Partie 2 sommaire :
• Nouvelle
tentative de libération de Cyrus par ses amis
• Suite
de l'histoire d'Artamène : réconciliation forcée
• Suite
de l'histoire d'Artamène : guerre contre le roi de Pont victoire de Cyrus)
• Suite
de l'histoire d'Artamène : Disparition de Cyrus
• Suite
de l'histoire d'Artamène : Réapparition de Cyrus
• Suite
de l'histoire d'Artamène : récit de Cyrus
• Suite
de l'histoire d'Artamène : conjuration de Philidaspe
• Suite
de l'histoire d'Artamène : déclaration d'amour de Cyrus
• Suite
de l'histoire d'Artamène : libération du roi de Pont
• Suite
de l'histoire d'Artamène : nouvelles d'Astiage
• Suite
de l'histoire d'Artamène : Cyrus chez Thomiris (Cyrus ambassadeur de Ciaxare
auprès de Thomiris)
• Suite
de l'histoire d'Artamène : Cyrus chez Thomiris (Thomiris amoureuse de Cyrus)
• Suite
de l'histoire d'Artamène : Cyrus chez Thomiris (Indathirse et Aripithe jaloux de
Cyrus)
• Suite
de l'histoire d'Artamène : retour de Cyrus auprès de Ciaxare
• Suite
de l'histoire d'Artamène : bataille de Babylone
• Feraulas
prouve l'innocence de Cyrus
• Mandane
vivante
• Histoire
de Mandane : Nitocris et le roi d'Assyrie
• Histoire
de Mandane : enlèvement par le roi d'Assyrie
• Histoire
de Mandane : Mazare
• Histoire
de Mandane : prise de Babylone
• Histoire
de Mandane : fuite dans la neige
• Histoire
de Mandane : enlèvement par Mazare
• Histoire
de Mandane : enlèvement par le roi de Pont
• Histoire
de Mandane : commentaires
• Cyrus
en prison
• Histoire
de Philoxype et Policrite : évocation de Chypre
• Histoire
de Philoxype et Policrite : Clarie
• Histoire
de Philoxype et Policrite : rencontre
• Histoire
de Philoxype et Policrite : mélancolie de Philoxipe
• Histoire
de Philoxype et Policrite : départ de Policrite
• Histoire
de Philoxype et Policrite : récit autobiographique de Solon
• Histoire
de Philoxype et Policrite : retrouvailles
• Intrigues
de Métrobate
• Révélations
et colère de Ciaxare
Le peu de soing que cét illustre Prisonnier avoit pour sa liberté, n'empeschoit pas ses Amis d'y songer : et depuis qu'Hidaspe avoit sçeu qu'Artamene estoit Cyrus, il n'avoit plus d'autre pensée. Ce sentiment n'estoit pourtant pas particulier à Hidaspe, à Adusius, à Artabase, à Chrisante, et à Feraulas, qui estoient nais Sujets du Roy son Pere, et qui devoient estre les siens : Mais le Roy de Phrigie ; celuy d'Hircanie, Persode, Thrasibule, et beaucoup d'autres, n'en avoient pas moins d'empressement. Si bien que pour ne perdre point de temps, Chrisante fut le lendemain au marin au lever du Roy de Phrigie : pour luy apprendre par un recit moins estendu, que celuy du jour precedent, tout ce qu'il avoit desja raconté de la merveilleuse vie de son cher Maistre : à la reserve des choses dont ce Prince avoit esté le tesmoing. Mais comme ils jugerent qu'il estoit à propos de ne laisser pas Ciaxare sans qu'il y eust quelqu'un aupres de luy, qui peust l'empescher de prendre une resolution violente contre Artamene ; le Roy de Phrigie dit qu'il valoit mieux qu'il y allast, et comme estant le plus affectionné, et comme estant un des plus puissans sur l'esprit du Roy des Medes. Qu'ainsi il faloit que Chrisante achevast de luy dire en peu de mots le reste de la vie d'Artamene, dont il avoit veû la plus grande partie : et qu'en suite il pourroit tout à loisir en aprendre toutes les particularitez, à ceux qui en avoient desja sçeu le commencement, d'une façon plus estenduë. Chrisante trouvnt que ce Prince avoit raison, satisfit sa curiosité : et le charma si puissamment par son recit, quoy que ce ne fust qu'un simple abregé de la vie d'Artamene ; qu'il redoubla encore de beaucoup l'estime qu'il avoit pour luy : et fit qu'il s'en alla encore avec plus de diligence chez Ciaxare, afin d'observer tous ses sentimens. Cependant Chrisante et Feraulas s'estant rendus chez Hidaspe, où le Roy d'Hircanie, Persode, Thrasibule, Artabase, Adusius et tous ceux qui avoient escouté Chrisante les attendoient : ils ne les virent pas plustost, qu'ils les presserent d'achever de leur apprendre la suite de la belle vie d'Artamene. ces Princes voulurent alors envoyer chez le Roy de Phrigie : mais Chrisante leur aprit ce qui c'estoit passé entre eux : si bien que n'ayant plus d'obstacle qui les empeschast de satisfaire leur curiosité ; ils s'assirent au mesme instant : et Feraulas prenant la parole, poursuivit de cette sorte, la narration que Chrisante avoit commencée leur jour auparavant.
SUITE DE L'HISTOIRE D'ARTAMENE.
Lors qui je repasse en ma memoire, toutes les grandes actions que Chrisante vous raconta ; j'ay quelque peine a m'imaginer, qu'il soit possible que j'aye encore quelque chose à vous aprendre, et lors que je pense aussi, à tout ce qui me reste à vous dire, je ne puis presque concevoir, que Chrisante vous ait rien apris : tant il est vray que la vie de mon Maistre est extraordinaire, et emplie de choses merveilleuses. Je m'assure Seigneur (dit Feraulas au Roy d'Hircanie) que vous n'avez pas oublié, qu'apres le combat qu'il fit contre Philidaspe, dont il remporta tout l'avantage ; il se retira chez ce mesme Sacrificateur, qu'il avoit veû dans le Temple de Mars, lors qu'il estoit abordé à Sinope : et que de là il envoya vers le Roy et vers la Princesse faire ses excuses, du combat qu'il avoit fait : mais vous n'avez rien sçeu, si je ne me trompe, de ce qui suivit cét accident. Aribée qui protegeoit Philidaspe, fit toutes choses possibles, pour donner toute la faute à Artamene : mais à vous dire la verité, si Aribée parloit pour Philidaspe, les grands services de mon Maistre, parloient encore plus efficacement pour luy. Jamais rien n'avoit fait plus de bruit dans la Cour, que ce combat y en fit : tout le monde en cherchoit la cause, et personne ne la pouvoit trouver. Ce n'est pas qu'universellement parlant, toute la Cour ne s'imaginast que l'ambition estoit le sujet de cette querelle : mais comme personne ne l'avoit veuë naistre, l'on ne sçavoit point le particulier de la chose, dont il estoit permis de penser ce que l'on vouloit. Le Roy fut extremement fasché de ce malheur : car comme c'estoient deux hommes de grand service, il voyoit qu'il avoit pensé les perdre tous deux : et craignoit mesme encore d'en perdre quelqu'un, parce que leurs blessures estoient assez grandes : principalement celles de Philidaspe, qui se trouverent beaucoup plus dangereuses que celles d'Artamene. Mais bien que le Roy s'interessast pour tous les deux ; il y avoit neantmoins une notable difference dans son esprit : et quand il venoit à penser, qu'il devoit la vie à Artamene ; et qu'en suite c'estoit par sa valeur qu'il avoit remporté tant d'illustres Victoires ; il n'estoit pas possible, que malgré tout ce qu'Aribée luy pouvoit dire, il ne preferast Artamene à Philidaspe. Il parut donc extrémement fasché de la chose, mais il ne creût pas la devoir punir : tant parce que c'estoient deux personnes qu'il aimoit, et ausquelles il avoit de l'obligation ; que parce qu'enfin Artamene et Philidaspe n'estoient point nais ses Sujets : et par consequent devoient estre traitez d'une maniere moins rigoureuse. Toutefois pour garder quelque formalité en cette occasion ; il voulut que la Princesse luy vinst demander leur grace : ce qu'elle fit par le commandement absolu du Roy, bien que ce ne fust pas sans repugnance. Apres cette petite ceremonie, il envoya sçavoir de leur santé : et il manda à Artamene, qu'il luy avoit rendu un plus mauvais office en s'exposant ; que s'il avoit hazardé une Bataille legerement. Il fit faire aussi un compliment assez obligeant à Philidaspe : et de cette sorte, la chose s'appaisa plus facilement que l'on ne l'avoit pensé. Ce qui fascha le plus Philidaspe en cette occasion, ce fut de voir que presque toute la Cour prit le party d'Artamene : excepté quelques anciens amis d'Aribée, qui prirent le sien pour plaire à ce Favory. Cependant, Seigneur, il est temps de vous dire ce que pensa la Princesse en cette rencontre : car encore qu'elle eust demandé la grade de ces deux illustres Criminels, parce que le Roy l'avoit voulu : elle ne sçavoit pourtant pas encore bien, si en son particulier, elle la leur devoit accorder. Je m'en vay sans doute vous dire des choses assez secrettes d'elle : et qui vous devroient donner quelque curiosité de sçavoir comment je les ay sçeuës : c'est pour quoy il vaut mieux vous advertir d'abord, que long temps depuis une de ses Filles nommée Martesie, avec laquelle j'ay eu une amitié assez grande me les a dites : car en ce temps-là, nous n'estions encore qu'en simple civilité l'un pour l'autre : et j'ignorois absolument, ce que je m'en vay vous aprendre. Lors que ce combat se fit, vous pouvez vous souvenir que le jour auparavant, la Princesse avoit fait tout ce qu'elle avoit pû, pour tascher de lier une estroite amitié, entre Artamene et Philidaspe : et qu'elle les avoit priez, de vivre du moins comme s'ils s'aimoient, puis qu'ils ne se pouvoient aimer. si bien que venant à sçavoir qu'ils s'estoient batus, elle en fut surprise et en colere : luy semblant que s'estoit avoir manqué de respect pour elle. Martesie dont je vous ay parlé, estoit sans doute celle de toutes ses Filles qu'elle aimoit le plus : et en laquelle elle se confioit davantage. Mais comme jusques-là elle n'avoit pas eu de grands secrets, elle avoit eu plus de part en sa liberalité qu'en sa confidence : et je croy enfin, que ce que la Princesse pensa d'Artamene en cette occasion ; fut le premier, et l'unique secret, qu'elle confia à Martesie : puis qu'à mon advis, elle n'en a jamais eu d'autre. Il y avoit desja long temps, que la Princesse regardoit mon Maistre avec estime : et j'ay sçeu en effet depuis par Martesie, que des la premiere fois qu'il vit la Princesse, elle le loüa extraordinairement : et qu'en cent autres rencontres depuis celle là, elle l'avoit entendu parler de luy d'une façon dont elle ne l'avoit jamais oüy parler de personne. Elle le trouvoit de bonne mine, elle luy trouvoit l'esprit agreable ; elle le loüoit de sagesse ; elle admiroit sa valeur ; elle ne pouvoit concevoir sa bonne Fortune ; et elle disoit enfin qu'Artamene estoit un miracle : et un protecteur que les Dieux avoient envoyé au Roy son Pere pour la deffence de sa vie, et pour la gloire de son Regne. Mais en cette derniere occasion, la colere ayant un peu agité son esprit, elle fut contrainte d'ouvrir son coeur à Martesie. Je ne sçay (luy dit elle le soir mesme que ce combat fut arrivé) si à l'exemple du Roy, je pourray bien pardonner à Artamene et à Philidaspe : car enfin Martesie, fut-il jamais rien de plus offençant, que leur procedé envers moy ? je les prie de s'aimer, et ils se querellent ; je ils se battent ; et se battent mesme dés le lendemain que je leur ay fait cette priere. En verité je ne pense pas que jamais l'on ait entendu parler d'une pareille inconsideration : et je ne pense pas aussi que je la leur puisse pardonner. il faut bien croire, Madame, reprit Martesie, qu'il y a quelque chose de caché en cette avanture que l'on ne comprend point : et qui peut-estre les justifieroit si vous la sçaviez : car enfin ils ont de l'esprit et du jugement, et beaucoup de respect pour vous. Ils me l'ont mal tesmoigné en cette occasion, repartit brusquement la Princesse, aussi pretenday je bi ? leur faire voir que je suis sensible aux injures. Mais vous l'estes aussi aux bien-faits, reprit Martesie ; et cela estant, que deviendront les services de ces deux braves Estrangers ? Mais Martesie, je voudrois donc bien sçavoir, luy dit la Princesse, ce que je dois penser de la hardiesse d'Artamene, et de celle de Philidaspe : et je voudrois bien sçavoir aussi lequel a esté l'agresseur. L'evenement du combat, m'a bien apris qu'Artamene a eu l'avantage : mais personne ne m'a dit lequel est le plus coupable. Je pense Madame (luy respondit Martesie, qui estoit seule avec elle dans son Cabinet) que l'on peut aisément les condamner tous deux sans injustice : car ne les aviez vous pas priez tous deux de s'aimer ? Oüy, reprit la Princesse, mais encore qu'ils ne puissent estre innocens ny l'un ny l'autre, il est pourtant assez difficile qu'ils soient tous deux esgalement coupables : et c'est ce que je voudrois sçavoir precisément. Ce n'est pas, adjousta t'elle, que je ne croye presque qu'Artamene est le moins criminel. Et pourquoy, Madame, respondit Martesie, le croyez-vous ainsi, puis que vous n'avez pas plus de preuves en faveur de l'un que de l'autre ? Je ne sçay, reprit la Princesse, mais il me semble que j'ay plus de sujet de soubçonner l'humeur violente de Philidaspe, de m'avoir manqué de respect, que non pas la sagesse d'Artamene. et puis, adjousta t'elle encore, il semble que la victoire qu'il a remportée, soit une marque infaillible que son party estoit le plus juste : Enfin, luy dit elle en rougissant, je ne sçay pas bien par quelle raison, mais je souhaite que ce soit plustost Philidaspe qu'Artamene qui ait le plus failly : et je seray tousjours bien aise, qu'un homme à qui j'ay de grandes obligations, ne me donne pas un si grand sujet de pleinte. Il est vray, luy respondit Martesie, qu'Artamene est un homme incomparable : et qui merite sans doute que vous l'estimiez, preferablement à tout autre. Mais Madame, adjousta-t'elle, comment est-ce qu'un homme d'une vertu si extraordinaire, cache le lieu de sa naissance et sa condition ? Il est à croire, dit la Princesse en rougissant, qu'il faut qu'elle soit au dessous de son courage : car si cela n'estoit pas, il n'en useroit pas ainsi. Mais, adjousta Martesie, qu'est-ce qui l'a amené en cette Cour, et qu'est-ce qui l'y retient ? car enfin j'ay entendu dire, qu'il n'a jamais rien demandé au Roy. Jamais rien, respondit la Princesse, que la permission d'aller combattre ses ennemis : cependant, dit-elle, ses services n'ont pas esté petits : ny ses actions mediocrement esclatantes. Et là, cette grande Princesse se mit à repasser, ce que mon Maistre avoit fait à la premiere Bataille, lors qu'il avoit sauvé la vie du Roy son Pere, contre tant d'ennemis qui l'environnoient : les prodigieux avantages qu'il avoit remportez en toutes les autres : le merveilleux combat où il s'estoit trouvé seul vainqueur de deux cens ennemis ; et où il avoit eslevé un Trophée si glorieux : le combat qu'il avoit fait avez Artane : la prise de Cerasie : les Batailles qu'il avoit gagnées contre le Roy de Pont : ces Armes esclatantes qu'il avoit prises, pour se faire mieux remarquer, à ceux qui avoient conspiré contre sa vie : ces Armes simples qu'il avoit choisies en suite, pour se cacher à ceux qui avoient ordre de l'espargner : l'action genereuse qu'il avoit faite, en rendant l'argent, et laissant emporter les Boucliers à ces vaillans Soldats qui n'avoient pas voulu les laisser : et tant d'autres, dont elle se souvenoit aussi precisément, que si elles fussent venuës d'arriver. Cependant, dit-elle à Martesie, il ne paroist nulle ambition dans l'esprit d'Artamene : et je ne conçoy point, ny ce qui le retient icy, ny ce qu'il y pretend. Ce n'est pas que le Roy mon Pere n'ait beaucoup fait pour luy : mais apres tout, ses services font encore infiniment au dessus de ses recompenses : et c'est pour cela Martesie, que je souhaite qu'il soit plus innocent que Philidaspe. Car encore que ce dernier ait du coeur et de l'esprit, et qu'il ait aussi fort bien servy en diverses rencontres ; il y a pourtant une notable difference entre eux. L'humeur turbulente de Philidaspe ne me plaist pas : et de plus, je pense qu'il est plus ambitieux, et plus interessé qu'Artamene. Ce fut de cette sorte, Seigneur, que cette premiere conversation se passe : Cependant comme le Roy pardonna à ces deux illustres Criminels, la Princesse creût qu'elle ne devoit pas faire esclater son ressentiment : si bien qu'elle ne laissa pas d'envoyer sçavoir de leur santé. Celle de Philidaspe fut long temps assez mauvaise, et mesme sa vie assez douteuse : pour mon Maistre, ses blessures furent tousjours en assez bon estat : et trois sepmaines apres s'estre batu, il fut remercier le Roy, de la grace qu'il luy avoit accordée : et la Princesse de l'honneur qu'elle luy avoit fait, de la demander pour luy. elle estoit alors dans son Cabinet, où il n'y avoit que ses Femmes : si bien que comme il voulut la remercier, et exagerer la reconnoissance qu'il en avoit ; ne pensez pas, luy dit elle, qu'encore que j'aye demandé grace pour vous, je vous l'aye accordée en mon particulier : Non Artamene, luy dit elle d'un ton de voix assez imperieux, il n'y a encore que le Roy qui vous a pardonné ; et Mandane n'est pas satisfaite. S'il ne faut que mourir à ses pieds, luy respondit Artamene, je suis tout prest de le faire : Mais Madame, quel est le crime que j'ay commis ? et comment est-il possible qu'un homme qui vous respecte, autant qu'il respecte les Dieux qu'il adore, puisse vous avoir offensée ? dites moy donc, luy dit-elle, si ce n'est pas avoir failly, que d'avoir mesprisé la priere que je vous avois faite, de vivre bien avec Philidaspe ? Mais Madame, adjousta-t'il vous aviez aussi prié Philipe, de vivre bien avec Artamene. Il est vray, respondit-elle et je ne pretends pas le justifier en vous accusant : je veux seulement sçavoir, si vous estes le plus coupable, ou si vous estes le moins criminel. Je ne le sçay pas moy-mesme, (reprit Artamene en changeant de couleur) et le sujet de nostre querelle est mesme si douteux dans nostre esprit, que nous ne nous le sommes pas expliqué l'un à l'autre ; et peut-estre ne nous l'expliquerons nous jamais. vous estes vous connus ailleurs qu'icy ? luy demanda la Princesse ; non Madame, respondit Artamene ; et nostre connoissance et nostre aversion, ont commencé en cette Cour, et presque en mesme moment. Mais apres tout, Madame, poursuivit-il, ce n'est point à moy à m'informer par quels sentimens vous voulez que j'ayme Philidaspe : et c'est seulement à Artamene à vous demander pardon, de n'avoir pû vous obeïr. Comme je ne fais gueres de prieres injustes, repliqua-t'elle, je n'ay gueres accoustumé d'estre refusée : et je ne pensois pas qu'Artamene et Philidaspe deussent estre les premiers à me desobliger. Mon Maistre qui vit que la Princesse paroissoit avoir de la colere, en fut tres sensiblement touché : Ha ! Madame, luy dit-il, si j'eusse creû ne pouvoir me vanger sans vous irriter, je ne l'aurois sans doute pas fait : Mais est-il possible que l'on ne puisse obtenir pardon d'un crime qui n'a pas esté volontaire ? et la Princesse Mandane est-elle plus inexorable que les Dieux, qui se laissent fléchir par des larmes et par des prieres ? La Princesse qui estimoit veritablement Artamene, et qui avoit desja quelque disposition à l'aimer ; voyant qu'il paroissoit assez troublé, eut peur qu'il ne se tinst offencé de ce qu'elle estoit plus severe que Ciaxare : de sorte que faisant effort sur elle mesme, elle le voulut appaiser, et luy pardonner de bonne grace. Allez, luy dit-elle, Artamene, allez ; vous avez esté assez puny, par la seule inquietude que je voy dans vostre esprit : et je ne veux point vous ordonner d'autre chastiment, que celuy de ne vous exposer plus en un pareil danger. Ha ! Madame, luy dit-il, vous estes bien bonne de me pardonner ! et bien rigoureuse de vouloir tousjours conserver celuy qui s'oppose à tout ce que je veux. Je vous promets, luy dit elle, que si Philidaspe pretend quelque chose du Roy à vostre prejudice, de prendre vostre party contre luy : Non Madame, repliqua Artamene, je ne pretens rien du Roy : j'en reçoy plus de bien que je n'en desire : et si Philidaspe ne me dispute jamais rien que des Charges et des recompenses, nous ne nous battrons plus jamais ensemble. Et quelle autre chose, reprit la Princesse, vous pourroit il disputer ? A ces mots Artamene se trouvant embarrassé, ne pût s'empescher de rougir, en regardant la Princesse d'une maniere tres passionnée : et je ne sçay si sa response n'eust point expliqué malgré luy, une partie de ses sentimens les plus cachez, si le Roy ne fust pas arrivé. Mandane qui avoit beaucoup d'esprit, et qui observoit tout ce que je veux. Je vous promets, luy dit elle, que si Philidaspe pretend quelque chose du Roy à vostre prejudice, de prendre vostre party contre luy : Non Madame, repliqua Artamene, je ne pretens rien du Roy ; j'en reçoy plus de bien que je n'en desire : et si Philidaspe ne me dispute jamais rien que des Charges et des recompenses, nous ne nous battrons plus jamais ensemble. Et quelle autre chose, reprit la Princesse, vous pourroit il disputer ? A ces mots Artamene se trouvant embarrassé, ne pût s'empescher de rougir, en regardant la Princesse d'une maniere tres passionnée : et je ne sçay si sa response n'eust point expliqué malgré luy, une partie de ses sentimens les plus cachez, si le Roy ne fust pas arrivé. Mandane qui avoit beaucoup d'esprit, et qui observoit tousjours assez exactement toutes les actions d'Artamene, prit garde au trouble de son ame : mais comme le Roy estoit avec elle, il ne luy fut pas possible d'y faire alors une plus longue reflexion. Ciaxare luy dit apres plusieurs autres choses, qu'il vouloit absolument qu'Artamene et Philidaspe vescussent bien ensemble à l'avenir : et que pour cela, il faloit qu'Artamene l'accompagnast, à une promenade qu'il vouloit faire. Que comme il passeroit devant le logis de Philidaspe, il le verroit en passant, parce qu'Aribée l'en avoit prié ; et que là, il les feroit embrasser. Artamene eust bien voulu ne le pas faire : mais Ciaxare qui s'aperçeut de la repugnance qu'il y avoit, luy dit que les vainqueurs n'avoient point de mesures à garder, avec leurs ennemis vaincus : que de plus, il faloit que la Princesse fust de cette promenade et de cette visite : que ce fust luy qui la conduisist : et que de cette sorte, la chose se feroit avec plus de bien-seance, et plus d'avantage pour luy. La Princesse qui vit que le Roy le souhaitoit n'y resista point : et creût en effet qu'elle ne devoit pas empescher que cét acconmodement ne se fist. Pour Artamene, il parut fort agité ; et il n'obeït qu'avec peine. Car enfin dans les soubçons qu'il avoit, ce luy estoit une avanture facheuse que celle de s'accommoder avec Philidaspe ; et celle d'aller chez luy ; et d'y conduire luy mesme la Princesse : neantmoins, ce mal n'ayant point de remede, il salut necessairement s'y resoudre. Le Roy et la Princesse monterent dans leur Chariots, et sortirent de la Ville : car Philidaspe n'y estoit point rentré depuis ses blessures. Et apres avoit fait leur promenade, ils descendirent au lieu où il estoit : et le Roy se mit à parler bas à Mandane au pied de l'escalier, durant un assez long temps. Mon Maistre pendant cela, s'aprocha de Martesie : mais si inquiet, et l'humeur et le visage si changez, qu'il n'estoit pas connoissable. Martesie qui s'en aperçeut, ne pût s'empescher de luy en faire la guerre, luy disant que sa haine estoit trop violente ; et que s'il sçavoit aussi bien aimer que haïr, son amitié devoit estre la plus belle chose du monde. N'en doutez pas, luy dit-il, Martesie ; et s'il est vray que j'ayme quelque chose, je l'ayme sans doute encore plus fortement, que je ne haï Philidaspe. Vous me donnez une grande curiosité, luy dit-elle tout bas, et je voudrois bien sçavoir si vous aimez, et qui vous aimez. Je ne puis, luy repliqua-t'il en rougissant, satisfaire que la moitié de vostre curiosité ; n'estant pas juste que vous sçachiez, ce que je n'ay jamais dit à personne ; et ce que je ne diray peut-estre jamais. Comme ils en estoient là, la conversation du Roy finit, et mon Maistre fut obligé de donner la main à la Princesse, qui avoit remarqué fort aisément, l'inquietude d'Artamene. Le Roy trouva Philidaspe en assez bon estat ce jour-là ; mais si surpris de voir Artamene dans sa chambre ; qu'il s'en salut peu que ses playes ne se r'ouvrissent, à la veüe de celuy qui les luy avoit faites, tant il sentit d'esmotion. Ciaxare luy dit alors, que pour l'empescher de retomber en un pareil malheur avec Artamene, il vouloit qu'ils s'embrassassent : le naturel violent de Philidaspe, eut beaucoup de peine à se contraindre en cette occasion : neantmoins voyant que le Roy le vouloit ainsi ; que la Princesse se plaignoit de luy ; et que la moitié de la Cour estoit presente ; il se retint et obeït. Mandane donc faisant aprocher Artamene, luy dit que c'estoit à celuy qui estoit le plus en santé, à faire le plus de chemin ; et en effet elle le poussa doucement vers Philidaspe ; qui l'embrassant par force, luy dit que les Rois devoient estre obeïs dans leur Estats. Vous avez raison, luy respondit mon Maistre ; et c'est pour cela que je fais ce que le Roy et la Princesse m'ordonnent. Quiconque, Seigneur, auroit bien observé leurs mouvemens, auroit aisément remarqué, qu'il y avoit quelque grand secret dans leur coeur : cette visite ne fut pas longue ; mais tant qu'elle dura, Artamene regarda tousjours la Princesse Mandane, ou Philidaspe ; qui de son costé estoit si interdit, qu'il ne regardoit presque personne. Le Roy s'estant retiré, et la Princesse l'ayant suivy, l'on s'en retourna au Palais ; où Mandane ne fut pas plustost arrivée, qu'elle tesmoigna ne vouloir plus voir personne. Pour Artamene, il fut encore quelque temps chez le Roy : mais avec tant d'inquietude, qu'il fut contraint d'en sortir, et de s'en aller dans sa Chambre. Il n'y fut pas plustost, que repassant dans son esprit, tout ce qui luy estoit arrivé, il ne sentist un desplaisir, dont il ne se pouvoit consoler. Quoy, disoit il ne souspirant, il ne me sera pas permis de haïr mon ennemy ! et Mandane voudra eternellement violenter toutes mes inclinations ! quel interest caché peut elle avoir en cette rencontre, qui l'oblige à vouloir que j'ayme Philidaspe, et que Philidaspe m'aime ? n'est-ce qu'un simple dessein de conserver la vie de deux hommes, qu'elle ne croit pas inutiles au service du Roy son Pere ? ou n'est-ce point qu'ayant quelque estime particuliere pour Philidaspe, elle veüille luy oster un ennemy, qu'elle ne croit pas estre des moins redoutables ? et que faisant semblant de nous traiter esgalement, il y ait pourtant une grande inesgalité, aux sentimens qu'elle a pour nous ? Mais helas, reprenoit-il, que je suis injuste, d'expliquer de cette sorte, les actions et les paroles d'une Princesse, qui m'a toujours si bien traité ! dequoy me puis-je pleindre raisonnablement ? Artamene comme Artamene, peut il pretendre, quelque chose de la Princesse de Capadoce, qu'il n'ait obtenuë ? Elle le loüe ; elle le reçoit avec civilité ; elle souffre sa conversation sans chagrin ; elle luy offre sa protection aupres du Roy ; elle prend soing de sa vie ; elle demande sa grace quand il a failly ; et il n'est rien enfin, que l'illustre Mandane ne face pour Artamene. Mais helas ! si Artamene est content comme Artamene, Cyrus n'est gueres satisfait comme Cyrus. Cét Artamene, adjoustoit-il, que la Princesse favorise, n'est pas veritablement celuy que je veux qui le soit : celuy là, semble n'aimer que la guerre, et ne chercher que la gloire : et celui que je voudrois qu'elle connust, et qu'elle favorisast, n'aime que Mandane, et ne cherche que son affection. Seigneur (luy dis-je, car j'estois aupres de luy, lors qu'il s'entretenoit tout haut et tout seul de certe sorte) le moyen que cét amoureux Artamene que vous desirez qui soit favorisé le puisse estre, si Mandane ne le connoist point ? Voulez vous, Seigneur, que la plus vertueuse Princesse du monde vous aime, ne sçachant pas seulement que vous l'aimez ? Et voulez vous, reprit Artamene, que la plus vertueuse Princesse du monde, souffre que je luy parle d'amour, principalement n'estant qu'Artamene ? Non Seigneur, luy dis-je, mais Artamene est Cyrus : Vous avez raison, me repliqua-t'il, mais ne m'est il pas aussi dangereux de paroistre Cyrus qu'Artamene ? comme Artamene, peut-estre se contenteroit-elle de me chasser avec quelque compassion : mais comme Cyrus, elle pourroit me punir avec haine et avec colere. Je voy bien, luy respondis-je, que vous n'avez pas tort en beaucoup de choses : Mais apres tout, si vous voulez estre aimé, il faut que l'on sçache que vous aimez : autrement, vous n'en viendrez jamais à bout. Quant vous auriez gagné cent Batailles, pousuivis-je, et conquesté des Royaumes et des Empires ; apres tant de victoires et tant de conquestes, vous ne triompheriez point du coeur de Mandane, si Mandane ne sçavoit qu'elle eust triomphé du vostre. L'amour, Seigneur, en cette rencontre, ne peut jamais naistre sans l'amour : La Princesse vous loüera ; la Princesse vous estimera ; mais elle ne vous aimera point. Car enfin toutes les grandes choses que vous avez faites sont à vous : et la seule conqueste de vostre coeur, est ce qui luy peut appartenir, et ce qui luy peut plaire. Si vous voulez que vos Victoires vous servent, faites luy sçavoir qu'elle a vaincu le Vainqueur des autres ; et que celuy à qui rien ne peut resister, a cedé à ses charmes et à sa beauté. Mais Feraulas, me dit-il, le moyen d'oser parler ? et le moyen de ne craindre pas la colere d'une personne, de qui la modestie est extréme ; de qui la vertu est severe jusqu'à la rigueur ? Je ne dis pas, Seigneur, luy repliquay-je, qu'il soit à propos de parler d'amour ouvertement à la Princesse : mais je voudrois du moins luy en dire assez, pour luy faire deviner le reste. Mais si en le devinant, me respondit-il, elle venoit à me haïr que deviendrois-je ? Ne craignez pas cela, luy repliquay-je, et sçachez, Seigneur, que l'amour n'a jamais fait naistre la haine. Mandane vous peut commander de vous taire ; Mandane vous peut mesme chasser ; mais elle ne vous sçauroit haïr parce que vous l'aimez. Ce n'est, Seigneur, que la maniere de se faire entendre qui peut estre dangereuse, et qu'il est necessaire de bien choisir : il ne faut donc pas parler d'estre aimé, en descouvrant que l'on aime : il ne faut rien demander, rien esperer, et rien pretendre, que le seul soulagement de faire sçavoir son mal, à celle qui le cause : et quand on en vie ainsi, croyez moy, Seigneur, qu'il est bien difficile que l'on soit haï, quelque vertu qui puisse estre en la personne aimée. Enfin, poursuivis-je, tant que Mandane ne sçaura point que vous l'aimez, il est indubitable que vous n'en serez point aimé : où au contraire, si vous luy donnez lieu de deviner vostre passion, peut-estre que malgré toute sa severité elle vous aimera. Mais Feraulas, me dit-il, si elle me bannit ? Non non, luy dis-je, ne craignez pas un si rude traitement : tant de grandes actions que vous avez faites, luy parleront tellement en vostre faveur, qu'elle ne sera pas si inhumaine : et si je ne me trompe, la chose reüssira mieux que vous ne pensez. Tant y a Seigneur, qu'apres avoir passé une partie de la nuit à raisonner sur cette matiere, Artamene se resolut de chercher quelque occasion favorable de faire connoistre à la Princesse la passion qu'il avoit pour elle, sans toutefois s'en expliquer ouvertement. Mais helas, durant que nous prenions cette resolution, Mandane en prenoit une autre que nous ne sçavions pas, et qui s'opposoit bien à nos desseins ! le vous ay dit, Seigneur, qu'elle s'estoit retirée dans son Cabinet, où elle ne fut pas plustost, qu'elle apella Martesie ; et luy demanda ce qu'Artamene luy avoit dit, pendant qu'elle parloit au Roy, en entrant chez Philidaspe ? (car elle avoit pris garde à leur entretien. ) Cette Fille luy obeïssant, luy raconta parole pour parole, toute cette conversation : et joignant en suitte ses sentimens à ceux de mon Maistre ; pour moy Madame ; dit-elle à la Princesse, veû la façon dont Artamene m'a respondu, lors que je luy ay tesmoigné vouloir sçavoir s'il aimoit, et qui il aimoit ; je crois qu'il est amoureux. Mandane rougit a ce discours, car elle avoit commencé d'en soubçonner quelque chose : mais voulant sçavoir le sentiment de Martesie sans descouvrir le sien ; et de qui pensez vous qu'il le puisse estre ? luy demanda-t'elle ; pour moy, Madame, adjousta cette Fille, j'y ay tousjours songé depuis cela, sans pouvoir demeurer d'accord avec ma propre raison : Car enfin Artamene ne visite personne avec attachement : il ne parle à pas une de mes Compagnes, qu'autant que la simple civilité le veut : il passe toute sa vie chez le Roy ou chez vous : et si Artamene estoit d'une autre condition qu'il n'est, il ne seroit pas difficile de s'imaginer, de qui il seroit amoureux. Car Madame, luy dit-elle en sous-riant, Artamene ne voit que vous, ou ne parle que de vous : il vous loue, il vous estime et l'on peut presque dire qu'il vous adore. Il vous suit au Temple ; il vous suit à la promenade et à la Chasse ; il vous accompagne aux Festes publiques, quand le Roy vient chez vous il y vient ; quand il n'y vient point, il ne laisse pas d'y venir ; il rougit toutes les fois qu'il aproche de vous, ou que vous estes seulement eu lieu où il est ; enfin, dit elle en riant, si Artamene estoit Roy, ou que la Princesse Mandane fust Martesie, je croirois qu'il seroit amoureux d'elle. Je pense, dit la Princesse en l'interrompant, qu'Artamene vous a rendu quelque mauvais office ; car si vous m'aviez fortement persuadé ce que vous dites, vous jugez bien qu'il n'en seroit pas plus heureux : et que vous ne pourriez pas avoir trouvé une meilleure voye de vous Vanger de luy. Je serois bien marrie, Madame (repliqua Martesie, en prenant un visage plus serieux) d'avoir causé aucun mal à Artamene : mais comme vos interests me font plus chers que les siens, je crois estre obligée de vous dire encore, que je ne sçay, Madame, si vous ne devriez point durant quelques jours, vous donner la peine d'observer un peu ses actions, pour vous esclaircir de mes doutes. La Princesse rougit à ce discours, plus qu'elle n'avoit encore fait : et baissant la voix, comme si elle eust eu peur d'estre entenduë de Martesie mesme à qui elle parloit ; comme vous estes sage et discrette, luy dit-elle, je vous advoüeray que depuis ce matin, j'ay quelque soubçon de ce que vous dites : Et j'ay une si grande confusion, de ne m'estre pas aperçeuë plustost de la folie d'Artamene, que je ne puis vous l'exprimer. Car enfin en un moment j'ay veû cent choses que je n'avois point veuës : ou pour mieux dire, je les ay veuës d'une autre façon, que je ne les voyois auparavant. Vous souvient il, Martesie, du premier jour que je vy Artamene, apres qu'il eut sauvé la vie du Roy mon Pere ? ne vous sembla-t'il pas qu'il me regarda avec une attention extraordinaire et passionnée ? et qu'il ne considera presque point tant de belles personnes qui m'accompagnoient ? Ne vous souvenez vous pas encore, de la façon avec laquelle il me pria d'obtenir du Roy la permission de combattre ses Ennemis, et la maniere dont il prit congé de moy ? Ne le voyez vous pas encore, lors que je priay de ne prendre point d'Armes remarquables ? Ne voyez-vous pas, dis-je, de quelle sorte il me resista ; de quel air il me demanda l'Escharpe que je luy refusay ; et en quels termes il s'expliqua, lors que je luy dis que je voudrois qu'Artamene ne fust, ny trop prudent, ny trop temeraire ? Il ne m'est pas possible, Madame, dit-il, que je puisse regler mes sentimens, à cette juste mediocrité que vous desirez. Ne vous souvient-il point aussi, poursuivit-elle, du jour que Philidaspe et Artamene se trouverent ensemble à me dire adieu ? Pour moy j'admire que je n'expliquay point mieux en ce temps là, les inquietudes que je vy sur son visage : Ne vous remettez vous pas encore, la joye qui parut dans les yeux du mesme. Artamene, à son retour ? et une certaine conversation que j'eus, et avec luy, et avec Philidaspe ? Mais sur toutes choses, dit-elle, vous souvenez vous quels furent les sentimens d'Artamene, lors que je voulus l'obliger à aimer Philidaspe ? Pour moy, interrompit Martesie, je croy, Madame, par tout ce que vous venez de dire ; et par mille autres petites choses, que j'ay remarquées en mon particulier) et que vous ne pouvez pas avoir veuës : que non seulement Artamene est amoureux ; mais qu'il est jaloux de Philidaspe : et que peut estre encore Philidaspe est aussi amoureux de vous qu'Artamene. Vous n'estes pas trop sage, luy dit la Princesse, de vouloir me faire recevoir tant d'ouvrages tout à la fois : Non Martesie, adjousta-t'elle, Philidaspe n'est qu'ambitieux : et je ne voudrois pas pour mon repos, le pouvoir soubçonner d'un autre sentiment. Ce feroit avoir trop de crimes à punir, pour une personne qui n'aime pas les suplices : c'est pourquoy ne songeons qu'à Artamene. Mais pour celuy-là, dit-elle, il faut y donner ordre : et m'empescher s'il est possible de recevoir un sensible desplaisir. Car enfin, poursuivit la Princesse, j'ay de l'estime pour Artamene ; je luy ay de l'obligation ; et je serois bien faschée qu'il me mist dans la necessité de le mal-traiter. C'est pourquoy Martesie, je vous ordonne tant qu'il fera aupres de moy, de faire avec adresse que toutes vos Compagnes y soient aussi, et de ne m'abandonner point du tout. Comme il faudra bien tost qu'il parte, et que le commencement de la Campagne aproche, cette contrainte ne durera pas long temps. Apres cela, elle congedia Martesie, et demeura seule dans son Cabinet : Mais Dieux, que de facheuses et de tyranniques pensées, s'emparerent de son esprit pour le troubler ! et que cette profonde tranquilité dont elle avoit joüy jusques alors, se retrouva peu en son ame ! elle demeura pourtant dans la resolution qu'elle avoit prise avec Martesie ; Vous pouvez donc bien juger, Seigneur, qu'Artamene ne pût pas exécuter celle qu'il avoit formée, de descouvrir sa passion à la Princesse ; puis qu'elle luy en osta toutes les voyes qu'il avoit accoustumé d'en avoir. Bien est-il vray que durant trois semaines ce fut avec tant d'adresse, qu'il ne creut point que Mandane eust nulle part à la chose : et il s'imagina que le hazard tout seul la faisoit. Cependant toutes les fois qu'il se souvenoit combien il avoit perdu d'occasions favorables, malgré l'assîduité de Philidaspe aupres d'elle, il en estoit au desespoir. Mais lors qu'il venoit à penser, que ce n'estoit point Philidaspe qui l'empeschoit d'exécuter ce qu'il avoit resolu ; il croyoit encore qu'il y avoit plus de malignité en son destin. Bien est il vray, qu'il ne fut pas longtemps sans cet obstacle : puis que vingt jours apres la visite du Roy et de la Princesse chez Philidaspe, il vint les en remercier : et occuper aussi opiniastrement la place qu'il avoit accoustumé de tenir chez Mandane, comme il faisoit auparavant. Ce fut lors que Martesie n'eut plus de besoin d'estre si soigneuse : et ce fut lors qu'Artamene desespera entierement de pouvoir entretenir sa Princesse en particulier. Il y avoit mesme eu plusieurs conversations generales, où Mandane avoit dit beaucoup de choses, qui pouvoient aisément faire connoistre à Artamene, que ce seroit un dessein bien dangereux, que de luy parler d'amour : car encore que ce n'eust esté qu'en parlant d'autruy, qu'elle eust explique ses sentimens ; il ne laissoit pas de croire que ce pouvoient estre les siens, veû l'air dont elle avoit parlé : et ainsi il ne pouvoit nullement douter, que ce ne fust s'exposer à un grad péril, que de descouvrir sa passion à la Princesse. Cette difficulté qu'il trouvoit, et qu'il n'avoit pas preveuë aussi grande qu'il la rencontroit alors, luy donnoit une douleur bien sensible : et l'on peut dire que si sa bouche ne parloit pas d'amour à la Princesse, toutes ses actions en parloient pour luy. Aussi ay-je sçeu depuis par Martesie, qu'il en fut parfaitement entendu : et que la Princesse expliqua comme il faloit, ses inquiétudes ; ses melancolies ; ses impatiences ; ses changemens de visage ; et ses resveries : et qu'elle ne douta plus du tout, qu'Artamene ne fust passionnément amoureux d'elle. Mais admirez, Seigneur, comme quoy la prudence humaine est bornée ! si mon Maistre eust parlé d'amour à la Princesse, en l'estat qu'estoient les choses, il estoit perdu pour tousjours Elle l'auroit mal-traité, et l'auroit banny d'aupres d'elle infailliblement, quelque estime qu'elle eust pour luy, et quelques grands services qu'il eust rendus au Roy son Pere. Mais parce qu'il ne luy en parla point ; et que cependant elle voyoit bien qu'il souffroit, et qu'ainsi il avoit beaucoup de respect pour elle ; cette Princesse le souffrit et en eut pitie : et reçeut malgré elle dans son coeur je ne sçay quelle tendresse que l'on pouvoit peut-estre desja nommer amour. Ce n'est pas que cette vertueuse personne la creust telle : car il est certain que si cela eust esté, elle se seroit surmonté elle mesme, à quelque prix que ce fust. Ce n'est pas aussi qu'elle ne s'observast avec soing : mais apres tout, c'est que l'amour porte je ne sçay quel aveuglement, dans l'esprit des personnes les plus esclairées ; qui les empesche de pouvoir connoistre les autres, et de se connoistre elles mesmes. Il y avoit pourtant des momens, où elle se faisoit plusieurs questions en particulier, ausquelles elle ne pouvoit pas respondre bien precisément : elle s'estonnoit quelquefois de voir, que malgré elle Artamene luy revenoit en la pensée ; et de ce que la connoissance de son amour, ne luy donnoit pas davantage de colere. Quoy, disoit-elle en elle mesme, je sçauray qu'un homme que j'ay veû arriver à la Cour comme un simple Chevalier, est amoureux de moy, et je souffriray encore sa veuë et sa conversation ! Ha non Mandane, cette scrupuleuse vertu dont vous faites profession, ne le doit point du tout souffrir : et s'il est vray que l'amour ne puisse estre sans esperance ; il faut punir Artamene, et de sa temerité, et de sa folie. Car que peut-il esperer sans me faire outrage : que peut-il desirer sans extravagance ? et que peut-il pretendre sans m'offencer ? Mais helas ! reprenoit elle, il ne me dit rien qui me fasche, ny qui me doive fascher ; il ne me demande rien qui me puisse desplaire ; je luy dois la vie du Roy ; et le Roy luy doit plusieurs Victoires ; je luy dois mesme peut-estre tout le repos de mes jours : puis qu'il est à croire que le Roy de Pont auroit vaincu sans luy : et et que je ferois maintenant, ou sa Femme, ou sa prisonniere. Ne haissons donc pas Artamene parce qu'il nous aime : et pourveû qu'il ne nous le die jamais, ne luy disons rien de fascheux. Helas (disoit-elle quelque-fois, en parlant à Martesie) pourquoy faut-il qu'Artamene se soit mis un pareil setiment dans le coeur ? et que n'est il demeuré dans les bornes d'une simple estime ? Pour moy, Madame, luy dit Martesie, j'ay peine à croire que vous songiez bien à ce que vous dites : et je ne sçaurois m'imaginer, quelque vertu qui soit en vostre ame, que vous aimassiez mieux qu'Artamene ne vous aimast point du tout, que de vous voir aimée de luy comme il vous aime, tant qu'il ne vous le dira point. Vous me pressez beaucoup Martesie, reprit la Princesse, mais je vous diray toutefois, que j'estime si fort Artamene, que quand je ne considererois que luy, je devrois tousjours souhaiter pour son repos, qu'il ne fust pas amoureux de moy le sçay bien, Madame, reprit Martesie, qu'à ne considerer que luy, la chose est comme vous la dites : mais je sçay bien aussi, qu'à ne considerer que vous, il vous est en quelque façon avantageux. de voir que le plus Grand Homme du Monde, et le plus accomply en toutes choses, vous estime et Vous aime jusques à l'adoration. Je ne doute point, repliqua Mandant, que l'estime d'Artamene ne me soit glorieuse : et je vous avoüeray de plus, que je la prefere à celle de tout le reste de la Terre. Mais je voudrois, Martesie, que cette estime ne fust suivie que d'une amitié telle qu'un Homme de sa condition la doit avoir, pour une personne de la mienne. Dites moy Madame, je vous en conjure, adjousta Martesie, si vous voudriez bien qu'Artamene que vous estimez tant, aimast quelque autre plus que vous ? Vous m'embarrassez un peu, repliqua la Princesse ; mais je pense toutefois que pourveu qu'Artamene m'estimast plus que tout le reste du monde, je ne me soucierois pas qu'il m'aimast un peu moins. Ha Madame, reprit Martesie, vous vous abusez ! et l'on ne sçauroit avoir cette indifference, pour l'affection de ceux de qui on desire l'estime. Et en effet, Madame, vous auriez grand tort de vouloir que celuy de tous les hommes qui a le plus d'esprit, et le plus de jugement, ne vous aimast pas plus que tout le reste de la Terre. Et puis, Madame, que manque t'il à l'illustre Artamene ? une Couronne (luy respondit la Princesse en rougissant) et cela suffit Martesie, pour faire que je craigne la passion d'un homme qui n'est pas Roy ; pour faire que toutes ses actions me soient suspectes à l'advenir ; et pour faire que je me la fois à moy mesme. Car enfin, dit elle, j'ay un ennemy qui a une intelligence secrette dans mon coeur : et que j'estime assez, pour aprehender de l'aimer, s'il n'y avoit pas un obstacle invincible, qui sans doute me deffendra, de tout ce que les grandes qualitez d'Artamene pourroient entreprendre contre moy : et qui fera que malgré son amour, son merite, et ma reconnoissance ; je ne laisseray pas de conserver ma liberté toute entiere. Voila, Seigneur, où en estoient les choses en ce temps-là : Artamene aimoit passionnément sans le pouvoir dire : Philidaspe n'estoit pas moins amoureux, ny moins secret, estant obligé par diverses raisons, de desguiser ses sentimens : Ciaxare les aimoit tous deux, mais incomparablement plus, Artamene que Philidaspe : et Mandane quoy qu'elle ne le pensast pas, aimoit sans doute désja un peu mon Maistre : et estimoit assez Philidaspe, quoy qu'il y eust beaucoup de choses dans son humeur qui choquassent la sienne.
En ce temps-là le Fils du Roy d'Armenie, appelle Tigrane, vint à la Cour de Capadoce : et fit grande amitié avec Artamene. Cependant comme le commencement du Printemps approchoit, il vint un advis certain, que les Rois Alliez avoient défia mis leurs Armées en campagne : cette nouvelle fit haster toutes les levées, et donner tous les ordres necessaires, pour faire qu'en fort peu de temps toutes choses fussent prestes pour recevoir les Ennemis. Il y avoit bien desja un Corps d'Armée assemblé, dans la Plaine de Cerasie ; mais selon les apparence, il n'estoit pas en estat de pouvoir resister aux Rois de Pont et de Phrigie, bien qu'il fust assez avantageusement retranché. Voila donc Artamene contraint de partir ; et de partir sans pouvoir dire qu'il aimoit, ce qui ne luy fut pas un petit desplaisir. il fut prendre congé de la Princesse, avec beaucoup de précipitation : parce qu'il estoit venu un second advis, qui assuroit que l'Armée de Ciaxare alloit estre enfermée entre celle du Roy de Pont, et un puissant secours de Phrigie, qui devoit arriver dans peu de jours. Si bien que mon Maistre ne pouvant tarder un moment, de peur d'arriver trop tard, fut contraint de partir en tumulte ; et de renfermer toute sa passion dans son coeur. Il en parut toutefois encore assez dans ses yeux ; et il en tesmoigna assez par sa douleur, pour faire que la Princesse s'en aperçeust. Allez Artamene, luy dit elle en luy disant adieu, soyez aussi heureux que vous l'avez esté : et si vous voulez obliger le Roy mon Pere, ne songez pas plus à la perte de ses Ennemis, qu'à la conservation de vostre vie Mandane luy dit cela devant tant de monde, qu'Artamene n'osay respondre, que comme tout autre que luy y eust respondu ; c'est à dire avec beaucoup de respect et de reconnoissancc : et il la quitta, sans s'expliquer que par des regards dérobez, et par des souspirs qu'il retenoit, aussi tost qu'ils estoient poussez. Pour Philidaspe, il ne partit pas en mesme temps : car il devoit commander des Troupes qui n'estoient pas encore prestes. Mon Maistre s'en alla donc, accompagné de toute la jeunesse de la Cour, qui le voulut suivre en une occasion, qui selon les apparences, devoit estre dangereuse : et le Prince Tigrane mesme, voulut estre de là partie, et se ranger parmy les Volontaires, dont il fut le Chef. Nous fismes une diligence extréme : mais comme Artamene n'avoit pû estre parfaitement informé de l'estat où estoient les Ennemis ; comme nous fusmes à cinquante stades de la Plaine de Cerasie, il envoya Chrisante aux nouvelles, accompagné de dix ou douze seulement : afin d'aprendre si les partages estoient libres ou occuppez : et si son Armée estoit desja enfermée par celle du Roy de Pont, et par les Troupes de Phrigie. Cependant il falut faire alte, à un petit Vilage deshabité, où l'on eust pû se deffendre, en cas que les Coureurs des Ennemis y fussent venus : Nous trouvasmes parmy ces Mafures quelques Paisans cachez, qui nous assurerent de nouveau, que les Rois Consederez avoient deux Armées tres puissantes : et que si la nostre n'estoit desja enfermée, elle la feroit bien tost. Artamene voyant donc les affaires de la guerre, en aussi mauvais estat que celles de son amour, estoit en une affliction que je ne vous puis exprimer : il ne pouvoit souffrir, que des Ennemis qu'il avoit si souvent battus, fussent en termes de le vaincre : et il se resolut du moins, de mourir plustost mille fois, que de survivre à sa deffaite si elle arrivoit. Non, disoit-il en luy mesme, je ne sçaurois me resoudre à revoir ma Princesse apres avoir esté vaincu : et si le malheur veut que je le sois, il faut se preparer à la mort. Moy, dis-je, qui apres de grandes Victoires, n'ay osé l'approcher qu'en tremblant : et qui n'ay jamais eu la hardiesse, apres avoir vaincu des Rois, de luy faire connoistre seulement, qu'Artamene estoit son Esclave. Mais Dieux, adjoustoit-il, mourray-je sans que l'illustre Mandane sçache que je seray mort pour elle ? et n'auray-je point cette triste consolation, de pouvoir esperer qu'elle n'ignorera pas absolument les maux que j'ay soufferts depuis le premier moment que je l'ay veuë ? Peut-estre que si elle aprend mon amour en aprenant ma mort, la connoissance qu'elle en aura, n'irritera pas son esprit : et qu'elle pardonnera aisément à un homme, qui n'aura perdu le respect qu'en perdant la vie. Aprenons luy donc en mourant, poursuivit-il, que nous n'avons vescu que pour elle : Mais pour amoindrir nostre faute, faisons luy connoistre nostre condition : sans luy aprendre pourtant veritablement qui nous sommes. Il suffira qu'elle sçache qu'Artamene estoit de naissance Royalle, sans sçavoir que Cyrus et Artamene n'estoient qu'une mesme chose. Ne mettons point nous mesmes, poursuivoit-il, d'obstacle à la compassion que nous attendons de sa bonté : et n'arrestons pas les l'armes, que nous esperons de la tendresse de son coeur. Je sçay bien, disoit-il encore, que les plaisirs du Tombeau ; font des plaisirs peu sensibles : mais du moins si j'ay à perdre la Bataille et la vie, je perdray l'une et l'autre plus doucement par cette esperance : et je murmureray moins, de la rigueur de ma destinée. Cette pensée, Seigneur, flatta de telle sorte le desespoir d'Artamene, que sans differer davantage, il se mit à escrire à la Princesse ; et à luy descouvrir ce qu'il luy avoit caché si soigneusement durant si long temps. Apres avoir leû et releû sa Lettre, et en avoir esté satisfait, il ferma avec beaucoup de soing, les Tablettes dans lesquelles il l'avoit escrite : et m'ayant fait appeller en particulier, Feraulas (me dit-il, le visage tout changé) il s'agit de me rendre un service d'importance : et de me le rendre, avec beaucoup d'exactitude. Seigneur, luy dis-je, je m'estimerois bien heureux, si j'avois trouvé ce qu'il y a si long temps que je cherche : je veux dire un moyen de vous faire connoistre parfaitement, le zele que j'ay pour vostre service. Vous, le pouvez sans doute, me repliqua t'il ; mais je crains que le courage de Feraulas ne me resiste : et ne puisse pas sans peine se resoudre à ne combattre point, en l'occasion qui va s'en presenter. j'avoüe, Seigneur, luy dis-je, qu'il ne m'est pas aisé de concevoir, ce que vous me voulez ordonner : et qu'il me seroit assez difficile de ne partager pas un peril, où je vous verrois exposé. Il le faut pourtant, me dit-il, et soit que vous me consideriez comme vostre Maistre, comme vostre Prince, ou comme vostre Amy ; il faut que vous ne me resistiez point davantage. Vous sçavez (me dit-il, avec une bonté extréme) que je connois le coeur de Feraulas : et que je n'ay pas besoin d'en avoir de nouvelles prevues, pour me le faite estimer. C'est pourquoy ne vous inquiétez pas pour cela : et croyez que vous ne m'avez jamais plus obligé, que vous m'obligerez aujourd'huy. Enfin, adjousta-t'il encore, quoy que je puisse vous commander de faire ce qui me plaist, je ne laisse pas de vous dire en cette rencontre, que je vous en prie. A ces mots, ne pouvant souffrir qu'il continuast davantage ; Seigneur, luy dis-je, vous me donnez de la confusion : c'est pourquoy ne differez pas plus long temps à me dire ce que vous voulez que je face, afin que je me haste de vous obeïr. Il faut, me dit-il, mon cher Feraulas, que vous ne combattiez point du tout, que je ne vous en aye donné la permission : que vous vous teniez tousjours au lieu le moins exposé, afin d'entendre l'evenement du combat que nous allons sans doute faire ; et s'il arrive que j'y sucombe et que j'y meure (comme assurément si je suis vaincu j'y mourray) que vous alliez en diligence porter cette Lettre à l'illustre Mandane : et quoy qu'elle vous puisse dire, ne luy dittes pas que j'estois Cyrus. Vous pourrez luy avoüer ma condition : mais non pas precisément le lieu de ma naissance. Voila mon cher Feraulas, tout ce que je veux de vous : n'y manquez donc pas je vous en conjure : et soyez moy aussi fidelle, en cette derniere occasion, que vous me l'avez tousjours esté ; et que j'ay tousjours eu dessein d'estre reconnoissant de vos services. Seigneur, luy dis-je les larmes aux yeux, ce m'est une cruelle chose, de recevoir sa conmandement de vous, que je ne dois exécuter qu'apres vostre mort : mais j'espere, Seigneur, que la Fortune en ordonnera autrement, je le souhaite, me respondit-il, mais les choies ne s'y disposent pas. Cependant ne manquez à rien de ce que je vous ay dit, adjousta-t'il en m'embrassant, et tesmoignez moy en cette importante rencontre, qu'il n'est point de service si difficile, que vous ne soyez capable de me rendre. Je luy promis, Seigneur, tout ce qu'il voulut : car le moyen de resister à un Prince afligé, amoureux, et inébranlable en ses resolutions ? A quelque temps delà Chrisante revint, et amena deux prisonniers qu'il avoit faits : qui apurent à Artamene que l'Armée de Phrigie n'arriveroit que le lendemain : et que celle du Roy de Pont, dans laquelle estoit aussi le Roy de Phrigie, ne vouloit point combattre la sienne, que l'autre ne fust arrivée : qui par le chemin qu'elle avoit pris, l'enfermeroit infailliblement entre les deux. Artamene à cette nouvelle eut du moins beaucoup de joye, d'aprendre que cela n'estoit pas encore : et que par un partage que Chrisante avoit reconnu, et que les ennemis n'avoient pas gardé, il luy seroit facile de passer. En effet, estans montez à cheval un moment apres le retour de Chrisante, nous marchasmes avec tant de diligence, et si à propos ; que la nuit favorisant nostre dessein, et cachant nostre marche, nous nous rendismes au Camp, sans avoir rencontré personne. Je ne m'arreste point, Seigneur à vous exagerer laioye que receurent tous les Officiers et tous les Soldats, lors qu'ils virent Artamene : luy qu'ils regardoient comme un Dieu, et qu'ils croyoient tous invincible. Aussi tost qu'il fut arrivé, il fit la reveuë de son Armée : qui ne se trouva monter qu'à seize mille hommes seulement. De sorte que bien que toutes ces Troupes fussent effectivement les meilleures de toute la Capadoce, Artamene ne laissoit pas d'estre fort embarrassé. Car enfin l'Armée du Roy de Pont qui avoit quitté ses retranchemens, et de qui l'Avant-garde estoit à veuë de celle de mon Maistre, estoit de vingt mille hommes : et celle qui devoit arriver le foie à trente Stades de luy, estoit de quinze mille hommes effectifs. Se voyant donc réduit en cette extrémité ; et jugeant bien qu' auparavant que Ciaxare le peust sçavoir, les ennemis l'auroient forcé de combattre, et l'auroient vaincu : il prit une resolution aussi hardie, que personne en ait jamais pris. Bien est il vray, qu'outre les raisons que j'ay dites, il y en eut encore une autre, qui à mon advis, ne fut pas de petite consideration dans son esprit. Il sçavoit que Philidaspe devanceroit le Roy, et viendroit le joindre avec les premieres Troupes qui seroient en estat de marcher ; Or Seigneur, dans les sentimens qu'il avoit pour luy, il ne pouvoit se resoudre à luy. donner l'avantage de l'avoir desgagé d'un si grand peril. Apres avoir donc bien examiné la chose, il tint Conseil de guerre : mais comme les opinions d'Artamene faisoient tousjours toutes les resolutions des Conseils où il se trouvoit, la Henné fut suivie sans contredit, quoy qu'elle fust extrémement hardie. Il dit donc à tous le Chefs, Que s'ils estoient une fois enfermez, entre l'Armée du Roy de Pont et celle de Phrigie, il n'y avoit plus de salut pour eux. Qu'ainsi il faloit, s'il estoit possible, les combattre separément. Que d'aller attaquer celle du Roy de Pont la premiere, il estoit à craindre que pour peu que l'ennemy tinst la chose en balence, et tardast à donner la Bataille, l'autre Armée ne vinst les enveloper au milieu du combat, et infailliblement les deffaire. Que d'attendre dans leurs retranchemens qu'ils fussent secourus, ce serait attendre une chose sans aparence : qu'ils ne le pouvoient estre à temps : et que sans doute ils y seroient forcez, avant que Ciaxare peust estre à eux. De sorte qu'en l'estat qu'estoient les choses, le mieux qu'ils pouvoient faire, estoit d'aller combattre l'Armée de Phrigie, sans que celle du Roy de Pont s'en aperçeust : et cela par un moyen qu'il en avoit imaginé. Que cette Armée n'estant pas plus forte que la leur ; et estant lasse et fatiguée d'une assez longue marche ; pourroit estre deffaite assez. facilement : et les laisser peut estre en termes de faire encore peur au Roy de Pont. Tant y a Seigneur, que tout ce qu'Artamene proposa fut aprouvé, et fut suivy. Il envoya quelques-uns des siens battre l'estrade du costé que l'Armée de Phrigie devoit venir : et sçachant de certitude, qu'elle arriveroit le soir mesme à trente stades du lieu où il estoit campé, aussi tost que la nuit commença de paroistre, il fit marcher toute son Armée sans Trompettes et sans bruit : et ne laissa dans son Camp que la Garde avancée, tous les Valets, et ceux qui ne pouvoient combattre : leur ordonnant qu'aussi tost qu'il seroit un peu esloigné, ils allumassent grand nombre de feux, pour abuser les Ennemis ; et pour oster tout soupçon de son entreprise au Roy de Pont. Je demeuray donc, Seigneur, en ce lieu-là malgré moy : avec un commandement absolu d'Artamene, si je ne le voyois pas revenir le matin, de m'en aller en diligence à Sinope, m'aquitter de ma commission. Ce n'est pas, Seigneur, comme vous pouvez penser, qu'un Camp où il n'y avoit presque personne, fust un lieu de grande seureté : mais enfin Artamene creut que son dessein reüssiroit : et que si cela n'estoit pas, je me pourrois sauvcr facilement, pourveû que je me retirasse aussi tost que je sçaurois sa mort. Cependant, Seigneur, quoy que je ne suivisse point mon Maistre, je ne laissay pas de sçavoir tout ce qui se passa en cette dangereuse occasion : Mais pour n'oublier rien de ce que j'en ay veû ; je vous diray qu'auparavant que de partir, Artamene voulant donner coeur aux Officiers et aux Soldats ; les flatta ; les loüa ; et leur promit recompense. C'est icy, leur dit-il, mes Compagnons, qu'il est necessaire de vous souvenir de vostre ancienne vertu, : et du commandement que je vous fais, de combattre avec autant d'ardeur, que si toute la Terre voyoit vos actions. Je ne pourray pas en cette rencontre, estre le spectateur de vostre courage : je ne pourray pas non plus, veut montrer par mon exemple, ce que vous aurez à faire : je ne pourray pas mesme d'abord vous exciter par ma voix : puis qu'il faut surprendre l'ennemy dans l'obscurité de la unit : et le vaincre sans qu'il ait presque loisir de se recueiller. Vous serez donc les seuls tesmoins de vostre hardiesse, et de vostre fidelité : ne pensez. pourtant pas mes Compagnons, que les tenebres puissent empescher, que nostre valeur ou nostre lascheté ne soient connuës. La Victoire de nos Ennemis, deposera en general contre nous, s'ils la remportent : et je déposeray au contraire avantageusement pour vous, lors qu'à la pointe du jour, je verray vos mains victorieuses m'aporter les despoilles sanglantes des Phrigiens morts ; leurs Enseignes rompuës ; et les testes tranchées de nos Ennemis. Voila mes Compagnons, par où te connoistray si vous aurez fait vostre devoir : ce sont les marques que je vous en demande : et ce sont les marques que moy mesme je vous veux donner de ma propre valeur. A ces mots Artamene s'estantteû, tous les Chefs et tous les Soldats leverent leurs Javelines ou leurs Espées, pour tesmoigner leur apropation ; et par un murmure bas et confus, assiterent mon Maistre qu'ils luy obeïroient exactement. Ils marcherent donc en diligence : et apres avoir pris chacun une Escharpe blanche pour se reconnoistre dans l'obscurité, ils furent à cette expedition, sans autres armes que leurs Javelines et leurs Espées : parce que le combat se devant faire de nuit, les Arcs et les fléches leur eussent esté inutiles. Artamene fut si heureux, qu'il trouva les Ennemis bien avant dans leur sommeil, ce qui ne facilita pas peu son entreprise : Comme ils sçavoient que l'Armée du Roy de Pont estoit en presence de la nostre, ils n'imaginerent point du tout, qu'ils pussent estre attaquez : de sorte qu'ils dormoient profondément, sans aucune crainte de surprise. Leur Garde avancée ne laissa pourtant pas de faire son devoir : mais elle fut poussée avec tant de promptitude, qu'auparavant que les Soldats fussent recueillez ; qu'ils se fussent rangez sous leurs Enseignes ; et qu'ils se fussent mis en deffence : il y en avoit desja beaucoup de tuez. Celuy qui commandoit ces Troupes, et qui s'apelloit Imbas, estoit extrémement vaillant : aussi le monstra t'il bien en cette occasion, puis que malgré cette surprise et le desordre de son Armée, il r'assembla un gros assez considerable : et s'opposa si fortement et si genereusement à Artamene ; qu'il y eut des moments où il desespera de la victoire. Jamais il ne c'est rien entendu dire de pareil, à ce que m'ont raporté ceux qui se trouverent en ce combat : car apres que le premier choc fut passe, où Artamene avoit tant recommandé le silence ; il commença de se faire connoistre à la voix, afin d'encourager les siens : et comme tous luy vouloient respondre, et se vouloient faire entendre à luy ; de toutes ces voix esclattantes, qui ne parloient que de mort et de Triomphe ; il se fit un bruit si grand et si espouvantable, que les Ennemis creurent qu'ils avoient esté mal advertis : et que les nostres estoient plus de trente mille hommes. La nuit quoy qu'obscure, parce que la Lune n'esclaircit point ; ne l'estoit toutefois pas si fort, qu'à la faveur des Estoiles, l'on ne s'entrevist les uns les autres : et ce fut aussi par cette sombre lumiere, qu'Artamene ne laissa pas de garder quelque ordre, en un combat où il y avoit tant de desordre et tant de confusion. Comme il vit donc qu'il y avoit un gros qui faisoit ferme, et qui luy resistoit ; il se douta bien qu'Imbas, qu'il connoisoit pour homme de coeur, et qu'il sçavoit qui commandoit cette Armée ; retenoit ce gros en son devoir : mais comme il ne le pouvoit voir distinctement pour l'attaquer, il s'avisa d'une ruse qui luy reüssit. Il se mit donc à crier aussi haut qu'il le pût ; Si le vaillant Imbas veut vaincre, que ne vient il combattre Artamene, et luy disputer la Victoire en personne ? A ces paroles, le hazard qui se mesle de toutes choses, fit qu'Imbas se trouvant fort proche de luy, se tourna de son costé : et allant à Artamene l'Espée haute ; je ne pensois pas, luy dit-il, avoir un si illustre ennemy si prés de moy : ny une si legitime excuse de ma deffaite si elle arrive. A ces mots ils s'aprochent ; ils se battent ; et se parlent de temps en temps, de peut que la presse ne les separe, et qu'ils ne se connoissent plus : mais à la fin Mon Maistre estant le plus fort et le plus heureux, luy fit sauter l'Espée des mains : et luy saisissant la bride ; il le menaça de le tuer s'il ne se rendoit. Imbas se voyant en cét estat, ne fit aucune difficulté de se rendre : et Artamene l'ayant donné en garde à quatre des siens, fut achever de vaincre tout ce qui resistoit encore. L'on voyoit la Cavalerie d'Artamene, renverser l'Infanterie Phrigienne sous les pieds de ses chevaux : et l'on voyoit presque toute l'Infanterie Capadocienne, estre devenuë Cavalerie : parce que dans le desordre où avoient esté leurs ennemis, comme ils avoient voulu monter à cheval, les nostres les en avoient empeschez : et les tuant, avoient pris leurs chevaux dont ils se servoient apres contre leurs Compagnons. Il y en avoit quelques-uns, qui passoient d'un simple sommeil, à un sommeil eternel sans s'eveiller : les autres à moitié armez, estoient contraints de se deffendre : d'autres se servant de l'obscurité de la nuit s'en-fuyoient sans honte ; d'autres sans armes ne laissoient pas de disputer leur vie avec opiniastreté : et tous ensemble estoient en une confusion estrange. Enfin, Seigneur, apres un combat de deux heures, Artamene ne trouva plus rien qui luy peust resister : et faisant sonner sourdement la retraite, chacun se rassembla sous ses Enseignes : et tous ensemble reprirent le chemin du Camp. Cette entreprise fut si judicieusement conduite, et si heureusement executée ; qu'à la pointe du jour je vy revenir Artamene, à la teste de ses Troupes : qui s'estant fait rendre son Prisonnier, par ceux à qui il l'avoit baillé à garder, le faisoit marcher aupres de luy : mon Maistre tenant une Espée qu'il avoit arrachée à un des Ennemis, et qu'Imbas qui la reconnut, luy assura estre celle de son Lieutenant General. Jamais, Seigneur, il ne s'est veû une pareille chose, ny un plus magnifique Triomphe que celuy-là : il n'y avoit pas un Capitaine, ny pas un Soldat, qui n'eust quelque marque de Victoire entre les mains : l'on en voyoit, qui tenoient des Boucliers à la Phrigienne ; d'autres des Cottes d'armes toutes sanglantes ; quelques-uns des Enseignes à demy rompuës ; d'autres des faisseaux de javelots sur leurs espaules ; d'autres encore des testes de Soldats morts, qu'ils portoient par les cheveux ; un grand nombre d'autres menoient des Prisonniers enchainez ; le Prince Tigrane avoit deux Enseignes des Ennemis qu'il leur avoit arrachées ; et tous enfin portoient une marque assurée qu'ils s'estoient trouvez au Combat. Comme Artamene les vit tous de cette façon, il en eut une joye extréme : il les loüa ; il les carressa ; et pour s'aquitter de sa parole, leur fit voir le General de l'Armée ennemie qu'il avoit fait prisonnier ; et l'Espée de son Lieutenant qu'il portoit. Artamene estoit dans cette glorieuse occupation, lors qu'on vint l'advertir qu'il paroissoit environ cinquante Chevaux, qui venoient du costé de Sinope : il envoya aussi tost les reconnoistre : mais il se trouva que c'estoit Philidaspe : qui estant jaloux de la gloire d'Artamene, estoit party de la Cour sans congé : et n'avoit pû souffrir que son Rival se trouvast en une occasion dangereuse où il ne seroit pas. Je pense toutefois, Seigneur, qu'il se repentit de sa diligence, lors qu'il aprit qu'il n'auroit point de part à la Victoire, qui venoit d'estre r'emportée sans luy. Il arriva donc aupres d'Artamene, comme tous ces Chefs et tous ces Soldats tenoient encore ces illustres marques de leur avantage : et comme il avoit sçeu la chose, par ceux qui l'estoient allé reconnoistre ; s'il eust ose il ne seroit pas venu si avant : mais la bienseance ne le souffroit pas. Mon Maistre ne le vit pas plustost qu'il en fut esmeû : neantmoins comme il n'est jamais plus doux ny plus civil qu'apres la Victoire, il fut au devant de luy. Jugez, luy dit-il, Philidaspe, de ce que nous eussions fait, si vous y eussiez esté ; parce que nous avons fait vous n'y estant pas. Je ne sçay pas, respondit-il, si j'eusse partagé la gloire avec vous ; mais je sçay bien que j'eusse partagé le peril, lien reste encore assez, luy repliqua Artamene, puis que nous avons devant nous une Armée de vingt mille hommes à combattre. La premiere Victoire que vous avez remportée, respondit Philidaspe, n'est pas un presage assuré de la seconde : et peut-estre qu'en partageant le peril avec vous, je ne partageray pas la gloire. Nous le verrons bien tost, respondit Artamene ; car je ne pense pas qu'il soit à propos de laisser fortifier nos ennemis, auparavant que de les combattre. Il faut profiter des faveurs que la Fortune nous a faites : c'est une capricieuse, qui ne veut pas qu'on les neglige : et qui les oste quelquefois pour tousjours, lors qu'on ne les prend pas dés qu'elle les presente. Vous la connoissez mieux que moy, respondit Philidaspe, qui n'ay jamais reçeu aucun bien d'elle : voyons donc (repliqua Artamene, qui se sentit un peu piqué de ce discours) si les maux ou les biens que j'en ay reçeus, m'ont apris à la bien connoistre. Apres cela, il se tourna vers tous les Chefs et vers tous les Soldats ; et leur parlant avec une hardiesse, et une joye dans les yeux, qui sembloit estre d'un heureux presage : N'est il pas vray, leur dit-il, mes Compagnons, que les Vainqueurs ne sont jamais las ? et que vous l'estiez davantage, auparavant que d'avoir combatu, que vous ne l'estes maintenant, que vous avez vaincu vos Ennemis ? Mais mes chers Compagnons, ne nous trompons pas nous mesmes : nous n'avons encore que commencé de vaincre : et il faut achever d'abattre, tout ce qui pourrait s'opposer à nous. Que le nombre de nos Ennemis, ne vous espouvante point : car je puis vous asssûrer, que nous leur allons estre plus redoutables, qu'ils ne nous le doivent estre : estant bien plus difficile combattre des Soldats qui viennent de vaincre ; que d'autres qui n'auroient pas combatu. Le brait de nostre Victoire, devancera nostre Armée, et affaiblira le coeur de nos Ennemis : la crainte et la douleur les auront à demy deffaus, quand nous arriverons à eux : et si les conjectures ne me trompent, cette seconde Victoire ne nous coustera pas trop cher. Le Vaillant Philidaspe qui vient d'arriver, nous la rendra encore plus facile : et La Fortune qui aime à favoriser les entreprises dangereuses et extraordinaires ; ne nous abandonnera pas en celle-cy. Allons donc mes Compagnons, allons : car si vous aimez le travail, vous n'en pouvez jamais trouver de plus glorieux : et si vous cherchez, le repos, vous ne pouvez aussi jamais establir plus fondement le vostre, qu'en mettant vos Ennemis en estat de ne le pouvoir plus troubler. Artamene ayant parlé à peu prés de cette sorte, tous les Officiers et tous les Soldats aplaudirent à la resolution qu'il sembloit avoir prise : en suitte de quoy. il fit la reveüe de ses Troupes, pour voir combien il en avoit perdu, et trouva qu'il ne luy manquoit que cinq cens hommes, quoy qu'il en eust deffait quinze mille. Apres cela, il commanda que chacun fist un leger repas, et se preparast à combattre dans deux heures. Cependant il traitta tousjours fort civilement avec Philidaspe : Mais comme il vouloit que le bruit de sa premiere Victoire devançast ses Troupes, et commençast de luy embaucher la seconde ; il renvoya au Roy de Phrigie, Imbas General de l'Armée qu'il avoit deffaite, et qu'il avoit pris, comme je l'ay desja dit. Ordonnant au Heraut qui le devoit conduire, de dire à ce Prince, que ce vaillant Homme s'estoit si bien deffendu, et avoit tesmoigné tant de coeur dans sa disgrace, qu'il ne pouvoit se resoudre de luy donner le desplaisir d'estre prisonnier pendant une Bataille : ny se priver luy mesme de la gloire de le vaincre une seconde fois, si le bonheur luy en vouloit. Philidaspe l'entendant parler ainsi, et ne pouvant s'empescher de le contredire ; voulut luy representer qu'il vaudroit mieux ne se deffaire pas d'un homme qui pouvoit tousjours servir à quelque chose apres la Bataille, si le succés n'en estoit pas heureux. Si nous sommes vaincus, repliqua Artamene, nous n'aurons que faire de prisonniers, puis que nous serons, ou morts ou prisonniers nous mesmes, et que ceux que nous avons pris, feront delivrez malgré nous : et si nous sommes vainqueurs, aujousta-t'il, nous n'aurons que faire non plus, d'avoir des ostages entre nos mains, pour porter nos ennemis à ce que nous voudrons ; puis qu'eux mesmes feront sous nostre puissance. Toujours m'avoüerez vous, repliqua Philidaspe, que vous donnez un vaillant homme à nos Ennemis : il est vray, respondit Artamene, mais en leur en donnant un, nous en gagnons plusieurs qu'il faudroit laisser à garder celuy-là. Tant y a, Seigneur, que mon Maistre fit ce qu'il vouloit faire, et que Philidaspe se teût. Cependant le Roy de Pont et celuy de Phrigie furent étrangement surpris, lors qu'à la pointe du jour on les advertit dans leurs Tentes, que l'on entendoit de grands cris de joye dans l'Armée d'Artamene : et que mesme ceux qui s'en estoient aprochez, disoient y avoir remarqué quantité d'Enseignes Phrigiennes. Ces Princes ne pouvoient s'imaginer, comment il estoit possible qu'ayant veû des feux toute la nuit dans le Camp de leur Ennemy, il eust pû aller combattre et deffaire les Troupes qu'ils attendoient. Ils ne pouvoient croire non plus, qu'Imbas eust trahy son Roy et son Party, pour prendre celuy des Capadociens : De sorte que dans cette incertitude, ils ne sçavoient que dire ny que penser, Tous les Capitaines et tous les Soldats n'en estoient pas moins en peine : et tous ensemble voyoient tousjours bien que cela ne leur pouvoit pas estre avantageux, Mais comme ces Princes alloient envoyer reconnoistre de nouveau ce que c'estoit ; ils virent arriver Imbas : qui poussé par sa propre generosité ; et ayant interest d'excuser sa deffaite parla valeur de ses Ennemis ; exagera leur courage si fortement ; et parla de celuy d'Artamene avec de si grands eloges ; qu'il en porta la frayeur dans l'ame de tous ceux qui l'escoutoient. C'est assez, luy respondit le Roy de Pont, que de dire que c'est Artamene qui vous a vaincu, pour oster la honte de vostre deffaite : et c'est assez aussi, adjousta le Roy de Phrigie, de dire qu'Artamene veut encore combattre, pour nous obliger à ne fuir pas un ennemy, dont on peut estre vaincu sans deshonneur. Vous direz donc à Artamene, dit le Roy de Phrigie au Heraut, que nous allons nous preparer à le recevoir comme il merite de l'estre : et à luy rendre grace, si nous le pouvons : en taschant de nous mettre en estat de luy pouvoir renvoyer à nostre tour, des prisonniers apres la Bataille. Cependant Artamene qui s'estoit resolu de finir la guerre par cette journée, n'oublioit rien de tout ce qui la luy pouvoit rendre heureuse : il ne rencontroit pas un Capitaine, à qui il ne promust recompense de la part du Roy ; il ne voyoit pas un Soldat passer aupres de luy, qu'il ne l'appellast par son nom, et qu'il ne luy dist quelque chose d'obligeant : et par son action et par ses paroles, il leur inspira un si ardant desir de gloire, qu'il n'eust pas esté aisé de les retenir : tant il est vray qu'il avoit un art puissant pour exciter leurs coeurs, et pour se rendre Maistre de leurs esprits. Apres donc que toutes les Troupes eurent fait un repas assez leger ; et qu'à la teste de l'Armée, l'on eut offert un Sacrifice aux Dieux ; Artamene la fit marcher en bataille droit à l'Ennemy : et marcha le premier, avec le Prince Tigrane et Philidaspe, qui ne le voulut point abandonner, afin qu'il ne peust rien faire, qu'il ne fist aussi bien que luy. J'advoüe, Seigneur, que voyant les choses en cét estat, je ne pûs me resoudre de continuer d'obeïr exactement à Artamene : je me mefiay donc parmy toute cette jeunesse de la Cour, qui formoit un Corps de Volontaires, et qui suivoit mon Maistre : mais je ne sçay comment il me vit, et me fit signe delà main, aussi tost qu'il m'eut aperçeu. Je quittay alors mon rang, et comme il s'avanca quinze ou vingt pas, Seigneur, luy dis je en l'abordant, ne me refusez pas la permission de combattre : Non, me respondit-il, je ne vous la donneray point : et vous m'avez fasché de me desobeir. Je ne le feray plus, luy dis-je, Seigneur, puis que vous ne le pouvez souffrir ; et je m'en vay me retirer, Du moins Feraulas, me dit-il, si je meurs en cette occasion, vous pourrez assurer à la Princesse, que le jour de ma mort aura esté bien marqué du sang de ses Ennemis ; et qu'en une mesme journée, j'aurai esté Vainqueur et vaincu. A ces mots ce cher et bon Maistre, me commanda de nouveau tout haut de suivre ses ordres : afin que personne ne pensast lié de mon courage et de ma retraite, qui me peust estre desavantageux, Apres cela je le quittay : et luy rejoignances siens, continua de marcher vers l'Armée des Rois Alliez : qui de leur costé, se preparoient à combattre. Ils taschoient de persuader à leurs Soldats, que la deffaite de leurs Troupes leur feroit avantageuse : puis que la fatigue que leurs Ennemis avoient euë à les vaincre, devoit les avoir affaiblis. Mais quoy qu'ils pussent dite, le Nom d'Artamene les estonnoit plus, que la voix de leurs Princes ne les s'assuroit. Cependant ces deux Corps d'Armée paroissant animez d'un mesme esprit, et d'une mesme fureur, s'avancerent et s'aprocherent à la portée de la fléche : l'air en fut en un moment tout obscurcy : le fracas des traits qui se rencontrent, qui se choquent, et qui se brisent en ces occasions. se joignit au bruit esclattant de cette harmonie guerriere, dont on se sert dans tous les combats : et frapant l'oreille de tous les Soldats de l'un et de l'autre Party, redoubla dans le coeur des uns et des aimes, un ardant desir de vaincre. Apres avoir vidé leurs Carquois, ils s'aprocherent davantage : ceux qui portoient des Javelots, les lancerent avec une force extréme : les Espées suivirent bien toit : et ces deux Armées venant aux mains et se meslant, tous ceux qui les composoient firent ce qu'ont accoustume de faire de vaillans Soldats, conduits par de vaillans Capitaines. C'est à dire que tout se mesla ; que tout combatit ; que tout voulut vaincre ; et que chacun à son tour, attaqua et fut attaqué. L'aigle gauche de l'Armée d'Artamene, enfonça la droite de celle des Rois Alliez : et la gauche de ces Princes esbranla fort la droite d'Artamene, Pour luy, il fit non seulement ce qu'il avoit accoustumé de faire, mais il fit encore ce qu'il n'avoit jamais fait. Le Prince Tigrane se signa la aussi en cette occasion : Philidaspe à leur exemple, fit tout de que l'on pouvoit attendre d'un homme de grand coeur : et mon Maistre luy mesme m'a dit souvent, malgré la haine qu'il avoit pour luy, qu'il estoit digne d'une immortelle loüange. Il ne font donc pas s'estonner, si la plus petite Armée eut l'avantage sur la plus grande, ayant trois hommes il extraordinaires qui la soustenoient. Il faut pourtant avoüer que le gain de cette Bataille, apartint tout entier à Artamene : non seulement parce qu'il combatit cent fois plus vaillamment qu'aucun autre ; non seulement parce qu'il donna tous les ordres avec jugement ; non seulement parce qu'il anima les siens ; qu'il les s'allia quelquefois ; qu'il les soustint ; qu'il les deffendit ; et qu'il fut par tous les lieux où il estoit besoin d'estre ; mais encore parce qu'il fit une chose qui mit plus les Ennemis en déroutte, que tout ce que les autres avoient fait. Mon cher et invincible Maistre qui s'estoit resolu de vaincre ou de mourir : et de conserver d'autant plus soigneusement, tout l'honneur de sa premiere victoire, qu'il n'ignoroit pas que s'il perdoit la Bataille, il seroit accusé de l'avoir un peu legerement hazardée : Artamene, dis-je, voulant donc triompher ou se perdre ; ne s'amusoit pas en cette occasion, à choisir les Ennemis qu'il combattoit, et à espargner mesme leur sang, comme il faisoit presque tousjours : estant certain qu'en cent occasions differentes, il a mieux aimé s'exposer à estre blessé, pour tascher de prendre de vaillants hommes prisonniers, que de les tuer comme il le pouvoit aisément faire : mais en celle-cy, il attaquoit tout ce qui s'opposoit à son passage ; il blessoit tout ce qui ne se rendoit pas ; et il soit tout ce qui luy resistoit opiniastrément. Rencontrant donc un gros de Cavalerie qui faisoit ferme ; il le charge, il l'enfonce ; et le met en suitte : sans prendre garde que le Roy de Pont, ce genereux Rival dont il estoit si estimé et si aimé, estoit celuy qui luy faisoit le plus de resistance. Mais enfin l'ayant blessé au bras droit ; et ce Prince se voyant hors de combat, et hors d'apparence d'estre desgagé par les siens, puis qu'il alloit estre envelopé par ceux d'Artamene ; se voyant, dis-je, en cet estat, et reconnoissant mon Maistre ; il aima mieux se rendre à luy qu'à aucun autre. Et dans cette pensée, se voyant pressé de toutes parts, et prest de perir ; il faut se rendre Artamene, il faut te ceder, luy cria ce Prince blessé, et il faut mesme te confesser en se rendant et en te cedant, que tu mérites de vaincre. A ces mots, Artamene le reconnoissant, s'approcha encore plus prés de luy : et voyant qu'il ne pouvoit plus soustenir son Espée, il escarta ceux qui le pressoient ; et l'abordant fort civilement ; Vous cedez plustost à ma fortune qu'à ma valeur, luy repliqua-t'il ; mais il faut du moins que j'use comme je dois de cette bonne fortune : et que je tasche de vous tesmoigner, qu'elle est accompagnée de quelque vertu. En disant cela, il se tourna vers Chrisante, qui combattoit alors aupres de luy : et luy remettant le Roy de Pont entre les mains, allez Chrisante, luy dit-il, allez conduire le Roy dans nostre Camp ; car il y fera mieux servy que dans le sien, où tout est en confusion : Mais ayez en soing, adjousta t'il, comme d'un Prince qui feroit nostre Vainqueur, si tous ses Soldats estoient aussi vaillants que luy. Chrisante obeïssant à son Maistre, et s'accompagnant de cent Cavaliers, se chargea de la conduite du Roy de Pont : auquel Artamene dit encore en le quittant, avec beaucoup de civilité ; Seigneur, j'irois moy-mesme vous servir, si la necessité de mon devoir me le permettoit : mais comme je voy encore quelques-uns des vostres les armes à la main, vostre Majesté me pardonnera si je la quitte : et si je vay achever de me mettre en estat de luy rendre apres mes devoirs, avec plus de respect et plus de loisir, A ces mots s'abaissant jusques sur l'arçon, il tourna bride : et ce Prince vaincu recevant la loy d'un Vainqueur qui le traitoit de si bonne grace ; suivit Chrisante sans songer plus à sa liberté. Cependant le Roy de Phrigie ayant sçeu bien tost apres, que le Roy de Pont estoit prisonnier, en entra en une fureur estrange : et quoy que ce Prince soit desja assez esloigné de sa premiere jeunesse, il a pourtant beaucoup de vigueur, et beaucoup de generosité : si bien qu'aprenant cette perte, il redoubla ses efforts, pour tascher de la reparer. Il rassembla donc ce qu'il pût des siens, et fut luy mesme en personne aux lieux les plus dangereux : Artamene ayant apris en quel endroit combattoit ce Prince, y fut accompagné de tout ce qui le pût suivre ; de tout ce qu'il rencontra en son passage ; et recommença alors un nouveau combat. Par tout ailleurs l'on ne voyoit que des Ennemis morts où mourans ; Que des Soldats qui jettoient leurs armes pour fuir, ou qui se rendoient ; et la victoire estoit entierement du costé d'Artamene. Cependant la nuit tombant tout d'un coup, l'on ne discerna plus du tout l'endroit où il y avoit encore combat, de ceux où il n'y en avoit plus : et Philidaspe que la foule avoit separé d'Artamene, malgré la resolution qu'il avoit prise de ne l'abandonner pas ; achevant de vaincre tous ceux qui luy avoient resisté ; ne voyant point mon Maistre pour donner les ordres, fit à l'instant sonner la retraite.
apres, chacun se retrouva sous son Enseigne : et le party d'Artamene se trouva Maistre du Champ de Bataille, et du bagage des Ennemis qui l'avoient abandonné. Mais pour le Vainqueur l'on ne le voyoit en nulle part : tous les Capitaines se demandoient les uns aux autres où il estoit : et tous les Soldats vouloient sçavoir ce qu'estoit devenu leur General. Les uns disoient, je ne l'ay point veû depuis qu'à la teste de nostre Compagnie, il a enfoncé un Escadron qui luy resistoit : les autres adjoustoient, je ne l'ai point rencontré, depuis que je luy ay veû tuer un vaillant homme qui j'avoit attaqué : et tous enfin marquoient la derniere fois qu'ils l'avoient veû, par quelque action heroïque. Mais encore que tout le monde l'eust veû durant le combat, personne ne sçavoit ce qu'il estoit devenu : l'on ne le trouvoit en nul endroit ; il n'estoit point dans son Camp ; il n'estoit point dans son Camp ; il n'estoit point au Champ de Bataille ; et ainsi il sembloit demeurer confiant, qu'il faloit qu'il fust mort ou prisonnier. . Philidaspe mesme en paroissoit fort empressé : et soit que ce fust par generosité, ou par un sentiment tout contraire, il s'en informa avec un grand soing. Pour moy Seigneur, je n'eus jamais une douleur si grande : Chrisante n'en avoit pas une mediocre : et je puis dire qu'il n'y avoit personne en toute l'Armée, qui ne s'affligeast bien plus de cette perte, qu'il ne se réjouïssoit du gain de deux Batailles. Cependant comme l'on sçavoit que Philidaspe avoit desja commandé des Armées, avec la qualité de General ; tous les Officiers ne firent point de difficulté de prendre les ordres de luy : car pour le Prince Tigrane, comme il ne devoit pas tarder en Capadoce, il n'avoit voulu accepter nul employ : et ne vouloit estre que Volontaire. Mais tous ces Capitaines n'avoient rien de plus pressant dans l'esprit, que d'estre pleinement esclaircis de la fortune de leur General : ils dirent à Philidaspe qu'il faloit s'informer du Roy de Pont, en quel lieu il croyoit que le Roy de Phrigie se seroit retiré, afin d'y envoyer un Heraut, demander, si Artamene ne seroit point prisonnier. Car enfin il s'estoit trouvé deux Soldats qui assuroient avoir veû d'essez loing Artamene à l'entrée de la nuit, poursuivre les ennemis, du costé que le Roy de Phrigie avoit fait sa retraite. Ce fut moy, Seigneur, qui reçeus l'ordre d'aller vers le Roy de Pont que l'on avoit logé et pensé dans la Tente de mon Maistre : il m'assura qu'on trouveroit le Roy de Phrigie, à la Ville la plus proche de Cerasie au delà de la riviere de Sangar. Mais, Seigneur, je ne vy jamais un Prince plus raisonnable que celuy-là : Car dés le mesme instant que je luy eus fait connoistre la crainte que l'on avoit qu'Artamene ne fust prisonnier ; si cela est, me dit-il, ne craignez rien pour vostre Maistre. et se faisant donner de quoy escrire, bien qu'il fust assez blessé au bras droit ; il fit une Lettre au Roy de Phrigie, par laquelle elle prioit, si Artamene se rencontroit par hazard en sa puissance, de le traiter avec toute la civilité possible. L'on envoya donc aussi tost un Héraut vers le Roy de Phrigie : et Chrisante et moy suivis d'un nombre infiny d'autres de toutes conditions, ayant fait allumer force flambeaux, fusmes chercher parmy les morts, ce que nous souhaitions ardemment de n'y rencontrer pas, et ce que nous craignions estrangement d'y trouver. Helas ! disois-je à Chrisante, les Dieux auroient-ils esté si favorables à Artamene, pour luy estre si contraire ? A quoy bon luy faire remporter deux illustres Victoires en un jour, pour le faire perir de cette sorte, et pour laisser Philidaspe son ennemy, joüir du fruit de ses travaux ? Cependant la pointe du jour estant venuë, nous continuasmes de chercher, et de chercher avec soing : bien aises pourtant, de voir que nous cherchions inutilement. Comme nous sçavions le costé où l'on avoit veû Artamene la derniere fois ; Chrisante et moy fusmes encore allez loing, sans que nous sçeussions bien precisément nous mesmes, pourquoy nous nous escartions tant : Mais le Destin qui nous conduisoit, sçavoit bien ce que nous ignorions. Comme nous commencions de desesperer de pouvoir rien aprendre de nôtre cher Maistre ; et que nous nous resolutions de nous en retourner ; nous entendismes quelques voix plaintives qui nous appelloient. Nous fusmes en diligence de ce costé là, et nous y trouvasmes deux Soldats fort blessez, l'un à la jambe et l'autre à la cuisse : qui ne pouvant se soustenir, estoient demeurez en ce lien toute la nuit, en attendant qu'il passast quelqu'un pour les secourir ; ayant reçeu ces blessures l'un et l'autre en cet endroit, comme ils poursuivoient les Ennemis. Mais quoy que ces blessures fussent grandes, et que leur foiblesse fust extréme, par la perte de leur sang ; la premiere chose qu'ils nous dirent, ne fut point de nous demander secours, bien qu'ils fussent de nostre Party : au contraire l'un des deux prenant la parole et nous regardant, (car il sçavoit bi ? que nous estions à Artamene) : Allez, nous dit-il, allez vers le bord de cette riviere, que vous voyez à deux cens pas d'icy, et cherchez y avec foin pour voir si vostre illustre Maistre n'y est point en mesme estat que nous. Nostre Maistre (luy dismes nous tout à la fois Chrisante et moy) helas ! mes Amis, que nous en pouvez vous aprendre ? Nous le vismes hier au soir fort tard, me respondit le Soldat qui avoit desja parlé, poursuivre le Roy de Phrigie, qui se retiroit en combattant : mais comme ils passerent aupres de nous, nous connusmes qu'Artamene estoit blessé, bien que le jour fust prest de finir, car nous vismes sa Cotte d'armes toute sanglante. Nous estions, comme vous le voyez, couverts des buttions qui nous environnent, et qui nous desroberent à la veuë de ceux du Party contraire. Le Roy de Phrigie avoit gagné le devant d'assez loing : mais nous eusmes beau crier : car de tous ceux qui suivoient Artamene, aucun ne s'arresta pour nous secourir : et nous vismes qu'environ à l'endroit que je vous ay marqué, il se fit encore un grand combat : où, si je ne me trompe, je vy tomber l'illustre Artamene. Du moins fuis-je bien assuré, que je ne vy personne demeurer debout, que quelques-uns qui passerent la riviere à la nage, entre lesquels je suis certain qu'Artamene n'estoit pas. Ce Soldat n'eut pas si toit achevé de parler, que Chrisante et moy commençasmes de courir, vers le lieu qu'il nous avoit monstré, avec un redoublement de crainte que je ne vous puis exprimer : et je pense que nous eussions abandonné ces deux pauvres Soldats sans les secourir, n'eust esté que nous vismes paroistre quelques-uns des nostres, entre les mains desquels nous les remismes pour en avoir soing. Cependant, Seigneur, nous arrivasmes sur le bord de cette riviere, qui est celle de Sangar, qui separe le Royaume de Pont de celuy de Bythinie. Comme nous y fusmes, nous vismes que toutes ses rives estoient couvertes de morts : il y avoit un petit Pont de bois, qui paroissoit avoir esté rompu de nouveau : et comme le cours de cette riviere n'est pas fort rapide, on la voyoit aussi loing que la veuë se pouvoit estendre, du costé qu'elle descend, toute couverte en ces deux bords, de Soldats tuez et d'armes rompuës. Toutes ses eaux mesmes en avoient changé de couleur : toutes les herbes de ces rivages estoient teintes de sang : et l'on ne pouvoit rien voir de plus funeste que cét objet. Nous reconnusmes aussi tost grand nombre de gens de nostre Party : et nous en discernasmes aussi beaucoup de celuy du Roy de Phrigie. Mais, ô Dieux ! je fremis encore, quand je me souviens de la surprise que j'eus, lors que suivant l'une de ces rives un peu plus bas, je reconnus le cheval de mon cher Maistre, que je vy mort au bord de l'eau. Il avoit les deux pieds de devant dans la riviere, comme s'il eust voulu la passer, et qu'il eust esté tué en cette action, d'un coup de trait qu'il avoit au travers du flanc. Helas ! m'escriay-je. Chrisante, il n'en faut plus douter, nostre illustre Maistre a pery, ou par le fer, ou parles flots : et de quelque façon que la chose soit arrivée, nous avons perdu le Grand Artamene. De vous dire, Seigneur, quel fut nostre estonnement, et quelle fut nostre douleur, c'est ce qui n'est pas possible : nous reconnusmes fort bien ce Cheval, qui estoit tres-remarquable. Nous vismes de plus à deux pas de là, l'habillement de teste de mon Maistre, que je reconnus aussi tost à un grand Panache, dont il estoit couvert : et comme la riviere est estroite, je reconnus encore de l'autre costé de l'eau, son Bouclier, qui estant de bois par dedans, flottoit le long de cette rive, et s'estoit accroché par ses courroyes, à quelques joncs, et à quelques roseaux qui la bordent. Enfin, Seigneur, nous ne doutasmes point que nostre cher Maistre n'eust pery : principalement apres que nous eusmes visité fort exactement, et fort inutilement tout ensemble, les deux costez de cette riviere, la longueur de plusieurs stades (car je la passay à la nage) et principalement encore, quand nous fusmes retournez au Camp, avec ces tristes et funestes marques de la perte d'Artamene : et que nous eusmes sçeu, que le Heraut que l'on avoit envoyé vers le Roy de Phrigie estoit revenu, sans en avoir apris aucunes nouvelles. A ce redoublement d'affliction, nous recourusmes Chrisante et moy une seconde fois, tout le long de ces funestes rivages qui nous firent tant verser de larmes : Nous suivismes ces bords beaucoup plus loing qu'il n'estoit vray-semblable que ces vagues eussent pû porter le corps de nostre cher Maistre : et comme cette riviere se jette dans la mer assez prés de là, nous creusmes qu'elle auroit jetté avec elle le corps d'Artamene dans ces Abismes. Enfin, Seigneur, nous retournasmes une autre fois au Camp tous desesperez : nous creusmes absolument qu'il estoit mort, et toute l'Armée le creut comme nous. Jamais jour de victoire ne fut si triste que celuy-là : et la perte de vingt Batailles n'auroit pû causer une consternation esgale à celle que l'on voyoit dans toutes nos Troupes. Tout le monde soupiroit, tout le monde gemissoit : et les Capitaines avoient beaucoup de peine à retenir les Soldats, et à les empescher de se desbander. Ils s'imaginoient presque que tous ces morts dont le Champ de Bataille estoit couvert, alloient ressusciter pour leur arracher d'entre les mains les Lauriers qu'ils avoient r'emportez : et ils publioient hautement qu'il n'y avoit plus d'esperance de vaincre, puis qu'Artamene ne vivoit plus. Les uns disoient qu'il ne faloit plus servir, parce qu'il n'y avoit plus de recompense à attendre ; Les autres qu'il ne faloit plus s'exposer, pour des gens qui ne s'exposoient pas comme Artamene : Enfin, disoient ils tous, nous regrettons un General, qui nous faisoit presque vaincre sans peril ; qui faisoit tousjours plus luy mesme, qu'il ne nous commandoit de faire ; qui nous recompensoit magnifiquement des moindres services ; qui nous laissoit tout le butin, apres avoit partagé le danger ; et qui par sa douceur et par sa familiarité charmante, estoit tout ensemble nostre Compagnon et nostre General. Voila, Seigneur, ce que disoient les Soldats : pendant que tous les Capitaines pleuroient publiquement comme eux : ou cachoient du moins leur douleur dans leurs Tentes. Tous les prisonniers que nous avions faits, en furent sensiblement affligez : et ne pouvoient se consoler de leur captivité, sçachant qu'ils ne feroient plus sous la puissance d'Artamene, dont ils avoient esperé un traitement favorable. Le Roy de Pont en son particulier, en fut extraordinairement affligé : et tesmoigna plus de douleur, de la perte de celuy qui l'avoit blessé, qui l'avoit vaincu, et qui l'avoit fait prisonnier, que de la perte de deux Batailles, et de celle de sa liberté. Philidaspe mesme, malgré tous leurs desmeslez, et toute son aversion, tesmoigna estre touché d'une avanture si pitoyable : et s'il eut de la joye, il la desguisa si bien qu'elle ne parut point sur son visage. Mais pendant que tout le monde pleure, et que tout le monde le pleint, je parts du Camp tout desesperé, sans en parler à personne, non pas mesme au sage Chrisante : et je m'en viens à Sinope, pour m'aquitter de la triste commission que mon Maistre m'avoit donnée, d'aller porter ce qu'il avoit escrit à la Princesse de Capadoce. Je fis une telle diligence, que l'arrivay icy quatre heures plustost que celuy que Philidaspe envoyoit au Roy, pour l'advertir de ce qui s'estoit passe, et pour prendre de nouveaux ordres : Mais comme je ne voulois voir que Mandane, je fis le tour de la Ville par dehors : et je fus mettre pied à terre à la porte qui est la plus proche du Chasteau, et qui comme vous sçavez n'en est qu'à vingt pas. Apres avoir dit à ceux qui m'arresterent à cette porte, que je venois de Themiscire, ils me different passer : de sorte que j'entray mesme dans le Chasteau sans estre connu, parce qu'il estoit presque nuit : et ainsi montant par un Escallier dérobé, qui respondoit à l'Apartement de la Princesse, j'entray dans son Antichambre, sans que personne m'eust veû. Je luy fis pourtant dire auparavant par Martesie que je demanday la premiere, que Feraulas avoit quelque choie a luy dire en particulier : l'ay sçeu depuis par cette Fille, que la Princesse avoit esté extrémement triste tout ce jour-là ; et qu'elle tut fort esmuë, quand on luy dit que je voulois parler à elle, sans que personne entendist ce que je luy voulois dire. Que me peut vouloir Feraulas : dit-elle à Martesie ; car si Artamene est vainqueur, c'est au Roy à qui il doit rendre compte de sa victoire : et s'il est vaincu, adjousta-t'elle en soupirant, je ne sçauray que trop tost son infortune. Madame, luy respondit cette Fille, je ne puis vous dire rien de ce que vous voulez sçavoir : car je n'ay pas plustost veû Feraulas, que sans luy donner presque le loisir de me dire qu'il vouloit parler à vous, je suis venue vous en advertir. Qu'il entre donc, dit elle, dans mon Cabinet où je m'en vay, et où vous me l'amenerez, Martesie ayant reçeu cet ordre, me vint querir où elle m'avoit laissé ; et me conduisît aupres de la Princesse, sans que j'eusse la force d'ouvrir la bouche, tant j'estois accablé de douleur. Je ne vy pas plus tost j'illustre Mandane, que malgré moy j'eus le visage tout couvert de larmes : la Princesse me voyant en cet estat, changea de couleur : et prenant la parole la premiere, avec precipitation ; Artamene, me dit-elle, a t'il perdu la Bataille, et nos Ennemis font ils nos Vainqueurs ? Artamene, luy dis-je, Madame, a vaincu vos Ennemis ; a mis de sa main le Roy de Pont dans vos fers ; et a gagné deux Batailles en un mesme jour : Mais Madame, adjoustay-je en redoublant mes pleurs, Artamene a pery à la derniere : et a finy sa vie, en finissant aussi la guerre. Artamene (reprit-elle, avec un ton de voix où la douleur paroissoit sensiblement exprimée) a pery en cette occasion ! Ouy, Madame, luy repliquay-je, et Artamene n'est plus. Voicy (luy dis-je, en luy presentant la Lettre que mon Maistre luy avoit escrite) ce qu'il me donna un peu auparavant que d'aller combattre : et ce qu'il m'ordonna de ne remettre entre vos mains qu'apres sa mort, si elle arrivoit en cette funeste Bataille. A ces mots, la Princesse ne pût retenir ses larmes non plus que moy : elle s'assit aupres d'une Table où il y avoit de la lumiere : et elle s'y plaça de façon, que je ne luy voyois point le visage, parce qu'elle vouloit me cacher ses pleurs. Mais quoy qu'elle peust faire, je ne laissay pas de m'apercevoir malgré mon affliction, que la sienne n'estoit pas mediocre. Je dois tant de choses à Artamene (me dit elle en prenant ce qu'il luy avoit escrit) que je serois ingratte si sa perte ne me touchoit sensiblement : et si je ne faisois pas apres sa mort, tout ce qu'il a pu desirer de moy. Car (dit elle, en se tournant un peu de mon costé) je m'imagine que cét Homme illustre, aura voulu me recommander les siens : et me demander pour eux, les recompenses qu'il n'a jamais demandées pour luy. Je ne sçay, Madame, luy dis-je, ce que mon Maistre vous a escrit : mais je sçay bien que ceux qui ont eu l'honneur d'estre à luy ne demandent plus que la mort, et ne pretendent plus rien à la Fortune ny à la vie. Cependant, la Princesse apres avoir essuyé les larmes qu'elle ne pouvoit retenir, se mit à lire ce que mon Maistre luy mandoit : qui à ce que Martesie m'a dit depuis, estoit à peu prés en ces termes.
ARTAMENE, A LA PRINCESSE DE CAPADOCE. Auparavant que de lire ce qu'un Prince malheureux vous escrit ; souvenez vous de grace, que celuy qui prend la liberté de vous parler, ne vous parlera plus jamais : et qu'il n'a pû se resoudre de perdre le respect qu'il vous devoit, qu'apres avoir perdu la vie pour, vostre service. Mais Madame, comme il n'a pû s'exposer à vous desplaire tant qu'il a vescu, il n'a pu aussi se priver de la consolation qu'il reçoit, d'esperer que vous sçaurez du moins apres sa mort, qu'il n'a vescu que pour vous, et qu'il n'a adore que vous. Ouy, Madame, Artamene qui par sa naissance n'est pas absolument indigne de la Princesse de Capadoce ; se l'est si fort trouvé par ses deffauts, de la Princesse Mandane ; qu'il n'a jamais osé luy dire qu'il l'a aimée, dés le premier moment qu'il l'a veuë : et que son amour a fait tout le bonheur de ses armes, et tout le tourment de sa vie. Non, divine Princesse, ce n'a esté que pour vous, que je suis demeuré desguisé et inconnu dans cette Cour : que l'ay combattu ; que l'ay vaincu ; et que j'ay renoncé à tout le reste de la Terre : quoy qu'il y en ait une des plus nobles Parties,, où je devois un jour commander. Ce qui m'afflige le plus presentement, c'est que je ne puis sçavoir si je mourray vainqueur ou vaincu : si c'est le premier, recevez sans vous irriter une declaration d'amour, qui ne vous est faite, que. far un homme qui vous aura donné la victoire au prix de son sang : et si c'est le dernier, pleignez du moins un malheureux, qui fera mort pour vostre service, et mort en vous adorant. Comme te n'ay jamais rien esperé, te pense que vostre vertu ne se doit pas offencer, de ma respectueuse passion : et que vous ne devez pas trouver mauvais que je vaut la descouvre, puis que la premiere fois que je vous en escris, fera la derniere que j'escriray en toute ma vie. Il m faut point, Madame, d'autre responce à ce que je vous mande, que quelques legeres marques de douleur et de pitié : ne me les refusez donc pas je vous en conjure : et pour me pardonner ma hardiesse, souvenez. vous s'il vous plaist, Madame, que si j'eusse vescu, vous eussiez peut-estre tousjours ignoré, ce que te ne vous ay apris qu'en entrant au Tombeau. ARTAMENE. Tant que la lecture de cette Lettre dura, les larmes de la Princesse se redoublerent de telle sorte, qu'elle fut contrainte de l'interrompre à diverses fois : Mais apres qu'elle eut achevé de lire, sentant bien qu'elle ne pourroit gueres mieux retenir ses plaintes que ses pleurs ; et ne voulant pas que je fusse le tesmoin de son excessive douleur ; Feraulas, me dit elle, vous voyez que je ne suis pas mesconnoissante ; et que je n'ay pas oublié que l'illustre Artamene avoit sauvé la vie du Roy mon Pere : puis que je m'afflige bien plus de sa perte, que je ne me resjoüis des glorieux avantages qu'il a r'emportez. Mais, adjousta-t'elle en soupirant, que pourroit-on moins faire pour luy, que de marquer par des larmes, un jour qu'il a rendu memorable par le gain de deux Batailles ; par la prise d'un Roy ennemy ; et par la paix qu'il donne à toute la Capadoce ? La Princesse ne pouvoit presque prononcer ces paroles, tant la douleur la pressoit : de sorte que pour demeurer avec plus de liberté ; allez, me dit elle, Feraulas, pleurer vostre illustre Maistre ; et revenez icy demain au matin, car je seray bien aise de vous revoir. Je fis alors une profonde reverence pour m'en aller : et l'estois desja la porte du Cabinet, lors qu'elle me r'apella, Feraulas, me dit elle, aprenez moy auparavant que de vous retirer, d'où estoit l'illustre Artamene ; et precisement en quelle condition il estoit nay. Il estoit Prince, Madame, luy dis-je, et s'il eust vescu, il eust sans doute esté Roy d'un grand Royaume. Mais, Madame, c'est tout ce que mon Maistre m'a permis de vous dire de luy : m'ayant expressément deffendu de vous aprendre son Nom. C'en est assez, dit-elle, pour la gloire d'Artamene : et trop, pour le repos de Mandane. A ces mots se sentant encore plus pressée de son desplaisir, elle me congedia ; et demeura seule, avec sa chere Martesie. Je ne fus pas plustost sorty, à ce qu'elle m'a dit depuis, que luy donnant ce que mon Maistre luy avoit escrit ; Voyez, luy dit-elle, voyez la cause de mon excessive douleur : et considerez, je vous en conjure, si jamais il y eut rien de plus pitoyable, ny de plus surprenant. Martesie obeissant à la Princesse, voulut commencer de lire tout bas, ce qu'elle luy avoit donné : mais Mandate ne le pouvant endurer ; non luy dit elle, Martesie, je veux entendre ce que je n'ay fait que voir confusément ; et ce que j'ay peut-estre mal leû. Martesie se mit donc à lire tout haut : mais Dieux, que cette lecture fut interrompuë de fois ! et qu'Artamene eust esté heureux, s'il eust sçeu les sentimens que Mandane avoit pour luy ! Qui m'eust dit il y a seulement une heure, disoit la Princesse à Martesie, vous recevrez une declaration d'amour sans colere ; vous pleurerez celuy qui vous l'aura faite ; et vous aimerez cherement sa memoire ; ha Martesie ! je ne l'aurois jamais creû. Cependant je suis contrainte de vous advoüer ma foiblesse : et de vous confesser que je ne sens que de la douleur et de la compassion pour le malheureux Artamene. Je ne suis pas mesme faschée qu'il ait eu de l'affection pour moy : et je ne sçay, adjousta t'elle en souspirant, s'il ressuscitoit, si j'aurois la force de me repentir de ce que je dis : et il tout ce que je pourrois sur moy mesme, ne feroit pas de luy cacher mes sentimens. Ouy, Martesie, poursuivit la Princesse, je m'aperçoy qu'Artamene avoit plus de part en mon coeur que je ne pensois ; et peutestre plus que je ne devois luy en donner. Car enfin je sens que mon ame est troublée ; je sens que la douleur me possede ; et je sens malgré moy que la certitude de sa passion ne m'offence pas. Je sens, adjousta-t'elle encore, que la connoissance de sa condition, mesle quelque secret et foible sentiment de joye à ma douleur : je repasse toute sa vie et toutes ses actions en ma memoire : et contre mon gré, et sans mon consentement, je ne puis m'empescher d'estre en quelque façon bien aise, lors que je trouve en toutes ces choses, des circonstances qui me confirment ce qu'il ma dit de sa naissance et de son amour. Enfin Martesie, pour ne vous desguiser pas la verité, je pense que comme Artamene m'aimoit beaucoup sans que je le sçeusse avec certitude, je l'aimois aussi un peu sans le sçavoir : et que ce que je nommois estime et reconnoissance, dit-elle en rougissant, ne se devoit peutestre pas apeller ainsi. Je sçay mesme que diverses fois, poursuivit-elle, j'ay souhaité une Couronne à Artamene, sans sçavoir precisément pourquoy je la luy souhaitois : et je sçay de plus, que quelque inquietude que j'eusse, des soupçons que j'avois de sa passion ; je n'eusse peut-estre pas absolument voulu qu'il ne m'eust point aimée. Mais Dieux ! ce qui est le plus considerable et le plus fascheux, c'est que je sçay bien, que de la façon dont je sens sa mort, elle troublera tout le repos de ma vie. L'illustre Mandane s'arresta à ces paroles ; et Martesie quoy que sensiblement touchée de la perte d'Artamene, voulant toutefois consoler la Princesse, luy dit que les Dieux avoient tousjours acoustumé de mesler les biens et les maux : et de n'envoyer jamais gueres les uns sans les autres ; et qu'ainsi en cette occasion, il faloit se resoudre d'acheter la victoire un peu cher. Ha Martesie ! luy dit-elle, puis que cette victoire couste la vie d'Artamene, elle couste trop ; quand mesme elle me donneroit une Couronne. Car enfin ma cher Fille, il n'est pas aisé de se consoler, de la perte d'un Prince comme luy ; d'un Prince, dis je, qui possedoit toutes les bonnes qualitez ; qui n'en avoit point de mauvaises ; et qui nous aimoit. Mais, luy dit alors Martesie, s'il eust vescu vous ne l'eussiez pas sçeu : où s'il vous l'eust dit, vous vous en fussiez offencée : je l'advouë (reprit la Princesse, avec precipitation) je m'en ferois offencée, et offencée mortellement : Mais Martesie, il ne me la dit qu'en allant à la mort : je ne l'ay sçeu qu'apres qu'il n'a plus esté en estat de pouvoir sçavoir ce que j'en penserois : et s'est cela principalement, qui cause toute ma tendresse, et qui fait ma plus aigre douleur. Toutes les grandes actions d'Artamene poursuivit elle, et toutes ses hautes vertus, ont este des choses qui ont veritablement merité et gagné mon estime : Mais je vous advouë que le respect qu'il a eu pour moy, touche plus sensiblement mon coeur. Les combats qu'il a faits ; les Batailles qu'il a gagnées ; et tant d'autres actions esclatantes, qu'il a faites si vous voulez, pour meriter mon aprobation ; ne m'apartiennent pas de telle sorte, que la gloire ne les ait pù partager avec moy : mais qu'Artamene m'ait aimée, et se empesché de me le dire jusques à la mort, par un pur sentiment de respect ; c'est Martesie, c'est ce qui est absolument pour Mandane ; c'est ce qui me fait voir parfaitement, qu'Artamene l'estimoit et la connoissoit ; et c'est enfin ce qui m'oblige d'aimer la memoire d'un homme, qui avoit sçeu accorder la raison avec l'amour : et m'aimer sans m'offencer et sans me desplaire. Madame, luy dit alors Martesie, je trouve bien qu'il est juste que vous cherissiez la memoire d'Artamene : mais je ne sçay s'il l'est que vous vous haïssiez vous mesme, en vous affligeant demesurément. Je ne sçay, répliqua la Princesse, s'il est juste ; ny mesme s'il est de la bien-seance : mais je sçay bien que je ne sçaurois faire autrement, le n'aurois jamais fait, Seigneur, si je vous redisois tout ce que Mandane dit en cette rencontre : elle se mit au lit sans vouloir manger ; et passa la nuit sans dormir. Le soir mesme le Roy sçeut la Victoire et la mort d'Artamene, par celuy que Philidaspe avoit envoyé à Sinope pour l'en advertir : ce Prince tesmoigna avoir une douleur extreme, de la perte de mon Maistre : toute la Cour et toute la Ville s'en affligerent ; et l'on eust dit qu'il estoit venu nouvelle que l'on avoit perdu la Bataille, et que tout le Royaume alloit estre renversé. Enfin il n'y eut qu'Aribée seul, qui dans son ame en estoit bien aise, quoy qu'il n'osast pas le tesmoigner : Comme le Roy ignoroit que la Princesse sçeust cet accident, il envoya le luy dire ; et tut luy mesme le lendemain au matin pour s'en consoler avec elle : car il sçavoit bien qu'elle estimoit beaucoup Artamene. Cette conversation fut fort tendre et fort touchante du costé du Roy, et fort sage et fort retenuë de la Princesse : ne descouvrant de sa douleur, que ce que la compassion et l'interest de l'Estat en devoient raisonnablement eau fer dans son ame, pour une semblable perte. Mais dés que le Roy fut party, elle m'envoya chercher : et comme je ne pouvois plus demeurer à Sinope, l'on me trouva que je me preparois à aller prendre congé d'elle. Comme je fus dans sa Chambre, Madame, luy dis je en m'aprochant de son lit, je viens vous demander la permission de m'en retourner au Camp : et qu'y voulez vous aller faire ? reprit la Princesse ; je veux, luy repliquay-je, aller voir si Chrisante n'aura point apris depuis mon départ, ce qu'est devenu le corps de mon illustre Maistre, que nous n'avons jamais pû trouver. Quoy, me dit la Princesse en soupirant, l'infortuné Artamene ne recevra pas mesme les honneurs de la Sepulture ? Non, Madame (luy dis-je, les yeux tous couverts de pleurs) si Chrisante n'en a rien sçeu depuis que je suis party. Elle me pressa alors de luy raconter exactement tout ce que je viens de vous aprendre : c'est à dire tout ce que j'avois veû le long de la riviere de Sangar ; et tout ce que je sçavois de la mort de mon Maistre. Apres que je luy eus tout dit, et que par un recit si funeste, je luy eus fait moüiller tout son beau visage de larmes : elle me pressa de nouveau, de luy vouloir dire son Nom. Car, dit elle, quelle bonne raison peut il avoir euë, de me le vouloir cacher ? le n'en sçay rien, Madame, luy respondis-je, et je vous advouë que je ne la comprens point du tour, veû la Grandeur de sa naissance. Mais enfin, ce n'est pas à moy à examiner les motifs par lesquels mon Maistre a agy : et c'est à moy Madame, à executer ponctuellement ses dernieres volontez. Vous avez raison, dit elle, et j'ay tort de vous presser d'une chose injuste et inutile : il suffit que je sçache qu'Artamene estoit de naissance Royalle : et qu'il n'y a point de Prince au monde, quelque Grand qu'il puisse estre, qui ne deust desirer d'avoir un Fils qui luy ressemblast. Cependant, me dit elle, croyez Feraulas, et asseurez Chrisante, que tous ceux qui ont esté à l'illustre Artamene, doivent attendre toutes choses de la Princesse Mandane ; et que ce qu'elle n'a pas fait pour luy, elle le veut faire pour les siens. Vous estes trop genereuse, Madame, luy dis-je ; mais je vous ay desja dit, que nous ne demandons plus rien aux Dieux, que le corps de nostre cher Maistre ; et la gloire de nous enfermer dans son Tombeau. Ces paroles toucherent extraordinairement la Princesse : de sorte que me tendant la main, allez Feraulas, me dit elle, vous estes digne du Maistre que vous avez perdu : cherchez bien ces glorieuses et funestes reliques, que jusques icy vous n'avez pû trouver : et si vous les rencontrez, faites que l'on m'en advertisse : afin que l'oblige le Roy à rendre des honneurs funebres à Artamene, proportionnez à son merite, et aux services qu'il en a reçeus. Apres cela elle me congedia en soupirant, et voulut me faire donner des Pierreries : mais je les refusay, et je partis de Sinope pour m'en retourner au Camp : afin d'y errer du moins sur les pas de l'invincible Artamene, si je ne pouvois faire autre chose. Cependant comme le Roy, bien que tres affligé de la perte de mon Maistre, ne voulut pas pourtant perdre le fruit de toutes ses victoires ; et qu'il craignit que le Roy de Phrigie ne remist de nouvelles Troupes en campagne, et ne reprist le Roy de Pont : il envoya le lendemain que je fus party de Sinope, un commandement à Philidaspe, d'amener ce Roy prisonnier à la Cour. De sorte que le jour d'apres que je fus arrivé au Camp, Philidaspe prenant six mille hommes, se mit en chemin pour le conduire luy mesme. Il laissa le commandement de l'Armée par les ordres de Ciaxare, à Artaxe frere d'Aribée : et s'en alla avec intention de triompher, et de profiter des glorieux travaux de mon illustre Maistre. Chrisante non plus que moy ne voulut point retourner à la Cour : et nous demeurasmes l'un et l'autre au Camp, pour continuer de nous informer tout le long de cette malheureuse riviere de Sangar, et par tous les lieux d'alentour, de ce que nous avions perdu ; et pour nous pleindre de nostre infortune. Le Prince Tigrane qui vit qu'il n'y avoir plus rien à faire à l'Armée, s'en retourna seul à Sinope, fort affligé de la perte d'Artamene. Pour Philidaspe, quelque genereux qu'il fust, je pense que s'il n'estoit pas bien aise de la mort d'Artamene ; il avoit du moins certains sentimens qui ressembloient assez à celuy-là : et qui produisoient à peu prés, les mesmes effets dans son coeur. Il partit donc du Camp, d'une façon qui n'estoit pas ordinaire, et qui estoit assez magnifique : pour le Roy de Pont, il avoit des agitations bien differentes dans son ame : car il avoit une extréme douleur de la perte de la Bataille ; beaucoup de desplaisir de la mort de celuy qui l'avoit gagnée ; quelque despit de suivre Philidaspe comme son Vainqueur, luy qui ne avoit pas esté ; et une extréme confusion, de paroistre vaincu et : prisonnier, devant la Princesse qu'il aimoit. Mais parmy tout cela, il avoit pourtant une secrette joye, de ce qu'il la reverroit : Cependant Philidaspe marcha, avec assez de diligence : et comme il fut à une journée de Sinope, il ordonna une espece de petit Triomphe, où l'on voyoit par tout des marques de deûil, aussi bien que des marques de Victoire, à cause de la mort du General ; n'ayant pas osé en user autrement. Or comme à la derniere Bataille, tout le Bagage des deux Rois avoit esté pris, il s'y estoit fortuitement rencontré beaucoup de choies, que le Roy de Phrigie avoit autrefois gagnées sur Ciaxare, en une guerre qu'ils avoient eue ensemble : et Philidaspe se servit de tout ce riche butin, pour en faire une pompe assez superbe, Il fit donc marcher premierement deux mille hommes de guerre, à la teste desquels l'on portoit quantité d'Enseignes gagnées sur les Ennemis : mais pour marquer la mort du General, ceux qui les portoient estoient en deüil. Cinquante Trompettes ou Clairons, suivoient ces Enseignes, avec des Banderolles et des Casaques noires ; en faite l'on voyoit quarante Chariots tendus de noir, tous remplis de Cottes d'armes magnifiques ; d'habillemens de teste, avec des Panaches de diverses couleurs ; de Boucliers de cent façons differentes ; d'Espées ; d'Arcs ; de Carquois ; de Fléches ; et de javelots de diverses Nations : et tout cela avec un meslange si adroit et si bien entendu, et toutes ces choies si bien entassées, avec ordre et avec confusion tout ensemble ; qu'à ce que nous ont dit ceux qui s'y trouverent, l'on ne pouvoit rien voir de plus beau ny de plus superbe. Six autres Chariots suivoient ces quarante premiers, tous remplis de ce que Ciaxare avoit autrefois perdu : c'est a dire de Pavillons magnifiques ; de grands Vases d'argent cizelé d'un prix inestimable, par leur grandeur prodigieuse, et par leurs belles graveures ; un Throsne d'or enrichy d'Onices et de Topases, et plusieurs autres choses rares et precieuses. Derriere ces Chariots, marchoit le Roy prisonnier, à cheval, mais sans espee ; environné de cent Gardes, avec des Casaques de deüil ; et suivy de quinze cens Captifs, tous enchainez quatre à quatre. Immediatement apres, marchoit Philidaspe seul, le Baston de General à la main, vestu de deüil, et son Cheval caparaçonné de mesme. Le reste des Troupes le suivoit, marchant en mesme ordre que les premieres.
Comme ce petit Triomphe arriva dans une grande Plaine qui n'est qu'à vingt stades de Sinope, ceux des premiers rangs virent une Lictiere, qui croisant leur chemin à cent pas devant eux, le rangea et s'arresta, comme pour laisser passer les Gens de guerre. Mais à peine furent ils vis à vis de cette Lictiere, que faisant alte tout d'un coup, ils se mirent à crier tous d'une voix en rompant leur ordre, C'est Artamene, c'est Artamene. Cette voix ayant passé du premier rang au second ; du second au troisiesme ; et ainsi successivement à tous les autres : le glorieux Nom d'Artamene fut en un instant en la bouche des Amis et des Ennemis ; des Capitaines et des Soldats ; des Vaincus et des Vainqueurs. Tout fit alte ; tout s'arresta ; et un moment apres tout le monde voulut s'avancer, pour s'esclaircir de ce que c'estoit. Philidaspe qui eut peur que ce ne fust un artifice du Roy de Phrigie, pour mettre ses Troupes en confusion, et pour tascher d'enlever le Roy de Pont, commanda que chacun demeurast à sa place, et s'avança vers le lieu où ce bruit avoit commencé. Mais Dieux, quelle surprise fut la sienne ! lors que s'aprochant de cette Lictiere, il vit que c'estoit effectivement Artamene qui estoit dedans ; qui tendoit la main aux Soldats ; et qui caressoit tous ceux qui s'estoient aprochez de luy. Cette veuë luy donna sans doute un estonnement, et peut-estre une douleur, qu'il n'avoit jamais esprouvée : mais comme il a l'ame grande, et qu'en effet il a de l'esprit, et de la generosité ; il en cacha une partie : et sans tesmoigner trop de froideur, ny aussi trop de joye ; il descendit de cheval, et s'aprocha de mon Maistre. Artamene (luy dit-il en l'abordant, et en luy presentant le baston de General) ne pouvoit ressusciter plus à propos : et celuy qui estoit mort en un jour de Victoire, devoit en effet ressusciter en un jour de Triomphe. En l'estat où je suis (repliqua Artamene en sous-riant, et en le salüant tres-civilement) l'on me prendroit bien Plustost pour estre du nombre des Vaincus, que de celuy des Vainqueurs : et je pense, à vous dire la verité, que presentement je ne suis gueres Propre, ny à suivre un Char, ny à le mener. Les Chars de Tromphe, respondit Philidaspe, ne font Pas difficiles à conduire : car pour l'ordinaire, la Fortune prend le soing de les guider. Artamene n'eut pas loisir de respondre à cette attaque assez delicatte : car tous les Officiers malgré ce que Philidaspe leur avoit commandé, quitterent leurs places, et ne les reconnoissant plus, vinrent salüer leur General. Toutes les Troupes n'osant absolument quitter leurs rangs, à cause des prisonniers qu'elles conduisoient, se presserent de telle sorte, que du moins tous les Soldats pouvoient voir la Lictiere où estoit Artamene : et le Roy de Pont impatient d'embrasser son illustre Vainqueur, luy en envoya demander la permission, par un de ceux qui estoient destinez à sa garde. Ce Soldat s'estant approché d'Artamene, luy dit ce que le Roy de Pont souhaitoit : mais mon Maistre avec une modestie sans égale, luy faisant signe de la main ; c'est à Philidaspe, luy dit-il, et non pas à Artamene, qu'il faut demander cette permission : puis qu'il a reçeu les derniers Ordres du Roy, et qu'il commande vos Troupes. Philidaspe confus et presque fasché de la civilité que mon Maistre luy faisoit en cette rencontre ; luy dit qu'il n'avoit plus de pouvoir où il estoit, et que c'estoit à luy à commander : je n'aime gueres, respondit Artamene, à commander aux autres, quand je ne suis pas en estat d'executer moy mesme ce que je leur commande : il faut pourtant aujourd'huy, respondit Philidaspe, que vous enduriez cette incommodité : car je ne pense pas qu'il y ait icy personne qui veuille occuper vostre place. Vous la tiendriez mieux que moy, repartit Artamene : tous vos Soldats, repliqua Philidaspe, n'en tomberoient pas d'accord : et je pense qu'ils auroient raison. Enfin Seigneur, apres que cette contestation eut assez duré, Artamene reprit les marques du commandement qui luy apartenoit : et se tournant vers ce Carde, Mon compagnon, luy dit il, dittes au Roy de Pont que si je pouvois marcher, j'irois luy faire la reverence où il est : et qu'il peut faite tout ce qui luy plaira. Ce genereux Prisonnier vint donc avec une joye extreme, salüer celuy qui l'avoit rendu captif : le ne pouvois, luy dit il en l'aprochant, me consoler de vostre perte : et je n'ay presque senty celle de ma liberté, que depuis le moment que je vous ay creû mort. Seigneur (luy respondit mon Maistre, avec beaucoup de douceur) si je n'estois pas encore assez blessé pour ne me pouvoir soutenir, Artamene ne recevroit pas le Roy de Pont d'une maniere si incivile : et il luy feroit sans doute connoistre, que la vertu malheureuse, ne laisse pas de luy estre en veneration. Ne parlons plus de malheur, respondit le Roy de Pont, mes chaines ne font presque plus pesantes, puis que c'est vous qui me les donnez : et je n'ay pas besoin de toute ma vertu pour future Artamene comme mon Vainqueur. Ceux qui comme vous ont merité de vaincre, luy respondit mon Maistre, ne doivent s'affliger que mediocrement d'estre vaincus : et c'est plustost en vostre propre valeur qu'en la mienne, que vous trouvez la consolation de vostre infortune. Le Roy de Pont s'estant un peu reculé, pour faire place à ceux qui vouloient encore salüer Artamene ; mon Maistre voulut sçavoir si la victoire n'avoit pas esté entiere. Il demanda des nouvelles du Roy et de la Princesse : il s'informa mesme de la pluspart des Capitaines : et il eut aussi la bonté de demander où estoit Chrisante, et où j'estois. Il caressa des yeux ceux à qui il ne pût parler : et assura les Soldats en sous-riant, qu'il ne leur demanderoit point sa part du butin. Tout le monde eust bien voulu sçavoir ce qui estoit arrivé à mon Maistre : mais il leur representa que le lieu n'estoit pas propre : et les conjura d'avoir un peu de patience. Apres que cet agreable tumulte fut appaisé, Artamene envoya vers le Roy, pour l'advertir qu'il estoit vivant : et qu'il estoit à la teste de six mille hommes, qui amenoient le Roy de Pont, afin de l'aquitter de son ancienne promesse : et pour luy dire aussi, qu'il attendoit precisément ses ordres. Cependant il ne laissa pas de marcher, et de s'avancer lentement, jusques à dix stades de Sinope. Je vous laisse