Mlle de Scudéry

Artamène ou le Grand Cyrus

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Partie 2 sommaire :

  • Nouvelle tentative de libération de Cyrus par ses amis
  • Suite de l'histoire d'Artamène : réconciliation forcée
  • Suite de l'histoire d'Artamène : guerre contre le roi de Pont victoire de Cyrus)
  • Suite de l'histoire d'Artamène : Disparition de Cyrus
  • Suite de l'histoire d'Artamène : Réapparition de Cyrus
  • Suite de l'histoire d'Artamène : récit de Cyrus
  • Suite de l'histoire d'Artamène : conjuration de Philidaspe
  • Suite de l'histoire d'Artamène : déclaration d'amour de Cyrus
  • Suite de l'histoire d'Artamène : libération du roi de Pont
  • Suite de l'histoire d'Artamène : nouvelles d'Astiage
  • Suite de l'histoire d'Artamène : Cyrus chez Thomiris (Cyrus ambassadeur de Ciaxare auprès de Thomiris)
  • Suite de l'histoire d'Artamène : Cyrus chez Thomiris (Thomiris amoureuse de Cyrus)
  • Suite de l'histoire d'Artamène : Cyrus chez Thomiris (Indathirse et Aripithe jaloux de Cyrus)
  • Suite de l'histoire d'Artamène : retour de Cyrus auprès de Ciaxare
  • Suite de l'histoire d'Artamène : bataille de Babylone
  • Feraulas prouve l'innocence de Cyrus
  • Mandane vivante
  • Histoire de Mandane : Nitocris et le roi d'Assyrie
  • Histoire de Mandane : enlèvement par le roi d'Assyrie
  • Histoire de Mandane : Mazare
  • Histoire de Mandane : prise de Babylone
  • Histoire de Mandane : fuite dans la neige
  • Histoire de Mandane : enlèvement par Mazare
  • Histoire de Mandane : enlèvement par le roi de Pont
  • Histoire de Mandane : commentaires
  • Cyrus en prison
  • Histoire de Philoxype et Policrite : évocation de Chypre
  • Histoire de Philoxype et Policrite : Clarie
  • Histoire de Philoxype et Policrite : rencontre
  • Histoire de Philoxype et Policrite : mélancolie de Philoxipe
  • Histoire de Philoxype et Policrite : départ de Policrite
  • Histoire de Philoxype et Policrite : récit autobiographique de Solon
  • Histoire de Philoxype et Policrite : retrouvailles
  • Intrigues de Métrobate
  • Révélations et colère de Ciaxare

Livre premier

Nouvelle tentative de libération de Cyrus par ses amis


Le peu de soing que cét illustre Prisonnier avoit pour sa liberté, n'empeschoit pas ses Amis d'y songer : et depuis qu'Hidaspe avoit sçeu qu'Artamene estoit Cyrus, il n'avoit plus d'autre pensée. Ce sentiment n'estoit pourtant pas particulier à Hidaspe, à Adusius, à Artabase, à Chrisante, et à Feraulas, qui estoient nais Sujets du Roy son Pere, et qui devoient estre les siens : Mais le Roy de Phrigie ; celuy d'Hircanie, Persode, Thrasibule, et beaucoup d'autres, n'en avoient pas moins d'empressement. Si bien que pour ne perdre point de temps, Chrisante fut le lendemain au marin au lever du Roy de Phrigie : pour luy apprendre par un recit moins estendu, que celuy du jour precedent, tout ce qu'il avoit desja raconté de la merveilleuse vie de son cher Maistre : à la reserve des choses dont ce Prince avoit esté le tesmoing. Mais comme ils jugerent qu'il estoit à propos de ne laisser pas Ciaxare sans qu'il y eust quelqu'un aupres de luy, qui peust l'empescher de prendre une resolution violente contre Artamene ; le Roy de Phrigie dit qu'il valoit mieux qu'il y allast, et comme estant le plus affectionné, et comme estant un des plus puissans sur l'esprit du Roy des Medes. Qu'ainsi il faloit que Chrisante achevast de luy dire en peu de mots le reste de la vie d'Artamene, dont il avoit veû la plus grande partie : et qu'en suite il pourroit tout à loisir en aprendre toutes les particularitez, à ceux qui en avoient desja sçeu le commencement, d'une façon plus estenduë. Chrisante trouvnt que ce Prince avoit raison, satisfit sa curiosité : et le charma si puissamment par son recit, quoy que ce ne fust qu'un simple abregé de la vie d'Artamene ; qu'il redoubla encore de beaucoup l'estime qu'il avoit pour luy : et fit qu'il s'en alla encore avec plus de diligence chez Ciaxare, afin d'observer tous ses sentimens. Cependant Chrisante et Feraulas s'estant rendus chez Hidaspe, où le Roy d'Hircanie, Persode, Thrasibule, Artabase, Adusius et tous ceux qui avoient escouté Chrisante les attendoient : ils ne les virent pas plustost, qu'ils les presserent d'achever de leur apprendre la suite de la belle vie d'Artamene. ces Princes voulurent alors envoyer chez le Roy de Phrigie : mais Chrisante leur aprit ce qui c'estoit passé entre eux : si bien que n'ayant plus d'obstacle qui les empeschast de satisfaire leur curiosité ; ils s'assirent au mesme instant : et Feraulas prenant la parole, poursuivit de cette sorte, la narration que Chrisante avoit commencée leur jour auparavant.

Suite de l'histoire d'Artamène : réconciliation forcée


SUITE DE L'HISTOIRE D'ARTAMENE.

Lors qui je repasse en ma memoire, toutes les grandes actions que Chrisante vous raconta ; j'ay quelque peine a m'imaginer, qu'il soit possible que j'aye encore quelque chose à vous aprendre, et lors que je pense aussi, à tout ce qui me reste à vous dire, je ne puis presque concevoir, que Chrisante vous ait rien apris : tant il est vray que la vie de mon Maistre est extraordinaire, et emplie de choses merveilleuses. Je m'assure Seigneur (dit Feraulas au Roy d'Hircanie) que vous n'avez pas oublié, qu'apres le combat qu'il fit contre Philidaspe, dont il remporta tout l'avantage ; il se retira chez ce mesme Sacrificateur, qu'il avoit veû dans le Temple de Mars, lors qu'il estoit abordé à Sinope : et que de là il envoya vers le Roy et vers la Princesse faire ses excuses, du combat qu'il avoit fait : mais vous n'avez rien sçeu, si je ne me trompe, de ce qui suivit cét accident. Aribée qui protegeoit Philidaspe, fit toutes choses possibles, pour donner toute la faute à Artamene : mais à vous dire la verité, si Aribée parloit pour Philidaspe, les grands services de mon Maistre, parloient encore plus efficacement pour luy. Jamais rien n'avoit fait plus de bruit dans la Cour, que ce combat y en fit : tout le monde en cherchoit la cause, et personne ne la pouvoit trouver. Ce n'est pas qu'universellement parlant, toute la Cour ne s'imaginast que l'ambition estoit le sujet de cette querelle : mais comme personne ne l'avoit veuë naistre, l'on ne sçavoit point le particulier de la chose, dont il estoit permis de penser ce que l'on vouloit. Le Roy fut extremement fasché de ce malheur : car comme c'estoient deux hommes de grand service, il voyoit qu'il avoit pensé les perdre tous deux : et craignoit mesme encore d'en perdre quelqu'un, parce que leurs blessures estoient assez grandes : principalement celles de Philidaspe, qui se trouverent beaucoup plus dangereuses que celles d'Artamene. Mais bien que le Roy s'interessast pour tous les deux ; il y avoit neantmoins une notable difference dans son esprit : et quand il venoit à penser, qu'il devoit la vie à Artamene ; et qu'en suite c'estoit par sa valeur qu'il avoit remporté tant d'illustres Victoires ; il n'estoit pas possible, que malgré tout ce qu'Aribée luy pouvoit dire, il ne preferast Artamene à Philidaspe. Il parut donc extrémement fasché de la chose, mais il ne creût pas la devoir punir : tant parce que c'estoient deux personnes qu'il aimoit, et ausquelles il avoit de l'obligation ; que parce qu'enfin Artamene et Philidaspe n'estoient point nais ses Sujets : et par consequent devoient estre traitez d'une maniere moins rigoureuse. Toutefois pour garder quelque formalité en cette occasion ; il voulut que la Princesse luy vinst demander leur grace : ce qu'elle fit par le commandement absolu du Roy, bien que ce ne fust pas sans repugnance. Apres cette petite ceremonie, il envoya sçavoir de leur santé : et il manda à Artamene, qu'il luy avoit rendu un plus mauvais office en s'exposant ; que s'il avoit hazardé une Bataille legerement. Il fit faire aussi un compliment assez obligeant à Philidaspe : et de cette sorte, la chose s'appaisa plus facilement que l'on ne l'avoit pensé. Ce qui fascha le plus Philidaspe en cette occasion, ce fut de voir que presque toute la Cour prit le party d'Artamene : excepté quelques anciens amis d'Aribée, qui prirent le sien pour plaire à ce Favory. Cependant, Seigneur, il est temps de vous dire ce que pensa la Princesse en cette rencontre : car encore qu'elle eust demandé la grade de ces deux illustres Criminels, parce que le Roy l'avoit voulu : elle ne sçavoit pourtant pas encore bien, si en son particulier, elle la leur devoit accorder. Je m'en vay sans doute vous dire des choses assez secrettes d'elle : et qui vous devroient donner quelque curiosité de sçavoir comment je les ay sçeuës : c'est pour quoy il vaut mieux vous advertir d'abord, que long temps depuis une de ses Filles nommée Martesie, avec laquelle j'ay eu une amitié assez grande me les a dites : car en ce temps-là, nous n'estions encore qu'en simple civilité l'un pour l'autre : et j'ignorois absolument, ce que je m'en vay vous aprendre. Lors que ce combat se fit, vous pouvez vous souvenir que le jour auparavant, la Princesse avoit fait tout ce qu'elle avoit pû, pour tascher de lier une estroite amitié, entre Artamene et Philidaspe : et qu'elle les avoit priez, de vivre du moins comme s'ils s'aimoient, puis qu'ils ne se pouvoient aimer. si bien que venant à sçavoir qu'ils s'estoient batus, elle en fut surprise et en colere : luy semblant que s'estoit avoir manqué de respect pour elle. Martesie dont je vous ay parlé, estoit sans doute celle de toutes ses Filles qu'elle aimoit le plus : et en laquelle elle se confioit davantage. Mais comme jusques-là elle n'avoit pas eu de grands secrets, elle avoit eu plus de part en sa liberalité qu'en sa confidence : et je croy enfin, que ce que la Princesse pensa d'Artamene en cette occasion ; fut le premier, et l'unique secret, qu'elle confia à Martesie : puis qu'à mon advis, elle n'en a jamais eu d'autre. Il y avoit desja long temps, que la Princesse regardoit mon Maistre avec estime : et j'ay sçeu en effet depuis par Martesie, que des la premiere fois qu'il vit la Princesse, elle le loüa extraordinairement : et qu'en cent autres rencontres depuis celle là, elle l'avoit entendu parler de luy d'une façon dont elle ne l'avoit jamais oüy parler de personne. Elle le trouvoit de bonne mine, elle luy trouvoit l'esprit agreable ; elle le loüoit de sagesse ; elle admiroit sa valeur ; elle ne pouvoit concevoir sa bonne Fortune ; et elle disoit enfin qu'Artamene estoit un miracle : et un protecteur que les Dieux avoient envoyé au Roy son Pere pour la deffence de sa vie, et pour la gloire de son Regne. Mais en cette derniere occasion, la colere ayant un peu agité son esprit, elle fut contrainte d'ouvrir son coeur à Martesie. Je ne sçay (luy dit elle le soir mesme que ce combat fut arrivé) si à l'exemple du Roy, je pourray bien pardonner à Artamene et à Philidaspe : car enfin Martesie, fut-il jamais rien de plus offençant, que leur procedé envers moy ? je les prie de s'aimer, et ils se querellent ; je ils se battent ; et se battent mesme dés le lendemain que je leur ay fait cette priere. En verité je ne pense pas que jamais l'on ait entendu parler d'une pareille inconsideration : et je ne pense pas aussi que je la leur puisse pardonner. il faut bien croire, Madame, reprit Martesie, qu'il y a quelque chose de caché en cette avanture que l'on ne comprend point : et qui peut-estre les justifieroit si vous la sçaviez : car enfin ils ont de l'esprit et du jugement, et beaucoup de respect pour vous. Ils me l'ont mal tesmoigné en cette occasion, repartit brusquement la Princesse, aussi pretenday je bi ? leur faire voir que je suis sensible aux injures. Mais vous l'estes aussi aux bien-faits, reprit Martesie ; et cela estant, que deviendront les services de ces deux braves Estrangers ? Mais Martesie, je voudrois donc bien sçavoir, luy dit la Princesse, ce que je dois penser de la hardiesse d'Artamene, et de celle de Philidaspe : et je voudrois bien sçavoir aussi lequel a esté l'agresseur. L'evenement du combat, m'a bien apris qu'Artamene a eu l'avantage : mais personne ne m'a dit lequel est le plus coupable. Je pense Madame (luy respondit Martesie, qui estoit seule avec elle dans son Cabinet) que l'on peut aisément les condamner tous deux sans injustice : car ne les aviez vous pas priez tous deux de s'aimer ? Oüy, reprit la Princesse, mais encore qu'ils ne puissent estre innocens ny l'un ny l'autre, il est pourtant assez difficile qu'ils soient tous deux esgalement coupables : et c'est ce que je voudrois sçavoir precisément. Ce n'est pas, adjousta t'elle, que je ne croye presque qu'Artamene est le moins criminel. Et pourquoy, Madame, respondit Martesie, le croyez-vous ainsi, puis que vous n'avez pas plus de preuves en faveur de l'un que de l'autre ? Je ne sçay, reprit la Princesse, mais il me semble que j'ay plus de sujet de soubçonner l'humeur violente de Philidaspe, de m'avoir manqué de respect, que non pas la sagesse d'Artamene. et puis, adjousta t'elle encore, il semble que la victoire qu'il a remportée, soit une marque infaillible que son party estoit le plus juste : Enfin, luy dit elle en rougissant, je ne sçay pas bien par quelle raison, mais je souhaite que ce soit plustost Philidaspe qu'Artamene qui ait le plus failly : et je seray tousjours bien aise, qu'un homme à qui j'ay de grandes obligations, ne me donne pas un si grand sujet de pleinte. Il est vray, luy respondit Martesie, qu'Artamene est un homme incomparable : et qui merite sans doute que vous l'estimiez, preferablement à tout autre. Mais Madame, adjousta-t'elle, comment est-ce qu'un homme d'une vertu si extraordinaire, cache le lieu de sa naissance et sa condition ? Il est à croire, dit la Princesse en rougissant, qu'il faut qu'elle soit au dessous de son courage : car si cela n'estoit pas, il n'en useroit pas ainsi. Mais, adjousta Martesie, qu'est-ce qui l'a amené en cette Cour, et qu'est-ce qui l'y retient ? car enfin j'ay entendu dire, qu'il n'a jamais rien demandé au Roy. Jamais rien, respondit la Princesse, que la permission d'aller combattre ses ennemis : cependant, dit-elle, ses services n'ont pas esté petits : ny ses actions mediocrement esclatantes. Et là, cette grande Princesse se mit à repasser, ce que mon Maistre avoit fait à la premiere Bataille, lors qu'il avoit sauvé la vie du Roy son Pere, contre tant d'ennemis qui l'environnoient : les prodigieux avantages qu'il avoit remportez en toutes les autres : le merveilleux combat où il s'estoit trouvé seul vainqueur de deux cens ennemis ; et où il avoit eslevé un Trophée si glorieux : le combat qu'il avoit fait avez Artane : la prise de Cerasie : les Batailles qu'il avoit gagnées contre le Roy de Pont : ces Armes esclatantes qu'il avoit prises, pour se faire mieux remarquer, à ceux qui avoient conspiré contre sa vie : ces Armes simples qu'il avoit choisies en suite, pour se cacher à ceux qui avoient ordre de l'espargner : l'action genereuse qu'il avoit faite, en rendant l'argent, et laissant emporter les Boucliers à ces vaillans Soldats qui n'avoient pas voulu les laisser : et tant d'autres, dont elle se souvenoit aussi precisément, que si elles fussent venuës d'arriver. Cependant, dit-elle à Martesie, il ne paroist nulle ambition dans l'esprit d'Artamene : et je ne conçoy point, ny ce qui le retient icy, ny ce qu'il y pretend. Ce n'est pas que le Roy mon Pere n'ait beaucoup fait pour luy : mais apres tout, ses services font encore infiniment au dessus de ses recompenses : et c'est pour cela Martesie, que je souhaite qu'il soit plus innocent que Philidaspe. Car encore que ce dernier ait du coeur et de l'esprit, et qu'il ait aussi fort bien servy en diverses rencontres ; il y a pourtant une notable difference entre eux. L'humeur turbulente de Philidaspe ne me plaist pas : et de plus, je pense qu'il est plus ambitieux, et plus interessé qu'Artamene. Ce fut de cette sorte, Seigneur, que cette premiere conversation se passe : Cependant comme le Roy pardonna à ces deux illustres Criminels, la Princesse creût qu'elle ne devoit pas faire esclater son ressentiment : si bien qu'elle ne laissa pas d'envoyer sçavoir de leur santé. Celle de Philidaspe fut long temps assez mauvaise, et mesme sa vie assez douteuse : pour mon Maistre, ses blessures furent tousjours en assez bon estat : et trois sepmaines apres s'estre batu, il fut remercier le Roy, de la grace qu'il luy avoit accordée : et la Princesse de l'honneur qu'elle luy avoit fait, de la demander pour luy. elle estoit alors dans son Cabinet, où il n'y avoit que ses Femmes : si bien que comme il voulut la remercier, et exagerer la reconnoissance qu'il en avoit ; ne pensez pas, luy dit elle, qu'encore que j'aye demandé grace pour vous, je vous l'aye accordée en mon particulier : Non Artamene, luy dit elle d'un ton de voix assez imperieux, il n'y a encore que le Roy qui vous a pardonné ; et Mandane n'est pas satisfaite. S'il ne faut que mourir à ses pieds, luy respondit Artamene, je suis tout prest de le faire : Mais Madame, quel est le crime que j'ay commis ? et comment est-il possible qu'un homme qui vous respecte, autant qu'il respecte les Dieux qu'il adore, puisse vous avoir offensée ? dites moy donc, luy dit-elle, si ce n'est pas avoir failly, que d'avoir mesprisé la priere que je vous avois faite, de vivre bien avec Philidaspe ? Mais Madame, adjousta-t'il vous aviez aussi prié Philipe, de vivre bien avec Artamene. Il est vray, respondit-elle et je ne pretends pas le justifier en vous accusant : je veux seulement sçavoir, si vous estes le plus coupable, ou si vous estes le moins criminel. Je ne le sçay pas moy-mesme, (reprit Artamene en changeant de couleur) et le sujet de nostre querelle est mesme si douteux dans nostre esprit, que nous ne nous le sommes pas expliqué l'un à l'autre ; et peut-estre ne nous l'expliquerons nous jamais. vous estes vous connus ailleurs qu'icy ? luy demanda la Princesse ; non Madame, respondit Artamene ; et nostre connoissance et nostre aversion, ont commencé en cette Cour, et presque en mesme moment. Mais apres tout, Madame, poursuivit-il, ce n'est point à moy à m'informer par quels sentimens vous voulez que j'ayme Philidaspe : et c'est seulement à Artamene à vous demander pardon, de n'avoir pû vous obeïr. Comme je ne fais gueres de prieres injustes, repliqua-t'elle, je n'ay gueres accoustumé d'estre refusée : et je ne pensois pas qu'Artamene et Philidaspe deussent estre les premiers à me desobliger. Mon Maistre qui vit que la Princesse paroissoit avoir de la colere, en fut tres sensiblement touché : Ha ! Madame, luy dit-il, si j'eusse creû ne pouvoir me vanger sans vous irriter, je ne l'aurois sans doute pas fait : Mais est-il possible que l'on ne puisse obtenir pardon d'un crime qui n'a pas esté volontaire ? et la Princesse Mandane est-elle plus inexorable que les Dieux, qui se laissent fléchir par des larmes et par des prieres ? La Princesse qui estimoit veritablement Artamene, et qui avoit desja quelque disposition à l'aimer ; voyant qu'il paroissoit assez troublé, eut peur qu'il ne se tinst offencé de ce qu'elle estoit plus severe que Ciaxare : de sorte que faisant effort sur elle mesme, elle le voulut appaiser, et luy pardonner de bonne grace. Allez, luy dit-elle, Artamene, allez ; vous avez esté assez puny, par la seule inquietude que je voy dans vostre esprit : et je ne veux point vous ordonner d'autre chastiment, que celuy de ne vous exposer plus en un pareil danger. Ha ! Madame, luy dit-il, vous estes bien bonne de me pardonner ! et bien rigoureuse de vouloir tousjours conserver celuy qui s'oppose à tout ce que je veux. Je vous promets, luy dit elle, que si Philidaspe pretend quelque chose du Roy à vostre prejudice, de prendre vostre party contre luy : Non Madame, repliqua Artamene, je ne pretens rien du Roy : j'en reçoy plus de bien que je n'en desire : et si Philidaspe ne me dispute jamais rien que des Charges et des recompenses, nous ne nous battrons plus jamais ensemble. Et quelle autre chose, reprit la Princesse, vous pourroit il disputer ? A ces mots Artamene se trouvant embarrassé, ne pût s'empescher de rougir, en regardant la Princesse d'une maniere tres passionnée : et je ne sçay si sa response n'eust point expliqué malgré luy, une partie de ses sentimens les plus cachez, si le Roy ne fust pas arrivé. Mandane qui avoit beaucoup d'esprit, et qui observoit tout ce que je veux. Je vous promets, luy dit elle, que si Philidaspe pretend quelque chose du Roy à vostre prejudice, de prendre vostre party contre luy : Non Madame, repliqua Artamene, je ne pretens rien du Roy ; j'en reçoy plus de bien que je n'en desire : et si Philidaspe ne me dispute jamais rien que des Charges et des recompenses, nous ne nous battrons plus jamais ensemble. Et quelle autre chose, reprit la Princesse, vous pourroit il disputer ? A ces mots Artamene se trouvant embarrassé, ne pût s'empescher de rougir, en regardant la Princesse d'une maniere tres passionnée : et je ne sçay si sa response n'eust point expliqué malgré luy, une partie de ses sentimens les plus cachez, si le Roy ne fust pas arrivé. Mandane qui avoit beaucoup d'esprit, et qui observoit tousjours assez exactement toutes les actions d'Artamene, prit garde au trouble de son ame : mais comme le Roy estoit avec elle, il ne luy fut pas possible d'y faire alors une plus longue reflexion. Ciaxare luy dit apres plusieurs autres choses, qu'il vouloit absolument qu'Artamene et Philidaspe vescussent bien ensemble à l'avenir : et que pour cela, il faloit qu'Artamene l'accompagnast, à une promenade qu'il vouloit faire. Que comme il passeroit devant le logis de Philidaspe, il le verroit en passant, parce qu'Aribée l'en avoit prié ; et que là, il les feroit embrasser. Artamene eust bien voulu ne le pas faire : mais Ciaxare qui s'aperçeut de la repugnance qu'il y avoit, luy dit que les vainqueurs n'avoient point de mesures à garder, avec leurs ennemis vaincus : que de plus, il faloit que la Princesse fust de cette promenade et de cette visite : que ce fust luy qui la conduisist : et que de cette sorte, la chose se feroit avec plus de bien-seance, et plus d'avantage pour luy. La Princesse qui vit que le Roy le souhaitoit n'y resista point : et creût en effet qu'elle ne devoit pas empescher que cét acconmodement ne se fist. Pour Artamene, il parut fort agité ; et il n'obeït qu'avec peine. Car enfin dans les soubçons qu'il avoit, ce luy estoit une avanture facheuse que celle de s'accommoder avec Philidaspe ; et celle d'aller chez luy ; et d'y conduire luy mesme la Princesse : neantmoins, ce mal n'ayant point de remede, il salut necessairement s'y resoudre. Le Roy et la Princesse monterent dans leur Chariots, et sortirent de la Ville : car Philidaspe n'y estoit point rentré depuis ses blessures. Et apres avoit fait leur promenade, ils descendirent au lieu où il estoit : et le Roy se mit à parler bas à Mandane au pied de l'escalier, durant un assez long temps. Mon Maistre pendant cela, s'aprocha de Martesie : mais si inquiet, et l'humeur et le visage si changez, qu'il n'estoit pas connoissable. Martesie qui s'en aperçeut, ne pût s'empescher de luy en faire la guerre, luy disant que sa haine estoit trop violente ; et que s'il sçavoit aussi bien aimer que haïr, son amitié devoit estre la plus belle chose du monde. N'en doutez pas, luy dit-il, Martesie ; et s'il est vray que j'ayme quelque chose, je l'ayme sans doute encore plus fortement, que je ne haï Philidaspe. Vous me donnez une grande curiosité, luy dit-elle tout bas, et je voudrois bien sçavoir si vous aimez, et qui vous aimez. Je ne puis, luy repliqua-t'il en rougissant, satisfaire que la moitié de vostre curiosité ; n'estant pas juste que vous sçachiez, ce que je n'ay jamais dit à personne ; et ce que je ne diray peut-estre jamais. Comme ils en estoient là, la conversation du Roy finit, et mon Maistre fut obligé de donner la main à la Princesse, qui avoit remarqué fort aisément, l'inquietude d'Artamene. Le Roy trouva Philidaspe en assez bon estat ce jour-là ; mais si surpris de voir Artamene dans sa chambre ; qu'il s'en salut peu que ses playes ne se r'ouvrissent, à la veüe de celuy qui les luy avoit faites, tant il sentit d'esmotion. Ciaxare luy dit alors, que pour l'empescher de retomber en un pareil malheur avec Artamene, il vouloit qu'ils s'embrassassent : le naturel violent de Philidaspe, eut beaucoup de peine à se contraindre en cette occasion : neantmoins voyant que le Roy le vouloit ainsi ; que la Princesse se plaignoit de luy ; et que la moitié de la Cour estoit presente ; il se retint et obeït. Mandane donc faisant aprocher Artamene, luy dit que c'estoit à celuy qui estoit le plus en santé, à faire le plus de chemin ; et en effet elle le poussa doucement vers Philidaspe ; qui l'embrassant par force, luy dit que les Rois devoient estre obeïs dans leur Estats. Vous avez raison, luy respondit mon Maistre ; et c'est pour cela que je fais ce que le Roy et la Princesse m'ordonnent. Quiconque, Seigneur, auroit bien observé leurs mouvemens, auroit aisément remarqué, qu'il y avoit quelque grand secret dans leur coeur : cette visite ne fut pas longue ; mais tant qu'elle dura, Artamene regarda tousjours la Princesse Mandane, ou Philidaspe ; qui de son costé estoit si interdit, qu'il ne regardoit presque personne. Le Roy s'estant retiré, et la Princesse l'ayant suivy, l'on s'en retourna au Palais ; où Mandane ne fut pas plustost arrivée, qu'elle tesmoigna ne vouloir plus voir personne. Pour Artamene, il fut encore quelque temps chez le Roy : mais avec tant d'inquietude, qu'il fut contraint d'en sortir, et de s'en aller dans sa Chambre. Il n'y fut pas plustost, que repassant dans son esprit, tout ce qui luy estoit arrivé, il ne sentist un desplaisir, dont il ne se pouvoit consoler. Quoy, disoit il ne souspirant, il ne me sera pas permis de haïr mon ennemy ! et Mandane voudra eternellement violenter toutes mes inclinations ! quel interest caché peut elle avoir en cette rencontre, qui l'oblige à vouloir que j'ayme Philidaspe, et que Philidaspe m'aime ? n'est-ce qu'un simple dessein de conserver la vie de deux hommes, qu'elle ne croit pas inutiles au service du Roy son Pere ? ou n'est-ce point qu'ayant quelque estime particuliere pour Philidaspe, elle veüille luy oster un ennemy, qu'elle ne croit pas estre des moins redoutables ? et que faisant semblant de nous traiter esgalement, il y ait pourtant une grande inesgalité, aux sentimens qu'elle a pour nous ? Mais helas, reprenoit-il, que je suis injuste, d'expliquer de cette sorte, les actions et les paroles d'une Princesse, qui m'a toujours si bien traité ! dequoy me puis-je pleindre raisonnablement ? Artamene comme Artamene, peut il pretendre, quelque chose de la Princesse de Capadoce, qu'il n'ait obtenuë ? Elle le loüe ; elle le reçoit avec civilité ; elle souffre sa conversation sans chagrin ; elle luy offre sa protection aupres du Roy ; elle prend soing de sa vie ; elle demande sa grace quand il a failly ; et il n'est rien enfin, que l'illustre Mandane ne face pour Artamene. Mais helas ! si Artamene est content comme Artamene, Cyrus n'est gueres satisfait comme Cyrus. Cét Artamene, adjoustoit-il, que la Princesse favorise, n'est pas veritablement celuy que je veux qui le soit : celuy là, semble n'aimer que la guerre, et ne chercher que la gloire : et celui que je voudrois qu'elle connust, et qu'elle favorisast, n'aime que Mandane, et ne cherche que son affection. Seigneur (luy dis-je, car j'estois aupres de luy, lors qu'il s'entretenoit tout haut et tout seul de certe sorte) le moyen que cét amoureux Artamene que vous desirez qui soit favorisé le puisse estre, si Mandane ne le connoist point ? Voulez vous, Seigneur, que la plus vertueuse Princesse du monde vous aime, ne sçachant pas seulement que vous l'aimez ? Et voulez vous, reprit Artamene, que la plus vertueuse Princesse du monde, souffre que je luy parle d'amour, principalement n'estant qu'Artamene ? Non Seigneur, luy dis-je, mais Artamene est Cyrus : Vous avez raison, me repliqua-t'il, mais ne m'est il pas aussi dangereux de paroistre Cyrus qu'Artamene ? comme Artamene, peut-estre se contenteroit-elle de me chasser avec quelque compassion : mais comme Cyrus, elle pourroit me punir avec haine et avec colere. Je voy bien, luy respondis-je, que vous n'avez pas tort en beaucoup de choses : Mais apres tout, si vous voulez estre aimé, il faut que l'on sçache que vous aimez : autrement, vous n'en viendrez jamais à bout. Quant vous auriez gagné cent Batailles, pousuivis-je, et conquesté des Royaumes et des Empires ; apres tant de victoires et tant de conquestes, vous ne triompheriez point du coeur de Mandane, si Mandane ne sçavoit qu'elle eust triomphé du vostre. L'amour, Seigneur, en cette rencontre, ne peut jamais naistre sans l'amour : La Princesse vous loüera ; la Princesse vous estimera ; mais elle ne vous aimera point. Car enfin toutes les grandes choses que vous avez faites sont à vous : et la seule conqueste de vostre coeur, est ce qui luy peut appartenir, et ce qui luy peut plaire. Si vous voulez que vos Victoires vous servent, faites luy sçavoir qu'elle a vaincu le Vainqueur des autres ; et que celuy à qui rien ne peut resister, a cedé à ses charmes et à sa beauté. Mais Feraulas, me dit-il, le moyen d'oser parler ? et le moyen de ne craindre pas la colere d'une personne, de qui la modestie est extréme ; de qui la vertu est severe jusqu'à la rigueur ? Je ne dis pas, Seigneur, luy repliquay-je, qu'il soit à propos de parler d'amour ouvertement à la Princesse : mais je voudrois du moins luy en dire assez, pour luy faire deviner le reste. Mais si en le devinant, me respondit-il, elle venoit à me haïr que deviendrois-je ? Ne craignez pas cela, luy repliquay-je, et sçachez, Seigneur, que l'amour n'a jamais fait naistre la haine. Mandane vous peut commander de vous taire ; Mandane vous peut mesme chasser ; mais elle ne vous sçauroit haïr parce que vous l'aimez. Ce n'est, Seigneur, que la maniere de se faire entendre qui peut estre dangereuse, et qu'il est necessaire de bien choisir : il ne faut donc pas parler d'estre aimé, en descouvrant que l'on aime : il ne faut rien demander, rien esperer, et rien pretendre, que le seul soulagement de faire sçavoir son mal, à celle qui le cause : et quand on en vie ainsi, croyez moy, Seigneur, qu'il est bien difficile que l'on soit haï, quelque vertu qui puisse estre en la personne aimée. Enfin, poursuivis-je, tant que Mandane ne sçaura point que vous l'aimez, il est indubitable que vous n'en serez point aimé : où au contraire, si vous luy donnez lieu de deviner vostre passion, peut-estre que malgré toute sa severité elle vous aimera. Mais Feraulas, me dit-il, si elle me bannit ? Non non, luy dis-je, ne craignez pas un si rude traitement : tant de grandes actions que vous avez faites, luy parleront tellement en vostre faveur, qu'elle ne sera pas si inhumaine : et si je ne me trompe, la chose reüssira mieux que vous ne pensez. Tant y a Seigneur, qu'apres avoir passé une partie de la nuit à raisonner sur cette matiere, Artamene se resolut de chercher quelque occasion favorable de faire connoistre à la Princesse la passion qu'il avoit pour elle, sans toutefois s'en expliquer ouvertement. Mais helas, durant que nous prenions cette resolution, Mandane en prenoit une autre que nous ne sçavions pas, et qui s'opposoit bien à nos desseins ! le vous ay dit, Seigneur, qu'elle s'estoit retirée dans son Cabinet, où elle ne fut pas plustost, qu'elle apella Martesie ; et luy demanda ce qu'Artamene luy avoit dit, pendant qu'elle parloit au Roy, en entrant chez Philidaspe ? (car elle avoit pris garde à leur entretien. ) Cette Fille luy obeïssant, luy raconta parole pour parole, toute cette conversation : et joignant en suitte ses sentimens à ceux de mon Maistre ; pour moy Madame ; dit-elle à la Princesse, veû la façon dont Artamene m'a respondu, lors que je luy ay tesmoigné vouloir sçavoir s'il aimoit, et qui il aimoit ; je crois qu'il est amoureux. Mandane rougit a ce discours, car elle avoit commencé d'en soubçonner quelque chose : mais voulant sçavoir le sentiment de Martesie sans descouvrir le sien ; et de qui pensez vous qu'il le puisse estre ? luy demanda-t'elle ; pour moy, Madame, adjousta cette Fille, j'y ay tousjours songé depuis cela, sans pouvoir demeurer d'accord avec ma propre raison : Car enfin Artamene ne visite personne avec attachement : il ne parle à pas une de mes Compagnes, qu'autant que la simple civilité le veut : il passe toute sa vie chez le Roy ou chez vous : et si Artamene estoit d'une autre condition qu'il n'est, il ne seroit pas difficile de s'imaginer, de qui il seroit amoureux. Car Madame, luy dit-elle en sous-riant, Artamene ne voit que vous, ou ne parle que de vous : il vous loue, il vous estime et l'on peut presque dire qu'il vous adore. Il vous suit au Temple ; il vous suit à la promenade et à la Chasse ; il vous accompagne aux Festes publiques, quand le Roy vient chez vous il y vient ; quand il n'y vient point, il ne laisse pas d'y venir ; il rougit toutes les fois qu'il aproche de vous, ou que vous estes seulement eu lieu où il est ; enfin, dit elle en riant, si Artamene estoit Roy, ou que la Princesse Mandane fust Martesie, je croirois qu'il seroit amoureux d'elle. Je pense, dit la Princesse en l'interrompant, qu'Artamene vous a rendu quelque mauvais office ; car si vous m'aviez fortement persuadé ce que vous dites, vous jugez bien qu'il n'en seroit pas plus heureux : et que vous ne pourriez pas avoir trouvé une meilleure voye de vous Vanger de luy. Je serois bien marrie, Madame (repliqua Martesie, en prenant un visage plus serieux) d'avoir causé aucun mal à Artamene : mais comme vos interests me font plus chers que les siens, je crois estre obligée de vous dire encore, que je ne sçay, Madame, si vous ne devriez point durant quelques jours, vous donner la peine d'observer un peu ses actions, pour vous esclaircir de mes doutes. La Princesse rougit à ce discours, plus qu'elle n'avoit encore fait : et baissant la voix, comme si elle eust eu peur d'estre entenduë de Martesie mesme à qui elle parloit ; comme vous estes sage et discrette, luy dit-elle, je vous advoüeray que depuis ce matin, j'ay quelque soubçon de ce que vous dites : Et j'ay une si grande confusion, de ne m'estre pas aperçeuë plustost de la folie d'Artamene, que je ne puis vous l'exprimer. Car enfin en un moment j'ay veû cent choses que je n'avois point veuës : ou pour mieux dire, je les ay veuës d'une autre façon, que je ne les voyois auparavant. Vous souvient il, Martesie, du premier jour que je vy Artamene, apres qu'il eut sauvé la vie du Roy mon Pere ? ne vous sembla-t'il pas qu'il me regarda avec une attention extraordinaire et passionnée ? et qu'il ne considera presque point tant de belles personnes qui m'accompagnoient ? Ne vous souvenez vous pas encore, de la façon avec laquelle il me pria d'obtenir du Roy la permission de combattre ses Ennemis, et la maniere dont il prit congé de moy ? Ne le voyez vous pas encore, lors que je priay de ne prendre point d'Armes remarquables ? Ne voyez-vous pas, dis-je, de quelle sorte il me resista ; de quel air il me demanda l'Escharpe que je luy refusay ; et en quels termes il s'expliqua, lors que je luy dis que je voudrois qu'Artamene ne fust, ny trop prudent, ny trop temeraire ? Il ne m'est pas possible, Madame, dit-il, que je puisse regler mes sentimens, à cette juste mediocrité que vous desirez. Ne vous souvient-il point aussi, poursuivit-elle, du jour que Philidaspe et Artamene se trouverent ensemble à me dire adieu ? Pour moy j'admire que je n'expliquay point mieux en ce temps là, les inquietudes que je vy sur son visage : Ne vous remettez vous pas encore, la joye qui parut dans les yeux du mesme. Artamene, à son retour ? et une certaine conversation que j'eus, et avec luy, et avec Philidaspe ? Mais sur toutes choses, dit-elle, vous souvenez vous quels furent les sentimens d'Artamene, lors que je voulus l'obliger à aimer Philidaspe ? Pour moy, interrompit Martesie, je croy, Madame, par tout ce que vous venez de dire ; et par mille autres petites choses, que j'ay remarquées en mon particulier) et que vous ne pouvez pas avoir veuës : que non seulement Artamene est amoureux ; mais qu'il est jaloux de Philidaspe : et que peut estre encore Philidaspe est aussi amoureux de vous qu'Artamene. Vous n'estes pas trop sage, luy dit la Princesse, de vouloir me faire recevoir tant d'ouvrages tout à la fois : Non Martesie, adjousta-t'elle, Philidaspe n'est qu'ambitieux : et je ne voudrois pas pour mon repos, le pouvoir soubçonner d'un autre sentiment. Ce feroit avoir trop de crimes à punir, pour une personne qui n'aime pas les suplices : c'est pourquoy ne songeons qu'à Artamene. Mais pour celuy-là, dit-elle, il faut y donner ordre : et m'empescher s'il est possible de recevoir un sensible desplaisir. Car enfin, poursuivit la Princesse, j'ay de l'estime pour Artamene ; je luy ay de l'obligation ; et je serois bien faschée qu'il me mist dans la necessité de le mal-traiter. C'est pourquoy Martesie, je vous ordonne tant qu'il fera aupres de moy, de faire avec adresse que toutes vos Compagnes y soient aussi, et de ne m'abandonner point du tout. Comme il faudra bien tost qu'il parte, et que le commencement de la Campagne aproche, cette contrainte ne durera pas long temps. Apres cela, elle congedia Martesie, et demeura seule dans son Cabinet : Mais Dieux, que de facheuses et de tyranniques pensées, s'emparerent de son esprit pour le troubler ! et que cette profonde tranquilité dont elle avoit joüy jusques alors, se retrouva peu en son ame ! elle demeura pourtant dans la resolution qu'elle avoit prise avec Martesie ; Vous pouvez donc bien juger, Seigneur, qu'Artamene ne pût pas exécuter celle qu'il avoit formée, de descouvrir sa passion à la Princesse ; puis qu'elle luy en osta toutes les voyes qu'il avoit accoustumé d'en avoir. Bien est-il vray que durant trois semaines ce fut avec tant d'adresse, qu'il ne creut point que Mandane eust nulle part à la chose : et il s'imagina que le hazard tout seul la faisoit. Cependant toutes les fois qu'il se souvenoit combien il avoit perdu d'occasions favorables, malgré l'assîduité de Philidaspe aupres d'elle, il en estoit au desespoir. Mais lors qu'il venoit à penser, que ce n'estoit point Philidaspe qui l'empeschoit d'exécuter ce qu'il avoit resolu ; il croyoit encore qu'il y avoit plus de malignité en son destin. Bien est il vray, qu'il ne fut pas longtemps sans cet obstacle : puis que vingt jours apres la visite du Roy et de la Princesse chez Philidaspe, il vint les en remercier : et occuper aussi opiniastrement la place qu'il avoit accoustumé de tenir chez Mandane, comme il faisoit auparavant. Ce fut lors que Martesie n'eut plus de besoin d'estre si soigneuse : et ce fut lors qu'Artamene desespera entierement de pouvoir entretenir sa Princesse en particulier. Il y avoit mesme eu plusieurs conversations generales, où Mandane avoit dit beaucoup de choses, qui pouvoient aisément faire connoistre à Artamene, que ce seroit un dessein bien dangereux, que de luy parler d'amour : car encore que ce n'eust esté qu'en parlant d'autruy, qu'elle eust explique ses sentimens ; il ne laissoit pas de croire que ce pouvoient estre les siens, veû l'air dont elle avoit parlé : et ainsi il ne pouvoit nullement douter, que ce ne fust s'exposer à un grad péril, que de descouvrir sa passion à la Princesse. Cette difficulté qu'il trouvoit, et qu'il n'avoit pas preveuë aussi grande qu'il la rencontroit alors, luy donnoit une douleur bien sensible : et l'on peut dire que si sa bouche ne parloit pas d'amour à la Princesse, toutes ses actions en parloient pour luy. Aussi ay-je sçeu depuis par Martesie, qu'il en fut parfaitement entendu : et que la Princesse expliqua comme il faloit, ses inquiétudes ; ses melancolies ; ses impatiences ; ses changemens de visage ; et ses resveries : et qu'elle ne douta plus du tout, qu'Artamene ne fust passionnément amoureux d'elle. Mais admirez, Seigneur, comme quoy la prudence humaine est bornée ! si mon Maistre eust parlé d'amour à la Princesse, en l'estat qu'estoient les choses, il estoit perdu pour tousjours Elle l'auroit mal-traité, et l'auroit banny d'aupres d'elle infailliblement, quelque estime qu'elle eust pour luy, et quelques grands services qu'il eust rendus au Roy son Pere. Mais parce qu'il ne luy en parla point ; et que cependant elle voyoit bien qu'il souffroit, et qu'ainsi il avoit beaucoup de respect pour elle ; cette Princesse le souffrit et en eut pitie : et reçeut malgré elle dans son coeur je ne sçay quelle tendresse que l'on pouvoit peut-estre desja nommer amour. Ce n'est pas que cette vertueuse personne la creust telle : car il est certain que si cela eust esté, elle se seroit surmonté elle mesme, à quelque prix que ce fust. Ce n'est pas aussi qu'elle ne s'observast avec soing : mais apres tout, c'est que l'amour porte je ne sçay quel aveuglement, dans l'esprit des personnes les plus esclairées ; qui les empesche de pouvoir connoistre les autres, et de se connoistre elles mesmes. Il y avoit pourtant des momens, où elle se faisoit plusieurs questions en particulier, ausquelles elle ne pouvoit pas respondre bien precisément : elle s'estonnoit quelquefois de voir, que malgré elle Artamene luy revenoit en la pensée ; et de ce que la connoissance de son amour, ne luy donnoit pas davantage de colere. Quoy, disoit-elle en elle mesme, je sçauray qu'un homme que j'ay veû arriver à la Cour comme un simple Chevalier, est amoureux de moy, et je souffriray encore sa veuë et sa conversation ! Ha non Mandane, cette scrupuleuse vertu dont vous faites profession, ne le doit point du tout souffrir : et s'il est vray que l'amour ne puisse estre sans esperance ; il faut punir Artamene, et de sa temerité, et de sa folie. Car que peut-il esperer sans me faire outrage : que peut-il desirer sans extravagance ? et que peut-il pretendre sans m'offencer ? Mais helas ! reprenoit elle, il ne me dit rien qui me fasche, ny qui me doive fascher ; il ne me demande rien qui me puisse desplaire ; je luy dois la vie du Roy ; et le Roy luy doit plusieurs Victoires ; je luy dois mesme peut-estre tout le repos de mes jours : puis qu'il est à croire que le Roy de Pont auroit vaincu sans luy : et et que je ferois maintenant, ou sa Femme, ou sa prisonniere. Ne haissons donc pas Artamene parce qu'il nous aime : et pourveû qu'il ne nous le die jamais, ne luy disons rien de fascheux. Helas (disoit-elle quelque-fois, en parlant à Martesie) pourquoy faut-il qu'Artamene se soit mis un pareil setiment dans le coeur ? et que n'est il demeuré dans les bornes d'une simple estime ? Pour moy, Madame, luy dit Martesie, j'ay peine à croire que vous songiez bien à ce que vous dites : et je ne sçaurois m'imaginer, quelque vertu qui soit en vostre ame, que vous aimassiez mieux qu'Artamene ne vous aimast point du tout, que de vous voir aimée de luy comme il vous aime, tant qu'il ne vous le dira point. Vous me pressez beaucoup Martesie, reprit la Princesse, mais je vous diray toutefois, que j'estime si fort Artamene, que quand je ne considererois que luy, je devrois tousjours souhaiter pour son repos, qu'il ne fust pas amoureux de moy le sçay bien, Madame, reprit Martesie, qu'à ne considerer que luy, la chose est comme vous la dites : mais je sçay bien aussi, qu'à ne considerer que vous, il vous est en quelque façon avantageux. de voir que le plus Grand Homme du Monde, et le plus accomply en toutes choses, vous estime et Vous aime jusques à l'adoration. Je ne doute point, repliqua Mandant, que l'estime d'Artamene ne me soit glorieuse : et je vous avoüeray de plus, que je la prefere à celle de tout le reste de la Terre. Mais je voudrois, Martesie, que cette estime ne fust suivie que d'une amitié telle qu'un Homme de sa condition la doit avoir, pour une personne de la mienne. Dites moy Madame, je vous en conjure, adjousta Martesie, si vous voudriez bien qu'Artamene que vous estimez tant, aimast quelque autre plus que vous ? Vous m'embarrassez un peu, repliqua la Princesse ; mais je pense toutefois que pourveu qu'Artamene m'estimast plus que tout le reste du monde, je ne me soucierois pas qu'il m'aimast un peu moins. Ha Madame, reprit Martesie, vous vous abusez ! et l'on ne sçauroit avoir cette indifference, pour l'affection de ceux de qui on desire l'estime. Et en effet, Madame, vous auriez grand tort de vouloir que celuy de tous les hommes qui a le plus d'esprit, et le plus de jugement, ne vous aimast pas plus que tout le reste de la Terre. Et puis, Madame, que manque t'il à l'illustre Artamene ? une Couronne (luy respondit la Princesse en rougissant) et cela suffit Martesie, pour faire que je craigne la passion d'un homme qui n'est pas Roy ; pour faire que toutes ses actions me soient suspectes à l'advenir ; et pour faire que je me la fois à moy mesme. Car enfin, dit elle, j'ay un ennemy qui a une intelligence secrette dans mon coeur : et que j'estime assez, pour aprehender de l'aimer, s'il n'y avoit pas un obstacle invincible, qui sans doute me deffendra, de tout ce que les grandes qualitez d'Artamene pourroient entreprendre contre moy : et qui fera que malgré son amour, son merite, et ma reconnoissance ; je ne laisseray pas de conserver ma liberté toute entiere. Voila, Seigneur, où en estoient les choses en ce temps-là : Artamene aimoit passionnément sans le pouvoir dire : Philidaspe n'estoit pas moins amoureux, ny moins secret, estant obligé par diverses raisons, de desguiser ses sentimens : Ciaxare les aimoit tous deux, mais incomparablement plus, Artamene que Philidaspe : et Mandane quoy qu'elle ne le pensast pas, aimoit sans doute désja un peu mon Maistre : et estimoit assez Philidaspe, quoy qu'il y eust beaucoup de choses dans son humeur qui choquassent la sienne.

Suite de l'histoire d'Artamène : guerre contre le roi de Pont victoire de Cyrus)


En ce temps-là le Fils du Roy d'Armenie, appelle Tigrane, vint à la Cour de Capadoce : et fit grande amitié avec Artamene. Cependant comme le commencement du Printemps approchoit, il vint un advis certain, que les Rois Alliez avoient défia mis leurs Armées en campagne : cette nouvelle fit haster toutes les levées, et donner tous les ordres necessaires, pour faire qu'en fort peu de temps toutes choses fussent prestes pour recevoir les Ennemis. Il y avoit bien desja un Corps d'Armée assemblé, dans la Plaine de Cerasie ; mais selon les apparence, il n'estoit pas en estat de pouvoir resister aux Rois de Pont et de Phrigie, bien qu'il fust assez avantageusement retranché. Voila donc Artamene contraint de partir ; et de partir sans pouvoir dire qu'il aimoit, ce qui ne luy fut pas un petit desplaisir. il fut prendre congé de la Princesse, avec beaucoup de précipitation : parce qu'il estoit venu un second advis, qui assuroit que l'Armée de Ciaxare alloit estre enfermée entre celle du Roy de Pont, et un puissant secours de Phrigie, qui devoit arriver dans peu de jours. Si bien que mon Maistre ne pouvant tarder un moment, de peur d'arriver trop tard, fut contraint de partir en tumulte ; et de renfermer toute sa passion dans son coeur. Il en parut toutefois encore assez dans ses yeux ; et il en tesmoigna assez par sa douleur, pour faire que la Princesse s'en aperçeust. Allez Artamene, luy dit elle en luy disant adieu, soyez aussi heureux que vous l'avez esté : et si vous voulez obliger le Roy mon Pere, ne songez pas plus à la perte de ses Ennemis, qu'à la conservation de vostre vie Mandane luy dit cela devant tant de monde, qu'Artamene n'osay respondre, que comme tout autre que luy y eust respondu ; c'est à dire avec beaucoup de respect et de reconnoissancc : et il la quitta, sans s'expliquer que par des regards dérobez, et par des souspirs qu'il retenoit, aussi tost qu'ils estoient poussez. Pour Philidaspe, il ne partit pas en mesme temps : car il devoit commander des Troupes qui n'estoient pas encore prestes. Mon Maistre s'en alla donc, accompagné de toute la jeunesse de la Cour, qui le voulut suivre en une occasion, qui selon les apparences, devoit estre dangereuse : et le Prince Tigrane mesme, voulut estre de là partie, et se ranger parmy les Volontaires, dont il fut le Chef. Nous fismes une diligence extréme : mais comme Artamene n'avoit pû estre parfaitement informé de l'estat où estoient les Ennemis ; comme nous fusmes à cinquante stades de la Plaine de Cerasie, il envoya Chrisante aux nouvelles, accompagné de dix ou douze seulement : afin d'aprendre si les partages estoient libres ou occuppez : et si son Armée estoit desja enfermée par celle du Roy de Pont, et par les Troupes de Phrigie. Cependant il falut faire alte, à un petit Vilage deshabité, où l'on eust pû se deffendre, en cas que les Coureurs des Ennemis y fussent venus : Nous trouvasmes parmy ces Mafures quelques Paisans cachez, qui nous assurerent de nouveau, que les Rois Consederez avoient deux Armées tres puissantes : et que si la nostre n'estoit desja enfermée, elle la feroit bien tost. Artamene voyant donc les affaires de la guerre, en aussi mauvais estat que celles de son amour, estoit en une affliction que je ne vous puis exprimer : il ne pouvoit souffrir, que des Ennemis qu'il avoit si souvent battus, fussent en termes de le vaincre : et il se resolut du moins, de mourir plustost mille fois, que de survivre à sa deffaite si elle arrivoit. Non, disoit-il en luy mesme, je ne sçaurois me resoudre à revoir ma Princesse apres avoir esté vaincu : et si le malheur veut que je le sois, il faut se preparer à la mort. Moy, dis-je, qui apres de grandes Victoires, n'ay osé l'approcher qu'en tremblant : et qui n'ay jamais eu la hardiesse, apres avoir vaincu des Rois, de luy faire connoistre seulement, qu'Artamene estoit son Esclave. Mais Dieux, adjoustoit-il, mourray-je sans que l'illustre Mandane sçache que je seray mort pour elle ? et n'auray-je point cette triste consolation, de pouvoir esperer qu'elle n'ignorera pas absolument les maux que j'ay soufferts depuis le premier moment que je l'ay veuë ? Peut-estre que si elle aprend mon amour en aprenant ma mort, la connoissance qu'elle en aura, n'irritera pas son esprit : et qu'elle pardonnera aisément à un homme, qui n'aura perdu le respect qu'en perdant la vie. Aprenons luy donc en mourant, poursuivit-il, que nous n'avons vescu que pour elle : Mais pour amoindrir nostre faute, faisons luy connoistre nostre condition : sans luy aprendre pourtant veritablement qui nous sommes. Il suffira qu'elle sçache qu'Artamene estoit de naissance Royalle, sans sçavoir que Cyrus et Artamene n'estoient qu'une mesme chose. Ne mettons point nous mesmes, poursuivoit-il, d'obstacle à la compassion que nous attendons de sa bonté : et n'arrestons pas les l'armes, que nous esperons de la tendresse de son coeur. Je sçay bien, disoit-il encore, que les plaisirs du Tombeau ; font des plaisirs peu sensibles : mais du moins si j'ay à perdre la Bataille et la vie, je perdray l'une et l'autre plus doucement par cette esperance : et je murmureray moins, de la rigueur de ma destinée. Cette pensée, Seigneur, flatta de telle sorte le desespoir d'Artamene, que sans differer davantage, il se mit à escrire à la Princesse ; et à luy descouvrir ce qu'il luy avoit caché si soigneusement durant si long temps. Apres avoir leû et releû sa Lettre, et en avoir esté satisfait, il ferma avec beaucoup de soing, les Tablettes dans lesquelles il l'avoit escrite : et m'ayant fait appeller en particulier, Feraulas (me dit-il, le visage tout changé) il s'agit de me rendre un service d'importance : et de me le rendre, avec beaucoup d'exactitude. Seigneur, luy dis-je, je m'estimerois bien heureux, si j'avois trouvé ce qu'il y a si long temps que je cherche : je veux dire un moyen de vous faire connoistre parfaitement, le zele que j'ay pour vostre service. Vous, le pouvez sans doute, me repliqua t'il ; mais je crains que le courage de Feraulas ne me resiste : et ne puisse pas sans peine se resoudre à ne combattre point, en l'occasion qui va s'en presenter. j'avoüe, Seigneur, luy dis-je, qu'il ne m'est pas aisé de concevoir, ce que vous me voulez ordonner : et qu'il me seroit assez difficile de ne partager pas un peril, où je vous verrois exposé. Il le faut pourtant, me dit-il, et soit que vous me consideriez comme vostre Maistre, comme vostre Prince, ou comme vostre Amy ; il faut que vous ne me resistiez point davantage. Vous sçavez (me dit-il, avec une bonté extréme) que je connois le coeur de Feraulas : et que je n'ay pas besoin d'en avoir de nouvelles prevues, pour me le faite estimer. C'est pourquoy ne vous inquiétez pas pour cela : et croyez que vous ne m'avez jamais plus obligé, que vous m'obligerez aujourd'huy. Enfin, adjousta-t'il encore, quoy que je puisse vous commander de faire ce qui me plaist, je ne laisse pas de vous dire en cette rencontre, que je vous en prie. A ces mots, ne pouvant souffrir qu'il continuast davantage ; Seigneur, luy dis-je, vous me donnez de la confusion : c'est pourquoy ne differez pas plus long temps à me dire ce que vous voulez que je face, afin que je me haste de vous obeïr. Il faut, me dit-il, mon cher Feraulas, que vous ne combattiez point du tout, que je ne vous en aye donné la permission : que vous vous teniez tousjours au lieu le moins exposé, afin d'entendre l'evenement du combat que nous allons sans doute faire ; et s'il arrive que j'y sucombe et que j'y meure (comme assurément si je suis vaincu j'y mourray) que vous alliez en diligence porter cette Lettre à l'illustre Mandane : et quoy qu'elle vous puisse dire, ne luy dittes pas que j'estois Cyrus. Vous pourrez luy avoüer ma condition : mais non pas precisément le lieu de ma naissance. Voila mon cher Feraulas, tout ce que je veux de vous : n'y manquez donc pas je vous en conjure : et soyez moy aussi fidelle, en cette derniere occasion, que vous me l'avez tousjours esté ; et que j'ay tousjours eu dessein d'estre reconnoissant de vos services. Seigneur, luy dis-je les larmes aux yeux, ce m'est une cruelle chose, de recevoir sa conmandement de vous, que je ne dois exécuter qu'apres vostre mort : mais j'espere, Seigneur, que la Fortune en ordonnera autrement, je le souhaite, me respondit-il, mais les choies ne s'y disposent pas. Cependant ne manquez à rien de ce que je vous ay dit, adjousta-t'il en m'embrassant, et tesmoignez moy en cette importante rencontre, qu'il n'est point de service si difficile, que vous ne soyez capable de me rendre. Je luy promis, Seigneur, tout ce qu'il voulut : car le moyen de resister à un Prince afligé, amoureux, et inébranlable en ses resolutions ? A quelque temps delà Chrisante revint, et amena deux prisonniers qu'il avoit faits : qui apurent à Artamene que l'Armée de Phrigie n'arriveroit que le lendemain : et que celle du Roy de Pont, dans laquelle estoit aussi le Roy de Phrigie, ne vouloit point combattre la sienne, que l'autre ne fust arrivée : qui par le chemin qu'elle avoit pris, l'enfermeroit infailliblement entre les deux. Artamene à cette nouvelle eut du moins beaucoup de joye, d'aprendre que cela n'estoit pas encore : et que par un partage que Chrisante avoit reconnu, et que les ennemis n'avoient pas gardé, il luy seroit facile de passer. En effet, estans montez à cheval un moment apres le retour de Chrisante, nous marchasmes avec tant de diligence, et si à propos ; que la nuit favorisant nostre dessein, et cachant nostre marche, nous nous rendismes au Camp, sans avoir rencontré personne. Je ne m'arreste point, Seigneur à vous exagerer laioye que receurent tous les Officiers et tous les Soldats, lors qu'ils virent Artamene : luy qu'ils regardoient comme un Dieu, et qu'ils croyoient tous invincible. Aussi tost qu'il fut arrivé, il fit la reveuë de son Armée : qui ne se trouva monter qu'à seize mille hommes seulement. De sorte que bien que toutes ces Troupes fussent effectivement les meilleures de toute la Capadoce, Artamene ne laissoit pas d'estre fort embarrassé. Car enfin l'Armée du Roy de Pont qui avoit quitté ses retranchemens, et de qui l'Avant-garde estoit à veuë de celle de mon Maistre, estoit de vingt mille hommes : et celle qui devoit arriver le foie à trente Stades de luy, estoit de quinze mille hommes effectifs. Se voyant donc réduit en cette extrémité ; et jugeant bien qu' auparavant que Ciaxare le peust sçavoir, les ennemis l'auroient forcé de combattre, et l'auroient vaincu : il prit une resolution aussi hardie, que personne en ait jamais pris. Bien est il vray, qu'outre les raisons que j'ay dites, il y en eut encore une autre, qui à mon advis, ne fut pas de petite consideration dans son esprit. Il sçavoit que Philidaspe devanceroit le Roy, et viendroit le joindre avec les premieres Troupes qui seroient en estat de marcher ; Or Seigneur, dans les sentimens qu'il avoit pour luy, il ne pouvoit se resoudre à luy. donner l'avantage de l'avoir desgagé d'un si grand peril. Apres avoir donc bien examiné la chose, il tint Conseil de guerre : mais comme les opinions d'Artamene faisoient tousjours toutes les resolutions des Conseils où il se trouvoit, la Henné fut suivie sans contredit, quoy qu'elle fust extrémement hardie. Il dit donc à tous le Chefs, Que s'ils estoient une fois enfermez, entre l'Armée du Roy de Pont et celle de Phrigie, il n'y avoit plus de salut pour eux. Qu'ainsi il faloit, s'il estoit possible, les combattre separément. Que d'aller attaquer celle du Roy de Pont la premiere, il estoit à craindre que pour peu que l'ennemy tinst la chose en balence, et tardast à donner la Bataille, l'autre Armée ne vinst les enveloper au milieu du combat, et infailliblement les deffaire. Que d'attendre dans leurs retranchemens qu'ils fussent secourus, ce serait attendre une chose sans aparence : qu'ils ne le pouvoient estre à temps : et que sans doute ils y seroient forcez, avant que Ciaxare peust estre à eux. De sorte qu'en l'estat qu'estoient les choses, le mieux qu'ils pouvoient faire, estoit d'aller combattre l'Armée de Phrigie, sans que celle du Roy de Pont s'en aperçeust : et cela par un moyen qu'il en avoit imaginé. Que cette Armée n'estant pas plus forte que la leur ; et estant lasse et fatiguée d'une assez longue marche ; pourroit estre deffaite assez. facilement : et les laisser peut estre en termes de faire encore peur au Roy de Pont. Tant y a Seigneur, que tout ce qu'Artamene proposa fut aprouvé, et fut suivy. Il envoya quelques-uns des siens battre l'estrade du costé que l'Armée de Phrigie devoit venir : et sçachant de certitude, qu'elle arriveroit le soir mesme à trente stades du lieu où il estoit campé, aussi tost que la nuit commença de paroistre, il fit marcher toute son Armée sans Trompettes et sans bruit : et ne laissa dans son Camp que la Garde avancée, tous les Valets, et ceux qui ne pouvoient combattre : leur ordonnant qu'aussi tost qu'il seroit un peu esloigné, ils allumassent grand nombre de feux, pour abuser les Ennemis ; et pour oster tout soupçon de son entreprise au Roy de Pont. Je demeuray donc, Seigneur, en ce lieu-là malgré moy : avec un commandement absolu d'Artamene, si je ne le voyois pas revenir le matin, de m'en aller en diligence à Sinope, m'aquitter de ma commission. Ce n'est pas, Seigneur, comme vous pouvez penser, qu'un Camp où il n'y avoit presque personne, fust un lieu de grande seureté : mais enfin Artamene creut que son dessein reüssiroit : et que si cela n'estoit pas, je me pourrois sauvcr facilement, pourveû que je me retirasse aussi tost que je sçaurois sa mort. Cependant, Seigneur, quoy que je ne suivisse point mon Maistre, je ne laissay pas de sçavoir tout ce qui se passa en cette dangereuse occasion : Mais pour n'oublier rien de ce que j'en ay veû ; je vous diray qu'auparavant que de partir, Artamene voulant donner coeur aux Officiers et aux Soldats ; les flatta ; les loüa ; et leur promit recompense. C'est icy, leur dit-il, mes Compagnons, qu'il est necessaire de vous souvenir de vostre ancienne vertu, : et du commandement que je vous fais, de combattre avec autant d'ardeur, que si toute la Terre voyoit vos actions. Je ne pourray pas en cette rencontre, estre le spectateur de vostre courage : je ne pourray pas non plus, veut montrer par mon exemple, ce que vous aurez à faire : je ne pourray pas mesme d'abord vous exciter par ma voix : puis qu'il faut surprendre l'ennemy dans l'obscurité de la unit : et le vaincre sans qu'il ait presque loisir de se recueiller. Vous serez donc les seuls tesmoins de vostre hardiesse, et de vostre fidelité : ne pensez. pourtant pas mes Compagnons, que les tenebres puissent empescher, que nostre valeur ou nostre lascheté ne soient connuës. La Victoire de nos Ennemis, deposera en general contre nous, s'ils la remportent : et je déposeray au contraire avantageusement pour vous, lors qu'à la pointe du jour, je verray vos mains victorieuses m'aporter les despoilles sanglantes des Phrigiens morts ; leurs Enseignes rompuës ; et les testes tranchées de nos Ennemis. Voila mes Compagnons, par où te connoistray si vous aurez fait vostre devoir : ce sont les marques que je vous en demande : et ce sont les marques que moy mesme je vous veux donner de ma propre valeur. A ces mots Artamene s'estantteû, tous les Chefs et tous les Soldats leverent leurs Javelines ou leurs Espées, pour tesmoigner leur apropation ; et par un murmure bas et confus, assiterent mon Maistre qu'ils luy obeïroient exactement. Ils marcherent donc en diligence : et apres avoir pris chacun une Escharpe blanche pour se reconnoistre dans l'obscurité, ils furent à cette expedition, sans autres armes que leurs Javelines et leurs Espées : parce que le combat se devant faire de nuit, les Arcs et les fléches leur eussent esté inutiles. Artamene fut si heureux, qu'il trouva les Ennemis bien avant dans leur sommeil, ce qui ne facilita pas peu son entreprise : Comme ils sçavoient que l'Armée du Roy de Pont estoit en presence de la nostre, ils n'imaginerent point du tout, qu'ils pussent estre attaquez : de sorte qu'ils dormoient profondément, sans aucune crainte de surprise. Leur Garde avancée ne laissa pourtant pas de faire son devoir : mais elle fut poussée avec tant de promptitude, qu'auparavant que les Soldats fussent recueillez ; qu'ils se fussent rangez sous leurs Enseignes ; et qu'ils se fussent mis en deffence : il y en avoit desja beaucoup de tuez. Celuy qui commandoit ces Troupes, et qui s'apelloit Imbas, estoit extrémement vaillant : aussi le monstra t'il bien en cette occasion, puis que malgré cette surprise et le desordre de son Armée, il r'assembla un gros assez considerable : et s'opposa si fortement et si genereusement à Artamene ; qu'il y eut des moments où il desespera de la victoire. Jamais il ne c'est rien entendu dire de pareil, à ce que m'ont raporté ceux qui se trouverent en ce combat : car apres que le premier choc fut passe, où Artamene avoit tant recommandé le silence ; il commença de se faire connoistre à la voix, afin d'encourager les siens : et comme tous luy vouloient respondre, et se vouloient faire entendre à luy ; de toutes ces voix esclattantes, qui ne parloient que de mort et de Triomphe ; il se fit un bruit si grand et si espouvantable, que les Ennemis creurent qu'ils avoient esté mal advertis : et que les nostres estoient plus de trente mille hommes. La nuit quoy qu'obscure, parce que la Lune n'esclaircit point ; ne l'estoit toutefois pas si fort, qu'à la faveur des Estoiles, l'on ne s'entrevist les uns les autres : et ce fut aussi par cette sombre lumiere, qu'Artamene ne laissa pas de garder quelque ordre, en un combat où il y avoit tant de desordre et tant de confusion. Comme il vit donc qu'il y avoit un gros qui faisoit ferme, et qui luy resistoit ; il se douta bien qu'Imbas, qu'il connoisoit pour homme de coeur, et qu'il sçavoit qui commandoit cette Armée ; retenoit ce gros en son devoir : mais comme il ne le pouvoit voir distinctement pour l'attaquer, il s'avisa d'une ruse qui luy reüssit. Il se mit donc à crier aussi haut qu'il le pût ; Si le vaillant Imbas veut vaincre, que ne vient il combattre Artamene, et luy disputer la Victoire en personne ? A ces paroles, le hazard qui se mesle de toutes choses, fit qu'Imbas se trouvant fort proche de luy, se tourna de son costé : et allant à Artamene l'Espée haute ; je ne pensois pas, luy dit-il, avoir un si illustre ennemy si prés de moy : ny une si legitime excuse de ma deffaite si elle arrive. A ces mots ils s'aprochent ; ils se battent ; et se parlent de temps en temps, de peut que la presse ne les separe, et qu'ils ne se connoissent plus : mais à la fin Mon Maistre estant le plus fort et le plus heureux, luy fit sauter l'Espée des mains : et luy saisissant la bride ; il le menaça de le tuer s'il ne se rendoit. Imbas se voyant en cét estat, ne fit aucune difficulté de se rendre : et Artamene l'ayant donné en garde à quatre des siens, fut achever de vaincre tout ce qui resistoit encore. L'on voyoit la Cavalerie d'Artamene, renverser l'Infanterie Phrigienne sous les pieds de ses chevaux : et l'on voyoit presque toute l'Infanterie Capadocienne, estre devenuë Cavalerie : parce que dans le desordre où avoient esté leurs ennemis, comme ils avoient voulu monter à cheval, les nostres les en avoient empeschez : et les tuant, avoient pris leurs chevaux dont ils se servoient apres contre leurs Compagnons. Il y en avoit quelques-uns, qui passoient d'un simple sommeil, à un sommeil eternel sans s'eveiller : les autres à moitié armez, estoient contraints de se deffendre : d'autres se servant de l'obscurité de la nuit s'en-fuyoient sans honte ; d'autres sans armes ne laissoient pas de disputer leur vie avec opiniastreté : et tous ensemble estoient en une confusion estrange. Enfin, Seigneur, apres un combat de deux heures, Artamene ne trouva plus rien qui luy peust resister : et faisant sonner sourdement la retraite, chacun se rassembla sous ses Enseignes : et tous ensemble reprirent le chemin du Camp. Cette entreprise fut si judicieusement conduite, et si heureusement executée ; qu'à la pointe du jour je vy revenir Artamene, à la teste de ses Troupes : qui s'estant fait rendre son Prisonnier, par ceux à qui il l'avoit baillé à garder, le faisoit marcher aupres de luy : mon Maistre tenant une Espée qu'il avoit arrachée à un des Ennemis, et qu'Imbas qui la reconnut, luy assura estre celle de son Lieutenant General. Jamais, Seigneur, il ne s'est veû une pareille chose, ny un plus magnifique Triomphe que celuy-là : il n'y avoit pas un Capitaine, ny pas un Soldat, qui n'eust quelque marque de Victoire entre les mains : l'on en voyoit, qui tenoient des Boucliers à la Phrigienne ; d'autres des Cottes d'armes toutes sanglantes ; quelques-uns des Enseignes à demy rompuës ; d'autres des faisseaux de javelots sur leurs espaules ; d'autres encore des testes de Soldats morts, qu'ils portoient par les cheveux ; un grand nombre d'autres menoient des Prisonniers enchainez ; le Prince Tigrane avoit deux Enseignes des Ennemis qu'il leur avoit arrachées ; et tous enfin portoient une marque assurée qu'ils s'estoient trouvez au Combat. Comme Artamene les vit tous de cette façon, il en eut une joye extréme : il les loüa ; il les carressa ; et pour s'aquitter de sa parole, leur fit voir le General de l'Armée ennemie qu'il avoit fait prisonnier ; et l'Espée de son Lieutenant qu'il portoit. Artamene estoit dans cette glorieuse occupation, lors qu'on vint l'advertir qu'il paroissoit environ cinquante Chevaux, qui venoient du costé de Sinope : il envoya aussi tost les reconnoistre : mais il se trouva que c'estoit Philidaspe : qui estant jaloux de la gloire d'Artamene, estoit party de la Cour sans congé : et n'avoit pû souffrir que son Rival se trouvast en une occasion dangereuse où il ne seroit pas. Je pense toutefois, Seigneur, qu'il se repentit de sa diligence, lors qu'il aprit qu'il n'auroit point de part à la Victoire, qui venoit d'estre r'emportée sans luy. Il arriva donc aupres d'Artamene, comme tous ces Chefs et tous ces Soldats tenoient encore ces illustres marques de leur avantage : et comme il avoit sçeu la chose, par ceux qui l'estoient allé reconnoistre ; s'il eust ose il ne seroit pas venu si avant : mais la bienseance ne le souffroit pas. Mon Maistre ne le vit pas plustost qu'il en fut esmeû : neantmoins comme il n'est jamais plus doux ny plus civil qu'apres la Victoire, il fut au devant de luy. Jugez, luy dit-il, Philidaspe, de ce que nous eussions fait, si vous y eussiez esté ; parce que nous avons fait vous n'y estant pas. Je ne sçay pas, respondit-il, si j'eusse partagé la gloire avec vous ; mais je sçay bien que j'eusse partagé le peril, lien reste encore assez, luy repliqua Artamene, puis que nous avons devant nous une Armée de vingt mille hommes à combattre. La premiere Victoire que vous avez remportée, respondit Philidaspe, n'est pas un presage assuré de la seconde : et peut-estre qu'en partageant le peril avec vous, je ne partageray pas la gloire. Nous le verrons bien tost, respondit Artamene ; car je ne pense pas qu'il soit à propos de laisser fortifier nos ennemis, auparavant que de les combattre. Il faut profiter des faveurs que la Fortune nous a faites : c'est une capricieuse, qui ne veut pas qu'on les neglige : et qui les oste quelquefois pour tousjours, lors qu'on ne les prend pas dés qu'elle les presente. Vous la connoissez mieux que moy, respondit Philidaspe, qui n'ay jamais reçeu aucun bien d'elle : voyons donc (repliqua Artamene, qui se sentit un peu piqué de ce discours) si les maux ou les biens que j'en ay reçeus, m'ont apris à la bien connoistre. Apres cela, il se tourna vers tous les Chefs et vers tous les Soldats ; et leur parlant avec une hardiesse, et une joye dans les yeux, qui sembloit estre d'un heureux presage : N'est il pas vray, leur dit-il, mes Compagnons, que les Vainqueurs ne sont jamais las ? et que vous l'estiez davantage, auparavant que d'avoir combatu, que vous ne l'estes maintenant, que vous avez vaincu vos Ennemis ? Mais mes chers Compagnons, ne nous trompons pas nous mesmes : nous n'avons encore que commencé de vaincre : et il faut achever d'abattre, tout ce qui pourrait s'opposer à nous. Que le nombre de nos Ennemis, ne vous espouvante point : car je puis vous asssûrer, que nous leur allons estre plus redoutables, qu'ils ne nous le doivent estre : estant bien plus difficile combattre des Soldats qui viennent de vaincre ; que d'autres qui n'auroient pas combatu. Le brait de nostre Victoire, devancera nostre Armée, et affaiblira le coeur de nos Ennemis : la crainte et la douleur les auront à demy deffaus, quand nous arriverons à eux : et si les conjectures ne me trompent, cette seconde Victoire ne nous coustera pas trop cher. Le Vaillant Philidaspe qui vient d'arriver, nous la rendra encore plus facile : et La Fortune qui aime à favoriser les entreprises dangereuses et extraordinaires ; ne nous abandonnera pas en celle-cy. Allons donc mes Compagnons, allons : car si vous aimez le travail, vous n'en pouvez jamais trouver de plus glorieux : et si vous cherchez, le repos, vous ne pouvez aussi jamais establir plus fondement le vostre, qu'en mettant vos Ennemis en estat de ne le pouvoir plus troubler. Artamene ayant parlé à peu prés de cette sorte, tous les Officiers et tous les Soldats aplaudirent à la resolution qu'il sembloit avoir prise : en suitte de quoy. il fit la reveüe de ses Troupes, pour voir combien il en avoit perdu, et trouva qu'il ne luy manquoit que cinq cens hommes, quoy qu'il en eust deffait quinze mille. Apres cela, il commanda que chacun fist un leger repas, et se preparast à combattre dans deux heures. Cependant il traitta tousjours fort civilement avec Philidaspe : Mais comme il vouloit que le bruit de sa premiere Victoire devançast ses Troupes, et commençast de luy embaucher la seconde ; il renvoya au Roy de Phrigie, Imbas General de l'Armée qu'il avoit deffaite, et qu'il avoit pris, comme je l'ay desja dit. Ordonnant au Heraut qui le devoit conduire, de dire à ce Prince, que ce vaillant Homme s'estoit si bien deffendu, et avoit tesmoigné tant de coeur dans sa disgrace, qu'il ne pouvoit se resoudre de luy donner le desplaisir d'estre prisonnier pendant une Bataille : ny se priver luy mesme de la gloire de le vaincre une seconde fois, si le bonheur luy en vouloit. Philidaspe l'entendant parler ainsi, et ne pouvant s'empescher de le contredire ; voulut luy representer qu'il vaudroit mieux ne se deffaire pas d'un homme qui pouvoit tousjours servir à quelque chose apres la Bataille, si le succés n'en estoit pas heureux. Si nous sommes vaincus, repliqua Artamene, nous n'aurons que faire de prisonniers, puis que nous serons, ou morts ou prisonniers nous mesmes, et que ceux que nous avons pris, feront delivrez malgré nous : et si nous sommes vainqueurs, aujousta-t'il, nous n'aurons que faire non plus, d'avoir des ostages entre nos mains, pour porter nos ennemis à ce que nous voudrons ; puis qu'eux mesmes feront sous nostre puissance. Toujours m'avoüerez vous, repliqua Philidaspe, que vous donnez un vaillant homme à nos Ennemis : il est vray, respondit Artamene, mais en leur en donnant un, nous en gagnons plusieurs qu'il faudroit laisser à garder celuy-là. Tant y a, Seigneur, que mon Maistre fit ce qu'il vouloit faire, et que Philidaspe se teût. Cependant le Roy de Pont et celuy de Phrigie furent étrangement surpris, lors qu'à la pointe du jour on les advertit dans leurs Tentes, que l'on entendoit de grands cris de joye dans l'Armée d'Artamene : et que mesme ceux qui s'en estoient aprochez, disoient y avoir remarqué quantité d'Enseignes Phrigiennes. Ces Princes ne pouvoient s'imaginer, comment il estoit possible qu'ayant veû des feux toute la nuit dans le Camp de leur Ennemy, il eust pû aller combattre et deffaire les Troupes qu'ils attendoient. Ils ne pouvoient croire non plus, qu'Imbas eust trahy son Roy et son Party, pour prendre celuy des Capadociens : De sorte que dans cette incertitude, ils ne sçavoient que dire ny que penser, Tous les Capitaines et tous les Soldats n'en estoient pas moins en peine : et tous ensemble voyoient tousjours bien que cela ne leur pouvoit pas estre avantageux, Mais comme ces Princes alloient envoyer reconnoistre de nouveau ce que c'estoit ; ils virent arriver Imbas : qui poussé par sa propre generosité ; et ayant interest d'excuser sa deffaite parla valeur de ses Ennemis ; exagera leur courage si fortement ; et parla de celuy d'Artamene avec de si grands eloges ; qu'il en porta la frayeur dans l'ame de tous ceux qui l'escoutoient. C'est assez, luy respondit le Roy de Pont, que de dire que c'est Artamene qui vous a vaincu, pour oster la honte de vostre deffaite : et c'est assez aussi, adjousta le Roy de Phrigie, de dire qu'Artamene veut encore combattre, pour nous obliger à ne fuir pas un ennemy, dont on peut estre vaincu sans deshonneur. Vous direz donc à Artamene, dit le Roy de Phrigie au Heraut, que nous allons nous preparer à le recevoir comme il merite de l'estre : et à luy rendre grace, si nous le pouvons : en taschant de nous mettre en estat de luy pouvoir renvoyer à nostre tour, des prisonniers apres la Bataille. Cependant Artamene qui s'estoit resolu de finir la guerre par cette journée, n'oublioit rien de tout ce qui la luy pouvoit rendre heureuse : il ne rencontroit pas un Capitaine, à qui il ne promust recompense de la part du Roy ; il ne voyoit pas un Soldat passer aupres de luy, qu'il ne l'appellast par son nom, et qu'il ne luy dist quelque chose d'obligeant : et par son action et par ses paroles, il leur inspira un si ardant desir de gloire, qu'il n'eust pas esté aisé de les retenir : tant il est vray qu'il avoit un art puissant pour exciter leurs coeurs, et pour se rendre Maistre de leurs esprits. Apres donc que toutes les Troupes eurent fait un repas assez leger ; et qu'à la teste de l'Armée, l'on eut offert un Sacrifice aux Dieux ; Artamene la fit marcher en bataille droit à l'Ennemy : et marcha le premier, avec le Prince Tigrane et Philidaspe, qui ne le voulut point abandonner, afin qu'il ne peust rien faire, qu'il ne fist aussi bien que luy. J'advoüe, Seigneur, que voyant les choses en cét estat, je ne pûs me resoudre de continuer d'obeïr exactement à Artamene : je me mefiay donc parmy toute cette jeunesse de la Cour, qui formoit un Corps de Volontaires, et qui suivoit mon Maistre : mais je ne sçay comment il me vit, et me fit signe delà main, aussi tost qu'il m'eut aperçeu. Je quittay alors mon rang, et comme il s'avanca quinze ou vingt pas, Seigneur, luy dis je en l'abordant, ne me refusez pas la permission de combattre : Non, me respondit-il, je ne vous la donneray point : et vous m'avez fasché de me desobeir. Je ne le feray plus, luy dis-je, Seigneur, puis que vous ne le pouvez souffrir ; et je m'en vay me retirer, Du moins Feraulas, me dit-il, si je meurs en cette occasion, vous pourrez assurer à la Princesse, que le jour de ma mort aura esté bien marqué du sang de ses Ennemis ; et qu'en une mesme journée, j'aurai esté Vainqueur et vaincu. A ces mots ce cher et bon Maistre, me commanda de nouveau tout haut de suivre ses ordres : afin que personne ne pensast lié de mon courage et de ma retraite, qui me peust estre desavantageux, Apres cela je le quittay : et luy rejoignances siens, continua de marcher vers l'Armée des Rois Alliez : qui de leur costé, se preparoient à combattre. Ils taschoient de persuader à leurs Soldats, que la deffaite de leurs Troupes leur feroit avantageuse : puis que la fatigue que leurs Ennemis avoient euë à les vaincre, devoit les avoir affaiblis. Mais quoy qu'ils pussent dite, le Nom d'Artamene les estonnoit plus, que la voix de leurs Princes ne les s'assuroit. Cependant ces deux Corps d'Armée paroissant animez d'un mesme esprit, et d'une mesme fureur, s'avancerent et s'aprocherent à la portée de la fléche : l'air en fut en un moment tout obscurcy : le fracas des traits qui se rencontrent, qui se choquent, et qui se brisent en ces occasions. se joignit au bruit esclattant de cette harmonie guerriere, dont on se sert dans tous les combats : et frapant l'oreille de tous les Soldats de l'un et de l'autre Party, redoubla dans le coeur des uns et des aimes, un ardant desir de vaincre. Apres avoir vidé leurs Carquois, ils s'aprocherent davantage : ceux qui portoient des Javelots, les lancerent avec une force extréme : les Espées suivirent bien toit : et ces deux Armées venant aux mains et se meslant, tous ceux qui les composoient firent ce qu'ont accoustume de faire de vaillans Soldats, conduits par de vaillans Capitaines. C'est à dire que tout se mesla ; que tout combatit ; que tout voulut vaincre ; et que chacun à son tour, attaqua et fut attaqué. L'aigle gauche de l'Armée d'Artamene, enfonça la droite de celle des Rois Alliez : et la gauche de ces Princes esbranla fort la droite d'Artamene, Pour luy, il fit non seulement ce qu'il avoit accoustumé de faire, mais il fit encore ce qu'il n'avoit jamais fait. Le Prince Tigrane se signa la aussi en cette occasion : Philidaspe à leur exemple, fit tout de que l'on pouvoit attendre d'un homme de grand coeur : et mon Maistre luy mesme m'a dit souvent, malgré la haine qu'il avoit pour luy, qu'il estoit digne d'une immortelle loüange. Il ne font donc pas s'estonner, si la plus petite Armée eut l'avantage sur la plus grande, ayant trois hommes il extraordinaires qui la soustenoient. Il faut pourtant avoüer que le gain de cette Bataille, apartint tout entier à Artamene : non seulement parce qu'il combatit cent fois plus vaillamment qu'aucun autre ; non seulement parce qu'il donna tous les ordres avec jugement ; non seulement parce qu'il anima les siens ; qu'il les s'allia quelquefois ; qu'il les soustint ; qu'il les deffendit ; et qu'il fut par tous les lieux où il estoit besoin d'estre ; mais encore parce qu'il fit une chose qui mit plus les Ennemis en déroutte, que tout ce que les autres avoient fait. Mon cher et invincible Maistre qui s'estoit resolu de vaincre ou de mourir : et de conserver d'autant plus soigneusement, tout l'honneur de sa premiere victoire, qu'il n'ignoroit pas que s'il perdoit la Bataille, il seroit accusé de l'avoir un peu legerement hazardée : Artamene, dis-je, voulant donc triompher ou se perdre ; ne s'amusoit pas en cette occasion, à choisir les Ennemis qu'il combattoit, et à espargner mesme leur sang, comme il faisoit presque tousjours : estant certain qu'en cent occasions differentes, il a mieux aimé s'exposer à estre blessé, pour tascher de prendre de vaillants hommes prisonniers, que de les tuer comme il le pouvoit aisément faire : mais en celle-cy, il attaquoit tout ce qui s'opposoit à son passage ; il blessoit tout ce qui ne se rendoit pas ; et il soit tout ce qui luy resistoit opiniastrément. Rencontrant donc un gros de Cavalerie qui faisoit ferme ; il le charge, il l'enfonce ; et le met en suitte : sans prendre garde que le Roy de Pont, ce genereux Rival dont il estoit si estimé et si aimé, estoit celuy qui luy faisoit le plus de resistance. Mais enfin l'ayant blessé au bras droit ; et ce Prince se voyant hors de combat, et hors d'apparence d'estre desgagé par les siens, puis qu'il alloit estre envelopé par ceux d'Artamene ; se voyant, dis-je, en cet estat, et reconnoissant mon Maistre ; il aima mieux se rendre à luy qu'à aucun autre. Et dans cette pensée, se voyant pressé de toutes parts, et prest de perir ; il faut se rendre Artamene, il faut te ceder, luy cria ce Prince blessé, et il faut mesme te confesser en se rendant et en te cedant, que tu mérites de vaincre. A ces mots, Artamene le reconnoissant, s'approcha encore plus prés de luy : et voyant qu'il ne pouvoit plus soustenir son Espée, il escarta ceux qui le pressoient ; et l'abordant fort civilement ; Vous cedez plustost à ma fortune qu'à ma valeur, luy repliqua-t'il ; mais il faut du moins que j'use comme je dois de cette bonne fortune : et que je tasche de vous tesmoigner, qu'elle est accompagnée de quelque vertu. En disant cela, il se tourna vers Chrisante, qui combattoit alors aupres de luy : et luy remettant le Roy de Pont entre les mains, allez Chrisante, luy dit-il, allez conduire le Roy dans nostre Camp ; car il y fera mieux servy que dans le sien, où tout est en confusion : Mais ayez en soing, adjousta t'il, comme d'un Prince qui feroit nostre Vainqueur, si tous ses Soldats estoient aussi vaillants que luy. Chrisante obeïssant à son Maistre, et s'accompagnant de cent Cavaliers, se chargea de la conduite du Roy de Pont : auquel Artamene dit encore en le quittant, avec beaucoup de civilité ; Seigneur, j'irois moy-mesme vous servir, si la necessité de mon devoir me le permettoit : mais comme je voy encore quelques-uns des vostres les armes à la main, vostre Majesté me pardonnera si je la quitte : et si je vay achever de me mettre en estat de luy rendre apres mes devoirs, avec plus de respect et plus de loisir, A ces mots s'abaissant jusques sur l'arçon, il tourna bride : et ce Prince vaincu recevant la loy d'un Vainqueur qui le traitoit de si bonne grace ; suivit Chrisante sans songer plus à sa liberté. Cependant le Roy de Phrigie ayant sçeu bien tost apres, que le Roy de Pont estoit prisonnier, en entra en une fureur estrange : et quoy que ce Prince soit desja assez esloigné de sa premiere jeunesse, il a pourtant beaucoup de vigueur, et beaucoup de generosité : si bien qu'aprenant cette perte, il redoubla ses efforts, pour tascher de la reparer. Il rassembla donc ce qu'il pût des siens, et fut luy mesme en personne aux lieux les plus dangereux : Artamene ayant apris en quel endroit combattoit ce Prince, y fut accompagné de tout ce qui le pût suivre ; de tout ce qu'il rencontra en son passage ; et recommença alors un nouveau combat. Par tout ailleurs l'on ne voyoit que des Ennemis morts où mourans ; Que des Soldats qui jettoient leurs armes pour fuir, ou qui se rendoient ; et la victoire estoit entierement du costé d'Artamene. Cependant la nuit tombant tout d'un coup, l'on ne discerna plus du tout l'endroit où il y avoit encore combat, de ceux où il n'y en avoit plus : et Philidaspe que la foule avoit separé d'Artamene, malgré la resolution qu'il avoit prise de ne l'abandonner pas ; achevant de vaincre tous ceux qui luy avoient resisté ; ne voyant point mon Maistre pour donner les ordres, fit à l'instant sonner la retraite.

Suite de l'histoire d'Artamène : Disparition de Cyrus


apres, chacun se retrouva sous son Enseigne : et le party d'Artamene se trouva Maistre du Champ de Bataille, et du bagage des Ennemis qui l'avoient abandonné. Mais pour le Vainqueur l'on ne le voyoit en nulle part : tous les Capitaines se demandoient les uns aux autres où il estoit : et tous les Soldats vouloient sçavoir ce qu'estoit devenu leur General. Les uns disoient, je ne l'ay point veû depuis qu'à la teste de nostre Compagnie, il a enfoncé un Escadron qui luy resistoit : les autres adjoustoient, je ne l'ai point rencontré, depuis que je luy ay veû tuer un vaillant homme qui j'avoit attaqué : et tous enfin marquoient la derniere fois qu'ils l'avoient veû, par quelque action heroïque. Mais encore que tout le monde l'eust veû durant le combat, personne ne sçavoit ce qu'il estoit devenu : l'on ne le trouvoit en nul endroit ; il n'estoit point dans son Camp ; il n'estoit point dans son Camp ; il n'estoit point au Champ de Bataille ; et ainsi il sembloit demeurer confiant, qu'il faloit qu'il fust mort ou prisonnier. . Philidaspe mesme en paroissoit fort empressé : et soit que ce fust par generosité, ou par un sentiment tout contraire, il s'en informa avec un grand soing. Pour moy Seigneur, je n'eus jamais une douleur si grande : Chrisante n'en avoit pas une mediocre : et je puis dire qu'il n'y avoit personne en toute l'Armée, qui ne s'affligeast bien plus de cette perte, qu'il ne se réjouïssoit du gain de deux Batailles. Cependant comme l'on sçavoit que Philidaspe avoit desja commandé des Armées, avec la qualité de General ; tous les Officiers ne firent point de difficulté de prendre les ordres de luy : car pour le Prince Tigrane, comme il ne devoit pas tarder en Capadoce, il n'avoit voulu accepter nul employ : et ne vouloit estre que Volontaire. Mais tous ces Capitaines n'avoient rien de plus pressant dans l'esprit, que d'estre pleinement esclaircis de la fortune de leur General : ils dirent à Philidaspe qu'il faloit s'informer du Roy de Pont, en quel lieu il croyoit que le Roy de Phrigie se seroit retiré, afin d'y envoyer un Heraut, demander, si Artamene ne seroit point prisonnier. Car enfin il s'estoit trouvé deux Soldats qui assuroient avoir veû d'essez loing Artamene à l'entrée de la nuit, poursuivre les ennemis, du costé que le Roy de Phrigie avoit fait sa retraite. Ce fut moy, Seigneur, qui reçeus l'ordre d'aller vers le Roy de Pont que l'on avoit logé et pensé dans la Tente de mon Maistre : il m'assura qu'on trouveroit le Roy de Phrigie, à la Ville la plus proche de Cerasie au delà de la riviere de Sangar. Mais, Seigneur, je ne vy jamais un Prince plus raisonnable que celuy-là : Car dés le mesme instant que je luy eus fait connoistre la crainte que l'on avoit qu'Artamene ne fust prisonnier ; si cela est, me dit-il, ne craignez rien pour vostre Maistre. et se faisant donner de quoy escrire, bien qu'il fust assez blessé au bras droit ; il fit une Lettre au Roy de Phrigie, par laquelle elle prioit, si Artamene se rencontroit par hazard en sa puissance, de le traiter avec toute la civilité possible. L'on envoya donc aussi tost un Héraut vers le Roy de Phrigie : et Chrisante et moy suivis d'un nombre infiny d'autres de toutes conditions, ayant fait allumer force flambeaux, fusmes chercher parmy les morts, ce que nous souhaitions ardemment de n'y rencontrer pas, et ce que nous craignions estrangement d'y trouver. Helas ! disois-je à Chrisante, les Dieux auroient-ils esté si favorables à Artamene, pour luy estre si contraire ? A quoy bon luy faire remporter deux illustres Victoires en un jour, pour le faire perir de cette sorte, et pour laisser Philidaspe son ennemy, joüir du fruit de ses travaux ? Cependant la pointe du jour estant venuë, nous continuasmes de chercher, et de chercher avec soing : bien aises pourtant, de voir que nous cherchions inutilement. Comme nous sçavions le costé où l'on avoit veû Artamene la derniere fois ; Chrisante et moy fusmes encore allez loing, sans que nous sçeussions bien precisément nous mesmes, pourquoy nous nous escartions tant : Mais le Destin qui nous conduisoit, sçavoit bien ce que nous ignorions. Comme nous commencions de desesperer de pouvoir rien aprendre de nôtre cher Maistre ; et que nous nous resolutions de nous en retourner ; nous entendismes quelques voix plaintives qui nous appelloient. Nous fusmes en diligence de ce costé là, et nous y trouvasmes deux Soldats fort blessez, l'un à la jambe et l'autre à la cuisse : qui ne pouvant se soustenir, estoient demeurez en ce lien toute la nuit, en attendant qu'il passast quelqu'un pour les secourir ; ayant reçeu ces blessures l'un et l'autre en cet endroit, comme ils poursuivoient les Ennemis. Mais quoy que ces blessures fussent grandes, et que leur foiblesse fust extréme, par la perte de leur sang ; la premiere chose qu'ils nous dirent, ne fut point de nous demander secours, bien qu'ils fussent de nostre Party : au contraire l'un des deux prenant la parole et nous regardant, (car il sçavoit bi ? que nous estions à Artamene) : Allez, nous dit-il, allez vers le bord de cette riviere, que vous voyez à deux cens pas d'icy, et cherchez y avec foin pour voir si vostre illustre Maistre n'y est point en mesme estat que nous. Nostre Maistre (luy dismes nous tout à la fois Chrisante et moy) helas ! mes Amis, que nous en pouvez vous aprendre ? Nous le vismes hier au soir fort tard, me respondit le Soldat qui avoit desja parlé, poursuivre le Roy de Phrigie, qui se retiroit en combattant : mais comme ils passerent aupres de nous, nous connusmes qu'Artamene estoit blessé, bien que le jour fust prest de finir, car nous vismes sa Cotte d'armes toute sanglante. Nous estions, comme vous le voyez, couverts des buttions qui nous environnent, et qui nous desroberent à la veuë de ceux du Party contraire. Le Roy de Phrigie avoit gagné le devant d'assez loing : mais nous eusmes beau crier : car de tous ceux qui suivoient Artamene, aucun ne s'arresta pour nous secourir : et nous vismes qu'environ à l'endroit que je vous ay marqué, il se fit encore un grand combat : où, si je ne me trompe, je vy tomber l'illustre Artamene. Du moins fuis-je bien assuré, que je ne vy personne demeurer debout, que quelques-uns qui passerent la riviere à la nage, entre lesquels je suis certain qu'Artamene n'estoit pas. Ce Soldat n'eut pas si toit achevé de parler, que Chrisante et moy commençasmes de courir, vers le lieu qu'il nous avoit monstré, avec un redoublement de crainte que je ne vous puis exprimer : et je pense que nous eussions abandonné ces deux pauvres Soldats sans les secourir, n'eust esté que nous vismes paroistre quelques-uns des nostres, entre les mains desquels nous les remismes pour en avoir soing. Cependant, Seigneur, nous arrivasmes sur le bord de cette riviere, qui est celle de Sangar, qui separe le Royaume de Pont de celuy de Bythinie. Comme nous y fusmes, nous vismes que toutes ses rives estoient couvertes de morts : il y avoit un petit Pont de bois, qui paroissoit avoir esté rompu de nouveau : et comme le cours de cette riviere n'est pas fort rapide, on la voyoit aussi loing que la veuë se pouvoit estendre, du costé qu'elle descend, toute couverte en ces deux bords, de Soldats tuez et d'armes rompuës. Toutes ses eaux mesmes en avoient changé de couleur : toutes les herbes de ces rivages estoient teintes de sang : et l'on ne pouvoit rien voir de plus funeste que cét objet. Nous reconnusmes aussi tost grand nombre de gens de nostre Party : et nous en discernasmes aussi beaucoup de celuy du Roy de Phrigie. Mais, ô Dieux ! je fremis encore, quand je me souviens de la surprise que j'eus, lors que suivant l'une de ces rives un peu plus bas, je reconnus le cheval de mon cher Maistre, que je vy mort au bord de l'eau. Il avoit les deux pieds de devant dans la riviere, comme s'il eust voulu la passer, et qu'il eust esté tué en cette action, d'un coup de trait qu'il avoit au travers du flanc. Helas ! m'escriay-je. Chrisante, il n'en faut plus douter, nostre illustre Maistre a pery, ou par le fer, ou parles flots : et de quelque façon que la chose soit arrivée, nous avons perdu le Grand Artamene. De vous dire, Seigneur, quel fut nostre estonnement, et quelle fut nostre douleur, c'est ce qui n'est pas possible : nous reconnusmes fort bien ce Cheval, qui estoit tres-remarquable. Nous vismes de plus à deux pas de là, l'habillement de teste de mon Maistre, que je reconnus aussi tost à un grand Panache, dont il estoit couvert : et comme la riviere est estroite, je reconnus encore de l'autre costé de l'eau, son Bouclier, qui estant de bois par dedans, flottoit le long de cette rive, et s'estoit accroché par ses courroyes, à quelques joncs, et à quelques roseaux qui la bordent. Enfin, Seigneur, nous ne doutasmes point que nostre cher Maistre n'eust pery : principalement apres que nous eusmes visité fort exactement, et fort inutilement tout ensemble, les deux costez de cette riviere, la longueur de plusieurs stades (car je la passay à la nage) et principalement encore, quand nous fusmes retournez au Camp, avec ces tristes et funestes marques de la perte d'Artamene : et que nous eusmes sçeu, que le Heraut que l'on avoit envoyé vers le Roy de Phrigie estoit revenu, sans en avoir apris aucunes nouvelles. A ce redoublement d'affliction, nous recourusmes Chrisante et moy une seconde fois, tout le long de ces funestes rivages qui nous firent tant verser de larmes : Nous suivismes ces bords beaucoup plus loing qu'il n'estoit vray-semblable que ces vagues eussent pû porter le corps de nostre cher Maistre : et comme cette riviere se jette dans la mer assez prés de là, nous creusmes qu'elle auroit jetté avec elle le corps d'Artamene dans ces Abismes. Enfin, Seigneur, nous retournasmes une autre fois au Camp tous desesperez : nous creusmes absolument qu'il estoit mort, et toute l'Armée le creut comme nous. Jamais jour de victoire ne fut si triste que celuy-là : et la perte de vingt Batailles n'auroit pû causer une consternation esgale à celle que l'on voyoit dans toutes nos Troupes. Tout le monde soupiroit, tout le monde gemissoit : et les Capitaines avoient beaucoup de peine à retenir les Soldats, et à les empescher de se desbander. Ils s'imaginoient presque que tous ces morts dont le Champ de Bataille estoit couvert, alloient ressusciter pour leur arracher d'entre les mains les Lauriers qu'ils avoient r'emportez : et ils publioient hautement qu'il n'y avoit plus d'esperance de vaincre, puis qu'Artamene ne vivoit plus. Les uns disoient qu'il ne faloit plus servir, parce qu'il n'y avoit plus de recompense à attendre ; Les autres qu'il ne faloit plus s'exposer, pour des gens qui ne s'exposoient pas comme Artamene : Enfin, disoient ils tous, nous regrettons un General, qui nous faisoit presque vaincre sans peril ; qui faisoit tousjours plus luy mesme, qu'il ne nous commandoit de faire ; qui nous recompensoit magnifiquement des moindres services ; qui nous laissoit tout le butin, apres avoit partagé le danger ; et qui par sa douceur et par sa familiarité charmante, estoit tout ensemble nostre Compagnon et nostre General. Voila, Seigneur, ce que disoient les Soldats : pendant que tous les Capitaines pleuroient publiquement comme eux : ou cachoient du moins leur douleur dans leurs Tentes. Tous les prisonniers que nous avions faits, en furent sensiblement affligez : et ne pouvoient se consoler de leur captivité, sçachant qu'ils ne feroient plus sous la puissance d'Artamene, dont ils avoient esperé un traitement favorable. Le Roy de Pont en son particulier, en fut extraordinairement affligé : et tesmoigna plus de douleur, de la perte de celuy qui l'avoit blessé, qui l'avoit vaincu, et qui l'avoit fait prisonnier, que de la perte de deux Batailles, et de celle de sa liberté. Philidaspe mesme, malgré tous leurs desmeslez, et toute son aversion, tesmoigna estre touché d'une avanture si pitoyable : et s'il eut de la joye, il la desguisa si bien qu'elle ne parut point sur son visage. Mais pendant que tout le monde pleure, et que tout le monde le pleint, je parts du Camp tout desesperé, sans en parler à personne, non pas mesme au sage Chrisante : et je m'en viens à Sinope, pour m'aquitter de la triste commission que mon Maistre m'avoit donnée, d'aller porter ce qu'il avoit escrit à la Princesse de Capadoce. Je fis une telle diligence, que l'arrivay icy quatre heures plustost que celuy que Philidaspe envoyoit au Roy, pour l'advertir de ce qui s'estoit passe, et pour prendre de nouveaux ordres : Mais comme je ne voulois voir que Mandane, je fis le tour de la Ville par dehors : et je fus mettre pied à terre à la porte qui est la plus proche du Chasteau, et qui comme vous sçavez n'en est qu'à vingt pas. Apres avoir dit à ceux qui m'arresterent à cette porte, que je venois de Themiscire, ils me different passer : de sorte que j'entray mesme dans le Chasteau sans estre connu, parce qu'il estoit presque nuit : et ainsi montant par un Escallier dérobé, qui respondoit à l'Apartement de la Princesse, j'entray dans son Antichambre, sans que personne m'eust veû. Je luy fis pourtant dire auparavant par Martesie que je demanday la premiere, que Feraulas avoit quelque choie a luy dire en particulier : l'ay sçeu depuis par cette Fille, que la Princesse avoit esté extrémement triste tout ce jour-là ; et qu'elle tut fort esmuë, quand on luy dit que je voulois parler à elle, sans que personne entendist ce que je luy voulois dire. Que me peut vouloir Feraulas : dit-elle à Martesie ; car si Artamene est vainqueur, c'est au Roy à qui il doit rendre compte de sa victoire : et s'il est vaincu, adjousta-t'elle en soupirant, je ne sçauray que trop tost son infortune. Madame, luy respondit cette Fille, je ne puis vous dire rien de ce que vous voulez sçavoir : car je n'ay pas plustost veû Feraulas, que sans luy donner presque le loisir de me dire qu'il vouloit parler à vous, je suis venue vous en advertir. Qu'il entre donc, dit elle, dans mon Cabinet où je m'en vay, et où vous me l'amenerez, Martesie ayant reçeu cet ordre, me vint querir où elle m'avoit laissé ; et me conduisît aupres de la Princesse, sans que j'eusse la force d'ouvrir la bouche, tant j'estois accablé de douleur. Je ne vy pas plus tost j'illustre Mandane, que malgré moy j'eus le visage tout couvert de larmes : la Princesse me voyant en cet estat, changea de couleur : et prenant la parole la premiere, avec precipitation ; Artamene, me dit-elle, a t'il perdu la Bataille, et nos Ennemis font ils nos Vainqueurs ? Artamene, luy dis-je, Madame, a vaincu vos Ennemis ; a mis de sa main le Roy de Pont dans vos fers ; et a gagné deux Batailles en un mesme jour : Mais Madame, adjoustay-je en redoublant mes pleurs, Artamene a pery à la derniere : et a finy sa vie, en finissant aussi la guerre. Artamene (reprit-elle, avec un ton de voix où la douleur paroissoit sensiblement exprimée) a pery en cette occasion ! Ouy, Madame, luy repliquay-je, et Artamene n'est plus. Voicy (luy dis-je, en luy presentant la Lettre que mon Maistre luy avoit escrite) ce qu'il me donna un peu auparavant que d'aller combattre : et ce qu'il m'ordonna de ne remettre entre vos mains qu'apres sa mort, si elle arrivoit en cette funeste Bataille. A ces mots, la Princesse ne pût retenir ses larmes non plus que moy : elle s'assit aupres d'une Table où il y avoit de la lumiere : et elle s'y plaça de façon, que je ne luy voyois point le visage, parce qu'elle vouloit me cacher ses pleurs. Mais quoy qu'elle peust faire, je ne laissay pas de m'apercevoir malgré mon affliction, que la sienne n'estoit pas mediocre. Je dois tant de choses à Artamene (me dit elle en prenant ce qu'il luy avoit escrit) que je serois ingratte si sa perte ne me touchoit sensiblement : et si je ne faisois pas apres sa mort, tout ce qu'il a pu desirer de moy. Car (dit elle, en se tournant un peu de mon costé) je m'imagine que cét Homme illustre, aura voulu me recommander les siens : et me demander pour eux, les recompenses qu'il n'a jamais demandées pour luy. Je ne sçay, Madame, luy dis-je, ce que mon Maistre vous a escrit : mais je sçay bien que ceux qui ont eu l'honneur d'estre à luy ne demandent plus que la mort, et ne pretendent plus rien à la Fortune ny à la vie. Cependant, la Princesse apres avoir essuyé les larmes qu'elle ne pouvoit retenir, se mit à lire ce que mon Maistre luy mandoit : qui à ce que Martesie m'a dit depuis, estoit à peu prés en ces termes.

ARTAMENE, A LA PRINCESSE DE CAPADOCE. Auparavant que de lire ce qu'un Prince malheureux vous escrit ; souvenez vous de grace, que celuy qui prend la liberté de vous parler, ne vous parlera plus jamais : et qu'il n'a pû se resoudre de perdre le respect qu'il vous devoit, qu'apres avoir perdu la vie pour, vostre service. Mais Madame, comme il n'a pû s'exposer à vous desplaire tant qu'il a vescu, il n'a pu aussi se priver de la consolation qu'il reçoit, d'esperer que vous sçaurez du moins apres sa mort, qu'il n'a vescu que pour vous, et qu'il n'a adore que vous. Ouy, Madame, Artamene qui par sa naissance n'est pas absolument indigne de la Princesse de Capadoce ; se l'est si fort trouvé par ses deffauts, de la Princesse Mandane ; qu'il n'a jamais osé luy dire qu'il l'a aimée, dés le premier moment qu'il l'a veuë : et que son amour a fait tout le bonheur de ses armes, et tout le tourment de sa vie. Non, divine Princesse, ce n'a esté que pour vous, que je suis demeuré desguisé et inconnu dans cette Cour : que l'ay combattu ; que l'ay vaincu ; et que j'ay renoncé à tout le reste de la Terre : quoy qu'il y en ait une des plus nobles Parties,, où je devois un jour commander. Ce qui m'afflige le plus presentement, c'est que je ne puis sçavoir si je mourray vainqueur ou vaincu : si c'est le premier, recevez sans vous irriter une declaration d'amour, qui ne vous est faite, que. far un homme qui vous aura donné la victoire au prix de son sang : et si c'est le dernier, pleignez du moins un malheureux, qui fera mort pour vostre service, et mort en vous adorant. Comme te n'ay jamais rien esperé, te pense que vostre vertu ne se doit pas offencer, de ma respectueuse passion : et que vous ne devez pas trouver mauvais que je vaut la descouvre, puis que la premiere fois que je vous en escris, fera la derniere que j'escriray en toute ma vie. Il m faut point, Madame, d'autre responce à ce que je vous mande, que quelques legeres marques de douleur et de pitié : ne me les refusez donc pas je vous en conjure : et pour me pardonner ma hardiesse, souvenez. vous s'il vous plaist, Madame, que si j'eusse vescu, vous eussiez peut-estre tousjours ignoré, ce que te ne vous ay apris qu'en entrant au Tombeau. ARTAMENE. Tant que la lecture de cette Lettre dura, les larmes de la Princesse se redoublerent de telle sorte, qu'elle fut contrainte de l'interrompre à diverses fois : Mais apres qu'elle eut achevé de lire, sentant bien qu'elle ne pourroit gueres mieux retenir ses plaintes que ses pleurs ; et ne voulant pas que je fusse le tesmoin de son excessive douleur ; Feraulas, me dit elle, vous voyez que je ne suis pas mesconnoissante ; et que je n'ay pas oublié que l'illustre Artamene avoit sauvé la vie du Roy mon Pere : puis que je m'afflige bien plus de sa perte, que je ne me resjoüis des glorieux avantages qu'il a r'emportez. Mais, adjousta-t'elle en soupirant, que pourroit-on moins faire pour luy, que de marquer par des larmes, un jour qu'il a rendu memorable par le gain de deux Batailles ; par la prise d'un Roy ennemy ; et par la paix qu'il donne à toute la Capadoce ? La Princesse ne pouvoit presque prononcer ces paroles, tant la douleur la pressoit : de sorte que pour demeurer avec plus de liberté ; allez, me dit elle, Feraulas, pleurer vostre illustre Maistre ; et revenez icy demain au matin, car je seray bien aise de vous revoir. Je fis alors une profonde reverence pour m'en aller : et l'estois desja la porte du Cabinet, lors qu'elle me r'apella, Feraulas, me dit elle, aprenez moy auparavant que de vous retirer, d'où estoit l'illustre Artamene ; et precisement en quelle condition il estoit nay. Il estoit Prince, Madame, luy dis-je, et s'il eust vescu, il eust sans doute esté Roy d'un grand Royaume. Mais, Madame, c'est tout ce que mon Maistre m'a permis de vous dire de luy : m'ayant expressément deffendu de vous aprendre son Nom. C'en est assez, dit-elle, pour la gloire d'Artamene : et trop, pour le repos de Mandane. A ces mots se sentant encore plus pressée de son desplaisir, elle me congedia ; et demeura seule, avec sa chere Martesie. Je ne fus pas plustost sorty, à ce qu'elle m'a dit depuis, que luy donnant ce que mon Maistre luy avoit escrit ; Voyez, luy dit-elle, voyez la cause de mon excessive douleur : et considerez, je vous en conjure, si jamais il y eut rien de plus pitoyable, ny de plus surprenant. Martesie obeissant à la Princesse, voulut commencer de lire tout bas, ce qu'elle luy avoit donné : mais Mandate ne le pouvant endurer ; non luy dit elle, Martesie, je veux entendre ce que je n'ay fait que voir confusément ; et ce que j'ay peut-estre mal leû. Martesie se mit donc à lire tout haut : mais Dieux, que cette lecture fut interrompuë de fois ! et qu'Artamene eust esté heureux, s'il eust sçeu les sentimens que Mandane avoit pour luy ! Qui m'eust dit il y a seulement une heure, disoit la Princesse à Martesie, vous recevrez une declaration d'amour sans colere ; vous pleurerez celuy qui vous l'aura faite ; et vous aimerez cherement sa memoire ; ha Martesie ! je ne l'aurois jamais creû. Cependant je suis contrainte de vous advoüer ma foiblesse : et de vous confesser que je ne sens que de la douleur et de la compassion pour le malheureux Artamene. Je ne suis pas mesme faschée qu'il ait eu de l'affection pour moy : et je ne sçay, adjousta t'elle en souspirant, s'il ressuscitoit, si j'aurois la force de me repentir de ce que je dis : et il tout ce que je pourrois sur moy mesme, ne feroit pas de luy cacher mes sentimens. Ouy, Martesie, poursuivit la Princesse, je m'aperçoy qu'Artamene avoit plus de part en mon coeur que je ne pensois ; et peutestre plus que je ne devois luy en donner. Car enfin je sens que mon ame est troublée ; je sens que la douleur me possede ; et je sens malgré moy que la certitude de sa passion ne m'offence pas. Je sens, adjousta-t'elle encore, que la connoissance de sa condition, mesle quelque secret et foible sentiment de joye à ma douleur : je repasse toute sa vie et toutes ses actions en ma memoire : et contre mon gré, et sans mon consentement, je ne puis m'empescher d'estre en quelque façon bien aise, lors que je trouve en toutes ces choses, des circonstances qui me confirment ce qu'il ma dit de sa naissance et de son amour. Enfin Martesie, pour ne vous desguiser pas la verité, je pense que comme Artamene m'aimoit beaucoup sans que je le sçeusse avec certitude, je l'aimois aussi un peu sans le sçavoir : et que ce que je nommois estime et reconnoissance, dit-elle en rougissant, ne se devoit peutestre pas apeller ainsi. Je sçay mesme que diverses fois, poursuivit-elle, j'ay souhaité une Couronne à Artamene, sans sçavoir precisément pourquoy je la luy souhaitois : et je sçay de plus, que quelque inquietude que j'eusse, des soupçons que j'avois de sa passion ; je n'eusse peut-estre pas absolument voulu qu'il ne m'eust point aimée. Mais Dieux ! ce qui est le plus considerable et le plus fascheux, c'est que je sçay bien, que de la façon dont je sens sa mort, elle troublera tout le repos de ma vie. L'illustre Mandane s'arresta à ces paroles ; et Martesie quoy que sensiblement touchée de la perte d'Artamene, voulant toutefois consoler la Princesse, luy dit que les Dieux avoient tousjours acoustumé de mesler les biens et les maux : et de n'envoyer jamais gueres les uns sans les autres ; et qu'ainsi en cette occasion, il faloit se resoudre d'acheter la victoire un peu cher. Ha Martesie ! luy dit-elle, puis que cette victoire couste la vie d'Artamene, elle couste trop ; quand mesme elle me donneroit une Couronne. Car enfin ma cher Fille, il n'est pas aisé de se consoler, de la perte d'un Prince comme luy ; d'un Prince, dis je, qui possedoit toutes les bonnes qualitez ; qui n'en avoit point de mauvaises ; et qui nous aimoit. Mais, luy dit alors Martesie, s'il eust vescu vous ne l'eussiez pas sçeu : où s'il vous l'eust dit, vous vous en fussiez offencée : je l'advouë (reprit la Princesse, avec precipitation) je m'en ferois offencée, et offencée mortellement : Mais Martesie, il ne me la dit qu'en allant à la mort : je ne l'ay sçeu qu'apres qu'il n'a plus esté en estat de pouvoir sçavoir ce que j'en penserois : et s'est cela principalement, qui cause toute ma tendresse, et qui fait ma plus aigre douleur. Toutes les grandes actions d'Artamene poursuivit elle, et toutes ses hautes vertus, ont este des choses qui ont veritablement merité et gagné mon estime : Mais je vous advouë que le respect qu'il a eu pour moy, touche plus sensiblement mon coeur. Les combats qu'il a faits ; les Batailles qu'il a gagnées ; et tant d'autres actions esclatantes, qu'il a faites si vous voulez, pour meriter mon aprobation ; ne m'apartiennent pas de telle sorte, que la gloire ne les ait pù partager avec moy : mais qu'Artamene m'ait aimée, et se empesché de me le dire jusques à la mort, par un pur sentiment de respect ; c'est Martesie, c'est ce qui est absolument pour Mandane ; c'est ce qui me fait voir parfaitement, qu'Artamene l'estimoit et la connoissoit ; et c'est enfin ce qui m'oblige d'aimer la memoire d'un homme, qui avoit sçeu accorder la raison avec l'amour : et m'aimer sans m'offencer et sans me desplaire. Madame, luy dit alors Martesie, je trouve bien qu'il est juste que vous cherissiez la memoire d'Artamene : mais je ne sçay s'il l'est que vous vous haïssiez vous mesme, en vous affligeant demesurément. Je ne sçay, répliqua la Princesse, s'il est juste ; ny mesme s'il est de la bien-seance : mais je sçay bien que je ne sçaurois faire autrement, le n'aurois jamais fait, Seigneur, si je vous redisois tout ce que Mandane dit en cette rencontre : elle se mit au lit sans vouloir manger ; et passa la nuit sans dormir. Le soir mesme le Roy sçeut la Victoire et la mort d'Artamene, par celuy que Philidaspe avoit envoyé à Sinope pour l'en advertir : ce Prince tesmoigna avoir une douleur extreme, de la perte de mon Maistre : toute la Cour et toute la Ville s'en affligerent ; et l'on eust dit qu'il estoit venu nouvelle que l'on avoit perdu la Bataille, et que tout le Royaume alloit estre renversé. Enfin il n'y eut qu'Aribée seul, qui dans son ame en estoit bien aise, quoy qu'il n'osast pas le tesmoigner : Comme le Roy ignoroit que la Princesse sçeust cet accident, il envoya le luy dire ; et tut luy mesme le lendemain au matin pour s'en consoler avec elle : car il sçavoit bien qu'elle estimoit beaucoup Artamene. Cette conversation fut fort tendre et fort touchante du costé du Roy, et fort sage et fort retenuë de la Princesse : ne descouvrant de sa douleur, que ce que la compassion et l'interest de l'Estat en devoient raisonnablement eau fer dans son ame, pour une semblable perte. Mais dés que le Roy fut party, elle m'envoya chercher : et comme je ne pouvois plus demeurer à Sinope, l'on me trouva que je me preparois à aller prendre congé d'elle. Comme je fus dans sa Chambre, Madame, luy dis je en m'aprochant de son lit, je viens vous demander la permission de m'en retourner au Camp : et qu'y voulez vous aller faire ? reprit la Princesse ; je veux, luy repliquay-je, aller voir si Chrisante n'aura point apris depuis mon départ, ce qu'est devenu le corps de mon illustre Maistre, que nous n'avons jamais pû trouver. Quoy, me dit la Princesse en soupirant, l'infortuné Artamene ne recevra pas mesme les honneurs de la Sepulture ? Non, Madame (luy dis-je, les yeux tous couverts de pleurs) si Chrisante n'en a rien sçeu depuis que je suis party. Elle me pressa alors de luy raconter exactement tout ce que je viens de vous aprendre : c'est à dire tout ce que j'avois veû le long de la riviere de Sangar ; et tout ce que je sçavois de la mort de mon Maistre. Apres que je luy eus tout dit, et que par un recit si funeste, je luy eus fait moüiller tout son beau visage de larmes : elle me pressa de nouveau, de luy vouloir dire son Nom. Car, dit elle, quelle bonne raison peut il avoir euë, de me le vouloir cacher ? le n'en sçay rien, Madame, luy respondis-je, et je vous advouë que je ne la comprens point du tour, veû la Grandeur de sa naissance. Mais enfin, ce n'est pas à moy à examiner les motifs par lesquels mon Maistre a agy : et c'est à moy Madame, à executer ponctuellement ses dernieres volontez. Vous avez raison, dit elle, et j'ay tort de vous presser d'une chose injuste et inutile : il suffit que je sçache qu'Artamene estoit de naissance Royalle : et qu'il n'y a point de Prince au monde, quelque Grand qu'il puisse estre, qui ne deust desirer d'avoir un Fils qui luy ressemblast. Cependant, me dit elle, croyez Feraulas, et asseurez Chrisante, que tous ceux qui ont esté à l'illustre Artamene, doivent attendre toutes choses de la Princesse Mandane ; et que ce qu'elle n'a pas fait pour luy, elle le veut faire pour les siens. Vous estes trop genereuse, Madame, luy dis-je ; mais je vous ay desja dit, que nous ne demandons plus rien aux Dieux, que le corps de nostre cher Maistre ; et la gloire de nous enfermer dans son Tombeau. Ces paroles toucherent extraordinairement la Princesse : de sorte que me tendant la main, allez Feraulas, me dit elle, vous estes digne du Maistre que vous avez perdu : cherchez bien ces glorieuses et funestes reliques, que jusques icy vous n'avez pû trouver : et si vous les rencontrez, faites que l'on m'en advertisse : afin que l'oblige le Roy à rendre des honneurs funebres à Artamene, proportionnez à son merite, et aux services qu'il en a reçeus. Apres cela elle me congedia en soupirant, et voulut me faire donner des Pierreries : mais je les refusay, et je partis de Sinope pour m'en retourner au Camp : afin d'y errer du moins sur les pas de l'invincible Artamene, si je ne pouvois faire autre chose. Cependant comme le Roy, bien que tres affligé de la perte de mon Maistre, ne voulut pas pourtant perdre le fruit de toutes ses victoires ; et qu'il craignit que le Roy de Phrigie ne remist de nouvelles Troupes en campagne, et ne reprist le Roy de Pont : il envoya le lendemain que je fus party de Sinope, un commandement à Philidaspe, d'amener ce Roy prisonnier à la Cour. De sorte que le jour d'apres que je fus arrivé au Camp, Philidaspe prenant six mille hommes, se mit en chemin pour le conduire luy mesme. Il laissa le commandement de l'Armée par les ordres de Ciaxare, à Artaxe frere d'Aribée : et s'en alla avec intention de triompher, et de profiter des glorieux travaux de mon illustre Maistre. Chrisante non plus que moy ne voulut point retourner à la Cour : et nous demeurasmes l'un et l'autre au Camp, pour continuer de nous informer tout le long de cette malheureuse riviere de Sangar, et par tous les lieux d'alentour, de ce que nous avions perdu ; et pour nous pleindre de nostre infortune. Le Prince Tigrane qui vit qu'il n'y avoir plus rien à faire à l'Armée, s'en retourna seul à Sinope, fort affligé de la perte d'Artamene. Pour Philidaspe, quelque genereux qu'il fust, je pense que s'il n'estoit pas bien aise de la mort d'Artamene ; il avoit du moins certains sentimens qui ressembloient assez à celuy-là : et qui produisoient à peu prés, les mesmes effets dans son coeur. Il partit donc du Camp, d'une façon qui n'estoit pas ordinaire, et qui estoit assez magnifique : pour le Roy de Pont, il avoit des agitations bien differentes dans son ame : car il avoit une extréme douleur de la perte de la Bataille ; beaucoup de desplaisir de la mort de celuy qui l'avoit gagnée ; quelque despit de suivre Philidaspe comme son Vainqueur, luy qui ne avoit pas esté ; et une extréme confusion, de paroistre vaincu et : prisonnier, devant la Princesse qu'il aimoit. Mais parmy tout cela, il avoit pourtant une secrette joye, de ce qu'il la reverroit : Cependant Philidaspe marcha, avec assez de diligence : et comme il fut à une journée de Sinope, il ordonna une espece de petit Triomphe, où l'on voyoit par tout des marques de deûil, aussi bien que des marques de Victoire, à cause de la mort du General ; n'ayant pas osé en user autrement. Or comme à la derniere Bataille, tout le Bagage des deux Rois avoit esté pris, il s'y estoit fortuitement rencontré beaucoup de choies, que le Roy de Phrigie avoit autrefois gagnées sur Ciaxare, en une guerre qu'ils avoient eue ensemble : et Philidaspe se servit de tout ce riche butin, pour en faire une pompe assez superbe, Il fit donc marcher premierement deux mille hommes de guerre, à la teste desquels l'on portoit quantité d'Enseignes gagnées sur les Ennemis : mais pour marquer la mort du General, ceux qui les portoient estoient en deüil. Cinquante Trompettes ou Clairons, suivoient ces Enseignes, avec des Banderolles et des Casaques noires ; en faite l'on voyoit quarante Chariots tendus de noir, tous remplis de Cottes d'armes magnifiques ; d'habillemens de teste, avec des Panaches de diverses couleurs ; de Boucliers de cent façons differentes ; d'Espées ; d'Arcs ; de Carquois ; de Fléches ; et de javelots de diverses Nations : et tout cela avec un meslange si adroit et si bien entendu, et toutes ces choies si bien entassées, avec ordre et avec confusion tout ensemble ; qu'à ce que nous ont dit ceux qui s'y trouverent, l'on ne pouvoit rien voir de plus beau ny de plus superbe. Six autres Chariots suivoient ces quarante premiers, tous remplis de ce que Ciaxare avoit autrefois perdu : c'est a dire de Pavillons magnifiques ; de grands Vases d'argent cizelé d'un prix inestimable, par leur grandeur prodigieuse, et par leurs belles graveures ; un Throsne d'or enrichy d'Onices et de Topases, et plusieurs autres choses rares et precieuses. Derriere ces Chariots, marchoit le Roy prisonnier, à cheval, mais sans espee ; environné de cent Gardes, avec des Casaques de deüil ; et suivy de quinze cens Captifs, tous enchainez quatre à quatre. Immediatement apres, marchoit Philidaspe seul, le Baston de General à la main, vestu de deüil, et son Cheval caparaçonné de mesme. Le reste des Troupes le suivoit, marchant en mesme ordre que les premieres.

Suite de l'histoire d'Artamène : Réapparition de Cyrus


Comme ce petit Triomphe arriva dans une grande Plaine qui n'est qu'à vingt stades de Sinope, ceux des premiers rangs virent une Lictiere, qui croisant leur chemin à cent pas devant eux, le rangea et s'arresta, comme pour laisser passer les Gens de guerre. Mais à peine furent ils vis à vis de cette Lictiere, que faisant alte tout d'un coup, ils se mirent à crier tous d'une voix en rompant leur ordre, C'est Artamene, c'est Artamene. Cette voix ayant passé du premier rang au second ; du second au troisiesme ; et ainsi successivement à tous les autres : le glorieux Nom d'Artamene fut en un instant en la bouche des Amis et des Ennemis ; des Capitaines et des Soldats ; des Vaincus et des Vainqueurs. Tout fit alte ; tout s'arresta ; et un moment apres tout le monde voulut s'avancer, pour s'esclaircir de ce que c'estoit. Philidaspe qui eut peur que ce ne fust un artifice du Roy de Phrigie, pour mettre ses Troupes en confusion, et pour tascher d'enlever le Roy de Pont, commanda que chacun demeurast à sa place, et s'avança vers le lieu où ce bruit avoit commencé. Mais Dieux, quelle surprise fut la sienne ! lors que s'aprochant de cette Lictiere, il vit que c'estoit effectivement Artamene qui estoit dedans ; qui tendoit la main aux Soldats ; et qui caressoit tous ceux qui s'estoient aprochez de luy. Cette veuë luy donna sans doute un estonnement, et peut-estre une douleur, qu'il n'avoit jamais esprouvée : mais comme il a l'ame grande, et qu'en effet il a de l'esprit, et de la generosité ; il en cacha une partie : et sans tesmoigner trop de froideur, ny aussi trop de joye ; il descendit de cheval, et s'aprocha de mon Maistre. Artamene (luy dit-il en l'abordant, et en luy presentant le baston de General) ne pouvoit ressusciter plus à propos : et celuy qui estoit mort en un jour de Victoire, devoit en effet ressusciter en un jour de Triomphe. En l'estat où je suis (repliqua Artamene en sous-riant, et en le salüant tres-civilement) l'on me prendroit bien Plustost pour estre du nombre des Vaincus, que de celuy des Vainqueurs : et je pense, à vous dire la verité, que presentement je ne suis gueres Propre, ny à suivre un Char, ny à le mener. Les Chars de Tromphe, respondit Philidaspe, ne font Pas difficiles à conduire : car pour l'ordinaire, la Fortune prend le soing de les guider. Artamene n'eut pas loisir de respondre à cette attaque assez delicatte : car tous les Officiers malgré ce que Philidaspe leur avoit commandé, quitterent leurs places, et ne les reconnoissant plus, vinrent salüer leur General. Toutes les Troupes n'osant absolument quitter leurs rangs, à cause des prisonniers qu'elles conduisoient, se presserent de telle sorte, que du moins tous les Soldats pouvoient voir la Lictiere où estoit Artamene : et le Roy de Pont impatient d'embrasser son illustre Vainqueur, luy en envoya demander la permission, par un de ceux qui estoient destinez à sa garde. Ce Soldat s'estant approché d'Artamene, luy dit ce que le Roy de Pont souhaitoit : mais mon Maistre avec une modestie sans égale, luy faisant signe de la main ; c'est à Philidaspe, luy dit-il, et non pas à Artamene, qu'il faut demander cette permission : puis qu'il a reçeu les derniers Ordres du Roy, et qu'il commande vos Troupes. Philidaspe confus et presque fasché de la civilité que mon Maistre luy faisoit en cette rencontre ; luy dit qu'il n'avoit plus de pouvoir où il estoit, et que c'estoit à luy à commander : je n'aime gueres, respondit Artamene, à commander aux autres, quand je ne suis pas en estat d'executer moy mesme ce que je leur commande : il faut pourtant aujourd'huy, respondit Philidaspe, que vous enduriez cette incommodité : car je ne pense pas qu'il y ait icy personne qui veuille occuper vostre place. Vous la tiendriez mieux que moy, repartit Artamene : tous vos Soldats, repliqua Philidaspe, n'en tomberoient pas d'accord : et je pense qu'ils auroient raison. Enfin Seigneur, apres que cette contestation eut assez duré, Artamene reprit les marques du commandement qui luy apartenoit : et se tournant vers ce Carde, Mon compagnon, luy dit il, dittes au Roy de Pont que si je pouvois marcher, j'irois luy faire la reverence où il est : et qu'il peut faite tout ce qui luy plaira. Ce genereux Prisonnier vint donc avec une joye extreme, salüer celuy qui l'avoit rendu captif : le ne pouvois, luy dit il en l'aprochant, me consoler de vostre perte : et je n'ay presque senty celle de ma liberté, que depuis le moment que je vous ay creû mort. Seigneur (luy respondit mon Maistre, avec beaucoup de douceur) si je n'estois pas encore assez blessé pour ne me pouvoir soutenir, Artamene ne recevroit pas le Roy de Pont d'une maniere si incivile : et il luy feroit sans doute connoistre, que la vertu malheureuse, ne laisse pas de luy estre en veneration. Ne parlons plus de malheur, respondit le Roy de Pont, mes chaines ne font presque plus pesantes, puis que c'est vous qui me les donnez : et je n'ay pas besoin de toute ma vertu pour future Artamene comme mon Vainqueur. Ceux qui comme vous ont merité de vaincre, luy respondit mon Maistre, ne doivent s'affliger que mediocrement d'estre vaincus : et c'est plustost en vostre propre valeur qu'en la mienne, que vous trouvez la consolation de vostre infortune. Le Roy de Pont s'estant un peu reculé, pour faire place à ceux qui vouloient encore salüer Artamene ; mon Maistre voulut sçavoir si la victoire n'avoit pas esté entiere. Il demanda des nouvelles du Roy et de la Princesse : il s'informa mesme de la pluspart des Capitaines : et il eut aussi la bonté de demander où estoit Chrisante, et où j'estois. Il caressa des yeux ceux à qui il ne pût parler : et assura les Soldats en sous-riant, qu'il ne leur demanderoit point sa part du butin. Tout le monde eust bien voulu sçavoir ce qui estoit arrivé à mon Maistre : mais il leur representa que le lieu n'estoit pas propre : et les conjura d'avoir un peu de patience. Apres que cet agreable tumulte fut appaisé, Artamene envoya vers le Roy, pour l'advertir qu'il estoit vivant : et qu'il estoit à la teste de six mille hommes, qui amenoient le Roy de Pont, afin de l'aquitter de son ancienne promesse : et pour luy dire aussi, qu'il attendoit precisément ses ordres. Cependant il ne laissa pas de marcher, et de s'avancer lentement, jusques à dix stades de Sinope. Je vous laisse à juger, Seigneur, de combien de pensées differentes l'esprit de mon Maistre estoit agité : il voyoit bien qu'il retournoit à la Cour d'une façon tres glorieuse : puis qu'il y retournoit apres avoir gagné deux Batailles en un mesme jour, et apres avoir fait un Roy prisonnier. Mais il sçavoit que ce Roy estoit son Rival ; et peu s'en faloit, qu'il ne se repentist de l'avoir pris. La veuë de Philidaspe, renouvelloit aussi dans son esprit, le souvenir de tous leurs anciens different : et n'excitoit pas de petits troubles en son ame. Mais l'incertitude où il estoit, de sçavoir si j'aurois donné sa lettre à la Princesse, le tenoit en une inquietude estrange. Il y avoit des moments, où il le desiroit : d'autres où il le craignoit : et d'autres où il demeuroit incertain entre les deux : et où il ne pouvoit regler ny determiner ses propres souhaits. Philidaspe de son costé, n'estoit pas sans peine il voyoit ressusciter son ennemy tout couvert de gloire : et le regardoit presque plus comme son Vainqueur, que ne faisoit pas le Roy de Pont : qui n'avoit point d'autre inquietude, que celle de la perte de sa liberté. Ce Prince qui en effet estoit le plus infortuné de tous en ce temps là, n'estoit pas toutefois celuy qui sentoit alors le plus son malheur : car il ne sçavoit pas que Philidaspe et Artamene fussent ses Rivaux t au contraire, il esperoit que mon Maistre le serviroit, et aupres du Roy, et aupres de Mandane ; si bien qu'il l'aimoit avec une tendresse extréme. C'estoit de cette sorte que ces trois illustres Amants de la Princesse de Capadoce, s'entretenoient en eux mesmes : pendant que celuy que mon Maistre avoit envoyé devant à Sinope, y alloit porter l'heureuse nouvelle de sa resurrection. Je vous laisse à juger Seigneur, de quelle façon elle y fut reçeuë : le Roy en eut une joye que l'on ne sçauroit exprimer : et il se fit dire plus de cent fois la mesme chose, par celuy qui luy annonça cette agreable nouveauté. A l'instant mesme Ciaxare en envoya advertir la Princesse, qui en tesmoigna une satisfaction qui n'est pas imaginable : toute la Cour en fut ravie ; tout le peuple en fut transporté de plaisir : Aribée luy mesme fut contraint de faire semblant de se resjoüir, comme il avoit semblant de s'affliger : et le Prince Tigrane qui avoit fait dessein de s'en aller, differa son départ pour revoir Artamene : et ne s'en alla que quinze jours apres son retour. Le Roy qui voulut obliger mon Maistre, luy manda qu'il ne vouloit pas qu'il entrast dans la ville en tumulte et sans ceremonie : et qu'il luy ordonnoit de faire camper ses Troupes aupres d'un Chasteau qui n'est qu'à six stades d'icy, qui se rencontroit sur sa route, et où il vouloit qu'il logeast : l'assurant qu'il iroit l'embrasser là dés le mesme soir : en effet la chose alla comme il voulut, et il falut obeïr. Le Roy fut donc luy mesme mener ses Medecins et ses Chirurgiens à Artamene, qu'il carressa si extraordinairement, qu'il ne s'est jamais rien veû de semblable. Il reçeut aussi assez bien Philidaspe : mais non pas comme mon Maistre, qui avoit esté contraint de se mettre au lict, des qu'il avoit esté arrivé. Pour le Roy de Pont, il luy avoit fait donner le plus bel Apartement du Chasteau : et comme un peu auparavant que Ciaxare arrivast, ce Prince l'avoit prié de tascher d'obtenir du Roy, qu'il n'entrast point dans Sinope comme les autres prisonniers : mon Maistre qui croyoit ne pouvoir assez dignement reconnoistre la generosité de cét illustre Captif, en tout ce qui ne regardoit point son amour, ne manqua pas de luy rendre l'office qu'il desiroit. Car comme Ciaxare luy dit qu'il n'eust pas elle juste qu'il fust entré dans Sinope comme s'il n'avoit point vaincu : Artamene le supplia de vouloir luy accorder pour recompense de tous les services, que le Roy de Pont entrast de nuit aussi bien que luy. Il suffira Seigneur, luy dit il, que le peuple voye le butin et les autres prisonniers : sans augmenter le malheur d'un Grand Prince à qui j'ay de l'obligation, par une pompe inutile : et sans me couvrit moy mesme de confusion en mon particulier, par des honneurs que je ne merite pas. Le Roy eut beaucoup de peine à se resoudre à ce qu'il vouloit : mais enfin il falut qu'il cedast à celuy qui estoit si accoustumé à vaincre. Artamene supplia mesme Ciaxare, de vouloir voir le Roy de Pont son prisonnier : il le fit à la priere de mon Maistre ; et l'entreveuë de ces deux Princes ennemis, se fit avec toute la civilité possible de part et d'autre.

Suite de l'histoire d'Artamène : récit de Cyrus


Cependant le Roy qui brûloit d'impatience de sçavoir où Artamene avoit esté ; comment il estoit échape, et revenu si heureusement et si à propos ; ne sçeut pas plustost par ses Chirurgiens qui avoient veû les blessures de mon Maistre pendant qu'il estoit allé voir le Roy de Pont, qu'elles estoient absolument sans danger ; qu'il l'en pressa extraordinairement. Il eust bien voulu se dispenser de ce recit, en un jour où il avoit l'esprit fort agité de diverses pensées : mais l'impatience de Ciaxare n'y pût consentir : et il falut qu'il luy racontait exactement, tout ce que je m'en vay vous dire, que j'ay sçeu depuis de sa propre bouche. Pour vous faire donc sçavoir ce qui estoit arrivé à mon Maistre, il faut retourner au Champ de Bataille : et vous dire que lors que ces deux Soldats dont je vous ay desja parlé, l'avoient veû passer, il estoit vray, comme ils l'avoient creû, qu'il estoit desja blesse à l'espaule gauche : et que cependant il ne laissa pas de poursuivre le Roy de Phrigie, jusques au bord de la riviere de Sangar. Comme ce Prince qui se retiroit, eut passe un petit pont de bois, qui estoit en cet endroit dont je parle ; la multitude de ceux qui fuyoient, et qui vouloient passer tout à la fois aussi bien que luy : fit que ce pont rompit, lors qu'il n'y avoit pas encore la moitié des siens de l'autre costé de l'eau. Mais ce qui sembla luy rendre un mauvais office, luy en rendit sans doute un bon : parce que cet accident arresta mon Maistre : et l'empescha de continuer de le poursuivre. Cependant ceux qui estoient demeurez au deça du pont rompu, redoublant leur valeur par le desespoir de se sauver, se deffendirent opiniastrément ; d'autre costé Artamene qui estoit en colere que ce Prince luy fust échappé, les attaqua avec une ardeur inconcevable ; et de part et d'autre ils commencerent un nouveau combat. Quelques uns de ceux qui avoient suivy le Roy de Phrigie, et qui s'estoient arrestez à l'autre bord de la riviere, comme s'y croyant en sureté, taschoient de secourir les leurs à grands coups de traits, qu'ils tiroient de l'autre costé du fleuve, sans que l'on peust aller à eux, à cause de sa profondeur ; ny leur rendre la pareille, parce qu'Artamene n'avoit point alors d'Archers aupres de luy. Enfin presque tous ceux qui combattoient estans morts, et le jour allant finir ; un de ces traits qui estoient tirez de l'autre costé de l'eau donna dans le flanc du cheval d'Artamene : cet animal le (entant blessé, se mit à courir de toute sa force le long de la riviere : et maigre toute la resistance de son Maistre, il l'emporta allez loin de ce peu de gens qui restoient des siens, et qui n'y prirent pas garde. Puis tout d'un coup se cabrant, et s'eslançant du costé de l'eau, comme s'il eust voulu guayer le fleuve ; il tomba mort, et pensa noyer mon Maistre : parce que depuis qu'il combatoit aupres de ce Pont rompu, il avoit esté blessé à la cuisse : de façon qu'il ne luy fut pas si aisé de se dégager de dessous cet animal, et de se retirer de l'eau. Neantmoins malgré le sang qu'il avoit perdu, et la pensanteur de ses armes, il en vint à bout : Mais comme il se vit hors de ce peril, il se retrouva dans un autre : car il s'aperçeut qu'il estoit beaucoup plus blessé qu'il ne pensoit l'estre : luy estant absolument impossible de se soustenir. De plus, la nuit estoit arrivée ; et il ne voyoit plus personne à l'entour de luy. Il entendit bien encore durant quelque temps, le bruit de gens qui fuyoient, et qui ne passoient pas trop loing du lieu où il estoit : mais comme il ne sçavoit s'ils estoient Amis ou Ennemis ; il fut quelques moments à deliberer en luy mesme, s'il les appelleroit ou non ; pendant quoy il ne les entendit plus : et demeura sans sçavoir que faire ny que devenir ; sentant bien qu'il n'avoit pas la force de pouvoir retourner au Camp, quand l'obscurité de la nuit luy eust permis d'en retrouver le chemin ; au lieu qu'elle ne luy permit pas mesme de pouvoir retrouver son Calque et son Bouclier, qu'il avoit perdus en tombant, quoy qu'il les cherchait avec grand soing. Il s'assit donc au pied d'un arbre, resolu d'attendre le jour en ce lieu là : et certes il eust esté difficile d'imaginer en le voyant en un si deplorable estat ; qu'il avoit gagné deux Batailles ce mesme jour ; fait un Roy prisonnier ; et donné la chasse à un autre. Mais enfin apres avoir esté quelque temps de cette façon, le hazard voulut qu'un cheval qui estoit demeuré sans Maistre en ce combat, errant le long de ce fleuve, vint passer aupres de luy : et comme cet animal l'aperçeut à la faveur des Estoiles, il voulut s'en reculer avec impetuosité : mais par bonheur sa bride qu'il portoit traînante, luy embarrassa les pieds, et le fit broncher si prés de mon Maistre, que portant la main avec diligence à cette bride, il en saisit les resnes et le retint. Ce cheval qui ne se trouva pas estre des plus fougueux, s'arresta tout court : et Artamene sentant bien qu'il s'affoiblissoit par la perte du sang : et considerant qu'il estoit fort esloigné de son Camp, monta sur ce cheval, quoy qu'avec beaucoup de difficulté : et se resolut d'aller vers un lieu où il voyoit quelque lumiere à travers les arbres : et où il luy sembloit apercevoir quelque Bastimens. Jugeant enfin, qu'il valoit encore mieux aller demander du se cours mesme à ses Ennemis ; que de se laisser mourir au pied d'un Arbre, fans estre assisté de personne. Joint qu'il sçavoit qu'il y avoit une partie de la Bythinie, qui n'estoit pas fort affectionnée au Roy de Pont : de qui le Pere l'avoit usurpée, sur ceux qui en estoient les Princes legitimes. Enfin ne pointant faire autre chose, il marcha droit vers le lieu où il voyoit cette lumiere : comme il en aprocha, il connut que c'estoit un assez beau Chasteau, dont l'on avoit abatu les Fortifications, et qui n'avoit plus ny Tours ny Murailles. Artamene y entra donc sans resistance ; mais à peine le bruit des pas de son cheval eut-il frapé les oreilles de ceux qui estoient dans cette Maison ; qu'Artamene entendit crier grand nombre de Femmes ; comme si elles se fussent imaginées, qu'il y avoit deux mille hommes qui les alloient prendre. Mais mon Maistre les ayant r'assurées, par la foiblesse de sa voix ; il vit paroistre une Femme assez avancée en âge, et de fort bonne mine, sur je haut du Perron : à laquelle quatre belles Filles esclairoient avec des flambeaux. Cependant Artamene estant desja descendu de cheval, quoy qu'avec beaucoup de peine ; vit que cette Dame le regardoit avec une attention extraordinaire : et qu'apres l'avoir consideré de cette sorte, sans luy donner le loisir de parler, elle s'escria tout d'un coup, ha mon Fils ! ha Spitridate, est-il possible que je vous revoye ? A ces mots, tout ce qu'il y avoit de gens dans cette Maison, accourut pour secourir Artamene ; ceux qui avoient pris des armes les laisserent pour le soustenir : toutes ces Femmes s'approcherent pour le regarder : et cette Dame qui avoit parlé, voulant embrasser mon Maistre, il s'esvanoüit, et demeura comme mort entre ses bras : ce qui, comme vous pouvez juger, l'affligea extrémement : dans la croyance qu'elle avoit qu'il estoit son Fils. Elle commanda donc qu'on le portail dans une Chambre ; qu'on le desarmast ; qu'on le mist au lict ; et qu'on le pensast : car comme il estoit tout couvert de sang, elle avoit bien connu qu'il estoit blessé : et que son esvanoüissement n'estoit venu que de là. Par bonheur il se trouva chez elle un jeune Chirurgien, que la déroute de l'Armée dit Roy de Pont y avoit fait venir. Cependant quoy qu'Artamene n'eust pas eu la force de respondre à cette Dame qui l'avoit nommé Spitridate, il ne laissa pas de s'en souvenir, en revenant de cette foiblesse : Mais il fut bien estonné, lors qu'il vint à ouvrir les yeux, de voir qu'il estoit dans une belle Chambre ; dans un lict assez magnifique ; et quantité de Dames à l'entour de luy ; entre lesquelles il y en avoit une admirablement belle. Il vit aussi cette mesme personne qui l'avoit nommé Spitridate, mais il la vit toute en larmes : et pour les blessures qu'il avoit, et pour les Armes qu'elle luy avoit veuës. Mon Maistre malgré sa foiblesse, n'eut pas plustost recouvré la veüe et la raison, qu'il salüa ces Dames avec beaucoup de respect ; il voulut mesme parler, pour leur faire un compliment, et pour leur tesmoigner sa surprise : mais cette Dame avancée en âge le prevint : et luy dit en soupirant, helas est il possible que je vous revoye ; et que les Dieux en m'accordant ce bonheur, le meslent de tant d'amertume ? Car enfin je vous retrouve, apres avoir pleuré si long temps vostre absence : mais je vous retrouve blessé : et je vous retrouve avec des Armes qui font celles de nos Ennemis : et avec lesquelles vous avez peutestre tué vostre Pere ou vostre Frere (eux qui estoient à la Bataille, où sans doute vous vous elles trouvé, veû les marques que l'on vous en voit) car nous n'avons point encore de leurs nouvelles. Ha Spitridate ! quelque sujet de pleinte que vous pussiez avoir du Roy, il ne faloit point apres cinq années d'exil, revenir à vostre Patrie les armes à la main. Mon Maistre entendant parler cette Dame de cette sorte, en fut estrangement surpris : et quoy qu'il ne peust pas parler sans incommodité ; neantmoins il ne laissa pas de la vouloir desabuser. Si j'estois celuy que vous pensez que je sois, luy respondit il, croyez Madame, que je ne le desadvoüerois pas : mais comme je ne le suis point du tant, il faut aussi que je ne vous laisse pas dans vostre erreur, bien qu'elle me peust estre avantageuse. Quoy, s'escria cette Dame, vous n'estes pas mon Fils ? Non Madame, luy respondit mon Maistre ; et bien loing d'avoir assisté un Fils, vous avez secouru va Ennemy. Mais un Ennemy qui n'a pourtant rien fait, qui raisonnablement vous doive irriter en particulier contre luy : puis qu'il n'a eu autre dessein, que de bien servir le Roy dans le party duquel il est engagé. Je voy bien mon fils, luy dit elle en l'interrompant, que vous avez de la confusion de ce que vous avez fait : et que vous ne vous resoudrez point à m'avoüer ce que vous estes, que nous n'ayons sçeu des nouvelles des deux personnes qui vous font si proches, et que vous avez peut-estre combatües sans les connoistre. J'y consens, luy dit elle en le quittant ; aussi bien n'est il pas fort à propos de vous donner nulle esmotion en l'estat où vous estes. Apres cela cette Dame sortit de la Chambre, et laissa mon Maistre dans un estonnement estrange : voyant qu'on le prenoit pour ce qu'il n'estoit pas. Il passa toutefois la nuit assez doucement : car comme il avoit perdu beaucoup de sang, la fiévre ne luy prit pas d'abord : et la lassitude l'ayant fait dormir, il se trouva le lendemain aussi bien qu'un homme qui avoit deux grandes blessures se pouvoit trouver. Cette Dame ne manqua pas de le visiter de bon matin, et de recommencer ses pleintes : elle voyoit bien qu'il y avoit quelque difference, entre Artamene et Spitridate : mais elle croyoit que depuis cinq ans qu'il y avoit qu'elle n'avoit veû son Fils, ce petit changement pouvoit estre arrivé en luy. Mon Fils, disoit-elle à une Fille qu'elle avoit, n'estoit pas du tout si grand qu'il est quand il partit ; il n'avoit pas mesme l'air du visage si haut et si noble : mais il estoit jeune ; et cinq années apportent bien du changement à un homme de son âge. Cependant Artamene qui ne voulue rien devoir à un mensonge, luy dit encore tant de choses, qu'elle commença de douter un peu de son opinion : il luy demanda alors la permission d'envoyer un Billet au Lieutenant General de l'Armée de Capadoce, mais elle n'y voulut pas consentir. Non, luy dit elle, je ne suis pas encore en estat de me resoudre sur mes doutes : mes yeux me disent que vous estes mon Fils : vos paroles m'assurent que vous estes mon Ennemy : et lequel que vous soyez des deux, il pourroit estre enfin que vous auriez tué mon mary. A ces mots les larmes luy venant aux yeux ; si vous estes mou Fils, luy dit elle, je vous dois pardonner, et je vous dois secourir : et si vous estes Amplement l'Ennemy du Roy à qui nous obeïssons presentement, je vous dois encore quelque compassion : Se comme malheureux, et comme ayant de la generosité, en ne me voulant pas tromper : C'est pourquoy, adjousta-t'elle, je ne puis manquer en vous assistant. Je sçay bien, mon Fils, qu'estant party d'aupres du Roy de Pont, comme vous en estes party, il faut vous cacher comme un criminel : Mais mon Fils, poursuivit elle encore, je suis vostre Mere. Et puis, l'on nous a assurées, que ce Prince a esté fait prisonnier : de plus, vous sçavez bien que la Princesse sa soeur ne vous fera pas prendre pendant son absence : au contraire, nous en recevons tous les jours cent assistances secrettes, à vostre consideration. Parlez donc je vous en conjure : ne vous déguisez point icy : dittes nous precisément la verité : et s'il est possible que vous ne soyez pas Spitridate, dittes nous vostre veritable Nom, et vostre veritable naissance. Mon Maistre se trouva alors fort embarrassé : car de dire qu'il estoit Artamene, il n'y avoit point d'apparence. Il en eust sans doute esté plus respecté : mais il en eust aussi esté mieux gardé : et ç'eust esté perdre tous ses travaux, et n'avoir rien fait du tout : que de mettre en la puissance des Ennemis un homme comme luy. Il la suplia donc instamment, de croire qu'il n'estoit point Spitridate : et de ne l'obliger pas à luy dire son Nom. Il l'assura que c'estoit une chose qu'il n'avoit pas accordée au Roy qu'il servoit : et une chose que pour diverses raisons, il ne pouvoir absolument faire. Cette conversation estant un peu longue et fascheuse, les playes de mon Maistre recommencerent à saigner ; la fiévre luy prit ; et il fut huit jours assez mal : pendant lesquels on ne luy parla de rien que de guerir : et pendant lesquels il fut admirablement bien assisté par cette Dame : quoy qu'il y eust cent moments tous les jours, où elle le croyit tantost son Ennemy, et tantost son Fils. Mais enfin ayant eu nouvelles que son Mary et son autre Fils estoient eschapez de la Bataille, et avoient suivy le Roy de Phrigie : son ame estant plus tranquile, elle se trouva aussi plus capable de raison. Et comme le lendemain qu'elle eut reçeu cette bonne nouvelle mon Maistre se porta mieux ; elle voulut essayer encore une chose, pour descouvrir s'il estoit son Fils. Elle employa donc cette belle Personne que mon Maistre avoit remarquée entre les autres, lors qu'il estoit arrivé, et qui estoit Fille de cette Dame. Comme elle l'eut laissée aupres de luy, avec deux de ses Femmes ; il se vit encore expose à une nouvelle espreuve. Mon Frere, luy dit elle ; Madame, luy respondit il en l'interrompant, il me seroit glorieux de porter ce Nom : mais comme je ne luis point Spitridate, il faut que je ne le reçoive pas : et que je me contente de la qualité de vostre tres-humble Serviteur. Quel que vous puissiez estre, repliqua cette belle Fille, vous meritez davantage que ce que vous dites : puis qu'en l'estat qu'est nostre fortune, il est peu de personnes plus malheureuses que nous. Cependant pour aider à m'esclaircir du doute où je fuis, aussi bien que tout le reste de nostre Maison ; je vous prie de vous donner la peine d'ouvrir cette Boitte : et de voir quelque chose, qui peutestre vous surprendra agreablement. En disant cela, elle luy presenta effectivement une Boitte de Portrait assez magnifique : et se mit à la regarder avec une attention extréme. Artamene qui ne sçavoit pourquoy elle vouloit qu'il ouvrist cette Boitte, ne laissa pas de luy obeïr : et fut en effet fort agreablement surpris, par la veuë du Portrait d'une personne admirablement belle. Mais comme il n'avoit jamais veû celle qu'il representoit ; et qu'il avoit dans le coeur une autre image, qui ternissoit la beauté de celle là : il ne parut en ses yeux, ny en ses actions nulle esmotion extraordinaire : et il regarda cette Peinture comme une belle chose, qui ne luy donnoit ny grande joye, ny grande inquietude. Cette belle Fille voyant la tranquilité avec laquelle Artamene regardoit ce Portrait : ha s'écria-t'elle, genereux Inconnu, je pense que vous avez raison : et je ne doute presque plus, que vous ne soyez point Spitridate : car Spitridate, adjousta-t'elle, ne pourroit jamais estre capable de regarder cette Peinture, avec une pareille froideur : non pas mesme quand il feroit inconstant. A ces mots, elle quitta mon Maistre : et s'en allant retrouver sa Mere, il n'en faut point douter, luy dit elle, celuy que vous prenez pour Spitridate ne l'est pas : il a regardé le Portrait que je luy ay monstré sans joye et sans esmotion : il n'en a ny pasly ny rougy : son ame est demeurée tranquile : ses yeux n'en ont point paru ny plus guais ny plus tristes : et il est impossible enfin, que cet homme soit Spitridate. Non Madame, luy dit elle, il n'est point mon Frere, puis qu'il n'est point Amant de la Princesse de Pont : et il n'est point amoureux, puis qu'il a pû voir ce Portrait avec tant d'indifference. Luy, dis-je encore une fois, qui ne l'a seulement jamais entendue nommer sans rougir : qui ne l'a jamais veuë sans changer de couleur : et luy enfin qui a esté le plus amoureux de tous les hommes. Ce fut de cette sorte que cette Fille parla : et ce fut en effect, ce qui commença de desabuser le plus cette Dame. Mon Maistre aprit ce que je viens de vous dire, d'une des Femmes qui avoient soing de luy : et qui voulant l'obliger, luy raconta ce quelle avoit entendu. Tant y à Seigneur, que cette Dame s'estant enfin laissé persuader qu'Artamene n'estoit point Spitridate ; se resolut de ne laisser pas de le bien traiter : et son merite avoit desja si puissamment gagné son coeur ; que le voyant un matin en assez bon estat, Genereux Estranger, luy dit elle, puis que vous n'avez pas voulu estre Spitridate, il faut vouloir ce qui vous plaist : et perdre une seconde fois un Fils, que je pensois avoir retrouvé. Ne vous offensez pas de grace, de la ressemblance qu'il a aveque vous : car de quelque condition que vous puissiez estre, son Nom ne vous sçauroit estre honteux : puis que ses Peres en perdant la Couronne de Bythinie, luy ont au moins laissé la noblesse de leur sang. Madame, luy dit alors Artamene, je vous demande pardon, si je ne vous ay pas rendu tout le respect que je vous devois : Ne vous excusez point, dit elle, d'une chose où vous n'avez point failly : et puis, adjousta cette Dame en soupirant, des Princesses qui vivent sous la domination d'un Usurpateur ; ne font pas en termes d'exiger si regulierement, tout ce que l'on devroit peut-estre à leur condition dans un autre temps. Quoy qu'il en soit, poursuivit elle, si vous n'estes pas mon Fils, vous luy ressemblez ; et par cette seule raison, je me trouve obligée de vous rendre la liberté. Si vous estiez mon Fils, vous ne feriez pas en seureté dans cette Maison ; et ne l'estant point, vous n'y feriez pas non plus en asseurance. Ainsi il vaut mieux que vous en partiez : et que vous me disiez où vous voulez que je vous face conduire. Mon Maistre ravy de joye de la generosité de cette Dame, la remercia : et luy protesta qu'il la serviroit toute sa vie ; et peut estre plus importamment qu'elle ne croyoit. En suitte de quoy il la pria de luy vouloir presser une Lictiere, pour le reporter au Camp de Ciaxare. Mon Maistre n'estoit pas encore trop bien : mais l'amour luy redonnant de nouvelles forces, pour pouvoir retourner vers le lieu où il sçavoit qu'il entendroit parler de Mandane, il voulut partir dés le lendemain : et partit en effet, accompagné du jeune Chirurgien qui l'avoit pensé ; et de deux autres qui avoient ordre s'ils rencontroient quelqu'un du Party du Roy de Pont, et du Roy de Phrigie, de dire qu'Artamene estoit un Parent de leur Maistresse, que l'on reportoit chez luy ; et qui avoit esté blessé à la derniere Bataille. Mon Maistre en partant reçeut cent civilitez de toutes ces illustres Personnes, qu'il leur rendit avec usure : leur promettant de leur faire bien tost sçavoir de ses nouvelles. Mais comme il prit le chemin du Camp, il sçeut par quelques Soldats qui alloient à la petite guerre, et ausquels il fit demander où estoit l'Armée, que Philidaspe en estoit party le jour auparavant, pour aller conduire le Roy de Pont à Sinope. Si bien que changeant sa routte, il prit celle de Philidaspe : qu'il r'atrapa aisément, parce que des Chariots et des Prisonniers, marchent encore plus lentement qu'une Lictiere. Il arriva donc, comme vous l'avez sçeu, dans cette Plaïne que traversoit Philidaspe : Et voila, Seigneur, quelle avoit esté l'avanture de mon Maistre ; et ce qui l'avoit fait croire mort. Comme la chose avoit esté fort extraordinaire, Artamene eut la curiosité depuis, de demander au Roy de Pont, s'il estoit vray qu'un Prince appelle Spitridate luy ressemblast ? et l'assura qu'il avoit pensé y estre trompé plus d'une fois ; et qu'il n'estoit pas possible de voir deux personnes avoir jamais tant de conformité d'air, de troits, et de taille, que Spitridate et luy en avoient.

Suite de l'histoire d'Artamène : conjuration de Philidaspe


Mais pour reprendre le fil de mon discours où nous l'avons laissé ; apres que Ciaxare eut escouté de la bouche de mon Maistre, tout ce que je viens de vous raconter ; il admira son bonheur et s'en resjouït : et apres une assez longue conversation, il le quitta, et s'en retourna à Sinope. Ils resolurent toutefois auparavant, que le lendemain tout le butin et tous les Prisonniers entreroient dans la Ville : et que le soir estant venu, le Roy de Ponty feroit conduit, et qu'Artamene y entreroit en mesme temps. Cependant Ciaxare ne fut pas plus tost party, que mon Maistre envoya dire au Roy prisonnier, qu'il avoit obtenu ce qu'il avoit souhaité, ce qui luy donna beaucoup de joye. En suite, Artamene songea à renvoyer la Lictiere qu'on luy avoit prestée : mais en la renvoyant, il fit choisir parmy toutes ses Pierreries, qu'il avoit envoyé querir à Sinope, ce qu'il y avoit de plus beau : et en bailla une quantité fort grande à un des siens : avec ordre de les presenter à cette jeune et belle Personne, qui luy avoit monstré un Portraict ; et de la supplier de vouloir recevoir cette foible marque de sa reconnoissance : n'osant pas parler de rançon à la Princesse sa Mere, apres la haute generosité qu'elle avoit euë. Il recompensa aussi magnifiquement le Chirurgien qui l'avoit pensé ; et tous ceux de cette Maison qui l'avoient servy ; et tant par la richesse de ses presens, que par la façon dont ils virent que le Roy et toute la Cour traitoient Artamene ; ils jugerent bien que leur Maistresse n'avoit pas connu la véritable condition de son Prisonnier. Apres que mon Maistre eut donc donné tous les ordres necessaires, la nuit estant deja bien advancée, il demeura seul, et en liberté de s'entretenir de sa passion : Me voicy enfin, disoit-il en luy mesme, eschapé de beaucoup de perils : et il y a peu de gens qui n'admirent ma bonne fortune. Mais durant que ce bonheur excite peut-estre l'envie contre moy, je ne laisse pas de m'estimer le plus malheurex homme du monde ; et je le seray tousjours sans doute, jusques à ce que je puisse obtenir quelque tesmoignage d'affection de ma Princesse : ou que du moins elle n'ait reçeu la mienne favorablement. Helas ! disoit-il encore, peut-estre que si Feraulas luy a donné ce que je luy avois commandé de luy presenter, elle l'aura leû avec chagrin : et que bien loing d'avoir de la compassion, elle n'aura eu que de la colere. Peut-estre aussi, adjoustoit il, qu'elle m'aura pardonné : et que la pitié attendrissant son coeur, elle aura reçeu la declaration que je luy ay faite, sans s'en irriter, et sans m'en haïr. Mais quand cela seroit, poursuivoit il, qui sçait si ce qu'elle m'a pardonné lors qu'elle m'a pardonné lors qu'elle m'a creû mort, me le sera aujourd'huy qu'elle sçait que je suis vivant ? Peut estre encore que Feraulas ne luy aura pas donné ce que je luy escrivois : et qu'ainsi je suis aussi innocent dans son esprit, que je l'estois en partant. Mais aussi, reprenoit ce Prince, je suis aussi malheureux ; car enfin si elle ne sçait point que je l'aime, le moyen que j'ose jamais le luy dire ? que veux je donc ? disoit-il encore ; et que puis-je vouloir ? je crains qu'elle ne sçache mon amour, et je le souhaite : j'ay de la crainte et de l'esperance : je desire passionnément de revoir Mandane, et je l'aprehende : et je suis enfin si prés de la supreme felicité, ou de la supreme infortune ; qu'il n'est pas aisé que mon ame n'en soit point esbranlée : et que l'incertitude où je suis, du bien ou du mal qui me doit arriver, ne trouble pas ma raison. Ce fut en de pareilles pensées, qu'Artamene passa une partie de la nuit : neantmoins le sommeil l'ayant surpris malgré luy, il se trouva le lendemain au matin en assez bon estat : et les Chirurgiens du Roy, assurerent qu'en fort peu de jours, il quitteroit non seulement le lict, mais la Chambre, et seroit en parfaite santé. Il reçeut tout ce jour là, les visites de toute la Cour ; et envoya faire un compliment à la Princesse Mandane, qui le reçeut avec beaucoup de civilité, et le luy rendit de mesme. Ce fut pourtant d'une maniere, que quoy que mon Maistre se fist redire plusieurs fois parole pour parole, tout ce qu'elle avoit dit à celuy qui luy avoit parlé de sa part ; il n'y pût rien trouver qui fortifiast son esperance, ny qui deust aussi accroistre sa crainte. Le matin fut employe, à faire entrer dans Sinope, apres que chacun eut quitté le deüil, tout le butin et tous les prisonniers, que Philidaspe conduisit : et la Princesse qui estoit à une des fenestres du Chasteau, vit entrer toutes ces choses, et les regarda avec un esprit qui n'estoit gueres plus tranquile que celuy de mon Maistre. Le soir estant venu, le Roy de Pont fut conduit dans la Ville par ses Gardes, et mis en lieu de seureté : mais en passant sous les fenestres de la Princesse, il la vit à la clarté des flambeaux, et il en fut veû : ce qui donna de la pitié à Mandane, et de la confusion au Roy prisonnier. Artamene suivit d'assez prés le Roy de Pont : mais quelque secret que l'on eust pû garder pour son arrivée, afin de contenter sa modestie ; les Habitans de Sinope n'ayant pas laissé de sçavoir qu'il devoit entrer ce soir là, se tindrent dans les ruës avec des flambeaux allumez ; mirent des Lampes à toutes les fenestres ; et par des cris d'allegresse, et par l'abondance des lumieres, cette entrée de nuit ne laissa pas d'avoir quelque chose d'assez magnifique. Artamene estoit accompagné de tout ce qu'il y avoit de Grand à la Cour, qui le conduisit chez luy où le Roy l'attendoit : Mon Maistre fut pourtant moins heureux que le Roy de Pont en une chose : car il ne vit point la Princesse, en passant sous les fenestres : parce qu'elle s'estoit mise au lit, et avoit feint de se trouver mal. Martesie qui dans les premiers momens que sa Maistresse avoit apris qu'Artamene estoit vivant, avoit veû tant de joye dans ses yeux ; ne pouvoit assez s'estonner, de remarquer le trouble de son ame. C'est pourquoy voyant qu'il n'y avoit personne aupres d'elle, et qu'elle pouvoit luy parler en liberté : Me permettrez vous, Madame, luy dit elle, de vous demander si ce n'est qu'une simple incommodité, qui vous à fait mettre au lict ; ou s'il vous est arrivé quelque malheur que l'ignore : et qui trouble la satisfaction que vous devez avoir, en un des plus heureux jours de vostre vie ? Car enfin, Madame, vous voyez la guerre finie glorieusement ; vous voyez dans les fers un Roy que vous ne vouliez pas espouser ; et vous voyez vivant un Prince que vous avez pleuré, lors que vous l'avez creû mort, et que vous avez deû pleurer. je l'advouë ma chere Fille, luy respondit la Princesse, je suis heureuse en beaucoup de choses ; mais je ne la suis pas en toutes : et l'endroit par où je suis infortunée est si senfible ; que je ne joüis point du tout de cette felicité aparente, dont je parois environnée de toutes parts, à ceux qui ne connoissent pas le fond de mon coeur. Mais encore, Madame, reprit Martesie, que pouvez vous avoir qui vous fasche ? Le Roy vous aime ; toute la Capadoce vous adore ; la paix va ramener tous les plaisirs à la Cour ; et Artamene sera bien tost guery, à ce que disent les Medecins du Roy. Artamene, reprit la Princesse en soupirant, ne le sera peut estre qu'un peu trop tost : et quoy que je luy souhaite toute sorte de bonheur ; je voudrois bien qu'il ne fust pas en estat de quitter la Chambre, que je n'eusse auparavant resolu, de quelle façon je dois vivre aveque luy. Comment, Madame (interrompit Martesie toute surprise) Artamene de qui je vous ay veû pleurer la mort avec tant d'amertume, sera peut-estre, dites vous, un peu trop tost guery ! Ha ! Madame, j'ay sans doute mal entendu : ou sans y penser vous vous estes mal expliquée. Nullement, Martesie, reprit elle ; et la bizarrerie de mon destin, fait que je n'aprehende guere moins la veuë d'Artamene, que j'ay desiré sa vie. Car sçachez, luy dit elle en changeant de couleur, que j'ayme la gloire, preferablement à toutes choses : mais que je ne hais pas aussi assez Artamene, pour me pouvoir priver de sa conversation sans repugnance. Cependant vous jugez bien Martesie, qu'apres m'avoir fait sçavoir qu'il a de l'amour pour moy ; je ne dois plus luy donner la mesme liberté qu'il a euë autrefois parmy nous ; et qu'il faut que je vive avec beaucoup plus de contrainte que je ne faisois, dans un temps où je n'avois pas pour luy la tendresse que je sens dans mon coeur, malgré toute ma Vertu. Car enfin Martesie (puis qu'il faut vous descouvrir le fond de mon ame) sçachez que si Artamene eust eu la hardiesse de me parler de son amour, je l'eusse mal traité ; je l'eusse banny ; et je l'eusse peut estre moins estimé : parce que j'eusse soubçonné qu'il n'eust pas eu une véritable estime pour moy. Mais de la façon dont j'ay sçeu cette amour, la compassion ayant attendry mon coeur : je l'ay aprise sans colere ; je l'ay creuë sans difficulté : et comme je ne voyois pas qu'il peust y avoir nulle dangereuse suite en cette affection ; je ne me suis point opposée à sa naissance. je me suis souvenuë de tous les services d'Artamene : j'ay repassé cent et cent fois dans mon esprit, toutes ses vertus, et toutes ses bonnes qualitez : j'ay r'apellé toutes ses actions dans ma memoire : elles m'ont toutes dit qu'il m'avoit aimée, d'une maniere tres respectueuse : j'en ay plus creû, qu'il ne m'en pouvoit jamais dire : et l'en ay eu plus de reconnoissance, qu'il n'en pouvoit jamais esperer. Enfin, Martesie, sa mort a fait naistre mon amitié, pour ne pas nommer autrement, une affection toute pure : jugez donc si apres avoir abandonné mon ame à une passion toute innocente, il me sera bien aisé de la combattre et de la vaincre. Il le faut toutefois, reprit elle, quand mesme nous en devrions mourir. Mais Madame, luy dit Martesie, Artamene est il plus coupable vivant, qu'il n'estoit dans le Tombeau ? Non, respondit la Princesse ; mais il m'est plus redoutable. Ce n'est pas que je pretende luy oster absolument mon amitié : et tout ce que je pourray faire, sera peut-estre bien assez, si je puis ne luy en donner nulles marques. Mais Madame, reprit Martesie, pourquoy le voulez vous punir, luy qui n'est pas criminel ? Et pourquoy voulez vous aussi vous affliger, en le rendant malheureux ? Attendez Madame, qu'il vous donne sujet de pleinte : et s'il vous dit quelque chose qui vous déplaise, il sera assez à temps de vous priver de sa veuë. Mais Martesie, interrompit la Princesse, comment voulez vous que je le puisse voir, sans une confusion estrange ? Et comment voulez vous encore qu'en le voyant, je puisse venir à bout de bannir de mon ame, cette affection que j'y avois reçeue, lorsque je le croyois dans le Tombeau ? Pour moy, Madame, répliqua Martesie, je vous advoüe que je ne puis concevoir que vous eussiez raison d'aimer Artamene mort, et que vous le deviez haïr vivant. Ha Martesie, s'écria Mandane, que mes sentimens sont esloignez de la haine ! et qu'Artamene feroit heureux, si je l'aimois un peu moins ! Car enfin si je ne me deffiois pas de mon coeur, je vivrois aveque luy comme auparavant : j'attendrois, comme vous dites, qu'il me donnast un juste sujet de me pleindre : et je demeurerois en repos. Mais Madame, repliqua Martesie, le ne voy pas qu'il faille vous inquieter si fort : Artamene, à ce qu'il vous escrit, et à ce que Feraulas vous à dit, est Prince : ainsi encore une fois, je ne voy point qu'il y eust tant de sujet de vous offenser, quand mesme il entreprendroit de vous dire ce qu'il vous a escrit. Ha ma chere fille, reprit la Princesse, ce que vous me dites pour me consoler, est ce qui m'afflige encore davantage : car si Artamene n'estoit pas de la condition dont il se dit estre, sa temerité m'auroit offencée : et tout mort qu'il auroit esté, je n'aurois eu au plus, que de la compassion de sa folie et de son malheur : mais icy, je ne voy rien qui m'offense ; et rien pourtant qui ne me fasche. Car apres tout, je ne dois point me choisir un mary : de plus, cette fatale coustume, que les Assiriens qui ont esté Maistres de la Capadoce, ont laissée parmy nous, et qui veut que je n'espouse point un Prince Estranger ; ne me laisse nul pretexte, qui puisse justifier l'affection d'Artamene pour moy : ny moins encore celle de Mandane pour luy. Ainsi Martesie, il la faut vaincre : et c'est à dire qu'il faut se faire une violence extréme ; qu'il faut rendre Artamene malheureux, et me rendre infortunée. Il me semble desja, disoit elle, que je le voy chercher dans mes yeux, de quelle façon j'ay reçeu sa lettre : mais helas, reprenoit elle tout d'un coup, que dis-je ! Et comment ne pensay-je pas, que Feraulas, s'il l'a veû, luy aura dit qu'il n'a remarqué nul sentiment de colere dans mon esprit ? qu'il m'a veû pleurer ; qu'il m'a veû rougir ; et qu'enfin il a connu que je l'aimois : et que peut-estre mesme je l'aimois, devant qu'il m'eust fait sçavoir qu'il m'aimoit. Ha Martesie, s'écrioit elle, ce malheur nous est arrivé ! Et c'est en vain que je veux cacher mes sentimens à Artamene. Il les sçait, disoit elle, il les sçait : et peut- estre mesme que les imaginant autres qu'ils ne sont, il conçoit des esperances criminelles, et se prépare à m'offenser. Hélas, disoit elle encore, qui vit jamais un malheur égal au mien ? Je passe toute ma vie avec une retenüe qui n'eut jamais d'égale : je me prive presque de tous les plaisirs innocens, bien loing d'en chercher qui puissent estre suspects : je deffens l'entrée de mon ame, à tout ce qui paroist un peu esloigné de la plus severe vertu : je resiste au merite ; aux services ; et à toutes les grandes qualitez d'Artamene : et mon coeur ne se rend qu'au bord de son Tombeau. Cependant peut-estre qu'à l'heure que je parle, Artamene se repent de ne m'avoir pas parlé plustost : peut-estre qu'il croit qu'il eust esté bien reçeu, dés la premiere fois qu'il me vit : et cette vertu severe, dont j'ay fait une si haute profession, ne luy paroist peut estre qu'un artifice. Mais que sais-je ? reprenoit elle tout d'un coup, j'accuse sans doute un innocent, qui apprehende autant ma veuë que je crains la sienne : Non non, Artamene explique les larmes que j'ay versées d'une autre façon : il sçait que la compassion toute seule en fait respandre : il sçait que je luy devois la vie du Roy mon pere : et que par cette seule raison, je luy devois des soupirs et des pleurs. Demeurons donc, disoit elle, avec un peu plus de repos : satisfaisons nous de nostre innocence : ostons seulement à Artamene toutes les occasions de nous parler en particulier : cachons luy du moins la tendresse que nous avons dans le coeur, si nous ne pouvons vaincre : et quoy qu'il en puisse arriver, resoluons nous plustost à la mort, que de rien faire, de rien dire, ny mesme de rien penser, qui ne soit juste ; qui ne soit vertueux ; et qui ne satisface pleinement, l'amour que nous avons pour la gloire. C'estoit de cette sorte que l'Ilustre Mandane s'entretenoit avec Mattesie, pendant que mon Maistre qui ne sçavoit point si elle avoit veû ce qu'il luy avoit escrit, en estoit tousjours plus en peine. Philidaspe durant ce temps là, ne paroissoit presque point : il vit la Princesse en arrivant à Sinope, mais ce ne fut qu'un moment : et feignant d'aller donner ordre aux Troupes que l'on avoit levées pensant qu'il les deust commander ; et qui s'estoient assemblées aupres d'un Chasteau dont il estoit Gouverneur à soixante stades de cette ville ; la Princesse eut du moins un peu plus de liberté d'entretenir ses pensées : et de songer à la resolution qu'elle vouloit prendre. Cependant les blessures de mon Maistre se guerissant mesme plustost que les Chirurgiens ne l'avoient esperé ; il fut dans peu de jours en estat de quitter non seulement le lict, mais la chambre, et d'aller rendre ses devoirs au Roy et a Mandane. Il eust bien voulu que j'eusse esté aupres de luy, afin de luy dire ce que l'avois sait : mais il creut qu'il eust falu attendre trop long temps. Car encore qu'il m'eust envoyé un ordre de le venir trouver, il y avoit assez loing de Sinope au lieu où nous estions campez : et hors d'une diligence extraordinaire, je ne pouvois pas si tost arriver. Ainsi se voyant presse par sa passion, et dans une impatience extréme de revoir sa Princesse ; apres avoir esté chez le Roy il fut chez Mandane : et il y fut avec une agitation d'esprit, qui n'eut jamais de semblable, jusques là, il n'avoit senty qu'une crainte respectueuse en l'approchant : mais en cette occasion, il craignit de toutes les façons dont l'on peut craindre. La Princesse de son costé, sçachant qu'Artamene alloit entrer dans sa chambre, en changea de couleur plus d'une fois : et il y eut quelques moments, où ille eut de la colere, de n'estre pas Maistresse absoluë des mouvements de son coeur. Comme elle estoit sur son lict il luy fut un peu plus aisé de cacher le desordre de son esprit qu'à Artamene : qui par malheur pour luy, trouva beaucoup de monde chez la Princesse. Il la salüa avec tout le respect qui luy estoit deû : et elle le reçeut avec toute la civilité que la Princesse de Capadoce devoit à un homme qui venoit de remporter des Victoires, et de faire des Rois prisonniers. Mais ce fut toutefois avec une certaine retenuë, que mon Maistre remarqua : et qui luy fit croire durant quelque temps, qu'elle avoit veû ce qu'il luy avoit escrit. Elle sçait sans doute, disoit il en luy mesme, ce que je souhaite, et ce que je crains qu'elle ne sçache : et un moment apres la Princesse luy disant quelque chose d'obligeant ; le me trompe, adjoustoit il, elle ne sçait encore rien, de ce que je veux qu'elle ne sçache pas, et de ce que je n'oseray jamais luy dire. La Princesse d'autre part, n'estoit pas peu embarrassée : elle condamnoit toutes ses pensées ; elle se repentoit de tout ce qu'elle disoit : lors qu'elle loüoit Artamene, elle trouvoit qu'il expliqueroit ses loûanges à son prejuoice : et lors qu'elle se faisoit, et qu'elle respondoit avec froideur ; elle craignoit de le desobliger : et presque malgré son intention, elle reparoit cette froideur, par quelque legere civilité, Toute cette visite se passa de cette sorte : et Mandane conduisit la chose avec tant d'adresse ; qu'Artamene ne pût connoistre ses véritables sentimens : et il se retira avec plus d'amour et plus d'inquietude qu'auparavant. En s'en retournant, il trouva chez luy un Capitaine d'Archers à cheval qui l'y attendoit : et qui luy ayant demandé audience en particulier, luy aprit qu'il y avoit environ trois ou quatre heures qu'il avoit rencontré à vingt stades de Sinope, un homme à cheval, qui estoit assez de sa connoissance, et qui venoit à la Ville comme luy. Que luy ayant demandé où il alloit ? cét homme luy avoit paru interdit, et ne luy avoit pas respondu bien à propos. Qu'en suitte estans venus à parler de diverses choses, ils s'estoient querellez et battus : et qu'il estoit arrivé des gens qui les avoient separez. Mais que pendant ce combat, cét homme avoit laisse tomber des Tablettes qu'il avoit ramassées, apres qu'il avoit esté party : et dans lesquelles il croyoit qu'il pourroit peut-estre y avoir des choses qui meritoient d'estre sçeües de luy, veû la confusion qu'il avoit remarqué dans l'esprit de celuy à qui elles estoient : et que cette pensée luy estant venüe, il avoit creû de son devoir de ne les ouvrir point : et de les luy aposter toutes cachetées. Artamene remercia ce Capitaine : et prenant ces Tablettes, il y trouva à peu prés ces paroles. Ne manquez à rien de tout ce que vous m'avez, promis : et soyez, certain que de mon costé, je ne manqueray pas de faire ce que je dois. Assurez veut aussi bien des Gardes qui vaut ont engagé leur foy, que je suis assuré des Soldats que je vous meneray. Preparez vos gens à garder le respect qu'ils doivent à la personne du monde qui en merite le plus : et promettez leur en suitte, des recompenses dignes de leur service. Au reste, quoy que vous m'ayez, dit, et quoy que je vous aye promis, ma passion ne peut endurer, que ce soit vous seul qui faciez, tout mon bonheur : ainsi attendez, moy auparavant que de commencer l'execution de nostre dessein. Car enfin il pourra estre, que lors que la Princesse verra le Prince d'Assirie à ses pieds, elle luy pardonnera sa violence ; ou du moins l'execusera : et comme elle ignore également, que Philidaspe soit sils de la Reine Nitocris ; il importe que ce soit moy qui luy aprenne l'un et l'autre, aussi tost que nous l'aurons enlevée : afin de diminuer son deplaisir, par connoissance de ma condition. Celuy qui vous porte as Tablettes est fidelle : donnez, luy donc librement vostre response : et hastez vous, si vous voulez, obliger le plus amoureux Prince de la Terre, et le plus reconnoissant.Artamene apres avoir leû ce que je viens de vous dire, fut surpris d'une estrange sorte, et demeura dans une peine encore plus estrange. Il eut pourtant la force de se contraindre pour un moment : il loüa ce Capitaine de sa fidelité ; luy promit de l'en recompenser ; de le faire connoistre au Roy ; et apres avoir commandé qu'en attendant mieux, on luy donnast un fort beau cheval et de belles Armes ; il le congedia : et luy ordonna toutefois de ne s'esloigner point : afin qu'il sçeust precisément où il seroit, en cas qu'il eust besoin de luy. Apres que cét Officier fut party, Artamene releut ce qu'il avoit desja leû :et reconnoissant l'escriture de Philidaspe, ô Dieux ! s'escria-t'il, Philidaspe est le Prince d'Assirie ! Philidaspe est amoureux de Mandane ! et Philidaspe la veut enlever ! Que voisie ? qu'aprens-je ? et quel remede y puis-je aporter ? Du moins, disoit-il, je suis assuré de sa propre main, qu'il n'a pas esté plus heureux que moy : la Princesse ne sçait, ny sa condition, ny son amour : profitons de cette ignorance : soyons fidelles à nostre Ennemy, et ne le descouvrons pas de peur qu'en le descouvrant, nous ne le servissions nous mesmes. Il faut faire manquer sa conspiration par une autre voye : et il faut qu'en luy faisant perdre la vie, nous mettions la Princesse en seureté. Il envoya alors s'informer si l'on ne pourroit point descouvrir precisément où estoit Philidaspe : mais quelque soing que l'on y peust aporter, il luy fut impossible de l'aprendre. Quelques uns disoient qu'il estoit dans ce Chasteau où il commandoit : quelques autres assuroient qu'il n'y estoit pas : les uns disoient qu'il estoit allé faire un voyage de quinze jours : et les autres encore, que l'on n'en sçavoit rien du tout. Cependant comme Artamene ne sçavoit pas le temps où cette conjuration devoit esclater, il voyoit bien que la chose pressoit : mais il avoit pourtant quelque peine à se resoudre d'aller aprendre à la Princesse, que Philidaspe devoit estre un jour Roy d'Assirie. Il se souvenoit alors, que quand il avoit passé à Babilone, ce Prince en estoit party deux jours auparavant : et il se souvenoit encore, qu'il l'avoit veû dans le Temple de Mars, le premier jour qu'il avoit esté à Sinope. Que feray-je, disoit-il, contre ce dangereux Rival ? iray-je advertir le Roy de ce qu'il trame, sans en rien dire à la Princesse ? ou iray-je à la Princesse auparavant que d'aller au Roy ? peutestre que comme la chose la regarde directement, elle s'offencera si je ne l'advertis pas la premiere : Allons donc, allons luy descouvrir la verité de la chose, et ne luy en desguisons rien. Mais que dis-je ? reprenoit il tout d'un coup ; suis-je bien assuré que je veux faire ce que je dis ? non, cela n'a point d'aparence. Quoy ! j'aprendrois moy mesme à la Princesse que mon Rival l'aime ; qu'il est un des plus Grands Princes du Monde ; et qu'il ne manque rien à sa bonne fortune, que le consentement de Mandane !Quoy, je n'oseray parler pour moy mesme, et je parleray pour mon Ennemy ! l'estoufferay mes soupirs ; je cacheray mes larmes ; et j' iray aprendre à la Princesse, les transports et la passion de mon Rival ! Mais d'un Rival encore qui est bien fait ; qui a du coeur et de l'esprit ; et que j'ay entendu loüer plus d'une fois à Mandane ! Ha non non, il vaut mieux mourir. Mais d'autre part, disoit-il, la conjuration est preste d'esclatter : si je ne montre point ce que Philidaspe a escrit ; et que je me contente de dire qu'il a un pernicieux dessein, et qu'il y faut donner ordre : qui sçait si je seray creû ? l'on sçait que nous ne sommes pas trop bien ensemble : et cette conspiration, si peu d'aparence ; qu'auparavant que j'aye peut-estre persuadé qu'elle est veritable, et qu'il faut songer à l'empescher, elle sera executée ; la Ville sera surprise ; ma Princesse sera enlevée ; et cét heureux Rival enlevera avec elle, tout ce qui me peut faire aimer la vie. Parlons donc, parlons pour luy, afin de pouvoir agir contre luy : s'il estoit en lieu (poursuivoit-il en luy mesme) où je le pusse trouver, j'irois luy aprendre ma passion, et non pas descouvrir la sienne à la Princesse : et je tascherois apres la luy avoir aprise, de ne le laisser pas en estat de la reveler à personne. Enfin je ferois ce que je serois obligé de faire : il mourroit ou je mourrois, et tous nos differens seroient terminez. Mais helas ! Il se cache ; il est à couvert de ma violence ; et je ne sçay de son entreprise, que ce qu'il faut que j'en sçache, pour avoir de la jalousie ; de la crainte ; de la haine ; et du desespoir. je ne sçay qui sont ceux qui le servent, je ne sçay quand, ny comment ils le doivent servir : et je sçay seulement qu'ils travaillent à ma ruine. Mais que fais-je malheureux ? je perds le temps à discourir inutilement pendant que mon Ennemy avance ma perte, en avançant son dessein : Allons donc, allons parler à la Princesse : allons luy aprendre ce que jamais nul autre Amant que moy, n'a apris à la personne aimée. Peut-estre, adjoustoit-il, tirerons nous quelque avantage de nostre malheur : nous verrons dans ses yeux les mouvemens de son ame : nous descouvrirons les plus secrets sentimens de son coeur ; et peut-estre encore, qu'apres avoir parlé pour autruy, nous trouverons les moyens de parler pour nous mesmes. Va donc malheureux Amant ; va où ta destinée te conduit ; et ne differes pas davantage. Songe qu'il s'agit de tout ton bonheur, ou de toute ton infortune : espere qu'en aprenant l'amour de Philidaspe à Mandane, tu l'en feras haïr pour toujours : et pense enfin que peut-estre si tu ne te hastes, il executera son dessein ; il l'enlevera ; il la tiendra en sa puissance ; il ne la rendra jamais ; il gagnera peut-estre son coeur ; il obtiendra son pardon ; et la possedera tousjours. Cette derniere pensée, acheva de luy faire prendre la resolution de ne perdre pas plus un seul moment, et d'aller trouver Mandane : il y fut donc en diligence ; et luy fit demander la grace de pouvoir l'entretenir en particulier. La Princesse qui creut que c'estoit pour luy parler de son amour, s'en offença, et luy fit dire qu'il ne pouvoit pas la voir : parce qu'elle avoit quelque affaire importante qui l'occupoit. Artamene desesperé de cette response, la fit supplier encore une fois, qu'il peust l'entretenir un moment, d'une chose qui regardoit le service du Roy, et le sien ; et qui ne pouvoit souffrir de retardement. Mandane surprise de cét empressement d'Artamene, pensa s'obstiner à refuser de le voir : mais craignant qu'en effet il n'y eust quelque chose d'important à sçavoir pour le service du Roy, elle commanda qu'on le fist entrer : et ordonna à Martesie de demeurer dans son Cabinet, avec une autre de ses Filles. Mon Maistre estant donc entré, et ne pouvant obtenir de sa passion, d'aprendre de sa bouche celle de Philidaspe à la Princesse ; Madame (luy dit-il, apres j'avoir salüée avec beaucoup de respect, et en luy presentant ce que Philidaspe avoit escrit) vous trouverez dans ces Tablettes, la justification de mon importunité. Artamene prononça ces paroles, avec un esprit si troublé ; que Mandane craignit encore, que ce ne fust une nouvelle invention de luy parler de son amour : mais enfin apres les avoir prises en tremblant, et les avoir ouvertes en changeant de couleur ; elle fut esclaircie de tous ses doutes ; et elle aprit ce qu'elle n'eust jamais creû aprendre par Artamene. D'abord, il parut beaucoup de colere dans ses yeux : et mon Maistre eut la satisfaction de connoistre parfaitement, que Philidaspe n'avoit pas grande part au coeur de Mandane. je vous suis bien obligée, luy dite elle, de m'avoir advertie d'une chose si importante : mais aprenez moy de grace, tout ce que vous sçavez de ce dessein. Artamene luy conta alors, comment ces Tablettes estoient venuës en ses mains : et luy dit en suite, que s'il eust pû trouver Philidaspe, il auroit destruit la conjuration sans l'en advertir. La Princesse le remercia alors aussi civilement que le trouble où elle estoit le luy pût permettre : et ne pouvant assez s'estonner de cette avanture ; que Philidaspe, dit elle, veüille usurper un Royaume, par la force et par la trahison, comme je m'imagine qu'il en a le dessein je n'y trouve rien de fort extraordinaire : mais qu'un Amant commence de descouvrir son amour par un enlevement, c'est ce qui n'a jamais eu d'exemple ; et c'est ce qui vient à bout de toute ma patience. Moy, dis-je (adjousta-t'elle toute esmuë) qui ne pourrois pas me resoudre, de souffrit une declaration d'amour, du plus Grand Prince de la Terre : apres dix ans de services, de respects, et de soumissions. Artamene escouta ces paroles, avec beaucoup de douleur ; et craignant d'en entendre encore de semblables, il l'interrompit ; et luy demanda ce qu'il luy plaisoit qu'il fist ? je veux, luy dit elle, que vous me conduisiez chez le Roy, pour l'advertir de la chose ; et que vous ne m'abandonniez point, en un temps où vostre valeur m'est si necessaire. Tant que je seray vivant, luy repliqua mon Maistre, ne craignez rien de Philidaspe ; et soyez s'il vous plaist persuadée, Madame, que je ne prens pas moins d'interest que vous, à destruire ses mauvais desseins. je vous en suis bien obligée, reprit la Princesse, mais ne perdons pas davantage de temps ; et allons trouver le Roy. je ne sçay, Madame, adjousta mon Maistre, si le zele que j'ay pour vous, ne m'a point fait manquer au respect que je dois avoir pour luy : et s'il ne trouvera point mauvais, que je vous aye apris la temeraire entreprise de Philidaspe, avant que de l'en advertir. Ce que vous dites n'est pas absolument sans aparence, respondit la Princesse ; c'est pourquoy il luy faut dire que je vous ay rencontré fortuitement, comme vous veniez luy aporter ces Tablettes : et que vous m'avez dit en me donnant la main, ce qu'il y a d'escrit dedans. La Puissance Souveraine, adjousta-t'elle, est delicatte et sensible : et quelques droites qu'ayant esté vos intentions en cette rencontre, il pourroit estre que le Roy n'agréeroit pas vostre procedé : de sorte qu'il est à propos, de luy dire cét innocent mensonge. Ils furent donc à l'Apartement de Ciaxare, et luy aprirent ce qu'ils sçavoient, de la maniere dont ils estoient convenus : Artamene envoya mesme querir ce Capitaine, qui luy avoit aporté ces Tablettes : afin que le Roy entendist de la propre bouche de cét Officier, tout ce qu'il avoit apris de la chose. Ciaxare connoissant l'escriture de Philidaspe, ne douta point du tout qu'il n'y eust une dangereuse conjuration : il se souvint mesme avoir sçeu que le Prince d'Assirie n'estoit point à Babilone depuis un tres long temps : et se confirma en l'opinion qu'en effet Philidaspe ne mentoit pas : mais pour ses complices qui n'estoient point nommez dans cette Lettre, on ne les pouvoit pas deviner. La Princesse et mon Maistre jugeoient bien, que peut-estre Aribée pouvoit en sçavoir quelque chose : toutefois comme ils sçavoient que le Roy l'aimoit, ils n'ofoient luy dire ouvertement ce qu'ils en pensoient.

Suite de l'histoire d'Artamène : déclaration d'amour de Cyrus


Cependant Artamene ayant eu ordre de faire ce qu'il jugeroit à propos, pour mettre la Princesse en sevreté ; fit changer les Gardes du Chasteau et de la Ville : et ayant fait prendre les armes à tous les Habitans, il fit mettre des Corps de garde dans toutes les ruës. Il demanda en fuite permission au Roy, d'aller chastier Philidaspe : mais Ciaxare ne voulut point souffrir qu'il sortist de la Ville ; et la Princesse s'y opposa si fortement, qu'il n'y falut pas songer : joint qu'en effet, l'on ne sçavoit pas precisément où il estoit. Les six mille hommes qui estoient venus amener le Roy de Pont, furent mis en divers postes, aux environs de Sinope : car l'on ne douta nullement, que Philidaspe qui avoit quatre mille hommes aupres du Chasteau dont il estoit Gouverneur, n'eust eu dessein de s'en servir. Aribée en cette occasion, agit avec une finesse extréme : et comme le Roy luy eut dit la chose, ce fut luy qui tesmoigna le plus d'empressement ; qui blasma le plus Philidaspe ; et qui fit le plus de semblant de vouloir tascher de le prendre. Comme l'on ne sçavoit s'il estoit caché dans la Ville, où s'il estoit dans ce Chasteau, l'on se trouva fort embarrassé : neantmoins le lendemain au matin, Artamene pressa tant, qu'on luy permit d'aller avec ces six mille hommes, sommer ce Chasteau de se rendre ; et combattre les quatre mille qui estoient la, en cas qu'ils se missent en estat de s'opposer à ses desseins. Mais il fut estrangement estonné, lors qu'il vit ce Chasteau sans Garnison ; et que ces quatre mille hommes n'estoient plus campez aupres. Il sçeut seulement, qu'en effet Philidaspe y avoit esté : mais qu'il en estoit sorty la derniere nuit ; et qu'à trente stades de là, il avoit fait desbander toutes ses Troupes ; et estoit allé peu accompagné, vers une Forest qui n'estoit pas fort esloignée. Artamene y fut ; y chercha par tout ; et envoya plusieurs petits Corps separez à l'entour de cette Forest pour en prendre des nouvelles : toutefois il ne pût jamais rien trouver que des Soldats qui fuyoient, et qui ne sçavoient autre chose, sinon que depuis long temps Philidaspe avoit apporté un grand soing à se faire aimer de ces Troupes la : et que depuis quelques jours, ils sçavoient qu'il avoit eu intention de les employer en une occasion importante. Artamene voyant donc qu'il ne pouvoit rien aprendre davantage, s'en retourna à Sinope, pour y rendre conte au Roy et à la Princesse de ce qu'il avoit fait : Cependant l'on ne laissa pas de se tenir tousjours sur ses gardes : et de bien observer tous ceux qui avoient quelque commandement dans les Troupes on dans la Ville. Apres tant de tumulte et tant de trouble, Artamene s'estant trouvé seul dans son Cabinet, se mit à repasser dans sa memoire, ses dernieres avantures : et à s'affliger sensiblement, de cette extréme fierté, qu'il avoit remarquée dans l'esprit de la Princesse, lors quelle avoit apris l'amour de Philidaspe pour elle. Que feray-je, disoit il : et que pourray-je esperer d'une personne, qui parle du plus puissant Prince d'Asie avec tant d'orgueil ? Toutefois, reprenoit il tout d'un coup ; serois-je plus heureux, si elle avoit parlé moins rigoureusement qu'elle n'a fait ? du moins de la façon dont elle s'est expliquée, je n'ay pas sujet d'estre jaloux : et je n'ay point à craindre le plus grand suplice de l'amour. Mais helas, s'écrioit il, en me guerissant de la jalousie, elle m'a desesperé. Car enfin, si une declaration d'amour, qui luy seroit faite par le plus Grand Prince du monde ; et faite encore apres dix ans de services, de respects, et de soumissions, passe pour un crime effroyable dans son esprit ; que puis-je esperer, moy qui n'ay point encore de Couronne à luy offrir ; moy qui peut-estre ne feray pas trop bien reçeu du Roy mon Pere, quand je retourneray en Perse ; et moy enfin qui suis ce que je n'oserois luy dire ; et ce que je ne puis luy aprendre, sans m'exposer à estre haï ? O Dieux, adjoustoit il, à quoy me servira d'avoir destruit une puissante conjuration, et de voir mon Rival esloigné, si le coeur de Mandane est inflexible, et si rien ne le peut toucher ? Comme il s'entretenoit de cette sorte, Chrisante et moy arrivasmes, et luy fismes dire que nous estions revenus : à l'instant mesme il commanda non seulement que l'on nous fist entrer : mais il vint au devant de nous, avec une joye que je ne vous sçaurois dépeindre. Pour nous Seigneur, nous en eusmes une si sensible, que nous perdismes une partie du respect que nous luy devions : et en mon particulier, il me fut impossible demeurer dans les termes de ma condition. Apres les premieres carresses ; et apres que Chrisante estant plus fatigué que moy, de la diligence que nous avions faite, se fut allé reposer ; mon Maistre m'embrassant encore, avec une tendresse infiniment obligeante ; et bien Feraulas, me dit il, qu'est devenuë la lettre que je vous donnay ? est elle encore en vos mains ? ou l'avez vous renduë à la Princesse, pendant un petit voyage que l'on m'a dit que vous avez fait icy ? Seigneur, luy repliquay je, cette demande offence un peu la fidelité de Feraulas : et vous ne pouvez douter de mon exacte obeïssance, sans douter de mon affection. Quoy Feraulas, me dit il, la Princesse a donc reçeu ma lettre ? Ouy Seigneur, luy dis-je, elle l'a reçcuë : Ha Feraulas, s'écria-t'il, ne me desesperez point : et si Mandane vous dit alors quelque chose de bien fascheux, je pense qu'il est bon que je ne le sçache pas. Toutefois (reprit il, sans me donner le loisir de parler) il vaut mieux que je sçache la verité toute pure, afin de ne m'amuser point à trainer une malheureuse vie : et à conserver quelque espoit inutilement. Seigneur, luy dis-je, vous estes plus heurex que vous ne pensez : non non Feraulas, me respondit il, ne me flatez point : et ne faites pas ce que je vous ay dit d'abord. Non Seigneur, luy dis- je, je ne vous deguiseray rien : et alors je me mis effectivement à luy raconter fort exactement, tout ce que la Princesse m'avoit dit. je luy representay sa douleur ; je luy dis que je l'avois entenduë soupirer ; que je luy avois veû respandre des larmes ; qu'elle m'avoit parlé avec beaucoup de tendresse ; qu'elle m'avoit offert de me servir, en sa consideration ; qu'elle s'estoit informée avec beaucoup de foin de sa naissance ; que je ne luy en avois dit, que ce qu'il avoit voulu qu'elle en sçeust ; et qu'en fin si l'on devoit juger de l'estime et de l'amitié qu'elle avoit pour luy, par la douleur qu'elle avoit tesmoignée, je pouvois l'assurer qu'il estoit fort bien dans son esprit. Ha Feraulas, me dit il, tout ce que vous me dites, n'est que pour Artamene mort : Mais qui sçait si Artamene vivant, et si Artamene devenant Cyrus, pourroit estre aussi heureux ? Il faut l'esperer, luy dis-je, et pour moy je vous advouë, que j'y voy beaucoup d'aparence. Mon Maistre escoutoit alors tout ce que je luy disois, comme si un Dieu eust parle : et je m'aquis un tel credit sur son esprit, par l'agreable nouvelle que je luy donnay ; que depuis cela, il me dit tousjours jusques à ses moindres pensées. Il me fit redire plus de cent fois, tout ce que je luy avois desja dit : il vouloit presque encore, que je luy racontasse ce que la Princesse avoit pensé : et mesme ce qu'elle avoit dit, quand l'avois esté sorty de son Cabinet. Mais je ne pouvois pas le luy aprendre : car je n'avois pas encore lié amitié avec Martesie : bien est il vray que ce fut bien tost apres, que je m'attachay à la servir, et que j'entray dans la confidence. Artamene se trouvent donc beaucoup plus heureux qu'il n'avoit esperé, ne pouvoit se lasser de me parler, et de me faire tousjours de nouvelles questions : tantost sur ce qui estoit desja passé ; et tantost sur ce que je croyois de l'advenir. Neantmoins quelque joye que je luy eusse donnée, il y avoit tousjours quelques moments, où son ame n'estoit pas tranquille : et où il craignoit estrangement, qu'Artamene ne fust plus malheureux vivant, qu'il n'avoit esté dans le Tombeau. Et certes ses soubçons n'estoient pas tout à fait sans fondement : car dans le mesme temps que je l'entretenois, Martesie, qui fortuitement nous avoit veus arriver Chrisante et moy, fut en advertir sa Maistresse. Ha Martesie, luy dit elle, que m'aprenez vous ! et que va aprendre Feraulas à Artamene ! je m'imagine, poursuivit cette sage Princesse, que pour gagner l'amitié de son Maistre, il luy dira cent choses que je n'ay point dites : et que voulez vous qu'il luy die autre chose, reprit Martesie, fin on qu'il vous a entendu soupirer, et qu'il vous a veû pleurer pour la mort d'un homme que vous pleureriez peutestre encore, s'il mouroit effectivement ? je l'advoüe, luy respondit Mandane ; mais s'il estoit mort il ne pourroit pas sçavoir ma foiblesse : ny la reconnoistre aussi, repliqua cette fille, par des services et par des respects. Quoy qu'il en soit, dit la Princesse, Artamene sçaura par Feraulas, que j'ay fait des choses que l'on ne fait gueres, que pour les personnes que l'on aime : il est vray Madame, interrompit Martesie, mais voudriez vous qu'Artamene creus que vous l'enffiez haï ? luy qui a expose mille et mille fois sa vie pour vostre service ; qui à sauvé celle du Roy vostre Pere ; qui a tant gagné de Batailles ; qui a fait des Rois prisonniers ; et qui vient presentement d'empescher l'effet d'une conspiration, qui s'adressoit directement à vostre personne. Non Martesie, respondit la Princesse, je ne voudrois pas qu'Artamene creust que je fusse stupide, ingrate, et insensible, comme il faudroit que je la fusse, si je le haïssois : mais comme je ne voudrois pas qu'il creust que je le haïsse, je serois bien aisé aussi, qu'il ne s'imaginast pas que je l'aime : et je souhaiterois qu'il le desirast sans le croire, et mesme sans l'esperer : et qu'enfin il se contentast d'une fort grande estime, et de beaucoup de reconnoissance. Ces distinctions font bien delicates, reprit Martesie ; et je pense qu'il n'est pas bien aisé de demeurer dans cette juste mediocrité que vous imaginez, et que je doute que vous puissiez vous mesme garder : ne me reprochez point ma foiblesse, respondit Mandane, et aidez moy à la cacher en ne m'abandonnant jamais, tant qu'Artamene fera aupres de moy : car je vous advoûe que je ne seray pas marrié qu'il ne me mette pas en estat de le bannir. Voila Seigneur, de quelle sorte la Princesse et mon Maistre raisonnoient, chacun en leur particulier : et en effect la chose alla comme elle l'avoit resoluë : c'est à dire que durant plus de quinze jours, il fut impossible à Artamene de pouvoir parler un moment seul à la Princesse. Elle conduisit pourtant la chose si adroitement, qu'elle ne fit nulle incivilité à mon Maistre : il ne laissoit pas neantmoins de se trouver tres malheureux : et sans oser le pleindre de Mandane, il se pleignoit incessamment de la rigueur de son destin. Il connoissoit toutefois fort bien, que la Princesse estoit la veritable cause de cette espece de malheur : mais il avoit un respect si grand pour elle, qu'il ne l'aceufoit jamais, que lors qu'il n'y avoit plus de moyen de l'excuser, ny de donner nulle autre cause à ses infortunes. Cependant apres que durant quinze jours, Mandane eut opiniastrément esvité toutes les occasions d'estre seule avec Artamene : enfin la Fortune fit malgré toute sa rigueur, que mon Maistre l'entretint. La Princesse depuis ce que le Prince d'Assirie avoit entrepris contre elle (car nous ne le nommerons plus Philidaspe) n'avoit point sorty de la Ville pour aller prendre l'air : et toutes ses promenades estoient bornées, aux Jardins qui font dans l'enceinte des murailles, et qui ne font pas de fort grande estenduë. Elle y alloit donc ordinairement, lors que le Soleil estoit abaissé : mais elle y estoit suivie de tant de monde, qu'il estoit impossible à mon Maistre de luy parler que des yeux : encore estoit-ce un langage qu'elle ne vouloir pas entendre, et où elle ne vouloit point respondre : estant certain que depuis le recour d'Artamene, elle avoit esvité ses regards avec beaucoup de soing. Il arriva pourtant enfin que le Roy ayant voulu entretenir la Princesse en particulier en ce lieu là ; tout le monde se retira par respect à un costé du Jardin : et comme cette conversation fut longue, peu à peu ceux qui n'estoient pas absolument attachez à la personne du Roy, ou à celle de la Princesse s'en allerent : Si bien que comme le Roy vint à partir, il n'y eut plus qu'autant de gens qu'il en faloit pour l'accompagner. Mon Maistre voulant le suivre, et Ciaxare voyant que la Princesse demeuroit seule avec ses Femmes Non, luy dit il Artamene, je veux que vous entreteniez ma Fille : et que vous demeuriez pour la divertir, dans la Solitude où je la laisse. Ce Prince ravy de ce commandement, y obeit avec joye : et la Princesse surprise de cette avanture, n'eut pas le loisir de trouver un pretexte pour l'empescher. Elle regarda alors en diligence, si Martesie n'estoit pas aupres d'elle : mais elle ne la vit point. Car il estoit arrivé que cette Fille ayant veû d'abord toute la Cour dans ce Jardin, n'avoit pas creû qu'elle fust necessaire pour empescher Artamene de parler à Mandane : de sorte qu'ayant quelque affaire, elle estoit allée y donner ordre. Il estoit bien demeuré quatre ou cinq de ses Compagnes aupres de la Princesse ; Neantmoins comme elles n'avoient pas eu de commandement particulier de ne s'éloigner jamais d'elle, tant qu'Artamene y seroit ; mon Maistre n'eut pas plustost commencé d'aider à marcher à Mandane, qu'elles demeurerent dix ou douze pas derriere elle. La Princesse se trouva alors du costé du Parterre qui est directement opposé à la porte du Jardin ; c'est pour quoy encore qu'elle dist qu'elle se vouloit retirer, il faloit tousjours de necessite faire tout ce chemin là. Elle voulut donc commencer de parler, afin d'en oster les moyens à mon Maistre ; qui emporté par sa passion, et tenté par une occasion si favorable, l'interrompit : et luy dit avec beaucoup de respect ; file peu de service que j'ay eu le bonheur de rendre au Roy, vous açu quelque sorte obligée (comme vous m'avez fait l'honneur de me le dire diverses fois) je vous supplietres-humblement, Madame, de ne vous retirer pas si tost : et de me donner la liberté de vous entretenir une heure en particulier. Si c'est, respondit la Princesse, pour me demander quelque chose qui dépende du Roy mon Pere, j'y consens avec joye : mais si cela n'est pas, je ne croy point que vous puissiez avoir d'affaire, dont vous deviez m'entretenir en secret. La Princesse rougit, en prononçant ces dernieres paroles : et mon Maistre, qu'une si belle crainte rendit plus hardy, continuant de luy parler bas ; ce que je desire de vous, luy respondit-il, est encore plus aisé que vous ne pensez : puis qu'enfin vous en pouvez disposer absolument, sans employer le credit du Roy. Mais, Madame, adjousta-t'il, que craignez vous d'Artamene ? et pourquoy ne voulez vous pas l'entendre ? je crains, luy repliqua-t'elle, qu'il ne me connoisse pas bien ; et qu'il ne desire des choses, que je ne puisse luy accorder : C'est pourquoy, s'il croit mon conseil, il ne s'exposera pas legerement à estre refusé. Non, Madame, reprit Artamene, aux termes où est mon esprit, la chose ne peut plus aller ainsi : et il faut absolument que je quitte la Cour ; que je m'en aille pour tousjours : que je meure desesperé ; ou que l'illustre Mandane m'escoute une seule fois. je ne veux, Madame, poursuivit-il, que cette seule faveur : je n'en demande point d'autre ; et si vous l'accordez à Artamene, il s'estimera tres heureux. Toutes les fois, repliqua la Princesse, que vous demandez à me parler en particulier, je m'imagine tousjours, que vous me venez aprendre quelque nouvelle conjuration : et qu'il y a encore quelque autre Philidaspe, dont il faut me faire sçavoir les mauvais desseins, et l'en punit s'il est possible. Il est vray, reprit mon Maistre, que ce que j'ay à vous dire, n'est pas si esloigné des desseins de Philidaspe que vous pourriez penser ; puis qu'enfin la mesme cause qui l'a fait agir me fait parler. Mais, Madame, bien loing de songer à vous faire nulle violence, je pense seulement à mourir : et je ne veux rien sçavoir de vous, sinon s'il me fera permis d'esperer de vostre bonté, quelques tesmoignages de compassion, lors que je seray mort par vostre rigueur, comme vous m'en avez accordé, lors que vous m'avez creû mort par la main de vos Ennemis. C'est, Madame, toute la grace que j'ay à vous demander et tout ce que je veux presentement de l'illustre Mandane. La Princesse surprise de ce discours, creût qu'il n'y faloit pas respondre en tumulte : et que dans le dessein qu'elle avoit de satisfaire sa vertu, sans choquer directement l'amitié qu'elle avoit pour mon Maistre ; il faloit un peu plus de temps que cela. C'est pour quoy ayant veû un siege de gazon assez prés d'elle, elle s'y assit : et mon Maistre demeura debout, se baissant à demy pour l'entendre ; pendant que les Filles de la Princesse, s'apuyant contre une Palissade, s'amuserent à parler ensemble, à sept ou huit pas de leur Maistresse. Comme la Princesse fut assise, et qu'Artamene voulut reprendre son discours, elle l'en empescha : et luy dit, je voy bien que Feraulas a trouvé mes larmes assez precieuses, pour ne vous les cacher pas : et que la compassion que j'ay euë pour Artamene mort, fait la hardiesse d'Artamene vivant. C'est pourquoy comme j'ay contribué quelque chose à vostre faute, je ne veux pas vous traiter aussi severement que si vous n'aviez point excuse : et je pense que les obligations que je vous ay, meritent bien que je ne vous bannisse pas de ma conversation legerement. Mais Artamene, apres la bonté que j'ay euë pour vous, et celle que j'ay encore aujourd'huy il faut se repentir, et il faut se corriger. S'il faut se repentir de vous avoir aimée, respondit mon Maistre, vous n'avez qu'à prononcer l'arrest de ma mort, sans differer davantage : car Madame, c'est ce que je ne seray jamais, et ce que je ne sçaurois faire. Repentez vous du moins, repliqua la Princesse, de me l'avoir dit : et resoluez vous de ne me le dire plus. Quand je vous l'auray dit une fois, respondit mon Maistre, si vous continuez de me deffendre de parler, je ne doute pas que je ne vous obeïsse : et que la mesme m'empesche en peu de jours, de vous importuner de ma passion. Mais, Madame, il faut que je vous la die une fois seulement : il faut que vous connoissiez mon amour telle qu'elle est, puis qu'il peut estre enfin que vous ne la connoissez pas. je vous conjure donc, poursuivit-il, de ne me refuser point : souvenez vous, Madame, que vous venez de me dire que celuy qui vous parle, a eu le bonheur d'estre pleuré de vous : et pleuré de vous, apres avoir eu la hardiesse de vous escrire qu'il vous aimoit. Il est vray, reprit la Princesse toute confuse ; mais ce fut principalement parce que vous ne me l'aviez jamais dit, que j'eus de la tendresse et de la pitié : demeurez donc dans les mesmes termes où vous avez vescu ; et je demeureray dans la mesme disposition où j'estois. Mais, Madame, respondit Artamene, je ne puis plus r'apeller le passé : et je ne puis plus faire que je ne vous l'aye escrit. Il est vray, reprit Mandane, mais vous pouvez ne me le dire plus. Quand cela seroit possible, Madame, repliqua Artamene, mes yeux et toutes mes actions vous le diroient pour moy : et ma mort mesme, vous le confirmeroit bien tost plus fortement, que toutes mes paroles n'auroient pû faire. Au reste, Madame, ne pensez pas que je me sois rendu sans combattre : je vous ay resisté autant que j'ay pu : et j'ay peut-estre des raisons plus fortes que vous ne pensez, qui m'ont obligé d'en user ainsi. Je vous vy, Madame, et je vous aimay : quoy que je fisse tous mes efforts pour ne vous aimer point ; du moins il me le sembla. Toutefois quoy que je pusse faire, je ne pus jamais rompre mes chaines ; et je les ay tousjours portées, avec autant de patience que de respect. Depuis cela, Madame, j'ay servy le Roy, ou plus tost je vous ay servie ; puis qu'il est vray que je n'ay songé qu'à vous : et que si les Armes de Capadoce ont esté heureuses entre mes mains, il en faut attribuer tout le bonheur à l'ambition que j'avois, de me rendre digne de l'amour que j'avois dans l'ame. Vous sçavez, Madame, comme j'ay vescu : vous sçavez que je ne vous ay jamais dit une seule parole qui vous peust desplaire : et que je ne vous ay parlé, que lors que j'ay creû ne devoir jamais plus parler. je vous ay caché mon amour jusques à la mort : et il est certain que si je ne vous l'eusse dite au bord du Tombeau, je ne vous en aurois jamais donné nulle connoissance par mes paroles. Mais, Madame ; quis que vos larmes m'ont ressuscité, puis que les Dieux ont voulu faire cesser le desplaisir que vous aviez de ma perte, en me redonnant la vie ; pourquoy me voulez vous repousser cruellement dans le Cercueil ? et pourquoy ne voulez vous pas avoir quelque pitié d'un Prince malheureux, apres avoir eu quelque compassion d'un Prince mort ? C'est, repliqua Mandane, que ce Prince mort avoit expie sa faute en mourant : et que ce Prince vivant, recommence son crime en ressuscitant. Enfin, Artamene (luy dit elle avec un visage fort serieux) je vous advouë que je vous estime ; que je vous ay de l'obligation ; et que vostre mort pretenduë, ma donné une veritable douleur. Mais en mesme temps, je vous declare aussi, que j'ayme la gloire, beaucoup plus que je n'estime Artamene, quoy que je l'estime beaucoup : et que quand j'aurois pour vous toute la tendresse imaginable ; je la combattrois et la vaincrois, plustost que de consentir que vous m'entretinsiez d'une passion, qui me doit estre suspeste. Ha ! Madame, s'escria Artamene, que vous connoissez mal l'amour que vous avez fait naistre en mon coeur ! et que vous sçavez peu de quelle façon je vous aime ! Sçachez, Madame, que la pureté de ma passion, esgale la pureté de vostre ame : Ouy divine Princesse, je vous aime d'une maniere si respectueuse, que je desadvoüerois mon propre coeur, s'il avoit souffert un injuste desir. J'ayme la gloire de Mandane, autant que ma propre gloire : et si je m'estois surpris dans une pensée criminelle, je n'aurois jamais eu la hardiesse de luy parler de mon amour. Au reste Madame, si ma naissance m'eust rendu indigne de porter vos fers, j'aurois rompu mes chaines en me donnant la mort : et je n'aurois jamais souffert, que l'illustre Mandane eust eu un Esclave indigne d'elle de ce costé-la. Eh pleust aux Dieux qu'Artamene meritast certe glorieuse qualité par sa propre vertu, comme il la merite par sa condition. Cependant, divine Mandane, c'est pour l'amour de vous, qu'Artamene n'est qu'Artamene : et que bien loing de passer pour le Fils d'un Grand Roy, il passe seulement pour un homme que la Fortune a favorisé. Mais Madame, en s'attachant à vostre service, il n'a pas cessé d'estre ce qu'il est : c'est à diré qu'il a tousjours l'ame grande, et incapable d'un injuste sentiment. Ne croyez donc pas s'il vous plaist, que je vous aye si mal connuë, que mon coeur vous ait soubçonnée d'une foiblesse : Non, Madame, je n'ay point creû que la Princesse Mandane deust estre susceptible d'une passion violente : mais j'ay esperé qu'elle souffriroit la mienne, puis qu'elle ne s'oppose point à sa Vertu. Car enfin, Madame, je ne veux rien de vous, que la seule permission de vous aimer, et de vous le dire : Vous en demandez trop de la moitié, respondit la Princesse en rougissant ; et je ferois indigne de cette innocente passion, que vous m'assurez avoir pour moy ; si je vous accordois ce que vous voulez : et si je souffrois que vous me dissiez plus d'une fois, ce que tout autre que vous, ne m'auroit jamais dit sans estre hai. Cette exception m'est bien glorieuse, Madame, repliqua Artamene, mais cette deffence m'est aussi bien rigoureuse : et je voudrois bien sçavoir quel crime j'ay commis de puis mon retour. Vous m'avez dit, reprit la Princesse, ce que vous ne me deviez pas dire : il faloit donc, Madame, perdre la vie, adjousta Artamene ; car enfin la chose en est arrivée aux termes, que je ne sçaurois vivre sans vous aimer ; ny vous aimer sans vous le dire ; ny me taire sans mourir. La Princesse fut alors un moment sans parler : puis reprenant la parole ; l'advouë Artamene, luy dit elle, que vous me mettez en une facheuse extremité : je vous estime, je vous suis obligée ; et ce ne seroit pas sans peine, que je me resoudrois à vous bannir : Songez donc, je vous en conjure, à regler vos sentimens s'il est possible. Estimez Mandane comme elle le doit estre, elle ne s'en offencera pas : au contraire, comme elle est satisfaite du tesmoignage secret de la pureté de son ame, elle vous advouë ingenûment, qu'elle a quelque joye, qu'Artamene la considere ; et peut-estre qu'Artamene l'ayme : mais elle veut que cette affection ait des bornes. Elle veut donc ce qui n'est pas possible, respondit mon Maistre ; et ce qui est forte quitable, repliqua la Princesse ; car enfin la vertu en doit donner à toutes choses. je vous ay desja dit, Madame, repliqua Artamene, que ma passion ne choque point la vertu ; le temps et vostre silence m'en esclairciront, respondit Mandane en se levant, et ce fera par ces deux choses, que je jugeray si l'affection qu'Artamene a pour moy, est aussi pure qu'il le dit. Quoy, Madame, reprit mon Maistre, vous me deffendez de parler ? Ouy, luy respondit elle en rougissant, si ce n'est pour me dire le veritable Nom d'Artamene. Mon Maistre demeura surpris à ce discours : neantmoins apres avoir esté un moment sans respondre ; je ne suis pas assez bien dans vostre esprit, reprit il, pour vous le dire : et si j'ay à mourir par vostre rigueur, il vaudra mieux que vous ne vous reprochiez à vous mesme que la mort d'un simple Chevalier, que celle du Fils d'un Grand Roy. Ils en estoient là, lors qu'il vint du monde qui interrompit leur conversation : et comme la Princesse avoit l'esprit un peu esmeû, elle se retira : et ne fut pas plustost arrivée au Chasteau, qu'elle entra dans son Cabinet, où elle apella Martesie. Cette Fille s'estant renduë aupres d'elle à l'heure mesme, elle se pleignit de ce que contre son ordre, elle l'avoit abandonnée : et luy raconta en suitte, ce que mon Maistre luy avoit dit, et ce qu'elle luy avoit respondu. Mais avec tant d'inquietude, qu'il estoit aisé de juger, qu'il y avoit un assez grand combat dans son coeur : et que quelque innocente que fust la passion d'Artamene, sa vertu scrupuleuse n'estoit pas satisfaite de la conversation qu'elle avoit euë aveque luy. Elle trouvoit qu'elle devoit luy avoir parlé plus rudement : et qu'elle devoit l'avoir banny. Mon Maistre de son costé se pleignoit de Mandane et de luy mesme : il ne trouvoit pas qu'il eust bien exageré son amour : il ne trouvoit pas non plus, que la Princesse l'eust assez bien reçeuë : et quoy qu'elle ne l'eust pas exilé, neantmoins il ne trouvoit pas qu'il y eust grand raport, entre ce que Feraulas disoit avoir veû, et ce qu'il avoit entendu. Toutefois il luy demeura un peu d'espoir : et il vescut avec un peu plus de repos, qu'il n'avoit fait auparavant. Il ne voyoit plus la Princesse qu'elle ne rougist : il ne luy parloit plus, qu'elle n'évitast ses regards : et malgré tout cela, quoy que toutes leurs conversations fussent interrompuës, et generales ; elles ne laissoient pas de luy donner tousjours quelque legere satisfaction. Mais enfin (pour ne vous arrester pas trop long temps sur cét endroit de mon recit) Artamene vescut avec tant de respect aupres de Mandane ; et elle connut si parfaitement, qu'il n'avoit pour elle que des sentimens pleins de vertu et d'innocence, qu'elle commença de n'esviter plus sa rencontre avec tant de foin : et de luy accorder quelquefois la liberté de luy dire combien il l'estimoit : sans oser neantmoins l'entretenir ouvertement de sa passion. Un jour donc qu'il estoit dans sa Chambre ; emporté par la violence de son amour, et voyant qu'il n'y avoit que Martesie aupres d'elle ; il la supplia les larmes aux yeux, de luy vouloir dire les veritables sentimens qu'elle avoit pour luy. Ce que vous me demandez (luy respondit elle fort obligeamment, et avec beaucoup d'esprit) n'est peut estre pas de si petite importance que vous pensez : et je ne juge point que je sois obligée de faire cette confidence à une personne qui ne m'a pas encore jugée assez discrette pour m'apprendre sa veritable naissance. Ha Madame, repliqua mon Maistre, que me demandez vous, et que voulez vous sçavoir ! Ha Artamene, luy respondit elle, que me demandez vous aussi, et que voulez vous apprendre ! Ce que je veux aprendre, Madame, repliqua-t'il, n'est pas de petite importance : car enfin je voudrois sçavoir, si vous me haïssez, si je vous suis indifferent ; ou si par bonheur vous auriez quelque legere disposition, à souffrir mon amour sans repugnance. Ce que je veux aprendre de vous, repliqua la Princesse, ne m'est guere moins important : car enfin puis que vous n'estes pas Artamene, je ne dois pas vous considerer comme tel : et je dirois des choses à un Mede, que je ne dirois pas à un Scithe. Comment voulez vous donc que je vous parle, si je ne vous connois point ? Ne suffit il pas Madame, respondit il, que vous connoissiez mon coeur, et que vous sçachiez que je vous adore ? Nullement, respondit elle, et quand je connoistrois ce que vous dittes, cela ne suffiroit pas, pour regler la maniere dont je dois vivre aveque vous. De sorte Madame, interrompit mon Maistre, que selon ce que je fuis, vous agirez plus ou moins obligeamment ? Il n'en faut pas douter, repartit elle : mais Madame, adjousta mon Maistre, de quelque païs que je sois, je seray tousjours le mesme que je suis : ainsi ne vous semble-t'il point, qu'il y aura quelque injustice, si vous venez à me haïr, parce que peut-estre je feray d'un lieu qui ne vous plaira pas ? Ce n'est pas ce que je dis, repliqua la Princesse, et je vous promets que j'estimeray tousjours Artamene également dans mon coeur, en quelque lieu qu'il ait pris naissance : mais il est certain, que l'inegalité de sa condition, en peut beaucoup mettre en mes paroles, et en ma façon d'agir. Que si vous estes, poursuivit elle, de la qualité dont vous vous dittes, et dont je vous crois, comment est il possible, qu'il puisse y avoir un si grand mistere à vostre naissance ? Parlez donc, luy dit elle, si vous voulez que je parle : et dittes moy qui vous estes, si vous voulez sçavoir ce que je pense de vous. Mon Maistre se trouvant alors extrémement pressé, ne pensa jamais prendre sa resolution : Neantmois venant à considerer, qu'apres tout, il faloit enfin se descouvrir pour ce qu'il estoit : et jugeant bien que quelque bonté que la Princesse peust avoir pour luy, elle ne la luy tesmoigneroit pas, tant qu'elle ne le connoistroit point : il se resolut tout d'un coup, de luy advoüer la verité. je sçay bien Madame, luy dit-il, qu'en vous aprenant ma naissance, je m'expose peut-estre à me voir haï de vous : mais je sçay bien aussi, qu'en vous disant qui je suis, je vous dois bien mieux persuader la grandeur de ma passion, que je n'ay fait par toutes paroles, et par tous mes services : puis qu'il est certain, que si elle n'avoit esté tres violente, dés le premier moment qu'elle a commencé d'estre ; Cyrus ne vous auroit jamais aimée. Cyrus ! reprit la Princesse fort estonnée, et quoy Artamene, Cyrus n'a-fit pas esté noyé ? Non Madame, reprit il, et je puis vous affeurer qu'il n'a pas mesme esté en danger de l'estre. Mais est-il possible, interrompit elle, que vous soyez Cyrus ? Ouy divine Princesse, vous voyez à vos pieds, dit-il en se mettant à genoux, ce mesme Cyrus, de qui la vie a donné tant d'inquietude au Roy des Medes : et de qui la more à cause une joye si universelle par toute l'Asie ; que l'illustre Mandane mesme, toute pitoyable qu'elle est, en a remercié les Dieux, et leur en a offert des Sacrifices. Ouy Madame, poursuivit-il, la premiere fois que j'eus l'honneur de vous voir, ce fut au Temple de Mars : et ce fut là que pas la passion que j'eus pour vous, je pris la resolution de ne ressusciter jamais Cyrus, qu'Artamene n en eust obtenu la permission de Mandane. C'est donc à vous à disposer absolument de son destin : il demeurera dans le Tombeau si vous le voulez ; il en fortira si vous le luy permettez : car enfin, pourveu que vous luy faciez la grace de ne le haïr pas, il ne luy importe d'estre Cyrus ou d'estre Artamene ; de ne passer que pour un simple Chevalier ou pour un grand Prince ; puis qu'il est vray qu'il n'a point de plus violente ambition, que celle d'estre aimé de vous. Mandane escouta ce discours, avec beacoup d'attention et beaucoup d'estonnement : d'abord elle ne sçavoit si elle devoit croire mon Maistre : mais ce doute se dissipa en un instant : et elle connoissoit si bien sa haute generosité, qu'elle creut presque sans peine ce qu'il luy dit : et ne douta plus qu'il ne fust effectivement Cyrus. Elle considera mesme, qu'il n'estoit pas plus difficile que l'on eust creû à faux que Cyrus s'estoit noyé, que de croire qu'Artamene avoit esté tué, comme toute la Capadoce l'avoit creû quelques jours auparavant ; et qu'il n'y avoit pas aussi plus d'impossibilité qu'Artamene fust Cyrus, que Philidaspe fust le Prince d'Assirie. Faisant donc tous ces raisonnemens en secret elle fut quelque temps à regarder mon Maistre sans luy respondre : ce qui luy donna tant d'inquietude, que ne pouvant la cacher. je voy bien Madame, luy dit il, que vous ne pouvez me tenir la parole que vous m'avez donnée, de ne changer point de sentimens pour Artamene : et je m'aperçoy par vostre silence, que Cyrus l'a destruit aupres de vous. Cyrus, repliqua la Princesse, à sans doute un peu troublé le calme de mon esprit : je vous assure toutefois, qu'il n'a rendu aucun mauvais office à Artamene. Au contraire, poursuivit elle en soupirant, comme je trouve Artamene plus malheureux que je ne pensois, je me trouve aussi avec plus de disposition à le pleindre. Mais de grace, poursuivit elle, apprenez moy tout ce qui vous est advenu : et ne cachez plus rien des commencemens d'une vie, dont la suitte a esté si glorieuse. Mon Maistre pour la satisfaire, luy dit effectivement tout ce qui luy estoit arrivé : il luy aprit tout ce qu'Harpage luy avoit apris, des mauvaises intentions d'Astiage contre luy. Il luy dit apres, les offres qu'Harpage luy avoit faites, de faire souslever la Province des Paretacenes, contre le Roy de Medie : il luy conta de quelle sorte il l'avoit refusé, et luy avoit ordonné de ne luy faire plus de semblables propositions. Il luy exagera un peu, la droicture de ses sentimens, en une occasion si delicate et si dangereuse : il luy dit encore comme quoy le desir de voyager pour aller chercher la guerre, l'avoit fait quitter la Perse et changer de Nom : et en peu de mots, il repassa une partie des lieux où il avoit esté : et luy dit enfin comment la tempeste l'avoit jetté à Sinope : et comment il avoit esté au Temple de Mars, où il l'avoit veüe remercier les Dieux de sa mort. Il est vray, dit la Princesse, que j'ay tousjours assisté aux Sacrifices que l'on a faits, pour rendre graces aux Dieux de la perte de Cyrus : mais il est pourtant vray aussi, que je ne me resjoüiffois point de sa mort : et qu'il m'a tousjours semblé, qu'il y avoit beaucoup de temerité à ceux qui osoient se vanter d'expliquer si precisément les Oracles, et les presages des Astres. Quoy Madame, interrompit mon Maistre, je pourrois croire que l'illustre Mandane ne se seroit pas resjoüie de la mort de Cyrus ? Cyrus, dis-je, qu'Astiage a voulu faire mourir dans le Berçeau : Cyrus que les Mages ont assure devoir occuper le Throsne du Roy des Medes, et commander à toute l'Asie : et Cyrus enfin, qui dés son enfance a troublé le repos d'un Roy, qui vous doit estre tres considerable. Il ne vous doit pas sembler estrange, reprit la Princesse, que je ne me sois pas resjoüie de la mort d'un Prince que je ne connoissois point, et qui ne m'avoit fait aucun mal : puis que vous avez bien eu la generosité de ne vouloir pas vous vanger d'un Roy qui vous avoit voulu faire mourir : et de servir comme vous avez fait, un Prince qui tient la vie de celuy qui vous l'a vouluë oster. Mais Artamene, luy dit elle (car je n'oserois encore vous nommer Cyrus) bien qu'en vous connoissant pour ce que vous estes, je n'aye pas diminué l'estime que je fais de vous ; et qu'au contraire, voyant que je vous ay encore plus d'obligation que je ne pensois, je me trouve engagée à plus de reconnoissance : neantmoins j'advoüe que je ne sçay pas trop bien comment je dois agir aveque vous. Si je vous regarde, poursuivit elle, comme un Prince qui n'a pas voulu se vanger de son ennemy, parce que les droicts du sang l'en devoient empescher : comme un Prince, dis-je, qui n'a pas laisse de m'aimer, malgré toutes les raisons qui devoient l'en destourner absolument : qui a sauvé la vie au Roy mon Pere : qui a mille et mille fois exposé la sienne pour luy : qui s'est veû tout couvert de blessures : qui a conquesté des Provinces ; gagné des Batailles ; fait des Rois prisonniers ; empesché l'effect d'une dangereuse conjuration ; qui m'a enfin pû aimer assez long temps sans me le dire, et sans me desplaire. Si je vous regarde, dis-je, de cette sorte, j'advouë Artamene, que sans choquer la vertu ny la bien-seance, je pourrois souhaitter que du consentement du Roy mon Pere, je pusse vous donner quelque marque de l'estime extraordinaire que je fais de vous. Mais si je vous regarde aussi comme ce Prince, de qui la naissance a esté precedée par tant de prodiges ; qui a causé des Eclipses ; qui a redoublé la clarté et la chaleur du Soleil ; qui a esbranlé les fondemens des Temples ; de qui tous les Astres ont fait predire tant de choses ; et que tous les Mages nous ont assuré devoir faire un renversement universel dans toute l'Asie ; J'advoüe, dis-je, que je ne sçay pas trop bien que resoudre. Car quand il seroit vray que je croirois dans mon coeur, que ceux qui ont expliqué toutes ces choses, les ont mal entenduës : et que si les Astres ont predit vostre naissance, c'est parce qu'en effet vous estes un Prince de qui la vertu est assez extraordmaire, pour obliger les Dieux d'en donner des prefages aux hommes. Quand, dis je, je ferois dans ces sentimens, cela ne fuffiroit pas : et Astiage et Ciaxare n'aprouveroient sans doute jamais, que Mandane accordast son affection à Cyrus. Mais Madame, interrompit Artamene, ce mesme Cyrus que vous dites qui est si redoutable à toute l'Asié, est presentement à vos pieds, et vous pouvez disposer de son fort comme il vous plaira. Où font, Madame, adjousta-t'il, où font les conquestes que j'ay faites, pour commencer cette usurpation universelle ? j'ay refusé tout ce que le Roy m'a voulu donner : et si j'ay combatu, si j'ay vaincu, si j'ay conquesté ; il a sans doute joüy du fruit de mes combats, de mes victoires, et de mes conquestes. je ne suis encore Maistre que de mon espée : mais comme vous regnez dans le coeur qui conduit la main qui la porte, ne craignez pas que je m'en serve jamais, à commencer une injuste guerre. C'est à vous, divine Personne, à faire le destin et des Peuples et des Rois : et c'est de vostre volonté, que dépend toute la vie d'Artamene. Encore une fois, Madame, luy dit il d'une maniere tres touchante, voulez vous que Cyrus ne ressuscite point ? il est prest de vous obeïr. Ouy adorable Princesse, Cyrus qui peut troubler le repos de toute l'Asie ; et esperer de regner sur un grand et beau Royaume ; est prest de renoncer à tous les droits qu'il a à la Couronne de Perse : et de passer le reste de ses jours sous le Nom d'Artamene ; pourveû qu'il puisse esperer que Mandane ne l'en estimera pas moins. Que s'il est vray qu'il faille porter un Sceptre pour vous meriter, choisissez en quel lieu de la Terre vous voulez que j'aille exposer ma vie pour en aquerir un ; je le seray sans doute : et les choses les plus impossibles me paroistront aisées ; pourveû que vous ne m'ostiez pas l'esperance d'estre aimé de vous. Parlez donc divine Princesse : voulez vous que Cyrus ressuscite ? voulez vous qu'Artamene vive ? ou voulez vous qu'ils meurent tous deux ? je vous donne le choix de ces trois choses : parlez donc de grace, et ne me cachez pas vos veritables sentimens. Encore une fois, voulez vous que Cyrus sorte du Tombeau ? je n'oserois le luy conseiller, reprit la Princesse, et je craindrois qu'il n'y rentrast pour tousjours. Voulez vous donc qu'Artamene vive, comme n'estant qu'Artamene ? repliqua t'il. Il ne seroit pas juste, respondit elle, et mesme il ne luy feroit pas avantageux. Vous voulez donc, reprit il, Madame, qu'ils meurent tous deux à la fois ? Nullement, respondit elle, et j'ay eu trop de douleur de la mort d'Artamene, pour esperer de pouvoir me consoler de celle de Cyrus et de la sien ne tout ensemble. Que voulez vous donc qu'ils deviennent ? Repliquat-il ; je n'en sçay rien, luy respondit elle ; et je vous demande quelques jours pour m'y resoudre. Mais du moins, Madame, repartit mon Maistre, vous me permettrez bien d'esperer de n'estre pas haï, soit que vous me consideriez comme Artamene ou comme Cyrus : je vous le permets, luy dit elle en se levant, puis qu'il ne seroit pas juste, que je fusse moins genereuse que vous. Ce fut de cette sorte, Seigneur, que cette conversation finit : que mon Maistre eut la bonté de me raconter exactement, aussi tost qu'il fut retiré, et qu'il m'eut fait appeller. Feraulas, me dit-il, j'avois bien preveu qu'Artamene ne seroit pas si heureux vivant que mort ; et que la compassion toute seule, avoit fait pleurer l'illustre Mandane. Seigneur (luy dis-je, apres qu'il m'eut dit tout ce que je viens de vous dire) je ne voy pas que vous ayez sujet de vous pleindre : ny que vous deussiez gueres esperer plus d'indulgence de la severité de la Princesse, que ce qu'elle en a eu pour vous. Car enfin, elle ne vous a point encore banny : elle ne vous a point absolument deffendu de luy parler : et elle vous a demandé du temps pour se resoudre. Esperez, Seigneur, esperez : et croyez qu'il est bien difficile, que tant de grandes choses que vous avez faites, ne solicitent pas puissamment pour vous, dans le coeur de l'illustre Mandane. Ha ! Feraulas, me dit il en m'interrompant, il n'est pas aisé de se laisser flatter par l'esperance : et il l'est beaucoup davantage, de se laisser emporter au desespoir. Si vous sçaviez, me disoit-il, quelle est l'inquietude où je fuis, dans l'aprehension d'entendre l'arrest de ma mort de la bouche de Mandane la premiere fois qu'elle me parlera, vous auriez pitié de moy. En l'estat où je suis presentement, je ne sçay si je dois tousjours estre Artamene ; s'il me fera permis d'estre Cyrus ; si l'on souffrira que je vive ; si l'on voudra qui je meure : et j'ignore si absolument, si je seray le plus malheureux Prince de la Terre, ou le plus heureux : qu'il n'est pas aisé que cette cruelle incertitude, ne mette un grand trouble en mon ame. Car enfin j'en suis arrivé aux termes, que je ne puis plus attendre autre chose, qu'une mort tres inhumaine, ou une vie comblée de beaucoup de felicité. Artamene adjousta encore cent autres raisonnemens à ceux-cy, qui me donnoient de la compassion ; et qui me faisoient voir clairement, qu'il aimoit autant qu'on pouvoit aimer. Mais pendant qu'il me parloit de cette sorte, la Princesse entretenoit Martesie, et s'entretenoit elle mesme, sur ce qui luy estoit arrivé : qui vit jamais, disoit elle, une avanture semblable à la mienne ? je fais des voeux, j'offre des Sacrifices, et je remercie les Dieux de la mort de Cyrus : et ce mesme Cyrus est le tesmoing de ces Sacrifices et de ces voeux :et malgré tout cela, il m'aime ; il me sert ; il s'attache aupres du Roy mon pere ; et fait cent milles belles choses, dont je n'ose presque me souvenir, de peur qu'elles ne rendent Cyrus trop puissant dans mon coeur. Helas justes Dieux ! poursuivoit elle, pourquoy avez vous permis que les hommes expliquassent si mal vos intentions ? et qu'ils creussent que Cyrus devoit renverser le Trosne du Roy des Medes, et commander à toute l'Asie ; luy, dis-je, qui n'employe sa valeur, qu'à l'avantage de celuy qui doit porter quelque jour le Sceptre d'Astiage ? Mais Madame, luy dit Martesie, qui sçait si les Dieux n'ont point entendu que Cyrus regnera en Medie, en espousant une Princesse, qui selon les aparences en fera Reine, si les choses ne changent de face ? Si les Dieux l'avoient voulu, reprit elle, ils n'auroient pas mis dans le coeur d'Astiage, tant de haine pour Cyrus : ainsi ma Fille, poursuivit la Princesse, ce que vous vous imaginez, n'a pas de fondemens trop vray-semblables. Et quoy qu'il en soit, il faut le deffendre opiniastrément, contre le merite, la naissance, les services, et la vertu d'Artamene :et ne se rendre qu'à la raison toute seule. Mais encore, Madame, luy dit Martesie, que resoluez vous ; et que voulez vous qu'Artamene soit ? sera-t'il tousjours Artamene, ou deviendra-t'il bien tost Cyrus ? je veux, repliqua Mandane, luy permettre de chercher les voyes d'estre Cyrus ; de n'estre plus aprehendé d'Astiage ; d'estre protegé du Roy mon Pere ; et d'obtenir d'eux la permission de m'espouser. S'il le peut, je ne feray point d'obstacle à son bonheur : et peut-estre (si je l'ose dire sans rougir) le partageray-je aveques luy. Mais si dans un terme que je luy veux preserire (et qui ne sera pas fort long) il ne trouve les moyens de pouvoir faire ce que je dis ; il faudra ma chere Fille, bannir Artamene pour tousjours ; et nous priver peut-estre pour jamais, de toute sorte de plaisir et de repos. Il me semble, Madame, respondit Martesie, que cette resolution est un peu violente : et que vous pourriez (connoissant la vertu d'Artamene et vostre innocence, comme vous les connoissez) ne desesperer pas si fort un Prince, à qui vous avez tant d'obligation. Le Temps, Madame, fait tant de changemens tous les jours : Vous sçavez qu'Astiage est extrémement vieux :et qu'ainsi cét obstacle pourroit cesser en un moment. Non non Martesie, luy dit elle, je ne puis ny ne dois plus souffrir, qu'Artamene apres m'avoir descouvert sa passion et sa naissance, demeure plus long temps caché parmy nous : Si le Roy venoit à le descouvrir, n'auroit il pas lieu de m'accuser de plus d'un crime ? et ne pourroit il pas s'imaginer, que j'aurois songé à partager avec Cyrus la domination de toute l'Asie, que les Mages luy ont predite ? Quelle meilleure voye, Madame, reprit Martesie, pourriez vous trouver pour empescher Cyrus d'avoir des desseins trop ambitieux, que de le retenir aupres de vous ? tant qu'il ne sera qu'Artamene, et tant qu'il sera amoureux de la Princesse Mandane, il ne sera pas la guerre à Astiage, et il n'attaquera pas Ciaxare. Mais qui sçait Madame, si vous le bannissez, si cette Ame grande et heroïque, pourra souffrir vostre rigueur avec patience ? Qui sçait s'il ne portera point la guerre par toute la Capadoce, et par toute la Medie ? Vous sçavez son bonheur ; vous connoissez son courage ; craignez donc, craignez de l'irriter : et de contribuer vous mesme, à la desolation de toute l'Asie. Songez, Madame, songez bien à ce que vous avez à faire : et ne bannissez pas Artamene legerement. Ma Fille, reprit la Princesse, tout ce que vous me dites est puissant : neantmoins ce que je pense, l'est encore davantage : et j'ay me beaucoup mieux exposer toute l'Asie que ma propre gloire. Car apres tout, si ce renversement doit arriver, c'est que sans doute les Dieux l'auront ainsi resolu : mais que Mandane puisse, ny doive se commettre à pouvoir estre soubçonnée d'une intelligence ce criminelle, en souffrant long temps dans la Cour un Prince desguisé ; bien fait ; de grand coeur ; et dé grand esprit ; et de plus, fort amoureux d'elle ; Ha ! Martesie, c'est ce que je ne sçaurois faire. Ce n'est pas, adjousta-t'elle en rougissant, que s'il faut bannir Artamene, je ne le bannisse avec repugnance, et que je ne m'y resolve, avec beaucoup de douleur : toutefois à bien considerer ma propre gloire, il m'est mesme important qu'Artamene ne me puisse pas soupçonner de foiblesse. je luy ay dit assez de choses obligeantes, pour craindre qu'il n'en pense plus que je ne veux : et j'ayme mieux enfin qu'il souffre, et que je souffre moy mesme, que de m'exposer à estre moins estimée de luy. Mais Madame, reprit Martesie, pourrez vous bien luy prononcer cét arrest ? je ne sçay, luy respondit elle, et je n'oserois pas l'assurer : neantmoins je seray tout ce qui me sera possible, pour luy cacher la tendresse que j'ay pour luy. C'estoit de cette sorte que l'illustre Mandane premeditoit le cruel arrest qu'elle devoit prononcer à mon cher Maistre ; mais comme il ne le sçavoit pas, il vivoit entre l'esperance et la crainte.

Suite de l'histoire d'Artamène : libération du roi de Pont


Cependant le Roy de Pont, quoy qu'admirablement bien traité dans sa prison, ne laissoit pas d'estre tres malheureux : car encore qu'il n'eust fait qu'entre-voir la Princesse à une fenestre en entrant dans Sinope, cette veuë n'avoit pas laissé de renouveller dans son coeur les plus vifs sentimens d'amour, dont il se fust jamais trouvé capable : et le souvenir de tant de fois qu'il l'avoit veuë dans cette mesme Ville, le tourmentoit d'une estrange sorte. Helas (disoit-il, à ce qu'il a conté depuis) que dois-je esperer de ma Fortune ? moy qui dans le temps que j'estois en cette Cour, et en liberté, n'ay jamais pû obtenir un regard favorable de Mandane. Que puis-je donc pretendre vaincu et chargé de fers comme je suis ? je vous dis, Seigneur, une petite partie de ce que pensoit le Roy de Pont, afin que vous n'ignoriez rien de ce qui se passoit à Sinope : Pour Ciaxare, il vivoit en repos, et jouïssoit paisiblement du fruit des victoires d'Artamene. Aribée de son costé, agissoit avec beaucoup de finesse : et faisoit semblant de ne songer qu'à la conduite des affaires de l'Estat, dont Artamene ne s'estoit jamais voulu mesler ; ayant borné son employ, à tout ce qui regardoit la guerre. En ce mesme temps, il vint nouvelles du Camp, que le Roy de Phrigie n'avoit pû encore r'assembler un Corps considerable depuis sa deffaite : et qu'il couroit un bruit que la Bythinie se vouloit souslever, et secoüer le joug du Roy de Pont. Cette derniere nouvelle, n'estoit pourtant, pas bien assurée : et le Roy prisonnier n'en avoit pas encore entendu parler, lors qu'il envoya un matin prier mon Maistre qu'il le peust entretenir. Artamene qui est naturellement tres civil ; et qui de plus, estimoit beaucoup ce Prince, tout son Rival qu'il estoit : ne manqua pas de faire ce qu'il desiroit de luy : apres avoir demandé au Roy la permission de le voir. Comme il fut entre dans se chambre ; et que ceux qui le gardoient se furent retirez : genereux Artamene, luy dit il, vous m'avez obligé de si bonne grace les armes à la main, que je ne puis croire que vous ne le faciez encore avec plus de joye, aujourd'huy que je suis dans les fers. C'est pourquoy j'ay pris la liberté de faire prier mon Vainqueur, de venir icy : afin de le prier moy mesme, de vouloir estre mon Amy, mon Protecteur, et mon Confident tout ensemble. Comme c'est la Fortune toute seule, respondit Artamene, qui vous a fait perdre la liberté, vous me donnez une qualité dont je ne dois pas abuser : et vous m'en offrez trois autres, que je n'oserois accepter : puis que je ne suis pas digne d'estre vostre Amy : que je ne suis pas assez puissant, pour estre vostre Protecteur : et que je n'ay peut-estre pas toutes les qualitez necessaires, pour avoir l'honneur d'estre vostre Confident. Mais Seigneur. sans s'amuser à chercher quelle qualité vous me devez donner ; je vous assure avec sincerité, que tout ce qu'Artamene croira devoir faire pour vostre service, il fera avec beaucoup de satisfaction : car enfin vous m'avez obligé ; et peut-estre trop obligé. Le Roy de Pont ne comprenant pas le sens caché de ces dernieres paroles, n'y respondit point :et se mit à le loüer tout de nouveau, et à exagerer sa generalité : et lors qu'il creue luy en avoir assez dit, pour preparer son esprit à ne le refuser pas ; genereux Artamene, luy dit il, vous n'ignorez pas sans doute que ce Prince que vous voyez, porte plus d'une espece de chaines : et que celles qu'il a autrefois reçeuës de la Princesse Mandane, ne sont ny usées, ny rompuës : et qu'elles font beaucoup plus fortes et plus pesantes, que celles que vostre valeur m'a fait porter. Artamene fut fort surpris de ce discours : mais comme le Roy de Pont avoit l'esprit occupé des choses qu'il vouloir dire, il ne le remarqua pas, et continua de parler. je sçay donc bien, luy dit il, que vous n'ignorez pas qu'ayant autrefois esté envoyé pour Ostage aupres de Ciaxare, pendant un Troitté de paix, entre le feu Roy de Pont mon Pere et luy, je fus six mois en cette Cour : que j'y devins amoureux de la Princesse Mandane ; que je n'osay luy descouvrir ma passion que par mes soupirs : et que je partis fort affligé. Vous sçavez aussi comment en m'en retournant, j'apris que non seulement le Roy mon Pere estoit mort, mais qu'un Frere aisné que j'avois l'estoit comme luy : de sorte que dés que mes premieres larmes furent essuyées, croyant qu'estant alors Roy de deux Royaumes, je pouvois pretendre à la Princesse de Capadoce sans l'offenser, j'envoyay des Ambassadeurs à Ciaxare pour la luy demander en mariage. Vous avez aussi sans doute sçeu, que ce Prince me la refusa, parce que j'estois Estranger : luy, dis-je, qui n'a pas esté assujetty si rigoureusement à cette loy de l'Estat : qui ne peut mesme estre observée en l'occasion qui se presente, puis qu'il n'y a point de Prince en Capadoce, qui puisse espouser Mandane. Sçachant donc toutes ces choses, genereux Artamene, je ne m'arresteray pas à vous les dire avec exactitude : et je vous suplieray seulement, de vouloir m'assister de vos conseils, au malheureux estat où je me trouve. Mais afin que vous le puissiez mieux faire, il faut que je vous ouvre mon coeur : que je vous advouë que j'aime tousjours passionnément la Princesse Mandane : et que tout vaincu que je fuis, je ne puis m'empescher de desirer quelquefois, de pouvoir regner dans son coeur. Dites moy donc de grace ce que je dois devenir ; ce que je dois esperer ; et si l'illustre Artamene, par sa faveur, par sa generosité, et par son adresse, ne pourroit point me donner les moyens de fléchir Ciaxare ; d'adoucir l'esprit de Mandane ; et de me faire vaincre dans les fers. je sçay bien, adjousta t'il, que ce que je dis paroist sans fondement comme sans raison : mais que voulez vous que face un homme amoureux et passionné ? qui n'a que faire de la liberté sans Mandane ; et qui ne veut pas mesme de la vie, sans la permission de l'aimer. Qui ne sçauroit songer à la paix, ayant une si cruelle guerre dans son coeur : ny à parler de rançon à un Prince, avec lequel il ne peut faire aucun Troitté sans Mandane. je sçay bien, adjousta-t'il encore une fuis, que je suis injuste de vous parler ainsi : mais genereux Artamene, si vous avez aimé vous me plaindrez au lieu de vous pleindre : et vous soulagerez du moins mes maux, si vous ne les pouvez guerir. Mon Maistre escoutà ce discours avec un chagrin et un desplaisir extréme : il eust bien voulu pouvoir dire au Roy de Pont, qu'il ne pouvoit choisir personne plus incapable de luy rendre cét office : et luy aprendre enfin, la veritable cause qu'il avoit, de luy refuser son assistance en cette occasion, Toutefois ne sçachant pas si sa Princesse trouveroit cette franchise raisonnable, il n'osa prendre cette voye : et il falut contre son inclination, qu'il déguisast en quelque sorte la verité. L'estat où vous estes(respondit Artamene au Roy de Pont, apres y avoir un peu pensé) est sans doute digne de compassion : et je vous trouve bien plus à pleindre, des chaines que l'illustre Mandane vous fait porter, que de celles dont la Fortune vous a attaché par mes mains. Cependant comme c'est la Princesse qui vous les a données, c'est à elle seule à vous en soulager : et vous demandez une chose à Artamene, ou il ne peut ny ne doit vous servir. Ne pensez pas Seigneur, adjousta t'il, que ce soit manque de generosité, qui me face agir de cette sorte : et croyez que si vous me connoissiez bien, vous ne me soubçonneriez pas d'une semblable chose : et que vous advoüeriez, que je ne fais que ce que je dois faire. Mais pour vous tesmoigner que j'ay un veritable dessein de reconnoistre les obligations que je vous ay : je vous promets de tascher de vous faire obtenir de Ciaxare une paix aussi advantageuse, que si vous n'aviez pas esté prisonnier : et de n'oublier rien pour vous faire recouvrer la liberté. Mais pour la Princesse Mandane, adjousta-t'il, dispensez moy s'il vous plaist de luy parler de vostre passion, et de vous y rendre office : cette Personne, poursuivit mon Maistre, fait profession d'une vertu si austere ; et il paroist tant de Majesté et tant de modestie sur son visage ; que quand je serois le plus puissant Roy du monde ; que je ferois sur le Throsne, et qu'elle seroit dans les fers ; je pense, dis-je, que je ne luy pourrois parler d'amour qu'en tremblant, fust pour moy, ou pour autruy. Ainsi Seigneur, en l'estat où la Fortune vous a mis, je ne voy pas que ce fust une proposition que je peusse, ny que je deusse luy Faire, le sçay bien, repliqua le Roy de Pont, que j'ay tort de vous avoir parlé comme j'ay fait : mais genereux Artamene, que puis-je devenir ? mourray-je dans les fers que je porte sans m'en pleindre ? et ne pourray-je du moins obtenir de vous, la permission de voir encore une fois l'illustre Mandane ? Artamene se trouva alors bien embarrassé : car malgré toute la vertu de la Princesse, la jalousie ne laissoit pas de s'emparer de son coeur : il voyoit que le Roy de Pont estoit un Prince fort bien fait, et de beaucoup d'esprit : et il s'imagina d'abord, que cette entreveuê ne se pouvoit faire, sans qu'il en eust du desplaisir. Neantmoins, comme ce premier sentiment, fut bien tost corrigé par un second, qui luy fit voir qu'il n'avoit rien à craindre de ce coste là ; il dit au Roy de Pont, que s'il vouloit obtenir cette faveur, il faloit qu'il l'envoyast demander à Ciaxare, qui peut-estre ne la luy refuseroit pas Mais, luy dit-il, Seigneur, si vous m'en vouliez croire, vous ne le seriez point ; car enfin à quoy vous servira cette veüe ? Vous reverrez la Princesse si belle, que peut-estre en ferez vous plus malheureux. Ha Artamene, s'écria le Roy de Pont, vous ne sçavez point aimer ? ou pour mieux dire, vous n'avez jamais aimé. Car sçachez que quelque mal traité que l'on puisse estre ; que quelque rigueur qui paroisse dans les yeux de la personne que l'on aime que quelque cruauté qu'elle puisse avoir dans le coeur ; que quelques fascheuses paroles qu'elle puisse dire ; sa veüe a tousjours quelque douceur, et cause tousjours quelque plaisir : et je ne sçay si un Amant mal traité, et qui voit la personne qui le mal-traite ; n'a point de plus heureux momens, qu'un Amant aimé, et absent de ce qu'il aime. Ainsi genereux Artamene, pourveû que je voye Mandane, je seray tousjours consolé : quand mesme elle ne me dira rien d'obligeant. Faites donc je vous en conjure, que Ciaxare ne me refuse pas la grace que j'envoyeray luy demander. je vous ay desja dit, repliqua Artamene, que je ne me sçaurois mesler de rien qui regarde la Princesse : et que tout ce que je puis, c'est de travailler pour vostre liberté : mais je le seray si ardamment, que vous connoistrez sans doute par là qu'Artamene veut s'acquiter de ce qu'il vous doit : et que s'il vous refuse les autres choses que vous souhaitez de luy, c'est qu'il a des raisons invincibles qui l'empeschent de vous les accorder : et qui l'en doivent raisonnablement empescher. Ne voyez vous pas Seigneur, luy dit il encore, que je suis Estranger en Capadoce ? que je n'y ay de pouvoir que celuy que mon espée m'y a donné ? et qu'enfin ce que vous desirez de moy, est une chose où je ne puis ny ne dois pas vous servir ? Le Roy de Pont, quoy que tres-ignorant de la veritable raison, qui faisoit agir Artamene de cette sorte ; ne laissa pas de recevoir ses excuses : et connoissant bien qu'en este, il souhaitoit des choses aparemment impossibles, à la reserve de la veuë de la Princesse, qu'il espera d'obtenir ; il demanda pardon à Artamene, de l'injuste priere qu'il luy avoit faite. Et comme mon Maistre luy dit, qu'il connoistroit bien tost par les foins qu'il prendroit poux sa liberté, qu'il faisoit tousjours tout ce qu'il croyoit devoir faire : ce Prince amoureux le pria de ne se haster pas tant : car, luy dit-il, genereux Artamene, je doute si je n'aime point encore mieux estre prisonnier à Sinope, que d'estre libre sur le Throsne de Pont et de Bythinie. Apres cela, Artamene quitta ce Prince, avec beaucoup de chagrin : et presque aussi affligé, que si Mandane eust pû entendre tout ce que le Roy de Pont venoit de luy dire : et qu'elle en eust paru fort touchée. Au sortir de là il fut chez le Roy, qui le carressa fort, et qui se mit à l'entretenir assez long temps en particulier : il luy dit qu'il luy devoit toute la gloire de son regne : et luy exagera en suitte, toutes les faveurs qu'il avoit reçeües du Ciel. Il luy repassa alors son mariage, avec la Reine de Capadoce : tous les démeslez qu'il avoit eus, avec les Princes ses voisins, dont il estoit sorty heureusement : son bonheur d'avoir eu une Princesse pour fille, aussi accomplie que Mandane : et enfin il luy raconta exactement, tout ce que les Mages avoient dit, à la naissance du fils du Roy de Perse. Les menaces qu'ils avoient faites à toute l'Asie, et particulierement au Roy des Medes : combien Astiage en avoit esté troublé : et quelle avoit esté sa joye, lors qu'on l'avoit assuré que Cyrus avoit esté noyé. Mais Artamene, luy dit il alors, vous devez aussi vous resjoüir de sa perte : et venir demain au Temple, pour offrir aveque nous le Sacrifice que l'on fait tous les ans icy, pour remercier les Dieux de sa mort : car enfin comme il avoit les Astres pour luy, s'il eust vescu il vous eust peut-estre disputé une partie de vos Victoires : puis qu'il ne pouvoit pas se rendre Maistre de toute l'Asie, sans estre vostre Vainqueur. Artamene rougit à ce discours : mais Ciaxare creut que c'estoit par modestie, à cause des loüanges qu'il luy donnoit, et ne laissa pas de continuer de parler, et de repasser encore en suitte, toutes les obligations qu'il luy avoit. je vous laisse à juger Seigneur, si mon Maistre n'eut pas dequoy entretenir ses pensées, lors qu'il fut retourné chez luy ; il voyoit que le Roy de Pont estoit tousjours amoureux : Mais quoy que l'on ne puisse aimer un Rival, celuy là pourtant luy donnoit de la compassion, quoy qu'il luy donnast quelque inquietude. Ce qui le faschoit bien davantage, c'estoit que de la façon dont Ciaxare luy avoit parlé, il jugeoit bien que Cyrus n'estoit pas en termes d'oser ressusciter, quand mesme la Princesse y consentiroit ; de sorte qu'il en avoit une affliction estrange. Le lendemain au matin Ciaxare l'envoya querir, et le mena au Temple : où il entendit une seconde fois, remercier les Dieux de sa mort. Mais au lieu de faire comme les autres, un remerciement si peu necessaire et si mal fondé : il leur rendit grace, de ce que mesme Sacrifice fait pour sa mort, estoit cause de la naissance de son amour. Imaginez vous, Seigneur, si jamais il y arien eu de plus surprenant, que de voir le veritable Cyrus, sous le faux Nom d'Artamene, estre present à cette ceremonie. Il me dit apres, qu'il avoit esté tenté plus d'une fois, de se jetter aux pieds do Ciaxare au milieu du Temple, et de se faire connoistre pour ce qu'il estoit. Mais craignant de desplaire à la Princesse, il se retint ; et demeura fort interdit, tant que la ceremonie dura. Il eut pourtant quelque leger sentiment de joye, de voir que Mandane n'y avoit point voulu assister, et avoit fait semblant de se trouver mal : n'ayant pas la force d'aller entendre parler de la mort d'un Prince, qu'elle sçavoit qui estoit vivant. Cette feinte fournissant un pretexte à mon Maistre de la visiter, il y fut aussi tost que l'heure où l'on la pouvoit voir fut venuë ; et la trouvant sur son lit, sans qu'il y eust personne aupres d'elle que ses femmes, qui ne pouvoient pas entendre ce qu'il disoit, se tenant par respect assez esloignées : je viens Madame, luy dit-il en abaissant la voix, vous rendre grace de ce que vous n'estes pas venuë remercier les Dieux de la mort de Cyrus : et je viens vous demander aussi, jusques à quand vous voulez qu'il ignore, s'il doit vivre, ou s'il doit mourir ? je voudrois sans doute qu'il peust vivre, repliqua la Princesse, et je voudrois mesme qu'il peust vivre heureux : mais à vous dire la verité, je n'y voy gueres d'aparence. Quoy, Madame (reprit Artamene, avec beaucoup de precipitation) m'est-il arrivé quelque nouvelle diferance, et suis-je plus mal avec vous que je n'estois ? Nullement, repliqua- t'elle ; mais je ne voy pas aussi que vous soyez mieux avec la Fortune. Car enfin, le Sacrifice où vous venez d'assister, marque tousjours que les sentimens du Roy continuent d'estre ce qu'ils estoient : et qu'ainsi il y a lieu de douter que malgré tous vos services, vous puissiez entreprendre sans peril, de vous descouvrir pour ce que vous estes. Ce n'est pas, adjousta la Princesse, que j'aye jamais remarqué dans l'esprit du Roy, ces mouvemens violens, que l'on dit avoir esté en celuy d'Astiage : mais je craindrois, si vous vous estiez descouvert, que le Roy de Medie ne vous demandast à son Fils ; que Ciaxare n'eust pas la force de vous refuser à un Prince, qui luy a donné la vie : et qu'ainsi bien loing d'obtenir Mandane, l'on ne vous mist dans les fers. Laissez donc, luy respondit alors mon Maistre, le malheureux Cyrus dans le Tombeau : et laissez vivre le bienheureux Artamene aupres de vous. La Princesse l'entendant parler de cette sorte, se releva à demy sur le bras droit : et le regardant d'un maniere tres-obligeante, quoy que tres-modeste ; Les Dieux me sont tesmoins, luy dit elle, si je n'ay pas pour vostre vertu, une estime que je n'ay jamais euë pour nulle autre : et si je ne sens pas dans mon coeur une reconnoissance et une tendresse, qui n'y peuvent estre, sans y estre accompagnées de beaucoup d'amitié. Mais enfin, Artamene, il faut que la raison soit plus forte que toutes choses : et il ne faut pas tant considerer ce qui nous plaist, que ce qui nous doit plaire. C'est pourquoy encore que vostre conversation me soit tres-agreable ; que la façon dont vous m'aimez, satisface pleinement ma vertu : neantmoins je suis obligée de vous dire, que si pendant trois mois(et je doute mesme si ce terme n'est point trop long pour la bien-seance) vous ne pouvez trouver les moyens de me faire voir, que vous pouvez ressusciter sans peril, vous vous en retournerez en Perse : que vous y vivrez heureux si vous le pouvez : et que vous ne vous souviendrez plus de la malheureuse Mandane, de peur qu'elle ne trouble vostre repos. Mais Artamene (luy dit elle, sans luy donner le loisir de l'interrompre) pour vous oster tout sujet de pleinte ; sçachez que pendant les trois mois que je vous donne, je contribueray à vostre bon-heur, autant que je le pourray, et que la bien-seance me le permettra. je vous assisteray de mes conseils ; je tascheray de descouvrir les sentimens du Roy ; je vous diray par quelle voye l'on pourroit peut-estre gagner Aribée, qui peut beaucoup sur son esprit : et je n'oublieray rien, de tout ce que raisonnablement je pourray faire, pour vostre satisfaction : si toutefois la loy de Capadoce n'est pas un obstacle invincible à vos desseins : et que la qualité d'estranger, n'y soit pas incompatible avec celle de Roy. Mais apres cela, si tous vos foins et les miens font inutiles, il faudra (dit elle en changeant de couleur,) se refondre à une separation eternelle : et il faudra absolument que la raison triomphe, de tout ce qui luy voudroit resister. Quoy, Madame, reprit Artamene, vous me bannirez, et me bannirez pour tousjours ? Attendez à vous pleindre, luy dit elle, que le temps en soit venu : et ne vous rendez pas malheureux, auparavant que de l'estre. C'est l'estre desja, repliqua mon Maistre, que de voir que vous estes capable de vous resoudre à me le rendre : car enfin. Madame, si j'estois dans vostre esprit, de la façon dont j'y pourrois estre, vous auriez un peu plus d'indulgence pour mon amour : et vous ne pourriez vous resoudre à perdre pour jamais un Prince qui vous adore, avec un respect sans esgal : et qui mourra infailliblement, dés qu'il fera esloigné de vous. Encore une fois, luy dit la Princesse, ne vous affligez point inutilement : et n'attendrissez pas mon coeur sans qu'il en soit besoin. Contentez vous, que si je suis contrainte de vous bannir, je ne vous banniray pas sans douleur ; et que je n'eus gueres plus de desplaisir de la nouvelle de vostre mort, que j'en auray de vostre absence. Mais apres tout, Artamene la gloire est preferable à toute chose : et tant que je n'agiray contre vous que pour la satisfaire, vous n'aurez point de sujet legitime de vous plaindre de moy. Artamene voyoit bien qu'il n'en pouvoit ny n'en devoit pas esperer davantage d'une personne comme Mandane : Mais quoy qu'il deust y avoir preparé son esprit ; il ne pût toutefois s'empescher d'estre tres affligé. Elle sçeut pourtant le consoler si doucement dans sa douleur, par les charmes de sa conversation, qu'il ne laissa pas de preferer les maux qu'il souffroit en servant Mandane, à toutes les felicitez qu'il eust pû avoir sans elle. Il commença donc de s'assujettir plus qu'auparavant aupres de Ciaxare : il rendit mesme contre son inclination, plus de foins à Aribée ; et il n'oublia rien pour s'aquerir un si grand credit dans la Cour ; que quand il viendroit à se descouvrir, l'on deust aprehender de le perdre. Bien est il vray qu'il estoit si universellement aimé, que le soin extraordinaire qu'il en prit, ne luy aquit gueres de nouveaux Serviteurs : ny n'augmenta gueres le zele de ceux qu'il avoit desja, ce zele estant desja extréme. Cependant celuy qu'il avoit envoyé porter des Pierreries à la Fille de cette Dame, chez laquelle il avoit esté pris pour Spitridate, et chez laquelle il avoit esté si bien secouru, revint à Sinope : et luy aprit qu'il y alloit avoir une nouvelle guerre en Bythinie. Il luy dit qu'il avoit trouvé ce Chasteau environné de quantité de Troupes : et que lors qu'il avoit parlé à cette Dame, elle avoit esté extrémement surprise, de voir les Pierreries qu'il avoit eu ordre de presenter à sa Fille. Que d'abord elle avoit fait quelque difficulté de souffrir qu'elle les acceptast : mais qu'enfin elle s'y estoit resoluë. Qu'en le congediant, elle luy avoit fait un present fort magnifique, et l'avoit chargé do luy dire, apres qu'elle avoit apris avec estonnement qu'il estoit Artamene ; que le Roy son Mary alloit tascher de se mettre en estat de respondre un jour à sa libéralité : et de faire en sorte que Spitridate son Fils, qui avoit la gloire de luy ressembler, ne passast pas le reste de ses jours sans se rendre digne de cette ressemblance. Cét homme aprit encore à Artamene, qu'en s'en revenant il avoit trouvé toute la Campagne couverte de Gens de guerre ; qu'il avoit mesme esté arresté durant quelques jours ; et que c'estoit ce qui l'avoit tant fait tarder. Deux heures apres son arrivée, il vint nouvelles assurées d'Artaxe, que toute la Bythinie s'estoit revoltée ; que le Pont alloit faire la mesme chose ; et que le Roy de Phrigie avoit esté contraint de se retirer : parce que Cresus Roy de Lydie, estoit entré à main armée dans ses Estats : joint qu'une partie de ses Troupes avoient changé de Party : et avoient pris celuy luy de ceux qui avoient fait souslever les Peuples, et qui avoient veritablement beaucoup de droit à la Couronne de Bythinie. Enfin l'on sçeut qu'Arsamone Mary de cette Dame, qui avoit si bien reçeu Artamene lors qu'il estoit blessé, et qui l'avoit pris pour Spitridate son Fils, estoit à la teste d'une Armée tres considerable : et que si l'on ne mettoit le Roy de Pont en liberté, pour y donner ordre, et pour s'opposer à ses conquestes ; non seulement la Bythinie que ses Peres avoient usurpée seroit perduë pour luy ; mais que le Pont qui luy apartenoit legitimement le seroit aussi. L'on disoit bien que le Roy de Phrigie faisoit faire de nouvelles levées dans ses Païs : mais en mesme temps l'on disoit aussi, qu'il estoit menacé en son particulier, d'avoir une longue guerre contre le Roy de Lydie. De sorte qu'il estoit aisé de voir, qu'il alloit infailliblement arriver une revolution universelle, aux Royaumes de Pont et de Bythinie, si l'on n'y remedioit promptement. Artamene trouvant une si belle matiere d'obliger le Roy de Pont ; de s'aquitter envers luy ; de faire une action heroïque ; et de le faire partir de Sinope, où il n'estoit pas trop aise de le voir ; supplia le Roy de vouloir non seulement le delivrer, mais mesme luy donner des Troupes, pour remettre ses Sujets en leur devoir. Il luy representa qu'il luy seroit beaucoup plus glorieux, et mesme plus avantageux d'en user ainsi, que de le retenir prisonnier : puis que s'il arrivoit qu'il perdist ses deux Royaumes, comme il y avoit bien de l'aparence qu'il les perdroit ; il ne seroit pas alors en estat de pouvoir payer sa rançon : de sorte que l'on seroit apres obligé de le garder toujours, ou de le delivrer cruellement, en un temps, où il n'auroit plus nulle esperance de remonter sur le Throsne. Il luy representa de plus, que ce Prince estoit genereux : et qu'en l'obligeant de bonne grace, l'on ne s'exposeroit à rien. Enfin comme Artamene estoit fort puissant sur l'esprit de Ciaxare ; et qu'en effet il sçait persuader tout ce qu'il veut quant il l'entreprend ; le Roy consentit à ce qu'il voulut : à condition toutefois que le Roy de Pont remettroit entre ses mains deux Places considerables de celles qui tenoient encore son Party : et qu'il promettroit solemnellement, de ne faire jamais la guerre contre la Capadoce. Artamene ayant obtenu ce qu'il desiroit, fut au mesme instant trouver le Roy de Pont, qui sçavoit desja son malheur : mais qui ne sçavoit pas le remede que l'on y vouloit aporter. Il ne vit pas plustost mon Maistre que s'advançant vers luy avec beaucoup de constance, quoy qu'avec beaucoup de melancolie : genereux Artamene, luy dit il, si en perdant la Couronne de Bythinie vous l'aviez gagnée, je ne serois pas si affligé que je le suis : Mais lors que je songe que mes plus mortels Ennemis triomphent de mon infortune ; je vous advoüe que je n'ay pas assez de patience, pour supporter cét accident sans en murmurer : et pour ne desirer pas la liberté, que je vous avois prié de ne demander pas si tost pour moy. Seigneur, luy respondit Artamene, comme je fais tousjours ce que je dois, j'ay prevenu vos prieres, et peut estre vos souhaits : et je sçay mesme si je n'ay pas esté plus loing que vous n'auriez desiré. Mon Maistre luy raconta alors, ce qu'il avoit fait aupres de Ciaxare : et quoy que par cét article, de ne faire jamais plus la guerre à la Capadoce ; il entendist bien que c'estoit luy dire tacitement, qu'il ne pretendist jamais plus rien à la Princesse : comme il estoit raisonnable, il n'en murmura point ; il s'en affligea en secret sans s'en pleindre ; et remercia fort civilement Artamene de sa generosité : le priant de vouloir remercier le Roy, en attendant qu'il le peust faire luy mesme. Il exagera extrémement cette grande action : et il ne pouvoit assez louer à son gré celuy qu'il jugeoit bien l'avoir faite. Si je remonte au Throsne, genereux Artamene, luy disoit il, je vous devray toute ma gloire et tout mon bon-heur : et je vous proteste que si je puis reconquerir la Bythinie, il ne tiendra qu'à vous que vous n'y commandiez aussi absolument que moy. Vous n'estes, luy disoit il, non plus de Capadoce que de Pont : ainsi il me semble que je puis sans offenser Ciaxare, esperer le mesme avantage qu'il a eu. Il s'en va demeurer en paix, adjoustoit il, et je m'en vay recommencer la guerre : et par cette raison, je veux croire que le souhait que je fais n'est pas injuste, et qu'il ne vous sçauroit déplaire. Seigneur, luy respondit Artamene, je vous suis fort obligé d'avoir des sentimens si avantageux de moy : mais Seigneur, si vous me connaissiez plus particulierement que vous ne faites ; vous changeriez bien tost d'avis. C'est pourquoy me connaissant mieux que vous ne me connaissez, je ne veux pas abuser de vostre erreur : ny recevoir des graces dont vous vous repentiriez sans doute un jour : joint qu'encore que je ne sois pas nay Sujet de Ciaxare, je ne laisse pas d'estre attaché a son service, par d'assez puissantes raisons, pour ne m'en dégager jamais. Apres que les premiers sentimens de joye, furent passez dans l'esprit du Roy de Pont, pour la liberté qu'on luy rendoit, et pour le secours qu'on luy offroit ; l'amour reprenant sa place dans son coeur, il ne pût s'empescher de donner quelque marque de foiblesse : et de s'affliger en la presence d'Artamene, de la facheuse necessité où il se trouvoit. Car, disoit-il, tant que je seray dans les fers, je connois bien que je ne dois rien pretendre à la Princesse Mandane : et que de plus, si j'y demeure, je me trouveray sans Royaume, et par consequent bien esloigné de mes pretensions. Mais aussi, disoit-il, genereux Artamene, en quittant les fers que vous m'avez donnez, il faudra briser ceux que j'ay reçeus de l'illustre Mandane, ou du moins les porter en secret. Helas, adjoustoit il, pour estre cachez, ils n'en seront pas moins pesants : et je n'en seray pas moins son Esclave. Artamene ne sçavoit pas trop bien que respondre, à un semblable discours : et tout ce qu'il pouvoit faire, estoit de le destourner avec adresse : et de parler de guerre, au lieu de parler d'amour. Cependant comme la chose pressoit effectivement beaucoup ; Artamene donna ordre au départ du Roy de pont en fort peu de jours : et ce Prince ne pouvant se resoudre à partir sans avoir parlé à la Princesse, et sans prendre congé d'elle ; en envoya supplier Ciaxare, qui ne voulut pas le luy refuser. Artamene qui se trouva present lors que l'on demanda cette permission au Roy, eust bien voulu s'y opposer, mais il n'osa pourtant le faire : il se trouva mesme fort embarrassé à resoudre s'il devoit se trouver à cette entre-veüe, ou ne s'y trouver pas : toutefois quoy qu'il peust faire, et quelque repugnance qu'il y eust, il voulut estre le tesmoin de cette conversation. Il craignit pourtant beaucoup de ne pouvoir se contraindre, autant qu'il seroit à propos de le faire : Mais apres tout, il ne pût s'empescher d'y aller. Bien est il vray que ce ne fut pas sans en demander permission à la Princesse, qui n'eust pas esté fachée de pouvoir se dispenser de cette visite : Neantmoins Ciaxare l'ayant promis, il n'y avoit point de remede : joint que se souvenant des belles choses qu'il avoit faites pour Artamene, elle s'en resolut plus tost à le recevoir civilement. Le jour du départ de ce Prince estant donc venu, toutes les Dames et toute la Cour se rendirent chez la Princesse, qui l'avoit ainsi ordonné : Artamene fut un des plus diligens à s'y trouver : et le pins empressé sans doute à observer tout ce qui se passeroit en cette entre-veüe. Comme le Traité qui s'estoit fait entre ces deux Rois, eut esté signé de part et d'autre, le Roy de Phrigie y estant compris s'il le vouloit, et tous les prisonniers rendus : et que ces Princes se furent veus au Temple, où ils jurerent d'en observer les Articles, et de vivre tousjours en paix : Le Roy de Pont ne fut point chez la Princesse comme un prisonnier : au contraire il y fut comme un Prince libre : et servy par les Officiers de Ciaxare, comme si ç'eust esté luy mesme. Ce Prince a sans doute fort bonne mine, et il estoit fort superbement habillé : La Princesse qui peut-estre avoit voulu avoir cette indulgence pour Artamene, n'estoit point extraordinairement parée : bien est il vray qu'elle n'en avoit pas besoin : et elle estoit si belle ce jour là, qu'elle effaça tout ce qu'il y avoit de plus beau et de plus magnifique à cette Audience. Le Roy de Pont estant donc arrivé, la salua avec beaucoup de respect : et elle le reçeut avec beaucoup de civilité. Elle voulut luy ceder sa place, mais il ne le voulut pas : et il prit celle qui estoit au dessous de la Princesse : luy disant de fort bonne grace, que ce n'estoit point au prisonnier d'Anamene (dit il en regardant mon Maistre en sous-riant) à occuper la place de la Princesse Mandane. Je pense Seigneur, luy dit elle, que vostre Vainqueur ne pretend pas vous faire changer de rang ny de condition : et qu'il est trop genereux, pour vouloir que le Roy de Pont ne jouisse pas de tous les honneurs que sa naissance luy donne. Pleust aux Dieux Madame, repliqua ce Prince en soupirant, que toutes les personnes de qui j'ay porte des fers, m'eussent traité aussi favorablement qu'Artamene : car si cela estoit, je ne serois pas aux termes où j'en suis : c'est à dire en estat d'estre tousjours Esclave et tousjours malheureux. Je ne m'estonne pas, dit la Princesse, que tous ceux qui vont à la guerre, n'y facent pas des prisonniers : puis qu'en fin il faut avoir tout ensemble, beaucoup de coeur, et beaucoup de bonne fortune : Mais je vous advoüe que je ne puis faire que je ne trouve fort estrange, que ceux qui en font ne les traitent pas bien : Car pour moy je vous assure Seigneur, que de mon consentement ils ne porteroient pas long temps leurs chaines : et qu'ils jouiroient bien tost de la liberté. Je ne doute nullement Madame, repliqua le Roy de Pont, que vous ne soyez capable de cette espece de pitié : mais Madame, il est des Captifs, de qui la liberté ne dépend pas de la volonté des Vainqueurs : et qui seroient tousjours prisonniers, dans une prison sans portes, sans grilles, et sans Gardes. Ceux qui sont de cette humeur, repartit la Princesse, doivent souffrir avec patience, un malheur où il n'y a point de remede : et ne se pleindre de personne que d'eux mesmes. J'en connois aussi Madame, reprit le Roy de Pont, qui en usent comme vous dittes : et qui sans vous accuser des maux qu'ils endurent, se preparent à les souffrir toute leur vie. Je serois bien fachée, luy dit elle, qu'un aussi Grand Prince que vous, eust quelque sujet legitime de se pleindre de moy : mais si ma memoire ne me trompe, j'eus tousjours pour vous dans le temps que vous fustes à la Cour de Capadoce, toute la civilité que je devois au Fils du Roy de Pont. Je l'advoüe Madame, repliqua ce Prince, mais je doute si vous ne m'avez point plus mal traitté lors que j'ay porte la Couronne, que lors que je n'y avois point de part. Je veux croire, reprit la Princesse, que vous avez creû avoir sujet de vous pleindre, puis que vous nous avez declaré la guerre : mais j'auray beaucoup de peine à me persuader, que vous ayez eu raison de le faire. Si j'ay failly Madame, repliqua ce Prince, j'en ay esté bien puny : j'ay perdu des Batailles ; j'ay perdu la liberté ; et je me voy en termes de perdre encore deux Royaumes : Cependant Madame, tout cela seroit peu de chose, si j'avois pû gagner quelque part en vostre estime. Je sçay bien que perdre des Batailles, et ne paroistre devant vous que comme un Captif, ne sont pas des choses qui aparemment me la doivent faire meriter : Mais Madame, souvenez vous que la gloire de mon Vainqueur, oste toute la honte de ma deffaite : et qu'ainsi tout vaincu et tout prisonnier que je suis, je n'offense point la Princesse Mandane, en luy demandant quelque place en son estime, n'en devant jamais plus pretendre à son affection. Ne soyez pas Madame, adjousta-t'il, moins genereuse que le Roy vostre Pere, et que l'illustre Artamene : ce dernier a demandé ma liberté, et l'autre me l'a accordée : ne me refusez donc pas la faveur que je vous demande : et faites moy la grace de croire, que dés le premier moment que j'eus l'honneur de vous voir ; j'eus pour vous toute l'estime et toute la veneration imaginable. Enfin Madame, je vous ay adorée devant que d'estre Roy : j'ay fait la mesme chose, lors que je suis monté au Throsne : j'ay continué de le faire, mesme en declarant la guerre au Roy de Capadoce ; je ne m'en suis pas repenty, lors que je me suis veû tout couvert de sang et de blessures : j'ay eu les mesmes sentimens, dans les fers que la clemence du Roy vostre Pere vient de m'oster : et je les auray tousjours, soit que mon espée me fasse reprendre le Sceptre, soit que mon malheur me face perdre la Couronne : et tant que je seray vivant, j'auray pour vous, Madame, une passion tres respectueuse et tres violente. Voila Madame, dit ce Prince en se levant, ce que j'avois envie de vous dire une fois en ma vie, et ce qui me fera mourir moins malheureux, maintenant que je vous l'ay dit : comme mon amour a esté sçeue de toute l'Asie, bien que je ne vous en aye parlé que des yeux ; je ne crains pas de vous offenser, en vous en parlant avec tant de hardiesse, et en une si grande compagnie. Et puis comme je sçay que mon Protecteur, dit il en regardant Artamene, a quelque credit aupres de vous, je veux esperer qu'à sa consideration et à son exemple, vous ne voudrez pas insulter sur un malheureux : ny luy dire des choses fascheuses, la derniere fois qu'il aura peut-estre l'honneur de vous parler. Artamene escouta tout ce discours avec une inquietude qui n'est pas imaginable : il regardoit la Princesse ; il regardoit son Rival ; et quoy qu'il ne peust bien connoistre les sentimens de Mandane, à cause qu'elle avoit les yeux baissez, neantmoins il se les imaginoit quelquefois trop favorables pour le Roy de Pont : et il estoit presque tout prest de se mesler dans la conversation, quoy que la qualité sous laquelle il paroisoit, ne luy permist pas de le faire. Il estoit pourtant bien aise d'aprendre de la bouche de son Rival, qu'il n'avoit jamais parlé d'amour à Mandane : mais il avoit quelque confusion, d'entendre les louanges que ce Prince luy donnoit, sçachant combien leur amour rendoit leur amitié impossible. Enfin apres que le Roy de Pont eut cessé de parler, la Princesse, qui s'estoit levée en mesme temps que luy, relevant les yeux et rougissant un peu, si je ne sçavois, luy dit elle, que c'est presque la coustume de tous les jeunes Princes, de pretexter leur veritable ambition, d'une passion plus galante, ou d'un simple desir de gloire ; vous me donneriez sans doute en mesme temps beaucoup de sujet de vanité, et beaucoup de sujet de me pleindre de vous. Car Seigneur, je ne puis nier qu'il ne me fust avantageux d'estre estimée d'un Roy qui a tant de bonnes qualitez : et que je n'eusse aussi quelque cause de vous accuser, et peut-estre de vous punir, de me parler comme vous faites. Mais, Seigneur, luy dit elle, je prens tout ce que vous m'avez dit, comme je le dois prendre : et bien loing de vous mal traitter, je vous proteste qu'il ne tiendra pas à moy, que vous ne partiez de cette Cour, aussi libre de l'esprit que du corps : et si mes voeux sont necessaires pour vous faire remonter au Throsne, malgré toutes les choses passées, je ne les espargneray pas. J'aurois mieux aimé, Madame, respondit le Roy de Pont, que vous eussiez escouté les miens, que d'employer les vostres pour moy : mais c'est une chose où il ne faut plus penser, que pour me punir de la temerité que j'ay eue, d'oser aimer la plus merveilleuse Personne du monde. Apres cela, la Princesse luy respondit, et il luy repliqua encore une fois : en suitte de quoy il prit congé d'elle et sortit. Pour mon Maistre, il ne sçavoit s'il devoit demeurer ou suivre ce Prince : il craignoit que le Roy de Pont ne remarquast son chagrin : et il aprehendoit aussi que Mandane ne s'aperçeust de sa jalousie, et ne s'en offençast. De sorte que pour ne s'exposer ny à l'une ny à l'autre de ces choses, il fut chez Ciaxare, où peu de temps apres le Roy de Pont retourna pour luy dire adieu. Ce mot d'adieu ayant un peu remis la tranquilité dans l'esprit d'Artamene, par la joye qu'il eut de voir partir son Rival ; il recommença d'agir avec luy comme à l'ordinaire : c'est à dire avec beaucoup de civilité. Ciaxare le traita fort bien en s'en separant : on luy donna cent chevaux pour le conduire au Camp : et l'on envoya un ordre à Artaxe qui commandoit l'Armée d'obeïr à ce Prince ; et d'envoyer Garnison dans les deux Places que le Roy de Pont devoit remettre en la puissance de celuy de Capadoce. Artamene suivy de toute la Cour, fut conduire le Roy de Pont à quelques stades de la Ville : et quoy qu'il fust son Rival, et qu'il eust eu mesme quelques momens de jalousie ; ce Prince tesmoigna tant d'amitié à mon Maistre en s'en separant, qu'il en eut de la confusion, et ne pût s'empescher d'en estre esmeû. Cependant apres son départ, Artamene se trouva plus heureux, qu'il ne s'estoit encore veû : car enfin sa Princesse sçavoit sa naissance et son amour, et souffroit qu'il la vist assez souvent : il n'avoit plus de Philidaspe qui l'importunast : le Roy de Pont estoit party, pour ne revenir jamais : et il y avoit des momens, où il s'en faloit peu qu'il ne se creust absolument heureux. Il y en avoit aussi quelques uns, où il n'estoit pas sans inquietude : car apres tout, il faloit se descouvrir pour ce qu'il estoit : et s'exposer à l'humeur violente d'Astiage, et peut-estre à la colere de Ciaxare, Neantmoins comme l'un estoit esloigné, et qu'il paroissoit estre fort aimé de l'autre, l'esperance estoit plus forte que la crainte dans son coeur, et il ne s'estoit jamais veû si satisfait. Comme la Paix avoit remis la joye dans toute la Capadoce, ce ne furent que divertissemens à la Cour : et mon Maistre ne parut pas moins adroit, ny moins galant, dans les Festes publiques, et parmy les Dames, qu'il avoit paru courageux dans les Batailles, et prudent dans les Conseils. Le Roy voulut mesme en ce temps-là, revoir l'agreable Ville d'Amasie, qui comme vous sçavez, est scituée sur les bords de l'iris : et en suitte il fut à la superbe Themiscire, où il s'arresta : tant parce qu'il y avoit quelques affaires, que parce qu'en effet la Princesse aimoit assez ce lieu-là. Car comme le Thermodon qui mouille le pied de ses murailles, est un des plus agreables fleuves du monde, elle prenoit souvent plaisir de s'aller promener sur ses bords : et mon Maistre avoit souvent l'honneur de l'y accompagner, et le moyen de luy pouvoir donner cent tesmoignages respectieux de sa passion. Il vescut donc de cette sorte, avec beaucoup de douceur, durant les trois mois qu'on luy avoit accordez : pendant lesquels il avoit si puissamment gagné le coeur de Ciaxare, qu'il espera de pouvoir se descouvrir sans danger. Il en demanda conseil à sa chere Princesse, qui n'osoit presques le luy donner ; par la crainte qu'elle avoit, d'exposer une personne si chere. Elle ne laissa pourtant pas d'aider à luy faire prendre cette resolution : en le faisant souvenir que le terme qu'elle luy avoit donné s'aprochoit : et qu'ainsi il faloit tenter la chose : ou se resoudre à partir. Il n'en falut pas davantage, pour obliger Artamene à hazarder tout, plustost que de quitter sa Princesse : c'est pourquoy apres avoir esté prendre congé d'elle, comme s'il fust alle à la mort ; dans l'incertitude où il estoit, de la façon dont il seroit reçeu de Ciaxare : il s'en alla chez le Roy, avec intention de luy dire qu'il estoit Cyrus, et de luy aprendre que l'amour qu'il avoit pour la Princesse, l'avoit oblige à demeurer desguisé dans sa Cour, sans qu'elle en sçeust rien. Comme il arriva chez Claxare, un de ses Officiers luy dit, qu'il venoit de recevoir des nouvelles d'Astiage qui le troubloient fort ; et qu'il avoit eu ordre d'aller querir la Princesse : et de l'envoyer advertir qu'il se rendist aupres du Roy. Anamene entendant cela, creut que c'estoit quelque souslevement de Peuples, et n'en imagina rien autre chose ; mais il creut tousjours bien que ce jour là n'estoit pas favorable pour se descouvrir ; et qu'il estoit mesme à propos que la Princesse en fust advertie : de peur qu'estant mandée par le Roy, elle n'en fust surprise ; s'imaginant que c'estoit parce qu'il s'estoit descouvert : et que sur cette opinion, elle ne dist quelque chose à contre-temps qui leur peust nuire. Il retourna donc promptement sur ses pas ; et dit à cét Officier du Roy, qu'il seroit bien aise de conduire la Princesse chez Ciaxare puis qu'elle y devoit venir, le priant de luy remettre sa commission. Cét homme qui sçavoit la faveur de mon Maistre, consentit a ce qu'il voulut ; et l'assura qu'il les attendroit dans l'Antichambre ; et qu'il ne se monstreroit point à Ciaxare. qu'il n'eust amené la Princesse. Artamene fut donc la prendre à son Apartement, où il luy dit ce qu'il sçavoit : luy faisant comprendre en allant, qu'il faloit differer l'execution de son dessein, jusques à tant qu'ils sçeussent quelle inquietude avoit le Roy.

Suite de l'histoire d'Artamène : nouvelles d'Astiage


Comme ils entrerent dans son Cabinet, ils le trouverent qu'il se promenoit seul : mais il ne les vit pas plustost qu'il s'arresta : et adressant la parole à la Princesse, Vous aviez raison ma Fille (luy dit il, le visage tout changé) de ne vous trouver pas au dernier Sacrifice que l'on fit, pour remercier les Dieux de la mort de Cyrus : puis que c'estoit en effet leur rendre grace inutilement : et si j'eusse sçeu ce que je sçay, j'eusse bien changé l'intention du Sacrificateur. La Princesse et Artamene furent estrangement surpris d'un semblable discours : et ne douterent nullement, que Ciaxare ne sçeust que Cyrus estoit non seulement dans sa Cour, mais dans son Cabinet. Mandane se repentoit desja de la bonté qu'elle avoit eue pour mon Maistre, et se preparoit à tascher de se justifier aupres de Ciaxare : Artamene de son costé estoit au desespoir, de remarquer sur le visage de sa Princesse qu'elle souffroit infiniment : et par un excés d'amour, il songeoit bien plus a sa douleur, qu'au peril où il croyoit estre exposé. Mais voyant enfin que Mandane n'avoit pas la force de parler ; et que le Roy avoit recommencé de se promener sans rien dire, comme s'il eust attendu qu'on luy eust dit quelque chose ; Seigneur, reprit mon Maistre, ceux qui vous ont assuré que Cyrus estoit vivant, vous ont ils apris qu'il ait de mauvais desseins contre la Medie, et contre la Capadoce ? Il ne faut, repliqua Ciaxare, qu'entendre tout ce que les Mages qui sont à Ecbatane, eux qui sont les plus sçavans de toute l'Asie, nous anoncent et nous presagent de Cyrus. Il faut pourtant tascher, poursuivit il de donner quelque remede à un mal qui n'a pas encore fait un et grand progrés, qu'on ne le puisse arrester : et puis que le bonheur ou l'infortune de toute l'Asie sont attachez à la mort ou à la vie d'un seul homme ; il faut faire tout ce que l'on pourra, pour se mettre en estat de pouvoir disposer de sa vie ou de sa mort sans peril. Cyrus, à ce que j'aprens par le Roy mon Pere (adjousta-t'il en s'arrestant, et en regardant la Princesse) n'est pas presentement à la teste d'un Armée de cent mille hommes : c'est pourquoy ma Fille, luy dit-il, je ne m'en mets pas tant en peine : et si je ne me trompe, il ne nous fera pas tout le mal dont nous sommes menacez. A ces mots, Artamene ne doutant plus du tout que Ciaxare ne sçeust la verité de son avanture, estoit sur le point de l'assurer, qu'il luy respondoit de la fidelité de Cyrus : lors que la Princesse l'interrompant ; Seigneur, dit elle au Roy, il faut esperer en effet, que les Dieux qui sont tous bons, ne souffriront pas que toute l'Asie soit renversée ; et ils seront peut-estre si clemens, que sans qu'il en couste mesme la vie à Cyrus, ils vous laissent jouir en repos, de la felicité de vostre regne. Je le veux croire ma Fille, repliqua le Roy, car enfin tant que Cyrus ne paroistra point les armes à la main, il ne conquestera ny Provinces, ny Royaumes : et dés que nous le verrons à la teste d'une Armée ; Voicy (adjousta-t'il en embrassant mon Maistre) celuy que nous luy opposerons ; et qui nous empeschera sans doute, de suivre le Char de ce pretendu Vainqueur de toute l'Asie. La Princesse et Artamene demeurerent alors aussi surpris, d'entendre ce que le Roy disoit, qu'ils l'avoient esté de ce qu'il avoit dit, au commencement de son discours, mais plus agreablement. Mandane qui n'avoit osé lever les yeux jusques à ce moment là, regarda mon Maistre ; qui reprenant la parole, pour confirmer encore davantage le Roy en l'opinion où il estoit ; Ouy, Seigneur, dit il à Ciaxare, j'ose vous assurer que tant qu'Artamene sera Artamene, vous n'avez rien à craindre de Cyrus, quand mesme il seroit à la teste d'une Armée de cent mille hommes : mais je ne laisse pas de vous estre infiniment obligé, des sentimens avantageux que vostre Majesté tesmoigne avoir de moy. Je ne les sçaurois avoir trop grands, repliqua Ciaxare, et si les Dieux ne vous avoient envoyé à mon secours, je serois sans doute beaucoup plus en peine que je ne suis, de tout ce que me mande le Roy mon Pere. Alors il se mit à raconter à la Princesse et à Artamene, qu'Astiage luy mandoit que Cyrus avoit esté veû en Perse ; que depuis peu, il avoit passé en Medie : et avoit pris le chemin de la Bythinie et du Pont. Qu'en suitte il avoit fait consulter les Mages, qui avoient assure plus fortement que jamais, que le renversement de toute l'Asie alloit arriver ; et arriveroit infailliblement, si l'on n'appaisoit les Dieux. Que de plus, Astiage luy mandoit, qu'il avoit fait publier par toutes les Terres de son obeïssance, un commandement d'arrester Cyrus si on l'y trouvoit : et de le luy amener vif ou mort : promettant de grandes recompenses, à ceux qui le pourroient prendre ou le tuer. Que pour cét effet, il avoit tait aussi publier, afin qu'il peust estre plus aisément reconnu, que Cyrus portoit des Armes toutes noires : et que l'on voyoit representé à son Escu un Esclave, qui semblant avoir à choisir de Chaines, et de Couronnes, brisoit les dernieres, et prenoit les autres, avec ce mot PLUS PESANTES, MAIS PLUS GLORIEUSES. Ciaxare adjousta encore, qu'il avoit desja donné ordre à Aribée, de faire publier la mesme chose dans Themiscire, et en toute l'estendue de la Capadoce et de la Galatie ; afin de ne rien negliger, en une chose il importante. Je vous laisse à juger. Seigneur, de l'estat où se trouverent alors Mandane et Artamene, et de combien de pensées differentes, leur ame estoit agitée. La Princesse avoit une telle impatience que cette conversation finist, qu'elle pensa s'en aller plus d'une fois sans rien dire : Elle n'eust pas sans doute voulu descouvrir qu'Artamene estoit Cyrus : mais elle avoit aussi tant de repugnance à contribuer quelque chose, à l'innocente tromperie qu'il faloit de necessité continuer, pour mettre mon Maistre en seureté, qu'elle ne trouvoit rien à respondre, à tout ce que le Roy disoit. Mais par bonne fortune Aribée estant entré, pour parler d'une affaire importante au Roy ; Elle se retira, et fut conduite par Artamene jusques dans son Cabinet : où elle entra, sans estre accompagnée que de Martesie. Elle n'y fut pas si tost, que regardant mon Maistre d'un air fort melancolique, et bien, luy dit elle, Artamene, il n'y a pas moyen que Cyrus ressuscite : et il faut mesme qu'Artamene parte bien tost. Ce Prince l'entendant parler ainsi, voulut luy r'assurer l'esprit autant qu'il pût : et luy faire comprendre, qu'il n'estoit pas autant en peril qu'elle pensoit. Que selon les apparences, celuy que l'on avoit pris pour luy en Perse, devoit estre ce mesme Spitridate, pour lequel on l'avoit pris en Bythinie : et qu'ainsi il ne se faloit pas tant alarmer. Parce qu'enfin il venoit peu de Persans en Capadoce : principalement de ceux qui pourroient le reconnoistre : et qu'eu effet il paroissoit bien qu'ils ne le reconnoistroient pas, puis qu'ils prenoient un autre pour luy. Quand cela seroit ainsi, dit la Princesse, ce ne seroit pas assez : car Artamene, je vous ay souffert quelque temps, dans l'esperance que j'avois, que vous pourriez trouver les moyens de vous découvrir sans danger : et dans la certitude où j'estois, que je ne serois pas moins innocente en souffrant la conversation de Cyrus, que je l'avois esté en endurant celle d'Artamene. Mais aujourd'huy que je voy Cyrus et ma gloire en un danger eminent ; il n'y a plus rien qui puisse m'obliger à avoir cette indulgence pour vous. Quand je n'aurois qu'un seul de ces deux interest, adjousta-t'elle, je devrois faire ce que je fais : mais les ayant tous deux à la fois, il faut Artamene, il faut partir. Dites plustost Madame, interrompit mon Maistre, qu'il faut aller à la mort : car enfin, je ne sçaurois plus vivre sans vous voir. Ouy, ouy Madame, poursuivit il, vous avez trouvé un moyen infaillible, de delivrer toute l'Asie de ce Prince malheureux que les Mages assurent qui la doit conquester : et vous ne pouviez jamais trouver une voye plus certaine, de mettre Astiage en repos. Mais Madame, ne serez vous pas plus inhumaine qu'il ne fut cruel, de me faire mourir de cette sorte ? Il voulut m'oster la vie, il est vray : mais ce fut en un âge où je n'en connoissois pas la douceur. De plus, je ne l'avois ny servy ny aimé : au lieu que vous qui me poussez de vostre propre main dans le Tombeau, apres m'avoir fait l'honneur de me donner quelque place en vostre ame ; sçavez bien que je vous ay voulu servir ; que je vous ay adorée ; que je vous adore ; et que je vous adoreray jusques à mon dernier soupir. Ne seroit-ce point Madame, qu'en effet les menaces des Mages esbranleroient vostre esprit ? et que vous me regarderiez presentement, comme ce Prince redoutable qui doit desoler toute l'Asie ? Si la chose est ainsi Madame, il faut mourir, j'y consents : et pour executer vos volontez, je n'auray pas beaucoup de peine. Il ne me faudra, insensible Princesse, ny fers ny poisons pour vous obeir : et je n'auray pour finir mes tristes jours, qu'à me resoudre à vous dire adieu. Non ma Princesse (adjousta-t'il, en se mettant à genoux) cette cruelle parole ne sortira jamais de ma bouche qu'avec ma vie : songez donc bien je vous en conjure, si vous voulez que je la prononce : mais ne prononcez pas vous mesme mon Arrest de mort, sans vous consulter encore une fois. Artamene dit tout ce que je viens de vous dire, d'une maniere si passionnée ; et avec tant de violence et de respect tout ensemble, que la Princesse en fut attendrie : je pensois Artamene (luy dit elle en le relouant, et en le faisant rassoir) que la peine que je sens à vous bannir, deust vous consoler de vostre malheur. Quoy Madame, s'ecria t'il en l'interrompant, vous croyez que quelque chose me puisse consoler de la perte de Mandane ? Ha non non, cela n'est pas possible. Vous ne perdrez que sa veüe, luy respondit elle, et vous ne perdrez jamais son estime ny son amitié, si vous ne vous en rendez indigne, par une desobeïssance trop opiniastrée. Mais enfin Madame, luy dit il, quand je vous desobeïray, vous ne pourrez faire autre chose pour me punir, que de faire sçavoir à Ciaxare que je suis Cyrus : et quand cela sera, l'on me mettra dans les fers ; et peut-estre l'on sacrifiera ma vie, pour le repos d'Astiage. Mais Madame, ne vous y trompez pas : j'ayme encore mieux porter des fers en Capadoce, qu'une couronne en tout autre endroit de la Terre où vous n'estes pas : et j'aime mieux aussi mourir de la main d'Astiage, que de celle de Mandane. Mandane, luy respondit la Princesse, ne feroit rien de tout ce que vous dites : mais elle vous osteroit peut-estre son affection, s'il estoit vray que vous eussiez manqué de respect pour elle. Eh Madame, reprit mon Maistre, seroit-ce manquer de respect, que de vouloir demeurer aupres de vous pour vous adorer ? Enfin Artamene (luy dit elle, d'un visage où il paroissoit de la douleur, et beaucoup de Majesté) il y va de ma gloire, et rien ne me sçavroit fléchir. Si cela est Madame, repliqua-t'il, vous avez raison : et la vie d'Artamene est trop peu considerable, pour estre comparée à une chose si precieuse. Mourons donc Madame, mourons : mais n'ayez pas du moins l'inhumanité, de haster tant l'heure de ma mort. Laissez moy donc expirer lentement et ne me refusez pas la consolation, de jouir encore quelques momens de vostre veuë. Vous sçavez Madame, qu'il me demeure encore quinze jours, de trois mois que vous m'aviez donnez : ne me les ostez pas, si vous ne voulez que je perde patience : et peutestre que je vous desobeïsse. Artamene prononça ces tristes paroles d'une façon si touchante, qu'il fut impossible à Mandane de luy refuser ce qu'il vouloit : aussi bien ne faloit il guere moins de temps, pour pretexter son départ aupres du Roy. Je ne vous dis point Seigneur, tout ce que ces deux illustres Personnes se dirent encore en cette conversation, ny en celles qu'elles eurent en suitte durant cinq ou six jours, car cela seroit trop long : ny ce que mon Maistre dit, lors qu'il fut seul dans sa chambre. Mais je vous diray seulement, qu'il n'y eut jamais de melancolie égale à la sienne : ny peut-estre guere de semblable à celle de Mandane, quoy qu'elle la cachast mieux. Elle le prioit quelquefois, de luy promettre qu'il ne feroit jamais la guerre, ny en Capadoce, ny en Medie : et il luy respondoit tousjours, que le moyen infaillible de s'en assurer, estoit de le retenir aupres d'elle. Enfin elle vouloit pour sa consolation qu'il l'aimast ; elle vouloit pour son repos qu'il l'oubliast ; mais elle vouloit tousjours qu'il partist. Comme les choses en estoient là, et qu'Artamene estoit chez la Princesse ; Ciaxare l'envoya querir : d'abord elle eut peur que ce ne fust qu'il eust descouvert tout de bon, quelque chose de la verité : et que ce ne fust en effet, pour arrester Artamene, qu'il recevoit cét ordre d'aller chez le Roy. Car ce matin là, Araspe estoit arrivé à Themiscire, venant de la part d'Astiage : mais elle aprit bien tost apres, que le Roy n'envoyoit querir mon. Maistre, que pour luy communiquer une affaire assez importante. Car Seigneur, vous sçaurez qu'Astiage n'envoya Araspe à Ciaxare, que pour luy dire, qu'il vouloit absolument qu'il si remariast : parce que de, disoit il, dépendoit tout le repos de la Medie. Ce Prince adjoustoit, qu'il sçavoit bien, que les Capadociens ne se soucioient pas d'avoir un Roy : et qu'ils aimoient assez la Princesse Mandane, pour estre bien aises qu'elle fust leur Reine. Mais qu'il n'en estoit pas ainsi des Medes : de sorte qu'il estoit à croire, que s'il arrivoit que Cyrus entreprist quelque chose, et se monstrast à ces Peuples ; ils pourroient se donner à luy, sans croire presque faire rien d'injuste, parce qu'il n'avoit qu'une Fille. Qu'il faloit donc songer à se donner un Successeur : que de plus, il devoit encore considerer, que l'on n'avoit sans doute entrepris d'enlever Mandane, que parce que selon les apparences, elle devoit estre Reine de plusieurs Royaumes : qu'ainsi il valoit mieux luy oster une Couronne, et la laisser avecque deux, que de l'exposer encore à de pareils accidents. Que les loix de Capadoce et de Medie estoient differentes : que les Capodociens ne vouloient point de Prince Estranger : et que les Medes au contraire, ne souffriroient pas qu'un Sujet de la Reine de Capadoce fust leur Roy. Qu'au reste apres avoir bien pensé a l'Alliance qu'il devoit faire ; il avoit trouvé que Thomiris Reine des Massagettes, estoit celle qui luy estoit la plus propre. Que c'estoit une Princesse de grande beauté ; de grand esprit ; et de grand coeur : qu'il sçavoit que comme elle avoit un Fils âgé de quinze ans, il faudroit qu'elle luy remist bien tost la conduitte de son Estat : et qu'il estoit à croire, que cette Grande Reine accoustumée à la domination, ne seroit pas marrie de trouver une voye de remonter sur le Throsne. Que la proportion de leur âge, estoit telle qu'elle devoit estre, pour esperer dis enfans, et pour avoir une vie heureuse. Que chez tous les Princes voisins, il n'y avoit point de Princesse qu'il peust espouser : qu'une partie d'entre eux estoient ses Ennemis : et que les autres n'avoient point de Filles. Qu'au reste encore que Thomiris eust un Fils âgé de quinze ans, elle n'en avoit pourtant que vingt-neuf. Que de plus, l'Alliance faite avec ces Peuples là, estoit tousjours avantageuse : parce qu'encore qu'ils fussent assez loin de ses Estats, neantmoins l'on pouvoit dire, que les Scubes en general, estoient voisins de tout le monde : puis que n'ayant ny Villes, ny Maisons, et vivant tousjours sous des Tentes ; ils passoient d'un Royaume à l'autre en un instant : comme ils l'avoient bien monstré, lors qu'autre fois ils avoient envahy toute l'Asie. Qu'ainsi c'estoit se faire de puissans Amis, et s'oster de redoutables Ennemis, que de faire Alliance avec eux. Qu'apres tout, il le vouloit : et que s'il n'y consentoit pas, il chercheroit d'autres voyes, d'empescher que son Sceptre ne passast dans les mains d'une Fille. Voila Seigneur, une partie des choses qu'Araspe avoit dites de la part d'Astiage à Ciaxare. Aribée qui s'estoit trouvé present à ce discours, comme ayant la confidence du Roy, et qui avoit bien des desseins cachez dans l'esprit, demeura un peu estonné, à ce que nous avons sçeu depuis : neantmoins apres avoir fait semblant de resver profondement à ce qu'il devoit conseiller à Ciaxare, qui luy commandoit de dire son advis : il approuva tout ce qu'Astiage avoit mandé ; fortifia la chose par de nouvelles raisons ; exagera celles qu'Araspe n'avoit fait que toucher legerement ; et fit enfin resoudre le Roy à faire ce qu'on luy conseilloit. Ce n'est pas que la tendresse extréme qu'il avoit pour Mandane, ne resistast un peu à ce dessein : mais comme il luy demeuroit deux Couronnes ; et qu'on luy faisoit comprendre, qu'il s'agissoit du Throsne de Medie ; il consentit à ce qu'on voulut. Or comme Aribée avoit interest par plus d'une raison, que mon Maistre fust esloigné de la Cour, il dit à Ciaxare qu'il n'y avoit qu'Artamene seul, qui fust capable de faire reüssir heureusement, le dessein de son mariage, avec la Reine des Massagettes. Qu'il avoit toutes les qualitez necessaires pour cela ; qu'il avoit beaucoup d'esprit, et beaucoup de reputation : et qu'ainsi il n'y avoit presque pas lieu de douter, que si l'on envoyoit Artamene vers Thomiris, il ne vinst à bout d'une negociation si glorieuse pour luy, et si importante pour l'Estat. Ciaxare qui en effet voyoit beaucoup d'aparence, à ce que luy disoit Aribée, aprouva son advis : et peu de temps apres, envoya querir mon Maistre, comme je vous l'ay déja dit D'abord qu'il entra dans son Cabinet, il fut au devant de luy : et le carressant encore plus qu'à l'ordinaire ; Artamene, luy dit il, les Dieux ne vous ont pas rendu propre à tant de choses differentes, pour ne vous employer jamais qu'à une seule : c'est pourquoy afin de ne laisser pas inutiles, les dons que vous avez reçeus du Ciel : il faut qu'apres avoir donné tant d'illustre matiere à vostre valeur, je vous en donne aussi de faire paroistre vostre prudence. Mon Maistre suivant fa coustume et son humeur, respondit aux civilitez de Ciaxare, avec autant de modestie que de soumission : et tesmoignant en suitte beaucoup d'impatience de sçavoir en quoy il le pouvoit servir : Ciaxare luy dit tout ce qu'Astiage luy avoit mandé par Araspe ; tout ce qu'Ariée luy avoit conseillé ; et enfin tout ce qu'il avoit resolu. Il le pria de plus, de vouloir aprendre la chose à la Princesse sa Fille ; et de tascher de faire qu'elle ne l'en aimast pas moins. Car, luy dit il, Artamene, je sçay qu'elle vous estime : et qu'elle recevra mieux une semblable nouvelle par vous que par Aribée, pour lequel elle n'a jamais eu grande inclination. Je vous laisse à juger. Seigneur, combien mon Maistre fut surpris d'une pareille proposition : il ne sçavoit s'il devoit contredire le dessein du Roy, ou l'aprouver : accepter la commission qu'on luy donnoit de parler à la Princesse, ou la refuser absolument : et il fut un assez long temps, où il ne sçavoit pas trop bien que respondre ; tant il avoit de peur d'offencer le Roy ou Mandane ; et de choquer son devoir ou son amour, dans une conjoncture si delicate. Mais voyant enfin qu'encore que Ciaxare luy fist l'honneur de luy demander son advis, c'estoit pourtant une chose resolue : il luy dit à la fin, que pour ce qui estoit de son mariage, ce n'estoit point a luy à se mesler d'en parler, ny de conseiller un Roy si prudent. Que pour ce qui estoit de l'aprendre à la Princesse, il le seroit puis qu'il le luy commandoit : Mais que pour aller vers la Reine des Massagettes, c'estoit une chose où selon son sens il n'estoit pas propre. S'il falloit l'aller conquerir à force d'armes, luy dit il, je pourrois peut-estre me vanter, de le faire aussi tost qu'un autre : Mais comme il ne faut que la persuader, dispensez moy s'il vous plaist, Seigneur, d'un employ où certainement je suis moins propre que vous ne croyez. Ciaxare l'entendant parler ainsi, creut tousjours que sa modestie toute seule, luy faisoit tenir un semblable discours, c'est pourquoy il ne s'y arresta pas : et il luy dit seulement qu'il se preparast à partir, le plustost qu'il luy seroit possible. Mon Maistre ne pouvant encore se resoudre absolument, ne respondit pas precisément à Ciaxare ; et sans refuser ny accepter l'employ qu'on luy vouloit donner, il le quitta et fut chez Mandane ; avec ordre du Roy de mesnager son esprit avec tant d'adresse, qu'elle ne se plaignist pas de luy. Aussi tost que la Princesse vit Artamene, elle remarqua aisément, qu'il luy estoit arrivé quelque chose de nouveau et de fascheux : et bien, luy dit elle en paslissant, Cyrus est il descouvert ? Non Madame, repliqua-t'il, et je puis dire au contraire, qu'il n'est que trop bien caché, puis qu'on luy veut donner une commission où il est si peu propre. La Princesse devenuë plus curieuse par cette responce, le pressa de luy expliquer cét enigme ; ce qu'il fit fort exactement ; en luy racontant parole pour parole, toute sa conversation avec Ciaxare. Il eut mesme le soin de luy exagerer les sentimens de tendresse qu'il avoit veus dans l'esprit du Roy, pour ce qui la regardoit : mais apres luy avoir apris, et le dessein de son mariage avec Thomiris ; et le commandement qu'il avoit reçeu, d'aller vers la Reine des Massagettes, pour le faire reussir : il se mit à regarder la Princesse, et à vouloir observer dans ses yeux ce qu'elle pensoit, en une avanture assez extraordinaire. Mais comme elle s'aperçeut de son intention, Non non, luy dit elle, Artamene, la perte d'une Couronne n'excitera pas de grands troubles dans mon esprit : et quand le Roy mon Pere pourroit aussi bien m'oster celles de Capadoce et de Galatie que celle de Medie, vous ne m'en entendriez pas murmurer. J'ay l'ame plus ferme que vous ne pensez : et l'on pourroit m'oster plus d'un Sceptre, que je n'en changerois pas de visage. Ce n'est Artamene, ce n'est que pour la veritable gloire, que mon coeur est sensible : et non pas pour cette gloire passagere, qui dépend du caprice de la Fortune ; et qui est absolument détachée de nostre propre vertu. Ainsi je puis vous assurer, que je ne trouve rien dans le dessein de Ciaxare qui m'afflige, et qui ne soit juste : et je luy suis mesme bien obligée, d'avoir eu la bonté de m'en vouloir faire dire quelque chose. Tout ce que vous dites, Madame, respondit mon Maistre, est extrémement genereux : Mais quoy que vous agissiez en cette rencontre, comme une personne heroïque doit tousjours agir : cela n'empesche pas que je n'aye beaucoup de sujet de me plaindre de la rigueur de mon destin. Je ne voy pas, luy dit alors la Princesse, ce grand malheur dont vous vous plaignez : Quoy, Madame, adjousta-t'il, l'on employera Artamene à vous oster la Couronne de Medie, et il ne s'en plaindra pas ! luy, dis-je, qui voudroit vous pouvoir donner toutes les Couronnes de l'Univers. Je vous ay desja dit, respondit elle, que ma plus grande felicité, n'est pas inseparablement attachée au Throsne : c'est pourquoy ne craignez pas de me desplaire en obeissant au Roy, Mais peut-estre Artamene (luy dit elle, avec un demy souris) ne sommes nous pas de mesme humeur : peut-estre, dis-je, que Mandane ayant moins d'une Couronne, ne paroistra plus à vos yeux, ce qu'elle leur paroissoit auparavant. Ha ! Madame (s'escria mon Maistre en l'interrompant) songez vous bien à ce que vous dites ? et est il possible que la Princesse Mandane puisse railler innocemment, sur une matiere si delicate ? Ouy, Madame, poursuivit-il, vous en estes capable : mais il est pourtant certaines choses, que l'on ne peut jamais dire sans injustice, encore qu'on ne les croye pas comme on les dit. Cependant, Madame, apres les cruelles paroles que vous venez de prononcer ; je n'ay plus rien à faire qu'à obeïr au Roy : et à aporter autant de soing à vous oster des Couronnes, que j'en devrois raisonnablement avoir de vous en conquester. Encore une fois, Madame, vous avez eu son de me parler comme vous avez fait ; à moy, dis-je, qui ay arresté tous mes regards sur vostre visage : et qui n'ay jamais regarde vos Couronnes, que comme un ornement beaucoup au dessous de vostre Vertu. Ouy, divine Princesse, adjousta-t'il encore, quand vous seriez aussi loing du Throsne que vous en estes prés, je serois pour vous ce que je suis : il ne m'importe de sçavoir, si vous possederez des Sceptres : il suffit que je sçache que vous les meritez, c'est à ma valeur à faire le reste : et si j'ay dit quelque chose qui tesmoignast de la repugnance, à vous oster la Couronne de Medie : c'est Madame, que de quelque façon que ce soit, je ne puis agir contre vous. Tous mes sentimens se revolteroient sans doute contre moy, si j'en pouvois avoir la pensée : comme au contraire, tous les mouvemens de mon coeur vont à vous servir, sans mesme que ma raison et ma volonté s'en meslent. La Princesse voyant qu'Artamene avoit esté si sensible, à une si petite injure, se repentit de la luy avoir faite : et pour l'appaiser en quelque sorte ; Artamene, luy dit elle, s'il est vray (conme je le veux croire) que la, vertu de Mandane soit effectivement ce que vous aimez le mieux en elle, le voyage que l'on vous propose, doit vous donner de la joye, plustost que de vous donner du desplaisir : car enfin à vous parler sincerement, c'est bien plustost comme devant estre Reine de Medie, que comme Reine de Capadoce, que l'on me refuse à ceux qui me demandent : car encore que la loy de laquelle on se sert pour authoriser ce refus, soit effectivement parmy nous ; neantmoins comme il n'y à point presentement de Prince en Capadoce, elle pourroit peut-estre recevoir quelque explication, ainsi encore une fois, en m'ostant la Couronne de Medie, vous vous osterez peut estre un grand obstacle : et quand je ne seray, et ne pourray jamais estre que Reine de Capadoce, il ne vous sera pas si difficile d'obliger le Roy à consentir à ce que vous desirez : pourveû qu'il puisse souffrir que vous soyez Cyrus. Mais, Madame, luy dit alors mon Maistre, quand voulez vous que je hazarde la chose ? A vostre retour, repliqua-t'elle : et je m'imagine que la Reine des Massagettes, ne vous refusera pas son assistance, apres que vous l'aurez placée dans le Throsne de Medie. Vous aurez mesme cét avantage, luy dit elle encore, de partir sans que je vous bannisse : et j'auray aussi cette consolation, de voir que du moins en me quittant, vous ne vous plaindrez pas de moy, Ha ! Madame, repliqua-t'il, je n'en seray gueres plus heureux : et l'absence est un si grand mal, à ceux qui sçavent veritablement aimer ; que par quelque occasion que l'on s'esloigne de ce que l'on aime, il s'en faut peu que l'on ne soit esgalement malheureux. Et puis Madame, adjousta t'il, qui m'a dit que durant mon absence, le Roy d'Assirie n'entreprendra rien contre vous ? Vous sçavez qu'il a des intelligences secrettes dans la Cour, que nous n'avons pû descouvrir : vous sçavez ce qu'il a desja tenté une fois : comment donc. Madame, voulez vous que je m'expose au plus effroyable danger, qui puisse menacer ma vie ? Il faut esperer, luy respondit elle, que le mauvais succés de son premier dessein, le rebutera d'un second ; il faut que je songe à le rendre vain s'il l'avoit : et que je vous assure mesme, qu'il en viendroit à bout inutilement, Et puis demeurer ou partir, n'est pas une chose qui fust à vostre choix ny au mien, quand mesme ce nouveau sujet d'absence ne seroit pas survenu : et vous sçavez, et je vous l'ay dit, qu'il faudroit tousjours s'y resoudre. Ainsi Artamene, laissons l'advenir à la conduite des Dieux, et obeïssons au Roy.

Suite de l'histoire d'Artamène : Cyrus chez Thomiris (Cyrus ambassadeur de Ciaxare auprès de Thomiris)


Enfin, Seigneur, Artamene se resolut à partir ; Ciaxare de son, costé l'en pressa ; et luy fit preparer un équipage, le plus grand, et le plus magnifique, dont l'on eust jamais entendu parler en Capadoce. Il eut pourtant ordre de ne proposer pas d'abord la chose dont il s'agissoit à Thomiris : Ciaxare ne voulant pas s'exposer à estre refusé. Mais comme il estoit arrivé que quelques Pyrates avoient pris plusieurs Vaisseaux Marchands sur la Met Caspie, qui apertenoient a des Capadociens : et qu'il s'estoit fait une espece de petite guerre maritime, entre ces Capadociens et ces Pyrates, qui estoient du Pars des Massagettes : ce fut cette negociation qui fut le pretexte de ce voyage : quoy qu'en effet il ne fut entrepris, que pour traiter en secret du Mariage de Thomiris avec Ciaxare. Je ne m'arresteray point à vous dire, toutes les carresses que le Roy fit à mon Maistre en s'en separant, ny toutes celles que toute la Cour luy fit ; Aribée mesme parut estre plus de ses amis qu'à l'ordinaire : et Artamene avoit sans doute en aparence tous les sujets du monde d estre satisfait de luy. Mon Maistre avoit pourtant dans le coeur une inquietude secrette qui ne luy donnoit pas peu de peine : car enfin depuis que Philidaspe, ou pour mieux dire le Prince d'Assirie avoit disparu, l'on n'en avoit eu aucunes nouvelles. L'on avoit mesme sçeu, qu'il n'estoit point retourné à Babylone : et que la Reine Nitocris estoit tousjours fort en peine d'une si longue absence. Il y avoit aussi des momens, ou Artamene ne sçavoit pas trop bien s'il devoit croire que Philidaspe fust en effet ce qu'il avoit dit estre : et il y en avoit d'autres aussi, où il n'en doutoit point du tout. Mais enfin son equipage estant prest, il falut partir, et dire adieu à la Princesse jamais, Seigneur, je n'ay esté plus fortement persuadé qu'en cette rencontre, que les Dieux envoyent quelquefois aux hommes, des pressentimens de ce qui leur doit arriver : car mon Maistre eut une si sensible douleur en quittant Mandane ; et cette Princesse, quoy que tres accoustumé à vaincre ses sentimens, en parut aussi si affligée ; que quand ils eussent sçeu infailliblement qu'ils ne se reverroient jamais, ils ne l'eussent pas esté davantage. Cét adieu, comme vous pouvez penser, se fit sans autres tesmoins, que la fidelle Martesie ; avec laquelle il y avoit desia quelque temps que j'avois lié une amitié tres estroite. Ce compliment ne fut pas long : et leur conversation se fit presque plustost par leur silence que par leurs paroles. La tristesse qui paroissoit dans les yeux d'Artamene, fut toute l'eloquence qu'il employa à prier sa Princesse de ne l'oublier pas s et la douleur qu'il vit dans ceux de Mandane, fut presque toute la faveur qu'il reçeut d'elle en s'en separant. Voulez vous bien, luy dit il, Madame, que je ne démente pas mes propres yeux ? Et me permettrez vous de croire, que j'ay quelque part à la melancolie que je voy dans les vostres ? Ouy Artamene, luy respondit elle, je vous le permets : et je ne seray pas mesme marrie que vous croiyez qu'il y en a plus dans mon coeur, que vous n'en voyez sur mon visage. Il n'en eust pas falu plus que cela, pour ressusciter mon Maistre s'il eust esté mort : mais je pense aussi Seigneur, qu'il n'en eust guere plus falu pour le faire mourir et de douleur et de joye. Aussi ces deux sentimens opposez, firent tant de desordre en son ame ; qu'il en perdit la parole, et presque la raison. Il quitta donc la Princesse sans luy dire plus rien : et la regardant aussi long temps qu'il le pût, il sortit enfin, et monta a cheval sans sçavoir ny qui estoit aveque luy ; ny quel chemin il tenoit ; ny mesme ce qu'il pensoit. Le premier jour de nostre voyage, se passa de cette sorte : le second ne fut guere moins melancolique : tous les autres furent à peu pres semblables : et depuis Themiscire jusques au bord de l'Araxe (ce fleuve fameux qui borne le Royaume des Massagettes) je pense que mon Maistre ne sçeut point quelle route nous tinsmes. Il ne sçeut, dis-je, si nous avions pris celle de la Province des Aspires ; si nous avions traverse la Colchide ; ou si nous avions pris le haut des Montagnes. Enfin, je pense qu'il ne sçeut si nous avions esté sur la mer ou sur la terre ; ny si nous avions passé des forests ou des rivieres : tant il est vray qu'il fut entierement possedé par sa passion et par ta melancolie, pendant ce voyage qui est assez long, et où l'on voit d'assez belles choses. Estant donc arrivez au bord de l'Araxe, nous le passasmes sur de grands bateaux, qui sont destinez à cét usage, pour la commodité de ceux qui voyagent en ce païs là : et nous commençasmes, s'il faut ainsi dire, d'entrer en un autre Monde. Car Seigneur, nous ne vismes plus ny Villes, ny Vilages, ny Maisons, ny Temples : et toute cette grande estenduë de païs qui borde un des costez de l'Araxe, et qui regarde vers les Issedones, n'est que de grandes et vastes Plaines, entremeslées de petites Colines extrémement agreables. un objet si nouveau, força la melancolie d'Artamene : et l'obligea de remarquer avec plaisir, que toutes ces Plaines et toutes ces Colines estoient semées de cent mille Tentes differentes, et par leurs formes, et par leur grandeur, et par leurs couleurs. L'on en voyoit deux ou trois cens en un mesme lieu ; trente ou quarante en un autre ; quelques unes en plus petit nombre, et d'autres mesmes toutes seules, et separées de tout le reste. L'on voyoit aussi grande quantité d'une espece de Pavillons roulans, dont ces Peuples se servent, principalement à la guerre : qui sont de grands chariots couverts de Dais magnifiques, sous lesquels ils peuvent estre à l'abry de l'incommodité de la pluye et des vents : et à l'ombre aussi, quand il arrive que le Soleil les importune. Un nombre infiny de Troupeaux, paissoient parmy toutes ces vastes Plaines : et adjoustoient encore beaucoup d'agrément, à un si merveilleux objet. Artamene donc, apercevoir bien admiré cette diversité de coustumes, continua son chemin, droit vers le Quartier des Tentes Royalles : car c'est ainsi qu'ils apellent en ce païs là, l'endroit où la Cour fait sa demeure. Ces Tentes changent toutefois de lieu selon les Saisons ; et quoy qu'elles soient assez souvent proche de l'Araxe, à cause de la commodité que ce grand et beau fleuve aporte à son voisinage ; lors que nous y fusmes, il nous falut faire deux journées entieres dans le païs des Massagettes, auparavant que d'arriver où estoit la Reine. Mais Seigneur, à vous dire la verité, ce voyage nous donna assez de divertissement à l'abord : et la veüe de tant de choses nouvelles, ne nous permit pas de nous ennuyer. De plus, tous ces Peuples quoy que confondus par beaucoup de personnes avec les veritables Scithes, n'ont pas leur simplicité en habillemens : au contraire, ils sont tres superbes et tres magnifiques. Car comme leur païs produit une quantité prodigieuse d'or et de cuivre, ils se servent en toutes sortes de choses de ces deux Metaux : n'employant que tres rarement le fer et l'argent, parce qu'ils en ont fort peu chez eux. Ainsi leurs Lances, leurs Carquois, leurs Fleches, leurs Marteaux d'armes, leurs Baudriers, la Bride, le Mors, tout le harnois de leurs chevaux, et cent autres choses qui seroient trop longues à dire, sont toutes d'or, ou du moins ornées avec de l'or : de sorte que tout ce que nous rencontrasmes, ne nous fit voir que magnificence. Nous sçeusmes en allant, que le Fils de la Reine appellé Spargapise, n'estoit pas alors aupres d'elle : et qu'il estoit allé, accompagné d'Ariante Frere de Thomiris, vers ces Provinces qui regardent le Mont Imaüs, qui comme vous sçavez partage les deux Scithies. Certe absence n'empescha pas que nous ne trouvassions la Cour extrémement grosse : car comme Spargapise n'avoit que quinze ans, et qu'Ariante n'avoit point d'authorité en ce païs là, tout le monde s'attachoit à la Reine, qui depuis fort long temps gouvernoit toutes choses : et qui en effet a de tres grandes qualitez, quoy qu'elle en ait aussi quelques unes qu'il seroit à souhaitter qu'elle n'eust pas. Nous sçeusmes encore qu'il y avoit deux Princes Estrangers dans cette Cour : l'un Prince des Tauroscites apellé Indathirse, et neveu d'un fameux Scithe qui se nomme Anacharsis, qui estoit alors en voyage : et dont en mon particulier, l'avois fort entendu parler en Grece, du temps que nous estions à Corinthe. Pour l'autre qui s'apelle Aripithe, il est Prince des Sauromates : de sorte qu'à ce que nous sçeusmes, ces deux Estrangers rendoient la Cour de Thomiris encore plus belle qu'à l'acoustumée. Enfin Seigneur, nous marchasmes si bien, que nous descouvasmes de fort loing les Tentes Royalles, ou pour mieux dire, la plus belle Ville du monde : estant certain qu'il ne peut jamais tomber un plus magnifique objet sous les yeux. Il y avoit une estenduë de plus de vingt cinq stades en quarré, entierement pleine de Tentes rangées avec ordre et par grandes rües : et pour rendre la chose encore plus superbe, il y avoit symetrie en leur forme, et en leur disposition. Le meslange mesme des couleurs, y estoit judicieusement observé : et la pourpre, l'or, le blanc, et le bleu, estoient meslez avec une confusion, où il ne laissoit pas d'y avoir de la regularité. Toutes ces Tentes avoient sur le haut, de grosses pommes d'or ou de cuivre, avec des Banderolles ondoyantes : et en divers endroits de cette Ville (s'il est permis de parler ainsi) l'on voyoit des Pavillons beaucoup plus eslevez que les autres : qui paroissoient comme font dans nos Villes, les Palais et les magnifiques Temples. Au milieu de tout cela, estoit le Pavillon de Thomiris, fort remarquable et par sa beauté, et par sa grandeur prodigieuse, et parles Enseignes Royalles, que l'on voyoit arborées, sur le haut de ce superbe Pavillon. Comme nous arrivasmes donc à quinze ou seize stades de ces magnifiques Tentes, nous vismes paroistre un gros de Cavalerie, à la teste duquel estoit un des plus considerables d'entre les Massagettes : qui venoit recevoir mon Maistre au nom de la Reine. Car dés que nous avions eu passé l'Araxe, elle avoit esté, advertie, qu'un Ambassadeur de Ciaxare, appelle Artamene, estoit entré dans ses Estats : de sorte qu'au Nom de Ciaxare, et à celuy d'Artamene, qu'elle ne connoissoit que trop, comme vous sçaurez apres, elle avoit envoye comme je viens de le dire, un homme de consideration, suivy de beaucoup d'autres, pour le recevoir. Les premiers complimens estans faits, nous continuasmes nostre chemin meslez parmy eux : et en aprochant, nous vismes que tout ce grand quarré de Tentes, estoit enfermé de Barrieres peintes et dorées, où il y avoit en garde, des Soldats de fort bonne mine. Nous vismes aussi qu'il y avoit une petite Riviere, qui se divisoit en deux petits bras, dont l'un passoit tout le long d'une des faces de cette Ville portative : et l'autre la traversoit par le milieu : se rejoignant apres un peu plus bas comme auparavant. Nous vismes que le Pavillon de la Reine estoit au milieu d'une grande Place, ou quatre grandes rües aboutissoient, avec des Gardes aux deux bouts de toutes les quatre. Enfin Seigneur, l'on conduisit mon Maistre dans une superbe Tente, destinée pour les Ambassadeurs des Rois Estrangers. Comme le train et l'equipage d'Artamene estoit extrémement grand et magnifique, ces Peuples là n'avoient pas moins de curiosité de nous regarder, que nous en avions de les voir. Car corne l'habillement des Medes est beaucoup plus beau que celuy de tout le reste de l'Asie, Ciaxare avoit voulu que nous eussions tous des robes à la Medoise, toutes couvertes d'or : et celle d'Artamene estoit toute semée de pierreries. Comme nous estions armiez apres midy, le reste du jour fut employé à se reposer : et ce ne fut que le lendemain au matin que Thomiris donna audience à mon Maistre. J'avois oublié de vous dire, qu'en envoyant recevoir Artamene, Thomiris luy avoit aussi envoyé un Truchement, qui sçavoit toutes les Langues Asiatiques : mais pour elle, mon Maistre n'en eut pas besoin, car elle sçavoit la Langue Assirienne : qui comme vous ne l'ignorez pas, est la plus generalement entendüe par tout : et qu'Artamene sçavoit assez bien, parce qu'elle ressemble fort à celle de Capadoce. De sorte que mon Maistre ayant esté adverty qu'elle la sçavoit, se prepara à luy parler en cette Langue : aussi tost qu'il auroit fait son premier compliment en celle de Capadoce, pour garder quelque ceremonie : et pour rendre ce respect là au Roy de qui il estoit envoyé. L'heure de l'Audience estant donc venüe, plusieurs Officiers de la Reine vinrent prendre mon Maistre, pour le conduire chez elle : où les deux Princes que je vous ay nommez, et tout ce qu'il y avoit de Grand et de beau à cette Cour, soit parmy les hommes ou parmy les Dames s'estoit rendu : pour voir cét Ambassadeur, de qui l'on disoit desja tant de choses : quoy que l'on ne peust encore juger en ce lieu la que de sa bonne mine. L'on nous fit passer dans ces superbes Tentes de Thomiris, par trois differentes Chambres richement meublées, auparavant que d'arriver au lieu où estoit la Reine : mais lors que nous entrasmes en celuy la, j'advoüe que je fus un peu surpris, et que j'eus peine à croire que je ne fusse pas plustost à Babylone, à Ecbatane, à Themiscire, à Amasie, ou à Sinope, que dans un Camp de Massagettes : tant il est vray que je ay de magnificence, et de marques de Grandeur. Tout cet Apartement estoit tendu de Pourpre Tyrienne, toute couverte de plaques d'or massif, où estoient representées en bas relief diverses actions de leurs Rois : l'on voyoit pendre au haut du Dôme de cette Chambre, cent lampes d'or, enrichies de pierreries : la Reine estoit sur un Throsne eslevé de trois marches, tout couvert de drap d'or, dont le Dais estoit aussi : l'un et l'autre estant encore orné de plusieurs plaques d'or massif. Il y avoit au pied du Throsne une petite Balustrade d'or, qui separoit la Reine de tout le reste du monde qui l'accompagnoit : toutes les Dames richement vestuës, estoient assises des deux costez de ce Throsne, sur des quarreaux de Pourpre avec de l'or ; et tous les hommes estoient debout derriere elles. Thomiris avoit ce jour là une espece de robe et de manteau à l'Egyptienne, qui semblant avoir quelque chose de negligé, ne laissoient pas d'estre fort majestueux. L'un et l'autre estoient tissus d'or et de soye de diverses couleurs : car le deüil des Veusves parmy les Massagettes ne passejamais la premiere année. Sa coiffure estoit assez haute par derriere, d'où pendoit un crespe qui apres avoir esté jusqu'à terre, se s'atachoit sur l'espaule ; et se mesloit confusément avec un grand Panache de diverses couleurs qui luy flottoit sur la teste. Ses cheveux qui sont blonds estoient à demy espars, et sa gorge pleine et blanche, à demy cachée, d'une gaze plissée et transparente, qui donnoit beaucoup d'agrément à son habit, l'oubliois de vous dire que sa robe estoit retroussée du costé droit avec une agrasse de Pierreries : ce qui faisoit voir qu'elle estoit doublée de peaux de Tigres admirablement belles, et fort mouchetées. Elle avoit des Brodequins de drap d'or bordez de cette mesme fourrure, et s'attachez sur le devant par des meuffles de Lyon, faits d'or massif, et dont les yeux estoient de Rubis. Enfin l'on peut dire que l'habillement de Thomiris ornoit sa beauté, comme sa beauté ornoit son habillement. Cette Princesse, qui effectivement n'avoit alors que vingt-neuf ans, ne m'en parut pas avoir plus de vingt : elle est d'une taille fort avantageuse, et un peu au dessus de la grandeur ordinaire : elle a la mine haute, mais un peu superbe : les yeux beaux et remplis de feu : le teint si blanc, si vif, et couvert d'une fraischeur si agreable, que la premiere jeunesse n'en peut jamais donner davantage à personne. En un mot, elle a une belle bouche, de belles dents de belles mains, de beaux bras, et et un embonpoint admirable. Je trouvay donc Thomiris une tres belle Princesse : et mon Maistre tout preocupé qu'il estoit, fut contraint d'adjoüer apres, qu'excepté Mandane (qui certainement estoit encore infiniment plus accomplie) il n'avoit jamais veû de beauté plus esclatante, que celle de Thomiris. Cette Reine se leva, dés qu'elle aperçeut mon Maistre : et descendit mesme le premier degré de son Throsne. Cette Balustrade d'or que l'on ouvrit par le milieu, fit que mon Maistre s'avança jusqu'au bas de ce Throsne : et que mettant le pied sur la derniere marche, il luy baisa la robe, et luy presenta des Tablettes toutes couvertes de Diamants, où estoit la Lettre de Ciaxare : luy disant en peu de mots, et en Capadocien, le sujet de son Ambassade. Elle respondit en sa langue, mais fort peu de chose ; et prenant ces Tablettes, elle les donna au Capitaine de ses Gardes, qui les remit entre les mains du Truchement. Apres cela, elle se remit à sa place : et mon Maistre prit celle qui estoit destinée pour luy a la droite du Throsne, et au delà de la Balustrade. Vous sçavez. Seigneur, que ces especes de depesches, ne servent qu'à authoriser celuy qui les porte : et qu'en ces premieres Audiences, l'on ne parle jamais gueres à fond des affaires qui amenent les Ambassadeurs. Apres donc que pour la ceremonie cette Lettre de Creance eut esté leve, et expliquée à la Reine : et que chacun, comme je l'ay dit, eut commencé de parler en la langue de son Païs ; Artamene fut fort estonné d'entendre que Thomiris luy dit en Assirien. Je ne suis pas peu obligée au Roy de Capadoce, de m'avoir fait connoistre un homme de qui la reputation m'avoit donné une si forte curiosité : car ne pensez pas, luy dit elle, que la Renommée ne passe jamais l'Araxe, pour nous aprendre ce que l'on fait aux lieux d'où vous venez. Vous sçavez qu'elle traverse les Mers : et vous devez bien croire qu'elle passe ainsi les Fleuves avec joye, quand elle est chargée d'une gloire conme la vostre. Ouy genereux Artamene, adjousta t'elle, nous vous connoissions sans vous avoir veû : vostre Nom a devancé vostre Personne : et nostre estime pour vous, a precedé vostre arrivée. Je crains bien, Madame (respondit mon Maistre en la mesme langue qu'elle avoit parlé) que je ne destruise moy mesme cette glorieuse estime ; et que je ne rende un mauvais office a la Renommée qui m'a tant flatté : puis qu'apres cela vous ne la croirez peut-estre jamais plus : et tiendrez pour suspectes de mensonge, toutes les veritez qu'elle vous annoncera. Mais, Madame, quoy qu'elle m'ait fait grace, elle ne laisse pas de rendre quelque fois justice : c'est pourquoy je supplie tres-humblement vostre Majesté, de ne douter jamais de ce qu'elle dira, lors qu'elle voudra vous assurer, que le Prince que je sers, est un des plus Grands Rois du Monde. Je sçay bien, reprit Thomiris, qu'en effet Ciaxare est un Grand Prince, et un Prince qui a de bonnes qualitez : et je sçay de plus, que la Princesse sa Fille, est aussi admirable en beauté, qu'Artamene l'est en valeur. Mais je sçay aussi, adjoustat'elle, que vostre main à fait trembler la plus grande partie de l'Asie : et que vous avez presques autant gagné de Batailles, que vous avez vescu d'années. Mon Maistre estoit si surpris et si confondu d'entendre parler Thomiris de cette sorte, qu'il ne pût s'empescher de luy tesmoigner son estonnement : car il s'estoit imaginé que les Scithes et les Massagettes qui sont leurs Alliez, ne prenoient gueres de part en tout le reste du monde. Madame, luy dit il, vous me surprenez estrangement : car comme je ne me souviens point d'avoir veû de Massagettes, ny à la Cour de Capadoce, ny à l'Armée de Ciaxare : je ne puis m'imaginer, par quelle voye vous sçavez une partie de ce qui s'y passe. Il paroist toutefois assez, adjousta-t'il, que vostre Majesté n'en est pas informée bien precisément : puis qu'elle me donne une gloire, qui apartient toute au Roy mon Maistre ; de qui les Armes ont sans doute esté heureuses entre mes mains : mais qui l'auroient autant esté, en celles de tout autre que de moy. Je ne m'arresteray point, Seigneur, à vous redire toute cette conversation ; qui fut beaucoup plus longue, que n'ont accoustumé de l'estre celles des premieres Audiences. La Reine assura mon Maistre en le congediant, qu'il auroit toute la satisfaction qu'il pouvoit esperer de son voyage : et qu'elle contenteroit Ciaxare, en toutes les choses ou elle le pourroit faire raisonnablement. Artamene se retira donc tres satisfait de Thomiris, et fort estonné de trouver si près des Scithes, des Peuples si magnifiques, si civilisez, et si pleins d'esprit. Nous sçeusmes apres que Thomiris avoit cette coustume, d'envoyer diverses personnes, chez tous les Princes Estrangers, qui sans estre connus, luy rendoient compte de temps en temps, de tout ce qui se passoit par toute l'Asie : Et d'autant plus, que la Politique de toutes les deux Scithies et des Massagettes qui les imitent en cela ; est de faire des invasions, lors que l'on y pense le moins : et c'est pour cét effet qu'ils taschent de sçavoir precisément tout ce qui se passe chez tous les Peuples dont ils ont connoissance ; afin de s'empescher d'estre surpris, et de surprendre les autres. Cependant ces deux Princes Estrangers qui estoient dans cette Cour, donc l'un, comme je l'ay déja dit, s'apelloit Indathirse, et l'autre Aripithe, et qui estoient tous deux amoureux de Thomiris : voyant avec quelle civilité extraordinaire elle avoit reçeu mon Maistre, le vinrent voir le lendemain. Il leur rendit leur visite un jour apres ; et il trouva que ces deux Scithes estoient fort honnestes gens ; principalement Indathirse Prince des Tauroscithes, et neveu du fameux Anacharsis. Aripithe avoit aussi de l'esprit : mais il estoit un peu soubçonneux et violent : au lieu qu'Indathirse n'avoit rien qui ne sentist la douceur Asiatique ; et rien du tout de sauvage ny de rude. L'un et l'autre de ces Princes parloit la langue Assirienne, aussi bien que Thomiris : ainsi ils purent faire conversation avec mon Maistre : qui d'abord les ravit et les charma de telle sorte, qu'ils le regarderent comme un Dieu : tant sa façon d'agir, sa maniere de parler, sa douceur, sa bonne mine, et sa beauté, leur donnerent d'admiration. La Reine de son costé, en avoit esté tres satisfaite : et en avoit parlé en des termes si avantageux, qu'il n'y avoit pas lieu de douter, que mon Maistre n eust puissamment confirmé par sa presence, la bonne opinion qu'elle avoit desja de luy. Car nous sçeusmes qu'elle avoit dit ces propres paroles, parlant de la beauté et de la bonne mine d'Artamene ; Il faut sans doute, disoit elle, que ces Peuples qui moins raionnables que nous qui n'adorons que le Soleil, et qui se sont advisez de donner des figures à leurs Dieux, ou d'adorer dorer des hommes ; en eussent veû qui ressembloient Artamene. Car il est certain qu'il à quelque chose de Grand et de Divin, qui donne de l'admiration et du respect, en donnant de l'amitié. Enfin, Seigneur, durant les premiers jours que nous fusmes en ce Païs là, l'on peut dire que tout le monde estoit content : Thomins estoit ravie de voir Artamene dans sa Cour : ces deux Princes Estrangers estoient aussi bien aises de faire amitié avec un homme si illustre : toute la Cour en general, prevoyant bien que la presence d'Artamene augmenteroit les divertissemens, s'en resjouïssoit : ce Peuple qui aime naturellement les hommes vaillans, regardoit Artamenc avec plaisir : et mon Maistre luy mesme esperant de bien reüssir en son dessein, veû la maniere dont on l'avoit reçeu ; n'avoit point d'autre inquietude, que celle de l'absence et de sa passion, qui a dire vray estoit assez sorte : mais qui estoit pourtant un peu soulagée, par l'esperance d'un prompt et d'un heureux retour. Cependant pour ne perdre point de temps, durant qu'il faisoit semblant de songer à negocier avec le Conseil de la Reine, des affaires qui estoient le pretexte de son voyage, c'est à dire de ces courses de Pyrates sur la Mer Caspie : il s'informa adroitement, qui gouvernoit l'esprit de Thomiris, afin de decouvrir ses sentimens ; et de pressentir si elle voudroit entendre au Mariage de Ciaxare. Il sçeut donc qu'un homme appelle Terez, avoit assez de credit aupres d'elle, c'est pourquoy il songea à se l'aquerir autant qu'il pût. Mais comme il faut du temps pour cela, il faloit malgré qu'il en eust, qu'il se donnast patience : pendant quoy, il voyoit la Reine tous les jours, et presque à toutes les heures. Elle luy parla de toutes les manieres differentes de faire la guerre : elle s'enquit de la façon dont Ciaxare gouvernoit ses Peuples : elle voulut sçavoir de quelle sorte on vivoit à sa Cour pendant la paix : et sur toutes ces choses, elle trouva tant d'esprit, tant de sagesse, et tant d'agrément en la conversation d'Artamene, qu'elle ne pouvoit assez le louer. Aussi fit elle tout ce qui luy fut possible, pour l'empescher de s'ennuyer aupres d'elle : car elle luy fit voir toute la magnificence des Massagettes, et tous leurs plaisirs. Elle le mena à la Chasse ; elle fit faire des courses de chevaux, où il signala son adresse ; elle luy fit mesme voir une espece de Dance Scithique, où ceux qui la sont habillez comme les veritables Scithes, de magnifiques fourrures de diverses sortes : et dont Pharmome, quoy qu'un peu sauvage, ne laisse pas de plaire extrémement. Elle luy fit voir encore, des combats et des victoires non sanglantes : enfin elle n'oublia rien de tout ce qui pouvoit le divertir. Il vit mesme un de leurs Sacrifices : et il eut la satisfaction de voir que MITRA le Dieu des Persans, quoy que sous un autre Nom, estoit aussi le Dieu des Scithes et des Massagettes ; et mesme plus particulierement qu'à nous : car ils ne sacrifient jamais qu'au Soleil, que nous appelions ainsi ; et ne luy immollent que des chevaux : trouvant, disent-ils, qu'il est juste de sacrifier au plus Grand, et au plus viste de tous les Dieux, le plus noble et le plus viste de tous les animaux. Thomiris vivant donc de cette sorte avec mon Maistre, il estoit carressé de toute la Cour : et selon les aparences, il devoit bien tost estre en estat d'obtenir tout ce qu'il demanderoit. Il remarquoit bien que Thomiris avoit pour luy toute la complaisance imaginable, et nous voyons bien Chrisante et moy qu'elle l'estimoit infiniment : mais nous ne prevoiyons pas que ce qui en aparence devoit avancer les desseins d'Artamene, les reculeroit en effet.

Suite de l'histoire d'Artamène : Cyrus chez Thomiris (Thomiris amoureuse de Cyrus)


Mon Maistre ayant enfin commencé de parler à Terez, des affaires qui regardoient ces Pyrates de la Mer Caspie : Terez parles ordres de la Reine, luy dit qu'il auroit satisfaction : mais qu'il faloit se donner un peu de patience : parce que Thomiris seroit bien aise que Spargapise son Fils fust revenu, auparavant que de luy respondre. Enfin apres qu'Artamene par des presents assez considerables creut avoir lieu d'esperer d'estre servy par Terez aupres de la Reine ; il luy dit qu'il eust bien voulu sçavoir, si une proposition de Mariage avec Ciaxare luy desplairoit. Mon Maistre representa alors à ce premier Ministre, la Grandeur d'un Prince qui devoit estre Roy des Medes : l'avantage et la gloire qu'en reçevroient tous les Massagettes : et il n'oublia rien de tout ce qu'il creut propre à persuader son Agent : afin qu'estant bien persuadé luy mesme, il peust agir plus efficacement aupres de Thomiris. Terez escouta Artamene avec plaisir : et tesmoignant aprouver cette proposition, il luy promit de la taire à la Reine, avec toute l'adresse, et toute l'affection possible. Cependant Thomiris qui ne sçavoit encore rien de la chose, vivoit avec mon Maistre comme à l'ordinaire : c'est à dire avec une civilité extréme : ce qui commença de ne plaire pas trop à Indathirse et à Aripithe. Pour moy, je vous advoüe que je commençay aussi de m'apercevoir que Thomiris avoit une estime pour Artamene, qui pouvoit aisé ment faire naistre beaucoup d'affection. Je voyois qu'elle le loüoit tres souvent : qu'elle changeoit de couleur quand il aprochoit d'elle : et qu'elle le suivoit des yeux quand il la quittoit. Neantmoins je ne dis rien de ce que je pensois à mon Maistre : qui estoit trop possedé par sa passion, pour prendre garde à une semblable chose. Cependant Seigneur, ce leger soubçon ne se trouva pas uns fondement : et nous sçeusmes que cette Grande Reine qui n'avoit jamais rien aime ; qui avoit esté mariée fort jeune ; qui estoit demeurée veusve à quinze ans ; qui avoit refusé tous ce qu'il y avoit de Grand dans les deux Scithies ; et qui avoit defendu son coeur, contre l'amour d'Indathirse et d'Aripithe, depuis plus d'un an qu'ils la servoient, et qu'ils en estoient amoureux ; ne pût s'empescher de le laisser surprendre au merite d'Artamene. Mais Seigneur, admirez un peu par quelles voyes les Dieux conduisent les choses, lors qu'ils veulent qu'elles arrivent : quoy que Thomiris eust sçeu une partie des Grandes actions que mon Maistre avoit faites, elle n'en avoit pas sçeu toutes les particularitez : c'est pourquoy ayant eu unel', curiosité de les aprendre, elle jetta les yeux sur moy. Si bien que mon Maistre m'ayant un jour envoyé vers elle pour luy dire quelque chose : elle me commanda de luy raconter tout ce que je sçavois de la belle vie d'Artamene. Pour moy qui croyois que c'estoit rendre un bon office à mon Maistre, que d'augmenter l'estune que Thomiris avoit pour luy (car je n'avois pas encore le soubçona dont je viens de parler) je luy racontay exactement tous ses combats ; toutes ses victoires ; et tout ce que sa generosité luy avoit fait faire. Comment il avoit sauvé la vie du Roy de Capadoce en exposant la sienne ; le combat des deux cens ; celuy d'Artamene contre Ariane ; je Siege de Cerasie ; les Batailles qu'il avoit gagnées ; ces Armes remarquables qu'il avoit prises le jour de la Conjuration des quarante Chevaliers, les Armes simples qu'il avoit choisies en suitte, pour se cacher à ceux qui le vouloient espargner ; son combat avec Philidaspe ; et enfin generalement tout ce qui luy estoit arrivé à la guerre : car pour son amour, vous jugez bien que le ne luy en parlay pas. Elle me demanda encore, quelle estoit sa condition : et je luy assuray qu'elle estoit tres noble : mais que j'avois ordre de n'en descouvrir pas davantage. Tant y a Seigneur, pour vous dire la verité, je croy que si la reputation d'Artamene ; sa bonne mine ; sa beauté ; et son esprit ; avoient fait naistre l'amour dans le coeur de Thomiris ; mon discours l'augmenta, et la rendit si puissante, qu'il n'y eut plus moyen de l'en chasser, ny de la vaincre. Je ne doute pas Seigneur, que vous n'ayez quelque curiosité de sçavoir, par quelle voye je sçeu les pensées les plus secrettes de la Reine : c'est pourquoy auparavant que de vous en dire des choses qui vous surprendroient ; il faut que je vous fasse souvenir, que sous le regne du premier Ciaxare, Pere d'Astiage qui vivoit encore, les Scithes avoient envahi toute la Medie : et qu'apres l'avoir possedée durant vingt huit ans, ils en avoient esté chassez. Or Seigneur, en s'en retournant en leur païs, ils emmenerent grand nombre de prisonniers, de tous sexes, de tous âges, et de toutes conditions : et il se trouva qu'un homme de consideration parmy les Managettes, et qui suivoient le Party des Scithes ; estant devenu amoureux d'une Tante d'Aglatidas que vous connoissez, et qui est un homme de si grand merite ; il l'enleva en s'en allant, et l'espousa lors qu'il fut retourné en son païs. Je vous raconte cecy Seigneur, parce que cette Personne vivoit encore, lors que nous fusmes à cette Cour : et avoit conservé une si forte passion pour tout ce qui touchoit en quelque façon la Medie, qu'il n'est point de bons offices qu'elle ne nous rendist : et Chrisante aquit une confiance si particuliere avec Gelonide (car elle se nommoit ainsi, depuis qu'elle estoit parmy les Massagettes) qu'elle l'advertit fidelement, de tout ce qui vint à sa connoissance. Comme elle avoit esté fort bien eslevée, et qu'elle sçavoit cent choses que l'on ignoroit en ce païs la, il luy avoit esté aisé de se rendre recommandable : principalement ayant espousé un homme de fort bonne condition : et fort estime parmy ces Peuples. De sorte que par ses bonnes qualitez, elle avoit esté choisie pour estre aupres de la Reine des sa premiere jeunesse : et y estoit encore, quand nous arrivasmes dans la Cour de Thomiris. Gelonide à sans doute de l'esprit. et mesme de la vertu : et c'est pourquoy elle fut contrainte de dire une partie des choses que vous sçaurez à Chrisante : afin qu'il taschast de remedier à un mal, qu'elle ne pouvoit empescher sans son assistance. Nous avions donc sçeu Seigneur, que Thomiris n'eut pas plustost veû Artamene, qu'elle l'estima ; et eut une si forte disposition à l'aimer, que l'on peut presque dire qu'elle l'aima, un moment apres qu'elle eut commencé de l'estimer. Cette Princesse à l'ame Grande, mais naturellement fort passionnée : elle ne veut rien avec mediocrité : ses plus foibles desirs sont des resolutions determinées : et comme elle est persuadée qu'elle ne veut rien que de juste ; elle abandonne sa raison à sa volonté, et fait toutes choses pour la satisfaire. Ainsi il ne faut pas s'estonner, de la violence avec laquelle elle agit, pour faire reüssir tout ce qu'elle souhaite : Neantmoins dans les premiers momens qu'elle s'aperçeut que son coeur commençoit de s'engager ; elle voulut faire quelque resistance : mais ce fut d'une maniere qui augmenta le mal, au lieu de le diminuer. Et comme l'agitation de l'air excite le feu, et luy fait pousser des flames plus vives : de mesme Thomiris voulant tout d'un coup esteindre cét embrazement naissant, qu'elle sentoit dans son ame ; l'alluma davantage, et fit qu'une petite estincelle, qui n'avoit presque encore ny lumiere ny chaleur, prit une nouvelle force, par l'agitation qu'elle se donna. Enfin elle aporta tant de soing à sçavoir ce qui la tourmentoit : qu'elle s'en esclaircit, et trouva que c'estoit l'amour. D'où vient (disoit elle à Gelonide, lors qu'il ne luy fut plus possible de celer sa douleur) que la veüe de cét Estanger, me donne de la joye et de l'inquietude ? à moy, dis-je, qui ay passé toute ma vie, sans connoistre ny la haine, ny l'amour : et qui n'ay jamais rien aimé, que la liberté et la gloire. Qu'ay je, disoit-elle, à m'affliger, quand je ne le voy point et quand je le voy ? S'il à de l'esprit et de l'agrément, pourquoy ne souffray-je pas sa conversation. sans chagrin ? Et s'il n'en a pas, pourquoy son absence m'inquiete t'elle ? Ne sçay-je pas qu'Artamene n'est icy que pour quelque temps ? et que la mesme fortune qui me l'a amené, me l'ostera dans peu de jours ? Mais quand cela ne seroit pas, adjoustoit elle, que voudrois-je d'Artamene ? N'ay-je pas sçeu par un des siens, qu'il ne veut pas que l'on die quelle est sa naissance ? De plus, ne sçay je pas encore, que quand toutes ces considerations ne seroient pas assez fortes, il y en à une autre invincible, où je ne sçay point de remede ? Car enfin, disoit elle, quand l'amour seroit une passion absolument permise ; quand Artamene seroit Prince, et Prince de quelqu'une des deux Scithies ; Thomiris devroit elle songer à l'aimer, puis qu'il ne l'aime pas ? Ha non non, ne renversons point l'ordre universel du monde : les Dieux n'ont pas donné la beauté aux Femmes, pour commencer d'aimer les premieres : au contraire, ils ont voulu que ce rayon de Divinité, qui fait en un moment tout ce qu'il veut faire ; et qui aussi bien que le Soleil, luit et eschausse en un mesme instant ; leur fist des adorateurs, sans leur propre consentement. Ils n'ont pas, dis-je, donné ce rare privilege à mon Sexe, pour faire qu'il soit permis d'y renoncer : et puis qui sçait si le coeur d'Artamene n'est pas desja engagé ? Et qui sçait encore si les Massagettes, que l'on confond si souvent avec les Scithes, n'ont point son aversion ? Je voy bien, adjoustoit elle, qu'il est civil et complaisant : mais apres tout il est Estranger ; il ne nous aime point ; et nous ne le devons point aimer. Gelonide l'entendant parler ainsi, la voulut confirmer en cette resolution : mais Thomiris qui craignoit d'estre guerie d'un mal, qui luy donnoit presque autant de plaisir que de douleur, l'arresta : Non non ma Mere, luy dit elle (car elle l'apelloit souvent de cette sorte en particulier) ne parlez point encore, et ne m'obligez point à vous resister : je ne suis pas bien d'accord avec moy mesme : et quoy que je vienne de dire que je ne dois pas aimer Artamene, ce n'est pas à dire que je ne l'aime point. Il est des fautes excusables, et des erreurs innocentes : l'amour passe bien parmy nous, pour une passion dangereuse : mais non pas pour une passion criminelle. Ainsi quand le dis que je ne dois point aimer Artamene, c'est pour mon repos que je le dis, et non pas pour ma gloire : car je ne doute nullement, que si j'avois pû obliger Artamene à m'aimer et à éspouser, je n'en fusse louée de tous les Massagettes. Les veritables Scithes qui haïssent tous les Estrangers, m'en blasmeroient peut-estre : mais pour les Peuples sur lesquels mon Fils va regner, et pour les Issedones dont le Royaume est à moy, ils m'en estimeroient davantage. La valeur vaut plus parmy nous qu'une Couronne : et ayant choisi le plus vaillant homme du monde, j'en meriterois plus d'honneur, que si j'avois espousé le plus Grand Roy de la Terre. Spargapise mesme m'en auroit de l'obligation : et si ce Heros pouvoit le conduire à sa premiere guerre, je ne mettrois trois par le bonheur de ses Armes en doute. Ainsi Gelonide, je ne veux rien d'injuste, ny rien de criminel, quand je veux aimer Artamene : Et puis que mes Peuples m'ont desja tant solicitée de fois, de choisir pour Mary ou le Prince des Tauroscithes, ou celuy des Sauromates, je dois facilement penser, qu'Artamene n'auroit pas leur aversion, luy qu'ils regardent avec tant d'estime. Mais Gelonide, l'importance de la chose, c'est qu'Artamene ne m'aime point ; qu'il ne sçait point que je l'aime ; et que peut-estre il aime ailleurs. Pour le premier, disoit elle encore, il ne fait pas un grand tort au peu de beauté dont l'on m'a flattée quelquefois ; car enfin quand il seroit vray que je ne luy déplairois pas ; comme sans doute il ne croiroit point que je deusse recevoir son affection, il combattroit ce foible sentiment, et le vaincroit sans beaucoup de peine. Mais helas, si l'ignorance où il est, de ce que je sents pour luy dans mon coeur, m'empesche de faire un grand progrés dans le sien, n'est il pas encore vray, que si je le luy faisois sçavoir, il passeroit peut-estre d'une legere disposition à m'aimer, à une forte disposition à me haïr, et à me mespriser ? il croiroit peut-estre qu'une passion brutale, seroit Maistresse de mes sens : et Thomiris qui prefere sans doute son courage, son esprit, et sa vertu, aux charmes de sa personne ; seroit soubçonnée d'une honteuse foiblesse. Helas ! disoit elle, en quel estat suis-je reduite ? si Artamene ne sçait point que je le puis aimer, ou pour mieux dire que je l'aime, il ne m'aimera jamais : et s'il le sçait il ne m'estimera de sa vie. Et puis, s'il est vray que son coeur fuit desja engagé, que veux-je ? et que puis je vouloir ? Non-non, reprenoit elle tout d'un coup, il faut se guerir du mal qui nous tourmente, quelque fâcheux qu'en soit le remede : il faut renvoyer promptement ce dangereux Ambassadeur, que nous voudrions pourtant qui ne partist jamais d'icy : il le faut, je le dois, et je le veux, mais je ne sçay si je le puis. Enfin, Seigneur, apres une agitation fort violente et fort contestée, elle se retira, sans avoir rien resolu : et admirez de grace le caprice de l'Amour et de la Fortune, quand ils se joignent ensemble, pour persecuter une personne. Mon Maistre à qui le souvenir de Mandane donnoit de cruelles inquietudes ; et à qui l'impatience de son retour n'accordoit pas un moment de repos ; se mit à presser Terez de parler à la Reine : et afin que cette Princesse respondist favorablement, il la vit encore plus qu'à l'ordinaire, et luy parla beaucoup plus long temps. Mais comme il ne pouvoit pas si absolument se contraindre, qu'il n'y eust des momens où son chagrin estoit plus fort que luy ; il luy arrivoit assez souvent de soupirer en parlant à Thomiris ; et de faire paroistre quelque legere inquietude en son esprit. Il luy estoit mesme advenu plus d'une fois, d'examiner toute la beauté de Thomiris, en songeant à celle de Mandane ; et d'attacher fortement ses regards, sur son visage et dans ses yeux. Princesse est belle (disoit il quelquefois en luy mesme en la regardant) mais ma Princesse l'est bien encore davantage : je ne voy point en celle-cy, cette modestie charmante, et cette douceur incomparable, qui est l'ame de la beauté. Enfin (disoit il encore en soupirant) Thomiris n'est pas Mandane : et je voy ce qu'elle a de beau avec autant d'indifference, que j'ay d'attachement pour l'autre. Cependant, Seigneur, la Reine des Massagettes qui n'entendoit pas ce langage müet, et qui n'interpretoit pas comme il faloit, ny les regards, ny les soupirs d'Artamene : creut que peut-estre il l'aimoit sans oser le luy dire : et ce sentiment ne luy donna pas peu de joye. Ce ne fut pas toutefois une joye tranquile : car, disoit elle, peut-estre que la cause de ses soupirs est à Themiscire, bien loing d'estre parmy les Massagettes. Mais aussi, adjoustoit elle, il peut estre que je fais toute sa douleur, comme il fait toute la mienne : car enfin quand je ne voudrois pas croire mon Miroir, et qu'il me seroit suspect de flatterie ; la passion d'Indathirse, et celle d'Aripithe me persuadent assez, qu'il n'est pas impossible de trouver quelque beauté en Thomiris. Esperons donc, disoit elle, et taschons pourtant de ne nous tromper pas, en l'explication d'une chose, qui nous est si importante. Comme elle en estoit là, Terez suivant ce qu'il avoit promis à mon Maistre, la fut trouver, pour commencer de luy proposer le Mariage de Ciaxare : et comme il ne luy dit pas d'abord la chose fort clairement, et que Terez nomma plusieurs fois Artamene : cette Princesse ne sçavoit pas trop bien ce qu'il avoit à luy dire : quoy qu'elle sçeust bien ce qu'elle eust voulu qu'il eust dit. Mais enfin il luy aprit que ces courses de Pyrates dont on luy avoit parlé, n'estoient que le pretexte du voyage d'Artamene : et que sa veritable cause, estoit pour tascher de l'obliger à se resoudre d'espouser Ciaxare, Roy de Capadoce et de Galatie, et qui devoit estre Roy des Medes. Thomiris demeura fort surprise à ce discours : neantmoins ne voulant pas descouvrit son inquietude à Terez, quoy qu'il fust bien aupres d'elle, cette Princesse luy dit qu'elle estoit bien obligée à Ciaxare : mais que c'estoit une chose dont elle ne devoit pas prendre sa resolution en tumulte. Que cependant pour avoir un plus de loisir de penser à ce qu'elle avoit à faire ; elle vouloit qu'il dist à Artamene, qu'il ne luy en avoit point encore parlé ; et qu'il tirast les choses en longuer autant qu'il pourroit. Terez promit à la Reine de faire ce qu'elle vouloit : mais comme la liberalité d'Artamene luy avoit acquis un grand credit sur l'esprit de Terez, il dit confidemment à mon Maistre, la veritable responce de la Reine : luy donnant beaucoup d'espoir de sa negociation : parce, disoit il, que si elle ne vouloit pas la chose, elle l'auroit refusée d'abord. Cette esperance ayant donné beaucoup de satisfaction à Artamene, il vit encore plus souvent Thomiris, et commença de remarquer quelque alteration en son esprit. Car, Seigneur, cette proposition de Mariage, donna de si cruelles inquietudes à cette Reine, qu'elle en pensa perdre la raison. Ne doutons plus, disoit elle à Gelonide, de l'indifference d'Artamene pour nous, apres une semblable proposition : et soyons assurées, que quand il nous auroit dit de sa propre bouche qu'il ne nous aime point ; nous ne le sçaurions pas avec plus de certitude. Mais peut-estre aussi, reprenoit elle, n'obeït il pas sans repugnance : et cette melancolie où je le surprens si souvent, ne pourroit elle point estre causée, par la douleur qu'il à d'estre contraint de parler pour autruy, lors qu'il voudroit parler pour luy mesme ? Cette Princesse n'estoit pourtant pas long temps dans un mesme sentiment : elle se contredisoit cent fois en un jour : mais de quelque façon qu'elle raisonnast, elle aimoit tousjours Artamene. Elle s'imaginoit que si elle le pouvoit espouser, elle porteroit le Nom des Massagettes aux deux bouts de la Terre : et l'ambition se joignant encore à l'amour, elle n'avoit gueres de repos. Cependant mon Maistre qui ne sçavoit pas ses veritables sentimens, vivoit comme à l'ordinaire : Mais afin qu'il ne manquast rien à son malheur, il arriva qu'Indathirse et Aripithe, qui avoient tous deux de l'esprit, et qui estoient tous deux amoureux ; prirent garde et à l'assiduité d'Artamene aupres de Thomiris, et à ces souspirs qui luy eschapoient. Ils remarquerent aussi, que la Reine avoit je ne sçay quelle inquietude, qu'elle n'avoit point accoustumé d'avoir : et que toutes les fois qu'Artamene aprochoit d'elle, il paroissoit sur son visage une esmotion de joye, qu'ils ne luy avoient jamais veuë avoir pour personne. Enfin, Seigneur, ces deux Princes qui lors que nous estions arrivez à cette Cour, avoient quelque jalousie l'un de l'autre, quoy que la Reine les traitast avec une esgalle indifference ; cesserent tout d'un coup de se regarder avec des sentimens jaloux : et cesserent presques d'estre ennemis, afin de tourner toute leur jalousie et toute leur haine contre mon Maistre. Ils en firent mesme entre eux, une espece de confidence : et Artamene sans y penser, fit voir en ces deux Princes durant quelque temps, ce qui n'a peut-estre jamais esté veû : je veux dire deux Rivaux en bonne intelligence. Ils voyoient qu'il ne paroissoit point de cause bien importante, au long sejour d'Artamene : et l'insensibilité de la Reine pour eux, leur persuadoit que du moins l'inclination qu'elle tesmoignoit avoir pour Artamene, n'estoit pas née sans qu'il y eust contribué quelque chose. Enfin, ils croyoient que mon Maistre aimoit Thomiris, et que Thomiris ne le haissoit pas : ils en parlerent ensemble, comme d'une chose qui les regardoit esgalement : et ils parurent estre en une amitié fort estroite. Souffrirons nous, disoit Aripithe, que cét Estranger vienne nous faire cét outrage ? et qu'aux yeux de tous les Massagettes, il obtienne en peu de jours, ce que nos soins et nos services n'ont pû obtenir pendant une année ? Je sçay bien, disoit Indathirse, qu'il est infiniment bien fait, et infiniment aimable : mais ce qui excuse peut-estre Thomiris, ne justifie pas Artamene ; qui ne devoit jamais sortir des termes de la condition d'un Ambassadeur. Cependant, Seigneur, lors qu'ils estoient convenus du crime de mon Maistre, ils ne convenoient pas de la punition qu'ils en vouloient faire : car ils estoient trop braves, pour songer à se vanger d'Artamene par une voye lasche. De se battre aussi contre un Ambassadeur, il sembloit que c'estoit chercher les moyens de se faire bannir par Thomiris : qui trouveroit sans doute fort mauvais, que l'on eust violé le droit des Gens, en la personne d'Artamene ; et qu'on l'eust exposée à une guerre Estrangere. Ainsi ils avoient bien de la peine à resoudre ce qu'ils feroient : ils n'estoient pas mesme d'accord en cas qu'il se falust battre contre Artamene, lequel des deux auroit cét employ, qui n'estoit pas moins difficile que glorieux. Indathirse disoit que c'estoit à luy ; Aripithe disoit y avoir autant de droit qu'Indathirse : et l'on peut dire qu'il ne sçavoient pas trop bien, ny quand, ny comment ils se vangeroient d'un Rival, qu'ils ne pouvoient perdre sans perdre en mesme temps toutes leurs esperances aupres de Thomiris. Ce fut donc principalement cette raison, qui les obligea de differer leur vangeance : et d'observer encore fort exactement durant quelque temps, les actions d'Artamene, et celles de Thomiris. Ils tomberent mesme d'accord, de se rendre conte de ce qu'ils prendroient chacun de leur costé ; et d'agir conjointement, pour se delivrer d'un si redoutable ennemy. C'estoit certainement une plaisante chose de voir Thomiris, Artamene, Indathirse, et Aripithe ensemble : car Thomiris ne pensoit qu'à donner de l'amour à Artamene ; Artamene ne songeoit, ny à Thomiris, ny à Indathirse, ny à Aripithe, et donnoit toutes ses pensées à Mandane : et Indathirse et Aripithe sans se souvenir plus de la jalousie qu'ils avoient euë l'un de l'autre, ne pensoient plus qu'à celle que leur donnoient Artamene et Thomiris. Cependant mon Maistre à qui les momens sembloient des Siecles, se mit à presser Terez de demander response à la Reine : et la Reine s'en voyant pressée, assura Terez qu'Artamene auroit de ses nouvelles devant qu'il fust trois jours. De vous representer, Seigneur, quelle fut l'agitation de l'esprit de Thomiris pendant ce temps là, ce seroit une chose assez difficile : suffit de vous dire seulement, que cette Princesse estant fort glorieuse, ce ne fut pas sans peine que son ame altiere et superbe se resolut de luy permettre de commander absolument à Gelonide, de pressentir avec adresse, de Chrisante qu'elle voyoit fort souvent s'entretenir avec elle, si mon Maistre seroit capable de vouloir pour Artamene, ce qu'il demandoit pour Ciaxare. Gelonide fit alors ses derniers efforts pour guerir l'esprit de Thomiris, et pour l'obliger de preferer le Roy à l'Ambassadeur : mais elle luy respondit, qu'elle preferoit la vertu d'Artamene à toutes les Couronnes du Monde. Cependant Gelonide, luy dit elle, agissez pourtant de telle sorte, qu'Artamene sçache que je l'aime, sans qu'il m'en estime moins : et faites si bien que sans choquer directement la passion que j'ay pour la gloire, celle que j'ay pour Artamene ne laisse pas d'estre satisfaite. Gelonide qui estoit infiniment fâchée d'avoir une pareille commission, ne laissa pas d'assurer la Reine que puis que rien ne pouvoit changer ses sentimens, elle luy obeiroit avec fidelité : et elle luy promit cela d'autant plus fortement, qu'elle eut peur que Thomiris ne confiast ce secret à une autre, qui n'en useroit pas si bien qu'elle. L'esperance que Gelonide eust euë de retourner en son Pars, si la Reine eust espousé Ciaxare, faisoit qu'elle estoit doublement affligée de la passion de Thomiris pour Artamene. De plus, elle n'imaginoit nullement, que mon Maistre peust refuser l'honneur qui luy alloit estre offert : et elle prevoyoit bien, que s'il l'acceptoit, cela ne pouvoit presque manquer de causer une guerre entre Thomiris et Ciaxare. Cependant il faloit parler, et parler promptement, car la Reine ne luy donnoit point de repos : enfin ayant envoyé querir Chrisante, elle se resolut de luy confier la verité de la chose : et de luy representer apres la luy avoir dite, que s'il aimoit Artamene, il devoit l'empescher d'accepter l'honneur que Thomiris luy offroit : parce que selon toutes les apparences, il n'en joüiroit pas en repos, et auroit trahy son Maistre inutilement. Chrisante fort surpris du discours de Gelonide, ne laissa pas de l'assurer aussi tost qu'il fut un peu remis de son estonnement, qu'elle n'avoit rien à craindre : et qu'Artamene n'estoit sans doute pas capable de faire une pareille chose. Mais comme il ne vouloit pas luy respondre plus precisément, sans que son Maistre le sçeust ; il luy demanda du temps : et fut le chercher dans sa Tente, où m'ayant trouvé seul aupres de luy. Seigneur, luy dit il, je ne pense pas qu'il vous fust aisé de prevoir, quelle espece de malheur j'ay à vous annoncer : et à quelle espreuve vostre constance va estre exposée. La Fortune, luy dit il, Chrisante, n'est pas absolument rigoureuse, lors qu'elle n'envoye que des maux que l'on a preveus : et quand sa malice est extréme, elle accable et surprend tout d'un coup ceux qu'elle veut perdre. Je m'imagine toutesfois, poursuivit il, qu'il n'est pas aisé qu'il m'arrive rien de bien fascheux en cette Cour : si ce n'est que par malheur Thomiris eust une aversion secrette pour moy, qui fust cause qu'elle ne respondist pas favorablement à Ciaxare : et qu'ainsi je fusse contraint de m'en retourner sans rien faire. Seigneur, luy repliqua Chrisante, cette derniere chose pourroit bien arriver : mais ce sera par une raison toute opposée à celle que vous dittes. Je ne vous comprens pas, luy respondit Artamene : vous me comprendrez peut-estre mieux, luy dit Chrisante, quand je vous auray apris que j'ay sçeu par Gelonide que Thomiris vous aime : et vous aime jusques au point d'offrir à Artamene, ce qu'elle refuse à Ciaxare. Mon Maistre fit un grand cry au discours de Chrisante, et fut quelque temps sans le vouloir croire : Non non, luy disoit il, il faut que Gelonide ait perdu la raison, ou que la vostre ne soit pas en son assiette ordinaire. Thomiris qui depuis plus d'un an voit avec indifference, la passion d'Indathirse et d'Aripithe, ne sçauroit estre capable d'aimer Artamene. Artamene, dis-je, qui ne l'aime point ; qui n'a rien fait ny rien dit qui le luy deust faire croire ; qui au contraire luy fait parler de mariage pour le Roy qui l'envoye ; et qui ne paroist enfin à ses yeux, que comme un simple Ambassadeur de Ciaxare. Encore une fois Chrisante, vous n'estes pas ce que vous avez accoustumé d'estre : ou Gelonide vous a trompé. Seigneur, luy dit il, il n'est arrivé nul changement en mon esprit, Gelonide ne m'a point trompé ; et Gelonide m'a parlé avec beaucoup de sagesse. Ainsi il faut s'il vous plaist, que vous me donniez vostre response : car elle ne m'a donné que jusques à demain pour la luy rendre. Artamene paroissoit estre si confondu, entendant parler Chrisante de cette sorte, qu'il estoit facile de voir que ce n'estoit pas sans peine, qu'il se resoluoit à croire ce qu'on luy disoit : Neantmoins, r'apellant en sa memoire plusieurs choses qu'il avoit veües ou entendües ; et ausquelles il n'avoit pas pris garde auparavant : il ne douta plus qu'il ny eust de la verité en ce que luy disoit Chrisante. Il eust pourtant bien voulu, s'il eust esté en son pouvoir, que Chrisante et moy ne l'eussions pas sçeuë, et s'il luy eust esté possible de nous la cacher, je ne doute pas qu'il n'y eust aporté tous ses soins : tant il est vray que son ame agit genereusement en toutes choses. Mais comme il ne le pouvoit faire, il tascha du moins de se consoler avec nous, en exagerant son malheur. Qui vit jamais, disoit il, une advanture semblable à la mienne ? lors que j'ay commencé d'aimer l'illustre Mandane, n'estoit il pas à croire que cette humeur douce et pitoyable, pourroit se laisser toucher à la compassion, et estre facilement sensible à la tendresse et à l'amitié ? Cependant combien de choses ay-je faites ; combien de services ay-je rendus ; combien de peines ay-je endurées ; combien de soupirs inutiles ay-je poussez ; combien de larmes ay-je respanduës, sans pouvoir attendrir son ame ? L'on peut presque dire que si je ne fusse mort ; ou du moins que si elle n'eust creû que je l'estois ; Mandane ; l'illustre Mandane, ne m'auroit jamais accordé le moindre tesmoignage d'affection. Encore malgré tout cela, estoit elle resolüe de me bannir, et de me bannir pour tousjours, lors que je suis venu icy. Mais helas, le malheur qui m'a persecuté en Capadoce, ne m'a pas suivy chez les Massagettes sous la mesme forme ! puis qu'il y fait au contraire, qu'une Reine qui paroist avoir de la fierté et de l'orgueil, aime celuy qui ne l'aime point ; offre un coeur qu'on ne luy demande pas ; et veut accorder de son propre mouvement, ce qu'elle pourroit refuser sans injustice, quand mesme on le luy demanderoit. Non non, nous disoit il en nous regardant, cette fâcheuse avanture n'est ny un effet de mon merite, ny un effet de la foiblesse de Thomiris : ç'en est un de mon malheur et de mon destin : qui veut mesme tascher de m'affliger autant par les biens qu'il faut que je refuse, que par ceux que l'on ne m'a pas accordez. Ne pensez pas toutesfois, s'escrioit il, divine Mandane, que la douleur que le sens, toit un effet de la peine que j'ay à n'accepter pas l'affection d'une Grande Reine, et d'une belle Reine : Non, divine Princesse, ce ne sont pas là mes sentimens : et mon coeur conserve trop cherement l'image de vostre beauté, pour pouvoir estre touché par la sienne. Mais j'advoüe que cette bizarre advanture me desplaist : et que si j'avois à choisir, j'aimerois mieux donner deux Batailles, que de me trouver dans l'insuportable necessité de faire rougir de honte et de confusion, une Reine glorieuse et superbe. Dittes donc à Gelonide, dit il à Chrisante, que je n'ay point creû ce que vous m'avez dit : mais que quand vous me l'auriez persuadé, il n'en seroit rien davantage : puis qu'enfin la fidelité que j'ay pour le Roy que je sers, ne me permettroit jamais d'accepter un pareil honneur. Encore une fois Chrisante, dit il, n'oubliez pas de dire à Gelonide que je n'ay point adjousté de foy à vos paroles : et laissons du moins à Thomiris, une honneste voye de se repentir de bonne grace d'une premiere pensée, qu'elle à peut-estre desja côdamnée elle mesme. Ce fut de cette sorte Seigneur, que mon Maistre parla à Chrisante : qui ne manqua pas d'aller trouver Gelonide : et Gelonide aussi ne manqua pas de rendre sa response à la Reine. Mais helas, que cette response fit un effet bien contraire à celuy qu'Artamene en attendoit ! et que Thomiris se servit peu de cette honeste voye qu'il luy offrit, de pouvoir corriger ses premieres pensées par les secondes ! Au contraire la difficulté piqua l'esprit de cette Reine, au lieu de le rebuter : et cette ame superbe creut qu'elle estoit doublement obligée de vaincre ce qui luy resistoit. Non non Gelonide (dit elle, apres que cette Dame luy eut rendu la response de Chrisante) Artamene n'est pas aussi difficile à persuader qu'il le paroist : et peut-estre n'est il que trop persuadé pour ma gloire, et pour faire reüssir mon dessein. Ce n'est point une chose, poursuivit Thomiris, que l'on puisse soubçonner de fausseté : personne ne s'avisa jamais, d'en inventer une semblable : et quand une Princesse advoüe la premiere qu'elle aime ; il n'y a point liéu d'en douter. Ainsi il faut conclurre de là, ou qu'Artamene qui fait semblant de ne croire pas ce qu'on luy dit, aime à se le faire dire plus d'une fois : ou veut qu'on ne luy en parle jamais. Lequel que ce soit des deux, n'est guere obligeant pour Thomiris : si ce n'est qu'en effet Artamene croye qu'il y à plus de modestie d'en user de cette sorte, que de respondre d'abord à une proposition qui luy est si advantageuse. Quoy qu'il en soit Gelonide, il faut que du moins je connoisse le coeur d'Artamene, si je ne le puis gagner : et il faut que je parle avec tant d'adresse, qu'il ne puisse pas se déguiser, quand mesme il seroit aussi fin qu'un Grec. Il faut que vous parliez Madame, reprit Gelonide ; Eh de grace, ne vous hastez pas de faire une chose si peu ordinaire, de peur de vous en repentir apres : consultez vous plus d'une fois auparavant : et ne suivez pas aveuglément une passion, qui vous emportera trop loing si vous n'y prenez garde. Non Gelonide, reprit Thomiris, la passion qui me possede, ne me fera rien faire de criminel : Mais en cette occasion, sçachez que je prefere la sincerité des Scithes mes voisins, à la bien-seance d'Ecbatane, dont vous m'avez tant parlé. Cette vertu apparente, qui fait ses plus grands efforts à déguiser ses sentimens, et à cacher ce que l'on a dans l'ame, n'est pas à l'usage des Massagettes : parmy vous il n'importe presque point, qu'une femme ait de l'amour, pourveu qu'elle ne le tesmoigne pas : au lieu qu'entre nous autres, nous taschons d'arracher de nostre coeur les sentimens les plus tendres, si nous ne les trouvons pas justes. Ainsi je puis vous assurer, que si je croyois faire un crime, en aimant un homme illustre comme Artamene, je combatrois ma passion au lieu de la cacher : Mais comme au contraire, je croy qu'il n'y a rien de bas, ny rien de lasche, à avoir de l'affection pour un homme, que je tiens digne de commander à tous les autres ; je ne voy pas qu'il faille en faire un mistere aussi grand que vous vous l'imaginez : puis qu'enfin il n'y a que les crimes que l'on doive cacher. Mais Madame, repliqua Gelonide, si Artamene ne respond pas favorablement comme je le croy, ne vous repentirez vous point d'avoir parlé ? je ne sçay point l'avenir, respondit brusquement Thomiris : mais je sçay bien que presentement je veux sçavoir ce que pense veritablement Artamene. Bons Dieux Madame, adjousta encore Gelonide, ne craignez vous point de destruire, ce que vous voulez avancer ? Je crains toutes choses, respondit Thomiris, mais que voulez vous que je face ? je ne suis plus Maistresse de ma volonté, et je n'agis plus que comme il plaist à la passion qui me possede : parce que je la croy juste, et que je luy ay abandonné l'Empire de mon ame et de ma raison. Thomiris dit encore beaucoup d'autres choses, qui faisoient voir le déreglement de son esprit : elle ne pouvoit plus souffrir la veüe ny la conversation d'Indathirse ny d'Aripithe : elle ne songeoit à rien qu'à Artamene : et parce qu'en effet c'estoit la vertu de mon Maistre qui avoit puissamment touché son coeur ; elle croyoit que tous les effets d'une Cause si noble et si pure estoient innocens. Cependant Artamene n'estoit pas en une petite inquietude, dans la crainte de voit Thomiris, apres la proposition qu'on luy avoit faite : et la Reine de son costé, quelque determinée qu'elle eust paru estre, apprehendoit la veüe d'Artamene, et ne sçavoit pas trop bien comment elle oseroit souffrir ses regards. Cette violente passion qui la possedoit estant neantmoins plus forte que toute sa modestie, fit qu'elle ne pût demeurer plus long temps sans voir l'objet de son affection. Mon Maistre aussi n'osant manquer de luy rendre ce qu'il luy devoit, fut chez elle à l'heure qu'il avoit accoustumé d'y aller : et pour son malheur, il ne trouva personne aupres de Thomiris que ses femmes : qui n'estoient pas un obstacle à une conversation particuliere : parce qu'elles se tenoient tousjours assez esloignées de la Reine, à un des costez de sa chambre. Artamene la salüant donc avec un profond respect, et n'osant presque la regarder, de peur de luy donner de la confusion ; voulut luy parler de choses fort esloignées de celle qu'il apprehendoit : mais comme Thomiris n'avoit que d'une espece de sentimens dans l'esprit, elle faisoit tout servir à son dessein : et il n'y avoit point de discours si esloigné de cette matiere, qu'elle ne sçeust destourner adroitement, et en tirer un sens qui luy fust propre. En effet, apres qu'elle eut rendu le salut à Artamene, avec autant de confusion qu'il en avoit : et qu'apres les premiers complimens, il eut commencé de parler de la beauté du Païs des Massagettes, et de son estenduë : Il est vray, luy respondit elle, que nostre Païs n'est pas laid : mais je ne laisse pas d'estre persuadée, que vous luy preserez la Capadoce : et que peut estre (adjousta-t'elle en rougissant) vous aimeriez mieux obeïr en ce lieu là, que commander en celuy-cy. Il est sans doute juste, repliqua Artamene un peu interdit, que je demeure dans les sentimens que vous dites : car Madame, je me suis imposé moy mesme la necessité d'obeïr en Capadoce, quoy que je ne sois pas nay Sujet de Ciaxare : et je ne pourrois jamais avoir nul droit de commander aux Massagettes : à moins, luy dit il en sous-riant, que le Roy mon Maistre m'envoyast leur faire la guerre, ce que vostre Majesté sçait bien qui n'a garde d'arriver. Vous sçavez, luy dit elle, que l'on gagne des Couronnes de plus d'une façon : il est des Rois electifs, comme des Rois Conquerans : ainsi qui vous a dit que sans combattre, vous ne pourriez pas regner icy, ou du moins sur les Issedones ? La raison, Madame, me l'a enseigné, repliqua Artamene, sçachant bien que la Couronne des Issedones n'est pas elective : et sçachant plus certainement encore, que tous vos Peuples sont si contens de vostre domination, qu'ils ne changeroient pas facilement de sentimens. Non, Madame, je ne suis pas si peu versé aux diverses coustumes des Peuples, que je ne sçache bien que celles de Sparte ne sont pas celles des Massagettes ; et que ce n'est pas icy où les Rois sont electifs. Mais c'est vous Madame (luy dit il, sans luy donner loisir de respondre) qui pouvez gagner plus d'une Couronne sans combattre : et vostre vertu vous a fait assez d'illustres adorateurs par toute la Terre, pour me pouvoir permettre de dire, que vous pourrez choisir des Sceptres et des Couronnes quand il vous plaira. Et quoy que celles que vous portez soient illustres, croyez Madame, adjousta-t'il, qu'il y en a encore d'autres, qui ne seroient pas indignes de vous. Pour moy, repliqua la Reine, je suis peut-estre de vostre sentiment en une chose : car vous aimeriez mieux obeïr en Capadoce que regner icy : et moy j'aimerois mieux tout de mesme obeïr icy, que regner en Capadoce. Peut-estre, Madame, repliqua mon Maistre, ne diriez vous pas la mesme chose de Medie, si vous y aviez esté : et les superbes Palais d'Ecbatane, sont si je ne me trompe, preferables à vos plus magnifiques Tentes. Non Artamene, reprit elle, toute la magnificence d'Ecbatane, ne touchera jamais mon esprit : je cherche des vertus solides, et non pas des Throsnes esclattans, et vous estes vous mesme trop raisonnable, pour n'estre pas de mon sentiment. Aussi suis-je persuadée, adjousta-t'elle, qu'encore que nous n'ayons ny Palais, ny Villes, si vous trouviez parmy nous une Princesse illustre en toutes choses, vous la prefereriez à celle qui seroit sur le Throsne mesme d'Assirie, si elle ne l'estoit pas. J'en connoy sans doute, Madame, respondit Artamene, que j'estimerois plus dans les fers, que beaucoup d'autres qui portent des Couronnes : Mais, Madame, lors que je vous parle du Throsne de Medie, je ne suis pas en cette peine là : puis que le Prince qui est destiné à y monter, a beaucoup de bônes qualitez et de grandes vertus. Il a du moins bien sçeu choisir, respondit Thomiris, lors qu'il vous a donné ses Armées à commander : Mais je doute, adjousta-t'elle, s'il a esté esgalement judicieux, de faire un Ambassadeur, d'un illustre Conquerant : puis qu'à mon advis, ce sont des qualitez differentes, que celles qui sont necessaires pour ces deux emplois. Si la fidelité (respondit Artamene fort embarrassé) est une des plus essencielles, pour cette espece d'employ : je puis assurer vostre Majesté, que j'en ay pour le moins autant que de courage : et que si je ne suis pas aussi heureux en ma negociation, que je l'ay esté à la guerre ; ce sera Madame, que vostre Majesté ne l'aura pas voulu : et ce ne sera sans doute jamais par ma faute. Non, Madame, poursuivit il, je n'oublieray rien pour tascher de satisfaire le Roy qui m'envoye : et si je ne le puis, je m'en retourneray avec beaucoup de douleur : mais du moins n'auray-je rien dans l'esprit qui me reproche nulle infidelité, ny nulle negligence. Vous ne m'avez pourtant pas encore dit (repliqua Thomiris, avec beaucoup d'esmotion) le veritable sujet qui vous amene en cette Cour : et ce n'a esté que par le raport de Terez, que j'en ay sçeu quelque chose. Ce que vous me reprochez comme un crime, Madame, respondu mon Maistre, à esté un effet de mon respect ; et si je l'ose dire, de mon adresse : Car, Madame, je n'ay pas creu qu'il falust commettre legerement l'honneur du Prince que je sers : ny exposer aussi vostre Majesté, à desobliger ouvertement un Grand Roy, si elle n'agreoit pas ma proposition. j'espere toutefois, luy dit il encore, qu'elle en usera autrement : et que malgré tout ce que l'on m'a dit, je seray aussi heureux en negociation, que je l'ay esté à la guerre. Non Artamene, ne vous y trompez pas, respondit la Reine, ce que vous avez proposé ne sçauroit reüssir ; et vous y avez mis un obstacle invincible. Moy, Madame ! interrompit mon Maistre ; Vous mesme, respondit Thomiris ; c'est pourquoy ne vous pleignez pas, si Ciaxare n'est point satisfait. Je vous advouë, Madame, respondit ce Prince, que je ne vous comprens pas : Vous m'entendez bien Artamene (luy dit elle en baissant les yeux et la voix) mais c'est moy qui ne vous entens pas. Vous m'entendrez, Madame, quand il vous plaira, repliqua mon Maistre ; et si je me suis mal expliqué, je suis tout prest d'esclaircir vos doutes, et de me justifier. Vostre crime, respondit Thomiris, est de telle nature, que je ne pourrois vous accuser qu'en m'accusant moy mesme : et c'est ce qui n'est pas bien aisé à faire. Comme je suis fort assuré de mon innocence, repliqua Artamene, je ne doute point de la vostre : et je n'ay garde de soubçonner une Grande Reine, de la plus petite erreur. Non Artamene (luy dit elle tout d'un coup, en portant la main sur ses yeux) je n'ay point erré quand je vous ay creu digne d'une Couronne : Ha ! Madame, s'escria mon Maistre, j'ay sans doute mal entendu : et je pense mesme que de peur de perdre le respect que je vous dois, je ne dois pas vous respondre. Vous me respondez assez, en me respondant point, repliqua la Reine, et je n'ay pas besoin d'un plus long discours pour vous entendre. Mais, Madame, luy dit alors Artamene, si ce que vostre Majesté m'a dit est veritable, je n'ay plus qu'à songer à prendre congé d'elle, et à m'en retourner promptement à Themiscire : afin de ne laisser pas plus long temps dans une esperance inutile, un des plus Grands Rois de la Terre. Ce discours que mon Maistre avoit fait de dessein premedité, pour embarrasser la Reine, la surprit sans doute un peu : et la mit en un estat, où elle ne sçavoit pas trop bien que respondre. Car elle avoit creû qu'en ne laissant nulle esperance à Artamene de reüssir pour Ciaxare, c'estoit en quelque façon avancer le dessein qu'elle avoit de luy persuader qu'elle l'aimoit : mais voyant aussi que cela produisoit un si mauvais effet, et que cette response déterminée luy ostoit tout pretexte de le pouvoir retenir ; elle se repentit de ce qu'elle venoit de dire : quoy qu'elle ne sçeust pas trop bien comment elle y remedieroit. Il s'en falut peu qu'elle ne se resolust de descouvrir plus ouvertement sa passion à mon Maistre ; et l'amour et la modestie luy ouvrirent et luy fermerent la bouche plus d'une fois. Elle vouloit parler ; et vouloit se taire ; elle changeoit de couleur tres souvent ; elle regardoit Artamene, puis un moment apres, elle esvitoit ses regards : et par une agitation si violente, et une irresolution si estrange, elle causoit une peine extréme à mon Maistre : qui estoit desesperé de la fâcheuse avanture où la Fortune l'exposoit. Mais enfin Thomiris ne pouvant obtenir d'elle, la force de parler plus ouvertement de sa passion à Artamene : et ne voulant pas aussi qu'il songeast à partir ; chercha à destourner la chose adroitement : si bien que reprenant la parole, Ce n'est pas icy Artamene, luy dit elle, que vous devez recevoir vostre response : comme vous m'avez fait parler par Terez, c'est à Terez aussi à vous la rendre. Cependant ne determinons encore rien : il ne faut qu'un moment, pour faire changer les resolutions les plus fermes : Peut-estre ne voudrez vous plus demain, ce que vous voulez aujourd'huy : et peut-estre aussi ne voudray-je plus moy mesme, ce que je souhaite presentement : quoy que je sois persuadée, adjousta-t'elle, que ce que je desire est esgalement innocent et glorieux. Côme ils en estoient là, Indathirse et Aripithe qui depuis leur jalousie pour Mon Maistre, estoient devenus inseparables, arriverent, et interrompirent cette conversation. Ces deux Princes remarquerent aisément une grande agitation dans l'esprit de Thomiris : et virent aussi quelques marques de chagrin sur le visage d'Artamene : qu'ils creurent estre causé par le despit d'estre interrompu en un entretien qu'ils pensoient luy estre tres agreable : mais qui en effet luy estoit plustost tres fascheux. Ces Princes jaloux parlerent peu : Artamene de son costé ne dit pas grand chose : et Thomiris se trouva tellement inquiette ; que ne pouvant souffrir la presence de deux Princes qui l'aymoient, et quelle ne pouvoit aimer ; et l'agreable et pourtant cruelle veüe d'Artamene, qu'elle aimoit, et qui ne l'aimoit pas ; elle les congedia tous : et bannit en mesme temps, l'objet de son indifference, et celuy de son amour. Artamcne sortit donc de chez la Reine avec ces deux Princes : et comme Indathirse luy plaisoit beaucoup, et qu'il ne soubçonnoit rien des sentimens qu'ils avoient pour luy, il ne les quitta pas si tost. Eux de leur costé qui ne cherchoient qu'à descouvrit ses intentions, estant aussi bien aises de faire durer cette conversation, luy proposerent de s'aller promener ensemble. Pendant cette promenade, ils luy firent cent questions malicieuses, sur le temps qu'il devoit encore estre en cette Cour, où il respondoit fort innocemment : de sorte que tantost il fortifioit leurs soubçons ; tantost il les affoiblissoit : mais pour l'ordinaire, il les augmentoit bien plus, qu'il ne les faisoit diminuer. Il faut sans doute, luy disoit Indathirse, que ce soit quelque affaire de grande importance, qui vous retienne si long têps icy : et qui ait obligé le Roy de Capadoce d'envoyer un homme de vostre reputation vers la Reine. Mon Maistre qui croyoit leur faire plaisir de parler avantageusement de Thomiris, respondit à Indathirse, d'une maniere qui luy donna un sentiment bien opposé à la joye. La Reine, luy repliqua-t'il, est une Princesse si illustre, que quand il ne s'agiroit pas d'une affaire importante, le Roy que le sers auroit deû ne luy envoyer qu'une personne de grande consideration : et s'il a manqué en quelque chose, c'est de n'en avoir pas choisi une plus digne que moy, de traitter avec une si Grande Princesse. je pense, respondit Aripithe, qu'il eust eu peine à en trouver une qui luy eust esté plus agreable : mais ce qui m'estonne un peu, adjousta-t'il, c'est de voir que la Reine vous traitant aussi bien qu'elle vous traitre, ne vous dépesche pas plustost. Les affaires, repliqua mon Maistre, ne se font jamais guere avec diligence, si ce ne sont celles qui regardent les guerres declarées : Celles que vous traittez, respondit Indathirse, ne sont pas à mon advis de cette nature : et elles pourroient plus facilement estre d'amour : puis qu'enfin le Roy que vous servez n'estant point marié ; ayant une Fille qui ne l'est pas, et la Reine aussi estant Veufue : et le Roy son Fils estant desja assez grand ; il ne seroit pas impossible que l'amour fust le sujet de cette negociacion si secrette. Non, reprit Aripithe en l'interrompant, ce n'est rien de ce que vous dittes : les Mariages des Rois ne sont point des amours cachées : et je soubçonnerois plustost toute autre chose que celle là. Vous jugez bien (leur dit alors Artamene en sous-riant à demy) que si j'ay quelques ordres secrets, je ne vous les dois pas dire, ny vous faire voir mes instructions ; ainsi il faut vous laisser dans la liberté de penser ce qu'il vous plaira : et de vous divertir en raisonnant sur une chose douteuse, et que vous ne sçaurez peut-estre jamais. je ne pense pas, dit alors Indathirse, qu'il y en ait guere de cette nature : les choses les plus particulieres, viennent tousjours à estre sçeües de tout le monde : mais si je ne me trompe, adjousta-t'il, nostre impatience de sçavoir ce qui vous amene icy n'est guere plus forte, que celle que vous devez avoir de la fin de vostre negociation. Car apres tout, la Cour de Thomiris, quoy que tres belle pour nous autres Scithes, qui faisons profession ouvertement d'estre Ennemis declarez de la magnificence, ne la doit point estre pour vous : qui avez sans doute veû la Cour de Medie, et qui vivez en celle de Capadoce, où l'on dit que toutes choses sont et plus superbes, et plus galantes qu'icy. Mon Maistre qui creut encore leur faire une civilité, fortifia leur jalousie lors qu'il leur dit, j'advoüe que la Capadoce a des charmes pour moy, qui ne sont pas mediocres : mais j'advoüe aussi en mesme temps, que toute personne libre et raisonnable, ne peut manquer d'en trouver aussi de fort grands, en la Cour de Thomiris : et quand au lieu d'estre en un aussi beau Païs qu'est le sien, elle regneroit sur ces Peuples qui sont au pied du Mont Imaüs, parmy des rochers et des precipices : elle seule rendroit tousjours le lieu ou elle seroit, infiniment agreable : et empescheroit sans doute que les Ambassadeurs qu'elle feroit attendre long temps, ne s'ennuyassent aupres d'elle. Comme nous sommes Estrangers aussi bien que vous, reprit Indathirse, ce n'est pas à nous à vous faire compliment sur les loüanges que vous donnez au Païs des Massagettes : et pour ce qui regarde la Reine, adjousta Aripithe, ce n'est pas non plus à nous à luy aprendre ce que vous dittes à son avantage : y ayant beaucoup d'apparence qu'estant aussi adroit que vous l'estes, vous aurez bien sçeu trouver les voyes de luy faire connoistre les sentimens avantageux que vous avez d'elle. Il est des personnes, repliqua Artamene, qu'il ne faut jamais loüer en leur presence : et ce n'est quelquefois guere moins manquer de respect pour une Grande Reine, de la loüer avec trop de liberté, que de dire des injures à une personne de mediocre condition. Mais pour ce qui regarde Thomiris, je pense, leur dit il encore, qu'il n'est pas besoin de luy dire, qu'elle est infiniment estimable, et par consequent infiniment estimée : n'estant pas possible qu'elle ignore les excellentes qualitez qu'elle possede. Vous pouvez vous imaginer Seigneur, combien ces deux Rivaux estoient inquietez, d'entendre parler mon Maistre de cette sorte : ils se regardoient quelquefois d'intelligence : et quelquefois aussi ils regardoient Artamene : et vouloient chercher dans ses yeux, ce qu'ils ne voyoient pas assez clairement dans ses paroles. Pour luy, il avoit l'esprit si occupé de sa passion, et de la fâcheuse avanture où il se trouvoit engagé, qu'il ne prenoit pas garde aux discours, ny aux actions de ces deux Princes : et nous avons sçeu ce que je viens dé vous dire, par un des gens de mon Maistre qui l'avoit suivy, et qui le raconta depuis à Chrisante. Mais enfin Seigneur, Artamene qui avoit quelque impatience d'estre seul, afin de pouvoir entretenir ses pensées en liberté ; fit si bien que la promenade finit : et qu'il se separa de ces deux Princes, qui le quitterent avec encore un peu plus de froideur qu'ils n'en avoient eu en commençant leur conversation. Nous avons sçeu depuis, qu'apres que mon Maistre s'en fut separé, ils raisonnerent long-temps sur l'agitation qu'ils avoient remarquée, sur le visage de la Reine ; sur le chagrin qui avoit paru dans les yeux de leur pretendu Rival, lors qu'ils estoient arrivez aupres de Thomiris : et sur tout ce qu'il leur avoit dit, pendant qu'ils s'estoient entretenus ensemble. Mais apres avoir bien raisonné sur toutes ces diverses choses, ils conclurent qu'il aimoit Thomiris, et que Thomiris ne le haissoit pas : et penserent et dirent en suite, tout ce qu'une violente jalousie peut faire dire et penser. Mon Maistre de son costé n'avoit pas l'esprit fort tranquile : et la Reine estoit encore la plus affligée. Quelque forte que fust sa passion, elle ne laissoit pas d'avoir de la douleur, de voir qu'elle estoit contrainte de renoncer en quelque façon, à la modestie de son Sexe : Mais ce qui la faschoit le plus, estoit de voir qu'elle faisoit peut-estre une faute inutilement. Elle avoit pourtant beaucoup de peine à s'imaginer, que sa beauté et sa condition ne pussent pas toucher le coeur d'Artamene : et ce leger espoir la força de commander absolument à Gelonide de parler elle mesme à mon Maistre : et de sçavoir precisément ce qu'il pensoit. Gelonide s'opposa encore comme elle avoit desja fait, à un dessein si peu raisonnable : et Thomiris sans se laisser vaincre, voulut estre obeie ponctuellement. Gelonide ne pouvant donc faire autre chose, parla enfin elle mesme à Artamene, apres luy avoir fait preparer l'esprit par Chrisante, sur ce qu'elle avoit à luy proposer : mais à vous dire la verité, ce fut plustost pour luy aider à chercher un pretexte de refuser la Reine, que pour le persuader. Car comme cette Dame estoit affectionnée aux interests de Ciaxare ; et que de plus elle croyoit que la Reine faisoit un choix disproportionné à sa condition, en choisissant Artamene ; elle agit d'une maniere qui embarrassa un peu moins mon Maistre, que si effectivement elle eust voulu le porter à ce que Thomiris vouloit. Il est pourtant certain, qu'il ne se trouva jamais en une occasion plus fâcheuse : il pria cent fois Gelonde de vouloir bien persuader à la Reine, qu'il avoit pour elle toute l'estime qu'il pouvoit avoir : mais que quand il auroit esté fort amoureux d'elle, il n'auroit jamais pû se resoudre à manquer au respect qu'il devoit au Roy de Capadoce. Enfin Seigneur, il luy dit tout ce qu'un homme d'esprit et un honneste homme peut dire, pour ne couvrir pas de honte et de confusion, une grande et belle Reine. Gelonide et luy, estant donc bien convenus de ce qu'elle avoit à respondre, cette Femme s'en retourna vers Thomiris, qui l'attendoit avec une impatience estrange : elle ne la vit pas plustost, que faisant sortir tout ce qui estoit dans sa chambre ; et bien Gelonide, luy dit elle, sçauray-je enfin par vostre bouche, si c'est Thomiris ou sa Couronne, qu'Artamene estime indigne de luy ? C'est bien plustost luy, Madame, repliqua Gelonide, qu'il croit indigne de l'une et de l'autre. Mais Madame, adjousta-t'elle, il dit deplus, que quand il pourroit aspirer sans injustice, à l'honneur que vostre Majesté luy veut faire : que quand outre l'estime qu'il a pour vous, il auroit encore une passion demesurée ; la fidelité qu'il doit à Ciaxare, feroit qu'il se resoudroit plustost à mourir, qu'à manquer à ce qu'il doit à son Maistre. Quoy, reprit Thomiris, quand mesme il m'aimeroit, il en useroit ainsi ? Il n'en faut presque pas douter Madame, luy dit Gelonide, et l'amour ne le feroit jamais manquer à son devoir. Il dit Madame, qu'il vous adoreroit dans son coeur ; qu'il seroit malheureux toute sa vie ; mais qu'il ne seroit jamais criminel. Sa vertu seroit grande Gelonide, reprit la Reine, mais son amour seroit bien petite : aussi ne parle-t'il sans doute de cette passion, que comme d'une chose supposée et imaginaire, qui ne trouble pas sa raison : et que certainement il ne connut jamais, par sa propre experience. j'eusse parlé comme luy, adjousta-t'elle, le jour qui preceda son arrivée : mais aujourd'huy que j'ay changé de sentimens, je suis persuadée que s'il m'aimoit, il en changeroir comme moy : et que sa generosité se trouveroit peut-estre un peu esbranlée ; principalement en une chose, où il ne la choqueroit pas directement. Mais Gelonide, adjousta-t'elle encore, ce n'est pas à moy à le persuader : et ce que mon merite n'a pû faire, mes raisons ne le feroient pas. Vostre merite Madame, repliqua Gelonide, a fait, à ce qu'il assure, dans son esprit, tout le progrés que raisonnablement vous deviez attendre : il advoüe qu'il a de l'estime et de l'admiration pour vous : mais il adjouste qu'il l'a de la mesme façon que l'on en doit avoir pour une Reine de qui l'on seroit nay Sujet, quoy qu'il ne soit pas le vostre. Pour moy, repliqua Thomiris, je ne pourrois pas definir si precisément ce que je sens pour Artamene : car enfin, je sçay de certitude, qu'il n'y a dans mon coeur nul sentiment criminel : et que s'il estoit capable d'en concevoir la moindre pensée, le despit et le repentir me gueriroient du mal qui me persecute. Cependant quoy que cette sorte de foiblesse ne soit pas dans mon ame, je ne me trouve pas tranquile. Artamene m'a presque fait haïr Indathirse et Aripithe : je ne puis souffrir le Nom de Ciaxare, dont il m'a fait parler, et dont il m'a parlé luy mesme. Tout ce qui me divertissoit m'ennuye : mes propres pensées m'importunent : et sans que je puisse dire si je l'aime, ou si je le dois aimer ; je sçay seulement que je hai mon propre repos : et qu'il sera difficile que j'en trouve en nulle part, s'il ne souffre que je luy donne une Couronne : et que je luy accorde enfin ce que sa vertu merite, et ce que sa naissance luy a refusé. Pour moy Madame, repliqua Gelonide, je pensé qu'Artamene preferera son devoir à son ambition : Mais Gelonide, reprit brusquement Thomiris, s'il est vray que vous croiyez de l'impossibilité en mon dessein, que ne me dites vous qu'Artamene me méprise ; qu'Artamene parle de moy peu respectueusement ; et qu'Artamene est indigne de mon affection ? Peut-estre que si vous agissiez ainsi, le despit feroit en mon coeur, ce que la raison n'y peut faire : mais vous faites parler Artamene avec tant de respect et tant de sagesse, que je ne trouve presque pas de sujet de me plaindre, ny dequoy me desesperer. Car apres tout, si Artamene m'estime il me peut aimer : et s'il vient à m'aimer, ce qu'il croit devoir à Ciaxare, cedera bien tost à ce qu'il croira devoir à Thomiris. Ainsi il faut seulement retenir Artamene en cette Cour, le plus long temps qu'il sera possible, et laisser faire le reste à la Fortune. je croy Madame, repliqua Gelonide, qu'il ne vous sera pas facile : car si je ne me trompe, Artamene vous demandera bien tost son congé. Il peut le demander (respondit cette violente Princesse) mais il ne l'obtiendra pas : et je pense mesme qu'il ne repassera pas l'Araxe facilement, par l'ordre que j'y donneray. Ce fut de cette sorte que finit la conversation de Thomiris et de Gelonide : Mais afin que Terez ne s'aperçeust pas de ce qu'elle avoit dans l'ame ; elle luy ordonna de dire à mon Maistre, qu'il se donnast un peu de patience, et qu'elle luy respondroit dans peu de jours. Artamene estoit donc fort embarrassé : car Gelonide luy faisoit sçavoir par Chrisante que la passion de la Reine devenoit tousjours plus forte : Terez au contraire luy parloit comme s'il y eust eu beaucoup d'esperance à sa negociation : enfin il ne sçavoit ny que penser ny que resoudre. Il pressa pourtant encore fortement Terez : et luy dit franchement que si on ne luy donnoit response en peu de temps, il se retireroit quoy qu'on peust luy faire dire. Cependant ce mauvais succés l'affligeoit beaucoup : non seulement parce qu'il estoit marry d'avoir troublé le repos de Thomiris ; non seulement parce que Ciaxare seroit peut-estre mescontent de luy ; mais encore parce qu'il apprehendoit que Mandane ne s'imaginast, qu'un sentiment d'interest ne l'eust obligé de n'agir pas fortement en cette rencontre : pour ne s'oster pas une Couronne, en l'ostant à cette Princesse. Il falut pourtant se donner un peu de patience, et attendre le succés d'une chose, qui selon toutes les aparences, n'en pouvoit avoir que de fâcheux.

Suite de l'histoire d'Artamène : Cyrus chez Thomiris (Indathirse et Aripithe jaloux de Cyrus)


Thomiris apres avoir fait parler si ouvertement à Artamene, fut deux jours sans vouloir estre veüe de personne, faignant de se trouver un peu mal, afin d'en avoir un pretexte ; Artamene durant ce temps là, bien aise de pouvoir entretenir sa melancolie, alloit ordinairement se promener au bord d'une petite riviere, qui comme je vous l'ay dit, passoit le long des Tentes Royales ; et prenoit assez de plaisir d'y aller peu accompagné. Il nous laissoit mesme quelquefois sous des Arbres ; et nous commandant de l'y attendre, il se promenoit seul, et s'esloignoit souvent de telle sorte, que nous ne le voiyons plus. Deux jours apres que Gelonide luy eut parlé, Indathirse et Aripithe qui avoient bien pris garde qu'il y avoit un grand secret entre Chrisante et Gelonide, et qui s'imaginoient les choses bien differentes de ce qu'elles estoient ; furent estrangement tourmentez de la jalousie qui les possedoit : et prirent enfin une forte resolution de s'esclaircir de leurs doutes, et de se vanger d'Artamene, à perte de toute consideration. Mais la difficulté fut de tomber d'accord entre eux qui feroit la chose : car, disoit Aripithe à Indathirse, si c'est vous qui parliez à Artamene, et qu'il ne vous satisface pas ; ce sera vous aussi qui en tirerez raison : et qui peut-estre voudrez pretendre un nouveau droit à Thomiris par ce combat Nullement, luy respondoit Indathirse, et je vous promets de ne pretendre jamais rien à Thomiris, que de son consentement : de sorte qu'il vous est aisé de juger, que si j'avois eu un démeslé avec Artamene, ce ne seroit pas un moyen de me mettre bien avec elle si elle l'aime : et ainsi vous serez pas en seureté de sa haine que moy. Aussi, luy disoit il encore, ne sçay-je pas trop bien ce que je veux, en voulant demander à Artamene, la verité de ses sentimens pour Thomiris. Tant y a, Seigneur, que ne pouvant s'accorder à qui combatroit mon Maistre ; ils penserent se battre entre eux : car vous jugez bien que cette union que la seule jalousie avoit faite, n'estoit pas indissoluble. Ils se separerent donc assez mal satisfaits l'un de l'autre : et Indathirse ayant veû Artamene sortir à cheval des Tentes, pour s'aller promener, suivy seulement de deux ou trois des siens : y monta aussi, suivy d'un nombre esgal de ses gens ; et vint chercher mon Maistre le long de cette riviere où il estoit si souvent. Aussi tost qu'Artamene le vit, il fut au devant de luy : et l'abordant avec civilité, je suis plus heureux que je ne pensois, luy dit il, puis que ne croyant trouver à ma promenade, que la solitude à m'entretenir, j'y trouve encore une conversation agreable. Indathirse respondit aussi devant ceux qui accompagnoient mon Maistre assez civilement : et s'estant joints, et ayant commencé de marcher, Indathirse proposa à Artamene de se promener à pied : ce que mon Maistre ayant bien voulu, ils baillerent leurs chevaux à leurs Gens, et commencerent de marcher seuls, le long de cette riviere. Ils ne furent pas plustost descendus, et un peu esloignez des leurs ; qu'Indathirse regardant Attamene, je ne sçay, luy dit il, si le discours que j'ay à vous faire vous surprendra : mais je sçay bien qu'il ne vous peut jamais tant surprendre, que la chose dont j'ay à vous parler m'a surpris. le n'ay garde, repliqua mon Maistre, de sçavoir si je seray surpris de ce que vous avez à me dire puis que je l'ignore : mais je puis seulement vous assurer, que je n'ay guere accoustumé de l'estre pour les evenemens fâcheux : me preparant tousjours à recevoir la mauvaise fortune d'un esprit assez tranquile. Ce que j'ay à vous dire, reprit Indathirse, n'est pas une chose de cette nature : mais avant que je m'explique davantage, dites moy je vous prie : si en arrivant parmy les Massagettes, vous n'avez point entendu dire la raison pour laquelle j'estois à la Cour de Thomiris ? Comme je suis fort sincere, reprit Artamene, je vous advoüeray que l'on m'assura quand j'arrivay icy, que vous estiez amoureux de la Reine : et que vous et le Prince des Sauromates estiez possedez d'une mesme passion. Vous avez donc sçeu ce que vous dites, repliqua Indathirse, auparavant que de voir Thomiris ? Il est vray, respondit mon Maistre : et pourquoy donc, adjousta Indathirse, n'avez vous pas deffendu vostre coeur contre les charmes ? Et pourquoy quoy faisant profession de generosité comme vous faites, avez vous voulu desobliger deux Princes, qui vous ont reçeu avec toute la civilité possible ? Car, adjousta Indathirse, je sçay de certitude que la Reine vous aime ; et je juge dés là que vous l'aimez : car enfin cette Princesse ne m'a point refusé son affection opiniastrément durant un an, pour l'accorder à un homme qui ne la luy auroit pas demandée, et qui ne seroit pas amoureux d'elle. j'advoüe, respondit froidement Artamene, que ce que vous me dites me surprend plus que je ne pensois : mais comme je ne suis guere accoustumé de donner des esclaircissemens de cette nature, à ceux qui se pleignent de moy, et qui me parlent de l'air dont je voy que vous me parlez : je ne puis vous dire autre chose, sinon que j'ay trop de respect pour la Reine, pour la soubçonner de la foiblesse dont vous l'accusez : et qu'en mon particulier, si j'ay voulu aporter quelque obstacle à vostre affection, je n'ay rien fait que je ne deusse faire. Quoy ? reprit Indathirse, vous ne me direz pas plus precisément si vous aimez la Reine ; si la Reine vous aime ; et si ce que vous avez à faire à la Cour finira bien tost ? je n'ay rien à vous dire, repliqua mon Maistre, sinon encore une fois, que je n'ay rien fait que ce que j'ay deû faire : et que si par malheur vous n'en estes pas content, vous n'avez qu'à chercher les voyes de vous satisfaire mieux, car je ne vous en refuseray aucune. je sçay bien, reprit Indathirse, que c'est en quelque sorte violer le droit des Gens, que de s'attaquer à la personne d'un Ambassadeur, que tous les Peuples de la Terre estiment sacrée : mais comme je suis Estranger aussi bien que vous, je ne pense pas estre obligé aux loix du Païs ; ny faire rien contre l'honneur, de vous demander reparation de l'outrage que vous m'avez fait, en me faisant haïr de Thomiris. Il est juste, respondit mon Maistre sans s'esmouvoir, et si vous voulez seulement que nous nous éloignions encore deux cens pas de ceux qui nous suivent, comme vous avez une espée aussi bien que moy, nous terminerons nostre different ; et nous verrons si l'amour que vous avez pour la Reine, vous fera vaincre sans peril. Artamene nous dit apres, que la colere de se voir encore persecuté, par un homme dont il n'estoit point Rival, le transporta de telle sorte ; qu'il n'estoit gueres moins irrité, que s'il eust esté amoureux de la Reine. Indathirse ayant donc accepté ce qu'il luy offroit, ils recommencerent de marcher, jusques à ce qu'ils fussent hors de la veüe de leurs Gens, qui n'y prirent pas garde : et là Indathirse et Artamene ayant mis l'espée à la main, firent un combat, dont je ne puis pas vous dire beaucoup de particularitez ; parce que ce n'a esté que de la bouche des combattans que nous l'avons sçeu ; et que leur modestie ne leur a pas permis d'exagerer leur propre valeur. Ce qu'il y a de vray, c'est qu'Artamene nous dit qu'Indathirse tesmoigna beaucoup de coeur, et mesme beaucoup d'adresse en cette dangereuse occasion : ils se porterent plusieurs fois sans se toucher : mais en fin, comme mon Maistre a tousjours esté destiné à vaincre ; il vit rougir son espée du sang d'Indathirse. Cette blessure fut pourtant assez legere : neantmoins comme elle estoit au bras droit, elle ne laissoit pas de l'incommoder assez. De sorte que craignant de ne pouvoir pas tenir long temps son espée assez ferme ; il se resolut de passer sur mon Maistre, qui ne refusa pas de venir aux prises aveque luy. Indathirse est d'une taille aussi haute que celle d'Artamene : mais il y a je ne sçay quelle vigueur dans le coeur de mon Maistre ; qui redouble sans doute sa force dans les perils : et qui luy fait tousjours r'emporter la victoire. De sorte qu'apres s'estre disputez quelque temps l'avantage de ce combat, Artamene arracha l'espée à Indathirse : et racourcissant la sienne, il le mit en estat de confesser qu'il estoit vaincu. Artamene et luy s'estant donc relevez, et mon Maistre tenant les deux espées en ses mains. Vous advoüerez, luy dit il, qu'Artamene ne seroit pas absolument indigne de l'affection de Thomiris ? J'advoüeray sans doute, repliqua Indathirse, que vous avez assez de valeur pour la conquerir, et que j'ay trop peu de bonne fortune pour vous la disputer : et je vous advoüeray en suitte (repliqua mon Maistre, luy rendant son espée, et en l'embrassant) que je ne suis point amoureux de Thomiris ; que je ne l'ay point esté ; et que mesme je ne le seray jamais. Quoy, reprit Indathirse, vous n'estes point Amant de Thomiris ? Non, repartit Artamene, de mon consentement je ne feray point d'obstacle à vostre felicité. Mais si cela est, repliqua Indathirse, pourquoy vous estes vous battu ? Pour vous persuader de meilleure grace la verité, respondit mon Maistre, et pour ne vous laisser pas lieu de douter de mon courage. Indathirse fut si surpris et si charmé de la generosité d'Artamene, qu'il ne pût s'empescher de le supplier de luy bien expliquer cét enigme : et il l'en pria en des termes si pressans, et si pleins de soumission ; que mon Maistre luy promit de le faire : mais comme il estoit blessé au bras, il falut s'en retourner ou Camp, pour l'aller faire penser. La difficulté estoit de le pouvoir, sans que l'on s'en aperçeust : et n'estant pas possible, Artamene dit à Indathirse qu'il ne se mist pas en peine : et que de peur que Thomiris ne le maltraitast et ne le bannist, il diroit que c'estoit luy qui l'avoit attaqué. Vous estes donc si bien avec elle, luy respondit Indathirse, que vous ne craignez pas sa colere ? Dites plustost, repliqua Artamene en sous-riant, que sa colere m'est si peu redoutable, que je ne crains pas de m'y exposer. Cependant, Seigneur, jugez quelle fut la surprise de ceux qu'ils avoient laissez aupres de leurs chevaux, lors qu'ils les virent revenir, et qu'ils connurent par le sang que perdoit Indathirse qu'ils s'estoient batus. Ce qui les embarrassoit davantage, cestoit qu'ils voyoient qu'ils paroissoient estre mieux ensemble, que quand il les avoient quittez : et en effet Indathirse et Artamene s'aimerent tousjours cherement depuis cela. Mon Maistre donc pour tenir sa parole, apres qu'il eut mis Indathirse dans son Pavillon, envoya Chrisante vers la Reine, pour luy demander pardon d'un combat qu'il avoit fait contre Indathirse : qu'il advoüoit mesme l'avoir fait un peu legerement : et que c'estoit aussi pour cette raison, qu'il demandoit le pardon d'Indathirse aussi bien que le sien. Thomiris fut estrangement surprise de ce combat, et ne sçavoit à quoy en attribuer la cause : et Aripithe qui s'estoit separé mal d'avec Indathirse, estoit bien fâché de n'oser luy aller demander, ce qu'Artamene luy avoit dit. Cependant la Reine qui ne pouvoit pas se resoudre de se pleindre de mon Maistre, fit esclatter toute sa colere contre Indathirse : disant qu'il l'avoit extrémement offencée, en offençant un Ambassadeur dans sa Cour. Artamene l'ayant sçeu par le retour de Chrisante, fut luy mesme la supplier de ne le refuser pas : où si elle vouloit punir Indathirse, qu'elle n'avoit qu'à se resoudre de le punir aussi de la mesme sorte. Elle voulut le presser de luy dire la cause de ce combat, mais il ne le voulut pas faire : et il la contraignit enfin, de pardonner esgalement à Indathirse et à luy. Aripithe bien fâché d'avoir este prevenu par Indathirse, et plus fâché encore de voir mon Maistre eschapé de ce combat et victorieux, se resolut, à ce que j'ay sçeu, malgré l'interest qu'y prenoit la Reine de le quereller à son tour, et d'en chercher l'occasion. Cependant le Prince des Tauroscithes qui mouroit d'impatience d'estre esclaircy de la bouche d'Artamene, de tout ce qu'il luy avoit dit ; l'envoya sommer fort civilement de sa parole, que mon Maistre luy tint le mesme jour. Il fut donc le voir à la Tente : où il luy advoüa qu'il estoit venu à cette Cour, pour proposer adroitement à la Reine, son mariage avec Ciaxare. Mais que sans qu'il en peust dire la raison, il l'en voyoit fort esloignée : et qu'il commençoit de voir qu'infailliblement il s'en retourneroit sans avoir fait autre chose, que l'affaire qui regardoit les pleintes qu'il avoit faites des Pyrates de la mer Caspie : qui n'estoient que le pretexte de son voyage. Ainsi, luy dit il, Seigneur, vous jugez bien que je ne suis pas coupable : et que je ne le seray mesme pas encore, quand je continuëray d'agir comme j'ay fait, pour les interests du Roy mon Maistre. Mais ne vous en inquietez pas : car je vous assure que je n'avanceray rien. Et afin de vous mettre l'esprit plus en repos pour ce qui me regarde ; je vous advoüeray que j'aime une Personne de qui je ne quitterois pas les chaines, pour toutes les Couronnes de l'univers. Ind'athirse remercia Artamene de sa generosité et de sa franchise : et apres luy avoir promis une affection eternelle ; d'où peut venir, luy dit il, que vous n'avancez rien en vostre negociation, veû que la Reine vous donne tant de marques d'estime et d'amitié ? Artamene qui voulut cacher la foiblesse de Thomiris à Indathirse, luy dit que c'estoit bien souvent la coustume des Rois, de refuser de bonne grace : et d'adoucir le mauvais succés d'une affaire, par la maniere dont ils agissoient. Mais Indathirse estoit trop interessé en la chose, pour s'y laisser tromper si facilement : et pour ne discerner pas les simples effets de la civilité, d'avec ceux d'une passion violente. Cependant quoy qu'il peust faire, il ne pût jamais obliger Artamene, à luy advoüer ce qu'il sçavoit de l'amour de Thomiris : mon Maistre luy disant toujours qu'il devoit se contenter de sçavoir qu'il n'avoit point de passion pour la Reine : et ne la soubçonner pas d'en avoir une si peu raisonnable. Cette conversation estant finie, Artamene s'en retourna chez luy : où il ne fut pas si tost entré, que Chrisante vint l'advertir de la part de Gelonide, que la Reine avoit donné des ordres secrets qu'on l'observast soigneusement, de peur qu'il ne s'échapast. je vous laisse à juger Seigneur, combien cette nouvelle l'affligea : neantmoins il falut dissimuler, et agir comme s'il n'en eust rien sçeu. Il retourna voir la Reine diverses fois, qui ne luy parloit plus comme à l'ordininaire : tantost elle estoit melancolique ; tantost elle passoit de la melancolie jusques au chagrin : et donnoit mesme quelquefois des marques de colere et de fureur. Il y avoit aussi des momens, où elle reprenoit son humeur civile et obligeante : et où il estoit aisé de juger, qu'une mesme cause produisoit des effets si differents. Mon Maistre pressa alors encore une fois Terez : qui luy respondit qu'il estoit au desespoir, de ne pouvoir le servir, comme il en avoit eu le dessein : mais qu'il ne pouvoit plus luy respondre de rien. Il luy dit en suite, que la Reine luy avoit commandé de luy dire, qu'il faloit attendre le retour de Spargapise et d'Ariante : nulle bien-seance ne luy permettant de rien conclurre, ny mesme de le renvoyer, que le Roy son Fils ne fust revenu. Mais il luy dit qu'il avoit sçeu en mesme temps, qu'elle leur avoit envoyé un ordre secret, de ne revenir pas si tost : qu'ainsi il le supplioit de luy pardonner, s'il ne pouvoit luy rendre tous les offices qu'il luy avoit promis. Apres deux advis si surprenans, nous remarquasmes en effet, qu'Artamene n'estoit plus libre : et qu'il y avoit beaucoup de personnes qui l'observoient. Il ne pouvoit plus sortir pour s'aller promener, qu'il ne fust accompagné de grand nombre de gens : et à peine avoit il la liberté d'estre dans sa Tente sans compagnie. La Garde ordinaire estoit non seulement redoublée ; mais l'on avoit mis encore des Corps de garde de distance en distance par dehors, tout à l'entour des Barrieres du Camp. Nous sçeusmes par Gelonide, que la Reine pour pretexter la chose, avoit faint d'estre advertie qu'Artamene avoit des desseins chachez sur ses Païs : et que c'estoit pour cela, que sans luy faire nulle violence, dans le doute où elle en estoit, elle vouloit qu'on l'observast soigneusement. Ammene se voyant donc en cette extremité, ne sçavoit à quoy se resoudre : il voyoit qu'infailliblement le mariage de Ciaxare ne pouvoit reüssir : il sçavoit que s'il demandoit de nouveau son congé, cela ne serviroit qu'à le faire resserrer plus estroitement : il voyoit par l'ordre que l'on avoit donné à la garde des Tentes Royalles, et par ceux qui veilloient sur ses actions, qu'il n'y avoit nulle apparence de se pouvoir sauver : et il ne voyoit point du tout, par où se tirer de ce labyrinthe. Helas, nous disoit il quelquefois, quand mesme je le pourray faire, que diray-je à Ciaxare, et que diray-je à Mandane ? leur aprendray je que Thomiris a eu de l'amour pour moy ? Et seroit il possible que je pusse faire un discours de cette nature ? Mais si je ne le dis point, que penseront aussi de ma suitte le Roy et la Princesse ? Que diront ils d'un procedé qui leur paroistra si estrange ? Et ne m'accuseront ils point, d'avoir perdu la raison ? Cependant en l'estat où sont les choses, ce seroit le mieux qui me peust arriver : car du moins l'esperance de revoir Mandame me consoleroit : et mon innocence ne pourroit pas estre long temps cachée. C'estoit de cette sorte que raisonnoit Artamene, lors que Gelonide luy fit dire, qu'elle luy conseilloit de s'en aller le plustost qu'il pourroit : mais outre qu'il ne sçavoit pas trop bien comment il le pourroit faire ; il creût encore qu'il estoit bon de garder quelque forme en sa fuite : et pour cét effet, il fit supplier encore une fois la Reine, de luy donner son congé Mais elle luy fit respondre, que les choses n'estoient pas en termes de cela : et qu'il faloit absolument attendre le retour de Spargapise. Artamene se voyant donc refusé, et prisonnier s'il faut ainsi dire, estoit en une melancolie estrange : ce n'est pas que Gelonide ne fist tout ce qu'elle pouvoit, pour luy donner les voyes de s'échaper ; mais il n'y avoit pas moyen d'en venir à bout : ce qui mettoit mon Maistre dans une inquietude si grande, qu'il n'y eut jamais rien de semblable. Car s'il luy eust esté permis de mettre l'espée à la main ; de forcer les Gardes ; et de vaincre tout ce qui se seroit opposé à son passage ; je pense qu'il auroit pû esperer de le sauver : tant il est vray que je luy ay veû faire des choses merveilleuses et incroyables : mais quand il venoit à penser, qu'apres tout, la Reine n'estoit injuste et violente, que parce qu'elle l'aimoit : il n'avoit pas la force de se resoudre à la deshonnorer, comme il eust fait par cette action : ny de tuer les Sujets d'une Princesse, qui n'estoit coupable que pour l'amour de luy. La tristesse s'empara donc si fort de son ame, qu'Indathirse guery de sa blessure, l'estant venu voir s'en aperçeut : et le pressa de telle sorte, de luy advoüer que Thomiris l'aimoit, et que cette amour causoit sa douleur ; qu'en fin il luy dit qu'il estoit vray que la Reine luy avoit fait dire des choses, qu'il ne pouvoit presque expliquer dautre façon : et que s'il vouloit l'obliger sensiblement, il tascheroit de luy donner les voyes de se sauver. Vous voyez bien, luy dit il, genereux Indathirse, que je ne suis pas vostre Rival : puis que je vous demande pour gracc, de me vouloir donner les moyens de m'esloigner de Thomiris. je voy bien, luy respondit ce Prince, qu'en effet vous n'estes pas coupable, et qu'au contraire, je vous ay beaucoup d'obligation : Mais apres tout, luy dit il, vous causez un trouble si grand en mon ame, que personne n'en sentira jamais un pareil. Car enfin, pour vous descouvrir le fonds de mon coeur, je serois moins affligé que je ne suis, si Thomiris aimoit quelqu'un qui l'aimast : Mais que cette Princesse si belle ; si aimable ; de qui l'ame a tousjours paru si grande ; et qui a tesmoigné une fermeté invincible, à resister à l'amour d'Aripithe et à la mienne : se trouve capable d'aimer un homme qui ne l'aime point ; je vous advoüe que c'est ce que je ne puis souffrir, sans une douleur extraordinaire. Je serois plus jaloux, adjoustoit il, si vous l'aimiez : mais je ne serois pas si affligé. Et en l'estat où je me trouve, pardonnez moy, luy disoit il, si vostre rare merite ne peut justifier Thomiris dans mon esprit : Non, luy disoit il encore, genereux Artamene, je ne la veux plus aimer. Il faut que je m'arrache cette passion de l'ame ou que je meure : et pour faciliter vostre départ, il faut que je premedite le mien. Il faut, dit il, que je die à la Reine que j'ay reçeu ordre du Roy des Tauroscithes mon Pere, de m'en retourner aupres de luy : et que je la supplie de me le permettre. Comme je ne suis pas Artamene, adjousta-t'il en soupirant, elle me le permettra : et pour faire reüssir nostre dessein, vous feindrez de vous trouver mal ; vous viendrez apres la nuit dans ma Tente ; je vous emmeneray avecque moy, suivy de quelques uns des vostres, vous faisant passer parmy mon train, et partant si matin que les Gardes du Camp ne vous puissent reconnoistre : et vous ordonnerez à ceux de vos gens qui demeureront, de dire que l'on n'ose entrer dans vostre Chambre qu'il ne soit fort tard : afin de nous donner le loisir d'estre desja bien loing, quand on sçaura vostre fuitte. Comme ceux que je sçay qui vous observent, ne vous suivent que le jour, s'assurant la nuit sur les Gardes qui veillent dans le Camp et hors du Camp, la chose apparemment reüssira : et je vous feray prendre un chemin, où si je ne me trompe l'on ne vous cherchera pas. Enfin, luy dit Indathirse, je veux estre vostre Guide et vostre Escorte tout ensemble : Mais ne pensez pas, adjousta-t'il, que ce soit par interest que je vous rende cét office : car encore une fois, dit alors ce Prince affligé, je ne veux plus aimer Thomiris : et je veux que l'absence qui a accoustumé de guerir de semblables maladies, acheve de faire ce que le despit a desja commencé. En un mot Seigneur, pour accourcir mon discours autant que je le pourray, quoy qu'Artamene peust dire, afin de n'oster pas un si illustre Amant à Thomiris, il ne pût jamais en venir à bout : et il falut qu'il acceptast ce qu'Indathirse luy offroit. La chose s'executa avec plus de facilité que nous ne pensions : Indathirse demanda son congé et l'obtint : mon Maistre faignit de se trouver mal : nous sortismes la nuit de sa Tente, pour aller à celle d'Indathirse qui estoit fort proche : nous ordonnasmes à un de ceux qui restoient, et qui estoit un Soldat determiné, de cacher nostre fuitte aussi longtemps qu'il pourroit : et à le premiere pointe du jour, nous sortismes des Tentes Royales, sans que personne nous reconnust, parce que l'on ne voyoit encore guere clair : et que de plus, nous estions meslez parmy le train d'Indathirse. Les Gardes qui le soir avoient reçeu ordre de la Reine de laisser partir ce Prince, ne s'opposerent point à nostre sortie : de sorte que nous nous vismes hors du Camp, et au delà des Corps de gardes avancez, sans estre reconnus de personne. Mais Seigneur, j'oubliois de vous dire avec quelle peine mon Maistre se resolut d'abandonner ses gens : et si Gelonide qui sçavoit nostre départ ne luy eust assuré qu'elle estoit assez puissante sur l'esprit de la Reine, pour empescher qu'on ne les mal-traitast ; je pense qu'il ne se seroit point resolu à partir : Mais cette vertueuse femme luy promit si absolument de les proteger, qu'enfin il creut son conseil. Artamene ne mena donc que Chrisante et moy, et deux autres des siens, pour le servir : laissant une lettre pour Thomiris, où il taschoit de pretexter son départ et de l'excuser. Cependant nous marchasmes si heureusement, que nous ne fusmes point trouvez par ceux qui sans doute nous chercherent : car Indathirse nous fit prendre un chemin où l'on ne soubçonna pas que nous fussions. Mon Maistre fit encore tout ce qu'il pût pour empescher ce Prince de se destourner comme il faisoit pour estre son Guide ; mais il ne le voulut jamais faire. Or Seigneur comme Indathirse s'estoit bien imaginé, qu'aussi tost que l'on s'aperceuroit de la fuite de mon Maistre, la Reine envoyeroit à cous les passages de l'Araxe : il prit un chemin qui remontoit vers sa source : et fut à un endroit où ce Fleuve se separe en trois, et où il n'est pas impossible de le passer à gué. Ce fut donc jusques au bord de l'Araxe, qu'Indathirse conduisit Artamene, pour lequel il avoit conçeu beaucoup d'amitié, quoy qu'il luy eust causé beaucoup de douleur : Mon Maistre luy demanda lors pardon d'avoir esté en quelque sorte le sujet de ses desplaisirs : et s'embrassant tous deux avec une égale tendresse, ils se separerent, avec une promesse reciproque, de s'aimer eternellement. Indathirse voulut toutefois regarder passer Artamene : qui estant arrivé à l'autre costé du fleuve, salüa encore le Prince des Tauroscithes, qui fit aussi la mesme chose. En suite dequoy, commençant à marcher en mesme temps, Indathirse prit le chemin de son Païs, bien qu'il s'en fust fort esloigné, et nous suivismes celuy qui pouvoit nous conduire en Capadoce.

Suite de l'histoire d'Artamène : retour de Cyrus auprès de Ciaxare


Mais, Seigneur, que ce voyage se fit peu agreablement durant les premiers jours ! et qu'Artamene eut de peine à resoudre en luy mesme, ce qu'il diroit à Ciaxare ! Neantmoins apres avoir bien cherché dans son esprit, il fit dessein de luy dire seulement, qu'il n'avoit pas trouvé les choses disposées à parler ouvertement de son Mariage à Thomiris : et que cette Princesse s'estant laissé persuader par des personnes mal intentionnées, avoit fait courir quelque bruit qu'il avoit de mauvais desseins : qu'ayant esté adverty qu'on l'observoit, il avoit esté demander son congé : que luy ayant esté refusé, et ayant sçeu que l'on avoit résolu de l'arrester ; il avoit crû qu'il estoit de son devoir d'empescher que le Roy ne reçeust cét outrage en sa personne. Enfin apres avoir imaginé ce qu'il pourroit dire, l'esperance de revoir Mandane, commença de remettre la joye dans son esprit : et depuis cela, nous ne marchasmes pas un jour, que je ne visse des marques d'une nouvelle satisfaction, sur le visage d'Artamene. Chaque pas qu'il faisoit l'aprochant de Mandane, luy faisoit faire cent reslexions agreables : et ses propres pensées l'entretenoient si doucement ; qu'il n'avoit besoin, ny de la conversation de Chrisante, ny de la mienne pour le divertir. Il marchoit ordinairement trente pas devant, ou trente pas derriere, afin de pouvoir resver avec plus de liberté : un jour donc que nous n'estions plus qu'à cinq cens stades de Themiscire : et que pour faire une journée extrémement grande, nous estions partis devant le jour : Apres avoir marché plus d'une heure, nous arrivasmes dans une espaisse Forest, comme la premiere clarté commençoit de blanchir les nuës, du costé du Soleil Louant. Il y avoit un des Gens de mon Maistre nommé Ortalque, monté sur un cheval blanc, qu'à cause de l'obscurité nous avions fait marcher le premier : de sorte qu'Artamene alloit apres, et Chrisante et moy avec un autre suivions Artamene. Marchant donc en cét ordre, et cette lumiere naissante commençant de percer l'obscurité de la Forest, et de permettre de discerner les objets qui n'estoient pas trop estoignez ; mon Maistre vit assez avant sur la main droite, un grand et riche Pavillon tendu sous des Arbres : à l'entour duquel plusieurs Soldats estoient en garde : et sembloient en vouloir deffendre l'entrée, à ceux qui eussent eu dessein d'y aller. Cette veuë assez extraordinaire, dôna bien quelque legere curiosité à Artamene : mais il avoit l'esprit si remply de l'image de sa Princesse, que ce premier mouvement ne fut pas assez long, pour luy donner seulement la curiosité de demander ce que c'estoit. Comme il fut un peu esloigné, il ne pût toutefois s'empescher de tourner la teste de ce costé là : et alors à travers les branches et les troncs des Arbres, il vit une femme qui levant le coing de la Tente, sembloit regarder s'il estoit jour. A dix ou douze pas plus avant, celuy des siens que je vous ay dit qui marchoit le premier, et qui se nonmoit Ortalque ; se trouvant à plus de vingt pas d'Artamene, vit un homme armé, qui montant sur un cheval que son Escuyer luy presenta, s'aprocha de luy, pour luy demander s'il estoit du Païs, et 'il ne pourroit point luy enseigner quelque chemin qui traversast la Forest, pour n'estre pas obligé de prendre la Plaine ? Non Seigneur, luy respondit Ortalque, mais peut-estre que ceux qui me suivent, dit il en nous montrant à cét Inconnu, vous en pourront dire quelque chose. Et alors se retournant, afin de rendre cét office à cét Estranger, Artamene qui s'estoit desja aproché, luy demanda ce que ce Chevalier luy disoit ? Mais pendant qu'il luy en rendoit conte, mon Maistre vit venir douze hommes à cheval, qui apres avoir regardé cét Estranger mirent tous l'espée à la main, et s'escrierent en se regardant l'un l'autre, c'est luy mes Compagnons, c'est luy ; il faut en diligence en envoyer advertir nostre Capitaine. Et en effet, un d'eux poussa son cheval à toute bride, vers le lieu d'où ils venoient. Pendant quoy les onze qui restoient attaquerent ce Chevalier inconnu : qui s'estant reculé de quelques pas à l'abord, commanda tout haut à son Escuyer d'aller faire tout partir en diligence : car (luy dit il, parlant d'Artamene et de nous autres, qui avions mis l'espée à la main pour le deffendre, au mesme instant que ces gens là ; voyant l'inegalité du combat) ce secours que les Dieux m'ont envoyé, suffit pour faire ferme durant quelque temps : en suite dequoy je me dégageray facilement, et seray bien-tost à vous. En effet cét Inconnu ne se trompa pas : et la generosité d'Artamene en epouvant souffrir de voir en sa presence un homme seul attaqué par onze, n avoit point balance du tout, sur ce qu'il avoit à faire : et des le premier moment qu'il avoit veû ces Chevaliers se mettre en estat d'en attaquer un ; il avoit mis l'espée à la main, et nous avoit commandé de faire la mesme chose. De sorte que s'avançant entre ces Chevaliers, et celuy qu'ils vouloient perdre ; il luy avoit donné le temps de dire à son Escuyer, ce que je vous ay desja dit. Artamene ne l'entendit pas, mais je l'entendis fort distinctement, sans y faire nulle reflexion, l'estat où nous estions n'y estant pas propre. Cependant cét ordre donné, ce Chevalier inconnu vint pour dégager mon Maistre d'entre ses Ennemis : mais il trouva qu'il s'estoit desja bien dégagé luy mesme : en ayant tué trois de sa main ; et nous autres ayant aussi secondé sa valeur le mieux qu'il nous avoit esté possible. De sorte que cet Inconnu s'estant joint à nous, il nous fut aisé de vaincre ceux qui restoient ; estant certain, que c'estoit un des vaillans hommes du monde. Il combatit donc comme un homme qui vouloit tesmoigner à son Liberateur, qu'il n'estoit pas indigne de la protection qu'il luy avoit donnée : Mais comme le dernier de ses ennemis fut tombé mort de la main d'Artamene ; et qu'il voulut s'avancer vers luy pour luy rendre grace : Le jour s'estant desja fait grand, il le reconnut (à ce que nous avons pû juger depuis) de sorte que changeant tout à coup de dessein, il se recula de quelques pas : et fut vers Ortalque qui regardoit de tous les costez s'il n'y avoit plus d'Ennemis à combatte. S'estant donc promptement aproché de luy, dites il vostre Maistre, luy dit il avec precipitation, que je suis bien fâché d'estre si incivil, et de paroistre si ingrat : mais comme l'y suis contraint par la force de ma destinée, j'espere qu'il m'en excusera. Apres avoir dit ce peu de mots fort à la haste, il piqua au travers des Arbres, s'esloigna d'Ortalque en peu de temps ; et fut prendre la mesme route que ces Dames Se ceux qui les conduisoient avoient prise. Ortalque s'estant alors aproché de mon Maistre, ne manqua pas de luy redire ce que cét Inconnu luy mandoit : ce procedé, comme vous pouvez penser, surprit infiniment Anamene : ne pouvant imaginer pourquoy cét Inconnu ne luy avoit pas aussi tost fait ce compliment qu'a un des siens ; puis que quelque pressé qu'il peust estre, il n'eust gueres tardé davantage à luy parler, qu'à parler a un de ses Gens. Il luy sembloit bien avoir entendu en combatant, un son de voix qui ne luy estoit pas tout à fait inconnu : mais il ne pût toutefois se le remettre. Si bien que poussé d'une forte curiosité de sçavoir quelle estoit cette avanture ; il se mit à regarder parmy ces morts, s'il n'y avoit point quelqu'un de ces hommes qui ne le fust pas. Del' qu'en les considerant, il s'en trouva un qu'un grand coup qu'il avoit reçeu à la main droite avoit mis hors de combat ; et qu'un autre qu'il avoit reçeu à la gorge empeschoit de parier, et de se pouvoit faire entendre que par des lignes. Ce Chevalier n'eut pas plus tost veû mon Maistre, qu'à ce que nous pusmes juger par son action, il le reconnut, quoy que personne de nous ne le connust : et à dire la verité, cela n'estoit pas fort estrange : estant assez ordinaire que les Generaux d'Armée soient connus d'un nombre infiny de personnes, qu'ils ne connoissent point du tout, Ce blessé ne vit donc pas plustost mon Maistre aupres de luy, qu'il tesmoigna une extréme joye, et un merveilleux empressement de luy faire entendre ce qui c'estoit passé : mais plus il faisoit d'effort pour s'expliquer, plus il embassarroit Artamene : car comme il ne pouvoit prononcer une seule parole, ny articuler seulement une silabe : il n'y avoit pas moyen de tirer nulle conjecture de tous les signes qu'il faisoit. Tantost il monstroit vers la route que ce Chevalier inconnu avoit pris, comme disant qu'il faloit aller apres : tantost il monstroit vers le costé d'où il estoit venu, comme s'il en eust attendu du secours : apres il regardoit et nous faisoit regarder ce Pavillon que les gens de l'Inconnu avoient laissé : s'estant contentez d'emmener les Dames qui estoient dedans. Enfin par ses signes et par ses actions, il ne faisoit que redoubler l'inquietude d'Artamene : qui pour voir s'il ne trouveroit rien dans ce Pavillon qui peust l'esclaicir de ce qu'il vouloit sçavoir, descendit de cheval et entra dedans. Mais encore qu'il n'y rencontrast rien qui peust luy donner nulle connoissance de ce qu'il cherchoit, il ne pouvoit neantmoins se resoudre d'en sortir. Il y avoit pourtant des momens, où sans sçavoir pourquoy, il eust presque bien voulu aller apres celuy qu'il avoit secouru si à propos : il y en avoit d'autres aussi, où il faisoit dessein d'attendre en ce lieu là s'il n'y viendroit personne qui peust luy donner connoissance de cette avanture : et il y en avoit d'autres encore, où il faisant reproche à luy mesme, il se blasmoit de perdre inutilement des momens qui luy devoient estre si precieux. Que fais se, disoit il, icy, à m'interesser dans les affaires des autres, au lieu de m'aprocher de ma Princesse ? et comme s'il eust eu honte de cette faute, il sortit du Pavillon ; remonta sur son cheval ; et commanda à un de siens de mettre ce blessé sur un autre, et de monter en croupe pour le soutenir jusques à la premiere habitation, où il pourroit estre pensé, et d'où l'on pourroit envoyer prendre ces morts, qui à leurs armes paroissoient estre Capadociens. Ce qu'il y eut d'avantageux pour nous en cette occasion, fut qu'il n'y eut aucun de nous blessé, excepté Chrisante, qui eut une legere égratigneure au bras gauche. Artamene s'estant toutefois souvenu que des douze Chevaliers qui avoient paru d'abord, il y en avoit eu un qui estoit retourné sur ses pas, comme pour aller querir du secours, voulut encore attendre quelque temps pour voir s'il ne viendroit personne, malgré tous les conseils de Chrisante qui s'y oposoit : car enfin il y avoit lieu de croire que s'il venoit des Gens, ils viendroient en grand nombre : et qu'ainsi Artamene n'estoit pas en estat de leur resister. Ce ne fut pour tant pas cette raison qui l'empescha d'attendre davantage : mais voyant que ce Chevalier blessé souffroit infiniment ; et que sa gorge par l'agitation qu'il s'estoit donnée en voulant parler, s'estoit enflée de telle sorte, qu'il en avoit presque perdu la connoissance, et qu'il y avoit lieu de craindre que cela ne l'estoussast : il marcha en diligence jusques à la premier Habitation. Il n'y fut pas plustost, qu'ayant fait appeller un Chirurgien, et fait sonder la playe que cét homme avoit à la gorge, afin de voir si en luy faisant quelques remedes, il ne pourroit pas recouvrer l'usage de la voix : il se trouva que de plus de crois jours ce Chevalier blessé ne seroit en estat de pouvoir parler. Artamene voyant cela, commanda à ce Chirurgien d'en avoir soin, luy fit donner recompense devant que d'avoir travaillé ; et continua son chemin. Il s'informa pourtant auparavant, de tous ceux qu'il rencontra dans la Maison où nous estions, s'ils n'avoient point veû de gens armez : et par hazard nous ne trauvasmes personne, ny là, ny sur nostre route, qui nous aprist rien de ce que nous voulions sçavoir. Nous marchasmes donc tout ce jour là, et tout le lendemain jusques à six heures du soir, sans qu'Artamene prononçast seulement une parole, tant il estoit possedé par une profonde resverie. Mais estant arrivez au bord du Thermodon, et à la veüe de Themiscire, où le Roy luy avoit dit qu'il attendroit son retour, la joye se renouvella dans son coeur : et se retournant vers moy, qui estois le plus pres de luy, avec un visage assez guay, Enfin, me dit il, Feraulas, je voy le lieu ou est ma Princesse : et par consequent je puis esperer de la revoir bien tost. Mais Dieux ! la retrouveray-je telle que je la quittay ? Et pourray-je bien obtenir de la severité de sa Vertu, le plaisir de luy entendre dire qu'elle s'est souvenüe de moy pendant mon absence ? Seigneur, luy dis-je, quand la Princesse ne vous le dira point, ne laissez pas de le croire : car je suis bien assuré qu'il est impossible que la chose ne soit pas ainsi. En effet, je pouvois bien luy parler de cette sorte : car quelques jours auparavant que de partir de Themiscire, Martesie avoit eu la bonté de me confier tous les sentimens avantageux que Mandane avoit pour mon Maistre : mais ç' avoit esté avec des deffences si expresses d'en parler à Artamene ; que la Maistresse l'emportant sur le Maistre en cette occasion, je n'avois osé le faire : m'estant contenté de luy donner beaucoup d'esperance d'estre aimé, sans luy particulariser rien. Joint qu'à vous dire le vray, je le voyois si affligé de l'absence de sa Princesse ; que je ne doutois nullement que s'il eust sçeu toutes les petites choses que je vous ay racontées, il n'en fust mort de douleur, ou de plaisir. Mais enfin Seigneur, apres plusieurs semblables discours que mon Maistre me tint en aprochant de Themiscire ; et qui marquoient tous la joye que luy donnoit l'esperance de revoir Mandane : nous arrivasmes à cent pas de la porte de la Ville, où nous rencontrasmes un Escuyer de la Princesse. Artamene ne l'eut pas plustost reconnu, que s'avançant vers luy, avec une diligence extréme ; il luy demanda avec beaucoup d'empressement, des nouvelles du Roy, et de la Princesse Mandane. Ha Seigneur, s'escria cét Escuyer, que n'estes vous revenu quatre jours plustost ! A ces mots mon Maistre paslit : et passant tout d'un coup de l'esperance à la crainte, et de la joye à la douleur ; il chercha dans les yeux de cét Escuyer, la cause d'un semblable discours. Mais ne pouvant la deviner, quoy, luy dit il, seroit il arrivé quelque accident fâcheux au Roy ou à la Princesse ? Ouy Seigneur, repliqua cét Escuyer, et le plus grand sans doute, qui leur peust jamais advenir : car enfin le Roy a perdu la Princesse sa fille. Quoy, reprit mon Maistre tout desesperé, la Princesse est morte ? Non, respondit il, mais elle est enlevée. Je pense Seigneur, qu'il fut à propos qu'Artamene eust d'abord tourné son esprit du costé le plus funeste : car en effet je suis persuadé, que si la pensée de la mort de Mandane, n'eust precedé d'un instant, celle de son enlevement, il en seroit expiré de douleur. Quoy, s'écria t'il, Mandane est enlevée ! Et quel est celuy qui a pû concevoir un dessein si injuste et si temeraire ? Philidaspe, respondit cét Escuyer, que l'on dit estre Prince d'Assirie. Philidaspe ! reprit Artamene : Ouy Seigneur, repliqua t'il, et le malheur a mesme voulu, qu'une partie de ceux que l'on avoit envoyez apres, l'ayant rencontré ont esté tuez par je ne sçay qu'elles gens qui l'ont secouru, du moins en vient on d'assurer le Roy. Ha mes Amis, s'écria Artamene en se tournant vers nous, il n'en faut point douter, c'est nous qui avons tué les Protecteurs de Mandane ; qui avons secouru son Ravisseur, et qui l'avons enlevée. Seigneur, luy dit alors Chrisante, ne vaudroit il point mieux entrer dans la Ville, où vous aprendriez plus à loisir toutes les circonstances d'un si grand malheur ? Artamene malgré son desespoir ayant connu que Chrisante avoit raison, se mit à marcher : Mais Dieux qu'il estoit different de ce qu'il estoit un moment auparavant, et que la douleur fit un prodigieux changement en luy ! Il avoit quelque chose de si funeste dans le regard, et de si terrible tout ensemble ; que l'on voyoit aisément que la colere se mesloit à la melancolie : et que la jalousie agitoit autant son coeur que l'amour. Comme nous fusmes arrivez chez mon Maistre, il pressa l'Escuyer de la Princesse de luy dire comment ce malheur estoit advenu : il sçeut donc que trois jours auparavant cét accident, Aribée avoit obligé le Roy d'aller à la Chasse, à cinquante stades de Themiscire : et que pendant son absense la chose avoit esté executée. Mais, luy dit mon Maistre, comment l'a-t'on pu executer ? L'on n'a pas eu grand peine, repliqua cét Escuyer de Mandane, car les Gardes de la Princesse estoient gagnez : et ce sont eux mesmes qui l'ont enlevée. Joint qu'il y a aussi une de ses Filles que l'on croit qui l'a trahie : par une jalousie secrette qu'elle avoit, de ce que la Princesse luy preseroit Martesie. Vous sçavez Seigneur, adjousta t'il, que le Thermodon passe sous les fenestres de la Princesse Mandane, et que mesme ces fenestres sont si basses, qu'il n'est pas besoin d'avoir une échelle pour en pouvoir descendre. Or Seigneur, un des Gardes ayant observé l'heure que la Princesse avoit accoustumé de se retirer, alla justement fraper à la porte de l'Anti-chambre, comme elle estoit preste de se deshabiller. Cette Fille qui estoit de l'intelligence, luy ayant ouvert la porte, fut dire à la Princesse qu'il y avoit un Garde qui disoit avoir quelque chose d'important à luy dire : la Princesse un peu surprise, commanda toutefois qu'on le fist entrer : Madame, luy dit il, je viens vous advertir que l'on a dessein de vous enlever la nuit prochaine : la Princesse qui sçavoit qu'elleavoit esté exposée une autre fois à ce danger, en parut fort estonnée : Neantmoins apres avoir remercié cét homme, elle luy demanda comment il le sçavoit, et comment ce malheur se pouvoit éviter ? Pour adjouster foy à mes paroles, luy dit il, vous n'avez qu'à vous approcher de ces fenestres, dont je vous feray voir les grilles à moitié limées. Cette sage Princesse voulant donc estre esclaircie de ce que cét homme luy disoit, auparavant que de faire esclater la chose, s'approcha de ces fenestres ; cette Fille qui estoit de l'intelligence ayant pris un flambeau pour luy esclairer. Mais Dieux ! elle ne fut pas plustost aupres, que ce Garde secoüant fortement les grilles, les arracha : car elles avoient effectivement esté limées auparavant. je vous laisse à juger, Seigneur, quelle surprise fut celle de la Princesse : elle commanda à l'instant mesme que l'on fist prendre les armes à tout le monde : mais helas, elle fut bien estonnée, lors qu'elle vit entrer six autres de ses Gardes, qui la prenant avec violence, la mirent entre les mains de son Ravisseur : qui estoit dans un Bateau, sous les fenestres de la Princesse, accompagné de gens armez. Mandane se deffendit d'abord opiniastrément : mais enfin il falut ceder. Il y a mesme une de ses Femmes qui raporte, qu'ayant reconnu Philidaspe au ton de sa voix (car on dit qu'il s'est changé le taint pour se déguiser) elle luy cria, Ha Philidaspe, si Artamene eust esté icy, tu n'aurois pas osé entreprendre une seconde fois ce que tu entreprens. Mais enfin Seigneur, Philidaspe l'enleva, toutes ses Femmes criant desesperément : Ce fut toutefois en vain : car ceux des Gardes qui n'estoient pas de l'intelligence voulant entrer, trouverent que ceux qui avoient trahi avoient fermé les portes par derriere : et la confusion estoit si grande, que ces femmes de la Princesse Mandane crioient toutes du costé que l'on avoit enlevé leur Maistresse, et n'alloient point ouvrir à ceux qui ne purent entrer qu'en rompant les portes, ce qui demanda assez de temps. J'oubliois de vous dire que ces Ravisseurs prirent aussi cette Fille que l'on croit estre de l'intelligence : Mais pour Martesie, ils ne la vouloient pas emmener : neantmoins comme cette genereuse Fille ne vouloit pas abandonner sa Maistresse, elle s'attacha si fortement à sa robe, qu'ils furent concraints de la prendre aussi. Joint qu'ils entendirent sans doute que la Princesse luy crioit, Ha Martesie, ne m'abandonnez pas. Enfin Seigneur, ce Bateau ayant pris le courant du fleuve, et ramant avec beaucoup de force et de diligence, fut bien tost à une stade d'icy, de l'autre costé de l'eau : où il y avoit autant de chevaux qui les attendoient, qu'ils estoient de gens : de sorte qu'il ne fut pas possible d'y remedier. Car auparavant que l'on eust apris ce que c'estoit ; que le Gouverneur de Themiscire en fust adverty ; et que l'on sçeust seulement ce que l'on vouloit faire ; ils estoient desja si loin, que la chose n'avoit presque plus de remede. Neantmoins le Capitaine des Gardes estant monté à Cheval, avec deux cens hommes seulement, qu'il separa en diverses Brigades ; une de ces Troupes qui estoit de douze, rencontra Philidaspe, qu'ils connurent plustost aux armes qu'il portoit, que des Passans leur avoient designées, qu'ils ne le connurent au visage. Parce que l'on croit que pour demeurer plus seurement en ce Païs, où l'on pense qu'il a toujours esté caché il s'est changé le taint d'une façon qui le rend méconnoissable. Ces douze hommes l'ayant donc reconnu, comme je l'ay dit, et veû un grand Pavillon tendu, où sans doute estoit la Princesse : y ayant apparence qu'il campera tousjours jusques à ce qu'il soit fort esloigné : un d'entre eux retourna sur ses pas, pour en advertir leur Capitaine : afin qu'il vinst renforcer les siens, que des Inconnus qui avoient pris le Party de Philidaspe, pouvoient mettre en danger d'estre deffaits : mais il fut si malheureux, qu'il ne le rencontra point. Desesperé donc qu'il fut de ne le pouvoir trouver, il retourna à toute bride au lieu où il avoit laissé ses Compagnons aux mains avec Philidaspe, et avec ces gens que le hazard avoit fait rencontrer en ce lieu là : Mais Dieux, il y trouva dix de ses Compagnons morts, et n'y trouva point l'onziesme. Il vit encore le Pavillon tendu, mais il n'y avoit plus personne dedans : et il ne trouva nulles marques qu'il y eust seulement eu un des gens de Philidaspe tué. Ainsi Seigneur, cét homme est venu advertir le Roy, qui s'est rendu icy en grande diligence, aussi tost qu'il a sçeu cét accident : l'on a envoyé par tous les Ports, pour empescher Philidaspe de passer, en cas qu'il ait pris le chemin de la Mer : Mais à : vous dire la verité, il n'y a pas grande apparence puis qu'on l'a manqué cette fois là, qu'on le r'atrape une seconde. Depuis hier, adjousta cét homme, il court un Manifeste dans Themiscire, par lequel il paroist que Philidaspe se dit estre Labinet, Fils de la Reine Nitocris, et seul heritier du Royaume d'Assirie. Il dit de plus, Que la Capadoce appartenant de droit à la Couronne des Assiriens, il a creû ne pouvoir la reconquerir par une plus douce voye, qu'en faisant la Princesse Mandane Reine d'Assirie. Que l'on ne doit point aporter contre luy, la loy qui deffend de marier la Princesse à un Estranger : puis que de droit les Capadociens sont ses Sujets. Que s'il n'a pas fait demander la Princesse à Ciaxare ; c'est qu'il sçait de certitude, que tous les Medes haissant les Assiriens, Astrage et Ciaxare la luy auroient refusée. Que comme il n'est point Estranger pour la Princesse de Capadoce, la Princesse de Capadoce aussi, n'est point Estrangere pour luy : de sorte qu'il espere que la Reine Nitocris aprouvera son dessein, et recevra la Princesse Mandane avec joye.

Il y a plusieurs autres choses, Seigneur, adjousta-t'il, dans ce Manifeste, qui seroient trop longues à dire. Pendant tout le discours de cét Escuyer, Artamene n'avoit pas dit une parole : ce n'estoit pas qu'il l'escoutast avec une attention tranquile : au contraire, l'on voyoit sur son visage tant de marques de passions violentes, qu'il en faisoit pitié à ceux qui le regardoient. Mais c'estoit que sentant bien qu'il ne pourroit parler sans en donner de trop visibles d'une douleur excessive, devant un homme qui n'avoit nulle part en sa confidence : il n'y pût trouver de meilleure invention, que de renfermer toute cette excessive douleur dans son ame. Chrisante remarquant aisément l'inquietude de mon Maistre, aussi tost que cét Escuyer eut achevé son recit, le fit sortir avec beaucoup d'adresse. Cependant Artamene ne sçachant pas trop bien comment il pourroit souffrir la veüe de Ciaxare, sans luy descouvrir trop ouvertement son desespoir, envoya Chrisante pour aprendre ce que faisoit le Roy : afin d'avoir quelque loisir de se preparer à une chose si difficile. Mon Maistre enfin me voyant seul aupres de luy, me regarda d'une façon si touchante, qu'il eust inspiré la pitié, à la personne du monde la plus cruelle. Feraulas, me dit-il, Mandane est enlevée, et enlevée par Philidaspe : Philidaspe, dis-je, que j'ay pû tuer plus d'une fois. Mais Ciel, s'escrioit il, est il bien possible que cette puissante aversion que j'ay tousjours euë pour luy, dans le temps mesme que je ne le croyois pas estre mon Rival, m'ait permis de mesconnoistre le Ravisseur de Mandane, et ait pû souffrir que mon bras ait assisté mon plus mortel Ennemy ? Quoy, Mandane, reprenoit il tout furieux, vous estiez dans ce Pavillon que j'ay veû, et cét Inconnu estoit Philidaspe ! Quoy, je vous ay peut-estre veüe à l'entrée de cette Tente ! Quoy, je vous ay pû sauver, et je vous ay moy mesme perduë ! Quoy, j'ay pû tuer ceux qui vouloient vous secourir, et j'ay empesché que l'on n'aittué Philidaspe ! Quoy, j'ay pû vous delivrer, et je ne l'ay pas fait ! Quoy, j'ay servy à vostre enlevement ! et le traistre Philidaspe qui m'a reconnu sans doute, a bien pû se resoudre d'accepter le secours de son Ennemy ! Quoy Mandane, vous n'estes plus à Themiscire, et vous estes en la puissance de Philidaspe ! Mais Ciel, n'estoit-ce pas assez, reprenoit il, que vous y fussiez par sa violence, sans que j'y contribuasse ? Et faloit il que ce fust de ma main et par ma valeur, que l'injuste Philidaspe vous enlevast ? Mais ne pense pas Philidaspe, adjoustoit il, joüir en repos d'une si illustre conqueste : en quelque lieu de la Terre que tu te retires, il faut que l'office que je t'ay rendu ce coûte la vie. Oüy, quand tu serois dans Babilone, la plus grande et la plus forte Ville du monde, au milieu de tes Gardes, et jusques sur le Throsne de tes Peres, j'iray te punir de son crime. Il faut que ton sang l'efface de ma memoire : et que ta more soit le chastiment de ta faute. O Dieux, poursuivoit il, à quels bizarres malheurs suis-je destiné ? Ha Thomiris, adjoustoit il encore, que vostre injuste passion me coustera cher ! Et que je suis rigoureusement puny, d'avoir troublé vostre repos ! Mais vous divine Princesse, reprenoit il, que l'on m'a assuré avoir prononcé mon Nom, lors que l'on vous a enlevée, vous en souviendrez vous en Assirie ? Ne vous laisserez vous point toucher par les larmes de Philidaspe ? Ne luy pardonnerez vous point son crime ? La magnificence de Babilone, n'esbloüira t'elle point vos yeux ? Cette grande Cour ne charmera-t'elle point vostre esprit ? N'apellerez vous point la violence de Philidaspe un excés d'amour ? Et serez vous aux bords de l'Euphrate, ce que vous estiez aux bords de l'Iris et du Thermodon ? Enfin, divine Princesse, Artamene sera-t'il tousjours preferé à Philidaspe, et Cyrus au Roy d'Assirie ? Helas ! disoit il encore, pourquoy fust-ce que les Dieux m'advertirent dés le premier moment que je connus Philidaspe que je ne le devois pas aimer, pour ne m'advertir pas que je ne devois point le servir en une occasion si injuste ? Et comment est il possible que mon Rival ait pû se déguiser à mes yeux ? je le connoissois, quand je ne le connoissois pas, ou du moins quand je ne le devois pas connoistre : et je ne l'ay pas connu, en un temps où il m'estoit si important de sçavoir que c'estoit Philidaspe, et qui estoit Philidaspe. Imaginez vous Feraulas, me disoit il, si les Dieux eussent permis que j'eusse sçeu la verité, quelle auroit esté ma joye : lors qu'apres avoir combattu et vaincu Philidaspe, j'eusse esté dans ce Pavillon, où j'eusse trouvé ma Princesse ; où je l'eusse delivrée ; et l'eusseramenée à Themiscire. Mais imaginez vous aussi, ma douleur et mon desespoir, de voir que c'est moy seul qui suis la cause de sa perte ; que c'est moy qui l'ay mise entre les mains de Philidaspe ; et qui l'ay presque enlevée. Car enfin j'ay pû le perdre et je ne l'ay pas fait ; j'ay pû me joindre à ceux qui l'attaquoient, et je les ay attaquez ; et j'ay pû sauver Mandane que j'ay perduë. Mais il faut reparer cette perte s'il est possible : ou du moins nous vanger de celuy qui nous l'a causée. Accordez moy donc justes Dieux, assez de constance pour supporter ce terrible accident sans mourir : je sçay bien que la mort est le secours de tous les malheureux : et que ce remede me gueriroit de tous les maux que je souffre : Mais divine Mandane, vous faites aujourd'huy en moy, ce que les perils les plus effroyables n'ont jamais pû faire. Ouy ma Princesse, ce coeur qui n'a point aprehendé la mort, dans les plus sanglantes Batailles : a quelque crainte d'en estre surpris, par l'accablement de ses desplaisirs. je crains ma Princesse, je crains : mais à mon advis cette crainte n'est ny lasche, ny foible : et puis que je ne crains la mort, qu'afin d'exposer ma vie pour vostre liberté, vous me le pardonnerez sans doute, et ne m'en blasmerez point. Mais helas ! qui sçait si jamais vous entendrez parler d'Artamene, et si Artamene entendra jamais parler de l'adorable Mandane ? Du moins sçay-je bien, reprenoit-il, que je verray Philidaspe, tout Roy d'Assirie qu'il doit estre : et que je ne seray pas long temps sans troubler sa felicité. Comme Artamene en estoit là, Chrisante revint, qui l'assura qu'il pourroit voir le Roy : mais en mesme temps son retour ayant esté sçeu, plus de la moitié de la Cour fut chez luy, et l'accompagna chez Ciaxare : ce qui ne luy pleut pas beaucoup, ne craignant rien davantage, que d'avoir tant de tesmoins de sa douleur. La veüe du Chasteau où il avoit veû sa Princesse la derniere fois, redoubla encore son desplaisir : et la presence du Roy, pensa exciter un trouble si grand dans son ame ; et faire esclatter sa douleur si hautement : qu'il s'en falut peu, qu'à la veüe de toute cette grande Assemblée, il ne parust plus affligé que Ciaxare, quoy que Ciaxare le fust beaucoup. Ce Prince ne vit pas plustost mon Maistre, que sans se souvenir plus du sujet de son voyage, il donna ses premieres pensées, à la perte qu'il avoit faite. Et bien Artamene, luy dit il, Philidaspe n'a point esté descouvert en sa seconde entreprise, comme il le fut en la premiere : et les Dieux ont enfin souffert qu'il ait enlevé ma Fille. Je souhaite, Seigneur, repliqua mon Maistre en soupirant, que par ma valeur, ou par ma bonne fortune, je puisse vous la redonner bien tost : et que l'injuste Philidaspe ne jouisse pas long temps d'un thresor que j'ay pû luy oster, avec assez de facilité. Le Roy ne comprenant pas bien ce que mon Maistre luy disoit, luy en demanda l'explication : et Artamene qui ne pouvoit s'empescher de parler de la chose du monde qui le touchoit le plus sensiblement ; raconta au Roy comment il avoit rencontré Philidaspe : comment il avoit veû un Pavillon tendu dans la Forest ; comment il avoit tué ceux qui attaquoient le Ravisseur de Mandane ; et comment enfin il avoit autant servy à son enlevement que Philidaspe. Cét estrange evenement surprit si fort le Roy, et augmenta encore de telle sorte son affliction, qu'il ne fut plus capable de prendre garde à celle d'Artamene, qui avoit estrangement paru, lors qu'il avoit fait ce recit : mais par bonheur ceux qui l'entendirent creurent que la douleur excessive qui paroissoit sur son visage et dans ses paroles, n'estoit qu'un simble effet de l'avanture qu'il avoit euë. Joint aussi, que toute la Cour estoit si triste elle mesme du malheur de cette Princesse, qu'il n'y avoit personne assez desinteressé pour prendre garde si exactement à ses actions. Apres que le recit de ce facheux evenement fut achevé, et que chacun en eut parlé avec estonnement : Seigneur, dit alors mon Maistre parlant à Ciaxare, ne voulez vous pas me permettre d'aller chercher Philidaspe ? que je ne puis me resoudre d'apeller Prince d'Assirie : me semblant qu'il est assez difficile de croire, qu'un Fils de la Reine Nitocris, qui est une des plus Grandes et des plus sages Princesses du monde, ait pû concevoir un dessein si injuste. Bien est il vray (adjousta-t'il, emporté par sa passion) qu'il n'est pas aussi à croire, qu'un homme qui ne seroit pas de naissance Royalle, peust avoir osé entreprendre d'enlever la Princesse de Capadoce. Ha ! Artamene, s'escria Ciaxare, que l'aversion que vous avez toujours euë pour Philidaspe, estoit bien mieux fondée que vous ne pensiez ! car je ne doute point, luy dit il, que vous ne vous interessiez infiniment en la perte que j'ay faite. N'en doutez nullement, Seigneur, repliqua mon Maistre, j'y prens part de telle sorte, que je vous promets de delivrer la Princesse, ou de mourir de la main de son Ravisseur. Le Roy apres cela entra dans son Cabinet, où il fit apeller Artamene : afin de luy demander s'il estoit vray qu'il fust revenu sans train et sans equipage, comme on le luy avoit assuré. Artamene luy dit alors, ce que je vous ay desja dit : mais comme ce Prince avoit l'ame accablée de douleur, pour la perte de la Princesse ; il ne sentit presque point le mauvais succés du voyage de mon Maistre. Joint qu'ayant tant de besoin de sa valeur, en cette fâcheuse conjoncture, il ne s'amusa pas à chercher exactement, si ce qu'il luy disoit paroissoit entierement vray-semblable. Artamene pressa encore Ciaxare de luy permettre d'aller apres Philidaspe, quoy qu'il y eust peu d'aparence de le trouver : neantmoins comme il eust pû arriver que la Princesse se seroit trouvée mal, et qu'ainsi il n'auroit pû avancer chemin, Ciaxare accorda à Artamene ce qu'il souhaitoit : et donna ordre qu'il y eust le lendemain au matin trois cens chevaux prests pour le suivre. Mon Maistre demanda fort à Ciaxare, s'il n'avoit rien descouvert de cette entreprise : et s'il ne pouvoit point soubçonner qui avoit assisté Philidaspe. Mais le Roy luy dit qu'Aribée avoit fait toutes choses possibles, pour en pouvoir tirer quelques conjectures : que neantmoins jusques à l'heure qu'il parlait, il n'en avoit encore rien sçeu. . Mon Maistre eust bien eu envie de dire au Roy, qu'Aribée n'estoit pas propre à faire cette perquisition, à cause de l'estroite amitié qu'il avoit tousjours eue avec Philidaspe : mais il voulut attendre que les soubçons qu'il avoit, fussent fondez sur quelque que aparence plus sensible et plus convainquante. Il je se para donc du Roy : et sans pouvoir fermer les yeux de toute la nuit, il attendit la premiere pointe du jour avec une impatience extréme. Cependant, Seigneur, sans m'arrester à vous despaindre toutes les agitations d'esprit qu'il eut, et toutes les peines que ce petit Voyage nous donna, je vous diray seulement, qu'en quinze jours que nous employasmes à chercher des nouvelles de la Princesse, nous n'en sçeusmes rien qui peust donner nulle esperance à mon Maistre : et qu'au contraire, nous fusmes advertis qu'apres avoir pris, à diverses fois de fausses routes, afin d'abuser ceux qui l'eussent pû suivre ; Philidaspe estoit arrivé avec la Princesse, dans une Ville de son Royaume, qui est vers la frontiere de Medie : et qu'en ce lieu là, à moins que d'avoir une Armée tres considerable, il n'y avoit point d'apparence de la pouvoir delivrer. Nous sçeusmes aussi avec certitude, que Philidaspe estoit effectivement Fils de la Reine Nitocris : et nous retournasmes à Themiscir, sans avoir fait autre chose, que sçavoir que Mandane estoit entre les mains d'un Prince qui pouvoit, si la Reyne sa mere y vouloir consentir, mettre une Armée de deux cens mille hommes en campagne. Cette pensée qui auroit affligé tout autre qu'Artamene, luy eslevoit le coeur, au lieu de le desesperer : et la condition de son Rival, le consoloit en quelque façon de sa disgrace. Tous ceux qui auparavant nous estoient allez apres le Ravisseur de Mandane, revinrent alors ayant cherché inutilement : et nous sçeusmes seulement par eux, que ce Chevalier blessé que nous avions laissé en chemin, gueriroit de ses blessures. Cependant Aribée, qui comme vous sçaurez par la suitte de mon discours, n'estoit pas innocent de l'enlevement de la Princesse, aprehendant que mon Maistre n'eust peut-estre trouvé Philidaspe, ou du moins quelqu'un des Gardes que l'on croit qu'il avoit subornez ; pretexta un voyage qu'il voulut venir faire icy, et à Pterie, dont il estoit Gouverneur ; sur ce que quelques Grecs anciens habitans de Sinope avoient entrepris quelque chose contre le service du Roy. Car Seigneur, je pense que vous sçavez bien que cette Ville a esté bastie par les Milesiens : et que cette Colonie Greque a changé de Maistre plus d'une fois. En effet il seroit difficile de bien définir, ce qu'est véritablement Sinope : tant elle est remplie d'habitans de Nations differentes : ayant tantost esté possedée par les Grecs, tantost par les Galatiens ; autrefois encore par les Paphlagoniens ; et aujourd'huy par le Roy de Capadoce. Aribée se servit donc d'un faux bruit de sedition, pour partir de Themiscire auparavant qu'Artamene y fust revenu : et s'en vint à Sinope, comme je l'ay desja dit. De sorte que mon Maistre ne le tremuant plus aupres du Roy, se trouva en paisible possession de l'esprit de ce Prince. Mais dans la certitude du lieu où estoit la Princesse, il n'y avoit plus à balancer, et il falut songer à la guerre. Ciaxare envoya pourtant vers la Reine Nitocris, pour luy demander si elle aprouvoit l'action du Prince son fils, et pour luy redemander la Princesse sa fille. Il envoya aussi vers Astiage, pour luy aprendre son malheur, et pour en avoir du secours : pendant quoy, il fit lever autant de gens de guerre que ses deux Royaumes en pouvoient fournir. Bien est il vray que les ordres qu'il envoya à Aribée, de faire des levées dans son Gouvernement, ne le fortifierent pas beaucoup : car ce traistre en avoit affaire pour d'autres desseins. Il faisoit pourtant semblant d'executer les volontez du Roy : et faignant de se trouver mal, il ne vint point à Themiscire. Cependant nous sçeusmes par le retour de celuy que l'on avoit envoyé vers la Reine Nitocris, qu'elle desadvoüoit faction du Prince d'Assirie : et qu'en effet il n'estoit point allé à Babilone. En ce mesme temps, ceux que nous avions laissez parmy les Massagettes revindrent : et nous aprirent que Gelonide les avoit fait sauver quinze jours apres nostre départ. Ils apporterent une Lettre de cette vertueuse Femme à Artamene : par laquelle elle luy disoit en general, que son absence avoit bien causé du trouble à la Cour de Thomiris. Que neantmoins elle n'avoit pas eu beaucoup de peine à obtenir la liberté des siens : la Reine luy ayant dit qu'il n'y avoit que le retour et le repentir d'Artamene qui la peust satisfaire, ou que sa mort qui la peust vanger. Mais à peine nous fusmes nous resjoüis du retour des nostres, que nous aprismes qu'Astiage estant desja assez malade, lors qu'on luy avoit apris l'enlevement de Mandane, par le Prince d'Assirie ; en avoit esté si touché, tant pour Pinterest du Roy de Capadoce son fils, que pour la haine qu'il portoit aux Assiriens ; que la fiévre luy en avoit redoublé, et qu'il estoit mort quatre jours apres : declarant qu'il vouloit que tous Ces Subjets prissent les armes pour la liberté de la Princesse Mandane. La nouvelle de cette mort, pensa faire refondre mon Maistre à se descouvrir à Ciaxare pour ce qu'il estoit : mais quand il venoit à se souvenir de tout ce qu'il luy avoit entendu dire parlant de Cyrus, la crainte qu'il ne se privast luy mesme de pouvoir delivrer la Princesse, l'en empeschoit absolument. Car, disoit il, si par hazard il n'a point changé de sentimens, qui sçait s'il ne me banniroit point d'aupres de luy ? et si je ne serois pas contraint de me donner la mort, pour me delivrer du déplaisir de n'avoir pû servir ma Princesse ? Qui sçait s'il ne me seroit point mettre aux fers ? et si ce bras qui doit agir pour la liberté de Mandane, ne seroit point chargé de chaines ? Cependant il falut que Ciaxare le disposast à aller prendre possession du Throsne de Medie, et à s'en aller à Ecbatane : il fit pourtant preceder son arrivée par le commandement d'y lever des Troupes, afin de n'y faire pas long sejour. Les Capadociens furent alors bien affligez, de se voir en un mesme temps farts Roy et sans Reine : principalement sçachant que leur Princesse estoit entre les mains du Prince d'Assirie : prevoyant bien que s'ils retournoient sous la domination des Assiriens, leur Royaume ne seroit plus qu'une Province. Cette crainte n'estoit pourtant pas universelle : et il y avoit encore plusieurs personnes qui conservoient une affection secrette pour la Nation Assirienne. Aribée, à ce que l'on croit, avoit tousjours eu cette inclination, mesme dans le temps qu'il estoit le plus aimé de Ciaxare : aussi y en a t il qui disent, que sa Maison est originaire d'Assirie. Quoy qu'il en soit, quand le Roy fut prest à partir, ne soubçonnant encore Aribée d'aucune trahison, il luy envoya commander de se rendre aupres de luy, le voulant declarer Regent du Royaume : mais n'osant se confier, et craignant que cét honneur apparent, ne fust un artifice pour s'assurer de luy ; il manda à Ciaxare qu'il estoit malade ; et que s'il vouloit luy faire la grace de luy remettre la conduite de la Capadoce, il n'avoit qu'à luy en envoyer l'ordre. Cependant le Roy estant adverty qu'Aribée ne se trouvoit point mal comme il disoit, commença d'entrer en soubçon : et donna toute l'authorué à un homme de grande condition, nommé Ariobante ; ce qui acheva d'irriter Aribée, et de le faire resoudre à tout ce qu'il a fait depuis. Artamene envoya Ortalque vers Artaxe Frere d'Aribée, luy commander de la part de Ciaxare, de continuer de servir le Roy de Pont.

Suite de l'histoire d'Artamène : bataille de Babylone


Ciaxare fut donc à Ecbatane, et mon Maistre l'y accompagna : le Roy de Perse envoya en ce mesme temps un Ambassadeur au Roy de Medie (car doresnavant nous appellerons Ciaxare ainsi) pour s'affliger aveque luy, et de la mort d'Astiage, et de l'enlevement de la Princesse sa fille : et quelques jours apres, un autre pour se resjoüir de son heureux advenement à la Couronne, et pour luy offrir un puissant secours, afin de faire la guerre au Prince d'Assirie. Ce fut alors Seigneur, que Chrisante se trouva fort embarrassé : il ne craignoit pas toutefois que mon Maistre fust reconnu, car il estoit sans doute arrivé un assez grand changement en luy, aussi bien qu'en moy, qui estois à peu prés de mesme âge : Mais il ne pouvoit pas douter, qu'estant beaucoup plus avancé en âge qu'Artamene, il ne fust connu pour ce qu'il estoit : de sorte qu'il falut malgré luy, se resoudre à dire un mensonge. Il dit donc à ces Ambassadeurs Persans, en termes equivoques, que desesperé de ne pouvoir remener en Perse le Prince qu'il en avoit emmené, il s'estoit resolu d'errer de Cour en Cour, et de Province en Province : que pendant un voyage qu'il avoit fait en Grece, il s'estoit donné à Artamene, et s'estoit attaché à sa fortune. Adusius que vous voyez icy, qui estoit un de ces Ambassadeurs, voulut l'obliger à luy raconter les particularitez du naufrage de Cyrus, et à luy dire s'il avoit retrouvé son corps : mais Chrisante se démesla de cette conversation avec beaucoup d'adresse : luy disant que ceux qui échapent d'un naufrage, ne sçavent guere ce qui advient à ceux qui y perissent. Au reste Chrisante le pria aussi bien que l'autre Ambassadeur, de ne dire pas à Ciaxare qu'il avoit eu l'honneur d'estre au jeune Cyrus : de peur que la haine qu'il avoit eüe pour ce malheureux Prince, ne retombast en quelque façon sur luy. Chrisante luy de manda aussi, si la perte de Cyrus n'avoit pas extraordinairement affligé le Roy et la Reine de Perse ? et Adusius luy respondit qu'ils en avoient esté fort touchez, et l'estoient encore : mais que comme ils estoient fort sages, leur douleur l'estoit aussi : de sorte qu'elle ne les empescheroit pas d'assister un Prince qui s'estoit rejoüy de la perte qu'ils avoient faite. Qu'ils le faisoient, et par generosité, et par politique : joint qu'apres tout, Ciaxare n'estoit pas tout à fait condamnable pour ce qu'il avoit fait : veû les sentimens d'Astiage, les predictions des Mages, que les Medes reverent beaucoup, et les menaces des Astres. Mais enfin Seigneur, nous aprismes à quelques jours de là, que la Reine Nitocris estoit morte : et que le Prince son fils estoit allé à Babilone, et y avoit mené la Princesse Mandane en Triomphe. Cette nouvelle affligea encore Artamene : car tant que la Reine Nitocris eust vescu, il eust esté bien plus aisé de delivrer la Princesse r estant à croire que cette excellente Reine, n'auroit jamais protegé une injustice, bien qu'elle fust commise par son fils. Mais voyant que pour delivrer Mandane, il faloit prendre la premiere Ville du monde, et renverser toute l'Asie, il s'en affligea infiniment. Ce n'est pas que la grandeur de l'entreprise l'estonnast : mais c'est qu'il aprehendoit que le long temps qu'il faudroit pour l'execution d'un si grand dessein, ne donnait loisir au Roy d'Assirie, d'avoir recours à quelque violente resolution contre la Princesse. Cependant Ciaxare ayant accepté l'offre du Roy de Perse, Adusius s'en retourna en diligence, pour en advertir le Roy son Maistre : et de toutes parts, l'on ne songea plus qu'à se preparer à la guerre. Le Roy d'Affine qui n'ignoroit pas les apres qui se faisoient parmy les Medes, commença d'agir de son costé, Mazare Prince des Saces, qui comme vous sçavez estoit son Vassal, et qui estoit alors dans Babilone, luy promit assistance : et vous n'ignorez pas Seigneur, que le Roy d'Arabie fit ce que vous fistes : c'est à dire qu'il prit le party du Roy d'Assirie. Aussi est-ce plustost au genereux Thrasibule que je parle presentement ; qu'à toute cette illustre Compagnie : n'y ayant que luy qui ignore tout ce qui me reste à dire. Le Roy d'Hircanie interrompant alors Feraulas, luy dit qu'en effet c'estoit à Thrasibule qu'il devoit d'oresnavant adresser la parole : que neantmoins quoy qu'il sçeust une bonne partie de ce qu'il avoit encore à raconter, il ne laisseroit pas d'estre bien aisé de s'en rafraichir la memoire. Thrasibule remercia le Roy d'Hircanie, de la bonté qu'il avoit pour luy : et Feraulas reprit son discours de cette sorte. Le Roy d'Assirie se preparant donc à la guerre suffi bien que nous, fut non seulement assuré du secours du Roy de Lydie, de celuy du Roy d'Hircanie, et de celuy du Roy d'Arabie : mais encore du Prince des Saces, de celuy des Paphlagoniens ; et des Indiens. Pour le Roy de Phrigie, il fut aussi puissamment solicité de prendre le party de celuy d'Assirie, suivant le Traitté de paix qu'il avoit fait avec la Reine Nitocris. Mais comme il avoit guerre contre Cresus, et que ce Prince devoit assister le Roy d'Assirie aussi bien que luy ; il fît dire au Ravisseur de Mandane, qu'il estoit prest de le secourir, pourveû que ses Troupes ne fussent point meslées avec celles des Lydiens ses Ennemis : ce qu'on luy promit, et ce qu'on ne luy tint pas. Ce Prince eust bien voulu ne se trouver pas engagé dans le party du Roy d'Affine : Mais n'ayant pas ratifié le Traité de Paix du Roy de Pont. qui l'eust engage en celuy de Ciaxare ; il se resolut à ce qu'il ne pouvoit empescher. Pour le Roy de Pont, il n'estoit pas en estat de prendre party : car il avoit une guerre civile dans son Royaume, qui l'occupoit estrangement : et qui le destruira sans doute, si elle ne l'a desja destruit. Voila donc, Seigneur, bien des Rois, et bien des Princes engagez dans le party le plus injuste : De plus, Aribée voyant le Roy d'Assirie en possession du Throsne de ses Peres, acheva de se declarer : et publiant dans la Province dont il estoit Gouverneur, que la Princesse avoit consenty à son enlevement ; Il leva des Troupes ; r'apella Artaxe son Frere, que l'on avoit envoyé pour secourir le Roy de Pont, malgré les derniers ordres du Roy ; et acheva peut-estre de destruire ce Prince par là. Ayant donc fait un Corps considerable, il l'envoya à Babilone : outre cela, le Roy d'Assirie dépescha un Ambassadeur à Cresus, comme je l'ay dit, pour le soliciter de se joindre à son Armée ; luy representant que les Persans et les Medes, estoient deux Nations qui estant jointes, pouvoient aspirer à la domination universelle de toute l'Asie : que de plus, il y avoit tousjours eu Alliance entre les Rois de Lydie et ceux d'Affine : qu'ainsi luy demandant du secours, en une occasion où il s'agissoit en effet de la cause commune. quoy qu'en aparence la guerre ne se fist que pour l'enlevement de la Princesse Mandane, il ne devoit pas le luy refuser. Qu'au reste, la consideration des droits du Sang, ne le devoit point arrester : puis que s'il faisoit la guerre contre Ciaxare, il la seroit aussi pour Mandane : qu'il n'avoit enlevée qu'avec intention de luy mettre la Couronne d'Affine sur la teste. Enfin tout le monde sçait, que Cresus Ce laissa persuader : Ainsi Artamene aprit que son Ennemy avoit de son party ; les Saces ; les Hircaniens ; les Arrabes ; ceux de la basse et haute Phrigie ; les Lydiens ; une partie des Capadociens ; quelques Peuples des Indiens ; les Paphlagoniens ; les Siriens ; et les Assiriens. Nous sçeusmes encore, qu'il avoit voulu engager ceux de la Carie dans sa cause, et qu'ils l'avoient refusé : Cependant le Roy de Perse solicité puissamment par la Reine sa femme, Soeur de Ciaxare, choisit deux cens Homotimes (ce sont les plus Nobles d'entre les Persans) et à chacun de ces deux cens hommes, il donna permission d'en prendre quatre autres de mesme qualité : de sorte que de cette façon, ce furent mille Homotimes. En fuite dequoy, Cambise ordonna que chacun de ces mille levast parmy le Peuple dix Rondeliers, dix Archers, et dix jetteurs de Fondes : si bien que cela faisoit trente mille hommes sans les Homotimes : mais trente mille hommes choisis, qui en valoient bien cinquante mille. Hidaspe que vous voyez, eut la conduite de ce puissant secours : et Adusius fut son Lieutenant General. Ciaxare, comme vous pouvez penser, le reçeut avec beaucoup de joye : et Artamene en eut une si sensible, que je ne vous la sçaurois exprimer. Cependant comme il envoyoit tousjours aux nouvelles, l'on sçeut de certitude que Cresus meneroit dix mille chevaux, et quarante mille hommes de pied Archers ou Rondeliers. Que le Roy de Phrigie auroit fix mille chevaux, et vingt mille Piquiers ou Rondeliers. Qu'Aribée envoyoit de Capadoce, quatre mille chevaux, et dix mille hommes d'Infanterie. Que Maragdus Roy d'Arrabie pretendoit avoir cinq mille chevaux. dix mille hommes de pied, et cent Chariots armez. Les Hircaniens devoient avoir aussi cent Chariots, et quatre mille jetteurs de Fonde. Les Cadusiens huit mille hommes de pied : Les Indiens autant, et les Paphlagoniens quatre mille seulement. Et outre cela, le Roy d'Assirie avoit vingt mille chevaux, et quarante mille hommes de pied. De sorte que de cette façon, s'estoit quarante cinq mille chevaux, et prés de cent cinquante mille hommes d'Infanterie, sans les Chariots. De nostre costé, nous avions dix mille chevaux, et cinquante mille hommes de pied, Archers ou Rondeliers, tous Sujets naturels de Ciaxare : sans y comprendre les Troupes que fournirent la Province des Arisantins ; celle des Struchates, et deux autres : qui toutes quatre ensemble, firent encore dix mille chevaux, et quinze mille hommes de pied. De sorte que si vous joignez à tout cela, les trente mille hommes de Perse, les mille Homotimes, et cinq mille chevaux, et dix mille hommes d'Infanterie d'une partie de la Capadoce, qui n'estoit pas revoltée ; vous trouverez que nostre Armée estoit sans doute assez belle. Elle n'estoit pourtant pas si forte que celle du Roy d'Affiné : puis qu'elle n'estoit que de vingt cinq mille chevaux, et de cent mille hommes de pied, sans aucuns Chariots armez. Bien est il vray que l'on peut conter pour quelque chose d'avantageux, d'avoir trente mille hommes d'Infanterie Persienne, et dix mille de Cavalerie Medoise. Aussi mon Maistre ne parut il point estonné de cette inesgalité, ny de ce grand nombre de Rois qu'il avoit à combattre : au contraire reprenant un nouveau coeur, en une occasion si importante, et qui luy pouvoit estre si glorieuse ; quoy que la captivité de sa Princesse l'affligeast infiniment, neantmoins l'esperance qu'il avoit de l'aller delivrer, ou du moins mourir pour elle, faisoit que plus aisément il devenoit Maistre de son chagrin, en renfermant une partie dans son ame. Et quoy qu'il ne fust pas encore connu des Medes, sa reputation, sa bonne mine, sa douceur, sa couttoisie, et sa liberalité, luy aquirent bien-tost un si grand credit parmy eux, qu'il en estoit adoré. Ce fut en ce temps là, que commença l'amitié qu'il eut pour Araspe, et celle qu'Aglatidas eut pour luy : Mais j'avois oublié de vous dire, qu'Harpage qui avoit tousjours demeuré en Perse, depuis le départ de Cyrus, voulant revenir en son Païs, se servit de cette occasion, apres la mort d'Astiage qui l'avoit exilé : et revint en Medie avec Hidaspe, qui fit sa paix aupres de Ciaxare, à la recommandation de la Reine de Perse : sans qu'il reconnust non plus Cyrus, que les Persans le connurent. Enfin pour abreger un discours qui sembleroit trop long, à tant d'illustres Personnes qui ont veû une partie des choses que j'ay encore à dire ; l'Armée de Ciaxare marcha : Artamene estant son Lieutenant General, et commandant l'Avant-garde. Comme nous fusmes prests d'entrer dans le Païs Ennemy, Artamene vit à sa droite une grande Aigle, qui volant avec rapidité, sembla prendre la route de Babilone ; comme si elle eust voulu luy monstrer le chemin qu'il devoit suivre. Le vol de cet Oyseau fut regardé comme une chose d'un heureux presage : et Ciaxare ayant fait faire alte, fit offrir des Sacrifices, non seulement aux Dieux des Medes et des Persans, mais encore à ceux des Assiriens, afin de le les rendre tous propices et favorables. Je ne m'arresteray point à vous dire, quelle fut la marche de nostre Armée : ny comment Artamene par sa prudence et par sa conduite, fit que tout ce grand Corps ne souffrit point durant ce voyage. je vous diray donc seulement, que mon Maistre qui mouroit d'impatience de faire quelques prisonniers, pour pouvoir aprendre par eux des nouvelles de Mandane ; voyant que dés que les Coureurs des Ennemis paroissoient, et qu'il vouloit aller à eux, ils laschoient le pied, et ne vouloient point combatte ; s'advisa d'une ruse qui luy reüssit. Ce fut de faire faire le soir grand nombre de feux, assez loing derriere l'endroit où nostre Armé estoit campée, et de n'en faire point au lieu où elle estoit : de sorte que les Coureurs des Ennemis venant la nuit pour le reconnoistre, ou pour tascher de surprendre quelques uns des nostres ; se trouverent eux mesmes estrangement surpris, lors que venant à rencontrer nos Troupes, ils trouverent si prés, ceux qu'ils croyoient beaucoup plus loing. Quelques prisonniers ayant donc esté faits, nous sçeusmes que le Roy d'Assire devoit laisser dans peu de jours la Princesse à Babilone, sous la gaide de Mazare : et qu'il seroit bien tost à la teste de son Année, accompagné des Rois d'Hircanie, de Lydie, de Phrigie, et d'Arrabie : mais quelque impatience qu'eust Artamene, de se voir aux mains avec le Roy d'Assirie, que nous n'appellerons plus Philidaspe, il ne pût pas aller si viste qu'il pensoit. Car il trouva que ceux qui avoient fuy devant luy à diverses fois, avoient repassé la riviere du Ginde : qui descendant des Montagnes Mantianes, passe au travers des Dardaniens : et se va décharger dans le Tigre, pour s'aller rendre avec luy dans le Sein Persique. Or, Seigneur, cette riviere est fort rapide : de sorte que les Troupes Assiriennes ayant rompu le Pont sur lequel on la pouvoit passer ; Artamene arrivant au bord de ce Fleuve, au delà duquel il voyoit des Gens de guerre, fut au desespoir de voir qu'il estoit impossible deleguayer. Il ne se laissa pourtant persuader cette verité, qu'apres une experience qui luy pensa estre funeste : car emporté par son grand coeur et par son amour, il poussa son cheval jusques au milieu du Fleuve : où la rapidité de l'eau le pensa faire perir. Comme il fut revenu au bord, il y eut un de ces chevaux blancs, qui parmy nous sont consacrez au Soleil, qui fauta brusquement de luy mesme dans la riviere pour la passer, mais il y fut englouty. Si bien qu'Artamene ne sçachant quelle voye prendre pour passer ce Fleuve, s'advisa d'un moyen veritablement fort extraordinaire, mais aussi fort infaillible, qui fut de faire des Canaux pour le diviser. Enfin il proposa la chose et l'executa ; et en huit jours il fit faire un travail si prodigieux, que tous les Siecles en parleront avec estonnement. Car amusant tousjours les Ennemis par sa presence au bord de cette riviere, il fit faire un grand rampart de terre pour cacher ses Pionniers aux Assiriens, afin qu'ils ne vissent pas ce qu'ils faisoient : et ayant fait aprofondir cent soixante Canaux qui aboutissoient à ce Fleuve ; il fit cent soixante petits ruisseaux, d'une fort grande riviere : qu'il traversa apres sans aucune peine, suivy de toute son Armée. Ce prodige surprit d'une telle sorte les Troupes Assiriennes, qui estoient de l'autre costé de l'eau, qu'elles n'y rendirent aucun combat et s'en allerent en desordre, porter le frayeur dans le Corps de leur Armée : leur semblant qu'il n'y avoit que les Dieux, qui pussent changer le cours des Fleuves : et ne pouvant pas s'imaginer apres cela, qu'il y eust rien d'impossible à Artamene. En effet je suis persuadé, qu'il estoit peu de choses qui pussent resister au courage d'un homme comme luy, que l'amour animoit d'une ardeur vrayement héroïque. Comme Artamene fut paffe de l'autre costé de cette riviere, il en eut une extréme joye : s'imaginant que puis qu'il n'y avoit plus qu'à combatre pour arriver devant Babilone, rien ne l'en pouvoit plus empescher. Nous marchasmes donc droit à l'Ennemy : qui de son costé, s'estoit aussi advancé vers nous avec assez de diligence. Nous estions pourtant encore à deux journées de luy, lors que nous vismes arriver un Vieillard de fort bonne mine, suivy detrois cens chevaux, qui demanda à parler à Artamene : et qui luy ayant apris en peu de mots, les justes sujets qu'il avoit de se plaindre du Roy d'Assiné, luy dit qu'il venoit demander protection à Ciaxare, et luy offrir tout ce qui estoit en sa puissance. Enfin Gobrias qui est presentement à Sinope, offrit à Artamene de remettre son Estat sous son pouvoir : comme en effet, il le fit peu de jours apres : et la Princesse Arpasie sa Fille, qui est une des plus belles Personnes du monde, reçeut Artamene magnifiquement, par le commandement de son Pere, dans une forte Place qui luy apartient ; et dont Artamene le fit pourtant laisser en possession. Mais. Seigneur, ce n'est pas icy où je me dois arrester, quoy qu'il y eust de belles choses à dire : ce fut encore en ce mesme temps, que le sage Gobrias engagea Gadate dans le party de Ciaxare : neantmoins sans m'arrester à rien qu'à ce qui regarde directement Artamene ; je ne vous diray point non plus, comment le Roy d'Affiné ayant donné un juste sujet au vaillant Roy d'Hircanie, et au Prince des Cadusiens de quitter son Party ; ces deux Princes se rangerent de celuy de Ciaxare, ou plustost de celuy d'Artamene : estant certain que la reputation de mon Maistre, fut la plus puissante raison qui obligea tous ces Grands Princes à se fier en sa parole. je ne vous diray point que le Roy de Chipre luy envoya aussi des Troupes, sous la conduite de Thimocrate et de Philocles : Mais je vous diray donc seulement, que les deux Armées estant en presence, et le jour de Bataille estant venu, Artamene fit tout ce qu'il faloit faire, pour preparer ses Troupes à vaincre. Il les loüa, il les flata ; et il leur commanda de le suivre d'un air il imperieux, et si obligeant tout ensemble ; qu'il n'y eut pas un Soldat qui n'eust envie de luy obeïr. En effet, quand ces deux grandes Armées furent hors de leurs Retranchemens, et que de part et d'autre les Chariots armez, les Rondeliers, les Archers, les tireurs de Fondes, les Piquiers, et ceux qui lancent des Javelots, ou qui se servent de l'Espée seule, furent rangez en bataille, Artamene au lieu de leur faire un long discours pour les encourager, ne leur dit autre chose sinon. Qui fera-ce ma Compagnons, qui me devancera ? Qui d'entre vous me previendra à tuer le premier de nos Ennemis ? Et qui sera ce enfin, qui surpassera Artamene ? Allons mes Compagnons, leur dit il, car je vous profite que je n'auray pas moins de joye de voir que vous me surmontiez en valeur, que j'en auray à vaincre les Assriens. Ce peu de paroles prononcées par un homme comme Artamene, firent un si grand effet dans le coeur des Soldats, qu'ils firent retentir l'air de voix éclatantes : dont le son ressembloit assez à un Chant de Victoire et de Triomphe : Ce jour là Ciaxare par le conseil d'Artamene, voulut que le mot de la Bataille fust, Jupiter Protecteur : de sorte que le Combat commençant, il se fit un si grand bruit de part et d'autre, par la confusion des cris, par le fracas des armes et des traits, et par le hannissement des chevaux, qu'il n'est presque rien de plus estonnant. Mais Seigneurs, vous le sçavez tous, à la reserve de Thrasibule : c'est pourquoy je vous diray donc seulement, sans vous particulariser cette grande journée : qu'Artamene ayant cherché le Roy d'Assirie avec beaucoup de foin, le trouva enfin : s'estant fait dire par un Prisonnier en quel endroit il devoit combattre. Le rencontrant donc dans la meslée, Voyons, luy dit il, voyons, si le Roy d'Affiné est plus vaillant que Philidaspe : et s'il me fera aussi aisé de luy oster la vie, qu'il me le fut de la luy conserver dans la Forest où je le trouvay. Ce Prince entendant ce discours, se retourna brusquement : et reconnoissant mon Maistre à la voix, Artamene, luy dit il, le Roy d'Assirie n'est peutestre pas plus vaillant que Philidaspe, mais il est du moins plus civil : puis que tout Roy qu'il paroist aujourd'huy, il ne laisse pas de vouloir encore mesurer son espée avec la tienne, bien que tu ne passes que pour un simple Chevalier. Avance donc (luy cria mon Maistre, qui voyoit que ce Prince balançait sur ce qu'il devoit faire) et fois assuré que le Ravisseur de Mandane s'est bien plus deshonnoré en l'enlevant, qu'en se battant contre Artamene. Je ne devrois pas te combattre, luy respondit encore ce Prince, puis que je te dois la vie : Mais qu'y serois je ? un sentiment secret qui me pousse a se haïr, est plus fort que ma generosité. A ces mots ils s'approcherent, et se batirent : l'Espée d'Artamene fut teinte du sang de ce Prince : et fila foule et la confusion du combat general ne les eust separez ; la mort du Roy d'Assirie eust à mon advis fini la guerre : Mais enfin estant arrivé que le bruit s'épandit dans ses Troupes qu'il estait mort ou prisonnier, il y eut un desordre qui n'eut jamais de semblable. Les uns combatoient, les autres fuyoient ; les Rois alliez croyant le Roy d'Assirie mort se retirerent : Cresus fit partir tous ses Gens et les suivit : et prenant le chemin des Montagnes, sauva du moins le reste de ses Troupes, de la déroute generale. Le Roy de Phrigie qui avoit eu sujet de mescontentement, parce qu'une partie des siennes avoit esté mise en mesme Corps que celles du Roy de Lydie, contre ce qu'on luy avoit promis, et qui estoit tousjours amoureux de la gloire d'Artamene ; se retira, et se retrancha en un lieu fort avantageux, pour voir quelle suitte auroit nostre victoire : le Prince de Paphlagonie fut fait prisonnier ; et presque tout ce qu'il y avoit de personnes considerables en l'Armée d'Assirie perirent, ou changerent de party. Enfin Seigneur (poursuivit Feraulas, parlant tousjours à Thrasibule) l'on eust dit que les Dieux combatoient pour Artamene : estant certain qu'il ne s'est jamais veû tant de Grands Princes ensemble, opiniastrer si peu la victoire. Ce n'est pas apres tout, qu'elle ne fust tousjours difficile à remporter : parce qu'encore que tous n'eust pas bien combatu, il y en avoit tousjours eu assez, pour donner bien de la peine, veû l'inegalité du nombre. Il est certain que sans flater les Persans, les Homotimes firent des miracles en cette occasion : et que la Cavalerie Medoise, aussi bien que celle des Hircaniens, y fit un merveilleux effet. Cependant dans ce grand desordre, le Roy d'Assirie qui en toute autre rencontre le seroit peut-estre fait tuer, avant que de lascher le pied ; se retira dés qu'il eut perdu l'espoir de vaincre : et que Maragdus Roy d'Arrabie eut esté tué apres de luy : craignant sans doute que si le bruit de sa desfaite eust devancé son retour à Babilone, il n'y fust arrivé quelque esmotion qui eust pû faire sauver la Princesse. Cette prompte retraite fut certainement ce qui confirma le bruit de sa mort : les Troupes Capadociennes Craignant de tomber sous la puissance de Ciaxare, c'est a dire sous celle d'un Maistre justement irrité, furent celles qui se joignirent à une partie des Assiriennes, pour faire escorte au Roy d'Assirie : et je ne souviens que mon Maistre ayant veû fuir ces Capadociens, se mit à leur crier en les poursuivant, Pour quoy fuyez vous avec les vaincus ? Et que ne venez vous plustost triompher avec les Vainqueurs ? Mais ce fut en vain qu'il leur parla, pour les faire revenir à luy : la honte et la crainte empeschant leur repentir. De vous dire maintenant le nombre des morts ; celuy des prisonniers ; l'abondance des armes et des chevaux ; le grand nombre de chariots ; de Tentes ; et toute la richesse du butin, ce seroit une chose inutile : mais je vous diray seulement, qu'Artamene obligea Ciaxare à le donner tout entier aux Soldats : et qu'en son particulier, il ne se reserva que la liberté de pouvoir donner plus ou moins, selon qu'il connoissoit que les Capitaines en estoient dignes. Tous les Homotimes ny tous les Persans, ne se chargerent point de butin : Artamene voulut pourtant, que les premiers acoustumez à combatre à pied, prissent les plus beaux chevaux des Ennemis : et de cette sorte, il fit la premiere Cavalerie Persienne qui eust esté veüe en Asie. Mais enfin quoy que cette deffaite de tant de Rois ; et l'amitié qu'il avoit contractée avec tant de Princes, qui en sa consideration avoient pris le party du Roy de Medie, deust en quelque sorte le satisfaire : neantmoins le Roy d'Assirie n'estant ny mort ny prisonnier ; et la Princesse estant tousjours dans Babilone ; il luy sembloit certainement qu'il n'avoit encore rien fait. Aussi ne fut il pas long temps en repos : et deux jours apres la Bataille, on prit le chemin deBabilone. Nous sçeusmes en y allant, que le Roy de Lydie s'estoit estectiuement retiré : et que celuy de Phrigie, quoy que mescontent du Roy des Assiriens, attendoit pourtant, comme je l'ay desja dit, de voir comment iroient les choies. Mais comme mon Maistre eust bien voulu oster un si puissant appuy à son Ennemy ; il détacha un Corps considerable sous la conduite d'Hidaspe, pour aller combattre ce Prince : et en effet la chose reüssit si heureusement à Hidaspe, qu'apres plusieurs combats, il força les Retranchemens du Roy de Phrigie, et fit mesme ce Prince prisonnier. Mais comme Artamene luy avoit de l'obligation, du temps de la guerre de Bithinie, il obligea Ciaxare à le bien traiter. Il luy laissa le commandement de ce qui luy restoit de Troupes apres sa destaite : à condition mesme qu'elles ne serviroient point au Siege de Babilone : le Roy de Phrigie ne pouvant se resoudre, disoit il, de combatre celuy qu'il estoit venu secourir. En effet Artamene les envoya en attendant, avec autant de Troupes de Medie, s'assurer seulement d'un passage qui estoit également advantageux au Roy de Phrigie, s'il vouloit s'en retourner, et à Ciaxare pour n'estre pas attaqué de ce costé là. Il fit encore rendre la liberté au Prince de Paphlagonie, qui depuis ne l'a point abandonné : Enfin Seigneur, nous arrivasmes à veüe de la superbe Babilone : mais quoy que mon Maistre j'eust trouvée tres forte, lors qu'il y avoit esté ; elle la luy sembla encore davantage à cette seconde fois : tant parce qu'il s'y connoissoit mieux, que parce qu'il y avoit un interest bien plus puissant. D'abord qu'il aperçeut ce magnifique Palais, qui s'esleve au milieu de Babilone. C'est là, me dit il, Feraulas qu'il faut aller, et qu'il faut delivrer Mandane. D'abord il environna toute la Ville avec ses Troupes, afin d'empescher que personne n'en sortist, et de bien reconnoistre par où il la faudrait attaquer : Mais à vous dire la verité, les Murailles en sont si hautes, si espaisses, et si fortes, que les Beliers n'y pouvoient rien faire : joint que de grands et larges fossez pleins d'eau, empeschoient que l'on n'en peust approcher pour se servir de ces Machines. De plus, il sembloit aussi impossible de la pouvoir attaquer par le fleuve : à cause de ce merveilleux ouvrage que la Reine Nicocris avoit fait : par lequel elle avoit rendu l'Euphrate tournoyant, beaucoup au dessus de l'endroit par où il entre dans la Ville pour la traverser : afin de rompre l'impetuosité de ce fleuve, et de faire que l'on ne peust pas aborder à Babilone si facilement. Car de cette façon l'Euphrate serpentant comme il faisoit, il eust esté impossible à ceux de la Ville d'estre surpris par des Bateaux chargez de Gens de guerre : ces détours estant si longs, qu'il faloit un jour entier pour arriver à Babilone, depuis le lieu où ils commençoient. Je ne m'arresteray point à vous décrire ce Siege exactement ; à vous dire quel prodigieux travail fut celuy de faire la circonvalation d'une Ville si grande ; combien de Tours Artamene fit eslever de distance en distance, tant pour assurer son campement, et pour fortifier ses Lignes, que pour descouvrir ce que faisoient les Ennemis derriere leurs Murailles : comment ces Tours estoient sur des pilotis de bois de Palmier d'une hauteur prodigieuse ; ny toutes les Machines qu'il fit preparer pour ce Siege. Je ne vous diray pas non plus, combien la valeur de Mazare parut aux diverses sorties que firent les Assiegez : ny combien celle de mon Maistre se fit voir à les repousser : Mais je vous diray en peu de mots, que tout ce que l'on peut faire pour attaquer une Place, fut fait inutilement contre Babilone. Artamene desesperé de cela, voyant que l'hyver commençoit, et que contre l'ordinaire, la campagne estoit desja couverte de neige, ne sçavoit plus quelle resolution prendre. Car encore qu'il y eust une multitude infinie de Gens dans cette Ville assiegée, l'on sçavoit toutefois qu'il y avoit des vivres pour tres longtemps : ainsi il n'y avoit presque nul espoir de la prendre, ny par la force, ny par la faim : si ce n'estoit dans un terme si long, que la pensée en faisoit frayeur à mon Maistre. En ce malheureux estat, il s'avisa d'une choie, qui luy redonna quelque espoir : et il ne creut pas que l'Euphrateluy resistast plus que le fleuve du Ginde. De sorte qu'il fit faire avec le consentement du Roy, deux grandes Tranchées qui aboutissoient à l'Euphrate : mais auparavant que d'achever d'ouvrir ces Tranchées, et de donner pastage à l'eau du fleuve ; il fit mettre vingt mille hommes proche de l'endroit par où l'Euphrate entre dans la Ville, se mettant luy mesme à leur teste : et en envoya autant au lieu par où ce fleuve fort de Babilone. Les choses estant en cet estat. il donna alors le signal d'ouvrir les Tranchées un peu devant la nuit : de sorte qu'en moins de deux heures, ce fleuve s'estant rendu guéable ; il marcha le premier dans l'eau jusques aux genoux, malgré l'incommodité de la saison : (car les chevaux ne font pas propres quand on veut surprendre une Ville) et animant par son exemple tous ceux qui avoient ordre ce le suivre ; ils entrerent courageusement, et avec impetuosité, dans la superbe Babilone. L'attaque fut faite par les deux bouts de la Ville en un mesme instant ; Hidaspe n'ayant pas esté moins diligent qu'Artamene : Mon Maistre afin de pouvoir agir plus seurement, et de pouvoir aller droit au Palais, où il avoit sçeu par des prisonniers que la Princesse avoit toujours logé : prit avec luy le Prince Gadate, et un des Officiers de Gobrias, afin de le conduire droit où il vouloit aller. je ne vous representeray point la surprise des Habitans ; l'effroyable desordre de cette nuit ; les combats qu'il falut rendre en quelques en droits ; la facilité qu'Artamene trouva en d'autres ; et comme quoy une grande sedition qui estoit dans leur Ville aida à leur perte. je ne vous diray pas non plus, de combien de voix l'air retentissoit ; la desolation des femmes ; et l'estonnement universel du Peuple. Mais je vous diray qu'Artamene sans songer à rien qu'à Mandane, se fit conduire en diligence au Palais. D'abord les Gardes firent quelque resistance : mais tout d'un coup un d'entre eux ayant crié que le Roy estoit sauvé : ils abandonnerent les Portes ; jetterent leurs armes ; et laisserent Artamene Maistre du Palais. Mais, ô Dieux ! ce fut en vain qu'il appella, et qu'il fut chercher Mandane : il ne vit ny le Roy d'Assirie, ny la Princesse : et ne pût mesme trouver personne qui luy peust dire ce qu'ils estoient devenus. Pour Hidaspe, selon le commandement que luy avoit fait Artamene, il s'estoit assuré de toutes les Places publiques, avoit avancé des Corps de Gardes en divers en droits, et s'estoit tenu toute la nuit sous les armes : de sorte qu'à la pointe du jour, plus de la moitié de l'Armée de Ciaxarese trouva dans la Ville : et Artamene se vit Maistre de Babilone, à la reserve de deux Chasteaux, qui se rendirent dés le mesme jour. Mais ny dans le Palais des Rois, ny dans les Chasteaux ; ny dans les Temples ; ny mesme dans les Maisons (car Artamene chercha et fit chercher par tout) le Roy d'Assirie ny la Princesse Mandane ne se trouverent point, et il y eut seulement quelques unes des femmes Assiriennes que l'on avoit mises aupres de la Princesse, et qui ne l'avoient pas suivie ; qui dirent qu'à l'entrée de la nuit le Roy accompagné de plusieurs des siens, l'estoit venuë prendre dans sa chambre, avec les deux Filles de Capadoce qu'elle avoit tousjours avec elle : et l'avoit fait descendre par un Escalier dérobé, qui respondoit dans le jardin ; sans qu'elles pussent dire ce qu'ils estoient devenus. De vous representer, Seigneur, le despoir de mon Maistre, ce seroit une chose impossible : Quoy, disoit il, les Dieux ont donc resolu de me faire souffrir tous les malheurs les plus insuportables ! Quoy je ne delivreray donc point ma Princesse, et je ne puniray point mon Rival ! Ha Feraulas ! cela n'est pas possible. En fin, Seigneur, il fut à propos que Ciazare et tant de Grands Princes qui l'acompagnoient donnassent tous les ordres necessaires, pour remettre le calme en cette grande Ville : car pour mon Maistre, Mandane estoit la seule chose où il pouvoit penser. L'on fut un mois tout entier, sans sçavoir ce que le Roy d'Assirie estoit devenu, non plus que la Princesse Mandane : pendant le quel Artamene souffrit tout ce que l'on peut souffrir. Helas ! me disoit il quelquefois, à quoy me fert de gagner des Batailles ; de prendre des Villes, et de renverser des Royaumes ; si je ne puis pas seulement delivrer ma Princesse, et punir son Ravisseur ? Encore si ce n'estoit pas de ma main qu'elle fust en sa puissance, je serois moins affligé : mais qu'il faille que par ma valeur, le Roy d'Assirie ait enlevé ma Princesse ; et que cette mesme valeur ne puisse faire que je le tuë, ny que je la delivre ; c'est ce qui vient à bout de toute ma patience. Car enfin sauver la vie de son Ennemy attaqué par onze Chevaliers ; et ne la luy pouvoir oster en un jour, où tant d'autres aussi vaillans que luy ont senty la pesanteur de mes coups ; c'est Feraulas, c'est ce qui me fait voir que les Dieux ont resolu ma perte, et que je n'ay qu'à m'y preparer, l'oubliois de vous dire que nous trouvasmes dans Babilone grand nombre de Dames de tres grande condition : qui ayant esté traitées avec beaucoup de respect (parce qu'Artamene avant que d'entrer dans la Ville, avoit commandé expressément, que l'on ne fist aucune violence aux femmes) vinrent le remercier : et l'assurer que la Princesse Mandane luy rendroit grace du bon traitement qu'elles avoient reçeu de luy. A ce Nom, mon Maistre redoubla la civilité qu'il avoit desja euë pour elles ; et il eut du moins la satisfaction, d'entendre dire autant de bien de Mandane dans Babilone, qu'il en eust pû entendre dans Themiscire, et qu'il en pouvoit penser luy mesme : estant certain que cette Princesse s'y estoit fait adorer. Artamene aprit de ces Dames, que son Rival l'avoit tous jours traitée avec beaucoup de respect, du moins à ce qu'elles en avoient veû ; mais elles dirent à mon Maistre que depuis le commencement du Siege, personne n'avoit plus aproché de la Princesse : nulle Dame n'ayant eu la permission d'entrer au Palais. je ne vous dis point, Seigneur, toutes les diverses reflexions, que mon Maistre fit sur toutes ces choses, car cela feroit trop long ; le vous diray donc seulement, qu'il y avoit des momens où il ne sçavoit pas trop bien, s'il avoit plus de douleur d'aprendre que son Rival eust eu quelque rigueur pour Mandane, pendant le Siege de Babilone ; que de ce qu'il l'avoit bien traitée auparavant : et je pense, à dire la verité, que ce que ces Dames avoient dit, pensant dire une chose agreable à tous ceux qui estoient du party de Ciaxare, ne pleut pas trop à Artamene : tant il est vray que la jalousie trouble la raison : et tant il est vray qu'il est difficile de s'en deffendre, mesme aux personnes les plus raisonnables. Mais enfin, Seigneur, l'on aporta tant de soing à s'informer de ce qu'estoit devenu le Roy d'Assirie, que l'on sçeut qu'il s'estoit retire à Pterie dont Aribée estoit Gouverneur : que Mazare l'avoit escorté ; qu'Aribée son ancien Amy, l'avoit reçeu dans cette Ville ; et que la Princesse estoit fort estroitement gardée en ce lieu là. Cependant nous ne sçeusmes point alors, et nous ne sçavons point encore aujourd'huy comment il pût sortir de Babilone. Cette nouvelle donna d'abord beaucoup de joye à Artamene : qui obligea Ciaxare à faire décamper son Armée, qui estoit tousjours à l'entour de cette superbe Ville : apres y avoir laissé une puissante Garnison, et donné tous les ordres necessaires pour la conserver. Nous marchasmes donc en diligence vers Pterie : et quoy que cette marche fust assez longue, nos Troupes ne souffrirent pas extrémement, tant la prudence d'Artamene songeoit sagement à toutes choses. Mais, Seigneur, comme nous fusmes à trois journées de cette Ville, la joye que mon Maistre avoit eüe, de penser qu'il sçavoit du moins où estoit sa Princesse et son Rival, fut un peu diminuée : Car nous sçeusmes que le Roy d'Assirie, le Prince Mazare, et Aribée, avoient conduit la Princesse à Sinope. Artamene venant donc à considerer que cette Ville estoit au bord de la Mer, à qu'à moins que d'avoir une Armée Navalle il estoit impossible de l'assieger ; celuy fut un redoublement de douleur estrange. Car en fin Ciaxare n'en avoit point, et mesme n'en pouvoit pas avoir si tost en estat de servir. Cependant il estoit inutile de venir assieger Sinope sans cela : puis que lors qu'on auroit presse la Ville du costé de terre, le Roy d'Assirie eust tousjours pû se sauver par la Mer, et emmener la Princesse : qui estoit la choie du monde qui Artamene aprehendoit le plus. Cette fâcheuse circonstance, qui faisoit qu'avec une Armée de plus de cent mille homes, il n'osoit assieger Sinope, luy causoit une douleur, que l'on ne sçauroit exprimer : desesperé donc qu'il estoit. il proposa à Ciaxare de m'envoyer déguisé dans Sinope, afin de tasscher de gagner quelqu'un ; et d'essayer apres de prendre cette Ville par intelligence. Ciaxare ne pouvant mieux faire y consentit ; et j'obtins ce que j'avois demandé : car, Seigneur, ce fut moy qui en fis la premiere proposition à mon Maistre, le m'en vins donc icy, apres m'estre desguisé en Persan : et comme nous avions demeuré assez longtemps à Sinope, j'y avois sans doute beaucoup d'amis. Mais entre les autres, Artucas qui est encore presentement icy, et qui est parent de Martesie, m'avoit tousjours assez aimé, quoy qu'il fust aucunement attaché au service d'Aribée. Comme je fus entré dans la Ville, et que je me fus caché chez un homme qui m'estoit fidelle, je sçeus qu'il me seroit impossible de faire rien dire à la Princesse, comme j'en avois eu le dessein ; Si j'apris que l'on tenoit tousjours des Galeres en estat de ramer, et des Vaisseaux tous prests à faire voile, en cas que l'on en eust besoin : principalement depuis que le Roy d'Assirie avoit sçeu que nous estions si prés de luy. l'apris aussi qu'encore qu'Artucas fust Capitaine d'une des Portes de la Ville, il n'avoit pas fort aprouvé la revolte d'Aribée : et qu'il trouvoit fort estrange, que la Princesse fust prisonniere dans une Ville qui estoit à elle. Je sçeus encore que le Prince Mazare en avoit tous les soing s possibles : et qu'il adoucissoit autant qu'il pouvoit, l'humeur violente du Roy d'Assirie. Enfin apres m'estre bien consulté sur ce que j'avois à faire, je fus un soir chez Artucas, qui ne fut pas peu surpris de me voir : apres les premiers complimens, l'ayant entretenu en particulier, je luy fis comprendre qu'il estoit engagé dans un mauvais Party : non seulement parce qu'il estoit injuste, mais encore parce qu'il estoit destruit. En un mot, je luy dis tant de choses, que je le rendis capable de prendre la resolution de tromper Aribée, afin d'estre fidelle à son Roy. Nous convinsmes donc, qu'il livreroit la Porte du costé du Temple de Mars : precisément au jour et à l'heure que je luy marquay. De sorte qu'estant sorty de Sinope, et estant retourné au Camp, je donnay une joye à mon Maistre qui n'eut jamais de semblable. Vous sçavez, Seigneur (poursuivit Feraulas, adressant la parole au Roy d'Hircanie) que la resolution fut prise, qu'Artamene viendroit avec quatre mille hommes seulement, afin de surprendre Sinope : et que Ciaxare suivroit le lendemain avec toute l'Armée. Mais mon Maistre s'estant avancé pour executer cette importante entreprise, vit au sortir d'un Vallon tournoyant, que la Ville qu'il pensoit venir surprendre estoit toute enflamée : et il creut que la Princesse y avoit pery. Vous avez sçeu comment au lieu de destruire Sinope, nous sauvasmes le peu qui en reste : comment nous estaignismes le feu ; comment Aribée combatit ; comment il pensa estre accablé ; et comment estant arrivez au pied de la Tour du Chasteau, le genereux Thrasibule que vous voyez, en ouvrit la porte : et dit à mon Maistre qu'il y avoit en ce lieu là une illustre Perfonne, qui avoit besoing de secours. Vous n'ignorez pas qu'Artamene estant monte en diligence au haut de cette Tour ; croyant que ce fust sa Princesse, ne trouva que son Rival en ce lieu là : et vous sçavez sans doute aussi, comment mon Maistre vit une Galere, dans laquelle le Roy d'Assirie luy dit que le Prince Mazare enlevoit Mandane.

Feraulas prouve l'innocence de Cyrus


Enfin, Feraulas qui voulut principalement faire connoistre à ces Princes, que son Maistre n'avoit pas eu une intelligence criminelle avec le Roy d'Assirie : Apres leur avoir conté toutes les agitations d'esprit de ces deux Rivaux, pendant qu'ils regardoient cette Galere du haut de cette Tour, et que la tempeste duroit : leur raconta fort exactement toute la conversation du Roy d'Assirie et d'Artamene, sur le haut de cette mesme Tour : leur faisant comprendre que la promesse qu'Artamene avoit faite. n'estoit point contre le service du Roy : et que l'interest de son amour, estoit la seule chose, qui luy avoit fait supprimer la lettre du Roy d'Assirie. En suitte il leur repassa legerement la suitte de ce Prince à Pterie ; comment il avoit escrit à Artamene ; et la raison pour laquelle Artamene avoit caché cette Lettre à Ciaxare. Pat quelle voye sa response estoit venüe entre les mains du Roy : comment Artamene avoit creû et croyoit presque encore absolument que la Princesse avoit pery. Comment il avoit trouvé Mazare à demy noyé : et enfin tout ce qui estoit advenu jusques à l'arrivée de Ciaxare, et jusques à la prison d'Artamene. En suitte dequoy, il les conjura de regarder ce qu'il estoit à propos de faire, pour la conservation d'un homme si illustre. Car, leur dit il, Seigneurs, tout ce que Chrisante et moy vous avons raconté, n'est que pour vous donner une legere connoissance de sa vertu : estant certain qu'elle est beaucoup au dessus de tout ce que l'on en peut dire, et mesme de tout ce que l'on peut penser. Feraulas ayant finy son recit, laissa tous ces illustres Auditeurs avec tant d'admiration, de la merveilleuse vie d'Artamene ; et tant de joye de ne s'estre pas trompez, au jugement qu'ils avoient fait de son innocence ; qu'ils ne pouvoient s'empescher d'en donner des tesmoignages. l'avois bien creû, disoit le Roy d'Hircanie, qu'Artamene ne pouvoit estre criminel : fit je n'avois point douté, adjoustoit Persode, qu'il ne fust absolument innocent. Le mal est, reprenoit Hidaspe, qu'on ne peut le justifier aupres de Ciaxare, du crime dont il l'accuse, qu'en j'accusant d'un autre qui ne l'irritera guere moins : et je doute mesme, interrompit Chrisante, s'il n'aimeroit point encore mieux, qu'il eust une intelligence secrette avec le Roy d'Assirie qu'avec la Princesse Mandane. Si la Princesse estoit morte, respondit Adusius, je ne serois pas de difficulté de justifier Artamene, en descouvrant son amour : Mais si par bonheur elle estoit vivante, reprit Feraulas, mon Maistre ne pardonneroit jamais à Chrisante et à moy, d'avoir descouvert sa passion à Ciaxare. Pour moy, adjousta Thrasibule, je trouve qu'il est à propos d'agir avec beaucoup de prudence en cette rencontre ; et de ne descouvrir l'amour d'Artamene, que lors que l'on fera resolu de descouvrir sa condition. Mais la connoissance de sa condition, repliqua Chrisante, est encore une chose assez dangereuse à donner au Roy : aussi ne suis je pas d'opinion, interrompit le Roy d'Hircanie, qu'on le doive faire legerement ; et le principal est, de mettre les choies en estat de ne hazarder rien : et de gagner de telle sorte le coeur des Capitaines et des Soldats, auparavant que de rien descouvrir à Ciaxare ; que l'on ne doive plus rien craindre, en luy parlant pour Artamene. Tous ces Princes aprouvant ce que le Roy d'Hircanie avoit dit, assurerent Hidaspe, Adusius, Chrisante, et Feraulas, qu'ils periroient plustost, que de laisser perir leur Maistre : et qu'ils n'oublieroient rien de tout ce qui luy pourroit estre utile. Thrasibule estoit au desespoir, de ne pouvoir servir que de sa personne : et de n'avoir que son propre courage dont il peust respondre. Comme ils en estoient là, Gobrias, Gadate, Thimocrate, et Philocles arriverent : ils n'avoient pas esté presents au discours de Chrisante et de Feraulas, parce qu'aussi tost que Ciaxare avoit esté arrivé à Sinope, ils estoient retournez au Camp, et n'avoient pas logé dans la Ville. Mais comme ils n'estoient pas moins affectionnez à leur Maistre, que tous ces autres Princes ; Feraulas dit au Roy d'Hircanie qu'il faloit les engager dans le Party d'Artamene. A ce Nom d'Artamene, Gobrias demanda dequoy il s'agissoit ? et Gadate impatient, dit que s'il faloit mourir pour son service, il estoit prest de le faire. Thimocrate et Philocles ne parurent pas moins empressez : de sorte que le Roy d'Hircanie reprenant la parole, leur fit entendre qu'il ne faloit faire autre chose, que se tenir prests de sauver Artamene, si l'on entreprenoit de le vouloir perdre. A ces mots, tous ces Princes jurerent solemnellement, de se joindre, et de prendre les armes pour son falut, toutes les fois qu'il en seroit besoin. Ils en estoient en ces termes, lors qu'Artucas vint chez Hidaspe, pour luy aprendre qu'on venoit de luy assurer, qu'Artamene avoit envoyé un Billet au Roy, qui luy avoit donné une grande joye : sans qu'on luy eust pû dire ce que c'estoit : et que comme il sçavoit bien qu'il aimoit Artamene, il avoit voulu l'en advertir en allant au Chasteau. Hidaspe apres avoir remercié Artucas de l'advis qu'il luy avoit donné, le fit sçavoir à toute cette illustre Assemblée : qui dans l'impatience d'aprendre ce que c'estoit, s'en alla en diligence chez le Roy : mais avec tant d'amitié pour Artamene. que l'on eust dit qu'ils estoient tous ses Parents ou ses Subjets : tant ils s'interessoient en sa fortune.

Livre second

Mandane vivante


Ce n'estoit pas sans sujet, qu'Artucas avoit esté advertir Hidaspe, que le Roy des Medes avoit eu beaucoup de joye, en recevant un Billet de la part d'Artamene : estant certain, que l'on n'en peut guere avoir davantage. Celle d'Artamene surpassoit pourtant encore celle du Roy : si toutefois il est permis de mettre de la difference, entre les choses extrémes. Mais pour descouvrir la veritable cause, de la satisfaction de deux Personnes, de qui l'estat present de leur fortune, paroissoit estre si dissemblable ; il faut sçavoir que ce jour là mesme, precisément à midy ; un homme qui avoit autrefois servy Andramias, et qui de puis par diverses advantures, avoit esté donné à Artamene ; avoit fait le voyage de Scithie aveque luy ; estoit retenu en Capadoce avec son dernier Maistre ; et avoit esté envoyé par luy vers Artaxe, qui commandoit les Troupes que l'on avoit données au Roy de Pont ; arriva au Chasteau de Sinope, et demanda à parler à son ancien Maistre. Aglatidas se trouvant alors avec Andramias, ce dernier ne laissa pourtant pas de commander que l'on fist entrer cet homme. que d'abord il ne reconnut point : mais il ne l'eut pas plus tost entendu parler, que le son de sa voix le fit reconnoistre. Andramias luy tendit la main, et luy demanda s'il pouvoit faire quelque chose pour luy ? Ouy Seigneur, luy respondit il, car je ne doute point que si vous me faites la grace de me faire parler au genereux Artamene ; je ne doute point, dis-je, qu'une nouvelle qu'il pourra donner au Roy par mon moyen, ne luy fasse obtenir sa liberté. Andramias ne sçachant ce que cét homme pouvoit avoir à dire de si important, se mit à le presser de le luy aprendre : et de luy dire aussi pourquoy il estoit si affectionné à Artamene ? Car Andramias eut quelque peur d'estre surpris ; et craignit que ce ne fust une adresse du Roy, pour essayer sa fidelité. Et alors Ortalque (cét homme se nommoit ainsi) luy aprit qu'il avoit servy Artamene au voyage des Massagettes : et luy presenta un morceau de Tablettes rompües, sur lequel il vit ces paroles escrites, sans sçavoit ny à qui elles s'adressoient, ny qui les avoit tracées. Dis que je suis vivante : que son m'emmene en l'une des deux Armenies, sans que je sçache à laquelle j'iray : et que le Roy de ........

Apres qu'Andramias eut leû ce qu'il y avoit d'escrit sur ce fragment de Tablettes, il regarda Ortalque, comme pour luy demander qui estoit la personne qui le luy audit baillé ? Mais cet homme sans luy en donner le loisir, Enfin Seigneur, luy dit il, la Princesse Mandane est vivante : Quoy, s'écrierent Aglatidas et Andramias tout à la fois, la Princesse Mandane est vivante ? Ouy Seigneurs, respondit Ortalque, et ce que vous voyez escrit sur ce morceau de Tablettes, est à mon advis de sa main. La curiosité d'Andramias n'estant pas pleinement satisfaite, il pressa Ortalque de luy apprendre tout ce qu'il sçavoit de la Princesse : et cet homme luy dit, que s'estant trouvé engagé dans la guerre de Pont et de Bithinie, lors qu'on l'y avoit envoyé, il y avoit esté fort blessé : et estoit demeuré fort long temps malade, sans pouvoir suivre Artaxe, qu'Aribée avoit r'apellé. Qu'en suitte voulant s'en revenir, il estoit arrivé en un lieu qui est au bord du Pont Euxin, à l'endroit où la riviere d'Halis s'y jette : et que là, estant un matin à se promener, il avoit veû un Vaisseau à trois ou quatre stades en mer, aupres duquel il y avoit un de ces grands Bateaux de bois de Pin, qui resistent extrémement à la force des vagues, lors qu'il faut remonter les fleuve s, et qui servent ordinairement à porter des marchandises : dans lequel il avoit veû descendre plusieurs personnes, et distingué mesme des femmes. En suitte de cela, il disoit avoir veû le Vaisseau prendre la haute Mer : et le Bateau venir droit à l'emboucheure du fleuve. Mais comme il est fort rapide en cét endroit, disoit il, les Rameurs furent tres long temps sans le pouvoir faire remonter, passer de la Mer à la Riviere. Pendant cela, je m'estois avancé sur le rivage : et je pris garde qu'une femme qui estoit dans ce Bateau, me regarda attentivement : qu'en suitte s'estant cachée derriere une autre, elle avoit fait quelque chose, et je presupose que c'estoit escrire ce qui est dans ce morceau de Tablettes. Apres quoy une autre de ces femmes s'estant tenuë à la Proüe de ce Bateau qui rasoit la terre, et qui vint passer à trois pas de moy ; ayant envelopé ce morceau de Tablettes dans un voile qu'elle s'osta de dessus la teste ; elle me le jetta, seignant que le vent le luy avoit emporté : car il en faisoit un fort grand, qui souffloit du costé que j'estois. Il me sembla que je connoissois cette personne : mais ce ne fut qu'une heure apres, que je me remis que c'estoit asseurément une Fille qui est à la Princesse, qui s'apelle Martesie. Les hommes qui estoient dans ce Bateau, estoient si occupez à commander aux Rameurs de faire effort, pour surmonter le courant du fleuve ; qu'à mon advis ils ne prirent point garde à l'action de cette Fille. Pour moy, je relevay en diligence ce que l'on m'avoit jetté : et m'esloignant un peu du bord, je vy ce que je viens de vous donner : et j'en fus si surpris que je ne sçavois qu'en penser. Cependant ce Bateau ayant passé l'emboucheure du fleuve, avançoit beaucoup plus viste, et s'esloignoit assez promptement, sans que je fusse resolu sur ce que j'avois à faire : j'eusse bien voulu suivre ce Bateau plustost que de m'en venir à Sinope, vers laquel le j'avois sçeu que l'Armée du Roy marchoit : Car enfin, comme je ne sçavois rien de tout ce qui se passoit icy, je ne comprenois pas bien ce que l'on desiroit de moy. Neantmoins apres avoir assez examiné la chose, je conclus que je devois m'en venir : de sorte que je me suis embarque dans le premier Vaisseau que j'ay pû trouver, et m'en suis venu icy. En descendant au Port, l'embrazement de cette Ville m'ayant donné de la curiosité, j'ay sçeu tout ce qui s'est passé à Sinope : et je n'ay plus douté que ce ne soit la Princesse Mandane qui m'envoye : car il me semble mesme que je l'ay entre-veüe dans ce Bateau. De vous dire qui l'enleve, je n'en sçay rien : et tout ce que je sçay, est qu'assurément elle est vivante. Andramias et Aglatidas apres avoir escouté cét homme, ne douterent presque point non plus que luy, que la Princesse ne fust en vie : mais pour s'en esclaircir mieux, Aglatidas dit à son Parent, que comme Artamene estoit depuis si longtemps à la Cour de Capadoce, il jugeoit qu'il estoit impossible qu'il ne connust pas l'écriture de Mandane : qu'ainsi il faloit luy faire voir ce qu'Ortalque avoit aporté : afin de n'aller pas legerement donner une fausse joye au Roy. Andramias ayant aprouvé ce qu'Aglatidas luy proposoit, ils laisserent Ortalque dans la Chambre où ils estoient, et entrerent dans celle d'Artamene : qui estoit alors profondément attaché, à la cruelle pensée de la mort de sa Princesse ; ou du moins à j'aprehension qu'il en avoit. Aglatidas s'aprochant de luy, apres l'avoir salüe, Seigneur, luy dit il, il y a homme apellé Ortalque qui demande à vous voir : et qui a aporté à Andramias un Billet dont vous connoistrez peutestre l'escriture. Si je connois aussi bien cette escriture que le Nom d'Ortalque (reprit Artamene avec beaucoup de melancolie) je n'auray pas grand peine à dire de quelle main elle est : car un homme qui s'apelloit ainsi, me servit au voyage que je fis aux Massagettes : en partant de Capadoce, pour aller à Ecbatane, je l'envoyay vers Artaxe, qui servoit le Roy de Pont ; sans que j'aye entendu depuis parler de luy. En disant cela, Artamene considera les carracteres de ce Billet : mais il ne les eut pas plustost veus, qu'il changea de couleur : et regardant Aglatidas et Andramias avec une esmotion extréme, et qu'il ne pût jamais s'empescher d'avoir ; il n'en faut point douter, s'escria-t'il, la Princesse Mandane a escrit ce que vous me monstrez : et j'ay veû trop souvent de ses Lettres entre les mains du Roy pour m'y pouvoir tronper : joint que j'ay eu moy mesme l'honneur de luy en rendre une au conmencement que je fus en Capadoce, où elle parloit assez avantageusement de moy, pour n'en avoir pas perdu le souvenir. Mais de grace, dit il à Andramias, si vous le pouviez faire sans vous exposer, faites que je voye Ortalque : car je vous advouë que la vertu de cette Princesse, fait que je m'interesse beaucoup en ce qui la touche : et que je seray bien aise d'aprendre ce qu'il en sçait. Andramias qui ne cherchoit qu'à obliger Artamene, fut luy mesme faire entrer cét homme, sans que les Cardes en vissent rien : Mais pendant cela, il fut aisé à Aglatidas de remarquer, que la joye et l'agitation de l'esprit d'Artamene, avoient une cause plus puissante, que la simple compassion. Il regardoit ce Billet, comme craignant de s'estre trompé : il levoit les yeux au Ciel, comme pour luy rendre grace d'un si grand bonheur : il marchoit sans regarder Aglatidas, et sans luy parler : puis revenant tout d'un coup à luy, et craignant d'en avoir trop fait : Si vous sçaviez, luy dit il, quel est le merite de la Princesse Mandane, vous Vous estonneriez moins de l'excés de ma joye. Car encore qu'elle doive estre vostre Reine, adjousta-t'il, comme vous ne l'avez jamais veüe, je puis vous assurer, que je m'interee plus pour elle, que la plus part des Sujets qu'elle doit un jour avoir en Medie. Il feroit à souhaiter, respondit Aglatidas, que le Roy sçeust le zele que vous avez pour tout ce qui le regarde ; et qu'il eust pour vous, des sentimens tels que je les ay. Cependant Andramias amena Ortalque, qu'Artamene embrassa avec une tendresse estrange : luy semblant quasi que plus il feroit de carresses à cet homme, plus il luy diroit de nouvelles de la Princesse Mandane. Il luy demanda neantmoint tant choses à la fois, qu'Ortalque n'y pouvoit respondre : mais à la fin il luy aprit ce qu'il en sçavoit, et ce qui ne satisfit pas entierement Artamene. Neantmoins, la certitude de la vie de sa Princesse, luy donna une si sensible joye, que d'abord nulle autre consideration ne pût troubler ny diminuer son plaisir. C'est à vous, disoit il à Aglatidas et à Andramias, à vous resjouïr de la resurrection de vostre Princesse : de vostre Princesse ; dis-je, qui effacera sans doute la reputation de toutes celles qui ont esté. Mais, luy dit Aglatidas en l'interrompant, Ortalque par le zele qu'il a pour vous, a eu une pensée qui me semble assez raisonnable : car enfin il a demandé à vous voir, avec intention que ce soit de vostre main que le Roy aprenne la vie de la Princesse sa Fille : s'imaginant avec quelque aparence, que cette joye que vous donnerez à Ciaxare, disposera en quelque sorte son esprit à escouter plus favorablement, ce qu'on luy dira en vôtre faveur. Joint, adjousta Andramias, qu'il est à croire qu'ayant peut-estre besoin de faire une nouvelle guerre, pour delivrer la Princesse, il songera, si je ne me trompe, à vous delivrer plustost qu'il n'eust fait. Cette raison doit estre bien foible, reprit modestement Artamene, ayant tant de braves gens comme il en a aupres de luy : Si ce n'est que le zele que j'ay pour son service, soit conté pour quelque choie d'extraordinaire. Mais si j'envoye ce Billet au Roy, Andramias n'en sera-t'il point en peine ; et ne l'accusera t'on point de m'avoir donné trop de liberté ? Nullement, respondit Aglatidas, car comme Ortalque à esté Andramias, et que depuis il vous a servy ; ce n'est pas une chose fort estrange, qu'il ait esté reçeu en un lieu où il a deux Maistres : et qu'ayant reconnu cette escriture, vous ayez voulu donner cette agreable nouvelle au Roy, qu'Andramias luy portera de vostre part. Artamene qui souhaitoit en effet d'estre persuadé, ne s'opposa point davantage à ce que vouloit Aglatidas : et se faisant donner dequoy escrire, il escrivit au Roy en ces termes.

ARTAMENE AU ROY SON SEIGNEUR.

Tant que j'ay creû estre à vostre Majesté, j'ay souffert la pesanttur de mes chaisnes sans impatience : nuit l'heureuse nouvelle de la vie de la Princesse, m'epersuadant que peut-estre ne le ferois-je pas pour la delivrer de captivité ; j'ose vous supplier tres-humblement. de ne me priver pas l'honneur de pouvoir du moins aider à veut rendre ce service. Protestant solemnellement à Vostre Majesté, devenir me remettre dans vas prisons, et reprendre mes fers dés le lendemain que cette Grande Princesse fera en liberté,

ARTAMENE.

Andramias ayant pris le Billet d'Artamene, aussi bien que celuy de la Princesse Mandane, fut avec Ortalque chez le Roy, où Aglatidas voulut aussi se trouver, afin de tascher de rendre office à un Prisonnier si illustre : Joint que dans les soubçons que les actions de mon Maistre luy avoient donné de son amour, il creut qu'il seroit bien aise d'estre en liberté. Comme en effet, quoy qu'il aimast Aglatidas, il avoit pour tant quelque impatience de n'estre plus obligé de renfermer sa joye dans son coeur. Ils ne furent donc pas plustost sortis, que ne pouvant plus s'empescher d'esclater, quoy ma Princesse, dit il, vous estes vivante, et je puis enfin ne craindre plus vostre mort ! Quoy, toutes ces images funestes de Tombeaux et de Cercueils, doivent donc s'effacer de ma fantaisie ! et je puis croire que vous respirez ; que vous vivez ; et que peut-estre vous pensez à moy ! Ha ! qui que vous fuyez d'entre les Dieux ou d'entre les hommes, qui avez faune ma Princesse de la fureur des vagues, et d'un peril presque inevitable, que ne vous doit point Artamene ? Si c'est une Diuinité, elle merite tous mes voeux : et si c'est une personne mortelle, elle est digne de tous mes services. Mais quoy qu'il en soit Mandane, illustre Mandane vous vivez : et je puis abandonner mon âme à tous les plaisirs, comme je l'avois abandonnée à toutes les douleurs. Mais hélas (reprenoit il, apres avoir esté quelque temps sans parler) je ne suis pas si heureux que je pense l'estre ! car enfin Mandane est vivante, il est vray ; mais elle est captive : et ce qu'il y a de cruel, c'est que je suis dans les fers, et par consequent peu en estat de la secourir. Mais encore, adjoustoit il, de qui peut elle estre captive : Quel Roy peut estre celuy dont elle veut parler ? qu'en veut elle dire par son Billet ? et quelle cruelle avanture est la mienne, de ne pouvoir gouster en repos, la plus grande joye dont un esprit amoureux puisse estre capable ? Toutefois ne fuis-je point criminel, reprenoit-il, d'avoir la liberté de raisonner, sur l'estat present de ma vie ? en un jour où je voy ma Princesse ressuscitée ; en un jour où il m'est mesme permis d'esperer de la revoir. Car enfin, puis que les Dieux l'ont bien retirée des abismes de la mer. s'il faut ainsi dire, peut-estre qu'ils me retireront de ma prison pour la delivrer, et pour la mettre sur le Throsne. Mais ma Princesse, apres tant de malheurs que j'ay soufferts, je n'ose plus faire de voeux pour moy ; je crains que mes interests ne soient contagieux pour les vostres : je veux les separer pour l'amour de vous : et ne de mander plus rien aux Dieux, que ce qui vous regarde directement. Ainsi puissantes Divinitez, qui gouvernez toute la Terre, faites seulement que l'on me delivre, pour delivrer ma Princesse ; pour pouvoir punir tous ses Ravisseurs ; pour la ramener au Roy son Pere ; et pour la laisser avec l'esperance de posseder un jour tant de Couronnes que vous m'avez fait deffendre, abatte, ou conquerir pour le Roy des Medes. Enfin Dieux, justes Dieux, faites seulement ce que je dis : et apres cela souffrez que je meure aux pieds de Mandane : et qu'elle n'ait jamais d'autre douleur, que celle de la perte d'Artamene. C'estoit de cette sorte que s'entretenoit le plus amoureux Prince du monde, à ce qu'il a raconté depuis, pendant qu'Andramias estoit chez le Roy avec Ortalque : et que tous les illustres Amis d'Artamene estoient chez Hidaspe : où ils reçeurent bientost apres un advis par Artucas, qui leur donna beaucoup d'impatience : et qui les fit bientost partir pour aller au Chasteau, comme je l'ay desja dit. Mais pour comprendre comment Artucas avoit pû estre adverty si promptement, il faut sçavoir que lors qu'Andramias donna au Roy le Billet d'Artamene, ce Prince eut une joye que l'on ne sçauroit exprimer : de sorte que quelques uns de ceux qui se trouverent alors dans sa chambre, sans penetrer plus avant dans les choses, et sans attendre davantage ; furent en diligence publier qu'Artamene commençoit d'estre mieux aue que le Roy : et ce fut par eux qu'Artucas fut adverty de ce dont il fut advertir Hidaspe, comme le connoissant fort affectionné à Artamene. Le Roy de de Phrigie qui se trouva apres de Ciaxarare lors qu'il reçeut ce Billet, voulant, prositer de cette occasion, luy dit qu'une si bon ne nouvelle meritoit la liberté de celuy qui la luy avoit envoyée : et Ciaxare dans les premiers momens de sa joye, oublia une partie de sa colere contre Artamene : et ne fut par mary d'avoir reçeu de sa main cette nouvelle marque de son affection à son service. Il s'informa exactement à Ortalque, de tout ce qu'il sçavoit, et de tout ce qu'il avoit veû : et dit à Andramias, qu'il assurast Artamene, qu'il ne tiendroit qu'à luy de sortir bien tost de ses fers, pour aller delivrer la Princesse sa fille : et qu'enfin il ne luy auroit pas plus tost advoüé l'intelligence qu'il avoit eue avec le Roy d'Assirie ; et ne luy auroit pas plus tost demandé pardon ; qu'il oblieroit le passé, et le remettroit au mesme estat qu'il estoit auparavant. Ha Seigneur, luy dit alors le Roy de Phrigie, que vostre Majesté ne s'arreste point à une formalité inutile : car enfin je sçay presque de certitude, qu'Artamene est innocent ; et que s'il a quelque chose de secret à démesler avec le Roy d'Assirie, ce ne peut estre rien contre le service de vostre Majesté. Comme ils en estoient là, le Roy d'Hircanie, le Prince des Cadusiens, Gobrias, Gadate, Thrasibule, Hidaspe, Adusius, Thimocrate, Philocles, Artucas, Feraulas et Chrisante arriverent : et un moment apres Aglatidas entra, suivy d'une multitude estrange de personnes de qualité, que cette grande nouvelle attiroit chez le Roy : tout le monde voulant se resjoüir aveque luy, d'une chose qui effectivement meritoit bien de causer une alegresse publique. Le Nom de Mandane estoit en la bouche de tout le monde : Ceux qui la connoissoient, racontoient à ceux qui la connoissoient pas, les rares qualitez de cette Princesse. Ainsi comme la douleur de sa perte, avoit fait faire son éloge, la certitude de sa vie, faisoit redire ses louanges. Ce n'est pas qu'apres ces premiers momens de satisfaction, Ciaxare n'eust du desplaisir, de ne sçavoir point bien precisément, qu'elle estoit l'advanture de la Princesse ; ny qui la menoit ; ny pourquoy on la menoit en Armenie. Il sçavoit bien que le Roy de ce Païs la estoit son Tributaire : et que le Prince Tigrane son Fils estoit brave et genereux, et aimoit extrémement Artamene : mais il sçavoit aussi que ce vieux Roy estoit capricieux : et qu'il n'avoit point envoyé de Troupes en son Armée, comme il y estoit obligé. Ciaxare donc, ne goustoit pas cette joye toute pure : neantmoins comme il voulut en tesmoigner quelque inquietude ; Seigneur, luy dit le Roy d'Hircanie, que la captivité de la Princesse Mandane ne vous inquiete pas : car enfin pour rompre sa prison, quelque sorte qu'elle puisse estre ; vous n'avez qu'à faire ouvrir les portes de celle d'Artamene : et qu'à le mettre à la teste de tant de Rois et de tant de Princes qui m'escoutent : Et soyez assuré Seigneur, que s'il est nostre Guide, nous le suivrons en Armenie, et nous y ferons suivre par la Victoire. Quand nous aurons rendu graces aux Dieux, repliqua le Roy des Medes, nous verrons ce qu'ils nous inspireront là dessus : mais pour moy, je ne pense pas que pour les remercier de l'equité qu'ils ont eüe, en sauvant une Princesse innocente ; il faille faire grace à un criminel : et à un criminel, qui ne veut ny demander pardon, ny se repentir, ny seulement advoüer sa faute, bien qu'elle soit toute visible. Ha Seigneur (s'écrierent tout d'une voix, tous ces Rois, tous ces Princes, tous ces Homotimes, et tous ces Chevaliers) Artamene est malheureux, et ne fut jamais coupable : il n'y a pas un de nous qui ne veüille bien entrer dans sa prison, et y demeurer pour Ostage, jusques à ce qu'il vous ait prouvé son innocence par de nouveaux services ; ou pour mieux dire par de nouveaux miracles. Ciaxare tout surpris de voir une si violente affection, dans l'esprit de tant d'illustres Personnes, ne leur respondit qu'en biaisant : mais ce fut neantmoins d'une façon, qui leur laissa quelque espoir : de sorte qu'ils redoublerent encore leurs raisons et leurs prieres. Aglatidas n'estoit pas des moins empressez : et Megabise malgré leurs anciens differens, se trouva aveque luy dans la chambre du Roy, et demanda ce que son ancien Ennemy demandoit, c'est à dire la liberté d'Artamene. Le Roy de Phrigie pressoit extrémement Ciaxare : Celuy d'Hircanie parloit avec une hardiesse estrange : Thimocrate et Philocles employoient tout ce que l'eloquence Grece a de puissant : Thrasibule n'en failoit pas moins : Hidaspe et Adusius comme plus interessez, parloient avec une chaleur extréme : aussi bien que Persode, Gobrias, Gadate, et cent autres : qui ne paroissoient pas moins attachez aux interests d'Artamene. Ciaxare se voyant donc si fort pressé, sçachez (dit il aux Rois de Phrigie et d'Hircanie, et à tant d'autres Princes qui l'environnoient) que je voudrois qu'Artamene fust innocent, ou que du moins il m'eust advoüé son crime avec repentir,. et en avoir donné un de mes Royaumes : et pour vous faire voir que je fais ce que je puis, je vous permets à tous au retour du Temple, où je m'en vay, de le voir les uns apres les autres : afin de luy persuader de m'obeïr en cette occasion : et de ne me faire pas opiniastrément un secret d'une chose que je veux et que je dois sçavoir. En disant cela, Ciaxare sans leur donner loisir de respondre, sortit de sa chambre, et fut au Temple remercier les Dieux de la grace qu'ils luy avoient faite : et les supplier de vouloir achever de la luy faire toute entiere, en redonnant la liberté à la Princette sa fille. Tout le monde le suivit à cette ceremonie : et cette heureuse nouvelle, ayant bien tost passé de la Ville au Camp, il y eut une resjoüissance generale par tout. Au retour du Temple, le Roy de Phrigie qui n'avoit pas oublié ce que Ciaxare avoit dit, le supplia d'envoyer ordre à Andramias de laisser voir Artamene à quelques uns de ses amis : afin, luy disoit il, de tascher de descouvrir ce qu'il vouloir sçavoir. Le Roy de Medie qui en effet en l'estat qu'il voyoit les choses, eust esté bien aise qu'Artamene luy eust demandé pardon, afin de le luy accorder : souffrit que la plus grande partie de ces Princes, et des personnes de qualité, vident Artamene les uns apres les autres par petites Troupes : de sorte que dés l'instant mesme que la permission en fut donnée, et l'ordre envoyé à Andramias ; le Roy de Phrigie et celuy d'Hircanie furent le visiter, accompagnez de Chrisante et de Feraulas : biffant tous les autres dans une impatience extréme, de pouvoir joüir du mesme bonheur. En y allant, ils resolurent d'aprendre à Artamene, qu'ils sçavoient qu'il estoit Cyrus, et qu'ils n'ignoroient pas le reste de ses avantures : afin de pouvoir mieux aviser apres, à ce qu'il estoit à propos de faire pour sa liberté. Ce n'est pas que Chrisante et Feraulas n'apprehendaient qu'il n'en fust fasché : mais apres tout, la chose estoit faite : et elle avoit paru si necessaire, qu'ils aimerent mieux s'exposer à quelques reproches, que de luy déguiser une verité qu'il faudroit tousjours qu'il sçeust. D'abord que ces deux Rois entrerent, Artamene en fut extrémement surpris, aussi bien que de la veüe de Chrisante et de Feraulas : car encore qu'Aglatidas eust. veû Artamene pendant sa prison, nul de ses domestiques ne l'avoit veû : et Andramias avoit fait cette grace particuliere à son Parent. Cet illustre Prisonnier reçeut ces Princes avec toute la civilité et tout le respect qu'Artamene comme Artamene devoit à des personnes de cette condition : Mais apres l'avoir salüé, et l'avoir obligé d'embrasser Chrisante et Feraulas, sans considerer qu'ils estoient là ; ils luy dirent en sous-riant, qu'ils venoient pour prendre l'ordre de luy : et pour sçavoit ce qu'il faloit faire pour delivrer Artamene : et pour le mettre en estat de faire bien tost paroistre Cyrus. A ces mots, Artamene regarda Chrisante et Feraulas : mais le Roy de Phrigie prenant la parole, non, luy dit il, n'accusez pas legerement, les deux hommes du mon de que vous devez le plus aimer : et ne soyez pas marry que nous sçachions tout le secret de vostre vie. Ils ne nous l'ont pas apris sans necessité : c'est pourquoy n'en murmurez pas : et soyez assuré que ce que nous sçavons, ne vous causera jamais aucun mal. je sçay bien Seigneur, respondit Artamene, que Chrisante et Feraulas font tousjours bien intentionnez : et que sans doute ils ne pouvoient pas mieux choisir qu'ils ont choisi, en vostre Personne et en celle du Roy d'Hircanie : mais apres tout Seigneur, il y a des choses dans mes avantures, que j'eusse souhaité qui n'eussent jamais esté sçeües : et que je n'aurois jamais dittes, quand mesme il y auroit esté de ma vie. Si nous ne vous eussions pas veû en un danger eminent (interrompit Chrisante avec beaucoup de respect) nous aurions gardé un secret inviolable : mais nous avons creû que n'ayant rien à dire qui ne vous fust glorieux, nous ne devions pas vous laisser perir, plustost que d'aprendre vostre innocence aux Rois qui m'escoutent Artamene quoy que bien marry que l'on sçeust ce qu'il vouloit tenir caché, fut toutefois contraint de ne le tesmoigner pas si ouvertement : de peur de desobliger deux Princes qui s'interessoient si fort dans sa fortune. Ils luy dirent alors le changement qu'il y avoit dans l'esprit du Roy : et son opiniastreté pourtant, à vouloir precisément sçavoir, quelle avoit esté l'intelligence qu'il avoit eüe avec le Roy d'Assirie. Puis que vous sçavez toutes choses, reprit Artamene, vous jugez bien que je ne le dois pas dire : Ce n'est pas que je me souciasse d'exposer ma vie en irritant le Roy contre Cyrus. Mais quand je songe que je deplairois à la Princesse Mandane ; et que je l'exposerois peut-estre à la fureur du Roy son pere ; a Seigneurs, je vous avoüe que je n'y sçaurois penser sans fremir : et que c'est ce que je ne feray jamais. j'aime encore mieux que Ciaxare me croye perfide, que Mandane me soubçonne d'indiscretion. Enfin Seigneurs, vous le diray-je ? si j'ay quelque douleur que vous sçachiez la verité de ma vie, ce n'est que pour l'interest de cette illustre Princesse. Ce n'est pas qu'elle ne soit innocente, et que sa vertu ne la mette à couvert de toutes sortes de calomnies : mais apres tout, je voudrois que vous me creussiez aussi criminel que Ciaxare me le croit, et que vous ne sçeussiez pas ce qui me peut justifier. Ces Princes l'entendant parler ainsi, ne purent s'empescher de sous-rire : et d'admirer en suitte la force de cette respectueuse passion, qui luy faisoit preferer l'interest de sa Princesse, non seulement à sa propre vie, mais à sa propre gloire. Enfin apres une assez longue conversation, où ils ne sçavoient pas trop bien que resoudre ; ils firent dessein de tascher de tirer les choses en longueur : et de faire durer quelques jours la permission qu'ils avoient de le voir. Ils luy dirent que durant cela ils luy conseilloient de parler tousjours de Ciaxare comme il faisoit : c'est à dire avec beaucoup de respect et d'affection. Que de leur costé, ils diroient au Roy de Medie qu'ils ne perdoient pas esperance de sçavoir quelque chose de ce qu'il desiroit d'aprendre : mais qu'il faloit qu'il se donnast un peu de patience : que ce pendant ils exciteroient encore tous les Capitaines, et mesme tous les Soldats, à demander sa liberté : et qu'enfin l'on agiroit apres, selon que Ciaxare paroistroit plus ou moins irrité contre luy. Artamene les remercia tres ciuilement, de leurs bonnes intentions ; et fit en cette rencontre, ce qu'il n'eust pas creu devoir faire deux jours auparavant : qui fut qu'il les solicita ardamment de rompre ses fers. Car depuis qu'il avoit sçeu que la Princesse Mandane estoit vivante, et qu'elle estoit captive ; sa prison luy estoit devenuë insuportable. Chrisante et Feraulas estant demeurez apres ces Rois, luy dirent le nom de tous ceux qui avoient entendu raconter son histoire ; et il leur fit encore quelques reproches de l'avoir descouvert à tant de monde. Mais, Seigneur, luy dirent ils, par quelle voye pouviez vous esperer de rompre vos chaisnes, pour aller delivrer la Princesse, si tant d'illustres Amis que vous avez, n'eussent sçeu vostre innocence ? Ha ! fi ce que vous avez dit peut me faire mettre en liberté, leur dit il, vous avez eu raison, et j'ay sujet de vous remercier. En fuite il leur parla delà joye qu'il avoit euë de sçavoit que Mandane n'avoit pas pery : et de l'inquietude où il estoit, d'ignorer absolument, entre les mains de qui la Fortune l'avoit fait tomber. Car, disoit il, le Roy d'Assirie comme vous le sçavez aussi bien que moy, est à Pterie presentement : et l'on vous assura que Mazare estoit mort. Enfin passant d'une choie à une autre, et ne parlant toutefois que de ce qui regardoit son amour ; il retint encore assez long temps aupres de luy Chrisante et Feraulas. Ils ne furent pas si tost sortis, que Persode, Hidaspe, et Adusius entrerent : à ceux-cy succederent Gobrias, Gadate, et Megabise : et à ceux là encore, Thrasibule, Thimocrate, Philocles, et Aglatidas. Enfin de tous ceux qui avoient eu la permission de le voir, il n'y en eut aucun qui ne s'en empressast extrémement. Artamene agit avec ceux qui sçavoient son histoire, comme il avoit agy avec les Rois de Phrigie et d'Hircanie : et avec ceux qui ne la sçavoient pas, de la maniere dont il estoit convenu avec ces Princes. Cependant Ciaxare sur la nouvelle qu'il avoit reçeuë, depescha vers le Roy d'Armenie, et choisit Megabise pour cet effet : luy ordonnant de dire à ce Roy, qu'ayant sçeu que la Princesse sa Fille estoit dans ses Estats, il le prioit de la luy renvoyer, avec un equipage proportionné à sa condition : et qu'en cas qu'il la refusast il luy declarast la guerre. Ce qui fâchoit le plus Ciaxare, c'est qu'en effet le Roy d'Armenie avoit refuse de payer le Tribut qu'il luy devoit : et avoit aporté d'assez mauvaises raisons pour s'en exempter. Il ne songeoit toutefois pas plustost qu'il luy faudroit faire une nouvelle guerre, qu'il regrettoit Artamene : et escoutoit assez favorablement ceux qui au retour de la prison où ils l'avoient esté visiter, luy disoient qu'il parloit tousjours de luy avec beaucoup de respect et d'affection : et que selon les aparences, il estoit certainement innocent. Mais apres tout, il vouloit sçavoir ce secret impenetrable, qu'on luy faisoit esperer de descouvrir : dans l'opinion où chacun estoit, que cependant la necessité où l'on prevoyoit qu'il alloit estre, de faire la guerre en Armenie, l'obligeroit à la fin, à passer par dessus sa premiere resolution. Durant cela, Artamene se souvenant de la promesse qu'il avoit faite au Roy d'Assirie, de l'advertir exactement de toutes choses, afin de travailler conjoinctement autant qu'ils le pourroient, à la liberté de la Princesse ! O Dieux ! (disoit il en luy mesme, en se remettant en memoire tout ce qu'ils s'estoient promis) à quelles bizarres avantures m'exposez vous ? il semble que je ne sois au monde que pour rendre de bons offices au Roy d'Assirie : je n'apris sa premiere conjuration, que pour descouvrir son amour à Mandane, qu'il n'avoit jamais osé luy dire : je ne fus parmy les Massagettes, que pour faciliter sa seconde entreprise : je n'en revins que pour luy sauver la vie, et pour aider à l'enlevement de Mandane : je n'arrivay à Sinope, que pour le garantir de la rigueur des flames : et je n'aprens aujourd'huy que ma Princesse est vivante, que pour luy donner la satisfaction de le sçavoir par mon moyen, et pour luy faciliter la voye de la delivrer. Car enfin puis que je l'ay promis il le faut tenir : Mais helas, disoit il encore, quelle aparence y a-t'il, que je luy aprenne qu'elle est en Armenie, pendant que je suis dans les fers ? Tout son Royaume n'est pas si absolument destruit, qu'il n'ait encore quelques Troupes dispersées qu'il peut ramasser : une partie de l'Affine reconnoist encore sa puissance ; la moitié de la Capadoce est pour luy : et il la pourroit peut-estre aussitost delivrer que Ciaxare. Que feray-je donc, et que resoudray-je ? Mais que fais-ie ? Adjoustoit-il en se reprenant, je confulte sur une chose promife ! Non non, ne balançons pas davantage : et si nous voulons que l'on nous tienne ce que l'on nous a promis, gardons nous bien de manquer à nostre parole. Et puis, le Roy d'Assirie estant aussi brave qu'il est, ne nous donne pas, sujet de craindre : joint qu'à dire vray, nous ne luy aprendrons que ce qu'il ne pourroit manquer de sçavoir bien tost : n'estant pas possible que la vie et la prison de la Princesse Mandane puissent estre long temps cachées. Artamene considera pourtant encore, qu'estant accusé par Ciaxare d'avoir une intelligence avec le Roy d'Affine, c'estoit s'exposer à se perdre, si ce qu'il vouloit faire estoit descouvert : mais la crainte du peril ne pouvant jamais estre une bonne raison, pour empescher Artamene de faire ce qu'il avoit promis, il ne fit pas une longue reflexion là dessus. Ce genereux Prince ayant donc resolu d'envoyer à Pterie, jetta les yeux sur Ortalque, qu'il sçavoit estre tres fidelle : et comme chacun avoit alors assez de liberté de le voir, cét homme qui estoit à luy, n'en perdoit pas l'occasion : de sorte qu'il fut facile à Artamene d'executer son dessein. Il envoya donc Ortalque au Roy d'Assirie, apres luy avoir fait faire un magnifique present, pour l'agreable nouvelle qu'il luy avoit aportée : et luy ordonna de dire de sa part à ce Prince, qu'il l'advertissoit que Mandane estoit vivante ; qu'elle s'en alloit en Armenie, sans qu'il eust pû sçavoir qui l'y menoit ; et qu'enfin il le prioit de se souvenir de ne manquer pas de parole, à un homme qui luy tenoit la sienne exactement, en une occasion si delicatte. Ortalque s'aquita de cette commission, avec autant de fidelité que d'adresse : et sortant de la Ville sur le pretexte de quelque affaire qu'il avoit en son particulier, il fut à Pterie, qui n'est qu'à huit Parasanges de Sinope, c'est-à dire à cent soixante et dix stades, où il trouva que le Roy d'Assirie estoit prest d'en partir. Ce Prince fut ravy de la generosité d'Artamene : et eut une joye inconcevable, de la certitude de la vie de Mandane : car par les Espions qu'il avoit dans Sinope, par le moyen d'Artaxe frere d'Aribée, qui avoit tousjours un puissant Amy aupres de Ciaxare ; il atioit sçeu le naufrage de Mazare, et la crainte que l'on avoit que la Princesse n'eust pery. Il reçeut donc Ortalque admirablement : et lors qu'il le congedia, apres luy avoir fait un present magnifique, dites à Artamene, luy dit il, que le Roy d'Assirie est au desespoir, de ne pouvoir pas luy promettre d'estre son Amy : mais du moins puis que la Fortune veut qu'ils soient toujours ennemis, assurez le qu'il ne fera jamais rien qui choque la generosité ; et qu'ainsi il luy tiendra exactement sa parole. Mais pendant qu'Ortalque fut à Pterie et revint à Sinope, où il rendit compte de son voyage à son Maistre, et luy fit sçavoir la genereuse response du Roy d'Assirie : tous ces Rois et tous ces Princes ne songeoient qu'à observer les sentimens de Ciaxare, afin de s'en servir avantageusement pour Artamene : et tous les Soldats poussez par leur propre mouvement, et excitez encore par leurs Chefs ; ne faisoient autre chose que demander tout haut qu'on leur rendist Artamene ; ou qu'autrement ils n'iroient plus à la guerre. Pendant, dis-je, que Ciaxare estoit toujours irresolu sur ce qu'il devoit faire, et qu'il sembloit mesme pancher un peu vers l'indulgence ; Chrisante et Feraulas estoient dans une agitation, qui ne leur laissoit aucun repos. Car tantost ils alloient visiter leur cher Maistre, tantost ils alloient viviter tous ces Princes, qui s'interessoient en sa fortune ; tantost ils alloient chez le Roy ; et tres souvent chez Hidaspe et chez Adusius. De sorte qu'agissant continuellement, et vivant entre l'esperance et la crainte ; leur ame n'estoit guere tranquile. Ils eurent quelque dessein d'envoyer en Perse, afin d'advertir Cambise, et de la vie du Prince son Fils, et du peril où il estoit : mais la distance des lieux les en empescha : joint qu'Artamene en ayant eu la pensée, le leur deffendit expressément : ne voulant point, leur dit-il, que le Roy son Pere sçeust qu'il estoit vivant, qu'il ne fust en estat de le luy pouvoir aprendre sans douleur. il leur representoit de plus, que cela seroit absolument inutile : puis qu'aussi bien n'estoit il pas encore à propos, de faire sçavoir à Ciaxare qu'il estoit Cyrus. Un soir donc que Chrisante et Feraulas, estoient ensemble, à se promener sur le Port de Sinope, Artucas les vint joindre, et les prier de vouloir aller chez luy, où il seroit bien aise de les pouvoir entretenir en liberté. Eux qui connoissoient l'affection d'Artucas pour Artamene ; et qui se souvenoient qu'il avoit abandonné Aribée, pour estre fidelle à son Prince, eurent cette complaifance pour luy ; et le fu iuirent où il les voulut mener. Sa Maison estoit assez éloignée du Port ; et c'estoit la raison pour laquelle elle avoit esté des moins bruslées ; et estoit demeurée en estat d'y pouvoir encore habiter. Comme ils y furent arrivez, Artucas les fit entrer dans une chambre, et de là dans une autre, où ils trouverent une personne, que d'abord ils ne reconnurent pas, car il estoit desja assez tard, et les flambeaux n'estoient pas encore allumez. Ils virent bien que c'estoit une femme de bonne mine, et qui paroissoit estre belle : mais ils ne discernoient pas assez parfaitement tous les traits de son visage pour la reconnoistre. Cette incertitude ne dura pourtant pas long temps : car cette personne ne les eut pas plustost veus, que quittant une Fille d'Artucas qui estoit avec elle, et s'avançant vers eux, elle commença de parler, et de nommer Chrisante et Feraulas, pour leur tesmoigner la joye qu'elle avoit de les revoir. De sorte que le son de sa voix fut à peine parvenu jusques à Feraulas, que s'avançant avec precipitation, jusques aupres de la personne qui parloir, Ha ! Martesie, s'escria-t'il, est-ce vous qui parlez, et puis-je croire que ce que j'entens soit veritable ? Ouy, respondit elle, je suis Martesie ; et la mesme que vous laissastes à Themiscire, aupres de l'illustre Mandane. A ces mots Feraulas tout transporté de joye, salüa tout de nouveau une personne qui avoit tant de part en son coeur, et qui luy en avoit tant donné en sa confidence : et Chrisante de son costé, qui estimoit beaucoup la vertu de cette Fille, luy fit toute la civilité possible. Mais comme il n'avoit pas pour elle l'ame si tendre que Feraulas. il fut le premier à demander à Martesie, si la Princesse n'estoit pas aussi en liberté ? Helas ! sage Chrisante, luy respondit elle en souspirant, plust aux Dieux que la chose fust ainsi : où que du moins vostre illustre Maistre ne fust pas en prison comme je l'ay sçeu, et qu'il fust en estat de la pouvoir delivrer. Quelque joye qu'eust Feraulas de revoir Martesie, ce qu'elle dit la diminua : car il n'avoit point du tout douté en la voyant, que la Princesse ne fust à Sinope aussi bien qu'elle. Mais comme tout ce qu'il pensoit ne se devoit pas dire devant Arnicas, ny devant sa Fille, qui ne sçavoient rien de l'amour d'Attamene pour la Princesse ; Chrisante et Feraulas mouroient d'envie de de mander cent choses à Martesie qu'ils ne luy demandoient pas : et elle de son costé, leur respondoit aussi plusieurs choses, qu'elle ne leur auroit pas responduës s'ils eussent esté seuls. Du moins, disoit Chrisante, vous nous assurez que la Princesse est en vie : car bien qu'Ortalque nous l'ait dit, nous ferons encore incomparablement plus satisfaits de vous l'entendre dire. Feraulas luy demandoit comment elles avoient échapé du naufrage ? Chrisante luy vouloit conter la douleur que l'on avoit eue de la pretenduë mort de la Princesse ; et tous ensemble faisant une conversation entre-coupée, au lieu de s'instuire de ce qu'ils vouloient sçavoir, ne faisoient qu'augmenter leur curiosité. Martesie fit alors salüer à Chrisante et à Feraulas un fort honneste homme qui estoit venu avec elle, et qui se nommoit Orsane : leur disant qu'il avoit esté son Guide et son Protecteur. Cette premiere conversation ne fut pas longue, à cause qu'il estoit tard : mais Martesie les pria de revenir le lendemain au matin : parce qu'elle seroit bien aise de les pouvoir entretenir auparavant que de voir le Roy, qui ne sçavoit pas encore son retour : ayant jugé à propos de s'informer un peu des choses, devant que de paroistre à la Cour, et de se montrer à luy. Que pour cét effet, elle estoit arrivée à la premiere pointe du jour à Sinope : et avoit voulu se loger chez son parent, où elle pouvoit estre avec bien-seance : ayant une Fille infiniment aimable et vertueuse : et qu'ainsi elle les conjuroit de ne dire pas encore qu'elle fust revenue. Chrisante et Feraulas la quitterent donc de cette sorte : et ne manquerent pas de se trouver le lendemain à l'heure que Martesie leur avoit marquée : n'ayant pas voulu faire sçavoir son arrivée à Artamene, qu'ils ne sçeussent un peu plus de nouvelles de Mandane, pour contenter sa curiosité, son impatience, et son amour. Martesie estoit une fille de Themiscire, de fort bonne condition, de qui Artucas avoit espousé une Tante : et c'estoit pour cela qu'elle avoit choisi sa Maison dans Sinope. Comme elle avoit toujours esté aupres de Mandane, et que la Princesse l'avoit tousjours tendrement aimée ; elle l'aimoit aussi si passionnément, qu'elle ne goustoit presque point la liberté, dont elle joüissoit sans elle : et quoy que peut-estre il y eust une Personne à Sinope, pour qui elle n'avoit pas d'aversion ; neantmoins elle eust mieux aimé estre encore captive avec sa Maistresse, que d'estre libre et ne la voir pas. Aussi parut elle fort melancolique à Chrisante et à Feraulas, lors qu'ils la virent le matin : et comme elle estoit fort adroite, elle avoit fait entendre à Artucas. qu'elle avoit quelque chose à dire à Chrisante, qui regardoit la liberté de la Princesse, qu'elle avoit ordre de ne confier qu'à luy et à Feraulas : de sorte que sans choquer la bienseance, elle les reçeut en particulier dans sa chambre : sans autres tesmoins qu'une Fille qu'on luy avoit donnée pour la servir : mais qui estoit si esloignée du lieu où elle fit assoir Feraulas et Chrisante, qu'elle ne pût rien entendre de leur conversation. Comme ils furent donc arrivez ; que les premiers complimens furent faits ; et qu'ils eurent pris leurs places ; helas, leur dit elle, que je voy de changement depuis le jour que vous partistes. de Themiscire, pour aller aux Massagettes ! et que je suis ignorante de tout ce que vous avez fait depuis ! Si ce n'est que j'ay sçeu que l'illustre Artamene a gagné des Batailles, et renverse des Royaumes. Mais Dieux, quand je suis venue icy, et que l'on m'a dit qu'il y estoit dans les fers, que j'en ay esté surprise et affligée, et que la Princesse le feroit, si elle sçavoit ce terrible changement ! En verité, disoit elle, quand je repasse dans ma memoire, tout ce qui nous est arrivé ; et qu'apres tant d'enlevemens ; tant de persecutions ; tant de guerres ; tant de naufrages ; et tant de malheurs ; je songe que Mandane est captive en Armenie, et qu'Artamene est prisonnier à Sinope ; j'avoüe que mon esprit se confond. Bien est il vray que j'ay apris à ne desesperer plus de rien : puis qu'apres tout, je suis vivante ; je suis à Sinope ; et avec des personnes que je ne suis pas marrie de voir. Vous estes bien bonne, aimable Martesie, interrompit Feraulas, de parler de cette sorte : et vous la ferez mesme encore davantage, adjousta Chrisante, si vous voulez nous raconter tout ce qui vous est arrivé depuis nostre départ de Themiscire : et si vous voulez enfin nous bien aprendre par quelle voye Philidaspe fit reüssir son dessein. Pourquoy estant Prince d'Assirie, il ne paroissoit que Philidaspe : comment il traita la Princesse, apres l'avoir enlevée : comment Mazare en devint amoureux : comment ce Prince la trompa pour l'enlever : comment vous fist es naufrage : comment vous en estes échapées : et comment la Princesse n'est pas libre : car je vous advoüe que ce dernier evenement est incomprehensible, et met toute la Cour en Trouble. Tout le monde ne peut imaginer, qui peut estre celuy qui n'a sauvé la Princesse que pour la perdre : et personne ne peut concevoir quel est ce Roy dont elle parle, et que pourtant elle ne nomme point, dans le Billet que l'on a reçeu d'elle. Ainsi aimable Martesie, je vous conjure par l'illustre Nom de la Princesse Mandane, et par celuy d'Artamene, de nous dire bien exactement tout ce que vous sçavez et du Roy d'Assirie, et du Prince des Saces, et de ce Roy que nous ne pouvons deviner. Vous me demandez tant de choses, dit elle en me demandant cela, que je ne sçay pas trop bien si je pourray vous contenter en un seul jour : j'abregeray pourtant mon discours le plus que je pourray. Ce n'est pas ce que nous vouions, repliqua Feraulas, au contraire, nous vous demandons en grace, de ne nous dérober pas un seul des sentimens de la Princesse : car enfin Artamene * besoin de consolation : et nous ne luy en sçaurions donner de plus grande, que celle de luy faire sçavoir tout ce qui est advenu à la Princesse qu'il adore. Ainsi n'en faites point à deux fois, je vous en conjure : puis que nous sommes disposez à vous donner une audience aussi paisible et aussi longue, que ce que vous avez à nous raconter le demandera. Mais ne songez vous point, dit Martesie, qu'il est aussi à propos que je sçache tout ce qui vous est arrivé ? le m'engage de vous le dire, respondit il, devant que de partir d'icy, pourvû qu'à l'heure mesme vous satisfaciez l'extréme envie que nous avons d'entendre tout ce qui vous est advenu. je dis à vous genereuse Martesie : car comme Aramene n'a point d'interest qui ne soit le mien, je suis assuré que la Princesse Mandane n'en a point aussi qui ne soit le vostre. Martesie se voyant alors si pressée, tascha de donner quelque ordre dans son esprit, aux choses qu'elle avoit à dire : et apres avoir esté quelque temps sans parler ; elle reprit la parole de cette sorte.

Histoire de Mandane : Nitocris et le roi d'Assyrie


HISTOIRE DE MANDANE.

Pour vous esclaircir pleinement, de tout ce qui nous est advenu, et des raisons pour lesquelles le Roy d'Assirie n'a paru dans la Cour de Capadoce, que sous le Nom de Philidaspe, quoy que le sien propre soit Labinet : il faut que je reprenne les choses d'assez loing : et que je ne face pas moins l'Histoire de la Reine Nitocris, et Celle de la Princesse Istrine fille de Gadate, que celle de la Princesse Mandane. Je ne doute pas que vous ne soyez surpris, de m'entendre parler si precisément des affaires d'Assirie, et des sentimens particuliers de deux Princes qui ont le plus de part à cette Histoire : mais à la fin de mon recit je vous aprendray par quelle voye je n'ay pas ignoré ce que je m'en vay vous dire, Vous sçavez sans doute que c'estoit à la Reine Nitocris qu'apartenoit le Royaume d'Assirie, et que c'estoit par cette raison que le Prince son fus ne portoit pas la qualité de Roy, bien que le Roy son Pere fust mort. Cette Grande Princesse estoit effectivement descendüe en droite ligne, des premiers Rois d'Assirie : et depuis le Grand Roy Ninus, et la fameuse Semiramis, il n'y a peut-estre pas eu une Princesse plus illustre que celle là. Le Roy son Pere mourut qu'elle estoit encore fort jeune : et elle porta la Couronne en un âge, où toute autre qu'elle, n'auroit pas eu la force de la soutenir. Cependant tous les Assiriens tombent d'accord, que l'on n'a jamais veû tant de sagesse et tant de prudence, qu'elle en tesmoigna en toutes ses actions. Neantmoins quoy que sa raison fust fort avancée, il y avoit pourtant un Conseil composé des plus excellens nommes de la Monarchie, qui conduisoient les affaires, en attendant que l'âge peust donner une légitime authorité aux volontez de cette Princesse. Mais comme par les loix fondamentales de l'Estat, elle ne pouvoit espouser de Prince Estranger ; tout ce qu'il y avoit de Princes Assiriens estoient alors à Babilone : et j'ay entendu dire que cette Cour estoit la plus magnifique chose du monde en ce temps là. Comme cette Princesse estoit fort belle, et qu'elle portoit la premiere Couronne de toute l'Asie, elle fit naistre plus d'une passion dans l'âme de tous les Princes qui la virent : et j'ay entendu assurer, que de ce grand nombre qu'il y en avoit qui la servoient, il n'y en avoit pas un qui n'eust pour le moins autant d'amour que d'ambition. Je ne m'arresteray point à vous dire, avec quelle sagesse et quelle vertu elle agit en cette rencontre : mais je vous diray seulement, qu'entre tous les autres il y en avoit deux qui paroissoient plus vray-semblablement pouvoir esperer une heureuse fin à leurs desseins, que tout le reste de ces illustres pretendans. Le premier estoit un Prince nommé Labinet, aussi bien que celuy qui est aujourd'huy Roy d'Assirie : et l'autre estoit Gadate : qui en ce temps là estoit un miracle en beauté, en bonne mine, en valeur, en esprit, en galanterie, et en vertu. Il estoit aussi d'une condition fort relevée : et sa Race avoit esté alliée plus d'une fois à la famille Royale. Mais pour l'autre, quoy qu'il ne fust pas si accomply, et que ses bonnes qualitez fussent moins esclatantes ; il avoit cét avantage, qu'il se disoit estre sorty d'un des Enfans de Sardanapale, qu'il avoit envoyez en Paphlagonie, auparavant que d'estre assiegé dans Ninos, et que d'en avoir fait son buscher : (si toutefois c'est un avantage, de sortir d'un si mauvais Prince) par consequent, il pretendoit avoir quelque droit à la Couronne : quoy qu'en ce temps là il ne fist pas éclater ses pretensions onvertement. D'abord comme la Reine estoit fort jeune, elle ne considera pas cette raison d Estat : et son ame se portant à preférer ce qui estoit le plus parfait, à ce qui l'estoit le moins ; son inclination pancha vers Gadate : qui en estoit sans doute le plus digne, et par ses rares qualitez, et par sa respectueuse passion : ayant entendu dire qn'effectivement il aimoit la Reine Nitocris, avec autant de pureté que l'on aime les Dieux. Cette innocente passion ayant donc pris naissance dans le coeur de cette jeune Princesse, qui croyoit ne pouvoir rien faire de plus avantageux pour ses Peuples, que de leur donner pour Roy, le plus vertueux Prince qu'elle connust ; elle commença de recevoir les services de Gadate d'une maniere, qui fit bien tost connoistre à tous les interessez, cette legere preference qu'il avoit par dessus eux. Il n'en faloit pas davantage, pour exciter le trouble à la Cour : principalement par le Prince Labinet : qui à cause de ses pretentions à la Couronne, estoit le plus dangereux. Ce Prince n'avoit pas sans doute de deffauts considerables : mais il n'avoit pas aussi de ces vertus heroiques, qui separent autant les Princes du commun des autres hommes pour leur merite, qu'ils le font par leur condition. Neantmoins l'ambition et l'amour eslevant son coeur, il ne parla plus que de guerre civile ; de revolte et de sedition : et en effet, la chose alla si avant, que chacun commença de prendre party. Tous les Amants mescontents en faisoient un ; Labinet faisoit le sien à part, suivy de quelques esprits remuans ; et Gadate seul se trouvoit du costé de la Reine. Cette jeune Princesse voyant les choses en cét estat, en fut extrémement surprise : et apres avoir consideré, que peut-estre elle alloit renverser un grand Royaume : elle prit d'elle mesme une resolution qui fit bien voir la Grandeur de son ame et de sa vertu. Car ayant fait apeller Gadate, que sans doute elle aimoit beaucoup plus qu'elle ne luy avoit tesmoigné : l'ayant, dis-je, fait apeller, pour luy donner une marque de son affection d'une maniere assez nouvelle, et infiniment surprenante ; Gadate, luy dit elle, j'ay voulu vous parler aujourd'huy, pour vous aprendre ce que sans doute vous avez ignoré : du moins sçay-je bien que j'ay aporté quelque soin à vous le cacher. Sçachez donc, poursuivit elle, que je vous ay assez estimé, pour vous juger digne de porter la Couronne d'Assirie. Ha ! Madame, s'escria-t'il, elle sied trop bien à la Reine Nitocris pour la luy oster : et celuy qu'elle choisira pour luy faire l'honneur dont elle parle, en seroit indigne, s'il ne se contentoit d'estre seulement le premir de ses Sujets. Attendez Gadate, luy dit elle, à me remercier, que je sois à la fin mon discours : car apres vous avoir donné ce puissant tesmoignage de mon estime, je pretens vous en demander un de vostre affection. S'il ne faut, Madame, repliqua t'il, que mourir à vos pieds, le suis prest de vous obeïr : et je ne sçache qu'une seule chose, que je ne puisse vous accorder. Aprenez la moy je vous en conjure, luy repliqua-t'elle, afin que je ne vous demande rien d'impossible. Gadate qui n'avoit jamais ose parler d'amour à la Reine, fut un peu surpris : neantmoins, apres ce qu'elle venoit de luy dire, il se remit aisément : et la regardant avec autant de respect que d'amour ; Pourveu Madame, luy dit il, que vostre Majesté ne me deffende pas de l'adorer, je ne luy desobeïray jamais. Non, luy dit elle en soupirant, je ne pretends pas que mon authorité s'estende sur les sentimens du coeur : et peut-estre mesme quand ma domination iroit jusques là, ne voudrois-je pas destruire en vostre ame, les sentimens que vous avez pour moy. Mais ce que je vous veux dire est, que la necessité des affaires de mon Estat, et le bien de mes Peuples, ne me permettant plus de me choisir un Mary, j'ay voulu vous faire sçavoir que je suis resoluë, de faire assembler les Estats generaux du Royaume : et d'en recevoir un par le suffrage universel de mes Sujets. S'ils sont raisonnables, vous aurez peut estre leurs voix, comme je vous eusse donné la mienne, si l'on m'en eust laissé la liberté : mais si vous n'estes pas choisi par eux, resoluez vous Gadate à ne me voir de vostre vie : et à vous retirer dans la Province qui vous apartient, sans venir jamais à la Cour. Je ne m'arresteray point, sage Chrisante, à vous dire tout ce que dit Gadate à la Reine Nitocris : ny mesme beaucoup de choses qui suivirent cétte conversation, quoy que toute cétte Histoire soit admirablement belle, et infiniment touchante : mais je vous diray seulement (afin de venir le plus tost qu'il me sera possible, aux avantures les plus essentielles de mon discours) que quoy que Gadate peust dire, il ne pût jamais obtenir autre chose, que la liberté de soliciter ses Juges. En effet, la Reine assembla les Estats generaux de son Royaume : leur declarant qu'elle estoit resoluë de songer au repos de ses Peuples, et de leur laisser la liberté de se choisir un Roy. Tous ces Amans irritez, surpris de cétte declaration, et ravis de la vertu de la Reine, revindrent à Babilone soliciter leurs interests : et rendre autant de devoirs à ceux qui formoient l'Assemblée, qu'ils en avoient du à la Reine Nitocris. Mais enfin cette puissante raison d'Estat, qui veut que l'on oste tout sujet et tout pretexte de guerre civile, fit que les Estats generaux supplierent la Reine, de vouloir espouser Labinet ; ce qu'elle fit, sans donner aucune marque de repugnance : ayant mesme toute sa vie paru estre extrémement satisfaite en son Mariage : et ayant fort bien vescu avec le Roy son Mary. Cependant elle voulut que Gadare luy obeïst, et qu'il s'en allast à la Province qui estoit à luy, pour n'en revenir jamais. Ce n'est pas que le Roy qui sçeut la chose, et qui connoissoit parfaitement la vertu de cette Princesse, ne voulust l'obliger plus d'une fois, à souffrir que Gadate revinst à Babilone : mais elle ne le voulut jamais endurer. Quelque temps apres son Mariage, elle fit mesme commander à Gadate de se marier : et d'espouser une Princesse descenduë des anciens Rois de Bithynie, qui estoit extrémement riche, et infiniment vertueuse : ce qu'il fit, quoy qu'assurément il conservast tousjours pour la Reine une violente passion. Il vescut pourtant aussi bien avec la Princesse sa femme, que la Reine avec le Roy son Mary : Cependant Nitocris eut un Fils, qui est celuy que vous connoissez, et que nous avons veû tantost Philidaspe, et tantost Roy d'Assirie. Gadate eut aussi un Fils et une Fille : et aussi tost qu'ils furent hors de la premiere enfance, la Reine qui estoit demeurée Veusve, en continuant de deffendre à Gadate de revenir à la Cour, luy fit commander de luy envoyer ses Enfans : afin que son Fils qui se nommoit Intapherne, fust eslevé aupres du Prince d'Assirie ; et que la jeune Princesse sa Fille nommée Istrine, fust en lieu où elle peust un jour donner de l'amour au Prince son Fils, à qui elle avoit dessein de la faire espouser. Tant pour satisfaire à la loy, en le mariant à une Princesse qui n'estoit pas Estrangere, que pour rendre ce tesmoignage d'estime à Gadate : luy semblant qu'elle ne pouvoit mieux, ny plus innocemment reconnoistre les services qu'il luy avoit rendus, qu'en mettant sa Fille sur le Throsne d'Assirie. Il sembloit mesme qu'elle ne prenoit pas seulement cette resolution par choix, mais encore par necessité : Car de tous les Princes qui avoient pretendu espouser la Reine Nitocris, la plus grande partie n'avoient pû se resoudre à se marier : et les autres n'avoient point eu de Filles. Ainsi la Princesse Istrine estoit presque la seule personne, que le Prince d'Assirie pouvoit espouser. Mais admirez un peu comment la prudence humaine est bornée : cette Grande Reine qui par tant d'Ouvrages publics, s'est renduë celebre par tout le monde, et qui la sera à toute la Posterité ; se trompa en son raisonnement : et ce qu'elle creut devoir faire naistre amour, inspira quelque aversion dans le coeur du jeune Prince d'Assirie. La Princesse Istrine pouvoit avoir dix ans, lors qu'elle arriva à Babilone : Intapherne son Frere en avoit quinze ; et le Prince d'Assirie quatorze : mais dés ce temps là, cette humeur imperieuse que nous avons toujours veüe en Philidaspe, commençoit desja d'esclatter. Il vivoit avec Intapherne, d'une maniere qui ne donnoit pas lieu de croire, qu'il le regardast comme devant estre un jour son beau-frere : et il regardoit la Princesse Istrine avec une indifference si grande, qu'il est à croire que si ce n'eust esté la crainte qu'il avoit en cét âge là de desplaire à la Reine ; l'aversion qu'il avoit pour elle, auroit paru plus visiblement. Pour Intapherne, comme c'est un Prince admirablement bien nay, il vivoit avec le Prince d'Assirie avec tout le respect qu'il luy devoit : quoy qu'il eust un peu de peine à souffrir son humeur altiere. Neantmoins l'ambition et les conseils de ceux qui avoient soin de sa conduite, faisoient qu'il avoit beaucoup de complaisance pour luy. La jeune Istrine de son costé, avoit une douceur et une civilité pour le Prince Labinet, qui ne se peuvent exprimer : car encore qu'elle fust fort jeune, la Couronne d'Assirie à laquelle elle croyoit estre destinée, brilloit assez à ses yeux, pour faire qu'elle n'oubliast rien, de tout ce qui pouvoit gagner le coeur du Prince qu'elle esperoit espouser. La Reine de sa part contribuoit tous ses soings, pour faire naistre l'amitié en ces jeunes coeurs qu'elle vouloit unir : et pour cét effet, elle faisoit que ces deux jeunes personnes se voyoient souvent : et que les Festes et les rejouïssances publiques les exposoient ensemble à la veüe du Peuple : qui par ses acclamations, ne manquoit jamais d'aprouver le choix de la Reine : Car à ce que j'ay entendu dire, il estoit impossible de voir rien de plus beau que la Princesse Istrine. Pour le Prince d'Assirie, nous sçavons qu'en effet il n'y a gueres d'hommes au monde si bien faits que luy ; Intapherne aussi estoit beau et de bonne mine : mais quoy que la Reine Nitocris peust faire, l'aversion du Prince son Fils augmenta avec l'âge : et quelques esprits mal intentionnez, luy ayant persuade que la Princesse Istrine estoit un ambitieuse, qui n'avoit de la complaisance pour luy, que parce qu'elle vouloit estre Reine, il recevoit toute sa civilité d'une maniere assez desobligeante. Il haïssoit mesme Intapherne, par cette raison seulement, qu'il estoit Frere de cette Princesse, en laquelle toutefois l'on ne remarquoit aucun deffaut ; estant certain qu'elle a beaucoup d'esprit, et que c'est une des plus belles brunes du monde. Cependant le Prince d'Assirie ayant atteint sa dix-huistiesme année, et la Princesse Istrine en ayant quatorze, la Reine voulut faire proposer au Prince son Fils de l'espouser : mais il la fit supplier de ne le presser encore de se marier : et luy fit dire qu'il ne croyoit pas qu'un Prince qui n'avoit point encore esté à la guerre, deust songer si tost à des nopces. La Reine qui connoissoit l'humeur violente du Prince, creut qu'il faloit luy donner du temps : et principalement parce que selon les aparences, il devoit y avoir guerre contre le Roy de Phrigie, qui avoit fait quelque irruption sur les Frontieres d'Assirie qui touchent ses Estats. Depuis cette proposition, le Prince qui auparavant ne tesmoignoit avoir que de l'indifference, changea sa forme de vie : et esvita autant qu'il pût, de rencontrer la Princesse Istrine en nulle part : et pour cét effet, il s'accoustuma d'aller presque tous les jours à la chasse ; afin de n'estre pas obligé d'aller si souvent chez la Reine. Mais en esvitant la conversation de la Soeur, il n'esvitoit pas celle du Frere : et Intapherne le suivoit par tout, ce qui ne plaisoit guere au Prince. Il arrivoit mesme assez souvent, qu'Intapherne pensant aquerir son estime, augmentoit encore sa haine : car comme il n'aime pas à estre surmonté en nulle chose ; l'adresse extraordinaire qu'avoit Intapherne à lancer le javelot et à tirer de l'arc, luy donnoit de l'envie à toutes les Chasses où il se trouvoit. Il y en eut une entre les autres, où le Prince ayant tiré sur une Ourse la manqua : et un moment apres, Intapherne ayant descoché sa fléche la fit tomber morte : et le mesme jour encore, le Prince d'Assirie ayant manqué un Lyon, Intapherne fit ce qu'il n'avoit pû faire, et le tua d'un seul coup. Le Prince fut si fâché de cette avanture, qu'il ne pût jamais obtenir de luy mesme de loüer Intapherne de son adresse : et en s'en retournant, il dit quelque chose d'assez piquant à deux pas de ce Prince. Car comme quelqu'un ne pouvoit s'empescher de loüer Intapherne ; attendez, luy dit il, à le loüer avec tant d'exces, que nous ayons esté ensemble à la guerre de Phrigie : car a mon advis, il y a plus de gloire à vaincre des hommes qui se deffendent, qu'à tuër des bestes qui fuyent. Intapherne n'entendit pas ce que le Prince d'Assirie avoit dit, quoy qu'il fust assez proche : mais quelqu'un le luy ayant redit apres, il en eut l'esprit un peu aigry : et de ce petit démeslé est venu le faux bruit qui s'est espandu dans les Nations Estrangeres, que le Prince l'avoit tué à la chasse : ce mesme bruit prenant avec aussi peu de verité, le Fils de Gadate, pour le Fils de Gobrias : et la chose se passa purement comme je la dis. Cependant la Reine voyant que les affaires de Phrigie tiroient en longueur, fit encore presser le Prince d'espouser Istrine : et employa pour le luy persuader Mazare, Prince des Saces, qui estoit alors à la Cour, et que le Prince d'Assirie aimoit cherement. Mazare s'aquitant de sa commission, demanda donc precisément au Prince d'Assirie, d'où pouvoit venir la repugnance qu'il tesmoignoit avoir au Mariage qu'on luy proposoit ? Car enfin, luy disoit il, la Princesse Istrine est belle. Il est vray, respondit il, mais elle ne l'est pas comme il le faudroit estre pour toucher mon coeur. De plus, adjoustoit Mazare, elle a de la douceur et de la complaisance, autant que vous en pouvez desirer : si elle estoit un peu plus fiere, repliquoit le Prince d'Assirie, elle me plairoit davantage : Mais n'avoüez vous pas, reprenoit Mazare, qu'elle a beaucoup d'esprit, et mesme beaucoup de vertu ? je croy le dernier, respondit il, mais pour l'autre, puis qu'elle n'a pas sçeu par quelle voye elle pouvoit toucher mon coeur, je pense qu'il m'est permis de le mettre en doute. Apres, adjoustoit Mazare, vous n'estes pas dans la liberté de choisir : et la Princesse Istrine estant la seule personne que selon les loix de l'Estat vous pouvez espouser, en toute l'estendüe de vostre Royaume ; je ne voy pas pourquoy vous ne vous y resoluez point : et pourquoy vous ne vous estimez pas heureux, de ce que n'y ayant qu'une Princesse qui puisse estre vostre femme ; les Dieux vous l'ont du moins donnée belle, douce, sprituelle, et vertueuse. Ha Mazare, s'escria le Prince d'Assirie, c'est pour cette fatale necessite que je ne puis souffrir, que la Princesse Istrine m'est insuportable : Ouy Mazare, j'avoüe, puis que vous le voulez sçavoir, que je connois comme vous, que cette Princesse a de la beauté, de la douceur, de l'esprit, et de la vertu : mais apres tout, quoy que je la connoisse aimable, je ne la sçaurois aimer, et je ne l'aimeray jamais. Non Mazare, les Rois qui sont au dessus de tous les autres hommes, ne doivent point estre privez de la liberté de se choisir une femme, s'ils ont a en avoir une : c'est une loy que mes Predecesseurs ont establie, et que je ne sçaurois observer. Principalement en une conjoncture où il n'y a presque point à choisir : et où de necessité, si je veux espouser une Princesse Assirienne, il faut que ce soit Istrine. Car encore que Gobrias ait une Fille, les Assiriens font quelque distinction de son païs au nost il est plustost mon Vassal que mon Sujet. Je ne doute presque point, adjoustoit ce Prince violent, que si la loy de l'Estat, et les commandements de la Reine, ne sembloient pas me vouloir forcer, à aimer la Princesse Istrine malgré moy, je ne l'aimasse et je ne la cherisse : mais je vous confesse que ne la pouvant choisir, je ne la sçaurois aimer : et que le Prince d'Assirie ne le resoudra jamais, à se captiver en la chose du monde qui doit estre la plus libre. Mais, luy disoit Mazare, les Rois ne se marient pas comme les autres hommes : et il ne leur importe presque pas d'aimer ou de n'aimer point celles qu'ils espousent. Les Assiriens vous demandent une Reine, accordez leur ce qu'ils demandent, et donnez vostre coeur à qui il vous plaira. Mon coeur, repliqua le Prince en sous-riant, est une chose que j'estime assez precieuse, pour ne la donner qu'à une Reine : ainsi Mazare, si par hazard je venois à aimer une personne qui ne le fust pas, je veux me reserver la liberté de luy pouvoir donner une Couronne. C'est pourquoy n'en parlons plus : et si vous m'aimez, faites seulement que la Reine ne s'offence pas de ma desobeïssance. Mazare en effet fit tout ce qu'il luy fit possible, pour adoucir l'esptit de Nitocris : mais il n'y eut pas moyen de luy faire trouver bon que le Prince son Fils ne luy obeïst pas : elle que toute la Terre regardoit avec estime : et qui luy devoit laisser un Estat le plus florissant de toute l'Asie. Elle creût mesme qu'il estoit bon d'oster ce pretexte de guerre au Prince son fils : et de faire la paix avec le Roy de Phrigie Le Prince ayant sçeu la chose, et ne la pouvant empescher, jugea bien que cette paix ne seroit pas plustost publiée, qu'on luy reparleroit de Nopces : de sorte que ne sçachant plus quel pretexte trouver, il s'avisa de faire ce qu'il pourroit pour obliger quelqu'un des jeunes Princes qui estoient aupres de luy, à estre amoureux de la Princesse Istrine : et entre les autres, il en pressa estrangement le Prince des Saces. Mon cher Mazare, luy disoit il, faites que je vous aye l'obligation d'aimer Istrine pour l'amour de moy : vous y avez sans doute, disoit il encore, beaucoup de disposition : car enfin vous m'avez dit qu'elle est belle, qu'elle a de l'esprit ; et de la vertu. Pourquoy donc ne l'aimez vous pas ? Parce, luy respondoit Mazare, que le moment fatal où je suis destiné d'aimer n'est pas arrivé : et parce que la Reine ne le souffriroit pas : et que de plus la Princesse Istrine ne me regarderoit pas favorablement. Apres avoir en vain bien tourmenté Mazare, il fut en trouver un autre, que l'on dit qui estoit effectivement amoureux d'Istrine sans oser le dire ; et qui n'osa pourtant jamais l'avoüer au Prince, ny accepter les assistances qu'il luy offroit : pour le respect qu'il avoit pour la Reine Nitocris, et mesme pour la Princesse qu'il aimoit. Car enfin le Prince d'Assirie ne leur proposoit pas moins, d'enlever Istrine pour eux : et de la leur donner par les voyes les plus injustes et les plus violentes. Voyant donc que cette invention qu'il avoit crû fort bonne ne luy reüssissoit pas, il prit la bizarre resolution, de tascher de se faire haïr de la Princesse Istrine : et comme il sçavoit qu'elle aimoit tendrement son Frere ; il affecta de le traitter avec froideur : ne pouvant obtenir de luy, de faire directement une incivilité à cette Princesse. Un soir donc que l'on ne faisoit plus qu'attendre celuy qui estoit allé faire signer les Articles de Paix au Roy de Phrigie ; le Prince d'Assirie s'estant allé promener au bord de l'Euphrate, Intapherne le suivit avec beaucoup d'autres : et comme ils estoient en un age où pour l'ordinaire les Dames ont beaucoup de part en la conversation ; Mazare disoit que les Beautez blondes touchoient son coeur : et Intapherne assuroit que les brunes avoient plus de part en son inclination. Pour moy, adjousta le Prince d'Assirie, je n'aime encore ny les blondes ny les brunes : mais si j'ay à en aimer quelqu'une un jour, je ne pense pas qu'elle soit comme les aime Intapherne. L'Amour Seigneur, repliqua ce Prince, ne nous laisse pas le choix, de ce que nous devons aimer : et peut-estre, adjousta-t il, que vous esprouverez enfin sa tyrannie. L'Amour, repliqua cét imperieux Prince, pourra peut estre comme vous dittes devenir mon vainqueur : mais du moins, si je ne me trompe, ne seray-je pas vaincu par des Beautez Assiriennes. Il y en a pourtant d'assez grandes à Babilone (repliqua Intapherne, qui se trouva alors seul avec le Prince, à dix ou douze pas de la Compagnie. ) Ouy (luy respondit il, avec un sous rire malicieux) mais puis que la Princesse Istrine ne m'a pas vaincu, je n'ay rien à craindre : et ma liberté est en assurance à Babilone. Ma Soeur (respondit Intapherne, avec beaucoup de respect) n'a pas eu assez bonne opinion de sa beauté, pour pretendre à une si illustre conqueste : Mais Seigneur, ce que la mediocrité de ses charmes n'a pû faire, ne sera peut-estre pas impossible à beaucoup d'autres qui en ont plus qu'elle : et qui outre leur merite, ont peut-estre aussi plus de bonheur. Il est vray, repliqua assez fierement le Prince d'Assirie, que la Princesse Istrine n'est pas heureuse en ses desseins : et qu'il y a sujet de la pleindre, de n'avoir pû gagner une Couronne, qu'elle croit avoir bien meritée. je ne sçay Seigneur, respondit Intapherne un peu aigry, pourquoy vous me parlez de cette sorte : mais je sçay bien que la Maison dont je suis, a donné plus d'une sois des Reines à l'Assirie : et qu'ainsi quand ma Soeur par le commandement de la Reine, auroit esperé un semblable honneur, elle n'auroit rien fait de fort deraisonnable. La Fortune Intapherne, respondit brusquement ce Prince violent, n'est pas tousjours aveugle en ses presens : elle donne souvent avec choix : et je suis bien assure, que ce ne sera point par ma main que son caprice donnera des Couronnes : et qu'elle ne mettra point par moy sur le Throsne, ceux qui ne doivent le regarder qu'en tremblant. Dans les autres Royaumes, respondit Intapherne, l'on dit que le Prince est au dessus des loix : mais en Assirie les loix ont accoustumé d'estre au dessus du Prince, qui fait gloire de s'y assujettir : et par cette raison, les Sujettes comme ma Soeur, peuvent tousjours fans choquer la bien-seance, ne trembler point en regardant un Throsne où elles peuvent monter. Quand les Sujettes comme vostre Soeur, repliqua t'il, vivront sous le regne d'un Prince comme moy, on leur aprendra mieux ce qu'elles doivent qu'elle ne le sçait : et on leur fera voir que la raison est plus forte que la loy : que l'on peut enfraindre sans injustice, lors que cette loy est injuste. Apprenez donc Intapherne, poursuivit il, à ne vous fier pas à la loy : renoncez à tous les privileges que vous croyez qu'elle vous donne : contentez vous des alliances que vous avez eües autrefois, avec les Rois d'Assirie : et croyez que si je regne un jour, vous n'y en aurez jamais de nouvelles. Peut estre, repliqua Intapherne, qu'auparavant que la Reine Nitocris vous ait laissé la Couronne, vous changerez de sentimens : Je vous entens bien, respondit le Prince d'Assirie, vous croyez parce que je ne regne pas encore, que vous estes presque mon égal : mais Intapherne, desabusez vous : et pour commencer de vous aprendre qu'il y a quelque difference entre moy et vous, je vous commande de vous retirer, et de ne me voir jamais : si vous ne voulez vous exposer à estre mal traité. Ha Seigneur, repliqua Intapherne, les personnes de ma condition, ne le doivent point estre par celles de la vostre : Je ne sçay pas si elles le doivent estre, respondit le Prince d'Assirie, mais je sçay bien que si Imapherne ne m'obeït, et mesme sans murmurer, j'en donneray un exemple aux Princes qui me suivront. Ouy Seigneur, respondit Intapherne en se retirant, je vous obeïray : mais ce sera bien plus par le respect que je porte au fils de la Reine Nitocris, que par la crainte d'estre mal traité : puis qu'apres tout, les Princes qui ont le coeur d'Imapherne, sont bien assurez que personne ne leur fera jamais d'outrages impunément. Le Prince d'Assirie par bonne fortune, n'entendit pas ces dernieres paroles : et il n'y eut que Mazare qui les oüit, en se r'aprochant du Prince, mais il ne les redit pas. Au partie de là, Intapherne fut demander son congé à la Reine, qui le luy refusa : la Princesse Istrine de son costé, infiniment offensée du mauvais traitement que son Frere avoit reçeu à sa consideration, suplia aussi Nitocris de la renvoyer chez son Pere : mais la Reine la refusa aussi bien qu'Intapherne : leur disant tousjours que le Prince son fils changeroit d'humeur avec le temps : et qu'elle y donneroit ordre. Cependant elle estoit en une colere extréme contre luy, et ne pouvoit s'empescher de le tesmoigner : de sorte que le Prince l'ayant sçeu, et celuy qui estoit allé en Phrigie, ayant raporté les Articles de la paix signez, il prit la resolution de quitter la Cour d'Assirie : afin de se delivrer de la persecution qu'il disoit souffrir : et de s'en aller voyager inconnu, jusques à ce que la Reine sa mere eust changé de sentimens : ou que la Princesse Istrine fust mariée. Il partit donc le lendemain de la resjoüissance publique, que l'on fit à Babilone pour la paix de Phrigie, et ne mena aveque luy que trois des siens : entre lesquels il y avoit un homme de condition, qui estoit de la mesme Maison dont on disoit que celle d'Aribée estoit sortie : du temps que la Capadoce estoit sous la puissance des Assiriens. je ne m'arresteray point maintenant à vous raconter les voyages de ce Prince, qui en partant de Babilone, prit le Nom de Philidaspe : et je vous diray seulement, qu'apres avoir esté en plusieurs Cours de l'Asie, il arriva inconnu à Sinope ; un jour que l'on faisoit un Sacrifice au Temple de Mars, pour la mort de Cyrus : un peu auparavant la guerre de Pont et de Bithinie. Quoy, interrompit alors Chrisante, le jour de Sacrifice fut donc le premier jour que le Prince d'Assirie, sous le Nom de Philidaspe, vit la Princesse Mandane ? Ouy, repit Martesie, et ce fut ce jour là qu'il en devint amoureux, aussi bien que l'illustre Artamene. Vous jugez bien, poursuivit elle, que depuis cela, jusques au premier dessein de l'enlevement de la Princesse Mandane, dont Artamene empescha l'execution, j'ay peu de choses à vous aprendre : puis que vous avez esté les tesmoins de cette jalousie secrette, qui les obligeoit à se haïr ; et de ces presentimens qui les advertissoient tous deux de ce qu'ils estoient. C'est pourquoy je ne vous entretiendray, ny de la violence de la passion de Philidaspe ; ny de sa jalousie, ny de tout ce que l'amour produisit en son coeur. Il faut toutefois que je vous aprenne certaines choses, que vous ne pouvez avoir sçeuës : je vous diray donc que cét homme qui accompagnoit Philidaspe, et qui estoit de mesme Maison qu'Aribée, se fit connoistre à luy : et luy presenta Philidaspe, comme un homme de qualité qui vouloit voyager sans estre connu : le priant de les favoriser en toutes choses ; et de luy faire saluër le Roy et la Princesse. Ce fut en effet, la premiere raison qui obligea Aribée à proteger Philidaspe, et à le presenter à Ciaxare et à Mandane, quelques jours auparavant que le Roy partist de Sinope pour s'en aller à la guerre. Cependant l'amour s'estant puissamment emparé du coeur du Prince d'Assirie, et trouvant une occasion de guerre en Capadoce, il prit la resolution de tarder en cette Cour : et il y vescut de la maniere que vous sçavez. Mais je voudrois bien sçavoir, aimable Martesie, interrompit alors Feraulas, pourquoy le Prince d'Assirie ne parla point d'amour à la Princesse Mandane ; luy, dis-je, qui n'avoit pas les raisons qui en empeschoient Cyrus ? Il en avoit une partie, repliqua-t'elle ; car enfin l'austere vertu de la Princesse, le retenoit aussi bien qu'Artamene : joint qu'il n'ignoroit pas non plus, que jamais Ciaxare ne consentiroit, que sa Fille qui devoit estre Reine de Medie l'espousast. Car vous n'ignorez pas sans doute, que depuis que l'illustre Dejoce mit sa Patrie en liberté, et la delivra de la tirannie des Rois Assiriens, il y a une haine irreconciliable entre ces deux Peuples : et que toute la Medie se seroit revoltée contre Alliage, s'il eust songé à donner son contentement à cette Alliance. Le Prince d'Assirie n'osoit donc parler d'amour sans se faire connoistre : et n'osoit se faire connoistre, pour la crainte qu'il avoit d'estre haï et refusé : tant par les raisons que je viens de dire, que parce que les loix d'Assirie et de Capadoce, s'oposoient à ce Mariage. Il creut donc qu'il faloit seulement tascher de se mettre assez bien dans l'esprit de la Princesse, pour obtenir son pardon, quand il l'auroit enlevée, comme il en avoit le dessein : Mais pour l'executer, il creut qu'il faloit gagner Aribée absolument : et comme il avoit remarqué en plusieurs conversations particulieres, qu'il avoit une passion tres forte pour la Nation Assirienne ; et qu'il eust presque souhaité que la Capadoce eust encore vescu sous ses anciens Maistres ; il se descouvrit à luy : et luy fit comprendre qu'en le favorisant dans son entreprise, il ne pouvoit jamais trouver une plus innocente voye, de remettre la Capadoce sous la puissance des Rois d'Assirie. Vous pouvez juger par tout ce que vous avez veû faire depuis à Aribée, qu'il escouta cette proposition, qu'il y consentit : et qu'il promit à Philidaspe de le servir en toutes choses. Ce Prince se descouvrit à luy, un peu apres la prise de Cerasie : et ils resolurent que Philidaspe s'assureroit d'une place sorte en Assirie, pour sa retraite, lors qu'il auroit enlevé la Princesse Mandane : n'osant pas songer de la mener à la Cour de la Reine Nitocris, veû la maniere dont il s'estoit separé d'avec elle, et la cause de son exil. Mais comme il faloit du temps pour cela, il falut qu'il se donnast patience, et qu'il differast l'execution de son dessein. Cependant il en esperoit un heureux succés : car il croyoit que lors qu'il auroit enlevé la Princesse Mandane, la Reine Nitocris authoriseroit une chose, qui joignoit trois Royaumes à l'Assirie : et une chose où la loy pouvoit mesme recevoir quelque explication favorable : disant que la Princesse de Capadoce n'estoit point Estrangere pour luy ; puis que le Royaume où elle estoit née, luy apartenoit legitimement. Il envoya donc vers le Gouverneur d'une Ville, qui est à huit journées de Babilone, qui s'apelle Issus, et qui est scituée sur une riviere qui porte son Nom, afin de le suborner, et de l'obliger à vouloir luy estre fidelle. Mais pendant que cela se tramoit, vous vistes tout ce qui se passa à l'Armée et à la Cour, entre ces deux illustres Rivaux : et je n'ay plus rien à vous dire, jusques apres les deux Batailles qu'Artamene gagna en un mesme jour : à l'une desquelles, comme vous sçavez, il prit le Roy de Pont prisonnier ; et en suite dequoy, tout le monde le creut mort. Mais en cét endroit je vous diray, que Feraulas devant qui je parle, hasta peut-estre de quelques mois l'execution du premier dessein d'enlever la Princesse Mandane. Moy ! aimable Martesie, interrompit Feraulas,Vous mesme, luy respondit elle, car lors que vous creustes que vostre Maistre estoit mort, dans la violence de vostre douleur, vous ne pustes vous empescher parlant de la perte d'Artamene, de vous escrier en presence de Philidaspe, Ha ! pauvre Prince, faut il qu'une si belle vie ait si peu duré ! Il m'a dit depuis à Babilone, qu'alors il vous arresta, et vous demanda s'il estoit vray que vostre Maistre fust de cette condition ? et que vous aviez feint que l'excés de vostre desplasir vous avoit fait dire une parole pour une autre. Mais que cela n'avoit pas empesché qu'il ne luy fust demeuré de violons soubçons dans l'esprit, que la chose estoit comme vous l'aviez dite sans y penser. Il est vray, repliqua Feraulas en rougissant, que je me souviens d'avoir fait cette faute : et plus vray encore, que dans l'extréme douleur où j'estois alors, et dans l'extréme joye que j'eus bien-tost apres, pour la resurrection de mon cher Maistre, j'en avois absolument perdu la memoire. Feraulas ayant cessé de parler, et Chrisante l'ayant prié de n'interrompre plus Martesie, elle reprit ainsi son discours. Au retour d'Artamene et de Philidaspe à Sinope, la jalousie de ce dernier s'augmenta : et ayant esté assuré par le Gouverneur de la Ville d'Issus, qu'il le recevroit quand il voudroit, il ne songea plus qu'à executer son dessein. Aussi bien voyoit il qu'il n'en pourroit jamais trouver d'occasion plus favorable : car la Paix s'allant faire, il jugeoit bien qu'il n'auroit plus de Troupes qui luy pussent prester main forte : au lieu qu'en l'estat qu'estoient les choses, il avoit quatre mille hommes, comme vous sçavez, aux Portes de la Ville, qui dépendoient absolument de luy : et un Chasteau pour luy donner pretexte de n'estre pas à Sinope, durant qu'Aribée seroit la chose. Enfin vous n'avez pas perdu la memoire comment une Lettre que ce Prince escrivit, tombant entre les mains d'Artamene, descouvrit la conjuration et l'empescha : Mais vous ne sçavez pas que celuy qui l'avoit perduë, estant allé chez Aribée, et ne l'ayant point trouvée sur luy, en estoit demeuré fort surpris : et luy avoit advoüé, qu'il craignoit bien qu'un homme contre lequel il s'estoit batu ne l'eust trouvée. Vous ne sçavez pas non plus, qu'Aribée ayant sçeu qu'Artamene avoit esté chez la Princesse et chez le Roy, et qu'en suite il estoit allé changer les Gardes ; envoya advertir Philidaspe : qui apres avoir fait disperser en une nuit, les quatre mille hommes qu'il avoit au pied de ce Chasteau où il commandoit, au lieu de s'enfuir comme tout le monde creut qu'il avoit fait, s'en alla à Pterie, dont Aribée estoit Gouverneur, où il demeure tousjours caché : resolu d'attendre en ce lieu là, une occasion plus favorable. Ce fut donc pour l'amour de luy, qu'Aribée voulant esloigner Artamene de la Cour, comme estant le plus grand obstacle à ses desseins ; proposa à Ciaxare, de l'envoyer vers la Reine des Massagettes, afin d'executer son entreprise pendant son absence. Il arriva pourtant une chose qui l`embarrassa fort ; qui pensa le desesperer ; et qui luy fit bien perdre du temps : qui fut qu'aussi tost apres qu'Artamene fut party, Philidaspe sçeut que ce Gouverneur qui luy devoit donner retraite dans la Ville d'Issus estoit mort : si bien qu'il falut chercher un autre Azile, auparavant que de rien entreprendre : ce qui dura si long temps, qu'il ne pût executer son dessein, que lors que l'on ne faisoit plus qu'attendre Artamene ; duquel l'on n'avoit point eu de nouvelles depuis son depart. Le Gouverneur d'une Ville qui s'apelle Opis, et que le fleuve du Tigre traverse, ayant donc esté gagné ; Aribée qui avoit suborné une de mes Compagnes, nommée Arianite : et qui de plus avoit gagné presque tous les Gardes de la Princesse, executa son entreprise à Themiscire, où Philidaspe s'estoit rendu sans danger. Car outre qu'il n'alloit que de nuit, il est encore vray qu'il s'estoit si fort changé le taint par une invention qu'on luy avoit donnée, qu'il n'estoit pas connoissable.

Histoire de Mandane : enlèvement par le roi d'Assyrie


Enfin Chrisante me voicy arrivée a l'endroit de mon recit, où tout ce que j'ay à vous dire vous est inconnu : Mais de grace imaginez vous bien quelle fut la surprise et le desespoir de la Princesse, de se voir enlevée par Philidaspe. Il fut si grand, que je creus qu'elle en expireroit de douleur : Vous avez sçeu comment je suivis ma chere Maistresse, malgré ceux qui l'enleverent : car pour Arianite, Philidaspe n'avoit garde de la laisser. je ne m'amuseray point à vous dire, comment nous quitasmes le Bateau dans lequel on nous avoit mises : ny comment nous trouvasmes des chevaux à l'autre costé du fleuve : ny quelle fut nostre route ; ny quelle estoit nostre escorte : mais je vous diray seulement, que jusques à la pointe du jour que nous campasmes dans un Bois, sous un Pavillon que l'on tendoit pour cela, la Princesse ny moy n'avions pû prononcer une seule parole : ny estre capables d'entendre rien de tout ce que Philidaspe nous disoit, tant l'affliction et l'estonnement s'estoient emparez de son ame et de la mienne. Et je pense que depuis que la Princesse dans les premiers transports de sa douleur, eut crié à Philidaspe, Que si Artamene eust esté à Themiscire, il n'eust pas entrepris ce qu'il entreprenoit ; elle ne parla plus du tout. Mais apres que nous fusmes sous ce Pavillon, et que la Princesse à demy morte se fut assise sur des quarreaux que l'on avoit mis sur un grand Tapis de pied qui couvroit tout le parterre de cette Tente ; et que je me fus rangée aupres d'elle, aussi bien qu'Arianite, qui contrefaisoit aimirablement bien l'affligée, Philidaspe apres avoir posé toutes les Sentinelles necesssaires pour sa seureté, vint se jetter à ses pieds ; et la regardant avec autant de soubmission que s'il n'eust pas eu l'audace de l'enlever ; le sçay bien, Madame, luy dit il, que non seulement Philidaspe est un temeraire : mais que mesme le Prince d'Assirie en vous offrant une des plus illustres Couronnes du monde, est un audacieux, qui merite chastiment. Ouy divine Princesse, je mets vostre vertu tellement au dessus de vostre condition, que je tombe d'accord que le plus Grand Roy du monde, ne pourroit jamais pretendre à l'honneur d'estre aimé de vous, sans une temerité criminelle. Mais, Madame, puis que les Dieux vous ont mise au dessus de tous les Rois de la Terre ; et que nul ne sçauroit pretendre à la gloire de vous posseder sans vous faire injure ; j'ay creû que je pouvois aussi tost qu'un autre, aspirer à estre cét heureux temeraire, que les Dieux vous ont destiné. je suis peut- estre moins que les autres par moy mesme : mais je suis du moins autant que les autres, par la Couronne que je dois porter : et plus que les autres, par la passion que j'ay pour vous. Ainsi, Madame, quelque injuste que je sois, je merite peut-estre quelque compassion : principalement si vous connoissez que je n'ay fait, que ce que je n'ay pû m'empescher de faire. Car enfin, si l'eusse eu quelque autre voye, de pouvoir esperer l'honneur où je pretens, je n'aurois pas pris celle dont je me suis servy ; mais vous sçavez bien Madame, qu'Astiage ny Ciaxare, quand mesme j'eusse esté assez heureux, pour n'estre pas méprisé de vous, n'auroient jamais aprouvé la proposition que je leur aurois fait faire. Que vouliez vous donc que devinst un Prince, qui vous aimoit ; qui vous adoroit ; et qui ne voyoit à son choix, que Mandane ou la mort ? La mort (reprit la Princesse avec beaucoup de colere) eust esté un choix plus juste, et plus judicieux tout ensemble : car enfin s'il est vray que vous aimiez Mandane, elle rendra vostre vie plus cruelle, que la mort ne vous l'eust esté ; Peut-estre Madame, repliqua t'il, que me voyant eternellement à vos pieds, avec une soumission sans égale, vous laisserez vous toucher à mes larmes et à mes soupirs. Non non, interrompit la Princesse, n'attendez rien ny du temps, ny de vos larmes, ny de vous soupirs, ny de tout autre secours quel qu'il puisse estre : le coeur de Mandane ne se laisse pas gagner par de semblables voyes : et vostre crime bien loing d'estre effacé par des larmes, ne le seroit pas par vostre sang. Ainsi Philidaspe (car je ne puis me resoudre de vous donner un Nom plus illustre, apres vostre mauvaise action) preparez vous dés icy, à voir augmenter à tout les momens, la haine que je commençay d'avoir pour vous à Sinope. Voila quel fera le progres que vous ferez dans mon ame, et n'en doutez nullement : C'est pourquoy s'il vous reste quelque rayon de lumiere dans l'esprit, que vostre injuste passion, n'ait pas obscurcy ; songez qu'il vous seroit beaucoup plus avantageux de me remettre en liberté, et de vous repentir de vostre faute, que de la continuer. Nous ne sommes pas encore si loing de Themiscire, que vous ne le puissiez faire facilement : et je vous engage ma parole, d'obliger le Roy mon pere à ne se ressentir pas de l'outrage que vous luy assez fait. je vous promets mesme, que cette effroyable haine que vous avez fait naistre dans mon coeur, dés la premiere fois que vous eustes dessein de m'enlever ; s'en effacera presque toute : et que je vous auray mesme quelque obligation, de vous estre surmonté pour l'amour de moy. je croiray alors que vous m'avez veritablement aimée : ou au contraire, si mes raisons ne vous persuadent point, je croiray que le seul interest vous a fait agir : et que n'ayant pas de Sujettes qui portent des Couronnes, vous avez voulu songer à vous marier par ambition plustost que par amour. Au reste, ne fondez pas vostre esperance, sur ce que je n'éclate point en injures contre vous : ma bouche, Philidaspe, n'en a jamais prononcé : et je ne sçay pas mesme. desquels termes il se faut servir, en parlant à ceux qui m'outragent ; parce que jusques à cette heure, je n'ay point esté outragée. Mais ce que je sçay de certitude, c'est que je sens l'injure que vous me faites, comme une Princesse de grand coeur la doit sentir : et que sans m'emporter en une violence inutile, je ne laisse pas de vous haïr effroyablement : et de former un dessein inebranlable, de ne me laisser jamais toucher, ny par vos respects ; ny par vos services ; ny par vos larmes, ny mesme par vos menaces ; (car je dois tout craindre de vous) ny mesme encore par la veüe de la mort, quand vous me la feriez voir certaine. Mais encore une fois Philidaspe, songez que vous pouvez en quelque façon reparer vostre faute : et souvenez vous qu'il n'est rien de plus deraisonnable, que de faire un grand crime inutilement. Pensez de plus, en quel estat vous allez mettre toute la Capadoce, toute la Galatie, toute la Medie, et toute l'Assirie : ou pour mieux dire encore, en quel effroyable desordre vous allez reduire toute l'Asie. Car enfin Astiage et Ciaxare, ne souffriront pas cét outrage sans s'en vanger : tous les Rois leurs Alliez s'engageront dans leur party : craignez donc Philidaspe, craignez, que vous ne soyez noyé dans les funestes ruisseaux de sang que vous voulez respandre : car enfin il est des Dieux, et des Dieux vangeurs et equitables : des Dieux, dis-je, protecteurs de l'innocence oprimée : et ennemis declarez des Princes injustes. Mais Philidaspe, est il possible que la Reine Nitocris qui est une Princesse si illustre, sçache quelque chose d'un si estrange dessein ? Et est il possible qu'il y ait quelqu'un au monde qui vous l'ait conseillé ? Non Madame, reprit Philidaspe, personne ne m'a conseillé ce que j'ay fait : je n'ay pas mesme voulu consulter ma propre raison : et l'Amour tout seul a esté mon conseil en cette entreprise. Mais Madame, il n'est plus temps de parler de repentir à Philidaspe : et vos beaux yeux tous irritez qu'ils sont, s'oposent à toutes vos paroles, et me confirment en tous mes desseins. Ha si cela est, dit la Princesse, je vous deffens de me voir, et je ne vous regarderay jamais : allez Philidaspe, allez, sortez de cette Tente, et n'y rentrez pas, si vous ne voulez adjouster quelque chose à vostre crime. Allez, dis-je, sous ces Bois consulter vostre raison, si vous en avez encore : appellez à vostre secours. vostre generosité : et n'oubliez pas d'écouter la gloire, dont vous aviez paru estre si amoureux et si jaloux. La gloire, Madame, où j'ay pretendu, repliqua ce Prince, et où je pretens encore, est celle de vous pouvoir mettre sur le Throsne d'Assirie ; et de vous pouvoir voir un jour commander dans la plus belle Ville du Monde : C'est pour cela Madame, que je croiray juste de mettre toute l'Asie en armes : aussi bien la Princesse Mandane n'est elle pas d'un merite à devoir estre conquise sans peine. Peut estre que quand vous me verrez à la teste d'une Armée de deux cens mille hommes, vous changerez de sentimens : et que vous ne vivrez plus avec moy, comme vous viviez avec Philidaspe, que vous n'avez creû qu'un simple Chevalier : et qui n'a passé dans vostre esprit, que pour un homme d'une condition bien inferieure à la vostre. Mais Madame, si dans ces occasions la Fortune me favorise, et me fait vaincre tous ces Rois que vous dittes qui prendront vostre querelle ; je ne descendray alors du Char de Triomphe, que pour mettre à vos pieds, toutes les Palmes dont elle m'aura couronné. Ha Philidaspe, luy dit la Princesse, j'aimerois mieux vous voir dans le Tombeau, que dans un Char de Triomphe, apres avoir vaincu le Roy mon Pere. Vous pouvez Madame, repliqua-t'il, empescher la guerre : et ces yeux, ces beaux yeux que vous me cachez avec tant de soing, ou que vous me monstrez si irritez ; n'auront qu'à me regarder favorablement, pour me faire tomber les armes des mains. je n'aurois jamais fait, sage Chrisante, si je vous redisois tout ce que Philidaspe dit : mais enfin la Princesse perdant patience ; et voyant qu'elle avoit parlé inutilement ; luy commanda d'une authorité si absolue de sortir de la Tente, qu'il luy obeït. Car il faut que je die cela à l'avantage de Philidaspe, que quoy qu'il soit trés violent, et qu'il ait aussi esté capable de beaucoup de choses violentes, il n'a pourtant jamais entierement perdu le respect qu'il devoit à la Princesse. Apres qu'il fut sorty nous demeurasmes seules : Philidaspe fit presenter à manger à Mandane, mais elle n'en voulut point. Cependant nous n'estions pas en une liberté entiere : car quoy que nous ne sçeussions pas encore qu'Arianite eust trahy ; il est tousjours vray qu'elle n'avoit nulle part à la confidence de la Princesse : et qu'en mon particulier, elle n'estoit pas de mes Amies. Ainsi ce n'estoit que des yeux que la Princesse me faisoit connaistre, qu'en ce deplorable estat, elle se souvenoit d'Artamene. Elle passa tout ce jour qui estoit devenu la nuit pour nous, à se plaindre de son malheur, ou à prier les Dieux de le vouloir faire cesser. Comme le soir fut venu, l'on nous dit qu'il faloit partir : et ce ne fut pas sans peine que je forçay la Princesse à prendre quelque chose. Madame, luy dis-je tout bas, la valeur d'Artamene pourra peut-estre vous retirer des mains d'un Prince qu'il est accoustumé de vaincre : mais il ne pourroit pas vous retirer du Tombeau si vous y estiez. Vous avez raison ma fille, me dit elle, mais le moyen de vivre, au miserable estat où je fuis ? C'est aux grandes Ames, luy dis-je, à supporter les grandes infortunes constamment : Ha Martesie, s'écria t'elle, que la constance est une vertu difficile ! Elle est mesme une vertu trompeuse : qui pour l'ordinaire, ne met le calme que dans les yeux et sur le visage : sans empescher que le coeur ne soit dechiré par de cruelles agitations. Enfin Seigneur, je dis tant de choses, que je la contraignis de manger : et peu de momens apres, l'on nous contraignit à partir. Nous marchasmes de cette sorte trois nuits, et campasmes deux jours, sans que Mandane voulust plus souffrir que Philidaspe luy parlast : mais à la fin de la troisiesme nuit, comme nous ne faisions que d'entrer dans le Pavillon ; et que selon ma coustume, j'eus regardé si suivant l'intention de la Princesse, Philidaspe ne s'en estoit pas assez retiré pour ne pouvoit pas mesme entendre ce qu'elle disoit, nous entendismes un assez grand bruit : et au mesme instant, un Escuyer de Philidaspe vint nous faire partir en diligence : laissant le Pavillon tendu, et ne nous donnant pas seulement un moment de loisir. Comme nous ne voiyons point Philidaspe, et que nous entendions un assez grand tumulte à trente ou quarante pas loing de nous, la Princesse s'imagina, que peut estre estoit-ce du secours qui nous venoit : Et par ce sentiment là, nous fismes tout ce que nous peusmes, et par prieres, et par promesses, et mesme par violence, pour n'aller pas si viste que l'on nous faisoit aller : mais il n'y eut pas moyen : car comme une partie de ceux qui nous gardoient, estoient des criminels qui ne pouvoient esperer de pardon, ils obeïrent aux ordres qu'ils avoient reçeus : et nous menerent en un lieu où nous trouvasmes un Chariot qui nous attendoit, et cinquante Chevaux d'escorte. Nous attendismes là Philidaspe, qui vint bien tost apres nous. En cét endroit, Chrisante ne pût s'empescher de dire à Martesie, quel avoit esté cét obstacle que Philidaspe avoit rencontre : et de luy raconter comment Artamene l'avoit veüe sans la connoistre à l'entrée de la Tente : comment il avoit secouru Philidaspe : comment il avoit tué ceux qui l'attaquoient, et facilité l'enlenement de Mandane. A ce discours Martesie fit un grand mais apres avoir bien tesmoigné Ton estonnement, pour une advanture si extraordinaire ; elle reprit ainsi la parole. Je ne m'arresteray point, dit elle, apres que vous m'avez apris un combat si estrange ; et que sans doute le Roy d'Assirie n'a caché à la Princesse, que pour ne renouveller pas dans son coeur, le souvenir d'Artamene : Je ne m'arresteray point, dis-je, à vous redire nos pleintes, pendant un si triste voyage : ny avec quelle opiniastreté la Princesse Mandane ne voulut point souffrir que Philidaspe luy parlast. Mais je vous diray simplement, qu'enfin nous arrivasmes à la ville d'Opis, où l'on nous fit loger dans un Apartement fort magnifique : et où Philidaspe n'oublia rien pour rendre du moins nostre prison plus suportable. Mais à vous dire la verité, ses soins estoient bien inutiles : et la Princesse avoit une douleur si violente, que rien ne la pouvoit moderer. Cependant Philidaspe creut, que s'il pouvoit obliger la Reine sa Mere à le proteger : et à vouloir recevoir la Princesse Mandane aupres d'elle, ses affaires iroient admirablement : car il ne doutoit presque point, que si la Reine Nitocris l'entreprenoit, elle ne gagnait le coeur de la Princesse : et il pensoit aussi, que si elle voyoit Mandane, elle changeroit bien tost je dessein qu'elle avoit eu de le marier à la Princesse Istrine, en celuy de luy permettre d'espouser la Princesse de Capadoce. Pour cet effet, il envoya un des siens secrettement à Babilone, vers le Prince des Saces, qui estoit encore en cette Cour : la Reine Nitocris l'y ayant toujours arresté, depuis l'absence du Prince son Fils. Car outre l'estime qu'elle avoit pour luy, il estoit encore son Neveu : la Reine Tarine sa Mere (cette excellente et vertueuse Princesse que toute l'Asie estime) estant Soeur du feu Roy d'Assirie son mary. Il escrivit donc à Mazare, afin qu'il presentast celuy qu'il envoyoit vers la Reine, et qu'il appuyast sa demande. Ce Prince par la Lettre qu'il escrivoit à cette Princesse, luy demandoit pardon de la faute qu'il avoit faite de partir de la Cour sans son congé : la supplioit de l'oublier : et la prioit de trouver bon qu'il menast aupres d'elle la Princesse de Capadoce : afin que de son contentement il la peust espouser. Il luy disoit en suite, toutes les raisons qui devoient l'obliger d'y consentir : et n'oublioit rien de tout ce qu'il croyoit qui la pouvoit flechir. Mais le retour de cet homme ne luy donna pas toute la satisfaction qu'il en attendoit : car il sçeut que le jour mesme qu'il estoit arrivé à Babilone, il y estoit venu un envoyé de Claxare, demander la Princesse de Capadoce, à la Reine Nitocris : et que la Reine avoit desadvoüé son action : et avoit dit qu'elle seroit la premiere à prendre les armes, pour tirer la Princesse de Capadoce de ses mains. Que comme elle avoit eu leû la Lettre que le Prince d'Assirie luy avoit escrite, elle n'avoit pû s'empescher de dire : qu'elle vouloit bien qu'il amenast Mandane à Babilone : mais que ce seroit pour la renvoyer à Ciaxare. Ce n'est pas que Mazare ne fist tout ce qu'il pût pour fléchir le coeur de Nitocris, mais ce fut inutilement : et il manda au Prince d'Assirie, qu'il ne luy conseilloit pas d'obeïr au commandement que la Reine luy faisoit, d'amener à Babilone la Princesse qu'il avoit enlevée : parce qu'il sçavoit que la Reine en renvoyant celuy qui estoit venu de la part de Ciaxare ; avoit promis de ne consentir jamais à ce Mariage là : et de faire toutes choses possibles, pour se mettre en estat de pouvoir renvoyer la Princesse de Capadoce au Roy son Pere. Et en effet, si Mazare ne l'eust amusée d'esperance, en luy persuadant qu'il faloit employer plustost l'artifice que la force, pour retirer cette Princesse, des mains du Prince son Fils ; elle auroit armé toute l'Assirie contre luy. Cependant nous estions dans Opis, traitée comme je l'ay desia dit, avec toute la civilité possible : quoy que le Prince d'Assirie le fust de la Princesse Mandane, avec toute la rigueur imaginable. Car non seulement elle ne luy disoit rien qui luy peust plaire ; mais mesme elle ne luy vouloit rien dire du tout : et quelquefois aussi, ne vouloit pas seulement souffrir sa veuë. Philidaspe neantmoins n'oublioit rien pour la fléchir : et comme il le sçavoit qu'elle me faisoit l'honneur de m'aimer, que ne fit il point pour me gagner, et pour m'obliger à luy promettre assistance ! Mais quoy qu'il peust faire, je luy dis tousjours que je ne pouvois rien pour luy ; et que l'esperance de toutes les Grandeurs de la Terre, ne me seroit pas manquer à ce que je devois à la Princesse. Mais comme je craignois que l'excessive rigueur de Mandane, n'aigrist l'esprit de ce Prince, et ne le portast à quelque injuste dessein ; je souffris quelquefois qu'il me parlast de son amour et de son desespoir : et je pense à dire vray, que cela ne fut pas absolument inutile, pour l'empescher de prendre quelque resolution extréme, veû la violence de son amour et de son humeur. Tantost il me parloit de la passion qu'il avoit pour Mandane, avec des respects qui ne sont pas concevables : tantost, comme il est fort violent, il s'emportoit à dire des choses qui sembloient devoir faire craindre, qu'il ne fust capable de quelque bizarre dessein : mais des que je voyois son esprit pancher de ce costé là ; Seigneur, luy disois-je, prenez garde à ce que vous dites ; la Princesse n'a encore que de la haine pour vous : mais si elle descouvroit que vous pussiez seulement avoir quelque pensée de perdre absolument le respect que vous luy devez ; elle passeroit de la haine au mespris. Ha ! Martesie, s'escrioit il, ne luy descouvrez pas mes transports et mes crimes : je ne suis pas Maistre de mes premiers sentimens : la douleur est capable de me faire dire des choses injustes : mais le respect que j'ay pour Mandane, fait que je m'en repens un moment apres. Ainsi Martesie, ayez pitié de ma foiblesse : et si vous ne me voulez pas servir, au moins ne me nuisez point je vous en conjure. Seigneur, luy disois je, je n'ay garde de vous nuire ny de vous servir, car je n'oserois jamais parler de vous à la Princesse. Mais sage Chrisante, j'avois beau dire cela au Prince d'Assirie, je pense qu'il ne le croyoit pas : et il s'imaginoit sans doute, que je redisois tout ce qu'il me disoit à Mandane. Il estoit pourtant bien abusé : car tant qu'Arianite estoit avec nous, nous ne parlions que de nostre douleur en general : et quand nous estions seules, Artamene estoit l'unique sujet de nostre entretien. Helas ! (disoit quelquefois Mandane, lors que pour avoir la liberté de parler nous demandions à nous aller promener sur les rives du Tigre) quel sera le desespoir du malheureux Artamene, lors qu'arrivant à Themiscire, il ne m'y trouvera plus : et qu'il sçaura que Philidaspe, ce mesme Philidaspe qu'il a tant haï, m'aura enlevée ! Mais Dieux ! ne soubçonnera t'il point ma vertu ? et pourra t'il croire que l'on ait osé executer un semblable dessein sans mon contentement ? Mais aussi pourroit il penser, que Mandane en peust estre capable ? Ha ! non non, poursuivoit elle, il me croira innocente, et il s'estimera malheureux : et Artamene, l'illustre Artamene, ne croira jamais qu'une personne qui luy a esté si severe, ait pû estre si favorable à son Ennemy. C'estoit de cette sorte que nous nous entretenions, quand nous estions en liberté, mais cela nous arrivoit rarement : car outre qu'Arianite s'attachoit fort assidûment aupres de la Princesse ; il y avoit encore grand nombre de femmes que Philidaspe luy avoit données pour la servir, qui ne la quittoient presque point. Et certes j'admiray en cette occasion, ce que peut la vertu malheureuse, quand elle est extraordinaire : estant certain qu'en quinze jours, la Princesse Mandane fut adorée de toutes les personnes que l'on avoit mises aupres d'elle. Cependant nous ne voiyons point de fin à nos maux : et Philidaspe n'en prevoyoit guere aux siens. Il ne laissoit pourtant pas de continuer d'escrire à Mazare, afin qu'il ne se lassast point de soliciter la Reine : il esrivoit aussi secretrement à Aribée, afin d'en estre secouru en cas de besoin : il envoya mesme vers le Roy de Lydie, pour luy demander son assistance : sçachant bien qu'il n'estoit Amy, ny d'Astiage, ny de Ciaxare, quoy qu'il y eust de l'alliance entr'eux. Enfin, il n'oublia rien, de tout ce qu'il creut propre à faire reüssir son dessein : soit en attirant divers Princes dans son Party ; soit en mettant la Ville d'Opis en estat de soustenir un long Siege, en cas qu'il en fust besoin. Pour nous, nous ne sçavions que faire ny qu'esperer : car nous ne sçavions pas qu'Artamene fust revenu à Themiscire : C'est pourquoy la Princesse qui ne pouvoit souffrir de se voir en la puissance d'un Prince amoureux et violent ; prit la resolution de souffrir qu'il luy parlast un jour : afin de luy demander une grace que je m'en vay bien tost vous aprendre. je vous laisse à penser quelle fut la joye de Philidaspe, lorsqu'Arianite luy fut dire, que la Princesse luy vouloit parler : vous croyez bien sans doute, qu'il obeit à ce commandement avec beaucoup de diligence : et comme il fut entre dans la Chambre de la Princesse, est il bien possible, Madame, luy dit il en l'abordant, que la Princesse Mandane, veüille parler au malheureux Philidaspe, si ce n'est pour luy prononcer encore une sois l'arrest de la mort ? Mais quand cela seroit, divine Princesse, je le recevrois à genoux, et presque avec joye : tant l'honneur que vous m'avez fait de me faire commander de me rendre aupres de vous, trouble agreablement ma raison. Seigneur, luy dit elle (car elle s'estoit enfin resolue par mes conseils de le traiter de ce qu'il estoit) apres vous avoit tant de sois supplié inutilement de me renvoyer à Themiscire, à Sinope, à Ancire, ou à Amasie : je me suis advisée de vous demander une autre chose, que vous ne me devez pas refuser. Car enfin, bien loing de vous plus demander de sortir de vostre Empire, je vous conjure de me conduire à Babilone, aupres de la Reine Nitocris, où je seray avec plus de bien-seance que je ne suis en ce lieu. Si vous m'accordez cette faveur, je vous promets de diminuer quelque chose, de la juste haine que vous avez fait naistre en mon ame : car enfin je ne puis plus souffrir que toute l'Asie sçache que je suis en vostre puissance : et que je n'aye pour tesmoin de ma vertu, que mon plus grand Ennemy. Madame, luy repliqua Philidaspe un peu surpris, si vous me voulez faire l'honneur de me promettre d'aller à Babilone, avec l'intention d'en estre un jour la Reine ; et de prendre des mains de Nitocris, un Sceptre qu'elle a assez glorieusement porté, je vous y conduiray sans doute : Mais si vous ne voulez aller à Babilone, que pour aller plustost à Themiseire, pardonnez moy Madame, si je suis contraint de vous desobeir. Et puis, à ne vous déguiser pas la verité, les choses ne sont pas en terme de cela : je suis mal avec la Reine par plus d'une raison : mais encore plus pour l'amour de vous que pour toute autre chose. Ainsi, Madame, en me demandant un Azile pour vous, vous me conduiriez au lieu de mon suplice. Ce n'est pourtant pas par crainte que je vous refuse, et l'amour seulement est ce qui m'y force : Vous m'avez dit une fois, Madame, qu'il n'est rien de plus déraisonnable, que de faire un grand crime inutilement : trouvez donc bon que je tasche de ne tomber pas en une pareille faute. Le crime est commis. Madame : j'ay eu la hardiesse de vous enlever : il faut que je tasche d'avoir le bonheur d'obtenir mon pardon, et de n'estre pas haï. Il n'est pas aisé, reprit brusquement la princesse, de se faire aimer par la voye que vous avez prise : Que sçavez vous. Madame, ce qu'il doit arriver ? reprit ce Prince ; Ha ! je sçay bien, repliqua-t'elle, qu'il n'arrivera jamais que Mandane vous aime. Encore une fois, Madame, respondit il, il n'est rien, d'absolument impossible en cela. Qui m'eust dit le premier jour que je fus au Temple de Mars à Sinope, vous allez devenir esperdûment amoureux, je ne l'eusse pas creû : Et qui m'eust dit le premier moment que je vy Artamene, en ce mesme lieu, et en ce mesme jour, vous le haïrez mortellement, je ne l'eusse pas pensé : car enfin je ne voyois point encore de femme dans ce Temple, qui peust me donner de l'amour : et je trouvois Artamene beau, bienfait, de bonne mine, et fort civil. Cependant je vous ay aimée et je l'ay haï. La Princesse rougit au Nom d'Artamene, qu'elle n'avoit pas preveu que Philidaspe deust prononcer : et ce Prince qui la regardoit tousjours s'en aperçeut. Toutefois il n'osa alors en rien dire : et ce fut depuis à Babilone qu'il m'en parla. La Princesse voyant que cette conversation ne serviroit de rien, la rompit, et congedia ce Prince malgré qu'il en eust. A quelques jours delà, nous sçeusmes la mort d'Astiage : quoy que Philidaspe empeschast autant qu'il pouvoit que l'on ne dist rien à la Princesse : mais ayant apris qu'elle la sçavoit, il prit le deüil, et vint luy rendre visite. Peu de temps en suite, nous aprismes que la Reine Nitocris aupres avoir fait achever son superbe Tombeau qui est sur la principale Porte de Babilone, estoit morte en partie de la douleur que la desobeissance, et la mauvaise action du Prince son Fils luy avoit causée. Ces deux accidens toucherent sensiblement la Princesse : le premier, parce qu'elle estoit trop bien née, pour n'estre pas sensible à la perte d'un Roy qui luy estoit si proche, quoy que son extréme vieillesse la deust consoler : et l'autre parce qu'effectivement la vertu de la Reine Nitocris luy estoit tousjours un grand appuy. Car encore qu'elle ne fust pas aupres d'elle, il estoit pourtant à croire, que Philidaspe ne porteroit jamais les choses à une derniere extremité, tant qu'elle pourroit luy oster le Sceptre. Nous sçeusmes encore par une des femmes que l'on avoit de la Princesse, que Mazare avoit admirablement bien servy le Prince d'Assirie en cette occasion : et que peut-estre sans luy, la Reine luy auroit elle osté sa Couronne. Nous aprismes aussi que la princesse Istrine suivant la derniere volonté de la Reine, estoit partie de Babilone, le lendemain de sa mort : pour estre conduite en Bithinie, où estoit alors le Prince Intapherne son Frere ; qui estoit allé aider à Arsamone, à reconquerir son Estat sur le Roy de Pont : que l'on disoit estre en termes de perdre ses deux Royaumes. Cependant durant quelques jours, nous ne fusmes point persecutées des visites du nouveau Roy d'Assirie : car comme effectivement il a de la generosité, et de grandes qualitez, il sentit la perte de la Reine Nitocris assez fortement. Neantmoins comme l'amour regnoit dans son ame, les premiers jours de son deüil estans passez, la pensée de pouvoir esperer que la magnificence de Babilone, pourroit peut-estre toucher le coeur d'une jeune Princesse ; fit qu'il se consola un peu plustost qu'il n'eust fait en une autre Saison, de la perte d'une Reine, qui mit un deüil universel en l'ame de tous les Sujets. Cependant Mazare escrivit au Roy, qu'il estoit à propos qu'il allast le plustost qu'il pourroit se faire voir à ses Peuples : et que le Throsne estoit un lieu, qu'il ne faloit pas laisser longtemps vuide, de peur que quelqu'un neust la tentation de le vouloir remplir. Neant moins il n'y eut point de raison d'Estat assez forte, pour l'obliger à quitter la princesse, pour aller à Babilone. Au contraire, il manda à Mazare, qu'il preparast a loisir toute la pompe de son Entrée : et qu'il luy envoyast tout ce qui estoit necessaire pour cela, et pour y conduire la princesse de Medie : car depuis la mort d'Astiage, il ne la fit plus nommer la Princesse de Capadoce. J'oubliois de vous dire ; sage Chrisante, qu'apres la mort de la Reine Nitocris, la princesse par mes conseils, avoit envoyé tesmoigner au nouveau Roy, qu'elle estoit bien marrie de la mort de la Reine sa mere : et qu'en suitte il estoit venu la remercier de cette civilité, que j'avois bien eu de la peine à obtenir d'elle : bien qu'il eust fait ce que je luy conseillois de faire, lors qu'Astiagesut mort. Mais pour revenir à ce qui me reste à vous dire, le Roy d'Assirie vint un jour dans la Chambre de Mandane, apres luy en avoir envoyé demander la permission : et l'ayant salüée avec beaucoup de respect, Madame, luy dit il fort galamment ; l'Euphrate est jaloux de l'honneur que le Tigre a reçeu à son prejudice : et il est bien juste que la premiere Ville du monde possede à son tour, la plus illustre princesse de la Terre. Quand je vous ay demande d'aller à Babilone, reprit Mandane, la Reine Nitocris vivoit : et quand je vous y veux conduire, repliqua ce Prince, le Throsne d'Assirie est en estat de vous recevoir : et tout le Peuple en disposition de vous reconnoistre pour Reine. Non Seigneur, luy dit elle, n'esperez point que le changement de lieux, change mon ame : ny que la veüe de la superbe Babilone touche mon coeur. J'aimerois mieux passer ma vie sous une Cabane de Berger, que dans le Palais d'un Roy qui m'auroit offencée. Non Seigneur encore une fois, je ne veux ny vous commander, ny vous obeir : je ne veux point, dis-je, occuper la place d'une Reine, que je ne remplirois pas dignement apres elle : et j'aime mieux estre dans vos prisons, que sur le Throsne d'Assirie. Si j'estois en estat de vous resister, pouisuivit elle, il est certain que je n'irois pas où vous me voulez conduire : et que je serois bien aise de n'aller pas attirer la guerre, vers une Ville qui passe pour une des Merveilles du Monde. je voudrois si je le pouvois, espargner le sang de tant de personnes innocentes dont elle est remplie : Mais comme je ne puis pas m'opposer à vostre dessein, j'ay seulement à vous dire, que je seray à Babilone, ce que je suis à Opis : et que le Roy d'Assirie avec toute sa magnificence, ne touchera nô plus mon coeur, que quand il ne m'a paru estre que Philidaspe. Le temps Madame (luy repliqua-t'il, parce que malgré tout ce qu'elle disoit, il luy restoit quelque espoir) nous fera voir si comme vous le dites, vostre rigueur sera plus forte que ma perseverance. Du moins, poursuivit il, vous avez resolu ma mort, j'auray un Tombeau plus illustre à Babilone qu'icy : et vous aurez aussi plus de tesmoins de cette cruauté dont vous faites gloire. Tant y a Chrisante, que trois jours apres, il falut nous resoudre à partir : de vous dire quel équipage fut le nostre, ce seroit abuser de vostre patience pour une chose qui n'est pas necessaire : si ce n'est que vous soyez de l'humeur de ceux qui disent, que la veritable mesure de l'amour, est la liberalité. Car si cela est ainsi, je ne sçaurois mieux vous faire comprendre, la grandeur de la passion du Roy d'Assirie, que par la prodigieuse despense qui fut faite a l'entrée de la Princesse dans Babilone. Le matin que nous partismes d'Opis, nous vismes dans une grande Place, sur laquelle respondoient les fenestres de la Chambre de la Princesse, douze Chariots magnifiques, pour mettre toutes les Dames qui la devoient accompagner : et un autre incomparablement plus beau que les douze dont j'ay desja parlé, qui estoit destiné pour sa personne. Nous vismes aussi deux cens Chameaux pour le Bagage, avec des Couvertures de pourpre de Tir en broderie d'or. Et quand nous fusmes aux portes de la Ville, nous vismes dans une plaine quinze mille hommes sous les armes, ayant tous un Morrion de cuivre doré, le Corcelet de mesme ; avec des Arcs d'Ebene, et des fléches à pointes d'or : qui se separant en deux Corps, firent marcher les Chariots au milieu : car pour les Chameaux, ils alloient cent pas devant les Gens de guerre. Quant au Roy, comme il n'y a que douze journées d'Opis à Babilone, une partie de la Cour par ses ordres s'estoit rendue aupres de luy : et il alloit à cheval, à la teste de mille chevaux, immediatement apres le Chariot de la Princesse, qui marchoit le dernier de tous. Nous allasmes de cette sorte, jusques à une journée de Babilone : mais quand nous fusmes là, le Roy d'Assirie voulut que la Princesse se reposast un jour, à un Chasteau où nous logeasmes : pendant quoy l'on acheva de donner les ordres necessaires, pour cette magnifique Entrée. Je ne doute pas que vous ne trouviez estrange, d'oüir tant parler de magnificence, si tost apres la mort de la Reine Nitocris : mais c'est que les Assiriens, non plus que les Peuples de Capadoce qui leur ont esté sousmis, ne portent que trois jours le deüil de leurs Rois : parce, disent-ils, qu'il y a bien plus de lieu de se resjoüir, que de s'affliger, quand ils ont achevé glorieusement leur regne. Ainsi les Babiloniens qui avoient fait une superbe pompe funebre à leur Reine, passerent bien tost a une autre de resjoüissance. Pour l'illustre Mandane, l'on peut assurer qu'elle ne prenoit guere de part à cette Feste : Cependant quoy qu'elle eust resolu de ne se parer point, et de paroistre la plus negligée qui luy seroit possible, elle ne pût en venir à bout : car comme toutes les femmes qui la servoient, et qui nous servoient Arianite et moy, dependoient du Roy d'Assirie ; et qu'Arianite elle mesme estoit d'intelligence aveque luy ; nous ne trouvasmes le matin que des habillemens tres magnifiques, et tous couverts de Perles et de Diamans. Pour moy, je vous avoüe que cét artifice ne me donna pas tant de colere qu'à la Princesse, qui pensa en desesperer : et qui me querella presque de ce que je n'en faisois pas autant qu'elle. Madame (luy dis-je pour m'excuser, et parce qu'en effet c'estoit mon opinion) le Roy d'Assirie qui cherche sans doute à justifier l'action qu'il a faite envers ses Peuples, par vostre extréme beauté, veut qu'ils la voyent avec tout son eclat : mais il ne songe pas que s'il n'y prend garde, vous luy ferez des rebelles de tous ses Sujets : et si vous m'en croyez, luy dis-je, vous vous laisserez voir à eux avec tous vos charmes : car enfin si ce Prince entreprenoit jamais quelque chose contre vous, ils se revolteroient peut-estre en vostre faveur. Vous estes bien ingenieuse, me dit elle, à excuser vostre faute, ou pour mieux dire vostre foiblesse : Mais Martesie toute flateuse que vous estes, vous avez tort de n'estre pas plus touchée de mon déplaisir, et de me conseiller comme vous faites. Car de grace, dittes moy un peu, ce que pensera le malheureux Artamene, s'il arrive qu'il vienne à sçavoit un jour, par les Espions que sans doute le Roy mon Pere a dans Babilone ; que l'on m'y aura veüe arriver avec un habillement qui ne marque que de la joye, et de la satisfaction ? Toutes les autres choses, ne peuvent m'estre imputées : mais pour celle là, s`imaginera t'on que je n'y ay pas consenty ? Madame, luy dis-je, si vous estiez en choix de faire ce qu'il vous plairoit, je ne vous conseillerois pas comme je fais : mais cela n'estant pas, je trouve que d'un mal il en faut tirer un bien : et tascher s'il est possible, que cette mesme beauté qui vous a fait enlever, vous donne des Protecteurs si vous en avez besoin. Et pour ce que vous dites d'Artamene, adjoustai-je, croyez moy Madame, que si le Roy vostre Pere a des Espions dans Babilone, qui raportent fidellement ce qu'ils auront veû ; ils parleront autant de vostre melancolie que de vostre parure : et de cette sorte vous n'avez rien à craindre. Enfin Chrisante, la Princesse n'y pouvant faire autre chose, se laissa habiller : sans vouloir toutefois que l'on employait aucun art à sa coiffure. Mais comme vous sçavez, elle a les cheveux si beaux, que la negligence la pare et luy sied bien. Les habillemens que l'on nous bailla, estoient à l'usage de Medie et de Capadoce, c'est à dire de couleurs fort vives et fort éclatantes : car pour les femmes de qualité de Babilone, elles ne portent jamais que du blanc. Cela n'empesche pas toutefois, qu'elles ne soient fort magnifiquement et fort galamment habillées : n'y ayant presque point de couleur, sur laquelle les Diamans, les Esmeraudes, et les Rubis, facent un plus bel effet. Nous le connusmes bien tost apres ce jour là : car à peine la Princesse fut elle en estat d'estre veüe, que plus de deux cens femmes de condition vinrent luy faire la reverence. Elle les reçeut fort civilement : mais avec une melancolie si grade, qu'elle ne leur donna guere moins de pitié que d'admiration. Enfin il falut partir : et au lieu de douze Chariots pleins de Dames, qu'il y avoit le jour auparavant, il y en eut plus de deux cens. Le Roy eut aussi plus de trois mille chevaux à l'accompagner : pour la Princesse, au lieu d'un Chariot ordinaire, elle fut contrainte de monter dans un superbe Char de Triomphe, dont tous les ornemens estoient d'or. Il estoit tiré par quatre Chevaux Tigres, attelez de front, les plus beaux que l'on vit jamais : et quatre Hommes de la premiere condition, portoient sur ce Char un Dais magnifique, fait d'une espece de Broderie d'Or, de Perles, et de Diaroans, que les seules Sidoniennes sçavent faire. Je ne m'arresteray point à vous particulariser cette pompe : et je vous diray seulement, que toute cette grande Plaine que l'on trouve en arrivant à Babilone par le costé que nous y allions ; et qui comme vous sçavez, est toute couverte de Palmiers, d'une beauté admirable, et d'une hauteur prodigieuse ; estoit remplie de Troupes : mais de Troupes armées avec une magnificence estrange. De cent pas en cent pas, nous trouvions des Ares de Triomphe eslevez, sous lesquels passoit le Char de la Princesse : et sur lesquels il y avoit des Inscriptions, qui luy estoient glorieuses. Tous ces Arcs estoient superbes : et l'on ne voyoit rien qui ne parlast de Grandeur et de joye.

Histoire de Mandane : Mazare


A deux stades de la Ville, le Prince des Saces qui estoit admirablement beau, et de bonne mine, ayant un habillement tres riche, et estant monté sur un cheval Isabelle à crins noirs, vint à la teste de mille chevaux, presenter à la Princesse, de la part du Roy, de grandes Cless d'or, dans une Corbeille de mesme metal, enrichie de Topases et d'Amethistes. Madame, luy dit il en les presentant, le Roy m'a commande de vous obeir : et de vous offrir de sa part, ce que luy seul vous peut donner. Seigneur, respondit la Princesse (car on l'advertit de la condition de Mazare) si en me presentant les Clefs de Babilone, vous m'assurez qu'il me sera permis d'en faire des demain ouvrir les portes, pour m'en retourner à Themiscire, ou pour aller à Ecbatane, je les accepteray sans doute, et vous seray eternellement obligée de me les avoir offertes. Mais si cela ne doit pas estre (poursuivit elle, avec une melancolie charmante, qui ne luy déroboit rien de sa beauté) il me semble qu'il y a quelque injustice, et mesme quelque inhumanité, de vouloir que je garde moy mesme les Clefs de ma prison. Ainsi, Seigneur, jusques à tant que cela soit determiné par le Roy d'Assirie, gardez ce que vous m'avez voulu offrir, comme ne pouvant estre en de meilleures mains que les vostres. Mazare surpris et charmé de la beauté, de l'esprit, et de la civilité de la Princesse, luy dit qu'il ne garderoit ce qu'elle luy faisoit l'honneur de luy confier, que pour le remettre en sa disposition, quand elle seroit arrivée à la Ville : et sans la faire tarder davantage, il mesla sa Troupe qui estoit tres magnifique, avec celle du Roy d'Assirie. Ce Prince marchoit seul, immediatement apres le Char de la Princesse : mais si paré, si brillant d'Or et de Pierreries, qu'excepté Artamene, je ne ny jamais d'homme de meilleure mine que luy. A l'entrée de la Ville, on fit une Harangue à la Princesse, ou plustost un Eloge : Toutes les Maisons estoient tendués de superbes Tapisseries : Toutes les ruës estoient semées de fleurs : Toutes les femmes estoient aux fenestres extraordinairement parées : mille Trompettes et mille Clairons, faisoient retentir l'air de toutes parts : et tout le Peuple estoit si ravy de la beauté de la Princesse ; et il en fit des acclamations si grandes ; que le Roy d'Assirie en eut une joye, qui ne se peut exprimer. Enfin Chrisante, nous fusmes conduites au Palais de la Reine Nitocris : Comme la Princesse descendit du Char, le Roy d'Assirie vint luy presenter la main, pour la mener à son Apartement : Elle eust bien voulu le refuser, mais elle creut que cela paroistroit bizarre et hors de propos. Ainsi elle luy donna la main sans incivilité : mais ce fut pourtant d'une maniere si cruelle pour luy, et elle luy fit si bien connoistre que la seule qualité de Roy d'Assirie, exigeoit d'elle cette legere complaisance, qu'il n'en fut gueres plus satisfait. Nous passasmes par plus de six Apartemens de plein pied, tous plus magnifiquement meublez les uns que les autres : et au dernier, il luy fit une profonde reverence : et luy dit que c'estoit d'oresnavant à elle à commander à toute l'Assirie : et qu'il n'estoit plus que le premier de ses Sujets. Enfin apres une heure, qui fut employée à recevoir les complimens de tout ce qu'il y avoit de Grand dans Babilone, l'on nous laissa en liberté : et nous eusmes du moins la consolation de sçavoir, que toutes les femmes qui avoient servy la Reine Nitocris, furent destinées à servir la Princesse Mandane : et qu'ainsi elle n'auroit aupres d'elle, que des personnes vertueuses. Quelque temps apres que nous fusmes seules, Arianite estant allé dans une autre Chambre, la princesse me regarda avec une melancolie extraordinaire : Ha ! Martesie, s'escria-t'elle, en quel lieu sommes nous ? et par quelle voye en sortirons nous ? N'avez vous point pris garde, me dit elle, à ces prodigieuses Murailles de Babilone, sur lesquelles plusieurs Chariots peuvent aller de front tant elles sont espaisses et fortes ? N'avez vous point veû ces superbes Tours qui l'environnent ? N'avez vous point remarqué combien l'Euphrate qui la divise, en rendroit ce me semble les aproches difficiles, à ceux qui la voudroient assieger ? N'estes vous point estonnée de ce nombre innombrable de Peuple qui la remplit, de ces Portes d'airain qui la ferment ? Et enfin pouvez vous bien concevoir, qu'il soit possible d'esperer, que quand toute l'Asie s'armeroit pour mon secours, l'on peust me retirer de Babilone ? Car apres tout, quelque vaillant que soit l'illustre Artamene, il ne sçauroit vaincre le Roy d'Assirie enfermé dans les Murailles de cette superbe Ville. Voila ma chere Fille, me dit elle, tout ce que l'ay pensé durant cette funeste ceremonie : et voila toute la part que j'ay prise, à la magnifique Entrée que l'on m'a faite. Madame, luy dis-je, les Dieux sont tout ce qui leur plaist : et la prudence humaine trouve quelquefois de l'impossibilité en des choses, où il n'y en a point pour eux. Vous avez raison, dit elle ; aussi ne fonday-je plus mon esperance qu'en leur appuy. En effet, le lendemain la princesse voulut aller au Temple : et on la conduisit à celuy de lupiter Belus, qui est une des plus belles choses du monde. Cependant comme le Roy d'Assirie vouloit tascher de la gagner par la douceur, et qu'il craignoit de l'irriter, il ne la voyoit au plus qu'une heure par jour : encore estoit ce devant tant de monde, que la Princesse s'en trouvoit beaucoup moins incommodée. Le Prince Mazare la voyoit fort assiduëment par les ordres du Roy, qui l'avoit prie de tascher de luy rendre office aupres d'elle : sçachant bien qu'il n'y avoit pas de personne au monde qui eust plus d'adresse, ny gueres plus de charmes dans la conversation. En effet, ce Prince reüssit si admirablement à se faire estimer de la Princesse, et à gagner son amitié, qu'il ne fut pas une petite consolation à ses disgraces. Il estoit doux, civil, et respectueux : et quoy qu'il parlast tousjours à l'avantage du Roy d'Assirie, quand l'occasion s'en presentoit ; neantmoins nous voiyons dans ses yeux une melancolie si obligeante ; parce que nous la croyons un effet de la compassion qu'il avoit de nos malheurs ; que la Princesse ne pouvoit quelquefois se lasser de le loüer. Mais Chrisante, pour vous faire mieux comprendre toute la suite de mon discours, il faut que je vous descouvre en cét endroit de mon recit, une chose que nous ne sçeusmes que tres long temps apres que ce que je viens de dire nous fut arrivé ; et que nous ne soubçonnasmes mesme point du tout ; tant il est vray que l'infortuné Mazare déguisa. admirablement bien ses sentimens. je vous diray donc Chrisante, que ce Prince en presentant les Clefs de Babilone à la Princesse Mandane, le jour que nous y arrivasmes, perdit absolument sa liberté ; et devint aussi amoureux d'elle, que le Roy d'Assirie l'estoit. Comme il n'avoit point encore eu d'amour, il ne connut pas d'abord cette passion : et il s'imagina (comme je l'ay sçeu par le genereux Orsane qui est venu avec moy, et qui m'a descouvert tous les secrets sentimens de feu son Maistre) que l'admiration toute seule, jointe à la pitié de voir une si belle Personne affligée, estoit ce qui troubloit un peu son esprit. Mais il ne fut pas huit jours a s'apercevoir que ce qu'il sentoit, estoit quelque chose de plus, Il accepta pourtant la commission que le Roy d'Assirie luy donna, de voir souvent la Princesse, et de luy parler souvent en sa faveur : car quelle bonne raison eust il pû dire pour s'en excuser ? Il fit neantmoins quelque legere resistance, à la premiere proposition qu'il luy en fit : Mais apres tout, soit qu'il n'eust point d excuse legitime à donner ; soit qu'un secret mouvement de sa passion fit qu'il ne peut refuser de voir la personne qu'il aimoit malgré luy, il promit qu'il la verroit, et qu'il serviroit le Roy d'Assirie : et en effet, il la vit, et il tascha de l'y servir. Car il faut advoüer que Mazare estoit naturellement genereux : et que l'amour seulement l'a forcé de faire des choses contre la generosité. En effet Orsane m'a assuré, qu'il luy descouvrit son coeur : et qu'il n'est point d'efforts qu'il ne fist, pour regler son affection : et pour la renfermer dans les bornes de l'estime et de l'amitié. Quel malheureux destin est le mien ? (disoit il un jour à Orsane) j'ay passé presque toute ma vie dans une Cour où il y a un nombre infiny de belles Personnes sans en estre amoureux ; et je ne voy pas plustost la Princesse Mandane, que je le deviens esperdûment. Ha ! Orsane, s'escrioit il, que ceux qui disent que l'esperance naist avec l'Amour sont abusez ! Car apres tour, que puis-je esperer ? Je sens une passion que je dois et que je veux combatre : et que si je ne la puis vaincre, je suis du moins resolu de cacher eternellement. Car enfin, j'ay promis amitié au Roy d'Assirie ; je suis son Vassal ; j'ay l'honneur d'estre son Patent ; et il m'a choisi pour le confident de sa passion. Comment donc puis-je vaincre tous ces obstacles ? Mais quand ma generosité cederoit à mon amour, et que je me resoudrois d'estre lasche, et de trahir un Prince à qui je dois beaucoup de respect ; je le serois inutilement : n'estant pas à croire, qu'une Princesse qui mal-traite le Roy d'Assirie, reçeust favorablement le Prince des Saces. Ainsi Orsane, poursuivoit il, je sçay bien que je n'espere rien : et je sçay pourtant bien que j'aime, et que j'aime jusques à perdre la raison. Mais, reprenoit il, puis que ma passion naist sans esperance, il faut esperer qu'elle ne durera pas long temps : ou plustost, adjoustoit ce Prince, il faut croire que puis que le desespoir mesme ne la fait pas mourir en naissant, elle subsisteta eternellement. Aimons donc, disoit il, aimons, puis que c'est nostre destinée : et aimons mesme sans en faire de scrupule. Car enfin nous ne sommes pas Maistres de nostre affection : et c'est bien assez si nous la pouvons cacher : et si nous la pouvons obliger à se contenter de l'estime et de Mandane. Bres Chrisante, Mazare ne pouvant arracher de son coeur, l'amour qu'il avoit pour la Princesse, se resolut du moins d'en faire un grand secret : et de ne laisser pas mesme de rendre office au Roy d'Assirie. Mais Chrisante, il ne disoit pas une parole en sa faveur, qui ne luy donnast mille desplaisirs secrets : et la Princesse n'en prononçoit pas une à son des avantage, qui ne luy causast une joye, qu'il avoit bien de la peine à cacher. Ainsi il estoit fidelle et infidelle tout ensemble : sa bouche parloit pour le Roy d'Assirie, et son coeur le trahissoit : et quoy qu'il fist, et quoy qu'il dist, l'on voyoit tousjours dans son ame une si grande crainte de déplaire à la Princesse Mandane, que jamais je n'ay veû plus de respect en personne. Cependant nous ne soubçonnasmes jamais rien de sa passion : il paroissoit quelquefois assez melancolique, mais il avoit l'adresse de nous faire comprendre, sans mesme nous le dire, que les malheurs de la Princesse le touchoient : et qu'il eust bien voulu que le Roy d'Assirie eust pü vaincre ses propres sentimens, et renoncer à tous ses desseins. Les choses estoient en cét estat, lors qu'il nous arriva un surcroist d'infortune, qui nous donna bien de la peine : Ce fut que le Roy d'Assirie ne voyant nul changement en l'esprit de Mandane, malgré ses respects, ses soumissions, et tous les soings de Mazare, commença de croire qu'il faloit necessairement que le coeur de la Princesse fust preocupé. Et se souvenant alors de tant de soubçons qu'il avoit eus qu'Artamene ne fust amoureux de Mandane ; et se souvenant encore en suitte, de ce qu'il avoit entendu de la bouche de Feraulas, touchant la condition d'Artamene ; et de la rougeur de la Princesse, qu'il avoit remarquée à Opis, quand il l'avoit nommée ; il n'en faut point douter (dit il au Prince Mazare, apres luy avoir raconté tout ce qui luy estoit arrivé à la Cour de Capadoce) non seulement Artamene est Prince ; non seulement Artamene aime Mandane ; mais Mandane aime Artamene. Je vous laisse à penser quel trouble ce sentiment mit dans l'esprit de jeune Roy, et quelle inquietude en ressentit Mazare : il en fut si troublé et si interdit, que le Roy d'Assirie croyant que ce fust pour le seul interest qu'il prenoit au sien, l'en remercia tendrement. Cependant il trouva moyen pour s'esclaircir de ses doutes, de parler en particulier à Arianite : qui malheureusement, sans que nous en sçeussions rien, avoit entendu une conversation que j'avois eüe avec la Princesse le soir auparavant : et où nous avions presque repassé toutes les choses les plus secrettes de sa vie : à la reserve du Nom de Cyrus, que par hazard nous n'avions point prononcé. Mais quoy qu'elle n'eust pas tout entendu, elle en avoit pourtant assez oüy, pour ne luy laisser pas lieu de douter, qu'il y avoit une intelligence entre Artamene et Mandane : de sorte que quand le Roy d'Assirie parla à cette malicieuse fille, il en aprit plus qu'il n'en vouloit sçavoir. Neantmoins comme elle ne luy disoit les choses que fort confusément, il se resolut de s'en éclaircir mieux : et mesme d'en parler à la Princesse. Comme la jalousie est une passion encore plus violente que l'amour, parce qu'elle n'est jamais seule dans un coeur : et qu'ainsi elle porte tousjours je trouble avec elle : le Roy d'Assirie me parut tout change, dès qu'il entra dans la chambre de Mandane. Il n'y avoit alors qu'Arianite et moy aupres d'elle : il la salüa pourtant avec tout le respect qu'il luy devoit : et il voulut mesme commencer la conversation par des choses indifferentes : mais il paroissoit neantmoins tant d'inquietude dans son esprit, que nous nous en aperçeusmes. Madame (luy dit il apres plusieurs autres discours interrompus) je voudrois bien sçavoir de vous, une chose qui m'importe infiniment, et qui vous importe aussi beaucoup : S'il m'est permis de vous la dire, repliqua la Princesse, et que je la sçache, peut-estre satisferay-je vostre curiosité. Ouy Madame, vous la sçavez, respondit il, et pour ne vous tenir pas plus long temps en peine, je voudrois que vous m'eussiez fait l'honneur de m'aprendre. quel est ce puissant Ennemy qui me combat dans vostre coeur, et qui m'y surmonte : car enfin si cela n'estoit pas, je ne sçaurois croire que mes soins, mes respects, et mes soumissions, ne fussent venus à bout d'une simple aversion. Seigneur (luy dit la Princesse, qui ne croyoit pas qu'il sçeust rien avec certitude de ce qui regardoit Artamene) ne vous donnez point s'il vous plaist la peine de chercher de secretes raisons à mon procedé aveque vous : et sçachez que quand mesme je vous aurois aimé, et tendrement aimé ; si vous m'aviez enlevée sans mon consentement, je ne vous aimerois jamais : tant il est vray que j'ay une puissante aversion, pour ceux qui perdent une fois seulement en toute leur vie le respect qu'ils me doivent. Quoy Madame (repliqua ce Prince violent, presque contre son intention) si Artamene avoit fait ce qu'a fait Philidaspe, vous le traiteriez comme vous me traitez ? Artamene, respondit la Princesse en rougissant, est trop sage pour me permettre seulement de supposer qu'il peust jamais avoir commis une semblable faute : Mais Seigneur, pourquoy me parlez vous d'Artamene en cette occasion ? Je vous en parle, Madame, repliqua-t'il, comme d'un homme qui à ce que je voy, m'a vaincu plus d'une fois : mais beaucoup plus cruellement dans vostre coeur, qu'il n'a fait les aimes à la main. Ouy Madame, cét Artamene que j'ay tousjours haï, et que vous m'avez autrefois commandé d'aimer, est certainement celuy qui s'oppose à ma gloire et à mon bonheur : et vous ne me commandiez sans doute, que ce que vous faisiez vous mesme. Comme je n'ay point eu d'injustes sentimens, respondit la princesse sans s'émouvoir, je ne vous nieray point que je n'aye eu, et que je n'aye encore beaucoup d'amitié pour Artamene : et vous n'ignorez pas que je luy ay assez d'obligation, pour ne le pouvoir haïr. Ces obligations, repliqua ce Prince violent, n'auroient jamais porté la Princesse Mandane, à avoir une affection particuliere et secrette pour un simple Chevalier : si son coeur n'avoit esté touché d'une inclination bien forte. Ce simple Chevalier dont vous parlez, reprit la Princesse en colere, paroissoit estre autant que Philidaspe en ce temps là : et sera peut-estre beaucoup davantage un jour, tout Roy d'Assirie qu'est ce Philidaspe. Il ne faut pas attendre plus long temps, respondit il, car puisqu'Artamene possede vostre affection, je le tiens beaucoup au dessus de tous les Princes de la Terre, quand mesme il ne seroit que ce qu'il a paru estre. Vous avez bien de l'orgueil, et bien de l'humilité tout ensemble, reprit la princesse, mais apres tout Seigneur, desacoustumez vous s'il vous plaist de me parler imperieusement, car je ne le sçaurois souffrir. Le Roy d'Assirie voyant qu'il avoit extrémement irrité la princesse, se jetta à ses pieds : et passant d'une extréme violence, à une extréme soumission. Quoy Madame, luy dit il, vous voulez que je puisse conserver la raison, en aprenant que ce coeur que je croiyois insensible pour toute la Terre, ne l'est pas pour Artamene ! N'estoit-ce point assez que je sçeusse que vous me haissiez, fans que j'aprisse qu'un autre estoit aimé ; et un autre encore que j'ay tousjours haï ? Tant que je ne vous ay creüe qu'insensible, les Dieux sçavent que dans le fonds de mon coeur je vous ay justifié autant que je l'ay pû : J'advoüois que vous aviez raison de mépriser tous les Rois du Monde, parce qu'il n'y en avoit point qui fust digne de vous. Je confessois que mon procedé meritoit que vous me fissiez attendre long temps le pardon de ma faute : Mais Madame, lorsque j'ay apris avec certitude, que le seul homme de toute la Terre, pour qui j'ay de la haine (quoy que j'aye de l'estime pour luy) est le seul que vous aimez ; ha Madame, je n'ay pû demeurer dans les termes que je m'estois prescrit. Je me suis plaint ; je vous ay accusée, j'ay perdu le respect en perdant aussi la raison ; et je pense mesme que si j'eusse pû m'arracher de l'ame la violente passion que vostre beauté y a fait naistre, je l'eusse fait avec joye. Ouy Madame, je l'advoüe, j'ay fait tout ce que j'ay pu pour vous haïr : mais Dieux que tous mes efforts ont esté inutiles ! Car enfin je vous aime plus que je ne vous aimois ; ma haine a augmenté pour Artamene, et mon amour s'est accrue pour la Princesse Mandane. je me trouve un interest nouveau à estre aimé de vous : il faut Madame, il faut que je chasse Artamene de vostre coeur : il faut que mes respects, mes soings, mes larmes, et mes soupirs, le detruisent : et il faut enfin que je meure, ou qu'il ne vive plus en vostre memoire. La Princesse entendant parler le Roy d'Assirie de cette sorte, ne douta point du tout qu'il ne sçeust quelque chose de bien particulier, de l'affection d'Artamene : c'est pourquoy elle ne jugea pas qu'il falust faire une finesse d'une amitié innocente. Joint que dans le trouble où le discours du Roy d'Assirie mettoit son ame ; elle creut que peut- estre à la fin quand il auroit absolument perdu l'esperance d'estre aimé, la laisseroit il en repos. C'est pourquoy prenant la parole, Seigneur, luy dit elle, les Dieux sçavent si je suis capable d'aucun deguisement criminel : et l'ingenuité que je m'en vay avoir pour vous, vous le doit assez faire connoistre. Ha Madame (s'écria alors le Roy d'Assirie, qu'elle avoit fait relever malgré luy) ne soyez pas assez sincere, pour me dire tout ce que vous pensez d'advantageux pour Artamene : cachez moy plustost une partie de sa gloire : et ne mettez pas ma patience à une si rigoureuse espreuve. Je ne sçaurois, luy respondit la Princesse, vous rien dire que vous ne sçachiez : car enfin toute la Cour de Capadoce a sçeu que j'ay beaucoup estimé Artamene : et je vous l'ay dit à vous mesme, du temps que vous estiez Philidaspe. Mais toute la Capadoce a ignoré, ce que je voy bien que vous sçavez, et ce que je m'en vay vous advoüer, qui est qu'Artamene est de condition égale à la vostre : et que si le Roy mon Pere y consentoit, l'affection qu'Artamene a pour moy, auroit toute la recompense qu'elle merite. Voila Seigneur, les termes où en sont les choses : et peut-estre en sçavez vous plus presentement, qu'Artamene luy mesme n'en sçait. Voila Seigneur, encore une fois, cette importante vérité que vous avez desiré sçavoir : c'est à vous presentement à regler vos desseins et vostre affection pour moy : vous avez de l'esprit et de la generosité, c'est pourquoy je n'ay plus rien à vous dire là dessus. Vous pouvez encore prendre un chemin, qui m'obligeroit à vous redonner mon estime, et qui vous aquerroit encore l'amitié d'Artamene : Ha Madame, s'écria ce Prince tout hors de luy mesme, je ne veux point de vostre estime toute glorieuse qu'elle est sans vostre affection : et je ne veux jamais avoir de part en l'amitié d'un homme, qui possede toute la vostre : et qui seul m'empesche de la posseder. Non non Madame, il faut prendre des voyes plus violentes, pour decider les differents que nous avons ensemble Artamene et moy : et il faut que sa mort me console de vostre cruauté, ou que la mienne assure son bonheur et le vostre. En disant cela il sortit, et laissa la Princesse en une affliction extréme : il fut retrouver Mazare, et luy raconta tout ce que Mandane luy avoit dit. Ce malheureux Prince l'escouta avec une inquietude estrange : il y avoit des momens, où il n'avoit pas moins de douleur que le Roy d'Assirie : et il y en avoit d'autres, où il imaginoit quelque douceur, à penser qu'il y avoit dans le coeur de la Princesse un puissant obstacle pour empescher ce Prince d'estre aimé : et où il esperoit qu'entre un Amant haï et un Amant absent, il pourroit peut-estre faire quelque progrés : de sorte qu'il se resolvoit fortement, à tascher de gagner l'estime et l'amitié de la Princesse. Il croyoit mesme ne faire presque rien contre la generosité : car, disoit il, ce ne sera pas moy qui empescheray Mandane d'aimer le Roy d'Assirie, ce sera Artamene. Mais Dieux, reprenoit il un moment apres en luy mesme, cét Artamene qui s'oppose au Roy d'Assirie, s'opposera aussi à Mazare : Mais, adjoustoit il, Mazare ne veut pas vaincre à force ouverte, ny à guerre declarée : il veut employer la ruse, où la force seroit inutile : et avoir recours à l'artifice, puis qu'il n'y a point d'autre voye de n'estre pas malheureux. Cependant comme il voyoit le Roy d'Assirie fort irrité, et en estat de se porter peut estre à quelque extréme resolution ; il le retint avec toute l'adresse imaginable : et luy fit beaucoup esperer de ses soins. En effet il vint voir la Princesse, mais il ne pût pas luy parler le premier : car comme elle avoit une extréme confiance en luy, et qu'elle n'ignoroit pas que le Roy d'Assirie luy disoit toutes choses ; elle luy parla d'abord avec tant d'esprit, tant de vertu, tant de douceur, et d'une maniere si touchante ; que Mazare pensa presque former la resolution, de n'avoir plus que de l'amitié pour Mandane. Mais Dieux, que cette genereuse resolution estoit mal affermie ! Quand il ne faisoit qu'escouter la Princesse, il avoit le coeur attendry ; la compassion luy faisoit quasi respandre des larmes ; mais dés qu'il levoit les yeux, et qu'il rencontroit ceux de Mandane, une nouvelle flame tarissoit ses pleurs, détruisoit ses premiers desseins ; et r'embrasoit toute son ame. La Princesse fut toutefois tres satisfaite de luy : car comme elle luy tesmoigna apprehender quelque chose de l'humeur violente du Roy d'Assirie ; Non Madame (luy dit-il, d'une maniere à luy persuader qu'il exprimoit ses veritables sentimens) ne craignez rien de la violence du Roy : je vous engage ma parole d'aporter tous mes soins à luy oster toute pensée criminelle : Mais si je n'y pouvois pas reüssir, je vous proteste que de son Vassal je deviendrois son Ennemy, s'il avoit entrepris de vous deplaire : et que tant que Mazare sera vivant, la Princesse Mandane ne souffrira autre persecution du Roy d'Assirie, que celle de ses prieres, de ses larmes, et de ses soupirs. je vous laisse à penser, sage Chrisante, quels furent les remercimens de la Princesse, et quels furent les Eloges qu'elle luy donna : Enfin Mazare en vint à tel point avec elle, qu'elle l'aimoit comme un frere : et ce Prince se trouva si heureux durant quelques jours, qu'il ne se souvenoit ny d'Artamene, ny de rien qui le peust fascher. Mais peu de temps apres, le Roy d'Assirie ayant esté adverty du retour d'Artamene à Themiscire ; de son arrivée à Ecbatane avec Ciaxare ; et des grands preparatifs de guerre que l'on faisoit contre luy : hasta de son costé l'execution de tous les ordres qu'il avoit donnez. Car dés le lendemain que nous fusmes arrivez à Babilone, il avoit renvoyé en Lydie : il avoit aussi envoyé en Phrigie, en Hircanie, en Arrabie, en Paphiagonie, et vers un Prince Indien : Le Prince des Saces aussi, envoya de son costé supplier le Roy son Pere de haster les levées qu'il faisoit faire en son Royaume. Cependant nous ne sçavions que fort confusément les preparatifs de la guerre : car Mazare qui ne pouvoit se resoudre de parler d'Artamene à Mandane, luy disoit toujours qu'il n'en sçavoit autre chose, si non qu'il estoit revenu des Massagettes, et que l'on se preparoit à la guerre. Durant cela, le Roy d'Assirie voyoit tousjours la Princesse, tantost : violent, tantost tres sousmis, tantost ne faisant que la regarder avec une profonde melancolie, sans luy parler que fort peu ; et tantost aussi luy parlant avec une colere extréme, sans oser pourtant lever les yeux vers les siens. Mais apres tout, j'ay cent et cent fois admiré la bonté des Dieux, en ce qu'ils ont fait qu'un Prince aussi imperieux que celuy-là, et d'une humeur aussi altiere ; soit tousjours demeuré dans les termes du respect. Au commencement que nous fusmes à Babilone, toutes les Dames avoient la permission de voir la Princesse : et elle en fut si cherement aimée, qu'il n'est rien qu'elles n'eussent esté capables de faire pour la delivrer : n'eust esté la passion qu'elles avoient qu'elle peust se resoudre de devenir leur Reine : de sorte qu'il n'y avoit pas une femme de qualité, qui ne taschast par son propre interest, de rendre office au Roy d'Assirie. Neantmoins depuis que ce Prince fut adverty par ses Espions que l'on viendroit bien-tost à luy, il nous osta cette liberté : et à la reserve du Prince Mazare, personne ne voyoit plus la Princesse, et elle estoit gardée fort estroitement. La raison de cela estoit, que le menu Peuple conmençoit de murmurer un peu, de ce que l'on alloit engager toute l'Assirie en une guerre injuste. Nous vivions donc de cette sorte, c'est à dire avec beaucoup de melancolie, et sans autre consolation que celle de la conversation du Prince Mazare. Les femmes qui servoient la Princesse, nous disoient que tous les jours il arrivoit grand nombre d'Estrangers à Babilone, sans qu'elles sçeussent ce que c'estoit : car elles n'avoient guere plus de liberté que nous. Bien est il vray que nous estions en une belle Prison (si toutefois il peut y en avoir de belles) estant certain que le Palais des Rois d'Assirie est la plus belle chose du monde. Mais sage Chrisante, je ne songe pas que vous le sçavez : et que je parle à des personnes qui ont accompagné le Vainqueur de Babilone à toutes ses Conquestes. Je vous diray donc seulement, que l'Apartement de la Princesse, estoit du costé qui regarde cette grande Plaine qui s'estend le long de l'Euphrate : et qui laisse la veuë libre, jusques à plus de cent cinquante stades de Babilone. Vous sçavez combien cette veuë est belle et diversifiée ; soit par le cours du fleuve qui serpente en ce lieu-là, soit par cent agreables Maisons dont cette Plaine est semée : et qui sont toutes environnées de Palmiers. C'estoit donc vers ce costé là, que la Chambre de la Princesse regardoit : et de ce costé là encore qu'il y a un Balcon qui se jette en dehors, sur lequel elle estoit assez accoustumée à resver, lors que le temps estoit assez beau pour cela. Je me souviens qu'un soir elle y fut extraordinairement tard : et comme le Roy son Pere et Artamene avoient beaucoup de part à toutes ses resveries ; Imaginez vous, me disoit elle, Martesie, quelle seroit ma joye et ma douleur tout ensemble, si un matin en faisant ouvrir ces fenestres, je voyois paroistre l'Armée de Medie et de Capadoce : En vérité, me dit elle, je croy que j'en expirerois : et que le plaisir de voir du secours, et la crainte qu'il ne fust inutile pour moy, et funeste à ceux qui me le voudroient donner, troubleroit si fort mon ame, que je n'aurois ny assez de force, ny assez de constance, pour me resoudre à en attendre l'evenement. Mais helas ! Martesie, je ne suis pas en estat d'avoir cette joye, ny cette douleur : la solitude et le silence qui regnent dans toute cette vaste Plaine, que nous decouvrons confusémcnt, à travers l'obscurité de la nuit, me disent assez que mes Deffenseurs n'y sont pas : et nous n'y voyons enfin, à la sombre clarté des Estoiles et de la Lune, que ce grand Fleuve et des Arbres. Il y avoit bien alors deux jours que nous n'avions point veû le Prince Mazare : de sorte que Mandane s'ennuyant de ne voir point son Protecteur (car elle le nommoit souvent ainsi) il eut beaucoup de part en nostre conversation. Mais apres que la Princesse eut assez resué, et se fut assez entretenuë, elle se coucha dans une Chambre qui touchoit celle où nous estions, où d'ordinaire elle ne faisoit que passer le jour. Le lendemain au matin, à peine fut elle habillée, qu'on luy vint dire que le Roy d'Assirie la supplioit de luy permettre de la voir : Comme elle luy eut accordé ce qu'il demandoit, et qu'il fut entré ; Madame (luy dit il, apres, l'avoir salüée avec beaucoup de respect) me voudriez vous faire la grace, de passer dans la Chambre où vous avez accoustumé d'estre ? Seigneur (luy dit elle, en nous faisant signe de la suivre à Arianite et à moy) ce n'est point aux Captives à choisir le lieu de leur prison : et en disant cela, elle suivit ce Prince qui luy donna la main, et nous la suivismes aussi. Comme nous fusmes dans cette Chambre, le Roy d'Assirie s'aprochant du Balcon ; l'ayant ouvert ; et tiré un grand rideau à houpes d'or, qui le cachoit quand on vouloit ; nous vismes que toute cette grande Plaine que le soir auparavant nous avions veuë si solitaire, estoit entierement couverte de Gens de guerre : et de la façon dont je vy la multitude des Esquadrons, des Bataillons, des Enseignes differentes, des chevaux, et des Corps separez, il me parut y avoir plus de quatre cens mille hommes en cette Campagne. Je vous laisse à juger sage Chrisante, quel effet fit un objet si terrible dans le coeur de Mandane : elle creut toutefois d'abord, que c'estoit l'Armée de Ciaxare : mais elle ne fut pas long temps en une si douce erreur : car le Roy d'Assirie s'estant tourné vers elle. Vous voyez, Madame, luy dit il, que le dessein que l'ay de vous conquerir et de vous meriter, n'est pas jugé si criminel par les Dieux que vous le croyez, puis qu'ils ne m'abandonnent pas : et que tant de Rois et tant de Princes comme il y en a dans cette Armée, dont cette grande Plaine est couverte, n'ont pas fait de difficulté de prendre mes interests : et que deux cens mille hommes enfin se trouvent en estat d'exposer leur vie pour l'amour de moy. La Princesse voyant ses esperances trompées, rejetta les yeux sur cette Armée comme pour s'en esclaircir : et en effet quoy que l'on ne peust pas bien discerner les enseignes, à cause de l'esloignement, neantmoins il luy sembla qu'il n'y en avoit point de Medie. C'est pour quoy detournant la teste avec precipitation, comme ne pouvant plus souffrir un si espouventable objet ; Ha ! Seigneur, s'escria t'elle, que me faites vous voir, et quelle espece de supplice avez vous inventé pour me tourmenter ? Voulez vous que je sente toute seule et tout à la sois toutes les blessures que feront vos Soldats à ceux de mon Party ? Voulez vous dis-je, que je sente les malheurs qui me doivent arriver, auparavant qu'ils soient arrivez ? Et que voulez vous enfin de la malheureuse Mandane ? Je veux, Madame, luy respondit il, que vous connoissiez parfaitement, que de vostre seule volonté, dépend le destin de toute l'Asie : afin que ce que ma consideration n'a pû faire, celle de tant de Peuples, de tant de Provinces, et de tant de Royaumes vous y porte. j'ay sçeu, Madame, adjousta t'il, que le Roy vostre Pere secouru par le Roy de Perte a mis ses Troupes en campagne, et qu'il est sur les rives du fleuve du Ginde pour venir à nous : et c'est. Madame, ce qui m'a fait haster de me mettre en estat de me deffendre : car comme vous pouvez penser, je n'aurois jamais attaqué le Roy des Medes. Ainsi Madame, j'ay creu que je devois encore tenter cette derniere voye de fléchir vostre coeur : Songez donc, s'il vous plaist, que les Roys de Lydie, de Phrigie, d'Arrabie, d'Hircanie, et cent autres Princes ces tres vaillans qui sont dans mon Armée, ne connoissent pas le Roy vostre Pere, et ne sont pas amoureux de vous comme je le suis pour l'espargner, comme je feray sans doute. Enfin considerez je vous en conjure, que de deux cens mille hommes il pourroit arriver facilement, que quelqu'un vous privast d'une personne si chere. Ha cruel ! s'escriat'elle, à quel espouvantable supplice m'exposez vous ? Ha ! impitoyable, luy respondit il, quelle dureté de coeur est la vostre, d'aimer mieux que toute l'Asie soit en armes ; que toute l'Asie soit noyée de sang ; que toute l'Ane soit destruite ; et que le Roy vostre Pere soit engagé en une dangereuse guerre, que de recevoir l'affection d'un Prince qui vous adore ; qui ne veut vivre que pour vous, et qui est prest d'employer cette mesme Armée à vous conquester des Couronnes, si celle qu'il porte ne satisfait pas vostre ambition ? Enfin, Madame, vous voyez deux cens mille hommes prests à marcher, et prests à combatte, si l'occasion s'en presente : Cependant quoy que tant de vaillans Capitaines, et tant de vaillans Soldats, ayent une sorte, impatience de voir l'Ennemy et de le vaincre, un seul de vos regards, peut leur faire tomber les armes des mains. Ouy divine Princesse, vos yeux sont les Maistres absolus du destin de tant de Peuples : Vous n'avez qu'à regarder favorablement, Vous n'avez qu'à prononcer une parole à mon avantage, Vous n'avez qu'à n'estre plus inhumaine ; Vous n'avez qu'à me donner un rayon d'esperance, pour faire que toute l'Asie soit en paix, et que le Roy vostre Pere soit en seureté. Parlez donc je vous en conjure : ou si vous ne voulez point parler, faites du moins que vos yeux me parlent pour vous. Ne me dites pas mesme si vous ne voulez, que vous aimerez un jour le Roy d'Assirie : et promettez moy seulement, que vous n'aimerez plus Artamene. Encore une fois. Madame, faut il combatre, ou faut il poser les armes ? Mais songez bien auparavant que de respondre, à ce que vous avez à dire. Les Dieux, Seigneur, respondit la Princesse, sont les Maistres absolus de tous les hommes : et Mandane ne doit pas usurper cette supréme authorité sur eux. C'est donc à moy à me resoudre à souffrir les malheurs qu'ils m'envoyent : et non pas à moy à m'opposer à leurs volontez. S'ils n'avoient pas resolu la guerre, ils auroient changé mon coeur ; ils auroient changé celuy du Roy mon Pere, et l'auroient obligé à vous pardonner. Ainsi je ne suis point en termes de pouvoir disposer de mes propres volontez : il suffit que je sçache de vostre bouche, que le Roy des Medes a pris les armes contre vous, pour trouver qu'il ne m'est plus permis, ny de vous regarder favorablement, ny de vous dire une parole avantageuse ; ny de vous donner un rayon d'esperance. Puis qu'il vous tient pour son ennemy, j'ay un nouveau sujet de vous mal traiter, et je n'en ay plus de vous pardonner, quand mesme j'aurois eu la foiblesse de le vouloir faire. Ainsi quand Artamene ne seroit point vivant, je ne ferois sans doute que ce que je fay. De plus, quoy que vostre Armée soit grande, je veux esperer que les Dieux combatant pour le Party le plus juste, feront succomber les Ennemis du Roy mon Pere, et luy donneront la victoire. Ce n'est pas (et ces mesmes Dieux le sçavent) que si par la perte de ma vie, je pouvois empescher la sienne d'estre exposée, je ne le fisse avec une joye incroyable : Ouy, Seigneur, si vous pouvez vous y resoudre, souffrez que je sois la victime qui redonne la Paix à toute l'Asie : j'y consens, et tout mon coeur. S'il ne faut pour vous satisfaire, poursuivit elle, qu'oster Mandane au malheureux Artamene, j'y consens encore, pourveû que vous luy permettiez d'entrer au Tombeau : et qu'elle passe des moins du Roy d'Assirie en celles de la mort, qui luy plairont davantage. Quoy Seigneur (adjousta la princesse, qui vit dans les yeux de ce Prince que ses discours estoient inutiles) vous ne m'écoutez pas ! et vous mesme vous ne vous laissez pas fléchir ! Au nom des Dieux Seigneur, faites une action heroïque en cette tournée : surmontez la passion que vous avez dans le coeur : la conqueste de Mandane, ne vaut pas pas tant d'illustre sang que vous en voulez faire respandre : l'Amour vous a trompé Seigneur : la beauté qui vous charme, n'est qu'une illusion agreable : et quand elle seroit telle que vous vous l'imaginez ; ce ne seroit apres tout, qu'un thresor que le Temps dérobe infailliblement bien tost, à toutes celles qui le possedent. Revenez donc à vous Seigneur, et si vous estes raisonnable, aimez la gloire, et la preferez à Mandane. Elle est plus belle qu'elle, et vous en serez mieux traité : Mandane mesme, vous en estimera davantage, et ne vous reprochera point l'infidelité que vous luy avez faite. Songez en effet que cette Princesse n'est pas digne d'une amour aussi constante que la vostre : elle vous haït ; elle vous mal-traitte ; et elle ne vous aimera jamais. Enfin soit parraison, soit par vangeance, soit par generosité, redonnez la paix à toute l'Asie, et haïssez la Princesse Mandane, qui ne vous fait que du mal. je le voudrois Madame, interrompt le Roy d'Assirie, si je le pouvois, mais je ne le puis, quoy que je le veüille : et je pense qu'il m'est aussi impossible de n'aimer pas la Princesse Mandane, qu'il est impossible à la Princesse Mandane de n'aimer pas Artamene. Mais Madame (adjousta ce Prince avec un redoublement de colere estrange) si vous aimez sa vie, laissez vous toucher à mes prieres : car sçachez que dans tous les combats que nous ferons, j'aporteray autant de soing à le chercher et à le vaincre ; que l'en apporteray à fuir et à espargner le Roy vostre Pere. De plus, comme il est brave, et qu'il en a la reputation ; il n'y a pas un vaillant homme en toute mon Armée, qui n'ait dessein de le rencontrer : imaginez vous donc que tous les traits qui partiront des mains de tous ces Soldats que vous voyez, seront lancez contre Artamene : que tous les Javelots seront tournez contre son coeur : que toutes les fleches, toutes les fondes, toutes les faux, toutes les espées, et toutes les Armes offensives, seront employées contre luy : et qu'il ne tient qu'à vous de luy oster tant d'Ennemis, et de ne luy en laisser plus qu'un à combatre. Ainsi cruelle Personne, si vous aimez Artamene, ne me haïssez plus : et donnez moy quelque legere marque de bien-veillance et de repentir. Non Seigneur (luy respondit la Princesse en l'interrompant) vous ne me connoissez pas encore : si j'avois eu à changer de sentimens, j'en aurois changé au nom du Roy mon Pere : et ce que je n'ay point fait pour luy, je ne le feray pas pour Artamene. Ce n'est pas (puis que vous me forcez de vous le dire) que je n'aye pour ce Prince une tendresse infinie, et une fidelité inébranlable : mais c'est qu'il n'est point de passion assez forte, pour me faire manquer à mon devoir : et qu'entre un Pere et un Amant, ma volonté ne se porte jamais à rien d'injuste, et ne balance pas mesme un instant sur la resolution qu'elle doit prendre. Enfin Madame, dit il prenant un ton de voix un peu aigre, il faut donc aller combattre, et vous l'ordonnez ainsi : La Princesse voyant qu'effectivement il se preparoit à s'en aller, en fut fort esmeüe : et tout d'un coup cette fermeté qu'elle avoit euë en luy parlant l'abandonna, et les larmes luy vinrent aux yeux. Elle se jetta donc à ses pieds, et le retenant, eh Seigneur, luy dit elle, qu'allez vous faire ? Combatre et vaincre si je le puis Madame, luy dit il en la relevant avec precipitation : Mais quand vous aurez vaincu le Roy mon Pere, repliqua la Princesse, vous n'aurez pas vaincu le coeur de Mandane. Au contraire je vous declare dés icy, en presence des Dieux qui m'escoutent, que si pendant cette guerre, le Roy des Medes ou l'illustre Artamene meurent, vous n'avez qu'à vous preparer à la mort de Mandane. Combatez Seigneur, tant qu'il vous plaira, vous ne joüirez point du fruit de vostre victoire : et puis que le prix du combat est entre mes mains, vous devez estre assuré de ne l'obtenir jamais. Vous pourrez peut-estre vaincre le Roy mon Pere ; vous pourrez peut-estre faire tuer ce mesme Artamene, qui vous a donné une fois la vie ; mais vous ne sçauriez empescher Mandane de mourir. Ainsi Seigneur, si vous la reduisez au desespoir, elle vous y reduira aussi bien qu'elle. Encore une fois pensez à vous : car enfin si vous estes vaincu, vous le serez avec honte, veû l'injustice de vostre action : et si vous estes vainqueur, vous n'aurez pour recompense de tous vos travaux, que le Cercueil de Mandane. Les Dieux Madame, respondit ce Prince, ne vous ont pas donnée à la Terre, pour vous en retirer si tost : et je veux esperer que si je reviens vainqueur, vous changerez de sentimens pour moy. Si je vous voy victorieux, reprit la Princesse, le bruit de vostre victoire, n'aura pas devancé vostre retour : car si je la sçay devant, ma mort devancera le jour de vostre Triomphe. Mais Madame, que voulez vous que je face ? adjousta ce Prince, les choses en sont venües au point, que je ne puis vivre sans vous ; que je ne puis souffrir qu'Artamene vive tant que vous l'aimerez, et que vous n'aimerez point le Roy d'Assirie. Mais Madame, vous aimez mieux que toute l'Asie perisse : et ce qui vous y porte, est que parmy la crainte qui vous possede, il vous reste quelque espoir que je periray avec elle : Ouy Madame, je lis dans vostre coeur cette secrette joye qui se mesle à vos douleurs : et malgré cela je vous respecte, je vous aime, et je vous adore. Jugez Madame, s'il y a de la comparaison entre l'amour qu'Artamene a pour vous, et celle que j'ay : car enfin il se voit aimé, de la plus belle Personne de toute la Terre : quelle merveille y a t'il donc qu'il soit fidelle, pour une illustre Princesse, qui méprise tout ce qu'il y a de plus Grand au monde pour luy, et qu'on luy voye aimer, ce qui l'aime si tendrement ? Pour connoistre la difference qu'il y a entre Artamene et moy, saignez Madame de le mépriser, comme vous me méprisez : traitez le comme vous me traitez : et si apres cela il vous aime comme je vous aime, j'advoueray qu'il a plus de droit que moy à vostre affection. Vous sçavez Madame, que je suis Maistre dans Babilone : et ou ainsi j'eusse pû trouver les moyens de m'y faire obeir ; cependant vous y avez commandé absolument : et je vous y laisse mesme la liberté de m'outrager. Et tout cela parce que j'ay une passion pour vous qui n'eut jamais d'égale : mais une passion respectueuse, qui combat elle mesme les plus violents desirs qu'elle fait naistre dans mon coeur, et qui ne me permet rien que de vous adorer. Enfin Madame il faut partir : il faut aller porter le fer Se la flame dans le Camp ennemy : il faut aller au devant d'Artamene : vous le voulez, et il vous faut obeir. Cependant vous prierez icy les Dieux pour sa victoire et pour ma perte : et je les conjureray seulement de changer vostre coeur. J'ay encore à vous dire Madame, adjousta t'il, que quand vous m'aurez veû partir, si par hazard l'image de tant de malheurs que vous allez causer, vous oblige à vous repentir d'une resolution si injuste, vous serez tousjours en estat de faire cesser la guerre. Vous n'aurez qu'à m'envoyer le moindre des vostres : et qu'à m'escrire seulement ce motEsperez,et au mesme instant Madame, quand je recevrois ce glorieux Billet au milieu d'une Bataille ; que j'aurois le bras levé pour tuer Artamene ; et que la victoire me seroit presque assurée : je vous promets inexorable Personne, de faire sonner la retraite ; de fuir devant mes Ennemis ; et de revenir à vos pieds, chercher dans vos yeux la confirmation de cette agreable parole. Pendant que ce Prince parloit ainsi, Mandane estoit si accablée de douleur, qu'elle ne l'entendit, presque point : et elle s trouva mesme si foible, qu'elle fat contrainte de s'assoir sur des Quarreaux qui estoient aupres du Balcon : de sorte que le Roy d'Assirie voyant qu'il ne la pouvoit fléchir, et qu'elle ne vouloit mesme plus luy parler ; la quitta, apres luy avoir baisé la robe ; sans qu'elle s'en apperçeust. Comme il fut dans une autre Chambre, il me fit appeller : mais je vous advoüe que de ma vie je ne vy une personne plus desesperée. Il me dit encore cent choses, pour redire à la Princesse : et je luy en respondis aussi beaucoup, pour le ramener à la raison. Et comme les menaces que la Princesse avoit faites de sa mort, luy tenoient l'esprit en peine ; Martesie, me dit il, vous me respendrez de la vie de Mandane : ne parlez point pour moy si vous ne voulez ; mais songez à sa conservation. En suitte il dit la mesme chose à Arianite, et à toutes les autres femmes qu'il avoit mises aupres d'elle : et en dit encore davantage au Prince Mazare, qu'il devoit laisser pour commander dans Babilone : et qui avoit esté occupé à la reveüe des Troupes que le Roy son Pere luy avoit envoyées, pendant ces deux jours que nous ne l'avions point veû. De vous dire Chrisante tout ce que dit la Princesse, apres que le Roy d'Assirie fut party, ce seroit m'engager en un long discours : elle se releva, et voulut regarder encore une fois cette prodigieuse Armée. Mais helas, que de funestes pensées l'agiterent ! Quoy, me dit elle apres avoir esté long temps sans parler, je puis consentir que toutes ces Troupes que je voy, aillent contre le Roy mon Pere, et contre Artamene ! Et je puis exposer la vie de deux Personnes si cheres, à tous les hazards d'une longue et dangereuse guerre ! Quoy, je puis consentir, moy qui ay tousjours eu une aversion naturelle pour les combats, que tant de milliers d'hommes, que tant de Princes, que tant de Rois, que tant de Peuples s'entretüent pour l'amour de moy ! Quoy, je puis consentir que tant de personnes innocentes souffrent en ma consideration ! Ha non Martesie, je pense que j'ay tort : et je confesse qu'il y a eu des endroits dans le discours du Roy d'Assirie, où j'ay du moins douté si j'avois raison. Cependant je l'advoüe, je n'ay jamais pû obtenir de mon coeur ny de ma bouche, la force de luy dire une parole favorable : à peine en ay-je eu formé un leger dessein, que j'ay senty un trouble extraordinaire dans mon ame. Je ne sçay si c'est un effet de la haine que j'ay pour le Ravisseur de Mandane, ou un effet de l'amitié que j'ay pour Artamene : mais enfin je n'ay pû dire tout ce qu'il eust peut-estre falu dire pour le fléchir. Mais que fais-je ? reprit elle tout d'un coup, je perds sans doute la raison : et mon coeur et ma bouche ont esté plus equitables que mon esprit. Car enfin la paix ou la guerre ne sont pas mesme en ma disposition : quand j'aurois pû vaincre la haine que j'ay pour un Prince qui m'a enlevée avec une injustice effroyable : quand je n'aurois plus consideré Artamene, et que je me serois resolüe d'avoir la lascheté de ceder au Roy d'Assirie ; j'aurois fait cette lascheté inutilement : puis que le Roy mon Pere n'auroit pas laisssé de faire la guerre : et que l'illustre Artamene l'auroit mesme faite encore plus sanglante et plus furieuse, pour Mandane criminelle, qu'il ne la fera pour Mandane innocente. De plus, ne sçay-je pas que depuis le fameux Dejoce, qui remit la Medie en liberté, et qui la retira de la tyrannie des Assiriens, il y a une haine irreconciliable entre ces Peuples ? Seroit il donc juste, qu'une Princesse descenduë de l'illustre Sang du Liberateur de sa Patrie, la remist en seruitude ? Non Marresie ; un sentiment de tendresse et de pitié, avoit un peu troublé ma raison : car soit que je considere le Roy d'Assirie comme le Rauisseur de Mandane, comme l'Ennemy du Roy des Medes ; comme celuy d'Artamene ; ou comme le Tiran de mon Païs, j'ay deû faire ce que j'ay fait. Apres tout, Artamene est dans la mesme Armée où est mon Pere : il luy a desja sauvé la vie, il fera encore la mesme chose : et il faut esperer, veû la justice de leurs Armes, queles Dieux les protegeront, et les conserveront l'un et l'autre. Mais Chrisante, à peine la Princesse pensoit elle avoir trouvé quelque repos, par un raisonnement si juste, que la veüe de ce grand Corps d'Armée, renouvelloit toutes ses douleurs : Madame, luy disois-je, ne regardez plus des Troupes qui vous affligent si fort : ou si vous les voulez regarder, regardez les comme devant servir de matiere à la gloire du Roy vostre Pere, et à celle d'Artamene. Ha ma chere fille ! s'escria t'elle, qui sçait si parmy ceux que je regarde, je ne voy point le meurtrier de mon Pere, ou celuy d'Artamene ?

Histoire de Mandane : prise de Babylone


Enfin Chrisante, je l'arrachay par force de là, et la fis repasser dans une autre Chambre : Cependant nous sçeusmes que le lendemain l'Armée partiroit : et ce jour la mesme le Roy d'Assirie aprit, que par une invention. prodigieuse que vous n'ignorez pas puis que vous y estiez, l'Armée de Medie avoit passe la Riviere du Ginde : et avoit pousse quelques Troupes qui estoient de l'autre costé. Il partit donc en diligence, et fit marcher toute son Armée : le Privée Mazare par un sentiment d'honneur, eust bien voulu l'accompagner : A mais le Roy d'Assirie ne voulut jamais confier la garde de Babilone, et celle de la Princesse qu'à luy, de sorte qu'il le conjura de demeurer : et je ne sçay si malgré le grand coeur de ce Prince, un sentiment d'amour ne fit pas qu'il en fut bien aise. Le Roy d'Assirie voulut mesme que les Troupes du Prince des Saces, de meurassent dans Babilone : afin que si le Peuple qui murmuroit fort de j'injustice de cette guerre, vouloit remuer en son absence ; il y eust des Troupes Estrangeres pour le tenir en son devoir. Mais ce qu'il y eut d'admirable, fut que le Roy d'Assirie auparavant que de quitter le Prince Mazare, le tira à part : et l'esprit fort inquiet et fort troublé, luy parla à peu prés en ces termes. Vous voyez mon cher Mazare, qu'Artamene mene est toujours heureux et toujours invincible : il a passé un fleuve en huit jours, qui le devoit arrester une année entiere : il a fait ce qui n'est permis de faire qu'aux Dieux seulement : et si je ne me trompe, la Fortune ne l'aura pas tant favorisé pour l'abandonner apres. Ce n'est pas que je ne sçache que mon Armée est d'un tiers plus forte que celle du Roy des Medes : Mais apres tout, je puis pourtant estre vaincu, et je puis mesme mourir en cette occasion. Ainsi pour vous consoler de la douleur que vous avez d'estre contraint par mes prieres, de ne vous y trouver pas, je veux mon cher Mazare vous en faire une autre, ou vostre grand coeur trouvera de quoy estre satisfait. Sçachez donc que dans la passion démesurée que j'ay pour la Princesse Mandane, je suis effroyablement persecuté de la cruelle pensée qui me vient, que si je meurs, la Paix se faisant, Artamene jouïra en repos de l'affection de Mandane : promettez moy donc je vous en conjure, que si je peris, vous combatrez Artamene, et ne rendrez jamais la Princesse au Roy son Pere, que ce trop heureux Rival ne soit mort. Promettez le moy je vous en prie : mais promettez le moy avec serment : car si vous le faites, j'auray l'esprit en quelque repos : et seray moins tourmenté de la cruelle jalousie qui me persecute. Ce n'est pas qu'elle n'aille encore plus loing : car je vous advoüe que si je pensois que qu'elqu'un peust jamais posseder Mandane, je mourrois desesperé. Mais dans la passion qu'elle a pour Artamene, j'espere que si vous le tuez, elle n'en aura jamais d'autre, et ne se mariera mesme point. Voila, luy dit il encore, le service que j'attens de vous, et que sans doute vous ne me refuserez pas, quoy qu'il ne soit pas aisé de me le rendre. Car enfin il le faut advoüer, vous ne vaincrez pas Artamene sans gloire : et vous trouverez vostre recompense, en me rendant cét office. je vous laisse à juger si Mazare deust estre surpris d'un semblable discours : et je vous laisse à penser s'il ne luy promit pas ce qu'il voulut sans resistance : estant certain que depuis que l'on disoit dans Babilone qu'Artamene aprochoit, sa passion estoit devenuë plus violente. Tant y a Chrisante, que le Roy d'Assirie s'en alla fort consolé de la promesse qu'il luy fit de combatre Artamene s'il mouroit. Nous demeurasmes donc sous la conduite de Mazare, qui redoubla encore ses soings et ses bontez pour nous : et si l'effroyable inquietude où nous estions à tous les momens, d'aprendre quelque fâcheuse nouvelle ne nous eust tourmentée, l'on peut dire que nostre captivité n'eust pas esté alors fort rigoureuse. Cependant elle l'estoit beaucoup : Le Prince Mazare n'entroit jamais dans la Chambre de la Princesse, qu'elle ne tremblast, et ne cherchast dans ses yeux, s'il avoit eu des nouvelles de l'Armée. Pour luy, il estoit tousjours plus amoureux : et je pense qu'il eut besoin de toute sa generosité, pour souhaiter que le Roy d'Assirie emportast la victoire. Je me souviens d'un jour qu'il voyoit la Princesse fort affligée, et que selon sa coustume, il estoit fort melancolique : Mandane qui croyoit tousjours que la seule compassion qu'il avoit de ses malheurs en estoit la cause ; luy dit, Seigneur, je ne vous ay pas peu d'obligation ; car enfin estant ce que vous estes au Roy d'Assirie, vous ne laissez pas d'avoir la bonté de vous interesser en ce qui me touche. Il est vray, Madame, respondit ce Prince, que vous avez fait un changement estrange en mon coeur : je vous advoüe toutefois, que je ne puis souhaiter que le Roy soit vaincu : mais aussi ay-je quelque peine à desirer qu'il s'emporte la victoire : et tout cela. Madame, pour l'amour de vous. l'espere neantmoins, adjousta t'il, que vous ne m'en jugerez pas plus criminel. Au contraire, dit elle, je vous ne trouve beaucoup plus innocent : car enfin ne se laisser point preoccuper par les sentimens d'un Prince qui vous aime ; et s'attacher aux interests d'une Princesse malheureuse que vous ne connoissez presque point, c'est veritablement estre genereux. Ha ! Madame, reprit Mazare, ne dites pas s'il vous plaist que je ne connois point la Princesse Mandane : je la connois si parfaitement, que personne ne la connoist mieux en toute la Terre : et c'est pour cela que je trahis en quelque façon le Roy d'Assirie : et je connois mesme, adjousta t'il, ses propres malheurs, mieux qu'elle ne les connoist. Je n'en doute point, reprit la Princesse, car comme vous connoissez mieux que moy celuy qui les cause, vous voyez mieux aussi les dangereuses suittes qu'ils peuvent avoir. C'estoit de cette sorte, Chrisante, que quelquefois Mazare disoit des choses qui eussent pû faire soubçonner ses sentimens secrets : et c'estoit de cette sorte aussi, que l'ingenuité de la Princesse, les luy faisoit expliquer sans y entendre finesse aucune. Cependant nous estions tousjours en une incertitude extréme : le moindre bruit nous troubloit : je n'entrois jamais dans la chambre de Mandane, qu'elle ne cherchast sur mon visage si je n'avois rien apris : et plus d'une fois elle creut y voir des marques de la victoire du Roy d'Assire, et de la mort du Roy son Pere, et de celle d'Artamene. Mais enfin quelque temps apres, comme nous estions à ce mesme Balcon dont je vous ay desja parlé ; Nous vismes une grosse nuë de poussiere s'eslever bien loing dans la Plaine : et peu à peu nous discernasmes un gros de Cavalerie qui commença de paroistre. Cette veüe fit paslir la Princesse de crainte ; mais apres avoir consideré ces Troupes, il me sembla qu'elles venoient trop visté et trop en desordre vers Babilone, pour estre victorieuses. Madame, dis-je à la Princesse, nous avons vaincu infailliblement :et en effet, il estoit aisé de le connoistre : car outre que ces Gens de guerre n'estoient pas en grand nonbre, ils alloient tellement en confusion, qu'il n'estoit pas difficile d'imaginer que des Vainqueurs n'iroient pas ainsi Mais Martesie, me disoit la Princesse qui craignoit tousjours, que sçavez vous si ce ne sont point des prisonniers de guerre que l'on ameine, et si le le Roy mon Pere ou Artamene ne sont point enchaisnez parmy ceux que je voy ? Mais enfin, Chrisante, nous fusmes bientost esclaircies de nos doutes : car quelque temps apres avoir veû entrer ces Troupes dans la Ville, nous etendismes un assez grand bruit dans l'Escalier. En suitte nous vismes ouvrir la porte de la Chambre où nous estions ; et nous vismes entrer le Roy d'Assirie, avec des Armes toutes rompuës, taintes de sang en divers endroits ; une Escharpe à demy deschirée, et toute sanglante : un Panache tout poudreux, tout rompu, et tout sanglant, car ce Prince avoit esté blessé legerement à l'espaule. Il avoit de plus tant de tristesse dans les yeux, et tant de marques de fureur sur le visage, que la Princesse en perdit toute la crainte qu'elle avoit eüe pour le Roy son Pere et pour Artamene. Joint qu'à peine ce Prince desesperé fut il entré dans la Chambre, que prenant la parole ; Vos voeux, Madame, luy dit il, sont exaucez : Artamene a eu l'avantage : et je pense que je puis esperer de ne vous desplaire pas une fois en toute ma vie, en vous faisant voir à vos pieds celuy que la Fortune luy a fait vaincre. Il n'a pas tenu à moy, Seigneur, luy repliqua la Princesse, que ce malheur ne vous soit pas arrivé : et si vous vous fussiez laissé vaincre à mes prieres et à la raison, Artamene ne vous auroit pas vaincu : et la victoire que vous eussiez obtenuë sur vous mesme, vous eust esté plus glorieuse, que celle qu'Artamene a r'emportée sur vous ne luy est honorable, bien qu'elle la soit infiniment. Quoy, Madame, reprit le Roy d'Assirie, la Princesse Mandane que j'ay tousjours veüe si douce et si pitoyable, pour les malheurs des moindres Sujets du Roy son Pere, pourra aprendre d'un oeil sec et d'une ame tranquile, que pour l'amour d'elle il y a une Campagne toute couverte de morts ou de mourans ; de Chariots renversez ; d'Armes rompuës ; de Rois qui ont perdu la vie ; de Princes blessez ou prisonniers : qu'il y a, dis-je, un nombre infiny de Soldats noyez dans leur sang ; et qu'enfin prés de quatre cens mille hommes ont combatu pour ses interests ! Elle pourra, dis-je, encore une fois, cette impitoyable Personne, me voir vaincu et blesse à ses pieds, sans un sentiment de compassion ! Moy, dis-je, qui perds toute ma fureur en la voyant ; qui ne sens plus mesme la douleur de ma deffaite dés que je la regarde ; et qui m'estimerois encore trop heureux de souffrir tant de disgraces, s'il m'estoit permis d'esperer qu'elle eust un jour pitié de mes infortunes. Ouy cruelle Princesse, tout vaincu, tout blessé, et tout malheureux que je suis, vous pouvez encore me rendre le plus heureux de tous les hommes. Mais de grace, poursuivit il, ne vous obstinez pas à insulter sur un miserable : et songez bien auparavant que de prononcer une cruelle parole, qu'Artamene n'est pas encore dans Babilone. J'ay mesme à vous dire, Madame, adjousta t'il, pour temperer un peu vostre joye, qu'il ne loy sera pas si aisé d'y entrer, qu'il luy a esté facile de me vaincre. Les Batailles dépendant plus particulierement de la Fortune que les Sieges : c'est pourquoy je puis respondre plus absolument de l'evenement de l'un que de l'autre. Joint que quand je devrois faire un grand bûcher de. Babilone, je m'ensevelirois plustost sous ses ruines, que de souffrir qu'Artamene vous possedast. Seigneur, interrompit la Princesse sans s'esmouvoir, la crainte de la mort n'esbranle gueres mon ame : et vous m'avez tellement accoustumée a la desirer, que ce n'est pas me faire une menace qui m'effraye, que de me parler de perir dans les flames. Ha ! Madame, s'escria ce Prince en se jettant à genoux, pardonnez à un malheureux, à qui vous n'avez pas laissé l'usage de la raison : je n'ay pas songé à ce que j'ay dit, quand j'ay parlé de cette sorte. Mais apres tout, que voulez vous que je devienne ? Je vous l'ay dit cent fois, adjousta t'il, et je vous le dis encore : Artamene ne vous possedera jamais, tant que je seray vivant : et Artamene ne me vaincra pas sans peril, quelque brave et quelque heureux qu'il puisse estre. Mais Seigneur, luy dit la Princesse, est il possible que vous ne conceviez pas que les Dieux sont contre vous ? Mais inhumaine Princesse, reprit il, est il possible que vous ne conceviez pas aussi, que vous estes la seule cause de la guerre, et que vous estes la plus cruelle Personne du monde ? Car enfin par quelle voye peut on toucher vostre coeur ? Quand je parlay la derniere fois à vous, je disois eu moy mesme pour vous excuser, que les Ames extrémement Grandes, ne se laissoient pas fléchir les armes à la main : et que vous parlant presque à la Telle de deux cens mille hommes, vous aviez trouvé quelque chose de beau à me resister. Mais aujourd'huy que je viens à vous, vaincu, blesse, et malheureux ; advoüez la verité, n'y a t'il pas quelque chose d'inhumain, de cruel, et de barbare, de ne me regarder pas du moins avec quelque compassion ? Les Dieux sçavent Seigneur, repliqua la Princesse, si j'aime la guerre : et si je ne voudrois pas que la paix fust par toute l'Asie. Mais apres tout, je ne puis y contribuer que des voeux ; et je ne suis point à moy pour en disposer. Ma volonté dépend de celle du Roy mon Pere : et mon affection est une chose que je ne puis oster apres l'avoir donnée. Ha Madame, interrompit le Roy d'Assirie, n'en dites pas davantage : au nom des Dieux ne me desesperez pas absolument : car je vous advoüe que je crains que la raison ne m'abandonne :et que le respect que je veux conserner pour vous jusques à la mort, ne me quitte malgré moy. Ne me parlez donc point, quand vous ne me pourrez dire que des choses insuportables : Cependant, dit il en s'en allant. puis que mon sang meslé avec mes larmes ne vous touche point ; et que mesme le Roy d'Assirie vaincu, ne vous est-pas un objet agreable, il faut vous laisser en repos, de la victoire d'Artamene. En disant cela il sortit de la chambre de la Princesse, et fut se mettre au lict, apres avoir donné quelques ordres necessaires, et pour les Troupes qui se sauveroient de la déroute de son Armée, et pour la conservation de la Ville. Car encore que la blessure qu'il avoit reçeve ne fust pas considerable ; neantmoins ayant assez perdu de sang, elle l'avoit un peu affoibly : quoy qu'il eust esté pensé la derniere fois, à un Bourg qui n'est qu'à douze stades de Babilone. Je vous laisse à juger Seigneur, quelles differentes pensées estoient celles de la Princesse : et quelle impatience elle avoit de sçavoir bien precisément tout ce qui estoit arrivé : mais il ne nous fut pas possible d'en estre pleinement esclaircies. Nous sçeusmes bien que le Roy d'Assirie apres avoir esté vaincu, ayant aprehendé qu'il n'y eust quelque sedition dans Babilone, estoit venu en diligence, afin de pouvoir devancer le bruit de sa deffaite : mais quelques demandes que nous fissions, nous ne peusmes sçavoir que fort confusément, les particularitez de la Bataille. Cependant l'on nous resserra plus estroitement qu'auparavant : l'on nous changea mesme d'Apartement, voulant sans doute priver la Princesse de la consolation qu'elle eust eüe de voir arriver l'Armée victorieuse du Roy son Pere. Je ne vous exagereray point davantage, le desespoir du Roy d'Assirie : et quelle irresolution avoit esté la sienne, en arrivant à Babilone, de sçavoir s'il verroit la Princesse, ou s'il ne la verroit pas. La honte d'estre vaincu pensa l'en empescher : mais l'extréme envie de la revoir l'y contraignit, Joint qu'il imagina que peut-estre la pourroit il toucher par la pitié de son malheur. Comme il n'estoit gueres blessé, il quitta le lict des le lendemain, et commença de se preparer à un Siege, et de donner tous les ordres necessaires pour le soutenir. Il s'imaginoit pourtant, que comme la Campagne estoit presque sur le point de finir, le Roy des Medes ne pourroit pas durant l'hyver prendre Babilone : et il esperoit qu'il seroit contraint de lever le Siege, et de remettre la chose au Printemps. Pendant quoy il feroit tousjours ce qu'il pourroit, pour gagner l'esprit de Mandane, soit par la douceur ou parla crainte : et se prepareroit à une nouvelle Bataille. Pour nous Chrisante, nous ne goustions pas une joye toute pure : car nous voiyons Mazare si triste, que cela nous faisoit apprehender qu'il ne descouvrist dans l'esprit du Roy d'Assirie quelques mauvaises intentions : joint qu'il estoit aisé de concevoir, que le Siege de Babilone n'estoit pas une chose que l'on peust faire sans peril. Neantmoins cét heureux commencement nous donnoit tousjours quelques momens où la joye partageoit nostre ame, et en chassoit la moitié de nos douleurs. Les Dieux, disoit la Princesse, sont trop equitables et trop bons pour nous abandonner : et je me fie beaucoup plus en leur justice, qu'en la force des Armes du Roy mon Pere, ny qu'en la valeur d'Artamene. Cependant nous traitions Mazare encore plus civilement qu'à l'ordinaire : car comme nous ne craignions rien tant que l'humeur violente du Roy d'Assirie. Mazare estoit la seule personne de qui nous esperions du se cours contre luy. Mais nous ne sçavions pas tout l'interest qu'il prenoit en la Princesse, et combien ses sentimens estoient meslez : il ne laissoit pas toutefois de tirer beaucoup d'avantage des soins qu'il rendoit à Mandane : estant certain qu'elle les recevoit avec une bonté, une douceur, et une confiance sans égale. Enfin, comme vous le sçavez mieux que moy, le Siege fut mis devant Babilone : et de part et d'autre l'on fit tout ce que des Gens de grand coeur peuvent faire, et pour attaquer, et pour se deffendre. Ce fut alors sage Chrisante, que nos craintes furent sans relasche : car nous sçavions qu'il n'y avoit presque point de jour que les Assiegeans ne fissent quelque attaque, ou que les Assiegez ne fissent quelque sortie. Ainsi tous les momens de nostre vie se passoient en une continuelle apprehension. Nous ne craignions pas seulement pour le Roy et pour Artamene, nous craignions mesme pour Mazare : que nous sçeusmes qui estoit tres souvent le Chef des sorties que l'on faisoit, pour aller desloger les Assiegeans de quelques Postes avantageux : et je me souviens que la Princesse ne put s'empescher de s'en pleindre à luy. Genereux Prince (luy dit elle un jour qu'elle sçavoit qu'il avoit combatu) comment vous dois-je nommer, et que ne vous determinez vous absolument ? Je vous regarde dans Babilone, comme l'unique Protecteur que j'y puis avoir, comme une Personne qui m'est infiniment chere, et infiniment utile aupres du Roy d'Assirie ; et de qui la vertu m'est d'une extréme consolation : cependant je sçay que dés que vous estes hors des Murailles de Babilone, vous devenez un de mes plus dangereux Ennemis, puis que vous estes un des plus vaillans : et l'illustre Mazare que Mandane appelle son cher Protecteur, se met en estat de tüer non seulement celuy qu'elle regarde comme son Liberateur, mais mesme de faire perdre la vie au Roy son Pere. En verité, luy dit elle, vous estes bien cruel, de m'oster la liberté de faire des voeux pour vous : car enfin tout ce que je puis en cette rencontre, est de souhaiter que vous ne soyez ny vainqueur ny vaincu de ceux que vous attaquez ou qui vous attaquent. Vous estes bien bonne, repliqua Mazare en soupirant, de me parler comme vous faites : mais apres tout Madame, l'honneur ne me permet pas de demeurer tousjours enfermé dans des Murailles, pendant que tant de braves Gens combatent. Quand je vous laisse dans Babilone, j'advoüe que je vous y laisse avec beaucoup de regret ; et que ce n'est pas sans peine, que je quitte la glorieuse qualité de vostre Protecteur, pour prendre celle de vostre Ennemy : mais tant de raisons le veulent, qu'il n'y a pas moyen de s'y opposer. Car enfin, outre celle de l'honneur, que j'ay desja ditte, et beaucoup d'autres que je ne dis pas : que penseroit le Roy d'Assirie, si j'en usois autrement ? Je luy deviendrois suspect : et il me priveroit peut-estre de l'honneur que j'ay d'avoir la liberté de vous voir. Encore une fois Madame, si je suis criminel en quelque chose, ce n'est pas en celle là. J'advoüe neantmoins, que je suis infiniment à plaindre : et que l'estat où je me trouve, est infiniment malheureux. Helas, disoit la Princesse, je suis bien marrie d'estre cause de l'inquietude que vous avez : du moins, adjoustoit elle, si je pouvois trouver les voyes de faire sçavoir à Artamene, les obligations que je vous ay ; je suis bien assurée qu'il ne vous combatroit pas s'il vous connoissoit : et qu'au contraire, il combatroit plustost ceux de son Party, s'ils vous attaquoient en sa presence. Je ne doute pas Madame, repliqua Mazare en rougissant, que si Artamene me connoissoit par vostre raport, il ne m'estimast et ne me servist : mais s'il me connoissoit par moy mesme, il n'en useroit peut-estre pas ainsi. Vous estes trop modeste (luy disoit la Princesse, qui ne soubçonnoit point qu'il y eust de sens chaché en ces paroles) et vous m'en donnez de la confufion. Mais du moins, adjoustoit elle, souvenez vous de deux choses quand vous allez combattre : l'une qu'il y a dans l'Armée qui assiege Babilone, deux Princes de qui la vie m'est infiniment precieuse : et l'autre qu'en vostre seule personne consiste toute la consolation et tout le support que je puis trouver dans cette Ville contre le Roy d'Assirie. Comme Mazare alloit parler, on luy vint dire que le Roy le demandoit : et certes je pense qu'il fut avantageux pour luy d'estre interrompu : car il se trouvoit sans doute fort embarrassé à respondre bien precisément au discours de la Princesse, sans choquer directement ses propres sentimens, qui n'estoient guere tranquiles : estant certain que je ne pense pas qu'il y ait jamais eu d'ame plus passionnée que celle de Mazare : ny guere de plus vertueuse, quoy que l'amour ait porté ce Prince à des choses fort injustes. Cependant l'hyver contre la coustume de ce païs là, fut fort avancé, et mesme fort rigoureux : ce qui resjoüissoit autant le Roy d'Assirie, que cela nous affligeoit : par la crainte que nous avions que le Roy des Medes et Artamene ne fussent contraints de lever le Siege. Nous n'avions donc point d'autre recours qu'à prier les Dieux : et la Princesse fit tant, que par le moyen du Prince Mazare elle obtint la permission d'aller tous les jours au Temple de Jupiter Belus, qui est le plus superbe et le plus fameux de Babilone : tant parce que ce Dieu est le Protecteur des Assiriens, et celuy qu'ils reclament au commencement des Batailles ; qu'à cause des Oracles qui s'y rendent, par la bouche d'une femme que Jupiter Belus choisit pour annoncer ses volontez à ceux qui les veulent sçavoir. Et comme il me semble, si ma memoire ne me trompe, que vous m'avez dit autrefois que vous n'avez point esté au lieu où se rendent ces Oracles, bien que vous eussiez tardé quelquetemps à Babilone : et qu'il n'y a guere d'aparence que vous y ayez esté depuis parmy le tumulte et la confusion que vous mistes dans cette Ville en la prenant ; il faut que je vous le represente tel qu'il est en peu de mots. Apres que l'on est entré dans la superbe enceinte du Temple, et que l'on a passé les magnifiques portes d'airain qui le ferment ; l'on trouve la porte de cette prodigieuse Tour qui en soutient sept autres au dessus d'elle : au haut desquelles l'on va par des degrez tournoyans, qui se jettent en dehors avec des Balustrades de cuivre. Au milieu de chaque Escalier, il y a des lieux propres à se reposer : et comme l'on est arrivé au sommet de la derniere Tour, l'on trouve une espece de petit Temple fort magnifique, où l'on voit une grande Statüe d'Or massif de Jupiter Belus : une Table d'or, un Throsne de mesme metal, et plusieurs grands vases tres riches. Il y a aussi un Autel fort superbe : sur lequel les Chaldées, qui sont ceux qui font les ceremonies de la Religion à Babilone, bruslent tous les ans quand ils font leur grand Sacrifice, pour plus de cent Talents d'Encens. Comme l'on sort de ce lieu là, l'on entre dans un autre encore plus petit ; dans lequel il n'y a qu'un Lit de parade tout couvert d'or, et une Table de mesme metal, avec une grande Lampe d'or, qui est tousjours allumée : ce lieu là n'estant ouvert de nulle part que la porte : qui estant engagées dans un autré lieu, ne l'esclaire point du tout. C'est en cét endroit que cette Femme dont j'ay parlé demeure tout le jour, et couche toutes les nuits ; à l'exemple d'une que l'on dit qui est à Thebes en Egypte ; et d'une autre encore qui est dans Patare Ville de Licie. C'est donc en ce lieu là que cette Prestresse vit separée de tout le reste du monde. et rend ses Oracles à ceux qui la viennent consulter. Apres cela, Chrisante, je vous diray, que poussée par je ne sçay quelle devotion, ou par je ne sçay quelle curiosité, un jour que nous fusmes au Temple de Jupiter Belus, c'est à dire au grand Temple qui est en bas, où tout le monde va d'ordinaire ; il prit envie à la Princesse de monter au haut de la derniere Tour, et d'aller visiter cette Femme si celebre à Babilone, pour luy demander son assistance envers les Dieux ; sans avoir pourtant dessein de consulter l'Oracle. Icy Chrisante, admirez le hazard des choses ! Mazare qui se trouva au Temple, donna la main à la Princesse, pour luy aider à monter cét Escalier qui est assez difficile : mais luy et nous fusmes bien estonnez, quand nous fusmes arrivez tout au haut de cette derniere Tour, de trouver que le Roy d'Assirie sans suite et sans avoir personne aveque luy que le Capitaine de ses Gardes, estoit allé pour consulter cette Femme : car certainement si la Princesse eust sçeu qu'il y eust esté, elle n'y fust pas allée ce jour là. Comme il ne faisoit que d'entrer dans ce petit Temple, et qu'il n'avoit pas encore parlé à la Prestresse, il creut que ce cas fortuit avoit quelque chose d'avantageux pour luy : et ne laissa pas de continuer le dessein qu'il avoit eu de s'informer de ce qu'il devoit attendre de sa passion. Mais devant que de parler à celle qui l'en devoit instruire ; il s'aprocha de la Princesse, et luy dit fort civilement. Vous venez sans doute, Madame, soliciter contre le Roy d'Assirie : mais auparavant que les prieres d'une personne si vertueuse, ayent irrité contre luy le Dieu qu'on adore icy, vous souffrirez, s'il vous plaist, qu'il le consulte : et qu'en vostre presence il sçache ses intentions. La Princesse qui croyoit ne pouvoir rien attendre du Ciel qui ne luy fust avantageux, veû l'innocence de sa vie, et la droiture de ses sentimens : luy dit qu'elle se resjoüissoit de voir en luy cette marque de pieté ; et consentit à ce qu'il voulut. Nous entrasmes donc dans le petit lieu destiné pour les Oracles : où cette Femme qui est fort belle, et vestuë d'une façon assez magnifique, quoy que fort particuliere ; luy demanda de la mesme maniere que s'il eust esté le moindre de ses Sujets, ce qu'il demandoit, et ce qu'il vouloit sçavoir ? Je veux (luy dit il, avec beaucoup de soumission) que vous suppliez le Dieu qui vous revele les secrets des hommes, de vouloir m'aprendre par vostre bouche, si la Princesse Mandane, sera eternellement inhumaine : et si je ne dois jamais trouver de fin aux maux que j'endure. A cets mots, cette Femme ouvrit une grande Grille d'or, qui est au chevet de son lit : et s'estant mise à genoux sur des quarreaux qui estoient devant elle, fut un assez long-temps la teste avancée dans l'emboucheure d'une petite voûte obscure, qui est au delà de cette Grille, et que l'on a pratiquée dans l'espaisseur de la muraille. En suitte dequoy, saisie et possedée de l'esprit Divin qui l'agitoit, les longues tresses de ses cheveux se desnoüerent d'elles mesmes, et s'esparpillerent sur ses espaules ; et se levant, et se tournant vers le Roy d'Assirie, le visage tout changé ; les yeux plus brillans qu'à l'ordinaire ; le teint plus vermeil ; et le son de la voix de beaucoup plus esclatant ; elle prononça distinctement ces paroles.

ORACLE.

Il l'est permis d'esperer,

De la faire souspirer,

Malgré sa haine :

Car un jour entre ses bras,

Tu rencontreras

La fin de ta peine.Je vous laisse à penser, Chrisante, qu'elle joye fut celle du Roy d'Assirie ; quelle douleur fut celle de Mandane ; quel desespoir fut celuy de Mazare, quoy qu'il n'osast le tesmoigner ; et quelle surprise fut la mienne. En verité je ne sçaurois vous exprimer la chose telle qu'elle fut : car nous sçavions presque de certitude, qu'il ne pouvoit y avoir de fourbe en cet Oracle : puis qu'outre que le Roy n'avoit pas pû deviner que la Princesse iroit en ce lieu là ; il est encore certain qui cette Femme estoit en une reputation d'un sainteté admirable ; ce qui ne permettoit pas de la pouvoir soubçonner d'aucun artifice. Aussi estoit-ce par cette reputation que la Princesse avoit eu la curiosité de la voir : Mais Dieux, que cette curiosité luy cousta de larmes ! Elle sortit de ce Temple un moment apres, sans vouloir parler à cette Femme, comme elle en avoit eu l'intention, et s'en retourna au Palais, avec une melancolie estrange. Le Roy d'Assirie l'y accompagna : et ne fut pas plustost dans sa Chambre, que la regardant avec beaucoup de marques de satisfaction sur le visage ; Et bien, Madame, luy dit il, tiendrez vous mesme contre les Dieux ? Les Dieux, luy respondit elle, ne sont pas injustes, et c'est toute mon esperance. Ils ne sont pas injustes, luy dit il, je l'advouë : mais advoüez aussi qu'ils ne peuvent estre menteurs. Je le sçay bien, luy repliqua t'elle, mais je sçay aussi qu'ils sont incomprehensibles : et qu'il y a beaucoup de temerité aux hommes, de penser entendre parfaitement leur langage. Ils se sont expliquez si clairement, reprit il, que je ne puis plus douter de ma bonne fortune : Ils se sont expliquez si injustement en aparence, respondit elle, que je ne puis croire de les avoir bien entendus. Mais enfin, Seigneur (adjousta la Princesse, qui vouloit estre seule pour se plaindre en liberté de ce nouveau malheur) si les Dieux doivent changer mon ame, laissez leur en tout le soing, et ne vous en meslez plus : ils sont assez puissans pour le faire s'ils le veulent : et laissez moy du moins quelque repos. Cruelle Personne, luy dit il en la quittant, vous resistez au Ciel comme à la Terre : mais apres tout, c'est à moy à vous obeïr, et à ne vous resister pas. Comme il fut party, Mazare qui nous avoit quittez en sortant du Temple arriva : mais si triste, que je m'estonne que nous ne soubçonnasmes quelque chose de la verité. Cependant nous n'en eusmes pas la moindre pensée : il est vray qu'il déguisa sa melancolie du pretexte de celle qu'il voyoit sur le visage de la Princesse, qui en effet n'estoit pas mediocre. Vous estes bien genereux, luy dit elle, de ne partager pas la joye du Roy d'Assirie : ou du moins de me cacher vos sentimens en cette occasion. Je vous proteste, Madame, luy respondit il, que vous ne me devez point avoir d'obligation, de ce que je sens plus vostre tristesse, que je ne sens la joye du Roy : puis qu'à dire la verité, mon coeur agit fans consulter ma raison ; et que je ne fais, que ce que je ne puis m'empescher de faire. En effet Orsane m'a dit depuis, qu'il ne fut pas moins touché de cét Oracle que la Princesse : comme cette conversation n'estoit pas fort reguliere ; tantost Mandane resvoit ; tantost Mazare s'entretenoit aussi sans parler : et le mesme Orsane m'a dit, que repassant en secret, l'estat present de sa fortune, il ne pouvoit assez déplorer son malheur. Helas ! disoit il en luy mesme, que puis-je esperer ? si Mandane parle, elle parle d'une façon qu'il y a lieu de croire qu'Artamene sera tousjours heureux, puis qu'il sera tousjours aimé : Et si j'escoute l'Oracle, le Roy d'Assirie doit un jour estre content : et Artamene ne doit pas estre moins infortuné que Mazare. Mais pendant que ce Prince s'entretenoit de cette sorte, la Princesse revenant tout d'un coup de sa resverie : Quoy, dit elle, je pourrois croire que mon coeur changeroit de sentimens ! et que Mandane pourroit se resoudre de faire toute la felicité d'un Prince, qui cause toutes ses infortunes ! Eh le moyen que je puisse comprendre cela ? il faut donc si ce prodige doit arriver, que le Roy mon Pere meure ; qu'Artamene ne soit plus ; et que je perde la raison. Car à moins que de tout cela, je ne comprendray pas aisément que Mandane puisse jamais estre Reine d'Assirie, comme il faudroit qu'elle la fust, pour faire que l'Oracle peust estre expliqué, comme le Roy d'Assirie l'explique. Je n'aurois jamais fait, Chrisante, si je vous redisois toute la conversation de la Princesse, de Mazare, et de moy : Le lendemain le Roy fit faire un magnifique Sacrifice, pour remercier les Dieux, de l'Oracle qu'il avoit reçeu : Mais admirez je vous prie le bizarre destin des choses : ce que ce Prince fit pour remercier les Dieux, irrita le Peuple : qui commença de dire, qu'il faloit plustost faire des Sacrifices pour les appaiser que pour leur rendre grace. Que la guerre que l'on faisoit estoit injuste : que la Princesse Mandane avoit raison : que les Babiloniens la devoient rendre au Roy son Pere : enfin apres avoir commencé de raisonner sur les actions du Prince, ils en murmurerent : du simple murmure ils passerent à l'insolence ; de l'insolence à la sedition, et presque à la revolte declarée. Cependant l'Hyver augmentoit, et la Canpagne estoit toute couverte de neige : cela n'empeschoit pourtant pas les Assiegeans de continuer d'attaquer la Ville : et elle estoit tellement pressée, que malgré sa prodigieuse grandeur, il n'y entroit presque plus de vivres. Neantmoins l'Oracle consoloit le Roy d'Assirie de toutes choses : mais il se trouva pourtant estrangement embarrassé peu de jours apres : car la faim commençant de presser le Peuple, acheva de luy faire perdre le respect qu'il devoit à son Prince, quelque injuste qu'il peust estre. Et en une nuit, cette grande Ville se trouva avoir beaucoup plus d'hommes en armes dans l'enceinte de ses Murailles, qu'il n'y en avoit au dehors : quoy que l'Armée du Roy des Medes fust, comme vous le sçavez, devenuë prodigieusement forte par la deffaite du Roy d'Assirie ; à cause des Princes qui avoient quitté son Party, et qui s'estoient rengez de celuy de Ciaxare. Jamais il ne s'est entendu parler d'une pareille confusion, à celle de Babilone : les uns prenoient les Armes afin de faire en sorte que le Roy d'Assirie rendist la Princesse au Roy des Medes : les autres la vouloient avoir entre leurs mains, pour faire une Paix avantageuse : Quelques uns mesme privez non seulement de toute raison, mais de toute humanité, parloient de la sacrifier : les autres au contraire soustenoient qu'il luy faloit eslever des Autels, veû sa vertu et sa constance : et qu'il ne faloit qu'aller prendre dequoy subsister chez ceux qui en avoient trop : les autres sans autre pretexte, soustenoient qu'il faloit seulement prendre les armes pour secoüer le joug de la Royauté, et pour se rendre libres, puis que la Fortune leur en fournissoit une occasion favorable : Enfin ils dirent tant de choses insolentes et criminelles, que je suis persuadée qu'ils contribuerent autant à la prise de leur Ville par leur revolte, que la force de l'Armée de Ciaxare y contribua. Ou pour mieux dire encore je croy que les Dieux ayant voulu en un mesme jour proteger l'innocence de la Princesse, et punir leur rebellion ; se servirent d'eux mesmes pour cela, et les aveuglerent pour les perdre. Et en effet, quoy qu'il semblast que la fureur de ce Peuple fust avantageuse à la Princesse, veû l'estat où estoient les choses : neantmoins au lieu des en resjoüir elle s'en affligea : estant certain qu'il n'est rien de plus horrible, ny rien qui s'attaque plus directement à la Souveraine authorité des Dieux, que cette espece de crime, qui s'attaque à la Souveraine puissance des Rois qui sont leur Image. Cependant comme le Roy d'Assirie est un Prince de grand coeur, et que Mazare n'en avoit pas moins pour le seconder ; il ne desesperoit pas d'appaiser ce desordre : et se resoluoit de prendre la seule voye par laquelle l'insolence populaire peut estre remise à la raison : qui est celle de l'exemple et du chastiment des plus mutins et des plus superbes. Mais comme la chose ne se pouvoit pas faire sans quelque danger, parce que si les Assiegeans faisoient une attaque, dans le mesme moment que le Peuple seroit le plus esmeu, il seroit à craindre de succomber : le Roy d'Assirie aprehendoit un peu de ne pouvoir sauver la Princesse : principalement la nuit, qui estoit le temps où les Assiegeans donnoient le plus souvent des alarmes : et le temps aussi où le Peuple entreprenoit le plus de choses : parce que dans l'oscurité l'on ne pouvoit connoistre ceux qui agissoient avec violence, en ces occasions tumultueuses. Il consulta donc avec Mazare là dessus : qui luy dit qu'il y avoit tousjours beaucoup de prudence, à ceux qui se resoluent à ne fuir point, de sçavoir du moins comment ils ne pourroient faire, si la necessité le vouloit, et que l'envie leur en prist. Vous avez raison, luy dit le Roy d'Assirie, car apres tout, et Babilone, et la Couronne ne me sont rien, en comparaison de Mandane. Joint qu'en cette occasion, si je perdois Mandane, je serois exposé à perdre le Sceptre aussi bien qu'elle : n'estant pas à croire que le Peuple en demeurast là : ny que l'on peust m'oster la Princesse sans m'oster la vie. La difficulté estoit de trouver les moyens d'échaper, et de sortir de Babilone, si l'on y estoit contraint : car pour un lieu de retraite, il n'en estoit pas en peine. Aribée comme vous sçavez, tenant la moitié de la Capadoce, et estant alors dans Pterie, il ne pouvoit pas choisir un meilleur Azile. Ce Traitre avoit mesme eu l'adresse de faire croire à ces Peuples, que la Princesse n'avoit pas d'aversion à un Mariage si avantageux : et que ce n'estoit que le Roy son Pere qu'elle craignoit, qui la faisoit agir comme on la voyoit agir. Mais pour aller à Pterie, il faloit sortir de Babilone, et c'estoit la difficulté : y ayant beaucoup d'obstacles à surmonter dehors et de dans. Cependant Mazare avoit l'ame bien en peine : et durant que le Roy d'Assirie pensoit qu'il resvast seulement à trouver l'invention qu'il cherchoit, son esprit estoit estrangement partagé. Comme il estoit bon et genereux, il avoit beaucoup de difficulté à se resoudre de contribuer aux malheurs de la Princesse : mais comme il estoit passionnément amoureux d'elle, il luy estoit encore plus difficile de consentir qu'elle tombast en la puissance d'Artamene : et il aimoit beaucoup mieux pour son interest particulier, qu'elle fust entre les mains d'un Amant haï, qu'en celles d'un Amant aimé. Ce n'est pas que l'Oracle ne l'espouvantast : mais l'aversion de la Princesse le r'asseuroit : et enfin il voyoit le danger plus proche et plus infaillible du costé d'Artamene, que de celuy du Roy d'Assirie. Un sentiment jaloux s'estant donc emparé de son coeur, il s'apliqua fortement à chercher l'invention que le Roy d'Assirie demandoit : et il s'y apliqua mesme avec succés, quoy que ce ne fust pas une chose aisée à trouver, que les moyens de pouvoir sortir de Babilone sans estre aperçeu. Mais Chrisante, je suis persuadée qu'il n'est rien de si difficile, dont l'amour et la jalousie jointes ensemble ne viennent à bout. Ce Prince dit donc au Roy d'Assirie, qu'il ne se mist pas en peine : et que pourveû qu'il commandast aux femmes qui servoient la Princesse, de ne luy donner le lendemain au matin, et tous les jours suivans, qu'un habillement blanc selon. l'usage des Dames Assiriennes, où l'on ne l'avoit point encore vouluë assujettir ; il pourroit entreprendre ce qu'il luy plairoit : mais qu'il faloit que cela se fist avec adresse : et que l'on nous en donnast aussi à Arianite et à moy. Le Roy d'Assirie le pressant alors de luy expliquer la chose : Mazare luy assura qu'elle estoit presque infaillible : et en effet il la luy dit, et luy fit advoüer qu'elle estoit fort ingenieuse. Cependant le Roy d'Assirie ne manqua pas à l'instant mesme, de donner les ordres necessaires pour cela : de sorte que le lendemain au matin Arianite et moy fusmes bien surprises, de voir que l'on nous avoit osté nos habillemens : et que l'on nous en avoit mis de blancs à leur place, comme les femmes de qualité de la Cour d'Assirie en portent. J'en demanday la raison, et l'on me dit que le Roy le vouloit ainsi : parce qu'en cas que la sedition augmentast, il nous seroit plus aisé de mettre la Princesse en seureté dans un Temple, et de passer pour Assiriennes. Comme Mandane n'estoit pas encore éveillée, nous nous habillasmes Arianite et moy, sans faire de resistance : croyant en effet que cela serviroit à sa conservation. Mais comme elle eut apellé ses femmes, et que voulant l'habiller elle vit qu'on luy presentoit une robe blanche à l'Assirienne, quelque magnifique qu'elle fust, elle y eut une aversion si estrange ; que je suis persuadée que les Dieux l'advertissoient de son malheur. Enfin elle fit beaucoup de difficulté de la prendre ; mais celles qui la servoient, luy ayant dit les larmes aux yeux qu'il n'estoit pas en leur pouvoir de luy en donner une autre ; elle se laissa habiller : et dit en soupirant, que le changement d'habits n'en aporteroit point en son coeur. Je voulus luy faire comprendre la raison que l'on m'avoit donnée, mais elle n'en fut pas satisfaite : et ne pût se consoler de cette nouvelle espece de contrainte. Cependant le Roy d'Assirie et Mazare estant fort resolus à punir le Peuple, ne songeoient qu'à donner les ordres necessaires pour cela : et si les Babiloniens estoient en armes, tous les Gens de guerre y estoient aussi. Le Roy en sa propre personne, suivy de tout ce qu'il y avoit de Princes et de Grands dans sa Cour, estoit prest d'aller aprendre au Peuple quel est le respect qu'il doit à ses Princes legitimes, lots qu'un Espion qu'il avoit dans l'Armée de Ciaxare, vint luy donner advis tout effrayé, que dans trois ou quatre heures au plus tard, à l'entrée de la nuit, il verroit tout d'un coup tarir l'Euphrate ; et entrer quarante mille hommes par les deux bouts de la Ville. D'abord le Roy d'Assirie n'en voulut rien croire : mais l'autre luy marqua si precisément l'endroit où il disoit qu'Artamene avoit fait creuser deux grandes Tranchées pour destourner le Fleuve quand il seroit temps ; qu'il fut contraint d'adjouster foy à ses paroles. Joint que ce qui estoit desja arrivé au Fleuve du Ginde, luy rendoit la chose plus vray-semblable. Cét Espion luy dit encore, que sans la neige qui avoit un peu empesche les Pionniers, la chose auroit desja esté executée, mais quoy qu'il la circonstantiast fort ; le Roy d'Assirie fut toutefois avec Mazare, sur la plus haute des Tours du Temple de Jupiter Belus, pour mieux descouvrir de là les Travaux de ses Ennemis : et comme ils y furent, cét Espion luy fit remarquer, quoy que de fort loing, la terre que l'on avoit eslevée, tant pour se couvrir de peur d'estre aperçeus, que pour creuser les Tranchées qui devoient destourner le Fleuve. Imaginez vous donc sage Chrisante, en quel estat estoit alors ce Prince : il voyoit de ce lieu eslevé, toute une grande Ville en armes contre luy : il voyoit qu'il alloit estre attaqué d'une maniere, que quand tout ce Peuple l'eust secondé, il eust encore bien eu de la peine à resister à ses Ennemis. Car comme l'Euphrate est fort large, il jugeoit bien qu'ils entreroient par les deux bouts de la Ville, avec des Bataillons tous formez : et que l'on auroit pas le temps de faire des Retranchemens pour les en empescher. Mais la chose n'estoit pas seulement en ces termes : car il n'ignoroit pas que dés que ses Ennemis paroistroient, le Peuple tascheroit de prendre la Princesse, afin de faire sa composition avec Ciaxare : et que se trouvant alors dans la necessité de deffendre le Palais où elle estoit contre ce Peuple, et de repousser le Roy des Medes tout ensemble, il luy seroit impossible de le pouvoir faire. Enfin desesperé de pouvoir conserver Babilone et la Princesse, il ne balança point entre les deux : et l'amour l'emportant sur toute autre consideration, il ne songea plus qu'à executer le dessein qu'il avoit fait avec Mazare. Il descendit donc en diligence de cette Tour : et fit semblant de vouloir appaiser le Peuple par la douceur, luy faisant esperer quelque accommodement afin de gagner temps : pendant quoy Mazare agissoit, et donnoit ordre que tout fust prest pour executer leur entre prise à l'entrée de la nuit s'il en estoit besoing. Le Roy d'Assirie voulut pourtant ne songer pas à partir, que l'on eust veû effectivement que ses ennemis avoient fait reüssir la leur : et d'autant moins qu'il s'imagina, comme il estoit vray, qu'Artamene ne doutant point du tout qu'il n'emportast la Ville par ces deux endroits où il la devoit attaquer, tout le reste seroit moins gardé qu'à l'ordinaire : parce que tout l'effort se seroit en ces deux attaques seulement. Les choses estoient en cét estat, sans que nous en sçeussions rien : Mais tout d'un coup nous entendismes un bruit espouvantable : et le Fleuve ayant tary en un moment, et les Assiegeans estant entrez, ce fut un desordre et une confusion horrible. Je ne vous la raconteray pourtant pas : car outre que la guerre est une chose dont je n'aime guere à parler, je m'imagine encore que vous y estiez : joint qu'en mon particulier je n'en sçay autre chose sinon que de ma vie je n'ay rien entendu de plus estonnant, que le bruit que faisoient tant de gens effrayez comme il y en avoit dans les ruës de Babilone. Cependant nous estions en une inquietude estrange : car encore que la Princesse imaginast bien que peut estre c'estoit Artamene qui venoit la delivrer : neantmoins le peril où elle pensoit qu'il estoit, luy donnoit beaucoup d'aprehension pour luy : car pour le Roy son Pere, elle jugeoit bien qu'il ne seroit pas en personne à une semblable occasion.

Histoire de Mandane : fuite dans la neige


Comme nous estions donc entre l'esperance et la crainte, nous vismes entrer le Roy d'Assirie. Le Prince Mazare qui estoit adroit, n'ayant point voulu avoir cét employ : et estant demeuré dans les Jardins du Palais, avec ceux qui nous devoient servir d'escorte. Le Roy donc entrant tout furieux. Madame (dit il à la Princesse, afin qu'elle ne fist point de resistance) le Peuple de Babilone est le plus fort : et comme il vous croit la cause de la guerre, il vous veut avoir en sa puissance : c'est pourquoy il saut vous mettre en lieu de seureté. Seigneur, luy dit elle, m'estant mise en la garde des Dieux, je dois attendre ce qu'il leur plaira ordonner de moy : et vous me ferez plaisir de me laisser sous leur conduitte. Mais enfin voyant entrer quatre ou cinq hommes armez ; jugeant bien qu'elle n'estoit pas en estat de resister ; et ne sçachant pas en effet si ce que le Roy d'Assirie disoit n'estoit point vray, elle marcha et nous la suivismes Arianite et moy. Elle demanda pourtant, où estoit le Prince Mazare ? et luy ayant esté respondu qu'elle le verroit bien tost, elle fut où on la conduisoit sans y apporter d'obstacle. Nous fusmes donc menées dans les Jardins du Palais, où effectivement Mazare nous attendoit : Mandane ne le vit pas plustost, que quittant la main du Roy d'Assirie, elle luy presenta la sienne : luy semblant qu'elle n'avoit plus rien à craindre, puis qu'il estoit aupres d'elle. Cependant l'on nous mena à une porte de derriere qui touche presque une de celles de la Ville, que les troupes de Mazare gardoient : et qui estoient adverties de ce que l'on vouloit faire. Comme nous fusmes prests à sortir de ces Jardins du Palais, qui sont d'une grandeur prodigieuse, nous vismes à la faveur d'un flambeau que nous avions, que le Roy d'Assirie, le Prince Mazare, et dix hommes qui devoient estre de la partie, prirent de grandes Casaques blanches qui les cachoient entierement : et qu'ils Ce couvrirent mesme la teste de blanc. Cette avanture commença de nous faire soubçonner, que les habillemens que l'on nous avoit baillez estoient destinez à mesme usage que ceux de ces Princes, et de ces hommes qui les accompagnoient, sans pouvoir pourtant imaginer à quoy cela pouvoit estre propre. Et suite l'on amena douze Chevaux blancs, dont les Selles et les Brides l'estoient aussi, sur l'un desquels le Roy d'Assirie estant monté, il voulut qu'on luy donnait la Princesse, mais elle ne le voulut pas ; et dans la necessité de marcher, elle choisit plustost Mazare. Elle fit pourtant encore difficulté d'obeïr ; toutefois le bruit redoubloit de telle sorte, quoy que nous fussions assez loing des endroits par où l'on attaquoit la Ville ; que la crainte de tomber en la puissance d'un Peuple insolent, fit qu'enfin elle souffrit que Mazare eust le soing de sa conduite. Deux hommes de qualité d'entre les dix qui accompagnoient ces Princes, nous prirent Arianite et moy : et le flambeau ayant esté esteint, la porte des Jardins estant ouverte, nous marchasmes droit à celle de la Ville, qui comme je l'ay desja dit estoit tout contre. Là, le Roy d'Assirie et Mazare commanderent tout bas à un Capitaine qui estoit à cette Porte, d'aller en diligence advertir tous les Princes et tous les Gens de guerre, qu'ils ne songeassent plus à rendre de combat, puis que la Ville estoit perduë : et que chacun se servant de l'obscurité de la nuit, taschast de se sauver comme eux, et de se servir de la commodité de cette Porte. Nous ne fusmes pas à douze pas des Murailles, que le Roy d'Assirie qui alloit un peu devant, se mit à marcher lentement, de peur que les pieds des chevaux ne fissent du bruit : craignant bien plus les oreilles que les yeux de ceux que nous pourrions rencontrer. Car Chrisante, ce qui rendoit cette entreprise fort ingenieuse, c'est que le Prince Mazare ayant consideré que toute la Campagne estoit couverte de neige ; et qu'à cause d'un grand Marais qui la borde du costé que nous sortismes, il avoit esté impossible à Artamene d'en faire la circonvalation parfaite : il jugea qu'infailliblement il seroit aisé de pouvoir passer entre deux Corps de garde sans estre aperçeus. Car comme le blanc ne se distingue point la nuit sur la neige ; et qu'au contraire, tout ce qui n'est point blanc y paroist de loing, encore mesme que la Lune n'esclaire pas : par cette invention les chevaux blancs sur lesquels nous estions, et les habillemens blancs que nous avions nous rendoient invisibles (s'il est permis de parler ainsi) à ceux que nous rencontrions : où au contraire ceux qui nous rencontroient ne nous pouvoient surprendre, parce que n'estant pas habillez de blanc comme nous estions ; nous les aperçevions de fort loing, et les pouvions esviter. Il n'y avoit donc que le hennissement et le bruit des pieds des chevaux que le Roy d'Assirie aprehendast : Pour le premier, il avoit falu remettre la chose à la Fortune : mais pour le bruit, le Roy d'Assirie fut fort aise de remarquer, que la neige n'avoit qu'autant de fermeté qu'il en faloit pour ne fondre point ; et qu'elle n'en avoit pas assez pour faire du bruit. Tant s'en faut, comme il y en avoit fort espais, l'on en faisoit beaucoup moins que s'il n'y eust pas eu de neige. Le Roy d'Assirie ayant remarqué cela, marcha donc un peu plus viste : et en peu de temps nous descouvrismes la Garde avancée de l'Armée de Ciaxare, qui estoit de ce costé là. De vous dire Chrisante, ce que pensoit la Princesse, de se voir en cét equipage ; de se voir hors de Babilone ; et de se trouver à l'heure qu'il estoit, et par le temps qu'il faisoit, à cheval avec des hommes habillez de blanc, et marchant dans un fort grand silence ; il faudroit vous dire bien des choses D'abord elle eut quelque joye de se voir eschapée de la fureur d'un Peuple assez insolent, pour s'estre mutiné contre son Prince : de plus elle pensoit encore, qu'en quelque lieu qu'on la menast, il seroit incomparablement plus aisé à Artamene de la retirer de la puissance du Roy d'Assirie que dans Babilone, qu'elle croyoit presque imprenable. Ainsi pensant faire la chose du monde la plus avantageuse pour Artamene et pour sa liberté, elle se laissoit conduire sans resistance : et sans penser à rien qu'aux moyens d'advertir promptement Artamene qu'elle n'estoit plus dans Babilone. Mais elle n'eut pas plustost aperçeu de loing la Garde avancée dont je vous ay desja parlé, qu'elle changea de sentimens : et se voyant si prés d'un secours presque assuré si elle crioit, elle ne pût retenir le premier mouvement qu'elle en eut. Toutefois s'imaginant qu'elle seroit perir le Prince Mazare aussi bien que le Roy d'Assirie ; elle creut qu'elle ne devoit pas le surprendre, et qu'elle devoit plustost le gagner. Mais pendant qu'elle agitoit la chose en elle mesme, le Roy d'Assirie ayant pris plus à gauche, passa heureusement cét endroit, et esvita ce premier peril. Neantmoins comme la Princesse jugea bien que nous rencontrerions encore d'autres Troupes, elle adressa la parole au Prince Mazare, qui d'abord la supplia de ne parler point. Genereux Prince (luy dit elle malgré la priere qu'il luy avoit faite, et parlant assez bas de peur que le Roy d'Assirie ne l'entendist) s'il est vray que vous ayez une veritable compassion de mes malheurs, souffrez que la premiere fois que nous rencontrerons des Troupes du Roy mon Pere, je les apelle à mon secours : et promettez moy que vous ne vous opposerez point à l'effort qu'elles seront pour me delivrer ; et que par consequent vous n'exposerez point vostre vie, qui m'est infiniment chere. Vous jugez bien, dit elle, que j'eusse pû le faire sans vous en parler : mais vous ayant les obligations que je vous ay, je croy que les Dieux me puniroient, si j'estois cause de vostre mort. Madame, luy dit il encore plus bas qu'elle n'avoit parlé, les Dieux sçavent si je souhaiterois que vous fussiez contente : Mais Madame, je ne vous ay promis que d'empescher le Roy d'entre prendre rien contre le respect qu'il vous doit : et je vous l'ay promis sans scrupule, parce que c'est le servir luy mesme, que de l'empescher, de faire un crime. Et de ce costé là, Madame, je vous promets encore une fois, que tant que je seray vivant, vous ne souffrirez nulle violence de luy. Mais, Madame, pourrois-je avec honneur le trahir de cette sorte ; le faire tuer ; et vous remettre entre les mains de ton Ennemy ? Toutefois, Madame, si vous le voulez vous le pouvez faire ; mais je vous proteste devant les Dieux qui m'escoutent, que quand j'eschaperois à la fureur des vostres, je me passerois mon espée au travers du coeur : afin de ne me reprocher pas à moy mesme une action que sans doute vous n'avez pas considerée, avant que de m'en soliciter. De plus, Madame, peut-estre comme il est nuit, qu'en me voulant, fraper l'on vous fraperoit ; et que voulant recouvrer la liberté, vous trouveriez la mort. Au nom des Dieux, Madame, ne vous exposez pas à un danger, dont je ne pourrois peutestre vous garantir. La Princesse estoit si troublée, et Mazare luy parloit d'une maniere si touchante, qu'elle ne sçavoit a quoy se resoudre : Tantost elle estoit resoluë de crier : tantost la pitié que luy faisoit Mazare la retenoit : puis tout d'un coup formant la resolution d'apeller ceux qu'elle rencontreroit les premiers, elle trouvoit qu'elle n'en avoit pas la force et qu'elle deliberoit sur une chose qui luy estoit impossible. Pour moy je sçay bien qu'il n'eust pas esté en ma puissance de prononcer une parole : et de l'heure que je parle. Chrisante, quand je me souvuiés de l'estat où nous estions, l'en fremis encore d'estonnement et de frayeur. Car Car enfin nous entre-voiyons dans la Campagne, des Tentes, de Sentinelles, des Corps de gardes, des Gens qui marchoient, et d'autres qui estoient arrestez. Cependant le Roy d'Assirie qui estoit le Guide, prenoit tantost à droit, tantost a gauche, et esvitoit avec beaucoup d'adresse tout ce que la blancheur de la neige luy faisoit descouvrir. Mais Chrisante, pour sortir promptement d'un lieu qui me donna tant de peine, je vous diray qu'apres avoir esvité cent et cent fois de rencontrer des Troupes de Ciaxare ; comme nous n'estions plus qu'à deux stades d'un Bois, dans lequel le Roy d'Assirie n'auroit plus rien eu à craindre, parce qu'il est fort espais, et qu'il en sçavoit tous les destours, y ayant esté souvent à la Chasse ; le cheval sur lequel estoient Mazare et la Princesse se mit à hennir avec violence, justement à quarante pas d'un lieu où il y avoit une Compagnie d'Archers à cheval logez : qui ayant eu ordre de s'aprocher de Babilone, quittoient leur Quartier, pour y aller en diligence. Quelques uns de ces Archers qui estoient desja à cheval, ayant entendu ce hennissement d'un costé où ils sçavoient qu'il ne devoit y avoir personne des leurs, prirent l'allarme, et s'avancerent vers l'endroit où ils avoient entendu ce bruit. Mais ne voyant rien, ils s'en seroient retournez, n'eust esté qu'un autre cheval de nostre Troupe ; comme il est assez ordinaire, ayant fait la mesme chose que le premier, les fit resoudre à s'avancer davantage. Cependant le Roy d'Assirie qui nous conduisoit, hasta le pas, et nous fit aller beaucoup plus ville : de sorte que quelquefois nous voiyons ces Gens venir droit à nous, et d'autres fois s'en esloigner. Pour eux, je pense qu'ils estoient bien faschez d'ouïr des chevaux et de ne voir rien : Mais à la fin estant desesperez d'entendre tousjours de temps en temps, tantost d'un costé, tantost de l'autre, parce que nous changions nostre route, des chevaux qu'ils ne voyoient pas, ils se mirent à tirer leurs Arcs au hazard, qui conduisit quelques unes de leurs fléches si juste que Mazare fut legerement blesse ? d'un coup de Traict à l'espaule : et un autre passa si prés de la teste de Mandane, que l'excés de la peur qu'elle en eut, luy fit recouvrer l'usage de la voix pour crier, sans qu'elle en eust l'intention. Cette voix ayant encore esté entenduë par ceux qui avoient tiré, ils galopperent droit où ils creurent l'avoir ouïe : Cependant le Roy d'Assirie changea de place : et au lieu de marcher devant il marcha derriere, et commanda d'aller fort viste. Mais enfin comme nous n'estions plus qu'à trente pas du Bois, il fut joint par ceux qui nous suivoient, et fut contraint de faire ferme, avec les huit qui ne menoient point de femmes ; jusques à tant qu'il jugea que nous estions dans le Bois. Et lors qu'il creut que cela estoit, poussant à toute bride avec les siens, il disparut aux yeux de ceux qu'il avoit combatus, qui creurent sans doute qu'il y avoit de l'enchantement en cette rencontre. Nous sçeusmes à son retour, qu'ils avoient veu tomber deux de ceux qui l'avoient attaqué, et qu'il y en avoit aussi un de sa Troupe un peu blessé. Comme le Bois estoit obscur, la mesme blancheur de nos habits et de nos chevaux qui nous avoit rendus invisibles parmy la Plaine, servit au Roy d'Assirie à nous descouvrir et à nous pouvoir rejoindre. Enfin, Chrisante, estant donc arrivez dans ce Bois, comme je l'ay dit, le Roy d'Assirie nous mena à une petite Habitation, où de pauvres Gens passent leur vie à tirer d'une espece de terre, qui sert à faire ce merveilleux Ciment, dont les Murailles de Babilone sont bastiez. Et la pointe du jour commençant alors de paroistre, l'on nous descendit de cheval, et nous passasmes toute la journée en cette Cabane, ou la lassitude nous fit trouver beaucoup plus de repos, que la commodité du lieu ne sembloit le permettre. Mais Chrisante, pour ne vous tenir pas plus long temps, à vous raconter des choses de peu de consideration, nous marchasmes encore la nuit prochaine avec assez de fatigue, jusque à une petite Ville que vostre Armée n'avoit pas prisé, n'ayant pas encore esté de ce costé là. Toutefois comme elle n'estoit pas assez forte pour la deffendre, si vous y fussiez venus : le Roy d'Assirie y fit seulement prendre un Chariot, où la Princesse fut mise, et où Arianite et moy eusmes place : les Princes marchant à cheval pour nous escorter. Mais sans vous particulariser le chemin que nous tinmes, nous arrivasmes en Capadoce, et peu après a Pterie : D'abord la Princesse eut quelque joye de s'y revoir : néantmoins peu de temps en suite, elle s'y trouva beaucoup plus malheureuse qu'elle n'avoit creû : et la pensée de se voir captive, dans un lieu où elle avoit esté si long temps libre et absoluë, luy fut un redoublement de douleur estrange. De plus, la cruelle imagination qu'Aribée estoit devenu Maistre des Sujets du Roy son Pere, luy estoit encore une peine extréme : mais le plus fâcheux de tout ce qui la tourmentoit, c'est qu'apres tout, elle estoit tousjours en la puissance du Roy d'Assirie : et qu'elle ne pouvoit faire sçavoir à Artamene le lieu où elle estoit. Pendant tout cela, Mazare estoit tousjours civil, obligeant, et amoureux : et le Roy d'Assirie tousjours également maltraitté. A quelques jours de là, ayant apris la prise de Babilone avec plus de certitude, quoy qu'il n'en eust guere douté : il consulta Aribée, sur ce qu'il avoit à faire : mais ayant sçeu apres, la marche de l'Armée de Ciaxare vers la Capadoce, l'on nous amena icy : à cause de la commodité de la mer, que le Roy d'Assirie jugea qui pourroit tousjours l'empescher de voir retomber, la Princesse en la puissance d'Artamene. Aribée et luy faisoient ce qu'ils pouvoient pour assembler des Troupes : mettant le rendez-vous de leurs levées à Pterie, afin de tascher de ne descouvrir pas qu'ils fussent à Sinope. Mais bientost apres ils furent advertis que vostre Armée s'approchoit, et qu'il estoit impossible que leurs Troupes fussent assez tost prestes, pour donner une seconde Bataille. Ce fut lors que le Roy d'Assirie se trouva en un estrange desespoir : il parla diverses fois à la Princesse : et luy parla mesme avec un peu plus de violence, qu'il n'avoit fait jusques alors. Neantmoins toit qu'il fust soumis ou furieux ; il ne pût jamais obliger Mandane, à luy dire une parole favorable. Cependant il appella un jour Mazare, et apres luy avoir bien representé le malheureux estat où il se trouvoit : Enfin, luy dit il, j'en suis arrivé aux termes, qu'il ne me reste presque plus nulle autre douceur à esperer en la vie, que celle de tascher de rendre Artamene aussi infortune que moy, quoy que ce soit d'une maniere differente. L'Oracle me fait esperer, mais Mandane me desespere :et la Fortune qui se plaist à renverser tous mes desseins, me réduit en une extrémité, qui vient à bout de toute ma patience, et de toute ma raison. Ce que je veux donc faire, poursuivit ce Prince desesperé, c'est de tenir ce qu'il y a de Galeres et de Vaisseaux dans ce Port en estat de les mettre en mer : afin que des que je verray paroistre l'Armée de Ciaxare, à laquelle je ne sçaurois resister, je m'embarque avec la Princesse et Aribée :et l'enleve à la veüe mesme d'Artamene. Mais que deviendrez vous ? luy respondit Mazare fort affligé : Je n'en sçay rien, repliqua le Roy d'Assirie : mais apres tout, si tous les Princes mes Alliez, me refusent un Azile dans leurs Estats, je feray plustost Pyrate, que de rendre jamais la Princesse à Artamene. Ouy Mazare, je periray mille fois plustost : et si je me voyois poursuivy en mer par Artamene (ce qu'il ne sçauroit faire presentement, n'ayant point de Vaisseaux pour cela) je briserois plustost celuy où je serois contre un Escueil, que de me laisser prendre, et de luy redonner la Princesse. Aussi bien faut il que je ne m'esloigne pas de Mandane : et que j'attende aupres d'elle, ce que l'Oracle m'a promis. Pour vous, luy dit il, mon cher Mazare, il n'est pas juste que vous vous engagiez davantage dans mon malheur : et quand vous le voudriez, je ne le souffrirois pas. Ainsi retirez vous aupres du Roy vostre Pere, et taschez d'estre plus heureux que je ne le suis. Mazare se trouva alors fort embarrasse : il ne pouvoit se resoudre de laisser aller la Princesse seule avec le Roy d'Assirie : Cependant il voyoit bien, veû la maniere dont il luy avoit parlé, qu'il ne souffriroit pas qu'il l'accompagnast plus longtemps. Il s'y offrit toutefois : mais plus il pressa pour cela, et plus l'autre s'obstina à ne le souffrir pas. De plus, il voyoit que la Princesse alloit estre la plus malheureuse Personne du monde : de sorte que soit qu'il n'escoutast que la pitié, ou qu'il escoutast sa passion, il estoit infiniment à pleindre. Enfin emporté par des sentimens que luy mesme ne connoissoit point, il vint trouver la Princesse : et luy descouvrit ingenûment le dessein du Roy d'Assirie. Je vous laisse à juger en quelle douleur et en quel desespoir elle entra : principalement quand il luy dit qu'il ne vouloit absolument point qu'il l'accompagnast. Ha Mazare, luy dit elle, je mourray si vous m'abandonnez : et il n'est point de resolution si violente, que je ne sois capable de prendre, si je demeure sans protection aupres du Roy d'Assirie. Au nom des Dieux, luy dit elle, laissez vous enfin persuader qu'il n'obtiendra jamais nulle part en mon affection : et que par consequent vous ne luy rendrez aucun mauvais office, quand vous vous laisserez fléchir à mes larmes et à mes prieres, et que vous songerez à ma liberté. Au nom des Dieux encore une fois Mazare, imaginez vous un peu quel pitoyable destin sera celuy de la Princesse Mandane, d'aller errer sur la mer avec un Prince qu'elle haït et qu'elle haïra toujours davantage, et qui la fera resoudre à se jetter dans ses abismes, dés la premiere fois qu'il luy parlera de son injuste passion. Songez donc bien Mazare, à ce que vous avez à faire : et croyez que les Dieux vous demanderont conte de ma vie, si vous estes cause de ma mort. Voulez vous, luy disoit elle encore, que je ne puisse jamais reconnoistre par aucun service, toutes les obligations que je vous ay, et que je meure la plus miserable Personne du monde ? Ha Madame (luy respondit Mazare, avec une melancolie estrange) que les sentimens de mon coeur vous sont inconnus, et que vous sçavez peu ce que je voudrois faire pour vous ! Je sçay, luy respondit elle, que vous estes le plus obligeant Prince de la Terre : et que rien ne s'oppose à ce que je veux de vous, qu'un scrupule de generosité mal fondée : car enfin Mazare, je suis persuadée que vous avez de la compassion de mes maux : et que mesme vous avez de l'amitié pour moy. Cependant me pouvant sauver, vous me laissez perir : et tout cela parce que vous craignez de faire une chose injuste. Mais sçachez trop genereux Prince, que ce n'est pas estre injuste, que d'empescher un autre de faire une horrible injustice. En un mot Chrisante, la Princesse dit tant de choses à Mazare, qu'elle l'obligea à luy demander deux jours à se resoudre : Mais Dieux, pendant cela que de cruelles agitations il eut dans son ame ! Orsane m'a dit qu'il en pensa expirer. Tantost il vouloit estre fidelle au Roy d'Assirie malgré sa passion : tantost il ne vouloit vaincre son amour, qu'en faveur de Mandane : puis tout d'un coup ne pouvant se resoudre ny à l'une ny à l'autre de ces choses, il ne songeoit plus qu'aux moyens qu'il pourroit tenir, pour profiter des malheurs d'autruy. Enfin, disoit il, Mandane a quelque estime et quelque amitié pour moy : mais, reprenoit il un moment apres, elle n'aura plus ny estime ny amitié, dés qu'elle sçaura que l'ay de l'amour pour elle. Toutefois, adjoustoit il, les sentimens de nostre coeur ne sont pas en nostre disposition : et peut-estre que Mandane me voudra haïr sans le pouvoir faire. De plus, il y a une notable difference, de l'estat où estoit le Roy d'Assirie aupres d'elle quand il l'enleva, à celuy où je suis dans son esprit : elle avoit de l'aversion pour luy, et elle a de l'amitié pour moy : Et je suis persuadé, que ce n'est pas estre en une disposition fort esloignée de recevoir quelque legere impression d'amour, que d'avoir beaucoup de tendresse et beaucoup d'estime. Je sçay bien pourtant apres tout, qu'il y a plus d'apparence que je seray malheureux, qu'il n'y en a d'esperer d'estre aime de Mandane, au prejudice d'Artamene : Mais helas, de quel autre costé puis-je trouver plus de repos et plus de douceur ? Si je suis fidelle au Roy d'Assirie ; qu'il se mette en mer avec la Princesse ; et que je l'abandonne, je suis assuré qu'elle me haïra, d'avoir eu l'inhumanité de l'exposer à un si grand suplice. Je suis assuré de ne la voir plus : et je suis assuré de souffrir un tourment effroyable, par la seule pensée de la sçavoir en la puissance du Roy d'Assirie, à qui les Dieux ont donné une si grande esperance. D'autre part, si je me resous à trahir un Prince, de qui j'ay l'honneur d'estre Parent, de qui je suis Vassal ; qui m'a choisi pour le confident de sa passion ; et que je remette la Princesse entre les mains d'Artamene, en seray-je plus heureux ? J'auray fait un crime, mais un crime qui me rendra le plus infortuné des hommes : n'estant rien de plus insuportable, que de voir la personne que l'on aime, en la puissance d'un Rival aimé. Ha non non, Mazare ne sçauroit estre capable de choisir, en une occasion où il voit de tous les costez le crime ou l'infortune. S'il escoute la raison, elle luy dira qu'il ne faut jamais trahir ceux qui se fient en nous ; s'il escoute sa passion, elle luy dira au contraire, qu'il ne faut jamais ceder ny abandonner la Personne aimée : et que tout ce que l'on fait pour la posseder est juste. De toutes les deux façons dont j'envisage la chose, je trahis le Roy d'Assirie ou la Princesse, et je me trahis moy mesme, puis que je pers toujours ma reputation : c'est pourquoy si nous avons à faire un crime, faisons du moins un crime qui nous soit utile, et qui nous empesche de mourir desesperez. Enfin Chrisante, ce Prince amoureux malgré toute sa vertu, se laissa de telle sorte emporter à la violence de son amour, qu'il se resolut non seulement de trahir le Roy d'Assirie, mais de tromper encore la Princesse Mandane. Ce qu'il y a de vray est, que je ne pense pas que jamais personne se soit puny si severement soy mesme, que Mazare se punissoit, par le remors continuel qu'il avoit dans l'ame : car je ne vy de ma vie une melancolie égale à la sienne.

Histoire de Mandane : enlèvement par Mazare


Toutefois apres s'estre fortement determiné à ce qu'il vouloit faire, il chercha les voyes de s'assurer d'une Galere, et les trouva facilement : parce que dans l'intention qu'avoit le Roy d'Assirie, de se servir de toutes les Galeres et de tous les Vaisseaux qui estoient dans le Port de Sinope, il avoit desja commencé d'oster une partie de ceux qui avoient accoustumé de les commander : et d'y en mettre qui dépendissent plus absolument de luy. Il y avoit donc encore un de ces Capitaines, qui sçachant de certitude, qu'on le traiteroit bientost comme les autres, avoit l'esprit fort irrité : et ce fut à celuy là que le Prince Mazare s'adressa : et dans l'ame duquel il trouva toute la disposition necessaire, pour le dessein qu'il avoit. Mazare estant donc assuré de cette Galere, ne douta plus qu'il ne peust aisement enlever la Princesse : car il commandoit bien plus dans le Chasteau que le Roy d'Assirie. Et comme ce Chasteau est au bout du Port, il y a une Porte, comme vous sçavez, par laquelle il n'y avoit pas douze pas à faire, pour entrer dans la Galere de ce Capitaine qui estoit de l'intelligence : et cette Galere s'estoit trouvée par hazard de ce costé là. Mais comme c'estoit un homme d'entreprise, et accoustumé à la guerre ; il dit à Mazare que pour la seureté de son dessein, et pour sa vangeance particuliere de luy, et de tous ses Compagnons, il faloit donner ordre que l'on mist le feu aux Galeres et aux Vaisseaux qui devoient demeurer au Port, afin qu'on ne les peust suivre : et que ces nouveaux Capitaines ne joüissent pas long temps de leurs Charges : ou que du moins ils ne fussent pas en estat d'en faire les fonctions. Quoy que Mazare vist que la chose estoit bien pensée, et presque necessaire pour ce qu'il avoit resolu, il y eut pourtant de la repugnance : non pas à cause des Galeres et des Vaisseaux, où aparamment peu de monde periroit ; mais par la crainte de l'embrazement de la Ville. Toutefois ce Capitaine pour l'y obliger, prit la parole et luy dit, Seigneur, quand Sinope bruslera, ce n'est qu'une Ville rebelle, qui merite le feu et le chastiment : et pour le Roy d'Assirie qui vous tient en peine, ce feu sera esteint devant qu'il puisse avoir gagné le Chasteau. Enfin ce Capitaine dit tant de choses, que Mazare y consentit : et l'autre se chargea de l'execution de cette entreprise. Ce Prince dans l'intention qu'il avoit de tascher de gagner le coeur de Mandane, fit dessein de la mener en Bithinie, où il creut pouvoir trouver un lieu de seureté : et en effet il ne pouvoit guere mieux choisir. Car il estoit parent d'Arsamone ; et Arsamone estoit Ennemy du Roy d'Assirie, à cause de la Princesse Istrine, avec laquelle Mazare avoit tousjours esté bien, du temps qu'elle estoit à Babilone. De plus, il faisoit la guere à un autre Amant de Mandane, qui estoit le Roy de Pont : et Artamene ayant obligé Ciaxare à bailler des Troupes à son Ennemy, il croyoit ne pouvoir pas choisir un Azile plus assuré. En ce mesme temps, il arriua à Sinope un fameux Pyrate, que l'on dit estre homme de qualité et de grand coeur ; qui apres avoir esté batu de la tempeste, venoit faire racommoder ses Vaiseaux. Le Roy d'Assirie le reçeut admirablement : et dit au Prince Mazare qu'il estoit ravy de cette heureuse rencontre, parce que dés que les Vaisseaux du Pyrate seroient en estat de se remettre à la voile, il s'embarqueroit aveque luy suivy de sa Flotte, et se mettroit sous sa conduite : à cause que c'estoit un homme que personne n'avoit jamais pû vaincre, et qui sçavoit mieux la Mer qu'aucun autre. Mazare entendant la resolution du Roy d'Assirie, hasta l'execution de la sienne, et vint trouver la Princesse : Madame (luy dit il, avec beaucoup de melancolie) il y a une puissance Souveraine à laquelle je ne puis plus resister, qui fait que je me resous enfin à trahir le Roy d'Assirie, et à vous tirer de la sienne. Il fait dessein de vous emmener bien tost, c'est pourquoy il le faut prevenir. Je vous avois demandé du temps pour me resoudre, ma resolution est prise ; et il y a une Galere preste à vous recevoir dé la prochaine nuit si vous le voulez. Ha ! luy dit elle, Mazare, s'il estoit possible ce seroit dans ce mesme moment. De vous dire Chrisante, tout ce que Mandane dit à ce Prince pour luy rendre grace, de la compassion qu'elle croyoit qu'il avoit de ses malheurs, ce seroit une chose assez difficile : tant elle exagera l'obligation qu'elle luy avoit. Mazare recevoit ces remercimens avec tant de confusion, et tant de trouble d'esprit, qu'elle luy en estoit encore plus obligée ; s'imaginant que la seule peine qu'il avoit à faire une trahison au Roy d'Assirie, le mettoit en cét estat. Mais Mazare, luy dit elle, où irons nous aborder, pour aller seurement au lieu où est le Roy mon Pere ? Madame, luy respondit il, quand nous serons hors de la puissance de vostre Ennemy, nous en delibererons mieux qu'icy : Vous avez raison, luy dit elle, et aussi tost apres il la quitta. Mais enfin la nuit estant venue et fort avancée, le Prince Mazare qui avoit gagné non seulement ceux qui gardoient la Porte du Chasteau qui donnoit vers le Port, mais aussi tout ce qu'il y avoit de Soldats en ce lieu là, et un Escuyer du Roy d'Assirie, qui luy osta le soir son espée d'aupres de luy sans qu'il s'en aperçeust, vint prendre la Princesse, qui se trouva fort embarrassée de ce qu'elle seroit d'Arianite, en qui elle ne se fioit pas. Elle creut pourtant qu'il la faloit emmener ; parce que si on l'eust laissé, elle eust pû faire du bruit. Nous luy dismes donc que le Roy d'Assirie venoit d'envoyer Mazare dire de sa part à la Princesse qu'il se faloit embarquer ; et nous tesmoignasmes d'estre fort affligées d'obeïr, afin qu'elle ne soubçonnast rien : car nous commencions de croire qu'elle avoit intelligence avec ce Prince. j'oubliois aussi de vous dire que Mandane qui vouloit autant qu'elle pouvoit faire connoistre au Prince Mazare, qu'elle songeoit à le proteger, avoit escrit au Roy d'Assirie dans ses Tablettes ; mais durant que nous attendions dans l'Antichambre, l'heure que Mazare nous dit qu'il faloit partir, la Princesse se souvenant qu'elle avoit oublié à les laisser sur sa Table, le pria de se vouloir donner la peine de les y porter : luy disant qu'il les ouvrist, et qu'il vist ce qu'elle y disoit de luy. De sorte que ce Prince les prit et les fut porter dans la Chambre de la Princesse : où à mon advis, il leût ce qui estoit escrit dedans : car il tarda un peu à revenir. Je ne vous dis point ce qu'il y avoit dans ces Tablettes, car vous pouvez à peu prés l'imaginer : tant y a Chrisante, que nous sortismes du Chasteau, nous nous embarquasmes, et la Galere ramant avec violence, nous abandonnasmes Sinope. Un moment apres, nous vismes le Port tout en feu, et peu de temps en suitte toute la Ville, ce qui sur prit et affligea estrangement la Princesse : car elle n'avoit pas sçeu la chose, et n'y auroit sans doute pas consenty si elle l'eust sçeuë, tant son ame est tendre et pitoyable. Neantmoins la joye d'estre hors de la puissance du Roy d'Assirie, la consola aisément d'une douleur que la seule compassion luy donnoit : et elle ne songea plus qu'à apeller cent et cent fois Mazare son Liberateur. Cependant la Mer s'esleva : et les Mariniers assurerent qu'il alloit y avoir une tempeste assez forte : en effet elle commença bientost apres : et le vent que nous avions eu si favorable, nous devint contraire, et pensa nous repousser malgré nous plus de vingt fois vers le Port de Sinope. De vous representer quelle estoit l'inquietude de la Princesse en ces momens là, ce seroit vous mettre l'ame à la gesne, comme nous y estions : et il suffira de vous dire pour le vous faire comprendre, qu'elle voulut obliger Mazare à luy promettre qu'en cas que la tempeste fust plus forte que l'art du Pilote, ou que la force des rames, il iroit plustost briser sa Galere au pied de la Tour du Chasteau, que de prendre l'emboucheure du Port. Enfin le jour estant venu, nous eusmes un peu moins de frayeur : tant parce que l'obscurité augmente la crainte, que parce qu'en effet il y eut un quart d'heure un peu devant que le Soleil parust, où le vent ne fut pas si fort. La Princesse estant donc sur la Poupe, remarqua qu'il y avoit des Gens de guerre dans Sinope, qui combatirent au milieu des flames au pied de la Tour : elle n'eut pas plustost veû cela, que regardant Mazare avec une joye extréme ; Ha ! genereux Prince, luy dit elle, la tempeste nous aura peut estre esté favorable : puis que s'il n'en eust point fait, je n'aurois pas veû ce que je voy. Voyez, luy dit elle, voyez ces Troupes qui combatent dans Sinope ; elles sont assurément de l'Armée du Roy mon Pere : et peut-estre mesme que l'illustre Artamene y est en personne. Si cela est, il luy sera aisé de se rendre Maistre d'une Ville embrazée, et de prendre mesme le Roy d'Assirie. C'est pourquoy mon cher Liberateur, commandez à vos Rameurs de n'aller pas si viste ; faites que l'on mette la chaloupe en mer : et envoyez reconnoistre, ce que je dis : car si cela est, nous n'aurons que faire d'aller plus loing, puis que nous trouverons du secours si proche. Mazare entendant parler la Princesse de cette sorte, changea de couleur : et regardant assez long-temps les Troupes qu'elle luy avoit monstrées, il reconnut beaucoup mieux qu'elle, qu'infailliblement c'estoient des Troupes de l'Armée de Ciaxare : c'est pourquoy sans respondre à la Princesse, il commanda de faire ramer avec toute la diligence possible. Mandane surprise de ce commandement, et croyant toutefois encore, ou qu'elle avoit mal entendu, ou que ce Prince s'estoit mal expliqué : Mon cher Liberateur, luy dit elle, songez vous bien à ce que je vous ay dit, où pensez vous bien à ce que vous dites ? Ha ! Madame, luy dit il en se jettant à genoux devant elle, ne me donnez plus un Nom dont je ne suis pas digne : et suspendez de grace vostre jugement, jusques à ce que vous sçachiez ce que j'ay fait contre moy, auparavant que d'avoir rien fait contre vous. Ne m'apellez donc ny vôtre Liberateur, ny vôtre Ravisseur : et ne prononcez pas un Arrest injuste, contre le plus passionné de tous vos Adorateurs, Quoy, luy dit la Princesse toute surprise, Mazare ne seroit pas genereux : Mazare m'auroit trompée ; et Mandane ne seroit pas en liberté ? Mazare (repliqua ce Prince, avec une douleur sans esgale) est nay genereux, et a vescu genereux ; jusques à ce que l'amour qu'il a pour Mandane, ait force son coeur à ne l'estre plus. Mais, Madame, vous ne laissez pas d'estre libre, pour suivit il, et je vous proteste en presence des Dieux que j'ay irritez, que vous n'aurez jamais sujet de vous plaindre de ma violence. Je ne veux, Madame, que vous mettre en lieu où je puisse vous faire connoistre, la plus respectueuse passion qui sera jamais : Vous m'avez tesmoigné avoir quelque amitié pour moy : ne passez donc pas en un moment de l'amitié à la haine ; et donnez moy quelques jours, à vous faire comprendre ce que je sens, pour la Princesse Mandane. Non, Mazare, luy dit elle, je ne sçaurois vous accorder ce que vous desirez de moy : vous estes seul le Maistre absolu de ma haine ou de mon amitié : et si dans le moment que je parle, vous ne vous repentez de vostre faute, je vous haïray plus mille fois, que je n'ay haï le Roy d'Assirie : et je vous regarderay comme estant incomparablement plue criminel. Mais comme estant aussi, interrompit ce Prince, incomparablement plus amoureux. Non non, luy dit elle, ne vous y trompez pas : je n'appelleray jamais amour, l'injuste passion qui vous fait agir ; et je la nommeray frenesie, fureur, et quelque chose de pis. Quoy, Mazare, reprit elle toute en pleurs, vous pourrez vous resoudre à perdre mon estime et mon amitié ? Vous que je regardois comme mon Protecteur à Babilone, et comme mon Liberateur à Sinope. Vous aimerez mieux estre mon Ravisseur et mon Ennemy ; vous aimerez mieux me voir expirer de douleur, que de me laisser vivre heureuse ? Ne voyez vous pas (poursuivit elle en remarquant que la tempeste redevenoit plus force) que vous avez irrité les Dieux, et que si vous ne les appaisez par un prompt repentir, ils vont vous punir de vos crimes par un naufrage ? Ha Madame, s'escria ce malheureux Prince, s'ils vous peuvent seulement sauver de ce naufrage, que je seray heureux de perir ! et que je l'eusse este si je fusse mort à Babilone, quand j'estois encore innocent ! Mais, Madame, que vouliez vous que je fisse ? et le moyen de voir tous les jours la Princesse Mandane ; de la voir, dis-je, douce, civile, et complaisante ; et de ne l'aimer pas ? Ceux qui ne vous voyoient qu'irritée, ne laissoient pas de vous aimer ; et je vous aurois pû voir infiniment obligeante, et infiniment bonne, sans avoir pour vous une sorte passion ? Ha ! Madame, cela n'estoit pas possible. La Princesse voyant alors que Mazare demeuroit dans une irresolution qui ne luy permettoit pas de, se determiner absolument à rien : entra en un si grand desespoir, que je ne la vy de ma vie si touchée. Helas ! disoit elle, en quel pitoyable estat suis-je reduite, et quel malheureux effet est celuy du peu de beauté que les Dieux m'ont donné, de n'inspirer que des sentimens injustes, à ceux qui ont de l'affection pour moy ? Mais courage (reprenoit elle en regardant la Mer qui devenoit plus furieuse que jamais) je verray bientost la fin de mes maux, en trouvant la fin de ma vie : et j'auray du moins cette consolation de perir avec un de mes Ennemis. Mazare voyant la Princesse en une si grande colere, et en un si grand danger de faire naufrage ; entra en un desespoir si extréme, d'avoir mis la Princesse en ce peril ; et d'avoir fait un crime qu'il jugea alors luy devoir estre inutile, qu'il fut tenté de se jetter dans la Mer ; et si un sentiment d'interest pour la Princesse ne l'eust retenu, je pense pour moy qu'il l'eust fait. Madame, luy dit il. Je suis en une affliction estrange, d'avoir exposé vostre vie, au peril où je la voy : Non, luy dit elle, ce n'est pas là le repentir que je voudrois de vous : et je voudrois seulement que vous fissiez changer de route ; afin que si j'ay à faire naufrage, les vagues me pussent porter sur les rives de Capadoce. Mais Chrisante, le moyen d'entreprendre de vous dire, tout ce que la Princesse dit, et tout ce que Mazare luy repliqua ? Ce qu'il y a de vray, c'est que tout criminel qu'il estoit, il ne laissoit pas de dire des choses si touchantes, qu'il en faisoit certainement pitié. D'autre part, la Princesse en disoit aussi de si justes et de si pitoyables, qu'elle auroit fléchy la cruauté mesme. Cependant il n'estoit pas aisé de choisir la routte que l'on devoit tenir : et il falut obeïr aux vents et à la tempeste tant qu'elle dura. Elle nous repoussa plus d'une fois vers le pied de la Tour : et puis tout d'un coup nostre Galere rasant la Côste, nous nous esloignasmes de Sinope. Enfin nous fusmes ce jour là tout entier, et la nuit suivante, dans une agitation continuelle : tantost nous allions à droict, tantost nous allions à gauche : et quoy que nous allassions tousjours, nous n'avancions presque point. Les Rameurs n'avoient plus de force ; l'on n'osoit se servir de la voile à cause des tourbillons qui venoient de toutes parts : et nous fusmes tout ce temps là, avec toutes les apparences d'une mort prochaine. A la premiere pointe du jour, la tempeste continuant tousjours d'estre plus forte, la Princesse recommença de prier Mazare de se repentir : car tant que la nuit avoit duré, il avoit falu demeurer dans la chambre de Poupe, où ce Prince par respect n'avoit pas entré, quoy qu'il sçeust bien que Mandane ne dormoit pas. Mais la pointe du jour estant venüe, la Princesse, comme je l'ay desja dit, recommença ses pleintes et ses prieres : et avec tant de larmes, tant de force, et tant de violence ; que Mazare sans luy respondre, s'en alla lors vers le Pilote : et soit par ses ordres, comme Orsane le croit, ou par la force du vent ; nous vismes en effet que le Pilote volut tourner la proue de la Galere vers Sinope que nous ne voiyons plus, pour reprendre la route d'où nous venions. Mais ô Dieux, un grand coup de Mer estant venu, et un gros d'eau ayant fait pancher la Galere ; par malheur le Timon se rompit : et elle toucha en mesme temps contre la pointe d'un Escueil : de sorte qu'elle tourna tout d'un coup et se brisa en tournant. Je m'attachay à la Princesse : Arianite me prit par la robbe : j'entendis un bruit et un fracas effroyable, parmy lequel je discernay la voix de Mazare, qui s'ecria, Justes Dieux sauvez la Princesse.

Histoire de Mandane : enlèvement par le roi de Pont


Mais depuis cela, je ne sçay plus ce que nous devinmes : et il me souvient seulement, qu'au lieu de voir de l'eau il me sembla que je vy un grand feu qui m'esbloüit, et qui me fit perdre toute connoissance. Cependant sage Chrisante, les voeux du malheureux Mazare furent exaucez. et nous échapasmes d'un si grand peril. Mais à vous dire la verité, ce fut d'une maniere bien estrange : et qui vous surprendra peut-estre autant, que nous fusmes surprises nous mesmes. Vous sçaurez donc, que la premiere chose que je vy apres nostre naufrage, fut qu'entr'ouvrant un peu les yeux, je vy des Gens qui faisoient ce qu'ils pouvoient pour me faire ouvrir la main avec la quellle je tenois la robe de la Princesse (car comme vous sçavez Chrisante, l'on ne quitte jamais ce que l'on tient en tombant dans l'eau) cette veüe et le mal qu'ils me faisoient, me firent plus revenir, que tous les remedes qu'ils m'avoient desja faits : de sorte que faisant un peu d'effort. Que voulez vous, leur dis-je, et qui estes vous ? Nous tommes, me respondirent ils, des personnes qui veulent secourir la Princesse Mandane, et vous secourir vous mesme. A ces paroles j'ouvris la main ; je laissay aller la Princesse ; et je leur dis que les Dieux les recompenseroient d'un si charitable office. En suitte dequoy, revenant peu à peu à moy mesme, je vy premierement Arianite, et puis la Princesse, qui revenoit aussi bien que moy : et qui apres avoir entre-ouvert les yeux, m'appella sans sçavoir presque ce qu'elle disoit. j'estois encore si estourdie, qu'à peine me pus-je lever de dessus un lict où l'on m'avoit mise : mais enfin sa voix m'ayant redonné de la force, je m'aprochay d'elle, comme elle regardoit attentive ment un homme qui estoit à genoux aupres de son lict et qui luy tenant le bras, taschoit de connoistre par le mouvement du pouls si la force ce luy revenoit. Comme j'arrivay donc, et qu'elle me reconnut, Martesie (me dit elle, en retirant son bras d'entre les mains de cet homme, avec autant de precipitation que la foiblesse où elle estoit le luy pouvoit permettre) où sommes nous ? Madame, luy repliqua celuy dont j'ay desja parlé, vous estes en lieu où vous avez une authorité absolüe : cette voix m'ayant surprise, et ayant surpris la Princesse, elle se leva à demy pour regarder celuy qui luy avoit respondu : et nous reconnusmes toutes deux à la fois, que celuy qui nous assistoit estoit le Roy de Pont. Le Roy de Pont ! (interrompirent alors Chrisante et Feraulas) amoureux de la Princesse, et qu'Artamene avoit fait prisonnier ? Eh Dieux, est il bien possible qu'un cas fortuit si prodigieux puisse estre veritable ? Ouy sage Chrisante, poursuivit Martesie, et voicy comment la chose estoit arrivée. Vous avez peut-estre bien sçeu le malheureux succés de la guerre qu'il avoit contre Arsamone : et comment de tous ses deux Royaumes, il ne luy restoit presque plus qu'une seule Ville maritime, dans laquelle il fut assiegé. Mais vous n'allez pas sçeu que voyant que cette Ville alloit estre forcée, il se resolut du moins, de dérober sa Personne à la Victoire de ses Ennemis : et de s'en fuir dans un Vaisseau comme il sit. Ce qu'il y a de plus admirable, est que ce Prince ne sçachant où trouver un Azile ; et peut-estre pressé par sa passion, qui ne l'avoit point abandonné dans tous ses malheurs, fit dessein de venir offrir sa Personne à Ciaxare, pour luy aider à reconquerir sa fille sur le Roy d'Assirie : car devant que d'estre assiegé, il avoit sçeu l'enlevement de la Princesse. De sorte que s'embarquant dans cette resolution, il venoit le long de la Côste de Capadoce, afin de s'informer de l'estat des choses ; et il y arriva si justement pour nous sauver la vie ; que son Vaisseau que la tempeste agitoit aussi bien que nostre Galere, ne se trouva pas fort esloigné de nous, lors que nous fismes naufrage ; quoy que son Pilote eust aporté beaucoup de soing à esviter la terre dont nous estions fort proches. Comme ce Prince est effectivement bon et genereux, nous ayant veû périr si prés de luy, il commanda que l'on secourust autant que l'on pourroit, ceux qui paroissoient encore sur l'eau : car comme les Vaisseaux resistent mieux à la tempeste que les Galeres, il le pouvoit faire sans grand danger. Joint aussi que par un de ces changemens subits qui arrivent si souvent à la Mer, il sembla que nous eussions appaisé les flots irritez par nostre naufrage : car le vent diminua tout d'un coup : et les vagues s'abaisserent en un moment. De sorte que le Roy de Pont ayant fait mettre un Esquif en Mer, les siens sauverent plusieurs hommes : entre lesquels fut Orsane, qui est venu aveque moy. Comme ils estoient occupez à ce pitoyable office, ce Prince estant sur la Poupe de son Vaisseau, se trouvant peut estre encore plus malheureux, par la perte de ses Royaumes, que ceux qu'il voyoit noyer ne l'estoient par la perte de leur vie ; vit entre les ondes des femmes que leurs robes soutenoient sur l'eau. Cét objet l'ayant fortement touché de compassion, à ce que j'ay sçeu depuis, il commanda avec un empressement estrange qu'on les sauvast : quoy qu'il ne creust avoir autre interest en leur conservation, que la pitié naturelle qui le faisoit agir. Mais imaginez vous Chrisante, quelle surprise fut celle de ce Prince, quand apres que l'on nous eut prises dans l'eau, et aportées dans son Navire, il reconnut la Princesse Mandane. Je n'ay qu'à vous dire pour vous le faire comprendre, qu'il en oublia les pertes qu'il avoit faites : et qu'il ne songea plus qu'à sauver la vie, à celle qui luy avoit fait perdre sa liberté depuis long temps. C'estoit donc en de pareils sentimens qu'estoit ce Prince, lors que comme je j'ay desja dit, il assura la Princesse qu'elle estoit en lieu où elle avoit une authorité absolüe : Mandane ayant reconnu sa voix aussi bien que moy, Seigneur, luy dit elle, vous voyez que vous n'estes pas seul malheureux ; mais pour reconnoistre l'office que vous me rendez, je souhaite que vous usiez assez bien de l'occasion que les Dieux vous presentent d'assister une Princesse infortunée, pour les obliger à vous secourir vous mesme. Madame, luy dit il, je ne me pleins plus de mon destin : et je crois estre obligé de remercier le Ciel de la perte de mes Royaumes, puis que si je ne les eusse pas perdus, je n'aurois pas eu le bonheur de voue sauver la vie : et d'empescher que tout l'Univers ne perdist son plus bel ornement. Mais Madame, vous n'estes pas en estat que l'on vous puisse parler sans vous incommoder : et puis que je voy Martesie aupres de vous, avec assez e force pour vous secourir, le respect que je vous porte, fait que je ne dois plus demeurer icy. Tous mes Gens ont ordre d'obeïr aux femmes qui sont aupres de vous, dit il parlant d'Arianite et de moy, et elles n'auront qu'à demander ce qu'il leur faudra, et qu'à suivre les avis d'un Medecin que j'ay icy, et qui a desja commencé de vous assister. En effet il se trouva par bonheur que le Medecin de ce Prince qui estoit Grec, l'avoit accompagné dans sa fuitte, ce qui nous fut un assez grand avantage : estant certain que cet homme est infiniment sçavant en l'Art qu'il professe, comme l'ayant apris sous le fameux Hippocrate, si celebre par tout le monde. Ce Prince estant donc sorty, et ses Gens nous ayant donné toutes les choses necessaires, nous deshabillasmes la Princesse et la mismes au lict : en suitte dequoy ayant fait secher nos habillemens Arianite et moy, et pris d'une liqueur admirable que ce Medecin nous donna, qui par une venu toute extraordinaire, fortifie le coeur, et tempere l'agitation du sang, nous passasmes le jour et. la nuit suivante, avec avez de repos. Car à vous dire la verité, la frayeur de la mort que nous avions eüe, et la lassitude ou nous estions, fit que malgré nous le sommeil suspendit toutes nos inquietudes. La Princesse soupiroit pourtant fort souvent : et ne pouvoit assez admirer la prodigieuse rencontre que nous avions faite. De sorte qu'apres qu'elle fut esveillée, qu'elle s'aperçeut que je l'estois ; et qu'Arianite dormoit encore, elle m'apella. Comme l'on nous avoit mises sur un petit lict dans sa Chambre selon ses ordres, je ne l'entendis pas plustost que je me levay : et apres m'estre habillée en diligence, je fus. aupres d'elle. Je trouvay que sa santé n'estoit pas mauvaise, veû l'accident qui nous estoit arrivé : mais je ne luy trouvay pas l'esprit tranquile. Et bien Martesie, me dit elle, que pensez vous de nostre fortune, et qu'en esperez vous ? Madame, luy dis-je, il vous arrive des choses si extraordinaires, que je pense qu'il y auroit beaucoup de temerité à vouloir juger de ce qui vous doit advenir : Car enfin Madame, puis que le Prince Mazare m'a trompée, je ne me fie plus à rien : et je croy que l'on peut se deffier de toutes choses. Il me semble toutefois que vous estes échapée trop miraculeusement d'un peril qui paroissoit inevitable, pour n'esperer pas que les mesmes Dieux qui vous ont sauvée vous protegeront. Pour moy, luy dis-je encore, je croy que la tempeste ne s'est eslevée que pour punir le malheureux Mazare ; Peut-estre, me reliqua la Princesse, n'est il pas mort non plus que nous : car enfin quand la Galere a esté brisée, je me souviens qu'il est venu à moy au mesme moment : et apres que nous avons esté dans l'eau, je l'ay encore veû, ou du moins je me le suis imaginé, qui me soustenoit avec l'Escharpe que j'avois. Mais il me semble que ne voulant pas accepter son secours, j'ay fait effort pour me dégager de luy : que cette Escharpe s'est destachée ; et qu'alors j'ay perdu la raison et la connoissance. Madame, luy dis-je, il y a apparence que ce que vous dittes n'est pas une simple imagination : car en effet vostre Escharpe ne se trouve point. Ainsi il est à croire que ce malheureux Prince n'ayant pû vous sauver aura pery : et que comme je le dis, la tempeste ne se sera eslevée que pour le punir. Et peut estre aussi, adjousta la Princesse, les Dieux ne m'auront ils sauvée, que pour me rendre encore plus malheureuse. Car enfin, Manesie, c'est une estrange chose à s'imaginer, que de tout ce qu'il y a, d'hommes vivans au monde, il n'y a que le Roy d'Assirie et le Roy de Pont, entre les mains de qui je deusse craindre de tomber, et qu'il se trouve qu'un de ces Princes que je croyois engagé en une fâcheuse guerre, comme l'on nous l'avoit dit à Babilone, qui n'a peut-estre jamais esté sur la Mer que cette seule fois ; Que ce Prince, dis-je, perde ses Royaumes ; et que s'enfuyant d'une Ville où il ne se pouvoit plus deffendre, comme son Medecin me l'a dit ; qu'il s'embarque ; qu'il prenne justement la route où il me peut trouver ; que son Vaisseau qui par raison devoit esviter la Terre, ne puisse s'en esloigner : et qu'enfin il se rencontre si juste au moment de mon naufrage, qu'il me sauve, et qu'il me tienne en sa puissance ; Ha ! Martesie, encore une fois, ces rencontres prodigieuses m'espouventent et me font tout craindre. Mais, Madame, luy dis-je, le malheur de ce Prince vous doit assurer : car que voulez vous qu'entreprenne un Roy sans Royaume ? et quel Azile trouveroit il, apres avoir fait une violence, comme seroit celle de vous retenir malgré vous ? Je n'en sçay rien ma fille, me repliqua t'elle, mais je crains beaucoup plus que je n'espere. Ce n'est pas, poursuivit la Princesse, que je n'aye des raisons bien puissantes, pour obliger le Roy de Pont à agir comme je veux qu'il agisse : Mais Martesie, mon destin est de faire perdre la raison à ceux qui m'aprochent. Je chasse la vertu de l'ame de ceux qui m'aiment : je change toutes leurs bonnes inclinations : et je tiens comme un miracle, qu'Artamene soit demeuré genereux en m'aimant. Or Chrisante, pendant que la Princesse s'entretenoit de cette sorte aveque moy, le Roy de Pont qui avoit fait changer sa route, et reprendre la pleine Mer, n'estoit pas non plus en repos : et estant passé dans une autre chambre, avec un des siens apellé Pharnabase, qui avoit beaucoup de part à sa confidence, il se mit à luy parler de l'estat present de son ame. Orsane qui est icy, et qui n'avoit pas tant souffert que nous de nostre naufrage, parce qu'il sçavoit nager, estoit dans une autre petite tout aupres, d'où il pouvoit entendre tout ce que je m'en vay vous dire, et tout ce qu'il nous raconta le lendemain. Car encore qu'il eust esté à Mazare, il nous avoit tant servies à Babilone, que nous l'en traitasmes pas plus mal. Orsane donc estant au lieu que je vous ay designé, entendit à travers les planches de sa Chambre, que le Roy de Pont dit à celuy auquel il commença de parler, Advoüez Pharnabase, que mon dessein est bien particulier ; et que les Dieux me traitent d'une façon bien rigoureuse. Car si sans considerer les anciens malheurs de ma Maison, je repasse seulement en mon esprit, tout ce qui m'est advenu dans la passion que j'ay pour Mandane ; ne dois-je pas croire que je suis reservé à de bizarres avantures : Je suis donné en Ostage à Ciaxare, et je deviens amoureux de la Princesse sa Fille : je n'ose le dire ouvertement, parce que selon les apparences je ne dois pas estre Roy : et cependant en sortant de Prison, je me trouve sur le Throsne ; et au mesme instant je fais demander la Princesse Mandane à Ciaxare qui me la refuse. Je fais la guerre, suis malheureux : et jusques au point de perdre la liberté et d'aimer passionnément mon Vainqueur. Je sorts de cette Prison par sa generosité : mais j'en sorts pour commencer une guerre civile, et sans pouvoir rompre les chaines qui m'attachent à Mandane. Que vous diray-je de plus Pharnabase ? vous sçavez le reste : j'ay esté batu ; poursuivy ; par ceux que le Roy mon Pere m'a laissé pour Sujets ; et chassé enfin par mes plus mortels Ennemis. Je suis nay avec deux Couronnes sur la teste ; et je sorts de mes Estats avec un seul Vaisseau, pour Azile et pour retraite. Et reduit en cette extremité adorant pourtant toujours dans mon coeur la divine Mandane : je la trouve preste à mourir ; je la sauve ; et je la tiens en ma puissance. Ha ! Pharnabase, que cette derniere avanture me consoleroit aisément de toutes les autres, si je pouvois esperer d'en profiter ! et que la perte de deux Royaumes me seroit peu considerable, si je pouvois conquester le coeur de Mandane ! Mais helas, quelle aparence y a-t'il, que les Dieux ayent l'intention que je puis faire cette glorieuse conqueste dont je parle ? S'ils en avoient eu le dessein, ils ne m'auroient pas osté des Couronnes : Mais quelle aparence aussi, de me faire trouver la Princesse en un si déplorable estat ; de me donner la joye de la voir en ma puissance ; pour me laisser apres eternellement la douleur d'avoir perdu mes Royaumes ? Non non, je veux esperer que m'ayant mis en possession d'un Thresor qui n'est pas à moy, et que je ne merite pas ; ils me rendront ce qui m'apartient. Mais Dieux ! je ne suis pas veritablement amoureux, de me souvenir du Throsne aux pieds de Mandane : Non superbe passion, qui te vantes de dominer dans le coeur de tous les hommes, tu ne seras pas la plus forte dans le mien, et l'amour te surmontera. Ouy, malgré toutes mes pertes ; toutes mes disgraces ; et tout mon ambition ; j'auray de la joye, et je m'y abandonneray agreablement ; dans la seule pensée, que Mandane est en mon pouvoir. Mais malheureux Prince, reprenoit il, le pourras tu faire ? et est il possible qu'un Roy despoüillé de ses Estats, et qui n'a l'imagination remplie que de Throsnes renversez ; de Sceptres rompus ; et de Couronnes brisées ; puisse estre sensible au plaisir ? Mais aussi seroit il possible de pouvoir voir Mandane ; et Mandane ressuscitée : et ressuscitée par toy ; sans en avoir une joye capable de consoler de toutes sortes de douleurs ? Non, c'est un privilege de l'amour, que l'ambition ne luy sçauroit disputer : je sens pourtant Pharnabase, que cette joye n'est pas tousjours tranquile : et qu'il y a des momens où quelque leger souvenir de mes pertes la trouble. L'image de Mandane ne revient pouvant pas plustost en ma memoire, que ces chagrins m'abandonnent ; que ces tenebres disparoissent, et que je ne voy plus que Mandane. Ouy Pharnabase, quand je m'aplique fortement à cette agreable pensée, je ne sçay plus si je suis encore surie Throsne, ou si J'en ay esté renversé ; si je suis sur la Mer ou sur la Terre : et je sçay seulement que je ne songe plus, ny à reconquerir mes Royaumes ; ny à me vanger de mes Ennemis ; et que je ne pense qu'à vaincre la cruauté de ma Princesse. Mais Pharnabase, que cette entreprise est difficile ! et que j'ay de peine à chercher moy mesme des raisons, pour pouvoir conserver l'esperance de fléchir la rigueur de Mandane ! L'obligation qu'elle vous aura, reprit Pharnabase, est bien capable de toucher son esprit : et je pense qu'une personne qui vous doit la vie, aura beaucoup d'injustice, si elle vous refuse son affection. Helas ! Pharnabase, luy dit ce Prince, il paroist bien que vous ne connoissez pas Mandane : sçachez que quand pour luy sauver la vie, j'aurois mille et mille fois hazardé la mienne, elle ne me devroit encore rien. C'est une chose que tous ceux qui ont l'honneur de la connoistre sont obligez de faire, pour l'amour d'elle seulement : et que je ferois tousjours, quand mesme j'aurois la certitude d'en estre eternellement haï. Mais Pharnabase, dans la joye que j'ay d'avoir en ma disposition un thresor que je prefere à l'Empire de toute l'Asie ; il se mesle encore une douleur bien sensible, et bien bizarre tout ensemble : puis qu'elle fait presque que je m'afflige du malheur d'un Rival. Car enfin j'ay sçeu par un de ceux qui sont eschapez de ce naufrage, que la Princesse a tousjours mal traité le Roy d'Assirie : et que dans la premiere Ville du monde, il n'a jamais pû la fléchir. Que voulez vous donc que je puisse esperer ? moy qui ne luy puis plus offrit ny Sceptre, ny Couronne ; et qui n'ay plus que mon coeur en ma puissance, qu'elle a si souvent refusé. Ha ! Pharnabase, j'ay bien entendu dire que l'ambition sert quelquefois à l'amour : que des Couronnes et des Sceptres touchent les coeurs les plus insensibles : Mais je ne pense pas qu'un Prince despoüillé de ses Estats, et qui ne peut offrir que le partage de ses malheurs, soit en termes de faire de grands progrés, dans l'esprit de la Princesse Mandane. Pour moy, adjousta Pharnabase, il me semble Seigneur, que vous vous pleignez d'une avanture, dont vous devriez vous resjoüir : puis qu'en l'estat que sont les choses, si vous rendez la Princesse Mandane au Roy son Pere, je suis assuré que la mesme Armée qu'il avoit destinée à la reprendre dans Babilone ; et que ces Gens eschapez du naufrage disent estre presentement en Capadoce, sera employé à reconquerir vostre Estat : et je suis assuré encore, que cét Artamene dont vous m'avez tant parlé, ne vous refusera pas cette espece d'assistance. Je l'advouë Pharnabase, repliqua ce Prince, et je suis persuadé qu'il seroit plus beau et plus judicieux d'en user comme vous dites, que de la façon dont ma passion me conseille : Mais pour en user ainsi, il faudroit avoir plus d'ambition que d'amour : il faudroit aimer la Couronne plus que Mandane ; et n'aimer pas comme je fais Mandane plus que la Couronne. Car enfin Ciaxare apres m'avoir donné une Armée, ne me donneroit pas sa Fille : et il faudroit partir d'aupres de luy, avec l'incertitude de remonter au Throsne, et la certitude de ne revoir jamais Mandane. Ha ! Pharnabase, dans le choix des deux, je ne fais pas de comparaison : et j'aime beaucoup mieux ne remonter jamais au Throsne pourveu que je puisse tousjours voir Mandane. Mais, Seigneur, luy respondit Pharnabase, quand tous les sentimens d'ambition seront estains dans vostre coeur, vous ne serez pas heureux, si vous n'estes pas aimé : et je doute si vous le serez sans Couronne et sans Sceptre ; errant, fugitif ; et malheureux : vous qui ne l'avez pû estre sur le Throsne, paisible, et heureux. Considerez, Seigneur, qu'en rendant cette Princesse, vous pouvez vous faire un puissant Protecteur, et trouver un Azile : et qu'en ne la rendant pas, vous vous ostez tout lieu de retraite : et vous vous attirez encore sur les bras un Ennemy qui a une Armée de deux cens mille hommes en estat détourner teste où il luy plaira. Je sçay, respondit ce Prince, tout ce que vous dites : mais je sçay encore mieux, que j'ay un plus redoutable Ennemy dans mon coeur que je ne sçaurois vaincre : et que je serois mesme bien marry d'avoir vaincu, dans les sentimens où je suis. Ouy, Pharnabase, la veuë de Mandane a de telle sorte l'allumé ma passion, que je ne puis plus escouter que ce qui la peut satisfaire. Je sçay que pouvant faire une belle action, j'en feray une mauvaise : Mais qu'y serois-je ? l'amour m'y force ; et je ne tiens pas que ce toit une chose possible, d'avoit en sa puissance une personne que l'on aime comme j'aime Mandane, et de la rendre volontairement. Au reste, elle n'aura pas les mesmes raisons de me haïr, qu'elle avoit de n'aimer pas le Roy d'Assirie : je ne j'ay pas enlevée comme luy, au contraire je luy ay sauvé la vie, et l'ay retirée d'entre les bras de la mort. Elle ne pourra donc pas m'apeller son Ravisseur sans injustice : puis que je ne feray simplement que conserver un thresor que les Dieux m'ont fait trouver, pour me consoler de toutes mes pertes. Mais helas ! reprenoit il tout d'un coup, comment conserveray-je ce thresor dans un simple Vaisseau, sans refuge et sans retraite ? Et pourray je bien me resoudre de rendre infiniment malheureuse, la personne du monde de qui je souhaite le plus le bonheur ? Enfin Chrisante, apres une violente agitation, ce Prince ne resolut rien : et ayant sçeu par son Medecin que la Princesse estoit en estat d'estre veuë ; il luy envoya demander la permission de la visiter, qu'elle luy accorda. D'abord qu'il aprocha d'elle, il luy tesmoigna la joye qu'il avoit, de voir sur son visage les marques d'une assez bonne santé, veû l'accident qui luy estoit arrivé : ce n'est pas que la Princesse n'eust une melancolie estrange dans les yeux : mais c'est qu'en effet elle est toujours belle : et que de plus, ce Prince l'ayant veüe le jour auparavant en beaucoup plus mauvais estat qu'elle n'estoit, ne s'apercevoit pas de ce que je dis. La Princesse qui apres tout luy devoit la vie, le reçeut fort civilement : et apres l'avoir fait assoir, elle luy dit avec autant d'esprit que de douceur, Vous voyez, Seigneur, un assez merveilleux effet de l'inconstance de la Fortune : car quand vous me laissastes à Sinope, j'estois en estat de vous pouvoir faire grace : et je suis aujourd'huy en termes d'en recevoir de vous. La guerre vous avoit mis dans les fers du Roy mon Pere, et la Fortune m'a mise dans les vostres : je me console pourtant de cette captivité, dans l'opinion où je suis, que celuy qui m'a sauvé la vie, m'en voudra laisser jouir : et qu'il se souviendra peut-estre qu'il sortit de la Capadoce sans rançon. Mais Seigneur, je ne parle pas de cette sorte, pour ne vous payer point la mienne : au contraire, je suis assurée que le Roy mon Pere n'en usera pas ainsi : et je ne doute nullement, que si vous le voulez, il ne vous aide à reconquerir le Royaume de Pont, et celuy de Bithinie. Je suis si riche presentement Madame, repliqua ce Prince, puis que j'ay l'honneur de vous voir en un lieu où j'ay quelque pouvoir, que je ne songe plus à d'autres conquestes : et si vous ne m'aviez fait souvenir de mes malheurs, en me parlant de ma prison, je pense que j'aurois absolument oublié toutes mes pertes et toutes mes disgraces. Elles sont pourtant assez considerables, reprit elle, pour s'en souvenir en tout temps et en tous lieux : Toutefois genereux Prince, il faut remedier à vos maux. Vous le pouvez sans doute, interrompit il en soupirant ; Ouy, adjousta la Princesse, mais il faut que ce soit par la valeur d'autruy : c'est pourquoy Seigneur, faites s'il vous plaist que l'on se r'aproche de Sinope, afin d'envoyer quelqu'un des vostres dans un Esquif, pour s'informer precisément, en quel lieu est le Roy mon Pere. J'avois eu dessein de l'aller trouver, repliqua ce Prince, pour le supplier de souffrir que je luy aydasse à vous tirer de la puissance du Roy d'Assirie : Mais presentement le sujet de mon voyage est changé. Vous pouvez continüer ce voyage encore plus agreablement, interrompit Mandane, car enfin m'ayant retirée de la puissance de la mort, vous avez fait vous seul, ce que vous n'eussiez fait qu'avec deux cens mille hommes : quand vous m'eussiez delivrée d'entre les mains du Roy d'Assirie. Ainsi Seigneur, vous arriverez au Camp de Ciaxare comme un Prince qui aura fait, ce qu'une puissante Armée n'a pû faire. Ouy Madame (respondit il en se mettant à genoux, malgré la resistance qu'y fit la Princesse. ) Mais sçavez vous bien qui je suis ? Et pouvez vous croire si vous le sçavez, que la perte de deux Royaumes, m'ait fait changer de sentimens pour vous ? Je croy Seigneur, repliqua la Princesse, que si vous m'avez estimée, vous m'estimez encore : et je croy aussi que vous devez raisonnablement penser, que si vous n'avez pas changé, je n'ay pas non plus deû changer : et que je suis la mesme Personne que j'estois. Quoy Madame, reprit il, vous seriez tousjours insensible, et tousjours inexorable ? Et les Dieux permettroient que je ne vous eusse ressuscitée, que pour me faire mourir plus cruellement ? J'advoüe Seigneur, respondit la Princesse en se relevant à demy, que je vous dois la vie : Mais si vous ne me l'avez rendüe que pour me persecuter, c'est un bien que je vous permets de m'oster quand il vous plaira. Non Madame ; repliqua t'il, vous ne le perdrez jamais par cette voye : et vostre vie est une chose que je deffendray toujours au peril de la mienne. Seigneur, respondit elle, ne vous imaginez pas qu'il n'y ait que le feu, le fer, et le poison, qui puissent faire entrer au Tombeau : non, vous vous abuseriez si vous le croyez ainsi : et il est des genres de mort bien plus cruels que ceux là, quoy qu'ils ne paroissent pas si funestes. Ouy, adjousta t'elle, je prefererois la mort la plus violente à la servitude : et je vous croirois plus innocent de me faire tüer, que de me retenir par force, et me faire mourir de desespoir. Mais genereux Prince, je ne pense pas que vous ayez un semblable dessein : et quand je me souviens que le desir de la victoire, ne vous a pas empesché de traitter admirablement un homme qui vous l'arrachoit tous les jours d'entre les mains : Que je me souviens, dis-je, que vous advertistes Artamene, de la Conjuration que l'on faisoit contre sa vie : et que vous deffendistes de l'attaquer à coups de flèches : je ne sçaurois croire que l'ambition vous ayant laissé l'usage de vostre raison tout entier, l'amour, si vous en avez, vous l'oste iusques au point de ne connoistre pas qu'en l'estat où sont les choses, quand vous ne seriez pas genereux, et que vous ne seriez que prudent et interessé ; il vous seroit tousjours avantageux de me tendre au Roy mon Pere ; et tres inutile de me retenir plus long temps. Je voy bien Madame, respondit ce Prince, que tout ce que vous dittes est raisonnable : mais pour le pouvoir faire, il faudroit avoir encore de la raison, et je n'en ay plus. Ce qui me console en, cette rencontre, divine Princesse, c'est qu'il est aisé de connoistre que vous n'avez jamais aimé : et qu'ainsi j'ay du moins l'avantage de ne trouver nul obstacle en vostre coeur, que celuy de l'insensibilité. Car Madame, si vous connoissiez l'amour, vous ne parleriez pas comme vous faites : et vous comprendriez parfaitement, que toutes les autres passions ne sont rien, en comparaison de celle là. Mais Seigneur, repliqua t'elle en rougissant, je pense du moins que ceux qui aiment veulent estre aimez : et que c'est une regle generale, que tous les Amans ne veulent pas estre hais. Cela estant de cette sorte, songez s'il vous plaist, qu'en me rendant au Roy mon Pere, vous aquerrez du moins mon estime, et peut-estre mon amitié : et qu'en ne m'y rendant pas, je vous hairay plus sans comparaison que vous ne voulez que je croye que vous m'aimez. Vostre estime et vostre amitié, respondit ce Prince, sont deux choses infiniment precieuses, et qui doivent satisfaire pleinement, ceux qui n'ont pour vous que de l'amitié et de l'estime : Mais Madame, l'amour est une passion bien plus tyrannique : elle veut des sentimens plus tendres pour la contenter : et elle ne se sçauroit satisfaire que par elle mesme. Ne trouvez donc pas estrange, si l'esperance que vous me donnez de posseder un si grand bien comme est celuy de vostre amitié, ne me peut obliger d'abandonner l'interest de mon amour, Mais Seigneur, repliqua t'elle, au lieu d'avoir de l'amour j'auray de la haine. Qui sçait Madame, adjousta t'il, si le temps ne changera point vostre coeur, et si la pitié ne fera pas, ce que toute autre chose n'a pû faire ? Considerez Madame, que celuy que vous voyez devant vous, a dans l'ame la plus violente et, la plus respestueuse passion qui sera jamais : et si vous la voulez connoistre, vous n'avez qu'à considerer deux choses. L'une, qu'un seul de vos regards, pourveû qu'il soit favorable, me consolera de la perte de mes Royaumes : et l'autre, que pouvant peut-estre obtenir des forces pour les reconquerir, en vous rendant au Roy vostre Pere, j'aime mieux demeurer despoüillé de mes Estats, que de vous abandonner et de vous perdre. Prenez garde Seigneur, à ce que voua dittes, reprit la Princesse, car en me redonnant la liberté, vous ne me perdrez que de veüe : mais en ne me la redonnant pas, vous perdrez mon estime, et me verrez infailliblement perdre la vie en peu de jours : ou au contraire, si vous le voulez, vous remonterez sur le Throsne, avec la satisfaction de m'avoir sensiblement obligée. Le Throsne Madame, respondit il, est peu necessaire à un Prince qui ne peut vivre sans vous : et s'il ne me fust demeuré quelque espoir pendant la guerre que j'ay faite, que peut-estre trouverois-je les voyes de toucher enfin vostre coeur par ma perseverance, je n'aurois pas si opiniastrément disputé la Victoire à ceux qui m'ont vaincu. Ce n'est pas Madame, que je ne trouve que vous avez raison de mépriser et de mal-traitter un Prince que la Fortune a abandonné : Mais Madame, c'est une inconstante, qui suivra peut-estre un jour, celuy qu'elle a fuy si cruellement : et l'heureuse rencontre que j'ay faite, me persuade que tous mes malheurs sont passez, et que calme suivra bien tost la tempeste. Ouy Madame s'il m'est permis de parler ainsi, vous me tenez lieu de ces agreables feux, qui annoncent la fin de l'orage aux Mariniers, et qui remettent l'esperance dans l'ame de ceux qui un moment auparavant n'avoient que de fun estes pensées, l'espere donc Madame, que le bonheur me suivra par tout, tant que je seray aupres de vous ; et qu'il n'est point de Païs où je ne trouve un Azile quand je vous y conduiray. Je vous promets toutefois Madame, de n'employer jamais vous vaincre, que mes larmes, mes soupirs mes prieres, et ma perseverance. Ne craigne donc partant de vous voir engagée dans ma fortune : et croyez que si je ne puis rien obtenir par cette innocente voye, vous recouvrerez bien tost la liberté par la fin de ma vie. Quoy Seigneur (repliqua la Princesse, les yeux tous couverts de larmes) je ne dois recouvrer la liberté que le jour de vostre mort ! Eh de grace, ne me forcez pas à la desirer : c'est une chose que je n'ay jamais faite à mes plus mortels Ennemis : et que je ferois bien aise de ne faire pas pour un Prince qui a de fort bonnes qualitez ; qui m'a sauvé la vie ; et qui n'abandonne sans doute la vertu, que pour me persecuter. De plus Seigneur, en quelque lieu de la Terre que vous me puissiez conduire, le Roy mon Pere vous y poursuivra : et Artamene de qui la valeur ne vous est pas inconnüe, vous fera peut-eestre faire par contrainte, ce que vous pouvez faire de bonne grace. Si je le pouvois Madame (repliqua ce Prince, avec une action tres passionnée) je le ferois sans doute, et j'aurois mesme prevenu vos prieres et vos menaces. Mais divine Princesse, je ne le puis : et tout ce qui demeure en ma puissance, est de vous dire que si vous voulez que je me jette dans la Mer, ou que je passe mon espée au travers du coeur que je vous ay donné, je le feray à l'instant mesme, et vous l'aisseray en liberté par ma mort. Les Dieux, repliqua la Princesse, ne voulant pas que l'on empesche un crime par un autre crime, je ne vous conseilleray pas de mourir de cette sorte : Mais Seigneur, je vous supplieray avec toute l'affection dont je suis capable, de ne me rendre pas malheureuse, en vous rendant criminel : et de ne meriter pas par une injustice efroyable, les infortunes qui vous sont arrivées. Ce Prince qui vit que tout ce qu'il pourroit dire, ne feroit qu'irriter la Princesse, se leva ; et la salüant avec beaucoup de respect, Nous verrons Madame, luy dit il, si les Dieux changeront mon coeur : ou si la pitié de mes maux changera le vostre. Apres cela, sans luy donner le loisir de respondre il sortit de sa Chambre : et un moment apres Orsane y entra : qui ne sçachant pas ce que le Roy de Pont avoit dit à la Princesse, venoit nous advertir de ce qu'il avoit entendu. Mandane l'en remercia : et l'assura que le crime de son Maistre ne l'empescheroit pas de le servir si elle revenoit en estat de le pouvoir faire. Mon Maistre Madame, luy dit il, avoit pour vous une passion si respectueuse, que s'il ne fust pas mort, il auroit assurément reparé son crime : et si je ne me trompe, nous n'avons fait naufrage, que parce qu'il a voulu vous obeïr, et faire changer de route à la Galere. Si cela est, repliqua la Princesse, les Dieux vous l'auront peut-estre conservé : Mais quoy qu'il en soit Orsane, si j'ay besoing de vostre secours, je croy que vous ne me le refuserez pas. Vous pouvez vous en assurer Madame, respondit il, et commander mesme les choses les plus difficiles, sans craindre d'estre un homme plus officieux au monde que celuy là, ny guere de plus entendu : aussi est-ce par son moyen, que j'ay esté instruite d'une partie des choses que je vous ay racontées. Orsane estant sorty, la Princesse se plaignit de ses malheurs : et Arianite commença de se repentir de les luy avoir causez. Mais avec une douleur si sensible, qu'elle en perdit presque la raison : car cette Fille que l'on ne songeoit plus à accuser, commença de s'accuser elle mesme ; de demander pardon à la Princesse ; et de luy promettre une fidelité inviolable. Elle luy dit mesme, qu'elle avoit creû luy rendre office, en contribuant tout ce qu'elle avoit pû, pour la faire Reine d'Assirie : et enfin elle parla d'une maniere si touchante, et avec tant de remords de sa faute ; que la Princesse la luy pardonna : et certes veû ce qui est arrivé depuis, je suis bien aise de l'avoir laissée en de pareils sentimens. Cependant le Roy de Pont estoit en une peine estrange : il n'osoit presque voir la Princesse ; il ne pouvoit aussi s'en empescher ; il eust bien voulu la delivrer ; il vouloit aussi ne la rendre point ; et sans sçavoir où aller ny que faire, nous errasmes plusieurs jours sur la Mer, sans que le Pilote eust d'autre ordre que celuy d'esviter la, terre, et la rencontre de tous autres Vaisseaux. Je vous laisse à juger en quelle impatience nous estions : je parlay plusieurs fois au Roy de Pont, mais j'y parlay inutilement : et les trois derniers jours que nous fusmes sur la Mer, il ne vint point dans la Chambre de la Princesse. Nous voiyons bien que nous allions tousjours sans sçavoir où : Mais enfin ce Prince qui avoit sçeu que le Roy d'Armenie avoit quelque dessein de ne payer plus de Tribut au Roy des Medes, depuis la mort d'Astiage ; creut qu'il trouveroit un Azile en ce lieu là, car il avoit Alliance aveque luy. De sorte qu'un matin nostre Vaisseau se fut mettre à l'anchre, vis à vis de l'emboucheure de la Riviere d'Halis : d'où ce Prince envoya dans un Esquif s'assurer d'un grand Bateau pour remonter ce fleuve à force de rames. Comme on luy fut venu rendre raison de la chose, et l'assurer qu'il en auroit un a l'instant mesme, il vint dans la Chambre de la Princesse : et luy presentant la main, Madame (luy dit il avec beaucoup de confusion sur le vigase) il n'est pas juste de vous donner davantage l'incommodité de la Mer : et vous souffrirez moins sur une riviere. Je souffriray également par tout, luy respondit elle, si vous estes esgalement déraisonnable. Ce n'est pas l'estre beaucoup Madame, luy dit il, que de vous conduire chez le Roy d'Armenie comme j'en ay le dessein : La Princesse eut alors quelque consolation, quand elle vit qu'en effet nous abandonnions la Mer : et elle espera plus de secours par terre ou sur des rivieres, que dans un Vaisseau au milieu des flots. Et puis, quoy qu'elle sçeust que le Roy d'Armenie avoit un esprit ambitieux et remuant, qui seroit bien aise d'avoir un pretexte de guerre : neantmoins le Prince Tigrane son Fils qui est si vertueux, et qu'elle a autrefois veû à Sinope, la consoloit un peu. Elle alla donc sans resistance, où on la vouloit conduire : nous descendismes dans ce grand Bateau que l'on avoit amené : La Princesse voulu qu'Orsane nous suivist, et deux autres encore, qui fut tout ce que nous pusmes obtenir, de quinze ou vingt qui avoient esté sauvez du naufrage : le Roy de Pont prenant seulement trente des siens, sans que nous ayons sçeu où il envoya son Navire. Et alors l'on commença de vouloir faire remonter le Bateau à force de rames : mais comme la riviere est fort rapide, cela dura tres long temps, sans que les Rameurs en peussent venir à bout : de sorte que nous estions presque tousjours tout contre la terre, parce que le milieu du fleuve l'estoit encore davantage. Comme nous regardions ce que je dis, la Princesse vit Ortalque sur le rivage et le reconnut d'abord, bien qu'elle ne l'eust guere veû aupres d'Artamene : Mais je pense qu'il n'est pas besoin que je m'arreste beaucoup à vous particulariser toutes ces choses, puis que je m'imagine que vous les aurez sçeuës par luy : car Artucas m'a apris qu'il est arrivé icy. Elle ne l'eut pas plustost reconnu, que tirât des Tablettes qu'elle portoit tousjours, elle se cacha derriere moy, et derriere Arianite : et en rompant un morceau, elle escrivit dessus ce que vous avez sans doute veû, ou du moins apris par Ortalque. Mais par malheur le Roy de Pont qui estoit occupé à faire ramer, et à donner les ordres necessaires à cette Navigation, tourna la teste vers nous comme elle escrivoit : si bien que sans avoir le temps d'achever, et croyant avoir nommé le Roy de Pont dans ce qu'elle avoit déja escrit ; (bien que j'aye apris icy que ce Nom ne s'y trouve pas) elle me le bailla : je l'envelopay dans mon Voile : et le Bateau allant raser la terre, et presque toucher le rivage sur lequel estoit Ortalque ; je luy jettay ce Voile : et saignis que le vent me l'avoit emporté, sans tesmoigner m'en soucier beaucoup. Joint qu'il n'estoit pas à craindre que l'on arrestast pour cela : car si nous eussions, tardé, le courant de l'eau nous auroit repoussez dans la Mer. Vous sçavez sans doute Chrisante, que ce fleuve prend sa source d'une Montagne d Armenie : qu'il coule le long de la Lydie : qu'il se respond à la droite dans la Mantiane, et à la gauche dans la Phrigie : qu'en suite il moüille à la droite une partie delà Capadoce : et à la gauche la Paphlagonie. De sorte qu'il y a quelques journées à faire, où le Roy de Pont aprehendoit estrangement d'aborder ; et où la Princesse le craignoit aussi beaucoup : parce que c'estoit de ce costé la que les Peuples s'estoient revoltez par les persuasions d'Aribée, pour prendre le Party du Roy d'Assirie. Mais aussi tost que nous fusmes hors de la Capadoce, il souffrit que quelquesfois l'on arrestast la nuit, afin de laisser dormir plus commodément la Princesse ; à laquelle l'on avoit fait un retranchement dans le Bateau : qui la separoit de tous ceux qui y estoient : et où personne que les siens n'entroit, à la reserve du Roy de Pont. Enfin Chrisante, comme la necessité est ingenieuse, la Princesse creut qu'il n'estoit nullement impossible de nous sauver : de sorte que je consultay avec Orsane, et nous resolusmes de tascher de nous eschaper. La Princesse avoit voulu qu'il y eust tousjours la nuit une Lampe allumée dans nostre retranchement : mais pour executer nostre dessein nous l'estaignismes : et suivant nostre resolution, un soir que nous estions abordez proche d'un grand Bois, Orsane qui s'estoit couché tout contre nostre retranchement, passa de nostre costé par dessous la Tapisserie ; se mit tout doucement dans la Riviere qui n'estoit pas fort profonde en cét endroit ; et vint avec le moins de bruit qu'il pût où nous estions ; avec intention de nous prendre les unes apres les autres, et de nous porter au bord, où nous pretendions nous enfoncer dans l'espaisseur de ce grand Bois que nous avions remarqué en abordant. Comme la nuit estoit fort obscure, quoy qu'il n'y eust que deux pas à faire, la Princesse creut qu'il ne seroit pas à propos qu'elle passast la premiere : parce qu'elle seroit un moment seule sur ce rivage : si bien que pour l'empescher, elle voulut qu'Orsane me portast devant elle. Mais ô Dieux, que je fis mal de luy obeir ! et que la Princesse eut de tort, de me faire ce commandement ! Car à peine estions nous sur la rive Orsane et moy, que le Roy de Pont s'esveillant, et ne voyant plus de lumiere à travers de nostre Tente ; se mit à crier à celuy qui estoit en sentinelle (et qui ne nous avoit point aperçeus à cause de l'obscurité) que l'on prist garde à la Princesse. De sorte qu'à ce cry, les Bateliers qui tenoient tousjours une petite Lampe cachée, l'aporterent, et l'on trouva la Princesse toute surprise. Nous voulusmes Orsane et moy voyant cela retourner au Bateau, quelque danger qu'il peust avoir pour nous : mais les Mariniers ayant ramé tout d'un coup avec violence, par les ordres du Roy de Pont, nous eusmes beau crier et beau apeller, l'on ne nous voulut point reprendre : ce Prince s'imaginant sans doute, que nous avions quelque puissant secours à terre, pour l'execution de nostre dessein. Nous entendismes plusieurs fois la Princesse, qui crioit tantost Martesie, et tantost Orsane : mais enfin nous n'entendismes plus rien, et ne vismes plus rien aussi, quoy que la Lune se levast un moment apres :car comme la riviere serpente fort en cét endroit, il fut impossible que nous vissions plus le Bateau. Je vous laisse à juger Chrisante, quelle fut ma douleur et ma crainte : la premiere de me voir separée de la Princesse ; et la seconde, de me voir seule avec un homme, au bord d'un grand fleuve, aupres d'un grand Bois, et au milieu de la nuit. Nous passasmes ce qui en restoit, à suivre le courant de l'eau : m'imaginant tousjours que comme la Lune esclairoit alors toute la riviere, nous pourrions peut-estre du moins descouvrir encore une fois, le Bateau que nous avions quitté. Mais enfin estant extrémement lasse, et ayant trouvé une Habitation de Pescheurs au bord de l'eau, nous nous y arrestasmes : et trouvasmes sans doute parmy eux, tout le secours que nous eussions pû esperer de Gens beaucoup plus civilisez qu'ils n'estoient. Nous leur dismes nostre advanture, en leur desguisant les Noms et les qualitez des personnes, à cause que nous estions en Paphlagonie : et nous les priasmes de nous dire, s'il seroit impossible de rejoindre le Bateau dont nous leurs parlions ? Ils nous dirent alors qu'il estoit sans doute impossible de le pouvoir atraper avec un autre, veû le nombre des Rameurs que nous leur disions qu'il y avoit, et le temps que nous avions perdu à le suivre : et qu'il ne seroit guere plus aisé de le pouvoir faire par terre avec des chevaux : parce que le Fleuve serpentant beaucoup, et le Bateau prenant tousjours le milieu de la riviere ; auroit par consequent moins de chemin à faire que ceux qui le suivroient au bord. Joint qu'ils n'en avoient pas à leur Cabane, et qu'il n'y en avoit pas mesme à un Hameau qui estoit assez esloigné, n'estant habité que de Pescheurs. Que de plus asses prés de là, ce Fleuve estoit separé en deux, et l'estoit durant plus de cinquante stades : et qu'ainsi l'on ne pourroit peut-estre sçavoir lequel des deux bras de la riviere ils auroient pris. Enfin Chrisante, nous ne pusmes rien faire que chercher les voyes de revenir icy, où je m'imaginois bien que je trouverois le Roy. J'avois par bonheur le Portrait de la Princesse, dans. une fort belle Boëte que je portois depuis long temps, qui nous servit en cette occasion : car en ayant osté la peinture, Orsane fut à la plus proche Ville la vendre, et achepter des chevaux et un Chariot ; et me laissa parmy les femmes de ces Pescheurs. A son retour nous recompensasmes ces bonnes Gens de leur courtoisie : et nous partismes avec intention de venir en diligence icy : où nous jugions. bien que nous trouverions aussi Artamene : mais où nous ne sçavions pas que l'illustre Artamene fust prisonnier. Voila sage Chrisante, quelle a esté la fortune de la Princesse : que j'ay esté bien aise de vous raconter, auparavant que de voir le Roy : afin que vous autres estant instruits de nos avantures, et moy mieux informée de l'estat des choses ; je sçache plus precisément ce que je dois dire ou ne dire pas.

Histoire de Mandane : commentaires


Martesie ayant cessé de parler, Chrisante et Feraulas la remercierent de la peine qu'elle avoit eüe : et se mirent à repasser les merveilleux evenemens qu'elle leur avoit apris. Ils ne pouvoient assez admirer la constance de la Princesse : et cette vertu inesbranlable, qui la faisoit agir esgalement par tout. Ils la consideroient enlevée par le plus Grand Roy de l'Asie qu'elle haissoit : ils la voyoient en suitte entre les mains d'un Prince, pour qui elle avoit beaucoup d'amitié : et ils la regardoient encore, en la puissance d'un Roy sans Royaume. Ils voyoient que la Grandeur du premier, ne l'avoit point obligée d'agir avec moins de fierté aveque luy : que l'amitié qu'elle avoit pour le second, n'avoit point attendry son coeur : et que les malheurs du troisiesme, ne l'avoient pas obligée à le traiter moins civilement que s'il eust encore esté sur le Throsne. Enfin ils voyoient Mandane si digne d'Artamene, et Artamene aussi si digne de Mandane ; que les voyant separez et malheureux, leur conversation finit par des soupirs, et par des marques de compassion et de crainte : la premiere pourtant de malheurs où la Princesse avoit esté exposée : et la seconde pour cét Oracle embarrassant, qui menaçoit Artamene d'une infortune bien plus grande que celle de sa prison. Feraulas pourtant avoit une consolation fort sensible de revoir Martesie : et Chrisante qui estimoit beaucoup sa vertu, estoit aussi bien aise de l'entretenir. Cependant auparavant que de se separer, ils luy raconterent en peu de mots suivant leur promesse, tout ce qui estoit arrivé à Artamene : tant à son voyage des Massagettes, qu'à son retour en Capadoce, et qu'à la guerre d'Assirie. Ils luy dirent mesme la pitoyable rencontre qu'Artamene avoit fait de Mazare mourant : qui effectivement avoit eu entre ses mains l'Escharpe dont elle leur avoit parlé : et qu'Artamene avoit reconnüe, pour estre la mesme que Mandane luy avoit autrefois refusée, lors qu'il estoit prest d'aller combattre. Mais, adjousta Feraulas, il a eu bien plus de douceur en la recevant, qu'il n'en eut lors qu'on ne la luy voulut pas donner. En verité, dit Martesie, le destin de cette Escharpe a quelque chose d'estrange : Car imaginez bien je vous prie, par quelle bizarre voye, elle est venüe entre les mains d'Artamene. Premierement il faut sçavoir que c'est un Tissu d'or admirable, où la Princesse mesme a quelques fois travaillé pour se divertir : et c'est la raison pour laquelle elle luy a tousjours esté infiniment chere : de sorte qu'elle avoit plus d'une raison de la refuser à Artamene, lors qu'il la luy demanda à Anise. Mais comme si elle luy fust devenüe encore plus precieuse, depuis qu'Artamene en avoit eu envie ; elle ne la porta plus : et me commanda d'en avoir un soing tres particulier. En suitte nous revinsmes à Sinope, où je l'aportay : et quand nous partismes pour aller à Amasie, et de là à Themiscire, je la laissay icy avec cent autres choses qui estoient à la Princesse. Si bien que quand nous y revinsmes avec le Roy d'Assirie je la retrouvay : car Aribée n'avoit pas souffert que l'on eust fait nul desordre au Chasteau. Et je ne sçay comment le jour dont nous partismes le soir, cette Escharpe me tomba dans les mains sans y penser : Et à l'instant mesme, poussée par je ne sçay quel mouvement, Madame (dis-je à la Princesse, qui en a comme je la tenois) voulez vous que cette Escharpe que vous aimez tant, et que vous refusastes à Artamene, demeure entre les mains du Roy d'Assirie ? Mon Martesie, me dit elle, je ne le veux pas : car si Artamene la luy voyoit un jour en quelque combat, il croiroit peut-estre que je la luy aurois donnée. Enfin Feraulas, elle la prit et la porta : et voila par quelle voye Mazare pût avoir cette Escharpe entre les mains : et comment Artamene a eu par celles d'un de ses Rivaux, ce que la Princesse luy avoit refusé. En suitte Feraulas et Chrisante resolurent que Martesie differeroit encore d'un jour ou deux à se faire voir : afin qu'ils eussent le loisir auparavant, de raconter ce qu'elle leur avoit dit à leur cher Maistre : et qu'ils eussent consulté ses Amis, pour sçavoir quand il seroit temps que le Roy la vist. Martesie pria Feraulas d'assurer Artamene, qu'elle s'interessoit tres sensiblement en sa Fortune : et qu'elle souhaittoit passionnément, que cette ombre de liberté qu'on luy laissoit depuis quelques jours, fust bien tost suivie d'une veritable liberté, qui le mist en estat d'aller delivrer la Princesse. Apres cela, Chrisante et Feraulas la quitterent, pour aller chercher les voyes de luy obeïr promptement : et de donner à Artamene, la satisfaction d'apprendre la fidelité de Mandane.

Livre troisiesme

Cyrus en prison


Ces deux fidelles Serviteurs d'un illustre Maistre, ne peurent pourtant satisfaire l'envie qu'ils avoient, que le lendemain au matin : n'estant presque pas possible de pouvoir trouver Artamene seul, depuis que Ciaxare avoit donné la liberté de le voir, à moins que de prendre l'heure de son lever. Tout le monde vouloit joüir de ce privilege avec empressement : et tout le monde pour le faire durer davantage et pour gagner temps ; disoit à Ciaxare qu'Artamene commençoit de se laisser vaincre : et descouvriroit à la fin ce qu'il vouloit sçavoir. Ce genereux Prisonnier de son costé, mouroit d'impatience d'estre delivré, afin de pouvoir delivrer Mandane : Mais quoy que son amour occupast toute son ame, il n'oublia pas qu'Araspe estoit dans les fers aussi bien que luy : et il envoya plusieurs fois sçavoir de ses nouvelles ; et luy tesmoigner que sa prison augmentoit la rigueur de la sienne. Il fut pourtant extraordinairement soulagé, lors que Chrisante et Feraulas estant allez le trouver qu'il estoit encore au lict, luy eurent apris que Martesie estoit à Sinope. Je Nom de Martesie luy fit faire un cry de joye, s'imaginant que peut estre le Princesse n'en estoit elle pas fore soing : et le recit qu'ils luy firent en suite, des avantures de Mandane, et de sa fidelité pour luy ; fit un renversement si grand dans son ame, qu'il n'estoit pas capable de sentir avec tranquilité, le transport et le plaisir qu'une si aimable nouvelle luy donnoit. Car afin de ne le troubler point, et de le luy laisser gouster tout pur, Chrisante et Feraulas ne luy dirent pas l'Oracle que le Roy d'Assirie avoit reçeu à Babilone : bien est il vray qu'il trouva une autre voye de le moderer, par l'inquietude qu'il eut de sçavoir que la Princesse estoit en la puissance du Roy de Pont, de qui le rare merite luy estoit assez connu, N'admirez vous point Chrisante, disoit il en le regardant, le caprice de ma fortune, qui fait que j'ay pour Rivaux, les plus honnestes Gens du monde, et les plus raisonnables dans leur amour ? Car enfin si Mandane estoit aimée par de ces Princes de qui la passion est brutale jusques à la fureur ; et qui ne parlent que de violences, de fer, de feu, et de sang : qui se veulent faire aimer, par les mesmes voyes que l'on se peut faire haïr : qui n'ont que des sentimens coupables ; qui ne pretendent qu'à des faveurs criminelles : et qui ne les demandent que le poignard à la main, et la fureur dans les yeux : je ne devrois pas craindre que l'illustre Mandane les preferast à Artamene. Mais Chrisante, ce que vous venez de me dire, m'espouvante aveque raison : et de la façon dont vous m'avez raconté la chose, les Ravisseurs de Mandane me sont cent mille fois plus redoutables qu'ils ne me le seroient s'ils estoient moins raisonnables et moins soumis. Mais Seigneur, interrompit Feraulas, le Roy d'Assirie n'est pas aupres de Mandane : l'on vous a assuré que le Prince Mazare n'est plus : et elle est entre les mains d'un Roy sans Royaume. Il est vray, reprit il, mais ce Roy sans Couronne en merite cent : et c'est ce qui fait mon inquietude. Neantmoins il y avoit des momens, où il estoit bien aise de sçavoir que la Princesse estoit en Armenie : et d'autres aussi, où il en estoit bien fâché. Car si la vertu de Tigrane luy donnoit quelque consolation : l'humeur violente et ambitieuse du Roy d'Armenie son Pere, luy donnoit de la crainte et du chagrin. Feraulas s'aquita alors de la commission que Martesie luy avoit donnée, de faire ses compliments à Artamene, qui les reçeut si agreablement ; qu'il renvoya Feraulas à l'heure mesme vers elle, pour luy tesmoigner le regret qu'il avoit de n'estre pas en estat de luy aller dire luy mesme tout ce qu'il pensoit : et combien il se tenoit son obligé, de luy avoir fait sçavoir par luy, tous les sentimens de la Princesse. Il envoya aussi Chrisante vers les Princes qui s'interessoient en sa liberté, a fin de consulter avec eux, sur le retour de Martesie. Ils trouverent tous, que le plustost qu'elle pourroit voir le Roy seroit le meilleur : parce que la certitude qu'il auroit de la fortune de la Princesse ; et l'apparence presque infaillible d'une nouvelle guerre ; le seroient peut-estre plus facilement resoudre à delivrer Artamene. Chrisante donc n'ayant pas manqué d'advertir Martesie, elle parut dés le mesme soir : et feignit de ne faire que d'arriver à Sinope Le Roy la reçeut avec une joye extréme : et il en jetta des larmes de tendresse : car il n'ignoroit pas combien la Princesse sa Fille l'aimoit. Elle luy aprit les divers enlevemens de Mandane : et luy raconta toutes choses, à la reserve de ce qui regardoit Artamene, qu'elle cacha avec beaucoup de soing : ne le nommant pas seulement un fois en tout son recit. Elle ne luy par la pas non plus, de l'Oracle rendu à Babilone, de peur d'embarrasser son esprit, et de desplaire à Artamene : et comme le sien estoit adroit, elle passa delicatement sur toutes les choses qui pouvoient servir ou nuire. Ciaxare fut en quelque sorte consolé de sçavoir que c'estoit le Roy de Pont qui tenoit la Princesse en son pouvoir : s'imaginant qu'un Prince despoüillé de ses Estats, ne trouveroit pas tant de protection qu'un autre. Il creut bien pourtant, que le Roy d'Armenie seroit bien aise d'avoir un nouveau pretexte de guerre : et dans cette pensée il soupira : et ne pût s'empescher de souhaiter en secret, qu'Artamene le mist bientost en estat de le delivrer, en luy advoüant ce qu'il vouloit absolument aprendre de luy. Apres donc que ce Prince eut fort entretenu Martesie, il la voulut faire loger au Chasteau : mais elle le supplia de souffrir qu'elle s'en retournast chez son Parent, où en effet elle s'en alla : et où elle fut visitée de toutes les Dames de la Ville ; et de tout ce qu'il y avoit de Princes, et de personnes de qualité à Sinope. Cependant tous les Amis d'Artamene parloient continuellement au Roy en sa faveur : et le Roy tesmoignoit effectivement desirer de pouvoir rompre ses chaisnes : mais en mesme temps il paroissoit estre opiniastrément resolu, à vouloir sçavoir precisément, l'innocence ou le crime d'Artamene. Il y avoit aussi dans son coeur un sentiment confus, qui faisoit qu'il ne sçavoit pas luy mesme ce qu'il vouloit : car enfin si par le retour de Megabise qu'il avoit envoyé en Armenie, il aprenoit qu'on luy rendist sa Fille, il sentoit bien qu'il auroit moins d'indulgence pour Artamene : mais si au contraire on la luy refusoit, et qu'il falust recommencer une nouvelle guerre ; il connoissoit bien aussi, que la liberté d'Artamene, seroit necessaire pour celle de Mandane. Ainsi demeurant toujours irresolu, les Rois de Phrigie et d'Hircanie, et tous ces Princes qui luy parloient peut Artamene : ne pouvoient tirer de Ciaxare, une parole decisive. Comme ils estoient un jour à l'entour de luy, on vint luy dire qu'il paroissoit des Troupes Estrangeres dans la Plaine, qui s'aprochoient de Sinope : et un moment apres, Thimocrate et Philocles entrerent ; et dirent au Roy que le Prince Philoxipe, Favory du Roy de Chipre leur Maistre et ancien Amy d'Artamene : ayant marié la Princesse Agariste sa Soeur, au Prince de Cilicie ; l'avoit obligé en l'espousant, d'envoyer dix mille hommes à Artamene, afin qu'il les presentast à sa Majesté : et qu'il leur fist la grace de souffrir qu'ils eussent quelque part à la gloire que toutes ses Troupes aquerroient, sous la conduite d'un si Grand Roy, et par la valeur d'un homme aussi extraordinaire comme estoit Artamene. Ciaxare rougit à ce discours : et eut quelque confusion de voir, que celuy qui luy devoit presenter les Troupes de Cilicie, estoit luy mesme en estat d'avoir besoin de la faveur d'autruy. Ce Prince reçeut pourtant tres civilement ce que Thimocrate et Philocles luy dirent ; et leur accorda la permission qu'ils luy demandoient, de faire entrer celuy qui commandoit ces Gens de guerre, qui estoit Frere du Prince de Cilicie. Ciaxare voulut mesme pour luy faire plus d'honneur, aller sur les Ramparts de la Ville, afin de voir arriver ces Troupes, qui se trouverent estre fort belles ; composées d'hommes bien faits, bien armez, et bien aguerris ; et le Prince qui les conduisoit, jeune et de fort bonne mine. Apres donc que le Roy eut veû passer les Troupes Ciliciennes au pied des Murailles, et qu'il eut ordonné qu'on les fist camper aupres de celles de Chipre, comme estant en amitié particuliere ensemble : le jeune Prince qui estoit leur Chef, apellé Artibie, fut conduit à Ciaxare par Thimocrate et par Philocles : qui luy dirent qu'Artamene n'estoit pas en estat de le presenter. Artibie en aprenant la cause, en fut un peu surpris : et douta mesme s'il devoit continuer de s'offrir à Ciaxare : sçachant bien que Philoxipe n'avoit obligé le Prince son Frere à envoyer ces Troupes, que pour favoriser Artamene. Mais Thimocrate et Philocles qui jugeoient bien qu'en cas de besoing elles pourroient estre utiles à Artamene ; luy dirent qu'il ne faloit pas laisser de les offrir au Roy : mais qu'en luy parlant, il ne faloit pas aussi qu'il manquast de s'aquiter de sa commission : et de luy tesmoigner que l'interest d'Artamene, estoit ce qui faisoit agir Philoxipe. En effet, ce jeune Prince ne fut pas plustost devant Ciaxare, qui l'avoit envoyé complimenter par Aglatidas et par Andramias, qu'apres l'avoir salüé ; Seigneur, luy dit il, j'avois esperé de vous estre presenté par une personne qui vous doit estre si chere, et qui s'est renduë si illustre par toute la Terre ; que j'ay eu besoing que Thimocrate et Philocles ayent aporté tous leurs soings à me consoler de la douleur que j'ay d'estre privé de cét avantage. Car enfin, quoy que le Prince de Cilicie mon Frere et mon Seigneur, et le Prince Philoxipe, m'ayent envoyé pour le service de vostre Majesté, et que je leur aye obei avec plaisir : je vous avouë qu'en mon particulier, j'avois eu une joye extréme, de pouvoir esperer d'aprendre sous l'illustre Artamene, un Mestier qu'il sçait si parfaitement. Vous trouverez tant d'autres Maistres dans cette Armée, dit le Roy, en luy monstrant tous ceux qui l'environnoient, que quand le bien de mes affaires ne me permettroit pas de delivrer Artamene, vous n'auriez pas sujet de vous repentir d'estre venu parmy nous. Seigneur, reprit le Roy de Phrigie, nous ne sommes tous que les Disciples d'Artamene ; et ce Prince a raison de regretter comme il fait, la privation d'un avantage infiniment grand. Comme ce discours ne plaisoit pas à Ciaxare, il le changea adroitement : et s'informa avec grand soing, de la santé du Roy de Chipre, de celle de Philoxipe, et du Prince de Cilicie. Mais quoy qu'il peust dire, Artibie en revenoit tousjours à Artamene. S'il luy parloit du Roy de Chipre, il luy disoit que ce Prince avoit toujours eu grande opinion de sa prudence, depuis qu'il avoit sçeu qu'il avoit donné la conduite de ses Armées à Artamene : S'il luy demandoit des nouvelles de Philoxipe, il luy disoit qu'il avoit eu envie de venir luy mesme commander à la place de Thimocrate, afin de pouvoir revoir Artamene : et s'il luy parloit du Prince de Cilicie, il luy disoit encore, qu'à moins que d'estre amoureux comme il l'estoit, de la Princesse sa femme qu'il venoit d'espouser ; il seroit venu luy mesme, pour connoistre cet Artamene dont il avoit tant entendu parler. Enfin Ciaxare voyant qu'il n'y avoit point de discours si esloigné, où le Nom d'Artamene ne trouvast sa place en la bouche d'Artibie ; luy dit qu'il estoit juste qu'il s'allast reposer ; et ordonna qu'on le logeast le mieux qu'on pourroit, et que l'on en eust tous les soings possibles. Mais auparavant que de le quitter, Artibie luy demanda la permission d'aller du moins voir dans les fers, celuy qu'il avoit creû trouver à la teste d'une Armée ; ce que Ciaxare luy accorda. Il fut donc à l'heure mesme conduit par Aglatidas et par Andramias, et accompagné par Thimocrate et par Philocles, à la Prison d'Artamene : qui au seul Nom de Philoxipe, et de la Princesse Agariste sa Soeur, carressa extraordinairement Artibie. Ce Prince luy presenta un de ses Capitaines nommé Leontidas, qui estoit de Chipre, qu'Artamene avoit connu chez Philoxipe, dont il estoit Amy particulier : et que ce Prince avoit chargé en partant, de l'assurer de la continuation de son amitié, et de luy rendre une Lettre de sa part. Artamene l'ayant reçeuë avec joye (car il estimoit infiniment Philoxipe, quoy qu'il n'eust pas tardé fort long temps à l'Isle de Chipre) demanda permission à Artibie de la lire : et ayant obtenuë, il vit que cette Lettre estoit telle.

PHILOXIPE A ARTAMENE.

Je suis bien aise que la Fortune ait esté de mon advis : et qu'elle vous dit donné ce que je jugeay que vous meritiez, dés le premier jour que j'eus l'honneur de vous voir. Je souhaite que comme elle n'a pas esté aveugle en vous favorisant, elle ne soit pas non plus inconstante : et que vous puissiez, joüir toute vostre vie d'un bonheur que personne ne vaut sçaurait envier sans injustice. Au reste je n'ay marié la Princesse Agariste ma Soeur, qu'à condition que le Prince de Cilicie son Mary vous envoyeroit des Troupes : j'espere qu'en ma consideration, le Prince Artibie vous sera cher ; et qu'apres avoir aquis vostre estime par les rares qualitez qu'il possede, vous luy accorderez encore vostre amitié. Mais pour vous dire quelque chose d'agreable, afin de vous y obliger davantage ; sçachez que cét homme illustre, que vous vintes chercher dans nostre Isle, par le seul desir de connoistre sa vertu, est amoureux de la vostre : et que si le bien de sa Patrie ne l'eust r'apellé à Athenes, Solon eust fait pour Artamene ; ce qu'Artamene fit pour Solon. Si vous vous interessez encore en ma fortune, j'ay prié Leontidas de vous l'aprendre : et de vous assurer que je n'ay guere eu plus de passion pour la beauté de Policrite, que j'en ay pour la gloire d'Artamene.

PHILOXIPE.

Apres qu'Artamane eut achevé de lire, il renouvella les civilitez à Artibie : et luy monstrant la Lettre de Philoxipe, Vous voyez, luy dit il, que les souhaits de ce Prince n'ont pas esté exancez, et que la Fortune dont il parle m'a abandonné : Mais, poursuivit il se tournant vers Leontidas, c'est de vous qui je dois recevoir beaucoup de consolation à mes maux : en m'aprenant du moins, ce qui regarde le Prince Philoxipe. Car enfin, si ma memoire ne me trompe, il faut qu'il soit arrivé un grand changement en luy : s'il est vray qu'il ait aimé, comme il le paroist par sa Lettre : puis que dans le temps que je l'ay connu, il n'aimoit que les Livres, la Peinture, la Musique, et tous les autres beaux Arts : et que s'il avoit une Maistresse, c'estoit sans doute la vertu de Solon, dont je luy entendois parler continuellement. Ha ! Seigneur, reprit Leontidas, il est en effet arrivé bien des changemens en la vie du Prince Philoxipe ; et qui vous surprendront sans doute autant, qu'ils ont surpris non seulement toute la Cour, mais tout le Royaume de Chipre : estant certain que je ne pense pas qu'il y ait une personne en toutes les Villes de Paphos, d'Amathuse, de Salamis, et de Cithere, qui n'ait eu de l'estonnement de cette avanture. Artamene ayant alors tesmoigné une extréme envie d'aprendre la fortune d'un Prince si illustre : Leontidas luy promit de venir le lendemain au matin satisfaire sa curiosité ; et en effet le reste du jour s'estant passé en civilitez avec Artibie, ou à donner les ordres necessaires à leurs Troupes, apres qu'ils surent sortis de la Prison d'Artamene : le jour suivant Thimocrate et Philocles qui vouloient aussi aprendre ce qui estoit arrivé dans la Cour de Chipre depuis leur départ ; menerent Leontidas à Artamene : qui pour ne perdre point de temps, le fit assoir au milieu d'eux ; et l'obligea de commencer son discours en cette sorte.

Histoire de Philoxype et Policrite : évocation de Chypre


HISTOIRE DE PHILOXIPE ET DE POLICRITE.

Comme vous n'avez pas fait un long sejour en nostre Isle, je pense, Seigneur, qu'il ne sera pas hors de propos, de vous dire quelque chose de ses coustumes, pour l'intelligence de cette Histoire : et que vous ne trouverez pas mauvais que je vous die en peu de paroles, ce que je trouveray necessaire de vous aprendre, afin de vous rendre la suite de mon discours plus agreable. Vous sçaurez donc, Seigneur, que cette belle Isle, qui pour sa grandeur, sa scituation, sa fertilité, ses belles et grandes Villes, et ses magnifiques Temples, passe pour la plus celebre et pour la plus considerable, de toutes celles de la Mer Egée : quoy que comme vous ne l'ignorez pas, cette Mer en soit toute couverte ; a toujours esté consacrée à Venus : et que l'amour qui par tout ailleurs est une passion comme les autres, qui n'a nuls privileges particuliers ; est en cette Isle un acte de Religion. Il semble que tous ceux qui y naissent, soient obligez d'aimer presque en naissant : Tous les Temples y sont dédiez à Venus sous divers Noms : tous les Tableaux et toutes les Statuës n'y representent que cette Deesse, et que ce qui dépend de sa Domination. Les Amours et les Graces se trouvent representez par tout : et ceux qui nous instruisent à la vertu en nostre jeunesse, en nous donnant des preceptes pour vaincre l'ambition, la colere, la haine, l'envie, et toutes les autres passions : nous en donnent au contraire, pour nous persuader d'aimer innocemment. Mais Seigneur, comme il n'y a rien de si pur, qui ne se change et qui ne se corrompe enfin, il s'estoit insensiblement glissé un estrange desordre parmy nous durant plusieurs Siecles. Car vous sçaurez que le premier Temple qui fut consacré à Venus, fut celuy de VENVS URANIE, que nous disons estre Fille du Ciel : et que nous appelions ainsi par cette raison, selon la signification de la Langue Greque. Cette Venus, à ce que nous croyons, n'inspire que des sentimens raisonnables, et que des partions vertueuses : ou au contraire il y a encore quelques Temples à l'extremité de l'Isle qui regarde le Midy, qui ont esté long temps depuis, dediez à VENUS ANADIOMENE, c'est à dire à Venus sortant de l'escume de la Mer. Or Seigneur, ces Temples sont bien differents : et les sentimens de ceux qui y sacrifient bien dissemblables. Cependant comme les Religions, où le libertinage passe pour une vertu, s'establissent facilement : la Religion de Venus Anadiomene durant tres long temps la emporté sur celle de Venus Uranie : et nostre Isle a veû des choses qui sont encore rougir de confusion, ceux qui se souviennent de les avoir entenduës raconter à leurs Peres. Mais graces au Ciel, la vertu d'une Grande Reine qui vivoit il y a prés d'un Siecle, restablit tous les Temples de Venus Uranie ; fit abatre presque tous ceux de Venus Anadiomene ; abolit toutes les infames coustumes, qui s'estoient introduises en Chipre ; et ne laissa parmy nous, que des sentimens tres purs de cette passion qui est l'ame de l'Univers, et qui seule entretient parmy les hommes la douceur de la societé Civile. L'on nous aprend donc qu'il faut aimer nostre Deesse : qu'il faut aimer nos Princes : qu'il faut aimer nos Loix : qu'il faut aimer nostre Patrie : qu'il faut aimer nos Citoyens : qu'il faut aimer nos Peres, nos Freres, nos Femmes, et nos Enfans : et apres tout cela, qu'il faut nous aimer nous mesmes : afin de ne rien faire qui nous soit honteux. L'on nous dit encore, qu'il faut aimer la Gloire, les Sciences, et les beaux Arts : qu'il faut aimer les plaisirs innocents : et qu'il faut aimer la Beauté et la Vertu, preferablement à tout ce que je viens de dire. Enfin Seigneur, l'on nous fait comprendre, que qui n'aime point, ne peut estre raisonnable : et que l'insensibilité pour quelqu'une des choses que j'ay nommées, est un grand deffaut, et mesme presque un grand crime. Vous pouvez donc bien juger Seigneur, que cette croyance estant generale parmy nous, la vie de la Cour de Chipre ne doit pas estre desagreable : puis que tout le monde y aime les belles choses et les Belles Personnes. Bien est il vray que selon les preceptes de Venus Uranie, les amours permises, sont des amours si pures ; si innocentes ; si détachées des sens ; et si esloignées du crime ; qu'il semble qu'elle n'ait permis d'aimer les autres, que pour se rendre plus aimable soy mesme, par le soing que l'on apporte à meriter la veritable gloire ; à acquérir la politesse ; et à tascher d'avoir cét air galant et agreable dans la conversation, que l'amour seulement peut inspirer. Voila donc Seigneur, quelle est presentement nostre Isle : tous les plaisirs y sont, mais, ils y sont innocents : l'amour en est la passion dominante et universelle : mais c'est une passion, qui n'est point incompatible avec la vertu ny avec la modestie, et qui n'empesche pas qu'il n'y ait plusieurs Amants qui se pleignent de la rigueur de leurs Maistresses. Les Festes publiques y sont tres frequentes : les conversations assez libres, et fort spirituelles : les Jeux de prix fort ordinaires : les Bals tres divertissans : la Musique fort charmante : et les femmes en general infiniment belles, extrémement galantes. et parfaitement vertueuses. Mais entre les autres, la Princesse de Salamis, Soeur de Philoxipe, estoit l'Astre de la Cour, auparavant qu'elle s'en fust retirée : la Princesse Agariste qui est aujourd'huy Princesse de Cilicie, et aussi fort agreable : et l'illustre Aretaphile a sans doute un éclat fort extraordinaire. Outre celles là, il y en a encore une appellée Thimoclée, et cent autres un peu au déssous de cette condition, qui sont admirablement belles : et je pense Seigneur, que vous en vistes une partie, quand vous vintes en nostre Isle ; et que je vous importune, en vous disant des choses que vous n'ignorez pas. Pour ne continuer donc point cette faute, je me hasteray de vous faire souvenir en peu de mots, que le Roy qui regne aujourd'huy en Chipre, n'a pas plus de deux ans plus que le Prince Philoxipe : que vous avez sçeu sans doute estre descendu de la Race de Demophoon, fils de Thesée, qui est en grande veneration parmy nous. L'enfance de Philoxipe, comme vous pouvez juger, a esté une des plus aimables choses du monde : car quoy qu'il ait vint huit ans presentement, il est encore si admirablement beau, et de si bonne mine, qu'il est aisé de s'imaginer, ce qu'il devoit estre Enfant. Mais il n'est peut-estre pas tant, de penser qu'il a esté sage dés le Berçeau, et sçavant dés qu'il a sçeu parler : ç'a pourtant esté d'une maniere, qui ne l'a pas empesché d'avoir dans l'humeur cét agreable enjoüement, que la jeunesse seule et l'air de la Cour peuvent donner : et qui fait tout le charme de la conversation parmy les Dames. Enfin l'on peut dire, qu'à la reserve d'un article, Philoxipe satisfaisoit admirablement à tous les Preceptes de Venus Uranie. Il reveroit la Deesse ; il aimoit son Prince ; il observoit les Loix ; il aimoit sa Patrie ; il aimoit ses Citoyens ; il aimoit ses Parents ; il aimoit la gloire : et la fut chercher à quinze ans dans la guerre des Milesiens, où il signala son courage. Il aimoit les Sciences et les beaux Arts ; il aimoit les plaisirs innocents ; et la Vertu plus que toutes choses. Mais pour la beauté, il n'avoit que de l'admiration pour elle en general : et n'avoit jamais senty dans son coeur, nul attachement particulier, pour nulle belle Personne. Je vous laisse à juger, Seigneur, combien cette insensibilité sembloit estrange dans une Cour où elle n'avoit point d'exemple : et en un homme si propre à se faire aimer. Il estoit pourtant si aimable, qu'il n'en estoit pas moine aimé : et il estoit si liberal, si magnifique, si complaisant, et si civil, qu'il estoit l'admiration de tout le monde. Aussi quand l'illustre Solon partit d'Athenes, apres y avoir estably ses fameuses Loix ; et que pour n'y changer plus rien, il se fut resolu de quitter son Païs pour dix ans ; ce Grand homme, dis-je, venant en nostre Cour ; Philoxipe qui n'estoit encore qu'eu sa dixhuictisme année, fut sa passion, comme il fut celle de Philoxipe : qui tant que Solon fut en nostre Isle, abandonna tous ses plaisirs et toutes nos Dames, pour s'attacher inseparablement à luy. Pour en joüir mesme avec plus de liberté, il le mena à une Ville qui est à ce Prince, et qui s'appelle Aepie : que Demophoon avoit fait bastir en une assiette infiniment forte, mais en une scituation scabreuse, et de difficile accés : tout le Païs d'alentour estant aspre, sec, et extrémement sterile. Solon estant donc arrivé en ce lieu là, luy fit remarquer que ceux qui avoient posé les fondemens de cette Ville, eussent pû la rendre la plus agreable chose du monde : s'ils l'eussent bastie au bord de la Riviere de Clarie, dans une belle et fertile Plaine, qui est au pied de la Montagne sur laquelle l'on avoit scitué l'autre. Mais à peine Solon eut il dit sa pensée, que Philoxipe forma le dessein de l'exécuter : et commença de donner les ordres necessaires pour cela. En effet Solon fut l'Architecte qui conduisit cette grande entreprise : aussi Philoxipe voulut il luy en donner toute la gloire : car il fit nommer cette nouvelle Ville Soly, afin de perpetuer la memoire de l'Illustre Nom de Solon. Comme ce lieu là n'est pas esloigné de Paphos, qui est un des sejours le plus ordinaire de nos Rois, ils estoient fort souvent à la Cour : où nos Dames se plaignoient quelquefois de Solon, qui leur enlevant Philoxipe, en enlevoit le plus bel ornement. Et pour vous tesmoigner mesme combien l'insensibilité de ce Prince estoit grande ; Solon de qui la vertu n'est point austere, pour se justifier à celles qui se plaignoient de luy, en fit la guerre à Philoxipe : et luy dit que l'amour estoit une passion, qui adoucissoit toutes les autres : et qui mesme les surmontoit quelques fois. Que pour luy, il advoüoit qu'il ne l'avoit jamais voulue combattre de toutes ses forces dans son coeur : et qu'il ne pensoit pas qu'il fust honteux d'en estre vaincu une fois en sa vie. Philoxipe pour se deffendre, disoit qu'il aimoit toutes les belles choses ; que son ame avoit de la passion pour tous les beaux objets : et que personne n'avoit jamais tant aimé que luy, Mais apres tout malgré ses amours universelles, il n'y avoit pas une Belle en toute la Cour, qui peust se vanter en son particulier, d'avoit embrazé son coeur : et peut-estre pas une aussi qui n'eust consulté son Miroir plus d'une fois, pour sçavoir par quel innocent artifice, cét illustre coeur pouvoit estre pris. Mais enfin apres un assez long sejour, Solon partit charmé de la vertu de Philoxipe : il fit mesme des Vers à sa loüange, auparavant que de s'embarquer pour aller en Egypte : et celuy qui estoit loüé de toute la Grece, loüa hautement un Prince extrémement jeune : dit plusieurs fois que la Nature avoit apris à Philoxipe en dixhuit ans, ce que l'Art ne pouvoit enseigner en un Siecle : et que l'on voyoit en luy par un prodige, tous les âges de l'homme s'assemblez : c'est à dire l'innocence de l'Enfance ; les charmes de la Jeunesse ; la force d'un âge plus avancé ; et la prudence de la Vieillesse. Philoxipe apres son départ, fut un peu melancolique : en suitte de quoy ce leger chagrin s'estant dissipé, il donna quelque temps aux voyages : et fut voir non seulement toute la Grece, mais encore la fameuse Carthage : qui estoit alors en guere avec les Massiliens : qui habitent en un lieu qu'ils ont rendu fameux en peu de temps, par une celebre Academie, où l'Eloquence et la Science Greque, sont enseignées admirablement. Je ne vous diray point les belles choses qu'il fit en Afrique, ny tout ce qu'il luy arriva pendant son voyage : qui dura jusques à quelques mois auparavant que vous vinsiez en Chipre : où Solon fit de nouveau quelque sejour, sans vouloir presque estre veû de personne : Mais je vous diray que Philoxipe à son retour à la Cour, charma encore tout le monde : et que le Roy luy mesme vint à l'aimer si tendrement, que jamais faveur n'a esté si grande que la sienne : et pourtant si peu enviée, Aussi ne s'en servoit il que pour la gloire de son Maistre, et pour faire du bien à tous ceux qui l'aprochoient : il ne recevoit nuls bienfaits, que pour en enrichir ceux qui en avoient besoin : il ne donnoit que de bons conseils ; il ne rendoit que de bons offices ; et de cette sorte, il estoit en faveur aupres des Grands et aupres des Peuples comme aupres du Prince : et il n'y avoit que nos Dames qui l'accusoient tousjours d'insensibilité. Il vivoit donc de cette maniere parmy les plaisirs, et dans la plus belle, et la plus galante Cour du monde, sans envie, sans amour, et sans chagrin. Cependant le Roy ne fut pas si heureux que luy : car apres avoir eu diverses passions passageres, qui n'avoient pas laissé de luy donner beaucoup de soings, et mesme assez d'inquietude ; il devint fort amoureux de la Princesse Aretaphile : qui certainement a une beauté éclatante, et cent bonnes qualitez : mais qui parmy tout cela, avoit une ambition extréme : ce qui faisoit à mon avis, qu'elle n'avoit peut-estre pas fait cette illustre conqueste, sans en avoir eu le dessein. Le Roy ne s'aperçeut pas plus tost de la violence de sa passion, qu'il la descouvrit à Philoxipe : et qu'il le pria de le vouloir servir aupres d'Arctaphile ; qui en ce temps là voyoit tres souvent la Princesse Agariste, Soeur de Philoxipe. Vous pouvez juger que ce Prince ne luy refusa pas son assistance, puis que son affection estoit honneste : Ce n'est pas que quelquefois il ne demandast pardon au Roy, de ce qu'il ne le plaignoit pas assez dans ses inquietudes : Car, luy disoit il, Seigneur, comme l'amour est un mal que je ne connois point ; et que j'ay mesme peine à imaginer aussi grand qu'on le represente : je vous advouë que je ne sens pas pour vostre Majesté, toute la compassion que je devrois peu estre sentir : et que peut-estre aussi je n'exagere pas comme il faut toutes vos douleurs, lors que je parle à la Princesse Aretaphile. Ne craignez pas Philoxipe, luy disoit le Roy, que je me pleigne de vostre insensibilité : au contraire, si vous aviez l'ame plus tendre, je ne vous aurois pas choisi pour le Confident de ma passion : et si se croyois que vous pussiez devenir mon Rival, je ne vous donnerois pas la commission de parler si souvent à la Princesse que j'ayme. Si j'avois dessein de vous raconter les amours du Roy, je vous dirois de quelle façon il par la de sa passion à Arctaphile la premiere fois : comment il en fut reçeu, et combien de Festes et de galanteries l'amour de ce Prince causa dans toute la Cour. Mais comme je ne vous en parle, que parce que cette amour est en quelque sorte inseparable de l'avanture de Philoxipe ; je vous diray seulement, qu'encore qu'Aretaphile fust ravie de l'amour du Roy : neantmoins comme elle songeoit à la Couronne de Chipre, elle creût qu'il faloit un peu desguiser ses sentimens : et rendre sa conqueste plus malaisée au Roy, que celle du Roy ne luy avoit esté difficile. De sorte que cette Princesse agissoit avec beaucoup d'esprit et de retenuë : et méfiant tousjours la severité à la douceur, le Roy eut tres long temps besoin de l'assistance de Philoxipe : pour lequel Aretaphile qui sçavoit le credit qu'il avoit aupres de luy, avoit toute la complaisance et toute la civilité possible. Il y avoit pourtant des jours, où Philoxipe estoit en un chagrin estrange, de la longueur de cette passion : et où pour s'en consoler, il s'en alloit a une admirablement belle Maison, que le fameux Solon luy avoit fait bastir aupres de Soly ; et dans laquelle il avoit ramassé tout ce que la Grece avoit de plus rare et de plus curieux, soit pour la Peinture ou pour les Statuës. C'estoit donc en ce lieu là que l'on appelle Clarie, où s'estonnant quelque fois de la passion du Roy, il me faisoit l'honneur de se pleindre à moy assez souvent, de l'employ qu'on luy donnoit : et il me donnoit luy mesme cent agreables marques de son insensibilité, par les plaisantes choses qu'il me disoit contre l'amour. Cependant quoy que le Roy fust fort amoureux d'Aretaphile, il avoit pourtant quelque peine à se resoudre de l'espouser : parce qu'en effet il y avoit plus de raison d'espouser la Princesse Thimoclée ; à cause de quelques droits qu'elle pretendoit avoir, à la Principauté d'Amathuse, Si bien que cette irresolution estant dans l'esprit du Roy, il n'avoit point encore dit ny fait dire à Aretaphile, qu'il ne l'aimoit, que pour la mettre sur le Throsne. Mais seulement suivant la coustume de Chipre, il s'estoit assez assujety aupres d'elle : et avoit fait pour gagner son estime, tout ce qu'un Prince bien fait et plein d'esprit conme il est, pouvoit faire estant secondé de Philoxipe : qui quoy qu'insensible, estoit pourtant infiniment galant. De sorte qu'Aretaphile qui s'estoit absolument resoluë de ne donner jamais son coeur, si on ne luy donnoit une Couronne ; traitoit quelquefois le Roy avec assez de rigueur : et il y avoit certains temps où toute la Cour estoit en chagrin : et où Philoxipe n'avoit point d'autre plaisir que la chasse, et sa belle Maison de la Campagne. Il y en avoit d'autres aussi, où Aretaphile craignant d'esteindre elle mesme, le feu qu'elle avoit allumé dans le coeur du Roy ; les apelloit par quelque legere complaisance ; et remettoit la joye dans la Cour par celle du Prince.

Histoire de Philoxype et Policrite : Clarie


Ce fut donc en un de ces temps de plaisir, que Philoxipe pour favoriser le Roy obligea la belle Princesse de Salamis sa soeur, et la Princesse Agariste, de faire les honneurs de chez luy : Un jour qu'il convia le Roy et toute la Cour, d'aller de Paphos à Claric, et de passer une journée entiere dans sa belle Solitude : qui en effet meritoit bien de recevoir une illustre Compagnie. Jamais Assemblée ne fut si galante que celle là : toutes les Personnes qui la composoient, estoient jeunes, belles, magnifiques, de grande condition, et de beaucoup d'esprit : et l'on eust dit mesme que le hazard avoit voulu favoriser Philoxipe : et faisant que tout ce qu'il y avoit de personnes de qualité, fâcheuses et incommodes à la Cour, se fussent trouvées mal, ou eussent eu quelque occupation importante ce jour là ; afin de les empescher de troubler par leur presence importune, une Compagnie si agreable. De quelque costé que l'on tournast les yeux, l'on ne voyoit que de beaux objets : et quelle que fust la personne aupres de qui l'on se trouvoit, l'on estoit tousjours bien partagé ; et l'on ne devoit pas craindre de s'ennuyer. Philoxipe avoit donné un si merveilleux ordre à toutes choses, soit pour les superbes Meubles de sa Maison ; soit pour la magnificence du Festin ; ou pour l'excellence de la Musique ; que le Roy pour le loüer autant qu'il pouvoit, dit tout haut que quand Philoxipe eust esté amoureux, et que sa Maistresse eust esté en cette Compagnie, il n'eust pû faire que ce qu'il faisoit. Au contraire, Seigneur, luy dit Philoxipe, je pense que si je l'avois esté, toutes choses auroient encore esté plus en desordre qu'elles ne font : ne me semblant pas possible de perdre la raison, et de conserver assez de tranquilité pour de semblables petits soings. Le Roy se mit alors à faire la guerre à Philoxipe ; et à luy dire qu'il connoissoit peu les effets de cette passion. Mais il la luy fit plus d'une fois : tant parce qu'en effet il eust esté difficile de trouver un sujet d'entretien plus divertissant ; que parce qu'en reprochant à Philoxipe sonignorance en amour, il trouvoit lieu de faire connoistre galamment à la Princesse Aretaphile qui l'escoutoit, que la passion qu'il avoit pour elle, l'y avoit rendu très sçavant. Philoxipe se deffendoit le mieux qu'il luy estoit possible : Tantost il disoit que la crainte de n'estre point aimé l'empeschoit d'aimer : tantost qu'il avoit une ame delicate, qui fuyoit les plaisirs que l'on ne pouvoit avoir sans peine. En suitte que l'amour n'estant pas une chose volontaire, il n'estoit pas coupable de ce qu'il n'aimoit point : et pour derniere raison, il disoit que la difficulté du choix, faisoit qu'il ne se determinoit à rien, et qu'il ne se pouvoit determiner. Car, Seigneur, dit il au Roy, le moyen d'estre assez hardy, pour oser preferer quelqu'une de tant de belles Personnes que je voy à toutes les autres ? Ha ! Philoxipe, luy respondit ce Prince, plus vous parlez d'amour, plus vous me faites de pitié ; et plus (luy dit il en luy parlant bas) vous me faites connoistre que mon Confident ne sera jamais mon Rival. Apres cela toutes les Dames et tout ce qu'il y avoit d'honmes de qualité, se mirent à continuer de luy faire la guerre : et il y eut des momens, où il les haïr presque tous, pour la persecution qu'ils luy faisoient, de son insensibilité. Comme ils eurent disné, Philoxipe fit passer toute cette belle Troupe dans une superbe Galerie, toute peinte de la main d'un excellent Peintre nommé Mandrocle, qui est l'Isle de Samos : et qui apres avoir achevé cét Ouvrage quelques jours auparavant cette belle Feste, s'en estoit retourné en son Païs. Le sujet de ces Peintures est l'Histoire de Venus, mais de Venus Uranie ; en laquelle les yeux ne peuvent rien voir que de modeste. Je Peintre mesme n'y a pas representé les Graces toutes nuës suivant la coustume : et il les a habillées d'une Gaze transparente, qui donne beaucoup d'agrément à ses Figures. En un de ces Tableaux, l'on voit Venus descendre du Ciel dans un Char tout brillant d'or, et tiré par des Cignes : mille Amours semblent voiler à l'entour d'elle, et descendre les premiers dans l'Isle de Chipre, qui est representée en ce mesme Tableau ; afin d'y preparer toutes choses à la recevoir. Dans une autre Peinture, tous ces petits Amours luy eslevent un Autel de Gazon, et font des Festons de fleurs pour l'orner, et pour le preparer à un Sacrifice. En un autre Tableau, cette Deesse aprend à Cupidon à choisir les fléches d'Or dont il se doit servir. Et en un autre encore, elle luy met un flambeau à la main ; et luy monstrant le Soleil qui est representé au haut de cette Peinture, semble luy dire qu'elle veut que les flames dont il embrazera les coeurs, soient plus pures que les rayons de ce bel Astre. Enfin, Seigneur, cette Deesse est representée en plus de vingt endroits de cette Gallerie : mais quoy que ce soit en des occupations differentes ; et que par consequent (pour parler en termes de Peinture) les Attitudes ne soient pas semblables : c'est pourtant tousjours le mesme visage. Et le Peintre s'y est tellement assujetty, qu'il n'y a nulle difference entre toutes ces Figures qui representent Venus Uranie ; que celle que les diverses scituations de son visage y doivent raisonnablement aporter. Il est certain qu'encore que tout soit beau en cette Galerie, cette Figure est incomparablement au dessus de tout le reste : toutes les autres sont des Figures, mais celle là semble une personne effective, mais une personne Divine ; estant certain que jamais l'on ne peut rien voir de plus beau. Aussi vous puis-je assurer, que toutes les belles Dames que Philoxipe fit entrer dans cette Galerie, en eurent de la confusion : et advoüerent toutes malgré elles, que leurs Miroirs ne leur faisoient rien voir de semblable. Toute la Compagnie attacha les yeux sur un si beau visage : et tomba d'accord en secret, que l'imagination du Peintre avoit esté mille degrez au dessus de tout ce que la Nature leur avoit jamais fait voir de plus beau et de plus accomply. Je dis en secret, Seigneur, car vous jugez bien que le Roy et tant de jeunes Gens de qualité qui l'accompagnoient, estoient trop galans pour dire une pareille chose, devant tant de belles Personnes. Ils advoüoient pourtant tout haut, que l'on ne pouvoit rien voir de plus charmant que cette Peinture : et se contentoient chacun en particulier, d'en excepter avec adresse, la personne pour qui ils avoient de l'inclination. Apres que l'on eut bien regardé cette Venus ; Pour moy, dit la Princesse Aretaphile, je voudrois bien sçavoir si le coeur de Philoxipe pourroit resister à la beauté d'une personne qui ressembleroit parfaitement cette Peinture : Puis que j'ay pû voir toutes les Dames, qui font icy, respondit il, sans oser m'attacher à leur service, il est à croire que je serois aussi insensible pour elle, ou pour mieux dire aussi respectueux, que je l'ay esté pour les autres que j'ay veües, qui ne sont pas moins belles que cette Venus. Ce n'est pas (dit il en sous-riant, et sans autre dessein que de dire une simple galanterie pour continuer la conversation) que je ne sois bien aise que cette Peinture ne soit qu'un effet de l'imagination du fameux Mandrocle : car je vous advoüe qu'il y a je ne sçay quel air charmant, modester, et passionné tout ensemble, dans les yeux de cette Deesse, qui me plairoit peut-estre trop, si c'estoit une Beauté vivante. Philoxipe n'eut pas si tost achevé de dire cela, avec une grace particuliere : que toute la Compagnie se mit à rire, de cette premiere marque de tendresse, que l'on n'avoit jamais veüe dans son ame. Il n'y avoit là personne qui n'eust avec joye animé cette Figure s'il eust esté possible : et qui ne l'eust destachée de quelqu'un de ces Tableaux, pour en faire une Beauté effective ; afin de voir si Philoxipe eust esté sensible pour elle : et si le coeur si rebelle à l'Amour, se seroit rendu à des charmes si extraordinaires. Si cela pouvoit estre, disoit la Princesse Thimoclée, je voudrois du moins que cette belle Personne eust autant de douceur dans l'ame qu'elle en auroit dans les yeux : afin qu'il ne manquast rien au bonheur de Philoxipe. Au contraire, respondit la belle Princesse de Salamis, il me semble que pour punir mon Frere de son insensibilité, il seroit plus juste de desirer qu'elle fust aussi fiere que belle : et je doute mesme, adjousta Aretaphile, si pour un plus grand chastiment, il ne faudroit point la luy souhaiter stupide et orgueilleuse : ou plustost, dit la Princesse Agariste, inconstante, volage, et changeant d'humeur tous les jours : et pour le punir mieux encore, adjousta le Roy en riant, qu'elle eust ensemble, tout ce que vous venez de dire. A ces mots, Philoxipe leur demanda grace : et les supplia tous de le laisser du moins joüir du repos que la liberté donné à ceux qui la possedent : Mais comme le Soleil s'estoit desja assez abaissé, il proposa la promenade à cette belle Compagnie, qui l'accepta sans resistance. Il la mena dans un grand Parterre qui est une Isle : parce qu'il a fait conduire un bras de la Riviere de Clarie tout à l'entour. De là passant sur un petit Pont à Balustrade de cuivre, il les conduisit dans une Allée d'Orangers de douze cens pas de long, que le Soleil ne sçauroit jamais penetrer, tant ces beaux Arbres sont grands et couverts de feuilles et de fleurs. Cette Allée est encore traversée par le milieu, d'un grand Canal d'eau vive : et l'on se trouve enfin en un endroit où il y a onze Allées qui se croisent, au bout desquelles l'on trouve par tout la Riviere : qui semble, pour ainsi dire, se plaire si fort en ce lieu là, qu'elle ne le puisse abandonner. Toutes ces Allées sont ou d'Orangers, ou de Citronniers, ou de Mirthes, ou de Lauriers, ou de Grenadiers, ou de Palmiers : mais apres estre arrivez au bout d'une deces Allées que Philoxipe leur fit prendre ; ils se trouverent dans une grande Prairie, que la Riviere r'assemblée en ce lieu là, traverse toute droite comme un grand Canal : et qui pour faire mieux voir la pureté de ses ondes, et la beauté du gravier sur lequel elle coule ; n'a sur ses bords ny Canes ny loncs, ny Roseaux, ny Arbustes : et a seulement ses rives bordées d'un Gazon fort espais : et tout semé de Glaieuls de couleurs differentes ; de Narcisses ; de Jonquilles, et de toutes les autres fleurs qui aiment la fraischeur et l'humidité. Cette belle Riviere a aussi quantité de Cignes, qui nâgent si gravement, que l'on diroit qu'ils ont peur de troubler la belle eau qui les soutient. Et pour faire qu'il ne manquast rien à cette Feste, cette aimable Riviere par les ordres de Philoxipe, se trouva toute couverte de petits Bateaux faits en forme de Galeres, qui estoient peints de vives couleurs, et conduits par de jeunes Garçons en habillement Maritime, mais pourtant tres propre : qui ramant doucement, avec des Avirons peints de vert et d'incarnat, vinrent au bord recevoir cette illustre Compagnie : à laquelle de jeunes Bergers fort galamment vestus, qui menoient des Troupeaux le long de cette Prairie de l'autre costé de l'eau ; firent entendre une Musique Champestre fort agreable. Leurs Houlettes estoient garnies de cuivre doré, et semées de Chiffres : et leurs Flustes et leurs Musettes estoient aussi ornées que leurs Moutons, qui avoient tous les Cornes chargées de fleurs. Cent agreables Bergeres habillées de blanc, et couronnées de Chapeaux de roses, estoient en divers endroits de cette Prairie : qui pour rendre encore ce lieu là plus agréable, mesloient la douceur de leurs voix, à la Musique Champestre dont je vous ay desja parlé. Un si beau lieu ne pouvant sans doute inspirer que de la joye, et le plaisir n'estant pas une disposition à la cruauté ; le Roy trouva un peu plus de douceur dans l'esprit d'Aretaphile : et tout ce qu'il y avoit d'Amants en cette Compagnie les plus maltraitez ; eurent du moins quelque trefue à leur suplice : et furent malgré eux enchantez d'un si aimable lieu : que l'on voit borné tout à l'entour d'une Palissade fort haute, fort espaisse, et fort brune : où dans des Niches que l'on a pratiquées de distance en distance, font des Statües de Marbre blanc, les plus belles que la Grece ait jamais veû faire. Mais Seigneur, il paroist bien que je suis moy mesme enchanté dans un lieu si plein de charmes, puis que je m'y arreste si long temps. Il faut donc que je me haste d'en faire partir une si belle Compagnie : que Philoxipe reconduisit luy mesme jusques à Paphos, apres luy avoir encore fait offrir une Colation magnifique. A quelques jours de là, estant revenu chez luy, avec intention d'y estre deux journées entieres à s'entretenir luy mesme, il employa tout ce temps là fort agreablement. Mais comme l'humeur de Philoxipe est de preferer les beautez universelles où l'Art ne se mefie point, à celles où il entreprend de perfectionner la Nature : il sortit de son Parc, et sans vouloir estre accompagné que d'un Escuyer, il fut au bord de la riviere, avec intention de remonter jusques à sa Source, qui n'est pas fort esloignée de là : et qui certainement est une des plus belles choses du monde. Car Seigneur, cette merveilleuse Source qui forme toute seule une riviere, est enfermée entres Rochers, d'une hauteur excessive : au pied du plus grand, et du plus eslevé, est une Grotte profonde, qui s'estend à perte de veüe à droit et à gauche, sous ces Rochers inaccessibles. Au fonds de cette Grote est une Source tranquile : qui quelquefois s'esleve jusques à la voûte de l'Antre qui la contient : et quelquefois s'abaisse aussi, jusques à n'avoir plus que cinq ou fix pieds d'estendüe. Cette inegalité fait que la riviere de Clarie aussi bien que toutes les autres de Chipre, parte plustost pour un beau Torrent que pour un beau Fleuve : quoy que cela ne soit pas positivement ainsi, car elle ne tarit jamais tout à fait, comme toutes les autres font. Depuis cette fameuse Source, jusques à cinq cens pas de là, l'on voit des deux bords et du milieu de son lict, sortir mille torrents d'eau, d'entre de gros cailloux que le temps, le Soleil, et l'humidité, ont peints de couleurs differentes, comme le Marbre et le laspe. Quelques uns de ces Torrents, roulent avec impetuosité : les autres jalissent avec violence : les uns grondent ; les autres ne font presque que murmurer ; et tous ensemble faisant des Montagnes d'escume, se loignent et se precipitent les uns sur les autres, pour aller en diligence former à cent pas de là, l'aimable et belle Riviere de Clarie, qui patte à la Maison de Philoxipe dont je vous ay desja parlé. L'on diroit Seigneur, s'il est permis de parler ainsi, que ses eaux ont quelque joye, d'avoir quitté cet endroit penchant, inegal, et pierreux, qui leur fait faire de si belles Cascades naturelles ; et qu'apres cette agitation tumultueuse, elles sont bien aises de couler plus lentement entre les Saules et les Prairies qui bordent ses rives, au commencement de sa course. Vous jugez bien, Seigneur, que Philoxipe ne choisit pas un lieu desagreable pour sa promenade : aussi à chaque pas qu'il faisoit, il admiroit tousjours davantage la beauté de cette merveilleuse Source : et sembloit avoir quelque impatience d'y estre arrivé, afin de s'y reposer. Car j'avois oublié de vous dire, que dés qu'il avoit approché des Rochers, il estoit descendu de cheval, et l'avoit laissé à son Escuyer, avec ordre de l'attendre, et de ne le future point.

Histoire de Philoxype et Policrite : rencontre


Il marchoit donc seul le long de ces beaux Torrents, de qui la veüe et le bruit le faisoient refuser agreablement : lors que venant à lever les yeux, il vit à quinze ou vingt pas devant luy, une femme fort propre, quoy qu'avec un habillement fort simple ; qui estoit assise sur une Roche couverte d'une agréable Mousse : et qui sembloit prendre plaisir à regarder attentivement ces chusses d'eau, qui venoient se briser à ses pieds, comme pour luy rendre hommage. D'abord Philoxipe eut quelque dessein de ne troubler pas le plaisir d'une Personne qui avoit cette conformité aveque luy, d'aimer à refuser au bord de l'eau : et de se destourner un peu, afin de ne l'interrompre pas. Mais s'estant aproché un peu plus prés, et voyant que son habillement quoy que blanc et propre, n'estoit pas celuy d'une Personne de qualité : il marcha droit vers le lieu où elle estoit, parce que le chemin y estoit beaucoup plus aisé que partout ailleurs. Mais comme il fut fort prés d'elle, le bruit qu'il faisoit en marchant, ayant fait tourner la teste à cette femme, il fut estrangement surpris, de voir non seulement la plus belle Personne du monde ; mais de connoistre encore parfaitement, que cette admirable Venus, qu'il avoit dans sa Galerie ; et qu'il avoit tousjours creüe n'estre que l'effet d'une belle imagination, estoit le veritable Portrait de cette belle Personne. Philoxipe estonné et ravy de cette merveilleuse apparition, changea de couleur : et salüant cette Fille avec plus de civilité que sa condition ne sembloit en devoir exiger de luy, il s'avança encore vers elle : Mais s'estant levée en diligence, et luy ayant rendu son salut en rougissant, comme ayant quelque confusion d'estre veüe seule en ce lieu là ; elle se hasta de marcher, pour aller rejoindre un Vieillard, et une femme assez avancée en âge, qui n'estoient qu'à vingt pas de là. Cependant comme elle craignoit peutestre d'estre suivie, elle tourna deux fois la teste vers Philoxipe, qui fut tousjours plus esbloüy de l'esclat de sa beauté, et plus confirmé en son opinion. Ce Prince surpris de cette rencontre, eut une forte curiosité de sçavoir qui estoit cette jeune et admirable Personne : et de sçavoir aussi par quelle voye Mandrocle avoit pû faire son Portrait : et pourquoy Mandrocle luy avoit tousjours assuré, que la Peinture qu'il avoit faite, n'estoit qu'un effet de son imagination. Cependant il la suivit des yeux autant qu'il le pût, et marcha mesme sur ses pas. Mais comme il s'estoit arresté d'abord assez long temps, sans sçavoir pourquoy il s'arrestoit, il la perdit de veüe parmy les Rochers aussi tost qu'elle eut joint ceux qu'elle estoit allé retrouver, et ne pût plus les descouvrir. Philoxipe ne s'y obstina pourtant pas extrémement, quoy qu'il en eust une forte envie : et se r'aprochant du bord de l'eau, au lieu de continuer de remonter vers la Source, il redescendit ; et soit par hazard ou par dessein (car luy mesme dit qu'il n'en sçait rien) il fut s'assoir sur cette mesme roche couverte de mousse, où il avoit veû cette belle Personne : qui l'ayant choisie comme un bel endroit, faisoit qu'elle estoit fort remarquable. Philoxipe estant en ce lieu là, ne pût jamais penser à autre chose, qu'à cette belle Inconnüe, et qu'à l'agreable avanture qui luy venoit d'arriver. Il se souvint alors de la guerre qu'on luy avoit faite dans sa Galerie, et de ce qu'il avoit dit de cette Peinture que l'on avoit tant loüée : et prenant quelque plaisir à s'entretenir sur ce sujet, que la Princesse Aretaphile, disoit il en luy mesme, seroit aise si elle sçavoit ce qui m'est arrivée et quels reproches me seroit le Roy, s'il en estoit advert ! Ils diroient sans doute que la Deesse a fait un miracle pour me punir, en me faisant rencontrer une Fille de Vilage pour l'objet de mon choix. Mais, disoit il un moment apres, cette Fille de Vilage est plus belle, que tout ce qu'il y a de beau à la Cour : et je me vangeray fort agreablement de toutes nos Dames, si je puis un jour la retrouver, et la leur faire voir. Il prit donc la resolution de revenir de lendemain en cét endroit : et cependant de n'en parler point qu'il ne l'eust retrouvée : parce que cela eust paru un mensonge plustost qu'une verité, à moins que d'estre en pouvoir de faire voir cette Merveille. Il s'en retourna donc chez luy : mais il s'y en retourna assez refueur. Comme il y fut arrivé, il fut droit à sa Galerie : et se confirma si puissamment en la croyance qu'il avoit, que sa Venus Uranie estoit le veritable Portrait de cette belle Inconnüe ; qu'il n'en douta plus du tout. Il comparoit tous les traits de cette Peinture, avec l'image qu'il avoit dans l'esprit sans y trouver nulle difference : sinon que l'Original estoit encore beaucoup au dessus de tout ce que Mandrocle avec tout son Art, en avoit pû representer dans ses Tableaux. Il luy sembloit avoir remarqué sur son visage, un air de jeunesse beaucoup plus agreable ; une modestie beaucoup plus majestueuse ; et une douceur infiniment plus charmante. Enfin, le Prince Philoxipe qui avoit plus accoustumé d'estre dans son Cabinet que dans sa Galerie : s'apercevant que malgré luy, la veüe de cette Peinture l'y retenoit, en sortit avec quelque espece de chagrin : de voir qu'une fois en sa vie, il n'avoit pas esté Maistre de ses sentimens. Il en sortit donc, en se faisant quelque violence : et passa le reste du jour et toute la nuit, sans pouvoir se deffaire de cét agreable Phantosme qui le suivit par tout le lendemain il retourna au mesme lieu où il avoit veû cette belle Personne : s'imaginant tousjours qu'il auroit un fort grand plaisir, de la faire voir au Roy et à toute la Cour. Mais quoy qu'il remontast la Riviere jusques à sa Source, il ne la trouva point : et il fut tres long temps à chercher inutilement. Cette avanture le fâchant beaucoup, il chercha du moins s'il ne verroit point quelque petit sentier, vers le lieu où il avoit veû aller la belle Inconnüe : mais comme c'estoit de la roche toute descouverte, les pas n'y faisoient nulle impression : et l'on ne descouvroit nulles traces de chemin parmy ces Rochers. Desesperé donc qu'il estoit, d'avoir nulle connoissance de ce qu'il vouloit sçavoir, il s'en retourna chez luy : resolu absolument de ne revenir plus en ce lieu là. Cependant il n'y fut pas si tost, qu'il eust souhaité d'estre encore au bord de la riviere : il s'informa de tous ses Officiers, si dans les lieux d'alentour, ils n'avoient jamais rencontré une Personne qui ressemblast cette Venus ; et leur demanda fort soigneusement, en quels lieux et en quelles Maisons alloit Mandrocle, quand il peignoit sa Galerie ? Ils luy respondirent qu'ils n'avoient jamais veû celle dont il leur parloits et que Mandrocle estoit un Solitaire qui ne voyoit personne ; qui passoit toute sa vie à aller dessigner parmy ces Rochers ; et qu'ils luy voyoient presque toujours prendre le chemin de la Source de Clarie. Philoxipe n'en pouvant sçavoir autre chose, fit ce qu'il pût pour ne songer plus à cette rencontre : Mais quoy qu'il eust resolu de partir le lendemain, et des en retourner à Paphos, il demeura à Clarie (car sa belle Maison porte le Nom de la Riviere qui y passe) et quelque dessein qu'il eust fait de ne retourner plus chercher la belle Inconnüe ; ses pas malgré qu'il en eust, le portoient tousjours vers le lieu où il l'avoit rencontrée. Ils s'en revint plusieurs fois, sans sçavoir non plus pourquoy il eust bien voulu n'y aller pas, que la raison pour laquelle il y alloit sans en avoir l'intention : Mais enfin cedant à sa curiosité, il retourna parmy ses Rochers, resolu de se laisser conduire au hazard : laissant tousjours son Escuyer et son cheval au mesme lieu où il les avoit laissez la premiere fois. Il erra donc long temps parmy ces Montagnes : et se trouvant un peu las il s'assit : mais à peine se fut il mis sur une Roche, d'où il découvroit de fort loing ; qu'il vit une petite Habitation entre des Rochers, en un lieu qui luy paru : fort sauvage. Si bien que se relevant, peut- estre, dit il en luy mesme, est ce en ce lieu là que les Dieux ont caché le Thresor que je viens chercher. En effet, il n'eut pas marché trente pas, qu'il vit la belle Inconnuë, accompagnée de ce mesme Vieillard, de cette mesme Femme qu'il avoit desja veüe une autre fois, et de trois ou quatre autres, toutes habillées simplement : qui sembloient prendre un chemin destourné, pour s'en aller à un petit Temple qui est vers le costé de la Mer ; et que l'on a basty pour la commodité des Estrangers qui viennent trafiquer à l'Isle, et qui abordent de ce costé là. Ce Temple n'estant pas à plus de six stades de cette petite Habitation sauvage, ce n'estoit qu'une promenade d'y aller à pied : Philoxipe ravy de cette rencontre, fut vers cette petite Troupe : et adressant la parole au Vieillard, apres avoir salüé et et regardé la belle Inconuë, avec plus d'admiration que la premiere fois qu'il l'avoit trouvée ; Mon Pere, luy dit il, sçavez vous qui habite cette petite Maison que je voy parmy ces rochers ? Seigneur, luy respondit cet homme, ce sont des personnes qui ne meritent pas l'honneur que vous leur faites de leur parler : et je ne pensois pas que ma Cabane peust donner de la curiosité à un homme de vostre condition. Pendant que ce Vieillard parloit, Philoxipe avoit les yeux attachez sur la belle Inconnuë, avec une attention si extraordinaire qu'il l'en fit rougir, et qu'il l'obligea à destourner ses regards. Il eust bien voulu luy adresser la parole : Mais il m'a dit depuis qu'il eut peur de destruire luy mesme un si agreable Enchantement : et de trouver autant de rudesse dans son esprit, qu'elle avoit de douceur dans les yeux, Joint qu'il la voyait si modeste, qu'il s'imagina aisément, qu'en presence de ses Parens (car il vit bien qu'elle agissoit comme estant Fille de celuy à qui il parloit) elle ne luy seroit pas un long discours. Il demanda encore à ce bon Vieillard, s'il alloit souvent à ce Temple ; s'il y avoit long temps qu'il demeuroit là ; s'il estoit de Chipre ; si c'estoit là toute sa Famille ? et cent autres choses pour faire durer la conversation. Mais quoy que cét homme luy respondist fort exactement, Philoxipe n'en entendit presque rien : et ils le quiterent, apres qu'il les eut congediez tout interdit ; sans qu'il sçeust autre chose, sinon qu'il avoit reveû la belle Inconnüe ; qu'elle estoit encore beaucoup plus aimable qu'il n'avoit pensé ; qu'il sçavoit sa demeure, et le Temple où elle alloit quelque fois. Cependant il la suivit des yeux autant qu'il pût : il marcha mesme quelque temps apres cette petite Troupe : mais enfin ayant honte de ce qu'il faisoit : et s'en demandant la raison ; il s'en retourna sur ses pas, et s'en alla dans sa Galerie : n'y ayant plus d'autre lieu en toute sa Maison qui luy fust agreable que celuy là. Comme il y fut entré,, il se mit à se promener avec une inquietude qu'il n'avoit jamais sentie : et bien loing de continuer d'avoir le dessein de faire voir la belle Inconnüe à toute la Cour, pour la surprendre agreablement ; il fit ce qu'il pût pour prendre celuy de ne la revoir jamais luy mesme, tant cette seconde veüe avoit mis de trouble en son coeur. Pour cét effet, il sort de sa Galerie avec precipitation ; monte à cheval ; et s'en retourne à Paphos. Le Roy qui l'aimoit tendrement, et qui avoit autant d'amitié pour luy, que d'amour pour la Princesse Aretaphile ; se pleint de son long sejour à la Campagne, et luy fait toutes les carresses imaginables. Il le prie en suite de voir la Princesse Aretaphile, parce qu'ils avoient eu quelque petit démeslé ensemble : il le luy raconte, et luy en parle avec exageration : et enfin Philoxipe fait ce qu'il veut ; voit la Princesse ; et les remet bien ensemble. Mais quoy qu'il face, et où qu'il aille, la belle Inconnuë occupe toutes ses pensées : il la conpare à toutes les Belles qu'il voit : et cependant soit qu'il regarde Aretaphile, Thimoclée, Agariste, ou cent autres ; il ne voit que la belle Princesse de Salamis sa Soeur, qui peust en quelque façon aprocher de sa beauté : et encore croit il luy faire une si grande grace de ne mettre la belle Inconnuë que cent degrez au dessus d'elle, qu'il s'en repent un moment apres : et soustient en secret dans son coeur, qu'elle est mille et mille fois plus belle, que tout ce qu'il y a de beau au monde. A deux jours de là, il s'en retourne à Clarie : et dés le lendemain il s'en va à ce petit Temple dont j'ay parlé, où ceux qui estoient de l'Isle n'alloient presque jamais, n'estant simplement basty que pour les Estrangers : et c'est la raison pourquoy la beauté de la belle Inconnuë n'avoit fait nul bruit, ny dans Aepie qui n'en est pas loing ; ny dans Soly qui en est assez proche ; ny dans Clarie qui en est tout contre. Philoxipe donc malgré luy fut à ce petit Temple : où il ne fut pas si tost entré, qu'il aperçeut cette belle Fille, tousjours accompagnée des mesmes Personnes : qui prioit la Deesse qu'on y adoroit, avec beaucoup de devotion. Enfin, Seigneur, pour ne vous desguiser pas plus long temps, ce que Philoxipe eut bien de la peine a s'advoüer à luy mesme ; cette derniere veüe acheva de le vaincre. Car comme le Sacrifice fut assez long, l'Amour eut autant de loisir qu'il en faloit, pour l'attacher avec des chaines indissolubles. Vous pouvez bien juger, Seigneur, qu'il eust esté fort aisé à Philoxipe de parler à cette Fille au sortir du Temple s'il l'eust voulu, et de la suivre chez elle : mais quoy que l'Amour fust desja le plus fort dans son coeur, il n'en avoit pas encore chassé la honte : et Philoxipe m'a fait l'honneur de me dire depuis, qu'il avoit une telle confusion de sa foiblesse ; et de la bassesse de la condition de cette Inconnüe, qu'il y avoit des momens, où il eust voulu estre mort. Comme cette petite Troupe Champestre fut partie, et qu'il fut retourné chez luy avec un chagrin estrange : Quoy, dit il en luy mesme, Philoxipe cét insensible Philoxipe, que tout ce qu'il y a de belles Princesses en Chipre n'a pû toucher du moindre sentiment d'amour, sera amoureux d'une Personne née sous une Cabane ; nourrie parmy des Rochers ; et eslevée sans doute parmy des Sauvages ! Ha ! non non, cela ne sçauroit arriver : et je m'arracherois plustost le coeur, que de souffrir qu'il conservast plus long temps un sentiment si bas, et si indigne de luy. Mais, disoit il un moment apres, la supréme beauté est quelque chose de divin, où l'on ne sçauroit resister : et si cette Inconüue est plus belle, que tout ce qu'il y a de Princesses au monde ; elle merite mieux qu'elles, l'amour de l'insensibie Philoxipe. Toutefois, disoit il encore, je suis bien assuré que lors que le sage Solon me dit, Que l'on pouvoit se laisser vaincre sans honte une fois en sa vie à l'amour, il n'entendoit pas que ce fust à l'amour d'une Bergere, comme est sans doute celle que. A ces mots, n'ayant pas la force d'achever, et de dire que j'aime ; la honte luy ferma la bouche, et il fut quelque temps sans parler. Puis tout d'un coup reprenant la parole ; Non non, disoit il, Solon n'aprouveroit pas la folie qui me possede : car enfin aimer une Personne tant au dessous de soy ; une Personne de qui l'on n'ose demander le Nom ; une Personne à qui je n'ay jamais parlé ; et à laquelle je n'oserois parler, de peur de trouver son esprit indigne de sa beauté ; une Personne, dis-je, qui peut-estre n'entendra pas mon langage ; qui peut-estre n'a ny bonté, ny vertu ; et que les Dieux n'ont fait naistre admirablement belle ; que pour ma confusion, et pour me desesperer. Non non encore une fois, il faut se vaincre en cette occasion : il faut remedier de bonne heure à un mal si redoutable : et comme il est des venins de qui l'effet ne s'empesche que par eux mesmes ; il faut que la belle Inconnuë me guerisse elle mesme du mal qu'elle m'a fait : il faut que je la revoye et que je luy parle ; que je l'entretienne ; et que les deffauts de son esprit, et la rudesse de sa conversation, chassent de mon ame l'amour quelles charmes de sa beauté, et la douceur de ses yeux y ont fait regner. Mais Dieux, reprenoit il, est il possible qu'une si belle Personne puisse avoir quelques deffauts ? Songe Philoxipe, disoit il, à ce que tu veux entreprendre : et crains qu'en cherchant un remede à ton mal, tu ne le rendes incurable. C'estoit de cette sorte que Philoxipe raisonnoit : qui en effet prit la resolution d'aller le lendemain à la petite Maison où il sçavoit que demeuroit la belle Inconnuë : afin de luy parler, et de se guerir : s'imaginant que la honte qu'il auroit de se voir dans cette Cabane, et la grossiere conversation de cette Fille le gueriroient infailliblement de sa passion. Mais il ne sçavoit pas encore, que c'est un effet ordinaire de l'amour, de faire que ceux qui sont amoureux, se servent de toutes sortes de pretextes, pour s'aprocher de ce qu'ils aiment : sans sçavoir eux mesmes qu'ils n'y vont pas, pour ce qu'ils y pensent aller. Philoxipe donc ne manqua pas le jour suivant, de prendre le chemin des Rochers, au pied desquels selon sa coustume il laissa ses Gens : mais en allant il se trouvoit en une inquietude estrange. Tantost il souhaitoit qu'effectivement cette jeune Personne n'euss ny esprit ny douceur : et tantost aussi il desiroit de n'y rencontrer rien, qui destruisist ce que faisoit sa beauté. Enfin ne sçachant s'il vouloit estre guery ou estre malade ; s'il vouloit estre libre ou estre captif ; et ne sçachant pas mesme encore, quel pretexte donner à cette bizarre visite ; il marcha, et arriva en un petit Vallon, scitué entre des pointes de rochers ; desrobé à la veuë du monde ; et tout propre en effet à cacher un Thresor infiniment precieux. Il y a au fond de ce petit Vallon, une Prairie fort agreable : et sur le panchant de ces Rochers, un petit Bois de Mirthes et de Grenadiers Sauvages, meslez de quelques Orangers. Au pied de ce petit Bois est une Maison fort basse, mais assez bien entretenuë : Philoxipe en s'en aprochant, sentit un redoublement d'inquietude estrange ; et fut presque tenté de s'en retourner, tant il avoit de confusion de sa foiblesse. Mais enfin l'Amour le poussant par force, il entra dans la court de cette Maison, qui est fermée d'une petite Palissade de Lauriers à hauteur d'apuy, qui sont fort communs en nostre Isle. En suitte ayant veû une Porte ouverte, il entra dans une petite Chambre, aussi propre que simplement meublée : dans laquelle il trouva la belle Inconnuë et deux femmes, qui faisoient des Festons de fleurs, avec intention de les porter le lendemain au Temple, afin de les donner au Sacrificateur qui y demeuroit, pour en orner les Victimes d'un Sacrifice que l'on y devoit faire. Je vous laisse à juger combien cette jeune Perdonne deût estre estonnée, de voir entrer dans sa Cabane un homme comme Philoxipe, qui est tousjours admirablement bien vestu, et qui, comme vous sçavez, a la mine extrémement haute. Elle ne le vit pas plustost, que se levant avec precipitation, elle fit tomber toutes les fleurs qu'elle tenoit : de sorte que par ce petit accident, elle donna lieu à Philoxipe de commencer sa conversation par un petit service qu'il luy rendit : ne luy estant pas possible de ne luy aider point à ramasser ses fleurs. Seigneur, luy dit elle en l'en voulant empescher, ne vous donnez pas cette peine : car nos Bois et nostre Prairie en produisent tant d'autres semblables, qu'il me seroit bien aisé de reparer cette perte quand elles seroient gastées. Celles de vos Bois et de vos Prairies, luy respondit Philoxipe, ne sont pas si precieuses que celles que je vous rends : puis qu'elles n'ont pas esté cueillies par une belle Fille comme vous. Seigneur, luy dit elle en rougissant, la Deesse à qui j'ay dessein de les offrir, regardera bien plus l'intention de mon coeur que mon visage : qui n'a rien sans doute qui puisse vous avoir obligé à parler comme vous venez de faire. Mais, Seigneur (poursuivit elle adroitement, sans luy donner loisir de l'interrompre, afin de changer de discours) vous avez peut estre quelque chose à commander à mon Pere : qui sera bien faché de ne s'estre pas trouvé icy, pour le grand Cyrus, avoit la gloire de vous obeïr : mais il est allé avec ma Mere en un lieu d'où il ne reviendra que ce soir. Philoxipe entendant parler cette jeune Personne avec tant de jugement ; tant d'adresse ; et tant de civilité ; luy qui n'avoit attendu tout au plus, que de trouver beaucoup d'innocence et de naïfueté en sa conversation ; n'avoit presque pas la force de luy respondre. Il la regardoit avec admiration, et l'escoutoit avec estonnement : il voyoit en son habit une negligence si propre ; et il trouvoit un charme si inexpliquable au son de sa voix, qu'il en estoit ravy. Son langage n'estoit pas seulement Grec, mais il avoit encore toute la pureté Atique, et toute la politesse de la Cour. Elle avoit de plus un agrément infiny en son action : qui sans avoir rien d'affecté, n'avoit aussi rien de rustique. Il trouvoit en ses regards, quelque chose de si modeste ; et en la netteté de son teint une fraicheur si aimable ; qu'il n'eut presque pas assez de liberté d'esprit pour luy respondre. Neantmoins apres avoir fait un effort sur luy mesme, il est vray, dit il, ma belle Fille, que j'avois quelque chose à dire à vostre Pere : mais en attendant que je le voye, vous voudrez bien que je vous demande, pourquoy il à choisi une demeure si solitaire et si sauvage ? Seigneur, luy dit elle, j'ay tant de respect pour luy, que je ne me suis pas informée de ce que vous me demandez : et je me suis mesme imaginée, que cette demeure n'est pas de son choix, et qu'il n'a fait que soumettre son esprit à sa fortune : qui ne luy ayant point donné de Palais, n empesche pas qu'il ne s'estime heureux dans sa Cabane. Mais est il possible, luy dit il, que cette austere Solitude ne vous donne point de melancolie ? Seigneur (luy respondit elle en sousriant, avec beaucoup de modestie) vous m'allez sans doute trouver bien rustique et bien sauvage : d'oser vous dire que la seule inquiétude que j'ay euë parmy ces Rochers depuis que j'y demeure, est celle que j'ay presentement de vous voir en un lieu où je ne voy jamais personne : et où sans doute je ne devrois pas vous voir, si j'estois en estat de vous en pouvoir empescher : n'estant ce ne me semble pas trop de la bien-seance, qu'un homme de vostre condition, s'amuse à parler si long temps à une personne de la mienne. Je serois bien malheureux, luy dit il, si je vous avois despleû, et si je vous importunois : Mais aimable Personne que vous estes, dittes moy vostre Nom, et celuy de vos Parents : et me dittes encore quel Dieu ou quelle Deesse vient vous enseigner dans ces Bois ? Seigneur, luy dit elle, l'on m'apelle Policrite : mon Pere se nomme Cleanthe, et ma Mere Megisto : Mais pour ces Dieux que vous dittes qui m'enseignent, poursuivit elle en sous-riant, ils m'ont encore apris si peu de choses, que je ne sçay pas mesme la civilité : et pour vous le tesmoigner, je prens la hardiesse de vous dire, que puis que les personnes de qui je dépends ne font point icy, je voudrais bien que vous ne trouvasisez pas mauvais que je vous suppliasse de ne tarder pas davantage en un lieu où vous auriez plus d'incommodité que de plaisir. Ce que vous me dittes, repliqua Philoxipe, ne me fera pas changer d'avis : et il faut sans doute encore une fois, que les Dieux vous ayent inspiré en un moment ; ce que les autres ont bien de la peine à apprendre en toute leur vie. Car que vous soyez la plus belle Fille du monde, et plus belle sous une Cabane, que les Reines ne font dans leurs Palais, quoy que cela soit rare, il ne paroist pas impossible : Mais que vivant parmy des Bois et des Rochers, vous agissiez et parliez comme vous faites, ha belle Policrite, c'est ce que je ne puis comprendre : et je ne puis m'imaginer, que l'Isle de Chipre vous ait veû naistre parmy ces Rochers sauvages. Il est certain Seigneur, reprit cette Fille, que je ne suis pas née en cette Isle : mais je suis partie de celle de Crete si jeune, que je ne m'en souviens presque point : Bien est il vray que la conversation que j'ay icy, ne me peut pas avoir donné l'accent du Païs : car je ne parle au ce personne, qu'avec ceux qui font dans cette Maison, qui ne font pas de Chipre non plus que moy. Quoy Policrite, reprit Philoxipe, vous passez toute vostre vie sans parler, et vous parlez comme vous faites ! encore une fois, cette Cabane est indigne de vous : et il faut chercher les voyes de vous en tirer. J'y suis si. contente, Seigneur, reprit elle, que ce seroit me rendre un mauvais office ; et je m'imagine que vous n'en avez pas le dessein : c'est pourquoy je vous conjure de m'y laisser dans la solitude où j'estois, quand vous y estes arrivé. Caraus si bien ne vous respondrois-je plus guere : n'y ayant presque rien au monde dont je puisse parler par ma propre expérience. Philoxipe qui remarqua en effet que cette jeune Personne avoit de l'inquiétude de le voir si long temps aupres d'elle, quoy que ce ne fust pas d'une maniere desobligeante, ne voulut pas la fâcher : de sorte que se faisant une violence extréme, il voulut s'en aller apres l'avoir salüée avec autant de civilité, que si elle eust esté sur le Throsne. Mais Seigneur, luy dit elle fort agreablement, vous sçavez que je me nomme Policrite, et je ne pourray pas dire à mon Pere le Nom de celuy qui luy a fait l'honneur de le demander. Vous luy direz, reprit ce Prince tout transporté d'amour, que je m'apelle Philoxipe. Ha Seigneur, respondit Policrite, je vous demande pardon, si je ne vous ay pas traité avec assez de respect : Quoy, repliquat'il, mon Nom ne vous est il pas inconnu ? Nullement Seigneur, luy dit elle, et j'ay entendu dire des choses de vous à mon Pere, quoy qu'il ne vous connoisse que sur le rapport d'autruy, qui font que je ne doute point qu'il ne soit ravy de joye, quand il sçaura que vous luy voulez faire la grace de luy commander quelque chose pour vostre service. Philoxipe tout charmé d'entendre parler Policrite de cette sorte, luy dit encore cent choses obligeantes et passionnécs, si elle eust voulu les entendre : mais elle y respondit tousjours avec tant d'adresse et tant de modestie, que Philoxipe en fut encore beaucoup plus amoureux, il la quitta donc, et s'éloigna de cette Cabane, avec une douleur inconcevable. Comme il fut arrivé au mesme lieu d'où il l'avoit aperçeuë la premiere fois, il s'y arresta : et regardant d'un costé sa belle et magnifique Maison de Clarie, et de l'autre cette petite Habitation champestre ; ha Philoxipe, s'écria t'il, qui croiroit qu'en l'estat qu'est ton ame, tu pusses preferer cette malheureuse Cabane à ce Palais enchanté ? et que ton coeur si insensible à l'amour, et si remply du desir d'une veritable gloire, pûst s'abaisser aux pieds de Policrite ? Mais aussi, reprenoit il, seroit il possible, que si Philoxipe doit aimer quelque chose, ce ne doive pas estre la plus belle chose du monde ? et si cela est, Policrite doit estre l'objet de ses desirs et de son amour. Policrite, dis-je, de qui les regards font sans artifice ; de qui les paroles font sinceres ;, de qui toutes les pensées (ont innocentes, qui ne connoist pas mesme le crime ; de qui le coeur n'est preoccupé d'aucune passion ; qui n'aime encore que les Bois, les Prez, les Fleurs, et les Fontaines ; qui ne connoist qu'à peine sa propre beauté ; et qui sans doute a toutes les inclinations vertueuses. Mais apres tout (reprenoit il, ayant esté quelque temps sans parler) l'amour est une foiblesse, dont je me suis seulement deffendu jusques icy, parce qu'en effet j'ay crû qu'il estoit beau de n'en estre pas capable : mais l'amour d'une personne de naissance si inégale, est une folie à laquelle je dois resister opiniastrément. Car enfin de quel front oserois-je paroistre à la Cour ? de quelque beauté que l'adorable Policrite soit pourveuë, je n'oserois montrer les chaisnes qu'elle me fait porter : et il faut les rompre avec violence, ou les cacher du moins si bien que personne ne les aperçoive jamais. Ce fut en cette resolution que Philoxipe s'en retourna chez luy, et de là à Paphos : mais il y parût si mélancolique, qu'il fut contraint de feindre qu'il se trouvoit un peu mal le Roy qui le vit le soir mesme et chez luy et chez la Princesse Aretaphile, s'aperçeut de son chagrin, et le pressa de luy en descouvrir la cause : mais Philoxipe luy dit, ce qu'il avoit dit aux autres. La Compagnie estoit grande ce soir là : et tout ce qu'il y à de beau à la Cour y estoit. Ce qui fut cause que Philoxipe dans ses resveries, se demanda cent et cent fois à luy mesme, pourquoy puis qu'il devoit aimer, ce n'estoit pas quelqu'une deces illustres Personnes ? Cependant bien qu'il voulust se faire quelque violence, et tascher mesme d'aimer par raison et par force, il n'en pût jamais venir à bout : et l'image de Policrite estoit si fortement emprainte dans son coeur, que rien ne l'en pouvoit effacer. Il passa trois jours de cette sorte, avec une inquietude extréme : et le quatriesme il retourna malgré luy à Clarie, et de Clarie chez Cleanthe, qu'il rencontra d'abord appuyé sur cette petite Palissade de Lauriers qui fermoit sa court. Ce sage Vieillard ne le vit pas plustost, qu'il fut au devant de luy : et le reçeut avec une civilité, qui n'avoit rien de rustique. Seigneur, luy dit il, j'avois creû que ma Fille s'estoit trompée, lors qu'elle m'avoit dit vostre Nom : et c'est ce qui m'a empesché d'aller recevoir vos commandemens à Clarie. Joint qu'un homme de ma fortune et de mon âge, a quelque peine à s imaginer, qu'il puisse servir de quelque chose, à un Prince comme vous. La Vertu, luy respondit Philoxipe, se fait des Amis de tous âges, et de toutes conditions : Mais Cleanthe, je ne demande plus qui a apris à parler à Policrite, apres vous avoir entendu : mais je vous demande à vous mesme, si c'est par necessité ou par choix, que vous habitez cette petite Maison ? Car si c'est le premier, vous n'y demeurerez pas long temps : et si c'est le dernier, je viendray quelque fois l'habiter aveque vous. Seigneur, luy repliqua Cleanthe en sous riant, les petites Cabanes ne doivent point estre la demeure des Grands Princes : Il est vray, reprit Philoxipe, mais les grandes Vertus ne doivent pas non plus habiter dans les petites Cabanes, et seroient beaucoup mieux dans de grands Palais : c'est pourquoy je vous offre ma Maison de Clarie : où vous et toute vostre Famille ferez plus commodément qu'icy Seigneur, respondit Cleanthe, il est beau à une Personne de vostre condition et de vostre vertu de vouloir secourir les malheureux : mais il ne seroit pas juste, d'abuser de cette bonté ; qui peut-estre mieux employée en quelque autre occasion. Car enfin, je ne souffre point dans cette Cabane : mon ame n'estant pas plus grande qu'elle, y demeure en repos : et trouvant en ce petit coing de terre tout ce qui est necessaire pour n'avoir besoin de personne ; j'y vy beaucoup plus heureux, que ceux qui habitent des Palais, et qui portent encore leurs desirs plus loing. Mais sage Cleanthe, luy dit Philoxipe, ne me direz vous point quelle fortune vous a amené icy, et precisément de quelle condition vous estes ? Seigneur, reprit ce Vieillard, je suis sorty de Peres gens de bien, et d'une fortune médiocre : pour la mienne, vous voyez qu'elle est assez basse ; et je puis vous assurer, que ma vertu est assez commune. Diverses raisons trop longues à dire, m'ont obligé à quitter mon Païs ; et à chercher la solitude en cette Isle, où il y a desja long temps que je demeure. Mais, reprit Philoxique, ne craignez vous point que Policrite, que l'on peut apeller un Thresor, ne soit pas en assurance, en un lieu comme celuy cy ? Quand je tomberois d'accord, respondit Cleanthe, que Policrite seroit ce que vous dites, j'aurois encore à vous respondre, que puis que ce Thresor n'est sçeu que du Prince Philoxipe, je le tiens en seureté. Vous avez raison mon Pere, luy dit il, car je vous promets de vous proteger, contre tout ce qui voudroit vous nuire. Apres cela, Cleanthe luy ayant offert de se reposer, il le fit entrer dans sa Maison, où il trouva Megisto femme de Cleanthe qui le reçeut avec une civilité qui luy fit bien connoistre que toute cette Famille n'avoit rien de sauvage ny de rustique. Elle avoir aupres d'elle la jeune Policrite, et encore une autre Fille assez agreable, que Policrite nommoit sa Soeur, et qui s'apelle Doride. Mais Dieux, que Philoxipe retrouva Policrite belle ce jour là, et qu'elle acheva puissamment de luy gagner le coeur ! Ses cheveux qui luy pendoient negligeamment sur la gorge, qu'une Gaze assez transparente cachoit à demy, estoient ratachez vers le derriere de la teste, par une Guirlande de fleurs d'Orange et de Grenadiers mefiées ensemble : au dessous de laquelle pendoit un Voile fort clair, qui luy servoit à se cacher le visage, quand elle alloit au Soleil, et qui donnoit beaucoup d'agrément à sa Coëffure. Le reste de son habillement estoit blanc, et d'une forme agreable : ses manches qui estoient fort larges, estoient retroussées avec des rubans de belles couleurs : et quoy que cét habit n'eust rien du tout de magnifique ; et qu'au lieu de Perles et de Diamans, Policrite ne fust parée que de fleurs ; il y avoit pourtant quelque chose de si galant et de si propre en sa parure, que Philoxipe ne l'avoit jamais veuë si belle. Plus il la voyoit, plus il l'aimoit : et plus il l'entendoit, plus il l'admiroit : et soit qu'il entretinst Cleanthe ; soit qu'il parlast à Megisto ; soit qu'il s'adressast à Policrite ; ou que mesme il dist quelque civilité à Doride ; il estoit tousjours plus surpris. Que ne fit il point alors, pour les obliger à luy dire quelque chose de plus que ce que Cleanthe luy avoit dit, et pour les persuader de souffrir qu'il les logeast mieux qu'ils n'estoient ! Il voulut mesme offrir des Pierreries à Cleanthe, pour en faire ce qu'il luy plairoit : mais quoy qu'il pend faire, il ne pût ny rien aprendre, ny rien obtenir, que la seule permission d'aller quelquefois chez eux : encore ne la luy donnerent ils, que parce qu'ils ne la luy pouvoient refusèr. Je ne m'arresteray point à vous dire, avec quelle assiduité Philoxipe retourna en ce lieu là, pendant douze jours qu'il fut à Clarie, sans retourner à Paphos : mais je vous diray qu'enfin Cleanthe qui avoit de l'esprit, et Megisto qui n'en manquoit pas, s'aperçevant aisément que la beauté de Policrite estoit la cause des visites de ce Prince, luy firent une grande leçon, et luy dirent qu'elle songeast bien à elle : et qu'elle conciderast, que l'amour de Philoxipe ne luy pouvoit estre que dommageable : et qu'ainsi elle vescust aveque luy comme avec une Personne qu'elle ne devoit jamais regarder qu'avec respect : sans souffrir qu'il voulust l'engager à nulle affection particuliere. Cependant Philoxipe qui s'aperçeut que jamais il n'auroit la liberté de parler à Policrite en particulier, si le hazard ne la faisoit naistre : fut tant de fois en ce lieu là, qu'enfin il la rencontra sans autre compagnie que de la jeune Doride. Cette occasion estant trop favorable pour la perdre, il s'aprocha d'elle, et la regardant avec beaucoup d'amour, ne pensez pas Policrite, luy dit il, que j'aye rien de criminel, à vous dire, encore que j'aye cherché avec soin, à vous entretenir seule. Mais c'est que ne sçachant pas comment vous devez recevoir mon affection, j'ay esté bien aise de n'avoir point de tesmoins de mon infortune ou de mon bonheur. Seigneur, luy dit Policrite en rougissant, auparavant que de me parler, considerez je vous prie en quel lieu vous estes : regardez la Cabane que j'habite, et voyez l'habillement que je porte. Non Policrite, luy repliqua l'amoureux Philoxipe, je ne voy rien que vos yeux : et quand vous auriez une Couronne de Diamants sur la teste, je ne m'en apercevrois non plus, que je m'aperçoy de ce que vous dites : tant il est vray que vostre beauté attache fortement mes regards. Souffrez donc, Seigneur, luy dit alors cette sage et belle Fille, que je vous aprenne une autre chose, que peut-estre vous ne sçavez pas, et qui vous doit empescher de me dire rien qui soit injuste. C'est, Seigneur, que cette mesme Policrite que vous voyez en une petite Maison Champestre ; qui ne porte que deshabillemens tous simples ; qui ne connoist que ses Bois et ses Rochers ; a pourtant dans l'esprit malgré sa bassesse et sa simplicité, un sentiment de gloire si délicat ; qui pour peu que vous l'offenciez, elle sera capable de mourir de douleur et de desplaisir. Songez donc, Seigneur, à ne rien dire qui puisse faire croire à Policrite que vous ne la connoissez pas : car enfin elle a une si forte passion pour la Vertu, qu'elle auroit bien de la peine à ne haïr pas ceux qui luy diroient quelque chose qui luy seroit oppose. Ne craignez pas adorable Policrite, luy dit il, que je vous die rien qui vous fâche, ou du moins qui vous doive fâcher : car enfin je vous proteste en presence des Dieux qui m'escoutent, que la passion que vous avez pour les Fleurs, pour les Fontaines, et pour l'émail de vos Prairies ; n'est pas plus pure ny plus innocente, que celle que j'ay pour Policrite. Et s'il y a de la difference, c'est que celle que j'ay pour elle est si violente et si forte, qu'il n'est rien que je ne sois capable de faire pour la luy tesmoigner. Vous ne le pouvez mieux faire, Seigneur, reprit Policrite, qu'en me faisant la grace de ne me dire plus de semblables choses, qui ne serviroient qu'à troubler le repos de ma vie : puis que si je ne vous croy point, j'auray sans doute quelque chagrin de voir que vous aurez voulu vous moquer de ma simplicité : et si je vous croy, je seray au desespoir d'estre cause qu'un si Grand Prince ait reçeu une passion indigne de luy, et une passion de laquelle il ne peut jamais tirer nul avantage. Car enfin Policrite se connoissant, et vous connoissant aussi, ne voudrait pas faire une faute, ny vous obliger non plus à en faire une pour l'amour d'elle. Ainsi, ne vous engagez pas, Seigneur, en une au avanture si fâcheuse : Laissez moy dit elle en le regardant d'une maniere qui le retenoit plus qu'elle ne le chassoit, quoy que ce fust fans artifice) laissez moy, dis-je, parmy nos bois et nos rochers, et allez vous en dans vos Palais, où vous ferez mieux qu'icy. Philoxipe surpris d'entendre parler Policrite de cette sorte, se jettant à ses genoux. Non, luy dit il, adorable Policrite, vous n'estes point ce que vous paroissez estre : et quand vous le feriez, vostre vertu vous mettroit encore au dessus de toutes les Reines du monde. Seigneur, luy dit elle en le relevant, ne vous imaginez pas que les flateries me puissent gagner : car si je ne connois pas le monde par ma propre experience, je le connois par le raport de mes Parens. Ainsi je sçay que l'amour est vie dangereuse passion : et sans sçavoir precisément ce que c'est, je sçay qu'il la faut esviter : et que celle que vous dites avoir, me doit estre plus redoutable qu'une autre. Et pourquoy Policrite, reprit il, la traitez vous de cette sorte, cette innocente passion, que vous avez fait naistre dans mon coeur ? C'est parce, dit elle, qu'elle ne peut estre qu'injurieuse au Prince Philoxipe, ou à Policrite. Mais, luy dit il, du moins dites moy de grace, si Policrite estoit Princesse, ou si Philoxipe estoit de la condition de Policrite, ce qu'elle penseroit de luy ? le n'en sçay rien, Seigneur, luy respondit elle, mais je sçay tousjours bien que quand je l'estimerois infiniment, et que mesme je l'aimerois beaucoup, Cleanthe et Megisto disposeroient tousjours de moy absolument. Aprenez moy donc, luy dit il, s'ils m'estoient favorables, si vous leur obeïriez sans repugnance ? Seigneur, luy dit elle en sous riant, l'on m'a tellement dit qu'il ne faut pas se fier legerement à personne, que je ne juge pas à propos de vous reveler un si grand secret. Comme ils en estoient là, Cleanthe et Megisto arriverent et interrompirent leur entretien : D'abord Philoxipe remarqua aisement que ces deux Personnes avoient quelque inquietude de ses visites : c'est pourquoy il se resolut de les faire un peu moins frequentes, de peur de se priver pour toujours d'un bien dont il pouvoit jouir quelquefois, Ainsi donc, Seigneur, Philoxipe apres une conversation assez courte, partit et s'en retourna non seulement à Clarie, mais à Paphos ; où aussi bien le Roy luy avoit envoyé ordonner de se rendre : ne pouvant plus souffrir qu'il fust si long temps en solitude. Toutes les Dames et toute la Cour se plaignoient de luy, et ne pouvoient comprendre ces longues retraites : Le Roy luy donna alors encore de nouvelles marques de son effection, en luy donnant le Gouvernement de Cithere, qui vint à vaquer par la mort de celuy qui le possedoit. Il luy raconta ce qui luy estoit arrivé pendant son absence, avec la Princesse Aretaphile ; et le conjura de luy parler toujours en sa faveur. Car, luy dit ce Prince, cette Personne s'est mis dans l'esprit de vouloir estre assurée de la Couronne de Chipre, avant que de me donner son coeur ; et je veux qu'elle me donne son coeur, auparavant que de luy donner une Couronne. Philoxipe promit au Roy de parler à Aretaphile : mais ce fut avec tant de melancolie, que tout le monde s'en aperçeut. Il resvoit presque tousjours : il disoit une chose pour une autre : il fuyoit la conversation : et s'en retournoit à Clarie, aussitost qu'il le pouvoit. Cependant Philoxipe trouva plus de resistance qu'il n'avoit pensé, dans le coeur de Policrite : Car comme cette jeune Personne craignoit tout, elle n'osoit presque regarder ce Prince. La difference de sa condition, qui faisoit que dans son ame elle luy estoit plus obligée ; estoit pourtant ce qui faisoit qu'elle le traitoit plus mal. Philoxipe voulut faire des presents à toute cette vertueuse Famille : mais ils les refuserent tous. Cependant il estoit tousjours plus malheureux : car encore qu'il aimast Policrite passionnément, et qu'il l'estimast plus que tout ce qu'il y avoit de Grand sur la Terre ; apres tout, il ne pouvoit Ce resoudre à faire jamais sçavoir à personne, qu'il avoit une passion si basse. Il eust sans doute esté capable, d'aller vivre dans une Isle deserte avec Policrite : mais il ne pouvoit imaginer, qu'aux yeux de tout le Royaume, il peust jamais espouser une Fille de cette condition. Cela n'empeschoit pourtant pas, qu'il ne l'aimait d'une affection tres respectueuse : et de telle sorte, qu'il n'eust pas voulu souffrir un desir criminel dans son coeur. Cette vertu toute pure et sans artifice, qu'il voyoit dans celuy de cette Fille, luy inspiroit un respect plus grand pour elle, que si elle eust esté sur le Throsne : il voyoit donc qu'il aimoit, et qu'il aimoit sans esperance de trouver jamais de remede à son mal : à moins que de se resoudre d'abandonner et la Cour, et la Royaume, et de demander Policrite à Cleanthe, avec une si fâcheuse condition. Toutefois ce qui l'affligeoit le plus, c'estoit de ne sçavoir point comment il estoit dans l'esprit de Policrite : il la trouvoit douce et civile ; il ne voyoit nulles marques de haine sur son visage : mais il y voyoit aussi une si grande retenüe, et une modestie si exacte, qu'il ne pouvoit connoistre ses sentimens. Il luy sembla mesme, que Policrite estoit devenüe un peu plus melancolique depuis quelque temps : et en effet il ne se trompoit pas : car comme la beauté, la bonne mine, l'esprit, et la civilité de Philoxipe, n'estoient pas des choses que l'on peust voir sans estime : la jeune Policrite ne pouvoit pas se voir aimée d'un Prince comme celuy là, sans en avoir le coeur Un peu touché de reconnoissance. Neantmoins, comme elle se voyoit en une condition si esloignée de la sienne : et que par un sentiment de vertu, il faloit resister à cette affection naissante : elle ne pouvoit s'empescher de s'affliger de la conqueste qu'elle avoit faite : et de s'en pleindre avec sa chère Doride, qui a aussi beaucoup d'esprit. Ma Soeur, luy disoit elle un jour, que vous estes heureuse en comparaison de moy, de pouvoir encore prendre plaisir à la promenade ; à cueillir des fleurs ; au chant des Oyseaux ; et au murmure des Fontaines : et de n'estre pas reduite au point de vous pleindre de trop de bonne fortune. Car enfin Doride, je suis assurée que le coeur de Philoxipe est une conqueste, que de Grandes Princesses voudroient avoir faite : cependant quoy qu'elles pussent s'en rejoüir innocemment, il faut que je m'en afflige comme d'un grand mal. Je voudrois bien ne l'avoir jamais veû : ou du moins je me l'imagine. Car apres tout, quoy que je souhaitasse passionnément, ce me semble, qu'il ne m'aimast plus ; je suis pourtant bien aise de le voir. Mais, luy disoit Doride, si l'amour est une chose aussi puissante que l'on dit, que sçavez vous si Philoxipe ne vous aimera point assez pour vous espouser ? Ha ma Soeur, luy respondit elle, comme je ne voudrois pas faire une chose contre mon devoir, je ne voudrois pas non plus que Philoxipe fist rien contre le sien. Mais, luy repliqua Doride, vous aimez donc Philoxipe, puis que vous vous interessez en sa gloire contre vous mesme. Policrite rougit à ce discours : et regardant Doride toute confuse ; Si vous connoissiez mieux cette passion que moy, luy dit elle, je vous descouvrirois tous les sentimens de mon ame, afin de sçavoir ce que j'en dois croire : mais je ne pense pourtant pas que cette dangereuse maladie soit dans mon coeur. Car s'il vous en souvient, nous avons entendu dire à Cleanthe, et nous avons leû plus d'une fois, que l'Amour fait perdre la raion ; qu'il donne cent peines et cent inquiétudes ; qu'il fait quelquesfois commettre des crimes ; et graces au Ciel, je ne sens encore rien de tout cela dans mon coeur. Il me semble que ma raison est assez libre ; et que la melancolie qui me possede est assez douce : car enfin je resve bien souvent, il est vray : mais je resve avec plaisir : et quoy que je ne veuille pas aimer Philoxipe, il y a pourtant des momens, où je suis bien aise qu'il m'aime. Mais pour des crimes, bien soing d'en vouloir commettre, je vous proteste ma Soeur, que quand il n'y auroit nulle autre raison que celle de ne vouloir pas perdre l'estime de Philoxipe ; je mourrois mille fois plustost que de faire rien d'injuste. Vous jugez donc bien que craignant les Dieux ; qu'aimant la Vertu ; et voulant me rendre digne de l'affection d'un si Grand Prince ; je ne seray jamais rien contre la gloire. Je le crois ainsi, respondit Doride, Mais apres tout ma Soeur, vous vous abusez quand vous ne croyez point aimer Philoxipe : car enfin vous n'aimez plus ce que vous aimiez avant sa connoissance : Vous estes mesme un peu plus propre : Vous consultez plus souvent le Cristal de nos Fontaines : et vous n'estes plus ce que vous estiez. Ha ma Soeur, repliqua Policrite, si ce que vous dittes est vray, j'y donneray bon ordre : et je ne verray plus Philoxipe que pour le mal traiter : afin que me haissant, je ne puisse pas l'aimer davantage. Apres que ces deux jeunes Personncs se furent entretenües de cette sorte au bord d'un petit Ruisseau, Cleanthe et Megisto qui avoient changé de sentimens et de resolution y arriverent : et donnant une commission à Doride pour l'esloigner, Megisto prenant la parole, Policrite, luy dit elle, il y a quelques jours que je vous dis qu'à cause de vostre condition, vous ne deviez jamais regarder Philoxipe qu'aveque respect : Mais craignant que par l'inegalité que vous croyez estre entre vous et luy, vous ne luy soyez si obligée de son affection, qu'enfin vous ne veniez à l'estimer un peu trop : Cleanthe et moy avons resolu de vous dire, qu'à cause de vostre veritable condition, vous estes obligée à ne regarder jamais Philoxipe qu'avec beaucoup d'indifference. Car en un mot, poursuivit Cleanthe, pour ne vous déguiser plus la verité des choses, vous estes ce que vous ne pensez pas estre : et nous femmes aussi ce que vous ne sçavez pas, et ce que vous ne sçaviez mesme point encore, parce que les Dieux ne nous l'ont pas permis. Mais pour vous apprendre combien vous estes plus obligée que vous ne pensez à estre vertueuse, sçachez Policrite, que vous estes d'un Sang si noble, qu'il n'y en a point de plus illustre en toute la Grece. Quoy mon Pere, luy dit Policrite en l'interrompant, je ne suis ce que j'ay tousjours creû estre ? Non ma fille, luy dit il, et conter des Rois parmy vos Ancestres, n'est pas la plus glorieuse marque d'honneur dont vous puissiez vous vanter. Il y a quelque chose de plus Grand dans vostre Race que ce que je dis : c'est pourquoy j'ay creû à propos pour vous eslever le coeur, de vous confier cét important secret, que je vous dessends de réveler à personne : et pour vous faire mieux voir, combien vous estes obligée de ne rien faire indigne de la vertu de vos Peres, et de la condition en laquelle vous estes née. Policrite entendant parler Cleanthe de cette sorte, en eut une joye extréme, quoy que ce ne fust pas une joye tranquile : car la curiosité de sçavoir un peu plus precisément ce qu'on luy disoit, luy donna beaucoup de peine. Mon Pere, luy dit elle, ne me laissez point dans une si cruelle inquietude : dites moy je vous prie un peu plus clairement, une si agreable verité : et ne me laissez plus ignorer ce que je suis. Les Dieux ma fille, respondit Megisto, nous l'ayant dessendu par la bouche d'un de leurs Oracles, il faut que vous vous contentiez de ce que nous vous avons dit. Mais servez vous en à dessendre l'entrée de vostre coeur à l'amour de Philoxipe : et bien loing de le regarder comme un Prince qui vous fait trop d'honneur : regardez le plustost comme un Prince à qui vous feriez grace de le souffrir. Ce n'est pas, adjousta Cleanthe, que Philoxipe n'ait toutes les vertus et toutes les qualitez necessaires à un Grand Prince : mais c'est ma fille, qu'il y a une espece d'orgueil qui n'est pas inutile dans le coeur d'une jeune Personne, pour la dessendre contre l'amour. Quand nous estimons ceux qui nous prient au dessus de nous, il est difficile de les refuser : où au contraire quand nous croyons au dessous de nous ceux qui nous demandent, ou du moins nos égaux, nous leur refusons les choses injustes sans difficulté. Policrite assura alors Cleanthe et Megisto, que quand elle n'auroit rien sçeu de ce qu'ils luy venoient de dire, elle n'auroit jamais rien fait contre la bien-seance qu'ils luy avoient enseignée : en suitte de quoy ils la quitterent. Mais Dieux, que leur dessein reüssit mal, s'ils vouloient empescher Policrite d'aimer Philoxipe ! Elle fut quelque temps à n'avoir dans l'esprit que la joye de sçavoir qu'elle estoit de naissance illustre : et apres cela voulant se servir de cette connoissance, pour chasser de son coeur ce commencement d'affection, que le merite de Philoxipe y avoit desja fait naistre ; elle trouva que cette connoissance l'y fortissoit. Car enfin, disoit elle, la certitude de ce que je suis, ne diminüe point l'obligation que je luy ay : puis qu'il ne sçait pas que je sois rien au dessus de ce que je parois éstre. Mais pour moy qui connois aujour d'huy ce que je suis, pourquoy ne puis-je pas esperer qu'un jour les Dieux permettront que Philoxipe sçachant ma veritable condition, me mette en estat de le pouvoir aimer sans crime, et d'estre aimée de luy avec innocence ? Non non Policrite, adjoustoit elle, ne dessendons plus si opiniastrément nostre coeur : contentons nous de cacher nos sentimens, et de ne rien faire de criminel : Mais ne rejettons pas aussi comme un grand mal, l'affection d'un Prince, qui devroit estre choisi par le plus Grand et le plus sage Roy du monde, quand mesme je serois sa fille. Mais, poursuivoit elle, peut estre que Philoxipe se déguise : qu'il a des sentimens criminels pour toy : et que ta simplicité t'abuse. Attends donc, disoit elle, à te déterminer : et esprouve sa confiance et sa fidelité, par une indifference apparente, qui ne luy laisse nul espoir. C'estoit en cét estat qu'estoient les choses dans le coeur de Policrite, lors que Philoxipe arriva aupres d'elle : d'abord qu'elle le vit, elle voulut reprendre le chemin de sa petite Cabane : mais s'estant avancé en diligence, il l'en empescha. Neantmoins comme elle n'en estoit qu'à quinze ou vingt pas, et qu'il y avoit deux femmes qui la servoient, qui travailloient dans un petit Pré assez aproche d'eux, elle s'arresta : et Philoxipe prenant la parole ; Quoy Policrite luy dit il, vous fuyez un Prince qui fuit tout le monde pour l'amour de vous, et qui ne cherche que vous ? Seigneur (luy dit-elle, avec je ne sçay quel air un peu plus imperieux qu'auparavant, bien qu'elle n'en eust pas le dessein) je fais ce que vous devriez peut-estre faire : car enfin, quel avantage pouvez vous esperer de vos visites et de vos soings ? Celuy d'entendre dire de vostre belle bouche, reprit il, que je ne suis pas haï de vous. S'il ne faut que ce la, repliqua t'elle, pour vous fatisfaire, il ne fera pas difficile d'en venir à bout : Mais n'en de mandez pas davantage, si vous ne voulez estre refusé. Quoy aimable Policrite, reprit Philoxipe, vous ne m'aimerez jamais ; et tout ce que je fais pour meriter vostre affection, fera fait inutilement ? Non, cela n'est pas possible : quand mesme vous feriez aussi insensible que les Portraits que j'ay de vous. Les Portraits que vous avez de moy ! reprit Policrite, Ouy, adjousta Philoxipe, je ne suis pas si malheureux que vous pensez : et sans vostre consentement, et malgré vous, j'ay tous les jours le plaisir de vous voir. Ha, s'écria Policrite, je voy bien Seigneur, que Mandrocle m'a trahie, et qu'il m'a manqué de parole. Philoxipe luy demanda alors, comment elle avoit connu Mandrocle ? et elle luy aprit que ce fameux Peintre passant toutes les heures de son loisir à errer parmy ces Montagnes, pour y designer quelques Paisages, avoit un jour fortuitement esté à leur petite Habitation : où l'ayant veüe, il avoit demandé à Cleanthe la permission de la peindre. Que Cleanthe la luy avoit voulu refuser : mais que voyant son opiniâtreté, il avoit eu peur qu'il n'allast luy parler d'elle à Clarie ; et que c'estoit pour quoy il le luy avoit permis : à condition de ne se servir de ce Portrait dans ses Tableaux, que comme d'une teste faite à plaisir, et par imagination : luy faisant jurer solemnellement, de ne parler jamais à personne sans exception, de la connoissance qu'il avoit avec eux. Que depuis cela, tant que Mandrocle avoit esté à Clarie, il luy estoit venu aprendre à dessigner ; et avoit fait son Portrait de vingt façons differentes. Policrite demanda alors à Philoxipe si Mandrocle luy avoit parlé d'elle ? et il luy aprit la verité de la chose. Mais, luy dit il, Policrite, vous voyez bien que la Deesse que vous representez, n'a pas dessein que vous soyez tousjours inhumaine : puis qu'elle a bien voulu paroistre sous vostre visage. Seigneur, luy dit elle, comme je ne suis pas de vostre Isle, j'ay plus de devotion à Diane qu'à Venus Uranie : et ainsi ce n'est pas par cette raison, que vous me pouvez persuader. joint que cette Deesse n'aprouvant que les passions innocentes, ne me conseilleroit sans doute jamais de souffrir la vostre. La vertu mesme, reprit Philoxipe, vous l'ordonneroit : et vous vous le conseilleriez vous mesme, si vous connoissïez bien mon coeur. Il faudroit, repliqua t'elle, un si long temps pour me le faire connoistre, que je ne vous conseille pas de l'entreprendre. Mais enfin, dit il, si je l'entreprends, et que je vous face voir, que jamais personne n'a rien tant aimé que je vous aime, que penserez vous ? Je penseray, dit elle, que vous ferez bien malheureux, d'avoir si fortement aimé une Personne qui n'est pas digne de cét honneur. Mais, reprit il, m'en aurez vous quelque obligation ? Je vous en plaindray, luy dit elle, et souhaiteray vostre guerison, ou par l'absence, ou par l'oubly. Ha ! cruelle Personne, s'escria t'il, souhaitez la plus tost par vostre compassion et par vostre pitié : et promettez moy seulement, ment, que vous me donnerez le loisir de vous persuader, que je suis le plus amoureux des hommes. Ce seroit desja estre un peu persuadée, luy dit elle, que d'en user comme vous dites : c'est pourquoy (poursuivit elle en marchant vers sa petite Cabane) je ne veux plus vous escouter.

Histoire de Philoxype et Policrite : mélancolie de Philoxipe


C'estoit de cette sorte que Philoxipe passoit sa vie : qui parmy beaucoup d'inquiétudes, n'avoit que quelques momens de plaisir. Cependant il ne pouvoit durer à Paphos : et quand il y alloit, tout ce qu'il pouvoit faire estoit de voir seulement la Princesse Aretaphile, parce que le Roy l'y forçoit : mais il paroissoit si melancolique et si changé, qu'il n'estoit pas connoissable. Le Roy qui l'aimoit tendrement, en estoit en une peine extréme ; il cherchoit avec toute la Cour, la cause de ce changement, et ne la pouvoit trouver : il la luy demandoit à luy mesme, sans en pouvoir tirer aucune connoissance : Philoxipe luy disant tousjours que c'estoit une melancolie qui venoit sans doute de son temperamment, et de quelque legere indisposition. Mais, luy disoit le Roy, la solitude ne guerit pas de semblables incommoditez et vous devriez n'aller plus tant à Clarie. Cependant cela continua tousjours ainsi :et mesme quand l'Hyver fut venu, ce qui surprit encore davantage toute la Cour. L'on sçavoit qu'il ne faisoit plus bastir à Clarie : que les Peintres et les Sculpteurs qu'il y avoit eus si longtemps n'y estoient plus : que la Saison n'estoit plus belle : que quand il y alloit, c'estoit avec peu de Train, et qu'il s'y promenoit toujours seul : l'on voyoit sur son visage une tristesse estrange, et un changement fort considerable ;et tout cela sans qu'il parust aucune cause à son déplaisir. Le Roy l'avoit comblé de bien faits et d'honneurs : il luy avoit demandé cent fois, ce qu'il desiroit de luy ? Toute la Cour l'aimoit : il n'avoit pas un Ennemy : il estoit extraordinairement riche : il ne paroissoit point avoir de mal que l'on peust nommer, et que les Médecins connussent : Enfin, la melancolie et la retraite de Philoxipe estoient des choses inconcevables. Toute la Cour ne parloit que de cela, et le Roy en estoit en une affliction extréme ; ne sçachant donc plus par quelle voye s'esclaircir de ce que Philoxipe avoit dans l'ame, il jetta les yeux sur moy : pour lequel il sçavoit que ce Prince avoit assez d'amitié : et mesme plus de confiance, que pour nulle autre personne. un jour donc que Philoxipe estoit allé à Clarie, le Roy m'envoya querir : et apres l'avoir assuré, comme il estoit vray, que je ne sçavois rien de particulier de la melancolie de ce Prince : il me fit l'honneur de me commander de l'aller trouver ; et de tascher avec beaucoup d'adresse, de descouvrir ce qu'il avoit dans l'esprit. Car, me dit il, Leontidas, j'aime Philoxipe à tel point, que je ne puis vivre content qu'il ne le soit : et s'il faloit luy donner la moitié de mon Royaume, je le serois sans doute plustost, que de ne le satisfaire pas. Je partis donc avec intention en effet de tascher de contenter la curiosité du Roy : qui certainement avoit quelque besoin de la presence de Philoxipe, pour le consoler de la maniere dont la Princesse Aretaphile le traitoit : et je ne pense pas qu'il se soit jamais veû un combat d'ambition et d'amour plus opiniastré. Je fus donc à Clarie, où je trouvay Philoxipe dans son chagrin ordinaire ; que je redoublay encore, parce que je l'empeschay d'aller chez Cleanthe ce jour là. D'abord qu'il me vit, il voulut pourtant se contraindre, et me faire l'honneur de me tesmoigner quelque joye de me voir. Mais ce fut d'une façon qui me fît bien connoistre que son coeur démentoit ses paroles : et que quelque amitié qu'il eust pour moy, il eust souhaité que j'eusse encore esté à Paphos. Leontidas, me dit il, je vous suis bien obligé de me venir visiter en une Saison où la Campagne a perdu tous ses ornemens : et où la Cour est la plus divertissante et la plus belle. Seigneur, luy dis-je, vous vous loüez de moy avec bien moins de raison, que la Cour ne se plaint de vous : Car enfin quitter Paphos pour Clarie quand vous y estes ; c'est quitter la Cour pour la Cour, et mesme pour la plus agreable partie de la Cour : Mais quitter Paphos comme vous faites, pour ne venir chercher que la solitude à Clarie, ha ! Seigneur (luy dis-je, sans le soubçonner pourtant d'aucune passion) c'est tout ce que pourroit faire un Prince amoureux, qui seroit mal avec sa Maistresse. Philoxipe rougit à ce discours ; et me regardant avec un sous-rire qui n'effaçoit pas toutefois la melancolie de dessus son visage. Je voy bien Leontidas, me dit-il, que je ne vous suis pas si obligé que je pensois : puis que sans doute vous venez plustost jcy pour me declarer la guerre, que pour me visiter. J'y viens, Seigneur, luy dis-je, pour tascher d'aprendre, si je ne pourrois rien pour vostre service, dans un temps où tout le monde croit que quelque chose de grande importance que l'on ne comprend point vous afflige. Leontidas, me dit il, je vous suis bien obligé ; mais je vous le serois bien davantage, si vous pouviez empescher toute la Cour, de vouloir penetrer si avant dans mon coeur : car je vous advouë, poursuivit-il, que je trouve quelque chose de bien cruel, à ne pouvoir resuer quand on veut, et à n'estre pas Maistre de ses propres sentimens. Seigneur, luy dis-je, si vous estiez moins aimé vous ne souffririez pas cette persecution dont vous vous pleignez : cette espece d'amitié, reprit il, produit pour moy une espece de suplice qui n'est pas petit : car que veut on que je face de plus raisonnable, que de venir cacher ma mélancolie dans la solitude, afin de ne troubler pas la joye de ceux qui en ont ? Mais, Seigneur, luy dis-je, c'est la cause de cette melancolie que tout le monde cherche, et que Personne ne trouve : et en mon particulier, je vous demande pardon si je vous dis que je la cherche comme les autres, sans la pouvoir rencontrer. Car, Seigneur, ce n'est pas l'ambition qui vous tourmente : Non Leontidas, me dit il, et quand je serois malade de cette espece de maladie, le Roy m'en gueriroit bientost. Ce n'est pas aussi la vangeance, repris-je, car comme vous n'estes haï de personne, il est croyable que vous n'avez pas de haine. Vous avez raison, repliqua t'il en soupirant, et je pense que je suis mon plus grand ennemy. Ce n'est pas aussi la passion que vous avez pour les Livres, poursuivis-je, car cette pallion fait des Solitaires, mais elle ne fait pas de melancoliques au point que vous l'estes. Et puis, il y a long temps que vous l'avez, sans qu'elle ait produit un si mauvais effet en vostre esprit. Les Livres, me repliqua t'il, ne sont sans doute pas mon chagrin : et si j'estois raisonnable, ils m'en devroient plustost soulager. Ce n'est pas aussi, luy dis-je, l'amour qui vous tourmente : car vous ne voyez personne qui vous en puisse donner. Concluez donc, me dit il en m'embrassant, qu'il n'y a rien à dire sinon que je me haï moy mesme ; que j'ay perdu la raison ; et que si mes Amis sont bien sages, ils me laisseront en repos ; et attendront du temps la connoissance ou la guerison de mon mal. Quoy, Seigneur, luy dis-je, Leontidas qui a pour vous une affection extréme, sera traité comme les autres, et ne sçaura rien davantage de vous, que ce qu'en sçauroient vos Ennemis si vous en aviez ? Ha ! Seigneur, luy dis-je encore, il faut s'il vous plaist que vous agissiez d'une autre maniere : et pour vous tesmoigner que Leontidas le merite en quelque sorte ; sçachez, Seigneur, que jusques icy je vous ay parlé comme un Espion, que le Roy qui veut sçavoir à quelque prix que ce soit, ce que vous avez dans l'ame vous a envoyé : Mais apres m'estre aquité de ma commission inutilement, ce n'est plus, Seigneur, comme un Envoyé du Roy que je vous parle ; c'est comme un homme qui est resolu de vous servir de sa vie, si vous en avez besoin : et de ne vous abandonner point absolument, qu'il n'ait sçeu la cause de la melancolie qui vous possede. Car Seigneur, si cette melancolie n'en a pas, et que ce ne soit qu'un déreglement d'humeurs, il faut que je demeure icy, pour tascher de vous divertir malgré vous : et si au contraire elle en a une, il faut encore que Leontidas vous y serve, quand mesme il ne vous en devroit reüssir autre bien, que celuy de vous aider à la cacher, et au Roy, et à toute la Cour, si vous ne voulez pas qu'ils la sçachent. Je ne pense pas, me dit il en soupirant, qu'il y ait une meilleure joye de ne la descouvrir pas, que de ne la dire à personne. Mais, Seigneur, luy dis-je, si vous me traitez avec cette indifference, quand je seray retourné à Paphos, et que le Roy demandera ce que je crois de vostre chagrin, il faudra bien que je luy die quelque chose. Et que luy direz vous ? reprit Philoxipe ; Je pense, Seigneur, luy dis-je, que pour me vanger du peu de confiance que vous aurez euë en moy, je luy diray ce que je ne croy point du tout ; qui est que vous estes amoureux ; et que la honte de vostre ancienne insensibilité, ou de vostre nouvelle foiblesse, vous empesche de l'advoüer. Je luy diray mesme peut-estre, luy dis-je en riant, que cette Venus Uranie dont on vous a tant fait la guerre, depuis la belle Feste que vous fistesicy, et qui preceda quelques jours vostre humeur melancolique, vous a affectivement donné de l'amour. Enfin, Seigneur, il n'est rien de si bizarre, que je ne sois capable de dire, pour me vanger du tort que vous faites à la passion que j'ay pour vostre service. Philoxipe pendant ce discours, avoit changé vingt fois de couleur : et soit par amitié, ou par l'importunité que je luy faisois, ou parce qu'en estet ceux qui sont amoureux, aiment naturellement à parler de leur amour ; il me prit par la main ; me fit entrer dans son Cabinet ; et apres m'avoir fait faire des sermens solemnels de ne descouvrir jamais ce qu'il m'alloit dire : mais avec autant de ceremonie et d'empressement, que s'il eust eu à me descouvrir qu'il avoit conspiré contre l'Estat, ou attenté à la personne du Roy, il m'aprit qu'il estoit amoureux. Quoy, Seigneur, luy dis-je en riant, ces retraites, ces melancolies, et ce secret impenetrable que tout le monde cherche et que personne ne trouve, n'est autre chose sinon que vous estes amoureux ? Ha Leontidas, me dit-il, ne vous joüez point de mon malheur, car il est plus grand que vous ne pensez : mais Seigneur, luy dis je. j'ay bien de la peine à comprendre, que vous puissiez estre aussi infortuné que vous dittes : parce que je ne comprens point qu'il y ait une Princesse en tout le Royaume (si vous en exceptez l'ambitieuse Aretaphile qui veut estre Reine) qui ne reçoive vostre affection favorablement, si vous la luy faites connoistre. Helas, me dit il en soupirant, l'Amour m'a bien traité plus cruellement que vous ne pensez : et puis qu'il faut vous descouvrir le secret de mon ame, sçachez que j'ay trouvé une resistance invincible, dans le coeur d'une Personne qui n'habite que parmy des Rochers, et qui ne loge que sous une Cabane. Ouy Leontidas, j'ay trouvé une Fille, ou pour mieux dire, j'ay trouvé la Vertu mesme toute pure, et sous le visage de Venus Uranie, qui m'a resisté, et qui me resiste encore. Une Fille, dis-je, que l'ambition ne touche point : à qui la beauté ne donne ny affetterie ny orgueil : qui a de la simplicité et de l'esprit : de la galanterie et de la sincerité : et qui dans un lieu sauvage et desert, que les Dieux seuls m'ont enseigne ; parle mieux que tout ce qu'il y a de femmes d'esprit à la Cour. Mais apres tout cela, elle loge sous une Cabane : sa condition me paroist fort basse, si je regarde tout ce qui l'environne : et elle me paroist née sur le Throsne quand je ne regarde qu'elle, ou que je ne fais que l'entendre parler. Ceux qui la conduisent ont de l'esprit et de la vertu : Mais encore une fois Leontidas, ils logent dans une Cabane, et ne la veulent pas mesme abandonner. Enfin, me dit il presque les larmes aux yeux, je suis le plus infortuné des hommes : j'ay une passion que je ne sçaurois vaincre, et que je ne veux point que l'on sçache : je respecte trop la vertu de Policrite (car cette Personne dont je vous parle s'apelle ainsi) pour concevoir un desir criminel ; joint que je l'aurois inutilement : j'aime aussi trop la gloire pour me resoudre à espouser une Fille de cette condition, sans une forte repugnance : Cependant je ne puis vivre sans elle : je souffre par tout ailleurs, un supplice que je ne puis dire : sans pouvoir prevoir de remede à mon mal, je le suporte sans m'en pleindre, et sans nul espoir que la mort. Philoxipe me dit cela d'une maniere si touchante, que j'en eus le coeur attendry : et alors il me conta tout ce qui luy estoit advenu : comment il avoit rencontre Policrite : sa surprise de voir que c'estoit la Personne d'apres laquelle Mandrocle avoit fait la Peinture de sa Venus Uranie : et tout ce que je vous viens de dire. Quoy que je susse un peu surpris de cette bizarre passion, principalement quand je me souvenois de l'insensibilité de Philoxipe : je taschay pourtant de le consoler. Seigneur, luy dis-je, la beauté, quand elle est comme celle que vous me representez, et comme celle que j'ay veüe en la Venus de vostre Galerie, porte quelque excuse avec elle, de quelque condition que soient les personnes qui la possedent : principalement quand elle ne fait naistre que de ces passions passageres qui troublent l'ame, mais qui ne la possedent pas long temps : comme je veux esperer que fera celle dont vous vous pleignez. Non non, dit il, Leontidas, ne vous y trompez point : j'aimeray Policrite jusques au Tombeau. Mais, Seigneur, pour n'abuser pas de vostre patience, je vous diray que connoissant le mal de Philoxipe trop grand pour le pouvoir guerir, je le flatay et l'adoucis autant qu'il me fut possible : en fuisse il me mena dans sa Galerie, pour me monstrer son excuse, quoy que j'eusse veû ses Peintures beaucoup d'autres fois. Apres nous allasmes nous promner : mais comme il ne pouvoit jamais aller que d'un costé, nous fusmes parmy ces Rochers, jusques à un endroit d'où l'on descouvroit la petite Maison de Policrite. Nous ne la vismes pas si tost, que rougissant d'amour et de confusion tout ensemble ; c'est là, me dit il, mon cher Leontidas, que demeure la Personne que j'adore : c'est sous ce petit Toict : que je presere aux plus superbes Palais, que Philoxipe trouve quelques momens de plaisir : et c'est là enfin qu'est renfermée toute ma joye, et toute ma felicité. Seigneur, luy dis-je, il ne faut pas de meilleures marques de la grande beauté de Policrite, que la petitesse de sa Cabane : et quiconque s'imaginera que le Prince Philoxipe aime en ce lieu là, ne doutera mesme point qu'il n'ait disputé son coeur autant qu'il a pû. Enfin Seigneur, apres que ce Prince m'eut bien exageré toutes les beautez et tous les charmes de Policrite, sans vouloir souffrir que je la visse, tant il avoit peur de la fâcher ; il falut songer à revoir Paphos : car j'avois promis au Roy d'y retourner dés le soir mesme. Je demanday donc à Philoxipe ce que je luy dirois : toutes choses, me respondit-il, mon cher Leontidas, plustost que la verité de mon avanture : Car aux termes où est mon esprit, je pense que je me desespererois, si le Roy la sçavoit. Je le quittay donc, apres qu'il m'eut encore fait jurer cent et cent sois, de ne descouvrir pas la moindre chose de son malheur : et je fus retrouver le Roy, qui m'attendoit avec une impatience extréme : et qui s'estoit retiré exprés d'assez bonne heure, afin que je pusse l'entretenir avec plus de liberté quand je reviendrois, Et bien, me dit il, Leontidas, que fait nostre Solitaire ? Seigneur, luy dis-je, en le nommant comme vous faites, vostre Majesté peut aisément deviner ses occupations : il resue ; il se promene ; il lit ; il regarde ses Peintures et ses Statües : ; il va d'un lieu en un autre ; et cherchant sans doute la santé par tout, il ne la trouve en nulle part. Mais Leontidas, me dit il, vous me parlez comme parle Philoxipe : et ce n'est pas là ce que j'ay attendu de vous, Seigneur, luy repliquay-je, j'ay fait tout ce que j'ay pû pour satisfaire vostre Majesté : mais je vous advoüe que mon voyage n'a pas esté si heureux que je le pensois. Car enfin Philoxipe dit seulement qu'il se trouve un peu mal ; et qu'il a une melancolie qu'il ne sçauroit vaincre. Luy avez vous demandé, me dit le Roy, si ce ne seroit point qu'il souhaitast quelque chose que je ne m'aduisasse pas de luy donner, parce que je ne sçay pas qu'il la desire ? Ha Seigneur (luy dis-je, pensant bien faire) l'ambition ne tourmente point Philoxipe ; et il est si satisfait de vostre Majesté, qu'il ne souhaite rien au de là de ce qu'il possede. Avez vous donc descouvert, reprit il, qu'il ait quelque mescontement secret contre quelqu'un de cette Cour ? Car si cela est, adjousta t'il, je feray mon interest du sien : et ne vangeray pas moins une injure qu'il aura receüe, que si je l'avois reçeüe moy mesme. Seigneur, luy dis-je, Philoxipe paroist si aimé de tout le monde, qu'il est difficile de croire que quelqu'un l'ait pû fâcher. Je ne sçay plus qu'imaginer, reprit le Roy, et puis que l'ambition de Philoxipe est satisfaite, et que la haine et la vangeance ne troublent point son esprit, il faut donc qu'il soit amoureux. Vostre Majesté, luy dis-je connoist trop l'insensibilité de Philoxipe, pour le soubçonner d'une semblable chose : Non Leontidas, me dit il, l'insensibilité passée de Philoxipe, n'est pas une raison assez forte, pour me persuader qu'il soit encore insensible : et je ne doute presque point, que ce ne soit cette passion qui me dérobe Philoxipe. Car enfin il a toutes les marques d'un homme amoureux : son visage est changé, sans qu'il ait esté malade : il est chagrin sans sujet : il resue presque tousjours : il ne peut durer en nulle part : il nous fait un grand secret de sa melancolie : il ne peut souffrir qu'on luy en parle : il abandonne le soing de ses affaires : il ne fait plus de visites que par contrainte : et excepté la Princesse Aretaphile qu'il a voüe par mon commandement ; il n'a pas fait une visite de Dames, depuis que nous fusmes à Clarie. Seigneur, luy dis-je, une partie de ce que vous dittes pour prouver que Philoxipe est amoureux, est ce me semble ce qui fait voir qu'il ne l'est pas : car enfin s'il aimoit, il chercheroit la personne aimée : on le verroit attaché aupres d'elle : au lieu d'estre melancolique, il en seroit plus galant et plus sociable : et au lieu de chercher la solitude comme il fait, il me semble qu'il augmemeroit plustost les divertissemens de la Cour : et que la Musique, le Bal, la conversation et les promenades, seroient ses occupations les plus frequentes. Ce que vous dittes, respondit le Roy, est bien dit, pour les passions ordinaires, ou pour les Amants heureux : Mais il est certaines passions bizarres, qui naissent parmy le chagrin ; qui s'y entretiennent, et qui fuyent mesme les plaisirs. Ce qui m'embarrasse un peu, poursuivit il, c'est qu'enfin je ne puis imaginer de qui Philoxipe peut-estre amoureux, et en estre mal traité : car il n'y a sans doute pas une Dame en tout mon Royaume, qui ne fut gloire d'avoir conquesté son coeur. Et puis, reprenoit il encore, je n'ay point remarqué qu'il se soit attaché à la conversation de pas une en particulier : cependant insailliblement Philoxipe est amoureux. Seigneur, luy repliquay-je, attendez à en parler si determinément, que vous en ayez de plus fortes prevues : et que vous ayez du moins de quoy conjecturer qui luy peut avoir donne de l'amour. Le Roy se mit alors à repasser toutes les femmes de la Cour l'une apres l'autre : et de toutes il trouva qu'il n'y avoit point d'apparence de le soubçonner d'en estre amoureux. Il se mit donc à se promener sans rien dire : quelque temps apres je le vy rougir : et un moment en suitte il me parut fort inquiet. Leontidas, me dit il, vous sçavez plus que vous ne me dites. Seigneur, luy repliquay-je, je n'ay rien dit à vostre Majesté qui ne soit veritable : car enfin l'ambition de Philoxipe est satisfaite : il n'a point d'ennemis que je sçache : et si je ne me trompe, les plus belles Dames de vostre Cour, n'ont pas grand pouvoir sur son coeur. Ha Leontidas, me dit il, vous me déguisez la verité : mais sans que vous me la disiez, je ne laisse pas de la sçavoir. Ouy Leontidas, adjousta t'il, Philoxipe a de l'amour : et de l'amour sans doute qui trouble son ame : et de l'amour qu'il veut combatre et qu'il veut vaincre : et si ce que je pense n'estoit point, il ne seroit pas un si grand secret de sa passion. Mais Dieux, reprenoit ce Prince, que je suis malheureux ! et à quelle estrange extremité me voy-je reduit ? Car enfin Leontidas, me dit il, advoüez la verité. Philoxipe est devenu mon Rival malgré luy : et le déplaisir qu'il en a, est ce qui fait tout son chagrin. Ha Seigneur (m'écriay-je, sans avoir loisir de raisonner sur ce que je disois) je ne sçay point la cause du chagrin de Philoxipe : mais je sçay bien qu'il n'est point amoureux de la Princesse Aretaphile : et qu'il a trop de respect pour vostre Majesté, pour en avoir souffert la pensée dans son coeur. Songez bien Leontidas, reprit il, à ce que vous dites ; Vous m'assurez que vous ne sçavez point le sujet de la melancolie de Philoxipe ; et vous sçavez pourtant bien qu'il n'est point mon Rival : Encore une fois Leontidas, si vous sçavez la chose dites la moy : ou si vous ne la sçavez pas, advoüez que mes soubçons sont bien fondez : et ne craignez pas que pour cela j'en veüille mal à Philoxipe : au contraire, je luy en auray plus d'obligation. Le discours du Roy me mit en une peine extréme : car enfin à moins que de violer tout ce qu'il y a de plus Sacré parmy nous, je ne pouvois reveler le secret de Philoxipe : qui m'avoit faitivrer plus de cent fois de n'en parler jamais. De consentir aussi que le Roy le soubçonnast d'estre son Rival, il me sembloit que cela luy estoit d'une trop grande importance, pour le laisser en cette opinion : mais plus je luy voulois persuader que cela n'estoit pas, plus il le croyoit. Non, me disoit il, je suis cause de mon malheur, et de celuy de Philoxipe : c'est moy qui J'ay obligé de voir Aretaphile plus souvent qu'une autre : c'est de ma propre main qu'il en est enchainé : et c'est moy qui fais tout son suplice. Car, poursuivoit il, je comprends aisément qu'il ne cherche la solitude, que pour se guerir de cette passion : j'ay mesme remarqué depuis quelque temps, qu'il areçeu toutes les commissions que je luy ay données de parler à Aretaphile avec peine : qu'il les a esvitées autant qu'il a pû et je ne suis que trop persuadé, qu'il a disputé son coeur opinastrément ; et que je suis la seule cause de son suplice. Dieux, disoit il, quelle infortune est la mienne ? il n'y a pas un seul homme en tout mon Royaume que je ne haïsse s'il estoit mon Rival, excepté Philoxipe : et il n'y a pas une femme en toute la Cour, qui ne l'eust rendu heureux s'il l'eust aimée, à la reserve de la Princesse Aretaphile. Mais Seigneur, luy disois-je encore, je vous proteste que Philoxipe n'en est point amoureux : et je vous proteste, me respondoit ce Prince avec une douleur extréme, que Philoxipe est mon Rival : car si cela n'estoit pas, il m'auroit descouvert sa passion. Le respect qu'il a pour vous, luy repliquois-je, l'en auroit deû empescher, quand il seroit vray qu'il auroit aimé : Non non, disoit il, vous ne m'abuserez pas : et je suis esgalement persuadé, de l'amour de Philoxipe ; de son innocence ; et de mon malheur. Car enfin quel homme du monde que j'aime le plus cherement, soit devenu amoureux de la seule Personne que je puis aimer : et que je me voye dans la cruelle necessité d'abandonner Aretaphile, ou de voir mourir Philoxipe ; c'est une advanture insuportable. Seigneur, luy dis-je, je supplie vostre Majesté d'attendre qu'elle ait veû encore une fois Philoxipe, et qu'elle luy ait commandé absolument de luy d'escouvrir son coeur, auparavant que de se determiner à rien : et si vous me le voulez permettre, j'iray le faire venir demain au matin. Non non, me dit le Roy, vous ne sortirez point du Palais d'aujourd'huy ; et vous ne verrez point Philoxipe avant moy. En effet ce Prince me donna en garde à un des siens ; et me commanda de me retirer, à une Chambre que l'on me donna dans le Palais. De vous representer, Seigneur, mon embarras, et l'inquietude du Roy, ce seroit une chose assez difficile : puis qu'à vous dire la verité, il avoit autant d'amitié pour Philoxipe, qu'il avoit d'amour pour Aretaphile. Qui vit jamais disoit il (car il l'a luy mesme raconté depuis) une avanture pareille à la mienne ? j'ay un Rival qu'il faut que j'aime malgré moy : et qui me donne un plus grand sujet de l'aimer par l'amour qu'il a pour ma Maistresse, que par tout ce qu'il a jamais fait pour mon service, et que par tous les bons offices qu'il m'a mesme rendus aupres d'elle : estant certain que je n'ay qu'à le regarder, pour connoistre ce qu'il souffre à ma consideration ; et que je n'ay qu'à considerer la vie qu'il mene, pour voir combien je luy suis obligé. Je voy dans ses yeux une melancolie qui me fait craindre sa mort : et je voy en toutes ses actions, des marques visibles de son amour pour Aretaphile, et de son respect pour moy. Que feray-je ? disoit il, feindray-je d'ignorer cette passion, et laisseray-je mourir Philoxipe ? Mais il n'est plus temps de vouloir faire un secret de ce que je pense, puis que Leontidas le sçait : Leontidas, dis-je, qui a tant de part en sa confidence et en son amitié. Diray-je aussi à Philoxipe que je sçay son amour sans l'en pleindre ? et quand je l'en pleindray, quel foible secours sera celuy là ? Je hasteray peut estre l'heure de sa mort, par le desespoir que je luy donneray : Mais aussi pourrois-je ceder Aretaphile, et l'amitié seroit elle plus forte que l'amour ? Philoxipe a une passion injuste : mais les passions ne sont pas volontaires, adjoustoit il, et il a fait tout ce qu'il a pû et deû faire : puis que ne pouvant s'empescher d'aimer, il s'est empesché de le dire : et a mieux aimé exposer sa vie par son silence respectueux, que de la conserver en parlant d'une passion qu'il sçait bien qui me doit desplaire. Ce Prince passa la nuit de cette sorte, avec une agitation estrange : quelquefois il sentoit de la colere et de la haine dans son coeur, sans sçavoir pourtant ny de qui il devoit se vanger, ny qui il devoit haïr. Tantost il accusoit un peu Philoxipe, de ne luy avoir pas dit d'abord ce qu'il sentoit : tantost il s'en prenoit à la beauté d'Aretaphile : mais à la fin il s'en accusoit luy mesme. Puis tout d'un coup venant à considerer le pitoyable estat où il voyoit Philoxipe reduit, et la malheureuse vie qu'il menoit ; la compassion attendrissoit son coeur de telle sorte, qu'il s'en faloit peu qu'il n'aimast plus son pretendu Rival que sa Maistresse. Il se souvenoit alors, que toutes les faveurs qu'il en avoit reçeuës, avoient esté mesnagées et obtenuës par le moyen de Philoxipe : et il comprenoit si parfaitement, la peine qu'auroit effectivement souffert Philoxipe, si la chose eust esté comme il la croyoit ; qu'il en estoit touché d'une pitié extréme. Le lendemain au matin se passa encore en de pareilles inquietudes, et en des irresolutions estranges : Mais enfin apres avoir disné d'assez bonne heure, il partit tres peu accompagné, pour aller coucher à Clarie ; sans qu'il m'eust esté possible de trouver les moyens de faire donner nul advis à Philoxipe : parce que celuy a qui l'on m'avoit baillé en garde, s'estant imaginé que c'estoit pour une affaire d'autre nature, me traitoit de Prisonnier d'Estat, et ne m'en voulut jamais donner la permission. Au contraire, pour faire valoir son zele et sa fidelité, il fut advertir le Roy de ce que j'avois voulu faire, ce qui le confirma encore plus fortement en son opinion. Ce Prince m'ayant fait commander de le suivre, j'arrivay à Clarie aveque luy, sans qu'il eust parlé tant que le chemin avoit duré, n'ayant fait que resver sur son avanture : mais comme nous y fusmes, les Gens de Philoxipe dirent au Roy qu'il n'y estoit pas ; et que suivant sa coustume, il estoit allé se promener seul. Le Roy s'informa tres soigneusement d'un Escuyer qu'il y avoit long temps qui estoit à luy, s'il ne sçavoit rien du sujet de la melancolie de son Maistre ? et comme cét homme aimoit tendrement Philoxipe ; voulant profiter de l'honneur que luy faisoit le Roy de luy parler ; Seigneur, luy dit il, je ne sçay point ce qu'a mon Maistre : mais je sçay bien que si vostre Majesté n'a la bonté de trouver quelque remede au chagrin qui le possede, il mourra infailliblement bientost. Car enfin il mange peu : il ne dort presque point : il soupire continuellement : il ne peut souffrir qu'on luy parle de ses affaires : il erre les journées entieres parmy ces Champs : et je l'ay mesme entendu lors qu'il ne pensoit pas que je l'ouïsse, et lors mesme qu'il ne pensoit pas parler, tant sa resverie estoit profonde ; s'escrier, Dieux, que penseroit le Roy, s'il voyait ma melancolie telle qu'elle est ! et qu'il luy sera difficile de deviner la cause de ma mort ! Enfin, Seigneur, poursuivit cét homme presque les larmes aux yeux, je ne sçay que ce que je dis : mais je sçay bien que vostre Majesté perdra le plus fidelle de ses Serviteurs, si elle perd le Prince mon Maistre. Pendant que cét Escuyer parloit de cette sorte, je souffrois une peine estrange : car je voyois que tout ce qu'il disoit, confirmoit le Roy en son opinion. J'avois beau vouloir luy faire signe, il ne me regardoit point, tant il estoit attentif à ce qu'il disoit. Le Roy de son costé soupiroit : et apres qu'il eut quitté cét Escuyer ; Et bien Leontidas, me dit il, vous voulez que Philoxipe ne soit pas amoureux, et qu'il n'aime pas Aretaphile ? Seigneur, luy dis-je, j'adjouë que je le crois encore ainsi : et je voudrois bien que vostre Majesté peust se resoudre de le croire comme moy. Ha ! malheureux Philoxipe, s'escria le Roy sans me respondre, quel pitoyable destin est le tien ! et que je suis infortuné moy mesme, de ne pouvoir te guerir absolument du mal qui te possede ! Je voulus alors aller chercher Philoxipe, afin de pouvoir l'advertir des sentimens du Roy auparavant qu'il le vist : mais il ne voulut pas me le permettre ; et s'estant fait monstrer le chemin que Philoxipe tenoit le plus souvent, nous fusmes effectivement vers la Source de Clarie. Cependant Philoxipe estoit allé chez Cleanthe, où les choses avoient un peu changé de face : estant certain que depuis que Policrite avoit sçeu que sa condition n'estoit pas telle qu'elle l'avoit tousjours crevé ; le merite de Philoxipe avoit fait un plus grand progrés dans son coeur : et elle n'avoit pû si bien cacher ses sentimens, que Cleanthe et Megisto ne s'en fussent aperçeus avec beaucoup de chagrin. C'estoit toutefois une chose, qui ne rendoit pas Philoxipe plus heureux : car cette jeune Personne s'estant mis dans la fantaisie d'esprouver son affection, par une indifference aparente ; luy cachoit avec beaucoup de soing, la tendresse qu'elle avoit pour luy. Et en effet, le jour mesme que le Roy fut à Clarie, et que nous n'y trouvasmes point Philoxipe, elle luy donna autant d'inquietude, qu'elle luy causa d'admiration. Car estant allé chez elle, et l'ayant trouvée au pied d'un Arbre, où elle dessignoit sur des Tablettes de Palmier, un petit coing de Païsage qui luy plaisoit ; il se mit à l'entretenir de sa passion ; et à luy protester, qu'elle estoit tousjours plus violente. Seigneur, luy dit elle, s'il est permis à Policrite de parler ainsi, je vous diray que si vous avez dessein d'aquerir mon estime, vous ferez mieux de me dire que vostre passion devient tous les jours plus sage et plus moderée : car à vous dire la verité, je crains un peu ces passions furieuses dont j'ay entendu parler, que l'on dit qui déreglent la raison ; qui font perdre le respect que l'on doit à la Vertu, encore qu'elle n'habite que sous une Cabane ; et qui font faire enfin cent estranges choses, qui donnent de l'horreur, à les entendre seulement raconter. C'est pourquoy, Seigneur, si vous avez dessein de m'obliger, vous vous contenterez de me dire que vous avez assez d'affection pour moy, pour souhaiter s'il estoit possible, que la Fortune m'eust esté plus favorable ; que je fusse née d'une condition plus relevée que je ne suis ; ou que du moins cela n'estant pas, je puisse demeurer contente dans la mienne, sans envier celle d'autruy. Pour vous aimer avec mediocrité (luy respondit Philoxipe, qui m'a raconté depuis toute cette conversation) il faudroit que vostre beauté fust mediocre : il faudroit que vostre esprit et vostre vertu le fussent de mesme : et il faudroit enfin que ce charme inexpliquable que je trouve en la moindre de vos paroles et de vos actions, et aux moins favorables de tous vos regards ; ne m'enchantast pas comme il fait. Mais diuine Policrite, ne craignez rien de la violence de ma passion : puis que plus elle sera forte, plus je seray respectueux, et sousmis à vos volontez. Seigneur, luy dit elle, si ce que vous dites est vray, ne m'en parlez donc plus s'il vous plaist : puis que ne pouvant comprendre qu'il me soit permis de vous donner nulle part à mon affection, il me semble que je vous dois prier de ne m'entretenir plus de la vostre. Mais adorable Policrite, reprit il, pour qui la reservez vous, cette glorieuse affection que vous dites cruellement que je ne possederay jamais ? A ces mots Policrite rougit ; et baissant les yeux avec beaucoup de modestie, Je la reserveray, luy dit elle, pour nos Bois, pour nos Prez, pour nos Rochers, et pour nos Fontaines : dont je pense, Seigneur, poursuivit elle en sous-riant, que vous ne serez pas jaloux. Je n'en seray pas jaloux, repliqua t'il, mais j'en seray envieux : et je ne souffriray pas facilement que vous aimiez à mon prejudice, des choses qui ne vous sçavroient aimer. Mais cruelle Personne, ne me direz vous rien de plus obligeant ? et quittant la Cour comme je fais pour l'amour de vous : et renonçant à tout ce qu'il y a au monde, excepté à Policrite : est il possible que je ne puisse vous obliger à me traiter avec un peu moins de severité ? Je ne demande pas que vous m'aimiez : mais dites seulement que vous n'estes pas marrie que je vous aime : et adjoustez y si vous voulez, que si je ne suis point aimé, c'est que vous ne voulez rien aimer, et que vous n'aimerez jamais rien. L'advenir, respondit malicieusement Policrite, est une chose, Seigneur, dont je ne dois pas respondre avec tant de certitude : et comme vous n'eussiez pas preveû le jour auparavant que j'eusse l'honneur d'estre connuë de vous, que vous quitteriez souvent vos Palais, pour venir à la Cabane que j'habite : que sçay-je de mesme si la resolution que je fais de ne recevoir nulle affection en mon coeur, y demeurera toujours ? Non Seigneur, il ne faut pas se fier si absolument en soy mesme : et je ne puis respondre que des sentimens presens de mon ame. Monstrez les moy donc, repliqua t'il, tels qu'ils sont veritablement : afin que je sçache ce que je dois faire. Seigneur, luy respondit Policrite, comme j'ay beaucoup d'estime et beaucoup de respect pour vous, je vous advoüeray que je ne serois pas bien aise que vous aimassiez long temps une personne qui ne fust pas d'une condition proportionnée à la vostre : et que je ne pourrois guere recevoir un plus sensible déplaisir. Philoxipe qui n'entendoit par le sens caché de ces paroles, luy respondit que la supréme Beauté estoit quelque chose de Divin, qui ennoblissoit toutes celles qui la possedoient. Non, luy dit elle encore avec plus de malice, ne vous y trompez pas : pour faire naistre l'amour, il faut à mon advis de la proportion en toutes choses : et si j'avois un jour à aimer quelqu'un, ce seroit infailliblement une personne de ma condition : et je ne me resoudrois jamais, d'aimer un homme qui n'en seroit point. Quoy Policrite, s'écria Philoxipe bien affligé, il y a de la verité en vos paroles ? Ouy Seigneur, repliqua t'elle, et le temps vous le fera connoistre. Mais Policrite, reprit il, vous ne songez pas que vous estes un Miracle : et que l'on ne trouve pas parmy des Rochers, des hommes de vostre condition, qui ayent assez de merite pour devoir seulement oser vous regarder. Je n'aimeray donc rien Seigneur, respondit elle en se levant, parce qu'elle vit paroistre Cleanthe et Megisto : qui ne pouvant plus souffrir les visites du Prince sans impatience, veû ce qu'ils pensoient avoir remarque dans le coeur de Policrite, le prierent avec beaucoup de civilité, de vouloir ne se donner plus la peine de venir si souvent chez eux. Mais comme Philoxipe avoit l'esprit un peu irrité des cruelles paroles qu'il pensoit avoir entendues de Policrite, et qui luy estoient pourtant tres avantageuses : il ne pût recevoir le discours de Cleanthe et de Megisto avec la moderation qu'il avoit accoustumé d'avoir. Au contraire, il parut de la colere sur son visage, et beaucoup de douleur dans ses yeux. Cleanthe, luy dit il comme je ne viens pas icy pour vous dérober le Thresor que les Dieux vous ont donné, ne vous opposez pas à la satisfaction que je trouve à admirer en Policrite, la vertu que vous luy avez aprise. Seigneur, reprit Cleanthe, quoy que je connoisse bien la vostre, je ne laisse pas de craindre que comme Policrite n'a pas encore assez vescu pour connoistre precisément, jusques où doit aller le respect qu'elle vous doit : elle ne manque à quelque chose, ou contre vous, ou contre elle mesme. Non non, luy repliqua brusquement Philoxipe, ne craignez rien de ce que vous dittes : et apprehendez plustost que sa seuerité ou la vostre ne me face perdre la raison. Enfin cette conversation quoy que respectueuse pour Policrite, fut toutesois si passionnèe, que Cleanthe et Megisto en furent fort affligez : et Policrite mesme en eut assez d'inquietude, et se repentit d'avoir parlé si malicieusement à Philoxipe. Mais enfin ce Prince se retira fort triste, et fort amoureux tout ensemble : comme il s'en revenoit avec intention de remonter à cheval, à l'endroit où il avoit accoustumé d'en laisser un avec un de ses Gens ; il rencontra le Roy, qui avoit mis pied à terre, et que j'avois l'honneur d'accompagner. Je vous laisse à penser combien cette veüe le surprit : je voulus d'abord tascher de luy faire connoistre par quelque signe que j'estois au desespoir de ce que le Roy luy allait dire : Mais ce que je pensois faire pour luy preparer l'esprit à quelque chose de fâcheux, produisit un autre effet, et l'embarrassa davantage. Aussi tost qu'il eut aperçeu le Roy, faisant effort sur luy mesme, pour cacher une partie de son chagrin, il s'avança en diligence : et prenant la parole le premier, apres l'avoir salüé, Segneur, luy dit il, vostre Majesté quitte ce me semble Paphos, en une Saison où elle n'a guere accoustumé de chercher la promenade solitaire. Vous avez raison, respondit il, mais il semble pourtant bien moins estrange que je vienne chercher Philoxipe à Clarie, que de trouver Philoxipe parmy des Rochers. Comme il faisoit assez beau ce jour là, quoy que ce fust en hyver, le Roy ne pouvant differer davantage à dire à Philoxipe ce qu'il avoit sur le coeur : s'arresta en un endroit assez agreable, apres avoir fait signe au peu de monde qui l'avoit suivy, de se retirer, et m'avoir commandé que je demeurasse. Comme il n'y eut donc plus que Philoxipe et moy aupres de ce Prince, il se fit un silence qui dura assez long temps : et où sans doute nous pensions tous trois des choses bien differentes. Le Roy voyant Philoxipe si changé, si melancolique, et si inquiet, taschoit de faire que son amitié fust plus forte que son amour : Philoxipe vouloit chercher dans les yeux du Roy et dans les miens, ce qu'il avoit à luy dire, et le sujet de son voyage : caignant, veû les signes que je luy faisois, qu'il ne sçeust sa passion : Et en mon particulier, j'estois au desespoir de ne pouvoir advertir Philoxipe, et de n'oser dire au Roy ce que je sçavois de l'amour de celuy qu'il croyoit estre son Rival. Mais enfin ce cruel silence où nous nous disions tant de choses à nous mesmes cessa : et le Roy regardant ce Prince d'une maniere tres oblibeante ; Mon cher Philoxipe, luy dit il en l'emrassant, ne soyez point fâché que je sçache le secret de vostre ame : et de ce que je n'ignore pas la passion qui vous tourmente. Philoxipe surpris du discours du Roy, me regarda en rougissant : et le Roy s'imaginant, comme il estoit vray, que c'estoit pour m'accuser de l'avoir trahi, me regarda aussi bien que luy : et pour me punir, m'a t'il dit depuis, de ne luy avoir pas dit la verité ; sans me donner loisir de parler, et sans desabuser Philoxipe de l'opinion qu'il avoit de moy ; Encore une fois, luy dit il, mon cher Philoxipe, ne vous affligez point de ce que je sçay vostre amour : et croyez que je ne vous en estime pas moins. Seigneur, luy repliqua Philoxipe, il me semble que si vostre Majesté sçait mes veritables sentimens, elle devoit avoir la bonté de m'en pleindre, sans m'en parler. Non Philoxipe, reprit le Roy, ma bonté va encore plus loing que cela : et je suis venu exprés icy, pour estre le compagnon de vostre solitude : car puis que je ne vous puis rendre heureux, il faut du moins, que je sois malheureux aveque vous. Ha Seigneur, s'écria Philoxipe, vous me couvrez de confusion ! Non Seigneur, luy dit il, ne prenez pas un semblable dessein : laissez moy seul icy porter la peine de ma foiblesse : et croyez que je me loüeray infiniment de vostre bonté, si elle me laisse seulement mourir en repos, parmy mes Bois et mes Rochers. Le Roy touché d'une compassion extréme, embrassa encore une fois Philoxipe estroitement : et le regardant avec une melancolie estrange ; Je vous demande pardon Philoxipe, luy dit il, de ne pouvoir encore vous ceder absolument Aretaphile : mais je viens icy pour tascher de combatre pour l'amour de vous, la passion que j'ay pour elle : comme vous combatez depuis long temps pour l'amour de moy, celle qu'elle a fait naistre en vostre ame. Philoxipe surpris du discours de ce Prince, eut deux mouvemens bien contraires tout à la fois : car il eut de la douleur de la bizarre opinion du Roy : et de la joye aussi, de ce que ce Prince ne sçavoit pas la verité de son amour, comme il avoit pensé qu'il la sçavoit. Et comme il creût qu'il luy seroit bien aisé de le desabuser d'une chose aussi fausse qu'estoit celle là, il se resolut de continuer de cacher sa veritable passion. Le Roy n'eut donc pas plustost dit ce que je viens de vous dire, que Philoxipe se reculant d'un pas ; Quoy Seigneur, luy dit il, vostre Majesté me soubçonne d'avoir eu l'audace d'estre son Rival ! Dittes, repliqua le Roy, que je sçay que vous avez eu le malheur de ne pouvoir resister aux charmes d'Aretaphile : Mais Philoxipe, je ne vous en accuse pas : je les ay esprouvez le premier : je sçay combien ils sont ineuitables : Vous avez mesme fait plus que je n'eusse fait moy mesme : et peut-estre si j'avois esté en vostre place, aurois-je trahi mon Maistre, au lieu de me resoudre à mourir d'ennuy et de douleur, comme vous avez fait pour l'amour de moy. Ainsi Philoxipe, je ne vous veux point de mal, de ce que vous aimez Aretaphile. Seigneur, repliqua Philoxipe, pour tesmoigner à vostre Majesté que je n'en suis pas amoureux ; je vous promets de ne la voir de ma vie : de n'entrer pas mesme à Paphos : ou du moins de ne parler plus du tout à cette Princesse. je sçay bien, luy respondit le Roy, que vostre generosité vous porte à vous resoudre à la mort, plustost que de manquer à vostre devoir : Mais Philoxipe, afin que vous ne puissiez pas me reprocher que je n'ay rien fait pour me vaincre : je viens demeurer à Clarie aussi bien que vous : pour tascher de me guerir de cette passion, et de vous ceder Aretaphile. De vostre costé, vous ferez la mesme chose : et le premier gueri, la cedera à celuy qui ne le sera pas. Mais mon cher Philoxipe, luy disoit il, vous estes encore plus malheureux que vous ne pensez : car quand je n'aimerois plus Aretaphile, vous n'auriez pas gagné son coeur. Vous sçavez que c'est une ambitieuse, qui n'a l'ame sensible qu'à la Grandeur seulement : et quand je vous aurois cedé ma Maistresse, si je ne vous cedois aussi ma Couronne, vous n'auriez guere de part en son inclination. Mais enfin (poursuivoit ce Prince, sans donner loisir à Philoxipe de l'interrompre) si je vous cede Aretaphile, il me sera apres aisé de vous ceder le Throsne. En un mot, je ne veux pas que vostre mort me soit reprochée : je veux faire tout ce que je pourray pour me guerir, afin de vous guerir vous mesme : et si nous ne le pouvons ny l'un ny l'autre, nous mourrons du moins ensemble. Seigneur, luy dit alors Philoxipe, je vous jure par tout ce qui m'est de plus Sainet et de plus Sacré, que je ne pretens rien à la Princesse Aretaphile : Quelle est donc, reprit le Roy qui ne le croyoit pas, la cause de vostre retraite et de vostre melancolie ? l'avoüe Seigneur, que je fus tenté cent et cent fois, de manquer à la parole que j'avois donnée à Philoxipe : Mais voyant le trouble où il estoit, et qu'enfin il ne pouvoit se resoudre de dire au Roy la verité de la chose, je me retins : et j'entendis que Philoxipe luy respondit, que ce qu'il luy demandoit, ne meritoit pas sa curiosité, et qu'il ne pouvoit le luy dire. Comme il estoit desja tard, nous nous en retourvasmes à Clarie : où le Roy parla tousjours de la mesme façon à Philoxipe, et où Philoxipe luy parla tousjours aussi de la mesme sorte. Ayant trouvé un petit moment à entretenir Philoxipe en particulier, je voulus luy persuader de dire la verité au Roy : mais il ne voulut jamais s'y resoudre : me disant qu'il luy feroit assez connoistre qu'il n'estoit point amoureux d'Aretaphile, en ne la voyant jamais. Cependant, plus le Roy voyoit d'obstination et de douleur dans l'esprit de Philoxipe, plus il en avoit de compassion, et plus il faisoit d'effort sur luy mesme pour vaincre son amour. Et pour cét effet, il fut effectivement huit jours à Clarie : pendant lesquels Philoxipe estoit desesperé, et de l'opinion qu'avoit le Roy, et plus encore de ne pouvoir aller voir Policrite. Je pense mesme que le Roy n'auroit pas si tost quitté cette Solitude, si l'on ne fust venu l'advertir qu'un Ambassadeur d'Amasis Roy d'Egypte estoit arrivé à Paphos. Il fut donc contraint d'y retourner : mais quoy que peust faire Philoxipe, il falut qu'il y allast aussi. Non, luy disoit le Roy, je ne veux point revoir Aretaphile, que je ne vous voye en mesme temps : il faut que la melancolie que je verray dans vos yeux, me soit un contrepoison, contre les charmes que je verray dans les siens. Nous fusmes donc à Paphos : mais Dieux ! que la Cour fut peu agreable en ce temps là, et que l'Ambassadeur d'Amasis trouva l'esprit du Roy peu tranquille ! Ce Prince fut trois jours sans voir la Princesse Aretaphile chez elle : et comme Philoxipe souffroit une peine qui n'est pas imaginable ; tant à cause de l'opinion que le Roy avoit de luy, que de la privation de la veuë de Policrite, il paroissoit encore plus melancolique, et le Roy en estoit aussi plus affligé. Cependant l'ambitieuse Aretaphile estoit en une inquietude extréme, et du voyage du Roy à Clarie ; et de ce qu'il ne la visitoit pas ; et de ce qu'on luy disoit que ce Prince estoit fort chagrin. Mais à la fin le Roy ayant encore voulu se confirmer en sa croyance, mena Philoxipe malgré luy chez la Princesse Aretaphile ; esperant pouvoir mieux observer les sentimens de son coeur en ce lieu là qu'en tout autre. Philoxipe qui creut qu'il n'y avoit pas moyen de mieux détromper le Roy, qu'en luy faisant voir qu'il ne prenoit nul plaisir à regarder cette Princesse, en destourna tousjours les yeux avec grand soin : mais ce qu'il faisoit pour desabuser ce Prince, le decevoit davantage. Car, disoit il en luy mesme, le malheureux Philoxipe ne peut souffrir la veuë de ce qu'il aime, et de ce qu'il ne veut pas aimer. Il s'accusoit alors d'estre trop inhumain, de l'exposer à un si grand suplice : et voyant les cruelles inquietudes qui paroissoient sur le visage de Philoxipe, sa visite ne fut pas longue. Cependant comme il avoit pour le moins ce jour là autant regardé son pretendu Rival que sa Maistresse, et qu'il avoit eu l'esprit fort inquiet, cette Princesse ne fut pas fort satisfaite de sa conversation ; et ne sçavoit à quoy attribuer la cause du changement qu'elle voyoit en luy. Au sortir de là, il dit encore cent choses obligeantes à Philoxipe : et Philoxipe luy fit encore cent protestations son in-de sensibilité pour Aretaphile. Mais enfin, pour accourcir mou discours autant que je le pourray, Philoxipe persecuté de l'imagination du Roy ; en colere du discours de Cleanthe ; affligé de celuy de Policrite ; et bien plus encore de ne la voir point, et de n'oser retourner à Clairie, tomba malade, et mesme dangereusement malade. Tous les Medecins disoient que si l'on ne trouvoit quelque remede à sa melancolie, il mourroit infailliblement. La fièvre luy dura sept jours tres violente : pendant lesquels le Roy estoit inconsolable ; et pendant lesquels j'estois allé faire un petit voyage à Amathuse, pour quelques affaires que j'y avois : car je pense que si j'eusse esté à Paphos, j'eusse bien eu de la peine à ne descouvrir pas au Roy le secret de Philoxipe. Toutes les fois que le Roy entroit dans sa Chambre, et qu'il le voyoit en ce pitoyable estat, il faisoit une ferme resolution de ne songer plus à Aretaphile : mais dés qu'il en estoit sorty, ou qu'il amandoit un peu à Philoxipe, cette resolution devenoit moins forte ; et la chose estoit encore douteuse dans son esprit. Mais enfin la fièvre ayant quitté cét illustre Malade, et les Medecins ne laissant pas de dire apres cela qu'il mourroit infailliblement, si on ne luy ostoit la cause du chagrin qui faisoit ses maux : le Roy sembla avoir pris une resolution tres forte, de s'arracher de l'ame la passion qui le possedoit. Il se resolut donc, de n'aller plus chez Aretaphile : qui ne sçachant qu'imaginer du changement du Roy, creut que peut-estre n'avoit il pas trouvé bon qu'elle n'eust point encore este voir Philoxipe qu'il aimoit si cherement : et que presque toutes les femmes de la Cour avoient esté visiter. Car durant sa maladie, la belle Princesse de Salamis, et la Princesse Agariste ses Soeurs, ne l'avoient point abandonné, et ainsi les Dames y pouvoient aller avec bien-seance. Neantmoins il se trouva que le jour qu'Aretaphile y fut, comme Philoxipe estoit beaucoup mieux, elles estoient sorties : De sorte que la Princesse Aretaphile y allant suivie de quatre ou cinq de ses femmes le trouva seul. Bien est il vray qu'elle n'y fut pas long temps sans Compagnie : car le Roy arriva un moment apres. Comme Philoxipe le vit entrer, il rougit, et parut aussi interdit de cette rencontre, que si effectivement il eust esté amoureux d'Aretaphile. Le Roy qui remarqua ce changement de couleur, estant puissamment touché de voir Philoxipe en danger pour l'amour de luy, faisant un grand effort sur luy mesme, s'aprocha de la Princesse Aretaphile ; qui par respect luy avoit voulu quitter sa place, et où il voulut pourtant qu'elle demeurast. Et apres l'avoir regardée quelque temps sans parler. Madame, luy dit il en soupirant, ne voulez vous point guerir Philoxipe ? Seigneur, luy repliqua t'elle, si sa santé dependoit de moy, vostre Majesté seroit bien tost consolée de la douleur que sa maladie luy cause. Philoxipe qui vit une grande alteration sur le visage du Roy, eut peur qu'il ne dist encore quelque chose qui fist connoistre à Aretaphile l'opinion qu'il avoit de luy : c'est pourquoy prenant la parole, sans donner loisir à ce Prince de respondre ; Seigneur, luy dit il, quoy que je croye que la Princesse Aretaphile soit capable de faire de grandes choses, et de charmer de grandes douleurs : je pense pourtant pouvoir dire sans l'offencer, que la fin de celles que je sens, ne dépend pas de sa volonté ; et qu'il n'y a que les Dieux seuls, qui puissent me retirer du Tombeau. Philoxipe prononça ces paroles d'une façon si triste ; que le Roy achevant de vaincre ce qui s'opposoit au dessein qu'il avoit de tascher de sauver Philoxipe ; s'aprochant encore un peu plus prés de la Princesse Aretaphile, de peur que ceux qui estoient dans la Charobre ne l'entendissent ; Madame (luy dit il, en faisant signe à Philoxipe qu'il ne vouloit pas estre interrompu) je m'en vay vous dire une chose qui vous surprendra : je vous conjure pourtant, de la recevoir favorablement ; et de me faire la grace de croire, qu'à moins que de vouloir sauver la vie Philoxipe, je ne vous la dirois pas ; non pas mesme quand il iroit de la mienne : Ha ! Seigneur, s'écria ce Prince malade, si vostre Majesté acheve de dire ce qu'elle a commencé, elle hastera ma mort, au lieu de la reculer : La Princesse Aretaphile surprise d'entendre ce qu'elle entendoit, et ne sçachant ce que ce pouvoit estre ; regardoit tantost le Roy, et tantost Philoxipe. Mais enfin le Roy achevant de se determiner, C'est vous Madame, dit il à la Princesse Aretaphile, qui mettez Philoxipe dans le Tombeau : vos charmes ont esté plus forts que sa raison, quoy que sa generosité ait esté encore plus forte que son amour. Il vous aime divine Aretaphile, sans oser vous le dire : il ne veut pas mesme encore l'adjoüer : cependant je sçay de certitude, que si vous n'avez pitié de luy, il mourra infailliblement. je ne vous demande donc plus rien pour moy, luy dit il avec une melancolie estrange, mais traitez le moins rigoureusement que vous ne m'avez traité, puis qu'il le merite mieux : et si vostre ambition ne peut estre satisfaite, sans une Souveraine puissance : je vous promets divine Princesse, que si je ne puis mettre Philoxipe sur le Throsne, il en sera tousjours si prés, qu'on ne pourra presque discerner sa place ce de la mienne. Enfin, dit il encore, si Philoxipe meurt je mourray ; et ainsi je vous perdray pour tousjours. Mais si vous sauvez Philoxipe, du moins pourray-je esperer de languir encore quelque temps ; et d'avoir quelque part en vostre estime, n'en pouvant plus pretendre en vostre affection. Ne pensez pas, luy dit il, que ce que je fais soit une marque de la soiblesse de mon amour : puis qu'au contraire s'en est une de sa violence. Car enfin si je pouvois me resoudre à vous abandonner, et à suivre Philoxipe dans le Tombeau, je ne luy cederois pas la part que je pretendois à vostre affection, quoy qu'il en soit plus digne que moy : mais ne pouvant le voir mourir à ma consideration sans en expirer de douleur, il faut que je vive pour le faire vivre, et que je tasche de prolonger de quelque temps le plaisir que j'ay de vous voir. Aretaphile estoit si estonnée d'entendre parler le Roy de cette sorte, et Philoxipe en estoit si affligé ; que l'estonnement et la douleur produisant un pareil effet en ces deux Personnes, elles demeurerent un assez long temps sans pouvoir parler. Aretaphile avoit bien assez bonne opinion de sa beauté, pour se laisser persuader facilement que Philoxipe fust amoureux d'elle ; et elle l'avoit aussi assez bonne de sa generosité, pour croire qu'il n'auroit pas osé descouvrir sa passion : Mais comme tout ce qui n'estoit point Roy ne pouvoit toucher son coeur, elle avoit un chagrin estrange, d'entendre ce qu'elle entendoit : et il y avoit des momens, où elle s'imaginoit que c'estoit peut-estre un pretexte que le Roy cherchoit pour rompre avec elle. Philoxipe de son costé, jugeant bien qu'à la fin il faudroit dire la verité au Roy pour le desabuser, en avoit une confusion si grande, qu'il n'en pouvoit ouvrir la bouche. De sorte que le Roy voyât ces deux Personnes si surprises ; et sentant bien que peut-estre son amour le seroit dédire dans un moment, de tout ce que son amitié luy avoit fait prononcer ; se leva : et sans attendre ce qu'Aretaphile respondroit, Madame, luy dit il, le pitoyable estat où vous voyez Philoxipe, vous persuade mieux que je ne sçaurois faire : et il me pardonnera bien sans doute, si je ne vous parle pas aussi long temps pour luy, qu'il vous a parlé autrefois pour moy. En disant cela ce Prince sortit, quoy que Philoxipe le suppliast de demeurer : l'assurant qu'il alloit le desabuser entierement. Cependant quoy qu'Aretaphile eust beaucoup d'envie de s'en aller, comme elle avoit l'esprit aigry, et qu'elle vouloit sçavoir un peu plus precisément ce que c'estoit que cette bizarre avanture ; elle demeura un moment apres le Roy : et regardant Philoxipe, qui luy paroissoit aussi interdit, que s'il eust esté amoureux d'elle ; Est-ce vous, luy dit elle, Philoxipe, qui avez perdu la raison, ou si c'est le Roy ? car je vous adjouë que j'en suis en doute, et que je ne vous comprens ny l'un ny l'autre. je confesse, Madame, repliqua Philoxipe, que je ne suis pas Maistre de ma raison : Mais, Madame, c'est un mal dont vous n'estes point coupable ; et dont je ne vous accuse pas. Avez vous donc eu dessein, luy dit elle, de me faire perdre l'amitié du Roy ; ou est-ce que le Roy cherche un mauvais pretexte de me l'oster ? Mais Philoxipe si cela est, il n'est point besoin d'une si bizarre sainte : il ne faut que m'en donner le moindre soubçon, et je vous assure que je ne regreteray pas long temps la perte d'un coeur aussi partagé que le sien. Car enfin le Roy jusques à maintenant a tousjours plus aimé sa Couronne, que la Princesse Aretaphile : et par son discours il me veut encore faire côprendre aujourd'huy, qu'il vous aime mieux que moy. Madame, luy dit Philoxipe, je vous demande en grace de ne condamner pas le Roy legerement : et de ne blasmer pas en luy, la compassion qu'il veut avoir d'un mal dont il vous croit la cause. Je m'engage, Madame, à le desabuser de l'opinion qu'il a : car enfin quoy que vos charmes soient incomparables, le respect que j'ay tousjours eu pour vous, et celuy que j'auray toute ma vie pour le Roy, m'ont certainement garanty d'un peril presque inevitable, pour ceux qui n'auroient pas eu de si puissantes raisons de resister à vostre beauté. Ainsi, Madame, ne vous inquietez pas ; et faites moy l'honneur de me promettre de pardonner au Roy l'injustice qu'il a de vouloir que je partage aveque vous, un coeur où vous devez regner seule. Mais, Madame, auparavant que le Roy vous aimast, il m'avoit desja donné la place que j'y occupe aujourd'huy : c'est pourquoy vous n'en devez pas murmurer. Non non, luy dit l'ambitieuse Aretaphile, il ne vous sera pas aisé de justifier le Roy : il est genereux, je l'adjouë ; mais il est mauvais Amant : et quiconque peut ceder la personne aimée, ne l'aime sans doute que fort mediocrement. En disant cela, Aretaphile luy dit adieu : et laissa Philoxipe dans une douleur si grande, que son mal en augmenta. Craignant donc de mourir en laissant le Roy dans l'opinion où il estoit il l'envoya suplier qu'il luy peust parler : et ce fut justement comme je revenois d'Amathuse. Je me trouvay donc aupres de ce Prince, lors qu'il reçeut ce message : et à l'instant mesme il partit, pour aller chez Philoxipe : mais avec tant de chagrin qu'il m'en faisoit piti@©. Il s'estoit repenti plus d'une sois, de ce qu'il avoit dit à Aretaphile : et ne sçachant si effectivement cette Princesse n'auroit point dit quelque parole obligeante à Philoxipe, apres qu'il les eut laissez ensemble ; il retournoit chez luy avec une inquietude extréme. Comme nous y fusmes, il s'informa si la Princesse Aretaphile y avoit encore esté long temps apres luy ? Et ayant sçeu que non, il entra dans la chambre de Philoxipe : qui me voyant avec le Roy en fut fort aise. Seigneur, luy dit il, je voy bien qu'il est temps de vous adjoüer ma foiblesse, et de vous desabuser : Le Roy qui ne pouvoit concilier ces deux choses, ne luy respondit qu'en soupirant : et s'estant assis aupres de son lict, Philoxipe reprenant la parole, luy demanda pardon de la peine qu'il luy avoit donnée : et me pria de raconter au Roy ce que je sçavois de son avanture : le suppliant de ne trouver pas mauvais que je ne luy eusse point dit la verité, puis qu'à moins que d'attirer sur moy le courroux du Ciel et d'estre parjure, je n'eusse pû reveler son secret, apres les sermens qu'il m'avoit fait faire. Je commençay donc de dire au Roy, tout ce que je sçavois de l'amour de Philoxipe : Mais Seigneur, tout ce que je luy disois, luy paroissoit tellement incroyable, et parce qu'en effet la chose n'estoit pas trop dans la vray-semblance ; et parce qu'il craignoit qu'elle ne fust pas vraye ; qu'il fut un assez long temps à ne pouvoir mesme concevoir qu'elle fust possible. Enfin il dit à Philoxipe, qu'à moins que de voir Policrite, il n'adjousteroit point de soy à mes paroles. Philoxipe voyant donc l'obstination de ce Prince, luy dit qu'encore qu'il se trouvast fort mal, il ne laisseroit pas de se faire porter à Clarie, pour peu qu'il se trouvast mieux le lendemain : s'imaginant qu'il recouvreroit plustost la santé, en s'aprochant de Policrite, qu'en demeurant à Paphos. Cependant quoy que le Roy ne creust pas encore ce que je luy disois, il y avoit des momens, où l'on ne laissoit pas de voir des sentimens de joye dans son coeur. Ha mon cher Philoxipe, luy disoit il, seroit il bien possible que vous ne fussiez point mon Rival, et que je me fusse trompé ? Si cela est, adjoustoit il encore, je pense que j'adoreray cette Policrite dont vous me parlez, au lieu de condamner l'amour que vous dittes avoir pour elle : puis que par là je ne seray plus contraint de ceder, ce que j'aime plus que ma vie, et que mon Confident ne sera point mon Rival. Mais admirez Seigneur, les effets extraordinaires de l'Amour ! Philoxipe estoit encore assez malade, lors qu'il avoit envoyé prier le Roy de le venir revoir : mais des qu'il eut formé la resolution de retourner à Clarie, il luy amanda ; il dormit toute la nuit suivante, avec assez de tranquilité ; et le lendemain il se fit porter en Litiere à Clarie, où le Roy alla coucher. Le jour d'apres, Philoxipe quitta le lict : et celuy qui suivit malgré sa foiblesse, il monta à cheval avecque le Roy, accompagné de peu de monde : et fut jusques au pied des Rochers où il faloit descendre.

Histoire de Philoxype et Policrite : départ de Policrite


Comme nous y fusmes, le Roy sans estre suivy que de Philoxipe et de moy, prit le chemin de la Cabane de Cleanthe : comme nous la descouvrismes, Philoxipe qui aussi bien avoit besoin de se reposer, s'arresta : et la monstrant au Roy, Seigneur, luy dit il avec une confusion estrange, voila le lieu qui m'a fait quitter Paphos : Voila l'endroit de toute la Terre qui me plaist le plus : et où vous allez voir une personne, qui peut-estre vous fera plustost Rival de Philoxipe, que Philoxipe n'est le vostre. Ce Prince dit cela avec un sousris qui marquoit visiblement que la seule esperance de revoir Policrite, avoit remis la joye dans son coeur ; ce n'est pas qu'il n'aprehendast de déplaire à cette jeune Personne, et d'irriter encore Cleanthe, en menant le Roy chez luy : mais la chose n'ayant point de remede, il s'y estoit resolu : et cette crainte n'empeschoit pas que la joye n'eust place en son ame. Apres que le Roy eut assez consideré la grandeur de l'amour de Philoxipe, par la petitesse de la Cabane de Policrite : et qu'il eut pourtant adjoüé, que ce Desert avoit quelque chose de sauvage qui ne déplaisoit pas : nous marchasmes, et nous arrivasmes enfin à cette petite Palissade de Lauriers qui fermoit la court de Cleanthe. Nous y entrasmes donc, et Philoxipe devançant alors le Roy, fut à la Maison, dont il trouva la porte fermée. Il frapa sans que personne respondist : ce qui d'abord luy fit croire que peut-estre toute la Famille de Cleanthe seroit allée à ce petit Temple où il avoit veû une fois Policrite. Neantmoins comme il eust pû estre que quelqu'un eust esté dans cette Maison qui ne l'eust pas entendu, il frapa encore : et frapa si fort en effet, qu'un jeune Esclaue qui seruoit Cleanthe leur vint ouvrir : qui connoissant bien Philoxipe, luy dit, apres qu'il luy eut demandé où estoit son Maistre ? Seigneur, je ne puis vous rien dire de ce que vous voulez sçavoir : et je sçay seulement que Cleanthe, Megisto, Policrite, et Doride, ne sont plus icy, et n'y doivent plus revenir. Ils ont emmené avec eux, les femmes qui estoient de leur païs : et mon Maistre m'a commandé d'attendre icy de ses nouvelles : sans que je sçache ny pourquoy il est party, ny pourquoy il m'a laissé. Philoxipe surpris et affligé de ce discours, fut assez long temps sans parler : le Roy s'imagina d'abord, qu'il y avoit de l'artifice : et que Philoxipe ne m'avoit fait dire ce que j'avois dit que pour l'abuser. Mais enfin ce jeune Esclave estant rentré dans la Maison, et revenu un moment apres ; Seigneur, dit il à Philoxipe, lors que Policrite fut preste à partir d'icy, elle me tira à part, sans que personne le vist : et me donna ce que je remets entre vos mains : avec ordre si vous veniez icy de vous le bailler. Philoxipe prenant à l'instant mesme des Tablettes que cét Esclave luy presenta, les ouvrit, pendant que le Roy me faisoit l'honneur de me parler, à huit ou dix pas de là, et il y leût ces paroles.

POLICRITE A PHILOXIPE.

Je ne sçay Seigneur, où l'on mene Policrite : mais je sçay bien que t'est le Prince Philoxipe qui fait son exil. Comme je n'auray peut-estre jamais l'honneur de le voir, j'ay creû que je pouvois sans crime apprendre par cette Lettre mes veritables sentimens, que je refusay de luy dire, la derniere fois que je luy parlay. Il sçaura donc, que d'abord ne me croyant pas digne de son affection par ma naissance, je luy ay refusé la mienne autant que j'ay pû : mais qu'ayant apris en suitte, que je ne suis pas de la condition dont il parois estres : et qu'il y a eu des Rois dans ma Race : je luy adjoüe que j'ay eu de la joye de ne pouvoir moy mesme reprocher au Prince Philoxipe, qu'il eust une inclination trop disproportionnée à sa qualité : et que j'ay creû luy devoir aprendre ce que je suis, afin qu'il ne croye pas faire rien indigne de luy, en se souvenant quelquefois de Policrite, qui se souviendra tousjours agreablement de sa vertu : soit que la Fortune luy fasse passer sa vie dans un Palais ou sous une Cabane.

POLICRITE.

Philoxipe n'eut pas plustost achevé de lire cette Lettre, qu'il vint retrouver le Roy : Seigneur (luy dit il en la luy presentant avec une melancolie estrange) vostre Majesté verra dans ces Tablettes mon innocence et mon malheur. Apres cela le Roy se mit à lire ce que Policrite avoit escrit, et à le lire tout haut : Mais Dieux que le malheureux Philoxipe eut de peine à n'interrompre pas le Roy ! aussi n'eut il pas plustost achevé de lire, que regardant ce Prince avec une douleur extréme ; Et bien Seigneur, luy dit il, suis-je amoureux de la Princesse Aretaphile, et ne suis-je pas le plus malheureux homme du monde ? Le Roy l'embrassant alors, luy demanda pardon de ses soubçons, et de l'inquietude qu'il luy causoit. Mais mon cher Philoxipe, luy dit il, j'en feray bien puni, et par vostre propre douleur, qui sera tousjours la mienne : et par la Princesse Aretaphile, qui ne me pardonnera pas aisèment. Mais, adjousta t'il, encore avez vous de quoy vous consoler : puis que vous aprenez deux choses à la fois fort importantes et fort agreables. Car enfin Policrite vous aime, et Policrite est de naissance illustre : en eussiez vous pû demander davantage aux Dieux, quand ils vous enssent promis de vous accorder tous vos souhaits ? Ha Seigneur, s'écria Philoxipe. ce que vous me dittes pour me consoler, est ce qui fait toute la malignité de mon infortune : car il est vray que j'aprens que Policrite ne me haït pas, et que Policrite est d'une condition égale à la mienne : mais en mesme temps cette aimable et cruelle personne me dit qu'elle ne me verra jamais, et qu'elle ne sçait où l'on la mene. Ha Seigneur, je serois plus coupable si j'estois amoureux de la Princesse Aretaphile : mais je serois moins miserable. J'aurois des raisons pour combattre ma passion : mais icy je ne voy rien qui ne la fortifie, et qui ne l'augmente. Enfin apres que Philoxipe se fut bien pleint, il quitta le Roy : et fut encore demander cent choses à ce jeune Esclave, sans qu'il peust tirer nul esclaircissement, ny de la naissance de Policrite ; ny du lieu où Cleanthe et Megisto estoient allez : et il sçeut seulement qu'il y avoit plus de quinze jours qu'ils estoient partis. Ny prieres, ny promesses, ny menaces, ne purent jamais rien faire dire davantage à ce jeune Esclave, de qui Philoxipe tout desesperé qu'il estoit, ne laissa pas d'estimer la fidelité. Mais enfin ne pouvant rien sçavoir de plus, il suivit le Roy qui s'en retournoit à Clarie. Pour moy, je ne me trouvay de ma vie plus embarrassé : car le Roy estoit si melancolique, et de sa propre douleur, et de celle de Philoxipe, qu'il ne pouvoit se resoudre à parler, ny pour se pleindre, ny pour consoler ce Prince affligé, qu'il aimoit si tendrement. Philoxipe de son costé estoit encore plus inquiet : il abandonnoit cette Cabane à regret, quoy que ce qu'il aimoit n'y fust plus. Tantost il tournoit les yeux pour la regarder encore : tantost il regardoit la Lettre de Policroite, que le Roy luy avoit rendüe : En suitte il regardoit vers le Ciel : apres il attachoit ses regards vers la terre : et marchant quelquefois sans rien dire, et quelquefois aussi soupirant fort haut, il sembloit ne sçavoir pas si le Roy estoit là, ou s'il estoit seul, tant sa resuerie estoit profonde. Enfin nous arrivasmes à Clarie : Mais Dieux, que la conuersation fut triste le reste du jour ! Du moins Philoxipe, luy disoit le Roy, vous avez cét avantage, de sçavoir que Policrite vous a beaucoup d'obligation ; qu'elle n'a rien à vous reprocher ; que vous estes innocent envers elle ; et qu'elle ne pense à vous, en quelque lieu qu'elle soit, que pour regretter vostre absence. Où au contraire, j'ay irrité Aretaphile : de qui l'ame superbe m'accuse sans doute de peu d'affection : et qui trouvera fort mauvais que j'aye preferé vostre vie, à l'amour que j'ay pour elle. Mais Seigneur, reprit l'affligé Philoxipe, vous sçavez où est la Princesse Aretaphile : vous pouvez luy faire entendre vos raison : Vous pouvez luy demander pardon de ce crime, qu'un excès de generosité vous a fait commettre : Vous pouvez soupirer aupres d'elle : Vous pouvez vous plaindre, et vous pouvez appaisser sa colere. Mais pour moy Seigneur, quand je me plaindray ; que je soupireray ; que je respandray des torrents de pleurs parmy mes Rochers, tout cela me rendra t'il Policrite, et sçauray-je où elle demeure ? Peut-estre que Cleanthe se sera embarqué : et peut-estre enfin que je ne sçauray jamais, ny qui est Policrite ; ny où est Policrite. Ha ! Seigneur, s'écrioit ce Prince amoureux et desolé, si vous sçaviez quelle cruelle avanture est la mienne, vous connoistriez aisément que je suis de plus malheureux homme du monde : car si j'aimois une personne qui me haïst, le despit me pourroit guerir : si j'en aimois une inconstante, le mespris que je feroïs de sa foiblesse me consoleroit : si j'estois jaloux, une partie de mon chagrin se passeroit, à chercher les voyes de nuire à mes Rivaux : si l'absente de Policrite estoit bornée, l'esperance de son retour, quelque esloigné qu'il me parust, adouciroit mes inquietudes : et si la mort mesme avoit mis une personne que j'aimerois dans le Tombeau, je pense que je souffrirois moins que je ne souffre. Car enfin ce mal est un si grand mal, qu'il assoupit la raison, et presque l'ame insensible : Mais icy, l'esloignement de Policrite a pour moy toute la rigueur de la mort, et quelque chose de plus. Je ne la dois non plus voir, à ce qu'elle dit, que si elle n'estoit plus vivante : et cependant je sçay qu'elle sera peut-estre en lieu où elle sera veüe ; ou elle sera aimée :et où peut-estre elle aimera, sans se souvenir plus de Philoxipe : et tout cela, sans que je puisse prevoir de fin à ma souffrance ny à mes douleurs : et mesme sans que je puisse avoir recours à la mort. Car apres tout, quoy que Policrite die que je ne la verray plus, je la pourrois voir, et le hazard pourroit me la faire rencontrer. C'estoit de cette sorte que le Roy et Philoxipe s'entretenoient : je taschois de les consoler tous deux, mais à vous dire le vray, mes raisons estoient fort mal escoutées. Cepcndant pour Philoxipe, il n'avoit point de remede à chercher à son mal : car comme il avoit sçeu par cét Esclave qui luy avoit baillé la Lettre de Policrite, qu'il y avoit desja avez longtemps qu'elle estoit partie : il ne pouvoit songer à aller apres, ny ne sçavoit pas de quel costé faire chercher. Tout ce qu'il pût faire, fut d'ordonner à ses Gens de veiller jour et nuit à l'entour de cette Cabane, avec ordre d'arrester tous ceux qui y viendroient, pour tascher d'aprendre par eux ; ce que ce trop fidelle Esclave n'avoit pas voulu dire : et de le suivre par tout où il iroit ; jugeant bien que Cleanthe ne l'avoit pas laisse seul dans cette Maison sans quelque raison secrette, et sans avoir dessein d'y revenir : ou du moins d'y renvoyer quelqu'un de sa part, ou que l'Esclave luy mesme l'allast trouver où il seroit Pour le Roy il n'en estoit pas ainsi : et il n'ignoroit pas que c'estoit aux pieds de la Princesse Aretaphile qu'il faloit aller tascher d'obtenir son pardon. Il ne voulut pourtant pas obliger si tost son cher Philoxipe à retourner à Paphos : et il tarda encore le jour suivant à Clarie. Mais quoy qu'il n'y eust nulle apparence de retrouver Policrite, Philoxipe supplia le Roy de ne laisser pas d'envoyer à tous les Ports de l'Isle : afin de tascher de sçavoir si Cleanthe se seroit embarqué en quelqu'un : estant assez aisé d'en estre esclaircy, à cause de ce nombre de femmes qu'il menoit, qui le rendoient remarquable. Le Roy luy dit qu'il feroit ce qu'il voudroit : mais qu'il le conjuroit aussi, de ne luy refuser pas d'aller à Paphos : pour luy aider à obtenir sa grace de la Princesse Aretaphile. Philoxipe eut un sensible desplasir d'estre forcé de retourner à la Ville : Mais ayant tant d'obligation au Roy, et ce Prince n'estant mal avec la personne qu'il aimoit que pour l'amour de luy, il crüt qu'il devoit y aller, et en effet il y vint. Icy, Seigneur, admirez les caprices de l'amour : l'excès de la douleur de Philoxipe occuppa si fort son esprit, qu'il ne se pleignit plus des maux du corps ny de sa foiblesse : et. ce mesme Prince qui trois jours auparavant estoit venu à Clarie en Lictiere, s'en retourna à cheval à Paphos. Comme nous y fusmes, le Roy alla le soir mesme chez la Princesse Aretaphile, qu'il rencontra sans autre compagnie que celle de ses femmes : elle le reçeut avec toute la civilité qu'elle devoit à sa condition : mais aussi avec toute la froideur d'une personne irritée. Comme elle vit Philoxipe avec le Roy, Seigneur, luy dit elle avec un sous-rire malicieux, je vous avois bien dit que Philoxipe gueriroit sans que je m'en meslasse : Philoxipe, Madame, respondit il, est beaucoup plus malade que je ne le croyois : mais graces au Ciel je ne vous reprocheray point sa mort : puis que vous n'estes pas la cause de ses inquietudes : Eh, veüillent les Dieux que vous ne mettiez pas Philoxipe en estat de vous reprocher la mienne. Non non, Seigneur, luy dit elle, vostre vie n'est point en danger ; et tant que Philoxipe vivra, vostre Majesté n'aura rien à craindre. Ha ! Madame, s'escria le Roy, ne me traitez pas si cruellement : Ha ! Seigneur, repliqua t'elle, n'entreprenez pas s'il vous plaist de me vouloir persuader des choses si opposécs les unes aux autres en si peu de temps. Il n'y a que quatre ou cinq jours, que vous me fistes l'honneur de me dire chez Philoxipe, Que vous ne me demandiez plus rien pour vous : que mon affection estoit un bien où vous ne vouliez, plus avoir de part : Et vous me priastes encore, si j'ay bonne memoire, de ne traiter pas Philoxipe si rigoureusement que je vous avois traité : Et peut-estre (adjousta t'elle, avec une malice extréme) que defferant beaucoup à vos prieres en cette occasion, je vous eusse accordé ce que vous me demandiez pour Philoxipe, si mon amitié eust esté necessaire pour sauver sa vie. Mais grace au Ciel n'en ayant pas besoin, il se contentera s'il luy plaist de mon estime : et vostre Majesté se satisfera aussi de mon respect : qui est la seule chose que je luy puis et que je luy dois rendre. Car enfin me vouloir faire croire que vous m'aimez, apres avoir pû souffrir qu'un autre m'aimast, et avoir souhaité que je l'aimasse ; c'est ce qui n'est pas aisé d'entendre sans quelque sentiment de colere. Croyez moy, Seigneur, adjousta t'elle, qu'aimer son Rival plus que sa Maistresse, est une chose qui n'a guere d'exemples : et qui me permet à mon aduis de faire connoistre à ceux qui sçauront la chose, que c'est une excellente voye de se faire un Serviteur fidelle : et une fort mauvaise invention d'obliger une Princesse à aimer celuy qui la traite de cette sorte. Quoy, Madame, repliqua le Roy, la compassion que j'ay euë pour Philoxipe me destruira dans vostre esprit ! Moy, dis-je, qui ay souffert un supplice effroyable, auparavant que de me resoudre d'avoir de la pitié pour luy. Moy qui ne vous cedois, que parce que je ne pouvois vous abandonner ; et qui sentois que la mort de Philoxipe avançoit la mienne. Si vous eussiez plus aimé Aretaphile, repliqua cette Princesse, que vous n'aimiez Philoxipe, vous vous fussiez pleint de son malheur et du vostre : vous eussiez tasché de le guerir par l'absence, et par cent autres voyes : et tout au plus, vous ne l'eussiez pas haï ; vous eussiez pleuré sa mort quand elle fust arrivée ; et vous vous en seriez consolé, par la seule veüe d'Aretaphile. Mais parce que vous aimez plus Philoxipe qu'Aretaphile, vous vous resoluez aisément à sa perte. Cependant, Seigneur, vous n'avez pû ceder à Philoxipe, que la part que vous aviez dans son ame : qui n'estoit peut-estre pas telle que vous la croiyez. Ha ! inhumaine Princesse, reprit le Roy, ne me desesperez pas : et sçachez qu'en vous cedant à Philoxipe, je m'estois resolu à mourir. Peut-estre, Seigneur, repliqua t'elle, si j'avois la foiblesse de vous escouter favorablement aujourd'huy ; qu'à la premiere occasion qui s'en presenteroit ; et qu'au premier soubçon que vous auriez que quelqu'un ne me haïst pas, vous viendriez encore me conjurer de guerir son mal. Non non, Seigneur, adjousta t'elle avec un visage plus serieux, vous ne m'avez jamais aimée, et vous ne sçavez point aimer : l'amour est quelque chose au dessus de la raison et de la generosité, qui a ses reigles à part : l'on peut donner sa propre vie à un de ses Amis : mais pour la Personne aimée, il seroit bien plus juste et plus ordinaire, de donner tous ses Amis pour ses interests, que de la ceder à un de ses Amis. Enfin, poursuivit elle encore, vous avez pû imaginer que vous pouviez vivre sans moy : car si vous eussiez creû que vous enssiez deû mourir, il eust ce me semble esté aussi beau de mourir sans ceder Aretaphile à Philoxipe, qu'apres la luy avoir cedée. Mais, Seigneur, ayant mieux aimé donner une marque de generosité extraordinaire, qu'une preuve d'amour assez commune ; je n'ay rien à dire : mais aussi n'ay-je rien à faire, qu'à conserver mon coeur aussi libre qu'il l'a tousjours esté. Le Roy voyant qu'il ne pouvoit appaiser cét esprit altier, apella Philoxipe à son secours : Venez, luy dit il, venez reparer le mal que vous m'avez fait innocemment : et si vous voulez conserver ma vie, comme j'ay voulu conserver la vostre, faites que l'on me remette en l'estat où j'estois, auparavant que d'avoir eu pitié de vous. Madame, dit alors Philoxipe parlant à cette Princesse, si vous jugez de l'amour du Roy pour vous, par son amitié pour moy, que n'en devez vous point attendre ! puis que pour me sauver la vie, il a pû durant quelques momens seulement, renoncer à la possession d'un thresor inestimable : Et ne devez vous pas croire, qu'à la moindre occasion qui s'en presenteroit, il sacrifieroit pour vostre service, non seulement Philoxipe, mais tous ses Sujets ; et qu'il sa crifieroit mesme sa propre vie ? Non non, respondit cette Princesse, vous n'estes pas si obligé au Roy que vous pensez ; et au lieu que vous me priez de juger de l'amour qu'il a pour moy, par l'amitié qu'il a pour vous : je vous conseille de ne juger de l'amitié qu'il a pour vous, que par l'amour qu'il a pour moy : et de croire que puis qu'il a pû me ceder, il n'a jamais eu une passion assez violente pour Aretaphile, pour meriter que Philoxipe luy soit fort obligé de ce qu'il a fait pour luy, puis qu'il l'eust fait pour tout autre. Mais cruelle Princesse, interrompit le Roy, que voulez vous que je face ? je pense, respondit elle, que je ne vous demanderay rien d'injuste, quand je vous supplieray tres-humblement, de ne vous souvenir plus d'Aretaphile : et de jouir en repos, de la vie de Philoxipe qui vous a si peu cousté. Ha ! s'escria le Roy, si la vie de Philoxipe me coustoit vostre affection, je l'aurois achetée plus cher que si j'eusse donné ma Couronne. Adjoüez la verité. Seigneur, luy dit cette malicieuse Princesse, il Philoxipe eust esté aussi malade d'ambition, que vous le croiyez malade d'amour, il ne seroit pas encore guery ; et vous n'eussiez pas si tost cedé le Sceptre, que vous avez cedé Aretaphile. Philoxipe qui comprit aisément le sens caché de ces paroles, où le Roy ne respondoit pas, tant il estoit accablé de douleur : luy dit, Madame, quand le Roy vous adjoüera qu'il a failly, et qu'il vous en demandera pardon, serez vous plus inexorable que les Dieux, et luy refuserez vous sa grace ? Quand le Roy, luy dit elle, aura fait pour me guerir de quelque maladie d'esprit s'il m'en arrive, une chose aussi extraordinaire que ce qu'il a fait pour vous, je verray alors en quelle disposition sera mon ame. Enfin, Seigneur, quoy que le Roy et Philoxipe pussent dire, ils ne purent rien obtenir de cette imperieuse Personne. Comme ils furent sortis de chez elle, et qu'ils furent retournez au Palais, Philoxipe qui connoissoit admirablement Aretaphile, luy dit qu'il sçavoit une voye infaillible, de le remettre bien avec elle : Helas ! luy dit le Roy, il est peu de choses que je ne face pour cela : Parlez donc mon cher Philoxipe : faut il soupirer longtemps ? faut il verser des larmes en abondance ? et faut il estre eternellement à ses pieds ? Non Seigneur, reprit il, et il ne faut que luy mettre la Couronne sur la teste. Mais, luy respondit ce Prince, j'eusse bien voulu ne devoir point l'amour d'Aretaphile à son ambition : et au contraire, j'eusse voulu que la Couronne de Chipre, eust esté la recompense de son affection pour moy. Enfin, Seigneur, cinq ou fix jours s'estant passez de cette sorte, et Philoxipe ne pouvant plus souffrir la Cour, supplia le Roy de luy permettre de s'en retourner à Clarie. Tous ceux que le Roy avoit envoyez à tous les Ports de Mer qui n'estoient pas fort esoignez de Paphos, revindrent en ce mesme temps : et ne raporterent nulles nouvelles de Policrite. De sorte que le malheureux Philoxipe s'en retourna à sa solitude, avec un desespoir estrange. Il avoit pourtant obligé le Roy à ne dire point quelle estoit la cause de son chagrin : et il n'y avoit que luy, la Princesse Aretaphile, et moy, qui en sçeussions la verité. Encore cette Princesse n'en sçavoit elle rien autre chose, sinon que Philoxipe estoit devenu amoureux d'une personne qu'il ne connoissoit pas. De vous representer quelle estoit la vie qu'il menoit ; cela seroit assez difficile. Dés qu'il faisoit beau, il s'en alloit visiter la Cabane de Policrite, et tous les lieux où il l'avoit veuë, et où il luy avoit parlé : il s'en alloit faire de nouvelles questions à Esclave qui y estoit, et que l'on avoit tousjours observé, sans voir venir personne parler à luy, ny sans qu'il eust esté parler à personne : mais toute l'adresse de ce Prince fut une seconde fois inutile contre la genereuse fidelité de cét Esclave si digne de ne l'estre point. Quand Philoxipe ne pouvoit se promener, il demeuroit dans sa Galerie, à considerer la Peinture de sa belle Venus Uranie : lors qu'il se souvenoit de la douce vie qu'il avoit menée auparavant que d'estre amoureux, il souhaitoit presque de n'avoir jamais veû Policrite : mais dés qu'il rapelloit en sa memoire les charmes de sa beauté et de son esprit, et les heureux momens dont il avoit joüy aupres d'elle, quoy qu'elle luy eust tousjours caché les sentimens d'estime qu'elle avoit pour luy ; il preferoit toutes les douleurs qu'il souffroit depuis qu'il aimoit, à tous les plaisirs qu'il avoit eus pendant qu'il estoit insensible. Helas (disoit il quelquefois en luy mesme en relisant la Lettre de Policrite) que de douces, d'agreables, et de cruelles choses j'ay aprises en un mesme jour ! Policrite est de Naissance illustre ; Policrite se souviendra tousjours de moy, et Policrite ne me verra jamais. Ha s'il est ainsi, pousuivoit il, que n'ay-je recours à la mort, et que fais-je d'une vie si malheureuse ? Puis tout d'un coup venant à penser que Policrite vivoit, et que Policrite ne le haïssoit pas ; un rayon d'esperance luy faisoit croire que peut-estre s'informant de luy, et aprenant la miserable vie qu'il menoit, se resoudroit elle à luy aprendre enfin en quel lieu de la Terre elle vivoit. Ce raisonnement ne luy donnoit pourtant qu'autant d'esperance qu'il en faloit pour l'empescher de mourir : et ne luy en donnoit pas assez pour le consoler de ses infortunes. Philoxipe vivant donc de cette sorte tout le reste de l'Hyuer, alloit quelques fois voir le Roy, lors que le Roy ne le pouvoit venir visiter : et sans nul espoir de remede à ses maux, il attendoit la mort ou des nouvelles de Policrite : car l'une ou l'autre estoient l'objet de toutes ses pensèes, et le terme de tous ses desirs. Le Printemps mesme, qui semble inspirer la joye à toute la Nature, n'apporta point de changement à son humeur : et il regarda rougir les Roses de ses Jardins, avec le mesme chagrin qu'il avoit veû blâchir ses Parterres de neige durant l'Hyuer. Ceux qui observoient l'Esclave de Cleanthe, luy aprirent un matin qu'il estoit mort subitement : cette fâcheuse nouvelle redoubla encore ses déplaisirs : tant parce que tout ce qui apartenoit à Policrite luy estoit fort considerable, et que cét Esclave luy avoit paru digne d'un sort plus heureux ; que parce qu'il perdoit en le perdant, presque toute l'esperance qu'il luy restoit de pouvoir découvrir où estoit Policrite. Il ne laissa pas pourtant de faire continuer encore quelque temps de prendre garde s'il ne viendroit personne à cette Cabane deserte : mais enfin se lassant de lasser ses Gens, il les dispensa d'une peine si inutile : et abandonna absolument sa fortune à la conduitte des Dieux.

Histoire de Philoxype et Policrite : récit autobiographique de Solon


Un jour donc, comme il estoit en une humeur si sombre, Solon arriva à Clarie : un Nom qui luy estoit si cher, luy donna d'abord beaucoup d'émotion de joye : Mais venant à considerer combien il estoit changé depuis qu'il ne l'avoit veû ; et quelle confusion il auroit s'il faloit luy adjoüer sa foiblesse ; quoy qu'il sçeust bien que l'amour honneste n'estoit pas une passion dont Solon fust ennemi declaré, cette joye en fut un peu moderée. Il fut pourtant au devant de luy, avec beaucoup d'empressement : mais comme la tristesse s'estoit puissamment emparée de son coeur et de ses yeux, la satisfaction qu'il avoit de revoir l'illustre Solon estoit tellement interieure, qu'à peine en paroissoit il quelques marques sur son visage. Solon ne le vit donc pas plustost, qu'il remarqua aisément sa melancolie : et Philoxipe de son costé regardant Solon, vit qu'au lieu de cette phisionomie tranquile, et de cét air ouvert et agreable qu'il avoit accoustumé d'avoir dans les yeux, il y paroissoit beaucoup de douleur. Apres que les premiers complimens furent faits, et que Philoxipe eut conduit Solon dans sa chambre. Seigneur, luy dit il, vous me donneriez une grande consolation d'avoir l'honneur de vous voir, si je ne voyois pas quelques signes de tristesse en vous, dont je ne puis m'empescher de vous demander la cause. Genereux Prince, repliqua Solon, je devrois vous avoir prevenu : et vous avoir demandé le sujet de vostre melancolie, auparavant que de vous avoir donné loisir de me parler de la mienne. Mais je vous adjoüe que le Legislateur d'Athenes n'est pas presentement en estat de se donner des loix à luy mesme, et que la douleur que je sens, est plus forte que ma raison. Philoxipe l'embrassant alors estroitement, le conjura de luy en vouloir dire la cause : et le pria de croire qu'il seroit toutes choses possibles pour le soulager. Mais, luy dit il, Seigneur, je pensois que la Philosophie vous eust mis à couvert de toutes les infortunes de la vie : et que la douleur fust un sentiment inconnu à Solon, à qui toute la Grece donne le Nom de Sage. La Philosophie, reprit ce fameux Athenien, est une imperieuse qui se vante de regner en des lieux où elle n'a pas grand pouvoir : Elle peut sans doute, poursuivit il, enseigner la vertu aux hommes : leur faire connaistre toute la Nature : leur faire aprendre l'Art de raisonner : et leur donner des loix et des preceptes, pour la Y conduitte des Republiques et des Estats. Elle peut mesme assez souvent nous faire vaincre nos passions : Mais lors qu'il faut surmonter un sentiment equitable que la Nature nous donne ; croyez moy Philoxipe, que cette mesme Philosophie qui nous aura quelque fois fait perdre des Couronnes sans changer de visage ; ou qui nous en aura fait refuser sans repugnance ; se trouve foible en des occasions moins éclatantes. Et en mon particulier, je puis dire que j'en ay esté abandonné trois fois en ma vie : quoy que peut-estre j'en aye esté secouru en cent autres rencontres assez difficiles. Mais encore, luy dit Philoxipe, ne sçauray-je point ce qui vous affligé ? Il faut bien que je vous le die, luy repliqua Solon, puis que ce n'est que de vous seul que je puis attendre quelque secours. je ne vous rediray point, luy dit il, tant de particularitez qu'autrefois je vous ay racontées de ma fortune ; car je veux croire que vous ne les avez pas oubliées : Mais pour vous faire entendre parfaitement la cause de ma douleur ; il faut toutefois que je reprenne les choses d'assez loin : et que je vous dis quelques circonstances de ma vie, que vous avez ignorées. Vous avez bien sçeu que je n'ay jamais creû que le mariage fust incompatible avec la Philosophie et la parfaite Sagesse, comme Thales cét illustre Milesien se l'est imaginé : et vous n'avez pas ignoré non plus, que j'espousay une Personne de grande vertu et de grand esprit, dont j'eus des Enfans, qui moururent peu apres leur naissance : à la reserve d'un Fils qui me resta, et que j'ay eslevé avec beaucoup de soin, en intention de le rendre digne de l'illustre Sang dont il est descendu. Il pouvoit avoir quatorze ou quinze ans, lors que je fus à Milet pour quelques affaires : et comme le sage Thales estoit fort de mes amis je fus le visiter : et suivant nostre coustume, il soustint ses opinions, et moy les miennes. Il me reprochoit agreablement ma foiblesse : et me disoit que je tesmoignois assez l'indulgence que j'avois pour l'amour, par une petite Image de Cupidon que je consacray un jour à cette Dimunité, et que je fis placer au Parc de l'Academie, au lieu où ceux qui courent avec le flambeau Sacré ont accustumé de s'assembler. Passant donc insensiblement d'une chose à une autre, nous parlasmes des felicitez et des infortunes du mariage : et en suitte la conversation s'esloignât toujours de son premier sujet, côme il arrive assez souvent, nous parlasmes de nouvelles, et d'autres choses semblables. Un moment apres, Thales feignant d'avoir quelque ordre à donner à un des siens pour ses affaires particulieres, se leva pour luy parler bas, et se vint remettre à sa place. En suitte de quoy à quelque temps de là, je vys arriver un Estranger que je ne connaissois pas, qui luy dit qu'il venoit d'Athenes, et qu'il n'y avoit que dix jours qu'il en estoit parti. A l'instant mesme, pressé par ce desir naturel de curiosité de sçavoir s'il n'y avoit eu nulle nouveauté en ma Patrie, depuis que j'en estois esloigné, je luy demanday s'il ne sçavoit rien de considerable de ce lieu là ? Non, me respondit il, si non que le jour que je partise vy faire les funerailles d'un jeune Garçon de la premiere qualité, où toutes les personnes de consideration qui sont à la Ville estoient : et pleignoient extrémement la douleur que recevoit le Pere de cét Enfant, qui n'estoit pas alors à Athenes. j'adjoûe Philoxipe, qu'entendant parler cét homme de cette sorte, je changeay de couleur : et ne pus m'empescher de craindre pour mon fils. Mais, luy dis-je, ne sçavez vous point le Nom de ce malheureux pere ? je l'ay oublié, me repliqua t'il, mais se sçay que c'est un homme d'une extréme probité, et dont la reputation est grande en ce lieu là. je confesse Seigneur, que comme la Philosophie enseigne aussi bien la sincerité que la modestie, je creus que je pouvois estre celuy dont parloit cét homme : de sorte que voulant m'éclaircir, sans choquer la bien-seance ; il ne s'appelloit sans doute pas Solon ? (luy dis-je, attendant sa response avec beaucoup d'inquiétude) Pardonnez moy, me respondit il, et ma memoire m'avoit desja redonné son Nom, quand vous l'avez prononcé. Que serviroit il de le nier ? je ne pûs entendre une si funeste nouvelle sans douleur : mais une douleur si violente, que Thales en eut pitié ; et se moquant de ma faiblesse, me demanda en riant, s'il estoit avantageux au Sage de se marier, et de se mettre en estat d'avoir estudié la Philosophie pour les autres, sans s'en pouvoir servir pour soy mesme ? En suitte de quoy il m'aprit qu'il n'y avoit rien de vray en tout ce que cét homme m'avoit dit ; qu'il n'avoit pas mesme esté à Athenes depuis fort long temps, et qu'il n'avoit parlé ainsi que par ses ordres, qu'il luy avoit fait donner, lors qu'il m'avoit quitté pour parler bas à un des siens. A mon retour à Athenes, je retrouvay effectivement mon fils en vie, mais je trouvay toute la Ville en confusion : à cause de quelque desordre qui estoit arrive entre les Descendans de Megacles, et les Descendants de ceux qui avoient esté de la Conjuration Cylonienne. En suitte les Megariens surprirent le Port de Nisacée, et reprirent l'Isle de Salamine qui m'avoit tant donné de peine : et pour comble de malheur, tout le peuple se trouva saisi d'une crainte superstitieuse, qui luy persuada qu'il revenoit des Esprits ; qu'il aparoissoit des Spectres et des Fantosmes ; et cette imagination s'empara tellement de la plus grande partie du monde, qu'il y eut une consternation universelle. Ceux qui avoient le soin des choses Sacrées, disoient mesme qu'ils apercevoient dans les Victimes des lignes infaillibles que la Ville avoit besoin de purifications, et que les Dieux estoient irritez, par quelque crime secret. Pour cét effet, de l'advis des plus Sages, l'on envoya en Crete vers Epimenides le Phaestien, qui estoit et qui est encore sans doute un homme incomparable : un homme, dis-je, de qui la vie est toute pure, toute simple, et toute sainte : qui ne mange à peine qu'autant qu'il faut pour vivre : de qui l'ame est autant destachée des sens, qu'elle le peut estre en cette vie : qui est tres sçavant en la connaissance des choses Celestes ; et qui passe en son Païs non seulement pour avoir quelques revelations divines : mais mesme les Peuples de Crete assurent, qu'il est Fils d'une Nimphe nommée Balte. Quoy qu'il en soit, Seigneur, c'est un homme extraordinaire en sçavoir et en vertu : Epimenides donc ne refusant pas la priere qu'on luy fit, vint à Athenes, et me fit la grace de me choisir entre tant de Gens illustres dont cette celebre Ville est remplie, pour le plus particulier de ses Amis. Apres qu'il eut par sa sagesse, et par la croyance que le Peuple avoit en luy, dissipé toutes les fausses imaginations qu'il avoit : et qu'il l'eut guery de toutes ses craintes, par des Sacrifices, par des prières, 8c par des ceremonies : il voulut encore à ma consideration, tarder quelque temps à Athenes : où certainement il fit des Predictions prodigieuses, à cent Personnes differentes. Un jour que venant à parler ensemble de la foiblesse humaine, et combien peu il faloit se fier à ses propres forces, ny mesme à celles de la Philosophie, je luy racontay ce qui m'estoit arrivé chez Thales le Milesien ; et à quel point j'avois esté honteux, de n'estre pas Maistre de mes premiers sentimens. Solon, me dit il, est aisé à vaincre de ce costé là : et toutes les fois que la Fortune se servira des sentimens de la Nature contre luy, elle le vaincra sans doute : car il a l'ame aussi tendre en ces rencontres, qu'il l'a forte contre l'ambition. Mais Solon, dit il, que vous estes à pleindre, si vous ne vous resoluez à me croire ! et que ce que vous avez souffert chez Thales vostre illustre Amy est peu de chose, en comparaison de ce que vous souffrirez un jour en la personne d'une Fille, dont Vostre Femme est grosse presentement ! J'ay, me dit il encore, observé vostre Naissance et vostre vie : et je trouve que cette Fille qui naistra bien-tost, doit estre un Prodige en beauté et en vertu : et doit estre aussi une des plus heureuses personnes du monde, si vous croyez mes conseils : mais aussi la plus infortunée. Il vous ne les suivez pas. Enfin, me dit il, si vous ne faites ce que je vous diray, vous aurez le desplaisir de voir, que la beauté de vostre Fille desolera vostre Patrie : et qu'apres avoir refusé la Souveraine Puissance comme vous la refuserez un jour, elle donnera de l'amour à un de vos Citoyens, qui deviendra le Tyran de la Republique ; ce qui la fera resoudre à la mort, plustost que de l'espouser. J'advouë qu'en rendant parler Epimenides de cette sorte, j'en fus sensiblement touché : car je luy avois entendu predire des choses que j'avois veuës arriver si precisément en suite, que mon ame en fut esbranlée. je le priay donc de me dire ce qu'il faloit faire, pour empescher qu'un homme qui sacrifioit toute sa vie à la Gloire d'Athenes, n'eust une Fille qui deust donner de l'amour à celuy qui en voudroit estre le Tyran. Il me dit donc que comme l'on ne sçavoit pas encore dans Athenes que ma Femme estoit grosse, il faloit cacher sa grossesse ; l'envoyer à la Campagne, et quand elle y seroit accouchée, faire nourrir cette Fille secrettement, sans qu'elle sçeust de qui elle estoit née : et sans que personne le sçeust aussi excepté ceux qui auroient soin de son education. Que s'il arrivoit que je fusse obligé de quitter ma Patrie, il faloit que je la laissasse pendant mon exil, en quelque Isle de la Mer Egée : et que cela estant elle seroit infailliblement heureuse, sans que je deusse craindre qu'elle fust aimée du Tyran d'Athenes. Enfin, Seigneur, pour accourcir mon discours, je creus les conseils d'Epimenides : et j'envoyay ma Femme aux Champs, où elle acoucha d'une Fille quand le temps en fut venu. Ce commencement de Prediction acomplie me semblant estrange, je continuay d'agir selon les conseils d'Epimenides : qui en s'en allant (apres avoir refusé tous les presens qu'on luy offrit, n'ayant voulu pour sa recompense, qu'un rameau de l'Olive Sacrée) me dit que ma Fille me donneroit un jour autant de satisfaction par sa vertu et par son bonheur, qu'elle me donneroit d'inquietude par sa perte. Ces paroles obscures me demeurerent dans l'esprit : et depuis cela je remis ma Fille entre les mains d'une Soeur que j'aimois beaucoup, qui estoit mariée à Corinthe, et qui m'estoit venuë voir : confiant à elle seule et à son Mary le secret qu'Epimenides m'avoit tant recommandé. je ne m'arresteray point à vous dire que je perdis bientost apres ma Femme, et que j'en eus une douleur extréme : je ne vous entretiendray pas non plus des desordres d'Athenes, qui sont trop connus pour estre ignorez de quelqu'un : ny des solicitations que l'on me fit d'accepter la Souveraine Puissance ; en me faisant souvenir qu'il y avoit eu des Rois dans ma Race : et qu'un homme descendu de l'illustre Codrus, pouvoit accepter le Sceptre sans scrupule. Ny avec quelle fermeté je rejettay ceux qui me faisoient une proportion injuste, suivant les Predictions d'Epimenides. je ne vous rediray pas non plus, quelles furent les Loix que j'establis : vous les sçavez, et n'ignorez pas comment elles furent reçeuës : ny la resolution que je pris de quitter ma Patrie pour dix ans, afin de n'y changer plus rien, et de laisser au Peuple le loisir de s'y accoustumer. Mais je vous diray qu'estant prest à me bannir volontairement de la Grece, et n'ayant pas oublié ce qu'Epimenides m'avoit dit, j'aborday à Corinthe sans estre connu : où je dis à ma Soeur que j'estois obligé de laisser ma Fille en une Isle, tant que mon exil dureroit. Cette vertueuse Personne qui ne l'aimoit pas moins qu'une Fille qu'elle avoit aussi ; avoit espousé un homme de qui la vertu estoit extraordinaire, et qui depuis longtemps menoit une vie fort retirée ; de sorte qu'elle luy persuada aisément de n'abandonner point ma Fille : qui effectivement me parut la plus belle Enfant que je vy jamais. je consultay mesme les Dieux sur le dessein que j'avois, qui m'y confirmerent : Ainsije pris dans mon Vaisseau cette petite Famille : et voulant du moins que le lieu de l'exil de ces Personnes qui m'estoient si cheres, fust agreable ; je choisis cette Isle pour les y laisser. Pendant le discours de Solon, Philoxipe qu'il y avoit desja long temps temps qui avoit bien de la peine à ne l'interrompre point, ne pût plus s'en empescher : Quoy, Seigneur, lny dit il, vous avez laissé une Fille en cette Isle ? Ouy, reprit Solon en soupirant, et je l'y vy encore le voyage que je fis icy il y a prés de quatre ans, sans vouloir estre veû que de vous. Mais, Seigneur, si j'ose parler de cette sorte, je la vy telle qu'Epimenides me l'avoit dépeinte ; c'est à dire belle, pleine d'esprit et de vertu. Lors queje quittay la premiere fois ceux qui la conduisoient, je les obligeay de se dire de l'Isle de Crete ; à ce mot, Philoxipe changea de couleur, se souvenant que c'estoit le lieu d'où Cleanthe luy avoit dit qu'il estoit. Mais Seigneur, reprit il, comment se nomme cette Fille que les Dieux vous ont donnée ? Policrite, respondit Solon : Policrite ! s'escria Philoxipe ; Quoy, Seigneur, Policrite est vostre Fille ? Solon surpris du discours de Philoxipe, changea de couleur à son tour : et craignit que ce Prince ne sçeust quelque chose de Policrite qui luy desplust davantage que l'incertitude où il estoit de sa vie et de son sejour. Seigneur, luy dit il, qui vous a fait connoistre ma Fille, que j'avois sans doute laissée assez prés de vous : mais que j'avois aussi logée en un lieu assez sauvage, pour croire que vous ne la deviez pas rencontrer : et que quand vous la rencontreriez, vous ne la connoistriez pas pour ce qu'elle est ? Les Dieux, respondit Philoxipe, sont ceux qui me l'ont fait connoistre : et les Dieux, adjousta t'il encore, sont ceux qui l'ont enlevée de sa Cabane, pour me punir sans doute de n'avoir pas connu plus precisément la Fille de l'illustre Solon. En suite il pria ce fameux Legislateur de passer dans sa Galerie, qui avoit esté peinte depuis son dernier voyage à Clarie ; et luy monstrant les Portraits de Policrite sous la Figure de Venus Uranie ; Voila, Seigneur, luy dit il, la Deesse qui m'a fait connoistre Policrite. Solon surpris de cette veuë regarda Philoxipe : et ne pouvant comprendre qu'il peust avoir ces Peintures sans le consentement de Policrite ; Seigneur, luy dit il, Epimenides m'assura que Policrite seroit vertueuse : mais ces Portraits me font craindre que pour avoir esté eslevée parmy des Rochers, elle ne soit devenuë un peu trop indulgente. Ha ! Seigneur, s'escria Philoxipe, que Policrite est esloignée de ce que vous me dittes ! Mais oseray-je vous aprendre ma hardiesse ? et oseray-je vous demander, auparavant que de vous raconter mon malheur et le vostre, pourquoy vous la laissastes en ce lieu là ? Solon qui connoissoit la vertu de Megisto et de Cleante : qui sçavoit aussi côbien estoit grâde celle de Philoxipe, condamna ses premiers sentimens : et se hasta de luy dire, comment lors qu'il arriva en nostre Isle, il avoit fait débarquer Cleanthe et sa Famille comme des Passagers qui n'estoient pas de sa connoissance. Qu'en suitte il les avoit logez au bord de la Mer : Mais qu'estant apres à Clarie, et luy aidant à faire bastir la Ville à la quelle il avoit voulu donner son Nom, s'estant allé promener seul, il avoit remarqué ce petit Desert, ou il avoit logé Policrite : ayant donné à Cleanthe dequoy faire bastir sa Cabane, et dequoy y subsster tres commodément, aussi long temps que devoit durer son exil. Que passant d'Affrique en Asie, pour s'en aller à la Cour de Cresus, il avoit voulu auparavant revenir en Chipre, afin d'y voir sa chere Policrite : et qu'il avoit esté un mois entier à cette Cabane, sans que Policrite eust sçeu son Nom, ny qu'il estoit son Pere : et qu'en suitte il l'estoit venu voir à Clarie : mais qu'il luy advoüoit qu'il avoit descouvert en ce voyage là dans l'esprit de cette je une Personne, des lumieres extraordinaires, qui l'obligeoient d'en regretter la perte sensiblement. Car dit il, je n'ay plus trouvé personne dans cette Cabane : et n'ay pû sçavoir ny pourquoy ceux qui l'habitoient en sont partis ; ny la route qu'ils ont prise ; ny depuis quand ils ne sont plus en cette Solitude. Mais vous, adjousta t'il, Seigneur, hastez vous s'il vous plaist de me dire tout ce que vous sçavez de ma Fille, et ne me desguisez rien : car je vous advoüe que j'ay l'esprit un peu en peine. Philoxipe apres avoir en effet remarque que Solon avoit une extréme impatience de sçavoir comment il connoissoit Policrite, et comment il en avoit tant de Portraits, luy raconta la chose avec beaucoup de sincerité. Il le fit ressouvenir de son humeur insensible : et qu'il luy avoit dit il y avoit long temps. Que l'on pouvoit estre vaincu par l'Amour une fois en sa vie sans bonté. En suite il luy dit la belle et illustre Côpagnie qu'il avoit euë chez luy : combien cette Venus avoit esté trouvée merveilleuse : la guerre qu'on luy en avoit fait : la rencontre de Policrite aupres de la Source de Clarie : sa surprise de voir que la Peinture de sa Venus, estoit le Portrait de cette Inconnue : son inquietude de ne pouvoir la retrouver : l'heureuse rencontre qu'il avoit faite de Cleanthe, comme il s'en alloit au Temple avec sa Famille : La troisiesme fois qu'il l'avoit veuë, lors qu'il la trouva dans le Temple mesme : comment il avoit enfin descouvert sa Cabane, et ses diverses pensées là dessus : la premiere visite qu'il avoit renduë à Policrite, lors qu'il la trouva faisant des Festons de Fleurs : les conversations qu'il avoit euës avec Cleanthe et avec Megisto : et enfin la violente pavion dont il s'estoit trouvé surpris. Il luy dit encore combien je l'avoit côbatuë, à cause de la bassesse qu'il croyoit en la condition de Policrite : quel changement cette passion avoit causé en son esprit : quel bruit sa melancolie avoit fait dans la Cour : la bizarre imagination que le Roy en avoit euë : ses conversations aveque luy, et avec la Princesse Aretaphile : la colere de cette Princesse, et l'embarras où il s'estoit trouvé : de quelle façon Mandrocle avoit fait les Portraits de Policrite : et enfin tout ce qui luy estoit advenu. Mais apres avoir finy son recit, sans donner loisir à Solon de luy parler ; ainsi Seigneur, luy dit il, vous voyez que je ne suis plus cét insensible Philoxipe que vous avez autrefois connu : mais du moins puis-je vous protester, qui j'ay aimé Policrite dans une Cabane, avec le mesme respect que si elle eust esté sur le Throsne : et je puis mesme vous assurer, que la passion que j'ay eüe pour elle, a esté aussi pure, que si j'eusse sçeu qu'elle eust esté vostre fille. Ne me condamnez donc pas je vous en conjure : puis que je n'ay fait autre chose, qu'adorer la vertu de Solon, en la personne de Policrite. Ouy Seigneur, poursuivit il, c'est plus de sa vertu que de sa beauté que je suis amoureux : cependant je ne laisse pas de meriter chastiment : car sans doute mes visites ont obligé Cleanthe à quitter son Desert. Il n'a pas connu Philoxipe : et s'est imaginé qu'il abuseroit de sa condition. Mais pour vous prouver, dit il encore, que j'ay vescu aveque respect aupres de Policrite, et que je n'en ay jamais eu une parole favorable ; Voyez (luy dit il Seigneur, en luy monstrant la Lettre qu'il en avoit reçeüe) l'innocente et cruelle marque de reconnoissance, que cette adorable Personne m'a donnée ; puis qu'en mesme temps qu'elle me dit qu'elle se souviendra de moy, elle me dit aussi qu'elle ne me verra jamais. Neantmoins Seigneur, adjousta t'il, si ma passion vous déplaist, je vous proteste que je me resoudray à mourir, aussi tost que vous m'en aurez donné la moindre connoissance : puis que c'est la seule voye par laquelle je puis l'arracher de mon coeur. Mais aussi, s'il est vray que vous ayez une veritable affection pour moy, vous me plaindrez au lieu de m'accuser : vous me promettrez de ne m'estre pas contraire, si les Dieux vous redonnent Policrite : et que vous souffrirez qu'elle possede la belle Ville que j'ay fait bastir par vos ordres. je voudrois Seigneur, pouvoir luy offrir plusieurs Couronnes : mais je ne pense pas que celuy qui les refuse, fasse difficulté de donner sa fille à un Prince qui s'estime heureux de n'estre qu'aupres du Throsne : et d'aider à son Roy à soutenir la pesanteur du Sceptre. Apres que l'illustre Philoxipe eut cessé de parler, et que Solon eut achevé de lire la Lettre de Policrite ; Ma fille, luy dit il, est encore plus sage que je ne pensois : et puis qu'elle a pû resister aux charmes de la Grandeur, et à la vertu de Philoxipe : je trouve qu'Epimenides avoit raison de parler de celle de Policrite comme d'un miracle. Soyez donc assuré, luy dit il, Seigneur, que si les Dieux me redonnent ma fille, je n'aporteray nul autre obstacle à vos desseins, que la priere que je vous feray de considerer plus d'une fois, si elle est digne de l'honneur que vous luy voulez faire : car si vous continuez en vostre resolution, et qu'en effet je connoisse que sa vertu merite une partie des graces que vous luy faites, je seray tout prest de luy commander de vous considerer comme celuy que les Dieux ont choisi pour la rendre heureuse, et pour la combler de gloire. Je ne vous dis point Philoxipe, que le fameux Excestides mon Pere, qui ne m'a laissé pauvre, que par sa magnificence, estoit descendu de l'illustre Race du Roy Codrus : car ce ne sont pas des choses dont je trouve qu'il faille tirer grand advantage. Mais je vous assureray, que tous ceux de ma Maison depuis qu'ils ont quitté là Couronne, ont esté aussi bons Citoyens, que leurs Devanciers avoient esté bons Rois : et qu'en mon particulier, j'aimeray tousjours beaucoup mieux m'opposer à la Tyrannie qu'estre le Tyran. Enfin, luy dit il encore, comme ce ne sera point à vostre Grandeur que je donneray Policrite : je pretens aussi que la vertu de Policrite luy tienne lieu d'une Couronne. Mais helas, interrompit Philoxipe, comment me la donnerez vous, cette adorable Polic