Le Grand Cyrus partie 10 Mlle de Scudéry Artamène ou le Grand Cyrus http://www.artamene.org Partie 10 sommaire : - Réactions au chantage de Thomiris - Trêve - Histoire d'Arpasie : Arpasie promise à Astidamas - Histoire d'Arpasie : Meliante et Arpasie - Histoire d'Arpasie : atmosphère festive - Histoire de Pisistrate : Histoire d'Arpasie : motif de la froideur d'Astidamas - Histoire d'Arpasie : aveux de Meliante à Cleonide - Histoire d'Arpasie : Arpasie rompt avec Meliante - Histoire d'Arpasie : rencontre d'Arpasie et d'Hidaspe - Cyrus passe à l'attaque - Suite de l'attaque de Cyrus et nouvelle trêve - Histoire de Sapho : amour malheureux et départ de Tisandre - Histoire de Sapho : réunions mondaines - Histoire de Sapho : Phaon et Themistogene - Histoire de Sapho : Phaon amoureux de Sapho - Histoire de Sapho : les portraits de Sapho - Histoire de Sapho : retour de Tisandre - Histoire de Sapho : bonheur et Sapho et de Phaon - Histoire de Sapho : la Scythie - Attaque des ennemis et mort de Spitridate - Captivité de Cyrus et cruauté de Thomiris - Conséquences de la fausse nouvelle de la mort de Cyrus - Histoire de Méréonte et Dorinice - Jalousie de Cyrus - Cyrus se fait découvrir en voulant envoyer une lettre à Mandane - Libération de Cyrus et d'Anaxaris - Cyrus prisonnier de Thomiris - L'ultime bataille - Triomphe de Cyrus et mariages - Mariages Livre premier Réactions au chantage de Thomiris Comme Ortalque n'avoit pas esté avec Anacharsis, lors qu'il avoit parlé à Thomiris, parce qu'il avoit d'abord songé à s'aquiter de toutes les commissions qu'on luy avoit données, ceux qui obligerent ce sage Scythe à partir à l'heure mesme des Tentes Royales, et à s'en retourner vers Cyrus, ne songerent point à luy : si bien qu'Anacharsis s'en alla sans Ortalque, avec les mesmes Gens qui avoient accompagné le Corps de Spargapise Mais lors qu'il fut arrivé à la derniere Garde des Massagettes, qui estoit au Défilé du Bois, et qu'il vint à penser à la douleur qu'alloit avoir Cyrus, quelles reflections ne fit-il point sur les malheurs de la vie, et sur toutes les fâcheuses suittes qu'ont pour l'ordinaire toutes les grandes passions ! Combien de fois s'estima-t'il heureux d'avoir entierement assujetty toutes les siennes à sa raison ; et de s'estre dérobé à la puissance de la Fortune, en mesprisant tout ce qu'elle peut donner ; et en ne s'attachant qu'à l'amour de la vertu, et à l'estude de la Philosophie ! Il eut pourtant besoin de toute sa sagesse, pour s'empescher de murmurer contre les Dieux qu'il adoroit, en voyant un aussi Grand Prince que Cyrus, estre exposé à tant de fâcheuses advantures : mais il s'attacha principalement à chercher de quelles paroles il se pourroit servir, pour adoucir une partie de l'aigreur de celles de Thomiris, qu'il estoit obligé de luy raporter. Il est vray qu'il n'en fut pas à la peine : car comme cette vindicative Princesses s'imagina qu'Anacharsis ne diroit pas assez fortement à Cyrus, ce qu'elle l'avoit chargé de luy dire de sa part, elle envoya un des siens vers luy : afin d'estre non seulement assurée qu'il sçauroit ce qu'elle luy mandoit, mais encore pour sçavoir precisément sa responce. Si bien que quoy que cét Envoyé de Thomiris fust party deux heures apres Anacharsis, comme il avoit fait plus de diligence que luy, il le joignit avant qu'il fust arrivé au Fort de Sauromates, où Cyrus l'attendoit : ainsi ce sage Scythe ne se vit pas dans la liberté de pouvoir diminuer sa douleur, en luy cachant une partie de la fureur de Thomiris : car il ne douta point que celuy qu'elle envoyoit vers Cyrus n'eust ordre de luy dire les mesmes choses qu'elle luy avoit dittes. Cependant ce Grand et malheureux Prince, ne sçeut pas plustost qu'Anacharsis estoit revenu avec un Envoyé de Thomiris, qu'il sentit une agitation de coeur et desprit qu'il n'avoit jamais sentie. Il chercha diligemment à prevoir ce qu'il luy devoit dire ; et l'esperance et la crainte luy donnerent successivement de doux et de fâcheux momens. Il avoit alors aupres de luy Mazare, Artamas, Atergatis, Intapherne, Hidaspe, Araspe, et Aglatidas : mais quoy qu'il parust de l'inquietude et de l'impatience sur le visage de tous, il estoit pourtant aisé de discerner, que Cyrus et Mazare avoient une curiosité de sçavoir le sujet du voyage de cét Envoyé de Thomiris, qui ne pouvoit venir que d'une mesme passion. En effet, ils avoient tous deux une telle envie d'aprendre comment cette Reine avoit reçeu la nouvelle de la mort du Prince son Fils, et une telle aprehension qu'elle n'eust pris la resolution de s'en vanger sur Mandane, qu'ils exprimoient leur douleur et leur crainte par tous les mouvemens de leur visage. Ils se communiquoient mesme leur tristesse et leur impatience par leurs regards : quoy que Mazare fist pourtant toujours tout ce qu'il pouvoit pour cacher une partie de ses sentimens, afin de cacher une partie de son amour à ce genereux Rival, à qui il ne pouvoit, ny ne vouloit plus disputer Mandane. Mais à la fin Cyrus ayant commandé avec empressement, qu'on fist entrer Anacharsis, et qu'on fist attendre l'Envoyé de Thomiris dans une Tente prochaine, il se vit en estat d'estre instruit de ce qu'il vouloit sçavoir. Et bien sage Anacharsis (luy dit ce Prince dés qu'il le vit paroistre) comment Thomiris vous a-t'elle reçeu ? helas Seigneur, repliqua-t'il en soûpirant, je voudrois bien que la fidellité que je vous dois me pûst permettre de vous déguiser une partie de la fureur de cette Princesse : mais puis qu'il importe que vous la sçachiez, et que de plus il y a aparence que celuy qu'elle vous envoye, ne vous la déguisera pas, il faut que je vous die que cette injuste Reine m'a reçeu d'une maniere si indigne de vous, et si idigne d'elle, que pour agir equitablement on en doit presques tout craindre, et on n'en doit presques rien esperer. Ha Anacharsis, s'escria Cyrus, pourveû que je ne doive rien craindre pour Mandane, j'abandonne tout le reste au caprice de la Fortune, et je m'abandonne moy mesme à la fureur de Thomiris : mais encore, adjousta-t'il, de quoy se pleint elle, et quelle injuste vangeance veut elle tirer de la mort de Spargapise ; Seigneur, luy dit alors Anacharsis, comme il ne seroit pas impossible qu'elle eust changé de sentimens apres m'avoir congedié, je pense qu'il est à propos que vous entendiez ce que son Envoyé vous dira, autant que je vous die ce qu'elle m'avoit chargé de vous dire de sa part : car apres y avoir bien songé, je ne puis croire qu'elle ait pû demeurer dans des sentimens si injustes, et qu'elle n'ait pas eu horreur de sa propre injustice. En ne me disant pas ce que vous a dit Thomiris, repliqua Cyrus, vous me donnez lieu de croire qu'elle veut la plus effroyable chose du monde, et qu'elle a dessein d'accabler la Princesse Mandane sous la pesanteur de ses Fers. Anacharsis estant bien aise que Cyrus se portast de luy mesme à craindre tout ce qu'il pouvoit y avoir de plus funeste à aprehender, luy fit encore deux ou trois responces peu precises : afin que craignant tout, il vinst à trouver moins à craindre, à ce qu'il avoit à luy dire. De sorte que Cyrus venant enfin à s'imaginer, que peutestre Thomiris avoit elle fait tuer Mandane ; il dit des choses si touchantes, qu'Anacharsis jugeant alors qu'il estoit temps de luy aprendre la verité, luy die en peu de mots que Thomiris l'accusoit d'avoir fait tuer son Fils ; et qu'elle luy avoit ordonné de luy dire que s'il ne se remettoit en sa puissance dans trois jours, elle luy renvoyeroit le Corps de Mandane dans le mesme Cercueil ou il luy avoit renvoyé le Corps de son Fils. J'ay pourtant à vous dire pour vous consoler dans un si grand malheur, poursuivit alors Anacharsis, que le Prince Aryante a fait ce qu'il a pû pour vous justifier aupres de Thomiris : et que dans la disposition où je l'ay veû, vous devez estre assuré qu'il s'opposera autant qu'il pourra à la fureur de cette Reine. Ha Anacharsis (s'escria Cyrus avec un desespoir estrange) rien ne peut s'opposer à la vangeance d'une Princesse de l'humeur de Thomiris : et je me voy en estat d'estre le plus malheureux homme du monde. En mon particulier, (dit Mazare avec beaucoup de douleur) je suis persuadé que Thomiris pour son propre interest, ne perdra pas Mandane : et je le suis fortement, repliqua Cyrus, qu'elle la perdra pour se vanger de moy, si je ne me perds moy mesme : aussi suis-je bien resolu de le faire, plustost que de hazarder la vie de cette admirable Princesse. Cependant, adjousta-t'il, il faut escouter l'Envoyé de cette cruelle Reine : apres cela ayant commandé qu'on le fist entrer, ce Massagette dit à Cyrus que Thomiris aprehendant qu'Anacharsis ne luy dist pus positivement ce qu'elle l'avoit chargé de luy dire ; il venoit l'assurer que si dans trois jours il ne se rendoit aupres d'elle, elle feroit mourir Mandane, et luy en renvoyeroit le Corps. Vous direz à vostre injuste Reine, repliqua brusquement Cyrus, que dans trois jours elle aura ma responce : mais en attendant je luy declare, que si elle fait souffrir quelque violence à la Princesse Mandane, je ne pardonneray à aucun des Prisonniers qui sont entre mes mains : et que perdant le respect que je luy ay toujours porté, toute mon ennemie qu'elle est, je la poursuivray opiniastrément jusques à ce que j'aye vangé la Princesse qu'elle aura outragée. Je veux pourtant esperer (adjousta-t'il en retenant sa fureur, par un sentiment d'amour pour Mandane) que vous trouverez que la Reine des Massagettes aura changé de sentimens, quand vous arriverez aupres d'elle ; et qu'elle se sera repentie d'avoir fait dire une si injuste et si cruelle chose à un Prince qui ne l'a jamais offensée. Mais encore une fois, dittes luy qu'elle songe à faire en sorte que la Princesse Mandane ne souffre aucune injure : et assurez la qu'il y va de la vie de tous les Prisonniers qui sont en ma puissance, et de celle de tous ceux que je feray à l'avenir. Apres cela Cyrus ayant congedié cet Envoyé, il fut quelque temps sans parler : examinant en luy mesme quelle resolution il devoit prendre. D'abord il creût qu'il faloit marcher droit aux Tentes Royales, forcer le Défilé, et aller à la Teste de son Armée deffendre la vie de sa Princesse : mais tout d'un coup venant à penser que plus il presseroit Thomiris, plus il y auroit à craindre pour Mandane : et que plus la Reine des Massagettes se verroit prés de sa perte, plus elle seroit capable d'avancer celle de cette Princesse, il ne sçavoit que resoudre. Mais si son Grand coeur luy conseilloit de combatre, son amour luy persuadoit plus tost que d'exposer sa Princesse, de se mettre effectivement entre les mains de Thomiris, pourveû qu'elle voulust delivrer Mandane. Il est vray que comme il n'y avoit nulle aparence, qu'elle pûst se resoudre à la delivrer de bonne foy, puis qu'elle n'avoit pas dit qu'elle la delivreroit, quand mesme il se remettoit en son pouvoir ; il ne trouvoit pas son conte à cette pensée non plus qu'à l'autre. Cependant veû l'estat où en estoient les choses, il faloit ou se remettre prisonnier, ou exposer la vie de Mandane : si bien que ne sçachant que resoudre en luy mesme, il avoit l'esprit si agité, que ne pouvant plus renfermer toute sa douleur dans son coeur ; eh de grace, dit-il à tous ceux qui l'environnoient, dittes moy tous les uns apres les autres, ce que vous croyez que je doive, ou que je puisse faire, pour n'exposer pas la vie de ma Princesse ? mais au nom des Dieux, ne considerez qu'elle seulement : et ne me considerez point. Conseillez moy donc precisément ce que vous pensez qui la puisse sauver, sans considerer ny la conservation de mon Armée, ny celle de mes conquestes, ny celle de ma vie : car bien loin de considerer toutes ces choses, je vous dis que je ne considere pas mesme la gloire en cette occasion : et qu'encore qu'il soit honteux au vainqueur de Thomiris, de se remettre dans ses Fers, je suis prest de le faire, si vous n'imaginez nulle autre voye d'empescher que la Princesse ne perisse. Je sçay bien, poursuit-il, qu'il n'y a aucun d'entre vous, qui ose me dire qu'il faut que je reçoive des Fers des mains d'une Reine que j'ay vaincuë : mais je me le diray moy mesme, si vous ne me dittes rien de meilleur. En mon particulier, dit Anacharsis, je suis persuadé que le plus expedient est de tirer les choses en longueur, en faisant une responce qui n'ait rien de precis : afin de donner le temps au Prince Aryante, de remettre la raison dans l'ame de Thomiris, ou de se mettre en estat de pouvoir s'opposer à sa violence. Ha sage Anacharsis, s'escria Cyrus, qu'il paroist bien que vous ignorez quelle est celle de la passion qui me possede ! puis que vous croyez qu'il soit possible que je puisse vivre quelques jours, dans la cruelle incertitude où je suis. Il est vray, adjousta tristement Mazare, que les momens où l'on peut douter de la vie de la Princesse Mandane, semblent bien longs à ceux qui s'y interessent : comme je connois la puissance de l'Amour, reprit Intapherne, je comprends aisément ce que vous dittes : mais à dire les choses comme je les pense, je ne croiray jamais qu'une Reine qui ne fait la guerre que pour se faire aimer, veüille donner un aussi grand sujet de haine, à celuy dont elle veut estre aimée, que seroit celuy de faire mourir une Princesse qu'il adore. Comme on dit que Thomiris est tres violente, reprit Atergatis, je ne mets pas la plus grande seureté de la vie de la Princesse Mandane en ce que vous dites : mais je la mets en l'amour d'Aryante : car enfin puis que sa passion a bien esté assez forte pour luy faire oublier ce qu'il devoit à l'illustre Cyrus ; et qu'elle a esté assez violente pour luy faire entreprendre le hardi dessein de l'enlever presques à ses yeux ; elle sera sans doute et assez forte, et assez ingenieuse, pour luy faire conserver la vie de Mandane : et pour luy faire trouver les moyens de s'opposer à la violence de Thomiris. Quand il ne feroit pas ce que vous dittes, reprit Hidaspe, je ne laisserois pas de croire que la Reine des Massagettes n'attenteroit pas à la vie de la Princesse Mandane. En effet apres avoir esté vaincuë, il y auroit beaucoup d'imprudence d'irriter son Vainqueur par une si cruelle action : et je ne croiray jamais qu'elle s'y puisse resoudre. Comme il luy vient de nouvelles Troupes de divers endroits, reprit Araspe, la consideration de la Bataille qu'elle a perduë, ne l'empescheroit pas de se vanger : mais comme l'a fort judicieusement dit le Prince Atergatis, Aryante s'y opposera, et s'y opposera mesme avec succés et sans beaucoup de peine : car son Parti paroistra si equitable, que je croy que Thomiris trouvera tous ses Sujets rebelles, si elle leur commande de perdre la Princesse Mandane. Pour moy (adjousta Aglatidas, en adressant la parole à Cyrus) qui connois tous les sentimens que l'amour et la fureur peuvent inspirer, je ne croy point que la Reine des Massagettes ait effectivement eu dessein de faire perir la Princesse Mandane : mais elle a seulement pretendu par une si funeste menace, empescher que vous n'avançassiez vers elle ; avant que les nouvelles Troupes qu'elle attend fussent jointes au débris de son Armée : et en effet, poursuivit-il, je suis persuadé que si on la pressoit trop, le desespoir pourroit la porter à toutes choses. Je croy mesme que si vous estiez sous sa puissance, la vie de Mandane seroit plus exposée qu'elle n'est : mais je ne croy point qu'en l'estat où sont les choses, elle ose se vanger inutilement sur une Princesse dont la mort luy feroit des ennemis de tout ce qu'il y a d'hommes raisonnables au monde, l'entens bien, repliqua Cyrus, que vous me dittes tous ce que vous croyez que je dois craindre ou esperer, mais je n'entens pas que vous me disiez ce que je dois faire : cependant il faut faire quelque chose. Je me suis engagé à respondre à cette injuste Princesse, poursuivit-il, et il le faut faire d'une maniere qui n'expose pas Mandane. Ce que le sage Anacharsis à proposé, repliqua Artamas, me semble si à propos, que je ne pense pas qu'on puisse rien dire de mieux : car enfin en ne donnant pas une responce decisive, vous donnez loisir à la raison de cette Reine de combatre sa fureur, et vous donnez le temps au Prince Aryante de faire des brigues pour la seureté de Mandane. Eh Dieux, s'escria alors Cyrus, en quel pitoyable estat suis-je reduit ? d'estre contraint d'attendre le falut de ma Princesse, d'un Rival que je voudrois avoir tué ; et qui faut qui perisse si je ne veux la perdre, et estre par consequent perdu moy mesme. Non non (adjousta t'il emporté par son amour) je ne puis me resoudre de demeurer dans un estat si fâcheux : et il faut des remedes plus violens au mal dont je suis tourmenté : car enfin quand j'auray rendu une responce ambiguë à l'injuste Princesse à qui je l'ay promise, il faudra apres cela l'esclaircir, et en revenir tousjours au mesme point où j'en suis. Il est vray Seigneur, reprit Anacharsis : mais j'ay à vous dire pour vous amener dans mon sentiment, que lors qu'il s'agit d'empescher quelqu'un de faire une meschante action, et principalement une action de creauté ; il ne faut bien souvent que retenir le premier mouvement de ceux qui la veulent faire : car je suis fortement persuadé, qu'il y a peu de Gens au monde qui soient assez meschans pour vouloir opiniastrément executer une action d'inhumanité. De plus, il faut considerer que Thomiris n'est pas meschante naturellement ; que la fureur qu'elle a dans l'esprit luy estrangere ; et qu'ainsi il y a aparence que si on luy donne loisir d'examiner ce qu'elle veut faire, elle ne fera pas ce que vous craignez, puis qu'elle ne pourroit rien faire qui fust plus opposé à ses interests. En effet, adjousta de sage Scythe, si Mandane n'estoit plus sous la puissance de Thomiris, quelle seroit sa seureté si elle tomboit sous vostre pouvoir ? au lieu que l'ayant sous le sien, elle tient la Paix en ses mains : et elle est assurée de desarmer les vostres toutes les fois qu'elle voudra vous rendre cette Princesse : c'est pourquoy Seigneur, ne vous inquietez pas avec excés ; faites ce que la prudence veut que vous faciez ; et laissez faire le reste aux Dieux, qui ne souffriront pas qu'une Princesse aussi vertueuse que Mandane, meure d'une mort si tragique. Ha sage Anacharsis, repliqua Cyrus, puis que les Dieux souffrent qu'elle soit si malheureuse, ils pourront bien souffrir sa mort : aussi quelque confiance que j'aye en leur justice, je n'ose m'assurer de la vie de ma Princesse : car enfin leur conduite est presques tousjours impenetrable à tous les hommes : et nous voyons si souvent les innocens miserables, et les criminels heureux, que toute la vertu de Mandane ne m'assure point contre l'injustice de Thomiris : neantmoins, adjousta-t'il, je veux croire vostre conseil ; et je luy respondray comme vous l'entendez, quand le temps en sera venu. Apres cela Cyrus ayant tesmoigné qu'il vouloit estre seul, tout le monde se retira, et le laissa dans la liberté d'entretenir sa propre douleur : mais à peine furent-ils sortis, que cette terrible menace de Thomiris luy repassant dans l'esprit, y mit un si grand desordre, qu'il ne sçavoit plus ce qu'il devoit resoudre : et il y eut des instans où il ne trouvoit rien à faire que de se remettre effectivement sous la puissance de cette Reine irritée. Car lors qu'il s'imaginoit de voir le Corps de Mandane dans le Cercueil de Spargapise, sa raison n'estoit plus Maistresse de son esprit : et son imagination luy representant ce funeste objet, comme si la chose eust esté veritable, il en estoit si esmeu, qu'il sentoit presques la mesme douleur qu'il eust sentie, si Mandane eut esté morte. De sorte que son amour ne luy suggerant alors que des pensées tumultueuses, il n'avoit pas plustost pris une resolution qu'il la condamnoit : car comme il n'en pouvoit prendre on il pust voir une seureté infaillible pour la vie de Mandane, il ne pouvoit demeurer dans un mesme sentiment : et la delicatesse de sa passion luy fit mesme imaginer que sa Princesse auroit un jour lieu de faire des reproches, s'il ne se resolvoit pas à se mettre en prison pour la sauver. Mais justes Dieux, disoit-il, la difficulté n'est pas de porter des Fers pour elle : mais la difficulté est de ne pouvoir imaginer sa seureté en prenant des chaisnes : car Thomiris ne voudra pas la delivrer que je ne sois dans ses Fers : et je ne dois pas m'y mettre qu'elle ne soit en liberté. Mais helas (adjousta-t'il en se reprenant) cette injuste Princesse ne m'a pas fait dire qu'elle delivrera Mandane si je me mets sous sa puissance : mais seulement qu'elle ne la fera pas mourir. Quoy cruelle Thomiris, poursuivit-il, vous avez pu faire cette cruelle menace à un Prince qui pouvant vous tuer, baissa la pointe de son Espée par un respect si grand, qu'il fit peut-estre outrage à son amour ? Quoy injuste Princesse, vous avez pû voir Mandane sans l'aimer, et sans advoüer que je n'estois pas coupable de ne luy estre point infidelle ? Quoy vous avez pû la connoistre, et prendre la resolution de menacer sa vie ? et vous avez pû conçevoir qu'il pûst estre possible, que quelqu'un pûst avoir assez de cruauté pour vous obeïr, si vous luy commandiez de la tuer ? Cependant Anacharsis a entendu de vostre bouche cette terrible menace, et je l'ay entendue moy mesme par celle de vostre Envoyé. Apres cela ce Prince affligé estant comme accablée d'une pensée si funeste, n'eut plus que des images confuses dans l'esprit : qui s'entremeslant les unes dans les autres, ne luy laisserent pas la liberté de faire, un raisonnement distinct durant quelque temps. Mais à la fin les ayant dissipées, et voyant alors les choses comme il les faloit voir, il connut qu'il n'y avoit rien de raisonnable à faire, que ce qu'Anacharsis luy avoit conseillé. Neantmoins comme ce conseil satisfaisoit plus sa raison que son amour, il resolut défaire plus qu'il n'avoit dit qu'il feroit : et d'envoyer secrettement Feraulas vers Aryante, pour luy dire qu'il luy donnoit la vie de Mandane en garde : luy déclarant qu'il luy en respondroit en sa propre personne, si Thomiris la luy faisoit perdre : et pour porter encore l'excès de son amour plus loin, il prit effectivement la resolution, selon ce que Thomiris diroit apres la responce incertaine qu'il luy devoit faire, de se remettre sous la puissance de cette Reine, pourveû qu'elle voulust non seulement sauver la vie de Mandane, mais la delivrer. De sorte que trouvant alors quelque espece de repos, apres avoir pris cette resolution, il se trouva capable d'imaginer ce qu'il manderoit à Thomiris, afin de tirer les choses en longueur. Ainsi apres y avoir bien pensé, il resolut d'envoyer Chrysante le troisiesme jour, dire à cette injuste Princesse, qu'avant que de songer à se remettre entre ses mains, il faloit qu'elle luy fist sçavoir quelle seureté elle pouvoit donner de la vie de Mandane : luy declarant qu'il n'y en avoit point d'autre à chercher, que celle de la remettre en liberté, et de la renvoyer au Roy des Medes. Mais afin de faire plus d'une chose à la fois, il fit aussi dessein d'avancer avec toute son Armée, le mesme jour que Chrysante partiroit : et de s'aller poster à l'entrée des Bois, afin que la responce de Thomiris fust moins fiere. Mais quoy que cette resolution fust la plus raisonnable qu'il pouvoit prendre, il n'en estoit point satisfait : et il luy sembloit qu'il pouvoit mieux faire qu'il ne faisoit, quoy qu'il ne le pûst pourtant imaginer : si bien que recommençant tousjours de se pleindre, il estoit en un malheureux estat. Mazare de son costé, souffroit des maux incroyables : et il les souffroit avec d'autant plus de rigueur, qu'il n'osoit les faire esclatter, de peur qu'en monstrant sa douleur, il ne monstrast son amour. Intapherne et Atergatis, avoient aussi beaucoup de redoublement d'inquietude : car ils concevoient bien que si les affaires se broüilloient davantage, les Princesses qu'ils aimoient ne seroient pas trop seurement entre les mains de Thomiris. Gobrias et Hidaspe, pensoient la mesme chose d'Arpasie : où le premier prenoit interest comme son Pere, et l'autre comme son Amant. Myrsile par la passion qu'il avoit pour Doralise, avoit aussi beaucoup de douleur : car comme il sçavoit que Mandane l'aimoit cherement, son amour luy faisoit craindre que Thomiris ne l'envelopast dans sa vangeance : de sorte que soit par interest, ou par compassion du malheur de Cyrus il y avoit de Gens dans cette grande Armée, que ne souffrissent, et qui n'eussent de la douleur. Mais enfin le terme que Cyrus avoit pris pour rendre sa responce estant arrivé, et Chrysante et Feraulas estant prests de partir, le premier pour aller trouver la Reine des Massagettes, et l'autre pour aller secrettement vers le Frere de cette Princesse ; on dit à Cyrus qu'un homme que des Soldats avoient pris à l'entrée des Bois, demandoit à luy parler de la part d'Aryante. A ce nom, Cyrus sentit une esmotion extraordinaire : non seulement par la haine qu'il avoit pour son Rival, mais encore par la crainte qu'il ne luy mandast quelque chose de funeste de la Princesse Mandane. De sorte qu'ayant une impatience estrange de sçavoir ce que son ennemy luy mandoit, il commanda qu'on fist entrer celuy qu'il luy envoyoit : et il le commanda avec tant de precipitation, qu'il estoit aisé de voir qu'il vouloir estre promptement obeï. Aussi le fut il avec tant de diligence, que sa crainte et son amour, n'eurent pas le loisir de luy faire tout le mal qu'elles luy eussent fait, s'il eust eu le temps de chercher à deviner quel estoit lé nouveau malheur qu'il s'imaginoit qui luy alloit arriver : car dans l'assiette où estoit son ame, il ne pouvoit prevoir que des maux. Comme il estoit donc dans cette impatience craintive, qui luy faisoit souhaiter de sçavoir ce qu'il craignoit pourtant d'aprendre ; cét Envoyé d'Aryante s'estant aproché de luy, et luy parlant bas, s'aquita de sa commission avec beaucoup d'exactitude, et beaucoup de respect. Seigneur, dit-il à Cyrus, le Prince Aryante connoissant quelle est la passion que vous avez pour la Princesse Mandane, a eu peur que vous ne vous resolussiez de faire ce que la Reine des Massagettes vous a mandé, et qu'ainsi vous n'exposassiez la vie de cette Princesse : c'est pourquoy poussé par un sentiment de reconnoissance pour les obligations qu'il vous a, et par l'envie qu'il a de conserver la vie de la Princesse qu'il adore, il m'a commandé de vous dire que vous vous gardiez bien de vous remettre sous la puissance de Thomiris : parce que tant que vous n'y serez pas, il vous respond de la vie de la Princesse que vous aimez : ou au contraire si vous vous y mettiez, il ne seroit peutestre plus en pouvoir de la auuer. Mais Seigneur, afin que mon message ne vous soit pas suspect, ne me renvoyez s'il vous plaist qu'apres qu'un des vostres qui s'apelle Ortalque, qui estoit demeuré aux Tentes Royales sera arrivé, et vous ait apris l'estat des choses, en vous aprenant ce que le Prince Aryante a fait pour la Princesse Mandane. Comme il arrivera ce soir, adjousta-t'il, je ne vous demande pas un grand temps : et je vous assure que quand vous l'aurez veû, vous ne douterez pas de la sincerité de l'advis que le Prince Aryante vous donne, tout vostre Rival, et tout vostre ennemy qu'il est. Comme je puis aveque raison, reprit Cyrus, douter de la probité d'un Prince qui m'a si outrageusement trompé, en enlevant la Princesse Mandane, j'accepte l'of- re que vous me faites et puis qu'Ortalque doit revenir ce soir, je remettray à demain au matin à vous renvoyer. Apres cela Cyrus ayant donné ce Massagette en garde, à ceux qui le luy avoient amené, resolut d'attendre aussi jusques au jour suivant à envoyer Chrysante et Feraules vers Thomiris : y ayant encore autant de loisir qu'il en faloit pour rendre sa responce dans le temps qu'il l'avoit promise. Cependant au lieu que ce qu'Aryante luy avoit mandé deust le consoler, son inquietude en redoubla : car outre qu'il ne sçavoit s'il le devoit fier à ce que son Rival luy mandoit, il avoit encore une telle impatience qu'Ortalque fust arrivé, qu'il ne pouvoit durer en nulle part : et certes ce n'estoit pas sans raison, s'il avoit envie de sçavoir ce qu'il avoit à luy aprendre, car il s'estoit passé des choses aux Tentes Royales, depuis le départ d'Anacharsis, et depuis celuy de l'Envoyé de Thomiris. En effet cette injuste Reine n'eut pas plustost commandé qu'on fist partir Anacharsis sans le laisser parler à personne, et qu'un redoublast les Gardes de Mandane ; qu'Aryante à qui la vie de cette Princesse estoit si chere, qu'il eust mieux aimé la voir posseder par Cyrus, que de la voir mourir, alla diligemment pour s'assurer adroitement de ceux qui devoient redoubler la Garde de la Tente où elle estoit : et il le sit avec tant d'adresse et tant de bonheur, que sans que Thomiris le sçeust, il estoit plus Maistre de ceux qui gardoient Mandane, que cette Reine n'en estoit Maistresse. Ce qui facilita le dessein de ce Prince, fut que celuy qui commandoit les Troupes qui estoient destinées à la garde de Mandane, avoit un Frere prisonnier de Cyrus : si bien que l'interessant à la conservation de la vie de cette Princesse, il luy fit voir clairement que son Frere seroit perdu, si Thomiris perdoit Mandane : de sorte que soit par un sentiment d'honneur, de compassion, d'interest pour son Frere, ou d'amitié pour Aryante, il luy promit de mourir plustost que de souffrir que Thomiris fist perdre la vie à la Princesse Mandane. Apres cela Aryante estant en quelque repos, cabala avec ses Amis : et songeant à s'assurer d'une partie des Capitaines, qui avoient eschapé de la Bataille ; il leur dit, ou leur fit dire, tout ce qu'il creût capable de leur donner de l'honneur de la funeste resolution que Thomiris sembloit avoir prise : mais afin que la chose reüssist mieux, il jugea qu'il faloit justifier Cyrus autant qu'il pourroit, de la mort de Spargapise, afin que le dessein de la Reine sa Soeur parust plus injuste. D'ailleurs Ortalque qui estoit demeuré caché chez un homme avec qui il avoit fait amitié, du temps qu'il estoit aux Tentes Royales, solicita les Amis d'Anabaris, et ceux d'Adonacris, de s'opposer à Thomiris : si bien que se joignant en cette occasion au Prince Ariante, il y eut un estrange vacarme dans cette Cour. De plus, Ortalque allant voir Gelonide, l'excita encore à servir Mandane : mais elle pût pourtant alors luy faire donner les Lettres qu'il avoit pour cette Princesse : et elle luy promit seulement de dire à Thomiris tout ce qu'elle croiroit capable d'adoucir son esprit. Ortalque dans ce grand desordre, ne pût aussi donner toutes les autres Lettres dont il estoit chargé, à la reserve de celles d'Adonacris et d'Anabris : joint que n'ayant alors que la conservation de la vie de Mandane dans l'esprit ; il ne pensa à autre chose. Cependant cette malheureuse Princesse estoit bien estonnée de voir le redoublement de ses Gardes : et Doralise et Martesie ne l'estoient pas moins qu'elle. Elles furent mesme encore plus affligées : car ayant obligé un de leurs Gardes à leur dire la cause de cette nouvelle rigueur, il la leur aprit : si bien que s'imaginant de moment en moment, qu'on viendroit poignarder Mandane entre leurs bras, ces deux genereuses Filles souffroient des maux incroyables, et ne se trouvoient pas en estat de la consoler. D'autre part la Princesse de Bithinie, et la Princesse Istrine, n'ayant plus la liberté de voir Mandane, et aprenant l'estat des choses par ceux qui les servoient, en avoient une douleur extréme. Arpasie en son particulier, se trouvoit tres malheureuse, d'estre dans la Cour d'une Reine capable d'une aussi grande injustice : et Aripite luy mesme, qui estoit cause de tout ce tumulte, estoit au desespoir de connoistre qu'il faloit que Thomiris eust autant d'amour que de fureur, et d'estre obligé de croire que la mesure de l'une, estoit la mesure de l'autre. Mais quoy que toutes ces diverses Personnes souffrissent beaucoup, ce n'estoit rien en comparaison de ce que souffroit Thomiris : car enfin l'amour, la haine, la vangeance, et la jalousie, déchiroient son coeur avec tant de violence, qu'on peut assurer que jamais qui que ce soit n'a tant souffert que cette Princesse souffroit. En effet, apres les premiers mouvemens de sa fureur, elle connut mesme qu'il n'y avoit pas d'aparence de soubçonner Cyrus d'avoir fait tuer Spargapise : mais elle se garda pourtant bien de tesmoigner qu'elle avoit cette pensée ; car dans le dessein qu'elle avoit de vanger son amour mesprisée sur Mandane ; elle vouloit garder ce funeste pretexte à sa vangeance, afin d'esbloüir les yeux du Peuple : de sorte que ne voyant pas Cyrus teint du sang de son Fils, elle ne vouloit respandre celuy de Mandane, qu'afin d'oster à ce Prince la cause de son amour. Il y avoit pourtant d'autres instans, où cherchant à le noircir, afin d'excuser son injustice, elle doutoit de son innocence : et le regardant comme le meurtrier de Spargapise, elle eust ce luy sembloit voulu l'immoler luy mesme sur le Cercueil de son Fils. Mais apres que des mouvemens si tumultueux, avoient agité son esprit, il y avoit quelquesfois des momens où croyant que Cyrus seroit capable de se remettre sous sa puissance, une partie de sa fureur l'abandonnant, elle songeoit desja comment elle pourroit faire, et pour justifier Cyrus envers ses Peuples, et pour se justifier elle mesme envers Cyrus. Si bien que suprenant tantost dans des sentimens de vangeance et de haine, et tantost dans des sentimens d'amour, elle avoit quelquesfois honte de sa propre foiblesse, et avoit mesme horreur de sa propre cruauté : mais elle n'estoit pas souvent dans ces bons intervales : et pour l'ordinaire, la fureur estoit Maistresse de sa raison. Pense Thomiris, pense, disoit elle, à te bien servir du grand pretexte que tu as de te vanger de ce er ennemy qui t'a si cruellement outragée : et quand tu sçaurois d'une certitude infaillible qu'il n'a pas fait mourir ton Fils, regarde le pourtant tousjours comme la cause de sa mort : car enfin quand il seroit innocent de ce costé là il est coupable de tant d'autres, qu'il merite toute ta haine. En effet, poursuivoit elle, il est venu troubler ton repos ; il t'a fait perdre toute l'innocence de ta vie ; et il t'a fait faire cent choses contre ta propre gloire. Poursuy le donc opiniastrement jusques à la mort, et vange toy de luy sur la Princesse qui est cause du mespris qu'il a pour toy. Pense que la passion qu'il à fait naistre dans ton coeur, a mis ton Fils dans le Cercueil : et que le feu de ton amour, a allumé une Guerre, qui ne s'esteindra peut-estre que par le sang de tous tes Sujets. Immole donc Mandane pour premiere victime de ta vangeance, en attendant que Cyrus soit luy mesme en estat d'estre immolé à ton ressentiment. Mais que fais-je (disoit elle en se reprenant) et que dis-je dans ma fureur ? je parle d'immoler un Prince qui regne dans mon coeur malgré moy : et qui ne seroit pas plustost sous ma puissance, que je dépendrois absolument de la sienne. Quoy, disoit-elle, je pourrois voir Cyrus se remettre prisonnier, et je pourrois le regarder aveque haine ! Ha ouy, ouy, adjoustoit elle, je le pourrois : car puis qu'il ne se seroit mis dans mes chaines, que par un sentiment d'amour pour Mandane, je le haïrois sans doute plus que je ne l'ay jamais aimé : c'est pourquoy affermissons nous donc dans les sentimens de cruauté où nous sommes : et puis que nous ne pouvons plus nous signaler par nostre vertu, signalons nous par nostre vangeance. Apres cela Thomiris semblant s'estre fortement déterminée à n'escouter plus que sa fureur, resolut pour esmouvoir le coeur des Peuples, de faire faire le jour suivant les Funerailles de Spargapise : afin que la veue de ce funeste objet animast les Massagettes à la vangeance de la mort de leur Prince ; et les preparast à celle qu'elle en vouloit prendre. Et en effet cette triste Ceremonie se fit avec beaucoup de larmes : Aripithe en son particulier s'y trouva avec beaucoup de marques de douleur : et Aryante s'y trouva aussi. Mais apres la Ceremonie, il suivit Thomiris à sa Tente : et comme il estoit desja assuré de grand nombre de ses Amis, et particulierement d'Octomasade, et d'Agathyrse ; il luy parla avec beaucoup de hardiesse en faveur de Mandane, afin de l'obliger à renvoyer vers Cyrus. De sorte que cette Princesse s'en irritant, luy respondit fort aigrement : Aryante dans sa fermetè, ne s'emporta pourtant pas : mais il luy dit tout ce qu'il luy devoit dire, et pour sa propre gloire, et pour la conservation de la vie de la Princesse qu'il aimoit : car enfin Madame, luy dit il, je vous declare que comme elle n'est sous vostre puissance, que parce que je l'y ay mise, il n'est rien que je ne face pour l'en tirer, si vous faites quelque chose contre elle. Comme ce que vous pourrez faire, luy dit elle fierement, sera peu de chose, je ne m'en mets pas en peine : cependant je vous commande de ne me voir point que je ne vous l'ordonne. Je vous obeïray Madame, repliqua Aryante, mais ne trouvez pas mauvais si je m'oppose à tout ce que vous entreprendrez contre Mandane. Si Cyrus se remet sous ma puissance, repliqua t'elle, vous n'avez rien a craindre pour cette Princesse : mais s'il ne s'y remet pas, je feray ce que je me conseilleray moy mesme, et je ne feray point du tout ce que vous me conseillerez. Apres cela ayant quitté Aryante elle entra dans une Tente qui luy servoit de Cabinet, où elle apella Aripithe, afin de donner divers ordres pour s'opposer à ce qu'Aryante voudroit entreprendre. Mais il n'estoit plus temps : car non seulement ce Prince avoit presques tous les Capitaines, et tous les Soldats pour luy : mais il avoit mesme envoyé au douant des Troupes qui venoient, pour s'en asseurer en cas de besoin. De plus, Aripithe quoy que bien aise de se voir employé par Thomiris, se trouvoit pourtant fort embarrassé, dans la crainte où il estoit que Cyrus ne se remist prisonnier : s'imaginant que si Thomiris le voyoit, toute sa fureur l'abandonneroit : joint qu'estant bien adverty que le Prince Aryante avoit beaucoup d'Amis, et que la resolution que Thomiris sembloit avoir prise de perdre Mandane, irritoit tous les Gens d'honneur, il ne se voyoit Maistre que du Corps qu'il commandoit : encore cette action de cruauté sembloit elle si estrange à tout le monde, qu'il ne s'y fioit pas absolument. Cependant la sage Gelonide, qui connoissoit bien qu'il ne faloit jamais s'opposer d'abord à la fureur de Thomiris, creut qu'il estoit temps de commencer de parler, et de tascher de la ramener à la raison : c'est pourquoy cherchant à s'insinuer avec adresse dans l'esprit de cette Reine irritée, elle ne la contredit pas avec vehemence. Au contraire elle excusa sa violence par quelques foibles raisons : afin que sans irriter cette Reine, elle pûst apres luy dire aveque plus de force, ce qu'elle vouloir luy persuader. En effet lors qu'elle se vit seule aupres de Thomiris, elle pleignit cette Princesse, du pitoyable estat où la Fortune la mettoit : et de la cruelle necessité où elle se trouvoit reduite, d'avoir à se vanger d'un aussi Grand Prince que Cyrus. Car encore que Gelonide eust ardemment souhaité que Thomiris n'eust plus eu d'amour pour ce Prince, elle creut pourtant qu'en l'occasion qui se presentoit, rien ne pouvoit empescher cette Reine de tremper ses mains dans le sang de Mandane, que le seul interest de son amour. C'est pourquoy prenant un assez long détour pour arriver à sa fin ; en verité Madame (luy die elle, apres quelques autres choses) je vous trouve bien à pleindre d'avoir à vous vanger d'un Prince si favorisé, de la Fortune, et il estimé de toute la Terre : car enfin quoy qu'on die que la vangeance soit douce, le suis pourtant persuadée qu'une ame veritablement genereuse, ne se vange pas sans repugnance : principalement quand elle ne se peut vanger sans respandre du sang. Mais du moins Madame (adjousta-t'elle avec beaucoup de finesse) ay je la consolation de croire que vostre ame a changé de passion : et que si elle souffre toutes les inquietudes qui suivent la haine, elle est delivrée de celles qui suivent l'amour. Ha Gelonide, luy repliqua-t'elle, je suis bien plus malheureuse que vous ne pensez ! et cette premiere passion, n'a pas chassé l'autre de mon coeur. Mais Madame, reprit Gelonide, quelle aparence y a t'il que vous aimiez encore Cyrus ? car à mon advis si cela estoit, vous ne songeriez pas à vous en faire haïr, en persecutant Mandane : puis qu'il est vray que je suis fortement persuadée, que Cyrus vous haïroit beaucoup moins, si vous le persecutiez luy mesme, que de persecuter la Personne qu'il adore : ainsi Madame, s'il est vray que vous ne haïssiez pas ce Prince, songez bien serieusement à ce que vous faites : et si vous m'en croyez, au lieu de menacer la vie de la Princesse qu'il aime, protegez la : et forcez ce Prince par vostre generosité, à advoüer que vous meritez qu'il vous donne son estime, s'il ne peut vous donner son affection. Car enfin Madame, je suis assurée que si vous respandez le sang de Mandane sans haïr Cyrus, vous vous rendrez la plus malheureuse Personne du monde : c'est pourquoy examinez bien vos sentimens : et si vous le haïssez, je consens que vous contentiez vostre vangeance, par les voyes les plus funestes, et les plus creulles. Mais si vous ne le haïssez pas, retenez toute vostre fureur : et pensez, afin d'en avoir la force, que si vous faites mourir Mandane, Cyrus ne sera jamais en estat de vous voir que pour vous perdre. En effet quand il seroit possible que l'amour de Cyrus pour cette Princesse mourust avec elle, il n'oseroit jamais cesser d'estre vostre ennemy si vous l'aviez perduë : et l'honneur l'engageroit tellement à vous faire la Guerre, qu'il seroit impossible, quand mesme il viendroit à vous aimer, qu'il osast jamais faire la Paix aveque vous. Voyez donc Madame apres cela, quels sont vos veritables sentimens, afin de ne vous tromper pas vous mesme : mais pour le pouvoir faire, fondez vostre coeur jusques au fonds : et prenez garde que ne pensant avoir que de la haine, vous n'ayez peutestre que de l'amour. En effet, adjousta t'elle, j'ay oüy dire que ces deux passions, toutes opposées qu'elles font, se desguisent quelquesfois sous des aparences si trompeuses, qu'on ne les connoist pas : et que telle Personne à creû agir par un pur mouvement de haine, qui n'agissoit toutes fois que par un mouvement d'amour. Ha Gelonide, s'escria Thomiris, je n'esprouve que trop à ma confusion, que ce que vous dittes est veritable ! car enfin, je l'advouë aveque honte, Cyrus n'est pas hors de mon coeur : et si je ne l'aimois plus, je ne chercherois pas à m'en vanger sur Mandane. Cependant j'agis comme si je voulois vanger la mort de mon Fils, quoy qu'à dire la verité, mon coeur ne l'en accuse pas comme ma bouche. Ouy Gelonide, puis qu'il faut que je vous descouvre toute ma foiblesse, je le regarde bien plus comme un ingrat envers moy, que comme le meurtrier de Spargapise : ainsi dans le mesme temps que je le noircis en public d'un crime si horrible, je l'en justifie dans mon coeur autant que je le puis. Mais puis que cela est Madame, repliqua Gelonide, il faut donc agir tout autrement que vous n'agissez : et ne vous mettre pas en estat de n'oser estre heureuse, si la Fortune vouloit que vous le pussiez devenir. Car enfin Madame, si vous ne portez pas les choses à la derniere extremité, qui sçait si vous ne pourrez pas un jour voir Cyrus sous vostre puissance ? il peut estre vostre Prisonnier par la guerre : et il peut mesme estre vostre Esclave par l'amour, si vous traitez bien Mandane. Ce Prince du moins vous en estimera davantage : et se trouvera peut-estre à la fin capable de rendre justice à vostre merite, et à vostre affection. Qui sçait mesme si les Troupes qui vous viennent estant jointes aux vostres, ne vous mettront pas en estat d'avoir autant d'avantage sur Cyrus, qu'il en a sur vous ? et si Ciaxare ne se trouvera pas reduit à vous demander la Paix, sans autre condition que de luy rendre la Princesse sa Fille, en vous abandonnant Cyrus ? et qui sçait mesme encore si par cette heureuse Paix, la passion d'Aryante ne pourroit pas estre satisfaite aussi bien que la vostre ? Tout ce que vous dittes a si peu d'aparence (repliqua Thomiris en soûpirant) qu'il est bien difficile que je m'en laisse flatter : du moins Madame, reprit Gelonide, si ce que je dis n'est vray-semblable, il n'est pas impossible : mais il l'est absolument, si vous perdez Mandane, que Cyrus puisse, ny ose jamais vous aimer, ny faire de Paix aveque vous. Ha Gelonide, quel obstacle venez vous mettre à ma vangeance ? repliqua-t'elle, pourquoy voulez vous m'empescher de jouïr du seul plaisir que je puis jamais esperer ? Cependant je sens malgré moy, que ce que vous dittes fait impression dans mon coeur : et que la crainte que j'ay de la haine de Cyrus, retient celle que j'ay pour Mandane. Plûst aux Dieux Madame, repliqua Gelonide, que je pusse empescher vostre Majesté de souffrir tout ce qu'elle souffre : mais puis que je ne le puis, je voudrois du moins pouvoir luy persuader, si elle aime encore Cyrus, de ne le forcer pas à la haïr eternellement, en sacrifiant Mandane à sa vangeance : car par ce moyen je l'empescherois de détruire sa gloire, et je ferois peut-estre quelque chose pour satisfaire la passion qu'elle a dans l'ame. Pour ma gloire, reprit Thomiris, j'ay peu de chose à mesnager : car puis que je ne m'estime plus moy mesme, je ne me soucie guere que les autres m'estiment, ou ne m'estiment pas. Comme Thomiris disoit cela, un ancien Officier de cette Reine, qui estoit fort affectionné à son service, quoy qu'il blasmast sa violence, vint luy donner advis qu'il sçavoit de certitude qu'Aryante estoit Maistre des Troupes ; qu'il avoit envoyé vers celles qui venoient, que celuy qui gardoit Mandane estoit à sa disposition ; et que le Peuple en general commençant de craindre l'ire des Dieux, si elle faisoit mourir une Princesse innocente, murmuroit fort haut, et se porteroit peut-estre à quelque rebellion, si elle persistoit dans le dessein qu'elle tesmoignoit avoir. Comme cét advis luy fut donné par un homme qu'il sçavoit qui luy estoit tres fidelle, il fit quelque impression dans son esprit : joint que ce que Gelonide luy avoit dit en interessant son amour dans fou discours, avoit preparé son ame à le bien recevoir : de sorte qu'apres avoir remercié celuy qui le luy avoit donné, et l'avoir congedie, elle demeura quelque temps sans parler, et se mit à considerer le malheureux estat où elle se trouvoit : et à examiner principalement, ce que Gelonide luy avoit dit. Si bien que venant à penser que si effectivement elle faisoit mourir Mandane, il seroit absolument impossible que Cyrus la pûst jamais aimer ; elle en eut le coeur si touché, qu'elle s'accusa elle mesme de precipitation dans sa fureur : et se repentit presques de ce qu'elle luy avoit mandé. Neantmoins comme elle ne croyoit pas impossible que ce Prince se remist prisonnier pour delivrer sa Princesse, elle se consola de ce qu'elle luy avoit envoyé dire : mais en mesme temps elle se resolut, s'il ne le faisoit pas, de chercher un pretexte pour moderer sa fureur. Toutesfois, comme elle ne sçavoit pas trop bien comment elle se pourroit desdire, apres avoir porté la chose aussi loin qu'elle estoit ; elle demanda à Gelonide comment elle pourroit faire pour suivre son advis, si Cyrus ne se remettoit pas dans ses Fers ? Eh Madame, luy dit alors Gelonide, il faut des pretextes pour faire une violence, mais il n'en faut point pour faire une action de vertu et de bonté : ainsi si vostre Majesté, par l'interest de la passion qu'elle a dans l'ame, et pour sa propre gloire, peut se resoudre à changer d'advis, elle doit diligemment desabuser le Prince Aryante, avant qu'il ait en loisir de rien faire esclatter contre elle ; car enfin Madame, qui sçait si ce Prince ayant un grand pretexte de vous accuser de cruauté envers la Personne qu'il aime, ne se servira pas de ceux qu'il armera contre vous, pour vous arracher la Couronne, comme il l'a desja voulu faire une autre fois ? Desarmez vous donc, afin de le desarmer : et si vous m'en croyez, dittes luy confidemment que vous n'avez jamais eu dessein de faire ce que vous luy avez dit que vous feriez : et que vous n'avez agi comme vous avez fait, que pour tascher de porter effectivement Cyrus à se remettre sous vostre puissance : afin de finir plus promptement la Guerre, et de luy assurer mieux la possession de Mandane. Vous pourriez mesme Madame, luy faire valoir la resolution que vous prenez de ne vous vanger pas de Cyrus sur cette Princesse : et luy dire que ce n'est que sa seule consideration qui vous en empesche. Non non, luy dit Thomiris, je ne suis pas en pouvoir de luy dire ce que vous dittes, car je luy ay parlé trop fortement : et tout ce que je puis est de luy dire que j'ay changé de sentimens pour l'amour de luy. Mais Gelonide adjousta t'elle, quand j'auray dit cela au Prince mon Frere, que diray-je à Cyrus, et à tous ceux qui sçavent ce que je luy ay mandé ? Vous direz Madame, reprit Gelonide, que vous avez voulu vous servir d'une menace rigoureuse, pour tascher de donner la Paix à vos peuples : mais que n'en ayant pas tiré l'effet que vous en aviez attende, vous ne voulez pas noircir vostre reputation par une action de cruauté : ainsi en ne faisant rien contre l'interest de la passion que vous avez dans l'ame, vous aquerrez beaucoup de gloire. Je ne sçay si j'en aquerray beaucoup, repliqua Thomiris en soûpirant, mais je sçay bien que je n'en meriteray guere : et que je suis la plus criminelle, et la plus malheureuse Personne de la Terre. Cependant apres avoir dit que je croyois que Cyrus avoit fait tuer mon Fils, le moyen de changer d'advis ? comme vous l'avez dit dans les premiers mouvemens de vostre douleur, reprit Gelonide, on n'a pas fait un fondement solide sur vos paroles : et tout le monde est si persuadé que cela n'est point, que personne ne vous accusera quand on croira que vous ne le croyez plus. Apres cela Thomiris ayant encore resvé quelque temps, et consideré fortement le danger où elle s'exposoit, et principalement tout ce que luy avoit dit Gelonide touchant la haine de Cyrus pour elle, si elle faisoit mourir Mandane ; elle se détermina tout d'un coup, et sans tarder d'avantage elle envoya querir Aryante. D'abord ce Prince fut surpris de ce commandement : et quelques uns voulurent le dissuader d'obeïr à cette Princesse, s'imaginant qu'elle le vouloit faire arrester : mais comme Aryante estoit fort assuré de ses Amis, et principalement de celuy qui gardoit Mandane, il fut vers Thomiris avec beaucoup de hardiesse. Comme il fut aupres d'elle, il luy demanda si c'estoit pour luy dire qu'elle avoit changé de sentimens, qu'elle l'avoit mandé ? et elle luy respondit avec tant d'art, que tout autre que luy eust esté abusé par le discours qu'elle luy fit : et auroit creû qu'en retenant sa vangeance, elle n'avoit autre consideration, que celle qu'elle disoit avoir. Aryante comprit pourtant bien qu'il faloit que sa passion fust la principale cause du favorable changement qui estoit dans son esprit : il n'en tesmoigna toutesfois rien à cette Princesse : et il voulut bien se charger de toute l'obligation qu'elle vouloit qu'il luy eust, de ce qu'elle n'avoit pas fait dire à Cyrus qu'elle rendroit Mandane, s'il se remettoit prisonnier, mais seulement qu'elle luy sauveroit la vie. Elle adjousta mesme qu'elle n'avoit jamais eu positivement dessein de la faire mourir : mais seulement celuy d'obliger Cyrus à se remettre sous sa puissance. Cependant quoy qu'elle parlast avec beaucoup d'adresse, Aryante connut bien qu'elle avoit une haine estrange contre Mandane : et que si effectivement Cyrus se fust remis sous son pouvoir, elle auroit esté capable de sacrifier la Princesse qu'il aimoit, si on ne l'en eust empeschée par la force. De sorte que craignant alors par un sentiment d'honneur pour Thomiris, et par un sentiment d'amour pour Mandane, que Cyrus, par un transport de sa passion, ne se portast à faire ce que Thomiris luy avoit mandé, il se resolut de l'en empescher par adresse. Cependant il se fit alors une si grande reconciliation entre Thomiris et Aryante, qu'avant que de se quitter, ils resolurent tout ce qu'il faudroit dire au Peuple, quand Cyrus auroit respondu, et tout ce qu'il faudroit faire quand les Troupes qu'ils attendoient seroient jointes : apres quoy Aryante ayant quitté cette Princesse, fut diligemment à sa Tente, afin de depescher un des siens vers Cyrus. Mais comme il l'instruisoit de ce qu'il devoit dire à son Rival, il fut adverty qu'Ortalque demandoit à luy parler : et en effet ce fidelle Serviteur, conseillé par Gelonide, fut trouver ce Prince pour luy dire de quelle maniere il estoit demeuré aux Fentes Royales : et pour le prier de luy donner moyen de s'en retourner vers son Maistre : le conjurant par sa propre gloire, de vouloir luy faire l'honneur de le charger de quelque asseurance de la vie de la Princesse Mandane. Car enfin Seigneur, luy dit-il, apres avoir sçeu ce que vous avez desja fait pour elle, j'ay lieu d'esperer, que quoy que vous ne le faciez pas pour l'interest du Grand Prince à qui je suis, vous ne laisserez pas de souffrir que je luy puisse donner la joye de sçavoir que vous estes son Protecteur. Aryante estimant fort la hardiesse d'Ortalque, le reçeut fort bien : et luy dit obligeamment qu'il voyoit bien que Cyrus estoit heureux en tout, puis qu'il l'estoit jusques à ses Domestiques : apres quoy il luy dit encore que pour tesmoigner à Cyrus qu'il estoit son Rival et son ennemy, sans estre ny ingrat, ny lasche, il vouloit bien reconnoistre les obligations qu'il luy avoit, du temps qu'il estoit Anaxaris, par l'assurance qu'il luy donnoit de la seureté de la vie de Mandane, tant qu'il ne seroit point sous la puissance de la Reine sa Soeur : et pour luy persuader mieux la chose, il luy dit tout ce que la bien-seance luy permit de luy dire, de ce qui le confirmoit dans l'opinion où il estoit : luy disant en suitte tout ce qu'il avoit fait pour conserver la vie à cette Princesse : apres quoy Aryante luy dit aussi qu'il alloit envoyer vers son Maistre, mais que de peur d'estre suspect à la Reine des Massagettes, il falloir que celuy qu'il alloit envoyer et luy, allassent separément : et en effet la chose s'executa ainsi. Cependant Ortalque apres avoir sçeu que l'Envoyé de Thomiris estoit revenu, et avoir apris par Gelonide le bon estat où estoit la chose, partit sans s'amuser inutilement à rendre les Lettres dont il estoit chargé : mais il partit avec un Habillement tel que les Massagettes en portoient : et avec un ordre d'Aryante, afin qu'il ne fust pas arresté par les Troupes : de sorte que ce fidelle Serviteur arrivant aupres de Cyrus, justement dans le temps que l'Envoyé d'Aryante avoit dit à ce Prince qu'il arriveroit, il le combla d'une joye infinie, lors qu'il luy aprit tout ce qu'il avoit sçeu de Gelonide, et d'Aryante : et qu'il connut qu'il luy estoit permis d'esperer que la vie de Mandane n'estoit point exposée. De sorte que voulant faire part de sa joye à ses plus chers Amis, et mesme à Mazare tout son Rival qu'il estoit, il l'envoya querir aussi bien qu'Anacharsis, Artamas, Myrsile, Intapherne, et Atergatis. Ces trois derniers furent pourtant bien fâchez de sçavoir que leurs Lettres n'avoient point esté renduës : mais ils eurent du moins la consolation d'aprendre que les Personnes qu'ils aimoient se portoient bien. Cependant Cyrus changea la responce qu'il vouloit faire à Thomiris, il ne la changea pourtant pas sans bien examiner en luy mesme, s'il se devoit fier, et à Aryante, et à Gelonide : mais apres avoir consideré qu'Aryante estoit amoureux de Mandane, il conclut qu'il faloit de necessité adjouster foy à tout ce qu'on luy disoit de sa part, pour la conservation de la vie de cette Princesse. Si bien que s'estant affermi dans cette resolution, il dit à l'Envoyé d'Aryante en le congediant, et en le chargeant de presens magnifiques, que le procedé de son Maistre estoit si genereux, qu'il luy redonnoit toute son estime : et qu'il ne desesperoit pas qu'il ne le mist un jour en termes de luy redonner aussi toute son amitié, en redonnant la liberté à la Princesse Mandane. Qu'en attendant, il le conjuroit par sa propre gloire, de vouloir continuer d'estre son Protecteur : et de l'advertir de tout ce qui pouvoit assurer la vie de cette Princesse : car enfin (dit-il a l'Envoyé de son Rival) j'ay conçeu une telle estime d'Ayrante, par ce qu'il vient de faire, que je pense que s'il me mandoit que Mandane seroit en danger si je ne me mettois dans les Fers de Thomiris, j'irois les prendre sur sa parole. D'autre part ce grand Prince chargea Chrysante de dire à la Reine des Massagettes, qu'il estoit trop assuré de sa vertu, pour craindre rien pour la vie de Mandane : qu'il estoit persuadé qu'elle estoit en seureté aupres d'elle : et qu'il l'estoit aussi que s'il avoit à se remettre sous sa puissance, il faloit que ce fust lors qu'elle auroit remis Mandane entre les mains du Roy des Medes : adjoustant que comme elle n'en parloit pas, il n'avoit autre chose à luy dire, sinon qu'il luy demandoit pardon de ce que lors que son Envoyé luy avoit parlé, il avoit creû, dans les premiers mouvemens de sa douleur, qu'en effet elle avoit quelque mauvaise intention contre la vie de cette Princesse : mais que pour reparer cette faute, il s'engageoit par serment de traiter si bien tous les Prisonniers qui estoient dans son Armée, et tous ceux qui y seroient pendant la suitte de cette Guerre, qu'elle auroit lieu de ne se repentir pas, de ne s'estre pas portée à une action de cruauté, contre une Princesse aussi vertueuse, et aussi innocente que Mandane. Chrysante ayant donc reçeu cette instruction, partit pour aller vers Thomiris : mais quoy que Cyrus eust respondu à Aryante, par celuy qu'il avoit renvoyé, il voulut pourtant que Feraulas accompagnast Chrysante, et qu'il dist encore quelque chose de sa part à son Rival : et en effet ces deux fidelles Serviteurs d'un illustre Maistre, furent s'aquiter de leur commission. Comme la responce de Cyrus à Thomiris, estoit douce et civile, et qu'elle ne sçavoit pas que ce Prince eust este adverti du veritable estat de son ame, ny par Aryante, ny par Gelonide, elle luy donna beaucoup de joye : principalement parce que la passion qu'elle avoit dans l'ame luy fit croire, que Cyrus n'estoit pas aussi amoureux de Mandane qu'elle l'avoit pensé, puis qu'il ne se remettoit pas sous sa puissance. Si bien que cette imagination flattant son esprit, elle reçeut Chrysante assez favorablement : et luy dit qu'elle commençoit de croire que Cyrus n'estoit pas coupable de la mort de son Fils : adjoustant qu'elle feroit tout ce qu'elle pourroit pour l'en justifier entierement : et que si elle l'en trouvoit innocent, il n'avoit rien à craindre pour Mandane. Que cependant elle esperoit le voir bientost sous la puissance malgré luy : et d'estre en peu de jours en estat de remporter sur luy l'avantage qu'il avoit remporté sur elle. Trêve Mais comme elle cherchoit à pouvoir gagner quelques jours, afin de donner loisir d'avancer aux Troupes qui luy venoient, elle proposa à Chrysante une petite Tréve, pour traiter, disoit elle, de la liberté de quelques Prisonniers : engageant mesme dans son discours beaucoup de choses, qui luy donnoient lieu depenser que peut-estre cette Reine demandoit elle ce temps là pour achever de se vaincre, et pour redonner la liberté à Mandane. De sorte qu'il s'en separa avec promesse de dire à son Maistre tout ce qu'elle luy avoit dit : Feraulas de son costé vit Aryante, qui respondit à ce que Cyrus luy mandoit avec beaucoup de civilité : mais quelque adroit que fust Feraulas, il luy fut impossible de voir ny Mandane, ny Doralise, ny Martesie. Ce n'est pas qu'il ne vist Gelonide, et qu'elle ne le favorisast autant qu'elle pût : mais comme celuy qui gardoit alors Mandane, estoit plus au Prince Aryante qu'à Thomiris, la Garde de cette Princesse estoit fort exacte. Il sçeut pourtant qu'on la servoit avec beaucoup de respect : et qu'elle n'avoit autre souffrance que la solitude, et les visites d'Aryante qui luy estoient beaucoup plus fâcheuses, quoy qu'il ne la vist qu'avec la mesme soûmission que s'il eust esté son Esclave. Mais si Feraulas ne pût voir Mandane, il eut la permission de voir la Princesse de Bithinie, la Princesse Istrine, et la belle Arpasie : à qui il dit des nouvelles de Gadate, d'Intapherne, d'Atergatis, de Gobrias, et d'Hidaspe, en qui elles prenoient divers interests. Elles n'eurent pourtant pas la liberté d'escrire : mais elles chargerent Feraulas de tant de choses à dire, qu'il eut besoin de toute sa memoire pour les retenir. La Princesse de Bithinie s'informa aussi fort soigneusement, de la Princesse Araminte : ayant beaucoup de joye d'aprendre qu'on attendoit Spitridate de jour en jour au Camp de Cyrus. Mais enfin l'heure du despart de Chrysante prenant Feraulas de les quitter, il s'en separa : apres avoir remarqué qu'il y avoit desja beaucoup d'amitié entre Arpasie et ces deux Princesses avec qui elle estoit alors. Cependant Cyrus, suivant sa premiere resolution, avoit marché jusques à l'entrée des Bois, dés que Chrysante avoit esté party : et s'estoit posté si prés de la premiere Garde des Ennemis, qu'ils estoient en de continuelles escarmouches : de sorte que ce fut en ce lieu là que Chrysante et Feraulas luy rendirent conte de leur voyage. La proposition que Thomiris luy faisoit l'embarrassa : car il jugea bien qu'elle pouvoit ne luy estre faite que pour gagner temps : mais d'ailleurs Chrysante qui pensoit avoir bien descouvert les sentimens de Thomiris, assuroit ce Prince qu'infailliblement cette Reine avoit quelque incertitude dans l'esprit, qui pourroit luy estre avantageuse, si on donnoit loisir à sa raison de surmonter sa passion. Cyrus ne se seroit pourtant pas resolu à la Tréve, et il auroit continué d'avancer pour forcer le Défilé que les Sauromates gardoient, sans une chose que luy vint proposer un Ingenieur qui venoit d'arriver à son Armée ; et qui avoit la reputation d'avoir des secrets admirables. En effet, comme ce Défilé estoit long et difficile à forcer, Cyrus se trouvoit assez embarrassé à l'entreprendre : car comme il n'avoit pû gagner une Bataille sans que son Armée en fust affoiblie, il craignoit de perdre beaucoup de Gens en cette occasion, et de se trouver apres trop foible, quand il seroit au delà des Bois pour avancer vers les Tentes Royales, où estoit le rendez-vous des nouvelles Troupes qui venoient de toutes parts à Thomiris. C'est pourquoy il escouta favorablement cét Ingenieur, qui luy fut proposer un expedient pour luy faire passer ce Défilé aveque moins de perte : pourveû qu'il pûst faire une Tréve de quelques jours, pendant laquelle il disposeroit les choses necessaires pour faire reüssir le dessein qu'il avoit : mais comme Cyrus ne vouloit jamais rien hazarder sur la prudence des autres, il voulut que cét homme l'instruisist à fonds de ce qu'il pretendoit faire. Cét Ingenieur luy dit donc, qu'apres avoir remarqué qu'il y avoit deux Défilez dans les Bois qui n'estoient qu'à quinze stades l'un de l'autre ; et que c'estoient les seuls endroits par où l'on les pouvoit passer ; il avoit encore sçeu qu'il y en avoit un des deux que les ennemis gardoient plus soigneusement que l'autre : et où ils avoient beaucoup plus de Troupes, parce qu'ils estoient persuadez que ce seroit par celuy là qu'il les attaqueroit. Il luy dit de plus, que sur ce fondement, il avoit resolu que durant une Tréve où les Soldats des deux Partis auroient la liberté d'aller et de venir dans les Camps les uns des autres, avec la permission des Capitaines ; il feroit en sorte que les Soldats de Cyrus commandez pour cela, faisant semblant de se promener dans les distances des Bois qui separoient les deux Défilez, jetteroient en divers endroits contre les Troncs des Arbres, une certaine Composition faite avec un tel artifice, qu'elle s'attachoit à toutes les choses qu'elle touchoit : et qui avoit une telle disposition à s'embraser, et à faire brusler le Corps où elle estoit attachée, qu'une seule estincelle suffiroit pour mettre le feu au premier Arbre dont le Tronc en auroit esté froté, et pour embraser apres toute la Forest ; pourveû que de distance en distance il y eust des Arbres preparez par le moyen de cette Composition à recevoir le feu, et à le communiquer. De sorte Seigneur (dit encore cet Ingenieur à Cyrus) que ce que je pretens est que lors que j'auray preparé ces Arbres, d'une maniere dont on ne se peut aperçevoir, parce que la Composition qu'on y jette, et de la couleur de leur écorce, et de celle de la Mousse qui les couvre ; je pretens, dis-je, que comme en cette saison il se leve presques tous les soirs un vent avez fort, qui dure jusques à ce que le Soleil paroisse, vous choisissiez une nuit où il en face : et que vous avanciez vers le Défilé où la Garde est la moins forte. Mais afin que vous le puissiez passer sans peine, il faut qu'il ne puisse y avoir nulle communication entre les Quartiers des Ennemis : et que l'espouvente se mette parmy eux dans le mesme temps que vous commencerez vostre Attaque. Pour cét effet je feray mettre le feu à douze des Arbres preparez à le recevoir : qui embraseront si subitement toute cette partie du Bois qui est encre les deux Defilez, que les Ennemis surpris par une chose où ils ne se seront pas attendus, ne sçauront qu'elle resolution prendre, et n'oseront aller à travers les flammes, secourir ceux des leurs que vous attaquerez. Ainsi quand ceux que vous aurez en teste, ne s'estonneront pas pour cét accident impreveû, ils ne laisseront pas d'estre assez facilement vaincus : puis qu'ils ne seront point soustenus par ceux de qui ils se seront attendus de l'estre. Mais, luy dit alors Cyrus, ce feu quand nous l'aurons mis à ces Arbres preparez à le recevoir, sera aussi dangereux pour nous que pour les Ennemis. Nullement Seigneur, repiqua cét homme : car outre que le vent qui souffle ordinairement en cette saison, le poussera contre les Troupes que vous ne voulez pas qui puissent venir secourir ceux que vous attaquerez ; il faudra encore ne preparer pas des Arabes si prés du costé que vous voudrez aller que de l'autre : ainsi la chose s'executera sans danger pour vos Troupes. Joint que faisant passer le secret de la chose de bouche en bouche, sur le point de l'execution, vos Soldats bien loin d'estre espouventez de cét embrasement comme vos Ennemis le seront, en prendront un nouveau coeur, par l'esperance qu'ils auront que ces flammes combatront pour eux. Cyrus apres cela fit encore diverses questions à cét homme, et voulut voir une experience de cette Composition merveilleuse, dont la matiere principale estoit du Limon d'un Lac, qui est en Comagene assez prés d'une Ville qui s'apelloit Samosate : et qui estant fort gluant, s'attachoit inseparable ment à tout ce qu'il touchoit : et avoit en luy une telle disposition à s'embraser, et à consommer le Corps où il estoit attaché, qu'une simple estincelle pouvoit faire un grand embrasement. Cét embrasement estoit mesme d'autant plus dangereux, que l'eau n'esteignoit pas cette espece de feu : n'y ayant point d'autre invention pour l'esteindre, que de jetter beaucoup de Terre dessus. Aussi cét Ingenieur assuroit-il à Cyrus d'en avoir fait des prodiges : se vantant mesme de sçavoir tirer un certain Extrait du Limon de ce Lac, qui s'apelloit Maltha, qui auoit la mesme force de cette dangereuse Composition dont Medée se servit autrefois pour faire mourir Creuse. Mais comme il sçavoit bien que Cyrus n'estoit pas capable de songer à une vangeance lasche, il n'exagera que l'invention qu'il avoit de pouvoir facilement embraser une Forest : et en effet ce Grand Prince luy dit tout ce qu'il pût pour l'exhorter à ne publier pas qu'il eust un si dangereux secret, de peur qu'on ne mist sa probité à une trop difficile espreuve : en suitte de quoy il luy fit encore plusieurs questions sur l'invention qu'il luy proposoit. Cependant comme Cyrus escoutoit cette proposition clans le mesme temps que Chrysante luy raportoit que Thomiris demandoit une Tréve, il se resolut plus facilement à la luy accorder : puis qu'au lieu de reculer ses desseins, elle les pourroit avancer. Son Grand coeur avoit pourtant de la repugnance à toutes les ruses que la Guerre permet : niais Mazare à qui il en parla, le pressa tellement de se servir d'une invention qui pouvoit accourcir la Guerre ; que craignant que Mandane ne l'accusast un jour d'avoir consideré trop scrupuleusement sa gloire, en une chose d'où despendoit peut-estre sa vie, il s'y resolut. Si bien qu'apres avoir tenu conseil de Guerre sur ce sujet, et avoir conclu qu'il ne faloit pas refuser la Tréve à une Princesse aussi vindicative que Thomiris, et qui tenoit Mandane en sa puissance, Cyrus renvoya Chrysante vers cette Reine : de sorte que la Tréve fut concluë pour huit jours, et commencée dans les deux Partis, dés qu'on l'eut publiée dans les deux Camps. Thomiris proposa alors diverses choses, pour retirer les Officiers de son Armée, qui avoient esté faits prisonniers à la Bataille qu'elle avoit perduë : et pour abuser le peuple, et luy faire croire que ce n'estoit pas la passion qu'elle avoit dans l'ame, qui estoit cause de la Guerre qui le ruinoit, elle fit mesme faire quelques Propositions de Paix, qui n'eussent pas esté tout à fait déraisonnables, n'eust esté qu'elle demandoit pour la seureté du Traité, que Mandane demeurast trois ans en Ostage dans sa Cour. Cependant Cyrus qui vouloit tascher de profiter d'une proposition si bizarre, pria Anacharsis d'aller dire à Thomiris, qu'il ne pouvoit luy respondre precisément, si elle ne luy permettoit de voir Mandane, pour sçavoir de sa bouche si elle voudroit consentir à ce qu'elle proposoit : mais elle ne le voulut pas, quoy qu'Anacharsis luy peust dire : si bien que durant ces huit jours, ce ne furent que negociations inutiles. On ne laissoit pourtant pas d'avoir dans tous les deux Partis durant cette Tréve, je ne sçay qu'elle esperance incertaine, que peut-estre produiroit elle quelque changement dans le coeur de Thomiris : et on l'espera d'autant plustost, que cette Reine emportée par sa passion, demanda à traiter elle mesme avec Cyrus, dans la pensée que sa presence pourroit toucher le coeur de ce Prince : qui n'osant refuser cette entre-veuë, quoy qu'elle l'embarrassast fort, demanda aussi à son tour de parler du moins à Aryante, puis qu'on ne vouloit pas le faire parler à Mandane. Cyrus eust sans doute bien voulu ne voir pas Thomiris : et Aryante eust bien souhaité aussi de ne voir pas Cyrus : mais leurs interests estoient si bizarrement meslez, qu'ils n'oserent refuser ce qu'on desiroit d'eux. Ainsi on se disposa à ces diverses entre veuës : qu'on resolut de faire au milieu des Bois, justement entre les Gardes avancées des deux Armées. Atergatis, et Intapherne, demanderent à voir la Princesse de Bithinie, et la Princesse Istrine : et Hidaspe aussi bien que Gobrias, demanda à voir la belle Arpasie. Mais quoy que leur demande ne fust-pas moins juste que celle des deux premiers, Thomiris refusa à ceux cy, ce qu'elle accorda aux autres : il est vray que ce fut à la priere de Licandre : de sorte que l'admirable Arpasie eut la douleur de ne pouvoir voir ny son Pere ny son Amant : si bien qu'elle s'affligea avec excés de cette rigueur qui luy estoit particuliere. La Princesse de Bithinie, et la Princesse Istrine, qui l'estimoient desja infiniment, tascherent de la consoler de cette fâcheuse avanture : et luy offrirent de dire aux deux Princes, qu'ils devoient voir dans un jour ou deux, tout ce qu'elle voudroit faire sçavoir à son Pere : et certes ce n'estoit pas sans raison si ces deux Princesses s'interessoient pour Arpasie, qui n'estoit pas sans doute une Personne ordinaire Elle estoit grande et de belle taille, quoy qu'elle ne fust pas de cette grandeur au delà de laquelle une Femme ne plairoit pas : mais elle estoit justement comme il faut estre, pour ne paroistre pas petite aupres des plus grandes, et pour ne paroistre pas aussi excessivement grande aupres des plus petites. De plus, Arpasie avoit les cheveux d'un chastain cendré si admirable, qu'on n'eust pû les souhaiter plus beaux : et ils avoient une telle disposition à se friser, que le vent tout seul en les agitant, y faisoit des Boucles et des Anneaux beaucoup mieux que l'Art ne les eust pû faire. Le tour du visage d'Arpasie estoit ovale : elle avoit les yeux bleux, grands, et passionnez : et elle avoit la bouche si belle et taillée d'un tour si particulier, qu'il suffisoit de voir le bas de son visage pour la connoistre. En effet il y avoit un certain soûrire spirituel aux coins de sa bouche ; et ses levres estoient si unies, et d'un Incarnat si vif, que leur beauté estoit incomparable. Elle avoit de plus les jouës si agreablement arrondies ; et l'on voyoit en son embonpoint une fraicheur si aimable, qu'encore que le teint d'Arpasie n'eust pas le dernier esclat de la blancheur, on pouvoit dire qu'elle avoit pourtant le teint fort beau, parce qu'elle l'avoit fort uni et fort lustré. Arpasie n'avoit sans doute pas le nez aussi regulierement beau que le reste du visage : mais il n'estoit pourtant pas de ceux qui gastent quelquesfois de beaux et de fort beaux traits ; et s'il avoit quelque diffaut, il servoit mesme à donner un air plus relevé à cette Personne : qui ayant outre ce que je viens de dire, de belles dents, une belle gorge, et de fort beaux bras, estoit sans doute une des plus charmantes Fille du Monde. En effet Arpasie avoit la mine si haute, l'air si noble, et le marcher si agreable, qu'on ne pouvoit la voir sans avoir beaucoup de disposition à l'aimer. Elle dançoit mesme d'aussi bonne grace qu'elle marchoit : et il se faisoit : en sa personne un certain meslange d'enjoüement et de serieux, qui plaisoit infiniment. Pour son humeur, elle estoit aussi charmante que sa beauté : car enfin elle estoit tousjours douce, civile, et complaisante. Elle avoit sans doute quelque penchant à railler, ou à aimer du moins ceux qui railloient bien, mais elle retenoit pourtant son inclination : et paroissoit pour l'ordinaire, plustost serieuse qu'enjoüée. Elle aimoit toutesfois tous les plaisirs : principalement la conversation, et la conversation un peu galante. Ce n'est pas qu'elle ne fust capable de passer une apresdisnée seule avec une de ses Amies particulieres sans s'ennuyer : parce qu'elle avoit un certain esprit d'accommodement, ennemy de toute sorte de chagrin, qui la faisoit prendre plaisir a tout ce qu'elle faisoit. Au reste elle estoit née magnifique, liberale, et bonne : et avec une ame si tendre, qu'on estoit presques assuré de n'estre pas haï, quand on luy persuadoit qu'on l'aimoit. Elle n'estoit neantmoins pas capable d'une violente passion : et le plaisir d'estre aimée faisoit quelquefois qu'elle souffroit de l'estre, plustost qu'une veritable inclination. Arpasie n'estoit pourtant nullement coquette : et le desir de plaire qui estoit dans son coeur, avoit une cause plus noble. Au reste elle avoit l'esprit si bien tourné, et elle entroit si adroitement dans les sentimens de ceux dont elle vouloit sçavoir les desseins, qu'on peut dire que les coeurs qu'elle ne prenoit pas, elle les ouvroit du moins quand elle en avoit envie, et en penetroit le secret. C'estoit pourtant sans paroistre fine : et en effet Arpasie avoit un temperamment si opposé à la finesse, qu'elle n'avoit point d'Amie qui ne la pûst tromper une premiere fois : tant elle estoit capable de cette espece de confiance genereuse, qu'ont tous ceux qui aiment mieux s'exposer à la tromperie des autres, que de paroistre avec une certaine prudence trop subtile, qui sert bien souvent autant à tromper, qu'à s'empescher d'estre trompé. Enfin Arpasie ayant de la beauté, de l'esprit, et de la bonté, plût tellement à la Princesse de Bithinie, et à la Princesse Istrine, que pour l'obliger à leur donner commission de dire quelque chose pour elle aux deux Princes qu'elles devoient voir, elles la presserent de leur aprendre ses Avantures : car en effet (luy disoit Istrine, apres plusieurs autres choses) il n'est pas possible que nous vous puissions servir, si nous ne sçavons vos malheurs. Ils sont de telle nature, reprit elle, que je ne pourrois attendre autre avantage de vous de les avoir racontez, celuy de vous avoir donné de la pitié. Quand cela seroit répliqua la Princesse de Bithinie, il ne faudroit pas laisser de nous les dire : car pour moy je trouve beaucoup de soulagement à estre pleinre. Il y en a sans doute, reprit Arpasie, mais je suis si incapable d'aller raconter moy mesme tous les accidens de ma vie, que si vous les vouliez absolument sçavoir, il faudroit que vous les sçeussiez de la Personne que la Fortune a attachée à ma disgrace : car outre qu'elle les sçait aussi bien que moy, il est encore vray que je ne sçaurois raconter avec nul ordre, des choses qui ont mis tant de desordre dan mon esprit, que je ne sçay presques plus ce que j'ay senti. Je sçay bien qu'on dit que je souvenir des malheurs est doux : mais il faudroit que je fusse heureuse, pour pouvoir me souvenir agreablement de mes infortunes passées : c'est pourquoy comme je ne suis pas en cét estat là, vous me dispenserez s'il vous plaist, de vous dire tout ce qui m'est arrivé. Nous vous en dispenserons facilement, repliqua la Princesse de Bithinie, pourveû que l'aimable Nyside qui est aveque vous nous l'aprenne : j'y consens, respondit Arpasie, et l'y consens d'autant plus volontiers, que je pourray apres cela avoir droit de vous conjurer de souffrir que je sçache toutes vos avantures. Ce n'est pas que comme elles ont este fort esclatantes, la Renommée ne m'en ait apris une grande partie : mais comme elle ne publie presques jamais certaines petites choses, qui sont pour l'ordinaire la veritable cause de tous les grands eve- mens ; je seray bien aise de sçavoir plus precisément, toutes les injustices que la Fortune a faites à vostre verru. En mon particulier, dit la Princesse Bithinie, je m'engage à vous dire tout ce qui est arrivé à la Princesse Istrine : car comme elle n'aime pas à se loüer elle mesme, vous le sçaurez mieux par moy que par elle. Comme cette raison ne me convient pas, repliqua modestement Istrine, il faut que je la place mieux que vous ne la placez : et que je m'engage à dire toutes vos avantures à la belle Arpasie, de peur que vous ne luy dérobassiez, par un sentiment modeste, les plus beaux endroits de vostre vie. Cependant pour ne perdre point de temps, il faut que ce soit s'il vous plaist dés aujourd'huy, dit elle à Arpasie, que Nyside nous aprenne la vostre : car comme nous ne sçavons pas precisément le jour que nous verrons les deux Princes par qui nous pourrons faire dire à Cyrus et à Gobrias, ce que vous jugerez qui vous pourra servir, il est à propos que nous nous instruisions mieux que nous ne le sommes, de l'estat de vostre fortune. Pour vous tesmoigner que je veux bien vous descouvrir tous mes malheurs, respondit elle, je m'en vay vous laisser Nyside, avec ordre de vous dire mesme toutes mes foiblesses : c'est une Fille dont la Fortune n'a pû abaisser le coeur, en abaissant sa Maison : et qui a une telle part au mien, qu'elle en sçait tous les sentimens : c'est pourquoy vous pouvez adjouster foy à tout ce qu'elle vous dira ; excepté aux loüanges qu'elle me donnera sans doute : parce que l'amitié qu'elle a pour moy, la preocupe à mon avantage. Quand nous l'aurons escoutée, repliqua la Princesse de Bithinie, nous vous rendrons justice : et nous croirons assurément de vous, tout ce que nous en devrons croire. Apres cela Arpasie s'estant retirée, et Nyside estant demeurée seule avec les deux Princesses qui la devoient escouter, elle leur demanda pardon par avance, du peu d'art qu'elle aporteroit à faire le recit qu'elles alloient entendre : et elle le leur demanda avec tant d'esprit, qu'elles eurent lieu de croire qu'elle le feroit fort bien, et qu'elle estoit digne de la confiance de la belle Arpasie. De sorte qu'apres luy avoir rendu civilité, pour civilité : elles la presserent de commencer sa narration, ce qu'elle fit en ces termes, en adressant la parole à la Princesse de Bithinie, comme estant Fille de Roy. Histoire d'Arpasie : Arpasie promise à Astidamas HISTOIRE D'ARPASIE. Quoy que je sois persuadée que vous avez assez bonne opinion du jugement de l'admirable Arpasie, pour croire qu'elle ne m'auroit pas fait l'honneur de m'ordonnerde vous raconter ses Avantures, si je ne les sçavois assez bien pour vous dire precisément les choses comme elles se sont passées, je ne laisseray pas Madame, de vous assurer qu'il n'y a personne au monde qui les sçache si parfaitement que moy : et j'oserois presques dire, que je les sçay mieux qu'elle mesme. Car enfin l'accablement de ses propres disgraces, luy a quelquesfois osté le loisir d'observer beaucoup de choses que j'ay veuës avec moins de trouble, quoy que j'aye toûjours pris beaucoup de part à toutes ses douleurs. En effet, la Fortune ayant renversé la Maison dont je suis sortie, qui a autrefois tenu un rang assez considerable, et ayant perdu ceux qui m'avoient donné la vie en un âge fort tendre ; je fus mite aupres d'Arpasie, comme ayant l'honneur d'avoir quelque alliance avec elle du costé de ma Mere : si bien qu'ayant tousjours esté depuis mon enfance aupres de cette admirable Personne ; j'ay non seulement veû de mes propres yeux tout ce qui luy est arrivé, mais j'ay encore eu l'avantage de sçavoir ses plus secrettes pensées. Apres cela Madame, je ne m'amuseray point à vous parler de la naissance d'Arpasie : car vous n'ignorez pas que Gobrias son Pere a un petit Estat qui ne reloue que des Dieux et de luy : et que luy et Gadate estoient les deux plus Grands Seigneurs de tous ceux qui pretendoient autrefois à espouser Nitocris. Je m'arresteray pas non plus, à vous exagerer les premiers malheurs de la belle Arpasie : qui commencerent par la mort d'un Frere aisné qu'elle avoit, qui mourut d'une maniere si funeste à Babilone, par la violence du feu Roy d'Assirie, qu'il n'est pas possible que vous ne l'ayez sçeu : joint qu'Arpasie estoit si jeune en ce temps là, qu'elle n'estoit pas encore capable d'une longue douleur. Mais Madame, ce qu'il faut que vous sçachiez, est que Gobrias depuis la perte de son Fils, se détacha entierement des interests du Prince d'Assirie. Il cacha pourtant son ressentiment, par le respect qu'il voulu rendre à la Reine Nitocris, qui vivoit encore : mais dés qu'elle fut morte, et que le Prince son Fils eut mené la Princesse Mandane à Babilone, le desir de vangeance qu'il avoit dans le coeur commença d'esclater : et il ne pensa plus à autre chose qu'à imaginer par quelle voye il pourroit nuire au Roy d'Assirie. Pour cét effet, il songea à faire Ligue contre luy, non seulement avec les Princes voisins, mais il pensa encore à s'unir avec tous les mescontens de cette Cour là. Mais Madame, avant que de passer outre, il faut que je vous die que Gobrias ayant perdu sa Femme aussi bien que son Fils, ne faisoit plus consister sa satisfaction qu'en l'aimable Arpasie, qui commençoit alors sa quinziesme année : et il l'aimoit d'autant plus, qu'il la regardoit comme une Personne qui devoit contribuer à la vangeance qu'il vouloit prendre du Roy d'Assirie, comme je le diray dans la suite de mon discours. Cependant il faut que vous sçachiez, qu'il y avoit alors un Gouverneur d'une Province qui apartenoit à ce Roy : qui sçachant bien qu'il ne l'aimoit pas, et qu'assurément il luy osteroit son Gouvernement, ne cherchoit qu'une occasion de se revolter : si bien que n'ignorant pas que Gobrias avoit de grands sujets de pleinte, il envoya un Neveu qu'il avoit vers luy, afin de sonder ses sentimens : et il l'y envoya aussi tost apres la mort de Nitocris. Mais Madame, comme celuy dont je parle, qui se nommoit Astidamas, a esté la principale cause de tous les malheurs d'Arpasie ; il faut que je vous le dépeigne tel qu'il estoit, lors qu'il vint à la Ville où Gobrias faisoit son plus ordinaire sejour, et où Arpasie se plaisoit extrémement. Et à dire vray, ce n'estoit pas sans sujet : car bien que ce ne soit pas l'ordinaire que les Places sortes soient fort agreables, celle la l'est infiniment, et par sa scituation ; et par le beau Pais qui l'environne ; et par la magnificence du Chasteau qui fait sa principale force. De plus, quoy que cette petite Cour n'eust pas le tumulte des grandes, elle laissoit pas d'estre agreable et divertissante : aussi Astidamas s'y plût il d'abord extrémement lors qu'il y vint. Mais pour vous le dépeindre comme l'en ay eu le dessein, il faut que je vous die qu'il estoit de taille mediocre, mais bien faite : qu'il avoit les cheveux et les yeux noirs : et que sans qu'on pûst dire qu'il fust ny beau ny laid, il estoit infiniment agreable : principalement parce qu'il avoit tout à fait l'air du monde : et qu'il y avoit en son procedé un certain enjoüement plein de liberté qui plaisoit fort. Au reste il estoit propre, et magnifique en Habillemens : et il entendoit si bien ces sortes de choses, qu'on ne luy a jamais veû de couleurs mal assorties. De plus, sa conversation estoit divertissante et commode : et il tournoit les choses d'un certain biais, qu'il n'estoit pas necessaire qu'il en dist de belles pour plaire, parce que le seul air dont il disoit les plus communes, faisoit cét effet là. C'estoit pourtant un homme qu'il faloit plustost voir en conversation generale, qu'en conversation particuliere : car comme il avoit une espece d'enjoüement inquiet dans l'esprit, qui le faisoit eternellement passer d'objet en objet, il ne pouvoit s'assujettir à parler long temps d'une mesme chose, ny à une mesme Personne : ainsi plus la compagnie estoit grande, plus la sienne estoit agreable. Il dançoit de fort bonne grace : et il chantoit mesme passablement bien, pour un homme de qualité. Mais Madame, apres vous avoir dit ce qu'Astidamas avoit de bon, il faut que je vous die ce qu'il avoit de mauvais : et que je vous aprenne que ses moeurs n'estoient pas fort innocentes. Du costé de la valeur, on ne luy pouvoit rien reprocher : mais il avoit une ame si voluptueuse, et il se faisoit des plaisirs de si bizarre maniere, qu'on ne pouvoit pas l'aimer dés qu'on le connoissoit bien. Pour ses amours, elles estoient toutes particulieres : car il paroissoit tantost inconstant, et tantost opiniastrément amoureux : je pense toutefois qu'à le bien definir, il aimoit plus à estre aimé, qu'il n'aimoit celles qui l'aimoient : quoy qu'en certaines occasions, il ait pourtant paru avoir effectivement de l'amour. Il est vray que je suis persuadée qu'on a quelquesfois attribué à cette passion, des choses qu'il a faites, qu'on ne luy devoit pas attribuer : car je croy fortement qu'il suffisoit qu'Astidamas eust voulu faire une chose, pour l'engager à la pousser aussi loin qu'il estoit possible : non pas tant pour la chose mesme, que parce qu'il l'avoit entreprise. Cependant il paroissoit civil, complaisant, et tousjours tout prest à dire quelque galanterie à la premiere Dame qu'il trouvoit. Astidamas estant donc tel que je viens de vous le despeindre, vint comme je l'ay desja dit, de la part de son Oncle, pour sonder les sentimens de Gobrias : et pour tascher de le porter à entreprendre quelque chose contre le nouveau Roy d'Assirie : de sorte qu'il fut reçeu de luy avec beaucoup de joye, et beaucoup de magnificence. Il commanda mesme à Arpasie, de luy faire voir toutes les Dames chez elle : il ne s'y fit pourtant point d'Assemblée, à cause de la mort de la Reine Nitocris : mais on se promena souvent ; on fit quelques Parties de Chasse, et la conversation fut le plaisir le plus ordinaire. D'abord Astidamas plût à toutes les Dames, à la reserve d'Arpasie : car soit qu'elle connust plu. s promptement que les autres tout ce qu'il y avoit à connoistre de mal en Astidamas ; ou soit par une aversion naturelle, elle se contraignit pour le loüer. Cela ne parut pourtant pas alors : parce que comme elle sçavoit les intentions de son Pere, elle eut toute la civilité imaginable pour Astidamas. Pour luy, il parut estre si touché de la beauté de cette admirable Fille, de son esprit, et de son merite, que personne ne douta qu'il n'en fust amoureux : et Arpasie elle mesme le creût comme les autres. Neantmoins quoy qu'elle n'eust aucuns sentimens pour luy qui luy fussent avantageux, elle vit cette passion naissante sans chagrin : car outre qu'elle ne prevoyoit pas que cette amour pûst avoir de suitte qui luy pûst nuire, puis qu'Astidamas devoit s'en retourner dans peu de jours ; il est encore vray qu'elle estoit en un âge, où l'on n'a guere souvent besoin de consolation pour avoir fait une nouvelle conqueste. Ainsi Arpasie sans rebuter Astidamas, et sans faire semblant de s'aperçevoir de sa passion, vescut fort civilement aveque luy : de sorte que comme il estoit d'humeur à esperer aisément, il fut Amant sans estre miserable, quoy qu'il n'eust aucun sujet d'estre heureux. Cependant tout le monde parloit de la passion d'Astidamas à Arpasie : et je pense mesme pouvoir dire que les autres luy en parloient plus que luy. En effet on en parla tant, et il sçeut si bien tout ce qu'on disoit de cette pretenduë passion, qu'il se servit du grand bruit qu'elle faisoit dans cette petite Cour, pour la descouvrir à Arpasie : et il le fit assurément d'une maniere assez galante, et assez particuliere, quoy qu'elle fust un peu brusque. Comme il estoit donc un jour chez elle, il arriva que les choses de dispo- serent d'une certaine façon, que la conversation fut tellement partagée entre toutes les Personnes qui s'y trouverent alors, que quoy qu'on fust placé pour pouvoir parler tous ensemble, on parloit pourtant deux à deux : et Astidamas avoit esté si heureux, que c'estoit luy qui parloit à la belle Arpasie. De sorte que voulant profiter d'une occasion si favorable, il se mit à l'entretenir, et à la loüer : sçachant bien qu'il n'y a point de meilleure preparation que les loüanges, pour faire recevoir une declaration d'amour favorablement. Mais comme Arpasie voulut par modestie changer de discours, et destourner cette conversation, de peur qu'elle n'allast plus loin qu'elle ne vouloit ; apres s'estre agreablement deffenduë des choses flateuses qu'il luy avoit dittes, elle luy fit remarquer que le hazard avoit justement amené autant de Gens chez elle, qu'il en faloit pour pouvoir s'entretenir deux à deux : mais ce que j'admire le plus, adjousta-t'elle, est que toutes les Personnes qui sont icy, se soient trouvées avoir toutes à dire chacune un secret à une de celles qui les touchent : et que le hazard les ait si bien placées, qu'elles avent pû s'entretenir en particulier. Plûst aux Dieux Madame (luy dit alors Astidamas, qui avoit oüy que deux Dames qui le touchoient parloient de sa passion pour Arpasie) qu'apres avoir admiré ce que le hazard a fait, vous eussiez en suitte la curiosité de sçavoir ce que toutes ces Personnes se disent, et que vous leur commandassiez ? absolument de vous le dire à l'heure mesme. Je vous assure, repliqua-t'elle, que si elles estoient d'humeur à satisfaire ma curiosité, elles me feroient un grand plaisir : elles m'en feroient peutestre plus qu'à vous, reprit-il : ce n'est pas que je ne croye que vous estes naturellement plus eurieuse que je ne suis curieux : mais c'est que comme je devine assez aisément par les mouvemens du visage, ce que des Gens qui parlent bas disent, je crois sçavoir une partie de ce que vous voudriez qu'on vous dist. Ha sans mentir Astidamas, repliqua-t'elle, vous portez la Science des conjectures trop loin ! et si vous aviez celle de deviner tout ce que disent des Gens qui parlent bas, je pense que je vous prierois de me l'aprendre. Pour vous en donner l'envie, repliqua-t'il, et pour vous monstrer que je ne ments pas, si vous le voulez je vous diray ce que les deux Dames qui me touchent viennent de dire : et puis quand je vous l'auray dit, vous leur demanderez si je m'esloigne de la verité. Je le veux bien, respondit elle, mais ce sera à condition que si vous avez mal deviné, vous ne vous meslerez jamais de deviner : car je n'aimerois pas en mon particulier, que vous m'allassiez faire dire des choses où je n'aurois jamais pensé. Je m'y engage volontiers, repliqua-t'il, parce que je sçay bien que je ne me trompe pas. Dittes moy donc promptement, reprit elle, ce que vous pensez que ces Dames ont dit : elles ont dit Madame (respondit il en la regardant) que je suis esperdûment amoureux de vous : c'est pourquoy vous ne devez pas trouver si estrange, que je devine ce qu'elles disent, puis qu'elles ont bien deviné ce que je ne vous ay encore lamais dit, quoy qu'il n'y ait rien de plus vray que ce qu'elles viennent de dire. Ha Astidamas, reprit Arpasie en rougissant, vous sçavez mal deviner ! et ces Dames devineroient aussi mal que vous, si elles pensoient ce que vous dittes. Vous plaist il Madame, repliqua-t'il, que je leur face advoüer devant vous, qu'elles ont dit ce que je viens de vous dire ; et que je vous face en suitte advoüer à vous mesme, que ce qu'elles pensent est vray ? Ha pour cette derniere chose, reprit elle, il ne vous seroit pas aisé de la faire ! et pour l'autre, il n'est pas à propos de l'entreprendre. Pourveû que vous me veüilliez croire sur ma parole, reprit-il, je n'auray que faire du tesmoignage de ces Dames : mais si vous ne les faites pas, je pense que je prieray tous ceux qui parlent de mon amour, de vous en parler comme ils en parlent aux autres : et je vous suplieray Madame, de ne vous offencer non plus de ce que je vous en diray, que vous vous estes offencée lors qu'on vous en a dit quelque chose : car il ne seroit pas juste que vous vissiez tous les jours des Gens que je sçay bien qui vous ont dit que je vous aime, et que vous me bannissiez, parce que je vous aurois dit que je vous adore. Ce que vous dittes est si plaisamment pensé pour une raillerie galante, repliqua-t'elle, que je n'ay garde de le prendre serieusement : pourveû que tout en raillant vous croyez que ce que je dis est vray, respondit-il, vous en userez comme il vous plaira. Il vous seroit si peu avantageux que je le creusse, reprit Arpasie, que vous feriez bien de ne le souhaiter pas : cependant je vous declare que je n'aime pas mesme qu'on me die en raillant ce que vous venez de me dire : et que si je vous pouvois soubçonner d'avoir le dessein de me le dire une autre fois, je ne vous parlerois de ma vie en particulier. Mais Madame, luy dit-il, qu'elle injustice est la vostre ? de vouloir bien souffrir que tout le monde vous die que je suis amoureux de vous, et de ne vouloir pas endurer que je vous le dise moy mesme, quoy que je le sçache bien mieux que ceux qui vous l'ont dit ne le sçavent. Je vous assure, repliqua-t'elle, qu'on ne m'a point dit que vous fussiez amoureux de moy : et que si on me le disoit, on ne me feroit pas plaisir. Je serois donc bien malheureux, repliqua-t'il, car depuis qu'il est des Dames, je suis assuré qu'il n'y en a guere eu qui se soient offencées, quand on leur a dit qu'elles avoient fait une nouvelle conqueste, quoy qu'elles se soient fâchées lors que ceux qui les aimoient, le leur ont voulu dire. C'est pourtant une injustice effroyable, adjousta-t'il, que celle qu'ont toutes les Femmes en cette occasion. Comme je ne suis pas persuadée que vous ayez raison (repliqua-t'elle tout haut, pour rendre la conversation generale) il faut que toute la Compagnie juge si vous estes equitable de condamner toutes les Dames comme vous faites. Tous ceux qui estoient aupres d'Arpasie, avant entendu ce qu'elle disoit, interrompirent leur conversations particulieres, et se mirent en estat d'escouter la proposition qu'elle leur vouloir faire, en luy demandant qu'elle estoit l'injustice d'Astidamas ? Pour vous la faire connoistre, dit elle, je n'ay qu'à vous dire qu'Astidamas avance hardiment, qu'il n'y a point de Femme qui ne trouve bon qu'on luy die qu'elle a fait une nouvelle conqueste : et il trouve en suitte fort estrange, que parce qu'on ne querelle pas tousjours outrageusement ceux qui font la guerre de ces sortes de choses, on n'escoute pas aussi paisiblement ceux dont on est accusé d'avoir assujetti le coeur. Vous estes tousjours si equitable (reprit une des Dames à qui elle parloit, qui se nomme Stenobire) qu'on est assuré d'estre du Parti de la raison, dés qu'on est du vostre : et vous estes si forte toute seule, à soustenir mesme une mauvaise cause, adjousta une autre, qu'il n'est pas necessaire de se joindre à vous pour vous faire vaincre Astidamas. Pour moy (dit un homme de qualité appellé Tirimene) j'avouë que la plainte qu'Astidamas fait des Dames me paroist si raisonnable, que j'ay murmuré mille et mille fois contre l'injustice qu'elles ont : en effet, adjousta Astidamas, y a t'il rien de plus injuste, que le procedé de toutes les Femmes ? car enfin, à parler en general, elles souffrent qu'on leur die qu'elles donnent de l'amour, pourveû que ce ne soit pas ceux à qui elles en ont effectivement donné qui leur en parlent. Je suis pourtant persuadé, que si une Dame a quelque droit de trouver mauvais qu'un homme luy die qu'il est amoureux d'elle, elle en a beaucoup d'avantage de ne trouver pas bon que des Gens qui ont l'aiment point, l'entretiennent de ses conquestes. Toutesfois l'usage a presques fait une Loy de cette injustice : et il n'est point de Femme à qui on ne puisse dire qu'elle fait bien des mal heureux ; que ses yeux mettent le feu par tout ; qu'on connoist des Gens qui ont le coeur touché pour elle ; qu'on en sçait d'autres qui en mourront, et mille autres choses semblables. Cependant jamais Femme n'a rompu avec ses Amis, ny avec ses Amies, pour luy avoir parlé de la puissance de sa beauté : et ce qu'il y a de terrible, et que si ces mesmes Gens dont toutes les Belles souffrent qu'on leur face la guerre, pensent ouvrir la bouche pour leur dire seulement, je vous aime, elles les veulent bannir ; elles les mal-traitent ; elles leur imposent un silence eternel ; et elles les menacent de leur haine. Cette regle n'est pas si generale que vous le pensez, repliqua Stenobire en soûriant, car je connois des Femmes qui s'offençent peut-estre plus quand leurs Amies leur font la guerre d'avoir donné de l'amour à quelqu'un, que lors que celuy à qui elles en ont donné leur en parle. Il est vray que ce que vous dittes arrive quelquefois, repliqua Tirimene, mais cela n'arrive jamais que ce ne soit lors que la Dame à une amitié liée avec celuy dont on luy parle : ainsi cette colere n'est pas causée par un excés de severité. En effet, dit alors Astidamas, Tirimene a raison : et il n'y eut jamais que celles qui ont une galanterie, qui se fâchent qu'on leur parle de leurs conquestes : car pour les autres, quand elles ont dit negligeamment qu'on se trompe ; qu'on ne s'y connoist pas ; qu'on ne dit pas ce qu'on croit ; ou que du moins elles n'en croyent rien ; elles ne s'en tourmentent pas d'avantage. Mais si le pauvre Amant s'en mesle, la fureur les prend : et elles ont autant de colere de ce qu'il leur dit, que les autres Dames qui escoutent paisiblement leurs Amants en ont, quand d'autres leur en font la guerre. Cependant je ne pardonne ny aux unes, ny aux autres : car je ne trouve point bon qu'une Dame qui escoute volontiers son Amant, trouve si mauvais que les autres s'aperçoivent de l'amour qu'on a pour elle, et luy en disent quelque chose : mais je trouve encore bien plus mauvais, que celles qui souffrent qu'on leur die des années entieres qu'elles ont donné de l'amour à celuy cy, et à celuy-là, ne veüillent pas souffrir que ceux qui les adorent leur disent durant un quart d'heure seulement, tous les maux qu'ils endurent pour elles. S'il y avoit quelque reformation à faire à l'usage, repliqua brusquement Arpasie, ce seroit sans doute celuy de faire qu'il n'y eust jamais de Femmes qui escoutassent leurs Amans : et qu'il n'y en eust point suffi qui souffrissent que leurs Amies leur fissent la guerre d'avoir donné de l'amour. Ce n'est pas, adjousta-t'elle, que la raison pourquoy on le souffre, ne soit assez forte pour excuser celles qui en usent de cette maniere : car enfin ce qui fait qu'on ne querelle pas ceux qui disent de ces choses-là, c'est qu'on sçait qu'ils ne les disent qu'avec l'intention de dire une flatterie : s'imaginant qu'on ne peut dire fortement à une Dame qu'elle est aimable, si on ne luy dit qu'elle est aimée. Ainsi prenant en ces occasions ces sortes de choses là comme une flatterie de ceux qui parlent, plustost que comme une verité, on les escoute sans se fâcher : mais lors qu'un homme perd le respect jusques au point de dire à une Femme ce qu'il sçait bien qu'elle ne doit pas escouter, cette colere est aussi juste que l'autre seroit mal sondée. Vous deffendez une mauvaise cause avec tant d'esprit, reprit Astadamas, que tant que vous avez parlé, peu s'en est falu que je n'aye quitte mon Parti pour estre du vostre : mais Madame, vous n'avez pas plustost eu fermé la bouche, que je suis revenu dans mon premier sentiment : c'est pourquoy que je vous declare que si c'est un crime que de donner de l'amour, il ne faut pas trouver bon que vos Amies vous en accusent : et que si ce n'en est pas un, il ne faut pas trouver mauvais que celuy à qui vous en avez donné vous le dise aussi bien que les autres : car il n'est pas juste que ceux qui ne souffrent ny peine, ny inquietude, de la passion dont ils vous parlent, avent la liberté de vous en entretenir : et que ceux qui la souffrent avec des tourmens incroyables, n'osent seulement dire ce qu'ils endurent. En mon particulier, reprit Arpasie en rougissant, j'ay peu d'interest à cette dispute : car je ne suis point de celles qui escoutent paisiblement leurs Amans, et qui se fâchent contre leurs Amies : et je ne me souviens pas non plus qu'on m'ait jamais dit que personne ait eu de l'amour pour moy. Ha Madame (repliqua Stenobire, qui ne sçavoit pas ce qui venoit de se passer entre Astidamas et Arpasie) vous n'estes pas tout à fait sincere ! car il me semble que je vous ay dit que je connoissois des Gens à qui vostre beauté preparoit bien de suplices. J'ay donc la memoire bien mauvaise, repliqua t'elle froidement ; mais si vous dittes vray, et que je veüille profiter de ce qu'Astidamas a dit, il faut que je me fâche contre vous : et en verité Stenobire, adjousta-t'elle, je me fàcherois aisément, si je vous pouvois croire. Apres cela Arpasie proposant de s'aller promener, la conversation changea : mais ce qu'il y eut de rare fut que ces deux Dames qui estoient aupres d'Astidamas, et qu'il avoit entendues, lors qu'elles avoient parlé de la passion qu'il avoit pour Arpasie ; ne trouverent pas plustost une occasion d'entretenir cette belle Personne, durant la Promenade, que pensant luy faire plaisir, elles luy dirent tout ce qu'elles avoient dit bas : et l'assurerent tellement qu'Astidamas l'aimoit, et qu'elles n'avoient parlé d'autre chose, qu'elle comprit bien alors qu'il faloit qu'il eust entendu ce qu'elles avoient dit, lors qu'il luy avoit parlé comme il avoit fait. Cependant comme elle avoit naturellement aversion pour luy, elle eut presques autant de chagrin d'estre obligée de croire qu'Astidamas l'aimoit, qu'elle en eust deû avoir si elle eust apris qu'une Personne qu'elle eust aimée l'eust haïe. Mais ce qui la confirma en l'aversion qu'elle avoit pour Astidamas, fut qu'on descouvrit que dans le mesme temps qu'il agissoit comme estant amoureux d'elle, il ne laissoit pas de se dérober pour aller quelquesfois avec assez d'empressement, chez une Femme de qualité qui estoit fort belle : mais qui avoit eu si peu de conduite en sa vie, que celles qui estoient un peu soigneuses de leur reputation ne la voyoient point. De sorte que comme Arpasie avoit une aversion estrange pour ceux qui estoient capables de traiter presques esgallement toutes sortes de Femmes, pourveû qu'elles fussent belles ; elle conçeut une espece d'aversion pour Astidamas, qui ressembloit si fort à la haine, que si elle n'eust eu beaucoup de respect pour son Pere, elle n'eust pû la luy cacher. Toutesfois comme il est certain qu'Astidamas estoit fort agreable quand on ne le connoissoit guere, et qu'on n'avoit pas dans l'esprit une certaine pureté delicate, qui fait qu'on a l'imagination blessée de beaucoup de choses, dont les autres ne l'ont pas, la plus grande partie des Femmes l'estimoit sort. Mais enfin Astidamas, apres avoir esté un mois aupres de Gobrias, s'en retourna vers son Oncle ; qui le consideroit comme son Fils, parce qu'il n'avoit point d'Enfans : et il s'y en retourna sans avoir aucun sujet ny de se loüer ny de se pleindre d'Arpasie : car elle avoit vescu avec tant de prudence, par la peur d'irriter son Pere, que l'aversion qu'elle avoit pour Astidamas, n'avoit para qu'à moy seulement : à qui elle avoit fait la grace de la confier. Quelques jours apres son retour à Alfene, il vint un Envoyé de la part de Protogene Oncle d'Astidamas : et durant quelque temps on entendoit tousjours dire que Gobrias envoyoit vers Protogene, ou que Protogene envoyoit vers Gobrias. On ne s'en estonnoit toutesfois pas : car comme l'enlevement de la Princesse Mandane avoit mis alors toute l'Asie en un esbranlement universel ; et que la mort de la Reine Nitocris avoit aussi aporté beaucoup de changement dans les esprits de ceux qui estoient attachez aux interests du Roy d'Assirie ; on jugeoit bien que chacun songeant à sa seureté, et examinant quel Parti on devoit prendre, en une Guerre qu'on prevoyoit avec certitude devoit bien tost estre, il y avoit lieu de negociation entre Gobrias et Protogene. On ne penetroit pourtant pas tout le secret de cette affaire, mais nous le penetrasmes bien tost : car Madame, il faut que vous sçachiez, que Gobrias ayant traité avec Protogene, afin de se vanger du Roy d'Assirie, ils resolurent qu'ils se rangeroient du Parti de Cyrus : et qu'ils attendroient toutesfois à se declarer, que ce Prince eust une Armée en campagne, et qu'il avançast vers Babilone, comme il y avoit apparence qu'il feroit. Mais pour faire que leurs interests fussent plus unis, et que leur Traité fust plus solidement fait, ils resolurent de faire le Mariage d'Arpasie et d'Astidamas. Si bien qu'un matin que cette belle Personne ne prevoyoit pas le malheur qui luy devoit arriver, Gobrias luy vint dire qu'il faloit qu'elle se disposast à partir dans huit jours pour l'aller espouser à Alfene : qui estoit le lieu où Protugene faisoit son plus ordinaire sejour. De vous dire Madame, qu'elle fut la douleur d'Arpasie, il ne me seroit pas aisé : cependant comme elle craignoit Gobrias, elle n'osa luy tesmoigner l'horrible aversion qu'elle avoit pour ce mariage : n'ignorant pas qu'elle la tesmoigneroit inutilement : car elle jugeoit bien que son Pere ne rompoit pas un Traité de la nature de celuy qu'il avoit fait, quand mesme elle auroit employé toutes ses larmes pour l'y obliger. Si bien que se faisant une violence estrange pour cacher l'excés de sa douleur, elle dit à son Pere qu'elle luy obeïroit : mais elle le luy dit avec une tristesse qui trahit son coeur, et qui luy fit connoistre une partie de ce qu'elle ne vouloit pas monstrer. Neantmoins Gobrias estant trop engagé dans les desseins de vengeance qu'il avoit, ne fit pas semblant de remarquer qu'elle obeïssoit avec peine : et donna tous les ordres necessaires pour faire ce voyage avec beaucoup de magnificence. Car comme il ne vouloir pas qu'on soubçonnast rien de la Ligue qu'il faisoit, il publia le mariage de sa Fille avec Astidamas, afin qu'on ne s'estonnast point de ce qu'il alloit à Alfene : et qu'on ne creût pas que ce fust pour conferer avec Protogene, qui n'estoit pas en estat de le venir trouver, parce qu'il avoit quelques incommoditez qui l'en empeschoient. De sorte que voulant donc pretexter son voyage du mariage de sa Fille, on en fit tous les preparatifs, avec beaucoup d'esclat : et Arpasie fut contrainte de recevoir toutes les visites de ceux qui venoient se réjouir avec elle, de la chose du monde qui luy donnoit le plus de douleur. Ce qui augmentoit encore son affliction, estoit qu'un de ceux que Gobrias avoit envoyé à Alfene, n'avoit dit mille choses d'Astidamas, qui n'estoient pas propres à luy aquerir l'estime d'Arpasie : si bien que ne prevoyant pas alors qu'elle le deust jamais espouser, je les luy avois dittes, pour la loüer d'avoir sçeu si bien connoistre, ce que les autres n'avoient pas connu. De sorte qu'ayant besoin de toute sa patience en cette rencontre, elle estoit quelquesfois contrainte de chercher quelque consolation en se pleignant à moy de la rigueur de sa fortune. Cependant comme les affaires dont il s'agissoit vouloient de la di- gence, toutes les choses necessaires pour ce voyage furent bientost prestes : et nous partismes plustost que nous ne l'avions creû. Presques tout ce qu'il y avoit de jeunes Gens de qualité aupres de Gobrias, luy suivirent pour luy faire honneur : et cette petite Cour errante, s'il est permis de parler ainsi, eust elle fort agreable, si Arpasie n'eust pas eu dans le coeur le chagrin qu'elle y avoit. Elle s'estoit mesme trouvée obligée, par le commandement de son Pere, de respondre à une Lettre qu'Astidamas luy avoit escrite : et d'y respondre avec toute la civilité d'une Personne qui le regardoit comme devant estre son Mary : cependant il est certain que la Lettre qu'elle avoit reçeuë qu'Astidamas n'estoit pas trop obligeante : en effet Madame, je ne croy pas qu'on en ait jamais escrit une telle. Car enfin elle estoit pleine d'esprit, et bien escrite : toutes les paroles en estoient civiles et respectueuses : et toutesfois elles estoient disposées de telle sorte, qu'elles n'obligeoient point : car il y avoit je ne sçay quel carractere de tiedeur en toute cette Lettre, qui faisoit qu'elle n'avoit rien de tendre ni de passionné : et l'on eust dit enfin qu'elle estoit escrite par un homme qui n'estoit point amoureux, et qui avoit pourtant voulu escrire une Lettre d'amour, parce qu'il estoit obligé. Vous pouvez donc aisément juger, quels estoient les entretiens particuliers que j'avois avec Arpasie durant ce voyage : aussi vouloit elle bien souvent que je fusse seule dans son Chariot, afin de me pouvoir parler avec liberté : pretextant la chose de l'incommodité du chaud qu'il faisoit : si bien que pour l'ordinaire toutes les Femmes qui la suivoient estoient dans d'autres Chariots, et j'estois seule avec elle. Suivant donc cét ordre, je me trouvay un jour tout entier avec Arpasie, sans parler d'autre chose que de son malheur : car à mesure que nous aprochions d'Alfene, sa melancolie augmentoit : de sorte que comme nous n'en estions plus qu'à deux journées, elle avoit un redoublement de chagrin estrange. Elle eut toutefois quelque consolation, de sçavoir que Gobrias s'arresteroit quelques jours à un Bourg où nous allions coucher : afin d'envoyer encore vers Protogene de qui il avoit eu des nouvelles en chemin, qui mettoient quelque legere difficulté au Traité qu'il avoit fait, et qu'il vouloit terminer par negociation, devant que d'avancer d'avantage. Nous ne sçeûmes pourtant par alors, la veritable cause du sejour que nous devions faire à ce Bourg : au contraire Gobrias dit à sa Fille, que c'estoit seulement parce que les choses necessaires pour la recevoir magnifiquement, n'estoient pas encore prestes. Quoy qu'il en soit, Arpasie eut quelque legere consolation, comme je l'ay dit, de ce petit retardement : bien qu'elle eust neantmoins tousjours beaucoup de douleur de s'aprocher d'un lieu où elle croyoit devoir estre tres malheureuse. Mais Madame il faut que je vous die ce qui nous arriva, ce jour que nous nous entretenions d'une maniere si triste : ce jour, dis-je, que nous estions si proche du Bourg où nous devions nous arrester, qu'il n'y avoit plus qu'une petite Riviere à passer, sur laquelle il y avoit un petit Pont de planches et de Gazon, soustenu sur des Pilotis, qui servoit à passer les Gens de pied, mais qui ne pouvoit servir à passer des Chariots, parce qu'il estoit trop foible et trop estroit. Vous sçaurez donc que quelques Gens du Pais ayant adverti Gobrias, que depuis quelques jours la chutte d'un Torrent dans cette petite Riviere, y avoit aporté tant de Cailloux d'une Montagne voisine, qu'il estoit assez dangereux de la passer dans un Chariot, jusques à ce qu'on eust remedié à ce desordre, qui faisoit tant d'inesgalitez au fonds de l'eau ; il falut se resoudre à descendre, et à passer cette Riviere sur ce petit Pont dont je viens de vous parler. Mais comme cette resolution ne fut pas si tost prise, parce que Gobrias vouloit voir luy mesme à travers l'eau, si ces gens luy disoient la verité ; nous fusmes assez longtemps arrestez aupres de ce Pont rustique, au delà duquel nous voiyons un honme d'admirablement bonne mine, qui se promenoit avec un autre au bord de cette petite Riviere, avant que nous fussions là, comme je l'ay sçeu depuis : et qui s'estoit arresté à nous regarder, dés que nous nous estions arrestez. Comme Arpasie n'avoit l'esprit remply que de ce qui causoit son chagrin, elle ne vit pas plustost cét agreable Inconnu, que s'imaginant que c'estoit peut estre quelque Amy d'Astidamas qu'il envoyoit vers son Pere, elle en changea de couleur : et se tournant vers moy ; ha Niside, me dit elle, je seray au desespoir si cét Estranger que je voy, et qui a si bonne mine, est envoyé par Astidamas : car je vous advouë que dans l'aversion que j'ay pour luy, je voudrois qu'il n'eust que de sots Amis, et que je devinsse moy mesme ce que je ne crois pas estre ; afin qu'il eust une Femme digne de luy. Le souhait que vous faites est si injuste, luy dis-je, et l'execution en est si impossible, que vous le faites inutilement : mais pour cét Estranger, adjoustay-je, il n'y a pas aparence qu'il soit là comme Amy d'Astidamas : parce que si cela estoit, il se seroit desja avancé : et je suis assurée qu'il ne s'y arreste que pour avoir le plaisir de vous voir de plus prés, quand vous passerez le Pont : car comme vous pouvez voir d'où vous estes qu'il a fort bonne mine, il peut aussi voir d'où il est, que vous estes digne d'arrester ses regards : et peut-estre mesme (luy dis je en riant, pour détourner son esprit de son chagrin ordinaire) que s'il vous regarde encore un quart d'heure, il sera Rival d'Astidamas : du moins a-t'il la mine assez haute, pour estre de condition à le pouvoir devenir. Plûst aux Dieux, repliqua brusquement Arpasie, que ce que vous dittes fust vray : et que cét homme, quel qu'il soit, m'aimast assez pour troubler tous les desseins d'Astidamas : à condition toutesfois, que je ne l'aimasse pas assez moy mesme, pour troubler mon propre repos. Je pensois Madame, luy dis-je, que la haine que vous avez pour Astidamas, fust assez forte pour vous obliger à ne faire nulle exception : et que vous aimeriez mesme mieux aimer cét Inconnu, que d'estre Femme de l'autre. En verité, repliqua-t'elle, si c'estoit une proposition d'une chose possible, on m'embarrasseroit estrangement si on me la faisoit : car il est vray qu'il est peu de choses que je ne fisse, pour n'espouser point Astidamas. Pendant que nous parlions ainsi, je voyois que cét Estranger regardoit Arpasie avec beaucoup d'attachement : et que s'aprochant insensiblement du bout du Pont où il jugeoit bi ? qu'elle passeroit, il agissoit côme un honme qui la trouvoit fort belle de loin et qui la vouloit voir de plus prés : de sorte que nous continuasmes de parler de luy jusques à ce que nous descendissions du Chariot où nous estions pour passer le Pont. Mais Madame, comme la veuë est admirable de ce lieu là, principalement quand on est au lieu de ce petit Pont, parce qu'on peut voir de droit fil le courant de l'eau : Arpasie (à qui un de ces hommes de qualité qui acconpagnoient Gobrias donnoit la main) s'y arresta pou jouïr un peu plus longtemps d'un si bel objet : luy semblant mesme qu'elle differoit son malheur de quelques momens, en ne se hastant pas de marcher. Et puis, à dire la verité, cét endroit est tout à fait agreable : car d'un costé la Riviere est aussi droite qu'un Canal, jusques à de superbes ruines d'un beau Chasteau, qui bornent la veuë de ce costé là : et de l'autre, cette mesme Riviere fait tant de tours et de détours dans de grandes Prairies qu'elle arrose, qu'on diroit qu'on voit cinq ou six Rivieres au lieu d'une. Mais ce qui rend encore cét aspect plus agreable, c'est qu'au delà de ces Prairies, on voit un rang de Montagnes, qui s'eslevant les unes sur les autres, semblent aller jusques au Nuës, et enfermer ce Païsage de ce costé là : et au contraire la veuë est si libre de celuy qui est opposé au Bourg, qui est basty assez prés de cette petite Riviere, que les yeux se lasseroient dans une Plaine d'une si vaste estenduë, s'ils n'estoient agreablement arrestez, par diverses petites Touffes de Bois ; par de jolis Hameaux ; par des Cabanes de Bergers ; et par un nonbre infini de Troupeaux, dont cette Plaine est couverte. De sorte qu'Arpasie estant au milieu de ce petit Pont d'où l'on descouvre toutes les beautez de ce Païsage, s'y arresta, comme je l'ay desja dit : et elle s'y arresta d'autant plus longtemps, qu'une Nuë ayant caché le Soleil, elle y pouvoit estre sans incommodité : joint qu'estant desja assez bas, il n'avoit plus assez de chaleur pour incommoder considerablement. Si bien que par ce moyen, cét Inconnu, qui estoit au bout du Pont, eut le loisir d'admirer la beauté d'Arpasie : qui ayant son Voile levé, me parût effectivement plus belle, que je ne l'avois jamais veuë. En effet, comme elle avoit un peu chaud, sa beauté en estoit plus esclatante : et la negligence de ses cheveux, que le vent agitoit, servit encore à faire voir à cét Inconnu qui la regardoit, qu'elle avoit de beaux bras, et de belles mains : parce que voulant les empescher de luy couvrir les yeux, elle les remettoit de temps en temps en la scituation où ils devoient estre. Mais enfin apres avoir assez regardé un si bel objet, Arpasie acheva de passer le Pont, sans que cét Inconnu eust détourné ses regards de dessus son visage : car je vous advouë Madame, que je le regarday autant qu'il regarda Arpasie, quoy que par une raison differente : puis que je ne le regardois que parce que j'avois quelque joye de voir l'admiration qu'il avoit pour sa beauté : et qu'il la regardoit sans doute, parce qu'il la trouvoit la plus belle chose qu'il eust veuë. Cependant dés qu'Arpasie aprocha de luy, il commença de la salüer avec beaucoup de respect : et il se sit de si bonne grace, qu'il estoit aisé de voir que c'estoit un homme de qualité : et un homme qui avoit veû le monde. Mais apres qu'Arpasie eut passé le Pont, elle s'assit sur une Colomne renversée, que le temps avoit à moitié enfoncée dans terre, depuis qu'elle estoit tombée : et elle s'y assit afin d'attendre plus commodément que ses Chariots, qui estoient allé chercher un Gué plus commode, eussent passé l'eau : et fussent venus à l'endroit où elle estoit. De sorte que toutes les Femmes qui la suivoient, s'estant rangées aupres d'elle, la plus grande partie des hommes ayant passé la Riviere à cheval avec Gobrias, allerent avecque luy vers le Bourg qui estoit assez proche : si bien que n'en estant demeuré que deux ou trois avec Arpasie, elle se mit à parler de diverses choses : pendant quoy cét Inconnu estant tousjours au mesme lieu avec son Amy, continua de la regarder comme un homme qui se fust volontiers aproché d'elle. Histoire d'Arpasie : Meliante et Arpasie Et en effet la Fortune favorisa son envie : car comme Arpasie a naturellement l'esprit curieux ; et qu'elle s'informe tousjours avec autant de jugement que de curiosité, de tout ce qui merite la sienne ; elle s'estonna de voir une aussi belle Colomne que celle sur quoy elle estoit assise, en un lieu où elle ne voyoit point de ruines de Bastimens d'où elle peust estre partie : car ce superbe Chasteau ruiné qui faisoit une des beautez de ce Païsage, estoit trop loin pour croire qu'elle en eust aussi esté. De sorte que ne pouvant alors parler que de choses indifferentes, elle donna ordre à un des siens de demander à deux hommes qui estoient assez prés de cét agreable Inconnu, s'ils ne sçavoient point à quoy avoit servy cette magnifique Colomne ? Mais comme ces deux hommes estoient deux Marchands, sans nulle curiosité, ils respondirent qu'ils n'en sçavoient rien : et qu'ils ne l'avoient pas demandé, quoy qu'il y eust deux jours qu'ils fussent au Bourg qui estoit proche de là, pour quelque affaire qu'ils y avoient. La curiosité d'Arpasie ne laissa pourtant pas d'estre satisfaite : car comme ils estoient fort prés de cét Inconnu de bonne mine, il entendit ce qu'on leur avoit demandé, et ce qu'ils avoient respondu. Si bien qu'estant alors fort aise d'avoir une occasion de parler à une Personne dont la beauté luy donnoit tant d'admiration, il dit à cét Officier d'Arpasie qu'il alloit satisfaire sa curiosité : et en effet apres avoir demandé le nom, et la qualité de la Personne à qui il alloit parler, il s'aprocha d'elle fort respectueusement : et prenant la parole en sa mesme Langue ; je m'estime bien heureux Madame, luy dit-il, de m'estre trouvé assez curieux pour m'estre informé dés hier de ce que vous voulez aprendre : afin d'avoir aujourd'huy la gloire de contenter la curiosité de la plus belle Personne du monde. Je merite si peu les loüanges que vous me donnez (repliqua-t'elle en se levant pour le salüer) qu'il faut assurément que vous soyez naturellement flatteur, pour me parler comme vous faites : du moins sçay-je bien, poursuivit elle en soûriant, qu'en me regardant dans la Riviere que je viens de passer, elle ne m'a rien fait voir sur mon visage, qui ne me doive faire rougir des loüanges que vous me donnez. Mais obligeant Inconnu (luy dit elle sans luy donner loisir de luy respondre) puis que vous sçavez à quoy a servy cette magnifique Colomne, dont le destin est si changé, faites moy la grace de me l'aprendre. Je pense pouvoir dire Madame, reprit il, que le destin de cette Colomne est encore plus Grand que vous ne pensez : car enfin c'est une des marques des victoires de ce Grand Sesostris, qui fit autresfois plus de Conquestes que tous les Rois qui l'ont suivi n'en ont fait : et qui avoit cette coustume de faire dresser des Colomnes dans tous les Païs qu'il avoit conquis : et d'y faire graver non seulement son Nom, et celuy de sa Patrie, mais d'y faire mesme mettre des marques de la valeur, ou de la lascheté de ceux qu'il avoit vaincus. Ainsi il eternisoit la honte, ou la gloire de ses Ennemis, avec sa propre gloire, selon qu'ils avoient plus ou moins resisté à sa valeur : en faisant eslever des Colomnes, comme celle sur quoy vous estiez assise. Il fit faire aussi quelques Statues de luy : car l'on en voit encore deux qui sont faites d'une Pierre admirable ; dont il y en a une dans un grand chemin par ou l'on va d'Ephese à Phocée : et l'autre est sur celuy par où l'on va de Sardis à Smyrne : mais comme le temps détruit toutes choses successivement, cette Colomne a moins duré que ces Statuës dont je parle, qui sont encore debout. Cependant Madame, adjousta-t'il galamment, l'heureux destin de cette Colomne ne l'a pas abandonnée dans sa chutte : car puis qu'elle a eu le bonheur de servir à vous reposer, elle meriteroit qu'on la revelast : afin que nul autre ne la prophenast en s'y reposant apres vous : et je ne sçay, poursuivit-il en soûriant, si on y faisoit graver vos conquestes, si elles ne seroient pas aussi grandes que celles de Sesostris. Si vous ne m'eussiez pas dit cette derniere flatterie, repliqua-t'elle, j'allois vous dire que j'estois bien marrie d'avoir trouvé un aussi honneste homme que vous, puis qu'il m'en faut separer si tost : mais je pense que je vous dois dire que je suis bienheu- se de ne vous voir pas plus longtemps, de peur de perdre l'equitable opinion que j'ay de moy : cependant je ne laisseray pas de vous rendre grace de m'avoir apris ce que je voulois sçavoir. En suitte de cela, Arpasie considerant davantage cette Colomne, y vit encore quelque reste d'Inscription, que cét Inconnu dechiffra : et il agit enfin de telle sorte, qu'il fut aisé de connoistre que c'estoit un homme de beaucoup d'esprit : aussi Arpasie, qui voulut luy tesmoigner la bonne opinion qu'elle en avoit conçeuë, luy demanda qui il estoit, d'une maniere fort oblegeante. Il me semble, luy dit elle, qu'on auroit grand sujet de trouver estrange, que j'eusse eu une si forte curiosité de sçavoir à quoy a servy la Colomne dont vous m'avez si bien instruite, si ayant trouvé un aussi honneste homme que vous, je n'en avois pas de sçavoir aussi quel Païs est le sien, et quel nom il porte : c'est pourquoy je vous conjure de me dire quelle est vostre Patrie, et quel est vostre nom. Je fais si peu d'honneur au lieu qui m'a donné la naissance, repliqua-t'il modestement, que je veux attendre que je me sois rendu digne de quelque loüange, à vous le faire sçavoir : ainsi Madame, il me suffira de vous dire qu'on m'apelle Meliante ? sans vous aprendre d'où je suis. S'il ne faut qu'estre digne d'estre loüé, pour me dire vostre Païs, reprit elle, vous n'avez qu'à me l'aprendre : car encore que je ne vous connoisse que depuis un quart d'heure seulement, je sens bien que je ne pourray parler de vous sans vous loüer. Comme Arpasie disoit cela, son Chariot estant arrivé, et Meliante ayant respondu comme un homme qui avoit quelque sujet de ne dire pas d'où il estoit, elle ne l'en pressa pas davantage. Il est vray que Meliante luy ayant dit que puis qu'elle devoit tarder au Bourg où elle alloit, il auroit l'honneur de l'y voir, elle remit à tascher de satisfaire sa curiosité, quand elle le reverroit : de sorte que se separant de Meliante tres civilement, elle remonta dans son Chariot, où j'entray avec elle. Mais Madame, tant que dura le chemin que nous avions encore à farie pour arriver au Bourg où nous allions coucher, nous ne parlasmes que de Meliante : et nous ne fismes autre chose que loüer sa bonne mine, son air, et son esprit. J'ay sçeu depuis que de son costé, il n'avoit parlé le reste du jour, que de la beauté d'Arpasie, à celuy qui estoit aveque luy : et qu'apres s'en estre encore entretenu assez long temps en se promenant au bord de l'eau, il estoit retourné au Bourg avec son Amy ; et qu'il y estoit retourné avec intention de s'informer plus particulierement de la cause du voyage de Gobrias : et en effet il en trouva l'occasion, comme je le diray bien tost. D'autre costé, Arpasie avoit esté si satisfaite de Meliante, qu'elle en parla à son Pere dés qu'elle l'eut rejoint : luy racontant ce qu'il luy avoit apris de cette Colomne de Sesostris. Elle demanda mesme à celuy chez qui elle estoit logée, s'il ne sçavoit point qui estoit un Estranger qu'elle luy dépeignit ; et qu'elle luy dit avoir veû au bord de la petite Riviere qu'elle avoit passée ? mais il luy dit qu'il ne le connoissoit pas ; qu'il y avoit trois jours qu'il estoit dans le Bourg où elle estoit alors ; et qu'apparemment c'estoit un homme de qualité : adjoustant qu'il n'en sçavoit autre chose, sinon que le lendemain qu'il y estoit arrivé avec un autre, il avoit envoyé en quelque part un Escuyer qui se disoit estre à luy : et que depuis cela il n'avoit fait que se promener continuellement avec son Amy, et que s'informer des singularitez du Païs. Mais Madame, pendant qu'Arpasie s'informoit de Meliante, Meliante s'informoit encore plus soigneusement d'Arpasie, à un Escuyer de Gobrias qu'il rencontra dans une grande Place qui est devant le Temple de ce lieu là : car comme tous les Estrangers ont un droit particulier de s'aborder, quand ils se rencontrent en un Païs qui leur est esgallement inconnu, il fut aisé à Meliante de s'entretenir avec cét Escuyer : qui aimant naturellement à parler, luy en dit plus qu'il ne luy en demandoit : car non seulement il luy aprit que Gobrias alloit à Alfene, mais il luy dit qu'il y alloit marier sa Fille à Astidamas : et il luy fit mesme entendre qu'Arpasie ne l'aimoit point, et qu'elle n'estoit pas contente de ce Mariage : adjoustant en suitte, par un excés de zele pour Arpasie : tout ce qu'il avoit sçeu du déreglement des moeurs d'Astidamas, afin de justifier son aversion. Ainsi Meliante sçeut presque aussi parfaitement tout ce qui regardoit la fortune d'Arpasie, que s'il l'eust veuë dés le Berçeau : si bien qu'estant confirmé par ce mesme Escuyer, que Gobrias devoit tarder quelques jours en ce lieu là, parce qu'il avoit envoyé à Alfene, il fit dessein de le visiter de lendemain au matin : et en effet il n'y manqua pas, car il y fut avec son Amy, qui se nommoit Phormion. De sorte que comme Arpasie avoit parlé avantageusement de Meliante à son Pere, il le reçeut fort civilement : joint que sa personne plaist si fort, et a quelque chose de si noble, qu'il est aisé de conçevoir bonne opinion de luy dés qu'on le voit : car enfin il est grand, de belle taille, et de bonne mine : mais j'entens de cette taille aisée, qui persuade facilement qu'il faut qu'un homme soit adroit à toutes choses quand il l'a ainsi. De plus Meliante a les cheveux chastains, le visage un peu long, les yeux bruns, les dents belles, la bouche agreable et la phisionomie si sine, qu'elle monstre presque tout son esprit sans qu'il ait la peine de parl