Mlle de Scudéry

Artamène ou le Grand Cyrus

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Partie 3 sommaire :

  • Libération de Cyrus
  • Préparatifs de guerre
  • Histoire des amants infortunés : préambule
  • Histoire des amants infortunés : l'amant absent (Thimocrate amoureux de Telesile)
  • Histoire des amants infortunés : l'amant absent (Atalie épouse Crantor)
  • Histoire des amants infortunés : l'amant absent (Thimocrate condamné à l'exil)
  • Histoire des amants infortunés : l'amant non-aimé (jugement)
  • Histoire des amants infortunés : l'amant non aimé (déboires)
  • Histoire des amants infortunés : l'amant non aimé (dénouement)
  • Histoire des amants infortunés : l'amant en deuil
  • Histoire des amants infortunés : l'amant jaloux (portrait trouvé)
  • Histoire des amants infortunés : l'amant jaloux (jalousie de Leontidas)
  • Histoire des amants infortunés : l'amant jaloux (festivités maritimes)
  • Jugement de Martesie
  • Guerre d'Arménie
  • Histoire de la princesse Araminte et de Spitridate : contexte politique
  • Histoire de la princesse Araminte et de Spitridate : amours et amitiés
  • Histoire de la princesse Araminte et de Spitridate : révolte d'Arsamone
  • Histoire de la princesse Araminte et de Spitridate : traité
  • Histoire de la princesse Araminte et de Spitridate : mélancolie du roi de Pont
  • Histoire de la princesse Araminte et de Spitridate : aventures de Spitridate
  • Histoire de la princesse Araminte et de Spitridate : négociations politiques entre Spitridate et Araminte
  • Histoire de la princesse Araminte et de Spitridate : fuite et séparation des amants
  • Amitié entre Cyrus et Araminte
  • Siège d'Artaxate
  • Histoire de Thrasibule et d'Alcionide : contexte politique de Milet
  • Histoire de Thrasibule et d'Alcionide : séjour à Gnide
  • Histoire de Thrasibule et d'Alcionide : errances
  • Histoire de Thrasibule et d'Alcionide : mort de Tigrane
  • Nouvelles de Mandane

Livre premier

Libération de Cyrus


Une si funeste crainte ayant mis la fureur dans l'ame de tant de Princes, de tant de Rois, et de tant de personnes genereuses : ils penserent plus d'une fois perdre le respect qu'ils devoient à Ciaxare. Mais venant à considerer que les Gardes du Chasteau dépendoient absolument de Metrobate ; ils changerent de pensée, et en prirent une plus raisonnable. Ils furent donc en diligence chez Hidaspe, afin d'aviser quel remede l'on pouvoit aporter à un mal si pressant, et de si grande importance : puis qu'il s'agissoit de la vie du plus illustre Prince de la Terre. La crainte qu'ils avoient euë de ne pouvoir sortir du Chasteau, se trouva mesme mal fondée : Car Metrobate s'étoit contenté de faire donner les ordres du Roy aux portes de la Ville ; pour faire que personne n'eust la liberté de venir du Camp à Sinope ; et que personne aussi ne peust aller de Sinope au Camp. Tons ces genereux Protecteurs du plus genereux de tous les Princes, et mesme de tous les hommes ; ne furent pas plustost chez Hidaspe, que cét illustre Persan leur adressant la parole avec precipitation ; Seigneurs ; leur dit il, soit que vous regardiez Cyrus comme Artamene, ou Artamene comme Cyrus, vous estes tous obligez de le sauver s'il est possible. Il n'y en a pas un d'entre vous qu'il n'ait obligé : et par consequent pas un d'entre vous qui ne luy doive son assistance. Pour nous autres Persans (dit il parlant d'Adusius, d'Artabase, de Madate, et de luy) nous serions des lasches si nous n'estions pas resolus de mourir tous pour sauver sa vie, ou pour vanger sa mort. Mais, Seigneurs (s'il m'est permis de parler ainsi, dans l'ardeur du zele qui m'emporte) vous seriez tous injustes, pour ne pas dire ingrats, si vous ne faisiez la mesme chose que nous. Pour vous autres (adjousta t'il regardant Ariobante, Megabise, et Aglatidas) qui estes nais subjets naturels de Ciaxare, quand l'interest de Cyrus ne vous toucheroit point, la gloire du Roy vostre Maistre vous devroit tousjours toucher : et vous devriez faire toutes choses possibles pour l'empescher de respandre un sang, qui tout pur qu'il est, noirciroit sa vie d'une tache ineffaçable. Soit donc que vous soyez Phrigiens, Hircaniens, Grecs, Assiriens, Medes, Cadusiens, Paphlagoniens, Capadociens, ou Persans ; hastez vous de resoudre ce que nous avons à faire en une occasion si pressante : ou pour mieux dire encore, hastons nous d'agir : et ne perdons pas un moment, de peur que Metrobate ne nous previenne. A peine Hidaspe eut il achevé de parler, que tous ces Rois, tous ces Princes et tous ces Gens de qualité qui l'escoutoient, tesmoignerent qu'ils estoient resolus d'employer les remedes les plus violens pour un si grand mal : et de hazarder mille fois leurs vies, pour sauver celle de Cyrus. Ils chercherent donc dans leur esprit, toutes les voyez imaginables de faire reüssir leur dessein : et dans l'ardeur du zele qui les transportoit, ils firent cent propositions differentes : et mesme quelques unes dont l'execution estoit impossible : tant il est vray que cét accident troubloit leur raison, et animoit leur courage : chacun cherchant seulement en cette rencontre à se signaler par le danger de l'entreprise. Les uns vouloient que l'on allast à force ouverte au Chasteau demander Artamene : les autres que l'on joignist la ruse à la force : les autres que l'on allast tuer Metrobate : quelques uns que l'on fist souslever le peuple : quelques autres que l'on fist avancer l'Armée : et tous ensemble que l'on agist, que l'on travaillast, et que l'on sauvast Cyrus. Comme ils regardoient tous Ciaxare comme un Prince preocupé, et qu'ils estoient veritablement genereux ; ils ne songerent jamais à s'attaquer à la personne : mais seulement à tirer de ses mains un Heros à qui il devoit toute la gloire de son regne, et la conqueste de plusieurs Royaumes. Enfin il fut resolu que l'on tascheroit de faire sortir quelqu'un par dessus les murailles de la ville avec des cordes : afin d'aller au Camp faire sçavoir aux Persans, que le fils unique de leur Roy estoit en danger de mourir, s'ils ne le secouroient promptement : esperant qu'en suitte toute l'Armée viendroit aux portes de Sinope : et que cela pourroit obliger Ciaxare à n'agir pas avec tant de precipitation. Que cependant Ariobante et Megabise retourneroient dans le Chasteau, afin de les advertir s'ils pouvoient, de tout ce qui s'y passeroit : et de voir encore s'ils ne pourroient point fléchir le Roy. Que de leur costé ils assembleroient tout ce qu'ils avoient d'Amis dans la ville, en attendant que l'Armée arrivast : pour se tenir prests de tout entreprendre, s'ils aprenoient qu'il en fust besoin : et pour souslever le peuple, s'il ne s'y trouvoit point d'autre remede. Mais ils connurent bien tost que leurs soins n'estoient pas necessaires pour cela : car comme on les avoit veus sortir en tumulte du Chasteau, et qu'en traversant les rues on les avoit entendu nommer plusieurs fois Artamene, et parler comme des personnes qui avoient quelque chose de fascheux dans l'esprit : en un moment tout le peuple de Sinope avoit passé de l'esperance à la crainte, et de la joye à la douleur : de sorte que l'on voyoit dans toute la ville une emotion si grande, qu'il n'y avoit personne qui fist ce qu'il avoit accoustumé de faire. Les Artisans ne travailloient plus ; les Femmes parloient en diverses troupes parmi les ruës ; les Marchands alloient sur le port raisonner entr'eux sur l'affaire dont il s'agissoit ; les gens de qualité alloient chercher chez ces Rois et chez ces Princes, à s'éclaircir de ce que l'on faisoit au Chasteau : et il y avoit une consternation si tumultueuse par toute la ville ; qu'il estoit aisé de voir qu'on la feroit passer facilement à la revolte declarée. Ce qui augmentoit encore la confusion, estoit l'ordre que Metrobate avoit donné, de ne laisser plus entrer ny sortir personne : Car ceux qui estoient venus du Camp à la Ville y voulant retourner ; et ceux qui estoient allez de la Ville au Camp y voulant revenir ; ils ne pouvoient souffrir qu'on les en empeschast. Les uns voulant faire effort pour rentrer, et les autres pour sortir ; il y avoit un si grand vacarme aux portes, que le bruit s'en espandant par toute la ville, produisit pourtant un bien. Car comme tous les Soldats que Metrobate avoit fait venir de Pterie, estoient occupez ou aux portes de la Ville, ou au Chasteau ; il fut plus aisé à Madate durant l'obscurité de la nuit qui estoit survenuë, de se jetter dans le fossé, par un endroit de la muraille où l'on ne prenoit point garde. Il fut donc en diligence au Camp, faire sçavoir à tous les Persans, qu'Artamene estoit Cyrus, et que leur Prince estoit prest de mourir, s'ils n'exposoient leurs vies pour sauver la sienne. Lors qu'il y arriva, il trouva desja tout le Camp en émotion : par le retour de plusieurs Capitaines, et de grand nombre de Soldats, que l'on n'avoit point voulu laisser entrer dans la ville : et qui disoient qu'assurément l'on faisoit mourir Artamene : et peut-estre aussi tous leurs Chefs et tous leurs Princes. Madate trouva donc dans cette Armée toute la disposition necessaire à la souslever : s'il rencontroit des Capitaines, c'est à vous, leur disoit il, à sauver l'invincible Artamene : vous qui avez partagé sa gloire, et qu'il à tant favorisez. S'il parloit à de simples soldats, c'est à vous mes compagnons, adjoustoit il, à sauver ce vaillant general, qui s'est toujours reservé la plus grande part des plus grands perils, et qui n'en a jamais voulu avoir aucune à la magnificence du butin, dont il vous a enrichis. S'il voyoit des Phrigiens, il leur disoit que le Roy leur Maistre leur commandoit d'aller à Sinope demander Artamene : s'il voyoit des Hircaniens, il leur disoit la mesme chose de la part du leur ; et ainsi à toutes les diverses Nations dont cette grande Armée estoit composée. De sorte que ce discours trouvant dans le coeur de tous les Capitaines et de tous les soldats une violente passion pour Cyrus (car nous ne le nommerons plus guere d'ores en avant Artamene) il n'est pas estrange si Madate alluma en un instant un grand feu, d'une matiere si disposée à l'embrasement. Ce nom de Cyrus fut mesme bi ? tost sçeu de toutes les troupes : Car les trente mille Persans qui l'aprirent en un moment de leurs Capitaines à qui Madate le dit, le firent retentir par tout : et comme si ce grand Corps n'eust esté animé que d'un mesme esprit, chacun se rangea sous son Enseigne, et demanda à estre conduit à Sinope. Le Nom d'Artamene et de Cyrus retentissent de Bande en Bande, et d'Escadron en Esquadron : et plus de cent mille hommes enfin, parlent, à gissent, et marchent, pour aller secourir celuy qu'ils regardent comme un Dieu, et dans la paix et dans la guerre. Cependant la Troupe des Rois de Phrigie, et d'Hircanie, se grossissoit à tous les momens dans la ville, de toutes les personnes de qualité qui estoient à Sinope, et de tous ceux que l'on ne vouloit pas laisser retourner au Camp : le peuple aussi apres avoir simplement murmuré, commençoit de prendre les armes, et de s'assembler par Compagnies, en diverses places de la ville. Ariobante et Megabise de leur costé estoint au Chasteau, où le trouble estoit encore plus grand que dans le Camp, ny dans Sinope. Metrobate faisoit tout ce qu'il pouvoit pour obliger Ciaxare à prononcer le dernier arrest de mort contre Cyrus : et Ciaxare faisoit luy mesme tout ce qui luy estoit possible pour achever de s'y resoudre. Ils voyoient pourtant bien l'un et l'autre les dangereuses suites d'un si funeste dessein : Mais si l'un déguisoit de pareils sentimens : l'autre n'osoit se les dire à luy mesme : tant la colere preocupoit son esprit. Joint que le meschant Metrobate pour destruire dans l'ame de Ciaxare toute la juste crainte qu'il devoit avoir, d'un renversement universel, en toute l'estenduë de son Empire par la mort de Cyrus, n'oublioit rien de tout ce qu'il croyoit capable de luy faire perdre cette apprehension. Seigneur, luy disoit il, tous ces Rois et tous ces princes qui paroissent si ardans et si zelez pour le salut de Cyrus, ne le sont que parce qu'ils croyent tousjours qu'il pourra sortir de prison, et qu'ils esperent d'en estre un jour recompensez par luy : Mais dés qu'il sera dans le Tombeau, vous les verrez agir infailliblement d'une autre maniere. Les Courtisans les plus fidelles, ne suivent les Favoris que jusques au bord du Cercueil : et si vous voulez faire cesser le tumulte du peuple ; dissiper la faction des Grands ; et remettre le calme dans vostre Armée ; vous n'avez qu'à faire mourir promptement Cyrus et Artamene tout ensemble : et à faire en sorte que l'un ny l'autre de ces noms ne soit plus jamais prononcé. C'est une Victime necessaire, pour appaiser l'orage qui s'est eslevé : estant certain que Cyrus ne sera pas plustost en estat de ne pouvoit donner ny crainte ny esperance, que le desordre cessera ; que vous serez veritablement Roy de plusieurs Royaumes ; et paisible possesseur de vos Couronnes. Un discours si violent et si injuste, ne laissoit pas d'estre escouté favorablement de Ciaxare : Ce n'est pas que malgré luy il ne se souvinst encore de tous les grands services que luy avoit rendu Cyrus, sous le glorieux nom d'Artamene ; et de la tendre amitié qu'il avoit euë pour ce Prince : Mais il faisoit effort pour s'opposer à tout ce que la justice et la pitié luy pouvoient inspirer : et il n'escoutoit plus que la fureur et la vangeance. Tous ces prisonniers qui estoient en divers lieux dans le Chasteau, estoient un peu estonnez de voir que l'on avoit changé leurs Gardes : et qu'on les traitoit beaucoup plus mal qu'à l'ordinaire. Ils entendoient mesme un fort grand bruit, qui leur donnoit de la crainte et de l'esperance : Martesie n'entendoit jamais ouvrir la porte de sa chambre qu'elle n'eust des pensées de mort et de liberté tout ensemble : Chrisante de qui l'ame estoit inesbranlable, se preparoit à tout d'un visage égal : Feraulas sans songer à luy, ne pensoit qu'à son cher Maistre : Andramias accoustumé de commander aux autres, souffroit impatiemment d'estre commandé : Araspe portoit ses fers en patience : Artucas sans se repentit du service qu'il avoit rendu à Cyrus, souffroit sa prison sans murmurer : et Ortalque qui estoit un serviteur tres fidelle trouvoit quelque consolation dans son infortune, lors qu'il pensoit en luy mesme que c'estoit pour son illustre Maistre qu'il souffroit. Cependant Cyrus qui voyoit beaucoup d'aparence que l'espoir qu'on luy avoit donné de sa liberté, seroit bien tost suivi d'une mort violente, donnoit toutefois toutes ses pensées à sa Princesse, et sans accuser Ciaxare, sans murmurer de son injustice, il souhaittoit seulement que Mandane peust estre heureuse apres sa mort. Ce souhait n'estoit pourtant pas si tost fait, qu'il s'en faloit peu qu'il ne s'en repentist : car, disoit il en luy mesme tous les services que j'ay rendus ; toutes les peines que j'ay soufertes, ne meritent elles pas quelques soupirs de ma Princesse, et quelque leger souvenir de la plus respectueuse passion qui sera jamais ? Ouy, ouy, divine Mandane, reprenoit il, je puis pretendre à la gloire d'estre pleuré de vous sans vous offencer : puis que vous avez autrefois eu la bonté de m'avoüer que la nouvelle de ma mort vous avoit cousté quelques larmes. Mais je serois pourtant injuste, si je voulois que ma perte troublast tout le repos de vostre vie : vivez donc si je meurs sans perdre absolument le souvenir du trop heureux Artamene, et du malheureux Cyrus : mais vivez pourtant en repos, et n'abandonnez pas vostre ame à la douleur. Ce sentiment tendre et passionné, n'estoit neantmoins pas long temps dans son coeur sans estre interrompu par un autre : et il y avoit des momens, où l'image de Mandane toute en pleurs, et toute desesperée de sa mort, luy donnoit quelque triste consolation, et luy faisoit trouver de la douceur dans les horreurs du Tombeau. Mais pendant que cét illustre Prisonnier ne donnoit toutes ses pensées qu'à Mandane, toutes choses estoient en une confusion estrange : Metrobate reçeut nouvelle sur nouvelle tant que la nuit dura, que toute la Ville estoit en armes ; que toute l'Armée marchoit vers Sinope ; que les Rois de Phrigie et d'Hircanie avoient un gros de gens considerable ; et qu'il y avoit peu d'apparence que le Roy peust trouver obeïssance aucune, ny parmy le Peuple, ny parmy les Soldats, ny parmy les Capitaines. En cette extremité il fit un dernier effort pour obliger Ciaxare à faire mourir Cyrus : et en effet le Roy sembla s'y resoudre, et n'avoir plus d'autre intention. Metrobate avoit envoyé ordre à Artaxe, de luy envoyer encore deux mille hommes la prochaine nuit, par un chemin destourné qui estoit le long de la mer, par où les Troupes de l'Armée ne pouvoient pas l'empescher : et c'estoit la raison pourquoy il ne precipitoit pas encore si fort la chose. Neantmoins entendant augmenter de plus en plus un grand bruit ; recevant continuellement de nouveaux advis de l'augmentation du desordre : et la pointe du jour luy faisant voir de ses propres yeux l'estat où estoient les choses ; il persuada si bien Ciaxare, qu'il estoit tout prest de dire qu'on allast faire mourir Cyrus ; lors qu'on vint l'advertir que le sage Thiamis l'un des Sacrificateurs du Temple de Mars, qui s'estoit fortuitement trouvé enfermé dans la Ville, venoit à la teste de tous les Mages de Sinope, et qu'il demandoit à parler à luy. Metrobate voulut alors empescher ce Prince de l'escouter : Mais un sentiment secret força Ciaxare à ne suivre pas le Conseil de ce méchant homme : et à vouloir entendre Thiamis. L'ordre estant donc donné de le faire entrer, ce venerable Vieillard suivi de plusieurs Mages, avec les habillemens dont ils se servoient aux Temples dans les deüils publics ; parut devant le Roy avec beaucoup de respect et de hardiesse tout ensemble : et le regardant avec des yeux où la melancolie estoit peinte ; mais dans lesquels il y avoit pourtant je ne sçay quelle severe majesté, qui inspiroit de la crainte, et de la veneration, il luy parla en ces termes.

DISCOURS DE THIAMISA CIAXARE.

Seigneur, comme nous devons estre les plus fidelles Sujets des Rois nos Maistres, nos devons estre aussi les plus hardis, a leur annoncer les veritez importantes au bien de leur Estat et de leur Personne, quand l'occasion s'en presente : C'est pourquoy sans, craindre de vous dépluire, et inspiré par les Dieux, je viens supplier vostre Majesté de m'entendre : mais de m'entendre sans preoccupation. Il y va Seigneur, non seulement de vostre gloire, mais de vostre Empire ; mais du salut de plusieurs Royaumes ; mais de celuy de toute l'Asie ; mais de vostre propre falut. C'est pourquoy je vous conjure encore une fois, de m'escouter favorablement, et de ne m'interrompre point. J'ay sçeu Seigneur, par la voix publique, qu'Artamene est Cyrus : c'est à dire ce Prince de qui la naissance a este precedée par tant de prodiges ; et pour qui le Ciel et la Terre ont interrompu l'ordre de tout l'Univers. Les Temples plus fermes et les plus superbes en ont esté ébranlez : les lumieres de plusieurs Lampes se sont confondues et rassemblées miraculeusement en une seule lumiere : Le Soleil mesme s'en est eclipsé : sa splendeur et sa chaleur s'en sont en suitte redoublées : toutes les Victimes ont annoncé sa Grandeur : et tous les Astres l'ont marquée en caracteres d'or. Enfin Seigneur, nous avons veû des choses, qui ne nous permettent pas de douter, que la personne de Cyrus, ne soit une personne extraordinaire : et une personne de qui la vie ne doit point estre sous la jurisdiction des Rois de la Terre. Je sçay bien que vous me pouvez dire, qu'il semble fort estrange de voir interceder pour sa vie des hommes qui par vos ordres ont offert plus d'une fois des Sacrifices, pour remercier les Dieux de sa mort. Mais Seigneur, c'est par là que je pretens vous faire connoistre que la prudence humaine est une aveugle, qui nous égare en pensant nous bien conduire : et que ce n'est point aux hommes à vouloir penetrer dans les secrets du Ciel. Il est certain, Seigneur, que les Mages d'Ecbatane voyant que les Dieux annonçoient un grand changement en toute l'Asie, ont creû qu'elle estoit menacée d'un grand mal : de sorte que lors qu'il vint nouvelle de la pretenduë mort de celuy que l'on croyoit qui le devoit causer ; l'on en remercia les Dieux, comme de la mort d'un Prince qui devoit, ce nous sembloit, se servir d'injustes voyes pour vous renverser du Trosne, et estre le plus grand Tiran du monde. Mais aujourd'huy, que nous connoissons qu'Artamene est Cyrus, nous voyons clairement que nous nous sommes abusez : et que tant de signes et tant de prodiges ne nous ont este donnez, que pour nous faire esperer la naissance du plus Grand Prince de la Terre ; que pour nous faire attendre un bonheur infiny ; et non pas pour nous menacer d'une supréme infortune. En effet, qu'à fait l'illustre Artamene de puis le premier jour qu'il aborda à Sinope, et que j'eus le bonheur de le voir dans nostre Temple ; Pour moy en mon particulier, je sçay bien que sa valeur nous a plus donné de matiere de Sacrifices, pour remercier les Dieux des victoires qu'il a remportées pour vous, qu'il n'y en a eu en Capadoce, en Galatie, et en Medie depuis quatre siecles. Les Dieux Seigneur, n'ont pas permis qu'il vous ait sauve la vie, pour vous rendre Maistre de la sienne : il n'est pas nay vostre Sujet ; et vous le devez traiter comme vostre égal. Si l'illustre Cyrus n'estoit pas fils de Roy, et qu'il fust nay dans vos Estats, vous pourriez disposer absolument de sa fortune et de sa vie ; sans en rendre compte qu'aux Dieux : mais il est nay Sujet d'un autre Prince qui est son Pere : et vous ne devez pas usurper une authorité qui ne vous apartient point. Joint qu'apres tout, Seigneur, ces Personnes eminentes que les Dieux promettent, et que les Dieux envoyent pour leur propre gloire, doivent estre Personnes sacrées et inviolables. Quand nous nous sommes resjoüis de la fausse nouvelle de la mort de Cyrus, nous croiyons qu'il deust estre méchant, et nous le croyons mort par un naufrage, et par la permission des Dieux, sans y avoir rien contribué de nostre part : mais aujourd'hui que nous sçavons que Cyrus est le plus vertueux d'entre les hommes, et le plus Grand Prince du monde ; c'est à nous à le reverer, et non pas à le faire mourir. Enfin Seigneur, quand je songe à ce qu'il a fait pour vous ; quand je pense qu'il a sauvé la Capadoce en vous sauvant la vie ; qu'il a tant gagné de Batailles ; tant assujetti de Rois ; tant pris de Villes : et que la superbe Babilone qui aspiroit à la Monarchie universelle, a esté soumise par sa valeur ; j'avouë que je ne puis comprendre par quel mouvement vous agissez : Vous, dis-je Seigneur, de qui nous avons tousjours admiré la prudence et la bonté. Mais, me direz vous, pourquoy le songe d'Astiage luy a t'il predit que Cyrus regneroit en Asie ? Pourquoy cette Statuë qui representoit un Amour, et qui demeura debout dans ce Temple, dont les fondemens furent ébranlez, marqua t'elle la fermeté de sa domination ? Pourquoy ces lumieres r'assemblées signifierent elles que toute puissance seroit reünie en la sienne ? Pourquoy le Soleil s'éclipsa t'il, pour reparoistre apres avec plus de lumiere et plus de splendeur qu'auparavant, sinon pour faire voir que quand il auroit esteint toute autre puissance, la sienne seroit infiniment plus grande, que toutes les autres ne l'ont esté ? Pourquoy me direz vous toutes ces choses, sinon pour marquer que c'estoit un Prince redoutable, dont la perte estoit a desirer ; Non Seigneur, ne vous y abusez pas : les Dieux donnent de l'esperance, aussi bien que de la crainte : ils font des promesses comme des menaces : et s'ils ont entendu que Cyrus regneroit, ils ont entendu que ce seroit par de justes voyes. Ils ont annoncé sa naissance, comme celle du plus grand Conquerant du monde : de qui l'illustre main a planté des Lauriers sur tous les fleuves de l'Asie : comme celle d'un Prince qui est l'amour de toutes les Nations : qui surmonte tout ou par la force, ou par la douceur : Mais qui au milieu de tant de Victoires et de tant de Conquestes, est Maistre de son ambition : et soumet à vos pieds tous ses Triomphes, et toute sa gloire. De sorte Seigneur, que pour accomplir la volonté des Dieux, il faudra que Cyrus regne par vostre moyen : et je ne sçache nulle autre explication à donner a tous ces prodiges, sinon que vous ferez un jour regner Cyrus, en luy donnant la Princesse Mandane, qui est vostre unique heritiere. Je voy bien que mon discours vous irrite, au lieu de vous appaiser : cependant je suis obligé de vous dire de la part des Dieux que je sers, et que j'ay consultez par des Sacrifices extraordinaires, depuis la prison de ce Prince ; que si vous le faites mourir, vous renverserez vostre Empire ; vous rendrez tous vos Sujets esclaves de vos ennemis ; et peut-estre mesme que. . . . .Comme Thiamis alloit continuer son discours et que Ciaxare irrité de la hardiesse de ses paroles l'alloit interrompre : l'on entendit un grand redoublement de cris, dans une grande Place qui estoit devant la porte du Chasteau. Ariobante et Megabise furent à un Balcon qui y respondoit, et virent que c'estoit une multitude estrange de Peuple et de Soldats meslez ensemble ; sans ordre et sans Chefs, qui demandoient Artamene. Une action si hardie obligea encore Thiamis à vouloir dire quelque chose au Roy : mais il le rebuta tout en colere, et parut encore plus irrité. De sorte qu'Ariobante envoya Megabise adroitement advertir le Roy de Phrigie, que rien ne fléchissoit Ciaxare. Cependant quoy que Thiamis eust esté refusé, il ne voulut point sortir du Chasteau, et demeura dans une autre chambre : esperant tousjours de trouver quelque moment favorable, qui le feroit mieux escouter. Durant cela Metrobate fut adverty que l'Armée entiere estoit aux portes de la Ville, qui vouloit qu'on les luy ouvrist : il voulut d'abord cacher cette mauvaise nouvelle au Roy, mais il falut enfin qu'il la sçeust : de sorte que ce Prince fut en un estat le plus estrange que l'on se puisse imaginer. Il estoit dans un Chasteau avec peu de monde, et dans une Ville souslevée, de qui les portes estoient gardées par des gens qui estoient veritablemen à a luy : mis qui estoient attaquez dehors par une Armée de cent mille hommes, et dedans par une grande partie des habitans. Cependant dans l'aveuglement où il estoit, il accusoit encore Cyrus de tous ces malheurs : et ne consideroit pas qu'il n'en estoit que la cause innocente. Jamais il ne s'est rien veû de pareil, ny au dehors ny au dedans d'une ville : toute l'Armée faisoit retentir l'air du glorieux nom d'Artamene, et de celuy de Cyrus : les Soldats de Metrobate qui deffendoient les Murailles, n'avoient pas peu d'occupation : car on voyoit à la fois cent échelles dressées contre ces Murs, sur lesquelles des Soldats couverts de leurs Boucliers, et formant cette espece de Bataillon que les Anciens appelloient Tortuë, se pressoient pour monter et pour gagner le haut, malgré la resistance des autres. Quelques uns tomboient, et faisoient tobmer ceux qui les suivoient : quelques autres plus fermes et plus heureux, renversoient leurs ennemis ; s'acrochoient aux Creneaux, et demeuroient apres en estat de combattre sur la Muraille, pour faciliter l'entrée de la Ville à leurs compagnons par cét endroit. Que si la valeur de ceux qui escaladoient les Murs estoit grande, celle de ceux qui portoient les Beliers aux Portes ne l'estoit pas moins. Le nom d'Artamene estoit le signal qui regloit le furieux mouvement de ces terribles Machines ; que mille bras animez par des coeurs qui desiroient sauver Cyrus, poussoient avec une violence extréme : ce qui n'empeschoit pas toutefois, que le mouvement n'en fust aussi égal et aussi reglé, que si un seul bras les eust fait agir : tant il est vray que lors que des Soldats servent par inclination ils servent bien. Cette force unie et ramassée de tant de personnes zelées pour le salut de Cyrus, donnoit de si grands coups, que non seulement les Portes, mais toutes les Murailles en estoient ébranlées : et le son retentissant de ces Beliers, dont la teste estoit de ce Cuivre fin, que l'on appelloit or de Corinthe ; avoit quelque chose de si terrible, que le bruit du Tonnerre ne l'est gueres davantage. Plus de cent de ces Machines de guerre, que l'Antiquité apelloit des Balistes et des Catapultes, jettoient incessamment sur les Murailles et dans la Ville, une gresle de dards et de pierres : en vain l'on tiroit sur les Soldats qui montoient aux eschelles, et sur ceux qui poussoient les Beliers : puis qu'il n'y en avoit pas plustost un de mort, qu'il y avoit presse à prendre sa place. Le dedans de la Ville n'estoit pas plus tranquile que le dehors : et tout le Peuple estoit si animé, que l'on ne peut rien imaginer de si terrible. Les Rois de Phrigie et d'Hircanie eussent bien voulu que les affaires n'eussent pas pris une face si estrange ; et ils estoient au desespoir d'estre contraints de se servir d'un remede si dangereux : n'y ayant rien au monde de plus à éviter, que la rebellion des Peuples. Mais il faloit bien lors tolerer, ce qu'on ne pouvoit empescher : ils ne laissoient pas toutes fois de retenir cette populace autant qu'ils pouvoient : croyant tousjours qu'il suffisoit pour sauver Cyrus, de donner quelque sentiment de crainte à Ciaxare. Cependant en fort peu de temps les Portes de la Ville furent rompuës, et les Murailles abandonnées par ceux qui les deffendoient : qui ne sçachant où se retirer, furent tuez et par ceux de dehors, et par ceux de dedans aussi. Cette grande Armée entrant donc avec violence dans Sinope par divers endroits, et ne s'arrestant point à piller les Maisons, le Chasteau se trouva en un moment environné de tant de monde, que la seule veuë en faisoit fremir. Metrobate n'eust plus songe qu'à la fuite, s'il en eust pû trouver les moyens : mais le Peuple gardoit aussi bien du costé de la mer que du costé de la terre ; de sorte que Ciaxare luy mesme ne pensoit plus qu'à mourir en se deffendant, apres avoir fait mourir Cyrus. C'estoit en vain que Thiamis et Ariobante vouloient parler : car ce Prince n'escoutoit plus rien que sa fureur et son desespoir. Cependant Metrobate le plus méchant d'entre les hommes, ne sçachant plus que faire, ny qu'imaginer, s'en alla dans la chambre de Cyrus, et contrefaisant le pitoyable et le genereux, il luy dit que s'il vouloit luy donner sa parole, de faire deux choses qu'il luy diroit, il le mettroit en liberté. Ce Prince n'ayant voulu luy rien promettre, qu'il ne sçeust auparavant ce qu'il desiroit de luy : il fut enfin contraint de luy dire, que ce qu'il souhaittoit en cette rencontre estoit qu'il luy donnast le Gouvernement de Pterie pour sa seureté, et qu'il se deffist de Ciaxare : s'offrant de luy en donner les moyens, et d'executer mesme la chose. Car Seigneur, luy dit ce méchant homme, c'est le seul chemin qui vous reste d'éviter la mort, et de vous rendre Maistre de toute l'Asie. Une proposition si criminelle, donna tant d'horreur à Cyrus, qu'il chassa Metrobate de sa chambre avec injure : et par bonheur un des Soldats qui gardoient cét illustre Prisonnier, et qui se trouva genereux, entendit toute cette conversation. Ce traistre voyant donc qu'il ne sçavoit que faire, ne songea plus qu'à perir, et qu'à faire perir avecque luy, tout ce qui estoit dans le Chasteau : Neantmoins comme il s'imaginoit tousjours, que peut-estre pourroit il arriver quelque chose, où la personne de Cyrus luy pourroit servir, il ne se hastoit pas de le faire tuer comme il le pouvoit. Cependant le bruit se redouble : c'est en vain que les Rois et les Princes veulent retenir les Soldats : car comme la plus grande partie d'entre eux n'estoient pas nais Sujets de Ciaxare ; qu'ils estoient de Peuples nouvellement assujettis ; et qu'ils estoient animez par les trente mille Persans, qui vouloient delivrer leur Prince ; ils n'avoient pas dans le coeur ce profond respect qui doit estre ineffaçable de l'ame des Sujets, quels que puissent estre leurs Rois : De sorte que tout estoit prest d'aller à l'extréme violence. Ils apportoient desja des échelles : et je pense qu'ils eussent mesme aporté du feu pour embraser le Chasteau, s'ils n'eussent eu peur de brusler Cyrus, en bruslant ceux qui le vouloient perdre. Cent hommes portant un Belier, estoient desja preparez pour s'avancer vers la porte du Chasteau, soutenus de deux mille autres pour donner l'assaut, quand la bréche seroit faite ; et ceux-cy de plus de cent mille : lors que l'on entendit un grand bruit vers la main gauche, qui dans la confusion des voix, ne laissoit pas de faire connoistre malgré le tumulte, que c'estoient des cris d'allegresse. Un moment apres, les Rois de Phrigie et d'Hircanie, accompagnez de Persode, d'Artibie, d'Adusius, d'Artabase, du Prince de Paphlagonie, de Thimocrate, de Philocles, et de beaucoup d'autres ; virent paroistre Thrasibule, Hidaspe, Aglatidas, et le fidele Orsane, qui conduisoient Cyrus, qu'ils avoient delivré heureusement par une fenestre de sa chambre, qui donnoit dans les fossez du Chasteau, dont ils avoient arraché les grilles, un moment apres que Metrobate l'avoit quitté. Cette veuë fit un effet prodigieux : et tout ce qu'il y eut d'hommes en ce lieu là, prononcerent le nom de Cyrus, ou celuy d'Artamene : parce qu'ils luy donnoient encore indifferemment l'un et l'autre. Cependant ce Prince genereux, apres avoir veû d'un coup d'oeil les Eschelles, les Beliers, et tous les aprests faits pour l'attaque du Chasteau ; sans rien dire de son intention à ses illustres Amis, comme il fut arrivé dans la Place l'Espée à la main (car on luy avoit donné une en le delivrant) tout d'un coup se separant de ceux qui l'environnoient, et qui le vouloient salüer : il s'eslança vers la porte du Chasteau : si bien que Ciaxare qui s'estoit mis à un Balcon pour voir quelle estoit la cause des cris de joye que l'on entendoit ; vit que Cyrus s'estoit separé de ses Liberateurs : et s'estoit mis, comme je l'ay desja dit, devant la porte du Chasteau, en posture de le vouloir deffendre, contre ceux qui n'avoient entrepris de l'attaquer que pour sa liberté. Cette action qui fut veuë de cent mille personnes differentes, causa une pareille admiration en leur ame, et suspendit les actions de tous également. Ciaxare ne sçavoit pas trop bien si ce qu'il voyoit estoit veritable, luy qui croyoit un moment auparavant que Cyrus estoit prisonnier. Cependant ce genereux Prince s'approchant tousjours davantage de cette Porte ; tenant son Espée d'une main, et faisant signe de l'autre qu'il vouloit parler : il se fit en un instant un aussi grand silence, que le bruit avoit esté tumultueux. Ne pensez pas mes Liberateurs (dit il à Thrasibule, à Hidaspe, à Aglatidas, et à Orsane) que j'aye accepté la liberté pour m'en servir contre le Roy : Non non, je n'aime pas si peu la gloire que je ne la prefere à la vie ; et si je suis sorti de prison, ç'a esté mes Compagnons (dit il en regardant les Soldats) pour venir vous aprendre à respecter mieux vostre Maistre. Ne me forcez donc pas à me servir contre vous, de cette mesme Espée qui vous a quelquefois rendus Victorieux : obeïssez, obeïssez aveuglément aux commandemens du Roy : et s'il vous demande ma teste, il la luy faut donner sans repugnance. Quoy (adjousta t'il encore, en redoublant l'ardeur avec laquelle il parloit) vous ay-je apris à vous rebeller contre vostre Roy ? Et avez vous veû en quelqu'une de mes actions, que je fusse capable d'approuver ce que vous faites ? Non non, ne vous y trompez pas : je ne sçaurois vous estre obligé d'une action si criminelle : et qui me rend coupable aussi bien que vous : Car enfin apres ce que vous avez fait, je ne suis plus innocent : et je trouve que sans injustice le Roy peut faire mourir un homme, qui sousleve tous ses Sujets contre luy. Posez donc les armes ; et si vous me voulez servir : que tous les Soldats retournent au Camp ; que tous les habitans aillent en leurs Maisons : et je m'en retourneray prendre mes fers ; apres avoir demandé vostre grace au Roy. Cyrus ayant cessé de parler, il se fit un grand bruit dans cette Place : ceux qui n'avoient pas entendu ce qu'il avoit dit, le demandoient aux autres : ceux qui l'avoient oüy, en poussoient des cris d'admiration : et tous ensemble disoient pourtant, qu'il faloit mourir mille et mille fois, plustost que de le laisser perir. Voyant donc qu'on ne luy obeïssoit pas, il se tourna alors vers le Chasteau ; et haussant la voix autant qu'il pût, en regardant vers le Balcon où estoit Ciaxare : Commandez Seigneur, luy dit il, commandez que l'on me laisse entrer, afin que je puisse mourir en vous deffendant contre vos Sujets rebelles. Trasibule, Hidaspe, et Aglatidas, qui eurent peur qu'en effet on ne le reprist, voulurent se ranger aupres de luy : mais les regardant avec beaucoup d'émotion, Non, leur dit il, trop genereux Amis, n'aprochez pas davantage : si vous ne voulez que ne pouvant me resoudre de tourner la pointe de mon Espée contre vous, je la tourne contre moy mesme. Pendant que ces choses se passoient dans cette Place avec tant d'agitation, il y en avoit encore davantage dans l'ame du Roy : car au mesme instant qu'il eut veû Cyrus en la genereuse posture où il s'estoit mis, un Soldat venant se jetter à ses pieds, Seigneur, luy dit il, l'illustre Prisonnier que mes Compagnons et moy gardions s'est échapé : mais s'il m'est permis de le dire, Vostre Majesté ne doit pas estre en peine : car il est trop genereux pour luy vouloir nuire : et c'est la fuitte du meschant Metrobate, adjousta t'il, qui vous doit beaucoup plus inquieter. Le Roy estoit si surpris et si troublé, et de ce qu'il voyoit, et de ce qu'il n'eust peut estre pas eu l'esprit assez libre pour s'informer de ce que cét homme luy vouloit dire : si Thiamis et Ariobante qui s'estoient raprochez de ce Prince, ne luy en eussent donné la curiosité. Mais enfin ayant pressé ce Soldat de parler, il dit au Roy en peu de mots, comment il avoit entendu la proposition que Metrobate avoit faite à Cyrus de le sauver, pourveû qu'il luy donnast le Gouvernement de Pterie, et qu'il voulust faire mourir Ciaxare. Thiamis et Ariobante ne perdirent pas une si favorable occasion : et exagererent comme il faloit, une si horrible méchanceté. Le Roy en doutoit pourtant encore : lors que ce Soldat continuant son discours, Seigneur, adjousta t'il, pour vous prouver en quel que façon ce que je dis ; je n'ay qu'à vous aprendre que Metrobate n'a pas plustost sçeu la fuitte de Cyrus, qu'au lieu de vous en advertir, il n'a plus songé qu'à la sienne. Et comme les Eschelles estoient encore à la fenestre par laquelle on a delivré Cyrus, il s'est servy de cette voye pour sortir du Chasteau : ayant emmené avec luy une partie de mes Compagnons. Pour moy, dit il encore, je serois venu vous advertir au mesme instant, de ce que j'avois entendu, si j'en eusse eu le pouvoir : mais estant engagé dans l'Antichambre de Cyrus, lors que Metrobate y est venu, je n'en ay pû sortir jusques à ce que par sa fuitte il n'y a plus eu d'obstacle qui m'en ait empesché. Le Roy se trouva alors fort troublé : neantmoins ne voulant pas se fier tout à fait au discours de cet homme, il envoya chercher par tout dans le Chasteau si on ne trouveroit point Metrobate : ou s'il n'auroit point esté tué, par ceux qui avoient delivré Cyrus. Mais il sçeut que Cyrus avoit esté delivré, sans qu'il y eust eu de resistance : parce que l'on ne s'en estoit aperçeu qu'apres. Il sçeut mesme que lors que Metrobate estoit allé la seconde fois à la Chambre de Cyrus, ç'avoit esté avec intention de le faire tüer, quoy qu'il n'en eust point eu d'ordre : et que l'ayant trouvé sauvé, il s'estoit en effet sauvé luy mesme, de la façon dont le Soldat l'avoit dit. Quoy Seigneur, reprit Thiamis, vous resisterez encore au Ciel et à la Terre ? et vous ne voudrez pas voir l'innocence de Cyrus, en voyant le crime de Metrobate ? Je sçay bien (respondit Ciaxare tout hors de luy mesme) que Cyrus est genereux : mais je ne voy pas aussi clairement qu'il soit innocent. Comme il en estoit là, il vit entrer Martesie, Chrisante, Feraulas, Araspe, Artucas, Andramias, et Ortalque : car dans la frayeur qui avoit saisi les Soldats depuis que Metrobate s'estoit sauvé, qui seul les avoit mis dans le Chasteau, ils avoient abandonné le soing de leurs Prisonniers. Ciaxare tout surpris de cette veuë, et ne sçachant s'il estoit en seureté de sa personne parmy tant de gens qu'il avoit mal-traitez ; se tint pourtant assez ferme : et demanda fierement à tous ces gens qui l'environnoient s'il n'estoit plus Roy ? puis qu'ils avoient la hardiesse de perdre le respect qu'ils luy devoient. Seigneur, reprit Chrisante, voyant que nos Gardes nous abandonnoient, nous avons bien jugé que vostre Majesté auroit peut-estre besoin de nous : et j'ay creû, adjousta Martesie, qu'il importoit à vostre gloire, et à vostre conservation, de vous dire encore une fois, que Cyrus est innocent. Voyez Seigneur (luy dit encore Thiamis, le forçant de regarder la derniere action que Cyrus avoit faite, en empeschant ses Amis d'approcher de luy) si vous avez sujet d'apprehender les serviteurs d'un tel Maistre : luy qui a la generosité de s'opposer à sa propre delivrance, et d'estre ennemi de ses Liberateurs. O Dieux, s'escria Ciaxare, que feray-je ; et que puis-je, et que dois-je faire ? Me commander, respondit Thiamis, d'aller vous querir le genereux Cyrus : avec intention de le bien recevoir, et de le traitter comme il merite de l'estre. Mais il a intelligence avec mon Ennemy, reprit le Roy : Voyez Seigneur, par ce que fait ce Prince, repliqua Ariobante, s'il y a apparence que cette intelligence soit criminelle, veû sa façon d'agir. Mais il en a du moins une avec ma Fille, adjousta t'il, qui ne peut estre innocente. Vous le verrez Seigneur, reprit Martesie, par le Billet que je vous presente : et que par bonheur j'ay retrouvé icy dans le Chambre où l'on m'a mise, qui avoit autrefois esté la mienne. Ce Billet n'a jamais esté veu que de Cyrus : qui mesme n'en a point parlé, ny à Chrisante, ny à Feraulas : et la Princesse quoy qu'il fust fort innocent, ne voulut pourtant pas qu'il demeurait dans ses mains : c'est pourquoy il le remit dans les miennes. Je creus que je l'avois perdu : mais le bonheur a fait qu'il s'est trouvé dans une Cassette que l'on renvoya de Themiscire à Sinope : et je vous l'aporte Seigneur, afin de vous faire voir si Mandane est fort criminelle. Ciaxare prenant alors ce Billet, qu'il connut d'abord pour estre escrit de la main de la Princesse sa fille ; y leût ces paroles, avec beaucoup d'attention quoy qu'avec beaucoup de trouble.

LA PRINCESSE MANDANE A CYRUS.

Puis que vous desirez que je vous escrive ma derniere volonté, je vous diray la mesme chose que je vous ay desja dite ; qui est que toutes les obligations que je vous ay, et tous les services que vous avez rendus au Roy mon Pere, ne sçauroient jamais m'obliger à manquer à rien de tout ce que peut exiger de moy, la plus rigoureuse et la plus exacte vertu. Je sçay bien que vous n'avez rien desiré contre cela ; c'est pourquoi vous ne devez pas estre surpris si je continuë de vous dire, que si vous ne trouvez les voyes de vous faire connoistre au Roy mon Seigneur, et de vous en faire agreer, dans le temps que je vous ay marqué ; il faut que vous vous en retourniez en Perse, et que vous ne me voiyez jamais. Voila tout ce que je puis : et peut-estré plus que je ne dois.

MANDANE.

Le Roy ayant leû cette Lettre, et ayant encore veû Cyrus s'opposer à ses Amis, et commander aux Soldats de mettre bas les Armes : qu'il vive, dit il, qu'il vive cét heureux Cyrus, que sa propre vertu deffend mieux dans mon coeur, que les cent mille hommes qui sont armez pour le sauver. C'est à vous sage Thiamis, dit il en le re-gardant, à donner cette nouvelle aux Soldats : et à vous Ariobante, à donner les ordres necessaires pour la seureté du Chasteau. Ha Seigneur (s'ecrierent Chrisante, Feraulas, Andramias, et tous ceux qui estoient dans la Chambre) tant que Cyrus vivra, vostre Majesté n'a rien à redouter. Cependant Thiamis qui voulut executer promtement les ordres du Roy, et ne luy donner pas loisir de se repentir d'un si favorable Arrest : descendit à la porte du Chasteau, suivy de tous les Mages qui l'y avoient accompagné. D'abord qu'on l'ouvrit, Cyrus s'en approcha : et se mit en mesme temps en estat d'y entrer, et en posture d'en vouloir deffendre l'entrée aux autres. Tous ses Liberateurs s'avancerent en un moment : tous les Capitaines et tous les Soldats se mirent également à crier, qu'il ne faloit pas souffrir qu'il entrast : et cette multitude de gens armez se pressant et s'avançant, comme si elle eust eu de fiers ennemis à combattre : il se fit un retentissement d'armes et de voix espouvantables. Mais enfin la porte du Chasteau estant ouverte, et ne voyant paroistre que des Mages et des Sacrificateurs au lieu de Soldats, ce tumulte s'alentit : chacun demeura à sa place, et se teut, attendant impatiemment ce que Thiamis avoit à dire. Cyrus salüa alors ce Mage avec beaucoup de respect : et baissant son Espée, et le regardant avec aussi peu d'émotion que s'il ne se fust pas agy de sa vie ; est-ce de vostre main, luy dit il, sage Thiamis, que je dois reprendre mes fers ? Non, luy respondit il, car les Ministres des Dieux, ne s'abaisseroient pas jusques à executer les injustices des hommes. Mais genereux Prince, je viens vous annoncer la liberté que le Roy vous accorde : la fuite de Metrobate a dissipé la preoccupation de son ame : et les Dieux à qui vous estes cher, vous ont tiré par vostre propre vertu, d'un danger qui paroissoit presque inevitable. Venez donc Triompher, venez, luy dit il, achever par vostre presence, de remettre dans l'ame du Roy, la tendresse qu'il a euë pour vous. Cyrus faisant alors une profonde reverence à Thiamis, c'est sans doute plustost, luy dit il, à vos prieres qu'à ma vertu, que je dois l'heureux changement du Roy : mais sage Thiamis, me traitte t'il en accusé justifié, ou en criminel à qui il fait grace ? Vous le sçaurez de sa propre bouche, reprit Thiamis : à peine ce Mage eut il achevé de prononcer ces paroles, que Cyrus se tournant vers ses illustres Amis, les pria de le laisser entrer seul : mais il ne fut de long temps en estat d'oüir leur response : car cette heureuse nouvelle ayant passé de bouche en bouche, tout le monde en poussa des cris d'allegresse. La défiance s'empara pourtant durant quelques momens de beaucoup d'esprits : et ils ne pouvoient se resoudre à se fier à rien, apres tout ce qui estoit arrivé. Les uns vouloient avoir des Ostages ; les autres demandoient si Thiamis, de qui la sagesse et la probité estoient connuës de tout le monde, leur en respondoit : de sorte que s'entendant nommer par tant de voix, et par tant de personnes differentes ; Non non (leur dit le plus haut qu'il pût ce sage Sacrificateur) ne craignez rien, en me confiant la personne de Cyrus : je suis veritablement accoustumé à conduire les Victimes au pied des Autels : mais je n'en meine point entre les mains des Bourreaux. J'appaise les Dieux par des Sacrifices, et je ne sers point à la vangeance des hommes. Tesmoignez donc vous mesme par vostre obeïssance, leur dit il encore, que vostre zele n'a eu que de bons principes ; et ne nuisez pas à vôtre illustre General en le voulant servir. Pendant cela, le Roy de Phrigie, celuy d'Hircanie, Persode, Thrasibule, Artibie, le Prince de Paphlagonie, Hidaspe, Artabase, Thimocrate, Philocles, Leontidas, Megabise, Aglatidas, Orsane, et beaucoup d'autres s'aprocherent ; et demanderent du moins la permission de suivre Cyrus dans le Chasteau : mais Thiamis pour accommoder les choses, leur dit qu'il estoit à propos qu'il n'y en eust qu'une partie, afin que l'autre tinst les Soldats et le Peuple dans le devoir : de crainte que quelque terreur panique ne les soulevast de nouveau : et ne leur fist imaginer que Cyrus seroit mal traité, Que de plus, il estoit encore à propos de tascher de prendre Metrobate, qui estoit sorti du Chasteau : ainsi apres une assez longue contestation, Cyrus entra, suivi seulement du Roy de Phrigie, d'Hidaspe, d'Artabase, d'Adusius, de Thrasibule, et d'Aglatidas : le Roy d'Hircanie et tous les autres demeurant à donner les ordres necessaires pour empescher une nouvelle émotion. Cependant Thiamis n'avoit pas esté plustost parti d'aupres du Roy, que ce Prince estoit entré dans son Cabinet : où il avoir fait seulement apeller Chrisante et Martesie. Comme ces deux Personnes avoient toutes deux beaucoup d'esprit et beaucoup d'adresse, elles dirent tant de choses à Ciaxare, qu'elles rendirent enfin son ame capable d'escouter avec quelque plaisir la justification de Cyrus. Car comme il ne faloit plus faire un secret ny de sa naissance, ny de sa passion, il leur estoit beaucoup plust aisé qu'auparavant de luy faire voir son innocence. Chrisante avoüa alors avec ingenuité, de quelle nature estoit l'intelligence qu'avoit euë Cyrus avec le Roy d'Assirie : et luy fit si bien comprendre que cette intelligence n'avoit pas esté criminelle, que le Roy luy mesme en soupira de douleur : voyant en quel estat ce pretendu crime l'avoit conduit. Martesie de son costé, justifiant aussi sa Maistresse, luy disoit en peu de paroles, avec tant de sincerité, comme la chose s'estoit passée : que luy mesme ne trouvoit plus avoir sujet de se pleindre. Il n'y avoit que ce Portrait qui avoit esté trouvé dans la Cassette de Cyrus, qui luy donnoit je ne sçay quelle idée d'une affection trop galante, pour une Princesse d'une aussi grande vertu que Mandane. Car encore que Martesie luy eust dit qu'il avoit esté fait pour la Princesse de Pterie, il n'en avoit point de preuve : mais par bonheur Martesie s'estant souvenuë d'une chose qui pouvoit entierement l'esclaircir là dessus : Seigneur, luy dit-elle, Ariobante, qui comme vous sçavez estoit frere de la Princesse de Pterie, pour qui ce Portrait avoit esté fait, vous pourra assurer que je ne ments pas, et le pourra reconnoistre, si vostre Majesté le luy montre : car je me souviens qu'il estoit chez la Princesse le jour qu'il fut achevé : et que la Princesse sa Soeur estant tombée malade le lendemain, elle envoya Ariobante pour le demander comme un remede à son mal. Mais le Peintre l'ayant voulu remporter, parce qu'il vouloir retoucher quelque chose à l'habillement, elle ne pût la satisfaire ; et cette Princesse mourut de cette maladie sans l'avoir reçeu, comme je l'ay desja dit à vostre Majesté. Comme Martesie disoit cela Ariobante entra qui rendit compte au Roy de l'ordre qu'il avoit donné pour la garde du Chasteau : c'est pourquoy Ciaxare ouvrant la Cassette de Cyrus, qui estoit tousjours demeurée dans son Cabinet, depuis le jour que le méchant Metrobate l'y porta : il en tira le Portrait de Mandane ; et le faisant voir à Ariobante, il luy demanda s'il se souvenoit de l'avoir veû autrefois ? Ouy Seigneur (luy respondit il, apres l'avoir consideré quelque temps) je l'ay sans doute veû, et mesme plus d'une fois : car je le vy lors que la Princesse eut la bonté de le faire faire pour ma soeur : et je le vy encore porter à Martesie quelques jours devant que la Princesse fust enlevée par le Roy d'Assirie. Je me souviens de plus, que je luy voulus persuader qu'ayant esté destiné pour ma soeur, elle jouïssoit d'un bien qui m'apartenoit, puis que je luy avois succedé. Ha ! Seigneur, s'écria Martesie, je ne me souvenois plus de cette derniere circonstance, qui acheve ce me semble de justifier pleinement la Princesse : puis que vostre Majesté sçait bien qu'elle n'a pas veû Cyrus depuis ce temps là : et qu'ainsi elle ne peut pas luy avoir donné ce Portrait. Les choses estoient en ces termes, lors que Thiamis fit advertir le Roy qu'il luy amenoit Cyrus : qui pour paroistre avec plus de soumission devant Ciaxare, avoit en passant dans l'Anti-chambre laissé son Espée à Feraulas, qu'il y avoit embrassé avec beaucoup de joye : aussi bien qu'Andramias, Artucas, et Araspe ; leur demandant pardon des maux qu'ils avoient soufferts pour l'amour de luy. Or Ciaxare en cét instant se souvenant de tout ce qu'il devoit à Cyrus, du temps qu'il estoit Artamene : et de ce que ce mesme Artamene venoit de faire en sa presence sous le nom de Cyrus : il calma enfin son esprit, et commanda qu'on le fist entrer. Martesie suivie de la Fille qui l'accompagnoit voulut sortir du Cabinet du Roy : Mais Ciaxare la retenant, non non, luy dit il, Martesie, il faut que vous ayez vostre part à la paix, comme vous l'avez euë a la guerre. Un moment apres le Roy de Phrigie entra, qui voulut dire quelque chose au Roy pour s'excuser : mais Ciaxare luy prenant la main et la luy serrant : ne parlons point d'excuse, luy dit il ; car j'en aurois plus à vous faire de ne vous avoir pas creû, que vous ne m'en devez de ne m'avoir pas obeï. Le sage Thiamis suivit d'assez prés le Roy de Phrigie, conduisant Cyrus qu'il presenta à Ciaxare : ce Prince voulut alors se jetter à ses pieds, comme s'il eust esté criminel, tant le Pere de Mandane estoit respecté de luy : mais le Roy l'en empeschant, le releva en l'embrassant tendrement : et luy demanda si Cyrus pourroit bien oublier toutes les injures que l'on avoit faites à Artamene ? Artamene n'oubliera jamais vos biens-faits, luy repliqua t'il, et ne souffrira pas que Cyrus soit jamais ingrat. Mais Seigneur, poursuivit il, je supplie tres humblement vostre Majesté, aujourd'huy que je puis respondre precisément à tout ce qu'elle me peut demander, et sans luy rien déguiser de la verité : de me faire l'honneur de me dire, s'il luy demeure quelque soubçon de ma fidelité ? et si elle m'accuse encore d'avoir manqué au respect que je luy devois : puis que si je ne la satisfais pas pleinement par mes raisons, je suis encore tout prest de subir tel chastiment qu'il luy plaira de m'ordonner. Car Seigneur, quelques sentimens que l'on vous ait donnez de Cyrus, je puis vous asseurer qu'il sera toute sa vie soumis à vos volontez : mais de telle sorte, poursuivit il, que vous n'avez pas plus de droit de commander au moindre de vos Sujets, que ma propre inclination vous en donne sur moy. Voila Seigneur, quels sont les veritables sentimens de ce Destructeur de l'Asie : de cét Usurpateur qui veut renverser des Throsnes, et regner par d'injustes voyes. Vous pouvez bien juger Seigneur, qu'un Prince qui s'est caché a trente mille Subjets du Roy son Pere qui estoient dans vostre Armée, n'avoit pas de desseins fort ambitieux : luy qui par la crainte de vous offencer, a pensé perdre la vie, sans faire sçavoir sa condition. Cessez, (luy respondit Ciaxare, en l'embrassant tout de nouveau les larmes aux yeux, cessez de vous justifier : car plus vous le faites, plus vous me noircissez, et plus je parois coupable ; et il est bon pour ma gloire que vous ne paroissiez pas si innocent. Je suis assez criminel, reprit modestement Cyrus, d'avoir eu le malheur de vous déplaire : et d'estre la cause innocente de la rebellion de vos Subjets. J'ose toutefois vous supplier (adjousta Cyrus, d'une façon fort respectueuse) de me vouloir charger seul de leur crime : et de les vouloir tous punir en ma personne. Non (luy repliqua le Roy, avec beaucoup de bonté) la veuë de Cyrus, ayant renouvellé dans mon coeur toute la tendresse qu'il avoit euë pour luy, je ne feray pas ce que vous dittes : au contraire je les recompenseray tous en vostre personne, de m'avoir empesché de commettre une effroyable injustice : et de priver toute l'Asie de sa plus grande gloire, et de son principal ornement. Cependant, adjousta le Roy, pour remettre le Peuple et les Soldats dans leur devoir, allez reprendre vostre Charge : commandez leur de s'en retourner au Camp : et preparez les, et preparez vous aussi vous mesme, à aller dans peu de jours en Armenie, pour y delivrer Mandane de sa captivité. Ha Seigneur, repliqua Cyrus, je n'en demande pas tant : il suffit que j'obeïsse sans commander : et que vous m'accordiez seulement la liberté de combattre au premier rang, à la premiere Bataille que vous donnerez. Il n'y auroit personne, respondit le Roy de Phrigie, qui osast estre vostre General : et il n'y a personne qui ne tienne à gloire que vous soyez le sien. Les Dieux, interrompit Thiamis, estant les Autheurs de tous les biens qui nous arrivent, il seroit, ce me semble, à propos de les remercier demain par un Sacrifice solemnel. Vous avez raison mon Pere, luy dit le Roy, c'est pourquoy il faut que Cyrus face sortir les Troupes de Sinope, afin que nous puissions offrir ce Sacrifice avec plus de tranquillité.

Préparatifs de guerre


Cyrus obeïssant donc à Ciaxare, apres luy avoir encore fait cent protestations d'une fidelité inviolable ; sortit en effet pour aller donner ordre à toutes choses. Le Roy de Phrigie et Ariobante demeurerent aupres de Ciaxare, pour luy tenir tousjours l'esprit en l'assiette où il l'avoit : Martesie demanda permission au Roy de s'en retourner chez Artucas, aussi tost que les Troupes se seroient retirées : ce qu'il luy accorda, jugeant qu'elle seroit mieux dans cette Maison, que dans un lieu où il avoit point d'autres femmes. Cependant Thiamis ayant accompagné Cyrus jusques à la porte du Chasteau où il le quitta, apres l'avoir embrassé, pour aller donner ordre au Sacrifice : les Soldats ne le virent pas plus tost qu'ils recommencerent leurs cris, et donnerent cent marques de joye : ne doutant plus du tout que sa paix fust veritablement faite. Neantmoins il en usa avec une moderation extréme : et quand on luy auroit fait grace, et qu'on ne luy eust pas seulement rendu justice, il n'eust pû faire que ce qu'il faisoit. Car parlant à tous ceux qui s'aprochoient de luy, le Roy vous a pardonné, leur disoit il, c'est pourquoy loüez sa bonté : et resolvez vous à vous en rendre dignes, par quelque belle action à la guerre d'Armenie, où il nous menera bien tost. Cependant le Roy d'Hircanie, et tous ces autres Princes qui estoient demeures dans la Ville le salüerent, et luy tesmoignerent leur joye : en suitte de quoy ayant assemblé tous les Chefs, il leur commanda de remener l'Armée au Camp à l'heure mesme : et de ne laisser plus dans la Ville que ce qui avoit accoustumé d'y estre. Un moment apres, le Roy luy envoya ordre de changer les Gardes du Chasteau ; car pour ceux des portes de Sinope, ils avoient tous peri quand la Ville avoit esté emportée : de sorte que remettant Andramias en sa charge, l'on osta les Soldats que Metrobate avoit mis dans le Chasteau, dont le nombre n'estoit plus gueres grand : à cause qu'il s'en estoit sauvé une partie aveque luy. Cyrus ordonna aussi qu'on le cherchast avec soin : maison le fit inutilement. Ce Prince fut en personne à la principale porte de la Ville, voir filer toute l'Armée : afin qu'en voyant toutes les Troupes les unes apres les autres, il peust mieux leur recommander leur devoir : Or comme il estoit aimé, craint, et reveré de tous les Soldats, ils luy obeïrent sans murmurer : et s'en retournerent aussi glorieux, que s'ils eussent gagné une Bataille : et aussi contens que s'ils eussent esté chargez de butin. En trois heures la Ville fut tranquile ; et toute l'Armée en fut dehors, à la reserve des Troupes necessaires pour la garde des Portes, et pour celle du Chasteau ; où il s'en retourna rendre conte à Ciaxare de ce qu'il avoit fait dans la Ville. Le Roy d'Hircanie et tous ceux qui n'avoient pas encore veû ce Prince, depuis ce qui s'estoit passé, luy furent presentez par Ariobante : et la nuit ayant enfin congedié tout le monde, Cyrus par les ordres de Ciaxare, fut remis en son ancien Apartement : où il ne fut pas si tost, qu'il y eut presse à luy aller tesmoigner la joye que chacun avoit de le revoir en liberté. Mais apres que tous ces complimens furent reçeus et rendus, et qu'il n'y eut plus que Chrisante et Feraulas aupres de luy : il les embrassa tous deux, avec une tendresse extréme. Et bien mes chers Amis, leur dit il, avons nous fait une veritable paix avec la Fortune ? ou le calme dont nous commençons de joüir, ne sera t'il qu'une tréve, pour nous donner loisir de nous preparer à de nouveaux malheurs ? Les Dieux, reprit Chrisante, ont esprouvé vostre vertu par tant de differentes voyes, qu'il seroit difficile de prevoir ce qui vous doit arriver : Mais enfin, Seigneur, interrompit Feraulas, vous estes libre ; vous estes connu pour estre Cyrus, Ciaxare le sçait ; il n'ignore pas vostre passion pour la Princesse ; et la Princesse ne vous hait point. Il est vray, reprit Cyrus en soupirant ; mais la Princesse est en Armenie : et en la puissance d'un Rival. Ouy Seigneur, reprit Feraulas, mais c'est un Rival à qui la Fortune a esté si contraire en ambition, qu'il n'est pas croyable qu'elle le favorise en amour. Ce fut avec de semblables discours, que Chrisante et Feraulas entretindrent leur cher Maistre, jusques à ce qu'il se mist au lict : Mais il n'y fut pas si tost, que tous les prodigieux changemens de sa fortune luy revinrent dans la memoire : et que l'image de Mandane luy aparoissant, l'entretint jusques à plus de la moitié de la nuit : car alors le sommeil luy ferma les yeux malgré luy : et luy laissa pourtant le plaisir d'avoir l'imagination toute remplie de sa Princesse. Le lendemain au matin, Ciaxare luy renvoya sa Cassette : dans laquelle il remit fort soigneusement cette magnifique Escharpe de Mandane, qu'il avoit euë de Mazare, et qu'il avoit emportée lors qu'il estoit sorti de sa prison ; mais il n'y trouva plus le Portrait de la Princesse : parce que le Roy l'avoit renvoyé à Martesie, qui estoit retournée chez Artucas, comme je l'ay desja dit. Il n'osa pourtant en murmurer qu'en secret : et sur trouver ce Prince, qui se preparoit à aller au Temple de Mars, où le sage Thiamis l'attendoit. Mais afin de faire voir au Peuple que Cyrus estoit veritablement bien aveque luy ; il traversa toute la Ville en luy parlant : tout le monde luy donnant des marques visibles de la joye qu'il avoit, de revoir en liberté le plus illustre de tous les hommes. Tous les Rois et tous les Princes qui estoient en cette Cour, ne manquerent pas de se trouver à cette ceremonie : et il y avoit une presse si grande, depuis la Ville jusques au Temple de Mars, qui est assez prés de la mer : qu'il ne demeura presque à Sinope, que ceux qui en gardoient les portes. Comme le Roy eut mis pied à terre à huit ou dix pas du Temple (car il y estoit allé à cheval) Cyrus qui estoit aupres de uy, vit quatre ou cinq hommes qui luy estoient inconnus : et qui aportoient soin à s'en aprocher. Quoy qu'il n'eust aucun sujet de rien soubçonner ny de rien craindre : neantmoins inspiré par le Ciel il attacha fortuitement ses regards sur un de ces hommes, de qui la physionomie avoit quelque chose de mauvais. Mais à peine avoit il fait quelque legere reflexion sur ces gens là, qu'il en vit deux tirer des poignards : dont l'un voulut en donner un coup à Ciaxare, et l'autre s'avança vers luy pour luy en donner autant. Le genereux Cyrus sans perdre temps, se mit entre le Roy et celuy qui le vouloir fraper : et se contenta de parer de la main gauche le coup qu'on luy vouloit porter à luy mesme : pendant que de la droite il arracha le poignard des mains de celuy qui en avoit voulu tüer Ciaxare : et luy en donna un coup dans le corps, qui le fit tomber mort à ses pieds. Au mesme instant huit ou dix autres qui soustenoient les deux qui s'estoient chargez de tüer le Roy et Cyrus, voyant que leurs compagnons avoient manqué d'executer leur dessein, voulurent dans la surprise où tout le monde fut en cette rencontre, faire ce qu'ils n'avoient pas fait : Mais Cyrus au milieu de ce grand nombre de gens qui mirent l'espée à la main, démesla si bien les Conspirateurs, et les attaqua si furieusement, qu'ils perirent presque tous de sa main. Car apres avoir mis en un moment le Roy dans le Temple, entre les mains du Roy de Phrigie et de beaucoup d'autres, il les poursuivit vers le bord de la mer où ils s'enfuyoient ; et où une Barque de Pescheurs les attendoit, afin qu'ils s'en peussent servir pour se sauver. Encore qu'il y eust un monde estrange à l'entour de Ciaxare ; toutefois comme la chose avoit fort surpris, et que peu de personnes avoient veû la premiere action, il falut assez de temps auparavant que l'on sçeust ce que c'estoit : de sorte que sans Cyrus, le Roy eust infailliblement esté tüé : et peut-estre mesme que ces assassins se fussent sauvez. Mais Cyrus aidé principalement de Feraulas et d'Araspe, les poursuivit, les tua ; et en prit un apres l'avoir blessé : qui plustost que de se laisser prendre, s'alloit jetter dans la mer : lors que Cyrus l'ayant joint, et l'ayant pris par les cheveux, non non, dit il, traistre, il faut sçavoir qui vous estes, et par quel mouvement vous agissez. A peine l'eut il arresté, que malgré le déguisement de son habit et de son taint, et malgré tout le sang dont il estoit couvert, il le reconnut pour le méchant Metrobate : qui fit encore tout ce qu'il luy fut possible, ou pour s'échaper, ou pour se tuër, ou pour se jetter dans la mer : mais plusieurs des Gardes du Roy estant arrivez, Cyrus le remit entre leurs mains : et s'en faisant suivre, il fut retrouver Ciaxare, qui estoit entré chez Thiamis, de qui la Maison touchoit le Temple. Aussi tost que Cyrus parut, ce Prince l'embrassa estroitement : et luy devant encore une fois la vie, il luy donna cent marques de reconnoissance, et cent témoignages de repentir de ce qu'il avoit fait contre luy. Seigneur (luy dit il, en faisant aprocher ce perfide qu'il avoit pris) je rends graces aux Dieux de ce qu'ils vous feront voir la difference qu'il y a de Metrobate à moy. A peine le Roy eut il entendu ce Nom, et jetté les yeux sur cét homme qu'il le reconnut : Ha méchant, luy dit il, est-ce toy qui as osé attenter à ma vie, et à celle de Cyrus ? car le Roy avoit veû toutes les deux actions de ceux qui les avoient voulu tuër. C'est moy, respondit ce perfide fout furieux, qui las de faire des crimes inutilement, m'estois determiné d'en faire deux, qui me fussent utiles à quelque chose. Et de qui lasche, reprit le Roy, attendois tu recompence d'une pareille action ? De tant de Rois et de tant de Princes, repliqua-t'il, qu'Artamene par sa bonne fortune, vous a assujettis : et qui par ce que j'eusse fait, n'eussent plus esté tributaires. Le Roy de Phrigie prenant lors la parole aussi bien que celuy d'Hircanie, dirent qu'il faloit l'obliger à parler plus precisément de cette méchante action : mais luy sans s'en faire presser davantage ; et jugeant bien qu'il n'y avoit point d'esperance de vie pour luy, quand mesme il pourroit échaper de ses blessures : dit qu'il ne faloit point chercher d'autre autheur de la conspiration que luy : et que pour ses complices ils estoient tous morts. Que se voyant perdu, lors qu'il avoit apris que Cyrus estoit sorti de sa prison, il en estoit sorti aussi : que comme il n'avoit jamais agi que par ambition ; il avoit bien jugé que sa fortune estoit ruinée, puis que Cyrus estoit libre : et qu'il avoit pensé ne pouvoir manquer d'obtenir une grande recompence du Roy d'Assirie, s'il luy ostoit tout à la fois celuy qui possedoit son Estat ; celuy qui l'avoit conquis ; et celuy qui pouvoit luy disputer la Princesse Mandane. Metrobate dit cela avec une ingenuité si insolente, que l'on ne douta point que la chose ne fust comme il la disoit : car pour ceux qui l'avoient assisté, ils furent reconnus pour estre les mesmes Soldats qui estoient sortis du Chasteau aveque luy, et qu'il avoit fait venir de Pterie. Le Roy ne pouvant dont plus souffrir la veuë d'un si méchant homme, qui avoit pensé estre cause de la mort injuste de Cyrus, et qui en suitte venoit d'attenter à leur vie : il commanda qu'on allast le mettre en prison, jusques à ce que l'on eust resolu de quel suplice on puniroit tous ses crimes. Mais on ne fut pas en cette peine : car ayant esté assez long temps sans estre pensé, il mourut entre les mains du Chirurgien : qui ne vouloit prolonger sa vie par ses remedes, que pour luy faire souffrir une mort plus cruelle. Cependant le Sacrifice fut veritablement un Sacrifice d'action de graces : et Ciaxare se sentit si puissamment inspiré par les Dieux, à renouveller sa tendresse pour Cyrus, et à l'augmenter s'il estoit possible, que son esprit se trouva tout à fait tranquile. Le sage Thiamis, qui depuis le premier jour qu'il avoit veû Cyrus sous le nom d'Artamene, l'avoit tousjours cherement aimé : fit encore un discours au Roy extrémement fort, et extrémement beau, pour le confirmer d'autant plus dans les bons sentimens où il le voyoit. Il faudroit bien, luy disoit Ciaxare, que j'eusse absolument perdu la raison, si j'estois capable d'ingratitude, pour un homme qui me sauve la vie en hazardant la sienne, apres que je l'ay voulu faire mourir. Car sage Thiamis, luy disoit il, ce genereux Prince c'est contenté de parer de la main gauche le coup qu'on luy portoit : et s'est exposé à recevoir celuy qui me devoit traverser le coeur, en me couvrant de son corps. Non, non adjousta t'il : ne craignez plus ri ? de moy de ce costé là : je conserveray Cyrus toute ma vie comme mon Protecteur : et comme un Prince enfin que les Dieux ont envoyé pour ma gloire, et pour ma felicité. Ce fut en de pareils sentimens que le Roy se retira : voulant tousjours que le Roy se retira : voulant tousjours que Cyrus fust aupres de luy. Cette action ayant esté sçeuë non seulement de tout ce qu'il y avoit de monde à Sinope, mais de tout le Camp : ce furent des redoublemens d'acclamations estranges ; et jamais Artamene n'avoit esté si cherement aimé de Ciaxare, que Cyrus l'estoit alors : de sorte qu'en moins de trois jours, la joye fut remise et dans l'ame du Roy, et dans celle de toute la Cour. Ciaxare voulut mesme envoyer en Perte, vers le Roy son Beau frere, et vers la Reine sa Soeur : afin de leur aprendre la vie de Cyrus. Il se souvint lors, qu'à la naissance de Mandane, comme la Reine de Perte avoit envoyé s'en resjoüir aveque luy : il luy avoit mandé par galanterie, qu'il souhaittoit que sa fille peust un jour se rendre digne d'estre Maistresse de Cyrus : Si bien qu'il chargea Madate, qu'il y envoya, d'en faire un second compliment à la Reine sa Soeur. Cyrus de son costé, demanda au Roy la permission d'y envoyer aussi un des siens ; et chosit Artabase pour cela : que Chrisante chargea d'une Lettre, ou pour mieux dire d'un recit : qui contenoit une partie des merveilles de la vie de son cher Maistre. Afin de rendre par là son silence excusable : taschant de luy faire comprendre, que rien ne pouvoit resister à la fatalité : et qu'il n'avoit fait, que ce qu'il n'avoit pû s'empescher de faire. Apres cela le Roy n'avoit plus rien dans l'esprit, que l'absence de la Princesse : mais comme il attedoit toutes choses de la valeur de Cyrus, cette inquietude estoit moderée par l'esperance, et son ame estoit assez tranquile. Cependant comme il faloit sans doute encore quelque temps, auparavant que de pouvoir marcher vers l'Armenie : et que Cyrus eust bien voulu sçavoir un peu plus precisément en quel lieu estoit la Princesse : il proposa au Roy d'envoyer Araspe desguisé, pour tascher de descouvrir où estoient ces femmes dont on avoit parlé à Megabise, lors qu'il avoit esté en ce païs là. Car comme Araspe sçavoit admirablement bien la langue Armenienne, il estoit plus propre qu'un autre à un semblable employ. Ciaxare ayant approuvé l'advis de Cyrus, il envoya donc Araspe en Armenie : avec ordre de venir retrouver le Roy sur la frontiere, où sans doute il seroit bientost. Mais en le congediant, que ne luy dit il point, afin de l'obliger d'employer tous ses soings et toute son adresse, pour descouvrir en quel lieu estoit Mandane ? Il ne luy donnoit pas seulement des instructions necessaires, mais cent conseils inutiles ; et quand Araspe eust eu l'esprit aussi stupide qu'il l'avoit adroit et penetrant ; Cyrus n'eust pû luy prescrire un ordre plus exact, de tout ce qu'il avoit à faire : tant il est vray que ceux qui aiment fortement sont preoccupez, et craignent tousjours que l'on ne s'avise pas de faire tout ce qu'il faut, pour contenter leur passion. Aussi Araspe qui estoit accoustumé de vivre avec beaucoup de liberté aupres de Cyrus : ne pût s'empescher de luy dire en souriant, que si Megabise eust esté aussi bien instruit que luy par Ciaxare, lors qu'il partit pour aller en Armenie, il auroit apparemment raporté plus de certitude qu'il n'avoit fait, du lieu où estoit la Princesse. Je vous entens bien (luy repliqua Cyrus en l'embrassant, et en souriant à son tour) je vous en dis trop Araspe, je l'avoüe, si je considere vostre esprit : mais je vous en dis trop peu, si je veux vous faire comprendre combien ce voyage m'importe. Si vous aviez aimé quelque chose, poursuivit il, vous m'excuseriez sans doute : mais vous estes un insensible, qui serez peut-estre puni un jour, par quelque belle Personne, de la raillerie que vous faites de vos Amis. Apres cela Cyrus l'embrassa encore une fois : et ne pouvant pourtant se corriger de l'erreur qu'il connoissoit bien luy mesme ; il r'appella deux fois Araspe, pour luy redire une partie de ce qu'il luy avoit desja dit. Aussi tost que ce fidelle Espion fut parti, sçachant que le Roy estoit occupé avec le Roy de Phrigie, il fut chercher à s'entretenir de sa chere Princesse, avec Martesie, à laquelle seule il en vouloir parler. D'abord qu'elle le vit dans sa chambre, elle voulut luy rendre grace de l'honneur qu'il luy faisoit : mais Cyrus ne voulant pas souffrir qu'elle continuast à le remercier. Non non, luy dit il, aimable Martesie, vous n'avez pas sujet aujourd'huy de me faire un compliment : la visite que je vous fais est trop interessée pour m'en rendre grace : et je trouve tant de plaisir à vostre conversation, que vous ne me devez pas estre fort obligée des visites que je vous rends. Seigneur (luy dit elle en abaissant la voix, quoy qu'il n'y eust que la fille d'Artucas dans sa chambre, qui s'estoit avancée vers Feraulas, aussi tost que Cyrus estoit entré) je sçay bien la part que je dois prendre à un discours si obligeant : et pour vous tesmoigner que je l'entens comme je dois, il faut Seigneur, il faut ne vous priver pas plus long temps du plaisir que vous prenez à entendre parler de la Princesse : et vous demander enfin, si vous ne croyez pas qu'elle auroit eu bien de la douleur de vostre prison, et bien de la joye de vostre liberté, si elle eust esté icy ? Je n'oserois Martesie (reprit ce Prince amoureux en soupirant, et en changeant de couleur) je n'oserois le croire, de peur de me tromper : et si vous n'avez la bonté de dissiper ma crainte, et de fortifier la foiblesse de mon esperance, je ne sçay ce que je penseray, ny ce que je croiray. Martesie luy ayant alors presenté un siege avec beaucoup de respect ; en ayant aussi pris un ; et la fille d'Artucas nommée Erenice s'estant appuyée contre une fenestre pour parler à Feraulas ; Seigneur, luy dit elle, je ne pensois pas que connoissant comme vous faites la grandeur de l'esprit de la Princesse : et devant connoistre aussi celle de vostre merite, et des obligations qu'elle vous a vous pussiez douter que vostre prison ne l'eust affligée, et que vostre liberté ne l'eust resjouïe. Comment voulez vous, reprit Cyrus, que je me fie à rien, apres l'inhumanité que vous avez euë, de ne vouloir simplement que me prester le Portrait de Mandane ? N'ay-je pas lieu de croire, cruelle fille que vous estes, que vous n'avez agi ainsi, que par la connoissance parfaite que vous avez, des sentimens de nostre incomparable Maistresse ? Car si vous ne sçaviez pas qu'elle n'a pour moy qu'une simple estime, accompagnée au plus de quelque legere tendresse : eussiez vous pû me voir prisonnier ; malheureux ; absent de ce que j'adore ; et privé de toute consolation ; sans me faire un present d'une chose qui pouvoit charmer tous mes ennuis, et suspendre toutes mes douleurs ? Advoüez la verité Martesie, vostre cruauté pour moy en cette rencontre, n'est elle pas un effet des sentimens secrets que vous sçavez qui sont dans le coeur de nostre divine Princesse ? Vous estes si ingenieux avons persecuter, reprit Martesie, que je ne sçay si je dois, et si je pourray destruire la tromperie que vous vous faites à vous mesme. Toutefois Seigneur, comme je suis sincere : je vous diray ingenûment, que la cruauté dont vous vous plaignez est toute à moy : et que la Princesse n'y a point de part. Ce n'est pas (et vous le sçavez sans doute) que je croye qu'elle eust trouvé bon que je vous eusse donné un Portrait qu'elle m'a fait l'honneur de me donner : mais apres tout, ce n'est point par un sentiment qui vous soit desavantageux, qu'elle vous est un peu severe. Elle aimoit la vertu et la gloire, avant que de vous connoistre : et vous ne devez pas trouver estrange si elle les aime encore, apres vous avoir connu. Mais Martesie, repliqua Cyrus quand vous m'auriez donné le Portrait de Mandane en seroit elle moins vertueuse ? Non Seigneur, reprit elle ; mais je n'en serois pas plus raisonnable. Quoy, adjousta t'il, Martesie, sera plus inhumaine pour moy, que la Fortune ne l'est pour un Roy à qui elle oste des Royaumes ! puis qu'en fin elle luy donne la veuë de la Princesse qu'il aime, et la met mesme en sa puissance. Quoy, cruelle personne, poursuivit il, vous pouvez sçavoir que le Roy de Pont voit à tous les momens l'incomparable Mandane : et vous pouvez refuser à Cyrus la veuë de sa Peinture seulement ! Encore une fois Martesie, vous avez descouvert dans le coeur de nostre Princesse, quelque secret mouvement, qui m'est desavantageux. Seigneur, luy respondit elle en souriant, vous aviez raison de me dire que je ne devois pas vous rendre grace de l'honneur que vous me faisiez de me venir voir, puis que vous aviez dessein de me quereller. Vous pouvez faire la paix quand il vous plaira, luy dit il en l'interrompant ; et afin de ne faire que ce que vous avez desja fait : prestez moy du moins le Portrait de Mandane, jusques au jour que je l'auray delivrée, et que je pourray joüir de sa veuë : car j'ay sçeu que le Roy vous l'a fait rendre. Seigneur, luy dit elle, vous estes bien pressant : mais ne songez vous point quel malheur ce Portrait a pensé causer ? Mais ne songez vous point, luy dit il, quelle joye vous me donnerez ? Je la comprens bien, luy dit elle, par celle que cette chere Peinture me donne à moy mesme. Ha Martesie, s'écria t'il, que vous la comprenez imparfaitement, si vous jugez de mes sentimens par les vostres ! Quoy Seigneur, reprit elle, pensez vous que je n'aime pas la Princesse, autant que je suis capable d'aimer ? Ouy Martesie, repliqua t'il, je croy que vous avez pour elle toute l'amitié imaginable : Mais ma chere fille (luy dit il encore, en la regardant malicieusement) quoy que je sois persuadé que Feraulas ait pour moy une affection sans pareille : je connois pourtant qu'il sçait aimer une personne que vous connoissez bien d'une maniere plus parfaite, que celle dont il aime Cyrus. Vous estes bien bon, luy dit elle alors en rougissant, de souffrir que Feraulas aime quelqu'un plus que vous : pour moy qui ne suis pas si indulgente, je vous avouë que quelque respect que je vous porte, j'ay quelque peine à souffrir que vous disiez que vous aimez mieux la Princesse que je ne l'aime. Mais apres tout, je voy bien qu'il faut faire la paix aveque vous : et pour accommoder les choses, dit elle en tirant ce Portrait de sa poche, je vous le preste jusques à ce que vous partiez pour aller en Armenie. Cyrus ravi de joye ; et recevant cette Peinture avec un respect aussi profond que si la Princesse l'eust pû voir : la baisa en la recevant, et donna tant de marques de satisfaction à Martesie, qu'elle eut lieu de ne se repentir pas, de la complaisance qu'elle avoit. En suitte Cyrus qui ne l'avoit point entretenuë de puis son départ de Themiscire, luy demanda cent et cent choses differentes. Il voulut qu'elle luy racontast tout ce qu'il avoit déja sçeu : c'est à dire enlevement de la Princesse par Philidaspe : de quelle façon elle avoit esté conduite à Opis : comment elle estoit entrée à Babilone : comment elle y avoit vescu : de quelle sorte elle y traittoit le Roy d'Assirie : comment elle vivoit avec Mazare : comment elle estoit sortie de Babilone pour venir à Sinope : comment Mazare l'en avoit fait sortir, feignant de la vouloir mettre en liberté : et comment enfin elle estoit tombée entre les mains du Roy de Pont, apres qu'il avoit perdu ses Royaumes. Martesie satisfit pleinement sa curiosité : mais elle ne voulut pas luy parler de l'Oracle favorable qu'avoit reçeu à Babilone le Roy d'Assirie : de peur de l'affliger de nouveau, par une chose si fascheuse : De sorte qu'il y avoit des momens, où il estoit presque heureux. Car lors que Martesie luy exageroit, avec quelle fermeté Mandane avoit resisté à la passion de trois des plus Grands Princes du monde, et les plus honnestes gens ; il en avoit une joye incomparable. Et cherchant mesme à l'augmenter, et à se faire encore dire quelque chose qui luy fust avantageux : mais apres (disoit il à Martesie, en la regardant attentivement, comme s'il eust voulu penetrer dans le fonds de son coeur, pour y connoistre la verité de ce qu'il vouloit sçavoir) toute cette noble fierté avec laquelle l'illustre Mandane a resisté à mes Rivaux, n'a sans doute esté qu'un pur effet de sa vertu : et le malheureux Artamene, et l'infortuné Cyrus, n'y ont certainement rien contribué. Voulez vous Seigneur, reprit malicieusement Martesie, que j'aye cette complaisance là pour vous, de ne vous contredire point ? Je veux, luy dit il, sçavoir là verité toute pure ; pourveû qu'elle ne me desespere pas. Non Seigneur, repliqua t'elle, non, je ne vous desespereray point, quand je vous diray (sans le sçavoir pourtant de la bouche de la Princesse) que je ne voy pas par quelle raison elle auroit si opiniastrément rejetté l'affection du Roy d'Assirie qui ne choquoit point sa vertu, si l'illustre Artamene ne luy eust peut-estre disputé l'entrée de son coeur. Mais, luy disoit il alors tout comblé de joye, la Princesse ne vous a pas dit ce que vous me dittes, et ce n'est que sur de foibles conjectures que vous fondez vostre croyance, et que vous flatez ma passion. Cependant Martesie, adjousta t'il, je ne murmure point contre Mandane : j'ay plus de gloire que je n'en merite : et quand je serois mal traitté ; et quand mesme je serois puni de ma temeraire hardiesse, je ne m'en pleindrois sans doute pas. C'estoit de cette sorte que Cyrus s'entretenoit avec Martesie, toutes les fois qu'il le pouvoit, n'ayant lors que trois choses à faire : l'une, d'aller au Camp, pour y donner ordre à tout ce qui estoit necessaire pour la guerre d'Armenie : l'autre de rendre à Ciaxare tous les soings et toutes les soumissions imaginables : et la derniere, d'aller visiter Martesie : luy semblant que c'estoit en quelque façon voir sa Princesse, que de voir une fille qu'elle aimoit avec une tendresse extréme, et qu'elle estimoit beaucoup. En effet, Martesie estoit une personne excellente en toutes choses : elle estoit de fort bonne condition ; sa beauté n'estoit pas simplement de celles qui ont de l'esclat ; mais encore de celles qui ont de nouveaux charmes plus on les considere. Car comme elle avoit beaucoup d'esprit, et de l'esprit agreable et solide tout ensemble : plus on la voyoit, plus on la trouvoit belle, et plus on la trouvoit charmante. Aussi Feraulas n'estoit il pas le seul qui la visitoit : et durant le sejour que l'on fut contraint de faire à Sinope, toute la Cour estoit chez elle. Tout ce qu'il y avoit de Dames à la Ville, la voyoient aveque soin : et tout ce qu'il y avoit de Princes, remarquant avec quelle civilité Cyrus la traitoit, la voyoient aussi avec beaucoup d'assiduité et beaucoup de plaisir, estant certain que sa conversation estoit tres agreable, Non seulement elle avoit naturellement de l'esprit, mais de l'esprit cultivé : entendant une partie des Langues les plus celebres de l'Europe et de l'Asie. Entre tous ceux qui la voyoient, Thrasibule, et tous ces illustres Grecs qui estoient à l'Armée ; c'est à dire Thimocrate, Philocles, et Leontidas, la visitoient tres souvent. Le Prince Artibie estoit aussi un de ceux qui la voyoient le plus : de sorte que la Compagnie estoit tres divertissante chez elle : estant composée de personnes qui l'estoient infiniment. Un jour entre les autres, que Martesie et Erenice sa parente estoient seules, le Prince Artibie accompagné de Thimocrate, de Philocles, et de Leontidas, l'estant venuë voir, la conversation fut sans doute assez belle : estant certain que les Grecs de ce temps là pour l'ordinaire avoient une delicatesse d'esprit, qui n'estoit pas si comme aux autres Nations. Artibie quoy qu'il ne fust que Cilicien, estoit un Prince tres accomply : et qui encore qu'il parust fort melancolique, ne laissoit pas d'estre tres sociable. Thimocrate avoit aussi reçeu de la Nature tous les avantages du corps, qu'elle peut donner à une personne de son sexe : Mais, il avoit de plus un esprit adroit et galant, qui le rendoit tres agreable. Philocles n'estoit pas moins parfait en toutes choses : et la complaisance de son humeur avoit je ne sçay quoy de bien charmant. Leontidas estoit d'une taille avantageuse et belle : tous les traits de son visage estoient nobles : et il avoit dans la phisionomie je ne sçay quelle melancolie fiere, douce, et chagrine tout ensemble, qui ne déplaisoit pas. Et quoy qu'il eust quelque inegalité dans l'humeur, et quelque bizarrerie dans ses sentimens ; il avoit pourtant tant d'esprit, qu'il ne laissoit pas de plaire infiniment. Ces quatre personnes s'estant donc trouvées ensemble chez Martesie, comme l'amour de Cyrus n'estoit plus un secret, ce fut le sujet de la conversation : et apres avoir repassé les plus considerables evenemens de cette amour (au moins de ceux qui estoient venus à leur connoissance) chacun le pleignit dans ses malheurs, selon ses propres sentimens. Pour moy, disoit Thimocrate, par où je le trouve le plus à pleindre, c'est d'avoir presque tousjours esté absent de la personne aimée : car tant qu'il a este en Capadoce, la guerre de Bithinie l'a occupé : et depuis son retour à Themiscire, il n'a point veû la Princesse qu'il aime. Ce luy est sans doute un grand malheur, reprit Philocles, que d'estre absent : mais puis qu'il peut esperer d'estre aimé, l'absence n'est pas pour luy sans consolation : et il n'a pas esprouvé ce que l'Amour a de plus rigoureux. S'il ne l'a pas esprouvé, interrompit le Prince Artibie, ny par l'absence, ny par la haine de la Princesse qu'il aime : il l'a sans doute bien senti lors qu'il l'a cruë morte, comme on me l'a raconté. Et quand je me l'imagine dans les frayeurs de trouver sa Princesse reduitte en cendre, par l'embrasement de Sinope : et que je le voy en suitte dans la Cabane d'un pescheur, aprendre de la bouche de Mazare, qu'elle avoit peri dans les flots : que je le voy, dis-je encore, au bord de la mer, chercher avec tant de soin le corps de sa chere Princesse : j'avoüe que la compassion que j'ay du mal qu'il a souffert est extréme : et je soutiens de plus, que de quelques douceurs dont il puisse jouïr un jour, elles n'égalleront qu'à peine le tourment qu'il a enduré. Il est certain (dit Leontidas qui n'avoit point encore parlé) que je conçois aisément que l'absence est un grand mal : que n'estre point aimé est une chose fâcheuse : et que la mort de la personne aimée, donne sans doute une aigre douleur. Mais apres tout, si l'illustre Cyrus n'a point esté fort jaloux (comme je ne l'ay pas oüy dire) il doit des Sucrifices de graces à l'Amour : de luy avoir espargné un tourment qui surpasse de mille degrez tous les autres. Quoy Leontidas, reprit Martesie, vous pouvez croire que la jalousie est un plus grand mal, que la mort de la personne aimée ! Ha Leontidas, s'écria t'elle, songez bien à ce que vous dites. J'y songe bien aussi, luy repliqua t'il, et je parle d'une passion qui ne m'est pas inconnuë. Pour moy, interrompit Erenice, il me semble que la jalousie est un assez grand mal, pour ne trouver pas estrange qu'il soit mis par Leontidas entre les plus grands suplices de l'amour : Mais que Thimocrate ait osé parler de l'absence, comme de la plus rigoureuse chose du monde ; il me semble, dis-je, que l'on peut assurer suil a l'ame un peu delicate. Il faudroit l'avoir bi ? insensible, reprit il, pour ne trouver pas que l'absence comprend en soy tous les autres maux : ce n'est qu'à celuy qui n'est point aimé, reprit Philocles, qu'il est permis, s'il faut ainsi dire, de ramasser tous les maux de l'amour en un seul : et quiconque n'a point esprouvé celuy là, ne connoist point du tout quelle est la supréme infortune. C'est un mal du moins adjousta, Thimocrate, dont un homme genereux ne doit pas estre long temps tourmenté : puis qu'il n'est rien de plus juste, ny de plus naturel, que de cesser d'aimer ce qui ne nous aime point. Il l'est encore plus, repliqua Philocles, à celuy qui pleure sa Maistresse morte, de se consoler s'il est sage, par l'impossibilité qu'il y a de trouver du remede à son mal : à celuy qui est absent, de trouver de la douceur, dans l'esperance du retour : et à celuy qui est jaloux, de chercher sa guerison, par la connoissance de la vertu de celle qu'il aime ; ou par celle de son propre merite ; ou par le dépit. Vous connoissez mal la jalousie, respondit fierement Leontidas, puis que vous croyez qu'elle soit capable de raisonner sagement : elle qui pervertit la raison ; qui trouble les sens ; et qui renverse tout l'ordre de la Nature. Les autres maux dont on a parlé, ont du moins cet avantage, qu'on ne les voit qu'aussi grands qu'ils sont : Mais la jalousie est d'une nature si capricieuse, si bizarre et si maligne, qu'elle agrandit tous les objets, comme ces faux Miroirs qu'ont inventé les Mathematiques. Elle fait non seulement sentir les veritables maux, mais elle en suppose ; elle en invente ; et en fait souffrir qui n'ont fondement aucun, l'avoüe dit alors Martesie, que Leontidas nous dépeint la jalousie, d'une façon si ingenieuse, que je ne doute point que s'il a aimé, cette passion ne l'ait beaucoup tourmenté. A n'en mentir pas, repliqua t'il, je parle par ma propre experience : et c'est ce qui fait que je dois plustost estre creû, lors que je soustiens que la jalousie est le plus effroyable supplice que l'on puisse endurer. S'il ne faut qu'aporter une semblable authorité reprit Thimocrate, pour faire voir que l'absence comprend tres souvent tous les maux que l'amour peut faire souffrir, je dois estre creû aussi bien que vous : puis que la meilleure partie de ma vie s'est passée esloigné de ce que j'aimois. Je ne vous cederay pas non plus par cette raison, reprit Artibie, puis que je n'ay que trop esprouvé, que la mort de ce que l'on aime est la fin de tous les plaisirs, et l'abregé de toutes les douleurs. Quoy qu'il n'y ait pas de vanité, adjousta Philocles, à publier que l'on n'a pû estre aimé : je suis pourtant contraint d'avoüer, que c'est par ma propre experience, que j'ay compris parfaitement, que comme la plus grande felicité de l'amour est d'estre aimé : la plus grande infortune est de ne l'estre pas. Pour moy, dit Martesie, je ne m'estonne plus que vous souteniez tous chacun vostre opinion si fortement : car enfin il est difficile de ne sentir pas son propre mal plus que celuy d'autruy : et de n'estre pas un peu preocupé en sa propre cause. C'est pourquoy je ne vous crois pas bons Juges d'une question si delicate : quoy que vous ayez tous beaucoup d'esprit. Il faudroit donc que vous le voulussiez estre, reprit Thimocrate, car sans doute vous avez toutes les qualitez necessaires pour cela : c'est à dire beaucoup de lumiere, et nul interest en toutes ces choses. Il est vray, reprit elle, mais je n'y ay aussi nulle experience. Neantmoins je vous avoüe (adjousta t'elle en les regardant tous) que vous m'avez fait naistre une si grande curiosité de sçavoir les advantures qui ont donné des sentimens si differents, à des personnes qui ont tant d'égalité en tant d'autres choses, que si j'osois j'accepterois l'offre que m'a fait Thimocrate : et je vous obligerois tous, à me les vouloir raconter. Pour moy, interrompit Artibie, qui ne cherche qu'à me pleindre, et à estre pleint, je suis tout prest de vous satisfaire en peu de mots : et de vous dire en suitte les raisons qui peuvent fortifier ma cause. Un Amant absent, reprit Thimocrate en souriant, qui est accoustumé de graver ses malheurs sur les escorces des arbres, et d'en parler mesme aux rochers, plustost que de n'en parler pas : n'a garde de vous refuser de vous conter ses déplaisirs. Et pour moy, dit Philocles, qui n'ay jamais esté escouté favorablement de la personne que j'aime ; je troueray sans doute quelque douceur, à l'estre du moins d'une autre, que j'estime infiniment. Il n'y a donc plus que le jaloux Leontidas (dit lors Martesie en se tournant vers luy) qui puisse s'opposer à ma curiosité : Non non Madame, luy dit il, je ne feray point d'obstacle à vostre satisfaction : car je ne suis pas aussi avare de mes paroles et de mes secrets, que je suis jaloux de ma Maistresse. Mais aimable Martesie, il faut qu'apres avoir escouté le recit de nos avantures, et en suite nos raisons ; vous jugiez souverainement, lequel est le plus malheureux, ou de celuy qui est presque tousjours absent de ce qu'il aime : ou de celuy qui n'est point aimé : ou de celuy qui a veû mourir la personne aimée : ou de celuy qui est effroyablement jaloux : afin que du moins le plus infortuné puisse avoir la consolation d'estre pleint avec plus de tendresse que les autres : et que vostre compassion soit le prix de la peine qu'il aura euë de vous dire ses malheurs et ses raisons. Au hasard de faire une injustice par ignorance, respondit Martesie, l'accepte la glorieuse qualité de vostre Juge : à condition qu'Erenice ma chere Parente me conseillera. Non, luy respondit cette agreable fille, je ne veux point partager cette qualité aveque vous ; et je veux me reserver la liberté de pleindre peut-estre le plus, celuy que vous pleindrez le moins. Come ils en estoient là, Cyrus accompagne seulement d'Aglatidas entra : et comme il avoit entendu de l'anti-chambre qu'ils parloient tous avec assez de chaleur : s'il y a dispute entre vous, dit il s'adressant à Martesie, vous sçavez bien que vostre Parti sera toujours le mien. Vous me faites trop d'honneur, luy respondit elle : mais Seigneur, bien loin d'avoir querelle avec de si honnestes gens, vous sçaurez que je suis leur Juge. Il est vray Seigneur, adjousta t'elle en riant, que si je n'avois pas deshonoré cette Charge, depuis quelques momens que je la possede, je vous suplierois de la vouloir prendre : et de vouloir vous donner la peine de juger un fameux different, qui est entre le Prince Artibie, Thimocrate, Philocles, et Leontidas. Me preservent les Dieux, reprit Cyrus, d'avoir une pensée si injuste, que celle de vous déposseder d'un employ si glorieux : et je vous prendrois bien plustost pour mon Juge, si j'avois quelque chose à disputer comme eux, que je ne ferois ce que vous voulez que je fasse. En suitte de ce compliment, comme il estoit le plus civil Prince du monde ; et que de plus il avoit besoin de la valeur ne tous ces Capitaines, pour delivrer Mandane, il eut encore en cette rencontre un redoublement de complaisance et de bonté pour gagner leurs coeurs : luy semblant que plus il les flattoit, plus ils combatroient courageusement pour sa Princesse. Il s'informa donc avec adresse, et avec beaucoup de douceur, du sujet de la contention : et Martesie le luy ayant raconté en peu de mots. Juges, luy dit elle Seigneur, si j'avois tort de croire que vous seriez meilleur Juge que moy d'une semblable chose. Je serois trop preocupé, reprit il en soupirant : et vous agirez sans doute avec plus d'equité par vostre seule raison, que je ne ferois avec toute mon experience. En suitte de cela, comme cette matiere touchoit en effet son inclination, et ne regardoit que des choses qu'il avoit senties, ou qu'il sentoit encore : il ne fut pas marri d'employer une apresdisnée en un divertissement si proportionné à sa fortune, n'ayant nulle autre chose necessaire à faire ce jour là : car il avoit esté au Camp le matin ; et le Roy faisoit quelques dépesches pour Ecbatane. Apres donc qu'il eut fait placer Martesie au lieu où elle devoit estre pour bien entendre celuy qui devoit parler : qu'il se fut mis aupres d'elle, et que tout le monde se fut assis par son ordre : il voulut que Thimocrate parlast le premier, et qu'il adressast la parole à Martesie comme à son Juge, quoy qu'elle s'y opposast. De sorte qu'apres un silence de quelques momens (pendant lequel Cyrus demanda tout bas à Martesie, si elle ne plaignoit pas un peu un homme qui souffroit tous les maux des quatre Amants malheureux qu'elle alloit entendre) Thimocrate commença de parler en ces termes.

Histoire des amants infortunés : préambule


HISTOIRES DES AMANTS INFORTUNEZ.

Auparavant que de vous parler de mes malheurs en particulier, je trouve qu'il est necessaire que je vous conjure de ne vous laisser point preocuper par la beauté des discours de ceux qui s'opposent à la qualité que je veux prendre, du plus malheureux Amant du monde : car je voy fort bien qu'estans tous moins infortunez que moy, ils auront plus de liberté d'esprit que je n'en ay, à vous raconter leurs avantures. Celuy qui n'est point aimé, voudra vous faire voir que ce n'est pas qu'il ne soit fort aimable : et n'oubliera rien pour vous le persuader indirectement. Celuy qui pleint la mort de sa Maistresse, voulant estre pleint, se pleindra avec eloquence, dans une saison où le temps l'a desja sans doute un peu consolé : et le jaloux Leontidas ne manquera pas d'exagerer fortement ses souffrances imaginaires : puis qu'il est possedé par une passion qui est accoustumée de faire passer pour de grandes choses, les plus petites que l'on puisse concevoir. Martesie voyant que Thimocrate attendoit sa response, l'assura qu'elle ne s'attacheroit pas tant aux paroles, qu'aux avantures effectives, et qu'aux raisons : c'est pourquoy, luy dit elle, ne vous fiez pas trop vous mesme à vostre eloquence, en feignant de craindre celle d'autruy. En suitte de cela, Martesie luy ayant ordonné de faire le recit de son amour et de ses malheurs, il luy obeït, et commença de cette sorte.

Histoire des amants infortunés : l'amant absent (Thimocrate amoureux de Telesile)


L'AMANT ABSENT.

PREMIERE HISTOIRE.

L'Absence dont je me pleins, et que je soutiens qui comprend tous les maux que l'amour peut causer : est un suplice si grand, à une personne qui connoist parfaitement de la delicatesse des sentimens de cette passion : que je ne craindray point de dire, que celuy qui peut estre absent de ce qu'il aime, sans une extréme douleur, ne reçoit pas grand plaisir de la veuë de la personne aimée : et ne merite pas de porter la glorieuse qualité d'Amant. Je dis la glorieuse qualité d'Amant : estant certain qu'il y a je ne sçay quoy de beau, à estre capable de cette noble foiblesse, qui fait faire de si grandes choses, aux illustres Personnes qui s'en trouvent quelquesfois surprises. Mais entre tous ceux qui ont jamais ressenti cette espece de malheur dont je parle, il est certain que je pense estre celuy de tous, qui l'ay le plus rigoureusement esprouvé : puis qu'il semble que l'Amour ne m'ait fait voir la merveilleuse Personne que j'adore, que pour m'en faire sentir l'absence, avec toutes les cruelles suittes qu'elle peut avoir. C'est pourquoy-je ne doute nullement, que je n'obtienne à la fin de mon recit, la seule douceur que peuvent esperer ceux qui se pleignent, qui est la compassion : et que je n'obtienne encore la victoire, en me voyant declaré par mon equitable Juge, le plus malheureux de tous ceux qui me disputent cette funeste qualité. Comme je suis venu en Asie, en commandant des Troupes du Roy de Chipre, et envoyé parle Prince Philoxipe : il peut estre que vous n'aurez pas sçeu que je ne suis pas nay en ce Royaume là. C'est pourquoy il faut que je vous die, que Delphes si fameuse par toute la Terre, pour le magnifique Temple d'Apollon, et pour la sainteté de ses Oracles, est le lieu de ma naissance. Je suis mesme obligé par la verité, de vous aprendre que je suis d'une Race assez illustre : puis que je suis descendu de celuy que les Dieux jugerent digne il y a desja plusieurs Siecles, de le conduire au pied du Mont Parnasse, aupres de la Fontaine Castalie, pour y recevoir le premier Oracle qui y fut rendu : et de qui la Fille fut choisie en suitte, pour estre la premiere Pithie, de toutes celles qui ont depuis annoncé tant de veritez importantes aux particuliers, aux Villes, aux Provinces, aux Republiques, et aux Rois. Or depuis cela, ceux de ma Maison ont tousjours tenu un des premiers rangs dans leur païs : et pour l'ordinaire, le fameux Conseil de la Grece, que nous appellons l'assemblée des Amphictions, ne s'est jamais gueres tenu, qu'il n'y ait eu quelqu'un de ma Race esleu pour cela. Estant donc d'une naissance assez considerable, et estant fils d'un homme de qui la vertu estoit encore au dessus de la condition, je fus eslevé avec assez de soin : et quoy que l'on puisse dire que la Ville de Delphes est un abregé du Monde ; à cause de ce grand nombre de Nations differentes, dont elle est continuellement remplie : et qu'ainsi il semble qu'il ne soit pas necessaire à ses habitans de voyager, pour s'instruire des coustumes estrangeres : neantmons mon Pere voulut que j'allasse faire mes Estudes à Athenes : et que je demeurasse encore apres à Corinthe, jusques à ma vingtiesme année : où j'apris en l'un et en l'autre de ces lieux celebres, tout ce qu'un homme de ma condition estoit obligé de sçavoir : tant pour les exercices du corps, que pour les choses necessaires à former l'esprit, et à s'instruire à la connoissance de tous les beaux Arts. De sorte que lors que j'eus ordre de retourner à Delphes, l'on peut dire que je me trouvay Estranger en mon propre Païs : estant certain que je n'y connoissois presque personne. Je sçavois bien encore les noms de toutes les Maisons de qualité de la Ville : je connoissois encore un peu les vieillars et les vieilles femmes : Mais pour les jeunes gens de ma volée, et pour les belles Personnes, je ne les connoissois point du tout. J'arrivay donc à Delphes de cette sorte : c'est à dire regrettant Athenes et Corinthe comme ma Patrie : où j'avois toutefois vescu sans nul attachement particulier, quoy qu'en l'un et en l'autre de ces lieux il y ait de fort belles Dames. En entrant à Delphes, j'apris que mon Pere avoit eu une affaire importante, qui l'avoit obligé de partir, pour s'en aller à Anticire, qui est une autre Ville de la Phocide ; et qu'il avoit ordonné en partant, que je l'y allasse trouver aussi tost que je serois arrivé. Le soir mesme je fus visité de diverses personnes : Mais entre les autres, un de mes parens nommé Melesandre, toucha d'abord mon inclination. Et en effet c'est un garçon plein d'esprit et de bonté, et de qui l'humeur agreable m'a esté un puissant secours dans mes chagrins. Comme il me plût infiniment j'eus le bonheur de ne luy déplaire pas : et nous liasmes en ce moment une amitié que la seule mort peut rompre. Apres les premieres civilitez, je luy fis sçavoir l'ordre que j'avois reçeu de ne tarder point à Delphes, et de m'en aller à Anticire : mais il me dit qu'il faloit du moins differer d'un jour ce départ : et qu'il y avoit une trop belle ceremonie à voir le lendemain, pour m'en aller sans l'avoir veuë. Je m'informay alors de ce que c'estoit, et il m'aprit qu'il y avoit à Delphes des Ambassadeurs de Cresus Roy de Lydie, qui venoient consulter l'Oracle : et qui aportoient des Offrandes si magnifiques, qu'il estoit aisé de juger qu'elles venoient du plus riche Roy de l'Asie. Puis que ces Offrandes doivent demeurer au Temple, luy dis-je, je les verray à mon retour : Il est vray, me repliqua t'il, mais vous ne verrez pas en un seul jour, toutes les belles Personnes de la Ville assemblées, comme elles le seront demain au Temple, ny une ceremonie aussi grande que celle là : car on ne reçoit pas les Offrandes des particuliers comme celles des Rois. Quant à la ceremonie, luy dis-je en riant, je pourrois peut-estre m'en consoler : Mais puis que vous m'assurez que je connoistray tout ce qu'il y a de beau à Delphes en une seule occasion, je suivray vostre conseil, et je ne partiray qu'apres demain. Nous nous separasmes de cette sorte Melesandre et moy : et le jour suivant il me vint prendre de fort bon matin, afin de me faire voir exactement toute la ceremonie, comme si j'eusse esté Estranger, et que nous pussions estre bien placez pour voir tout. Quelque indifference que je luy eusse tesmoigné avoir pour ces Festes, il est pourtant certain que je regarday d'abord avec plaisir tout ce que l'on fit en celle là : et je fus comme les autres voir le Thresor du Temple, que l'on montra aux Ambassadeurs de Cresus, avant que d'y avoir placé leurs Offrandes. J'y admiray comme eux un Collier magnifique, que l'on dit avoit esté autrefois à la fameuse Helene : et un autre encore, que l'on assure qui estoit à Eriphile. Je vy ce superbe Throsne d'or, que l'Ayeul du Roy de Phrigie a donné : les six vases que Giges y envoya, du poids de trente Talents : diverses Statuës du mesme Metal que divers Princes y ont données : des Gerbes d'or, que ceux de Smirne et d'Apollonie y ont offertes : deux grandes Cuves d'or massif, d'un ouvrage merveilleux, et capables de contenir cent muis d'eau, dont on se sert à mettre celle que l'on consacre à une Feste que nous appellons Theophanie. Je vis en suitte au milieu de tant de richesses, que je ne m'arreste pas à décrire exactement, et qui ont esté données par toutes les Republiques de la Grece, des Obelisques d'un ouvrage miraculeux, données par Rhodope : cette fameuse Personne, de laquelle le frere de la sçavante Sapho a esté si amoureux : et qui pour faire voir que c'estoit en Egipte où elle avoit passé la plus grande partie de sa vie, avoit offert en Metal et en petit, ces Piramides admirables, dont on parle par toute la Terre. Enfin apres avoir bien regardé toutes ces rares choses, et mille autres dont je ne vous parle point ; chacun alla prendre sa place, et la ceremonie du Sacrifice commença. Je pense qu'il est à propos que je ne m'arreste pas à vous la décrire : tant parce qu'elle est fort longue, que parce qu'elle est inutile à mon discours. Je vous diray donc seulement, que l'on fait aller ceux qui doivent consulter l'Oracle, jusques au pied du Parnasse, qui est tout contre le Temple : que l'on les oblige à se purifier, au bord de la celebre Fontaine Castalie : que de là ils partent dans le Temple des Muses, qui est basti tout contre ce ruisseau, et qui touche celuy d'Apollon : et qu'en suite la Pithie estant sous un Dais, et sur un Throsne, reçoit les demandes de ceux qui viennent consulter le Dieu. Apres quoy elle va se mettre sur le sacré Trepié : où estant inspirée du Dieu qui l'agite, elle rend les Oracles à ceux qui la consultent. Mais je vous diray apres cela, que malgré toute la magnificence des Offrandes de Cresus, qui estoit tres grande : car il y avoit une Statuë de femme de grandeur naturelle d'un or tres fin, et d'un travail admirable : il y avoit encore trente Vases les plus beaux du monde : et une Lampe d'or cizelé, la plus riche que l'on se puisse imaginer. Mais malgré, dis-je, toutes ces precieuses choses, depuis que la compagnie commença de se former, je ne les regarday plus avec tant d'attention. Et comme si j'eusse attendu quelqu'un, par un pre-sentiment de mon malheur, j'eus tousjours la teste tournée du costé de la porte du Temple, pour regarder toutes les Dames qui entroient, et pour demander leurs Noms à Melesandre. Neantmoins comme la presse estoit fort grande, je ne pouvois pas les discerner toutes : et il en passoit beaucoup, que je n'avois pas loisir de considerer. J'en vis donc entrer plusieurs extrémement belles, que je regarday pourtant d'un esprit tranquile, et sans que mon coeur en fust esmeu : Mais comme la ceremonie fut achevée, et que pour voir encore mieux toutes les Dames, Melesandre et moy fusmes allez nous mettre assez prés de la porte, à parler à deux ou trois de ses Amis, qui nous vinrent joindre : je vy sortir d'entre des Colomnes de Marbre qui soutiennent la voûte du Temple, une Personne que ces Colomnes m'avoient sans doute cachée, tant que la ceremonie avoit duré : mais une Personne si admirablement belle, que j'en fus esbloüi, tant elle avoit d'esclat dans les yeux et dans le teint. Je ne la vy pas plus tost, que cessant d'escouter ceux qui parloient, je tiray Melesandre par le bras : et sans cesser de regarder ce merveilleux Objet dont mes yeux estoient enchantez : Melesandre, luy dis-je en la luy monstrant, aprenez moy le nom de cette miraculeuse Personne. Elle s'apelle Telesile, me repliqua t'il ; de qui le nom n'est pas moins celebre pas les charmes de son esprit, et par la complaisance de son humeur, que par les attraits de son visage. Au nom de Telesile, ceux avec qui nous estions interrompirent leur conversation ; et la regardant passer aupres de nous, nous la salüasmes, et la suivismes, afin de la voir plus long temps. Comme elle connoissoit fort Melesandre, et qu'elle l'estimoit mesme beaucoup, elle luy rendit son sulut avec un sousrire si agreable, et avec un air si aimable et si obligeant ; que sa beauté en augmentant encore, mon admiration s'en augmenta aussi : et je sentis dans mon coeur je ne sçay quelle joye inquiette, et je ne sçay quel tumulte interieur dans mon ame, que je ne connoissois point du tout, ne l'ayant jamais senti jusques alors. Et certes je suis oblige de dire, pour excuser ma foiblesse en cette rencontre ; que peu de coeurs ont jamais esté attaquez avec de plus belles ny de plus fortes armes que celles qui blesserent le mien. Telesile estoit dans sa dix-septiesme année : elle avoit la taille noble et bien faite : le port agreable : et quelque chose dans l'action de si libre, do si naturel, et qui sentoit : si fort sa personne de qualité ; qu'elle ne laissoit pas lieu de douter de sa condition dés qu'on la voyoit. Elle avoit les cheveux du plus beau noir du monde : et le teint d'une blancheur si vive et si surprenante ; que l'on ne pouvoit la voir, sans avoir l'imagination toute remplie de Neige et de Cinabre, de Lis et de Roses : tant il est certain que la Nature a mis sur son visage de belles et d'éclatantes couleurs. De sorte que joignant à ce que je dis, yeux doux : et brilants tout ensemble ; une bouche admirable ; de belles dents ; et une fort belle gorge ; il n'y a pas lieu de s'estonner si mon coeur en fut surpris. Mais helas, l'Amour qui vouloit sans doute me faire connoistre par la naissance de ma passion, quelle en seroit la suitte : fit que je ne vy pas plustost Telesile que je ne la vy plus : car elle sortit du Temple un moment apres : et le jour suivant je partis de Delphes : de sorte que je ne fus pas plustost amoureux que je fus absent. Comme nous fusmes hors du Temple, et que nous l'eusmes perduë de veuë (ce qui arriva mesme dans un instant, parce que sa Maison estoit fort proche de là) Melesandre et moy estans allez disner ensemble, et ses autres Amis nous ayant laissez seuls : à peine fusmes nous en liberté, que le regardant attentivement ; Melesandre, luy dis-je, si vous n'aimez point Telesile, il faut conclurre de là, que vous avez aimé ailleurs, avant que de la connoistre, ou que vous n'aimerez jamais rien : car je ne pense pas qu'il soit possible, qu'un coeur sans preocupation ou sans insensibilité, puisse resister à une beauté aussi merveilleuse que la sienne. Si Thimocrate, me respondit il en riant, n'est point amoureux à Athenes ou à Corinthe, je pense qu'il le sera bien tost à Delphes s'il ne l'est desja : et je louë les Dieux, adjousta t'il, de ce que je ne seray point son Rival, s'il arrive qu'il aime Telesile, comme j'y voy quelque apparence. Je ne sçay pas encore bien, luy dis-je, si je l'aimeray : mais je sçay bien que j'ay déja beaucoup d'admiration pour elle. C'est une grande disposition à l'amour, me repliqua t'il : mais Thimocrate (adjousta cét officieux Amy, en prenant un visage plus serieux) ne vous rendez pas sans combattre : puis que Telesile est une personne de qui la conqueste a plusieurs obstacles. Je la combatray, luy dis-je, en la fuyant ; car vous sçavez que je parts demain. Mais, luy dis-je encore, quels sont les obstacles qui se trouvent à la conqueste de Telesile ? Et est il possible qu'une personne qui a tant de douceur dans les yeux, ait plus de rigueur que les autres Dames ? Telesile, me dit il, a sans doute paru jusques icy fort indifferente, à tous les services qu'on luy a rendus : Mais ce n'est pas par cette raison que je vous advertis qu'elle est difficile à conquerir : car, adjousta t'il flateusement, le merite de Thimocrate pourroit faire, ce que celuy de tous les autres n'auroit point fait. Mais il y a quelque chose de plus capricieux à sa fortune : Vous sçaurez donc (poursuivit il, voyant que je l'écoutois attentivement sans l'interrompre) que Telesile qui est de fort bonne Maison, puis qu'elle est fille de Diophante dont vous connoissez le Nom, peut estre fort pauvre : et peut estre aussi extraordinairement riche. Si vous ne m'expliquez m'ieux cét Enigme, luy dis-je, je ne le comprendray pas : Vous le comprendrez aisément, repliqua t'il, quand je vous diray que Diophante Pere de Telesile, a presentement tres peu de bien ; parce qu'il se ruina à la guerre de la Beoce : et qu'ainsi Thimocrate, si Telesile n'a que le bien de son Pere elle sera pauvre, quoy qu'elle soit fille unique : estant certain qu'encore que cette Maison subsiste avec quelque esclat, c'est pourtant une Maison ruinée. Je voy bien, luy dis-je, par quelle raison Telesile n'est pas riche : mais je ne voy pas si bien, par où elle la peut estre. Vous verrez encore mieux sa richesse que sa pauvreté, me repliqua t'il, quand je vous diray qu'elle a un Oncle appellé Crantor, qui est desja assez vieux ; qui n'a jamais esté marié ; qui est le plus riche homme non seulement de Delphes, mais de toute la Phocide, et de qui elle heritera, s'il ne se marie point, et qu'il ne donne pas son bien à un autre, comme il le peut selon les loix. De sorte que comme Crantor est un capricieux avare, qui ne veut ny donner, ny assurer son bien à sa Niece ; et qui tesmoigne pourtant par ses discours, avoir assez d'amitié pour elle : Telesile demeure dans cette fascheuse incertitude, de pouvoir estre la plus riche ou la plus pauvre fille de sa condition. De sorte que cette incertitude fait, que son Pere ne songe point encore à la marier et que cependant il ne rebute aussi personne : ne sçachant pas encore quel doit estre le destin de sa fille. Ce que je voy de mieux, luy dis-je, pour ceux qui en sont amoureux, c'est : que Crantor ne luy sçauroit oster sa beauté : Il est vray me dit il, mais comme tous les Amans ne sont pas desinteressez, il y en a plusieurs qui en regardant les beaux yeux de Telesile, regardent aussi un peu outre cela les Thresors de son Oncle : si bien que jamais personne n'a eu plus d'Amants que cette fille en a. Car elle a non seulement tous ceux que sa beauté a charmez, mais elle a encore tous les avares riches, et tous les ambitieux pauvres qui sont à Delphes. Les premiers sans se trop engager, attendent ce que fera Crantor : et les autres taschent de l'espouser pauvre presentement, dans l'esperance de l'avenir : Mais soit par l'indifference de Telesile, ou par la prudence de Diophante, tous ces Amants esperent et n'avancent rien. Voila Thimocrate, quel est le destin de cette belle Personne ; aupres de laquelle je ne vous conseillerois pas de vous engager legerement. Je remerciay Melesandre de l'advis qu'il m'avoit donné : et commençant de parler d'autre chose, nous disnasmes et passasmes le reste du jour ensemble. Mais quoy que je pusse faire, je ne pûs m'oster de l'imagination, la Beauté que j'avois veuë, ny mesme m'empescher d'en parler, quoy que l'en eusse le dessein. Quand nous rencontrions quelque homme de qualité dans les ruës, est ce un des Amants avares de Telesile ? disois-je à Melesandre : et si je voyois quelque Dame, je ne pouvois non plus m'empescher de dire, qu'elle n'estoit pas si belle que Telesile. Enfin malgré moy, et quelques fois mesme sans que je m'en aperçeusse (à ce que m'a depuis dit mon Amy) je la nommay plus de cent fois ce jour là. Cependant il falut partir le lendemain pour aller à Anticire : Mais quoy que ce lieu soit en reputation de redonner la raison à ceux qui l'ont perduë, il ne me redonna pas la mienne, l'y fus pourtant dix ou douze jours avec mon Pere : car l'Amour qui n'avoit pas encore assez fortement imprimé dans mon coeur la beauté de Telesile pour me faire beaucoup souffrir par cette absence, ne voulut pas que je fusse plus long temps esloigné d'elle. Toutefois je puis dire, que si je n'eus pas une grande douleur durant ce voyage, l'eus du moins assez de joye de retourner à Delphes : quoy que je n'y eusse encore aucune habitude qu'avec Melesandre. Mais à vous dire la verité, mon coeur avoit desja plus d'intelligence que je ne croyois avec Telesile : et il fau certainement qu'il y ait quelque puissante simpathie, qui nous force à aimer en un moment, ce que nous devons aimer toute nostre vie. Je m'en aperçeus bien entrant à Delphes : car ayant rencontré un Charoit plein de Dames qui s'en alloient à la Campagne, à ce qu'il paroissoit par leur equipage, je portay curieusement les yeux dedans sans sçavoir pourquoy. Dieux que devins-je, et quel agreable trouble sentis-je en mon coeur lors que je vy que Telesile estoit à la portiere : et mille fois plus belle encore, à ce qu'il me sembla, que le jour que je l'avois veuë au Temple ! Le Charoit alloit assez doucement, à cause de quelque embarras qui estoit dans le chemin, qui de luy mesme estoit fort estroit ; de sorte que j'eus le loisir de la considerer avec plus d'attention que je n'avois fait la promiere fois : car comme elle ne faisoit que de sortir de la Ville, elle n'avoit pas encore abaissé son voile. Mais helas, je me dérobay moy mesme quelques momens de sa veuë : parce qu'apres l'avoir salüée avec un profond respect ; je la regarday avec tant d'attention, et peut-estre encore avec un visage si interdit, qu'elle en changea de couleur, et en abaissa son voile, comme si ç'eust esté seulement pour se garantir du Soleil. Aussi tost que je fus dans la Ville je m'en allay chez Melesandre : Et bien, luy dis-je apres les premiers complimens, la Fortune prend autant de soin de ma conservation que pour me preserver des redoutables attraits de Telesile, elle part de Delphes quand j'y reviens. Vous estes si precisément informé de ce qu'elle fait, me dit il en sous-riant, que les plus anciens de ses Amants ne le sont pas si bien que vous : car elle s'en va à un perit voyage, qui vient d'estre resolu d'improviste, chez une de mes parentes avec qui j'estois, et que personne ne sçait encore. Tant y a, luy dis-je je le sçay pour l'avoir veuë partir : Mais quoy que je ne pense pas encore estre amoureux d'elle, (poursuivis-je en riant à mon tour, quoy que je parlasse serieusement) je ne laisse pas d'estre bien aise d'aprendre que son voyage ne sera pas long. Il ne sera que de quatre jours, me dit il ; et durant ce temps là il faut que je vous fasse voir tout ce qu'il y de beau à Delphes : afin s'il est possible, de vous faire trouver du contrepoison dans les yeux de quelqu'une de nos Dames, pour tascher de vous pre-cautionner contre ceux de Telesile. Je ris d'abord de la plaisante invention de Melesandre : et en effet je consentis à ce qu'il voulut : et il me mena pendant les quatre jours de l'absence de Telesile, chez tout ce qu'il y avoit de belles Personnes à Delphes Mais, à vous dire la verité, son dessein ne reüssit pas : et il ne servit qu'à me faire sçavoir un peu plustost que je n'eusse fait, qu'il n'y avoit rien à Delphes qui ne fust mille degrez au dessous de Telesile. Cependant cette Belle revint de la Campagne : et son retour ayant donné un nouveau sujet de la visiter à tous ses Amis, Melesandre y fut, et m'y mena malgré qu'il en eust. Je dis malgré qu'il en eust, estant certain qu'il s'en fit presser plusieurs fois ; me disant tousjours qu'il ne vouloit rien contribuer à la perte de ma liberté. Mais enfin il ceda à mes prieres : je fus presenté par luy à la Mere de Telesile, qui me reçeut fort civilement : et je fus presenté à Telesile elle mesme, en qui je trouvay mille et mille charmes que je ne m'estois pas imaginez : quoy que je me fusse formé une idée de son esprit, aussi accomplie que celle de sa beauté. Je la vy belle ; je la vy douce et civile ; je la vy modeste et galante ; je luy trouvay l'esprit aisé et agreable : et entre cent mille perfections, je n'aperçeus pas un deffaut. Mais ce qui me plût encore extrémement, ce fut qu'entre tant d'Amants qui l'environnoient, je n'en remarquay point de favorisé. Elle agissoit avec eux d'une certaine maniere, en laquelle il paroissoit un si grand détachement, qu'elle m'en engagea davantage : et malgré sa douceur, il y avoit je ne sçay quel noble orgueil dans son ame, qui faisoit qu'elle triomphoit de tous les coeurs, sans en faire vanité : et sans rien contribuer par ses soings aux conquestes qu'elle faisoit, elle conquestoit pourtant tout ce qui la pouvoit voir. Comme l'Amour avoit resolu ma perte, il fit qu'elle dit ce jour là sans en avoir le dessein, une chose qui me donna quelque espoir, dans ma passion naissante : car comme je voulois luy faire connoistre que j'avois eu intention de la visiter, dés le premier jour que j'avois esté à Delphes : Vous avez esté long temps, me dit elle, à executer un dessein qui m'estoit si avantageux ; puis que si je ne me trompe, vous estiez desja icy le jour que l'on offrit au Temple les presens du Roy de Lydie : du moins il me semble, si ma memoire ne m'abuse, que je vous vy avec Melesandre : que je vous regarday comme un Estranger qui ne le paroissoit pas ; et qui meritoit que l'on eust la curiosité de sçavoir son Nom. Et en effet, adjousta t'elle fort obligeamment, je m'en informay à une de mes Amies, qui ne pût me satisfaire. Un discours qui n'estoit simplement que civil, et presque pour entretenir la conversation avec une personne qu'elle ne connoissoit pas : fit pourtant un si grand effet en moy, que j'en tiray un heureux presage. En suitte de cela je luy dis pour justification, que j'avois esté à Ancire : que je n'en estois revenu que le jour qu'elle partir de Delphes : et que je m'estois donné l'honneur de la salüer un peu au delà des portes de la Ville. Il me sembla lors qu'elle s'en souvenoit, et qu'elle faisoit seulement semblant de n'y avoir pas pris garde : à cause qu'elle ne le pouvoit faire sans tesmoigner en mesme temps s'estre aperçeuë de l'attention avec laquelle je l'avois regardée. Et en effet elle a eu depuis la bonté de m'avoüer que la chose estoit ainsi. Mais comme cét innocent mensonge la fit rougir, j'en tiray encore un nouveau sujet d'esperer : et je partis d'apres d'elle le plus amoureux de tous les hommes, et le plus determiné de m'attacher à son service. Je ne m'amusay point comme font beaucoup d'autres, à vouloir combattre ma passion : au contraire je cherchay dans mon esprit tout ce qui la pouvoit flater. Je m'imaginay que peut-estre estois-je ce bienheureux, pour lequel son ame seroit sensible : Car, disois-je, puis que presques tout ce qu'il y a d'hommes à Delphes l'ont aimée inutilement : je dois estre plus en seureté que si elle n'avoit pas tant d'Amants, puis que c'est une marque infaillible, que son coeur n'a pas trouvé encore ce qu'il faut pour le toucher. Si je la regardois comme devant estre riche, je croyois que cela serviroit a mon dessein, parce que mon Pere ne s'y opposeroit pas : et si je la considerois comme devant estre pauvre, l'en estois encore bien aise : parce que je jugeois que le sien ne me la refuseroit point. Enfin je trouvois facilité à toutes choses : et je craignois mesme tellement que ma raison ne s'opposast à mon amour, que je ne la consultay point du tour. Je voulus aussi faire un secret de ma passion à Melesandre, mais il n'y eut pas moyen : le feu que les beaux yeux de Telesile avoient allumé dans mon coeur, estoit trop bruslant et trop vif, pour ne paroistre pas dans les miens : et je donnay trop de marques de mon amour, pour faire qu'il ne s'en aperçeust pas. Il ne me proposoit aucun divertissement, où je témoignasse prendre plaisir : la promenade ne servoit qu'a me faire resver : la Musique me faisoit joindre les soupirs à la resverie : la conversation m'importunoit : la veuë des autres belles Personnes de la Ville m'estoit absolument indifferente : et la seule veuë de Telesile, estoit ce qui me pouvoit plaire. Bien est il vray qu'elle recompensoit avec usure, la perte que je faisois de tous les autres plaisirs : et j'estois si transporte de joye quand je la pouvois voir un moment ; que ce fut plustost par les marques de la satisfaction que j'avois à la regarder, que Melesandre connut parfaitement que j'estois amoureux, que par mes resveries, et par mes chagrins. Il falut donc le luy avoüer : et le prier en mesme temps de ne s'opposer point inutilement à une chose qui n'avoit point de remede, et de me vouloir servir dans mon dessein. Je luy dis cela d'une certaine façon, qui luy fit bien connoistre que ses conseils ne serviroient de rien : c'est pourquoy il me promit son assistance de bonne grace. Je retournay donc diverses fois chez Telesile, en qui je trouvay tousjours plus de charmes, et plus de civilité. La nouvelle conqueste qu'elle avoit faite de mon coeur, fut bien tost sçeuë de toute la Ville, et mesme de mon Pere, et de celuy de Telesile : mais ny l'un ny l'autre n'en furent faschez : car le mien dans la croyance qu'elle devoit estre fort riche, estoit bien aise que je prisse un dessein qui pouvoit reparer dans sa Maison les profusions de sa jeunesse : estant certain que sa magnificence et sa liberalité, luy ont osté beaucoup de bien ; et Diophante aussi de son costé, craignant que sa fille ne demeurast pauvre, n'estoit pas marri qu'un homme comme moy en fust amoureux. Il agissoit pourtant d'une maniere si adroite, qu'il ne paroissoit pas qu'il s'en aperçeust : et il connoissoit si parfaitement la vertu de sa fille, qu'il ne craignoit pas qu'elle s'engageast trop, en souffrant qu'elle fust aimée de gens. Mais entre tous ceux qui la servoient, il y en avoit un tres riche, et beaucoup plus riche que moy ; quoy qu'il ne fust pas d'une Race si considerable, qui estoit tres assidu aupres d'elle. Cét homme qui s'appelloit Androclide, avoit une Soeur qui la voyoit aussi tres souvent : et qui estant logée fort pres de Crantor, en estoit quelquesfois visitée. De sorte que je sçeus qu'Androclide avoit un fort grand advantage : car sa Soeur n'agissoit pas seulement, à ce que l'on m'assuroit aupres de Telesile, mais encore aupres de son Oncle : ce qui estoit une chose bien considerable pour luy, qui ne regardoit pas moins la richesse de Crantor, que la beauté de Telesile. Pour moy qui n'estois touché que de ses propres richesses, et qui preferois le plaisir de la voir, à tous les thresors du monde : je taschois seulement à toucher son coeur, en luy faisant sçavoir quel estoit le suplice du mien. Car enfin j'en vins en peu de jours aux termes de souffrir tout ce qu'un homme qui aime peut souffrir. Dés que je ne la voyois plus, bien loing d'esperer comme j'avois fait, je desesperois de tout : si je la regardois comme riche, je croyois qu'Androclide l'obtiendroit de Diophante et de Crantor à mon prejudice : et si je la regardois comme ne l'estant pas, je voyois mon Pere traverser tous mes desseins. Mais ce qui affligeoit le plus, estoit une chose qui m'avoit resjoüy au commencement : je veux dire l'indifference avec laquelle elle agissoit. Car la trouvant pour moy comme pour les autres, cette indifference me sembloit aussi rigoureuse en ma personne, qu'elle m'avoit semblé douce en celle d'autruy. Toutesfois dés que je la voyois, tous mes chagrins se dissipoient : en effet la veuë de la Personne aimée, est un remede infaillible pour soulager toutes les douleurs : et il y a je ne sçay quel charme secret, dans les yeux de ce que l'on aime, qui suspend les maux les plus sensibles. Aussi ne pouvois-je plus supporter les miens, si je n'estois en sa presence : et ma passion en vint au point, que non seulement j'estois tres malheureux, quand je n'estois pas aupres d'elle : mais que mesme je n'estois pas tout à fait heureux, quand je n'y estois pas seul, ou que je n'y estois pas assez bien placé. Ce n'estoit mesme plus assez, pour dissiper tous mes ennuis, et pour faire ma felicité entiere, que de la regarder ; je voulois encore en estre regardé : et ce n'estoit plus enfin que par certains instans bienheureux, où mes yeux rencontroient les siens, que je sentois dans mon ame cette joye toute pure, qui cause bien souvent par son excés un si agreable desordre dans le coeur de ceux qui sçavent veritablement aimer. Je vescus durant quelque temps de cette sorte, sans pouvoir trouver nulle occasion de descouvrir mon amour à Telesile, autrement que par mes soins, mes respects, et mes regards : car outre que ce grand nombre d'Amans qui l'environnoient continuellement, m'en ostoit presques toutes les voyes : je remarquois encore, quoy que je la trouvasse tousjours tres civile, qu'elle m'ostoit avec adresse les occasions de luy parler en particulier. Joint aussi que durant quelque temps, la Soeur d'Androclide l'obsedoit de telle sorte, que je ne pouvois jamais l'entretenir, que de choses absolument indifferentes. J'avois beau prier Melesandre qui n'avoit point de passion, de feindre d'aimer cette fille qui se nommoit Atalie : afin que luy parlant plus souvent, il l'occupait, et me donnast le moyen d'entretenir Telesile : tout cela ne servoit qu'à faire recevoir cent fascheuses paroles à Melesandre, sans pouvoir me servir de rien. Mais pour commencer de me faire esprouver les maux de l'absence, comme nous estions en la plus belle Saison de l'année, et que Diophante avoit une Terre au pied du Mont Himette, qui est le plus beau lieu de toute la Phocide, il y alloit tres souvent : et cinq ou six petits voyages qu'il y fit, presques sans sujet et sans raison avec toute sa famille, me donnerent toute l'inquietude dont un coeur peut estre capable. Tous les momens me sembloient des jours : toutes les heures des années entieres : et tous les jours des Siecles : mais des Siecles fascheux et incommodes, où le chagrin estoit Maistre absolu de mon esprit. Si je sçavois que Diophante eust mené compagnie aveque luy, j'en estois inquiet : parce que je craignois qu'il ne se trouvast quelqu'un qui parlast pour mes Rivaux. Quand il n'y alloit personne, la solitude de Telesile me faisoit pitié ; et l'ennuy que je m'imaginois qu'elle avoit, m'en donnoit beaucoup à moy mesme. Lors Qu'Atalie alloit avec elle, j'en estois desesperé : quand elle demeuroit à Delphes, les conversations frequentes qu'elle y avoit avec Crantor, m'affligeoient aussi estrangement : et je n'avois pas un instant de repos, tant que Telesile estoit absente. Delphes me paroissoit un desert ? Toute la Ville, ce me sembloit, changeoit de face par son départ ; et son retour luy donnoit selon moy un nouveau lustre. Si je me promenois quelquefois pour fuir le monde, c'estoit tousjours du costé où elle estoit ; et je m'y engageay un jour de telle sorte en resvant, que je fis plustost un voyage qu'une promenade. Enfin le Soleil n'apporte pas un si grand changement en tout l'Univers par son absence, que celle des beaux yeux de Telesile en apportoit dans mon coeur. Encore, disois-je quelquesfois, si elle sçavoit seulement que je l'aime, j'aurois du moins la satisfaction de penser qu'elle songeroit peut-estre à moy : et que si j'estois absent de ses yeux, je ne le serois pas de son ame. Mais helas, poursuivois-je, je suis assurément encore plus esloigné de sa pensée que de sa presence : et le malheureux Thimocrate n'occupe nulle place ny dans son coeur, ny dans sa memoire. Eh que veux-je, adjoustois-je souvent en moy mesme, ne vois-je pas Telesile en tous lieux ? Elle est dans mon esprit ; elle est dans mon ame ; elle est dans mon imagination ; elle est dans ma memoire ; et elle m'occupe tout entier. Il est vray, poursuivois-je, que Telesile est inseparable de Thimocrate : mais pour estre consolé pendant une si cruelle absence, il faudroit que Thimocrate je fust aussi de Telesile : et pour soulager mes douleurs, il faudroit enfin qu'elle soufrist une partie de ce que je souffre : et qu'elle peust juger du suplice que j'endure, par celuy qu'elle endureroit. Mais seroit il equitable, reprenois-je, que la plus aimable et la plus parfaite Personne de la Terre, eust pour moy les mesmes sentimens que j'ay pour elle ? Non non, je suis injuste dans mes desirs : et je veux sans doute des choses qui ne sont pas raisonnables. Je voudrois donc seulement, adjoustois-je, estre assuré qu'elle ne se souvinst où elle est, de pas un de mes Rivaux : qu'Androclide en particulier n'eust nulle place en sa memoire : et que le malheureux Thimocrate en eust un peu en son souvenir. L'on me dira peut-estre qu'en me pleignant des malheurs de l'absence, je confonds les choses : puis qu'il est certain qu'il y a plusieurs sentimens jaloux qui se trouvent meslez parmy les miens. Mais il est pourtant vray que ces cruels sentimens n'ont jamais esté dans mon coeur que pendant l'absence : Et à dire les choses comme elles sont, je ne tiens pas qu'il soit possible d'estre absent de ce que l'on aime, sans estre en quelque sorte jaloux : et jaloux d'une maniere bien plus cruelle, que ceux qui le sont par caprice ou par foiblesse, à la veuë de la Personne qu'ils aiment. Car enfin je n'ay jamais pû en la presence de Telesile, avoir un sentiment de cette nature : ma jalousie a tousjours esté dissipée par ses regards, comme une sombre vapeur l'est du Soleil : et son absence aussi n'a jamais manqué de faire sentir à mon ame, tous les maux que l'amour peut causer. Cependant il s'épandit sourdement un assez grand bruit dans toute la Ville, que Crantor visitoit tres souvent Atalie : qu'elle agissoit puissamment pour son Frere : et qu'on croyoit que dans peu de jours Androclide espouseroit Telesile. Ce bruit ne vint pourtant point jusques à moy : car Melesandre durant ce temps là, estoit : allé faire un voyage aux champs : et l'absence m'a toujours esté si fatable, que celle de mon Amy m'estoit souvent nuisile, aussi bien que celle de ma Maistresse. Mon Pere qui sçeut la chose ; qui ne vouloit pas que j'eusse la honte qu'Androclide me fust preferé ; et qui sçavoit bien que tant que je serois à Delphes il seroit difficile que je cessasse d'aimer Telesile, ny que j'endurasse qu'Androclide l'espousast, sans m'y opposer par toutes les voyes qu'un homme de coeur amoureux peut imaginer et prendre ; s'avisa d'une chose qui me donna une douleur bien sensible, quoy qu'en apparence elle me deust resjoüir, parce qu'elle m'estoit glorieuse. Nous estions alors justement au temps où ce fameux Conseil de la Grece dont j'ay desja parlé estoit assemblé : et quoy que mon Pere n'en fust pas cette fois là, il y avoit pourtant grand credit. Si bien que pour me faire esloigner d'un lieu où il apprehendoit qu'il ne m'arrivast. quelque malheur : il fit en sorte que je fus choisi par les Amphictions, pour estre envoyé à Milet, (d'où le Prince Thrasibule estoit party, pour des raisons qui seroient trop longues à dire) afin de raporter un recit veritable de ce qui s'estoit passé en cette fameuse Ville, qui estoit alors divisée en deux factions opposées. Car encore que les Milesiens eussent envoyé un Deputé à l'Assemblée qui se tenoit dans le Temple d'Apollon, comme les reconnoissant Juges de leurs differens ; bien que les Grecs Asiatiques n'eussent pas accoustumé de les reconnoistre : neantmoins comme il estoit du Parti opposé au sage Thales Milesien, les Amphictions voulurent en estre informez par une autre voye, et je fus nommé pour cela. Il est certain que jamais homme de mon âge n'avoit eu un pareil honneur : et qu'en toute autre Saison j'en aurois eu beaucoup de joye. Car enfin estre choisi par les plus Grands hommes de toute la Grece, pour agir dans une affaire d'aussi grande consequence que celle des Milesiens ; estoit une chose capable de flater la vanité de tout autre, que d'un homme amoureux comme je l'estois. Cette absence avoit donc tout ce qui là pouvoit rendre suportable : la cause en estoit glorieuse : vray-semblablement elle ne devoit pas estre fort longue : mes Rivaux mesmes en estoient faschez : et elle pouvoit donner meilleure opinion de moy à Telesile. Cependant je reçeus cét honneur, avec une douleur estrange : et dés que je pensois qu'il faloit m'esloigner de ce que j'aimois, tout sentiment d'ambition s'esloignoit de mon coeur : et l'affliction s'en emparoit de telle sorte, qu'il ne restoit nulle place pour nul autre sentiment. La chose n'avoit pourtant point de remede : je ne pouvois la refuser qu'en me deshonnorant : et par consequent qu'en me destruisant dans l'esprit de Telesile. Mon honneur et mon amour voulant donc que je l'acceptasse, il falut se resoudre à obeïr : et mesme à partir trois jours apres. Je fis tout ce que je pus, pour differer au moins mon depart, mais il n'y eut pas moyen : de sorte qu'il ne me demeura rien à faire, que de bien mesnager le peu de temps que je devois encore estre à Delphes. Je laissay donc absolument le soin de ce qui regardoit les preparatifs de mon voyage à mes gens : et je ne m'occupay qu'à chercher les voyes de pouvoir parler à Telesile en particulier : m'estant absolument determiné, apres une assez longue contestation en moy mesme, de l'entretenir de ma passion si je le pouvois. Mais je fus si malheureux les deux premiers jours, que non seulement je ne pûs luy parler, mais que mesme je ne la pûs voir, parce qu'elle se trouvoit un peu mal. Le dernier jour que je devois estre à Delphes estant donc arrivé, j'eus une douleur que je ne sçaurois exprimer : quoy disois-je, je partiray, et je partiray peut-estre sans voir Telesile, et sans qu'elle sçache que je parts d'aupres d'elle le plus amoureux de tous les hommes : Ha ! non non, je ne m'y sçaurois refondre : et la mort a quelque chose de plus doux qu'un semblable départ. Je me levay ce jour là de tres grand matin, quoy que je sçeusse bien que quand je devrois voir Telesile, ce ne pourroit estre qu'apres Midy : mais c'est qu'en effet je n'estois pas maistre de mes actions, ny de mes pensées. Je fus dire adieu à diverses personnes : mais en quelque quartier de la Ville qu'elles demeurassent, je passois tousjours par celuy de Telesile, ou pour y aller, ou pour en revenir, et souvent mesme en allant et en revenant : me semblant que ce m'estoit quelque que espece de consolation de m'aprocher d'elle, bien que je ne la deusse point voir. Je recevois les complimens que l'on me faisoit sur mon voyage, avec une froideur qui surprenoit tous ceux qui la remarquoient : et j'agissois enfin d'une si bisarre maniere, que je m'estonne que quelqu'un ne fust advertir les Amphictions qu'ils avoient grand tort d'avoir choisi un si mauvais Agent, pour une affaire de telle importance. La chose n'arriva pourtant pas ainsi ; et l'apresdisnée estant venuë, je fus chez, Diophante, le demander pour luy dire adieu. Il m'embrassa avec beaucoup de civilité : mais comme je le trouvay à deux pas de sa porte, nostre conversation ne fut pas longue ; et je luy demanday la permission d'aller prendre congé du reste de sa famille. Il me dit lors que Taxile sa femme n'y estoit pas : mais qu'encore que Telesile, fust seule, et un peu malade, il vouloit pourtant qu'elle me vist : Et en effet il ordonna à une de ses Femmes de me conduire à son Apartement. Diophante voulut me faire la ceremonie de m'y mener : mais je m'y opposay comme un homme, qui ne craignoit rien tant qu'un honneur si incommode que celuy là : et je pense que s'il eust pris garde aux complimens que je luy faisois pour l'en empescher, il eust aisément remarqué que je me deffendois de sa civilité avec un empressement et un chagrin, quy luy eussent pû faire deviner une partie des mes sentimens. Enfin il me quitta, et je fus par sa permission, dire adieu à Telesile : je la trouvay heureusement sans autre compagnie que celle de deux filles qui la servoient. Comme son mal n'estoit pas grand. elle gardoit la chambre sans garder le lict : et un peu de langueur qu'elle avoit dans les yeux, ne faisant à ce qu'il me sembloit, que la rendre encore plus aimable, je la trouvay si belle ce jour là, que le déplaisir que j'avois de la quitter, en augmenta encore de beaucoup. Quoy qu'elle eust esté advertie que j'allois entrer dans sa chambre, elle ne laissa pas de me tesmoigner d'en estre surprise : Thimocrate, me dit elle, d'où vient que vous me visitez, quand personne ne me voit ? C'est Madame (luy dis-je en la salüant, et en m'approchant d'elle avec beaucoup de respect) que ne devant bientost plus vous voir, quand les autres vous verront, Diophante a trouvé juste de m'accorder lu grace de pouvoir du moins vous dire adieu, auparavant que je parte pour aller à Milet. Comme je ne l'avois point veuë depuis que j'avois esté choisi pour cela, elle me tesmoigna avoir beaucoup de joye de l'honneur que l'on me faisoit ; et m'ayant fait donner un siege, elle m'exagera avec beaucoup de civilité, la part qu'elle prenoit à une chose qui m'estoit glorieuse. Si l'adorable Telesile m'eust fait voir autant de marques de joye dans ses yeux, pour un bonheur qui me fust arrivé sans m'esloigner d'elle, j'en aurois reçeu un plaisir extréme, et je me serois estimé tres heureux : mais ma capricieuse passion m'ayant fait trouver quelque chose de cruel, à voir qu'elle se resjoüissoit de ce qui m'alloit priver de sa presence : je respondis à son compliment en soupirant. Madame, luy dis-je, vous estes bien bonne, de prendre part à une chose qui m'est en quelque façon avantageuse : Mais je ne sçay si vous en prendriez autant en mes malheur, que vous tesmoignez en prendre en mon bonheur. Vous me croyez bien peu genereuse, me repliqua t'elle en souriant, de penser que je ne m'interesse pour mes amis que dans leur bonne fortune : en verité Thimocrate, adjousta t'elle encore en raillant agreablement, vous recevez si mal la part que je prens à vostre joye, que je pense que s'il vous arrivoit quelque desplaisir, je pourrois sans injustice ne m'en affliger point du tout : et je suis presque en chagrin, de ce que je ne voy pas qu'il y ait apparence que de long temps je me puisse vanger de vous cette sorte. Car vous allez en un lieu, où l'on vous recevra avec applaudissement : et vous reviendrez apres icy chargé de gloire, pour vous estre sans doute aquité dignement de l'employ que l'on vous a donné. Mais puis que je ne pourray me vanger de vous, en ne prenant point de part à vos malheurs, parce que vous n'en avez point : je le feray peut-estre en n'en prenant plus à vostre joye. Comme la vangeance est douce, luy repliquay-je, et qu'il me semble remarquer qu'en effet vous voudriez bien me punir, je veux vous en donner une ample matiere : et vous apprendre que je suis presentement, le plus malheureux de tous les hommes. Le plus malheureux ! (reprit elle malicieusement ; car elle commença de s'apercevoir du dessein que j'avois de luy parler de ma passion, qu'elle avoit desja remarquée) ha Thimocrate, si cela est, ne me dites pas vostre infortune ; car je ne vous haï pas assez pour m'en resjoüir : et je ne me porte pas assez bien pour me pouvoir affliger, sans hasarder ma santé ; qui à mon advis, estant genereux comme vous estes, ne vous doit pas estre indifferente. Je vous avois bien dit Madame, luy repliquay-je, que vous ne voudriez prendre de part qu'à mon bonheur : et que vous n'en voudriez point prendre à mes desplaisirs. Mais comme je n'ay garde d'avoir la vanité de croire que mes plus violentes douleurs vous en puissent seulement donner de mediocres ; je ne feray nulle difficulté de vous descouvrir une partie de mes malheurs. Vous estes bien plus vindicatif que moy, reprit elle, car je me suis repentie un instant apres, du dessein que j'avois de me vanger : et vous persistez en celuy de me punir, d'une chose où je n'ay pensé qu'un moment. Je ne cherche pas à me vanger, luy dis-je, au contraire je cherche à vous donner sujet de vous vanger vous mesme : Non Thimocrate, me dit elle, je ne veux point que vous commenciez à me faire confidence, par une infortune qui vous soit arrivée : ny que vous m'apreniez ce que je ne sçay pas, s'il ne vous est point avantageux. Vous sçavez desja sans doute ce qui fait mon affliction, luy dis-je, et je vous l'ay dit depuis que je suis aupres de vous. Vous me l'avez dit ! reprit elle toute surprise ; je ne l'ay donc pas entendu. Pardonnez moy Madame, luy repliquay-je, car vous y avez fait responce. Je ne m'en souviens donc plus, dit elle ; et il faut que ce ne soit pas un bien grand malheur, puis qu'il n'a pas fait une plus forte impression dans ma memoire. Cela vient Madame, luy dis-je en l'interrompant, de ce que mon départ vous est indifferent : c'est ce qui n'a garde d'estre, dit elle, puis que je vous ay tesmoigne que je m'en resjouïssois. Vous me feriez bien plus de grace de vous en affliger, luy dis-je en changeant de couleur : et il seroit mesme bien plus equitable que vous pleignissiez le mal que vous faites, que de vous resjoüir d'un bien apparent que vous ne faites pas. Ha Thimocrate, me dit elle, je n'ay nulle part ny à vostre joye, ny à vostre douleur : et je commence de m'appercevoir que vous ne parlez pas serieusement. Madame, luy dis-je tout interdit, je ne pense pas que vous puissiez croire sans me faire un sensible outrage, que je ne parle pas avec toute la sincerité possible, lors que je vous assure que je parts d'aupres de vous, avec une douleur de qui l'excés ne peut estre comparé qu'à celuy de la passion qui la cause. Telesile demeura surprise de mon discours : mais le voulant encore tourner en raillerie, afin de ne me maltraiter pas : Thimocrate, me dit elle en riant, je voy bien que vous sçavez que je suis presentement à la mode (s'il m'est permis de parler ainsi) et qu'il y a je ne sçay quelle constellation capricieuse, qui veut que tout ce qui se trouve de gens de vostre âge et de vostre condition à Delphes, facent semblant une fois en leur vie, de ne me haïr pas. Mais sçachez je vous suplie que je n'ay jamais rien contribué à cela : que je me connois trop bien, pour croire de semblables choses facilement : et qu'en vostre particulier je vous estime assez, pour aporter tous mes soins à ne vous croire pas. Car Thimocrate, si je vous croyois, je serois obligée d'éviter vostre conversation qui m'est agreable : c'est pourquoy ne prenez pas, s'il vous plaist, la peine de continuer une feinte qui vous seroit nuisible, si ma veuë vous donne quelque satisfaction. Je ne continuëray pas une feinte, luy dis-je, mais je continuëray de vous dire une verité ; en vous assurant que j'ay plus d'amour dans l'ame, que tout le reste de vos Amants ensemble n'en ont. Comme mon Pere, reprit Telesile en raillant tousjours, ne vous a pas donné la permission de me voir, pour me dire une pareille chose ; je pense que je puis sans incivilité, vous prier de changer de discours, ou de vous haster de me dire adieu. C'est une trop cruelle parole, luy repliquay-je en soupirant, pour me haster de vous la dire : et ce sera sans doute le plus tard que je pourray, que vous me l'entendrez prononcer : si toutes fois il est possible que je le puisse faire sans mourir. Comme elle m'alloit respondre, et qu'elle prenoit un visage plus serieux, qui me faisoit desja trembler de crainte : Atalie Soeur d'Androclide le plus redoutable de mes Rivaux entra. Ma Soeur, luy dit elle (car elles se nommoient ainsi) je pensois estre presques seule à qui vous accordassiez le privilege de vous voir pendant vostre mal ; et cependant je m'aperçoy que Thimocrate en joüit aussi bien que moy, ne craignez vous point que j'en sois jalouse ? Il y a cette difference entre vous deux, luy respondit Telesile, que vous en joüissez par ma volonté ; et que Thimocrate n'en joüit que par celle de mon Pere. Si cela est, reprit Atalie, je cesse de me pleindre. Je n'en fais pas de mesme, luy repliquay-je tout chagrin ; et je ne fais au contraire que commencer de dire la peine que je sens en sortant de Delphes. Vous y laissez donc quelque chose, reprit Atalie, que vous preferez à la gloire : Que je prefere à tout, luy repliquay-je. Il est bien difficile que vous ayez raison de le faire (respondit Telesile, qui n'osoit presques plus me regarder) puis qu'il n'est rien qui doive estre si cher. Comme nous en estions là, deux de ses Parentes vinrent encore, et je fus obligé de m'en aller : Mais lors que Telesile, qui n'osoit pas me faire une incivilité devant ces Dames, me vint conduire jusques à la porte de sa chambre : Madame, luy dis-je assez bas, si je ne meurs point de douleur pendant mon voyage, vous me verrez revenir avec la mesme passion pour vous, que j'emporte dans mon coeur. Je prie les Dieux Thimocrate, me dit elle en rougissant, que vostre voyage soit heureux : et (poursuivit elle en abaissant la voix, aussi bien que moy) je souhaite encore, que vous reveniez plus sage que vous ne le paroissez estre en partant ; afin que Telesile vous puisse donner toute sa vie des marques de l'estime qu'elle fait de vostre merite. Elle me die cela d'un air modeste, qui sans estre ny serieux ny enjoüé, ne me laissoit pas lieu de bien raisonner sur ses sentimens : joint que dans cét instant de separation, je sentis un trouble si grand dans mon coeur, que de plusieurs je ne fus en estat de penser à rien.

Histoire des amants infortunés : l'amant absent (Atalie épouse Crantor)


Mais en fin je partis le lendemain, avec un desespoir que je ne sçaurois exprimer : car m'efluigoant à chaque moment tousjours davantage de Telesile, je sentois un mal que je ne sçaurois faire comprendre à ceux qui ne l'ont point esprouvé : et certes, il me fut advantageux, que l'eusse mes instructions par escrit : puis que sans doute je me fusse mal acquité de ma commission, si l'on se fust confié à ma memoire, La seule Telesile l'occupoit : j'avois laissé dans sa chambre une Soeur d'Androclide : j'avois laissé à Delphes un nombre infini de ses Amants : je les repassois tous dans mon imagination les uns apres les autres : et les riches, et les pauvres, et les honnestes gens, et les malfaits : et il y avoit des instants, où il n'y en avoit pis un qui me fist peur : tant il est vray que l'absence fait voir les choses d'une cruelle maniere. Quand j'estois à Delphes, il y avoit plusieurs jours où mon ame estoit en quel que façon tranquile : car lors que j'estois aupres de cette aimable Personne, je n'estois pas malheureux, pour peu qu'elle me regardast. Et quand je n'y estois pas, je sçavois du moins où elle estoit, et ce qu'elle faisoit : de sorte que pourveû que je sçeusse qu'Androclide ne la voyoit non plus plus que moy, je ne me souciois gueres des autres : car il estoit le plus riche, et le plus agreable de tous. Mais lors que je venois à penser, qu'il m'estoit absolument impossible de sçavoir ce qu'elle faisoit, j'avois un chagrin inconcevable. Le matin n'estoit pas plus tost arrivé, que je me la figurois au Temple, environnée de tous mes Rivaux : l'apres-disnée je la voyois en conversation avec eux, ou chez elle, ou chez ses Amies : le soir je croyois qu'elle s'entretenoit de tout ce qu'elle avoit veû tout le jour : et en vingt-quatre heures enfin, je ne trouvois pas un moment, où je pusse raisonnablement esperer qu'elle se souvinst de moy. Car je n'avois pas mesme la pensée que ses songes l'en peussent faire souvenir : puis que pour l'ordinaire ils ne se forment que des mesmes objets dont l'imagination a esté remplie en veillant. Je vescus de cette sorte, sans nulle consolation, jusques à ce que je crûs que Melesandre estoit retourné à Delphes : car alors l'avoüe que j'eus quelques momens de consolation : dans la pensée que j'eus que cét officieux Amy luy parleroit de moy quelquesfois, puis que j'avois laissé une lettre pour luy en partant, par laquelle je l'en priois. Mais si cette pensée avoit quelques instans de douceur, elle estoit aussi tost suivie d'une autre, qui me donnoit bien de l'inquietude : car si j'avois une si prodigieuse envie de sçavoir de quelle sorte elle parleroit de moy à Melesandre, apres luy avoir descouvert ma passion ; que ce ne m'estoit pas une petite augmentation de chagrin. Enfin tout ce que je voyois m'emportunoit : je ne trouvois rien de beau ny d'agreable : j'avois une disposition si forte à la colere, que les moindres fautes de mes gens, me faschoient plus en cette saison, que les plus grandes n'avoient accoustumé de faire en une autre. Je révois presques tousjours : et si un sentiment d'amour ne m'eust persuadé, qu'il faloit m'aquitter avec honneur de l'employ qu'on m'avoit donné ; je pense que ma negociation se fust passée d'une estrange sorte. Mais venant à considerer, que la gloire que j'en pouvois attendre me pourroit servir aupres de Telesile, je fis un grand effort sur mon esprit ; et je ne fus pas plustost arrivé à Milet, que je commençay d'agir, et avec le plus d'adresse, et avec le plus de diligence qu'il me fut possible. Je ne m'amuseray point à vous démesler cette grande affaire ; qui seroit aussi longue à vous dire, qu'elle est inutile à mon amour, qui est la seule chose dont j'ay à vous parler. Mais je vous diray seulement, que quelque soin que j'y apportasse, il falut que je fusse deux mois entiers dans Milet, sans pouvoir avoir nulles nouvelles de Delphes ; parce que le vent fut tousjours contraire pour cette navigation. J'avois creû dans les premiers jours, que ma douleur pourroit diminuer par l'habitude : mais mon ame ne se trouva pas disposée à cela ; au contraire, plus j'allois en avant, plus mon chagrin augmentoit : et ceux à qui la longueur de l'absence en diminuë la rigueur, n'ont assurément qu'une mediocre passion. Toutes les fois que le sage Thales, avec lequel j'agissois contre la faction opposée, m'aprenoit qu'il y avoit quelque obstacle nouveau, à la conclusion de mon affaire ; j'en paroissois si touché, que ce sage homme qui ne penetroit pas dans mon coeur, croyoit que j'estois le plus ambitieux de gloire qui fust au monde, et le meilleur Agent que l'on eust jamais pû choisir. Mais enfin quand il plût à la Fortune, j'eus achevé mes affaires heureusement ; et je sortis de Milet, pour m'en retourner à Delphes : apres avoir, s'il m'est permis de le dire, acquis assez d'honneur dans une negociation si importante. Le sage Thales me fit mesme la grace d'écrire de moy aux Amphictions d'une maniere tres avantageuse : et je pouvois sans doute avoir un sujet raisonnable de me resjoüir : mais mon ame estoit desja si accoustumée au chagrin, qu'elle ne pût pas gouster une joye toute pure : car parmi l'esperance de revoir Telesile, la crainte de trouver quelque changement en sa fortune qui me fust desavantageux, me troubla sans doute beaucoup. Neantmoins quand je m'imaginois que je la reverrois, et que mes yeux pourroient encore quelquefois rencontrer les siens, je sentois un plaisir extréme. En un mot, pour abreger mon discours, j'arrivay à Delphes : mais j'y arrivay si tard que mon Pere estoit desja retiré : de sorte qu'au lieu de coucher chez luy, je fus coucher avec Melesandre, afin de sçavoir plustost des nouvelles de Telesile. Comme il ne se retiroit jamais de bonne heure, il ne faisoit que d'entrer dans sa chambre quand j'y arrivay : une surprise qui luy fut si agreable, fit qu'il m'embrassa avec une joye extréme. Je l'embrassay aussi, avec beaucoup de tendresse : mais ne sçachant encore ce qu'il me devoit aprendre de Telesile, je n'osois me resjoüir : et je cherchois dans ses yeux, ce qui devoit paroistre dans les yeus. Apres l'avoir donc prié de faire sortir ses gens : et bien, luy dis-je Melesandre, Telesile n'est elle pas tousjours Telesile : c'est à dire la plus belle chose du monde ; et mon absence n'a t'elle point favorisé les desseins de quelqu'un de mes Rivaux ? J'ay tant de choses à vous dire, me repliqua t'il, que je ne sçay par où commencer : et il est arrivé tant de changement en vos affaires, que vous ne pouvez manquer d'en estre estrangement surpris. Ha Melesandre, luy dis-je, hastez vous de me dire en gros ce que c'est : Mais si par malheur Telesile est ou morte ou mariée, dittes moy seulement il faut mourir : afin que mon desespoir ne soit pas long. Telesile, repliqua t'il, est vivante et belle : et mesme ne sera mariée de long temps à pas un de vos Rivaux. Ce discours ayant remis le calme en mon ame, et n'y ayant plus laissé qu'une forte curiosité, de sçavoir quel estoit ce changement, j'apris qu'aussi tost que j'avois esté party, tous mes Rivaux s'estoient resjoüis de mon absence, quoy que la cause les en affligeast ; parce qu'en effet je leur estois le plus redoutable : mais qu'entre les autres, Androclide en avoit eu beaucoup de satisfaction. Neantmoins, me disoit Melesandre, comme il avoit l'esprit partagé, entre les richesses pretendües de Telesile et sa beauté ; il avoit tousjours prié sa Soeur de se contenter de détruire autant qu'elle pourroit tous ses Rivaux, dans l'esprit de Telesile, et de l'y mettre bien : et sans luy en dire la veritable cause, il ne l'avoit jamais priée de pousser la chose aussi loing qu'elle pouvoit aller. Mais en effet c'estoit qu'encore qu'il fust amoureux de Telesile, il ne l'aimoit pourtant pas assez pour la vouloir espouser : jusques à tant que Crantor luy eust assuré tout son bien comme il l'esperoit par les soings de sa Soeur, qui le voyoit toujours tres souvent. Mais afin de vous faire mieux entendre, ô mon equitable Juge, tout ce que Melesandre me dit : il faut que vous sçachiez qu'Atalie qui n'aimoit pas moins la richesse que son Frere, fit semblant de croire qu'Androclide ne la prioit d'agir aupres de Crantor, que par la seule passion qu'il avoit pour Telesile : Si qu'estant aussi passionné qu'il l'estoit, il l'épouseroit aussi bien pauvre que riche. De sorte qu'ayant remarqué que Crantor se laissoit insensiblement toucher à sa beauté (car certainement cette fille en avoit beaucoup) elle n'oublia rien de tout ce qui pouvoit toucher le coeur d'un avare. Elle ne parloit avec luy que d'oeconomie : elle blasmoit les despences superfluës : et paroissoit si détachée de tous les plaisirs, et de tous les divertissemens des personnes de son âge ; que Crantor pensa enfin ce qu'elle vouloit qu'il pensast, et luy proposa de l'espouser. Cette fille qui n'estoit pas fort riche, parce qu'elle n'estoit Soeur d'Androclide que du costé de sa Mere, qui ne l'estoit point du tout, escouta cette proposition : et comme elle n'avoit plus de proches parens qu'Androclide (avec lequel elle ne demeuroit pourtant pas : car on l'avoit mise chez une parente de son Frere qui n'estoit point la sienne) elle ne demanda conseil à personne ; et assurant Crantor de son consentement, elle envoya un matin prier Androclide de l'aller voir, parce qu'elle avoit quelque chose à luy dire. Mon Frere (luy dit elle, aussi tost qu'il entra dans sa chambre) s'il est vray que vous aimiez fortement Telesile, j'ay une grande nouvelle à vous aprendre : car enfin je sçay une voye infaillible de vous la faire espouser si je le veux. Ha ma chere Soeur, luy dit il, que ne vous deuray-je point, si les longues conversations que vous avez euës avec Crantor, peuvent l'avoir obligé à faire ce que la raison veut qu'il face ! Je vous demande pardon (luy dit il, sans luy donner loisir déparler) d'estre cause que vous entretenez si souvent un homme d'un autre Siecle : et de qui l'humeur avare n'est pas fort agreable ny fort divertissante. Mon Frere, dit elle, je voy bien que vous ne comprenez pas par quelle voye vous pouvez espouser Telesile : et que vous ne sçavez pas encore tout ce qu'il faut que je face, pour vous la faire obtenir. C'est pourquoy il faut que je vous die, poursuivit malicieusement cette Fille, que ce ne peut estre qu'en me sacrifiant absolument pour vous ; et qu'en me privant de toute sorte de plaisir. Je seray bien malheureux, reprit Androclide, si ma felicité vous doit rendre infortunée : mais encore, luy dit il, quelle est cette bizarre voye que je ne puis imaginer ; C'est (dit elle en rougissant, et en riant à demy) que Crantor s'est assurément mis dans la fantaisie que je suis un Thresor : et c'est sans doute par cette raison qu'il veut que je sois à luy. Androclide fut si surpris du discours de cette Fille, qu'il creût ne l'avoir pas bien ouï : Crantor, luy dit il en l'interrompant, veut que vous soyez à luy ! et comment l'entend t'il ; et comment le peut il entendre ? Il entend, dit elle sans s'émouvoir, de vous donner Telesile, aussi tost que je l'auray espousé : de sorte mon Frere : adjousta t'elle, que c'est de ma seule volonté que dépend vostre bonheur presentement. Car si je me resous de satisfaire la passion qu'il dit avoir pour moy, il m'a assuré qu'il satisfera la vostre : et qu'il obligera Diophante à vous donner Telesile. Mais mon Frere, poursuivit elle, espouser un homme de l'âge et de l'humeur de Crantor, n'est pas une chose que je puisse faire sans repugnance : neantmoins l'amitié que j'ay pour vous est si forte, qu'elle me fera vaincre l'aversion que j'ay pour luy : et je vous assure que la felicité dont vous joüirez par la possession de Telesile, me consolera beaucoup plus, que ne feront tous les thresors de Crantor. Pendant qu'Atalie parloit de cette sorte, Androclide estoit si surpris, qu'il ne sçavoit presques ce qu'il devoit luy respondre : car il l'a raconté depuis à d'autres personnes. Comme il avoit quelque confusion de faire connoistre à sa Soeur, que l'avarice avoit autant de place en son ame que l'amour : il prit un biais qu'il creut bien fin et bien adroit. Ma chere Soeur, luy dit-il, je n'ay garde de consentir que vous vous rendiez malheureuse toute vostre vie pour l'amour de moy : et quoy que j'aime passionnément Telesile, je ne l'espouseray jamais, en vous obligeant d'espouser Crantor. Mon Frere, luy dit elle, s'il y avoit un autre remede à vostre mal, je n'aurois pas recours à celuy là : mais n'y en ayant point d'autre, je suis allez genereuse pour vous obliger malgré vous. Je sçay bien, luy dit elle encore, que dans le fonds de vostre coeur, vous voudriez que je fusse desja Femme de Crantor, afin de vous voir Mary de Telesile : et que ce n'est que par generosité, que vous vous opposez à une chose que vous croyez qui ne me plaist pas. Car je ne pense pas que vous me croiyez l'ame assez basse et assez interessée, adjousta t'elle, pour trouver plus de satisfaction dans quelque richesse que possede Crantor, que de chagrin dans son humeur. De sorte qu'estant persuadée que vous ne pouvez estre heureux que par mon moyen ; je sçauray bien sans vous obliger à y consentir, prendre les voyes de vous satisfaire malgré vous. Ha ma Soeur, luy respondit il, je ne souffriray jamais une semblable chose : et : ne considerez vous point l'extréme vieillesse de Crantor ; son humeur avare et chagrine, et tous ses deffauts ? Mon Frere, luy dit elle, je ne veux regarder en cette rencontre, que la merveilleuse beauté de Telesile, de qui la possession vous rendra heureux. Androclide desesperé d'entendre parler Atalie de cette sorte, luy dit que puis que ce n'estoit que son interest qui la faisoit agir : il la suplioit de considerer, qu'en espousant Crantor, elle causeroit un sensible desplaisir à Telesile, puis qu'elle l'empescheroit d'estre la plus riche personne de toute la Phocide. Pour moy, luy dit il, ma Soeur, je serois tousjours heureux, par la seule beauté de Telesile : mais je ne sçay pas si Telesile se la trouveroit, sans les thresors de Crantor : et si elle ne se vangeroit point sur moy, du mal que vous luy auriez fait. Nullement, reprit Atalie ; car si Telesile n'a pas l'ame avare, elle ne se souciera pas tant que vous pensez de cette perte : et si elle l'a de cette sorte, elle sera ravie de vous espouser en t'estat que sera alors sa fortune. Ainsi il n'y a rien à hasarder pour vous, et tout le mal ne sera que pour moy seule : Mais, adjousta t'elle, ce mal ne sera peut-estre pas long. Androclide repartit encore plusieurs choses, et Atalie de mesme ; sans que ny l'un ny l'autre dissent jamais leurs veritables sentimens : chacun taschant de se tromper, et se déguiser finement. Si bien qu'ils se separerent de cette sorte : Androclide conjurant tousjours sa Soeur de croire qu'il ne consentiroit jamais à ce mariage : et elle luy disant tousjours, qu'elle estoit resoluë d'y consentir. En effet, comme elle s'estoit renduë Maistresse absoluë de l'esprit de Crantor, elle l'envoya prier de lavoir : et elle sçeut conduire la chose avec tant d'adresse, qu'elle luy persuada qu'il faloit qu'il l'espousast sans ceremonie, à cause de Diophante : et que de plus, Androclide son frere songeant à espouser Telesile sa Niece, il ne faloit pas non plus luy demander son consentement. De sorte que Crantor sans differer davantage l'espousa le lendemain, en presence de cinq ou six personnes qui dependoient de luy : et la mena le jour suivant à la Campagne, afin de laisser dissiper le grand bruit qu'un semblable mariage devoit causer. Cependant Androclide estoit en une inquietude estrange : et les beaux yeux de Telesile ne le pouvoient consoler, de la perce qu'il craignoit de faire. Mais quand il sçeut que la chose estoit faite, il eut un desespoir inconcevable. Neantmoins comme il ne la creut pas d'abord, il fut chez une de ses Amies qui voyoit fort Telesile, pour s'en esclaircir : mais il y trouva plus qu'il ne pensoit y trouver : car Telesile y estoit, qui venoit d'y aprendre le mariage de Crantor. Or ce qu'il y eut d'admirable, ce fut qu'Androclide paroissoit beaucoup plus affligé que Telesile ; de qui l'ame genereuse ne s'ébranla point du tout en cette rencontre : et qui eut l'esprit assez libre pour remarquer que la douleur d'Androclide n'estoit pas desinteressée. Il s'aprocha d'elle tout interdit ; et la suplia de croire qu'il n'ayoit rien contribué au dessein de sa Soeur : et qu'il voudroit avoir fait toutes choses, et que ce malheur ne luy fust pas arrivé. Je le croy, luy respondit froidement Telesile, et je vous connois assez pour n'en douter pas. Mais Androclide, adjousta t'elle, comme la belle Atalie vostre Soeur est peut-estre plus aise d'avoir aquis les thresors de Crantor, que je ne suis affligée de les avoir perdus ; je trouverois plus juste que vous allassiez vous resjoüir avec elle, que de vous arrester à vous affliger aveque moy : qui n'ay pas mesme besoin de toute la force de ma raison pour supporter un semblable malheur : et qui par consequent puis aisément me passer du secours de la vostre. C'est sans doute, luy respondit Androclide, que je suis plus sensible à vos propres maux que vous mesme : c'est assurément, repliqua t'elle, que vos inclinations et les miennes sont differentes, et que par là nous ne voyons pas les choses de mesme façon. Cependant Telesile ne fit pas sa visite longue, et s'en retoua chez elle : où Diophante et Taxile estoient sensiblement affligez, de la nouvelle qu'ils avoient apprise : cette sage Fille les consola le mieux qu'elle pût : et quoy qu'elle sentist cette perte, elle ne laissa pas de les supplier de n'en avoir pas tant de ressentiment : les assurant pour elle, que comme elle n'avoit point d'ambition de cette espece, elle ne seroit pas long temps affligée, pourveû qu'ils se consolassent. Cependant tous les Amans de Telesile se trouverent un peu surpris : qui n'estoient pas riches, n'osoient plus songer à espouser une personne qui ne la devoit plus estre, de peur de la rendre malheureuse, et de se rendre malheureux eux mesmes. Joint qu'ils jugeoient bi ? aussi, qu'elle n'y consentiroit pas : estant bien moins déraisonnable qu'une fille qui a beaucoup de bien, espouse un honneste homme qui en apeu : que de voir deux personnes de qualité qui n'en ont presques point du tout, se marier en semble. Mais pour Androclide, quelque riche qu'il fust, il trouvoit un grand changement en Telesile, depuis qu'il y en avoit en sa fortune : neantmoins comme il eust eu honte de faire paroistre d'abord ses sentimens : et que de plus il avoit certainement autant d'amour pour Telesile, qu'il estoit capable d'en avoir : il fut chez elle comme à l'ordinaire, où il trouva tous ses Rivaux. Car jamais personne n'a esté si bien consolée, qu'elle le fut en cette occasion : et quand elle auroit perdu tout ce qui luy estoit cher au monde, ils n'auroient pas paru plus empressez, à prendre part à sa douleur. Mais à quelques jours de la leurs visites devinrent moins frequentes : et entre les autres, Androclide diminua beaucoup des soins qu'il avoit accoustumé d'avoir. Il ne luy parloit plus que de choses indifferentes : et cherchant un pretexte à s'éloigner d'elle, il luy dit qu'il remarquoit que Diophante son Pere le salüoit froidement : et qu'il avoit mesme sçeu qu'il parloit mal d'Atalie, qui enfin estoit tousjours sa Soeur. Androclide (luy dit Telesile qui avoit desja remarqué ses veritables sentimens) il n'est nullement besoin d'un si grand détour aveque moy : ny de chercher un pretexte pour ne me voir plus. Il est permis à chacun, de suivre ses inclinations : et comme assurément vous ne pourriez jamais aimer la plus belle Personne du monde si elle n'estoit pas riche : je n'aimerois jamais aussi le plus riche homme de toute la Grece, s'il n'avoit l'ame encore plus grande que sa fortune. Ainsi je pense qu'il nous sera également avantageux, que vous ne vous obstiniez pas par une fausse generosité, à rendre quelques devoirs à une personne qui a perdu tout ce qui vous la rendoit aimable. Androclide surpris de la liberté du discours de Telesile, voulut luy faire des protestations contraires à ce qu'elle disoit : mais ce fut avec un air si contraint, et des paroles si ambiguës, que l'on eust dit qu'il craignoit d'en dire trop, et de s'engager plus qu'il ne vouloir. Telesile le regardant alors avec un sous-rire qui avoit quelque chose de fier : Non Androclide, luy dit elle, ne vous donnes point la peine de vous déguiser plus long temps ; et laissez moy joüir en repos d'un Thresor que je prefere à ceux qui touchent vostre inclination, qui est la liberté de pouvoir resver toute seule. Androclide prenant comme on dit cette occasion aux cheveux, quitta Telesile ; et s'en pleignant à tout le monde, il cessa de la voir, aussi bien que beaucoup d'autres : de sorte qu'en peu de jours, la Maison de Diophante fut aussi solitaire qu'elle avoit esté tumultueuse, et pleine de monde. D'abord Telesile s'estonna de la foiblesse des hommes : et se regardant quelquefois dans un Miroir, elle se demandoit à elle mesme, si sa beauté estoit changée ? Car j'ay sçeu toutes ces choses depuis de sa propre bouche. Mais se trouvant encore les mesmes yeux ; le mesme taint ; et la mesme personne qu'elle avoit tousjours esté ; elle concevoit une si forte aversion contre tous les hommes, qu'elle estoit presque bien aise d'estre delivrée de leur conversation. Mais comme ce changement fit un grand bruit dans la Ville, Diophante pour le laisser dissiper s'en alla aux champs : si bien que quand j'arrivay à Delphes je ne l'y trouvay pas : et j'apris de Melesandre tout ce que je viens de vous dire. Cette absence me fut sans doute tres sensible : car j'avois tellement esperé de revoir Telesile, que la privation d'un si grand bien, fut cause que je fus plusieurs momens sans sentir la joye que je devois avoir, d'aprendre que j'estois deffait de tous mes Rivaux, et de pouvoir esperer que Telesile m'auroit quelque obligation des soins que je luy rendrois à l'advenir ; estant certain que je me resjoüis autant de sa pauvreté, qu'Androclide s'en affligea : parce que je la regardois comme un moyen propre à luy faire connoistre la grandeur de ma passion. Mais quand je venois à penser qu'elle n'estoit point à Delphes, l'esperance m'abandonnoit, et la crainte s'emparoit de mon esprit. J'apprehendois que la lascheté de quelques hommes ne les luy eust fait tous haïr : et je ne trouvois repos en nulle part. Le lendemain je rendis conte de mon voyage : et je reçeus des Amphictions toute la loüange que j'en pouvois esperer. Mon Pere estant satisfait de moy, me donna aussi beaucoup de marques de tendresse : tous mes Amis me visiterent en cette occasion ; et si je n'eusse point esté amoureux, j'eusse sans doute esté en estat de me divertir. Mais l'absence de Telesile troubloit alors toute ma joye ; et l'envie que j'avois de luy témoigner que je n'estois pas de l'humeur de ceux qui l'avoient abandonnée, me donnoit une inquietude aussi incommode, que s'il me fust arrivé quelque grand malheur. Durant ce temps là je ne pouvois presques sousrir que Melesandre ; parce que je n'avois la liberté de parler de ma passion qu'aveques luy, et qu'il avoit la complaisance de m'escouter favorablement : ce qui est sans doute une des plus sensibles consolations, dont l'on peut joüir pendant l'absence de ce que l'on aime. Mais enfin apres avoir long temps soupiré, Diophante revint, et ramena, Telesile ; resoluë d'éviter la conversation des hommes, autant que la bien seanse le luy permettroit. Je ne sçeus pas plustost qu'elle estoit revenuë à Delphes, que je fus chez Diophante, qui me reçeut avec beaucoup de civilité : Taxile fit la mesme chose, aussi bien que son adorable Fille ; avec cette difference toutesfois, que la civilité de Telesile estoit froide et serieuse. Neantmoins j'eus une si grande joye de la revoir, et de me trouver chez elle sans pas un de mes anciens Rivaux, que je ne fis reflexion sur ce que je dis, qu'apres en estre sorti, Cette premiere visite ne fut pas fort longue : car comme ils estoient arrivez tard, la discretion ne me permit pas de demeurer davantage aupres d'eux. Ce ne fut donc que des yeux, que je parlay de ma passion à Telesile ; qui ne voulut ny entendre, ny respondre, à un langage qu'elle seule m'avoit fait aprendre : puis que je n'avois jamais rien aimé qu'elle, et que je n'aimeray sans doute jamais rien autre chose. Mais comme je fus retourné dans ma chambre, la froideur de Telesile me donna de l'inquietude ; et je creus que peut-estre s'estoit elle trouvée offencée du dernier discours que je luy avois tenu en partant. Neantmoins je ne lassay pas d'esperer, que ma perseverance la toucheroit : le lendemain je fis tout ce que j'avois accoustumé de faire, auparavant que d'aller à Milet : et je fus au Temple où je sçavois qu'elle devoit aller. J'y trouvay Androclide, et la plus grande partie de ceux qui aimoient Telesile avant mon départ : Mais ils avoient tous changé de place ; car au lieu de se mettre vers certaines colomnes de Marbre où Telesile se met toujours, et où elle estoit lors que j'entray dans ce Temple, ils estoient dispersez en plusieurs autres endroits. Pour moy qui n'avois pas changé comme eux, je fus me mettre selon ma coustume, en lieu où je pouvois voir Telesile, et estre veû d'elle : d'abord elle n'y prit pas garde, parce qu'elle prioit les Dieux avec beaucoup d'attention : mais ayant tourné les yeux de mon costé, je la salüay avec je ne sçay quel respect, qui fait ce me semble que l'on peut discerner une reverence de simple ceremonie, d'avec une qui s'adresse à une personne dont l'on est amoureux. Telesile me rendit mon salut en rougissant : et il me sembla qu'elle chercha des yeux Androclide, comme pour luy dire qu'elle n'estoit pas encore abandonnée de tout le monde. Et en effet s'estant assez tournée pour rencontrer ses regards, quoy que son action parust estre sans dessein, Androclide changea de couleur et de place : et un moment apres il sortit du Temple, comme un homme qui avoit honte de sa lascheté : et qui eust esté bien aise que j'eusse esté lasche comme luy. J'ay sçeu depuis que certainement ma constante passion, pensa renouveller la sienne, Se surmonter tous les sentimens avares de son coeur : Mais à la fin il se contenta de fuir Telesile, et de me fuir moy mesme. Ne perdant donc pas une seule occasion de voir la personne que j'aimois, il eust esté bien difficile qu'elle ne m'eust pas fait la grace de faire quelque distinction de moy à tous les autres qui l'avoient quittée : neantmoins elle s'estoit si fort resoluë de ne rien aimer, qu'elle s'obstina à me traitter avec indifference. Je vescus donc de cette sorte durant quelque temps, sans pouvoir jamais trouver une occasion de luy parler en particulier, parce qu'elle me les ostoit toutes : Mais enfin je la trouvay un jour sur les bords de la riviere de Cephise, qui passe à Delphes, où les Dames se promenent souvent à pied : laissant leurs Chariots au bout d'une grande Prairie, bordée d'une espece d'Alisiers fort egreables. Elle y estoit avec deux de ses Amies seulement ; et lors qu'apres divers tours de la promenade nous eusmous trouvé des hommes de leur connoissance, qui leur aiderent à marcher, je demeuray ? estat de rendre ce mesme service à Telesile, et de luy pouvoir parler sans estre entendu que d'elle. Car la liberté est beaucoup plus grande à Delphes qu'à Athenes ; et mesme encore un peu plus qu'a Corinthe : à cause de ce grand abord d'Estrangers qui y viennent de toutes les parties du Monde : et qui y font insensiblement couler quelque chose des coustumes de leur Païs. Mais ô Dieux, que je me trouvay embarrassé, lors que je voulus commencer la conversation ! je n'avois pas plustost resolu de luy dire une chose, que j'en pensois une toute contraire : et nous fusmes assez long temps sans parler ny l'un ny l'autre. Mais enfin poussé par ma passion, je commençay de l'entretenir par un soupir : Plust aux Dieux, luy dis-je, adorable Telesile, que vous voulussiez vous épargner la peine d'entendre en des termes mal propres et peu significatifs, les sentimens que j'ay pour vous : et que vous voulussiez prendre celle de lire dans mon coeur, et de deviner mes pensées. Je puis facilement, me dit elle, faire ce que vous souhaitez : car Thimocrate, je connois si admirablement le coeur de tous les hommes, que je ne sçaurois manquer de connoistre le vostre. Eh Madame, luy dis-je, ne me traittez pas si cruellement : et ne confondez pas s'il vous plaist, Androclide et Thimocrate. Androclide dit elle, croit estre fort prudent : et Thimocrate est fort amoureux, luy dis-je, Thimocrate, repliqua t'elle, est peut-estre un peu plus dissimulé qu'un autre : mais apres tout, il a sans doute l'ame pleine foiblesse comme les autres hommes, dont la plus part commencent d'aimer sans y penser ; continuënt par coustume ; cessent de le faire par caprice ; et font presques toutes choses sans raison. Ha Madame, luy dis-je, vous connoissez mal Thimocrate, si vous le croyes tel que vous dittes ! Car enfin j'ay commencé de vous aimer malgré moy, je l'avouë : mais j'ay continué par inclination et par raison tout ensemble. Je suis parti d'aupres de vous le plus amoureux des hommes : j'ay passé cette cruelle absence, avec toute la douleur imaginable : et je suis revenu icy avec une passion qui s'est encore augmentée depuis mon retour : quoy que dés le premier instant que je vous aimay, je ne creusse pas qu'il fust possible qu'elle augmentait. Thimocrate, me dit elle, Androclide disoit il y a trois mois les mesmes choses que vous dittes à tout ce qu'il y a de gens à Delphes, lors qu'il leur parloir de moy : cependant cette pretenduë beauté de Telesile a perdu tous ses charmes, dés que Crantor m'a osté l'esperance de ses thresors. Il est vray, luy dis-je ; mais c'est qu'Androclide n'aimoit Telesile, qu'à cause des richesses d'autruy ; et que je ne l'adore qu'à cause de ses propres richesses. Non divine Personne, luy dis-je, ce ne sont que vos yeux ; ce n'est que vostre esprit que ; regarde ; et ce n'est enfin que pour vostre seul merite que je vous aime ; que je vous sers ; et que je vous serviray toute ma vie. La beauté Thimocrate, me dit elle, quand il seroit vray que j'en aurois, est un bien que l'on peut perdre tost, encore plus facilement que tous les autres biens : il a mesme cela de fascheux, que l'on est assuré de le perdre infailliblement. Ainsi quand je croirois que vostre ame ne seroit pas sensible à cette basse et honteuse passion, qui s'oppose à toutes les grandes actions, et qui fait preferer les richesses à la gloire et à la vertu ; je ne m'assurerois pas encore en vostre affection : et je suis persuadée que vous feriez un jour par foiblesse et : par inconstance, ce qu'Androclide a fait par avarice. Non divine Telesile, luy respondis-je, vous ne me connoissez pas : j'avoüe, adjoustay-je, parce que je suis sincere, que la perte de vostre beauté me causeroit une douleur inconcevable : mais elle me la causeroit principalement pour l'amour de vous : et non pas comme estant absolument necessaire à entretenir la passion qu'elle a fait naistre dans mon coeur. Vostre esprit, charmante Personne, a des lumieres qui brilleroient encore, quand celles de vos yeux seroient esteintes ? et vostre ame a des beautez qui raviroient tousjours la mienne, quand mesme vous ne seriez plus belle. Mais, poursuivis-je, Telesile la sera tousjours : et elle a encore si peu veû de Printemps, que le sien n'est pas prest de finir. C'est par ce peu d'experience, repliqua t'elle en sous-riant, que je me dois défier de tout : et c'est pourquoi Thimocrate, pour ne vous abuser pas, sçachez que toute maltraittée de la Fortune que je suis, je ne laisse pas d'estre glorieuse ; et que je suis beaucoup plus difficile à persuader, que je n'estois auparavant. Tout m'est devenu suspect, et je me la suis à moy mesme : c'est pourquoy changez de dessein si vous m'en croyez. Vous le pouvez faire sans honte à mon avis ; car quand on se jette parmy la multitude, poursuivit elle en riant, on cache sa fuitte par celle des autres. Mais si vous vous estiez obstiné à me servir, et qu'apres vous vinssiez à changer, vous seriez chargé de cette inconstance toute entiere. Allez donc Thimocrate, allez : laissez Telesile en paix, elle ne veut ny aimer ny estre aimée ; et elle se trouve si riche de sa propre vertu, qu'elle ne veut rien aquerir davantage. Vous possedez pourtant mon coeur malgré vous, luy dis-je : et je le connoistray peut-estre aussi malgré vous, reprit elle en riant encore : et se meslant alors dans la conversation des autres personnes avec qui nous estions, le reste de la promenade se passa, sans que je luy pusse rien dire de particulier, et sans que mesme je pusse parler à propos : Car j'avois l'esprit si occupé à juger si j'avois lieu de craindre ou d'esperer, que je ne sçavois pas trop bien ce que l'on disoit. Mais pour acourcir mon discours, je vous diray en peu de paroles, que cent mille soins que je rendis, toucherent enfin le coeur de Telesile, qui sçavoit bien que son Pere approuvoit mon affection : et elle trouva quelque chose de si obligeant en mon procedé aupres d'elle, qu'elle eut peut-estre autant de reconnoissance pour ma respectueuse passion, qu'elle avoit de mépris pour ceux qui l'avoient abandonnée. En un mot, j'en vins au point avec elle, qu'elle croyoit que je l'aimois, et qu'elle souffroit que je le luy disse. Cependant Androclide ne pouvant plus endurer ny la veuë de Telesile ny la mienne, s'en alla aux champs : une partie de ses autres Amants firent la mesme chose : et j'estois presques heureux. Car je voyois tous les jours Telesile ; et elle avoit la bonté de me tesmoigner qu'elle me voyoit agreablement. Elle ne m'avoit pourtant jamais dit precisément qu'elle ne me haissoit pas : mais un jour que j'allay chez elle, et que je trouvay l'occasion de luy parler ; elle me dit qu'il venoit d'arriver une nouvelle, qui feroit qu'Androclide la haïroit encore davantage, qui estoit qu'Atalie estoit en estat de donner bien tost un successeur à Crantor. Elle dit cela comme il estoit : mais elle le dit en me regardant avec assez d'attention ; afin de voir sur mon visage les mouvemens de mon esprit. Non non, luy dis-je, malicieuse Telesile, vous ne trouverez rien dans mes yeux, qui n'exprime les sentimens de mon coeur : et vous ne pouvez rien trouver dans mon coeur, qui soit indigne de la possession du vostre. Je le souhaite, me dit elle avec precipitation : A peine eut elle prononcé cette derniere parole, qu'elle en rougit comme d'un crime : et qu'elle voulut en affoiblir le sens obligeant que j'y pouvois donner : Mais ce fut avec une si agreable confusion, que je mets ce moment là au nombre des plus heureux de toute ma vie. Bien est il vray qu'il fut suivi d'un assez grand malheur : puis que je ne fus pas plustost au logis, que mon Pere me fit apeller, et me dit qu'il avoit besoin de moy, en un voyage qu'il commenceroit le lendemain ; et que je me preparasse à partir. Je taschay inutilement de m'en excuser, sans comprendre la raison pourquoy on me refusoit : mais je sçeus un moment apres par Melesandre, que mon Pere s'estoit pleine à un de ses Amis, de l'amour que je continuels d'avoir pour Telesile ; luy disant qu'il l'avoit soufferte quand elle devoit estre riche : mais qu'il ne la vouloit plus souffrir, aujourd'huy qu'elle ne l'estoit pas. Ainsi quand l'eus vaincu la rigueur de Telesile, et que je fus presques assuré du contentement de Diophante, auquel j'avois fait parler par Melesandre, je vy naistre un obstacle nouveau ; et il falut recommencer d'esprouver toute la rigueur de l'absence. Car enfin quitter ce que l'on aime, est sans doute un grand suplice : mais quitter ce que l'on aime et dont l'on est aimé, en est un incomparablement plus grand. Il falut toutesfois s'y resoudre. et m'en aller avec mon Pere, à l'extremité de la Phocide du costé de Megare. Je ne sçay si je dois dire que l'eus le bonheur de prendre congé de Telesile ; puis que c'est un instant si rigoureux, que celuy qui suit le moment où l'on se separe de la personne aimée ; que je ne puis pas bien déterminer comment on doit parler d'une semblable chose. J'eus mesme le malheur pendant ce voyage que la Republique donna un employ à mon Pere, qui augmentoit de beaucoup le bien de sa Maison : de sorte que je voyois naistre obstacle sur obstacle : et j'estois si affligé de ma bonne fortune, qu'on ne peut guere l'estre davantage de la mauvaise. Durant ce temps là, mon Pere me parla plusieurs fois, pour me détourner de cette amour : et plusieurs fois aussi, je fis ce que je pûs, afin de luy persuader qu'il devoit preferer la vertu de Telesile à toute chose. Mais venant à m'apercevoir que plus je tesmoignois de fermeté, plus je reculois mon retour à Delphes : je taschay de déguiser mes sentimens : et de luy faire croire que l'absence m'avoit guery. Mais helas, qu'il fut trompé en son opinion car je ne fus de ma vie si amoureux que je l'estois alors. Je sçavois que Telesile ne me haïssoit pas : j'aprenois par Melesandre, que mon absence la touchoit : et je m'imaginois un si grand plaisir à la revoir, que je ne pensois â autre chose. Cependant je sçeus de certitude que mon Pere ne retourneroit de tres long temps à Delphes, s'il ne croyoit absolument que je fusse guery de ma passion : je me fis donc violence ; et commençant de faire plus de visites qu'à l'ordinaire (car nous estions dans une Ville où la Compagnie est assez grande et assez belle, ) je m'attachay à voir plus souvent que les autres, une Personne assez aimable ; mais pour laquelle je n'avois pourtant pas un sentiment qui peust affoiblir la passion que j'avois pour Telesile. Cette Fille avoit de l'esprit ; mais c'estoit un esprit melancolique et doux qui parloit peu ; qui resvoit souvent ; et qui par consequent me donnoit lieu de pouvoir plus commodément penser à Telesile, lors que j'estois aupres d'elle, que si j'eusse esté avec une Personne plus enjoüée et plus brillante. Les visites que je luy rendis firent sans doute l'effet que j'en attendois dans l'esprit de mon Pere ; puis qu'il creut que je n'aimerois plus Telesile, et que j'aimois Pheretime, c'est ainsi que cette Fille se nommoit. Mais comme il n'eust guere plus approuvé cette seconde passion que la premiere, parce que Pheretime quoy que noble, n'estoit pourtant pas des plus illustres Races de son Païs ; il resolut de retourner à Delphes. Cependant si cette innocente fourbe me reüssit bien avec mon Pere, elle me reüssit mal avec Telesile : à laquelle Androclide, comme je l'ay sçeu depuis, fit sçavoir avec adresse, sans qu'elle sçeust que ce fust par luy, que j'estois fort attaché à Pheretime. De sorte que lors que je retournay à Delphes, je trouvay son esprit changé : et j'apris par Melesandre qu'il y avoit : plus de quinze jours qu'elle n'avoit voulu souffrir qu'il luy parlast de moy comme à l'ordinaire. Diophante mesme me parut changé aussi bien qu'elle : car ayant sçeu que mon Pere avoit tesmoigné une si forte aversion pour son alliance, il en avoit l'esprit aigry : et je fus quelques jours aussi malheureux qu'on le peut estre, en la presence de ce que l'on aime. Mais enfin ayant trouvé Telesile un jour chez elle, avec assez de liberté pour luy pouvoir parler bas : qu'ay-je fait Madame ? luy dis-je, l'absence m'a t'elle détruit dans vostre coeur ? et seriez vous capable de la foiblesse que je vous ay tant entenduë condamner ? Thimocrate, me dit elle, ne me chargez point de vostre crime ; et contentez vous que Telesile ne se pleigne pas sans vous pleindre. Ce n'est pas qu'elle n'en eust sujet : mais c'est qu'elle est trop glorieuse pour le faire. Ainsi, dit elle avec un sous-rire un peu forcé, vous ne devez pas craindre que mes reproches troublent le plaisir que vous avez à vous souvenir de Pheretime. Pheretime ! (luy dis-je tout surpris, et comprenant alors le sujet de son changement pour moy) ha Madame, vous ne me connoissez pas ; vous ne la connoissez point ; et vous ne vous connoissez pas vous mesme : si vous pouvez croire que je puisse penser à elle en vous voyant. J'ay tousjours pensé à vous Madame ? lors que j'ay esté aupres de Pheretime : mais je ne me suis point souvenu de Pheretime depuis que je suis à Delphes. Ha injuste Personne que vous estes, luy dis-je encore, quel est cet ennemy caché, qui a fait un crime d'une chose dont je pouvois demander recompense, puis que je n'ay veû Pheretime, qu'afin de venir plustost revoir Telesile ? Je luy contay alors sincerement comme la chose s'estoit passée : je la supliay en suitte de me dire qui luy avoit apris cette fausse nouvelle : et apres avoir bien prié, pressé, conjuré, et importuné Telesile ; elle me nomma la personne qui luy avoit dit la chose, qui estoit une Amie particuliere d'Androclide. Cependant comme mon coeur estoit fidelle, et que toutes mes paroles estoient veritables, je fis ma paix avec Telesile, à laquelle il ne demeura plus nul soubçon de ma confiance. Elle avoit toutesfois un secret dépit contre elle mesme, de m'avoir donné quelques legeres marques de jalousie : ce qui fut cause qu'il me falut quelque temps, auparavant que de retrouver dans son ame la franchise et la quietude avec laquelle elle avoit accoustumé de vivre aveque moy. Mais enfin je me retrouvay heureux ; et je fis mesme comprendre à Diophante, que je ne devois pas estre puny de l'obstacle que mon Pere aportoit à mon dessein. Je n'avois donc plus rien qui me faschast ; sinon qu'il faloit malgré moy, ne visiter pas si souvent Telesile : de peur que mon Pere ne m'exilast de nouveau, comme il avoit desja fait. Mais si je ne la voyois pas chez elle, je la rencontrois ailleurs ; et je la voyois tous les jours. le voulus alors diverses fois obtenir d'elle la permission de l'épouser sans le contentement de mon Pere : mais comme elle estoit sage et glorieuse, elle ne le voulut jamais ; et me dit tousjours qu'elle sçavoit bien que Diophante n'y consentiroit non plus qu'elle : et qu'ainsi il faloit attendre en repos que le coeur de mon Pere fust, changé. Je ne joüis pourtant pas long temps de ce calme, pendant lequel j'avois de si doux moments : et par un caprice de la Fortune, nous fusmes presques toujours separez. Tantost il y avoit un de mes Amis qui avoit querelle, à qui par un sentiment d'honneur il falloit que je m'attachasse, et que je le suivisse hors de Delphes : une autrefois Diophante demeura malade aux champs, où Telesile le fut trouver : en suitte, une Feste publique l'y retint : et il y eut mesme des absences sans sujet, et où il sembloit que la Fortune n'eust autre dessein que de nous persecuter. Il y en eut de longues, de courtes, d'impreveuës, de premeditées : je ne revenois pas plustost à Delphes qu'elle en partoit : Elle n'y revenoit pas aussi plustost que j'en partois : et je puis dire de plus, que je n'ay jamais quitté Telesile, qu'il ne me soit arrivé quelque malheur. Nous avions tousjours quelque petite querelle, que la seule absence nous causoit : et je me souviens mesme qu'un jour je fus assez bizarre pour me pleindre de ce que je la trouvois trop belle à mon retour. Car, luy disois-je, adorable Telesile, si mon absence vous avoit touchée, comme la vostre m'a affligé, je verrois que la fraicheur de vostre teint seroit un peu ternie : et je verrois encore dans vos yeux quelque impression de melancolie, qui me donneroit une joye estrange. Où au contraire j'y voy une joye qui m'inquiete : par la crainte que j'ay qu'elle n'y ait tousjours esté, pendant que je n'estois pas aupres de vous : et que ce ne soit pas mon retour seul qui la cause. En un mot, j'esprouvay l'absence de toutes les façons dont on la peut esprouver ; et je souffris sans doute tout ce qu'un Amant peut souffrir. Mais soit que je m'esloignasse par une raison qui me fust avantageuse, ou par quelque cause qui me deust fascher ; je puis dire n'avoir jamais eu l'ame sensible, ny à la douleur, ny à la joye, que ces divers sujets me devoient donner : et n'avoir jamais senti en ces fascheuses separations, nul autre mouvement dan mon coeur, que celuy que mon amour y causoit.

Histoire des amants infortunés : l'amant absent (Thimocrate condamné à l'exil)


Apres donc cent mille douleurs, et une absence d'un mois je revins à Delphes : ou j'apris qu'Atalie Soeur d'Androclide, et Femme de Crantor, estoit morte en accouchant d'un fils, et que ce fils estoit mort luy mesme, peu de jours apres sa Mere : de sorte que Telesile se retrouva avec plus d'apparence que jamais, de devoir estre une des plus riches Personnes de toute la Grece : car on sçavoit que Crantor s'estoit repenti de s'estre marié, et n'avoit pas esté satisfait d'Atalie : si bien que mon Pere n'ayant plus à me reprocher le peu de bien de Telesile, il y avoit lieu de croire que je serois bien tost heureux. Pour moy je ne soubçonnay jamais cette admirable Fille de changer de sentimens en changeant de fortune : mais j'eus un peu de peur que Diophante ne se servist pour me nuire, du pretexte que Mon Pere luy avoit donné. De sorte que pour haster la chose, apres avoir veû Telesile, je fus en diligence à une Terre que mon Pere avoit à deux journées de Delphes, et où il estoit alors ; pour le suplier tres humblement de se souvenir, qu'il avoit autrefois aprouvé ma passion pour Telesile : mais par malheur je ne l'y trouvay plus : et il falut que j'attendisse huit jours auparavant qu'il revinst : car les gens qu'il avoit laissez chez luy, sçavoient seulement qu'il y reviendroit, et ne sçavoient pas où il estoit allé. A son retour, je luy dis ce que j'avois resolu de luy dire, et il me respondit ce que j'avois esperé : si bien que je m'en retournay à Delphes le plus satisfait de tous les hommes. Je sçeus mesme en y arrivant, que Crantor estoit mort subitement depuis un jour : de sorte qu'apres avoir esté chez moy, me mettre en estat de paroistre devant Telesile, je fus chez elle pour luy faire une visite de ceremonie. Mais je fus un peu surpris d'y trouver toute la Ville : et d'y revoir principalement tous mes anciens Rivaux, et mesme Androclide. Neantmoins comme la bien-seance vouloit que l'on rendist cette civilité à la condition de Diophante, en une occasion de deüil ; je fis ce que je pûs pour croire, que la chose en demeureroit là : et que tous ces Amans avares qui avoient abandonné Telesile quand elle n'estoit plus riche ; n'auroient pas la hardiesse d'oser jamais luy parler de leur passion, apres une semblable lascheté. Mais je fus bien trompé en mes conjectures : car aussi tost que les premiers jours du deüil furent passez, Telesile se vit environnée et de tous ceux qui l'avoient quittée auparavant, et tous ceux qui mesme n'avoient pas encore pensé à elle. J'obligeay alors Melesandre à parler à Diophante, pour luy dire qu'il devoit faire quelque distinction de moy aux autres pretendans de Telesile : mais soit que se voyant en estat de choisir, il ne voulust pas Se haster, ou qu'il voulust se vanger de mon Pere ; il respondit biaisant sans rien conclurre, et me mit au desespoir. J'avois pourtant la consolation, de ne remarquer nul changement en l'esprit de Telesile : et de voir avec quel mépris elle traitoit tous ceux que sa richesse plustost que sa beauté, avoit rapellez. Mais pour mon mal heur, il revint en ce temps là à Delphes, un homme de grande qualité apellé Menecrate, qui en estoit ; qui avoit esté tres long temps à voyager ; qui devint amoureux de Telesile et qui n'ayant point de part au crime des autres, me donna aussi plus d'inquietude. Car comme il est bien fait ; que sa naissance est illustre ; et sa Maison tres puissante en biens, je trouvois lieu de m'en affliger. Neantmoins Telesile agissoit si sagement, que sa seule veuë dissipoit toutes mes frayeurs, et me laissoit quelquesfois assez de liberté d'esprit, pour rire des actions contraintes de tous ces lasches Amants : qui n'osoient presques parler, tant la honte les possedoit, et abatoit leur esprit. Toutefois ils suivoient tousjours Telesile, et la voyoient malgré elle : Pour Androclide il fut plus prudent ; car il ne songea pas moins à gagner Diophante, qu'à pouvoir appaiser sa fille : et je ne sçay de quels moyens se il servit ; mais je fus adverti qu'il avoit assez de part dans son esprit ; et que peut-estre seroit il bientost choisi par Diophante pour estre le Mari de Telesile. Je fus à l'instant mesme chez elle, afin de luy aprendre ma crainte, et de luy demander quelque nouveau tesmoignage d'affection pour me rassurer : mais j'y trouvay Androclide, qui devenu plus hardi par l'esperance que Diophante luy avoit donnée, luy avoit parlé de sa passion plus ouvertement qu'il n'avoit fait, depuis la mort de Crantor. Comme je sçeus en bas qu'Androclide estoit seul avec elle, je montay avec precipitation : et arrivant à la porte de la chambre, je m'arrestay ; ne sçachant si je devois escouter ce qu'ils disoient, ou entrer sans les escouter. Mais comme la porte estoit ouverte, et que la Tapisserie qui me cachoit, n'empeschoit pas que je n'entendisse ce que l'on disoit dans la chambre ; j'oüis que Telesile luy disoit avec un ton de voix assez fier : Non Androclide, ne vous y trompez pas : ce n'est point à moy à vous recompenser des soins que vous me rendez, ni de ceux que vous m'avez rendus : car comme ce n'est point Telesile que vous avez aimée, ni que vous aimez, ce n'est point aussi à elle à vous en avoir obligation. J'avoüe qu'entendant un discours qui m'estoit si agreable, je me resolus de n'entrer pas si tost : et c'est la seule fois que j'ay pu comprendre que l'on peust preferer quelque chose, à la veuë de la personne aimée. J'entendis donc qu'Androclide reprenant la parole, luy dit qu'il n'avoit consideré les thresors de Crantor que pour l'amour d'elle : dittes plustost pour l'amour de vous, luy repliqua Telesile ; et sçachez que quand vous employeriez toute vostre vie à me vouloir persuader que vous m'aimez, je ne le croirois pas. Non non, luy dit elle, Androclide, je ne m'estime pas si peu, que je veüille un coeur partagé : et partagé encore pour une chose indigne d'estre balancée avec Telesile, et qui est l'objet de toutes les ames basses. Enfin je pardonnerois bien plustost à un inconstant qui m'auroit quittée pour une plus belle que moy : qu'à un avare qui m'a abandonnée des que je n'ay plus esté riche. Car avoüez la verité, luy dit elle, si j'avois assez de folie pour vous espouser, et que par malheur je vinsse à perdre tout ce qui cause vostre passion : qu'il ne me restast ny grandes Terres ; ny Pierreries ; ny mangifiques Meubles ; ny superbes Maisons : et que Telesile demurast seulement avec tous les charmes que vous trouvez en elle depuis qu'elle est riche ; avoüez la verité Androclide, l'aimeriez vous encore, et la trouveriez vous belle en ce temps là ? Je n'en doute nullement, luy respondit il tout confondu : et je ne le crois point du tout, repliqua t'elle. Mais Androclide, adjousta Telesile, je veux vous faire voir que je ne suis pas coupable du crime que je vous reproche : et que ce n'est pas l'estat present de ma fortune, qui me fait vous parler si fortement. Sçachez donc. . . . . . . je confesse que lors que Telesile en fut là, l'eus un battement de coeur estrange : je m'aprochay davantage de la Tapisserie : et je fis mesme assez de bruyt pour estre entendu : si ce n'eust esté que Telesile estoit en colere, et qu'Androclide estoit fort interdit. Mais apres m'estre un peu remis, j'entendis que poursuivant son discours, sçachez donc, luy dit elle encore une fois, que ce n'est point du tout par le changement avantageux qui est arrivé à mes affaires, que je vous traitte comme je fais : et que quand je ne serois que ce que j'estois il y a un mois, je ne vous pardonnerois pas ce que vous avez fait. Car en fin je ne puis jamais espouser qu'un homme que j'estimeray : et je ne puis jamais estimer celuy qui ne m'estime que par des choses que je crois beaucoup au dessous de moy. A peine Telesile eut elle achevé de parler, que craignant qu'Androclide ne l'adoucist par des soumissions, j'entray promptement dans la chambre : et surpris si fort mon Rival, qu'il ne se remit pas aisément. Comme j'avois la joye dans le coeur, à cause de ce que j'avois entendu, ma conversation fut, si je l'ose dire, plus agreable que celle d'Androclide : ce n'est pas qu'il sentist avec delicatesse les mépris de Telesile, puis que ne l'aimant presques que par consideration, ses sentimens estoient sans doute plus greffiers, et sa douleur estoit moins vive. Joint qu'il esperoit tousjours en Diophante : mais aussi la honte de sa mauvaise action l'interdisoit, et faisoit qu'il n'avoit pas la liberté de son esprit. Pour moy il me sembloit que je le menois en Triomphe ce jour là. Un moment apres il vint beaucoup de Dames ; et la conversation generale ne se passa pas, sans que je disse plusieurs choses piquantes pour Androclide. Il m'en respondit aussi quelques unes qu'il avoit dessein qui le fussent : mais il ne sçavoit par où s'y prendre ; parce qu'il ne me pouvoit rien reprocher : et que j'avois cent choses veritables à luy faire entendre, qui ne luy plaisoient nullement. Telesile prenoit sans doute quelque plaisir à le voir mal traité : neantmoins comme elle est fort prudente, elle destourna la conversation à diverses fois, de peur qu'elle ne devinst trop aigre. Ce n'est pas que je perdisse le respect que je luy devois, et que je voulusse quereller Androclide chez elle : mais c'est qu'il estoit si aisé de le toucher sensiblement, à cause qu'il sçavoit bien qu'il estoit coupable ; que la raillerie la plus fine et la plus delicate, l'irritoit jusqu'à la fureur : et que de plus j'esprouvay ce jour là, qu'il est fort difficile de n'insulter pas sur un Rival malheureux, quand on en trouve l'occasion, quelque generosité que l'on puisse avoir. Au sortir de chez Telesile, il fut trouver Diophante, qui se promenoir vers la Fontaine Castalie ; si bien que lors que j'en sortis à mon tour, j'apris fortuitement par Melesandre que mon Rival estoit avec le Pere de ma Maistresse : et le lendemain je sçeû que Diophante considerant plus le grand bien d'Androclide que le mépris qu'il avoit fait de Telesile ; et l'excusant peut-estre par une inclination pareille à la sienne, avoit effectivement commande à sa Fille, de mieux vivre qu'elle ne faisoit avec Androclide ; parce qu'enfin il avoit à l'advertir, qu'il estoit absolument resolu qu'elle espousast ou luy, ou Menecrate. Je sçeus cela par une femme qui estoit à elle, que Melesandre m'avoit aquise, et qui avoit ouï le discours que Diophante avoit fait à sa Fille : de sorte que desesperé de mon malheur, je n'avois plus pour ma consolation que la seule Telesile : que je sçavois bien qui méprisoit Androclide ; qui n'aimoit pas Menecrate ; et qui ne me haïssoit point. Mais son extréme vertu me faisoit pourtant craindre qu'elle ne fust pas capable de resister au commandement absolu de son Pere : car cette mesme Femme qui m'avoit adverti de ce que Diophante avoit dit, ne m'avoit point raporté la response de Telesile : disant qu'on ne luy avoit pas donné loisir d'en faire. Me trouvant donc en cét estat, je fus un soir chez Melesandre, afin de refondre aveque luy, quel remede je pourrois trouver à un si grand mal : ses gens me dirent qu'il se promenoit derriere le Temple des Muses, à une grande Place qui y est. Je m'y en allay donc aussi tost : mais au lieu d'y rencontrer mon amy comme je l'esperois, j'y trouvay Androclide qui s'y promenoit seul. Les gens de Melesandre m'avoient dit si fortement que leur Maistre y estoit, que comme il estoit desja tard, et que j'avois l'esprit preoccupé, je creus que c'estoit luy. De sorte que m'en aprochant, et bien, luy dis-je, Telesile sera tousjours persecutée par l'avare Androclide : Androclide (me respondit il, m'ayant reconnu à la voix) persecutera tousjours Telesile, quand ce ne seroit que pour persecuter Thimocrate. Et Thimocrate (luy repliquay-je fort surpris et fort en colere de voir que je m'estois trompé (se défera aisément quand il luy plaira, des persecuteurs de Telesile, et des siens. En disant cela, je portay la main sur la garde de mon Espée : et Androclide sans perdre temps, ayant tiré la sienne et moy la mienne apres luy, il vint fondre sur moy en prononçant quelques paroles peu distinctes, dont je n'entendis pas le sens. Je ne m'arresteray point à vous particulariser un combat qui se passa presques tout entier sans tesmoins ; et ce sera par l'evenement que vous jugerez de ce que j'y fis. Androclide estoit sans doute brave et adroit ; de sorte que si je n'eusse esté plus heureux que luy en cette occasion, je ne l'eusse pas vaincu sans peine. Cependant nostre combat ne fut pas long : et apres luy avoir donné quatre coups d'Espée, qui entroient tous dans le corps ; il lascha le pied, et fut en parant tousjours, tomber contre une petite porte du Temple, qui ne servoit que les jours des Sacrifices à certaine ceremonie. Je fus aussi tost à luy, pensant qu'il n'estoit que blessé, et voulant luy faire avoüer mon avantage : mais je trouvay qu'il n'avoit plus de mouvement, ni d'aparence de vie. Pendant que par un sentiment de generosité je voulois effectivement m'éclaircir c'il n'estoit plus en estat d'estre secouru, Menecrate passa, suivy de quelques uns de siens : et comme la Lune s'estoit dégagée des quelques nuës qui l'obscurcissoient auparavant, il vit briller mon Espée aupres de la porte de ce Temple. De sorte que sçachant bien que ce n'estoit pas un lieu où l'on deust voir une pareille chose, il vint droit à moy : mais ayant aperçeu des gens, je me retiray en diligence ; et mesme sans pouvoir estre reconnu, quoy que Menecrate me fist suivre par quelques uns des siens, qui me perdirent bien tost de veuë. Pour luy il estoit occupé aupres d'Androclide, qu'il reconnut : mais quoy qu'il fust son Rival, il ne laissa pas d'en prendre soin. Quelques Sacrificateurs qui logeoient assez prés de là, ayant ouï du bruit y accoururent, et furent estrangement surpris de cette prophanation. Car le lieu où nous nous estions battus, estoit de l'enceinte du Temple, quoy qu'il ne fust fermé que par une Balustrade : et la porte du Temple mesme estoit toute couverte de sang ; parce qu'en tombant Androclide avoit glissé tout du long. On porta ce blesse à la maison la plus proche, où il ne fut pas plustost, qu'il donna quelques signes de vie : de sorte qu'à force de remedes, il recouvra la parole, et alloüa la verité de la chose à Menecrate ; et par consequent mon action fut sçeuë telle qu'elle estoit par mes deux Rivaux : c'est à dire par deux tesmoins irreprochables. Androclide sentant bien qu'il n'avoit plus de part à Telesile, ne voulut pas se noircir par un mensonge : et Menecrate m'ayant l'obligation de luy avoir osté un Rival, que Diophante preferoit à beaucoup d'autres : voulut aussi m'en recompenser par sa sincerité. Mais cela n'empescha pas que ce combat ne fist un grand bruit : Androclide avoit beaucoup de parens : le lieu où il avoit esté blessé augmentoit le crime : la Pithie se plaignoit hautement le Peuple de Delphes disoit que cela estoit de mauvais presage : et dés qu'Androclide fut mort (ce qui arriva le lendemain au soir) je sçeus qu'il n'y avoit plus de seureté pour moy dans la Ville. Aussi tost apres le combat, je m'estois retiré chez Melesandre : et la mesme nuit il m'avoit conduit chez un de ses Amis, qui n'estoit pas un homme chez lequel aparemment on me deust chercher. De vous dire quelle fut ma douleur, quand je pus raisonner sans preoccupation sur mon avanture, il ne me seroit pas aisé : car quand je vins à connoistre qu'il faudroit m'esloigner, et abandonner Telesile, en un temps où Diophante la voudroit infailliblement marier bien tost, et en un temps où elle avoit cent mille Amants ; j'eusse voulu pouvoir ressusciter Androclide, tout mon Rival qu'il estoit : et quand j'eusse tué le plus cher de mes Amis, je n'aurois pas paru plus affligé que je l'estois, d'avoir tué mon Rival. Telesile de son costé, en eut une douleur extréme ; et par sa bonté naturelle, et pour les dangereuses suittes que ce funeste accident pouvoit avoir. Cependant on me poursuivit ; on me chercha : et ce fut en vain que mon Pere employa tous ses soings et tous ses Amis pour pouvoir calmer cét orage. Tout ce qu'il pût faire, fut de tirer les choses en longueur, et d'empescher que l'on ne me condamnast pas si promptement. Comme le Conseil des Amphictions estoit fini, j'avois moins de protection que s'il eust encore duré : j'en eus neantmoins assez, pour faire que l'on ne me condamnast pas à la mort ; et mon Arrest portoit que j'estois banni pour trois ans de toute la Phocide : à peine de perdre la vie, si durant ce temps là j'estois trouvé en lieu deffendu. Cét Arrest de grace, fut pour moy un Arrest de mort : car quand je venois à penser à la joye qu'en auroient mes Rivaux ; combien j'avois travaillé pour eux ; et comment je m'estois destruit ; ma raison se troubloit, et je n'estois pas Maistre de mes sentimens. Je disois hardiment à Melesandre, que je ne sortirois point de Delphes ; que j'y voulois demeurer caché : et effectivement j'y fus encore plus d'un mois apres ma condamnation. Je sçavois durant ce temps là, que mes Rivaux voyoient tous les jours Telesile, sans que j'eusse sujet de me pleindre d'elle, parce qu'elle ne le pouvoit pas esviter : et quoy que je sçeusse par Melesandre qu'elle estoit fort touchée de mon malheur, que par bonté elle nommoit le sien ; je ne pouvois souffrir la privation de sa veuë. Cependant je pensay estre pris trois ou quatre fois : et il falut changer le lieu de ma retraite plus de six ; parce que nous estions advertis Melesandre et moy, que l'on avoit descouvert où j'estois. Et certes il n'estoit pas fort estrange ni fort difficile : car à mon advis tous mes Rivaux estoient les Espions de ceux qui me poursuivoient. De sorte que Telesile ne pouvant plus endurer que je m'exposasse inutilement pour elle : m'écrivit un Billet, par lequel elle me commandoit absolument de sortir non seulement de Delphes et de la Phocide, mais de m'éloigner mesme le plus qu'il me seroit possible de toute la Grece. Depuis que j'estois caché, j'avois escrit tres souvent à Telesile, sans qu'elle eust voulu me respondre : toutesfois aprenant par Melesandre que je m'obstinois à ne vouloir point sortir de la Ville, quoy que mon Pere y fist tous ses efforts : elle se resolut de le faire, comme je viens de le dire. Apres avoir leû son Billet, je luy respondis que si elle vouloit que je partisse, il faloit du moins qu'elle me permist de la voir et de luy dire adieu. Melesandre fit tout ce qu'il pût, pour m'empescher de luy demander une grace qui m'exposeroit beaucoup, et que peut-estre Telesile ne m'accorderoit pas : mais je luy dis que je n'en ferois autre chose, et qu'absolument je ne partirois point de Delphes, que je n'eusse parlé à Telesile. Ce fidelle Amy fut donc la trouver, et luy dire ma derniere resolution : elle s'en fascha ; elle m'en dit presques des injures, en parlant à Melesandre : elle luy dit que mon affection estoit inconsiderée : que sa gloire ne m'estoit pas chere : que je n'avois point de raison : que je luy demandois une chose qu'elle ne devoit pas m'accorder : et pour conclusion elle protesta, qu'elle ne s'y pouvoit resoudre. Mais, luy dit Melesandre, si on trouve Thimocrate, et qu'on le face mourir, le soufrirez vous mieux ? Ha Melesandre, luy dit elle, vous n'estes gueres moins fascheux que vostre Amy, de me presser d'une chose que je ne veux pas faire : et de me contraindre presques à la vouloir malgré moy. Enfin apres une assez longue contestation, elle luy dit, que pourveû qu'il trouvast une voye qui ne m'exposast pas, et qui ne luy fist rien faire contre la bien-seance, elle se resoudroit à me voir : quand ce ne seroit, disoit elle, que pour me gronder de mon opiniastreté. Melesandre songeant alors à ce qu'il avoir à luy dire, luy proposa de faire une visite chez une de ses Parentes, qu'elle voyoit quelquesfois, qui estoit une Personne de merite et de vertu, chez laquelle il me meneroit la nuit auparavant qu'elle y deust aller. Mais, luy dit elle, que penseroit de moy vostre Parente ; qu'en penseriez vous vous mesme ; et qu'en penseroit Thimocrate ? Non non, Melesandre, je ne sçaurois me resoudre à cette innocente assignation : et en effet il ne gagna rien sur son esprit de tout ce jour là. Mais le lendemain ayant encore pensé estre pris, et ayant esté contraint de changer de nouveau le lieu de mon Azyle ; la crainte d'estre cause de ma mort l'y fit resoudre : et elle consentit à me voir chez la Parente de Melesandre ; pourveû qu'elle et luy fussent presens à nostre conversation. De vous representer ma joye, lors que je sçeus que je verrois Telesile, il ne me seroit pas aisé : elle fut si grande que je ne songeay pas seulement que je ne la verrois que pour luy dire adieu. Mais pour achever promptement de vous apprendre mon malheur, je fus donc mené la nuit chez cette Parente de Melesandre, où l'adorable Telesile devoit venir le lendemain, suivie seulement de cette mesme Femme qui estoit de mes Amies, et de nostre confidence ; car c'estoit dans son voisinage. De vous dépeindre combien cette scrupuleuse vertu dont elle faisoit profession, luy donna de repugnance à cette visite, il ne seroit pas facile : Elle entra dans la chambre où j'estois seul avec Melesandre et sa Parente, comme si elle eust fait un crime effroyable ; et ne voulant pas en faire une finesse à cette Personne : que direz vous de moy, luy dit elle, de venir chez vous avec intention d'y quereller un de vos Amis ? Je diray (luy respondit elle, car nous luy avions dit la verité) que vous estes bien inhumaine, d'avoir voulu exposer une vie qui vous doit estre aussi chere que celle de Thimocrate. Madame (dis-je alors à Telesile, sans luy donner loisir de respondre) pardonnez s'il vous plaist à la violence que je vous ay faite : croyez que si j'eusse pû faire autrement, je n'aurois pas voulu forcer vostre inclination. Apres cela nous nous assismes, et parlasmes assez long temps du malheur qui m'estoit arrivé, et de l'opiniastreté de mes ennemis à me poursuivre, sans que Telesile me donnast lieu de l'entretenir en particulier. Mais quelqu'un ayant voulu parler à la Parente de Melesandre, pour quelque affaire assez importante : elle pria Telesile de luy donner la permission d'aller trouver ceux qui la demandoient dans une autre chambre. Si bien que sans perdre temps, Madame (dis-je à Telesile, pendant que Melesandre fut vers les fenestres entretenir la Fille qui l'acompagnoit) vous avez donc resolu que je parte ; que je m'esloigne de vous ; et que je m'en esloigne mesme sans sçavoir s'il demeurera dans vostre memoire quelque leger souvenir de Thimocrate ? Mais Madame, poursuivis-je, Thimocrate ne partira pas de cette sorte : l'affection qu'il a pour vous est trop violente, pour souffrir qu'il en use ainsi : et si vous n'avez la bonté de luy dire quelque chose d'assez obligeant pour le consoler des maux qu'il endurera en ne vous voyant pas, il ne partira point du tout. Je vous diray pour vous satisfaire, me repliqua Telesile, que je pleins vostre malheur ; que je suis au desespoir d'en estre cause ; que vostre absence me sera tres fâcheuse ; et que je souhaiteray ardemment vostre retour. C'est beaucoup Madame (luy dis-je avec une action tres respectueuse) mais ce n'est pourtant pas assez pour conserver la vie d'un homme qui doit estre un Siecle esloigne de vous. Je ne sçay pas, dit elle, si ce que je vous dis d'obligeant n'est pas assez pour vous : mais je suis persuadée Thimocrate, que c'est un peu trop pour moy. Neantmoins je ne veux pas me repentir de ce que j'ay dit, reprit elle en sous-riant : et je vous le rediray mesme encore si vous voulez. Pour ne vous donner pas la peine, luy dis-je, Madame, de faire deux fois un mesme discours, accordez moy la grace de dire quelque chose de plus, que ce que vous avez desja dit : et que voudriez vous dit elle, que je disse ? Je voudrois, luy repliquay-je, que l'adorable Telesile, m'assurast, que l'absence ne me destruira point dans son coeur : et que Menecrate, ni pas un de mes Rivaux, n'y occuperont jamais nulle place. Je vous promets le premier sans scrupule, repliqua t'elle, et je vous permets d'esperer l'autre, sans crainte d'estre trompé. Car Thimocrate, j'ay si mauvaise opinion de tous les Hommes, que je ne sçay pas comment vous estes si bien avecque moy. Vous me comblez de gloire et de plaisir, luy dis-je, en ne me refusant pas ce que je vous ay demandé : Mais Madame, malgré une grace si douce et si glorieuse que celle que vous venez de m'accorder, vostre vertu m'épouvante : et je crains que si Diophante veut vous obliger à espouser Menecrate ; je crains, dis-je, que Thimocrate absent ne soit pas assez puissant dans vostre coeur, pour vous empescher de luy obeïr. Thimocrate, me dit elle alors, il me semble que vous deviez vous contenter de ce que je vous avois dit, sans me forcer comme vous faites à ne vous respondre pas agreablement. Ha Madame (luy dis-je tout transporté de douleur) je vous entens bien : vous ne choisirez pas Menecrate, mais vous le recevrez il Diophante le veut. S'il le veut absolument, reprit elle, il faudra bien s'y resoudre : cela estant, luy dis-je, il ne faut plus songer à me faire partir de Delphes : j'y demeureray Madame, j'y demeureray : et quoy que vous me puissiez dire, je ne m'éloigneray jamais de vous dans une si cruelle incertitude. Mais Thimocrate, dit elle, vous avez perdu la raison, de parler comme vous faites : Mais inhumaine Telesile, luy repliquay-je vous avez perdu la bonté, de me respondre comme vous me respondez. Car enfin que voulez vous que devienne un homme qui vous adore ; et qui s'en allât vous laissera dans la disposition d'espouser sans repugnance celuy de tous ses Rivaux qu'il plaira à Diophante de vous proposer ? De quoy voulez vous, cruelle Personne, que je tire quelque consolation, pendant une si rigoureuse absence ? Me souviendray-je agreablement de vostre beauté, dans la pensée qu'elle fera peut-estre la felicité de Menecrate ? Me souviendray-je avec plaisir de la douceur que vous avez eue pour moy en diverses occasions, dans la crainte que j'auray que vous ne soyez obligée de m'estre eternellement rigoureuse ? Me souviendray-je avec satisfaction des favorables paroles que je viens d'entendre, dans la pensée de ne les entendre peut-estre plus ? Enfin Madame, pourray-je vivre éloigné de vous, dans une incertitude si estrange ? Non, je ne le pourrois pas : et j'aime mieux mourit devant vos yeux, et par les mains de mes ennemis, que de m'en aller de cette sorte. Mais encore, dit elle, Thimocrate, que pretendez vous ? Je ne demande pas, Madame, luy dis-je, que vous promettiez au malheureux Thimocrate de l'espouser : mais je demande que vous luy assuriez que tant que son exil durera, vous n'espouserez ny Menecrate, ny pas un de ceux qui vous adorent, ou qui vous peuvent adorer. Vous voulez tellement prendre vos seuretez (dit elle en sousriant, malgré la melancolie qui paroissoit dans ses yeux) que quand ceux avec qui vous traittez vous auroient trompé en quelque chose, vous ne pourriez pas faire autrement. Mais apres tout Thimocrate (dit elle prenant un visage fort serieux) tout ce que je puis est de vous dire, que je feray tout ce que la bien-seance me permettra de faire pour rompre tous les desseins que mon Pere pourroit avoir de me marier : Mais de vouloir que je vous promette de me des-honnorer, en desobeïssant ouvertement à mon Pere, c'est ce que je ne feray pas. Et peut-estre (me dit elle presques contre son intention) que si vous vous en rendez digne par une obeïssance aveugle, je feray plus que je ne vous promettray. Mais enfin Thimocrate, adjousta cette vertueuse Personne, il ne faut pas meriter nostre infortune par une foiblesse : et il ne faut jamais se fier tant en sa prudence, que l'on ne laisse quel que chose à la conduitte des Dieux : qui aussi bien malgré toutes nos resistances, nous menent où ils veulent que nous allions. J'avouë que de la façon dont Telesile me fit ce discours, j'avois quelque sujet d'en estre content, cependant je ne le fus pas : et je la pressay encore si opiniastrément, qu'elle pensa s'en mettre en colere : voyant que je ne voulois point partir, si elle ne me promettoit tout ce que je voulois. Elle appella alors Melesandre à son secours et sa Parente aussi qui revint où nous estions : et quoy que je peusse faire je n'en pus jamais obtenir autre chose. Elle me commanda donc si absolument de partir, et de m'esloigner le plus que je pourrois, qu'il falut enfin s'y resoudre : Melesandre me voulut faire esperer, qu'aussi tost que j'aurois obeï, on travailleroit à faire revoquer mon Arrest : mais un homme desesperé de s'en aller, n'estoit pas capable de recevoir nulle consolation. Cependant Telesile me quitta, sans que je pusse prononcer une seule parole, car dés que j'eus remarqué par son action qu'elle avoit dessein de se retirer, la raison m'abandonna ; et je ne sçay plus ny ce qu'elle me dit, ny ce que je fis. Je sçay seulement qu'elle me tendit la main, que je luy baisay aveque respect, et qu'elle disparut à mes yeux un moment apres : de sorte que n'esperant plus de revoir Telesile, je ne songeay plus qu'à partir. J'eusse pourtant bien voulu me battre contre Menecrate : mais Melesandre me fit comprendre que Telesile ayant cent Amants, ce seroit une bizarre chose, si j'entreprenois de les vouloir tous tuer. Enfin je partis deux jours apres cette entre-veuë, avec Leontidas que vous voyez icy present : que le Roy de Chipre avoit envoyé à Delphes, et qui s'en retournoit en ce temps là. Comme toute Terre m'estoit égale où n'estoit pas Telesile, je suivis Leontidas, qui avoit fait amitié avec Melesandre : et je me resolus d'aller errer par toutes les Isles de la Mer Egée, comme j'ay fait tousjours depuis, jusques à ce que le Roy de Chipre et le Prince Philoxipe m'ayent fait l'honneur de me donner le commandement de leurs Troupes avec Philocles. Vous jugez donc bien que cette derniere absence, a pour moy tout ce que l'absence peut avoir de rigoureux ; car elle doit estre encore longue, Menecrate, comme je l'ay sçeu, et cent autres qui sont venus depuis que je suis parti de Delphes, sont toujours aupres de Telesile : Diophante la presse continuellement de se resoudre, et de choisir un Mary : Menecrate est un fort honneste homme : mes ennemis sont tousjours plus animez contre moy : et tous mes Rivaux sollicitent secretement, de peur que l'on n'accourcisse mon exil, en revoquant mon Arrest : car il s'est espandu quelque bruit, que je suis la cause de la resistance de Telesile ; et je ne voy enfin rien qui m'assure. Bien que Telesile jusques icy ne soit pas mariée, que sçay-je ce qui doit arriver ; elle ne m'a donné que de l'esperance : et par consequent elle m'a donné sujet de craindre, que soit par vertu ou par foiblesse, elle ne me rende malheureux : ou en obeïssant à son Pere, ou en se laissant gagner à Menecrate. Voila, ô mon equitable Juge, par quelle experience j'ay connu toute la rigueur qu'il y a d'estre esloigné de ce que l'on aime : et il ne me sera pas difficile de faire voir par raison, aussi bien que par exemple, que c'est un mal qui comprend tous les autres maux. En effet comme l'amour prend naissance par la veuë, et qu'elle s'entretient par elle, il s'ensuit sans doute que l'absence est ce qui luy est le plus opposé : et que comme il n'est rien de plus doux, que de voir ce que l'on aime ; il n'est aussi rien de plus cruel que de ne le voir pas. Les absences quand elles sont courtes augmentent l'amour : quand elles sont longues elles la changent en fureur et en desespoir : quand elles ont un terme limité, l'impatience fait que l'on n'a point de repos : et quand leur durée est incertaine, le chagrin trouble toute la douceur de l'esperance. Enfin soit qu'elles soient longues, courtes, sans terme, ou limitées, premeditées, ou impreveües, je soustiens qu'à quiconque sçait aimer, elles sont insuportables : et bref, que l'absence comprend tous les autres maux, et est la plus sensible de toutes les douleurs. En effet, celuy qui soustient que n'estre point aimé, est le plus grand suplice de l'amour ; n'a t'il pas tort, de mettre sa souffrance en comparaison de la mienne ? puis qu'à parler de ces choses en general, celuy qui voit ses services mesprisez, durant un temps considerable, doit trouver le remede de son mal dans son propre mal : et par un genereux ressentiment, se guerit d'une passion si mal reconnuë. Mais à un Amant absent et aimé, que luy reste t'il à faire qu'à souffrir ? car de s'imaginer que le souvenir des plaisirs passez soit doux, c'est une erreur en amour quand on est absent : puis qu'au contraire la juste mesure des douleurs en ces rencontres, est celle des felicitez dont on a joüy, et dont on ne joüit plus. Celuy qui regrette une Maistresse morte, est sans doute digne de compassion : Mais apres tout, il y a encore une notable difference de luy à un Amant absent, de la façon dont je l'imagine. J'avouë toutefois qu'à ne considerer que les premiers jours de cette absence eternelle, que la mort cause entre les Amants qu'elle separe, c'est la plus grande douleur de toutes les douleurs : mais il faut aussi que l'on m'accorde, que le plus grand mal de la mort en ces funestes rencontres, est l'absence de l'objet aimé. Apres cela je ne craindray point de dire, qu'aussi tost que ce grand coup qui estourdit la raison a fait son premier effet, l'ame se trouvant en estat de ne plus rien craindre, et de ne plus rien esperer : vient peu à peu malgré elle, dans un certain calme, qui appaise insensiblement le tumulte de ses passions, et qui affoiblit insensiblement aussi la douleur de celuy qui la souffre. De sorte que tous les momens de sa vie les uns apres les autres, emportent, ou du moins diminuënt quelque chose de son déplaisir. Mais l'absence où l'esperance et la crainte, et toutes les autres passions agisent, est un suplice qui augmente tous les jours ; et qui n'a point de remede que sa propre fin, ou celle de celuy qui la souffre. Mais, me dira t'on, la jalousie l'emportera du moins sur l'absence : Mais (respondray-je à ceux qui le diront) qui est ce qui a esté long temps absent sans estre jaloux ? et quels effets peut causer la jalousie, que l'absence ne cause aussi bien qu'elle ? Il y a toutesfois cette distinction à faire, qu'un jaloux qui voit sa Maistresse a d'heureux momens ; et qu'un Amant qui ne la voit point n'en sçauroit avoir. Et puis il y a une si grande difference entre une douleur qui quelquesfois n'est fondée que sur un caprice, et une que la raison appuye et authorise ; qu'il ne faut que considerer la chose pour la connoistre. Un jaloux, quand il est aupres de sa Maistresse, quoy que malheureux, a des instants où il a sans doute quelque plaisir : soit à traverser les desseins de son Rival ; soit à premediter sa vangeance ; et soit mesme à découvrir quelque intrigue qu'il a voulu sçavoir. Car encore que ces plaisirs ne soient pas plaisirs tranquiles, ils sont pourtant tousjours plaisirs. Mais un Amant absent est en un estat si malheureux, qu'il ne trouve plaisir à rien : ainsi je demande du moins, ô mon equitable Juge, que comme j'ay éprouvé l'absence, de toutes les façons dont on la peut esprouver ; et que je suis le plus malheureux de tous les Amant ; j'aye aussi le plus de part en vostre compassion,Thimocrate ayant cessé de parler, Martesie se tourna vers Cyrus, comme pour luy demander ce qu'il luy sembloit de son recit et de ses raisons : et Cyrus respondant à son intention. En verité, luy dit il en soupirant, vous seriez injuste si vous refusiez à Thimocrate la compassion qu'il vous demande : car son discours m'a si sensiblement touché, que je ne sçaurois l'exprimer. Seigneur, luy respondit elle, Thimocrate a obtenu ce qu'il souhaite de moy, dés le premier de ses malheurs qui est venu à ma connoissance : c'estant pas possible de connoistre un aussi honneste homme affligé, sans s'interesser dans son déplaisir. Ne prenez pas tant de part à sa douleur, interrompit Philocles, que vous ne reserviez quelque sentiment de pitié pour la mienne. Pour moy, poursuivit le Prince Artibie, je n'ay que faire de demander que l'on me pleigne, puis que mon mal est si grand, qu'il ne faut que le sçavoir pour m'en pleindre. Je ne sçay, adjousta Leontidas, si je seray pleint ; mais je sçay bien qu'il n'y a point de comparaison des maux que j'ay soufferts, à ceux qu'endure Thimocrate. Vous me permettrez d'en douter, repliqua cet Amant absent : pour en juger, interrompit Erenice, il faut entendre vos malheurs, et pour les entendre, dit Aglatidas, il faut ne parler plus et les escouter. Il est vray, reprit Martesie, mais comme Thimocrate par ses raisons, poursuivit elle, a ce me semble parlé le premier de Philocles qui soustient que n'estre point aime, est le plus grand mal de l'amour : qu'en suitte il a respondu â ce que pourroit dire le Prince Artibie, qui croit que le plus rigoureux suplice de cette passion, est de voir mourir ce que l'on aime : et qu'ainsi Leontidas qui met la jalousie pour le tourment le plus cruel de tous, a esté nommé le dernier : il me semble Seigneur, dit elle regardant Cyrus, qu'il faudroit suivre cét ordre ; et que Philocles devroit parler le premier des trois qui restent. Cyrus ayant aprouvé son opinion, et Philocles s'estant placé vis à vis de luy et de Martesie qui le devoit juger, il commença son discours en ces termes.

Histoire des amants infortunés : l'amant non-aimé (jugement)


L'AMANT NON-AIME.

SECONDE HISTOIRE.

Comme vous sçavez la fin de mon avanture, auparavant que d'en avoir apris le commencement ny la suitte : et que par consequent cette agreable suspension, qui fait que l'on escoute mesme quelquesfois les choses fascheuses avec plaisir, ne se peut trouver dans mon recit ; je pense qu'il est à propos de n'abuser pas de vostre patience, par une narration extrémement estenduë. Je vous diray donc seulement, qu'encore que je sois né Sujet du Roy de Chipre, ma Maison ne laisse pas d'estre originaire de Corinthe : et que j'ay l'honneur d'estre allié du sage Periandre qui en est aujourd'huy Souverain. A peine eus-je donc atteint ma dixiéme année, que mon Pere m'envoya en cette Cour là, chez un Oncle que j'y avois, et sous la conduitte d'un Gouverneur qu'il me donna en partant, avec intention que j'y demeurasse : car comme il avoit alors plusieurs Enfans, il fut bien aise que son Nom ne s'esteignist pas en son ancienne Patrie comme il alloit faire : n'y ayant plus que mon Oncle qui le portast, et qui estoit desja assez vieux. Je ne m'amuseray point à vous dire ce qu'est la fameuse Corinthe : car je parle devant des Personnes si intelligentes, et si bien instruites de tout ce qu'il y a au monde digne d'estre sçeu, que ce seroit faire une chose absolument inutile, que de les entretenir de la beauté de la magnificence, et de la splendeur de Corinthe. Il n'y a donc personne icy qui n'aye sans doute ouï parler de cet Isthme celebre si connu par toute la Mer Egée : de ce superbe Chasteau qui commande cette belle Ville, et qui la deffend : de ce Port si grand et si bon qui l'embellit infiniment : de ce grand commerce qui la rend si peuplée ; qui cause sa richesse ; qui y met l'abondance et les plaisirs ; et qui ne sçache en effet que tout ce qui peut rendre une Ville agreable, se trouve sans doute en celle là. Le Prince qui la gouverne, est un homme de grand esprit : la Reine sa femme qui s'appelle Melisse, est encore une tres belle Princesse, quoy qu'elle ait un fille qui est sans contredit des plus belles et des plus accomplies Personnes du monde. Voila donc l'estat où estoit la Maison Royale lors que j'arrivay à Corinthe : ce n'est pas que Periandre n'eust un fils : mais il demeuroit à Epidaure, aupres de son Ayeul maternel qui en estoit Prince : ainsi tout le divertissement de la Cour estoit attaché à Melisse, et à la Princesse Cleobuline sa fille. Et certes je suis obligé de dire, que si je fusse né avec beaucoup de disposition au bien, j'estois en lieu pour profiter extrémement. Car la Cour de Periandre estoit tousjours remplie des plus Grands hommes de toute la Grece : et il aime tellement à faire honneur aux Estrangers, que son Palais estoit tousjours plein de gens de Nations differentes. Mais comme je n'estois pas alors en un âge qui me permist de chercher la conversation des Sages et des Sçavants ; je m'arrestay bien plus à aprendre ce qui me pouvoit divertir, que ce qui me pouvoit instruire. Le fameux Arion, de qui l'admirable voix, soutenuë par les accords ravissans de sa merveilleuse Lire l'a rendu celebre par tout le monde, fut mon, Maistre et mon Amy tout ensemble : et j'eus une si forte passion pour la Musique, qu'au lieu d'estre mon divertissement, elle devint presques mon occupation. En effet mon Gouverneur me reprit quelquesfois d'une chose tres loüable de foy ; parce que par l'attachement extraordinaire que l'y avois, je la pouvois rendre blasmable. Je commençay donc de partager un peu mon coeur : et le celebre Thespis estant venu à Corinthe, je fus charmé de sa Poësie, et de ses belles Comedies. De sorte que comme j'avois un peu apris à chanter avec Arion ; je devins Poëte avec Thespis : y ayant, sans doute, je ne sçay quelle facilité dans mon naturel, qui faut que je me change aisément en ce que l'aime. La Peinture ayant en suitte touché mon inclination, j'apris aussi à dessigner : et sans estre excellent en pas une de ces choses, je puis dire que j'en sçavois un peu de toutes. Ce fut donc de cette sorte que je me divertis, jusques à ce qu'il pleust à l'Amour de troubler mes plaisirs, par les mesmes choses qui les avoient faits durant si long temps : et voicy comme ce malheur m'arriva. Cleobule, un de ces fameux Sages de Grece, et Prince des Lindes, avoit envoyé vers Periandre, pour une affaire assez importante : Mais son Agent estant mort à Corinthe, je fus choisi pour aller vers Cleobule (car j'avois desja plus de vingt ans) et comme ce Prince a une fille nommée Eumetis, que le Peuple apelle quelquesfois Cleobuline à cause de son Pere, quoy que ce Nom ne soit pas le sien, et que ce soit celuy de l'illustre Fille de Periandre : J'avouë que ce voyage me donna quelque plaisir ; parce que j'avois une si forte envie de connoistre la Princesse des Lindes, que l'on n'en peut pas avoit davantage : ayant tant entendu dire de choses de son esprit et de sa vertu, que comme je n'avois encore nul attachement à Corinthe, je fus bien aise d'en partir. Comme la Princesse Cleobuline me faisoit l'honneur de m'estimer plus que je ne meritois ; et qu'elle avoit un commerce tres particulier avec cette excellente Personne, à cause de la conformité qui se trouvoit en leur esprit et en leur humeur : elle me fit la grace de luy escrire une Lettre, avec intention de me la donner, afin que l'en fusse mieux reçeu. Et comme cette flateuse et Obligeante Lettre a esté la cause de mon amour ; je l'ay si bien retenuë, que je ne pense pas y changer une parole en vous la recitant. Ce n'est pas que je ne rougisse de confusion, d'estre obligé de vous la dire, pour vous faire mieux comprendre la naissance de ma passion : Mais puis qu'elle est le commencement de mon avanture, il faut que je vous la die. Voicy donc comme elle estoit.

LA PRINCESSE CLEOBULINE A LA PRINCESSE EUMETIS.

Quelque part que je prenne à la joye que va recevoir Philocles en vous voyant, et à celle que sa connoissance vous donnera ; je connois bien que je ne suis ny assez bonne Amie, ny assez bonne Parente, pour preferer les interests d'autruy aux miens : puis que je ne me resjoüis pas assez, ce me semble, de ce que vous aurez le plaisir de connoistre en la personne de Philocles, ce que Corinthe a de meilleur : et de ce qu'il verra en la vostre, ce que la Grece a de plus illustre. Ce petit sentiment jaloux, ne m'empeschera pourtant pas de vous dire, ce que sa modestie luy fera sans doute cacher : c'est qu'outre toutes les qualitez essentielles qui ont accoustumé de faire toutes seules un honneste homme ; il possede encore celle de Disciple d'Apollon, et de Favory des Muses. Mais j'entens principalement de ces Muses galantes, qui sont tant de vos Amies : Obligez, le donc à vous faire confidence, de ce qu'il cache aveque soin à toutes les personnes qui ne vous ressemblent pas : et faites qu'il vous montre des Vers, des Crayons, et des Airs de sa composition. Je l'ay chargé de m'apporter le Portrait de vostre visage et de vostre esprit : ne le forcez pas s'il vous plaist, à vous le dérober malgré vous : et donnez luy tout le temps qui luy sera necessaire, pour s'acquitter dignement d'une si agreable commission. Faites de plus un échange de ses Vers, avec ces admirables Enigmes que vous faites, et qui causent une si grande inquietude à ceux qui les veulent deviner. Mais apres tout, souvenez vous, que je ne fais que vous confier le Thresor que je vous envoye : et que je ne pretens pas vous le donner. Renvoyez le moy donc genereusement ; et ne détruisez pas Corinthe, en retenant Philocles aupres de vous. Comme je vous ay descouvert ce qu'il vous auroit peut-estre caché, aprenez moy aussi à son retour, quel progrés il aura fait dans vostre esprit : quelles belles choses il aura escrites aupres de vous : et quelles conquestes il aura faites parmy vos Dames. Car il est trop modeste, pour croire que je puisse rien apprendre de luy qui luy soit avantageux : et trop judicieux aussi, pour me parler d'autre chose que de vous quand il remendra. Je vous en dirois davantage ; mais je veux vous laisser encore quelques vertus à descouvrir en son ame, dont je ne vous parle point : quoy qu'elle soit plus belle que son esprit. Apres cela vous vous souviendrez s'il vous plaist, qu'il est mon Parent, que vous m'avez promis d'estimer tout ce qui m'est cher ; et que je suis tousjours

CLEOBULINE.

Cette flateuse Lettre estant escrite, la Princesse comme je fus prendre congé d'elle, me dit avec autant de galanterie que de civilité, qu'elle m'engageoit à bien des choses, par la Lettre qu'elle escrivoit à l'illustre Eumetis : mais qu'elle n'en estoit pourtant pas en peine ; sçachant bien que je ne la ferois pas passer pour personne preoccupée. Madame, luy dis-je, ce que vous me dittes me fait peur ; et j'aprehende bien que voulant m'estre favorable ; vous ne me détruisiez. Voyez (me dit elle, en me donnant sa Lettre ouverte) si vous ne soustiendrez pas dignement ce que je dis de vous. Je voulus alors m'excuser de la voir : toutesfois me l'ayant commandé, je me mis en estat de luy obeïr. Mais à peine eu- je leû la premiere page, que rougissant de honte, et n'osant plus continuer de lire : Ha, Madame luy dis-je, que faites vous ! et que vous ay-je fait, que vous veüilliez me rendre un mauvais office, d'une maniere si ingenieuse ? Non Madame (luy dis-je encore en la luy voulant rendre) je ne sçaurois me resoudre de porter moy mesme ce qui me doit deshonnorer. Vous le verrez du moins, me dit elle en riant, quand ce ne seroit que pour vous aprendre comme vous devez estre, si vous ne voulez pas tomber d'acord que vous soyez ce que je dis : et comme je m'en deffendis encore, elle reprit la Lettre et la leût tout haut. J'avouë que j'en estois si confondu, que je ne pouvois m'empescher de l'interrompre : et quoy que la loüange soit une douce chose, principalement aux jeunes gens ; j'eus pourtant peur effectivement que je ne pusse soustenir par ma presence, le bien que la Princesse Cleobuline disoit de moy. Voyant donc ma resistance, elle se servit de son pouvoir absolu pour me la faire prendre, ainsi apres m'avoir commandé de la fermer, il falut que je la prisse, et que je luy promisse de la rendre. Je ne pûs toutefois m'y resoudre, quoy que je ne pusse non plus la suprimer : Ce n'est pas que je ne sçeusse bien qu'elle me pouvoit nuire ; estant certain que c'est une assez dangereuse chose que les louanges excessives dans les nouvelles connoissances, mesme aux personnes les plus accomplies : mais c'est enfin qu'il n'est pas aisé de resister à la flaterie. De sorte que sans sçavoir bien precisément ce que je ferois de cette Lettre, je la portay : et je partis avec un homme de qualité appellé Antigene, de mesme âge que moy, qui venoit faire le mesme voyage : et qui est assurément un aussi agreable homme qu'il y en ait jamais eu à Corinthe. Nous estions Amis fort particuliers en ce temps là : nous estions de mesme taille : à peu prés de mesme air et de mesme mine : nous aimions les mesmes choses : et il se mesloit aussi bien que moy de Vers, de Peinture, et de Musique. Si la Princesse Cleobuline eust sçeu qu'il eust deû faire ce voyage, elle auroit sans douté parlé de luy dans il lettre, car elle l'estimoit assez, mais il s'en cacha à tout le monde ; ne voulant pas que son Pere sçeust où il alloit, à cause de quelque interest de famille, qui seroit opposé à sa curiosité. Nous nous embarquasmes donc Antigene et moy : et nous arrivasmes à Ialisse, qui est la Ville où le Prince Cleobule fait ordinairement son sejour. Je luy donnay le Paquet que je luy aportois de la part de Periandre : je luy rendis conte de l'affaire qui estoit entre eux : et je luy presentay Antigene, qu'il reçeut tres bien, et dont il connoissoit le Nom. Mais il se trouva que la Princesse sa fille estoit aux champs, à deux journées du lieu où nous estions, accompagnée de beaucoup de Dames de la Ville, avec intention de s'y divertir quelques jours. Trouvant donc cette occasion, je m'en voulus servir : et faisant connoistre à Cleobule que j'avois une Lettre pour la Princesse Eumetis : et que estois bien fasché de n'oser partir d'aupres de luy pour la luy aller porter : il me respondit selon mon intention, qu'il n'estoit pas juste de priver si long temps sa Fille du plaisir qu'elle auroit, de recevoir des nouvelles d'une Princesse qu'elle honoroit beaucoup : mais qu'aussi ne seroit il pas à propos, me dit il fort civilement, qu'il se privast du plaisir qu'il avoit de me voir, en me donnant la permission de l'aller porter moy mesme. Qu'ainsi il donneroit ordre à un des siens, de la venir prendre de mes mains afin de la luy rendre : et que par cette mesme voye, il ordonneroit à la Princesse sa fille de revenir ; voulant que je visse sa Cour avec tout son ornement : car il estoit veuf depuis quelques années. La chose se passa donc de cette sorte : on vint prendre la Lettre que j'avois pour cette Princesse : je la donnay, et elle la reçeut par une autre main que la mienne ; obligeant celuy qui la luy rendit, de luy faire sçavoir que l'en usois ainsi, par le commandement du Prince son Pere. Cependant il faut que vous sçachiez, qu'il y avoit une Famille de Corinthe, de gens de la premiere qualité, habituée en ce lieu là : dont le Chef se nommoit Alasis, qui avoit une fille appellée Philiste, que la Princesse des Lindes avoit menée avec elle. Cette Personne a sans doute une beauté fort éclatante : Ce n'est pas que ce soit un visage dont tous les traits soient regulierement beaux : mais elle est jeune blonde, blanche, de belle taille, de bonne mine : et comme je l'ay desja dit, d'un fort grand esclat, et d'un abord surprenant. Cette Personne a aussi beaucoup d'esprit, et de l'esprit agreable en conversation : estant donc aupres d'Eumetis, lors que celuy qui portoit la Lettre de la Princesse Cleobuline la luy rendit : apres qu'elle l'eut veuë, elle se tourna vers Philiste ; et la luy monstrant, voyez, luy dit elle, ce que la Princesse de Corinthe me mande d'un de ses Parens. Philiste ayant leû cette Lettre, en verité, dit elle, Madame, si Philocles est fait comme il est dépeint, la Princesse Cleobuline a raison de l'appeller un Thresor : et vous le redemander bientost. Ouy, repliqua t'elle en sousriant : mais pour le luy pouvoir rendre, il faudra que la belle Philiste ne le retienne pas par ses charmes, comme il y a apparence qu'elle fera, s'il est vray que la ressemblance face naistre l'Amour. Ce discours est bien obligeant et bien flateur, respondit Philiste : mais, adjousta t'elle. Madame, il n'est pourtant pas tout à fait mal fondé : car si Philocles avoit autant d'envie de me voir, que j'en ay de le connoistre, ce seroit desja un assez grand commencement d'amitié. Je vous assure, adjousta t'elle, que je prevoy que si vous ne retournez bientost à ialisse, cette curiosité me donnera de l'inquietude. Enfin (dit elle en riant, car c'est une personne assez gaye) si Philocles ressemble son Portrait, il a sans doute tout ce que je luy pourrois souhaitter ; si je voulois choisir un Amy agreable ; un Galant accompli ; ou un Mary tres parfait. Et Philiste, reprit la Princesse, a sans doute aussi tout ce qu'il faut, pour conquerir le coeur d'un aussi honneste homme que Philocles paroist l'estre, par ce que m'en dit la Princesse de Corinthe. Mais, luy dit elle, Philiste, il ne seroit pas juste, qu'estant venu libre, il s'en retournast Esclave : c'est pourquoy j'ay presque envie de n'obeïr point au Prince mon Pere, qui m'ordonne de m'en retourner demain. Ha Madame, luy dit alors Philiste, ne me desesperez pas s'il vous plaist : car je vous assure que je ne sçay pas trop bien si je pourrois demeurer aupres de vous, si vous ne vous en retourniez point ; j'ay une forte impatience de connoistre un homme comme on vous represente celuy là. Ce fut de cette sorte que ces deux Personnes se divertirent en parlant de moy : car la Princesse des Lindes me l'a raconté depuis. Mais pour demeurer dans les termes que je me suis prescrit au commencement de mon discours : je vous diray donc que le reste de ce jour là, et celuy qui le suivit, je fus le sujet de l'enjouëment de Philiste, qui ne parla que de moy : et tant que le chemin dura, mon Nom entretint toute la Compagnie. Les Filles de la Princesse faisoient la guerre à Philiste : et tesmoignoient toutes une si forte envie de me connoistre, que je pense que si j'eusse sçeu ce qui se passoit, je m'en serois retourné à Corinthe, sans voir la Princesse des Lindes. Enfin elle arriva à Jalisse : il est vray que ce fut si extraordinairement tard, à cause de quelque accident qui estoit arrivé à ses Chariots ; que passant devant le logis de Philiste elle l'y laissa, quelque resistance que par respect elle luy peust faire. Et pour continuer de luy faire encore la guerre, Philiste, luy dit elle en la quittant, souvenez vous que je vous ay priée de cacher demain la moitié de vos charmes, quand vous viendrez au Palais : alors sans donner loisir à Philiste de respondre, le Chariot marcha ; et Eumetis fut trouver le Prince Cleobule dans son Cabinet, où il estoit retiré il y avoit desja long temps. De sorte que je n'estois plus aupres de luy : et ce ne fut que le lendemain qu'Antigene et moy eusmes l'honneur de la salüer. Mais ce qu'il y eut d'admirable, fut que lors que le Prince Cleobule nous fit la grace de nous presenter à elle, le matin comme elle alloit au Temple, et qu'elle traversa un Jardin où nous estions apres du Prince son Pere ; elle trouva tant de conformité entre Antigene et moy, que n'ayant pas entendu nos Noms bien distinctement, elle douta lequel des deux estoit celuy dont la Princesse Cleobuline luy avoit parlé dans sa Lettre. De sorte que nous en faisant un compliment qui nous obligeoit tous deux ; elle me mit dans la necessité de me faire connoistre, en luy disant que j'estois celuy pour qui la Princesse Cleobuline luy avoit parlé, conme en ayant seul besoin. Joint, luy dis-je, Madame, qu'elle n'a pas sçeu qu'Antigene deust venir icy : elle redoubla alors sa civilité : et Antigene ayant fait connoistre parce qu'il luy dit, qu'il n'estoit pas une personne ordinaire ; nous l'accompagnasmes au Temple : et l'apresdisnée nous fusmes chez elle, où elle me parla tres long temps de la Princesse Cleobuline, avec tous les tesmoignages d'estime et d'amitié qu'il est possible de rendre. Elle me demanda si elle n'estoit pas tousjours la plus belle chose du monde ? Elle s'informa de ses plasirs, et de ses occupations : et passant d'un discours à l'autre, elle eut la civilité de me dire, durant qu'Antigene parloit à d'autres Dames, qu'elle commençoit de me reconnoistre : et qu'elle se vouloit un grand mal de ce qu'elle avoit pû douter un moment lequel d'Antigene et de moy estoit Philocles. Mais, me dit elle, pour me punir de cette faute, je veux voir si une belle Corinthienne que nous avons icy, et qui se pique aveque raison d'avoir l'esprit fort esclairé, vous connoistra sans qu'on le luy die. Car si cela arrivé, je seray punie de mon erreur. et s'il n'arrive pas, j'en seray du moins consolée. Je respondis à cela comme je devois : mais elle sans m'escouter, envoya sçavoir de la santé de Philiste : et luy demander pourquoy elle ne la voyoit pas ce jour là. Celuy qui eut ordre d'aller faire ce message s'en estant aquité, revint luy dire à demy bas, mais non pas tant que je ne l'entendisse bien : que Philiste la remercioit tres humblement de la grace qu'elle luy faisoit : que si elle ne se fust pas trouvée un peu mal, elle auroit eu l'honneur de la voir : mais que son Miroir ne luy ayant pas persuadé le matin qu'elle fust en estat de faire des conquestes, elle ne la verroit point qu'elle n'eust mieux dormi. Cette Princesse se mit à rire de ce message : certainement (dit elle en parlant à une Dame, nommée Stesilée, qui estoit alors aupres d'elle) Philiste est admirable : et abaissant la voix, elle luy dit en peu de mots le message qu'on luy venoit de faire de sa part, et ce qui l'avoit causé. Il faudroit Madame, luy dit Stesilée, que vous luy fissiez l'honneur de l'aller visiter : et que pour la surprendre, vous y menassiez ces deux Estrangers. La Princesse qui ne cherchoit qu'à se divertir, et qui ne sçavoit pas qu'il y avoit un sentiment d'envie entre Stesilée et Philiste, qui faisoit qu'elle souhaittoit qu'elle fust veuë negligée, y consentit ; et nous mena Antigene et moy, chez cette belle Corinthienne. Mais auparavant elle nous dit beaucoup de bien de cette Personne : et nous n'eusmes alors gueres moins d'envie de la connoistre, qu'elle en avoit de me voir. Pour Antigene, elle n'avoit point oüy parler qu'il fust à Jalisse, et ne l'avoit mesme jamais veû : car comme je l'ay dit, elle n'estoit pas née à Corinthe quoy que son Pere en fust ; et elle estoit née à Jalisse. Nous suivismes donc le Chariot de la Princesse dans un autre : et comme nous fusmes arrivez à la porte de Philiste, elle se fit malicieusement donner la main par Antigene, afin de la mieux tromper ; et m'obligeant d'aider à marcher à Stesilée, et de la suivre de bien prés ; nous trouvasmes que Philiste estoit effectivement en habit de personne qui se trouvoit mal, quoy qu'elle n'en eust ny le taint ny les yeux ; et qu'elle fust aussi propre que si elle eust esté en santé parfaite. Cette belle Personne estoit seule dans sa chambre, fort occupée à accommoder des Pierreries, comme si elle eust eu dessein de se parer le soir, ou le lendemain pour aller au Bal. Quoy Philiste, luy dit la Princesse, le croyois vous trouver au lit, et je vous trouve sans doute preste d'aller à quelque Feste publique ! Pardonnez moy Madame (luy dit elle en riant aussi bien qu'elle) mais vous me trouvez avec le dessein de me preparer à la guerre ; car vous sçavez bien que c'est avec de pareilles armes (dit elle en abaissant la voix, et en montrant les Perles et les Diamans qui estoient sur sa table) que celles qui ne se fient pas à la beauté de leurs yeux ont recours aux occasions importances. En voicy une qui l'est beaucoup (luy dit la Princesse respondant tout haut) car je vous amene deux Philocles au lieu d'un. En disant cela, elle nous fit avancer Antigene et moy également : mais Philiste faisant l'estonnée ; deux Philocles Madame ! luy dit elle, ha cela n'est pas possible : et j'ay bien peine à croire qu'il y en ait seulement un en toute la Terre. Non non (luy dit la Princesse, qui nous avoit deffendu de rien dire qui peust apprendre à Philiste lequel estoit veritablement Philocles) vous n'en serez pas quitte à si bon marché : car il faut que je voye si vous qui aimez tant la Peinture, vous connoissez effectivement en Portraits. C'est pourquoy, dit elle, je vous donne deux heures à connoistre lequel de ces deux illustres Estrangers, ressemble au Portrait que je vous ay fait voir dans la Lettre de la Princesse Cleobuline. Vous sçavez qu'il est de bonne main, adjousta t'elle, et qu'ainsi il ne peut manquer de ressembler parfaitement : Mais Madame, luy respondit Philiste, l'avez vous connu, vous qui voulez que je le connoisse ? Vous le sçaurez apres, repliqua t'elle ; et s'estant alors assise à la ruelle de Philiste, elle voulut que cette belle Personne fust entre Antigene et moy. Je vous avouë que cette fille me charma d'abord, et par le grand éclat de sa beauté, et par la maniere dont elle parloit : Je sçavois mesme desja qu'elle souhaitoit de me voir : et le message que j'avois entendu me flatta, et disposa mon coeur à desirer ardemment qu'elle ne prist pas Antigene pour moy. Il me sembla mesme qu'Antigene desiroit au contraire, d'estre pris pour ce qu'il n'estoit pas : et nous estions tous deux si interdits, qu'à parler sincerement, nous fusmes quelques momens, que luy ny moy ne ressemblions gueres le Philocles de la Lettre de Cleobuline. Mais encore, dit alors la Princesse, qu'en croyes vous Philiste ? et lequel des deux pensez vous estre cét homme si accompli, qui est universellement sçavant en toutes les choies agreables : et pour lequel vostre curiosité vous a déja donné tant d'inquietude ? Comment voulez vous Madame, reprit elle, que j'ose le nommer apres ce que vous dites ? et pourquoy voulez vous que je me face un ennemy de celuy que je ne nommeroy pas ? Vous ne songez pas bien à ce que vous dites, luy repliqua la Princesse ; car si vous ne dittes rien, vous les desobligerez tous deux : et de l'autre façon, vous en obligerez du moins un. Pour moy, luy dit Antigene l'esprit tout esmeu, je suis fort assuré que quoy que vous disiez, je ne seray jamais vostre ennemi : car si je suis Philocles, je sçay bien que je ne suis pas celuy de la Lettre de la Princesse de Corinthe : et si je ne le suis pas, repris-je, je sçay bien aussi que j'aurois tort de me pleindre de n'estre pas pris pour un autre. Non non, dit la Princesse, je ne sçaurois souffrir que vous parliez davantage : je ne veux point que vous aidiez à Philiste à vous connoistre : elle de qui l'esprit penetrant se vante quelquesfois de descouvrir les sentimens du coeur les plus cachez. Elle vous voit ; elle vous a entendu parler ; il n'en faut pas davantage. Respondez donc precisément Philiste, luy dit elle en nous montrant de le main, lequel est Philocles, de ces deux pretendus Philocles. Je ne sçay Madame (luy dit Philiste, avec le plus agreable chagrin du monde) lequel est veritablement Philocles : Mais je sçay bien (adjousta t'elle en se tournant cruellement pour moy vers Antigene) que je souhaite que ce soit celuy cy. Vous faites bien de le souhaitter (luy dit la Princesse, ravie qu'elle n'eust pas deviné) car vous ne pouvez pas faire qu'il le soit effectivement : et tout ce qu'il peut pour vostre satisfaction, est qu'en effet il est digne de l'estre. Pleust aux Dieux Madame, reprit Antigene avec beaucoup de joye, que ce que vous ditte fust vray : et pleust aux Dieux, repris-je tout confus, n'estre point Philocles, et estre à la place d'Antigene. Jamais il ne s'est veû de sentimens plus meslez que je furent ceux de toutes les personnes de cette compagnie : la Princesse des Lindes estoit bien aise que Philiste n'eust pas deviné ; et elle estoit pourtant marrie et voir qu'il avoit paru quelque leger chagrin dans mes yeux. Philiste de son costé estoit faschée qu'Antigene ne se nommast pas Philocles : et qu'on luy peust reprocher de s'estre trompée. Stesilée estoit fort satisfaite de ce que Philiste n'avoit pas bien deviné : Antigene estoit ravy de joye, quoy qu'à ma consideration il n'osast le tesmoigner : mais pour moy je n'avois que de la confusion et du despit. Cependant ces deux sentimens qui ont accoustumé de n'estre pas fort propres à contribuer quelque chose à faire naistre et à entretenir l'amour, servirent pourtant à ma passion : et je creus d'abord que je ne me determinois à faire connoistre à Philiste que je n'estois pas tout à fait indigne d'estre Philocles, que par un sentiment de gloire : mais en effet ce fut par un sentiment fort tendre et fort passionné. Belle Philiste (luy dis-je avec un serieux qui paroissoit malgré moy sur mon visage) vous ne vous estes trompée qu'au Nom : estant certain qu'Antigene a toutes les qualitez du Philocles de la Princesse de Corinthe. Antigene (reprit mon Amy, qui estoit desja devenu mon Rival) n'a pas tant d'obligation que vous pensez, à cette belle Personne : et comment l'entendez vous ? reprit la Princesse ; c'est Madame, repliqua t'il qu'elle n'a pas dit positivement qu'elle croyoit que je fusse Philocles : et qu'elle s'est contentée de souhaiter que je le fusse. Cela est ce me semble encore plus obligeant, interrompit Stesilée ; car si elle avoit dit simplement quelle croyoit que vous l'estiez, ce n'auroit esté qu'une marque de son estime : mais ayant fait un souhait qui vous est si avantageux, c'en est une de son inclination. Il n'est pas necessaire, interrompit Philiste en sous-riant, que vous preniez la peine d'expliquer mes sentimens en ma presence : car si quelqu'un en doute, je les luy expliqueray moy mesme. Non Madame, luy dis-je, ne vous expliquez pas davantage, s'il vous plaist : puis que je craindrois qu'Antigene ne mourust de joye et moy de douleur, si vous luy donniez plus de marques de vostre inclination : et si j'en recevois davantage de vostre aversion pour le veritable Philocles. Philiste m'entendant parler ainsi, voulut me dire quelque chose de civil, pour se racommoder aveque moy : mais plus elle vouloit parler, et plus elle s'embarrassoit. Car voyant l'obligation que luy avoit Antigene, elle ne vouloit pas la diminuer : si bien que ne pouvant trouver precisément à s'exprimer, dans cette juste mediocrité qu'elle cherchoit, la Princesse en rioit avec Stesilée : et prenoit un fort grand plaisir de remarquer son inquietude. De sorte que s'en apercevant, je voy bien Madame, luy dit elle, que vous vous moquez de moy, de ce que je voudrois en obliger deux au lieu d'un : Mais sçachez, poursuivit elle toute en colere, que puis qu'Antigene n'est pas Philocles pour tout le reste du monde, il le sera pour Philiste : et je suis bien trompée, dit elle, si quand il n'auroit pas toutes les qualitez que la Princesse de Corinthe attribuë au veritable Philocles, ma conversation ne les luy donne en peu de temps. J'en ay grand besoin, luy dit Antigene, et ce n'est que par là que je puis pretendre à quelque gloire : Vous en estes desja si couvert, luy dis-je, que je ne vous connois plus : mais enfin pour n'abuser pas de vostre patience, le reste du jour se passa de cette sorte : et apres avoir accompagné la Princesse jusques à sa chambre, nous nous retirasmes ensemble Antigene et moy, car nos Apartemens se touchoient. Mais nous nous retirasmes tous deux sans nous parler : et apres avoir esté ainsi quelque temps dans ma chambre où il estoit entré : Vous resvez sans doute à vostre gloire, luy dis-je Antigene : je pense, me dit il, comment je pourray faire, pour soutenir le grand Nom que la belle Philiste m'a donné : Mais vous, poursuivit il en riant, ne me plaignez vous pas de me voir si chargé ? et ne voulez vous point m'inspirer pour quelques jours seulement toutes vos bonnes qualitez, afin de sauver l'honneur de Philiste ? Philiste, luy dis-je, a tant de gloire d'avoir connu vostre merite comme elle a fait, et d'avoir peut estre encore conquesté vostre coeur, que je ne la trouve pas fort à pleindre : et Philocles auroit plus de besoin du secours d'Antigene, qu'Antigene n'a, besoin du sien. Je voulois par ce discours obliger mon Amy à me descouvrir ses sentimens ; mais il ne le voulut pas : si bien qu'agissant à son exemple, je ne luy parlay plus de Philiste.

Histoire des amants infortunés : l'amant non aimé (déboires)


Cependant admirez un peu je vous prie, le caprice de ma fortune : comme Philiste estoit une personne fort glorieuse et un peu bizarre, elle eut un si sensible despit de s'estre trompée qu'elle en eut effectivement de l'aversion pour moy : et se resolut tellement de faire valoir les bonnes qualitez d'Antigene, que quand il eust esté de ses plus anciens Amis, elle ne se fust pas plus interessée à sa gloire qu'elle faisoit : Joint aussi qu'à mon advis, son inclination pancha de ce costé là. Ce qui causoit son plus grand despit, estoit que lors qu'elle avoit nommé Antigene, elle avoit d'eu effectivement avoir connu par finesse qu'il estoit Philocles : et c'est pourquoy elle s'estoit hasardée à prononcer si hardiment. Car comme elle avoit entendu dire que je ne chantois pas mal, elle avoit pris soin d'obscurcir le son de sa voix et celuy de la mienne en parlant : et ayant trouvé plus de douceur en celle d'Antigene, elle avoit creû qu'il estoit Philocles : car pour les choses que nous avions dittes l'un et l'autre, il y avoit assez d'égalité. Cependant je remis cette belle Personne plusieurs fois : et comme toute la Cour sçeut cette petite avanture, tout le monde luy en faisoit la guerre : ce qui augmenta tellement sa bizarre resolution, qu'elle ne pouvoit plus souffrir qu'on luy dist du bien de moy. Ce n'est pas qu'elle ne fist semblant qu'elle n'agissoit ainsi que par galanterie : mais en effet je suis persuadé qu'elle eut de l'aversion pour ma personne, et de l'inclination pour Antigene, dés le premier moment qu'elle nous vit. Nous voila donc tous deux bien occupez : luy, à faire voir qu'il ressembloit mieux que moy, au Philocles de la Lettre de la Princesse de Corinthe : et moy aussi à montrer que je n'estois pas tout à fait indigne de ses loüanges. Or il est certain, que soit à la consideration de la Princesse Cleobuline, ou par mon propre bonheur, la Princesse des Lindes me fit la grace de prendre mon parti : et que toute la Cour à son exemple, fit quelque difference de Philocles à Antigene. Mais en recompense aussi, la belle Philiste en fit natablement d'Antigeno à Philocles. Car soit en conversation, en promenade, ou en bol, je voyois tous les jours faite mille choses qui me déplaisoient, à la personne du monde qui plaisoit le plus, malgré moy. Je dis malgré moy ; parce qu'il est certain que je fis tout ce que je pûs pour ne l'aimer pas, mais il me fut impossible : et il y avoit je ne sçay quel air galant et enjoüé dans son esprit, qui faisoit que je ne luy pouvois resister. De sorte que je me trouvay tres malheureux, dés les premiers jours de ma passion : et plus malheureux que ceux qui le sont par cent mille accidens qui peuvent arriver en amour ; estant certain que l'aversion toute simple est une chose que l'on ne sçauroit presque jamais vaincre par adresse. La cruauté se laisse fléchir par des larmes : la fierté, par des soumissions : une humeur imperieuse se gagne par une obeïssance aveugle : une personne inconstante revient quelquesfois de sa foiblesse par une fermeté sans égale : et l'on sçait au moins ce qu'il faut faire pour se soulager. Mais lors qu'il s'agit de vaincre une aversion sans sujet, toute la prudence humaine n'y sçauroit rien faire : puis qu'il est vray que c'est une chose qui change tous les objets, aussi bien que la jalousie. Cependant je ne trouvois pas mesme que je pusse avoir la consolation de me pleindre de Philiste. Car, disois-je, que veux-je qu'elle face ? elle a un sentiment qui est né dans son coeur sans son consentement, et où sa raison n'a rien contribué : et puis qu'il y a des gens qui haïssant les roses, que tant d'autres personnes aiment ; comment puis-je vouloir mal à Philiste de la haine secrette qu'elle a pour moy ? Aussi fut-ce par ce raisonnement, que je m'obstinay à l'aimer : la chose en vint pourtant aux termes, que quoy que Philiste ne fust pas incivile, elle ne pût toutesfois estre dissimulée : et l'on s'aperçeut en mesme temps, et de quelque legere inclination qu'elle avoit pour Antigene, et d'une assez forte aversion qu'elle avoit pour moy. Pour peu qu'il dist quelque chose d'agreable, elle le loüoit avec excés : et quand j'eusse dit les plus belles choses du monde, elle n'en auroit jamais fait apercevoir les autres, ny fait semblant de s'en apercevoir elle mesme. Si elle dançoit dans quelque Assemblée avec Antigene, c'estoit d'un air qui faisoit aisément connoistre qu'elle estoit menée par une main qui luy plaisoit : elle en avoit meilleure grace ; ses yeux en estoient plus brillans et plus guais ; elle en dançoit plus légerement et plus agreablement : elle attiroit les regards de toute la Compagnie, et leur donnoit autant de plaisir, qu'elle me causoit de chagrin et d'admiration tout ensemble. Mais au contraire lors que je l'allois prendre, quelque contrainte qu'elle se fist, ce n'estoit plus la mesme personne : et je pense que si elle n'eust eu peur qu'Antigene l'eust veuë mal dancer, elle n'eust pas mesme esté en cadence ; tant elle avoit une action languissante et negligée : et la chose en fut a tel excés, que la Princesse luy en parla un jour. Philiste, luy dit elle, je vous avois priée de cacher la moitié de vos charmes à Philocles ; mais je n'avois pas entendu que vous luy montrassiez coure vostre incivilité. et il me semble vous ne feriez pas mal de partager un peu plus également les graces que vous faites à quelques autres. Mais Madame, luy respondit elle en riant, ne m'avez vous pas dit qu'il ne faloit point que Philocles s'en retournast Esclave à Corinthe ? Ouy, repliqua la Princesse ; mais je ne veux pas qu'il s'en aille mal satisfait de Jalisse : c'est pourquoy si vous me voulez obliger, encore une fois Philiste, soyez un peu plus égale en vos civilitez. Philiste rougit à ce discours : car elle comprit bien que la Princesse l'accusoit adroitement de quelque complaisance pour Antigene : neantmoins faisant semblant de ne s'en apercevoir pas, elle luy dit simplement qu'elle apporteroit soing à se corriger : et en effet je fus quelques tours que je la trouvay un peu plus civile. Et comme je ne sçavois pas encore le discours que la Princesse luy avoit fait, j'eus une joye extréme de ce changement : et Antigene qui n'estoit pas moins amoureux de Philiste que moy, en eut un desplaisir fort sensible. Comme il avoit eu plusieurs occasions de luy parler, il avoit desja eu quelques conversations particuliers avec elle : où à mon advis il luy avoit fait comprendre une partie de ses sentimens : mais pour moy il ne m'avoit pas esté possible d'en faire autant. Pendant cét heureux intervale où elle fut un peu plus complaisante, ayant trouvé moyen de l'entretenir à une promenade, je me resolus de ne perdre pas un temps si precieux : de sorte qu'à la premiere occasion qu'elle me donna, de pouvoir changer la conversation indifferente, en une un peu plus particuliere ; Est il possible, luy dis je, belle Philiste, que vous ne vous soyez pas opposée au bonheur dont je joüis presentement ; Et avez vous pû vous resoudre enfin à connoistre Philocles pour ce qu'il est ? c'est à dire (poursuivis-je, sans luy donner loisir de m'interrompre) pour le plus fidele, et le plus passionné de vos Serviteurs : Ha Philocles, dit elle, je vous connois encore bien mieux dans la Lettre de la Princesse de Corinthe, que par le discours que vous me faites. Le Portrait dont vous me parlez, luy dis-je, est un Portrait flaté : et je n'ay pas deû trouver estrange que vous n'ayez pas creû qu'il fust fait pour moy. Mais le discours que je vous fais est un discours sincere : j'en serois bien faschée, interrompit elle assez fierement, et pour vostre interest, et pour le mien. Vous n'avez donc qu'a vous en affliger, luy dis-je, car il n'est pas plus vray que vous estes la plus belle Personne du monde, qu'il est certain que je suis. . . . . . . . . N'achevez pas dit elle, Philocles, de peur de me forcer à vous respondre aigrement : et soyez persuadé, que puis que je ne vous ay pû connoistre quand je le voulois, je ne vous connoistray pas non plus quand vous le voudrez. Vous me connoistrez, luy dis-je, malgré vous en vous connoissant : n'estant pas possible que vous puissiez ignorer l'inevitable force des charmes de vostre beauté, et de vostre esprit : et de quelle sorte ils m'ont attaché à vostre service. Non Philocles, me dit elle, ne vous y trompez pas : je ne sçay jamais que ce que je veux sçavoir : mes yeux ne me montrent que ce qui me plaist : et ma raison mesme s'accommode quelquesfois à mes desirs, parce qu'ils ne sont pas injustes : et code aussi quelque chose à ma volonté. Il me seroit peut-estre plus avantageux, luy dis-je froidement, que vostre volonté cedast quelquesfois à vostre raison : que voulez vous que j'y face ? dit elle en riant, et que ne prenez vous le conseil que vous me donnez, s'il est vray que vous en ayez besoin ? Si ma raison me disoit, luy repliquay-je, que ce fust un crime de vous aimer, je pense que je tascherois de ne le commettre point, quoy que ce fust sans doute inutilement : et quand la mienne me voudroit persuader, reprit elle, que Philocles seroit le plus aimable de tous les hommes, Philiste ne l'aimeroit pourtant pas. Par quel chemin peut on donc aller à vostre coeur ? luy dis-je : je n'en sçay rien moy mesme, respondit elle ; et s'il est vray qu'il y ait quelque sentier destourné, qui puisse un jour y conduire quelqu'un, il faudra que le hazard le luy fasse peut-estre trouver. Puis que cela est, luy respondis-je, je me resous à le chercher toute ma vie : Vous ne le trouverez pas en le cherchant, dit elle ; c'est pourquoy Philocles ne vous y obstinez pas plus long temps. Je luy en eusse dit davantage, mais diverses personnes nous ayant joints, il falut changer de conversation : et depuis cela elle m'osta avec soin toutes les occasions de luy parler en particulier. Cependant nous vivions Antigene et moy avec assez de contrainte : car nous ne parlons jamais ensemble que de choses indifferentes : et le nom de Philiste qui nous estoit si cher à tous deux, n'estoit jamais prononcé par nous quand nous estions seuls. Antigene remarquant aisément que la civilité de Philiste pour moy n'eut pas de suitte, son déplaisir te dissipa bientost ; de sorte que voyant qu'il n'avoit rien à craindre de mon costé, au lieu de me haïr comme son Rival, il me pleignit comme son Amy ; et resolut de me parler un jour sans déguisement. En effet estant venu un matin dans ma chambre, il me dit qu'il s'estimoit le plus malheureux homme du monde, de ce qu'il s'imaginoit que j'estois amoureux de Philiste aussi bien que luy : qu'il me protestoit que s'il eust eu quelque disposition à souffrir mon amour, il se seroit resolu à la mort, plustost que de faire obstacle à ma felicité. Mais qu'ayant veû son esprit si esloigné de tout ce qui me pouvoit estre avantageux ; il n'avoit pas creû me faire un outrage, de ne cesser pas d'aimer une personne que je ne pouvois avoir aimée plustost que luy, puis que nous l'avions veüe ensemble la premiere fois : et que le premier moment de sa veuë, avoit esté le premier de sa passion. Enfin il me parla avec toute la generosité qu'un Amant qui ne veut point quitter sa Maistresse peut avoir : et je luy respondis aussi, avec toute la retenuë dont un honme desesperé, et qui a quelque vertu peut estre capable, en parlant à un Rival plus heureux que luy, et pour lequel il avoit eu beaucoup d'amitié. Je luy avoüay donc ingenûment, que je n'avois pas un sujet legitime de me pleindre de luy : Mais je luy dis en fuite, qu'encore que cela fust de cette sorte, il ne m'estoit pas possible de n'estre pas infiniment fasché de son bonheur. Que c'estoit une raillerie, de penser que deux Rivaux pussent jamais estre veritables Amis : et que tout ce que la generosité et la prudence pouvoient faire en ces rencontres, estoit de les empescher d'estre mortels ennemis. Qu'au reste, comme j'estois assez equitable pour ne luy demander pas qu'il abandonnait son dessein : je le supliois aussi, de ne trouver pas mauvais que je continuasse le mien. Qu'il pouvoit m'accorder d'autant plustost cette liberté, qu'il y avoit peu d'apparence que cela me servist à rien : Enfin apres une assez longue conversation, nous demeurasmes d'accord de ne nous plus parler de Philiste : de faire de part et d'autre tout ce que nous pourrions pour en estre aimez : et que celuy de nous deux qui pourroit obtenir cét honneur, obligeroit cette belle Personne à prononcer un arrest de mort, à celuy qu'elle n'aimeroit pas. Depuis cela nous vescusmes un peu mieux ensemble Antigene et moy ; parce que nous ne nous cachions plus l'un de l'autre : et nous vivions avec assez de civilité, pour des gens qui faisoient toutes choses possibles pour s'entre-destruire. Comme le Prince Cleobule me retint assez long temps aupres de luy, et que de plus je reçeus de nouveaux ordres de Periandre, qui m'y arresterent encore davantage ; j'eus le loisir d'essayer une partie des choses qui ont accoustumé d'estre utiles en amour. Je suivois Philiste en tous lieux : je parlois d'elle eternellement, à toutes les personnes de sa connoissance : je ne loüois jamais nulle autre beauté devant elle : et loüois incessamment la sienne, quand je le pouvois faire à propos. Je fis des vers pour sa gloire, qui furent trouvez plus supportables de toute la Cour, que ceux qu'Antigene, fit quoy que peut-estre ils fussent plus beaux : j'adjoustay la Musique à la Poësie, je fis des airs comme des paroles, et je les chantay moy mesme avec tout l'art dont j'estois cupable. Ainsi joignant les charmes de l'harmonie à mes expressions, je soupiray en chantant : et je taschay d'enchanter son coeur par les oreilles. Je fis une despense prodigieuse en Habillemens, en Bals, en Colations, et en liberalitez : j'aquis l'amitié de tous ses Amis, et de toutes ses Amies : Alasis son Pere m'aimoit beaucoup : un Frere qu'elle avoit ne me haïssoit pas : ses Femmes et tous ses Domestiques furent gagnez par des presens que je leur fis : je luy parlay presques tousjours avec un respect qui aprochoit de celuy que l'on rend aux Dieux : je l'entretins de ma passion en vers et en prose : mes larmes luy parlerent aussi fort souvent pour moy : la violence de mon amour me mit quelques fois malgré que j'en eusse, quelques marques de fureur dans les yeux, et de desespoir dans mes discours, Elle me vit inquiet ; jaloux ; le visage changé ; et pour tout dire en peu de paroles, le plus malheureux homme du monde, sans que je pusse vaincre dans son coeur cette puissante aversion qu'elle avoit pour moy. Je me souviens mesme qu'une de ses plus particulieres Amies, qui fut depuis assez des miennes, luy demanda un jour s'il estoit possible qu'elle ne m'estimast point, puis que j'avois le bonheur d'avoir quelque part en l'estime de tout le monde ? Elle luy avoüa lors, qu'elle connoissoit bien que je ne meritois pas le mauvais traittement qu'elle me faisoit : mais qu'apres tout, elle ne pouvoit faire autrement. Que comme il y avoit des gens qui devenoient amoureux, sans sçavoir presques par quelle raison ils l'estoient ; il ne faloit pas trouver estrange, s'il y en avoit aussi quelquesfois, qui haïssoient sans sujet. Mais, luy disoit cette Personne, ceux qui aiment comme vous dittes, combattent pour l'ordinaire leur passion : il est vray, repliqua t'elle ; mais c'est parce qu'elle pouvoit les obliger à faire des choses honteuses. Et n'en faites vous pas d'injustes ? reprit son Amie ; nullement, respondit Philiste, car je ne suis pas obligée d'aimer tous les honnestes gens qui sont au monde : et je m'estime tres heureuse, d'avoir un si puissant secours à opposer à un ennemy si redoutable. Mais, luy dit encore cette charitable Confidente, que ne vous deffendez vous avec les mesmes armes contre Antigene que contre Philocles, si vous ne combatez que pour vostre liberté ? Cruelle Amie, luy dit elle, ne me pressez pas tant je vous en conjure : et ne me forcez pas de vous dire ce que je n'oserois penser sans rougir. Contentez vous que je vous assure seulement, que l'amour et la haine sont deux passions tiranniques, qui se moquent souvent de la raison et de la prudence : et tout ce que je puis vous dire, c'est que je ne combatray point l'aversion que j'ay pour Philocles, parce qu'elle ne me peut causer aucun malheur, et que je combatray l'inclination que j'ay pour Antigene, parce qu'elle pourroit m'estre nuisible. Voila comme cette conversation se passa, que je ne sçeus que long temps depuis : cependant nous estions tous les jours chez la Princesse, où toutes les Dames se rendoient : mais entre les autres, Stesilée qui estoit sans doute une fort belle Personne, y estoit tres assiduë. Cette fille avoit de l'esprit, mais un esprit jaloux et envieux, qui eust voulu qu'elle eust esté seule belle en toute la Terre. Neantmoins j'avois le coeur si remply de Philiste, que je ne m'apercevois pas des choses les plus visibles ; de sorte que sans sçavoir que cette fille ne pouvoit souffrir la gloire de sa Rivale en beauté, je luy parlois quelquesfois. Comme elle est adroite et spirituelle, voulant m'oster à Philiste, ou du moins faire croire au monde qu'elle m'avoit effectivement assujetti ; elle commença à me faire la guerre de ma passion. En suitte à me pleindre ; à blasmer l'incivilité de Philiste pour moy, et son indulgence pour Antigene. Enfin elle conduisit la chose avec tant d'art, que sa conversation me devint agreable, et necessaire pour me consoler. Je luy découvris alors le fonds de mon coeur : je luy montray toutes mes foiblesses : je la conjuray de me donner part à son amitié : je luy demanday des conseils ; et l'obligeay de souffrir que je luy racontasse mes malheurs ; la priant d'avoir du moins pour moy quelques sentimens de pitié, puis que Philiste n'en pouvoit pas avoir. Elle reçeut cela comme une bonne personne) qui se laissoit toucher à mon mal : et me fit valoir avec tant d'art l'obligation que je luy devoit avoir, d'endurer que je luy fisse confidence d'une pareille chose, que l'en fus abusé ; et que l'eus effectivement pour elle une amitié tres sincere. Apres cela je n'avois pas un sentiment jaloux que je ne luy disse : à peine Philiste m'avoit elle regardé avec indifference ou avec rudesse, que je m'en allois pleindre à Stesilée. De sorte que comme Philiste m'ostoit autant qu'elle pouvoit les occasions de luy parler : et que Stesilée au contraire, m'en donnoit toute la liberté possible : en peu de jours toute la Cour remarqua l'attachement que j'avois à parler en secret avec cette fille. Et comme on sçavoit qu'il y avoit une haine cachée entre ces deux Personnes, l'on ne s'imagina pas que j'eusse fait ma Confidente de l'ennemie de Philiste : et on creut que j'avois change de sentimens : et que les soins que je continuois de rendre à Philiste, n'estoient plus que pour cacher la nouvelle passion que j'avois pour Stesilée. Antigene en eut une joye extréme : et toute la Cour estoit bien aise que je me fusse guery d'une passion par une autre. Stesilée à qui on en faisoit la guerre quand je n'estois pas aupres d'elle, se resjoüissoit fort, de voir que son dessein eust un si heureux evenement : et Philiste seule par un sentiment glorieux où je n'avois point de part, et qui ne regardoit que Stesilée, en eut un despit fort sensible. Ce fier et inflexible esprit ne se porta pourtant pas à s'adoucir pour moy : et elle forma seulement le dessein de me faire haïr de Stesilée si elle pouvoit, par quelque voye destournée qu'elle se resolut de chercher. Mais afin qu'il ne manquast rien à mon malheur, et que n'estant pas aimé de la seule personne que je pouvois aimer, je le fusse encore d'une autre pour laquelle je ne pouvois avoir que de l'amitié : il faut que je vous die malgré moy, que Stesilée trouva quelque chose de si beau, de si pur de si grand, et de si vertueux dans la passion que je luy disois avoir pour Philiste ; qu'insensiblement elle vint à desirer que j'eusse en effet pour elle, ce que je ne pouvois avoir que pour l'autre. De sorte qu'agissant en personne interessée, elle me donna cent conseils malicieux et adroits, que je suivis, parce qu'ils paroissoient bons : et qui me détruisoient pourtant encore davantage aupres de Philiste. Comme les choses en estoient donc là, Antigene vint un matin dans ma chambre ; et venant à moy les bras ouverts, mon cher Philocles, me dit il, quel plaisir prenez vous à me cacher vostre bonne fortune et la mienne ? Antigene (luy dis-je, sans respondre que froidement aux marques de tendresse qu'il me donnoit) s'il estoit vray que je fusse heureux, vous n'en seriez pas si aise. Je vous proteste, me dit il, que vostre contentement m'est aussi cher que le mien : et que je n'auray guere plus de joye s'il arrive jamais que la belle Philiste m'aime, que j'en ay de ce que vous ne l'aimez plus : et de ce que vous estes aimé de Stesilée que vous adorez. Je n'aime plus Philiste ! luy dis-je tout estonné ; ha Antigene ne vous y trompez pas : car c'est un sentiment que je n'abandonneray qu'avec la vie. Mais (me repliqua t'il, encore plus estonné que moy) toute la Cour, et Philiste mesme, vous croyent amoureux de Stesilée : Philiste, luy repliquay-je tout surpris, me croit amoureux de Stesilée ! Ouy, respondit il ; et je l'ay creû comme tout le reste du monde. Ce discours m'estonna de telle sorte, que je ne fus jamais gueres plus affligé que je l'estois, par la crainte que l'eus que cela ne m'eust encore mis plus mal avec Philiste, et par la douleur que j'avois d'estre obligé de me priver de la consolation que je trouvois dans la conversation de Stesilée. Si bien que sans faire un plus long discours à Antigene, je me separay de luy ; en luy protestant toutesfois, que je n'avois jamais esté plus amoureux de Philiste que je l'estois : et que je donnerois bon ordre à desabuser tout le monde de l'opinion qu'il avoit, que je fusse amoureux de Stesilée. Cependant comme j'avois de l'amitié pour cette Personne ; que je croyois luy avoir de l'obligation ; et que l'en avois esté consolé : je crus que je ne devois pas changer ma forme de vivre avec elle sans l'en advertir. Estant donc allé chez elle par un chemin destourné, et apportant soing que l'on ne m'y vist pas entrer ; je la trouvay seule dans sa chambre avec deux de ses femmes. D'abord qu'elle me vit, elle remarqua aisément que j'avois quelque nouveau déplaisir : qu'allez vous Philocles ? me dit elle ; Philiste vous a t'elle fait quelque nouvelle injustice ? Philiste, luy dis-je, n'a pas beaucoup contribué au mal qui me fait pleindre presentement : et la belle Stesilée sans y penser, y a plus de part que Philiste. Elle rougit à ce discours ; n'osant pas y donner un sens aussi obligeant, que la tendresse qu'elle avoit pour moy luy eust peut-estre fait desirer. Il ne m'est pas aisé, dit elle, de deviner quel mal je vous puis avoir fait ; et je n'en sçache qu'un, que je fusse capable de souhaitter de vous avoir causé ; qui est d'oster de vostre coeur la passion qui vous tourmente : car je ne doute pas que vous n'appellassiez ainsi, le remede qui vous gueriroit. Mais Philocles, poursuivit elle, ne me laissez pas plus long temps en peine ; et dittes moy s'il vous plaist, comment je puis avoir contribué à la douleur que je voy dans vos yeux. Vostre beauté, luy dis-je, est la veritable cause de ce que je soufre : Philocles, dit elle en sous-riant, souvenez vous que vous parlez à Stesilée : je m'en souviens aussi, luy dis-je ; et si elle n'estoit pas si belle qu'elle est, toute la Cour ne se seroit pas imaginé comme elle a fait, que l'en suis amoureux : Philiste qui est assez glorieuse ne l'auroit pas pensé : et Antigene ne l'auroit pas creû. Mais parce qu'en effet sa beauté est extréme ; et qu'il est difficile de comprendre qu'on la puisse voir souvent sans luy donner son coeur tout entier : on a creû que je l'aimois, et on le croit encore. Toute la Cour m'estime heureux d'avoir changé de chaines : Antigene s'en resjoüit, et Philiste en est en colere : car je l'avois en effet apris en allant chez Stesilée. Enfin, luy dis-je, la chose en est venuë au point, que je suis forcé de me priver de la seule consolation que j'avois, qui estoit sans doute de vous entretenir souvent. Quoy Philocles, reprit elle toute surprise, parce que l'on dit que vous m'aimez, vous me voulez haïr ! Je n'ay garde, luy dis-je, d'estre capable d'un sentiment si injuste : car je vous estimeray toute ma vie : et mon amitié pour vous ne sera pas moins ferme que mon amour le sera pour Philiste. Mais aimable Stesilée, comme vous n'avez eu la bonté de souffrir ma confidence que pour mon interest ; il faut encore que vous enduriez que je me prive de vostre veuë par la mesme cause, afin de desabuser Philiste. Les Dieux sçavent, luy dis-je, quelle peine j'ay à m'y resoudre : Et les Dieux sçavent (respondit elle en soupirant à demy) si vous avez raison de prendre cette resolution. Mais que pourrois-je faire ? luy dis-je ; car enfin si Philiste continuë de croire que je vous aime, ne m'aimera jamais : et vostre beauté est si grande, que je ne pourrois pas la détromper, si j'attendois plus long temps à le faire. Joint aussi, luy dis-je encore, aimable Stesilée, que quand l'interest de ma passion n'y seroit pas, le vostre me devroit tousjours obliger à me priver de vostre veuë. Car puis qu'il n'a pas pleû au Destin que mon coeur peust estre à vous ; je n'ay garde de contribuer rien à cette croyance que le monde a prise : et j'ay une amitié trop veritable pour vous, pour me servir d'une feinte passion qui vous pourroit nuire. De sorte que je suis l'homme de toute la Terre le plus affligé : de voir que de peur de déplaire à une personne qui ne m'aime pas : je suis forcé d'en quitter une autre, qui m'a donné cent tesmoignages de bonté ; et qui a sans doute encore celle de me pleindre de ce dernier malheur. Je vous en pleins veritablement, repliqua telle en rougissant, et peut-estre plus que je ne devrois : Mais je m'en pleins aussi bien que vous, poursuivit elle ; car enfin s'il est vray que la Cour croye que vous estes amoureux de moy, quels contes n'y fera t'on pas à mon desavantage, si vous cessez de me voir ainsi tout d'un coup ? Ne pensera t'on pas que vous avez voulu vous moquer de Stesilée, ou que nous en usons de cette sorte par finesse ? Non non Philocles, il ne faut pas que la chose change si promptement : ou si vous voulez qu'elle aille ainsi, il faut que du moins pour ma gloire il paroisse que je vous aye mal-traitté. Si cela alloit de cette sorte, disois-je, je ne me justifierois pas dans l'esprit de Philiste : puis qu'elle auroit lieu de croire que je ne vous quiterois que parce que vous m'auriez chassé : et en effet c'estoit l'intention de Stesilée, que Philiste le creust ainsi. Mais, reprit elle Philocles, croyez vous que la jalousie soit un mauvais moyen pour se faire aimer ? Pour moy, adjousta t'elle, je le croy si bon, que je suis persuadée que si vous aimiez veritablement quelque autre personne que Philiste, elle vous en aimeroit plustost. Ouy, luy dis-je, mais vous ne songez pas que son affection me seroit alors indifferente si je ne l'aimois plus. Il est vray, repliqua t'elle toute interditte ; mais si cette autre estoit moins injuste que Philiste, vous seriez tousjours heureux. Stesilée prononça ces paroles d'une certaine façon, qui me fit connoistre que la tendresse de son amitié, estoit d'une nature differente de la mienne : et j'en eus une inquietude si grande, que le reste de la conversation se passa avec une ambiguité de paroles de part et d'autre, qui nous persuada pourtant à mon avis, que nous nous entendions bien tous deux. Mais comme je ne pouvois changer mon coeur, et que je ne voulois pas aussi tromper une personne pour qui j'avois une veritable amitié : je me separay d'elle en me pleignant, et en luy donnant sans doute selon ses sentimens beaucoup de sujet de se pleindre ; par la cruelle resolution que je prenois, de ne luy parler plus en particulier, et de ne luy parler mesme que rarement. Cependant comme cette visite fut sçeuë d'Antigene, et qu'elle fut fort longue, le changement que j'apportay à ma forme de vivre avec Stesilée, ne fit pas l'effet que j'en attendois : et il courut un bruit que cét esloignement estoit une chose concertée entre elle et moy. De sorte que Philiste n'en estoit pas desabusée, et Stesilée se pleignoit aigrement, quand elle en trouvoit l'occasion ; disant que c'estoit une estrange chose, que j'eusse eu si peu de soing de sa reputation, que je l'eusse voulu sacrifier pour une personne qui ne m'aimoit pas. Pendant ce temps la Philiste d'autre costé faisoit tout ce qu'elle pouvoit pour me faire haïr Stesilée, bien qu'elle ne me voulust pas aimer : mais quoy qu'elle peust faire, je conservay toujours beaucoup d'amitié pour elle. Il est vray que cela ne servit qu'aine persecuter davantage : car j'estois desesperé de voir que je luy causois quelque inquietude. Les choses estoient en ces termes, lors que je reçeus un ordre exprés de m'en retourner à Corinthe : je vous laisse donc à juger en quel estat estoit mon ame. Je laissois une personne que j'aimois, et qui ne m'aimoit point : j'en abandonnois une autre qui m'aimoit un peu trop, et que je ne doutois pas qui n'achevast de me détruire dans l'esprit de Philiste pendant mon absence. Mais par bonheur pour moy, le Pere d'Antigene ayant sçeu où il estoit, luy commanda si absolument par une Lettre de s'en retourner, qu'il fut contraint de revenir à Corinthe, ce qui ne me fut pas une petite consolation : non plus que la nouvelle que j'apris du retour d'Alasis à sa Patrie, qui devoit estre dans peu de temps : et j'en fis un grand secret à Antigene, car je l'avois sçeu par une voye assez détournée. Le Prince Cleobule me caressa fort en partant : et la Princesse sa fille qui est sans doute une admirable Personne, me donna une Lettre pour la Princesse de Corinthe, qui ne m'estoit pas moins advantageuse, que celle que je luy avois portée. Mais lors qu'il falut dire adieu à Philiste, ce fut une estrange chose ; et Antigene et moy nous donnasmes bien de la peine : car nous nous y trouvasmes ensemble ; et je le contraignis par mon opiniastreté, à en partir en mesme temps que moy. J'eus donc la satisfaction de l'empescher de dire rien de particulier à Philiste : mais l'eus aussi le déplaisir de voir une notable difference dans les adieux de cette belle Personne. Toutes les fois qu'elle rencontroit les yeux d'Antigene en cette derniere conversation, je voyois dans les siens malgré elle, je ne sçay quel nuage melancolique, qui sans en diminuer l'éclat, en augmentoit la douceur : et quand par hasard elle rencontroit les miens, je n'y voyois que de l'indifference, ou du chagrin. Elle me dit adieu presques sans me regarder : et suivit ce me sembla des yeux le trop heureux Antigene, le plus loin qu'il luy fut possible : car je me retournay deux fois apres l'avoir quittée. De vous dire de quelle façon nous vescusmes durant nostre navigation Antigene et moy, il seroit superflu, estant aisé de vous l'imaginer. Nous resvions presques tousjours, et ne parlions jamais de la chose du monde à quoy nous pensions le plus. J'avois pourtant une sensible consolation, de ce que j'emmenois mon Rival ; pour Stesilée, je ne pûs prendre congé d'elle, quoy que j'en cherchasse les occasions ; et le dépit, la douleur y et la gloire, firent qu'elle ne voulut pas me donner de nouvelles marques de foiblesse. Enfin nous arrivasmes à Corinthe, où Periandre et la Princesse Cleobuline me reçeurent avecque joye : mais il n'y avoit plus de plaisirs pour moy ; et je fuyois autant la conversation, que j'avois accoustumé de la chercher. Le seul Arion estoit ce qui me consoloit un peu : car comme me il a beaucoup d'esprit, et qu'il a l'ame tres passionnée ; je trouvois dans son entretien et dans ses chansons je ne sçay quel charme puissant, qui suspendoit mes douleurs, et qui m'empeschoit de mourir.

Histoire des amants infortunés : l'amant non aimé (dénouement)


Cependant j'estois desesperé de ce qu'Antigene ne s'engageoit point à quelque nouvelle passion ; je vescus donc pres d'un an de cette sorte : mais à la fin on sçeut qu'Alasis Pere de Philiste venoit avec sa fille (car il n'avoit plus de femme) habiter à son ancienne Patrie. Dieux, que cette nouvelle me causa de joye ! il est vray qu'elle fut temperée, parce que j'apris en mesme temps, qu'un Frere aisné de Philiste avoit espousé Stesilée, quelques jours auparavant que de partir de Jalisse, et qu'elle venoit aussi. J'eus sans doute quelque douleur de ce mariage : neantmoins j'esperay que comme Stesilée avoit de la vertu, le changement de sa condition en auroit aporté à son ame : et qu'au contraire il me seroit avantageux d'avoir une Amie si proche parente de Philiste. Antigene de son costé estoit si aise, que sa joye paroissoit en toutes ses actions, ce qui ne troubla pas peu la mienne : mais enfin cette belle Compagnie arriva. Je vous laisse à penser si j'avois preparé l'esprit de Periandre, celuy de l'illustre Melisse, et celuy de la Princesse Cleobuline, à bien recevoir une Personne qui m'estoit si chere : et je fus mesme assez heureux pour n'ignorer pas que Philiste sçeust que je luy avois rendu cent bons offices. Mais quoy qu'elle avoüast m'en estre obligée, elle ne m'en aima pas davantage : et elle arriva à Corinthe, la mesme personne que je l'avois laissée à Jalisse : c'est à dire belle, tres fiere pour moy, et assez douce pour Antigene. Quant à Stesilée, j'y vy un notable changement : car sa beauté estoit un peu diminuée ; et elle avoit une melancolie si profonde sur le visage, que je n'osay jamais luy en demander la cause. Joint aussi que comme je ne cherchay pas à luy parler en particulier, elle de mesme l'evita de son costé. Cependant il n'est rien que je ne fisse pour divertir Philiste : car elle n'osoit pas refuser ouvertement mes civilitez, parce que son Pere m'ayant quelque obligation, l'auroit trouvé fort mauvais. Je luy fis donc voir tout ce qu'il y a de beau à Corinthe : et le pauvre Arion chanta si souvent aupres d'elle pour l'amour de moy ; que je suis estonné qu'une Voix et qu'une Lire qui ont trouvé de la compassion parmi les Dauphins et parmi les flots, ne purent m'adoucir la fierté de son ame insensible. Cependant elle demeura inébranlable ; Stesilée de son costé, quoy que resoluë de ne me donner jamais nulle marque d'affection particuliere, ne laissoit pas d'estre determinée à entretenir l'aversion de Philiste pour moy : et en effet cette injuste Personne depuis leur alliance, luy avoit persuadé que j'avois effectivement esté amoureux d'elle. De sorte que Philiste qui estoit glorieuse, me mal-traittoit encore un peu plus à Corinthe, qu'elle n'avoit fait à Jalisse. Je ne pouvois donc jamais aller chez Philiste, que je ne trouvasse que Stesilée estoit dans sa chambre : ou que Philiste ne fust dans celle de Stesilée, ce qui me donnoit bien du chagrin. Car je ne pense pas qu'il y ait rien de plus incommode, que de voir tousjours ensemble une personne que l'on aimé, et de qui l'on n'est point aimé ; et une autre de qui l'on n'est aimé, et que l'on ne peut aimer : et de laquelle encore la personne que l'on aime croit que l'on est amoureux. Cependant j'esprouvay ce suplice tres long temps, sans trouver consolation en nulle part, et sans pouvoir obtenir une favorable parole de Philiste : il me souvient qu'un jour comme j'estois aupres de cette cruelle Fille, et que quelqu'un fut venu demander Stesilée ; je voulus profiter de cette occasion, et la supplier de me dire s'il estoit possible qu'elle peust se souvenir de toutes les peines qu'elle m'avoit fait souffrir à Jalisse, sans en avoir quelque leger sentiment de repentir ? et je me mis alors à repasser la naissance de ma passion ; et cent mil le petites choses qui avoient fait une si forte impression dans mon coeur, que je les sentois comme si elles fussent venuës d'arriver. Mais Philiste sans presques m'escouter, me respondoit hors de propos : et d'une façon assez desobligeante, pour faire perdre patience à tout autre qu'à moy. Comme je voulus m'en pleindre aveque respect, en verité Philocles (me dit elle, avec un sous-rire malicieux) vous me devez pardonner : car je ne me souviens point de ce que vous me dittes. Je sçay bien, adjousta t'elle, que j'ay eu l'honneur de vous voir à Jalisse : mais de s'imaginer que je me souvienne icy ny de ce que vous m'y distes ; ny de ce qui s'y passa quand vous y estiez, ce seroit s'abuser : car je charge ma memoire de fort peu de choses : et le passé à l'advenir sont deux temps où mon esprit ne s'occupe guere à penser. Quoy, luy dis-je, injuste Personne, il ne vous souvient point que je vous ay dit aussi souvent que je l'ay pû, que je vous aimois passionnément ? Vous en devez estre bien aise, reprit elle, car quand je m'en souviendrois, vous n'en seriez pas mieux aveque moy. Et venant alors à luy repasser les endroits où je l'avois entretenuë de ma passion ; tantost dans un Jardin ; une autrefois chez la Princesse des Lindes ; et diverses fois chez elle : je vy qu'en effet elle ne se souvenoit pas de la moitié des choses que je luy disois : ce qui m'affligea plus que si elle m'eust dit cent paroles fascheuses ; n'y ayant rien de si offençant, ny qui marque davantage le mépris ou l'indifference, que l'oubli. Quoy, luy dis-je, fort touché et fort affligé, je me souviendray de toutes les actions de Philiste ; de toutes ses paroles ; et mesmes jusques à ses regards : et Philiste ne se souviendra pas de cent mille tourments qu'elle m'a fait endurer, et de cent mille preuves de passion que je luy ay données ! ha cruelle Personne : m'écriay-je, je suis bien encore plus malheureux que je ne pensois l'estre ! Et que pensiez vous ? (dit elle, en riant de ma colere et de mes pleintes) je pensois du moins n'estre que haï, luy dis-je, mais par ce cruel oubli où vous estes de tout ce qui me regarde, je voy bien que je suis encore en un estat plus deplorable que je ne croyois, puis qu'assurément je suis mesprisé : Ouy, luy dis-je encore, vous avez une ame, non seulement insensible pour moy, mais une ame morte, s'il m'est permis de parler ainsi. Vous me regardez sans doute sans me voir ; vous m'escoutez sans m'entendre ; et je ne sçay seulement si vous m'oyez à l'heure que je parle. Ouy, me respondit elle, et je comprens fort bien que vous me dittes la plus bizarre chose du monde : mais je ne vous promets pas de m'en souvenir quand je ne vous verray plus. Au nom des Dieux, luy dis-je, ne me traittez pas de cette sorte : haïssez moy si vous ne me pouvez aimer, et n'oubliez pas si cruellement tout ce que je fais pour vous, ny tout ce que je dis. Quoy Philocles, me dit elle, vous aimeriez mieux estre haï qu'oublié ? N'en doutez nullement, luy respondis-je. Mais cependant, repliqua t'elle, rien n'est plus esloigné de l'amour que la haine : Pardonnez moy, luy dis-je, car tous les extrémes se touchent : et ce cruel oubly dont je me pleins, l'est infiniment davantage. Il y a du moins quelque sentiment dans une ame qui haït : et il n'est pas absolument impossible que l'amour naisse parmi le feu de la colere. Mais d'un esprit froid et insensible, qui ne conserve nul souvenir de tout ce que l'on a fait pour l'obliger : le moyen d'en esperer de la tendresse et de la reconnoissance ? Et le moyen enfin que vous puissiez aimer ceux à qui vous ne penserez jamais ? Apres tout, interrompit elle, je ne puis comprendre qu'il ne vaille mieux estre oublié, que d'estre haï : c'est belle Philiste, luy dis-je, que vous n'avez jamais esté ny haïe, ny oubliée ; mais pour moy à qui vous avez fait connoistre ces deux sentimens par experience : je vous declare que j'aime encore mieux que vous vous souveniez de moy en me haïssant, que de ne vous en souvenir point du tout. La haine est pourtant, à mon advis, un grand obstacle à l'amour, dit elle : et l'oubly, repliquay-je, en est encore un bien plus grand puis qu'enfin il est absolument impossible que l'amour naisse dans l'oubly : et qu'elle peut naistre parmy la colere et malgré la haine. En un mot, je trouve quelque chose de si inhumain, poursuivis-je, à chasser mesme de son souvenir un Amant malheureux : que je ne trouverois pas si cruel de le faire mourir effectivement. Chassez moy donc de vostre coeur, si vous ne m'y pouvez souffrir : mais laissez moy du moins occuper quelque place en vostre memoire. Ne vous souvenez de moy, si vous voulez, que pour en dire du mal ; que pour vous pleindre de mon opiniastreté à vous aimer malgré vous : cherchez mesme les voyes de vous vanger, et vangez vous en effet : Mais de grace, ne m'oubliez pas jusques au point de ne vous souvenir mesme plus que mon amour vous importune. Est-ce trop Philiste, luy dis-je, que ce que je vous demande ? Ouy, me repliqua t'elle, car la haine est une passion inquiette, qui trouble tout le repos de ceux qu'elle possede : où l'oubly au contraire, est un certain endormissement d'esprit qui n'a rien de fascheux : et qui fait que l'on passe sa vie fort doucement. Au moins (luy dis-je tout irrité, et n'estant plus Maistre de mon ressentiment) oubliez les plaisirs que vous donne la conversation d'Antigene, aussi bien que les chagrins que vous cause celle de Philocles : mon secret est bien encore meilleur que cela, reprit elle avec une raillerie piquante, car je me souviens tousjours de ce qui me plaist, et ne me souviens jamais de ce qui me fasche. Comme je luy allois respondre la Princesse Cleobuline arriva, et je sortis bien tost apres, m'estant impossible de pouvoir demeurer davantage aupres d'une personne qui me refusoit toutes choses jusques à sa haine : et qui n'avoit que de l'indifference pour moy, sans que j'en pusse comprendre la raison. Il sembloit, à cela prés, que la Fortune me voulust favoriser autant qu'elle pouvoit : mais en effet c'estoit pour me faire mieux connoistre l'opiniastreté de mon malheur, comme vous le sçaures bien tost. Il arriva donc qu'Antigene fut obligé d'aller à Thebes, pour quelque affaire importante : de sorte que pendant son absence j'avois du moins la consolation de ne voir point de Rival favorisé aupres de Philiste : et de pouvoir luy parler avec plus de liberté. Mais plus je l'intretenois, plus j'augmentois son aversion : et la chose alla à tel excés, qu'elle ne me pouvoit plus souffrir. Cependant je ne laissois pas d'agir conme si je n'eusse point perdu l'esperance : je cultivois l'amitié de son frere ; et celle d'Alasis fort soigneusement : et je l'aquis de telle sorte, qu'ils tesmoignoient l'un et l'autre ouvertement, qu'ils eussent esté bi ? aises que l'eusse espousé Philiste. Mon Oncle qui souhaittoit cette alliance, et qui sçavoit que j'estois fort amoureux de cette Personne, leur en fit parler, apres en avoir escrit à mon Pere : et ne m'en parla à moy, qu'apres qu'ils eurent respondu favorablement. Ainsi je ne voyois nul obstacle à mon bonheur que la seule Philiste : mais il estoit si grand, qu'il en estoit invincible. En effet, son Pere ne luy eut pas plustost commandé de me regarder comme celuy qui devoit estre son Mary : et ne luy eut pas plus tost tesmoigné qu'il vouloit estre obeï sans resistance, qu'elle entra en un desespoir extréme. Elle employa Stesilée aupres de son frere, mais ce fut inutilement : et elle sçeut enfin que ses larmes, ses pleintes, et ses prieres seroient inutiles. Cependant comme il s'épandit un assez grand bruit de ce Mariage dans la Cour, tout le monde s'en resjoüissoit pour l'amour de moy : et tout le monde fut chez elle pour luy en faire compliment. Mais pour éviter une semblable persecution, elle feignit de se trouver mal durant quelques jours : et par cét artifice malicieux, elle me priva de sa veuë aussi bien que les autres. Stesilée pendant cela, estoit tousjours aupres d'elle : où par un sentiment que l'on ne sçauroit exprimer, elle me nuisoit autant qu'elle pouvoit, et servoit Antigene à mon prejudice. Comme le chagrin de Philiste fut tres violent, elle devint malade effectivement en feignant de l'estre : et elle la fut de telle sorte, que les Medecins crûrent qu'elle en mourroit. Neantmoins estant enfin eschapée malgré elle, s'il faut ainsi dire, elle revint en estat de pouvoir souffrir la conversation. Mais quoy qu'on pût pourtant faire, elle demeura avec une santé languissante : et une melancolie si grande, que son humeur n'estoit pas connoissable. Je la voyois alors comme les autres ; car elle n'osoit pas m'en empescher : mais je la voyois presques sans plaisir, par l'opinion que j'avois que j'estoit cause de son mal. Durant ce temps là, diverses personnes luy parlerent en ma faveur : et la Princesse Cleobuline entr'autres voulut sçavoir au vray par quel mouvement elle agissoit aveque moy comme elle faisoit : mais il luy fut impossible d'en sçavoir autre chose, sinon qu'elle mesme n'en sçavoit rien. Elle tomboit d'accord avec la Princesse, que j'estois d'une Maison qui honnoroit la sienne par nostre alliance : que j'avois plus de bien qu'elle n'en pouvoit esperer : que j'avois acquis quelque estime dans le Monde : que mesme je la meritois : et que j'avois sans doute pour elle une affection tres forte, puis qu'elle avoit pû resister à tous ses mépris. Mais apres tout cela, elle disoit tousjours, qu'il luy estoit impossible de m'aimer jamais : qu'il y avoit quelque chose dans son coeur qu'elle ne pouvoit vaincre, qui s'opposoit à tout ce qui pouvoit m'estre avantageux, et qui le destruisoit mesme entierement. Mais, luy disoit la Princesse, n'est-ce point que le choix secret que vous avez fait d'Antigene, est la seule chose qui deffend l'entrée de vostre coeur à Philocles ? nullement, luy disoit elle : et quand je n'aurois aucune complaisance pour Antigene, et que mon coeur seroit absolument libre, j'aurois tousjours la mesme aversion pour Philocles. Car enfin comme je ne haïs point par raison, et que c'est un sentiment dont moy mesme ne comprens point la cause, il n'y en faut point chercher. La Princesse qui me faisoit l'honneur de m'aimer, voyant le caprice de Philiste, fit ce qu'elle pût pour me destacher de son affection : mais mon ame estant aussi fortement portée à l'aimer, que la sienne l'estoit à me haïr, elle n'en pût venir about. J'avoüois malgré moy à la Princesse, qu'il y avoit à Corinthe d'aussi belles Personnes que Philiste ; d'aussi spirituelles, et d'aussi nobles : mais je luy disois en mesme temps, qu'il n'y en avoit point que je pusse aimer. Ainsi trouvant autant d'impossibilité à me la faire oublier, qu'il y en avoit à l'obliger de ne me haïr plus ; nous estions tous deux malheureux : et la seule Stesilée dans le fonds de son coeur, trouvoit quelque maligne satisfaction à nostre infortune : prenant sans doute quelque plaisir à voir un homme qu'elle avoit aimé, ne l'estre point de ce qu'il aimoit : et à voir aussi celle, qui selon mon opinion l'avoit empeschée d'estre aimée, estre malheureuse par ma passion, aussi bien que par la sienne. Cependant Alasis estoit si irrité contre Philiste, qu'il luy fit dire qu'il ne la verroit plus, qu'il n'est sçeu qu'elle estoit resoluë de m'espouser, et de bien vivre aveques moy. Son frere ne luy estoit pas plus favorable : et tout enfin l'affligeant, et ne luy laissant nulle esperance ; elle menoit une vie si melancolique, que l'on ne parloit plus d'autre chose dans toute la Cour. Il est vray qu'elle ne souffroit pas seule, et que je partageois ses maux d'une façon bien cruelle : quelquesfois je me resolvois à ne l'aimer plus, et je m'imaginois presques que je le pourrois faire : Mais helas à peine avois-je pris la resolution de n'aller plus chez elle, que mes pas m'y conduisoient malgré moy. Antigene estoit cependant tousjours absent : et je n'avois que la seule Philiste pour cause de mes inquietudes. Un jour que je fus chez elle, et que contre sa coustume Stesilée n'y estoit pas : apres que quelques Dames que j'y trouvay s'en furent allées, nous fusmes l'un et l'autre quelque temps sans parler : Philiste révant tres profondément sans me regarder, et moy la regardant tousjours, sans oser presques commencer de l'entretenir. Je voyois sur son visage une alteration si grande, que j'en estois tout esmeu : Mais lors qu'elle vint à lever les yeux, et que je les vy tous couverts de larmes, qu'elle ne pouvoit qu'à peine retenir, quoy qu'elle fist tout ce qui luy estoit possible pour cela ; j'en fus si sensiblement touché, que l'on ne peut l'estre davantage. Madame, luy dis-je tout hors de moy ; oserois-je prendre la liberté da vous demander, si ces larmes que je voy, ont une cause que je puisse sçavoir ? Vous pouvez mesme encore plus, dit elle avec une action languissante ? car vous les pouvez faire tarir. Moy Madame ! luy dis-je ; ouy, reprit elle, et si vous estiez aussi genereux que vous devriez l'estre, je serois bien-tost en repos, et vous aussi. Car enfin, poursuivit elle, pourquoy ne me haïssez vous pas ? Mais Madame, luy repliquay-je, pourquoy m'aimez vous point ? c'est parce que je ne le puis, dit elle ; et c'est par cette mesme raison, luy dis-je, que je ne sçaurois non plus cesser de vous aimer, que vous cesser de me haïr. Connoissez du moins, dit elle, par cette impossibilité, que je ne suis pas coupable : connoissez aussi par la mesme raison, luy respondis-je, que je suis bien malheureux, puis que je ne puis vivre sans vous, et que vous ne pouvez vivre aveque moy. Je comprens pourtant beaucoup mieux ; luy dis-je encore, par quelle cause je vous aime, que je ne comprens par quelle cause vous ne pouvez souffrir ma passion : ne cherchez ni raison ni excuse à ce que je fais, dit elle, car je n'y en cherche pas moy mesme. Peut estre, luy dis-je, que le temps et mes services vous changeront : non Philocles, repliqua t'elle, ne vous y trompez pas : jusques icy j'ay conservé encore quelque bien-seance : j'ay inventé des pretextes pour differer le mariage que mon Pere a resolu de faire de vous et de moy : j'ay faint d'estre malade ; et je la suis devenuë en effet : Mais apres tout, s'il ne change, et si vous ne changez, je me resous à luy desobeïr ouvertement : et par consequent à estre blasmée de tout le monde : cependant je ne sçaurois faire autre chose. Quoy Madame, luy dis-je, vous estes absolument déterminée de vous opposer à mon bonheur ? n'appellez point ainsi, dit elle, un Mariage qui vous seroit desavantageux aussi bien qu'à moy : car quelle douceur trouveriez vous à me voir dans une melancolie continuelle, et à recevoir cent marques d'indifference ? Non Philocles, vous ne seriez point heureux : et si vous estiez sage, vous en useriez autrement. Je suis mesme assez genereuse, dit elle, pour ne vouloir pas punir cruellement, un homme qui m'aime comme vous m'aimes ; et vostre interest ne se trouve pas moins que le mien en cette rencontre. Je sçay bien adjousta t'elle, que je ne vous espouseray jamais, quand toute la Terre entreprendroit de m'y faire consentir : Mais je sçay bien aussi, qu'aimant la gloire comme je l'aime, je vous aurois beaucoup d'obligation, si vous ne me reduisiez pas dans la faucheuse necessité de faire une resistance ouverte à mon Pere : et que de vous mesme vous prissiez la resolution de m'abandonner. De vous abandonner Madame ! (luy dis-je avec une douleur extréme) eh Dieux ! comment vous pourrois-je obeïr ? Mais aimerez vous mieux, dit elle, que je vous regarde comme mon persecuteur ? que de l'indifference où je suis pour vous, je passe à la fureur contre vous, et au desespoir contre moy mesme ? et qu'enfin vous me rendiez aussi malheureuse, que vous estes infortuné ? Vous pouvez bien juger, me dit elle, que si je vous pouvois aimer, j'obeïrois à mon Pere ; car si cela estoit, que manqueroit il à mon bonheur ? mais ne le pouvant pas, quelle justice y a t'il à vouloir de moy des choses qui n'en dépendent point ? y a t'il jamais eu de domination si tirannique, que celle que l'on pretend avoir sur mon ame ? Pensez à vous Philocles, pensez à vous : et s'il vous reste quelque raison, servez vous en pour adoucir vos malheurs, et pour faire cesser les miens. Quoy Madame, luy dis-je, vous pretendriez que je vous laissasse dans la liberté d'espouser Antigene ! Ha ! non non, je vous aime trop pour y consentir. Si j'estois persuadé, poursuivis-je, que le mespris que vous avez pour moy, fust causé par une simple aversion naturelle que vous ne pourriez vaincre : j'ay une passion si respectueuse pour vous, que je serois capable de me resoudre à mourir, en me resolvant de ne vous donner plus jamais aucune marque de mon amour et de ne vous persecuter plus. Mais injuste Personne que vous estes, cette aversion que vous avez pour moy, est fortifiée par l'inclination que vous avez pour Antigene : et vous ne voulez bannir Philocles, que pour luy donner la place qu'on luy destine. Cependant sçachez que c'est ce qui n'arrivera jamais : Antigene a este mon Amy, il est vray ; mais dés qu'il a esté mon Rival, il a deû se preparer à voir rompre tous les noeuds de cette amitié. J'ay retenu jusques icy mon ressentiment : je l'ay veû favorisé, je l'ay veû aimé : mais je ne le verray point Mary de Philiste. C'est pourquoy si ce n'est que pour vous donner à Antigene, que vous voulez vous oster à Philocles, changez de dessein Philiste : et pour obliger Philocles à n'attaquer pas Antigene, rendez-le heureux. Il faudroit que les Dieux changeassent mon coeur, respondit elle ; et comme je ne pense pas qu'ils le fassent, tout ce que je puis est de vous dire, que quand Antigene ne seroit plus au monde, et que je ne l'aurois jamais connu, je serois pour vous ce que je suis. Mais avoüez du moins la verité, luy dis-je, Antigene auroit la gloire d'estre choisi par la belle Philiste, si Alasis y consentoit : je suis trop sincere, repliqua t'elle, pour vous nier ce que vous dittes. Ha cruelle Personne, luy dis-je, voulez vous me desesperer ? Mais vous mesme Philocles, dit elle, voulez vous me faire perdre la raison ? Quel droit avez vous sur mes volontez ? vous ay-je donné quelque esperance, depuis le temps que je vous connois ? Non, luy dis-je, mais vous m'avez donné beaucoup d'amour. En suis-je coupable ? reprit elle ; et ne vous ay-je pas prié mille fois, de n'en avoir plus pour moy ? Enfin dit elle encore, tout ce que vous me pourriez dire seroit inutile : car je ne seray jamais à Philocles. Et je jure par les Dieux, interrompis-je, qu'Antigene ne sera jamais possesseur de Philiste, tant que Philocles sera vivant. J'aimeray encore mieux ce malheur là que l'autre, repliqua t'elle ; le voulez vous ainsi ? (luy dis-je, l'esprit remply de colere, de jalousie et d'amour tout ensemble) je vous l'ay desja dit, respondit elle : puis que cela est, poursuivis-je, sçachez que vous pouvez vous delivrer du malheureux Philocles. Il ne vous persecutera plus ; et ne vous verra mesme plus si vous voulez : et par quelle voye, dit elle, puis-je obtenir un si grand bonheur ? en rompant avec Antigene, luy dis-je, et en me promettant solemnellement de ne le voir jamais non plus que moy. Car de s'imaginer que je vous quitte, et que je vous laisse en estat de passer cent heureux jours avec mon Rival, c'est ce qui n'arrivera jamais. Je sçay bien, Madame, que je sors en quelque façon du respect que je vous dois : Mais quiconque n'a plus de raison, n'est plus assubjetti à aucune bien-seance. Parlez donc Madame : voulez vous que Philocles ne vous voye plus ? vous le pouvez presentement. Quand vous seriez mon Mary, reprit elle, que pourriez vous faire davantage que ce que vous faites ? Si je possedois cét honneur, luy dis-je, je me confierois à vostre vertu : Mais n'estant que l'objet de vostre aversion, je ne me dois fier qu'à moy mesme. Ainsi Madame, si vous voulez que je n'oblige pas Alasis à vous forcer d'accomplir la parole qu'il m'a donnée : escrivez une lettre à Antigene, qui luy deffende absolument de vous voir à son retour, et je vous laisseray en paix. A condition toutefois, que la promesse que vous me ferez sera sincere : et que vous n'espouserez jamais Antigene. Vous me dittes de si estranges choses, me respondit elle, qui je ne sçay comment je les puis endurer : Vous m'en respondez de si cruelles, repliquay-je, que je m'estonne comment je les puis entendre sans mourir. Quoy qu'il en soit, luy dis-je, Antigene ne profitera point de ma disgrace : Mais puis que je ne puis estre à vous, reprit elle, que vous importe à qui je sois ? Que m'importe ! luy dis-je, Madame ; Ha, que vous connoissez mal la passion qui me possede ! de croire qu'il n'y ait aucune difference entre un Rival aimé, et un autre qui ne l'est pas. Je sçay bien, poursuivis-je, que perdre la possession de ce que l'on aime, est un mal fort grand : mais en voir joür un Rival, et un Rival aimé, en est un incomparablement plus terrible. Ainsi ne pensez pas que je puisse jamais changer de sentimens : donnez moy du moins quelques jours, dit elle, à raisonner sur une proposition si bizarre : je vous les accorde Madame (luy dis-je en souspirant) puis revenant tout d'un coup de mon transport ; et veüillent les Dieux, poursuivis-je, que pendant ce temps là vous puissiez changer de sentimens pour moy. Ce fut de cette sorte que je quittay Philiste, que je laissay dans une inquietude extréme : car elle voyoit que je luy avois donné un moyen de se delivrer de mes importunitez : mais pour l'accepter, il faloit quitter Antigene, qu'elle ne haïssoit pas. D'autre part, elle craignoit que si elle s'obstinoit davantage là dessus, il n'arrivast de deux choses l'une : ou que son Pere la forçast à m'espouser, comme il y avoit grande aparence qu'il feroit : ou que je ne tuasse Antigene. De mon costé, je n'estois pas moins en peine qu'elle : car je voyois Philiste si malade, si changée, et si melancolique ; que je craignois d'estre enfin cause de sa mort. De plus, j'imaginois quelque chose de si fascheux, à violenter ses inclinations, en l'espousant malgré qu'elle en eust, par l'authorité de son Pere, que je ne m'y pouvois resoudre. Quelques fois un genereux dépit me faisoit avoir honte de ma lasche perseverance : mais un moment apres, l'amour reprenoit sa premiere place : et chassoit aussi tost de mon coeur tout autre sentiment. Il y avoit des instans, où la colere me transportoit de telle sorte, que je ne la voulois espouser que pour la mal traiter apres, et pour l'oster à Antigene : toute autre voye ne me semblant pas si seure que celle là. Il y en avoit d'autres aussi, où devenant un peu plus tranquile, je ne voulois agir que par de simples soumissions : mais quoy que je voulusse et que je pensasse, je voulois tousjours qu'Antigene n'espousast point Philiste. Cependant Alasis qui se faschoit du procedé de sa fille, commença de vouloir haster nostre mariage : et de luy faire dire par son frere, qu'il vouloit absolument qu'elle y consentist. Se voyant donc alors au desespoir, elle m'envoya querir : et la trouvant toute en larmes, Philocles, me dit elle, vous avez vaincu : Ha Madame, luy dis-je, seroit il bien possible ? ouy dit elle, et pourveu que vous rompiez avec mon Pere, je vous promets de rompre avec Antigene. Eh Dieux Madame, luy dis-je, que cette victoire est funeste, et qu'elle me coustera de l'armes ! Mais Madame, adjoustay-je, vous voulez bien faire la moitié de ce qu'il faudroit pour me rendre heureux : que n'achevez vous ? et que ne dittes vous que vous romprez avec Antigene, pour ne rompre jamais avec Philocles ? Demeurez, dit elle, dans les termes de vostre proposition, si vous ne voulez que je me porte à quelque resolution desesperée. Philiste prononça ces paroles d'une maniere qui me donna de la pitié malgré ma colere : de sorte que faisant un grand effort sur moy mesme ; mais Madame, luy dis-je, qui m'assurera que vous romprez avec Antigene ? Cette Lettre, dit elle, que vous luy rendrez, ou que vous luy ferez rendre. Mais de grace, adjousta t'elle, comme je fais pour vous tout ce que je puis, faites pour moy tout ce que vous devez, et ne me voyez plus je vous en conjure. En disant cela, elle me quita, et rentra dans son Cabinet : mais si pasle, si changée, et avec tant de douleur dans les yeux, que je connus aisément malgré la mienne, qu'Antigene estoit encore mieux avec elle que je ne pensois. De vous dire en quel estat estoit alors mon ame, il ne seroit pas aisé ; je sortis de sa chambre, et m'en allay chez moy, où je ne fus pas si tost, qu'ouvrant la Lettre de Philiste, j'y l'eûs ces paroles.

PHILISTEA ANTIGENE.

Si Philocles cesse de me voir comme il me l'a promis, je vous conjure par le pouvoir que vous m'avez donné sur vous, de faire la mesme chose. C'est par cette seule voye, que je puis m'empescher d'estre à luy : et c'est seulement par sa volonté que la mienne n'est pas entierement tirannisée par mon Pere. Pour n'espouser pas celuy que je n'aime point, il faut me priver de celuy que j'eusse sans doute aimé, s'il m'eust esté permis de le faire. Mais qu'y ferois-je ? ma cruelle destinée le veut ainsi. Cependant souvenez vous que je pretens estre obeïe : et que je ne veux point du tout, ni que vous querelliez Philocles, ni qu'il vous querelle à ma consideration. Car comme il se prive de tout ce qu'il aime pour l'amour de moy, qui est moy mesme : il est juste que vous en fassiez autant que luy, pour le repos de

PHILISTE.

Dieux que cette Lettre me donna de divers sentimens ! tanstost j'avois quelque plaisir à penser qu'Antigene ne verroit plus Philiste : et un moment apres j'estois tres affligé, de voir combien j'estois mal dans son esprit. Je pensay cent et cent fois, changer de resolution : et cent et cent fois aussi je demeuray déterminé à suivre celle que j'avois prise. Et en effet, j'obligeay un de mes Amis d'aller trouver Alasis, et de le suplier tres humblement de ne vouloir pas forcer Philiste : et de luy donner du moins quelque temps à se resoudre. Qu'aussi bien faloit il que je fisse un voyage, pour une affaire qui m'estoit survenuë, qui me forçoit à partir de Corinthe dans peu de jours. D'abord cét homme soubçonna quelque chose de la verité, et voulut absolument que sans s'arrester à l'aversion de sa fille je l'espousasse : mais à la fin il creût ce que je luy fis dire : et je partis sans dire adieu à personne, pour m'en aller où estoit Antigene. Je fis ce voyage, comme vous pouvez penser, avec une douleur extréme : aussi tost que je fus à Thebes, je m'informay du lieu où logeoit Antigene, et je fus l'y chercher : mais on me dit qu'il estoit allé dans les Jardins qui sont au delà du Chasteau de la Cadmée. M'en estant donc fait montrer le chemin, j'y fus, et je le trouvay effectivement avec de fort belles Personnes, qui se promenoit dans de grandes Allées dont les Palissades estoient fort espaisses. Comme je le connus d'une Allée je passay dans une autre, ne voulant pas luy parler devant tant de monde : et arrivant vis à vis de l'endroit où il estoit, j'entendis à travers la Palissade, que la conversation de ces Dames et de luy, estoit fort galante et fort enjoüée : et il me sembla que pour un homme amoureux à Corinthe, il estoit un peu bien guay et bien galant à Thebes. Mais comme je ne l'estois pas tant que luy, je ne voulus pas me mesler dans une conversation de personnes où je ne connoissois que mon Rival : et je m'en retournay l'attendre à son logis. Comme il revint fort tard ce soir là, il s'en falut peu qu'il ne lassast ma patience : j'avois pourtant une si forte envie de luy donner une mauvaise nouvelle, que je l'attendis. Il ne fut pas plustost venu, que montant à sa chambre où ses gens qui me connoissoient m'avoient mis, je m'avançay vers luy avec assez de froideur : mais je fus fort surpris de voir qu'il s'en vint à moy avec un visage presque aussi ouvert, du temps que nous n'estions pas Rivaux. Philocles, me dit il, est à Thebes ! Eh Dieux, est il bien possible ? Ouy, luy respondis-je, et il y est seulement pour Antigene, et par les ordres de Philiste. Estes vous presentement assez bien ensemble, me dit il, pour vous donner de semblables commissions ? Vous le verrez par sa Lettre, luy dis-je en la luy donnant, Antigene rougit en la prenant de ma main : et s'aprochant de la table où il y avoit des flambeaux ; j'avoüe, dit il, que je ne puis comprendre tout cecy : Mais apres avoir leû cette Lettre, sans une aussi grande esmotion que le m'estois imaginé qu'il la devoit avoir : Non non, Philocles (me dit il, repassant quelques paroles de la Lettre de Philiste) Antigene ne vous querellera point : et quand vous le voudriez quereller, vous n'en viendriez pas à bout. Je confesse que le discours d'Antigene me surprit : mais apres m'avoir embrassé, enfin, me dit il, les Dieux m'ont gueri : et quoy que je ne puisse l'avoüer sans quelque honte, il faut pourtant pour vostre repos que je vous avouë ma foiblesse : et que je vous die que je suis aussi amoureux à Thebes, que je l'estois à Corinthe. Quoy, luy dis-je, Antigene aimé de Philiste est inconstant, et Philocles haï et mesprisé est fidelle ! Cela est ainsi, repliqua t'il, sans que je puisse en dire d'autre raison, sinon que sans doute les Dieux n'ont pas voulu que je fusse plus long temps Rival d'un de mes plus chers Amis. Je ne crûs pourtant pas d'abord aux paroles d'Antigene : et le lendemain il me fit voir la Personne qu'il aimoit alors, qui en effet estoit un miracle de beauté. Je m'en informay encore dans la Ville avec adresse : et je sçeus qu'effectivement depuis qu'il estoit à Thebes, il en avoit tousjours paru fort amoureux. Nous renoüasmes donc nostre ancienne amitié : et je m'en retournay à Corinthe, avec la permission de faire sçavoir son inconstance à Philiste : esperant que peut estre cela me pourroit servir. Mais helas cette esperance fut bien mat fondée ! car ne pouvant se vanger sur Antigene de son infidelité, elle s'en vangea sur moy : et me traitta plus cruellement, qu'elle n'avoit encore fait. En ce temps là son Pere mourut ; si bien que n'ayant plus nul espoir, et elle agissant avec plus d'authorité qu'elle ne faisoit pendant qu'Alasis estoit en vie, il falut ne la plus voir. Et pour achever mon malheur, cette cruelle Fille qui estoit revenuë en santé, et plus belle que jamais ; s'en retourna à Ialisse, chez une Tante qu'elle y avoit (car sa Mere estoit de ce païs là) et elle y fut mariée quelque temps apres : sans m'avoir jamais donné que des marques d'aversion, ou à tout le moins d'indifference. Et par consequent je pais dire, que non seulement j'ay esté privé de toutes les douceurs de l'amour : mais que l'en ay esprouvé tous les suplices : n'y en ayant point sans doute qui esgale celuy là. Aussi ne pûs-je plus souffrir le lieu où je l'avois si long temps enduré : et malgré tout ce que l'on me pût dire, je quittay Corinthe, et je m'en retournay en Chipre : où j'ay continue d'adorer comme je fais encore cette rigoureuse Personne. De sorte que sans pouvoir jamais esperer d'estre aimé, je voy bien que j'aimeray tousjours : et que par consequent je seray tousjours malheureux. L'absence est sans doute un mal tres sensible : mais estre absolument esloigné du coeur de la personne que l'on aime, est une chose bien plus cruelle, que de n'estre esloigné que de ses yeux. Ce mal a cent mille remedes qui le soulagent du moins, s'ils ne le guerissent pas : le souvenir des choses agreables, accompagné de l'esperance du retour, donne certainement d'assez douces heures, quoy que Thimocrate en veüille dire : et je ne sçay mesme si le plaisir de revoir ce que l'on aime, apres en avoir esté privé quelques jours ; n'est pas plus grand, que tous les maux que l'absence peut causer. Mais de s'imaginer que l'on n'est point aimé, et qu'on ne le sera jamais : c'est un suplice que l'on ne peut comprendre, à moins que de l'avoir esprouvé : et par lequel l'absence toute simple ne peut entrer en comparaison de cette grande absence dont je parle : elle qui comprend toute sorte d'absences : puis que mesme en la presence de ce que l'on aime, me, on est esloigné de son coeur et de son esprit. Je confesse sans doute que la mort d'une Maistresse, est plus rigoureuse que l'absence : Mais je n'endureray pas que l'on die, que celuy qui n'est point aimé soit moins malheureux, que celuy qui pert ce qu'il aime. Ce dernier mal est certainement un mal violent : toutesfois suivant l'intention de la Nature, il perd quelque chose sa force, dés qu'il est arrivé à son terme. Mais celuy que je souffre, contre l'ordre de tout l'Univers, est violent et durable. Plus il dure, plus il s'augmente : où l'autre au contraire, deminuë en avançant. L'impossibilité de pouvoir ressusciter une personne morte, fait que l'ame se repose malgré elle dans sa propre douleur : Elle s'enferme, pour ainsi dire, dans le Tombeau de ce qu'elle aime : et s'assoupissant parmi l'espaisseur des Tenebres du Cercueil, elle y languit à la fin plus qu'elle n'y souffre, et il y a mesme quelque sorte de consolation, à arroser de ses larmes les cendres de sa Maistresse. Mais un Amant mesprisé, qui se voit mort dans le coeur de ce qu'il aime, ne joüit d'aucun repos ; car estant persuadé pour son malheur, qu'il n'est pas absolument impossible qu'il n'arrive quelque changement en ses affaires : il forme cent desseins differens, qui ne reüssissant point du tout, le desesperent tous les jours. Il espere autant qu'il faut pour estre inquiet, et non pas pour estre consolé. Ainsi faisant tout ce que les autres ont accoustumé de faire pour estre aimez, il le fait pourtant inutilement. Plus il aime plus on le mesprise ; et sans pouvoir guerir, et sans mesme le pouvoir desirer, il endure un mal incroyable. La jalousie est encore un poison bien dangereux ; mais il n'a pourtant pas toute sa malignité dans le coeur d'un Amant qui a crû quelquefois estre aimé. Et si la jalousie peut tenir rang parmi les grands maux, c'est sans doute lors que celuy qui est jaloux est persuadé, que la personne qu'il aime n'a jamais eu de sentimens avantageux pour luy. Cependant tout rigoureux qu'est ce suplice, il n'aproche point encore de celuy que je sens : Car enfin je suis persuadé, que si j'avois crû seulement un jour avoir esté aimé de Philiste : le sentiment de cét heureux jour, adouciroit tous mes maux, et fortifieroit mon esperance pour toute ma vie. Un homme jaloux peut mesme tousjours s'imaginer, que peut-estre ce qu'il pense n'est pas : car cette passion pour l'ordinaire, n'inspire que des sentimens incertains et mal affermis. Mais quand par une longue experience, on sçait de certitude qu'il y a une aversion invincible, dans le coeur de la personne que l'on aime : que reste t'il à faire qu'à desirer la mort ? Car enfin les soins, les services, les soupirs, les larmes, et toutes les autres choses que font les Amants les plus fidelles, ne vont qu'à tascher d'obtenir le bien d'estre aimé ; c'est la seule recompense de l'amour : c'est le seul sentiment qui donne le prix à toutes les faneurs : sans celuy là tout le reste n'est rien : et c'est pour l'aquerir que l'on souffre des années entieres. Faut il donc s'estonner si estant privé de ce qui est le terme et le souhait de tous les Amans qui ont aimé, qui aiment, et qui aimeront ; je soutiens que je souffre plus, que personne ne sçauroit souffrir ? et que par consequent, ce seroit me faire une injustice extréme, que de ne me pleindre pas plus que tous les autres malheureux. Ce fut de cette sorte que Philocles acheva de raconter son Histoire, et de dire ses raisons : qui semblerent si fortes à Martesie, qu'elle ne pût s'empescher de dire tant de choses contre Philiste, que Philocles fut contraint de prendre son parti, et de la vouloir encore excuser. Pour moy, dit Cyrus, quoy que je la blasme, je ne laisse pas de la pleindre aussi bien que Philocles : car il faut que les Dieux soient bien irritez contre elle, de luy avoir fait regarder comme un malheur, ce qui pouvoit la rendre tres heureuse. Mais puis qu'elle est elle mesme la cause de la perte de son bonheur, reprit Erenice, il me semble Seigneur, qu'elle a merité de le perdre. Ainsi Philocles, interrompit Aglatidas, en est sans doute plus à pleindre : car si la Fortune avoit toute seule traversé ses desseins, il se consoleroit plus aisément, que de voir que Philiste les a détruits. Ce mal est grand, reprit Thimocrate : mais quand je songe à celuy que je souffre, il me paroist bien petit. Je le trouve pourtant plus insupportable que le vostre, luy repliqua le Prince Artibie, et neantmoins mille degrez au dessous du mien : eh pleust aux Dieux que l'adorable Personne dont je regrette la perte, fust en estat de me le faire endurer. Ce souhait est bien estrange, adjousta Leontidas ; je ne sçay toutefois si ceux que j'ay faits souvent dans mes jalousies, ne vous le paroistront point davantage. Ce n'est pas encore à vous à parler, intérrompit Martesie ; et si vous le trouvez bon Seigneur, dit elle en regardant Cyrus, le Prince Artibie suivant l'ordre que vous avez approuvé, parlera devant Leontidas. Vous estes leur Juge, repliqua Cyrus ; et ce n'est qu'a vous qu'ils doivent tous obeïr : aussi crois-je que le Prince Artibie s'y dispose : En effet, apres avoir r'apellé en son esprit toutes les funestes idées de la mort de sa Maistresse, le visage luy changea ; ses yeux devinrent encore plus melancoliques qu'auparavant : et apres avoir soupiré deux ou trois fois, il commença son recit de cette sorte.

Histoire des amants infortunés : l'amant en deuil


L'AMANT EN DEUIL.

TROISIESME HISTOIRE.

Le souvenir des malheurs, est sans doute assez agreable, à ceux qui ne les souffrent plus : et qui comme des gens échapez du naufrage, racontent les perils qu'ils ont évitez, n'estant plus en lieu, ny en estat de les pouvoir craindre. Mais le mal que je souffre estant un mal eternel, ou qui du moins ne finira qu'avec ma vie : il ne me seroit pas aisé d'avoir l'esprit assez libre, pour vous pouvoir raconter exactement, la naissance et le progrés de ma passion. Joint que quand il seroit possible de trouver quelque douceur à se pleindre de semblables maux : il n'y en auroit point à se souvenir des plaisirs passez et dont l'on ne peut plus jamais joüir. Dispensez moy donc, je vous en conjure, de m'estendre sur tout ce qui ne sera point funeste : et ne trouvez pas mauvais, que mon ame accoustumée à ne penser qu'à la mort, ne vous entretienne que de choses melancoliques : et ne remplisse vostre imagination, que d'Urnes, de Cendres et de Tombeaux. Je ne vous diray point par quelles raisons le Prince de Cilicie mon frere m'envoya à Thebes : car cela estant inutile à vous faire connoistre quelle a esté ma passion, il suffit que vous apreniez que j'y fus deux années entieres. Mais il sera peut-estre à propos que vous sçachiez seulement, que la Princesse ma Mere estoit de la Race de Cadmus fils d'Agenor, si illustre parmi les Thebains ; afin que vous ayez moins de peine à croire, qu'un Cilicien n'ait pas esté traité en Barbare parmi des Grecs. Je fus donc à Thebes avec un equipage digne de ma naissance : j'y fus reçeu avec beaucoup d'honneur : et en peu de jours je connus tout ce qu'il y avoit de Grand et de beau en ce lieu là. Celuy qui estoit alors Boeorarche, c'est à dire Capitaine General de la Boeoce, avoit un fils nommé Polimnis, à peu prés de mesme âge que moy, avec qui je fis une amitie tres particuliere : et qui me fit voir tout ce qu'il y avoit de Dames de qualité dans Thebes, parmi lesquelles j'en trouvay grand nombre d'admirablement belles. Mais dans toutes les Compagnies où je me trouvois, je n'entendois parler que de la maladie d'une Fille de la Ville, que l'on disoit estre la plus belle chose du monde. Et comme je demanday à Polimnis s'il estoit vray que cette Personne que l'on disoit qui estoit en danger de mourir, fust plus belle que tout ce que j'avois veû à Thebes ? Il m'assura de nouveau, qu'elle avoit plus de beauté toute seule, que toutes les autres ensemble. J'apris en suitte qu'elle estoit sa parente : qu'elle estoit descenduë d'Eteocle Neueu de Creon, et fils d'Iocaste, qui avoient porté la Couronne avec tant d'infortunes : et que cette Personne avoit toutes les qualitez qui pouvoient la rendre accomplie. Je commençay donc de m'interesser à sa conservation sans la connoistre : et il n'y avoit point de jour, que je ne demandasse à Polimnis comment se portoit sa belle Malade ? Sans en avoir pourtant, comme vous pouvez penser, une plus grande inquietude, que celle que l'amour des belles choses en general peut causer : et que la compassion naturelle peut inspirer à un homme qui a l'ame tendre, et l'imagination assez vive. Cependant il estoit aisé de connoistre ses Amans ; car ils estoient tous si melancoliques, que les plus discrets faisoient voir leur passion par leurs larmes, ou à tout le moins par leurs soupirs. Un jour que Polimnis et moy passions devant la porte de Leontine (car cette belle Personne se nommoit ainsi ; et c'estoit la mesme qui avoit gueri Antigene de l'amour de Philiste) nous y vismes entrer beaucoup de gens avec precipitation : et nous en vismes aussi sortir quelques autres, le visage tout couvert de pleurs. Polimnis arrestant une des Femmes de Leontine, qu'il vit estre fort affligée, elle luy dit que sa Maistresse se mouroit : et qu'elle alloit querir une de ses Amies qu'elle avoit demandée, auparavant qu'elle perdist la parole. Polimnis qui estoit parent de cette Personne, et qui l'aimoit fort, me demanda la permission d'entrer chez elle : mais bien loin de la luy refuser, je luy dis que j'irois aussi. En effet nous entrasmes dans cette Maison, où il n'y avoit plus aucune ceremonie à observer, tant le mal de Leontine y causoit de desordre. Toutes les portes estoient ouvertes : tous les Domestiques estoient en larmes : diverses chambres où nous entrasmes estoient pleines de monde : et apres avoir traversé plusieurs Apartemens, où nous trouvions tousjours des personnes affligées, nous arrivasmes enfin à son Antichambre. Mais Polimnis n'y ayant point encore trouvé de gens qui pussent luy dire bien precisément en quel estat estoit sa Parente : il m'y laissa, et entra dans sa chambre, dont la porte estoit ouverte, et qu'il vit toute pleine de gens qui n'y devoient pas plustost entrer que luy : car dans la douleur que le mal de Leontine causoit, tout estoit en confusion. Apres l'avoir veû entrer, je ne sçay par quel sentiment je fus poussé : mais je sçay bien que sans en avoir l'intention, je m'approchay de cette porte ; et que voyant encore entrer d'autres gens, j'entray comme eux ; et me meslant parmi la presse, je vy d'abord un grand Pavillon de Drap d'or, retroussé tout à l'entour : et sur un lict qui estoit dessous, l'incomparable Leontine evanouïe. Mais Dieux que cét Objet me surprit et me toucha ! et que la veuë d'une si grande beauté en un si pitoyable estat, causa de trouble en mon ame ! Elle estoit couchée negligeamment sur le costé ; la teste un peu renversée ; ses cheveux à demi dénoüez ; la gorge un peu descouverte ; le bras droit pendant hors du lict ; le gauche nonchalamment estendu sur sa couverture ; les yeux fermez, et la bouche un peu entre-ouverte ; sans donner nul signe de vie, que par une respiration foible et precipitée, qu'à peine pouvoit on discerner. Cependant quoy que la pasleur de la mort fust sur le visage de Leontine, je puis pourtant dire que jusques alors je n'avois jamais rien veû de si beau : estant absolument impossible, de trouver une plus grande beauté que la sienne. Je vous laisse donc à juger si j'eus de la douleur, de la voir en cét estat : et de remarquer que tous les remedes qu'on luy faisoit ne servoient de rien. Je la vy durant une heure, à ce qu'il me sembloit, toute preste à expirer : Polimnis qui m'aperçeut s'estant aproché de moy, voulut me faire sortir à diverses fois, afin de s'oster devant les yeux un objet si triste : mais voyant qu'on ne prenoit pas garde à nous, et que nous y pouvions demeurer, je l'y retins sans sçavoir pourquoy ; car j'estois si touché de voir Leontine en cét estat, quoy que je ne l'eusse jamais veue en un autre, que je m'en estonnois moy mesme. Mais enfin conme on perdoit presque tout à fait l'esperance, je vis en un moment je ne sçay quel lustre incarnat se mesler à la blancheur de son teint : et chasser cette pâleur mortelle, qui s'estoit espandue sur son visage. Un moment apres elle ouvrit les yeux : mais quoy qu'elle les refermast aussi tost, je vis pourtant briller quelque chose de si esclattant, que j'en fus esbloüy. En suitte elle soupira, et changeant de posture avec assez de vigueur, elle donna un signe evident d'un amendement notable. De sorte que les Medecins reprenant quelque esperance, firent sortir tout le monde de sa chambre, à la reserve de ceux qui la pouvoient servir : afin qu'elle eust plus d'air, et qu'ils peussent mieux l'assister. De vous dire comment Leontine à demy morte, fit naistre une passion immortelle dans mon coeur, ce me seroit une chose impossible : et il suffit, ô mon equitable Juge, que vous sçachiez que j'aimay Leontine toute mourante qu'elle estoit : et que la compassion attendrit tellement mon coeur, que l'Amour le blessa sans resistance. Depuis cela, je fus plus soigneux que Polimnis, d'envoyer sçavoir de ses nouvelles ; et mesme plus soigneux que tous ses anciens Amants. Cependant il plût aux Dieux de la redonner à la Terre : elle vescut, elle guerit, et revint en santé parfaite : mais si belle, si charmante, et si merveilleuse en toutes choses, que je m'estimay heureux d'estre son esclave. Polimnis me mena chez elle, dés qu'elle fut en estat d'estre veuë ; j'en fus reçeu avec beaucoup de civilité : et je trouvay des graces dans son esprit qui n'eussent pas eu mesme besoin de celles de sa beauté pour captiver le mien, s'il peust pas desja esté à elle. Je ne vous diray point, suivant ce que je me suis proposé, que je fis toutes les choses qu'une amour naissante a accoustumé de produire : et que je fis tout ce que je pûs pour luy plaire, pour la divertir, et pour en estre estimé. Mais je vous diray seulement, qu'encore que je ne reüsisse pas trop mal en ces trois choses : je fus pourtant tres long temps, sans recevoir nulles marques de complaisance pour la passion que l'avois dans j'ame. Leontine estoit tres civile : mais comme elle l'estoit pour tout le monde, mon amour n'estoit gueres satisfaite. Neantmoins, quoy que je creusse fortement, qu'elle ne m'aimoit point du tout, je ne laissois pas de l'aimer infiniment ; et en effet je m'en aperçeus quelque temps apres sa guerison : car estant allée à la compagne, avec quelques unes de ses Amies, il courut un bruit à Thebes qu'elles s'estoient noyées, au passage du Fleuve Ismene, leur Chariot s'estant renversé au milieu de cette riviere. L'on racontoit mesme toutes les circonstances de ce funeste accident. On disoit que Leontine avoit esté trouvée morte, à cinq ou six stades de l'endroit où le Chariot avoit esté rompu : et il n'y avoit presque point lieu de douter de cette tragique nouvelle. De vous dire comme je la reçeus, il ne me seroit pas facile : j'en perdis la parole, et j'en pensay perdre la vie. Je ne sçaurois non plus vous raconter bien precisément ce que je dis et ce que je fis : car ma raison se troubla de telle sorte, que ma douleur aprit à tout le monde, ce que j'avois eu bien de la peine à cacher : parce que l'humeur de Leontine n'estoit pas d'aimer ces Adorateurs publics, qui font vanité de leur passion. Comme il y avoit deux journées de Thebes jusques au lieu où l'on disoit que ce malheur estoit arrivé, il falut quelque temps pour en avoir des nouvelles : Mais Dieux ! toutes les heures mesurent des Siecles, car je les passay sans esperance : et si Polimnis qui sçavoit mon amour, ne m'en eust empesché, j'aurois esté moy mesme au lieu où l'on disoit que Leontine s'estoit noyée. Mais enfin l'impatience m'ayant pris, je sortis à cheval de la Ville, ne sçachant ce que je voulois faire : si ce n'estoit que je voulois du moins aller le long du chemin par où l'on devoit raporter le corps de Leontine. Polimnis qui sçeut que j'estois sorty me suivit ; et me voulant consoler, il me disoit qu'apres tout j'estois heureux, de ce que sa Parente ne m'avoit pas esté plus favorable : puis que si elle m'eust aimé, j'en eusse esté encore plus infortuné que je n'estois. Ha injuste Amy, luy dis-je, vous ne sçavez pas aimer ! Quoy, poursuivis-je, vous croyez qu'il fust possible que je fusse plus affligé que je ne suis ! Non non, luy dis-je encore une fois, vous ne sçavez ce que c'est qu'amour. Helas (disois-je encore, sans plus songer que Polimnis estoit la) Leontine n'est plus ! Leontine la plus belle chose du monde a peri miserablement ! elle ne m'aimoit pas, il est vray : mais elle m'auroit peut-estre aimé. Et puis, quand elle ne l'auroit pas fait, et que je pourrois en estre asseuré presentement, devrois-je cesser de la pleindre ; et ne suffit il pas que je l'aimois, pour la regretter eternellement ? Non non, (poursuivois-je en me retournant vers Polimnis) il ne faut pas d'autre raison, pour vous prouver que je dois estre inconsolable : j'aimois Leontine, et je l'ay perduë : que faut il davantage pour se desesperer ? Nous ne regrettons gueres ceux qui nous aiment, quand nous ne les aimons pas : et nous ne laissons pas de regretter ceux que nous aimons, encore qu'ils ne nous aiment point. Pleurons donc, pleurons eternellement l'incomparable Leontine. Comme j'en estois là, je vis que Polimnis sans m'escouter s'arrestoit, et jettoit les yeux dans une grande plaine où nous estions : car la Beoce est un païs extremement plat et fort descouvert. Je m'arrestay donc comme luy ; et regardant du mesme costé, je vy paroistre un Chariot, qui estoit escorté par quelques hommes à cheval. Apres que Polimnis et moy eusmes regardé quelque temps, pendant quoy ce Chariot approchoit tousjours : nous le reconnusmes pour estre celuy de la belle Personne dont je regrettois la perte. Ha Polimnis, luy dis-je tout hors de moy, voicy le corps de Leontine que l'on raporte ! En disant cela cette funeste idée s'empara si fort de mon esprit, que mon ame se trouva trop foible pour pouvoir suporter une si grande douleur. Je voulus pourtant pousser mon cheval vers ce Chariot, qui s'approchoit tousjours : mais ne sçachant ce que je faisois, et perdant absolument la raison, je reculois au lieu d'avancer. Polimnis s'estant aproché de moy m'a dit depuis qu'il me vit le visage tout changé : les yeux égarez : et que luy tendant la main, je luy dis en paroles peu distinctes ; du moins Polimnis je la verray morte : et qu'apres cela il vit que j'abandonnois la bride de mon cheval : et que s'il ne m'eust soustenu je fusse tombé. Il me prit donc par le bras ; et un de mes gens qui m'avoit suivi luy ayant aidé, il me mit à terre fort doucement à deux pas du chemin, où je demeuray éuanoüi. Polimnis se trouva alors bien embarrassé, de voir son Amy mourant, et de voir arriver sa Parente morte : mais comme il estoit fort occupé aupres de moy, et que ce Chariot commença d'approcher ; il fut estrangement surpris d'y en tendre rire des Femmes, dont il y en avoit mesme une qui chantoit. Il se leva donc pour regarder ce que ce pouvoit estre : et il vit Leontine à la portiere du Chariot, qui l'ayant reconnu le fit arrester, pour luy demander ce qu'il faisoit là ? mais ayant en mesme temps jetté les yeux sur moy, Bons Dieux, dit elle, Polimnis, n'est-ce pas le Prince Artibie que je voy ? Ouy, luy repliqua t'il, c'est luy mesme, et qui a grand besoin de secours : Mais, luy dit il, comment estes vous ressuscitée, vous que l'on croit morte à Thebes ? Il n'est pas temps de vous le dire, repliqua t'elle ; et il vaut mieux assister vostre amy. En disant cela, elle descendit du Chariot, comme firent aussi toutes ses Amies : et ordonnant à un de leurs gens d'aller en diligence à la premiere Maison querir de l'eau pour me faire revenir de mon evanoüissement : Leontine s'assit charitablement aupres de moy, et me porta mesme la main sur le bras, à ce que l'on m'a dit depuis, pour connoistre mieux en quel estat j'estois. Cependant celuy qui estoit allé querir de l'eau estant revenu, et m'en ayant jetté sur le visage, je revins à moy peu à peu. Mais Dieux que je fus surpris, de me voir en cét estat ! et de voir l'admirable Leontine vivante ; moy qui pendant ce long sincope n'avois eu l'imagnation remplie que de sa mort. Comme Polimnis vit que je revenois il s'approcha de Leontine ; qui se tournant vers luy se mit à luy demander ce qui pouvoit m'avoir causé cét accident : c'est vous inhumaine Parente, luy dit il, et alors il luy conta en peu de mots, la fausse nouvelle de sa mort, et ma veritable douleur. Mais quoy qu'elle fist semblant de ne le vouloir pas croire : elle m'a pourtant fait la grace de me dire depuis, qu'elle en avoit esté plainement persuadée ; principalement par la maniere dont je la regardy quand je fus revenu ; par la confusion que j'eus, de me voir en cét estat : et par cent choses que je fis ou dis en cette occasion. Mais enfin apres que je me fus bien assuré que Leontine estoit vivante, et que je l'eus remerciée du secours qu'elle m'avoit donné ; elle ne voulut pas que je remontasse à cheval : et faisant presser toutes ses Amies, elle me donna une place dans son Chariot, que je fus contraint d'accepter : car je ne me remis pas aisément de ma foiblesse, et de la douleur que j'avois euë. En nous en retournant à Thebes, j'apris que ce qui avoit donné fondement au bruit qui avoit cour de sa mort, estoit qu'effectivement elle avoit trouvé le fleuve Ismene desbordé : et que l'ayant voulu guayer, elle avoit pensé y perir : mais que par bonne fortune n'ayant pas voulu s'obstiner de le passer, elle estoit revenuë sur ses pas ; et avoit esté si heureuse, que son Chariot n'avoit versé que fort prés du bord : de sorte qu'elle et ses Amies avoient esté promptement secouruës, et en avoient esté quittes pour la peur, et pour estre un peu moüillées. Que cependant elles avoient tardé un jour, pour se remettre de cette frayeur ; s'estant resoluës de n'achever point leur voyage, que le Fleuve ne fust abaissé. Qu'ainsi il estoit à croire, que quelqu'un ayant seulement veû le Chariot renversé, avoit semé ce funeste bruit. Cependant cét accident me fut favorable : et le silence de mon évanoüissement persuadent mieux Leontine que toutes mes paroles n'avoient pû faire ; je la trouvay, ce me sembla, un peu moins rigoureuse qu'à l'accoustumé : et s'il m estoit permis de me souvenir de choses agreables, je pourrois vous dire que je fus deux mois avec toute la douceur que l'esperance d'estre aimé peut donner : Mais comme cela c'est pas, je vous diray seulement qu'apres tant d'heureux jours. Antigene, comme vous l'avez sçeu par Philocles, arriva à Thebes, et y devint amoureux de Leontine aussi bien que beaucoup d'autres l'estoient. Comme il a un esprit agreable, adroit, et galant, il me donna de la jalousie, que je ne pûs jamais cacher, quelque soing que l'y apportasse : et je pense mesme que l'en tesmoignay un jour quelque chose à Leontine : de sorte que comme cette belle personne avoit une vertu delicatte, elle s'offença bien plus de ma jalousie, qu'elle ne s'estoit offencée de mon amour, lors que je l'en avois entretenuë. Si bien que pour m'en corriger, et pour m'en punir tout ensemble, elle traita encore Antigene plus civilement qu'à l'ordinaire. Enfin la chose en alla au point, que comme Leontine sçavoit bien qu'elle n'aimoit pas Antigene : elle croyoit que le monde ne le croiroit pas ; et ne se soucioit point pour se vanger de moy, de le traitter plus favorablement, qu'elle n'avoit jamais traitté personne. Mais comme on ne lisoit pas dans son coeur, on creut qu'elle preferoit Antigene à tous ses autres Amants : et tous les Amis que j'avois faits à Thebes venoient m'en consoler ; de sorte que j'en conçeus une douleur meslée de despit, qui me fit resoudre à vaincre ma passion. Je la combattis donc, et je la vainquis, ou du moins je creus que je j'avois vaincuë, car je ne pouvois plus voir Leontine sans colere : je la fuyois avec soing ; et effectivement je pense que je la haïssois, et que je passay d'une extremité à l'autre. Je priay donc Polimnis que nous allassions à la chasse durant quelque temps, à une belle Terre qu'avoit son Pere a cent stades de Thebes, au delà du mont Helicon. Nous y fusmes donc, et mon ame estoit, ce me semble, assez tranquile, et assez destachée de Leontine : lors qu'il arriva un des Amis de Polimnis, un jour que nous estions en festin et en joye, avec diverses personnes de qualité du voisinage. J'avois mesme ce jour là, injuste que j'estois, raillé deux ou trois fois de la complaisance de Leontine pour Antigene ; sans avoir, ce me sembloit, senti dans mon coeur d'autre sentiment que le plaisir d'avoir dit une chose malicieuse, contre une personne que je haïssois, ou que je pensois haïr. Apres donc que cét homme fut arrivé, il s'en vint à moy, et pensant m'obliger (car mes sentimens estoient devenus assez publics depuis ma jalousie. ) Et bien, me dit il, enfin le Prince Artibie sera vangé, et Antigene ne possedera point Leontine : comment, luy dis-je, est-ce qu'elle l'a quitté pour un autre, comme elle m'avoit quitté pour luy ? Non dit il, mais c'est qu'elle est morte effectivement cette fois cy. Leontine est morte ! luy dis-je ; ouy, repliqua-t'il, elle est morte à Chalcis où son Pere l'avoit menée : En effet je sçavois qu'elle estoit en l'Isle d'Eubée pour quelques jours : car comme elle n'est se parée de la Beoce que par un tres petit bras de mer, toutes les Maisons de qualité ont des alliances d'un lieu à l'autre ; et Leontine avoit une Tante à Chalcis. Cét homme me dit donc qu'il estoit venu nouvelle certaine à Thebes, que Leontine estoit morte : et qu'il y avoit mesme un de ses Amis qui luy avoit assuré dans le Temple d'Apollon Ismenien, qu'il avoit veû faire ses funerailles à Chalcis. Je le regarday alors sans luy rien dire : puis le quittant brusquemant, je m'esloignay de la Compagnie l'esprit fort troublé, et sans sçavoir moy mesme ce que je sentois. Je souffris pourtant beaucoup : et je fus me perdre dans un Bois qui estoit derriere la maison où j'estois, afin que Polimnis ne me peust trouver s'il me cherchoit. Je fus donc plus d'une heure en un estat que je ne vous sçaurois representer : Mon ame estoit affligée : mon coeur estoit sensiblement touché ; et ma raison mesme ne s'oposoit pas au trouble de mon esprit. Je voulus pourtant me persuader, que perdre celle qui m'avoit maltraitté et que je haissois, estoit plustost un bonheur qu'une infortune : Mais helas mon imagination ne me representa pas plustost cette admirable Personne dans le Tombeau, que ma haine finit, et que mon amour recommença. Je ne la consideray plus, ni comme inconstante, ni comme injuste : et je ne la regarday que comme la plus belle chose du monde : et que comme la Personne de toute la Terre que j'avois le plus aimée. Je voulus neantmoins faire encore quelques legers offerts, pour m'oposer à ma douleur : mais il me fut impossible de la vaincre : et l'Amour revint dans mon ame avec toute la rigueur dont il est capable, puis qu'il y revint sans l'esperance. Dés que je m'imaginois que Leontine n'estoit plus, tout autre sentiment s'esloignoit de mon esprit : et le desespoir s'emparoit si fort, que je n'estois plus Maistre de mes actions. Je m'apercevois sans m'en pouvoir empescher, que je marchois tantost viste, tantost lentement ; je me taisois en m'arrestant : je parlois apres fort haut, quoy que je fusse seul : il y avoit des instans où je pleurois avec amertume et avec abondance : et il y en avoit d'autres où j'avois le coeur si serré, que je ne pouvois pleurer. Mais enfin Polimnis ayant sçeu la nouvelle de la mort de Leontine par le mesme homme qui me l'avoit aprise ; m'estant venu chercher, m'ayant trouvé, me vit en un estat si déplorable, qu'il m'a dit depuis qu'il n'avoit jamais veû un plus grand changement en sa vie, que celuy qu'il remarqua sur son visage. Quoy, me dit il en m'abordant ; le Prince Artibie pleure la mort d'une personne qu'il haïssoit, et est plus affligé que moy, qui ay plus de raison de l'estre que luy ! Ma haine, luy dis-je en soupirant, est morte avec Leontine : et mon amour est ressuscité, pour me punir de l'avoir haïe. Enfin la douleur fit un si prodigieux renversement dans mon ame, que je n'avois jamais esté plus amoureux que je l'estois : ni par consequent plus infortuné. Je fus deux jours de sette sorte, au bout desquels la fiévre me prit tres violente. Mais pour mon soulagement, je sçeu que la nouvelle de la mort de Leontine estoit encore fausse : qu'il estoit veritablement mort à Chalcis une fille admirablement belle, qui se nommoit Leontine : mais qu'elle n'estoit que parente de celle de Thebes qui se portoit bi ? : et li'apris ainsi que la seule conformité du nom et de la beauté, avoit abusé ceux qui avoient semé la nouvelle de la mort de ma chere Leontine. Polimnis ne sçeut pas plustost la chose, que venant à moy les bras ouverts, courage (me dit il en m'embrassant et en sous-riant) il faut recommencer de haïr Leontine, puis qu'elle n'est pas morte : et alors il me conta le cause cette erreur ; ce qui me donna une si grande émotion, que passant en un moment de la douleur à la joye, la fiévre m'en redoubla, et je pensay mourir la nuit suivante. Toutesfois les Dieux qui n'estoient pas encore las de me persecuter, me redonnerent la santé : et ramenerent Leontine à Thebes où je retournay aussi. J'eusse bien voulu recommencer de la haïr, mais il me fut impossible : quoy, disois-je quelquesfois, pourquoy faut il qu'une fausse nouvelle qui n'a rien changé dans le coeur de Leontine, ait si fort changé le mien ? et pourquoy la haïssois-je il y a quelque temps, ou pourquoy ne la sçaurois-je plus haïr ? Cependant il falut ceder malgré moy, à cette passion ressuscitée, qui s'estoit renduë Maistresse de mon esprit : j'en avois quelquesfois de la honte, et j'en avois aussi quelquesfois de la joye : me semblant qu'estre au monde sans aimer Leontine, estoit la plus injuste chose de la Terre. Cependant comme elle avoit sçeu par Polimnis que mon mal avoit esté causé pour l'amour d'elle : comme effectivement elle ne me haïssoit pas, elle changea sa forme de vivre avec Antigene, et aveque moy : elle me donna ce qu'elle luy ostoit : et s'il n'eust esté obligé de partir de Thebes bien tost apres ; il eust esprouvé à son tour, quelle est la douleur d'en voir un autre plus aimé que soy. Je touchay donc le coeur de Leontine : elle souffrit que je luy parlasse de ma passion : et elle m'avoüa enfin que si ses Parents y consentoient, elle prefereroit le sejour de la Cilicie, à celuy de la Grece, quoy que ce soient des Païs bien differents en beauté. Je ne fus pourtant pas sans traverses : car le Pere de Leontine ne vouloir point marier sa fille hors de sa Patrie : et il n'est point de suplice que je n'aye esprouvé par cét obstacle, qui paroissoit invincible : puis que si le Pere de Leontine ne vouloit pas donner sa fille à un Estranger, le Prince de Cilicie mon Frere n'eust pas souffert non plus, que je fusse demeuré simple Citoyen de Thebes. J'eus donc le desplaisir de voir Leontine persecutée par ses Parens pour l'amour de moy : ayant enfin connu que la resistance qu'ils faisoient à mes desseins, l'affligeoit sensiblement. Cependant apres mille et mille traverses, Polimnis entreprit la chose si ardemment, qu'il surmonta cét obstacle : et fit resoudre les Parens de Leontine à me la donner, pourveû que le Prince de Cilicie consentist à mon Mariage. J'envoyay aussi tost vers luy : et par l'entremise de la Princesse ma Mere qui estoit de Thebes, l'obtins son consentement. Me voila donc le plus heureux de tous les hommes : jamais Leontine n'avoit este si belle qu'elle estoit : et comme elle vivoit alors aveque moy avec plus de franchise qu'à l'ordinaire, elle me fit voir dans son ame des sentimens qui m'estoient si avantageux, que je ne pense pas qu'il y ait jamais eu de felicité égale à la mienne. On ne parloit donc que de Festes et de plaisirs : tous les preparatifs de nostre Mariage estoient faits, tant pour le festin qui devoit estre superbe, que pour les habillemens qui estoient magnifiques, pour les Jeux publics qui devoient estre solemnels, ou pour le Bal qui devoit estre general durant trois jours. Enfin ce jour que je croyois devoir estre si heureux pour moy arriva : et je vy le matin Leontine parée admirablement : qui toute modeste qu'elle estoit, eut pourtant la bonté de me faire voir durant un moment dans ses yeux, qu'elle prenoit quelque part à ma joye. Elle fut conduitte au Temple par son Pere, suivie de toutes les Dames de la Ville : et je l'y attendis, suivant la coustume, accompagné de tous mes Amis. Mais à peine fut elle arrivée au pied de l'Autel, qu'elle fut prise, à ce qu'elle dit, d'un battement de coeur effroyable : un moment apres elle s'assit, ne pouvant plus demeurer à genoux ; et se trouvant tres mal, elle fut contrainte de se plaindre à celles de ses parentes qui estoient les plus proches d'elle. Comme je la regardois tousjours, je la vy rougir tout d'un coup ; et je remarquay enfin qu'elle estoit malade : Mais helas, pourquoy m'arrester plus long temps à des circonstances inutiles ! Leontine ne pût achever la ceremonie : elle eut la bonté de m'en faire excuse : on la reporta chez elle dans une chaize : où un grand tremblement l'ayant prise, la fiévre suivit bien tost. Et malgré sa jeunesse, et tout l'art des Medecins ; et malgré tous mes voeux, le septiesme jour elle fut malade à l'extremité. Vous jugez bien qu'en l'estat qu'estoient les choses, j'eus la liberté de la voir durant son mal, à toutes les heures où la bien-seance le permettoit. Je la vy donc souffrir avec une patience admirable : et ne tesmoigner avoir autre regret à la vie, que celuy de m'abandonner. Elle me cachoit mesme une partie de son mal, de peur de m'affliger trop : et quoy qu'elle creust tousjours mourir dés le premier moment qu'elle tomba malade, elle ne me parla de sa mort, que le dernier jour de sa vie. Mais ô jour funeste et malheureux, que vous fustes long et terrible pour moy ! Je la vy donc souffrir presques sans se pleindre : et je reçeus de sa belle bouche cent assurances d'une affection toute pure et toute innocente. Elle me demanda la continuation de la mienne apres sa mort ; et apres avoir invoqué les Dieux, elle me parla autant qu'elle le pût ; m'ordonnant de leur part et de la sienne, de me conformer à leur volonté. Elle me regarda encore quand elle ne pût plus parler ; et ayant mesme perdu la veuë, elle tendit encore la main du costé qu'elle m'entendoit pleindre : et luy donnant la mienne tout desesperé, elle la serra foiblement ; puis un moment apres la laissant aller ; et faisant un grand soupir, elle expira, sans avoir mesme perdu sa beauté, ny fait une action indecente. Ne me demandez point, ô mon equitable Juge ce que je sentis, et ce que je devins : vous estant aisé de vous imaginer qu'un homme qui l'avoit tant regrettée lors qu'il n'en estoit point aimé : qui l'avoit mesme tant pleurée, lors qu'il la pensoit haïr : se desespera lors qu'il la vit mourir de ses propres yeux, en un temps où il en estoit aimé, et tout prest de la posseder. Aussi en fus-je touché à tel point, que sans Polimnis je me serois sans doute tué dans les premiers momens de ma douleur : mais il prit un soing de moy si grand, que je puis presques l'appeller la cause de toutes les douleurs que j'ay souffertes depuis ce temps là, et de toutes celles que je souffriray encore à l'avenir. Il me sembla que tout l'Univers changeoit de face : je ne voyois plus rien comme j'avois accoustumé de le voir : ou pour mieux dire, je ne voyois plus que Leontine morte, ou mourante. Lors que l'on m'eut arraché par force d'aupres de ce beau Corps, son image me suivoit en tous lieux ; et tout éveillé que j'estois, elle m'aparoissoit en cent manieres differentes. Son Tombeau me fut plus sacré que nos Temples : son beau Nom presques aussi saint que celuy de nos Dieux ; et ma douleur me devint si chere, que je haïssois tous ceux qui vouloient entreprendre de me consoler. Quoy que la veuë des lieux où je l'avois entretenuë autresfois augmentast mon desplaisir, je les visitois pourtant tres souvent : toutes les personnes qu'elle avoit tendrement aimées, estoient les seules que je pouvois endurer ; car excepté celles là, quand j'eusse esté seul en tout l'Univers, je n'eusse pas esté plus solitaire. Enfin quiconque n'a pas éprouvé ce que c'est que de voir mourir ce que l'on aime, ne connoist sans doute point du tout la supréme infortune. J'avoüe que l'absence est un grand mal : mais quelle absence peut entrer en comparaison avec cette terrible absence qui n'a jamais de retour ? et qui met la personne aimée en des lieux de tenebres et d'obscurité, que l'esprit humain ne peut penetrer : en des tristes lieux d'où l'on ne peut jamais recevoir aucunes nouvelles : et qui pour tout dire en peu de paroles, fait que la Personne aimée n'est plus en l'estre des choses. En verité c'est un sentiment si estrange que celuy que j'ay, toutes les fois que je pense que Leontine toute belle et toute parfaite, n'est plus qu'un peu de cendre : que je m'estonne qu'il y ait des gens qui osent me disputer le premier rang parmi les infortunez. Je sçay bien encore que n'estre point aimé est un fort grand malheur : mais perdre une personne qui nous aime, et la perdre pour toujours, en est un beaucoup plus sensible. Car enfin celuy qui n'est point aimé, souhaitte un bien qu'il n'a jamais esprouvé, et dont il ne connoist pas les douceurs : au lieu que voir mourir une personne qui nous a honnorez de son affection, c'est perdre un thresor que l'on possede, et dont on sçait toute la richesse. Apres tout, l'esperance peut encore trouver place dans le coeur de l'Amant de toute la Terre le plus mal-traitté : mais dés qu'une Maistresse est dans le Tombeau, il n'y a plus rien à esperer ; et l'ame se trouvant abandonnée de tout secours, demeure dans un desespoir si horrible, qu'il est assurément inconcevable à quiconque ne l'a pas souffert. Je n'ignore pas non plus, que la jalousie est un suplice effroyable : cependant qui considerera bien ce qui fait le tourment d'un jaloux, verra que la seule crainte de perdre ce qu'il aime, est ce qui fait sa plus grande inquietude : car s'il estoit assuré de ne perdre point sa Maistresse, il seroit plus en repos ; et il ne se soucieroit pas tant d'avoir des Rivaux dans sa passion. Or est il que la mort va tout d'un coup, où la jalousie ne fait seulement que vous donner quelque crainte d'aller. De plus, un Amant jaloux a cent choses a faire, qui en l'occupant le soulagent : Mais voir ce que l'on aime dans le Cercueil, est un miserable estat qui vous laisse dans un funeste repos, pire cent mille fois que toutes les peines du monde. Vous ne sçavez où aller ny que faire : tout l'Univers vous est indifferent : plus le passé a esté agreable pour vous, plus il vous rend le present insupportable : et l'advenir en toute sa vaste estenduë, ne vous donne rien de plus doux à esperer que la mort. De plus, la jalousie estant de sa nature une passion chancelante et incertaine, fait craindre et esperer cent fois en un jour : et donne par consequent quelques momens de relasche à l'esprit. Mais la mort de la personne aimée, est un mal tousjours également rigoureux, à qui le temps ne peut rien oster : car enfin Leontine seroit morte pour moy dans un Siecle si je vivois, comme elle l'est aujourd'huy. Au reste, que l'on ne s'imagine pas, que l'habitude adoucisse un pareil mal ; c'est aux mediocres douleurs, que l'accoustumance peut quelque chose : Mais dans les grandes et violentes afflictions, plus elles durent, plus elles sont insupportables, et plus elles redoublent. Apres cela je diray encore, que l'impossibilité de trouver du remede à une semblable douleur, n'est un sujet de consolation qu'en la bouche des Sages et des Philosophes : car en l'ame d'un Amant, c'est le plus effroyable suplice de tous les suplices. Ouy, la cruelle pensée de sçavoir que tous les Rois de la Terre ; que toute la valeur des Heros ; que toute la prudence humaine, ne sçauroit ressusciter une Amante morte ; est proprement ce que l'on peut appeller l'abregé de toutes les douleurs que peut causer l'amour. Declarez donc, ô mon equitable Juge, que je suis le plus digne de vos plaintes, par la grandeur de mes infortunes : et j'avoüeray aussi que les malheurs de Thimocrate, de Philocles, et de Leontidas, meritent plus vostre compassion que les miens, par la grandeur de leur merite. Ainsi rendant justice à l'infortune et aux infortunez tout ensemble ; j'auray autant de sujet de me loüer de vostre equité, que j'en ay me pleindre de mon destin. Le Prince Artibie acheva son discours avec un saisissement de coeur si grand, qu'à peine pût il en prononcer les dernieres paroles dinstinctement, tant le souvenir de la mort de Leontine toucha fortement son esprit. Sa melancolie passa mesme de son ame, dans celle de toutes les illustres Personnes qui composoient cette Compagnie : et il fut pleint avec tendresse de ceux mesme qui luy disputoient le premier rang parmi les infortunez. Ils ne manquerent pas de prendre garde à cét ingenieux et passionné silence, par lequel il avoit suprimé le reste de ses avantures, depuis la mort de la belle Personne qu'il aimoit ; comme ayant voulu dire tacitement, qu'apres cette mort il n'avoit plus de part à la vie : et qu'il comptoit pour rien tout ce qu'il avoit vescu, ou plustost langui depuis, Ils ne se rendirent pourtant pas : et apres que cette humeur sombre qu'un recit si funeste avoit causé dans leur esprit se fut un peu dissipée, chacun soustint encore son opinion, et la soustint mesme avec chaleur. Mais Cyrus qui voyoit qu'il estoit desja assez tard, dit à Martesie qu'il estoit temps que Leontidas dist ses avantures et ses raisons, si elle les vouloit juger ce jour là : de sorte que leur imposant silence à tous, en qualité de leur Juge qu'elle estoit ; elle ordonna seulement à Leontidas de parler, ce qu'il fit de cette sorte.

Histoire des amants infortunés : l'amant jaloux (portrait trouvé)


L'AMANT JALOUX.

QUATRIESME HISTOIRE.

Comme la douleur agit differemment, selon les divers temperamens de ceux qu'elle possede ; qu'elle est tantost muette, et puis tantost eloquente : vous ne devez pas vous estonner si elle ne fait point en mon esprit, ce qu'elle a fait en celuy du prince Artibie, qui n'a pû s'estendre dans sa narration par l'excés de ses desplaisirs. Pour moy qui ne suis pas de ceux que la douleur fait taire, et qui au contraire ne parle jamais tant, que lors que j'ay sujet de me pleindre, je n'en sçaurois user de cette sorte : et je ne sçaurois ce me semble, vous persuader en peu de paroles, la grandeur de mes souffrances. Je ne vous diray pourtant rien d'inutile si je le puis : c'est pourquoy je vous aprendray en peu de mots que je suis de l'Isle de Chipre : et que j'ay l'honneur d'estre d'une Maison assez illustre. Je vous diray en suitte, que je partis si jeune de cette belle Isle, qui est consacrée à la Mere des Amours, que je n'eus pas le temps d'y rien aimer : car la guerre qui estoit alors entre ceux de Samos, de Prienne, et de Milet, m'ayant donné envie d'aller aprendre en ce lieu là, un mestier que la profonde paix dont on joûissoit en nostre Royaume, ne me pouvoit enseigner : je quittay ma Patrie, et dans le choix des trois Partis, la reputation du vaillant Polycrate qui s'estoit fait Souverain dans l'Isle de Samos, m'attira dans le sien, quoy qu'il ne fust peut-estre pas le plus juste : si ce n'est que l'on veüille dire, que le droit des Conquerans, soit le plus ancien de tous. Ainsi ç'a donc esté dans cette Isle fameuse, et dans la Cour de cét illustre Prince, que mon amour a pris naissance, et que la jalousie m'a si cruellement traité. La reputation de l'heureux Polycrate est si grande, que je n'ay pas besoin de vous former l'idee de ce Prince, pour vous faire connoistre ce qu'il est, et quelle doit estre sa Cour : je diray toutesfois en peu de mots, que la Justice à, la place de la Fortune, auroit eu peine à trouver en toute la Grece un homme plus accompli que celuy là, pour distribuer ses faveurs equitablement : et pour le rendre parfaitement heureux, sans donner sujet d'en murmurer. Aussi l'est il de telle sorte, que jamais personne ne l'a tant esté : il estoit nai Citoyen de Samos, et il est devenu Souverain sans estre haï : il a toute l'authorité des Tyrans les plus absolus, et il possede pourtant l'amitié de ses Peuples, comme s'il en estoit le Pere : tous ses desseins de guerre luy ont reüssi : il s'est rendu redoutable, non seulement sur la Mer d'Ionie, mais sur route la Mer Egée : les plus Grands Rois font gloire d'estre ses Alliez, et tous les Voisins l'aiment ou le craignent : il est beau, de bonne mine, et de beaucoup d'esprit : et d'humeur aussi douce durant la paix, qu'il est fier durant la guerre. Vous jugez donc bien que la Cour de Polycrate doit estre agreable et galante ; puis qu'il est certain que pour l'ordinaire, tel qu'on voit estre le Prince, telle est sa Cour. Quand j'arrivay à Samos, il estoit prest de s'embarquer, pour aller combattre le Prince des Milesiens : de sorte qu'apres luy avoir esté presenté par un homme de condition nommé Theanor, que j'avois connu a Paphos, je m'embarquay le lendemain aveque luy, sans avoir veû personne à Samos que les Officiers des Galeres : avec un desquels nommé Timesias, j'eus querelle en m'embarquant : et deux autres petits démeslez pendant le voyage. Cette Campagne ne fut pas longue, mais elle fut heureuse : et nous revinsmes apres avoir vaincu tous ceux que nous avions combattus. Polycrate fut reçeu à son retour à Samos, avec beaucoup de magnificence : et comme j'avois eu le bonheur d'en estre assez aimé pendant nostre navigation, j'eus ma part aux plaisirs qu'il vouloit prendre à son retour. Le soir mesme que j'arrivay à Samos, apres toute la magnificence de l'Entrée qu'on avoit faite à Polycrate ; Theanor pour lequel j'avois autant d'amitié, que d'aversion pour Timesias ; commença de me vouloir faire voir comme à un Estranger, toutes les belles choses de sa Ville. Il me mena dans le Temple de Iunon, à qui cette Isle est consacrée, qui est sans doute un des plus grands et des plus beaux du monde ; et qu'ils estiment d'autant plus à Samos, que l'Architecte qui l'a basti estoit Samien. De là nous fusmes nous promener vers un superbe Aqueduc, qui surpasse tout ce que j'ay veû de grand au monde : car il a falu percer de part en part une Montagne, qui a cent toises de hauteur : au dessus de laquelle l'on a fait un chemin qui a plus de sept stades de long, huit pieds de large, et autant de haut : et aupres de ce chemin l'on a creusé un Canal de vingt coudées de profondeur, par lequel on conduit dans la Ville l'eau d'une des plus belles et des plus abondantes fontaines du monde. Apres avoir bien admiré le prodigieux travail d'Eupaline (car l'Entrepreneur de cét Aqueduc qui estoit de Megare se nommoit ainsi) nous rentrasmes dans la Ville, pour aller nous promener sur une levée, haute de vingt toises, et longue de deux stades et davantage, qui s'avance du Port dans la Mer, et qui est bordée des deux costez, de deux Balustrades de cuivre de Corinthe à hauteur d'appuy : ce qui fait le plus bel objet du monde, quand on aborde à Samos. Comme nous n'estions qu'au commencement de l'Automne, et que la Saison estoit encore fort belle grand nombre de Dames vinrent s'y promener vers le soir, suivant la coustume du païs ; il y en vint mesme plus qu'à l'ordinaire : car comme nous avions pris quatre Galeres aux Ennemis, c'estoit faire honneur à Polycrate, que de tesmoigner quelque curiosité de voir les marques de sa victoire. Tout ce qu'il y avoit presques de Dames à Samos, se vinrent donc promener où nous estions : et tout ce qu'il avoit d'hommes de condition, et de ceux qui venoient d'arriver, et de ceux qui n'avoient pas esté au voyage, y vinrent aussi. Le Prince Polycrate voulut mesme y faire un tour ou deux : et certes je n'ay jamais rien veû de plus beau, que le fut cette promenade. La Mer estoit fort tranquile : et quoy que le Soleil fust couché, il y avoit pourtant encore assez de jour quand nous y arrivasmes Theanor et moy ; pour pouvoir discerner la beauté de toutes les Dames. Comme je n'en connoissois encore aucune, je les regardois toutes indifferemment : et je me divertissois à voir les unes s'appuyer sur cette superbe Balustrade, et regarder les Galeres gagnées sur les Ennemis : et les autres moins curieuses et plus solitaires, regarder seulement du costé de la pleine Mer. Quelques unes faisoient cent civilitez à quelques Capitaines qu'elles n'avoient point encore veûs depuis leur retour : quelques autres s'attachoient à une conversation plus particuliere : quelques unes encore sans avoir autre dessein que de voir et d'estre veuës, se promenoient par troupes : et toutes ensemble n'avoient autre intention que de se divertir, et de passer le soir agreablement. Theanor n'estoit pas peu occupé à me nommer toutes les belles : car pour les autres je luy espargnois cette peine, en ne m'informant pas qui elles estoient. Comme ce divertissement m'estoit nouveau, et qu'il y avoit long temps que je n'avois veu de Dames, je ne pouvois me resoudre à me retirer qu'il ne fust fort tard : cependant la nuit venant peu à peu, à peine se pouvoit on plus connoistre. Neantmoins il ne laissoit pas d'arriver encore des gens ; parce que la Lune alloit commencer de se lever. Theanor m'ayant quitté pour parler à quelques Dames, je me promenay quelque temps seul : et apres divers tours marchant derriere deux hommes que je creus ne connoistre pas, je vy briller et tomber quelque chose de la poche d'un des deux. Mon premier sentiment fut de le luy dire : mais sans sçavoir la raison pourquoy, le second fut de relever ce que j'avois veu tomber, et puis de le luy rendre quand j'aurois veu ce que c'estoit. Je me baissay donc en diligence ; et trouvant à terre ce que j'y cherchois, je vy, autant que l'obscurité me le pouvoit permettre, que c'estoit une Boiste de Portrait. Le temps que je fus à la relever ; à regarder ce que c'estoit ; et à resoudre moy mesme si je verrois ce qui estoit dedans au clair de la Lune, auparavant que de la rendre, ou si je la rendrois sans la voir ; fit que celuy qui avoit perdu cette Boiste, se mesla parmi d'autres personnes : si bien qu'au lieu de voir encore deux hommes devant moy : j'y vy plusieurs Dames : et par consequent je me vy dans l'impossibilité de rendre ce que j'avois trouvé à celuy qui l'avoit perdu. Je cherchay apres cela Theanor, pour luy raconter mon avanture : mais l'obscurité nous separa si bien, que je ne pûs le rejoindre : et sans attendre, comme beaucoup d'autres firent, que la Lune qui se levoit esclairast encore davantage, je m'en allay en diligence à une Maison où j'avois loge en abordant à Samos : et où suivant mes ordres mes gens m'attendoient. J'y fus donc fort promptement, et avec assez de curiosité de voir ce que j'avois trouvé : je ne fus pas plustost dans ma chambre, que m'apprachant de la Table et des flambeaux, je me mis à regarder cette Boiste, que j'avois tirée de ma poche dés le haut de l'Escalier, afin de ne perdre point de temps : et je vy qu'elle estoit d'or, avec un cercle de Rubis et de Diamants tout à l'entour que je ne m'arrestay gueres à regarder, quoy qu'ils fussent tres beaux. Mais l'ayant ouverte en diligence, je fus bien plus esbloüy de l'esclattante beauté que je trouvay dedans, que je ne j'avois esté des Pierreries qui ornoient cette Boiste. J'y vis donc un Portrait d'une jeune et belle Personne : mais un Portrait si vivant, que je jugeay bien qu'il estoit impossible que ce fust un Portrait flatté. Il estoit touché hardiment, quoy qu'il fust pourtant tres fin ; et l'on voyoit bien par l'excellence de l'Art, que le Peintre avoit pris plaisir à travailler d'apres un si beau Modelle. Aussi faut il avoüer, que rien au monde ne peut estre plus beau que ce Portrait : je le regarday donc avec admiration : et r'appellant les idées de tout ce que j'avois veû de belles à la promenade, je ne me souvins point d'y avoir veû personne qui ressemblast à cette Peinture : et en effet cela estoit ainsi. J'ouvris et fermay cette Boiste plusieurs fois, ne pouvant me lasser d'admirer une si belle chose : en suitte j'eus quelque compassion de celuy qui l'avoit perduë : et il y eut aussi quelques momens où je luy portay envie. Car enfin je m'imaginay, que ce Portrait estoit un Portrait donné à ce luy qui l'avoit perdu : et je l'estimois si heureux d'estre aimé d'une si belle Personne, que l'en estois presques en chagrin. Neantmoins apres avoir bien encore des fois ouvert et fermé la Boiste, et m'estre bien representé quelle inquietude devoit estre celle de celuy qui avoit laissé tomber ce Portrait : je me couchay, et je dormis, quoy que ce ne fust pas sans songer à la Peinture que j'avois trouvée. Le lendemain au matin je me levay : mais avec une si forte curiosité de sçavoir qui estoit cette belle Personne qui estoit peinte, et qui estoit celuy qui avoit fait une perte si considerable ; que cela se pouvoit presque desja nommer une curiosité jalouse. Je m'habillay donc en diligence, et je fus chez Theanor, que je trouvay prest à sortir : il me fit alors excuse de ce qu'il m'avoit perdu le soir dans la presse : mais sans luy donner loisir de continuer son compliment, et sans prendre garde d'abord qu'il estoit fort melancolique : je luy dis que nostre separation m'avoit esté si heureuse ; que j'avois plustost sujet de l'en remercier que de m'en pleindre. Car (luy dis-je, en luy baillant la Boiste du Portrait ouverte) voyes ce que je trouvay hier au soir : et aidez moy, je vous en conjure, à descouvrir qui est l'heureux Amant qui a pourtant eu le malheur de perdre une chose si precieuse : et aprenez moy en suitte, le nom de cette belle Personne si vous le sçavez. Theanor rougit, à la veuë de ce Portrait : et apres l'avoir pris, il fut aussi long temps à le regarder sans me respondre, que s'il n'eust pas connu de qui il estoit. Mais enfin l'ayant pressé de parler ; pour le nom de cette belle Personne, me dit il, si vous n'estiez Estranger à Samos, vous ne l'ignoreriez pas : car la belle Alcidamie l'a rendu trop celebre, pour faire qu'il ne soit pas connu de tout ce qu'il y a de gens raisonnables dans nostre Isle. Mais pour celuy de cét heureux Amant que vous dittes qui l'a perdu ; je ne le sçay point : et peut-estre, adjousta t'il, est-ce une Peinture qu'elle a donnée à quelqu'une de ses Amies. Mais, luy dis-je, c'est un homme qui l'a laissée tomber, et non pas une Dame : cela peut estre encore, me repliqua t'il, sans que pour cela ce soit une galanterie d'Alcidamie, car elle a des Parens qui pourroient avoir son Portrait sans choquer la bien-seance : et si vous m'en croyez, dit il, vous ne montrerez cette Peinture à personne, de peur de vous faire une ennemie d'une aussi belle Pille que celle là. Ce n'est pas mon dessein, luy dis-je, de la desobliger : mais j'aurois du moins bien envie de sçavoir à qui est veritablement ce Portrait. Je m'en informeray, me dit il, et je vous en rendray compte : mais cependant, encore une fois, n'en parlez pas si vous m'en croyez : et si vous vouliez mesme, dit il encore, me laisser ce Portrait, je pense qu'il seroit mieux en mes mains qu'aux vostres : car je vous voy une curiosité inquiete (adjousta t'il en sous-riant à demy) qui me fait craindre que vous ne puissiez vous empescher de le montrer à quel qu'un. Pour n'en parler pas, luy dis-je, et pour ne le montrer point, je vous le promets : mais pour la Peinture je ne la rendray qu'à celuy qui l'a perduë : encore ne sera-ce pas sans peine, parce qu'elle me plaist infiniment. Theanor fit encore tout ce qu'il pût, pour ne me rendre point ce Portrait : mais je m'opiniastray de telle sorte à vouloir qu'il me le rendist, qu'il fut contraint de le faire : en suitte de quoy nous fusmes ensemble au lever de Polycrate, et de là au Temple avequez luy. L'apres-disnée ce Prince eut la bonté de me presenter à la Princesse Hersilée sa Soeur, qui est une Personne fort acconplie, chez laquelle il y avoit alors beaucoup de Dames : et entre les autres, une Personne appellée Meneclide, dont l'on disoit que Polycrate estoit amoureux. J'y vy de plus, la merveilleuse Alcidamie : mais si belle, que je n'ay jamais rien veû de si aimable. La Princesse Hersilée qui voulut me traitter en nouveau Favory du Prince son Frere, me fit mettre aupres de cette belle Personne : de qui l'esprit seconda si puissamment les charmes de sa beauté, que je ne pus conserver ma franchise. Theanor entrant dans la Compagnie, et me voyant aupres d'Alcidamie, comme je viens de le dire, m'en parut un peu interdit : neantmoins je ne fis pas alors une grande reflexion là dessus : car j'avois l'esprit si inquiet, qu'Alcidamie sans doute n'eut pas lieu de trouver ma conversation fort agreable. Quel est (difois-je en moy mesme, en regardant tous les hommes qui avoient suivy Polycrate chez la Princesse sa Soeur) cét heureux et malheureux Amant, qui a perdu le Portrait que j'ay trouvé ? Apres je venois à penser combien cette Fille eust esté estonnée, si tout d'un coup je luy eusse montré sa Peinture que j'avois sur moy. En suitte je songeois combien un homme seroit infortuné d'aimer une aussi belle Personne que celle là, de qui le coeur seroit desja engage. Enfin je pensay cent mille choses differentes en fort peu de temps : et l'on peut presques dire, que la jalousie quia accoustumé de suivre l'amour, dans l'ame de tous ceux qui en sont capables, la preceda dans la mienne : estant certain du moins que je fis tout ce que les jaloux ont accoustumé de faire, auparavant que j'eusse donné nul tesmoignage d'amour par aucune autre voye. Je m'informay adroitement, qui estoient les Amants d'Alcidamie : esperant par là venir à la connoissance de celuy à qui apartenoit le Portrait. Mais ceux à qui je le demanday, me dirent qu'il n'y avoit pas un homme de qualité dans Samos qui ne l'eust aimée : de sorte que mes conjectures ne trouvant point où s'apuyer, mais, leur dis-je, n'en a t'elle choisi aucun ? C'est ce qui n'est pas aisé à descouvrir, me repliquerent ils ? car Alcidamie a un esprit adroit, capable de bien déguiser ses sentimens si elle veut : et tout ce que nous vous en pouvons dire, c'est que si elle a quelque Amant favorisé, il faut qu'il soit aussi discret qu'elle est habile, puis qu'il est certain qu'il n'y en a aucun bruit dans la Cour. Deux ou trois jours se passerent de cette sorte, pendant lesquels je voyois tousjours Alcidamie, ou chez se Princesse, ou au Temple, ou à la promenade, ou chez elle : car je forçay Theanor à m'y mener. Je dis que je l'y forçay, estant certain qu'il s'en excusa autant qu'il pût : Cependant je le conjurois continuellement d'apprendre, s'il y avoit moyen, à qui apartenoit le Portrait d'Alcidamie : et il me respondoit tousjours, que cette curiosité inutile devoit du inoins estre bien intentionné : et que quand il le sçauroit il ne me le diroit jamais, si je ne luy promettois auparavant de bien user de cette connoissance, et ne desobliger point Alcidamie. Comme je ne pensois pas encore estre fort amoureux, je luy promettois tout ce qu'il vouloit : de sorte qu'à quelques jours de là, il vint un matin dans ma chambre ; et feignant d'estre bien aise, Leontidas, me dit il, j'ay enfin descouvert à qui appartient le Portrait que vous avez trouvé : et il est à une personne de si grande importance, que vous devez estre ravi de luy pouvoir donner la joye de le revoir. Je rougis au discours de Theanor, qui me voyant changer de couleur, en changea aussi : et me demanda pourquoy je ne le remerciois pas de s'estre mis en estat de pouvoir satisfaire ma curiosité ; C'est, luy respondis-je, Theanor, que j'ay changé de sentimens : et que je crains presentement autant de sçavoir à qui est cette Peinture, que je j'ay desiré, parce que je ne puis plus me resoudre à la rendre. Je m'y suis pourtant engagé, respondit Theanor tout surpris : car je n'ay pas creû que vous voulussiez sçavoir a qui elle estoit, avec autre dessein que celuy de faire cette action de justice. Mais, luy dis-je, encore Theanor, à qui est cette Peinture ? Je ne suis plus en termes de vous le dire, repliqua-t'il, puis que vous ne la voulez point rendre : car la personne qui m'a permis de vous confier son secret, ne me l'a permis qu'à condition que vous luy rendissiez ce qui est à elle : autrement il n'est pas juste de vous aprendre une chose aussi secrette que celle là. Mais, luy dis-je, celuy à qui est cette Peinture, est il amoureux d'Alcidamie ? Esperdûment, me repliqua t'il : et ce Portrait, luy repliquay-je, luy a t'il esté donné par cette belle Fille ? Quand vous me l'aurez rendu, me dit il, vous le sçaurez : mais jusques alors je n'ay ordre de vous rien dire. Cruel amy, luy repliquay-je, j'aime encore mieux ce Portrait que vostre secret : et si j'ay à rendre cette Peinture, j'aime mieux aussi que ce soit à la personne qui l'a donnée, qu'à celle qui l'a perduë. Ha Leontidas, me dit Theanor, ne faites pas ce que vous dittes, si vous ne voulez me desobliger sensiblement. Comme nous en estions là, on me vint dire que Polycrate me demandoit, de sorte que je fus contraint de quitter Theanor. Mais Dieux, que je passay tout le reste du jour avec chagrin ! car enfin je ne doutois plus apres ce que Theanor m'avoit dit, que toutes mes conjectures ne fussent bien fondées : et que ce Portrait n'eust esté donné par Alcidamie, à celuy qui l'avoit perdu. Je commençois mesme de sentir que je n'estois plus Maistre de ma raison ; et qu'il faloit me resoudre d'aimer Alcidamie malgré moy. Ne suis-je pas bien inconsideré, disois-je, de ne m'opposer pas à une passion naissante, qui apparemment ne me peut causer que de la douleur ? Je sçay qu'Alcidamie aime ailleurs : que veux-je donc obtenir d'elle ? Leontidas souffrira t'il un Rival dans le coeur de cette belle Personne ; ou sera t'il assez fort pour l'en chasser ? Mais quel est ce Rival ? disois-je ; Helas poursuivois-je, je n'en sçay rien. Peut estre est-ce un homme indigne de cét honneur : peut estre est ce Theanor luy mesme : et quoy qu'il en soit, adjoustois-je, c'est un Amant peu passionné, puis qu'il ne s'est pas fait connoistre par sa mort, apres une telle perte. Cependant Theanor n'estoit pas moins en inquietude que moy : car pour vous descouvrir la verité, il estoit amoureux d'Alcidamie : et c'estoit veritablement luy qui avoit perdu ce Portrait, et qui n'avoit osé me l'advoüer. Car comme j'estois avez jeune, il n'avoit pû se resoudre à confier d'abord à ma discretion : et il avoit creu pouvoir tirer cette Peinture de mes mains par adresse, et sous le nom d'un autre. Mais remarquant enfin que je devenois son Rival, il ne sçavoit quelle resolution prendre, et nous estions tous deux bien embarrassez. Car Theanor sçavoit qu'Alcidamie le haïroit estrangement, si elle aprenoit que ce Portrait trait fust à luy : et je craignois aussi extrémement que la chose ne fust de cette sorte. Je m'informay alors à diverses Personnes si Theanor avoit esté amoureux d'Alcidamie : et je sçeus pour mon malheur, qu'il l'avoit esté, et qu'il l'estoit encore, le vous laisse donc à juger, combien j'estois affligé : j'aimois Theanor par inclination, par raison, et par devoir : estant certain qu'il m'avoit rendu office de fort bonne grace aupres de Polycrate ; et qu'il avoit pris mon parti avec beaucoup de chaleur contre Timesias, dont je vous ay desja parle : de sorte que je connoissois bien que c'estoit choquer la generosité, que de ne combattre pas ma passion. Aussi fis-je tout ce que je pûs pour m'y resoudre, mais il ne fut pas en mon pouvoir : et l'amour s'emparant absolument de mon ame, affoiblit tellement l'amitié que j'avois pour Theanor, qu'il y avoit des momens où malgré moy j'en avois quelque confusion. Alcidamie pourtant estoit tousjours la plus forte dans mon coeur : et il m'estoit plus aisé de me resoudre à perdre mon Amy, que de quitter ce que j'aimois alors sans comparaison plus que luy. Je ne cherchay donc plus qu'à colorer cette infidelité : pour cét effet je creus que je devois luy dire le premier quelle estoit ma passion, feignant d'ignorer la sienne. Je fus donc le chercher, et je le trouvay seul dans sa chambre : mais si inquiet, que je ne l'estois pas plus que luy ; car il commençoit de soubçonner que j'estois son Rival. Theanor à ce que je voy, luy dis-je en l'abordant, est aussi melancolique que Leontidas, quoy qu'il ne soit pas sans doute aussi amoureux : Comme nous avons presques tousjours esté à la guerre depuis que nous nous connoissons, me respondit il assez froidement, nous ne nous sommes gueres entretenus de choses galantes : et je ne sçay pas pourquoy vous presupposez que vous estes plus amoureux que moy, ou que je ne le puis estre autant que vous. C'est (luy dis-je un peu interdit, car je sentois bien que ce que je faisois n'estoit pas trop genereux) que s'il estoit vray que vous aimassiez aussi fortement quel que belle Personne, qu'il est certain que j'aime esperdûment l'incomparable Alcidamie, vous vous en seriez pleint à moy, comme je m'en viens pleindre à vous. J'avois bien creû (repliqua Theanor, avec une froideur qui me surprit) que vostre coeur n'échaperoit pas à cette Belle : Mais Leontidas (adjousta t'il apres avoir un peu resvé) vous n'aimez pas seul cette charmante Fille : et le Portrait que vous avez trouvé, devoit, ce me semble, vous avoir gueri de cette passion naissante. Au contraire, luy dis-je, c'est luy qui me fait plus malade : car quand je ne voy plus Alcidamie je le regarde : et il conserve si bien le souvenir de sa beauté dans mon ame, que je n'ay garde de l'oublier. Apres cela Theanor fut quelque temps sans parler : puis prenant un visage fort serieux, il me dit que m'aimant comme il faisoit, il estoit au desespoir de me voir engagé en une affection, qui ne pouvoit me donner que de la peine : et que s'il luy eust esté permis de me nommer le Rival à qui estoit la Peinture que j'avois ; il m'auroit fait avoüer, que je ne devois point continuer d'aimer Alcidamie. Quand vous me l'auriez fait avoüer, luy dis-je, cela seroit inutile : parce que presentement nia passion ne dépend plus de ma volonté : et quand ce seroit vous, luy dis-je tout hors de moy, qui seriez cét heureux Rival dont vous parlez ; et quand ce seroit mesme Polycrate, il faudroit que je continuasse d'aimer Alcidamie. Aimez donc Alcidamie, me respondit il en rougissant, mais n'esperez pas d'en estre aimé si promptement : et ne vous persuadez point qu'elle vous donne si tost son Portrait : car je puis vous asseurer que celuy que avez, n'a pas esté obtenu sans peine, quoy qu'elle ne haist pas la Personne à qui elle le donna. Cruel Amy, luy dis-je, pourquoy voulez vous que j'aye autant de jalousie que d'amour ? c'est respondit il, que je voudrois vous guerir de vôtre amour par vostre jalousie. Non non, luy dis-je, ce n'est point à ce qui l'entretient à la destruire : et plus vous me ferez connoistre qu'Alcidamie a favorisé cét heureux Rival, plus j'auray d'envie de troubler sa felicité, et plus je m'opiniastreray à aimer Alcidamie. Encore une fois, aimez Alcidamie, me dit il ; mais encore une fois aussi souffrez que je vous die, que vous n'en serez pas aimé facilement. J'avouë que la froideur de Theanor me pensa desesperer : car apres avoir bien raisonné, je conclus en moy mesme que cette froideur estoit un effet de l'assurance qu'il avoit de l'affection d'Alcidamie. De sorte que tout d'un coup ne regardant plus Theanor comme cét Amy officieux, avec qui j'avois du moins resolu de garder quelque bien-seance : je le regarday comme un Rival favorisé, c'est à dire comme un ennemy mortel. Si bien que changeant de dessein, de visage, et de ton de voix ; Au nom de Dieux Theanor, luy dis-je, nommez moy celuy à qui est le Portrait que j'ay trouvé, afin que je sçache bien precisément qui je dois haïr. Je ne le puis, repliqua t'il, que vous ne m'ayez rendu la Peinture d'Alcidamie : la Peinture d'Alcidamie ! (repris-je sans sçavoir presques ce que je disois, tant la jalousie m'avoit desja troublée le sens) non non, je ne le sçauray point à ce prix là, ce funeste secret que je veux aprendre ; car ne voulant sçavoir le nom de mon Rival, que pour luy oster le coeur d'Alcidamie, je n'ay garde de luy en rendre le Portrait. Du moins, dit Theanor, me promettrez vous une chose juste, qui est de ne montrer cette Peinture à personne : puis que vous feriez plus de tort à Alcidamie, qu'à vostre Rival : qui à mon avis, adjousta t'il, ne sera point vostre ennemy, qu'il ne sçache que vous soyez plus favorisé que luy. J'avoüe qu'alors je pensay perdre patience : et je ne sçay s'il ne fust arrivé du monde, ce que nous eussions fait Theanor et moy. Mais diverses personnes estant venuës, nous nous separasmes : et je sortis de chez Theanor le plus chagrin de tous les hommes. Infailliblement, disois-je, ce cruel amy est assuré du coeur d'Alcidamie, qu'il ne craint point de le perdre : où il mesprise si fort Leontidas, qu'il ne se soucie pas qu'il soit son Rival. Mais peut-estre, adjoustois-je, est-ce que mes conjectures me trompent : et que ceux qui m'ont assuré que Theanor aime Alcidamie, se sont trompez eux mesmes. Enfin, concluois-je, ou Theanor n'aime point Alcidamie, ou il en est aimé : et veüillent les Dieux que ce soit le premier. Dans cette incertitude où j'estois, je pris la resolution, pour m'en esclaircir d'entretenir cette belle Personne ; et de luy parler de Theanor de diverses sortes, pour tascher de descouvrir ses veritables sentimens. Ainsi sans avoir encore pû trouver les voyez de luy faire connoistre ma passion, je cherchay seulement celles de luy parler de mon Rival. Je fus donc chez la Princesse Hersilée, où je sçeus qu'elle estoit. D'abord je ne pûs estre aupres d'elle : mais apres que diverses personnes furent entrees et sorties, je fis enfin si bien que je me trouvay proche d'Alcidamie : qui me reçeut suivant sa coustume avec assez de civilité. Peu de temps apres Polycrate arriva, suivy presques de tout ce qu'il y avoit de gens de qualité à Samos : à la reserve de Theanor, de qui la melancolie l'avoit empesché d'y venir. Comme la conversation generale eut duré quel que temps, Polycrate qui avoit à entretenir la Princesse sa Soeur en particulier, la tira vers des fenestres qui donnent sur la pleine Mer, et s'y appuyant l'un et l'autre, ils me laisserent dans la liberté d'executer mon dessein. Il sembla mesme qu'Alcidamie contribuast à le faire reüssir : bien est il vray que ce fut d'une façon qui redoubla mon inquietude. Comme il y avoit peu que j'estois à Samos, elle n'avoit lieu de me parler raisonnablement que de choses generales : et comme elle avoit remarqué que Theanor estoit plus de mes Amis qu'aucun autre, elle devoit aussi plustost m'en parler, que de ceux avec qui je n'avois nulle habitude particuliere. Apres avoir donc esté tous deux quelques moments sans rien dire : qu'avez vous fait de vostre Amy, me dit elle, et d'où vient que Theanor n'est point icy, aujourd'huy que toute la Cour y est ? Cette demande que je n'attendois pas me surprit : et je ne pûs oüir le nom de mon Rival, de la bouche d'Alcidamie, sans en changer de couleur : car enfin je m'estois bien preparé à luy parler de Theanor, mais je n'avois pas creû qu'elle m'en deust parler la premiere. Madame, luy dis-je, je l'ay laissé si melancolique dans sa chambre, que je ne pense pas qu'il soit presentement d'humeur à chercher la conversation. Vous estes donc un mauvais Amy, dit elle en sous-riant, de l'avoir quitté en cét estat. C'est que son humeur estoit si sombre, luy dis-je, que ma presence l'importunoit : et peut-estre mesme plus que celle de beaucoup d'autres n'eust pû faire. En verité Leontidas, vous me mettez en peine, repliqua t'elle, car Theanor est un fort honneste homme : et s'il luy estoit arrivé quelque grand malheur, l'en serois extrémement faschée. Madame (luy dis-je, tousjours plus inquiet, plus curieux, et plus jaloux) comme il n'y a pas long temps que je suis à Samos, je n'y sçay pas encore bien les nouvelles du monde : mais pour vous qui les sçavez toutes, je m'imagine que vous n'ignorez pas le mal de Theanor, qui a mon advis, vient de quelque passion violente. Alcidamie qui creut lors que je luy voulois parler pour Theanor, changea de couleur ; et me regardant plus serieusement qu'auparavant, je n'ay point sçeu, dit elle, que vostre Amy fust amoureux, et je ne pense pas mesme qu'il le soit. Mais enfin Leontidas, s'il n'a point d'autre cause de sa melancolie que celle là, je ne le pleins plus tant que je faisois. C'est peut estre (luy dis-je en le regardant assez attentivement) que vous sçavez qu'il n'est pas à pleindre : et qu'il n'est pas haï de la personne qu'il aime. Je ne sçay, me respondit elle, s'il est haï ou s'il est aimé : car je ne suis ny sa Maistresse ny sa Confidente. Pleust aux Dieux que la moitié de ce que vous dittes fust vray (luy dis-je en l'interrompant assez brusquement) car Leontidas en seroit plus heureux qu'il n'est. Leontidas, dit elle en sous-riant, vous estes d'une Isle consacrée à la Mere des Amours, où la galanterie est une Loy ; où l'on ne parle que d'aimer ; où l'on n'entretient les Dames que de choses flateuses, douces, et obligeantes. Mais pour nous qui reverons une autre Divinité ; qui sommes un peu moins galantes qu'elles ; et mesme si vous lé voulez, un peu plus fieres : j'ay à vous apprendre comme à un Estranger, qu'il ne faut pas dire de semblables choses à toutes nos Dames, qui s'en offenceroient peut-estre plus que moy ; parce qu'elles ne sçauroient pas excuser la coustume de vostre Païs comme je fais. A toutes vos Dames ! repris-je avec precipitation ; ha divine Alcidamie, vous ne connoissez pas Leontidas, si vous croyez qu'il die jamais à nulle autre personne qu'à vous, qu'il est esperdûment amoureux. Serieusement, me dit elle, Leontidas, corrigez vous de cette mauvaise habitude, ou je m'en pleindray à vostre Amy ; et le prieray de vous l'oster s'il est possible. Il ne le pourroit pas, luy respondis-je, quand il l'entreprendroit : J'éviteray donc vostre conversation, reprit elle, jusques à ce que vous ayez apris nos coustumes. C'est l'usage par tout, luy repliquay-je, d'adorer les Belles comme vous : et c'est aussi l'usage general, respondit elle, excepté en Chipre, que les Belles dont vous entendez parler, sont glorieuses et fieres : et ne souffrent pas qu'on leur die de semblables choses. Mais est il possible, luy reliquay-je, que toutes les Belles soient inexorables à Samos ? et n'y en a t'il jamais eu qui ayent souffert d'estre aimées ; qui ayent permis d'esperer qu'elles aimeroient un jour, qui ayent donné leurs Portraits ; et fait plusieurs autres choses tres agreables pour ceux qui les reçoivent ? Je n'en connois point (dit elle, ne sçachant pourquoy je luy faisois ce bizarre discours) et quand j'en connoistrois, leur exemple ne seroit pas suivi par Alcidamie. Mais enfin encore une fois Leontidas, deffaites vous de cette mauvaise habitude, si vous voulez que je vous accorde ma conversation. Alcidamie dit cela d'une façon qui me fit craindre qu'elle ne me bannist : et quoy que ma jalousie me persuadast qu'elle n'estoit fiere envers moy, que pour estre fidelle à mon Rival, le dépit ne chassa pourtant pas l'amour de mon coeur : de sorte que prenant la parole, Si ce n'est qu'une mauvaise habitude, luy dis-je, vous seriez injuste de pretendre me l'oster si tost : c'est pourquoy je vous conjure de me donner quelques jours. Alcidamie qui estoit bien aise de tourner la chose en raillerie, dit qu'elle m'accordoit la reste du jour : mais je pressay tant, et dis tant de choses, que j'en obtins huit ; au delà desquels je ne devois plus luy rien dire de trop galant, ny de trop passionné : me disant tousjours en riant, qu'elle s'en pleindroit à Theanor, si je luy manquois de parole. Ce fut de cette sorte qu'au lieu de parler de mon Rival, Alcidamie m'en parla : et qu'au lieu de bien descouvrir ses sentimens pour luy, je déclaray mon amour à Alcidamie. En sortant de chez la Princesse, je me trouvay assez heureux durant quelques momens, d'avoir pû faire sçavoir que j'aimois : mais venant à repasser tout ce qu'Alcidamie m'avoit dit, il me sembloit avoir remarqué, qu'elle n'avoit jamais nommé Theanor sans changer de visage : et qu'enfin je n'avois pas lieu de douter qu'elle ne l'aimast, ce qui me donnoit une inquietude estrange. Si je n'eusse point eu d'obligation à Theanor, j'eusse cherché des voyes plus violentes de m'éclaircir avec que luy, que celle que je prenois : mais luy devant autant que je faisois, je ne sçavois quelle resolution prendre ; et j'estois tres malheureux. Que me sert, disois-je, d'avoir le Portrait d'Alcidamie, si Theanor possede son coeur ? Quittons donc, quittons un dessein qui nous fera faire cent laschetez inutilement Mais peut-estre, disois-je en suitte, ce Portrait est il dérobé : Mais s'il est dérobé, adjoustois-je, il l'est tousjours par un homme amoureux d'Alcidamie : et quoy que ce fust un grand bonheur pour moy, que la chose fust seulement ainsi ; ce m'est tousjours un grand malheur d'estre Rival d'un homme qui m'a obligé. Cependant Theanor n'avoit pas l'ame moins en peine que moy : car il faut que vous vous souveniez que je vous ay desja dit qu'il avoit aimé, et qu'il aimoit encore passionnément Alcidamie : de laquelle il n'avoit jamais pû obtenir la moindre chose, comme je l'ay sçeu depuis. Ce n'est pas que le Portrait que j'avois trouvé ne fust à luy : mais c'est qu'il ne luy avoit pas esté donné par Alcidamie ; qui ne sçavoit pas mesme qu'il l'eust. Car il faut que vous apreniez, que cette belle Personne avoit fait faire son Portrait, pour le donner à une de ses Amies nommée Acaste : et qu'elle l'avoit fait faire avec un fort grand soing. Et en effet, elle le luy avoit donné : mais à quelque temps de là, Polycrate devant s'embarquer pour s'en aller à la guerre, chacun allant dire adieu à ses connoissances, il fut grand nombre de personnes de qualité chez Acaste, pour prendre congé d'elle : et entre les autres Theanor y fut, comme elle venoit de sortir, pour aller faire quelque visite. Et comme il ne trouva personne en bas, il monta dans sa chambre, et vit sur sa Table le Portrait d'Alcidamie qu'elle y avoit oublié : de sorte qu'aimant passionnément comme il faisoit, et estant prest de s'esloigner de Samos, il fit ce que je pense que j'eusse fait comme luy, si j'eusse esté à sa place : c'est à dire qu'il osta la Peinture de la Boiste où elle estoit, qui estoit trop riche pour la prendre : et sortit si heureusement, qu'il ne fut veû de personne. Un moment apres Timesias qui estoit Parent d'Acaste, et qui aimoit aussi Alcidamie, entra dans la mesme Maison, sans trouver personne non plus que luy : et fut à la chambre de sa Parente, qu'il trouva au mesme estat que Theanor l'avoit laissée : je veux dire ouverte, et sur la Table la Boiste de Portrait, qu'il avoit oublié de refermer. De sorte que Timesias qui l'avoit veuë plusieurs fois entre les mains de sa Parente, ne pût comprendre pourquoy la Peinture n'y estoit plus : si bien que faisant du bruit pour faire venir quelqu'un à luy ; des femmes qui estoient dans une Garde-robe proche de là sortirent : et il leur demanda d'où venoit que cette Boiste de Portrait estoit sur la Table, sans que la Peinture fust dedans ? Ces femmes toutes surprises, dirent qu'elles n'en sçavoient rien : qu'il n'y avoit pas un quart d'heure qu'elle y estoit ; et qu'elles l'avoient mesme veuë depuis que leur Maistresse estoit sortie. En suitte elles accuserent Timesias comme Amant d'Alcidamie de l'avoir prise : et se mirent à le prier de la remettre dans sa Boiste. Luy s'en deffendit avec chagrin : et pendant cette contestation, Acaste revint chez elle, et aprit la chose. D'abord elle creut ce que ses Femmes luy dirent : et s'imagina que son Parent qu'elle sçavoit estre tres amoureux d'Alcidamie, l'avoit effectivement prise : et quoy qu'il luy peust dire, elle ne voulut jamais le croire : de sorte qu'elle s'en fascha extrémement contre luy. Neantmoins comme il luy jura fortement qu'il n'avoit pas pris ce Portrait, on s'informa qui estoit venu chez Acaste : Mais ses femmes qui vouloient s'excuser de leur negligence, jurerent et protesterent aussi bien que les autres Domestiques, qu'il n'y estoit venu que Timesias. Cependant Theanor pour ne laisser nul soubçon de luy, retourna chez Acaste, pour luy dire adieu : et sans luy tesmoigner qu'il y estoit desja venu auparavant, elle luy fit ses pleintes de la perte qu'elle avoit faite : et il luy respondit malicieusement au lieu de la consoler, que s'il en eust perdu autant, il en seroit mort de douleur. Enfin il partit avec ce thresor caché : et faisant servir à ce Portrait une Boiste qu'il avoit, qui s'y trouva assez juste ; parce que l'on fait presque tous les petits Portraits de mesme grandeur : il s'embarqua aussi satisfait, que Timesias estoit chagrin : Car il s'imaginoit bien que c'estoit quelqu'un de ses Rivaux qui avoit dérobé cette Peinture. Cependant Alcidamie ayant sçeu la chose, soubçonna d'abord Acaste de l'avoir donné à son Parent : mais enfin elle luy fit bien connoistre que cela n'estoit pas : car estant tousjours persuadée qu'il l'avoit prise elle rompit avec luy à son retour. Alcidamie de son costé, qui est fort glorieuse, trouva tres mauvais qu'il eust eu la hardiesse de faire ce larcin : et le traitta fort mal, toutes les fois qu'il luy voulut parler, apres qu'il fut revenu. Comme elle vivoit tres civilement avec Theanor, quoy qu'elle ne le favorisast pas : elle s'en pleignit à luy comme aux autres, et luy tesmoigna se tenir tellement offencée de la hardiesse de Timesias, qu'il n'eut jamais celle de luy dire que c'estoit luy qui avoit fait ce precieux larcin, de peur de se charger de la haine qu'il voyoit qu'elle avoit pour son Rival : qui est le mesme qui devint mon ennemi dés le premier jour que j'arrivay à Samos. Voila donc de quelle façon Theanor sans estre favorisé, avoit eu le Portrait d'Alcidamie : car j'ay sçeu toutes ces choses bien precisément depuis ce temps là : et voila aussi la raison pourquoy il ne pouvoit se resoudre à me dire que ce Portrait fust à luy : parce qu'il sçavoit de certitude, qu'Alcidamie le haïroit, dés qu'elle sçauroit la chose. D'abord ma seule jeunesse l'en empescha : mais en suitte apprenant que j'estois amoureux d'Alcidamie, il creut qu'il estoit bon que je m'imaginasse qu'elle aimoit, et qu'elle avoit donné ce Portrait à quelqu'un : esperant que cela m'obligeroit à me delivrer de cette passion. Il ne pouvoit pourtant se resoudre à me dire ce mensonge ouvertement : et il me le laissoit seulement croire sans m en desabuser. De plus, il jugeoit bien qu'encore qu'il m'eust advoüé qu'il aimoit Alcidamie, je n'eusse pas cessé de l'aimer, apres ce que je luy avois dit : si bien que ne voulant pas me donner des armes pour le combattre, et pour le destruire dans son esprit, en m'avoüant que ce Portrait estoit celuy qu'il avoit dérobé, ou en me disant avec mensonge qu'Alcidamie le luy avoit donné : il ne sçavoit quelle resolution prendre non plus que moy : et nous fusmes quelques jours à nous fuir avec autant de soing, que nous avions accoustumé de nous chercher. Durant ce temps là, je voyois Alcidamie autant qu'il m'estoit possible : et me servant du privilege qu'elle m'avoit donné, je luy parlois de ma passion : et elle feignoit tousjours de croire que ce n'estoit encore que par habitude : me priant de nouveau de me souvenir de conter bien les jours qu'elle m'avoit accordez. Cependant apres avoir esté un jour sans la voir, je sus me promener seul dans des Jardins publics qui sont à la Ville, et qui sont aussi beaux que ceux du Prince Polycrate : pour y resver avec plus de liberté, je pris une Allée fort couverte, où quelque temps apres ne pouvant m'empescher de regarder le Portrait d'Alcidamie, je le tiray de ma poche : et trouvant un siege de gazon contre une Palissade, je me mis à le considerer avec beaucoup de plaisir. Mais à quelques momens de là, je le regarday avec beaucoup de chagrin : par la cruelle pensée que j'avois, qu'il eust esté donné à celuy qui l'avoit perdu : et je pense mesme que ma jalousie me fit prononcer quelques paroles, qui obligerent Timesias qui se promenoit sans que l'en sçeusse rien dans une Allée qui touchoit celle où j'estois, à regarder qui estoit celuy qui parloit : car comme je n'avois parlé qu'à demy haut ; et que je n'avois prononcé que trois ou quatre mots, il ne me connut pas à la voix. Il s'aprocha donc de la Palissade : et passant curieusement : les yeux à travers l'espaisseur de branchez et des feüilles, il vit d'abord que je tenois un Portrait : et un instant apres, il connut que c'estoit celuy d'Alcidamie : et le mesme qu'elle avoit autrefois donné à Acaste, et que l'on avoit creû qu'il avoit pris. Car il sçavoit bien qu'Alcidamie n'avoit jamais esté peinte que cette seule fois là : n'ayant plus voulu souffrir de l'estre, depuis la perte de cette Peinture, quoy que son Amie l'en eust pressée. Comme il n'y avoit pas fort long-temps que j'estois à Samos, et que je n'avois nulle conversation particuliere avec Timesias, depuis nos dernieres broüilleries, il ne s'estoit pas aperçeu que je fusse amoureux d'Alcidamie : de sorte qu'il fut estrangement surpris, de voir le Portrait de la Personne qu'il amoit, entre les mains de son Ennemy : et un Portrait encore qui l'avoit fait haïr d'Alcidamie, et que l'on avoit creû qu'il avoit pris. Ce qui l'embarrassoit le plus, c'estoit qu'il sçavoit bien que je ne connoissois pas encore Acaste ni Alcidamie, lors qu'il avoit esté perdu puis qu'il le fut auparavant que je fusse à Samos ; de sorte qu'il ne pouvoit que penser de cette avanture. Neantmoins estant resolu de s'en esclaircir, il fit le tour de l'Allée en diligence : et passant dans celle où j'estois, il me trouva encore si attentif à regarder ce Portrait que je tenois à la main, que tout ce que je pûs faire, fut de refermer la Boiste, auparavant qu'il fust prés de moy. Comme nous estions en civilité, quoy que nous ne nous aimassions pas, je me levay lors qu'il approcha : et apres nous estre salüez assez froidement, je me preparois à continuer ma promenade, sans m'arrester aveques luy : lors que m'abordant, le visage assez esmeu ; Leontidas, nie dit il, quoy que vous ne soyez pas mon Amy particulier, comme vous estes homme d'honneur, j'espere que vous me direz une verité que je veux sçavoir de vous, et qui m'importe extrémement. Je ne sçay pas, luy repliquay-je, si je vous diray la verité que vous voulez sçavoir : Mais je sçay du moins que je ne vous diray pas un mensonge. Aprenez moy donc, respondit il, qui vous a donné un Portrait d'Alcidamie, que le hazard vient de me faire voir entre vos mains, en me promenant de l'autre costé de cette Palissade. Bien que la curiosité, luy dis-je, que vous avez de regarder ce que je fais, ne meritast peut-estre pas tant de sincerité : je vous diray toutesfois, que la Fortune toute seule me l'a donné, et que je n'en ay obligation à personne. Timesias entendant cette responce, creût que je ne voulois pas luy dire ce qu'il vouloit sçavoir : de sorte que s'en faschant, je sçay bien, me respondit-il, que vous le devez tenir de la Fortune, plustost que de l'incomparable Alcidamie, qui sans doute ne vous l'a pas donné : Mais je demande par quelles mains cette aveugle Fortune l'a mis entre les vostres. Comme je ne me suis pas obligé (luy respondis-je l'esprit fort irrité, parce qu'il me vint un soubçon que Timesias estoit mon Rival) de vous dire toutes les veritez que je sçay : et qu'en qualité d'homme d'honneur, je ne suis seulement engagé qu'à ne vous dire pas un mensonge : je ne vous diray plus rien du tout ; et vous en penserez ce qu'il vous plaira. Vous me direz pourtant, repliqua t'il brusquement, de qui vous avez eu cette Peinture : Leontidas, respondis-je en le regardant fierement, n'est guere accoustumé de dire ce qu'il ne veut pas que l'on sçache : principalement à des gens qu'il ne met pas au nombre de ses Amis. Aussi est-ce comme vostre ennemy (me repliqua t'il en mettant l'Espée à la main) que je veux vous faire avoüer qui vous a donné ce Portrait, et mesme vous le faire rendre. A peine eut il achevé de parler, et eut il fait cette action, que sans luy respondre je mis aussi l'Espée à la main, et que nous commençasmes de nous battre : comme il est tres adroit, et que je fus fort heureux, nous fusmes quelque temps sans nous rien faire : mais passant tout d'un coup sur luy, apres luy avoir fait une legere égratignure au bras gauche, nous disputasmes la victoire opiniastrément. Et lors que nous eusmes esté chacun à nostre tour, tantost dessus tantost dessous : à la fin comme j'estois prest d'avoir l'avantage tout entier, et que je taschois de racourcir mon Espée pour faire avoüer ma victoire à Timesias ; Policrate qui venoit se promener en ce mesme lieu arriva. , suivi de beaucoup de monde, et de Theanor mesme : qui ne sçachant du bout de l'Allée qui c'estoit, fut le premier de tous à nous venir separer. Dans la fureur où j'estois, de voir que l'on m'arrachoit d'entre les mains mon ancien ennemy et mon nouveau Rival, j'en voulus quereller Theanor : mais Polycrate arrivant un moment apres, il fallut changer de discours : et luy demander pardon de ce que contre ses ordres nous nous estions encore querellez Timesias et moy. Comme il m'aimoit alors plus que mon ennemy ; que j'estois Estranger ; et que l'autre estoit son Subjet ; ce fut à luy que s'adresserent ses reprochez : mais Timesias qui vouloit se justifier, et arriver à sa fin, luy dit, Seigneur, si vous sçaviez la cause de nostre querelle, vous m'excuseriez sans doute : et vous avoüeriez que je n'ay fait que ce que j'ay deu faire. J'ay peine à croire, repliqua Polycrate, que vous ayez raison de quereller Leontidas : et c'est pour cela, poursuivit il, que je veux aprendre toutes les particularitez de ce démeslé. Seigneur (luy dis-je tout desesperé de ce que l'on alloit sçavoir que j'avois cette Peinture entre les mains ; et craignant que Policrate ne m'obligeast à la rendre) vous perdrez un temps que vous pouvez mieux employer à toute autre chose : et il suffira que vous soyez seulement persuadé que nous n'avons fait l'un et l'autre, que ce que des gens de coeur estoient obligez de faire. Mais quoy que je pusse dire, Polycrate sollicité par Timesias, qui souhaitoit d'estre justifié du larcin de ce Portrait, voulut estre esclaircy de la chose, et se fit dire ce que c'estoit. Alors Timesias le faisant souvenir de la perte du Portrait d'Alcidamie (car toute la Cour avoit sçeu qu'il avoit esté pris) le faisant, dis-je, souvenir qu'il avoit esté accusé comme Amant d'Alcidamie, d'avoir fait ce precieux larcin, et qu'Alcidamie l'en avoit mal traitté : il luy dit en suitte, qu'il m'avoit veu ce mesme Portrait entre les mains ; et qu'il avoit seulement voulu sçavoir de qui je le tenois, pour se justifier aupres d'elle : sçachant bien que ce n'estoit pas moy qui l'avoit pris qu'il n'ignoroit pas que je n'estois pas encore à Samos quand il fut dérobé à Acaste. Pendant le discours de Timesias, j'eus des sentimens bien differens : car j'eus une joye extréme de connoistre certainement par ce qu'il disoit, que ce Portrait n'avoit point esté donné à celuy qui l'avoit perdu : et je fus quelques moments, que ma jalousie diminua d'autant que mon amour augmenta. Mais voyant en suitte avec quelle ardeur parloit mon ennemy, et que j'allois servir à sa justification, et peut estre à le remettre bien avec Alcidamie, l'en estois desesperé. Cependant apres qu'il eut cessé de parler, comme il sembloit avoir quelque raison, Polycrate qui a infiniment de l'esprit, n'imaginant pas la verité de la chose ; et croyant seulement que j'avois voulu cacher le nom de celuy qui m'avoit donné le Portrait : me dit qu'il ne vouloit pas m'obliger à dire devant tout le monde qui il estoit, mais seulement à luy en particulier : et que si mesme je ne voulois pas de luy dire, il suffiroit encore pour la justification de Timesias, que j'avoüasse publiquement que quelqu'un qui vray-semblablement pouvoit l'avoir pris chez Acaste, me l'avoit donné. Je vous laisse à penser quelle joye j'eus de ne pouvoir justifier mon Rival, et mon Ennemy tout ensemble ; de sorte que je commençay alors de conter avec toute l'ingenuité que la verité peut avoir, comment j'avois trouvé ce Portrait en me promenant : me gardant bien de faire connoistre les soubçons que j'avois que c'estoit Theanor qui l'avoit perdu : car outre qu'en effet ce n'estoient que des soubçons, je n'avois pas encore bien déterminé dans mon esprit, auquel de ces deux Rivaux j'eusse mieux aimé nuire. D'abord mon discours surprit un peu Polycrate : de sorte que pour l'apuyer mieux, je luy dis que Theanor qu'il voyoit aupres de luy, sçavoit bien que je ne mentois pas : puis que je l'estois allé trouver, pour luy dire l'avanture que j'avois euë le premier soir que nous estions arrivez à Samos : que je luy avois montré ce Portrait, et l'avois mesme prié par un sentiment de curiosité, de s'informer qui pouvoit l'avoir perdu : et de me nommer mesme la personne pour qui il avoit esté fait. Ainsi Theanor fut contraint de me servir de tesmoin, et Polycrate ne douta point du tout que la chose ne fust comme je la disois : de sorte que ne pouvant pas trouver que j'eusse eu tort de ne dire point un mensonge à Timesias : et trouvant aussi que Timesias avoit ea sujet de croire que je ne parlois pas sincerement : il nous commanda de nous embrasser. Mais auparavant Timesias supplia Polycrate de vouloir que je rendisse à Alcidamie le Portrait que j'avois trouvé : Vous me ferez croire, dis-je alors en riant à Timesias, que c'est peut-estre vous mesme qui avez perdu ce Portrait en vous promenant : et que vous repentant d'un larcin qui ne noirciroit pourtant pas vostre reputation quand vous l'auriez fait, vous voulez qu'il soit restitué. Timesias rougit de colere à ce discours sans y respondre : et ce qu'il y eut d'admirable fut que quelques personnes creurent que la chose estoit ainsi, et le publierent : et à mon advis Theanor y contribua tout ce qu'il pût. Pour moy qui fus ravy de voir que Polycrate rioit de ce que le disois, je luy dis en luy adressant la parole, que ce seroit une estrange chose, si n'ayant rien pris à personne, on m'obligeoit à rendre ce que la Fortune toute seule m'avoit donné. En que n'ayant point fait de crime, je ne devois pas estre puni : ny estre traité de la mesme sorte que le pourroit estre le veritable voleur du Portrait. s'il estoit connu. Timesias voulut encore dire quelque chose : mais Polycrate prenant la parole, et voulant tourner toute cette querelle en galanterie, me dit que pour toute punition de m'estre battu, il vouloit que du moins je monstrasse cette Peinture. Seigneur, luy dis-je, il est si glorieux à Alcidamie qu'elle soit veuë, que je n'en feray pas de difficulté : pourveû que vous me fassiez l'honneur de m'assurer de me la rendre : et comme il me l'eut promis je la luy monstray. mais à peine l'eut il veuë, que regardant la Boiste, Leontidas, me dit il, ne vous estonnnez pas du chagrin de Timesias : car par la magnificence des Pierreries dont cette Boiste est ornée, il s'est sans doute imaginé que vous estiez peut-estre son Rival ; quis qu'on ne fait gueres une telle despence pour une Personne indifferente. Seigneur, luy repliquay-je, j'ay trouvé ce Portrait dans la Boiste où vous le voyez : mais pour montrer que je ne suis pas avare, je suis prest de la rendre sans peinture à Timesias, si c'est luy qui l'a perduë. Polycrate craignant que ce discours n'aigrist la conversation, nous commanda alors absolument de nous embrasser : ce que nous fismes sans incivilité, quoy que ce fust assez froidement. En suitte de quoy me rendant le Portrait d'Alcidamie, apres avoir consideré avec autant d'attention que s'il n'eust jamais veû la Personne qu'il representoit : il me dit en riant qu'un Amant d'Alcidamie seroit bien heureux d'estre en ma place : et d'avoir obtenu de la Fortune, ce qui ne seroit pas si aisé d'obtenir d'elle. En suitte il fut chez la Princesse sa Soeur où il voulut que j'allasse : mais pour Timesias, il se retira bien fasché que son combat n'eust pas esté plus heureux : et bien aise toutesfois de s'imaginer que ce qu'il avoit fait pourroit desabuser Alcidamie. La chose n'alla pourtant pas ainsi : car effectivement cette belle Personne s'imagina tousjours, que Timesias avoit autresfois pris ce Portrait, et l'avoit perdu depuis en se promenant : et que c'estoit seulement pour le recouvrer qu'il s'estoit battu contre moy. Je vous laisse à juger quel bruit fit cette avanture dans la Cour : comme nous arrivasmes chez la Princesse où Theanor ne vint pas, on l'y sçavoit desja : parce que quelqu'un de la compagnie avoit devancé le Prince, et l'y avoit publiée. Alcidamie qui s'y trouva par hazard ne me vit pas plustost qu'elle rougit : comme si elle eust eu quelque confusion de sçavoir que j'avois sa Peinture. D'abord que Polycrate entra, il me fit appoecher de la Princesse Hersilée, aupres de laquelle estoit Alcidamie : et leur racontant ce qu'elles sçavoient desja ; il ne faudroit plus, dit il, pour achever cette avanture, sinon que Leontidas fust effectivement amoureux d'Alcidamie, aussi bien que Theanor et Timesias le sont : dont l'un est son Amy, et l'autre son ennemy, pourvoir un peu comment un homme nai en l'Isle de Chipre se démesleroit de toutes ces choses, Seigneur ; luy dis-je en rougissant et en sous- riant, s'il ne faut que cela pour rendre cette avanture belle, vous pouvez n'y souhaitter plus rien. N'escoutez pas Leontidas, interrompit Alcidamie, comme s'il parloit serieusement : car Seigneur, comme vous le sçavez, c'est la coustume de son Païs, de traiter de cette sorte toutes les Dames. Il y a desja six jours, poursuivit elle, que je tasche de l'en corriger : et il m'a promis que dans deux au plus tard, il ne me parlera plus ainsi. Quoy, dit Polycrate parlant à Alcidamie, il y a six jours que Leontidas vous dit de semblables choses de vostre consentement ? Ouy, Seigneur, repliqua t'elle en rougissant, mais c'est à condition qu'il ne m'en dira plus jamais. Nous en croirons ce qu'il vous plaira, dit alors la Princesse Hersilée en sous-riant : Non feray pas moy (reprit Polycrate en regardant Alcidamie) car je suis persuadé, que puis que Leontidas vous a dit une fois qu'il vous aime, il vous le dira tousjours. Mais il me le dira inutilement, repliqua Alcidamie, puis que je ne l'escouteray point : Cependant Seigneur, luy dit elle encore, il n'est pas temps de railler, lors que j'ay à me pleindre d'une injustice que vous m'avez faite. Car enfin, adjousta t'elle, vous n'avez pas encore ordonné a Leontidas de me rendre men Portrait. Policrate qui imagina quelque plaisir, comme je j'ay sçeu depuis, à me voir en peine, luy respondit que c'estoit parce que ce ne devoit pas estre à la priere de Timesias, mais à la sienne, qu'il devoit accorder une chose de cette nature. S'il ne faut que cela, dit elle, je vous supplie tres humblement de luy ordonner donc de me le rendre a l'heure mesme : je ne puis, dit alors Polycrate, que l'en prier ; car je ne suis pas son Maistre. Vous me pouvez commander toutes choses, luy dis-je, mais pour celle là, elle seroit si injuste, que je n'apprehende pas que vous me l'ordonniez. Et quelle injustice y a t'il, repliqua Alcidamie, à me rendre ce qui m'apartient ? En verité, dit la Princesse, vous y avez moins de part que Leontidas : car ne l'avez vous pas donné à Acaste ? Ouy Madame, reprit elle, mais puis que je l'ay donné à Acaste, il n'est pas à Leontidas. Pour moy, disoit Polycrate, je trouve qu'Alcidamie n'a pas tort : et je trouve, adjousta la Princesse Hersilée, qu'elle n'a pas grande raison. Car enfin Acaste a si mal conservé son Portrait, et Leontidas l'a si bien deffendu, qu'il me semble mieux entre ses mains qu'entre les siennes. Ha Madame, luy dis-je, que je vous suis obligé, et quelles graces ne vous dois-je point rendre ! Durant que je la remerciois, et que je luy exagerois mes raisons, pour me la rendre encore plus favorable je vy que Polycrate parloit bas à Alcidamie, et qu'il rioit avec elle. Il me sembla mesme que depuis cela, je les vy sous-rire une fois ou deux d'intelligence : et en effet Polycrate avoit fait la guerre à Alcidamie, de ce qu'elle avoit avoüé que je luy avois parlé d'amour : et luy avoit dit pour m'obliger, qu'il croyoit qu'effectivement je fusse amoureux d'elle. Mais pour l'esprouver, luy dit il, obstinez vous tout aujourd'huy à vouloir qu'il vous rende vostre Portrait. Comment, luy dit elle. Seigneur, tout aujourd'huy ! (luy parlant tousjours bas) ce sera toute ma vie, ou du moins jusques à ce qu'il me l'ait rendu. Cependant comme je n'avois pas oüy ce qu'il avoit dit ; et que tant que dura encore la conversation, je vy Polycrate sous-rire à diverses fois, en attendant Alcidamie qui me pressoit de luy rendre sa Peinture, j'en eus quelque legere inquietude : Mais enfin comme la Princesse estoit de mon parti, et qu'elle estoit ravie que l'amitié que Polycrate me tesmoignoit, eust diminué celle qu'il avoit eue autresfois pour Timesias qu'elle n'aimoit point : elle dit qu'absolument elle ne permettroit pas que je rendisse cette Peinture. Car (dit elle obligeamment pour moy a Alcidamie) vous n'y avez plus de droit, puis que vous l'avez donnée à Acaste : elle n'y en a non plus que vous, puis qu'elle l'a perduë par sa negligence : et Leontidas y en a plus que vous deux, puis qu'il l'a trouvée par sa bonne fortune, qu'il l'a conquise par sa valeur ; qu'il empeschera bien que celuy qui l'a prise, quel qu'il soit, ne la possede jamais : et que de plus il la merite. Polycrate qui vouloit encore se divertir, dit alors à Hersilée qu'il seroit beaucoup plus juste que ce Portrait demeurast en ses mains : Mais sans luy donner loisir d'en dire les raisons, l'arrest de la Princesse fut suivi : Alcidamie declarant pourtant tousjours, sans perdre le respect qu'elle devoit à Hersilée, qu'elle n'y consentoit pas. Enfin le Prince se retira, et je me retiray aussi, dés qu'il fut à son Apartement.

Histoire des amants infortunés : l'amant jaloux (jalousie de Leontidas)


Ce fut lors qu'apres avoir repassé en ma memoire, tout ce qui m'estoit arrivé ce jour là, je me trouvay plus de malheur que de bonne fortune, l'estois veritablement ravi, de ce que le Portrait que j'avois, n'estoit pas un Portrait donné : et de ce que je pouvois presques dire alors qu'il estoit à moy, et le regarder sans en faire plus un si grand secret. Mais aussi j'estois tres affligé, de ne pouvoir plus douter que mon meilleur Amy, et mon plus mortel ennemy ne fussent mes Rivaux. Car je connoissois bien que Theanor ne m'avoit voulu persuader que ce Portrait avoit esté donné à celuy qui l'avoit perdu, que pour me faire changer de dessein : et je ne pouvois pas ignorer, veû la façon dont Timesias avoit agi, qu'il ne fust encore tres amoureux d'Alcidamie. Apres, venant à me souvenir de l'attention avec laquelle Polycrate avoit regardé ce Portrait : comment au lieu de prendre mon parti, en parlant à Alcidamie il avoit pris le sien : et comment il luy avoit parlé bas, et ry diverses fois d'intelligence avec elle. Venant, dis-je, à me souvenir de toutes ces petites choses, je m'imaginay que peut-estre ce Prince en estoit il amoureux : de sorte que je trouvay, à parler sincerement, que je n'estois gueres moins jaloux de mon Maistre, que de mon Amy et de mon Ennemy. J'eusse pourtant eu cette consolation, si j'eusse sçeu la prendre en ce temps là, que je ne croyois pas fortement qu'Alcidamie aimast ni Polycrate, ni Theanor, ni Timesias : mais je l'aprehendois de telle sorte, que l'on peut dire que la crainte que j'en avois me tourmentoit plus, que si j'eusse sçeu avec certitude qu'elle en eust aimé un tout seul. Car si la chose eust esté ainsi, toute ma jalousie n'eust eu au moins qu'un mesme objet : au lieu que par ma jalouse prevoyance, je souffrois presques tous les maux que j'eusse pû souffrir, si Alcidamie les eust aimez tous ensemble, ou les uns apres les autres. De quelque costé qu'elle ait l'ame sensible, disois-je, j'ay grand sujet de craindre que quelqu'un de ces trois redoutables Rivaux ne touche son coeur : Theanor est un fort honneste homme, sage, complaisant, discret, et capable par son esprit de faire toutes les choses que l'amour la plus passionnée peut inspirer : mais de les faire sans esclat, et de me destruire sans que presques je n'en aperçoive. De sorte que si Alcidamie se plaist à estre aimée de cette maniere, j'ay sujet de tout apprehender de ce costé là. Au contraire, poursuivois-je, si elle aime le bruit, la valeur, et la liberalité, Timesias est un enjoüé, un brave, et un magnifique, qui touchera son inclination aisément. Mais ô Dieux, adjoustois-je, si elle est ambitieuse, que ne trouvera t'elle point en Polycrate ? Si son ame aime la gloire, il en est tout couvert : si elle aime les richesses, comme il est le Roy de la Mer, il peut luy en acquerir de nouvelles, si les siennes ne suffisent pas à la contenter : et repassant alors en mon esprit toutes les bonnes qualitez de Polycrate, je souffrois des maux qui ne sont pas imaginables. Principalement quand je venois à songer au prodigieux bonheur de ce Prince, qui ne l'avoit jamais abandonné, quoy qu'il eust pû entreprendre : Non non, disois-je, nous n'avons qu'à nous informer seulement si Polycrate aime Alcidamie : car si cela est, il en est aimé, ou le sera sans doute bientost, veû qu'elle est sa bonne fortune. Apres, quand je venois à penser, que de ses trois Rivaux, il n'y avoit que Timesias, contre lequel je peusse tesmoigner tout mon ressentiment : et que des deux autres, l'un estoit mon Amy, et l'autre mon Maistre, je perdois presques la raison : de sorte que je passay la nuit avec beaucoup d'inquietude. Neantmoins je n'avois pas absolument determiné en mon esprit, que Polycrate fust amoureux d'Alcidamie : ce n'est pas que je ne sois contraint d'avoüer, que du simple soubçon dans mes jalousies, je ne passe aisément à la croyance de la chose que je soubçonne : car je commence d'ordinaire à craindre ; puis à soubçonner ; et peu de temps apres à croire que ce que j'ay craint, et que ce que j'ay soubçonné, est effectivement arrivé, ou qu'au moins il arrivera bien tost. Ayant donc passé une nuit tres faucheuse, je vy entrer Theanor le matin dans ma Chambre : qui s'estant resolu de ne me dire jamais la verité, et de tascher tousjours de me guerir de la passion que j'avois pour Alcidamie ; me vint dire qu'il estoit bien aise de l'avantage que j'avois remporté le jour auparavant sur mon Ennemy : mais qu'il estoit bien fasché de ce qu'il remarquoit que je m'attachois tousjours de plus en plus, à aimer Alcidamie. Que s'il luy eust esté permis de me dire les veritables raisons qui m'en devoient empescher, il estoit assuré que je n'y penserois plus. La plus forte de toutes, luy dis-je tout hors de moy, est que j'entendis hier dire au Prince Polycrate, que vous en estes amoureux, aussi bien que Timesias : Mais Theanor, je n'y sçaurois plus que faire ; il faut malgré moy, que je sois vostre Rival : et puis qu'il est bien permis à Timesias d'aimer Alcidamie, il me semble que vous devez souffrir que Leontidas fasse la mesme chose. Quand l'ay commencé de l'aimer, poursuivis-je, je ne sçavois pas que vous l'aimassiez : Mais aujourd'huy que l'Amour est Maistre de mon coeur, il n'est plus temps de le vouloir combattre. Theanor voyant que je sçavois sa passion, ne la voulut pas nier absolument : il me dit donc qu'il estoit vray qu'il avoit aimé Alcidamie, comme tout le reste de la Court l'avoit aimée : Mais qu'il estoit vray aussi, que par des raisons qu'il souhaittoit que je devinasse, il faisoit tout ce qu'il pouvoit pour vaincre sa passion. Enfin il sçeut si bien à travers l'obscurité de ses paroles ambiguës, me faire entendre clairement, que la raison pour laquelle il se retiroit de cette amour, estoit parce que le Prince Polycrate en avoit une secrette pour Alcidamie, que je ne l'entendis que trop. Ha mon cher Theanor (luy dis-je en l'embrassant tout mon Rival qu'il estoit, parce que Polycrate m'estoit encore plus redoutable que luy) je sçay desja ce que vous dittes : et plusieurs choses me l'ont apris. Theanor qui pensoit avoir inventé ce qu'il venoit de me dire, afin de me destacher du service d'Alcidamie, fut bien surpris de m'entendre parler ainsi : et par un sentiment jaloux, craignant à son tour d'avoir dit une verité, en pensant dire un mensonge : il me pressa de luy aprendre ce que je sçavois de cette amour de Polycrate, qu'il pensoit estre si secrette, disoit il, que personne du monde ne la sçeust que luy. Mais moy qui n'estois pas moins curieux qu'il l'estoit, luy juray qu'il ne sçauroit pas ce que je sçavois, s'il ne me disoit le premier, comment il pouvoit expliquer tout ce qu'il m'avoit dit autresfois du Portrait d'Alcidamie, qu'il m'avoit assuré avoir esté donné à celuy qui l'avoit perdu. Theanor se voyant alors pressé, par l'extréme envie qu'il avoit d'estre esclaircy de ce que je luy avois dit sçavoir de l'amour de Polycrate pour Alcidamie : et par la honte aussi de m'avoüer qu'il m'eust dit un mensonge, se resolut d'en dire un autre, qui confirmast le premier, et qui servist à son dessein. Il dit me donc (apres avoit esté quelque temps sans parler, comme s'il eust eu peine à se resoudre de me faire cette confidence. et apres m'avoir fait jurer solemnellement que je n'en parlerois jamais) que Polycrate estoit amoureux d'Alcidamie, il y avoit tres long temps. Que cette amour estoit mesnagée par une Personne de la Cour, qui se nommoit Meneclide, que tout le monde croyoit que Polycrate aimoit, mais qu'elle n'estoit que la Confidente de l'autre. Qu'Alcidamie, quoy que tres vertueuse, respondoit toutesfois à cette passion avec beaucoup de complaisance : et qu'en fin le Portrait dont il s'agissoit, estoit un Portrait donné, bien qu'il parust estre un Portrait dérobé. Et comment, dis-je en l'interrompant, cela est il possible ? c'est, me dit il, que Polycrate devant faire un voyage, supplia Alcidamie de luy donner sa Peinture, à quoy elle consentit neantmoins comme elle ne vouloit pas se faire peindre en secret, de peur que cela estant descouvert ne parust trop misterieux : elle fit semblant de vouloir donner son Portrait à Acaste : avec intention d'en faire faire deux à la fois. Mais le Peintre estant tombé malade comme il n'y avoit encore que celuy qui estoit pour Acaste qui fust achevé ; et le départ de Polycrate pressant, Alcidamie donna ce Portrait à Acaste, n'osant pas faire autrement apres le luy avoir promis. Mais le Prince estant allé chez Acaste pour luy dire adieu ; et ayant remarqué qu'elle oublioit ce Portrait sur la Table de sa Chambre, quoy qu'elle en sortist pour aller chez la Princesse Hersilée : il me commanda d'y aller, et de le luy dérober, ce que je fis : car en ce temps là nous estions fort mal Alcidamie et moy, et je ne me souciois pas que Polycrate l'aimast. Quoy Theanor, luy dis-je, vous estes le voleur du Portrait d'Alcidamie, et vous m'assurez qu'elle avoit promis de le donner à Polycrate ? Ouy, me repliqua t'il : mais, luy dis-je encore, ce ne fut point Polycrate qui le perdit, le soir que je le trouvay : car il y avoit desja longtemps que ce Prince s'estoit retiré, quand cette avanture m'arriva. Theanor fut alors assez embarrassé à me respondre : toutesfois apres y avoir un peu songé ; non non, me dit il, ne vous y trompez pas : le Prince Polycrate est accoustumé quelquesfois quand il est nuit, et qu'il veut avoir quelque conversation particuliere avec quelqu'un, pour quelque intelligence de galanterie, de retourner peu accompagné à cette promenade : et ce fut infailliblement luy que vous ne connustes pas, qui laissa tomber ce Portrait ce soir là. Mais, luy dis-je, il me souvient que je vous trouvay si melancolique le lendemain au matin, qu'aviez vous donc dans l'esprit ? le desplaisir, repliqua t'il, de voir que l'absence n'avoit point changé le coeur de Polycrate : car dés l'instant qu'il fut descendu de sa Galere ; il envoya sçavoir des nouvelles d'Alcidamie. Et que vous importoit cela, adjoustai-je, puis que vous ne l'aimiez plus ; et pourquoy vous en affliger si elle vous estoit indifferente ? Je vous ay dit qu'elle me l'estoit quand je m'embarquay la premiere fois, me respondit il, mais je ne vous ay pas dit qu'elle me le fust encore à nostre second retour. Je ne m'estonne donc plus, dis-je à Theanor, si Polycrate vouloit que je rendisse le Portrait d'Alcidamie : et alors je luy contay, pour satisfaire sa curiosité à son tour, comment ce Prince c'estoit obstiné à vouloir que je remisse cette Peinture entre les mains d'Alcidamie : comment il luy avoit parlé bas, et ry d'intelligence avec elle, durant qu'elle me la demandoit opiniastrément. Enfin je luy dis avec beaucoup d'exactitude, toutes les petites observations que j'avois faites, qui me paroissoient alors de si grandes preuves de l'amour de Polycrate, par la preocupation que j'avois dans l'esprit, que je n'en doutois point du tout. Pour Theanor qui n'estoit pas si susceptible de jalousie que moy, et qui sçavoit mieux les choses que je ne les sçavois : il fut ravi d'aprendre que je ne sçavois rien qui le peust inquieter. Mais, luy dis-je, Theanor, à quoy vous resolvez vous ? à vaincre ma passion (me dit il, croyant que je suivrois l'exemple qu'il me donnoit) car apres tout, poursuivit il, estre Rival de son Souverain, est une trop estrange chose. Je suis fort aise de vostre sagesse, luy dis-je, et je ne m'estimeray pas tout à fait malheureux, si mon Ami cesse an moins d'estre mon Rival. Estant Estranger comme vous estes, repliqua t'il, vous vous exposez à quelque fascheuse avanture, d'aimer en mesme lieu que Polycrate, à qui vous avez de l'obligation : estant son Rival comme vous estes, luy dis-je à demi en colere, vous prenez bien du soin à luy en vouloir oster un : et il me semble toutefois, poursuivis-je, que si vous aviez à servir un Amant d'Alcidamie, ce devoit plus tost estre moy qu'aucun autre : si ce n'est que l'ambition puisse plus sur vostre ame que l'amitié. Theanor souffrit ce discours sans y respondre aigrement : tant parce qu'il vouloit ne rompre pas aveque moy, que parce qu'il sentoit bien qu'il avoit tort de me vouloir tromper comme il faisoit. Cependant nous nous separasmes de cette sorte : il me laissa un peu moins jaloux de luy, mais beaucoup plus de Polycrate : qui tout aimable qu'il estoit, me devint insuporable : tant il est vray que la jalousie change les objets. Apres que Theanor fut sorty, je fus chez Alcidamie, où je trouvay Timesias, qu'Acaste y avoit mené pour tascher de luy persuader qu'elle l'avoit accusé à tort d'avoir dérobé sa Peinture : et quoy qu'Alcidamie ne le voulust point croire, neantmoins sa Parente la pressa tant de souffrir qu'il eust l'honneur de la voir à l'avenir, qu'enfin elle le luy permit. De sorte que lors que j'arrivay chez elle, Timesias qui estoit prest d'en sortir, la remercioit de la grace qu'elle luy accordoit : Comme j'oüis les dernieres paroles de son compliment, je compris aisément ce que c'estoit : et j'en eus un si grand chagrin, que toute la Compagnie s'en aperçeut. Apres qu'il fut sorti, Alcidamie se tournant vers moy, c'est vous, dit elle, que Timesias devroit remercier, de la permission que je luy accorde de me revoir : puis que sans vostre querelle j'aurois tousjours creû qu'il avoit pris mon Portrait, et ne la luy aurois jamais donnée. Si c'est l'intention, luy dis-je, qui donne le prix aux bons offices, Timesias ne doit point me rendre grace de celuy là ; car je n'ay pas eu dessein de le servir. Un moment apres Polycrate arriva, suivi de Theanor, et de beaucoup d'autres, et mesme de Timesias, qui voulant promptement profiter de la permission qu'il avoit obtenuë, r'entra dans la Chambre d'Alcidamie avec le Prince Polycrate, presque aussi tost qu'il en fut sorti. Me voila donc selon ma pensée, au milieu de trois Rivaux, dont le moindre m'estoit tres redoutable : de quel que costé que je me tournasse, je ne voyois que des objets fascheux : car comme il estoit tres difficile qu'Alcidamie ne regardast pas souvent ou Polycrate, ou Theanor, ou Timesias, sans en avoir mesme le dessein : je souffrois ce que je ne sçaurois exprimer. J'eusse voulu fixer ses yeux, s'il m'est permis de parler ainsi, et les attacher si fort dans les miens, qu'ils n'eussent regarde que moy : Mais helas, je n'estois pas assez heureux pour cela. Car vous sçaurez qu'Alcidamie est une Personne de qui l'égalité d'humeur fait desesperer ceux qui la servent : elle a une certaine civilité sans choix, comme si elle ne faisoit nul discernement des gens qui la visitent, quoy que ce soit le plus delicat esprit du monde. Mais elle s'est mis dans la fantaisie, qu'il faut tout gagner et tout acquerir par cette innocente voye : de sorte que par consequent elle est et douce et civile pour tous ceux qui l'aprochent : et sans estre Coquette l'on ne peut pas avoir une complaisance plus universelle que celle qu'elle a. Il ne paroist jamais qu'elle s'ennuye, avec les personnes qui l'importunent le plus : et elle est si fort Maistresse d'elle mesme, qu'elle se change comme il luy plaist : et sçait varier sa conversation comme bon luy semble. Je vous laisse donc à penser ce que je souffris ce jour là : quand Polycrate l'entretenoit, je ne pouvois l'endurer : et il me sembloit que la joye qu'elle en avoit, la faisoit paroistre plus belle. Si elle regardoit Timesias, je croyois que c'estoit pour le r'engager plus fort qu'auparavant : et si elle se tournoit vers Theanor, je craignois que ses regards ne l'empeschassent de guerir de son amour, comme il m'avoit dit en avoir le dessein. Quand Polycrate parloit à Meneclide, qui estoit chez Alcidamie, je croyois que c'estoit par finesse, et comme à la confidente de sa passion : et si Alcidamie me vouloit faire quelque civilité, et m'engager dans la conversation generale ; je la regardois comme une personne qui me vouloit tromper, et je luy respondois avec chagrin. Enfin, je vous le confesse, j'eusse voulu qu'Alcidamie n'eust paru belle qu'à mes yeux : ou qu'elle eust esté invisible à tout le reste de la Terre. Je voulois pourtant qu'on l'estimast, et sa gloire ne m'estoit pas indifferente : mais apres tout, je ne voulois point qu'on l'aimast : et je pense que j'eusse mesme plustost souffert qu'on l'eust haïe. La conversation fut tout ce jour la fort agreable pour toute la Compagnie, excepté pour moy : le Prince Polycrate me raillant de mon chagrin, dit que j'estois sans doute tres propre à estre un Amant discret, puis qu'il n'eust pas esté aisé de deviner à me voir si melancolique, que j'avois le Portrait d'une des plus belles Personnes du monde. C'est Seigneur, luy dis je avec precipitation, que ce n'est pas estre fort heureux, que de ne tenir le Portrait de la belle Alcidamie, que des mains de la Fortune : et si je l'avois reçeu des siennes, cette Peinture me sembleroit plus achevée, et me seroit encore plus precieuse qu'elle n'est, quoy qu'elle me le soit beaucoup. Pour la pouvoir un jour recevoir de ses mains, dit Polycrate en sous-riant, il faudroit qu'elle sortist des vostres, et qu'elle rentrast dans les siennes : ainsi il eust falu la luy rendre hier comme je le disois : et vous pouvez encore me la rendre aujourd'huy, dit Alcidamie. Si j'estois assuré que vous me la donnassiez demain, luy repliquay-je, je vous la rendrois sans doute : mais je suis trop malheureux pour me priver d'un bien que je possede, par l'esperance d'un plus grand, que peut-estre vous ne m'accorderiez pas. En suitte Meneclide tesmoigna avoir de la jalousie, de ce que j'avois un Portrait d'Alcidamie, et de ce qu'elle n'en avoit point : et mesme de ce qu'elle n'en pouvoit pas avoir si tost : car le seul Peintre qui faisoit bien des Portraits à Samos, estoit allé à Ephese. Cette agreable contestation alla si avant entre ces deux belles Personnes, qu'Alcidamie, pour appaiser Meneclide luy donna un Cachet d'Emeraude admirablement beau, où le Chiffre de son Nom estoit gravé, qu'elle portoit ce jour là attaché au bras, avec un ruban de couleur de feu. Le present estoit si magnifique, pour la beauté de l'Esmeraude, et pour celle du travail, qui estoit du fameux Theodore, que Meneclide ne le voulut point recevoir, qu'à condition qu'elle prendroit un Bracelet qu'elle portoit alors, dont les fermoirs estoient de Rubis, avec un tres beau Diamant au milieu. Ainsi cét eschange s'estant fait en ma presence, j'eus encore la hardiesse de dire, que je preferois la Peinture d'Alcidamie à l'un et à l'autre de ces presens magnifiques. Ce n'est pas que Theanor, pour continuer sa feinte, ne me fist signe que je ne devois pas me declarer si fort devant Polycrate : mais je n'estois pas Maistre de ma passion, et il faloit que du moins ma jalousie fust soulagée, par les marques d'amour que je donnois devant mes Rivaux. Cependant je vous diray, pour n'abuser pas de vostre patience, que le huictiesme jour estant arrivé, auquel Alcidamie ne devoit plus souffrir que je luy parlasse comme estant amoureux d'elle : je luy en parlay si long temps, et si serieusement, qu'elle connut bien qu'elle n'avoit qu'à se preparer à une longue persecution. Tout ce que je luy avois dit jusques là, pouvoit estre expliqué à simple galanterie : mais il n'en alla pas ainsi de cette conversation : car il me fut impossible de ne luy paroistre pas jaloux, dés que je luy parus amoureux : et je pense mesme que je songeay bien plus à la conjurer de n'aimer point mes Rivaux, qu'à la prier de souffrir que je l'aimasse. Depuis cela je vescus tousjours avec un chagrin qui avoit quelquesfois des redoublemens estranges : ce n'est pas, si je l'ose dire, que je ne trouvasse quelque apparence de bonté pour moy dans le coeur d'Alcidamie, mais je ne m'y pouvois fier : et je pense qu'à moins que de demeurer seul avec elle dans une Isle inhabitée, et où n'abordast mesme jamais aucun Vaisseau, je n'aurois pas creû estre en seureté de mes Rivaux. J'estois dons tres malheureux : car il faloit malgré moy, que je visse Polycrate tous les jours ; que je souffrisse la veuë des visites de Theanor, qui ne pût à la fin si bien cacher ses sentimens, que je ne connusse qu'il estoit tousjours plus amoureux d'Alcidamie : et il faloit aussi que pour n'estre pas contraint de quitter Samos, je souffrisse encore Timesias, qui estoit mon ennemy mortel. A dire le vray, quiconque n'a pas esprouvé ces trois sortes de jalousies, ne connoist pas ce qu'est veritablement la jalousie : la mienne n'en demeura pourtant pas encore là : car vous sçaurez qu'il y avoit alors dans la Cour un homme d'assez basse condition, qui avoit mesme esté Esclave chez le Philosophe Xanthus, du temps que le fameux Esope l'estoit aussi : et qui fut affranchi le jour que cét illustre Autheur de ces belles Fables qui sont si celebres, le fut par leur commun Maistre. L'humeur agreable et divertissante de cét homme, l'avoit introduit dans la Cour, et luy avoit acquis la liberté de railler impunément de tout le monde : comme je vous ay dit qu'Alcidamie souffroit mesme ceux qui l'importunoient, il vous est aisé de penser qu'elle ne chassoit pas ceux qui la divertissoient. De sorte que cét ancien Amy d'Esope, qui se nommoit Hiparche, estoit continuellement chez elle. Or comme il sçavoit les nouvelles de toute la Cour, et qu'il les contoit agreablement ; il avoit tousjours quelque chose à luy dire en secret, et elle avoit aussi tousjours quelque chose à luy demander en particulier : si bien qu'il n'y avoit point de jour que je ne les visse parler bas ensemble, et rire bien souvent, sans que je pusse jamais sçavoir de quoy c'estoit. Tant y a que je vis tant de fois ce que je dis, que malgré ma jalousie pour Theanor, pour Timesias, et pour Polycrate, je fus encore jaloux d'Hiparche : qui estoit autant au dessous de moy, que le Prince Polycrate estoit alors au dessus. Cette espece de jalousie m'incommoda mesme plus que les autres parce qu'elle me portoit quelquesfois jusques à avoir du mépris pour Alcidamie. Pour moy je sçay bien que depuis ce temps là, Hiparche ne me fit point rite, quelques plaisantes choses qu'il dit : et je connus certainement, qu'il n'est pas possible d'estre jamais bon Bouffon pour son Rival.

Histoire des amants infortunés : l'amant jaloux (festivités maritimes)


Je vivois donc de cette sorte, lors que Polycrate (qui effectivement estoit amoureux de Meneclide, quoy qu'il ne le tesmoignast pas ouvertement, par quelque raison d'Estat, qui vouloit qu'il le dissimulast pour un temps) fit un dessein d'aller faire une promenade sur la Mer : ou plustost une belle Pesche, où toutes les Dames se devoient trouver. La Princesse Hersilée les en convia toutes : et quoy que la feste fust sans doute faite pour la belle Meneclide ; je creus neantmoins qu'elle estoit pour Alcidamie : avec qui elle avoit une amitié tres particuliere en ce temps là. Car depuis l'avanture du Portrait, Acaste qui avoit esté autrefois sa principale Amie, ne l'estoit plus tant : et Meneclide avoit la premiere place dans son coeur. Toutes choses estant donc preparées pour cette Pesche, et le jour en estant pris, on fut contraint de la differer : parce qu'il arriva un ambassadeur d'Amasis Roy d'Egipte qui aimant fort Polycrate, luy envoyoit dire que sa bonne fortune luy donnoit de l'inquietude : et qu'un tres sçavant homme luy ayant assuré qu'il estoit impossible qu'il peust tousjours estre heureux : il luy conseilloit de se preparer au malheur, par quelque perte volontaire : afin que s'il luy devoit arriver quelque chose de fascheux, son ame n'en fust pas si surprise. Polycrate reçeut cét avis avec beaucoup de tesmoignages de reconnoissance, des soins qu'un si grand Roy prenoit de luy : je n'en usa pourtant pas comme on l'a publié en Asie : car j'ay sçeu que l'on a dit qu'il monta sur une Galere avec cét Ambassadeur d'Egipte : et qu'estant bien avant dans la Mer, il y jetta de dessein premedité un Cachet d'un prix inestimable : afin de se causer à luy mesme un sujet d'affliction. Mais la chose n'alla pas ainsi : et voicy positivement, ce qui a donné fondement à cette nouvelle, qui s'est espanduë, non seulement en Asie, mais par tout le Monde. Le lendemain que cét Ambassadeur fut arrivé, et qu'on l'eut traité avec toute la magnificence possible : Polycrate voulut que la belle Pesche se fist pour luy donner sa part de ce divertissement. Comme c'estoit à la fin de l'Automne qui est ordinairement tres belle à Samos : la Mer estoit aussi calme qu'il le failoit pour s'y promener agreablement : mais non pas aussi de telle sorte, qu'il n'y eust lieu d'esperer que l'on ne jetteroit pas les filets inutilement dans la Mer : car le trop grand calme n'est pas fort bon à la pesche. Douze Galeottes peintes et dorées, furent destinées pour cette belle et grande Compagnie : elles avoient toutes des Tentes magnifiques sur la Poupe : et mille Banderoles ondoyantes de diverses couleurs les environnoient de toutes parts. Mais entre les autres, celle qui fut destinée à porter le Prince Polycrate, la Princesse Hersilée, l'Ambassadeur d'Egypte, la belle Meneclide, l'incomparable Alcidamie, et les principales Dames de la Cour, estoit la plus belle et la plus galante chose du monde. Pour moy qui croyois que toute cette magnificence estoit un effet de l'amour de Polycrate pour Alcidamie, je la remarquay mieux qu'aucun autre, mais elle ne me donna pas mesme plaisir : je fus pourtant dans la mesme Galeotte où estoit Alcidamie, plus belle ce jour là que l'on ne peint Galathée, Thetis, ny Venus. Tous les filets qui devoient servir à cette Pesche estoient de soye ; tous le Pescheurs estoient habillez en Tritons, et toutes les Dames en Nereïdes : et pour leur faire avoit le plaisir de pescher de leur propre main ; comme nous fusmes à un endroit où la mer est extraordinairement poissonneuse : Polycrate leur fit presenter à toutes, des Lignes, dont le baston estoit d'Ebene, avec un fil de soye bleuë, et des hameçons d'or. Ce Prince qui est naturellement tres civil, mais qui de plus cachoit autant qu'il pouvoit, la passion qu'il avoit pour Meneclide : prit une de ces Lignes, et il donna à Alcidamie, auparavant que d'en donner à cette autre belle Personne : ce qui, comme vous pouvez penser, m'affligea extrémement : de sorte que pendant que tout le monde ne songeoit qu'à se divertir, j'estois tres inquiet et tres jaloux. Theanor et Timesias qui n'avoient pû estre dans cette mesme Galeotte, estoient dans une autre : mais si attachez à regarder celle où estoit Alcidamie, qu'ils ne sçeurent guere, à mon advis, si la Pesche avoit esté bonne dans la leur. Pour moy je n'avois qu'une occupation, qui estoit de regarder ce que faisoit Polycrate : et pour mon malheur je n'estois gueres moins inquiet quand il parloit à Meneclide, que quand il entretenoit Alcidamie : parce que je m'imaginois que c'estoit la Confidente de son amour. Je vy donc que pendant que l'Ambassadeur d'Egipte entretenoit la Princesse Hersilée sous la Tente, et que beaucoup de Dames par des divertissemens differents, estoient toutes occupées : les unes à regarder pescher ; les autres à pescher elles mesmes avec leurs Lignes ; et les autres à s'entretenir ou entre elles, ou aveque des gens de la Cour ; ou avec quelques uns de ceux qui avoient accompagné l'Ambassadeur : Je vy, dis-je, que Polycrate apres avoir presenté une Ligne à Alcidamie, comme je l'ay desja dit, en donna une autre à Meneclide : et j'ay sçeu depuis qu'il luy avoit dit fort galamment en la luy donnant, que si elle estoit aussi heureuse à prendre des poissons, qu'elle estoit adroit à prendre des coeurs, la pesche ne pourroit manquer d'estre bonne. Or je ne sçay comment Meneclide prenant cette Ligne, l'embarrassa dans le ruban où elle portoit attaché au bras droit le Cachet que la belle Alcidamie luy avoit donné : mais je sçay bien que se dénoüant tout d'un coup, elle fit un grand cry : et que si Polycrate ne se fust baissé en diligence, et ne l'eust repris, il fust tombé dans la Mer. Comme il l'eut encre les mains, il en tesmoigna beaucoup de joye, aussi bien que Meneclide, qui l'aimoit infiniment, et pour sa beauté, et pour la main qui le luy avoit donné : mais pour luy qui le consideroit seulement, parce qu'il avoit esté attaché au bras de Meneclide : il luy dit, au lieu de le luy rendre, qu'il le luy conserveroit jusques à la fin de la pesche, de peur qu'elle ne le perdist. Et m'apellant alors, n'est il pas vray Leontidas, me dit il, que j'ay plus de droit à ce Cachet, que vous n'en avez au Portrait d'Alcidamie ? et que si je voulois, je pourrois ne le rendre point à la belle Meneclide ? car enfin vous avez trouvé cette Peinture en un lieu où elle n'eust pas esté perduë, quand vous ne l'eussiez pas prise ; mais si je n'eusse heureusement pris ce Cachet, il estoit assurément perdu pour toujours : et toute ma bonne fortune qui fait tant de bruit à la Cour d'Egipte, ne l'auroit pas fait retrouver. Seigneur (luy dis-je tout irrité, parce que je croyois qu'il n'aimoit ce Cachet, qu'à cause qu'il avoit esté à Alcidamie) vous me fustes si contraire, lors qu'il s'agit du Portrait dont vous parlez : que j'aura y bien de la peine, malgré le respect que je vous dois, à vous estre favorable. Il faut donc, dit il, que ce soit la belle Alcidamie qui m'assiste : et qui persuade Meneclide de me laisser joüir de ce qu'elle a pensé perdre. Seigneur, reprit elle cruellement pour moy, je ne m'opposeray jamais à tout ce qui vous sera avantageux : et je trouve en effet que Meneclide a rendu le Cachet que je luy ay donné si precieux qu'elle l'a porté ; que vous avez raison de le vouloir conserver. Si le Prince interrompit Meneclide, est de mon advis, il ne le considerera que de la mesme façon que je le considere : c'est à dire, parce qu'il vient de vous. Enfin apres avoir bi ? contesté, Meneclide conf Stit à demy que Polycrate portast le reste du jour son Chachet : de sorte que se l'attachant au bras, il sembloit estre aussi glorieux que s'il eust fait une grande conqueste. En effet il en estoit aussi aise, que j'en estois affligé : car de la façon dont je croyois voir la chose, il me sembloit que ce Cachet n'avoit esté donné à Meneclide, qu'afin qu'il fust donné à Policrate. Je creus mesme que Meneclide l'avoit détaché, et laissé tomber exprés : et je m'imaginay alors tout ce qui me pouvoit affliger. Apres que l'on eut pris tout le plaisir que la Pesche peut donner : que l'on eut veû à diverses fois, tirer les Filets si chargez de poissons bondissans qu'ils en rompoient, et redonné la liberté à ces beaux prisonniers, que l'on ne prenoit que pour le seul divertissement de les prendre, et pour voir leurs bonds, et leurs belles escailles d'argent : que l'on eut, dis-je, veû plusieurs Dorades se prendre aux Lignes que tenoient les Dames : il y eut en chaque Galeotte une Colation magnifique, et une Musique agreable. En suitte de quoy le Soleil ne pouvant plus incommoder les Dames on leva les Tentes : et cette illustre Compagnie joüit avec satisfaction du plus beau soir qui fut jamais. Toutes les Dames avoient levé leurs voiles : leur beauté estoit en son plus grand esclat : et la conversation succedant aux autres plaisirs, quoy que celuy de la Musique durast toujours ; chacun parloit par diverses Troupes : et j'estois sans doute le seul, qui ne m'entretenois avec personne qu'avec moy mesme. Je vis alors Polycrate, parlant tantost à l'une, tantost à l'autre, s'arrester enfin entre Alcidamie et Meneclide : qui voyant aprocher la fin du jour, luy redemanda son Cachet. Et comme il fit difficulté de le luy rendre, elle l'en pressa encore : mais ce Prince s'en deffendant tousjours, luy faisoit entendre qu'il avoit bien de la peine à resoudre de se deffaire si tost d'une chose qu'elle avoit portée. Seigneur (luy dit elle en sous-riant, à ce que j'ay sçeu depuis, car je ne voyois alors que leurs actions, et n'entendois pas leurs paroles) ce Cachet est si beau, et d'un travail si admirable, qu'il n'y a que le Prince Polycrate au monde qui peust le demander comme une faveur, et que l'on ne soubçonnast d'une passion un peu moins galante que l'amour. Pour vous monstrer, dit il, que je ne suis pas avare, je vous rendray le Cachet, à condition que vous me donnerez seulement le ruban qui l'attache. En disant cela, il le desnoüa quoy qu'elle y resistast : et il voulut luy rendre le Cachet tout seul. Comme elle s'en deffendoit, et qu'elle disoit pour s'en excuser, qu'elle ne pourroit comment l'attacher, si elle n'avoit pas ce ruban : le Cachet échape des mains de Polycrate, et tombe en un instant dans la Mer, sans qu'il fust en son pouvoir de l'empescher : car ils estoient appuyez sur une petite Balustrade peinte et dorée, qui est tout à l'entour de la Poupe des Galeres et des Galeottes. Polycrate estoit desesperé de cét accident : Meneclide en estoit tres faschée : et quand il fut sçeu tout le monde prit part au déplaisir que le Prince avoit, d'avoir causé cette perte à Meneclide : ainsi je fus le seul qui m'en resjoüis, et qui fus ravi qu'il ne joüist pas d'une chose qui avoit esté à Alcidamie : car je n'avois point compris qu'il le voulust rendre, lors qu'il l'avoit laissé tomber. Voila, disoit il, cét heureux Polycrate, qui commence d'esprouver la mauvaise fortune d'une maniere assez estrange : puis qu'enfin, poursuivit il, le premier malheur qui m'arrive, est un malheur sans remede. Mais plus il paroissoit affligé, plus il m'affligeoit : et plus la jalousie s'augmentoit dans mon ame. L'Ambassadeur d'Egipte pour le consoler, souhaitoit qu'il ne luy arrivast jamais de plus grandes infortunes : et tant que le reste du jour dura, soit dans la Galeotte, soit dans le Palais apres nostre retour, l'on ne parla d'autre chose. Le lendemain au matin je sçeus par Theanor, qui me le dit malicieusement pour m'affliger, que Polycrate, pour reparer la perte que Meneclide avoit faite, avoit envoyé dés le soir deux autres Cachets de Diamants à Alcidamie les plus beaux du monde : la suppliant d'en vouloir garder un, et de donner l'autre à Meneclide : afin que du moins elle peust avoir en celuy là, ce qu'elle estimoit le plus en celuy qu'il luy avoit perdu : c'est à dire quelque chose qui eust eu l'honneur d'estre à elle. Cette galanterie pensa encore me desesperer : et quoy que j'aprisse presques en mesme temps, par un autre que par Theanor, qu'Alcidamie avoit fait grande difficulté d'accepter ce qu'on luy avoit envoyé ; et qu'il avoit falu que Polycrate employast l'authorité de la Princesse sa Soeur pour le luy faire prendre ; je n'en estois pas moins jaloux. Car enfin je Voyois qu'Alcidamie avoit un Cachet qui venoit de Polycrate : et je croyois assurément, que celuy qu'elle devoit donner à Meneclide, n'estoit que pour cacher la verité de la chose : et pour la recompenser en quel que sorte, des services qu'elle leur rendoit. De plus, ce ruban qui estoit demeuré entre les mains de Polycrate, et que je sçavois qu'il conservoit soigneusement, augmentoit encore mes soubçons : et je n'avois pas un moment de repos. Il arriva mesme encore le lendemain une chose qui m'affligea extraordinairement : et dont toute la Terre a entendu parler, comme du plus merveilleux cas fortuit, et de la plus grande marque de bonheur, que l'on ait jamais veû arriver à personne. Polycrate, deux jours apres cette belle feste, s'estant levé assez matin avec intention d'aller à la Chasse : estoit sur un grand Perron de Marbre qui est au milieu du Chasteau, tout prest de monter à cheval, lors qu'un vieux Pescheur s'aprochant de luy avec un profond respect, luy presenta un poisson qu'il avoit pris, d'une grandeur prodigieuse : que deux autres Pescheurs portoient, sur une claye de joncs marins. Comme ce poisson estoit admirablement beau, et extraordinairement grand, Polycrate le regarda avec plaisir : et faisant magnifiquement recompenser celuy qui le luy avoit offert, il monta à cheval, et fut à la Chasse, comme il en avoit eu le dessein. Mais à son retour, un de ses Officiers prenant la liberté de s'aprocher de luy, comme il vouloit rentrer dans le Chasteau, luy presenta le Cachet de Meneclide, qu'il avoit laissé tomber dans la Mer le jour de la Pesche : et quel on avoit retrouvé en accommodant ce merveilleux Poisson dont on luy avoit fait present : qui sans doute l'avoit englouty, à l'instant qu'il estoit tombé dans l'eau. J'estois alors assez prés de Polycrate : de sorte que je pus remarquer aisément, quelle agreable surprise fut la sienne, d'apprendre une avanture si prodigieuse : et de revoir en sa puissance, une chose qu'il avoit cruë absolument perduë. En effet ce bonheur estoit si extraordinaire, que quand Polycrate n'eust point esté amoureux, il en auroit tousjours eu de la joye : mais comme il l'estoit infiniment de Meneclide, et qu'il fut ravy de luy pouvoir rendre une chose qui luy estoit tres chere : il tesmoigna la sienne avec tant d'excés, que j'en fus plus jaloux que je n'avois encore esté ; m'imaginant tousjours que tout ce que je luy voyois faire, estoit fait pour Alcidamie. Il fit donner à cét Officier qui luy avoit rendu le Cachet, de quoy l'enrichir pour toute sa vie : il redoubla encore sa liberalité au Pescheur qui luy avoit presenté le poisson : et me choisissant malheureusement pour moy entre les autres, croyant me faire grace : il m'ordonna d'aller porter cette agreable nouvelle à Alcidamie et à Meneclide, en attendant qu'il peust les voir. Cependant toute la Cour admiroit cette merveilleuse advanture, et ne pouvoit se lasser d'en parler : apres cela (disoit l'Ambassadeur d'Egipte parlant à Polycrate) vous pouvez deffier la Fortune : car enfin que vous ayez laissé tomber dans la Mer un Cachet, que le plus beau de ses Poissons ait pris : que ce mesme Poisson se soit laissé prendre à un Pescheur assez raisonnable pour vous en faire un present : et qu'en suitte il se soit trouvé un Officier assez fidelle pour vous rendre une chose si precieuse, est un bonheur si grand, qu'il en est presque incroyable : et qu'il vous doit persuader, que vous serez tousjours heureux. Si cela est ainsi, respondit civilement Polycrate, vous devez vous en resjoüir, comme d'une chose qui vous marque la prosperité du Roy vostre Maistre, puis que je ne m'estimerois pas heureux s'il ne l'estoit point. Cependant je fus m'aquitter de ma commission malgré moy : mais ce fut d'une façon qui fit bien connoistre à Alcidamie et à Meneclide que je trouvay ensemble, que j'avois l'esprit fort troublé. Je trouvay encore pour m'affliger davantage, qu'Hiparche, qui n'avoit pas esté à la chasse, estoit avec elles : et que Timesias et Theanor, qui nous avoient quittez dés la porte de la Ville, y estoient desja. Je leur fis donc ce recit d'une maniere, qui donna un juste sujet à la raillerie d'Hiparche : car voyant avec quelle melancolie je leur aportois une nouvelle de joye et de plaisir : il leur dit cent choses malicieuses pour moy, et plaisantes pour elles : et si Meneclide n'eust adroitement destourné la conversation, mon chagrin auroit peut-estre esclatté, plus que je n'eusse voulu. Apres cela, il falut aller rendre conte à Polycrate, de ce que ces Dames m'avoient dit : mais quoy qu'elles m'eussent chargé l'une et l'autre de cent civilitez pour luy, je les passay toutes legerement : et je luy dis seulement en peu de mots, que Meneclide estoit fort aise de pouvoir esperer qu'elle auroit bientost son Cachet. Polycrate estoit alors entré dans son Cabinet sans y estre suivy de personne : de sorte qu'y estant seul aveques luy, apres avoir esté quelque temps sans parler, il me demanda tout de nouvau, avec une curiosité extréme, ce qu'avoient precisément dit Meneclide et Alcidamie ? Et quoy que je ne luy répondisse pas trop à propos, il me faisoit tousjours demandes sur demandes, et mettoit mon ame tellement à la gehenne, que je fus tous prest de perdre le respect à diverses fois. Mais enfin ce Prince remarquant le trouble de mon esprit, me demanda ce que j'avois ? et comme je ne luy respondis qu'en biaisant, il se mit à réver : et en suitte me regardant attentivement, Leontidas, me dit il, vous estes amoureux, ou je suis le plus trompé de tous les hommes. Mais si cela est, poursuivit ce Prince, je voudrois bien pour vostre repos, que ce ne fust pas d'Alcidamie : car c'est une personne de qui l'humeur indifferente vous donnera bien de la peine. Pour moy, entendant parler Polycrate ainsi, je creus qu'il vouloit seulement sçavoit mes veritables sentimens : et je fus si interdit, que je ne pouvois luy respondre. Ce Prince voyant le desordre où j'estois, en sous-rit : et m'embrassant avec beaucoup de bonté, Leontidas, me dit il, ne craignez pas de me descouvrir vostre foiblesse, puis que je suis resolu de vous aprendre la mienne : et pour vous y obliger, adjousta t'il sçachez que ce Polycrate que l'on croit si heureux, a un tourment secret qui trouble bien souvent toute sa bonne fortune. Seigneur, luy dis-je alors tout transporté, il me semble qu'Alcidamie ne vous est pas fort contraire : Alcidamie en effet, me dit il, m'espargne quelquesfois quelques rigueurs de Meneclide : mais apres tout, elle ne fait rien pour moy, que d'empescher que son Amie ne me mal-traite : et elle ne l'oblige pas à m'estre absolument favorable. J'avouë que lors que j'entendis parler Polycrate de cette sorte, je creus d'abord que c'estoit pour me tromper : toutefois ce Prince s'estant à la fin aperçeu de ma défiance ; et ayant mesme deviné une partie de mes sentimens : il eut la bonté de me commander de les luy dire, et j'eus la hardiesse de luy obeïr : apres avoir neantmoins en quelque façon connu malgré toute ma preocupation, que je m'estois abusé. Polycrate aprenant donc mon erreur, la dissipa de telle sorte, qu'il ne demeura nul soubçon dans mon ame : et je connus enfin que tout ce que Theanor m'avoit dit estoit faux : ce qui me mit en une colere si estrange contre luy, que je n'estois pas Maistre de mon ressentiment. Je ne dis pourtant pas à Polycrate tout ce que je sçavois : et je creus qu'il seroit plus noble de me vanger par moy mesme, que de le faire par l'authorité de ce Prince. Comme il m'aimoit veritablement, afin de me bien guerir de ma jalousie, il me fit le Confident de sa passion pour Meneclide : et pour achever de m'obliger, il m'offrit son credit aupres d'Alcidamie. En effet il luy parla pour moy si avantageusement, lors qu'il fut le lendemain reporter le Cachet de Meneclide, que cela obligea cette belle Personne à me considerer davantage. Cependant estant allé chercher Theanor, afin de luy tesmoigner mon ressentiment, j'appris qu'il estoit allé aux champs pour quelques jours : et je sçeus mesme encore que Timesias s'estoit trouvé mal, aussi tost qu'il avoit esté chez luy, et qu'il ne sortoit point. Si bien que me voila sans jalousie pour Polycrate, et deffait de deux Rivaux pour quelques jours : pendant lesquels estant favorisé du Prince, je liay une amitié assez estroite avec Alcidamie, et je fus prés d'une semaine assez heureux. Mais helas, le commencement de ma bonne fortune, fut celuy de mon plus grand suplice : car tant que je n'avois point creû estre aimé d'Alcidamie, ma jalousie, quoy que grande, n'avoit pourtant rien esté, en comparaison de ce qu'elle devint, depuis qu'elle m'eut fait la grace de souffrir mon affection, et de me permettre d'esperer un jour quelques tesmoignages de la sienne. Car la regardant alors, comme une chose où j'avois quelque droit, j'estois beaucoup plus tourmenté. Il falut que j'augmentasse mon Train, afin d'avoir plus d'Espions à observer ce qu'elle faisoit, et ce que faisoient mes Rivaux. Quand Theanor fut revenu, je le querellay ; nous voulusmes nous battre ; et le Prince Polycrate nous accommoda, J'eus encore plusieurs démeslez avec Timesias, et plusieurs soubçons d'Hiparche : enfin j'en vins aux termes, que j'eusse voulu qu'Alcidamie n'eust veû personne. Je la suivois en tous lieux, ou la faisois suivre : j'estois tousjours chagrin et tousjours resveur : car encore qu'Alcidamie eust eu la bonté de me donner quelque esperance, elle ne laissoit pas de conserver l'égalité de son humeur pour tout le monde : et d'avoir une civilité universelle, qui me faisoit desesperer, et qui faisoit aussi que je la persecutois estrangement. En effet il m'estoit absolument impossible, de ne luy donner pas eternellement des marques de mes soubçons, quand mesme je n'en avois pas le dessein : si elle eust eu l'indulgence de m'en vouloir guerir, peut-estre l'auroit elle fait : mais comme au contraire ma jalousie l'irrita, elle fit tout ce qu'il faloit faire pour la rendre incurable. C'est à dire qu'elle ne se priva pas un moment de la conversation de pas un de mes Rivaux : qu'elle ne perdit jamais nulle occasion de promenade ny de divertissement : et qu'elle vescut enfin comme bon luy sembla, et comme si je n'eusse point esté jaloux. Ce n'est pas que je ne connusse quelques fois, qu'elle ne faisoit rien de mal à propos, et que toutes les autres personnes de sa condition ne fissent : mais je pensois qu'elle devoit avoir pitié de ma foiblesse ; donner quelque chose à mon capricé ; et se contraindre un peu davantage. Cependant cette inhumaine Fille vint à me regarder comme son persecutur : et à me traitter si cruellement, que je sçeus qu'elle avoit raillé de mes soubçons et de mes soins avec Polycrate, et mesme avec Hiparche : ce qui renouvella toutes mes jalousies jusques à celle du Prince. De sorte que l'esprit tout aigri, je fus la visiter un jour que je la trouvay seule : Neantmoins quand j'estois aupres d'elle, la moitié de ma feureur me quittoit : et je luy parlois presques tousjours avec beaucoup de respect. Cette conversation commença donc d'abord par des choses indifferentes, quoy que ce ne fust pas ma coustume de l'en entretenir quand j'estois seul avec elle : mais ne sçachant pas où commencer à me pleindre, de crainte de l'irriter trop ; je gagnois temps en parlant quelquesfois hors de propos, dont Alcidamie ne pût s'empescher de rire. Comme je le remarquay, j'en rougis de colere : et ne pouvant plus cacher mes sentimens, vous devriez, luy dis-je, Madame, m'estre bien obligée, de vous donner si souvent matiere de divertir le Prince Polycrate, et de railler avec Hiparche. Ces deux Personnes sont si differentes, dit elle, que j'ay peine à croire qu'une mesme chose les puisse divertir également : et j'ay bien plus de peine, luy dis-je, à comprendre, comment ils peuvent estre tous deux dans un mesme coeur. Ils y peuvent estre, respondit elle fierement, et mesme avec beaucoup d'autres encore : car enfin Leontidas, il y a quelquesfois dans un mesme coeur, de l'amour, de la haine, du mépris, de l'amitié de l'indifference, et de l'aversion. Je le sçay bien, luy dis-je, et je sçay aussi quelle part je dois pretendre à toutes ces choses : Comme vous n'ignorez pas sans doute (reprit elle avec un son de voix malicieux) le prix des services que vous rendez, il vous est aisé de le deviner. Je le devine bien mieux, repliquay-je, par le caprice d'autruy que par moy mesme : et vous le devineriez encore plus precisément, repliqua t'elle par vostre propre caprice, que par nulle autre chose, s'il estoit possible que vous le pussiez connoistre. Appellez vous caprice, luy dis-je, Madame, de vous adorer seule en tout l'Univers ? de ne regarder que vous ; et de ne souhaiter rien que d'en estre aimé ? Je sçay bien, dit elle, que ne regardez que moy : et peut estre si vous me regardiez un peu moins, en seriez vous regardé plus favorablement. Quoy Madame, repliquay-je, vous croyez qu'il soit possible d'aimer parfaitement, et de ne chercher pas autant que l'on peut la veuë de la Personne aimée ? Je croy dit elle, que pour se faire aimer il faut plaire : et non pas s'occuper tousjours à destruire tous plaisirs de la Personne que l'on aime. Mais si la Personne que l'on aime, aimoit, respondis-je, elle ne trouveroit point de plaisir à persecuter celuy qu'elle auroit jugé digne de son affection : et elle en trouveroit beaucoup, à avoir pitié de sa foiblesse, et à la vouloir guerir. Pour moy, dit elle, je ne suis pas si bonne : car je ne sçaurois avoir compassion des maux que l'on se fait soy mesme volontairement. Ha Madame, luy dis-je, que vous connoissez peu celuy dont vous voulez parler si vous croyez qu'il soit volontaire : Non non, ne vous y trompez pas s'il vous plaist : la jalousie est une passion tirannique aussi bien que l'amour, qui naist malgré nous dans nostre coeur ; qui s'y augmente de la mesme sorte ; et qui nous destruit enfin, sans que nous y puissions que faire. Puis que c'est un mal incurable, dit elle, et il ne faut penser qu'à le cacher si bien, que personne ne s'en aperçoive. Je voudrois le pouvoir faire, luy dis-je, mais le moyen de vous voir eternellement environnée de personnes qui vous sont agreables, sans en tesmoigner du chagrin ? Quoy, dit elle : vous voudriez que je ne visse jamais que des personnes incommodes ! Que je fusse toujours en des lieux fascheux et peu divertissans ; que je haïsse la Musique ; que je n'aimasse point la promenade ; que la conversation me dépleust ; et que je passasse enfin toute ma vie en solitude ! Je n'en souhaitterois pas tant, luy dis-je, mais je vous avoüe que je voudrois bien, s'il estoit possible, que le Prince Polycrate, Theanor, Timesias, et mesme Hiparche, ne fussent pas si bien aveques vous que Leontidas. Alcidamie rougit à ce discours : et apres avoir esté quelque temps sans parler, elle commença de me dire, qu'elle trouvoit qu'il estoit à propos de me faire voir quel rang toutes ces Personnes là tenoient dans son coeur : et alors elle me dit qu'elle estimoit Polycrate comme un Grand Prince, qui de plus aimoit passionnément Meneclide son Amie. Que pour Theanor, elle n'avoit pour luy ni haine ni amitié : que pour Timesias, elle avoit plus de disposition à le haïr qu'à l'aimer : et que pour Hiparche, elle aimeroit tousjours sa conversation, et n'aimeroit jamais sa personne. Quand j'entendis parler Alcidamie de cette sorte, j'en fus transporté de joye, et je voulus l'en remercier : mais elle m'en empeschant, non non, me dit elle, ne vous hastez pas Leontidas : je ne vous dis pas cela pour vous satisfaire, mais pour me satisfaire moy mesme : C'est donc pour ma propre gloire, adjousta t'elle, que je vous asseure que toutes les personnes que vous m'avez nommées, n'ont nulle place particuliere dans mon coeur : mais c'est pour vostre repos, que je veux vous dire par bonté toute pure, afin que vous ne soyez pas abusé, que vous n'y en aurez jamais non plus qu'eux. Quoy Madame, luy dis-je, vous n'aimerez jamais Leontidas ? non pas du moins, repliqua t'elle, tant qu'il sera jaloux : et comme je ne pense pas qu'il puisse jamais cesser de l'estre, je ne pense pas aussi pouvoir jamais avoir nulle effection particuliere pour luy. Mais songez, luy dis-je, cruelle Personne, que cette jalousie n'est qu'un effet d'amour : si vous m'aimiez donc un peu moins, repartit elle, je vous aimerois davantage. Car enfin Leontidas, adjousta t'elle encore, je vous declare que j'aimerois incomparablement mieux espouser un homme qui me haïroit, qu'un autre qui m'aimeroit avec jalousie : C'est pourquoy ne vous obstinez pas plus longtemps à me servir, puis que ce seroit inutilement. Mais, luy dis-je, si vous m'aviez assuré que je serois choisi par vous, pour estre ce bien heureux dont vous parlez, ma jalousie cesseroit : nullement, dit elle, et je n'ay garde de m'exposer à un semblable peril. Il est plusieurs Amants qui ne sont point du tout jaloux, qui le deviennent quand ils sont Maris : Mais je ne pense pas que ceux qui le sont, quand ils n'ont encore aucun droit à la Personne qu'ils aiment, cessent de l'estre quand ils l'espousent. Ainsi Leontidas, vous avez mis un obstacle invicible à vos pretensions pour moy, et quelque estime que je puisse avoir pour vous, je vous la dis encore une fois, je ne vous espouseray jamais. Entendant parler Alcidamie de cette sorte, je voulus luy protester que je ne serois plus jaloux mais en luy parlant ainsi, j'avoüe que malgré moy je voulois encore avoir certaines precautions qui faisoient aisément connoistre, que je n'estois pas encore en estat d'estre absolument gueri du mal qui me tourmentoit. Cependant je ne pûs faire changer de resolution à Alcidamie : et depuis cela, je n'en pûs tirer autre chose. Je voulus durant quelques ours faire effort sur moy mesme, pour ne paroistre point jaloux : je faisois semblant d'estre gay, autant que je le pouvois : je parlois à Theanor, je salüois Timesias plus civilement qu'à l'ordinaire ; je voulus mesme railler une fois ou deux avec Hiparche : mais à vous parler sincerement, ce fut d'une maniere qui fit effectivement plus rire Alcidamie, que si j'eusse dit de fort plaisantes choses. Cela me mit tellement en colere, que je luy en fis des reproches tout bas : que voulez vous que j'y face ? me respondit elle, vous estes si mal déguisé, qu'il n'est pas possible que je n'en rie. Cette façon d'agir m'offença extrémement : neantmoins elle vivoit tousjours selon sa coustume ; c'est à dire qu'elle estoit douce, civile, et complaisante pour tout le monde : et je vescus aussi comme j'avois accoustumé, l'esprit fort inquiet, et tres malheureux. Ne sçachant donc plus que faire, et sçachant bien qu'effectivement Alcidamie avoit pris la resolution qu'elle m'avoit ditte, je fus consulter le Philosophe Xanthus, que je connoissois fort : et le conjurer de me dire, par quelle voye on pouvoit cesser d'estre jaloux. Que sçachant à quel point il connoissoit toutes choses, je me doutois pas qu'il ne peust m'enseigner ce que je voulois sçavoir : puis qu'il y avoit aparence qu'un homme qui passoit toute sa vie à connoistre la nature des passions, me pourroit donner les moyens de vaincre ma jalousie. Le mal dont vous vous plaignez, me respondit il, n'est pas si aisé à guerir que vous vous l'imaginez, et je ne sçache qu'un remede pour cela : bien est il vray qu'il est infaillible, pour ceux qui s'en peuvent servir. Hastez vous donc, luy dis-je, de me l'apprendre : car quelque difficile qu'il soit, je me resoudray à le faire. Vous n'avez qu'à cesser d'aimer, repliqua t'il ; puis que sans ce que je dis, ceux qui ont une fois l'ame fortement atteinte et faifie de cette dangereuse passion, ne s'en peuvent jamais absolument delivrer. Mais, luy repliquay-je tout en colere, il faudroit donc m'enseigner en mesme temps, comment on peut cesser d'aimer : en cessant de voir ce que l'on aime, respondit il. Vos remedes sont bien fascheux, luy dis-je. Les maux que vous avez sont bien grands, reprit il ; et dans les maladies de l'esprit, aussi bien que dans les maladies du corps, quand elles sont extrémes il faut avoir recours aux extrémes remedes. Est il possible, luy dis-je, que la jalousie ne se puisse guerir par nulle autre voye ? Non pas quand elle est violente, reprit il, et qu'elle est plus forte que l'amour qui la fait naistre. Car enfin cette passion déregle tellement la raison, et l'affoiblit de telle sorte, qu'elle ne peut jamais juger de rien equitablement. Un homme jaloux avec excés, est comme un malade à qui la Nature ne preste plus nul secours, et à qui les remedes sont inutiles. Dans les autres passions, la raison reçoit quelquesfois les choses qu'on luy dit, comme il les faut recevoir : mais un jaloux ne trouve nul secours de ce costé là : parce que n'estant accoustumée qu'à le tromper, elle ne peut luy faire discerner la verité. Tant y a qu'apres une fort longue conversation, où Xanthus me dit tousjours que pour cesser d'estre jaloux, il faloit cesser d'aimer : et que pour cesser d'aimer, il faloit cesser de voir ce que l'on aimoit ; je le quittay, et je fus me promener seul, fort occupé à determiner ce que je voulois aire. Je n'en vins pourtant pas à bout ce jour là : et je pense que si l'impitoyable Alcidamie n'eust encore augmenté ma jalousie par son procedé, j'eusse encore esté long temps irresolu. Mais la grande feste de Iunon estant arrivée, où toute l'Isle de Samos est en resjouïssance : elle me donna tant de nouveaux sujets de me pleindre, en toutes les Assemblées où je la vy : et elle me persuada si bien, que tant que je serois jaloux, je serois tousjours haï, que je me resolus enfin, ne pouvant cesser de l'estre, à cesser d'aimer si je le pouvois, et à m'esloigner de Samos. J'inventay donc un pretexte pour en sortir : et ne disant la verité qu'au Prince Polycrate, de qui j'estois le moins jaloux ; je quittay son Isle malgré toute la resistance qu'il y fit, et je la quittay mesme sans y dire adieu à personne. Mais afin qu'il ne manquast rien à mon malheur, en passant devant le logis d'Alcidamie, j'y vy entrer Timesias et Hiparche : et je connus par le Train de Theanor, qu'il y estoit desja devant les autres. Je m'imaginay alors si bien la joye qu'auroient mes Rivaux de mon absence, que je pensay ne partir pas : neantmoins faisant un grand effort sur mon esprit, je m'embarquay, et je m'en retournay en Chipre, un peu auparavant que le Prince Philoxipe fust amoureux de la belle Polycrite. Depuis cela j'ay mené une vie tres inquiette et tres malheureuse : car enfin l'absence ne m'a point gueri : et je suis toujours amoureux et tousjours jaloux, et par consequent le plus infortuné de tous les Amans. Depuis mesme que je suis esloigné d'Alcidamie, je ne suis pas seulement jaloux de mon Maistre, de mon Amy, de mon ennemy, et d'un autre homme de qui la condition est fort au dessous de la mienne : je le suis encore de tous ceux que je m'imagine qui la peuvent voir : et quand vous me voyez quelquefois resveur et melancolique ; c'est que je les repasse tous les uns apres les autres dans ma memoire, et que je m'imagine qu'Alcidamie les traite mieux qu'elle ne m'a traitté. Que Thimocrate ne pretende donc pas, que l'absence toute seule aproche de la rigueur de la jalousie, puis qu'il n'y a nulle comparaison de l'une à l'autre : le souvenir du passé, et l'esperance de l'advenir (comme l'a fort bien remarqué le Prince Artibie) donnent cent consolations à un Amant absent quand il est aimé : mais un Amant jaloux ne trouve rien ny dans le passé, ny dans l'advenir, qui ne luy donne de l'inquietude. Un Amant absent ne souhaite jamais que des choses agreables, et dont l'esperance est douce : comme la veuë de sa Maistresse ; sa conversation ; et plusieurs semblables avantages : au lieu que la jalousie fait souvent desirer de ne la voir jamais, tant il est vray qu'elle déregle la raison. Je sçay bien encore, que n'estre point aimé est un grand mal : mais c'en est encore un plus grand, de croire non seulement n'estre point aimé : mais de s'imaginer que la personne que l'on aime en aime cent mille autres au lieu d'un. La mort mesme, toute effroyable qu'elle est en la personne aimée, ne tourmente pas tant que la jalousie : un Amant qui pleure sa Maistresse morte, a du moins la triste consolation d'estre pleint de tout le monde : il donne de la compassion, à ses plus mortels ennemis : où au contraire un Amant jaloux, ne donne pas le moindre sentiment de pitié à ses plus chers Amis. Tout ce que peuvent faire les plus discrets, est de n'en parler pas : mais pour l'ordinaire tout le monde en raille ouvertement : cependant quoy qu'il s'en aperçoive, il ne sçauroit y remedier. De plus, cette espece de douleur, qui est causée par la mort, a des bornes : il n'arrive plus jamais rien de nouveau à celuy qui la ressent ; mais un Amant jaloux souffre tous les jours cent mille suplices qu'il n'a pas preveus, quoy que bien souvent il les invente luy mesme, et qu'il soit son propre Bourreau. Quand la mort a ravi ce que l'on a de plus cher, il y a du moins encore cét avantage : que toutes les passions d'une ame, à la reserve de l'amour, demeurent en paix : et que l'on pleure avec quelque espece de tranquilité. Mais dans un coeur que la jalousie possede, elles y sont eternellement en trouble et en confusion : la haine en dispute l'Empire à l'amour : la crainte chasse l'esperance : la fureur prend la place de la tendresse : le desespoir la suit bien souvent : on se reprent cent fois en un jour de ses propres souhaits : on desire la mort, non seulement à soy mesme, mais à sa Maistresse : on ne voit plus les choses comme elles sont : car au lieu que dans l'ordre de la Nature, les sens seduisent quelquefois l'imagination ; icy au contraire, l'imagination seduit les sens : et force bien souvent les oreilles et les yeux à criore (s'il faut ainsi dire) qu'elles entendent, et qu'ils voyent, ce qu'effectivement ils ne voyent ny n'entendent. Cependant la connoissance de ces erreurs, ne guerit pas l'esprit de ceux qui en sont capables : et la jalousie enfin a quelque chose qui tient bien plus du Sortilege, de l'Enchantement, et de la Magie, que d'une simple passion. Prononcez donc en ma faveur, ô mon equitable Juge : et ne refusez pas vostre pitié au plus malheureux Amant du monde.

Jugement de Martesie


Leontidas ayant cessé de parler, Martesie voulut encore suplier Cyrus, de prononcer l'Arrest de ces quatre illustres Amants : mais s'en estant deffendu, avec une civilité tres obligeante ; et luy ayant mesme refusé de la conseiller : elle fut contrainte d'agir par ses propres sentimens. Apres donc qu'elle eut un peu resvé, comme pour repasser dans son esprit ce qu'elle venoit d'entendre : elle parla avec beaucoup de grace en ces termes, quoy que ce ne fust pas sans rougir.

JUGEMENT DE MARTESIE.

Je sçay bien que la curiosité de sçavoir les avantures de quatre illustres Personnes, m'a fait accepter la qualité de leur Juge avec injustice : mais je sçay bien aussi, que vous m'avez tous si admirablement bien dit vos raisons, et si parfaitement bien dépeint vos souffrances ; qu'il n'est presque pas possible, que je m'abuse dans mon opinion.

Je déclare donc hardiment, que Thimocrate tout absent qu'il est, puis qu'il est aimé, est le moins malheureux des quatre : que Philocles quoy que non-aime, n'est pourtant pas le plus infortuné de tous ; puis qu'apres tout, ce qui fait son mal, pourra peut-estre causer un jour sa guerison. Et pour Leontidas, je soustiens qu'il est le moins à pleindre, bien que je sois persuadée qu'il souffre plus que tous les autres ensemble : Et je declare enfin, que le Prince Artibie en pleurant sa Maistresse morte, est le plus digne de compassion ; et celuy de tous pour qui j'ay le plus de pitié, quoy que je sente aussi les malheurs des autres : à la reserve du jaloux Leontidas, pour qui j'ay beaucoup d'estime, et point du tout de compassion.

A peine Martesie eut elle achevé de prononcer son Arrest, que Leontidas prenant la parole ; ne vous ay-je pas dit, luy repliqua t'il, que c'est un de mes malheurs, de n'estre pleint de personne ? Quoy qu'il en soit, reprit Cyrus, je trouve que Martesie a esté fort equitable en son jugement : le respect que j'ay pour elle, dit Thimocrate, m'empeschera de m'en pleindre : je ne suis pas si raisonnable que vous, poursuivit Philocles, puis que je vous advouë que je m'en pleins un peu : Je vay bien plus loing encore, adjousta Leontidas, car je m'en pleins infiniment : et pour moy, dit Artibie, je m'en louë beaucoup : puis qu'il est vray que la pitié que cette illustre Personne a de mes maux, est la premiere consolation que j'ay esprouvée, depuis la perte que j'ay faite. Comme il estoit desja fort tard, Cyrus se leva ; et apres qu'il eut encore fort loüé Martesie ; qu'Aglatidas et Erenice eurent fait la mesme chose ; et qu'il eut encore un peu parlé bas de sa chere Princesse, avec cette excellente Fille : il sortit, suivi de tous ces illustres malheureux, et fut retrouver Ciaxaxare, l'esprit tout rempli de sa propre passion, et de l'Image de Mandane, que rien ne pouvoit esloigner de son coeur.

Livre second

Guerre d'Arménie


Comme Cyrus ne songeoit à rien qu'à delivrer sa Princesse, il ne s'entretint avec Ciaxare, qu'il trouva dans son Cabinet, que des preparatifs de la guerre d'Armenie. Ce qui les embarrassoit pourtant un peu l'un et l'autre, estoit que la Ville de Pterie estant encore entre les mains d'Artaxe, il n'y avoit pas d'apparence de s'esloigner sans l'avoir reprise : mais de s'engager aussi à un Siege, dans l'impatience où ils estoient de delivrer Mandane, estoit une chose où ils avoient bien de la peine à se resoudre. Neantmoins comme ils estoient bien advertis qu'il n'y avoit pas alors dans cette Place de Troupes assez considerables pour la garder, s'estant toutes dissipées depuis le départ du Roy d'Assirie : et sçachant mesme que les deux mille hommes que Metrobate y avoit envoyé querir la derniere fois, s'estoient aussi dispersez en chemin sans y retourner, dés qu'ils avoient sçeu que l'Armée de Ciaxare avoit emporté Sinope par escalade : ils resolurent que Cyrus iroit avec une partie des Troupes pour la reprendre. Ils ne furent toutefois pas en cette peine là : car le lendemain au matin l'on eut nouvelle que les Habitans de Pterie ayant sçeu qu'Artamene estoit delivré et estoit Cyrus, avoient tramé secrettement entre eux, de retourner le plustost qu'ils pourroient, sous l'obeïssance de leur Prince legitime : et de prevenir le chastiment qu'ils meritoient, par un repentir genereux. De sorte que s'y estans fortement resolus, et ayant bien concerté la chose : on sçeut qu'ils avoient tué Artaxe, et tous les Soldats de la Garnison : qu'ils avoient repris le Chasteau, et qu'ils s'estoient rendus Maistres de leur Ville, dont ils envoyoient les Clefs à Cyrus par six de leurs principaux Habitans, afin qu'il les presentast au Roy. Cette nouvelle réjoüit extrémement ces deux Princes, qui reçeurent avec beaucoup de bonté ces Rebelles repentans : leur pardonnant aussi genereusement, que genereusement ils avoient executé leur entreprise. On ne songea donc plus qu'à bastir la marche de l'Armée pour l'Armenie : et en effet, apres avoir fait une Reveuë generale de toutes les Troupes qui la composoient ; on resolut que l'Avant-garde commenceroit de filer dans six jours, et s'avanceroit jusques sur la Frontiere, où tout le reste la suivroit bientost apres. Cyrus avoit alors l'esprit tout rempli d'esperance : car voyant une si grande et si belle Armée, et tant de Princes et tant de Rois engagez dans son party : il avoit lieu de croire, que la victoire luy estoit presque assurée : et que si le Roy d'Armenie ne rendoit pas la Princesse, et n'avoüoit pas mesme qu'elle fust dans ses Estats ; c'estoit qu'il vouloit qu'on luy offrist de le décharger du Tribut qu'il devoit aux Rois de Medie. Ce n'est pas que Cyrus ne fust un peu embarrassé à concevoir ce qu'estoit devenu le Roy de Pont, dont Megabise ne parloit point, et dont il n'avoit point entendu parler à Anaxate : et qu'il n'eust beaucoup de peine à s'imaginer ce qui avoit pû le separer de la Princesse, ou obliger le Roy d'Armenie à le retenir aussi bien qu'elle : puis que sa prison ou sa liberté ne faisoient rien à ce Tribut dont il se vouloit décharger, et pour lequel apparemment il n'avoit point voulu rendre Mandane, ny advoüer qu'elle fust dans ses Estats. Mais esperant estre bientost esclaircy de ses doutes en la delivrant, il estoit aussi guay, que le peut estre un Amant absent, qui espere de revoir bientost sa Maistresse, et de vaincre ses ennemis. Jamais il n'avoit esté plus civil, ny plus liberal envers les Capitaines et les Soldats : il estoit continuellement occupé à demander quelque chose pour eux à Ciaxare : qui ayant renouvellé dans son coeur toute la tendresse qu'il avoit euë autresfois pour luy, lors qu'il ne le croyoit estre qu'Artamene ; ne se lassoit non plus de luy accorder tout ce qu'il luy demandoit, que Cyrus d'obliger ceux qui luy faisoient quel que priere. Aglatidas, qui n'estoit pas un de ceux qu'il consideroit le moins, fut un matin le conjurer de vouloit demander pour Otane, le Gouvernement de la Province des Arisantins, qui estoit vacant par la mort de celuy qui le possedoit. Pour Otane ! (luy dit Cyrus avec beaucoup d'estonnement) ouy Seigneur, adjousta t'il, c'est pour Otane que je vous demande cette grace : ou pour mieux dire, c'est pour la belle Amestris. Car vous sçaurez que je suis adverti par Artabane qui me l'escrit, qu'un homme qui estoit ennemi mortel d'Artambare son Pere, a dessein de l'obtenir de Ciaxare : c'est pourquoy, Seigneur, je vous supplie de vouloir empescher que l'incomparable Amestris, que l'on m'assure estre tousjours tres melancolique et tres solitaire, ne reçoive pas ce desplaisir là. Car comme tout son bien est dans la Province des Arisantins, ce luy seroit une fascheuse avanture, que celle de voir l'ennemi de sa Maison en estre Gouverneur. Vous avez raison, respondit Cyrus, mais ne seroit il pas plus juste que je demandasse la chose pour vous que pour Otane ? puis que de cette sorte le Roy en seroit mieux servi, et les Terres d'Amestris n'en seroient pas moins protegées. Vous estes trop bon, repliqua Aglatidas, de me parler comme vous faites : neantmoins Seigneur, si vous voulez m'obliger, vous ne songerez jamais à faire rien pour un homme de qui l'ambition est surmontée par l'amour : et qui ne cherche plus que la mort, pour finir les peines qu'il souffre. C'est pourquoy ne pouvant accepter ce Gouvernement, je vous conjure encore une fois, de la demander pour Otane. Je le feray, luy dit Cyrus mais à condition que vous ferez qu'Amestris sçache que vous luy avez rendu ce bon office. Aglatidas s'opposa encore à ce que Cyrus vouloit de luy : et il fut contraint de luy accorder ce qu'il souhaittoit sans nulles conditions. Comme Ciaxare n'estoit plus en termes de rien refuser, à celuy à qui il devoit tout ; il ne luy eut pas plustost demandé ce Gouvernement qu'il le luy accorda : envoyant à l'heure mesme les expeditions à Ecbatane. Il s'estonna toutesfois, par quelle raison il luy faisoit cette priere, sçachant qu'Otane n'estoit pas connu de Cyrus : et que quand il l'auroit connù, il ne l'auroit pas fort aimé. Comme cela fit quelque bruit dans la Cour tout le monde chercha par quel motif Cyrus avoit fait la chose ; et Megabise qui sçavoit quel estoit l'interest d'Amestris en cela, fut celuy qui en devina le sujet, et qui s'imagina que Cyrus n'avoit agi qu'à la priere d'Aglatidas : de sorte que tout le monde le sçeut bientost apres ; et admira sa generosité. Ce mesme jour là, il vint un Envoyé du Roy d'Assirie, qui ayant sçeu par la voix publique, au lieu où il s'estoit retiré apres son départ de Pterie, que la principale raison pourquoy on retenoit Cyrus prisonnier, estoit parce qu'on l'accusoit de l'avoir fait delivrer, et d'avoir intelligence aveque luy : avoit resolu de luy rendre une partie de ce qu'il devoit à sa generosité, en le justifiant de cette accusation. Cyrus ne sçeut pas plustost que cét Envoyé estoit arrivé à Sinope, qu'il se rendit aupres de Ciaxare : luy disant qu'il ne vouloit voir qu'en sa presence, celuy que le Roy d'Assirie luy envoyoit. Ciaxare luy dit alors fort obligeamment, que c'estoit luy faire un reproche injurieux, que de le faire souvenir de ses erreurs passées : mais enfin Cyrus l'emporta : et l'Envoyé du Roy d'Assirie fut conduit devant Ciaxare. Apres qu'il eut presenté la Lettre dont il estoit chargé, qui ne se trouva estre que de creance ; et que Ciaxare se fut disposé à l'entendre : Seigneur, luy dit il, j'avois ordre du Roy mon Maistre, de vous dire pour la justification d'Artamene, que j'ay sçeu estre Cyrus en arrivant icy ; que ce n'estoit point luy qui l'avoit fait échaper de sa prison : et qu'il n'a jamais eu aucune intelligence aveques luy, contre le service qu'il vous doit. Mais puis que je le voy en liberté, il n'est pas necessaire, à mon avis, que je m'arreste, comme j'en avois ordre, à exagerer son innocence de ce costé là. Il m'avoit aussi chargé, si vous le delivriez, comme je devois vous en supplier de sa part, de vous declarer en suitte, qu'il n'a plus nulle intention de faire la guerre presentement, qu'à ceux qui protegent le Ravisseur de la Princesse Mandane. Qu'ainsi il vous offre toutes les Troupes qu'il va lever, dans la petite partie de ses Estats, que le bonheur de vos armes luy a laissé. Il vous offre mesme sa personne, si vous luy en accordez la seureté : et vous assure enfin, qu'il n'entre prendra plus rien Contre vous. Il m'avoit encore commandé, adjousta t'il, de faire sçavoir, s'il estoit possible, à l'illustre Artamene, qu'il croyoit qu'Artaxe estoit celuy qui avoit envoyé sa Lettre à Metrobate ; parce que ç'avoit esté de la main d'Artaxe qu'il en avoit reçeu une coppie, qu'il avoit voulu faire passer pour original : et que pour marque de cela, il apportoit celle qu'Artaxe avoit donné au Roy son Naistre, comme estant d'Artamene, en effet se trouva estre escrite de la propre main d'Artaxe ; qui n'avoit osé dire au Roy d'Assirie la fourbe qu'il avoit faite pour perdre Cyrus. Ciaxare trouvant un raport si juste des choses que Chrisante luy avoit dittes pour justifier son Maistre le jour qu'il fut delivré, à celles que je luy disoit cét Envoyé, en eut beaucoup de joye : de sorte que le traitant fort civilement, il luy dit qu'il auroit sa responce le lendemain : ne voulant pas la luy rendre à l'heure mesme, parce qu'il vouloit faire la grace à Cyrus de luy demander son advis. Apres donc que cét Envoyé se fut retiré, et qu'ils furent en liberté de parler, Ciaxare se fit encore redire precisément par Cyrus, ce qu'il avoit promis au Roy d'Assirie sur le haut de la Tour de Sinope, lors que le prince Mazare enlevoit la Princesse Mandane : si bien que comme Cyrus n'estoit plus en estat de luy rien déguiser, il luy dit ingenûment, qu'il luy avoit engagé sa parole, que quand la Fortune luy seroit assez favorable pour luy faire delivrer la Princesse, et pour vaincre tous les obstacles qui pourroient s'opposer à son bonheur ; il ne l'espouseroit jamais, sans s'estre batu contre luy. Mais pourquoy, luy dit Ciaxare, luy fistes vous cette injuste promesse ? Ce fut Seigneur, repliqua t'il, parce que le Roy d'Assirie ayant eu l'injustice de me demander que je le remise en liberté : et moy ayant eu la fidelité pour vous de ne le vouloir pas faire : je creus que ce Prince pourroit me soubçonner de ne le retenir que pour mon interest particulier : et comme estant bien aise de m'espargner la peine de vaincre un ennemi redoutable. De sorte que pour luy faire voir que je ne le retenois pas par un sentiment si lasche, je luy promis d'en user ainsi : aussi bien Seigneur, à vous parler sincerement, quand je ne la luy aurois pas promis, je ne lairrois pas de le faire : et il ne seroit pas aisé que je peusse vivre heureux, que je n'eusse fait avoüer au Roy d'Assirie, que si la Fortune me favorise en quelque chose, ce n'est pas tout à fait comme une aveugle, qui départ toutes ses faveurs sans choix. C'est pourquoy je vous conjure, si mes prieres vous sont cheres, de me permettre de demeurer dans les termes de nos conditions : puis qu'aussi bien ne pourrois-je pas obtenir de moy de les rompre. Ciaxare ne se rendit pas d'abord : mais enfin apres avoir consideré cette affaire, de tous les biais qu'il la pouvoit regarder ; il resolut de suivre luy mesme les conditions de Cyrus : luy semblant que c'estoit assurer les conquestes qu'il luy avoit faites, que de voir dans son Armée le Roy d'Assirie vaincu. Car il sçavoit bien que ce qu'il pourroit amener de Troupes ne seroit pas fort considerable : ny en pouvoir de rien entreprendre contre luy. Il dit donc le lendemain à l'Envoyé de ce Prince, que comme presentement les interests de Cyrus estoient les siens, il tiendroit tout ce qu'il luy avoit promis : et qu'ainsi il pouvoit assurer le Roy son Maistre, que sa Personne et ses Troupes seroient en seureté dans son Armée, quand il y voudroit venir ; sans que le souvenir du premier enlevement de Mandane l'obligeast à le maltraiter : et que Cyrus enfin luy tiendroit exactement la parole qu'il luy avoit donnée. Ce qui obligeoit principalement Ciaxare à en user de cette façon, estoit qu'il croyoit pouvoir plustost empescher ce combat de Cyrus et du Roy d'Assirie, quand ce Prince seroit dans son Armée, que s'il fust demeuré dans la sienne, son ennemy declaré. Joint encore que de cette sorte, il estoit hors de la crainte que la Princesse Mandane ne retombast une seconde fois sous la. puissance du Roy d'Assirie : et n'estoit point obligé à diviser ses forces pour luy faire teste, et pour aller en Armenie. Il consideroit mesme encore, que quand le malheur voudroit que Cyrus se batist contre ce Prince, et en fust vaincu, il ne seroit pas forcé pour cela, de luy donner la Princesse sa fille : Cyrus ne s'estant engagé qu'à ce qui dépendoit de luy, et non pas à la luy faire espouser. Cependant toutes choses estant prestes pour partir, Cyrus demanda la permission de commander l'Avant-garde : et demanda de plus qu'une partie des Troupes de Perse le suivissent. Comme Ciaxare ne luy pouvoit plus rien refuser, il obtint tout ce qu'il voulut : et il fut resolu qu'il partiroit avec vingt mille hommes seulement : que tous les Volontaires le suivroient : que le Roy marcheroit aussi bien tost avec le Corps de la Bataille : et que l'Arriere-garde seroit commandée par le Roy d'Hircanie : le Roy de Phrigie demeurant aussi avec Ciaxare. Jamais il ne s'est veû une plus grande joye, que celle des Troupes qui furent choisies pour cette Avant-garde, ny une plus sensible douleur, que celle que reçeurent les Chefs et les Soldats qui ne furent point commandez : et l'on eust dit qu'ils apprehendoient que Cyrus ne vainquist sans eux, et qu'ils ne trouvassent plus rien à faire quand ils le joindroient. Or pendant que tout se preparoit à partir, cet illustre Heros s'estant souvenu qu'il avoit promis aux Habitans de Sinope de faire rebastir leur Ville ; il supplia Ciaxare de vouloir qu'il s'aquitast de sa parole : et de souffrir qu'il employast à cela une partie de ses bienfaits. Mais Ciaxare voulut que ce fust des deniers publics, que cette Ville fust rebastie : et ordonna à Ariobante, qui demeura en Capadoce pour y tenir toutes choses en devoir, de faire venir des Architectes de Grece, pour reparer les desordres de l'embrasement de Sinope : voulant de plus, que comme il y avoit une Statuë de ce fameux Milesien qui l'avoit fondée, qui se nommoit Autolicus, il y en eust aussi une de Cyrus, comme en estant le second fondateur, ce qui fut executé. Cependant cét illustre Prince fut dire adieu à Martesie, qui ne le vit pas partir sans douleur : elle voulut alors l'obliger à luy rendre la Peinture de Mandane, qu'elle luy avoit prestée, à condition de la remettre en ses mains quand il partiroit pour la guerre d'Armenie : mais ce Prince la regardant attentivement ; cruelle Personne, luy dit il, comment voudriez vous que je pusse vaincre, si vous m'ostiez ce qui me doit rendre invincible ? Vous avez tant remporté de Victoires sans ce secours, repliqua t'elle, qu'il n'y a pas d'apparence que vous en ayez besoin. Cyrus entendant parler Martesie de cette sorte, creut qu'effectivement elle vouloit qu'il luy rendist ce Portrait : ce qui luy donna une douleur si sensible, que le visage luy changea : et ses yeux en devindrent si melancoliques, que Martesie en ayant compassion, luy dit, Seigneur, je change le terme que je vous avois donné : et je ne veux vous obliger à me rendre la Peinture de la Princesse, que quand vous l'aurez delivrée. Cyrus la remercia alors avec une joye extréme : et apres luy avoir demandé s'il ne pouvoit rien pour son service ? Elle luy dit qu'ayant dessein de s'approcher un peu plus prés de Mandane, afin de la revoir plustost quand il l'auroit remise en liberté ; elle avoit intention d'aller avec une de ses parentes qui devoit partir dans trois jours, pour s'en retourner vers les frontiers d'Armenie où elle demeuroit : et qu'elle le supplioit de luy faire donner escorte pour cela. Feraulas qui entendit la chose, fit ce qu'il pût pour avoir cette commission : mais Cyrus la luy voulant refuser obligeamment, parce qu'il ne pouvoit se resoudre d'esloigner de luy le seul homme avec qui il pouvoit le plus librement s'entretenir de son amour ; luy dit qu'il ne seroit pas juste qu'il fust heureux aupres de Martesie, durant qu'il estoit infortuné esloigné de Mandane : et en effet Ortalque avec deux cens Chevaux eut ordre d'accompager ces Dames en leur voyage. Martesie le supplia encore de vouloir accorder à Orsane la permission de s'en retourner vers le Roy et la Reine des Saces : luy semblant qu'apres qu'ils luy avoient fait l'honneur de luy confier la personne du Prince Mazare leur fils, il estoit juste qu'il allast du moins leur apprendre les particularitez de sa perte. Cyrus se souvenant alors des obligations que luy avoit sa chere Princesse ; des soins qu'il avoit eus de Martesie ; et de ce qu'il avoit mesme esté un de ceux qui avoient aidé à le delivrer : il voulut le voir, et luy dire luy mesme qu'il pouvoit s'assurer tousjours en luy, un Prince fort reconnoissant. En suitte luy ayant fait recevoir malgré qu'il en eust de magnifiques presens, il le congedia, et dit encore une fois luy mesme le dernier adieu à Martesie. Il demanda aussi au Prince Thrasibule s'il vouloit qu'il luy fist redonner des Vaisseaux, au lieu de ceux qu'il avoit perdus ? Mais ce Prince genereux luy respondit, qu'il auroit honte de les accepter, en une pareille Saison : et qu'il vouloit s'aller rendre digne à la guerre d'Armenie, de la glorieuse protection qu'il luy avoit promise. Cyrus n'ayant donc plus rien à faire à Sinope, fut prendre congé de Ciaxare, qui l'embrassa avec une tendresse sans pareille : ceux des Chess qui n'alloient pas aveques luy, furent aussi luy dire adieu : et luy tesmoigner de nouveau la douleur qu'ils avoient, de ce qu'ils ne feroient que le suivre. Cyrus avoit ce jour là dans les yeux, je ne sçay quelle noble fierté, qui sembloit estre d'un heureux presage : et à dire vray, il eust esté difficile de s'imaginer en le voyant : qu'il eust pû estre vaincu, tant sa phisionomie estoit Grande et heureuse. Ce Prince estoit d'une taille tres avantageuse et tres bien faite : il avoit la teste tres belle : et tout l'art que les Medes aportent à leurs cheveux, n'approchoit point de ce que la Nature toute seule faisoit aux siens : qui estant du plus beau brun du monde, faisoient cent mille boucles agreablement negligées, qui luy pendoient jusques sur les espaules. Son taint estoit vif ; ses yeux noirs pleins d'esprit, de douceur, et de majesté : il avoit la bouche agreable et sous-riante ; le nez un peu aquilin ; le tour du visage admirable ; et l'action si noble, et la mine si haute, que l'on peut dire assurément, qu'il n'y eut jamais d'homme mieux rait au monde que l'estoit Cyrus. De sorte qu'il ne se faut pas estonner, si le jour qu'il partit de Sinope, estant monté sur un des plus fiers et des plus beaux Chouaux que l'on vit jamais : ayant un habit de guerre le plus superbe que l'on se puisse imaginer : et ayant mis aussi pour ce jour là seulement, la magnifique Escharpe de la Princesse Mandane, tout le peuple le suivit jusques hors de la Ville, le chargeant de benedictions ; luy souhaittant la victoire ; et le voyant partir avec des larmes. Il estoit suivi de tous les principaux Chefs, et de tous les Volontaires : de sorte que ce Gros de gens de qualité tous magnifiquement vestus, et admirablement bien montez, faisoit un des plus beaux objets du monde. Le Prince Thrasibule, le Prince Artibie, Hidaspe, Gobrias, Gadate, Chrisante, Aglatidas, Megabise, Adusius, Thimocrate, Leontidas, Philocles, Feraulas, et mille autres estoient de ce nombre : cependant au milieu du tumulte, et malgré tous les soings qu'avoit Cyrus, Mandane estoit tousjours dans son coeur : et tant que cette marche dura, sans manquer à rien de tout ce qu'il devoit faire comme General d'Armée, il ne manqua non plus à rien de ce qu'il devoit comme Amant fidelle : et il donnoit tousjours toutes les heures qu'il pouvoit dérober à ses occupations, au souvenir de sa chere Princesse. Cela n'empeschoit pas neantmoins qu'il n'agist avec une prevoyance admirable : et par l'ordre qu'il apportoit tousjours aux marches des Armées qu'il commandoit, il ne ruinoit point les lieux de son passage, et ne laissoit pourtant pas souffrir ses Soldats. Ils avoient donc desja marché plusieurs jours et estoient desja arrivez à cent stades prés du fleuve Licus, qui separe la petite Armenie de la Capadoce ; lors que quelques Coureurs de l'Armée amenerent à Gyrus (qui faisoit repaistre ses Chevaux, et reposer ses gens dans une forest) un homme qu'ils disoient estre un Espion, et qui avoit toutefois demandé à parler à luy. Mais Cyrus fut bien agreablement surpris, de voir que c'estoit Araspe déguisé en Marchand Armenien, que des Ciliciens qui l'avoient pris n'avoient pas connu. Il l'embrassa alors avec joye : et le tirant à part à l'heure mesme ; et bien mon cher Araspe, luy dit il, avez vous esté plus heureux que Megabise ? et sçavez vous plus de nouvelles de la Princesse et du Roy de Pont qu'il n'en apporta ? Je sçay Seigneur, luy respondit il, presques tout ce que je pouvois sçavoir, excepté que je n'ay pas bien veû la Princesse Mandane, et que l'on ne m'a pas dit son Nom : mais enfin pour vous raconter ce que j'ay apris, je vous diray qu'avec l'habit que vous me voyez ; et sçachant assez bien la langue Armenienne, j'ay tousjours esté pris pour un veritable Armenien, mesme dans Artaxate, où la Cour est presentement. Là je me suis meslé avec diverses personnes : et j'ay sçeu que le Roy d'Armenie dit tousjours que la Princesse Mandane n'est point dans ses Estats : et qu'il publie qu'on ne la luy demande que pour avoir encore un plus grand pretexte de luy faire la guerre, à cause du tribut qu'il n'a pas voulu payer. Le Peuple mesme à ce que j'ay appris, l'a creû long temps ainsi : mais depuis quelques jours ce mesme Peuple a changé d'avis : et tout le monde croit qu'effectivement la Princesse Mandane est presentement dans un Chasteau qui n'est qu'à cinquante stades d'Artaxate : du costé qui regarde vers les Chaldées, et qui est basti sur le bord d'une petite Riviere, laquelle se jette en ce lieu là dans l'Araxe, qui passe dans Artaxate. Ce qui fait qu'ils ont cette croyance, est qu'ils sçavent que dans le mesme temps qu'ils ont apris que l'on disoit que la Princesse Mandane y doit estre, il est arrivé deux Dames, que quelques hommes conduisoient, que l'on a mises dans ce Chasteau ; que l'on y garde tres soigneusement ; et que l'on sert avec beaucoup de respect. Quelques uns de ceux qui les ont veuës, ont dit de plus, qu'il y en a une admirablement belle, et qui paroist fort melancolique. Je me suis informé aussi exactement que je j'ay pû, sans me mettre au hazard d'estre descouvert, quelle sorte de beauté est celle de cette Dame : et j'ay trouvé par tout ce que l'on m'en a dit, que ce doit estre la Princesse. Car on m'a assuré qu'elle est blonde, blanche, de belle taille ; et qu'elle a l'air fort modeste. Outre cela j'ay encore remarqué moy mesme, que le jeune Prince Phraarte, frere du Prince Tigrane, qui est demeuré malade à la haute Armenie, y va tous les jours peu accompagné : de sorte qu'il est aisé de s'imaginer qu'il faut qu'il y ait quelque personne d'importance en ce lieu là. De plus, je vous diray qu'estant un jour allé à ce Chasteau, avec un Marchand d'Artaxate, de qui j'avois gagné l'amitié par quelques petits presens ; afin qu'il trouvast les moyens de m'y faire entrer, sur le pretexte de le voir par curiosité : j'entray effectivement jusques dans la premiere Court : et j'eusse assurément veû tout ce Chasteau, et tous les Jardins, et par consequent bien veû la Princesse : si par malheur le Prince Phraarte ne fust arrivé dans ce temps là. Mais à peine sçeut on qu'il venoit, qu'on nous fit cacher, parce qu'il y a deffence expresse de laisser entrer personne. Comme il fut entré dans le Chasteau, on nous fit sortir en diligence : neantmoins en repassant par un endroit de la basse Court, je vy ce mesme Prince à un Balcon, qui entretenoit une Dame : qui me parut estre la Princesse Mandane : du moins à ce que j'en pus juger en un moment, et d'assez loing, ne luy voyant qu'un costé de la teste, et ne pouvant bien voir distinctement que la couleur de ses cheveux et sa taille. Voila Seigneur tout ce que j'ay appris de la Princesse, et tout ce que j'en ay pû apprendre : car depuis cela on n'a plus voulu me laisser entrer au Chasteau où elle est : et je n'ay pû rien apprendre du Roy de Pont. Il n'en faut point douter, dit Cyrus, c'est assurément la Princesse Mandane que vous avez veuë : et les visites du Prince Phraarte en sont une preuve infaillible. Mais, poursuivit il, Araspe, ce Prince est il aussi bien fait, que le Prince Tigrane son frere ? je n'en sçay rien Seigneur (repliqua t'il en sous-riant, comme estant accoustumé de vivre avec beaucoup de liberté aupres de Cyrus) car je n'ay jamais eu l'honneur de voir le Prince Tigrane : mais je sçay bien que Phraarte n'est pas si bien fait que l'illustre Artamene. Cyrus sousrit du discours d'Araspe : et l'embrassant encore une fois ; j'ay tort, je l'avoüe, luy dit il, de vous demander ce que je vous demande : et je merite la raillerie que vous me faites, pour ne vous avoir pas demandé d'abord, si ce Chasteau est bien fortifié ; si le passage de cette Riviere est gardé ; et si selon les apparences, la victoire nous coustera cher ? Mais Araspe, l'amour est une passion si imperieuse, que son interest va tousjours devant toute autre chose, c'est pourquoy vous me devez excuser. En suitte de cela, Araspe luy dit que ce Chasteau estoit dans un Bourg si grand qu'il en estoit foible : que la scituation en estoit inegale et irreguliere à tel point, par son excessive longueur, qu'à moins que d'y avoir six mille hommes bien resolus à le garder, il ne seroit pas impossible de le prendre. Que la difficulté de cette entreprise estoit, qu'il n'y avoit que cinquante stades de ce Bourg à Artaxate, qui estoit la plus grande Ville de toutes les deux Armenies : et dans les Faux-bourgs de laquelle estoit alors tout ce que le Roy d'Armenie avoit de Troupes. Que de plus, comme ce Royaume là n'avoit pas grand nombre de Villes, petites ny mediocres, à cause de l'abondance des pasturages, qui font que toute la Campagne est fort habitée : celle là estoit si prodigieusement peuplée, que quand ses habitans ne feroient simplement que se monstrer rangez en Bataille, ils feroient peur à regarder. Qu'ainsi il le supplioit de ne trouver pas mauvais, s'il luy disoit que selon son sens, il ne devoit rien entreprendre, que toute l'Armée ne fust venuë : et qu'il se devoit contenter de se saisir du passage de la riviere, qui estoit assez foiblement gardé. Parce que quelques advis que reçeust le Roy d'Armenie de la marche de l'Armée de Ciaxare, il ne croyoit pourtant pas encore qu'on luy allast faire la guerre tout de bon : et s'imaginoit tousjours, que ce n'estoit seulement que pour l'obliger par la crainte, à payer le Tribut qu'il devoit. Cyrus remercia alors Araspe, de toute la peine qu'il avoit euë, et du danger où il s'estoit mis à sa consideration : et luy faisant quitter son habillement de Marchand, et prendre un autre cheval que le sien, il poursuivit sa marche, apres avoir tenu Conseil de guerre, sur l'attaque du passage de la Riviere, pour faire seulement honneur aux Chefs qui estoient aveque luy : car dans tous les Conseils qui se tenoient, ses advis en faisoient tousjours toutes les resolutions. Il dépescha aussi vers Ciaxare, pour l'advertir de tout ce qu'Araspe avoit apris : et l'envie de vaincre se renouvellant dans son coeur, il fit haster la marche de ses Troupes : et se prepara à forcer à l'heure mesme le passage de la Riviere, n'oubliant rien de tout ce qu'un Capitaine prudent et courageux peut faire, en une pareille rencontre. Aussi vint il aisément à bout de son dessein : et le retranchement que les Armeniens avoient fait, ayant esté forcé en un quart d'heure, il se vit dans le Païs Ennemy, et Maistre de la Riviere, sans avoir perdu que quinze ou vingt Soldats, en une occasion où tout ce qui fit resistance fut taillé en pieces, et entierement deffait. Lors qu'il estoit party de Sinope, il avoit eu intention d'attendre toute l'Armée en ce lieu là, apres s'en estre assuré : mais comme le pouvoir qu'il avoit estoit absolu, il changea de dessein : et il prit celuy de delivrer Mandane, s'il estoit possible, auparavant que le Roy fust arrivé : luy semblant que moins il auroit de gens à partager le peril qu'il y avoit en cette entreprise, plus cette Princesse luy en seroit obligée, et plus cette action en seroit glorieuse. Ce qui le confirma encore en cette resolution, fut la nouvelle qu'il reçeut, que Ciaxare s'estant trouvé mal, son départ avoit esté differé de trois jours : et qu'à cause de cét accident, sa marche seroit plus lente. Mais ce qui le poussa plus fortement que tout cela, à cette dangereuse entreprise, fut qu'il sçavoit que le Roy d'Assirie devoit venir : et qu'il ne pût se resoudre à endurer que son Rival partageast aveques luy la gloire de delivrer sa Princesse. Ne pouvant donc plus souffrir ce retardement, il laissa deux mille hommes à garder le passage de la Riviere : et fut droit vers la grande Ville d'Artaxate ; qui estoit scituée dans une Plaine tres fertile au bord de l'Araxe : et à peu prés au mesme lieu où par les Conseils d'Hanibal un autre Roy d'Armenie fit longtemps depuis rebastir la nouvelle Artaxate. Cette Ville n'estoit commandée que de fort peu d'endroits : mais ses Murailles estoient si foibles ; et mesmes en quelques lieux si détruites, que sa force ne consistoit qu'en la multitude de ses Habitans. Bien est il vray qu'elle estoit se prodigieusement grande, que tout autre coeur que celuy de Cyrus, n'auroit pas entrepris ce qu'il entreprit. Comme il fut donc arrivé assez prés d'Artaxate, où le Roy d'Armenie estoit, avec tous les Grands de son Royaume, attendant que son Armée qui estoit desja de dix mille hommes, fust assez forte pour se mettre en campagne, il fut reconnoistre en personne, la scituation de ce Bourg où estoit le Chasteau qu'il vouloit prendre : et apres avoir remarqué tous les lieux d'alentour, sans que les Ennemis osassent se monstrer que de loin ; quoy que Chrisante et ses plus fidelles serviteurs luy pussent dire, il voulut tout hazarder, pour delivrer sa Princesse. Il fit donc filer toute la nuit vers ce lieu là, douze mille hommes qui luy restoient : car il avoit falu en laisser six mille en divers Postes, pour assurer sa retraitte, s'il la faloit faire, et pour garder un passage sur l'Araxe : outre les deux mille qu'il avoit laissez, pour garder celuy de cette autre Riviere qui separe l'Armenie de là Capadoce. Apres avoir donc assemblé ses Troupes proche d'un petit Bois, et chosi celles qu'il destinoit à l'attaque du Bourg et du Chasteau : quoy qu'il fust adverty que toute la Ville d'Artaxate estoit en armes, et que tous les Bourgeois se preparoient à sortir contre luy, ce Grand coeur ne s'ébranla point : au contraire prenant de nouvelles forces par la grandeur du peril, il choisit une petite eminence qui estoit entre la Ville et ce Chasteau : et apres avoir rangé huit mille hommes en Bataille sur cette hauteur, et y avoir placé six de ces terribles Machines, qui servoient à lancer des Boulets de pierre, pour s'opposer au secours que le Roy d'Armenie vouloit y donner ; il fut avec les quatre mille autres attaquer le Bourg, dans le quel l'on avoit jetté trois mille Soldats, qui s'estoient retranchez quelques tours auparavant que Cyrus arrivast à la veuë d'Artaxate. Cette attaque se fit par trois endroits à la fois, apres que quatre Beliers eurent abatu la Barricade et la Muraille : mais avec tant de vigueur, que les Ennemis en furent d'abord espouvantez. L'on eust dit à voir agir Cyrus, qu'il estoit invulnerable, veû comme il s'exposoit à la gresle des traits des Ennemis. La premiere Attaque estoit commandée par le Prince Thrasibule : la seconde par Hidaspe : et la troisiesme par Aglatidas : car pour Cyrus il voulut se reserver la liberté d'aller combattre ceux de la Ville, s'ils avoient la hardiesse de vouloir venir secourir ce Chasteau. D'abord la premiere Barricade fut emportée, du costé qu'estoit Cyrus : et ceux qui la defendoient, fuyant avec precipitation jusques à la seconde, y furent tuez, et servirent encore à faire forcer les autres par l'effroy que leur deffaite leur donna. Pendant cela non seulement l'attaque de Thrasibule reüssit de mesme, et celle d'Aglatidas aussi : mais les Soldats encore animez par l'exemple de leur vaillant Chef, planterent des échelles contre les Murs, dont les Beliers avoient desja abatu une partie : de sorte que tout d'un coup les Soldats et les Habitans de ce lieu là se virent envelopez de toutes parts, et contraints de fuïr pour sauver leur vie. Les uns jettent leurs armes et se rendent : les autres fuyent en tumulte et en desordre : quelques uns pour esviter l'Espée de l'Ennemy qui les poursuit, trouvant le Pont trop estroit et trop embarrassé pour tant de monde, se jettent dans la Riviere qui passe en ce lieu là, et s'y noyent miserablement. Quelques uns taschent de se deffendre encore à ce Pont : mais comme la valeur de Cyrus ne s'arrestoit jamais qu'apres la victoire, il les poursuit ; il les force ; il tuë tout ce qui luy resiste, et pardonne à tout ce qui luy cede. Celuy qui commandoit les gens de guerre qui estoient en ce lieu là, et qui estoit un homme de coeur, y fut tué de divers coups, n'ayant pas voulu demander quartier : et des trois mille hommes que l'on avoit mis dans ce Bourg, il en échapa fort peu qui ne fussent ou blessez ou prisonniers. Bien est il vray que du costé de Cyrus, le Prince Artibie, qui ce jour là combatoit comme Volontaire, y reçeut deux blessures mortelles, ce qui affligea extraordinairement Cyrus. Cependant ceux du Chasteau ne voyant pas qu'ils fussent en estat de tenir contre de si vaillans Ennemis : et la Princesse qui estoit dedans, leur pro mettant de grandes recompenses, s'ils se rendoient à cét invincible Conquerant ; ils firent signe qu'ils vouloient parlementer : ce qui donna une joye si grande à ce Prince, par l'esperance de revoir bien tost sa chere Mandane, qu'il n'en avoit jamais eu de plus sensible. Il s'estonnoit toutesfois estrangement, de voir que le Roy de Pont qu'il sçavoit estre si vaillant et se brave, ne paroissoit point : D'où vient, disoit il en luy mesme, qu'en une occasion comme celle cy, je ne le voy pas les armes à la main ? s'il souvient de quelques bons offices que je luy ay rendus, que ne me rend t'il ma Princesse ? Et s'il ne s'en veut pas souvenir, que ne me vient il combattre ? Assurément disoit il encore, il faut ou qu'il soit mort, ou que quelque bizarre Politique que je ne comprens point, fasse que le Roy d'Armenie le tienne prisonnier dans ce Chasteau. Toutes ces reflexions n'agiterent pourtant pas longtemps son esprit : et l'esperance presque certaine qu'il avoit de delivrer Mandane, fit qu'il abandonna son ame à la joye. Il parlemente donc avec le Capitaine du Chasteau : il luy promet tout ce qu'il veut, pourveu qu'il luy rende promptement la Princesse qu'il garde : et ce Capitaine luy obeïssant, et se fiant à la parole d'un Prince qui la gardoit inviolablement à ses plus mortels Ennemis, ouvre les Portes, et laisse entrer Cyrus dans le Chasteau, suivy d'autant de monde qu'il voulut, faisant poser les armes au peu de Garnison qu'il y avoit. D'abord que Cyrus fut dans la basse court de ce Chasteau : où est la Princesse ? dit il à ce Capitaine : la voicy Seigneur (repliqua t'il, en luy monstrant à sa droite un Perron, où en effet il vit deux Femmes qui venoient vers luy ; la premiere estant soustenuë par un Escuyer qui luy aidoit à marcher) son imagination n'estant remplie que de Mandane : il fut vers cette Dame avec precipitation : pour luy espargner quelques pas : mais en s'en aprochant, cette personne ayant levé son voile, et s'estant arrestée un moment, comme estant fort surprise de la veuë de Cyrus : il vit sans doute un des plus beaux objets du monde ; mais le plus desagreable pour luy en cét instant, puis qu'il connut que cette Personne n'estoit pas sa Princesse. Il se tourna donc vers ce Capitaine, comme pour l'accuser de l'avoir trompé : mais cette belle Personne s'estant aprochée le visage un peu esmeû ; Seigneur, luy dit elle, le Roy de Pont mon Frere fut si bien traitté de vous, lors qu'il fut vostre prisonnier, que j'ay lieu d'esperer de l'estre aussi favorablement que luy : puis que vous estes trop genereux, pour ne proteger pas la plus malheureuse Princesse de la Terre. Cyrus estoit se affligé de voir qu'il n'avoit pas delivré Mandane, et se surpris d'apprendre que cette cesse que luy parloit estoit Soeur du Roy de Pont ; qu'il fut un moment sans pouvoir presques luy respondre : neantmoins faisant un grand effort sur. son esprit ; Vous ne vous trompez pas Madame, luy dit il fort civilement, quand vous croyez que je vous traiteray avec tout le respect que l'on doit à une personne de vostre condition : car encore que le Roy vostre Frere soit celuy que je viens chercher en Armenie, je ne laisseray pas de vous assurer, que je vous rendray tousjours tous les services qui seront en ma puissance. Comme cet te belle Princesse alloit respondre, on vint advertir Cyrus qu'il sortoit d'Anaxate une multitude de monde si prodigieuse, que sa presence estoit necessaire à son Armée : Souffrez donc Madame (luy dit il, en luy presentant la main) que je vous remene dans vostre Apartement : et que je vous laisse Maistresse de ce Chasteau, jusques à ce que j'aye achevé d'assurer cette petite Conqueste. En disant cela il la conduisit dans sa Chambre : où apres luy avoir fait encore un compliment, avec assez de precipitation : et avoir commandé à Chrisante qu'il y laissa, de la servir en tout ce qu'il pourroit : il descendit dans la Court, où il rencontra quelques Soldats et quelques Capitaines qui portoient dans ce Chasteau le Prince Artibie blessé, afin de l'y faire penser plus commodément. Comme Cyrus le vit en cét estat, et qu'il remarqua que ceux qui le soutenoient trop foibles, et l'incommodoient en le portant : quel que pressé qu'il fust, et quelque douleur qu'il eust en l'ame ; il aida de sa propre main à porter cét illustre blessé, jusques à une Chambre basse où il fut mis sur un lict. Mais ce Prince affligé en recevant civilement les bons offices de Cyrus, le faisoit bien plustost par sa propre consideration, que parcelle de la vie qu'il vouloit perdre, et que Cyrus luy vouloit conserver : en ordonnant comme il fit à ceux qu'il laissa aupres de luy, d'en avoir tous les soings imaginables. Apres cela Cy rus monta à cheval : et voyant qu'il ne pouvoit encore satisfaire son amour, par la liberté de sa Princesse : il voulut du moins satisfaire sa gloire, faisant la plus hardie action du monde. A chaque pas qu'il faisoit, il recevoit advis sur advis des Troupes qui sortoient d'Artaxate : mais quelque grand qu'on luy representast ce peril, il fut toutesfois se mettre à la teste des siennes : resolu de combattre, quand mesme il seroit attaqué par cent mille hommes. En effet si le Roy d'Arme nie l'eust entrepris, il n'y en eust eu gueres moins : car depuis une petite vallée qui s'abaisse presques imperceptiblement, et qui est au dessous de l'eminence où Cyrus s'estoit posté, jusques à Artaxate ; toute la Campagne estoit couverte de Troupes Ennemies : qui firent mesme semblant d'avoir intention de combattre : car le Roy d'Armenie tint Conseil de guerre pour cela, hors des Murailles de la Ville, et s'avança jusques à un Vilage où il fit alte, qui est fort proche de ce petit Vallon qui separoit les deux Armées. Cependant le Grand Cyrus demeura ferme en son Poste : regardant tousjours fierement cette multitude innombrable d'Ennemis, qui n'osoient pourtant l'attaquer. Il conduisit mesme cette grande action avec tant d'heur, et tant de prudence : qu'il y avoit plus de six heures que ce Chasteau estoit pris, que ceux d'Artaxate ne le sçavoient pas encore. En fin apres avoir bien consulté, le Roy d'Armenie conclut, qu'il ne faloit point attaquer un Prince, accoustumé de combattre comme un Lion, et de vaincre tout ce qui luy resistoit. Le Prince Phraarte, qui estoit assez brave, vouloit bazarder la chose, à quelque prix que ce fust : mais son advis n'estant pas suivy, parce qu'un Chef experimenté, soutint qu'il n'y avoit nulle aparence d'aller choquer avec des Troupes nouvelles et des Bourgeois, des Troupes aguerries, et le plus Grand Capitaine du monde posté avec quelque avantage : Cyrus eut la satisfaction d'avoir pris ce qu'il vouloit prendre, à la veuë de ses Ennemis : et de leur avoir presenté la Bataille, depuis le matin jusques à la nuit, sans qu'ils eussent osé l'accepter, quoy qu'ils fussent vingt fois plus que luy. La nuit tombant tout d'un coup, cacha une partie de la honte qu'avoient tous les Habitans d'Artaxate, de rentrer dans leur Vil le apres avoir seulement veû prendre un Chasteau qui leur estoit tres considerable, à cause de l'Araxe qui y passe. Cependant Cyrus n'avoit pas l'ame tranquile ; et cette grande action ne luy donnoit que de la douleur : car il avoit se fortement esperé de delivrer la Princesse Mandane, qu'il ne pouvoit se consoler de ne l'avoir pas fait. Aussi tost qu'il eut donc veû que toutes les Troupes estoient rentrées dans la Ville, et qu'il eut posé des Gardes avancées de ce costé là, il fut passer le reste de la nuit au Chasteau qu'il avoit pris. Apres s'estre informé de la santé du Prince Artibie, qu'on luy dit estre fort mauvaise, et avoir sçeu que la Princesse de Pont estoit retiré : il demeura seul dans sa Chambre avec Feraulas. Et bien (luy dit il avec une melancolie extréme) que dittes vous de ma fortune ? et ne faut il pas avoüer que je suis le plus malheureux Prince du monde ? le pensois Seigneur, repliqua Feraulas, que c'estoit aux vaincus à se plaindre, et aux Vainqueurs à se resjoüir : non non, dit il, Feraulas, la gloire n'est plus la plus forte dans mon coeur : et quand j'aurois défait cette multitude d'Ennemis que je n'ay fait que regarder, je serois aussi melancolique que je le suis, Je ne cherche presentement ny à faire des conquestes, ny à aquerir de la reputation : je cherche Mandane seulement : et puis que je ne la trouve point, je suis plus malheureux que se j'avois esté vaincu. Araspe ne mentoit pas, poursuivit il, quand il disoit qu'il y avoit une personne de qualité en ce Chasteau : qu'elle estoit belle, blonde, blanche, et de bonne mine : mais helas, que cette Princesse toute admirablement belle qu'elle est, me donne peu de satisfaction par sa veuë ! Je trouve pourtant Seigneur, interrompit Feraulas, que c'est toujours quel que chose, que d'avoir en vos mains une Soeur du Roy de Pont : et une Personne de laquelle j'ay oüy dire beaucoup de bien, quand nous estions à la guerre de Bithinie : De sorte qu'il y a apparence que cela tiendra ce Prince en quelque crainte. Ha Feraulas, respondit il en soupirant, quelque chere que luy puisse estre la Princesse de Pont, Mandane la luy sera tousjours davantage : et entre une Soeur et une Maistresse, il n'y a pas grande peine à se refondre. S'il tenoit en son pouvoir un Frere se je l'avois, et mesme le Roy mon Pere, cela pourroit servir à quelque chose : mais pour Mandane à rien du tout. Joint que me connoissant comme il me connoist, il ne craindra pas que je mal-traitte la Princesse sa Soeur, quoy qu'il ne me rende pas Mandane : et il sçait trop que je ne suis pas capable de faire jamais une action se lasche, se injuste, et se cruelle : ainsi sans rien hazarder, il gardera ma Princesse. Mais Seigneur, dit Feraulas, estes vous bien assuré que cette belle Personne soit la Princesse de Pont ? Ouy, repliqua t'il, et presentement que je rapelle en ma memoire un Portrait que la femme d'Arsamone m'en fit monstrer, par la Princesse sa fille, afin de connoistre si j'estois Spitridate, ou se je ne l'estois pas ; je voy bien que c'est effectivement elle ; car cette Peinture luy ressembloit extremement. Mais se cela est, reprit Feraulas, je m'estonne qu'elle ne vous a aussi bien pris pour Spitridate, que ces autres Princesses de Bithinie : C'est sans doute, repliqua Cyrus, que le Roy son frere luy aura parié de cette prodigieuse ressemblance, que l'on dit estre entre luy et moy. Quoy qu'il en soit Feraulas, ce n'est pas de semblables choses que je me dois entretenir, et que vous me devez parler : et Mandane, la seule Mandane, doit estre l'objet de toutes mes pensées, et le sujet de toutes mes conversations. Encore se je sçavois precisément où elle est, j'aurois l'ame en quelque repos : car quand elle seroit dans Artaxate, sans attendre l'arrivée de Ciaxare, j'entreprendrois de la delivrer. Vous le pour riez sans doute, repliqua Feraulas ; car apres ce que nous venons de voir, l'on peut dire que si vous ne forcez pas cette Ville, c'est que vous ne l'aurez pas voulu forcer : et ses Habitans devroient vous rendre grace de tous les maux que vous ne leur ferez pas, parce que vous les leur aurez pû faire. Apres avoir encore parlé quelque temps, Cyrus se jetta sur un lict, plus pour se reposer que pour dormir : aussi bien n'en eust il pas eu le loisir ; car on luy vint dire que le Prince Artibie estoit à l'extremité, et qu'il demandoit à le voir. A l'instant mesme il se leve et le va trouver ; et il le trouve en effet prest à mourir : mais avec un esprit se libre, et une ame se tranquile, que Cyrus en fut surpris. Je suis au desespoir, luy dit il en s'en approchant, d'estre en partie cause du déplorable estat où vous estes : Au contraire (luy respondit genereusement ce Prince mourant) vous devez vous en resjoüir pour l'amour de moy : qui depuis la per te de Leontine, n'ay cherché la guerre, que pour y trouver la mort. Je n'eusse pû sans doute la rencontrer en nul autre lieu, si glorieuse qu'aupres de vous : aussi ne regretay je plus rien en la vie : et je mourray avec une douceur que je ne vous puis ex primer, se vous me prommettez de faire enfermer mes Cendres dans le Tombeau de Leontine. En prononçant ce Nom qui luy estoit se cher, il per dit la parole, et peu de temps apres la veuë et la vie : et il expira sans violence, à cause de la grande perte de sang qu'il avoit faite. Il eut pourtant la satisfaction, d'entendre que Cyrus luy promit ce qu'il vouloir : car il luy serra faiblement la main, et leva les yeux vers luy, comme pour l'en remercier. Mais ce qu'il y eut d'admirable en cet te funeste advanture, fut que la mort n'effaça point de dessus son visage, quelques legeres marques du plaisir qu'il avoit eu à mourir, puis que sa Maistresse estoit morte. Cyrus eut le coeur extremement attendri de la perte de ce jeune Prince, qui avoit sans doute toutes les qualitez necessaires pour meriter son estime et son amitié : aussi donna t'il des tesmoignages de douleur fort glorieux pour le Prince Artibie : et quand son Tombeau eust esté couvert de despoüilles d'Ennemis vaincus, et de Trophées d'Armes brisées ; il n'eust pas esté plus honoré, que de voir ses Cendres arrosées des larmes du plus Grand Prince du monde : et d'un Prince encore qui avoit une douleur se sensible dans le coeur, qu'elle le pouvoit presques raisonnablement dispenser d'avoir de la sensibilité pour nulle autre chose. Cependant la pointe du jour paroissant, il fut adverti que l'espouvante estoit se grande dans Artaxate, et qu'il y avoit une consternation se universelle, que le Roy d'Armenie en estoit sorti avec toute sa Cour, et une partie de ses Troupes : pour se retirer sur le haut de certaines Montagnes inaccessibles, où il y avoit mesme des Chasteaux assez bien fortifiez, et qui estoient du costé opposé à celuy où il estoit alors. Il sçeut encore que ce Roy avoit emmené la Reine sa femme, et les Princesses ses filles : et il s'imagina que peut estre Mandane y estoit elle aussi. Il eust bien voulu à l'instant mesme aller apres : mais on luy assura qu'auparavant qu'il fust seulement en estat de partir, le Roy d'Armenie seroit arrivé au lieu de son Azile, où il n'auroit plus rien à craindre que la faim. Neantmoins comme Cyrus ne voulut pas se fier à ce qu'on luy en disoit ; il monta à cheval, apres avoir commandé à un Chirurgien Egyptien qui estoit dans les Troupes de Chipre, d'embaumer le corps du Prince Artibie de cette excellente maniere que l'on pratique en son Païs, et qui rend les morts incorruptibles ; voulant luy tenir sa parole. Il laissa ordre aussi de faire un compliment à la Princesse de Pont, de ce qu'il ne la verroit qu'à son retour : et ces ordres estant donnez, il fut avec deux cens Chevaux seulement, se faire monstrer ces Montagnes : et il connut en effet, qu'il estoit impossible qu'il peust y arriver à temps. Il prit donc alors la resolution d'aller occuper quelque Poste, entre ces Montagnes et l'a Ville, afin d'en empescher la communication : mais à peine les Troupes qu'il commanda pour ce la sous la conduite d'Hidaspe eurent elles marché, que les Habitans d'Artaxate redoublant encore leur frayeur, apres avoir tenu un conseil tumultueux, trouverent plus de seureté à se rendre à un Vainqueur comme Cyrus, que d'entre prendre de resister plus long temps à un Prince tousjours invincible. Ils envoyerent donc des Deputez vers luy, pour luy demander grace : mais avec de termes aussi soumis, que s'il eust eu desja son Armée toute entiere à leurs Portes. Comme il estoit le plus doux Prince de la Terre, à tout ce qui ne luy resistoit point, il ne voulut d'eux qu'un simple serment de fidelité : il ne jugea pas mesme à propos avec se peu de Troupes qu'il avoit, de s'engager dans cette Ville : et il se contenta d'occuper les deux bouts de l'Araxe, et quelques Chasteaux mediocrement forts, qui estoient en divers endroits d'Artaxate ; afin que par là il ostast tout secours au Roy d'Armenie, et toute communication entre la Ville et le lieu où il s'estoit retiré. Il continua donc le dessein d'envoyer Hidaspe vers le pied de ces Montagnes, avec douze cens hommes seulement : pour empescher ceux de la Campagne d'y porter des vivres. En suitte de quoy il se resolut d'attendre que Ciaxare fust arrivé, auparavant que de plus rien entreprendre : et apres avoir donné tous les ordres necessaires, il s'en retourna au Chasteau d'où il estoit parti, avec assez d'impatience d'entretenir la princesse de Pont : s'imaginant que peut-estre pourroit elle sçavoir où estoit le Roy son Frere : et par consequent où estoit aussi la Princesse Mandene. S'estant donc un peu reposé, et s'estant mis en estat de paroistre avec bien-seance devant elle, il luy fit demander s'il pourroit avoir l'honneur de la voir : comme elle ne le desiroit pas moins qu'il le souhaitoit, quoy que ce fust par des raisons disse rentes, elle luy fit dire qu'elle recevroit sa visite fort agreablement. De sorte qu'allant la trouver à l'heure mesme, il en fut reçeu en effet avec toute la civilité possible : et il luy rendit aussi toute la soumission et tout le respect qu'il luy eust pû rendre, quand elle eust encore esté dans Heraclée, Apres les premiers complimens passez, Seigneur, luy dit elle, si la Fortune eust esté aussi favorable au Roy mon Frere, que vous le luy fustes en le faisant delivrer, il n'eust pas perdu comme il a fait : les Royaumes qu'on luy a veû posseder. Je ne sçay Madame, repliqua Cyrus, se le Roy de Pont n'a point plus gagné en perdant ses Royaumes, qu'il n'eust pû faire en les conservant : mais du moins sçay-je bien que je prefere ce que la Fortune luy a donné, apres les avoir perdus, à tout ce qu'elle luy avoit osté auparavant : et pleust aux Dieux qu'il voulust remonter au Throsne qui luy appartient, en rendant ce qui ne luy appartient du tout. Ce discours est se obscur pour moy, dit la Princesse de Pont, que je n'y puis respondre à propos : car enfin je sçay bien que le Roy mon frere a perdu le Royaume de Pont. et celuy de Bithinie ; qu'il a esté contraint a de partir de la derniere Ville qui luy restoit, et de s'enfuir dans un Vaisseau pour aller mettre sa personne en seureté aupres de vous : mais je n'ay point sçeu que cette Fortune qui l'a renversé du Throsne, luy ait rien fait gagner depuis, J'ay sçeû mesme en suite qu'il n'estoit point où vous estiez : et l'on m'a dit enfin (sans m'en pouvoir pourtant donner nulle certitude) qu'il estoit en Armenie, où je suis venuë le chercher, et où je ne l'ay pas trouvé. Quoy Ma dame, luy dit Cyrus, le Roy de Pont et la Princesse Mandane ne sont point icy ! Je ne croy pas, respondit elle, que le Roy mon Frere y soit : et je ne comprens point du tout comment quand il y seroit, la Princesse Mandane y pourroit estre. Cy rus voyant avec quelle ingenuité cette Princesse luy parloit, luy conta alors comment le Roy de Pont avoit sauvé la Princesse Mandane d'un naufrage, et comment il avoit quitté son Navire, et s'estoit mis dans un Bateau pour remonter la Riviere d'Halis, et pour venir en Armenie : de sorte, poursuivit il, Madame, que je ne voy pas comment il est possible qu'il n'y soit pas, et comment vous ne le sçavez point. J'ay eu se peu de liberté, dit elle, depuis que je suis en Armenie, qu'il ne seroit pas impossible qu'il y fust, quoy que je ne le sçeusse pas : Mais Seigneur, comment peut il estre vray, que luy qui m'a parlé de vous, comme de l'homme du monde pour qui il avoit le plus d'estime et le plus d'amitié (quoy qu'il ne sçeust pas vostre condition) puisse vous avoir desobligé ? luy, dis-je, que vous avez tant obligé ; luy qui vous doit la vie et la liberté ; luy qui aussi a eu intention de vous conserver, dans un temps où vous luy arrachiez la victoire d'entre les mains. Il n'a pas eu intention de me nuire, repli qua Cyrus, mais il m'a pourtant cruellement outragé : ha Seigneur, dit elle, il ne m'a pas dé peint Artamene assez injuste, pour se tenir outragé d'une chose faite sans dessein : et je ne pense pas qu'il soit changé depuis qu'il est Cyrus. Il n'est pas changé, reprit il, car il aime la Princesse Mandane, comme il l'aimoit en ce temps là, quoy que le Roy de Pont ne le sçeust pas : de sorte, Madame, qu'il vous est aisé de juger, qu'en enlevant cette Princesse, et en la retenant apres contre sa volonté, il ne m'a pas obligé. Je ne vous parlerois pas ainsi, poursuivit il, si la passion que j'ay pour elle, n'estoit aujourd'huy sçeuë de toute l'Asie : et se je n'estois forcé de me justifier dans l'esprit d'une aussi excellente personne que vous. Seigneur, luy dit elle, je n'ay plus rien à vous dire : et dés que l'amour se mesle dans une avanture je n'en suis plus surprise, quelque bizarre qu'elle soit. Cependant je puis vous dire pour vostre consolation, que le Roy mon frere a un si profond respect pour la Princesse Mandane, que vous ne devez rien craindre pour elle : et si je sçavois où il est, je vous supplierois de me permettre d'aller, essayer d'obtenir de luy qu'il la rendist au Roy son Pere. Cyrus remercia cette Princesse avec beaucoup d'affection : et leur conversation fut se obligeante de part et d'autre, que Cyrus estoit estonné de se trouver tant de disposition à vouloir servir une Soeur de son Rival. Il est vray qu'elle estoit se aimable et se parfaite, qu'il n'eust pas esté possible de ne l'estimer pas infiniment : et de n'avoir pas du moins beaucoup d'amitié pour elle, quand on n'estoit plus en termes de pouvoir avoir de l'amour. De plus, comme elle trouvoit en la veuë de Cyrus, la ressemblance d'une personne qui luy estoit infiniment chere, elle avoit pour luy, et mesme sans s'en appercevoir, une civilité plus obligeante qu'elle ne pensoit : de sorte que durant trois ou quatre jours, pendant lesquels Cyrus la voyoit à toutes les heures où il n'estoit pas occupé à visiter les divers Postes qu'il faisoit garder ; il se lia une assez grande amitié entr'eux. Car enfin Cyrus apres avoir satisfait la curiosité de cette Princesse, en luy racontant sa fortune en peu de paroles : comme il l'assuroit que se le Roy son Frere vouloit rendre la Princesse Mandane, il luy feroit recouvrer ses Royaumes, elle ne trouvoit pas qu'il eust tort : et elle croyoit mesme que quand le Roy de Pont sçauroit qu'Artamene estoit Cyrus, et que Cyrus aimoit Mandane, et en estoit aimé, il changeroit de dessein. Si bien que ne trouvant pas qu'elle deust regarder ce Prince comme l'Ennemy du Roy son Frere, elle le regardoit seule ment comme son Protecteur : et comme un Prince qui pourroit peutestre trouver les voyes d'estre le Mediateur, entre le Roy de Pont et le nouveau Roy de Bithinie : de sorte qu'elle joüissoit avec quelque douceur, de la veuë et de la conversation de Cyrus. Ce Prince fut un peu embarrassé durant quelques jours, de remarquer que cette Princesse ne le voyoit point sans changer de couleur, et qu'elle le regardoit quelquesfois en soupirant. Mais enfin s'estant encore souvenu de ce Portrait qu'on luy monstra en Bithinie ; il comprit qu'il faloit que non seulement Spitridate auquel il ressembloit en fust amoureux, mais qu'il faloit encore qu'il en fust aimé. Et comme il espera extrémement de la negociation de cette Princesse aupres du Roy son Frere, quand il sçauroit où il estoit : et qu'il sçavoit qu'il ny a rien de se engageant, que d'estre dans la confidence d'une personne qui a une passion dans l'ame : il sçeut si bien conduire la chose, que sans choquer la bien-seance, ny la presser trop, il l'obligea à consentir qu'il sçeust tous les malheurs de sa vie ; afin de voir apres par quels moyens il l'en pourroit soulager, comme elle estoit resoluë de faire aussi cesser les siens s'il estoit possible. Un matin que Cyrus aprit que Ciaxare arriveroit dans trois jours, et que le Roy d'Armenie n'avoit pas de vivres pour longtemps : ayant l'esprit un peu plus tranquile, par l'esperance d'estre bien tost en pouvoir de s'esclaircir par le Roy d'Armenie luy mesme, du lieu où estoit ce qu'il cherchoit : il fut trouver la Princesse de Pont, et la sommer de luy tenir la parole qu'elle luy avoit donnée. Mais quoy qu'elle voulust le contenter pour son propre interest, elle ne pût obtenir d'elle mesme, la force de raconter ses avantures de sa propre bouche : et elle le supplia de trouver bon qu'une personne qui estoit à elle, et qui sçavoit jusques à la moindre de ses pensées, les luy aprist. Cyrus consentant à ce qu'elle vouloit, se retire à l'heure mesme : et aussi tost qu'elle eut disné, il retourna dans sa Chambre : où il trouva celle qui luy devoit apprendre les malheurs de la Princesse de Pont ; qui s'estoit retirée dans un Cabinet, avec quelques Femmes d'Armenie, que l'on avoit mises aupres d'elle pour la servir. Cette Personne qui se nommoit Hesionide, estoit ne Fille de qualité, originaire de Bithinie, de qui la Mere avoit esté Gouvernante de la Princesse, et qui l'avoit presque esté elle mesme : parce qu'ayant six ou sept ans plus qu'Araminte ; sa Mere qui estoit fort avancée en âge, et fort mal saine, luy en avoit souvent donné la conduite. De sorte qu'elle sçavoit fort exactement tout ce qui s'estoit passé en cette Cour là : et comme c'estoit le plus charmant esprit du monde, le plus doux, et le plus complaisant dans les choses justes, elle s'estoit fait adorer de la Princesse de Pont. Cyrus qui avoit sçeu la condition d'Hesionide, par un des gens de cette Princesse à qui il l'avoit fait de mander, la traitta tres civilement : et apres quelques complimens, aussi respectueusement reçeus, qu'ils estoient obligeamment faits : apres avoir, dis-je, pris leur place sur une Estrade couverte de ces Estoffes admirables que l'on fait en Armenie : Hesionide commença de parler en ces termes.

Histoire de la princesse Araminte et de Spitridate : contexte politique


HISTOIRE DE LA PRINCESSE ARAMINTE ET DE SPITRIDATE.

L'ordre que j'ay reçeu de la Princesse, de vous raconter exactement ses malheurs, de mande Seigneur, que vous vous prepariez à une assez grande patience : car ils sont en se grand nombre, qu'il n'est pas possible de vous les dire en peu de paroles. Il faut mesme pour vous les faire connoistre plus particulierement, ne vous dire pas seulement ceux de la Princesse de Araminte : mais il faut encore vous apprendre une partie de ceux de ses Peres : car c'est ainsi que sa generosité luy fait appeller l'usurpation qu'ils ont faite du Royaume de Bithinie : qui est la veritable cause de tous les maux qu'elle souffre, et de tous ceux qu'elle souffrira. Vous sçavez Seigneur, vous qui avez tant gagné de Batailles en ce lieu là, que le Royaume de Pont, et celuy de Bithinie, ne sont separez que d'une Riviere : de sorte qu'il n'est pas estrange, qu'un Roy de Pont ambitieux, ait voulu porter ses bornes au de là : mais je pense que les voyes dont il se servit, vous le sembleront de telle sorte, qu'à peine pourrez vous en souffrir le simple recit. Vous sçaurez donc. Seigneur, que l'Ayeul de la Princesse Araminte, estoit un Prince violent, jaloux de son authorité, et le plus entreprenant du monde : aussi toute sa vie se passa t'elle en guerre contre ses voisins : tantost contre le Roy de Phrigie ; tan tost contre le Roy de Capadoce et de Galatie ; et tantost contre le Prince des Paphiagoniens. Mais en toutes ces guerres, il fut toujours puissamment assisté du Roy de Bithinie qui regnoit alors, Pere d'Arsamone, qui vient de la reconquerir. Neantmoins il luy voulut mal dans le fond de son coeur, de ce qu'il s'opposa une fois à une nouvelle guerre qu'il vouloit entreprendre contre la Capadoce, sans sujet et sans raison : car comme la Bithinie separe le Pont de la Galatie, il ne le pouvoit faire sans que ce Prince luy donnast du moins passage par ses Estats, et il le luy refusa. Depuis cela il regarda donc toujours la Bithinie comme un obstacle à ses ambitieux desseins : mais Seigneur, il faut que je passe cét en droit legerement : car comme je suis originaire de Bithinie, il seroit difficile que l'amour de ma Patrie ne me fist dire plus que je ne dois : veû le respect que je suis obligée de rendre aux Rois dont la Princesse que je sers est descenduë. Je ne puis toutesfois vous faire un secret, d'un crime qui a esté sçeu de plusieurs Royaumes, puis que c'est le fondement de tout ce que j'ay à vous dire : vous sçaurez donc en peu de mots, que le Roy de Pont ayant prié celuy de Bithinie qu'il peust conferer aveques luy, de quelque affaire importante, qu'il disoit qui les regardoit l'un et l'autre : ce Prince luy ayant accordé la chose, ces deux Rois se trouverent sur leurs Frontieres. Et comme la Riviere de Sangar les borne également, ils choisirent une Isle tres agreable, et où il y a une assez belle Maison pour leur entre-veuë : qui se fit avec toute la magnificence possible. Neantmoins comme l'Isle apartenoit pourtant au Roy de Pont, ce fut luy qui fit la despence des festins qui furent faits durant trois jours, avec toute la magnificence, et toute la splendeur imaginable. Mais le dernier des trois, le Roy de Bithinie fut pris d'un mal si violent, qu'il fut abandonné des Medecins dés le second jour : estant impossible de le transporter hors de cette Isle, où le Roy de Pont demeura tousjours aupres de luy : donnant de se grandes marques de douleur, que tout le monde en fut trompé, et le Roy de Bithinie plus que tous les autres. Ce Prince donc, qui n'avoit qu'un fils âgé de six ans, et qui avoit perdu la Reine sa Femme il y en avoit desja deux : se voyant en cet te extremité, creut que pour empescher le Roy de Pont, dont il connoissoit fort bien l'humeur ambitieuse, d'usurper la Bithinie : il faloit le declarer Tuteur du Prince son fils. De sorte qu'en ce déplorable estat, où tout son Royaume a creû qu'il avoit esté reduit par un Poison que le Roy de Pont luy avoit fait donner : il assemble tous les Grands de Bithinie qui l'avoient suivy à cette entre-veuë : et leur declare comme quoy il entend que le Roy de Pont pendant la minorité du Roy son Fils, ait la conduitte de ses Estats, et qu'il y dispose de toutes choses : l'assujetissant toutefois à ne donner les Charges et les Gouvernemens qu'à des Bithiniens. Le Roy de Pont fit semblant de ne vouloir pas accepter ce qu'on luy offroit : mais ce malheureux Prince l'en pressant tousjours davantage, il luy promit enfin qu'il conserveroit la Couronne de Bithinie comme la sienne propre : il luy parla avec tant de generosité en aparence, qu'il le fit du moins mourir assez doucement, quoy que ce fust d'une mort violente. Encore que tous les Grands de Bithinie eussent tesmoigné approuver cette resolution, n'osant pas resister à leur Roy mourant : neantmoins apres qu'il fut mort ; s'estant espandu quelque bruit de poison, ils s'y opposerent : et commencerent de vouloir se servir des Gardes du feu Roy, pour s'assurer de la Personne de leur jeune Prince, qui n'estoit qu'à cinquante stades de là ; dans un Chasteau où les Rois de Bithinie faisoient eslever leurs Enfans, jusques à ce qu'on les ostast d'entre les mains des Femmes. Mais le Roy de Pont les prevenant : avoit fait redoubler secretement les garnisons de toutes les Villes qu'il avoit le long de la Riviere : de sorte que les en tirant, il en forma promptement un petit Corps d'Armée, avec lequel il s'assura de la Personne du jeune Prince, et se rendit Maistre de la Bithinie, favorisé de quelques Grands du Royaume, qu'il gagna par de l'argent : En suitte de quoy il retourna à Heraclée, où il fit eslever le jeune Prince Arsamone. Au commencement il luy fit rendre tous les honneurs qui estoient deus à un Roy de Bithinie, afin de tromper perles Bithiniens, et de les accoustumer à recevoir ses ordres : mais apres qu'il se fut bien estably, il supposa une declaration, par laquelle il paroissoit que le feu Roy de Bithinie advoüoit que son Royaume avoit esté autrefois usurpé sur les Rois de Pont ; et par laquelle il disoit vouloir que son Fils ne fust que Sujet de celuy qui regnoit alors. En fin Seigneur, la force l'emporta sur la justice : Arsamone fut tousjours traité en Prince, mais non pas en Roy : et ce ne fut plus qu'un Esclave à qui l'on donna des fers dorez, tres pesans et tres fascheux. Il les a pourtant portez avec une patience et une dissimulation sans exemple : Ceux qui se mélent de raisonner sur les choses, n'ont jamais bien pû comprendre pourquoy le Roy de Pont faisant mourir le Pere, espargna la vie du Fils : mais soit qu'il craignist de forcer les Bithiniens à luy declarer la guerre, et à se souslever contre luy : ou soit qu'il en fust empesché par une puissance absoluë des Dieux, il ne le fit pas. Arsamone vescut donc comme son Sujet ; et mesme se maria à une Princesse Bithinienne, qu'on luy permit d'espouser, parce qu'elle n'estoit pas riche : il est vray qu'en recompense elle estoit tres belle en ce temps là, et qu'elle est encore tres vertueuse en celuy-cy : Vous le sçavez Seigneur, puis que ce fut chez elle que vous fustes pris pour le Prince Spitridate. Il souffrit aussi qu'une Soeur du Roy qu'il avoit empoisonné, espousast le Prince Gadate : ce ne fut toutefois que parce que Nitocris Reine d'Assirie l'en pria. Cependant le Roy de Pont qui n'avoit qu'un Fils, qui estoit desja marié, mourut, et Arsamone changea de Maistre, sans changer de condition : car enfin Seigneur, ce nouveau Roy de Pont et de Bithinie, Pere de la Princesse Araminte, quoy qu'il n'eust pas esté capable de faire un crime comme celuy du Roy son Pere ; neantmoins se trouvant en possession de deux Royaumes, il les garda, et ne voulut jamais entendre à nulle restitution. De sorte qu'il falut qu'Arsamone dissimulast encore, comme il avoit desja dissimulé, faisant semblant d'estre content de sa fortune : parce qu'il ne se voyoit pas en estat de pouvoir rien faire pour la rendre meilleure : Le Roy de Pont estant alors bien avec tous les Rois voisins, et Arsamone n'ayant ny Troupes, ny argent pour en lever. Cependant Seigneur, le Roy de Pont avoit deux Fils et une Fille : et le Prince Arsamone eut aussi une Fille et deux Fils, l'aisné desquels se nomme Spitridate, qui est celuy qui vous ressemble si fort. Comme la Reine de Pont mourut fort jeune, la Princesse Araminte n'avoit que cinq ans quand elle la perdit : et comme feue ma Mere avoit l'honeur d'estre fort aimée de cette Grande Reine, elle luy fit la grace d'obliger le Roy son Mary à luy en donner la conduite. Mais pour vous monstrer que cette Princesse avoit beaucoup de pieté, je n'ay qu'à vous dire qu'elle luy ordonna en secret, d'entretenir autant qu'elle pourroit, beaucoup d'amitié entre ses Enfans et ceux du Prince Arsamone ; souhaitant ardemment qu'il s'en peust trouver un assez genereux, pour restituer un jour le Royaume de Bithinie à ceux à qui il appartenoit. Vous pouvez bien juger Seigneur, qu'elle ne manqua pas d'obeïr à un commandement se juste : car puis que je vous ay dit qu'elle avoit l'honneur d'estre estimée d'une si excellente Princesse, je vous ay ce me semble assez fait connoistre qu'elle n'y pouvoit pas manquer. Et certes il n'estoit pas difficile de porter à aimer, ce qui estoit se aimable : car il faut advoüer que jamais l'on ne peut rien voir de plus joly, que l'estoit cette petite Cour de jeunes Princes, et de jeunes Princesses. Mais entre les autres, Spitridate fils aisné d'Arsamone, et la Princesse Araminte estoient admirables : pour le premier. Seigneur, vous n'avez qu'à, vous souvenir de vostre enfance, pour vous l'imaginer ; estant cetain qu'il y a une ressemblance prodigieuse encre vous et luy. Et pour la Princesse de Pont, vous n'avez ce me semble qu'à la regarder, pour juger qu'il faut qu'elle ait esté belle dés le Berceau. La Soeur de Spitridate nommée Aristée, est aussi une tres belle Personne comme vous le sçavez : et le Prince Sinnesis, frere aisné d'Aryande qui est aujourd'huy Roy de Pont, estoit beau et de bonne mine aussi bien que son Frere que vous connoissez : et le plus jeune des fils d'Arsamone nommé Euriclide, estoit encore un fort beau Prince. Voila donc Seigneur, quelle estoit alors la Cour de Pont : de sorte que comme la paix sembloit estre en ce temps là assez solidement establie, on ne songeoit qu'à bien eslever ces jeunes Princes et ces jeunes Princesses : et qu'à leur donner tous les honnestes plaisirs dont leur âge estoit capable. Le Roy de Pont mesme commanda à ma Mere par Politique, de faire la mesme chose, que la Reine sa femme luy avoit ordonné par vertu : car il s'imagina que se son Fils aisné espousoit la Fille du Prince Arsamone, ce seroit assurer encore davantage la possession du Royaume de Bithinie à sa Maison. La chose estant en ces termes, tous les divertissement que l'on donnoit à ces jeunes Enfans, on les leur donnoit ensemble : les promenades, les chasses, les bals, et les musiques, faisoient qu'ils se voyoient tous les jours : et j'ose dire que par le soin que l'on prit à les eslever, ils cesserent d'estre enfans, beaucoup plustost que leur âge ne sembloit le devoir permettre. On voyoit bien en leur conversation, la grace, la naïveté, et l'enjoüement ordinaire de l'enfance : mais ils n'en avoient ny la sotte honte, ny la trop grande hardiesse, ny la simplicité, ny l'ignorance. Cependant quoy qu'on les eust obligez à vivre avec une égale civilité, leur inclination y mit de la difference : et je m'aperçeus enfin, que Spitridate avoit pour la Princesse Araminte, beau coup plus de respect que le Prince Euriclide son frere. Je remarquay aussi presque en mesme temps, que le Prince Sinnesis rendoit beaucoup de soings à la Princesse Aristée, que le Roy de Pont d'aujourd'huy ne luy rendoit pas : et comme je sçavois alors les intentions du Roy, parce que ma Mere me les avoit aprises, aussi bien que celles de la feuë Reine de Pont, afin que j'y servisse autant que je le pourrois, je fus ravie de voir un si heureux commencement à son dessein : et je creus mesme que le Prince Arsamone, et la Princesse Arbiane sa femme le trouveroient fort bon. Je vy donc naistre l'amour en ces jeunes coeurs sans m'y opposer : et je fus assez long temps à m'apercevoir qu'ils aimoient, sans qu'ils le sçeussent eux mesmes : estant certain que Sinnesis et Spitridate avoient desja rendu mille petits services aux Princesses qu'ils adoroient, sans s'estre aperçeus qu'ils estoient amoureux, et sans qu'elles s'en fussent aperçeuës non plus que ces jeunes Princes. Mais enfin la Princesse Araminte estant dans sa quatorziesme année, et le Prince Spitridate en ayant seize, il commença de s'apercevoir de la passion qu'il avoit dans l'ame : cette joye qu'il avoit accoustumé d'avoir lors qu'il voyoit la Princesse, devint plus moderée : et quoy qu'elle eust toujours pour luy la mesme civilité qu'elle avoit accoustumé d'avoir, il n'estoit pour tant plus se satisfait : et son coeur formoit des desirs malgré luy, qu'il ne connoissoit pas luy mesme : de sorte que sans sçavoir bien precisément ce qui manquoit à son bonheur, il devint fort melancolique. Comme la Princesse Araminte J'estimoit beaucoup, et qu'il luy plaisoit plus que tout ce qu'elle voyoit à la Cour, elle s'en aperçeut la premiere : et me demanda se je ne sçavois point d'où venoit le changement d'humeur du Prince Spitridate : et comme je luy eus respondu que non, elle me dit qu'elle en estoit en peine, et qu'elle vouloir donc le luy demander à luy mesme. Madame, luy dis-je en sous-riant, il n'est pas tousjours à propos d'estre si curieuse : que sçavez vous se le Prince Spitridate veut que l'on sçache la cause de sa melancolie ? et pourquoy la voudroit il cacher, me respondit elle, à une personne qui ne la veut aprendre que pour le pleindre du moins, se elle ne le peut servir ? Il la cache peut-estre, luy dis-je en riant, parce que luy mesme ne la sçait pas : ha Hesionide, me dit elle, Spitridate est trop raisonnable pour estre chagrin sans sujet : et si je pensois que cela fust, je luy en ferois bien la guerre : mais je ne le crois point du tout. Comme j'allois luy respondre, la Princesse Aristée arriva, et peu apres le vaillant Pharnace, qui eut la gloire de vous resister le dernier au Combat des deux cens : et au mesme instant encore le lasche Artane, qui accompagna Spitridate en ce lieu-là. Apres que la conversation eut assez duré, le Prince Sinnesis vint proposer la promenade à la Princesse sa Soeur, qui eut cette complaisance pour luy sans peine. Ce Prince pouvoit alors avoir dix-sept ans, et la Princesse Aristée quinze : et à mon advis il luy avoit desja donné quelques petites marques de sa passion, qu'elle avoit connuës sans les agreer, et sans les rejetter suffi. Des qu'ils furent dans les Jardins, le Prince Sinnesis apres avoir parlé quelque temps à la Princesse sa Soeur, donna la main à la Princesse Aristée : et Spitridate aida aussi à marcher à la Princesse Araminte. De sorte que Pharnace et Artane voyant que la seule place qu'ils pouvoient occuper agreablement estoit desja prise par Spitridate, s'en allerent par un sentiment jaloux. Ce pendant le peu d'experience de cette jeune Personne me faisant craindre qu'elle ne demandast avec trop d'empressement à Spitridate ce qu'il avoit dans le coeur, je la suivis tousjours d'assez prés : et sans perdre le respect que je luy devois, je destournois la conversation avec adresse. Car comme ma Mere estoit fort mal saine, ainsi que je vous l'ay desja dit, et de plus fort âgée, et que j'avois six ou sept ans plus que la Princesse, j'agissois presques comme une Sous-Gouvernante : le Roy le voulant de cette sorte, et la Princesse en estant bien aise, parce qu'elle me faisoit l'honneur de m'aimer. Mais Seigneur, pour revenir à mon discours, la Princesse Arbiane estant venuë dans ces mesmes Jardins, et s'estant mise à me parler de quelque affaire assez importante apres avoir salüé le Prince et la Princesse, je fus contrainte de l'entretenir : et par consequent de donner lieu à Spitridate d'une conversation particuliere avec la Princesse Araminte qui dura assez long temps : car le Prince Sinnesis n'avoit garde de l'interrompre, estant assez occupé luy mesme à entretenir la Princesse Aristée. Comme nous marchions dix ou douze pas derriere eux, je ne pouvois juger que de leurs actions, et je ne pouvois pas entendre leurs paroles : mais enfin je vis tout d'un coup que la Princesse Araminte nous rejoignit, disant qu'elle estoit lasse de se promener, et qu'elle se vouloit reposer, ne pouvant marcher davantage : de sorte que quittant Spitridate, elle s'assit sur des sieges de gazon. Comme je les observois tousjours exactement, je vy que Spitridate quittant la main de la Princesse, et luy faisant la reverence changea de couleur : et qu'elle la luy faisant sans le regarder, rougit aussi, et fit semblant de racommoder quelque chose à sa Coiffure, pour cacher ce petit change ment de son visage. Il me sembla mesme qu'elle avoit regardé si je ne m'en estois point aperçeuë : en suitte de quoy apres avoir encore esté quelque temps en conversation, elle se retira : et la Princesse Arbiane apres l'avoir remenée jusqu'à son Chariot, s'en retourna, emmenant la belle Aristée avec elle. Tout le reste du jour la Princesse me parut inquiete, quoy qu'elle aportast soing à ne la paroistre pas : et comme elle entra dans son Cabinet, sans apeller pas une de ses Filles, comme elle faisoit souvent, j'y entray un peu apres qu'elle y fut : et je la trouvay appuyée sur une fenestre, qui resvoit profondément. Madame, luy dis-je en riant, puis que vous ne trouviez pas tantost que ce fust choquer la bien-seance, que de vouloir demander au Prince Spitridate le sujet de sa melancolie : je pense que vous ne trouverez pas mauvais que je vous demande ce qui vous fait tant resver aujourd'huy. D'abord elle voulut me persuader qu'elle n'estoit point plus resveuse qu'à l'ordinaire : toutefois voyant qu'elle n'en pouvoit venir à bout. Mais Hesionide, me dit elle, ne m'avez vous pas dit qu'il ne faloit pas estre trop curieuse ? Ouy Madame, luy repliquay-je, mais je ne suis pas la Princesse Araminte, et vous n'estes pas le Prince Spitridate. Ainsi je puis aveque raison vous demander ce qui vous inquiete, sans craindre de vous offenser : puis que je ne le fais au contraire, que pour vous soulager s'il est en mon pouvoir. En verité Hesionide, me dit elle, je n'ay rien dans l'esprit qui me fâche : En verité, repris-je. Madame, vous y avez quelque chose qui vous occupe : et se vous ne me faites l'honneur de me le dire, je croiray que le Prince Spitridate vous a descouvert le sujet de sa melancolie : et que cette melancolie est devenuë contagieuse pour vous. M'en preservent les Dieux, me dit elle avec precipitation ; Vous sçavez donc presentement ce que c'est, luy dis-je. La Princesse rougit, voyant qu'elle ne pouvoit le nier ; et s'approchant alors de moy avec une bonté extréme, et une ingenuité la plus grande du monde : il est vray, dit elle, que je le sçay ; et se vous sçaviez le despit et la honte que j'en ay, vous m'en pleindriez sans doute extrémement. Mais aussi Hesionide, reprit elle, que ne me disiez vous un peu plus fortement que vous n'avez fait, qu'il ne faloit point que je demandasse à Spitridate quel estoit son chagrin ? car je m'imagine que vous le sçaviez : ou que du moins vous en soubçonniez quelque chose. Je vous advouë que l'embarras de cette jeune Princesse, et la colere que je luy voyois, me donnerent quelque envie de rire, que je retins neantmoins de peur de l'irriter : et apres l'avoir suppliée de me dire quelle avoit esté leur conversation, et qu'elle s'en fut excusée plusieurs fois, enfin m'accordant ce que je voulois, imaginez vous, dit elle, que la Princesse Arbiane n'a pas plustost commencé de parler aveques vous, qu'impatiente de sçavoir ce qui affligeoit Spitridate ; Vous estes si changé, luy ay-je dit, depuis quelque temps, que tous vos Amis en sont en peine ; et ne peuvent imaginer la cause de vostre chagrin, Je ne pretens pas aussi qu'ils la devinent, m'a t'il respondu, et il n'y a personne au monde à qui je la veüille dire. Quoy, luy ay-je repliqué, vous avez un desplaisir que vous ne voulez point que l'on sçache ! Vous ne voules donc pas que l'on vous en pleigne, ny que l'on vous en soulage. Je voudrois bi ? le premier, m'a t'il respondu, mais je n'ose vouloir le second. Et le moyen, luy ay-je dit, que ny l'un ny l'autre puisse estre, si l'on ne sçait point que vous souffrez ? Ne me dittes vous pas, m'a t'il respondu, que tous mes Amis sont en peine de ma melancolie ? et se cela est, ne peuvent ils pas me pleindre, sans sçavoir la cause de mon mal ? Non pas moy, luy ay-je dit, car peut estre vous estimeriez vous malheureux de certaines choses, dont je ne vous pleindrois point du tout. Et quels seroient ces maux, m'a t'il demandé en soupirant, pour lesquels la Princesse Araminte n'auroit point de compassion ? Si vous estiez envieux de la gloire d'autruy, luy ay-je dit, et que cela vous tourmentast, je ne vous en pleindrois pas. Mais si j'en estois amoureux, m'a t'il respondu, m'en pleindriez vous ? au contraire, adjoustay-je, je vous en estimerois plus, puis que tout le monde doit aimer la gloire. Mais enfin Spitridate, luy ai-je dit, puis que vous ne voulez point que je sçache ce qui vous tourmente, je ne vous en pleindray pas ; et je croiray que vous ne me tenez pas assez discrette pour cacher ce qui ne doit pas estre sçeu. Ha Madame, m'a t'il repliqué, je ne craindrois pas que vous publiassiez ce que je vous dirois : et que craindriez vous donc ? (luy ay-je respondu avec une simplicité qui me fait presentement desesperer) je craindrois, m'a t'il dit, que vous ne me haïssiez. Et pourquoy vous haïrois-je, luy ay-je encore respondu, pour m'avoir confié vostre secret ? Vous me haïriez peut-estre, m'a t'il dit, se vous sçaviez que Spitridate n'est malheureux, que parce qu'il aime plus qu'il ne doit, la belle Princesse de Pont. A peine a t'il eu achevé de prononcer ces paroles, que tout d'un coup ma chere Hesionide, j'ay veû cent mille choses que je ne voyois pas auparavant : et j'ay eu une si grande confusion de ma simplicité et de mon innocence, que je n'ay plus osé le regarder. Neantmoins apres avoir fait un grand effort sur moy mesme, vous avez raison Spitridate (luy ay-je dit toute en colere et toute honteuse) de croire que la Princesse de Pont vous haïroit se vous l'aimiez trop : et je vous conseille comme vostre Amie, de cacher si bien ce secret, que personne ne le sçache jamais. Je vous obeïray, Madame, m'a t'il dit, et vous serez tousjours la seule Personne de toute la Terre à qui je le reveleray. Je n'ay pourtant fait qu'entre-oüir ces derniers mots : car dans la confusion ou j'estois, je me suis approchée de vous sans luy respondre. Apres que la Princesse eut achevé son recit, avec beaucoup de marques de despit et de honte sur le visage, elle me de manda ce qu'elle devoit faire ? et je luy conseillay d'éviter adroitement la conversation particuliere de Spitridate, sans luy faire pourtant aucune incivilité : et de vivre enfin aveque luy comme avec un Prince que peut-estre elle pourroit un jour espouser, et peut estre aussi ne l'espouser pas. De sorte qu'il faloit agir d'une maniere qui fist qu'il l'estimast beaucoup : et que pour obtenir cette estime, il faloit n'estre ny trop indulgente ny trop méprisante. Que comme elle estoit fort jeune, je la supliois de ne me faire point un secret de ce que luy diroit Spitridate, et de ce qu'elle luy respondroit : parce que c'estoit une chose assez dangereuse de se fier en soy mesme, en une matiere se delicate : et un âge se peu avancé que le sien. Cette jeune et sage Princesse me promit tout ce que je voulus : et en effet elle me tint sa parole tres exactement, et fit tousjours tout ce que je souhaitay qu'elle fist. Comme Spitridate est un des plus sages Princes du monde, et des plus respectueux, il se contenta durant quelques jours, d'avoir descouvert sa passion à la Princesse Araminte, sans la persecuter davantage, de peur d'en estre mal-traitté : de sorte que le voyant vivre avec une se grande discretion, et une se grande retenuë : je m'imaginay que peutestre cette jeune Princesse n'avoit elle pû faire la distinction d'une simple galanterie à une veritable declaration d'amour : puis que bien souvent, à ce que j'ay oüy dire, on se sert des mesmes paroles, pour l'une et pour l'autre : et qu'il n'y a que le son de la voix, et la maniere de les prononcer, qui en face la difference. De sorte que je creus que la chose estoit ainsi, et je voulus le faire croire à la Princesse : qui en effet fit semblant par modestie d'adjouster foy à ce que je luy disois, quoy que dans le fonds de son coeur elle ne me creust pas. Cependant le Prince Sinnesis qui estoit d'un esprit plus entreprenant que Spitridate, et qui dans l'estat present des choses, ne devoit pas tant de respect à la Princesse Aristée, que Spitridate en devoit à la Princesse Araminte, se mit à l'entretenir ouvertement de sa passion : mais quoy qu'il peust faire, il ne pût jamais obtenir un regard favorable de cette belle Personne. Elle vivoit aveque luy tres civilement : c'estoit bien plus toutesfois comme estant Fils du Roy de Pont, et comme estant Frere de la Princesse Araminte, avec qui elle avoit une amitié tres particuliere, que comme estant son Amant. Tout le monde dans la Cour cherchoit la cause de cet te froideur sans la pouvoir trouver : car on n'ignoroit pas que se Aristée n'espousoit point le Prince Sinnesis, elle ne seroit jamais Reine. Pour moy je m'imaginay que cette jeune Princesse le traitoit ainsi, dans l'incertitude où elle estoit de son dessein : et je creus que dés que le Roy en auroit parlé à Arsamone, elle changeroit de façon d'agir. Mais Seigneur, en ce mesme temps, comme la Princesse Araminte effaçoit tout ce qu'il y avoit de beau, et dans la Cour, et dans Heraclée, par le merveilleux esclat de sa beauté : et qu'il n'y avoit que la seule Aristée qui peust ne paroistre pas laide en sa presence, elle conquesta mille coeurs, et enchaina mille Esclaves, sans en avoir le dessein. Mais entres les autres, le vaillant Pharnace, et le lasche Artane devinrent telle ment amoureux d'elle, qu'ils ne purent cacher leur passion à toute la Cour, quoy qu'ils en voulussent faire un secret. Ce n'est pas qu'ils ne fussent tous deux de la premiere condition du Royaume : et que hors que la Princesse espousast un Roy estranger, ou Spitridate, ils ne peussent lever les yeux jusques à elle. Mais c'est que de sa nature l'Amour est misterieux : et que de plus l'air dont cette jeune Princesse vivoit, leur donnoit quelque crainte de se descouvrir. Ils estoient donc tres assidus aupres d'elle : toutesfois ils y estoient se respectueux, qu'elle ne pouvoit trouver rien à dire à leur procedé. Comme en ce temps là Artane estoit encore fort jeune, sa lascheté n'estoit pas encore descouverte : et comme il avoit de l'esprit, et qu'il n'estoit pas mal fait, on l'estimoit assez, et on le recevoit dans les Compagnies, comme un homme de sa condition devoit l'estre. Pour Pharnace, Seigneur, je ne vous diray point qu'il estoit brave, puis que la derniere action de sa vie vous l'a assez fait connoistre : mais je vous diray que c'estoit un de ces veritables Braves, qui gardent toute leur fierté pour leurs ennemis, et qui n'en ont jamais dans leur conversation ordinaire. Il estoit sage et modeste : et quoy qu'il parlast peu, il avoit pourtant l'esprit agreable ; parce que ce qu'il disoit estoit se juste et se bien pensé, qu'il ne laissoit pas donner beau coup de plaisir à ceux qu'il entretenoit. Aussi estoit il fort estimé, et des Princes, et des Princesses : mais entre les autres, le Roy de Pont d'aujourd'huy, qui n'estoit en ce temps là que le Prince Aryande, l'aimoit tendrement.

Histoire de la princesse Araminte et de Spitridate : amours et amitiés


Voila donc, Seigneur, où en estoient les choses : la Princesse Araminte estoit aimée de Spitridate, de Pharnace, et d'Artane : le Prince Sinnesis aimoit la Princesse Aristée, et aimoit aussi fort Spitridate : et le Prince Aryande, sans estre amoureux de personne, non plus que le Prince Euriclide, avoit une amitié tres particuliere pour Pharnace. Dans toutes les Festes publiques, aux Courses de Chevaux, aux Bals, et aux Promenades, tous ces Amants paroissoient selon leurs divers desseins : et la Cour de Pont fut durant quelque temps, la plus divertissante Cour de l'Asie. Comme la Phrigie et la Lydie sont fort proches, on avoit fait venir des Musiciens de ces deux Royaumes, qui augmentoient de beaucoup les plaisirs : et comme Heraclée est certainement une des plus belles Villes que les Grecs ayent jamais fondée, et de qui le Païsage est le plus beau ; à cause qu'elle a non seulement la Mer qui la borde d'un costé, mais un grand et beau Fleuve qui passe un peu au delà de ses Murailles ; on peut dire que tous les divertissemens innocens, regnoient alors dans la Cour de Pont. Car le Roy, qui comme je l'ay desja dit, souhaitoit par Politique que Sinnesis espousast la fille d'Arsamone, et que Spitridate espousast la Princesse Araminte, estoit bien aise de voir la galanterie de ces jeunes Amants : qui cependant ne pardoient pas une occasion de plaire à leurs Princesses. Mais entre les autres, Spitridate estoit incomparable en toutes choses : il ne faisoit pas. une action qui ne pleust, il ne disoit pas une parole qui ne charmast ; et son silence mesme estoit quelquesfois si eloquent, et se agreable, que j'advoüe que je regarday alors ce jeune Prince, comme le seul digne d'espouser la Princesse Araminte : De sorte que sans m'opposer à sa Passion, je songeois seulement à empescher que la Princesse ne la reçeust trop favorablement. Mais je n'avois que faire de m'en mettre en peine : car encore qu'elle eust pour luy beaucoup d'estime, et mesme beaucoup d'inclination : comme elle est née tres modeste, et que de plus elle aime la veritable gloire, preferablement à toutes choses ; elle ne luy donna gueres moins de peine, que si elle eust eu de l'aversion pour luy. Si bien que lors qu'il voulut luy reparler de son amour, elle le luy deffendit si cruellement, qu'il en devint encore plus melancolique. Comme je m'aperçeus du changement de Spitridate, Madame (luy dis-je un matin qu'elle estoit seule) vous souvient il du jour que vous me demandiez si je sçavois la cause du chagrin du Prince Spitridate ? et ne trouverez vous point mauvais, que je m'informe à mon tour, de ce qu'il a aujourd'huy dans l'esprit qui l'inquiette ? Hesionide, me dit elle, si vous le voulez sçavoir absolument, je vous le diray : mais vous me ferez plaisir de m'espargner la peine de vous raconter la folie de ce Prince. Et puis, adjousta t'elle en riant, je ne juge pas que sa melancolie vous doive donner beaucoup de curiosité : et si vous le voiyez fort satisfait, je pense qu'il seroit plus juste que vous en eussiez. En verité, luy dis-je, Madame, j'estime si fort Spitridate, que sa douleur me touche sensiblement : c'est pourquoy je voudrois bien en sçavoir la cause. Enfin je la pressay tant, que je l'obligeay à m'advoüer que comme Spitridate luy avoit encore voulu parler de sa passion, elle le luy avoit deffendu se absolument, qu'elle ne pensoit pas qu'il eust la hardiesse de luy desobeïr. Mais (luy dis-je, pour esprouver son esprit, apres avoir toutesfois loüé ce qu'elle avoit fait, pourveu qu'elle l'eust fait sans donner nulle marque de mépris à ce Prince) si Spitridate vous obeït exactement, et qu'il ne vous donne plus jamais aucune marque d'estime particuliere pour vous, luy en serez vous bien obligée ? Pensez vous, me dit elle en rougissant, que je commande des choses que je ne veüille point que l'on fasse ? Mais Ma dame, luy dis-je encore, au lien de me faire une nouvelle question, respondez s'il vous plaist un peu plus precisément à la mienne : et me dittes de grace, si le Prince Spitridate ne vous parle plus ; qu'il ne vous accompagne plus, ny au Temple, ny à la promenade ; qu'il ne songe plus à vous divertir ; qu'il ne s'attache plus à vous rendre mille petits soings et mille petits services que vous en recevez tous les jours ; et qu'il ne vous regarde mesme plus qu'avec indifference, qu'en penserez vous ? Mais, reprit elle en riant, je ne luy ay deffendu que de parler ; et je ne luy ay pas commandé de ne faire plus ce que la seule civilité veut qu'il face. Je vous entens bien Madame, luy dis-je en riant à demy, vous voulez que Spitridate vous aime sans vous le dire : nullement, reprit elle toute interdite, et vous n'expliquez pas bien mes paroles. Je les explique comme je dois, luy dis-je, et il ne vous est pas mesme deffendu, poursuivis-je encore, de souffrir d'estre aimée d'un Prince, que selon les apparences vous devez espouser. Mais Madame, souvenez vous s'il vous plaist de vivre tousjours aveques luy de telle sorte, que quand ce bonheur luy sera arrivé, s'il luy arrive, vous ne vous repentiez jamais de luy avoir dit une seule parole ny trop aigre, ny trop douce. C'est par cette seule pensée que je vous conjure de regler vostre façon d'agir avec Spitridate : estant bien assurée que se vous faites reflexion sur ce que je dis, vous ne luy direz jamais rien dont vous puissiez vous repentir. Elle me le promit, et nostre conversation en demeura là. Cependant Spitridate ne fut pas le seul melancolique des Amans de la Princesse : car comme Artane estoit aussi hardi à dire ce qu'il pensoit, qu'il l'estoit peu dans les Combats : apres avoir vescu quelque temps d'une maniere tres respectueuse, il commença de suivre son inclination naturelle : qui l'eust porté sans doute à estre toujours fort insolent, se la timidité de son courage ne l'eust quelquesfois retenu. Mais comme cette occasion n'estoit pas dangereuse pour sa vie, il fut aussi hardi qu'on peut l'estre : car enfin un jour que Spitridate estoit aupres de la Princesse, et qu'Artane y arriva ; ce Prince qui avoit reçeu ordre de Sinnesis de l'aller trouver, pour aller à la chasse avecques luy, en partit aussi tost qu'il fut entré : de sorte que demeurant seul aupres de la Princesse Araminte, en suitte de quelques discours indifferens, elle luy demanda pourquoy il n'estoit pas de la Chasse du Prince son Frere ? et il luy respondit que ce divertissement n'estoit plus sa passion dominante. Quand vous n'iriez pas par inclination, reprit elle, vous y pourriez aller par complaisance : je le ferois aussi, repliqua t'il, si vous y alliez. Je vous suis bien obligée, respondit la Princesse, mais je ne trouve pourtant pas trop raisonnable que vous soyez se peu complaisant pour le Prince mon frere. Ce n'est pas, adjousta t'elle, que je puisse vous blasmer extrémement. de ce que vous n'aimez pas avec une passion démesurée, un plaisir qui du moins doit estre un simple divertissement, et non pas une occupation de toute la vie : car je le crois plus propre à conserver la santé du corps par l'exercice, qu'à polir l'esprit de ceux qui le prennent avec excés, et qui n'en ont jamais d'autre. Il est vray, repliqua Artane, que je suis de vostre sentiment : et je trouve principalement que les Grands Rois ne doivent s'amuser qu'à donner la chasse à leurs ennemis, et qu'à prendre des Royaumes : et que les belles Princesses aussi (adjousta t'il, avec une hardiesse extréme) ne doivent songer qu'à prendre des coeurs. Mais je voudrois que ce ne fust pas comme à la Chasse, où l'on prend tout ce que l'on rencontre : et je souhaiterois que ce fust avec choix qu'elles agissent en ces occasions. Si cela estoit, reprit la Princesse, il y en a peut estre beaucoup qui sont pris qui seroient libres : Vous pourriez bien Madame se vous vouliez, luy repliqua t'il insolemment, m'éclaircir de beaucoup de choses à la fois sur ce sujet : car vous pourriez m'apprendre quel seroit le destin du Prince Spitridate, de Pharnace, et d'Artane, si cette espece de Chasse estoit en usage. Il prononça ce dernier Nom se bas, que la Princesse pensa ne l'entendre point : toutesfois l'ayant entendu à demy, et voyant bien par le desordre du visage d'Artane qu'elle ne se trompoit point, elle luy respondit brusquement de cette sorte. Si le destin des trois Personnes que vous m'avez nommées, luy dit elle, despendoit de moy, il y en auroit assurément deux heureuses : et la troisiesme ? interrompit il ; et la troisiesme, poursuivit elle, auroit ce qu'elle merite sans doute : c'est à dire beaucoup de part au mépris et à l'aversion de la Princesse Araminte. le suis donc bien aise, respondit il, que cette espece de Chasse ne soit point à la mode : et je suis bien marrie, dit elle, que vous l'ayez se mal inventée. Mais quoy qu'il en soit Artane. . . . . . Mais quoy qu'il en soit Madame, interrompit il, vous ne sçauriez faire que vous ne soyez eternellement adorée, de l'homme du monde qui connoist le plus ce que vous valez. Celuy que vous dittes, repliqua la Princesse, fera mieux de connoistre le respect qu'il me doit : et pour commencer de le luy aprendre, adjousta t'elle en se levant, je luy défens de me parler jamais. Comme ils en estoient là, j'entray dans la Chambre, et Artane se retira : et je vy tant de colere sur le visage de la Princesse, que j'en fus en peine : mais elle m'en osta bien tost, en m'aprenant la hardiesse d'Artane : qu'elle m'exagera avec toute la chaleur que peut avoir une personne glorieuse, et qui a de la haine pour celle qui l'a outragée. Je la consolay de cette petite disgrace, le mieux qu'il me fut possible ; et je la confirmay sans doute dans le dessein qu'elle avoit, de faire connoistre à Artane qu'il ne sçavoit pas de quelle sorte il devoit vivre avec elle. Mais afin qu'elle n'ignorast pas une de ses conquestes, le malheureux Pharnace amena la Princesse Aristée chez elle, où la conversation estant selon la coustume fort inegale et fort diversifiée : insensiblement ils vinrent à parler d'Amans, de passion, de galanterie, et de declaration d'amour. Et comme la Princesse Araminte avoit encore l'esprit fort irrité, de celle qu'Artane luy avoit faite ; pour moy, dit elle, je ne trouve rien de plus inconsideré, que d'aller dire à une personne qui n'a nulle obligation à celuy qui luy parle, et qu'elle n'aime point, que l'on en est fort amoureux : et se l'on avoit une fois perdu le respect pour moy de cette sorte, adjousta t'elle, il ne seroit pas aisé de reparer cette faute, à celuy qui l'auroit commise. Si bien Madame (reprit Pharnace en soupirant malgré luy) que pour agir raisonnablement selon vos sentimens, il faut ai mer longtemps sans le dire : il faut mesme ne le dire point du tout, reprit la Princesse, se on n'est du moins bien assuré de n'estre pas haï. Et à quoy le peut on connoistre ? repliqua t'il ; à cent choses, dit la Princesse Aristée : mais Pharnace, adjousta t'elle, avez vous quelqu'un de vos Amis qui ait besoin de cét esclaircissement ? Ouy Ma dame, dit il, et se la Princesse Araminte (poursuivit il encore en changeant de couleur et en la regardant) n'eust dit ce qu'elle vient de dire, une des plus belles Personnes du monde, auroit eu cette importunité dans peu de jours : et un des plus fideles Amans de la Terre, auroit sans doute esté mal reçeu. Peut-estre, adjousta la Princesse, que cette Belle dont vous parlez, n'est pas de la mesme humeur que je serois, si j'estois d'une condition à estre exposée à de semblables avantures : pardonnez moy Madame, repliqua t'il, et si je vous l'avois nommée, vous en tomberiez d'accord. La Princesse Araminte qui s'estoit desja aperçeuë à cent choses, de la passion que Pharnace avoit pour elle, entendit aisément ce qu'il vouloit qu'elle entendit : mais quoy qu'il agist plus sagement qu'Artane, elle ne laissa pas de s'en fascher : et elle fut tout le reste du jour de mauvaise humeur. Le soir au retour de la chasse, le Prince Sinnesis qui estoit desesperé de la rigueur de la Princesse Aristée, vint voir Araminte : et l'entretenant en particulier, il se resolut d'avoir recours à ses soins aupres d'Aristée, et au pouvoir qu'il sçavoit bien qu'elle avoit sur Spitridate. Ma Soeur, luy dit il, ne voulez vous point avoir pitié de moy ; et ne serez vous pas assez bonne pour me rendre office aupres de l'impitoyable Aristée ? Si j'avois pour elle une passion qui ne fust pas innocente, je ne vous demanderois par vostre protection : mais n'aimant Aristée qu'avec des sentimens tres purs, et sçachant bien que le Roy consentira que je l'espouse : je pense que sans vous offencer, je puis vous conjurer comme je fais, d'employer toute vostre adresse, à me la rendre favorable. Je trouve, luy repliqua la Princesse, vostre choix se juste et se raisonnable, que je n'ay garde de le condamner : et s'il ne tient qu'à parler en vostre faveur à la Princesse Aristée que vous ne soyez satisfait, je le feray aveque joye : quoy qu'à mon advis ce que vous appellez rigueur en elle, ne soit qu'un pur effet de sa modestie : et de ce que peut-estre elle ne croit pas que vous ayez effectivement dessein de l'espouser : ne regardant vostre passion, que comme une simple galanterie. Pardonnez moy ma Soeur, luy dit il, cette belle Personne sçait tous mes sentimens tels qu'ils sont : et sa froideur vient sans doute de quel que cause cachée que je ne puis comprendre. Je feray tout ce qui me sera possible pour la descouvrir, repliqua la Princesse, et je l'iray voir dés demain, afin de l'entretenir avec plus de liberté chez elle, que je ne ferois icy. Vous avez une autre voye de me rendre office, respondit il, bien plus aisée et bien plus puissante que celle là : c'est donc à vous à me la dire, reprit la Princesse : puis que vous ne la devinez pas, repliqua t'il, ou du moins que vous ne la voulez pas deviner, j'ay peur que vous ne la veüilliez pas prendre. Mais croyez vous Seigneur, luy respondit elle en riant, que l'on devine ce que l'on veut ; et pouvez vous me soubçonner de ne vous vouloir pas servir ? Puis que vous m'assurez que ma crainte est mal fondée, reprit il, faites donc ma chere Soeur que la Princesse Aristée n'ait point de sujet de se vanger sur moy, des suplices que vostre froideur fait souffrir au Prince Spitridate : et soyez luy enfin aussi favorable, que vous voulez qu'elle me la soit. La Princesse rougit au discours du Prince Sinnesis : et ne sçachant s'il parloit sincerement, ou si ce n'estoit que pour descouvrir ses sentimens ; en verité, dit elle, vous m'avez si fort surprise, que je ne sçay presques que vous respondre. Car je suis si peu persuadée de la souffrance de Spitridate, que si vostre mal n'est pas plus grand que le sien, je ne juge pas qu'il ait besoin d'un remede si extraordinaire que celuy que vous me proposez. Non non ma Soeur, luy dit il, vous ne croyez pas ce que vous dites, et vous ne le devez en effet pas croire : Spitridate vous aime jusques à l'adoration, car je le luy ay fait advoüer aujourd'huy à la chasse mal gré qu'il en ait eu. Spitridate, reprit elle toute confuse, ne pouvoit pas choisir un meilleur Confident. Je l'advouë (reprit le Prince Sinnesis, sans luy donner loisir de l'interrompre) car il est vray que si vous me voulez obliger, vous le traiterez mieux que vous n'avez fait jusques icy. Mais Seigneur, dit elle, puis que vous estes en si grande societé avec Spitridate, il n'est pas besoin que je me mesle de vos affaires, et vous les ferez bien sans moy : Cruelle personne, luy dit il, pourquoy me parlez vous de cette sorte ? et ne sçavez vous pas bien qu'un seul de vos regards persuadera plus puissamment Spitridate, que ne feroient toutes mes paroles ? Enfin si vous ne voulez me desobliger, vous souffrirez ! a passion d'un Prince qui vous merite mieux qu'aucun autre : et qui a sans doute toutes les qualitez necessaires pour estre choisi de vous, et pour l'estre mesme du Roy. Et puis, adjousta t'il en sous-riant, je ne me connois pas si peu en phisionomie, que je ne voye bien que malgré toute vostre fierté et toute vostre sagesse, Spitridate n'est pas haï : et alors sans luy donner loisir de luy respondre, l appella ce Prince qui me parloit à l'autre bout de la Chambre. La Princesse demeura si estonnée, qu'elle ne pouvoit que faire, et ne sçavoit à quoy se resoudre : en verité Seigneur, luy dit elle, vous avez perdu la raison à la chasse : et je ne pense pas que vous aprouviez demain ce que vous faites aujourd'huy. Cependant Spitridate ayant obeï au Prince Sinnesis, et s'en estant aproché ; je vous ay tenu ma parole, luy dit le Prince, et je vous ay rendu le mesme service que je vous ay demandé. Seigneur, reprit Spitridate, ce que vous souhaïtez de moy est si peu de chose, en comparaison de la glorieuse protection que vous m'avez offerte, que l'en rougis de confusion. C'est à moy, dit la Princesse, à rougir de honte, de voir à quelle estrange avanture le Prince mon Frere m'expose, quoy qu'il en soit, luy dit il en luy prenant la main, il y va de la vie de Spitridate, et de celle de Sinnesis tout ensemble : et je vous declare en presence des Dieux qui m'escoutent, que si vous maltraittez Spitridate, je deviendray vostre ennemy. Apres cela sans luy donner loisir de respondre, haussant la voix, afin que ceux qui l'avoient suivy l'entendissent ; je vous laisse Spitridate, luy dit il, qui a ordre de vous raconter toute l'affaire dont il s'agit : et il sortit aussi tost apres, laissant la Princesse si interdite, qu'elle ne sçavoit quelle resolution prendre : Car elle n'ignoroit pas la violente passion de Sinnesis pour Aristée, ny son humeur imperieuse. Cependant quoy qu'elle estimast beaucoup Spitridate, elle estoit pourtant en quel que sorte faschée de voir qu'elle ne pouvoit plus eviter qu'il ne luy parlast de sa passion : si bien que dans cét embarras d'esprit, elle fut quelque temps sans parler, et sans que Spitridate osast aussi ouvrir la bouche. Neantmoins comme il craignit qu'elle ne l'accusast d'avoir eu quelque inconsideration en avoüant au Prince son Frere, l'amour qu'il avoit pour elle, il parla enfin le premier. Je ne sçay, Madame, luy dit il, si je ne seray point assez malheureux, pour estre soubçonné de temerité et d'imprudence : Mais quand vous sçaurez que le Prince, apres avoir eu la bonté de m'aprendre l'honneur qu'il veut faire à ma Soeur, a encore eu celle de me dire qu'il connoissoit la passion que j'avois pour vous, et qu'il m'y vouloit servir : que vous sçaurez, dis-je, que d'abord je l'ay voulu nier : et que je ne l'ay avoüé, qu'apres qu'il m'a eu pressé vingt fois de luy dire ce qu'il sçavoit desja : je pense que vous trouverez qu'il eust esté bien difficile à un homme qui vous aime avec une passion démesurée, de refuser une protection si puissante aupres de vous ; en ayant au tant de besoin que j'en ay : car enfin. Madame, je n'ay pas veû une seule de vos actions, qui raisonnablement ait deû me faire esperer. Apres que Spitridate eut achevé de dire ce qu'il voulut pour sa justification, la Princesse relevant les yeux qu'elle avoit tousjours tenu bas tant qu'il avoit parlé : je suis bien aise, luy dit elle, que la chose se soit du moins passée comme vous le dittes : et de ce que je voy que cette avanture n'est fondée que sur l'imagination du Prince Sinnesis : qui pour vous obliger à le servir, vous a voulu persuader que vous m'aimiez plus que vous ne faites. Mais Spitridate, adjousta t'elle en sous-riant, cela ne vous engage à rien : et je vous proteste que je n'en crois que ce j'en croyois auparavant que le Prince mon Frere m'en eust parlé. C'est pourquoy demeurons, s'il vous plaist, vous et moy dans les termes où nous en estions : et songeons seulement à le servir aupres de la belle Aristée, que je seray ravie de voir bien tost au rang où son merite veut qu'elle soit. Ha, Madame, s'écria Spitridate, ne me traitez pas si cruellement ! et ne rendez pas inutiles les promesses que le Prince Sinnesis m'a faites. Et que vous a t'il promis ? repliqua t'elle ; il m'a fait esperer, respondit il, que vous m'escouteriez favorablement : s'il est encore demain de cette opinion, reprit elle, je verray ce que j'auray à faire : cependant il est tard, et je vous conseille de vous retirer avec le dessein de servir le Prince mon Frere, aupres de l'aimable Aristée : sans autre interest que celuy de luy rendre office. En disant cela elle se leva : et Spitridate fut contraint de la quitter sans luy respondre. Apres que ce Prince fut party elle m'apella : mais quoy qu'elle me parust resveuse, il ne me sembla pourtant pas qu'elle fust fort melancolique. Et à dire les choses comme elles sont, je croy qu'estimant beaucoup Spitridate, elle ne fut pas faschée, apres y avoir bien pensé, de pouvoir avec bienseance, et sans choquer la modestie, souffrir qu'il luy donnast quelques marques de son amour, comme elle le pouvoit, apres ce que le Prince Sinnesis luy avoit dit. J'advouë aussi que lors que la Princesse m'eut appris ce qui luy estoit arrivé, je fus ravie de voir un si heureux commencement au dessein que ma Mere avoit d'executer les dernieres volontez de la Reine de Pont : qui luy avoit tant recommandé en mourant, de faire naistre autant d'amitié qu'elle pourroit, entres ces jeunes Personnes. Cependant le Prince Spitridate s'en retournant chez luy, fut à l'Apartement d'Aristée, afin de rendre au Prince Sinnesis l'office qu'il en avoit reçeu ; et croyant dire la meilleure nouvelle du monde à une jeune et belle Princesse ; ma Soeur (luy dit il en riant, et en parlant bas, de peur d'estre entendu de ses Femmes) il faut me recevoir avec plus de ceremonie qu'à l'ordinaire : car je vous aporte une Couronne, qui n'est pas indigne de vous. Si elle estoit en vostre disposition (luy respondit elle en riant aussi bien que luy) je pense que vous seriez assez ambitieux, pour la garder pour vous mesme sans me l'offrir. Ne sçavez, vous pas, luy dit il en soupirant, qu'une violente passion en chasse une autre ? et que depuis que je suis amoureux de la Princesse Araminte, j'ay plus d'ambition que celle de luy pouvoir plaire, et de pouvoir la conquerir ? Enfin, luy dit il, ma Soeur, le Prince Sinnesis vous veut espouser, et je me suis chargé de vous le dire, et de vous obliger à le recevoir comme il merite de l'estre. Je suis bien marrie mon Frere, reprit elle, que vous ayez pris une commission comme celle là : car en fin le Prince Arsamone m'a deffendu absolument, de donner aucune esperance au Prince Sinnesis : que je n'oserois en avoir seulement la pensée. Mais c'est assurément, dit Spitridate, qu'il ne croit pas que son dessein soit tel qu'il est effectivement : Pardonnez moy, luy respondit elle, car je luy ay dit ingenûment ce que j'en sçavois. Et ne vous en a t'il point dit de raison ? reprit Spitridate ; Non, repliqua Aristée, et la Princesse ma Mere l'en a mesme fort pressé inutilement, à ce que j'ay sçeu par une de ses Filles qui l'a entendu. Comme ils en estoient là, on leur vint dire que le Prince Arsamone venoit dans la Chambre de la Princesse Aristée : et en effet un moment apres il y entra. Aussi tost qu'il y fut, il en fit sortir tout le monde, à la reserve du Prince son Fils, et de la Princesse sa fille, qui n'estoient pas tous deux sans inquietude. Apres qu'il les eut regardez quelque temps sans parler, je sçay bien Spitridate, luy dit il, que vous estes en un âge où vostre peu d'experience a besoin de conseil : et qu'encore que vous soyez né avec de grandes inclinations, vous pouvez toutesfois estre capable de certaines foiblesses qui ne sont pas tousjours honteuses : mais qui quelquesfois aussi sont fort nuisibles, à ceux qui ne les surmontent point. J'ay donc voulu vous dire, et à vous, et à vostre Soeur, à qui j'en ay desja parlé, que pour des raisons qui vous importent plus qu'à moy, je ne veux jamais avoir aucune alliance avec les usurpateurs du, Royaume de mes Peres. Comme je suis né sur le Throsne qu'ils occupent injustement, je sens sans doute des choses, que vous ne pouvez pas sentir en l'âge où vous estes, principalement estant né dans l'infortune : mais comme je vous crois tous deux genereux, et dignes d'estre sortis des anciens Rois de Bithinie vos predecesseurs et les miens : je vous ordonne à vous Spitridate, de deffendre opiniastrément vostre coeur, contre les charmes de la Princesse Araminte, qui l'ont desja un peu engagé : et je vous commande à vous Aristée, de refuser le vostre au Prince Sinnesis. Car enfin il vous seroit aussi honteux de remonter au Throsne par cette lasche voye, qu'il le seroit à Spitridate d'y renoncer comme il feroit, s'il s'engageoit trop en l'affection de la Princesse Araminte. Ceux qui ont perdu des Couronnes, adjousta t'il, ne doivent point avoir d'autre passion, que celle de les reconquerir, et de perdre ceux qui les ont usurpées : C'est pourquoy comme je ne suis pas lasche, je ne veux point avoir d'alliance avec des gens que je veux et que je dois perdre, à la premiere occasion qui s'en presentera. La dissimulation est permise aux foibles oppressez, mais non pas jusques à ce point là : et si j'ay quelque jour à faire tomber mes Ennemis de ce Throsne d'où ils m'ont renversé, je n'y veux pas ensevelir nies propres Enfans avec eux. Vivez donc avec une civilité apparente : mais ne vous engagez à rien, si vous ne voulez estre indignes de vostre naissance et de mon affection. Je sçay bien que c'est en quelque façon manquer de prudence, que de parler de cette sorte, à des personnes de vostre âge : mais je sçay bien aussi qu'estant sortis de tant de Rois, vous devez estre genereux, et avoir l'ame sensible à l'ambition. C'est pourquoy je ne doute pas, que vous ne sçachiez celer ce que je viens de vous dire : et que vous ne m'obeïssiez aveuglément. Apres qu'Arsamone leur eut parlé de cette sorte, il se retira sans autre response, que d'une profonde reverence, que luy firent Spitridate et Aristée : car ce Prince se faisoit respecter de telle sorte par ses Enfans, qu'à peine osoient ils le regarder. Comme il fut sorty, Spitridate s'affligea si demesurément, que la Princesse Aristée qui n'estoit gueres moins triste que luy ; fut pourtant obligée de le consoler. Mon Frere, luy dit elle, comme vous avez, et plus d'esprit, et plus de generosité que moy, je pense que je ne puis de bonne grace, vous dire qu'il ne faut pas vous desesperer, pour un semblable accident : toutesfois l'excessive douleur que je voy dans vos yeux, me fait prendre la liberté de vous supplier, de ne vous y abandonner pas si fort. Ha ma chere Soeur, luy dit il, que vostre insensibilité pour le Prince Sinnesis, vous est une chose avantageuse ! et qu'il est bien plus aisé de souffrir qu'Arsamone vous oste une Couronne, qu'il ne m'est facile d'endurer qu'il m'oste la Princesse Araminte ! Ce n'est pas, adjousta t'il, que je sois né sans ambition : mais c'est que l'amour est encore plus forte dans mon ame : et qu'il m'est bien plus aisé de laisser vivre en paix les Usurpateurs du Royaume de Bithinie, que de vivre sans la Princesse que j'aime. Il y a d'autres Couronnes en l'Univers, reprenoit il, que la Fortune et mon Espée me peuvent donner : mais il n'y a qu'une seule Princesse Araminte au inonde. Ouy ma chere Soeur, elle est seule en toute la Terre que je puis adorer : sans elle toutes choses me sont in differentes ; et je ne fais nulle distinction entre l'Esclavage et la Royauté. Cependant selon ce que je puis juger des ordres du Prince Arsamone, il pretend sans doute que je garde dans mon coeur le dessein de poignarder le Roy de Pont, qui est Pere d'Araminte : de tuer les Princes ses Freres ; et de l'accabler elle mesme sous les ruines de sa Maison, si l'occasion s'en presente. Ha non non, je ne veux point remonter au Throsne par une si sanglante voye : je sçay bien que l'Ayeul d'Araminte estoit un Usurpateur : je sçay bien encore que le Roy son Pere possede un Royaume qui me devoit apartenir : mais je sçay de plus que puis qu'Araminte a usurpé l'Empire de mon coeur, elle a rendu legitime à ceux de sa Maison, la possession du Royaume de Bithinie. Je n'y pretens plus rien ma Soeur : puis que je ne le pourrois sans perdre ma Princesse, qui ne me regarderoit sans doute qu'avec horreur, si j'avois trempé mes mains dans le sang de son Pere et de ses Freres. Les Dieux sçavent que ce n'est pas par foiblesse que l'ambition cede à l'amour dans mon ame : et je suis si satisfait du tesmoignage secret de mon courage, que je ne me soucie pas de ce que l'on en pensera. Mais vous ma chere Soeur, qui n'avez pas l'ame sensible à cette tendre passion, ne l'aurez vous point un peu plus ambitieuse que moy ; et vous resoudrez vous à perdre deux Couronnes ? Ne le faites pas je vous en conjure : escoutez le Prince Sinnesis, et n'escoutez pas le Prince Arsamone : car aussi bien par quelle voye peut il esperer de venir à bout de ce grand dessein ? Il y a vingt cinq ans qu'il la cherche sans la pouvoir trouver : il m'a eslevé comme devant estre Sujet, et il veut presentement vous empescher d'estre Reine, sans estre en pouvoir de me faire Roy. Car où sont ses intelligences ? où sont ses Armées ? et où est le lieu de sa retraitte pour sa seureté ? Il ne peut donc avoir nul dessein, que celuy de faire une conspiration, contre la personne de ces Princes : mais il l'executera sans moy : ou pour mieux dire il se perdra sans moy, puis que ce qu'il veut tenter est impossible. Resolvez vous donc ma Soeur, à recevoir l'affection du Prince Sinnesis : car enfin si une fois vous estes Reine de Pont et de Bithinie, le Prince Arsamone ne voudra pas, quoy qu'il puisse dire, renverser un Throsne sur lequel vous serez. Il vous a permis de dissimuler, et à moy aussi : dissimulons donc, poursuivit il, mais faisons que cette dissimulation soit pour luy. Je ne veux (et les Dieux le sçavent bien) faire jamais rien contre le respect que je luy dois, en toutes les choses où mon amour n'aura point d'interest mais quand il s'agira d'Araminte, je ne luy sçaurois obeïr. Cependant mon Frere, luy dit Aristée, vous hazardez beaucoup en luy desobeïssant : je hazarderois bien davantage, repliqua t'il, en ne luy desobeïssant pas. Et quoy ma Soeur, vous pretendez donc luy obeïr aveuglément ? Je suis d'un sexe, respondit elle, qui ne me permet pas d'en user d'une autre sorte. Quoy, luy dit il encore, vous mal-traitterez le Prince Sinnesis, luy qui vous offre deux Couronnes ! luy qui m'a rendu office aupres de la Princesse Araminte ! luy qui me la peut faire donner ! luy qui vous a donné toutes ses affections ! et luy enfin qui vous adore ! Je ne le mal traiteray pas, dit elle, mais je ne l'épouseray point, si le Prince mon Pere n'y consent. Vous voulez donc que je meure, luy respondit il ; vous voulez donc que je me deshonnore, luy repliqua t'elle. Je veux que vous montiez au Throsne pour me sauver la vie, et pour me rendre heureux, respondit ce Prince affligé. Les Dieux sçavent, dit la Princesse Aristée, je ne ferois pas pour vous, les choses du monde les plus difficiles : mais de me marier sans le consentement d'Arsamone, c'est ce que je ne dois pas faire, et mesme ce que je ne puis pas faire. Car je ne crois pas que le Roy de Pont, ny le Prince Sinnesis le voulussent, s'ils sçavoient qu'Arsamone ne le voulust pas : de sorte, dit elle, que la prudence veut que l'on n'avance pas les choses au point que ces Princes croyent que mon Pere ne veut pas de leur alliance, puis qu'il leur seroit aisé d'en soubçonner la raison : et il vaut bien mieux que tout retombe sur moy, et que se passe pour une capricieuse, qui a une aversion secrette pour le Prince Sinnesis. Vous estes trop prudente ma Soeur, interrompit Spitridate, et il paroist bien que vostre raison est toute libre : mais puis que cela est ainsi, considerez bien je vous prie, à quel desespoir vous me reduirez, si vous me refusez du moins la grace de tesmoigner au Prince Sinnesis que j'ay fait aupres de vous tout ce que je pouvois : et que mesme je ne vous ay pas parlé inutilement pour luy. Per mettez luy d'esperer durant quelque temps : pendant le quel le Prince Arsamone changera peutestre de dessein. Enfin Seigneur, Spitridate pria si tendrement la Princesse Aristée, qu'elle luy accorda cette derniere grace : mais il se retira pourtant avec une inquietude inconcevable. Comme il avoit l'ame grande, il ne pouvoit pas faire qu'il ne trouvast aussi quelque chose de grand au dessein qu'avoit le Prince son Pere, de refuser une Couronne pour la Princesse sa Fille, dans l'esperance de la reconquerir un jour pour luy : mais apres tout, l'amour affaçoit bien tost cette pensée de son ame : et il luy estoit plus aisé de se resoudre à estre tousjours Sujet, que de perdre l'espoir de pouvoir un jour regner dans le coeur de la Princesse Araminte. Cependant le Prince Aryande qui n'avoit point aimé Spitridate, quoy qu'il ne le tesmoignast pas, depuis une course de chevaux qui s'estoit faite, où ce Prince avoit emporté le prix : et où il s'estoit imaginé que Spitridate n'avoit pas agi comme il devoit aveque luy ; s'apercevant qu'il avoit la protection du Prince Sinnesis, aupres de la Princesse Araminte, se mit en fantaisie de proteger aussi Pharnace : et en effet il luy en parla tres avantageusement. Mais prenant les choses d'un autre biais que Sinnesis, il luy dit qu'il n'avoit point d'interest que le sien en cette occasion : que pour luy il ne trouvoit point qu'elle deust jamais consentir à épouser Spitridate : qui apres tout estoit d'une Maison que tous les Rois de Pont, en bonne Politique, estoient obligez d'abaisser autant qu'ils pourroient. De sorte que cela estant ainsi, il estoit aisé de voir, que Pharnace seul estoit celuy sur qui elle devoit jetter les yeux. La Princesse le remercia tres civilement de ce qu'il luy disoit : et luy respondit qu'elle vivroit également avec tous ceux de la condition de Pharnace qui l'approchoient : et que sans s'en mesler ny peu ny point, elle laisseroit tousjours la conduite de sa vie au Roy son Pere. Cependant la Princesse Araminte pour tenir sa parole au Prince Sinnesis, vit la Princesse Aristée, qui agit de la façon qu'elle l'avoit pro mis à Spitridate : de sorte que Sinnesis la trouvant en effet un peu plus douce qu'à l'ordinaire, en remercia si tendrement ce Prince ; et parla si officieusement pour luy à la Princesse sa Soeur ; qu'il l'obligea enfin à agir envers Spitridate avec beaucoup coup de franchise et de bonté. Le Prince Sinnesis mesme, me fit la grace de m'en parler et de me prier de porter la Princesse sa Soeur à bien traitter ce Prince. Voila donc Spitridate en aparence le plus heureux du monde : car il estoit hautement protegé du Frere de sa Princesse : il avoit la liberté de parler de sa passion, à celle qui l'avoit fait naistre, sans qu'elle s'en offençast : et comme il estoit tousjours tres respectueux, il avoit aussi le plaisir de remarquer par diverses petites choses, qu'il n'estoit pas mal dans sou coeur. Cependant je m'estonnois quelquesfois, de voir dans ses yeux quelques marques de melancolie : et de l'entendre soupirer assez souvent. Neantmoins comme j'avois tousjours oüy dépeindre l'amour une passion fort bizarre, je regarday cela comme un de ses effets ordinaires, qui approchent de la folie, dans l'ame de personnes les plus sages : et je n'y fis pas grande reflexion. Mais la Princesse n'estoit pas peu occupée : car Sinnesis avoit toujours quelque chose à luy dire, ou pour Aristée, ou pour Spitridate ? Aryande l'entretenoit souvent aussi, contre Spitridate et pour Pharnace : Spitridate luy parloit le plus qu'il pouvoit pour luy mesme : et Pharnace sans oser luy parler de luy, ne laissoit pas de l'entretenir de choses indifferentes, autant qu'il luy estoit possible, afin de l'empescher du moins de parler aux autres. Il n'y avoit donc qu'Artane qui durant quelques jours n'osoit mesme la regarder. Mais enfin apres avoir accompagné le Roy deux ou trois fois chez la Princesse, il y revint en suitte avec d'autres gens : et affecta d'avoir un si grand respect pour elle, qu'elle creut qu'il s'estoit repenty de sa hardiesse ; et se resolut d'oublier son crime ; qui apres tout, Seigneur ; n'est pas le moins remissible que l'on puisse commettre parmy les belles et jeunes Personnes. Elle souffrit donc qu'il la revist : bien est il vray qu'elle le traitta tousjours tres froide ment. Comme les choses estoient en cét estat, il y eut quelque remuëment sur les frontieres de Phrigie : de sorte qu'il falut lever des Troupes et faire une Armée, que le Prince Sinnesis commanda, Spitridate estant son Lieutenant General, ce qui fascha extrémement le Prince Aryande qui demeura aupres du Roy, parce qu'il vouloit que ce fust Pharnace. Je ne m'arresteray point à vous dire les adieux de toutes ces illustres Personnes : mais je vous diray seulement, que cette separation lia estroitement l'amitié du Prince Spitridate et de la Princesse Araminte : et que Sinnesis aussi s'en alla avec satisfaction : parce que la Princesse Aristée eut assez de complaisance pour son Frere, pour ne le maltraitter pas en le voyant partir. le ne m'amuseray point non plus à vous raconter cette guerre, qui ne dura que six mois, et qui se termina en suitte par une heureuse paix : mais je vous diray seulement, que Spitridate s'y signala de telle sorte, que le bruit de sa valeur estouffa celuy que fit celle des autres : quoy que le Prince Sinnesis, et Pharnace, y fissent aussi des miracles. En effet, l'on ne parloit que de luy, et dans l'Armée, et dans la Cour : vous pouvez donc juger aisément que revenant tout chargé de gloire, il fut bien reçeu de la Princesse. J'oubliois de vous di re, qu'Artane ne fut point à cette guerre : ce n'est pas que lors que l'on en parla, il ne fist plus l'empressé que les plus braves ne le faisoient : et qu'il ne fist faire un equipage le plus superbe du mon de. Je me souviens mesme que l'on ne parloit que de la magnificence de ses Tentes, que nous fusmes voir ; que de la richesse de ses Armes : et que de la beauté de ses habillemens. Toutefois quand il falut partir, il tomba malade à point nommé, et ne partit pas, quoy que tout son Train fust desja party. L'on ne soubçonna toutesfois encore rien de sa lascheté en ce temps là : car il fit tellement le desesperé, en parlant à ceux qui luy alloient dire adieu, qu'il les obligea à le pleindre, et non pas à l'accuser. Cependant il guerit peu de jours apres : et agit si adroitement, que sans parler jamais de sa passion à la Princesse, et sans rien faire qui luy peust donner un juste sujet de pleinte, il luy donna pourtant sujet de croire que c'estoit seulement pour l'amour d'elle qu'il n'alloit point à l'Armée, et qu'il se mettoit en danger d'estre deshonnoré. En effet son dessein reüssit, et nous le creusmes ainsi : Neantmoins quand ces Princes revinrent, il parut si honteux durant quelques jours, qu'à peine osoit il se monstrer : et il se fit alors quelque raillerie dans la Cour, de ce magnifique équipage qui n'avoit point servy, et que l'on ramena à Heraclée, qui eust fait faire plus d'une combat à tout autre qu'à luy. Il joüa pour tant si bien, qu'il ne se décria pas encore absolument : agissant avec tant d'art, qu'il eut cinq ou six querelles sans se battre. Comme la paix avoit esté fort avantageuse, la Cour fut en joye durant assez longtemps : jamais la Princesse Araminte n'avoit esté si belle, ny la Princesse Aristée plus aimable : et par consequent jamais le Prince Sinnesis, Spitridate, Pharnace, et Artane, n'avoient esté plus amoureux. Le Roy de Pont qui n'avoit pas changé le dessein qu'il avoit, prit alors la resolution de l'executer : et de faire le mariage du Prince Sinnesis, et de la Princesse Aristée : et celuy du Prince Spitridate, avec la Princesse Araminte. Neantmoins quoy qu'il creust bien qu'en l'estat qu'estoient les choses, Arsamone devoit recevoir cét honneur aveque joye : toutefois comme il estoit prudent, et qu'il connoissoit l'humeur de ce Prince un peu imperieuse, il voulut pre- sentir son intention : et il jetta les yeux sur moy pour cela, sçachant bien que la Princesse Arbiane me faisoit l'honneur de m'aimer assez. Il me commanda donc, en partant pour un petit voyage de huit jours, de luy descouvrir le dessein qu'il avoit : afin qu'elle preparast l'esprit du Prince son Mary à recevoir cét honneur comme il devoit le recevoir. Je vous laisse à juger, Seigneur, si j'acceptay cette commission avec plaisir : et en effet la satisfaction que j'en eus fut si grande, que je ne la pus renfermer dans mon coeur. Je la fis sçavoir au Prince Sinnesis, à la Princesse Araminte ; et mesme a Spitridate : mais j'advouë que je fus un peu surprise ; de voir que ce Prince n'en eut pas toute la joye que je croyois qu'il en deust avoir : et sans me bien expliquer ses sentimens, il me sembloit qu'il eust bien voulu m'empescher de parler à la Princesse sa Mere : toutesfois comme l'ordre que j'avois reçeu estoit pressant, je le laissay dans la Chambre de la Princesse Araminte : et ayant trouvé en bas un Chariot tout prest, je fus chez la Princesse Arbiane, que j'eus le bon heur de trouver seule dans son Cabinet. Mais si j'avois esté surprise de la melancolie de Spitridate, je confesse que je le fus bien davantage de l'embarras que je remarquay dans l'esprit d'Arbiane. Comme j'avois beaucoup d'amitié pour elle, et qu'elle en avoit aussi assez pour moy, je la suppliay de vouloir s'expliquer un peu plus clairement qu'elle ne faisoit : cependant quoy qu'elle sçeust qu'estant originaire de Bithinie comme j'estois, les interests de sa Maison me fussent tres chers, neantmoins elle ne voulut pas s'ouvrir à moy : et elle me dit seulement avec assez de froideur, qu'elle ne manqueroit point de parler au Prince son Mary : et qu'elle me rendroit response douant le retour du Roy : qui estoit allé à une Ville de Pont, nommée Cabira, sans y mener ny les Princes ny la Princesse sa Fille. Nous avons sçeu depuis, que je n'eus pas plustost quitté Arbiane, qu'elle fut trouver Arsamone, pour luy dire que le Roy souhaitoit de faire une double alliance aveques luy : et qu'il faloit qu'il se preparast a respondre à cette proposition, devant le retour du Roy. Aussi feray-je, luy dit il sans s'expliquer plus precisément ; cependant ne m'en parlez plus, car je sçay bien ce que j'ay resolu de faire. Arbiane voulut alors le conjurer de luy dire un peu mieux ce qu'elle en devoit attendre : mais il la supplia de ne l'en presser pas plus long temps ; et de croire qu'il n'avoit dans le coeur que des sentimens tres avantageux pour ses Enfans. Comme Arsamone est d'humeur violente, Arbiane fut contrainte de luy ceder, de se taire, et de se retirer dans sa Chambre, sans avoir pû penetrer dans le fond de sa pensée. Au sortir de l'Apartement d'Arsamone, elle trouva Spitridate : qui apres l'avoir menée au sien, la conjura avec tant de tendresse de luy vouloir estre favorable, que cette sage Princesse en fut esmeuë de compassion : et luy promit de faire tout ce qu'elle pourroit pour le satisfaire. Joint aussi que comme elle ne voyoit aucune aparence qu'il fust possible à Arsamone de remonter au Throsne de ses Peres, elle eust bien souhaité que ces deux Mariages se fussent faits. Cependant je fus quatre ou cinq jours sans autre chagrin que celuy de l'incertitude où j'estois de la response d'Arsamone : ce n'est pas que je craignisse qu'elle fust absolument mauvaise ; mais la melancolie de Spitridate, et le trouble d'Arbiane, joint à quelque tristesse que je voyois dans les yeuu d'Aristée, me faisoient craindre quelque chose, que je ne comprenois pourtant pas. Pour Spitridate il estoit en une in quietude inconcevable : et quelque soin qu'il apportast à la cacher, la Princesse s'en apercevoit. Il eut toutesfois l'adresse de luy faire comprendre, que l'esperance d'un grand bien, ne laisse pas de porter tousjours avec elle quelque espece de melancolie inquiete. Le Prince Sinnesis au contraire estoit tres content : car encore qu'il vist bien qu'Aristée n'estoit pas fort gaye, il apelloit modestie, une veritable tristesse, et ne s'entretenoit que de pensées agreables. Comme le Prince Aryande, Pharnace, et Artane, ne sçavoient pas le secret des choses, chacun songeoit tousjours à faire reüssir son dessein, et ne songeoit pas à celuy des autres. Le cinquiesme jour apres le départ du Roy estant arrivé, et ce Prince devant revenir dans trois ou quatre, je me souviens que la Princesse Aristée s'entretint longtemps avec la Princesse Araminte : et que sans sçavoir la raison pourquoy, il leur prit un redoublement d'amitié l'une pour l'autre, dentelles mesmes ne comprenoient pas la cause. La Princesse Araminte donna un petit Portrait qu'elle avoit d'elle à Aristée : et qui est le mesme qu'elle vous monstra en Bithinie, pour connoistre si vous estiez Spitridate, ou si vous ne l'estiez pas, à ce qu'elle manda depuis à la Princesse. Et en échange Aristée donna une Bague à la Princesse Araminte, qu'elle portoit ce jour là, qui estoit la plus jolie chose du monde. Apres qu'Aristée eut quitté la Princesse, Spitridate la vint voir : et comme il la trouva l'ame encore toute attendrie de tant de choses flatteuses et douces, que ces deux belles personnes s'estoient dittes, il en fut mieux traitté qu'il ne l'avoit encore esté en toute sa vie : car elle eut pour luy ce jour là, je ne scay quelle sincerité obligeante, qui luy permit de voir dans son coeur, la veritable estime qu'elle faisoit de sa vertu. Comme ce Prince a certainement autant d'esprit que l'on en peut avoir, et que jamais personne n'a sçeu mieux aimer que luy, il luy dit aussi des choses si tendres ; si respectueuses ; et pourtant si passionnées, qu'il acheva d'engager l'ame de la Princesse Araminte. Cette conversation fut longue, bien qu'elle leur parust courte, parce qu'elle estoit agreable : et il estoit desja assez tard, quand Spitridate sortit de chez la Princesse. Il fut souper apres cela chez le Prince Sinnesis, et il ne se retira qu'à my-nuit : mais à peine estoit il dans sa Chambre, qu'on luy vint dire que le Prince Arsamone luy ordonnoit de l'aller trouver.

Histoire de la princesse Araminte et de Spitridate : révolte d'Arsamone


En allant de son Apartement au sien pour luy obeïr, il remarqua bien qu'il y avoit quelque empressement extraordinaire parmy les Officiers de la Maison du Prince son Pere : toutesfois comme il n'avoit l'imagination remplie que de la Princesse Araminte, il creut seulement qu'Arsamone luy vouloit simplement dire qu'il n'y faloit plus songer : et il ne fit pas grande reflexion sur ce qu'il voyoit. Lors qu'il entra dans la Chambre d'Arsamone, il y trouva la Princesse Arbiane, le jeune Prince Euriclide son Frere, et la Princesse Aristée : mais cette veuë augmenta d'autant plus sa crainte, qu'il vit beaucoup de melancolie sur le visage de ces deux Princesses. Comme il fut arrivé jusques aupres du Prince son Pere, Spitridate, luy dit Arsamone, nous devons estre las de porter des fers, et le temps est venu qu'il les faut rompre : c'est pourquoy donnez la main à la Princesse vostre Mere, et suivez moy sans repugnance et sans murmurer : car il y va de la Grandeur de ma Maison ; de ma propre gloire et de la vostre ; et de plus de ma propre vie. Puis que je vous dois la mienne, repliqua Spitridate tres affligé, je ne suis pas en droit ny en volonté de vous desobeïr : Mais Seigneur, oseray-je vous demander quel est vostre dessein ? Vous le sçaurez bientost, repliqua brusquement Arsamone, et cependant faites ce que je vous dis sans resistance, puis que je suis en pouvoir de me faire obeïr par force. Spitridate entendant parler le Prince son Pere de cette sorte, et voyant en effet que quand il eust voulu n'obeïr pas on l'y eust contraint, ne voyant pas un de ses Gens aupres de luy : il donna la main à la sage Arbiane, qui le conjura tout bas de n'éclater point : et qui luy protesta, comme il estoit vray, qu'elle ne sçavoit rien des desseins d'Arsamone. Cependant apres avoir donné les ordres necessaires à toutes choses, ce Prince accompagné de ceux des siens qu'il avoit choisis pour cela, descendit par un Escalier dérobé dans les Jardins de son Palais, suivy d'Arbiane, de Spitridate, d'Aristée toute en larmes aussi bien que la Princesse sa Mere, et du jeune Prince Euriclide. Au sortir du Jardin, qui respondoit tout contre une des Portes de la Ville qui donnoit vers la Mer, et dont il avoit gagné le Portier : ils trouverent une Chaloupe, où il fit entrer tout son monde, et dans laquelle il entra le dernier, apres y avoir pousse Spitridate de sa propre main : qui fut un instant arresté sur le bord, comme s'il eust deliberé en luy mesme s'il enteroit ou s'il n'entreroit pas, quoy qu'il tinst la Princesse Arbiane. A peine fut il dedans, qu'Arsamone commanda que l'on ramast en diligence, jusques à ce que l'on eust double le Cap de la Peninsule, nommée Acherusiade : comme il avoit fait payer magnifiquement les Mariniers, ils fendirent les vagues avec tant de vitesse, qu'en moins d'une heure il arriva à une Cale, où l'on dit qu'Hercule descendit pour combatre ce terrible Monstre, dont la deffaite luy acquit une si grande reputation en ce Païs là. Je vous laisse à juger, Seigneur, en quel estat estoit alors Spitridate : qui sans rien sçavoir des desseins du Prince son Pere, sçavoit tousjours bien qu'ils ne pouvoient estre que tres contraires à son amour. Apres estre arrivez à l'en droit que j'ay marqué, il falut encore sortir de la Chaloupe, et entrer dans un Vaisseau de Bithinie qu'ils y trouverent, escorté de trois autres, que les Chalcedoniens avoient envoyez à Arsamone. Tous les Mariniers de cette Chaloupe n'osant retourner à Heraclée, l'abandonnerent sur ce rivage au gré du vent et des ondes, et suivirent ce Prince, qui leur promit d'avoir soin de leur fortune. Cependant l'ambitieux Arsamone ne fut pas plustost dans ce Vaisseau, qu'apres avoir commandé que l'on prist la route de Bithinie, il entra suivy d'Euriclide dans la Chambre de Poupe, où la Princesse Arbiane estoit avec Aristée et Spitridate. Comme il fut entré, enfin (leur dit il avec un visage où il paroissoit de la fierté et de la joye) je ne suis pas encore reconnu pour Roy, mais du moins je ne sais plus Esclave : et ce n'est pas peu à celuy qui veut reconquerir une Couronne, que d'avoir rompu les chaines qui l'empeschoient de le pouvoir faire. Allons donc au Throsne Spitridate, luy dit il, et pour vous y faire aller avec joye, je vous diray que je ne m'oppose point à vostre Mariage, avec la Princesse Araminte : au contraire je pretens vous mettre bientost à la teste d'une Armée, afin que vous l'alliez conquester : et que vous ne la teniez pas des mains de mes plus cruels ennemis. Quand vous serez Fils de Roy, et en estat de devoir estre Roy vous mesme, vous serez plus digne de sa vertu que vous n'estes : et vous luy faisiez tort sans doute, de luy vouloir faire espouser le Fils d'un Esclave, et un Esclave luy mesme. Il y a vingt ans, adjousta ce Prince, que je trame le dessein que je commence d'executer aujourd'huy : la Ville de Chalcedoine est à moy, aussi bien que celle de Chrisopolis : et j'espere que dans peu de jours, le Roy de Pont sera en termes d'envoyer des Ambassadeurs à ma Cour, afin de me demander Aristée pour le Prince son Fils s'il la veut avoir. Mais quoy qu'il en arrive, je rends tousjours graces aux Dieux ; de ce qu'ils m'ont mis en estat de mourir libre, si je ne puis vivre comme Roy. Spitridate tout preoccupé qu'il estoit de sa passion, ne laissoit pas de voir qu'il y avoit quelque chose de grand et d'heroïque dans le dessein de son Pere : mais quelque ambitieuse que fust son ame, l'Amour en fut tousjours le Maistre : et il ne pût concevoir que l'esperance d'estre Roy, le deust consoler de la perte de sa Princesse. Aussi respondit il à Arsamone d'une maniere qui ne luy plut pas : et il se vit contraint de se taire, et de renfermer autant qu'il pût, toute sa melancolie dans son ame. Je vous laisse à juger, Seigneur, quels furent ses sentimens, pendant cette navigation : il furent tels, que quand il me les a racontez depuis, il m'en a presques fait pleurer. La pensée non seulement de quitter sa Princesse, mais de la perdre ; de luy declarer la guerre ; et de paroistre comme son ennemi, apres s'estre veû prest à l'espouser ; estoit une chose si cruelle, qu'il pensa se jetter dans la Mer à diverses fois : et sans la Princesse Aristée, il se seroit desesperé. C'estoit en vain que l'ambition vouloit affoiblir l'amour dans son ame : Non non, luy disoit il en luy mesme, esclatante et imperieuse passion, tu ne chasseras pas ma Princesse de mon coeur ; elle y regnera malgré toy : et le desir du Throsne n'estoufera point dans mon ame, celuy de la posseder. Mais helas, disoit il encore, que pensera t'elle de moy, cette divine Princesse ? et pourra t'elle croire que je n'ay rien sçeu du dessein du Prince Arsamone ? Ne nous flatons pas, adjoustoit il quelques preuves d'amour que nous luy ayons renduës, elle croira que je prefere la Couronne de Bithinie à sa personne : le Prince Sinnesis au lieu d'estre mon Protecteur comme il estoit, va devenir mon ennemi mortel ? il m'accusera de luy avoir enlevé Aristée : et il parlera autant contre moy, qu'il a parlé à mon advantage. Enfin Araminte, la genereuse Araminte, me haïra peut-estre autant qu'elle m'a aimé. En effet, disoit il, je trouve qu'elle aura raison : car puis que je n'estois pas Maistre de mes actions, pourquoy luy ay-je découvert mon amour, et que n'ay-je tousjours agy comme son ennemy declaré ? Mais apres tout, adjoustoit il, ma Princesse, je suis malheureux, et je ne suis pas criminel : l'ambition agite mon esprit, je l'advouë : mais l'amour le possede absolument. Ainsi sans sçavoir ce qu'il devoit, ce qu'il vouloit, ny ce qu'il pouvoit faire, l'infortuné Spitridate s'abandonnoit à la douleur : et donnoit tous les momens de sa triste vie au souvenir de sa chere Princesse. Cependant, Seigneur, il faut que je vous die, quel fut nostre estonnement le lendemain, lors que nous sçeusmes le départ d'Arsamone : car à la verité il fut si grand, que je ne m'en puis encore souvenir sans esmotion. La Princesse estoit encore endormie, quand le Prince Sinnesis vint à sa Chambre : où contre sa coustume il commanda qu'on l'éveillast. Ce qui ne fut pas si tost fait, que s'aprochant d'elle, ma Soeur, luy dit il, Arsamone m'a enlevé Aristée, et vous enleve Spitridate : il est parti cette nuit, avec toute sa Maison : et s'est embarqué si secrettement, que l'on ne s'en est aperçeu que par des Placards affichez en divers endroits de la Ville, comme celuy que je vous apporte. En disant cela, il luy donna un Escrit, qui estoit conçeu en ces termes.

Le Prince Arsamone mande au Roy de Pont, que ce seroit faire une alliance indigne de luy, que de marier le Prince son Fils, et la Princesse sa Fille, aux enfans d'un Esclave : c'est pourquoy pour agir justement et genereusement, il faut qu'il luy rende le Royaume de Bithinie, auparavant que de traiter d'alliance aveques luy. Autrement il luy declare la guerre, comme à l'usurpateur de ses Estats, et comme à son ennemy mortel.

Vous pouvez penser, Seigneur, quelle surprise fut celle de la Princesse : neantmoins comme elle est fort sage, elle n'éclatta pas devant le Prince son Frere : et elle s'informa avec beaucoup de retenuë, de tout ce qu'il sçavoit de la chose. Mais pour luy qui estoit d'un temperamment violent, il dit tout ce que l'amour, la colere, la fureur, et le desespoir peuvent faire dire. Tantost toute sa rage ne s'adressoit qu'à Arsamone : un moment apres il soubçonnoit Spitridate d'avoir sçeu ce dessein : et un instant en suitte, confondant dans son esprit : et les innocents, et les coupables ; ou pour mieux dire ne les pouvant discerner : il parloit et contre Spitridate, et contre Arbiane, et contre Euriclide, et mesme contre Aristée. Pendant un si violent mouvement, la Princesse ne parloit point : Elle eust bien voulu luy demander, s'il avoit envoyé advertir le Roy de cét accident ; s'il avoit fait suivre Arsamone ; et quel ordre il avoit donné à toutes choses : mais ne sçachant elle mesme que souhaitter que l'on fist, elle se taisoit, et souffroit son mal sans se pleindre. Toutesfois sa curiosité fut bien tost satisfaite, sans qu'elle eust la peine de rien demander : car ce Prince luy apprit de luy mesme qu'il avoit envoyé vers le Roy : commandé deux Vaisseaux pour suivre Arsamone, dans un desquels Pharnace s'estoit embarqué. Cette nouvelle fit rougir la Princesse : parce qu'elle creut bien que si ces Vaisseaux pouvoient joindre Arsamone, il y auroit combat, puis que Pharnace y estoit. Neantmoins dissimulant le mieux qu'elle pût, elle dit seulement au Prince Sinnesis, que selon son sens, Arsamone tout seul avoit conduit et executé ce dessein : en suite de quoy ce Prince emporté par son in quietude, et ne sçachant pas trop bi ? ni pourquoy il quittoit la Princesse ; ni où il vouloit aller ; sortit de sa chambre, et la laissa dans la liberté de se pleindre. Et bien Hesionide, me dit elle lors que j'aprochay de son lit, que pensez vous de Spitridate, et que croyez vous que j'en doive penser ? Madame, luy dis-je, j'ay une si forte disposition à expliquer toutes choses à l'avantage de ce Prince, que je m'imagine qu'il n'a fait ce qu'il n'a pû s'empescher de faire. Si cela est, dit la Princesse en soupirant, il est bien malheureux : mais si cela n'est pas, il est bien coupable. Car s'il avoit quelque dessein caché, et que les justes pretensions que le Prince son Pere a sur la Bithinie, ne pussent pas souffrir qu'il peust estre content de sa fortune, pourquoy me tesmoigner une affection particuliere ? et pourquoy engager mon coeur malgré moy à l'estimer, plus que tout le reste du mon de ? S'il en avoit usé ainsi, luy dis je, ç'auroit esté pour mieux tromper toute la Cour, et pour mieux cacher ses desseins : Mais Madame, je ne le crois point ; et quoy que certaine melancolie que j'ay remarquée depuis quelques jours dans son esprit, embarrasse un peu le mien, je suis pourtant fortement persuadée, qu'il vous aime veritablement. Si cela est, repliqua t'elle, pour quoy s'en va t'il ? et comment peut il esperer que je luy conserve mon affection, s'il entreprend de faire la guerre au Roy mon Pere ? Croyez Hesionide, (adjousta t'elle, en essuyant quelques larmes qui tomboient malgré elle de ses beaux y eux) que quelque soin que je prenne de justifier Spitridate, je ne trouve pas lieu de le faire. Il aura peut-estre creu, adjousta t'elle, qu'il n'y avoit point de lascheté, à tromper la Fille d'un Prince qui luy retient un Royaume : et que pour remonter au Throsne, il estoit permis de faire cent mil le faux serments, et cent mille protestations mensongeres. Mais non Spitridate, reprenoit elle, vous vous estes abusé : la vertu heroïque est plus difficile à pratiquer que vous ne pensez : et il n'est jamais premis de faire des crimes, mesme pour gagner des Couronnes. Ne vous hastes pas tant, luy dis-je, Madame, de condamner un Prince qui vous a toujours paru si vertueux : Ha Hesionide, me dit elle, si vous sçaviez tout ce qu'il me dit hier au soir, vous seriez espouvantée d'apprendre qu'il ait pû m'abandonner aujourd'huy : et qu'il ait pû se resoudre, à declarer la guerre au Roy mon Pere. Car enfin il sçait bien qu'on ne luy rendra pas le Royaume de Bithinie sans combattre : et il doit s'imaginer que s'il combat contre le Roy de Pont à qui je dois la vie, je me combatray moy mesme, pour le chasser de mon coeur. Cependant comme elle ne trouvoit point tout à fait lieu de le convaincre, ny aussi de le justifier ; elle ne pouvoit regler ses propres desirs. Elle eust bien souhaité, pour pouvoir revoir Spitridate que Pharnace l'eust pris, et l'eust : ramené à Heraclée : mais ne sçachant pas comment il y seroit traité, il y avoit des momens, où elle faisoit des voeux pour la fuitte de ce Prince : et où elle desiroit qu'il ne peust estre repris, et qu'il vainquist plustost Pharnace, que d'estre vaincu par luy. Car enfin, me disoit elle, que Spitridate soit innocent ou coupable, je souhaite de tout mon coeur, qu'il ne retombe pas entre les mains du Roy mon Pere. Elle me donna alors commission de m'informer si Spitridate avoit me né tout son Train : et je sçeus qu'il n'y avoit pas un de ses gens aveques luy : et que le Prince Sinnesis et le Prince Aryande avoient fait arrester les plus considerables d'entre eux : qui disoient tous ne sçavoir rien du dessein d'Arsamone : et qui assuroient mesme que leur Maistre n'en avoit rien sçeu ; parce qu'effectivement il avoit appellé ses gens pour se mettre au lit, lors qu'Arsamone l'avoit envoyé querir. Neantmoins quoy que cela fust une conjecture assez forte pour le justifier dans l'esprit de la Princesse : comme le Prince Sinnesis et le Prince Aryande estoient preoccupez ; ils luy dirent tant qu'assurément Spitridate sçavoit la chose : que si elle ne le creut, du moins son ame demeura t'elle incertaine, entre ce qu'ils luy disoient, et ce qu'elle souhaitoit qui fust vray. Cependant le Roy revint à Heraclée : mais si irrité contre Arsamone, qu'on ne le peut davantage : et quand il venoit à penser, que ce Prince avoit agy de cette sorte, dans un temps où il vouloit mettre sa Fille sur le Throsne, et donner la sienne au Prince son Fils, il ne trouvoit point d'excuse pour luy dans son esprit : et sans se souvenir qu'il luy retenoit un Royaume, il estoit aussi irrité contre luy, que si Arsamone eust esté un Sujet rebelle. En ce mesme temps Pharnace revint, sans avoir pû joindre Arsamone : ayant seulement sçeu par quelques Vaisseaux Marchands qui l'avoient rencontré, qu'il prenoit la route de Bithinie : où l'on sçeut quelques jours apres, qu'il avoit pensé faire naufrage en entrant au Port : mais qu'estant échapé de ce peril, il avoit esté reçeu comme Roy, par les Habitans de Chalcedoine, et par ceux de Chrisopolis : qui avoient fait main basse sur les Garnisons que le Roy de Pont y avoit mises. J'advouë, Seigneur, qu'en cette occasion, l'amour de la Patrie l'emporta sur toute autre chose dans mon coeur : et que j'eus quelque joye de pouvoir esperer de revoir un Roy en Bithinie. Car comme cela se fit tout à la fin de l'Automne, je creus que durant l'Hiver, peut-estre les choses s'acommoderoient : et que la Princesse Araminte pourroit espouser Spitridate, et estre un jour Reine du Païs d'où je tirois mon origine. Ainsi les interests de ma Patrie, s'acommodant avec ceux de ma Maistresse, je fis tout ce que je pus, pour luy faire concevoir quelque esperance : mais elle me dit tousjours, que certainement le Roy son Pere ne consenteroit jamais à perdre un Royaume, si la force ne l'y contraignoit. Et en effet, quoy que ce ne fust pas une Saison à commencer la guerre, neantmoins on ne laissa pas de donner plusieurs commissions, pour lever de nouveau des Troupes au lieu de celles que l'on venoit de licencier, apres la guerre de Phrigie. Durant ce temps là Pharnace et Artane ravis de l'absence de Spitridate, se mirent à voir la Princesse avec une si grande assiduité, qu'elle en estoit importunée : principalement d'Artane, de qui l'insolence recommença à diverses fois. Car pour Pharnace, il est certain qu'il estoit si discret et si sage, qu'il ne luy donnoit nul sujet legitime de pleinte : et s'il l'incommodoit souvent, c'est que dans les sentimens où estoit la Princesse, la solitude estoit sa plus grande consolation. Si elle se promenoit, c'estoit tousjours la moins accompagnée qu'il luy estoit possible : et pour mieux cacher les maux de son esprit, elle feignoit souvent d'estre un peu malade, et de ne pouvoir voir personne. Un jour donc qu'on ne la voyoit point, il vint une nouvelle de Bithinie, qui surprit fort toute la Cour ; qui fut qu'Arsamone avoit fait mettre Spitridate prisonnier dans le Chasteau de Chalcedoine, où il estoit gardé tres soigneusement. Une semblable chose qui en toute autre rencontre auroit extrémement affligé là Princesse, luy donna une joye bien sensible : parce qu'elle regarda la prison de Spitridate comme une preuve de son innocence, qui le justifioit pleinement dans son esprit. De plus, comme elle ne craignoit pas qu'Arsamone entreprist rien sur sa vie, puis qu'il estoit son Fils ; elle trouvoit encore quelque consolation, à penser que si la guerre duroit, il ne combatroit ny contre le Roy son Pere, ny contre les Princes ses Freres : et qu'ainsi si la paix se faisoit un jour, elle n'auroit rien à luy reprocher. Il y avoit pourtant quelques instans, où elle estoit affligée de la peine qu'il enduroit : Mais apres tout en l'estat qu'estoient les choses, elle n'eust pas voulu qu'il eust esté libre. Ne vous avois-je pas bien dit Madame, luy disois-je alors, que Spitridate n'estoit point coupable envers vous ? Ouy Hesionide, reprenoit elle, mais je la suis bien envers luy, de l'avoir soubçonné avec tant d'injustice. Cependant la Princesse voulut aller le lendemain à un Temple extrémement fameux à Heraclée : qui est celuy de la Deesse Adrastie, ou autrement de la fatale Destinée : afin de la conjurer d'avoir soin de la fortune de Spitridate, et de vouloir pacifier les choses, entre le Roy son Pere et Arsamone. Mais admirez icy Seigneur, ce que fait quelquesfois le hasard : nous trouvasmes dans le Temple de la Fatalité un Estranger qui ne faisoit que d'arriver à Heraclée : et qui voyant entrer la Princesse dans ce Temple, y entra aussi. Je pris garde quand nous y fusmes, qu'il demanda la quelle de toutes les Femmes qui suivoient la Princesse, se nommoit Hesionide : comme j'estois fort proche d'un Officier d'Araminte à qui il parloit, je l'entendis, et je luy dis que je m'appellois ainsi : puis que cela est, repliqua t'il, accordez moy la liberté de vous dire un mot en particulier : Je vous en conjure, adjousta t'il en abaissant la voix, par le Prince Spitridate. Entendant un nom qui m'estoit si cher ; mais qu'il estoit pourtant si dangereux d'en tendre dire à Heraclée en l'estat qu'estoient les choses, je luy dis qu'il se retirast : et qu'au sortir du Temple il demeurast à la porte, jusques à ce que je l'envoyasse querir par un Esclave de la Princesse que je luy monstray, afin qu'il le reconnust. Et en effet en sortant du Temple j'apellay cét Esclave qui estoit adroit et fidelle ; je luy monstray cét Estranger ; et luy ordonnay de l'amener dans les Jardins du Palais, par une porte de derriere : et de le conduire en suitte à ma chambre, par un Escalier dérobé qui y respondoit. Comme nous fusmes arrivé, je ne voulus rien aprendre de ce qui m'estoit advenu à la Princesse, que je ne sçeusse precisément ce que cét homme avoit à me dire : si bien qu'apres l'avoir conduitte à son Apartement, je m'en allay en diligence au mien : ou je ne fus pas longtemps, sans y voir arriver celuy que j'y attendois. Je fis demeurer l'Esclave dans l'anti-chambre, afin qu'il remenast celuy qu'il avoit amené, quand je l'aurois entretenu : et entrant dans un Cabinet où il n'y avoit personne ; de grace, dis-je à cét Estranger que je ne connoissois point, apprenez moy promptement ce que vous avez à me dire de Spitridate. Madame, me dit il, j'ay ordre de vous conjurer de me faire parler à la Princesse Araminte : et de vous assurer en vostre particulier, que vous estes une des personnes du monde qu'il honnore le plus, et dont il a le plus du besoin. Apres avoir reçeu comme je devois le compliment du Prince Spitridate, et remarqué par la façon dont me parloit cét Estranger, que c'estoit assurément un homme d'esprit, et de quelque condition ; je le priay de se donner un moment de patience : et je sortis pour aller apprendre à la Princesse, ce que je luy avois caché : et pour luy aller demander cette audience. Je la surpris de telle sorte, qu'elle me retint plus long temps que je ne voulois : mais comme il n'y avoit personne aupres d'elle, quelque difficulté qu'elle fist de voir cét homme, je la forçay d'y consentir. Elle m'envoya pourtant luy demander s'il avoit des Lettres : et comme il eut respondu qu'il en avoit, elle voulut qu'il me les donnast : mais il ne le voulut jamais, et elle fut contrainte de souffrir que je l'allasse querir ; disant tout haut en passant dans l'anti-chambre où estoient ses Filles, que c'estoit un homme qui venoit prier la Princesse de le proteger aupres du Roy où il avoit quelque affaire. Mais enfin cét Envoyé de Spitridate estant entré dans le Cabinet de la Princesse, où je demeuray seule aveques luy : Madame (luy dit il, apres luy avoir fait une profonde reverence) je vous demande pardon, si je n'ay pas voulu donner la Lettre que je vous presente à Hesionide, qui me l'a demandée de vostre part : car comme le Prince Spitridate ne sçavoit pas si vous luy feriez la grace de luy respondre, il m'a commandé si expressément d'estre present quand vous la liriez s'il estoit possible, que je n'y ay osé manquer : esperant par là, Madame, aprendre du moins une partie de vos sentimens. La Princesse estoit si interdite, qu'elle ne sçavoit pas trop bien que luy respondre : mais enfin prenant la Lettre, comme mes sentimens sont tousjours tels qu'ils doivent estre, repliqua t'elle, je ne trouveray point mauvais que mon visage vous les descouvre : c'est pourquoy je ne feray point de difficulté de contenter Spitridate, et de lire sa Lettre devant vous. En disant cela, elle en rompit le cachet, et y leur à peu prés ces paroles.

SPITRIDATE A LA PRINCESSE ARAMINTE.

Je suis si malheureux, que quelque innocent que je sois, je ne laisse pas d'avoir lieu de craindre que vous ne m'ayez soubçonné d'avoir plus d'ambition que d'amour : et d'apprehender encore, que vous ne m'ayez condamné sans m'entendre. Celuy qui vous rendra ma Lettre, a ordre de vous raconter la verité toute pure ; afin que la connoissant, vous ne me faciez pas une injustice. La prison où je suis me sera bien douce, si elle me justifie aupres de vous : et bien insuportable, si j'aprens que vous continuyez de m'accuser : puis qu'elle m'empeschera d'aller vous dire moy mesme, que je quitterois toutes les Couronnes de l'Univers, pour la seule gloire d'estre regardé favorablement de vous. Ne me soubçonnez donc pas, s'il vous plaist, d'en avoir voulu reconquerir une en vous perdant : et croyez, au contraire, que je prefereray tousjours la glorieuse qualité de vostre Esclave, à celle de Roy de toute l'Asie.

SPITRIDATE.

Apres que la Princesse eut achevé de lire cette Lettre en soupirant malgré qu'elle en eust, elle pria celuy qui la luy avoit renduë, de s'aquiter de sa commission : de sorte qu'il luy raconta ce que je vous ay desja dit : c'est à dire de quelle façon Arsamone avoit envoyé querir Spitridate : comment il luy avoit parlé dans sa chambre : comment il s'estoit embarqué : et ce qu'il luy avoit dit, lors qu'il avoit esté dans le Vaisseau qui l'attendoit. Il luy aprit en suitte, que sa Navigation avoir esté tres heureuse jusques à Chalcedoine : mais il luy dit qu'en arrivant en ce lieu là, le Pilote n'ayant pas bien pris ses mesures, avoit esté poussé par la violence des vagues, contre la pointe d'un rocher, qui est assez prés de l'emboucheure du Port. Que son Vaisseau n'avoit pourtant fait que s'entre-ouvrir : mais que comme Spitridate estoit sur la Prouë lors qu'il avoit heurté, il n'avoit pû se retenir : et estoit tombé dans la Mer, justement au mesme temps qu'un autre des Vaisseaux d'Arsamone s'estoit brisé un peu plus bas. Il luy dit de plus, que tout le rivage estant plein de monde, il y avoit eu de Marchands de Persepolis qui avoient tesmoigné une si grande compassion de cét accident, et un si grand empressement à vouloir sauver Spitridate ; qu'il y en avoit eu deux, qui s'estoient jettez dans la Mer pour l'assister, et qui avoient esté noyez sans le pouvoir faire. Que ce pendant la Mer l'avoit emporté malgré luy bien loing de là, sans que l'on s'en aperçeust dans le Vaisseau d'Arsamone ; où l'on estoit assez occupé, parce que l'eau y entroit, que lors que Spitridate eut un peu repris ses esprits, apres sa chutte dans la Mer ; comme il sçavoit bien nager, il avoit voulu aborder : mais que les rochers repoussant les vagues en ce lieu là, il luy avoit esté impossible. De sorte qu'il avoit esté contraint de se laisser emporter à ces vagues un peu plus loing : que comme elles estoient assez hautes, ce Marchands Persans qui s'interessoient tant en sa perte, l'avoient perdu de veuë, et avoient creû qu'il avoit peri. Que cependant le rivage devenant un peu moins raboteux, apres avoir eu bien de la peine, Spitridate estoit venu à bord, en un en droit où un vieux Pescheur sechoit ses filets sur le sable, environ à quatre ou cinq stades de Chalcedoine. Que comme il estoit fort las, il avoit esté contraint de se coucher sur le rivage pour se reposer : et que ce vieux Pescheur ayant eu compassion de voir un homme si beau, si bien fait, et si magnifiquement habillé, en un si pitoyable estat ; luy avoit offert de le conduire à sa petite Maison, qui estoit assez proche de là. Que Spitridate avoit accepté cette offre : et que sans sçavoir encore bien precisément la raison pourquoy, il pria ce charitable Pescheur de ne dire à personne qu'il fust chez luy. Mais, Seigneur, quand cét Envoyé de Spitridate vint à raconter à la. Princesse les inquietudes de ce Prince en ce lieu là, j'advouë qu'il m'en fit compassion : en effet il est aisé de s'imaginer que se voyant Maistre de ses actions, et pouvant retourner à Heraclée, ou aller à Chalcedoine ; son ame se trouva en de pitoyables termes. Si je retourne à Heraclée, disoit il, je satisferay sans doute mon amour et ma Princesse : mais je me deshonoray aux yeux de toute l'Asie. Car enfin feray-je la guerre à mon Pere, pour un Prince qui luy retient un Royaume que je devois un jour posseder ? Mais aussi, reprenoit il, si je vay à Chalcedoine, pourray-je me resoudre d'aller les armes à la main contre le Pere et contre les Freres de la Princesse Araminte ? et laisseray-je croire à cette illustre Personne, que je l'ay trompée ; que je l'ay trahie ; et que je ne luy ay tesmoigné de l'affection, que pour cacher le dessein que j'avois de remonter au Throsne de Bithinie ? Ha non non, je n'y sçaurois consentir : Mais que feray-je donc ? disoit il ; je n'en sçay rien, se respondoit il à luy mesme, et je pense que la seule mort est ce qui me peut mettre en estat de ne faire rien ny contre mon honneur, ny contre mon amour, ny contre ma propre inclination. Cependant il faut se resoudre : il faut aller à Heraclée ou à Chalcedoine : si je vay à la premiere, je me perds d'honneur, mais je satisfais mon amour : et si je vais à la derniere, je satisfais mon ambition et la Nature ; mais je me détruits dans l'esprit de ma Princesse, que je prefere à toutes choses, et mesme à ma propre vie. Enfin cét Estranger nous dit, qu'apres une agitation tres violente, l'amour avoit esté la plus forte dans son coeur : que neantmoins voulant prendre un milieu entre ces deux extremitez, il avoit consideré, qu'en la Saison où l'on estoit, la guerre ne pouvoit se commencer de plus de quatre mois : si bien qu'il avoit fait dessein de se déguiser ; de revenir à Heraclée secrettement, sans voir le Roy ny les Princes ; et de tascher de voir la Princesse par mon moyen, pour se justifier aupres d'elle ; pour luy promettre de ne combattre jamais en personne le Roy son Pere, et pour luy demander seulement la permission d'aller deffendre le sien. Que ne doutant pas que la Princesse ne luy accordast ce qu'il vouloit, la connoissant fort equitable et fort genereuse, il avoit resolu de s'en retourner à Chalcedoine apres cela ; afin de tascher d'y pacifier les choses, et de satisfaire s'il estoit possible, et son honneur, et son amour. Qu'ainsi pour executer son entreprise, il s'estoit aquis ce vieux Pescheur par une tres belle Bague qu'il avoit sur luy : de sorte qu'il l'avoit envoyé à la Ville avec quelque argent que ce Prince avoit ; pour luy acheter les choses necessaires à se déguiser, et pour faire son voyage : comme pour s'informer aussi s'il n'estoit arrivé nul accident au Roy, de qui il se disoit seulement Officier. Que cét homme ayant aporté les choses dont il avoit besoin, luy avoit apris que le Roy et la Reine de Bithinie, le Prince Euriclide, et la Princesse leur Fille estoient échapez du naufrage : mais qu'ils estoient bien affligez, de ce qu'ils craignoient que leur Fils aisné n'eust peri : et que tout le rivage de la Mer estoit plein de gens, que le Roy envoyoit chercher le Prince, vivant ou mort. Qu'on luy avoit demandé à cent pas de là, s'il n'en sçavoit point de nouvelles : et qu'il avoit dit que non. Qu'en suitte Spitridate craignant d'estre trouvé, s'estoit déguisé promptement : qu'aussi tost que la nuit avoit esté venuë, il estoit monté sur un Cheval que ce Pescheur luy avoit acheté : et qu'apres luy avoir bien recommandé de cacher ses habillemens, et de ne les monstrer point, qu'il n'y eust du moins plusieurs jours qu'il fust parti, il s'estoit mis en chemin. J'oubliois pourtant de vous dire, qu'il laissa un Billet à ce Pescheur, avec ordre d'aller dans huit jours le porter à quelque Officier de la Maison d'Arsamone ; où il avoit escrit ces paroles.

Assurez le Roy mon Pere, que Spitridate n'est pas mort : et que n'estant pas capable de rien faire contre son honneur, il se rendra aupres de luy, dans le temps ou il peut avoir besoin de son courage.

Apres donc que Spitridate fut parti, ce bon Pescheur se mettant à raisonner avec sa Femme, sur l'heureuse rencontre qu'ils avoient eue, ils y passerent une grande partie de la nuit : cherchant en quel lieu ils pourroient cacher les magnifiques habillemens de Spitridate. Mais par malheur douze ou quinze de ceux qu'Arsamone avoit envoyez le long du rivage s'estant égarez, vinrent à cette Maison : et entrerent si inopinément, que ces bonnes gens ne purent si bien cacher les habits da Prince, qu'à travers des filets qu'ils avoient jettez dessus, un de ces hommes ne vist quelque chose de brillant, qui luy donna la curiosité de regarder ce que c'estoit. Mais il n'eut pas plustost veû ces habillemens à la clarté d'une Lampe, qu'il les reconnut ; car c'estoit un Officier d'Arsamone : de sorte que croyant que ce Pescheur l'auroit peut-estre trouvé à demy mort au bord de la Mer. et l'auroit tué pour avoir ses habits, il se mit à le menacer, s'il ne disoit la verité : et à luy dire qu'il vouloir voir le corps du Prince Spitridate. Ce bon Pescheur se voyant donc accusé injustement ; et la. frayeur s'emparant de son esprit, il leur dit la chose comme elle s'estoit passée : et leur monstra mesme le Biliet que Spitridate luy avoit laissé. Si bien que ne doutant point apres cela qu'il ne fust en vie, et s'imaginant aisément qu'il auroit pris la route d'Heraclée : ils partirent en diligence, et envoyerent un d'entre eux, advertir Arsamone de ce qu'ils avoient apris : et luy porter mesme le Billet de Spitridate. Comme ils sçavoient bien qu'ils rendroient un grand service à Arsamone, de luy remener le Prince son Fils : ils firent une si grande diligence, qu'ils le trouverent au passage d'une petite Riviere, où il faloit de necessité qu'il allast : et ce qui facilita encore la recherche qu'ils firent, fut qu'ils avoient fait dire par force à ce Pescheur, quel habit et quel Cheval avoit Spitridate. Comme ils l'eurent joint, ils J'aborderent avec respect : mais pourtant comme des gens qui ne vouloient pas qu'il leur échapast, car ils l'environnerent de tous costez. Ce Prince qui estoit assez mal monté, vit bien qu'il ne luy seroit pas possible d'esviter d'estre pris : de sorte qu'il voulut employer d'abord les prieres et les promesses. En suitte voyant qu'il ne les gagnoit pas, parce qu'en effet ils croyoient rendre office à Spitridate aussi bien qu'à Arsamone, de l'empescher de retourner à Heraclée, il les menaça : il voulut mesme se mettre en estat de les forcer ; mais apres tout, voyant que ses efforts seroient inutiles contre tant de gens, il ceda, et se laissa conduire à Chalcedoine : où Arsamone le reçeut avec toutes les marques d'indignation qu'un Pere irrité, et qu'un Prince violent peut donner. Il luy dit qu'il avoit raison, de ne pretendre pas à la Couronne de Bithinie, puis qu'il n'en estoit pas digne : mais que pour luy monstrer qu'il la conserveroit bien sans luy, il l'alloit mettre en lieu, d'où il ne sortiroit point, qu'il n'eust surmonté dans son ame la honteuse passion qui s'opposoit à sa gloire. Spitridate voulut s'excuser : mais comme il ne pouvoit obtenir de luy de dire au Roy qu'il n'aimeroit plus la Princesse Araminte : il s'en irrita davantage, et l'envoya prisonnier dans une des Tours du Chasteau ; sans permettre à personne de le visiter, qu'à la Princesse Aristée : encore ne fut-ce pas sans difficulté qu'elle obtint la permission de le voir deux fois la semaine. En suitte cét Agent de Spitridate conta encore à la Princesse, qu'ayant eu l'honneur d'y conduire Aristée, à trois ou quatre de ses visites, pendant lesquelles ils ne s'entretenoient que d'elle : il avoit esté choisi pour la venir trouver, et pour luy rendre conte de la vie de ce Prince, depuis son départ d'Heraclée : l'assurant de plus, que la Princesse Aristée avoit pour elle une affection que rien ne pourroit changer. La Princesse Araminte escouta ce recit avec beaucoup d'attention : et comme elle trouva avoir sujet d'estre pleinement satisfaite du Prince Spitridate ; elle tesmoigna estre sensiblement touchée, des maux qu'il enduroit à sa consideration. le pense toutefois qu'elle auroit eu quelque peine à se resoudre de luy escrire, si je ne l'en eusse extrémement pressée : mais enfin elle ceda à mes prieres ; et en la presence mesme de celuy qui devoit porter sa Lettre, elle escrivit en ces termes.

LA PRINCESSE ARAMINTE A SPITRIDATE.

Je voudrais que vous peuviez estre innocent et heureux tout ensemble : toutefois puis que la malignité de mon destin veut que vous ne soyez justifié dans mon esprit que par des souffrances : je vous advouë en rougissant, que j'aime encore mieux que vous ne soyez point coupable, et que vous soyez malheureux : que si vous estiez criminel, et que vous n'eussiez point d'in fortune. Neantmoins je sens pourtant vostre prison comme je dois : et je ne sçay mesme si la douleur que j'en ay, demeure dans les justes bornes que la raison luy doit prescrire. Cependant comme je ne demande rien de vous contre vostre gloire, n'attendez rien de moy contre la mienne : afin du moins que si nous avons à estre tousjours infortunes, nous facions advouër à tout le monde, que nous meritons d'estre plus heureux.

ARAMINTE.

Apres que la Princesse m'eut montré et fermé sa Lettre, elle la donna à celuy qui la devoit porter : elle escrivit aussi un Billet à la Princesse Aristée : et apres avoir fait beaucoup de civilité à ce fidelle Agent de Spitridate, elle le congedia : et l'Esclave qui l'avoit amené, le reconduisit jusques hors de la Ville où il logeoit. Vous pouvez juger quelle fut la conversation de la Princesse et de moy : et combien de fois nous releusmes la Lettre de Spitridate. Cependant sa prison n'agit pas seulement dans le coeur de la Princesse Araminte, mais encore dans celuy du Prince Sinnesis : qui ne croyant plus qu'il eust sçeu le dessein d'Arsamone, ne le soubçonna plus aussi de l'avoir trompé, non plus que la Princesse Aristée : de sorte que l'amour reprenant sa place dans son esprit, il changea sa façon d'agir. Il vint voir la Princesse sa Soeur, pour en parler avec elle : et comme il estoit important à Araminte que le Prince Sinnesis aimast tousjours Spitridate, elle le confirma en son opinion : si bien que sa passion redevenant plus forte, il cessa d'aigrir l'esprit du Roy son Pere, comme il faisoit auparavant : et il voulut mesme à diverses fois l'appaiser : Mais comme ce Prince en soubçonna aisément la cause, il s'en fascha extraordinairement, et luy en donna mesme des marques.

Histoire de la princesse Araminte et de Spitridate : traité


A quelques jours de là, il apprit que Ciaxare (qui n'estoit en ce temps là comme vous le sçavez que Roy de Capadoce et de Galatie) assistoit sous main Arsamone : de sorte que voyant cette affaire d'une plus dangereuse suitte qu'il n'avoit preveû d'abord, il souhaita que les choses se pussent pacifier, auparavant que son ennemi fust en estat de luy nuire. Il envoya donc vers Ciaxare, pour luy demander secours : faignant de ne sçavoir pas que ce Prince aidoit secrettement à Arsamone. Celuy qui fut envoyé vers luy, s'aquita avec tant d'adresse de sa commission, qu'il l'empescha de se declarer ouvertement pour Arsamone : neantmoins ne voulant pas non plus se declarer pour le Roy de Pont, il s'offrit d'estre le mediateur entre ces Princes, ce qui affligea sensiblement Arsamone : qui par cette voye ne demeura pas en estat de pouvoir soutenir la guerre. Car comme le Prince de Paphlagonie et celuy des Cadusiens, n'avoient traité aveques luy, qu'à condition que le Roy de Capadoce se declareroit : ils commencerent de se vouloir retirer de cette entreprise. De plus, les Habitans de Chalcedoine et ceux de Chrisopolis, avoient esté tellement ruinez sous la domination des Rois de Pont, qu'ils ne pouvoient pas fournir aux frais de la guerre : si bien qu'Arsamone voyant qu'il s'estoit engagé un peu legerement en son dessein, se resolut d'entendre à quelque Traité de Paix. Mais comme il ne pouvoit se resoudre à s'assurer en la parole de ses ennemis, apres ce qu'ils avoient fait au Roy son Pere : il declara à celuy que Ciaxare envoya vers luy, qu'il ne vouloit point traiter, si le Roy de Pont ne donnoit des Ostages, comme il s'offroit d'en donner. Ciaxare sçachant bien que le Roy de Pont auroit eu autant de peine à se fier à Arsamone, qu'Arsamone en avoit à de fier au Roy de Pont, proposa que de part et d'autre on donnast des Ostages, qui demeurassent en ses mains, ce qui fut accepté également de tous les deux Partis : de sorte que le Roy de Pont envoya le Prince Aryande à la Cour de Ciaxare, et Arsamone y envoya aussi le Prince Euriclide. Ce Traité dura six mois entiers, à la fin desquels la Paix fut concluë ; et il fut arresté qu'Arsamone ne prendroit plus la qualité de Roy : qu'il remettroit Chalcedoine au Roy de Pont : qu'on luy laisseroit la Ville de Chrisopolis, et tout le Païs d'alentour pour en jouïr comme Vassal de ce Prince : et qu'il ne seroit point obligé ny de demeurer, ny d'aller à Heraclée, ny d'y envoyer mesmes les Princes ses Enfans. Avant ce Traité, le Prince Sinnesis avoit fait toutes choses possibles pour obliger le Roy son Pere à souffrir que les Mariages qu'il avoit eu dessein de faire s'achevassent ; mais il n'y voulut jamais entendre : ce qui affligea si extraordinairement le Prince Sinnesis, qu'il n'en estoit pas connoissable. Cependant nous aprenions tousjours que Spitridate estoit en prison, et mesme plus rigoureuse qu'à l'ordinaire : car depuis le retour de celuy qui portoit la Lettre de la Princesse Araminte, dont Arsamone avoit eu quelque soubçon, la Princesse Aristée ne le voyoit plus : ce qui ne donnoit pas un petit redoublement d'inquietude, ny au Prince Sinnesis, ny à la Princesse Araminte : qui n'avoient point d'autre consolation que celle de se pleindre ensemble. Pharnace qui n'avoit pas son Protecteur à Heraclée, ne parloit pas souvent à la Princesse : et Artane mesme avec toute son insolence et toute son adresse, ne trouvoit gueres souvent l'occasion de l'entretenir. Neantmoins comme Pharnace estoit en chagrin de son malheur, quoy qu'Artane ne luy fust pas un Rival redoutable, il ne laissa pas de le mal-traiter à diverses fois : dans les premieres, ce lasche agit encore si adroite ment : qu'il ne sembloit pas qu'il manquast de coeur : mais aux dernieres injures qu'il reçeut de Pharnace, ayant esté contraint malgré qu'il en eust, de mettre l'Espée à la main contre luy ; il se deshonnora beaucoup plus en se batant, qu'il n'avoit fait en ne se batant pas : et l'aversion de la Princesse eut alors un si juste fondement, que personne ne trouvoit plus estrange qu'elle le traitast avec une extréme froideur. Cependant la nouvelle de la conclusion du Traité de Paix, pour le quel le Prine Aryande estoit en ostage, estant arrivée à Heraclée, et le Prince Sinnesis sçachant de certitude qu'il n'espouseroit point la Princesse Aristée, en fut si sensiblement affligé, que la fiévre luy en prit : et en quatre jours il fut à l'extremité. Le Roy son Pere aprenant la grandeur de son mal, et n'en ignorant pas la cause, en conçeut une douleur meslée de despit si excessive, qu'il en mourut subitement : sept jours apres, le Prince Sinnesis quitta la Couronne, dont il ne gousta pas les douceurs : et il mourut en priant la Princesse sa Soeur d'aimer tousjours Spitridate, et de proteger Aristée. le vous laisse à juger en quel déplorable estat demeura la Princesse Araminte, qui avoit sans doute pour le Roy son Pere toute la tendresse qu'une personne bien née doit avoir : mais qui avoit encore pour le Prince Sinnesis son Frere, une amitié la plus force du monde, Car outre qu'elle estoit sa Soeur, il estoit aimable, quoy qu'il fust d'un naturel un peu violent : de plus il l'aimoit beaucoup, et avoit une affection tres tendre pour Spitridate : de sorte qu'elle perdoit en la personne de ce Prince, un Frere, un Amy, et un Protecteur de son Amant. Aussi sentit elle cette perte d'une estrange façon. : la douleur l'accabla si fort, qu'elle fut plus de trois jours sans se pouvoir plaindre : tant le saisissement de sou coeur estoit grand. Pharnace n'en estoit pas si affligé : car sçachant l'amitié que le Prince Aryande avoit tousjours euë pour luy, il s'imaginoit qu'estant Roy, il luy seroit plus aisé d'obliger la Princesse Araminte à ce qu'il voudroit. Pour Artane, comme il n'y perdoit, que parce que Pharnace y gagnoit, cela ne fit pas un grand changement en son esprit. Je ne me trouvay pas mesme en estat de consoler la Princesse, car ma Mere mourut en ce temps là : et par un sentiment d'amour pour sa Patrie : et par un desir ardent que les intentions de la Reine sa Maistresse fussent accomplies, elle me commanda si absolument de servir tousjours autant que je le pourrois toute la Maison d'Arsamone, et en particulier Spitridate, que je m'y trouvay encore plus engagée qu'auparavant : ce que je pûs faire d'autant plus facilement, que l'on ne donna point d'autre Gouvernante à la Princesse. Cependant le nouveau Roy de Pont qui regne aujourd'huy, ou pour mieux dire qui ne regne plus, estoit en chemin pour revenir à Heraclée (où l'on avoit rendu aux deux Princes morts, tous les honneurs qui estoient deûs à leur condition) et ce fut pendant ce voyage, qu'il apprit la mort du Roy son Pere, et celle du Prince Sinnesis. En ce temps là nous sçeusmes que le Traité de Paix avoit esté executé : qu'Arsamone estoit sorti de Chalcedoine, et estoit allé à Chrisopolis : et qu'ainsi Spitridate avoit changé de prison. Quinze ou vingt jours se passerent de cette sorte, pendant quoy les Habitans d'Heraclée se preparoient à recevoir leur nouveau Roy, le plus magnifiquement qu'ils pouvoient : mais il vint un ordre de luy, par lequel il defendoit qu'on luy fist aucune ceremonie : ne voulant pas si tost mesler la joye à la douleur. La Princesse estant donc dans une melancolie estrange ; et ne faisant autre chose que prier les Dieux, et se pleindre en secret aussi souvent qu'elle le pouvoit faire : je l'obligeay malgré qu'elle en eust, à descendre un soir dans les Jardins du Palais, afin d'y prendre l'air : car je voyois un si grand changement en son taint, que j'avois peur qu'elle ne tombast malade. Comme nous y fusmes, elle choisit une Allée sombre et estroite, qui estant palissadée des deux costez, entre les grands Arbres qui la couvrent, fait que c'est la plus melancolique, et pourtant la plus agreable chose du monde : car il y a deux fontaines aux deux bouts et une an milieu, de qui le murmure excite encore à la resverie. La Princesse ayant donc choisi cette Allée pour se promener, elle n'y voulut estre accompagnée que de moy, pour qui elle n'avoit jamais eu cette crainte, que les jeunes personnes ont accoustumé d'avoir pour celles qui prennent en quelque façon garde à leurs actions : parce que comme je n'estois d'un âge assez avancé pour luy donner de l'aversion, et que je l'avois tousjours plustost conseillée avec respect et soumission, qu'avec orgueil et suffisance, elle vivoir aveques moy dans une sincerité, et dans une confiance tres obligeante. Apres avoir donc repassé tous ses malheurs, et donné beau coup de larmes à la memoire de Sinnesis : elle donna quelques unes de ses pensées au malheureux Spitridate. N'est il pas vray Hesionide, me dit elle, que ce Prince est bien infortuné, de perdre un Royaume, en perdant mesme la Personne pour qui il s'estoit resolu de le perdre ? Car enfin le Roy mon Frere, quand mesme Arsamone l'auroit delivré, ne consentiroit jamais à sou bonheur : tant par ce qu'il ne l'aime pas, que parce qu'il aime Pharnace : Ainsi je me voy exposée à une persecution estrange, dés qu'il sera arrivé. Encore disoit elle, si Spitridate sçavoit la justice que je rends à son merite, et combien j'obeïs exactemement au Prince Sinnesis mon Frere, j'aurois quelque consolation, de ce qu'il seroit consolé : mais il ne plaist pas à la Fortune, et je n'ay qu'à me preparer à tous les malheurs imaginables. Madame, luy dis-je, il ne faut jamais s'affliger avec excès, des maux qui ne sont pas encore arrivez, parce que peut-estre ils n'arriveront jamais : et puis, adjoustay-je, croyez vous estre aussi obligée de suivre les volontez du Roy vostre Frere, que celles les du feu Roy vostre Pere ? Si je n'estois que sa Soeur, repliqua t'elle, je pense que cela ne seroit pas égal : mais estant sa Sujette aussi bien que je suis sa Soeur, je suis aussi obligée de luy obeïr, que je l'estois au feu Roy mon Pere. Apres plusieurs semblables discours remarquant que la nuit s'approchoit (car comme nous n'estions encore qu'au Printemps les jours n'estoient pas extréme ment longs) je voulus luy persuader de se retirer, mais voyant que la Lune esclairoit, elle en creut pas mon conseil : et elle voulut au contraire s'aller asseoir à un des bouts de l'Allée, aupres d'une de ces Fontaines. A peine y eut elle esté un demy quart d'heure, que je vy approcher un homme, que je creus estre un Officier de la Princesse, qui venoit luy dire quelque chose : mais je fus estrangement surprise, lors que cét homme que je ne pouvois connoistre, en un lieu qui n'estoit esclairé que de rayons de la Lune, qui traversant l'espoisseur des Arbres, ne donnoient qu'une assez sombre lumiere ; s'aprochant davantage de nous, Madame (dit il à la Princesse en la salüant avec beaucoup de respect) souffrirez vous que le mal heureux Spitridate vienne mesler ses larmes avec les vostres, et vienne vous aider à pleindre vos malheurs en pleignant aussi les siens ? Vous pouvez penser. Seigneur, quelle fut la surprise de la Princesse et de moy, d'entendre une voix que nous ne pouvions mesconnoistre : elle fat si grande, que la Princesse en fit un cry si haut, que quelques unes de ses Filles vinrent dans l'Allée où nous estions, croyant qu'elle les appelloit. Mais m'estant promptement avancée, je leur dis qu'elle ne vouloit rien : et que c'estoit seulement un redoublement de douleur qui luy avoit pris, en parlant à un homme qui luy venoit demander une grace aupres du nouveau Roy. En suite de cela m'estant raproché de la Princesse, j'entendis que Spitridate voyant qu'elle ne luy respondoit presques que par des larmes, continuoit de luy parler. Je suis au desespoir Madame, luy disoit il, de renouveller toutes vos douleurs : et de voir que ma presence au lieu de vous consoler vous afflige. Je vous demande pardon, luy dit elle, de vous recevoir si mal : Mais Spitridate, ma foiblesse a une cause si legitime, que vous la de uez excuser. Le Prince Sinnesis mon Frere vous aimoit avec tant de tendresse, que je n'ay pû vous voir sans un renouvellement de douleur que je n'ay pû empescher de paroistre : et tant de choses differentes m'ont passé dans l'esprit en un moment, qu'il n'est pas estrange que ma raison en soit un peu en desordre. Car enfin le souvenir du passé ; la crainte de l'advenir ; et la surprise de voir aupres de moy une Personne que je croyois en prison ; sont ce me semble d'assez legitimes causes du trouble qu'on voit en mon ame. J'avois esperé, Madame, luy dit Spitridate, que cette derniere advanture vous surprendroit sans vous affliger : aussi a t'elle fait, respondit elle, mais elle ne me resjoüit pas autant qu'elle feroit, si le Prince mon Frere estoit encore vivant. Cependant dittes moy je vous en conjure, par quelle voye la colere d'Arsamone a esté appaisé : elle ne l'a point esté, Madame, repliqua t'il, et je l'auray sans doute encore extrémement irrité par ma fuite. Quoy, luy dit elle, ce n'est pas de son consentement que vous estes sorty de prison ? Nullement, reprit il, et la Princesse Aristée ma Soeur, est celle à qui j'ay l'obligation de ma liberté. Car apres que l'on m'eut mené de Chalcedoine à Chrisopolis, elle remarqua que le lieu où l'on me mit, n'estoit pas si inaccessible que celuy où j'avois esté auparavant : de sorte que dés les premiers jours que j'y fus, ne voulant pas donner loisir au Prince mon Pere de s'en apercevoir, elle gagna trois de mes Gardes : qui par une fenestre qui n'estoit point grillé, et qui donnoit dans le fossé du Chasteau, me firent sauver, et me menerent déguisé dans une Maison de la Ville où je fus trois jours. En suitte de quoy, comme nous ne sçavions encore que la nouvelle de la mort du Roy vostre Pere, qui comme vous sçavez, a precedé celle du Prince Sinnesis ; ma Soeur me conseilla elle mesme de venir trouver ce Prince, qu'elle croyoit alors estre Roy : et elle eut la bonté de me donner la plus grande partie de ses Pierreries pour la commodité de mon voyage. En chemin j'ay apris la seconde perte que vous avez faite, et que j'ay faite aussi bien que vous : Mais quoy que j'aye bien jugé, qu'il ne seroit pas trop seur pour moy de venir icy, puis que le Prince Aryande est Roy, et y doit bien tost estre : je n'ay pû toutesfois me resoudre à me priver de la consolation de venir à vos pieds, Madame, vous demander ce qu'il vous plaist que je fasse : et quelle doit estre ma vie. Pleust aux Dieux, repliqua la Princesse en souspirant, que je pusse la rendre heureuse : mais Spitridate, la Fortune est plus puissante que moy : et j'ay bien peur qu'elle n'y veüille pas consentir. Pourveu que vous y consentiez, respondit il, je ne pense pas qu'elle puisse m'empescher d'estre heureux : Je souhaitte, repliqua t'elle, que ce que vous dittes soit vray ; mais ma raison ne me montre pas les choses comme vous les voyez. Cependant Spitridate, quoy que je ne puisse nier que je ne reçoive quelque consolation à pleurer aveques vous : neantmoins je tremble de vous voir à Heraclée. Car enfin le Roy mon Frere doit arriver icy dans peu de jours : et s'il vient à sçavoir que vous y ayez esté déguisé, que ne pensera t'il point, et que ne devra t'il point penser ? Quoy, Madame, inter rompit Spitridate, à vous entendre parler, il semble que vous veüilliez desja me chasser d'aupres de vous ! puisque vous dittes que le Roy viendra bientost, et qu'il sçaura peut-estre que j'auray esté icy. Ha Madame, ne me traitez pas si cruellement : je suis logé en un lieu tres seur : et comme je n'ay rien à faire à Heraclée qu'à vous voir, il n'est pas aisé que je sois descouvert. Il l'est encore bien moins, respondit elle, que je puisse exposer ma reputation et vostre vie, par des entreveuës qui quoy que tres innocentes, pourroient estre creuës tres criminelles. Il est mesme desja si tard, reprit elle, qu'il n'est pas possible que l'on ne trouve quelque chose d'estrange, à voir qu'une Personne affligée se promene si long temps : c'est pourquoy Spitridate, dit elle en se levant, il faut vous quitter. Ce ne sera pas du moins. Madame, luy respondit ce Prince, sans me faire l'honneur de me promettre de me donner une autre occasion de vous entretenir : je ne puis vous accorder ce que vous me demandez, repliqua t'elle ; mais Hesionide vous verra encore une fois en quelque lieu. Ce me sera tousjours une grande grace, respondit il, neantmoins Madame, la passion que j'ay pour vous, ne s'en contentera pas : et il importe tellement au bonheur de toute ma vie, que je vous entretienne avec quel que loisir ; que je vous declare, Madame, que je ne sortiray point d'Heraclée, que vous n'avez accordé à ma respectueuse passion, la grace que je vous demande. Je ne vous la de man de pas, Madame, par mon propre merite : je vous la demande au Nom du Prince Sinnesis, qui vous a tant de fois parlé en ma faveur. Cet te conjuration est bien pressante, reprit elle, mais tout ce que je puis est de vous promettre que je feray tout ce que je pourray pour me resoudre à vous voir encore une fois. Je seray tous les jours à pareille heure dans cette Allée, reprit il, où je pourray recevoir vos ordres seurement : parce que le Jardinier du Palais est absolument à moy, comme ayant long temps servi chez le Prince mon Pere : et ç'a esté luy qui m'est venu advertir que vous estiez icy. Je ne consens pas que vous vous exposiez tous les jours à estre veû, respondit elle, mais dites seulement à Hesionide où vous logez, et elle se chargera du soing de vous advertir de ma volonté. Apres cela la Princesse le quitta : et Spitridate m'ayant dit où il logeoit, il se trouva que c'estoit chez une personne de ma connoissance, et en qui je me pouvois fier de toutes choses. Comme la Princesse fut retournée à son Apartement, elle parut plus resveuse et plus melancolique qu'auparavant que d'avoir veû Spitridate : en effet quand elle songeoit que ce Prince auroit ancore irrité Arsamone par sa fuitte, et qu'il irriteroit encore estrangement le Roy de Pont, s'il venoit à sçavoir qu'il fust déguisé dans Heraclée, elle trouvoit avoir lieu de s'affliger. De sorte que pour esviter ce malheur, elle voyoit qu'il faloit obliger Spitridate à en sortir bientost, sans sçavoir en quel lieu de la Terre ce Prince infortuné pourroit trouver un Azile. Cependant la chose n'avoit point de remede : car elle ne pouvoit ignorer, que le Roy de Pont n'aimant pas Spitridate, et aimant Pharnace comme il faisoit, ne voulust l'obliger à l'espouser. Elle sçavoit aussi que ce Prince n'avoit jamais aprouvé la Politique de feu Roy son Pere, qui avoit voulu faire une double alliance avec Arsamone : et qu'au contraire, il avoit souvent dit, qu'il estoit bien plus certain de s'assurer la possession du Royaume de Bithinie, en destruisant ceux qui y pretendoient, qu'en les élevant et en les flattant : Ainsi elle ne voyoit de tous les costez, que des malheurs pour Spitridate. C'estoit en vain que je luy disois, que quand il plaisoit : aux Dieux, ils changeoient le coeur de tous les hommes : car quelque confiance qu'elle eust en eux, elle n'en pouvoit attendre une chose, où il y avoit si peu d'apparence. Le lendemain au matin il vint nouvelle que le Roy ne vouloit pas que l'on sçeust precisément le jour qu'il arriveroit : mais qu'enfin il estoit assuré qu'au plus tard ce seroit dans quatre ou cinq jours. La Princesse voyant donc qu'il y avoit si peu de temps à se determiner, et qu'il seroit tres dangeureux d'attendre à revoir Spitridate, que ce Prince fust revenu : m'ordonna de luy parler, et de tascher de le faire resoudre à partir sans la voir. Mais il ne me fut pas possible : joint qu'à dire la verité, je ne m'opiniastray pas extrémement à vouloir combatre son dessein, parce que je creus que je le ferois inutilement : et parce qu'en effet il me sembla que ce Prince avoit raison. Peut-estre que l'amour de ma Patrie m'abusa : mais quoy qu'il en soit,. je dis à la Princesse, ce que Spitridate m'avoit dit : qui estoit qu'absolument il la vouloit revoir ou mourir. La Princesse aprenant donc son obstination, et voyant que plus elle attendoit, plus il y auroit de danger pour Spitridate et pour elle : se resolut enfin à souffrir qu'il luy parlast encore une fois. Nous fusmes long temps à resoudre, si ce seroit dans les Jardins du Palais ou dans sa Chambre : et nous creusmes apres y avoir bien pensé, que les Jardins estoient le plus à propos : parce que depuis la mort du Roy, on rendoit ce respect à la Princesse, de n'y aller pas avec la mesme liberté que l'on faisoit auparavant. Joint que si par malheur l'on venoit à descouvrir la chose, elle pourroit aussi tost passer pour une surprise faite à la Princesse, que pour une entreveuë où elle auroit consenti : ce qui ne pourroit pas estre, si elle voyoit Spitridate dans sa chambre, J'advertis donc ce malheureux Prince, de se rendre vers le soir dans les Jardins du Palais, et dans la mesme Allée où il avoit desja veû la Princesse : qui pensa plus de vingt fois manquer à la parole qu'elle m'avoit fait donner. L'on eust dit qu'elle alloit faire un crime effroyable, tant elle y avoit de repugnance : et si je ne l'eusse presque forcée à descendre dans ces Jardins, je pense qu'elle n'en auroit rien fait. Elle y fut donc sans y mener personne que ses Filles, qui suivant leur coustume, ne la suivirent pas dans cette Allée solitaire, où elles n'alloient jamais, si elle ne les y apelloit : de sorte que j'y fus seule avec elle. Comme nous y allasmes d'assez bonne heure, afin que cette Promenade ne parust pas extraordinaire, Spitridate n'y estoit pas encore arrive, car il faloit qu'il attendist qu'il fust presques nuit. Ce n'est pas qu'il ne fust admirablement bien déguisé, et qu'il ne fust logé si prés d'une des portes du Jardin, qu'il eust pû y venir presques sans danger : neantmoins je luy avois si fort recommandé de ne venir pas trop tost, qu'il m'obeït : et il s'en faloit peu qu'il ne fust nuit quand il arriva. Mais comme la Lune esclairoit, il n'estoit pas fort estrange que la Princesse se promenast tard : principale ment y estant si accoustumée. Je ne m'amuseray point à vous redire les remercimens que Spitridate fit à Araminte, de la seule faveur qu'elle luy avoit jamais accordée : car ils furent si respectueux, et si pleins de reconnoissance et de passion, que toutes mes expressions seroient trop foibles, pour vous faire comprendre les veritables sentimens de ce Prince. La Princesse l'escouta presques sans luy respondre, pendant plus d'un quart d'heure : mais enfin apres avoir fait un grand soupir, Spitridate a quelque raison, luy dit elle, de m'estre obligée de faire ce que je fais pour luy : toutefois il a bien plus de sujet de se pleindre de la Fortune, de ce qu'elle l'a engagé en l'affection d'une personne qui ne peut que le rendre malheureux. La Fortune Madame, reprit il, n'a point de part à la passion que j'ay pour vous : et elle est sans doute un pur effet de vostre beauté, de vostre vertu, de mon inclination, et de ma raison tout ensemble : et je suis mesme persuadé, adjousta t'il, que si vous le voulez, toute la malignité de cette capricieuse Fortune qui persecute aussi souvent l'innocence, qu'elle protege le vice, ne pourra m'empescher d'estre heureux. Ouy, divine Princesse, si le malheureux Spitridate trouve quelque place en vostre coeur, et que vous ayez la bonté de l'assurer de la luy conserver tousjours, il ne se pleindra jamais d'aucun malheur qui luy arrive, Toutes les disgraces de sa Maison seront effacées de sa memoire : toutes les siennes particulieres, ne l'affligeront plus avec excés : et la seule pensée d'estre dans le coeur de l'adorable Araminte, enchantera toutes ses douleurs, et luy en ostera le sentiment. J'ay sçeu Madame, depuis que je suis icy, adjousta t'il, que le Prince Sinnesis vous a priée en mourant, et priée devant tout le monde, d'avoir quelque affection pour moy : c'est Madame, ce qui me fait plus hardy : et ce qui m'oblige à vous conjurer, de ne refuser pas cette grace à un Prince, qui ne vous auroit jamais rien refusé. Ainsi, Madame, ne me dites point s'il vous plaist, que le Roy qui regne aujourd'huy ne m'aimant pas, vous ne devez point souffrir que je vous aime : Je suis pourtant sa Soeur et sa Sujette, interrompit la Princesse ; vous estiez aussi l'une et l'autre du Prince Sinnesis quand il est mort, reprit il, et le Roy qui va regner, n'ayant pris la Couronne que de sa main, ne doit pas s'il est juste, vous obliger à manquer de suivre ses derniers volontez : puis qu'en fin il estoit son Roy, comme il est à present le vostre. Ha Spitridate, s'écria t'elle, que les intentions d'un Roy mort son mal executées, en comparaison des commandemens d'un Roy vivant ! un Regne de sept jours, reprit elle ; et de sept jours encore ou la mort regnoit desja sur ce Prince, ne sera pas conté par son successeur : pourveû qu'il le soit par vous, respondit Spitridate, ce sera tousjours beaucoup. Ouy, repliqua t'elle en soupirant, vous pouvez vous assurer, que les dernieres paroles du Prince Sinnesis, confirmant dans mon coeur tous les sentimens que vostre vertu y a inspirez, je seray toute ma vie pour vous, ce que je suis presentement : Mais Spitridate vous n'en serez gueres plus heureux, et l'en seray beaucoup plus infortunée. Car enfin je prevoy que peut-estre est-ce icy la derniere fois que je vous parleray : La derniere fois Madame ! interrompit il, ha si cela doit estre, il faut donc que ce soit icy le dernier jour de ma vie. De grace. Madame, ne m'ostez pas l'esperance, si vous ne voulez me permettre d'avoir recours à la mort : Esperez donc, si vous le pouvez, luy dit elle, et joüissez d'un soulagement, que je ne sçaurois prendre pour moy mesme. C'est sans doute, luy dit ce Prince affligé, que vous connoissez bien que vous ne ferez pas tout ce que vous pourriez faire pour mon bon heur : Je ne feray pas peut-estre, reprit elle, tout ce que je pourrois faire : mais je vous promets ; de faire du moins tout ce que je dois, si je ne fais pas tout ce que je puis. Car apres tout, dit elle, qu'imaginez vous, en l'estat où sont les choses, que je puisse faire pour vostre satisfaction ? Je n'oserois le dire Madame, respondit Spitridate, parce que puis que vous ne l'imaginez pas de vous mesme, c'est une preuve indubitable, que vous ne voulez rien faire pour moy. Je veux faire, reprit elle, tout ce qui ne sera point contre la vertu et contre la prudence : ne pouvez vous donc pas, Madame, interrompit il, m'assurer que toute la puissance du Roy ne vous obligera point à épouser Pharnace ? Et si ce n'est pas trop vous demander, ne pouvez vous pas encore me permettre d'esperer, que s'il arrive quelque changement avantageux en ma fortune, elle sera inseparable de la vostre ? Je sçay bien, Madame, qu'estant sans Couronne et sans Royaume, il y a de la temerité de parler ainsi : mais puis que je ne suis en ce malheureux estat, que pour n'avoir pas voulu remonter au Throsne de Bithinie, que le Roy vostre Frere occupe injustement : il me semble que je n'en dois pas estre mesprisé de la Princesse Araminte. Vous avez raison, luy dit elle, et je vous estime bien plus, de ce que vous meritez des Couronnes, que je ne fais ceux qui les portent sans les meriter. Mais apres tout Spitridate, quand je vous auray promis de n'espouser point Pharnace, comme peut-estre je le puis sans crime, vous n'en serez pas plus heureux : car enfin vous jugez bien, que je ne vous espouseray pas, contre la volonté du Roy. Il est une bienseance, que les personnes de ma condition doivent tousjours garder : et puis quand mesme je ne le voudrois pas faire, que deviendrions nous ? Vous estes mal avec le Prince Arsamone pour l'amour de moy : vous n'oseriez demeurer dans cette Cour : les Rois voisins ne vous recevront pas, estant Fils d'un Prince mal heureux et foible, de peur d'irriter un jeune Roy, qui leur pourroit declarer la guerre ; Ainsi, Spitridate, quand je n'escouterois ny la Raison ny la Prudence, et que vous n'escouteriez que la seule affection que vous avez pour moy, vous n'y consentiriez pas : et vous ne voudriez pas sans doute mener une Princesse errante et déguisée par toute l'Asie. Non, Spitridate, non, vous ne le voudriez pas : et je suis asseurée que vous aimez Araminte d'une maniere plus noble et plus desinteressée. Ne pensez pourtant pas, que le plus grand obstacle fust la peine qu'il y auroit à suivre vostre fortune : ce n'est point cela je vous le proteste, mais c'est la honte qu'il y auroit, à prendre une semblable resolution. L'amour, Spitridate, peutestre une passion innocente, je l'advouë : pourveu que tous les effets en soient innocens. Se qu'elle ne déregle jamais la raison. C'est pourquoy pour justifier l'indulgence que j'ay euë pour la vostre, il faut ne rien faire que de raisonnable. Dittes donc. Madame, ce que vous voulez que je face, interrompit il, vous assurant que pourveu que vous ne me deffendiez pas de vous aimer, ny d'esperer d'estre aimé de vous, je vous obeïray exactement. Vous m'embarrassez d'une estrange sorte, reprit elle, car que puis-je vous conseiller ? le mieux toutesfois que vous puissiez faire, est, ce me semble, d'aller inconnu dans quelque Païs estranger : jusques à ce que la Princesse Arbiane et la Princesse Aristée, ayent fait vostre paix avec Arsamone. Je voy bien Madame, respondit Spitridate, que ce que vous dites est bon, pour me remettre sous le sujetion du Roy vostre Frere, comme le Prince mon Pere y est : mais je ne voy pas que cela soit fort propre à me donner la possession de la Princesse Araminte : puis que je sçay de certitude que quand Arsamone ne possederoit qu'une malheureuse Cabane, de tout le Royaume qui luy appartient : il ne consentiroit jamais à nulle alliance aveques le Roy de Pont, non plus que le Roy de Pont n'en voudroit jamais avoir avec Arsamone. Ainsi, Madame, puis que l'affection que vous me faites l'honneur d'avoir pour moy, n'est pas assez forte pour aller un peu au de là des justes bornes de la prudence ordinaire, il faut me resoudre à la mort : et je voy bien en effet, que les prieres d'un Roy mourant sont bien foibles, puis qu'elles ne peuvent rien obtenir de la meilleure Princesse du monde pour tous ceux qui ne l'adorent point : et de la plus rigoureuse, pour l'homme de toute la Terre qui la revere le plus. Mais, Spitridate, de qui vous pleignez vous ? interrompit elle : de vous, Madame, repliqua t'il, qui voulez me persuader que vous ne me haïssez point, et qui me refusez pourtant toute sorte de secours. Car enfin si vous m'aimiez, vous diriez absolument que vous n'espouserez jamais Pharnace : et que si les Dieux le permettent. . . . . . . . . Comme Spitridate alloit continuer son discours, Artane vint advertir la Princesse que le Roy alloit arriver. Par bonne fortune j'en tendis sa voix à travers de la Palissade : de sorte que nous fismes retirer ce Prince en diligence. Cela ne pût toutesfois estre si promptement fait, qu'Artane n'entre-vist quelqu'un lors qu'il entra dans l'Allée : mais apres avoir donné cét advis à la Princesse, elle luy donna la main, afin qu'il ne demeurast pas dans ce Jardin. A peine fusmes nous à son Apartement, que le Roy arriva : ainsi Artane ayant un pretexte de la quitter, le fit en diligence : et au lieu d'aller salüer ce Prince, il retourna dans le Jardin, pour voir s'il ne pourroit tirer nulle connoissance de ce qu'il avoit veû. Par malheur, Spitridate n'en avoit encore pû sortir, parce qu'il avoit trouvé la porte la plus proche de son logis fermée : Artane l'apercevant donc le suivit, et voyant que c'estoit un homme qui ne vouloir pas estre veû, il creut bien que c'estoit celuy qui avoit parlé à la Princesse. Il s'imagina mesme, que peut-estre c'estoit Pharnace : mais Spitridate ayant esté contraint de quitter les Allées couvertes, et de traverser un Parterre ; quoy qu'il fust déguisé, neantmoins au clair de la Lune, il le reconnut à la taille et au marcher : ou du moins il soubçonna que ce pouvoit estre Spitridate. Et il le soubçonna d'autant plustost, qu'il avoit appris ce jour là par des gens de Bithinie qui estoient venus à Heraclée, que ce Prince estoit eschapé de la prison où Arsamone le tenoit : de sorte que ce soubçon ne fut pas plustost dans son coeur, que sa curiosité redoubla. Il suivit donc Spitridate, comme je l'ay dit, non seulement jusques à la porte du Jardin, mais mesme dans les Ruës, et jusques à la Maison où il logeoit : ce qui acheva de le confirmer dans son opinion, car il sçavoit bi ? que ceux qui l'habitoient estoient des gens en qui Spitridate se pouvoit fier. Je vous laisse à juger, combien cette veuë affligea Artane : neantmoins apres y avoir bien pensé, il ne fut pas marry de cette rencontre : et il prit la resolution pour obliger le Roy, et pour se deffaire d'un Rival, d'aller luy dire qu'assurément Spitridate tramoit quelque nouvelle conjuration contre l'Estat : car il ne voulut pas engager la Princesse, de peur de l'irriter trop : et il fit semblant de croire qu'elle n'y avoit nul interest, sçachant bien que celuy de l'Estat suffiroit. Il estoit pourtant tres fasché que Pharnace ne partageast pas la douleur qu'il avoit, d'avoir apris que Spitridate estoit assez bien avec la Princesse, pour souffrir qu'il fust déguisé dans Heraclée pour l'amour d'elle : si bien qu'il prit la resolution de luy faire sçavoir la chose indirectement, et de n'aprendre au Roy que ce qui pouvoit le regarder en particulier. Artane fut donc salüer ce Prince, qu'il n'avoit point encore veû : et le priant tout bas qu'il luy peust parler en secret d'une affaire tres importante, et qui pressoit extrémement : le Roy sortit de la Chambre de la Princesse où il n'avoit presques point tardé : et le prenant par la main, il le mena dans la sienne, où Artane luy dit ce qu'il avoit resolu de luy dire. Le Roy n'eut pas plustost entendu, que Spitridate estoit déguisé dans Heraclée, qu'il crût en effet qu'il y avoit une conjuration tramée contre luy : si bien que sans perdre temps, il commanda secrettement au Capitaine de ses Gardes, d'aller avec main forte à la Maison où Artane avoit veû entrer Spitridate ; d'y chercher soigneusement par tout : et de s'assurer de la personne de ce Prince s'il y estoit comme il en avoit esté adverty. En fin, Seigneur, que vous diray-je ? Le Roy de Pont fut obeï : et Spitridate qui estoit seul et hors de pouvoir de se deffendre, fut pris par cent des Gardes du Roy sans qu'Artane se monstra à luy, et mené dans une Tour où l'on mettoit les prisonniers d'Estat qui estoient gens de haute qualité. Je vous laisse à juger quelle surprise fut celle de la Princesse, d'aprendre à une heure de là, que Spitridate estoit arresté : d'abord elle creut que le Roy de Pont sçavoit que ce n'estoit que pour elle qu'il estoit déguisé : mais n'entendant parler que de conjuration contre l'Estat, si elle fut en repos du costé de sa reputation, elle n'y fut pas pour la vie de Spitridate. Imaginez vous donc, Seigneur, qu'elle nuit elle passa : pour moy j'en puis respondre exactement : car ayant dit à ses Femmes qu'elle se trouvoit mal, elle se mit au lict : et je leur dis que je ne la quitterois point, afin qu'elles ne l'importunassent pas : comme en effet je demeuray aupres d'elle, pour tascher de la consoler. Je ne pûs toutefois en venir à bout : parce que de quelque façon qu'elle envisageast la chose, elle la trouvoit tres dangereuse pour Spitridate, qui n'estoit gueres plus en repos que la Princesse. Comme on ne luy avoit rien dit en le prenant, il ne sçavoit point si cette entre-veuë avoit esté descouverte, ou si l'on n'avoit fait simplement que sçavoir qu'il estoit déguisé dans Heraclée : mais le lendemain au matin, il fut esclaircy de ses doutes : car le Roy luy envoya demander ce qu'il y estoit venu faire ; quel dessein il avoit eu ; et quels estoient les complices de sa conjuration ? Ce Prince voyant que l'on ne luy parloit point de la Princesse, en eut une joye extréme : et respondit qu'estant sorty de la prison où le Prince son Pere le retenoit ; et ayant apris dans Chrisopolis que le Prince Sinnesis estoit Roy, il estoit venu à Heraclée, avec intention de chercher un Azile aupres de luy : qu'en y arrivant, il avoit esté bien surpris, d'aprendre que son regne n'avoit duré que sept jours : et qu'il en avoit esté si affligé, qu'il n'avoit pas eu assez de liberté d'esprit, pour resoudre d'abord precisément ce qu'il avoit à faire. Que neantmoins il avoit enfin conclu en luy mesme, de demander au Roy qui regnoit alors, la mesme protection qu'il avoit attenduë du feu Roy son Frere : mais qu'il n'avoit pas en loisir d'executer son dessein : puis qu'il avoit esté pris une heure apres son arrivée. Ceux qui luy parloient luy dirent, que pour venir demander un Azyle au Prince Sinnesis dont il estoit fort aimé, il n'estoit pas besoin de se déguiser : il respondit à cela, qu'aussi ne s'estoit il pas déguisé pour venir à Heraclée : mais seulement pour pouvoir sortir de Bithinie : et pour faire le reste du voyage avec plus de seureté sans train et sans equipage, que s'il eust esté en habit d'un homme de sa condition. Quoy que ses responses fussent raisonnables, elles ne satisfirent pourtant pas le Roy : et il ne douta point du tout, qu'il n'y eust un dessein caché. Car encore qu'il n'ignorast pas la passion de Spitridate pour la Princesse Araminte : il connoissoit toutesfois si parfaitement sa vertu, qu'il ne luy vint aucun soubçon, qu'elle eust contribué à ce déguisement : comme en effet la chose n'estoit pas ainsi : et il creut enfin que la seule ambition, estoit la cause de cette avanture. Pharnace et Artane servirent beaucoup à le confirmer en cette pensée : le premier comme croyant aisément ce qu'il souhaitoit ; et l'autre faisant semblant de le croire, afin de perdre plustost Spitridate. Neantmoins comme il vouloit que la jalousie tourmentast Pharnace aussi bien que luy, il luy fit sçavoir adroitement, que l'amour avoit sa part au déguisement de ce Prince : il s'imagina mesme que peut estre pourroit il détruire encore Pharnace, dans l'esprit de la Princesse Araminte par cette voye : jugeant bien que Pharnace voulant nuire à son Rival, donneroit ce nouveau soubçon au Roy : et que si la Princesse le sçavoit, elle en seroit extrémement irritée contre luy. En effet, la chose reüssit d'abord comme l'avoit pensée Artane : car Pharnace fut bien plus malheureux, d'aprendre que Spitridate avoit veû la Princesse, que de croire qu'il eust voulu renverser l'Estat. La jalousie mesme s'emparant alors de son coeur, le porta, tout genereux qu'il estoit, à insulter sur un infortuné, et à dire au Roy. tout ce qu'on luy avoit dit. La Princesse qui le sçeut, en eut une colere estrange ; de sorte qu'Artane trouva par là les voyes de nuire à deux de ses Rivaux tout ensemble : et de les rendre aussi malheureux qu'il l'estoit luy mesme. Il est vray que pour luy, il estoit digne de l'estre ; mais il n'en estoit pas ainsi des autres : principalement de Spitridate, qui ne meritoit pas ses infortunes. Cependant on s'informe par tout, si ce Prince n'a point eu d'intelligence avec quelqu'un : Ceux chez qui il avoit esté logé estant arrestez : on les interroge : mais quoy que l'on puisse faire, on ne trouve rien ny qui le justifie, ny qui le convainque ; de sorte que dans cette incertitude, il estoit gardé tres estroitement.

Histoire de la princesse Araminte et de Spitridate : mélancolie du roi de Pont


Ce qui contribua encore beaucoup à son malheur, fut que le Roy de Pont estoit si melancolique et si chagrin, que l'on ne le connoissoit plus, tant il paroissoit changé. D'abord on creut que la mort du Roy son Pere, et celle du Prince son Frere en estoient la veritable cause : mais nous sçeumes bien tost apres, que son inquietude estoit causée par l'amour qu'il avoit pour la Princesse Mandane. Car durant qu'il estoit en ostage aupres de Ciaxare (comme vous l'aurez sans doute sçeu) il en devint si amoureux, que jamais personne ne l'a tant esté : si bien que comme son ame estoit chagrine par l'absence de ce qu'il aimoit, il en estoit plus aisé à irriter, et moins capable de connoistre l'innocence de Spitridate. Toutesfois comme ce Prince est assurément un fort honneste homme, il vivoit bien avec la Princesse sa Soeur : et quoy que Pharnace luy eust parlé de l'entre-veuë de Spitridate et d'elle, il ne luy en parla pourtant pas avec beaucoup d'aigreur : au contraire l'estant venuë voir un jour, apres luy avoir dit auparavant sans colere, tout ce qu'un Prince sage et adroit pouvoit dire, en une pareil le rencontre, pour descouvrir ses veritables sentimens : il luy dit encore qu'il estoit bien fasché de luy avoir peut-estre causé quelque desplaisir, en faisant arrester Spitridate, pour qui il sçavoit bien qu'elle avoit conçeu beaucoup d'estime, par les commandemens du feu Roy son Pere, et en suitte du feu Roy son Frere : mais qu'apres tout, comme il y alloit de son Estat, et du repos de tous ses Peuples, il l'avoit necessairement falu faire. Qu'au reste il ne la soubçonnoit point, d'avoir aucune part à la conjuration de Spitridate, qui assurément l'avoit trompée la premiere : et luy avoit voulu persuader, que l'amour toute seule faisoit son desguisément, quoy qu'en effet ce fust son ambition. Seigneur, luy dit elle, si l'affection que Spitridate a tesmoigné avoir pour moy, n'avoit pas esté authorisée comme vous dittes par le feu Roy mon Pere, et par le Prince Sinnesis mon Frere, je ne vous parlerois pas comme je m'en vay vous parler : mais puis que cela est ainsi, je vous suplieray, Seigneur, de croire que ce Prince n'a jamais eu dessein de remonter au Throsne en vous en renversant : car s'il eust esté capable d'une pareille chose, il n'eust pas esté si longtemps prisonnier du Prince son Pere. Ainsi j'advoüe sans scrupule que je l'ay veû, parce que ce n'est pas par mes ordres qu'il est venu à Heraclée : et que de plus je sçay avec certitude, qu'il n'y est pas entré avec intention de conjurer ny contre vostre Personne, ny contre vostre Estat. Car si je l'en pouvois seulement soubçonner, je l'accuserois au lieu de le deffendre : et ne vous en parlerois jamais, que pour vous obliger à la punir. Ma Soeur, luy dit le Roy en l'interrompant, je ne cherche pas la justification de Spitridate : mais je veux seulement vous faire connoistre que je songe à la vostre autant que je le puis. Au reste, comme vous estes raisonnable et genereuse, je ne croy pas que vous aimiez plus Spitridate, que la gloire de la Maison dont vous estes : c'est pourquoy il ne faut pas que vous trouviez estrange, si ce Prince estant criminel n'est pas traitté avec la mesme indulgence que j'aurois peut-estre pour un autre. Car enfin il est d'une Race qu'il faut abaisser : si on ne veut qu'elle opprime ceux dont elle se pleint d'avoir esté opprimée : Ainsi ma Soeur, le moins que je doive faire, est de tenir Spitridate en une prison perpetuelle. Si je le croyois innocent, poursuivit il, toute ma Politique ne pourroit pas m'obliger à cette rigueur : mais puis qu'il paroist criminel, il faut que la chose aille ainsi. Toutesfois pour vous consoler, adjousta t'il, de la per te d'un Prince qui a sans doute de bonnes qualitez, je vous conjure de vouloir espouser Pharnace : Ha Seigneur, luy dit elle, ne me parlez s'il vous plaist point de Nopces, si tost apres les Funerailles du Roy mon Pere : et ne me forcez pas à desobeïr au commandement que m'a fait en mourant le feu Roy mon Frere. Et que vous a t'il commandé ? repliqua t'il ; Il m'a ordonné, dit elle en rougissant, de ne changer point les sentimens qu'il avoit voulu que j'eusse pour Spitridate. Quand il vous parla de cette sorte, reprit le Roy, il ne prevoyoit pas que Spitridate seroit criminel d'Estat : Ha Seigneur, dit elle, Spitridate est tres innocent : mais sans m'opiniastrer à vouloir que vous executiez les dernieres volontez du Prince Sinnesis : ne me contraignez pas aussi à vous desobeïr, en me commandant d'espouser Pharnace. Ce n'est pas qu'il ne soit digne de toutes choses : mais c'est qu'il doit ce me semble suffire, que je me prive de ce que l'on m'avoit ordonné d'aimer : sans me vouloir contraindre de souffrir l'affection d'un homme que je n'aime pas : et pour qui j'auray tousjours beaucoup d'estime, et pourtant beaucoup d'indifference. La Princesse croyoit que le Roy luy parleroit fort aigrement, apres une declaration si ingenuë : mais la passion qu'il avoit dans l'ame, luy ayant sans doute apris à excuser en autruy, la foiblesse qu'il sentoit en luy mesme, fit qu'il la quitta sans luy dire rien de fascheux : demeurant pourtant toujours dans les termes de souhaitter qu'elle espousast Pharnace : et luy disant qu'elle changeroit d'avis avec le temps. L'amour de Mandane occupant l'ame de ce Prince, fut cause qu'il ne songea pas tant à Spitridate : car il ne pensa durant quelques jours, qu'à envoyer demander la Princesse Mandane à Ciaxare : et qu'à donner les ordres necessaires, afin que cette Ambassade fust magnifique. Ce pendant la Princesse prevoyant bien que Spitridate ne sortiroit jamais de prison, que par la force ou par l'adresse, se resolut de le delivrer ; et elle s'y porta d'autant plustost, que celuy qui commandoit dans la Tour où il estoit m'avoit une obligation extréme : car durant le regne du feu Roy, j'avois sauvé la vie à un de ses Enfans, qui s'estoit engagé dans quelque crime : ce Prince luy ayant pardonné à ma consideration. Je fus donc employée à negocier cette affaire importante, que je conduisis si heureusement durant quinze jours, que j'obligeay enfin cét homme par le souvenir de ce qu'il me devoit ; par des bienfaits presens ; et par de grandes esperances de l'avenir, à se re foudre de chercher les voyes de delivrer Spitridate sans en estre soubçonné. Comme cette Tour donne sur la Mer, et qu'il y a une Terrasse qui y est attachée, dont le bout est battu des vagues, il fit demander au nom de ce Prisonnier, la permission de s'y promener une heure ou deux tous les jours, ce qui luy fut accordé. De sorte que gagnant deux Gardes qui l'y accompagnoient, ils attacherent au haut de cette Terrasse une Eschelle de corde, comme si Spitridate se fust sauvé par cét endroit ; et sans que personne s'en aperçeust, le Capitaine de cette Tour enferma ce Prince et les deux Gardes subornez en un lieu fort secret : feignant apres cela de faire bien l'empressé. Il de mande où est Spitridate ? on luy dit qu'il est sur la Terrasse : il y va avec plusieurs Soldats ; et ne l'y trouvant point, il trouve l'Eschelle qu'il y avoit fait mettre luy mesme ; il la monstre à ceux qui le suivoient : dit qu'assurément leurs compagnons ont trahy : et qu'il est sans doute venu un Esquif les prendre au pied de cette Eschelle, de plus grands Vaisseaux n'en pouvant pas approcher. Il menace mesme ceux qui sont en sa presence ; les accuse aussi bien que les autres qui se sont sauvez ; et tout transporté de fureur en aparence, il va trouver le Roy pour l'advertir de ce qui est arrivé. Il luy dit que certainement on reprendra Spitridate, si l'on envoye promptement apres luy : qu'il y a lieu de croire qu'il n'aura pas mis pied à terre proche d'Heraclée : et qu'ainsi infailliblement si l'on met plusieurs dans une Chaloupe, on reprendra ce Prisonnier et ses complices. Enfin il joüa si bien, que le Roy mesme fut trompé, et commanda non seulement que l'on mist plusieurs Barques en Mer : mais il ordonna encore que l'on prist garde aux Portes de la Ville, pour voir si Spitridate n'y rentreroit point déguisé : ne jugeant pas qu'il peust entreprendre de se mettre en pleine Mer dans un Esquif ; et nul Vaisseau considerable ne manquant au Port, où il en fit faire recherche. De plus comme Pharnace et Artane sçavoient bien quelle estoit sa passion pour la Princesse, ils persuaderent encore au Roy, qu'asseurément il seroit rentré dans Heraclée en habit de Pescheur, ou de quelque autre façon : que ne fit on donc point pour le reprendre ! on redoubla les Gardes des Portes ; on mit des Soldats dans toutes les ruës ; on chercha dans toutes les Maisons suspectes ; et on n'oublia rien de tout ce qu'on pouvoit faire, qui vray-semblablement deust servir à le trouver. Le Roy eut quelque leger soubçon que la Princesse avoit aidé à faire eschaper Spitridate, et mesme il luy en dit quelque chose : mais comme il n'en avoit nulle preuve, et que ce Prince n'avoit jamais sçeu l'obligation que m'avoit ce Capitaine de la Tour : parce que ç'avoit esté par le moyen du Prince Sinnesis que j'avois obtenu la vie de son Fils du feu Roy son Pere, ces soubçons se dissiperent aisément. Cependant Spitridate estoit dans la Prison, où l'on ne s'avisa point d'aller chercher : et où il falut qu'il fast quelque temps auparavant que d'oser entre prendre de s'esloigner. Comme le Capitaine de la Tour luy eut dit que c'estoit par ma negociation qu'il estoit en prison sans estre prisonnier, il s'imagina bien que la Princesse sçavoit la chose : de sorte qu'il me fit demander la grace de me voir auparavant qu'il partist, ce que je luy accorday sans en parler à la Princesse : me semblant que je ne pouvois refuser cette faveur, au Fils du veritable Roy de Bithinie. Mais apres luy avoir fait esperer ce qu'il souhaitoit, la difficulté fut de l'executer : neantmoins comme la Femme du Capitaine de la Tour estoit de l'intelligence, je me resolus d'y aller, avec une Fille seulement : et d'entrer par une petite porte desrobée, qui donne vers les Ramparts de la Ville. De vous dire, Seigneur, avec quels tesmoignages de reconnoissance pour Araminte et pour moy, Spitridate me parla, il me seroit impossible : enfin Hesionide, me dit il, ne m'aurez vous delivré, que pour m'exiler pour tousjours ; et n'aurez vous fait que changer mon suplice en un plus cruel ? Seigneur, luy repliquay-je, c'est plustost la Fortune que la Princesse qui vous bannit : mais comme cette Fortune est une inconstante, il faut esperer que sa legereté vous sera favorable : et qu'apres avoir tant changé à vostre desavantage, elle changera enfin en vostre faveur. Je le souhaite, repliqua t'il, bien que je ne l'espere pas : cependant Hesionide, ce me sera une cruelle chose, s'il faut que je parte sans dire adieu à ma Princesse : et sans sçavoir sa derniere volonté. Pour ce qui est d'aprendre ses intentions, luy dis-je, je le puis faire aisément : puis qu'elle me fait la grace, de me confier ses plus secrettes pensées : mais pour la voir, il n'est pas seulement permis d'y songer. Laissez vous donc conduire, Seigneur, à la providence des Dieux : qui peut-estre feront plus pour vous pendant vostre exil que vous ne pensez. Et quoy, Hesionide, me dit il en soupirant, croyez vous qu'un Prince malheureux et absent, puisse raisonnablement esperer, que la divine Araminte luy conserve son affection toute entiere ? Ouy, Seigneur, luy repliquay-je, vous le pouvez, et mesme sans craindre d'estre trompé : car comme vous n'estes malheureux que pour l'amour d'elle, il faudroit qu'elle fust fort injuste, si vostre malheur vous détruisoit dans son ame. Allez donc. Seigneur, chercher quelque Azile, jusques à ce qu'il soit arrivé quelque changement dans le coeur du Roy de Pont, et dans celuy du veritable Roy de Bithinie. La Princesse sçait bien que si vous aviez voulu remonter au Thrône vous l'auriez pû faire : Et elle vous est si sensiblement obligée, d'avoir preferé ses chaines à une Couronne, qu'elle n'en perdra jamais le souvenir. En fin, Seigneur, apres une longue conversation, je fis resoudre ce Prince à partir : comme il avoit encore toutes les Pierreries que la Prince Aristée luy avoit données en partant de Chrisopolis, il ne voulut rien prendre de tout ce que je luy offris de la part de la Princesse : car je sçavois bien qu'elle avoit intention de le faire. Il me pria alors de luy donner un Billet qu'il escrivit en ma presence : et qui estoit à peu prés en ces termes, si ma memoire ne me trompe.

SPITRIDATE A LA PRINCESSE ARAMINTE.

Je parts. Madame, puis que vous le voulez. : mais je parts le plus malheureux de tous les hommes. Je ne sçay où je vay ; ny quand je reviendray ; ny mesme si vous voudrez que je revienne : et cependant on me dit, qu'il faut que je vive et que j'espere. Je ne sçaurois pourtant faire ny l'un ny l'autre, si vous ne me l'ordonnez, par deux lignes de vostre main : je vous les demande donc, divine Princesse, au Nom d'une illustre Personne qui n'est plus : et qui vivra neantmoins eternellement dans la memoire de

PITRIDATE.

Apres m'avoir donné ce Billet, ce Prince me dit encore cent choses pour dire à la Princesse que je fus retrouver, et luy aprendre le secret que je luy avois fait de cette entre-veuë. D'abord elle s'en voulut pleindre, mais apres elle n'en fut pas marrie : et je la pressay mesme si fort, que je la contraignis de respondre de cette sorte, au Billet de ce Prince affligé.

ARAMINTE A SPITRIDATE.

Vivez tant qu'il plaira aux Dieux de vous laisser vivre : et esperez tant qu'Araminte vivra, elle vous en prie : et mesme si vous le voulez. , elle vous l'ordonne.

ARAMINTE.

Le Capitaine de la Tour estant venu prendre ce Billet, m'assura que Spitridate partiroit la nuit suivante, avec les deux Gardes qui avoient aidé à le sauver, et qu'il prenoit pour le servir : ayant donné ordre auparavant, à tout ce qui estoit necessaire pour ce départ. Il me dit de plus, que Spitridate luy avoit demandé la permission de luy donner quelquesfois de ses nouvelles, afin qu'il m'en dist, et qu'il luy peust aprendre des miennes : de sorte que le soir estant venu, nous ne doutasmes point que ce Prince ne fust prest à par tir : ce qui nous donna tant d'inquietude, que je m'estonne que l'on ne s'aperçeut que la Princesse avoit quelque chose d'extraordinaire dans l'esprit. Mais enfin nous aprismes le lendemain, que Spitridate estoit sorty heureusement d'Heraclée, par le mesme endroit par où il avoit faint de s'estre evadé : ce Capitaine y ayant fait venir la nuit un Esquif pour le conduire à une Barque qui l'attendoit ; et s'estant servy de la mesme Eschelle de corde, par où l'on avoit creû que ce Prince s'estoit sauvé. Quoy que la Princesse deust bien estre accoustumée à ne voir pas Spitridate, et que par raison elle deust estre plus aise qu'il s'esloignast, que d'estre encore dans la prison d'où nous l'avions tiré : neantmoins il luy estoit impossible de ne sentir pas un renouvellement de douleur dans son ame, quand elle venoit à penser que peut-estre ne le verroit elle plus jamais. Elle aprehendoit pourtant un moment apres, qu'il ne fust repris : et je suis assurée qu'elle desira plus d'une fois des choses, toutes contraires les unes aux autres. Mais enfin il se falut accoustumer à cette longue et rigoureuse absence, pendant laquelle il arriva tant d'evenemens remarquables : car comme vous le sçavez Seigneur, Ciaxare refusa la Princesse Mandane au Roy de Pont, ce qui luy fit bi ? oublier la fuitte de Spitridate : en estant si sensiblement touché, qu'il se resolut à declarer la guerre à Ciaxare, sur le pretexte des Villes d'Anise et de Cerasie. Vous sçavez Seigneur bien mieux que moy, ce qui s'y passa : et vous y aquistes trop de gloire, pour pouvoir mesme souffrir que je vous en renouvelle le souvenir exactement. Je ne vous en diray donc, que ce qu'il est necessaire de vous en dire, pour vous apprendre toute la vie de la Princesse. Aussi tost apres que le Roy de Pont eut reçeu la nouvelle qu'il estoit refusé par Ciaxare, il ne songea plus qu'à se preparer à la guerre : croyant que peut-estre cela obligeroit ce Prince à luy donner la Princesse Mandane. Il envoya donc demander secours au Roy de Phrigie. qui luy pro mit de joindre ses interests aux siens : suivant le dernier Traitté qui avoit esté fait entre le feu Roy de Pont et luy : et de venir mesme commander ses Troupes en personne. Comme le Roy de Pont avoit besoin de tout en cette occasion, il convia aussi le Prince Arsamone, et Euriclide son second Fils, de venir servir dans son Armée ; ce qu'Arsamone n'osa refuser. Nous sçeusmes en mesme temps, que ce Prince avoit esté si irrité d'avoir apris, que Spitridate estoit venu deguisé dans Heraclée : qu'il avoit protesté que s'il pouvoit revenir en sa puissance, il ne le traitteroit pas comme son Fils, mais en Sujet rebelle, et en criminel, qui a rompu sa prison. De sorte que lors que Spitridate, qui s'en alla droit en Paphlagonie, m'escrivit aussi bien qu'à la Princesse, pour sçavoir si elle vouloit qu'il s'allast hardiment offrir au Roy son Frere, lors qu'il seroit à la teste de son Armée ; elle le luy deffendit : principale ment à cause d'Arsamone qui y devoit estre : et d'autant plus qu'elle avoit eu des nouvelles de la Princesse Aristée, qui luy aprenoient precisément les veritables sentimens d'Arsamone. Mais pendant que les preparatifs de guerre se font, Pharnace et Artane ne perdent point de temps aupres de la Princesse Araminte : et font tout ce qu'ils peuvent pour s'en faire aimer. Bien est il vray que leurs soins furent fort inutiles : car comme il n'y arien qui lie plus estroitement l'amitié entre les personnes veritablement genereuses que l'infortune : Spitridate estoit infiniment mieux dans le coeur de la Princesse, depuis qu'il estoit malheureux pour l'amour d'elle, qu'il n'y avoit esté auparavant. De plus, ayant sçeu enfin qu'Artane avoit esté cause de sa derniere prison, et que ç'avoit esté Pharnace qui avoit adverty le Roy de Pont de leur entre-veuë : elle en estoit si irritée, qu'elle ne les pouvoit plus souffrir. Cependant apres que les Troupes de Phrigie furent arrivées au rendez-vous general, et eurent joint celles de Pont, le Roy se disposa à partir ; si bien qu'encore qu'Artane n'eust pas trop d'envie d'aller à la guerre, il n'osa pourtant faire comme il avoit fait à celle de Phrigie : et il falut qu'il allast où tous les autres alloient. Comme il n'estoit pas favorisé du Roy, dans le dessein qu'il avoit pour la Princesse, il ne pût luy dire adieu qu'en public : mais pour Pharnace, il n'en alla pas ainsi : parce que le Roy de Pont venant prendre congé d'Araminte peu accompagné, y amena Pharnace, et l'y laissa, pour faire ses adieux à part. J'estois alors dans la Chambre de la Princesse : et j'advoüe que comme Pharnace avoit beaucoup de merite, j'eus quelque compassion, de voir une si profonde melancolie sur son visage : et je souhaitay pour son repos qu'il n'aimast plus la Princesse, puis qu'il n'estoit pas possible qu'elle peust le rendre heureux. Apres que le Roy fut sorty, comme c'estoit sa derniere visite elle ne luy fut pas aussi severe qu'elle avoit esté depuis quelque temps ; et elle souffrit qu'il luy parlast. Madame, luy dit il ; je viens prendre les ordres de vous, auparavant que d'aller à la guerre : et je viens enfin vous de mander, si je dois y combattre pour vaincre ou pour mourir ? Si je dois, dis-je, mesnager ma vie où l'abandonner ? car c'est de vostre seule volonté que dépend absolument mon destin. Ouy Ma dame, si vous me permettez d'esperer, il pourra estre que je vivray ; que je vaincray ; et que je reviendray aupres de vous : mais si vous continuez de me dire que l'esperance est un bien où je ne dois point avoir de part : preparez vous au moins Madame, à me dire aujourd'huy le dernier adieu sans aigreur : puis que les Dieux vous aiment trop sans doute, pour conserver ce que vous aurez voulu perdre, et pour me retirer des perils où le m'exposeray. Parlez donc, Madame, au nom des Dieux : mais parlez avec sincerité, si vous ne le pouvez faire avec douceur : et souvenez vous de grace, que celuy que vous vouliez rendre heureux ne le peut jamais estre : et qu'ainsi vous avez ce me semble moins de droit de me maltraitter. Si le Prince Spitridate, adjousta t'il, pouvoit un jour joüir en repos de vostre affection, je vous proteste devant les Dieux qui n'escoutent, que sans traverser vostre felicité, je mourrois mesme sans me pleindre : mais puis que la Fortune a mis un obstacle invincible à son bonheur, pourquoy ne voulez vous pas que je sois heureux ? Et pourquoy divine Princesse, vous opposez vous à ma gloire ? Je ne demande pas que vous m'aimiez : je demande seulement que vous ne me haïssiez point, et que vous ayez quelque complaisance pour la volonté du Roy. Peust aux Dieux Pharnace, repli qua la Princesse, que vostre repos dépendist de moy comme vous le croyez : mais pour vous montrer que le sujet de pleinte que j'ay creû avoir de vous depuis quelque temps, n'a pas destruit dans mon ame la veritable estime que tout le monde doit faire de vostre merite : je veux bien contribuer à vostre liberté autant qu'il sera en mon pouvoir : et vous obliger par ma sincerité, à faire un grand effort sur vostre esprit, pour vous mettre en repos, et pour m'y laisser. Sçachez donc Pharnace, qu'ayant esté obligée de souffrir l'affection de Spitridate, par le commandement du feu Roy mon pere, et de l'illustre Sinnesis mon Frere, je ne puis jamais manquer à leur obeïr : et les commandemens les plus absolus d'un Roy vivant, ne me feront point faillir à executer ceux de deux Rois morts. Je n'espouseray pas Spitridate sans le consentement du Roy mon Frere : mais je n'espouseray du moins jamais nul autre que luy. Ainsi Pharnace, reglez vos desseins sur ce que je dis : et servez vous de ce grand courage que les Dieux vous ont donné, à vaincre un malheur qui n'a ce me semble pas besoin de toute la force de vostre esprit pour estre surmonté. Vivez donc Pharnace, vivez : mais vivez en liberté, afin de pouvoir vivre heureux. Cependant conme la perte que le Roy feroit de vous, seroit une perte irreparable : je vous prie autant que je le puis, de conserver vostre vie : qui ne sera pas mesme inutile à la satisfaction de la mienne, si vous pouvez obtenir de vous, de n'avoir plus que de l'estime pour moy. Mais si je ne le puis. Madame, reprit il, ne trouverez vous pas plus raisonnable que la mort me delivre de ma servitude qui vous déplaist, que de me voir eternellement languir à vos pieds et vous déplaire ? La mort, luy dit elle, est une chose si terrible, qu'elle ne me plaist pas mesme en la personne de mes Ennemis : c'est pour quoy je n'ay garde de vous conseiller de prendre un remede si effrange que celuy là Mais enfin, Madame, luy dit il avec une douleur extréme, vous n'aimerez jamais le malheureux Pharnace, et vous n'abandonnerez jamais le trop heureux Spitridate ? Je l'avouë, luy dit elle, avec beau coup d'ingenuité, parce que je le puis avec beau coup d'innocence. Cela suffit, Madame, repli qua t'il avec une tristesse effrange, cependant faites moy la grace de croire que voicy la derniere fois de ma vie que je vous importuneray : et veüillent les Dieux que la nouvelle de ma mort vous fasse du moins connoistre, que je pouvois disputer à Spitridate, la gloire de vous aimer parfaitement. Apres cela il quitta la Princesse : mais d'une maniere si touchante, que l'on peut dire qu'il avoit desja dans les yeux toutes les horreurs du Tombeau : tant il est vray que le visage luy changea en luy disant adieu. Aussi la Princesse en eut elle quelque sentiment de pitié : cependant nous demeurasmes à Heraclée, à prier les Dieux contre vous, Seigneur : car nous avons sçeu que vous fustes à cette guerre, dés la premiere occasion qui se presenta : et qu'il parut bien que nous n'avions pas grand credit au Ciel, car vous sauvastes la vie de Ciaxare ; vous vainquites ; vous triomphastes ; et vous fistes des choses si merveilleuses, qu'encore qu'elles fussent à nostre desavantage, nous ne laissions pas de les admirer, lors qu'on nous les recitoit. Je passe donc legerement tout le commencement de cette guerre : pour vous dire en peu de mots, que quand l'on eut resolu le combat des deux cents contre deux cents, et qu'il fut question d'en faire le choix, il y eut une grande contestation parmi tous les Braves de nostre Armées et quoy qu'Artane ne le fust pas, il fit pourtant semblant de desirer d'estre du nombre de ceux qui seroient choisis. Mais ne pouvant s'accommoder entr'eux, il fut resolu que l'on tireroit au Sort : et que l'on mettroit tous les noms de ceux qui aspiroient à cette gloire dans des Billets, que l'on seroit tirer par le Capitaine des Gardes du Roy. Pharnace qui estoit des plus vaillants, et qui ne cherchoit plus que la mort, puis qu'il ne pouvoit estre aimé, ne voulut pas se fier à la Fortune : de sorte que sçachant qui estoit celuy qui devoit tirer ces Billets, il le fut trouver : et apres luy avoir fait mille protestations d'amitié, et mille prieres de ne luy refuser pas ce qu'il luy vouloit demander : il luy donna un Billet : dans lequel estoit son Nom, afin que lors qu'il tireroit, il le mist adroitement entre ses doigts, et fist semblant de le tirer des premiers. Ce Capitaine soufrit à cette proposition : et ne pût s'empescher de luy dire, que tous ceux qui luy avoient aporté des Billets ; n'estoient pas si empressez que luy, pour estre de ce Combat. Comme il vint alors un soubçon à Pharnace, que peut-estre ce Capitaine vouloit il parler d'Artane qu'il sçavoit qui l'avoit veû : il luy dit pour s'en esclaircir, qu'il ne pensoit pas qu'il peust y avoir personne qui ne desirast de se signaler en une occasion si extraordinaire : non pas mesme Artane, luy dit il pour l'obliger à parler. A ce Nom ce Capitaine rit encore davantage : de sorte que Pharnace ne doutant plus que ce qu'il pensoit ne fust vray, le pressa si fort qu'il luy dit qu'en effet Artane l'estoit venu trouver : pour luy dire que ce Combat se devant faire à pied, il estoit au desespoir de n'en pouvoir estre : parce que son Cheval s'estant abatu sous luy il y avoit quelques jours, il luy en demeuroit encore une assez grande foiblesse à une jambe. Que neantmoins ne voulant pas se servir de cette excuse en public, de peur qu'elle ne fust pas interpretée par ses ennemis ; il le conjuroit de vouloir avec adresse retirer le Billet où estoit son Nom. Et qu'en echange de cette courtoisie, il luy offroit toutes choses : le supliant de luy garder fidelité. Pharnace aprenant la lascheté de son Rival, se resolut pour l'en punir, de prier ce Capitaine de luy manquer de parole : et de vouloir au contraire tirer le Billet d'Artane sans le mesler, devant ou apres le sien ; ce que l'autre luy promit de faire : tant pour obliger un homme si genereux, que pour en punir un si lasche. Cependant l'heure de cette ceremonie estant arrivée, tous les Billets que l'on avoit portez à ce Capitaine furent mis dans un Vase : et tous les pretendans demeurerent à l'entour de cét Officier. Comme Artane croyoit que son Billet n'estoit plus parmi les autres, il estoit des plus empressez : mais il fut bien estonné d'oüir lire son Nom, dés le troisiesme Billet que l'on dé plia : et il en parut si surpris, que tout le monde s'en aperçeut. Pharnace qui estoit aupres de luy, tesmoigna luy porter envie : et luy dit certains mots de raillerie malicieux et ambigus, que l'autre entendit pourtant fort bien. Mais dans le Billet d'apres, le Nom de Pharnace fut entendu à son tour : et tous les autres ayant esté tirez en suite, il falut se preparer à ce Combat. Pour Artane il est certain que s'il n'eust point esté amoureux de la Princesse Araminte, il ne s'y fust pas trouvé : mais cette lascheté eust esté d'un si grand esclat qu'il n'osa la faire, ny se pleindre du Capitaine qui l'avoit trompé : et il se resolut en fin, d'aller du moins jusques au Champ de Bataille. Pour Pharnace il y fut avec des sentimens bien differents : car il y fut avec l'esperance d'y perir, et d'y voir mourir son Rival. Mais auparavant que de partir pour aller combatre, il escrivit ces mots à la Princesse.

PHARNACE A LA PRINCESSE ARAMINTE.

Si la Fortune seconde mes desseins, je vay en un lieu où je vaincray en mourant : et où je feray connoistre par mon genereux desespoir, que si je n'ay pû meriter vostre affection par mes services, je ne me seray du moins pas rendu indigne de vostre compassion par ma mort.

PHARNACE.

En effet, Seigneur, vous sçavez qu'il combatit en homme extraordinaire, et qu'il mourut en Heros. Pour Artane, vous n'ignorez pas, à mon advis, que ce qui le fit tenir caché, pendant que Pharnace seul vous resistoit, fut l'esperance qu'il eut que vous le defferiez du seul Rival qui l'importunoit, car il ne contoit plus Spitridate : et qu'ainsi l'amour agissant diversement, fit que Pharnace fut encore plus vaillant qu'il n'avoit jamais esté, et Artane plus lasche qu'on ne peut se l'imaginer. Aussi quand nous sçeusmes la mort de Pharnace, et que quelque temps apres, nous apprismes la mauvaise action d'Artane : nous pleignismes la perte du premier, et detestasmes la lascheté de l'autre : mais de telle sorte, que de puis le combat que vous fistes apres contre luy, pour luy faire avoüer son mensonge : il n'osa plus se montrer ny à l'Armée, ny à la Princesse, ny à Heraclée : et il s'alla cacher durant quelque temps à la campagne, où il conserva une haine estrange pour vous : non seulement parce que vous l'aviez couvert de honte, mais encore parce qu'il avoit remarqué en vous voyant, que Spitridate vous ressembloit. La Lettre du malheureux Pharnace, fit sans doute plus d'effet dans le coeur de la Princesse, lors qu'elle la reçeut, qu'il n'en avoit attendu ; car comme elle a l'ame tendre et pitoyable, elle ne la pût lire sans avoir les larmes aux yeux : et de la façon dont je la vy durant un quart d'heure, je pense que si cét illustre Mort l'eust pû voir, il en seroit ressuscité : et que si Spitridate l'eust veuë, il en seroit mort de jalousie, quoy qu'elle eust esté mal fondée. Cependant nous ne recevions plus de nouvelles de ce prince exilé : et tout ce que la Princesse pouvoit faire pour se consoler, estoit d'entretenir un commerce secret avec la Princesse Aristée : et de luy rendre tous les bons offices qu'elle pouvoit. Le Roy fut si sensiblement touché de la mort de Pharnace, qu'on ne peut pas l'estre davantage : neantmoins comme l'amour de la Princesse Mandane estoit plus forte que toutes choses dans son coeur, il s'en consola : et cette pretenduë paix que vostre victoire avoit aparemment establie estant rompuë, la guerre, comme vous le sçavez, recommença plus qu'auparavant. Je suis obligée, Seigneur, de vous dire que l'on ne peut pas avoir plus d'admiration pour personne, que nous en avions pour vous : et lors que l'on nous racontoit toutes vos merveilleuses actions, nous trouvions avoir sujet de, croire que les Dieux favorisoient extrémement Ciaxare, de luy avoir envoyé un tel Deffenseur. Enfin on ne peut pas avoir plus d'estime pour un Ennemy, que nous en avions pour l'illustre Artamene : aussi quand la Princesse sçeut qu'Artane avoit conjuré contre vostre vie, et suborné quatre Chevaliers pour vous perdre, elle conçeut une nouvelle aversion contre luy : mais si forte, que son nom seulement luy faisoit horreur. Car comme elle avoit desja sçeu que vous aviez sauvé la vie du Roy son Frere, elle s'interessoit beaucoup à vostre conservation : et quand vous renvoyastes Artane, apres luy avoir pardonné : elle murmura un peu (en vous admirant toutesfois) contre cette excessive generosité, qui vous obligea à demander au Roy de Pont qu'il ne le punist pas : mais du moins fit elle en sorte aupres de luy, qu'il fut exilé du Royaume, avec deffence d'y paroistre jamais. Depuis cela. Seigneur, jusques à cette fameuse journée où vous fistes le Roy de Pont prisonnier, et où l'on vous creut mort, je n'ay plus rien à vous dire : si je ne voulois vous entretenir de la douleur qu'eut la Princesse pour la disgrace du Roy son Frere : et des pleintes qu'elle faisoit, du long silence de Spitridate. Mais comme ce seroit abuser de vostre loisir, et qu'il vous est aisé de vous imaginer, combien impatiemment elle le suportoit : je vous diray seulement, que le lendemain que vous arrivastes blessé à ce Chasteau d'où la Princesse Arbiane et la Princesse Aristée n'avoient pû partir, tant vostre prompte arrivée avoit surpris toute la Bithinie : il vint un Envoyé du Roy de Pont, qui mandoit par luy à la Princesse sa Soeur, qu'il estoit aussi affligé de la mort de celuy qui l'avoit vaincu, que de la perte de sa liberté. Comme cét homme n'avoit fait que passer, et n'avoit point arresté à ce Chasteau où estoit Arbiane : la Princesse Aristée qui vous croyoit estre Spitridate, escrivit seulement ces paroles dans un Billet.

LA PRINCESSE ARISTEE A LA PRINCESSE ARAMINTE.

Je n'ose presques vous dire que Spitridate est icy, parce qu'il est blessé : mais je n'ay pourtant pû me resoudre de vous faire un secret d'une chose qui vous doit donner quelque joye, si vous estes tousjours ce que vous avez esté.

ARISTEE.

Vous pouvez juger, Seigneur, de combien de divers sentimens, l'ame de la Princesse fut rem plie, en recevant cét Escrit : et en aprenant par cét homme, que le Roy son Frere avoit perdu deux Batailles ; qu'il estoit prisonnier ; et que vous estiez mort : vous, dis-je, de qui elle sçavoit que le Roy de Pont eust esperé toutes choses. Aussi sa douleur fut si grande, qu'elle ne sentit que tres imparfaitement, la joye du pretendu retour de Spitridate : où elle prenoit d'autant moins de part, qu'en apprenant qu'il estoit revenu, elle apprenoit aussi qu'il estoit blessé. Toutefois comme l'amour, à ce que l'on dit, est une passion imperieuse, qui est tousjours la plus forte dans tous les coeurs qu'elle possede : il y avoit pourtant quelques instants, où si elle n'avoit de la joye, elle avoit du moins de la consolation, d'esperer de revoir Spitridate. Mais deux jours apres elle en fut privée : car elle aprit par la mesme Princesse Aristée qui luy escrivit une seconde fois, qu'elle s'estoit abusée par une ressemblance prodigieuse. Elle luy mandoit mesme par sa Lettre, qu'elle s'estoit détrompée par son Portrait, qu'elle avoit monstré à celuy qu'elle avoit pris pour son Frere : et qu'en fin Spitridate n'estoit point revenu. Ce fut donc alors que sans aucune consolation, elle sentit les malheurs du Roy de Pont : elle eut neantmoins bien tost apres, quelque soulagement à sa douleur ; lors qu'elle sçeut que vous estiez ressuscité, s'il faut ainsi dire, et que ç'avoit esté vous, qui aviez esté pris pour Spitridate, chez la Princesse Arbiane. Elle espera, Seigneur, qu'estant le plus genereux de tous les hommes, vous traiteriez bien le Roy son Frere : et elle l'espera mesme avec d'autant plus de plaisir, que Spitridate, à ce que la Princesse Aristée luy manda, vous ressembloit parfaitement. Cependant comme cette Princesse a assurément un esprit capable de toutes choses, elle commença de vouloir prendre le soing des affaires de l'Estat : mais elle trouva qu'elles estoient en un estrange desordre. Le Roy de Phrigie qui s'estoit retiré, apres la perte de ces deux Batailles, à l'extremité de la Bithinie, et qui avoit repassé la Riviere de Sangar ; reçeut nouvelles que Cresus Roy de Lydie estoit entré dans ses Estats, avec une puissante Armée : de sorte qu'il fut contraint d'aller songer à sa propre deffence, au lieu de songer à celle des autres. Joint que ses Troupes estoient extréme ment affoiblies : neantmoins comme la Princesse jugeoit bien que Ciaxare tenant le Roy de Pont prisonnier, ne s'amuseroit pas à rien entreprendre de nouveau : puis que sans hasarder ses Troupes, il pouvoit faire la paix à telles conditions qu'il voudroit, elle estoit en quelque repos. Mais à peu de jours de là, elle fut bien surprise d'aprendre, que tout ce qui s'estoit r'allié de gens de guerre, apres la prise du Roy, s'estoient declarez pour Arsamone : que toute la Bithinie s'estoit souslevée en sa faveur, et estoit resoluë de retourner sous son ancien Maistre : et que de plus, Artane qui estoit de la plus haute condition, estoit revenu dans le Royaume ; avoit aussi fait souslever une partie de celuy de Pont ; et s'estoit emparé d'une Ville considerable, nommée Cabira, en subornant le Gouverneur par de l'argent. Je vous laisse donc à penser, en quel estat se trouva cette jeune Princesse : de voir que le Roy son Frere estoit prisonnier : et qu'Arsamone Pere de Spitridate, non seulement estoit Maistre de la Bithinie, mais qu'il estoit encore à la teste d'une Armée, pour venir conquerir le Royaume de Pont : et qu'ainsi il faloit qu'elle s'y opposast au tant qu'elle pourroit : et qu'elle fist la guerre contre le Pere d'un Prince dont elle estoit adorée, et qu'elle ne haïssoit pas. Elle sçavoit encore, que celuy de tous les hommes pour qui elle avoit le plus de mépris et le plus d'aversion, formoit un party considerable, quelque peu d'estime qu'il eust : elle n'avoit ny Troupes, ny argent pour en lever : elle ne sçavoit mesme à qui se fier, tant toutes choses estoient broüillées : et en ce pitoyable estat, elle ne sçavoit non plus si elle devoit estre bien aise ou bien affligée de l'absence de Spitridate. Car elle jugeoit bien, qu'il n'eust pas deû combatre pour elle contre son Pere : et elle n'eust pas voulu aussi, qu'il eust combatu pour son Pere contre elle. Ainsi ne sçachant ny que souhaiter n'y que faire, elle prioit les Dieux de la delivrer de tant de malheurs qui l'accabloient. Mais enfin, Seigneur, vostre generosité n'ayant pas trompé son esperance, et vous ayant fait delivrer le Roy de Pont, à qui vous fistes mesme donner des Troupes, sous la conduite d'Artaxe, nous en reçeusmes la nouvelle avec une extréme joye : et en effet, il sembla que le Peuple d'Heraclée reprit quelque coeur, en aprenant que son Prince estoit delivré, d'une façon si genereuse. L'on en fit une resjoüissance publique : et le glorieux Nom d'Artamene, fut aussi celebre dans Heraclée, qu'il l'estoit à Sinope ou à Themiscire. La Princesse sçachant donc que le Roy approchoit, voulut aller au devant de luy : et comme nous sçavions bien que du costé qu'il venoit, il n'y avoit point de Troupes d'Arsamone, nous fusmes deux journées au devant de ce Prince. Mais pour nostre mal heur, nous trouvasmes une embuscade si bien dressée dans une Forest, que nous tombasmes presque sans resistance, entre les mains de ceux qui nous attendoient, et l'on nous mena par une route destournée, que nous ne connoissions pas. Nous ne sçavions donc si l'on nous menoit à Arsamone ou à Artane : et dans le choix des deux, la Princesse ne sçavoit que souhaitter. Car si c'estoit à Arsamone, elle y esperoit plus de douceur, à cause de la Princesse Arbiane, et de la Princesse Aristée : mais elle s'imaginoit aussi que le Roy son Frere, qui n'ignoroit pas l'affection qu'elle avoit pour Spitridate, pourroit peut-estre la soubçonner de s'estre fait prendre volontairement aux Troupes d'Arsamone, quoy qu'il ne pust ignorer, que ce Prince ne haïssoit son fils que pour l'amour d'elle. Toutesfois le Nom d'Artane luy donnoit tant d'aversion, qu'au hazard d'estre maltraitée d'Arsamone, et soubçonnée mesme du Roy : elle eust mieux aimé estre menée en Bithinie, que d'aller à Cabira sous la puissance d'un tel homme. Cependant la chose ne fat pas à son choix : et vers le soir nous trouvasmes Artane, qui tout amoureux qu'il estoit, n'avoit osé se trouver à cette entreprise : et en avoit donné la conduitte à un Soldat déterminé, qui avoit autresfois esté un de ceux qui avoient conjuré contre vous. De vous dire ce que devint la Princesse, quand elle vit Artane à la teste de deux cens chevaux, qui la venoit recevoir, il ne seroit pas aisé : car encore qu'il fust connu pour un lasche, neantmoins comme il ne faut presques qu'estre mutin et rebelle, pour pouvoir former un party, le sien n'estoit pas petit : et nous fusmes bien affligées, de voir qu'il y avoit tant de braves Gens, qui obeïssoient à un tel Capitaine. Il falut pourtant ceder à la Fortune, et se laisser conduire dans Cabira où il estoit le Maistre : et dans laquelle il y avoit un Chasteau extrémement fort où l'on nous logea. le ne m'amuseray point. Seigneur, à vous dire toutes les insolences d'Artane : car il suffit que vous sçachiez qu'il estoit lasche, pour vous imaginer qu'il perdoit le respect qu'il devoit avoir, dés qu'il estoit le plus fort : puis que c'est l'ordinaire de ceux qui manquent de coeur, de n'estre soumis que quand ils sont foibles. Mais il trouva en la Princesse, une ame si grande et un esprit si ferme, que malgré toute son impudence, elle le reduisit aux termes de m'oser presques entrer dans sa Chambre ny la voir. Ce pendant le Roy de Pont, à ce que nous sçeusmes depuis, arriva à Heraclée, bien fasché de l'enlevement de la Princesse sa Soeur : car en j'estat qu'estoient les choses, il ne voyoit pas qu'il eust assez de forces pour diviser son Armée : et il sçavoit que celle d'Arsamone estoit si puissante, qu'elle ne luy pouvoit pas permettre de s'engager à un Siege. Joint que s'agissant de delivrer une Soeur, ou de sauver deux Couronnes : je pense que la Politique ordinaire veut que l'on songe plustost à l'autre. Comme les choses en estoient là, Artane eut la hardiesse d'envoyer offrir ses Troupes au Roy de Pont, pourveû qu'il voulust consentir qu'il espousast la Princesse Araminte : mais le Roy ne voulut jamais escouter une semblable proposition : et respondit que s'il eust voulu vaincre ses ennemis sans peine, il leur eust souhaité un secours pareil à celuy qu'il luy offroit : luy mandant encore qu'il songeast bien comme il vivroit avec la Princesse sa Soeur : parce qu'aussi tost qu'il auroit finy la guerre de Bithinie, il luy feroit rendre compte de tous ses crimes à la fois. Vous pouvez donc juger en quel estat estoit la Princesse : qui par un de ses Gardes que nous gagnasmes, sçavoit tout ce qui se passoit. Car lors qu'elle venoit à penser, que peut-estre Arsamone tuëroit le Roy son Frere, ou que le Roy son Frere : tuëroit le Pere de Spitridate, sa raison n'estoit plus à elle. Cependant le Roy de Pont apres avoir rassemblé le plus de Troupes qu'il pût, se mit en Campagne pour s'opposer à Arsamone, qui estoit desja Maistre d'une partie du Royaume de Pont : et à la premiere rencontre le Prince Euriclide fut tué, ce qui affligea fort Arsamone. Mais, Seigneur, pourquoy m'amuser à vous dire les particularitez d'une guerre, qui a esté sçeuë de toute l'Asie ? Et ne suffit il pas de vous aprendre, que ce Prince tout brave qu'il est, fut presques tousjours bat tu ? Bien est il vray que ce qui acheva de le perdre, fut qu'Aribée, qui avoit esté Gouverneur de Sinope, rapella Artane son Frere avec ses Troupes : et quoy que le Roy de Pont n'y voulust pas consentir, parce qu'il ne voyoit point d'ordre de Ciaxare ny de vous : Artaxe le fit toutesfois d'authorité absoluë. De sorte que ce Prince se trouvant fort affoibly, et sçachant que vous estiez engagé à la guerre d'Assirie, fut contraint de se retirer dans Heraclée : en attendant qu'il eust levé de nouvelles Troupes, pour se pouvoir remettre en campagne. Mais, Seigneur, il n'en eut pas le temps : car Arsamone aupres de qui le Prince Intapherne fils de Gadate estoit arrivé, ne voulant pas perdre une occasion si favorable, s'avança avec son Armée : et l'assiegea enfin dans la Capitale de son Royaume, qui estoit la seule Ville qui demeuroit sous son obeïssance : Car ce qui n'estoit pas encore assubjetti à Arsamone, tenoit le party d'Artane. J'ay sçeu par diverses personnes, pendant que nous estions à Cabira, que ce Prince fit des choses si prodigieuses durant ce Siege, que l'on peut dire qu'il merita cent Couronnes en perdant la sienne : mais enfin voyant que ses Ennemis avoient emporté non seulement tous les Dehors de la Ville, mais que mesme ils s'estoient rendus Maistres d'une des portes, et qu'ils n'avoient plus rien à faire pour le tenir en leur puissance, qu'à le forcer dans le dernier Retranchement qu'il avoit fait : et ne pouvant de resoudre à tomber vivant entre les mains d'Arsamone, il prit la resolution de s'enfuir dans un Vaisseau : et d'aller offrir son Espée à Ciaxare, pour delivrer la Princesse Mandane, de qui il avoit apris l'enlevement, avec une douleur inconcevable : esperant qu'apres cela, vous luy aide riez à recouvrer son Estat. Et en effet, ce mal heureux Prince, executa une partie de son dessein : car il sortit d'Heraclée, ne luy demeurant plus rien de deux beaux Royaumes, que la seule qualité de Roy, que la Fortune ne luy pouvoit oster. Quand la Princesse reçeut cette triste nouvelle, elle en eut une douleur estrange : et elle l'aprit mesme d'une maniere si cruelle, qu'on ne peut rien imaginer de plus insupportable. Car, Seigneur, il faut que vous sçachiez, que l'insolent Artane prenant une nouvelle hardiesse par ce nouveau malheur, la vint trouver avec une incivilité que nous ne luy avions point encore veuë. Madame, luy dit il, comme il m'a tousjours semblé qu'une des plus fortes raisons qui vous a obligée à me traiter aussi imperieusement que vous avez fait, estoit parce que j'estois Sujet du Roy vostre Frere : j'ay creû qu'il estoit à propos de vous faire sçavoir qu'il ne peut plus jamais estre mon Maistre : puis que la Fortune luy a osté la Couronne, et que de deux Royaumes qu'il possedoit, il ne luy reste plus qu'un seul Vaisseau, avec lequel il s'est desrobé à ses Ennemis. C'est pourquoy, Madame, cessant aujourd'huy d'estre Soeur de Roy, ne regardez s'il vous plaist plus ma condition comme estant inferieure à la vostre : et agissez autrement d'oresnavant que vous n'avez agy par le passé. Comme vous n'avez que le coeur d'un Esclave, reprit la Princesse, je vous ferois encore trop d'honneur, de vous considerer comme un simple Sujet du Roy mon Frere : c'est pourquoy quand il sera vray que la Fortune luy aura osté la Couronne, comme elle ne sçauroit faire que sa Naissance ne soit tousjours beaucoup au dessus de la vostre, elle ne fera pas aussi que je change de sentimens pour vous. Et quand vous auriez encore plus de Couronnes que le Roy mon Frere n'en a perdu, je vous mespriserois sur le Throsne comme je fais : et à moins que de changer absolument vostre ame (ce qui ne vous est pas possible) vous ne me verrez jamais changer. C'est pourquoy, Artane, songez mieux à ce que vous dittes : et souvenez vous à tous les moments, que mes Peres ont tousjours esté les Maistres des vostres : que j'ay eu l'honneur d'estre Fille où Soeur de trois Princes, de qui je vous ay veû Sujet ; et que vous estes nay enfin, avec une indispensable obligation de me respecter toute vostre vie. La Princesse prononça ces paroles avec une colere si majestueuse, qu'elle luy fit changer de couleur : et le força mesme de luy faire quelque mauvaise excuse de son insolence, et de la laisser en liberté de pleindre la disgrace du Roy son Frere : que nous aprismes plus particulierement, par ce Garde qui nous estoit si fidelle. Helas, disoit elle, Hesionide, quel déplorable destin est le mien, et à quelle cruelle advanture suis-je exposée ? Je suis née sur le Throsne, et je suis Esclave : et Esclave encore du plus indigne d'entre tous les hommes. Si je regarde les malheurs du Roy mon Frere je n'ay pas assez de larmes pour pleurer ses infortunes : et si je considere mes propres malheurs, je les trouve si grands, que je ne voy que la seule mort, qui les puisse faire finir. Encore jusques icy, adjoustoit elle, j'avois pû aimer Spitridate innocemment : le feu Roy mon Pere l'avoit desiré : le Prince Sinnesis mon Frere me l'avoit ordonné : mais aujourd'huy, Hesionide, qu'il est fils de l'Usurpateur du Royaume de mon Frere, et du Destructeur de ma Maison ; quelle aparence y a t'il que je le puisse faire sans crime ? Mais, Madame, luy dis-je, Spitridate n'a pas esté à cette guerre : il est vray, dit elle, mais il ne laisse pas d'estre fils de l'Usurpateur du Royaume de Pont : si bien que quand la raison m'obligeroit à ne l'accuser pas, la bienseance du moins voudroit tousjours, que je ne l'aimasse plus. Ainsi Hesionide, innocent ou coupable, je ne dois plus voir Spitridate, quand mesme il seroit en lieu où je le pourrois : et puis, adjousta t'elle, en quel lieu de la Terre peut il estre, qu'il n'ait point entendu parler de la guerre de Pont et de Bithinie ? Et comment est il possible que sçachant l'estat des choses, je ne reçoive aucune nouvelle de luy ? S'il a plus d'ambition que d'amour, que ne paroist il à la teste de l'Armée de son Pere ? Et s'il a plus d'amour que d'ambition, que ne cherche t'il à me delivrer des mains d'Artane ; et que ne me fait il sçavoir qu'il n'aprouve pas dans son coeur, tout ce que fait Arsamone ? J'avouë, luy dis-je, Madame, que le long silence de Spitridate, m'est absolument incomprehensible : Il me l'est de telle sorte, repliqua la Princesse en souspirant, que je ne voy rien que raisonnablement j'en puisse imaginer que sa mort. Mais veüillent les Dieux, adjousta t'elle, qu'il ne soit jamais justifié dans mon esprit, par une si funeste voye. Si je voulois vous redire, Seigneur, toutes les pleintes et toutes les reflexions que faisoit la Princesse sur les malheurs du Roy son Frere ; sur l'inconstance des choses du Monde ; et sur l'innocente passion qu'elle avoit dans l'ame, j'abuserois de vostre patience : c'est pourquoy il faut que je les passe legerement : et que je vous die qu'Artane voyant qu'il alloit avoir sur les bras une Armée victorieuse, et conduite par un Prince qui venoit de conquerir deux Royaumes, n'estoit pas sans inquietude. Car encore qu'il y eust de braves gens dans son party, il n'en estoit pas devenu plus vaillant : Si bien que quelque amour qu'il eust pour la Princesse, je pense qu'il se repentit plus d'une fois, de s'estre engagé à ce qu'il avoit fait. Aussi envoya t'il vers Arsamone, pour luy proposer quelques articles de paix entre eux : mais comme il vouloit que Cabira luy demeurast pour sa seureté, et qu'il vouloit aussi que la Princesse Araminte fust tousjours en sa puissance : ce Prince qui la vouloit absolument avoir en la sienne, n'y voulut jamais entendre : et ne reçeut pas trop bien ceux qui le furent trouver de sa part : de sorte qu'apres ce refus, Artane fut encore plus inquiet qu'auparavant. Bien est il vray qu'il eut quelques jours de repos : parce qu'Arsamone tombant malade, fit retarder la marche de son Armée, qui venoit desja contre luy.

Histoire de la princesse Araminte et de Spitridate : aventures de Spitridate


Comme les choses estoient en cét estat, il arriva un Chevalier à Heraclée, où estoit alors la Reine Arbiane (car il est bien juste de luy donner une qualité qu'elle devoit tousjours avoir portée) il arriva, dis-je, un Chevalier, qui portoit un Bouclier où l'on voyoit un Esclave representé, qui semblant avoir à choisir, de chaines ou de Couronnes, rompoit les dernieres et prenoit les autres : avec ces mots. PLUS PESANTES, MAIS PLUS GLORIEUSES. Comme il estoit assez tard lors qu'il arriva, il ne fut pas connu en entrant dans la Ville : et ce que je viens de vous dire, ne fut pas remarqué ce soir là. Mais à peine fut il descendu de cheval dans une Maison de sa connoissance, qu'il fut au Palais où estoit la Reine et la Princesse sa fille : car pour Arsamone, il estoit demeuré malade au Camp, où ces Princesses devoient aller le lendemain : accompagnées de la Princesse Istrine Soeur d'Intapherne, qui estoit alors en cette Cour. Apres que ce Chevalier se fut fait montrer l'Apartement d'Aristée : il y fut tout droit sans faire rien dire, jusques à ce qu'il arriva à l'Anti-chambre : où il trouva un Officier de cette Princesse, qu'il pria de luy dire qu'il y avoit un Estranger qui demandoit à luy parler en particulier, pour quelque affaire importante. Cét Officier luy dit que la Reine estant avec elle dans son Cabinet, il n'oseroit y aller : mais il le pressa si fort de dire la mesme chose à l'une et à l'autre, qu'enfin croyant que c'estoit quelque affaire considerable, il y fut, et revint un moment apres le faire entrer. Mais, Seigneur, à peine eut il fait un pas dans ce Cabinet, que la Reine se levant en parut surprise : je suis bien aise, luy dit elle, de vous voir un peu en meilleur estat que vous n'estiez, lors que je vous vis en Bithinie : et que je pris l'illustre Artamene, pour le malheureux Spitridate. Vous me donnez un Nom trop glorieux (repliqua le veritable Spitridate, car c'estoit luy effectivement, que la Reine Arbiane prenoit pour vous) et je ne comprens pas, Madame, luy dit il, pourquoy vous ne me voulez pas connoistre. La Princesse Aristée ayant pris elle mesme un flambeau, et luy semblant enfin qu'elle voyoit quelque chose dans les yeux de celuy qu'elle regardoit qui estoit veritablement de Spitridate. Madame, dit elle à la Reine, il n'en faut point douter : celuy que vous voyez est le Prince mon Frere, et n'est point du tout Artamene. Spitridate à qui il estoit arrivé plus d'une fois d'estre pris pour un autre, en divers endroits de ses voyages, en fut un peu moins surpris que si cela ne luy fust pas desja advenu : c'est pourquoy prenant la parole, et disant plusieurs choses à ces Princesses que nul autre que luy ne leur eust pû dire : elles acheverent de le connoistre, et elles luy donnerent toutes les marques de tendresses que l'on peut donner, en revoyant une personne infiniment chere, et qu'elles avoient presque creû ne devoir jamais revoir. Comme la Reine sa Mere l'avoit tousjours beaucoup aymé, elle avoit fait toutes choses possibles pour appaiser l'esprit irrité d'Arsamone, mais elle n'en avoit pourtant pû venir à bout : neantmoins ne voulant pas affliger ce Prince dés leur premiere entre-veuë, elle ne luy parla de rien en particulier : et apres une conversation de deux heures, elle luy dit seulement, que pour rendre plus de respect au Roy, il ne faloit pas que l'on sçeust dans Heraclée qu'il estoit revenu, jusques à ce qu'elle eust parlé a luy. En suite de quoy estant retournée à son Apartement, apres qu'ils eurent donné quelques larmes au souvenir du Prince Euriclide, il demeura avec la Princesse Aristée, qu'il n'avoit point veuë depuis la perte du Prince Sinnesis : à la memoire duquels ils donnerent encore quelques soupirs l'un et l'autre. Mais auparavant que de luy parler de toute autre chose, il luy parla de la, Princesse Araminte : la remerciant de ce qu'elle luy avoit rendu ce respect de n'avoir pas pris son Apartement : car en effet elle ne l'avoit pas voulu faire. Au reste, Seigneur, je ne sçaurois vous exprimer la douleur qu'eut Spitridate, de se voir dans le mesme Palais où il avoit commencé d'aimer la Princesse, et où il en avoit esté aimé : ny le redoublement d'affliction qu'il sentit en son coeur, lors qu'il vint à songer en suitte, que c'estoit le Roy son Pere, qui estoit cause qu'elle n'y estoit plus. De plus, quand il pensoit qu'elle estoit entre les mains d'Artane, il perdoit presques la raison : et il fut tres long temps sans pouvoir satisfaire l'envie qu'avoit la Princesse sa Soeur, d'aprendre ce qu'il avoit fait, de puis qu'elle ne l'avoit veû. Mais enfin apres beaucoup de pleintes, il luy dit, à ce que nous avons sçeu par luy mesme, qu'estant déguisé en Paphlagonie, il avoit escrit à la Princesse Araminte, pour luy demander si elle vouloit qu'il s'allast offrir au Roy son Frere qui alloit commencer la guerre de Capadoce : et qu'au lieu de recevoir une response telle qu'il avoit lieu de l'attendre, il avoit reçeu une Lettre de la Princesse, la plus cruelle du monde : et une de moy la plus surprenante qui fut jamais. Et comme la Princesse Aristée luy dit qu'assurément il y avoit quelque fourbe cachée là dessous : il tira ces deux Lettres qu'il n'avoit point abandonnées, depuis qu'il les avoit reçeuës : et les luy montrant, elle vit qu'elles estoient telles.

ARAMINTE A SPITRIDATE.

Ne vous allez point offrir au Roy mon Frere, puis que ce seroit inutilement : et allez plustost chercher un Azile en quelque lieu de la Terre si esloigné de moy, que vous en puissiez mesme oublier le Nom

D'ARAMINTE.

Ha mon Frere, s'escria la Princesse Aristée, mes yeux me disent que la Princesse Araminte a escrit cette Lettre : mais ma raison m'assure qu'elle n'y a jamais pensé. Puis sans attendre la response de Spitridate, elle ouvrit l'autre, et y leût ces paroles.

HESIONIDE AU PRINCES PITRIDATE.

Je suis bien marrie d'estre obligée de vous dire, que la gloire est plus puissante que toutes choses, dans le coeur de la Princesse : et qu'elle s'est si fortement resoluë d'obeïr au Roy ; de vaincre l'affection qu'elle avoit pour vous ; et de l'oublier ; que rien ne la sçauroit changer. Conformez donc vostre esprit à vostre fortune si vous le pouvez : et puis que vous estes genereux, oubliez une Personne, qui a absolument pris le dessein de ne se souvenir plus de vous.

HESIONIDE.

Je vous laisse à penser (dit le Prince Spitridate, aussi tost que la Princesse sa Soeur eut achevé de lire ces deux Lettres) ce que je devins, apres avoir veû ce que vous venez de voir. Je le comprens aisément, dit elle, puis qu'encore que je sois assurée que c'est une fourbe que l'on vous a faite, je ne laisse pas d'en estre surprise. Car enfin, adjousta t'elle, tant que la guerre de Capadoce a duré, j'ay tousjours reçeu des nouvelles de la Princesse Araminte comme à l'ordinaire : et elle s'est tousjours informée des vostres, avec un extréme soing. Elle nous a rendu de plus, cent bons offices en secret : et jusques à ce qu'elle ait esté enlevée par Artane, nous avons tousjours eu intelligence ensemble, mesme depuis la guerre que le Roy mon Pere a commencée contre le Roy de Pont, De plus lors que l'illustre Artamene vint en Bithinie, et que nous creusmes que c'estoit vous qui estiez revenu, elle tesmoigna en avoir une extréme joye quand je le luy escrivis : et je sçeus qu'elle avoit aussi eû une extréme douleur, lors qu'elle avoit apris que nous nous estions abusées. Enfin, Seigneur, adjousta t'elle, il faut que je confronte cette pretenduë Lettre de la Princesse Araminte, avec celles que j'en ay : en disant cela elle ouvrit une Cassette qui estoit sur la Table de son Cabinet : et en prenant plusieurs, elle se mit à les regarder attentivement. Mais à peine eut elle aporté quelque attention à les considerer, qu'elle vit beaucoup de difference en plusieurs caracteres. Il est pourtant certain qu'à l'abord, tout le monde y auroit pû estre trompé ; mais personne ne l'y pouvoit estre, en regardant cette fausse Lettre aupres d'une veritable. Spitridate eut une si grande joye de pouvoir esperer qu'il avoit esté abusé, qu'il y avoit plus d'un quart d'heure qu'il estoit persuadé en secret que cette Lettre estoit une fourbe : qu'il faisoit encore semblant d'en douter, afin de s'en faire assurer davantage par la Princesse Aristée : et d'avoir un pretexte de regarder plus long temps la grande difference qu'il y avoit de certaines Lettres aux autres. Mais comment, disoit Spitridate, cela aura t'il pû estre ? Pharnace n'estoit point un homme à faire une pareille chose : non, dit la Princesse, mais Artane est fort propre à faire une semblable méchanceté. Et en effet, Seigneur, nous avons sçeu depuis que c'estoit luy qui ayant descouvert que Spitridate avoit envoyé à Heraclée à ce Capitaine de la Tour où il avoit esté prisonnier ; avoit fait suivre cét homme qui estoit chargé de la veritable response de la Princesse et de la mienne : et l'ayant arresté, apres luy avoir pris les Lettres, il les avoit fait imiter par un homme qui demeuroit à Heraclée, qui contrefaisoit admirablement toutes sortes d'escritures. Mais comme celle de la Princesse estoit fort courte, et qu'il n'en avoit point d'autres : toutes les Lettres necessaires à escrire celle que je viens de vous dire la derniere ne s'y trouvoient pas : et c'estoit la cause de la notable, difference qu'il y avoit de quelques uns de ces caracteres à ceux de la Princesse. Il se trouva mesme pour favoriser sa fourbe, que celuy qui estoit chargé de nos Lettres, avoit esté eslevé dans la Maison du Pere d'Artane, sans que Spitridate ny nous en sçeussions rien : de sorte que reconnoissant le fils de son ancien Maistre, il s'en fit connoistre aussi, de peur d'estre maltraité, et s'en laissa suborner : Si bien que ce fut par ce mesme homme que Spitridate avoit envoyé, qu'il reçeut les fausses Lettres qu'Artane supposa : ce qui ne servit pas peu à l'empescher de soubçonner rien de la tromperie qu'on luy faisoit. Ce qui avoit obligé Artane à cela, estoit que connoissant le grand coeur de Pharnace, il avoit esperé qu'il pourroit estre tué à cette guerre : de sorte qu'esloignant encore plus Spitridate, il demeureroit seul en tout le Royaume qui fust de condition à pouvoir pretendre à la Princesse. Apres donc que Spitridate se fut bien confirmé dans la croyance qu'il avoit esté trompé : il raconta, avec un peu plus de tranquilité qu'auparavant, le desespoir qu'il avoit eu : et comment il avoit pris la resolution, d'aller en effet mourir si loing de la Princesse Araminte ; qu'elle ne peust pas mesme sçavoir des nouvelles de sa mort. Que dans ce funeste dessein, il estoit allé au Port de mer le plus proche du lieu où il estoit, s'embarquer dans le premier Vaisseau qui fit voile, sans demander seulement où il alloit. Que par hazard il s'en estoit trouvé un de Marchands de Tenedos qui l'avoit reçeu : que de là il avoit esté à Ephese, parce que l'on disoit que Cresus l'alloit attaquer. Qu'en effet il avoit veû toute cette guerre sans y pouvoir perir, quoy qu'il s'y fust assez exposé : que se souvenant que s'il eust voulu suivre l'ambition d'Arsamone, plus tost que l'amour de la Princesse, il auroit esté Roy ; et qu'ainsi il avoit preferé les chaisnes d'Araminte à la Couronne de Bithinie : il avoit fait peindre sur son Bouclier, cét esclave qui brisoit des Couronnes, et qui choisissoit des fers, dont je vous ay desja parlé. Qu'en ce lieu là, apres la fin de la guerre, il s'estoit embarqué de nouveau pour aller en Chipre : luy semblant qu'une Isle consacrée à la Mere des Amours, luy seroit plus favorable qu'une autre. Mais qu'en ayant trouvé le sejour trop plaisant pour un malheureux, il avoit passé en Cilicie : qu'en suitte ne pouvant demeurer en un lieu, il avoit voulu se remettre en mer : mais qu'un Estranger qui se trouva estre un Mage de Perse, l'estant venu aborder, luy avoit rendu tous les honneurs imaginables : luy disant cent choses en une langue qu'il n'entendoit pas. Qu'enfin un Truchement Qu'il avoit pris aveques luy pour la commodité de ses voyages, luy avoit dit que cét homme estoit Persan, et qu'il le prenoit pour estre fils de son Roy, que des Marchands avoient pourtant assuré avoir veû noyer à Chalcedoine. Spitridate entendant cela, luy fit dire par ce mesme Interprete, qu'il n'estoit point Persan : qu'il estoit vray qu'il avoit pensé estre noyé à Chalcedoine, mais que pourtant assurément il s'abusoit : et qu'il n'estoit point ce qu'il pensoit qu'il fust. Mais plus il faisoit parler ce Truchement, plus ce Persan s'imaginoit que c'estoit une feinte, et qu'il ne laissoit pas d'entendre ce qu'il disoit. En fin. Seigneur, il pressa et pria si instamment Spitridate de luy avoüer une verité qu'il ne sçavoit pas ; que s'en trouvant importuné il le laissa. Mais cét homme estant allé trouver les Magistrats de la Ville où ils estoient, il leur dit que le Roy son Maistre avoit perdu l'unique heritier de ses Estats : qui par quelques raisons cachées, ne vouloit point sans doute retourner en son Païs. Qu'il l'avoit rencontré par hasard ; qu'il estoit dans leur Ville, et prest à se rembarquer. Qu'il les conjuroit donc de l'arrester, et de le renvoyer au Roy son Pere : de sorte que ces Magistrats voyant un homme dont la phisionomie estoit fort sage, et qui de plus avoit fait connoissance avec les plus sçavans de leur Ville : envoyerent ordre en effet d'arrester Spitridate, comme estant Fils du Roy de Perse : et de le traitter pourtant avec tout le respect qu'on devoit à une Personne de cette condition. Je vous laisse à penser si ce Prince fut surpris : il fit tout ce qu'il pût pour desabuser ces gens là : mais plus il parloit, plus le Mage Persan s'obstinoit à soutenir qu'il estoit Cyrus. Enfin ces Magistrats envoyerent à leur Prince, et Spitridate, et le Mage : et ce Prince apres les avoir entendus tous deux, resolut, de peur de faire une faute, de les envoyer l'un et l'autre au Roy de Perse. Neantmoins dans le doute où il estoit, il ne fit pas la mesme despense qu'il eust faite, s'il eust creû qu'effectivement Spitridate eust esté Cyrus : tant y a, Seigneur, qu'il choisit un homme d'esprit et de qualité dans sa Cour, pour luy donner cette commission : et il les fit partir de cette sorte, avec un assez bon nombre de soldats, quoy que Spitridate peust dire. Je ne m'amuseray point à vous raconter ses chagrins, pendant un si long chemin, où on le gardoit fort soigneusement : mais je vous diray seulement que durant ce voyage le Mage mourut : et qu'estant enfin arrivez en Perse, cét Ambassadeur apprenant que tout le monde croyoit Cyrus mort, et que des Marchands l'avoient veu noyer, commença de croire Spitridate : ne trouvant pas de raison qu'il ne voulust point estre connu pour fils d'un Grand Roy, s'il estoit vray qu'il le fust. Si bien que jugeant que puis que ce Mage estoit mort, ce seroit peut-estre paroistre à Persepolis d'une assez bizarre maniere : il fut quelque temps à deliberer sur ce qu'il feroit : pendant quoy estant tombé malade comme le Mage, il mourut aussi bien que luy : De sorte que Spitridate se voyant un peu plus libre, se déroba des gens de cét Ambassadeur, durant les premiers jours de leur affliction, et ne continua point son voyage. Il pensa toutesfois estre arresté par diverses Personnes qui le prenoient pour vous ; Mais comme il se resolut de se r'aprocher un peu des lieux où nous estions, pour entendre du moins quelquesfois le nom du Royaume où demeuroit sa Princesse : il passa de Perse en Medie, où il fut suivy aussi en diverses rencontres, sans qu'il en comprist la raison. En suitte estant arrivé sur les frontieres de Galatie, il y aprit le souslevement de la Bithinie, et la guerre que le Roy son Pere avoit declarée au Roy de Pont : et il dit depuis à la Princesse Aristée, que cette nouvelle l'avoit si cruellement affligé, qu'il en estoit tombé malade : mais avec un tel excés et une telle violence, que jamais personne ne l'avoit tant esté : parce qu'aprenant tous les jours les victoires du Roy son Pere et apres encore la mort du Prince Euriclide, il jugeoit bi ? que c'estoit un mauvais chemin pour remettre la Princesse Araminte dans les premiers sentimens qu'elle avoit eus pour luy. Ce n'est pas qu'il souhaitast que le Roy son Pere fust vaincu : mais c'est qu'il ne pouvoit ny sçavoit que souhaitter. Enfin (dit il apres avoir bien exageré ses deplaisirs a la Princesse Aristée) me voicy ma chere Soeur, assez bien guery malgré moy, qui viens vous demander conseil de ce que je dois faire : Car quand mesme ma Princesse seroit infidelle, je la voudrois tousjours delivrer d'entre les mains d'Artane où j'ay sçeu qu'elle est. Il ne vous sera pas aisé, luy dit elle, si ce n'est avec les Troupes du Roy : mais pour pouvoir l'obliger à vous revoir, il ne faut pas que vous tesmoigniez aimer encore la Princesse Araminte. Ha ma Soeur, dit il, je ne sçay point feindre ! et je ne sçaurois devoir ma bonne fortune à un mensonge. Mais, helas disoit il, que pense et que doit penser de mon silence cette Princesse, pendant de si grands changemens ? Elle croit peut-estre que j'attens en repos que la guerre soit finie : afin de venir joüir apres paisiblement des fruits de la victoire. Mais divine Princesse, adjoustoit il, que vous estes injuste si vous le croyez ainsi ! Tant y a, Seigneur qu'apres plusieurs semblables pleintes, Spitridate se retira, au lieu où il avoit resolu de se loger : Aristée luy aprit pourtant encore auparavant qu'il la quitast, que le Prince Intapherne fils de Gadate, qui est aujourd'huy dans l'Armée de Ciaxare, avoit rendu de grands services au Roy son Pere : et que la Princesse Istrine sa Soeur estoit venue aupres de la Reine Arbiane, aussi tost apres la mort de la Reine Nitocris, qui l'avoit ainsi voulu. En suitte de ce discours, Spitridate s'en alla, comme je l'ay desja dit : le lendemain au matin la Reine et la Princesse luy manderent qu'il demeurast caché, jusques à ce qu'il eust de leurs nouvelles : et qu'elles s'en alloient au Camp, où Arsamone estoit demeuré malade. Comme l'Armée n'estoit qu'à une journée d'Heraclée, elles y arriverent le soir mesme : mais comme Arsamone estoit assez mal, ce ne fut que le lendemain au matin qu'il fut mieux, qu'elles luy firent sçavoir qu'elles avoient eu des nouvelles de Spitridate : car pour ne l'exposer pas, elles ne dirent point qu'il fust arrivé. La surprise d'Arsamone fut grande au discours d'Arbiane : et la Princesse Aristée remarqua de l'estonnement et de la colere sur son visage. Il luy sembla pourtant, que malgré des sentimens si tumultueux, elle y vit aussi quelques legeres marques de joye : en effet comme Arsamone n'avoit plus d'autre Fils, quand il n'auroit eu autre sentiment que celuy de la haine qu'il avoit pour le Roy de Pont, il eust tousjours deû estre bien aise de se voir un Successeur. C'est pourquoy apres avoir esté quelque temps sans parler, si Spitridate, dit il à la Reine sa Femme, revient avec le coeur d'un Esclave, tel qu'il l'avoit lors qu'il eschapa de sa Prison, il faut luy redonner ses chaines : Mais s'il revient avec celuy d'un Roy, il faut le traitter en Prince qui le sera un jour. C'est pourquoy Madame, dit il à la Reine, faites luy s'il vous plaist sçavoir, qu'il est luy mesme l'arbitre de son destin : que s'il veut achever cette guerre que j'ay si heureusement commencée, et mettre la Princesse Araminte entre mes mains comme ma Prisonniere, j'y consents : et je luy donneray le commandement de mon Armée. Mais s'il pense n'estre revenu que pour continuer d'aimer une Personne qu'il ne doit regarder que comme la Fille et la Soeur de nos Tirans : je luy feray bien voir que je suis Maistre des deux Couronnes que j'ay conquises, puis que j'en disposeray en faveur de qui il me plaira. Il a esté assez longtemps absent, adjousta t'il, pour estre guery d'une semblable passion : c'est pourquoy, dit il regardant la Princesse Aristée, je vous donne la commission descouvrir dans le fonds de son coeur, ses veritables sentimens. Car je m'aperçoy bien que vous en sçavez plus que vous ne m'en dittes : et que peut-estre Spitridate est il desja à Heraclée. Arbiane voulut alors le nier : mais ce fut d'une façon qui le fit davantage croire au Roy : de sorte que reprenant la parole, non non, luy dit il, ne craignez rien pour Spitridate s'il est sage : c'est pourquoy s'il est arrivé comme je le croy, retournez à Heraclée, dit il à la Princesse sa fille, car s'il est tel que je dis, je consens que vous me l'ameniez : et s'il ne l'est pas, je permets qu'il s'en retourne en exil. Que si pour ma bonne fortune et pour la sienne il l'est devenu, faites le venir icy en diligence : parce que me trouvant mal comme je fais, je seray bien aise de ne donner pas loisir à Artane de se fortifier dans Cabira. La Reine entendant parler le Roy de cette sorte, luy advoüa la verité : et le lendemain la Princesse retourna à Heraclée, avec un ordre secret de la Reine, de prier Spitridate de dissimuler : et de luy representer que quand Araminte seroit sous la puissance d'Arsamone, elles empescheroient bien qu'elle ne fust mal-traitée. Que de plus, le rare merite de cette Princesse, toucheroit peut-estre à la fin le coeur de ce Prince : et qu'en un mot il faloit necessairement, se contraindre et se déguiser pour un temps. La Princesse Aristée s'aquita de sa commission admirablement : car dés qu'elle fut arrivé au Palais, elle envoya querir Spitridate : et luy dit tout ce que l'on pouvoit dire, sur un semblable sujet. Mais comme il ne pouvoit se resoudre à feindre, que pensez vous donc faire ? luy dit elle ; la Princesse Araminte est dans les mains d'Artane, durant que vous deliberez : où je ne croy pas qu'elle soit mieux qu'en celles du Roy mon Pere, et que dans Heraclée, où je la pourray servir. Ha ma chere Soeur, dit il, mon ame est balancée entre de grandes extremitez ! je sçay bien qu'il faut retirer Araminte, de la puissance d'Artane : mais je sçay bien aussi que je ne la dois pas delivrer, pour la remettre en prison. On peut choisir les malheurs comme les plaisirs, reprit cette Princesse ; et je ne voy point de comparaison à faire, entre ceux dont il s'agit. Spitridate fut alors assez longtemps sans parler, cherchant en luy mesme s'il n'y avoit point de milieu à prendre : mais plus il y pensoit, moins il en pouvoit trouver. Il eust voulu ne manquer point de respect au Roy son Pere : il eust souhaité ne se trouver pas dans la fascheuse necessité, de déguiser ses veritables sentimens : il eust desiré ardemment, pouvoir rendre le Royaume de Pont, à celuy qui l'avoit perdu : et ne gardant que celuy de Bithinie qui appartenoit au Roy son Pere, espouser la Princesse Araminte, et la mettre un jour sur le Throsne. Mais il sçavoit bien qu'Arsamone ne consentiroit pas à une semblable chose : ainsi ne sçachant que faire, il souffroit des maux que l'on ne peut exprimer. Neantmoins venant à s'imaginer tout d'un coup, qu'Artane estoit en pouvoir de persecuter sa Princesse : c'est trop ma chere Soeur, luy dit il, c'est trop demeurer dans l'incertitude de ce que je feray : puis qu'il suffit de sçavoir qu'Araminte est en la puissance de mon Rival, pour ne deliberer pas un moment. Allons, allons donc trouver le Roy : disons luy, s'il le veut, que nous n'aimons plus : agissons comme un Ennemy, afin d'agir apres comme un veritable Amant : et ne craignons pas de nous des honnorer, par un mensonge innocent : et par un déguisement que je ne fais, que pour remettre en liberté, la plus admirable Princesse du Monde. Enfin apres plusieurs semblables discours, Spitridate promit à la Princesse Aristée, d'agir comme elle voudroit aupres du Roy son Pere : de sorte que sans differer davantage, elle partit dés le lendemain aveques luy : qui ne voulut pas estre dans Heraclée, jusques à ce qu'il eust veû le Roy. Comme ils arriverent au Camp, ils y aprirent que cette nouvelle ayant fort esmeû Arsamone, il s'estoit encore trouvé plus mal : et que depuis le départ de la Princesse, il avoit tesmoigné avoir une grande impatience de revoir Spitridate. Il ne fut donc pas plustost venu, que pour le contenter on le luy dit : de sorte que voulant qu'il entrast à l'heure mesme, il le reçeut malgré son mal, avec quelques tesmoignages de tendresse. Mais apres ce premier mouvement, dont il ne fut pas le Maistre : reprenant un visage plus serieux et plus severe ; Spitridate, luy dit il, je suis bien aise de vous pouvoir dire auparavant qu'il m'empire davantage, que si les Dieux disposoient de moy, je n'entens pas que vous faciez jamais nul traitté ny nulle alliance, avec ceux de qui nous avons este Esclaves : et que je dispense tous mes Sujets de vous reconnoistre pour leur Prince si vous le faites. Seigneur, luy dit Spitridate en biaisant, les Dieux vous laisseront sans doute jouir si longtemps de vos conquestes, que j'auray loisir d'aprendre plus precisément vos intentions. C'est pourquoy il suffit que vous me faciez la grace de me dire, ce qu'il vous plaist que je face presentement comme vostre Sujet que je suis, sans me parler de ce que je devrois faire comme Roy que je ne suis pas. Je veux, luy respondit il, si mon mal dure, que vous commandiez mon Armée : que vous alliez contre Artane : et que vous remettiez Araminte en ma puissance. Spitridate chercha alors quelques paroles à double sens, pour satisfaire la delicatesse de son amour, et par lesquelles Arsamone qui estoit malade, et qui n'avoit pas la liberté d'y prendre garde de si prés, peust croire qu'il vouloit luy obeïr punctuellement : et en effet il les imagina si justes, que le Roy estant satisfait de sa response, le fit approcher et l'embrassa : en suitte de quoy s'estant retiré à une magnifique Tente qu'on luy avoit preparée, il y fut visité du Prince Intapherne, et de tous les Officiers de l'Armée : car nous avons sçeu depuis toutes ces choses, par Spitridate mesme. Cependant à trois jours de là, les Medecins dirent à Arsamone, que son mal estoit sans peril, mais qu'il seroit assez long : de sorte que ne voulant pas perdre temps, il donna ordre à Spitridate de se preparer à partir pour aller assieger Artane : ordonnant toutesfois à un de ses Lieutenans Generaux, d'observer ce Prince d'assez prés. Ainsi Arsamone fut reporté à Heraclée, où la Reine et la Princesse sa Fille l'accompagnerent : car pour la Prince Istrine, elle y estoit demeurée, pour quelque incommodité : et Spitridate partit et prit la route de Cabira, le Prince Intapherne estant son premier Lieutenant General, avec lequel il lia une amitié fort estroite. Je vous laisse donc à penser, quelle surprise fut la nostre, lors que nous sçeusmes par nostre fidelle Garde, qu'il estoit arrivé un Chevalier à Heraclée, avec l'Escu dont je vous ay parlé : que nous aprismes en suitte que ce Chevalier estoit Spitridate : et que ce Prince avoit esté si bien reçeu du Roy son Pere, qu'il l'avoit fait General de son Armée. Elle fut si grande, Seigneur, que nous fusmes tres longtemps sans pouvoir tesmoigner nostre estonnement par des paroles : la joye de sçavoir que Spitridate n'estoit pas mort, et l'incertitude du dessein qu'il avoit en venant contre Artane, occupoient si fort l'ame de la Princesse Araminte, et la partageoient de telle sorte, qu'elle ne pouvoit se déterminer ny à s'affliger, ny à se réjoüir. Quoy qu'il en soit, Madame (luy dis-je, lors qu'elle commença de se pleindre) je ne puis que je ne sois bien aise de sçavoir que Spitridate est vivant : je suis dans les mesmes sentimens, reprit elle, mais cela n'empesche pas que mon ame ne soit en inquietude : Car enfin Arsamone n'aura pas changé les siens : et il semble presques indubitable, que puis que Spitridate paroist estre bien aveques luy, il faut qu'il ne soit plus ce qu'il estoit. Ha, Madame, luy dis-je, il ne faut pas le condamner sans l'entendre : il y a pourtant bien de l'apparence, me respondit elle, que je ne me trompe pas : une aussi longue absence qu'a esté la sienne, peut aisément l'avoir guery de la passion qu'il avoit pour moy ; et la possession de deux Royaumes, peut estre facilement preferée à celle d'une Princesse, qu'il y a si long temps que l'on n'a veuë, et qui n'a que l'infortune en partage. Enfin Hesionide, si Spitridate est fidelle, c'est un miracle : et s'il ne l'est pas, c'est sans doute le plus grand malheur qui me puisse arriver. Ainsi ne sçachant si je dois faire des voeux pour luy ou contre luy ; ne sçachant, dis-je, s'il vient me delivrer, ou me faire sa prisonniere : j'ay l'ame en une inquietude que je ne puis vous faire concevoir. Je fis alors tout ce qui me fut possible, pour diminuer sa crainte, et pour fortifier son esperance : mais à vous dire le vray, je pense qu'elles regnerent successivement dans son coeur durant plusieurs jours, et qu'elle ne demeura pas bien d'accord avec elle mesme. Cependant Artane estoit bien empesché : le nom de Spitridate, de qui il sçeut le retour augmenta sa frayeur : et toute la force de son amour, ne l'en pût jamais garantir. Conme il avoit de braves gens aveques luy, ils l'obligerent malgré qu'il en eust, à aller au devant de leur ennemy, et à se resoudre de hazarder une Bataille. Il s'y opposa quelque temps : mais enfin craignant sans doute que s'il descouvroit toute sa lascheté ils ne l'abandonnassent, il y consentit, et se resolut mesme d'y estre. De sorte que toutes les Troupes estant arrivées devant les Murailles de la Ville où nous estions, il en fit la reveuë, et partit sans dire adieu à la Princesse : là laissant sous la garde d'un Capitaine, qui estoit absolument à luy. Je ne vous diray point, Seigneur, tout ce que l'on fit à ce reste de guerre : mais je vous diray seulement, que Spitridate vainquit : et que le lasche Artane ayant esté engagé malgré luy à combatre, fut mortellement blessé, de la propre main de Spitridate, qui le fit son prisonnier : ce perfide vivant seulement autant qu'il falut pour luy avoüer la supposition qu'il avoit faite de la Lettre de la Princesse et de la mienne. Je debris de cette Armée défaite, se sauva dans la Ville où nous estions : si bien que tout ce qui estoit demeuré de Chefs s'assemblerent, et resolurent de prendre les ordres de la Princesse : esperant par là faire un Traité plus avantageux avec Spitridate. Tous ces Capitaines vinrent donc en corps la trouver dans sa Chambre, où nous ne sçavions rien de ce qui estoit arrivé : parce qu'Artane avoit mené aveques luy le Garde qui nous advertissoit de toutes choses, et qu'il avoit peri à la Bataille. D'abord qu'elle les vit, elle ne sçavoit que penser de cette visite : mais un d'eux prenant la parole, Madame, luy dit il, nous venons vous demander pardon de nostre rebellion passée : nous venons vous aprendre qu'Artane a perdu la Bataille et la vie (car ils avoient sçeu sa mort) et nous venons enfin prendre les ordres de vous, comme de la Fille et de la Soeur de nos Rois. C'est donc à vous, Madame, à nous dire ce qu'il vous plaist que nous fassions : si vous voudrez vous rendre, ou si vous voulez que nous vous deffendions, contre le Prince Spitridate, puis que lequel que vous choissiez des deux, nous sommes prests de vous obeïr. Vous m'aprenez tant de choses surprenantes à la fois, dit elle, que je ne puis pas vous respondre d'improviste si precisément : ce qu'il y a pourtant de certain, c'est que je n'ay point d'autre parti à prendre que celuy du Roy mon Frere : que ses ennemis sont les miens : et que s'ils ne veulent pas nous faire justice, il sera plus beau de mourir en se deffendant, que de se rendre laschement. Cependant, adjousta t'elle encore, puis que de Sujets rebelles, vous estes devenus mes Protecteurs : je vous conjure de vouloir donner tous les ordres necessaires pour la conservation de la Ville : et de n'entreprendre rien que je ne le sçache : Aussi bien ne jugeay-je pas que vous puissiez faire autre chose presentement, que vous deffendre, si on nous attaque. Voila donc. Seigneur, un grand changement en nostre fortune : nos Gardes devinrent presques nos Esclaves : et celle que l'on tenoit en prison, commanda à ceux qui la tenoient captive. Mais pendant cela, Spitridate n'estoit pas sans inquietude, au milieu de la joye que luy donnoit la victoire : puis qu'il n'estoit pas si absolument Maistre de son Armée, qu'il peust en faire ce qu'il vouloit. Ainsi il falut en aparence qu'il agist comme un ennemi contre la Princesse : et en effet comme un homme qui preferoit son amour à toutes choses. Il envoya donc sommer la Ville de se rendre à discretion, apres l'avoir investie de toutes parts : car il ne pût faire autrement, parce que ce Lieutenant General qu'Arsamone luy avoit donné, estoit un esprit severe et opiniastre. De sorte que lors que la Princesse sçeut ce que Spitridate avoit mandé ; luy qui ne sçavoit pas que ceux entre les mains de qui elle estoit, la reconnoissoient alors pour leur Princesse : elle fit venir ce Heraut en sa presence : Et l'esprit irrité comme elle l'avoit, dites à vostre Maistre, luy dit elle, que les Princesses de Pont n'ont point accoustumé de recevoir des commandemens des Princes de Bithinie, mais plustost de leur en faire depuis long temps : et que je n'usse jamais creû, que la Soeur du Prince Sinnesis eust deû estre traitée de cette sorte, par le Prince Spitridate. Que neantmoins puis qu'il agit si injustement, il peut s'assurer qu'il trouvera peut-estre plus de difficulté à vaincre la Princesse Araminte, qu'il n'en a trouvé à surmonter Artane. Apres cette responce, le Heraut se retira : et la Princesse demeurant en liberté de se pleindre aveques moy ; et bien, Hesionide, me dit elle, que dittes vous de Spitridate ? Je dis qu'il vient vous delivrer, Madame, luy respondis-je, car je n'ay garde de le soubçonner de ne vouloir vous avoir en sa puissance, que pour vous remettre en celle d'Arsamone. La servitude n'est pourtant gueres le chemin de la liberté, repliqua t'elle, et peu d'Amants ont delivré les Personnes qu'ils ont aimées, par une voye si extrordinaire. Mais, Madame, repris-je, que voudriez vous que fist Spitridate, en l'estat où sont les choses ? je n'en sçay rien, me respondit elle en souspirant, mais du moins sçay-je bien que je ne voudrois par que ce fust de sa main que je fusse mise en la puissance du destructeur de ma Maison. Toutesfois Hesionide, adjousta t'elle, j'ay tort de me pleindre de la Fortune en cette rencontre : puis qu'au contraire je dois luy rendre grace, de ce que du moins elle fait ce qu'elle peut, pour me donner sujet d'oster de mon coeur, l'injuste tendresse que j'y conservois pour Spitridate, quoy que Fils de l'ennemy declaré du Roy mon Frere. Je n'en suis pourtant pas encore là, je l'advouë aveques honte, poursuivit elle, si bien que tout ce que je puis faire pour vous, est de connoistre seulement que je le dois. Je n'aurois jamais fait, Seigneur, si je vous redisois tout ce que dit cette Princesse en cette rencontre : non plus que tout ce que pensa Spitridate au retour de ce Heraut qu'il avoit envoyé. Car comme il n'avoit osé luy faire rien dire d'obligeant, de peur de se rendre suspect : il connut bien par sa response, qu'il s'estoit trompé, lors qu'il avoit creu que cette Princesse le devoit assez bien connoistre pour croire qu'il feignoit, lors qu'il agissoit avec elle comme un ennemy. Il eut pourtant quelque consolation, d'aprendre que ceux qui estoient demeurez Chefs des Troupes d'Artane luy obeïssoient : et de ce que c'estoit directement avec elle qu'il faloit traiter. De sorte que changeant de sentimens, il tint conseil de guerre le lendemain : où il declara, qu'il ne trouvoit pas glorieux d'entreprendre de forcer une Ville, qui n'estoit deffenduë que par une Princesse : sans avoir du moins fait tout ce qui seroit possible, pour l'obliger à se rendre, avant que d'en venir à la force. Si bien que pour espagner, disoit il, les Troupes du Roy son Pere, et pour garder quelque bien-seance, avec une Grande Princesse ; il estoit resolu de luy envoyer demander la grace de luy parler. La plus grande partie des Chefs, de qui Spitridate commençoit d'estre fort aimé, et principalement d'Intapherne, approuverent son advis : et il n'y eut presques que ce Lieutenant General, dont je vous ay desja parlé, qui s'y opposa. Bien est il vray que ce fut avec beaucoup de violence, comme nous l'avons sçeu depuis : mais quoy qu'il peust faire, comme les resolutions des Conseils de guerre passent à la pluralité des voix, et que celle du General y peut beaucoup, il falut qu'il cedast, et que Spitridate fist ce qu'il vouloit. Il envoya donc une seconde fois vers la Princesse : mais il y envoya un homme d'esprit, et qui luy estoit fidelle : avec ordre de la supplier tres humblement, qu'il peust avoir l'honneur de luy parler, auparavant que d'estre forcé de rien entreprendre contre elle. Il luy fit dire qu'il la conjuroit par la glorieuse memoire du Prince Sinnesis, de ne le refuser pas : et de croire qu'il estoit tousjours le mesme Spitridate qu'elle avoit connu. Cét Envoyé eut cét ordre en particulier : car devant tous ses Capitaines, ce Prince luy commanda de parler d'une façon moins tendre et moins obligeante. S'il eust suivi les mouvemens de sa passion, il n'eust pas songé à sa seureté, et seroit entré dans Cabira, sans mesme obliger la Princesse à luy engager sa parole : mais n'estant pas Maistre absolu de luy mesme, et n'estant pas à propos de se rendre suspect aux siens : il souffrit qu'on la suppliast en son nom de se donner la peine de venir sur une Platte-forme avancée, qui est à un costé de la Ville, et qui n'estant pas fort haute, luy permettroit de luy pouvoir parler sans qu'elle en eust beaucoup d'incommodité. Voila donc. Seigneur, l'ordre que reçeut cét Envoyé de Spitridate : de qui l'arrivée me donna une grande de consolation, aussi bien qu'à la Princesse : qui commença alors d'esperer, qu'elle s'estoit abusée, au jugement qu'elle avoit fait de ce Prince. Neantmoins elle fut si surprise, qu'elle demanda deux heures à celuy qui venoit de sa part pour luy respondre : et en effet pour pretexter la chose, elle fit assembler tous les Chefs pour tenir Conseil : mais en les attendant, ce fut veritablement aveques moy, qu'elle prit la resolution qu'elle vouloit suivre. Je voyois bien dans ses yeux qu'elle avoit de la joye, de ce qu'elle pouvoit esperer que ce Prince n'estoit pas aussi coupable qu'elle l'avoit creû : et j'apercevois qu'elle advit aussi de l'inquietude pour resoudre si elle le verroit, ou si elle ne le verroit pas. La voyant donc en cette peine, je luy dis que je trouvois qu'elle avoit tort, de mettre la chose en doute : Ha Hesionide, me repliqua t'elle, vous avez grand tort vous mesme, de croire qu'elle soit si aisée à determiner : car si Spitridate est devenu un Prince ambitieux, qui prefere la possession de deux Couronnes à mon amitié, je ne le dois point voir, puis que je le verrois inutilement. Mais si au contraire il est encore tel que je l'ay veu autrefois, je ne le dois point voir, non plus : puis qu'il me seroit impossible de n'estre pas aussi pour luy, la mesme que j'estois en ce temps là. Cependant les choses n'estant plus aux mesmes termes, je dois changer de sentimens : c'est pourquoy Hesionide, je pense qu'à conclurre raisonnablement : il faudroit ne voir point Spitridate. Toutesfois je sens bien que si on me conseille de le voir je le verray : et que si je le voy innocent, je ne le pourray pas haïr. S'il est innocent, Madame, luy dis-je, vous seriez injuste de luy oster vostre affection : et je trouve, de quelque costé que je regarde la chose, que vous le devez tousjours voir. Car quand mesme il seroit vostre ennemy, en l'estat où vous estes reduite, il faudroit necessairement avoir recours à sa clemence : et s'il est toujours vostre Amant, il faut tout attendre de sa generosité et de son amour. Enfin, Seigneur, il ne me fut pas fort difficile de persuader à la Princesse de voir Spitridate : mais comme j'attendois beaucoup de cette entre-veuë, pourveu qu'elle se fist en lieu où ils peussent parler aveque liberté ; je m'avisay de dire à la Princesse, qu'il seroit beaucoup mieux qu'elle vist Spitridate au milieu d'un Pont qui traverse une Riviere, qui passe au pied des Murailles de la Ville. Et en effet, apres que la Princesse eut tenu Conseil, et que tous ces Capitaines, qui ne prevoyoient aucune fin heureuse à ce Siege, que par une Capitulation avantageuse, et qui ne voyoient nulle esperance de secours, luy eurent conseillé de voir Spitridate : elle fit venir celuy que ce Prince luy avoit envoyé, pour luy dire qu'elle accordoit à son Maistre, ce qu'il luy avoit demandé : commandant à un de ses Capitaines, de l'instruire du lieu où elle souhaitoit que se fist cette entre-veuë le lendemain au matin : et de l'ordre qui y devoit estre gardé : pendant quoy il y auroit tresve entre l'Armée de Spitridate, et les gens de guerre de la Ville. Apres que cét Envoyé eut veu ce Pont, et qu'il fut retourné vers son Maistre, qui approuva ce changement de lieu, et qui le fit sçavoir à la Princesse : le reste du jour et la nuit suivante furent employez à preparer l'endroit où se devoit faire cette entre-veuë, qui fut une des plus belles choses du monde.

Histoire de la princesse Araminte et de Spitridate : négociations politiques entre Spitridate et Araminte


Comme la Riviere est large, le Pont que l'on y a basti est fort grand et fort superbe : si bien qu'il contribuoit encore beaucoup à la magnificence de cette action. Car justement sur l'Arcade du milieu, on dressa une Barriere qui le traversoit en sa largeur, que l'on couvrit de riches Tapis de Sidon : et droit au dessus, on tendit un grand et riche Pavillon, retroussé des deux costez avec des Cordons à houpes d'or, pour garantir la Princesse des rayons du Soleil. De sorte que le lendemain au matin, Spitridate qui avoit reçeu aveque joye la permission de voir la Princesse, ne manqua pas, aupres avoir rangé ses Troupes en Bataille à la veuë de la Ville ; et avoir fait avancer cinq cens hommes de pied jusques au bout de ce Pont, suivant ce qui avoit esté convenu : de s'avancer luy mesme, suivy de deux cens Chevaux seulement. La Princesse d'autre costé, commanda que toutes les Murailles de la Ville fussent bordées de gens de guerre : et que pareil nombre d'Infanterie et de Cavalerie occupast l'autre bout du Pont. Elle ne sçeut pas plustost que Spitridate estoit arrivé, qu'elle partit pour y aller : mais si belle, que j'estois estonnée de voir ensemble tant de beauté, et tant de melancolie. Comme j'avois apprehendé qu'en allant depuis le bout de ce Pont jusques au milieu, le Soleil ne l'incommodast ; j'avois obligé ses Femmes de la coiffer comme lors qu'elle alloit à la Chasse, du temps qu'elle estoit à Heraclée : c'est à dire avec quantité de plumes volantes, et un peu eslevées tout à l'entour de la teste, afin de porter ombre sur son visage. La Princesse estant donc plus parée qu'elle ne pensoit l'estre, tant son esprit estoit occupé de diverses choses, fut au bout du Pont, suivie de toutes ses Femmes, et accompagnée de tous les Chefs de ses Troupes : aussi tost qu'elle parut, Spitridate s'avança à pied, suivy à peu prés d'autant de gens qu'en avoit la Princesse. Mais les uns et les autres s'arresterent des deux costez, à dix ou douze pas de la Barriere et du Pavillon, sous lequel la Princesse alla, et où nous fusmes aussi, toutesfois un peu derriere elle. Spitridate avoit un habillement de guerre le plus beau du monde : et malgré sa melancolie, il avoit la mine si haute, et l'air si agreable ce jour là, que je ne j'avois jamais veû mieux. Dés qu'il aperçeut la Princesse, il la salüa d'assez loing, avec beaucoup de respect : et s'approchant tous deux de la Barriere en mesme temps, les gens des deux Partis demeurant sur les armes comme je l'ay dit, Spitridate fit encore une profonde reverence à la Princesse, qu'elle luy rendit fort civilement. En suitte de quoy prenant la parole, ce n'est pas Madame, luy dit il, pour venir capituler aveque vous, que j'ay demandé d'avoir l'honneur de vous parler, mais pour venir prendre vos ordres : et pour venir vous rendre conte de mon exil ; de mon retour ; et de ce que je fais presentement. Enfin divine Princesse, si ce que le Roy mon Pere a fait, ne m'a pas rendu indigne d'estre escouté de vous, je viens vous aprendre toute ma vie passée ; afin d'aprendre en suite de vostre bouche, quelle elle doit estre à l'advenir. Lors que je vous entens parler ainsi, respondit la Princesse, il me semble en effet que vous estes ce mesme Spitridate, choisi par le feu Roy mon Pere, pour entrer dans son alliance : si tendrement aimé du Prince Sinnesis : et si parfaitement estimé de la malheureuse Araminte. Il me semble, dis-je, que vous estes ce Spitridate, qui a souffert deux prisons pour l'amour de moy, avec une generosité extréme : et qui m'a donné cent marques, d'une affection tres constante. Mais dés que je ne vous escoute plus, et que je regarde cette Barriere et tous ces gens de guerre qui vous environnent ; j'advoüe que vous ne paroissez plus à mes yeux ce mesme Spitridate que je dis : et que je ne voy plus en vostre personne que le Fils d'Arsamone, c'est à dire de l'ennemy mortel du Roy mon Frere. Ha Madame, s'écria ce Prince, escoutez moy donc s'il vous plaist, si vous me voulez connoistre pour ce que je suis : et ne regardez plus ce qui pourroit seduire vostre raison, et me faire passer dans vostre esprit, pour ce que je ne suis point du tout. J'advoüe Madame, poursuivit il, que si je n'avois pas violente passion pour vous, j'aurois peine à ne trouver pas que le Roy mon Pere a quelque raison de vouloir rentrer en possession d'une Couronne, qu'on luy avoit arrachée par force de dessus la teste : mais puis qu'il ne l'a pu faire, qu'en détruisant vostre Maison, je le regarde malgré tous les sentimens de l'ambition et de la Nature, comme un usurpateur de son propre Royaume : tant il est vray que mon amour pour vous est violente dans mon coeur. Vous sçavez, luy dit la Princesse, qu'Arsamone n'en est pas demeuré la : et que le Royaume de Pont n'est pas moins sous sa puissance, que celuy de Bithinie : de sorte que s'il a fait une guerre juste pour reprendre l'un, il en a fait une tres injuste pour conquester l'autre. Je l'advoüe Madame, luy dit il, mais s'il estoit permis à un Amant, de dire quelque chose pour excuser son Pere, je dirois que l'ambition et la vangeance n'estans guere accoustumées de s'enfermer dans les borne que la raisons et la justice leur prescrivent : il ne faut pas s'estonner si un Prince outragé et ambitieux, n'a pas fait tout ce que justement il devoit faire, selon l'equité naturelle. Mais Madame, je ne veux point aprouver une chose, que je n'aurois jamais faite, vous aimant comme je vous aime : Ainsi j'advouë donc que le Roy mon Pere a tort : qu'il merite le nom de cruel Ennemy, et que je suis Fils d'un usurpateur. Mais, Madame, souvenez vous s'il vous plaist : que lors que je commençay de vous adorer, vous estiez, si je l'ose dire, ce que je suis : et que j'estois ce que vous estes : puis que si le Roy mon Pere a osté le Royaume de Pont à vostre Maison, le vostre retenoit celuy de Bithinie, qui apartenoit à la mienne. Cependant je vous aimay ; je vous adoray : et toute Fille d'usurpateur que vous estiez (si je puis parler ainsi, sans perdre le respect que je vous dois) je m'attachay pour tousjours à vostre service. Eh pleust aux Dieux que les choses en fussent encore aux rnesmes termes qu'elles estoient : pleust aux Dieux, dis-je, que je fusse encore Sujet du Roy vostre Frere, et qu'il me fust encore permis d'esperer, ce que j'esperois en ce temps là. Une aussi longue absence que la vostre, reprit la Princesse, vous aura sans doute bien fait changer de sentimens : car si cela n'eust pas esté, vostre exil malgré ma deffence auroit esté moins long. Spitridate entendant ce reproche, luy raconta alors en peu de mots, la cause de son départ de Paphlagonie : la fourbe d'Artane : son desespoir lors qu'il la croyoit infidelle : ses voyages ; son retour ; et sa douleur d'aprendre tant de victoires obtenuës par le Roy son Pere : et de sçavoir en mesme temps, qu'elle estoit entre les mains de son Rival. Voila donc Madame (luy dit il à la fin de ce petit recit) quelle a esté la vie du malheureux Spitridate : il vous a aimée, lors que le Roy vostre Pere retenoit un Royaume, où il pouvoit pretendre quelque part : il vous a adorée, lors qu'il vous a creüe infidelle : il a pleuré pour les victoires du Roy son Pere : il s'est affligé de la conqueste de deux Royaumes : il a preferé la qualité de vostre Esclave à celle de Roy ; et il vous adore encore, toute injuste et toute irritée que vous estes contre luy : Mais jusques à tel point, qu'il n'est presques rien qu'il ne soit capable de faire. Ouy Madame, pourveû que vous ne m'ordonniez pas de tourner mes armes contre le Roy mon Pere, je feray tout ce que vous me commanderez : et je ne sçay mesme si vous aviez l'injustice de le vouloir absolument, si j'aurois assez de vertu pour vous resister longtemps. Apres cela, Madame, suis coupable ? Je prens les armes, il est vray : mais c'est pour tuer Artane, et pour vous tirer de ses mains. Je les porte encore, je l'advoüe : mais comment eussay-je pû vous parler pour sçavoir vostre volonté, si je n'eusse paru estre vôtre ennemy ? Ainsi Madame, estant tres malheureux, et n'estant point du tout coupable, vous seriez tres injuste, si vous changiez de sentimens pour moy. Quand vous m'aurez persuadé vostre innocence, repliqua la Princesse en souspirant, vous n'en serez gueres plus heureux : car enfin, Spitridate, la veritable generosité ne peut souffrir, que je conserve une affection comme celle que j'ay pour vous, pour le Fils de l'ennemy declaré du Roy mon Frere. Car de grace, jugez un peu je vous prie, en quel deplorable estat est ce Prince : luy, qui de deux Royaumes qu'il avoit, n'a plus qu'un seul Vaisseau sous sa puissance : et qui est mesme encore sans doute plus sous celle des vents et des vagues, que sous la sienne. Et vous voudriez, Spitridate, que je me rendisse sans conditions ! et que je vous permisse d'esperer de me voir un jour (si Arsamone y pouvoit consentir) monter sur le Throsne de mes Peres, qui ne m'apartient pas, pendant que le Roy mon Frere, à qui il apartient, languiroit miserable et exilé ! ha non non, je n'en suis point capable : et si vous l'avez pensé, vous m'estimez trop peu, et vous ne me connoissez point du tout. Je vous ay estimé, je l'advoüe, et je vous estime encore : et si ce mot est mesme trop foible pour exprimer mes sentimens, pensez en un plus tendre et plus obligeant pour vous satisfaire, j'y consens. Mais apres tout, quoy que mon coeur soit pour vous ce qu'il estoit à Heraclée, je ne puis plus agir aveques vous, que comme avec le Fils de mon Ennemy. C'est pourquoy, Spitridate, il faut faire necessairement de deux choses l'une : ou obliger le Roy vostre Pere à se contenter du Royaume de Bithinie, et à rendre celuy de Pont : ou vous resoudre à n'avoir cette Place que par la force : ou du moins par une capitulation, qui me permette d'aller où est le Roy mon Frere quand je le sçauray. Car enfin je vous le declare, je ne veux point du tout que vous me mettiez entre les mains d'Arsamone : et il n'est rien que je ne face, plustost que de m'y resoudre. Je sçay bien, adjousta t'elle, que la Reine Arbiane, et la Princesse Aristée me protegeroient : mais je sçay bien aussi, que toute l'Asie me pourroit soubçonner d'une lascheté ou d'une foiblesse, dont je ne suis point capable. C'est pourquoy, Spitridate, il ne faut point songer à me faire changer de sentimens, puis que ce seroit inutilement : et s'il vous reste quelque souvenir du Prince Sinnesis qui vous a tant aimé : promettez moy que vous ne me remettrez pas sous la puissance d'Arsamone, en cas que la Fortune me reduise sous la vostre. Je vous promets toutes choses Madame, reprit il, pourveû que vous me promettiez de ne haïr point Spitridate, s'il ne peut pas faire tout ce que vous desirerez de luy. Les Dieux sçavent, si j'estois Maistre absolu des deux Royaumes dont il s'agit, si vous n'en seriez pas l'arbitre : et si vous n'en disposeriez pas absolument. Je croy mesme, adjousta t'il, que si vous pouviez vous passer de Couronne, je consentirois sans murmurer, que celle de Bithinie me fust ostée une seconde fois, plustost que de vous desplaire ; mais Madame, les choses n'en sont pas là : le Roy mon Pere les possede ; et tout ce que je puis est de luy faire parler par la Reine ma Mere, et par la Princesse ma Soeur : car pour moy si je quittois l'Armée, je craindrois qu'il ne me permist pas d'y revenir : et qu'ainsi je ne pusse plus estre en estat de m'attacher inseparablement à vostre fortune, comme j'en ay le dessein : Joint aussi, que je n'y ay pas grand credit. Mais, Madame, oserois-je vous dire, que si le malheureux Spitridate estoit dans vostre coeur comme il y pourroit estre, vous n'agiriez pas comme vous faites ? vous laisseriez aux Dieux, le soing de la conduite des choses : vous attendriez du temps, le restablissement du Roy vostre Frere : et vous ne refuseriez pas à un Prince qui a souffert pour vous la prison, l'exil, et tous les suplices imaginables ; la consolation de vous voir en un lieu où il pourroit vous servir : et où il pourroit peut estre un jour vous faire passer de la Prison sur le Throsne : et vous mettre en estat de redonner une Couronne au Roy de Pont. Ce n'est pas, Madame, que je ne sois resolu de vous obeïr exactement : mais c'est que comme je prevoy bien que je ne gagneray rien aupres du Roy mon Pere : je prevoy bien aussi à quelle estrange extremité je me trouveray reduit. Comme je ne veux pas vous obliger aux choses impossibles (interrompit la Princesse l'esprit un peu aigri) si vous n'obtenez rien, je vous rendray la Ville où je suis, à condition que l'on me conduira où je voudray aller : car si on ne le fait pas, on m'ensevelira sans doute sous les ruines de ses Ramparts. Cependant pour jouïr en repos des conquestes du Roy vostre Pere, vous oublierez la Princesse Araminte : et faisant succeder l'ambition à l'amour, vous vivrez aussi heureux, qu'elle sera infortunée. Ha cruelle Personne, luy dit il, je vous feray bien voir que je ne suis pas capable de faire ce que vous dittes : Non non. Madame, vous ne verrez point Spitridate heureux, tant que vous serez infortunée : et vous ne le verrez jamais Roy, que vous ne soyez en estat de souffrir que vous puissiez estre Reine. Je vous le proteste devant les Dieux qui m'escoutent : Mais du moins, Madame, promettez moy que quand j'auray tout abandonné pour vous, vous me permettrez de suivre vostre destin, et de ne vous quitter jamais. La Princesse estant touchée de ce que Spitridate luy disoit, et se repentant de l'avoir affligé : je veux croire, luy dit elle, que tous vos sentimens sont genereux : et je veux bien mesme vous promettre, de ne vous soubçonner jamais legerement. Mais accordez moy la mesme grace : et soyez persuadé, qu'encore que j'agisse comme vostre ennemie en plusieurs choses, vous serez pourtant tousjours dans mon coeur comme vous y avez esté, dans le temps où vous ne vous pleigniez pas de moy. Neantmoins quoy que cela soit ainsi, je ne laisse pas de vous dire, que selon les aparences, nous ne nous reverrons jamais : Ha Madame, dit Spitridate, ce que vous me dittes est si cruel, qu'il s'en faut peu que pour vous monstrer que je ne vous abandonneray de ma vie, je ne passe de vostre costé : et ne tourne mes armes contre ceux que je commande. Je n'ay pas l'esprit si violent que vous l'avez, reprit elle, et comme je ne pretens pas faire rien indigne de moy, je ne voudrois pas aussi que vous fissiez rien indigne de vous. C'est pourquoy sans nous pleindre plus long temps inutilement, adjousta t'elle en soupirant, retirez vous Spitridate : envoyez vers Arsamone, pour tascher de l'amener à la raison : representez luy par ceux qui luy parleront, que pour conserver en paix le Royaume de Bithinie qui luy apartient, il doit rendre celuy de Pont, qui ne luy apartient pas : et faites enfin tout ce que vous pourrez pour vôtre satisfaction et pour la mienne. Mais si vous ne pouvez fléchir Arsamone, souvenez vous du moins de me conserver la liberté, si vous me voulez conserver la vie. Spitridate estoit si touché des paroles de la Princesse, qu'il ne pouvoit presques luy respondre : quoy Madame, dit il, vous voulez desja m'abandonner ! La bien-seance le veut, respondit elle, et il luy faut obeïr. Mais encore une fois, Spitridate, je veux mourir libre : et encore une fois Madame, interrompit il, je veux mourir vostre Esclave. Ce n'est point aux heureux, reprit elle, à desirer la mort : ce n'est point en effet aux infortunez, repliqua t'il, à desirer la vie : c'est pourquoy, Madame, si je ne gagne rien ny sur l'esprit du Roy mon Pere, ny sur le vostre : quand je vous auray remise en liberté, je ne regarderay plus que le Tombeau. Comme vostre vie m'est et me sera tousjours chere, respondit elle, je veux que vous la conserviez : mais encore une fois, Spitridate, retirez vous : et dittes à vos Capitaines, ce que je diray aux miens : je veux dire que vous ne pouvez respondre aux propositions que je vous faits, sans avoir envoyé vers le Roy vostre Pere. Vous avez l'esprit si libre, Madame, interrompit il, qu'il est aisé de voir que vostre coeur n'est guere engagé : Vous avez l'ame si Grande, respondit elle, que ce reproche n'est pas digne de vous. Mais Spitridate je vous le pardonne : et je veux bien mesme que vous ne croiyez pas de moy, ce que vous faites semblant d'en croire. En disant cela, elle luy fit la reverence, et le força de se retirer : apres avoir arresté ensemble, que la tresve dureroit, jusques à la response d'Arsamone. Pour moy je ne vy jamais rien de plus touchant, que cette separation : Spitridate devint pasle, comme s'il eust deû mourir : et la Princesse malgré son grand coeur, parut si melancolique en cét instant, qu'elle eust pû consoler ce Prince, s'il eust esté capable de bien remarquer les mouvemens de son visage. Il la suivit des yeux le plus loing qu'il pût : mais il estoit si interdit, qu'il ne sçavoit sans doute ce qu'il voyoit. Conme la Princesse eut fait trois ou quatre pas, je m'approchay de la Barriere sans qu'il y prist garde : jusques à ce que luy parlant il me reconnut. Seigneur luy dis-je, la Fortune offre une grande matiere d'exercice à vostre generosité : et cette mesme Fortne, respondit il, en donne une bien ample à la bon té d'Hesionide, qui me peut utilement proteger aupres de la divine Araminte. Je le feray Seigneur, luy dis-je en me retirant, mais faites aussi tout ce que vous devez. Cela fut dit si bas et si viste, qu'à peine quelqu'une des filles de la Princesse, s'en pût elle apercevoir : et un moment apres me remettant à suivre les autres, nous retournasmes à la Ville : où nous ne fusmes pas si tost entrées, que Spitridate ne pouvant plus voir la Princesse, remonta à cheval, et se retira vers les siens. Il dit à ses Capitaines, ce qu'elle luy avoit ordonné de leur dire : et sans perdre temps, il en choisit un appellé Democlide, pour l'envoyer vers Arsamone. Comme cét homme a assurément beaucoup d'esprit, et qu'il avoit une amitié tres grande pour ce Prince, il ne pouvoit pas mieux choisir : il luy raconta donc toute sa vie, afin de l'obliger à entrer mieux dans ses sentimens : Il le chargea d'une Lettre, pour la Reine sa Mere, et d'une autre pour la Princesse sa Soeur : il escrivit mesme au Roy son Pere, avec toute la soumission imaginable : et il n'oublia rien, de tout ce qu'il creut capable de le porter à se contenter d'avoir reconquis son Royaume, sans vouloir usurper celuy d'un autre. Tout ce que la Politique a de plus fin et de plus adroits, luy passa dans l'esprit, pour en instruite Democlide : afin de persuader à Arsamone, qu'il valoit mieux posseder un Royaume en paix, que d'en avoir deux en guerre. Mais durant que Spitridate depeschoit ce Capitaine, la Prince s'affligeoit, au lieu de se consoler : et elle eust presques bien souhaité pour son repos, qu'il ne luy eust pas parlé si obligeamment qu'il avoit fait. Il y avoit pourtant des instans, où elle estoit bien aise de ne s'estre pas trompée en son choix : et de n'estre pas obligée de se repentir, d'avoir aimé Spitridate. Ces moments de consolation, estoient neantmoins bien rares : car quand elle venoit à considerer l'estat present de sa fortune, et qu'elle jettoit les yeux sur l'advenir : elle n'y voyoit que des choses si fascheuses, que l'esperance n'avoit gueres de part en son ame, non plus qu'en celle de ce Prince : qui depuis le départ de Democlide, demeura dans une inquietude inconcevable : et dans une crainte continuelle, de n'obtenir rien d'Arsamone. En effet son aprehension n'estoit pas sans fondement : car quoy que la Reine et la Princesse Aristée pussent dire au nouveau Roy de Bithinie que se portoit beaucoup mieux, elles ne purent le fléchir. Ces excellentes Personnes luy firent parler en suitte, par tous ceux en qui elles sçavoient qu'il avoit quelque creance, mais ce fut encore inutilement. Democlide employa toute son eloquence à luy faire valoir la Politique dont Spitridate l'avoit instruit, sans rien obtenir non plus que les autres : la Princesse Aristée se servit mesme de ses larmes sans aucun effet : et Arsamone dit tousjours, à ceux qui luy proposerent de rendre genereusement le Royaume de Pont à celuy à qui il apartenoit : quand moy et les miens aurons possedé cette Couronne aussi long temps que le Pere et l'Ayeul du Roy de Pont ont possedé celle de Bithinie : il y aura peut-estre quelque justice à ceux qui vivront alors, d'en demander la restitution : bien que je l'aye aquise par des voyes plus legitimes et plus honnorables, que l'Ayeul de ce Prince n'avoit usurpé la nostre. Mais presentement il est juste, que ceux qui ont fait si long temps porter des Chaines aux autres, en portent aussi à leur tour : afin d'aprendre par leur propre experience quel malheur est la servitude. C'est pourquoy je veux que Spitridate m'aide à prendre la Ville où est la Princesse Araminte : autrement je luy feray connoistre, que celuy qui n'a pas le coeur d'un Roy, ne sera jamais mon Successeur : et le traitant en Esclave, je luy donneray mesme Prison qu'à cette Princesse qu'il aime plus que sa propre gloire. Democlide qui en avoit eu ordre de Spitridate, le fit souvenir que lors qu'il avoit parlé au Prince son fils dans son Vaisseau au sortir d'Heraclée, il luy avoit dit qu'il ne s'opposeroit point à son mariage avec cette Princesse : je m'en souviens bien, dit il, mais lors que je luy dis cela, c'estoit à condition qu'il iroit à la teste d'une Armée m'espargner la peine de conquerir deux Royaumes. Mais puis qu'il ne l'a pas fait, dittes luy que comme en ce temps là il eust esté honteux à la Princesse Araminte, d'espouser le fils d'un Esclave : il seroit aujourd'huy honteux, au Prince Spitridate, d'espouser la Soeur d'un Usurpateur vaincu, et l'Esclave d'Arsamone, comme elle la sera bien tost. C'est pourquoy dittes luy de ma part, que dans peu de jours je seray au Camp : et que pour luy espargner la douleur d'enchainer de sa main celle qu'il prefere à deux Couronnes ; il n'entreprenne rien contre Cabira que je n'y sois. Dittes luy enfin, qu'il songe à se vaincre soy mesme : ou qu'autrement il connoistra à ses despens, quelle difference il y a d'un Sceptre à des fers. Je vous laisse à juger, Seigneur, avec quelle douleur Democlide se chargea de cette response : la Reine escrivit au Prince son Fils pour le consoler, et la Princesse Aristée fit la mesme chose. Mais Dieux, que ces consolations furent inutiles, et qu'il sentit vivement cette affliction ! Democlide sçeut en partant d'Heraclée, qu'Arsamone avoit envoyé order à ce Lieutenant General de Spitridate auquel il se fioit, de l'observer soigneusement : et j'ay sçeu depuis par ce mesme Democlide, que le desespoir de Spitridate fut si grand, lors qu'il aprit la cruelle response du Roy son Pere, qu'il pensa en expirer de douleur. Il voulut pourtant la sçavoir precisément telle qu'elle estoit : et quoy que Democlide eust bien voulu l'adoucir, il n'osa pourtant le faire : parce que le Roy luy avoit parlé devant tant de monde, que Spitridate ne pouvant manquer de la sçavoir par ailleurs, il eust eu sujet de se pleindre, s'il ne luy eust pas dit la verité : puis que c'estoit precisément sur cette response, qu'il devoit former toutes ses resolutions. Quoy, dit il apres avoir tout entendu, le Roy mon Pere pretend que la Princesse Araminte soit son Esclave, et qu'une personne illustre qui merite cent Couronnes porte des fers ! ha non non, Spitridate n'y consentira pas : du moins n'oubliera t'il rien pour tascher de delivrer cette incomparable et malheureuse Princesse. N'admirez vous pas Democlide, adjoustoit il, l'estrange aveuglement des hommes ? le Roy mon Pere a passé toute sa vie à se pleindre d'un Usurpateur : et il le devient luy mesme, seulement pour me rendre malheureux. Il ne veut avoir plusieurs Couronnes, que pour me mettre en estat de n'en point avoir : enfin il n'est Roy, qu'afin que je ne le sois pas : luy qui pourroit s'il vouloit, acquerir une gloire immortelle, et me rendre le plus heureux d'entre les hommes, au lieu qu'il me va rendre le plus infortuné. Car Democlide, avoir conquis deux Royaumes ; ne garder que celuy qui luy appartient ; rendre l'autre genereusement ; et donner la Princesse Araminte ; seroit une chose dont tous les Siecles parleroient avec admiration. Cependant il ne le veut pas : et il me force enfin d'abandonner ses interests, bien qu'il soit mon Pere et mon Roy ; de luy desobeïr ouvertement ; et de passer le reste de ma vie, comme le plus malheureux Prince du monde. Mais Seigneur, ce qu'il y eut de merveilleux dans les pleintes de Spitridate, à ce que me dit depuis Democlide, fut que l'ambition n'esbranla jamais son amour : et que l'amour aussi ne le fit jamais emporter avec excés contre le Roy son Pere. De sorte que conservant la raison, malgré la violence de sa douleur : il songea promptement à chercher les voyes de delivrer la Princesse, puis qu'il ne pouvoit faire autre chose : Et d'autant plus que le lendemain il eut un nouvel advis de la Princesse Aristée sa Soeur, qui luy apprenoit que dans peu de jours le Roy partiroit, pour se rendre dans son Armée. Il s'aperçeut mesme que l'ordre qu'avoit reçeu ce Lieutenant General de prendre garde à luy, estoit observé soigneusement : Mais quoy qu'il peust faire, comme Spitridate estoit adoré des Chefs et des Soldats, il ne laissa pas de venir à bout de son dessein. Pour ne perdre point de temps, Spitridate envoya dire publiquement à la Princesse, que le Roy son Pere n'avoit point encore respondu à ses propositions : et que dans peu de jours il viendroit luy mesme luy faire sçavoir sa response. Cependant apres avoir instruit Democlide de ce qu'il avoit à faire, et advisé ensemble par quelle voye il pourroit delivrer la Princesse : il luy commanda d'entrer dans la Ville déguisé en Païsan. Comme la tresve duroit encore, il ne luy fut pas difficile de le faire : et dés qu'il y fut, il vint au Chateau demander à parler à moy, ce qui luy fut accordé. Il me donna un Billet de Spitridate, qui me disoit seulement, que je creusse tout ce que Democlide me diroit : si bien que luy donnant une audience particuliere, il m'aprit le peu de succés de son voyage ; le desespoir de Spitridate ; la resolution qu'il avoit prise de delivrer la Princesse ; et l'ordre qu'il avoit donné pour cela. Il me dit donc que les Troupes qu'il commandoit en son particulier avoient leur Quartier tout le long du courant du Fleuve : qu'ainsi il faloit que nous sortissions de la Ville la nuit dans un Bateau : et que nous allassions aborder à l'endroit où estoient ses Troupes : qui nous escorteroient jusques a la Mer, qui n'estoit qu'à cinquante stades de là : et qu'il avoit donné ordre au Port le plus proche, de s'assurer d'un Vaisseau. Il me dit encore que pour obliger la Princesse à se confier en luy, Spitridate vouloit le premier luy faire voir qu'il se confioit en elle : c'est pourquoy, me dit il, la Princesse envoyera s'il luy plaist justement à my-nuit à une Porte de la Ville, qu'il me nomma ; avec ordre de le laisser entrer : car je sçay qu'il s'y doit rendre, avec un Escuyer seulement. Je vous laisse à penser, Seigneur, si je fus en diligence trouver la Princesse, et luy mener Democlide : quoy que tout ce que je luy disois, luy donnast matiere d'estonnement et de douleur, neantmoins il ne se falut pas amuser à faire des pleintes : et il falut resoudre à partir dés la nuit prochaine. Comme toutes les femmes qui estoient avec elle luy avoient esté données par Artane, nous ne songeasmes point à les mener : et comme tous ces Capitaines avoient esté du mauvais Parti, elle estoit un peu en Peine de sçavoir si elle devoit s'y confier. Neantmoins comme ils luy avoient tesmoigné beaucoup d'affection, depuis la mort d'Artane, elle avoit quelque regret de les abandonner à la victoire de ses ennemis : Toutefois l'ayant priée de considerer, qu'elle ne les pouvoit pas mener avec elle : et que demeurât Maistres de Cabira, ils estoient tousjours en estat de faire une Capitulation honorable : il fut resolu qu'elle ne se confieroit qu'à ceux qui seroient necessaires pour executer la chose : c'est à dire pour faire entrer Spitridate, et pour nous laisser sortir.

Histoire de la princesse Araminte et de Spitridate : fuite et séparation des amants


Mais Seigneur, il a desja si longtemps que j'abuse de vostre bonté, par la longueur de mon recit, qu'il faut vous dire en peu de mots, que j'eus ordre de parler à deux de ces Capitaines : que je trouvay si disposez à servir la Princesse aveuglément, en toutes choses, que tout ce que nous avions à faire s'executa sans peine. Justement à my-nuit Democlide, avec un de ceux que je dis, fut faire entrer Spitridate, qui n'avoit pas manqué de se dérober de tout le monde dans son Armée, et de se trouver à la Porte de la Ville, apres avoir laissé une Lettre pour Arsamone, et une autre pour la Princesse Aristée. Dés que Democlide me l'eut amené, je le conduisis dans la Chambre de la Princesse : où il ne fut pas si tost, que se jettant à genoux, Madame, luy dit il, serez vous bien assez genereuse, pour souffrir à vos pieds le Fils de vostre Ennemy, et pour vouloir recevoir la liberté de la main d'un Prince, de qui le Pere vous veut faire Esclave ? La liberté, luy dit elle en le relevant, est un si grand bien, qu'on le doit prendre de ses plus mortels ennemis : mais Spitridate, adjousta t'elle, il n'est pas juste de perdre la sienne pour celle des autres : et ce sera bien assez, que vous enduriez que j'échape à la victoire du Roy vostre Pere, sans que vous partagiez encore ma mauvaise fortune. C'est pourquoy ne vous chargez point de ma fuitte : faites semblant de vous en affliger : retournez à vostre Camp : et demeurez en repos, durant que j'iray en quelque lieu du monde cacher mes larmes et mes malheurs. Quoy Madame, luy dit il, vous pouvez donner un semblable conseil à un homme à qui vous avez promis de conserver vostre estime ! Et comment, Madame, le pourriez vous faire, s'il faisoit une lascheté comme cella là ? Non non divine Princesse, vous n'avez pas songé à ce que vous avez dit : ou vous l'avez dit seulement, pour esprouver ma constance. Cependant comme il n'y a point de temps à perdre, partons s'il vous plaist Madame : et quand nous serons arrivez à la Mer, et que vous serez dans un Vaisseau, vous direz apres quelle routte vous voudrez que nous prenions : car pour moy il n'y a point de lieu en toute la Terre, où je n'aille aveques vous. La Princesse resista encore quelque temps à Spitridate : et quoy qu'elle fust bien aise qu'il ne luy accordast pas ce qu'elle luy demandoit ; elle ne laissa pourtant pas d'insister avec assez d'opiniastreté en apparence. Mais enfin estant inrervenuë dans leur dispute ; Madame, luy dis-je, il n'est plus temps de deliberer : l'heure presse ; Spitridate seroit peut-estre plus en danger aupres du Roy son Pere qu'aupres de vous : et Democlide vient de m'advertir, que toutes choses sont prestes pour vostre départ. Enfin, Seigneur, Spitridate donna la main à la Princesse ; Nous sortismes heureusement du Chasteau et de la Ville, accompagnées seulement de ce Prince ; de l'Escuyer qu'il avoit amené ; de Democlide ; et des deux Capitaines qui estoient de l'intelligence ; et nous entrasmes dans le Bateau qui nous attendoit. Jamais fuitte ne fut plus heureuse que celle là, car nous ne trouvasmes aucun obstacle. Les Troupes de Democlide quand nous fusmes arrivez où elles estoient, costoyerent tousjours le rivage jusques à la Mer : et Spitridate ayant fait rompre un Pont la mesme nuit, qui faisoit la communication des autres Quartiers avec celuy de Democlide, nous fusmes presques en seureté, dés que nous fusmes dans le Bateau : ce Capitaine n'exposant pas mesme ses Troupes à la colere d'Arsamone : car il conduisit la chose en façon, qu'elles croyoient agir pour son service et par ses ordres : joint que ce n'estoit pas à ces Soldats à examiner les commandemens de leur Capitaine, estans tenus de luy obeïr ; et ainsi ils ne couroient aucune risque. Enfin, Seigneur, nous trouvasmes le Vaisseau qui nous attendoit : et nous nous embarquasmes, sans sçavoir encore où nous voulions aller : n'ayant songé dans le pressant danger où nous estions, qu'à ne tomber pas sous la puissance d'Arsamone. Comme nous fusmes en pleine mer, Spitridate venant dans la Chambre de Poupe où estoit la Princesse, Madame, luy dit il, vous estes libre : et il n'y a personne icy, qui ne soit en estat et en volonté de vous obeïr : où vous plaist il donc aller ? Cette demande fit venir les larmes aux yeux de la Princesse : car n'ayant pas un lieu en toute la Terre, où elle eust quelque pouvoir ; elle ne pût retenir ce premier sentiment de douleur. Toutesfois apres avoir un peu raffermy son esprit, elle luy dit qu'ayant apris à Cabira, que le Roy son Frere en quittant Heraclée, avoit eu dessein d'aller en Capadoce, offrir sa personne à Ciaxare, pour delivrer la Princesse sa Fille, et vous demander secours : elle trouvoit qu'elle ne pouvoit avec bienseance, chercher un autre Azile que celuy là. Mais Spitridate luy dit, que le jour auparavant, il avoit apris d'un Soldat qui venoit de cette Armée, que la Princesse Mandane avoit fait naufrage et estoit morte : et qu'assurément le Roy de Pont n'estoit point aupres de Ciaxare ; parce qu'il eust esté impossible que ce Soldat qui estoit d'Heraclée, et qui s'en estoit allé avec les Troupes d'Artaxe ne l'eust pas sçeu. La Princesse ne sçachant donc que dire ny que faire ; resolut enfin qu'il faloit s'esloigner de Pont et de Bithinie ; s'aprocher de Capadoce ; et s'esclaircir de ce que ce Soldat avoit dit. Nous tinsmes donc toute la nuit et tout le lendemain cette route : mais vers le soir il se leva une tempeste furieuse, qui dura toute la nuit suivante : apres laquelle le vent nous jetta contre un banc de sable ; où par bonne fortune nous ne fismes qu'eschoüer, sans que le Vaisseau se brisast. En ce lieu là, nous vismes toute la Mer couverte des débris d'un naufrage : et sur des pointes de Rochers assez prés de nous, quelques gens morts, et quelques autres mourans. Nous fusmes pourtant assez long temps sans pouvoir mettre l'Esquif en mer, pour aller voir s'il n'y avoit quelqu'un de ces miserables en estat d'estre secouru, parce que la tempeste duroit encore : Mais comme les flots furent un peu calmez, on y fut ; et on trouva qu'il y en avoit encore deux qui respiroient. On les aporta dans nostre Vaissau : où ils ne furent pas si tost, qu'estant allée par charité donner quelque conseil à ceux qui les assistoient, je reconnus un de ces hommes, pour estre un Esclave du Roy de Pont. Je ne l'eus pas plustost veû que je fis un grand cry ; et que l'apellant par son Nom, il tourna les yeux de mon costé, et fit effort pour me respondre sans le pouvoir faire. Il paroissoit pourtant bien qu'il me connoissoit : car il levoit les mains au Ciel, comme pour deplorer l'infortune du Roy son Maistre, et pour tesmoigner l'estonnement qu'il avoit de me voir : mais durant que je faisois redoubler les soins que la seule humanité faisoit prendre de luy : quelqu'un fut inconsiderément advertir la Princesse de cette rencontre, qui voulut elle mesme voir ce malheureux. Comme elle l'avoit autrefois donné au Roy son Frere, il connoissoit fort le son de sa voix ; si bien qu'elle n'eut pas plustost parle à luy, qu'il fit un plus grand effort pour luy respondre, qu'il n'avoit point encore fait : et il fit tant enfin. , qu'il, prononça assez distinctement ces paroles. Ha Madame, est-ce vous ! Ouy, luy repliqua t'elle, mais où est le Roy presentement ? En Armenie, luy dit il, et il m'avoit envoyé pour vous aller porter. . . . . . . . . En achevant ces mots il retomba en foiblesse : et peu de temps apres, il entra dans l'agonie, et mourut sans pouvoir achever de dire ce qu'il avoit commence. L'autre homme que l'on avoit encore aporté dans nostre Vaisseau, mourut aussi sans parler : ainsi nous n'en pusmes sçavoir davantage. On fit chercher dans les habillemens de cét Esclave, s'il n'auroit point de Lettres : et en effet il s'y en trouva une : mais par malheur l'eau en avoit affacé tous les carracteres : à la reserve de deux ou trois, que la Princesse reconnut estre de la main du Roy son Frere. Cette rencontre renouvella toutes ses douleurs : et durant que l'on travailla à remettre le Vaisseau en estat de flotter, et à le dégager de ce banc de sable, elle ne s'occupa qu'à considerer l'opiniastreté de la Fertune à l'affliger. Car, disoit elle, ce n'est parce que ce malheureux Esclave a esté à moy, et que parce qu'il avoit quelque chose à me dire qu'il est mort. Cependant on travailla si heureusement, que nous nous remismes en mer, apres que l'on eut ensevely dans ce mesme sable, et ce pauvre Esclave, et tous ces autres morts, qui estoient sur les pointes de ces Rochers : et par les ordres de la Princesse qui en pria Spitridate, nous prismes la resolution d'aller aborder à une Plage qui n'est pas extrémement esloignée de l'endroit où la basse Armenie du costé du Pont, confine avec une petite Province qui estoit autrefois au Roy. De vous dire, Seigneur, les entretiens de Spitridate et de la Princesse Araminte pendant cette navigation, il ne seroit pas aisé : car tout ce que l'amour et la vertu peuvent faire dire à deux personnes malheureuses, ils se le dirent l'un à l'autre. Mais enfin apres estre arrivez à cette Plage, nous y quittasmes nostre Vaisseau : et Democlide, à qui Spitridate avoit fait prendre autant d'argent qu'il en faloit pour un long voyage, lors que nous avions passé à son Quartier, fut à la Ville la plus proche nous acheter des Chevaux : pour aller gagner l'Euphrate, sur lequel nous nous mismes : car comme vous sçavez, ce Fleuve separe les deux Armenies. Comme il fut question de sçavoir ce que deviendroit Spitridate, ce fut la plus pitoyable chose du monde ; principalement quand nous fusmes arrivez en Armenie, et que la Princesse luy dit qu'il faloit l'abandonner. J'advoüe, luy dit elle, que je me fie point assez à la generosité du Roy mon Frere, quoy qu'il soit tres genereux ; pour remettre en ses mains un Prince qu'il n'a jamais fort aimé : qui est Fils de son Ennemy : et d'un Ennemy encore, qui luy a osté deux Royaumes. Ainsi Spitridate, comme vous avez eu assez de vertu, pour m'empescher de tomber entre les mains du Roy vostre Pere : il faut que j'en aye aussi assez, pour ne vous remettre pas entre celles du Roy mon Frere. Ha Madame, dit il, s'il n'y a que mon interest qui vous tienne en peine, ne m'empeschez pas de vous suivre : car quand le Roy vostre Frere me mal-traiteroit, je l'endurerois pour l'amour de vous. Je n'en doute pas, luy dit elle ; mais il faut endurer l'absence pour l'amour de moy : puis que je ne pourrois pas vous voir, et vivre mal aveque vous : et que je ne juge pas non plus, que le Roy mon Frere trouvast bon que j'y vescusse bien : parce qu'il croiroit peut-estre, que l'esperance de jouïr de deux Couronnes, feroit toute ma douceur pour Spitridate. Mais Madame, luy dit il, que voulez vous que je devienne ? Allez, luy dit elle, en quelque lieu seur pour vostre personne, attendre que la Fortune se lasse de nous persecuter : et que le coeur du Roy vostre Pere se change. Mais Madame, reprit il, puis que j'abandonne tout pour vous, ne pourriez vous point abandonner pour un peu de temps quelque petite partie de cette rigoureuse bienseance, que vous voulez garder en toutes choses ? Car si vous m'aimiez veritablement, et qu'il vous souvinst de la naissance de ma passion ; du respect que j'ay eu pour vous ; des peines que j'ay souffertes ; des prisons que j'ay endurées ; de la rigueur de mon exil ; et de ce que l'abandonne presentement, pour vostre seul interest. Il me semble, dis-je, que vous pourriez vous resoudre à m'accorder la permission de vivre déguisé aupres de vous : ou de nous en aller ensemble, en quelque lieu esloigné de toute connoissance, attendre que par la volonté des Dieux, je pusse un jour rendre un Couronne au Roy vostre Frere, et vous en donner une autre. Ce que vous dittes, repliqua la Princesse, ne seroit ny juste ny glorieux : j'rriterois l'esprit du Roy mon Frere ; vous irriteriez encore davantage celuy d'Arsamone ; et nous nous exposerions à mille malheurs inutilement. Souffrez donc, dit il, que sans me déguiser et sans vous bannir, j'aille aveques vous aupres du Roy de Pont : Quand il seroit capable de vous bien recevoir, respondit elle, ce ne seroit assurément qu'à condition, que vous porteriez les armes contre le Roy vostre Pere ; ce que vous ne feriez pas sans doute ; et ce que je ne vous conseillerois pas de faire : ainsi Spitridate, il faut me quitter. Il faut vous quitter Madame ! reprit il avec une douleur extréme ; Ouy, adjousta t'elle, et si la raison ne suffit pas pour vous y obliger, j'y joindray mes prieres, et mesme mes commandemens : car en fin ma gloire le veut, et vostre propre interest le demande. Vous avez cét avantage, poursuivit elle, qu'en l'estat qu'est ma fortune, vous n'aurez gueres de Rivaux. Ha Madame, s'écria Spitridate, en vous ostant des Couronnes, on ne vous a pas osté une beauté sans égale ; un esprit incomparable ; et une venu sans seconde. Ainsi, Madame, je dois tousjours tout aprehender : principalement sçachant que le Roy vostre Frere vous parlera continuellement contre moy. Ne regardez pourtant jamais Spitridate comme le Fils d'un Usurpateur : mais regardez le tousjours comme un Prince qui ne sera jamais Roy, qu'il ne remette aussi tost une Couronne dans vostre Maison, et qu'il ne vous en donne une autre. Je vous l'ay desja dit, et je vous le redis encore : vous regnerez, Madame, ou je ne regneray point : c'est pourquoy ayez, s'il vous plaist, l'equité de donner du moins quelque assurance d'affection, à un homme qui vous consacre tous les momens de sa vie. Ne me bannissez pas d'aupres de vous, sans m'assurer que je demeureray dans vostre coeur ; et que rien ne m'en pourra chasser : car sans cela, Madame, je ne sçaurois vous obeïr. Je vous promets, luy dit elle, de faire valoir vostre generosité aupres du Roy mon Frere, le plus qu'il me sera possible : et de me souvenir eternellement du commandement que me fit en mourant le Prince Sinnesis, de conserver pour vous toute ma vie une affection toute entiere. Le puis-je esperer Madame ? interrompit ce Prince affligé ; Je serois bien injuste et bien ingratte, repliqua t'elle, si j'y manquois, tant que vous agirez comme vous faites : Et puis cette affection est si pure et si innocente, qu'il y auroit plus de crime à la combatre qu'à la conserver. Je ne sçay Madame, adjousta t'il, si j'oserois vous dire que je la trouve un peu foible : Je ne sçay Spitridate, interrompit elle, si j'oserois vous advoüer qu'elle me semble un peu trop forte : et qu'ainsi vous avez tort de vous pleindre. Mais Madame, reprit il, que faites vous pour moy, et que ne fais-je pas pour vous ? Vous faites toutes choses, respondit elle, je ne le sçaurois nier : Mais puis qu'en ne faisant rien pour vous, je fais pourtant tout ce que je puis, et mesme peut-estre plus que je ne dois, vous devez estre satisfait. Eh bons Dieux, divine Princesse, adjousta t'il encore une fois, que faites vous que je puisse expliquer à mon advantage ? Je vous monstre ma douleur, respondit elle, que je vous pourrois cacher : je vous permets de lire dans mes yeux, les sentimens de mon ame : et je souffre enfin que vous croiyez que je vous prefereray toute ma vie dans mon coeur, à tout le reste du monde, tant que vous serez ce que vous estes. Jugez apres cela, si Spitridate en peut desirer davantage : et si la Princesse Araminte peut faire plus pour le fils d'Arsamone. Cependant, Spitridate, prenez garde que l'ambition ne change vostre ame durant l'absence : elle, dis-je, qui a accoustumé de changer celle de tous les hommes. Pour vous en assurer, reprit il, ne me bannissez point : Je voudrois le pouvoir faire, respondit elle, mais cela ne se peut pas : et il faut absolument que vous partiez. Enfin, Seigneur, je serois trop longue, si je voulois vous redire toute cette triste conversation ; qui en verité devint si tendre et si genereuse de tous les deux costez, que j'en pleuray en l'entendant : car je fus tousjours presente à cét entretien, la Princesse l'ayant ainsi voulu. Ce fut en vain que Spitridate fit encore quelques efforts, pour demeurer aupres d'elle : puisque dés que nous fusmes un peu avant en Armenie, où elle ne pouvoit plus craindre Arsamone, elle voulut qu'il la quittast : et elle le fit resoudre à s'en aller ou en Cilicie, ou en Paphlagonie, attendre quelque changement en leurs fortunes. Il vouloit differer à partir, qu'elle sçeust precisément où estoit le Roy son Frere, et qu'elle fust à Artaxate, d'où nous estions encore assez loin, mais elle ne le voulut pas ; craignant estrangement que Spitridate ne tombast entre les mains du Roy son Frere, en l'estat qu'estoient les choses. Ainsi il falut qu'il luy obeïst : mais, Seigneur, il ne sera jamais rien de plus triste, que cette separation. Il voulut que Democlide, qui le vouloit suivre demeurast avec la Princesse, aussi bien que ces deux Capitaines qui estoient aveques nous : et il ne mena que son Escuyer. Je ne vous diray point toutes les particularitez de cét adieu : car en verité je ne le pourrois pas sans respandre encore des larmes, et sans vous donner des marques de foiblesse, que vous condamneriez peut-estre. Tant y a, Seigneur, que Spitridate partit le plus afflige de tous les hommes : et que la Princesse demeura la plus melancolique personne du monde. Cependant il falut continuer nostre voyage ; quitter l'Euphrate ; prendre un Chariot ; et nous aprocher d'Artaxate. Comme la Princesse ne sçavoit pas les intentions du Roy son Frere, elle ne voulut pas estre connuë pour ce qu'elle estoit, jusques à ce qu'elle l'eust veû : si bien que nous marchions sans luy rendre les honneurs qu'on luy devoit. Comme nous fusmes arrivez à Artaxate, où l'on se peut cacher aisément à cause de sa grandeur, nous nous informasmes s'il n'estoit pas vray que le Roy de Pont y fust arrivé : mais tous ceux à qui nous en parlasmes, nous dirent tousjours qu'il n'y estoit pas. La Princesse qui ne pouvoit se l'imaginer, creût d'abord que peut-estre n'y avoit il que les gens d'une plus haute condition qui sçeussent la chose : et que pour des raisons qu'elle ne comprenoit pas, le Roy son Frere n'auroit pas voulu estre reçeu avec ceremonie. Enfin elle ordonna tant de fois à Democlide, et à ces deux Capitaines qui estoient aveques nous, de s'informer de ce qu'elle vouloit sçavoir : qu'ils devinrent suspects de quelque dessein cachée, à ceux à qui ils s'adresserent. De plus, le Prince Phraarte, Frere de l'illustre Tigrane, et second fils du Roy d'Armenie, ayant veû fortuitement la Princesse Araminte entrer dans un petit Temple escarté, où nous allions de fort grand matin, la trouva si belle, qu'il eut la curiosité de sçavoir qui estoit cette Estrangere. Car quoy que nous nous fussions habillées en Armeniennes, il presupposa bien que la Princesse n'estoit pas d'Artaxate, puis qu'il n'avoit point oüy parler de sa beauté : De sorte que voulant sçavoir qui elle estoit, et où elle demeuroit, il la fit suivre par un des siens. Celuy à qui il donna cét employ, s'en estant aquité adroitement ; et s'estant informé de nous, luy raporta que nous avions quelque dessein caché : qu'assurément la Princesse estoit une Personne de grande qualité, quoy que nous ne le dissions pas ; et par ce discours, il donna une forte envie à ce Prince, de sçavoir qui estoit effectivement la Princesse. Dans ce mesme temps, un Officier du Roy d'Armenie qui logeoit aupres de nous, ayant esté dire à ce Prince, qu'il y avoit des gens déguisez dans Artaxate, qui avoient quelque mauvais dessein : comme presques toute l'Asie estoit en armes, et qu'il sçavoit bien qu'il avoit irrité le Roy des Medes, en luy refusant le Tribut qu'il payoit à Astiage : pour ne rien negliger, il envoya nous demander qui nous estions. D'abord nous déguisasmes la verité : mais comme nous ne fusmes point creuës, et que la Princesse eut peur de se trouver exposée à quelque fascheuse avanture : elle se resolut à dire les choses comme elles estoient, et demanda pour cela à parler au Roy. Ce Prince se trouvant un peu mal, donna commission au Prince Phraarte qui se rencontra aupres de luy, de s'éclaircir de la chose : il vint donc voir la Princesse, de qui la beauté avoit fait une si forte impression dans son ame. Enfin Seigneur, il vint comme je le dis, voir Araminte : Elle luy dit sa condition : il la creût sans difficulté ; et luy assura que le Roy son Frere n'estoit point venu en cette Cour. Il fit mille civilitez à la Princesse : en suitte de quoy il fut en diligence retrouver le Roy son Pere : avec intention de l'obliger à la bien traiter, et à la recevoir selon sa qualité. Mais ce Prince qui est soubçonneux, et un peu avare, prit une resolution differente de celle du Prince son Fils : car il ne voulut point la reconnoistre, de peur d'estre obligé de faire de la despense : et de peur aussi d'irriter un Prince heureux, comme l'est presentement Arsamone, en donnant un Azile à la Soeur de son Ennemy. Ainsi malgré les alliances que les Rois de Pont avoient tousjours euës avec les Rois d'Armenie, il fit semblant de croire que c'estoit une supposition : et commanda que l'on s'assurast de la Princesse, et de tous ceux qui l'accompagnoient : car je l'ay sçeu depuis par un Confident de Phraarte. Ce jeune Prince s'opposa autant qu'il pût au dessein du Roy son Pere : qui ne voulant pas que la chose éclatast, luy deffendit de rien dire de ce que la Princesse luy avoit dit : voulant sans doute la garder pour s'en servir selon les occurrences : soit en la rendant au Roy de Pont, soit en la remettant entre les mains d'Arsamone. Phraarte desesperé de cette resolution, fit du moins en sorte que l'on nous mit dans ce Chasteau : où nous fusmes conduites avec ces deux Capitaines, qui sont encore icy : car pour Democlide, la Princesse le conjura de vouloir aller chercher des nouvelles du Roy son Frere : de sorte que lors que l'on nous vint prendre il se cacha, et ne pût estre pris comme nous. Vous pouvez juger quelle douleur eut la Princesse, de voir que son Azile devenoit sa prison : et de ne pouvoir esperer d'en sortir, que par une assistance des Dieux toute extraordinaire. Depuis cela. Seigneur, nous avons tousjours esté en ce mesme lieu, sans autre consolation que celle du Prince Phraarte, qui a visité tres souvent la Princesse : bien est il vray que lors que vous avez pris ce Chasteau, ses frequentes visites commençoient de l'affliger, et de me donner de l'inquietude. Car malgré les ordres du Roy, qui ne la vouloit pas reconnoistre pour ce qu'elle est, on la traitoit avec un respect si grand, qu'il estoit aisé de s'apercevoir de la cause qui le faisoit desobeïr au Roy son Pere : et que l'amour commençoit d'estre un peu trop forte en son ame. Cependant nous n'avons eu aucunes nouvelles ny du Roy du Pont, ny de Spitridate, ny de Democlide : et nous n'avons pas mesmes oüy parler du Roy de Bithinie. Voila, Seigneur, quelle est la fortune de la Princesse Araminte, que nous irons trouver quand il vous plaira dans son Cabinet ; n'ayant plus rien à vous dire, ny rien à faire, qu'à vous conjurer de la vouloir proteger.

Amitié entre Cyrus et Araminte


Il n'est pas besoin, repliqua Cyrus, sage et discrette Hesionide, que vous me priyez d'une chose, que tant de raisons m'obligent de faire : la beauté ; la vertu ; la condition ; et les malheurs de cette Princesse y pourroient forcer les plus insensibles : c'est pourquoy allons, puis que vous le trouvez à propos, l'assurer qu'elle n'a pas plus d'infortune, que j'ay de desir de la servir. Car encore qu'elle soit Soeur d'un Prince qui est mon Rival ; et qui tient en sa puissance tout ce qui m'est le plus cher au monde : je seray aussi equitable qu'elle : qui sans accuser le Prince Spitridate de l'ambition du Roy son Pere, sçait faire un juste discernement de toutes choses sans preoccupation. En suitte de cela, Cyrus remercia Hesionide, de la peine qu'elle avoit euë, de luy raconter les malheurs de la Princesse Araminte : et passant de la Chambre où ils estoient, dans le Cabinet où elle estoit, apres l'en avoir fait advertir ; il la salüa avec un redoublement de civilité extresme. Madame, luy dit il en l'abordant, quand je vous ay visitée, je ne connoissois encore que vostre condition ; vostre beauté ; et une partie de vostre esprit : mais presentement que l'en voy toute l'estenduë, et que je connois de plus la Grandeur de vostre ame ; de vostre vertu ; et de vos infortunes ; je vous regarde avec plus de respect, et plus d'admiration qu'auparavant. Cette derniere chose dont vous parlez, respondit elle, et qui est la seule où je puis prendre part, n'a guerre accoustumé d'augmenter le respect dans l'ame des hommes : mais aussi n'estes vous pas une Personne ordinaire : et je ne dois attendre de vous que des miracles. Vous devez attendre de tout le monde raisonnable, respondit il, de la soumission et des services : et alors pour luy faire connoistre qu'il avoit escouté le recit de ses malheurs avec attention : il luy en repassa succinctement les endroits les plus considerables pour l'en pleindre. Il luy loua mesme extrémement Spitridate : sçachant assez qu'il n'est rien de plus obligeant ny de plus sensible, que d'entendre dire du bien de ce que l'on aime. Enfin il n'oublia rien de tout ce qu'il creut propre à consoler cette Grande Princesse : de laquelle il attendoit aussi à son tour, quelque soulagement à ses maux, quand elle pourroit parler au Roy son Frere. Apres s'estre donc fait l'un à l'autre, mille protestations d'une amitié reciproque : il la quitta, et s'en alla donner les ordres necessaires pour les choses de la guerre. Il sçeut qu'Artaxate estoit toujours paisible : que les passages estoient bien gardez : et qu'Hidaspe qui estoit posté vers le pied des Montagnes où le Roy d'Armenie s'estoit retiré, avoit pris plusieurs petits Convois de vivres et de munitions, que les Païsans armez y vouloient conduire : En suitte de quoy estant retourné à son Apartement, il donna le reste du soir, au souvenir de sa chere Princesse. Il s'ennuyoit de voir que Ciaxare n'arrivoit pas : il estoit fasché de n'aprendre point où estoit le Roy d'Assirie : il s'affligeoit de ne sçavoir pas où estoit Mandane : et faisant comparaison des malheurs de la Princesse Araminte à ceux qu'il souffroit, quelques grands qu'ils fussent, il trouvoit encore les siens plus insuportables. IL se souvint alors de ce qu'Hesionide luy avoit raconté de certains Marchands Persans, qui avoient veû faire naufrage à Spitridate au Port de Chalcedoine : et il jugea bien que cét accident avoit esté la cause de la nouvelle de sa mort, par la ressemblance parfaite que l'on disoit estre entre luy et ce Prince : et qu'en suitte le mesme Spitridate en Perse, et depuis encore en Medie, avoit aussi causé le bruit de sa resurrection. Enfin passant insensiblement d'une chose à une autre, sans abandonner pourtant jamais l'agreable souvenir de sa chere Princesse, il passa presques toute la nuit sans dormir : ne croyant pas qu'il luy fust permis de donner un seul moment de sa vie à aucune autre chose, qu'à l'innocente passion qui regnoit dans son coeur.

Livre troisiesme

Siège d'Artaxate


A Peine le Soleil commençoit il de monstrer ses premiers rayons, que Cyrus fut adverty qu'il paroissoit des Troupes tout à l'extremité de la Plaine, à la droite d'Artaxate : Comme ce n'estoit pas le costé par où Ciaxare devoit venir, et que de plus il n'en avoit point eu de nouvelles : il s'imagina que s'estoit peut-estre quelque secours qui venoit au Roy d'Armenie : De sorte que montant à cheval, il fut luy mesme reconnoistre ce que c'estoit. Il envoya aussi tost ses ordres par tous les Quartiers, afin que ceux qui y commandoient ne peussent estre surpris, et que tout se rendist au Champ de Bataille : et apres avoir formé un gros des Troupes les plus proches de luy, et les avoir postées avantageusement : il fut luy mesme observer la marche de celles qui paroissoient, et que l'on ne connoissoit point. Il ne fut pas plustost arrivé sur une petite eminence, d'où l'on descouvroit toute la Plaine d'Artaxate, depuis le pied des Montagnes des Chaldées, jusques à celles où le Roy d'Armenie s'estoit retiré : qu'il vit en effet à sa droite, mais encore fort loing, des Troupes qui sembloient faire alte : pendant qu'un Gros environ de cinquante Chevaux seulement s'en estoit détaché, prenant droit le chemin du lieu où Cyrus estoit. Il n'eut pas plustost remarqué cela, que détachant aussi pareil nombre des siens sous la conduite d'Aglatidas, il envoya reconnoistre ce que c'estoit ; demeurant avec assez d'impatience à observer ce qui se passoit : et voulant, s'il estoit possible, deviner quelles pouvoient estre ces Troupes. Cependant comme Aglatidas, en l'estat qu'estoit son ame, ne cherchoit rien avec tant de soin que les occasions de se perdre, il obeït à Cyrus aveques joye : et apres avoir exhorté à bien faire ceux qui le suivoient s'il faloit combatre : il s'avança la Javeline haute à la main, vers ceux qui venoient à luy. Comme ils furent arrivez assez prés les uns des autres, et presques à la portée d'un Traict : Aglatidas, qui se preparoit desja à charger ceux qu'il regardoit, et qu'il croyoit des Ennemis, vit que celuy qui commandoit ces cinquante Chevaux qui venoient à luy, abaissa sa Javeline en signe de paix : et fit faire la mesme chose à tous ceux qui le suivoient. Aglatidas surpris de cette action, fit faire ferme aux siens, et s'avança luy troisiesme, pour voir ce que c'estoit : et en mesme temps le Chef de ces pretendus ennemis s'avança seul au devant de luy la Javeline basse, et en action d'un homme qui cherche à parler, et qui ne veut pas combatre. Aglatidas voyant cela, fit arrester les deux qui le suivoient : et baissant aussi sa Javeline, il s'aprocha de celuy qui sembloit le chercher : et vit que c'estoit un homme de la meilleure mine du monde ; couvert des plus belles armes qu'il fust possible de voir ; et monté sur un Cheval merveilleusement beau. Ils se salüerent l'un et l'autre avec beaucoup de civilité : et cét Inconnu prenant la parole ; Comme je ne viens pas presentement, dit il à Aglatidas, pour vous combatre, faites moy la grace de me conduire à vostre General : et si vous trouvez que ces cinquante Chevaux soient trop pour mon Escorte, j'iray seul sur vostre foy. La generosité que vous avez, reprit Aglatidas, de vous fier à un homme que vous ne connoissez point, me fait assez connoistre que l'on ne doit rien craindre de vous : et doit m'empescher d'avoir le moindre sentiment de deffiance : c'est pourquoy vous n'avez s'il vous plaist qu'à commander a vos gens de suivre les miens. Apres cela Aglatidas marchant a costé de cét Estranger, le fit passer adroitement a la teste des siens : mettant de cette sorte ses gens entre cét Inconnu, et ceux qu'il avoit amenez. Cependant Cyrus estoit fort estonné, de remarquer ce qui se passoit dans cette Plaine : et il ne pouvoit comprendre quelle pouvoit estre cette avanture. Il en fut si inquieté, que ne pouvant demeurer plus long temps a la place où il estoit, il s'avança quarante ou cinquante pas, suivy de quelques uns des Chefs, et d'une partie des Volontaires : mais avec une curiosité si grande, que luy mesme en estoit estonné. Il connut d'assez loing par l'action de cét Estranger, que c'estoit un homme bien fait : mais enfin estant arrivé assez prés pour pouvoir discerner les traits de son visage, il fut estrangement surpris, de voir que c'estoit le Roy d'Assirie. Cette veuë le fit changer de couleur, et donna un nouveau lustre à son taint, qui le fit encore paroistre de meilleure mine : et le Roy d'Assirie de son costé, ne vit pas plustost Cyrus, qu'il en parut fort esmeû. Neantmoins comme ils estoient tous deux infiniment genereux, apres qu'Aglatidas se fut avancé pour dire à Cyrus que cét Estranger qu'il ne connoissoit point (car il n'avoit fait que l'entre-voir un moment sur le haut de la Tour de Sinope) avoit voulu estre conduit aupres de luy, ils se salüerent fort civilement : et descendant de cheval en mesme temps, Cyrus comme n'estant que Fils de Roy, et comme estant le plus civil de tous les hommes, rendit à ce Prince tous les honneurs qu'il eust pû attendre, s'il eust encore esté Maistre de Babilone, et paisible possesseur de tout le Royaume d'Assirie. Le Roy d'Assirie de son costé eut aussi pour Cyrus toute la civilité qu'il estoit obligé d'avoir, pour un Prince qui meritoit l'Empire de toute la Terre : et qui de plus, estoit son Liberateur et son Vainqueur tout ensemble. Il y avoit pourtant quelque chose de si grand, dans les civilitez qu'ils se faisoient l'un à l'autre ; qu'il estoit aisé de voir, qu'ils estoient tous deux de condition à en recevoir de tout le monde : et il estoit mesme assez facile de remarquer, a ceux qui sçavoient leurs interests, que leur esprit n'estoit pas tranquile. Il y avoit je ne sçay quelle fierté dans leurs yeux, qui descouvroit malgré eux l'agitation de leur ame : et je ne sçay quelle contrainte en leurs civilitez, qui les faisoit connoistre pour Rivaux et pour Ennemis. Cependant apres qu'ils furent descendus de cheval, et que par respect tout le monde se fut retiré a dix ou douze pas loing d'eux ; Comme je n'ay pas changé de sentimens, dit le Roy d'Assirie, en quitant le Nom de Philidaspe : je veux croire que vous n'aurez pas aussi changé de resolution, en cessant d'estre Artamene : et que je trouveray en Cyrus, le mesme Prince avec qui je fis des conditions sur le haut de la Tour de Sinope. J'espere, dis-je, que nous chercherons nostre Princesse ensemble : que nous combatrons pour elle : que nous la delivrerons : et que jusques alors, nous vivrons ensemble comme si nous n'avions rien a démesler. Enfin j'attens en suitte de vostre Grand coeur, la derniere satisfaction que vous m'avez promise : et que tout vaincu que je suis par la force de vos Armes, vous ne refuserez pas de disputer cette illustre et derniere victoire aveques moy. Vous avez raison, luy repliqua Cyrus, de croire que je ne manqueray jamais a la parole que je vous ay donnée : c'est pourquoy vous devez vous tenir autant en seureté dans l'Armée du Roy des Medes, que si vous estiez a la teste de la vostre : car je suis assuré que ce Prince ne manquera non plus que moy, à la promesse qu'il vous a faite. Je sçay bien, reprit le Roy d'Assirie, que le Vainqueur de Babilone doit trouver quelque chose d'estrange, de voir que ce mesme Prince qu'il a vaincu en Combat particulier, et depuis en Bataille rangée : qui de plus luy doit la vie ; et qui n'a aucune place dans le coeur de la Princesse Mandane, veüille encore luy disputer un prix qu'il merite ; qu'il a conquis ; et qu'elle luy a donné. Mais apres tout, l'amour est ma seule raison : j'aime, et vous aimez, il n'en faut pas davantage. Et comme nous n'avons pas fait la guerre par ambition, mais par amour seulement : avoir conquesté des Provinces et des Royaumes, n'est pas absolument avoir vaincu. Ainsi ce n'est que par ma mort, que vous pouvez joür de la victoire : et vous acquerir un repos, que rien apres ne sçauroit troubler. Il est certain, repliqua Cyrus, que je n'ay pas fait la guerre par ambition : et pleust aux Dieux que la Fortune vous eust laissé Maistre de Babilone, et qu'elle ne m'eust pas enlevé la Princesse Mandane. Je voudrois, adjousta t'il, que cette capricieuse Fortune, ne m'eust pas mis dans la necessité, de ne pouvoir estre heureux, que par l'infortune d'un aussi Grand Prince que vous : mais puis que la chose est en ces termes, il n'y faut plus penser : et il ne nous reste rien à faire, qu'à songer seulement l'un et l'autre, à mettre nostre Princesse en estat de bien recevoir le Vainqueur, et de donner quelques larmes au Vaincu. Faisons, dis-je, de si grandes choses pour la delivrer, que nous nous rendions dignes de son estime, et de sa compassion : car connoissant vostre valeur (adjousta Cyrus avec un modestie extréme) je dois plustost songer à pouvoir meriter ses larmes, qu'à posseder son affection apres vostre deffaitte. Mais, poursuivit il, nous n'en sommes pas encore là ; puis que mesme nous ne sçavons pas où est la Princesse Mandane. Le Roy d'Assirie s'affligea alors avec Cyrus, de cette cruelle avanture : et luy rendant conte de ce qu'il avoit fait, il luy apprit qu'en partant de Pterie il estoit allé en une Province de ses Estats, qui n'avoit pas esté assujettie par luy ; qui est le long de l'Euphrate ; et qui confine à l'Armenie. Que là, il avoit ramassé quelques unes de ses Troupes : qui avec quelques nouvelles Levées qu'il avoit faites, faisoient à peu prés douze mille hommes. En suitte Cyrus avec une generosité extréme, et se contraignant admirablement, luy rendit conte en peu de mots, de l'estat des choses : apres quoy le Roy d'Assirie luy dit, qu'il disposast de ses Troupes, comme me il le trouveroit à propos. Cyrus s'en deffendit quelque temps : mais enfin il donna les ordres necessaires pour leur campement ; jusques à ce que l'on eust advisé avec plus de loisir, quels Quartiers on leur donneroit. Apres cela ces deux illustres Rivaux remontant à cheval, et prenant le chemin du Chasteau ou estoit la Princesse Araminte ; l'on eust dit qu'ils estoient Amis, et qu'ils n'avoient rien à démesler ensemble. En allant, Cyrus fit voir son Armée en Bataille au Roy d'Assirie ; luy monstra ses divers Quartiers ; les Montagnes où le Roy d'Armenie s'estoit retiré ; et les divers Postes qu'il avoit fait occuper. Mais de temps en temps ils soupiroient tous deux : et l'amour, la haine, et la douleur, agitoient si fort leur esprit, qu'ils avoient besoin de toute la Grandeur de leur ame, pour pouvoir demeurer dans les termes de civilité qu'ils s'estoient prescrits. Le Roy d'Assirie dit à Cyrus, qu'il avoit sçeu que Cresus Roy de Lydie armoit, sans qu'il en eust sçeu la raison : sçachant bien du moins, que ce n'estoit ny pour Ciaxare, ny pour luy. Ainsi s'entretenant de diverses choses, mais principalement de l'esperance qu'ils avoient de sçavoir des nouvelles de la Princesse Mandane, par la prise du Roy d'Armenie : ils arriverent au Chasteau : où Cyrus ayant fait donner un fort bel Apartement au Roy d'Assirie, le laissa pour aller songer aux choses necessaires à leur dessein. Joint aussi que la veuë de ce Rival luy remit si fortement dans l'esprit tous les démeslez qu'il avoit eus aveques luy, ors qu'il n'estoit que Philidaspe : qu'il fut bien aise ce pouvoir prendre un quart d heure pour s'entretenir dans sa Chambre, où il ne voulut estre suivy que de Feraulas. Ce n'estoit donc pas assez, dit il à ce cher Confident de sa passion, d'estre esloigné de ce que j'aime plus que ma vie, sans estre encore obligé de voir ce que je dois haïr jusques à la mort ? Cependant la generosité veut que je suspende tous mes ressentimens : et que j'agisse civilement, avec mon plus grand ennemy. Mais au moins si j'estois assuré que la divine Mandane me recompensast un jour de la violence que je me fais, je serois en quelque sorte consolé. Pour moy, interrompit Feraulas, je croy que vous devez plustost attendre des pleintes de la Princesse que des remercimens : lors qu'elle sçaura que vous avez promis au Roy d'Assirie de vous battre contre luy, quand vous l'aurez delivrée. Eh pleust aux Dieux, reprit l'affligé Cyrus avec precipitation ; pleust aux Dieux, dis-je, qu'elle fust en estat de me faire des reproches : et que je fusse en termes de tenir ma parole au Roy d'Assirie. Non Fortune, poursuivit il, je ne te demande autre grace, que celle de me faire delivrer ma Princesse : et de me voir l'Espée à la main contre ce redoutable Rival. Apres cela, laisse faire le reste à ma valeur et à mon amour : car quelque brave qu'il soit, je ne desespere pas de la victoire. Mais helas, adjoustoit il, pendant que la fureur me possede, et que la veuë de l'ancien Philidaspe resveille toutes mes jalousies et toute ma haine : le Roy de Pont, ce Prince qui m'a tant aimé sans me bien connoistre, et sans sçavoir que j'estois son Rival, triomphe de toutes mes peines. Peut-estre, dis-je, qu'il n'est pas seulement en pouvoir de jouir de la veuë de ma Princesse : mais peut-estre qu'il a gagné son coeur, et obtenu son pardon. Joint que ne l'ayant pas enlevée comme Philidaspe : et n'ayant presques fait que la sauver d'un naufrage : elle ne peut quasi le regarder comme son Ravisseur. Cependant il n'en est pas moins coupable à mes yeux ; et de quelque costé que je me tourne, je ne voy que des Ravisseurs de Mandane à punir. Mais helas ! je ne les voy encore que de loing, s'il faut ainsi dire, puis qu'il ne m'est pas permis d'attaquer le Roy d'Assirie presentement, et que je ne sçay pas où est le Roy de Pont. Comme il en estoit la, Aglatidas vint luy amener Artabane, qui depuis leur départ de Sinope, estoit allé joindre Ciaxare : et venoit assurer Cyrus, que dans deux jours toute l'Armée arriveroit devant Artaxate. Ce Prince le reçeut aveque joye, et parce que ce qu'il luy disoit luy estoit agreable, et parce qu'il estoit Amy d'Aglatidas. Il s'informa aveque soing de la santé de Ciaxare ; de celle des Rois de Phrigie et d'Hircanie ; de tous les autres Princes qui estoient dans cette Armée ; et de l'estat où elle estoit. En suitte de quoy jugeant à propos d'aller aprendre cette nouvelle au Roy d'Assirie, et à la Princesse Araminte : il dit fort obligeamment à Aglatidas, qu'il prist soing de son Amy. Mais (adjousta t'il adressant la parole à Artabane) ne luy dittes rien d'Amestris qui l'afflige : car sa propre passion le tourmente assez, sans y joindre peut-estre quelque nouveau malheur. Je suis bien marri, Seigneur, repliqua Artabane, de ne vous pouvoir obeïr : mais en venant icy j'ay desja dit en peu de mots à Aglatidas, que cette belle Personne n'est pas heureuse : et je luy ay apris aussi qu'Otane n'a pas voulu recevoir le Gouvernement de la Province des Arisantins, que vous luy aviez fait donner. Otane, reprit Cyrus fort surpris, n'a pas voulu accepter une chose si advantageuse pour luy ! et par quel sentiment en a t'il usé ainsi ? Je n'en sçay rien Seigneur, respondit il, mais je sçay bien qu'il a quitté Ecbatane : et que l'on disoit quand j'en suis parti, qu'il s'estoit venu jetter dans Artaxate : de sorte que si cela est vray, il est assurément sur ces Montagnes où le Roy d'Armenie s'est retiré. Si cela est, dit Cyrus à Aglatidas, il pourra estre que nous delivrerons Amestris plustost que Mandane : car il est à croire qu'Otane ayant fait une si lasche action, que celle de se jetter parmi les ennemis de son Prince, et de son Prince encore qui luy donnoit un Gouvernement tant au delà de son merite, il y perira et y mourra : et si cela est (adjousta t'il en sous-riant à demy, malgré sa melancolie) il faudra qu'Aglatidas aille consoler Amestris. Je ne sçay, reprit cét Amant affligé, si je seray jamais en estat de pouvoir consoler les autres : mais je sçay bien qu'il y a longtemps que j'ay besoin de consolation. En suitte il remercia Cyrus des tesmoignages de tendresse qu'il luy donnoit : et apres l'avoir acconpagné jusques à l'Apartement de la Princesse Araminte, il s'en alla entretenir son cher Artabane, avec plus de liberté et plus de loisir qu'il n'en avoit eu : afin d'apprendre plus particulierement de luy, tout ce qu'il sçavoit d'Amestris. Cependant apres que Cyrus eut apris à la Princesse Araminte, l'arrivée du Roy d'Assirie, et la nouvelle qu'il venoit de recevoir de Ciaxare : il passa à l'Apartement de son Rival, de qui les sentimens n'estoient guere plus tranquiles que ceux de Cyrus : qui du moins pouvoit vray-semblablement esperer d'estre aimé et d'estre heureux, dés qu'il auroit delivré Mandane, et vaincu le Roy d'Assirie. Mais pour luy, il ne pouvoit qu'en se flattant sur l'esperance de l'Oracle, pretendre jamais à autre satisfaction, qu'à celle de se vanger de Cyrus s'il le surmontoit. Ce n'est pas que comme l'esperance est inseparable de l'amour ; il ne creust quelques-fois que si cét illustre Rival n'estoit plus, il ne peust occuper sa place : mais ces momens là passoient bien viste : et il croyoit bien plus souvent, malgré cette assurance qu'il pensoit avoir reçeuë du Ciel, que quand mesme il auroit tué Cyrus, il en seroit encore plus haï, qu'il ne croyoit en devoir estre plus aimé. C'estoit donc en de pareils sentimens que ce Prince s'entretenoit, lors que Cyrus entra dans sa Chambre, pour luy dire ce qu'il venoit d'aprendre par Artabane : apres luy avoir parlé un quart d'heure, pour resoudre quel Quartier on donneroit le lendemain aux Troupes qu'il avoit amenées, il le quitta, pour aller songer à tant d'autres choses qu'il avoit à faire : pendant quoy le Roy d'Assirie fut visiter la Princesse Araminte, apres luy en avoir envoyé demander la permission, qu'elle luy accorda. Mais durant que cette conversation se fit, Cyrus envoya advertir ceux qui commandoient aux divers Postes qu'il occupoit, afin qu'ils ne fussent pas surpris, lors qu'ils verroient arriver les Troupes de Ciaxare. Il envoya mesme dans Artaxate, ordonner que l'on preparast le Palais du Roy d'Armenie, et pour Ciaxare, et pour la Princesse Araminte : car comme toute l'Armée alloit estre jointe, il creût à propos de s'assurer du dedans de la Ville, conme il s'estoit assuré du dehors. Il sçeut encore ce soir là par Araspe, qu'Hidaspe et Chrisante avoient deffait quelques Troupes que le Prince Phraarte vouloit faire descendre de la Montagne par un chemin destourné, pour aller querir des vivres, dans la Plaine. En suitte de quoy il se retira, et passa la nuit selon sa coustume : c'est à dire presques sans dormir, et tousjours fort inquieté. Le lendemain il fut luy mesme au Quartier d'Hidaspe, et à quelques autres : et le jour suivant, qui estoit celuy où Ciaxare devoit arriver, il voulut aller au devant de luy, et y mener le Roy d'Assirie. Ces deux Princes monterent donc à cheval, suivis seulement de Thrasibule, des Volontaires, et de deux cens Chevaux : et apres avoir fait avancer les Troupes Assiriennes, et les avoir rangées en Bataille aveques les autres, pour recevoir Ciaxare avec plus de ceremonie ; Cyrus envoya Araspe devant, afin de le preparer à la veuë du Roy d'Assirie. Ce n'est pas qu'il ne sçeust bien, que puis qu'il avoit donné sa parole il la tiendroit : mais c'est qu'il vouloit toujours faire toutes choses dans l'ordre. Comme ils eurent marché environ trois heures, ils commencerent de descouvrir ces espais tourbillons de poussiere qui precedent la marche des Armées, quand il fait sec comme il faisoit alors. En suitte de quoy ce grand Corps aprochant tousjours, et eux avançant de leur costé, ils eurent bien tost joint les premieres Troupes : et de là penetré jusques où estoit Ciaxare, avec le Roy de Phrigie. Dés que les gens de guerre virent Cyrus, ce furent des cris de joye, et des acclamations si grandes, qu'on eust dit qu'ils avoient oublié que Ciaxare estoit là : Cyrus leur fit signe de la main, avec une modestie extréme, qu'ils se teûssent, qu'ils marchassent ; et qu'ils gardassent leurs rangs : il avoit pourtant dans les yeux je ne sçay quel sous-rire si obligeant ; qu'il refusoit les honneurs qu'ils luy vouloient faire sans les fascher. Cependant le Roy d'Assirie escoutoit ces acclamations avec chagrin, quoy qu'il ne voulust pas le tesmoigner : Mais enfin ils joignirent Ciaxare, en un lieu où il estoit descendu de cheval pour se rafraichir un peu, et pour regarder filer les Troupes qu'il vouloit qui le precedassent en aprochant d'Artaxate. Cyrus ne le vit pas plustost de loing sous des arbres, qu'il en advertit le Roy d'Assirie : si bien que descendant à vingt pas prés du lieu où il estoit, ils furent le trouver à l'instant. Nostre invincible Heros s'avança trois pas devant son illustre Rival, comme pour le presenter : mais quoy qu'il peust faire, Ciaxare l'embrassa le premier : en suitte de quoy il salüa le Roy d'Assirie assez civilement : luy disant qu'encore qu'il fust la cause de tous ses desplaisirs, il estoit juste de reparer en quelque sorte, les incivilitez que l'on avoit faites autrefois à Philidaspe, par le respect que l'on rendroit au Roy d'Assirie. Seigneur, luy repliqua ce Prince, si j'ay failli envers vous, la Fortune m'en a bien puni : ce n'est pas que je croye que la perte de ma Couronne, vaille la perte de la Princesse Mandane : aussi est-ce avec intention de vous redonner la derniere sans vous redemander l'autre ; que je viens dans vostre Année hazarder ma vie pour vostre service. Si le bonheur de vos Armes, adjousta t'il, m'avoit laissé un plus grand nombre de Sujets, je vous aurois amené un plus grand secours : mais puis qu'ils sont devenus les vostres, j'espere que vous regarderez les douze mille hommes que je vous amene, comme s'il y en avoit cent mille : puis que c'est tout ce que je puis. Ciaxare luy respondit encore fort civilement : en suite de quoy, Thrasibule et les autres Personnes de qualité qui venoient du Camp, salüerent Ciaxare, et donnerent le temps à Cyrus de faire compliment au Roy de Phrigie, que le Roy d'Assirie ne pût s'empescher de regarder un peu fierement : se souvenant qu'il avoit changé de Parti, et abandonné le sien. Ciaxare les fit pourtant entre-salüer : puis apres tirant Cyrus à part, pendant que le Roy d'Assirie parloit à Thrasibule, il le loüa de ce qu'il avoit fait : s'affligeant pourtant aveques luy, de ce qu'il n'avoit pas encore trouvé la Princesse Mandane. Cyrus de son costé luy rendit conte en peu de mots, de ce qui s'estoit passé en Armenie, depuis qu'il y estoit arrivé, et de l'estat present des choses : apres quoy montant à cheval, et Ciaxare donnant la droite au Roy d'Assirie, comme au plus Grand Prince du monde, ils furent dans la grande Ville d'Artaxate : aupres de laquelle Cyrus par les ordres de Ciaxare, rangea toute son Armée en Bataille : afin que le Peuple demeurast plus facilement dans l'obeïssance apres l'avoir veuë : et que le Roy d'Armenie la descouvrant de dessus ses Montagnes, se resolust aussi plustost à se rendre. Cependant Cyrus commanda quelques unes des Troupes qu'il avoit amenées les premieres, pour aller entrer en garde devant le Palais que Ciaxare devoit occuper : il en envoya d'autres aux Places publiques ; à toutes les Portes ; et à tous les lieux de deffence. Et quand les choses furent en cét estat, Ciaxare suivy de tous ceux qui devoient loger dans Artaxate, y alla ; laissant tout le reste de son Armée campé aux bords de l'Araxe, qui traverse cette Plaine. Le lendemain Cyrus obligea Ciaxare à souffrir que l'on allast querir la Princesse Araminte au Chasteau où elle estoit, et qu'on l'amenast à Artaxate : le faisant aussi resoudre à la bi ? traiter, quoy qu'elle fust Soeur du troisiesme Ravisseur de Mandane. Ce Prince voulut luy mesme luy rendre cette civilité : de sorte qu'il fut la querir au Chasteau où elle estoit : et il la conduisit dans la Ville, où Ciaxare la visita : et à la priere de Cyrus il luy rendit tout l'honneur qui estoit deû à sa condition. On la logea dans un Palais separé, qui estoit au Prince Tigrane : Cyrus changeant le dessein qu'il avoit eu, parce qu'il jugea qu'elle seroit mieux en celuy là, à cause qu'elle y seroit plus libre. Les deux Capitaines qui estoient avec elle, furent aussi fort bien traitez par ce Prince : qui n'oublioit jamais rien à faire, de tout ce que la generosité, la raison, ou la seule civilité demandoient de luy. Le Roy de Phrigie visita aussi cette Princesse, se souvenant encore de l'amitié qu'il avoit euë aveque le Roy son Frere, bien qu'ils ne fussent plus de mesme Parti : et la confirma tousjours davantage dans l'estime qu'elle avoit desja conçeuë pour Cyrus. Le jour d'apres l'Arriere garde arriva, que conduisoit le Roy d'Hircanie, et on la fit camper dans cette mesme Plaine d'Artaxate : ce Prince ne voulant pas loger dans la Ville non plus que Cyrus, qui depuis que l'Armée fut arrivée coucha tousjours au Camp, aussi bien que le Roy d'Assirie : qui suivant son ancienne coustume, ne pût souffrir que son Rival fist plus que luy. Cependant on tint Conseil de Guerre, pour resoudre si on se contenteroit de continuer d'empescher seulement le passage des vivres à l'Ennemi, ou si on forceroit le Roy d'Armenie sur ces Montagnes, qui paroissoient si inaccessibles. Le Roy d'Assirie tout vaincu et tout ennemi qu'il estoit luy mesme, eut sa voix en cette deliberation : Mais quoy que Cyrus et luy, eussent tous deux dans leur coeur des sentimens de jalousie, qui ne pouvoient estre sans haine, et sans une secrette inclination à se contredire en toutes choses, ils furent pourtant tous deux d'un advis : et furent mesme les seuls qui conclurent à forcer le Roy d'Armenie sur ces Montagnes. Ce n'est pas qu'assurément ils ne connussent la raison : mais c'est que s'agissant de Mandane, et donnant leurs advis à la presence l'un de l'autre, ils vouloient tous deux aller aux choses les plus difficiles et les plus hasardeuses pour eux. C'estoit en vain qu'Hidaspe leur disoit, que quelques Soldats Armeniens qu'on avoit faits prisonniers, assuroient que leur Prince n'avoit plus de vivres que pour fort peu de jours : car ils respondoient à cela, qu'il ne faloit pas se fier à ce raport ; parce que c'est l'ordinaire aux Vaincus de cette condition, de vouloir flater leurs Vainqueurs, par quelque nouvelle avantageuse à leur Party, esperant en estre mieux traitez. Si on leur representoit, combien ces Montagnes estoient inaccessibles : et si on leur faisoit voir, qu'avec des pierres seulement, et en faisant rouler du haut en bas de gros cailloux et des morceaux de roche, six mille hommes les pouvoient deffendre contre deux cens mille : n'osant pas démentir leurs propres yeux, ny contredire directement ce qu'on leur objectoit ; ils disoient, qu'ils advoüoient bien qu'il y auroit des gens à perdre : mais qu'il ne faloit pas balancer cela avec la honte qu'il y auroit, d'avoir une si puissante Armée au pied de ces Montagnes sans rien entreprendre. Qu'il estoit necessaire d'estre bien tost esclaircis du lieu où estoit la Princesse Mandane : et que pour l'estre, il faloit prendre le Roy d'Armenie le plus promptement que l'on pourroit : et non pas s'amuser à vouloir simplement attendre que la faim le fist sortir de son Azile. Que peut-estre pendant qu'ils seroient occupez à garder seulement les passages et les advenuës de ces Montagnes, tous les Peuples des deux Armenies s'unissant, et se sous-levant tout d'un coup, leur donneroient apres bien de la peine : et qu'enfin leur advis estoit, de forcer les Ennemis. Mais quoy que les advis de Cyrus eussent accoustumé d'estre tousjours suivis, il n'en fut pas de mesme cette fois là : car tout d'une voix il fut resolu, que sçachant presques de certitude que le Roy d'Armenie avoit tres peu de vivres : et que sçachant aussi qu'à moins que de vouloir faire perir trente mille hommes, on ne pourroit venir à bout de ce dessein : il fut, dis je, resolu que l'on garderoit seulement les passages. Que l'on repousseroit vigoureusement, tous ceux qui voudroient descendre des Montagnes : et que pour les lasser, on feroit quelques fois semblant de les attaquer par divers endroits ; n'estant pas juste de faire perir tant de monde, par une simple impatience : principalement n'ayant alors aucune certitude que la Princesse Mandane fust en ce lieu là. Cét advis general ayant donc esté suivy, on ne songea plus qu'à faire une garde tres exacte, à l'entour de ces Montagnes : et à en reconnoistre bien tous les destours. Le lendemain Ciaxare voulut voir en Bataille les Troupes du Roy d'Assirie, que l'on confondit alors avec toutes les autres, comme estant presentement de mesme Party. Cependant cette espece de Siege sans Ville, ne fut pas aussi oisif, que Cyrus l'avoit pensé : car comme le Prince Phraarte estoit brave, et que de plus l'amour le faisoit agir, il commença de donner quelque occupation : ne l'ayant pû faire durant les premiers jours, parce qu'il avoit esté malade de douleur, de voir le mauvais succés des affaires du Roy son Pere, et la Princesse Araminte au pouvoir de ses Ennemis. Comme il sçavoit admirablement tous les destours de ces Montagnes, il faisoit quelquesfois pleuvoir en un moment, une gresle de Traits de dessus leurs plus bas coupeaux : puis disparoissant en un instant, on ne pouvoit mesme imaginer ce qu'il estoit devenu. Une autrefois il venoit la nuit jusques au pied des Montagnes, par des chemins tournoyans dans les Rochers, où les seuls Armeniens peuvent aller, afin de donner une alarme à tout le Camp : et comme il avoit d'assez bons Espions dans l'Armée de Ciaxare, il descendoit tousjours du costé que Cyrus n'estoit pas : car la valeur de ce Prince estoit redoutable aux Armeniens. Mais comme Cyrus n'estoit pas accoustumé d'estre surpris, et de ne surprendre pas les autres : il se resolut d'estre plusieurs nuits à tournoyer par tous les divers Quartiers : afin de pouvoir rencontrer cét Ennemy presque invisible, qui ne se trouvoit jamais de son costé : et qu'il avoit sçeu estre le Prince Phraarte, par quelques Prisonniers qu'il avoit faits. En une occasion comme celle là, le Roy d'Assirie n'avoit garde de manquer d'y estre : non plus que tous les Amis particuliers de Cyrus. Thrasibule, Aglatidas, Araspe, Persode, Gadate, Gobrias, Megabise, Hidaspe, Thimocrate, Leontidas, Philocles, Adusius, Chrisante, Feraulas, et beaucoup d'autres, estoient tousjours aveques luy. Apres avoir passé diverses nuits à cheval inutilement, enfin il en vint une où Phraarte n'ayant pû estre adverty du lieu où estoit Cyrus, et ayant dessein de faire passer seurement un Capitaine en Païsan, qu'il vouloit envoyer vers le Prince Tigrane son Frere ; descendit enfin du costé où Cyrus estoit en embuscade, avec six cens honmes seulement, qu'il avoit choisis luy mesme, pour le servir en cette occasion. Neantmoins il n'estoit pas encore si bien placé, que Phraarte prenant un petit sentier peu plus à gauche, ne peust s'avancer mesme jusques au delà du pied des Montagnes : Mais ce qui le fascha d'abord quand il s'en aperçeut, fut ce qui luy fut avantageux : car au mesme instant que Phraarte avec la moitié de ses gens eut abandonné le pied des Montagnes, Cyrus fut en diligence luy couper chemin. Toutefois trouvant qu'il y avoit encore du monde parmy les Rochers, aussi bien que dans la Plaine, il ne sçavoit plus de quel costé estoit le Prince Phraarte : de sorte que pour ne le manquer pas, il partagea aussi ses gens : et fit attaquer ceux de la Montagne par une partie, pendant que l'autre suivit ceux qui s'en estoient esloignez : et qui se voyant le chemin de la retraite coupé, voulurent en gagner un autre. Mais Cyrus les poursuivant ardemment, pendant que le Roy d'Assirie demeura à combatre ceux des Montagnes : comme les Estoiles esclairoient assez, parce que le Ciel estoit fort serein et fort découvert, ce Combat de nuit fut pourtant aspre et sanglant. Thrasibule et Aglatidas firent des merveilles, a seconder la valeur de Cyrus, qui ne trouva pas une petite resistance à ceux qu'il combatoit : car le Prince Phraarte qui s'y trouva, se deffendit en homme desesperé, et fit des choses dignes de memoire. Neantmoins ayant esté blessé au bras droit et à la main gauche, en façon qu'il ne pouvoit plus tenir son Espée : il ne songea plus qu'a tascher de se sauver. Il recula donc, suivy de quinze ou vingt des siens, pendant que les autres faisoient encore ferme : et sans que Cyrus ny ses gens s'en aperçeussent, il gagna un petit Valon, où tombe un torrent du haut des Montagnes : et là il se tint caché, esperant que quand le Combat seroit finy, les Troupes de Cyrus se retireroient, et qu'il pourroit peut-estre apres regagner le chemin des Rochers. Cependant le reste de ses gens ayant esté taillé en pieces, et Cyrus ne trouvant plus rien qui luy resistast, fut voir ce que le Roy d'Assirie auroit fait : il le trouva encore aux mains avec les Ennemis, qui ne fuyoient pas selon leur coustume, parce qu'ils sçavoient que le Prince Phraarte estoit engagé. Neantmoins esperant à la fin qu'il auroit regagné quelque autre endroit de la Montagne : et l'arrivée de Cyrus renforçant estrangement le Roy d'Assirie : ils se retirerent jusques à un passage au delà duquel on ne pouvoit plus les poursuivre : parce qu'il estoit si estroit, que deux hommes suffisoient pour y faire teste à cent mille. Apres avoir donc fait tout ce qu'ils croyoient pouvoir faire, et comme ils ne songeoient plus qu'à se ressembler pour se retirer : Cyrus s'informant de tous ses Amis, qu'il ne pouvoit bien discerner dans l'obscurité de la nuit ; Aglatidas qui le touchoit, luy dit qu'il avoit entendu nommer Otane pendant ce combat. J'ay encore entendu plus que vous, luy dit Cyrus, car j'ay oüy quelqu'un qui a crié, Otane est mort. Comme Aglatidas alloit respondre, on vint advertir Cyrus qu'il y avoit quelques ennemis qui se ralioient dans un petit Vallon : de sorte qu'à l'instant mesme il y fut, suivy de tout ce qu'il avoit de gens : Mais Phraarte (car c'estoit veritablement luy dont on vouloit parler) estant adverty de la chose, par un Soldat qu'il avoit fait mettre en sentinelle sur l'advenuë de cette petite Vallée : se voyant hors de pouvoir de combattre de sa personne : voyant de plus le petit nombre de gens qu'il avoit, et qu'ils estoient la plus part blessez aussi bien que luy ; leur commanda de quitter leur armes et de le suivre : aimant mieux, dit il, se fier en la generosité de son ennemy, qu'en une foible deffense qui ne pouvoit plus de rien servir. Joint que luy ne pouvant plus combatre : il trouvoit moins de honte à se rendre à un Ennemy genereux, que de fuir, ou de se laisser tuer sans resistance. Comme il eut donc esté obeï par les siens, il marcha vers l'endroit d'où il entendoit venir ses Ennemis : et comme par les rayons de la Lune qui s'estoit levée, il faisoit alors assez clair pour pouvoir discerner les objets : Cyrus ne fut pas plus tost en veuë, qu'un des gens de Phraarte qui le connoissoit, parce qu'il avoit esté avec Tigrane à Sinope, du temps que Cyrus estoit Artamene, le luy ayant monstré ; ce Prince s'écria par une genereuse hardiesse, dés qu'il creût en pouvoir estre entendu : Où vas tu Cyrus. Ne sçais tu pas qu'il n'est pas glorieux de vaincre tousjours ? Laisse toy vaincre quelquesfois : et crois certainement qu'estant vaincu de cette sorte, tu vaincras mieux qu'estant vainqueur : et en cette rencontre, tu conteras avec plus d'honneur entre tes Victoires, les Triomphes de ta clemence, que ceux de ta force et de son courage. Cyrus qui s'estoit arresté, dés qu'il avoit remarqué qu'il faloit escouter au lieu de combattre : dit en sous-riant, et en se tournant vers Chrisante qui le touchoit, rien n'est plus ingenieux que la mauvaise fortune : ny rien plus adroit que la necessité. Eh qu'il est bien vray de dire, que nous parlons beaucoup plus sagement et plus eloquemment quand nous sommes vaincus, que quand nous sommes vainqueurs. Apres cela tendant la main à cet Ennemy desarmé, qu'il ne connoissoit pas encore, assure toy, luy dit il, que tu n'auras mal aucun : et que qui que tu sois, il n'est point de service que je ne te veüille rendre, mesme jusques à la liberté : Car je suis accoustumé de tenir pour ennemis, non pas ceux qui se sont deffendus, mais ceux qui sont encore en pouvoir de se deffendre. Phraarte estant charmé de la generosité de Cyrus, je ne m'estonne pas, luy dit il, si les Dieux donnent si souvent la victoire, à un Prince qui en sçait si bien user : et je m'estonne encore moins, de la violente amitié que le Prince Tigrane mon Frere, a euë pour l'illustre Artamene. A ces mots Cyrus connoissant que c'estoit le Prince Phraarte, et Araspe qui le connoissoit l'en ayant encore assuré, il l'embrassa fort civilement : et remarquant qu'il estoit blessé, il donna ordre que l'on allast en diligence querir leurs chevaux, qu'ils avoient laissez à deux cens pas de l'endroit où ils estoient, afin de mener promptement le Prince Phraarte en lieu où il peust estre pensé : Car genereux Prince, luy dit il, le chemin de vos Montagnes en l'estat que vous estes, vous pourroit peut-estre incommoder. Ces chevaux estant venus, Cyrus commanda que l'on aidast au Prince Phraarte, et que deux Soldats conduisissent son cheval : parce qu'il ne pouvoit en tenir la bride, à cause de ses blessures. Mais comme ils vinrent à partir, Cyrus ne voyant point Thrasibule, en demanda des nouvelles : et on luy dit qu'il y avoit eu un des Ennemis blessé qui s'estoit rendu à luy, aupres de qui il s'estoit arresté. Feraulas adjousta que voyant le combat finy, il avoit fait porter ce Prisonnier vers le Camp par des Soldats, suivant ceux qui le portoient. Comme ce costé là n'estoit pas fort esloigné de l'endroit où logeoit le plus ordinairement Cyrus, ils furent bien tost à ses Tentes : où il fit mettre le Prince Phraarte dans un des Pavillons le plus magnifique : faisant appeller promptement les Chirurgiens, qui estoient à la Tente de Thrasibule, et voulant mesme le voir penser : Pendant quoy, il envoya Feraulas porter à Ciaxare la nouvelle de ce qui c'estoit passé. Les blessures du Prince Phraarte se trouvant estre plus incommodes que dangereuses, les Chirurgiens assurerent qu'il ne couroit aucun hazard, pourveu que la fiévre ne le prist pas : mais que pour l'empescher, il faloit le laisser en repos le reste de la nuit, et une bonne partie du matin. Cyrus se retira donc, aussi bien que le Roy d'Assirie : quoy que ce ne fust pas sans peine, de n'oser en l'estat qu'estoit Phraarte, luy demander ce qu'il sçavoit de la Princesse Mandane. Neantmoins la raison l'emporta cette fois là sur l'amour : et Cyrus se resolut de differer de quelques heures, à satisfaire son envie. Cependant comme le Prince Thrasibule ne paroissoit point, et qu'il avoit sçeu que ses Chirurgiens venoient de sa Tente, il leur demanda qui ils y avoient pensé ? Ils luy respondirent que c'estoit un homme de fort bonne mine, qui estoit en grand danger de mourir, et qui disoit cent choses obligeantes à Thrasibule, qui paroissoit estre aussi fort touché : et qu'assurément c'estoit un homme de condition. Comme Cyrus alloit envoyer luy demander qui c'estoit, Thrasibule ayant laissé son Prisonnier blessé en repos, suivant les ordres des Chirurgiens, vint luy rendre conte de son avanture : Cyrus ne l'aperçeut pas plus tost, que voyant beaucoup de melancolie sur son visage. Qu'avez vous, genereux Prince ? luy dit il fort obligeament : et seriez vous bien assez malheureux, pour avoir blessé un Amy de Thrasibule, en pensant seulement blesser un de nos ennemis ; Seigneur, luy dit il, pour vous faire connoistre mon avanture d'aujourd'huy, il faudroit vous dire toute ma vie : estant impossible que vous puissiez comprendre autrement la bizarrerie de mon destin. Car, Seigneur, quand je vous auray dit que celuy qui est vostre Prisonnier, et qui est blessé dans ma Tente, est Fils du sage Pittacus Prince de Mytilene, et qu'il s'appelle Tisandre : vous sçaurez sans doute qu'il est fils d'un des premiers hommes de toute la Grece : mais vous ne sçaurez pas pour cela qu'il y a tant de sentimens differens dans mon coeur pour luy, que je ne suis pas bien d'accord avec moy mesme pour ce qui le regarde. Il y a longtemps, luy dit Cyrus, que j'ay une envie extréme de sçavoir la vie d'un Prince qui m'a apris à vaincre en me surmontant : car il est vray que je dois à l'amour que j'eus pour vostre valeur, une bonne partie de la mienne. Mais illustre Thrasibule, j'ay tousjours esté si occupé de mes propres malheurs, depuis que je vous retrouvay à Sinope, que je n'ay pas eu loisir de vous demander le recit des vostres. Cependant preparez vous à me les apprendre bien tost : car je ne les puis pas ignorer davantage, apres ce que vous me venez de dire. C'est pourquoy allez vous reposer, et prendre soing de vostre blessé, que je ne sçay encore si je dois aimer ou haïr pour l'amour de vous : et si la conversation que je dois avoir avec le Prince Phraarte touchant la Princesse Mandane ne me desespere pas trop, et ne m'oste point la raison en m'ostant l'esperance : je tascheray de mesnager une heure, où je puisse vous entretenir en particulier. Thrasibule remercia Cyrus de sa bonté, et se retira : laissant ce Prince dans la liberté de se coucher deux ou trois heures sur son lict, pour se remettre de a fatigue qu'il venoit d'avoir. Son dormir ne fut pas fort tranquile : car l'impatience de pouvoir parler à Phraarte, le tourmentoit de telle sorte, qu'il ne pouvoit trouver aucun repos. Il envoya vingt fois sçavoir s'il estoit esveillé, et comment il se trouvoit de ses blessures : mais on luy raportoit tousjours qu'il dormoit encore. Enfin s'ennuyant extrémement, et voulant le voir auparavant que le Roy d'Assirie y peust estre ; il fut luy mesme apprendre l'estat où il estoit : et il arriva justement comme il venoit de s'éveiller : et entra dans sa Chambre, comme les Medecins et les Chirurgiens y entroient. Ils le trouverent assez bien : de sorte qu'apres l'avoir pensé, sans luy deffendre de parler, comme ils avoient fait le soir : ils le laisserent dans la liberté de faire compliment à Cyrus, des soins qu'il avoit de luy. Seigneur, luy dit il, si vous traittez vos Ennemis de cette sorte, comment agissez vous avec vos Amis ? Vous le sçaurez par vostre propre experience, luy dit il, si vous le voulez : car vous n'avez qu'à me dire sincerement où est la Princesse Mandane, pour m'obliger à n'estre plus vostre ennemy. Je voudrois, luy dit ce Prince, pouvoir satisfaire vostre curiosité, je le ferois avec une extréme joye : mais je vous proteste par tous les Dieux que nous adorons, que je n'en sçay rien du tout. Et pour vous monstrer que je suis sincere, je ne vous dis pas avec la mesme fermeté, que le Roy mon Pere ne le sçait point : parce que comme c'est un Prince qui ne donne connoissance à personne des affaires de son Estat, il pourroit estre qu'il le sçauroit sans que je le sçeusse. Mais Seigneur, si vous pouvez estre capable de vous fier à la parole d'un Ennemy, souffrez que j'aille dés que je le pourray, parler au Roy mon Pere, et employer toute mon adresse pour descouvrir la verité que je viendray apres vous redire sincerement. Genereux Prince, luy repliqua Cyrus, vous n'avez point de parole à donner ; vous estes libre ; et vous pourrez faire ce qu'il vous plaira : car je sers un Roy accoustumé à tenir les promesses que je fais. Ainsi quand vous voudrez retourner trouver le Roy vostre Pere vous le pourrez : Mais s'il est vray que les prieres d'un Ennemy puissent quelque chose sur vostre esprit, je vous conjureray de vouloir obliger le Roy d'Armenie à dire ce qu'il sçait de la Princesse Mandane : et à ne vouloir pas forcer Ciaxare à le destruire malgré qu'il en ait. Vous pouvez avoir veû de dessus vos Montagnes quelle est son Armée : de sorte que par raison et par generosité, ne me refusez pas ce que je vous demande. Phraarte luy fit encore cent protestations de sincerité et de franchise : et luy dit que si ses Chirurgiens jugeoient qu'on le peust transporter dés le lendemain, il iroit trouver le Roy son Pere ; sans vouloir pourtant joüir de la grace qu'il luy vouloit faire de le delivrer absolument. Mais, luy dit il, pour vous obliger à vous fier en mes paroles, je veux vous confier un secret qui m'importe de la vie : c'est, Seigneur, que vous tenez en vos mains une Princesse ; qui possede dans le coeur de Phraarte, la mesme place que l'illustre Mandane tient dans celuy du genereux Cyrus. Ainsi tenant en vostre puissance un gage qui m'est si cher et si precieux, vous devez attendre de moy une fidelité que peu d'ennemis ont pour ceux qui leur font la guerre. Comme ils estoient là, on vint advertir Cyrus que Ciaxare et le Roy de Phrigie, qui logeoit dans Artaxate aussi bien que luy, arrivoient au Camp, il quitta donc Phraarte pour les aller recevoir : justement comme le Roy d'Assirie entroit ; poussé de la mesme curiosité que luy, de sçavoir des nouvelles de Mandane. Mais Cyrus luy ayant dit en peu de mots et en rougissant, la response de Phraarte ; ils furent ensemble au devant de Ciaxare, qui les loüa tous deux extrémement : Mais qui flata pourtant si obligeamment Cyrus, qu'il estoit aisé de voir la difference qu'il faisoit de l'un à l'autre. Cyrus luy rendit conte de la conversation qu'il venoit d'avoir avec Phraarte : et le supplia de trouver bon qu'il en usast comme il luy avoit promis : ce qu'il obtint aisément, s'imaginant en effet qu'il seroit plus aisé de sçavoir la verité par l'adresse de ce Prince que par toute autre voye. De sorte que Ciaxare ayant donné plein pouvoir à Cyrus d'agir en cette rencontre et en toutes les autres comme il le jugeroit à propos, mesme sans le consulter : il s'en retourna à Artaxate, apres avoir fait l'honneur à Phraarte et à Tisandre de les visiter. Cependant Aglatidas qui croyoit avoir oüy le Nom d'Otane dans ce Combat de nuit, et à qui Cyrus avoit assuré avoir entendu crier en combatant qu'Otane estoit mort, fut voir le Prince Phraarte : et le supplier de luy aprendre s'il estoit vray qu'il fust engagé dans son Party, et qu'il eust esté la nuit derniere du Combat qui s'estoit fait. Phraarte luy dit que l'une et l'autre de ces choses estoient vrayes : et qu'il croyoit mesme qu'il avoit pery en cette occasion, parce qu'il avoit entendu un des siens qui durant la chaleur du Combat, avoit crié qu'Otane estoit mort. Aglatidas sçachant cela, pria Artabane qui le connoissoit fort, d'aller tascher d'en aprendre des nouvelles plus certaines, durant les deux heures de Tréve que l'on avoit accordées aux Ennemis pour retirer leurs morts : et qui les avoient demandées principalement, pour voir si le Prince Phraarte ne s'y trouveroit point. Artabane fut donc avec ceux que Cyrus envoya, pour retirer aussi les corps de dix ou douze Soldats des siens qu'il avoit perdus en cette occasion : et il y fut feignant de chercher quelque Officier qui ne paroissoit point, et qu'il disoit estre de ses Amis. Il chercha donc soigneusement parmy tous ces Soldats qui avoient pery en cette occasion : mais quoy qu'il n'y trouvast pas le corps d'Otane, il ne laissa pourtant pas d'aporter presques la nouvelle assurée de sa mort : car il vit parmy les Armeniens qui remportoient ceux des leurs qui avoient esté tuez, un Escuyer d'Otane qu'il connoissoit de veuë : et qui cherchât son Maistre fut au bord du Torrent qui tombe dans ce petit Valon où le Prince Phraarte s'estoit retiré. Mais à peine y fut il qu'il fit un grand cry : Artabane s'aprocha alors de luy, et vit entre des Rochers que la chutte du Torrent couvroit à demy de gros boüillons d'escume, un homme mort, dont on ne voyoit pas le visage : sur lequel ces bouillons d'eau tumultueux et blanchissans, se precipitoient continuellement les uns sur les autres, et ne donnoient pas loisir de le pouvoir bien discerner. Neantmoins par le reste du corps que l'on apercevoit mieux, cét Escuyer d'Otane, ne douta point que ce ne fust son Maistre qu'il voyoit en cét estat là : car il en connoissoit l'habillement et les armes qui estoient fort remarquables. Il voyoit mesme par une espaule qu'il avoit toute hors de l'eau, qu'il avoit esté extrémement blessé, parce qu'elle étroit toute sanglante. Cependant comme ce Torrent estoit fort large et fort rapide et assez profond, on ne pouvoit pas aller facilement où estoit ce Mort. Ils envoyerent querir quelques Lances pour le retirer, mais elles se trouverent trop courtes : de sorte qu'il falut imaginer quelque autre invention : car un homme n'y pouvoit aller de pied ferme, ny entreprendre d'y nager. Mais durant qu'ils cherchoient quelque nouveau moyen de retirer ce Corps, une grande chutte d'eau le destacha des pointes de Rocher qui l'avoient arresté : et le roula avec precipitation parmy ses flots jusques à trente pas de là, sans qu'on le peust empescher ; où par son impetuosité, le Torrent le poussa dans un abysme, où il se perdoit luy mesme, et s'engloutissoit sous la Terre. De sorte qu'Artabane n'ayant plus rien à attendre en ce lieu là, s'en retourna au Camp, porter la nouvelle assurée de la perte d'Otane, comme l'ayant veû mort de ses propres yeux : Estant à croire que fuyant comme les autres avoient fait dans ce petit Vallon, et estant blessé, il estoit tombé dans ce Torrent, et y avoit pery. Du moins fut-ce tout ce qu'Artabane en pût imaginer : car pour les autres gens, ils en penserent cent choses toutes contraires les unes aux autres. Tous ceux qui sçavoient l'interest qu'Aglatidas avoit à la vie ou à la mort de cét homme, s'en réjoüissoient : mais pour luy il estoit trop sage et trop accoustumé à la douleur, pour passer si tost de la melancolie à la joye : et il disoit seulement à tous ceux qui luy en parloient, qu'il n'estoit pas marry qu'Amestris fust delivrée de son Tiran. Cependant Megabise qui devoit aussi en estre bien aise par la mesme raison, s'en affligea : parce qu'il creut qu'Aglatidas pourroit peut-estre enfin estre heureux. De sorte que luy qui pensoit n'aimer plus Amestris, s'aperçeut qu'il l'aimoit encore, par le renouvellement de la haine secrette qu'il eut en cét instant pour Aglatidas. Il n'osa pourtant la tesmoigner : car Cyrus l'aimoit si tendrement, que ç'eust esté un crime capital, que d'estre son ennemy declaré. Cependant Thrasibule estoit aupres de Tisandre, que les Chirurgiens, apres avoir levé le premier appareil, trouverent un peu mieux ; le Prince Phraarte aussi passa le jour fort doucement : si bien que le lendemain il pria Cyrus de souffrir qu'il allast vers le Roy son Pere ; parce que n'estant blessé qu'au bras et à la main, il ne laisseroit pas de s'aquiter de sa commission. Mais Cyrus voulut du moins qu'on le portast dans une chaise, ce qu'il fut contraint de vouloir aussi : de sorte que le jour suivant dés le matin, justement comme le Roy d'Armenie envoyoit demander des nouvelles du Prince son Fils, il partit avec une Escorte de deux cens Soldats seulement : et quelques Officiers pour le conduire, jusques à la premiere Garde avancée du Roy d'Armenie : auquel Cyrus accorda une nouvelle Tréve, jusques à ce que le Prince Phraarte eust rendu sa response. Pendant ce petit intervale, où Cyrus avoit du moins la consolation de pouvoir esperer d'estre bien tost esclaircy de la verité de ce qu'il vouloit aprendre : il songea à rendre à tout le monde toute la civilité qu'il croyoit devoir. Il fut à Artaxate voir Ciaxare : il y visita la Princesse Araminte : et luy dit precisément tout ce que le Prince Phraarte luy avoit dit d'elle, et tout ce qui s'estoit passé entre eux, ce qu'elle n'entendit pas sans rougir. Elle remercia Cyrus, de la liberté qu'il avoit donnée à ce Prince : mais ce fut d'une maniere qui luy fit bien connoistre que c'estoit plustost pour l'avoir delivrée des nouvelles marques d'affection qu'il luy auroit renduës s'il fust demeuré son Prisonnier, que non pas pour l'amour de luy, quoy qu'elle l'estimast assez. Apres cela Cyrus s'en retourna au Camp : resvant tousjours à sa chere Mandane, ou s'en entretenant tousjours avec Aglatidas, avec Chrisante, ou avec Feraulas, en qui il avoit beaucoup de confiance. Il aimoit aussi fort Araspe : mais comme il n'avoit jamais rien aime il ne luy parloit aussi jamais de sa passion. Comme il fut arrivé au Camp, il alla droit à la Tente de Thrasibule, où il voulut passer le reste du jour et tout le soir, afin d'aprendre ce qu'il y avoit si longtemps qu'il avoit envie de sçavoir. Aussi tost qu'il y fut, ayant tesmoigné vouloir estre seul avec Thrasibule, tout le monde les laissa en liberté de s'entretenir : de sorte qu'ils ne furent pas plustost seuls, que Cyrus le regardant, luy dit fort obligeamment. Et bien mon ancien vainqueur, vous laisserez vous vaincre aujourd'huy ? et m'aprendrez vous toutes les circonstances d'une vie, de qui tout ce que l'en connois est glorieux ? Vous ne parlerez pas ainsi du reste quand vous le sçaurez, repliqua Thrasibule en soupirant : car Seigneur, vous n'y trouverez que deux choses : beaucoup de foiblesse, et beaucoup d'infortune. Neantmoins puis que vous le voulez ainsi, et qu'en effet il m'importe presentement en l'estat où sont mes affaires, que vous les sçachiez telles qu'elles sont : je vous obeïray exactement. Mais Seigneur, pourrez vous bien souffrir que je vous entretienne de tant de petites choses, qui vous doivent estre indifferentes, et qui paroissent en effet tres peu considerables, à ceux qui ne connoissent pas l'amour ? Il n'en est point de petites, reprit Cyrus, quand elles touchent nos Amis : et puis mon cher Thrasibule, dit il en soupirant aussi bien que luy, je ne suis pas ignorant du mal dont je m'imagine que vous vous plaignez. Parlez donc je vous en conjure : et ne craignez pas de me dérober un temps que je pourrois employer à quelque autre chose : car puis que nous avons tresve avec le Roy d'Armenie, nous aurons tout le reste du jour, tout le soir, et mesme si vous le voulez toute la nuit, à nous entretenir. II y a desja longtemps, poursuivit il, que les nuits ne sont plus pour moy, ce qu'elles sont pour tous les autres hommes : et que je n'ay plus guere de part, au repos ny au sommeil. Thrasibule voyant donc qu'il luy faloit obeïr, et sçachant en effet qu'il luy importoit de tout que Cyrus sçeust ses avantures passées, et l'estat present de sa fortune : apres que ce Prince se fut assis, et que par ses ordres il eut aussi pris sa place vis à vis de luy, sur un siege qu'il choisit pourtant un peu plus bas, il commença de luy parler en ces termes.

Histoire de Thrasibule et d'Alcionide : contexte politique de Milet


HISTOIRE DE THRASIBULE ET D'ALCIONIDE.

Si j'avois eu l'ame aussi sensible à l'ambition qu'à l'amour, je ne pense pas qu'il eust esté possible que j'eusse pû suporter les malheurs qui me sont arrivez : mais il est vray qu'ayant tousjours plus tost fait consister la veritable gloire, à meriter les Couronnes qu'à les posseder, je n'ay pas eu besoin de toute ma constance, tant que je n'ay esté tourmenté que par cette superbe passion, qui fait et qui destruit toutes les Monarchies et toutes les Republiques qui sont au monde. Ce n'est pas que je n'aye senti la perte de la Souveraineté qui m'apartenoit : mais c'est enfin que je ne me suis abandonné à la douleur et au desespoir, que lors que cette perte a esté un obstacle à mon amour. Ainsi on peut presques dire, que je n'ay senti l'ambition, que quand j'ay esté amoureux. Mais Seigneur, pour vous aprendre la persecution que j'ay soufferte, et par la Fortune, et par l'Amour : il faut que je vous die que je suis fils de Thrasibule Prince de Milet, du quel je porte le Nom : qui tant qu'il a vescu, a esté Amy particulier de Periandre Roy de Corinthe ; et de qui le Nom a esté assez connu durant sa vie, par la guerre qu'il eut onze ans durant contre Sadiatte petit fils de Gyges, et contre Aliatte Pere de Cresus, qu'il finit avec assez de bonheur, d'adresse, et de gloire, pour vous la raconter en peu de mots : puis que ce qui suivit bien tost apres, est le fondement de tous mes malheurs. Cette guerre, Seigneur, estoit d'autant plus considerable, qu'elle avoit commencé durant le regne de Giges, lors qu'il usurpa la Couronne sur les Heraclides : car depuis cela, Ardis qui luy succeda la fit encore durer, comme fit en suitte Sadiatte son fils ; et apres luy, comme je l'ay desja dit, Aliatte fit la mesme chose. Le Prince mon Pere estant donc assez occupé au commencement de son regne, pour affermir dans sa Maison la Souveraine authorité, qui effectivement luy appartenoit, quoy que ses ennemis en ayent voulu dire : il ne pût pas durant les premieres années qu'il soutint cette guerre contre Sadiatte, s'y opposer avec toute la force qu'il eust pû, s'il n'eust point eu d'ennemis au dedans de sa Ville. Mais ne voulant pas en sortir, de peur que son absence ne donnast lieu aux seditieux de remuer, Sadiatte estoit Maistre de la Campagne : et il fit cette guerre pendant six ans, d'une assez estrange maniere. Car sans rien entreprendre contre la Ville, il mettoit seulement toutes les années, a la Saison de la recolte, une grande et puissante Armée sur pied, qu'il menoit dans les Terres des Milesiens : et là sans brusler les Maisons, ny détruire pas un Village ; il faisoit seulement enlever tous les bleds et tous les fruits, et puis il s'en retournoit, sans s'arrester dans leur Païs. Comme mon Pere estoit le plus fort sur la Mer, il sçavoit bien qu'il luy eust esté inutile de venir attaquer Milet, par terre seulement, puis qu'il ne pourroit l'affamer : mais il esperoit que les Milesiens estant forcez d'acheter des bleds des Estrangers, s'espuiseroient d'argent, et se revolteroient en suitte contre leur Prince. Il n'en alla pourtant pas ainsi : car jusques à ce que mon Pere se fust rendu Maistre absolu de son Peuple, par une fermeté un peu severe, il ne quitta point la Ville : disant à ceux qui luy en parloient, que la Mer luy pouvoit redonner des bleds, mais que rien ne luy pourroit rendre Milet s'il l'avoit perdu. Enfin apres qu'il eut obligé le Peuple par la crainte à se soumettre absolument, il se mit en campagne aussi tost apres la mort de Sadiatte : de sorte que comme le nouveau Roy de Lydie avoit intention de se signaler, ils firent la guerre d'une autre façon. Le Prince mon Pere sans estre secouru d'aucun Peuple des Ioniens, excepté de ceux de l'Isle de Chio, qui se souvinrent du secours qu'il leur avoit donné, quand ceux d'Erithrée leur faisoient la guerre, se vit en estat donner la celebre Bataille de Limenie : et celle qu'il donna en suitte sur les bords de la Riviere de Meandre où il tua de sa main, le Fils du Prince de Phocée. Car encore que ces deux Batailles fussent sanglantes de part et d'autre, et que la victoire en fust mesme un peu douteuse : elles arresterent pourtant les progrés d'Aliatte : qui desesperé de n'avoir pas pleinement vaincu comme il l'esperoit, fit mettre le feu en s'en retournant, à toute une grande Campagne couverte de bleds : et non seulement ces bleds perirent parmi la flame, mais comme le vent estoit grand, ils mirent au Temple de Minerve, surnommée Assesienne, qui fut entierement consumé. Cét accident affligea alors plus le Peuple de Milet que le Roy de Lydie : mais à quelque temps de là, ce Prince estant tombé tres malade, et ayant envoyé consulter l'Oracle de Delphes : la Pithie dit aux Lydiens, qu'elle ne leur respondroit point, qu'ils n'eussent fait rebastir le Temple de Minerve qu'ils avoient bruslé. Periandre qui sçeut cette response, en envoya advertir le Prince mon Pere, afin qu'il profitast de cét advis : de sorte qu'ayant sçeu quelque temps apres, que des Ambassadeurs de Lydie devoient venir luy demander la permission de faire rebastir ce Temple : il fit commandement à tous les habitans de Milet, de porter tout ce qu'ils avoient de provisions de bleds aux Places publiques destinées à le vendre, par lesquelles il vouloit faire passer ces Ambassadeurs de Lydie. Et en effet, la chose ayant esté executée ainsi, et ces Ambassadeurs ayant fait leur raport à leur Maistre de ce qu'ils avoient veû : il desespera de pouvoir jamais vaincre le Prince mon Pere ; et se resolut enfin d'entendre à une Paix, qui fut bien glorieuse aux Milesiens, puis qu'elle fit voir qu'ils avoient pû soustenir la guerre eux seuls contre quatre Rois. Aliatte fit donc bastir deux Temples au lieu d'un aupres d'Assise : et ayant en suitte recouvré la santé, il fut apres cela Amy particulier du Prince mon Pere : qui depuis cét accord, fut tres paisible possesseur de son Estat, malgré toutes les diverses factions qu'il sçavoit estre, en secret parmi ses Sujets. Car il avoit une Politique ferme et hardie, qui le faisoit craindre de tout le monde : et qui destruisoit toutes les conjurations que l'on faisoit contre luy. Les choses estant en ces termes, il vescut avec assez de tranquilité durant long temps : et Milet fut assurément la plus magnifique Ville de toute la Carie. Je pouvois avoir alors treize ou quatorze ans, et un fils naturel du Prince mon Pere nommé Alexidesme, dix sept ou dix huit ; comme il l'avoit eu d'une Esclave dont il avoit esté fort amoureux, il l'aimoit beaucoup : et le faisoit eslever presque avec les mesmes soins que moy. Comme j'avois perdu fort jeune la Princesse ma Mere, et qu'il avoit depuis affranchi et espousé celle d'Alexidesme, ce Prince illegitime avoit un puissant appuy dont j'estois privé : car cette Femme est une personne d'un esprit artificieux et adroit, capable de toutes choses. En ce temps-là le sage Thales si connu et si celebre, revint d'un long voyage qu'il avoit fait en Egipte, durant que Solon y estoit : et il conçeut une si grande amitié pour moy, que je puis dire sans mensonge, que je dois à ses preceptes et à ses conseils, le peu de vertu que j'ay. Si j'en eusse pourtant profité autant que je le devois, je ne serois pas sans doute aussi malheureux que je le suis : car il m'avoit tousjours tant parlé contre l'amour, et mesme contre le mariage : que si j'eusse suivi ses avis, je n'aurois du moins eu qu'une partie de mes malheurs. La regle principale qu'il donnoit pour la conduite de la vie, estoit de ne faire jamais ce que l'on blasmoit en autruy : neantmoins quoy qu'il m'eust dit cela plus de cent fois, je n'en suis pas demeuré en ces termes : et apres avoir tant blasmé moy mesme ceux qui avoient la foiblesse de se laisser vaincre à la beauté, jusques à en perdre le repos : je suis en suitte venu à aimer, jusques à en perdre la raison. Mais comme les malheurs de ma fortune ont precedé ceux de mon amour, il faut que je vous die aussi auparavant, que Melasie (c'est ainsi que se nomme la Mere d'Alexidesme, que mon Pere avoit espousée, comme je vous l'ay dit, depuis que la veritable Princesse de Milet ma Mere estoit morte) se mit dans la fantaisie que son fils se mariast avec une fille de Milet, qui estoit extrémement riche, et de la plus haute qualité. D'abord cela parut estrange à tout le monde : car on avoit crû que vray-semblablement t'y devois songer. Mais voyant que le Prince mon Pere l'aprouvoit, personne n'osa plus en murmurer : et Alexidesme continua sa recherche sans aucun obstacle. Car quoy que cette fille, qui se nommoit Leonce, de qui le Pere estoit mort, et qui estoit, demeurée sous la conduite de sa Mere eust de l'aversion pour Alexidesme, elle la cachoit, par le commandement de ses parens. En effet (s'il m'est permis de parler sincerement d'un homme, qui a fait tous les malheurs de ma vie) il est certain qu'Alexidesme estoit peu aimable : il avoit sans doute l'humeur violente de feu mon Pere, mais il n'en avoit ny la capacité ; ny la fermeté ; ny cent autres bonnes qualitez qu'il possedoit. Au contraire, il estoit coleré, cruel, ambitieux, foible, et entreprenant tout ensemble. Pour sa personne, elle estoit bien faite : et il y avoit une notable difference, de son corps à son esprit. Cependant parce que Melasie pouvoit alors toutes choses sur le coeur du Prince son Mary ; il ne voyoit point les deffauts de son fils ; ou du moins il agissoit comme s'il ne les eust point connus : le flattant ; le caressant ; et ne faisant presque aucune distinction en aparence, de moy à Alexidesme : quoy que si je l'ose dire, je n'eusse pas lés vices qui le noircissoient, et qui le noircissent encore. La Mere de Leonce, estoit Soeur du Prince de Phocée, de qui mon Pere, comme je vous l'ay dit, avoit tué le Fils à la derniere Bataille qu'il avoit donnée contre le Roy de Lydie : de sorte que dans le fonds de son ame, elle haissoit toute nostre Maison. Neantmoins comme le Prince de Phocée estoit ambitieux, il luy manda que si elle croyoit pouvoir trouver les voyes de faire regner Alexidesme à mon prejudice, elle consentist à ce Mariage : mais qu'à moins que de cela, il seroit son ennemy, si elle y songeoit seulement. Cette Femme donc qui estoit ambitieuse, aussi bien que son Frere, et qui avoit grande amitié avec Melasie, luy parla avec tant d'adresse ; que comme deux personnes possedées d'une mesme passion s'entendent facilement, et devinent presque sans peine, leurs pensées les plus secrettes : ces deux Femmes que l'ambition seule faisoit agir, connurent bien tost qu'elles souhaitoient la mesme chose. De sorte que ne se cachant plus leurs sentimens, elles consulterent entre elles : et resolurent ensemble, de faire regner Alexidesme, quand mesme il faudroit faire plusieurs crimes pour cela. Pendant que ces choses se passoient ainsi, le Prince mon Pere faisoit achever cette belle et forte Citadelle qui est à Milet : et je m'occupois continuellement, ou à mes exercices ; ou à la conversation de Thales ; ou à me divertir aux aures choses où un Prince de mon âge pouvoit raisonnablement prendre plaisir. Je vivois sans doute civilement avec Melasie, et avec Alexidesme : mais j'avouë pourtant que j'avois naturellement une si forte aversion pour l'un et pour l'autre, que j'avois bien de la peine a la cacher. Cependant le Mariage de Leonce ne s'achevoit point : car conme le Prince de Phocée vouloit voir quelque apparence à ce qu'il souhaitoit, avant que d'y consentir : sa Soeur, nommée Philodice, differoit la chose avec adresse. Elle ne pouvoit pas mesme s'achever si tost : parce que ceux de Prienne ayant esté forcez de declarer la guerre à Polycrate Prince de Samos, qui vouloit estre Roy de la Mer, et qui combatoit tout ce qu'il y rencontroit : mon Pere creut que par Politique il faloit s'oposer à cette nouvelle Puissance, puis qu'il y en avoit un pretexte. Ainsi il fit une Armée navale, dont il fut contraint de me donner la conduitte, ne pouvant avec bien-seance ne le faire pas : puis qu'il ne vouloit point aller en Personne à cette guerre. Ce n'est pas que je ne fusse fort jeune pour cét employ, car je n'avois encore que quinze ans : Mais comme mon Lieutenant General estoit un homme experimenté, je n'en avois que l'honneur : encore ne sçay-je si je l'eusse eu seul, n'eust esté qu'Alexidesme tomba malade, et qu'il ne pût venir à ce voyage. Le Prince Philoxipe qui estoit alors de mesme âge que moy, et le Prince Tisandre, poussez d'un mesme desir de gloire, vinrent se jetter dans nostre Parti : et firent des choses prodigieuses en cette guerre, qui ne fut pourtant pas trop heureuse pour nous : car le bonheur de Polycrate est si grand, que rien ne luy peut resister. Je diray neantmoins sans mensonge, que si nous fusmes quelquesfois vaincus, nous ne le fusmes pas sans gloire : et que si nous ne vainquisimes point, nous monstrasmes du moins à nos Ennemis, que nous meritions de vaincre. La Paix se rit alors, par l'entremise du sage Bias, qui pour cét effet fut de Prienne à Samos : bien est il vray qu'elle ne fut pas de longue durée ; estant impossible de pouvoir empescher Polycrate de faire des courses sur la Mer, et d'y attaquer presques tout ce qu'il y rencontre. A mon retour à Milet, je trouvay le Mariage d'Alexidesme et de Leonce prest d'estre achevé : car durant mon absence, Melasie et Philodice avoient caballé dans toute la Ville, et principalement avec le Chef de la faction opposée au sage Thales : qui bien qu'il aimast la liberté de son Païs, n'eust pas voulu la recouvrer par des voyes violentes : disant quelques fois qu'un Tiran qui gouverne ses Sujets en paix, vaut mieux que la liberté que l'on ne peut recouvrer sans faire la guerre. Mais ceux de l'autre Parti, agirent bien d'une autre sorte, et penserent les choses d'une façon qui n'est pas commune : car enfin s'estant imaginez que le Prince mon Pere avoit usurpé une authorité qui ne luy apartenoit pas : et voulant remettre le gouvernement populaire dans la Ville, et empescher que ses successeurs ne regnassent apres luy : voicy comme ils raisonnerent entre eux, sans que Melasie et Philodice en sçeussent rien, quoy qu'elles fussent pourtant de leur intelligence. Ils penserent donc, que tant que le Prince mon Pere vivroit, il ne faloit point songer à recouvrer leur liberté : et qu'il faloit regarder seulement, comment les choses pourroient aller quand il mourroit. Or ces gens avoient pris garde que le Peuple de Milet m'aimoit extrémement : et que veû les inclinations que l'on remarquoit en moy, mon regne seroit assez doux et assez heureux de sorte qu'il seroit assez difficile de porter ce peuple à secoüer le joug de l'obeïssance. Mais au contraire, prevoyant presque avec certitude, que si Alexidesme regnoit, ce seroit le plus cruel, le plus violent, et le plus tirannique Prince du monde :ils creurent qu'il seroit alors aisé d'obliger le Peuple à se revolter, et à se deffaire d'un Maistre foible et méchant tout ensemble. Ainsi dans l'esperance de pouvoir destruire par cette voye la Puissance Souveraine, ils promirent à Melasie et à Philodice, que quand il en seroit temps, ils feroient regner Alexidesme. Si bien que ces deux Femmes qui ne sçavoient pas par quel mouvement ils agissorent : furent ravies, de voir que leur dessein sembloit reüssir comme elles le souhaitoient. De sorte que sans plus differer le Mariage de Leonce et d'Alexidesme, on fit une celebre Feste dans Milet, où le Prince de Phocée faisant semblant d'oublier la mort : de son Fils se trouva : et durant un mois, ce ne furent que divertissement et resjouïssances publiques, pour tous ceux qui n'estoient pas de cette faction cachée. On trouvoit pourtant estrange, que le Prince mon Pere eust songé à marier Alexidesme devant moy, puis que ce ne devoit pas estre de luy qu'il devoit attendre un Successeur : mais comme on n'estoit pas accoustumé de murmurer de ce qu'il faisoit, toute la Ville paroissoit estre en joye. Pour moy qui prevoyois bien où les choses pouvoient aller, j'en consultois avec le sage Thales, qui me disoit tousjours que ce que les Dieux avoient ordonné, ne pouvoit manquer d'arriver : et qu'ainsi il faloit s'abandonner à leur Providence. Comme les affaires estoient en ces termes, et que le Prince mon Pere croyoit estre le plus heureux du monde : Periandre Roy de Corinthe qui ne trouvoit pas en ce temps là une obeïssance fort exacte parmi ses Sujets, luy envoya demander ce qu'il faloit que fist : un Roy mal obeï, pour estre paisible dans ses Estats. Le Prince mon Pere qui estoit naturellement soubçonneux, et de qui une des principales maximes estoit, qu'il faloit tousjours ne confier son secret qu'au moins de gens qu'il estoit possible, et ne donner jamais rien au hazard : au lieu d'escrire à Periandre, ou de faire sa response à son Envoyé, il le mena promener dans une grande Plaine. Et là, mettant pied à terre, et marchant dans cette Campagne toute couverte de bleds prests à moissonner (car c'estoit à la Saison de la recolte) il luy dit, vous raporterez au Roy vostre Maistre, ce que vous me verrez faire dans cette Plaine : et vous luy direz, que je n'ay point d'autre response à luy donner. Cét Envoyé qui n'avoit pas sçeu ce que contenoit la Lettre qu'il avoit aportée, se mit donc à observer soigneusement ce que faisoit ce Prince : qui en se promenant le long de ces bleds, comme si ç'eust esté en resvant, rompoit tous les Espics qui s'eslevoient au dessus des autres : et ne rompoit point ceux qui par leur pesanteur se panchoient vers la Terre. Mais quoy que cét Envoyé peust raisonner sur cette action, il n'y comprit rien : et il se resolut seulement de la dire au Roy son Maistre celle qu'il l'avoit veuë. Neantmoins conme cela luy sembla bizarre, et mesme de peu de consequence : apres que le Prince mon Pere fut rentré dans la Ville, et que cét Envoyé fut allé à son Logis :il ne pût s'empescher de dire la chose à un homme de Milet, qu'il croyoit estre fort de ses Amis, et qui luy promit de n'en point parler. Mats à peine fut il parti, que cét homme le dit à un autre, et cét autre encore à un Amy, et cét Amy encore au Chef de la Conspiration qui se tramoit contre moy. Comme c'estoit un homme d'esprit qui sçavoit l'estat des affaires de Corinthe, et qui de plus avoit sçeu par Melasie que Periandre avoit envoyé demander conseil de quelque affaire importante au Prince mon Pere, il entendit la chose : et comprit aisément qu'en rompant les Espics les plus eslevez, il avoit voulu dire qu'il faloit abaisser tous les Grands d'un Estat, dés qu'ils pensoient aller un peu au delà de leur condition. De sorte que cette maxime que l'on conseilloit à Periandre, ne s'executast sur luy mesme, si le Prince de Milet venoit à descouvrir ce qu'il tramoit dans la Ville, il dit à ceux de son Parti, qu'il faloit aller plus loing, et agir plus promptement qu'ils n'en avoient eu dessein. Il leur falut pourtant du temps, auparavant que de pouvoir faire reüssir la resolution qu'ils prirent ; : si bien que j'eus encore le loisir d'aller à cette guerre où Leontidas servit Polycrate, et dont il vous parla dans son recit à Sinope. Mais durant mon absence, Anthemius (ce Chef des Conjurez se nommoit ainsi) mena la chose avec tant d'adresse, qu'il porta l'esprit de Melasie à trouver mesme la vie du Prince mon Pere trop longue. Car comme les vices d'Alexidesme augmentoient tous les jours, ce Prince commençoit de faire quelque difference de luy à moy : si bien que Philodice qui voyoit que sa Fille estoit tres malheureuse quant à la personne de son Mary, et qu'elle ne pouvoit trouver de soulagement que par l'ambition, pressoit tous les jours Melasie de faire declarer le Prince mon Pere en faveur d'Alexidesme ; l'assurant qu'il estoit aisé de le faire : et luy disant qu'il ne faloit que dire publiquement, qu'elle avoit tousjours esté sa Femme legitime : que la Princesse ma Mere ne l'avoit jamais esté : qu'Alexidesme estant plus âgé que moy, devoit regner le premier : et qu'enfin il faloit assurer la chose de son vivant. Melasie promit d'en parler, et en parla : mais le Prince mon Pere ne voulut jamais luy respondre precisément : de sorte qu'ayant l'esprit fort aigri, elle en confera avec Anthemius. Le Prince de Phocée revint aussi dans Milet, pour consulter de nouveau avec Anthemius et avec Melasie : et ils resolurent. tous ensemble, qu'il faloit empoisonner le Prince mon Pere durant mon absence, et faire reconnoistre Alexidesme pour Souverain. Le Prince de Phocée adjousta, à ce que j'ay sçeu, qu'il ne doutoit pas que je n'eusse des Amis : mais que moy n'estant pas dans la Ville, ils n'agiroient sans doute pas trop fortement. Joint que le Prince de Phocée dit qu'il feroit entrer du monde secrettement dans Milet. Anthemius eust bien voulu que cela n'eust pas esté, afin de pouvoir peut-estre aller à la liberté tout d'un coup : mais il n'osa neantmoins s'y opposer ouvertement, de peur de se rendre suspect : et de descouvrir la seconde Conspiration qu'il meditoit dans son coeur. Le sage Thales, quoy que fort occupé à ses Estudes, fut pourtant adverty que l'on tramoit quelque chose : de sorte que sçachant qu'il partoit un Vaisseau que le Prince mon Pere m'envoyoit, chargé de munitions, il m'escrivit un billet de peu de mots : où il me faisoit sçavoir, que ma presence estoit necessaire à Milet. Neantmoins comme il ne pouvoit pas soubçonner jusques où alloit la méchanceté de Melasie ; de Philodice ; du Prince de Phocée ; et d'Anthemius ; il en demeura là : croyant tousjours que j'arriverois assez à temps, pour destruire toutes ces factions. Cependant ces quatre personnes qui avoient presques tous des motifs differents, agissoient pour tant également : car le Prince de Phocée cherchoit principalement à se vanger : Melasie et Philodice songeoient à satisfaire leur ambition : et Anthemius croyoit travailler pour la liberté de sa Patrie. Mais, Seigneur, pourquoy differer plus long temps à vous dire les malheurs de ma Maison ? l'ingratte Melasie empoisonna le Prince mon Pere : et supposa une Declaration, par laquelle il paroissoit reconnoistre Alexidesme pour son successeur. Le Prince de Phocée se trouva en personne à Milet avec des forces : Anthemius aida à faire reconnoistre Alexidesme pour Prince : mes Amis voulurent prendre les armes, et le Peuple murmura : mais à la fin le Parti d'Anthemius fut le plus fort : et lors que je vins pour rentrer dans le Port de Milet, je trouvay les choses en ces termes, et l'on m'en empescha l'entrée. Comme mon Armée avoit esté batuë de la tempeste, je me vy au plus pitoyable estat où jamais Prince se soit veû : je ne sçavois pourtant pas encore ce qui faisoit que l'on me traitoit en ennemy, car on ne me le disoit point : mais à deux heures de là, ayant envoyé dans un Esquif demander la raison de ce qu'on faisoit : Alexidesme m'envoya cette fausse Declaration dont je vous ay parlé, qu'il avoit faite au nom du Roy mon Pere : et le sage Thales quand la nuit fut venuë, me fit sçavoir par un Pescheur la verité de toutes choses. J'apris donc en un mesme jour, la mort de mon Pere, la perte de mon Estat ; la trahison de mon Frere et de mes Sujets, et tout cela sans y pouvoir trouver de remede. Comme la plus grande partie de mes Vaisseaux estoient brisez, j'estois absolument hors de pouvoir de rien faire ny de rien entreprendre : n'ayant pas assez de Soldats pour faire une descente, et pour attaquer Milet du costé de la terre, ny rien de tout ce qu'il faut avoir pour un Siege : et je ne sçavois pas mesme trop bien comment m'esloigner de la Ville, veû le desordre où, l'orage avoit mis toute ma Flotte. Le sage Thales me manda encore, qu'il me conjuroit de ne vouloir pas destruire ma Patrie, pour mon interest particulier : et d'attendre mon restablissement et ma vangeance du temps ; de mes Amis ; de la méchanceté d'Alexidesme ; et des Dieux : qui estoient trop equitables, pour ne punir pas mes ennemis : et pour ne recompenser pas ma vertu, si je sçavois bien user de cette infortune. J'admiray ce conseil quand je l'eus reçeu, mais j'avouë que je ne le suivis pas sans peine : et que ce fut plustost par necessité que par choix, que j'agis selon les intentions de Thales. Cependant la Mer estant devenuë assez calme, quoy que mes Vaisseaux fussent en mauvais estat, je taschay de gagner une des Isles la plus proche dont toute cette Mer est semée, afin de les y faire racommoder. J'envoyay toutesfois secrettement porter un Manifeste à Milet : par lequel je faisois sçavoir à tous mes Sujets, que la pretenduë Declaration du Prince mon Pere estoit fausse : et qu'Alexidesme estoit non seulement un rebelle et un usurpateur : mais que Melasie sa Mere avoit empoisonné son Mary, afin de faire regner son Fils. Comme ce crime estoit fort noir, il ne fut creû pas de tout le monde : et on s'imagina que je ne disois cela, que pour les rendre plus odieux. Cependant le sage Thales qui me l'avoit mandé, l'avoit sçeu avec assez de certitude pour n'en douter pas : mais comme ses malheurs viennent ordinairement en foule, je ne fus pas plustost en pleine Mer, que le calme cessa, et que la tempeste revint : et une tempeste si forte, qu'en deux heures tonte ma Flotte fut dispersée. Le vent repoussa mesme malgré eux quelques uns de mes Vaisseaux, jusques au Port de Milet : les autres se briserent contre des rochers : quelques uns tournerent tout d'un coup, et furent engloutis dans les abismes de la Mer : et je demeuray avec trois seulement, à lutter contre les vents et contre les vagues. Je crus cent et cent fois que j'allois perir : et cent et cent fois je rendis graces aux Dieux, dans l'esperance que j'avois de ne survivre point à mes infortunes. Mais à la fin malgré moy il falut vivre : et apres un jour et une nuit de tempeste espouventable, je fus jetté à l'Isle de Chio, où j'aborday et où je fus reçeu, pour racommoder seulement mes Vaisseaux : car comme ceux de cette Isle sçavoient desja le changement arrivé à Milet, ils craignirent que s'ils me souffroient plus long temps à leurs Ports, ce ne fust donner un pretexte de guerre contre eux aux Milesiens. Enfin, Seigneur, je connus en cette rencontre, que ceux qui ont le plus de besoin de retraite, sont ceux à qui l'on en offre le moins : et que les malheureux ne trouvent gueres d'Aziles, chez ceux qui ne le sont pas. Ce fut en vain que j'attendis pour voir si quelques autres de mes Vaisseaux ne me viendroient point rejoindre ; car soit qu'ils eussent tous peri ; que la tempeste les eust jettez trop loing. ou qu'ils m'eussent voulu abandonner pour s'en retourner à Milet, je n'en apris aucunes nouvelles, Des trois qui me restoient, il n'y en eut mesme que deux que l'on peust remettre en mer : qui ne furent pas plustost en estat, que je me resolus d'aller à Lesbos, pour voir si l'amitié que j'avois contractée avec Tisandre, fils du sage Pittacus Prince de Mytilene, ne subsisteroit pas encore malgré mes malheurs. Je fus donc avec deux Vaisseaux seulement chercher ce genereux Amy, qui me reçeut avec une bonté extréme : et qui me fit recevoir du Prince son Pere avec les mesmes honneurs, que si je n'eusse pas esté dépossedé de mes Estats. Je fus donc quelque temps en cette Cour là : pendant quoy j'envoyay vers Periandre Roy de Corinthe luy demander secours : mais il estoit alors si occupé chez luy, par quelques factions qui partageoient tous les Grands de son Royaume, qu'il ne se trouva pas estre en termes de me pouvoir assister. Le Prince Polycrate fit aussi la paix avec Alexidesme, comme firent ceux de Prienne : et le Prince de Phocée qui estoit de ce Parti, et qui le soustenoit ardemment, engagea tous ceux avec qui il avoit alliance, à le soustenir comme luy : de sorte que je ne vy apparence aucune de rien entreprendre, avec le secours seul du Prince de Mytilene. Joint que par l'intelligence que je conservay tousjours avec le sage Thales, je sçeû qu'il avoit découvert qu'Anthemius qui avoit paru si zelé pour Alexisdeme, animoit sourdement le Peuple contre cét Usurpateur : si bien qu'il y avoit lieu de croire qu'il y auroit bientost quelque nouveau changement à Milet. Qu'ainsi le mieux que je pouvois faire, estoit de n'irriter point les Peuples, en leur allant faire la guerre : et de me tenir tousjours tout prest à me jetter dans cette Ville, s'il s'en presentoit quelque occasion favorable. Me voila donc contraint d'attendre en repos, le succés de ma fortune : mais je vous advoüe que c'estoit avec un chagrin si grand, que rien ne pouvoit me divertir. Ce qui le redoubloit encore, c'estoit que le Prince Tisandre estoit aussi malheureux que moy, bien que ce fust par une cause differente : car vous sçaurez, Seigneur, qu'il y avoit plus de deux ans qu'il aimoit esperdûment cette celebre Fille que vous vistes à Lesbos quand nous y passasmes ensemble, sans pouvoir en estre regardé favorablement, quoy qu'il eust fait toutes choses possibles pour s'en faire aimer. Comme l'admirable Sapho dont je vous parle, est assurément un miracle d'esprit, et que de plus elle a beaucoup de beauté et d'agréement, je ne pouvois pas trouver qu'il eust tort de l'estimer plus que tout le reste du monde : mais comme je n'avois encore jamais rien aimé, je le blasmois estrangement de ce qu'il paroissoit aussi melancolique que moy. Mais, Seigneur, comme ce n'est pas l'Histoire de ce Prince que je veux vous raconter, je ne vous en diray rien autre chose, sinon qu'estant absolument desesperé de pouvoir jamais toucher le coeur de cette belle Lesbienne : il me pria de vouloir estre le compagnon de son exil, et de vouloir aller errer aveques luy, sur toutes les Mers qui n'estoient pas fort esloignées de Milet, pour voir si l'absence le pourroit guerir. Je luy accorday aisément ce qu'il voulut, tout lieu m'estant indifferent dans ma disgrace : ainsi pretextant nostre départ le mieux que nous pusmes, nous quittasmes Lesbos, et : nous nous abandonnasmes à la Fortune. Toutes nos conversations n'estoient pour l'ordinaire que des disputes de l'ambition et de l'amour : chacun de nous soustenant son opinion, selon les sentimens qu'il avoit alors dans le coeur. Nous avions deux Vaisseaux outre celuy où nous estions : mais nous n'eusmes bien tost plus que le nostre : car ayant rencontré le Prince Polycrate beaucoup plus fort que nous, il nous prit les deux autres : et tout ce que nous peusmes faire fut d'échaper à sa victoire. Il est certain que cette avanture me fascha, et me fit devenir Pirate, s'il faut ainsi dire : car il me prit une si forte envie de regagner ce que j'avois perdu, que nous fismes dessein d'attaquer tout ce qui ne se rendroit point : ne jugeant pas qu'il fust plus permis à Polycrate qu'à nous de faire des prises continuelles sur toutes les Mers où il navigeoit. En moins d'un mois nous fismes plus de vingt Combats, et j'aquis bientost le nom de Pirate : car pour le Prince Tisandre, durant tout ce voyage, il ne voulue point estre connu aux lien où nous abordasmes. Je puis toutesfois dire sans mensonge, que j'ay esté Pirate sans estre Pirate, s'il m'est permis de parler ainsi : car comme je n'avois dessein que de me faire une petite Flote par mon courage ; je ne retenois que des Vaisseaux, et les hommes qui vouloient servir sous moy : et justement ce qu'il faloit pour leur subsistance. Nous prismes trois Navires du Prince de Phocée mon ennemy, ce qui me donna une joye inconcevable : et à la premiere Isle que nous trouvasmes, l'en mis les gens à terre, et en pris d'autres ; me semblant que je devois tout esperer, puis que j'avois commencé de vaincre par mes ennemis. J'apris de ces Mariniers de Phocée, que ce Prince se devoit bientost embarquer, pour aller de part de Cresus au Pont Euxin, et a la Ville d'Apollonie : de sorte que resolu de luy aller couper chemin, je retournay d'où je venois : et ce fut alors, Seigneur, que je vous rencontray, comme vous vouliez aller de Corinthe a Ephese. Comme j'avois dans l'esprit le dessein de combattre le Prince de Phocée ; que l'on m'avoit dit qui devoit avoir six Vaisseaux ; je me resolus d'attaquer le vostre pour le gagner si je pouvois. Toutesfois, à dire vray, cette victoire me fut disputée si courageusement par vous ; que l'on peut dire que vous fustes vaincu par le nombre seulement, et que je le fus par vostre valeur. Mais, Seigneur, oseray-je vous dire que ce vaillant homme contre qui vous combatistes dans la Mer, apres que vous y fustes tombez l'un et l'autre, et que j'envoyay querir aussi bien que vous dans un Esquif, estoit ce mesme Tisandre qui est presentement dans ma Tente, qui ne voulut jamais que je vous le fisse connoistre, tant que vous fustes dans mon Vaisseau. Quoy genereux Thrasibule, interrompit Cyrus, celuy que je combatis, et qui m'auroit sans doute vaincu sans vous, est icy ? Ha si cela est, poursuivit il, redoublez vos soings pour sa conservation à ma priere : estant certain que je ne croy pas qu'il y ait un plus vaillant homme au monde que luy. Mais de grace, achevez de me raconter une vie, où je ne prens gueres moins d'interest qu'en la mienne. Thrasibule apres avoir admiré la haute generosité de Cyrus, de s'interesser comme il faitoit à la conservation d'un homme qui luy avoit si opiniastrément disputé la victoire ; reprit son discours de cette sorte. Je ne vous feray donc point souvenir, de ce qui se passa en cette occasion, quis que vostre modestie ne le pourroit souffrir : mais je vous diray seulement, que lors que je pris terre à Lesbos, ce fut pour y laisser malgré luy le Prince Tisandre, à qui vous aviez fait deux blessures, moins grandes en apparence que celles que vous aviez reçeuës de luy, mais qui par le chagrin qu'il avoit, furent plus longues et plus difficiles à guerir que les vostres. En suitte, Seigneur, suivant mon dessein, je vous menay au Pont Euxin, où l'eus le bonheur de rencontrer ce que je cherchois, c'est à dire le Prince de Phocée : car ce fut veritablement contre luy que vous combatistes, et luy que vous vainquistes : estant certain que sans vous, j'eusse peut-estre eu le malheur d'estre vaincu. Mais Seigneur, la Fortune ne voulut pas que dans les trois Vaisseaux que nous prismes, le Prince de Phocée s'y trouvast : et il échapa par un bonheur inconcevable.

Histoire de Thrasibule et d'Alcionide : séjour à Gnide


Cependant apres que vous eustes refusé les deux Vaisseaux que je voulois vous forcer de prendre, parce qu'ils vous apartenoient plus qu'à moy : et apres que vous en eustes seulement accepté un : cette mesme tempeste qui s'esleva un demy jour apres que nous nous fusmes separez, et qui vous jetta deux jours en suitte au port de Sinope (à ce que j'ay sçeu depuis) par un de ces prodiges qui arrivent si souvent à la Mer, et qui font que des vents tous contraires agitent les vagues d'un Cap à l'autre, la tempeste me poussa dans l'Helespont : et en suitte me faisant passer entre Lemnos et Lesbos, elle me força encore malgré moy d'aller plus à gauche raser l'Isle de Chio : et échoüer enfin, contre les Côstes de Gnide, si connuës par cét Isthme qui s'avance si fort dans la mer, que cette pointe de terre semble estre entierement détachée du Continent. Jusques icy, Seigneur, vous pouvez regarder le commencement de ma vie, comme le plus heureux temps que j'aye jamais passé : car parmi mes malheurs, j'avois tousjours eu quelque bonheur : soit par l'amitié du sage Thales ; soit par celle du Prince Tisandre ; et soit en dernier lieu par la vostre : Mais depuis le jour que j'arrivay à Guide, il n'y eut plus pour moy que de l'infortune. Elle se déguisa pourtant d'abord : et je rendis graces aux Dieux, de m'avoir conduit en un lieu où je trouvay tant de civilité. Car vous sçaurez que justement à la pointe de cét Isthme, où la tempeste me jetta seul, mes autres Vaisseaux ayant esté dispersez par l'orage ; il y a un Chasteau extrémement fort, et qui fait toute la deffence de cette presque-Isle du coste de la Mer, où commandoit lors que j'y arrivay, un homme de condition nommé Euphranor, qui estoit Chef du Conseil des soixante qui gouvernent cette Republique. Cét homme pour mon bonheur, à ce que je crûs en ce temps là, vit du haut d'une Terrasse où il estoit, avec quelle impetuosité les Vents m'avoient poussé vers le pied de ses Murailles. De sorte qu'à l'heure mesme par un sentiment d'humanité, il envoya ordre à tous les Mariniers de ce Port de m'assister : et il prit un soing particulier, de sçavoir en quel estat estoit mon Vaisseau, et qui estoit celuy qui le commandoit. Car il connut bien que c'estoit un Vaisseau de guerre : et mesme un des plus beaux et des plus grands, qui eust jamais elle esté sur toutes nos Mers : Se en effet c'estoit encore le mesme sur lequel j'avois commandé l'Armée contre Polycrate, et sur lequel aussi j'avois eu l'honneur de vous voir. Euphranor ayant donc envoyé s'informer qui j'estois : quelques Mariniers de Gnide qui reconnurent mon Vaisseau, luy dirent que c'estoit celuy de ce fameux Pirate qui couroit la Mer depuis quelque temps ; qui ne prenoit ny argent ny marchandise, et qui ne vouloit que des hommes et des Navires : l'assurant qu'ils me connoissoient bien, et qu'ils m'avoient une fois veû attaquer un Vaisseau, pendant quoy ils s'estoient sauvez. Mais en mesme temps ayant sçeu par d'autres qui venoient de me voir, que je n'avois pas trop la mine d'un Pirate, et que mon Navire estoit si fracassé, que je ne serois de longtemps en estat de pouvoir partir de Gnide : il envoya ordre, et par curiosité, et pour la seureté de la Forteresse, de me conduire vers luy. Comme je sçavois que c'estoit la coustume des lieux où il y a des Places de guerre d'en user ainsi, et que de plus je ne voulois pas me faire connoistre pour ce que j'estois, j'obeïs sans murmurer : et sans estre suivi que d'un homme de qualit ? de Milet, nommé Leosthene, qui ne m'avoir point abandonné, et de trois ou quatre de mes gens ; je fus trouver Euphranor qui me reçeut dans une grande Galerie, où diverses personnes se promenoient aveques luy. Il me parla avec beaucoup d'adresse et de civilité : il s'informa qui j'estois ; d'où je venois ; où j'avois dessein d'aller ? Et il me fit enfin plusieurs questions, pour tascher de descouvrir la verité de ce qu'il vouloit sçavoir. Je respondis pourtant à toutes ces choses, sans le satisfaire entierement : car je luy dis que mon. Nom, quand je le luy dirois, ne luy seroit pas connu. Que je venois du Pont Euxin, où une affaire importante m'avoir apellé : et que je ne sçavois pas moy mesme où j'allois, lors que la tempeste m'avoit poussé en cette Côste. Que cependant je pouvois seulement l'assurer avec certitude, qu'il trouveroit en moy beaucoup de reconnoissance, d'avoir eu la generosité d'envoyer ses gens aider aux miens à sauver mon Vaisseau : en effet s'ils ne fussent venus nous n'eussions jamais pû anchrer en ce lieu là, et la tempeste eust achevé de nous faire perir. Durant que je parlois à Euphranor, je remarquay que tout ce qu'il y avoit de gens dans cette Galerie s'aprocherent preocupez de la pensée, qu'ils alloient entendre parler un Pirate. Comme il n'y a que quatre langues parmy tous les Ioniens, et qu'elles se ressemblent si fort, que quiconque en entend une entend toutes les autres, j'entendois et estois entendu sans peine : y ayant mesme si peu de difference de celle de Milet à celle de Gnide, que ce n'est presques que le seul accent qui les change, puis qu'en fin l'une et l'autre sont Greques. Mais Seigneur, parmi toutes ces Personnes qui s'aprocherent, je vy quatre ou cinq Dames de bonne mine : entre lesquelles la fille d'Euphranor me parut la plus belle chose que l'eusse jamais veuë : et comme elle se trouva estre la plus curieuse de la Troupe de voir un Pirate, dont j'ay sçeu qu'elle disoit n'avoir jamais veu ; elle s'aprocha plus que les autres : et je la salüay aussi avec plus de soumission que tout le reste de la compagnie : qui n'eut qu'une reverence ou deux en general. Mais pour Alcionide (car cette belle Personne se nomme ainsi) je luy en fis une en particulier, avec le mesme respect, que si une Divinité m'eust aparu. Il me sembla mesme, que pendant que je continuois de parler à Euphranor, elle dit à. une de ses Compagnes, que je n'avois point l'air d'un Pirate, selon qu'on les luy avoit dépeints : de sorte que pour la confirmer en cette bonne opinion, je taschay de respondre à Euphranor, le plus à propos qu'il me fut possible. En effet il fut si content de moy, que sans s'arrester à cette pretenduë qualité de Pirate, qui ne donne gueres l'entrée des Ports à ceux qui la portent, il m'offrit son assistance de fort bonne grace : et m'assura que je pouvois tarder à Gnide autant de temps que je voudrois, pour faire racommoder mon Vaisseau. Apres cela je me retiray, faisant pourtant encore durer la conversation autant que je le pus, afin de voir plus longtemps l'admirable Alcionide. Mais enfin je sortis de cette Galerie, et je m'en retournay à mon Navire : neantmoins comme il faisoit eau de toutes parts, je fus contraint d'aller loger à la Ville, à un bout de laquelle ce Chasteau est basti : ayant tousjours dans l'esprit l'image de cette belle Personne que j'avois veuë. Le lendemain au matin, je fus à ce celebre Temple qui porte le nom de Venus Gnidienne, où je trouvay desja la divine Alcionide : mais si charmante et si aimable, que je changeay de couleur aussi tost que je l'aperçeus. Comme j'avois pris ce jour là un habit fort magnifique, elle pensa ne me connoistre pas : toutesfois s'estant remis un moment apres mon visage en la memoire, elle me rendit le salut que je luy fis, avec assez de civilité. Comme elle estoit avec sa Mere, et que je ne passois que pour un Pirate dans leur esprit, je n'osay les aborder : et je creus qu'il faloit demander la permission de les voir, auparavant que de l'entreprendre. Je creus mesme qu'il faloit aller remercier Euphranor, et luy faire une visite de ceremonie ; de sorte que je fus chez luy ce matin là, et je l'entretins selon son advis si agreablement, qu'il me tesmoigna estre bien aise de ma connoissance. Apres l'avoir quitté, comme je sçay que pour l'ordinaire les presens sont autant envers les hommes, que les Sacrifices et les Offrandes envers les Dieux, je luy envoyay une Espée admirablement belle : dont la Garde estoit garnie d'or et de pierreries, avec un travail merveilleux : car elle estoit de la main du Pere de ce grand Amy du silence ; de ce Philosophe si celebre par tout le monde : de ce rare Artisan, dis-je, qui est sans pareil pour l'Orphevrerie. Euphranor fut surpris de la magnificence de mon present, qu'il reçeut aveque joye : cependant j'estois si charmé de la veuë d'Alcionide, que je ne me souvenois pas de donner les ordres necessaires pour racommoder mon Vaisseau ; aussi en laissay-je absolument le soin à Leosthene ; et je demeuray seul dans la Chambre j'estois alors, sans pouvoir penser à nulle autre chose qu'à cette belle Personne. Je fus prés d'une heure à resver fort agreablement, et à me souvenir avec plaisir de la douceur de ses yeux ; de la blancheur de son teint ; des justes proportions de tous les traits de son visage ; de l'agrement que l'on y voyoit ; de la modestie qui paroissoit en son action, de l'aisance de sa taille ; et de l'esprit que l'on remarquoit en sa phisionomie. Mais apres avoir bien resvé, tout d'un coup je m'estonnay de me surprendre en une pareille occupation : moy, dis-je, qui depuis la perte de mon Pere et de mon Estat, n'avois jamais esté un moment seul ; sans avoir l'esprit remply de pensées de haine et de vangeance : et qui ne songeois enfin à autre chose, qu'aux moyens de regagner ce que j'avois perdu. J'advoüe que ce changement m'estonna : et que j'eus mesme quelque honte de cette premiere foiblesse. En effet je pensay changer le dessein que j'avois, d'envoyer demander la permission de voir la Femme d'Euphranor qui se nommoit Phedime : car enfin, disois-je, que veux-je faire, de m'exposer à un si grand peril, comme est celuy de revoir une si redoutable Personne ? Je ne l'ay encore veuë quelques momens, et cependant je ne songe presques desja plus à mes ennemis : que sera-ce donc quand je luy auray parlé, et que je luy auray donné loisir d'assujettir mon coeur ? Neantmoins je me moquay moy mesme de ma crainte un instant apres : et je creus encore que je n'avois qu'à ne vouloir point aimer Alcionide pour ne l'aimer pas. Les autres, disois-je, qui sont surpris par cette passion, le sont sans doute parce qu'ils ne songent pas à y resister dés le commencement : mais pour moy il n'en sera pas ainsi : car je veux aller voir Alcionide, avec une ferme resolution, de n'avoir jamais que de l'admiration pour elle, et de n'avoir jamais d'amour. Ainsi, Seigneur, pensant m'estre bien fortifié contre les charmes de cette rare Personne, j'envoyay demander l'apres-disnée à sa Mere la permission de la visiter, qu'elle m'accorda. J'y fus donc avec Leosthene : mais j'y fus sans luy parler, tant que ce chemin dura. Seigneur, me dit il en riant, vous me semblez bien resveur, pour faire une premiere visite de Dames : je sous-ris de la remarque de Leosthene ; et sans luy respondre, parce que je ne sçavois pas une bonne raison a luy dire de ma resverie, je fis semblant de ne l'avoir pas entendu : et j'entray dans le Chasteau, dont nous estions alors fort proches. Phedime me reçeut tres civilement : et l'admirable Alcionide eut aussi pour moy une douceur si charmante, que j'eus tous les sujets possibles de me loüer d'elle. Comme il y avoit beaucoup de Dames lors que j'arrivay, apres les premiers complimens, Phedime continua de parler à celles qu'elle entretenoit auparavant que j'entrasse : et comme j'eus le bonheur de me trouver placé aupres d'Alcionide, j'eus le loisir dés cette premiere visite, de remarquer qu'elle avoit l'esprit aussi beau que le visage. En effet je ne pense pas qu'il y ait jamais eu une personne dont la conversation ait esté plus charmante que la sienne : car en fin elle agit de sorte, qu'elle dit toujours precisément tout ce qu'il faut dire, pour divertir ceux qu'elle entretient. Elle parle également bien de toutes choses ; et demeure pourtant si admirablement dans les justes bornes que la coustume et la bien-seance prescrivent aux Dames pour ne paroistre point trop sçavantes : que l'on diroit à l'entendre parler des choses les plus relevées, que ce n'est que par le simple sens commun qu'elle en a quelque connoissance. Son eloquence est forte, mais naturelle : et quoy que ce soit une des Personnes du monde qui parle le plus facilement, c'est pourtant une des femmes de toute la Terre qui se taist avec le moins de peine, et qui escoute le plus paisiblement ceux mesme qui parlent le plus mal à propos : tant il est vray qu'elle est complaisante, sage, et judicieuse. Estant telle que je la dépeins, vous pouvez bien juger qu'elle souffrit que je luy parlasse, et qu'elle eut la bonté de me respondre. Apres quelques discours indifferents, où celles qui estoient aupres d'elle se meslerent, elle me dit fort obligeamment, que je luy devois avoir quelque obligation, des sentimens qu'elle avoit eus pour moy, avant mesme que de me connoistre : car imaginez vous, me dit elle, que comme c'est un de mes divertissemens, quand la Mer est irritée, de voir ces Montagnes d'escume qui bondissent contre nos Rochers : j'estois aux fenestres de mon Cabinet, lors que vostre Vaisseau poussé par les vents vint eschoüer contre le pied de ce Chasteau. De sorte que comme je creus que tout ce qui estoit dedans alloit perir ; J'advoüe que le coeur m'en batit, et que je demanday aux Dieux qu'ils vous conservassent. Ainsi le premier sentiment que j'ay eu pour vous, ayant esté de pitié : il me semble que vous devez en avoir quelque legere reconnoissance. Quoy Madame, luy dis-je, c'est à vos voeux que je dois mon salut ; et c'est donc veritablement vous que l'en dois remercier ? C'est aux Dieux, repliqua t'elle, et non pas à moy, que vous devez rendre grace : et vous ne me devez au plus qu'un peu de loüange de la pitié que j'ay eue de vous, sans sçavoir qui vous estiez. Aussi, adjousta t'elle, vous ay-je veû ce matin au temple, où vous remerciyez sans doute la Deesse qu'on y adore, de vous avoir conservé. Il est vray, luy dis-je, que j'y suis allé pour cela : car je ne sçavois encore que c'estoit à vous et non pas à moy, qu'elle avoit accordé mon salut. Mais presentement, adjoustay-je, je ne m'estonne plus que la Deesse de la Beauté, ait accordé à la plus belle Personne du monde, une chose qu'elle a souhaitée. Toutesfois, Madame, poursuivis-je, peut-estre vous repentirez vous du bien que vous m'avez fait sans me connoistre, des que vous me connoistrez. Je ne le pense pas, dit elle, ou les aparences sont bien trompeuses : et puis quand mesme vous ne seriez pas ce que je croy que vous estes ; je ne me repentirois pas encore d'avoir eu de la pitié : puis que tous les malheureux en doivent donner à tout le monde, et principalement à celles du sexe dont le suis. Ha, Madame, luy dis-je, ne changez jamais de sentimens, je vous conjure : il semble, dit elle, à vous entendre parler, que vous ayez beaucoup d'interest au party des infortunez : plus que tous les hommes du monde, luy repliquay-je, non seulement par les malheurs qui me sont desja advenus, mais par ceux encore que raisonnablement je dois prevoir qui m'arriveront. C'est estre trop ingenieux à se persecuter, dit elle, que de s'affliger de ce qui peut-estre n'arrivera point : et pour moy, je vous avouë, que je condamne presque également, ceux qui se croyent heureux, par la seule esperance de l'estre : et ceux aussi qui se font malheureux, seulement par la crainte de le devenir. Il y a pourtant d'une espece de gens au monde, luy dis-je en sous-riant, dont pour l'ordinaire tous les plaisirs et toutes les peines, consistent à esperer et à craindre : j'en ay oüy parler quelquesfois, reprit Alcionide en sous-riant aussi bien que moy, mais je ne croy pas de ces gens là tout ce que l'on en dit. Joint que pour vous, adjousta t'elle, vous ne pouvez connoistre cette espece d'infortune dont vous voulez parler : puisque passant toute vostre vie sur la Mer, vous ne pouvez esperer que le calme, et ne pouvez craindre aussi que la tempeste. Les Pirates (luy repliquay-je d'un ton de voix à luy faire croire que je ne l'estois pas) ne sont pas sortis de la Mer comme vostre Deesse : ils naissent sur la, terre ainsi que les autres hommes, et ils y abordent quelques fois En effet Madame, adjoustay-je en rougissant, mon naufrage vous doit aprendre que les Pirates ne sont pas tousjours parmi les flots. Vous vous donnez la un nom, die elle, qui convient si peu avec vostre conversation, que je ne pense pas qu'il vous apartienne. J'advoüe, luy dis-je, que je ne l'ay pas tousjours porté, et que mesme je ne l'ay pas pris : mais puis que les Peuples me l'ont donné, je le garderay jusques à ce qu'il plaise à la Fortune de me l'oster. C'estoit de cette sorte que j'entretenois la belle Alcionide, lors que toutes ces Dames qui estoient chez elle s'en allant, me firent apercevoir que ma premiere visite avoit esté assez longue : si bien qu'apres avoir fait un grand compliment a Phedime, et avoir obtenu d'elle la permission de la voir, tant que je tarderois a Gnide, je m'en retournay a mon logis : mais si esperdûment amoureux, qu'on ne peut pas l'estre davantage. Leosthene qui s'estoit trouvé aupres d'une personne assez stupide, se pleignit en raillant de la longueur de ma visite : mais j'avois l'esprit si occupe de ma nouvelle passion, que je n'entendis pas trop bien ce qu'il me disoit, et que je n'y respondis pas aussi trop à propos. Jugeant donc par mes actions, que je voulois estre seul, il me quitta : et fut s'informer sur le Port, si l'on songeoit a tout ce qui estoit necessaire pour racommoder mon Vaisseau, où il y avoit a travailler pour plus de trois semaines. Je ne fus pas plustost en liberté, que me souvenant de la forte resolution que j'avois prise en allant chez Alcionide de ne l'aimer point : je voulus me demander a moy mesme, si j'estois libre ou esclave ? Je consultay donc mon coeur et ma raison là dessus : mais Dieux ! je trouvay le premier desja si engagé, et l'autre si preocupée, que je n'en fus pas peu estonné. J'apellay l'ambition à mon secours, comme ayant toujours oüy dire, que de toutes les passions, c'estoit la seule qui pouvoit quelquesfois resister à l'amour : Mais quoy que je pusse faire, elle combatit inutilement, et il falut qu'elle cedast à l'autre. Elle ne sortit pourtant pas de mon coeur : au contraire, toute vaincue qu'elle fut par l'amour, elle redoubla encore sa violence : et je m'estimay cent et cent fois plus malheureux d'avoir perdu mon Estat apres avoir connu Alcionide, que je ne faisois auparavant : parce que je regardois alors les malheurs de ma fortune, comme un obstacle invincible à l'heureux succés de ma nouvelle passion. Si j'estois Maistre absolu dans Milet, disois-je, la possession de cette belle Personne me seroit presque assurée, mais estant exilé comme je suis, et passant pour un Pirate comme je fais, je ne puis pretendre ny à la possession de son coeur, ny à celle de sa personne : et je n'ay qu'à me preparer de souffrir tous les suplices que l'amour et l'ambition jointes ensemble peuvent faire endurer. Mais, adjoustois-je, que dira de moy le sage Thales ; qu'en pourra dire le Roy de Corinthe ; qu'en pensera le Prince de Mytilene ; et qu'en croiront enfin tous les Princes et tous les Peuples de l'Ionie en particulier, et de toute la Grece en general ? s'ils viennent à sçavoir qu'un Prince chassé de ses Estats avec injustice ; mal-traitté de ses ennemis ; trahy par ses Sujets ; et depossedé par un Fils naturel du Prince son Pere : qu'un Prince, dis-je, qui ne doit songer qu'a la vangeance et à la gloire, se soit laissé vaincre sans resistance par les beaux yeux d'Alcionide. Resistons donc, reprenois-je tout d'un coup, et ne nous rendons pas sans combatre. Mais Dieux ! adjoustois-je un moment apres, de quelles armes me puis-je servir contre elle ? que feray-je, que penseray-je pour ne l'aimer point ? Trouveray-je quelque manquement en sa beauté ? remarqueray-je quelque deffaut en son esprit ? et pourray-je seulement soubçonner, que son ame ne soit pas aussi genereuse que son visage est beau, et que son esprit est charmant ? C'est pourtant, adjoustois-je, par ce costé là qu'il faut chercher quelque remede à mon mal : voyons donc Alcionide avec assiduité : informons nous en avec soing : sçachons mesme si cette belle Personne, qui sans doute est aimée de tous ceux qui la connoissent, n'aime point : et n'oublions rien enfin de tout ce qui pourroit nous guerir du mal qui commence de nous tourmenter. Ce fut de cette sorte, Seigneur, que je raisonnay : et je creus en effet qu'il n'y avoit point d'autre voye de me delivrer, que celle de trouver quelques deffauts en cette incomparable Personne, ou d'apprendre du moins que son coeur seroit engagé. Le lendemain je ne manquay donc de m'informer avec adresse, de ce que je voulois sçavoir : or il me fut d'autant plus aisé de le faire qu'au mesme lieu où je logeois, il y avoit un homme de qualité, estranger aussi bien que moy, qu'il y avoit desja assez long temps qui estoit à Gnide, pour en sçavoir toutes les nouvelles : et comme il se lie facilement amitié entre ceux qui ne sont pas du Païs où ils se rencontrent, l'estois desja assez bien avec celuy là, pour m'informer de luy de tout ce que je voulois aprendre. Je sçeus donc qu'Alcionide auoit esté aimée de raisonnables qui l'eussent veuë : mais aimée inutilement, sans avoir jamais pû toucher son coeur : et il me dit en fin tant de choses à son avantage, que ne pouvant douter que son ame ne fust aussi belle que son corps, et aussi Grande que son esprit : il y eut des moments où je me trouvay encore avez de raison pour estre au desespoir de ne trouver pas en elle les deffauts que j'y cherchois : et il y en eut plusieurs autres aussi, où malgré moy mon coeur avoit une joye inconcevable, de sçavoir que celle qu'il adoroit estoit toute parfaite et toute admirable. Il falut donc ceder. Seigneur, et se resoudre à aimer Alcionide : je ne cessay pourtant pas de haïr le Prince de Phocée, non plus qu'Alexidesme, Melasie, Philodice, et Anthemius : au contraire, je leur voulus encore plus de mal qu'auparavant, parce que le malheureux estat où ils m'avoient reduit, estoit presques le seul obstacle que je voyois à mon amour. De sorte que sans abandonner le soing des affaires de Milet, je commençay de prendre celuy de plaire à Alcionide si je le pouvois ; si bien que je n'estois pas peu occupé. Comme Euphranor eut quelque soubçon que je n'estois pas de la condition dont on me disoit, il me traita tousjours fort civilement, et ne trouva point mauvais que j'allasse tous les jours chez luy : Mais, Seigneur, plus je voyois Alcionide, plus je la trouvois charmante : et il me sembla mesme qu'elle ne me regardoit point comme un Pirate. Je n'en estois pourtant pas plus heureux ; parce que je connoissois bien qu'elle ne me regardoit pas aussi comme son Amant. J'eusse bien voulu quelquesfois luy donner sujet de deviner mes pensées : mais un moment apres je me repentois de mon dessein : et la crainte d'estre maltraitté, faisoit que j'aimois mieux joüir en repos de la civilité qu'elle avoit pour moy, que de m'exposer à sa colere. Car, disois-je en moy mesme, si je luy fais connoistre ma passion, sans luy faire connoistre ma naissance, elle me traitera comme un Pirate : et si je luy apprens aussi ce que je suis, quelle apparence y a t'il, qu'un Prince malheureux et exillé, puisse estre bien reçeu d'elle ? En fin je concluois que pour agir raisonnablement, il eust falu qu'elle eust creû que j'estois amoureux, d'elle : et qu'elle eust creû encore, que je n'estois pas de la condition dont je paroissois estre, sans sçavoir pourtant precisément que je fusse un Prince dépossedé de ses Estats. Mais il estoit si difficile de trouver les voyes de n'en dire ny trop ny trop peu, pour luy donner cette connoissance, que je regardois presques cela comme une chose impossible : et je vivois dans une contrainte qui n'estoit pas imaginable. Cependant Leosthene qui a un esprit hardi et entreprenant, fit amitié avec une Parente d'Alcionide qui demeuroit chez elle : mais une amitié si estroite, que j'en estois espouventé : car cette Fille luy donnoit cent marques de confiance. Il est vray qu'il luy avoit fait plusieurs petits presents, de choses qu'il achetoit en secret a Gnide, et qu'il disoit avoir aportées de fort loing : comme des Essences, des Poudres, des Parfums, et autres semblables galanteries. De sorte que comme cette Fille avoit l'esprit assez libre, elle disoit presques tout ce qu'elle pensoit à Leosthene. Un jour donc en parlant aveques luy, elle le pressa et le conjura de luy dire précisément qui j'estois : et comme il s'imagina que peut-estre cette curiosité n'estoit elle pas d'elle seule : il la pressa à son tour de luy dire pourquoy elle avoit une si grande envie de le sçavoir. Si bien que suivant son ingenuité ordinaire, elle luy dit, apres luy en avoir fait un mistere fort secret, que c'estoit parce qu'Alcionide avoit un desir extréme d'aprendre ma veritable qualité : à cause qu'elle ne pouvoit s'imaginer, que je fusse effectivement un Pirate. Par bonheur, Leosthene respondit, comme je luy eusse ordonné de respondre si je l'eusse sçeu : car il se mit à railler avec cette Personne, d'une maniere si adroite, que sans luy dire ny ouy ny non, il luy donna lieu de croire, qu'Alcionide ne se trompoit pas. Comme Leosthene avoit aisément remarqué que j'estois amoureux d'Alcionide, il crut bien qu'il me feroit quelque plaisir de me dire qu'elle avoit la curiosité de sçavoir qui j'estois : et en effet il me donna tant de joye, en me racontant ce qui luy estoit arrivé, que ne pouvant plus luy cacher ma passion, je luy descouvris tous mes sentimens, et en fis mon Confident. Ce n'est pas qu'il fust fort propre pour cela, car il a l'esprit un peu trop fier : mais je n'avois pas à choisir ; et je ne pouvois plus renfermer dans mon coeur la violente passion qui me possedoit. Dieux que d'heureux moments me donna cette curiosité d'Alcionide : et que de crainte aussi j'eus quelquesfois, qu'elle ne vinst à sçavoir qui j'estois, par l'apprehension que j'avois que la connoissance de mes malheurs ne fust un obstacle au dessein que j'avois formé, de tascher d'obtenir quelque place dans son coeur ! Cependant je la voyois tous les jours : et tous les jours je l'aimois avec plus de tendresse, et avec plus de violence. Ce qui me charmoit le plus d'Alcionide, estoit que je ne surprenois jamais son esprit dans aucun sentiment qui ne fust droit : et que tout ce qui a accoustumé d'estre la foiblesse de toutes les jeunes Personnes, estoit beau coup au dessous d'elle. Cette merveilleuse Fil le ne faisoit jamais une affaire, de ce qui ne devoit estre qu'un simple divertissement : ses habillemens la paroient, sans l'occuper la moitié de sa vie comme de pareilles choses occupent ordinairement celle de la plus grande partie des femmes : sa conversation sans estre tousjours de bagatelles inutiles, estoit pourtant fort aisée. De plus, tout l'Or et tous les Diamans de l'Orient, n'eussent jamais pû esbloüir son esprit : elle discernoit un honneste homme sans magnificence aucune, d'avec le plus magnifique stupide de la Terre, dés la premiere visite : et malgré toute sa parure, elle rendoit tellement justice au veritable merite, que je ne doute nullement, qu'elle n'eust mieux traité un Pirate effectif, s'il eust eu de bonnes qualitez, qu'un Prince qui en auroit eu de mauvaises. Connoissant donc tant de vertu en cette admirable Fille le moyen de ne l'aimer pas ? Aussi l'aimay-je de telle sorte, que personne n'a jamais tant aimé. Il me souvient mesme, qu'un jour estant aupres d'elle, appuyé sur une fenestre qui est au bout d'une Galerie qui regarde vers la Mer, pendant que plusieurs autres Dames se promenoient derriere nous : Voila (me dit elle, en me monstrant le lieu où mon Vaisseau auoit échoüé) l'endroit où vous avez pensé faire naufrage : Pardonnez moy Madame (luy dis-je precipitamment, sans avoir loisir de raisonner sur ce que je disois) ce n'est point là le lieu où j'ay pensé perir : bien est il vray, adjoustay-je, qu'il n'en est pas fort esloigné. En verité (me dit elle, sans entendre le sens caché de mes paroles) vous ne sçavez pas si bien que moy, où vostre Vaisseau échoüa ; car je le vy de mes propres yeux : mais pour vous, je m'assure que vous estiez si occupé à donner les ordres, que vous ne le remarquastes pas. Je sçay bien Madame, luy dis-je, que mon naufrage s'est fait en vostre presence : mais cela n'empesche pas que je ne croye, que celuy qui perit sçait beaucoup mieux où il perit, que ceux qui ne font que le regarder. Pour moy, adjousta t'elle encore en riant, si je ne vous croyois pas l'ame extrémement ferme, je croirois que la peur auroit un peu troublé vostre raison en cét instant : car je vous assure que ce fut au pied de ce grand rocher que vous fustes en peril. Et je vous assure Madame, luy dis-je, que malgré tout le respect que je vous dois, il faut que je soustienne que ce fut veritablement assez prés de ce rocher que je fis naufrage : mais que ce ne fut point du tout où vous dittes. Alcionide qui n'avoit pas accoustumé de me trouver si peu complaisant, soubçonna en fin qu'il y avoit quelque sens caché à mes paroles : et rougissant tout d'un coup, l'ay tort, me dit elle, de vouloir disputer contre vous, pour une chose de nulle importance : car puis que vous estes eschapé de ce peril, c'est assez ; et je ne dois plus en parler. Mais en verité, dit elle en riant encore, ceux qui disent qu'un sage Pilotte ne doit jamais faire deux fois naufrage contre un mesme escueil, ne sçavent pas la difficulté qu'il y a à s'en empescher : puis que vous qui estes si sage en apparence, ne connoissez déja plus celuy qui vous pensa faire perir. Quoy qu'il en soit n'en parlons plus, adjousta t'elle, et pour vous entretenir de quelque chose qui vous plaise davantage, dittes moy je vous prie, si vostre Vaisseau sera bien tost en estat de vous permettre de partir : car je m'imagine que vous souhaitez autant vostre départ, que tous ceux qui vous connoissent icy le craignent. Je me trouvay alors fort embarrassé : parce qu'encore que les paroles d'Alcionide semblassent me donner lieu de luy découvrir une partie de mes sentimens : elle avoit pourtant dans les yeux une severité si grande malgré leur douceur, que je ne l'osay jamais faire. Je luy dis donc seulement, que je ne croyois pas qu'il fust possible d'estre fort pressé de partir d'un lieu où elle seroit : mais comme la seule civilité pouvoit faire dire ce que je luy disois, elle y respondit civilement : et tout le reste de la conversation se passa de cette sorte, l'en eus plusieurs autres avec elle, sans pouvoir jamais me resoudre à m'exposer à sa colere, en luy parlant ouvertement de mon amour : je sçeus mesme par Leosthene, que depuis ce premier jour là, Alcionide ne parla plus de moy à sa Parente. Cependant je faisois durer le travail de ceux qui racommodoient mon Vaisseau, le plus long temps qu'il m'estoit possible : et peu s'en falut que je ne fisse encore rompre ce qui n'estoit point rompu, afin de le faire refaire d un bout à l'autre : De sorte que je fus six semaines au lieu de trois au Port de Gnide. Mais enfin le sage Thales, que j'avois envoyé advertir secretement du lieu où j'estois, me manda qu'il y avoit quelque aparence de sedition dans Milet, et qu'il me conseilloit de m'en aprocher : me voila donc forcé à partir, mesme par l'interest de mon amour. De plus, comme le Peuple de Gnide s'estoit aperçeu de la longueur affectée des Ouvriers qui racommodoient mon Vaisseau, il s'estoit espandu quel que bruit que j'avois quelque dessein caché : et Euphranor luy mesme en soubçonna quelque chose, à ce que sçeut Leosthene, par cette Fille qui estoit de ses Amies : l'assurant de plus, qu'aussi tost qu'il seroit revenu d'un petit voyage de huit jours qu'il devoit faire dans deux ou trois, il me forceroit à m'expliquer. Toutes choses voulant donc que je partisse, et mon Vaisseau estant prest quand Euphranor vint à partir, je pris congé de luy ; l'assurant qu'il ne me trouveroit plus à son retour : et le conjurant de croire, que si je ne mourois pas à une occasion où j'allois, j'aurois l'honneur de le revoir, et de me faire un peu mieux connoistre à luy. Apres son despart, je sus encore quatre jours à Gnide : pendant lesquels Alcionide qui n'avoit jamais entré dans aucun Vaisseau de guerre, non plus que trois ou quatre de ses Amies, tesmoigna avoir une si forte envie de voir le mien, que je la suppliay de la vouloir satisfaire : et d'y venir passer la derniere apres-disnée que je devois estre à ce Port. M'ayant donc accordé, avec la permission de Phedime, ce que je luy demandois, je me preparay à la recevoir en ce lieu là, avec toute la magnificence possible : mais pourtant avec toute la melancolie dont un coeur puisse estre capable. En effet, quand je venois à penser, que dans quatre jours je ne verrois plus Alcionide : la douleur m'accabloit de telle sorte, que je n'estois gueres capable de tous les petits soins necessaires pour bien ordonner une belle Feste. Aussi fut-ce sur la diligence de Leosthene que je m'en reposay, qui s'en acquita sans doute admirablement. Car encore que le temps fust extrémement court à s'y preparer, neantmoins mon Vaisseau ne laissa pas d'estre orné de cent Banderoles volantes de diverses couleurs, où les Chiffres du Nom d'Alcionide, avec des Devises, estoient en or et en argent. Il y avoit sur le Tillac une Musique Marine, telle qu'on peut s'imaginer celle des Tritons et des Nereïdes : et outre celle là, des voix admirables, pour imiter apres celles des Sirenes. Tous les Soldats avoient les plus belles Armes qui fussent dans mon Navire : et Leosthene me fit mesme faire une Javeline où le Chiffre du Nom d'Alcionide estoit peint sur le bois, et gravé sur le fer en divers endroits, que je portay tout ce jour là à la main, pour faire les honneurs de mon Vaisseau. Le jour et l'heure estans venus, où je devois recevoir la grace de voir Alcionide dans un lieu où j'avois quelque puissance : je sus la prendre chez elle, accompagnée d'une Tante qu'elle avoit, et de dix ou douze de ses Amies : car pour Phedime, quelque legere incommodité l'empescha d'y pouvoir venir. Mais j'y fus tout couvert d'or, et de plumes de diverses couleurs : et avec le plus magnifique habit de guerre, que j'eusse jamais porté, suivy de Leosthene et des principaux Officiers de mon Navire. La conduisant donc dans ce Vaisseau paré comme je viens de vous le despeindre, la Musique commença dés que nous aprochasmes : et en suitte la faisant passer dans la Chambre de Poupe, elle fut si surprise de sa grandeur ; de la beauté de ses Peintures ; et de la magnificence qu'elle y vit ; quelle ne pouvoit presques croire qu'elle fust dans un Navire. Apres qu'elle l'eut bien considerée, je luy fis voir tout le reste de cette merveilleuse Machine, qui contient tant de choses en si peu d'espace : les Mariniers pour la divertir, firent en sa presence tout ce qu'ils ont accoustumé de faire, et pendant le calme, et pendant la tempeste : c'est à dire hausser et abaisser les voiles ; les tourner tout d'un coup, ou peu à peu ; remüer tout ce grand nombre de Cordages en un instant, et bref toutes ces autres operations maritimes si surprenantes, pour ceux qui ne les ont point veuës. Mais durant qu'Alcionide estoit occupée à voir toutes ces choses, on servit la Colation dans la mesme Chambre où elle avoit esté d'abord : si bien que lors qu'elle y rentra, elle en fut assez agreablement surprise : parce qu'en effet les soings de Leosthene avoient admirablement bien reüssi. Elle commença donc de me loüer, et de me remercier ; en se pleignant toutesfois de ma magnificence : et en disant avec en sous-rire tres obligeant, que si tous les Pirates estoient comme moy, ils feroient honte à tout ce que la Grece avoit de plus poly, et de plus liberal. Je respondis d'abord à ce compliment avec beaucoup de joye : estant fort aise de remarquer qu'Alcionide estoit satisfaite. Mais tout d'un coup venant à penser, qu'il faloit partir la nuit prochaine (car le vent estoit alors fort bon) je ne pûs plus souffrir les regards d'Alcionide, sans une douleur extréme. Quoy (disois-je en moy mesme, durant qu'elle faisoit colation avec ses Amies, et en la regardant attentivement sans qu'elle y prist garde) je ne verray peut-estre jamais plus Alcionide ! et certaine ment demain à la mesme heure où je parle, non seulement je ne la verray plus, mais mesme je ne verray pas seulement le Chasteau où elle de meure. Chaque instant, poursuivois-je, m'esloigenera d'elle, et m'en esloignera peut-estre pour toujours : et tu pourrois vivre Thrasibule ! adjoustois-je, et tu pourrois luy dire adieu ! ha non non, mourons plus tost mille et mille fois, que d'esprouver toutes les rigueurs d'une absence si incertaine en sa durée, si certaine en sa cruauté ; et si insuportable pour toy. Ces pensées. Seigneur, firent une si forte impression en mon ame, que je changeay de couleur vingt fois en un quart d'heure : de sorte que Leosthene s'apercevant de cette profonde melancolie, me tira à part, durant que ces Dames mangeoient (car j'estois demeuré debout, pour servir moy mesme Alcionide) et suivant son humeur libre et hardie ; Qu'avez vous Seigneur ? me dit il, et estes vous seul en tout l'Univers, que la veüe de la personne aimée ne satisface point ? Mais Leosthene, luy dis-je, que me sert de la voir aujord huy, cette admirable Personne que j'adore, puis que je ne la dois plus voir demain ? S'il n'y a que cela qui cause vostre douleur, me dit il, que ne la voyez vous toute vostre vie ? Et comment le pourrois-je ? luy dis-je ; en me permettant, repliqua t'il brusquement, de couper le Cable qui tient ce Vaisseau à l'Anchre ; de faire hausser les Voiles ; de prendre la haute Mer, comme si ce n'estoit que pour donner le plaisir de la promenade à ces Dames ; et de les emmener où vous voudrez : à condition de ne retenir apres que la belle Alcionide, et son aimable Parente : et de mettre toutes les autres à terre, à quelques stades d'icy. Euphranor, poursuivit il, n'est point à Gnide : et nous serons desja bien loing, quand on s'apercevra de nostre fuitte. Enfin, adjousta t'il encore, soit que vous agissiez comme Pirate ou comme Amant, c'est une prise digne de vous. D'abord je creus que Leosthene me disoit cela par galanterie : mais un moment apres, je connus qu'il parloit serieusement, et qu'il me conseilloit en interessé. Ma premiere pensée fut sans doute d'avoir de la repugnance pour cette action : mais l'Amour un instant apres seduisant ma raison et ma generosité, fit que je dis à Leosthene, sans sçavoir presques ce que je disois, il le faloit faire sans me le dire, cruel Amy ; et me rendre heureux, sans que je fusse criminel : au lieu de me faire une proposition agreable, que l'honneur me deffend d'accepter. Il est aisé de reparer cette faute, me dit il, et les heureux ne passent jamais gueres pour coupables : c'est pourquoy sans perdre icy le temps en discours inutiles, allez entretenir ces Dames et les amuser, pendant que je donneray les ordres necessaires pour executer un si beau dessein. Ha Leosthene, luy dis-je, je n'oserois consentir à une proposition si injuste, mais pourtant si agreable : songez toutesfois, me respondit il, que vous ne verrez plus Alcionide, si vous escoutez cette exacte justice dont vous parlez : et que vous la verrez tousjours, si vous suivez mes conseils. Mais elle me haïra, luy repliquay-je ; Mais vous la perdrez de veuë dans une heure, respondit il : regardez (adjousta encore cét injuste Amy en me la monstrant de la main) le thresor que vous voulez perdre. Enfin Seigneur, que vous diray-je pour mon excuse ? L'amour troubla ma raison ; Leosthene seduisit ma volonté ; et sans sçavoir presques ce que je disois, je consentis à demy à tout ce qu'il desiroit sans doute plus pour son interest que pour le mien, à cause de la parente d'Alcionide qu'il aimoit : et je commençay de faire ce qu'il vouloit que le fisse : c'est à dire d'aller vers ces Dames pour les amuser, pendant qu'il couperoit le Cable ; qu'il feroit hausser les Voiles ; et prendre la haute Mer. Comme elles avoient achevé de faire colation, lors que je rentray dans la Chambre, elles se leverent, et Alcionide s'en vint à moy avec une civilité si obligeante, et avec tant de marques de satisfaction et de reconnoissance sur le visage ; qu'à peine eus-je rencontré ses yeux, que ses regards remettant le respect dans mon ame, je fus si remply de confusion, d'avoir consenty au criminel dessein que Leosthene m'avoit proposé ; que non seulement j'en paslis et en rougis presques en un mesme instant ; mais mon esprit se troublant, et respondant moy mesme tout haut à mes propres pensées : Non Madame ? m'écriay-je tout d'un coup, je n'y consentiray jamais ; et j'aime cent fois mieux mourir. Alors luy presentant la main, sortez Madame, luy dis-je tout transporté, sortez d'un lieu indigne de vous : et ne vous fiez jamais à des pirates. Mais Madame sortez promptement, je vous en conjure : de peur qu'un repentir si raisonnable comme est celuy que j'ay maintenant dans le coeur, ne soit suivy d'un autre plus criminel. Alcionide fut si estonnée et si surprise de mon procedé, qu'elle ne sçavoit que penser : neantmoins elle voyoit tant de trouble sur mon visage, qu'elle s'en troubla un peu elle mesme : ne sçachant presques ce qu'elle me devoit respondre. Aussi n'attendis-je pas ce qu'elle diroit : et voyant que l'on commençoit d'obeïr à Leosthene, et qu'il avoit desja l'Espée à la main, et le bras levé pour couper le Cable qui nous retenoit à l'Anchre ; je le luy deffendis absolument. Puis me tournant encore vers Alcionide, accordez moy ce que je vous demande, luy dis-je, quoy que ce que je vous demande me doive couster la vie. Mais (me dit elle en me donnant la main, et en se disposant à sortir) ne me direz vous point quelle avanture est celle-cy ? Quand vous serez sur le rivage, luy repliquay-je, et que je ne craindray plus moy mesme, vous le devinerez peut-estre. De vous representer, Seigneur, le desordre de mon ame ; l'estonnement d'Alcionide ; celuy de sa Tante et de ses Amies ; le despit de Leosthene ; et mon desespoir ; ce seroit une chose impossible : mais enfin emporté par mon amour, par mon respect, et par mon repentir, je remis Alcionide à terre, et de là dans son Chariot : et sans me pouvoir souvenir ny de ce que je luy dis ; ny mesme si je luy dis quelque chose : je sçay seulement que je la quittay ; que je me rembarquay ; et que quoy que je ne deusse partir que la prochaine nuit, je fis lever les Anchres, hausser les Voiles ; et que je m'esloignay enfin malgré Leosthene et malgré moy mesme, s'il faut ainsi dire, du rivage de Gnide, où tout ce que j'aimois demeuroit. Leosthene voulut me dire quelque chose, mais je ne pûs souffrir sa veuë, ny recevoir ses excuses : et il falut qu'il donnast quelque temps à ma douleur, auparavant que je luy pardonnasse son mauvais conseil. Je n'eus pas fait une heure de chemin, que je commanday que l'on abaissast les Voiles, et que l'on jettast les Anchres, en un lieu où l'on pouvoit encore le faire : et quoy que ce commandement parust fort bizarre, je ne laissay pas d'estre obeï. Cependant sans sçavoir ce que je voulois, j'estois dans une douleur extréme : il y avoit des momens, où la seule absence d'Alcionide m'affligeoit : il y en avoit d'autres, où j'estois au desespoir, d'avoir consenty à un dessein si injuste : et il y en eut d'autres encore, où, si je l'ose dire, je me repentis de m'estre repenty. Ces derniers furent pourtant si courts, que je pense qu'il m'est permis de croire que je n'en fus gueres plus criminel : et que ce fut plustost un effet de la violence de ma passion, que du déreglement de mon ame. Cependant ne pouvant ny me raprocher du rivage, ny m'en esloigner : et sçachant pourtant : qu'il faloit absolument faire le dernier, et par honneur, et par necessité ; je ne pûs toutefois m'y refondre, sans estre assuré que du moins Alcionide sçauroit que je l'aimois. Ainsi je pris le dessein de luy escrire et de luy faire porter ma Lettre par un des miens, que j'envoyerois dans un Esquif. J'escrivis donc ; mais Dieux, que de peine j'eus à escrire ! Toutesfois j'en vins enfin à bout, et si je ne me trompe, cette Lettre estoit à peu prés en ces termes.

A LA BELLE ALCIONIDE.

J'ay tant de choses à vous dire, que je ne suis pas peu occupé, à leur donner quelque ordre dans mon esprit : car enfin divine Alcionide, je voudrais que vous pussiez sçavoir en mesme temps, que la passion que j'ay pour vous est extréme ; que ma condition n'est pas telle qu'elle vous paroist ; que la douleur que j'ay de vous quitter est inconcevable ; que le repentir que j'ay d'avoir pû consentir un moment à vous desplaire, me rendra malheureux toute ma vie : et qu'encore que je ne vous l'aye osé dire, je suis pourtant plus amoureux de vous, que personne ne sçauroit estre. Vous ne pouvez ce me semble juger, par le déreglement de mon ame : Vous, dis-je, qui avez tant d'esprit et tant de lumiere. Au nom des Dieux, Madame, ne refusez pas à mes prieres, la grace de vous souvenir quelques fois d'un Prince qui n'ose vous dire que sa qualité, sans vous aprendre precisément ses malheurs. Souvenez vous donc, qu'il part d'aupres de vous, avec le dessein d'y revenir : mais d'y revenir en estat d'estre advoüé de vous, pour le plus passionné et le plus fidelle Amant du monde, Ne vous souvenez pas s'il vous plaist, que j'ay esté un moment vostre Ravisseur, sans vous souvenir en mesme temps que l'ay esté vostre Liberateur. Enfin, Madame, si vous ne vous souvenez pas de moy avec tendresse, ne vous en souvenez pas avec mépris : puis que vous seriez injuste, d'en avoir pour un homme qui vous a adorée sans vous le dire ; qui part d'aupres de vous presques sans esperance ; et qui vous aimer a toute sa vie, quand mesme vous le haïriez.

Apres avoir bien leû et releû cette Lettre, où je ne mis pas mon nom, je fus enfin contraint de me servir de Leosthene pour la porter : tant parce qu'il m'en pressa extrémement apres que je luy eus pardonné son mauvais conseil, que parce qu'il estoit fort adroit. Il fut donc à Guide, dés que la nuit fut venuë : et comme il avoit intelligence avec la personne qu'il aimoit, et dont il n'estoit pas haï ; il la vit, et elle luy fit voir Alcionide malgré elle, sans que Phedime en sçeust rien : et elle le fit mesme entrer dans sa Chambre sans luy en parler. Lors que Leosthene luy donna ma Lettre, elle fit quelque difficulté de la lire : mais apres l'avoir leüe, elle en fit beaucoup plus d'y respondre : tesmoignant mesme assez de colere contre sa Parente. Cependant comme Leosthene est hardy, il luy dit, sans perdre pourtant le respect, qu'il ne sortiroit point de sa Chambre, si elle ne me respondoit. De sorte que pour se delivrer de son importunité, elle m'escrivit seulement ces paroles.

ALCIONIDE A L'ILLUSTRE PIRATE.

Si je croyois tout ce que vous me dittes par vostre lettre, je ny devrois pas respondre : ou si j'y respondois, ce ne seroit pas agreablement pour vous. C'est pourquoy je vous declare, que de tout ce que vous m'avez escrit, je n'en crois rien qu'une seule chose : qui est que vous n'estes point de la condition dont le Peuple vous croit : et qu'ainsi je suis obligée de vous demander pardon, de toutes les incivilitez que je vous ay faites, pendant que vous avez esté icy. Je m'imagine que vous serez assez equitable, pour ne me le refuser pas : et que vous ne trouverez point mauvais, qu'une personne qui aime passionément la verité, ne refonde pas à tant de choses incroyables dont vostre Lettre est remplie. Cependant soyez persuadé, qu'il vous est advantageux que je ne les croye point : et que sans l'opiniastreté de Leosthene, vous ne verriez pas escrit de ma main le Nom

D'ALCIONIDE.

Mais, Seigneur, pour me haster de vous dire des choses plus considerables, Leosthene revint, et m'aporta la Lettre que je viens de vous reciter : qui toute indifferente qu'elle estoit, me donna une si grande joye, que je ne pense pas que j'eusse pû me refondre à m'esloigner de Gnide, sans escrire encore une fois à Alcionide, si une tempeste ne se fust levée, qui me força de souffrir qu'on levast les Anchres, et que l'on prist la pleine Mer.

Histoire de Thrasibule et d'Alcionide : errances


Cependant je fus vers Milet, suivant les advis du sage Thales : et en y allant j'eus le bonheur de rencontrer deux des Vaisseaux que l'avois perdus. Mais en eschange, j'eus le malheur bien tost apres, d'apprendre que le Prince de Phocée estoit revenu à Milet, aussi tost que Thimocrate en avoit esté party, pour aller rendre conte aux Amphictions de ce qui s'y estoit passé : que ce Prince avoit destruit tout ce que Thimocrate y avoit avancé en ma faveur qu'il avoit raffermy l'authorité d'Alexidesme : et puny presques tous ceux qui avoient voulu se sous-lever, ou qui avoient simplement tesmoigné quelque zele pour mon Party. Si bien que desesperé de ma mauvaise fortune, je fus contraint de me retirer : et d'aller errant sur toutes nos Mers, sans sçavoir precisément ce que je voulois faire. J'envoyay pourtant encore une fois secretement à Gnide, m'informer de ce qu'Euphranor auroit dit à son retour, de mon départ bizarre et inopinée : car comme il y avoit plusieurs Dames avec Alcionide lors que je l'avois quittée avec tant de precipitation, je m'imaginois bien que la chose seroit sçeue. Et en effet j'appris qu'Euphranor avoit esté fort en peine d'en deviner la cause : et que les choses n'estoient pas en estat que je pusse retourner à Gnide. Joint que n'ayant presques plus d'esperance de voir jamais changer de face à ma miserable fortune, je ne jugeois pas que je pusse rien gagner, ny sur l'esprit d'Alcionide, ny sur celuy de son Pere. j'estois mesme si abandonné à ma douleur, que passant devant Lesbos je n'y voulus pas aborder : me contentant d'envoyer simplement demander des nouvelles de la santé du Prince Tisandre, que je sçeus qui se portoit bien : et de luy escrire une Lettre, que mes gens laisserent aux premiers Mariniers qu'ils trouverent sur je Port, n'ayant pas voulu qu'ils parlassent à luy, de peur qu'il ne me vinst voir. Je luy disois en general dans cette Lettre, sans luy nommer Alcionide, que je luy demandois pardon, d'avoir autrefois condamné la passion qui le possedoit : et que je luy aprenois que j'en estois presentement incomparablement plus tourmenté que luy. Apres cela je passay outre, jusques bien avant dans l'Helespont : en suitte je revins, et je fus à Delphes, avec intention d'y consulter l'Oracle : mais quand j'y fus arrivé, je ne pûs jamais m'y resoudre : tant j'avois de crainte de trouver ce que je ne cherchois pas. Cependant j'y tombay malade : et avec tant de violence, que je ne pûs estre en estat de partir de là de plus de quatre mois. Mais enfin quand il pleut aux Dieux je gueris : je dis quand il pleut aux Dieux, parce qu'il est certain que je cessay d'estre malade, sans leur avoir demandé la santé : trouvant trop peu de bien en la vie, pour regarder la mort comme un mal. Aussi tost apres je me rembarquay : et voulant du moins passer aupres de Gnide, si je n'y abordois pas, je pris cette route là. Le vent me fut pourtant si contraire, que je fus forcé de laisser Chio à la main droite, au lieu que j'avois eu dessein de passer entre cette Isle et l'Isthme de Gnide : et emporté parles vents, je fus contraint de passer outre : et de croiser malgré moy quatre Vaisseaux qui se trouverent sur ma route. Comme tout le monde m'estoit devenu Ennemy, et que j'estois acoustumé à faire mettre du moins le Pavillon bas, à tous ceux que je rencontrois : je voulus faire la mesme chose à ceux cy, qui ne le voulurent pas. Je regarday la Baniere de ces Vaisseaux ; mais je ne la connus point : et je m'imaginay mesme que c'estoit peut-estre le Prince de Phocée qui se déguisoit. Apres qu'ils eurent donc refusé d'abaisser leur Pavillon, le les attaquay : et tournant d'abord la Proüe vers le plus grand des quatre, je luy donnay la chasse durant plus d'une heure. Comme il ne vouloit point combatre ? il voulut se servir de la force des voiles : mais comme les Vaisseaux que j'avois, estoient encore plus legers que luy, quoy que celuy que je montois fust fort grand, je le joignis ; je l'acrochay ; je le combatis : et si ardemment, qu'en une demie heure je m'en rendis Maistre. Ce qui m'eslevoit d'autant plus le coeur, estoit que j'avois veû que les trois autres Vaisseaux qui estoient à moy, avoient bruslé un de ceux des Ennemis ; coulé l'autre à fonds ; et pris le dernier : de sorte que je voyois ma victoire entiere et certaine, malgré la resistance de ceux que je combatois, Tout ce qui estoit donc dans le Navire que j'avois attaqué s'estant rendu, j'y entray l'Espée à la main, ne m'estant point demeuré d'autres armes : car j'avois non seulement lancé plusieurs Javelines, mais mesme celle qui portoit le nom d'Alcionide, que j'avois tousjours gardée, de puis le jour que cette belle Personne estoit venuë dans mon Vaisseau. J'y entray donc, apres avoir deffendu à mes Soldats de faire aucun desordre : mais à peine fus-je sur le Tillac, qu'allant à la Chambre de Poupe, où j'entendis des voix de femmes, je vy sur un lict l'admirable Alcionide, avec une pas leur mortelle sur le visage, le bras gauche estendu, descouvert, et tout sanglant parce qu'une Javeline le traversoit de part en part : et je vis aussi dix ou douze femmes qui pleuroient aupres d'elle, sans oser seulement entre prendre de tirer cette funeste Javeline de sa blessure. Je vous laisse à juger, Seigneur, ce que cét objet fit en mon ame : je m'aprochay encore davantage, criant de toute ma force, que celuy qui avoit lancé cette fatale Javeline mourroit, si je le pouvois connoistre. Je me mis à genoux aupres de son lit ; je commanday qu'on fist venir mes Chirurgiens ; et je pris le bras de cette belle esvanouïe : pendant que toutes ses femmes me reconnoissant, pousserent des cris d'estonnement, parmi ceux de douleur qu'elles jettoient. Je pris, dis-je, le bras d'Alcionide, afin de voir si je ne pourrois point la soulager : mais ô Dieux ! à peine l'eus je pris, que je reconnus cette fatale Javeline, pour estre celle qui portoit son illustre Nom, et que j'avois lancée la premiere, en accrochant ce Vaisseau. Jugez donc, Seigneur, de mon desespoir, lors que je connus avec certitude, que c'estoit de ma main qu'Alcionide estoit blessée : il fut si grand, que sans sçavoir ce que je faisois, je laissay tomber le bras de cette belle Personne si rudement, que son propre poids fit presque entierement sortir cette Javeline qui le traversoit. La douleur qu'elle en sentit, la fit revenir à elle, et luy fit entr'ouvrir les yeux, justement comme les Chirurgiens arriverent : pour moy sans pouvoir parler, je leur fis signe qu'ils la secourussent : et cherchant mon Espée afin de m'en percer le coeur, je vy que Leosthene la tenoit : et je m'aperçeus que je l'avois laissé tomber, lors que j'avois veû Alcionide en cét estat. Je voulus la luy arracher des mains, mais il ne me la voulut jamais rendre : et il me dit que je ferois mieux de secourir Alcionide, que de me desesperer. Je me reprochay donc de son lict : et voyant que depuis que les Chirurgiens avoient achevé de luy tirer cette funeste Javeline, elle estoit entierement revenuë à soy, je me mis à genoux aupres d'elle : et la regardant sans pouvoir pleurer, tant ma douleur estoit forte (car ce sont les mediocres douleurs qui s'expriment par des larmes) au nom des Dieux Madame, luy dis je, or donnez moy le suplice dont vous voulez que je chastie la sacrilege main qui vous a blessée : et ne croyez pas si je respire encore, que ce soit pour vivre longtemps. Non, Madame ? je veux seule ment vous voir en estat de guerir, afin que vous me puissiez voir perdre la vie : pour expier du moins eu quelque façon, l'horrible faute que j'ay commise : puis qu'à parler raisonnablement, je ne sçaurois estre innocent, apres avoir respandu un aussi beau sang que le vostre. Alcionide estoit si surprise de me voir, et de m'entendre parler de cette sorte, que quand elle n'eust pas esté aussi foible qu'elle estoit, elle n'eust pû faire un long discours : c'est pourquoy ne respondant pas à tout ce que je luy disois ; si je meurs, me dit elle, je vous pardonne de bon coeur : et je prie mesme le Prince Tisandre, s'il est encore vivant, de vous pardonner aussi bien que moy. Le Prince Tisandre Madame ! dis-je tout surpris, eh bons Dieux est il icy ? comme elle vouloir me respondre, les Chirurgiens l'en empescherent : et me dirent que je la ferois mourir, si je luy parlois davantage. De sorte que me retirant avec precipitation, et la laissant avec ses femmes, je pris seulement sa Parente par la main, que je menay à la porte de la Chambre, pour luy demander ce qu'Alcionide m'avoit voulu dire. Mais en mesme temps quelques uns de mes Soldats m'amenerent en effet le Prince Tisandre, qu'ils avoient pris d'abord, et mené dans mon Vaisseau : où ayant sçeu que c'estoit moy qui l'avois combatu sans le connoistre, il avoit demandé à me parler. Comme il avoit apris en entrant dans son Navire qu'Alcionide estoit blessée, il estoit dans un desespoir qui n'estoit gueres different du mien : Cruel Amy, me dit il en m'abordant, qu'elle avanture est la nostre ? Laissez moy dire plustost, luy respondis-je, quelle avanture est la mienne ! Ha s'écria t'il, vous n'estes pas si à pleindre que moy : car enfin les sentimens de l'amitié, ne sont pas si tendres que ceux de l'amour. Vous m'aimez sans doute, et vous devez estre affligé de m'avoir combatu : et d'estre peut-estre cause de la mort d'une Personne que j'adore, et que je viens d'espouser. Mais. . . . . . . . . Vous venez, dis-je en l'interrompant, d'espouser cette belle Personne ? Ouy cruel Amy, me respondit il, et jugez apres cela de la douleur de mon ame : mais de grace souffrez au moins que je voye encore une fois, cette belle et malheureuse Personne. En disant cela, il fut dans la Chambre où elle estoit, et j'y rentray aveques luy : mais il n'y fut pas si tost, que luy prenant la main ; la luy baisant ; et la moüillant de ses larmes, il luy donna cent marques de douleur et d'amour que je n'osois pas luy rendre. En cét estat ses yeux rencontrerent les miens : et elle y vit sans doute si parfaitement une partie de la douleur que je souffrois ; qu'elle destourna les siens en rougissant. Tisandre l'ayant remarqué, et craignant de luy nuire encore, s'éloigna d'elle : n'imaginant point d'autre cause au changement de son visage, que celle du mal qu'elle souffroit. Nous demandasmes aux Chirurgiens ce qu'ils en pensoient : mais ils nous dirent qu'ils n'en pouvoient parler precisément jusques au second appareil : n'ayant pas bien pû connoistre si les nerfs n'estoient point offencez, et s'il n'y auoit point de vaines coupées. Cependant j'apris en peu de mots, que Tisandre s'estant guery de la passion qu'il avoit euë pour la belle et sçavante Sapho, avoit consenty au mariage que le Prince son Pere avoit fait de luy et d'Alcionide sans la connoistre : mais qu'il ne l'avoit pas plus toit veüe, qu'il avoit eû plus d'amour pour elle, qu'il n'en avoit jamais eû pour sa premiere Maistresse. Je compris en suite qu'il n'avoit pû reconnoistre mon Vaisseau, parce qu'il avoit esté raccommodé à Gnide : et que depuis que j'en estois party, le Pavillon et les Banderolles que Leosthene avoit fait faire pour y reçevoir Alcionide y estoient demeurées ; qui n'estoient pas celles que Tisandre pouvoit connoistre. Je ne pouvois pas non plus avoir connu son Navire : parce qu'a cause de son Mariage, ses Banderolles estoient aussi toutes couvertes de Devises galantes et de Chiffres, au lieu des autres marques qu'il avoit accoustumé d'avoir. Comme ce Prince est veritablement genereux, voyant que je ne parlois point, il me demanda pardon s'il m'avoit dit quelque chose de fascheux, dans les premiers transports de sa douleur : mais j'avois l'esprit si peu à moy, que je ne sçavois ce que je luy respondois. Je sçay pourtant bien que pour ne parler point d'Alcionide, dont je n'eusse pû parler sans luy aprendre malgré moy ce qu'il ne sçavoit point : je commanday que l'on remist en liberté tous les gens du prince Tisandre, et qu'on les traitast comme les miens. Cependant quoy que la veuë de ce Prince me fust devenuë insuportable, depuis que je sçavois qu'il estoit Mary d'Alcionide : toutesfois je ne pouvois me resoudre à sortir de son Vaisseau, parce que c'estoit m'esloigner d'elle. Neantmoins n'estant pas en liberté de me pouvoir pleindre en sa presence, je repassay dans le mien, sur le pretexte d'y aller donner quelques ordres : et je fus dans ma Chambre, l'esprit si accablé de douleur, que je fus tenté cent et cent fois de me jetter dans la Mer, pour finir toutes mes infortunes. Mais je ne sçay quelle chaisne secrette qui m'attachoit à Alcionide me retint, et m'empescha de mourir. Comme je fus seul avec Leosthene, en estat de pouvoir faire reflexion sur une si estrange avanture : apres avoir fait cent imprecations contre moy mesme, ayant l'esprit un peu plus tranquille, advoüez Leosthene, luy dis-je, que je suis nay sous une constellation bien bizarre, et bien maligne : car si vous regardez l'estat present de ma fortune, vous y trouverez assez de malheurs pour faire cinq ou six infortunez au lieu d'un. En effet, quand je n'aurois point d'autre desplaisir que celuy d'avoir combatu mon Amy, et blessé une Personne qu'il aime, je serois digne de compassion : quand aussi je n'aurois point d'autre douleur que celle de voir que mon Amy est mon Rival, je serois encore extrémement à pleindre : quand je n'aurois non plus que celle de voir une Maistresse en la possession d'un autre, je serois tres digne de pitié : et quand je n'aurois enfin autre affliction que celle d'avoir blessé de ma propre main, et peut-estre blessé mortellement, la seule Personne pour qui je veux vivre ; je n'aurois pas assez de larmes, pour pleindre mes infortunes. Mais ayant en un mesme jour combatu mon Amy ; blessé un Personne qu'il aime ; connu qu'il est mon Rival ; apris que ma Maistresse est mariée ; et ne pouvoir douter que ce ne soit de ma main qu'elle ait eu le bras percé d'une Javeline qui la met en danger de mourir : ha Leosthene, c'est estre si chargé, ou plustost si accablé de malheurs, qu'il y a de la lascheté à vivre, comme de l'impossibilité. Car enfin que puis-je faire ? il ne m'est pas mesme permis de haïr mon Rival, puis qu'il est mon Amy et mon bien-faicteur : il ne me le sera jamais, d'oser parler de ma passion, à la Personne qui la cause : l'esperance ne peut plus avoir de place en mon ame : mon amour mesme ne sçauroit plus estre innocente : je n'oserois d'oresnavant me pleindre qu'en secret : je n'ay point lieu d'accuser Tisandre : je n'ay pas la force de luy advoüer ma passion : joint que je la luy advoüerois inutilement, puis qu'il est Mary d'Alcionide : En un mot je suis au plus deplorable estat, où jamais un Amant puisse estre. Mais helas, reprenois-je tout d'un coup, que dis-je, et que fais-je ? je parle comme si Alcionide n'estoit point blessée ; et blessée de ma propre main ; et peut-estre en danger de mourir, comme je l'ay déja dit. Ha cruel, poursuivois-je, pourras tu souffrir que cette main sacrilege, soit jamais occupée à autre chose, qu'a t'enfoncer un Poignard dans le coeur ? Mais, me disoit Leosthene, vous n'estes point coupable : et le hazard tout seul, a fait la blessure d'Alcionide. Apres cela, je fus quelque temps sans parler ; ayant l'esprit remply de tant de pensées differentes, que je n'estois pas Maistre de moy mesme. Si elle meurt, disois-je, il la faut suivre au Tombeau : et si elle eschape, adjoustois-je, il faut encore mourir, car elle n'échapera que pour Tisandre. Tisandre, reprenois je, qui est déja son Mary, et qui le sera tousjours : Tisandre qui peut-estre un jour ne l'aimera plus, comme il n'aime plus la belle Sapho : Tisandre à qui j'ay de l'obligation : Tisandre que je n'oserois haïr, et que je ne puis plus aimer : Tisandre enfin, poursuivois-je, qui détruit toutes mes esperances, et qui me va rendre le plus mal heureux Prince de la Terre. C'est une grande douleur, adjoustois-je, que de voir une personne que l'on aime cherement en danger de mourir : Mais la voir en cét estat de sa propre main, est une douleur qui surpasse toutes les douleurs, et qui ne doit point trouver de remede qu'en la mort. Apres cela, je fus quelque temps sans parler : puis m'imaginant tout d'un coup, que peut-estre seroit il empiré à Alcionide : l'impatience me prit, et je ne pûs plus durer dans mon Vaisseau. Ce n'est pas que la veuë de Tisandre ne me contraignist estrangement, et ne m'affligeast beaucoup : m'estant impossible de le regarder comme mon Amy, et ne pouvant m'empescher de le regarder seulement comme le Mary d'Alcionide, et comme le destructeur de tous mes plaisirs. Mais apres tout, ne pouvant voir Alcionide sans voir Tisandre, je me resolus à souffrir une douleur si sensible, pour jouïr d'une consolation qui m'estoit si necessaire. Je repassay donc dans l'autre Vaisseau : et comme Alcionide dormoit, je fus contraint de voir Tisandre sans la voir. La tristesse qu'il remarqua dans mes yeux le touchant, parce qu'il la croyoit causée seulement, pour l'amour de luy : il eut la generosité de me dire, qu'il ne m'accusoit point de l'accident qui luy estoit arrivé : qu'il en estoit seul coupable ; puis qu'il luy estoit plus aisé de s'imaginer que c'estoit moy qu'il avoit rencontré, qu'il ne me l'estoit de croire que ce fust luy que j'avois trouvé. Qu'il regardoit donc ce malheur, comme une chose où je n'avois point de part (car il n'avoit pas veû la Javeline où le Nom d'Alcionide estoit gravé) et qu'en fin il voyoit bien, que les Dieux seuls avoient voulu que la chose arrivast ainsi. Cependant, me disoit-il, je ne puis me conformer à leur volonté : et si Alcionide meurt, je mourray indubitablement. Si vous sçaviez, adjoustoit il, quel est son esprit ; sa bonté ; et sa vertu ; vous excuseriez ma foiblesse : car enfin (poursuivoit il, sans que je pusse avoir la force d'ouvrir la bouche pour l'interrompre) lors que je l'ay espousée, elle ne me connoissoit presques point : et je suis assuré qu'elle ne pouvoit avoir pour moy que quel que legere estime. J'ay mesme sçeu qu'elle s'estoit opposée à nostre Mariage, parce qu'elle disoit ne se vouloir point marier ; cependant de puis six semaines qu'il y a que j'estois à Gnide, elle a vescu avec la mesme complaisance que si elle m'avoit choisi : et que ce n'eust pas esté par une simple obeïssance qu'elle m'eust espousé. pour moy, dés que je la vy, j'en fus amoureux jusques à perdre la raison : ainsi mon cher Thrasibule, excusez s'il vous plaist mes transports dans l'excés de ma douleur : et ne prenez pas garde, je vous en conjure, à tout ce que j'ay dit, et à tout ce qu'elle me fera peut-estre dire. Je sçay bien que ce n'est pas l'ordinaire, qu'un Amant qui possede, aime avec tant de violence, aussi puis-je presques dire que je ne possede pas encore Alcionide : puis que je n'ay pas eu loisir de gagner absolument son coeur, par cent mille marques d'amour. Je suis veritablement possesseur de sa beauté : mais je ne le suis pas encore de son esprit, au point que je le veux estre. Ainsi tout Mary que je suis de l'incomparable Alcionide, mon amour a encore des desirs et de l'in quietude : et par consequent de la violence et du desreglement. Vous voyez, mon cher Trasibule, que je vous descouvre le fond de mon coeur, comme à l'homme du monde que j'aime le plus : et : pour lequel je ne puis jamais avoir rien de cache. J'advoüe que tant que Tisandre parla, je souffris tout ce qu'on peut souffrir : il y eut pourtant un endroit dans son discours, qui me donna un instant de joye, et un moment apres, un grand redoublement de douleur : car je m'imaginay peut-estre avois-je eu quelque part à la resistance qu'Alcionide avoit faite à son Mariage. Mais helas s'il est ainsi (disois-je en moy mesme, durant que Tisandre parloit) que te suis mal heureux, et que ce discours me coustera de larmes ! Comme ce Prince estoit sensiblement affligé, il ne songeoit pas si je luy respondois ou non : de sorte qu'apres luy avoir dit trois ou quatre paroles assez mal rangées, nous fusmes sçavoir si Alcionide estoit esveillée, et nous sçeusmes qu'elle l'estoit : mais elle fut si mal tout ce soir là, et toute la nuit, que nous creusmes qu'elle mouroit. Imaginez vous donc en quel estat nous estions Tisandre et moy : et principale ment en quel estat j'estois, de souffrir cent fois plus que ne pouvoit souffrir Tisandre : et d'estre pourtant contraint de cacher une partie des mes sentimens. Mais enfin le lendemain au matin estant venu, et les Chirurgiens ayant levé le premier apareil de la blessure d'Alcionide ; ils nous dirent que l'inquietude qu'elle avoit euë la nuit, avoit esté causée par la douleur que luy avoit fait un petit morceau du bois de la Javeline, qui luy estoit demeure dans le bras : mais qu'apres avoir sondé de nouveau sa playe, ils nous assuroient que si un peu de fiévre que la douleur luy avoit donnée n'augmentoit pas, ils nous respondoient de sa vie. Je vous laisse à penser quelle consolation cette bonne nouvelle me donna ; et combien de joye en eut Tisandre. Neantmoins ils nous dirent qu'il ne luy faloit point parler de tout le jour : et qu'absolument il faloit la laisser en repos, jusques à ce qu'elle n'eust plus de fiévre. Tisandre voulut pourtant la voir un moment, quoy que pour l'en empescher je luy disse que plus les personnes estoient cheres, moins il les faloit voir en cét estat là : il y entra donc malgré moy, et ne m'y voulut point laisser entrer. Bien est il vray qu'il n'y tarda pas, et qu'il revint un moment apres : mais avec tant de marques de joye dans les yeux : que j'eus beau coup de confusion dans mon coeur de ne la pouvoir tout à fait partager aveques luy. Graces aux Diex, me dit il, je l'ay trouvée en assez bon estat : et son visage est tellement remis depuis hier, que vous ne la reconnoistrez pas quand vous la verrez tant il luy est visiblement amendé. Je ne pouvois pas que je n'eusse de la joye, de sçavoir qu'Alcionide estoit mieux : Mais je ne pouvois pas non plus que je n'eusse de la douleur) quand je pensois qu'elle ne ressuscitoit que pour Tisandre, et qu'elle seroit toujours morte pour Thrasibule. Vous estes si fort accoustumé à la melancolie, me dit Tisandre, que la joye, à mon advis, ne fait gueres d'impression, en vostre coeur : Vous avez raison, luy dis-je, ce n'est pas que l'amendement d'Alcionide ne me donne plus de satisfaction, que vous ne pouvez vous l'imaginer : mais c'est que la longue habitude que j'ay contractée avec la douleur, fait que je ne puis passer d'un sentiment à l'autre en un moment : ny sentir de la joye avec excés, apres avoir senty une affliction excessive. Mais, me dit il) mon cher Vainqueur, qu'elle route tenons nous ? Je n'en sçay rien y luy dis-je, et la victoire que j'ay remportée m'a cousté si cher, que vous me ferez plaisir de ne me dire jamais rien qui m'en race souvenir. En effet, Seigneur, Tisandre avoit esté si desesperé, et je l'estois de telle sorte, que ny luy ny moy n'avions point donne d'ordre pour cela, et nous allions comme il plaisoit à Leosthene ; qui profitant de nos malheurs, entretenoit la Parente d'Alcionide : de sorte que suivant nostre coustume, il avoit commandé au Pilote ; pour jouïr plus long temps de la veuë de la Personne qu'il aimoit, d'errer seulement sur la Mer, sans tenir de route assurée ; si bien que nous nous esloignions plustost de Lesbos, que nous ne nous en aprochions. J'avouë que je me trouvay fort embarrassé, à respondre à ce que Tisandre me dit : neantmoins faisant un grand effort sur mon esprit, je luy dis qu'il faloit aller à Mytilene, et en effet on en prit la route : mais si lentement, parce que je l'ordonnay ainsi en secret, afin de voir un peu plus long temps l'admirable Alcionide : que j'eus le loisir d'esprouver tout ce que l'amour a de plus rigoureux. J'avois pourtant la joye d'apprendre de moment en moment, que sa fiévre diminuoit : mais de moment en moment, j'avois aussi le desplaisir de remarquer la satisfaction qu'en avoit : Tisandre, que je ne pouvois endurer. Je connoissois bien que j'avois un sentiment fort injuste : mais je n'y pouvois que faire : et quand je songeois à son bonheur, je n'estois pas Maistre de mon esprit. Comme il en remarqua aisément le trouble, il eut la generosité de me demander s'il m'estoit arrivé quelque nouveau malheur ? et je luy respondis avec tant de desordre, que j'augmentay sans doute plustost sa curiosité, que je ne la diminuay. Un instant apres on nous vint dire qu'Alcionide n'avoit plus de fiévre : mais que pourtant il ne faloit point la voir que le lendemain. Voila donc Tisandre absolument dans la joye : pour moy j'en avois aussi beaucoup : neantmoins je ne pus jamais la gouster toute pure : de sorte que mou Amy s'estonnant tousjours davantage de me voir aussi inquiet qu'il me voyoit, luy qui m'avoit veû tousjours l'esprit assez tranquile, mesme apres avoir perdu mes Estats : se mit à me faire cent questions differentes ; à une desquelles, sans y penser, respondant à ce qu'il me demandoit, je luy dis que ce qu'il vouloit sçavoir de moy, m'estoit advenu aussi tost apres mon départ de Gnide. De Gnide ! reprit il au mesme instant ; et y avez vous quelquefois abordé ? Ouy (luy dis je tout surpris, et ne pouvant plus le nier) la tempeste m'y jetta un jour, et j'y fis racommoder mon Vaisseau. Tisandre rougit à ce discours : et me regardant attentivement, vous y vistes donc Alcionide, me dit il ; il est vray, luy repliquay-je, et c'est une des raisons qui a fait que l'ay encore esté plus affligé, quand j'ay veû qu'elle estoit blessée. Mais pourquoy ne me l'avez vous point dit d'abord ? repliqua t'il ; je n'en sçay ri ?, luy respondis-je, si ce n'est que cét accident m'a si fort trouble, que je ne sçavois pas trop bien ce que je faisois. Et puis, adjoustay-je, je ne sus connu en ce lieu là que pour un Pirate : et je n'y passay pas pour ce que je suis. Comme je me contraignois extrémement, Tisandre ne put tirer une forte conjecture do ma response : de sorte que ne me disant plus rien, le reste du soir se passa de cet te façon. Je ne pus mesme aller cette nuit là dans mon Vaisseau, parce que le vents s'estant levé assez violent, on n'osoit aprocher les deux Navirez de peur de choquer, ny mettre l'Esquif en mer : si bien que nous couchasmes en mesme Chambre Tisandre et moy. Comme l'amendement d'Alcionide luy avoit mis l'esprit en repos, il s'endormit aisément : mais malgré que j'en eusse, mes souspirs et mes inquietudes le réveillerent, et l'empescherent de dormir le reste de la nuit, sans que je voulusse luy en aprendre la veritable cause, quoy qu'il me la demandast plus d'une fois. Le lendemain au matin Alcionide estant tousjours assez bien, nous voulusmes aller dans sa Chambre : mais en y allant, nous rencontrasmes les Chirurgiens, qui pour s'esclaircir s'ils avoient bien osté tout le bois de la Javeline froissée qui pouvoit estre dans la blessure d'Alcionide, la regardoient de tous les costez. De sorte que Tisandre s'y estant arresté, et la regardant comme les autres, aperçeut le Nom d'Alcionide qui estoit peint et gravé dessus. Je voulus la luy oster des mains, feignant de la vouloir aussi voir par curiosité : mais il avoit desja veû ce que je craignois qu'il ne vist : si bien que rougissant extrémement, cette Javeline est si remarquable, dit il, que je ne doute pas que vous ne connoissiez celuy à qui elle est. Comme elle fut faite à Gnide, repliquay-je, par une simple galanterie, je sçay en effet quelle est la main qui s'en est servie en cette malheureuse occasion : mais puis que le mal qu'elle a fait sera bien tost reparé, il en faut perdre la memoire. Apres cela nous entrasmes dans la Chambre d'Alcionide ; qui avoit desja sçeu par sa Parente, qui l'avoit apris de Leosthene, que j'estois Prince de Milet, et Amy de Tisandre : mais comme elle ne sçavoit pas si je dirois à son Mary que j'avois esté à Gnide, ou si je ne le dirois point, elle se trouvoit un peu embarrassée, à ce que dit depuis sa Parente à Leosthene. Neantmoins trouvant plus seur de n'en faire pas un secret, nous ne fusmes pas plustost aupres d'elle, que prevenant Tisandre qui luy vouloit parler, elle le pria de m'obliger à luy pardonner toutes les incivilitez qu'elle m'avoit faites à Gnide, lors que j'y avois abordé conme n'estant qu'un Pirate. En me faisant ce compliment elle rougit de telle sorte, et j'en demeuray si interdit, que quand Tisandre n'eust pas esté amoureux d'Alcionide comme il l'estoit, il auroit tousjours connu que je l'estois, par le desordre de mon ame, qui se fit voir dans mes yeux : et il se seroit aussi aperçeu qu'elle ne l'ignoroit pas. Cet te conversation se passa toute en discours qui n'avoient point de suitte : elle finissoit à tous les moments : et il se faisoit entre nous un certain silence embarrassant, que personne n'osoit rompre. Alcionide destournoit autant ses regards que je les cherchois : et Tisandre nous observant tous deux, descouvroit malgré moy dans mon coeur, le secret que j'y voulois enfermer. Mais enfin quand nous eusmes esté une heure aupres d'Alcionide, Tisandre impatient de s'esclaircir de ses soubçons, me dit avec les termes les plus civils qu'ils pût choisir, qu'il la faloit encore laisser ce jour là en repos : et il m'obligea de sortir avecques luy, et de m'en aller dans sa Chambre. Je n'y fus pas plus tost, que voyant qu'il n'y avoit personne : me promettes vous pas, me dit il, mon cher Thrasibule, de me dire une verité que je veux sçavoir de vous ? Comme je tarday un moment à luy respondre, et qu'il connut bien que je le voulois faire en biaisant : ne cherchez point, me dit il encore, à me déguiser cette verité : car peut-estre n'ay-je pas besoin de vostre secours pour l'aprendre. Si cela est, luy dis-je, pourquoy voulez vous sçavoir de moy ce que vous sçavez desja ? C'est parce, me repliqua t'il, que je ne sçay pas encore avec une certitude infaillible, si je suis assez malheureux pour estre la cause de cette profonde melancolie que je voy dans vostre esprit. Parlez donc mon cher Thrabule : la conformité de vostre humeur à la mienne n'a t'elle point fait que nous ayons aimé une mesme Personne ; et ne suis-je point assez malheureux, pour vous avoir osté Alcionide ! Je confesse que quelque resolution que j'eusse prise, de n'advoüer jamais la cause de ma passion à Tisandre, il me fut impossible de la luy pouvoir déguiser. Je fus si esmeu du discours de ce Prince, et mes yeux en furent si troublez : que mon visage descouvrit de telle sorte les sentimens de mon coeur ; que n'en pouvant plus douter, il s'écria, avec une generosité extréme, et une douleur tres sensible : Quoy mon cher Thrasibule, ma felicité fait vostre infortune ! et parce que j'ay aimé ce que vous aimiez, et que vous aimez encore ce que l'aime, nous serons peut-estre tous deux malheureux le reste de nostre vie. Il ne seroit pas juste (luy dis-je en soupirant, et ayant le coeur attendry du discours obligeant qu'il venoit de faire) c'est pourquoy ne me de mandez rien davantage. Croyez, si vous pouvez, que l'ambition fait tout le suplice de mon ame : imaginez vous pour estre heureux, que je suis encore cet insensible Thrasibule, qui condamnoit l'amour que vous aviez pour la belle Sapho : et joüissez enfin en repos, de la felicité que vous cause la possession de la devine Alcionide. J'advoüe (poursuivis-je, emporté par l'excés de ma douleur) que quelque amitié que je vous aye promise, je ne puis plus prendre de part à vostre satisfaction : et tout ce que la raison et le souvenir de cette amitié peuvent faire, est de m'obliger à ne la troubler pas. Je vous en demande pardon genereux Tisandre : mais souvenez vous pour m'excuser, que j'ay aimé Alcionide, devant que vous l'ayez aimée : et qu'il n est pas en mon pouvoir de ne l'aimer point le reste de ma vie peut-estre encore plus que vous : Car enfin comme elle est ma premiere passion, elle sera dans doute la derniere. Au reste que cét adueu ne vous irrite pas : puis que l'amour que j'ay eu pour elle, et que j'ay encore, est si innocente et si pure, qu'elle n'offence ny sa vertu ; ny nostre amitié ; ny les Dieux. Elle est pourtant si violente, que je ne puis plus souffrir ny sa veuë, ny la vostre ; ny mesme la vie, adjoustay-je : tant il est vray que je m'estime malheureux, de ne pouvoir plus esperer d'estre aimé d'Alcionide. Si vostre passion est aussi pure que vous le dittes, et que je la croy, me respondit il, je vous promets de vous donner une si grande part en l'amitie d'Alcionide, que si vous n'en estez heureux, vous en serez du moins soulagé. Car outre qu'il est impossible que vous ayant connu, elle ne vous ait pas estimé : je puis encore esperer qu'elle vous aimera pour l'amour de moy. Ainsi mon cher Thrasibule, puis que vous ne pouvez estre absolument heureux, ne vous rendez pas du moins absolument miserable : et ne troublez pas mon bonheur par vostre infortune. J'advoüe encore une fois, luy dis-je, que la flame que les beaux yeux d'Alcionide ont allumée dans mon ame, est plus pure que les rayons du Soleil : mais, trop genereux Tisandre, malgré cette pureté, vous sçavez bien, si vous sçavez aimer que quand on ne songeroit jamais à la possession de la beauté de la Personne aimée ; on voudroit du moins avoir absolument la possession toute entiere de son coeur et de son esprit. De sorte que ne pouvant plus desirer un si grand bien sans vous faire outrage ; et ne pouvant mesme plus le desirer avec esperance, il ne me reste rien à faire qu'à mourir, et qu'à vous laisser vivre heureux. Je ne le sçaurois estre si vous ne l'estes point, me repliqua t'il ; Nous serons donc tous deux infortunez, luy dis-je. Le temps, adjousta Tisandre, vous soulagera peut-estre malgré vous ; comme ses remedes sont ordinairement fort lents, luy dis-je, je ne pense pas que je puisse en attendre l'effet : et la Mort viendra bien plus tost à mon secours que le Temps. Cependant, adjoustay-je, faites moy la grace de croire, que si vous ne m'eussiez forcé à vous descouvrir mon mal, vous ne l'auriez jamais sçeu : je devois cela à nostre amitié : mais puis que vous avez veû malgré moy ce que je vous voulois cacher, il est juste de vous delivrer promptement de la fascheuse veuë d'un Rival, qui s'afflige de vostre bonheur, et qui s'en affligera tousjours, parce qu'il ne peut faire autrement. Lors que j'aimois Sapho, repliqua t'il, je ne croyois pas pouvoir jamais guerir du mal qui me possedoit : cependant sa rigueur pour moy ; sa douceur pour un autre ; et les charmes d'Alcionide, ont fait qu'elle m'est absolument indifferente. Il n'en sera pas ainsi de moy, luy dis-je, car encore que je croye qu'Alcionide vous aime, et que je sçache de certitude qu'elle ne m'aimera jamais, je ne la sçaurois bannir de mon coeur. Mais pour vous, adjoustay-je l'esprit fort irrité, peut-estre que comme vous avez quitté Sapho pour Alcionide, vous quitterez encore Alcionide pour quelque autre : et que j'auray le desplaisir de sçavoir, que ce qui feroit toute ma felicité, ne fera peut-estre plus la vostre. Mais volage et injuste Amy, adjoustay-je, si vous cessez jamais d'adorer cette admirable Personne, vous serez le plus criminel de tous les hommes. Je ne luy eus pas plustost dit cela que je m'en repentis : et que je trouvay au contraire, qu'il y eust eu quelque douceur pour moy, à aprendre qu'il ne l'eust plus aimée. Mais je connus bien par la response qu'il me fit, que je n'aurois pas cette bizarre consolation : et que selon les aparences, il aimeroit Alcionide jusques à la mort. Cependant il continua de me dire des choses si touchantes et si genereuses, qu'il vint enfin à bout d'une partie de ma fierté pour luy : je fus pourtant bien aise quand la nuit nous separa : et que je pûs du moins estre Maistre de mes propres pensées. Tisandre s'informa plus exactement de quelque autre, du temps que j'avois esté à Gnide : et il sçeut par une des Femmes d'Alcionide, comment je l'avois fait sortir de mon Vaisseau avec precipitation, lors qu'elle y estoit venuë. Cependant nous nous trouvasmes le lendemain bien embarrassez tous deux : je n'osois presques plus demander comment se portoit Alcionide : et je ne m'en pouvois pourtant empescher. Je n'osois non plus l'aller voir : et Tisandre, à mon advis, tout genereux qu'il estoit, eut des sentimens bien differents en un mesme jour. Neantmoins comme il estoit heureux, et qu'il connoissoit bien la vertu d'Alcionide : il luy estoit beaucoup plus aisé qu'à moy d'agir raisonnablement. Aussi eut il la generosité de ne prendre pas garde à cent choses bizarres que je dis : et de me parler tousjours, avec beaucoup de tendresse. Mais afin qu'il ne manquast rien à mon malheur, il arriva qu'estant dans une Chambre de son Vaisseau, qui touchoit celle où estoit Alcionide, il fut la voir sans qu'il sçeust que j'estois en ce lieu là : et sans songer que toutes les separations des diverses Chambres d'un Navire n'estant faites que de planches, on peut aisément entendre d'un lieu à l'autre tout ce qu'on y dit. Comme Alcionide se portoit beau coup mieux, il creut à propos de luy dire quelque chose de mon desespoir, afin qu'elle ne s'en trouvast pas surprise : et peut-estre aussi pour descouvrir ses veritables sentimens. J'entendis donc qu'il luy demanda combien j'avois esté à Gnide ; ce qu'elle avoit pensé de moy ; si elle avoit