l'Armée, chacun le pressa de la lire, afin de sçavoir des nouvelles ; ce qu'il fit pour les contenter. Mais en lisant tout bas ce que je viens de vous dire, il changea vingt fois de couleur : et tout le monde creut ou que Ciaxare estoit mort, ou qu'on luy ostoit le Gouvernement qu'on luy avoit donné. On luy demanda donc avec beaucoup d'empressement, ce qu'on luy aprenoit ? quelques uns mesme luy demanderent quelle mauvaise nouvelle on luy avoit escrite ? jugeant de la Lettre qu'il avoit reçeuë par son visage. Mais il leur respondit qu'on luy rendoit conte d'une affaire particuliere qui ne luy plaisoit pas : et certes il estoit aisé de s'en aperçevoir ; car il parut un si grand chagrin dans ses yeux, qu'Amestris qui le connoissoit admirablement, ne douta pas que la jalousie n'eust sa part à son inquietude. Elle n'en devina pourtant pas la cause : et elle creut que peut-estre luy mandoit-on qu'Aglatidas devoit faire quelque voyage à Ecbatane. Cependant il tesmoigna si ouvertement à toute la compagnie qu'on l'importunoit, qu'elle se retira : il vint mesme des gens qui ne luy avoient point encore fait compliment sur le Gouvernement quon luy avoit donné : mais il les reçeut si mal, qu'ils creurent qu'il leur vouloit faire un outrage : et s'il n'eust pas esté connu pour jaloux, et par consequent pour bizarre ; ces gens là l'auroient querellé, veu l'extravagante maniere dont il les reçeut : mais s'estant contentez de faire leur visite courte, ils le laisserent dans la liberté de s'entretenir luy mesme. Par bon heur pourtant Artemon arriva, auparavant qu'il eust reveu Amestris, estant allé accompagner ceux qui sortoient : car sans cela peut-estre se seroit-il emporté à quelque extréme violence contre elle. D'abord qu'il le vit, voyez (luy dit-il, en luy donnant la Lettre qu'il venoit de recevoir) si j'avois tort de croire qu'Aglatidas et Amestris estoient tousjours bien ensemble. Artemon la prit donc et la leut : mais n'y trouvant pas un mot de ce qu'Otane disoit, et n'y voyant autre chose sinon qu'Aglatidas luy avoit fait donner le Gouvernement de la province des Arisantins, qu'il avoit tant souhaitté : comment est-il possible, luy dit-il, que vous raisonniez d'une façon si opposée à la mienne ? Et quoy, respondit Otane, ne paroit-il pas clairement qu'Amestris a escrit en secret à Aglatidas, que je desirois fort ce Gouvernement, et que ce seroit peut-estre une bonne voye pour nous remettre bien ensemble, et pour leur donner la liberté de se voir, s'il pouvoit me le faire obtenir ? Point du tout, interrompit Artemon, et je soustiens au contraire, qu'Amestris vous connoissant comme elle fait, n'aura jamais esté capable de croire qu'une Couronne, si Aglatidas vous la pouvoit donner, vous pûst obliger à souffrir qu'il la vist, ny qu'il vous visitast. Ainsi je conclus qu'Amestris n'a point de part à la chose et que si Aglatidas l'a faite, il l'a faite par generosité toute pure, et parce qu'il ne vous hait pas, comme vous le haïssez. Vous avez une si grande disposition à excuser tousjours Amestris, luy dit-il fort en colere, que je pense qu'il est peu de crimes dont vous ne la voulussiez absoudre sans punition, si elle les avoit commis. Il est vray, reprit Artemon, que je suis fort persuadé de sa vertu : et tres vray encore, que je crois que c'est entreprendre sur l'authorité des Dieux, que de vouloir punir des crimes qui se passent dans le fond du coeur, supposé mesme qu'ils y soient : et que par consequent eux seuls peuvent bien cognoistre. Quoy qu'il en soit, dit Otane, je ne veux point accepter une chose qu'un homme que je voudrois avoir poignardé m'a fait donner. Comment, interrompit Artemon extrémement surpris, apres avoir reçeu les complimens de toute une grande Ville, qui s'est venu réjoüir avecques vous, vous refuserez ce Gouvernement que vous avez accepté ? Ouy, dit-il ; je le refuseray : et je rens graces aux Dieux, de ce que je ne devois escrire que demain à Ciaxare, pour le remercier de ce beau present. Mais que direz vous à tous ceux qui vous sont venus voir, quand vous leur rendrez leur visite ? interrompit Artemon. Je ne leur en rendray point, dit-il ; et si quelqu'un me rencontre, et me presse de luy dire mes raisons, je luy aprendray que je ne puis pas souffrir qu'Amestris aime encore Aglatidas : et ait une intelligence avecques luy : que je suis trop genereux, pour recevoir un bien-fait de mon ennemy : et pour endurer qu'il triomphe du coeur d'Amestris, qui ne doit estre qu'à moy. Mais, luy dit Artemon, ne craignez vous point que Ciaxare et Cyrus ne s'offencent, de voir que vous refuserez une chose comme celle là ? je ne crains rien tant, luy respondit-il, que d'estre obligé par Aglatidas : mais que dis-je obligé ? reprit-il, disons plustost outragé. En effet quelle injure plus grande pouvoit il me faire que celle là ? S'il avoit encore escrit à Amestris ? qu'il luy eust donné des Pierreries ; et qu'elle de son costé luy eust respondu ; et luy eust envoyé son Portrait : du moins n'y auroit-il qu'un petit nombre de personnes qui sçauroient la chose. Mais en l'affaire dont il s'agit, tout un grand Royaume sçaura, qu'Aglatidas qui n'a point de Gouvernement, au lieu de demander celuy là pour luy, l'a demandé pour un homme qu'il hait il y a longtemps ; et qui a espousé une personne qu'il aimoit, et qu'il aime encore. Ne faut-il donc pas conclurre apres cela, qu'il a voulu faire dire à tout le monde, qu'il recompense le Mary, des faveurs qu'il reçoit de la Femme ? Mais je donneray bien ordre que l'on ne me puisse pas accuser de preferer l'ambition à l'honneur. Croyez moy, luy dit Artemon, que vous hazarderez bien plus vostre reputation, en refusant ce Gouvernement, qu'en l'acceptant : Quand cela seroit, reprit-il avec une fureur extréme, j'aimerois encore mieux perdre mon honneur, que de recevoir un bien-fait d'Aglatidas. Lors que les presens de nos ennemis, respondit Artemon, peuvent nous empoisonner, je croy qu'il est bon de ne les accepter pas, et qu'il est mesme genereux d'aimer plustost à obliger son ennemy que d'en estre obligé : Mais comme le bien-fait d'Aglatidas n'est pas de cette nature, et que vous ne pouvez le refuser de la main du Roy sans vous ruiner aupres de luy, et sans forcer tout le monde à se moquer de vous ; je pense, dis-je, qu'il ne faut pas escouter la passion qui vous possede, et qu'il la faut vaincre. Pardonnez moy Otane si je vous parle si franchement : mais je remarque un si grand déreglement en vostre raison, que je crois y estre obligé. Si ce n'estoit que je voy que vous n'estes pas jaloux d'Aglatidas (repliqua Otane avec un sous-rire forcé) je vous croirois amoureux d'Amestris : Quand vous le croiriez, reprit Artemon, je n'en serois pas si estonné que de ce que vous voulez faire : car je vous advouë, que je ne comprens pas vostre dessein. Je veux, luy dit-il, me mettre en estat de faire cognoistre à toute la Medie, que je ne contribuë rien à la folie d'Amestris : Ha Otane, s'écria Artemon, ne craignez pas que l'on vous soupçonne jamais d'une pareille chose : vous y avez donné si bon ordre, que ce malheur n'a garde de vous arriver. Je l'y donneray bien encore meilleur, reprit-il. Il ne sera pas aisé, repliqua Artemon ; Vous le sçaurez pourtant bien-tost, répondit Otane, et devant qu'il soit peu, vous advoüerez que l'honneur m'est plus cher que toutes choses. Artemon craignant qu'il n'eust quelque mauvais dessein caché contre Amestris ; luy parla moins fortement qu'il n'avoit fait : mais Otane ne voulut plus luy rien dire ; et il fut contraint de le quitter, parce qu'il estoit fort tard. A peine fut-il sorty, qu'Otane fut trouver Amestris, à qui il dit tout ce que la jalousie, la rage et la fureur peuvent faire dire, sans qu'elle luy respondist une seule parole avec aigreur, et sans qu'elle sçeust mesme la cause de sa colere. Car comme il estoit persuadé qu'elle sçavoit bien qu'Aglatidas luy avoit fait donner ce Gouvernement, il luy parloit en des termes si obscurs et si embroüillez, qu'elle ne comprenoit rien ny à ses injures, ny à ses reproches. Apres avoir employé tout le soir à persecuter Amestris, il sortit de son Apartement et passa au sien : où il ne voulut estre suivy par aucun de ses gens que par Dinocrate : de qui la lasche complaisance, l'avoit admirablement bien mis dans son esprit. Il n'y fut pas plustost, qu'il l'envoya donner ordre que l'on tinst ses chevaux prests à partir à la pointe du jour : et en effet apres avoir passe la nuict dans des agitations inconcevables, à ce qu'il a conté depuis, dés que le jour parut il monta à cheval sans revoir Amestris, et s'en alla à la campagne, pour esviter la rencontre du monde, n'estant pas encore bien resolu de ce qu'il vouloit dire : car pour ce qu'il vouloit faire, cela n'estoit pas douteux : et il auroit plustost choisi la mort, que d'accepter ce qu'Aglatidas avoit obtenu pour luy. Cependant l'absence d'Otane donnant un peu plus de liberté à Amestris, parce que tous ses espions ne luy estoient pas fidelles, elle vit Menaste pour se consoler : et elle vit aussi Artemon, qui luy apprit la cause de la fureur de son Mary. Mais lors qu'elle fut seule avec sa chere Menaste, elle luy advoüa que quoy que la colere d'Otane j'affligeast extrémement, et qu'elle fust au desespoir d'apprendre la bizarre resolution qu'il prenoit de refuser ce Gouvernement que tout le monde sçavoit qu'il avoit tant souhaité : neantmoins elle avoit quelque plaisir à penser, qu'Aglatidas l'aimoit encore assez pour avoir esté capable à sa consideration, de servir Otane qu'il avoit tousjours haï. Pour moy, disoit Menaste, je ne puis que je n'admire cette diversité d'evenemens, qu'une mesme passion cause : car enfin c'est parce qu'Aglatidas vous aime, qu'il oblige Otane qu'il n'aime pas : et c'est aussi parce qu'Otane vous aime, qu'il ne peut souffrir qu'Aglatidas le serve. Ha Menaste s'écria Amestris, les sentimens qu'Otane a pour moy, ne se peuvent nommer amour : et je suis persuadée que l'on s'abuse, lors que l'on dit que l'amour et la jalousie sont inseparables. Je croy qu'elles se suivent : mais je ne pense pas qu'elles puissent regner ensemble dans un coeur. Cependant, disoit-elle encore, n'admirez vous point mon malheur ? Aglatidas croit sans doute m'avoir sensiblement obligée : et s'imagine, à mon avis, qu'Otane estant satisfait, il en sera moins chagrin pour moy : et tout au contraire, il redouble ma persecution sans y penser. De plus, peut-on estre plus innocente que je le suis ? Vous sçavez Menaste, que depuis la Lettre que je receus par vous, et où je ne respondis point, l'en et y refusé plusieurs autres : et que si je me suis souvenuë d'Aglatidas, ç'a esté malgré moy, et seulement en parlant avecques vous, ou en m'entretenant moy mesme : toutefois on diroit que les Dieux me veulent punir de quelque grand crime. Vous n'estes pas aussi autant innocente que vous le croyez estre, reprit Menaste, car enfin pourquoy avez vous épousé Otane ? et estoit il juste que vous employassiez ce grand et merveilleux esprit que les Dieux vous ont donné, à inventer une si bizarre maniere de punir Aglatidas, et de vous justifier aupres de luy ? Ne parlons plus du passé, respondit elle en soûpirant, et songeons seulement au present et à l'advenir. J'y voy tant de choses fascheuses pour vous, reprit Menaste, que vous me devez pardonner si je vous parle plustost de ce qui n'est plus, que de ce qui est, ou de ce qui peut estre : car pour moy j'avouë que je ne conçoy point du tout, ny ce qu'Otane fera, ny ce que vous ferez. En mon particulier, dit Amestris, je ne sçay point d'autre resolution à prendre, que de me remettre absolument à la conduite des Dieux sans murmurer contre leur volonté : et de me preparer à une persecution eternelle : car de vouloir entreprendre de chasser la jalousie du coeur d'Otane, il y auroit de la folie d'y penser ; puisque tout ce que j'ay fait severe icy ne l'a pû faire. Voila donc, Seigneur, ce que disoit Amestris, durant que toute la Ville estoit en peine du prompt depart d'Otane, et en cherchoit la raison sans la pouvoir trouver. Mais peu de jours apres, la chose ne fut que trop divulguée : parce que comme la nouvelle qu'il estoit gouverneur de la province des Arisantins, estoit allée aussi promptement en ce Païs-là qu'elle estoit venue à Ecbatane ; il y vint des Deputez des principales Villes de son Gouvernement croyant l'y trouver : qui aprenant qu'il estoit aux champs, y furent pour s'aquiter de leur commission. Mais il ne les voulut pas recevoir ; leur faisant dire qu'il n'acceptoit pas ce qu'on luy avoit donné. Diverses personnes de qualité de cette mesme province luy escrivirent aussi, sans qu'il leur fist response : de sorte que ces Deputez estrangement surpris de ce procedé, repassant par Ecbatane, s'en pleignirent, et en demanderent la cause, sans que personne la leur pûst dire. Neantmoins on la sceut bien-tost : car Dinocrate l'ayant fait sçavoir à Anatise, Anatise apres l'apprit à toute la Ville : adjoustant malicieusement beaucoup de choses à la verité, afin de faire croire qu'Amestris n'estoit pas aussi innocente qu'on la disoit : neantmoins quoy qu'elle pûst dire on ne la creut pas. Cependant Otane qui jusques là n'avoit passé que pour un jaloux fort bizarre, commença d'estre regardé comme un homme qui avoit absolument perdu la raison : et s'il eust esté permis de voir Amestris, tout le monde eust esté s'affliger avec elle, ou luy conseiller d'abandonner Otane. Mais ceux à qui il avoit confié la porte de sa maison, n'y laissoient entrer qui que ce fust ; non seulement parce qu'il le vouloit ainsi, mais encore parce qu'Amestris le souhaitoit : se contentant d'avoir la liberté de voir Artemou et Menaste, cette derniere entrant par une porte du jardin, sans qu'on le sceust. Pour Otane, il estoit dans un chagrin inconcevable : car comme il avoit de l'esprit, il jugeoit bien, malgré toute sa jalousie et toute sa fureur, que ce qu'il faisoit paroistroit fort estrange à tout le monde : et qu'il ne pouvoit s'en justifier, qu'en disant des mensonges contre Amestris. Il ne pouvoit durer dans la solitude où il estoit, il ne pouvoit non plus se resoudre à retourner à Ecbatane ; ne sçachant pas trop bien ce qu'il pourroit dire à tous ceux qui s'estoient allé réjoüir avecques luy, et dont il avoit receu les complimens. Il estoit donc accablé de toutes parts : mais parmy tant de pensées differentes, l'image d'Aglatidas ne l'abandonnoit point : et quand il s'imaginoit qu'Amestris luy avoit sans doute de l'obligation de ce qu'il avoit fait pour luy, il en estoit enragé : du moins témoigna t'il avoir tous ces sentimens, en parlant à Artemon qui le fut voir, pour tascher de le ramener à la raison. Cependant Tharpis qui croyoit effectivement, qu'il y avoit quelque justice à tourmenter un homme qui tourmentoit injustement une des plus vertueuses et des plus belles Personnes de la Terre : et qui d'ailleurs, comme je l'ay desja dit, ne haïssoit pas à se divertir aux despens d'autruy ; fit semblant d'avoit receu une Lettre de l'Armée, par laquelle on luy mandoit que Ciaxare et vous, estiez si irritez de ce qu'Otane avoit refusé le Gouvernement qu'on luy avoit voulu donner, que l'on ne croyoit pas qu'il pûst faire sa paix aisément. Or comme les nouvelles fâcheuses à quelqu'un s'épandent toujours plus promptement que les autres, toute la Ville en vingt-quatre heures ne fut remplie que de celle-là : que l'on disoit avoir esté confirmée par quatre ou cinq Lettres, quoy qu'il n'en fust venu aucune. Si bien que par les espions qu'Otane avoit dans la Ville, il en fut bien-tost adverty : ce qui augmenta ses inquietudes à tel point, qu'il n'estoit pas maistre de luy mesme. Car comme on sçavoit alors à Ecbatane vostre veritable condition, la faveur d'Aglatidas aupres de vous, luy devint plus redoutable, et redoubla son chagrin. En ce mesme temps on sceut avec certitude que les affaires d'Armenie ne s'accommodoient pas : et qu'asseurément Ciaxare alloit porter la guerre en ce Païs là. De sorte que poussé par un sentiment de rage, de desespoir, de vangeance, et de jalousie tout ensemble ; il forma le dessein de s'aller jetter dans le Party du Roy d'Armenie, quoy qu'il vist assez que c'estoit asseurément perdre tout son bien : se flattant de l'esperance de pouvoir rencontrer Aglatidas en quelque occasion ; sçachant assez qu'il estoit aisé de le trouver à la guerre, pourveû qu'on le cherchast aux endroits les plus dangereux. Ce dessein estant pris, sans le communiquer à personne, il envoya querir Amestris : qui contre l'advis de Menaste luy obeït. Artemon qui estoit revenu à Ecbatane, sçachant la chose, ne voulut du moins pas la laisser aller seule, et l'accompagna malgré qu'elle en eust, Comme ils approcherent du lieu ou ils alloient, ils aperceurent Dinocrate, qui estoit arresté à cheval au pied d'un arbre : qui dés qu'il les eut veus s'en alla à toute bride vers le Chasteau où estoit son Maistre. Ce bizarre procedé surprit un peu Amestris et Artemon, qui ne pouvoient deviner ce que cela vouloit dire : Mais ils furent bien plus estonnez, lors qu'estant arrivez à ce Chasteau ; ils apprirent que Dinocrate n'avoit pas eu plutost adverty Otane, qu'Amestris alloit arriver ; qu'il estoit monté à chenal, suivy de trois ou quatre des siens : et qu'il estoit sorty par une porte opposée à celle par où Amestris devoit entrer ; laissant seulement une Lettre entre les mains du Capitaine de ce Chasteau, pour luy rendre. Il ne la luy eut pas plustost donnée, que l'ouvrant elle y leut ces paroles.

OTANE A L'INDIGNE AMESTRIS.

Je parts pour aller cacher la honte dont vous m'avez couvert : et c'est pour cela que je vais parmy des gens qui ne me connoissent pas, et qui ne vous connoissent point. Mats je parts principalement pour aller tüer Aglatidas, si je le puis rencontrer comme je l'espere. Si j'aprens que vous ayez receu la nouvelle de sa mort sans larmes, je reviendray, et je vous pardonneray peut-estre, l'amour que vous aurez eu pour luy durant sa vie, pourveu que sa mort vous ait esté indifferente. Cependant demeurez dans ce Chasteau ; obeïssez à celuy qui y commande en mon absence et n'y voyez qui que ce soit : si vous ne voulez que je revienne pour vous punir en vostre propre personne, de tous les maux que vous m'avez faits, et de tous ceux que vous me faites.

OTANE.

Je vous laisse à juger combien cette Lettre affligea Amestris : qui l'ayant fait lire à Artemon, le conjura d'aller apres Otane : et en effet quoy que ce Capitaine du Chasteau pûst dire, Artemon y fut à l'instant mesme. Mais soit qu'Otane, qui avoit prés d'une heure d'avantage, fust desja trop loing pour le pouvoir rejoindre, ou qu'il prist une route differente de la sienne, il ne le rencontra pas : et il revint aupres d'Amestris qu'il trouva toute en larmes. Elle ne sçavoit si effectivement Otane estoit party : elle ne sçavoit s'il estoit allé pour tüer Aglatidas, comme il je disoit dans sa Lettre ; ou s'il ne s'estoit point seulement, caché, pour voir comment elle agiroit en son absence. Mais apres, a noir receu cette Lettre, ils comprirent bien par le commencement, qu'il n'alloit pas à l'Armée de Ciaxare ; puis qu'il n'auroit pas esté en ce lieu-là parmy des personnes inconnuës. De sorte qu'apres y avoir bien resvé l'un et l'autre, ils trouverent la verité : et Artemon creut qu'Otane s'en alloit en Armenie, se jetter parmy les ennemis du Roy. Cependant Amestris luy dit, que pour commencer d'obeïr à son Mary, il faloit qu'il s'en retournast : il fit tout ce qu'il pût, pour l'obliger à souffrir qu'il la remenast à Ecbatane : mais outre que elle ne le voulut pas, il est encore vray qu'il ne l'eust pas pû faire : car celuy qu'Otane avoit mis dans ce Chasteau, estoit un homme opiniastre et absolu, qui ne l'eust pas enduré. Neantmoins la douceur d'Amestris obtint enfin de luy comme une grace singuliere, que Menaste la pourroit venir voir : ainsi voyla Amestris, apres qu'Artemon fut : party, dans une solitude affreuse ; principalement parce qu'elle n'avoit point de terme limité. Ses Parens luy firent offrir à diverses fois de l'enlever de là, malgré la resistance de celuy qui la gardoit, si elle y vouloit consentir, mais elle ne le voulut jamais : non pas tant à mon advis pour obeïr à Otane, à qui elle ne devoit pas sans doute une pareille obeïssance : que pour suivre son humeur, qui faisoit qu'elle ne pouvoit plus souffrir le monde, sans se contraindre extrémement. A quelque temps de là, elle fut fort consolée d'aprendre de certitude qu'Otane estoit en Armenie : car de cette façon elle craignit moins pour la vie d'Aglatidas : s'imaginant qu'il ne luy seroit pas si aisé qu'il pensoit, de trouver au milieu d'un combat celuy qu'il alloit chercher, dans une armée de cent mille hommes.

Suite de l'histoire d'Aglatidas et d'Amestris : mort présumée d'Otane et retour d'Aglatidas


Voila donc, Seigneur, de quelle sorte vescut Amestris, pendant la guerre d'Armenie : et jusques à la nouvelle qui s'espandit en Medie qu'Otane estoit mort. Elle y fut mandée avec tant de circonstances, que personne n'eut peur de s'en resjoüir ouvertement : car en mon particulier, ayant escrit à plusieurs de mes Amis que je l'avois veû mort de mes propres yeux, tout le monde en tesmoigna de la joye pour l'amour d'Amestris. Mais ce qu'il y eut d'admirable, fut que la Personne de toute la Terre qui devoit estre la plus aise de la mort d'Otane, fut celle qui l'aprit avec le plus de retenuë car on ne vit jamais sur le visage d'Amestris un mouvement que l'on pust croire estre une marque d'une grande joye interieure. Comme elle ne pouvoit pas estre fort affligée, elle ne le paroissoit pas aussi : mais sans estre ny fort gaye ny fort triste, elle faisoit voir par sa moderation, la sagesse de son esprit, et la generosité de son ame : et quand Menaste luy demandoit d'où venoit qu'elle ne sentoit pas avec plus de plaisir la liberté dont elle alloit joüir ? elle disoit que c'estoit parce qu'il luy demeuroit quelque scrupule en l'esprit : et qu'elle craignoit que les mauvais traitemens qu'Otane luy avoit faits, ne fussent la cause pour laquelle les Dieux avoient accourcy sa vie. A quelques jours de là, les gens d'Otane revinrent, à la reserve de Dinocrate, qu'ils dirent qui estoit demeuré malade en Armenie, et qui confirmerent la nouvelle de sa perte. Cependant le Capitaine du Chasteau où estoit Amestris, au lieu de luy commander comme il faisoit auparavant, luy obeït dés qu'il sçeut la mort d'Otane : et comme il n'avoit pas usé envers elle de beaucoup de severité, elle le traita aussi avec beaucoup de douceur. Peu de jours apres, tous ses Parens et toutes ses Amies furent la requerir, et la ramenèrent à Ecbatane : où elle vescut avec toute la retenuë qu'elle eust pû avoir, quand Otane n'eust pas esté bizarre et extravagant comme il l'avoit esté. Neantmoins comme le deüil n'est pas long en Medie, et qu'Amestris n'avoit jamais esté plus belle qu'elle estoit alors, et qu'elle est encore : il y eut plusieurs personnes de qui les sentimens passionnez se descouvrirent bientost pour elle, par les soings qu'ils luy rendirent : et Tharpis entre les autres, qui durant qu'Otane estoit jaloux, croyoit n'avoir aporté soing à voir Amestris, et à la suivre en tous lieux, que pour augmenter sa jalousie, se trouva estre effectivement amoureux d'elle. Artemon de son costé, qui avoit tousjours creû que la compassion qu'il avoit des malheurs d'Amestris, estoit la seule cause de l'empressement qu'il apportoit à la voir et à la servir ; s'aperçeut aussi qu'il l'aimoit d'une amitié un peu plus tendre qu'il ne croyoit : de sorte qu'Amestris en perdant un Mary, gagna plusieurs Amants. Et ce qu'il y eut de rare en cette advanture, fut qu'Anatise toute seule, fut sensiblement affligée de la mort d'Otane : mais si affligée que tout le monde s'en aperçeut. Comme on le dit à Amestris, et qu'elle en parloit avec sa chere Menaste, cette Fille, apres y avoir bien pensé, en imagina la veritable cause : qui estoit qu'elle craignoit que la mort d'Otane ne renoüast l'amitié d'Amestris et d'Aglatidas s'il revenoit à Ecbatane. Elle rougit à ce discours ; et cherchant, à mon advis, à faire que son Amie la contredist ; l'ambition et l'absence, reprit elle, auront sans doute si bien guery Aglatidas de la passion qu'il avoit pour moy, que l'inquiétude d'Anatise se trouvera fort mal fondée : joint que quand mesme cela ne seroit pas ; je trouve la liberté si douce, que j'aurois quelque peine à me resoudre de la perdre. Si vous parliez ainsi à quelque Amie d'Anatise, reprit Menaste en riant, je trouverois que ce seroit parler avec beaucoup de prudence : mais parlant à moy, me dire que l'absence et l'ambition auront guery Aglatidas : luy qui pouvant demander des Gouvernemens pour luy mesme, les a demandez pour les donner à celuy que vous aviez épousé : et luy enfin qui vous a aimée, lors qu'il vous devoit haït ; qu'il vous croyoit Infidelle, et qu'il estoit éloigné de vous : ha non, Amestris : je ne le sçaurois souffrir : et moins encore que vous adjoustiez que quand cela ne seroit pas, vous auriez peine à le preferer à la liberté. Parlez Amestris, parlez : pensez vous ce que vous dites, ou ne le pensez vous pas ? et dites moy ingenument si vous seriez bien aise qu'Aglatidas revenant icy, allast servir Anatise devant vos yeux. Ha ! pour Anatise ; reprit Amestris, j'advoüe que j'aurois beaucoup de peine à le souffrir : et de qui donc l'endureriez vous ? luy dit Menaste en sous-riant. mauvaise personne, luy repliqua Amestris, pour quoy me persecutez vous si cruellement ? et pour quoy me forcez vous à vous dire en rougissant, qu'il n'y a que la gloire que je puisse souffrir qu'Aglatidas aime plus que moy : encore ne scay-je, adjousta Menaste, si vous ne voulez pas qu'il l'aime en partie pour l'amour de vous. Cependant vous parlez avec autant d'indifference, que si Aglatidas estoit Otane. Ne parlons plus d'Otane, luy dit Amestris, et laissons le jouïr apres sa mort du repos qu'il n'a pu trouver durant sa vie. Et puis, adjousta t'elle en sous-riant à demy, ne songez vous point que non seulement la jalousie d'Otane a fait mon plus grand suplice, mais encore que celle d'Aglatidas m'a estrangement tourmentée ? et qu'ainsi il y auroit beaucoup de prudence, à ne s'exposer point une seconde fois, à un semblable malheur. Vous l'éviterez bien plus aisément, repliqua malicieusement Menaste, en ne souffrant plus que Megabise vous entretienne, s'il revient jamais icy : et en ne gardant plus dans vostre coeur, les sujets de pleinte que vous penserez avoir l'un contre l'autre. Car je vous aprens qu'en amour un despit caché, quelque petit qu'il puisse estre en son commencement, est capable de faire à la fin une grande querelle : c'est pourquoy preparez vous à croire mon conseil ; et sans aprehender la jalousie d'Aglatidas, songez seulement à recevoir son amour sans ingratitude : car je suis assurée que sa fidélité l'en a rendu digne. Voila donc, Seigneur, l'estat où estoient les choses : Tharpis et Artemon estoient amoureux d'Amestris, et Anatise en estoit jalouse : car effectivement depuis la nouvelle de la mort d'Otane, elle eut tousjours des espions, pour observer ce que faisoit Amestris, afin de descouvrir si elle avoit encore quelque intelligence avec Aglatidas. Mais y ayant eu alors quelque remuëment en Medie, dont mon Frere porta la nouvelle à Ciaxare, vous eustes la bonté, comme vous le sçavez, de choisir plustost Aglatidas qu'un autre pour y envoyer : et vous obtinstes la chose du Roy. De vous dépeindre. Seigneur, les impatiences d'Aglatidas pendant ce voyage, il ne me seroit pas aisé : je suis pourtant obligé de vous dire, que quoy qu'il allast revoir Amestris, et Amestris en liberté, il ne laissa pas de me tesmoigner cent et cent fois, qu'il partageoit avecques moy le desplaisir que j'avois de m'esloigner de vous : et le glorieux Nom de Cyrus enfin, et celuy d'Amestris, furent les seuls qu'il prononça, pendant tout le chemin que nous fismes. Par bon-heur pour luy, les choses s'estoient un peu calmées à Ecbatane, quelques jours devant que nous y arrivassions : de plus, comme il y estoit allé avec un pouvoir absolu : on ne sçeut pas plustost qu'il devoit arriver, que l'on vint au devant de luy, et que l'on se resolut d'obeïr : De sorte qu'il entra dans Ecbatane comme en Triomphe. Cependant Artemon, Tharpis, et Anatise, estoient bien fâchez de son retour : mais pour Amestris elle en fut si esmuë, qu'elle ne pût bien determiner quels estoient les mouvemens de son coeur. Dés qu'Aglatidas fut arrivé, ne pouvant pas se dégager de ceux qui l'environnoient, et qui l'entretenoient des affaires publiques ; il me pria d'aller chez Menaste, la suplier de prendre les ordres d'Amestris, et de sçavoir d'elle comment elle vouloit qu'il vescust : lors que l'embarras où, il estoit, luy permettroit d'avoir quelques momens dont il pust disposer. Mais Menaste qui connoissoit l'humeur modeste de son Amie, me dit qu'Aglatidas devoit luy faire sa premiere visite simplement comme à une personne de sa condition, sans s'en empresser : que si toutefois il vouloit l'advertir du jour qu'il iroit chez Amestris, elle feroit en sorte, pourveu qu'il y allast de bonne heure, que la chose seroit conduitte avec tant d'adresse, qu'il y auroit peu de monde quand il y arriveroit. Ce temps parut si long à Aglatidas, qu'il ne pût jamais s'empescher d'escrire ce jour là deux Billets à Menaste, malgré toutes ses affaires, et de l'aller voit le soir : car comme elle estoit sa Parente, il vivoit avec plus de liberté avec elle qu'avec une autre. Jamais il ne pensa la quitter, tant il prenoit de plaisir à l'entretenir de sa chere Amestris : mais enfin apres avoir donné deux jours tours entiers au service du Roy, ayant une impatience estrange de revoir cette belle Personne, il fut à un Temple, où il avoit sçeu par Menaste qu'elle alloit d'ordinaire ? toutesfois Amestris n'y fut point ce jour là, n'osant pas se fier assez à elle mesme, pour vouloir que la premiere entre-veuë d'Aglatidas et d'elle, se fist devant tant de monde : n'ignorant pas, que veû les choses passées, on l'observeroit estrangement. Si bien qu'Aglatidas estant trompé de l'esperance qu'il avoit euë, au lieu d'y voir Amestris y vit Anatise : qui y avoit esté exprés, afin de sçavoir si Amestris et Aglatidas se trouveroient en ce lieu là. Cette rencontre luy donna de la confusion : sçachant bien qu'en quelque sorte il avoit offencé cette personne : mais comme sa veuë luy avoit esté funeste la derniere fois, puis qu'elle avoit esté cause de la jalousie d'Amestris, et de la bizarre resolution qu'elle avoit prise en suitte ; il sortit de ce Temple, faisant semblant de ne l'avoir pas connuë, ce qui la pensa desesperer. Cependant l'heure où il devoit aller chez Amestris estant arrivée, il y fut : mais avec un battement de coeur estrange. Comme le deüil des Veusves n'est que de quarante jours a Ecbatane, Amestris ne le portoit desja plus quand nous y arrivasmes. neantmoins quoy qu'elle eust bien voulu n'estre pas negligée en renvoyant Aglatidas ; elle ne voulut toutesfois pas se parer en cette rencontre : et elle prit un milieu entre les deux, où sans dérober rien à sa beauté, elle estoit pourtant avec autant de modestie en son habillement, qu'elle en avoit dans l'humeur. Menaste estoit seule auprès d'elle, lors qu'Aglatidas et moy y fusmes : car elle avoit voulu que j'y fusse, de peur qu'Amestris ne la grondast, si elle aprenoit qu'elle luy eust conseillé d'y aller sans compagnie. Mais comme Amestris sçavoit bien que je n'ignorois pas tout ce qui s'estoit passé entre eux, ma presence n'eust rien changé à cette entre-veuë, s'il ne s'y fust trouvé que moy. Cependant, Seigneur, elle se fit d'une maniere si extraordinaire à mon gré ; que l'en fus surpris : car au lieu de ces grands tesmoignages de joye, que l'on voit sur le visage de ceux qui s'aiment, et qui apres de grands malheurs et une longue absence, ont le plaisir de se revoir : comme Amestris vouloit cacher une partie de sa satisfaction à Aglatidas, elle luy parut d'abord si serieuse, que toute la sienne disparut de ses yeux : et son coeur se troubla de telle façon, qu'il ne put qu'à peine luy dire quelques paroles de simple civilité. Ce qui l'embarrassoit le plus, estoit qu'en entrant chez elle, nous avions trouvé une Dame qui y venoit comme nous : si bien qu'Aglatidas ne sçavoit quel compliment faire à Amestris : et Amestris non plus ne sçavoit pas trop bien que luy respondre. De luy dire qu'il prenoit part à la perte qu'elle avoit faite, elle estoit si petite qu'il n'y avoit point d'aparence de l'en consoler, et la chose eust sans doute semblé ridicule : de luy dire aussi, qu'il s'en resjoüissoit, elle s'en seroit offencée : de ne luy rien dire du tout, cela eust esté hors de bien-seance : ainsi Aglatidas ne fut pas en une petite peine ; et je ne sçay pas trop bien comment il se tira de ce premier compliment : parce que durant qu'il le fit, je me mis à parler à Menaste, pour luy dire qu'elle n'avoit pas esté aussi adroite qu'elle nous l'avoit promis, puis que cette Dame estoit venuë nous importuner. En effet tant qu'elle y fut, la conversation fut estrangement contrainte : Aglatidas espera toutefois que quand elle seroit sortie, la froideur d'Amestris se dissiperoit : Mais apres que sa visite fut achevée, et que nous fusmes en liberté ; voyant qu'elle demeuroit encore dans les mesmes termes, et qu'il ne trouvoit point sur son visage je ne sçay quel air ouvert et obligeant, qu'il avoit esperé d'y rencontrer ; Madame (luy dit-il, lors qu'elle fut revenuë de conduire cette Personne qui venoit de sortir, et qu'il se fut assis auprés d'elle) est-il possible que vous ayez eu autrefois la bonté de me faire voir une douleur si obligeante dans vos yeux lors que je vous quittay, et que vous me refusiez presentement la consolation de m'y faire voir aussi quelques sentimens de joye pour mon retour ? Cette douleur que je vous monstray malgré moy, reprit Amestris en sous-riant, me parut si criminelle, lors que j'y pûs songer avec quelque tranquillité, que j'ay voulu reparer cette faute aujourd'huy. Dites plustost, Madame, interrompit-il, que vous avez voulu de dessein premedité, en faire une contre l'amitié que vous me devez : car enfin, puis que vous me fistes l'honneur de me commander de n'aimer jamais rien que vous, lors que je m'en separay ; je pense qu'il m'est permis de parler ainsi, puis que je vous ay obeï exactement. Ouy, Madame, je vous ay aimée, et je n'ay aimé que vous : et je vous ay si uniquement aimée, que je n'ay pas mesme aimé la gloire, qu'autant qu'il la faloit aimer pour mourir sans vous faire honte, si la fortune l'eust voulu : Car pour la vie, je vous proteste qu'elle m'a esté insuportable, tant que je n'ay pas esté auprés de vous. Cependant apres avoir souffert des maux infinis ; apres, dis-je, avoir senty toutes vos douleurs et toutes les miennes ; apres vous avoir conservé une amour violente sans espoir, et avoir enduré mille et mille suplices, seulement parce que je vous aime ; lors que vous me voyez revenir, vous me faites voir une indifference dans vos yeux, qui met mon ame à la gehenne ; et qui me donne lieu de craindre qu'elle ne soit dans vostre coeur. Ne croyez pas mes yeux Aglatidas, luy dit-elle, s'ils vous disent que vous me soyez indifferent ; purs qu'il est vray que j'ay tousjours pour vous toute l'estime que je suis obligée d'avoir. Si vous eussiez dit toute l'affection, reprit Aglatidas, au lieu de dire toute l'estime, vous m'auriez rendu plus heureux : mais cruelle personne, je pense que vous pretendez ne me tenir point conte de tous mes services, et de toutes mes souffrances : et que vous voulez que je regarde vostre coeur comme une nouvelle conqueste que je dois faire. Aprenez moy du moins si c'est ainsi que vous voulez que j'en use : car je vous advouë que je ne me suis point preparé à vous dire que je vous aime ; et que je n'ay songé qu'à vous demander si vous m'aimez encore ? Mais si je me suis abusé, je veux, Madame, tout ce que vous voulez : et pourveu que vous m'apreniez vostre volonté, vous serez obeïe avec beaucoup d'exactitude. Pendant qu'Aglatidas parloit, et qu'Amestris l'escoutoit attentivement, cette legere froideur qu'elle avoit affecté d'avoir par modestie, se dissipa sans qu'elle s'en aperçeust : de sorte que les veritables sentimens de son coeur se faisant voir dans ses yeux, Aglatidas eut la satisfaction d'y remarquer cette agreable joye qu'il y desiroit. Amestris mesme connoissant parfaitement qu'Aglatidas n'estoit point changé, recommença d'avoir pour luy cette obligeante confiance qui fait toute la douceur de l'amour. Ils se dirent donc toutes leurs douleurs et toutes leurs inquietudes, depuis qu'ils ne s'estoient veus : et cette conversation qui avoit commencé par une petite querelle, finit par un renouëment d'amitié tres sincere. Comme il arriva du monde, elle fut interrompuë : mais ce qu'il y eut d'admirable, fut que Tharpis estant venu chez Amestris, comme nous y estions encore ; il n'y eut pas esté un quart d'heure, qu'Aglatidas connut qu'il estoit amoureux d'elle, et en parla à Menaste : qui s'estonnant de ce prodige, luy dit en raillant qu'il prist bien garde de n'en estre pas jaloux comme il l'avoit esté de Megabise. Mauvaise Parente, luy respondit-il, pourquoy raillez-vous d'une chose qui a fait tout le suplice de ma vie ? c'est pour vous empescher d'y retomber, luy dit-elle. Cependant nostre visite n'estant desja que trop longue, je fis signe à Aglatidas. qu'il faloit sortir, et nous sortismes en effet : mais comme il en avoit une d'obligation à faire chez une de ses Tantes, il me laissa et fut s'acquiter de ce devoir. Pour son malheur, il y trouva Anatise : ce qui le fascha si fort, qu'il pensa sortir de la Chambre. Toutesfois ayant desja esté veu, et devant beaucoup de respect à la Personne. qu'il alloit visiter, et qui s'estoit desja levée pour le salüer ; il s'advança, et fit son compliment en des termes qui se sentoient un peu du desordre de son ame. Il salüa pourtant Anatise fort civilement : mais avec tant de marques de confusion sur le visage, qu'il n'osoit presques la regarder. Car outre qu'il se trouvoit un peu embarrassé, de se voir si prés d'une Personne qui pouvoit luy faire quelques reproches avecques raison : il estoit encore dans l'apprehension qu'Amestris, si elle sçavoit cette rencontre, n'allast s'imaginer qu'il eust cherché à voir Anatise. De sorte que se resolvant à faire sa visite fort courte, il dit d'abord à la personne chez qui il estoit, que cette visite ne se devoit pas conter : que ce n'estoit que pour venir simplement sçavoir de sa santé, qu'il venoit la voir ce jour là, et pour luy rendre ses premiers devoirs. Mais justement comme il achevoit ces paroles, quelqu'un estant venu demander à parler à sa Tante pour une affaire d'importance, mon neveu, luy dit elle, vous n'estes pas si pressé, que vous ne me faciez bien la grace d'entretenir un quart d'heure cette belle Personne, dit-elle en luy monstrant Anatise, durant que j'entreray dans mon Cabinet, pour y achever une affaire que je ne puis remettre à une autre fois. Anatise qui fut ravie de cette occasion, n'offrit point de s'en aller : au contraire, elle pria cette Dame de ne se haster pas, et d'achever à loisir toutes tes affaires. Aglatidas desesperé de cette fâcheuse avanture, et n'ayant toutesfois pas la force de faire une incivilité ouvertement ; voulut dire quelques mauvaises raisons, ou pour obliger Anatise à s'en aller, ou pour s'en aller luy mesme : mais la Maistresse du Logis sans y respondre, le laissa avec Anatise, sans autre compagnie que celle d'une Fille qui la servoit, et qui estoit à l'autre costé de la Chambre. Il vous est aisé de juger, Seigneur, combien Aglatidas se trouva alors embarrassé : aussi fut-il quelque temps sans parler non plus qu'Anatise ; qui voulut voir ce qu'il luy diroit, auparavant qu'elle luy parlast. Toutesfois Aglatidas ayant creu qu'il luy seroit avantageux de n'irriter pas davantage l'esprit de cette Fille par une incivilé trop grande ; il se resolut de luy faire quelques excuses : et de la preparer à ne trouver pas estrange s'il la fuyoit en tous lieux, et s'il ne l'entretenoit plus. Mais comme il fut un peu long à se determiner, Anatise enfin rompit le silence la premiere. Advoüez la verité, Aglatidas, luy dit-elle, vous ne sçaviez pas que je fusse icy, quand vous y estes entré. Il eut certain, luy respondit-il, que si je l'eusse sçeu, j'aurois eu ce respect pour vous de ne vous forcer pas à voir un homme que raisonnablement vous devez haïr : quoy qu'à parler avecques verité, il n'ait jamais eu dessein de vous outrager. Pour pouvoir bien juger de vostre crime, luy repartit-elle, il faudroit que vous eussiez la sincerité de me l'advoüer tel qu'il est, sans déguisement aucun : car il est certain que je n'ay pas encore bien pu déterminer dans mon esprit, quels doivent estre les sentimens que je dois avoir pour vous. Parlez donc, je vous en conjure, luy dit-elle, mais parlez sincerement : quand vous vous attachastes à me voir plus qu'aucune autre, et que par vos soins et par vostre assiduité vous me persuadastes que vous m'aimiez : m'aimiez-vous effectivement, ou n'estoit-ce qu'une feinte pour cacher l'amour que vous aviez tousjours pour Amestris ? car il pourroit estre que vous l'auriez quittée en ce temps là pour moy, et qu'en celuy-cy vous me quitteriez pour elle. Mais il pourroit estre aussi que vous auriez tousjours esté à Amestris ; bien que je ne comprenne pas, par quelle raison vous luy auriez laissé espouser Otane. Quoy qu'il en soit, aprenez-moy la verité toute pure : parce que selon cela, je regleray mes sentimens pour vous. Aglatidas se trouvant fort embarrassé à respondre, craignant qu'Anatise ne cachast quelque malice sous cette curiosité, fut un instant sans parler : mais cette artificieuse Fille le pressant tousjours davantage ; Non non, luy dit- elle, n'essayez point de déguiser la verité ; il faut que je sçache si vous estes un inconstant ou un fourbe : de peur que je ne vous fasse une injustice, en vous haïssant trop ou trop peu : car je fais une notable difference entre ces deux especes de crimes que vous pouvez avoir commis. Aglatidas tousjours plus embarrassé à luy obeïr, creut pourtant qu'il y avoit moins de danger pour luy, à luy dire la verité toute pure, pour ce qui regardoit simplement ses sentimens. Madame, luy dit-il donc, puis que vous voulez que je vous parle sincerement, je vous advoüeray que je ne fus jamais inconstant : et que j'ay tousjours aimé Amestris plus que moy mesme. De grace (adjousta-t'il, voyant qu'Anatise rougissoit de colere) faites que cette vérité ne vous irrite pas davantage contre moy : car je suis asseuré qu'elle n'a rien d'offençant pour vous ; et je m'assure mesme que vous l'advouerez, si vous voulez vous donner la peine de m'entendre. Je ne pense pas qu'il vous soit si aisé de faire ce que vous dites, repliqua-t'elle, puis qu'il est vray que si vous n'estiez qu'inconstant, je croirois avoir beaucoup moins de sujet de me pleindre de vous que je n'en ay. Je ne vous aurois pourtant pas donné, respondit-il, une si grande marque d'estime, que celle que vous avez receuë de moy : car enfin, Madame, aimant Amestris avec une passion demesurée ; et l'estimant plus que tout le reste de la Terre : croyant dis-je avoit sujet de me pleindre de sa rigueur ; et voulant me guerir, s'il estoit possible, d'une passion si mal reconnuë : je vous ay assez estimée, pour vous croire capable de pouvoir effacer de mon coeur l'image d'Amestris : et pour croire encore que tout le monde se pourroit persuader que je vous aimois. Jugez. Madame, si un homme amoureux ; un homme, dis-je, qui croit la personne qu'il aime la plus accomplie de toute la Terre ; peut donner une plus grande marque d'estime, que celle que je vous ay renduë en cette occasion. Et je doute, poursuivit-il, si je vous en aurois autant donné, en estant effectivement amoureux de vous, qu'en feignant seulement de l'estre : et en taschant comme j'ay fait de le devenir. Que si malgré tous mes efforts, je n'ay pû passer de l'estime à l'amour, ce n'est ny le deffaut de vostre beauté, ny celuy de vostre esprit qui en est cause : et c'est seulement que je ne me connoissois pas encore assez bien, et que je ne sçavois pas que rien ne pouvoit effacer de mon coeur les premiers sentimens qu'il avoit receus. Ainsi, Madame, à parler raisonnablement, j'outrageois plus Amestris que vous, lors que je m'attachois à vous servir ; puis que je taschois de disposer d'un coeur qui n'estoit plus en ma puissance, et qui estoit absolument en la sienne. Advoüez encore la verité, reprit Anatise, vous cherchiez moins à avoir de l'amour pour moy, qu'à donner de la jalousie à Amestris. Et vous croiriez apres cela, malgré toute la subtilité de vostre esprit, que je ne me tiendray pas plus outragée de vous, de sçavoir que vous ne m'avez jamais aimée, que s'il estoit vray que vous ne m'eussiez quittée que par inconstance ! Ha Aglatidas, que vous vous estes trompé si vous l'avez creu ! Il est des inconstants, adjousta-t'elle, dont le souvenir est cher, et à qui on seroit bien aise de pardonner : mais à un fourbe ; mais à un homme qui nous trompe ; il n'est point de vengeance si violente qui ne soit trop douce pour le punir. Si je vous avois protesté mille, et mille fois, interrompit Aglatidas, que je mourois d'amour pour vous, et que vous m'eussiez fait quelques faveurs considerables, je pense que vous auriez raison de dire ce que vous dites : Mais, Madame, je n'ay simplement fait que vous voir et vous entretenir plus qu'une autre : et je ne doute pas mesme que si j'eusse eusse eu la hardiesse de vous parler d'amour, vous ne m'eussiez mal traité. Ainsi n'estant point honteux à toutes les Belles d'estre aimées ; je ne voy pas que je vous aye fait un si grand outrage, d'avoir donné lieu de croire par quelques souspirs que j'ay poussez, que je vous aimois. Du moins m'en avez vous fait un bien sensible, repartit-elle, en donnant lieu de penser que vous ne m'avez jamais aimée. Quoy qu'il en soit, Aglatidas, je m'en vangeray : et je m'en vangeray sur Amestris, afin de m'en vanger mieux sur vous mesme. Et comme vous avez, à ce que vous dites, essayé de m aimer, je veux essayer de vous haïr : et si je ne me trompe, je reussiray mieux dans mon dessein, que vous n'avez fait dans le vostre : car j'y voy desja une grande disposition. Preparez-vous donc à estre puny de vostre crime, et mesme par Amestris ; qui ne vous donnera peut estre guere moins de jalousie qu'à Otane : car enfin Aglatidas, vous n'estes pas seul qui avez des yeux ; d'autres la trouvent belle aussi bien que vous : et apres le choix qu'elle avoit fait d'Otrane, je tiens peu d'Amans en seureté dans son coeur, quelques honnestes gens qu'ils puissent estre. Cependant puis que vous me parlez sincerement, je veux vous dire aussi avec la mesme sincerité, que sans attendre davantage, je vous haïs desja plus, que vous n'aimiez Amestris : et que je ne seray jamais satisfaite, que je ne vous voye tous deux malheureux. Je n'esclateray pourtant pas devant le monde, adjousta-t'elle, et je me vangeray d'une maniere plus adroite et plus fine. Vous en ferez comme il vous plaira, respondit froidement Aglatidas ; car comme j'ay beaucoup de respect pour toutes les Dames en general, et que j'ay eu beaucoup d'estime pour vous en particulier, je seray effectivement si respectueux que je n'expliqueray pas mesme vostre haine ny vostre colere à mon advantage : et si je respons aux injures que vous m'avez dites, ce sera par des complimens. Comme Anatise alloit encore luy repartir, la Tante d'Aglatidas revint : de sorte que faisant fort l'empressé, il prit congé d'elle, et laissa Anatise si irritée contre luy ; que l'on ne peut pas l'estre davantage. Mais ce qu'il y eut encore de fâcheux à cette visite, fut que Tharpis entra dans la chambre un moment auparavant que la Tante d'Aglatidas sortist de son Cabinet : si bien qu'il pût voir la conversation particuliere qu'il avoit avec Anatise : et il remarqua aisément l'émotion qui paroissoit sur le visage de cette Fille. De sorte qu'Aglatidas craignant que cette importune rencontre ne luy nuisist encore auprés d'Amestris ; fut attendre Menaste chez elle, afin de luy raconter ce qui luy estoit arrivé. Et en effet sa prevoyance ne luy fut pas inutile : car Tharpis fit si bien qu'il trouva moyen de faire dire le lendemain chez Amestris, qu'Aglatidas et Anatise avoient eu une grande conversation ensemble le jour auparavant chez la Tante d'Aglatidas, ce qui tesmoignoit encore plus que cette rencontre estoit concertée : mais comme Amestris la sçavoit desja, cét artifice ne reüssit pas à celuy qui s'en servit : et cette entre-veuë ne broüilla point Amestris et Aglatidas. Cependant Artemon et Tharpis n'étoient pas en une petite inquietude, de remarquer qu'ils n'estoient pas mal ensemble : et comme Artemon ne s'estoit point declaré, quoy qu'il fust aisé de s'aperçevoir qu'il estoit amoureux d'Amestris : il creut avoir trouvé une assez bonne voye de nuire à Aglatidas : de sorte que se resolvant de ne parler pas encore comme Amant, il forma le dessein de destruire son plus redoutable Rival, en n'agissant en aparence que comme Amy d'Amestris. Et en effet, si elle ne se fust pas desja aperçeuë à cent choses, qu'il estoit amoureux d'elle, son dessein eust pu reüssir : car il le conduisit fort adroitement, comme je m'en vay vous le dire. Quelque temps apres qu'Aglatidas fut arrivé, et qu'il eut fait plusieurs visites à Amestris, ou il estoit aisé de voir qu'il l'aimoit tousjours, et qu'il n'en : estoit pas haï ; Artemon envoya demander un matin audience à cette belle Personne, qui la luy accorda : car elle luy avoit beaucoup d'obligation, d'avoir tousjours porté ses interests contre Otane. Comme il fut auprés d'elle, et en liberté de l'entretenir en particulier ; Madame, luy dit-il, je ne sçay si mon zele sera bien reçeu : mais je sçay bien toûjours que si vous pouviez voir mon coeur, vous advoüeriez que je suis obligé de faire ce que je fais : puis qu'il est certain que je suis persuadé que je le dois. Artemon, luy respondit-elle, j'ay tant reçeu de marques de vostre amitié, et vous m'avez rendu tant de bons offices ; qu'il ne seroit pas aisé que je m'imaginasse que vous me deussiez dire quelque chose que je ne deusse pas bien reçevoir : c'est pourquoy parlez je vous en conjure. Madame (luy repliqua-t'il en changeant de couleur, car il m'a raconté de pus cette conversation fort exactement, comme je vous le diray dans la suite de mon discours) je sçay bien que la jalousie d'Otane, a tousjours esté mal fondée : et que vostre vertu est si grande, qu'elle ne peut estre bleflée par la calomnie. Mais ayant tousjours remarqué, que vous aimez la gloire avec une passion violente : et que non seulement vous voulez estre vertueuse, mais que vous la voulez paroistre aux yeux mesme de vos ennemis : j'ay creu que je devois vous supplier de faire quelque reflexion sur toutes les choses qu'Otane a dites dans le monde, de l'intelligence d'Aglatidas et de vous. Ce n'est pas, encore une fois, Madame, que je ne sçache bien que son injustice estoit assez connuë : toutesfois apres tout, il me semble qu'Aglatidas ayant effectivement fait donner ce Gouvernement qui a fourny de pretexte à la derniere fureur d'Otane contre vous : vous osteriez peut-estre un assez grand sujet de mefdire à celles qui portent envie à vostre beauté et à vostre merite, si vous voyiez un peu moins Aglatidas. Ce n'est pas Madame, adjousta-t'il, que nous ayons jamais rien eu à démesler ensemble : et vous sçaucz bien vous mesme, que vous m'avez oüy dire beaucoup de bien de luy en diverses occasions : c'est pourquoy je vous suplie tres-humblement de croire, que je ne parle comme je fais, que par la seule passion que j'ay pour vostre service. Je vous en suis bien obligée (luy respondit Amestris, qui comprit parfaitement par quel motif il parloit de cette sorte) et je vous assure Artemon, que je prens ce que vous me dites comme je le dois prendre. Je vous diray neantmoins avec la mesme liberté, que je vous ay toûjours parlé de mes malheurs, que je ne crois pas estre obligée de ressusciter la jalousie d'Otane apres sa mort. Car si cela n'estoit pas comme je le pense, il ne faudroit pas seulement me priver de la veuë et de la conversation d'Aglatidas, mais de celle de tout le monde en general, et de la vôtre en particulier ; puis que vous m'avez dit vous mesme, que vous aviez eu beaucoup de part aux chagrins et aux inquietudes d'Otane. Il est vray, dit Artemon, mais toute la Ville a fait plus de bruit d'Aglatidas, que de tous les autres qui luy ont donne de la jalousie ce n'est pas, luy dit-il, que je voulusse vous conseiller de ne le voir plus absolument : mais si seulement durant quelque temps vous le voyiez un peu moins, je pense que vous éviteriez beaucoup de discours peu agreables, qu'Anatise fera peut-estre contre vous. Au contraire, luy dit Amestris, cela paroistroit une mauvaise finesse, qui feroit penser beaucoup de choses à mon préjudice : c'est pourquoy j'aime mieux ne cacher point mes sentimens ; car comme graces aux Dieux je n'en ay point de criminels, il m'est avantageux que tout le monde les sçache. Du moins Madame, luy dit il, me ferez vous bien la grace de ne me vouloir pas de mal, de la liberté que j'ay prise : je vous le promets, luy respondit-elle ; mais Artemon, poursuivit Amestris en riant, vous me dites cela avec tant de chagrin, que j'ay peur que vous ne me veüilliez mal à moy mesme, de ce que je ne suy pas vostre conseil. Il est vray, Madame, que j'aurois esté bien aise que vous l'eussiez suivy, repliqua-t'il, et mesme par plus d'une raison : mais je voy bien que vous n'estes pas en estat de le suivre. Je l'advouë, luy dit-elle, car j'ay vescu si long temps en contrainte que je veux jouïr de la liberté, autant que la bien-seance me le permettra. Mais Madame, luy dit Artemon, vous souvient il du temps que vous me disiez que quand vous aviez veu le monde, vous l'aviez veu en contraignant vostre inclination ? disiez vous vray en ce temps là, Madame, ou bien est-ce que vous avez changé d'humeur ? Mais vous Artemon, luy dit-elle, qui disiez tant à Otane qu'une personne de mon âge et de ma condition devoit voir beaucoup de monde : disiez vous ce que vous pensiez alors, ou ne le dites vous point aujourd'huy ? vous qui me proposez de bannir de chez moy la premiere personne que j'ay connuë à Ecbatane. Madame (luy dit-il tout d'un coup, emporté par sa passion) pour vous parler sincerement, je n'ay voulu vous proposer de voir un peu moins Aglatidas, qu'afin de descouvrir quels estoient vos sentimens pour luy, et quels devoient estre les miens pour vous. Je ne voy pas (luy dit Amestris, en prenant un visage fort serieux) quel raport il peut y avoir entre toutes ces choses : Vous le verrez aisément, luy respondit-il, si vous voulez vous donner la peine de considerer, que l'on ne vous peut voir sans vous aimer un peu trop : et sans desirer pour soy mesme, un bien que l'en craint que vous ne donniez à autruy. Je confesse, luy dit Amestris, que vostre discours me surprend : et que je n'eusse jamais creu devoir avoir sujet de me pleindre de vous : ny que vous eussiez deu commencer de me donner quelques marques d'affection, par un sentiment de jalousie. Mais Artemon pour vous témoigner que je n'ay pas perdu le souvenir des obligations que je vous ay, je veux vous conseiller à mon tour ; et vous dire avec sincerité, que vous seriez le plus mal heureux de tous les hommes, si vous vous mettiez dans la fantaisie de me persuader que vous avez de l'amour pour moy. Contentez-vous je vous prie, que je croye que vous avez beaucoup d'amitié : et soyez assuré que si vous en demeurez dans ces termes là, j'en auray aussi beaucoup pour vous. Mais si au contraire apres la declaration ingenuë que je vous fais aujourd'huy, que vous m'aimeriez inutilement, si vous m'aimiez d'une autre sorte ; vous alliez vous obstiner à me persecuter, je vous persecuterois aussi : et je ne vous donnerois pas peu de peine. Mais Madame, luy dit-il, advoüez moy du moins qu'Aglatidas est sans doute ce qui fait l'impossibilité absoluë de pouvoir toucher vostre coeur, à ceux qui auroient la hardiesse de l'entreprendre. Quand vous ne serez plus que mon Amy, luy dit-elle en sous-riant, je vous promets de vous descouvrir le fond de mon coeur. Ha Madame, s'escria-t'il, c'est un honneur dont je ne jouïray donc jamais : car je ne croy pas possible de vous aimer d'une autre sorte que je vous aime. Mais quand Otane vivoit, luy dit-elle, vous n'estiez ny inquiet, ny jaloux ; j'estois la mesme personne que je suis ; et vous me voyiez comme vous faites : est-ce que vous ne m'aimiez point en ce temps là ? je vous aimois sans doute, luy dit-il, mais je ne pensois pas vous aimer : et j'apellois estime, amitié, et compassion, ce qui estoit pourtant déjà une passion tres violente. Pour moy, dit Amestris en sous-riant de nouveau, je ne voy pas qui vous aura pû faire descouvrir que vostre amitié n'estoit pas amitié, et que vostre estime estoit accompagnée d'amour. Le retour d'Aglatidas, reprit-il, est ce qui m'en a fait aperçevoir. Je vous entens bien Artemon, luy dit-elle, vous avez senty de la jalousie, devant que de sçavoir que vous fussiez amoureux : croyez que vous ne pouviez dire rien de plus propre à vous rendre redoutable à Amestris. Je sçay bien Madame, reprit-il, que c'est estre en effet digne Parent d'Otane, que de vous parler de cette sorte : mais c'est pour vous faire voir ma sincerité que je le fais : et pour vous mieux faire connoistre mon malheur. Vous seriez mieux, adjousta-t'elle, de me faire paroistre vostre sagesse, en redevenant de mes Amis, comme vous en avez esté : car par cette voye, vous conserveriez mon estime et mon amitié : et par l'autre, vous me forcerez à vous haïr, et à fuir vostre rencontre. Voila donc, Seigneur, comment le panure Artemon, qui estoit allé voir Amestris, croyant l'obliger finement à bannir Aglatidas, pensa estre banny luy mesme : il luy dit pourtant apres tant de choses obligeantes ; et luy protesta si solemnellement, qu'il ne luy diroit plus rien qui la peust fascher, qu'il ne le fut point : et qu'il eut permission de la voir encore chez elle, mais non pas jamais en particulier. Cependant Anatise qui vouloit se vanger d'Aglatidas, lia une amitié fort estroite avec Tharpis : et entra en une confidence si grande avecques luy, que je crois qu'ils se disoient leurs plus secretes pensées. Ils tinrent donc plusieurs conseils, pour adviser à ce qu'ils avoient à faite : et cette malicieuse Fille le força de ne parler point encore ouvertement de sa passion à Amestris : de peur qu'elle ne le mal-traitast et ne le bannist. Car comme il couroit bruit que Ciaxare devoit bien-tost arriver à Ecbatane, et que l'on disoit que Megabise y pourroit aussi revenir, elle croyoit que quand cela seroit, trois Rivaux embarrasseroient fort Aglatidas : et que pourveu qu'ils eussent tous la liberté de se trouver chez Amestris en ce temps là, il seroit difficile qu'il n'arrivast quelque broüillerie entr'eux, qui pourroit peut-estre encore l'exiler. Elle conseilla donc seulement à Tharpis, afin d'avoir va espion fidelle, d'estre eternellement chez Amestris, sans luy parler jamais de rien qui le pust faire mal-traiter, ny luy donner pretexte de le bannir de chez elle. Et pour colorer la chose auprés de Tharpis, elle luy disoit qu'on luy avoit escrit en secret de l'Armée, qu'aussi tost que Ciaxare seroit arrivé à Ecbatane, vous rapelleriez Aglatidas : si bien qu'elle luy faisoit voir qu'il luy seroit bien plus advantageux d'attendre à se declarer pendant son absence : luy disant en suitte que toute l'importance de la chose, estoit d'empescher autant qu'on le pourroit, qu'Amestris et Aglatidas n'eussent de longues conversations particulieres ensemble, durant le sejour qu'il seroit à Ecbatane : De sorte que Tharpis devint si assidu chez Amestris, qu'il estoit impossible d'y aller sans l'y voir. Aglatidas voulut à diverses fois chercher à le quereller, mais Amestris le luy deffendit absolument : car encore qu'il l'importunast fort, elle ne vouloit pourtant point qu'on le querellast, sans autre raison que celle de ses fâcheuses, visites. Elle n'osoit pas aussi luy faire dire qu'elle n'y estoit point, et laisser entrer d'autre monde : si bien que pour avoir le plaisir de voir Aglatidas, il faloit qu'elle eust l'incommodité de voir Tharpis. Ce n'est pas qu'il ne soit assez agreable : mais c'est qu'il nous contraignoit tellement, Amestris, Menaste, Aglatidas, et moy, que quand il arrivoit qu'il n'y avoit que luy avecques nous ; nous ne sçavions dequoy parler. Tout le monde se taisoit afin qu'il s'ennuyait, mais cela ne servoit à rien : car quoy que l'on pûst dire ou ne dire pas, il estoit tousjours là, et ne s'en alloit qu'avecques les autres, et mesme apres les autres. Ainsi ce n'estoit plus que quelques fois chez Menaste, qu'Aglatidas pouvoit parler un moment en particulier à Amestris : encore estoit-ce rarement qu'il se rencontroit qu'il n'y eust personne que nous. Aglatidas avoit pourtant une telle certitude d'estre aimé d'Amestris, quoy qu'elle ne luy en donnast que de simples assurances ; qu'il n'estoit malheureux que parce qu'elle ne vouloit pas encore l'espouser ; luy semblant qu'il y avoit trop peu de temps qu'Otane estoit mort, pour pouvoir avec bien-seance se remarier si tost. Les choses estoient donc en ces termes, lors que Ciaxare arriva à Ecbatane, où. Megabise, comme vous le sçavez, le suivit : mais ce qu'il y eut d'admirable, fut que cét homme qui avoit creu que le temps, l'absence, et la raison, l'avoient guery de la passion qu'il avoit pour Amestris ; avoit commencé d'en redevenir amoureux, dés qu'il avoit apris la nouvelle de la mort d'Otane : et qu'il avoit préveu que peut-estre Aglatidas pourroit-il estre heureux. Mais lors qu'il arriva à Ecbatane, et qu'il sçeut en effet qu'il ne s'estoit pas trompé en ses conjectures, et qu'Aglatidas n'estoit pas mal auprés d'Amestris : il y eut un trouble si grand en son coeur, à ce qu'il a dit à plusieurs de tes Amis, qu'il ne put discerner si la haine qu'il avoit pour son Rival, avoit réveillé l'amour qu'il avoit euë pour Amestris ; ou si l'amour qu'il avoit encore pour Amestris, avoit renouvellé la haine qu'il avoit euë pour son Rival. Quoy qu'il en soit, ces deux passions opposées, reprirent de nouvelles forces dans son coeur : de sorte qu'en un mesme jour, il aima et haït avec exces : et fut presques également tourmenté de toutes ces deux passions. Car s'il n'osoit tesmoigner à Amestris qu'il l'aimoit encore, parce qu'il luy avoit promis de ne luy parler jamais de son amour : il n'osoit non plus faire paroistre à Aglatidas qu'il le haïssoit plus qu'à l'ordinaire, à cause de Ciaxare et de vous. Ainsi il souffroit des maux incroyables : mais enfin l'amour estant la plus sorte dans son coeur, il creût, apres y avoir bien pensé, que quand on ne desobeïssoit à une personne que l'on aimoit, qu'en luy disant que l'on estoit tousjours amoureux d'elle, ce n'estoit pas un crime irremissible : si bien qu'il se resolut de le commettre ; et d'aller voir Amestris. Cette visite la surprit et l'affligea : car elle s'imagina bien, que puis que Megabise commençoit de manquer à la promesse qu'il luy avoit faite autrefois de ne la voir plus, il y manqueroit d'un bout à l'autre : et quoy qu'à parler raisonnablement, on pust dire qu'il n'avoit esté que la cause innocente de la jalousie d'Aglatidas ; neantmoins comme apres tout Amestris n'eust jamais espousé Otane, si Megabise ne luy eust pas parlé dans ce jardin où Aglatidas en devint jaloux, elle ne pouvoit s'empescher de luy en vouloir mal. De sorte que par cette raison, et par plusieurs autres, elle le reçeut assez froidement : n'osant pas toutesfois luy faire reproche ouvertement, de ce qu'il manquoit à sa parole à cause que Tharpis y estoit : qui depuis que Megabise fut à Ecbatane, ne rendit gueres moins de bons offices à Aglatidas qu'à Anatise ; par son assiduité, qui estoit un obstacle eternel à Megabise. Ce qu'il y eut de rare en cette rencontre, fut qu'Amestris estant ravie qu'il y eust tousjours quelqu'un qui le pust empescher de luy parler en particulier, pria un jour Aglatidas en riant, de n'estre pas jaloux si elle traictoit un peu mieux le pauvre Tharpis, afin qu'il ne se lassast pas de cette assiduité aupres d'elle, tant que Megabise seroit à la Cour. Anatise qui est fine et malicieuse, eust bien voulu que ; Tharpis n'eust esté chez Amestris que lors qu'Aglatidas y estoit, et qu'il n'eust pas empesché Megabise et Artemon de luy parler : car elle ne se soucioit pas qui osteroit le coeur d'Amestris à Aglatidas, pourveû qu'il le perdist. De sorte qu'afin de luy nuire presques tousjours, il falut qu'elle endurast qu'il luy servist quelquesfois, n'osant pas dire ses veritables sentimens à Tharpis. Mais, Seigneur, Aglatidas fut si respectueux envers Amestris, que quoy que les visites de Megabise luy donnassent une douleur bien sensible, il se resolut de ne luy en parler jamais : neantmoins quoy qu'il pust faire, ses yeux trahirent le secret de son coeur, et luy descouvrirent une partie de l'inquiétude qu'il en avoit. Mais comme elle s'estoit resoluë de vivre avecques luy avec une confiance entiere, elle luy en fit un jour la guerre chez Menaste d'une maniere si obligeante ; qu'elle adoucit du moins le mal qu'il souffroit, si elle ne le guerit pas. Cependant Megabise aporta tant de soing à chercher les occasions de luy parler en particulier, qu'il en inventa une, dont je pense que personne ne s'est jamais advisé que luy : qui fut de suborner le Portier d'Amestris, par une liberalité fort considerable. Quand il luy eut donc promis de faire ce qu'il voudroit, il choisit un jour qu'il sçeut que Menaste ne pouvoit estre chez Amestris : et advertissant ce Portier, il l'obligea à dire ce jour là à tous ceux qui demanderoient sa Maistresse, qu'elle n'y estoit pas, excepté à luy. De sorte que cét homme luy obeïssant, et Megabise renvoyant ses gens, dés qu'il fut entré chez Amestris, de peur que ceux qui y viendroient ne connussent qu'elle estoit chez elle : il monta à sa Chambre, et la trouva sans autre compagnie que celle de ses Femmes. D'abord qu'elle le vit, elle en fut surprise : neantmoins s'imaginant qu'il viendroit bien tost du monde, et que du moins Tharpis ne luy manqueroit pas, et ne seroit pas long temps à la delivrer de la persecution de Megabise : elle se resolut, pour gagner ce peu de temps qu'elle croyoit devoir estre fort court, de parler presques tousjours ; afin d'oster à Megabise le moyen de luy rien dire qui l'importunast. Elle creût mesme qu'il faloit agir comme si elle eust perdu la memoire de toutes les choses passées : et qu'elle ne se fust point du tout souvenuë qu'il avoit esté amoureux d'elle. Si bien que dés qu'il fut assis, prenant la parole, et croyant ne pouvoir trouver un plus ample sujet pour faire une longue conversation, que de luy parler de vous : puis que nous sommes en liberté, luy dit elle, dites moy un peu, je vous prie, s'il est vray que Cyrus soit effectivement tel que la Renommée me l'a dépeint. Je ne vous demande pas, poursuivit elle, que vous me faciez le recit de toutes ses conquestes : mais je veux que vous me disiez sans déguisement, s'il est vray qu'il possede toutes les vertus, et qu'il n'ait pas un défaut : car comme je n'estois pas à Ecbatane lors qu'il y passa, je ne le vy point : et je voudrois bien sçavoir, si tous ceux à qui j'en entens parler ne le flatent pas. Ce Prince est si accomply en toutes choses, repliqua Megabise, qu'on ne le sçauroit flater, non plus que vostre beauté, quelques loüanges qu'on luy donne : Mais Madame, luy dit-il, si Aglatidas ne vous l'a pas dépeint tel qu'il est, il n'est pas assez reconnoissant des graces qu'on luy fait : et vous devez craindre, ce me semble, qu'il n'abuse tout de mesme de celles qu'il reçoit de vous. Aglatidas, reprit elle en rougissant, m'en a parlé avec des Eloges si excessifs, que c'est pour cela que je vous en demande des nouvelles : ne pouvant pas croire qu'il soit possible qu'il ne soit pas un peu preoccupé : et qu'un seul Prince ait toutes les vertus de tous les hommes ensemble. C'est pourquoy, poursuivit elle malicieusement, quand je serois de condition et d'humeur à faire des graces à Aglatidas, je ne devrois pas craindre par cette raison qu'il fust ingrat. Mais Megabise, adjousta t'elle, il y a si loing de la fortune de Cyrus à la mienne, que nous ne devons pas entrer en comparaison ensemble pour quoy que ce soit : de sorte que sans parler de moy, parlons seulement de luy je vous en conjure. J'en parle tousjours avec plaisir, luy dit il, mais pour aujourd'huy, Madame, vous m'en dispenserez s'il vous plaist : et vous souffrirez que j'employe les momens que j'ay à estre seul auprés de vous, à vous demander pardon si je ne puis demeurer dans les termes que vous m'avez autresfois prescrits. J'ay mesme creû, Madame, adjousta t'il, que puis que vous avez bien souffert que je vous visse, vous pourriez encore endurer que je vous parlasse : et quelque froideur que j'aye remarquée dans vos yeux, je n'ay pas laissé de former le dessein de vous assurer, que la flame qu'ils ont autrefois allumée dans mon coeur, y est plus vive qu'elle n'a jamais esté. Amestris voyant qu'elle ne pouvoit plus esviter de parler de ce qu'elle avoit tant apprehendé : et voyant que c'estoit en vain qu'elle tournoit la teste du costé de la porte de sa chambre, pour voir s'il ne venoit personne à son secours ; se resolut du moins de respondre precisément et promptement, de peur qu'il ne vinst quelqu'un auparavant qu'elle eust respondu : car elle ne pouvoit pas comprendre qu'il ne deust venir personne. De sorte qu'arrestant Megabise tout court ; je voy bien, luy dit-elle, que l'usage des vertus demande mesme de la prudence : et qu'il est quelquesfois à propos de ne faire pas paroistre toute sa bonté. Car en fin Megabise, celle que j'ay euë pour vous, de faire semblant d'avoir oublié que je vous avois prié de ne me voir plus, et que vous me l'aviez promis ; est cause aujourd'huy que vous me parlez comme vous faites. Aprenez toutesfois, que comme je ne vous avois deffendu de me voir, que pour vous empescher de m'entretenir d'une passion où je ne pouvois respondre ; j'avois creû que cette passion n'estant plus dans vostre ame, vous pouviez encore estre de mes Amis. Mais puis que vous voulez me persuader qu'elle y est tousjours ; demeurons donc s'il vous plaist, dans les termes dont nous estions convenus. J'advoüe, Madame, reprit-il en sous-riant, que je promis ce que vous dites à la belle Amestris Fille d'Artambare, qui avoit disposé de son coeur en faveur d'Aglatidas mais je n'ay rien promis, ny à la Femme, ny à la Veusve d'Otane, qui estant Maistresse absolue de ses volontez, doit aujourd'huy faire des loix plus equitables que celle-là, si elle veut qu'on leur puisse obeïr. Cette Amestris dont vous parlez, dit-elle, en changeant de condition, n'a point changé de sentimens pour vous : Plust aux Dieux du moins, repliqua-t'il, qu'elle en eust changé pour Aglatidas : et qu'il ne fust pas seul heureux, entre tant de miserables. Quoy qu'il en soit, repliqua-t'elle, je pretens estre obeïe : et puis que vous n'avez pû me voir sans me déplaire, vous ne me verrez plus jamais : ou si je ne puis absolument l'esviter, vous ne me verrez qu'en chagrin et qu'en colere. Mais Madame, luy dit-il, est il possible que vous ayez pû vous refondre à espouser Otane, et à quiter Aglatidas, pour lequel seul vous me bannissiez, et que vous ne veüilliez pas seulement escouter aujourd'huy les pleintes d'un malheureux, que vous eustes la bonté de flater de quelques douces paroles en le bannissant ? Vous luy dites qu'il pouvoit pretendre à vostre estime et à vostre amitié : et que si vous n'eussiez pas esté engagée par les commandemens d'un Pere, et par vostre inclination, à preferer Aglatidas à tout le reste du monde ; il n'auroit pas esté mesprisé. Depuis ce que je dis, Madame, Aglatidas a parû avoir rompu vos chaines ; il a porté celles d'Anatise devant tout le monde : et vous avez pû espouser Otane. Dites moy de grace apres cela, si je n'ay pas quelque droit de vous demander une place dans vostre esprit, qu'Otane a occupée indignement (s'il est vray qu'il l'ait occupée) et dont Aglatidas s'est assurément rendu indigne par son inconstance. De plus, Madame, quand mesme j'imaginerois qu'il n'auroit pas esté effectivement amoureux d'Anatise, et qu'il auroit eu ordre de vous de feindre de l'estre : je soûtiendrois encore, qu'il ne vous auroit pas assez aimée, puis qu'il l'auroit pû faire : du moins sçay-je bien que je ne pourrois pas vous obeïr, si vous me faisiez un semblable commandement. Obeïssez seulement, repliqua t'elle, à celuy que je vous fais, de ne me parler plus de vostre pretenduë passion, et de ne me visiter mesme plus : et je ne vous en feray pas de plus difficiles. Si je ne vous avois point veû changer de sentimens, reprit il, je vous obeïrois sans doute, comme je vous obeïs autrefois : Mais apres avoir veu qu'Otane a esté choisi par vous, au prejudice de tout ce qu'il y avoit d'honnestes gens en Medie ; il n'est pas possible, Madame, que je perde tout à fait l'esperance, quelque rigoureuse que vous me soyez, comme je la perdis, quand je vous obeïs si ponctuellement : Car enfin je puis dire sans vanité, qu'il n'y a pas si loing de moy à Aglatidas, que d'Aglatidas à Otane. Amestris entendant parler Megabise de cette sorte, et son discours luy remettant dans l'esprit le souvenir de tous tes malheurs, dont il avois esté cause ; elle souffroit une peine effrange : et ne pouvant assez s'estonner de ce qu'il ne venoit personne ; elle ne pouvoit toujours s'empescher de tourner la teste du costé de la Porte de sa Chambre, an moindre bruit que tes Femmes faisoient : mais elle eut beau regarder, elle regarda inutilement : de sorte que Megabise, quoy qu'elle pull : luy dire. Se quoy mesme qu'elle peust faire, passa la plus grande partie de l'apres-disnée auprès d'elle. Cependant pour respondre à la dernière chose qu'il luy avoit dite, elle luy dit en général, que ton Mariage avec Otane droit un secret que personne n'avoit jamais pu pénétrer, et qu'elle ne diroit jamais : ne pouvant luy en descouvrir autre chose, sinon qu'il y avoit beaucoup contribué. Moy Madame ! s'escria t'il fort estonné, oüy vous, luy repliqua-t'elle, c'est pourquoy vous regardant aujourd'huy comme la cause de tous les malheurs de ma vie, jugez si je puis escouter ce que vous me voulez dire. Je comprens si peu le crime dont vous m'accusez, luy dit-il, que je ne m'en sçaurois justifier : quoy qu'il en toit, respondit Amestris, vous ne changerez jamais mon coeur : c'est pourquoy s'il est possible changez le vostre : et soyez assuré que voicy la derniere fois de toute vostre vie, que vous me parlerez en particulier. Megabise voulut encore luy respondre, mais elle se leva ; ennuyée de voir que personne ne venoit à son secours : ordonnant que l'on preparast son Chariot, disant qu'elle vouloit aller chez Menaste. Vous voyez (luy dit-elle apres avoir fait ce commandement) combien il est dangereux de monstrer mauvais exemple ? car si vous n'aviez pas perdu le respect que vous me devez, je ne perdrois pas sans doute la civilité que je vous dois. Apres cela, sans écouter sa response, elle prit son voile ; et s'aprochant d'un Miroir pour le mettre, elle contraignit Megabise de sortir. Il falut toutesfois qu'elle souffrist qu'il la mist dans son Chariot : mais comme le Portier suborné l'entendit descendre ; il se cacha, afin d'avoir un pretexte à luy donner quand elle reviendroit, en cas qu'elle sçeust que plus de la moitié de la Ville estoit venuë ce jour là pour la voir : et il le fit avec intention de luy dire à son retour, si elle luy en parloir, qu'il avoit creu qu'elle estoit sortie à pied par la porte de son Jardin : et de luy dire aussi qu'une partie de ceux qui l'avoient demandée estoient venus depuis qu'elle estoit sortie pour aller chez Menaste. Cependant Aglatidas ne passa pas ce jour là sans inquietude : car vous sçaurez, Seigneur, que nous fusmes cette apres-disnée là de fort bonne heure chez Amestris : où le Portier suborné nous dit qu'elle n'y estoit pas. Et comme nous voyions son Chariot dans la Cour, nous luy demandasmes s'il ne sçavoit point si quelqu'une de ses Amies l'estoient venuë prendre, ou si elle estoit sortie à pied ? etil nous respondit qu'elle estoit sortie par la porte de son jardin. Nous cherchasmes alors à imaginer, chez qui elle pouvoit estre dans son voisinage, et nous y fusmes : mais ce fut inutilement. Apres avoir fait deux ou trois visites fort courtes, nous retournasmes encore chez Amestris, demander si elle n'estoit point revenuë : mais ce Portier nous dit que non. Or comme Aglatidas avoit à luy rendre conte d'un office qu'elle avoit desiré qu'il rendist à une de les Amies aupres de Ciaxare, il mouroit d'envie de la rencontrer ; afin de luy faire voir qu'il luy avoit obeï promptement : de sorte que nous fusmes la chercher par tous les lieux où nous croyions la pouvoir trouver. Nous ne nous contentasmes pas d'avoir esté nous mesmes en divers endroits, nous r'envoyasmes encore sçavoir seulement aux Portes des maisons où elle avoit accoustumé d'aller, si elle y estoit : et pour le pouvoir faire avec bien-seance, nous y envoyions au nom de Menaste, chez qui nous sçavions bien qu'elle n'estoit pas : car c'estoit une des premieres maisons où nous avions este. Durant que nous allions ainsi de quartier en quartier, de ruë en ruë, et de porte en porte, dans toutes ces sept Villes qui composent celle d'Ecbatane, nous trouvasmes Tharpis et Artemon separément diverses fois, qui la cherchoient aussi bien que nous : et nous fismes tant de tours, que nous rencontrasmes assurément une grande partie de tout ce qu'il y avoit alors de gens de qualité à la Cour, Mais parmy tout cela, nous ne vismes point Megabise : de sorte que raillant avec Aglatidas ; du moins, luy dis-je en riant, la Fortune en vous privant aujourd'huy de la veuë de vostre Maistresse, vous a delivré de celle de vôtre Rival : car nous ne l'avons point rencontré. Aglatidas rougit de ce que je luy disois : neantmoins riant aussi bien que moy, si une pareille chose, dit-il, me fust arrivée autrefois, j'en aurois esté bien en peine : et je n'aurois pas douté que Megabise n'eust esté avec Amestris. Mais enfin, Seigneur, apres avoir esté plus d'une fois par tous les Quartiers d'Ecbatane, nous resolusmes de repasser encore chez elle, et si elle n'y estoit pas, d'aller du moins nous pleindre de nostre malheur chez Menaste. Mais un moment apres que l'on nous eut dit tout de nouveau qu'Amestris n'estoit pas encore revenuë : nous estant arrestez à dix ou douze pas de là, pour envoyer à une maison que nous avions oubliée : nous vismes sortir Amestris de chez elle dans son Chariot, et un instant apres Megabise à pied sans pas un de ses gens aveques luy : qui traversant seulement la ruë, fut faire une visite à une maison qui estoit devant celle d'Amestris. Je vous laisse à penser ce que cette veüe fit dans le coeur d'Aglatidas : d'abord il me regarda, et puis retournant la teste avec precipitation, pour voir quel chemin prenoit Megabise, et quelle route prenoit Amestris ; il ne les vit plus ny l'un ny l'autre ; parce que le Chariot avoit tourné à une ruë qui estoit fort proche de là, et que Megabise estoit entré, comme je l'ay dit, dans la maison d'un de ses Amis. Et certes il fut advantageux qu'il ne le vist plus : car dans les sentimens où il estoit, je pense que sans s'éclaircir davantage de la chose, il l'auroit querellé à l'heure mesme : mais ne le voyant plus, il fut contraint de differer son ressentiment. Et bien, me dit-il en se tournant vers moy, que dites vous de ce que vous venez de voir ? Cela est sans doute fort embarrassant, luy dis-je, neantmoins apres ce qui vous est arrivé une autre fois, je ne vous conseille pas de juger sur des aparences. Quoy, me dit-il, vous voulez que le puisse douter de mon malheur, lors que je voy que l'on me refuse la porte chez Amestris, que l'on dit à tout le monde qu'elle n'y est pas ; et que pendant cela Megabise est seul avec elle ! Et comment, Artabane, voudriez-vous que je pusse expliquer la chose à mon avantage ? Mais quand vous vistes Megabise, luy repliquay je, sur le bord de la Fontaine de gazon avec Amestris ; que de vos propres yeux vous luy vistes baiser deux fois la main de cette belle Personne ; ne pensiez-vous pas avoir raison ? et cependant l'evenement vous a fait connoistre que vous aviez tort, et qu'Amestis estoit tres innocente et tres fidelle. Je l'advoüe, dit-il, mais ce que je viens de voir, est bien encore plus considerable, et plus incomprehensible. Car enfin, Artabane, qu'imaginez-vous ? je ne sçay pas trop bien qu'imaginer, luy respondis-je ; toutefois je vous conseille de voir Amestris, et de vous en éclaircir avec elle. D'abord Aglatidas ne s'y pouvoit resoudre, et tous ses sentimens alloient à se vanger de Megabise : mais je le pressay si fort, que jugeant qu'Amestris estoit allée chez Menaste, veu le chemin que son Chariot avoit pris, je le forçay d'y aller aussi, et nous y fusmes en effet : mais de mi vie je n'a y veu un si grand changement que celuy qui estoit alors sur le visage d'Aglatidas. En entrant dans la Chambre de Menaste, où il y avoit beaucoup de monde, il ne regarda presques point celle à qui il devoit le premier falut : et cherchant des yeux Amestris, il la vit si resveuse et si interdite, qu'il prit encore cela pour une marque de son crime. Madame, luy dit-il tout haut en s'approchant d'elle, il n'a pas tenu à moy, que le n'aye eu l'honneur de vous voir chez vous aujourd'huy, car j'y ay esté trois fois apres disner. Ce n'a pas aussi esté ma faute (poursuivit Tharpis qui estoit assis auprés d'elle) si je n'ay eu le mesme honneur : car j'y ay esté autant de fois qu'Aglatidas. Ce n'est pas pour vous accabler, adjousta Artemon, que je vous dis que j'y ay aussi esté deux fois : mais seulement pour vous aprendre que je ne manque pas à mon devoir. Pour moy, interrompit Menaste, je ne sçay pas ce qu'Amestris a fait aujourd'huy : car tous ceux qui me sont venus voir, m'ont dit qu'ils ont esté chez elle, et par toute la ville, sans la pouvoir trouver en nulle part. Plusieurs autres personnes qui estoient là, ayant encore dit la mesme chose, Amestris en estoit si estonnée, qu'elle ne respondoit point ; cherchant en elle mesme comment il pouvoit estre que n'ayant point sorty, tant de monde eust esté chez elle, et que personne ne l'eust veuë. Menaste s'ennuyant de son silence, et ne pouvant pas soupçonner qu'il y eust de mistere caché à cette avanture, pressant Amestris de respondre. Mais encore, luy dit-elle, apprenez nous ce que vous avez fait : si vous ne voulez, poursuivit-elle en abaissant la voix, que je croye que l'Ombre d'Otane vous a paru, pour vous ordonner de vivre un jour en retraite, afin d'appaiser ses Manes irritez. En verité, respondit tout haut Amestris, je suis si surprise de ce que j'entens, que je ne puis pas le comprendre : car enfin je n'ay point sorty d'aujourd'huy que pour venir icy : Et Megabise (poursuivit-elle en rougissant, sans s'en pouvoir empescher) a passé toute l'apres-disnée avecques moy. Aglatidas croyant qu'elle ne disoit la chose, que Parce qu'elle avoit peut-estre remarqué que nous l'avions veuë sortir, ne put jamais s'empescher de luy donner quelques marques d'inquietude par ses regards : mais Amestris voulant se justifier devant tout le monde, demanda à tous ceux qui disoient avoir esté chez elle ; à qui ils avoient parlé ? et comme elle vint à Aglatidas, et qu'il luy eut dit toute la perquisition que nous avions faite à son Portier ; j'advoüe, dit elle tout haut, qu'apres ce que je viens d'entendre, on pourroit, ce me semble, me soupçonner de galanterie avec Megabise : mais je puis pourtant assurer sans mensonge, que soit que je fusse de mauvaise humeur, ou qu'il en fust, nous ne nous sommes gueres bien divertis aujourd'huy. Sa visite a pourtant esté bien longue, reprit Aglatidas malgré luy ; je l'ay en effet trouvée telle, repliqua Amestris ; il me semble neantmoins, dit Artemon, que la conversation de ceux qui viennent d'un long voyage, a accoustumé d'estre assez divertissante. Ouy sans doute, reprit malicieusement Tharpis, mais c'est peut estre que Megabise n'aura pas creu qu'il deust entretenir Amestris des superbes Murailles de Babilone ; du cours de l'Euphrate ; de la grandeur d'Artaxate ; et de la largeur de l'Araxe et qu'ainsi il ne luy aura dit que ce qu'il luy auroit tousjours pû dire quand il n'eust point party d'Ecbatane. Quoy qu'il en soit, interrompit elle, il faut que je sçache à mon retour, comment cette disgrace m'est arrivée. Depuis cela Aglatidas ne parla plus : et comme Amestris ne pouvoit pas s'empescher de vouloir chercher dans ses yeux ce qu'il pensoit de cette rencontre, elle le regardoit souvent : mais plus elle luy faisoit cette grace, plus il la soupçonnoit d'infidelité. Comme il estoit desja tard, la compagnie fut contrainte de se retirer : et Tharpis mesme s'en alla, parce qu'Amestris fit connoistre qu'elle souperoit chez Menaste. Aglatidas voulut aussi sortir, sans qu'il se souvinst de rendre conte à Amestris de la priere qu'elle luy avoit faite : mais elle se servant de ce pretexte pour le retenir apres les autres ; Aglatidas, luy dit-elle, il me semble que vous devez avoir quelque chose à me dire, et cependant vous vous en allez comme sont tous ceux avec qui je n'ay point d'affaire. Madame, luy dit-il, je pensois que vous n'estiez pas fort pressée de le sçavoir : pure que vous me faisiez dire que voua n'estiez pas chez vous, le jour mesme que je vous en devois rendre conte. Vous croyez donc (luy dit-elle, voyant qu'il n'y avoit plus que Menaste et moy dans la Chambre) que c'est par mes ordres que vous n'estes pas entré ? Madame, dit-il, je pense qu'il y a lieu de croire que vous estes obeïe chez vous : et vous croyez sans doute en fuite, adjousta-t'elle, que Megabise a esté excepté par mon commandement. Respondez Aglatidas (luy dit-elle, voyant qu'il ne le faisoit point) qu'en croyez vous ? je n'oserois le dire Madame, repliqua-t'il en souspirant, tant je vous respecte encore. Vous le dites assez en ne me le disant pas, respondit Amestris, mais comme j'advouë que les apparences sont contre moy, je veux avoir la bonté de ne vous condamner pas legerement, et de me justifier à vous, en presence de Menaste et d'Artabane : mais apres cela Aglatidas, je veux estre obeïe en toutes choses sans exception. Comme il luy eut donc promis de le faire, Amestris nous raconta toute la conversation qu'elle avoit euë avec Megabise ; ses inquietudes et ses chagrins, de voir qu'il ne venoit personne chez elle ; et en fuite le soupçon qu'elle avoit qu'il n'y eust de la fourbe à ce qui luy estoit arrivé : De sorte que pour s'en esclaircir, elle envoya querir son Portier. Quand il fut venu, elle luy demanda pourquoy il avoit dit à tout le monde ce jour là qu'elle n'estoit point chez elle, puis qu'il sçavoit bien qu'elle y estoit ? Pardonnez moy Madame, luy dit-il, la faute que j'ay faite sans y penser, en croyant que vous estiez sortie par la porte du jardin. Mais si vous eussiez creû ce que vous dites, repliqua-t'elle, vous n'eussiez pas laisse entrer Megabise : Magabise ! Madame, repartit-il faisant l'estonné, je ne l'ay point laissé entrer : et il faut donc qu'il soit venu de fort bonne heure, durant que j'estois allé faire un tour à la Ville aussi tost apres disner, ne croyant pas qu'il deust encore venir personne : mais ayant tardé un peu plus que je ne pensois, j'ay demandé à mon retour à un garçon qui sortoit de chez vous, s'il ne sçavoit point si vous estiez sortie ; il m'a dit que vous ne faisiez que de paner par la porte de derriere : et il faut qu'il ait pris quelqu'une de vos Femmes pour vous. Cependant je puis vous assurer, que je n'ay point veû de gens de Megabise à la porte : car s'il y en eust eu, j'aurois bien connu qu'il y estoit : mais n'y en ayant pas, je ne pouvois pas deviner qu'il y fust, ne l'ayant jamais veû aller seul. Et d'où vient, luy dit Amestris, que vous n'estiez point encore à la Porte quand je suis partie ? c'est que j'estois allé à celle du jardin, reprit-il, pensant y avoir entendu fraper. Et puis Madame, adjousta t'il, s'il vous faut tout dire, comme j'avois compris par l'ordre que vous aviez donné de preparer vostre Chariot, que vous n'aviez point sorty, j'estois bien aise de ne vous voir pas si tost, apres la faute que j'avois faite : car pour faire que ceux qui sont venus pour vous voir n'eussent pas perdu leur peine, je vous eusse dit ce soir à vostre retour le nom des personnes qui vous ont demandée. Alors contre-faisant tousjours admirablement l'innocent et l'ingenu, il se mit à luy vouloir faire le dénombrement de ceux qui avoient esté chez elle ce jour là, commençant par Aglatidas et par moy, et voulant continuer par Tharpis et par Artemon. Mais Amestris l'interrompant toute en colere, de voir que les responces de cét homme ne la justifioient pas pleinement, le renvoya ; et luy fit connoistre par certaines paroles menaçantes, qu'il n'avoit qu'à se preparer à changer de Maistresse.

Suite de l'histoire d'Aglatidas et d'Amestris : mariage et vengeance d'Anatise


Quand il fut party, Amestris regardant Aglatidas, connut bien dans ses yeux qu'il n'estoit pas satisfait ; et que quelque effort qu'il fist pour cacher son chagrin, on voyoit qu'il en avoit pourtant beaucoup. Je voy bien, luy dit-elle, que les responses de mon Portier ne m'ont gueres justifiée dans vostre esprit : il est vray Madame, repliqua t'il, que ce n'est pas de luy que je dois attendre le repos dont j'ay besoin. C'est pourtant luy qui vous a refusé la Porte, repliqua-t'elle, et qui a esté cause que Megabise est entré, quand mesme la chose se sera passée comme il le dit. Je l'advouë, reprit Aglatidas, toutesfois pourveû que Megabise n'ait point esté preferé par vos ordres, il m'importe beaucoup moins qu'il vous ait veuë : Mais pour sçavoir cela, Madame, il faut que ce soit de vostre bouche que je l'aprenne. Si vous voulez bien vous fier à ma parole, luy dit-elle, vous serez bien-tost en repos : car je vous proteste Aglatidas, que je n'ay donné nul ordre aujourd'huy, ny d'ouvrir ny de refuser la porte à qui que ce soit : et que si j'avois eu à faire exception de quelqu'un, ce n'auroit pas esté de Megabise. Madame, luy dit-il, ce que vous me dires est bien obligeant : Mais quand je songe que Megabise a esté tout le jour aupres de vous ; que je l'ay veu sortir seul, un moment apres que vous avez esté sortie ; je conclus. Madame, malgré moy. (si je le puis dire sans vous offencer) ou que vous n'estes pas sincere, on que vostre Portier vous trompe et vous trahit. Les gens de cette condition sont si grossiers, interrompit Menaste, qu'il n'y a nul fondement à faire sur les impertinences qu'ils font ou qu'ils disent. Celuy-là, repris-je ; ne me l'a pas assez paru, pour avoir fait une semblable faute sans dessein : quoy, Artabane, me dit Amestris, vous estes aussi contre moy ? Pardonnez-moy, luy dis-je, Madame, car il me semble que plus je soupçonne vostre Portier, plus je vous justifie. Mais encore, dit-elle, Aglatidas, dites un peu de grace ce que je dois faire, non seulement pour vous bien persuader que je n'ay pas donné volontairement cette audience particuliere à Megabise : mais encore pour le faire croire à toute la Ville. J'en sçay une voye infaillible, reprit Aglatidas en souspirant, mais, Madame, vous ne la. voudriez pas suivre. Elle est donc bien difficile, repliqua-t'elle, car je vous assure que j'ay un si grand chagrin de l'avanture qui m'est arrivée aujourd'huy : qu'il est peu de choses que je ne fisse pour desabuser pleinement tous ceux qui pourroient croire que j'ay veu de mon consentement Megabise trois ou quatre heures en particulier. Parlez donc, Aglatidas, que faut-il faire pour me justifier dans vostre esprit, et dans celuy de tous ceux qui me pourront accuser comme vous ? Il faut achever de me rendre heureux, Madame, luy dit-il, puis qu'aussi bien les peines que je souffre deviennent si insupportables, qu'il n'y va pas moins de ma vie que de la preuve de vostre innocence. C'est pourquoy, Madame, resolvez vous, s'il vous plaist, à ne chercher point d'autre voye de vous justifier. Mais, Aglatidas, dit elle, je voy bien que par ce que vous me dites, je me justifierois peut estre aupres de vous : mais dans l'esprit du monde, je ne voy pas que cela fust. Je suis pourtant asseuré, Madame, respondit-il, que vostre vertu est si generalement connuë ; que si l'on sçavoit que vous eussiez absolument resolu de me preferer à tous ceux qui ont de l'amour pour vous, on ne vous soupçonneroit pas d'avoir une galanterie particuliere avec Megabise. Aussi bien, Madame, faut-il que je vous advouë, que la passion que j'ay dans l'ame, ne sçauroit plus souffrir que je vous voye eternellement sans vous voir (s'il est permis de parler ainsi) estant certain que je n'apelle pas vous avoir veuë, quand j'ay passé une apresdinée chez vous, au milieu de mes ennemis : Car, Madame, poursuivit-il, c'est ainsi que les Amans qui sont sinceres apellent tousjours leurs Rivaux. Ne croyez donc pas, s'il vous plaist, que je die cela par une jalousie capricieuse : non, Madame, c'est par un pur sentiment d'amour : puis qu'encore que la presence de mes Rivaux m'importune beaucoup plus que celle des autres gens ; il est pourtant vray que quand on aime avec violence et avec tendresse, on ne trouve jamais avoir entierement joüy de la conversation de la Personne que l'on adore, lors qu'on la partage avec quelqu'un. Menaste mesme, luy dit-il, m'importune quelquesfois, quoy que je ne vous dise rien en particulier, que je. ne pusse vous dire en sa presence : mais c'est, Madame, que l'amour aime le secret : et que les sentimens qui passent d'un coeur à l'autre, sans estre communiquez à personne ; ont je ne sçay quoy de plus pur, de plus passionné, et de plus doux que les autres. Mettez moy donc, Madame, en cét estat bien heureux, où sans Menaste mesme je pourray vous dire que je vous aime, avec une passion sans égale : et que je vous adore avec un respect beaucoup plus grand, que vous ne pouvez vous l'imaginer. Vous m'avez permis, Madame, poursuivit-il, de l'esperer : et vous n'avez opposé à ma bonne fortune, qu'une bien-seance imaginaire. Il me semble pourtant, dit Amestris, que parce qu'Otane m'a mal-traitée, je dois faire plus que les autres ne font : et qu'encore que j'aye pane le terme où celles de ma condition qui veulent se remarier s'y resolvent sans choquer cette bien-seance : neantmoins je vous advouë que comme on m'observe plus qu'une autre, je trouve que je ne sçaurois agir avec trop de circonspection. Joint Aglatidas, poursuivit-elle, que s'agissant de vostre bon-heur et du mien, il faut auparavant que de s'engager, estre bien asseurez que nous nous trouverons heureux ensemble. Ha, Madame, s'écria-t'il, si vous pouvez douter de mon bon-heur, je ne sçaurois faire le vostre : quoy qu'il en soit, dit-elle ; je ne vous puis respondre precisément aujourd'huy : Vous ne voulez donc pas vous justifier ? respondit-il : je veux, repliqua-t'elle, que vous vous fiyez à ma parole. Durant cela, je parlois bas à Menaste, quoy que nous entendissions bien ce qu'ils disoient ; pour luy dire que je craignois qu'Aglatidas et Megabise ne se querellassent. De sorte qu'en cét endroit Menaste cessant de me parler, et se meslant dans leur conversation ; en verité, dit-elle à Amestris, je ne vous comprens pas : car enfin n'est-il pas vray que dans le fond de vostre coeur, vous avez dessein d'espouser Aglatidas ? Que voulez vous donc attendre ? voulez vous qu'il se batte encore deux ou trois fois pour vous ; qu'il tuë encore quelqu'un, qu'il s'en aille en exil ; qu'il revienne deguisé ; qu'il vous retrouve dans quelque jardin avec quelqu'un de vos Amants que vous voudrez bannir ; qu'il devienne jaloux ; qu'il feigne de nouveau d'aimer Anatise ; et qu'en fuite vous espousiez quelqu'autre Otane, pour vous justifier, et pour le punir ? Croyez-moy, Amestris, si vous faites encore tout cela deux ou trois fois, vous ne vous marierez pas trop tost avec Aglatidas : et vous passerez vostre vie fort agreablement. Menaste dit tout ce que je viens de vous dire, avec un emportement si agreable, qu'il fut impossible à Amestris de n'en soûrire pas, quelque surprise qu'elle en fust : et pour Aglatidas, il l'en remercia avec des termes qui luy firent assez voir combien il luy estoit obligé. Pour moy joignant mes prieres aux raisons de Menaste, nous pressasmes si fort Amestris, qu'elle ne pouvoit presques que nous respondre : car dés qu'elle vouloit s'opposer à ce que nous luy disions, et demander du temps ; Menaste luy disoit que cependant elle conseilloit à Aglatidas de croire, qu'elle avoit veu de son consentement, Megabise en particulier. Mais quoy que nous pussions faire, elle obtint pourtant deux jours à se resoudre, et à donner sa response precise : en fuite de quoy, Menaste luy ayant dit tout bas ce que je luy avois dit : Amestris commanda si absolument à Aglatidas de ne songer point à quereller Megabise, qu'il fut contraint de luy promettre ce qu'elle vouloit, pourveu que sa response luy fust favorable. Ainsi, Seigneur, cette audience particuliere que Megabise avoit eue si finement, pensant qu'elle luy deust servir ; fut ce qui avança la resolution favorable, qu'Amestris devoit prendre pour Aglatidas. Apres cela nous nous retirasmes : mais quoy qu'Amestris eust pû dire, il est pourtant certain qu'Aglatidas fut tres inquiet : et que ce qu'il avoit veu, luy tint tellement en l'esprit, que de tout le soir je ne pus l'obliger à parler d'autre chose. Cependant apres que nous fusmes partis, Menaste acheva de faire resoudre Amestris à se declarer ouvertement à tout le monde pour Aglatidas : sçachant bien que quand cela seroit, il n'y auroit personne assez hardy, en la posture ou il estoit aupres de Ciaxare, pour oser entreprendre de troubler ton bonheur. Mais comme elle eust esté bien aise de descouvrir si la chose estoit comme son Portier la luy avoit dite, ou s'il y avoit eu de la fourbe : quand elle fut retournée chez elle, et qu'elle fut dans sa Chambre ; elle apella une de ses Femmes qui estoit fine et adroite, pour luy donner la commission de s'informer bien precisément si cét homme n'avoit point eu quelque intelligence avec les gens de Megabise. Madame, luy respondit-elle, je ne sçay pas s'il en a avec ses gens : mais je sçay bien qu'il y a deux jours qu'en revenant du Temple assez matin, je vis Megabise à un coin de ruë destourné, qui parloit à luy : neantmoins comme je creus qu'il luy demandoit seulement si vous estiez desja au Temple, ou si vous iriez bientost, je ne m'arrestay pas davantage à les regarder : et je passay outre sans qu'ils y prissent garde. Cette Fille n'eut pas plustost dit cela à Amestris que sans tarder plus long temps, elle envoya une seconde fois querir ce Portier : pour luy demander ce que Megabise luy disoit, au jour, à l'heure, et à l'endroit qu'elle luy marqua. Cét homme fort surpris de cette nouvelle question, luy qui pensoit avoir admirablement respondu chez Menaste, s'esbranla, et respondit fort mal à propos : de sorte qu'Amestris, sans luy donner loisir de se r'asseurer, et de trouver un nouveau mensonge, le menaça si fort, s'il ne disoit la verité ; et luy promit si bien de luy pardonner s'il l'advouoit qu'apres plusieurs responses qui seroient trop longues a dire, il confessa enfin à Amestris, que Megabise l'avoit envoyé querir par un de ses gens ; luy avoit donné de l'argent pour le gagner ; et que le jour qu'on l'avoit veu parler à luy, il l'avoit instruit comment il faudroit qu'il fist, lors qu'il voudroit entrer seul. Si bien que ce matin là, il n'avoit fait que luy envoyer dire simplement, qu'il fist ce qu'il luy avoit ordonné. Amestris apres cela, voyant jusqu'où Megabise se portoit, commença de craindre effectivement qu'il n'arrivast quelque nouveau malheur : et prit en effet la resolution d'espouser Aglatidas. Cependant Tharpis et Artemon avoient leurs inquietudes aussi bien que les autres : le premier mesme n'avoit pas seulement la consolation de se pouvoir pleindre avec Anatise, de l'avanture qu'il avoit euë chez Amestris, car elle estoit allée à la campagne : Toutefois comme elle n'estoit qu'à cinquante stades d'Ecbatane, il la luy escrivit. Pour Artemon, comme il estoit plus sage, quelque amoureux qu'il fust d'Amestris, voyant de quelle façon elle luy avoit parlé d'Aglatidas, et de quelle sorte elle vivoit avecques luy, il n'osoit plus l'entretenir de son amour. Neantmoins comme l'esperance ne quitte les Amants qu'à l'extremité, il voulut auparavant que de faire un grand effort sur luy mesme pour arracher de son coeur l'image d'Amestris, s'esclaircir encore un peu plus precisément de l'estat où estoit Aglatidas avec cette belle Personne. Si bien que comme il estoit assez mon Amy, et'qu'il sçavoit que j'estois fort celuy d'Aglatidas, il me vint trouver le lendemain de cette avanture qui l'inquietoit comme les autres : pour me prier de luy dire seulement en general, si effectivement le coeur d'Amestris estoit assez engagé, pour oster toute esperance à ceux qui avoient de la passion pour elle. Je sçay bien, me dit-il, que vous ne me devez pas reveler un secret que l'on vous aura confié : mais je sçay bien aussi qu'estant vostre Amy comme je le suis, vous ne devez pas me refuser de me conseiller, en une chose d'ou dépend toute l'infortune, ou tout le repos de ma vie. Je vous declare donc que j'aime Amestris, avec beaucoup de passion : mais apres tout, si j'estois asseuré que son ame fust engagée ailleurs, je tascherois de dégager la mienne : c'est pourquoy dites moy de grace ce que je dois faire. Artemon me dit cela avec tant d'ingenuité, que je creus en effet estre obligé de le conseiller sincerement, et de servir trois personnes à la fois : Amestris en la delivrant de cette importunité, Aglatidas en luy ostant un Rival, et Artemon en le guerissant d'une passion qui ne pouvoit jamais estre reconnuë. Neantmoins comme il faut tousjours se défier de la sincerité d'un homme amoureux ; je ne luy dis rien de ce que je sçavois d'Aglatidas et d'Amestris : mais je luy conseillay si fortement d'essayer de se guerir du mal qu'il avoit, qu'il comprit sans doute bien que je sçavois qu'Amestris ne l'en voudroit pas soulager. Je pretextay pourtant mon conseil par d'autres raisons, je luy dis que Megabise et Aglatidas y songeant, il n'y devoit pas penser : que ces deux hommes là estoient trop aimez de Ciaxare : qu'ils avoient tous deux esté amoureux d'Amestris devant qu'elle eust espousé Otane : qu'il y avoit aparence que si elle se remarioit, un de ces deux là seroit choisi : qu'en tout cas, je luy conseillois d'attendre encore quelque temps à se determiner ; parce que si Amestris ne se declaroit point pour un de ces deux, vray-semblablement elle ne se declareroit pour personne. Artemon me remercia du conseil que je luy donnois, quoy qu'il s'en affligeast extrémement : Cependant Amestris qui avoit envoyé querir Menaste, pour luy aprendre la fourbe que Megabise luy avoit faite, resolut enfin avec elle, de ne differer pas davantage à se declarer ouvertement pour Aglatidas, à qui elle envoya dire ce qu'elle avoit descouvert. Amestris creut toutefois que comme Megabise avoit tousjours eu beaucoup de respect dans sa passion, il ne seroit pas hors de propos que Menaste cherchast quelque occasion de luy parler, afin de tascher d'esviter un malheur. Mais il n'en fut pourtant pas besoin : car dés qu'Aglatidas eut demandé à Ciaxare la permission d'espouser Amestris, ce Prince qui sçavoit bien les pretentions de Megabise ; luy commanda si absolument de ne s'opposer point au bonheur d'Aglatidas, qu'il n'osa en effet troubler sa satisfaction. De sorte que comme la chose fit assez de bruit, Artemon fut bien aise dans son malheur, d'avoir suivy mon conseil : etTharpis sçachant que Megabise mesme n'osoit se pleindre du bonheur de son Rival, à cause du respect qu'il devoit an Roy, fut contraint de suivre son exemple, et de cacher aussi sa douleur. Ainsi voila Aglatidas le plus heureux de tous les hommes : car Amestris luy avoit fait voir la fourbe de Megabise si clairement, qu'il ne demeuroit plus aucun soupçon dans son esprit. Tous les Parents d'Amestris approuvoient son choix : ceux d'Aglatidas loüoient le sien : tous ses Rivaux n'osoient plus paroistre : Megabise fuyoit également son Rival et sa Maistresse : Artemon ne se pleignoit qu'à moy seul, et soulageoit sa douleur à me raconter la vertu d'Amestris pendant la vie d'Orane, telle que je vous l'ay dépeinte ; et Tharpis estoit presques tousjours chez Anatise à la campagne, qui estoit dans une affliction qui tenoit bien plus de la rage, que de la tristesse ordinaire. Enfin rien ne s opposant plus au bonheur d'Aglatidas, il n'avoit plus d'autres tourments que ceux que l'impatience, qui ne quitte pas mesme les Amants qui sont assurez d'estre heureux, luy faisoit souffrir. Toute la Cour et toute la Ville estoient en joye de ce Mariage : pour la solemnité duquel, on preparoit mille divertissemens publics, Le jour qu'il se devoit faire fut mesme pris par le Roy, qui vouloit honnorer cette belle Feste de sa presence : toutes nos Dames ne songeoient qu'à trouver les inventions de quelque parure particuliere pour ce jour là : et Amestris et Aglatidas s'entretenant lors avec un peu plus de liberté que auparavant, connurent si parfaitement la veritable estime qu'ils faisoient l'un de l'autre, qu'ils s'en aimerent beaucoup davantage, et par consequent en furent beaucoup plus heureux : estant certain que la veritable mesure des felicitez des Amants, ne consiste pas moins en l'opinion reciproque qu'ils ont de la grandeur de leur merite, qu'en celle de leur passion. Les choses estant donc en ces termes, et n'y ayant plus que trois tours jusques à celuy de leur Mariage : il en arriva une, qui troubla estrangement la joye d'Aglatidas et d'Amestris. Mais Seigneur, pour ne vous tenir pas j'esprit en suspens ; comme je le pourrois faire : il faut que je vous face voir d'abord, ce qui causa tant d'inquietudes, à deux Personnes qui n'en avoient plus, et qui croyoient n'en avoir plus jamais. Je vous ay, ce me semble, desja fait connoistre qu'Anatise estoit à cinquante stades d'Ecbatane, et que Tharpis l'y alloit souvent visiter : corne ils estoient donc un jour ensemble à se promener dans une grande route qui aboutit au grand chemin qui conduit à Ecbatane, lors que l'on vient du costé des Montagnes des Aspires : estant, dis-je, fort occupez à chercher par quelle voye ils pourroient troubler la felicité d'Aglatidas et d'Amestris : ils virent venir un homme à cheval, qui au lieu de continuer de suivre le chemin d'Ecbatane, prenoit celuy de la route où ils estoient. Anatise qui n'estoit pas en humeur de reçevoir visite, eust bien voulu esviter celle là : neantmoins s'imaginant que c'estoit peut-estre quelqu'un qui venoit voir une Tante chez qui elle demeuroit, elle destourna sa promenade ; feignant de n'avoir pas pris garde à celuy qui venoit vers elle. Mais une Fille qui la suivoit, l'ayant reconnu pour estre son Frere, Escuyer d'Otane, elle fit un grand cry : et quittant sa Maistresse, elle fut vers luy les bras ouverts pour l'embrasser : car il estoit descendu de cheval au bout de la route, et l'avoit donné à tenir à un homme qui le suivoit. Anatise au cry de cette Fille, qui avoit creû son Frere mort, tourna la teste, et reconnut Dinocrate, qui luy avoit autrefois tant servy à entretenir la jalousie d'Otane, et à faire persecuter Amestris. De sorte qu'en consideration des offices qu'il luy avoit rendus, et qui luy avoient esté si agreables ; elle s'arresta, et souffrit qu'il luy vinst faire la reverence. Elle s'informa alors comment il avoit perdu son Maistre, et pourquoy il avoit tant tardé à revenir : et il luy raconta sans déguisement, de quelle sorte Otane avoit pery, au pied des Montagnes d'Artaxate, où le Roy d'Armenie s'estoit retiré. Comment il avoit en fuite veû son corps dans un torrent, et comment il avoit esté englouty dans un abisme : luy disant encore qu'il n'avoit pu revenir plustost, parce que s'estant arresté à une Ville en chemin, il y estoit tombé malade. Qu'apres cela s'estant donné à un autre Maistre, il s'y estoit attaché quelque temps : mais que ne s'y trouvant pas bien, il estoit enfin revenu, et n'avoit pas voulu passer si prés d'un lieu où il sçavoit qu'elle alloit souvent, sans demander du moins si elle y seroit. Mais, luy dit elle, Dinocrate (car nous avons sçeu depuis toute cette conversation, comme vous le sçaurez tantost) dites moy un peu si Otane lors qu'il mourut, haïssoit encore bien Aglatidas : il le haïssoit de telle sorte, respondit-il, que je crois que cela fut cause de sa mort : car il s'estoit si bien mis dans la fantaisie de chercher Aglatidas dans tous les combats où il se trouveroit, que je crois qu'il ne s'engagea trop avant parmy les Ennemis, que pour tascher de le tuër. Pour moy, adjousta-t'il, comme ce combat fut fait de nuit, je ne puis bien dire comment ce malheur arriva : mais quoy qu'il en soit, je l'ay veû mort de mes propres yeux, et beaucoup d'autres l'ont veû aussi bien que moy : et alors il me nomma. Pendant qu'il parloit ainsi, et que Tharpis se mesloit aussi à la conversation ; Anatise jettant fortuitement les yeux sur la Garde de l'Espée de Dinocrate, qui estoit beaucoup plus belle et plus riche qu'un homme de cette condition ne la devoit avoir ; n'eut pas plustost fait quelque legere reflexion là dessus, et attaché ses regards à la considerer ; qu'elle la reconnut, pour avoir esté à Aglatidas. Ceux qui n'ont pas bien sçeu la puissance de l'amour, se sont estonnez qu'Anatise ait pû reconnoistre si precisément cette Espée. mais pour moy, je ne l'ay pas trouvé si estrange ; car je suis persuadé, que tout ce qui regarde la personne aimée, ne s'efface jamais de la memoire. Joint aussi que cette Garde d'Espée estoit fort magnifique ; fort particuliere, et par consequent fort remarquable : et de plus, elle l'avoit veuë deux cens fois. Anatise ne l'eut donc pas plustost reconnuë, qu'elle demanda à Dinocrate qui luy avoit donné cette Espée ? et il luy dit que quelques jours apres la mort de son Maistre, comme il estoit à Artaxate, il l'avoit achetée d'un Soldat persan, qui n'en connoissoit pas la valeur, et qui disoit l'avoir tirée du corps d'un Armenien mort, au pied des Montagnes où ils avoient combatu. Apres cela, Anatise connut aisément qu'Aglatidas, comme il arrive quelquesfois, n'avoit sans doute pu retirer son Espée du corps de celuy qu'il avoit tué : et sans rien dire davantage, elle laissa Dinocrate entretenir sa Soeur, et continua de se promener avec Tharpis : mais si resveuse et si attachée à ses propres pensées, qu'il ne pût s'empescher de luy demander ce qui luy occupoit l'esprit encore plus qu'à l'ordinaire. Je resve, luy dit-elle, aux moyens de vous rendre heureux si je le puis : ou du moins à trouver les voyes de troubler la felicité de vostre Rival. Elle est trop bien establie, reprit Tharpis, pour le pouvoir esperer : elle ne l'est pourtant pas de telle sorte, respondit Anatise, que si Dinocrate veut m'estre fidelle comme il me l'a esté autrefois, je ne le puisse faire aisément. Tharpis impatient de sçavoit ce qu'elle vouloit dire, l'assura que s'il ne faloit que donner la moitié de son bien pour le suborner, il le seroit fort volontiers ; et enfin il la pressa de telle façon, qu'elle luy dit la fourbe qu'elle imaginoit, que Tharpis aprouva de telle sorte, qu'il pensa se mettre à genoux pour la remercier d'avoir trouvé une invention si merveilleuse. En suite sans differer davantage, Anatise appelle Dinocrate ; le flatte et luy promet de faire bientost sa fortune, Tharpis l'assurant qu'il ne veut pas mesme qu'il commence de faire la chose qu'ils souhaitent de luy, qu'il ne l'ait enrichy par quelque present magnifique. Et enfin apres que Dinocrate, qui n'estoit naturellement que trop disposé à faire des fourbes, leur eut promis de leur obeïr aveuglément : ils luy dirent ce qu'ils desiroient de luy. Apres, dis-je, avoir bien concerté la chose entr'eux : apres l'avoir examinée avecques soing, et avoir instruit Dinocrate de tour ce qu'il auroit à faire et à dire : ils trouverent qu'il ne faloit pas que l'on sçeust qu'il eust veû Anatise : de sorte qu'ils l'envoyerent loger à un Vilage proche de là, apres avoir expressément deffendu à sa Soeur de parler de son retour à personne. Le lendemain le revoyant encore au mesme lieu, Tharpis commença de luy tenir sa parole, en luy faisant un present d'importance : en suite dequoy, ils luy donnerent ses dernieres instructions et le congedierent ; luy ordonnant sur toutes choses, qu'il ne vist point Amestris, qu'il n'y eust compagnie chez elle. Une apres-disnée donc, et justement trois jours auparavant qu'Aglatidas se deust marier ; estant allé chez elle pendant qu'il estoit chez le Roy, j'y trouvay Menaste, et trois ou quatre Dames : et mesme deux Parentes d'Otane, qui aymant cherement Amestris, la visitoient fort souvent. Comme nous estions donc en une conversation qui n'avoit rien que d'agreable, et qui panchoit mesme plustost vers l'enjoüement que vers le serieux : Dinocrate qui avoit espié l'occasion, arriva ; et monta droit à la Chambre d'Amestris. D'abord qu'elle le vit entrer, elle changea de couleur : et sa veuë luy renouvella de telle sorte le souvenir de la persecution d'Otane, et celuy des mauvais offices qu'en son particulier il luy avoit rendus, qu'elle en fut un peu troublée. Neantmoins croyant qu'il estoit plus genereux et plus beau de dissimuler son ressentiment contre Dinocrate, et de le considerer seulement comme un homme que son Mary avoit fort aimé, elle se remit un moment apres : et luy parlant assez doucement, d'où. vient, luy dit-elle, Dinocrate, que vous avez esté si long-temps à revenir, apres la perte de vostre Maistre ? Madame, repliqua t'il en soûpirant, je fus si touché de cét accident, que j'en tombay malade d'affliction : et ce n'est que depuis quelques jours, que j'ay recouvré assez de santé pour pouvoir venir vous rendre conte du malheur de mon Maistre. Je vous vy, luy dis-je en l'interrompant, lors que vous en cherchiez le corps, et que vous le découvristes au milieu d'un torrent : il est vray, Seigneur, reprit-il, et vous fustes tesmoin d'une partie de la douleur que j'eus, de ne pouvoir l'en retirer. Estiez-vous au combat ou il fut tüé ? luy dit Amestris : Ouy Madame, repliqua-t'il, et je le touchois lors qu'Aglatidas, que je reconnus d'abord à la voix, luy passa son Espée au travers du corps, qu'il ne put jamais retirer. vostre Maistre (repris je fort estonné, et guere moins surpris qu'Amestris) a esté tüé par Aglatidas ? songez-vous bien Dinocrate à ce que vous dites ? car comment voudriez-vous l'avoir pû connoistre dans le tumulte d'un combat de nuit, qui se faisoit à la seule clarté des Estoiles ? je vous ay desja dit, Seigneur, respondit Dinocrate sans s'esmouvoir, que je le reconnus d'abord à la voix : car lors qu'il attaqua mon Maistre, qui estoit à la teste d'un gros qui faisoit ferme, il dit quelque chose à ceux qui le suivoient, pour les encourager à bien faire. De sorte que mon Maistre, qui connoissoit encore mieux la voix d'Aglatidas que je ne la connoissois ; ne l'eut pas plustost oüy, que se tournant vers moy, Ha Dinocrate me dit-il, voicy cét Aglatidas que je cherche ; ne m'abandonne pas. Je ne puis pas bien dire, adjousta-t'il, si Aglatidas connut mon Maistre à la voix, comme il en avoit esté connu : mais je sçay bien qu'ils se chargerent rudement : et qu'Aglatidas plus heureux qu'Otane, luy enfonça son Espée jusques aux Gardes à travers le corps : qui tombant du coup qu'il avoit reçeu, fit sans doute que l'Espée d'Aglatidas luy eschapa des mains, et qu'il ne la put retirer. En cét estat voyant tomber mon Maistre, je ne sçeus lequel je devois le plustost faire, ou d'attaquer son meurtrier, ou de tascher de le tirer de dessous les pieds de ceux qui combatoient : mais le tumulte du combat les ayant fait esloigner de quelques pas, je me jettay sur le corps de mon Maistre, pour voir s'il n'auroit plus de vie, j'arrachay l'Espée qui le traversoit de part en part et tentant bien qu'il ne respiroit plus ; j'advoüe qu'au lieu de demeurer aupres de luy, je songeay à me deffendre. Car ce mesme Aglatidas revenant au mesme endroit avec une autre Espée, et le reconnoissant encor mieux ; je fis tout ce que je pus pour vanger la mort de mon Maistre : mais nostre Party estant le plus foible, nous fusmes vaincus et dispersez, sans que je pusse retourner chercher le corps d'Otane, jusques à ce que l'on fit tresve : Et lors que j'en eus la liberté, je ne le trouvay plus au lieu ou je l'avois laissé : mais je le vy un moment apres au milieu du Torrent, comme Artabane l'a dit, sans que je sçache qui l'y avoit jetté. Pendant le discours de Dinocrate, Amestris souffroit des maux incroyables, qu'elle n'osoit faire voir : les Dames qui estoient là, et qui sçavoient en quel estat estoient les choses, estoient bien fâchées d'entendre ce qu'elles entendoient : et pour moy j'en estois si en colere, que je ne pouvois presques interrompre Dinocrate ; qui faisant semblant de ne sçavoir point qu'Amestris alloit espouser Aglatidas, continua de dire que ce qui luy avoit fait le mieux reconnoistre que c'estoit effectivement luy qui avoit tüé Otane, estoit que l'Espée qu'il avoit retirée du corps de son Maistre, estoit assurément à Aglatidas ; ne pouvant pas s'y tromper, estant aussi remarquable qu'elle estoit, et la luy ayant veuë si souvent. Ce n'est pas, dit-il, contrefaisant l'ingenu, que je veüille dire qu'Aglatidas soit coupable : car enfin poursuivit il, quand on est à la guerre, on ne doit espargner personne du Party ennemy. Mais ou est cette Espée ? repris-je : Seigneur (respondit il presques les larmes aux yeux) comme elle a osté la vie à mon Maistre, je n'oserois pas la faire voir en presence de Madame : car je ne sçay pas moy mesme comment je la puis regarder, ny par quelle raison je l'ay gardée. Comme il disoit cela, Aglatidas qui ne sçavoit pas que Dinocrate fust revenu, entra dans la Chambre d'Amestris, avec une joye dans les yeux, telle que la devoit avoir un homme qui croyoit ne devoir plus estre troublé dans son bon-heur. Mais à peine eut-il fait deux pas dans cette Chambre, que voyant une profonde tristesse dans ceux d'Amestris ; aperçevant Dinocrate ; et remarquant beaucoup d'estonnement sur mon visage, et sur celuy de ces Dames qui estoient là presentes, il s'arresta un instant : voulant deviner quel malheur estoit arrivé. Mais prenant la parole, Aglatidas, luy dis-je, venez vous mesme vous justifier : car Dinocrate que vous voyez là, dit que vous tuastes Otane, la nuit que nous combatismes au pied des Montagnes d'Artaxate. Moy ! (repliqua Aglatidas estrangement surpris) et comment cela pourroit-il estre, puis que l'illustre Cyrus me dit qu'il avoit oüy crier, Otane est mort, en un lieu où je n'estois pas ? joint que moy mesme l'entendis nommer Otane, assez loin de l'endroit où je combatois. Seigneur (reprit Dinocrate avec une impudence extréme) je suis bien fasché d'avoir dit sans y penser, et seulement pour dire la verité, une chose que je voy qui vous trouble si fort : toutesfois, comme je l'ay desja dit, on ne recherche personne, pour avoir tüé quelqu'un à la guerre. Mais Seigneur (dit une des Parentes d'Otane, qui croyoit pouvoir justifier Aglatidas par ce qu'elle luy alloit demander) perdistes-vous vostre Espée à ce combat là ? Oüy Madame, respondit-il, et je ne pus jamais la retirer du corps d'un Armenien : de sorte que je fus contraint de l'y laisser, et d'en arracher une des mains d'une autre des ennemis dont j'eus le bon-heur de me saisir un moment apres. Ha Aglatidas, dit Amestris, que m'aprenez-vous ! comme il ne sçavoit pas pourquoy Amestris parloit ainsi, ny pourquoy cette autre Dame luy avoit parlé de cette Espée qu'il avoit perduë, ny comment elle avoit sçeu qu'il l'avoit perduë : il se tourna vers moy, et je luy dis que Dinocrate assuroit qu'il avoit son Espée : et qu'il l'avoit retirée du corps de son Maistre. Elle est si connoissable, dit Aglatidas, que l'on ne s'y sçauroit tromper : car je pense qu'il n'y a pas un de mes Amis qui ne la connoisse. Mais ou est elle ? adjousta-t'il. Seigneur, repliqua Dinocrate, s'il vous plaist je vous l'envoyeray querir, et vous la feray voir dans cette Antichambre. Aglatidas l'en ayant pressé : il sortit : pendant quoy regardant Amestris qui n'osoit presques plus le regarder. Madame luy dit-il, je voy bien que si Dinocrate me fait voir mon Espée, et qu'il persiste à dire qu'il l'a tirée du corps de son Maistre, je ne pourray pas vous faire voir bien clairement que je n'ay pas tüé Otane ; puis que j'ay advoüé avec ingenuité, que j'avois laissé mon Espée dans le corps d'un homme qui estoit du mesme Party dont Otane estoit : et qu'ainsi il semble que cela soit fort. Mais apres tout, Madame, je ne laisse pas de croire que tout ce que Dinocrate dit est faux : il vous a tousjours esté contraire en toutes choses : il est Frere d'une Fille qui sert chez Anatise : et tout ce qui part de sa bouche doit estre suspect. Mais enfin Aglatidas, dit Amestris, par vostre propre confession, vous avez laissé vostre Espée dans le corps d'un homme mort ; Dinocrate dit que cét homme estoit Otane : et vous n'avez autre chose à luy opposer, s'il est vray qu'il vous monstre effectivement vostre Espée, sinon que vous ne croyez pas que celuy que vous avez tüé fust Otane. C'est trop peu Aglatidas, poursuivit-elle, c'est trop peu, contre une déposition si forte et si précité : c'est pourquoy souffrez que je vous conjure du moins, que jusques à ce que la chose toit plus esclaircie, je ne vous voye plus. Ha Madame, s'escria t'il, que me dites-vous ! Comme Amestris alloit respondre, on vint nous advertir que Dinocrate estoit dans l'Anti-chambre, qui aportoit cette Espée : Aglatidas y fut donc, et toutes ces Dames aussi, à la reserve de Menaste, qui demeura auprès d'Amestris. Mais à peine Aglatidas et moy eusmes nous veu cette Espée, que nous la reconnusmes effectivement pour estre à luy. Aglatidas regarda alors fixement Dinocrate : et ne sçachant que dire pour se justifier, il cherchoit à connoistre dans ses yeux s'il estoit innocent ou coupable : mais il se déguisoit si finement, qu'il estoit impossible de s'aperçevoir de sa malice. Il y eut alors des instants, où je vy tant de fureur sur le visage d'Aglatidas, que j'eus quelque crainte qu'il ne tuast Dinocrate : je pense mesme que s'il n'eust pas eu peur de se faire croire encore plus criminel par cette violence, il l'auroit du moins outragé. Mais enfin ne sçachant que dire, et ne pouvant effectivement assurer luy mesme avec sincerité qu'il n'avoit pas tüé Otane : il se preparoit pourtant à rentrer dans la Chambre d'Amestris pour s'aller jetter à ses pieds, sans sçavoir bien precisément ce qu'il luy vouloit dire ; lors que Menaste par l'ordre absolu d'Amestris, vint luy ordonner de ne rentrer pas : et d'avoir ce respect là pour elle de ne la voir point, que son innocence ne fust mieux connuë. Aglatidas ne pouvoit se resoudre à luy obeïr : mais Menaste luy dit tellement qu'il le faloit, qu'elle le força de le faire. Nous sortismes donc luy et moy, apres avoir encore demandé cent choses à Dinocrate, avec intention de le faire contre-dire en quelqu'une, mais il n'y eut pas moyen : et il redit tousjours ce qu'il avoit dit avec tant d'uniformité, jusques aux moindres circonstances ; que les juges les plus exacts auroient esté satisfaits de ses réponses, et auroient condamné Aglatidas. Apres que nous fusmes sortis, ces Dames furent encore quelque temps avec Amestris : en fuite dequoy elles s'en allerent, à la reserve de Menaste, qui demeura seul avec elle, comme j'estois seul avec Aglatidas : Dinocrate estant descendu en bas, pour raconter toute cette histoire aux Domestiques, afin que le bruit s'en espandist plustost. Mais il n'avoit que faire de s'en mettre en peine : car quatre heures apres qu'il eut parlé à Amestris, on ne parloit d'autre chose dans Ecbatane, que de cette estrange advanture. Cependant j'ay sçeu par Menaste, qu'elle ne fut pas plustost seule avec Amestris, que cette belle Personne la regardant avec des yeux où la melancolie faisoit voir le trouble de son ame : En verité, luy dit-elle, il faut advoüer que mon malheur est bien opiniastre : et que j'ay eu grand tort d'esperer de pouvoir joüir de quelque repos, apres de si cruelles et de si longues inquietudes. Du moins en suis-je arrivée aujourd'huy aux termes, que l'esperance n'aura plus de Part en mon coeur, et qu'ainsi elle n'augmentera Plus mes tourments : puis que je ne souffriray Plus de maux que je n'aye preveus, et que je n'attendray plus aucun bien. J'advoüe, luy dit Menaste, que cette rencontre est tout à faite estrange : mais, poursuivit-elle, puis qu'Aglatidas assure qu'il ne croit point avoir tüé Otane, et qu'il n'y a que le seul raport de Dinocrate qui toit contre luy, pourquoy voudriez vous vous rendre malheureuse toute vostre vie ? Parce, repliqua-t'elle, que je ne pourrois pas estre contente sans gloire : et que malheur pour malheur, il faut du moins choisir celuy où on ne pourra pas m'accuser d'avoir fait une chose contre la bien seance et contre la vertu. Comme elle disoit cela, Dinocrate rentra dans sa Chambre, qui feignant de venir d'aprendre qu'Aglatidas estoit prest à l'espouser, et croyant par là se mettre à couvert de la haine d'Amestris et de luy, sans destruire le dessein d'Anatise : Madame, luy dit il, je viens vous demander tres humblement pardon de la faute que j'ay faite sans y penser : car comme je suis venu droit icy sans parler à personne dans la Ville, je ne sçavois pas les termes où vous en estiez avec Aglatidas : de sorte que j'ay sans doute dit une verité que je n'eusse pas dite si je l'eusse sçeü. Car enfin les choses passées n'ayant point de retour, et croyant qu'en effet il peut estre qu'Aglatidas a tüé mon Maistre sans l'avoir connu, je me serois bien gardé de dire ce que j'ay dit, non seulement devant tant de monde, mais mesme à vous en particulier Cependant voyez s'il vous plaist, Madame, poursuivit il, si vous voulez que je me dédise : ou bien qu'Aglatidas assure qu'il s'est trompé, et que ce n'est point son Espée que je luy ay fait voir : car si vous le desirez, je ne la monstreray plus à personne, afin qu'elle ne soit pas connuë. Dinocrate dit cela avec une ingenuité si bien contrefaite, qu'encore qu'Amestris eust cent marques de sa malice, elle y fut trompée : et elle creut certainement qu'il parloit avec sincerité. Elle n'accepta pourtant pas son offre : au contraire, elle luy dit que quand elle seroit seule en toute la Terre qui sçauroit la chose, elle agiroit comme elle alloit faire. En fuite dequoy le congediant, elle l'assura mesme qu'elle feroit prier Aglatidas de ne se vanger point sur luy de son malheur. Vous pretendez donc de ne le voir plus ? luy dit Menaste, apres que Dinocrate fut party : il n'en faut pas douter, respondit elle, car enfin quelle bien-seance me peut permettre de voir un homme, que l'on assure qui a tué mon Mary ? Mais, luy dit Menaste, il n'en tombe pas d'accord : cela ne suffit pas, repliqua Amestris, puis que quand mesme je sçaurois d'une certitude infaillible, que la chose ne seroit point, je ne laisserois pas de faire ce que je fais ; seulement parce que le monde le croiroit, et que je pourrois estre soupçonnée de l'avoir sçeu. Ce n'est pas que je puisse accuser Aglatidas d'avoir connu Otane en le tuant, s'il est vray qu'il l'ait tué : mais apres tout, puis que l'on peut croire qu'il est mort de sa main, il n'en faut pas davantage pour m'obliger à ne le voir jamais, et pour me rendre la plus malheureuse personne du monde. Pendant qu'Amestris et Menaste parloient de cette sorte, je n'estois pas peu occupé à consoler Aglatidas : qui ne pouvoit assez s'estonner de voir par quelle voye la Fortune traversoit son bon heur. Car disoit il, comment puis-je me justifier, puis qu'il est certain que je ne puis moy-mesme assurer si ce que Dinocrate dit est vray ou faux ? le sçay bien sans doute que je n'ay point connu la voix d'Otane, et que je l'entendis nommer assez loing de moy : mais apres tout, je sçay que l'Espée que l'on me montre m'apartient ; que je ne la pus retirer du corps d'un des Ennemis qui tomba mort à mes pieds ; et qu'enfin ce pourroit avoir esté Otane, puis qu'il estoit de ce combat. Mais, luy dis-je, que ne desadvoüyez-vous vostre Espée ? car je croy que l'amour permet quelquesfois certains mensonges innocens qui ne sont mal à personne. Je me serois noircy au lieu de me justifier en la desavoüant, respondit Aglatidas, puis que tous les gens de qualité qui sont en la Cour connoissent cette Espée : et Megabise entre les autres, auroit bien pû dire que je mentois : car il l'a cent fois maniée du temps que nous n'estions pas mal ensemble. De sorte qu'Amestris m'auroit pû soupçonner d'avoir connu Otane en le tuant : joint aussi que je ne pense pas que la generosité permette de mentir pour se rendre heureux. Mais croyez-vous, luy dis-je, que quand Amestris ne vous soupçonnera point de l'avoir connu, vous en soyez gueres moins infortuné ? je croy, dit-il, que veu comme Amestris a pris la chose, et de la maniere dont je connois son esprit, qu'elle poussera mon malheur jusques au bout : et qu'elle me forcera à mourir desesperé. Car enfin, Artabane, je ne sçaurois souffrir cette infortune, comme j'ay souffert toutes les autres : et il paroist si clairement que les Dieux me veulent perdre, que ce sera assurément suivre leur volonté, que de me perdre moy-mesme. Je veux pourtant revoir Amestris, me dit- il, c'est pourquoy je vous conjure d'aller attendre Menaste chez elle, afin de la prier d'obtenir cette grace pour moy : car enfin il ne seroit pas juste que je fusse condamné sans avoir dit mes raisons. Je m'en allay donc effectivement pour luy rendre cét office : Mais Menaste quand elle revint de chez Amestris, me dit qu'elle croyoit qu'il ne seroit pas aisé d'obtenir d'elle qu'elle vist Aglatidas : que neantmoins elle y feroit ce qu'elle pourroit. Nous fusmes apres cela assez long temps à admirer cette bizarre rencontre : et à nous en affliger ; pour l'interest des personnes que nous aimions. Cependant Anatise qui vouloit jouir pleinement de sa fourbe, revint à Ecbatane : et y fit courir le bruit qu'Aglatidas avoit bien sçeu qu'il avoit tué Otane : adjoustant mesme qu'Amestris ne l'avoit pas ignoré. Cette derniere chose ne fut pourtant cruë de personne : mais comme Amestris aporta soin à s'informer de ce que l'on disoit par la Ville ; sçachant toutes ces impostures, elle se confirma si puissamment dans la resolution de n'espouser point Aglatidas, et de ne le voir jamais ; que Menaste ne pût mesme obtenir d'elle qu'il allast luy dire ses raisons : de sorte qu'il falut songer à la tromper, et à tascher de le luy faire voir sans qu'elle en eust le dessein. Ce n'est pas qu'elle ne l'aimast tousjours, avec une tendresse extréme : mais c'est que la gloire estoit la plus sorte dans son coeur. Cependant durant qu'Aglatidas et Amestris estoient si malheureux, Anatise et Tharpis se resjouissoient de leurs infortunes : Megabise et Artemon en estoient aussi bien aises ; et afin de porter la finesse aussi loing qu'elle pouvoit aller, Anatise fit dire à Amestris par une voye fort destournée, qu'on la loüoit infiniment de la resolution qu'elle sembloit prendre de n'espouser point Aglatidas, et mesme de ne le voir plus : de sorte que cette belle Personne parla si déterminément à Menaste, qu'elle n'espera plus du tout de la pouvoir jamais vaincre. Trois ou quatre jours se passerent de cette sorte ; mais enfin Menaste feignant de se trouver assez mal, pour obliger Amestris à l'aller voir, son artifice reüssit : et comme Aglatidas et moy sçeusmes qu'elle y estoit, nous y fusmes, renvoyant nos gens apres que nous fusmes entrez. Menaste avoit ordonné que l'on dist chez elle à tout autre qu'à nous qu'on ne la voyoit pas : car pour Amestris, estant Amies comme elles l'estoient, la chose ne tiroit pas à consequence. et personne ne pouvoit s'offencer de n'entrer pas, quoy que l'on vist son chariot à la porte. Lors que nous entrasmes dans la Chambre, Amestris estoit assise sur le Lict de Menaste ; de for te qu'Aglatidas fut à genoux devant elle, auparavant qu'elle eust pu voir qu'il estoit entré. Madame, luy dit-il en l'empeschant de se lever, souffrez que je vienne vous dire mes raisons : de peur que vous ne fussiez accusée d'une injustice effroyable, si vous m'aviez condamné sans m'entendre. Amestris sans respondre à Aglatidas, regarda Menaste, comme l'accusant de l'avoir trompée : et en effet elle seroit sortie, si son Amie prenant la parole, et la retenant par sa robe, ne l'en eust empeschée. Mais Menaste, luy dit-elle, que pensera-t'on de moy, si on sçait que j'aye veu Aglatidas ? Mais, Madame, repris-je, que pourrions-nous dire de vous, si vous ne vouliez pas seulement escouter les pleintes d'un homme que vous voulez rendre malheureux ? S'il se pouvoit justifier, repliqua-t'elle, je l'escouterois avec un plaisir extréme : mais cela n'estant pas, pourquoy voulez-vous que je m'expose à mettre une tache à ma reputation, que rien ne sçauroit effacer ? je ne sçay, Madame, si j'ay raison, interrompit Aglatidas, en croyant comme je fais qu'il suffit en certaines occasions de sçavoir que l'on n'est point coupable, sans se foncier si fort de ce que les autres en pensent. Car enfin, Madame, apres avoir surmonté tant d'obstacles ; vaincu tant de malheurs ; et apres que vous m'avez promis de me rendre heureux pour tousjours : quelle justice y a t'il, que le raport d'un homme qui a dit autrefois cent mensonges contre vous soit creu, lors qu'il parle contre moy ? je sçay bien que son discours est appuyé de conjectures assez sortes : Mais apres tout, Madame, je vous asseure avec toute la sincerité possible ; et je vous jure par tous les Dieux que nous adorons, que je ne crois point avoir tué Otane : et que je ne j'ay seulement pas remarqué pendant te combat. Je vous jure mesme encore, que quelque haine que j'eusse pû avoir pour luy, si je l'eusse reconnu parmy les ennemis j'eusse esvité sa rencontre pour l'amour de vous : sçachant assez jusques où va vostre vertu. Ainsi, Madame, quand il seroit vray que j'aurois tué Otane, ce que je ne crois point du tout, je l'aurois tué sans estre coupable ; puis que je ne l'aurois point connu. Cependant sur la simple déposition d'un de vos persecuteurs, qui m'accuse d'avoir tué à la guerre un Tyran qui vous a fait souffrir cent suplices, vous voulez me rendre le plus malheureux homme du monde. Vous voulez mesme avoir cette rigueur pour moy, de n'entendre pas mes pleintes : au nom des Dieux, Madame, ne me condamnez pas si legerement : ou du moins ne me condamnez pas si tost. Plûst aux Dieux que vous invoquez, interrompit Amestris, que je ne vous condamnasse jamais, et que vostre innocence ne fust pas douteuse : mais, Aglatidas, la chose n'est pas en ces termes là. Car enfin, à vous parler sincerement, quand je serois asseurée d'une certitude infaillible, que ce que Dinocrate dit seroit faux : ne pouvant pas empescher le Monde de croire ce qu'il croit, j'agirois tousjours comme j'agis, et je ne vous espouserois jamais. vostre amitié est sans doute un peu foible, reprit Aglatidas, puis qu'elle ne pourroit vaincre une consideration comme celle là : croyez, s'il vous plaist, Madame, que la veritable vertu n'est point fondée sur l'opinion d'autruy : et qu'ainsi quand on a le tesmoignage secret de sa conscience, on se doit mettre en repos ; et ne se rendre pas malheureux soy mesme, pour satisfaire les autres. Mais Madame, adjousta-t'il en souspirant, c'est sans doute que ma perte ne vous est pas sensible : Non Aglatidas, reprit Amestris, ne vous y trompez point : j'ay pour vous une estime, et si je l'ose dire, une affection que je ne sçaurois jamais perdre, parce que je ne vous puis jamais soupçonner d'aucun crime. Je croy tout ce que vous me dites ; et ainsi je ne doute point que si vous avez tué Otane, vous ne l'ayez fait sans le connoistre : mais apres tout, si je vous espousois on croiroit peut-estre que vous n'auriez fait que ce que je vous aurois ordonné de faire : de sorte que cette pensée me blesse si fort l'imagination, qu'il faut absolument que je fasse tout ce que je pourray pour ne laisser pas lieu de douter de mon innocence, à mes plus grands ennemis. C'est pourquoy, Aglatidas, non seulement je ne vous espouseray point, mais je veux encore ne vous voir jamais : et si j'ay quelque pouvoir sur vostre ame, vous trouverez mesme quelque pretexte pour partir d'Ecbatane. Cependant pour vous consoler, je vous asseure, parce que je crois le pouvoir faire sans crime, que je me fais une violence si grande en me separant de vous pour jamais ; que j'auray sans doute moins de peine à mourir, que je n'en ay à vous quitter. De grace, Madame (interrompit Aglatidas, avec une douleur extréme) soyez-moy toute rigoureuse ou toute favorable ; contentez-vous de l'innocence de mon coeur, et me laissez posseder le vostre : ou montrez-moy tant de marques d'indifference, d'inhumanité, ou de mespris, que je puisse mourir d'affliction à vos pieds. Car, Madame, quel plaisir prenez-vous à me dire des choses, qui en prolongeant ma vie augmentent mes suplices ? comment voulez-vous que je puisse avoir recours à la mort, tant que je croiray estre encore aimé de la divine Amestris ? et comment pensez-vous que je puisse souffrir la vie, avec la certitude qu'elle ne sera jamais à moy ? et si j'ose tout dire, avec la crainte qu'elle ne soit un jour à quelque autre. Ne craignez pas ce dernier malheur, interrompit Amestris, et croyez au contraire que le coeur que je vous avois donné, et que je retire malgré-moy d'entre vos mains, ne sera jamais en la puissance de qui que ce soit. Ce que vous me dites est bien obligeant, repliqua Aglatidas, mais Madame, le mal que je souffre est si grand, que je sens bien imparfaitement la joye que des paroles si avantageuses me devroient donner : Car enfin vous voulez que je n'espere jamais rien, ny du temps, ny de vostre affection, ny de ma fidelité. Qui m'eust dit, adjoustoit-il, quand Otane vivoit, que je serois un jour encore plus malheureux que je ne l'estois alors, je ne l'aurois sans doute pas creu : cependant il n'y a nulle comparaison de ce que je souffrois à ce que j'endure ; et Otane dans le Tombeau me persecute bien plus cruellement qu'il n'a fait durant sa vie. Ouy, Madame je vous avouë avec ingenuité, que sans avoir jamais eu la pensée d'avancer sa mort, depuis que je m'esloignay de vous : je pensois du moins quelquefois qu'il n'estoit pas impossible qu'il mourust devant moy : Mais la raison pour laquelle vous destruisez aujourd'huy tout mon bon-heur, est une raison qui subsistera tousjours, si les Dieux ne font un miracle pour rendre mon innocence visible à tout le monde ; de sorte que je ne voy point d'autre fin à mes maux que la mort. Ne vous opposez donc pas au seul secours que je puis recevoir, en me faisant entendre quelques paroles flateuses et inutiles : qui ne sont peut-estre que de simples marques de pitié, et qui ne le font pas d'une affection telle que vous me l'aviez promise. Car apres tout, Madame, j'en reviens toujours là : puis que mon coeur est de certitude innocent, et que le crime de ma main est si douteux dans mon esprit ; c'est faire une injustice effroyable, que de rompre les chaisnes qui nous doivent attacher eternellement. Pour moy, Madame, je sçay bien que je porteray tousjours les miennes ; et que je ne trouveray de liberté qu'en mourant. Pendant qu'Aglatidas parloit ainsi à Amestris, j'estois patté de l'autre costé du lict de Menaste, à qui je parlois quelquesfois bas, quoy que nous entendissions pourtant distinctement tout ce que disoient ces deux illustres Personnes ; sur le visage desquelles on voyoit une melancolie si profonde, que je n'ay jamais rien veu de si touchant. Amestris ne pouvoit presques parler, parce qu'il luy sembloit que tout ce qu'elle disoit d'obligeant estoit un crime : son silence estoit neantmoins si éloquent, et tellement significatif, qu'Aglatidas ne pouvoit pas douter qu'il ne fust tendrement aime de sa chere Amestris. Toutesfois faisant : à la fin quelque scrupule de la longueur de cette triste conversation, elle voulut s'en aller : mais Aglatidas la retenant, quoy, Madame, luy dit-il, vous voulez mesme ne me dire pas precisément, ce qu'il vous plaist que je fasse ! Je veux que vous viviez, repliqua-t'elle, mais que vous viviez esloigné de moy. Ha, Madame, interrompit-il, ne me commandez point des choses impossibles : ou du moins si difficiles à faire, que la mort mesme est beaucoup plus douce que l'execution de ce rigoureux commandement. Je veux pourtant encore davantage, reprit-elle, car je veux que vous ne me donniez point de vos nouvelles, et que vous n'esperiez jamais des miennes. C'est trop, Madame, c'est trop, interrompit Aglatidas, je ne sçaurois vous obeïr, si vous ne m'aprenez à vous oublier, et à ne vous aimer plus. Au contraire, dit-elle, je suis si fort persuadée de l'innocence de vos sentimens, que je ne fais pas de scrupule de desirer que vous m'aimiez jusques à la mort. Cependant Aglatidas, souffrez que je m'en aille : car quand je songe que toute la Ville croit que vous avez tué Otane, et que je vous voy à mes pieds, j'en rougis de confusion ; et j'apprehende si fort qu'on ne le sçache, que je n'ay jamais rien fait de si obligeant pour vous, que de vous y souffrir si long-temps. Mais, Madame, dit Aglatidas, ne songez vous point qu'en me bannissant, je laisse Megabise, Artemon, et Tharpis aupres de vous ? Il est vray, reprit elle malgré qu'elle en eust, mais puis que je ne vous puis chasser de mon coeur, vous ne leur devez pas porter envie. Quoy, Madame, dit Aglatidas, vous essayez donc de m'en bannir ? je le devrois du moins, dit-elle, et si je ne l'entreprens pas c'est sans doute parce que je connois bien que je l'entreprendrois inutilement. Apres ces favorables paroles, Amestris se leva, comme estant presques honteuse de les avoir prononcées : et Aglatidas voyant qu'en effet elle estoit absolument resoluë de s'en aller, ou qu'il s'en allast, se leva aussi ; et la regardant avec des yeux que son excessive douleur empeschoit d'estre mouillez de larmes : Madame, luy dit il en poussant encore un grand souspir, j'aime mieux vous quitter que si vous me quittiez ; puis qu'il pourra estre que Menaste ne laissera pas de vous parler encore un peu de moy, quand je seray party d'icy. Je vous le promets, dit cette charitable Parente ; Et je vous le deffends, interrompit Amestris, si vous ne voulez redoubler toutes mes inquietudes. Mais, Madame, dit Aglatidas, est il bien vray que ma perte vous touche ? Mais (reprenoit-il un moment apres, sans luy donner loisir de respondre) peut-il estre vray que je vous doive perdre pour tousjours, et que ce soit icy la derniere fois que je vous verray ? Non non, Madame, je ne puis pas m'imaginer cela, poursuivit-il, vous me reverrez sans doute et je vous reverray : car quand mesme je pourrois vouloir vous obeïr, je sens bien que je ne vous obeïrois pas. Je reviendray, Madame, asseurément, et malgré vous, et malgré moy, s'il faut ainsi dire : et quand je ne devrois mesme voir que le haut du Palais que vous habitez, je pense que je reviendrois errer sur ces Montagnes qui font au de là de l'Oronte, pour avoir au moins ce foible plaisir. Aglatidas dit toutes ces choses avec un si grand transport d'amour, qu'Amestris en fut sensiblement touchée : et de telle sorte, que ne pouvant plus retenir ses larmes, elle abaissa à demy son Voile : et luy faisant signe qu'il s'en allast sans luy pouvoir parler, il luy prit la main pour la baiser : mais elle la retira avec assez de precipitation ; luy semblant que celle d'Aglatidas estant accusée d'un meurtre, quoy qu'innocent, ne devoit pas toucher la sienne. Mon coeur est si pur, Madame, luy dit-il alors, que je ne pensois pas que ma main pust prophaner la vostre : cependant puis que vous ne le croyez pas ainsi, souffrez du moins que je vous baise la robe. En disant cela il se baissa et la luy prit en effet : mais Amestris y portant la main pour s'en deffendre, Aglatidas ne pût s'empescher la voyant si prés de sa bouche, de la baiser : sans qu'Amestris eust la force de s'en fascher, quoy qu'elle en eust quelque envie, à ce qu'il parut sur son visage. Apres qu'il se fut relevé, vous voulez donc que je parte ? luy dit-il ; je voudrois bien, luy respondit-elle, que vous pûssiez ne partir jamais d'Ecbatane : mais puis que la Fortune en a autrement disposé, je voudrois. . . . . . . . . . . . Amestris s'arresta à ces paroles : et sans pouvoir dire ce qu'elle vouloit, elle luy fit encore signe de la main qu'il sortist, et il sortit en effet : mais si affligé, que jamais on n'a veu de douleur esgale à la sienne. Amestris de son costé, n'estoit gueres moins triste que luy : et j'ay sceu par Menaste qu'à peine fusmes nous sortis, qu'elle fut se rassoir sur son lict, où elle respandit avec abondance toutes les larmes qu'elle avoit retenuës, tant que nous y avions esté. Apres plusieurs discours les plus obligeants du monde pour Aglatidas, Amestris pria Menaste de vouloir faire un petit voyage avec elle à la campagne : ne luy estant pas possible de pouvoir esperer d'avoir la force de cacher la douleur qu'elle avoit de la perte d'Aglatidas : de sorte que sans differer davantage, elles resolurent de partir dés le lendemain : Menaste se chargeant d'ordonner de la part à Aglatidas de n'aller pas en ce lieu-là, qui n'estoit qu'à une journée d'Ecbatane. En effet lors qu'Amestris fut partie, elle luy envoya un Billet, par lequel elle luy commandoit si absolument d'obeir à Amestris ; que si Aglatidas eust eu moins d'amour, et un peu plus de raison, il luy auroit sans doute obeï. Cependant voyant enfin qu'il ne feroit pas changer de resolution à la seule personne qui le pouvoit rendre heureux, et ne pouvant plus souffrir le monde, il resolut de venir du moins mourir pour vostre service : de sorte que sans tarder plus longtemps, il pressa si instamment Ciaxare de le renvoyer aupres de vous, qu'il obtint ce qu'il demandoit. Avant que de partir, il forma plusieurs desseins que j'eus bien de la peine à destruire : car il y avoit des instants où il vouloit mourir et se tuër luy mesme : il y en avoit d'autres, où il vouloit se battre contre Megabise, contre Artemon, et contre Tharpis : disant par ses raisons qu'il ne pouvoit manquer d'en tuër quelqu'un ou d'estre tué par eux : et qu'ainsi lequel que ce fust, il luy seroit plus advantageux, que de s'en aller seulement pour obeïr à Amestris. Mais enfin je m'opposay si fortement à toutes ses funestes resolutions, que je le contraignis à se contenter de partir, sans se porter à toutes ces violences : et j'employay tant de fois vostre Nom, qu'à la fin il prefera la gloire de venir mourir en vous servant à tout autre genre de mort. Mais, Seigneur, ce qu'il y eut de rare en cette occasion, fut qu'encore qu'Aglatidas sortist d'Ecbatane par une porte directement opposée à celle par où il faloit sortir pour aller où estoit Amestris, et qu'il eust en effet intention de luy obeïr, il ne pût toutesfois en venir à bout : et il n'eut pas fait cinquante stades, qu'envoyant tous ses gens l'attendre à deux journées d'Ecbatane, il fut avec un Escuyer seulement, au lieu où estoit Amestris. Cependant son départ donna une joye incroyable à Megabise, à Tharpis, et à Artemon : il en donna aussi à Anatise, mais non pas tant qu'aux autres : car elle avoit pretendu rompre seulement le Mariage d'Amestris, et non pas exiler Aglatidas. Neantmoins ayant eu le plaisir de détruire la felicité d'un homme qui troubloit la sienne, et celle d'une redoutable Rivale elle jouïssoit avec assez de tranquilité du fruit de sa fourbe : et Dinocrate possedoit aussi avec beaucoup de : satisfaction les presents que Tharpis luy avoit faits. Mais, Seigneur, pour en revenir à Aglatidas, il fut donc où estoit Amestris, pour luy dire le dernier adieu : elle en fut si surprise, et : d'abord sa en colere, que Menaste m'a assuré qu'il pensa remonter à cheval, sans luy avoir pû dire quatre paroles : mais qu'enfin il obtint par ses persuasions la liberté d'estre encore une heure aupres d'Amestris : pendant laquelle il ne pût pourtant jamais luy faire changer de resolution. Cette derniere separation fut encore plus tendre que l'autre : et Aglatidas partit si desesperé, et Amestris demeura si affligée, qu'on ne peut s'imaginer rien de plus pitoyable.

Suite de l'histoire d'Aglatidas et d'Amestris : retour et mort d'Otane : mariage d'Amestris et d'Aglatidas


Quand Aglatidas fut party, Amestris qui ne pouvoit parler que de son affliction, se mit à repasser tous les malheurs de sa vie : et les comparant à celuy qui luy venoit d'arriver, elle trouvoit qu'il estoit infiniment plus grand que tous les autres. De sorte que s'abandonnant à la douleur, elle avoit le visage tout couvert de larmes : qui tomboient avec une telle abondance, que non seulement elles couloient de ses veux sur ses jouës, mais encore de ses jouës sur sa gorge. Estant donc à demy couchée sur des Carreaux, et Menaste estant assise aupres d'elle, sans oser luy dire qu'elle devoit moderer son affliction, tant elle la voyoit excessive : elles entendirent quelque bruit dans la Court ; en fuite dans l'escalier ; et un moment apres oyant ouvrir la porte de la Chambre avec assez d'impetuosité ; Amestris vit entrer Otane, avec cette mesme fierté qu'il avoit euë autresfois, quand il l'avoit tant persecutée. Otane ! interrompit Cyrus fort estonné, et. Comment seroit-il possible qu'Amestris eust pû voir entrer Otane, puis que vous l'avez veû mort au milieu d'un Torrent, et que vous le vistes en fuite engloutir dans un abisme ? Vous le sçaurez Seigneur, respondit Artabane, en vous donnant un peu de patience : cependant souffrez, s'il vous plaist, que je continuë mon discours, afin de vous tirer plustost d'inquietude. Otane estant donc entré de la maniere que je vous ay dit, poursuivit Artabane, cette veuë fit faire un grand cry à Menaste, qui pensa que c'estoit une aparition : et surprit si fort Amestris, qu'elle ne pouvoit ny parler, ny se lever. Bien est-il vray qu'elles ne furent pas long-temps, sans connoistre avec certitude qu'Otane estoit effectivement Otane, et que ce n'estoit pas son ombre : car regardant Amestris toute en larmes, avec des yeux estincelants de rage et de fureur : et prenant la parole, d'un ton à porter la frayeur dans l'ame de la personne du monde la plus innocente et la plus hardie : Vous avez raison, luy dit-il en la menaçant de la main, de vous troubler de ma veuë, et de mon retour : car je ne viens que pour vous punir de tous vos crimes à la fois. Amestris alors reconnoissant bien Otane, et s'estant un peu remise, se leva : et le salüant avec beaucoup de respect, Seigneur, luy dit-elle, vous m'avez autresfois si bien accoustumée à souffrir d'injustes reproches, que je n'en ay pas encore perdu l'habitude. Infame, luy dit-il, appelles tu d'injustes reproches, ceux que je te faits presentement ? d'avoir creû ma mort dés qu'on te l'a dite ; de ne l'avoir pas pleurée ; etde te trouver comme je fais le visage couvert de larmes, pour l'absence de ton Amant. Car sçaches qu'il y a desja six jours que je suis caché dans Ecbatane, en un lieu où j'ay sçeu ton pretendu Mariage, et toutes tes mauvaises actions. J'estois venu icy pour tuër Aglatidas devant tes yeux, me doutant bien qu'il y viendroit : mais estant arrivé trop tard, à ce que j'ay apris en entrant, je ne trouve plus que toy sur qui je me puisse vanger. Seigneur, reprit Amestris, puis que vous dites sçavoir tout ce que j'ay fait, vous sçavez donc bien que dés que Dinocrate m'a eu dit qu'Aglatidas sans y penser vous avoit tué à la guerre, j'ay rompu avecques luy. Ouy devant le monde, repliqua le furieux Otane, mais non pas en particulier : car si cela estoit autrement, tu ne l'aurois pas reveû icy. Je vous assure, dit Menaste, qu'Aglatidas s'en va avec un ordre exprés d'Amestris, de ne la revoir jamais : et je vous assure, respondit Otane, que je viens avecques le dessein d'empescher en effet qu'il ne la revoye pas, et qu'elle ne vous voye non plus que luy. De vous dire, Seigneur, tout ce que dit Otane, ce seroit abuser de vostre patience : mais je vous diray seulement, que tout ce que la jalousie, la rage, et le desespoir peuvent faire dire, il le dit en cette occasion ; et contre Amestris, et contre Aglatidas, et contre Menaste. En suite dequoy. Faisant atteler un Chariot, il la contraignit de s'en retourner à Ecbatane : et fit enfermer Amestris dans une Chambre, avec une Femme seulement pour la servir ; la menaçant de toutes les rigueurs imaginables. Ce qui estonna encore Amestris, fut qu'elle vit par ses fenestres, une heure apres qu'Otane fut arrivé, que Dinocrate estoit là : et que son Maistre l'entretenoit comme autresfois. Mais Seigneur, comme je ne doute pas que vous n'ayez envie de sçavoir comment Otane estoit ressuscité ; vous, dis-je, qui aviez entendu crier pendant le combat des Montagnes d'Artaxate qu'Otane estoit mort : il faut que je vous die ce que nous en avons apris depuis, tant par ce qu'il en a dit à diverses personnes, qui me l'ont redit apres, que par ce qu'un soldat qui est d'Ecbatane m'en a raporté. Vous sçaurez donc qu'en effet Otane fut à ce combat de nuit que nous fismes : et qu'en combatant proche d'un Armenien, avec qui il avoit fait amitié, il rencontra sous ses pieds un monceau de pierres qui le fit tomber. De sorte que cét Armenien qui le touchoit, croyant que sa chutte estoit causée par quelque coup d'Espée ou de javeline, cria comme je l'ay dit, qu'Otane estoit mort, quoy qu'il ne le fust pas. Bien est il vray qu'il ne pût se relever qu'avec beaucoup de peine ; parce que le combat fut fort opiniastré en cét endroit, et qu'on le fit retomber plusieurs fois. En fuite, comme vous le sçavez, tous les Armeniens furent vaincus : leur estant mesme impossible de pouvoir regagner leurs Montagnes. Vous sçavez de plus, Seigneur ; que Phraarte se retira dans un petit Vallon, où vous fustes le trouver ; de sorte qu'Otane s'y sauva comme les autres. Mais comme il ne craignoit rien tant que de tomber entre les mains de Ciaxare, non seulement comme traistre à sa Patrie qu'il estoit, mais principalement parce qu'Aglatidas estoit dans son Armée : au lieu de demeurer avec Phraarte, il se resolut de se dérober. Et en effet à la faveur de la nuit, il se mit derriere quelques roches eslevées, qui sont en quelques endroits au bord du Torrent : mais comme les armes qu'il avoit estoient fort belles, et par consequent fort remarquables ; il jugeoit bien qu'il ne luy seroit pas aisé de se cacher ny de traverser le Camp lors qu'il seroit jour sans estre arresté. Apres donc qu'il eut remarqué qu'il n'y avoit plus personne dans ce petit Vallon ou Phraarte s'estoit retiré, et d'où vous le menastes à vostre Tente : il fut chercher parmy les morts dequoy se travestir : et quittant les magnifiques armes qu'il avoit, il prit un simple habillement de Soldat : et il fut en effet si adroit et si heureux, qu'il traversa route nostre Aimée sans estre arresté, parce qu'il paroissoit estre de nostre Party : car l'habit qu'il avoit pris, estoit d'un des Soldats que vous aviez perdus à cette occasion : de sorte que cela facilita sa fuitte ; estant cependant contraint d'aller à pied, jusques à la premiere Ville où il tomba malade. Mais Seigneur, pour achever de vous esclaircir comment Dinocrate et moy avions pû voir les armes d'Otane sur le corps d'un homme mort, que nous prismes effectivement pour le sien au milieu de ce Torrent : il faut sçavoir qu'apres qu'Otane les eût quittées, un Soldat Cilicien allant chercher à deshabiller quelque mort, les trouva à la clarté de la Lune qui s'estoit levée : et tout ravy d'une si heureuse rencontre, il quitta les siennes, et mit celles là. Un moment apres, deux autres soldats qui estoient d'Ecbatane arriverent ; qui voyant la magnificence des Armes que ce Soldat avoit prises, les voulurent partager avecques luy. Mais il s'y opposa autant qu'il pût ; disant, à ce que l'on en peut conjecturer, qu'elles luy apartenoient, puis qu'il les avoit trouvées. Neantmoins comme ils n'entendoient pas son langage, et que luy aussi n'entendoit pas le leur, ils se querellerent et se battirent. De sorte que cette dispute se faisant aupres du Torrent, ce pauvre malheureux estant blessé, recula si mal à propos et pour luy et pour ses ennemis, qui n'avoient envie de vaincre qu'afin d'avoir les belles Armes qu'il portoit ; qu'il tomba dans ce Torrent, qui acheva de luy faire perdre la vie, en le roulant parmy ces rochers ; jusques à l'endroit où Dinocrate et moy le vismes le lendemain. Or Seigneur, comme la Fortune n'a jamais fait que des choses fort bizarres, en toutes les avantures d'Aglatidas ; un de ces deux Soldats qui se battirent contre celuy qui avoit les Armes d'Otane, se trouvant le lendemain au bord de ce Torrent, comme Dinocrate disoit que c'estoit le corps de son Maistre qu'il voyoit mort au milieu de cette eau tumultueuse, il n'osa dire ce qu'il en sçavoit : mais ce Soldat s'estant ennuyé de la guerre, et estant revenu à Ecbatane s'est mis à mon service. De sorte qu'apres que le retour d'Otane fut divulgué, m'entendant dire quelquesfois (car il me sert à la Chambre) que je ne comprenois point comment les Armes d'Otane avoient esté à cét homme que nous avions veû mort : il me confessa la verité, telle que je viens de vous la dire. Mais Seigneur, pour retourner à Otane, que je vous ay dit qui demeura malade à une Ville où il fut à pied : vous sçaurez qu'il le fut avec tant de violence, et si long temps, qu'il pensa vingt fois mourir. Toutesfois les Dieux n'estant pas encore las d'esprouver la constance d'Amestris, le guerirent : en fuite de quoy achetant un cheval (car il s'estoit trouvé deux Bagues de grand prix qu'il avoit fait vendre, pour avoir toutes les choses dont il avoit eu besoin) il partit dés qu'il le pût : ne sçachant pas que la nouvelle de sa mort avoit esté portée à Ecbatane avec tant de circonstances vray-semblables. Et croyant qu'il trouveroit encore Amestris au mesme Chasteau où il l'avoit laissée, il y fut ; n'osant pas encore aller à Ecbatane, si ce n'estoit déguisé, à eau se qu'il avoit porté les Armes contre Ciaxare. Mais il fut bien estonné d'y aprendre qu'on le croyoit mort ; et qu'Aglatidas estoit non seulement à Ecbatane, mais qu'il alloit espouser Amestris. Pour vous faire concevoir quels furent les sentimens d'Otane en cette occasion, je n'ay qu'à vous dire que tout criminel d'estat qu'il estoit, il prit la resolution d'aller déguisé à Ecbatane ; non seulement pour mettre par ce déguisement sa personne en seureté, mais pour pouvoir estre caché en quelque lieu où il pust sçavoir precisément ce que faisoient Amestris et Aglatidas, afin de pouvoir troubler leur felicité quand il le voudroit. Il y fut donc en habit de Marchand : et n'y arrivant mesme que de nuit, il fut loger chez un homme qui avoit autrefois esté son gouverneur ; luy deffendant expressément de descouvrir à personne qu'il n'estoit pas mort : il s'informa plus particulierement de l'estat des choses : et il aprit que sans qu'il s'en meslast, le bonheur d'Aglatidas estoit bien troublé par le retour de Dinocrate : car Otane arriva justement deux jours apres que cét Escuyer fut revenu. Cette nouvelle le surprit fort agreablement ; ne polluant toutefois comprendre pourquoy Dinocrate disoit tant de mensonges. Cependant voyant les choses en cette conjoncture, il se resolut d'attendre à se monstrer qu'il sçeust bien precisément ce que seroit Amestris : mais comme il avoit tousjours fort aimé Dinocrate, il donna ordre qu'on le fist venir dans cette maison où il estoit caché. Il voulut pourtant que ce fust sans luy dire qu'il y estoit : ainsi Dinocrate sans rien soupçonner de ce qu'on luy pouvoit vouloir : entra dans la chambre où estoit Otane, qui le reçeut avec mille carresses. Car encore qu'il ne comprist pas pourquoy il avoit menty : neantmoins puis que son mensonge avoit troublé la felicité d'Aglatidas et d'Amestris, en empeschant leur Mariage ; il luy en estoit fort obligé. Cependant Dinocrate estant revenu de son estonnement, et connoissant bien qu'il parloit effectivement à son Maistre : comme il avoit l'esprit prompt et artificieux, Seigneur, luy dit il, je loue les Dieux de m'avoir si bien inspiré : car sans moy, vous eussiez trouvé Amestris entre les bras d'Aglatidas. Alors Otane luy demandant pourquoy il avoit desguisé la verité comme il avoit fait ? Seigneur, repliqua-t'il hardiment, ayant apris en entrant dans Ecbatane, qu'Amestris devoit espouser dans trois jours un homme que je sçavois que vous aviez tant haï : j'eus une si grande horreur, de voir qu'elle estoit si peu sensible à sa propre gloire que d'espouser Aglatidas, dont vous aviez eu tant de sujets de jalousie : que me trouvant entre les mains une Espée que je sçavois bien qui avoit esté à luy : je m'advisay de dire à Amestris qu'Aglatidas vous avoit tué : sçachant bien qu'à moins que de n'avoir plus aucun sentiment d'honneur, elle ne pourroit plus l'espouser apres cela : ou que si elle l'espousoit, j'aurois la satisfaction de voir toutes ces jalousies, que l'on vous a reprochées avec tant d'injustice, estre pleinement justifiées je vous laisse à penser combien Otane caressa Dinocrate : et s'il ne luy promit pas de le recompenser d'une chose, dont il avoit desja esté si bien payé par Tharpis. Cependant il sceut encore par luy, qu'Amestris avoit veu Aglatidas chez Menaste : si bien qu'auparavant que de se monstrer à aucun des siens, Otane voulut encore observer durant quelques jours, si effectivement Amestris avoit rompu avec Aglatidas, ou si ce n'estoit qu'une feinte ; deffendant expressément à Dinocrate de dire à qui que ce soit qu'il fust vivant. Et en effet il luy obeït, et n'en parla pas mesme à Anatise ny à Tharpis ; ne voulant pas donner une si mauvaise nouvelle à ce dernier, qui l'avoit si bien recompensé d'un service qui luy devenoit inutile par le retour d'Otane. Mais enfin Dinocrate ayant esté apprendre à son Maistre qu'Amestris et Menaste s'en alloient aux champs, et qu'Aglatidas devoit aussi partir ; Otane creut que c'estoit une chose concertée, et qu'ils se marieroient peut-estre en secret : de sorte que se preparant aussi-tost à partir aussi bien qu'Aglatidas, il fut l'attendre à un Bois par où il croyoit qu'il devoit passer ; avec intention toutefois de ne l'attaquer pas en chemin, de le suivre de loing ; et de ne se monstrer que lors qu'il seroit arrivé aupres d'Amestris. Mais comme Aglatidas estoit sorty par une autre porte, et qu'il n'avoit pris le chemin du lieu où estoit Amestris, qu'estant desja assez nuancé dans un autre, Otane attendit inutilement : et mesme si long temps, qu'à la fin s'impatientant, et craignant avecques raison, qu'Aglatidas n'eust esté par un autre costé, il s'en alla droit où il croyoit infailliblement le trouver : mais comme il avoit beaucoup attendu, il n'y arriva qu'une heure apres qu'il en fut sorty. En entrant dans la basse Court, il s'informa de quelques gens qui ne le connurent pas, qui estoit avec Amestris ? et ils luy respondirent qu'il y avoit plus personne ; et qu'il y avoit une heure qu'Aglatidas estoit party. Si bien qu'entrant avec fureur, comme je l'ay desja dit, il fit enfermer Amestris ; il renvoya Menaste ; et de lus donna ordre à Dinocrate de luy trouver des Soldats, afin de se pouvoir deffendre si le Roy le vouloit faire arrester. Je ne me suis point amusé à vous dépeindre l'excessive douleur d'Amestris et de Menaste à leur separation ; mais je vous diray que quelque haine qu'eust Amestris pour Otane, et quelque persecution qu'elle en deust attendre ; elle nous a dit depuis, qu'elle eut quelque secrette consolation, de voir avec certitude qu'Aglatidas luy avoit dit la verité ; et qu'ainsi elle pouvoit sans scrupule luy conserver quelque place en son amitié. Cependant Menaste ne fut pas plustost arrivée à Ecbatane, qu'elle m'envoya querir, pour me dire qu'Otane estoit vivant, qu'Otane estoit revenu ; et qu'Amestris estoit prisonniere, et peut-estre en danger de sa vie. D'abord je ne voulois point la croire : mais à la fin je vis une si veritable douleur sur son visage, que je connus bien qu'il ne faloit pas douter de la verité de ses paroles. Je m'affligeay alors avec elle : et je desiray du moins, pour l'interest d'Amestris, qu'Aglatidas ne fust pas si bien justifié. Nous nous estonnasmes de l'artifice de Dinocrate, dont nous soupçonnâmes pourtant la cause : nous cherchasmes enfin à imaginer par quelle voye on pourroit delivrer Amestris, de la persecution qu'elle souffroit. Apres y avoir bien pensé, je m'avisay que conme Otane estoit criminel d'estat, il faloit advertir Ciaxare qu'il estoit vivant, et du lieu où il estoit ; afin qu'en le faisant mettre en prison, on rompist celle d'Amestris. Je n'eus pas plustost dit ce que je pensois, que Menaste l'approuvant, me dit qu'il faloit donc se haster d'executer la chose ; parce qu'elle craignoit qu'Otane ne tuast ou n'empoisonnast Amestris. Si bien que la quittant à l'heure mesme, je fus trouver le Roy, et connoissant sa bonté pour Aglatidas, je ne fis pas de difficulté de luy dire, apres luy avoir apris qu'Otane vivoit, et qu'il n'estoit qu'à une journée de luy ; qu'en punissant un criminel de leze Majesté, il sauveroit peut-estre la vie à la personne du monde qu'Aglatidas aimoit le plus, et qui meritoit aussi le plus d'estre estimée et protegée. Ciaxare n'eut pas plustost entendu l'advis que je luy donnois, et la priere que je luy faisois, qu'il commanda au Lieutenant de ses Gardes, d'aller avec la force à la main s'assurer de la personne d'Otane, et delivrer Amestris, en la faisant conduire à la Ville. Cependant Menaste ayant publié le retour d'Otane, et la nouvelle persecution d'Amestris, tout le monde en fut si estonné, qu'on ne la pouvoit presques croire. Anatise en eut de la joye ; Tharpis en fut desesperé ; Megabise parmy le desplaisir qu'il en eut comme les autres, eut pourtant quelque consolation, de voir que tous ses Rivaux ne pouvoient plus rien pretendre à la personne qu'il aimoit non plus que luy : et pour Artemon, tout irrité qu'il devoit estre d'avoir esté si mal receu d'Amestris ; il ne sçeut pas plustost le mauvais traitement qu'Otane luy faisoit, qu'il partit pour aller voir son persecuteur ; s'imaginant qu'il pourroit en quelque façon l'adoucir. Mais il se trompa bien : car comme Otane avoit sceu non seulement qu'Aglatidas avoit pensé espouser la Femme, mais encore que Megabise, Tharpis, et Artemon, en avoient esté amoureux ; il le reçeut si mal, que s'il n'eust esté accoustumé à souffrir beaucoup de choses fascheuses de luy, ils se seroient querellez. Bien est il vray qu'ils n'en eussent pas eu le loisir : car à peine Artemon fut il arrivé, que le Lieutenant des Gardes de Ciaxare arriva aussi avec cent de ses Compagnons : de sorte qu'Otane ne se trouva pas peu embarrassé, sçachant quel estoit son crime, et voyant qu'il estoit trop foible pour pouvoir resister à un si grand nombre d'ennemis. Dinocrate, qui estoit allé luy chercher des Soldats, n'estoit pas encore revenu. si bien que n'ayant que tres peu de gens en ce lieu là, et des gens encore qui ne luy estoient pas fort affectionnez, il ne sçavoit quelle resolution prendre. Il eust bien voulu s'enfuir, et peut estre mesme poignarder Amestris : mais aprenant que ce Lieutenant des Gardes s'estoit saisi de toutes les advenuës, il parut estre si furieux et si enragé, qu'Artemon creut, à ce qu'il m'a dit depuis, qu'il se tuëroit de sa propre main. Cependant celuy qui, demandoit à entrer, voyant qu'on ne luy respondoit pas precisément, fit enfoncer la porte et entra, suivy d'une partie des siens : Otane entendant ce bruit, fut droit à ce Lieutenant l'Espée à la main : et Artemon tirant aussi la sienne, et voyant qu'Otane n'estoit pas en estat de se deffendre ; se mit entre luy et ce Lieutenant des Gardes : luy disant qu'il pardonnast à un furieux. Mais Otane pour prouver qu'il ne mentoit pas, et qu'il l'estoit en effet ; voyant qu'il ne pouvoit joindre celuy qui le vouloit prendre, voulut frapper Artemon par derriere : et il l'eust frappé effectivement, si trois de ceux qui venoient pour s'asseurer de sa personne, ne se fussent jettez sur luy, et ne luy eussent saisi son Espée en le saisissant luy mesme. Otane se voyant desarmé et pris, fit des imprecations si horribles ; qu'on ne peut rien s'imaginer de semblable : cependant on le fit entrer dans une Chambre, jusques à ce que l'on eust donné ordre à faire partir Amestris. Artemon qui se trouva estre Amy de ce Lieutenant des Gardes, fut avecques luy à son Apartement, où elle estoit enfermée : et : le devançant de quelques pas, Madame, luy dit-il, puis que vous m'avez permis de vous donner quelques marques d'amitié, souffrez que j'ayde aujourd'huy à vous delivrer. Amestris estoit si surprise du grand bruit qu'elle avoit entendu, et de ce qu'Artemon luy disoit, qu'elle ne sçavoit que luy repondre : mais le Lieutenant des Gardes s'estant approché, et luy ayant dit qu'il avoit ordre du Roy de la conduire à Ecbatane : elle s'informa alors d'où venoit sa liberté ? Et quand elle sçeut que c'estoit par la prison de son Mary, cette admirable personne receut cette nouvelle sans aucun tesmoignage de joye. Cependant elle fut mise dans un Chariot avec ses Femmes, et escortée par Artemon, accompagné de douze cavaliers : et pour Otane, il fut mené à cheval, et conduit dans une Tour, où l'on met les criminels d'estat à Ecbatane. Jamais rien n'a tant fait de bruit, que le retour d'Amestris, et la prison de son Mary : je depeschay un de mes gens pour aller apres Aglatidas, sur la route de l'armée : et je fus en diligence chez Menaste, afin de la conduire chez Amestris. Nous resolusmes en y allant, de ne luy dire pas que nous l'avions delivrée ; car connoissant sa scrupuleuse vertu, nous craignismes qu'elle ne nous en querellast, au lieu de nous en remercier. Cependant Anatise qui faisoit tousjours du poison de toutes choses contre Amestris, sema dans le monde un bruit assez fascheux : car elle fit dire qu'Amestris avoit fait mettre son Mary prisonnier, qu'Aglatidas estoit caché en quelque lieu qu'elle sçavoit bien, d'où il avoit fait agir le Roy ; et plusieurs autres semblables choses. Cette imposture ne tarda pourtant pas long-temps à estre destruite, quoy qu'Amestris ne la sçeust pas, car voulant porter la generosité au de là mesme de ce qu'elle devoit aller, elle nous dit à Menaste et à moy dés qu'elle nous vit entrer dans sa Chambre, qu'elle vouloit solliciter pour la liberté de son Mary. Quand elle nous dit cela, nous fismes un grand cry, causé par l'excés de nostre estonnement, et nous voulusmes l'en empescher : mais ce fut en vain que nous la conseillasmes là dessus : car croyant que cette action seroit belle et glorieuse, rien ne l'en pût destourner. Elle assembla donc quelques Parents de son Mary, qui par interest de famille plus que par amitié, souhaitoient qu'il sortist de prison : et se mettant à leur teste, conduite par le principal d'entr'eux, elle fut se jetter aux pieds de Ciaxare, et luy demander grace pour Otane. Cette generosité parut en effet si grande, que le Roy en fut charmé : il luy dit pourtant d'abord, que pour reconnoistre sa vertu, il faloit la refuser : estant certain qu'Otane s'estoit rendu indigne d'estre son Mary, par les mauvais traitemens qu'il luy avoit faits. Elle parla en suite avec tant d'esprit et si pressamment, que Ciaxare luy dit qu'il luy promettoit la vie d'Otane : mais que pour sa liberté, il ne la luy accorderoit jamais, qu'il n'eust promis solemnellement de ne faire plus sortir d'Ecbatane, et de ne la maltraiter plus. Amestris remercia le Roy des soings qu'il avoit d'elle, et voulut toutefois encore l'obliger ; à delivrer Otane sans conditions, mais il ne le voulut pas. Cependant comme Otane estoit fort haï, si Amestris sollicitoit pour luy, beaucoup sollicitoient contre : et entre les autres, un ancien ennemy de sa Maison le faisoit si ouvertement devant tout le monde, qu'Otane mesme en fut adverty. Mais le Roy à quelques jours de là, fit venir Otane en sa presence : et après luy avoir reproché sa perfidie envers luy, et son injustice envers Amestris ; il luy aprit que malgré toutes ses cruautez pour elle, cette vertueuse personne n'avoit pas laissé de venir luy demander sa vie et sa liberté. Il luy dit en suite, qu'il avoit accordé la premiere à ses persuasions, et qu'il luy avoit refusé l'autre : si ce n'estoit qu'il promist solemnellement, de ne mener plus Amestris aux champs, et de ne la maltraiter jamais. Otane entendant parler Ciaxare de cette sorte ; au lieu de le remercier, et d'accepter promptement ce qu'il luy offroit ; eut l'insolence de luy demander, si toutes ces precautions estoient du consentement d'Amestris ? Le Roy surpris de ce prodigieux effet de jalousie, luy respondit avec une bonté extréme, qu'au contraire, Amestris s'y estoit opposée : mais quoy que ce Prince pust dire, Otane ne pût toutesfois se resoudre precisément, et il demanda trois jours pour cela : pendant lesquels il souffrit sans doute tout ce que l'on peut souffrir. Car il jugeoit bien qu'à moins que de vouloir se perdre, il faudroit qu'il tinst sa parole à Ciaxare : et il sentoit si bien en luy mesme qu'il ne le pourroit jamais, qu'il ne sçavoit quelle resolution prendre. Neantmoins comme les maux presens sont tousjours ceux où l'on cherche les plus prompts remedes : Otane souffrant un tourment insuportable, de ne sçavoir pas ce que faisoit Amestris ; fit enfin dire au Roy qu'il promettroit tout ce qu'il voudroit, pourveu qu'il sortist de prison. On luy fit donc faire cette promesse, avec toutes les ceremonies qui la pouvoient rendre inviolable : et apres cela on le delivra, malgré les solicitations secrettes des Amants et des Amis d'Amestris : et malgré celles de l'ennemy declaré d'Otane, qui s'y opposa autant qu'il put. Mais admirez, Seigneur, la conduite des Dieux en cette rencontre : à peine Otane fut-il hors de prison, et à peine eut-il esté remercier Ciaxare ; que rencontrant cét ennemy qu'il sçavoit avoir solicité contre luy, il l'aborda, et luy parla si fierement ; que l'autre mettant l'Espée à la main, obligea Otane à l'y mettre aussi : qui tout vaillant qu'il estoit, fut contraint de succomber sous les coups de celuy qui l'avoit attaqué ; et qui estant desesperé d'avoir encore irrité la haine d'Otane inutilement, se resolut de s'en deffaire s'il pouvoit. De sorte que ne deffendant pas à un Escuyer qu'il avoit de l'attaquer aussi bien que luy ; Otane en ayant deux sur les bras (car ses gens estoient encore dans la basse Cour du Palais du Roy) il fut percé de plusieurs coups, et laissé mort sur la place, auparavant qu'on y peust estre pour les separer. Bien est-il vray que son ennemy ne fut pas en gueres meilleur estat que luy : car il mourut en prison trois jours apres des blessures qu'il avoit receuës : Amestris tousjours genereuse, l'ayant fait chercher et fait prendre, pour vanger la mort de son Mary, tout son persecuteur qu'il avoit esté. Comme Otane avoit esté creu mort sans l'estre, il y eut une curiosité si grande, de sçavoir s'il l'estoit effectivement, que tout le peuple le voulut voir : et à parler avec sincerité, tous les honnestes gens s'en resjouïrent. Il en faut toutesfois excepter Anatise, Tharpis, Megabise, et Artemon : car encore que ce soit une chose assez naturelle à un Amant, de ne s'affliger pas de la mort de celuy qui possede sa Maistresse : neantmoins comme ces trois Rivaux sçavoient de certitude, qu'Aglatidas seroit infailliblement choisi à leur préjudice, puis qu'il ne pouvoit plus y avoir d'obstacle à son bon-heur ; ils eussent encore mieux aimé qu'Amestris fust demeurée femme d'Otane, que de la devenir d'Aglatidas. Cependant Amestris agit en cette occasion, avec sa modestie et sa sagesse ordinaire : mais afin que Dinocrate fust puny de toutes ses fourbes à la fois,, il arriva qu'estant venu de nuit à Ecbatane, pour prendre tout ce qu'il y avoit, avec intention de changer de demeure (car il avoit sçeu la prison de son Maistre, lors qu'il estoit revenu avec les Soldats qu'il estoit allé lever secrettement) il rencontra le soir mesme dont Otane avoit esté tué le matin, un Escuyer d'Aglatidas, qu'il avoit laissé pour quelque affaire ; qui l'avant reconnu à la clarté d'un flambeau qui passa fortuitement, fut à luy et l'attaqua : mais avec tant de vigueur, que Dinocrate fuyant sans sçavoir ce qu'il faisoit, vint se sauver à mon Logis, où il tomba blessé de trois coups justement comme je ne faisois que d'y r'entrer : mais encore que je le reconnusse bien, je ne laissay pas de souffrir que ma maison luy servist d'Azile, et que mes gens eussent soin de luy. De sorte que j'arrestay moy mesme l'Escuyer d'Aglatidas qui le poursuivoit, et qui par le respect qu'il me voulut rendre, se retira sans s'obstiner davantage à vouloir achever de tüer Dinocrate. On ne put toutefois luy sauver la vie, et il mourut six jours apres : ce ne fut pas neantmoins sans m'avoir esclaircy de beaucoup de choses que j'eus la curiosité de sçavoir de sa bouche, et que je n'eusse pu vous raconter comme j'ay fait, s'il ne me les eust aprises : car sans luy nous n'eussions jamais sçeu la fourbe d'Anatise et de Tharpis. Cependant j'estois au desespoir de n'avoir point de nouvelles d'Aglatidas, dont je n'osois parler à Amestris, et dont je parlois tous les jours avec Menaste : Mais enfin je sçeus par le retour de celuy que je luy avois envoyé, et qui ne l'avoit pû trouver d'abord, parce qu'Aglatidas dans sa douleur n'avoit pas suivy le droit chemin : je sçeus, dis-je, qu'il estoit tombé malade d'affliction, à trois journées d'Ecbatane ; de sorte que sans differer davantage, je partis et fus le trouver. Or Seigneur, pour n'abuser pas de vostre patience, je vous diray que la nouvelle de la mort d'Otane, fut un si grand remede pour guerir Aglatidas, qu'en huit jours il fut en en estat de pouvoir monter à cheval. Il voulut pourtant auparavant que de rentrer dans Ecbatane, m'envoyer vers le Roy, pour luy demander la permission d'y revenir : mais avec autant d'instance, qu'il avoit demandé celle de s'en esloigner : m'ordonnant de dire à Ciaxare la veritable cause de son départ et de son retour, afin de l'obliger à l'excuser. Je fus donc trouver le Roy, qui voulut tout ce qui pouvoit estre advantageux à Aglatidas ; et qui m'assura qu'il feroit en sorte qu'Amestris ne s'arresteroit pas si exactement au deüil d'Otane, qu'elle avoit desja porté. Il ne fut toutesfois pas possible de gagner cela sur elle : et les prieres de Ciaxare, non plus que celles de Menaste, d'Aglatidas, et de moy, n'y servirent de rien : et il falut laisser passer son deüil, selon la coustume d'Ecbatane. Cependant le Roy voulant empescher quelque nouveau malheur, commanda si absolument aux Rivaux d'Aglatidas de ne songer jamais à Amestris, qu'ils furent contraints d'obeïr. Je ne vous dis point, Seigneur, apres cela, quelle fut la joye d'Aglatidas et d'Amestris en cette occasion ; la douleur des trois Amants mal-traitez ; et la fureur d'Anatise ; car je n'aurois pas allez de jour pour vous bien dépeindre toutes ces choses. Mais je vous diray que lors qu'Amestris eut quitté le deüil ; que le jour des Nopces fut pris ; et que toute la Ville fut en Feste ; tous ces Amants infortunez s'absenterent aussi bien qu'Anatise : et nous laisserent la liberté toute entiere de gouster la joye toute pure de nos bien-heureux Amants : qui sans se souvenir plus des malheurs passez, bannirent absolument de leur coeur l'inquietude ; la crainte ; et mesme l'esperance : qui apres tout, ne donne que des plaisirs imparfaits ; pour recevoir à sa place, toute la felicité que l'amour raisonnable peut donner. Enfin, Aglatidas espousa Amestris dans le plus fameux de nos Temples, en presence du Roy ; de toute la Cour ; et de toute la Ville. Apres cela, Seigneur, je n'ay plus rien à vous dire, si ce n'est qu'encore qu'Aglatidas aime beaucoup plus Amestris, qu'il ne faisoit auparavant qu'elle fust à luy : neantmoins l'amour de la gloire, et plus encore l'honneur de vous servir, a eu tant de force sur son coeur, qu'il a accepté sans murmurer, l'employ que Ciaxare luy a donne, de vous amener dix mille hommes. Ce n'est pas, Seigneur, qu'il ait pû quitter Amestris sans douleur ; puis que je vous assure que lors que nous fusmes conduire cette belle Personne à une journée d'Ecbatane (car elle a voulu aller passer tout le temps que doit durer l'absence d'Aglatidas, à la province des Arisantins) je les vy tous deux aussi affligez, que s'ils n'eussent point esté heureux. Ainsi, Seigneur, je puis vous assurer, que vous reverrez Aglatidas Amant et Mary tout ensemble : et par consequent à son ordinaire, encore un peu inquiet et resveur.

Arrivée imminente d'Aglatidas avec dix mille hommes


Je rends graces aux Dieux (repliqua Cyrus, voyant qu'Artabane avoit cessé de parler) de ce qu'Aglatidas n'a plus d'autres tourments que ceux que la seule absence peut donner : et je souhaite, adjousta-t'il en souspirant, que tous ceux dont il est aimé et qu'il aime, se puissent un jour trouver en mesme estat que luy. Apres cela Cyrus remercia Artabane, de la peine qu'il avoit euë à luy raconter les advantures de son illustre Amy : desquelles il ne se pouvoit lasser d'admirer la bizarrerie et : la nouveauté. Il falut pourtant qu'il changeast bien-tost de conversation : parce qu'il fut adverty que les Rois de Phrigie et d'Hircanie avoient quelque chose à luy communiquer. De sorte qu'embrassant encore Artabane, il sortit du lieu où il l'avoit escouté ; et passa dans celuy où ces Princes l'attendoient, accompagnez de Tigrane, de Phraarte, d'Artamas, de Persode, et de beaucoup d'autres. Mais ce fut avec tant de majesté, qu'il n'eust pas esté aisé de s'imaginer ; que ce Prince qui avoit quelque chose de si Grand sur le visage, qu'il inspiroit le respect à tous ceux qui le voyoient, venoit d'avoir la bonté d'escouter une longue advanture amoureuse, où il n'avoit point d'autre interest que celuy d'un homme qu'il aimoit, et dont il estoit aimé. Si ce n'estoit celuy de comparer tous les suplices que souffroient tous les autres Amants, à ceux qu'il enduroit pour Mandane.

Livre troisiesme

Interception du chariot


Apres que Cyrus eut joint ces Princes qui l'attendoient, le Roy de Phrigie luy dit qu'il avoit sçeu que les Lacedemoniens avoient accepté l'alliance de Cresus, qui la leur avoit offerte : et qu'il avoit creu à propos de l'en advertir. Le Roy d'Hircanie de son costé, luy aprit que les Thraces et les Egyptiens armoient pour le Roy de Lydie : quant aux Lacedemoniens, reprit Cyrus, je ne m'estonne pas de ce qu'ils font : puis qu'il ne seroit pas juste qu'ils refusassent de recourir un Prince qui leur donna si liberalement tout l'or dont ils avoient besoin, pour faire la merveilleuse Statue d'Apollon que j'ay veuë pendant mes voyages, auprés du Mont Thornax en Laconie : Mais pour le Roy d'Egipte, je ne voy pas quelle alliance il peut avoir avec Cresus, ny quel interest à démesler avec Ciaxare. Quoy qu'il en soit, adjousta-t'il, plus nous aurons d'ennemis à combattre, plus nous aurons de gloire à vaincre. Cét amas de troupes Estrangeres, ne servira qu'à mettre la division parmy eux, et le desordre dans leur Armée : n'estant pas possible que des gens qui combatent de manieres si differentes, puissent en si peu de temps se soûmettre à une mesme discipline. En fuite Cyrus leur aprit le nouveau secours que Ciaxare luy envoyoit par Aglatidas : de sorte que leur eslevant le coeur, par la grandeur de son courage, il fit que ce mesme esprit qu'il leur inspira, passa de ces Rois aux Capitaines, et des Capitaines aux Soldats : si bien que le bruit qui s'épandit parmy eux, du nouveau secours qui se preparoit pour Cresus, ne les estonna point : et ne les empescha pas d'esperer la victoire, tant que l'illustre Cyrus les commanderoit. L'impatience qu'ils avoient de combattre faisoit, qu'encore que le Printemps approchast fort, ils le trouvoient pourtant trop long à venir : tous les persans prioient le Soleil qu'ils adoroient, d'advancer sa carriere en leur faveur : Les Medes n'estoient gueres moins pressants, aux prieres qu'ils faisoient à leurs Dieux : et chaque Nation en son particulier offroit des voeux au Ciel pour le mesme dessein de combatre, tant ils avoient d'envie de voir leur illustre Général à la fin de tous ses travaux, par la deffaite de Cresus, et par la liberté de Mandane. Pour Artamas, il avoit une impatience extréme, de voir la Princesse Palmis hors de captivité : il eust pourtant bien desiré, tout brave, qu'il estoit, que ce n'eust point esté par le gain d'une Bataille : ne pouvant se resoudre à souhaitter la deffaite de Cresus, quoy qu'il en eust esté mal-traité. Cependant le Prince Phraarte alloit tres souvent visiter la Princesse Araminte ; qui voyoit tousjours avec beaucoup de déplaisir qu'il s'opiniastroit à l'aimer, quoy qu'elle luy dist tout ce qu'une personne vertueuse et spirituelle peut dire en une pareille rencontre, pour l'obliger à ne le faire pas, A quelques tours de là Aglatidas arriva au Camp, avec les Troupes qu'il conduisoit : Cyrus le receut avec tant de marques d'amitié, qu'Aglatidas pour luy tesmoigner combien il les sentoit, le supplia fort obligeamment de ne l'en accabler pas davantage : de crainte que son coeur ne fust pas capable de supporter une si excessive joye. Mais Cyrus qui ne pouvoit craindre qu'un homme peust mourir de plaisir esloigné de ce qu'il aimoit, luy dit encore cent choses tres obligeantes : il l'assura qu'Amestris n'avoit pas eu plus de douleur de le voir partir, qu'il avoit de satisfaction à l'embrasser : en fuite dequoy voulant voir les Troupes qu'il avoit amenées, et qu'Aglatidas avoit laissées rangées en bataille, à douze stades du Camp : Cyrus suivy de grand nombre de gens de qualité fut où elles estoient : et les faisant filer devant luy, apres s'estre placé sur une petite eminence qui estoit dans la plaine, il les trouva tres belles et tres bien armées : de sorte qu'en estant tres satisfait, il leur assigna leurs Quartiers, et s'en retourna à sa Tente, entretenir Aglatidas : non seulement de Ciaxare, dont il luy avoit aporté des Lettres, mais encore de ses malheurs passez, et de ses malheurs presens. Deux jours apres qu'Aglatidas fut arrive, Artabase que Cyrus avoit envoyé en perse vers le Roy son Pere et vers la Reine sa Mere, revint auprés de luy : Madate s'estant arresté auprés de Ciaxare. Il le receut avec toute la joye dont son aine pouvoit estre capable en l'estat qu'estoit Mandane, voyant qu'il luy apportoit des Lettres de deux personnes pour qui il avoit un respect extresme. Il les leut avec d'autant plus de plaisir, qu'il y trouva le pardon qu'il leur avoit demande, conçeu en des termes si obligeants et si tendres, qu'il luy fut aisé de connoistre que la Renommée leur avoit parlé pour luy. Artabase luy dit encore beaucoup de choses de leur part, qui luy firent bien voir que ces deux illustres personnes avoient l'ame Grande et heroïque : il estoit mesme chargé de presens magnifiques pour Cyrus : et il l'assura de plus, que Cambise faisoit faire de nouvelles levées pour luy envoyer. Si bien que ce Prince faisant respandre ce bruit dans son Armée, tous les Soldats en prirent encore un nouveau coeur. Artabase apporta aussi à Chrisante une Lettre de la Reine de Perse, qui au lieu de le quereller, de luy avoir si long temps caché que le Prince son Fils vivoit ; luy rendoit grace de l'avoir si bien eslevé. Quelques jours apres, Timocreon et Tegée sçeurent par ceux qu'ils avoient envoyez à Sardis, qu'infailliblement on y conduiroit la Princesse Mandane, et la Princesse Palmis. Que l'on preparoit dans la Citadelle un Apartement pour la Princesse de Lydie, et un autre dans le Palais du Roy pour la Princesse Mandane. Qu'à ce que l'on pouvoit juger, on les y meneroit dans quinze ou vingt jours : et que Cresus avoit ; dessein de les faire aller par un chemin qui mettroit presques tousjours la Riviere d'Hermès entre elles et l'Armée de Cyrus. Cette nouvelle fut confirmée le mesme jour, par le retour de Feraulas ; qui raporta que les Amis de Menecée luy avoient assuré, que dans quinze ou vingt jours le Roy de Pont meneroit ces deux princesses à Sardis ; quoy qu'il aportast soin à faire publier dans Ephese, qu'on ne les y conduiroit que lors que toute l'Armée de Cresus seroit assemblée, dont le rendez vous estoit aux bords du Pactole. Feraulas ayant esté plus heureux que l'autrefois, avoit enfin trouvé les moyens par l'adresse de l'Amie de Menecée Soeur d'Agesistrate ; de faire donner un Billet à Martesie, et d'en avoir la response, qu'il monstra à son cher Maistre : car comme il n'avoit escrit que pour luy, il y avoit presques plus de part que luy mesme. De sorte qu'apres luy avoir rendu conte de tout ce qu'il avoit à luy dire, il luy fit voie ce Billet, qui estoit conceu en ces termes.

MARTESIE A FERAULAS.

La Personne dont vous me parlez, estant tousjours ce quelle a accoustumé d'estre, c'est à dire la plus sage et la plus équitable du monde : vous pouvez assurer vostre illustre Maistre, que de ce costé là il n'a rien a craindre : et qu'il peut raisonnablement tout esperer : Eh plust aux Dieux due la Fortune ne mist point d'autre obstacle à, son bonheur. Pour ce qui est du vostre, comme je suis persuadée qu'il dépend du sien, c'est assez que je vous die que j'y contribuë autant qu'il est en mon pouvoir ; puis que je prie tous les jours les Dieux, qu'il Triomphe bien tost de ses ennemis.

MARTESIE.Cette lecture donna une joye si sensible à l'illustre Cyrus, qu'il ne la pouvoit exprimer : ce n'est pas qu'il ne murmurast un peu, de ce que sa Princesse n'avoit pas seulement escrit un mot de sa main dans ce Billet : mais apres tout, sçachant à quel point estoit sa retenuë, il s'en pleignit sans colere : et s'estima si heureux, d'aprendre ses sentimens par Martesie, que tout autre Amant que luy n'eust pas eu plus de joye de la possession de sa Maistresse, que l'amoureux Cyrus en avoit, de la simple assurance qu'on luy donnoit, qu'on ne luy feroit point d'injustice. Aussi est-ce la marque d'une veritable et grande passion, que d'estre tres sensible aux plus petites faveurs : de sorte que comme celle de Cyrus estoit la plus violente et la plus tendre qui sera jamais ; il sentoit avec transport les graces les moins considerables que Mandane luy pouvoit faire : et s'imaginant bien que Martesie n'avoit pas escrit ce Billet, sans que sa Princesse l'eust sçeu : il luy estoit presques aussi cher, que si elle l'eust escrit elle mesme. Cependant pour ne perdre pas le temps en exagerations inutiles, et pour songer à la liberté de sa Princesse : il assembla le Roy d'Assirie ; celuy de Phrigie, et celuy d'Hircanie ; le Prince Artamas, Tigrane, Phraarte ; et quelques autres, afin d'adviser avec eux, quelle voye il faloit tenir pour cela. Artamas, qui jusques alors avoit conservé un respect extréme pour Cresus, aprenant qu'il se preparoit à faire durer la prison de la Princesse Palmis, puis que c'estoit dans la Citadelle qu'on la devoit loger, et non pas dans le Palais du Roy son Pere : eut un si violent desir d'empescher qu'elle n'allast habiter la prison dont il estoit sorty : que prenant d'abord la parole, il dit à Cyrus qu'il luy demandoit pardon, s'il disoit le premier son advis : mais qu'estant persuadé que personne ne pouvoit rien proposer de si utile, que ce qu'il avoit à dire : il pensoit estre excusable, de la liberté qu'il prenoit. Cyrus et le Roy d'Assirie l'entendant parler de cette sorte, l'assurerent l'un et l'autre avec precipitation, qu'ils estoient prests de l'escouter avec plaisir : si bien que reprenant la parole, il leur dit que le Roy de Pont devant conduire ces princesses le long de la Riviere d'Hermes, il esperoit de pouvoir la passer sans combatre : parce que le Gouverneur d'un Chasteau qui estoit au bout d'un Pont qui la traversoit, et qui portoit le nom de cette Riviere ; estoit si absolument à luy, qu'il ne croyoit pas qu'il luy pust rien refuser. Et d'autant moins, qu'il sçavoit bien qu'il estoit mescontent du Roy de Lydie, qui avoit mesme eu dessein de luy oster son Gouvernement : de sorte, leur dit-il, que comme le Bois dont je vous ay desja parlé, n'est qu'à trente stades de là, il nous sera aisé d'y estre à temps, dés que nous serons advertis du passage des princesses. Cyrus trouvant qu'Artamas avoit raison, il fut resolu que sans tarder davantage, il envoyeroit s'assurer de ce gouverneur, et qu'apres cela, quand on auroit reçeu l'advis que les Amis de Menecée devoient donner, du jour prefix du depart des princesses, et de l'Escorte qu'elles auroient : ils partiroient à l'heure mesme, avec des Troupes esgales en nombre, ou plus sortes que celles du Roy de Pont, pour aller executer une si glorieuse entreprise : Car ils le pouvoient faire d'autant plus facilement, qu'ils estoient plus prés d'une journée de l'endroit où ils devoient passer la Riviere d'Hermes, que d'Ephese. La chose estant donc ainsi resoluë, on creut en effet que le Prince Artamas envoyeroit quelqu'un des siens vers ce gouverneur comme il l'avoit dit : mais l'amour qu'il avoit dans l'ame estoit trop sorte, pour se fier à un autre d'une negociation d'où dépendoit la liberté de la Princesse Palmis. De sorte que sans rien dire de son dessein qu'à Sosicle, il se desguisa la nuit suivante, et fut luy mesme faire ce qu'il avoit proposé : laissant un Billet pour le Roy son Pere, par lequel il le prioit de luy pardonner s'il ne luy avoit pas demandé permission de faire le voyage qu'il entreprenoit : mais que craignant qu'il ne la luy eust pas accordée, il n'avoit pas voulu s'exposer à luy desobeïr, ou à destruire un grand dessein, d'où le bonheur de Cyrus et le sien despendoient absolument. D'abord le Roy de Phrigie fut un peu irrité contre son Fils : mais Cyrus loüa tant cette action, que s'agissant en effet de son service, il n'osa pas s'en pleindre ouvertement. Cependant ceux qui commandoient aux Quartiers advancez vers la Lydie, faisoient tousjours quelques courses sur les Ennemis : et il n'y avoit point de jour qu'il ne se fist quelques petits Combats, qui entretenoient le desir de vaincre dans le coeur des gens de guerre, par le butin qu'ils faisoient : Cyrus ne reservant jamais pour luy que la gloire et les prisonniers, afin de les pouvoir delivrer : encore recompensoit il si magnifiquement ceux qui les avoient faits, si c'estoient des personnes de quelque consideration qu'ils eussent pris, qu'ils ne l'auroient pas esté si bien par ces prisonniers mesme, quelque rançon qu'ils eussent offerte. Chrisante qui commandoit à un des Quartiers les plus advancez, ayant sçeu par les espions qu'il avoit, que deux cents chevaux des ennemis escortoient un Chariot plein de Dames, qui tenoient le chemin qui conduisoit au Chasteau d'Hermes, afin d'aller passer la Riviere en cét endroit : il commanda quatre cens chevaux, pour aller faire cette prise sans qu'il luy en coustast rien : jugeant bien que la grande inégalité du nombre feroit reüssir la chose comme il la pensoit. En effet elle succeda ainsi : ce n'est pas que celuy qui commandoit ces deux cens Chenaux, ne se mist en devoir de se deffendre, et ne se deffendist tres genereusement de sa personne : mais estant abandonné des siens qui prirent l'espouvante, il fut contraint de ceder et de se rendre : demandant d'abord à Chrisante, lors qu'on le luy eut presenté, qu'on luy fist la faveur de luy permettre de faire sçavoir au Prince Artamas qu'il estoit prisonnier de Cyrus afin de pouvoir seulement obtenir de luy, que ces Dames qu'il conduisoit, fussent mites aupres de la Reine de la Susiane. Chrisante estoit trop honneste homme, pour traicter mal un ennemy aussi bien fait que l'estoit celuy qui luy demandoit cette grace, et qu'il avoit sçeu par les siens avoir tesmoigné tant de coeur à sa prise : il luy dit donc que suivant la coustume de la guerre, il faloit qu'il fust mené à Cyrus : mais qu'il luy promettoit de luy demander pour luy, ce qu'il desiroit obtenir. Cependant Chrisante fit loger pour ce soir là tres commodement toutes les Dames qui avoient esté prises : entre lesquelles il y en avoit une d'une beauté admirable. Le lendemain il conduisit luy mesme le Prisonnier et les Prisonnieres à Cyrus : mais comme en y allant, il faloit traverser la petite Ville où estoit la Reine de la Susiane, et la Princesse Araminte, ils passerent devant le Temple qui y estoit, justement comme ces princesses en sortoient. Chrisante par respect fit faire alte, et le Chariot où estoient les Dames Captives s'arresta : de sorte qu'une de ces Prisonnieres reconnoissant Panthée ; fit un si grand cry, que cette Princesse tournant la teste la vit et la reconnut. Et comme elle connoissoit bien Chrisante, elle l'envoya prier de trouver bon qu'elle parlast à ces Dames qu'il conduisoit, si bien que comme il n'ignoroit pas quel respect Cyrus voulait que l'on rendist à cette Reine, il fut luy mesme luy dire qu'il meneroit ces Dames chez elle, aussi tost qu'elle y seroit : et en effet, il commençoit desja de donner les ordres pour cela. , lors que l'on dit que Cyrus arrivoit, qui venoit voir Panthée et Araminte. Si bien que Chrisante voyant que ce n'estoit plus à luy à disposer de rien, puis que son maistre estoit present : il quitta cette Reine, qui estoit montée dans son Chariot, et fut dire a Cyrus ce qu'elle avoit souhaité. Ce Prince passant donc aupres de ces Dames prisonnieres, il les salüa avec la mesme civilité qu'il eust pû avoir si elles n'eussent pas esté captives : et allant droit à la Reine de la Susiane, aupres de qui estoit Araminte ; Madame, luy dit-il en la salüant, et en se baissant jusques sur l'arçon, vous serez plus commodement chez vous qu'icy : et plus commodement encore vous pourrez entretenir ces Dames qui font de vostre connoissance. Panthée commandant donc qu'on obeïst à Cyrus, s'en alla chez elle, et le Chariot des Dames captives suivit le sien : cependant Chrisante presentant son prisonnier à son maistre, Seigneur, luy dit-il, cét ennemy que vous voyez, est sans doute digne de vostre protection : puis qu'il m'a assuré que le Prince Artamas luy donne part à son amitié. Si cela est (dit Cyrus en l'embrassant, car ils estoient descendus de cheval dans la Court du Chasteau où logeoit alors la Reine de la Susiane) il est bien assuré d'avoir grande part à la mienne : puis que j'aime certainement tout ce que le Prince Artamas aime. Cet honneur, reprit ce prisonnier, seroit trop grand pour moy : et ce sera bien allez, adjousta-t'il, si à sa consideration, vous traitez favorablement les Dames que je conduisois. Celle de la Reine de la Susiane suffit, repliqua Cyrus, pour me les rendre tres considerables : et je pense mesme, adjousta-t'il encore, que vous n'aurez pas besoin de celle du Prince Artamas : et que vostre propre merite m'obligera assez à vous servir, sans que ce Prince s'en mesle. Car voyant sur vostre visage toutes les marques d'un homme de qualité et d'un homme d'esprit : et aprenant de plus par le raport de Chrisante, que vous avez autant de coeur qu'on en peut avoir : il n'en faut pas davantage, pour estre bien traitté de Cyrus. Et pour commencer de vous le faire voir, luy dit-il, en attendant que je sçache plus precisément qui vous estes, venez voir avecques moy ce que font vos Dames auprés de la Reine de la Susiane. En disant cela, Cyrus entra dans le Chasteau, et fut à la Chambre de Panthée, qu'il trouva fort agreablement occupée à donner cent marques d'amitié à une de ces Prisonnieres. Ma chere Cleonice, luy disoit-elle, est-il possible que je vous revoye ?. et faut-il que j'aye l'inhumanité de ne m'affliger point de vostre prison, parce qu'elle rendra la mienne plus douce ? Madame, luy repliqua Cleonice, la perte de ma liberté me seroit bien agreable, si elle pouvoit soulager vos desplaisirs : du moins (luy dit la Reine de la Susiane, en voyant entrer Cyrus dans sa Chambre) ne tient-il pas à vostre illustre Vainqueur, que ma captivité n'ait tout ce qui me la peut rendre douce. Cyrus respondit au discours de Panthée, avec sa generosité ordinaire : en suite dequoy cette Princesse luy a prit, que le Pere de cette belle prisonniere estoit nay sujet du sien, puis qu'il estoit de Clasomene, quoy qu'il eust esté demeurer à Ephese. Qu'ainsi il y avoit long-temps qu'elle connoissoit Cleonice, et qu'elle avoit beaucoup d'amitié pour elle : luy disant encore qu'elle estoit de tres bonne condition, et le conjurant de vouloir la laisser aupres d'elle, avec toutes les Dames de sa compagnie ; quoy quelle ne les connust pas. Cyrus luy accorda tout ce qu'elle voulut : luy disant mesme qu'il luy offriroit leur liberté, s'il ne croyoit que leur presence luy seroit agreable, et la pourroit divertir. En suite, Cyrus demanda à celle de ces Dames qui se nommoit Cleonice, si elle estoit des Amies du Prince Artamas ? jugeant impossible qu'elle ne l'eust pas connu sous le fameux nom de Cleandre. Seigneur, luy respondit elle en rougissant, je dois l'honneur que j'ay d'en estre connuë, au genereux Ligdamis que vous voyez (dit elle en luy monstrant de la main le prisonnier que Chrisante avoit fait) et je ne doute pas que dés qu'il sçaura que nous sommes dans vos chaines, il ne vous prie de nous les rendre les plus legeres que les Loix de la guerre le peuvent permettre. L'illustre Cyrus, interrompit Araminte, n'en fait point porter de pesantes : et il suit bien plus exactement les loix de la generosité, que celles de la guerre dont vous parlez. Pendant qu'Araminte parloit ainsi, Panthée regardoit Ligdamis, et sembloit chercher dans sa memoire à se resouvenir du nom qu'elle venoit d'entendre : puis tout d'un coup luy adressant la parole ; je vous prie de me dire, luy dit-elle en sous-riant, si vous estes d'Ephese ; si vostre Pere et Gouverneur du Chasteau d'Hermes ; et si vous estes ce mesme Ligdamis que j'ay oüy dire qui faisoit autrefois profession d'estre ennemy declaré de l'amour, et presques de tous ceux qui en avoient ? Madame, je suis sans doute celuy que vous dites, repliqua-t'il, quoy que je ne sois plus ce que j'estois. Cleonice rougit au discours de Ligdamis : mais pour le changer adroitement, elle dit sans qu'on le luy demandast, qu'estant demeurée malade à la campagne, chez une de ses parentes, elle n'avoit pû se rerirer plustost à Ephese où elle demeuroit : et qu'elle n'auroit mesme osé s'y hasarder, si Ligdamis ne luy eust offert de l'escorter en mesme temps qu'une Soeur qu'il a, qu'elle monstra à Panthée, et qui estoit une fort belle Personne. Cyrus aprenant par cette conversation le nom et la qualité de ce prisonnier, le traitta encore plus civilement qu'il n'avoit fait : s'imaginant que cela ne seroit pas inutile au dessein qu'avoit le Prince Artamas. De sorte qu'apres avoir fait sa visite de longueur raisonnable, il laissa ces belles Prisonnieres aupres de Panthée : ordonnant à Araspe de les traitter avec toute la douceur et toute la courtoisie possible. Mais pour Ligdamis, il le mena avecques luy : assurant ces Dames qu'il en auroit autant de soin, que Panthée en auroit d'elles. En effet en s'en retournant au Camp, il luy parla tousjours : et. luy dit que pour luy tesmoigner combien les Amis du Prince Artamas luy estoient chers, il le laisseroit sur sa foy : et qu'il n'auroit point d'autres Gardes que sa propre generosité. Ligdamis respondit à ce discours avec toute la soûmission, et toute la reconnoissance imaginable : et fit si bien paroistre la grandeur de son esprit par ses judicieuses responses ; que Cyrus dit alors à sa gloire, qu'il n'avoit jamais tant estimé personne en si peu de temps. Lors qu'il fut arrivé à sa Tente, il donna ordre à Feraulas d'avoir soing de ce Prisonnier, comme d'un homme de qui il vouloit gagner l'amitié : cependant comme il avoit remarqué certaines paroles que Ligdamis avoit dites, et que Cleonice avoit rougy deux fois en parlant de luy : il s'imagina qu'il en estoit amoureux, ou pour mieux dire il le connut. Toutesfois pour s'en esclaircir, il ordonna à Chrisante qui s'en retournoit à son Quartier, de dire à Araspe en passant, qu'il fist tout ce qu'il pourroit, pour sçavoir si Ligdamis n'estoit point amoureux de Cleonice ; parce qu'il luy importoit de toutes choses de le sçavoir precisément. Il luy ordonna mesme de luy dire encore ; que s'il ne pouvoit l'aprendre par une autre voye, il allast trouver la Reine de la Susiane de sa part, pour la supplier de vouloir luy dire ce qu'elle en sçavoit, et pour l'assurer qu'il pourroit arriver que pat cette connoissance, la guerre de Lydie finiroit sans combatre : et que ainsi elle auroit la satisfaction de ne voir point son cher Abradate en peril : mais qu'il la conjurast de luy pardonner ce manquement de respect : puis qu'il croyoit que c'estoit le seul qu'il avoit eu pour elle depuis sa prison. Chrisante obeïssant donc à Cyrus, fut en effet trouver Araspe, à qui il dit ce que leur maistre vouloit qu'il fist : mais quelque volonté qu'il eust de luy obeïr, il se trouva toutesfois un peu embarrassé à s'esclaircir de ce qu'il vouloit sçavoir : n'estant pas trop dans l'ordre d'aller demander une semblable chose à des Prisonnieres joint qu'il estoit à croire que quand il le demanderoit, elles ne le diroient pas. De sorte qu'il creût que le mieux estoit de tascher de sçavoir la chose, par la Reine de la Susiane. Il fut donc à sa Chambre dés qu'il fut permis d'y entrer, où il trouva desja Cleonice : mais quoy qu'il taschast de tourner la conversation du costé qu'il la vouloit, il ne pût rien descouvrir : si bien qu'il fut à la fin contraint de dire tout bas à Panthée, l'ordre qu'il avoit reçeu de Cyrus : luy faisant comprendre qu'il luy importoit extrémement de sçavoir quel interest Ligdamis prenoit à Cleonice ; et luy disant precisément tour ce que Cyrus avoit ordonné qu'on luy dist. La Reine de la Susiane l'entendant parler ainsi, luy dit qu'elle ne sçavoit autre chose de Ligdamis, sinon que devant qu'elle allast à Suse il estoit si ennemy de l'amour, qu'il n'estoit pas croyable qu'il fust devenu Amant. Que neantmoins comme elle jugeoit bien que cette curiosité que Cyrus avoit, ne pouvoit manquer d'avoir une juste cause, quoy qu'elle ne la comprist pas ; elle luy promettoit de s'en informer. Mais, luy dit elle, pour le pouvoir faire, il faut que je sois seule avec Cleonice : c'est pourquoy retirez vous, et donnez ordre que personne ne nous interrompe. Araspe obeïssant à Panthée sortit comme si elle l'eust envoyé en quelque lieu : en fuite dequoy cette Princesse, apres quelques autres discours, demanda à Cleonice si Ligdamis estoit tousjours de la mesme humeur qu'il estoit autrefois ? Il est sans doute tousjours de fort agreable conversation, repliqua Cleonice : Ce n'est pas ce que je vous demande, luy respondit Panthée, mais je veux sçavoir s'il est toûjours ennemy de l'amour et des Amants. Cleonice rougit à ce discours : et sous-riant à demy ; comme je n'estois pas la confidente de Ligdamis, reprit-elle, lors que j'avois l'honneur de vous voir, je ne sçay, Madame, pour quoy vous me demandez une pareille chose. Je vous la demande, luy respondit la Reine de la Susiane, parce qu'il me semble que si Ligdamis a deû aimer, ce ne peut avoir esté que vous. Vous avez mauvaise opinion de son jugement, repartit Cleonice ; au contraire je l'ay fort bonne, repliqua Panthée, et c'est pour cela que je parle comme je fais. Mais apres tout, Cleonice, je veux absolument sçavoir vostre vie, depuis que je ne vous ay veuë. Vous avez sans doute, repliqua t'elle, toute sorte de pouvoir sur moy : mais Madame, j'auray pourtant bien de la peine à vous obeïr : estant certain que je ne pense pas que je puisse me resoudre à vous dire tout ce qui m'est arrivé. Si vous avez avecques vous, reprit Panthée, quelqu'une de vos Amies qui le sçache bien, je contents de vous espargner cette peine ; vous m'obligeriez beaucoup davantage, répondit-elle, si vous voulez m'en dispenser absolument. La Reine de la Susiane voyant qu'elle luy resistoit, la pressa encore plus fort qu'auparavant : et Cleonice jugeant par le credit que cette sage Reine avoit aupres de Cyrus, qu'il seroit advantageux à Ligdamis qu'elle sçeust l'interest qu'elle prenoit en sa personne ; se resolut enfin de luy obeïr. Mais comme elle ne pouvoit obtenir de sa modestie assez de hardiesse pour raconter elle mesme son histoire : Madame, dit-elle à Panthée, je pourrois bien vous dire ce que j'ay pensé : mais je ne pourrois pas si bien vous aprendre tous les sentimens de Ligdamis : c'est pourquoy, si vous avez la bonté de le souffrir, une de ses Amies et des miennes vous dira tout ce que vous voulez sçavoir. Panthée connoissant en effet que la retenuë de Cleonice seroit cause qu'elle reciteroit fort mal ses advantures, quoy qu'elle eust pourtant beaucoup d'esprit ; elle consentit à ce qu'elle vouloit : si bien que Cleonice ayant fait venir cette Amie de Ligdamis qui estoit aussi la sienne, et qui se nommoit Ismenie : elle la conjura de satisfaire la curiosité de Panthée : apres quoy le retirant toute confuse, elle fut retrouver ses autres Amies : pendant qu'Ismenie commença son recit en ces termes.

Histoire de Ligdamis et Cléonice : différences, ressemblances et amitiés


HISTOIRE DE LIGDAMIS ET DE CLEONICE.

Comme je sçay que Cleonice a l'advantage d'estre connuë de vostre majesté, je n'ay rien à vous dire de sa condition. Mais, Madame, comme je sçay encore qu'elle partit de Clasomene extrémement jeune, pour venir demeurer à Ephese ; et que depuis cela elle n'a eu l'honneur de vous voir qu'à quelques petits voyages qu'elle a faits à Sardis, pendant que vous y estiez : je pense qu'il ne sera pas hors de propos que je vous die de quelle humeur elle nous parut estre lors qu'elle arriva dans nostre Ville. Vous vous souvenez sans doute bien, Madame, qu'en ce temps là Ephese estoit la plus agreable Ville d'Asie : car quand vous y vintes visiter le Temple de Diane, je sçay que vous en parlastes en ces termes-là, bien que vous n'y tardassiez que quatre ou cinq jours. En effet, conme celuy qui en est gouverneur est un fort honneste home, et que Polixenide sa Femme est une personne de beaucoup d'esprit, ils contribuoient extrémement aux divertissemens de tout le monde : et cette petite Cour, quoy que moins tumultueuse que celle de Sardis, n'estoit pourtant pas desagreable. Vous sçavez, Madame, que lors que le Pere de Cleonice quitta Clasomene pour venir demeurer à Ephese, elle n'avoit pas plus de quinze ans : et vous n'avez pas sans doute perdu le souvenir que Stenobée sa Mere estoit une Personne galante, qui avoit esté tres belle ; qui l'estoit encore assez ; et qui ne pouvoit se resoudre à ne l'estre plus. Si bien que lors qu'elle arriva à Ephese, elle chercha autant le monde, que le monde chercha Cleonice : qui en effet apparut comme un nouvel astre, qui éclipsa tous les autres. Vous pouvez donc bien juger, qu'estant admirablement belle comme elle est ; et ayant outre cela la grace de la nouveauté, elle plût infiniment : de sorte que comme Stenobée ne chassoit pas la compagnie de chez elle, on l'y vit bien tost fort grande, et plus grande qu'on nulle autre Maison d'Ephese. Son admirable Fille attiroit tout ce qu'il y avoit d'honnestes gens en ce lieu là : tout le monde voulant avoir la gloire d'estre de ses premiers Amis, et de luy avoir rendu les premiers services. Ce qui surprenoit d'autant plus tous ceux qui la voyoient, estoit de remarquer qu'elle connoissoit sa beauté sans avoir de l'orgueil ny de l'affetterie, et qu'encore qu'elle fust une des plus propres et des plus civiles personnes de la Terre, on ne laissoit pas de connoistre qu'elle estoit propre et civile par inclination, et non pas avec un dessein formé de plaire à ceux qui l'aprochoient. Elle prenoit les divertissemens, mais elle ne les cherchoit pas avec empressement : etquoy qu'elle ait, comme vous le sçavez, le plus charmant esprit du monde, pour ceux à qui elle en veut monstrer toutes les richesses ; elle affectoit plustost d'en cacher une partie, que de les faire toutes voir : et je ne connus jamais une personne qui sceust parler si agreablement, ny se taire avec moins de peine quand elle le veut. Voila donc, Madame, quelle fut Cleonice à son arrivée à Ephese : sa Mere y chercha tous les plaisirs, et tous les plaisirs y chercherent son incomparable Fille. Cependant il faut que vous sçachiez, qu'il y avoit alors à Ephese une Fille nommée Artelinde, de fort bonne condition : et de qui la beauté estoit et est encore tres grande. Car à dire les choses conme elles sont, elle a tant de charmes en toute sa personne, et tant d'agrément en toutes ses actions, qu'il n'est pas aisé de se deffendre de l'aimer dés qu'on la voit : estant certain qu'il y a dans ses yeux je ne sçay quel enjouëment obligeant et passionné, qui esmeut le coeur de tous ceux qui la voyent : et qui le prend devant qu'on ait eu loisir de se reconnoistre, et de consulter sa raison : du moins ce grand nombre d'Amants qu'elle a eus, en ont ils parlé de cette sorte, quand ils ont voulu justifier leur passion. Mais Madame, pour achever de vous dépeindre Artelinde, qui a assez de part à cette histoire pour m'obliger à vous la bien faire connoistre : il faut que vous sçachiez qu'il n'a jamais esté une Personne plus Coquette que celle là. Car non seulement elle vouloit gagner des Amants par sa beauté et par son esprit, mais encore par ses soings, par sa complaisance, et par sa civilité : et quand ses particuliers Amis luy en faisoient la guerre, elle s'en moquoit : et leur disoit en riant, que comme les ambitieux soustenoient que l'on ne pouvoit jamais acheter une Couronne trop cher ; elle disoit aussi que l'on ne pouvoit jamais avoir trop de peine à gagner un coeur : et que comme les Conquerans contoient leurs victoires, et ne contoient pas leurs travaux ; elle de mesme ne contoit que les coeurs qu'elle avoit gagnez, et ne se souvenoit plus des soings qu'elle avoit employer pour cela. En effet on peut dire qu'Artelinde n'avoit point d'autres chagrins, que ceux qu'elle ressentoit quelquesfois, quand elle avoit passé un jour sans faire quelque nouvelle conqueste. Cependant vous sçaurez, Madame, que cette Personne avoit une Mere, appellée Anaxipe, la plus sage qui fut jamais ; une Mere, dis je, dont la vertu estoit un peu trop severe : qui condamnoit presques tous les divertissemens innocents : et qui avoit eslevé sa Fille dans une contrainte si grande, qu'on n'a jamais oüy parler d'une pareille chose. Enfin si Stenobée eust esté Mere d'Artelinde, et qu'Anaxipe l'eust esté de Cleonice, la chose eust esté bien plus commode pour ces quatre Personnes. Car l'humeur galante de Stenobée, donnoit de fascheuses heures à Cleonice : Stenobée de son costé, se pleignoit que l'humeur serieuse de sa Fille, luy reprochoit tacitement que la sienne estoit trop enjoüée : Anaxipe ne pouvoit souffrir la galanterie d'Artelinde : et Artelinde ne pouvoit endurer la severité d'Anaxipe. Celle-ci vouloit tousjours estre au Temple pour prier les Dieux : et l'autre n'y vouloit presque aller que pour voir et pour estre veuë. Cependant le hazard ayant fait qu'Artelinde se trouvast voisine de Cleonice, elles se virent d'abord : et cette contrarieté qui se rencontra en toutes choses entre ces deux personnes ; et qui selon les aparences devoit les empescher de se voir ; fut ce qui fut cause qu'elles se virent plus que les autres ne se voyoient. Car comme Artelinde voyoit bien plus de monde chez Stenobée que chez sa Mere, elle y alloit tres souvent : et comme Cleonice en trouvoit moins chez Anaxipe que chez elle, elle y alloit aussi autant qu'elle le pouvoit. De sorte que ces deux belles Personnes d'humeur si opposée, estoient pourtant eternellement ensemble : Stenobée estant bien aise que Cleonice vist Artelinde, esperant qu'elle luy osteroit une partie de son humeur serieuse : et Anaxipe estant encore plus satisfaite de la conversation que sa Fille avoit avec Cleonice : croyant que son exemple la corrigeroit, de l'inclination qu'elle avoit à la galanterie. Ainsi on voyoit Cleonice chercher la solitude chez Anaxipe : et Artelinde chercher ses Amants chez Stenobée. Ce n'est pas que la beauté de Cleonice ne fist ombre à Artelinde : mais si ses yeux luy faisoient craindre, son humeur la rassuroit : de sorte qu'en ce temps là, elle paroissoit estre sa meilleure Amie. Comme Cleonice est douce, et qu'en effet Artelinde est fort charmante, elle eut effectivement de l'amitié pour elle : et jusques au point, qu'elle prit la resolution de tascher de la guerir de la foiblesse qu'elle avoit, de ne faire consister sa felicité qu'à entasser victoire sur victoire : et qu'à conquerir des coeurs sans nombre et sans choix : et mesme sans autre dessein, s'il faut ainsi dire, que d'en eslever des Trophées à la fausse gloire dont elle se piquoit d'avoir donné de l'amour à tous ceux qui l'avoient veuë. Il en faloit pourtant excepter Ligdamis, qu'elle ne pût jamais assujettir, quelque soing qu'elle y peust prendre : il est vray qu'elle disoit pour sa consolation qu'il ne l'avoit jamais esté par personne : et en effet Ligdamis n'avoit jamais rien aimé, et mesme selon les aparences il ne devoit jamais rien aimer. Ce n'est pas qu'il ne fust tres honneste homme : mais il sembloit estre si déterminé à s'opposer à cette passion là, que non seulement il disoit qu'il ne pouvoit rien aimer ; mais il n'aimoit pas seulement ceux qui aimoient : et il avoit mesme rompu d'amitié avec un de ses Amis nommé Phocylide, parce qu'il estoit galant de la mesme maniere qu'Artelinde estoit galante : estant certain qu'il n'avoit pas moins porté de chaines differentes, qu'elle en avoit fait porter. Voila donc. Madame, quelles estoient les quatre personnes de qui on parloit le plus à Ephese : Ligdamis, comme le plus honneste homme, estoit estimé de tout le monde, quoy qu'il ne donnast son amitié à qui que ce fust : Phocylide aimoit tout ce qu'il y avoit de beau dans la ville, ou du moins en faisoit semblant : Artelinde estoit aimée de plusieurs, et vouloit l'estre de tous : et Cleonice sans avoir dessein de faire des conquestes, en faisoit pourtant beaucoup. En effet si cette belle Personne eust voulu retenir dans ses Fers tous ceux qui les prirent, l'Empire d'Artelinde eust bien-tost esté détruit : mais elle agit avec tant d'adresse, que sans estre ny rude, ny severe, ny sauvage, elle se delivra de l'importunité que donne la multitude des Amants, à celles qui ne font pas de l'humeur d'Artelinde, et elle fit si bien connoistre que son coeur estoit une conqueste tres difficile à faire, qu'il n'y eut presques plus personne qui osast avoir assez bonne opinion de foy pour l'entreprendre. Grand nombre d'Amans soûpirerent, mais ils soûpirerent en secret, il en faut toutefois excepter un qui s'appelloit Hermodore, qui quitta absolument les chaines d'Artelinde, et qui s'obstina à porter celles de Cleonice. Neantmoins conme elle n'avoit aucune inclination pour luy, et que (comme je vous l'ay dit) l'humeur galante de sa Mere luy avoit donné de l'aversion pour tout ce qui se pouvoit nommer galanterie ; elle ne respondit point du tout à cette passion : et elle vescut avec une indifference si grande à Ephese, qu'on ne luy pouvoit rien comparer que celle de Lygdamis, qui la voyoit quelques fois. Cependant comme il est bien difficile que l'amitié puisse durer long-temps entre deux personnes de sentimens tres contraires, Cleonice voulut comme je l'ay défia dit, tascher de changer Artelinde, luy faisant la guerre de sa façon d'agir : et voulant mesme luy persuader qu'elle faisoit tort à sa beauté, de souffrir que tant de gens esperassent de pouvoir posseder son coeur. Car enfin (luy disoit Cleonice, un jour qu'elles estoient seules) vous ne me ferez point croire que cette multitude d'Amants qui vous suivent, et qui vous obsedent eternellement, et aux Temples, et dans les ruës ; et aux promenades ; et aux maisons où vous allez ; vous suivent sans esperer : et vous ne me ferez pas croire non plus, qu'ils pussent tous esperer, si vous n'y contribuyez rien. Car à vous parler sincerement, je voy des gens si mal faits parmy vos adorateurs, que je ne pense pas qu'ils pussent jamais se flatter assez pour pouvoir concevoir de l'esperance, si vous ne les flattiez vous mesme, et si vous ne la faisiez naistre dans le fond de leur coeur. J'avoüe franchement, luy dit Artelinde en riant, que je fais tout ce que vous dites : et j'advoüe de plus, qu'un de mes plus grands plaisirs est de tromper l'esprit de ces gens là par des bagatelles, qui leur donnent lieu de croire qu'on ne les haït pas. Mais, reprit Cleonice, pouvez vous appeller bagatelles des choses qui font croire qu'ils ont grande part en vostre esprit ; qu'ils possederont un jour vostre coeur tout entier ; et peut-estre vostre personne ? Ha Cleonice, s'escria Artelinde, vous allez trop loing : et tout ce que je fais pour mes Amants les plus favorisez, ne sçauroit leur donner une si criminelle pensée. Croyez, luy repliqua Cleonice, que je me trompe moins que vous : car puis qu'il s'est trouvé des Amants qui ont esperé au milieu des rigueurs et des suplices qu'on leur faisoit endurer par une cruauté extréme : comment voulez-vous que des gens que vous accablez de faveurs, n'esperent pas tout ce qu'on peut esperer ? Non non, reprit Artelinde, ne vous y trompez point : je partage trop mes faveurs, pour en pouvoir accabler personne : et si je n'avois pas peur que vous me dérobassiez mon secret, et qu'il ne vous prist envie de vous en servir ; je vous descouvrirois le fond de mon coeur, afin de me justifier dans vostre esprit. Mais, ma chere Cleonice, adjousta-t'elle flatteusement, je crains que si je vous descouvre tout ce que je pense, je ne détruise moy-mesme mon Empire. Car enfin s'il vous prenoit envie de joindre un peu d'adresse aux charmes de vostre beauté, je serois absolument perduë : puis qu'infailliblement tous mes Amants seroient les vostres. Vous estes si accoustumée à les flatter, reprit Cleonice, que vous flattez mesme vos Amies sans y penser : mais, Artelinde, ce n'est pas là ce que je veux. Cependant pour vous mettre l'esprit en repos, je vous declare que je ne me serviray jamais de vostre secret : c'est pourquoy ne craignez pas de me dire vos raisons, si vous en avez qui puissent me faire voir qu'il y ait un fort grand plaisir à estre eternellement obsedée de cent personnes que vous n'estimez point et que vous n'aimez pas, Car il n'est pas croyable que vous puissiez aimer en mesme temps, des hommes blonds ; noirs ; grands ; petits ; serieux ; enjoüez ; incommodes ; agreables ; spirituels ; et stupides : n'estant pas mesme possible que tant de gens pussent estre ensemble dans vostre coeur. Vous avez raison, reprit Artelinde en fiant, aussi vous puis-je asseurer, qu'ils ne sont pas pressez en ce lieu là, car je ne les y laisse point entrer. Mais pourquoy donc, reprit Cleonice, si vous ne les aimez point, agissez vous comme vous faites ? pour avoir le plaisir d'estre aimée, repliqua-t'elle, car enfin, Cleonice, adjousta Artelinde, à quoy sert la beauté, si ce n'est à conquester des coeurs, et à s'establir un Empire, où sans Sceptre ; sans Throsne ; et sans Couronne ; on a pourtant des Subjets et des Esclaves ? Mais des Esclaves, interrompit Cleonice, qui ne servent que pour regner : et des Esclaves encore, dont vous prenez la peine de dorer les fers. Pour moy, dit-elle, si je me meslois d'en donner, mon plaisir seroit de les donner si pelants et si rudes, que je ne pusse douter de la fidelité de ceux qui les porteroient. Si je les voulois un jour recompenser, dit Artelinde, j'en userois comme vous dites : mais ne voulant que m'en divertir, il est juste que je ne les accable pas. Cependant Artelinde, reprit Cleonice, vous faites cent choses fort dangereuses : et que fais-je de si criminel ? repliqua-t'elle ? Vous recevez des Lettres et vous en escrivez, respondit Cleonice ; vous vous laissez tromper de dessein premedité ; vous voulez qu'on vous regarde, et vous regardez les autres ; vous donnez quelques assignations ; où vous ne manquez pas de vous trouver ; et quoy que je sçache bien que tout cela aboutit à dire trois ou quatre paroles en secret, et à faire un grand mistere de peu de chose : apres tout, c'est une assignation ; c'est un secret ; c'est un mistere ; et par consequent c'est un crime : puis qu'à parler raisonnablement, on ne se cache point pour une chose innocente. De plus, vous prenez de petits presents, et vous en faites : vous laissez dérober vostre Portrait, et vous le donnez ; et pour des Rubans, adjousta-t'elle, il n'y a point de Couleur dont vous n'en ayez donné, depuis le blanc jusques au noir. Vous dites de petits secrets à l'un ; vous raillez des autres avec quelqu'un d'eux ; et quoy que vous vous moquiez de tons, je trouve pourtant que vous avez lieu de craindre qu'à la fin tous ces gens là ne se moquent aussi de vous. Car enfin s'il prenoit un jour fantaisie à tous ces Amans favorisez, de s'entredire tout ce que vous avez fait pour eux, où en seriez vous ? je ne serois pas si mal que vous pensez, dit-elle ; pais qu'apres tout, il n'y a pas un homme au monde, qui puisse se vanter que je luy aye jamais accordé la plus legere faveur, de celles que raisonnablement on peut appeller criminelles. Car pour tout ce que vous venez de dire, je vous assure que je ne le nomme pas ainsi : et que je ne voy pas qu'il y ait plus de crime à cela qu'à me parer, et qu'à faire des boucles à mes cheveux : puis que l'on ne se pare que pour se faire aimer, et que je ne fais aussi tout ce que vous me reprochez, que pour retenir certains coeurs legers, que la seule beauté ne retiendroit pas. Mais qu'en voulez-vous faire ? luy dit Cleonice ; ce que j'en fais, reprit-elle ; je veux troubler toute la galanterie des autres ; faire des Femmes et des Maistresses jalouses ; estre aimée de tout ce qui me voit ; donner de la crainte et de l'esperance quand il me plaist ; avoir cent divertissemens à choisir ; estre cause que l'on fasse des Vers à ma loüange ; que l'on ne parle que de mes conquestes ; que l'on me suive en tous lieux ; que rien n'eschape de ma puissance : et apres tout cela, je veux n'engager jamais davantage mon coeur, que ce qu'il faut qu'il le soit pour trouver quelque douceur à entendre soûpirer auprés de moy : et pour tout dire enfin, je veux aimer la galanterie, et n'aimer pas un Galant. Cela est un peu dangereux, repliqua Cleonice, car le moyen qu'a la fin il ne s'en trouve pas quelqu'un qui malgré vous embarrasse un peu vostre esprit ? Vous autres froides et serieuses, reprit Artelinde en riant, estes beaucoup plus exposées à cette fâcheuse advanture que je ne le suis : moy, dis je, qui suis si accoustumée aux larmes et aux soûpirs, que mon coeur n'en est plus esmeu. Mais pour vous autres severes, quand vous vous estes deffenduës tres long-temps ; et que vous avez bien fait les fieres et les cruelles ; s'il se trouve quelque Amant hardy, qui s'attache opiniastrement à vous servir, et qui vous force enfin à l'escouter ; deux ou trois larmes amollissent vostre coeur : ou pour mieux dire encore, une estincelle l'embrase : et vous aimez enfin pour le moins autant qu'on vous aime, et mesme un peu plus. vostre temperament est si esloigné de celuy de ces fieres dont vous parlez, reprit Cleonice, qu'il est bien mal-aisé que vous puissiez sçavoir ce qu'elles sont capables de faire. Mais encore une fois, dit Artelinde, dites-moy un peu, Cleonice, ce que vous faites des plus beaux yeux du monde que les Dieux vous ont donnés ? j'en regarde avec estonnement (reprit elle, si toutesfois j'ose tomber d'accord qu'ils ne soient pas laids) toute la peine que vous prenez à conduire les vostres avec tant d'art, qu'ils puissent obliger tous ceux qui font à l'entour de vous : et donner quelquesfois de l'amour, sans donner de la jalousie. Mais apres tout, Artelinde, ce n'est jamais gueres parmy cent mille Amants de cette espece, que l'on peut trouver un Mary : c'est bien encore moins dans la solitude, repliqua-t'elle, joint que ce n'est pas trop ce que je cherche : car à parler sincerement, je crains si fort d'en rencontrer quelqu'un de l'humeur de ma Mere, que je suis presques resoluë de n'en avoir jamais. Ne songez vous point, adjousta Cleonice, que la jeunesse ne dure pas tousjours ? et que la vieillesse et la galanterie ont une anthipatie si grande, qu'il n'est rien de plus opposé ? Comment serez-vous donc un jour, quand tous vos Galants vous abandonneront ? Ne soyons pas si prévoyante, respondit-elle, car pour moy je me trouve si bien de ne songer pas à tant de choses ; que je ne veux pas croire vostre conseil : ny devenir trop prudente, de peur d'estre malheureuse. Il me suffit, quand je suis à la saison des roses, de regarder dans mon Miroir, si le peu de beauté que j'ay ne durera pas encore jusques aux premieres Viollettes : et quand je m'en suis assurée, je me mets l'esprit en repos. Si tous ceux qui ont esté à la guerre, poursuivit-elle, avoient tousjours raisonne si sagement, et voulut se mettre à couvert de tous les perils qu'on y peut courir, nous n'aurions jamais eu ny Vainqueurs ny Conquerants. Mais, reprit Cleonice, vos yeux n'ont part qu'à la premiere de ces deux qualitez : puis qu'enfin je trouve leurs conquestes si mal assurées, que je ne pense pas qu'on les doive nommer Conquerants. Qui dit conquerir, respondit-elle, ne dit pas conserver : et quand il seroit vray que je devrois perdre une partie des coeurs que l'ay assujettis, je n'en meriterois pas moins de gloire. Serieusement, interrompit Cleonice, ne vous changerez vous point ? Sincerement, reprit Artelinde, ne trouvez-vous point ma vie plus divertissante que la vostre ; et ne vous repentez-vous point d'avoir pris un air si severe ? Nullement repliqua-t'elle, et je ne voudrois pas estre de vostre humeur : ny moy de la vostre, reprit Artelinde, c'est pourquoy demeurons s'il vous plaist dans nos sentimens. Aussi bien nous en aimerons nous mieux, adjousta t'elle, car si vous estiez des miens, je vous haïrois peut-estre estrangement : et si j'estois des vostres, nous nous ennuyerons sans doute beaucoup ensemble, quoy que vous m'en puissiez dire. Cleonice voyant qu'elle ne pouvoit rien gagner sur l'esprit d'Artelinde, changea de discours, et peu apres elle la quitta : mais comme elle estoit preste à sortir, elle la r'appella, pour la prier en riant de luy renvoyer cét esclave fugitif qu'elle luy avoit desrobé, voulant parler d'Hermodore. Il ne tiendra pas à moy, repliqua Cleonice, qu'il ne vienne reprendre ses premieres chaines : ce n'est pas encore assez, adjousta-t'elle ; et il faut de plus que vous n'alliez pas toucher le coeur de l'insensible Ligdamis : car je vous advouë que je ne le sçaurois endurer. Vous estes si peu sage, luy dit Cleonice, que je ne vous veux plus respondre : et vous l'estes avec tant d'excés, repliqua Artelinde, que ma folie vaut mieux que vostre sagesse. Ce fut de cette sorte que ces deux belles personnes se separerent : Cleonice s'en retournant chez elle dans son Cabinet pour y resver, et Artelinde entrant dans le sien, pour escrire à quelqu'un de ses Galants : estant certain qu'elle n'avoit autre chose à faire en toute sa vie, qu'à songer à entretenir ses intrigues. Au reste, Madame, cette Personne a pourtant malgré toute sa galanterie, une modestie charmante sur le visage : et il y a tant d'art en toutes ses actions, que quiconque ne la connoistra pas, croira quelques fois qu'elle se trouve importunée, de cette multitude d'Amants qu'elle enchaine de sa propre main, et qu'elle conserve si soigneusement. Pour Cleonice, ses occupations estoient differentes : car elle aimoit beaucoup mieux resver dans son Cabinet, ou s'y entretenir avec un Livre, que d'estre accablée de tous les Amis de sa Mere ; ou de tous les Galants d'Artelinde ; ou des pleintes d'Hermodore. Ce n'est pas qu'elle n'aimast fort la conversation : mais elle la vouloit de gens choisis et raisonnables : et comme elle n'estoit pas Maistresse de ses actions, puis qu'elle despendoit d'une Mere de qui les inclinations estoient opposées aux siennes, il faloit qu'elle se contraignist : de sorte qu'elle vint insensiblement non seulement à haïr horriblement la galanterie et les Galants ; mais encore à condamner l'amour en general, comme la plus dangereuse de toutes les passions. Il faloit pourtant voir tousjours Artelinde, et voir aussi tousjours la Chambre de sa Mere toute pleine de cette espece de gens, qui font profession ouverte de n'aller jamais souvent en un lieu sans avoir quelque dessein caché : de ces gens, dis-je, qui sont tousjours empressez : et qui n'ont pourtant jamais d'autre affaire, que de donner sujet de croire qu'ils aiment ou qu'ils sont aimez : et qui aportent mesme bien plus de soing à persuader le dernier que l'autre. Cleonice vivois donc de cette sorte malgré qu'elle en eust : mais il est vray qu'elle n'y vivoit pas avec plaisir. Je commençay en ce temps là d'estre assez de ses Amies, mon humeur n'estant pas si esloignée de la sienne que celle d'Artelinde : et comme Ligdamis est mon Patent, et que je le connoissois fort ; apres que nous fusmes entrées en quelque sorte de confiance, je luy en parlois souvent : et luy disois que la conformité qui estoit entre eux estoit si grande, que je m'estonnois pourquoy ils ne se voyoient pas davantage. Quand je rencontrois aussi Ligdamis, je luy parlois de la mesme sorte : ainsi leur aprenant à chacun en particulier quelle estoit leur humeur, ils se connurent mieux par mon recit, qu'ils ne se connoissoient par eux mesmes. Car quand ils se voyoient quelquesfois en conversation, c'estoit une conversation si generale et si tumultueuse, à cause du grand monde qui visitoit Stenobée, qu'ils ne se parloient que rarement. Neantmoins apres ce que j'eus dit de Cleonice à Ligdamis, il s'accoustuma à la voir un peu plus qu'il ne faisoit : et comme j'y allois aussi presques tous les jours, nous nous y trouvasmes souvent ensemble, de sorte que nous nous divertissions un peu mieux que nous n'avions accoustumé. Car durant que Stenobée entretenoit une partie de la compagnie ; qu'Artelinde estoit occupée à conquerir de nouveaux Amants, ou à conserver les anciens ; et que Phocylide, qui comme je vous l'ay dit, estoit aussi fourbe qu'Artelinde estoit galante, faisoit le languissant pour plusieurs Dames à la fois et en mesme lieu : Ligdamis, Cleonice, et moy, nous divertissions à leurs despens : estant certain que je ne pense pas qu'il y ait rien de si plaisant, que de regarder sans interest cette espece de galanterie universelle, et que d'escouter ceux qui la font. Car enfin pour l'ordinaire, toutes leurs actions et toutes leurs paroles ont quelque chose de si opposé à la raison et à la sagesse, qu'il y a sans doute beaucoup de plaisir à les observer. Au commencement Cleonice faisoit grande difficulté d'avoir assez de confiance en Ligdamis, pour railler innocemment devant luy de tout ce que nous voyions : et un jour que nous estions seules dans sa Chambre, et que je luy disois qu'elle avoit tort de vouloir passer toute sa vie sans avoir jamais aucune societé particuliere avec personne : j'avouë Ismenie, me dit-elle, que je suis encore bien plus à pleindre que vous ne pensez : car il est certain que de l'humeur dont je suis, si j'estois Maistresse de mes actions, je ne ferois consister la douceur de la vie qu'en l'amitié et en la conversation d'un petit nombre de personnes choisies et raisonnables, qui connussent la veritable gloire et qui l'aimassent ; et qui sans estre capables d'illusions, vissent les choses comme il les faut voir, et ne fissent pas consister leur felicité en des badineries ridicules. Mais, Ismenie, où les prendra t'on, ces personnes raisonnables ? Premierement toutes les Femmes que je connois, excepté vous, sont de trois ou quatre especes : les unes sont coquettes ; les autres sont sages, mais stupides ; quelques-unes ont de la vertu et de l'esprit, mais un esprit mal tourné et peu agreable : quelques autres encore sont artificieuses et meschantes : les belles pour l'ordinaire, sont envieuses et jalouses, les spirituelles ont bien souvent de la suffisance et de l'orgueil : les sottes sont insuportables, et les trop galantes me sont en horreur : avec qui voulez-vous donc que je fasse societé ? Il est certain, repliquay-je, que les Femmes d'Ephese presentement, sont presques toutes comme vous venez de les despeindre : mais il y a des hommes fort bonnestes gens, dont on pourroit faire ses Amis. Ha Ismenie, me dit-elle, il n'est gueres plus aisé de trouver ce que je cherche parmy les hommes que parmy les Femmes : ce n'est pas que je ne sois contrainte d'avouër, que s'il estoit possible de rencontrer un fort honneste homme qui ne fust point, je ne dis pas seulement amoureux de cent personnes à la fois comme Phocylide, mais amoureux constant, et de ceux qu'on estime le plus, parmy les gens qui ne condamnent pas absolument cette passion comme je fais, il n'y eust beaucoup de douceur dans sa conversation, et mesme dans son amitié. Car enfin un fort honneste homme sçait pour l'ordinaire plus de choses qu'une fort honneste Femme : son esprit est plus remply ; son entretien eu plus divertissant ; il a plus de complaisance pour une Dame, que les Dames n'en ont les unes pour les autres : et pour tout dire en un mot, il y a je ne sçay quelle disposition dont j'ignore la cause ; qui fait que cette espece d'amitié a quelque chose de plus tendre, et de plus solide. Mais ma chere Ismenie, pour estre comme je le dis, il faut que cét homme ne soit point amoureux : car je vous confesse que je ne me confierois jamais à un homme qui le seroit. Comme nous en estions là, Ligdamis entra dans la Chambre, qui sçachant que Stenobée n'y estoit pas, avoit demandé à voir Cleonice : je ne le vy pas plustost entrer, que prenant la parole, venez, luy dis-je, Ligdamis, venez : car si vous ne me faites trouver ce que Cleonice cherche, je ne le trouveray jamais. En verité Ismenie, me dit-elle, je ne trouverois pas bon que vous allassiez dire à Ligdamis tout ce que nous avons dit aujourd'huy : vous le trouverez mauvais si vous voulez, luy dis-je en riant, mais je ne sçaurois m'empescher de luy aprendre la merveilleuse simpathie qui est entre vous : et alors je luy redis une partie de ce que nous avions dit. Apres cela, poursuivis-je, ne faut-il pas advouër, qu'il y a une estrange conformité entre vous et Cleonice ? car enfin vous avez rompu avec Phocylide, parce qu'il estoit trop galant : et elle veut presques rompre avec Artelinde, parce qu'elle a trop d'Amants. Quoy, interrompit Cleonice, Ligdamis a rompu avec Phocylide, parce qu'il estoit amoureux ! Ouy, Madame, repliqua-t'il, et j'ay mesme resolu, en rompant avecques luy, de ne me confier plus jamais à un homme possedé de cette passion : c'est à dire, poursuivit-il, de ne me fier jamais à personne : car ceux qui ne le font pas, le peuvent devenir : et c'est pourquoy je renferme tous mes secrets dans mon coeur. Mais, Madame, adjousta-t'il, Ismenie m'a forcé à vous dire là une chose qui me destruira peut-estre dans vostre esprit : puis qu'enfin estant aussi belle que vous estes, et ayant donné autant d'amour que vous en avez donné ; c'est estre peu judicieux, de vous dire que je hay ce que vous faites naistre si souvent. Ah Ligdamis, s'escria Cleonice, que j'ay de joye de voir un aussi honneste homme que vous de mon advis ! car il est vray que je ne pense pas qu'il y ait rien de si incommode au monde, que d'avoir un Amy amoureux. Pour moy, dit-il, je m'en suis si mal trouvé, que je n'ay garde de condamner ce que vous dites : de grace, dit Cleonice, faites moy la faveur de me dire tout le mal que l'amour vous a causé, afin que je me confirme tousjours de plus en plus dans la haine que j'ay pour cette passion. Graces aux Dieux, reprit-il, elle ne m'en a point fait en moy mesme, quoy qu'elle m'en ait beaucoup fait en la Personne de mes Amis. Mais, Madame, sans vous ennuyer par un long recit, je vous diray seulement, qu'estant allé eu Grece pour y voir tout ce qu'elle a d'excellent, j'y rencontray Phocylide, avec qui je fis une amitié tres particuliere : de sorte qu'estant trois mois ensemble à changer tous les jours de lieu, j'en vins au point avecques luy, de luy confier tout ce que j'avois dans le coeur en ce temps là : et mesme tout ce qu'il y avoit de plus particulier en ma vie. Mais à peine fusmes nous revenus à Ephese, qu'il partagea tous mes secrets entre toutes ses Mastresses : de sorte que comme la plus part d'entre elles ne se trouverent pas fort discrettes, ce que j'avois de plus caché dans l'esprit fut sçeu de toute la Ville. Artelinde en son particulier, fit un autre secret à quelqu'un de ses Galants, de celuy que Phocylide luy avoit confié, bien qu'il ne fust pas à luy : ainsi j'esprouvay fort cruellement en cette rencontre, le danger qu'il y a à faire confidence à un homme amoureux. Mais Ligdamis, luy dis-je, tous les hommes ne sont pas aussi indiscrets que Phocylide : je vous assure, interrompit Cleonice, qu'il ne faut plus en effet regarder un homme amoureux comme un autre : et qu'il y a une notable difference à faire. Car enfin, dit-elle, l'amour est une chose qui change absolument tous ceux qui en sont possedez : et je me souviens, adjousta-t'elle, qu'un peu devant que je partisse de Clasomene, il y avoit un homme nommé Cleanor, qui avoit une amitié la plus grande du monde pour moy : il estoit eternellement au Logis ; il ne pouvoit durer sans me voir et sans me parler ; il me contoit toutes les nouvelles ; il me disoit mesme tous ses secrets ; je ne le voyois jamais inquiet ny resveur ; il avoit un soing continuel de me plaire ; et tout cela sans estre amoureux. Mais je fus fort estonnée, lors que je le vy changer tout d'un coup : il parloit à contretemps, il resvoit presques continuellement, et je vous advouë que durant quelques jours, je craignis qu'il ne m'aimast un peu trop. Cependant je fus bien tost desabusée : car en fort peu de temps je connus ce qu'il avoit dans l'esprit. Ses plus longues visites ne duroient pas plus d'une demy heure : il ne sçavoit plus jamais aucune nouvelle : tout ce qui avoit accoustumé de le divertir chez nous l'ennuyoit : et il devint un homme si different de celuy qu'il estoit devant que d'estre amoureux, que je ne le connoissois plus. Et comme je luy en fis la guerre, il voulut pour s'excuser m'advouër la verité : mais apres cela, il eust voulu ne me parler plus jamais d'autre chose, que de la personne qu'il aimoit : de sorte qu'il me devint si insuportable, que je ne le pouvois plus souffrir. Or Madame, comme j'estois bien aise que Cleonice et Ligdamis se connussent parfaitement, je me mis, afin de leur donner sujet de parler, à prendre un tiers party : et pour cét effet prenant la parole : en verité Cleonice, luy dis-je, vous allez trop loing : car enfin il faut faire difference de la coquetterie à l'amour. Il faut, dis-je, condamner la premiere absolument, et faire quelque exception de l'autre. Point du tout, dit Cleonice : car je vous assure qu'un Amant opiniastre n'est gueres moins incommode à l'avoir pour Amy, qu'un de ces Amants universels, qui pour aimer en trop de lieux n'aiment rien : et je ne sçay mesme si ces derniers ne sont pas encore plus divertissants que l'autre. En effet, dit Ligdamis, la belle Cleonice a raison ; puis que du moins ceux cy n'ayant pas l'esprit trop engagé, ont tousjours la conversation enjoüée ; ils ne parlent que de musiques ; de bals ; de promenades ; de Festes ; et de plaisirs, où les autres peuvent prendre part : mais ces Amants effectifs, plus ils sont amoureux et fidelles, plus ils sont renfermez en eux mesmes, et plus ils sont propres à troubler la joye des autres gens. Mais tout à bon Ligdamis, dit Cleonice, ne vous desguisez vous point, et pensez vous effectivement ce que vous dites ? Mais vous mesme Madame, reprit-il, dites vous la verité ; et seroit-il bien possible qu'il se pust trouver une Fille admirablement belle, infiniment aimée ; et infiniment aimable ; qui eust assez de Grandeur d'ame, pour ne se laisser pas toucher à tant de petites choses, qui font pour l'ordinaire la felicité des belles personnes ? Ha Madame, si cela est, les hommes ne doivent sans doute pas avoir de l'amour pour vous, mais ils doivent vous adorer ; estant certain que je ne pense pas qu'il y ait rien de plus rare, que de voir une tres belle Personne ne se foncier pas que ses yeux embrasent ceux qu'ils esclairent. Car, Madame, tous les beaux yeux, pour l'ordinaire, sont des Astres mal-faisants, dont les influences ne font que du mal aux hommes : estant tres vray que les Belles, à parler en general, ne se contentent pas qu'on leur rende des hommages, et qu'on leur offre de l'Encens ; elles veulent des Sacrifices plus funestes : mille coeurs reduits en cendre, ne les appaisent pas encore : une prompte mort ne satisferoit pas leur cruauté : elles veulent causer de longs suplices, et de violentes douleurs : et elles font enfin consister tous leurs plaisirs, à faire des miserables. Apres cela, Madame, comment puis-je croire que vous qui avez plus de beauté que toutes celles que je connois, et qui avez esté eslevée comme elles, puissiez renoncer absolument à toutes les douceurs de cét Empire imaginaire, qu'elles pretendent avoir sur tous les coeurs ? vous, dis-je, qui pourriez l'establir bien plus solidement qu'elles. Je ne tombe pas d'accord, interrompit Cleonice, que j'aye assez de beauté pour conquerir ny pour regner : mais il est vray que quand l'en aurois autant qu'il en faudroit avoir pour cela, l'exemple des autres m'auroit bien guerie de cette foiblesse : estant certain que je ne trouve rien de si terrible, que de vouloir faire perdre la raison à ceux qui nous aprochent, et de nous mettre en hazard de la perdre nous mesmes : Car quoy que l'on m'en die, adjousta-t'elle en riant, je croy que l'amour est une maladie contagieuse. personne ne vous l'a pourtant encore pu donner, repris-je en la regardant, bien que j'aye veû souvent aupres de vous des gens qui en estoient bien malades. Vous ne considerez pas, repliqua t'elle, qu'il n'est pas de cette maladie là comme d'une autre : puis que comme vous sçavez, on ne peut prendre que les maux que l'on n'a point ; mais icy on ne prend gueres souvent que les maux que l'on a donnez : et comme c'est une chose qui ne m'est pas arrivée que de donner de l'amour, je ne me suis pas veuë en ce danger. Joint que quand par hasard ce malheur m'arriveroit, j'ay des preservatifs si admirables pour cela, que je ne craindrois pas de perdre la santé dont je jouïs. Mais Madame, reprit Ligdamis, en ne voulant point que l'on ait de l'amour pour vous, et ne pouvant jamais en avoir pour personne, vous ne vous faschez pas que l'on ait de l'amitié ; et vous ne deffendez pas d'esperer de pouvoir obtenir quelque place en la vostre ? car si vous en usiez autrement, apres vous avoir loüée je vous blasmerois. Le choix des Amis et des Amies, repliqua-t'elle, est si difficile à faire, que je ne sçay s'il n'y auroit point beaucoup de prudence à n'avoir que de la civilité ; de la bonté ; et de la generosité, pour les gens que l'on voit : mais pour de la confiance et de l'amitié, je pense qu'il faudroit n'en avoir du moins que mediocrement. Car enfin (comme je le disois à Ismenie quand vous estes arrivé) je ne veux point d'Amis amoureux : et je ne veux point d'Amie qui soit engagée dans un intrigue ; ny obsedée de mille Galants ; ny stupide ; ny orgueilleuse ; ny toute renfermée dans l'oeconomie de sa maison. En un mot, si je choisissois un Amy, je voudrois qu'il eust toutes les graces de l'esprit, et toutes les bonnes qualitez de l'ame : que je le pusse aimer avec la mesme tendresse que j'aimerois un Frere si je l'avois : sans qu'il pust jamais tourner son esprit du costé de la galanterie. Je voudrois luy pouvoir confier toutes mes pensées : qu'il me confiast aussi toutes les siennes : et que par consequent il n'en eust jamais que de raisonnables. Car vous pouvez bien juger, que je ne voudrois pas qu'en eschange de mes secrets qui n'auroient rien que de pur et d'innocent, il m'en vinst reveler qui ne le fussent pas : et je voudrois principalement, comme je l'ay desja dit plusieurs fois, qu'il ne fust point amoureux : et qu'il trouvast mesme quelque seureté à me donner, de ne le devenir jamais. Ligdamis et moy nous mismes à rire du discours de Cleonice, qui le faisoit pourtant selon ses veritables sentimens ; en fuite de quoy prenant la parole ; mais, luy dis-je, que ne choisissez vous Ligdamis, pour estre cét Amy particulier que vous cherchez ? je n'ay pas toutes les bonnes qualitez qu'elle y desire, repliqua-t'il ; et Cleonice aussi, adjousta t'il en riant, a trop de beauté, pour pouvoir m'assurer en son amitié : n'estant pas croyable que de cent mille Amants qu'elle aura, il ne soit bien difficile qu'il ne s'en trouve quelqu'un de qui le mal qu'elle luy aura causé ne soit plus fort que le preservatif qu'elle dit avoir. Je voy bien Ligdamis, luy dit Cleonice, que vous craignez que l'on ne vous engage trop : mais n'aprehendez pas cela : puis que de l'humeur dont je suis, je ne donne sans doute pas mon amitié si promptement. Vous avez raison, luy dit-il, car c'est une chose trop precieuse, pour ne la faire pas esperer long-temps : cependant Madame, adjousta-t'il, vous souffrirez, s'il vous plaist, que je vous donne toute mon estime : en attendant que vous ayez resolu si vous voudrez recevoir toute mon amitié. Comme Cleonice alloit respondre, Artelinde acompagnée de deux de ses Amants, et suivie un moment apres de plusieurs autres, arriva ; qui fit changer la conversation. Ligdamis demeura pourtant, et ne changea mesme pas de place, de sorte qu'il fut le reste du jour entre Cleonice et moy. Un peu apres qu'Artelinde fut arrivée, cinq ou six autres belles personnes vinrent encore : et un moment apres, Phocylide et Hermodore, qui ne pouvant estre placé aupres de Cleonice, en parut si melancolique et si inquiet qu'il m'en fit rire. Cependant lorsque la conversation generale eut duré quelque temps ; que l'on eut un peu parlé de nouvelles ; d'une course de chevaux qui s'estoit faite ; d'habillements ; et d'autres semblables choses : Artelinde, suivant sa coustume, pour ne mescontenter personne, se mit à parler bas les uns apres les autres à tous ses Amants : de sorte que pendant qu'elle en entretenoit un, c'estoit une si plaisante chose pour nous qui n'allions point d'affaire, de regarder les inquietudes des autres ; que je n'ay Jamais passé une apres disnée plus agreablement que je passay celle là. Quelquefois quand Cleonice demandoit malicieusement quelque chose à quelqu'un d'eux, il luy respondoit en deux mots, et presques sans la regarder : voulant tousjours voir Artelinde, afin de pouvoir deviner par les mouvements de son visage, ce qu'elle disoit à son Rival. Que s'il arrivoit qu'elle sous-rist, nous voyions froncer le sourcil à trois ou quatre à la fois : si bien qu'il estoit impossible de n'en rire pas. Un moment apres, Artelinde quittant celuy à qui elle avoit parlé, parloit à un autre pour l'appaiser ; et durant qu'elle l'entretenoit à son tour, elle vouloit quelquesfois regarder si les autres en estoient jaloux, et s'ils ne se consoloient point de leur malheur, à regarder Cleonice. D'autre costé Phocylide n'estoit pas moins occupé qu'Artelinde : car voulant faire croire à Cleonice et à trois ou quatre autres qu'il les aimoit ; ses regards, ton coeur, et son esprit, estoient si partagez, qu'il en paroissoit un peu fou. Car il n'avoit pas plûtost parlé à l'une, qu'il trouvoit lieu de loüer l'autre : il regardoit celle à qui il ne parloit point ; il parloit à celle qu'il ne regardoit pas ; il chantoit pour l'une ; il souspiroit pour l'autre ; et il estoit enfin si occupé qu'il nous en faisoit pitié. Cependant le pauvre Hermodore ne disoit pas un mot : et tout chagrin qu'il estoit, de ne pouvoir parler en particulier à Cleonice, ce n'estoit pas un des moins divertissans à observer. Car quand on le forçoit à parler, il avoit une si grande disposition à disputer sur toutes choses, que je pense qu'en l'humeur où je le vy, tout ce qu'il eust pû faire eust esté de ne contredire pas, si l'on eust loüé la beauté de Cleonice. Mais afin qu'il ne manquast rien à ce qui pouvoit augmenter l'aversion de Cleonice et de Ligdamis pour l'amour ; le hazard fit encore qu'un fort honneste homme de la Ville, et une des plus aimables personnes de la Terre qui s'aimoient depuis long-temps vinrent separément chez Cleonice. Et comme cette affection estoit sçeuë de tout le monde, on les observoit assez : de sorte que quand cét Amant entra, ce fut encore une rare chose à voir, que de remarquer avec quel soing il chercha à se mettre aupres de la personne qu'il aimoit. En entrant dans la Chambre, il regarda bien moins où estoit Cleonice pour la salüer, qu'où estoit sa Maistresse, pour se placer aupres d'elle s'il pouvoit. Il n'y fut pourtant pas d'abord, parce que Cleonice malicieusement luy fit donner un Siege en un autre lieu. Mais à la fin il fit toutefois si bien, qu'apres avoir feint d'avoir quelque nouvelle à dire à l'oreille à Phocylide, il se mit en fuite aupres de la personne qu'il aimoit. Au commencement ils parlerent haut, et cette Dame luy fit signe qu'il songeast à ne l'entretenir pas si tost en particulier : Mais insensiblement ces deux personnes, qui ont neantmoins assurément un tres grand esprit, se mirent à parler bas : et peu à peu oublierent tellement qu'ils estoient en une grande compagnie, qu'ils s'entretindrent comme s'ils eussent esté seuls : ne cachant plus les mouvemens de leur visage, et donnant si clairement à connoistre leur passion, que j'en avois honte pour eux. Et bien Ismenie, me dit Cleonice tout bas, trouvez vous qu'il faille faire exception de l'amour constante ; et n'est-il pas vray qu'il faut condamner tout ce qui s'appelle amour ou galanterie ? Ligdamis voulant estre de ce petit secret qu'il comprenoit aisément, s'aprocha : mais Cleonice le repoussant civilement, non, non, luy dit-elle, nous n'en sommes pas encore là : quoy Madame, luy dit-il, vous me traitez comme si j'estois un Galant, moy qui renonce à cette qualité pour toute ma vie ! Vous estes si propre à retire si vous vouliez, luy respondit Cleonice, que je ne voy pas qu'il y ait aparence de se fier legerement à vos paroles. Cependant le soir aprochant, la compagnie se separa : Artelinde embrassant mille fois Cleonice, et se pleignant de ne l'avoir point entretenuë, comme s'il eust bien tenu à elle. Apres que tout le monde fut party, Cleonice dit cent choses agreables, et fit une Satire si plaisante et si divertissante des Galants et de la galanterie, que de ma vie je ne l'avois veuë en si agreable humeur. Ligdamis me vint voir le lendemain, pour me parler de Cleonice, dont il estoit si charmé, qu'il ne pouvoit assez l'admirer : me conjurant de faire ce que je pourrois pour luy en faire avoir l'amitié, ce que je luy promis sans resistance : ne l'assurant pas toutesfois de luy faire obtenir ce qu'il souhaitoit. Il commença donc de chercher à voir Cleonice, plus qu'il n'avoit accoustumé : mais comme il y avoit tousjours trop de monde chez Stenobée, il l'alloit quelquesfois trouver chez Anaxipe où elle alloit souvent ; principalement quand Artelinde n'y estoit pas : preferant sans doute la conversation de sa Mere à la sienne, quoy que sa vertu fût un peu severe. Mais en tous les lieux où il la rencontroit il aportoit tousjours grand soing à luy faire connoistre combien il estoit ennemy de l'amour : disant sur cela tout ce qu'un homme d'esprit qui exprimoit ses fentimens pouvoit dire ; de sorte qu'il vint en effet à estre fort estimé de Cleonice. Les choses estoient donc en ces termes, lors que Ligdamis la trouvant un jour seule chez elle, parce qu'elle n'avoit pas voulu aller à une promenade où Stenobée estoit avec la moitié de la Ville, il se mit à la presser de nouveau de luy donner son amitié : et à luy protester, afin de l'obtenir plustost, qu'il n'estoit point amoureux. Je le croy, luy dit-elle, mais Ligdamis qui m'assurera que vous ne le deviendrez pas quelque jour ? Moy Madame, luy respondit-il, estant infaillible que puis que je ne le suis point de vous, je ne le seray jamais de personne. Car enfin. Madame, je vous trouve la plus belle chose que l'aye jamais veuë : je vous trouve plus d'esprit qu'à qui que ce soit que je connoisse ny parmy les Femmes ny parmy les hommes : vostre vertu me ravit ; vostre conversation me charme : et malgré tout cela, je ne trouve dans mon coeur que des sentimens de respect et de veneration pour vous. J'y sens encore une amitié fort tendre, je l'advouë ; mais elle est sans desirs et sans inquietude. Ainsi, Madame, puis que tant de beauté ; tant d'esprit ; tant de vertu ; tant d'estime ; et tant de disposition à vous aimer, n'ont pas fait naistre l'amour dans mon coeur, vous estes en seureté, et vous ne devez pas refuser mon amitié, ny me priver de la vostre. Aimez moy donc Madame, luy dit-il, de la mesme sorte que vous aimez Ismenie pourveu que ce soit un peu plus : car il me semble que me resolvant à n'aimer que vous seule en toute la Terre, vous ne me devez pas refuser de m'aimer un peu plus qu'un autre. Vous m'exprimez vostre amitié en des termes si forts, reprit Cleonice en rougissant, qu'elle doit, ce me semble, m'estre un peu suspecte : mais Ligdamis ne vous y abusez point, je veux que l'on soit sincere. Ce n'est pas, adjousta-t'elle, que je ne sçache bien que vous n'estes point amoureux de moy : mais ce qui me fait vous parler ainsi, est que je crains que vous ne croyiez que je sois peut-estre de celles qui ne font que changer le nom de la chose, et qui souffrent effectivement un Amant, en l'appellant simplement un Amy. Prenez donc bien garde à ce que vous souhaitez de moy : et souvenez vous que l'amitié que je puis accepter, et celle que je puis donner, est une amitié effective, qui a de la tendresse et de la fermeté, mais qui n'a point de foiblesse ny de follie. Je veux, dit-elle, que vous m'aimiez si vous avez à m'aimer comme un honneste homme en peut aimer un autre : et je vous aimeray aussi de la mesme façon que j'aimerois une honneste Fille, si l'en connoissois une assez aimable, pour luy donner mon affection toute entiere. Je n'en demande pas davantage, respondit Ligdamis : je veux encore, adjousta-t'elle, que vous me promettiez avec ferment, que si par malheur vous sentez malgré vous que vous deveniez amoureux de quelque belle Personne, vous me le direz à l'heure mesme, afin que je vous assiste de mes conseils ; que je fortifie vostre raison ; et qu'en cas que vous ne puissiez demeurer libre, je me détache de vostre amitié : Car enfin je vous le declare, des que vous serez amoureux, je ne seray plus vostre Amie. S'il n'y a que cela qui ma mette mal avecques vous, reprit-il, vous la serez donc tousjours : estant certain, comme je vous l'ay desja dit, que puis que je n'ay que de la veneration pour la belle Cleonice, je n'auray jamais d'amour pour personne. Mais Madame, adjousta-t'il en riant, si je devenois amoureux de vous, comment faudroit-il que j'en usasse ; voudriez vous que je vous en advertisse comme d'une autre, dés que je m'en apercevrois ? Nullement, luy dit-elle, et je ne le trouverois pas bon : que faudroit-il donc que je fisse ? repliqua-t'il ; il faudroit, respondit-elle, combatre cette passion et la vaincre sans m'en rien dire ; et si vous ne le pouviez pas, me la cacher du moins si bien que je ne m'en aperçeusse jamais. Mais, respondit-il, tout le monde dit que l'amour ne se peut cacher : il faudroit donc vous cacher vous mesme, repliqua-t'elle, et ne me voir plus du tout. Cependant, adjousta-t'elle en riant, j'espere que cela n'arrivera pas : car enfin le Printemps ne semera plus de roses sur mon teint : j'ay assurément toute la beauté que je suis capable d'avoir : et puis qu'avec toutes mes forces je ne vous ay pas vaincu, vous estes assuré de ne l'estre pas, et qu'ainsi nostre amitié sera eternelle, j'arrivay comme ils en estoient là : et Ligdamis m'apellant à son secours, ils me dirent les termes où ils en estoient, et les conditions de leur amitié. Mais, adjousta Ligdamis, en vous promettant de n'estre point amoureux, et en vous assurant que si par malheur je le deviens, je vous en advertiray : ne dois-je point vous demander quelque assurance contre Hermodore, et contre tant d'autres qui vous aiment ? Car Madame, luy dit-il, l'amitié veut encore plus d'esgalité que l'amour. Pour moy, dis je en l'interrompant, je condamne Cleonice a vous promettre ce que vous luy promettez : je n'en fais point de difficulté, reprit-elle, estant si assurée de n'aimer jamais rien, que je ne m'engage pas à beaucoup de chose, en vous accordant ce que vous voulez que je vous accorde. Enfin, Madame, apres beaucoup d'autres semblables discours, l'amitié de Ligdamis et de Cleonice fut liée : et pour la confirmer absolument, ils dirent encore chacun cent mille choses contre l'amour et contre les Amants. Depuis ce jour là, Ligdamis s'estima si heureux, qu'il disoit qu'il n'avoit commencé à vivre, que depuis qu'il connoissoit Cleonice : et elle estoit aussi tellement satisfaite de Ligdamis, qu'elle me remercioit tous les jours, d'avoir contribué quelque chose à leur amitié. Ils vescurent donc avec une confiance entiere : Ligdamis ne formoit pas un dessein, qu'il ne communiquast à Cleonice : s'il faisoit un voyage à la Cour, c'estoit par ses conseils et par ses ordres : et elle gouvernoit sa vie si absolument, qu'elle regla mesme ses connoissances. Elle luy osta quelques Amis, et luy en donna quelques autres : mais tout cela sans Empire et sans tirannie. Ligdamis de son costé, avoit part à ses plus secrettes pensées : elle luy confioit mille petits déplaisirs domestiques, que l'humeur de Stenobée luy causoit : elle luy disoit sincerement ce qu'elle pensoit de toutes les personnes qu'elle voyoit, et de toutes les choses qui arrivoient : et elle luy monstroit les sentimens de son ame les plus cachez si ouvertement, qu'il ne la connoissoit gueres moins qu'il se connoissoit luy mesme. Comme Cleonice a non seulement l'esprit grand et fort esclairé, mais qu'elle la encore cultiué avec assez de soing, et- qu'elle sçait cent choses dont elle fait un secret par modestie : elle avoit cette bonté pour Ligdamis, qui sçait beaucoup plus que les hommes de sa qualité n'ont accoustumé de sçavoir, de luy monstrer quelquesfois toutes ses richesses. Quand il estoit à l'Armée avec le Prince Artamas, il luy escrivoit, et elle avoit aussi la bonté de luy escrire : mais si galamment et si bien, que ses Lettres ne le rendoient gueres moins heureux que sa presence. Au retour d'une de ces Campagnes, Stenobée fut à Sardis, et y mena sa Fille : mais comme Ligdamis creut qu'il l'y pourroit servit, il y fut à l'heure mesme pour luy rendre office : et en effet il luy en rendit de fort considerables pendant ce voyage : car comme il s'estoit extrémement signalé à la guerre, le Prince Artamas, qui comme vous le sçavez s'apelloit Cleandre en ce temps là, l'aimoit cherement : de sorte qu'il la servit à sa consideration. Aureste, si Ligdamis sçavoit quelque chose d'agreable, il n'avoit point de repos qu'il ne l'eust dit à Cleonice : qui de son costé avoit aussi la mesme complaisance pour luy. Enfin ils faisoient un eschange si juste de secrets et de confiance, qu'ils n'avoient rien à se reprocher. Il y eut pourtant une chose, qui pensa leur faire une petite querelle qui fut qu'Hermodore continuant d'aimer Cleonice malgré qu'elle en eust, l'importuna un jour de telle sorte, qu'elle se resolut de luy parler si fierement, et si sincerement tout ensemble, qu'il fust contraint de la laisser en repos. En effet elle luy dit des choses si rudes, que je m'estonne qu'il ne s'en rebuta. Car comme il la pressoit fort de luy dire pour quelle raison il ne devoit rien esperer : Puis que vous le voulez sçavoir, luy dit elle, c'est pour deux raisons invincibles. L'une, parce que je suis absolument determinée à n'aimer jamais rien et à ne soufrir pas d'estre aimée : et l'autre, que quand je voudrois aimer quelqu'un, ce ne seroit jamais Hermodore. Ainsi vous n'avez qu'à regler vostre vie sur mes paroles, qui partent effectivement de mon coeur sans aucun desguisement. Apres que Cleonice eut prononcé ce cruel arrest à ce malheureux Amant, elle nous le dit à Ligdamis et à moy, et nous l'en remerciasmes tous deux : parce qu'il troubloit fort souvent nostre conversation. Mais apres que Cleonice eut fait cette confidence à Ligdamis, nous sçeûmes qu'Artelinde qui s'estoit mis dans la fantaisie d'assujettir ce coeur qui paroissoit estre si rebelle à l'amour, avoit fait cent petites choses pour luy, qu'il ne nous avoit pas dites : ce qui irrita si fort Cleonice, que j'eus quelque peine à l'appaiser. Neantmoins en ayant adverty Ligdamis, il fut à l'heure mesme la trouver : et il luy fit si bien connoistre que ç'avoit esté par modestie qu'il avoit caché la folie d'Artelinde, que ce renoüement d'amitié devint encore plus estroit qu'il n'estoit auparavant : et je pense pouvoir dire, que cette affection avoit presques toute la delicatesse et toute la tendresse de l'amour, sans en avoir le déreglement ny l'inquietude : estant certain qu'ils avoient autant de plaisir à se voir et à s'entretenir, que si cette passion les eust possedez : quoy qu'ils n'eussent pas toutes les impatiences qui la suivent, ils en vinrent pourtant au point, qu'ils avoient de la jalousie, sans avoir de l'amour ; estant tres vray que Cleonice craignoit continuellement que Ligdamis ne devinst amoureux : et que Ligdamis aussi apprehendoit estrangement que quelque Amant ne luy ostast l'affection de Cleonice. Car ils estoient tous deux persuadez esgalement, (et peut-estre avecques raison) qu'il n'est pas possible qu'une grande amour et une grande amitié puissent estre ensemble dans un mesme coeur. Cette espece de jalousie n'avoit pourtant rien de fascheux, et ne produisoit rien de funeste : au contraire, elle ne faisoit que fournir à la conversation, et que la rendre plus obligeante et plus agreable. Ces deux personnes s'estimoient donc si heureuses, et Cleonice en son particulier estoit si contente, qu'elle en embellit encore. Cependant elle se destachoit autant qu'elle pouvoit d'Artelinde, de qui l'humeur luy devint à la fin insupportable, par la connoissance qu'elle eut que cette image de fausse gloire qu'elle s'estoit mis dans l'esprit, ne s'en effaceroit jamais. En effet, comme nous sçavions tout ce qu'elle faisoit par Phocylide, qui croyoit obliger fort Cleonice de le luy redire ; nous estions espouvantées de voir qu'une personne eslevée par une Mere si vertueuse et si sage, fust capable d'une si grande foiblesse. Car enfin son coeur ne se guerissoit point de l'envie de faire tousjours conquestes sur conquestes, sans distinction et sans choix. Or comme le Temple de Diane attire une quantité de monde effrange à Ephese, il ne venoit pas un homme de qualité en ce lieu-là, qu'elle ne voulust qu'il portast ses chaisnes ; ou du moins qu'il n'en fist semblant. Et certes elle en vint à bout : estant certain que tout le monde la suivoit. Et comme nous cherchions un jour, Cleonice, Ligdamis, et moy, la raison pourquoy une mesme Beauté pouvoit plaire à tant d'humeurs differentes, et à des gens de Nations si esloignées : nous conclusmes que l'esperance qui asseurément est tousjours avecques l'amour, non seulement naist avec elle, et la nourrit : mais que mesme elle la precede quelquesfois et la fait nature, estant mesme vray qu'il est assez difficile (à parler en general) de voir une belle et jeune personne, qui donne lieu de croire que sa conqueste n'est pas impossible, sans s'y attacher durant quelque temps : quand ce ne seroit que par curiosité. Joint aussi que l'on pouvoit presques dire, qu'un homme eust esté deshonnoré, s'il n'eust pas eu quelque petite faveur d'Artelinde : et il l'eust encore esté davantage, s'il s'y fust attaché long-temps. Mais si nous nous estonnions de voir comment Artelinde en pouvoit tant enchainer ; nous estions encore espouventez comment Phocylide en pouvoit tant tromper comme il en tronpoit. Nous sçavions toutesfois qu'il y avoit trois ou quatre personnes dans Ephese, qui croyoient toutes en estre passionnément aimées : et nous tombions d'accord apres cela, que nous avions beaucoup d'obligation aux Dieux, de nous avoir donné des sentimens plus raisonnables. Cependant les frequentes visites de Ligdamis à Cleonice, commencerent de faire quelque bruit, et de blesser l'esprit d'Artelinde : qui ne pouvoit croire, suivant la coustume des Dames galantes, qu'il pûst y avoir de societé entre un homme et une Femme sans galanterie. Et comme elle avoit un despit estrange d'avoir fait tant de choses inutilement, sans pouvoir gagner le coeur de Ligdamis ; elle vint à les haïr tous deux. Phocylide en mesme temps desesperé de n'avoir jamais pû persuader Cleonice ; et venant à soupçonner que c'estoit peut/estre parce que Ligdamis n'estoit pas mal avec elle, vint à les, haïr aussi : de sorte que chacun de leur costé songeant à leur nuire, ils prirent des chemins differens pour y parvenir. Car Artelinde entreprit de donner de la jalousie à Cleonice : et Phocylide d'en donner à Ligdamis ; se resolvant toutesfois de tascher auparavant de s'esclaircir un peu mieux de ses soupçons. Artelinde voyoit sans doute beaucoup moins Cleonice qu'à l'ordinaire, mais elles se voyoient pourtant encore quelquesfois : de sorte qu'un jour qu'elles estoient ensemble et seules ; Artelinde, suivant son dessein, fit venir à propos de parler de toutes les reprimandes qu'elle luy avoit faites de sa galanterie. Et comme c'est une des plus adroites personnes de la Terre, et la plus flateuse : apres luy avoir dit cent choses obligeantes et tendres ; n'est-il pas vray, luy dit-elle, ma chere Cleonice, que vous ne vous retirez insensiblement de mon amitié, que parce que vous avez creu que tout ce que je vous disois un jour que nous estions seules, estoit en effet mes veritables sentimens ? Il est vray, reprit Cleonice, qu'il y a un si grand raport de vos paroles à vos actions, que je n'ay pas creu en devoir douter : et à vous parler sincerement, je ne pense pas que j'aye eu tort de vous croire. Si cette croyance, respondit-elle, ne me coustoit pas vostre affection, je ne m'en soucierois pas beaucoup : car pour le monde en general, il y a desja long-temps que je me suis mis l'esprit : au dessus de tout ce qu'il peut dire et penser. Mais pour vous, ma chere Cleonice (adjousta-t'elle, avec une dissimulation estrange) il n'en est pas ainsi : puis que je ne puis souffrir que vous m'ostiez la place que vous m'aviez donnée dans vostre coeur : C'est pourquoy je vous prie d'avoir la sincerité de me dire si vous ne me pouvez aimer, telle que le vous parois estre. Cleonice qui creut qu'Artelinde luy parloit sincerement, veu la maniere dont elle s'exprimoit ; luy advoüa ingenument, qu'elle ne pouvoit donner son amitié sans son estime : et qu'il luy estoit absolument impossible d'estimer une personne qui avoit la foiblesse de sacrifier sa veritable gloire, pour une gloire imaginaire et chimerique, comme estoit celle d'avoir tousjours à l'entour de soy mille faux adorateurs comme ceux qui l'environnoient. Car enfin, adjoustoit-elle, ne vous y trompez point ; tous ces gens là ne vous aiment pas tant que vous le croyez : et pour en faire l'espreuve, ostez leur l'esperance pour un mois, et vous verrez combien il vous en demeurera. Ce n'est pas (poursuivit-elle, voyant qu'Artelinde vouloit l'interrompre) que je doute du pouvoir de vostre beauté : et que je ne sçache bien que vous avez cent belles qualitez, qui vous rendroient tres recommandable, si vous ne les destruisiez pas par vostre procedé : mais c'est que je connois un peu mieux que vous, ceux que vous abusez et qui vous abusent : et que je voy avec des yeux plus desinteressez, et avec un jugement plus libre, le précipice où vous vous exposez à tomber. Au reste, comment voulez-vous que je croye que vous pensez à moy, lors que vous avez l'esprit remply de cent personnes que vous voulez qui pensent à vous ? et comment me puis-je fier en l'affection d'une Fille, qui passe toute sa vie à tromper ceux qui l'approchent, et à desguiser ses sentimens ; et de qui le coeur est partagé entre mille gens que je n'estime pas ? Voyez apres cela si j'ay tort de ne vouloir pas vous aimer. Encore, adjousta-t'elle, si vous n'aviez qu'une violente passion, je vous pleindrois : et ne pouvant avoir de confiance en vostre amitié, j'aurois du moins de la pitié pour vous ; et je pourrois mesme esperer que si vous en guerissiez, je vous pourrois encore aimer quelque jour : Mais la maladie que vous avez, estant une maladie incurable, je pense que j'ay eu raison de me détacher de vous, autant que la bien-seance me l'a pû permettre. Ha ma chere Cleonice, luy dit-elle, que vous me connoissez mal ! mais c'est trop differer, adjousta cette artificieuse Fille, à me mettre en estat d'obtenir vostre compassion, si je ne puis obtenir vostre amitié. Advoüons donc, dit-elle, advoüons en rougissant, ce que nous avons si long-temps caché : et ne trompons pas du moins la personne de toute la Terre que nous aimons le plus apres. . . . . Artelinde s'arresta à ces paroles : et portant la main sur son visage, comme pour cacher sa confusion, elle fut un moment sans parler : puis feignant de s'estre un peu remise ; pardonnez-moy ma chere Cleonice, luy dit-elle, le desordre de mon discours et de mon esprit : mais estant sur le point de vous advoüer ce que je n'ay jamais dit à personne, je ne suis pas bien d'accord avec moy mesme : et quoy que ma volonté me porte à vous descouvrir le fonds de mon coeur, je sens pourtant bien que ma bouche ne vous dira pas aujourd'huy le nom de celuy qui me fait vivre comme je fais. Cleonice ne sçachant ce qu'Artelinde luy vouloit dire, et ayant en effet quelque curiosité de le sçavoir : je vous entends si peu, luy dit-elle, que je ne vous sçaurois respondre : vous m'entendrez bien tost, repliqua Artelinde en soûpirant. Sçachez donc, ma chere Cleonice, adjousta-t'elle, que bien loin d'estre cette Personne indifferente, qui aime la galanterie universelle ; et qui n'attache son esprit à aucun objet particulier, je suis la plus malheureuse Fille de la Terre ; parce que je suis engagée dans un attachement le plus fort et le plus constant qui sera jamais. Quoy, interrompit Cleonice, Artelinde aimeroit quelque chose fortement et constamment ! ha si cela pouvoit estre, adjousta-t'elle en riant, je pense qu'encore que je condamne l'amour en toute autre, je luy pardonnerois presques d'en avoir. Pardonnez-le moy donc, dit-elle, car il est vray que tout ce que vous blasmez en ma conduite, vient de ce qu'il y a une personne au monde que j'aime mille fois plus que moy-mesme, et qui regle toute ma vie. Et cét Amant heureux, interrompit Cleonice, veut que vous en favorisiez mille autres ? Il le veut sans doute, repliqua-t'elle, afin de mieux cacher la veritable passion qu'il a dans le coeur et que j'ay dans l'ame : estant certain que si on sçavoit nostre affection, nostre hon-heur seroit détruit pour tousjours. Il est vray, adjousta-t'elle, que nostre artifice a si bien reüssi, qu'il n'y a personne à Ephese qui soupçonne rien de l'innocente intelligence que nous avons ensemble : c'est pourtant un homme de la premiere qualité, et un des plus estimez parmy les honnestes gens. Je le trouve du moins un peu bizarre, dit Cleonice, de vouloir vous faire passer dans la croyance de tout le monde pour ce que vous n'estes pas : mais quand on ne peut estre heureux par nulle autre voye, repliqua-t'elle, il faut bien enfin s'y resoudre. N'a-t'il jamais esté jaloux, de ceux mesmes qu'il a voulu que vous favorisassiez ? luy demanda Cleonice : tres souvent, repliqu'a-t'elle, et c'est ce qui est cause que quelquefois je rompts avec ceux qu'il semble que j'aime le mieux. Ainsi ma chere Cleonice, quand vous croyez que je suis si gaye et si contente, lors que mille adorateurs m'environnent, c'est lors que je suis le plus à pleindre. Car enfin je voy tousjours tout ce que je n'aime pas, et je ne voy pas trop souvent tout ce que j'aime. Jugez donc, ma chere Cleonice, si vous n'estes pas bien cruelle, de vouloir m'oster vostre amitié : et de vouloir m'accabler de toutes sortes de malheurs. Je vous demande pardon, adjousta-t'elle, de ne vous nommer pas aujourd'huy la Personne qui engage mon coeur : mais je n'en ay pas la force, et je voudrois, s'il estoit possible, que vous l'eussiez deviné. Je ne veux pas seulement l'essayer, repliqua Cleonice, n'estant pas d'humeur à vouloir sçavoir les secrets d'autruy ; principalement quand ils font de cette nature. Cependant, Artelinde, croyez que je vous pleins plus que je ne faisois, quoy que je ne vous blasme gueres moins. Mais apres tout, quel que puisse estre vostre Amant, je le condamne d'une estrange sorte de sacrifier vostre gloire à son caprice. Si je vous l'avois nommé, reprit-elle, vous cesseriez peut estre de le condamner : car il n'y a pas au monde un homme plus sage que luy. Voila, Madame, de quelle façon cette conversation se passa, qui embarrassa extrémement Cleonice : parce qu'elle ne voyoit gueres d'apparence à ce que luy disoit Artelinde : mais elle en voyoit encore moins que ce fust une fourbe : ainsi ne sçachant que penser là dessus, elle y pensoit pourtant avec assez d'attention. Neantmoins comme elle sçavoit bien que l'on n'est pas Maistre des secrets d'autruy, elle renferma celuy là dans son coeur : et n'en dit rien à Ligdamis ny à moy. Quelques jours se passerent de cette sorte ; en suite de quoy estant allé rendre la visite à Artelinde, cette artificieuse Fille, qui l'attendoit avec impatience, et qui s'estoit preparée à la recevoir en particulier, en faisant semblant de se trouver un peu mal, et en faisant dire qu'elle n'y estoit pas excepté à elle, ne sçeut pas plustost qu'elle la demandoit, qu'elle mit sur sa Table un Tiroir ouvert, où il y avoit diverses choses : et entre plusieurs Tablettes, il y avoit droit au dessus une Lettre où il y avoit à la subscription,LIGDAMIS A LA BELLE ARTELINDE.

Histoire de Ligdamis et de Cléonice : méprise


Cependant cette malicieuse personne s'estoit retirée dans son Cabinet : s'imaginant avec beaucoup de vray-semblance, que Cleonice reconnoistroit cette escriture, et prendoit peut-estre cette Lettre. Et en effet, elle ne se trompa pas : Car Cleonice ne fut pas plustost dans la Chambre, que voyant ce Tiroir sur la Table, elle s'en aprocha : croyant y aller trouver beaucoup de choses qui la divertiroient. Mais elle n'eut pas plustost jetté les yeux dessus, qu'elle reconnut le caractere de Ligdamis elle ne l'eut pas plustost reconnu, qu'elle prit la Lettre : et elle ne l'eut pas plustost prise, qu'entendant venir Artelinde, qui l'avoit regardée faire par la porte de son Cabinet, elle la cacha : et fit semblant de brouiller tout ce qui estoit dans ce Tiroir, disant qu'elle cherchoit seulement des Vers, ne voulant pas voir ses Lettres. Artelinde ravie de remarquer ce petit desguisement de Cleonice, osta ce Tiroir d'entre ses mains avec beaucoup d'empressement : car enfin, luy dit-elle, insensible Cleonice, vous reçeustes si mal la confidence que je vous fis l'autre jour de ma foiblesse, que je suis resoluë à ne vous en dire jamais davantage que ce que je vous en ay dit : et je ne sçache presque rien que je ne fisse, plustost que vous descouvrir qui est la Personne que j'aime. Cleonice qui depuis un moment mourroit d'envie de sçavoir s'il estoit possible que Ligdamis fust amoureux d'Artelinde, se mit à la presser de luy dire qui c'estoit, mais ce fut inutilement : de sorte que n'en pouvant venir à bout, et l'impatience de lire la Lettre qu'elle avoit prise la pressant trop, elle fit sa visite fort courte, et s'en retourna chez elle. Elle n'y fut pas si tost, qu'allant droit à sa Chambre, sans entrer à celle de sa Mere où il y avoit beaucoup de monde ; elle ouvrit cette Lettre, et y leut ces paroles.

LIGDAMIS A LA BELLE ARTELINDE

J'Advouë que vous estes la plus admirable Personne de la Terre : continuez de grace ces aimables tromperies, qui font tant d'heureux et de malheureux tous les jours : et ne craignez pas que cela vous puisse destruire dans mon esprit. Vous y estes en termes que rien ne sçauroit y apporter de changement : plus vous conquesterez de coeurs, plus vous me plairez, et plus vous aurez, de part à mon admiration. Je ne vous dis point celle que vous avez en mon ame : il suffit que vous vous souveniez de ce que je vous du le dernier jour que j'eus l'honneur de vous parler en particulier, car je n'oserois vous l'escrire. C'est bien assez que j'aye eu la hardiesse de vous le dire une fois : et que je vous proteste seulement icy, que les sentimens que je vous dis que j'avois pour vous ne changeront jamais : et qu'ainsi je seray jusques à la mort ce que j'estois il y a trois jours.

LIGDAMIS.

Apres avoir leu cette Lettre, Cleonice demeura si surprise, qu'elle ne sçavoit que penser : car comme elle avoit desja sçeu quelques autres petites choses qui s'estoient passées entre Artelinde et Ligdamis, elle ne doutoit point qu'il n'y eust quelque espece d'intrigue entre ces deux personnes : et elle estoit si irritée, de voir que Ligdamis fust capable de cette foiblesse, qu'elle ne pouvoit s'imaginer qu'elle pust le voir, sans luy tesmoigner sa colere. Car, disoit-elle, s'il est amoureux d'Artelinde, je le mespriseray estrangement ; et s'il ne l'est pas, je rompray du moins avecques luy : ne pouvant non plus souffrir qu'il soit fourbe, que je puis endurer qu'il soit Amant. Cependant, adjoustoit-elle, il sçait tout le secret de mon coeur, j'ay raillé cent fois avecques luy d'Artelinde : je luy ay dit tout ce que je pensois : et selon les aparences, il en entretenoit cette Personne. Toutesfois, poursuivoit-elle, s'il luy avoit dit l'amitié que nous avons contractée ensemble, elle ne m'auroit pas parlé comme elle a fait. Mais comment puis-je raisonner juste là dessus, puis que ceux qui sont sinceres, ne devinent pas aisément ce que pensent ceux qui ne le sont point ? Ce qu'il y a de constant, c'est qu'il faut rompre avec Ligdamis ; et ne nous exposer jamais plus à estre trompée. Il faut ne se fier à personne : il faut n'aimer qui que ce soit : et il faut vivre enfin avec autant de precaution parmy ceux qui se disent nos Amis, qu'avec ceux qui se declarent estre nos ennemis. Elle resolut pourtant de ne dire pas encore à Ligdamis ce qu'elle croyoit sçavoir de luy : ne sçachant pas mesme encore bien si elle luy feroit seulement la grace de l'accuser de son crime, et de le luy reprocher. Comme elle estoit donc en cet estat, Ligdamis entra dans sa Chambre, qui venoit de la part de Stenobée la querir pour aller à son Apartement. D'abord qu'elle le vit, elle prit en diligence la lettre qui causoit son inquietude, et la cacha avec beaucoup de precipitation : paroissant si interdite, que quand Ligdamis eust esté son Mary, et que cette Lettre eust esté d'un Galant, elle ne l'eust pas paru davantage. Cleonice ne put toutesfois serrer cette Lettre si promptement, qu'il ne l'eust entre-veue : et elle ne se deguisa pas si bien, qu'il ne connust qu'elle avoit quelque chose de facheux dans l'esprit, et que sa presence l'importunoit. De sorte que s'arrestant à deux pas d'elle, Madame, luy dit-il, j'avois pris avecques joye la commission que Stenobée m'a donnée de vous venir querir, parce que j'estois persuadé que je ne vous pouvois jamais contraindre : mais je voy bien, Madame, qu'il ne se faut pis assurer à sa bonne fortune. Car enfin vous cachez une Lettre que vous ne voulez sans doute pas que je voye : et vous me faites voir si clairement dans vos yeux, que je vous incommode, que je n'en sçaurois douter. Vous sçavez Ligdamis, luy dit-elle, que nous ne sommes pas Maistres des secrets d'autruy : c'est pourquoy comme je n'ay aucun interest à tout ce que contient cette Lettre, je ne vous la montre pas. Cependant, adjousta-t'elle, il faut obeïr à l'ordre que vous m'avez aporté : et en disant cela, elle se mit en effet en estat de sortir de sa Chambre, et d'aller à celle de Stenobée. Ligdamis voulut l'en empescher, et la conjurer de luy dire auparavant ce qu'elle avoit dans le coeur, mais elle ne luy respondit point, et le força d'aller avec elle dans la compagnie, où ils parurent tous deux fort resveurs : s'observant avec un si grand soin, qu'ils remarquerent et firent remarquer aisément leur chagrin. Pour Ligdamis, il ne sçavoit ce qu'il avoit car il n'osoit rien déterminer dans son coeur contre Cleonice. Mais pour elle, il n'en estoit pas ainsi : car plus elle voyoit d'inquietude dans les yeux de Ligdamis, plus elle l'accusoit : s'imaginant que la connoissance qu'il avoit de sa foiblesse, luy donnoit de la confusion, et estoit la veritable cause du desordre qui paroissoit dans son esprit. Durant cela, Phocylide qui vouloit sçavoir precisément si Ligdamis estoit amoureux, feignit de l'estre pendant quelques jours, suivant sa coustume, de la Soeur de Ligdamis, qui est icy avecque nous : et comme cette personne a beaucoup d'ingenuité, il ne luy fut pas difficile de sçavoir d'elle, ce qu'il en vouloit aprendre sans qu'elle crûst mesme luy rien dire d'important. Mais il estoit bien embarrassé, de sçavoir que Ligdamis n'estoit jamais fort inquiet ny fort empressé ; qu'il ne faisoit point un secret des Lettres de Cleonice ; et qu'au contraire, comme elles estoient admirablement belles, il prenoit plaisir à les monstrer : et qu'enfin il ne paroissoit amoureux, que par ses frequentes visites, et par les louanges qu'il donnoit continuellement à Cleonice, quand il le pouvoit faire à propos. Il trouvoit mesme, que cette derniere chose, n'estoit pas absolument une marque d'amour : et il ne sçavoit comment raisonner ny que croire. Comme il n'estoit pas d'humeur à aimer fortement, il n'estoit pas fort inquiet : car pour l'ordinaire, la jalousie des hommes de cette sorte, se peut plustost nommer curiosité que jalousie. Pour Artelinde, elle triomphoit en secret, d'avoir connu qu'elle avoit donné de l'inquietude à Cleonice : cette joye n'estoit pourtant pas tout à fait tranquille ; parce qu'elle avoit un sensible dépit, d'estre contrainte de ne douter point qu'il n'y eust quelque affection secrete entre Ligdamis et Cleonice. Car si cela n'estoit pas, disoit-elle, jamais elle ne se seroit advisée de prendre cette Lettre et de la cacher : et si elle ne prenoit pas un interest bien particulier en Ligdamis, dont elle a assurément reconnu l'escriture, elle n'auroit pas fait une visite si courte, et elle auroit eu moins d'impatience. Voila de quelle sorte raisonnoit Artelinde : de qui nous avons sçeu tous les sentimens depuis ce temps là, n'estant pas d'humeur à en faire jamais un grand secret. Cependant Ligdamis ne pouvant deviner de qui estoit cette Lettre, que Cleonice avoit cachée si promptement ; ny d'où pouvoit venir l'inquietude qu'il avoit remarquée dans son esprit, ne pouvoit penser à autre chose : et lors qu'il fut retourné chez luy, il ne luy fut pas possible de pouvoir souffrir la conversation de qui que ce fust. Il s'estonna toutefois de se sentir si inquiet : et il se fâcha contre luy mesme, de n'estre pas maistre de son esprit : luy semblant que l'amitié toute seule, ne devoit point estre capable de donner de si fâcheuses heures : et croyant en effet qu'il n'avoit point d'amour pour Cleonice, il ne pouvoit assez s'estonner, de sentir que la veuë de cette Lettre qu'elle avoit cachée, luy eust causé une si sensible douleur. Neantmoins, disoit-il, puisque l'amitié peut estre tendre, elle peut estre inquiete ; on peut craindre de perdre une Amie, aussi bien qu'une Maistresse ; et je ne suis pas raisonnable, de m'estonner d'avoir de l'inquietude de ce que je ne puis sçavoir d'où peut venir que Cleonice m'a traitté aujourd'huy d'une maniere si estrange Trouvant donc qu'il avoit raison d'estre en peine, il attendit le lendemain avec beaucoup d'impatience, afin de tascher de s'esclaircir de ses doutes : il ne put toutefois pas le faire si tost : parce qu'encore qu'il allast de fort bonne heure chez Cleonice, il trouva qu'elle estoit desja sortie. Mais, Madame, ce qui avoit causé sa diligence, estoit qu'elle s'estoit mis dans la fantaisie de faire dire a Artelinde, tout ce qui s'estoit passé entre Ligdamis et elle, afin de le pouvoir mieux convaincre d'estre amoureux. Ce n'est pas qu'elle ne crûst absolument qu'il l'estoit : car outre sa lettre, elle scavoit encore que le Pere de Ligdamis estoit resolu de ne souffrir jamais que son Fils se mariast, si ce n'estoit à une personne qu'il luy avoit proposé vingt fois pour estre sa Femme : de sorte qu'elle expliquoit tout ce qu'Artelinde luy avoit dit, de la façon que cette artificieuse Fille le vouloit : qui avoit basty toute sa fourbe sur cela, et sur la lettre de Ligdamis. Pour achever donc de s'esclaircir tout à tait, Cleonice fut trouver Artelinde dans sa Chambre : où. Elle ne fut pas plustost, qu'elle la conjura de vouloir luy descouvrir entierement son coeur : et de luy vouloir nommer cét Amant bizarre, qui vouloit qu'elle en eust cent mille. Cleonice, luy dit Artelinde, il faloit estre plus pitoyable que vous ne fustes l'autre jour, quand je vous racontay mon malheur : mais presentement vous ne le sçaurez jamais : car non seulement vous eustes trop de cruauté, mais j'ay encore à vous dire, pour vous oster l'envie de m'en presser davantage, que celuy dont vous voulez que je vous die le nom, ayant sçeu que nous avions eu une conversation particuliere ; il luy a pris une telle frayeur que je ne vous descouvrisse quelque chose de nostre intelligence, que depuis hier il m'a escrit trois fois, pour me dire qu'il rompra absolument avecque moy, s'il aprend que je vous fasse confidence de l'affection que nous avons liée ensemble : c'est pourquoy, Cleonice, je ne puis plus vous rien dire. Ce n'est pas, adjousta-t'elle, que ce procedé ne m'estonne ; parce que je ne cromprends point par quelle raison il craint si fort que vous ne sçachiez nostre secret ; n'ignorant pas qu'il vous estime beaucoup. Enfin, adjousta cette malicieuse Personne, je vous advouë que si vous estiez un peu moins severe que vous n'estes, j'aurois lieu de croire que cét homme là vous dit aussi bien qu'à moy qu'il vous aime : et qu'ainsi il nous trompe toutes deux. C'est pourquoy Cleonice (poursuivit-elle avec une finesse extréme) s'il y a par hazard quelqu'un qui malgré vostre fierté, vous die quelquesfois de ces agreables mensonges qui ne desplaisent pas mesme à celles qui ne les croyent point, advoüez-le je vous en conjure, et nommez moy la personne qui vous les dit : vous promettant que si vous nommez celuy que je n'ose nommer, je vous l'advoüeray à l'heure mesme. Car, adjousta-t'elle, j'ay depuis un moment l'esprit en tel estat, que j'ay plus d'envie de vous dire son nom, que vous n'en avez de le sçavoir : parlez donc Cleonice, parlez afin que joignant nos interests et nos ressentimens, nous haïssions ensemble celuy qui aura eu la hardiesse de vouloir partager son coeur entre nous deux. Pour moy (dit Cleonice assez interdite, de ce qu'elle trouvoit avoir sujet de se confirmer en l'opinion qu'elle avoit conçeuë de Ligdamis) comme personne ne me dit de galanteries, je ne puis satisfaire ny vostre curiosité ny la mienne : Ha Cleonice, dit Artelinde, vous dites cela trop generalement pour estre çreuë ! car comment voulez-vous que les hommes qui vous voyent, ne vous disent pas du moins qu'ils vous trouvent belle, puisque moy mesme, qui ne puis pas avoir de l'amour pour vous, ne m'en sçaurois empescher ? Cependant, adjousta-t'elle, vous devriez me parler avec plus de sincerité : puis que je me suis confiée en vous, de choses plus importantes. Je ne veux pas, Cleonice, vous obliger à me dire que vous aimez : mais advoüez-moy seulement qu'on vous aime, et qui vous aime. Je voy bien, poursuivit elle, que vous ne le voulez pas faire, puis que vous ne nommez pas seulement Hermodore : je ne le nomme pas en effet, reprit Cleonice, tant parce qu'il ne me parle plus gueres, que parce que je sçay bien que ce n'est pas celuy avec qui vous avez une intelligence secrette. Comme elles en estoient là, Ligdamis qui avoit enfin apris où estoit Cleonice, et qui l'y estoit venuë chercher, entra dans la Chambre : dés qu'il parut, Cleonice rougit, et Artelinde contrefaisant l'interdite, retira un peu son siege de Cleonice, comme si elle eust eu peur que Ligdamis eust remarqué qu'elle luy parloit bas. Cette conversation ne fut pas fort agreable, excepté pour Artelinde ; qui avoit quelque maligne joye, malgré son dépit, de remarquer l'inquietude de Cleonice ; qui ne pouvant plus souffrir d'estre seule avec une personne de l'humeur d'Artelinde, et avec un Amy peu sincere, tel qu'elle croyoit Ligdamis, se leva pour s'en aller. Mais luy se levant aussi, luy presenta la main pour luy aider à marcher quoy que sa visite fust si courte, que c'estoit presques faire une civilité à Artelinde que d'en user de cette sorte. Cependant Cleonice s'imaginant que ce n'estoit que pour mieux feindre, que Ligdamis vouloit sortir avec elle, ne vouloit pas qu'il la conduisist : si bien que pour l'en empescher, elle luy dit qu'elle n'alloit pas chez elle : adjoustant avec un sous-rire forcé, qu'elle ne vouloit pas se faire haïr de deux si honnestes personnes à la fois, en les separant si-tost. Artelinde repliqua à cela, avec sa finesse ordinaire : et Ligdamis y respondit, sans sçavoir pourquoy Cleonice parloit ainsi. Car elle avoit un serieux sur le visage, qui ne luy permettoit pas de croire que ce fust un Compliment fait sans dessein : si bien qu'il s'obstina à la vouloir du moins conduire jusques à son Chariot, et en effet il l'y conduisit. Il ne put mesme se resoudre à r'entrer chez Artelinde, quelque courte qu'eust esté sa visite : et il voulut voir si Cleonice avoit dit vray, lors qu'elle l'avoit assuré qu'elle n'alloit pas chez elle. De sorte qu'il la suivit de loing : Et comme Cleonice, qui avoit eu quelque curiosité de voir s'il r'entreroit chez Artelinde, vit qu'il la suivoit, elle creut que c'estoit pour la mieux tromper : si bien qu'elle ne se soucia pas, encore qu'elle luy eust dit qu'elle n'alloit pas chez elle, de s'y en aller. Aussi bien le despit qu'elle avoit dans l'ame, ne luy eust-il pas permis de faire des visites ; et de passer le reste du jour à parler de choses indifferentes, en ayant une qui luy tenoit tant au coeur. Ligdamis, apres l'avoir veuë r'entrer dans sa maison, ne douta plus qu'il ne fust fort mal avec elle : il creut mesme que ce malheur ne luy estoit arrivé, que parce que quelqu'un y estoit fort bien : et il s'imagina enfin, que la Lettre qu'il avoit veuë, aussi bien que tout ce que Cleonice luy avoit dit, estoit une preuve convainquante, d'un attachement particulier. Elle n'ose, disoit-il, m'advoüer sa foiblesse : et elle aime mieux avoir l'injustice de manquer à tout ce qu'elle m'a promis, que de confesser qu'elle n'a pû demeurer libre. Cependant, disoit-il encore, c'est estre peu équitable. toutesfois (adjoustoit-il, car il nous a depuis raconté tous ses sentimens) j'ay tort de trouver si mauvais, qu'elle n'ose dire ce que j'aurois bien de la peine à dire moy mesme, si un semblable malheur m'estoit arrivé, quoy que la bien-seance ne soit pas égale entre nous. Mais du moins a-t'elle tort, de ne rompre pas d'amitié avecque moy un peu plus civilement. Voila donc, Madame, de quelle sorte Ligdamis raisonnoit : qui voulant s'esclaircir absolument, fut à l'heure mesme chez Cleonice. Et comme il fut assez heureux pour trouver la porte ouverte, il entra sans estre aperçeu de ceux à qui Cleonice avoit ordonné, en rentrant chez elle, de dire qu'elle n'y estoit pas : Si bien que montant droit à sa Chambre, il la surprit extrémement. Madame (luy dit-il apres l'avoir salüée) je ne pensois pas que les petits mensonges fussent permis, entre des personnes qui se sont promis une amitié sincere : cependant, si j'osois vous accuser, je me pleindrois avecque raison, de ce que vous m'avez dit que vous ne veniez pas chez vous. Je n'avois pas dessein d'y venir, reprit-elle, quand je vous l'ay dit : et j'ay changé d'avis depuis cela. Ha Madame, s'escria Ligdamis, n'adjoustez pas crime sur crime ! et s'il est vray que vous ne me jugiez plus digne de vostre amitié, ou que vous ne la puissiez plus conserver pour moy, rompez du moins de bonne grace. Je ne demande pas mesme, qui est ce bien-heureux de qui les Lettres vous sont si cheres, et de qui vous conservez si bien les secrets. Ce bien-heureux dont vous parlez, reprit-elle aigrement, est plus de vostre connoissance que de la mienne : je ne connois pourtant point de gens, repliqua-t'il, qui puissent meriter les graces que vous luy faites. Je tombe d'accord avecque vous, reprit-elle, qu'il n'a jamais merité celles que je luy ay accordées ; pourquoy donc (luy dit il, sans entendre pourtant ce qu'elle luy disoit) en avez vous fait vostre Amy ou vostre Amant ? car je ne sçay laquelle de ces deux qualitez il possede. Pour cette derniere, repliqua-t'elle, laissons-la à Artelinde : et pour l'autre, j'espere qu'il ne la possedera pas long-temps. Artelinde a tant d'Amants (reprit Ligdamis tousjours plus embarrassé) qu'il n'est pas aisé que je devine de qui vous voulez parler : II est vray, dit-elle assez fierement mais Cleonice a si peu d'Amis, que vous l'amiez desja deviné si vous l'aviez voulu. Mais Ligdamis, une fausse honte vous ferme la bouche : à moy Madame ! reprit-il fort surpris, dites plustost qu'un veritable respect m'impose silence, et m'empesche de vous accuser. Vous porteriez la hardiesse trop loin, adjousta-t'elle, d'estre si coupable, et de vous vouloir pleindre. Je le fais toutesfois, reprit-il, mais je le fais avecque respect : C'est pourquoy sans me pleindre aigrement, je vous suplie seulement, Madame, d'avoir la generosité de me dire sincerement, s'il n'est pas à propos que je n'aye plus d'amitié pour vous ? Car bien que l'amitié, non plus que l'amour, ne soit pas une chose volontaire ; neantmoins je vous delivreray de la peine que ma presence vous donne : et je ne troubleray plus la joye de cét heureux Inconnu, dont les Lettres vous sont si cheres. Je vous assure, luy dit-elle, que celuy qui a escrit la Lettre qui vous tient tant au coeur, est une personne que je ne verray plus, dés que je vous auray perdu de veuë. Ligdamis fort espouventé de ce que Cleonice luy disoit, se mit à la presser de luy parler plus clairement : et alors s'estant determinée à rompre absolument ce jour là avecque luy, elle tira de sa poche la Lettre qu'elle avoit prise chez Artelinde : et la luy monstrant, voyez, luy dit-elle, voyez foible et dissimulé que vous estes, si celuy qui a escrit cette Lettre, est mon Amant ou mon Amy : ou plustost s'il n'est pas le plus fourbe de tous les hommes. Ha Madame, s'escria-t'il, que les aparences vous trompent, si vous croyez que cette Lettre soit une marque d'amour pour Artelinde ! Ha Ligdamis, s'escria-t'elle à son tour, que vous estes trompé vous mesme, si vous croyez qu'il ne faille que de la hardiesse à nier vostre crime pour vous justifier ! Non non (adjousta-t'elle, luy imposant silence de la main, et parlant tousjours) on ne m'abuse pas si aisément : et dés que je ne me confie plus, les plus fins ont bien de la peine à me tromper. Cependant Ligdamis estoit bien moins affligé, de voir qu'elle se pleignoit de luy, qu'il ne l'estoit lors qu'il pensoit avoir sujet de se pleindre d'elle : parce qu'il sçavoit bien qu'il n'estoit pas coupable. Mais dés qu'il vouloit parler pour dire ses raisons, elle l'en empeschoit : et luy disoit qu'elle vouloit dire toutes les siennes auparavant. Mais Madame, luy disoit-il malgré elle : vous n'en avez point de bonnes : Quoy, reprenoit-elle, vous ne trouvez pas que j'aye sujet de vous croire le plus fourbe de tous les hommes, de feindre comme vous faites, de condamner l'amour ; d'affecter d'en faire une Satire continuelle ; et de rompre en aparence avec tout le monde, par une sagesse extréme : pendant que vous avez la foiblesse d'aimer Artelinde, et que vous avez la folie de vouloir qu'elle soit environnée de Galants, pour cacher vostre galanterie ! Mais croyez moy Ligdamis, elle feint trop bien : et ce coeur que vous croyez peut-estre si absolument à vous n'y est gueres. Cependant j'ay à vous dire, que je ne veux plus de vostre amitié : et que ne vous ayant promis la mienne, qu'à condition que vous ne seriez point amoureux, je suis quitte envers vous de tout ce que je vous avois promis. Quoy Madame, reprit Ligdamis, vous pouvez croire que j'aime Artelinde ! Quoy Ligdamis, adjousta-t'elle, j'en pourrois douter, apres avoir leû la Lettre que je tiens, et apres ce qu'Artelinde m'a dit ! Artelinde, reprit-il, est une artificieuse, dont toutes les paroles doivent estre suspectes : mais Madame, pour la Lettre dont il s'agit, si vous en compreniez le veritable sens, vous verriez qu'elle est bien esloignée d'estre une marque d'amour. J'advouë Madame, adjousta-t'il, que j'ay fait une faute de vous faire un secret de l'extravagance d'Artelinde : mais apres tout, ce n'est pas un crime irremissible. Au contraire, vous devriez m'en avoir quelque obligation : car si j'ay caché sa foiblesse, ç'a esté par le respect que je porte à vostre Sexe, seulement pour l'amour de vous : ainsi vous seriez bien cruelle et bien injuste, si vous m'en vouliez punir. Je vous proteste luy dit-il, que je ne suis point amoureux d'Artelinde ; que je ne l'ay jamais esté ; et que je ne le seray jamais. Que si apres cela vous n'estes pas encore satisfaite, et que vous veüilliez que je vous die ce qui m'est arrivé avec cette personne ; il faut que je vous suplie auparavant, pour ma propre satisfaction, de ne tesmoigner jamais sçavoir rien de ce que je m'en vay vous découvrir : Car enfin Artelinde est si peu sage qu'elle m'en fait pitié : Ce n'est pas, adjousta-t'il, que cette personne soit capable de ces especes de crimes, dont la seule pensée vous feroit rougir : estant certain que jamais pas un de ses Amants les plus favorisez, n'a rien obtenu d'elle qui pust blesser directement la vertu. On peut dire toutesfois que cette vertu qui fait les autres plus retenuës, est ce qui la fait plus hardie : car parce qu'elle sçait bien que ceux qui la servent, ne peuvent accuser la sienne d'aucun deffaut, elle ne fait point de difficulté de dire ; d'escrire ; et de faire cent mille choses, fort esloignées de la bien seance. Voila bien de la precaution, interrompit Cleonice, pour excuser une personne que l'on n'aime pas : Ligdamis voyant donc par l'air dont Cleonice luy parloit, qu'il faloit en effet qu'il s'expliquast nettement, quelque repugnance qu'il y eust, il fut contraint de luy advoüer, que s'estant trouvé un jour aupres d'Artelinde, elle l'avoit engagé avec tant d'art, et tant de hardiesse tout ensemble, en une conversation de galanterie, qu'il ne s'estoit jamais trouvé plus embarrassé. Mais encore (luy dit Cleonice, qui avoit beaucoup d'envie de sçavoir comment cela c'estoit passé) que vous pouvoit elle dire ? car je ne comprends pas qu'il soit possible qu'une personne comme Artelinde, puisse parler la premiere d'une pareille chose : et j'ay bien assez de peine à concevoir, comment on peut seulement l'escouter. Comme elle sçait, repliqua Ligdamis, qu'elle n'aime pas, elle ne se soucie point de dire des choses flateuses : je voudrois pourtant bien, reprit Cleonice, que vous m'eussiez raconté tout ce qu'elle vous dit : car encore une fois, je ne comprends pas de quelle façon on peut dire des choses obligeantes, à ceux qui n'en disent point. Ligdamis voyant enfin qu'il ne pouvoit se justifier, qu'en obeïssant à Cleonice, se mit à luy raconter ce qu'elle desiroit d'aprendre : estant assez resveur aupres d'Artelinde, luy dit-il, elle me demanda la cause de ma resverie, que je ne luy dis point du tout : parce que je n'en avois point d'autre, que celle d'estre engagé en conversation particuliere, avec une personne d'humeur si opposée à la mienne. Je luy respondis donc, avec assez d'ambiguité : de sorte que comme elle est fort enjoüée ; elle me dit en soufriant, qu'elle avoit eu plus d'un Amant en sa vie, qui avoient agy comme j'agissois, lors qu'ils l'aimoient sans oser le luy dire. Je vous proteste, luy dis je en riant aussi, que ce n'est point : pour cette raison que je resve : car enfin si j'avois le malheur d'estre amoureux de vous, je ne vous en ferois pas un secret. Vous voulez dire, me respondit elle, que je ne fais pas tant de difficulté d'entendre de pareilles choses, que vous deussiez craindre de me descouvrir vostre passion, sçachant bien ce que tout le monde me reproche ; mais apres tout, si vous m'aimez quelque jour, vous ne me le direz pas si aisément que vous pensez : car vous vous estes si mal à propos engagé à vous declarer ennemy de cét te passion, que vous auriez honte de vous en desdire. Cependant, adjousta-t'elle en riant, peut estre m'aimez vous desja un peu : et ce qui me le fait presques croire, c'est que je remarque que vous me fuyez, et que je vous suis redoutable. Voila une marque d'amour bien extraordinaire, luy dis je ; toute extraordinaire qu'elle est, adjousta t'elle en raillant tousjours, il faut bien que cela soit ainsi : car enfin mon miroir me die que mon visage ne fait point de peur ; ma conversation n'est pas si chagrine, que l'on me doive fuïr ; et assez de gens la cherchent pour n'en douter pas. De sorte qu'il faut conclurre, que vous me fuyez parce que vous craignez que je ne vous surmonte : et que vous ayant vaincu je ne vous enchaine. La captivité est en effet un si grand malheur, luy dis je ;que quand je vous ferois par cette raison, je ne serois pas coupable ; mais Madame, adjoustay-je, comme je suis sincere, il faut que je vous die que ce n'est point pour cela que j'esvite vostre conversation : et que c'est seulement parce qu'en effet je ne sçay de quoy vous entretenir. Comme je n'ay que de l'admiration pour vostre beauté, je ne puis pas vous aller dire ce que je ne sens point : de vous conter des nouvelles de la guerre qui est presques par toute l'Asie, vous ne les aimez guere de cette espece : de parler contre la galanterie, ce seroit chercher à disputer contre vous : de loüez la liberté, à une personne qui fait tous les jours cent Esclaves, ce seroit estre peu judicieux : de dire tousjours que l'on n'aime rien, et que l'on ne vent rien aimer avecque passion, on passeroit pour rustique eu pour barbare aupres de vous ; de sorte que ne sçachant que vous dire, je vous suis autant que la bien-seance me le permet. Du moins, me dit-elle, puis que vous estes d'humeur à me parler si franchement aujourd'huy, dites moy un peu precisement quels sont les sentimens que vous avez pour moy : avez vous de l'indifference ; de l'aversion ; de la haine ; du mespris ; de l'estime ; de l'amitié ; ou de l'amour ? je vous proteste, luy dis-je en riant, qu'excepté ces deux derniers sentimens, j'ay un peu de tous les autres : car j'ay beaucoup d'indifference, pour les conquestes que vous faites : j'ay de l'aversion pour la multitude de gens que vous favorisez : j'ay de la haine et du mespris pour quelques uns de vos galants : et je fais beaucoup d'estime de la grandeur et de la vivacite de vostre esprit. Mais encore, dit elle, que resulte-t'il de tous ces divers sentimens que vous avez ? et à parler, en general, comment me regardez vous ? je regarde, luy dis-je, comme une des plus belles Personnes du monde ; Mais la moins aimable, parce qu'elle est trop aimée. Encore, me dit-elle, n'est-ce pas avoir fait peu de chose, de tirer une loüange de l'ennemy declaré de la galanterie. Car enfin, Ligdamis, vous en sçavez allez pour n'ignorer pas, que c'est la premiere marque d'amour que l'on donne. Quoy qu'il en soit, adjousta-t'elle en raillant tousjours, si par hazard je vous blesse malgré que vous en ayez, comme je sçay que vous n'aimez pas la presse, je vous promets de rompre les chaines de plus de six de mes Esclaves pour l'amour de vous. Ils s'estiment si heureux, luy dis-je, de porter vos chaines, qu'il vaut mieux les laisser dans vos fers que de m'en accabler. Je ne vous verray pourtant jamais en particulier, me dit-elle, que je ne m'informe de vous, quel progrez j'auray fait dans vostre coeur. Voila donc Madame, poursuivit Ligdamis, quelle fut la conversation d'Artelinde et de moy : à trois jours de là, l'ayant rencontrée en un lieu où elle monstra des Vers de la fameuse Sapho, qu'on luy avoit envoyez de Mytilene ; je la priay de me les prester, mais elle ne le voulut pas ; me disant seulement qu'elle me les envoyeroit : et en effet elle me les envoya le soir, avec une Lettre, dont celle que vous tenez est la responce. Il faudroit ce me semble (dit Cleonice apres avoir paisiblement escouté Ligdamis) que je visse cette Lettre, pour pouvoir croire ce que vous dites : il ne sera pas difficile, adjousta-t'il, car je pense avoir dessigné quelque chose sur le costé qui n'est point escrit, pour la fortification d'Ephese, dont l'illustre Cleandre m'a chargé. Vous ne voulez pas dire, reprit Cleonice, que vous l'avez conservée par affection : je ne le veux pas en effet, dit il, car je me tiendrois deshonnoré, si j'avois la moindre tendresse pour Artelinde, bien loin d'avoir de l'amour. Cependant, Ligdamis sans perdre temps, envoya un des siens qui estoit fort intelligent, chercher ce qu'il vouloit avoir, et on le luy aporta en effet : mais quoy que cette Lettre fust rompue en quelques endroits, Cleonice y leût pourtant ces paroles : apres avoir toutesfois regardé derriere, si Ligdamis avoit dit la verité, et avoir connu qu'il ne mentoit pas.

ARTELINDE A LIGDAMIS.

Pour sous tesmoigner combien j'ay profité de vostre derniere conversation, vous SÇAUREZ qu'il y a trois jours que je n'ay voulu enchainer personne, tant il est vray que j'ay dessein de vous plaire. Mandez moy de grace, quel progrez je suis faire dans vostre coeur par cette voye, afin que je ne m'y engage pas trop, s'il estoit vray que je n'y pûsse rien advancer : mais consultez et vous plus d'une fois, auparavant que de me respondre.

Histoire de Ligdamis et de Cléonice : réconciliation


ARTELINDE.

Apres que Cleonice eut leû cette Lettre, et qu'elle l'eût regardée attentivement, elle dit à Ligdamis qu'elle en avoit beaucoup d'Artelinde, et que ce n'estoit point là son escriture. Il en vray, luy dit il, mais c'est qu'elle en a plusieurs : et qu'elle n'escrit pas à ses Amis, du mesme carractere qu'elle escrit à ses Amants. Et en effet, luy dit-il, si vous voulez obliger Phocylide à vous en monstrer, vous verrez que ce que je dis est vray. Tant y a, Madame, que Ligdamis parla si bien, qu'il disposa Cleonice à le croire : il luy fit remarquer que la Lettre d'Artelinde estoit une prenne infaillible de la conversation qu'il disoit avoir eue avec elle : déferre que la confrontant avec la response qu'il y avoit faire, il ne pouvoit plus y avoir lieu de le soupçonner. Outre cela, Cleonice se souvenant qu'Artelinde luy avoit dit que ce pretendu Amant qu'elle disoit aimer, vouloit qu'elle vescust comme elle vivoit, il paroissoit clairement que c'estoit un mensonge, ou que du moins ce n'estoit pas Ligdamis ; puis qu'elle luy escrivoit que pour luy plaire, il y avoit trois jours qu'elle n'avoit en chainé personne. Comme Cleonice estoit donc fort occupée à examiner toutes ces choses, j'entray dans sa Chambre : et m'ayant dit leur brouillerie, j'achevay de les accommoder, et de justifier Ligdamis. Car je n'allois voir Cleonice ce jour là, que pour luy monstrer une Lettre qu'Artelinde avoit escrite à un de ses adorateurs qui estoit mon Parent : et comme elle se trouva estre du mesme carractere que celle que Ligdamis monstroit, Cleonice luy fit des excuses de ce qu'elle l'avoit accusé. En fuite dequoy, ils se firent de nouvel les protestations d'amitié, et recommencèrent de vivre comme auparavant : c'est, à dire avec beaucoup de douceur et de confiance, sans que les artifices d'Artelinde ny de Phocylide pussent les troubler. Il est vray que ces deux personnes ne s'attachoient pas absolument à leur nuire ; parce que elles avoient tant d'occupations differentes, qu'il n'estoit pas possible qu'elles pussent donner tout leur temps à une mesme chose. Pour Hermodore, comme il n'aimoit que Cleonice, il ne faisoit rien que l'observer ; mais quoy que les fréquentes visites de Ligdamis luy donnassent de fascheuses heures, il cachoit sa douleur autant qu'il pouvoit. Car comme Cleonice luy avoit deffendu de luy donner nulle marque d'amour, il n'osoit pas en donner de jalousie, et souffroit ses maux en secret. Pour nous, on peut dire que nous menions une vie fort douce : Cleonice ne sentoit presques plus les chagrins que l'humeur de Stenobée luy donnoit, dés qu'elle les avoit dits à Ligdamis ; qui de son costé sentoit diminuer tous ses desplaisirs, et redoubler toutes ses joyes, par la part que Cleonice y prenoit : et pour moy, celle que j'avois en l'estime de ces deux Personnes, faisoit que je me trouvois fort heureuse. J'estois celle qui leur aprenois les nouvelles de la Ville, et principalement celles d'Artelinde : Il me souvient mesme, qu'un jour ayant sçeu qu'un de ses Amants estant allé à un voyage, et ayant laissé un Frere qu'il avoit aupres d'elle pour estre son Agent, il en estoit devenu amoureux : et qu'elle n'avoit pas laissé de souffrir qu'il l'entretinst de son amour. Je leur racontay toute cette Histoire, qui avoit cent circonstances estranges. Pus apres en avoir bien parlé ; pour moy, dit Cleonice, je ne comprens pas trop bien, comment on peut devenir amoureux d'une personne, apres qu'il y a si longtemps qu'on la voit sans l'aimer : car enfin, de la maniere dont je m'imagine cette passion, il me semble qu'elle doit surprendre l'esprit tout d'un coup, et non pas venir peu à peu comme l'amitié. Au contraire, luy dis je, je trouve bien moins estrange, que l'on vienne à aimer une personne, en la connoissant plus parfaitement ; que devoir des gens qui aiment avec excés, dés le premier instant qu'ils voyent, ce qu'ils doivent aimer. S'il est vray, interrompit Ligdamis, que l'amour soit un effet d'une puissante simpathie, plustost que d'une connoissance parfaite : il est certain qu'il y a moins de sujet de s'estonner, de voir que l'on ai me dés le premier instant, ce que l'on est forcé d'aimer malgré soy ; que de remarquer qu'il y ait des gens qui n'aiment que long-temps apres avoir veû les personnes pour qui ils ont cette inclination secrette : quoy que j'aye oüy dire que cela est arrivé quelquesfois. Du moins, adjousta Cleonice, suis je persuadée, que l'on ne passe pas de l'amitié à l'amour : et qu'il seroit plus aisé d'aimer une personne pour qui l'on n'auroit que de l'indifference, qu'une pour qui on auroit une amitié fort tendre. Pour moy, luy dis-je, il ne me semble pas que vous ayez raison : car enfin, quoy que vous m'en puissiez dire, c'est estre dans une disposition plus grande à avoir de l'amour, lors que l'on estime ; que l'on aime ; que l'on cherche ; et que l'on se plaist en la conversation d'une personne, que lors qu'on ne la connoist point ; ou qu'en la connoissant, on n'a que des sentimens fort indifferents pour elle. Ainsi je pense ne me tromper pas, en disant qu'entre une violente amitié, et une amour mediocre, il y auroit bien autant de chaleur dans le coeur de ceux qui n'auroient que de l'amitié, que dans celuy de ceux qui auroient de l'amour, comme je viens de le dire. Ha Ismenie, s'écria Cleonice, vous me faites la plus grande frayeur du monde, de parler comme vous faites ! car si vous me persuadez, vous me ferez haïr Ligdamis. Vous seriez bien injuste, interrompit-il, ce n'est pas qu'assurément Ismenie n'ait raison en une chose, quoy qu'elle ait tort en tout le reste : estant certain que je croy avec elle, qu'une violente amitié a bien autant de chaleur, qu'une mediocre amour. Mais Madame, il y a mesme différence entre ces deux choses ; qu'entre la chaleur du Soleil, et celle du feu. Car enfin, le premier eschauffe sans brusler : et l'autre brusle infailliblement, pour peu que l'on en soit touché. Et c'est ce qui fait que l'on ne peut avoir d'amour sans douleur et sans inquietude : et qu'au contraire, on peut avoir une violente amitié, sans peine et sans impatience. Ce que vous dites, luy repliqua Cleonice, me r'assure un peu, contre l'opinion d'Ismenie : Vous en direz ce qu'il vous plaira (luy dis-je pour la faire disputer) mais apres tout, vous ne me ferez point croire, qu'une petite estincelle soit plus in commode, que tous les rayons du Soleil, à la saison qu'il jaunit les bleds, et qu'il grille toutes les herbes. Pour moy, me dit Cleonice en riant, vous me ferez à la fin soupçonner que vous avez quelque espece d'affection incommode, à qui vous ne donnez pas le nom qui luy convient : et vous me persuaderez, luy dis-je, que vous n'avez que de l'estime pour Ligdamis, et point du tout d'amitié. J'aimerois encore mieux qu'il crûst ce que vous dites, adjousta-t'elle, que s'il pouvoit penser que l'en eusse une pour luy qui peust devenir amour. Je n'auray jamais assez bonne opinion de moy, reprit-il, ny assez mauvaise de vous, pour m'imaginer une pareille chose : ce n'est pas, adjousta-t'il en riant, que si la belle Cleonice devoit estre capable de cette espece d'affection, je ne desirasse que ce fust à mon advantage. Ha Ligdamis, s'escria-t'elle, ce souhait-là m'offence estrangement : si je souhaitois simplement, que vous me fissiez l'honneur de m'aimer d'une autre maniere que vous ne faites, reprit-il, je serois sans doute criminel, et je violerois les promenés que je vous ay faites : mais disant seulement, que si de necessite vous douiez aimer quelqu'un d'amour, je voudrois plustost que ce fust moy qu'un autre ; je ne pense pas vous offencer. Mais si vous ne m'aimez que de la façon dont je veux l'estre, respondit elle, pourquoy souhaitez vous ce que vous dites ? car n'est il pas vray qu'il n'y a rien au monde de plus ridicule ny de plus extravagant, que de voir une personne de mon Sexe, aimer sans estre aimée ? Enfin Ligdamis, luy dit-elle, je n'aime point que l'on face pour moy des suppositions bizarres comme celle-là. Mais (luy dis je en l'interrompant, et prenant plaisir à sa colere) dites nous un peu si vous estes de l'humeur de Ligdamis : et si en cas qu'il eust à devenir amoureux, vous aimeriez mieux que ce suit de vous que d'une autre ? En verité, me dit Cleonice, je pense que vous avez tous deux perdu la raison : Ligdamis en faisant un souhait fort injurieux pour moy, et vous en me faisant une demande fort bizarre. respondez y seule ment, luy dis-je, et je vous pardonneray les injures que vous me dites, Il vous est aisé de penser, repliqua-t'elle en rougissant, qu'il n'y a personne au monde de qui je ne souffrisse plustost qu'il fust amoureux que de moy ; Il n'y a pourtant personne au monde, interrompit-il, qui pust rendre cette foiblesse plus excusable que vous. Mais encore dites un peu Cleonice, luy dis-je, pour quoy vous parlez de cette sorte ? je parle ainsi, dit elle, et pour son interest, et pour le mien ; car il est certain que qui que ce fust qu'il pust aimer, il luy seroit tousjours moins impossible d'en estre aimé que de moy, qui me suis déterminée à n'aimer la mais rien. Joint que Ligdamis en aimant une autre, ne me donneroit qu'une simple marque de foiblesse ; mais en m'aimant il me feroit une injure, puisque nous avons conclu ensemble, que l'on ne peut aimer sans esperer ; et qu'il ne pourroit esperer sans me faire outrage. Mais vous, dit-elle à Ligdamis, qui avez eu la hardiesse de dire, que vous aimeriez mieux estre l'objet de ma foiblesse qu'aucun autre ; quelle bonne raison avez vous à en donner ? Quand je n'en aurois point de plus sorte, respondit-il, que celle de sçavoir que je ne la publierois pas ; et que je cache rois mieux que qui que ce fust, l'affection que vous auriez pour moy, ne la seroit-elle pas assez ? Quoy qu'il en soit, dit-elle à demy en colere, n'en parlons plus ; car insensiblement je voy que nous parlons plus souvent de cette passion, que si nous n'en estions pas ennemis déclarez. Le chagrin de Cleonice me fit rire aussi bien que Ligdamis : de sorte que pour la persecuter, nous continuasmes de luy faire cent questions bizarres, ou quelques fois elle respondoit en raillant, et quelques fois aussi en se faschant ; mais à la fin de la conversation, nous nous trouvasmes tous d'un mesme sentiment ; ainsi nous nous separasmes en amitié. Cependant Artelinde pensa desesperer de s'apercevoir que sa fourbe n'avoit pas aussi bien reüssi qu'elle l'avoit creu : mais comme elle estoit d'humeur à ne s'affliger pas longtemps, elle trouva sa consolation dans la multitude de ses Amants. Phocylide ne sçachant aussi par quelle voye troubler Ligdamis et Cleonice, ne s'y obstina pas davantage, et continua de vivre selon sa coûtume aussi bien qu'Hermodore. A quelque temps de là, l'illustre Cleandre fit donner le Gouverne ment du Chasteau d'Hermes au Pere de Ligdamis, de sorte qu'il falut qu'il allast à la Cour le remercier. Il prit donc congé de Cleonice, qui avoit beaucoup de joye du bien qui arrivoit à sa Mai son : mais en se separant d'elle, quoy que ce fust pour peu de jours, il se sentit plus triste qu'il n'avoit accoustumé d'estre quand il la quitoit, quoy qu'il s'en fust separé en des occasions moins agreables : car quand il alloit à la guerre, ses voyages estoient plus longs, et la cause en estoit plus fascheuse. Il ne fit pourtant pas une grande reflexion là dessus à l'heure mesme : et il fut à Sardis croyant tousjours estre Amy de Cleonice, ne soupçonnant seulement pas qu'il deust jamais estre son Amant. Comme Cleandre l'aimoit, il le retint aupres de luy plus qu'il ne pensoit : mais quoy que la Cour fust alors la plus belle du monde, comme vous le sçavez mieux que moy, il s'y ennuya estrangement ; et il sentit une si sorte impatience de revenir a Ephese, qu'en effet il y revint plustost que Cleandre ne le vouloit : mais il y revint avec tant de marques de joye sur le visage, que Cleonice, quand il la fut visiter, creut qu'il luy estoit encore, arrivé quelque nouveau bonheur ; quoy qu'il n'en eût effectivement point d'autre, que celuy de la revoir. Cependant Ligdamis se trouva fort surpris, de sentir que peu à peu sa tranquilité estoit troublée sans en voir de cause aparente : sa fortune estoit en meilleur estat qu'elle n'avoit jamais esté ; sa santé n'estoit point mauvaise ; il ne pouvoit pas estre mieux avec Cleonice qu'il y estoit ; et il ne luy manquoit rien pour estre heureux, que de se le croire comme il faisoit quelque temps auparavant. Sa raison luy disoit encore quelques fois qu'il l'estoit, mais il ne se le trouvoit pourtant plus, sans pouvoir dire ce qui l'en empeschoit. Quand il ne voyoit point Cleonice, il ne pouvoit durée ; quand il la voyoit il n'estoit pas encore tout à fait content ; il la regardoit davantage, et luy parloit moins ; et il devint enfin si inquiet, qu'il commença de soupçonner que ses sentimens estoient changez, et qu'il estoit amoureux. La premiere pensée qu'il en eut, excita un si grand trouble en son ame, qu'il fut quelque temps sans pouvoir raisonner sur ce qu'il sentoit : mais à la fin examinant son coeur, et comparant l'estat où il le trouvoit, à celuy où il estoit autrefois, il s'aperçeut qu'il n'en estoit plus le maistre, et que l'Amour en estoit vainqueur. Pour le mieux connoistre encore, il se demandoit à luy mesme ce qu'il vouloit ; et ce qu'il souhaitoit ? du costé de la For tune, disoit-il, je suis satisfait, parce que mon ambition est reglée : de celuy de Cleonice, j'ay sujet de l'estre : mais il n'avoit pas plustost dit cela, qu'il sentoit qu'il ne l'estoit pas : et par je ne sçay quels desirs inquiets, qui n'avoient pourtant point d'objet déterminé, il sentoit un trouble si grand en son coeur, qu'il ne pouvoit plus douter qu'il n'aimast, et qu'il n'aimast avec que violence. Il se souvint alors, qu'il y avoit plus de quinze jours qu'il n'avoit pu parler à propos contre l'amour : et que toutes les fois qu'il l'avoit voulu faire, il avoit senty quelque legere repugnance qu'il n'avoit pas accoustumé d'avoir. Apres s'estre donc bien observe, il connut avec certitude qu'il estoit amoureux. Il ne creut pourtant pas que le mal qu'il avoit fust incurable ; et il pensa au contraire qu'il n'auroit presques qu'à ne vouloir plus estre amoureux pour ne l'estre plus. Mais lors qu'il voulut consulter sa volonté, il trouva qu'il n'estoit mesme plus en termes de vouloir guerir : il ne laissa pas toutesfois de se resoudre à tascher de combatre sa passion ; et en effet durant quelques jours il fit tout ce qu'il put pour trouver des raisons qui la pussent vaincre ; mais ce fut inutilement. Voyant donc qu'il ne la pouvoit surmonter, il prit du moins la resolution de la cacher : tant parce qu'il avoit encore quelque honte de sa foiblesse, que parce qu'il n'ignoroit pas que dés que Cleonice s'en apercevroit, elle le mal-traiteroit et luy osteroit son amitié. Il y avoit mesme des moments, où il se damandoit encore s'il estoit bien vray qu'il suit amoureux ? quoy, disoit-il en luy mesme, cét insensible Ligdamis qui blasmoit l'amour avecques tant d'ardeur, a pû s'en laisser vaincre ! Ha, non non, je ne le sçaurois penser. Cependant, adjoustoit-il, je sens que mon coeur n'est plus à moy ; que mon ame est inquiete ; que l'amitié de Cleonice ne me satisfait plus ; que ce qui me contentoit m'afflige ; que j'ay des resveries sans sujet ; et que je ne puis trouver de repos, ny en l'absence de Cleonice, ny en sa presence. Quand je ne la voy point, je meurs d'impatience de la voir ; et je croy que dés que je la verray je seray heureux. Cependant je ne suis pas plustost aupres d'elle, que je trouve que la joye que j'ay de la voir, n'est pas une joye tranquile. Je voudrois luy dire ce que je ne luy dis point, et ce que je ne luy diray jamais : car le moyen, apres avoir tant dit de choses contre l'amour ; apres avoir lié amitié avec elle, parce que j'estois ennemy de cette passion, de luy aller dire que je l'aime ? ha, non non, je ne le sçaurois faire : mais, reprenoit-il, pourray-je bien m'en empescher ; et sera-t'il bien possible que je puisse vivre avec tant d'inquietude sans m'en pleindre ? Cependant Cleonice m'a engagé, si j'avois le malheur de devenir amoureux d'elle, de tascher de vaincre ma passion ; si je ne le pouvois, d'essayer du moins de la cacher ; et si je ne le pouvois encore, de cesser de la voir en me bannissant moy mesme de chez elle, j'ay desja esprouvé, adjoustoit-il, que cette premiere chose m'est impossible : et il s'en faut peu, que je ne sente desja que je ne pourray pas la seconde. Que je suis malheureux, poursuivoit Ligdamis ; car enfin tous les autres Amants quand ils commencent d'aimer, peuvent raisonnablement esperer que leurs pleintes seront escoutées : on ne leur deffend de parler de leur passion que lors qu'ils en parlent ; de sorte que quand ils n'auroient dit qu'une seule parole, ils sont tousjours asseurez que l'on sçait leur amour. Mais mon destin est bien plus bizarre, car on m'a deffendu de parler d'amour, devant que je fusse amoureux. Les autres, dis-je, en descouvrant leur affection, ne sont du moins pas en hazard de rien perdre ; et ils peuvent avoir autant de droit d'esperer, que de craindre. Mais pour moy, je suis presques assuré qu'en descouvrant la mienne, Cleonice m'ostera son amitié. Aussi bien, disoit-il un moment apres, ne sçaurois je plus me contenter de cette sorte d'affection : mais, reprenoit-il encore, je ne suis pas en pouvoir de luy en donner une antre : Ligdamis n'est pas pour Cleonice, ce que Cleonice est pour Ligdamis : toutesfois puis que mon coeur a pû changer, pourquoy le sien ne changeroit-il pas ? Esperons, esperons, disoit-il ; puis un instant apres abandonnant son ame à la crainte, il perdoit l'esperance, et peu s'en faloit qu'il ne perdist la raison. Cependant comme il ne pouvoit faire autre chose, il fit dessein de tascher de desguiser ses sentimens ; ne pouvant se resoudre ny à dire qu'il aimoit, ny à se priver de la veuë de Cleonice, suivant ce qu'il luy avoit promis. Il la voyoit donc comme à l'ordinaire, mais il la voyoit presques sans plaisir, par la contrainte où il vivoit : il vouloir la regarder sans attachement comme il faisoit autresfois, mais il luy estoit impossible : et il sentoit si bien que malgré luy, ses yeux trahissoient le secret de son coeur, qu'il en avoit un sensible despit. Il eust pourtant bien voulu qu'elle eust deviné ce qu'il avoit dans l'ame : de sorte qu'il en vint aux ter mes, qu'il cachoit avec beaucoup de soin ce qu'il mouroit d'envie qu'elle sçeust, et ce qu'il n'osoit pourtant luy dire. Comme Cleonice ne soupçonnoit rien de la verité, elle ne prenoit pas garde au commencement au changement qui estoit arrivé en Ligdamis : neantmoins il devint si inquiet et si resveur, qu'à la fin elle s'en aperçeut, et luy demanda ce qu'il avoit, avec une ingenuité qui luy fit bien connoistre, qu'elle ne sçavoit pas quelle en estoit la cause. De sorte que n'ayant pas la hardiesse de luy dire une verité si surprenante pour elle, il luy respondit que sa resverie estoit causée par une legere indisposition ; et par une de ces melancolies sans sujet, qui viennent de temperament : si bien que Cleonice le croyant, fit ce qu'elle pût pour le divertir : et par cent soins obligeans qu'elle eut de luy, elle serra si estoitement sans y penser les liens qui l'attachoient à son service, qu'il connut bien qu'il ne les pourroit jamais desnoüer. Je me souviens qu'en ce temps là, Artelinde fit plusieurs choses qui nous donnerent un ample sujet de parler contre l'amour : car Madame, un de ses Amants s'en allant à un voyage, et laissant aupres d'elle un frere qu'il avoit pour donner ses Lettres à Artelinde, et pour prendre ses responces ; elle fit son Captif de celuy qui ne pensoit estre qu'Agent, et favorisa mesme bien plus le Confident, que celuy pour qui il agissoit. Phocylide de son costé, ne nous donna pas moins de sujet de conversation, en persuadant en mesme temps comme il fit à deux ennemies mortelles qu'il les aimoit, faisant croire à chacune separément, qu'il se mocquoit de celle qu'elle haïssoit. Ces deux nouvelles avantures nous ayant esté racontées en un mesme jour, Cleonice, Ligdamis, et moy estant ensemble ; Cleonice se mit suivant sa coustume à exagerer les bizarres effets de l'amour : Ligdamis apres avoir esté quelque temps sans parler, luy dit qu'elle confondoit les choses : puis qu'il estoit vray que ces especes d'extravagances, estoient plustost causées par la folie de ceux qui les faisoient que par l'amour, qui effectivement n'avoit point de place en leur ame : car enfin, dit-il, Artelinde et Phocylide n'aiment point. S'il n'y avoit pourtant point d'amour au monde, reprit Cleonice, ils ne feroient rien de ce qu'ils font : mais Ligdamis, luy dit-elle en riant, d'où vient que vous voulez oster à l'amour, toutes les folies d'Artelinde, et toutes celles de Phocylide ? C'est, repliqua-t'il froide ment, que j'ay tant d'autres choses à luy reprocher, que je n'ay pas voulu l'accuser avec injustice. Pour moy, reprit-elle, je ne suis pas si indulgente que vous : car si je pouvois je l'accuserois de tous les maux qui sont au monde. Vous voudriez donc bien, luy dit-il, sçavoir du moins tous ceux qu'il a faits, pour les luy reprocher ? il n'en faut pas douter, repliqua-t'elle : et s'il m'avoit fait perdre la raison, reprit-il, seriez-vous aussi bien aise de l'aprendre ? Nullement, dit-elle, car je vous aime encore plus, que je ne haïs l'amour : c'est pourquoy je puis vous asseurer que j'en aurois une douleur bien sensible : mais je suis si asseurée de vostre sagesse, que je ne crains pas que cette disgrace m'arrive. On dit pourtant, repris-je, qu'il faut aimer une fois en sa vie : je ne pense pas que cette regle soit generale, repliqua Cleonice : et je pense mesme estre en seureté, adjousta-t'elle en riant, car enfin Ligdamis connoist tout ce qu'il y a de beau à Ephese ; toutes nos beautez naissantes n'effaceront à mon advis jamais celles qui brillent aujourd'huy ; ainsi pourveu que les voyages qu'il fait à Sardis, ne l'expoterst point à ce danger, il possedera tousjours mon amitié, et par consequent il ne sera jamais amoureux. Je vous pro mets, luy dit-il, que les Belles de Sardis ne m'empescheront point d'estre aimé de vous : mais vous ne dites rien de celles d'Ephese, reprit-elle en riant encore ; Puis que vous ne les craignez pas, repliqua-t'il en rougissant, il n'est pas necessaire que je vous en parle. Cleonice ayant pris garde au changement de visage de Ligdamis, se mit à luy en faire la guerre ; et tout en raillant, elle se mit aussi à luy repasser toutes les conditions de leur amitié. Souvenez-vous, luy dit-elle, que je ne vous ay promis mon affection, que tant que vous ne serez point amoureux ; et que de vostre costé vous m'avez promis, que si vous le deveniez, vous m'en advertiriez à l'heure mesme. Je ne sçay, Madame (reprit-il avec un sous rire un peu forcé) si vous fistes cette regle generale ; et je ne me souviens pas bien, ce que vous me dites que je fisse, en cas que je le devinsse de vous. Quoy que cela ne soit pas fort necessaire à redire, repli qua t'elle, je ne veux pas laisser de vous faire souvenir, que je vous dis que je ne voudrois pas que vous me le dissiez ; que je voudrois que vous fissiez ce que vous pourriez pour vaincre cette passion ; que si vous ne le pouviez, il la faudroit ca cher : et que si vous ne le pouviez encore, il faudroit vous cacher vous mesme, et ne me voir jamais. Depuis cela, Madame, reprit-il, vous n'avez donc pas changé de sentimens ? nullement, repliqua-t'elle, mais Ligdamis vous ne serez sans doute pas en peine de m'obeïr de cette sorte : et pourveu que quelque autre ne vous enchaine pas, vous serez tousjours libre, et je seray tousjours vostre Amie. Ce n'est pas, adjousta-t'elle, que depuis quelques jours que je vous voy si resveur, et, si melancolique, vous ne me fassiez la plus grande frayeur du monde : car je m'imagine tousjours, dés que vous vous approchez de moy, que vous me venez descouvrir vostre foiblesse : et me dire que vous estes amoureux, ou d'Artelinde, ou de quel que autre. Ligdamis rougit à ce discours, et comme je luy en demanday la cause, il me dit que c'estoit la coustume de ceux que l'on soupçonnoit avec injustice, d'avoir de la confusion, Voila donc, Madame, comment cette conversation te passa, qui redoubla encore tous les maux de Ligdamis : et ils devinrent en effet si insuportables, qu'il ne les pouvoit plus souffrir. Il fut tenté cent et cent fois, de dire qu'il aimoit : et cent et cent fois aussi, le respect luy ferma la bouche. Il se resolut donc de descouvrir son amour à Cleonice en luy obeïssant, c'est à dire en cessant de la voir, s'imaginant qu'il ne pouvoit trouver une voye plus seure de luy faire connoistre sa passion sans l'irriter. Cette declaration d'amour estoit pourtant bien difficile à faire de cette sorte ; mais luy estant impossible de parler, il falut avoir recours au silence : encore s'estimoit-il bien heureux dans son malheur, de ce qu'il esperoit qu'il seroit entendu. Apres avoir donc fait une longue visite à Cleonice, sans avoir pu luy parler un moment en particulier, parce qu'il y avoit eu beaucoup de monde chez elle ce jour là : comme il vint à sortir avec la compagnie qui se separa presques en un mesme instant, ne vous verray-je point demain ? luy dit-t'elle : non Madame, repliqu'a-t'il : et pourquoy (luy demanda Cleonice sans y entendre de finesse) me priverez-vous de cét honneur ? C'est parce (respondit-il en sortant, et n'osant presques la regarder) que je suis resolu de vous obeïr. Cleonice r'appellant alors dans sa memoire tout ce qu'elle avoit dit ce jour là à Ligdamis ; ne se souvint point qu'elle luy eust donné aucune commission pour le lendemain : elle creut pourtant qu'il faloit que sa memoire la trompast : et elle ne soupçonna point du tout la verité. Le jour suivant elle me demanda si je n'avois point veu Ligdamis ? et le demanda encore à plusieurs personnes, qui luy dirent que non aussi bien que moy. Et en effet il n'avoit point sorty de chez luy, où il attendoit avec autant de crainte que d'impatience, que Cleonice luy donnast quelques marques de l'avoir entendu. Il m'a dit depuis que jamais il n'a tant souffert qu'il souffrit en cette occasion : car, disoit-il, si elle ne m'entend point, je me prive inutilement du plaisir de la voir ; et si elle m'entend, j'excite peut - estre la colere dans son coeur, je destruis l'estime qu'elle a pour moy ; et peut-estre encore que sans me faire mesme la grace de me vouloir donner quelques marques de son indignation, elle me laissera dans mon exil. Il n'estoit pourtant pas exposé à ce malheur : car il est certain que Cleonice ne soupçonnoit rien de sa passion. Le premier jour se passa donc de cét te sorte : le second elle s'estonna un peu davantage : et le troisiesme l'estant allée voir, mais, me dit-elle, qu'avons nous fait à Ligdamis ; et que peut-il faire, que nous ne le voyons point, et que mesme personne ne le voit ? je dirois qu'il seroit malade, repris-je, si ce n'estoit que j'ay veu ce matin sa Soeur au Temple, qui m'a dit qu'il ne l'est pas, mais qu'il est fort melancholique. Je ne puis donc pas deviner ce qu'il a, reprit-elle, et il faut attendre qu'il soit d'humeur à me le venir dire. Le lendemain, qui estoit un jour consacré à Diane, nous fusmes au Temple ensemble Cleonice et moy : en y entrant : je vy Ligdamis à un coing, que je monstray à Cleonice : mais à peine eut-il rencontré ses yeux, qu'apres l'avoir salüée, il sortit du Temple, ce qui nous surprit estrangement : car il avoit accoustumé, quand il y trouvoit Cleonice, de regler sa devotion sur la tienne, et de n'en sortit qu'avec elle. Le jour suivant, y estant encore allées ensemble, nous le trouvasmes qui en revenoit : mais comme Artelinde et trois ou quatre au tres nous joignirent, Cleonice ne put presques luy rien dire, lors qu'il fut contraint de passer aupres de nous. Neantmoins, comme il passa de son costé, elle se pancha un peu vers luy : et luy adressant la parole fort obligeamment ; de grace Ligdamis, luy dit elle, aprenez moy un peu ce que vous faites. Je vous obeïs Madame (luy repliqua t'il tout bas enrougissant) et sans tarder davantage il s'en alla : et laissa Cleonice si estonnée, qu'elle ne sçavoit que penser. Dés qu'elle fut retournée chez elle, elle prit la resolution de s'esclaircir de ce que Ligdamis vouloit dire : de sorte qu'elle luy escrivit en ces termes.

CLEONICE A LIGDAMIS

Comme je n'ay jamais pû me souvenir que je vous aye fait aucune priere qui me deust priver du plaisir de vous voir, faites-moy la grace de m'escrire ce que j'en dois croire : afin que si cela est, je me reproche à moy mesme mon peu de memoire : et que je vous sçache gré de vostre obeïssance.

CLEONICE.Apres avoir escrit ce Billet, elle l'envoya à Ligdamis, par un je une esclave qu'elle aimoit beaucoup : et qui fut à l'heure mesme s'acquiter de sa commission. Je vous laisse à juger quel trouble fut celuy de Ligdamis, et quelle incertitude fut la sienne : il commença vingt fois de respondre à ce Billet, et vingt fois il effaça ce qu'il avoit escrit. tantost il trouvoit qu'il en disoit trop : un moment apres qu'il en disoit trop peu : mais enfin se déterminant par necessité, il y respondit de cette sorte, si ma memoire ne me trompe.

LIGDAMIS A CLEONICE.

Plûst aux Dieux, Madame, qu'en vous faisant souvenir du commande ment que vous m'avez fait de ne vous voir plus, je pusse esperer que mon obeïssance me fera obtenir le pardon du crime qui l'a precedée. Mais comme cela n'est pas, je n'auray jamais la hardiesse de vous dire, ce que j'ay la temerité de penser : si vous avez la bonté de me le permettre, ou plustost de me l'ordonner encore une fois.

Histoire de Ligdamis et Cleonice : amour et bannissement


LIGDAMIS.

Apres avoir escrit ce Billet, et l'avoir leu et releu, Ligdamis le donna à l'esclave qui luy avoir aporté celuy de Cleonice : luy ordonnant de le rendre en main propre à sa Maistresse, et de ne le laisser voir qu'à elle. En fuite de cela, il demeura dans une inquietude qu'il n'a jamais pu m'exprimer, qu'en me disant qu'il luy estoit impossible de me la despeindre. Cependant le hazard fit, qu'estant arrivé chez Cleonice, un moment apres qu'elle eut envoyé chez Ligdamis, je me trou nay auprés d'elle lors qu'elle receut la responce. Dés que l'esclave qui la luy aporta parut, elle s'avanca vers luy, pour prendre ce que Ligdamis luy escrivoit ; et s'en revenant vers moy, apres l'avoir renvoyé ; voyons un peu, me dit elle, s'il est vray que j'aye perdu la memoire : et s'il est possible que j'aye prié Ligdamis de ne me voir plus sans qu'il m'en souvienne. Apres cela elle se mit à lire ce Billet tout haut mais dés les premieres lignes je la vy rougir : la voix mesme luy changea : et elle en prononça les dernieres paroles si peu distinctement, que je ne les entendis pas. De sorte que prenant ce Billet à mon tour, et le lisant haut aussi bien que Cleonice ; vostre curiosité est-elle satisfaite ? (luy dis-je apres avoir achevé de lire) nullement, repliqua-t'elle, car je ne voy pas encore bien precisément si Ligdamis raille, ou si Ligdamis a perdu la raison. Je ne comprends que trop presentement, adjousta-t'elle, que ce commandement qu'il dit que je luy ay fait, est fondé sur ce qu'il me demanda un jour en vostre presence, ce qu'il faudroit qu'il fist, s'il devenoit amoureux de moy ? et je m'aperçoy enfin, qu'il me veut faire croire qu'il l'est devenu. J'advoüe, luy dis je, que cette declaration d'amour, est la plus respectueuse qui sera jamais faite, et la plus particuliere : me preservent les Dieux, dit-elle, de croire que Ligdamis soit amoureux de moy : non Ismenie, je ne le croy point du tout : et je me repens du simple soupçon que j'en ay eu. C'est sans doute, adjousta-t'elle, qu'il s'est trouvé d'humeur à se vouloir divertir : et qu'il se veut vanger de l'inquietude que je luy donnay, quand je l'accusay d'estre amoureux d'Artelinde. Tousjous faut-il advoüer, luy dis je, que quand il seroit amoureux effectivement, il ne pourroit pas agir avec plus de respect ny plus galamment : s'il l'estoit, repliqua t'elle, il n'agiroit sans doute pas ainsi : car je croy que les Amants perdent la raison, dés qu'ils commencent de l'estre. J'ay pourtant oüy dire, repris-je, qu'il y a des gens à qui l'amour donne de l'esprit : je pense en effet, dit elle, que comme il renverse toutes choses, il peut estre qu'il en donne quelques fois à ceux qui n'en ont point : mais je croy aussi par la mesme raison, qu'il le fait perdre à ceux qui en ont. C'est pourquoy je me confirme en l'opinion que j'ay, que Ligdamis s'est voulu divertir : n'estant pas croyable qu'il eust pu conserver tant de juge ment, en une occasion ou tout le monde n'en a point. Apres tout, luy dis-je, il a trouvé l'invention de vous faire lire une declaration d'amour sans colere : je l'advoüe, dit elle, mais c'est parce que je ne croy pas qu'il pense ce qu'il me veut faire penser. J'ay mesme tant de peur, adjousta t'elle en riant, qu'il n'aille s'imaginer que je prenne cela serieuse ment, et que je ne luy donne lieu de me railler toute sa vie ; que je m'en vay l'envoyer prier de venir icy toute à l'heure : afin que je luy fasse voir d'a bord par le bon accueil que je luy feray, que je ne me suis pas laissée tromper. Mais, luy dis je, si vous vous trompiez en effet, qu'en diriez vous ? je dirois, repliqua t'elle, que je serois la plus malheureuse personne de la terre. J'ay pourtant tort, poursuivit Cleonice, de m'amuser à vous respondre comme je fais : car enfin, Ismenie, ay-je d'autres yeux que je n'avois lors que Ligdamis devint de mes Amis ? suis-je plus charmante ; ay-je plus d'esprit ; et que m'est il arrivé, qui m'ait rendue plus redoutable pour luy : Non non, adjousta t'elle encore, l'esprit de Ligdamis est libre : et si libre que vous voyez bien qu'il a mieux inventé une declaration d'amour, que tous les Amants d'Artelinde n'ont jamais pû faire. Mais d'où vient, luy dis-je, que vous avez rougy en lisant son Billet, et que vous aviez ; la voix si foible et si basse, qu'à peine vous entendiez vous vous mesme ? C'est, repliqua t'elle, que tout ce qui porte le Caractere de galanterie m'effraye d'abord : mais un moment apres je me suis remise. Cependant, adjousta t'elle, vous me faites perdre un temps qui me doit estre fort cher : car il me semble que je voy Ligdamis qui a un plaisir extréme, de s'imaginer qu'il m'a pû mettre en colere. Apres cela, sans vouloir plus m'escouter, elle apella une de ses Femmes : à qui elle ordonna de faire venir ce je une esclave, qui avoit desja esté chez Ligdamis. Quand il fut venu, elle luy commanda d'y retourner ; de luy faire un compliment de sa part ; et de luy dire qu'elle le prioit de venir à l'heure mesme la trouver. Si par hazard, luy dit elle encore, il te demande avec qui je suis, tu luy nommeras Ismenie : et s'il s'informe aussi si je suis gaye ou melancolique, tu luy diras la verité, qui est que je ne suis. pas triste. Cleonice avoit toutes ces precautions, parce qu'elle sçavoit bien que Ligdamis estoit accoustumé à demander cent choses à ce jeune Esclave qui avoit assez d'esprit : et la raison pourquoy elle vouloit qu'il parlast de cette sorte, estoit afin que Ligdamis connust par là, que son Billet n'avoit pas esté receu comme une chose escrite serieusement : tant il est vray qu'elle avoit peur que Ligdamis ne la soupçonnast un moment, de croire qu'il estoit amoureux d'elle. La chose n'alla pourtant pas ainsi, comme je m'en vay vous le dire : Ce jeune esclave estant donc allé chez Ligdamis, il ne le vit pas plustost, qu'il creut qu'il luy aportoit son arrest de mort, signé de la main de Cleonice : et il se preparoit desja à lire des reproches et des injures, lors que voyant cét esclave de plus prés, il le vit avec un air enjoüé comme à son ordinaire, qui luy faisoit un Compliment tres civil, et qu'il luy ordonnoit d'aller trouver Cleonice. Ligdamis fort surpris de ce qu'il entendoit, demanda à cét esclave si elle avoit leu sa Lettre ? et il luy respondit qu'il croyoit qu'elle l'avoit leuë plus d'une fois : car, luy dit il, elle en a bien eu le loisir depuis que je l'ay laissée seule avec Ismenie : et quand on m'a rapellé, elle la tenoit encore. En suite Ligdamis ne manqua pas, feignant de s'informer de la santé de sa Maistresse, de luy demander si elle estoit gaye ou triste ? si bien que l'esclave respondant suivant l'intention de Cleonice, Ligdamis demeura si surpris, qu'il ne pouvoit que penser. Il dit donc à l'esclave qu'il viendroit bien tost nous trouver, mais il ne tint pas sa parole : estant certain qu'il fut plus d'une heure à raisonner sur le message qu'il venoit de recevoir, et sur la joye de Cleonice, auparavant que de pouvoir sortir de chez luy. Que dois je penser ? disoit il ; Cleonice m'a t'elle entendu, ou ne m'entend elle point ? seroit il possible que l'amour en blessant mon coeur eust touché le sien ; ou seroit il possible encore qu'elle ne comprist pas ce que je luy ay voulu dire ? Cependant il y a grande aparence qu'il faut que la chose soit ainsi : mais, reprenoit il, Cleonice a tant d'esprit ; et elle m'a tant de fois dit, qu'elle vouloit que je ne la visse plus, s'il arrivoit que je devinsse amoureux d'elle, et que je ne pusse ny vaincre ny desguiser ma passion ; qu'il n'est pas croyable qu'elle en ait perdu la memoire. Elle sçait donc ce que je veux qu'elle sçache : et elle le sçait sans en avoir de la colere, puis qu'elle m'ordonne de l'aller trouver. Allons y donc : mais allons y avec esperance. Toutesfois, adjoustoit il, je pense qu'il est plus raisonnable de craindre : car enfin le moyen de concevoir, que cette puissante adversion que Cleonice a tousjours euë pour l'amour, se soit changée en un moment ? Mais puis que je suis changé, reprenoit il, pourquoy ne peut elle pas changer aussi bien que moy ? La raison n'est pourtant pas esgale entre nous, adjoustoit il un moment apres ; et il est bien moins estrange, que la beauté, l'esprit, et le merite de Cleonice, m'ayent fait changer de resolution ; que si elle venoit à changer la tendresse de son amitié, en une affection un peu plus passionnée. Apres tout, disoit-il encore, s'il ne faut qu'ai mer pour estre aimé, j'ay tout ce qu'il faut pour l'estre de Cleonice : puis qu'il est vray que je l'ai me, plus que personne n'a jamais aimé. Esperons donc, esperons : et allons recevoir nostre arrest de grace, de la seule personne qui nous la peut faire. Apres cela, Ligdamis s'estant fortement déterminé, vint chez Cleonice : qui ne le vit pas plustost, qu'elle se mit à rire, afin de luy faire voir qu'il ne l'avoit pas trompée, et que sa fourbe avoit mal reüssi. Mais Madame, la joye de Cleonice ne fut pas contagieuse pour Ligdamis : au contraire, connoissant par l'air enjoüé de son visage, qu'elle ne l'avoit pas entendu comme il vouloit l'estre ; il nous parut si serieux et si interdit, qu'on ne peut pas l'estre davantage. Neantmoins Cleonice ne laissa pas de prendre la parole, suivant son premier dessein ; et de luy faire la guerre, de ne l'avoir pu tromper. Mais comme Ligdamis alloit respondre, et que j'allois me joindre à Cleonice pour le tourmenter, on me vint querir pour une affaire qui m'apelloit de necessité chez moy : de sorte que je les quittay tous deux, et les laissay fort embarrassez. J'ay pourtant sçeu bien exactement ce qu'ils se dirent, car ils me le raconterent separément dés le soir mesme : je ne fus donc pas plustost partie, que Cleonice continuant de railler, tout à bon Ligdamis, luy dit-elle, je trouve cela fort honteux pour vous, que vous ayez pû imaginer une declaration d'amour aussi galante comme est celle que vous avez inventée pour vous divertir : et je trouve mesme fort mauvais, que vous ayez pû croire que je pusse prendre la chose serieusement. Pour moy, adjousta-t'elle, je pense que vous avez eu quelque curiosité de voir ce que la colere fait en mon esprit : mais, Ligdamis, j'ay esté plus fine que vous, puisque j'ay fort bien connu que c'estoit une raillerie. Plust aux Dieux Madame, luy dit-il, que ce que vous dites fust vray : serieusement Ligdamis, interrompit Cleonice, je ne sçaurois souffrir que vous parliez comme vous faites : sincere ment Madame, luy dit-il, je ne puis parler autre ment, si je ne dis un mensonge. Cleonice regardant alors Ligdamis, et voyant en effet sur son visage un trouble qui luy faisoit voir qu'il ne men toit pas, en fut si surprise et si irritée, qu'elle fut un moment sans pouvoir parler. De sorte que Ligdamis prenant la parole, Madame, luy dit il, ne me condamnez pas s'il vous plaist sans m en tendre : Vous sçavez bien, luy dit elle, que cela n'est pas de nos conditions : et que je ne dois plus rien escouter, dés que vous vous serez rendu indigne de mon amitié, par une foiblesse dont je ne vous croyois pas capable, et dont je ne veux pas mesme encore vous accuser. Cependant comme je croy que vous avez perdu la raison par quelque autre accident, allez Ligdamis attendre chez vous qu'elle vous revienne : et ne me voyez point que cela ne soit. Au nom de nostre amitié, Madame, luy dit-il, ne me bannissez pas si cruellement : cette conjuration peut tout obtenir de moy, repliqua Cleonice, si vostre amitié subsiste encore ; mais si cela n'est pas, elle est inutile, et je vous dois tout refuser. Je vous proteste Madame, luy dit-il, que je n'ay aucun sentiment dans le coeur qui vous doive offencer : et s'il y a quelque changement dans mon ame, il n'est desavantageux que pour moy. Je suis plus inquiet et plus malheureux que je n'estois, je l'avouë : mais pour ce qui vous regarde, Madame, la difference que j'y voy, c'est que je vous respecte beaucoup plus que je ne faisois ; que je vous crains davantage, et que je vous aime avec plus d'ardeur. Enfin divine Cleonice, tout le changement qu'il y a, c'est que je vous aimois autre fois, et que je vous adore presentement. Durant que Ligdamis parloit ainsi, Cleonice le regardoit, avec une froideur capable de le mettre au desespoir : puis tout d'un coup prenant la parole cessez Ligdamis, luy dit-elle, de commettre crime sur crime : contentez vous de perdre mon amitié, et ne me forcez pas à vous haïr. Seroit-il juste Madame, luy dit-il, de me haïr seulement parce que je vous aime trop ? au reste ne pensez pas que je ne vous aye point resisté : je vous ay obeï ponctuellement ; j'ay combatu ma passion autant que je l'ay pû : apres, voyant que je ne la pouvois vaincre, j'ay voulu du moins la cacher : mais sentant bien que je ne le pourrois pas, j'ay voulu me bannir moy mesme. Que ne cherchiez vous un pretexte pour le faire, luy dit-elle, sans m'a prendre vostre folie ? Quoy Madame, luy dit-il, vous eussiez voulu m'avoir osté la liberté et la, raison ; avoir mis le trouble en mon ame ; changé toutes mes inclinations, et destruit tout le repos de ma vie ; et vous eussiez voulu, dis-je, ignorer tousjours le mal que vous m'avez causé, et me priver mesme de la consolation d'esperer que vous me sçaurez quelque gré de l'obeïssance que je vous rends ! Obeïssez moy donc, luy dit elle, en ne me voyant jamais. Ligdamis voulut encore luy dire quelque chose, mais elle ne le voulut pas escouter : et voyant qu'il ne pouvoit se resoudre à sortir de sa Chambre, elle en sortit la premiere, et le contraignit d'en sortir aussi. Je vous laisse à penser, Madame, quelle douleur fut la sienne : il est vray que celle de Cleonice ne fut guere moindre, bien que ce fust par des sentimens differends : car si Ligdamis estoit affligé, parce qu'il craignoit de ne pouvoir fléchir Cleonice par sa perseverance, Cleonice l'estoit, parce qu'elle estoit au desespoir, de croire qu'elle estoit obligée de rompre avec Ligdamis, et de se priver de l'amitié d'une personne qui luy estoit si chere. Ne pouvant donc renfermer toute sa douleur dans son ame, elle m'envoya prier que je la visse, et je fus en effet la trouver vers le soir : dés qu'elle me vit, ma chere Ismenie, me dit-elle, ne suis-je pas bien malheureuse, et ne faut-il pas advoüer que j'ay bien de la bonté de ne vous haïr pas, de m'avoir donné la connoissance de Ligdamis ? Quoy, luy dis-je, depuis que je vous ay laissez ensemble vous avez eu querelle ! ouy, me respondit Cleonice, et si grande que vous ne pourrez jamais nous accorder. Alors elle me raconta tout ce qu'ils s'estoient dit : mais avec des sentimens si differents et si contraires, qu'il estoit aisé de voir qu'elle souffroit beaucoup. Car je voyois clairement qu'elle avoit une amitié tres sorte pour Ligdamis : et je voyois pourtant que elle faisoit tout ce qu'elle pouvoit, pour prendre la resolution de ne le voir jamais. Il me semble, luy dis-je l'entendant parler ainsi, que vous allez un peu bien viste : ne songez vous point, adjoustay je, que si vous rompez brusquement avecque luy, tout le monde en cherchera la cause ? Mais ne songez vous point vous mesme, in terrompit-elle, que si je n'y rompois pas, Ligda mis pourroit penser que sa pretenduë passion ne me desplairoit point ? Ce dernier mal, luy dis-je, n'a pas de si facheuses consequences que l'autre : je les trouve bien plus dangereuses, dit-elle ; mais, luy dis-je encore en riant, si Ligdamis s'est deffendu, et qu'il vous aime malgré luy, que voulez vous qu'il y face ? je veux qu'il ne me voye plus, me repliqua-t'elle, et je le veux si determinement, que quand je sentirois que mon coeur ne seroit pas d'accord avec ma volonté, je ne laisserois pas de le vouloir encore. Enfin Madame, je ne pus rien obtenir de Cleonice, et je m'en retour nay persuadée qu'il faudroit absolument que Ligdamis ne la vist jamais. En r'entrant dans ma Chambre, je trouvay ce malheureux Amant qui m'y attendoit, et qui venoit me demander assistance : je luy dis ingenument que Cleonice estoit fort irritée : neantmoins je ne voulus pas precisément luy dire tout ce que j'en croyois, parce que je le vy trop affligé. Mais, luy dis-je, Ligdamis, dequoy vous estes vous advisé d'aller devenir amoureux, et de Cleonice encore ? Et de qui donc, me dit-il brusquement, l'eussay-je pû estre, puis que j'avois à le devenir, si ce n'estoit de la personne du monde la plus accomplie ? Sçachant son humeur, repliquay-je, il me semble que vous n'y deviez pas songer : ha Ismenie, me dit-il, que je suis devenu sçavant en amour en peu de jours, et que vous y estes ignorante ! j'eusse sans doute parlé comme vous faites, il y a quelque temps : mais aujourd'huy je connois par mon experience, que l'amour est une chose plus sorte que la raison, et que rien ne le sçauroit vaincre. Ainsi puis que ce n'est pas un sentiment volontaire, il y a beaucoup d'injustice à vouloir condamner ceux qui en sont capables. Vous avez donc fait bien des injustices, luy dis-je en riant : je l'advoüe, me repliqua-t'il, mais aussi en suis-je rigoureusement puny. Cependant il ne laisse pas d'estre équitable de pleindre du moins les Amants malheureux, lors qu'on ne les veut pas soulager autrement : et c'est Ismenie toute la grace que je demande à Cleonice. Elle m'a fait autrefois l'honneur de me dire, que si je devenois amoureux, pourveu que ce ne suit point d'elle, qu'elle vouloit bien que je luy descouvrisse ma foiblesse, afin qu'elle m'assistast de ses conseils, et qu'elle fist ce qu'elle pourroit pour me guerir du mal qui me tourmenteroit : obtenez donc seulement de sa bonté, qu'elle ne face point cette exception : faites qu'elle souffre que je luy die une fois l'estat où elle a mis mon ame, comme si ce n'estoit point elle de qui je fusse amoureux : et je luy promettray de suivre ses advis, et d'essayer tous les remedes qu'elle me conseillera pour ma guerison. Si j'estois amoureux d'une autre, elle ne seroit pas si obligée qu'elle est à soulager mes maux : agissez donc Ismenie aupres de cette admirable personne, et disposez la à vouloir seulement estre la confidente de la passion que j'ay pour elle. Je n'aurois jamais fait. Madame, si je vous redisois tout ce que Ligdamis me dit : car je ne pense pas que l'amour ait jamais inspiré de sentimens plus delicats ny plus respectueux que ceux qu'il avoit. Aussi me fit il pitié ; et de telle sorte, que je luy promis que du moins je ferois ce que je pourrois pour obliger Cleonice à ne le haïr pas. Je trouvay pourtant beaucoup de dif ficulté à obtenir d'elle qu'il la revist : car durant plusieurs jours elle me dit determinément, qu'elle ne le vouloit plus voir. Mais comme à travers toute sa colere, je m'apercevois qu'elle ne pouvoit venir à bout de se deffaire de l'amitié qu'elle avoit pour Ligdamis : je m'advisay de ne l'en presser plus, et de ne luy en parler mesme plus, pour voir comment elle agiroit, et ce que cette amitié toute seule seroit dans son ame. Pendant ce la Ligdamis ne voyoit personne : et feignant de se trouver mal, pour avoir un pretexte de ne sortir gueres, il menoit la plus malheureuse vie du monde. Car quand il se souvenoit combien il estoit heureux, lors qu'il n'avoit que de l'amitié pour Cleonice ; et combien il estoit infortuné, seulement parce qu'il avoit de l'amour pour elle ; il souffroit des maux incroyables : principalement voyant que je ne luy en oyois rien dire. Quatre ou cinq jours se passerent de cette sorte, durant lesquels j'apportay soin à ne le nommer pas seule ment devant Cleonice : et durant lesquels je la voyois fort melancolique. Toutes les fois que nous estions seules, je connoissois dans ses yeux qu'elle attendoit que je luy parlasse de Ligdamis : et il y eut mesme quelques instants, où il me sembla qu'elle le desiroit. Neantmoins je demeuray ferme dans ma resolution, et je ne luy en dis pas une parole : diverses personnes, en ma presence, luy demanderent si elle ne sçavoit point ce qui causoit la retraite de Ligdamis ? Artelinde mesme luy en parla ; Phocylide luy en dit aussi quelque chose, et il ne fut pas jusques à Hermodore, qui ne taschast de sçavoir d'elle, d'où venoit qu'il ne la voyoit plus. Quelques autres luy disoient qu'il estoit malade, d'autres encore qu'il estoit seule ment affligé ; et tous ensemble concluoient qu'il mourroit bien tost, si les maux de son corps ou de son esprit ne diminuoient. Apres que toute cette compagnie fut partie, qui avoit tant parlé de Ligdamis à Cleonice, elle se tourna vers moy : et me regardant avec un peu de chagrin sur le visage ; le destin de Ligdamis est bien bizarre, dit-elle, car tous les gens qui ne l'aiment point m'en parlent, et vous qui l'aimez tant ne m'en parlez pas. Il est vray, luy dis-je, mais c'est que je vous aime encore plus que je ne l'aime : et que la crainte de vous fascher m'impose silence. Je vous suis bien obligée de ce sentiment là, repliqua t'elle : mais je vous la serois encore infiniment, si vous pouviez remettre la raison dans l'ame de Ligdamis, pour qui j'ay eu assez d'estime et allez d'amitié, pour souhaiter de le voir aussi raisonnable qu'il l'estoit autrefois. C'est à vous, luy dis-je, à faire ce miracle : et alors je luy apris que Ligdamis m'avoit demande pour toute grace, qu'elle voulust agir avecque luy comme elle luy avoit promis de faire, s'il eust esté amoureux d'une autre. Au commencement Cleonice rejetta cette proposition : mais à la fin croyant peut estre qu'elle pourroit persuader par raison à Ligdamis de n'avoir plus d'amour pour elle, apres une longue resistance elle me promit qu'elle je verroit une fois en particulier ; pour adviser de quels remedes il se pourroit servir, pour guerir du mal qu'il avoit. Dés que je me fus separée de Cleonice, j'envoyay querir Ligdamis, qui receut avec une joye in croyable, la nouvelle que je luy donnay qu'il la verroit : mais, luy dis-je, ce ne sera que pour vous conseiller de n'avoir plus d'amour pour elle. N'importe, me dit-il, pourquoy que ce soit que je la voye : puis que je la verray il suffit : et je ne puis manquer d'en estre soulagé. Il se trouva mesme qu'il n'attendit pas longtemps ce plaisir là : parce que le lendemain Stenobée estant allé faire des visites où Cleonice n'alla pas, j'en advertis Ligdamis. Il me fut pourtant impossible de me trouver à cette entre-veuë, dont il me vint rendre conte le jour fumant. Dés qu'il fut auprés de Cleonice, auparavant qu'il pûst parler elle prit la parole : et le regardant avec un serieux sur le visage, capable de chasser l'esperance de son coeur, quand il en eust esté tout remply : Ligdamis, luy dit elle, ne pensez pas tirer advantage, de la bonté que j'ay pour vous : et n'allez pas vous flatter jusques au point que de croire que peut estre je ne suis pas aussi irritée que je vous l'ay paru. Je me suis resoluë à faire ce que je fais aujourd'huy, parce que j'ay creu que nostre amitié passée m'obligeoit à tascher de vous secourir si je le pouvois : et à essayer de faire un dernier effort, pour remettre la raison dans vostre ame. Par quelque motif que vous souffriez que j'aye l'honneur de vous revoir, respondit-il, je vous en suis tousjours tres obligé : et plus obligé que de toutes les bontez que vous avez eues pour moy, tant que nostre amitié a duré : estant certain que je n'ay jamais souhaité d'avoir cét honneur avec une passion si aredente, que depuis que je nie suis privé de vostre veuë. Je suis pourtant la mesme que j'estois, reprit froidement Cleonice ; il est vray, Madame, repliqua-t'il : mais je ne suis plus le mesme que j'ay esté. J'en suis bien fâchée, interrompit-elle, et il est peu de choies que je ne fisse, pour retrouver en vous cét Amy agreable et fidele, qui sans avoir toute la severité de l'extréme sagesse, en avoit pourtant toute la solidité. Cet Amy, dis-je, qui voyoit si clairement les choses comme elles devoient estre ; et de qui la conversation et l'amitié faisoient toute la douceur de ma vie. Mais, Ligdamis, adjousta t'elle, est il bien vray aussi, que vous ne soyez plus celuy dont je parle ; et que vous me veuilliez forcer à vous haïr, ou du moins à ne vous voir plus ? Bien loin d'avoir une volonté si déraisonnable, dit-il, si j'osois je vous dirois que je borne tous mes desirs à vous voir, et à estre aimé de vous : si vous n'aviez pretendu que ces deux choses, reprit-elle, vous n'auriez point changé de sentimens : car enfin on ne peut pas avoir une amitié plus tendre, que celle que je vous avois donnée : et vous ne pouviez pas me voir plus souvent que vous faisiez. Il est vray, Madame, luy dit-il, mais c'est que cette affection que vous aviez pour moy, et ces visites que je vous rendois, n'avoient pas je ne sçay quoy que je ne sçay pas seulement encore exprimer : et qui est pointant absolument necessaire, pour satisfaire un homme amoureux. Quoy Ligdamis, inter rompit Cleonice, il est bien vray que l'entends ce terrible mot de vostre bouche ! vous, dis-je, qui m'avez fait cent Satires agreables contre l'amour ; qui me l'avez dépeinte comme la plus dangereuse des passions, qui m'avez dit qu'elle ne surmontoit que les foibles et les oysifs ; qui m'avez promis mille fois de ne vous en laisser jamais vaincre ; qui m'avez raconté mille effets funestes qu'elle a causez qui m'avez appris cent extravagances qu'elle a fait faire ; et qui n'avez dit enfin qu'elle faisoit perdre la raison ; qu'elle faisoit souvent oublier la vertu ; et qu'elle rendoit du moins miserables, tous ceux qui en estoient possedez. Vous adjoustiez à cela, que cette dangereuse passion, faisoit des fourbes des Amis les plus fideles : et qu'un Amant devoit tousjours estre regardé, comme un homme incapable de respondre de luy mesme : et comme un homme en estat de commettre tous les crimes qui pourroient servir à son amour. Voulez vous apres cela, Ligdamis, que je vous considere comme estant amoureux ? et que selon vos propres maximes, je vous regarde avec mespris ; avec meffiance ; et avec hayne ? parlez Ligdamis, je vous en conjure : mais parlez comme je le veux. Et que voulez vous que je vous die ? repliqua-t'il ; je veux que vous m'asseuriez, reprit-elle, que vous estes tousjours de mes Amis, et que vous ne serez jamais mon Amant. Je ne sçaurois, Madame, respondit-il, et quand je forcerois mesme ma bouche à vous dire ce mensonge, mes yeux contre diroient mes paroles, et mon visage descouvriroit le secret de mon coeur. Quoy Ligdamis, adjousta-t'elle, vous pouvez vous resoudre à perdre mon amitié ! Quoy, Madame, respondit-il, je pour rois consentir à vous aimer moins que je ne fais ! Mais, Ligdamis, luy dit-elle, vous ne respondez, point à tout ce que je vous ay dit : parlez donc je vous en prie, et dites moy si tout ce que vous m'avez dit contre l'amour est hors de vostre me moire nullement, repliqua-t'il, mais il est hors de mon coeur : estant certain que je voy les choses d'une autre sorte que je ne les voyois. Pour moy, interrompit-elle, qui les vois tousjours comme je les ay veuës, je ne puis pas comprendre que cela soit ainsi : cela est pourtant si vray, repliqua-t'il, que je ne vous voy plus vous mesme comme je vous ay veuë, tant que je n'ay eu que de l'amitié pour vous. Je vous trouve cent fois plus belle que je ne faisois : vous avez, selon moy, sans comparaison plus d'esprit que vous n'aviez : vous estes infiniment plus charmante : vostre humeur me semble plus agreable : la moindre de vos paroles me donne plus d'admiration, que ne faisoient vos plus beaux discours : un seul de vos regards me fait battre le coeur : et vous me paroissez tellement au dessus de ce que vous me sembliez estre, que je me fais la plus grande confusion du monde, de n'avoir pas plustost veu tant de choses admirables que je descouvre en vostre personne depuis que j'en suis amoureux. Oüy, Madame, adjousta-t'il, le feu qui me brusle ne m'embrase pas seulement, il m'esclaire encore, et me fait apercevoir cent choies que je n'avois jamais veuës : et vous pouvez voir, luy dit-elle, que l'amour n'est point ce que vous disiez autrefois ? je le voy sans doute, reprit-il, et je le voy de telle sorte, que je ne puis comprendre comment il est possible que j'aye si mal raisonné. J'advouë toutesfois, Madame, qu'il est une espece de passion terrestre, grossiere, et brutale, qui usurpe le nom d'amour, et qui ne l'est pourtant pas, qui merite d'avoir l'aversion de toutes les personnes raisonnables : je dis encore qu'il y a une espece de galanterie universelle, indigne d'une personne d'esprit : mais je dis en mesme temps, qu'une amour confiante et espurée, telle que je la sens dans mon coeur, est la plus belle et la plus loüable chose un monde. C'est par cette sorte de passion, que l'ame s'esleve au dessus d'elle mesme, et qu'elle est capable de faire des actions heroïques : en effet Madame, commandez moy aujourd'huy les choses les plus difficiles et les plus dangereuses à executer, je les entre prendray sans hesiter un moment, Si vous eussiez peut-estre ordonné quelque chose de cette nature, à ce Ligdamis dont vous regrettez tant l'amitié, il vous auroit representé la grandeur du peril ; il eust examiné la difficulté qu'il y avoit à vous obeïr ; et selon les apparences il ne l'eust pas fait. Mais ce Ligdamis qui vous aime aujourd'huy, n'est plus en estat de deliberer sur vos commandemens : et il est prest de tout entreprendre pour vous obeïr. Cessez donc de m'aimer de la maniere que vous faites, interrompit Cleonice, s'il est vray que vostre obeïssance n'ait point de bornes. L'impossibilité, reprit-il, Madame, en donne à toutes choses : c'est pourquoy je ne puis pas faire ce que vous voulez : n'estant pas en ma puissance de ne vous aimer plus, et sçachant que j'ay essayé vainement de m'arracher de l'ame une passion que je sçavois bien qui vous desplairoit. Je n'ay pourtant consenty de vous voir, reprit elle, que pour tascher de trouver les moyens de vous guerir de cette folie : quoy que j'aye un mal, repliqua t'il, dont l'aime mieux mourir que d'en souhait ter seulement la guerison ; je ne laisse pas de vous demander, Madame, ce que vous jugez qui soit propre à faire ce que vous dites ? je voudrois, reprit-elle, que vous vous souvinssiez de tout ce que vous me disiez autrefois : je m'en souviens aussi, repliqua-t'il ; mais je le trouve si injuste, que vous n'avez garde de trouver le remede que vous cherchez pour moy par cette voye. Consultez donc mieux vostre raison que vous ne faites, reprit-elle, et je m'assure que vous changerez de sentimens. Elle est si troublée, repliqua-t'il, que bien loin de me conseiller, elle est soûmise à la passion qui me possede : ne me voyez donc plus, dit-elle, afin que l'absence vous guerisse. Depuis cinq ou six jours que je ne vous ay veuë, repliqua-t'il, mon amour a augmenté de la moitié : songez donc, adjousta-t'elle, qu'en m'aimant je vous haïray : et qu'en ne m'aimant point vous conserverez mon estime et mon amitié. Ha, Madame, quelle injustice est la vostre ! s'escria-t'il, de vouloir aimer qui ne vous aimeroit pas, et de vouloir haïr qui vous aime. Quoy qu'il en soit Ligdamis, reprit elle, comme mes sentimens ne sont pas changez comme les vostres, je voy tousjours l'amour comme je la voyois : et je vous voy vous mesme si desraisonnable, bien qu'il n'y ait pas longtemps que vostre coeur en soit touché, que je ne sçay comment je vous puis souffrir. vostre visage est changé ; vos actions le sont aussi ; je voy une inquietude continuelle dans vos yeux, vous parlez avec plus de precipitation que vous ne faisiez ; tout ce que vous dites est injuste ; vous vous taisez à contretemps ; vous respondés mal à propos ; et tout cela se fait en vous, sans que l'en voye la raison. Car enfin, vous vous estimiez heureux autrefois ; je vous offre encore la mesme chose ; c'est à dire ma conversation, mon estime, mon amitié, et ma confiance ; et vous n'estes pas content. Pour moy, Ligdamis, vous m'en direz ce qu'il vous plaira : mais je n'ay jamais trouvé l'amour si bizarre en qui que ce soit qu'en vous. C'est que cette passion, reprit-il, n'a jamais esté si violente en qui que ce soit. Mais tousjours, Madame, adjousta t'il, ne m'estimay-je pas tout à fait malheureux, puis que je m'aperçoy que mon amour ne vous est pas inconnue : ne vous y abusez point, repliqua t'elle, plus je verray déreglement en vostre ame, moins j'auray de disposition à vous aimer. Cela ne sçauroit estre, Ma dame, interrompit-il, et il n'est pas plus vray qu'il faut que le feu brusle ceux qu'il touche, et que le Soleil esclaire ceux qui le voyent, qu'il est vray qu'une sorte et constante passion, doit à la fin toucher je coeur de la personne que l'on aime. Vous esperez donc d'estre aimé de moy ? (reprit Cleonice avec une froideur qui pensa desesperer Ligdamis) je le souhaite du moins, repliqua-t'il, mais. Madame, je n'oserois dire que je l'espere. Vous faites bien, dit-elle, car vous ne me sçauriez faire un plus sensible outrage, que de me persuader que vous auriez dans l'esprit que je vous devrois aimer un jour, et faire pour vous ce que j'ay tant blasmé, et ce que je blasme tant encore aux autres. Quoy, Ligdamis, adjousta-t'elle, je pourrois m'imaginer que vous espereriez que je ferois pour vous routes les folies que nous avons tant condamnées ensemble ! que j'aurois quelque plaisir à vous sçavoir malheureux pour l'amour de moy ; à vous entendre soupirer, et à vous voir faire enfin toutes les grimaces que l'amour inspire à tous ceux qu'il possede ! ha, non non, Ligdamis, je ne le sçaurois souffrir et si je ne puis regler vostre affection, faites du moins en sorte que je borne vostre esperance. Pour cét effet, adjousta-t'elle, je vous assure dés aujourd'huy, que mille ans de langueurs, de soûpirs, de larmes, de transports, et de services, n'obtiendront jamais rien de moy. Du moins Madame, reprit il, si vous ne pouvez estre sensible, ne soyez pas injuste : et considerez le vous suplie, que c'est vous qui avez troublé le repos dont je joüissois : et qu'ainsi vous estes obligée d'avoir quelque compassion de moy. Soyez donc seulement, luy dit il, comme je l'ay desja dit à Ismenie, la Confidente de la passion que j'ay pour vous, aimez moy comme vous avez accoustumé, et souffrez seulement que je vous aime comme je fais. Car puis que vous estes si asseurée de ne m'ai mer jamais autrement, ne seriez vous pas injuste de me rendre tout à fait malheureux sans sujet ? je le seray bien assez de ne pouvoir toucher vostre coeur, sans que vous veuilliez encore tourmenter le mien si cruellement : je sçay bien, Madame, que par nos conditions, vous ne voulez point d'Amis qui soient amoureux : mais ce luy qui fait les loix les peut changer. Je me souviens mesme que vous disiez un jour, que la principale raison pourquoy vous ne vouliez point d'Amis qui fussent Amants, estoit parce que vous aviez eu un Amy qui dés qu'il fut amoureux, s'ennuya aupres de vous ; qui ne vous fit plus que de courtes visites, qui ne vous entretint que de la personne qu'il aimoit et que vous n'aimiez pas ; et qu'enfin il n'y avoit plus moyen de se confier à luy, parce qu'un homme amoureux n'a point de secret qu'il ne puisse reveler à sa Maistresse. Mais Madame, tous ces inconveniens ne vous sçauroient arriver en cette occasion : car premierement, je vous proteste que je n'auray jamais de joye qu'aupres de vous : que mes visites deviendront plus longues qu'elles n'ont jamais esté : et que je ne vous entretiendray jamais de personnes indifferentes, puis que si vous le voulez souffrir, je ne vous parleray que de vous. Au reste Madame, adjousta-t'il, vous jugez bien qu'en revelant les secrets que vous m'avez confiez à la personne que l'adore, ils n'en seront pas moins secrets pour cela : puis qu'ils ne seront encore sçeus que de vous et de moy. Pourquoy donc ne voulez vous pas souffrir, que j'aye l'honneur de vous voir ? Aimez moy, Madame, comme il vous plaira : mais souffrez aussi que je vous aime de la maniere que je le puis. Peut estre, adjousta-t'il, que vôtre insensibilité me guerira plus en vous voyant, que ne feroit l'absence si vous m'y condamniez : car Madame, si je ne vous voyois pas, je m'imaginerois tousjours que si je vous voyois je toucherois vostre coeur : de sorte qu'esperant toûjours de vous voir, j'espererois toûjours d'estre aimé. et par consequent je vous aimerois toûjours. Mais si vous souffrez que je vous voye, adjousta t'il peut estre que vous me ferez perdre l'esperance par vostre inhumanité, et peut-estre en fuite l'amour. Ce remede, repliqua Cleonice, est aussi nouveau et aussi bizarre, que la passion qui vous possede : c'est pourtant le seul, reprit-il, que raisonnablement vous pouvez m'ordonner. Nous essayerons pourtant l'absence auparavant, dit-elle, car pour celuy là, je pense qu'il est un peu dangereux. Je sçay bien Madame, repliqua t'il, que je vous ay oüy dire autrefois, que le mal qui me tourmente, estoit un mal contagieux : mais je me souviens aussi, qu'Ismenie vous respondit que personne ne vous l'avoit jamais pû donner. Et certes Madame, il m'en aisé de connoistre qu'il est bien difficile que vous le preniez : car il y a desja quelque temps que j'en suis fort malade aupres de vous, sans que je m'aperçoive que vostre coeur en soit atteint. Me preservent les Dieux d'un semblable malheur, interrompit- elle ; Cependant Ligdamis, puis que je ne voy pas qu'il soit possible de remettre presentement la raison dans vostre ame, tout ce que je puis faire pour vous, est de vous assurer que je suis au desespoir de la perte de vostre amitié : que vous me trouverez tousjours toute preste à vous redonner la mienne, dés que vous n'aurez plus d'amour : et qu'en attendant que vous soyez en termes de me la redemander, je pretends que vous alliez faire un voyage, pour voir si l'absence ne fera point plus que mes raisons. Si j'avois, respondit Ligdamis, une passion criminelle ; si mes pretensions estoient injustes, je trouverois que vous n'auriez pas tort de me bannir : mais je vous dis que je ne vous demande rien, sinon que vous enduriez que je vous aime, comme je vous puis aimer. Que vous importe donc, adjousta t'il, ce qui se passe dans mon coeur ? et depuis plus d'un mois que le me suis aperçeu que je vous aimois d'amour, cét te passion vous a t'elle fait beaucoup souffrir ? nullement, reprit Cleonice : mais c'est que je ne sçavois pas qu'elle fust dans vostre ame. Vous voyez donc bien, repliqua t'il, que ce que vous dites n'a point de fondement solide : et que cette passion n'est pas incommode pour vous en elle mesme, mais seulement par l'imagination que vous en avez. Car enfin, Madame, lors quelle ne vous incommodoit point ces tours passez, elle estoit dans mon ame comme elle y est : pour quoy donc n'agirez vous pas comme vous faisiez ? je vous proteste que je prendray plus de part à tous vos maux que je ne faisois : et que s'il se peut je seray encore plus secret et plus fidelle que je ne l'ay jamais esté. Quand tout ce que vous dites seroit vray, reprit Cleonice, il y a encore une autre chose a vous dire, ou vous ne pouvez respondre : qui est, que puisque vostre coeur est capable de cette passion, il la peut avoir pour une autre personne : et des que cela seroit, ma confiance seroit peu en seureté. Au contraire Madame, adjousta t'il, quand je n'aimois rien, vous deviez bien plus craindre ce que vous dites : parce que si j'avois à devenir amoureux, il n'estoit pas impossible que je le fusse d'une autre que de vous : mais aujourd'huy que je vous ai me, il y a une impossibilité si absoluë, que je puisse jamais aimer nulle autre personne, qu'il ne faut pas seulement mettre en doute, que vous ne soyez ma premiere et ma derniere passion. On peut quelques fois, adjousta t'il, passer de l'in difference, à l'amour d'une personne médiocrement accomplie : mais quiter la plus belle et la plus parfaite personne de la terre pour en aimer une autre, c'est ce qui n'est jamais arrivé, depuis que l'amour regne dans le coeur des hommes. Pour moy, dit Cleonice, je suis si espouvantée de vous entendre parler comme vous faites, que je ne sçay presques ce que je dois dire : si ce n'en : qu'il ne se faut fier à personne, et se deffier mesme de sa propre raison. C'est pourquoy Ligdamis, luy dit elle, il faut que je vous refuse ce que vous voulez : et que je vous prie de ne me voir plus, ou du moins de ne me voir de tres long temps. Vous voulez donc que je meure ? repliqua t'il ; nullement, dit elle, mais je voudrois que vous devinssiez sage. Donnez moy seulement encore huit jours à vous voir, interrompit il, je vous en conjure par l'amitié que vous m'avez promise : je le veux bien, dit elle quoy que vous vous soyez rendu indigne de toute grace : ce sera pourtant à condition, que vous ne me direz rien de vostre pretenduë amour. Ligdamis remercia alors Cleonice, comme si elle luy eust accordé son affection toute entiere, et il me vint trouver au sortir de chez elle, avec une joye qui me fit bien connoistre que son coeur estoit veritablement amoureux. Il me pria d'agir pour luy, avec des paroles si touchantes, qu'il me persuada en effet de luy rendre office : il ne me fut pourtant pas fort aisé : car je trouvay Cleonice dans un chagrin qui faisoit qu'elle ne pouvoit presques souffrir personne, qu'en se faisant une extréme violence. L'amitié qu'elle avoit pour Ligdamis, n'estoit pas une des moindres causes de son suplice et l'adversion qu'elle avoit pour l'amour, estoit ce qui achevoit de la tourmenter. Cependant Ligdamis la vit durant les huit jours qu'elle luy avoit accordez : mais quelque violence qu'il se voulust faire, il luy estoit impossible de ne donner pas quelques marques de sa passion, ou par ses regards, ou par ses soûpirs, ou par ses resveries, ou mesme par quelques paroles qui luy eschapoient sans dessein. De plus, comme Cleonice avoit alors l'esprit disposé à expliquer toutes ses actions de cette sorte, elle songeoit à esviter la rencontre de ses yeux ; elle rougissoit dés qu'elle le voyoit aprocher d'elle ; elle aportoit soin à ne se trouver pas assise aupres de luy ; elle ne luy adressoit jamais la parole ; et ils vivoient enfin tous deux en une contrainte si grande, que je ne pouvois assez m'estonner de voir le changement qui estoit arrivé en ces deux personnes. Quand je demandois à Cleonice, pourquoy elle ne vouloit pas agir, comme si elle n'eust point sçeu la passion de Ligdamis ? elle me disoit qu'il luy estoit impossible : et qu'il faloit absolument qu'il s'en allast. Car, me disoit elle, le dernier jour qu'il la devoit voir, s'il ne s'en va pas, et qu'il s'obstine à m'aimer comme il fait, je le haïray infailliblement : Mais s'il vous obeït, luy dis-je, et que l'absence ne le guerisse point, que voudrez vous qu'il y face ? et trouverez vous fort juste, qu'il soit eternellement banny de son Pais, seulement parce qu'il vous aime un peu trop ? Si Ligdamis, adjoustay-je, estoit un homme que vous n'estimassiez point ; et que bien loin de l'estimer et de l'aimer comme vous faites, vous eussiez une aversion estrange pour sa personne ; et qu'en effet il la meritast ; que pourriez vous faire davantage ? je ferois beaucoup moins, me dit-elle le n'en comprends pourtant pas la raison : luy repliquay-je : toutesfois je ne laisse pas de vous croire : car ne voyons nous pas que vous laissez vivre Hermodore à Ephese, quoy qu'il y ait longtemps qu'il soit amoureux de vous ? Hermodore, reprit elle, n'est pas un homme à qui je voulusse faire la grace de commander quelque chose : cette grace que vous voulez faire à Ligdamis, repris je en sous-riant, pourroit ne se nommer pas ainsi sans injustice. Elle est pourtant grace, repliqua-t'elle, puis qu'il est vray que je suis resoluë de faire tout ce que je pourray pour luy conserver mon amitié. Comme elle disoit cela, Ligdamis entra ; qui venoit avec intention de prolonger le terme qu'elle luy avoit donné. Je ne le vy pas plustost, que prenant la parole malgré Cleonice ; venez, luy dis-je, Ligdamis, venez aprendre la favorable cause de vostre bannissement. Il est donc bien vray que je dois estre banny ! reprit-il ; ouy, respondit Cleonice, si j'ay quelque pouvoir sur vous. Vous l'y avez absolu, respondit-il en soûpirant, mais c'est à ceux qui regnent à ne faire pas tout ce qu'ils peuvent, et à ne faire que ce qu'ils doivent. Je dois aussi, respondit-elle, travailler autant que je pourray à restablir la raison dans vostre ame : afin de pouvoir conserver dans la mienne l'amitié que j'ay pour vous. Vous ne me haïssez donc pas encore ? interrompit Ligdamis ; je l'advoüe, dit-elle, mais je vous haïrois infailliblement, si vous ne m'obeissiez pas. Quand vous aurez esprouvé l'absence, poursuivit-elle, que j'ay tousjours oüy dire estre le seul remede contre l'amour ; et que je verray qu'en effet vous aurez fait toutes choses possibles pour redevenir sage ; j'auray peut-estre la bonté de ne vous oster pas mon amitié : et de souffrir que vous conserviez dans vostre ame une passion que vous n'en aurez pu chasser. Sans mentir Cleonice, interrompis-je en riant, vous estes admirable, de vouloir faire passer pour une grande faveur, que vous endurerez ce que vous ne sçauriez empescher. Et depuis quand veut-on obliger les gens aux choses impossibles ? Quand vous m'auriez persuadé que j'aurois tort, repliqua t'elle, je ne m'en repentirois pas : et vous ne m'en devriez pas blasmer, par la mesme raison que vous venez de dire : estant certain que s'il est impossible à Ligdamis de ne m'aimer plus, il ne me l'est pas moins de pouvoir me resoudre à souffrir qu'il me donne des marques d'amour. C'est pourquoy je vous conjure, luy dit elle, que sans vous arrester à ce que dit Ismenie, vous essayez deux choses : l'une l'absence, et l'autre l'ambition. Vous sçavez, luy dit elle encore, que Cleandre vous aime cherement : allez donc six mois à la Cour, et taschez de chasser une passion par une autre : Mais de grace ne me resistez plus, si vous ne voulez que je vous haïsse. Je sçay bien Madame, repliqua t'il, que quand je vous obeïray, cela sera inutile, puis qu'en quelque lieu que je sois, vous serez toûjours presente à mon esprit, et qu'enfin je suis incapable de toute autre ambition, que de celle d'estre aimé de vous. Apres cela Cleonice parla si fortement à Ligdamis, que je connus en effet qu'elle vouloit estre obeïe : de sorte que prenant la parole, je luy conseillay de la contenter. Car, luy dis-je, si l'absence vous guerit, vous aurez lieu de vous estimer heureux : et si elle ne vous guerit pas, vous aurez rendu à Cleonice la plus grande marque d'amour et d'obeïssance, que vous luy puissiez jamais rendre. Du moins, luy dit il, Madame, promettez moy donc que si je vous obeïs, vous m'en sçaurez quelque gré : et que vous ne me condamnerez plus jamais d'arracher de mon coeur une passion qui y sera sans doute tant que je vivray. Je vous le promets, luy dit elle : ce n'est pas encore assez, reprit il, pour empescher un Amant exile de mourir : c'est pour quoy, Madame, ayez encore la bonté de m'assurer, qu'en cas que je ne meure point de douleur, et que je revienne auprés de vous, vous voudrez bien estre ce que je vous ay desja suplié que vous fussiez, je veux dire la Confidente de ma passion. Non Ligdamis, luy dit elle, je ne vous promets point cela : mais je vous assure du moins de ne vous haïr point si vous m'obeïssez. Accordez moy donc la grace, reprit il, de me tenir conte de toutes les marques d'amitié que je vous donneray, comme de simples preuves d'amitié : je le veux encore, luy dit elle, pourveu que vous m'obeïssiez promptement. Enfin, Madame, sans abuser de vostre patience par un, long récit de choses peu importantes, je vous diray qu'il falust que Ligdamis obeïst : Il ne luy fut pas difficile de pretexter son voyage, estant certain qu'il y avoit plus de raison de s'estonner de ce qu'il n'alloit pas plus souvent à Sardis ; qu'il n'y en avoit de l'y voir aller. Je fis ce que je pus pour obliger Cleonice à souffrir qu'il prist congé d'elle, mais il n'y eut pas moyen d'obtenir cela. Il est vray que je remarquay malgré qu'elle en eust, que la cause de cette cruauté n'estoit pas desavantageuse à Ligdamis : estant certain qu'elle ne luy refusa cette grace, que parce qu'elle sentoit bien qu'il luy seroit impossible de luy dire adieu, sans donner de trop visibles marques de l'amitié qu'elle avoit pour luy. Il partit donc avec intention de s'en aller à Sardis : mais en y allant, il apprit que Cresus avoit fait arrester Cleandre : de sorte que ne pouvant se resoudre d'aller à la Cour apres cét accident, qui mettoit une consternation universelle par toute la Lydie ; il fut au Gouvernement de son Pere, passer le temps de son exil, et pleindre dans cette solitude ses propres malheurs, et ceux de l'illustre Cleandre : qui apres tant de victoires, et tant de services rendus à toute la Lydie, estoit prisonnier sans avoir commis aucun crime. Cette nouvelle ayant esté apportée à Ephese, tout le monde en eut une douleur extréme : parce qu'en effet c'estoit le plus grand malheur qui pust arriver à tout le Royaume : mais outre l'interest publie, qui affligeoit Cleonice comme les autres, l'interest particulier de Ligdamis, qui s'y trouvoit engagé, redoubla sans doute beaucoup la douleur qu'elle en eut. Elle fut visiter la Soeur de Ligdamis en cette occasion : mais elle ne voulue pas luy escrire, quoy que je luy voulusse persuader qu'elle le devoit. Pour luy, il m'escrivit plusieurs fois, sans que Cleonice le sceust : car j'avois oublié de vous dire, que cette cruelle personne luy avoit encore fait promettre qu'il ne luy donneroit point de ses nouvelles ; et que mesme s'il m'escrivoit, je ne luy en dirois rien : de sorte que je n'osois luy aprendre que je sçavois que l'absence ne guerissoit point Ligdamis. Cependant Cleonice devint si chagrine et si solitaire, qu'Artelinde et Phocylide la trouvant trop melancolique, ne la voyoient presques plus. Stenobée apres luy avoir fait cent reproches, de ce qu'elle n'estoit pas assez gaye, fut enfin contrainte de la laisser en repos : si bien que Cleonice gardant tres souvent la Chambre, je me trouvois aussi fort souvent seule avec elle. Au commencement, quand je luy voulois parler de Ligdamis, elle s'en faschoit : mais peu à peu elle vint à souffrir non seulement que je luy en parlasse, mais mesme elle m'en parloit quelquesfois la premiere. Un jour donc que nous estions seules ; du moins (me dit-elle apres plusieurs au tres discours) suis-je assurée qu'au lieu où est Ligdamis, il ne trouve personne à qui il puisse parler de moy : ainsi je puis esperer que sa folie, en passera plustost : car j'ay ce me semble oüy dire, que ce n'est pas estre tout à fait absent, quand on s'entre tient souvent de ce que l'on aime. Mais, luy dis je en la regardant fixement, est-il possible que vous souhaitiez autant que vous le dites, que Ligdamis n'ait que de l'indifference pour vous ? ce n'est pas ce que je dis, respondit elle : et que dites vous donc ? luy repliquay-je à demy en colere ; je dis, respondit-elle, que je souhaite que Ligdamis n'ait plus d'amour pour moy : car pour l'amitié, je vous advouë que je serois bien aise qu'il en eust : tousjours. Mais comment pensez vous que cela soit possible ? luy dis-je, et ne considerez vous point que si l'absence le guerit d'une violente amour, ce ne peut-estre qu'en faisant qu'il vous oublie, et qu'en se desaccoustumant de telle sorte de vous voir, que vous ne soyez plus necessaire à la douceur de sa vie ? De plus, luy dis-je encore, je pense que vous ne considerez pas, que Ligdamis n'a plus d'amitié pour vous ; que cette affection a changé de nature ; et qu'à parler raisonnablement, si le remede que vous luy avez ordonné, fait ce que vous avez pretendu qu'il fist, il n'aura plus ny amour ny amitié : Encore ne sçay-je s'il demeurera dans une simple indifference : car ce n'est guere la coustume de cette passion. Ismenie, me dit elle, que vous estes uns cruelle personne, de me faire examiner de si prés une chose qui ne me plaist pas mais apres tout, adjousta t'elle, pourquoy n est, il pas possible que l'amitié de Ligdamis qui est devenue amour, redevienne encore amitié ? je n'en sçay pas bien la raison, luy dis-je, mais du moins suis-je assurée que cela n'a guere d'exemple. Je serois pour tant bien faschée, reprit-elle, de perdre tout à fait Ligdamis. Vous vous y elles pourtant exposée, luy dis-je. Mais comme je la vy d'humeur un peu moins severe ; de grace, Cleonice, adjoustay-je, dites moy un peu lequel vous aimeriez le mieux ; ou que Ligdamis guerist de sa passion, en n'ayant plus que de l'indifference pour vous, ou qu'il devinst amoureux d'une autre personne ? Comme j'ay tousjours beaucoup d'amitié pour Ligdamis, me dit elle en rougissant, je ne puis pas desirer qu'il guerisse d'un mal par un autre mal : et j'aimerois mieux sans doute perdre son affection, et qu'il n'aimast jamais rien, que de le voir encore chargé de chaines. Mais s'il faloit, adjoustay-je, que de necessité il fust amoureux, ou de vous, ou d'une autre, lequel choisiriez vous ? Il y a longtemps que je vous ay dit ce que je pensois là dessus, repliqua t'elle ; il est vray, luy dis-je, mais je vous demande presente ment ce que vous en pensez : je ne veux pas me donner la peine d'y songer, dit elle. Cependant, poursuivit Cleonice, si par hazard Ligdamis pouvoit guerir de sa folie, j'aurois un plaisir estange, à luy faire voir le peu de solidité qu'il y a dans le coeur de ceux qui aiment de cette sorte : car je vous proteste, Ismenie, que je me souviens aussi souvent de Ligdamis, que lors qu'il estoit à Ephese. Pourquoy voulez-vous donc qu'il vous oublie ? luy dis-je en riant ; Cleonice ayant tardé un moment à respondre ; mais, repris-je, estes vous bien assurée que vous le voulez ? songez-y, Cleonice, et songez-y plus d'une fois : car ce seroit une rare chose, si Ligdamis vous oublioit, et que vous ne le pussiez oublier. Vous me dites tant de folies, reprit-elle, que je n'y veux plus respondre : Vous seriez mieux de m'advoüer, repliquay-je, que vous ne le pouvez faire sincerement sans vous contredire. Car n'est il pas vray, que vous n'avez pas plustost souhaité que Ligdamis ne se souvienne plus de vous, que vous sentez je ne sçay quoy dans vostre coeur qui vous resiste, et qui vous force à desirer qu'il s'en souvienne eternellement ? Vous estes si pressante, me dit-elle, que l'on n'a pas loisir de raisonner sur ce que vous demandez. Vous estes si peu sincere, luy respondis-je, que ce n'est pas estre judicieuse, que de vous demander quel que chose : puis que l'on est presques assuré que vous n'y respondrez pas precisément. Je pense, repliqua-t'elle en soûriant, que vous voulez me faire perdre une Amie, comme j'ay perdu un Amy, et que vous cherchez à me quereller : je ne sçay, luy respondis je en riant aussi, si je cherche à vous faire une querelle : mais je sçay bien que vous cherchez à ne me respondre pas. En verité, Ismenie, me dit-elle, je vous ay dit tout ce que je pense : et je vous assure de plus, que quoy que vous me puissiez demander, je vous y respondray sans mensonge. Advoüez moy donc, luy dis-je, que vous ne voulez pas que Ligdamis vous oublie : je l'advoüe, dit-elle en rougissant : que vous seriez bien faschée qu'il fust amoureux d'une autre, adjoustay-je, je l'advoüe encore, repliqua t'elle en baissant les yeux, quoy que ce ne fust que pour son interest, et que ce ne fust pas par jalousie. Que vous aimeriez mieux qu'il eust tousjours de l'amour pour vous que de la haine, luy dis-je ; Ha, Ismenie, interrompit- elle, vous me demandez là des choses si estranges, que je n'y sçaurois respondre : je pense pourtant, adjousta t'elle, que je serois esgalement faschée, de l'amour et de la haine de Ligdamis. Je ne le pense pas, luy dis-je, mais puis que vous ne voulez pas vous expliquer plus nettement, je ne vous demanderay plus rien : et je souhaiteray seule ment pour me vanger de vous, que Ligdamis vous oublie ; qu'à son retour il devienne amoureux d'une autre ; et que vous ne le puissiez oublier. Vous estes bien vindicative, me dit elle, mais ce qui me console est que je sçay bien que tout ce que vous dites ne sçauroit arriver : car si Ligdamis m'oublie, je l'oublieray de telle sorte moy mesme, qu'il ne m'inquietera point du tout. Vous luy avez donc fait un commandement, luy dis je, où vous ne voulez pas qu'il obeïsse ; puisque s'il vous obeït, vous le punirez. Cleonice voulut apres cela me dire qu'elle ne luy avoit or donné que de chasser l'amour de son coeur, mais je ne la voulus pas plus entendre : et je la quittay sans luy vouloir plus respondre : me semblant qu'à travers tout ce qu'elle m'avoit dit, l'amitié qu'elle avoit pour Ligdamis, estoit devenuë un peu plus tendre, depuis qu'il estoit party. Et en effet je voyois clairement, qu'elle apprehendoit qu'il ne l'oubliast : je n'osois pourtant luy dire que j'avois quelques fois de ses Lettres : mais un jour que j'estois auprés d'elle, l'en laissay tomber une sans y penser, qu'elle releva aussi tost, sans s'imaginer toutesfois qu'elle fust de Ligdamis. A peine l'eut elle entre les mains, qu'elle en reconnut l'escriture : et elle ne l'eut pas plustost reconnue, qu'elle rougit d'une effrange sorte. Je vy mesme que son premier sentiment fut de la lire : mais une seconde pensée ayant destruit la premiere, elle me la voulut rendre sans la voir. Vous n'estes gueres curieuse (luy dis-je en ne la voulant pas prendre) il est vray, dit elle, que je ne la suis pas trop : principalement quand je crains d'aprendre quelque chose qui ne me plaise pas. Tout à bon, luy dis-je, Cleonice, que voulez vous qui soit dans cette Lettre ? si vous la pouviez rendre telle qu'il vous plairoit, repliqua t'elle, je vous dirais ce que je voudrois qui y fust : mais comme tous mes desirs ne la pourroient changer, j'aime mieux vous la rendre sans la voir. Alors la prenant de ses mains où elle estoit, et voulant luy faire une malice, pour descouvrir mieux ses veritables sentimens ; je luy dis que je voulois luy lire cette Lettre tout haut, puis qu'elle ne la vouloit pas lire. Cleonice prenant la parole, me dit qu'elle ne la vouloit point entendre : mais apres m'avoir dit cela, elle se teut : et pour mieux cacher les divers mouvemens de son esprit, elle se mit à travailler à un tissu d'or et de soye qui estoit sur sa table.

Histoire de Ligdamis et de Cléonice : retour de Ligdamis


En fuite dequoy m'estant levée d'aupres d'elle, et m'estant mise vis à vis, de peur qu'elle ne leust ce qui estoit effectivement dans cette Lettre de Ligdamis ; je feignis d'y lire ces paroles.

Enfin, Ismenie, la solitude a fait ce que n'avoit pû faire la raison : et la belle Cleonice ne sera plus importunée de mon amour. L'absence toute seule n'a pourtant pas causé ma guerison : et j'ay eu besoin d'un remede plus puissant. J'ay donc trouvé dans nos Bois une personne moins belle, je l'adveuë, mais plus sensible, qui m'a rendu capable d'obeïr au commandement que l'on avoit fait.

Ha, Ismenie, (interrompit Cleonice en jettant son ouvrage sur la table, en se levant, et en voulant lire elle mesme) ce que vous dites là n'est point dans la Lettre de Ligdamis ! C'est asseurément, luy dis-je en la cachant, que vous ne voulez pas que cela y soit : Mais dites moy de grace ce que vous voulez que j'y lise. Je ne veux point que vous y lifiez rien, dit elle, car je la veux lire moy mesme, quoy qu'il y puisse avoir. Voyant alors la curiosité de Cleonice, apres luy avoir encore resisté quelque temps, afin de luy donner plus d'envie de voir cette Lettre, et luy avoir encore parlé comme si ce que j'avois feint d'y lire y eust effectivement esté ; je la luy donnay : de sorte que l'ouvrant à l'heure mesme, elle y leut ces paroles.

LIGDAMIS A ISMENIE.

Si l'adorable Cleonice sçavoit que plus je suis sans la voir, plus j'ay d'amour pour elle, je ne doute nullement qu'elle ne me rapellast, quand ce ne seroit que pour empescher ma passion d'augmenter comme elle fait. C'est pourquoy je vous conjure, si vous le trouvez à propos, de luy faire sçavoir que je seray à la fin du terme quelle a prescrit a mon bannissement, sans comparaison plus amoureux d'elle, que le jour qu'il commença : ne faisant autre chose dans ma solitude, que me souvenir de sa beauté, et de son esprit, et que desirer de la revoir. Voila, Ismenie y quelles sont mes occupations : trop heureux encore dans mon malheur, si je pouvois esperer de n'estre ny haï ny oublié.

LIGDAMIS.

Durant que Cleonice lisoit, je la regardois attentivement : et je remarquay, ce me semble, plus de confusion que de colere sur son visage. Je vy mesme qu'en lisant la fin de cette lettre, où Ligdamis disoit qu'il s'estimeroit heureux de n'estre ny haï, ny oublié, elle soûrit à demy : en fui te dequoy me la rendant, et n'osant presques me regarder ; vous donnez si bon ordre, me dit elle, que ce dernier malheur n'arrive à Ligdamis, qu'il a grand tort de le craindre : mais cruelle Personne (adjousta t'elle en prenant un visage plus serieux) quel plaisir prenez vous à me tourmenter ? le sçay bien que Ligdamis est vostre parent, et qu'ainsi j'aurois tort de vouloir qu'il ne vous donnast point de ses nouvelles : mais pourquoy faut-il que je sois le sujet de ses Lettres et des vostres ? Pour moy, luy dis-je, comme je n'ay jamais fait que respondre à Ligdamis, c'est luy que vous devez accuser de ce que nous parlons de vous : car en mon particulier, je ne pense pas que la civilité me permist lors qu'il me parle de Cleonice, de luy aller parler d'Artelinde ou de quel que autre : et de respondre à les Lettres, sans respondre à ce qu'il m'y dit. Mais que luy respondrez vous ? répliqua t'elle ; je respondray ce qu'il vous plaira à celle-ci, luy dis-je, car je ne dois escrire que demain. Du moins, me dit elle, ne luy mandez pas que j'ay veu sa Lettre : je ne vous de mande pas, luy repliquay-je, ce que je dois n'escrire point : mais ce que je dois escrire. Vous ne le feriez pas quand je vous le dirois, respondit : elle ; Cependant si vous me vouliez obliger, vous luy persuaderiez fortement de se deffaire d'une passion qui ne luy donnera que de la peine. Voila. Donc, Madame, quels estoient les sentimens de Cleonice, pendant l'exil de Ligdamis, qui ne man qua pas de revenir à Ephese, dés que le temps de son bannissement fut expiré, sans en demander une nouvelle permission à Cleonice. Ce qui l'obligea d'en user ainsi, fut qu'il craignit qu'il ne fust plus aisé à cette cruelle personne de luy faire sçavoir par moy qu'elle ne vouloit pas qu'il revinst, que de luy dire elle mesme qu'elle vouloit qu'il s'en retournast. Aussi tost qu'il fut arrivé, il me vint voir, pour m'assurer qu'il n'avoit point changé de sentimens, et pour me demander conseil de ce qu'il devoit faire. Pour moy, qui connoissois admirablement Cleonice, je fus d'advis qu'il ne luy fist rien dire auparavant que d'aller chez elle : et qu'il allast visiter Stenobée, comme il avoit accoustumé de faire au retour de ses voyages. De sorte qu'ayant creû ce que je luy disois, il y fut le mesme jour, et je m'y trouvay aussi : voulant avoir le plaisir de voir comment cette premiere visite se passeroit. Mais par malheur pour Ligdamis, il y avoit ce jour là tant de monde chez Stenobée, qu'il ne put parler à Cleonice un moment en particulier. Artelinde et Phocylide y vinrent aussi : et comme il y avoit longtemps que l'on n'avoit veû Ligdamis, il fut presques tousjours le sujet de la conversation. Les uns luy faisoient compliment, sur la douleur qu'il avoit euë de la prison de Cleandre ; les autres l'assuroient que son voyage leur avoit semblé bien long ; et Artelinde suivant son humeur, luy dit qu'elle ne pouvoit pas comprendre, comment il avoit pû vivre dans une aussi grande solitude, que celle où il avoit esté : se mettant apres cela, à faire une satire de la campagne, extrémement agreable : soustenant qu'il faloit estre stupide, chagrin, ou insensible, pour pouvoir y demeurer huit jours sans s'ennuyer : et concluant que puisque Ligdamis y avoit esté six mois, ayant autant d'esprit qu'il en avoit ; il falloit qu'il eust quelque grande melancolie dans le coeur, ou qu'il fust tousjours in sensible. Pendant qu'Artelinde parloit ainsi, Ligdamis estoit si embarrassé, qu'il ne pouvoit quasi que répondre : et Cleonice estoit si interdite, qu'elle eut peu de part à la conversation ce jour là. Il est vray que le lendemain, elle y en eut davantage : car Ligdamis la trouva chez moy, où elle estoit venuë, avec intention de me prier de la delivrer de cét Amant opiniastre, bien qu'elle ne le voulust pas perdre. Lors qu'elle le vit entrer, elle creut que je l'avois envoyé querir, quoy que cela ne fust pas vray : mais apres m'en avoir fait un petit reproche sans colere, elle ne laissa pas de demeurer : de sorte que comme nous n'estions que nous trois dans ma Chambre, dés que nous fusmes assis, Ligdamis se tournant vers Cleonice, et la regardant d'une façon à luy faire comprendre que son ame n'avoit pas changé de sentimens, enfin Madame, luy dit-il, me voicy à la fin de mon bannissement : mais c'est à vous à me dire si je suis à la fin de mes peines : et si vous souffrirez que cét homme qui ne peut plus avoir d'amitié pour vous, ny cesser d'avoir de l'amour, vous raconte toutes les inquietudes que l'absence luy a causées. J'aimerois mieux, luy dit-elle, que vous me dissiez de quels moyens vous vous estes servy, pour vaincre cette injuste passion : eh Madame, reprit-il, comment eussay-je pu esperer de la vaincre, puis qu'il ne m'a pas seulement esté possible d'obtenir de moy de la vouloir combattre ? je ne vous avois pourtant exilé que pour cela, reprit-elle : je le sçay bien Madame, respondit-il, mais quand j'ay seulement voulu en avoir la moindre pensée, mon coeur, mon esprit, et mesme ma raison, se sont revoltez contre moy : et je n'ay pu faire autre chose que me repentir promptement, d'avoir voulu essayer de vouloir m'opposer à une passion si bien fondée ; à une paf fion, dis-je, si noble ; si pure ; et si belle, que la plus austere vertu ne la sçauroit condamner. Quoy qu'il en soit Madame, adjousta-t'il, je vous aime, et je vous aimeray toute ma vie : de sorte que si mon amour vous est insuportable, il n'y a point d'autre voye de vous en delivrer, que de m'ordonner de mourir. Si vous le voulez, Madame, je m'y resoudray sans peine : car dés que je verray que la divine Cleonice sera capable de souffrir plustost ma mort que ma passion, le desespoir s'emparera si puissamment de mon ame, que je ne seray pas longtemps à luy obeïr. Parlez donc Madame, luy dit- il, voulez vous que Ligdamis vive ou qu'il meure ? vous estes Maistresse absoluë de son destin : et vous le pouvez rendre tel qu'il vous plaira. Si cela estoit, respondit Cleonice, je serois tousjours Amie de Ligdamis : et Ligdamis ne seroit jamais mon Amant. Mais Madame, luy dit-il, ne sçauriez vous vous accoustumer à souffrir que je vous aime un peu plus fort que je ne faisois autrefois, et à endurer que je vous raconte mes souffrances ? vous me le promistes, ou peu s'en falut, lors que je m'esloignay de vous : et vous me dites encore, que vous recouriez du moins tous les services que je vous rendrois, comme vous aviez reçeu des marques de mon amitié du temps que j'en avois pour vous. Cela estant. Madame, que ne me devez vous pas, puisque je viens de vous obeïr de la plus cruelle maniere du monde ? j'ay passé six mois à souffrir tous les jours mille suplices : et au lieu de m'en sçavoir gré, suivant vos promesses, vous m'en preparez encore de nouveaux. Il ne seroit pas juste, interrompis je, et si Cleonice m'en croit, elle ne le fera pas. Mais Ismenie, me dit elle, comment pouvez vous me parler comme vous faites ? et toute preoccupée que vous estes, par l'amitié que vous avez pour Ligdamis, pourriez vous me conseiller d'avoir une galanterie avecque luy ? Ce mot là, luy dis-je, est un peu terrible : mais je vous advoüe que je ne puis comprendre, que vous deviez traiter Ligdamis comme on est obligé de traitter ceux avec qui on n'a point eu d'amitié particuliere. Car enfin n'est il pas vray que nous sommes obligez de servir nos Amis, dans tous les malheurs qui leur arrivent ? je l'advouë, dit-elle, et ceux qui font autrement, sont de ces faux Amis de prosperité, qui ne meritent pas de porter ce glorieux nom d'Amy. N'est-il pas vray encore, luy dis-je, que si Ligdamis avoit perdu la raison par quelque maladie, ou par quelque accident estrange, et que vous sçeussiez de certitude qu'il n'en pourroit guerir, vous chercheriez du moins à rendre sa fo lie moins malheureuse ; et que vous auriez beau coup de compassion de son infortune ? ce que vous dites est encore vray, repliqua-t'elle ; que n'agissez vous donc ainsi ? luy dis-je en riant ; car ne voyez vous pas que Ligdamis n'est plus maistre de sa rai son ? Ne luy accordez pas toutesfois, adjoustay-je, autant d'affection que sa folie luy en fera souhaiter de vous : mais souffrez la sienne avec quel que douceur ; puis que ce ne seroit pas estre veritablement Amie, que de l'abandonner dans un aussi grand malheur comme est celuy d'aimer une personne insensible. Et pour moy si vous en usiez ainsi, vous me feriez croire que vous ne voulez des Amis qu'afin qu'ils vous servent et qu'ils vous divertissent : puis que vous ne pouvez endurer qu'ils vous importunent une fois en toute leur vie. Cleonice m'entendant parler ainsi, se mit à sous tire, et Ligdamis m'en remercia : en fuite dequoy, il joignit des paroles si persuasives aux miennes, qu'enfin apres plus de deux heures de conversation, j'obtins d'elle que Ligdamis demeureroit à Ephese, et qu'il la verroit : mais à condition qu'il ne luy parleroit point de son amour. La chose alla donc ainsi durant quelques jours : neantmoins comme il n'estoit pas possible à Ligdamis de renfermer si bien sa passion dans son coeur, qu'elle ne parust à quelqu'une de ses actions ou de ses paroles ; il n'y avoit point de jour que Cleonice et luy n'eussent deux ou trois querelles. Mais insensiblement, sans que je puisse dire comment cela se fit, Cleonice s'accoustuma à respondre à Ligdamis, et quoy que ce fust tous jours pour s'opposer à luy, neantmoins ce luy estoit une grande consolation que de pouvoir parler de ce qui occupoit toute son ame : et la chose alla effectivement de telle sorte, que Cleonice devint en effet la confidente de la passion que Ligdamis avoit pour elle : ne pouvant jamais souffrir qu'il luy en parlast autrement. Cependant quoy qu'elle luy conseillast tousjours de n'esperer jamais rien ; qu'elle continuast de luy parler contre l'amour ; et qu'elle luy commandast tres souvent, de cesser de l'aimer de cette maniere ; je pense qu'à la fin elle n'eust pas voulu estre obeïe : Il y avoit pourtant des jours où elle estoit si chagrine, que tout le monde luy en faisoit la guerre : d'abord cela me surprit un peu ; parce que je n'avois pas accoustumé de luy voir l'humeur inesgale. Mais apres avoir aporté soin à descouvrir la cause de cette bizarre melancolie, qui la prenoit et la qui toit si souvent ; je trouvay qu'elle ne manquoit jamais de luy prendre, lors que contre son dessein, elle avoit parlé un peu plus doucement à Ligdamis qu'elle ne vouloit : estant certain que lors que sa memoire luy reprochoit de luy avoir dit quelque chose qui ne luy sembloit pas assez rude, elle s'en vouloit mal à elle mesme, et en faisoit souffrir tous ceux qui l'aprochoient le reste du jour. Au contraire, quand elle avoit eu la force de mal-traiter Ligdamis, elle en paroissoit plus gaye : et elle estoit si satisfaite de sa fierté, que l'on en voyoit des marques de joye dans ses yeux, jusques à ce qu'elle luy eust dit quelque chose de favorable. Ainsi on ne les pouvoit jamais voir tous deux en leur belle humeur en mesme temps : car quand Ligdamis estoit ravy de joye, de quelque favorable parole que Cleonice luy avoit dite, elle en estoit fort melancolique : et quand Ligdamis estoit affligé de ce qu'elle luy avoit parlé rudement, elle en avoit un plaisir extréme : tant il est vray qu'elle eut de peine à se resoudre de luy donner quelques preuves de n'estre point insensible. Cependant il est certain, qu'elle ne le haïssoit pas : et quoy qu'elle n'aye jamais voulu appeller qu'amitié, l'affection qu'elle a euë pour Ligdamis, je pense pourtant qu'elle changea assez pour luy donner un autre nom. Car enfin Cleonice faisoit cent petites choses sans qu'elle y prist garde, qui tesmoignoient fortement ce que je dis : parce qu'elle ne les faisoit point du temps que Ligdamis n'avoit que de l'amitié pour elle, et qu'elle en avoit aussi pour luy. Je me souviens mesme, que pendant qu'il n'estoit que son Amy, elle ne se soucioit point en quel estat il la voyoit : et je l'ay veû dans sa Chambre en des jours où elle estoit si negligée, que toute autre beauté que la sienne, en eust beaucoup perdu de son esclat. Elle ne s'en mettoit pourtant point en peine : et je puis assurer sans mensonge, qu'elle n'avoit jamais consulté son miroir une seule fois pour luy plaire. Mais depuis son retour, elle n'en usa plus ainsi : estant certain que Ligdamis ne la pouvoit plus voit quand elle n'estoit pas habillée, et mesme quand elle n'estoit pas propre. Elle feignoit toutesfois que c'estoit pour luy oster peu à peu la familiarité qu'il avoit euë avec elle : mais en effet c'estoit qu'elle n'estoit pas trop fâchée, quelque façon qu'elle en fist, que Ligdamis la trouvast belle. Je vous demande pardon. Madame, de vous dire si exactement tant de petites choses : toutesfois puis que vous me l'avez ordonné, je pense que je ne puis faillir en vous obeïssant. Je vous diray donc, que comme l'amour ne se peut cacher longtemps, Hermodore, Artelinde, et Phocylide, connurent bien tost avec certitude que Ligdamis estoit amoureux, et amoureux de Cleonice :de sorte que la passion d'Hermodore en augmenta ; que celle de Phocylide s'en réveilla ; et que la haine d'Artelinde se renouvella et en devint plus sorte : car elle eut un si grand despit, de voir que le coeur de Ligdamis avoit resisté à ses charmes, et qu'il estoit devenu sensible pour ceux de Cleonice ; qu'elle donna cent marques du desplaisir qu'elle en avoit : De plus, comme c'est la coustume des Dames qui sont un peu trop galantes, de croire qu'elles se justifient en accusant les autres : elle publia en deux jours par toute la Ville ; que Ligdamis estoit Amant de Cleonice ! adjoustant à cela, avec une malice extréme, qu'elle n'estoit pas si fiere qu'elle avoit esté : disant avec une raillerie peu obligeante, que l'Amour avoit blessé deux coeurs d'un (eut coup de trait. Ce bruit fut si grand en peu de temps, que non seulement il vint jusques à moy, mais qu'il fut encore jusques à Cleonice : qui reçeut cette nouvelle avec une douleur que je ne vous sçaurois exprimer. Car parmy le desplaisir qu'elle avoit, j'y voyois des sentimens de colere qu'elle ne m'expliquoit point : et sans sçavoir si c'estoit contre Ligdamis, contre Artelinde, ou contre elle mesme, elle me disoit des choses qui m'embarrassoient tousjours plus. Ce fut pourrant alors que je connus avec certitude, que Ligdamis estoit mieux dans son coeur qu'il n'y croyoit estre : puis que quoy qu'elle dist ou contre luy, ou contre Artelinde, ou contre ses propres sentimens ; elle ne disoit pas bien fortement, qu'elle ne vouloit plus que Ligdamis la vist. Au contraire, se reprenant elle mesme, dés qu'elle l'avoit dit ; elle adjoustoit que ce seroit faire croire au monde qu'Artelinde auroit dit vray, si elle changeoit sa forme de vivre. En suite, elle disoit que pourveu qu'il n'y eust qu'elle qui le creust, elle voudroit pour luy faire despit, qu'elle ne pust jamais douter que Ligdamis ne fust amoureux d'elle : mais à la fin quand elle eut bien dit des choses contraires les unes aux autres, la douleur qu'elle avoit de sçavoir que toute sa severité passée ne pourroit empescher que l'on ne dist que Ligdamis l'aimoit estant la plus sorte, ne suis je pas bien malheureuse, dit elle, qu'il faille qu'apres avoir passé toute ma vie en repos et avec que gloire, je fois aujourd'huy exposée à souffrir la raillerie d'Artelinde ? mais, luy dis-je, ce n'est pas un si grand crime, que d'avoir donné de l'amour au plus honneste homme d'Ephese ; car enfin excepté Artelinde, personne ne s'advise de dire que vous aimiez Ligdamis. Si j'avois vescu comme les autres, me respondit-elle, vous auriez raison : mais apres avoir affecté une severité si grande, croyez Ismenie que ce m'est une sensible douleur, d'aprendre que l'on dit de moy une pareille chose. Cleonice me dit cela avec tant de marques d'un veritable desplaisir sur le visage, qu'elle me toucha : de sorte que voulant avoir quelque complaisance pour elle ; mais, luy dis-je, si cela vous inquiete et vous tourmente si fort, quelque amitié que j'aye pour Ligdamis je vous l'abandonne : et je vous per mets de le bannir une seconde fois. Ha ! Ismenie, s'escria telle en rougissant, si je le pouvois je l'aurois desja fait : mais pour mon malheur, Ligdamis est plus fort que moy dans mon ame. Ce n'est pourtant pas (dit elle en se reprenant, et ne voulant pas advoüer la verité) que ce que je sens pour luy se puisse nommer amour : mais il est vray que c'est une amitié si tendre et si sorte, que je ne puis me resoudre à me priver de la veuë et de la conversation de Ligdamis. Nous nommerons cette affection comme il vous plaira, luy dis je. Cependant puisque la chose est ainsi, je ne trouve pas qu'il y ait à balancer : et malheur pour malheur, il vaut mieux choisir celuy où vous aurez quelques heures de consolation, que de vous resoudre à en souffrir un ou vous n'en auriez point du tout. Je ne conseille rois jamais, poursuivis-je, de se porter à une action contre la bienseance pour se satisfaire : mais je ne conseillerois pas non plus d'aller regler toutes ses actions sur les opinions differentes de tous les gens d'une grande Ville. Il suffit de ne rien faire qui choque cét usage receu universellement par les honnestes personnes, ny qui puisse blesser la vertu : et apres cela, il faut se mettre l'esprit en repos ; et n'aller pas troubler toute la douceur de sa vie, par le caprice d'autruy. Mais, me dit Cleonice, je ne sçay pas trop bien si la maniere dont je vy avec Ligdamis, quoy que tres innocente, n'est point un peu contraire a cette exacte bien seance dont vous parlez : car enfin je sçay qu'il est amoureux, et je le voy tous les jours : et je sens mesme que j'ay assez d'amitié pour luy, pour ne l'en pouvoir plus haïr. Pour moy, luy dis-je, il ne me semble pas que cela soit fort criminel : principalement si vous considerez que vostre condition et celle de Ligdamis sont esgales, et qu'ainsi vous pourriez l'espouser : et cela estant, je ne voy pas que la vertu veüille que des gens qui se doivent marier ensemble se doivent haïr. Toutes les passions, poursuivis-je, ne sont assurément pas criminelles, quoy que vous en ayez dit autre fois : il est des amours permises et innocentes : c'est pourquoy il ne faut pas vous inquieter l'esprit si legerement. Vous sçavez bien, me dit-elle, que le Pere de Ligdamis est resolu qu'il ne se ma rie jamais, s'il n'espouse cette personne qu'il luy a tant de fois proposée : il est vray, luy repliquay-je, mais vous jugez bien aussi que puis que Ligdamis ne luy a pas obeï lors qu'il n'aimoit rien, il ne luy obeïra pas aujourd'huy. qu'il vous aime. Ainsi sans trouver si mauvais que l'on die que Ligdamis est amoureux de vous, et que vous ne le haïssez pas ; je vous conseille de vivre comme vous avez accoustumé. Ce bruit qui s'est espandu, s'esteindra bien tost : car comme vous le sçavez, Artelinde donne si souvent de nouvelles matieres de conversation, que je suis assurée que dans trois jours on ne parlera plus de l'amour de Ligdamis. Je vous conjure du moins, me dit-elle, de ne luy aller pas dire que je vous ay advoüé que je ne le pouvois bannir : Mais, luy dis-je en riant, puisque l'affection que vous avez pour luy n'est qu'amitié, pourquoy voulez vous luy en cacher la grandeur ? croyez moy Cleonice, ce que vous voulez faire est contre l'usage : et personne ne s'est jamais advisé de faire un secret de l'amitié. Au contraire, il se trouve bien plus de gens qui la disent plus grande qu'elle n'est dans leur coeur, qu'il ne s'en trouve qui la cachent. mauvaise personne, repliqua-t'elle, je vous entends bien : mais quand ce que vous pensez seroit vray, faudroit-il me forcer à vous dire une chose que je serois au desespoir de sentir dans mon ame ? ouy, luy dis-je, si vous aimiez la sincerité : mais puisque cela n'est pas, j'auray assez de complaisance pour nommer toutes choses comme il vous plaira ; et pour appeller mesme haine si vous voulez, l'amour que Ligdamis a pour vous. Depuis cela, Madame, il est certain que Cleonice eut l'esprit un peu plus tranquile, et que Ligdamis en fut plus heureux : le bruit mesme qui s'estoit espandu se dissipa bien tost, par la voye que je l'avois predit : estant certain qu'Artelinde donna tant de nouveaux sujets de parler d'elle ; qu'on ne parla plus d'autre chose. Car non seulement elle continua d'avoir cette multitude d'Amants qui l'environnoient ; mais il luy arriva encore une advanture rare : qui fut qu'escrivant un matin à trois ou quatre de ses Amants, à qui elle donnoit diverses assignations ; et escrivant en mesme temps à Cleonice, faisant semblant de se vouloir justifier de ce qu'elle avoit dit contre elle : apres que toutes ces Lettres furent escrites, comme il n'y avoit point de nom au dessus de pas une, celuy à qui elle les donna pour les porter, quoy que fort adroit et fort accoustumé à de semblables choses, se trompa ce jour là, en les distribuant toutes à ceux à qui elles ne s'adressoient pas. De sorte qu'un de ces Amants à qui elle donnoit assignation au Temple de Diane par une de ses Lettres ; en reçeut une autre qui n'estoit pas pour luy, qui luy ordonnoit d'aller ce jour là en visite chez une Femme qu'il ne voyoit jamais, et qui estoit sa plue mortelle ennemie. Celle qui donnoit assignation au Temple de Diane, fut portée à un homme de qualité Estranger, qui estoit à Ephese depuis longtemps : mais qui par la Religion de son païs, qui ne veut point que l'on adore les Dieux dans des Temples battis par les mains des hommes, n'y entroit jamais : de sorte que cette Lettre le surprit estrangement. Artelinde en avoit encore escrit une autre à un de ses Amants, qui devoit partir ce jour là à midy, afin qu'il se trouvast sur sa route lors qu'elle iroit au Temple, pour luy pouvoir dire adieu : mais au lieu de cette Lettre, il en reçeut une qui s'adressoit à un autre, qu'elle prioit de ne manquer pas de se trouver le soir à la promenade au bord de la mer : et celle qui apartenoit à celuy là, fut aportée à Cleonice : et celle aussi qui devoit estre pour Cleonice, par laquelle Artelinde la prioit de l'attendre chez elle l'apres-disnée, fut encore donnée à un autre : de sorte que ce renversement d'assignations, fit la plus plaisante chose du monde. Lors que l'on aporta à Cleonice la Lettre qui n'estoit pas destinée pour elle, nous estions ensemble : et je vy l'estonnement qu'elle eut de sçavoir qu'Artelinde avec qui elle n'estoit pas trop bien luy escrivoit. Elle ouvrit donc cette Lettre avec precipitation : mais dés qu'elle en regarda le carractere elle connut que c'estoit le mesme dont elle avoit accoustumé de se servit pour escrire à ses Amants : et qu'elle n'estoit point de celuy dont elle écrivoit à ses Amies. En suite Cleonice et moy nous mettant à lire, nous n'y vismes que ces paroles ; qui ne luy convenoient point du tout.

Si vous vous trouvez dans la Ruë qui conduit au Temple de Diane, à l'heure que j'ay accoustumé d'y aller, j'aprendray de vostre bouche quels sentimens vous avez en me quittant : et vous aprendrez aussi de la mienne, combien vostre absence me touche.

Histoire de Ligdamis et de Cléonice : exil politique de Ligdamis


Apres avoir leu ce Billet, nous connusmes bien que celuy qui l'avoit rendu s'estoit trompé : mais par malice je conseillay à celle qui l'avoit reçeu de ne luy en rien tesmoigner : de sorte qu'elle se contenta de dire à cét Agent d'Artelinde, qu'elle feroit ce que sa Maistresse luy escrivoit : et en effet nous ne fusmes pas moins soigneuses de nous rendre au lieu de l'assignation, que l'eust pu estre l'Amant pour qui elle estoit donnée. Cleonice donna donc ordre qu'on nous advertist quand Artelinde sortiroit de chez elle afin de la suivre : ce qui se pouvoit faire aisément, puis qu'elle estoit sa voisine. Nous ne sçeusmes donc pas plustost qu'elle estoit sortie, que nous fusmes par une porte de derriere, luy couper chemin, et la rencontrer dans la mesme ruë où elle avoit donné assignation à cét Amant qui devoit s'en aller, sçachant bien que nous la trouverions à pied, par ce que c'est la coustume d'Ephese de n'aller jamais au Temple de Diane en chariot. Dés que nous la découvrismes, nous commençasmes de marcher lentement, pour voir ce qu'elle feroit : et nous vismes que sans nous avoir aperçeues, elle regardoit du costé que nous n'estions pas, qui estoit celuy par où elle croyoit que cet Amant devoit venir : et nous remarquasmes que ne le voyant pas, elle marchoit doucement, esperant tousjours qu'il viendroit n'ayant avec elle qu'une Fille qui sçavoit tous ses secrets Mais enfin ayant tourné la teste de nostre costé, nous nous aprochasmes d'elle et la joignismes : de sorte que craignant que nous ne nous arrestassions longtemps à luy parler, et que pendant cela celuy qu'elle attendoit ne vinst ; elle ne vit pas plustost Cleonice, (qu'elle croyoit avoir reçeu la Lettre, par où elle la prioit de l'attendre l'apres-disnée chez elle pour y recevoir ses justifications) que prenant la parole, allez Cleonice, allez, luy dit-elle ; ce n'est pas icy ou je dois me justifier : estant bien juste, comme je vous l'ay escrit, que j'aille chez vous vous dire mes raisons. C'est pourquoy ce sera s'il vous plaist, apres disner que j'auray l'honneur de vous entretenir. En fuite de ce discours, elle nous voulut quitter : mais Cleonice la retenant malicieusement, et contrefaisant l'ingenuë ; vous avez donc changé d'advis, luy dit-elle, car vous m'avez écrit que je me trouvasse icy : et j'ay creu mesme que vous alliez en quelque voyage par certaines choses qui sont dans vostre Billet. Artelinde rougit à ce discours : et comprenant bien que celuy qui avoit porte ses Lettres se seroit trompé, et auroit donné une Lettre pour l'autre ; elle en eut un sensible despit. Neantmoins comme : elle est hardie et artificieuse, ce premier sentiment : estant passé, elle se mit à rire : et demandant à voir cette Lettre, afin de la pouvoir retirer des mains de Cleonice ; elle luy dit qu'elle l'escrivoit à un de ses parons qui s'en alloit aux champs, et qui n'estoit pas bien avec sa Mere : Mais Cleonice qui ne la luy vouloit pas rendre, luy dit qu'elle l'avoit laissée chez elle. Cependant comme Artelinde sçavoit qu'elle en avoit escrit plusieurs autres, où le mesme malheur pourroit estre arrivé, elle avoit l'esprit bien en peine : elle n'osa toutesfois retourner sur ses pas, et ne venir pas au Temple avec : que nous, de sorte que nous y fusmes ensemble : esperant aussi que peut-estre celuy à qui elle y avoit donné assignation, auroit reçeu la veritable Lettre qui estoit pour luy, et s'y trouveroit. Mais ne : l'y voyant pas, elle ne douta plus que le desordre de ses Lettres ne fust universel : si bien que l'impatience la prenant dés qu'elle y eut un peu esté ; elle nous quitta, et s'en retourna chez elle,, où elle trouva toutes les responses de ses Amants, qui la confirmerent dans l'opinion qu'elle avoit euë. Celuy qui devoit partir à midy, et qui avoit reçeu l'assignation du soir au bord de la mer,, se plaignoit de la cruelle raillerie qu'elle luy avoit faite : et sembloit partir d'Ephese l'esprit fort irrité contre elle. Celuy qui n'entroit jamais dans les Temples, et qui avoit reçeu la Lettre qui ordonnoit à celuy à qui elle estoit escrite effectivement de se trouver au Temple de Diane, luy disoit que c'estoit trop vouloir exiger de luy, que de vouloir qu'il l'aimast jusques à changer de Religion ; et que c'estoit bien assez qu'il adorast ses yeux ; sans le vouloir forcer à faire une prophanation qui les deshonnoreroit dans son païs si on l'y sçavoit. Celuy qui avoit reçeu la Lettre qui devoit estre pour Cleonice, par ou elle la prioit de l'attendre chez elle, afin qu'elle y allast se justifier ; luy escrivoit qu'il ne pouvoit pas comprendre qu'elle voulust luy faire la grace d'aller chez luy, et de le vouloir satisfaire de quelques pleintes qu'il luy avoit effectivement faites le jour auparavant : adjoustant toutesfois à cela, qu'il luy obeïroit : car vous sçaurez, Madame, que cette Lettre estoit escrite de façon, qu'elle convenoit aussi bien à un homme qu'à une femme. De plus, celuy qui avoit reçeu la Lettre qui luy donnoit assignation chez une Dame qu'il ne voyoit point, et qui estoit son ennemie declarée : croyant qu'Artelinde se moquoit de luy, y respondit fort en colere : de sorte qu'Artelinde ayant voulu favoriser quatre Amants, elle les desobligea tous : et donna une si ample matiere de vangeance à Cleonice, qu'on ne la pouvoit pas avoir plus grande. Elle ne voulut pourtant pas publier cette advanture la premiere, mais pour moy qui ne suis pas si bonne qu'elle, je la dis à un de mes Amis, qui la dit à tout le monde : si bien que tous ces Amants ayant oüy parler de ce qui estoit arrivé à Cleonice, quelques-uns de ceux à qui elle avoit donné ces assignations qui leur avoient semblé si bizarres, creurent que la mesme chose leur seroit aussi arrivée. Outre cela, Artelinde querella si fort celuy qui avoit si mal distribué ses Lettres, qu'il le dit à diverses personnes : et en peu de jours la chose fut si universellement sçeuë, que tous ces Amants, à la reserve de celuy qui estoit absent, se rendirent entre eux les Lettres qui leur apartenoient : et firent tant de railleries d'Artelinde, que Cleonice en fut pleinement vangée. Elle en tira mesme un autre bien, qui fut que l'on ne parla non plus apres cela de la passion que Ligdamis avoit pour elle, que s'il ne l'eust point aimée : si bien qu'ils jouïrent tous deux durant quelques jours, de toutes les douceurs qu'une amour innocente peut donner. Cleonice donnoit pourtant quelques fâcheuses heures à Ligdamis : parce qu'elle ne pouvoit encore croire que l'amour pust estre durable. Ainsi quand elle luy avoit accordé qu'elle ne doutoit point que son affection ne fust tres grande : elle luy disoit en suite, qu'elle craignoit qu'elle ne la fust pas long temps : de sorte que l'on peut dire qu'elle se faisoit elle mesme des sujets d'inquietude, dans le temps où la Fortune ne luy en donnoit point. Elle empescha mesme diverses fois Ligdamis, de tascher de faire persuader à son Pere, de changer le dessein qu'il avoit de le marier : et de luy permettre de faire ce qu'il pourroit pour obtenir Cleonice de Stenobée : disant tousjours qu'il ne faloit point precipiter les choses, que peut-estre ne l'aimeroit-il pas tousjours ; et qu'enfin elle vouloit une plus longue espreuve de sa passion. Si bien qu'encore que Ligdamis ne demeurast pas d'accord que cette espreuve fust necessaire, toutesfois il avoit un si grand respect pour elle, qu'il n'osoit la presser de la chose du monde qu'il souhaitoit le plus ; et d'autant moins qu'en ce temps là il n'avoit aucune des inquietudes de l'amour, que la seule impatience. Car encore qu'Hermodore fust tousjours amoureux de Cleonice, que Phocylide le parust aussi estre assez souvent ; et que beaucoup d'autres la trouvant digne de leur choix, songeassent à l'espouser s'ils pouvoient il n'avoit pourtant point de jalousie : et il estoit aussi heureux qu'un Amant qui ne possede point sa Maistresse peut l'estre, lors que la Fortune trouble ses plaisirs. Vous sçavez sans doute, Madame, que la Princesse de Lydie fut amenée à Ephese, aussi tost apres la prison de Cleandre : si bien que lors que Ligdamis y fut revenu, il chercha les moyens de luy rendre office autant qu'il put : et ce fut en effet par luy qu'Esope qui estoit à Sardis, fit tenir plusieurs Lettres de cét illustre Prisonnier à cette Princesse : et que cette Princesse aussi y fit responce. Quoy que la chose fust alors tres secrette, et qu'il n'y ait jamais eu qu'Esope qui l'ait bien sçeuë ; neantmoins comme on sçavoit que Cleandre avoit fort aimé Ligdamis, Hermodore ayant sçeu confusément long temps apres, qu'il avoit reçeu quelques Lettres de cét te Princesse, sans sçavoir pourtant à qui elles s'adressoient, fit secrettement advertir Cresus que Ligdamis tramoit quelque chose avec la Princesse sa Fille : si bien que Cresus n'osant le faire arrester, parce qu'il sçavoit que son Pere estoit à son Gouvernement, il voulut tascher de le luy oster auparavant que de le faire prendre. Pour cét effet, il manda ce gouverneur sur quelque pretexte, avec intention de le retenir, et de faire arrester son Fils à Ephese, le mesme jour qu'il arriveroit à Sardis : mais comme il avoit beau coup d'amis à la Cour, il fut adverty du dessein de Cresus, qui s'en estoit ouvert à quelqu'un qui ne luy garda pas fidelité : si bien que feignant d'estre malade, il fit faire ses excuses au Roy, et envoya en mesme temps querir Ligdamis, luy faisant dire la chose, et luy mandant mesme plus precisément qu'il ne le sçavoit, qu'on le devoit arrester à Ephese, s'il n'en partoit en diligence. Je vous laisse à juger combien cette nouvelle affligea deux personnes qui s'estimoient malheureuses, dés qu'elles avoient passe un jour sans se voir. Cependant il falut que Ligdamis partist, et il partit en effet : mais si affligé, qu'on ne peut l'estre davantage. Il offrit vingt fois à Cleonice, dans les transports de sa passion, de n'obeïr pas à son Pere : mais quand elle songeoit qu'elle seroit peut estre cause qu'on le mettroit en prison, elle hastoit elle mesme son départ : et le prioit de partir avec autant d'empressement, que si ce voyage luy eust deu causer un fort grand plaisir. Ce fut alors qu'elle recommença de blasmer l'amour ; et sans pouvoir pourtant souhaitter que Ligdamis n'en eust plus pour elle, elle ne laissoit pas de dire que cette passion ne faisoit que des malheureux. Mais comme si ce n'eust pas esté astez, d'estre affligée de l'absence et du malheur de Ligdamis, il falut encore qu'elle souffrist la persecution d'Hermodore : qui n'avoit cherché les voyes de faire exiler ou prendre son Rival, que pour profiter de sa disgrace : Et en effet il demanda Cleonice en mariage à Stenobée, qui la luy promit, s'il pouvoit obtenir le contentement de sa Fille. Phocylide de son costé, l'importuna encore plus qu'il n'avoit fait : et comme il luy fut impossible de cacher toute sa melancolie, Artelinde en expliqua la cause à tous ceux qui ne l'auroient peut-estre pas devinée sans elle : si bien que Cleonice se trouva accablée de toutes sortes de déplaisirs à la fois. La Soeur de Ligdamis, qui avoit espousé il y avoit fort peu de temps, un homme de qualité, qui a son bien au deça de la Riviere d'Hermes, y vint avecques son Mary : et il ne demeura personne à Ephese, avec qui elle pust parler de Ligdamis excepté moy. Cependant Cresus voyant que son dessein n'avoit pas reüssi, et ne jugeant pas à propos de commencer une guerre civile dans son estat, lors qu'il estoit prest d'en avoir une Estrangere : il dissimula son ressentiment, faisant semblant de se contenter de l'excuse du Pere de Ligdamis, sans tesmoigner en estre mescontent : mais il ne laissoit pas d'avoir dessein dés que Ligdamis ou son Pere sortiroient de cette Place, de s'assurer de leurs personnes : si bien qu'estant advertis de cette verité, par des gens qui la sçavoient avec certitude ; on peut dire qu'ils estoient prisonniers, par la seule crainte de l'estre : estant certain qu'ils ne sortoient point du Chasteau d'Hermes. Ligdamis obtint pourtant une fois de son Pere, la permission de venir desguisé à Ephese, sur le pretexte de descouvrir une chose qui paroissoit fort importante, dont il s'estoit fait donner luy mesme un faux advis, afin de pouvoir venir voir Cleonice. Je vous laisse donc à penser quelle surprise fut la mienne, de le voir arriver un soir dans ma Chambre, avec un habillement à la Phrigienne, qui pensa me le faire mesconnoistre : mais il n'eut pas plustost par lé, pour me prier de ne tesmoigner point que je le connoissois, si ce n'estoit devant une de mes Femmes qui me l'amena, qui estoit la seule qui l'avoit veu, et qu'il sçavoit bien m'estre fidelle ; que je le reconnus en effet. Si bien que sans songer que son voyage estoit causé par Cleonice : eh bons Dieux Ligdamis, luy dis-je, que vous est-il arrivé, et quel dessein vous peut amener icy ? Ha, Ismenie, s'escria-t'il, je suis assurément bien plus malheureux que je ne pensois l'estre : car puis que vous ne devinez pas d'abord, que je ne puis venir que pour voir Cleonice, c'est une marque qu'elle ne croit pas que ma passion soit aussi for te qu'elle est. Elle la croit bien sorte, repliquay-je, mais je ne pense pas qu'elle croye que vous soyez si mauvais mesnager d'une vie qui luy est chere comme la vostre, que de la hasarder comme vous faites : Car enfin si on vous prenoit en ha bit desguisé dans Ephese, vous fourniriez à vos ennemis un pretexte le plus grand du monde de vous nuire. N'importe, me dit-il, pourveu que je voye Cleonice : c'est pourquoy ne differez pas davantage, à me faire avoir ce plaisir. Entendant donc parler Ligdamis avec tant d'ardeur, et jugeant bien que plustost il verroit Cleonice, plustost il s'en retourneroit, et se mettroit en seureté ; j'envoyay prier Stenobée de luy permettre devenir me guerir d'un mal qui ne pouvoit estre soulage que par sa conversation : ne voulant pas faire dire un pretexte plus divertissant de peur que Stenobée qui cherchoit tous les plaisirs, n'en voulust estre. Mon artifice ne reussit pourtant pas, comme je l'avois esperé ; car Stenobée s'imaginant, comme elle faisoit souvent, que l'on ne desiroit que sa Fille ; creut encore qu'il devoit y avoir quelque musique ou quelque autre divertissement chez moy, qu'on ne luy disoit pas : si bien qu'ayant cette imagination, elle me manda qu'elle me l'ameneroit elle mesme : et en effet elle vint une heure apres. Je vous laisse à penser combien Ligdamis murmura de cette avanture, dans la croyance qu'il ont qu'il ne pourroit parler à sa chere Cleonice de tout ce soir là ; Cependant la chose n'ayant point de remede, je le fis entre ? dans mon Cabinet, et je me mis sur mon lict pour attendre Stenobée, qui vint bien tost apres avec l'esperance de trouver quelque divertisse ment considerable. Ce qu'il y eut encore de rare à cette avanture, fut que depuis le message qu'elle avoit reçeu de moy, elle avoit dit à tous ceux qui estoient chez elle, qu'il y avoit assemblée à mon logis : si bien qu'en moins de trois quarts d'heure, je vy la moitié de la Ville dans ma Chambre, ce qui m'estonna extrémement : et d'autant plus, que je voyois par le procédé de tous ceux qui estoient là, qu'ils avoient attendu quelque chose qu'ils n'y trouvoient pas. Cependant quoy que je sçeusse bien qu'il n'y avoit personne dans cette compagnie qui osast entrer dans mon Cabinet, je ne laissois pas d'estre en une inquietude estrange, de ne sçavoir comment je pourrois la faire sortir de ma Chambre : car pour Stenobée, comme elle ne cherchoit que le monde, et qu'il y en avoit beaucoup, elle ne se pleignoit point de ce qu'elle s'estoit trompée ; et ne pouvoit mesme souffrir que les autres s'en pleignissent. Mais à la fin perdant patience, je me pleignis tant, et je dis si clairement que je n'avois eu dessein de voir ce soir là que Cleonice toute seule, que cette aimable Fille croyant en effet que le bruit me faisoit mal, suplia sa Mere de s'en aller, afin de monstrer exemple aux autres : de sorte que Stenobée se levant la premiere, emmena tout le reste, et ne me laissa que Cleonice. Dés que toute cette multitude de gens fut partie, qui m'avoit tant importunée, et qui avoit tant affligé Ligdamis ; je me relevay de dessus mon lict, en riant de l'avanture qui me venoit d'arriver : si bien que Cleonico me regardant faire, et ne me voyant pas le visage d'une personne qui se seroit trouvée mal ; quoy, Ismenie, me dit-elle, il n'est pas vray que vous soyez effectivement un peu malade, et toutes vos pleintes n'ont esté que pour chasser cette compagnie ! du moins dites moy donc, adjousta-t'elle, que vous l'avez fait pour m'obliger, car il est vray qu'elle m'importunoit extrémement. Mon principal dessein, luy dis-je, n'a pas esté ce luy de vous plaire : et vous sçaurez bien-tost qu'en cette rencontre, j'ay encore plus regardé l'interest d'un autre que de vous. En disant cela, j'ouvris la porte de mon Cabinet : et l'y faisant entrer en la poussant doucement de la main, j'entray vistement apres elle, afin d'en refermer la porte. Mais à peine eut-elle fait un pas, que voyant ce pretendu Phrigien, elle s'arresta toute surprise : elle la fut pour tant encore plus, lorsque se jettant à ses pieds, et luy prenant la main ; enfin, Madame, luy dit-il, je ne pouvois plus vivre sans vous voir. Cleonice reconnoissant dés la premiere parole, la voix d'une personne qui luy estoit si chere, ne put s'empescher d'avoir un premier sentiment de joye, et de me pardonner la tromperie que je luy avois faite : de sorte que le relevant tres civilement, elle répondit au compliment qu'il luy avoit fait, d'une maniere aussi spirituelle qu'obligeante. Mais un moment apres, considerant que si on sçavoit que Ligdamis fust desguisé dans Ephese on l'arresteroit, et que peut-estre on feroit un crime d'estat, de ce qui n'estoit qu'un effet d'amour, une partie de sa joye diminua : et ce qui augmenta encore son inquietude, fut qu'elle creut que si cette entre-veuë estoit sçeuë, cela seroit tort à sa reputation : si bien que se repentant presques des paroles obligeantes qu'elle venoit de dire, et des marques de joye qu'elle avoit données ; en verité Ligdamis, (dit-elle apres que nous fusmes assis) ceux qui disent que les premiers sentimens des Femmes sont les meilleurs, ne disent pas tousjours vray : puis que je n'ay pu m'empescher d'avoir un plaisir extréme de vous revoir : et cependant je connois par une seconde pensée, que la premiere estoit injuste, et que je vous dois presques quereller. Car enfin, à parler raisonnablement, pourquoy exposer vostre liberté et vostre vie ? et pourquoy m'exposer moy mesme, à pouvoir estre soupçonnée d'avoir sçeu un voyage qui pourroit estre expliqué d'une maniere peu advantageuse pour moy ? je l'ay fait Madame, repliqua-t'il, parce que je ne pouvois faire autrement : ainsi j'ay plustost agy pour conserver ma vie que pour l'exposer comme vous dites : et pour vostre gloire, Madame, adjousta-t'il, je ne pense pas qu'on la puisse diminuer. Car outre que vostre vertu est au dessus de la calomnie, je suis si malheureux, que l'on n'a garde, ce me semble, de s'imaginer que j'aye assez de part en vostre coeur, pour avoir obtenu de vous la liberté de vous venir voir desguisé. laissez moy donc. Madame, jouir en repos du plaisir que j'ay à vous entretenir : et ayez s'il vous plaist, la bon té de me dire si ma disgrace et mon exil n'ont point aporté de changement en vostre ame ? et si Ligdamis haï de Cresus, est aussi bien avecque vous, que lors qu'il estoit consideré de tout le monde, parce qu'il avoit l'honneur d'estre aimé de l'illustre Cleandre ? Vous me faites tort, luy repliqua-t'elle, de me soupçonner d'une lascheté comme celle là : et si ce n'estoit que je veux vous prouver fortement que je n'en suis pas capable, j'aurois bien de la peine à ne vous donner pas des marques du ressentiment que j'ay de l'outrage que vous me faites. Mais comme vous pourriez peut-estre croire, que je ne chercherois qu'un pretexte à vous faire une querelle, j'aime mieux oublier cette injure : et vous assurer que vostre infortune m'a rendu l'amitié que j'ay pour vous beaucoup plus sensible qu'auparavant. Carie ne veux pas dire, adjousta-t'elle, que vostre mal heur l'ait augmentée : puis que ce seroit faire tort à vostre merite, et à l'affection que vous avez pour moy, si ces deux choses n'avoient pas fait naistre dans mon coeur, toute l'amitié dont il est capable. Comme ce discours estoit assez obligeant, Ligdamis en fut transporté de joye, et il y respondit avec des paroles si passionnées, qu'il estoit aisé de voir que son ame estoit remplie d'une amour tres violente. Cette conversation fut donc fort agreable et fort tendre de part et d'autre : Ligdamis raconta à Cleonice, toutes ses souffrances et toutes ses inquietudes, depuis qu'il estoit party : mais comme elle ne vouloit pas luy dire les sien nés, ce fut moy qui malgré elle luy en apris une partie : ce qui luy donna tant de joye, qu'il ne pensa jamais se lasser de me remercier, de luy avoir apris une chose qui luy estoit si glorieuse. Nous passasmes donc tout le soir ensemble : Cleonice luy faisant promettre qu'il partiroit le lendemain à la pointe du jour, ne voulant pas l'ex poser plus long temps au danger d'estre descouvert. Il luy resista pourtant autant qu'il pût, voulant qu'elle luy accordast la grace de la voir encore une fois, mais il ne pût rien gagner, si bien qu'il falut qu'il se contentast d'estre aussi tard avec que nous, que la bien-seance le pouvoit permettre. Je ne vous diray point, Madame, tout ce que se dirent ces d'eux personnes, ny pendant le reste de la conversation ; ny lors que Stenobée en noyant querir Cleonice, il falut se reparer : car je ne pourrois pas retrouver dans ma memoire, tout ce que l'amour leur inspira. Ce n'est pas que la chose fust esgale entre eux : au contraire Cleonice aporta autant de soin à cacher l'excés de sa douleur en cette separation, que Ligdamis en aporta à luy monstrer toute la sienne. Mais quoy qu'elle fist, elle parut dans ses yeux malgré elle : et ils me parurent si touchez l'un et l'autre, que j'eus grande part à leur affliction. Apres que Cleonice fut partie, Ligdamis fut encore assez long-temps avecque moy, à me parler tousjours d'elle, et à me prier de continuer à luy rendre office : mais en fin estant extraordinairement tard, il me quitta, avec intention d'aller passer le reste de la nuit chez un homme qui estoit à luy il y avoit environ un an : et d'en partir dés qu'il commenceroit de faire jour. Comme il croyoit que ce domestique estoit le plus fidelle serviteur du monde, et que depuis qu'il estoit à son service il n'avoit pas fait la moindre faute, et c'estoit à luy qu'il s'estoit confié de son voyage : mais, Madame, il faut que vous sçachiez que cét homme si fidelle en aparence, estoit un espion d'Hermodore : d'Hermore, dis je, qui sans en tesmoigner rien ouverte ment, ne laissoit pas de faire toutes choses possibles pour destruire Ligdamis, et pour espouser Cleonice. De sorte qu'ayant esté adverty par son Agent, que Ligdamis estoit à Ephese desguisé ; qu'il estoit dans sa maison ; et qu'il avoit esté chez moy avec Cleonice, Hermodore, apres avoir bien examiné ce qu'il avoit à faire, envoya six hommes qu'il gagna par de l'argent, pour se saisir de la personne de Ligdamis ; luy oster son espée ; et le garder dans la Chambre où ils le trouveroient : donnant ordre aux gens qu'il employa pour cela, de dire à Ligdamis qu'ils l'arrestoient par le commandement du gouverneur d'Ephese. La chose ayant donc esté resoluë ainsi, elle fut exécutée sans peine : parce que celuy chez qui Ligdamis estoit logé ouvrit luy mesme la porte, à ceux qui le devoient arrester comme un criminel d'estat : si bien que Ligdamis, qui ne faisoit que de s'en dormir, se trouva estre prisonnier en se resveillant, et hors de pouvoir de s'opposer à la violence qu'on luy faisoit. Cependant Hermodore bien aise de tenir son Rival en son pouvoir, attendit avec une impatience extréme, l'heure où il pourroit voir Cleonice : mais comme il n'avoit pas la liberté de la visiter le matin, il falut qu'il attendist jusques apres disner. Il est vray qu'il y fut de si bon ne heure, qu'il la trouva seule dans sa Chambre : apres luy avoir fait la reverence, qu'elle luy rendit avec assez de froideur ; Madame, luy dit-il, je suis bien fâché d'estre obligé d'augmenter la me lancolie que je voy sur vostre visage : mais j'ay pourtant creu que je devois vous advertir que Ligdamis est arresté. Ligdamis (reprit Cleonice infiniment estonnée) est arresté ! on aura donc surpris le Chasteau d'Hermes (adjousta-t'elle, ne voulant pas faire paroistre qu'elle sçavoit que Ligdamis estoit ou avoit esté à Ephese :) nullement, Madame, repliqua-t'il, mais il a luy mesme esté surpris desguisé dans la Ville par un homme de ma connoissance, qui esperant une grande recompense de Cresus, s'il remet entre ses mains un Criminel d'estat qu'il a tant d'envie d'y avoir ; s'en est assuré secretement, et m'est venu prier de luy prester une maison que j'ay sur le chemin de Sardis pour l'y faire coucher plus seurement lors qu'on l'y conduira. Mais, Madame, sçachant à quel poinct la vie de Ligdamis vous est chere, j'ay imaginé la voye de le delivrer si vous le voulez : je voy bien, Madame, adjousta-t'il, par les mouvemens de vostre visage, que vous doutez de la verité de mes paroles : mais pour vous persuader je n'ay qu'à vous dire que Ligdamis est venu à Ephese desguisé en Phrigien, et qu'il vous a veuë chez Ismenie. Cleonice ne pouvant plus douter apres cela, de ce que luy disoit Hermodore, changea de visage et de discours : et le regardant comme un homme qui pouvoit de livrer Ligdamis, Hermodore, luy dit-elle, je n'ay garde de nier que le malheur de celuy dont vous me parlez ne me touche sensiblement : car outre qu'il est Parent d'Ismenie que j'aime beaucoup, il est vray que je suis fort de ses Amies : et à tel point, qu'il est peu de choses que je ne fisse pour le delivrer : c'est pourquoy je vous conjure de le vouloir faire à ma consideration, s'il est vray que vous le puissiez. Je le puis sans doute, repliqua-t'il ; mais, Madame, je ne sçay si vous voudrez vous mesme ce qu'il est pourtant necessaire que vous veüilliez pour obtenir sa liberté. Il faudroit que ce fust une chose criminelle ou impossible, reprit-elle, si je ne la voulois pas : car pour les choses simplement difficiles, adjousta Cleonice, je me resoudrois aisément à les faire, pour sauver la vie à un malheureux que je ne connoistrois point : à plus sorte raison à un de mes Amis que j'estime infiniment. Resoluez vous donc, luy dit-il, Madame, à sauver non seulement celle de Ligdamis, mais aussi celle d'Hermodore : ouy, Madame, poursuivit-il, vous les pouvez sauver toutes deux, en prononçant quelques paroles : et vous n'aurez pas plustost dit que vous consentez que je fois heureux, que Ligdamis sera delivré. Cleonice estrangement surpris du discours d'Hermodore, le regardoit sans pouvoir presques luy respondre : et soupçonnant quelque chose de la verité ; mais, Hermodore, luy dit-elle, ne seriez vous point assez meschant, pour avoir arresté Ligdamis ? je suis assez amoureux pour tout entre prendre, luy dit-il ; mais enfin. Madame, sans vous informer plus precisément ny du lieu où il est, ny qui l'a pris, respondez seulement à ce que je vous ay dit. Aussi bien, adjousta-t'il, Ligdamis est un homme disgracié, qui ne se verroit jamais en estat de vous tesmoigner sa passion à Ephese. Ligdamis, reprit-elle fierement, est un homme illustre, que je prefere, tout disgracié qu'il est, à tous ceux qui ne le sont pas : au reste, Hermodore, vous m'en avez trop dit : et puisque vous estes en pouvoir de delivrer Ligdamis, il le faut faire, ou vous resoudre à estre haï de moy, jusques au point de n'avoir jamais de repos, que je ne me sois vangée de vous. Où au contraire, adjousta-t'elle fine ment, si vous avez la generosité de le delivrer sans conditions, je vous en seray si obligée, que je n'auray asseurément plus la force de vous traiter comme j'ay fait : mais de vouloir m'engager tiranniquement, à vous promettre devons espouser, c'est que je ne sçaurois souffrir que vous me demandiez, ny ce que je ne feray jamais, quand mesme ma vie seroit aussi exposée que l'est celle de Ligdamis. Mais vous, Madame, adjousta-t'il, voudriez vous que j'allasse delivrer mon Rival, afin qu'il vinst tout de nouveau troubler mon repos, et m'oster la vie apres que l'aurais conservé la sien ne ? songez-y, Madame, songez-y : et ne prononcez pas l'arrest de mort de Ligdamis legerement. Ha cruel (s'escria-t'elle, emportée par l'excés de la douleur qu'elle avoit dans l'ame) seriez vous capable d'une lascheté si horrible ? Madame, repliqua-t'il, vous sçavez bien que s'il tombe entre les mains de Cresus, il est fort exposé : cependant je n'empescheray sans doute pas sa perte, si vous n'empeschez la mienne. Vous n'avez donc plus, luy dit-elle, aucun sentiment de generosité ? la generosité, reprit-il, ne veut point que l'on se rende malheureux, pour delivrer son Rival : et c'est mesme bien assez aux plus généreux, de ne leur nuire point quand ils le peuvent. Mais, adjousta-t'elle, ce Rival que vous delivreriez, ne seroit pas plustost libre, qu'il faudroit qu'il s'enfuist, et qu'il s'esloignast d'Ephese : il est vray, repliqua-t'il, mais en s'enfuyant, il demeureroit dans vostre coeur : c'est pourquoy je vous le demande, auparavant que de rompre les chaines qui le retiennent. Mon coeur, reprit-elle, n'est pas si aisé à acquerir que vous pensez : vous ne voulez donc pas delivrer Ligdamis, repliqua-t'il ; vous ne voulez pas vous mesme meriter mon estime, respondit elle, puisque vous ne voulez pas faire à ma priere, une chose que vous, devriez faire pour vostre seul interest, si vous aimiez la gloire. La gloire, reprit brusquement Hermodore, est sans doute une belle chose : mais un Amant faisant confiner la sienne à posseder ce qu'il ai me, ne trouvez pas estrange si je ne mets point d'autre prix à la liberté de Ligdamis que Cleonice. Cependant, Madame, vous y songerez : et demain au matin je viendray recevoir vostre responce. Cleonice voyant qu'Hermodore se preparoit à la quitter, le retint encore : et se faisant une violence extréme, elle le flatta : apres elle le pria de luy vouloir dire precisément où. Estoit Ligdamis ? mais il n'en voulut rien faire : de sorte que passant tout d'un coup des prieres aux menaces, elle luy dit tout ce que la colere, et la douleur peuvent faire dire, à une personne qui aime. Puis un moment apres, craignant que cela ne hastast la perte de Ligdamis, elle passoit encore des injures aux supplications : mais comme elle ne pouvoit pas dire à Hermodore qu'elle l'espouseroit, il la quitta sans changer de sentimens : luy disant tousjours qu'il sçauroit sa response le lendemain : et qu'il luy donnoit ce temps là à se resoudre ; afin qu'elle ne se mist pas en estat de se repentir, si elle se resolvoit en tumulte : en fuite de quoy Hermodore sortit, et laissa Cleonice dans une douleur inconcevable. Elle m'envoya querir à l'heure mesme, pour me dire le pitoyable estat où elle se trouvoit : de sorte qu'estant allée chez elle au mesme instant, elle me raconta ce qui luy estoit avenu, en des termes propres à exciter la compassion dans l'ame la plus dure et la plus insensible. Apres avoir donc pris part à sa douleur, comme j'y estois obligée, et avoir assez long temps raisonné sur cette estrange advanture ; nous envoyasmes à la maison de ce domestique chez qui Ligdamis nous avoit dit qu'il devoit loger (et où il estoit encore) pour sçavoir si on ne descouvriroit point comment il avoit esté pris, Mais la Femme de ce meschant homme, instruite par son mary, dit qu'il estoit party à la pointe du jour, aussi-tost que les portes de la Ville avoient esté ouvertes, et qu'elle n'en sçavoit autre chose. Imaginez vous donc, Madame, de quelle façon Cleonice passa cette journée : pour moy je puis respondre de ses sentimens, car je ne la quittay point. Je n'estois pourtant pas trop en estat de la consoler : estant certain que le malheur de Ligdamis m'affligeoit sensiblement. Cependant nous ne pouvions qu'imaginer, pour empescher les funestes fuites de cette bizarre avanture : car de faire advertir le gouverneur d'Ephese, que des gens qui n'avoient aucune authorité de faire arrester Ligdamis le retenoient, et que selon les apparences, Hermodore estoit celuy qui avoit fait cette violence ; cela ne delivroit Ligdamis d'entre les mains d'Hermodore, que pour le remettre entre celles de Cresus : tout le monde sçachant bien que ce gouverneur avoit ordre de l'arrester s'il venoit à Ephese. Ainsi quand il l'eust retiré de la puissance de son Rival, ce n'eust esté que pour l'envoyer au Roy de Lydie : de sorte que nous ne voyions guere plus de seureté de ce costé là que de l'autre. Neantmoins, comme Cleonice n'imaginoit rien de si insuportable, ny mesme de si dangereux pour Ligdamis, que d'estre en la disposition de son Rival : il s'en faloit peu qu'elle ne fust resolue, si elle ne pouvoit rien gagner sur Hermodore quand il reviendroit, de faire advertir ce gouverneur de ce qui s'estoit passé. Du moins, disoit-elle, si je ne delivre Ligdamis, je puniray Hermodore : et ce ne sera pas de sa main que cét infortuné mourra. Il est vray, luy dis-je, mais sa moit vous sera-t'elle plus douce d'une autre que de la sienne ? et ne songez vous point que par la vous ferez que tout le monde sçaura que Ligdamis vous a veuë chez moy, et croira peut-estre que vous l'y avez fait venir ? n'estant pas croyable qu'Hermodore ne le die pour : vous nuire. Mais par quelle voye, repliqua-t'elle, puis-je cacher une chose qui paroist si criminelle : et que vous sçavez pourtant qui est si innocente ? espouseray-je Hermodore, pour delivrer Ligdamis ? ha Ismenie, il trouveroit sans doute luy mesme que sa liberté me cousteroit trop cher. Cependant je ne voy point d'autre moyen de le tirer des mains de son ennemy, qu'en m'y remettant moy mesme : mourons donc, disoit-elle, mourons ; car aussi bien quand je pourrois avoir la force de vaincre la puissante aversion que j'ay pour Hermodore, et que je pourrois me resoudre à je satisfaire ; peut estre ne delivreroit-il pas Ligdamis. De là, revenant encore aux choses que l'on diroit d'elle, lors qu'on sçauroit que Ligdamis l'avoit veuë en secret, et pendant un soir où tant de gens avoient pû remarquer que c'estoit elle qui avoit obligé Stenobée à s'en aller, et à emmener toute la compagnie ; elle ne sçavoit à quoy se resoudre. Ainsi craignant tantost la perte de la vie de Ligdamis, et tantost celle de la reputation ; elle estoit si affligée, qu'on ne pouvoit l'estre davantage. Mais à la fin, apres avoir imaginé cent choses differentes ; je m'advisay de luy proposer d'avertir un Parent de Ligdamis qui estoit à Ephese, de ce qui s'estoit passé : afin que lors qu'Hermodore seroit le lendemain chez elle, il y vinst la force à la main et qu'il se faillit de sa personne : luy disant qu'il avoit sçeu que Ligdamis estoit en sa puissance : et qu'enfin pour estre delivré, il faloit le delivrer. D'abord nous n'imaginasmes aucun obstacle à la chose, suivant la constume de ceux qui croyent tousjours beaucoup de facilité, à l'execution de ce qu'ils souhaitent ardemment : mais apres y avoir bien pense, nous trouvasmes que Stenobée estoit un empeschement considerable : parce qu'elle ne haïssoit pas Hermodore, et qu'ainsi elle ne souffriroit pas qu'on luy fist une violence chez elle. Toutesfois un moment apres, Cleonice se souvint que la Mere partoit le lendemain de grand matin, pour aller coucher à cent cinquante Stades d'Ephese, et qu'elle n'en reviendroit que le jour suivant : cét obstacle estant donc osté, nous trouvasmes cét expedient assez bon, et le seul que nous pouvions prendre. Je laissay donc Cleonice, afin d'aller chez moy, où je ne fus pas plustost, que j'envoyay querir ce Parent de Ligdamis, qui estoit un homme de coeur, et capable d'une resolution comme celle là : Dés qu'on l'eut trouvé et qu'il fut venu, je luy racontay la chose, et le fis resoudre à ce que je souhaitois : si bien que sans perdre temps, il fut s'assurer des gens qui luy estoient necessaires, pour executer ce que nous avions resolu. Je vous laisse donc à penser, avec quelle impatience Cleonice et moy attendions le lendemain : Ligdamis de son costé estoit bien en peine, de raisonner sur son advanture : car il se voyoit arresté au nom du Gouverneur d'Ephese, et il connoissoit pourtant bien que ceux qui l'arrestoient n'estoient pas de ses Soldats. De plus, il voyoit encore qu'on le laissoit dans la maison d'un homme qui estoit à luy, et qu'il ne voyoit pourtant pas paroistre : Car ce traistre n'avoit pas eu la hardiesse de se trouver dans la Chambre où il estoit, lors qu'on l'avoit arresté. Mais enfin sans pouvoir deviner la verité de son avanture, il nous a dit depuis qu'il songea bien plus à la douleur qu'auroit Cleonice de son infortune, qu'au peril où il estoit exposé. Pour Hermodore, je m'imagine qu'il estoit encore plus inquieté que Ligdamis, et que Cleonice : n'estant pas possible, à mon advis, de commettre une mauvaise action avec tranquilité. Cependant, Madame, le matin que nous attendions avec tant d'impatience estant arrivé, Stenobée estant partie, et m'estant rendue aupres de Cleonice, le Parent de Ligdamis estant dans sa maison ; avec ceux qui le devoient assister, attendant que je l'envoyasse advertir, dés qu'Hermodore serait entré ; nous ne laissasmes pas de nous trouver Cleonice et moy en un estat encore plus fâcheux, que celuy où nous estions auparavant que d'avoir rien resolu. Car encore que nous desirassions la liberté de Ligdamis passionnément, estant sur le point de l'execution de nostre dessein, nous y avions de la repugnance, et nous estions si peu accoustumées au tumulte et au bruit, que nous aprehendions par foiblesse, ce que nous souhaitions par raison et par affection tout ensemble. Cependant les moments nous sembloient des heures, et les heures nous sembloient des jours : nous fusmes pourtant ; jusques à prés de midy sans entendre parler d'Hermodore : qui soit qu'il eust sçeu que j'avois veu un Parent de Ligdamis, ou que par sa finesse toute seule il eust preveu l'accident qui luy pourroit arriver, se determina à ne venir pas chez Cleonice, et à luy escrire seulement. Comme nous commencions donc de perdre patience, nous vismes arriver un homme qui n'estoit pourtant pas à luy, et qui donna une Lettre de sa part à Cleonice : dont voicy à peu prés le sens.

Histoire de Ligdamis et de Cléonice : Hermodore démasqué


HERMODORE A CLEONICE. Comme c'est de vostre resolution que dépend la mienne, j'envoye sçavoir si vous Pauez prise. Mais souvenez vous s'il vous plaist, que si elle n'est favorable à la personne du monde qui vous aime le plus, elle sera funeste à celle de toute la Terre que vous aimez le mieux. respondez donc, mais respondez precisément, de peur de vous repentir de ne l'avoir pas fait a temps. HERMODORE.Apres que Cleonice eut leu cette Lettre, elle me parut si desesperée, que je creus qu'elle expireroit de douleur : je demanday à celuy qui l'avoit aportée ou estoit Hermodore ? et il me dit qu'il n'en sçavoit autre chose, sinon qu'il n'estoit pas chez luy : et que ç'avoit esté un de ses gens qui l'avoit chargé de cette Lettre, et à qui il en devoit rendre la responce. Cependant Cleonice ne sçavoit quelle resolution prendre : mais apres y avoir bien pensé, elle escrivit pour tant ces paroles. CLEONICE A HERMODORE. A resolution que j'ay prise, n'est pas de si peu d'importance, que je la puisse confier à un inconnu qui ma aporté vostre Lettre : c'est pour quoy si vous la voulez sçavoir, venez y vous mesme : car je ne la sçaurois escrire. CLEONICE.J'oubliois de vous dire que durant que Cleonice escrivoit, j'envoyay advertir le Parent de Ligdamis, afin qu'il fist future celuy qui portoit la responce de Cleonice : esperant par là venir à sçavoir où pouvoit estre Hermodore. Celuy qu'il y employa, ne fut pourtant pas assez adroit pour cela : et il le perdit de veuë dans la presse du port d'Ephese par où ils passerent ; de sorte que nous fusmes encore plus malheureuses que nous n'avions esté, parce que nous fusmes absolument sans esperance : estant certain que nous ne creusmes pas qu'Hermodore deust venir pour la Lettre de Cleonice : ainsi ne pouvant qu'imaginer ny que croire, nous estions en une inquietude horrible. Le Parent de Ligdamis s'informoit au tant qu'il pouvoit, en quel lieu estoit Hermodore, mais il n'en pouvoit rien aprendre avec certitude : on resolut pourtant qu'on mettroit des espions la nuit prochaine à l'entour de sa maison, pour voir s'il n'en sortiroit point, et s'il ne seroit pas possible de l'arrester. Cependant la Lettre de Cleonice embarrassant fort cét Amant opiniastre, qui pour venir à bout de ses desseins ne se soucioit pas de commettre toutes sortes de violences, il n'osoit croire que ce qu'elle luy vouloit dire luy fust favorable ; il ne pouvoit penser aussi qu'elle pust consentir à la perte de Ligdamis : neantmoins n'osant retourner chez elle en l'absence de Stenobée, parce qu'il avoit peut-estre sçeu, comme j'ay desja dit, que le Parent de Ligdamis estoit venu chez moy, il resolut d'attendre son retour, pour aller aprendre de la bouche de Cleonice, ce qu'elle avoit resolu : se de terminant toutesfois apres cela, si elle ne respondoit pas comme il vouloit, à remettre Ligdamis entre les mains de Cresus. Mais en attendant il demeuroit chez luy, faisant dire qu'il n'y estoit pas, à ceux qui le demandoient : toutesfois comme les Dieux sont trop justes pour laisser perir les innocens, et pour proteger les coupables, il arriva qu'Hermodore ne se tenant pas assez assuré de ceux qu'il avoit mis à la garde de Ligdamis, voulut aller luy mesme passer la nuit dans la maison où on le gardoit : si bien que sortant de chez luy avec deux de ses gens seulement, à l'heure que tout le monde se retire, il fut aperçeu par le Parent de Ligdamis et par ceux qu'il avoit mis en garde pour cela. Mais ne voulant pas l'attaquer si prés de sa maison, de peur qu'il ne fust secouru par les siens, ils le suivirent d'assez loin, pour n'estre pas descouverts par luy, devant qu'ils le voulussent estre : et d'assez prés aussi, pour le pouvoir joindre quand ils voudroient. Mais ils furent estrangement estonnez, apres l'avoir suivy quelque temps, de voir qu'il s'arrestoit à la porte d'un domestique de Ligdamis, et de celuy chez qui Cleonice et moy avions dit à son Parent qu'il avoit couché : de sorte que sans avoir loisir de raisonner sur cela, et ne voulant pas luy donner le temps d'entrer dans cette maison, il l'attaqua courageusement : mais taschant plûtost à le prendre qu'à le tuer, il luy saisit d'abord un bras, afin de l'esloigner de cette porte : et en effet il le tira si fortement, qu'il l'en esloigna de quatre pas. Neantmoins ne pouvant pas le retenir, il fut contraint de lascher prise, et de songer à se deffendre d'Hermodore et de ses gens, qui mirent l'espée à la main contre luy : toutes fois le Parent de Ligdamis estant beaucoup mieux accompagné, l'auroit aisément tué, s'il ne l'eust pas voulu prendre vivant : et l'auroit mesme facilement pris ; si Hermodore apellant ce domestique de Ligdamis par son nom, pour l'obliger de venir à son secours, n'eust effectivement esté secouru par luy, et par quatre des gardes de Ligdamis. Mais ce renfort estant venu a Hermodore, le combat fut plus sanglant et plus opiniastré : cependant les deux gardes qui estoient demeurez seuls aupres de Ligdamis, qui n'ignoroient pas qu'ils faisoient une chose fort injuste, et qui avoient lien de croire, veu le bruit qu'ils entendoient, que l'on viendroit bien tost à eux, et qu'il seroit aisé de les prendre ; trouverent plus de seureté à songer de se mettre à couvert de l'orage dont ils estoient menacez, en obligeant Ligdamis et en le delivrant : c'est pour quoy apres avoir tenu ce petit conseil entre eux, ils offrirent à Ligdamis, qu'ils sçavoient estre soit riche, et fort liberal, de le faire sauver : et luy advoüerent que c'estoit Hermodore qui l'avoit fait prendre. Mais pour n'oster point le merite de leur action, ils ne dirent pas que leurs compagnons fussent allez secourir Hermodore : au contraire, feignant que c'estoit une querelle de gens inconnus, ils luy dirent qu'ils se servoient de cét te occasion pour le delivrer : et le delivrant en effet, ils le firent sortir par la porte, sans y chercher d'autre fineste. Car comme ceux qui combatoient s'en estoient esloignez, et avoient mesme tourné un coin de ruë qui estoit fort proche, il leur fut aisé de le faire : mais comme on ne pouvoit pas sortir d'Ephese à l'heure qu'il estoit, Ligdamis creut ne pouvoir trouver d'azile plus seur que ma maison : si bien que venant fraper à ma porte, et ayant prié qu'on me vinst dire, afin qu'on la luy ouvrist, que c'estoit un Phrigien qui demandoit à me parler, mes gens firent ce qu'il souhaitoit. Je vous laisse à penser quelle surprise fut la mienne, lors qu'apres qu'on luy eut ouvert, je le vy entrer dans ma Chambre avec ses deux Gardes, et ses deux liberateurs tout en semble : comme j'estois revenuë de chez Cleonice extraordinairement tard, et que j'avois eu plusieurs plusieurs Lettres à escrire à mon retour je n'estois pas encore couchée, ce qui ne fut pas un petit bonheur : car si je l'eusse esté, peut-estre que Ligdamis n'eust pas esté sauvé, parce qu'on ne luy eust pas ouvert. Dés que je le vy, je luy fis cent questions à la fois : estant certain que j'eusse voulu qu'il m'eust pû faire entendre par une seule parole, comment on l'avoit pris, et comment on l'avoit delivré. Il falut pourtant avoir la patience d'aprendre ces deux dernieres choses par ordre : j'eusse bien voulu espargner à Cleonice la mauvaise nuit qu'elle alloit avoir : mais craignant de donner connoissance de ce qui estoit si necessaire qui fust caché, je creus qu'il valoit mieux attendre au lendemain au matin, à luy donner cette agreable nouvelle. Cependant comme il ne faut jamais se fier trop à des liberateurs qui ont fait une meschante action, je fis donner une Chambre à ces deux soldats : ordonnant à mes gens de ne se coucher point, et de prendre garde à eux. Nous leur fismes pourtant dire auparavant, tout ce qu'ils sçavoient d'Hermodore : pour moy je me garday bien de dire à Ligdamis que son Parent devoit passer la nuit à suivre Hermodore, et que je croyois que c'estoit luy qui l'avoit attaqué : car j'eus peur, connoissant l'on grand cou rage, qu'il n'eust voulu aller voir en quel estat estoit la chose, et se faire peut-estre reprendre. Je le fis mesme d'autant plustost, que je jugeois bien qu'il sortiroit inutilement, puis que ce combat devoit estre finy : mais lors que je luy racontay la proposition qu'Hermodore avoit faite à Cleonice ; le desespoir de cette aimable fille ; et les responses qu'elle luy avoit faites ; il tesmoigna tant de haine pour son Rival, et tant d'amour pour sa Maistresse, que je ne pense pas que l'on puisse jamais donner plus de marques de sentir fortement l'une et l'autre, que Ligdamis m'en donna par ses paroles. J'eusse bien voulu qu'il fust party des cette mesme nuit, mais il ne le voulut jamais : joint que je croyois qu'il estoit à propos de sçavoir auparavant, ce qui seroit arrivé d'Hermodore, et de ne laisser pas mesme aller Ligdamis tout seul, en la compagnie de ceux qui l'avoient delivré, et à qui il avoit promis un azile. Mais à vous dire la verité, il me fut impossible de pouvoir l'obliger à vouloir dormir : et il me fut impossible à moy mesme de pouvoir fermer les yeux : quoy que je le forçasse d'aller dans une Chambre qu'on luy avoit preparée, et quoy que je demeurasse en repos dans la mienne. Dés que le jour parut je fus chez Cleonice, que je trouvay desja en estat de m'escouter : car outre qu'elle n'avoit point dormy de toute la nuit, le Parent de Ligdamis venoit de la quitter, qui luy avoit apris ce qui s'estoit passé le soir entre Hermodore et luy. Mais comme il ne sçavoit pas ce qui estoit arrivé à Ligdamis, il presuposoit que ses Gardes qui estoient demeurez avecque luy n'auroient fait que le changer de lieu, et ne l'auroient pas delivré : si bien qu'elle estoit encore dans une douleur estrange, dont je la retiray bien-tost, en luy aprenant que Ligdamis estoit en lieu de seureté. La joye qu'elle en eut fut si excessive, qu'elle ne pensa jamais parler d'autre chose, ny se resoudre à me raconter ce qu'estoit devenu Hermodore ; mais apres l'en avoir pressée plus d'une fois, elle m'aprit que ce domestique de Ligdamis avoit esté tué avec trois de ses Gardes : qu'Hermodore y avoit esté fort blessé : que le Parent de Ligdamis y avoit perdu deux de ses gens : et qu'à la fin estant demeuré seul avec les siens dans la ruë, il estoit allé à cette maison, pour sçavoir s'il n'aprendroit point ce qu'Hermodore y alloit faire, et s'il ne sçauroit rien de Ligdamis. Que n'y ayant trouvé qu'une Femme, il l'avoit contrainte de parler, et de luy dire qu'il estoit vray que Ligdamis avoit esté pris chez elle, mais qu'il venoit d'en sortir avec deux de ses Gardes. Cleonice me dit encore que ce Parent de Ligdamis estoit allé se refugier chez un ennemy d'Hermodore, jusques à ce que l'on sçeust ce qui arriveroit de ses blessures. Cependant nous commençasmes de craindre, puis qu'il n'estoit pas mort, que Ligdamis ne suit pas en assurance chez moy : de sorte que nous jugeasmes à propos d'advertir promptement son Parent au lieu où il estoit, afin de donner ordre qu'il sortist d'Ephese dés le soir mesme : et en effet la chose fut resoluë et executée ainsi. Cleonice ne voulut pas mesme donner la consolation à ce mal heureux Amant de la voir encore une fois, de peur que la visite qu'elle m'eust rendue, n'eust fait descouvrir qu'il estoit dans ma maison. Car vous sçaurez, Madame, que comme la rage et le desespoir mirent Hermodore hors de luy mesme, il dit tant de choses à ceux qui le visiterent ce matin là, qu'encore qu'il ne les dist pas precisément. Comme elles estoient, on ne laissa pas de dire confusément par toute la Ville, que Ligdamis avoit esté desguisé à Ephese ; qu'il avoit veu Cleonice chez moy ; qu'Hermodore et luy s'estoient batus ; et cent autres choses inventées, sur ce premier fondement de verité. Tous ces bruits n'inquieterent pourtant pas d'abord extrémement Cleonice : parce qu'elle ne songeoit à autre chose, qu'à sçavoir si Ligdamis seroit en lien seur. Mais quand elle sçeut que son Parent et luy estoient sortis heureusement de la Ville, avec des gens pour leur faire Escorte, elle commença de s'affliger des choses que l'on disoit de cette advanture : qui fit en effet un si grand bruit, que le gouverneur d'Ephese en fit une perquisition assez exacte. Comme c'est un fort honneste homme, et que Polixinide sa Femme me fait l'honneur de m'estimer assez, elle me fit la grace de m'envoyer querir, pour me demander precisément ce que j'en sçavois. Lors que je reçeus cét ordre, j'estois chez Cleonice : si bien que devant que d'en partir, nous consultasmes ensemble sur ce que je dirois. Car d'un costé, n'advoüant pas que l'amour estoit la veritable cause du desguisement de Ligdamis, c'estoit donner lieu de le soupçonner d'un crime d'estat, et de quelque entreprise sur Ephese : mais aussi en advoüant que Ligdamis s'estoit si fort exposé pour un interest d'amour, il y avoit aparence de craindre que l'on ne creust pas tout à fait la chose comme elle estoit. Enfin s'agissant de justifier Ligdamis, ou de je justifier soy mesme, Cleonice estoit bien embarrassée : pour faire le premier, il ne faloit que dire la verité : et pour faire l'autre, il faloit dire un mensonge : estant certain que les apparences estoient contre nous, et qu'il n'estoit pas aisé de s'imaginer que Ligdamis fust venu desguisé à Ephese, sans le consentement de Cleonice. Apres avoir donc bien examiné la chose, l'amour l'emporta, et elle consentit plustost d'estre soupçonnée, que de donner lieu d'accuser Ligdamis. Elle me dit toutesfois qu'il faloit dire la verité : et en effet je la dis si ingenuëment à Polixenide qu'elle me creut, et desabusa son Mary de l'opinion qu'il avoit, que Ligdamis eust voulu tramer quel que chose contre le service du Roy : de sorte qu'il promit mesme à Polixenide qu'il en escriroit à Cresus en faveur de Ligdamis. Cela n'empescha pourtant pas, qu'Artelinde, Phocylide, et toute la Ville, ne dislent cent choses fascheu ses sur cette advanture : mais pour Hermodore, il n'en parla pas longtemps, car il mourut de ses blessures le septiesme jour : si bien que toutes les informations qu'il avoit fait faire ; comme pretendant avoir esté assassiné, demeurerent sans aucune suite : parce que ses Parents qui sont gens d'honneur, trouverent son action si lasche qu'ils ne voulurent pas songer à vanger sa mort, dont la cause estoit si juste. Cependant tous ces bruits donnoient un si grand chagrin à Cleonice, qu'elle ne les pouvoit endurer : si bien que sa Tante, que vous voyez icy avecque nous, qui a une tres belle Terre au deça de la Riviere d'Hermes, et assez prés d'une maison que j'ay en ce mesme quartier, estant presse à partir pour y aller, elle la pria de la demander à Stenobée, et de la mener avec elle : ce qu'elle fit, me faisant promettre que j'irois passer l'Automne dans son voisinage, n'ignorant pas que j'estois dans une condition, à pouvoir absolument disposer de mes actions. Cleonice qui ne quittoit Ephese qu'à cause de tant de choses fascheuses que l'on y disoit, ne voulut pas donner lieu de les augmenter ; de sorte qu'elle pria sa Tante de ne passer pas la Riviere au Chasteau d'Hermes, ou Ligdamis et son Parent soient arrivez heureusement : et d'aller chercher un passage beaucoup plus esloigné ; afin qu'on ne dist pas qu'elle eust voulu voir Ligdamis. Elle se trouva pourtant en lieu où il la voyoit quelquesfois : car encore qu'il ne sortist guere du Chasteau d'Hermes, neantmoins depuis que Cleonice fut aux Champs, comme elle estoit fort proche de sa Soeur, il prenoit ce pretexte pour la voir, tantost desguisé, et tantost avec une Escorte considerable. Cependant pour tenir ma parole à Cleonice, je fus a la Campagne : je ne fis toutefois pas comme elle, car je passay la Riviere au Chasteau d'Hermes où je vy Ligdamis, que je trouvay tousjours fort amoureux : mais qui me sembla pourtant assez melancolique, sans m'en vouloir dire la raison : me priant seulement de luy rendre office, et de prendre tousjours son party. Lors que je fus aupres de Cleonice, je luy rendis conte des changements qui estoient arrivez à Ephese depuis son depart : et je luy apris que Phocylide ne trouvant plus personne à nôtre Ville qu'il pust tromper, estoit allé demeurer à Sardis : et qu'Anaxipe ne pouvant plus souffrir la forme de vivre de sa Fille, l'avoit enfin forcée de se marier, à un homme qui dés le lendemain de ses nopces, l'avoit menée à la Campagne, où elle ne voyoit personne, et où elle faisoit une penitence fort rigoureuse de toutes ses galante ries passées. Cette nouvelle qui auroit autrefois fort resjouï Cleonice, ne la fit qu'un peu soûrire : encore fut-ce d'une maniere si contrainte, que je connus qu'elle avoit quelque chose en j'esprit. Si bien qu'apres avoir autant entretenu sa Tante que la civilité le vouloit, à la premiere occasion qui s'en presenta, je luy parlay en particulier ; et la menant dans une Allée qui est assez prés de la maison où nous estions ; qu'avez vous Cleonice ? luy dis-je ; et d'où vient cette profonde melancolie ? D'abord elle me dit que c'estoit un effet de la campagne et de la solitude : mais je la connoissois trop pour m'y tromper : de sorte que la prenant davantage, mais enfin, luy dis-je que pouvez vous avoir qui vous tourmente ? Tous les faux bruits qui vous ont affligée sont cessez : Ligdamis est aussi honneste homme qu'il estoit autrefois : et il vous aime autant qu'il a jamais fait. Ha Ismenie, s'escria-t'elle, ce que vous dites là n'est pas vray ! et quelles prennes en avez vous ? luy dis-je, cent, repliqua-t'elle, si bien que je vous puis assurer que vous vous trompiez, quand vous disiez un jour que l'amour ne pouvoit devenir amitié : estant certain que les sentimens que Ligdamis a pour moy presentement, ne sont tout au plus que ce que je dis. Sans mentir, luy dis je : Cleonice, vous estes une admirable personne, de parler comme vous faites : mais seroit-il bien possible, adjoustay-je, qu'apres avoir tant aprehendé autrefois que l'amitié de Ligdamis ne devinst amour, vous craignissiez aujourd'huy que son amour ne devinst amitié ? je ne le crains pas, dit-elle, mais je le croy : et sur quoy fondez vous cette opinion ? luy dis-je ; sur mille petites observations que j'ay faites, et que je ne vous puis dire, repliqua-t'elle ; et sur une certaine melancolie froide, que Ligdamis a depuis quelque temps. Cependant adjousta-t'elle en se desguisant, je n'en murmure point, et je ne luy en ay rien dit : mais il ne faut pourtant pas qu'il s'imagine, poursuivit-elle en rougissant, qu'encore que son Pere, à ce qu'on m'a dit, pust estre capable de changer d'advis, et de luy permettre de m'espouser, que j'y contente jamais. Ce n'est pas (dit-elle encore, sans oser toutesfois me regarder) que je ne fois bien aise que Ligdamis n'ait plus d'amour pour moy : mais de m'engager à passer ma vie avec un homme qui change de sentimens si souvent ; c'est ce que je ne feray pas. Car enfin j'aurois lieu de craindre, qu'apres avoir passé de l'indifference à l'amitié, de l'amitié à l'amour ; et de l'amour à l'amitié, il ne retournast encore de l'amitié à l'indifference ; et qu'il ne passast en fuite, de l'indifference à la haine et au mespris. Cleonice dit cela avec une certaine impetuosité qui me fit rire : et d'autant plus que je ne doutois nullement qu'elle n'eust tort, apres ce que Ligdamis m'avoit dit en passant. Mais (luy dis-je en la regardant attentivement) ne sçauray-je point quelqu'un des crimes de Ligdamis ? la tiedeur, reprit-elle, est un crime qui n'est sensible qu'à ceux pour qui on en a : mais il est pourtant si grand et si irremissible, qu'il n'y a pas moyen de le pardonner : je ne pense pourtant pas, luy dis-je, que Ligdamis en soit capable pour vous. Comme nous en estions là, on nous vint dire qu'il arrivoit : elle ne l'eut pas plustost sçeu, qu'elle se mit à me prier de ne luy rien dire de ce qu'elle m'avoit dit, et de ne luy en faire aucun reproche : mais comme il me sembla qu'elle vouloit bien que je ne luy accordasse pas ce qu'elle me demandoit ; aussi tost que la bien-seance me le permit, j'entretins Ligdamis en particulier ; et luy racontay tout ce que Cleonice m'avoit : dit, dont il demeura fort surpris. Il s'estoit bien aperçeu qu'elle estoit un peu plus serieuse qu'a l'ordinaire : mais comme elle luy avoit tousjours dit que cela venoit de quelques nouvelles qu'elle recevoit d'Ephese, qui ne luy plaisoient pas, il n'y avoit pas fait grande reflexion : sçachant bien qu'il ne luy avoit donné aucun sujet de se pleindre de luy. Joint aussi qu'il avoit luy mesme quel que chose dans le coeur qui l'affligeoit sensible ment, et qu'il ne luy avoit pas voulu dire, pour luy espargner quelques sentimens de tristesse. Je ne sçay pas (me dit il, apres avoir escouté tout ce que je luy racontois des pleintes que Cleonice faisoit de son changement) si elle aura appelle ma melancolie tiedeur : mais je sçay bien que je ne l'ay jamais aimée plus ardemment que je L'aime. Comme nous fismes cette conversation dans la mesme Allée où j'avois entretenu Cleonice, estant arrivez au bout, nous la vismes qui se pro menoit seule dans une autre : de sorte qu'allant droit à elle, injuste personne, luy dit-il, vous pouvez donc m'accuser de n'avoir plus que de l'amitié pour vous ? au contraire, interrompit-elle, je vous en louë : et c'est pour cela que j'en ay par lé à Ismenie. Mais encore, luy dit-il, qu'ay-je fait ; qu'ay je dit ; quay-je pensé ; pour vous obliger à le croire ? vous avez eu une melancolie estrange, reprit-elle ; qui à ce que je m'imagine, ne vient que de ce que vous vous estes engagé à me dire que vous avez de l'amour pour moy, et de ce que vous sentez que vous n'en avez plus. Je voyois bien, me dit-il, que ma melancolie estoit le fondement de mou crime : mais, Madame, puis qu'il faut vous en descouvrir la cause, que je ne vous avois cachée, que parce que je vous voulois empescher de partager ma douleur ; sçachez que nous sommes en termes d'estre peut-estre separez pour long temps : car enfin, selon la disposition des choses, il y a grande apparence que toute la Lydie va estre en desolation : et que nostre Monarchie sera renversée. Je sçay, Madame, que vostre ame est une ame heroïque, qui s'intereste dans le bien public, et qui a l'amour de la patrie fortement imprimé dans le coeur : c'est pourquoy je ne craindray point de luy dire, que je n'ay pû apprendre sans quelque diminution de la joye que me donne l'honneur que vous me faites de me souffrir, que nous sommes sur le point de voir toute la Lydie en armes, et toute la Lydie conquise par un Prince estranger. Car enfin, Madame, mon Pere et moy avons eu un advis certain de la Cour, que Cresus veut declarer la guerre à cét invincible Conquerant, à qui la moitié de l'Asie est desja sujette, et à qui rien n'a encore pu resister : et cela dans un temps où il retient en prison l'illustre Cleandre, qui seul pouvoit soustenir une semblable guerre. Pour moy, adjousta-t'il, je ne sçay quelle Politique est la sienne : mais je sçay bien que pour vaincre il faut avoir des Generaux qui sçachent esgalement combattre et commander : ainsi on diroit que quand il voudroit luy mesme faciliter la victoire de Cyrus, il ne pourroit faire que ce qu'il fait. Cependant il ne veut point entendre parler de la liberté de Cleandre : au contraire à mesure qu'il se confirme dans le dessein de forcer le plus puissant Prince du monde à luy faire la guerre, il augmente les Gardes, et resserre les chaines du seul homme qu'il luy pourroit opposer : et veuillent les Dieux que l'injustice de Cresus pour Cleandre, n'attire pas le courroux du Ciel sur toute la Monarchie. J'ay sçeu encore, adjousta-t'il, qu'il a envoyé consulter divers Oracles pour cela : et qu'il n'attend que leur response pour commencer la guerre. Il court mesme quelque bruit sourdement, qu'il doit donner retraite au Roy de Pont, qui a enlevé la Princesse de Medie : de sorte que Cyrus joignant dans son coeur un interest d'amour, au desir d'aquerir une nouvelle, gloire, renversera selon toutes les apparences, toute la Grandeur de Cresus ; principalement ne delivrant pas l'illustre Cleandre. Voila, Madame, luy dit-il, la cause de ma melancolie, et ce que vous appeliez tiedeur et deffaut d'amour. Mais pour esprouver ma passion, et ne vous fier pas a mes paroles, commandez-moy les choses du monde les plus difficiles : et si je ne vous obeïs, croyez que je n'ay plus que de l'amitié pour vous, et n'ayez plus que de la haine pour moy. Ligdamis prononça ces paroles, d'une maniere si esloignée de la tiedeur dont Cleonice l'avoit accusé, que je la condamnay à luy en demander par don, devant qu'elle eust loisir de parler : et en effet apres qu'elle eut encore un peu resisté, elle luy fit des excuses de la croyance qu'elle avoit eue de luy : en paroissant mesme si honteuse, qu'elle ne vouloit plus qu'il luy dist rien pour s'en justifier davantage. En fuite dequoy, nous partageasmes la melancolie de Ligdamis : et trouvasmes qu'il avoit grande raison de craindre ce qu'il craignoit. Depuis cela, Madame, ces deux personnes n'eurent plus de querelle ensemble : mais ils ne furent pourtant pas sans affliction : car Ligdamis tomba malade peu de jours apres, et si dangereusement, qu'on creut qu'il mourroit. Mais à la fin les Medecins respondant de sa vie, dirent qu'il seroit tres long temps à guerir : et en effet il a tousjours esté tres mal jusques à ce que l'on ait delivré Cleandre. Cleonice eut aussi une fiévre tres violente, qui fut cause qu'elle ne pût regagner Ephese, lors que les Troupes de Cyrus s'a procherent de la Lydie. Pour moy je ne la voulus pas quitter : et comme la maison de la soeur de Ligdamis estoit la plus sorte de toutes celles de ce païs là, nous nous y mismes toutes : en attendant que nous pussions trouver les voyes de retourner à Ephese, devant que l'on commençast la guerre. Si bien que la liberté de Cleandre, et la nouvelle qu'il estoit reconnu pour estre le Prince Artamas fils du Roy de Phrigie, ayant achevé de guerir Ligdamis, et la guerison de Ligdamis ayant avancé celle de Cleonice ; nous prismes la resolution de tascher de regagner Ephese, sçachant que l'on devoit bien-tost commencer de faire la guerre. De sorte que Ligdamis estant venu pour nous escorter avec deux cens Chenaux, nous nous mismes en chemin pour aller paner la Riviere au Chasteau d'Hermes : mais, Madame, le destin qui dispose de toutes choses, a fait, comme vous le sçavez, que nous avons rencontré des Troupes de Cyrus, et que nous sommes ses prisonnieres. Bien heureuses encore d'avoir trouvé une protection aussi puissante que la vostre : et un Vainqueur aussi genereux que Cyrus.

Rencontre de Cyrus et d'Anaxaris


Ismenie ayant cessé de parler, laissa Panthée avec beaucoup de satisfaction de son esprit : cette sage Reine disant fort obligeamment (apres l'avoir remerciée de la peine qu'elle avoit euë, à luy aprendre ce qui estoit arrivé à Cleonice) qu'elle estoit aussi digne d'estre son Amie, que Ligdamis l'estoit d'estre son Amant. En fuite dequoy, Panthée ayant fait apeller Araspe, durant qu'Ismenie fut requerir Cleonice, elle luy donna ordre d'assurer Cyrus, que Lygdamis n'estoit guere moins amoureux de Cleonice, qu'il l'estoit de Mandane : de sorte que s'il ne faut que cela, pour trouver les moyens de terminer la guerre sans combattre, luy dit-elle, l'illustre Cyrus peut me donner bien-tost la satisfaction de voir la paix par toute l'Asie. Cependant, adjousta-t'elle, sans vouloir penetrer trop avant dans ses secrets, suppliez-le seulement de ma part, de considerer Ligdamis et Cleonice, comme deux personnes de qui les interests me sont fort chers. Araspe l'ayant assurée qu'il ne manqueroit pas à luy obeïr, la quitta apres l'avoir salüée avec ce profond respect qu'il avoit accoustumé de luy rendre, qui n'avoit pas moins son fondement dans l'estime extraordinaire qu'il faisoit des rares qualitez de cette Princesse, que dans sa condition. En fuite de quoy montant à chenal à l'heure mesme, il fut rendre conte à Cyrus de la commission que Chrisante luy avoit donnée : Panthée demeurant avec Cleonice qu'elle renvoya quérir, afin de pouvoir : parler avec elles, de toutes les choses qu'Ismenie luy avoit apprises, qui fut aussi de cette conversation. Mais pendant qu'elles s'entrenoient ainsi, Araspe obeïssant à Panthée, fut au Camp : et allant droit à la Tente de Cyrus, il n'y fut pas plustost entré, que ce Prince s'imaginant bien qu'il auroit executé ses commandemens, luy donna lieu de luy parler en particulier. Et bien, luy dit-il, en soûriant, insensible Araspe, quelle nouvelle m'aportez-vous de Ligdamis ? Seigneur, luy repliqua-t'il en changeant de couleur, celuy dont vous parlez est certainement amoureux de Cleonice, à ce que m'a assuré la Reine de la Susiane : Cyrus fut bien aise d'avoir appris cette nouvelle, esperant par là faire bien mieux reüssir le dessein du Prince Artamas : de sorte qu'apres apres avoir renvoyé Araspe, avec ordre de remercier tres civilement Panthée, il envoya chercher Ligdamis, qui estoit avec Feraulas dans la Tente de Timocreon, qui avoit esté ravy de le Voir. Il né fut pas plustost auprés de luy, que le tirant à part, il le conjura de luy vouloir dire une chose qu'il vouloit sçavoir de sa bouche, quoy qu'il la sçeust par une autre voye. Seigneur, luy dit-il, si elfe est de ma connoissance, vous la sçaurez infailliblement : je vous conjure donc, adjousta l'invincible Prince de Perse, de m'aprendre si vous n'estes pas plus captif de la belle Cleonice, que vous ne l'estes de Cyrus ? Seigneur (repliqua Ligdamis un peu surpris de cette demande) comme cette captivité m'est glorieuse, je ne feray point de difficulté de vous advoüer, que les chaines de Cleonice me chargent plus que les vostres : mais, Seigneur, par quelle raison, s'il m'est permis de vous le demander, avez vous voulu sçavoir cette verité de moy ? c'est afin, repliqua Cyrus que je sçache en fuite si le mal que vous a causé cette passion, ne vous aprendra point à avoir pitié de celuy des autres. Seigneur (respondit Ligdamis, tousjours plus embarrassé à deviner l'intention de Cyrus) ceux qui font en l'estat où je me trouve, ne pouvant avoir qu'une compassion inutile des maux d'autruy, sont sans doute bien malheureux de ne pouvoir servir leurs semblables : mais du moins s'ils ne peuvent rendre de service, ne doivent ils pas refuser leur pitié. Vous n'en estes pas en ces termes là, dit Cyrus, car vous pouvez rendre au Prince Artamas le plus signalé service que personne luy ait jamais rendu : ha, Seigneur, si cela est, repliqua Ligdamis, faites-moy l'honneur de me dire promptement ce que je puis faire. Vous scavez, luy dit-il, son amour pour la Princesse de Lydie : vous n'ignorez pas sa prison : et vous sçavez sans doute aussi, qu'on la doit mener du Temple de Diane dans la Citadelle de Sardis. Je sçay toutes ces choses, reprit Ligdamis, mais j'advouë que je ne sçay pas si bien par où je pourrois servir un Prince qui m'a tant obligé en diverses occasions. Vous le pouvez, respondit Cyrus, en luy donnant moyen de delivrer la Princesse qu'il aime : si je le puis, interrompit Ligdamis, sans trahir le Roy mon Maistre, et sans faire une lascheté, je le feray sans doute avecque joye. Puisque je vous ay dit que vous le pouvez, reprit Cyrus, vous devez estre assuré que je n'entends pas vous obliger à faire une mauvaise action. Apres cela Cyrus luy aprit que le Prince Artamas estoit allé au Chasteau d'Hermes, pour tascher de persuader à son Pere de luy donner passage pour aller delivrer la Princesse Mandane, et la Princesse de Lydie, lors qu'on les conduiroit à Sardis. D'a bord Ligdamis parut un peu surpris de ce discours ; mais Cyrus reprenant la parole, ne pensez pas, luy dit-il, genereux Ligdamis, que nous demandions passage pour toute nostre Armée, afin d'aller surprendre Cresus ; le vaincre ; et renverser son Empire : nous ne voulons seulement que de livrer nos princesses, et qu'obtenir la permission de faire passer autant de gens de guerre qu'il en faudra, pour combatre l'Escorte qu'on leur aura donnée. Ainsi vous ne contribuerez rien à la ruine de vostre Patrie : tant s'en faut vous l'empescherez ; puisque je vous engage ma parole, que si nous retirons par vostre moyen la Princesse Man dane et la Princesse Palmis de la puissance de ceux qui les persecutent ; j'obligeray Ciaxare à offrir des conditions de paix si avantageuses à Cresus, qu'il ne les pourra refuser : Où, au contraire, si nous ne les delivrons pas par cette voye ; toute la Lydie est infailliblement destruite. Au reste, ce n'est pas encore pour espargner nostre sang, et pour nous empescher de combatre en forçant un passage de la Riviere, que nous avons recours à vostre assistance : mais c'est que si nous le forcions, Cresus ne seroit pas conduite les princesses à Sardis, qu'il n'y fust avec toute son Armée. Ainsi elles demeureroient jusques alors à Ephese, d'où on pourroit nous les enlever par mer, et d'où nous ne les pourrions du moins retirer, qu'apres plusieurs Batailles et plusieurs Sieges. C'est pourquoy, genereux Ligdamis, s'il est vray que la belle Cleonice ait touché vostre coeur sensiblement, et vous ait rendu capable de vous imaginer quel supplice peut estre celuy devoir la personne que l'on aime malheureuse pour l'amour de soy ; agissez, je vous en conjure, en Amy du Prince Artamas, et en Amy qui connoist toutes les douleurs d'un Amant. Je ne vous dis point que la belle Cleonice est en ma puissance, car je vous declare dés icy, que quand vous me refuserez ce que je ne vous demande qu'au nom du Prince de Phrigie, elle n'en sera pas moins favorablement traittée. Ha, Seigneur, interrompit Ligdamis, c'en est trop ; et mon silence est criminel. Ouy, Seigneur, j'ay toit de vous avoir lassé parler si long temps : et j'ay deu croire sans doute, que tout ce que vous me proposiez estoit juste, sans l'examiner comme j'ay fait. Mais enfin. Seigneur, me voila resolu d'aider autant que je le pourray, à delivrer la Princesse Mandane, et la Princesse Palmis : c'est pourquoy il faut que je vous die, qu'à mon advis, le Prince Artamas n'aura rien gagné auprés de mon Pere : de sorte que si vous pouvez vous fier à ma parole, il sera à propos que je parte à l'heure mesme, pour luy aller aprendre qu'une Soeur que j'ay avec Cleonice, est dans vos chaines aussi bien que moy : ne doutant pas que cette consideration ne serve beaucoup à l'obliger de faire ce que vous souhaitez. Mais, Seigneur, adjousta Ligdamis, souvenez-vous que vous me pro mettez de donner la paix à ma Patrie, si je vous rends la Princesse Mandane : je vous le promets si solemnellement, repliqua Cyrus, que vous ne devez pas craindre que j'y puisse jamais manquer : moy, dis-je, qui tiendrois ma parole à mon plus mortel ennemy, quand il y auroit cent Couronnes à perdre. Je pense Seigneur, luy dit Ligdamis, que vous laissant ma Maistresse et ma Soeur, vous pouvez vous fier à moy, sans craindre que je manque à revenir : si je ne m'y estois pas voulu fier, respondit-il, je ne vous aurois pas parlé comme j'ay fait. Apres cela, Ligdamis le supplia de luy vouloir donner quelqu'un des siens, de peur qu'il ne fust arresté dans les Quartiers où il passeroit : et afin aussi qu'il pust luy tesmoigner comme il agiroit auprés de son Pere si par hazard le Prince Artamas avoit esté refusé, et qu'il fust party du Chasteau d'Hermes, quand il y arriveroit. Cyrus ayant desja conçeu une grande estime pour Ligdamis, ne luy eust assurément donné personne pour faire ce Voyage que des gens pour le servir, s'il n'y eust eu que cette derniere raison : mais la premiere estant plus sorte, il luy donna Feraulas. Si bien que sans differer davantage, ils se preparerent à partir pour aller au Chasteau d'Hermes : Ligdamis escrivant toutesfois un Billet à sa chere Cleonice, avec la permission de Cyrus, afin qu'elle ne fust pas en peine de luy. Ce Prince voulut aussi, suivant ses promesses, faire sçavoir au Roy d'Assirie, ce que Ligdamis alloit faire, mais comme il ne pouvoit manquer d'aprouver tout ce qui pouvoit servira, delivrer la Princesse Mandane, Ligdamis receut cent carresses de luy aussi bien que de Cyrus : qui luy engagea encore une fois sa parole, qu'en delivrant les Princesses, il delivreroit sa Patrie. Cependant, quoy qu'il y eust apparence que par cette voye on pourroit esviter une longue guerre, Cyrus ne laissoit pas d'agir toûjours comme s'il eust esté assuré qu'elle devoit durer tres long temps. Il s'informoit par les Prisonniers, des passages des Rivieres ; des lieux propres à camper ; des postes avantageux ; de la fortification de leurs Places ; et de plusieurs au tres choses : et tout sçavant qu'il estoit en l'art de vaincre et de conquerir, il ne croyoit pas encore en sçavoir assez : de sorte qu'il consultoit sans orgueil les vieux Capitaines de son Armée, et ne rejettoit pas mesme quelquesfois les advis d'un simple Soldat : quoy qu'à parler raisonnablement, il instruisist bien plustost ceux à qui il demandoit conseil, qu'il n'estoit instruit par eux. Ces soins militaires ne l'empeschoient pourtant pas de donner quelques unes de ses pensées, à la civilité qu'il vouloit avoir pour les princesses captives, et pour tant de Rois et de Princes qui estoient dans son Armée : mais malgré tant de soins differents, et d'occupations diverses, Mandane estoit la Maistresse absoluë de son coeur, et l'objet de tous ses desirs. Il n'y avoit point d'heure où il ne se flatast de l'esperance de la voir bien-tost delivrée : et il n'y en avoit point aussi, où il ne craignist de ne la delivrer jamais, Si bien que passant continuellement de la crainte à l'esperance, et de l'esperance à la crainte ; son ame estoit dans une agitation continuelle, qui ne luy donnoit qu'autant de repos qu'il luy en faloit, pour recommencer de souffrir. Le Portrait qu'il avoit de Mandane, et la magnifique Escharpe qu'il avoit eue de Mazare mourant, estoient ses plus douces consolations : il conservoit ces deux choses avec un soin si particulier, qu'il estoit aisé de voir combien la personne qui les luy rendoit cheres, la luy estoit elle mesme. La veuë du Roy d'Assirie luy donnoit pour tant quelques fascheuses heures : ne pouvant pas tousjours estre si bien maistre de son esprit, qu'il n'eust quelque peine à cacher ses veritables sentimens : et à vivre tousjours avec une esgale civilité avec que luy, jusques à ce que par la liberté de Mandane, il se vist en estat de le vaincre ou d'en estre vaincu. Il avoit neantmoins la consolation de l'avoir renversé du Throsne ; de sçavoir qu'il n'estoit pas aimé, et qu'enfin il estoit encore plus malheureux que luy. Au contraire, le Roy d'Assirie, à parler raisonnablement, ne devoit pas avoir une pensée qui le deust consoler, si ce n'eust esté l'oracle qu'il avoit receu à Babilone. Car il voyoit son Rival couvert de gloire ; aimé de sa Princesse ; et sans autre malheur que ce luy d'en estre éloigné, et de la sçavoir captive. Mais pour luy, il se voyoit sans Couronne, et sans esperance de regner jamais ny dans l'Assirie, ny dans le coeur de Mandane ; du moins à juger par les aparences. Toutesfois il y avoit bien des heures ; où cét oracle favorable, le consoloit de tous ses desplaisirs, et dissipoit toutes ses craintes, en luy faisant croire, que par des moyens qu'il ne comprenoit pas, il seroit quelque jour plus heureux, qu'il n'estoit alors infortuné. Aussi n'estoit-il jamais sans l'avoir sur luy : ce n'est pas qu'il ne l'eust dans sa memoire, mais il luy sembloit, tant l'amour fait faire de petites choses inutiles aux plus Grands hommes du monde, que ce n'estoit pas encore assez : si bien qu'il le portoit tousjours escrit dans des Tablettes de Cedre. Voila donc comment raisonnoient ces deux Grands Princes et ces deux illustres Amants, pendant le voyage d'Artamas : qui trouva beaucoup plus de difficulté qu'il n'avoit pensé, à persuader le gouverneur du Chasteau d'Hermes : car il n'avoit pas preveu que Ligdamis n'y seroit point. Il le reçeut pourtant fort civilement, et comme celuy par la faveur duquel il commandoit dans la Place ou il estoit : mais s'agissant de donner paf sage à des Troupes Estrangeres, il avoit bien de la peine à s'y resoudre : quoy que le Prince Artamas luy dist que ce n'estoit que pour delivrer une Princesse, qui estoit la principale cause de la guerre : et pour delivrer aussi la Fille de son Roy, que l'on persecutoit avec beaucoup d'injustice. Bien est-il vray, qu'il avoit l'esprit si inquiet, de n'avoir point de nouvelles de son Fils, qu'il luy dit estre allé escorter une Soeur qu'il avoit et quelques autres Dames : qu'il luy advoüa qu'il ne luy estoit pas possible de luy respondre precisément, qu'il ne sçeust ce qu'il estoit devenu. Mais lors que par le retour de quelques cavaliers, il aprit une heure apres que Ligdamis estoit prisonnier, et que la Fille estoit aussi captive ; il en eut une douleur que l'on ne sçauroit exprimer. Le Prince Artamas ayant sçeu la chose, luy donna pourtant quelque consolation : car il luy assura si fortement qu'il seroit bien traitté de Cyrus, qu'il diminua une partie de son desplaisir. Il luy offrit mesme d'envoyer Sosicle en sçavoir des nouvelles : et en effet il l'envoya, jugeant bien que jusques à ce qu'il sçeust avec certitude où estoit son Fils, il ne concluroit rien avecque luy : Mais par bon-heur, Sosicle ayant rencontré Ligdamis et Feraulas, son voyage fut accourcy. Apres avoir embrassé Ligdamis, dont la rencontre le surprit agreablement, car ils s'estoient tousjours fort aimez, s'estant rendu conte de ce qu'ils alloient faire, ils s'en retournerent tous trois au Chasteau d'Hermes, où ils furent reçeus avec une joye extréme : estant mesme assez difficile de dire qui avoit plus de satisfaction de voir Ligdamis, ou de son Pere, ou du Prince Artamas. Depuis cela, l'affaire dont il s'agissoit n'eut plus de difficulté : parce que dés que Ligdamis eut raconté à son Pere, de quelle façon Cyrus l'avoit traitté, et de quelle maniere sa Soeur et les Dames qui estoient avec elle estoient servies, son coeur se trouva tout changé : principalement quand Ligdamis adjousta que Cyrus ne demandoit passage que pour autant de Troupes qu'il en faloit, pour delivrer les deux princesses captives : et qu'il luy avoit engagé sa parole, de donner la paix à la Lydie, s'il les delivroit par son moyen. Apres cela ce gouverneur n'ayant pas la force de s'opposer au Prince Artamas, à Ligdamis, et au bien de sa Patrie, il accorda ce qu'on souhaitoit de luy : de sorte que le Prince de Phrigie s'en retourna tres satisfait. Il voulut obliger Ligdamis à demeurer aupres de son Pere, afin de l'entretenir dans les sentimens où il l'avoit mis mais il ne le voulut pas ; disant qu'il seroit indigne du traitement qu'il avoit reçeu de Cyrus, s'il ne retournoit pas vers luy. Artamas voulut encore luy resister : toutesfois la generosité de Ligdamis estant fortifiée par un sentiment d'amour, il l'emporta, et fit ce qu'il avoit resolu. Ils retournerent donc vers Cyrus, qui les receut avec une extréme joye : aprenant d'eux l'heureux succés de leur negotiation. Artamas remercia ce Prince du favorable traitement que Ligdamis en avoit receu : et Ligdamis voulant recommencer de s'en louer tout de nouveau, força la modestie de Cyrus à luy imposer silence. Mais pour le faire de meilleure grace, il ne les empescha de parler de luy, qu'en parlant luy mesme des obligations qu'il leur avoit : d'avoir mis les choses en estat de pouvoir esperer de delivrer bien tost Mandane. Artamas qui n'estoit pas moins interessé que luy en cette rencontre, ne pouvoit souffrir qu'il luy rendist grace de ce qu'il avoit fait : et Ligdamis trou liant qu'il estoit luy mesme tres obligé, et à l'un et à l'autre de ces Princes, ne pouvoit non plus se resoudre à recevoir les remercimens qu'ils luy faisoient. Durant cette contestation de civilité, le Roy d'Assirie ayant sçeu leur retour, vint chez Cyrus, comme il estoit prest d'envoyer vers luy, pour luy aprendre comment leur negociation avoit reüssi : de sorte que partageant la joye de son illustre Rival, et esperant aussi bien que luy de voir Mandane delivrée ; il donna aussi mille marques de gratitude, aux negociateurs de cét te entreprise : n'ayant presques plus les uns et les autres d'autre inquietude, que l'impatience de recevoir les advis que les Amis de Menecée devoient donner du depart des princesses, et de l'Escorte qu'elles auroient. Artamas qui n'estoit pas moins amoureux qu'eux, n'avoit pas aussi moins de satisfaction : et il avoit mesme tant de joye, d'esperer de delivrer sa chere Palmis sans combattre le Roy son Pere : qu'il estoit aisé de voir qu'il avoit dans le coeur l'esperance qu'il donnoit aux autres. Ligdamis de son costé, esperant plustost la possession de Cleonice si la paix se faisoit, que durant une longue guerre, partageoit le plaisir de ces Princes avec plus de sensibilité : cependant le Prince Artamas ayant demandé la permission d'aller rendre conte au Roy son Pere de ce qu'il avoit fait, et le Roy d'Assirie voulant jouïr hors de la presence de son Rival, de toute la douceur que l'esperance de voir bien tost Mandane en liberté luy donnoit, s'en alla aussi : de sorte que comme Ligdamis et Sosicle suivirent le Prince de Phrigie, Feraulas demeura seul avec Cyrus. Il est vray que c'estoit la plus agreable compagnie qu'il pust avoir : puis que c'estoit luy seul qui avoit tousjours eu le secret de sa passion. Car encore que Chrisante n'eust pas ignoré tout ce qui luy estoit advenu, ce n'avoit pourtant esté qu'à Feraulas à qui il avoit descouvert tous les sentimens de son ame : comme estant d'un âge et d'une humeur à excuser tous ses transports et toutes ses foiblesses. Aglatidas estant alors arrivé, ne changea pourtant pas la conversation : car il avoit toutes les qualitez que Cyrus vouloit à un confident de son amour. Il avoit de l'esprit ; son ame estoit tendre ; et il connoissoit cette passion par sa propre experience. Si bien que Cyrus s'entretenant avecque luy et avec Feraulas, de l'estat ou il voyoit les choses ; il y employa deux heures fort agreablement. Cette conversation auroit mesme duré plus long temps, si le Roy de Phrigie ne l'eust interrompuë ; par une visite qu'il voulut rendre à Cyrus, pour luy tesmoigner la joye qu'il avoit, de sçavoir que le voyage de son Fils avoit si bien reüssi Le reste du jour se passa donc de cette sorte : et le lendemain Cyrus resolut avec le Roy d'Assirie et le Prince Artamas, quelles seroient les Troupes qu'ils choisiroient pour cette expedition secret te, quand il en seroit temps. Apres quoy Cyrus qui estoit le plus obligeant Prince de la Terre, ayant fait apeller Ligdamis, qui s'estoit contenté d'escrire à Cleonice, et qui n'avoit osé demander si tost la permission de l'aller voir ; il luy dit tout bas en souriant, qu'il l'advertissoit qu'il n'estoit plus son prisonnier : de sorte, luy dit-il, que ce n'est pas estre bon esclave de Cleonice, que de ne l'aller pas visiter : Ligdamis respondit à cela, que ces deux captivitez n'estant pas incompatibles, il le supplioit de croire qu'il ne songeoit non plus à sortir de ses chaines, que de celles de cét te belle Personne : mais que puis qu'il luy en donnoit la permission il iroit la voir, et en effet il y fut. Le jour suivant, Cyrus accompagné de Phraarte, qui ne manquoit jamais guere une semblable occasion, fut aussi visiter la Reine de la Susiane, et la Princesse Araminte : il trouva la premiere un peu moins triste, par l'esperance qu'Araspe luy avoit donnée : mais il trouva Araminte dans une melancolie extraordinaire, dont elle ne pouvoit trouver d'autre cause, que la continuation des mesmes malheurs qu'elle supportoit : quelque fois plus constamment. Cyrus fit ce qu'il pût pour la consoler : mais il estoit fort difficile que n'ayant point de nouvelles de Spitridate, elle pust estre capable de satisfaction. La veuë mesme de Cyrus, toute agreable qu'elle luy devoit estre, par cette prodigieuse ressemblance qui estoit entre ce Prince et Spitridate, augmentoit plustost son chagrin en l'humeur où elle estoit ce jour là, qu'elle ne le diminuoit. Car quand elle venoit à penser, que ce Prince si admirablement bien fait, si honneste homme, et si genereux estoit mort, prisonnier, ou infidelle : elle estoit contrainte de faire un grand effort sur elle mesme, pour détacher son esprit d'une si fascheuse pensée ; de peur de donner des marques trop visibles de sa foiblesse. Elle aimoit toutesfois bien mieux que la presence de Cyrus remist dans son ame tant de tristes pensées, que de ne voir que Phraarte aupres d'elle : qui par la passion qu'il avoit dans le coeur, luy donnoit mille inquietudes par la seule pensée qu'elle avoit, que ses yeux auroient fait un ennemy à Spitridate, en assujettissant Phraarte : de for te que l'amour de ce Prince luy estoit encore plus insupportable, par la haine qu'elle prevoyoit qu'il auroit un jour pour son illustre Rival, que par elle mesme. Apres que Cyrus eut fait sa visite de longueur raisonnable, il quitta Araminte : et pour obliger Ligdamis, il fut à l'Apartement où l'on avoit logé les Prisonnieres d'Ephese, à qui il fit cent civilitez : mais principalement à la Soeur et à la Maistresse de Ligdamis. En sortant de là il apella Araspe, qu'il avoit remarqué estre fort triste : et comme il s'imagina que peut-estre cette melancolie venoit de ce que l'employ qu'il luy avoit donné ne luy plaisoit pas et l'ennuyoit : comme il l'aimoit fort, il eut la bonté de luy demander s'il estoit las d'estre prisonnier luy mesme en gardant des Prisonnieres ? parce que si cela estoit, il mettroit quelque autre à sa place. Araspe sur pris du discours de Cyrus, au lieu de luy en rendre grace, luy demanda avec empressement, si la Reine de la Susiane, ou la Princesse Araminte s'estoient pleintes de luy ; et s'il seroit assez malheureux pour leur avoir despleû en quelque chose ? Mais Cyrus luy ayant respondu que non ; et qu'au contraire elles s'en loüoient, il le suplia donc de luy laisser cét employ, et le remercia alors de la bonté qu'il avoit pour luy en cette rencontre. Ce fut toutesfois d'une maniere qui fit croire à Cyrus qu'Araspe avoit quelque desplaisir secret qu'il ne vouloit pas luy dire : si bien que sans y faire une plus grande reflexion, il monta à cheval, et s'en retourna au Camp. En y allant, il aperçeut dans un chemin de traverse, deux hommes à cheval qui venoient vers le lieu où il estoit : et comme ils marchoient beaucoup plus viste que luy, et qu'ils estoient assez proche, ils l'eurent bien-tost joint. Mais à peine un de ces deux Estrangers eut il jette les yeux sur Cyrus, que voyant l'honneur qu'on luy rendoit, il demanda à quelqu'un de ceux qui le suivoient, qui il estoit ? et comme on luy eut respondu que c'estoit Cyrus, cet Estranger surpris de ce qu'on luy disoit, s'arreste ; descend de cheval ; et se presente à Cyrus, comme ne doutant pas d'en devoir estre connu. De sorte que luy adressant la parole : Seigneur, luy dit-il, souffrez que je vous demande pardon, de ne vous avoir pas rendu l'honneur que je vous devois en une occasion où je vous rendis du moins tout le service que je vous pouvois rendre. Cyrus regardant cet Estranger, qu'il vit estre admirablement bien fait, fit ce qu'il pût pour rapeller dans sa me moire l'idée de son visage : mais bien loin de se souvenir de l'avoir veu, la physionomie de ce jeune cavalier fut si nouvelle à ses yeux, qu'il conclut en luy mesme avec certitude qu'il le trompoit. Si bien que luy respondant tres civilement, il luy dit qu'il ne se souvenoit point de l'avoir veu : et que par consequent il croyoit qu'il se méprenoit luy mesme : puis que ce n'estoit guere sa coustume, d'oublier des gens qui avoient sur le visage un carractere de Grandeur, comme il le voyoit sur le sien. En fuite dequoy, le faisant remonter à cheval, et le priant de luy dire quand, et en quel lieu il croyoit l'avoir veu ? cet agreable Estranger luy dit en mesme langage qu'il avoit desja passé, qui estoit Grec un peu corrompu ; qu'il avoit eu le bonheur de le rencontrer dans un Bois qui estoit en Paphlagonie : n'ayant qu'un Escuyer avecque luy, et estant attaqué par six hommes, de la violence desquels il avoit tasché de le deffendre. Je ne sçay, luy dit Cyrus, si je ne devrois point vous laisser en l'erreur où vous estes, de peur d'estre soupçonné de ne vouloir pas reconnoistre un bien fait : neantmoins pour vous détromper, et m'empescher en mesme temps d'estre accusé d'ingratitude, sçachez genereux Estranger, que je m'engage à vous recompenser autant que je le pourray, du service que vous avez rendu à celuy pour qui vous me prenez. Mais apres cela, je vous aprendray qu'il y a un Prince au monde à qui je ressemble de telle sorte, qu'en divers lieux de la Terre, nous avons esté pris l'un pour l'autre : c'est pour quoy, comme je ne doute pas que ce ne soit luy que vous avez secouru, et que je m'interesse extrémement en sa vie et en sa fortune ; faites moy la grace de me dire ce que vous en sçavez, et en quel lieu et en quel estat vous l'avez laissé.

Rencontre de Mandane et de Cyrus


Pendant que Cyrus parloit ainsi, cet Estranger le regardant plus attentivement, remarqua en effet quelque difference de l'air de son visage, à ce luy de la personne à qui il avoit sauvé la vie : si bien que ne doutant point du tout de la verité des paroles de Cyrus, de qui la reputation luy estoit mesme trop connue, pour luy permettre de le soupçonner d'un mensonge si lasche ; Seigneur, luy dit-il, je vous demande pardon, d'avoir plustost creu mes yeux que ma raison, qui me disoit en secret que le vainqueur de la plus grande partie de l'Asie, ne pouvoit pas s'estre trouvé en estat de devoir la vie à un malheureux Estranger comme moy. Celuy à qui vous l'avez sauvée, reprit-il, est si brave, que je vous tiens plus glorieux de la luy avoir conservée, que si je vous la devois : puis qu'à parler sincerement, ce que j'ay au dessus de luy, est plustost un present de la Fortune, qu'un effet de ma valeur. Ce pendant, contentez de grace ma curiosité : et me dites precisément, tout ce que vous sçavez de luy. Mais pour me le dire plus agreablement (adjousta Cyrus d'une maniere tres obligeante) aprenez moy le nom et la qualité de son Liberateur, afin que je ne manque pas à luy rendre ce qui luy est deu. Seigneur, luy dit cét Inconnu, mon nom est Anaxaris : mais pour ma condition, je vous suplie de ne vouloir pas m'obligera vous la dire precisément. Je pourrois si je voulois vous la desguiser, en vous disant un mensonge avantageux ou desavantageux pour moy : mais comme je ne veux recevoir de vous que l'estime dont je me rendray digne par mes actions et par mes services, je ne veux ny m'abaisser ny m'eslever. en vous donnant une idée de ma qualité trop basse ou trop haute. C'est pourquoy sans vous parler davantage de ce que je suis, je vous diray que le bruit de vostre Nom m'ayant fait quiter ma Patrie, pour venir estre moy mesme le tesmoin de tant de miracles que la Renommée y a publiez de vous : en passant un soir dans un Bois qui est en Paphlagonie, je vy un homme assis au pied d'un arbre, qui parloit avec un autre, qui n'estoit qu'à deux pas de luy : et qui sembloit regarder si deux chevaux qui estoient à eux, ne se destachoient point du Tronc d'un Pin où ils estoient en effet attachez. Comme l'air du visage de celuy qui paroissoit estre le maistre de l'autre me sembla extrémement Grand, je le regarday si attentivement, que je creus estre obligé de le salüer, comme je fis : cet Estranger qui me parut estre fort triste, me rendant mon falut tres civilement, fit une si sorte impression dans mon esprit, que je me retournay trois fois pour le regarder encore. Mais à la derniere, je vis sortir six hommes de divers endroits du Bois, qui s'eslançant tout d'un coup sur luy, ne luy donnerent qu'à peine le loisir de se lever ; d'aller à son cheval ; et de mettre l'espée à la main : ce qu'il fit pourtant si promptement, et si courageusement, que vous ne devez pas vous estonner, Seigneur. si lors qu'on m'a dit que vous estiez Cyrus, je n'ay pas encore cessé de croire que c'estoit vous que j'avois eu le bon-heur de servir ; car il est vray que je n'ay jamais veu tant de coeur en personne qu'en cét illustre Inconnu. Je n'eus donc pas plustost veu qu'on l'attaquoit avec avantage, que je fus à luy, en luy criant que je mourrois pour sa deffence : et en effet je me resolus si determinément à seconder sa valeur, que je fis sans doute des choses que je n'aurois pas faites, si son exemple ne m'y eust porté. Tant y a, Seigneur, qu'apres un combat assez long, nous nous desgageasmes de ces assassins : il en demeura quatre fut la place, et deux s'enfuirent : il est vray que ce vaillant Inconnu que j'avois assisté, le trouva estre blessé en deux endroits, par deux coups qu'il avoit reçeus durant qu'il montoit à cheval : de sorte que voyant qu'il avoit besoin d'estre secouru, je luy demanday en quel lieu il vouloir estre conduit ? comme il est aussi civil que vaillant, il me remercia de l'assistance que je luy avois rendue, en des termes qui faisoient aisément remarquer la fermeté de son esprit. Il voulut mesme me dispenser de celle que je luy voulois encore rendre : me disant que sa vie dont je voulois prendre tant de soin, n'estoit pas assez heureuse, pour me donner tant de peine à la luy vouloir conserver. Je ne laissay pourtant pas de m'obstiner à ne le vouloir point abandonner : et en effet je le conduisis jusques à la premiere habitation, qui n'estoit qu'à quatre ou cinq stades du lieu ou nous estions. Par bon heur il y avoit un Vilage qui n'en estoit pas fort esloigné, ou son Escuyer fut querir un Chirurgien qu'il sçavoit qui y demeuroit : car je compris qu'il y avoit desja quelque temps que cet illustre blessé estoit en ce lieu là, sans en pouvoir descouvrir la raison : tant parce qu'il estoit trop melancolique, pour oser luy demander une chose qu'aparemment il n'auroit pas dite à un Inconnu, que parce que je ne fus aupres de luy que jusques à ce que ce Chirurgien qu'on estoit allé querir l'eust pensé. Je luy offris pourtant d'y demeurer plus longtemps, mais il ne le voulut pas : joint que voyant que les gens de cette maison en avoient beaucoup de soin, je me resolus avec moins de peine à luy obeïr. Il voulut sçavoir mon nom, et je luy dis comme à vous que je m'apellois Anaxaris : mais comme il estoit desja tard, je fus contraint de passer la nuit en ce lieu là : et je fus mis dans une Chambre qui touchoit la sienne. Le Chirurgien me dit que tes blessures n'estoient pas mortelles : mais qu'il voyoit une si profonde melancolie sur son visage, qu'il craignoit que la fiévre ne luy prist, et qu'une maladie se joignant à ses blessures, ne luy donnast beaucoup de peine à le guerir. Comme je couchay à une Chambre qui touchoit la sienne, ainsi que je l'ay desja dit, et que la separation n'en estoit que de planches, l'entendis qu'il passa la nuit sans dormir : il parla mesme diverses fois fort haut, sans que je pusse presque entendre rien, si non qu'il prononçoit fort souvent un certain nom d'Araminte. Je compris pourtant qu'il se pleignoit de quelque belle Personne qui s'apelle ainsi : car il s'escria plusieurs fois, Araminte, infidelle Araminte, pourquoy ne puis-je t'oublier ? ces pleintes m'ayant donné une nouvel le curiosité de sçavoir qui estoit celuy que j'avois servy, je m'en informay à son Escuyer devant que de partir : mais il me tesmoigna qu'il avoit un ordre si exprés de son maistre de ne le dire à personne, que je ne l'en pressay plus : et je partis enfin sans sçavoir autre chose de luy, que ce que je viens de vous en dire : m'estant cependant demeuré une si grande estime pour ce vaillant homme, que croyant l'avoir trouvé, lors que le vous ay abordé, j'en ay eu une joye extréme. Mais, Seigneur, adjousta cét agreable Estranger, j'ay pourtant en beaucoup de satisfaction de m'estre trompé : et l'aime encore mieux avoir eu l'honneur d'estre connu de vous, que d'avoir eu le plaisir de trouver celuy pour qui je vous ay pris. Le Prince Spitridate, repliqua Cyrus, est d'un merite si rare, que je ne me fascherois pas quand vous me le prefereriez : puisque vous ne se riez en cela, que ce que la raison voudroit. Ce pendant pour vous tenir ma parole, genereux Anaxaris, je vous declare que je vous suis aussi obligé, de la vie que vous avez conservée a Spitridate, que si vous aviez deffendu la mienne : c'est pourquoy je vous dis, en presence de tous ceux qui me peuvent entendre, que vous serez en droit de m'accuser d'ingratitude, si je ne vous rends pas tous les offices que l'on a lieu d'attendre d'un Prince que l'on a obligé. Anaxaris respondit à un discours si civil, avec une soûmission extréme, mais qui n'avoit pourtant rien de bas : au contraire, il parut par sa responce, quoy que tres respectueuse, qu'il estoit accoustumé à faire plustost des graces qu'à en recevoir. De sorte que Cyrus en conçevant une grande opinion, forma le dessein d'avoir un soin particulier de luy : et en effet il donna ordre qu'on le mit à une de ses Tentes, et qu'il fust traité comme un homme de haute condition tel qu'il paroissoit estre. Mais si Cyrus estoit bien satisfait d'Anaxaris, Phaarte ne l'estoit pas tant : car comme il estoit persuadé que si Spitridate eust esté mort, il auroit peut-estre trouvé Araminte plus favorable : tout brave qu'il estoit, il eut l'injustice d'avoir quelque secrette aversion pour Anaxaris, dés qu'il sçeut qu'il avoit sauvé la vie de son rival. Cyrus estant arrivé au Camp, eut envie d'envoyer dire à la Princesse Araminte, une partie de ce qu'il avoit sçeu de Spitridate : luy desguisant un peu l'autre, et le faisant encore moins blessé qu'il ne l'avoit esté en effet : Mais comme ce recit avoit esté fait devant plusieurs Personnes, il ne jugea pas qu'il fust aisé de le pouvoir. Neantmoins croyant qu'elle auroit encore plus de consolation de sçavoir que Spitridate estoit blessé, et qu'il l'aimoit tousjours, que de le croire mort ou infidelle, comme elle faisoit quelquesfois : il envoya enfin Feraulas pour luy aprendre qu'il y avoit environ un mois qu'un Estranger qui estoit arrivé au Camp, avoit rencontré Spitridate : car Anaxaris avoit dit qu'il y avoit justement ce temps là qu'il avoit secouru ce Prince, Feraulas obeïssant à son maistre fut aussi-tost trouver Araminte : qui d'abord eut une joye extréme, de sçavoir que l'on avoit veu Spitridate. Mais ne se contentant pas de ce que Feraulas luy disoit, et voulant elle mesme voir celuy qui l'avoit veu ; comme elle remarqua qu'il ne luy accordoit pas positivement ce qu'elle vouloit, elle s'imagina des choses si funestes de Spitridate, que Feraulas luy promit de suplier Cyrus de sa part, de luy faire voir celuy qui avoit aporté cette nouvelle : et en effet estant retourné au Camp, et s'estant aquité de sa commission, Cyrus pria Anaxaris le lendemain de vouloir faire une visite à l'illustre Princesse Araminte, de qui le Prince Spitridate se pleignoit avec tant d'injustice : le conjurant toutesfois, de vouloir le faire un peu moins blessé qu'il ne l'avoit esté effectivement. La precaution de Cyrus fut neantmoins inutile : car comme Phraarte estoit bien aise qu'elle creust Spitridate mort, il avoit desja fait dire chez elle, par une Femme d'Armenie qu'il avoit mite aupres de cette Princesse, du temps qu'elle estoit à Artaxate, et qui estoit absolument à luy ; que Spitridate avoit esté laissé comme mort, et hors de pouvoir d'eschaper : de sorte qu'Araminte ne pensa jamais croire Anaxaris, lors mesme qu'il luy dit la verité toute pure. Cyrus aprenant son desespoir, fut la consoler, et l'assurer qu'Anaxaris ne luy avoit parlé de Spitridate que comme il luy en parloit à elle : mais pour luy tesmoigner encore combien son repos luy estoit cher, apres s'estre bien fait marquer l'endroit où Anaxaris avoit laissé Spitridate ; il fit venir le Prince de Paphlagonie, et le pria de vouloir envoyer quelqu'un des siens, pour sçavoir precisément ce qu'estoit devenu cét illustre Prince. Araminte remercia Cyrus, avec toute la civilité que sa douleur luy pouvoit permettre : la Reine de la Susiane eut un soin tout particulier d'elle en cette occasion : Cleonice et toutes ses Amies ne l'abandonnerent pas non plus : et à la reserve de Phraarte, tout le monde partageoit son desplaisir. Il est vray que s'il n'en eut point de l'accident arrivé à Spitridate, il en eut assez de la civilité qu'Araminte eut tousjours pour Anaxaris, depuis qu'elle sçeut qu'il avoit elle le Liberateur de son Amant. Joint aussi qu'elle commença de le traiter encore plus mal qu'à l'ordinaire : s'imaginant que ce ne pouvoit estre que pour luy, que Spitridate l'avoit nommée infidelle. Ainsi la maligne joye que Phraarte avoit euë du malheur de son Rival, ne luy dura pas long-temps : et il souffrit alors tout ce que l'amour et la jalousie peuvent faire endurer. Cependant Cy rus, le Roy d'Assirie, et le Prince Artamas, commençant de s'impatienter, de ne recevoir point les advis que les Amis de Menecée, et ceux de Timocreon leur devoient donner d'Ephese et de Sardis, ne parloient plus d'autre chose : mais à la fin ceux qu'ils attendoient estant arrivez, ils sçeurent que le départ des princesses estoit assurément differé de huit jours : marquant precisément le jour et l'heure qu'elles devoient sortir d'Ephese ; nommant les Chefs des Troupes qui les devoient escorter ; et disant enfin toutes choses si particulièrement, que ces Princes eurent lieu de prendre leurs mesures si justes, qu'ils pouvoient croire que leur entreprise ne pouvoit manquer. Il y eut pourtant quelque dispute entre eux, pour l'execution de la chose : car le Prince Artamas, qui connoissoit tres bien le pais, disoit qu'il faudroit partager leurs Troupes : en mettre une partie dans le Bois par où les princesses devoient passer, et cacher le reste derriere un Tertre assez eslevé, qui estoit couvert d'arbres, et qui estoit à la gauche au milieu de la plaine que le grand chemin d'Ephese à Sardis traversoit : afin que lors que les Chariots des princesses seroient juste ment entre le Bois et ce Tertre, et presques vis à vis du Chasteau d'Hermes, où l'on auroit aussi laisse des gens ; ils pussent enveloper le Roy de Pont, en luy coupant chemin de toutes parts : et faire passer la Riviere à ces princesses, presques auparavant que leurs ennemis eussent eu le temps de se reconnoistre. Cyrus comprenant mieux l'assiette du lieu, que le Roy d'Assirie ne la comprenoit, tomba d'accord de ce que proposoit le Prince Artamas : mais pour luy, il dit que ce n'estoit point là son advis : qu'au contraire, en se separant, c'estoit le moyen d'estre vaincus les uns apres les autres : qu'ainsi il valoit bien mieux faire un grand effort tout d'un coup, que d'avoir recours à la ruse. Le Prince Artamas soûtint encore son opinion, et Cyrus l'appuya aussi de plu sieurs raisons, mais ce Prince violent ne se voulant pas rendre, il y eut une contestation assez forte entr'eux. Ligdamis fut mesme apellé à ce Conseil, et comme connoissant mieux le païs qu'aucun autre, et comme estant fort entendu à la guerre. Mais comme il s'agissoit d'une chose où il alloit du bonheur ou de l'infortune des trois plus Grands Princes du monde : il avoit quelque peine à se resoudre de donner un conseil qui pourroit n'estre pas heureux. De sorte que ne parlant pas precisément, quoy qu'il panchast du costé de Cyrus et d'Artamas, le Roy d'Assirie ne laissa pas d'en prendre de nouvelles forces, et de s'obstiner plus que devant : si bien qu'il sur resolu que l'on envoyeroit Chrisante au delà de la Riviere, luy qui connoinssoit admirablement tous les avantages ou les desavantages des postes qu'il faloit occuper, afin qu'il donnast encore son advis, apres les avoir reconnus. Mais à peine cette resolution fut-elle prise, que le Roy d'Assirie n'en estant pas encore satisfait, dit que pour luy il ne se fieroit qu'à ses propres yeux, d'une chose d'où dépendoit la liberté de Mandane : et qu'ainsi il iroit avec que Chrisante et Ligdamis, qui devoit estre son guide : afin de voir s'il avoit tort ou s'il avoit raison. Le Roy d'Assirie n'eut pas plustost dit cela, que le Grand coeur de Cyrus ne pouvant souffrir que son Rival luy pust reprocher qu'il se fust expose plus que luy, pour la liberté de Mandane ; fit qu'il ne contesta plus, quoy qu'il n'ignorast pas que ce qu'il alloit faire estoit contre les regles de la prudence, et estoit mesme inutile : estant certain que le Prince Artamas sçavoit assez bien la guerre, pour se confier à luy d'une semblable chose, et qu'il luy faisoit si bien comprendre. C'est pourquoy il dit au Roy d'Assirie, qu'il iroit aussi bien que luy : le Prince Artamas voulant aussi estre de la partie, afin de leur faire voir precisément comment il entendoit la chose. Il fut donc resolu qu'ils partiroient le soir mesme, avec des habillemens et des armes peu remarquables : qu'ils ne meneroient pas plus de deux cens chevaux, qu'ils laisseroient aupres du Chasteau d'Hermes : n'en faisant passer que cinquante seulement, pour aller reconnoistre les divers postes où le Prince Artamas avoit soûtenu qu'il falloit mettre leurs gens. Cette resolution estant prise, Cyrus fit appeller le Roy de Phrigie, pour luy laisser ordre de prendre soin de toutes choses : disant seulement à tous ses Capitaines qu'il estoit allé visiter les divers Quartiers de son Armée. Cependant la chose ne put se faire si secretement, que quelques-uns ne soupçonnassent qu'il y avoit quelque autre dessein que l'on ne disoit pas : de sorte que Tigrane et Phraarte, se rangeant auprés de Cyrus, et ne l'abandonnant point, il fut contraint de leur faire part de son secret : leur disant que si ç'eust esté pour combatre, il n'auroit pas voulu se passer de leur assistance : mais que ne s'agissant que d'aller seule ment reconnoistre le lieu du combat, il avoit voulu leur espargner une peine où il n'y avoit point de gloire à aquerir. Neantmoins ils ne purent se resoudre à faire ce qu'il voulait : et il falut qu'il consentist qu'ils fussent de la partie. Aglatidas, Adusius, Feraulas, Ligdamis, Chrisante, Sosicle, Tegée, et Artabase, en furent aussi : et il ne fut pas mesme jusques à l'Inconnu Anaxaris, qui sçachant que Cyrus partoit, ne luy demandast la permission de le suivre, qu'il ne put luy refuser, tant il la luy demanda de bonne grace. Cyrus, le Roy d'Assirie, et le Prince Artamas partirent donc, des que la nuit fut venuë : voulant sortir du Camp à cette heure là, afin que les espions que Cresus pouvoit avoir dans l'Armée, ne pussent pas l'advertir de quel costé Cyrus estoit allé. Ligdamis accompagné de Sosicle seulement prit le devant, pour aller preparer son Pere à donner passage aux cinquante chevaux qui devoient passer de l'autre costé de la Riviere : et en effet ces Princes reglerent si bien leur marche, qu'ils arriverent à quatre stades du Chaste au d'Hermes, le lendemain à deux heures de nuit : où ils firent al te, suivant ce qu'ils estoient convenus avec Ligdamis, qui les joignit un quart d'heure apres, et qui dit à Cyrus que les choses estoient disposées à le recevoir : mais que comme il faloit de necessité qu'il fust jour, pour pouvoir faire ce qu'il vouloit, il jugeoit à propos qu'il se reposast dans le Chasteau, jusques à ce que la nuit fust passée : et en effet le conseil de Ligdamis fut suivy. Cyrus et tous les Princes qui l'accompagnoient furent donc au Chasteau d'Hermes, où ils furent reçeus sans ceremonie, de peur de donner connoissance de la chose aux Soldats, à qui on disoit que c'estoient des gens de Cresus desguisez : qui ayant passé par un endroit de la Riviere, venoient de reconnoistre quelqu'un des Quartiers de Cyrus, et repasser ce Fleuve en ce lieu là. Ce n'est pas que les soldats ne fussent fort affectionnez à leur gouverneur, mais on ne vouloit pas bazarder la chose : de sorte que Cyrus passa, la nuit dans le Chasteau comme s'il eust esté un des Capitaines de Cresus. Cependant comme personne ne se coucha, dés que les premiers rayons du Soleil commencerent de blanchir les nuës du costé de l'Orient, Cyrus montant à cheval le premier, suivy du Roy d'Assirie, du Prince Artamas, de Tigrane, de Phraarte, d'Aglatidas, d'Anaxaris, de Feraulas, d'Artabase, de Ligdamis, de Chrisante, d'Adusius, de Sosicle, de Tegée, et des cinquante cavaliers qui luy faisoient Escorte, paf sa le Pont du Chasteau d'Hermes, pour aller voir le lieu où il esperoit devoir bien-tost delivrer sa chere Mandane. Le Prince Artamas pour faire voir au Roy d'Assirie qu'il avoit eu raison, mar chant entre Cyrus et luy, leur monstra de la main dés qu'ils furent au bout du Pont, le Tertre couvert d'Arbres, qui s'eslevoit dans la Plaine, au delà du grand chemin ; le Bois qui estoit à la droite ; et le chemin d'Ephese ; qui alloit en baissant vers la gauche : leur faisant voir alors si clairement que ce qu'il avoit proposé estoit bien imaginé, que si le Roy d'Assirie ne se rendit pas encore, ce fut plustost par opiniastreté, que par raison. Chrisante fort entendu en de semblables choses, dit pour fortifier l'advis d'Artamas, que l'entreprise ne se pouvoit executer autrement : parce que si les premieres Troupes qui conduiroient les princesses, apercevoient d'abord un gros si considerable comme seroit le leur, si tous leurs gens estoient joints ; elles ne manqueroient pas d'en advertir le Roy de Pont en un instant, en faisant passer la parole de rang en rang jusques à luy ; et qu'ainsi comme il ne s'agissoit pas de gagner une Bataille, mais de conserver la Princesse qu'il aimoit, il estoit à croire que ce Roy la feroit retourner sur ses pas, pendant qu'il feroit ferme avec toutes ses Troupes : si bien que hors de faire une embuscade de la maniere dont le Prince Artamas l'avoit proposé, il n'y avoit point lieu d'esperer un bon succés de cette entreprise. Neantmoins le Roy d'Assirie ne se voulant pas encore rendre, dit qu'il estoit persuadé que ceux qui viendroient du costé d'Ephese, pourroient descouvrir les gens de guerre qui seroient derriere le Tertre : et quoy qu'on luy fist remarquer que le chemin baissoit de ce costé là, et que ce Tertre faisant un demy rond il n'estoit pas possible qu'ils pussent estre aperçeus ; neantmoins il voulut y aller, et ils y furent tous aussi bien que luy. Apres qu'Artamas luy eut fait remarquer qu'il s'estoit trompé, ils furent encore reconnoistre le Tertre : et ils observerent mesme si la Plaine à l'endroit qu'il la faudroit traverser pour aller attaquer ceux qui seroient dans le chemin, n'avoit point quelque défilé capable d'empescher la cavalerie d'aller viste, comme il faudroit qu'elle fist pour surprendre les ennemis, et pour esviter les coups de trait le plustost qu'ils pourroient. En suite ils furent tous dans le Bois, et s'y enfoncerent mesme assez avant, pour en reconnoistre toutes les advenuës et toutes les sorties : Chutante leur disant qu'il ne faloit pas moins songer à ce qu'ils feroient s'ils estoient vaincus, qu'à ce qu'il faloit faire pour vaincre. Ils n'entrent pourtant pas tant tardé dans ce Bois, si ce n'eust esté que pour cette raison : mais le Prince Artamas ayant proposé qu'il faudroit que le Pere de Ligdamis fist tenir un Bateau en un endroit ou ce Bois s'estend jusques au Fleuve, afin que si par hazard les ennemis se rendoient maistres du Pont, cela ne les empeschast pas de pouvoir faire passer leurs princesses, pendant que pour les en chasser, ils seroient passer de nouvelles Troupes par le Chasteau d'Hermes, qui en cas que la chose allast ainsi, se declareroit, ne pouvant pas faire autrement : la proposition d'Artamas ayant semblé bonne, ils furent donc reconnoistre le lieu où il faudroit aller chercher ce Bateau, qui estoit assez loin, parce que la Riviere serpente en cét endroit. En y allant, le Roy d'Assirie dit que du moins il faudroit donc avoir plusieurs Bateaux : mais Ligdamis répliqua à cela, que depuis que Cresus s'estoit resolu à la guerre, on n'en avoit laissé aucun sur cette Riviere, excepté un à chacun des Gouverneurs qui en gardoient les passages. Mais pendant qu'ils raisonnoient sur une entreprise dont ils croyoient que l'execution estoit retardée de plusieurs jours, et que Cyrus s'entretenoit de l'agreable pensée d'estre bien-tost le Liberateur de Mandane, le gouverneur du Chasteau d'Hermes, qui pour la seureté de tant de personnes illustres, avoit fait mettre une Sentinelle sur la plus haute de ses Tours, fut adverty qu'il paroissoit un gros de cavalerie, qui venoit du costé d'Ephese. Il n'eut pas plustost sçeu la chose, qu'apres s'en estre esclaircy luy mesme, il dépescha un des siens, pour aller dans le Bois donner advis à ces Princes de ce qu'il voyoit : donnant ordre à celuy qu'il envoya, dedire à Ligdamis qu'il les menast dans le fort du Bois, du costé de la Riviere, où ils pourroient demeurer en seureté, jusques à ce que ces Troupes fussent passées : qui à ce qu'il croyoit, s'en alloient au bord du Pactole, où se faisoit l'assemblée generale de toutes celles de Cresus. Cét homme montant donc à cheval en diligence : et obeïssant à son maistre, fut dans ce Bois pour y chercher Cyrus : mais soit que la frayeur l'eust saisi, ou qu'il n'en sçeust pas bien les routes, au lieu d'aller où. Aparemment il le devoit trouver, il s'engagea dans un chemin qui l'en esloigna si soit, qu'en effet il ne le trouva point. Si bien que ce Prince suivy de tous ceux qui l'accompagnoient, sans sçavoir rien de ce qui se passoit, apres avoir resolu tout ce qu'il avoit à resoudre, et avoir fait consentir le Roy d'Assirie à ce que le Prince Artamas avoit proposé ; commença de reprendre le chemin qui le pouvoit conduire dans la Plaine, et de là au Chasteau d'Hermes. Mais il fut estrangement surpris, lors qu'apres avoir presque traversé tout le Bois, il commença d'entendre ce bruit sourd que font les pieds des chevaux d'un gros de cavalerie qui marche : de sorte que suivant le mouvement de son grand coeur, au lieu de s'arrester comme il eust peut-estre esté à propos, il s'advança devant les autres : et ne fut pas plustost au bord de la Plaine, qu'il vit un Escadron de cavalerie, à cinquante pas de luy : et en mesme temps il vit des gens de guerre vis à vis du Pont du Chasteau d'Hermes, et toute la Campagne couverte de divers corps de cavalerie et d'Infanterie. Cette ame intrepide ne pût toutesfois s'esbranler, à la veuë d'un objet si surprenant, et d'un peril si inesvitable : si bien qu'au lieu de se renfoncer dans le Bois en diligence, et de fuïr, la premiere action de Cyrus fut de s'arrester ; la seconde de tourner la teste, pour regarder s'il estoit suivy : et je ne sçay si la troisiesme n'eust pas esté de s'avancer pour aller chercher la mort en desesperé, si tout d'une voix le Prince Artamas, Tigrane, et Phraarte qui avoient aussi veu un instant apres luy ce qu'il avoit veu le premier, ne l'eussent forcé de prendre une route du Bois que Ligdamis leur enseigna. Ils ne purent pourtant pas s'y enfoncer trop avant : car comme ils avoient esté aperçeus par les troupes de Lydie, celuy qui estoit à leur teste, apres avoir fait faire alte au gros qu'il commandoit, fut luy mesme les reconnoistre avec cent chevaux : ne pouvant toutesfois s'imaginer que ce fussent des Troupes ennemies, à cause qu'il croyoit que Cyrus n'alloit point de passage sur la Riviere d'Hermes. Neantmoins pour ne rien negliger, il y fut, mais à peine eut-il fait vingt pas dans le Bois qui estoit fort clair en cét endroit, qu'il connut distinctement que ce n'estoient pas des Lydiens : et il remarqua de plus qu'ils n'estoient pas en grand nombre. De sorte qu'allant apres eux, et envoyant commander à ceux qu'il avoit laissez dans la Plaine qu'ils vinssent le joindre, afin de vaincre sans peine et sans peril : il en fut bien-tost assez proche pour lés attaquer : et d'autant plus que Cyrus marchant le dernier, comme ayant encore plus de repugnance à fuir que tous les autres, ne pût entendre si prés de luy des gens qui l'apelloient au combat, sans tourner teste, et sans mettre l'espée à la main : esperant mesme par cette action. De courage, faciliter la retraite de ses Amis et la sienne. Cyrus se tournant donc brusquement vers ce Capitaine Lydien, qui marchoit à la teste des siens ; il poussa son cheval vers luy, avec tant de vigueur, et l'attaqua le premier avec un action si menaçante et si fiere, qu'il le contraignit de parer en pliant, et de le reculer de quelques pas. Tous les siens mesme s'en arresterent un instant : mais Cyrus ayant redoublé un second coup que ce Capitaine ne put parer, et qui fit voir un ruisseau de son sang à tous ceux qui le suivoient comme ce Prince voulut aller apres ses Amis, et prendre le mesme chemin qu'eux, il se vit environné de toutes parts, et sans aucun espoir d'eschaper. Il en tua pourtant un d'abord : mais la multitude l'auroit assurément accablé, si Feraulas qui pair bon heur avoit tourné la teste et avoit entreveu Cyrus en ce peril, n'y fust allé en appellant Chrisante à son secours, qui y fut en diligence aussi bien que le Prince Tigrane, Phraarte, Anaxaris, Aglatidas, Ligdamis, et plusieurs autres : car pour le Roy d'Assirie qui marchoit assez loin devant, avec le Prince Artamas et le reste, ils furent attaquez par un autre gros d'ennemis que l'on avoit envoyé pour leur couper chemin. Jamais il ne s'est entendu parler d'une pareille chose, à celle qui qui se passa dans ce Bois : car Cyrus sçachant que la liberté de Mandane, estoit attachée à la sienne et à sa vie, deffendit l'une et l'autre avec une valeur qui n'eut jamais d'esgale. Ceux qui l'attaquerent perirent presques tous de sa main : et peu de ceux qu'il attaqua, purent estre assez diligents à fuir, ou assez adroits à parer, ou assez vaillants pour luy faire resistance : de sorte que de tous ceux qui l'environnerent d'abord, il y en eut tres peu qui ne sentissent la pesanteur de son bras. La valeur de Tigrane se signala aussi en cette occasion, aussi bien que celle de Phraarte : et l'inconnu Anaxaris fit des choses si admirables, qu'elles le firent connoistre à Cyrus pour un des plus vaillants hommes du monde. Aglatidas, Ligdamis, Chrisante, et Feraulas, donnerent aussi des marques de courage prodigieuses, pour sauver leur illustre maistre : qui de son costé ne combattoit pas moins pour leur deffence que pour la sienne. Plus le nombre des ennemis croissoit, plus sa valeur devenoit redoutable : il se demestoit d'entre les Arbres avec une adresse merveilleuse : et son cheval obeïssant à sa main, secondoit si bien ses intentions, que diverses fois, s'il eust pu se resoudre de laisser ses Amis engagez, il eust pû se sauver : Mais comme son grand coeur n'y pouvoit consentir il combatoit opiniastrement, quoy que ce fust sans espoir de vaincre. En moins d'un quart d'heure, il se fit un rampart de corps morts ; tous les Troncs des arbres furent ensenglantez ; toute l'herbe fut couverte de sang ; et toute la Terre en fut mouillée. Tous les cavaliers qui se trouverent aupres de luy, perirent en cette occasion : et il y auroit assurément pery luy mesme, si les Dieux ne l'eussent voulu sauver de puissance absoluë. Apres avoir donc combatu tres long temps, ne voyant plus aupres de luy que Tigrane, Phraarte, Aglatidas, Chrisante, Ligdamis, Anaxaris, et Feraulas ; et jugeant que les coups des ennemis n'en pourroient plus fraper aucun qu'ils ne le touchassent sensiblement ; sa valeur redoubla encore : et il fit sans doute ce que luy mesme ne croyoit pas estre capable de faire. Mais à la fin le nombre des ennemis croissant tousjours, et un d'entre eux s'estant advisé de tüer son cheval s'il pouvoit, et l'ayant en effet blessé mortellement d'un grand coup d'espée qu'il luy enfonça dans les flancs : ce fut en vain que l'illustre Prince qui le montoit voulut le retenir : car ce fier Animal se sentant blessé, et la Nature faisant en luy un dernier effort, il emporta son maistre malgré qu'il en eust, à travers l'espaisseur des arbres et la multitude des ennemis jusques à vingt pas de là : où tombant mort tout d'un coup, Cyrus n'eut pas peu de peine à se desgager de dessous luy. Il en vint pour tant enfin à bout : mais en se relouant, il trouva qu'il n'avoit plus à la main qu'un tronçon de son espée, qui avoit esté rompuë par un tronc d'arbre, lors que son cheval l'avoit emporté si impetueusement. De sorte que se voyant un instant apres environné, et de plusieurs qui l'avoient suivy, et de plus de cent autres qui arrivoient encore tous frais ; il ne pût empescher que le Vainqueur de tant de Nations, ne fust vaincu une fois. Il voulut pourtant encore se deffendre, mais ce fut inutile ment : car cinq ou six s'estant jettez sur luy en un mesme instant, le saisirent et le firent prisonnier, sans qu'il eust receu aucune blessure. Tigrane, Phraarte, Chrisante, Aglatidas, Anaxaris, et Feraulas, voyant que Cyrus estoit pris, et qu'il leur estoit absolument impossible de songer à le delivrer, commencerent de ne songer plus qu'à se sauver eux mesmes s'ils pouvoient : à la reserve de Feraulas qui se laissa prendre, afin d'estre compagnon de la disgrace de son maistre. Pour les autres, ne faisant plus que parer en reculant vers l'espaisseur du Bois, ils furent si heureux, quoy qu'une partie d'entre eux fussent blessez, que lors qu'ils y furent, ceux qui les suivoient ayant oüy un grand bruit qui se faisoit à l'endroit où le Roy d'Assirie et le Prince Artamas combatoient, firent alte de peur de tomber en quelque embuscade : pendant quoy s'enfonçant dans le plus espais du Bois, en tirant du costé de la Riviere, ils s'y cacherent et s'y tindrent jusques à la nuit, à la reserve d'Anaxaris, de qui le cheval broncha et le fit prendre. Cependant le Roy d'Assirie, et le Prince Artamas, Artabase, Adusius, Sosicle, Tegée, et ce qu'ils avoient de cavaliers avec eux, avoient aussi fait une resistance prodigieuse : et avoient tant tüé de Lydiens, que leur propre valeur leur fut nuisible : parce que ceux contre qui ils combatoient voyant à quelles gens ils avoient à faire, avoient envoyé demander du secours. Si bien que voyant de toutes parts ennemis sur ennemis, et que plus il en tuoient, plus ils en avoient à combatre ; ils agirent comme des gens qui vouloient vanger leur mort, devant qu'elle fust arrivée, principalement Artamas : car outre l'interest general qu'ils avoient tous, à ne se laisser pas prendre s'ils pouvoient : il en avoit un particulier, à ne tomber pas sous la puissance de Cresus. Sosicle et Tegée le devoient aussi aprehender : mais non pas tant que le Prince Artamas. Cependant il ne pût esviter cette fatale destinée : et apres avoir esté blessé au bras droit, et en trois autres lieux, il falut ceder à la force et se rendre. Le Roy d'Assirie estant privé d'un si puissant secours, se vit encore envelopé de tant de gens qu'il fut aussi fait prisonnier : en fuite de quoy Sosicle et Tegée le furent de mesme : Artabase et Adusius se sauverent presque seuls de cette dangereuse occasion. Ces deux combats estant donc finis, et tous les Lydiens qui avoient combatu s'estant joints, et ayant mis ensemble les prisonniers qu'ils avoient faits ; Cyrus, Anaxaris, et Feraulas furent bien surpris, lors qu'ils virent amener avec eux le Roy d'Assirie, Sosicle, Tegée, et quelques cavaliers : car pour le Prince Artamas, il estoit si blessé qu'on estoit contraint de le porter. Cependant ces deux illustres Rivaux voyant l'esgalité de leur fortune, en eurent de la joye et de la douleur : la premiere, parce qu'il est tousjours allez doux que son Rival ne soit pas plus heureux que soy : et la seconde parce qu'ils voyoient Mandane sans Protecteur : principalement le Prince Artamas estant pris et bleue. Ils furent mesme fort affligez, de voir qu'il fut reconnu par deux Capitaines Lydiens, que quoy qu'ils eussent bien voulu le sauver, n'oserent pourtant l'entreprendre : parce qu'en effet ils ne le pouvoient, veu l'estat où il estoit. Ils ordonnerent donc qu'on le gardast au pied d'un arbre, jusques à ce que l'on eust adverty celuy qui commandoit les Troupes : mais pour donner quelques marques de leur victoire, ils firent conduire avec eux les prisonniers qu'ils avoient faits : c'est à dire Cyrus, le Roy d'Assirie, Anaxaris, Tegée, Sosicle, Feraulas, et quelques cavaliers. Au sortir du Bois, Cyrus et le Roy d'Assirie virent que toutes les Troupes avoient fait alte dans la Plaine, en attendant l'evenement du combat qui s'estoit fait : et en allant, ces deux Rivaux remarquant bien par l'air dont on les traitoit, qu'on ne les connoissoit pas, se promirent une fidelité mutuelle, à ne se découvrir point l'un l'autre en cas qu'ils pussent trouver les voyes de se sauver et trouvant mesme lieu de faire entendre leur intention à Feraulas, comme il estoit fort adroit, il la fit sçavoir aux autres prisonniers : esperant qu'en n'estant pas connus on les garderoit moins exactement, et qu'ainsi ils pourroient peut-estre recourer leur liberté. Cyrus craignoit pourtant estrangement d'estre mené au Roy de Pont : et quand il se souvenoit combien de fois il l'avoit vaincu, et de quelle façon ce Prince avoit esté son prisonnier ; l'estat present de sa fortune luy estoit insuportable. Il ne faloit pas pourtant laisser de marcher tousjours, sans sçavoir ou on le conduisoit : le Roy d'Assirie s'advisa toutesfois à la fin de le demander à un soldat Lydien : qui luy respondit qu'on les menoit à Andramite, qui commandoit les Troupes en l'absence du Roy de Pont. Comme ce Prince alloit s'informer plus precisément des choses, un Officier rompit cette conversation : s'imaginant que le Roy d'Assirie ne parloit à ce soldat que pour le suborner, afin de luy aider à s'eschaper. Ils marcherent donc depuis cela sans parler, non pas mesme entre eux : chacun s'entretenant de sa propre infortune. Cyrus eut mesme la generosité de ne reprocher pas au Roy d'Assirie qu'il estoit la cause de leur malheur : puisque sans luy ils ne seroient pas venus au lieu ou ils avoient esté pris, qu'en un estat qui n'auroit pas permis qu'on les eust vaincus de cét te sorte. Cependant ils avancent tousjours : et arrivent enfin au lieu où estoit Andramite : qui ne les vit pas plustost, qu'il reconnut Tegée et Sosicle : de sorte que sans s'amuser beaucoup aux autres ; je suis bien malheureux (leur dit-il, car il estoit assez de leurs Amis) que vous soyez tombez en mes mains : mais comme vous sçavez à quoy l'honneur m'oblige, j'espere que vous ne trouverez pas estrange que je vous parle comme à des prisonniers de guerre que vous elles, et non pas comme à mes Amis : c'est pourquoy dites moy ce que vous faisiez dans ce Bois, quel nombre de gens il y avoit precisément ; et ce que vouloit faire le Prince Artamas, que j'ay sçeu estre blessé et prisonnier ? nous ne pouvons pas (respondit Sosicle fort prudemment) vous dire quel dessein avoit le Prince Artamas, que nous avons suivy sans nous en informer : mais nous pouvons tousjours bien vous asseurer qu'il ne pouvoit pas estre fort dangereux, puis qu'il n'avoit que cinquante chevaux : et selon mon opinion, c'estoit plustost un voyage fait pour moyenner la paix, que pour faire la guerre. Mais où avez vous passé la Riviere ? adjousta Andramite ; comme je serois tort au Prince que je sers presentement (repliqua Sosicle qui ne voulut pas s'engager mal à propos) si je vous descouvrois par quel lieu de la Riviere nous avons passé, vous me dispenserez de vous le dire, Mais où estoit Cyrus ? demanda encore Andramite ; je le vy au Camp le jour que nous en partismes (reprit Tegée, voyant que Sosicle ne respondoit pas assez viste) apres cela Andramite leur ayant encore fait un compliment les donna en garde à un Capitaine qui estoit d'Ephese : en suite dequoy, venant à jetter les yeux sur les autres prisonniers ; il vit quelque chose de si grand sur le visage de Cyrus, du Roy d'Assirie, et d'Anaxaris, quoy que leurs armes et leurs habillemens n'eussent rien de remarquable ; qu'il r'appella Tegée, pour luy demander de quelle condition estoient ces prisonniers : et comme il luy eut respondu qu'ils n'estoient que simples cavaliers : si tous ceux de vostre Armée, luy dit-il, sont de cette sorte, Cresus perdra infailliblement la premiere Bataille qu'il donnera : car j'advoüe que les siens ne sont pas faits ainsi. En fuite de cela, Andramite commanda qu'un Chirurgien qui suivoit ses Troupes, allast auprés du Prince Artamas, en attendant qu'il eust resolu où on le feroit porter : car comme il sçavoit que le gouverneur du Chasteau d'Hermes estoit suspect à Cresus à cause de luy, il n'osoit l'y faire aller de peur de se rendre suspect luy mesme. De sorte que prenant la resolution de le faire porter en un autre lieu plus prés de Sardis ; et se resolvant aussi à continuer sa marche, aprenant qu'il m'y avoit aucun, danger : il commanda en effet que les Troupes commençassent de marcher, ce qu'elles firent : Andramite attendant à donner les ordres necessaires pour faire porter Artamas, qu'il passast au lieu ou il estoit, et qu'il sçeust du Chirurgien qui auroit visité ses blessures, s'il seroit : en effet en estat d'estre transporté plus loing. Toutes les Troupes commençant donc d'avancer ces prisonniers estant encore là, parce qu'il falloit leur donner des chevaux, les leurs ayant esté ou tüez, ou pris par des soldats qui ne paroissoient plus : ils virent apres plusieurs Troupes qu'Andramite regardoit filer, paroistre plusieurs Chariots, où ils entre-virent de loin des Femmes. Cette veuë fit battre le coeur à Cyrus et au Roy d'Assirie ; si bien que s'advançant nous deux à la fois, jusques au bord du chemin où ces Chariots devoient passer ; ils virent que dés que le premier aprocha, Andramite fut au devant : et que marchant à la portiere, qui n'estoit pas du costé de Cyrus, il parloit avec beaucoup de respect à celles qui estoient de dans Mais lors que ce chariot, qui alloit fort lentement, fut vis à vis de Cyrus et du Roy d'Assirie, et qu'ils virent que Mandane y estoit, que ne sentirent-ils point ! leur ame en fut si troublée ; leur coeur en fut si esmeu, qu'ils penfetent se descouvrir pour ce qu'ils estoient : et si la honte de paroistre devant Mandane, en un (estat si indigne d'eux, ne les eust retenus, ils eussent assurément arresté ce Chariot, et fait quelque action aussi hardie, que leur amour estoit violente. Mais ce qui acheva de mettre leur raison tout à fait en desordre, fut que durant que la Princesse Palmis, aupres de qui estoit Mandane, parloit à Andramite de l'autre costé de la portiere, elle jetta les yeux sur ces prisonniers : de sorte que reconnoissant Cyrus et le Roy d'Assirie, il luy fut impossible de s'empescher de faire un grand cry : qui venant jusques aux oreilles de ces deux Rivaux, y produisit des effets differents, quoy que tres douloureux l'un et l'autre.

Cyrus entre désespoir et courage


Jamais Amants absens ne se sont reveus d'une maniere si surprenante que celle là : car dans ce premier instant, ou les yeux de Mandane captive rencontrerent ceux de Cyrus prisonnier, leurs coeurs sentirent ce que l'on ne sçauroit exprimer qu'imparfaitement. Cependant la Princesse Palmis ayant tourné la teste au cry que Mandane avoit fait, et luy ayant demandé ce qu'elle avoit veu qui l'eust fait crier ? cette prudente Princesse, jugeant bien malgré le trouble de son ame, que Cyrus n'estoit pas connu, veu l'estat où elle le voyoit ; luy demanda pardon d'en avoir vie ainsi. Mais, luy dit-elle, il m'a esté impossible de voir parmy les prisonniers que je voy que l'on garde (poursuivit-elle en les monstrant de la main) un homme que j'ay veu si long temps au service du Roy mon Pere, en une saison plus heureuse pour moy que celle-ci, sans estre extraordinairement esmeuë de cette rencontre. Cependant Mandane voyant que leur Chariot s'esloignoit tousjours, pria la Princesse Palmis d'obliger Andramite à luy accorder la liberté de ce cavalier : n'osant pas dire la verité à cette Princesse de peur d'estre entenduë : et n'ayant pas mesme le temps de raisonner si elle la luy devoit confier. Palmis qui ne cherchoit qu'à obliger Mandane, ayant prié Andramite de faire arrester son Chariot, et ce Lieutenant General n'ayant pas manqué de luy obeïr : elle se mit à le conjurer de vouloir luy faire la grace, de luy donner un cavalier que Mandane venoit de voir parmy les prisonniers que l'on avoit faits : Madame, luy dit-il, vous sçavez bien que je ne le dois pas : je sçay, luy dit-elle, qu'à observer les ordres de la guerre exactement, vous estes obligé de me refuser, mais je sçay aussi qu'estant ce que je suis vous devez m'accorder tout ce qui ne peut pas nuire au Roy : et vous sçavez bien, Andramite, qu'un cavalier de plus ou de moins, ne fait pas gagner, ou perdre une Bataille. Quoy qu'il en soit, dit-elle, je vous le demande : et je m'engage à vous en faire recompenser par le Prince Myrsile, puis qu'en l'estat ou je suis presentement, je ne le sçaurois faire par moy mesme. Durant que cette Princesse parloit à Andramite, Mandane penchant languissamment la teste de l'autre costé, taschoit de voir encore l'illustre Cyrus : qui s'estant avancé de quelques pas, la voyoit et luy donnoit moyen de le voir. Le Roy d'Assirie avoit beau s'empresser, il ne pouvoit rencontrer les yeux de Mandane : de sorte que ne pouvant ny bien voir ce qu'il aimoit, ny s'en aprocher, il faisoit du moins ce qu'il pouvoit pour destourner son Rival : tantost en luy disant quelque chose ; et tantost en se mettant devant luy, faisant semblant de n'y songer pas. Cependant la Princesse Palmis, solicitée par Mandane, pressa si instamment Andramite de donner la liberté à ce cavalier, que commençant de ceder, et demandant du moins qu'on luy dist lequel c'estoit, Mandane le luy representant par les paroles, et le luy monstrent de la main, parla avec tant d'art et tant d'adresse, qu'enfin Andramite ne pouvant refuser à la bille de l'on Roy, une grace qui paroissoit de si peu d'importance, sembla s'y vouloir resoudre. Neantmoins se souvenant des choses prodigieuses que ses gens luy avoient racontées de la valeur de ce pretendu cavalier, il hesitoit encore : et disoit à la Princesse Palmis, pour s'en excuser, que de la façon dont on luy avoit parlé du courage de cét homme, Cyrus dont la Renommée disoit tant de miracles, ne pouvoit pas faire davantage. Mais à la fin pensant que cette Princesse, si Cresus mouroir, se pourroit vanger de luy, ayant autant de credit qu'elle en avoit sur le Prince Myrsile, il le resolut à la contenter ; de sorte que faisant aprocher Cyrus, sans qu'on luy dist pourquoy on le demandoit, il le fit passer du costé où estoit Mandane : et luy adressant la parole, vaillant homme, luy dit-il, rendez grace à cette Princesse, de la liberté qu'elle vous fait obtenir. Cyrus fut si surpris du discours d'Andramite, qu'il n'y pensa, lamais respondre : car se voyant si prés de Mandane, sans oser luy dire ses veritables sentimens, ny presque la regarder, il n'avoit pas l'esprit assez libre, pour agir comme il eust fait en un autre temps. Neantmoins faisant un grand effort sur luy mesme, il salüa la Princesse avec un profond respect : et la remerciant, selon le conseil qu'Andramite luy en avoit donné ; Madame, luy dit-il, je ne sçay pas de quels termes je dois user pour vous rendre grace : et si vous n'avez la bonté de ne juger pas de mon ressentiment par mes paroles, vous aurez lieu de me croire ingrat. Vous avez tousjours servy il fidellement le Roy mon Pere, reprit Mandane, que je dois cure plus en peine de ne pouvoir reconnoistre vos services en l'estat où je suis, que vous ne le devez estre de reconnoistre mes bien-faits. Cependant, (adjousta-t'elle, mourant d'envie qu'il s'en allast, de peur qu'il ne fust reconnu, et ne pouvant toutesfois se resoudre à le perdre de veuë si promptement) ne manquez pas aussitost que vous serez retourné au Camp, de faire sçavoir au Roy mon Pere, par le premier Courrier qui ira à Ecbatane, que je suis tousjours ce que je dois estre : et que je ne feray jamais rien indigne de l'honneur que j'ay d'estre sa Fille. Je n'y manqueray pas Madame, repliqua-t'il : mais il me semble (adjousta-t'il, en la regardant) que comme je ne puis vous obeïr que par le Courrier de Cyrus, si vous ne me dites rien pour luy, il aura lieu de ne me croire pas. Assurez-le de ma part, luy dit-elle, que je suis au desespoir d'estre cause qu'il s'expose aussi souvuent qu'il fait : et je pense, poursuivit-elle en rougissant qu'Andramite souffrira bien que je prie cét illustre Prince de ne le faire plus tant : puis qu'en l'obligeant d'espargner sa vie, il espargnera aussi celle de quelques subjets du Roy son maistre. Je voudrois bien Madame (interrompit Andramite en sous - riant) que ce cavalier pust persuader ce que vous dites à Cyrus : qui à mon advis aura bien de la peine à vous obeïr. Mais Madame, adjousta-t'il, il est temps de marcher, si vous ne voulez avoir l'incommodité d'aller de nuit ; cependant ce cavalier pourra aller passer la Riviere où il luy plaira : car je m'en vay ordonner qu'on luy donne un cheval et un Passe-port. La Princesse remerciant Andramite de sa civilité, se tourna encore vers Cyrus, de qui l'esprit estoit si troublé, qu'il ne sçavoit presques si ce qu'il voyoit estoit veritable : mais pendant qu'Andramite parloit à un des siens ; vous ne voulez donc plus me commander rien pour vostre service ? dit-il à Mandane : je veux, luy repliqua-t'elle, que vous conserviez la liberté que je vous donne : je le feray autant que je le pourray, respondit-il, mais pour ma vie, Madame, je n'en seray pas si bon mesnager : estant bien resolu de la perdre pour vostre service, si les Dieux ne vous delivrent bien-tost. Apres cela, Andramite se raprochant, et disant encore une fois aux princesses qu'il faloit marcher, elles marcherent en effet : Mandane regardant Cyrus autant qu'elle put, avec des yeux mouillez de larmes : et Cyrus regardant le Chariot où estoit Mandane, aussi long-temps qu'il le put voir. En suite dequoy, se raprochant du Roy d'Assirie, il le trouva dans une agitation d'esprit, qui n'eut jamais de semblable : car depuis que Cyrus s'estoit aproché du Chariot des Princesses, par les ordres d'Andramite, il avoit souffert des maux incroyables : vingt fois il avoit pensé nommer Cyrus ; et si un sentiment d'honneur, et mesme un sentiment d'amour, ne l'en eussent empesché, il l'auroit fait infailliblement. Il avoit aussi voulu s'avancer : mais ceux qui le gardoient l'avoient arresté, et Feraulas encore l'avoit retenu avec adresse. Mais lors que Cyrus se raprochant avec le cheval qu'Andramite luy avoit fait donner, et le Passe-port qu'on luy avoit baillé, luy aprit qu'il estoit libre : il sentit une douleur si excessive, qu'il en perdit la parole. C'est donc la Princesse Mandane (luy dit-il fort bas, apres qu'il fut revenu de son estonnement) qui a obtenu vostre liberté ? c'est du moins à sa priere que la Princesse Palmis a obligé Andramite à me la donner, repliqua Cyrus ; ô Dieux (s'escria le Roy d'Assirie en levant les yeux au Ciel) est-ce par l'esclavage que vous me devez tenir vos promesses et me rendre heureux ; Cyrus qui n'entendoit pas le sens de ces paroles, parce qu'il ne sçavoit point l'Oracle que ce Prince avoit reçeu à Babilone, se tourna vers Anaxaris, pour luy dire qu'il estoit bien marry que la premiere occasion où ils ? estoient trouvez ensemble, leur eust esté si malheureuse : mais qu'il l'assuroit de songer à le remettre en liberté, par toutes les voyes qu'il en pourroit imaginer. En fuite il dit quelque civilité à Sosicle et à Tegée : puis tirant Feraulas un moment à part, il le conjura de tascher du moins dans sa captivité, de se faire voir à Mandane : afin que sa veuë la pust faire souvenir de luy. Feraulas luy ayant promis de n'y manquer pas, et ceux qui devoient conduire ces prisonniers leur disant qu'il faloit partir ; Cyrus se raprochant encore du Roy d'Assirie, luy dit avec une generosité extréme, qu'il ne songeroit pas moins à sa liberté, que s'il estoit le plus cher de ses Amis : et qu'enfin il luy tiendroit sa parole exactement. Mais aussi, luy dit-il, ne manquez pas à la vostre : et comment voudriez vous, reprit-il, qu'un homme enchainé y pust manquer ? Apres tout, luy dit Cyrus, vous demeurez aupres de Mandane, et je ne sçay s'il ne vous est point plus avantageux d'estre Captif de cette sorte, qu'il ne me l'est d'estre libre en m'en esloignant. En disant cela ces deux illustres Rivaux se separerent : Cyrus prenant le chemin du Chasteau d Hermes avec son passe port, comme s'il en eust bien eu besoin : et ces prisonniers prenant celuy de Sardis, sur des chevaux qu'on leur donna. Le Roy d'Assirie, à la separation de Cyrus, sentit je ne sçay quelle joye, qui tint son esprit en une assiette assez tranquile durant quelques instants, car enfin quand il regardoit devant luy, il voyoit encore le Chariot où estoit Mandane : et quand il regardoit à sa droite, il voyoit son Rival qui s'esloignoit d'elle : et qui alloit repasser une Riviere, qui l'en separeroit du moins pour long-temps : de sorte que tout prisonnier qu'il estoit, il aimoit mieux suivre Mandane, que de s'en esloigner comme faisoit Cyrus. Il ne fut pourtant guere dans ce sentiment là : au contraire, passant en un moment d'une extremité à l'autre, il se considera comme le plus infortuné de tous les hommes, et regarda Cyrus comme le plus heureux. Qui vit jamais, disoit-il en luy mesme, une advanture si cruelle que la mienne ? je n'ay pas seulement le desplaisir d'estre prisonnier, j'ay encore celuy de voir delivrer mon Rival ; et delivrer mesme par une personne qui me rend sa liberté insuportable. Ne semble t'il pas, adjoustoit-il, que la Fortune ne l'a fait captif, que pour luy faire recevoir la plus grande preuve d'affection que Mandane luy ait encore renduë ? et que pour me faire recevoir aussi la plus horrible marque d'aversion qu'elle m'ait jamais donnée ? car enfin (disoit-il encore en luy mesme) j'ay connu qu'elle m'avoit veu aussi bien que Cyrus : mais je l'ay connu principalement par le soin qu'elle aportoit à ne me voir plus. Peut-on voir, adjoustoit-il, une inhumanité pareille à celle là ? elle me voit prisonnier comme luy, et pour son service : cependant au lieu de demander la liberté de tous les deux, elle delivre seulement mon Rival, et me laisse accablé de chaines. Quand elle n'auroit pas voulu me considerer pour l'amour de moy, elle le devoit faire pour l'amour d'elle mesme : puis qu'apres tout ma valeur n'eust pas esté inutile à Cyrus pour la delivrer. Mais l'inhumaine qu'elle est, a voulu par cette cruelle action, me forcer de croire que rien ne la sçauroit vaincre. Toutesfois, poursuivoit-il, les Dieux m'ont promis que je l'entendray soûpirer, et que je seray en repos : que faut-il donc faire pour en venir là, et par quels moyens y pourray-je arriver ? Pendant que ce Prince s'entretenoit ainsi, Anaxaris suportoit son malheur assez constamment : disant à Tegée, qu'apres avoir veu Mandane, il ne s'estonnoit plus que sa beauté fust la cause d'une si grande et si longue guerre. Feraulas quoy que tres fâché de n'avoir pu estre veu de Martesie, parce qu'elle n'estoit pas de son costé, songeoit de